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-Project Gutenberg's Molière, by Jean-Baptiste Poquelin and Philarète Chasles
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-
-
-Title: Molière
- Oeuvres complètes de J.-B. Poquelin
-
-Author: Jean-Baptiste Poquelin
- Philarète Chasles
-
-Release Date: October 10, 2015 [EBook #50173]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- Au lecteur
-
- Cette version électronique reproduit dans son intégralité,
- la version originale. La page de titre a été rajoutée et adaptée
- à partir de celle du tome premier.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
- Les mots grecs sont entourés par des #.
-
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-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE J.-B. POQUELIN
- MOLIÈRE
-
-
- E. Colin.--Imprimerie de Lagny.
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE J.-B. POQUELIN
- MOLIÈRE
-
- NOUVELLE ÉDITION
-
- PAR
-
- M. PHILARÈTE CHASLES
- PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE
-
- «Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour
- Molière».
-
- SAINTE-BEUVE.
-
-
- TOME TROISIÈME
-
-
- PARIS
-
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1887
- Tous droits réservés
-
-
-
-
- ŒUVRES
- COMPLÈTES
- DE MOLIÈRE
-
-
- TROISIÈME ÉPOQUE
-
- 1664-1666
-
- DRAME PHILOSOPHIQUE ET SATIRIQUE
-
- XV. 1664. TARTUFFE[1].
- XVI. 1665. DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE.
- XVII. 1665. L'AMOUR MÉDECIN.
- XVIII. 1666. LE MISANTHROPE.
-
-
-
-
-DON JUAN
-OU
-LE FESTIN DE PIERRE
-
-COMÉDIE
-
-REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU
-PALAIS-ROYAL, LE 15 FÉVRIER 1665.
-
-
-Plus d'un déboire avait accueilli Molière à la cour, et sa vie
-domestique n'était pas de nature à le consoler. Depuis environ deux
-années il avait travaillé à peu près exclusivement pour les plaisirs
-du monarque et sacrifié à cette mission, qui était pour lui une
-sauvegarde, une partie tragique qu'aujourd'hui. Selon le moine Tellez
-(et cette idée règne dans toutes ses pièces), qui trompe les femmes est
-nécessairement puni dans ce monde et damné dans l'autre. Il ne pardonne
-pas à cet abus de la puissance, de l'esprit de la richesse. Quant à ses
-victimes, ce sont de vraies Espagnoles, et non les tendres Allemandes
-de Mozart; elles ouvrent au séducteur un enfer anticipé, en attendant
-l'autre enfer; terribles personnes auxquelles nul don Juan n'estimerait
-prudent de se jouer.
-
- [1] Joué en partie devant le roi, à Versailles, le 10 mai 1664, puis
- suspendu; joué ensuite à Paris, devant le public, le 5 août 1667, puis
- suspendu de nouveau, et repris le 5 février 1669.
-
-Ce beau sujet, qui non-seulement a couru tous les théâtres de l'Europe,
-mais qui, sous la main de Molière et de Byron, a créé un nouveau type
-moderne, le «don Juan,» et enrichi d'un personnage symbolique la vaste
-galerie qui contient déjà Lovelace, Panurge, Tartuffe, Falstaff et
-Patelin, a inspiré à Tirso des scènes admirables et plus d'un trait
-de génie. Lorsque don Juan, un flambeau à la main, veut reconduire la
-statue et l'accompagner dans les ténèbres:
-
-«Ne m'éclaire pas, dit le mort! Je suis en état de grâce.»
-
-Le dénoûment de l'œuvre espagnole, où se joue une libre et puissante
-imagination est d'un effet dramatique extraordinaire et peut-être
-sans égal dans les annales dramatiques. Poursuivi par les familles
-offensées de Séville, Tenorio se réfugie dans la cathédrale. C'est là
-qu'il trouve le tombeau et la statue de celui qu'il a tué. Il soupe
-dans l'église, en face de l'autel, sous les grandes voûtes gothiques,
-parmi les statues des saints et pendant la nuit. Là le _Gracioso_,
-type du Sganarelle de Molière et du Leporello de Mozart, met la table
-par ordre du «moqueur» son maître. Du haut des degrés de marbre blanc,
-sous la clarté de la lune perçant les vitraux, le vieux gentilhomme
-mort descend pour répondre à la railleuse invitation du mauvais sujet
-entre deux vins; car, nous l'avons dit, le don Juan de Tellez n'est
-qu'un débauché ingénu, poursuivi par la justice, forcé de souper
-quelque part, invité d'ailleurs par la statue; s'il fait dresser sa
-table dans l'église où il s'est réfugié, rien de plus naturel, rien qui
-ressorte mieux du point de vue catholique; rien de plus dramatique et
-de plus profond que cette frivolité enivrée qui raille Dieu, éveille
-les cadavres, appelle son propre châtiment, et à laquelle répondent,
-du fond des tombeaux, le sérieux de la mort inévitable et de la vie
-éternelle.
-
-Le côté populaire de cette création, qui appartient réellement au
-prieur de la Merci, s'empara tellement des imaginations méridionales en
-Espagne et en Italie, que de mauvaises imitations, d'abord italiennes,
-puis françaises, toutes ornées de l'inévitable statue du commandeur et
-de son cheval, la plupart écrites d'un style misérable et surchargées
-de grotesques lazzi, eurent la vogue à travers toute l'Europe. _El
-Combibado di piedra_, le second titre du drame de Tirso, transformé
-par quelque Italien ignorant en «Festin de Pierre,» occupa l'attention
-publique de 1650 à 1660. La vraie traduction du titre espagnol est «le
-Convive-statue,» qui devint _le Festin de Pierre_, «Pietro,» soit que
-le premier arrangeur ne sût pas l'espagnol ou qu'il fît allusion à _don
-Pierre_, nom du commandeur assassiné. Dans toutes les hypothèses, il ne
-s'agirait pas «du Festin de Pierre,» puisque tout festin appartient à
-la fois à celui qui le donne et à celui qui le reçoit.
-
-A Lyon, en 1658, le comédien Dorimont fit représenter son «Festin de
-Pierre,» calqué sur la farce italienne et non sur l'original espagnol,
-œuvre très-bien accueillie malgré son peu de mérite et qui fut
-imprimée dans la même ville, l'année suivante. Un autre comédien, de
-Villiers, qui se piquait de littérature, et qui, à ce titre, se range
-parmi les ennemis de Molière, trouvant que _l'homme et le cheval_,
-il s'exprime ainsi dans sa préface, _faisaient de l'argent, et que
-l'argent fait subsister le théâtre_, prit la peine de versifier de
-nouveau le canevas italien et jeta dans son œuvre un peu plus de verve
-que Dorimont, et infiniment plus de mauvais goût. Voici comment de
-Villiers reproduit la scène comique inventée par le moine de la Merci,
-scène burlesquement développée par l'imitateur italien, et dont Mozart
-a fait un chef-d'œuvre d'élégance et de gaieté musicale. Pour consoler
-une nouvelle victime de son maître, le valet de don Juan déroule à ses
-yeux la liste de ses victimes antérieures (_mille e tre_):
-
- D'autres ont eu par lui de semblables malheurs,
- J'en connois plus de cent, Amarillis, Céphise,
- Violante, Marcelle, Amarante, Bélise,
- Lucrèce, qu'il surprit par un détour bien fin;
- Ce n'est pas celle-là de monseigneur Tarquin.
- Polycrite, Aurélie, et la belle Joconde,
- Dont l'œil sait embraser le cœur de tout le monde;
- Pasithée, Auralinde, Oronte aux noirs sourcils,
- Bérénice, Aréthuse, Aminte, Anacorsis,
- Nérinde, Doralis, Lucie, au teint d'albâtre,
- Qu'après avoir surprise il battit comme plâtre.
- Que vous dirai-je encor? Mélinte, Nitocris,
- A qui cela coûta bien des pleurs et des cris;
- Perrette la boiteuse, et Margot la camuse,
- Qui se laissa tromper comme une pauvre buse.
- Catin, qui n'a qu'un œil, et la pauvre Alison,
- Aussi belle, ou du moins d'aussi bonne maison!
- Claude, Fanchon, Paquette, Anne, Laure, Isabelle,
- Jacqueline, Suzon, benoîte péronnelle;
- Et, si je pouvois bien du tout me souvenir,
- De quinze jours d'ici je ne pourrois finir!
-
-Tel était le style des ennemis de Molière. Le grand comique, qui sans
-doute n'a pas lu Tirso, s'empare du sujet et du personnage; après
-avoir commencé, on sait avec quel succès, son attaque contre le savoir
-sans pensée, la politesse sans simplicité, la moralité bourgeoise sans
-vérité et la dévotion sans piété, il ouvre une nouvelle campagne contre
-la noblesse de race sans vertu.
-
-Comme il n'a pu faire jouer son _Tartuffe_, dont les trois premiers
-actes ont effrayé le roi, il crée un Tartuffe courtisan, plus
-redoutable encore, car celui-ci n'a rien de repoussant et de hideux; il
-est le type suprême de l'élégance et de la grâce. Molière laisse sur le
-second plan les femmes, dont la passion ardente occupe chez Tirso le
-devant de la scène, et laisse éclater la triste pensée que nous avons
-vue poindre dans l'_Étourdi_, l'honnête homme malheureux en ce monde
-malgré son honneur; le favori de la fortune et du sort bravant tout,
-grâce à la forme extérieure et à l'hypocrisie. Notre gentilhomme, qui
-ne croit à rien, triompherait de tout si Dieu ne se manifestait par un
-coup de foudre: c'est l'idée même de Machiavel.
-
-Tous les sévères et tous les honnêtes, mais aussi tous les médiocres,
-s'insurgèrent à la fois, depuis le prince de Conti devenu janséniste,
-jusqu'à Saint-Évremond, le libre-penseur. Pour les uns, c'était
-détruire la base chrétienne de la morale; pour les autres, c'était
-révéler trop hardiment la plaie secrète et incurable de l'humanité.
-Dès la seconde représentation il fallut supprimer cette effrayante
-«scène du pauvre,» qui résume, par le contraste du scélérat triomphant
-et de l'honnête homme sans pain et sans asile, ce que l'on peut
-alléguer de plus fort et de plus douloureux sur les sociétés humaines.
-Non-seulement les dévots modérés, mais les gens du monde, furent
-tellement épouvantés de la lumière lugubre jetée par cette œuvre
-rapide et profonde, qu'il fallut la retirer de la scène après treize
-représentations. On n'osa l'imprimer que dix-huit ans plus tard, en
-1682 d'abord, puis en 1683; encore dut-on y faire des «cartons,»
-c'est-à-dire des altérations qui portèrent spécialement sur la «scène
-du pauvre.»
-
-Les grands compliments, les embrassades et les vaines paroles des
-courtisans, l'art de séduire et d'éconduire, les puériles controverses
-pour et contre le tabac et l'émétique, la bouffonnerie doctorale que
-Molière n'a jamais épargnée et qu'il attribue ici au valet Sganarelle
-devenu médecin, complètent le champ d'ironie et de satire que ce grand
-esprit a parcouru dans son _Don Juan_, la plus personnelle peut-être de
-toutes ses œuvres, bien qu'elle prétende être imitée de l'espagnol.
-
-On vit une attaque à la religion là où se trouvait une attaque à
-l'homme de cour, et le goût général pour la décence et le noble langage
-porta les beaux esprits à blâmer Molière d'avoir écrit son œuvre en
-prose, surtout d'avoir fait parler sur la scène de vrais paysans comme
-les paysans parlent. Disons-le à l'honneur de Louis XIV: Molière, en
-butte à une meute d'ennemis furieux et assiégé de toutes parts, reçut,
-après _Don Juan_, le titre de comédien du roi; sa pension fut doublée.
-
-
-
-
- PERSONNAGES. ACTEURS.
-
- DON JUAN, fils de don Louis. LA GRANGE.
- SGANARELLE. MOLIÈRE.
- ELVIRE, femme de don Juan. Mlle DU PARC.
- GUSMAN, écuyer d'Elvire.
- DON CARLOS, } frères d'Elvire.
- DON ALONSE, }
- DON LOUIS, père de don Juan. BÉJART.
- FRANCISQUE, pauvre.
- CHARLOTTE, } paysannes. Mlle MOLIÈRE.
- MATHURINE, } Mlle DE BRIE.
- PIERROT, paysan. HUBERT.
- LA STATUE DU COMMANDEUR.
- LA VIOLETTE, } valets de don Juan.
- RAGOTIN, }
- M. DIMANCHE, marchand. DU CROISY.
- LA RAMÉE, spadassin. DE BRIE.
- SUITE DE DON JUAN.
- SUITE DE DON CARLOS ET DE DON ALONSE,
- frères.
- UN SPECTRE.
-
- La scène est en Sicile
-
-
-
-
-ACTE PREMIER
-
-Un palais.
-
-
-SCÈNE I.--SGANARELLE, GUSMAN.
-
-SGANARELLE, tenant une tabatière.
-
-Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien
-d'égal au tabac: c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans
-tabac n'est pas digne de vivre. Non-seulement il réjouit et purge les
-cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on
-apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès
-qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le
-monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout
-où l'on se trouve? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court
-au-devant du souhait des gens; tant il est vrai que le tabac inspire
-des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent.
-Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre discours.
-Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maîtresse, surprise de
-notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon
-maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir
-chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée? J'ai peur
-qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville
-produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de
-là.
-
-GUSMAN.
-
-Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut
-t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton maître t'a-t-il ouvert
-son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque
-froideur qui l'ait obligé à partir?
-
-SGANARELLE.
-
-Non pas; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des
-choses, et, sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerois presque que
-l'affaire va là. Je pourrois peut-être me tromper, mais enfin, sur de
-tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.
-
-GUSMAN.
-
-Quoi! ce départ si peu prévu seroit une infidélité de don Juan? Il
-pourroit faire cette injure aux chastes feux de done Elvire?
-
-SGANARELLE.
-
-Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...
-
-GUSMAN.
-
-Un homme de sa qualité feroit une action si lâche!
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! oui, sa qualité! La raison en est belle; et c'est par là qu'il
-s'empêcheroit des choses!
-
-GUSMAN.
-
-Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel
-homme est don Juan.
-
-GUSMAN.
-
-Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous
-ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme, après tant
-d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressans,
-de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de
-protestations ardentes et de sermens réitérés, tant de transports
-enfin, et tant d'emportemens qu'il a fait paroître, jusqu'à forcer,
-dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre done Elvire
-en sa puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela,
-il auroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole.
-
-SGANARELLE.
-
-Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi; et, si tu connoissois
-le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas
-qu'il ait changé de sentimens pour done Elvire, je n'en ai point de
-certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui; et,
-depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu; mais, par précaution,
-je t'apprends, _inter nos_, que tu vois, en don Juan mon maître, le
-plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien,
-un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni
-Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute;
-un pourceau d'Épicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à
-toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire, et traite
-de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta
-maîtresse; crois qu'il auroit plus fait pour sa passion, et qu'avec
-elle il auroit encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage
-ne lui coûte rien à contracter; il ne se sert point d'autres piéges
-pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame,
-demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de
-trop froid pour lui; et, si je te disois le nom de toutes celles qu'il
-a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusqu'au
-soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours; ce n'est
-là qu'une ébauche du personnage, et, pour en achever le portrait, il
-faudroit bien d'autres coups de pinceau. Suffit[2] qu'il faut que
-le courroux du ciel l'accable quelque jour; qu'il me vaudrait bien
-mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant
-d'horreurs, que je souhaiterois qu'il fût déjà je ne sais où; mais un
-grand seigneur méchant homme est une terrible chose; il faut que je lui
-sois fidèle, en dépit que j'en aie; la crainte en moi fait l'office du
-zèle, bride mes sentimens, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce
-que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais,
-séparons-nous. Écoute au moins; je t'ai fait cette confidence avec
-franchise et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais, s'il
-fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement
-que tu aurois menti.
-
- [2] Pour: il suffit. Ellipse archaïque.
-
-
-SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DON JUAN.
-
-Quel homme te parloit là? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon
-Gusman de done Elvire?
-
-SGANARELLE.
-
-C'est quelque chose aussi à peu près de cela.
-
-DON JUAN.
-
-Quoi! c'est lui?
-
-SGANARELLE.
-
-Lui-même.
-
-DON JUAN.
-
-Et depuis quand est-il en cette ville?
-
-SGANARELLE.
-
-D'hier au soir.
-
-DON JUAN.
-
-Et quel sujet l'amène?
-
-SGANARELLE.
-
-Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.
-
-DON JUAN.
-
-Notre départ, sans doute?
-
-SGANARELLE.
-
-Le bonhomme en est tout mortifié et m'en demandoit le sujet.
-
-DON JUAN.
-
-Et quelle réponse as-tu faite?
-
-SGANARELLE.
-
-Que vous ne m'en aviez rien dit.
-
-DON JUAN.
-
-Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus? Que t'imagines-tu de cette
-affaire?
-
-SGANARELLE.
-
-Moi! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour
-en tête.
-
-DON JUAN.
-
-Tu le crois?
-
-SGANARELLE.
-
-Oui.
-
-DON JUAN.
-
-Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a
-chassé Elvire de ma pensée.
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! mon Dieu! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connois
-votre cœur pour le plus grand coureur du monde; il se plaît à se
-promener de liens en liens, et n'aime guère à demeurer en place.
-
-DON JUAN.
-
-Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte?
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! monsieur...
-
-DON JUAN.
-
-Quoi? Parle.
-
-SGANARELLE.
-
-Assurément que vous avez raison si vous le voulez; on ne peut pas aller
-là contre. Mais, si vous ne le vouliez pas, ce seroit peut-être une
-autre affaire.
-
-DON JUAN.
-
-Eh bien, je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentimens.
-
-SGANARELLE.
-
-En ce cas, monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point
-votre méthode et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme
-vous faites.
-
-DON JUAN.
-
-Quoi! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend,
-qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour
-personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être
-fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort
-dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper
-les yeux! Non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules;
-toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être
-rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes
-prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté
-me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce
-violence dont[3] elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour
-que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux
-autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends
-à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi
-qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois
-d'aimable; et, dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avois
-dix mille, je les donnerois tous. Les inclinations naissantes, après
-tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour
-est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par
-cent hommages, le cœur d'une jeune beauté; à voir de jour en jour
-les petits progrès qu'on y fait; à combattre, par des transports, par
-des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à
-rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites résistances
-qu'elle nous oppose; à vaincre les scrupules dont elle se fait un
-honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir.
-Mais, lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire
-ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous
-nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet
-nouveau ne vient réveiller nos désirs et présenter à notre cœur les
-charmes attrayans d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si
-doux que de triompher de la résistance d'une belle personne; et j'ai,
-sur ce sujet, l'ambition des conquérans, qui volent perpétuellement
-de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs
-souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs;
-je me sens un cœur à aimer toute la terre, et, comme Alexandre, je
-souhaiterois qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes
-conquêtes amoureuses.
-
-SGANARELLE.
-
-Vertu de ma vie! comme vous débitez! Il semble que vous ayez appris
-cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre.
-
-DON JUAN.
-
-Qu'as-tu à dire là-dessus?
-
-SGANARELLE.
-
-Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire; car vous tournez les choses
-d'une manière qu'il semble que vous ayez raison; et cependant il est
-vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensées du monde,
-et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire; une autre
-fois, je mettrai mes raisonnemens par écrit, pour disputer avec vous.
-
-DON JUAN.
-
-Tu feras bien.
-
-SGANARELLE.
-
-Mais, monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m'avez donnée,
-si je vous disois que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que
-vous menez?
-
-DON JUAN.
-
-Comment! quelle vie est-ce que je mène?
-
-SGANARELLE.
-
-Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier
-comme vous faites!
-
-DON JUAN.
-
-Y a-t-il rien de plus agréable?
-
-SGANARELLE.
-
-Il est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort
-divertissant, et je m'en accommoderois assez, moi, s'il n'y avoit point
-de mal; mais, monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré, et...
-
-DON JUAN.
-
-Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons
-bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.
-
-SGANARELLE.
-
-Ma foi, monsieur, j'ai toujours ouï dire que c'est une méchante
-raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font
-jamais une bonne fin.
-
-DON JUAN.
-
-Holà, maître sot! Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les
-faiseurs de remontrances.
-
-SGANARELLE.
-
-Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde! Vous savez ce que vous
-faites, vous; et, si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons: mais
-il y a de certains petits impertinens dans le monde qui sont libertins
-sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts parce qu'ils croient
-que cela leur sied bien, et, si j'avois un maître comme cela, je lui
-dirois fort nettement, le regardant en face: Osez-vous bien ainsi vous
-jouer au ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous
-faites des choses les plus saintes? C'est bien à vous, petit ver de
-terre, petit myrmidon que vous êtes (je parle au maître que j'ai dit),
-c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que
-tous les hommes révèrent! Pensez-vous que, pour être de qualité, pour
-avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau,
-un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n'est pas à vous
-que je parle, c'est à l'autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez
-plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire
-vos vérités? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le ciel punit
-tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie amène une méchante mort, et
-que...
-
-DON JUAN.
-
-Paix!
-
-SGANARELLE.
-
-De quoi est-il question?
-
-DON JUAN.
-
-Il est question de te dire qu'une beauté me tient au cœur, et
-qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.
-
-SGANARELLE.
-
-Et n'y craignez-vous rien, monsieur, de la mort de ce commandeur que
-vous tuâtes il y a six mois?
-
-DON JUAN.
-
-Et pourquoi craindre? ne l'ai-je pas bien tué?
-
-SGANARELLE.
-
-Fort bien, le mieux du monde; et il auroit tort de se plaindre.
-
-DON JUAN.
-
-J'ai eu ma grâce de cette affaire.
-
-SGANARELLE.
-
-Oui; mais cette grâce n'éteint pas peut-être le ressentiment des parens
-et des amis, et...
-
-DON JUAN.
-
-Ah! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons
-seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je
-te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été
-conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser; et le hasard me
-fit voir ce couple d'amans trois ou quatre jours avant leur voyage.
-Jamais je n'ai vu deux personnes être si contentes l'une de l'autre et
-faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles
-ardeurs me donna de l'émotion; j'en fus frappé au cœur, et mon amour
-commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les
-voir si bien ensemble; le dépit alluma mes désirs, et je me figurai
-un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre
-cet attachement dont la délicatesse de mon cœur se tenoit offensée;
-mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours
-au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler[4] sa
-maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes
-choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite
-barque et des gens, avec quoi, fort facilement, je prétends enlever la
-belle.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! monsieur...
-
-DON JUAN.
-
-Hein?
-
-SGANARELLE.
-
-C'est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est
-rien tel en ce monde que de se contenter.
-
-DON JUAN.
-
-Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d'apporter
-toutes mes armes, afin que... (Apercevant done Elvire.) Ah! rencontre
-fâcheuse! Traître! tu ne m'avois pas dit qu'elle étoit ici elle-même.
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé.
-
-DON JUAN.
-
-Est-elle folle de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce lieu-ci
-avec son équipage de campagne?
-
- [3] Pour: par laquelle. Archaïsme très-fréquent chez Molière.
-
- [4] Pour: donner le plaisir. Mot mis à la mode par les Espagnols.
-
-
-SCÈNE III.--DONE ELVIRE, DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DONE ELVIRE.
-
-Me ferez-vous la grâce, don Juan, de vouloir bien me reconnoître? Et
-puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté?
-
-DON JUAN.
-
-Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois
-pas ici.
-
-DONE ELVIRE.
-
-Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas; et vous êtes surpris,
-à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérois; et la manière
-dont vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de
-croire. J'admire ma simplicité, et la foiblesse de mon cœur à douter
-d'une trahison que tant d'apparences me confirmoient. J'ai été assez
-bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte, pour me vouloir tromper
-moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J'ai
-cherché des raisons, pour excuser[5] à ma tendresse le relâchement
-d'amitié qu'elle voyoit en vous; et je me suis forgé exprès cent sujets
-légitimes d'un départ si précipité, pour vous justifier du crime dont
-ma raison vous accusoit. Mes justes soupçons chaque jour avoient beau
-me parler, j'en rejetois la voix qui vous rendoit criminel à mes
-yeux, et j'écoutois avec plaisir mille chimères ridicules, qui vous
-peignoient innocent à mon cœur; mais enfin cet abord ne me permet
-plus de douter, et le coup d'œil qui m'a reçue m'apprend bien plus
-de choses que je ne voudrois en savoir. Je serois bien aise pourtant
-d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, don Juan,
-je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.
-
-DON JUAN.
-
-Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.
-
-SGANARELLE, bas, à don Juan.
-
-Moi, monsieur. Je n'en sais rien, s'il vous plaît.
-
-DONE ELVIRE.
-
-Eh bien, Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende
-ses raisons.
-
-DON JUAN, faisant signe à Sganarelle d'approcher.
-
-Allons, parle donc à madame.
-
-SGANARELLE, bas, à don Juan.
-
-Que voulez-vous que je dise?
-
-DONE ELVIRE.
-
-Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un
-départ si prompt.
-
-DON JUAN.
-
-Tu ne répondras pas?
-
-SGANARELLE, bas, à don Juan.
-
-Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur.
-
-DON JUAN.
-
-Veux-tu répondre, te dis-je!
-
-SGANARELLE.
-
-Madame...
-
-DONE ELVIRE.
-
-Quoi?
-
-SGANARELLE, se tournant vers son maître.
-
-Monsieur...
-
-DON JUAN, en le menaçant.
-
-Si...
-
-SGANARELLE.
-
-Madame, les conquérans, Alexandre et les autres mondes, sont cause de
-notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire.
-
-DONE ELVIRE.
-
-Vous plaît-il, don Juan, nous éclaircir ces beaux mystères?
-
-DON JUAN.
-
-Madame, à vous dire la vérité...
-
-DONE ELVIRE.
-
-Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui
-doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de vous voir la
-confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble
-effronterie? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes
-sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans
-égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort?
-Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous
-ont obligé à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous,
-vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner
-d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous
-sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et
-qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé
-de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit
-comme vous êtes.
-
-DON JUAN.
-
-Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et
-que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis
-toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous
-rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour
-vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais
-par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous
-davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules,
-madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisois. J'ai
-fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture
-d'un couvent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre
-part, et que le ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le
-repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. J'ai cru que
-notre mariage n'étoit qu'un adultère déguisé, qu'il nous attireroit
-quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devois tâcher de vous
-oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes.
-Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que
-j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les bras; que par...
-
-DONE ELVIRE.
-
-Ah! scélérat, c'est maintenant que je te connois tout entier; et, pour
-mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une
-telle connoissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais
-sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même ciel dont
-tu te joues me saura venger de ta perfidie.
-
-DON JUAN.
-
-Sganarelle, le ciel!
-
-SGANARELLE.
-
-Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres!
-
-DON JUAN.
-
-Madame...
-
-DONE ELVIRE.
-
-Il suffit. Je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse même d'en
-avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop
-sa honte; et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit
-prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en
-injures; non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles
-vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis
-encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais; et,
-si le ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la
-colère d'une femme offensée!
-
- [5] Pour: fournir une excuse à ma tendresse. Ellipse hardie et
- archaïque.
-
-
-SCÈNE IV.--DON JUAN, SGANARELLE.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Si le remords le pouvoit prendre!
-
-DON JUAN, après un moment de réflexion.
-
-Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse.
-
-SGANARELLE, seul.
-
-Ah! quel abominable maître me vois-je obligé de servir!
-
-
-
-
-ACTE II
-
-Une campagne au bord de la mer.
-
-
-SCÈNE I.--CHARLOTTE, PIERROT.
-
-CHARLOTTE.
-
-Notre dinse[6], Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point!
-
-PIERROT.
-
-Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplingle qu'il
-ne s'ayant nayés tous deux.
-
-CHARLOTTE.
-
-C'est donc le coup de vent d'à matin qui les avoit renvarsés dans la
-mar?
-
-PIERROT.
-
-Aga[7], quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme
-cela est venu; car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés,
-avisés le premier je les ai. Enfin donc j'étions sur le bord de la mar,
-moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes
-de tarre que je nous jesquions à la tête; car, comme tu sais bian,
-le gros Lucas aime à batifoler, et moi, par fouas, je batifole, je
-batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de
-tout loin queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme
-envars nous par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d'un
-coup je voyois que je ne voyois plus rian. Eh! Lucas, ç'ai-je fait,
-je pense que v'là des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m'a-t-il
-fait, t'as été au trépassement d'un chat, t'as la vue trouble[8].
-Palsanguienne, ç'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce sont
-des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. Veux-tu
-gager, ç'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, ç'ai-je fait, et
-que ce sont deux hommes, ç'ai-je fait, qui nageant droit ici, ç'ai-je
-fait? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ça! ç'ai-je
-fait, veux-tu gager dix sous que si? Je le veux bian, ce m'a-t-il fait,
-et, pour le montrer, v'là argent au jeu, ce m'a-t-il fait. Moi, je
-n'ai point été ni fou, ni étourdi; j'ai bravement bouté à tarre quatre
-pièces tapées, et cinq sous en doubles, jerniguienne, aussi hardiment
-que si j'avois avalé un varre de vin; car je sis hasardeux, moi, et je
-vas à la débandade. Je savois bian ce que je faisois pourtant. Queuque
-gniais! Enfin donc, je n'avons pas plutôt eu gagé, que j'avons vu les
-deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller querir;
-et moi de tirer auparavant les enjeux. Allons, Lucas, ç'ai-je dit, tu
-vois bian qu'ils nous appelont; allons vite à leu secours. Non, ce
-m'a-t-il dit, ils m'ont fait perdre. Oh! donc, tanquia qu'à la parfin,
-pour le faire court, je l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés
-dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons
-tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et
-pis ils se sant dépouillés tout nus pour se sécher, et pis il y en est
-venu encore deux de la même bande, qui s'équiant sauvés tout seuls; et
-pis Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. V'là
-justement Charlotte, comme tout ça s'est fait.
-
-CHARLOTTE.
-
-Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait
-que les autres?
-
-PIERROT.
-
-Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieu,
-car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas; et ceux
-qui le servont sont des monsieux eux-mêmes; et stapandant, tout gros
-monsieu qu'il est, il seroit par ma fiqué[9] nayé si je n'aviomme été
-là.
-
-CHARLOTTE.
-
-Ardez[10] un peu!
-
-PIERROT.
-
-Oh! parguienne, sans nous il en avoit pour sa maine de fèves[11].
-
-CHARLOTTE.
-
-Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot?
-
-PIERROT.
-
-Nannain, ils l'avont rhabillé tout devant nous. Mon Guieu, je n'en
-avois jamais vu s'habiller. Que d'histoire et d'engingorniaux[12]
-boutont[13] ces messieux-là les courtisans! Je me pardrois là dedans,
-pour moi; et j'étois tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils
-avont des cheveux qui ne tenont point à leu tête; et ils boutont ça,
-après tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises
-qui ant des manches où j'entrerions tout brandis[14], toi et moi. En
-glieu d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe[15] aussi large que
-d'ici à Pâques: en glieu de pourpoint de petites brassières, qui ne
-leu venont pas jusqu'au brichet[16]; et, en glieu de rabat, un grand
-mouchoir de cou à réziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu
-pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au bout
-des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et, parmi
-tout ça, tant de rubans, tant de rubans que c'est une vraie piquié.
-Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout depis un bout
-jusqu'à l'autre; et ils sont faits d'une façon que je me romprois le
-cou aveuc.
-
-CHARLOTTE.
-
-Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça.
-
-PIERROT.
-
-Oh! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose à te
-dire, moi.
-
-CHARLOTTE.
-
-Eh bian, dis, qu'est-ce que c'est?
-
-PIERROT.
-
-Vois-tu, Charlotte? il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon
-cœur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés
-ensemble; mais, marguienne, je ne suis point satisfait de toi.
-
-CHARLOTTE.
-
-Quement, qu'est-ce que c'est donc qu'iglia?
-
-PIERROT.
-
-Iglia que tu me chagraines l'esprit, franchement.
-
-CHARLOTTE.
-
-Et quement donc?
-
-PIERROT.
-
-Tétiguienne, tu ne m'aimes point.
-
-CHARLOTTE.
-
-Ah! ah! n'est-ce que çà?
-
-PIERROT.
-
-Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez.
-
-CHARLOTTE.
-
-Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même chose.
-
-PIERROT.
-
-Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose;
-et, si ce n'étoit pas toujou la même chose, je ne te dirois pas toujou
-la même chose.
-
-CHARLOTTE.
-
-Mais qu'est-ce qu'il te faut? que veux-tu?
-
-PIERROT.
-
-Jerniguienne! je veux que tu m'aimes.
-
-CHARLOTTE.
-
-Est-ce que je ne t'aime pas?
-
-PIERROT.
-
-Non, tu ne m'aimes pas; et si[17] je fais tout ce que je pis pour ça.
-Je t'achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont;
-je me romps le cou à t'aller dénicher des marles; je fais jouer pour
-toi les vielleux quand ce vient ta fête, et tout ça comme si je me
-frappois la tête contre un mur. Vois-tu, ça n'est ni biau ni honnête
-de n'aimer pas les gens qui nous aimont.
-
-CHARLOTTE.
-
-Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.
-
-PIERROT.
-
-Oui, tu m'aimes d'une belle dégaîne!
-
-CHARLOTTE.
-
-Quement veux-tu donc qu'on fasse?
-
-PIERROT.
-
-Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.
-
-CHARLOTTE.
-
-Ne t'aimé-je pas aussi comme il faut?
-
-PIERROT.
-
-Non. Quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries aux
-parsonnes quand on les aime du bon cœur. Regarde la grosse Thomasse,
-comme alle est assottée du jeune Robain; alle est toujou autour de li
-à l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li fait queuque
-niche, ou li baille queuque taloche en passant; et l'autre jour qu'il
-étoit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit
-choir tout de son long par tarre. Jarni, v'là où l'en voit les gens qui
-aimont; mais toi tu ne me dis jamais mot, t'es toujou là comme eune
-vraie souche de bois; et je passerois vingt fois devant toi, que tu
-ne te grouillerois pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la
-moindre chose. Ventreguienne! ça n'est pas bian, après tout; et t'es
-trop froide pour les gens.
-
-CHARLOTTE.
-
-Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre.
-
-PIERROT.
-
-Ignia himeur qui quienne. Quand on a de l'amiquié pour les parsonnes,
-l'on en baille toujou queuque petite signifiance.
-
-CHARLOTTE.
-
-Enfin, je t'aime tout autant que je pis; et, si tu n'es pas content de
-ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre.
-
-PIERROT.
-
-Eh bian, v'là pas mon compte? Tétigué, si tu m'aimois, me dirois-tu ça?
-
-CHARLOTTE.
-
-Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit?
-
-PIERROT.
-
-Morgué! queu mal te fais-je? Je ne te demande qu'un peu d'amiquié.
-
-CHARLOTTE.
-
-Eh bien, laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être que
-ça viendra tout d'un coup sans y songer.
-
-PIERROT.
-
-Touche donc là, Charlotte.
-
-CHARLOTTE, donnant sa main.
-
-Eh bien, quien.
-
-PIERROT.
-
-Promets-moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage.
-
-CHARLOTTE.
-
-J'y ferai tout ce que je pourrai; mais il faut que ça vienne de
-lui-même, Piarrot, est-ce là ce monsieu?
-
-PIERROT.
-
-Oui, le v'là.
-
-CHARLOTTE.
-
-Ah! mon Guieu, qu'il est genti, et que ç'auroit été dommage qu'il eût
-été nayé!
-
-PIERROT.
-
-Je revians tout à l'heure; je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter
-tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.
-
- [6] Pour: notre dame. Mot de patois.
-
- [7] Pour: _age_, mot latin, _allons_. Interjection patoise.
-
- [8] Proverbe populaire fondé sur une ancienne superstition.
-
- [9] Pour: ma foi. Mot patois.
-
- [10] Pour: regardez. Abréviation populaire.
-
- [11] Pour: mine de fèves, mesure; c'est-à-dire pour son compte.
-
- [12] Pour: engins pour la gorge, parure, ornement. Mot patois.
-
- [13] Pour: mettre, placer. Archaïsme populaire.
-
- [14] Pour: tout entiers, droits comme une perche; du mot _brand_,
- rameau, bruyère.
-
- [15] Pour: tablier. Archaïsme rustique.
-
- [16] Pour: creux de l'estomac. Archaïsme populaire.
-
- [17] Voyez plus haut, _passim_.
-
-
-SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, dans le fond de la cour.
-
-DON JUAN.
-
-Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue
-a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait; mais, à te
-dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je
-lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin
-que me donnoit le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas
-que ce cœur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions à ne pas
-me souffrir[18] longtemps de pousser des soupirs.
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes-nous échappés d'un
-péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au ciel de la pitié qu'il a
-daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa
-colère par vos fantaisies accoutumées et vos amours cr... (Don Juan
-prend un air menaçant.) Paix, coquin que vous êtes! Vous ne savez ce
-que vous dites, et monsieur sait ce qu'il fait. Allons.
-
-DON JUAN, apercevant Charlotte.
-
-Ah! ah! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle? As-tu rien vu
-de plus joli? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien
-l'autre?
-
-SGANARELLE.
-
-Assurément (A part.) Autre pièce nouvelle.
-
-DON JUAN, à Charlotte.
-
-D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable? Quoi! dans ces
-lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des
-personnes faites comme vous êtes?
-
-CHARLOTTE.
-
-Vous voyez, monsieu.
-
-DON JUAN.
-
-Êtes-vous de ce village?
-
-CHARLOTTE.
-
-Oui, monsieu.
-
-DON JUAN.
-
-Et vous y demeurez?...
-
-CHARLOTTE.
-
-Oui, monsieu.
-
-DON JUAN.
-
-Vous vous appelez?
-
-CHARLOTTE.
-
-Charlotte, pour vous servir.
-
-DON JUAN.
-
-Ah! la belle personne! et que ses yeux sont pénétrans!
-
-CHARLOTTE.
-
-Monsieu, vous me rendez toute honteuse.
-
-DON JUAN.
-
-Ah! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle,
-qu'en dis-tu? Peut-on rien voir de plus agréable? Tournez-vous un
-peu, s'il vous plaît. Ah! que cette taille est jolie! Haussez un peu
-la tête, de grâce. Ah! que ce visage est mignon! Ouvrez vos yeux
-entièrement. Ah! qu'ils sont beaux! Que je voie un peu vos dents, je
-vous prie. Ah! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes!
-Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne.
-
-CHARLOTTE.
-
-Monsieu, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous
-railler de moi.
-
-DON JUAN.
-
-Moi, me railler de vous? Dieu m'en garde! Je vous aime trop pour cela,
-et c'est du fond du cœur que je vous parle.
-
-CHARLOTTE.
-
-Je vous suis bien obligée, si ça est.
-
-DON JUAN.
-
-Point du tout, vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis; et
-ce n'est qu'à votre beauté que vous en êtes redevable.
-
-CHARLOTTE.
-
-Monsieu, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit
-pour vous répondre.
-
-DON JUAN.
-
-Sganarelle, regarde un peu ses mains.
-
-CHARLOTTE.
-
-Fi! monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.
-
-DON JUAN.
-
-Ah! que dites-vous là! Elles sont les plus belles du monde; souffrez
-que je les baise, je vous prie.
-
-CHARLOTTE.
-
-Monsieu, c'est trop d'honneur que vous me faites; et, si j'avois su ça
-tantôt, je n'aurois pas manqué de les laver avec du son.
-
-DON JUAN.
-
-Eh! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée, sans
-doute?
-
-CHARLOTTE.
-
-Non, monsieu; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la
-voisine Simonnette.
-
-DON JUAN.
-
-Quoi! une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan!
-Non, non, c'est profaner tant de beautés, et vous n'êtes pas née
-pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure
-fortune; et le ciel, qui le connoît bien, m'a conduit ici tout exprès
-pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes: car enfin,
-belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu'à
-vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans
-l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, sans doute;
-mais quoi! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l'on
-vous aime autant en un quart d'heure qu'en feroit une autre en six mois.
-
-CHARLOTTE.
-
-Aussi vrai, monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce
-que vous dites me fait aise, et j'aurois toutes les envies du monde
-de vous croire; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire
-les monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleux, qui ne
-songez qu'à abuser les filles.
-
-DON JUAN.
-
-Je ne suis pas de ces gens-là.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Il n'a garde.
-
-CHARLOTTE.
-
-Voyez-vous, monsieu? il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je
-suis une pauvre paysanne; mais j'ai l'honneur en recommandation, et
-j'aimerois mieux me voir morte que de me voir déshonorée.
-
-DON JUAN.
-
-Moi, j'aurois l'âme assez méchante pour abuser une personne comme
-vous? Je serois assez lâche pour vous déshonorer? Non, non, j'ai trop
-de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en
-tout honneur; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je
-n'ai point d'autre dessein que de vous épouser. En voulez-vous un plus
-grand témoignage? M'y voilà prêt quand vous voudrez; et je prends à
-témoin l'homme que voilà de la parole que je vous donne.
-
-SGANARELLE.
-
-Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous
-voudrez.
-
-DON JUAN.
-
-Ah! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous
-me faites grand tort de juger de moi par les autres; et, s'il y a
-des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser des
-filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la
-sincérité de ma foi; et puis votre beauté vous assure de tout. Quand
-on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes
-de craintes; vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne qu'on
-abuse; et pour moi, je l'avoue, je me percerois le cœur de mille
-coups, si j'avois eu la moindre pensée de vous trahir.
-
-CHARLOTTE.
-
-Mon Dieu! je ne sais si vous dites vrai, ou non; mais vous faites que
-l'on vous croit.
-
-DON JUAN.
-
-Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous
-réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l'acceptez-vous
-pas, et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme?
-
-CHARLOTTE.
-
-Oui, pourvu que ma tante le veuille.
-
-DON JUAN.
-
-Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.
-
-CHARLOTTE.
-
-Mais au moins, monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie; il y
-aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la bonne
-foi.
-
-DON JUAN.
-
-Comment! il semble que vous doutiez encore de ma sincérité! Voulez-vous
-que je fasse des sermens épouvantables? Que le ciel...
-
-CHARLOTTE.
-
-Mon Dieu! ne jurez point! je vous crois.
-
-DON JUAN.
-
-Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.
-
-CHARLOTTE.
-
-Oh! monsieu, attendez que je soyons mariés, je vous prie. Après ça, je
-vous baiserai tant que vous voudrez.
-
-DON JUAN.
-
-Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez!
-abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille
-baisers, je lui exprime le ravissement où je suis...
-
- [18] Pour: permettre. Voyez plus haut.
-
-
-SCÈNE III.--DON JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE.
-
-PIERROT, poussant don Juan qui baise la main de Charlotte.
-
-Tout doucement, monsieu; tenez-vous, s'il vous plaît. Vous vous
-échauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie.
-
-DON JUAN, repoussant rudement Pierrot.
-
-Qui m'amène cet impertinent?
-
-PIERROT, se mettant entre don Juan et Charlotte.
-
-Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos
-accordées.
-
-DON JUAN, repoussant encore Pierrot.
-
-Ah! que de bruit!
-
-PIERROT.
-
-Jerniguienne! ce n'est pas comme ça qu'il faut pousser les gens.
-
-CHARLOTTE, prenant Pierrot par le bras.
-
-Eh! laisse-le faire aussi, Piarrot.
-
-PIERROT.
-
-Quement! que je le laisse faire? Je ne veux pas, moi.
-
-DON JUAN.
-
-Ah!
-
-PIERROT.
-
-Tétiguienne! parce qu'ous êtes monsieu, ous viendrez caresser nos
-femmes à notre barbe! Allez-v's-en caresser les vôtres!
-
-DON JUAN.
-
-Heu!
-
-PIERROT.
-
-Heu. (Don Juan lui donne un soufflet.) Tétigué! ne me frappez pas.
-(Autre soufflet.) Oh! jerniguié! (Autre soufflet.) Ventregué! (Autre
-soufflet.) Palsangué! morguienne! ça n'est pas bian de battre les gens,
-et ce n'est pas là la récompense de v's avoir sauvé d'être nayé.
-
-CHARLOTTE.
-
-Piarrot! ne te fâche point.
-
-PIERROT.
-
-Je me veux fâcher; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole.
-
-CHARLOTTE.
-
-Oh! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut m'épouser,
-et tu ne dois pas te bouter en colère.
-
-PIERROT.
-
-Quetement? Jerni! tu m'es promise.
-
-CHARLOTTE.
-
-Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas être bien aise
-que je devienne madame?
-
-PIERROT.
-
-Jerniguié! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre.
-
-CHARLOTTE.
-
-Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te
-ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage
-cheux nous.
-
-PIERROT.
-
-Ventreguienne! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerois deux
-fois autant. Est-ce donc comme ça que t'écoutes ce qu'il te dit?
-Morguienne, si j'avois su ça tantôt, je me serois bien gardé de le
-tirer de gliau, et je gli aurois baillé un bon coup d'aviron sur la
-tête.
-
-DON JUAN, s'approchant de Pierrot pour le frapper.
-
-Qu'est-ce que vous dites?
-
-PIERROT, se mettant derrière Charlotte.
-
-Jerniguienne! je ne crains parsonne.
-
-DON JUAN, passant du côté où est Pierrot.
-
-Attendez-moi un peu.
-
-PIERROT, repassant de l'autre côté.
-
-Je me moque de tout, moi.
-
-DON JUAN, courant après Pierrot.
-
-Voyons cela.
-
-PIERROT, se sauvant encore derrière Charlotte.
-
-J'en avons bian vu d'autres!
-
-DON JUAN.
-
-Ouais!
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le
-battre. (A Pierrot, en se mettant entre lui et don Juan.) Écoute, mon
-pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien.
-
-PIERROT, passant devant Sganarelle, et regardant fièrement don Juan.
-
-Je veux lui dire, moi!
-
-DON JUAN, levant la main pour donner un soufflet à Pierrot.
-
-Ah! je vous apprendrai...
-
- Pierrot baisse la tête et Sganarelle reçoit le soufflet.
-
-SGANARELLE, regardant Pierrot.
-
-Peste soit du maroufle!
-
-DON JUAN, à Sganarelle.
-
-Te voilà payé de charité.
-
-PIERROT.
-
-Jarni! je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci.
-
-
-SCÈNE IV.--DON JUAN, CHARLOTTE, SGANARELLE.
-
-DON JUAN, à Charlotte.
-
-Enfin, je m'en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne
-changerois pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de
-plaisirs quand vous serez ma femme, et que...
-
-
-SCÈNE V.--DON JUAN, MATHURINE, CHARLOTTE, SGANARELLE.
-
-SGANARELLE, apercevant Mathurine.
-
-Ah! ah!
-
-MATHURINE, à don Juan.
-
-Monsieu, que faites-vous donc là avec Charlotte? Est-ce que vous lui
-parlez d'amour aussi?
-
-DON JUAN, bas, à Mathurine.
-
-Non. Au contraire, c'est elle qui me témoignoit une envie d'être ma
-femme, et je lui répondois que j'étois engagé à vous.
-
-CHARLOTTE, à don Juan.
-
-Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine?
-
-DON JUAN, bas, à Charlotte.
-
-Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudroit bien que je
-l'épousasse; mais je lui dis que c'est vous que je veux.
-
-MATHURINE.
-
-Quoi! Charlotte.
-
-DON JUAN, bas, à Mathurine.
-
-Tout ce que vous lui direz sera inutile; elle s'est mis cela dans la
-tête.
-
-CHARLOTTE.
-
-Quement donc! Mathurine....
-
-DON JUAN, bas, à Charlotte.
-
-C'est en vain que vous lui parlerez; vous ne lui ôterez point cette
-fantaisie.
-
-MATHURINE.
-
-Est-ce que...
-
-DON JUAN, bas, à Mathurine.
-
-Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.
-
-CHARLOTTE.
-
-Je voudrois...
-
-DON JUAN, bas, à Charlotte.
-
-Elle est obstinée comme tous les diables.
-
-MATHURINE.
-
-Vraiment...
-
-DON JUAN, bas, à Mathurine.
-
-Ne ne lui dites rien, c'est une folle.
-
-CHARLOTTE.
-
-Je pense...
-
-DON JUAN, bas, à Charlotte.
-
-Laissez-la là, c'est une extravagante.
-
-MATHURINE.
-
-Non, non, il faut que je lui parle.
-
-CHARLOTTE.
-
-Je veux voir un peu ses raisons.
-
-MATHURINE.
-
-Quoi!...
-
-DON JUAN, bas, à Mathurine.
-
-Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser.
-
-CHARLOTTE.
-
-Je...
-
-DON JUAN, bas, à Charlotte.
-
-Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la
-prendre pour femme.
-
-MATHURINE.
-
-Holà! Charlotte, ça n'est pas bian de courir su le marché des autres.
-
-CHARLOTTE.
-
-Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que monsieu me parle.
-
-MATHURINE.
-
-C'est moi que monsieu a vue la première.
-
-CHARLOTTE.
-
-S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de
-m'épouser.
-
-DON JUAN, bas, à Mathurine.
-
-Eh bien, que vous ai-je dit?
-
-MATHURINE, à Charlotte.
-
-Je vous baise les mains; c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis
-d'épouser.
-
-DON JUAN, bas, à Charlotte.
-
-N'ai-je pas deviné?
-
-CHARLOTTE.
-
-A d'autres, je vous prie; c'est moi, vous dis-je.
-
-MATHURINE.
-
-Vous vous moquez des gens; c'est moi, encore un coup.
-
-CHARLOTTE.
-
-Le v'là qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.
-
-MATHURINE.
-
-Le v'là qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai.
-
-CHARLOTTE.
-
-Est-ce, monsieu, que vous lui avez promis de l'épouser?
-
-DON JUAN, bas, à Charlotte.
-
-Vous vous raillez de moi.
-
-MATHURINE.
-
-Est-il vrai, monsieu, que vous lui avez donné parole d'être son mari?
-
-DON JUAN, bas, à Mathurine.
-
-Pouvez-vous avoir cette pensée?
-
-CHARLOTTE.
-
-Vous voyez qu'al le soutient.
-
-DON JUAN, bas, à Charlotte.
-
-Laissez-la faire.
-
-MATHURINE.
-
-Vous êtes témoin comme al l'assure.
-
-DON JUAN, bas, à Mathurine.
-
-Laissez-la dire.
-
-CHARLOTTE.
-
-Non, non, il faut savoir la vérité.
-
-MATHURINE.
-
-Il est question de juger ça.
-
-CHARLOTTE.
-
-Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune[19].
-
-MATHURINE.
-
-Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse[20].
-
-CHARLOTTE.
-
-Monsieu, videz la querelle, s'il vous plaît.
-
-MATHURINE.
-
-Mettez-nous d'accord, monsieu.
-
-CHARLOTTE, à Mathurine.
-
-Vous allez voir.
-
-MATHURINE, à Charlotte.
-
-Vous allez voir vous-même.
-
-CHARLOTTE, à don Juan.
-
-Dites.
-
-MATHURINE, à don Juan.
-
-Parlez.
-
-DON JUAN.
-
-Que voulez-vous que je dise? Vous soutenez également toutes deux que
-je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de
-vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit nécessaire que je
-m'explique davantage? Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites? Celle
-à qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-même, de quoi
-se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se mettre en peine,
-pourvu que j'accomplisse ma promesse? Tous les discours n'avancent
-point les choses. Il faut faire et non pas dire; et les effets décident
-mieux que les paroles. Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux
-mettre d'accord; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux
-a mon cœur. (Bas, à Mathurine.) Laissez-lui croire ce qu'elle voudra.
-(Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas,
-à Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous.
-(Bas, à Mathurine.) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas,
-à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.
-(Haut.) J'ai un petit ordre à donner, je viens vous retrouver dans un
-quart d'heure.
-
- [19] Pour: montre votre niaiserie. Les jeunes oiseaux, ou _niais_ en
- termes de fauconnerie, ont presque tous le bec jaune.
-
- [20] Pour: honteuse de votre défaite. Mot proverbial qui équivaut à
- «avoir le nez cassé.»
-
-
-SCÈNE VI.--CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.
-
-CHARLOTTE, à Mathurine.
-
-Je suis celle qu'il aime, au moins.
-
-MATHURINE, à Charlotte.
-
-C'est moi qu'il épousera.
-
-SGANARELLE, arrêtant Charlotte et Mathurine.
-
-Ah! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et je
-ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi l'une
-et l'autre: ne vous amusez point à tous les contes qu'on vous fait, et
-demeurez dans votre village.
-
-
-SCÈNE VII.--DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.
-
-DON JUAN, dans le fond du théâtre, à part.
-
-Je voudrois bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.
-
-SGANARELLE.
-
-Mon maître est un fourbe; il n'a dessein que de vous abuser, et
-en a bien abusé d'autres; c'est l'épouseur du genre humain, et...
-(Apercevant don Juan.) Cela est faux; et quiconque vous dira cela, vous
-lui devez dire qu'il en a menti. Mon maître n'est point l'épouseur
-du genre humain, il n'est point fourbe, il n'a pas dessein de vous
-tromper, et n'en a point abusé d'autres. Ah! tenez, le voilà;
-demandez-le plutôt à lui-même.
-
-DON JUAN, regardant Sganarelle, et le soupçonnant d'avoir parlé.
-
-Oui!
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, comme le monde est plein de médisans, je vais au-devant des
-choses; et je leur disois que, si quelqu'un leur venoit dire du mal de
-vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de
-lui dire qu'il en auroit menti.
-
-DON JUAN.
-
-Sganarelle!
-
-SGANARELLE, à Charlotte et à Mathurine.
-
-Oui, monsieur est homme d'honneur; je le garantis tel.
-
-DON JUAN.
-
-Hon!
-
-SGANARELLE.
-
-Ce sont des impertinens.
-
-
-SCÈNE VIII.--DON JUAN, LA RAMÉE, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.
-
-LA RAMÉE, bas, à don Juan.
-
-Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.
-
-DON JUAN.
-
-Comment?
-
-LA RAMÉE.
-
-Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un
-moment; je ne sais par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi; mais
-j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrogé, et auquel
-ils vous ont dépeint. L'affaire presse; et le plus tôt que vous pourrez
-sortir d'ici sera le meilleur.
-
-
-SCÈNE IX.--DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.
-
-DON JUAN, à Charlotte et à Mathurine.
-
-Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici; mais je vous prie de
-vous ressouvenir de la parole que je vous ai donnée, et de croire que
-vous aurez de mes nouvelles avant qu'il soit demain au soir.
-
-
-SCÈNE X.--DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DON JUAN.
-
-Comme la partie n'est pas égale, il faut user de stratagème et éluder
-adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revête
-de mes habits; et moi...
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, vous vous moquez. M'exposer à être tué sous vos habits, et...
-
-DON JUAN.
-
-Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais; et bien heureux est
-le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître.
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous remercie d'un tel honneur. (Seul.) O ciel! puisqu'il s'agit de
-mort, fais-moi la grâce de n'être point pris pour un autre!
-
-
-
-
-ACTE III
-
-Une forêt.
-
-
-SCÈNE I.[21]--DON JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en médecin.
-
-SGANARELLE.
-
-Ma foi, monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un
-et l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'étoit point
-du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous
-vouliez faire.
-
-DON JUAN.
-
-Il est vrai que te voilà bien; et je ne sais où tu as été déterrer cet
-attirail ridicule.
-
-SGANARELLE.
-
-Oui. C'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu
-où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour l'avoir. Mais
-savez-vous, monsieur, que cet habit me met déjà en considération; que
-je suis salué des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter
-ainsi qu'un habile homme?
-
-DON JUAN.
-
-Comment donc?
-
-SGANARELLE.
-
-Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus
-demander mon avis sur différentes maladies.
-
-DON JUAN.
-
-Tu leur as répondu que tu n'y entendois rien?
-
-SGANARELLE.
-
-Moi? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit; j'ai
-raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.
-
-DON JUAN.
-
-Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés?
-
-SGANARELLE.
-
-Ma foi, monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper, j'ai fait
-mes ordonnances à l'aventure, et ce seroit une chose plaisante si les
-malades guérissoient, et qu'on m'en vînt remercier.
-
-DON JUAN.
-
-Et pourquoi non? Par quelle raison n'aurois-tu pas les mêmes priviléges
-qu'ont tous les autres médecins? Ils n'ont pas plus de part que toi aux
-guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font
-rien que recevoir la gloire des heureux succès; et tu peux profiter,
-comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout
-ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.
-
-SGANARELLE.
-
-Comment, monsieur, vous êtes aussi impie en médecine?
-
-DON JUAN.
-
-C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.
-
-SGANARELLE.
-
-Quoi! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique.
-
-DON JUAN.
-
-Et pourquoi veux-tu que j'y croie?
-
-SGANARELLE.
-
-Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps,
-que le vin émétique fait bruire ses fuseaux[22]. Ses miracles ont
-converti les plus incrédules esprits; et il n'y a pas trois semaines
-que j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.
-
-DON JUAN.
-
-Et quoi!
-
-SGANARELLE.
-
-Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l'agonie; on ne
-savoit plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien; on
-s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique.
-
-DON JUAN.
-
-Il réchappa, n'est-ce pas?
-
-SGANARELLE.
-
-Non, il mourut.
-
-DON JUAN.
-
-L'effet est admirable.
-
-SGANARELLE.
-
-Comment! il y avoit six jours entiers qu'il ne pouvoit mourir, et cela
-le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace?
-
-DON JUAN.
-
-Tu as raison.
-
-SGANARELLE.
-
-Mais laissons là la médecine où vous ne croyez point, et parlons des
-autres choses; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en
-humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez
-les disputes, et que vous ne me défendez pas les remontrances.
-
-DON JUAN.
-
-Eh bien?
-
-SGANARELLE.
-
-Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne
-croyiez point du tout au ciel?
-
-DON JUAN.
-
-Laissons cela.
-
-SGANARELLE.
-
-C'est-à-dire que non. Et à l'enfer?
-
-DON JUAN.
-
-Eh!
-
-SGANARELLE.
-
-Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît?
-
-DON JUAN.
-
-Oui, oui.
-
-SGANARELLE.
-
-Aussi peu. Ne croyez-vous point à l'autre vie?
-
-DON JUAN.
-
-Ah! ah! ah!
-
-SGANARELLE.
-
-Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi
-un peu; «le moine bourru[23], qu'en croyez-vous, eh?
-
-DON JUAN.
-
-»La peste soit du fat!
-
-SGANARELLE.
-
-«Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai
-que le moine bourru, et je me ferois pendre pour celui-là. Mais encore
-faut-il croire quelque chose «dans le monde.» Qu'est-ce «donc» que vous
-croyez?
-
-DON JUAN.
-
-Ce que je crois?
-
-SGANARELLE.
-
-Oui.
-
-DON JUAN.
-
-Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et
-quatre sont huit.
-
-SGANARELLE.
-
-La belle croyance «et les beaux articles de foi» que voilà! Votre
-religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique? Il faut avouer
-qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour
-avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi,
-monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne
-sauroit se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais avec mon petit
-bon sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que les livres,
-et je comprends fort bien que tout ce monde que nous voyons n'est pas
-un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrois bien
-vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et
-ce ciel là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui-même. Vous voilà,
-vous, par exemple, vous êtes là: est-ce que vous vous êtes fait tout
-seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour
-vous faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de
-l'homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l'un
-dans l'autre? Ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce
-poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là,
-et qui... Oh! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurois
-disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et me
-laissez parler par belle malice.
-
-DON JUAN.
-
-J'attends que ton raisonnement soit fini.
-
-SGANARELLE.
-
-Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme,
-quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient
-expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'ai
-quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un
-moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut? Je veux frapper des
-mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer
-les pieds, aller à droite, à gauche, en avant, en arrière, tourner...
-
- Il se laisse tomber en tournant.
-
-DON JUAN.
-
-Bon! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.
-
-SGANARELLE.
-
-Morbleu! je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous; croyez ce
-que vous voudrez; il m'importe bien que vous soyez damné!
-
-DON JUAN.
-
-Mais, tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes égarés. Appelle
-un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin.
-
- [21] Les deux premières scènes de cet acte, imprimées dans l'édition
- de 1682, faite sur les manuscrits de Molière, puis dans l'édition
- d'Amsterdam de 1683, furent supprimées comme impies dans les éditions
- subséquentes. Il paraît que l'édition de 1682 fut cartonnée, à
- l'exception de deux ou trois exemplaires, dont l'un, appartenant à
- M. de Lomenie, fut retrouvé par M. Beuchot. M. Simonin les publia
- intégralement en 1813. Quant à la seconde scène, elle fut supprimée à
- la seconde représentation.
-
- [22] Pour: fait beaucoup de bruit. Métaphore populaire.
-
- [23] Passages supprimés par la censure au temps de Louis XIV, comme
- tous les autres passages marqués ici par des guillemets.--Le moine
- bourru, spectre d'un moine, qui, selon la tradition populaire, battait
- les passants attardés.
-
-
-SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE.
-
-SGANARELLE.
-
-«Holà! oh! l'homme! oh! mon compère! oh! l'ami! un petit mot, s'il vous
-plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.
-
-LE PAUVRE.
-
-»Vous n'avez qu'à suivre cette route, messieurs, et détourner à main
-droite quand vous serez au bout de la forêt; mais je vous donne avis
-que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps,
-il y a des voleurs ici autour.
-
-DON JUAN.
-
-»Je te suis obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur.
-
-LE PAUVRE.
-
-»Si vous vouliez me secourir, monsieur, de quelque aumône.
-
-DON JUAN.
-
-»Ah! ah! ton avis est intéressé, à ce que je vois.
-
-LE PAUVRE.
-
-»Je suis un pauvre homme, monsieur, retiré tout seul dans ce bois
-depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous
-donne toute sorte de biens.
-
-DON JUAN.
-
-»Eh! prie le ciel qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des
-affaires des autres.
-
-SGANARELLE.
-
-»Vous ne connoissez pas monsieur bonhomme; il ne croit qu'en deux et
-deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit.
-
-DON JUAN.
-
-»Quelle est ton occupation parmi ces arbres?
-
-LE PAUVRE.
-
-»De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui
-me donnent quelque chose.
-
-DON JUAN.
-
-»Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise.
-
-LE PAUVRE.
-
-»Hélas! monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
-
-DON JUAN.
-
-»Tu te moques: un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut manquer
-d'être bien dans ses affaires.
-
-LE PAUVRE.
-
-»Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau
-de pain à mettre sous les dents.
-
-DON JUAN.
-
-»Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah!
-ah! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu
-veuilles jurer.
-
-LE PAUVRE.
-
-»Ah! monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché?
-
-DON JUAN.
-
-»Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non: en voici un
-que je te donne, si tu jures. Tiens: il faut jurer.
-
-LE PAUVRE.
-
-»Monsieur...
-
-DON JUAN.
-
-»A moins de cela, tu ne l'auras pas.
-
-SGANARELLE.
-
-»Va, va, jure un peu; il n'y a pas de mal.
-
-DON JUAN.
-
-»Prends, le voilà; prends, te dis-je; mais jure donc!
-
-LE PAUVRE.
-
-»Non, monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
-
-DON JUAN.
-
-»Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.» (Regardant dans
-la forêt.) Mais que vois-je là? Un homme attaqué par trois autres? La
-partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.
-
- Il met l'épée à la main, et court au lieu du combat.
-
-
-SCÈNE III.--SGANARELLE.
-
-Mon maître est un vrai enragé d'aller se présenter à un péril qui ne
-le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait
-fuir les trois.
-
-
-SCÈNE IV.--DON JUAN, DON CARLOS, SGANARELLE, au fond du théâtre.
-
-DON CARLOS, remettant son épée.
-
-On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras.
-Souffrez, monsieur, que je vous rende grâces d'une action si généreuse,
-et que...
-
-DON JUAN.
-
-Je n'ai rien fait, monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre
-propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures; et l'action
-de ces coquins étoit si lâche, que c'eût été y prendre part que de ne
-pas s'y opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre
-leurs mains?
-
-DON CARLOS.
-
-Je m'étois, par hasard, égaré d'un frère et de tous ceux de notre
-suite; et, comme je cherchois à les rejoindre, j'ai fait rencontre de
-ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval, et qui, sans votre valeur,
-en auroient fait autant de moi.
-
-DON JUAN.
-
-Votre dessein est-il d'aller du côté de la ville?
-
-DON CARLOS.
-
-Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons obligés, mon
-frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires
-qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille,
-à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès
-en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on
-est contraint de quitter le royaume; et c'est en quoi je trouve la
-condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer
-sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être
-asservi par les lois de l'honneur au déréglement de la conduite
-d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens, dépendre de la
-fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces
-injures pour qui un honnête homme doit périr.
-
-DON JUAN.
-
-On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal aussi
-le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense
-de gaieté de cœur. Mais ne seroit-ce point une indiscrétion que de
-vous demander quelle peut être votre affaire?
-
-DON CARLOS.
-
-La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret; et, lorsque
-l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher
-notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même
-le dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point
-de vous dire que l'offense que nous cherchons à venger est une sœur
-séduite et enlevée d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est
-un don Juan Tenorio, fils de don Louis Tenorio. Nous le cherchons
-depuis quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport
-d'un valet, qui nous a dit qu'il sortoit à cheval, accompagné de quatre
-ou cinq, et qu'il avoit pris le long de cette côte; mais tous nos soins
-ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu.
-
-DON JUAN.
-
-Le connoissez-vous, monsieur, ce don Juan dont vous parlez?
-
-DON CARLOS.
-
-Non, quant à moi; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï
-dépeindre à mon frère; mais la renommée n'en dit pas force bien, et
-c'est un homme dont la vie...
-
-DON JUAN.
-
-Arrêtez, monsieur, s'il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce
-seroit à moi une espèce de lâcheté que d'en ouïr dire du mal.
-
-DON CARLOS.
-
-Pour l'amour de vous, monsieur, je n'en dirai rien du tout; et c'est
-bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie,
-que de me taire devant vous d'une personne que vous connoissez, lorsque
-je ne puis en parler sans en dire du mal; mais, quelque ami que vous
-lui soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son action, et ne
-trouverez pas étrange que nous cherchions d'en prendre la vengeance.
-
-DON JUAN.
-
-Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins
-inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empêcher; mais
-il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes, et
-je m'engage à vous faire faire raison par lui.
-
-DON CARLOS.
-
-Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d'injures?
-
-DON JUAN.
-
-Toute celle que votre honneur peut souhaiter; et, sans vous donner la
-peine de chercher don Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver au
-lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.
-
-DON CARLOS.
-
-Cet espoir est bien doux, monsieur, à des cœurs offensés; mais, après
-ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur que vous
-fussiez de la partie.
-
-DON JUAN.
-
-Je suis si attaché à don Juan, qu'il ne sauroit se battre que je ne me
-batte aussi; mais enfin j'en réponds comme de moi-même, et vous n'avez
-qu'à dire quand vous voulez qu'il paroisse et vous donne satisfaction.
-
-DON CARLOS.
-
-Que ma destinée est cruelle! Faut-il que je vous doive vie, et que don
-Juan soit de vos amis?
-
-
-SCÈNE V.--DON ALONSE, DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DON ALONSE, parlant à ceux de sa suite, sans voir don Carlos ni don
-Juan.
-
-Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après nous; je veux un
-peu marcher à pied. (Les apercevant tous deux.) O ciel! que vois-je
-ici? Quoi! mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel?
-
-DON CARLOS.
-
-Notre ennemi mortel?
-
-DON JUAN, mettant la main sur la garde de son épée.
-
-Oui, je suis don Juan moi-même; et l'avantage du nombre ne m'obligera
-pas à vouloir déguiser mon nom.
-
-DON ALONSE, mettant l'épée à la main.
-
-Ah! traître, il faut que tu périsses, et...
-
- Sganarelle court se cacher.
-
-DON CARLOS.
-
-Ah! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie; et, sans le
-secours de son bras, j'aurois été tué par des voleurs que j'ai trouvés.
-
-DON ALONSE.
-
-Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance? Tous
-les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mérite pour
-engager notre âme; et, s'il faut mesurer l'obligation à l'injure, votre
-reconnoissance, mon frère, est ici ridicule; et, comme l'honneur est
-infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement
-que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur.
-
-DON CARLOS.
-
-Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours
-mettre entre l'un et l'autre; et la reconnoissance de l'obligation
-n'efface point en moi le ressentiment de l'injure; mais souffrez que je
-lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de la
-vie que je lui dois, par un délai de notre vengeance, et lui laisse la
-liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.
-
-DON ALONSE.
-
-Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et
-l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre
-ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé
-mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures; et, si
-vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'à vous
-retirer, et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice.
-
-DON CARLOS.
-
-De grâce, mon frère...
-
-DON ALONSE.
-
-Tous ces discours sont superflus: il faut qu'il meure.
-
-DON CARLOS.
-
-Arrêtez, vous dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on
-attaque ses jours; et je jure le ciel que je le défendrai ici contre
-qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie
-qu'il a sauvée; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me
-perciez.
-
-DON ALONSE.
-
-Quoi? vous prenez le parti de votre ennemi contre moi; et, loin d'être
-saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous faites voir
-pour lui des sentiments pleins de douceur!
-
-DON CARLOS.
-
-Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime, et ne
-vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez.
-Ayons du cœur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien
-de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de
-notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je
-ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, et je lui
-ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose.
-Notre vengeance, pour être différée, n'en sera pas moins éclatante; au
-contraire, elle en tirera de l'avantage; et cette occasion de l'avoir
-pu prendre la fera paroître plus juste aux yeux de tout le monde.
-
-DON ALONSE.
-
-O l'étrange foiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi
-les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation
-chimérique!
-
-DON CARLOS.
-
-Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute,
-je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre
-honneur; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour,
-que ma reconnoissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que
-j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous
-rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du
-reste, croire que je m'acquitte avec même chaleur de ce que je dois, et
-que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le bienfait.
-Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je
-vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez
-à prendre. Vous connoissez assez la grandeur de l'offense que vous nous
-faites, et je vous fais juge vous-même des réparations qu'elle demande.
-Il est des moyens doux pour nous satisfaire, il en est de violents et
-de sanglants; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez
-donné parole de me faire raison par don Juan. Songez à me la faire, je
-vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à
-mon honneur.
-
-DON JUAN.
-
-Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.
-
-DON CARLOS.
-
-Allons, mon frère; un moment de douceur ne fait aucune injure à la
-sévérité de notre devoir.
-
-
-SCÈNE VI.--DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DON JUAN.
-
-Holà! hé! Sganarelle!
-
-SGANARELLE, sortant de l'endroit où il étoit caché.
-
-Plaît-il!
-
-DON JUAN.
-
-Comment! coquin, tu fuis quand on m'attaque!
-
-SGANARELLE.
-
-Pardonnez-moi, monsieur, je viens seulement d'ici près. Je crois que
-cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le porter.
-
-DON JUAN.
-
-Peste soit l'insolent! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus
-honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j'ai sauvé la vie!
-
-SGANARELLE.
-
-Moi? non.
-
-DON JUAN.
-
-C'est un frère d'Elvire.
-
-SGANARELLE.
-
-Un...
-
-DON JUAN.
-
-Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j'ai regret d'avoir
-démêlé avec lui.
-
-SGANARELLE.
-
-Il vous seroit aisé de pacifier toutes choses.
-
-DON JUAN.
-
-Oui; mais ma passion est usée pour done Elvire, et l'engagement ne
-compatit point avec mon humeur. J'aime la liberté en amour, tu le
-sais, et je ne saurois me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre
-murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me
-laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon cœur est à toutes les
-belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant
-qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois
-entre ces arbres?
-
-SGANARELLE.
-
-Vous ne le savez pas?
-
-DON JUAN.
-
-Non, vraiment.
-
-SGANARELLE.
-
-Bon! c'est le tombeau que le commandeur faisoit faire lorsque vous le
-tuâtes.
-
-DON JUAN.
-
-Ah! tu as raison. Je ne savois pas que c'étoit de ce côté-ci qu'il
-étoit. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien
-que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, n'allez point là.
-
-DON JUAN.
-
-Pourquoi?
-
-SGANARELLE.
-
-Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué.
-
-DON JUAN.
-
-Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et
-qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons,
-entrons dedans.
-
- Le tombeau s'ouvre, et l'on voit la statue du commandeur.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! que cela est beau! les belles statues! le beau marbre! les beaux
-piliers! ah! que cela est beau! Qu'en dites-vous, monsieur?
-
-DON JUAN.
-
-Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce
-que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa
-vie d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique pour
-quand il n'en a plus que faire.
-
-SGANARELLE.
-
-Voici la statue du commandeur.
-
-DON JUAN.
-
-Parbleu! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain!
-
-SGANARELLE.
-
-Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie,
-et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feroient
-peur si j'étois tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de
-nous voir.
-
-DON JUAN.
-
-Il auroit tort, et ce seroit mal recevoir l'honneur que je lui fais.
-Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.
-
-SGANARELLE.
-
-C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.
-
-DON JUAN.
-
-Demande-lui, te dis-je.
-
-SGANARELLE.
-
-Vous moquez-vous! Ce seroit être fou que d'aller parler à une statue.
-
-DON JUAN.
-
-Fais ce que je te dis.
-
-SGANARELLE.
-
-Quelle bizarrerie! Seigneur commandeur... (A part.) Je ris de ma
-sottise, mais c'est mon maître qui me la fait faire. (Haut.) Seigneur
-commandeur, mon maître don Juan vous demande si vous voulez lui faire
-l'honneur de venir souper avec lui. (La statue baisse la tête.) Ah!
-
-DON JUAN.
-
-Qu'est-ce? qu'as-tu? dis donc! Veux-tu parler?
-
-SGANARELLE, baissant la tête comme la statue.
-
-La statue...
-
-DON JUAN.
-
-Eh bien, que veux-tu dire, traître?
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous dis que la statue...
-
-DON JUAN.
-
-Eh bien, la statue? Je t'assomme, si tu ne parles.
-
-SGANARELLE.
-
-La statue m'a fait signe.
-
-DON JUAN.
-
-La peste! le coquin!
-
-SGANARELLE.
-
-Elle m'a fait signe, vous dis-je; il n'est rien de plus vrai.
-Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir. Peut-être...
-
-DON JUAN.
-
-Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au doigt ta
-poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur voudroit-il venir
-souper avec moi?
-
- La statue baisse encore la tête.
-
-SGANARELLE.
-
-Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles[24]. Eh bien, monsieur?
-
-DON JUAN.
-
-Allons, sortons d'ici.
-
-SGANARELLE, seul.
-
-Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire!
-
- [24] Pour: parier dix pistoles contre l'arrivée de la statue.
-
-
-
-
-ACTE IV
-
-Le théâtre représente l'appartement de don Juan.
-
-
-SCÈNE I.--DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN.
-
-DON JUAN, à Sganarelle.
-
-Quoi qu'il en soit, laissons cela; c'est une bagatelle, et nous pouvons
-avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui
-nous ait troublé la vue.
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! monsieur, ne cherchez point à démentir ce que nous avons vu des
-yeux que voilà. Il n'est rien de plus véritable que ce signe de tête;
-et je ne doute point que le ciel, scandalisé de votre vie, n'ait
-produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...
-
-DON JUAN.
-
-Écoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralités, si tu
-me dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu'un,
-demander un nerf de bœuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te
-rouer de mille coups. M'entends-tu bien?
-
-SGANARELLE.
-
-Fort bien, monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement;
-c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de
-détours: vous dites les choses avec une netteté admirable.
-
-DON JUAN.
-
-Allons, qu'on me fasse souper le plus tôt que l'on pourra. Une chaise,
-petit garçon.
-
-
-SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.
-
-LA VIOLETTE.
-
-Monsieur, voilà votre marchand, monsieur Dimanche, qui demande à vous
-parler.
-
-SGANARELLE.
-
-Bon! voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier. De
-quoi s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent? et que ne lui
-disois-tu que monsieur n'y est pas?
-
-LA VIOLETTE.
-
-Il y a trois quarts d'heure que je lui dis; mais il ne veut pas le
-croire, et s'est assis là dedans pour attendre.
-
-SGANARELLE.
-
-Qu'il attende tant qu'il voudra.
-
-DON JUAN.
-
-Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique
-que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de
-quelque chose; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur
-donner un double[25].
-
- [25] Pour: deux deniers.
-
-
-SCÈNE III.--DON JUAN, MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE, LA VIOLETTE,
-RAGOTIN.
-
-DON JUAN.
-
-Ah! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que
-je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord! J'avois
-donné ordre qu'on ne me fît parler à personne; mais cet ordre n'est pas
-pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée
-chez moi.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Monsieur, je vous suis fort obligé.
-
-DON JUAN, parlant à Violette et à Ragotin.
-
-Parbleu! coquins, je vous apprendrai à laisser monsieur Dimanche dans
-une antichambre, et je vous ferai connoître les gens!
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Monsieur, cela n'est rien.
-
-DON JUAN, à M. Dimanche.
-
-Comment! vous dire que je n'y suis pas! à monsieur Dimanche, au
-meilleur de mes amis!
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Monsieur, je suis votre serviteur. J'étois venu...
-
-DON JUAN.
-
-Allons, vite un siége pour monsieur Dimanche.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Monsieur, je suis bien comme cela.
-
-DON JUAN.
-
-Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Cela n'est point nécessaire.
-
-DON JUAN.
-
-Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Monsieur, vous vous moquez, et...
-
-DON JUAN.
-
-Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on mette
-de différence entre nous deux.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Monsieur...
-
-DON JUAN.
-
-Allons, asseyez-vous.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire.
-J'étois...
-
-DON JUAN.
-
-Mettez-vous là, vous dis-je.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...
-
-DON JUAN.
-
-Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...
-
-DON JUAN.
-
-Parbleu! monsieur Dimanche, vous vous portez bien?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Oui, monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...
-
-DON JUAN.
-
-Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint
-vermeil et des yeux vifs.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Je voudrois bien...
-
-DON JUAN.
-
-Comment se porte madame Dimanche, votre épouse?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Fort bien, monsieur, Dieu merci.
-
-DON JUAN.
-
-C'est une brave femme.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Elle est votre servante, monsieur. Je venois...
-
-DON JUAN.
-
-Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Le mieux du monde.
-
-DON JUAN.
-
-La jolie petite fille que c'est! je l'aime de tout mon cœur.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur. Je vous...
-
-DON JUAN.
-
-Et le petit Collin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Toujours de même, monsieur. Je...
-
-DON JUAN.
-
-Et votre petit chien Brusquet gronde-t-il toujours aussi fort, et
-mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Plus que jamais, monsieur; et nous ne saurions en chevir[26].
-
-DON JUAN.
-
-Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille,
-car j'y prends beaucoup d'intérêt.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je...
-
-DON JUAN, lui tendant la main.
-
-Touchez donc là, monsieur Dimanche. Êtes-vous bien de mes amis?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Monsieur, je suis votre serviteur.
-
-DON JUAN.
-
-Parbleu! je suis à vous de tout mon cœur.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Vous m'honorez trop. Je...
-
-DON JUAN.
-
-Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.
-
-DON JUAN.
-
-Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Je n'ai point mérité cette grâce, assurément. Mais, monsieur...
-
-DON JUAN.
-
-Oh çà, monsieur Dimanche, sans façon, voulez-vous souper avec moi?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Non, monsieur; il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...
-
-DON JUAN, se levant.
-
-Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que quatre
-ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.
-
-MONSIEUR DIMANCHE, se levant aussi.
-
-Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout seul.
-Mais...
-
- Sganarelle ôte les siéges promptement.
-
-DON JUAN.
-
-Comment! Je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre
-personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Ah! monsieur...
-
-DON JUAN.
-
-C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Si...
-
-DON JUAN.
-
-Voulez-vous que je vous reconduise?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Ah! monsieur, vous vous moquez! Monsieur...
-
-DON JUAN.
-
-Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois
-d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde
-que je ne fisse pour votre service.
-
- Il sort.
-
- [26] Pour: venir à chef, achever, devenir maître. Archaïsme perdu,
- déjà suranné du temps de Molière, et qui s'était conservé dans la
- bourgeoisie.
-
-
-SCÈNE IV.--MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE.
-
-SGANARELLE.
-
-Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Il est vrai; il me fait tant de civilités et tant de complimens, que je
-ne saurois jamais lui demander de l'argent.
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous assure que toute sa maison périroit pour vous; et je voudrois
-qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de vous donner
-des coups de bâton, vous verriez de quelle manière...
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Je le crois; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de
-mon argent.
-
-SGANARELLE.
-
-Oh! ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier.
-
-SGANARELLE.
-
-Fi! ne parlez pas de cela.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Comment! Je...
-
-SGANARELLE.
-
-Ne sais-je pas bien que je vous dois?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Oui. Mais...
-
-SGANARELLE.
-
-Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer.
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Mais mon argent?
-
-SGANARELLE, prenant M. Dimanche par le bras.
-
-Vous moquez-vous?
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Je veux...
-
-SGANARELLE, le tirant.
-
-Eh!
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-J'entends...
-
-SGANARELLE, le poussant vers la porte.
-
-Bagatelles!
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Mais...
-
-SGANARELLE, le poussant encore.
-
-Fi!
-
-MONSIEUR DIMANCHE.
-
-Je...
-
-SGANARELLE, le poussant tout à fait hors du théâtre.
-
-Fi! vous dis-je.
-
-
-SCÈNE V.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE
-
-LA VIOLETTE, à don Juan.
-
-Monsieur, voilà monsieur votre père.
-
-DON JUAN.
-
-Ah! me voici bien! Il me falloit cette visite pour me faire enrager.
-
-
-SCÈNE VI.--DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DON LOUIS.
-
-Je vois bien que je vous embarrasse, et que vous vous passeriez fort
-aisément de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons étrangement
-l'un l'autre, et, si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi
-de vos déportemens. Hélas! que nous savons peu ce que nous faisons
-quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il nous faut,
-quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous venons à
-l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidérées!
-J'ai souhaité un fils avec des ardeurs non pareilles; je l'ai demandé
-sans relâche avec des transports incroyables; et ce fils, que j'obtiens
-en fatiguant le ciel de vœux, est le chagrin et le supplice de cette
-vie même dont je croyois qu'il devoit être la joie et la consolation.
-De quel œil, à votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas
-d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le
-mauvais visage; cette suite continuelle de méchantes affaires, qui
-nous réduisent à toute heure à lasser les bontés du souverain, et qui
-ont épuisé auprès de lui le mérite de mes services et le crédit de
-mes amis? Ah! quelle bassesse est la vôtre? Ne rougissez-vous point
-de mériter si peu votre naissance? Êtes-vous en droit, dites-moi,
-d'en tirer quelque vanité, et qu'avez-vous fait, dans le monde, pour
-être gentilhomme? Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les
-armes, et que ce nous soit une gloire d'être sortis d'un sang noble,
-lorsque nous vivons en infâmes? Non, non, la naissance n'est rien où la
-vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres
-qu'autant que nous nous efforçons de leur ressembler; et cet éclat de
-leurs actions qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de
-leur faire le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et
-de ne point dégénérer de leur vertu, si nous voulons être estimés leurs
-véritables descendans. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous
-êtes né; ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont
-fait d'illustre ne vous donne aucun avantage; au contraire, l'éclat
-n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire est un
-flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos actions.
-Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la
-nature; que la vertu est le premier titre de noblesse; que je regarde
-bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et que je
-ferois plus d'état du fils d'un crocheteur qui seroit honnête homme que
-du fils d'un monarque qui vivroit comme vous!
-
-DON JUAN.
-
-Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler.
-
-DON LOUIS.
-
-Non, insolent, je ne veux point m'asseoir ni parler davantage, et je
-vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme; mais sache,
-fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes
-actions; que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à
-tes déréglemens, prévenir sur toi le courroux du ciel, et laver, par ta
-punition, la honte de t'avoir fait naître.
-
-
-SCÈNE VII.--DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DON JUAN, adressant encore la parole à son père, quoiqu'il soit sorti.
-
-Eh! mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous
-puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir
-des pères qui vivent autant que leurs fils.
-
- Il se met dans un fauteuil.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! monsieur, vous avez tort.
-
-DON JUAN, se levant.
-
-J'ai tort!
-
-SGANARELLE, tremblant.
-
-Monsieur...
-
-DON JUAN.
-
-J'ai tort!
-
-SGANARELLE.
-
-Oui, monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et
-vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de
-plus impertinent? Un père venir faire des remontrances à son fils, et
-lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance,
-de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille
-nature! Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme
-il faut vivre? J'admire votre patience, et, si j'avois été en votre
-place, je l'aurois envoyé promener. (Bas, à part.) O complaisance
-maudite! à quoi me réduis-tu?
-
-DON JUAN.
-
-Me fera-t-on souper bientôt?
-
-
-SCÈNE VIII.--DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN.
-
-RAGOTIN.
-
-Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler.
-
-DON JUAN.
-
-Que pourroit-ce être?
-
-SGANARELLE.
-
-Il faut voir.
-
-
-SCÈNE IX.--DONE ELVIRE, voilée, DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DONE ELVIRE.
-
-Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir à cette heure et dans cet
-équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce
-que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens
-point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous
-me voyez bien changée de ce que j'étois ce matin. Ce n'est plus cette
-done Elvire qui faisoit des vœux contre vous, et dont l'âme irritée
-ne jetoit que menace et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni
-de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous
-ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux
-emportemens d'un amour terrestre et grossier, et il n'a laissé dans mon
-cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une
-tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour
-soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.
-
-DON JUAN, bas à Sganarelle.
-
-Tu pleures, je pense?
-
-SGANARELLE.
-
-Pardonnez-moi.
-
-DONE ELVIRE.
-
-C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien,
-pour vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du
-précipice où vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les déréglemens
-de votre vie; et ce même ciel, qui m'a touché le cœur et fait jeter
-les yeux sur les égaremens de ma conduite, m'a inspiré de vous venir
-trouver et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa
-miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous,
-qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être
-vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand
-de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous, par aucun
-attachement du monde. Je suis revenue, grâces au ciel, de toutes mes
-folles pensées; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez
-de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par
-une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée
-les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite,
-j'aurois une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement
-devînt un exemple funeste de la justice du ciel; et ce me sera une joie
-incroyable si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête
-l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, don Juan, accordez-moi
-pour dernière faveur cette douce consolation; ne me refusez point votre
-salut, que je vous demande avec larmes; et, si vous n'êtes point touché
-de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m'épargnez le
-cruel déplaisir de vous voir condamné à des supplices éternels.
-
-SGANARELLE à part.
-
-Pauvre femme!
-
-DONE ELVIRE.
-
-Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été
-si cher que vous; j'ai oublié mon devoir pour vous; j'ai fait toutes
-choses pour vous; et toute la récompense que je vous en demande, c'est
-de corriger votre vie et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous
-prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois,
-don Juan, je vous le demande avec larmes; et, si ce n'est assez des
-larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout
-ce qui est le plus capable de vous toucher.
-
-SGANARELLE, à part, regardant don Juan.
-
-Cœur de tigre!
-
-DONE ELVIRE.
-
-Je m'en vais après ce discours, et voilà tout ce que j'avois à vous
-dire.
-
-DON JUAN.
-
-Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on
-pourra.
-
-DONE ELVIRE.
-
-Non, don Juan, ne me retenez pas davantage.
-
-DON JUAN.
-
-Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.
-
-DONE ELVIRE.
-
-Non, vous dis-je; ne perdons point de temps en discours superflus.
-Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et
-songez seulement à profiter de mon avis.
-
-
-SCÈNE X.--DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DON JUAN.
-
-Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle,
-que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son
-habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi
-quelques petits restes d'un feu éteint?
-
-SGANARELLE.
-
-C'est-à-dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.
-
-DON JUAN.
-
-Vite à souper!
-
-SGANARELLE.
-
-Fort bien.
-
-
-SCÈNE XI.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.
-
-DON JUAN, se mettant à table.
-
-Sganarelle, il faut songer à s'amender, pourtant.
-
-SGANARELLE.
-
-Oui-da?
-
-DON JUAN.
-
-Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette
-vie-ci, et puis nous songerons à nous.
-
-SGANARELLE.
-
-Oh!
-
-DON JUAN.
-
-Qu'en dis-tu?
-
-SGANARELLE.
-
-Rien. Voilà le souper.
-
- Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte et le met dans sa
- bouche.
-
-DON JUAN.
-
-Il me semble que tu as la joue enflée: qu'est-ce que c'est? Parle donc.
-Qu'as-tu là?
-
-SGANARELLE.
-
-Rien.
-
-DON JUAN.
-
-Montre un peu. Parbleu! c'est une fluction qui lui est est tombée sur
-la joue. Vite une lancette pour percer cela! Le pauvre garçon n'en peut
-plus, et cet abcès le pourroit étouffer. Attends; voyez voyez comme il
-étoit mûr! Ah! coquin que vous êtes!
-
-SGANARELLE.
-
-Ma foi, monsieur, je voulois voir si votre cuisinier n'avoit point mis
-trop de sel ou trop de poivre.
-
-DON JUAN.
-
-Allons, mets-toi là et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai soupé.
-Tu as faim, à ce que je vois.
-
-SGANARELLE, se mettant à table.
-
-Je le crois bien, monsieur, je n'ai point mangé depuis ce matin. Tâtez
-de cela, voilà qui est le meilleur du monde.(A Ragotin, qui, à mesure
-que Sganarelle met quelque chose sur son assiette, la lui ôte dès que
-Sganarelle tourne la tête.) Mon assiette, mon assiette! Tout doux s'il
-vous plaît! Vertubleu! petit compère que vous êtes habile à donner des
-assiettes nettes! Et vous, petit la Violette, que vous savez présenter
-à boire à propos!
-
- Pendant que la Violette donne à boire à Sganarelle, Ragotin ôte encore
- son assiette.
-
-DON JUAN.
-
-Qui peut frapper de cette sorte?
-
-SGANARELLE.
-
-Qui diable nous vient troubler dans notre repas?
-
-DON JUAN.
-
-Je veux souper en repos, au moins, et qu'on ne laisse entrer personne.
-
-SGANARELLE.
-
-Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-même.
-
-DON JUAN, voyant venir Sganarelle effrayé.
-
-Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?
-
-SGANARELLE, baissant la tête comme la statue.
-
-Le... qui est là.
-
-DON JUAN.
-
-Allons voir, et montrons que rien ne me sauroit ébranler.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! pauvre Sganarelle, où te cacheras-tu?
-
-
-SCÈNE XII.--DON JUAN, LA STATUE DU COMMANDEUR, SGANARELLE, LA VIOLETTE,
-RAGOTIN.
-
-DON JUAN, à ses gens.
-
-Une chaise et un couvert. Vite donc! (Don Juan et la statue se mettent
-à table. A Sganarelle.) Allons, mets-toi à table.
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, je n'ai plus faim.
-
-DON JUAN.
-
-Mets-toi là, te dis-je. A boire. A la santé du commandeur! Je te la
-porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin!
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, je n'ai pas soif.
-
-DON JUAN.
-
-Bois, et chante ta chanson, pour régaler le commandeur.
-
-SGANARELLE.
-
-Je suis enrhumé, monsieur.
-
-DON JUAN.
-
-Il m'importe; allons! (A ses gens.) Vous autres, venez, accompagner sa
-voix.
-
-LA STATUE.
-
-Don Juan, c'est assez. Je vous invite à venir demain souper avec moi.
-En aurez-vous le courage?
-
-DON JUAN.
-
-Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle.
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi.
-
-DON JUAN, à Sganarelle.
-
-Prends ce flambeau.
-
-LA STATUE.
-
-On n'a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel.
-
-
-
-
-ACTE V
-
-Le théâtre représente une campagne.
-
-
-SCÈNE I.--DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DON LOUIS.
-
-Quoi! mon fils, seroit-il possible que la bonté du ciel eût exaucé mes
-vœux? Ce que vous me dites est-il bien vrai? ne m'abusez-vous point
-d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveauté
-surprenante d'une telle conversion?
-
-DON JUAN.
-
-Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs; je ne suis plus le
-même d'hier au soir, et le ciel, tout d'un coup, a fait en moi un
-changement qui va surprendre tout le monde. Il a touché mon âme et
-désillé mes yeux; et je regarde avec horreur le long aveuglement où
-j'ai été et les désordres criminels de la vie que j'ai menée. J'en
-repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme
-le ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois, sur
-ma tête, laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois
-les grâces que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes
-crimes, et je prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux
-yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale
-de mes actions passées, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine
-rémission. C'est à quoi je vais travailler; et je vous prie, monsieur,
-de vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous-même à
-faire choix d'une personne qui me serve de guide et sous la conduite de
-qui je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m'en vais entrer.
-
-DON LOUIS.
-
-Ah! mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et
-que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de
-repentir! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous
-m'avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me
-faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue; je jette des larmes de
-joie; tous mes vœux sont satisfaits, et je n'ai plus rien désormais
-à demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, je vous
-conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais, tout de ce
-pas, porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle les
-doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâces au ciel des
-saintes résolutions qu'il a daigné vous inspirer.
-
-
-SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti! Il y a longtemps
-que j'attendois cela; et voilà, grâces au ciel, tous mes souhaits
-accomplis.
-
-DON JUAN.
-
-La peste le benêt!
-
-SGANARELLE.
-
-Comment, le benêt?
-
-DON JUAN.
-
-Quoi! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois
-que ma bouche étoit d'accord avec mon cœur?
-
-SGANARELLE.
-
-Quoi! ce n'est pas... Vous ne... Votre... (A part.) Oh! quel homme!
-quel homme! quel homme!
-
-DON JUAN.
-
-Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les
-mêmes.
-
-SGANARELLE.
-
-Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue
-mouvante et parlante?
-
-DON JUAN.
-
-Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas; mais,
-quoi que ce puisse être, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon
-esprit, ni d'ébranler mon âme; et, si j'ai dit que je voulois corriger
-ma conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un
-dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une
-grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père
-dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent
-fâcheuses aventures qui pourroient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle,
-t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond
-de mon âme et des véritables motifs qui m'obligent à faire les choses.
-
-SGANARELLE.
-
-Quoi! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger
-en homme de bien?
-
-DON JUAN.
-
-Et pourquoi non? Il y en a tant d'autres comme moi qui se mêlent de ce
-métier et qui se servent du même masque pour abuser le monde!
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Ah! quel homme! quel homme!
-
-DON JUAN.
-
-Il n'y a plus de honte maintenant à cela: l'hypocrisie est un vice à la
-mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage
-d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse
-jouer. Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux
-avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée; et,
-quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres
-vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de
-les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui,
-de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une
-impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite
-avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur
-les bras, et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et
-que chacun connoît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je,
-sont toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le
-panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs
-actions. Combien crois-tu que j'en connoisse qui, par ce stratagème,
-ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un
-bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la
-permission d'être les plus méchans hommes du monde? On a beau savoir
-leurs intrigues et les connoître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent
-pas pour cela d'être en crédit parmi les gens, et quelque baissement
-de tête, un soupir mortifié et deux roulemens d'yeux rajustent dans le
-monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que
-je veux me sauver et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai
-point mes douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher, et me
-divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai,
-sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale[27], et je
-serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le
-vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai
-en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et
-n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué
-tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une
-haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel, et,
-sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai
-d'impiété et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui,
-sans connaissance de cause, crieront en public après eux; qui les
-accableront d'injures et les damneront hautement de leur autorité
-privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des foiblesses des hommes, et
-qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.
-
-SGANARELLE.
-
-O ciel! qu'entends-je ici? il ne vous manquoit plus que d'être
-hypocrite pour vous achever de tout point; et voilà le comble des
-abominations. Monsieur, cette dernière-ci m'emporte, et je ne puis
-m'empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu'il vous plaira; battez-moi,
-assommez-moi de coups, tuez-moi si vous voulez; il faut que je décharge
-mon cœur, et qu'en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez,
-monsieur, que tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se brise; et,
-comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l'homme est, en
-ce monde, ainsi que l'oiseau sur la branche; la branche est attachée
-à l'arbre; qui s'attache à l'arbre suit de bons préceptes; les bons
-préceptes valent mieux que les belles paroles; les belles paroles se
-trouvent à la cour; à la cour sont les courtisans; les courtisans
-suivent la mode; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une
-faculté de l'âme; l'âme est ce qui nous donne la vie; la vie finit par
-la mort; la mort nous fait penser au ciel; le ciel est au-dessus de la
-terre; la terre n'est point la mer; la mer est sujette aux orages; les
-orages tourmentent les vaisseaux; les vaisseaux ont besoin d'un bon
-pilote; un bon pilote a de la prudence; la prudence n'est pas dans les
-jeunes gens; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux; les vieux
-aiment les richesses; les richesses font les riches; les riches ne sont
-pas pauvres; les pauvres ont de la nécessité; la nécessité n'a point
-de loi; qui n'a pas de loi vit en bête brute, et, par conséquent, vous
-serez damné à tous les diables.
-
-DON JUAN.
-
-O le beau raisonnement!
-
-SGANARELLE.
-
-Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.
-
- [27] Pour: les jésuites, déjà poursuivis sous ce nom par Pascal.
-
-
-SCÈNE III.--DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.
-
-DON CARLOS.
-
-Don Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler ici
-plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous savez
-que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre présence, chargé de
-cette affaire. Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite fort que les
-choses aillent dans la douceur; et il n'y a rien que je ne fasse pour
-porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et pour vous voir
-publiquement confirmer à ma sœur le nom de votre femme.
-
-DON JUAN, d'un ton hypocrite.
-
-Hélas! je voudrois bien de tout mon cœur vous donner la satisfaction
-que vous souhaitez; mais le ciel s'y oppose directement; il a inspiré à
-mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres pensées
-maintenant que de quitter entièrement tous les attachemens du monde, de
-me dépouiller au plus tôt de toutes sortes de vanités, et de corriger
-désormais, par une austère conduite, tous les déréglemens criminels où
-m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse.
-
-DON CARLOS.
-
-Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis; et la compagnie
-d'une femme légitime peut bien s'accommoder avec les louables pensées
-que le ciel vous inspire.
-
-DON JUAN.
-
-Hélas! point du tout. C'est un dessein que votre sœur elle-même a
-pris; elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux en
-même temps.
-
-DON CARLOS.
-
-Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris
-que vous feriez d'elle et de notre famille; et notre honneur demande
-qu'elle vive avec vous.
-
-DON JUAN.
-
-Je vous assure que cela ne se peut. J'en avois, pour moi, toutes les
-envies du monde, et je me suis même encore aujourd'hui conseillé[28] au
-ciel pour cela; mais, lorsque je l'ai consulté, j'ai entendu une voix
-qui m'a dit que je ne devois point songer à votre sœur, et qu'avec
-elle assurément je ne ferois point mon salut.
-
-DON CARLOS.
-
-Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces belles excuses?
-
-DON JUAN.
-
-J'obéis à la voix du ciel.
-
-DON CARLOS.
-
-Quoi! vous voulez que je me paye d'un semblable discours?
-
-DON JUAN.
-
-C'est le ciel qui le veut ainsi.
-
-DON CARLOS.
-
-Vous aurez fait sortir ma sœur d'un couvent pour la laisser ensuite?
-
-DON JUAN.
-
-Le ciel l'ordonne de la sorte.
-
-DON CARLOS.
-
-Nous souffrirons cette tache en notre famille?
-
-DON JUAN.
-
-Prenez-vous-en au ciel.
-
-DON CARLOS.
-
-Et quoi! toujours le ciel!
-
-DON JUAN.
-
-Le ciel le souhaite comme cela.
-
-DON CARLOS.
-
-Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous
-prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je
-saurai vous trouver.
-
-DON JUAN.
-
-Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de
-cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en
-vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au
-grand couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point
-moi qui me veux battre: le ciel m'en défend la pensée; et, si vous
-m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.
-
-DON CARLOS.
-
-Nous verrons, de vrai, nous verrons.
-
- [28] Pour: j'ai demandé conseil. L'emploi de ce verbe avec le pronom
- réfléchi est un archaïsme hors d'usage.
-
-
-SCÈNE IV.--DON JUAN, SGANARELLE.
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, quel diable de style prenez-vous là? Ceci est bien pis que
-le reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous étiez
-auparavant. J'espérois toujours de votre salut; mais c'est maintenant
-que j'en désespère; et je crois que le ciel, qui vous a souffert
-jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur.
-
-DON JUAN.
-
-Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses; et, si toutes les
-fois que les hommes...
-
-
-SCÈNE V.--DON JUAN, SGANARELLE, UN SPECTRE, en femme voilée.
-
-SGANARELLE, apercevant le spectre.
-
-Ah! monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous
-donne.
-
-DON JUAN.
-
-Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus
-clairement, s'il veut que je l'entende.
-
-LE SPECTRE.
-
-Don Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du
-ciel; et, s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.
-
-SGANARELLE.
-
-Entendez-vous, monsieur?
-
-DON JUAN.
-
-Qui ose tenir ces paroles? Je crois connoître cette voix.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! monsieur, c'est un spectre, je le reconnois au marcher.
-
-DON JUAN.
-
-Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est.
-
- Le spectre change de figure et représente le Temps avec sa faux à la
- main.
-
-SGANARELLE.
-
-O ciel! Voyez-vous, monsieur, ce changement de figure?
-
-DON JUAN.
-
-Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur; et je veux
-éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.
-
- Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut le frapper.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le
-repentir!
-
-DON JUAN.
-
-Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de
-me repentir. Allons, suis-moi!
-
-
-SCÈNE VI.--LA STATUE DU COMMANDEUR, DON JUAN, SGANARELLE.
-
-LA STATUE.
-
-Arrêtez, don Juan. Vous m'avez hier donné parole de venir manger avec
-moi.
-
-DON JUAN.
-
-Oui. Où faut-il aller?
-
-LA STATUE.
-
-Donnez-moi la main.
-
-DON JUAN.
-
-La voilà.
-
-LA STATUE.
-
-Don Juan, l'endurcissement au péché trame une mort funeste, et les
-grâces du ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.
-
-DON JUAN.
-
-O ciel! que sens-je? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et
-tout mon corps devient un brasier ardent! Ah!
-
- Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur don
- Juan. La terre s'ouvre et l'abîme, et il sort de grands feux de
- l'endroit où il est tombé.
-
-
-SCÈNE VII.--SGANARELLE.
-
-Ah! mes gages! mes gages! Voilà, par sa mort, un chacun satisfait. Ciel
-offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parens
-outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est
-content; il n'y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes
-gages!
-
-
-FIN DU FESTIN DE PIERRE.
-
-
-
-
-L'AMOUR MÉDECIN
-
-COMÉDIE-BALLET
-
-REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A VERSAILLES, LE 15 SEPTEMBRE 1665 ET
-A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 22 DU MÊME MOIS.
-
-
-Trois mois après la représentation du _Festin de Pierre_, Louis XIV
-ayant demandé à Molière un divertissement nouveau, lui donna cinq jours
-pour l'inventer, l'écrire, le faire apprendre et le faire jouer.
-
-C'est de cet impromptu en trois actes, divisés par des danses, que
-Molière fit ensuite un seul acte en supprimant les ballets dont Lulli
-avait composé la musique. C'est un chef-d'œuvre en son genre que cette
-esquisse improvisée.
-
-Il y avait peu de temps que Bacon avait recommandé l'étude de la
-nature, l'observation et l'expérience. Les médecins tenaient encore
-au moyen âge. C'étaient des grands-prêtres ou plutôt des sorciers qui
-employaient les amulettes, les pierres de sympathie et les chiffres
-magiques, parlaient latin, grec et hébreu, enseignaient les propriétés
-merveilleuses des chiffres et des nombres, et couraient la ville,
-montés sur leurs mules, affublés d'énormes manteaux et de chapeaux
-pointus, cachés sous de longues perruques, ensevelis dans le satin
-et la fourrure. Ces personnages astrologiques, représentants de la
-superstition sans la foi, déjà criblés des flèches de Rabelais et
-de Montaigne, et qui n'avaient pour se défendre ni l'autorité de la
-Sorbonne ni les dogmes de l'Église, s'étaient donnés récemment en
-spectacle ridicule. La bouffonnerie de leurs querelles particulières,
-les procès intéressés entre apothicaires et médecins, provoquaient le
-mépris public et annonçaient la mort prochaine de l'empirisme. On avait
-vu, près du lit de mort de Mazarin, Desfougerais, Vallot, Brayer et
-Guénaud, se réunir à Vincennes et s'enquérir gravement de sa maladie.
-Vallot plaçait la maladie au poumon, Brayer à la rate, Desfougerais au
-mésentère, et Guénaud au foie. Ce dernier eut le dessus et emporta le
-malade.
-
-«Laissons passer M. le docteur, s'écriait un jour un charretier
-parisien qui voyait venir à lui la mule de Guénaud: c'est lui qui nous
-a fait la grâce de tuer le cardinal;» tant le mépris de la médecine
-était devenu une opinion populaire. Guy-Patin et Gassendi avaient
-soulevé contre eux et leur hypocrisie doctorale l'indignation des
-classes élevées; Boileau et Pascal marchaient contre eux. Ce n'était
-pas à la médecine, mais au mensonge du savoir, que l'on en voulait;
-«déniaisés, désabusés,» esprits forts, tous ceux qui, comme Guy-Patin,
-s'étaient «débarrassés du sot,» prenaient parti avec Molière contre
-l'empirisme. Ce fut Boileau qui créa les noms grecs sous lesquels
-Molière ridiculisa, dans sa nouvelle farce, les quatre premiers
-médecins de la cour: vive jouissance pour le vieux Guy-Patin; s'il faut
-même l'en croire, on fabriqua des masques comiques représentant le
-visage des quatre empiriques sacrifiés.
-
-Il faut reléguer parmi les fables ces anecdotes apocryphes d'après
-lesquelles Molière aurait vengé sur la Faculté les querelles
-particulières de deux femmes de la troupe. Les motifs du grand écrivain
-étaient plus profonds et plus naturels. Ses passions et ses études
-avaient altéré sa santé. Il travaillait beaucoup, souffrait infiniment;
-sa poitrine était attaquée, et, forcé de demander secours aux
-Hippocrates du temps, vivant de régime, mais mourant de ses passions,
-il ne tarda pas à découvrir le néant de leur art et le vide de leurs
-prétentions. Il venait d'éprouver qu'il était difficile d'attaquer les
-courtisans et dangereux d'attaquer la Sorbonne; il retomba sur les
-médecins, et leur fit éprouver toute la force de son génie.
-
-
-
-
-AU LECTEUR
-
-
-Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a
-voulu se faire un divertissement. Il est le plus précipité de tous
-ceux que Sa Majesté m'ait commandés; et, lorsque je dirai qu'il a
-été proposé, fait, appris et représenté en cinq jours, je ne dirai
-que ce qui est vrai. Il n'est pas nécessaire de vous avertir qu'il
-y a beaucoup de choses qui dépendent de l'action. On sait bien que
-les comédies ne sont faites que pour être jouées, et je ne conseille
-de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découvrir,
-dans la lecture, tout le jeu du théâtre. Ce que je vous dirai, c'est
-qu'il seroit à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se
-montrer à vous avec les ornemens qui les accompagnent chez le roi. Vous
-les verriez dans un état beaucoup plus supportable; et les airs et les
-symphonies de l'incomparable M. Lulli mêlés à la beauté des voix et à
-l'adresse des danseurs, leur donnent sans doute des grâces dont ils ont
-toutes les peines du monde à se passer.
-
-
-
-
- PERSONNAGES DU PROLOGUE.
-
- LA COMÉDIE.
- LA MUSIQUE.
- LE BALLET.
-
-
- PERSONNAGES DE LA COMÉDIE.
-
- SGANARELLE, père de Lucinde.
- LUCINDE, fille de Sganarelle.
- CLITANDRE, amant de Lucinde.
- AMINTE, voisine de Sganarelle.
- LUCRÈCE, nièce de Sganarelle.
- LISETTE, suivante de Lucinde.
- M. GUILLAUME, marchand de tapisseries.
- M. JOSSE, orfévre.
- M. TOMÈS, }
- M. DESFONANDRÈS, }
- M. MACROTON, } médecins[29].
- M. BAHIS, }
- M. FILERIN. }
- UN NOTAIRE.
- CHAMPAGNE, valet de Sganarelle.
-
-
- PERSONNAGES DU BALLET.
-
- PREMIÈRE ENTRÉE.
-
- CHAMPAGNE, valet de Sganarelle, dansant.
- QUATRE MÉDECINS, dansants.
-
-
- DEUXIÈME ENTRÉE.
-
- UN OPÉRATEUR, chantant.
- TRIVELINS et SCARAMOUCHES, dansants, de la suite de l'opérateur.
-
-
- TROISIÈME ENTRÉE.
-
- LA COMÉDIE.
- LA MUSIQUE.
- LE BALLET.
- JEUX, RIS, PLAISIRS, dansants.
-
- La scène est à Paris.
-
- [29] Voyez ci-après les notes, pages 94, 96, 98, 103.
-
-
-
-
- PROLOGUE
-
- LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET
-
-
- LA COMÉDIE.
-
- Quittons, quittons notre vaine querelle;
- Ne nous disputons point nos talens tour à tour;
- Et d'une gloire plus belle
- Piquons-nous en ce jour.
- Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde.
- Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.
-
- TOUS TROIS ENSEMBLE.
-
- Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde,
- Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.
-
- LA MUSIQUE.
-
- De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire,
- Il se vient quelquefois délasser parmi nous.
-
- LE BALLET.
-
- Est-il de plus grande gloire?
- Est-il bonheur plus doux?
-
- TOUS TROIS ENSEMBLE.
-
- Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde,
- Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.
-
-
-
-
-ACTE PREMIER
-
-
-SCÈNE I.--SGANARELLE, AMINTE, LUCRÈCE, M. GUILLAUME, M. JOSSE.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! l'étrange chose que la vie! et que je puis bien dire, avec ce
-grand philosophe de l'antiquité, que qui terre a guerre a, et qu'un
-malheur ne vient jamais sans l'autre! Je n'avais qu'une seule femme,
-qui est morte.
-
-M. GUILLAUME.
-
-Et combien donc en voulez-vous avoir?
-
-SGANARELLE.
-
-Elle est morte, monsieur Guillaume, mon ami. Cette perte m'est
-très-sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étois
-pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent
-dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est
-morte; je la pleure. Si elle étoit en vie, nous nous querellerions. De
-tous les enfans que le ciel m'avoit donnés, il ne m'a laissé qu'une
-fille, et cette fille est toute ma peine; car enfin je la vois dans une
-mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable,
-dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurois même
-apprendre la cause. Pour moi, j'en perds l'esprit, et j'aurois besoin
-d'un bon conseil sur cette matière. (A Lucrèce.) Vous êtes ma nièce (à
-Aminte); vous, ma voisine (à M. Guillaume et à M. Josse); et vous, mes
-compères et mes amis; je vous prie de me conseiller tous ce que je dois
-faire.
-
-M. JOSSE.
-
-Pour moi, je tiens que la braverie[30] et l'ajustement est la chose
-qui réjouit le plus les filles; et, si j'étois que de vous, je lui
-achèterois, dès aujourd'hui, une belle garniture de diamans, ou de
-rubis, ou d'émeraudes.
-
-M. GUILLAUME.
-
-Et moi, si j'étois en votre place, j'achèterois une belle tenture de
-tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferois mettre à sa
-chambre, pour lui réjouir l'esprit et la vue.
-
-AMINTE.
-
-Pour moi, je ne ferois pas tant de façons, et je la marierois fort
-bien, et le plus tôt que je pourrois, avec cette personne qui vous la
-fit, dit-on, demander il y a quelque temps.
-
-LUCRÈCE.
-
-Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le
-mariage. Elle est d'une complexion trop délicate et trop peu saine, et
-c'est la vouloir envoyer bientôt en l'autre monde, que de l'exposer,
-comme elle est, à faire des enfans. Le monde n'est point du tout son
-fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle
-trouvera des divertissemens qui seront mieux de son humeur.
-
-SGANARELLE.
-
-Tous ces conseils sont admirables, assurément; mais je les tiens un
-peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous.
-Vous êtes orfèvre, monsieur Josse; et votre conseil sent son homme qui
-a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries,
-monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui
-vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque
-inclination pour ma fille; et vous ne seriez pas fâchée de la voir
-la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas
-mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit,
-et j'ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez
-de la faire religieuse est d'une femme qui pourroit bien souhaiter
-charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, messieurs et
-mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous
-trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. (Seul.) Voilà
-de mes donneurs de conseils à la mode!
-
- [30] Voyez la note, tome Ier, page 273.
-
-
-SCÈNE II.--LUCINDE, SGANARELLE.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! voilà ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas, Elle soupire;
-elle lève les yeux au ciel. (A Lucinde.) Dieu vous garde! Bonjour, ma
-mie. Eh bien, qu'est-ce? Comme vous en va? Eh quoi! toujours triste
-et mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as?
-Allons donc, découvre-moi ton petit cœur! Là, ma pauvre mie, dis, dis,
-dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage! veux-tu que
-je te baise? Viens. (A part.) J'enrage de la voir de cette humeur-là.
-(A Lucinde.) Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de déplaisir, et
-ne puis-je savoir d'où vient cette grande langueur? Découvre-m'en la
-cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu
-n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse; je t'assure ici, et te fais
-serment qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire; c'est tout
-dire. Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu
-voies plus brave que toi? et seroit-il quelque étoffe nouvelle dont tu
-voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas
-assez parée, et que tu souhaiterois quelque cabinet[31] de la foire
-Saint-Laurent? Ce n'est pas cela. Aurois-tu envie d'apprendre quelque
-chose, et veux-tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer
-du clavecin? Nenni. Aimerois-tu quelqu'un, et souhaiterois-tu d'être
-mariée?
-
- Lucinde fait signe que oui.
-
- [31] Ce mot s'est conservé en anglais et dans le patois languedocien.
-
-
-SCÈNE III.--SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.
-
-LISETTE.
-
-Eh bien, monsieur, vous venez d'entretenir votre fille: avez-vous su la
-cause de sa mélancolie?
-
-SGANARELLE.
-
-Non. C'est une coquine qui me fait enrager.
-
-LISETTE.
-
-Monsieur, laissez-moi faire; je m'en vais la sonder un peu.
-
-SGANARELLE.
-
-Il n'est pas nécessaire; et, puisqu'elle veut être de cette humeur, je
-suis d'avis qu'on l'y laisse.
-
-LISETTE.
-
-Laissez-moi faire, vous dis-je! Peut-être qu'elle se découvrira plus
-librement à moi qu'à vous. Quoi! madame, vous ne nous direz point ce
-que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde? Il me
-semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez
-quelque répugnance à vous expliquer à un père, vous n'en devez avoir
-aucune à me découvrir votre cœur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque
-chose de lui? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'épargneroit rien
-pour vous contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la liberté
-que vous souhaiteriez? et les promenades et les cadeaux[32] ne
-tenteroient-ils point votre âme? Eh! avez-vous reçu quelque déplaisir
-de quelqu'un? Eh! n'auriez-vous point quelque secrète inclination avec
-qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât? Ah! je vous entends;
-voilà l'affaire. Que diable! pourquoi tant de façons? Monsieur, le
-mystère est découvert, et...
-
-SGANARELLE.
-
-Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton
-obstination.
-
-LUCINDE.
-
-Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose...
-
-SGANARELLE.
-
-Oui, je perds toute l'amitié que j'avois pour toi.
-
-LISETTE.
-
-Monsieur, sa tristesse...
-
-SGANARELLE.
-
-C'est une coquine qui me veut faire mourir.
-
-LUCINDE.
-
-Mon père, je veux bien...
-
-SGANARELLE.
-
-Ce n'est pas la récompense de t'avoir élevée comme j'ai fait.
-
-LISETTE.
-
-Mais, monsieur...
-
-SGANARELLE.
-
-Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable.
-
-LUCINDE.
-
-Mais, mon père...
-
-SGANARELLE.
-
-Je n'ai plus aucune tendresse pour toi.
-
-LISETTE.
-
-Mais...
-
-SGANARELLE.
-
-C'est une friponne!
-
-LUCINDE.
-
-Mais...
-
-SGANARELLE.
-
-Une ingrate!
-
-LISETTE.
-
-Mais...
-
-SGANARELLE.
-
-Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a.
-
-LISETTE.
-
-C'est un mari qu'elle veut.
-
-SGANARELLE, faisant semblant de ne pas entendre.
-
-Je l'abandonne.
-
-LISETTE.
-
-Un mari!
-
-SGANARELLE.
-
-Je la déteste!
-
-LISETTE.
-
-Un mari.
-
-SGANARELLE.
-
-Et la renonce pour ma fille!
-
-LISETTE.
-
-Un mari.
-
-SGANARELLE.
-
-Non, ne m'en parlez point!
-
-LISETTE.
-
-Un mari.
-
-SGANARELLE.
-
-Ne m'en parlez point.
-
-LISETTE.
-
-Un mari.
-
-SGANARELLE.
-
-Ne m'en parlez point!
-
-LISETTE.
-
-Un mari, un mari, un mari!
-
- [32] Voyez la note troisième, tome Ier, page 268.
-
-
-SCÈNE IV.--LUCINDE, LISETTE.
-
-LISETTE.
-
-On dit bien vrai, qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne
-veulent point entendre.
-
-LUCINDE.
-
-Eh bien, Lisette, j'avois tort de cacher mon déplaisir, et je n'avois
-qu'à parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon père! Tu le
-vois.
-
-LISETTE.
-
-Par ma foi, voilà un vilain homme; et je vous avoue que j'aurois un
-plaisir extrême à lui jouer quelque tour. Mais d'où vient donc, madame,
-que jusqu'ici vous m'avez caché votre mal?
-
-LUCINDE.
-
-Hélas! de quoi m'auroit servi de te le découvrir plus tôt? et
-n'aurois-je pas autant gagné à le tenir caché toute ma vie? Crois-tu
-que je n'aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant, que je ne
-susse pas à fond tous les sentimens de mon père, et que le refus qu'il
-a fait porter à celui qui m'a demandée par un ami n'ait pas étouffé
-dans mon âme toute sorte d'espoir?
-
-LISETTE.
-
-Quoi! c'est cet inconnu qui vous fait demander, pour qui vous...?
-
-LUCINDE.
-
-Peut-être n'est-il pas honnête à une jeune fille de s'expliquer si
-librement; mais enfin je t'avoue que, s'il m'étoit permis de vouloir
-quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble
-aucune conversation, et sa bouche ne m'a point déclaré la passion qu'il
-a pour moi; mais, dans tous les lieux où il m'a pu voir, ses regards et
-ses actions m'ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu'il a
-fait faire de moi m'a paru d'un si honnête homme, que mon cœur n'a pu
-s'empêcher d'être sensible à ses ardeurs; et, cependant, tu vois où la
-dureté de mon père réduit toute cette tendresse.
-
-LISETTE.
-
-Allez, laissez-moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de
-vous du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir
-votre amour; et, pourvu que vous ayez assez de résolution...
-
-LUCINDE.
-
-Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorité d'un père? Et s'il est
-inexorable à mes vœux...
-
-LISETTE.
-
-Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et,
-pourvu que l'honneur n'y soit pas offensé, on peut se libérer un peu
-de la tyrannie d'un père. Que prétend-il que vous fassiez? N'êtes-vous
-pas en âge d'être mariée? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez,
-encore un coup, je veux servir votre passion; je prends, dès à présent,
-sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des
-détours... Mais je vois votre père. Rentrons, et me laissez agir.
-
-
-SCÈNE V.--SGANARELLE.
-
-Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les
-choses qu'on n'entend que trop bien; et j'ai fait sagement de parer
-la déclaration d'un désir que je ne suis pas résolu de contenter.
-A-t-on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume où l'on veut
-assujettir les pères, rien de plus impertinent et de plus ridicule que
-d'amasser du bien avec de grands travaux, et d'élever une fille avec
-beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l'un et de
-l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non,
-non; je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille
-pour moi.
-
-
-SCÈNE VI.--SGANARELLE, LISETTE.
-
-LISETTE, courant sur le théâtre et feignant de ne pas voir Sganarelle.
-
-Ah! malheur! ah! disgrâce! Ah! pauvre seigneur Sganarelle! où
-pourrai-je te rencontrer?
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Que dit-elle là?
-
-LISETTE, courant toujours.
-
-Ah! misérable père! que feras-tu quand tu sauras cette nouvelle?
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Que sera-ce?
-
-LISETTE.
-
-Ma pauvre maîtresse!
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Je suis perdu!
-
-LISETTE.
-
-Ah!
-
-SGANARELLE, courant après Lisette.
-
-Lisette!
-
-LISETTE.
-
-Quelle infortune!
-
-SGANARELLE.
-
-Lisette!
-
-LISETTE.
-
-Quel accident!
-
-SGANARELLE.
-
-Lisette!
-
-LISETTE.
-
-Quelle fatalité!
-
-SGANARELLE.
-
-Lisette!
-
-LISETTE, s'arrêtant.
-
-Ah! monsieur!
-
-SGANARELLE.
-
-Qu'est-ce?
-
-LISETTE.
-
-Monsieur!
-
-SGANARELLE.
-
-Qu'y a-t-il?
-
-LISETTE.
-
-Votre fille...
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! ah!
-
-LISETTE.
-
-Monsieur, ne pleurez donc point comme cela, car vous me feriez rire.
-
-SGANARELLE.
-
-Dis donc vite!
-
-LISETTE.
-
-Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la
-colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans
-sa chambre, et, pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde
-sur la rivière.
-
-SGANARELLE.
-
-Eh bien?
-
-LISETTE.
-
-Alors, levant les yeux au ciel: «Non, a-t-elle dit, il m'est impossible
-de vivre avec le courroux de mon père; et, puisqu'il me renonce pour sa
-fille, je veux mourir.»
-
-SGANARELLE.
-
-Elle s'est jetée?
-
-LISETTE.
-
-Non, monsieur. Elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée
-mettre sur son lit. Là, elle s'est prise à pleurer amèrement; et tout
-d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le cœur lui a
-manqué, et elle m'est demeurée entre les bras.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! ma fille! [Elle est morte?
-
-LISETTE.
-
-Non, monsieur][33]. A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir; mais
-cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera
-pas la journée.
-
-SGANARELLE.
-
-Champagne! Champagne! Champagne!
-
- [33] Ce qui est renfermé entre des crochets n'existe point dans
- l'édition originale.
-
-
-SCÈNE VII.--SGANARELLE, CHAMPAGNE, LISETTE.
-
-SGANARELLE.
-
-Vite, qu'on m'aille quérir des médecins, et en quantité. On n'en peut
-trop avoir dans une pareille aventure. Ah! ma fille! ma pauvre fille!
-
-
-PREMIÈRE ENTRÉE.
-
-
-SCÈNE VIII.
-
- Champagne, valet de Sganarelle, frappe, en dansant, aux portes de
- quatre médecins.
-
-
-SCÈNE IX.
-
- Les quatre médecins dansent et entrent avec cérémonie chez Sganarelle.
-
-
-
-
-ACTE II
-
-
-SCÈNE I.--SGANARELLE, LISETTE.
-
-LISETTE.
-
-Que voulez-vous donc faire, monsieur, de quatre médecins? N'est-ce pas
-assez d'un pour tuer une personne?
-
-SGANARELLE.
-
-Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un.
-
-LISETTE.
-
-Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces
-messieurs-là?
-
-SGANARELLE.
-
-Est-ce que les médecins font mourir?
-
-LISETTE.
-
-Sans doute; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons,
-qu'il ne faut jamais dire: Une telle personne est morte d'une fièvre et
-d'une fluxion sur la poitrine; mais: Elle est morte de quatre médecins
-et de deux apothicaires.
-
-SGANARELLE.
-
-Chut! n'offensez pas ces messieurs-là.
-
-LISETTE.
-
-Ma foi, monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il
-fit du haut de la maison dans la rue; et il fut trois jours sans manger
-et sans pouvoir remuer ni pied ni patte; mais il est bien heureux de ce
-qu'il n'y a point de chats médecins, car ses affaires étoient faites,
-et il n'auroit pas manqué de le purger et de le saigner.
-
-SGANARELLE.
-
-Voulez-vous vous taire, vous dis-je! Mais voyez quelle impertinence!
-Les voici.
-
-LISETTE.
-
-Prenez garde, vous allez être bien édifié. Ils vous diront en latin que
-votre fille est malade.
-
-
-SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS, SGANARELLE,
-LISETTE.
-
-SGANARELLE.
-
-Eh bien, messieurs?
-
-M. TOMÈS[34].
-
-Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup
-d'impuretés en elle.
-
-SGANARELLE.
-
-Ma fille est impure?
-
-M. TOMÈS.
-
-Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impuretés dans son corps, quantité
-d'humeurs corrompues.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! je vous entends.
-
-M. TOMÈS.
-
-Mais... Nous allons consulter ensemble.
-
-SGANARELLE.
-
-Allons, faites donner des siéges.
-
-LISETTE, à M. Tomès.
-
-Ah! monsieur, vous en êtes!
-
-SGANARELLE, à Lisette.
-
-De quoi donc connoissez-vous monsieur?
-
-LISETTE.
-
-De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de madame votre nièce.
-
-M. TOMÈS.
-
-Comment se porte son cocher?
-
-LISETTE.
-
-Fort bien. Il est mort.
-
-M. TOMÈS.
-
-Mort?
-
-LISETTE.
-
-Oui.
-
-M. TOMÈS.
-
-Cela ne se peut.
-
-LISETTE.
-
-Je ne sais pas si cela se peut, mais je sais bien que cela est.
-
-M. TOMÈS.
-
-Il ne peut pas être mort, vous dis-je.
-
-LISETTE.
-
-Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterré.
-
-M. TOMÈS.
-
-Vous vous trompez.
-
-LISETTE.
-
-Je l'ai vu.
-
-M. TOMÈS.
-
-Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se
-terminent qu'au quatorze ou au vingt-un; et il n'y a que six jours
-qu'il est tombé malade.
-
-LISETTE.
-
-Hippocrate dira ce qu'il lui plaira; mais le cocher est mort.
-
-SGANARELLE.
-
-Paix, discoureuse! allons, sortons d'ici! Messieurs, je vous supplie de
-consulter la bonne manière. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer
-auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce soit une
-affaire faite, voici...
-
- Il leur donne de l'argent, et chacun, en le recevant, fait un geste
- différent.
-
- [34] Pour: le coupeur. Mot grec inventé par Despréaux. Il s'agit de
- Dacquin, chimiste, charlatan qui saignait beaucoup.
-
-
-SCÈNE III.--MM. DESFONANDRÈS, TOMÈS, MACROTON, BAHIS, ils s'asseyent et
-toussent.
-
-M. DESFONANDRÈS[35].
-
-Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la
-pratique donne un peu.
-
-M. TOMÈS.
-
-Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine
-à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.
-
-M. TOMÈS.
-
-Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai été,
-premièrement, tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg
-Saint-Germain, du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du
-Marais, à la porte Saint-Honoré; de la porte Saint-Honoré, au faubourg
-Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques, à la porte de Richelieu[36];
-de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore à la place
-Royale.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus j'ai été à Ruel
-voir un malade.
-
-M. TOMÈS.
-
-Mais, à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux
-médecins Théophraste et Artémius? car c'est une affaire qui partage
-tout notre corps.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Moi, je suis pour Artémius.
-
-M. TOMÈS.
-
-Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué
-le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur
-assurément; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne
-devoit pas être d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous?
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse
-arriver.
-
-M. TOMÈS.
-
-Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis;
-et l'on nous assembla, un jour, trois de nous autres, avec un médecin
-de dehors, pour une consultation où j'arrêtai toute l'affaire, et
-ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses n'alloient dans
-l'ordre. Les gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoient, et la
-maladie pressoit; mais je n'en voulus point démordre, et la malade
-mourut bravement pendant cette contestation.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre et de leur montrer
-leur bec jaune[37].
-
-M. TOMÈS.
-
-Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence;
-mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps
-des médecins.
-
- [35] Pour: le tueur d'hommes. Mot grec également inventé par Boileau.
- Il s'agit de Desfougerais, chimiste aussi, boiteux, partisan de
- l'antimoine, guérissant toutes les maladies avec de la poudre blanche,
- rouge et jaune, qu'il portait dans sa poche.
-
- [36] Cette porte s'élevait à l'extrémité de la rue de Richelieu; elle
- fut démolie en 1701.
-
- [37] Voyez plus haut la note première, page 37.
-
-
-SCÈNE IV.--SGANARELLE, MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS.
-
-SGANARELLE.
-
-Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire
-vite ce que vous avez résolu.
-
-M. TOMÈS, à M. Desfonandrès.
-
-Allons, monsieur.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Non, monsieur; parlez, s'il vous plaît.
-
-M. TOMÈS.
-
-Vous vous moquez.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Je ne parlerai pas le premier.
-
-M. TOMÈS.
-
-Monsieur...
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Monsieur...
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! de grâce, messieurs, laissez toutes ces cérémonies, et songez que
-les choses pressent.
-
- Ils parlent tous quatre à la fois.
-
-M. TOMÈS.
-
-La maladie de votre fille...
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-L'avis de tous ces messieurs tous ensemble...
-
-M. MACROTON[38].
-
-A-près a-voir bi-en con-sul-té.
-
-M. BAHIS[39].
-
-Pour raisonner...
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! messieurs, parlez l'un après l'autre, de grâce.
-
-M. TOMÈS.
-
-Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon
-avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur de sang: ainsi
-je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs causée par
-une trop grande réplétion; ainsi je conclus à lui donner de l'émétique.
-
-M. TOMÈS.
-
-Je soutiens que l'émétique la tuera.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Et moi, que la saignée la fera mourir.
-
-M. TOMÈS.
-
-C'est bien à vous de faire l'habile homme!
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Oui, c'est à moi; et je vous prêterai le collet[40] en tout genre
-d'érudition.
-
-M. TOMÈS.
-
-Souvenez-vous de l'homme que vous fîtes crever ces jours passés.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Souvenez-vous de la dame que vous avez envoyée en l'autre monde il y a
-trois jours.
-
-M. TOMÈS, à Sganarelle.
-
-Je vous ai dit mon avis.
-
-M. DESFONANDRÈS, à Sganarelle.
-
-Je vous ai dit ma pensée.
-
-M. TOMÈS.
-
-Si vous ne faites saigner tout à l'heure votre fille, c'est une
-personne morte.
-
- Il sort.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart
-d'heure.
-
- Il sort.
-
- [38] Pour: le lent. Mot grec inventé aussi par Boileau. Il s'agit du
- fameux Guénaud, dont le cheval, dit Boileau, éclaboussait tout Paris;
- qui parlait par poids et mesures et faisait tout pour de l'argent.
-
- [39] Pour: l'aboyeur. Mot grec inventé par Boileau. Il s'agit d'Esprit,
- médecin qui bredouillait.
-
- [40] Pour: accepter le combat. Locution archaïque, par allusion au
- collet que saisissent et secouent les deux combattants.
-
-
-SCÈNE V.--SGANARELLE, MM. MACROTON, BAHIS.
-
-SGANARELLE.
-
-A qui croire des deux? et quelle résolution prendre sur des avis si
-opposés? Messieurs, je vous conjure de déterminer mon esprit, et de me
-dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre à soulager ma
-fille.
-
-M. MACROTON.
-
-Mon-si-eur, dans ces ma-ti-è-res-là, il faut pro-cé-der a-vec-que
-cir-con-spec-tion, et ne ri-en fai-re, com-me on dit, à la vo-lé-e,
-d'au-tant que les fau-tes qu'on y peut fai-re sont, se-lon no-tre
-maî-tre Hip-po-cra-te, d'u-ne dange-reu-se con-sé-quen-ce.
-
-M. BAHIS, bredouillant.
-
-Il est vrai, il faut bien prendre garde à ce qu'on fait; car ce ne sont
-pas ici des jeux d'enfant; et, quand on a failli, il n'est pas aisé de
-réparer le manquement, et de rétablir ce qu'on a gâté: _experimentum
-periculosum_. C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme
-il faut, de peser mûrement les choses, de regarder le tempérament des
-gens, d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remèdes qu'on
-y doit apporter.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-L'un va en tortue, et l'autre court la poste.
-
-M. MACROTON.
-
-Or, mon-si-eur, pour ve-nir au fait, je trou-ve que vo-tre fil-le a
-u-ne ma-la-di-e chro-ni-que, et qu'el-le peut pé-ri-cli-ter, si on
-ne lui don-ne du se-cours, d'au-tant que les symp-tô-mes qu'el-le a
-sont in-di-ca-tifs d'u-ne va-peur fu-li-gi-neu-se et mor-di-can-te qui
-lui pi-co-te les mem-bra-nes du cer-veau. Or cet-te va-peur, que nous
-nom-mons en grec _at-mos_, est cau-sé-e par des hu-meurs pu-tri-des,
-te-na-ces et con-glu-ti-neu-ses, qui sont con-te-nu-es dans le
-bas-ven-tre.
-
-M. BAHIS.
-
-Et, comme ces humeurs ont été là engendrées par une longue succession
-de temps, elles s'y sont recuites, et ont acquis cette malignité qui
-fume vers la région du cerveau.
-
-M. MACR0T0N.
-
-Si bi-en donc que, pour ti-rer, dé-ta-cher, ar-ra-cher, ex-pul-ser,
-é-va-cu-er les-di-tes hu-meurs, il fau-dra u-ne pur-ga-ti-on
-vi-gou-reu-se. Mais, au pré-a-la-ble, je trou-ve à pro-pos, et il n'y
-a pas d'in-con-vé-ni-ent, d'u-ser de pe-tits re-mè-des a-no-dins,
-c'est-à-di-re, de pe-tits la-ve-mens ré-mol-li-ents et dé-ter-sifs,
-de ju-leps et de si-rops ra-fraî-chis-sants qu'on mê-le-ra dans sa
-ti-sa-ne.
-
-M. BAHIS.
-
-Après, nous en viendrons à la purgation et à la saignée, que nous
-réitérerons s'il en est besoin.
-
-M. MACROTON.
-
-Ce n'est pas qu'a-vec-que tout ce-la vo-tre fil-le ne puis-se mou-rir;
-mais au moins vous au-rez fait quel-que cho-se, et vous au-rez la
-con-so-la-ti-on qu'el-le se-ra mor-te dans les for-mes.
-
-M. BAHIS.
-
-Il vaut mieux mourir selon les règles que de réchapper contre les
-règles.
-
-M. MACROTON.
-
-Nous vous di-sons sin-cè-re-ment no-tre pen-sée.
-
-M. BAHIS.
-
-Et nous avons parlé comme nous parlerions à notre propre frère.
-
-SGANARELLE, à M. Macroton, en allongeant ses mots.
-
-Je vous rends très-hum-bles grâ-ces. (A M. Bahis, en bredouillant.) Et
-vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise[41].
-
- [41] Scène imitée du _Phormion_ de Térence, où le principal personnage
- consulte inutilement trois avocats.
-
-
-SCÈNE VI.--SGANARELLE.
-
-Me voilà justement un peu plus incertain que je n'étois auparavant.
-Morbleu! il me vient une fantaisie; il faut que j'aille acheter de
-l'orviétan[42] et que je lui en fasse prendre. L'orviétan est un remède
-dont beaucoup de gens se sont bien trouvés. Holà!
-
- [42] Électuaire apporté à Paris en 1647 par un charlatan d'Orviéto,
- ville d'Italie.
-
-
-DEUXIÈME ENTRÉE.
-
-
-SCÈNE VII--SGANARELLE, UN OPÉRATEUR.
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je
-m'en vais vous payer.
-
-L'OPÉRATEUR, chante.
-
- L'or de tous les climats qu'entoure l'Océan
- Peut-il jamais payer ce secret d'importance?
- Mon remède guérit, par sa rare excellence,
- Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an:
- La gale,
- La rogne,
- La teigne,
- La fièvre,
- La peste,
- La goutte,
- Vérole,
- Descente,
- Rougeole.
- O grande puissance
- De l'orviétan!
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer
-votre remède; mais pourtant voici une pièce de trente sous que vous
-prendrez, s'il vous plaît.
-
-L'OPÉRATEUR, chante.
-
- Admirez mes bontés, et le peu qu'on vous vend
- Ce trésor merveilleux que ma main vous dispense.
- Vous pouvez, avec lui, braver en assurance
- Tous les maux que sur nous l'ire du ciel répand:
- La gale,
- La rogne,
- La teigne,
- La fièvre,
- La peste,
- La goutte,
- Vérole.
- Descente,
- Rougeole.
- O grande puissance
- De l'orviétan!
-
-
-SCÈNE VIII.
-
- Plusieurs trivelins et plusieurs scaramouches, valets de l'opérateur,
- se réjouissent en dansant.
-
-
-
-
-ACTE III
-
-
-SCÈNE I.--MM. FILERIN, TOMÈS, DESFONANDRÈS.
-
-M. FILERIN[43].
-
-N'avez-vous point de honte, messieurs, de montrer si peu de prudence,
-pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes
-étourdis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles
-nous font parmi le monde? et n'est-ce pas assez que les savans voient
-les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et
-nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats
-et nos querelles, la forfanterie de notre art[44]? Pour moi, je ne
-comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques-uns de
-nos gens; et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont
-décriés depuis peu d'une étrange manière, et que, si nous n'y prenons
-garde, nous allons nous ruiner nous mêmes. Je n'en parle pas pour mon
-intérêt; car, Dieu merci! j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il
-vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et
-j'ai de quoi me passer des vivants; mais enfin toutes ces disputes
-ne valent rien pour la médecine. Puisque le ciel nous fait la grâce
-que, depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons
-point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leurs
-sottises le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les
-seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse
-humaine. C'est là que va l'étude de la plupart du monde, et chacun
-s'efforce de prendre les hommes par leur foible, pour en tirer quelque
-profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l'amour
-que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain
-encens qu'ils souhaitent; et c'est un art où l'on fait, comme on voit,
-des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la
-passion que l'on a pour les richesses, en promettant des montagnes
-d'or à ceux qui les écoutent; et les diseurs d'horoscopes, par leurs
-prédictions trompeuses, profitent de la vanité et de l'ambition des
-crédules esprits. Mais le plus grand foible des hommes, c'est l'amour
-qu'ils ont pour la vie; et nous en profitons, nous autres par notre
-pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération
-que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous
-donc dans le degré d'estime où leur foiblesse nous a mis, et soyons de
-concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de
-la maladie, et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art.
-N'allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions
-d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes (et, de l'argent de
-ceux que nous mettons en terre, nous fait élever de tous côtés de si
-beaux héritages.)
-
-M. TOMÈS.
-
-Vous avez raison en tout ce que vous dites: mais ce sont chaleurs de
-sang, dont parfois on n'est pas le maître.
-
-M. FILERIN.
-
-Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre
-accommodement.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-J'y consens. Qu'il me passe mon émétique pour la malade dont il s'agit,
-et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il
-sera question.
-
-M. FILERIN.
-
-On ne peut pas mieux dire, et voilà se mettre à la raison.
-
-M. DESFONANDRÈS.
-
-Cela est fait.
-
-M. FILERIN.
-
-Touchez donc là. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence.
-
- [43] Pour: φιλος ερεβεος, ami de la mort. Symbole de la médecine
- elle-même.
-
- [44] Consulter, sur les disputes médicales de l'époque, l'_Histoire de
- la découverte de la circulation du sang_, par M. Flourens.
-
-
-SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, LISETTE.
-
-LISETTE.
-
-Quoi! messieurs, vous voilà, et vous ne songez pas à réparer le tort
-qu'on vient de faire à la médecine?
-
-M. TOMÈS.
-
-Comment! Qu'est-ce?
-
-LISETTE.
-
-Un insolent, qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre métier,
-et qui, sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d'un grand coup
-d'épée au travers du corps.
-
-M. TOMÈS.
-
-Écoutez, vous faites la railleuse; mais vous passerez par nos mains
-quelque jour.
-
-LISETTE.
-
-Je vous permets de me tuer lorsque j'aurai recours à vous.
-
-
-SCÈNE III.--CLITANDRE, en habit de médecin, LISETTE.
-
-CLITANDRE.
-
-Eh bien, Lisette, [que dis-tu de mon équipage? Crois-tu qu'avec cet
-habit je puisse duper le bonhomme?] Me trouves-tu bien ainsi?
-
-LISETTE.
-
-Le mieux du monde; et je vous attendois avec impatience. Enfin le ciel
-m'a fait d'un naturel le plus humain du monde, et je ne puis voir deux
-amans soupirer l'un pour l'autre qu'il ne me prenne une tendresse
-charitable et un désir ardent de soulager les maux qu'ils souffrent.
-Je veux, à quelque prix que ce soit, tirer Lucinde de la tyrannie où
-elle est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m'avez plu d'abord, je me
-connois en gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L'amour risque des
-choses extraordinaires, et nous avons concerté ensemble une manière de
-stratagème qui pourra peut-être nous réussir. Toutes nos mesures sont
-déjà prises: l'homme à qui nous avons affaire n'est pas des plus fins
-de ce monde; et, si cette aventure nous manque, nous trouverons mille
-autres voies pour arriver à notre but. Attendez-moi là seulement, je
-reviens vous quérir.
-
- Clitandre se retire dans le fond du théâtre.
-
-
-SCÈNE IV.--SGANARELLE, LISETTE.
-
-LISETTE.
-
-Monsieur, allégresse! allégresse!
-
-SGANARELLE.
-
-Qu'est-ce?
-
-LISETTE.
-
-Réjouissez-vous.
-
-SGANARELLE.
-
-De quoi?
-
-LISETTE.
-
-Réjouissez-vous, vous dis-je.
-
-SGANARELLE.
-
-Dis-moi donc ce que c'est, et puis je me réjouirai peut-être.
-
-LISETTE.
-
-Non. Je veux que vous vous réjouissiez auparavant; que vous chantiez,
-que vous dansiez.
-
-SGANARELLE.
-
-Sur quoi?
-
-LISETTE.
-
-Sur ma parole.
-
-SGANARELLE.
-
-Allons donc! (Il chante et danse.) La lera la, la, la, lera, la. Que
-diable!
-
-LISETTE.
-
-Monsieur, votre fille est guérie!
-
-SGANARELLE.
-
-Ma fille est guérie!
-
-LISETTE.
-
-Oui. Je vous amène un médecin, mais un médecin d'importance, qui fait
-des cures merveilleuses, et qui se moque des autres médecins.
-
-SGANARELLE.
-
-Où est-il?
-
-LISETTE.
-
-Je vais le faire entrer.
-
-SGANARELLE, seul.
-
-Il faut voir si celui-ci fera plus que les autres.
-
-
-SCÈNE V.--CLITANDRE, en habit de médecin, SGANARELLE, LISETTE.
-
-LISETTE, amenant Clitandre.
-
-Le voici.
-
-SGANARELLE.
-
-Voilà un médecin qui a la barbe bien jeune.
-
-LISETTE.
-
-La science ne se mesure pas à la barbe, et ce n'est pas par le menton
-qu'il est habile.
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remèdes admirables pour faire
-aller à la selle.
-
-CLITANDRE.
-
-Monsieur, mes remèdes sont différents de ceux des autres. Ils ont
-l'émétique, les saignées, les médecines et les lavements; mais moi,
-je guéris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des
-talismans et par des anneaux constellés.
-
-LISETTE.
-
-Que vous ai-je dit?
-
-SGANARELLE.
-
-Voilà un grand homme!
-
-LISETTE.
-
-Monsieur, comme votre fille est là tout habillée dans une chaise, je
-vais la faire passer ici.
-
-SGANARELLE.
-
-Oui, fais.
-
-CLITANDRE, tâtant le pouls à Sganarelle.
-
-Votre fille est bien malade.
-
-SGANARELLE.
-
-Vous connoissez cela ici?
-
-CLITANDRE.
-
-Oui, par la sympathie qu'il y a entre le père et la fille[45].
-
- [45] Scène imitée du _Medico volante_, canevas italien que Molière
- avait traduit dans sa jeunesse. Voyez tome Ier, p. 17.
-
-
-SCÈNE VI.--SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE.
-
-LISETTE, à Clitandre.
-
-Tenez, monsieur, voilà une chaise auprès d'elle. (A Sganarelle).
-Allons, laissez-les là tous deux.
-
-SGANARELLE.
-
-Pourquoi? Je veux demeurer là.
-
-LISETTE.
-
-Vous moquez-vous? Il faut s'éloigner. Un médecin a cent choses à
-demander qu'il n'est pas honnête qu'un homme entende.
-
- Sganarelle et Lisette s'éloignent.
-
-CLITANDRE, bas, à Lucinde.
-
-Ah! madame, que le ravissement où je me trouve est grand! et je ne
-sais par où vous commencer mon discours. Tant que je ne vous ai parlé
-que des yeux, j'avois, ce me sembloit, cent choses à vous dire; et,
-maintenant que j'ai la liberté de vous parler de la façon que je
-souhaitois, je demeure interdit, et la grande joie où je suis étouffe
-toutes mes paroles.
-
-LUCINDE.
-
-Je puis vous dire la même chose; et je sens, comme vous, des mouvements
-de joie qui m'empêchent de pouvoir parler.
-
-CLITANDRE.
-
-Ah! madame, que je serois heureux s'il étoit vrai que vous sentissiez
-tout ce que je sens, et qu'il me fût permis de juger de votre âme par
-la mienne! Mais, madame, puis-je au moins croire que ce soit à vous à
-qui je doive la pensée de cet heureux stratagème qui me fait jouir de
-votre présence?
-
-LUCINDE.
-
-Si vous ne m'en devez pas la pensée, vous m'êtes redevable au moins
-d'en avoir approuvé la proposition avec beaucoup de joie.
-
-SGANARELLE, à Lisette.
-
-Il me semble qu'il lui parle de bien près.
-
-LISETTE, à Sganarelle.
-
-C'est qu'il observe sa physionomie et tous les traits de son visage.
-
-CLITANDRE, à Lucinde.
-
-Serez-vous constante, madame, dans ces bontés que vous me témoignez?
-
-LUCINDE.
-
-Mais vous, serez-vous ferme dans les résolutions que vous avez montrées?
-
-CLITANDRE.
-
-Ah! madame, jusqu'à la mort. Je n'ai point de plus forte envie que
-d'être à vous, et je vais le faire paroître dans ce que vous m'allez
-voir faire.
-
-SGANARELLE, à Clitandre.
-
-Eh bien, notre malade? Elle me semble un peu plus gaie.
-
-CLITANDRE.
-
-C'est que j'ai déjà fait agir sur elle un de ces remèdes que mon art
-m'enseigne. Comme l'esprit a grand empire sur le corps, et que c'est de
-lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir
-à guérir les esprits avant que de venir aux corps. J'ai donc observé
-ses regards, les traits de son visage et les lignes de ses deux mains;
-et, par la science que le ciel m'a donnée, j'ai reconnu que c'étoit de
-l'esprit qu'elle étoit malade, et que tout son mal ne venoit que d'une
-imagination déréglée, d'un désir dépravé de vouloir être mariée. Pour
-moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule que cette
-envie qu'on a du mariage.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Voilà un habile homme!
-
-CLITANDRE.
-
-Et j'ai eu et aurai pour lui toute ma vie une aversion effroyable.
-
-SGANARELLE.
-
-Voilà un grand médecin!
-
-CLITANDRE.
-
-Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que j'ai vu
-en elle de l'aliénation d'esprit, et même qu'il y avoit du péril à ne
-lui pas donner un prompt secours, je l'ai prise par son foible, et lui
-ai dit que j'étois venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain
-son visage a changé, son teint s'est éclairci, ses yeux se sont animés;
-et, si vous voulez, pour quelques jours, l'entretenir dans cette
-erreur, vous verrez que nous la tirerons d'où elle est.
-
-SGANARELLE.
-
-Oui-da, je le veux bien.
-
-CLITANDRE.
-
-Après, nous ferons agir d'autres remèdes pour la guérir entièrement de
-cette fantaisie.
-
-SGANARELLE.
-
-Oui, cela est le mieux du monde. Eh bien, ma fille, voilà monsieur qui
-a envie de t'épouser, et je lui ai dit que je le voulois bien.
-
-LUCINDE.
-
-Hélas! est-il possible?
-
-SGANARELLE.
-
-Oui.
-
-LUCINDE.
-
-Mais tout de bon?
-
-SGANARELLE.
-
-Oui, oui.
-
-LUCINDE, à Clitandre.
-
-Quoi! vous êtes dans les sentiments d'être mon mari?
-
-CLITANDRE.
-
-Oui, madame.
-
-LUCINDE.
-
-Et mon père y consent?
-
-SGANARELLE.
-
-Oui, ma fille.
-
-LUCINDE.
-
-Ah! que je suis heureuse, si cela est véritable!
-
-CLITANDRE.
-
-N'en doutez point, madame. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous aime
-et que je brûle de me voir votre mari. Je ne suis venu ici que pour
-cela; et, si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme
-elles sont, cet habit n'est qu'un pur prétexte inventé, et je n'ai fait
-le médecin que pour m'approcher de vous, et obtenir [plus facilement]
-ce que je souhaite.
-
-LUCINDE.
-
-C'est me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis
-sensible autant que je puis.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-O la folle! ô la folle! ô la folle!
-
-LUCINDE.
-
-Vous voulez donc bien, mon père, me donner monsieur pour époux?
-
-SGANARELLE.
-
-Oui. Çà, donne-moi ta main. Donnez-moi un peu aussi la vôtre, pour voir.
-
-CLITANDRE.
-
-Mais, monsieur...
-
-SGANARELLE, étouffant de rire.
-
-Non, non, c'est pour... pour lui contenter l'esprit. Touchez là.. Voilà
-qui est fait.
-
-CLITANDRE.
-
-Acceptez, pour gage de ma foi, cet anneau que je vous donne. (Bas,
-à Sganarelle.) C'est un anneau constellé, qui guérit les égaremens
-d'esprit.
-
-LUCINDE.
-
-Faisons donc le contrat, afin que rien n'y manque.
-
-CLITANDRE.
-
-Hélas! je le veux bien, madame. (Bas, à Sganarelle.) Je vais faire
-monter l'homme qui écrit mes remèdes, et lui faire croire que c'est un
-notaire.
-
-SGANARELLE.
-
-Fort bien.
-
-CLITANDRE.
-
-Holà! faites monter le notaire que j'ai amené avec moi.
-
-LUCINDE.
-
-Quoi! vous aviez amené un notaire?
-
-CLITANDRE.
-
-Oui, madame.
-
-LUCINDE.
-
-J'en suis ravie.
-
-SGANARELLE.
-
-O la folle! ô la folle!
-
-
-SCÈNE VII.--LE NOTAIRE, CLITANDRE, SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.
-
- Clitandre parle bas au notaire.
-
-SGANARELLE, au notaire.
-
-Oui, monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes-là.
-Écrivez. (A Lucinde.) Voilà le contrat qu'on fait. (Au notaire.) Je lui
-donne vingt mille écus en mariage. Écrivez.
-
-LUCINDE.
-
-Je vous suis bien obligée, mon père.
-
-LE NOTAIRE.
-
-Voilà qui est fait. Vous n'avez qu'à venir signer.
-
-SGANARELLE.
-
-Voilà un contrat bientôt bâti.
-
-CLITANDRE, à Sganarelle.
-
-[Mais] au moins, [monsieur]...
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! non, vous dis-je. Sait-on pas bien... (Au notaire.) Allons,
-donnez-lui la plume pour signer, (A Lucinde.) Allons, signe, signe,
-signe. Va, va, je signerai tantôt, moi.
-
-LUCINDE.
-
-Non, non, je veux avoir le contrat entre mes mains.
-
-SGANARELLE.
-
-Eh bien, tiens. (Après avoir signé.) Es-tu contente?
-
-LUCINDE.
-
-Plus qu'on ne peut s'imaginer.
-
-SGANARELLE.
-
-Voilà qui est bien, voilà qui est bien.
-
-CLITANDRE.
-
-Au reste, je n'ai pas eu seulement la précaution d'amener un notaire;
-j'ai eu celle encore de faire venir des voix et des instrumens [et
-des danseurs] pour célébrer la fête et pour nous réjouir. Qu'on les
-fasse venir. Ce sont des gens que je mène avec moi, et dont je me sers
-tous les jours pour pacifier avec leur harmonie [et leurs danses] les
-troubles de l'esprit.
-
-
-TROISIÈME ENTRÉE.
-
-
-SCÈNE VIII.--SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE.
-LA COMÉDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, JEUX, RIS, PLAISIRS.
-
- LA COMÉDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, ensemble.
-
- Sans nous tous les hommes
- Deviendroient malsains,
- Et c'est nous qui sommes
- Leurs grands médecins.
-
- LA COMÉDIE.
-
- Veut-on qu'on rabatte,
- Par des moyens doux,
- Les vapeurs de rate
- Qui vous minent tous?
- Qu'on laisse Hippocrate,
- Et qu'on vienne à nous.
-
- TOUS TROIS ENSEMBLE.
-
- Sans nous tous les hommes
- Deviendroient malsains,
- Et c'est nous qui sommes
- Leurs grands médecins.
-
- Pendant que les Jeux, les Ris et les Plaisirs dansent, Clitandre
- emmène Lucinde.
-
-
-SCÈNE IX.--SGANARELLE, LISETTE, LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET, JEUX,
-RIS, PLAISIRS.
-
-SGANARELLE.
-
-Voilà une plaisante façon de guérir! Où est donc ma fille et le médecin?
-
-LISETTE.
-
-Ils sont allés achever le reste du mariage.
-
-SGANARELLE.
-
-Comment! le mariage?
-
-LISETTE.
-
-Ma foi, monsieur, la bécasse est bridée[46], et vous avez cru faire un
-jeu qui demeure une vérité.
-
-SGANARELLE.
-
-Comment diable! (Il veut aller après Clitandre et Lucinde; les danseurs
-le retiennent.) Laissez-moi aller, laissez-moi aller, vous dis-je! (Les
-danseurs le retiennent toujours.) Encore! (Ils veulent faire danser
-Sganarelle de force.) Peste des gens[47]!
-
- [46] Pour: la bête est prise au lacet; comme les bécasses, qui se
- _brident_ et s'attrapent elles-mêmes.
-
- [47] Ce dénoûment est emprunté au _Pedant joué_ de Cyrano de Bergerac,
- ami de Molière.
-
-
-FIN DE L'AMOUR MÉDECIN.
-
-
-
-
-LE MISANTHROPE
-
-COMÉDIE
-
-REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU
-PALAIS-ROYAL, LE 4 JUIN 1666.
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-La société française s'avance dans la route splendide et sévère que
-le règne de Louis XIV lui a tracée. Les grandes guerres d'Allemagne
-et de Hollande n'ont pas commencé encore. Recherché par le prince de
-Condé et les grands seigneurs, admis dans la société intime de Boileau,
-de la Fontaine, de Racine, et de son ancien ami Chapelle; continuant
-à élever l'édifice de sa fortune par une sage économie et un ordre
-parfait, Molière offrait un exemple frappant de cette double vie mêlée
-de splendeurs et de tristesses, de gloires et de douleurs qui est
-souvent le partage des hommes de génie. Son ménage était détruit; les
-calomnies de Monfleury, son rival, qui l'accusait d'inceste, avaient
-fait quelque impression sur le public: les pédants de toutes les
-classes ne perdaient pas une occasion de lui nuire. Le jeune Racine
-abandonnait son protecteur et son bienfaiteur, lui enlevait la belle
-Duparc, qu'il faisait passer à l'hôtel de Bourgogne, c'est-à-dire dans
-l'armée ennemie, et se plaignait même que Monfleury ne fût pas écouté à
-la cour. La protectrice de Molière, Anne d'Autriche, venait de mourir.
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-Toujours épris de l'infidèle Armande, à laquelle il avait sans cesse
-pardonné, il s'était vu forcé de se séparer d'elle, et, de temps à
-autre, retiré à Auteuil, quittant les tracas de son théâtre, les
-embarras de sa direction, il allait, comme il l'avoue, pleurer sans
-contrainte, tantôt dans les bras de son ami Chapelle, auquel il avouait
-toute sa faiblesse. «Ah! lui disait-il, j'ai beau faire, je ne peux
-l'oublier, elle m'a toujours trompé, je le sais; elle est indifférente
-à tout ce qui me concerne. Je suis le plus malheureux et le plus
-insensé des hommes, mais rien ne peut me détacher de ses grâces et
-des transports qu'elle me cause. Je l'aime en un tel point, que je
-vais jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts; et, quand je
-considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour
-elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être la même difficulté à
-détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus de
-disposition à la plaindre qu'à la blâmer. Toutes les choses du monde
-ont du rapport avec elle dans mon cœur. Quand je la vois, une émotion
-et des transports qu'on ne sauroit exprimer m'ôtent l'usage de la
-réflexion. C'est là le dernier point de la folie. Je n'ai plus d'yeux
-pour ses défauts, il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable.»
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-Cette conversation, reproduite exactement d'après Chapelle, son
-interlocuteur, nous permet de lire dans l'âme passionnée de Molière.
-Il avait le tempérament du génie: sérieux, ardent, accessible aux
-émotions et les recevant à la fois vives et profondes. L'exercice
-même des facultés supérieures de l'artiste et du poëte accroît leur
-susceptibilité et les rend moins aptes à la résignation et à la
-douleur; la plus légère influence atmosphérique détruit la santé du
-cheval de course, tant sa nature s'est transformée, tant la délicatesse
-exquise et morbide a remplacé les conditions vulgaires de la vie.
-«Je suis bilieux comme tous les diables,» disait Molière, qui se
-soumettait volontiers à un examen sévère. Il exigeait des siens, dans
-l'administration de sa maison, la plus extrême régularité, et disait,
-comme Jourdain de son _Bourgeois gentilhomme_: «Il n'y a pas de morale
-qui tienne! Je veux me mettre en colère.»
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-Les deux enfants qu'il avait eus d'Armande grandissaient dans sa
-maison, mais non sous les yeux de leur mère, tout occupée de M. de
-Lauzun et du comte de Guiche. Le plus léger, le plus fin, le plus
-ironique des marquis, M. le comte de Guiche était probablement l'objet
-le plus cher au cœur d'Armande. D'une aimable figure, vêtu avec une
-rare élégance, sans autre prétention que celle de plaire, il convenait
-parfaitement à cette jeune femme, «qui ne pensait (dit Molière encore)
-qu'à jouir agréablement de la vie, allant toujours devant elle, et
-plus sage que je ne suis.» Jusqu'à quel point les grands yeux noirs,
-la belle taille, le visage rond et le teint magnifique de M. de Guiche
-l'emportaient dans l'esprit d'Armande sur la silencieuse hardiesse,
-l'impertinent éclat et la fatuité résolue de Lauzun, que les femmes
-tiraient au sort, et qui ne leur accordait pas toujours ses faveurs,
-c'est ce que personne ne peut savoir. Elle seule aurait pu nous
-révéler ce secret, si une créature aussi légère, le caprice même et
-l'inconstance en personne, eût pensé à autre chose qu'à son plaisir. Ce
-qui est certain, c'est qu'un personnage sévère, simple, ardent, prenant
-tout au sérieux, demandant à la vie plus qu'elle ne peut donner, à
-l'amour une complète abnégation, à l'existence conjugale une félicité
-parfaite, aux rapports sociaux une franchise absolue, à l'humanité
-enfin une perfection sévère, manquait de proportion, détruisait
-l'harmonie des choses et devenait ridicule.
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-Telle était la situation de Molière lui-même. Valet de chambre du roi
-et homme de génie, d'un âge mûr et amoureux comme un enfant, directeur
-et auteur, philosophe et plein d'une violence passionnée, tout était
-contraste et douleur dans sa vie.
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-Il sent le ridicule de sa situation, il s'observe, sonde la plaie, se
-blâme lui-même, veut se punir et se venger, élève et idéalise tous
-les personnages du drame dont il est le centre, ne se ménage point
-lui-même, fait de sa jalousie invincible, de son inévitable passion,
-le ressort de l'œuvre tout entière; des vanités et des légèretés
-d'Armande, le type de la coquetterie féminine; de sa propre exagération
-dans la recherche du bien, le caractère du Misanthrope; de Lauzun et
-du comte de Guiche, deux marquis de nuances diverses, tous deux du
-meilleur ton et de la fatuité la plus triomphale; des révolutions
-intérieures de son ménage, l'intrigue même de sa pièce, où l'on voit
-paraître de nouveau «tout son domestique,» jusqu'à l'indulgent et
-spirituel Chapelle, devenu Philinte, jusqu'à la bonne demoiselle
-Debrie, devenue Éliante, et prête à consoler par l'amitié celui que
-l'amour repousse et torture.
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-Ainsi éclôt au sein des douleurs une œuvre qui me semble unique dans
-toutes les littératures. Drame sans action, satire animée, tableau de
-boudoir plein de vigueur, création où les élans douloureux d'une âme
-énergique et d'un esprit pénétrant font éruption, pour ainsi dire, du
-sein de la politesse des cours et des raffinements extrêmes. Alceste
-est un janséniste, Alceste est même un révolutionnaire. Pour détruire
-tout ce qu'il blâme, il faut renverser de fond en comble l'édifice de
-la société française: politesse trompeuse, grands seigneurs ensevelis
-sous les rubans, petits faiseurs de vers, gentilshommes impertinents,
-beaux discours et cérémonies extravagantes, toutes les superfétations
-nées des rapports sociaux d'une société factice.
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-On crut reconnaître mille gens de cour, et l'on inculpa Molière. Mais
-plus tard, lorsque l'idée révolutionnaire, c'est-à-dire celle qui
-voulait la destruction de la monarchie, s'annonça par l'organe de J.-J.
-Rousseau, et se développa violemment de 1789 à 1795, Molière ne fut
-plus accusé d'avoir été trop sévère pour les marquis, mais d'avoir été
-trop dur pour le Misanthrope et de l'avoir fait ridicule. Double et
-contraire accusation qui prouve la hauteur de son génie.
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-L'effet produit sur le public par cette création si élevée, si
-passionnée, si délicate, dut être complexe, et a fort embarrassé les
-commentateurs. On trouva d'abord la pièce sage, belle, estimable, _bien
-assaisonnée_. Telles sont les expressions de Robinet:
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- «On diroit, mon benoît lecteur,
- »Qu'on entend un prédicateur.»
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-Les contemporains avouèrent que jamais Molière ne s'était élevé
-si haut; cependant la masse du public demeurait froide. Molière
-n'était pas sûr de son succès; Boileau eut besoin de le rassurer,
-et quelques-uns vont jusqu'à prétendre que la pièce tomba d'abord.
-Rien de plus facile que de concilier deux traditions qui semblent
-se détruire l'une l'autre. Le vulgaire, la bourgeoisie peu lettrée,
-n'étaient pas attirés par une œuvre de cet ordre. La vogue populaire
-qui s'était attachée à la statue du commandeur de _Don Juan_ et ce
-costume extravagant du marquis de Mascarille faisaient défaut au
-_Misanthrope_, œuvre trop grande et trop profonde pour être comprise
-à sa naissance, et qui obtint plutôt un succès d'estime qu'un succès
-de mode. On y admirait surtout la charmante coquetterie de la belle
-Armande, à laquelle son mari avait assigné le rôle dont elle était le
-type original.
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- «O justes dieux! qu'elle a d'appas!»
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-s'écrie un contemporain, écho du public lui-même;
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- »Et qui pourroit ne l'aimer pas?
- »Sans rien toucher de sa coiffure
- »Et de sa belle chevelure,
- »Sans rien toucher de ses habits,
- »Semés de perles, de rubis,
- »Et de toute la pierrerie
- »Dont l'Inde brillante est fleurie,
- »Rien n'est si beau ni si mignon!
- »Et je puis dire, tout de bon,
- »Qu'ensemble amour et nature
- »D'elle ont fait une miniature,
- »Des appas, des grâces, des ris,
- »Qu'on attribuoit à Cypris!»
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-Vingt et une représentations successives prouvent suffisamment que
-l'ouvrage ne fut pas repoussé absolument. Mais, après la vingt et
-unième, il fallut en suspendre la représentation. Ce ne fut qu'au
-mois de septembre, un mois et demi plus tard, que la reprise du
-_Misanthrope_ eut lieu, et il fallut la soutenir par le _Médecin malgré
-lui_ qui avait déjà onze représentations. Il est facile d'en conclure
-que le monument le plus sérieux et le plus exquis que Molière ait
-laissé après lui n'était apprécié que des connaisseurs, non du parterre.
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-A peine les plus grands critiques et les meilleurs philosophes
-s'accordent-ils sur le vrai sens de l'œuvre et de sa légitimité. A
-peine les acteurs eux-mêmes, héritiers de la tradition dramatique,
-peuvent-ils s'entendre sur le caractère du héros, dont les uns font
-un bourru quinteux, les autres un homme hypocondriaque et maladif,
-quelques-uns simplement un personnage mal élevé.
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-Le _Misanthrope_ ne sera jamais bien exécuté sur la scène que si
-l'on réalise et reproduit tout l'intérieur domestique du grand monde
-sous Louis XIV; si l'on fait reparaître vivants, avec leurs costumes
-mêmes, dans le salon orné de meubles qu'avait choisis Ninon, l'éclatant
-Lauzun, l'aimable de Guiche, Arsinoé, qui sera madame de Maintenon,
-et Molière lui-même, l'homme «aux rubans verts,» véhément, sérieux,
-méditatif, le philosophe dans le monde, celui qui ne sait pas se
-modérer dans le désir du bien.
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- Qui non retinuit ex sapientia modum.
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- PERSONNAGES. ACTEURS.
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- ALCESTE, amant de Célimène. MOLIÈRE.
- PHILINTE, ami d'Alceste. LA THORILLIÈRE.
- ORONTE, amant de Célimène. DU CROISY.
- CÉLIMÈNE. Arm. BÉJART.
- ÉLIANTE, cousine de Célimène. Mlle DEBRIE.
- ARSINOÉ, amie de Célimène. Mlle DUPARC.
- ACASTE, } marquis. LA GRANGE.
- CLITANDRE, }
- BASQUE, valet de Célimène.
- UN GARDE de la maréchaussée de France. DEBRIE.
- DUBOIS, valet d'Alceste. BÉJART.
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- La scène est à Paris, dans la maison de Célimène.
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-ACTE PREMIER
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-SCÈNE I.--PHILINTE, ALCESTE.
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- PHILINTE.
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- Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
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- ALCESTE, assis.
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- Laissez-moi, je vous prie.
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- PHILINTE.
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- Mais encor, dites-moi quelle bizarrerie...
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- ALCESTE.
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- Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.
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- PHILINTE.
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- Mais on entend les gens au moins sans se fâcher.
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- ALCESTE.
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- Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.
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- PHILINTE.
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- Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre,
- Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...
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- ALCESTE, se levant brusquement.
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- Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.
- J'ai fait jusques ici profession de l'être;
- Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître,
- Je vous déclare net que je ne le suis plus,
- Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.
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- PHILINTE.
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- Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?
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- ALCESTE.
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- Allez, vous devriez mourir de pure honte;
- Une telle action ne sauroit s'excuser,
- Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.
- Je vous vois accabler un homme de caresses,
- Et témoigner pour lui les dernières tendresses;
- De protestations, d'offres et de sermens,
- Vous chargez la fureur de vos embrassemens:
- Et, quand je vous demande après quel est cet homme
- A peine pouvez-vous dire comme il se nomme;
- Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant,
- Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent.
- Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme,
- De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme;
- Et si, par un malheur, j'en avois fait autant,
- Je m'irois, de regret, pendre tout à l'instant.
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- PHILINTE.
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- Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable;
- Et je vous supplierai d'avoir pour agréable
- Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt,
- Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.
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- ALCESTE.
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- Que la plaisanterie est de mauvaise grâce!
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- PHILINTE.
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- Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse?
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- ALCESTE.
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- Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur
- On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
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- PHILINTE.
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- Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,
- Il faut bien le payer de la même monnoie[48],
- Répondre comme on peut à ses empressemens,
- Et rendre offre pour offre, et sermens pour sermens.
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- ALCESTE.
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- Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
- Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode,
- Et je ne hais rien tant que les contorsions
- De tous ces grands faiseurs de protestations,
- Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
- Ces obligeans diseurs d'inutiles paroles,
- Qui de civilités avec tous font combat,
- Et traitent du même air l'honnête homme et le fat.
- Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,
- Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
- Et vous fasse de vous un éloge éclatant
- Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?
- Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située
- Qui veuille d'une estime ainsi prostituée;
- Et la plus glorieuse a des régals[49] peu chers
- Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers;
- Sur quelque préférence une estime se fonde,
- Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
- Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,
- Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens;
- Je refuse d'un cœur la vaste complaisance
- Qui ne fait de mérite aucune différence;
- Je veux qu'on me distingue, et, pour le trancher net,
- L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.
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- PHILINTE.
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- Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende
- Quelques dehors civils que l'usage demande.
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- ALCESTE.
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- Non, vous dis-je; on devroit châtier sans pitié
- Ce commerce honteux de semblans d'amitié.
- Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre
- Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,
- Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
- Ne se masquent jamais sous de vains complimens.
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- PHILINTE.
-
- Il est bien des endroits où la pleine franchise
- Deviendroit ridicule et seroit peu permise;
- Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur,
- Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur.
- Seroit-il à propos, et de la bienséance,
- De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense?
- Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît,
- Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?
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- ALCESTE.
-
- Oui.
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- PHILINTE.
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- Quoi! vous iriez dire à la vieille Émilie
- Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie,
- Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?
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- ALCESTE.
-
- Sans doute.
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- PHILINTE.
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- A Dorilas, qu'il est trop importun;
- Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse
- A conter sa bravoure et l'éclat de sa race?
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- ALCESTE.
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- Fort bien.
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- PHILINTE.
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- Vous vous moquez.
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- ALCESTE.
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- Je ne me moque point,
- Et je vais n'épargner personne sur ce point.
- Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville
- Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile;
- J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
- Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
- Je ne trouve partout que lâche flatterie,
- Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie;
- Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein
- Est de rompre en visière à tout le genre humain.
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- PHILINTE.
-
- Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.
- Je ris des noirs accès où je vous envisage,
- Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris,
- Ces deux frères que peint l'_École des Maris_,
- Dont...
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- ALCESTE.
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- Mon Dieu! laissons là vos comparaisons fades.
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- PHILINTE.
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- Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades.
- Le monde par vos soins ne se changera pas;
- Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas,
- Je vous dirai tout franc que cette maladie
- Partout où vous allez donne la comédie,
- Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps
- Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.
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- ALCESTE.
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- Tant mieux, morbleu! tant mieux! c'est ce que je demande:
- Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande.
- Tous les hommes me sont à tel point odieux,
- Que je serois fâché d'être sage à leurs yeux.
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- PHILINTE.
-
- Vous voulez un grand mal à la nature humaine!
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- ALCESTE.
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- Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.
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- PHILINTE.
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- Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
- Seront enveloppés dans cette aversion?
- Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...
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- ALCESTE.
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- Non, elle est générale, et je hais tous les hommes:
- Les uns, parce qu'ils sont méchans et malfaisans,
- Et les autres pour être aux méchans complaisans,
- Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
- Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
- De cette complaisance on voit l'injuste excès
- Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès.
- Au travers de son masque on voit à plein le traître;
- Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être;
- Et ses roulemens d'yeux et son ton radouci
- N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici.
- On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde,
- Par de sales emplois s'est poussé dans le monde,
- Et que par eux son sort, de splendeur revêtu,
- Fait gronder le mérite et rougir la vertu.
- Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne,
- Son misérable honneur ne voit pour lui personne.
- Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,
- Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.
- Cependant sa grimace est partout bienvenue:
- On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue;
- Et, s'il est, par la brigue, un rang à disputer,
- Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter.
- Têtebleu! ce me sont de mortelles blessures
- De voir qu'avec le vice on garde des mesures;
- Et parfois il me prend des mouvemens soudains
- De fuir dans un désert l'approche des humains.
-
- PHILINTE.
-
- Mon Dieu! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine,
- Et faisons un peu grâce à la nature humaine;
- Ne l'examinons point dans la grande rigueur,
- Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
- Il faut, parmi le monde, une vertu traitable:
- A force de sagesse on peut être blâmable;
- La parfaite raison fuit toute extrémité,
- Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
- Cette grande roideur des vertus des vieux âges
- Heurte trop notre siècle et les communs usages;
- Elle veut aux mortels trop de perfection:
- Il faut fléchir au temps sans obstination;
- Et c'est une folie à nulle autre seconde
- De vouloir se mêler de corriger le monde.
- J'observe, comme vous, cent choses tous les jours
- Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours;
- Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroître,
- En courroux, comme vous, on ne me voit point être:
- Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,
- J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font;
- Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville,
- Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
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- ALCESTE.
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- Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien,
- Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien?
- Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse,
- Que pour avoir vos biens on dresse un artifice,
- Ou qu'on tâche à semer de méchans bruits de vous,
- Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?
-
- PHILINTE.
-
- Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure,
- Comme vices unis à l'humaine nature;
- Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé
- De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
- Que de voir des vautours affamés de carnage,
- Des singes malfaisans et des loups pleins de rage.
-
- ALCESTE.
-
- Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,
- Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler,
- Tant ce raisonnement est plein d'impertinence!
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- PHILINTE.
-
- Ma foi, vous ferez bien de garder le silence.
- Contre votre partie éclatez un peu moins,
- Et donnez au procès une part de vos soins.
-
- ALCESTE.
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- Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.
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- PHILINTE.
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- Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?
-
- ALCESTE.
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- Qui je veux? la raison, mon bon droit, l'équité.
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- PHILINTE.
-
- Aucun juge par vous ne sera visité?
-
- ALCESTE.
-
- Non! Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?
-
- PHILINTE.
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- J'en demeure d'accord; mais la brigue est fâcheuse.
- Et...
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- ALCESTE.
-
- Non. J'ai résolu de n'en pas faire un pas.
- J'ai tort ou j'ai raison.
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- PHILINTE.
-
- Ne vous y fiez pas.
-
- ALCESTE.
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- Je ne remuerai point.
-
- PHILINTE.
-
- Votre partie est forte,
- Et peut, par sa cabale, entraîner...
-
- ALCESTE.
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- Il n'importe.
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- PHILINTE.
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- Vous vous tromperez.
-
- ALCESTE.
-
- Soit. J'en veux voir le succès.
-
- PHILINTE.
-
- Mais...
-
- ALCESTE.
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- J'aurai le plaisir de perdre mon procès.
-
- PHILINTE.
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- Mais enfin...
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- ALCESTE.
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- Je verrai dans cette plaiderie
- Si les hommes auront assez d'effronterie,
- Seront assez méchans, scélérats et pervers,
- Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.
-
- PHILINTE.
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- Quel homme!
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- ALCESTE.
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- Je voudrois, m'en coûtât-il grand'chose,
- Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.
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- PHILINTE.
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- On se riroit de vous, Alceste, tout de bon,
- Si l'on vous entendoit parler de la façon.
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- ALCESTE.
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- Tant pis pour qui riroit!
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- PHILINTE.
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- Mais cette rectitude
- Que vous voulez en tout avec exactitude,
- Cette pleine droiture où vous vous renfermez,
- La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez?
- Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble,
- Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble,
- Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux,
- Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux;
- Et ce qui me surprend encore davantage,
- C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage.
- La sincère Éliante a du penchant pour vous,
- La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux:
- Cependant à leurs vœux votre âme se refuse,
- Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse,
- De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant
- Semblent si fort donner dans les mœurs d'à présent.
- D'où vient que, leur portant une haine mortelle,
- Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle?
- Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux?
- Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?
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- ALCESTE.
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- Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve
- Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve[50];
- Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
- Le premier à les voir comme à les condamner.
- Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,
- Je confesse mon foible: elle a l'art de me plaire;
- J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,
- En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;
- Sa grâce est la plus forte; et sans doute ma flamme
- De ces vices du temps pourra purger son âme.
-
- PHILINTE.
-
- Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.
- Vous croyez être donc aimé d'elle?
-
- ALCESTE.
-
- Oui, parbleu!
- Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'être.
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- PHILINTE.
-
- Mais, si son amitié pour vous se fait paroître,
- D'où vient que vos rivaux vous causent de l'ennui?
-
- ALCESTE.
-
- C'est qu'un cœur bien atteint veut qu'on soit tout à lui,
- Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire
- Tout ce que là-dessus ma passion m'inspire.
-
- PHILINTE.
-
- Pour moi, si je n'avois qu'à former des désirs,
- Sa cousine Éliante auroit tous mes soupirs;
- Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère;
- Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire.
-
- ALCESTE.
-
- Il est vrai: ma raison me le dit chaque jour;
- Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.
-
- PHILINTE.
-
- Je crains fort pour vos feux, et l'espoir où vous êtes
- Pourroit...
-
- [48] Mot qui, au dix-septième siècle, rimait encore avec _joie_.
-
- [49] Pour: festin, plaisir. Archaïsme expressif et vulgaire.
-
- [50] Pour: trouve. Archaïsme passé de mode, employé par la Fontaine.
-
-
-SCÈNE II.--ORONTE, ALCESTE, PHILINTE.
-
- ORONTE, à Alceste.
-
- J'ai su là-bas que, pour quelques emplettes,
- Eliante est sortie, et Célimène aussi.
- Mais, comme l'on m'a dit que vous étiez ici,
- J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable,
- Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable,
- Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis
- Dans un ardent désir d'être de vos amis.
- Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice,
- Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse.
- Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité,
- N'est pas assurément pour être rejeté.
-
- Pendant le discours d'Oronte, Alceste est rêveur, et semble ne pas
- entendre que c'est à lui qu'on parle. Il ne sort de sa rêverie que
- quand Oronte lui dit:
-
- C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse.
-
- ALCESTE.
-
- A moi, monsieur?
-
- ORONTE.
-
- A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse?
-
- ALCESTE.
-
- Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi,
- Et je n'attendois pas l'honneur que je reçoi.
-
- ORONTE.
-
- L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre,
- Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre.
-
- ALCESTE.
-
- Monsieur...
-
- ORONTE.
-
- L'État n'a rien qui ne soit au-dessous
- Du mérite éclatant que l'on découvre en vous.
-
- ALCESTE.
-
- Monsieur...
-
- ORONTE.
-
- Oui, de ma part, je vous tiens préférable
- A tout ce que j'y vois de plus considérable.
-
- ALCESTE.
-
- Monsieur...
-
- ORONTE.
-
- Sois-je du ciel écrasé, si je mens!
- Et, pour vous confirmer ici mes sentimens,
- Souffrez qu'à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse,
- Et qu'en votre amitié je vous demande place.
- Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez,
- Votre amitié?
-
- ALCESTE.
-
- Monsieur...
-
- ORONTE.
-
- Quoi! vous y résistez?
-
- ALCESTE.
-
- Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire;
- Mais l'amitié demande un peu plus de mystère;
- Et c'est assurément en profaner le nom
- Que de vouloir le mettre à toute occasion.
- Avec lumière et choix cette union veut naître;
- Avant que nous lier, il faut nous mieux connoître;
- Et nous pourrions avoir telles complexions[51],
- Que tous deux du marché nous nous repentirions.
-
- ORONTE.
-
- Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage,
- Et je vous en estime encore davantage.
- Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux;
- Mais cependant je m'offre entièrement à vous.
- S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture,
- On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure;
- Il m'écoute, et dans tout il en use, ma foi,
- Le plus honnêtement du monde avecque moi.
- Enfin, je suis à vous de toutes les manières;
- Et, comme votre esprit a de grandes lumières,
- Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud,
- Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu,
- Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.
-
- ALCESTE.
-
- Monsieur, je suis mal propre à décider la chose;
- Veuillez m'en dispenser.
-
- ORONTE.
-
- Pourquoi?
-
- ALCESTE.
-
- J'ai le défaut
- D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.
-
- ORONTE.
-
- C'est ce que je demande; et j'aurois lieu de plainte,
- Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte,
- Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.
-
- ALCESTE.
-
- Puisqu'il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.
-
- ORONTE.
-
- _Sonnet._ C'est un sonnet... _L'espoir_... C'est une dame
- Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme.
- _L'espoir_... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux,
- Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.
-
- ALCESTE.
-
- Nous verrons bien.
-
- ORONTE.
-
- _L'espoir_... Je ne sais si le style
- Pourra vous en paroître assez net et facile,
- Et si du choix des mots vous vous contenterez.
-
- ALCESTE.
-
- Nous allons voir, monsieur.
-
- ORONTE.
-
- Au reste, vous saurez
- Que je n'ai demeuré[52] qu'un quart d'heure à le faire.
-
- ALCESTE.
-
- Voyons, monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire.
-
- ORONTE, lit.
-
- L'espoir, il est vrai, nous soulage,
- Et nous berce un temps notre ennui;
- Mais, Philis, le triste avantage,
- Lorsque rien ne marche après lui!
-
- PHILINTE.
-
- Je suis déjà charmé de ce petit morceau.
-
- ALCESTE, bas, à Philinte.
-
- Quoi! vous avez le front de trouver cela beau?
-
- ORONTE.
-
- Vous eûtes de la complaisance;
- Mais vous en deviez moins avoir,
- Et ne vous pas mettre en dépense
- Pour ne me donner que l'espoir.
-
- PHILINTE.
-
- Ah! qu'en termes galans ces choses-là sont mises!
-
- ALCESTE, à Philinte.
-
- Morbleu! vil complaisant, vous louez des sottises!
-
- ORONTE.
-
- S'il faut qu'une attente éternelle
- Pousse à bout l'ardeur de mon zèle,
- Le trépas sera mon recours.
-
- Vos soins ne m'en peuvent distraire:
- Belle Philis, on désespère
- Alors qu'on espère toujours.
-
- PHILINTE.
-
- La chute en est jolie, amoureuse, admirable.
-
- ALCESTE, bas à part.
-
- La peste de la chute, empoisonneur au diable!
- En eusses-tu fait une à te casser le nez!
-
- PHILINTE.
-
- Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés.
-
- ALCESTE, bas, à part.
-
- Morbleu!
-
- ORONTE, à Philinte.
-
- Vous me flattez; et vous croyez peut-être...
-
- PHILINTE.
-
- Non, je ne flatte point.
-
- ALCESTE, bas, à part.
-
- Eh! que fais-tu donc, traître!
-
- ORONTE, à Alceste.
-
- Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité...
- Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.
-
- ALCESTE.
-
- Monsieur, cette matière est toujours délicate,
- Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.
- Mais un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom,
- Je disois, en voyant des vers de sa façon,
- Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire
- Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire;
- Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements
- Qu'on a de faire éclat de tels amusements;
- Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,
- On s'expose à jouer de mauvais personnages.
-
- ORONTE.
-
- Est-ce que vous voulez me déclarer par là
- Que j'ai tort de vouloir...
-
- ALCESTE.
-
- Je ne dis pas cela.
- Mais je lui disois, moi, qu'un froid écrit assomme;
- Qu'il ne faut que ce foible à décrier un homme:
- Et qu'eût-on d'autre part cent belles qualités,
- On regarde les gens par leurs méchants côtés.
-
- ORONTE.
-
- Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire?
-
- ALCESTE.
-
- Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point écrire,
- Je lui mettois aux yeux comme, dans notre temps,
- Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
-
- ORONTE.
-
- Est-ce que j'écris mal? et leur ressemblerois-je?
-
- ALCESTE.
-
- Je ne dis pas cela. Mais enfin, lui disois-je,
- Quel besoin si pressant avez-vous de rimer?
- Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer?
- Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre,
- Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre.
- Croyez-moi, résistez à vos tentations,
- Dérobez au public ces occupations,
- Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme,
- Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme
- Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur,
- Celui de ridicule et misérable auteur.
- C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre.
-
- ORONTE.
-
- Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre.
- Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet...
-
- ALCESTE.
-
- Franchement, il est bon à mettre au cabinet[53]:
- Vous vous êtes réglé sur de méchans modèles,
- Et vos expressions ne sont point naturelles.
-
- Qu'est-ce que: _Nous berce un temps notre ennui?_
- Et que, _Rien ne marche après lui?_
- Que, _Ne vous pas mettre en dépense,
- Pour ne me donner que l'espoir?_
- Et que, _Philis, on désespère,
- Alors qu'on espère toujours?_
-
- Ce style figuré, dont on fait vanité,
- Sort du bon caractère et de la vérité;
- Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,
- Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
- Le méchant goût du siècle en cela me fait peur;
- Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur;
- Et je prise bien moins tout ce que l'on admire
- Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire.
-
- Si le roi m'avoit donné
- Paris, sa grand'ville,
- Et qu'il me fallût quitter
- L'amour de ma mie,
- Je dirois au roi Henri:
- Reprenez votre Paris,
- J'aime mieux ma mie, ô gai!
- J'aime mieux ma mie.
-
- La rime n'est pas riche, et le style en est vieux;
- Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
- Que ces colifichets dont le bon sens murmure,
- Et que la passion parle là toute pure?
-
- Si le roi m'avoit donné
- Paris, sa grand'ville,
- Et qu'il me fallût quitter
- L'amour de ma mie,
- Je dirois au roi Henri:
- Reprenez votre Paris,
- J'aime mieux ma mie, ô gai!
- J'aime mieux ma mie.
-
- Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris.
-
- A Philinte, qui rit.
-
- Oui, monsieur le beau rieur, malgré vos beaux esprits,
- J'estime plus cela que la pompe fleurie
- De tous ces faux brillants où chacun se récrie.
-
- ORONTE.
-
- Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons.
-
- ALCESTE.
-
- Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons;
- Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres
- Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.
-
- ORONTE.
-
- Il me suffit de voir que d'autres en font cas.
-
- ALCESTE.
-
- C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi, je ne l'ai pas.
-
- ORONTE.
-
- Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage?
-
- ALCESTE.
-
- Si je louois vos vers, j'en aurois davantage.
-
- ORONTE.
-
- Je me passerai bien que vous les approuviez.
-
- ALCESTE.
-
- Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez.
-
- ORONTE.
-
- Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manière,
- Vous en composassiez sur la même matière.
-
- ALCESTE.
-
- J'en pourrois, par malheur, faire d'aussi méchants;
- Mais je me garderois de les montrer aux gens.
-
- ORONTE.
-
- Vous me parlez bien ferme; et cette suffisance...
-
- ALCESTE.
-
- Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.
-
- ORONTE.
-
- Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut.
-
- ALCESTE.
-
- Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme il faut.
-
- PHILINTE, se mettant entre deux.
-
- Eh! messieurs, c'en est trop. Laissez cela, de grâce.
-
- ORONTE.
-
- Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place.
- Je suis votre valet, monsieur, de tout mon cœur.
-
- ALCESTE.
-
- Et moi, je suis, monsieur, votre humble serviteur.
-
- [51] Pour: tempérament, caractère. Expression impropre.
-
- [52] Pour: je n'ai passé. Terme de conversation impropre aujourd'hui.
-
- [53] Voyez plus haut. Petit meuble destiné à serrer des papiers et des
- bijoux. Nous l'appelons aujourd'hui secrétaire. Les lecteurs du
- dix-neuvième siècle ne doivent pas s'arrêter au sens apparent que le
- vers de Molière semble leur offrir.
-
-
-SCÈNE III.--PHILINTE, ALCESTE.
-
- PHILINTE.
-
- Et bien, vous le voyez: pour être trop sincère,
- Vous voilà sur les bras une fâcheuse affaire;
- Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'être flatté...
-
- ALCESTE.
-
- Ne me parlez pas!
-
- PHILINTE.
-
- Mais...
-
- ALCESTE.
-
- Plus de société!
-
- PHILINTE.
-
- C'est trop...
-
- ALCESTE.
-
- Laissez-moi là!
-
- PHILINTE.
-
- Si je...
-
- ALCESTE.
-
- Point de langage!
-
- PHILINTE.
-
- Mais quoi!...
-
- ALCESTE.
-
- Je n'entends rien!
-
- PHILINTE.
-
- Mais...
-
- ALCESTE.
-
- Encore!
-
- PHILINTE.
-
- On outrage...
-
- ALCESTE.
-
- Ah! parbleu! c'en est trop. Ne suivez point mes pas.
-
- PHILINTE.
-
- Vous vous moquez de moi; je ne vous quitte pas.
-
-
-
-
- ACTE II
-
-
- SCÈNE I.--ALCESTE, CÉLIMÈNE.
-
- ALCESTE.
-
- Madame, voulez-vous que je vous parle net?
- De vos façons d'agir je suis mal satisfait:
- Contre elles dans mon cœur trop de bile s'assemble,
- Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble:
- Oui, je vous tromperois de parler autrement;
- Tôt ou tard nous romprons indubitablement;
- Et je vous promettrois mille fois le contraire,
- Que je ne serois pas en pouvoir de le faire.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- C'est pour me quereller donc, à ce que je voi,
- Que vous avez voulu me ramener chez moi?
-
- ALCESTE.
-
- Je ne querelle point; mais votre humeur, madame,
- Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme:
- Vous avez trop d'amans[54] qu'on voit vous obséder;
- Et mon cœur de cela ne peut s'accommoder.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Des amans que je fais me rendez-vous coupable?
- Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable?
- Et, lorsque pour me voir ils font de doux efforts,
- Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors?
-
- ALCESTE.
-
- Non, ce n'est pas, madame, un bâton qu'il faut prendre,
- Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre.
- Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux;
- Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux;
- Et sa douceur, offerte à qui vous rend les armes,
- Achève sur les cœurs l'ouvrage de vos charmes.
- Le trop riant espoir que vous leur présentez
- Attache autour de vous leurs assiduités;
- Et votre complaisance, un peu moins étendue,
- De tant de soupirans chasseroit la cohue.
- Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort
- Votre Clitandre a l'heur[55] de vous plaire si fort?
- Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime
- Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime?
- Est-ce par l'ongle long[56] qu'il porte au petit doigt
- Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit?
- Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde,
- Au mérite éclatant de sa perruque blonde?
- Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer?
- L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer?
- Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave[57]
- Qu'il a gagné votre âme en faisant[58] votre esclave?
- Ou sa façon de rire et son ton de fausset
- Ont-ils de vous toucher su trouver le secret?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage!
- Ne savez-vous pas bien pourquoi je le ménage;
- Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis,
- Il peut intéresser tout ce qu'il a d'amis?
-
- ALCESTE.
-
- Perdez votre procès, madame, avec constance,
- Et ne ménagez point un rival qui m'offense.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Mais de tout l'univers vous devenez jaloux!
-
- ALCESTE.
-
- C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- C'est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée,
- Puisque ma complaisance est sur tous épanchée:
- Et vous auriez plus lieu de vous en offenser,
- Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.
-
- ALCESTE.
-
- Mais moi, que vous blâmez de trop de jalousie,
- Qu'ai-je de plus qu'eux tous, madame, je vous prie?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Le bonheur de savoir que vous êtes aimé.
-
- ALCESTE.
-
- Et quel lieu de le croire a mon cœur enflammé?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire,
- Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire.
-
- ALCESTE.
-
- Mais qui m'assurera que, dans le même instant,
- Vous n'en disiez peut-être aux autres tout autant?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne,
- Et vous me traitez là de gentille personne.
- Eh bien, pour vous ôter d'un semblable souci,
- De tout ce que j'ai dit je me dédis ici;
- Et rien ne sauroit plus vous tromper que vous-même:
- Soyez content.
-
- ALCESTE.
-
- Morbleu! faut-il que je vous aime!
- Ah! que si de vos mains je rattrape mon cœur,
- Je bénirai le ciel de ce rare bonheur!
- Je ne le cède pas, je fais tout mon possible
- A rompre de ce cœur l'attachement terrible;
- Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici,
- Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde.
-
- ALCESTE.
-
- Oui, je puis là-dessus défier tout le monde.
- Mon amour ne se peut concevoir; et jamais
- Personne n'a, madame, aimé comme je fais.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- En effet, la méthode en est toute nouvelle,
- Car vous aimez les gens pour leur faire querelle;
- Ce n'est qu'en mots fâcheux qu'éclate votre ardeur,
- Et l'on n'a vu jamais un amour si grondeur.
-
- ALCESTE.
-
- Mais il ne tient qu'à vous que son chagrin ne passe.
- A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce;
- Parlons à cœur ouvert, et voyons d'arrêter...
-
- [54] Pour: gens qui vous courtisent. Mot qui a changé de sens, comme
- les mots _prude_, _coquette_, etc.
-
- [55] Pour: bonheur. Archaïsme élégant et perdu.
-
- [56] Mode de cette époque qui avait beaucoup de succès.
-
- [57] De _rhein graff_, mode allemande; haut-de-chausses très-bouffant.
-
- [58] Pour: se faisant. Ellipse hardie.
-
-
-SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ALCESTE, BASQUE.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Qu'est-ce?
-
-
- BASQUE.
-
- Acaste est là-bas.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Eh bien, faites monter.
-
-
-SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ALCESTE.
-
- ALCESTE.
-
- Quoi! l'on ne peut jamais vous parler tête à tête?
- A recevoir le monde on vous voit toujours prête;
- Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous,
- Vous résoudre à souffrir de n'être pas chez vous?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Voulez-vous qu'avec lui je me fasse une affaire?
-
- ALCESTE.
-
- Vous avez des égards qui ne sauroient me plaire.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- C'est un homme à jamais ne me le pardonner,
- S'il savoit que sa vue eût pu m'importuner.
-
- ALCESTE.
-
- Eh! que vous fait cela pour vous gêner de sorte...
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Mon Dieu! de ses pareils la bienveillance importe;
- Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment,
- Ont gagné, dans la cour, de parler hautement.
- Dans tous les entretiens on les voit s'introduire;
- Ils ne sauroient servir, mais ils peuvent vous nuire;
- Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs,
- On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs.
-
- ALCESTE.
-
- Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde,
- Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde;
- Et les précautions de votre jugement...
-
-
-SCÈNE IV.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE.
-
- BASQUE.
-
- Voici Clitandre encor, madame.
-
- ALCESTE.
-
- Justement.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Où courez-vous?
-
- ALCESTE.
-
- Je sors.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Demeurez.
-
- ALCESTE.
-
- Pourquoi faire?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Demeurez.
-
- ALCESTE.
-
- Je ne puis.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Je le veux.
-
- ALCESTE.
-
- Point d'affaire.
- Ces conversations ne font que m'ennuyer,
- Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Je le veux, je le veux!
-
- ALCESTE.
-
- Non, il m'est impossible.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Eh bien, allez, sortez, il vous est tout loisible.
-
-
-SCÈNE V.--ÉLIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CÉLIMÈNE,
-BASQUE.
-
- ÉLIANTE, à Célimène.
-
- Voici les deux marquis qui montent avec nous.
- Vous l'est-on venu dire?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- A Basque.
-
- Oui. Des siéges pour tous.
-
- Basque donne des siéges, et sort.
-
- A Alceste.
-
- Vous n'êtes pas sorti?
-
- ALCESTE.
-
- Non; mais je veux, madame,
- Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Taisez-vous.
-
- ALCESTE.
-
- Aujourd'hui vous vous expliquerez.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Vous perdez le sens.
-
- ALCESTE.
-
- Point. Vous vous déclarerez.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Ah!
-
- ALCESTE.
-
- Vous prendrez parti.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Vous vous moquez, je pense.
-
- ALCESTE.
-
- Non. Mais vous choisirez. C'est trop de patience.
-
- CLITANDRE[59].
-
- Parbleu! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé[60],
- Madame, a bien paru ridicule achevé.
- N'a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières,
- D'un charitable avis lui prêter les lumières?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort;
- Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord;
- Et, lorsqu'on le revoit après un peu d'absence,
- On le retrouve encor plus plein d'extravagance.
-
- ACASTE[61].
-
- Parbleu! s'il faut parler de gens extravagans,
- Je viens d'en essuyer un des plus fatigans;
- Damon le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise,
- Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours
- L'art de ne vous rien dire avec de grands discours;
- Dans les propos qu'il tient on ne voit jamais goutte,
- Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute.
-
- ÉLIANTE, à Philinte.
-
- Ce début n'est pas mal; et contre le prochain
- La conversation prend un assez bon train.
-
- CLITANDRE.
-
- Timante encor, madame, est un bon caractère[62].
-
- CÉLIMÈNE.
-
- C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère[63],
- Qui vous jette, en passant, un coup d'œil égaré,
- Et, sans aucune affaire, est toujours affairé.
- Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde;
- A force de façons, il assomme le monde;
- Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien,
- Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien;
- De la moindre vétille il fait une merveille,
- Et, jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille.
-
- ACASTE.
-
- Et Géralde, madame?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- O l'ennuyeux conteur!
- Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur;
- Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse,
- Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse.
- La qualité l'entête, et tous ses entretiens
- Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens:
- Il tutaye, en parlant, ceux du plus haut étage,
- Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage.
-
- CLITANDRE.
-
- On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien!
- Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre;
- Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire;
- Et la stérilité de son expression
- Fait mourir à tous coups la conversation.
- En vain, pour attaquer son stupide silence,
- De tous les lieux communs vous prenez l'assistance,
- Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud,
- Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt.
- Cependant sa visite, assez insupportable,
- Traîne en une longueur encore épouvantable;
- Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois,
- Qu'elle grouille[64] aussi peu qu'une pièce de bois.
-
- ACASTE.
-
- Que vous semble d'Adraste?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Ah! quel orgueil extrême!
- C'est un homme gonflé de l'amour de soi-même.
- Son mérite jamais n'est content de la cour;
- Contre elle il fait métier de pester chaque jour;
- Et l'on ne donne emploi, charge ni bénéfice,
- Qu'à tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice.
-
- CLITANDRE.
-
- Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui
- Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui!
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Que de son cuisinier il s'est fait un mérite,
- Et que c'est à sa table à[65] qui l'on rend visite.
-
- ÉLIANTE.
-
- Il prend soin d'y servir des mets fort délicats.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Oui; mais je voudrois bien qu'il ne s'y servît pas:
- C'est un fort méchant plat que sa sotte personne,
- Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne.
-
- PHILINTE.
-
- On fait assez de cas de son oncle Damis;
- Qu'en dites-vous, madame?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Il est de mes amis.
-
- PHILINTE.
-
- Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont[66] j'enrage.
- Il est guindé sans cesse; et, dans tous ses propos,
- On voit qu'il se travaille à dire de bons mots.
- Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile,
- Rien ne touche son goût, tant il est difficile.
- Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,
- Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit,
- Que c'est être savant que trouver à redire,
- Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,
- Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps,
- Il se met au-dessus de tous les autres gens.
- Aux conversations même il trouve à reprendre;
- Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre;
- Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit
- Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
-
- ACASTE.
-
- Dieu me damne! voilà son portrait véritable.
-
- CLITANDRE, à Célimène.
-
- Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.
-
- ALCESTE.
-
- Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour;
- Vous n'en épargnez point, et chacun à son tour;
- Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre,
- Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre,
- Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur
- Appuyer les serments d'être son serviteur.
-
- CLITANDRE.
-
- Pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit vous blesse,
- Il faut que le reproche à madame s'adresse.
-
- ALCESTE.
-
- Non, morbleu! c'est à vous; et vos ris complaisans
- Tirent de son esprit tous ces traits médisans.
- Son humeur satirique est sans cesse nourrie
- Par le coupable encens de votre flatterie;
- Et son cœur à railler trouveroit moins d'appas,
- S'il avoit observé qu'on ne l'applaudit pas;
- C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre
- Des vices où l'on voit les humains se répandre.
-
- PHILINTE.
-
- Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand,
- Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Eh! ne faut-il pas bien que monsieur contredise?
- A la commune voix veut-on qu'il se réduise,
- Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux
- L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux?
- Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire:
- Il prend toujours en main l'opinion contraire,
- Et penseroit paroître un homme du commun,
- Si l'on voyoit qu'il fût de l'avis de quelqu'un,
- L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
- Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes;
- Et ses vrais sentimens sont combattus par lui,
- Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui.
-
- ALCESTE.
-
- Les rieurs sont pour vous, madame, c'est tout dire;
- Et vous pouvez pousser contre moi la satire.
-
- PHILINTE.
-
- Mais il est véritable aussi que votre esprit
- Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit;
- Et que, par un chagrin que lui-même il avoue,
- Il ne sauroit souffrir qu'on blâme ni qu'on loue.
-
- ALCESTE.
-
- C'est que jamais, morbleu! les hommes n'ont raison,
- Que le chagrin contre eux est toujours de saison,
- Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires,
- Loueurs impertinens, ou censeurs téméraires.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Mais...
-
- ALCESTE.
-
- Non, madame, non, quand j'en devrois mourir,
- Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir,
- Et l'on a tort ici de nourrir dans votre âme
- Ce grand attachement aux défauts qu'on y blâme.
-
- CLITANDRE.
-
- Pour moi, je ne sais pas; mais j'avouerai tout haut
- Que j'ai cru jusqu'ici madame sans défaut.
-
- ACASTE.
-
- De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue;
- Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue.
-
- ALCESTE.
-
- Ils frappent tous la mienne, et, loin de m'en cacher,
- Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher.
- Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte
- A ne rien pardonner le pur amour éclate:
- Et je bannirois, moi, tous ces lâches amans,
- Que je verrois soumis à tous mes sentimens
- Et dont, à tous propos, les molles complaisances
- Donneroient de l'encens à mes extravagances.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Enfin, s'il faut qu'à vous s'en rapportent les cœurs
- On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs.
- Et du parfait amour mettre l'honneur suprême
- A bien injurier les personnes qu'on aime.
-
- ÉLIANTE.
-
- L'amour, pour l'ordinaire est peu fait à ces lois,
- Et l'on voit les amans toujours vanter leur choix.
- Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,
- Et, dans l'objet aimé, tout leur devient aimable;
- Ils comptent les défauts pour des perfections,
- Et savent y donner de favorables noms.
- La pâle est au jasmin en blancheur comparable;
- La noire à faire peur, une brune adorable;
- La maigre a de la taille et de la liberté;
- La grasse est, dans son port, pleine de majesté;
- La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée,
- Est mise sous le nom de beauté négligée;
- La géante paraît une déesse aux yeux;
- La naine, un abrégé des merveilles des cieux;
- L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne;
- La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne;
- La trop grande parleuse est d'agréable humeur;
- Et la muette garde une honnête pudeur.
- C'est ainsi qu'un amant, dont l'ardeur est extrême,
- Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime[67].
-
- ALCESTE.
-
- Et moi, je soutiens, moi...
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Brisons là ce discours,
- Et, dans la galerie, allons faire deux tours.
- Quoi! vous vous en allez, messieurs?
-
- CLITANDRE ET ACASTE.
-
- Non pas, madame.
-
- ALCESTE.
-
- La peur de leur départ occupe fort votre âme.
- Sortez quand vous voudrez, messieurs, mais j'avertis
- Que je ne sors qu'après que vous serez sortis.
-
- ACASTE.
-
- A moins de voir madame en être importunée,
- Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journée.
-
- CLITANDRE.
-
- Moi, pourvu que je puisse être au petit couché[68],
- Je n'ai point d'autre affaire où je sois attaché.
-
- CÉLIMÈNE, à Alceste.
-
- C'est pour rire, je crois.
-
- ALCESTE.
-
- Non, en aucune sorte.
- Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte.
-
- [59] Le comte de Guiche, à ce que prétendent les commentateurs.
-
- [60] Au lever du roi.
-
- [61] Le célèbre Lauzun, s'il faut en croire les commentateurs.
-
- [62] Pour: personnage. Dans le sens anglais _character_.
-
- [63] M. de Saint-Gilles, selon les commentateurs. C'était un original
- dont on riait à la cour, et dont la Bruyère s'est moqué.
-
- [64] Pour: remue. Archaïsme très-usité du temps de Molière, et qui
- n'avait rien d'ignoble.
-
- [65] Pour: c'est à sa table que. La répétition du datif à constitue
- une faute réelle qui ne passait pas pour telle du temps de Molière et
- de Boileau.
-
- [66] Pour: ce dont. Ellipse énergique.
-
- [67] Imitation d'un passage du IVe livre de Lucrèce, seul débris
- d'une traduction que Molière avait achevée, et dont il brûla le
- manuscrit.
-
- [68] Petit coucher du roi.
-
-
-SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE,
-BASQUE.
-
- BASQUE, à Alceste.
-
- Monsieur, un homme est là qui voudroit vous parler
- Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer.
-
- ALCESTE.
-
- Dis-lui que je n'ai point d'affaires si pressées.
-
- BASQUE.
-
- Il porte une jaquette à grand'basques plissées.
- Avec du dor dessus[69].
-
- CÉLIMÈNE, à Alceste.
-
- Allez voir ce que c'est,
- Ou bien faites-le entrer.
-
- [69] Uniforme des exempts des maréchaux.
-
-
-SCÈNE VII.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, UN
-GARDE DE LA MARÉCHAUSSÉE.
-
- ALCESTE, allant au-devant du garde.
-
- Qu'est-ce donc qu'il vous plaît?
- Venez, monsieur.
-
- LE GARDE.
-
- Monsieur, j'ai deux mots à vous dire.
-
- ALCESTE.
-
- Vous pouvez parler haut, monsieur, pour m'en instruire.
-
- LE GARDE.
-
- Messieurs les maréchaux[70], dont j'ai commandement,
- Vous mandent de venir les trouver promptement,
- Monsieur.
-
- ALCESTE.
-
- Qui? moi, monsieur?
-
- LE GARDE.
-
- Vous-même.
-
- ALCESTE.
-
- Et pourquoi faire?
-
- PHILINTE, à Alceste.
-
- C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire.
-
- CÉLIMÈNE, à Philinte.
-
- Comment?
-
- PHILINTE.
-
- Oronte et lui se sont tantôt bravés
- Sur certains petits vers qu'il n'a pas approuvés;
- Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance.
-
- ALCESTE.
-
- Moi, je n'aurai jamais de lâche complaisance.
-
- PHILINTE.
-
- Mais il faut suivre l'ordre: allons, disposez-vous.
-
- ALCESTE.
-
- Quel accommodement veut-on faire entre nous?
- La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle
- A trouver bons les vers qui font notre querelle?
- Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit,
- Je les trouve méchans.
-
- PHILINTE.
-
- Mais d'un plus doux esprit...
-
- ALCESTE.
-
- Je n'en démordrai point, les vers sont exécrables.
-
- PHILINTE.
-
- Vous devez faire voir des sentimens traitables.
- Allons, venez.
-
- ALCESTE.
-
- J'irai, mais rien n'aura pouvoir
- De me faire dédire.
-
- PHILINTE.
-
- Allons vous faire voir.
-
- ALCESTE.
-
- Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne
- De trouver bons les vers dont on se met en peine,
- Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais,
- Et qu'un homme est pendable après les avoir faits
-
- A Clitandre et à Acaste, qui rient.
-
- Par la sambleu! messieurs, je ne croyois pas être
- Si plaisant que je suis.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Allez vite paroître
- Où vous devez.
-
- ALCESTE.
-
- J'y vais, madame; et sur mes pas
- Je reviens en ce lieu pour vider nos débats.
-
- [70] Le tribunal des maréchaux était institué pour juger les querelles
- d'honneur entre les gentilshommes.
-
-
-
-
-ACTE III
-
-
-SCÈNE I.--CLITANDRE, ACASTE.
-
- CLITANDRE.
-
- Cher marquis, je te vois l'âme bien satisfaite;
- Toute chose t'égaye, et rien ne t'inquiète.
- En bonne foi, crois-tu, sans t'éblouir les yeux,
- Avoir de grands sujets de paroître joyeux?
-
- ACASTE.
-
- Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,
- Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine.
- J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison
- Qui se peut dire noble avec quelque raison;
- Et je crois, par le rang que me donne ma race,
- Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.
- Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,
- On sait, sans vanité, que je n'en manque pas;
- Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire
- D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.
- Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute; et du bon goût,
- A juger sans étude et raisonner de tout;
- A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre,
- Figure de savant sur les bancs du théâtre[71];
- Y décider en chef, et faire du fracas
- A tous les beaux endroits qui méritent des has!
- Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine,
- Les dents belles surtout, et la taille fort fine.
- Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,
- Qu'on seroit mal venu de me le disputer.
- Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,
- Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître.
- Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je croi
- Qu'on peut, par tout pays, être content de soi.
-
- CLITANDRE.
-
- Oui; mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles,
- Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles?
-
- ACASTE.
-
- Moi! parbleu! je ne suis de taille ni d'humeur
- A pouvoir d'une belle essuyer la froideur.
- C'est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires,
- A brûler constamment pour des beautés sévères,
- A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs,
- A chercher le secours des soupirs et des pleurs,
- Et tâcher, par des soins d'une très-longue suite,
- D'obtenir ce qu'on nie à leur peu de mérite.
- Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits
- Pour aimer à crédit, et faire tous les frais.
- Quelque rare que soit le mérite des belles,
- Je pense, Dieu merci, qu'on vaut son prix comme elles;
- Que, pour se faire honneur d'un cœur comme le mien,
- Ce n'est pas la raison qu'il ne leur coûte rien;
- Et qu'au moins, à tout mettre en de justes balances,
- Il faut qu'à frais communs se fassent les avances.
-
- CLITANDRE.
-
- Tu penses donc, marquis, être fort bien ici?
-
- ACASTE.
-
- J'ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi.
-
- CLITANDRE.
-
- Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême:
- Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi-même.
-
- ACASTE.
-
- Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet.
-
- CLITANDRE.
-
- Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait?
-
- ACASTE.
-
- Je me flatte.
-
- CLITANDRE.
-
- Sur quoi fonder tes conjectures?
-
- ACASTE.
-
- Je m'aveugle.
-
- CLITANDRE.
-
- En as-tu des preuves qui soient sûres?
-
- ACASTE.
-
- Je m'abuse, te dis-je.
-
- CLITANDRE.
-
- Est-ce que de ses vœux
- Célimène t'a fait quelques secrets aveux?
-
- ACASTE.
-
- Non, je suis maltraité.
-
- CLITANDRE.
-
- Réponds-moi, je te prie.
-
- ACASTE.
-
- Je n'ai que des rebuts.
-
- CLITANDRE.
-
- Laissons la raillerie,
- Et me dis quel espoir on peut t'avoir donné.
-
- ACASTE.
-
- Je suis le misérable et toi le fortuné;
- On a pour ma personne une aversion grande,
- Et, quelqu'un de ces jours, il faut que je me pende.
-
- CLITANDRE.
-
- Oh! ça, veux-tu, marquis, pour ajuster nos vœux,
- Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux?
- Que qui pourra montrer une marque certaine
- D'avoir meilleure part au cœur de Célimène,
- L'autre ici fera place au vainqueur prétendu,
- Et le délivrera d'un rival assidu?
-
- ACASTE.
-
- Ah! parbleu, tu me plais avec un tel langage,
- Et, du bon[72] de mon cœur à cela je m'engage.
- Mais chut!
-
- [71] Détail de mœurs théâtrales de l'époque. Voyez tome Ier, p. 261.
-
- [72] Archaïsme passé de mode. Il nous est resté: du meilleur de son
- cœur.
-
-
-SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Encore ici?
-
- CLITANDRE.
-
- L'amour retient nos pas.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Je viens d'ouïr entrer un carrosse là-bas.
- Savez-vous qui c'est?
-
- CLITANDRE.
-
- Non.
-
-
-SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE, BASQUE.
-
- BASQUE.
-
- Arsinoé, madame,
- Monte ici pour vous voir.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Que me veut cette femme?
-
- BASQUE.
-
- Éliante là-bas est à l'entretenir.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- De quoi s'avise-t-elle, et qui la fait venir?
-
- ACASTE.
-
- Pour prude consommée en tous lieux elle passe,
- Et l'ardeur de son zèle...
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Oui, oui, franche grimace.
- Dans l'âme elle est du monde; et ses soins tentent tout
- Pour accrocher quelqu'un, sans en venir à bout.
- Elle ne sauroit voir qu'avec un œil d'envie
- Les amans déclarés dont une autre est suivie;
- Et son triste mérite, abandonné de tous,
- Contre le siècle aveugle est toujours en courroux
- Elle tâche à[73] couvrir d'un faux voile de prude
- Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude;
- Et, pour sauver l'honneur de ses foibles appas,
- Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas.
- Cependant un amant plairoit fort à la dame,
- Et, même, pour Alceste elle a tendresse d'âme.
- Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits;
- Elle veut que ce soit un vol que je lui fais,
- Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache,
- En tous endroits sous main contre moi se détache.
- Enfin, je n'ai rien vu de si sot à mon gré:
- Elle est impertinente au suprême degré,
- Et...
-
- [73] Pour: tâcher de. C'est une faute plutôt qu'un archaïsme.
-
-
-SCÈNE IV.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, CLITANDRE, ACASTE.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amène?
- Madame, sans mentir, j'étois de vous en peine.
-
- ARSINOÉ.
-
- Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Ah! mon Dieu! que je suis contente de vous voir!
-
- Clitandre et Acaste sortent en riant.
-
-
-SCÈNE V.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.
-
- ARSINOÉ.
-
- Leur départ ne pouvoit plus à propos se faire.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Voulons-nous nous asseoir?
-
- ARSINOÉ.
-
- Il n'est pas nécessaire.
- Madame, l'amitié doit surtout éclater
- Aux choses qui le plus nous peuvent importer;
- Et, comme il n'en est point de plus grande importance
- Que celles de l'honneur et de la bienséance,
- Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
- Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur.
- Hier, j'étois chez des gens de vertu singulière,
- Où sur vous du discours on tourna la matière;
- Et là votre conduite, avec ses grands éclats,
- Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.
- Cette foule de gens dont vous souffrez visite,
- Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite,
- Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu,
- Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.
- Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre;
- Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre;
- Je vous excusai fort sur votre intention,
- Et voulus de votre âme être la caution;
- Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie
- Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie;
- Et je me vis contrainte à demeurer d'accord
- Que l'air dont vous vivez vous faisoit un peu tort;
- Qu'il prenoit dans le monde une méchante face;
- Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse,
- Et que, si vous vouliez, tous vos déportemens
- Pourroient moins donner prise aux mauvais jugemens.
- Non que j'y croie au fond l'honnêteté blessée;
- Me préserve le ciel d'en avoir la pensée!
- Mais aux ombres du crime on prête aisément foi,
- Et ce n'est point assez de bien vivre pour soi.
- Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable
- Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
- Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets
- D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre;
- Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre,
- J'en prétends reconnoître à l'instant la faveur
- Par un avis aussi qui touche votre honneur,
- Et, comme je vous vois vous montrer mon amie
- En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,
- Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux,
- En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.
- En un lieu, l'autre jour, où je faisois visite,
- Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite,
- Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien,
- Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.
- Là, votre pruderie et vos éclats de zèle
- Ne furent pas cités comme un fort bon modèle;
- Cette affectation d'un grave extérieur,
- Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,
- Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence
- Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,
- Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,
- Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,
- Vos fréquentes leçons et vos aigres censures
- Sur des choses qui sont innocentes et pures,
- Tout cela, si je puis vous parler franchement,
- Madame, fut blâmé d'un commun sentiment.
- A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste,
- Et ce sage dehors que dément tout le reste?
- Elle est à bien prier exacte au dernier point,
- Mais elle bat ses gens et ne les paye point.
- Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle,
- Mais elle met du blanc et veut paroître belle.
- Elle fait des tableaux couvrir les nudités,
- Mais elle a de l'amour pour les réalités.
- Pour moi, contre chacun je pris votre défense;
- Et leur assurai fort que c'étoit médisance;
- Mais tous les sentimens combattirent le mien,
- Et leur conclusion fut que vous feriez bien
- De prendre moins de soin des actions des autres,
- Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres;
- Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps
- Avant que de songer à condamner les gens;
- Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire
- Dans les corrections qu'aux autres on veut faire;
- Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,
- A ceux à qui le ciel en a commis le soin.
- Madame, je vous crois aussi trop raisonnable
- Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
- Et pour l'attribuer qu'aux mouvemens secrets
- D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
-
- ARSINOÉ.
-
- A quoi qu'en reprenant on soit assujettie,
- Je ne m'attendois pas à cette repartie,
- Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur,
- Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Au contraire, madame; et, si l'on étoit sage,
- Ces avis mutuels seroient mis en usage.
- On détruiroit par là, traitant de bonne foi,
- Ce grand aveuglement où chacun est pour soi.
- Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle
- Nous ne continuions cet office fidèle,
- Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous
- Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.
-
- ARSINOÉ.
-
- Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre;
- C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout;
- Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût.
- Il est une saison pour la galanterie;
- Il en est une aussi propre à la pruderie.
- On peut, par politique, en prendre le parti,
- Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti;
- Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.
- Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces:
- L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps,
- Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.
-
- ARSINOÉ.
-
- Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage,
- Et vous faites sonner terriblement votre âge.
- Ce que de plus que vous on en pourroit avoir
- N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir;
- Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte,
- Madame, à me pousser de cette étrange sorte.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi
- On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi.
- Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre?
- Et puis-je mais[74] des soins qu'on ne va pas vous rendre?
- Si ma personne aux gens inspire de l'amour,
- Et si l'on continue à m'offrir chaque jour
- Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôte,
- Je n'y saurois que faire[75], et ce n'est pas ma faute;
- Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas
- Que pour les attirer vous n'ayez des appas[76].
-
- ARSINOÉ.
-
- Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine
- De ce nombre d'amans dont vous faites la vaine,
- Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger
- A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?
- Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,
- Que votre seul mérite attire cette foule?
- Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour,
- Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?
- On ne s'aveugle point par de vaines défaites;
- Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites
- A pouvoir inspirer de tendres sentimens,
- Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amans;
- Et de là nous pouvons tirer des conséquences
- Qu'on n'acquiert point leur cœur sans de grandes avances.
- Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant,
- Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.
- Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire
- Pour les petits brillans[77] d'une foible victoire;
- Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas,
- De traiter pour cela les gens de haut en bas.
- Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres,
- Je pense qu'on pourroit faire comme les autres,
- Ne se point ménager, et vous faire bien voir
- Que l'on a des amans quand on en veut avoir.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire.
- Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire,
- Et sans...
-
- ARSINOÉ.
-
- Brisons, madame, un pareil entretien,
- Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien;
- Et j'aurois pris déjà le congé qu'il faut prendre,
- Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Autant qu'il vous plaira, vous pouvez arrêter[78],
- Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter.
- Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie,
- Je m'en vais vous donner meilleure compagnie,
- Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir,
- Remplira mieux ma place à[79] vous entretenir.
-
- [74] Voyez plus haut, tome Ier, page 220.
-
- [75] Pour: quelle chose faire. Ellipse populaire et énergique qui
- s'est conservée dans la langue.
-
- [76] Pour: piéges. Bossuet l'emploie dans le même sens.
-
- [77] Pour: lueurs, splendeurs. Emploi du participe que l'Académie
- française excluait alors.
-
- [78] Pour: vous arrêter. L'emploi de ce mot dans le sens neutre est un
- archaïsme aujourd'hui perdu. La langue plus libre exprimait ou
- supprimait le pronom des verbes réfléchis.
-
- [79] Au lieu de: pour. Voyez plus haut.
-
-
-SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ARSINOÉ.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre
- Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre.
- Soyez avec madame; elle aura la bonté
- D'excuser aisément mon incivilité.
-
-
-SCÈNE VII.--ALCESTE, ARSINOÉ.
-
- ARSINOÉ.
-
- Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,
- Attendant un moment que mon carrosse vienne;
- Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien
- Qui me fût plus charmant qu'un pareil entretien.
- En vérité, les gens d'un mérite sublime
- Entraînent de chacun et l'amour et l'estime,
- Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets
- Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts.
- Je voudrois que la cour, par un regard propice,
- A ce que vous valez rendît plus de justice.
- Vous avez à vous plaindre; et je suis en courroux
- Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous.
-
- ALCESTE.
-
- Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre?
- Quel service à l'État est-ce qu'on m'a vu rendre?
- Qu'ai-je fait, s'il vous plaît, de si brillant de soi,
- Pour me plaindre à la cour qu'on ne fait rien pour moi?
-
- ARSINOÉ.
-
- Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices
- N'ont pas toujours rendu de ces fameux services:
- Il faut l'occasion ainsi que le pouvoir;
- Et le mérite enfin que vous nous faites voir
- Devroit...
-
- ALCESTE.
-
- Mon Dieu! laissons mon mérite, de grâce;
- De quoi voulez-vous là que la cour s'embarrasse?
- Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands,
- D'avoir à déterrer le mérite des gens.
-
- ARSINOÉ.
-
- Un mérite éclatant se déterre lui-même,
- Du vôtre en bien des lieux on fait un cas extrême;
- Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits
- Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids.
-
- ALCESTE.
-
- Eh! madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde,
- Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde.
- Tout est d'un grand mérite également doué;
- Ce n'est plus un honneur que de se voir loué:
- D'éloges on regorge, à la tête on les jette,
- Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.
-
- ARSINOÉ.
-
- Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux,
- Une charge à la cour vous pût frapper les yeux.
- Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines
- On peut, pour vous servir remuer des machines;
- Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous,
- Qui vous feront à tout un chemin assez doux.
-
- ALCESTE.
-
- Et que voudriez-vous, madame, que j'y fisse?
- L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse;
- Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour,
- Une âme compatible avec l'air de la cour.
- Je ne me trouve point les vertus nécessaires
- Pour y bien réussir et faire mes affaires.
- Etre franc et sincère est mon plus grand talent;
- Je ne sais point jouer les hommes en parlant;
- Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense
- Doit faire en ce pays fort peu de résidence.
- Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui
- Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui;
- Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages,
- Le chagrin de jouer de fort sots personnages;
- On n'a point à souffrir mille rebuts cruels,
- On n'a point à louer les vers de messieurs tels,
- A donner de l'encens à madame une telle,
- Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.
-
- ARSINOÉ.
-
- Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour:
- Mais, il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour;
- Et, pour vous découvrir là-dessus mes pensées,
- Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées.
- Vous méritez sans doute un sort beaucoup plus doux,
- Et celle qui vous charme est indigne de vous.
-
- ALCESTE.
-
- Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie,
- Que cette personne est, madame, votre amie?
-
- ARSINOÉ.
-
- Oui; mais ma conscience est blessée en effet
- De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait.
- L'état où je vous vois afflige trop mon âme,
- Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme.
-
- ALCESTE.
-
- C'est me montrer, madame, un tendre mouvement,
- Et de pareils avis obligent un amant.
-
- ARSINOÉ.
-
- Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme
- Indigne d'asservir le cœur d'un galant homme;
- Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs.
-
- ALCESTE.
-
- Cela se peut, madame, on ne voit pas les cœurs;
- Mais votre charité se seroit bien passée
- De jeter dans le mien une telle pensée.
-
- ARSINOÉ.
-
- Si vous ne voulez pas être désabusé,
- Il faut ne vous rien dire; il est assez aisé.
-
- ALCESTE.
-
- Non. Mais sur ce sujet, quoi que l'on nous expose,
- Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose;
- Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me fît savoir
- Que ce qu'avec clarté l'on peut me faire voir.
-
- ARSINOÉ.
-
- Eh bien, c'est assez dit; et, sur cette matière,
- Vous allez recevoir une pleine lumière.
- Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi.
- Donnez-moi seulement la main jusque chez moi;
- Là je vous ferai voir une preuve fidèle
- De l'infidélité du cœur de votre belle;
- Et, si pour d'autres yeux le vôtre peut brûler,
- On pourra vous offrir de quoi vous consoler.
-
-
-
-
-ACTE IV
-
-
-SCÈNE I.--ÉLIANTE, PHILINTE.
-
- PHILINTE.
-
- Non, l'on n'a point vu d'âme à manier si dure,
- Ni d'accommodement plus pénible à conclure:
- En vain de tous côtés on l'a voulu tourner,
- Hors de son sentiment on n'a pu l'entraîner;
- Et jamais différend si bizarre, je pense,
- N'avoit de ces messieurs occupé la prudence.
- «Non, messieurs, disoit-il, je ne me dédis point.
- »Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point.
- »De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire?
- »Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire?
- »Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers?
- »On peut être honnête homme, et faire mal des vers:
- »Ce n'est point à l'honneur que touchent ces matières;
- »Je le tiens galant homme en toutes les manières,
- »Homme de qualité, de mérite et de cœur,
- »Tout ce qu'il vous plaira; mais fort méchant auteur.
- »Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense,
- »Son adresse à cheval, aux armes, à la danse;
- »Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur;
- »Et, lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,
- »On ne doit de rimer avoir aucune envie,
- »Qu'on n'y soit condamné sur peine de la vie.»
- Enfin toute la grâce et l'accommodement
- Où s'est avec effort plié son sentiment,
- C'est de dire, croyant adoucir bien son style:
- «Monsieur, je suis fâché d'être si difficile;
- »Et, pour l'amour de vous, je voudrois de bon cœur
- »Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur.»
- Et dans une embrassade on leur a, pour conclure,
- Fait vite envelopper toute la procédure.
-
- ÉLIANTE.
-
- Dans ses façons d'agir il est fort singulier;
- Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier;
- Et la sincérité dont son âme se pique
- A quelque chose en soi de noble et d'héroïque.
- C'est une vertu rare, au siècle d'aujourd'hui,
- Et je la voudrois voir partout comme chez lui.
-
- PHILINTE.
-
- Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne
- De cette passion où son cœur s'abandonne.
- De l'humeur dont le ciel a voulu le former,
- Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer;
- Et je sais moins encor comment votre cousine
- Peut être la personne où son penchant l'incline.
-
- ÉLIANTE.
-
- Cela fait assez voir que l'amour, dans les cœurs,
- N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs;
- Et toutes ces raisons de douces sympathies
- Dans cet exemple-ci se trouvent démenties.
-
- PHILINTE.
-
- Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir?
-
- ÉLIANTE.
-
- C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir.
- Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime?
- Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui-même;
- Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien,
- Et croit aimer aussi, parfois qu'il n'en est rien.
-
- PHILINTE.
-
- Je crois que notre ami, près de cette cousine,
- Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine;
- Et, s'il avoit mon cœur, à dire vérité,
- Il tourneroit ses vœux tout d'un autre côté:
- Et, par un choix plus juste, on le verroit, madame,
- Profiter des bontés que lui montre votre âme.
-
- ÉLIANTE.
-
- Pour moi, je n'en fais point de façons, et je croi
- Qu'on doit, sur de tels points, être de bonne foi.
- Je ne m'oppose point à toute sa tendresse;
- Au contraire, mon cœur pour elle s'intéresse;
- Et, si c'étoit qu'à[80] moi la chose pût tenir,
- Moi-même à ce qu'il aime on me verroit l'unir.
- Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire,
- Son amour éprouvoit quelque destin contraire,
- S'il falloit que d'un autre on couronnât les feux,
- Je pourrois me résoudre à recevoir ses vœux;
- Et le refus souffert en pareille occurrence
- Ne m'y feroit trouver aucune répugnance.
-
- PHILINTE.
-
- Et moi, de mon côté, je ne m'oppose pas,
- Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas;
- Et lui-même, s'il veut, il peut bien vous instruire
- De ce que là-dessus j'ai pris soin de lui dire.
- Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux,
- Vous étiez hors d'état de recevoir ses vœux,
- Tous les miens tenteroient la faveur éclatante
- Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente:
- Heureux si, quand son cœur s'y pourra dérober,
- Elle pouvoit sur moi, madame, retomber!
-
- ÉLIANTE.
-
- Vous vous divertissez, Philinte.
-
- PHILINTE.
-
- Non, madame,
- Et je vous parle ici du meilleur de mon âme.
- J'attends l'occasion de m'offrir hautement,
- Et de tous mes souhaits j'en presse le moment.
-
- [80] Pour: et si cela arrivait que. Ellipse un peu obscure.
-
-
-SCÈNE II.--ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE.
-
- ALCESTE.
- Ah! faites-moi raison, madame, d'une offense
- Qui vient de triompher de toute ma constance.
-
- ÉLIANTE.
-
- Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse émouvoir?
-
- ALCESTE.
-
- J'ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir;
- Et le déchaînement de toute la nature
- Ne m'accableroit pas comme cette aventure:
- C'en est fait!... Mon amour... Je ne saurois parler.
-
- ÉLIANTE.
-
- Que votre esprit un peu tâche à[81] se rappeler[82].
-
- ALCESTE.
-
- O juste ciel! faut-il qu'on joigne à tant de grâces
- Les vices odieux des âmes les plus basses!
-
- ÉLIANTE.
-
- Mais encor, qui vous peut...
-
- ALCESTE.
-
- Ah! tout est ruiné;
- Je suis, je suis trahi, je suis assassiné.
- Célimène... (eût-on pu croire cette nouvelle?)
- Célimène me trompe, et n'est qu'une infidèle.
-
- ÉLIANTE.
-
- Avez-vous, pour le croire, un juste fondement?
-
- PHILINTE.
-
- Peut-être est-ce un soupçon conçu légèrement;
- Et votre esprit jaloux prend parfois des chimères...
-
- ALCESTE.
-
- Ah! morbleu, mêlez-vous, monsieur, de vos affaires.
-
- A Éliante.
-
- C'est de sa trahison n'être que trop certain,
- Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main.
- Oui, madame, une lettre, écrite pour Oronte,
- A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte;
- Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins,
- Et que de mes rivaux je redoutois le moins.
-
- PHILINTE.
-
- Une lettre peut bien tromper par l'apparence,
- Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense.
-
- ALCESTE.
-
- Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plaît,
- Et ne prenez souci que de votre intérêt.
-
- ÉLIANTE.
-
- Vous devez modérer vos transports; et l'outrage...
-
- ALCESTE.
-
- Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage;
- C'est à vous que mon cœur a recours aujourd'hui
- Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui.
- Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente
- Qui trahit lâchement une ardeur si constante,
- Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.
-
- ÉLIANTE.
-
- Moi, vous venger? Comment?
-
- ALCESTE.
-
- En recevant mon cœur.
- Acceptez-le, madame, au lieu de l'infidèle:
- C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle,
- Et je la veux punir par les sincères vœux,
- Par le profond amour, les soins respectueux,
- Les devoirs empressés et l'assidu service,
- Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice.
-
- ÉLIANTE.
-
- Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez,
- Et ne méprise point le cœur que vous m'offrez;
- Mais peut-être le mal n'est pas si grand qu'on pense,
- Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance.
- Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas,
- On fait force desseins qu'on n'exécute pas;
- On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,
- Une coupable aimée est bientôt innocente;
- Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisément,
- Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.
-
- ALCESTE.
-
- Non, non, madame, non. L'offense est trop mortelle;
- Il n'est point de retour, et je romps avec elle;
- Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais,
- Et je me punirois de l'estimer jamais.
- La voici. Mon courroux redouble à cette approche,
- Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche,
- Pleinement la confondre, et vous porter après
- Un cœur tout dégagé de ses trompeurs attraits.
-
- [81] Voyez plus haut la note, p. 157.
-
- [82] Pour: se retrouver, rappeler ses forces. Archaïsme et
- ellipse.--Ces six derniers vers ont déjà été placés par Molière dans
- _Don Garcie de Navarre_; il se les est empruntés à lui-même. Voyez
- tome I, p. 358.
-
-
-SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ALCESTE.
-
- ALCESTE, à part.
-
- O ciel! de mes transports puis-je être ici le maître?
-
- CÉLIMÈNE, à part[83].
-
- A Alceste.
-
- Ouais! Quel est donc le trouble où je vous vois paroître?
- Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés,
- Et ces sombres regards que sur moi vous lancez?
-
- ALCESTE.
-
- Que toutes les horreurs dont une âme est capable
- A vos déloyautés n'ont rien de comparable;
- Que le sort, les démons, et le ciel en courroux,
- N'ont jamais rien produit de si méchant que vous.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Voilà certainement des douceurs que j'admire.
-
- ALCESTE.
-
- Ah! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire:
- Rougissez bien plutôt, vous en avez raison;
- Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison.
- Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme;
- Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme:
- Par ces fréquens soupçons qu'on trouvoit odieux,
- Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux;
- Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre,
- Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre;
- Mais ne présumez pas que, sans être vengé,
- Je souffre le dépit de me voir outragé.
- Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance,
- Que l'amour veut partout naître sans dépendance,
- Que jamais par la force on n'entra dans un cœur,
- Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur:
- Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,
- Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte;
- Et, rejetant mes vœux dès le premier abord,
- Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort;
- Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,
- C'est une trahison, c'est une perfidie
- Qui ne sauroit trouver de trop grands châtimens;
- Et je puis tout permettre à mes ressentimens.
- Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage;
- Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.
- Percé du coup mortel dont vous m'assassinez,
- Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés;
- Je cède aux mouvemens d'une juste colère,
- Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement?
- Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?
-
- ALCESTE.
-
- Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue
- J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
- Et que j'ai cru trouver quelque sincérité
- Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?
-
- ALCESTE.
-
- Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre!
- Mais, pour le mettre à bout, j'ai des moyens tout prêts.
- Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits:
- Ce billet découvert suffit pour vous confondre,
- Et contre ce témoin on n'a rien à répondre.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit?
-
- ALCESTE.
-
- Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit!
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse?
-
- ALCESTE.
-
- Quoi! vous joignez ici l'audace à l'artifice!
- Le désavouerez-vous, pour n'avoir point de seing?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Pourquoi désavouer un billet de ma main?
-
- ALCESTE.
-
- Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse
- Du crime dont vers moi son style vous accuse!
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Vous êtes sans mentir un grand extravagant.
-
- ALCESTE.
-
- Quoi! vous bravez ainsi ce témoin convaincant!
- Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte
- N'a donc rien qui m'outrage et qui vous fasse honte?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?
-
- ALCESTE.
-
- Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui;
- Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre.
- Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre?
- En serez-vous vers moi moins coupable en effet?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Mais, si c'est une femme à qui va ce billet,
- En quoi vous blesse-t-il, et qu'a-t-il de coupable?
-
- ALCESTE.
-
- Ah! le détour est bon, et l'excuse admirable.
- Je ne m'attendois pas, je l'avoue, à ce trait,
- Et me voilà par là convaincu tout à fait.
- Osez-vous recourir à ces ruses grossières?
- Et croyez-vous les gens si privés de lumières?
- Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air,
- Vous voulez soutenir un mensonge si clair;
- Et comment vous pourrez tourner pour une femme
- Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme.
- Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,
- Ce que je m'en vais lire...
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Il ne me plaît pas, moi.
- Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire,
- Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire!
-
- ALCESTE.
-
- Non, non, sans s'emporter, prenez un peu souci
- De me justifier les termes que voici.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Non, je n'en veux rien faire; et, dans cette occurrence,
- Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance.
-
- ALCESTE.
-
- De grâce, montrez-moi, je serai satisfait
- Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Non, il est pour Oronte; et je veux qu'on le croie.
- Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie;
- J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est,
- Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît.
- Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête,
- Et ne me rompez pas davantage la tête.
-
- ALCESTE, à part.
-
- Ciel! rien de plus cruel peut-il être inventé,
- Et jamais cœur fut-il de la sorte traité?
- Quoi! d'un juste courroux je suis ému contre elle,
- C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle!
- On pousse ma douleur et mes soupçons à bout,
- On me laisse tout croire, on fait gloire de tout;
- Et cependant mon cœur est encore assez lâche
- Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache,
- Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris
- Contre l'ingrat objet dont il est trop épris!
-
- A Célimène.
-
- Ah! que vous savez bien ici, contre moi-même,
- Perfide, vous servir de ma foiblesse extrême,
- Et ménager pour vous l'excès prodigieux
- De ce fatal amour né de vos traîtres yeux!
- Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable,
- Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable.
- Rendez-moi, s'il se peut ce billet innocent;
- A vous prêter les mains ma tendresse consent;
- Efforcez-vous ici de paroître fidèle,
- Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Allez, vous êtes fou dans vos transports jaloux,
- Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous.
- Je voudrois bien savoir qui pourroit me contraindre
- A descendre pour vous aux bassesses de feindre;
- Et pourquoi, si mon cœur penchoit d'autre côté,
- Je ne le dirois pas avec sincérité!
- Quoi! de mes sentiments l'obligeante assurance
- Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense!
- Auprès d'un tel garant sont-ils de quelque poids?
- N'est-ce pas m'outrager que d'écouter leur voix?
- Et, puisque notre cœur fait un effort extrême
- Lorsqu'il peut se résoudre à confesser qu'il aime;
- Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux,
- S'oppose fortement à de pareils aveux,
- L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle
- Doit-il impunément douter de cet oracle?
- Et n'est-il pas coupable, en ne s'assurant pas
- A ce qu'on ne dit point qu'après de grands combats?
- Allez, de tels soupçons méritent ma colère,
- Et vous ne valez pas que l'on vous considère.
- Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité
- De conserver encor pour vous quelque bonté;
- Je devrois autre part attacher mon estime,
- Et vous faire un sujet de plainte légitime.
-
- ALCESTE.
-
- Ah! traîtresse! mon foible est étrange pour vous;
- Vous me trompez, sans doute, avec des mots si doux;
- Mais il n'importe, il faut suivre ma destinée:
- A votre foi mon âme est tout abandonnée;
- Je veux voir jusqu'au bout quel sera votre cœur
- Et si de me trahir il aura la noirceur.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime.
-
- ALCESTE.
-
- Ah! rien n'est comparable à mon amour extrême;
- Et, dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous,
- Il va jusqu'à former des souhaits contre vous.
- Oui, je voudrois qu'aucun ne vous trouvât aimable,
- Que vous fussiez réduite en un sort misérable;
- Que le ciel, en naissant, ne vous eût donné rien;
- Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien,
- Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice
- Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice;
- Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour
- De vous voir tenir tout des mains de mon amour.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- C'est me vouloir du bien d'une étrange manière!
- Me préserve le ciel que vous ayez matière...
- Voici monsieur Dubois plaisamment figuré[84].
-
- [83] Le motif et quelques vers de cette scène se retrouvent dans _Don
- Garcie de Navarre_, où Molière les a repris. Voyez tome Ier, p. 334.
-
- [84] Dubois en habit de voyage.
-
-
-SCÈNE IV.--CÉLIMÈNE, ALCESTE, DUBOIS.
-
- ALCESTE.
-
- Que veut cet équipage et cet air effaré?
- Qu'as-tu?
-
- DUBOIS.
-
- Monsieur...
-
- ALCESTE.
-
- Eh bien?
-
- DUBOIS.
-
- Voici bien des mystères.
-
- ALCESTE.
-
- Qu'est-ce?
-
- DUBOIS.
-
- Nous sommes mal, monsieur, dans nos affaires.
-
- ALCESTE.
-
- Quoi?
-
- DUBOIS.
-
- Parlerai-je haut?
-
- ALCESTE.
-
- Oui, parle, et promptement.
-
- DUBOIS.
-
- N'est-il point là quelqu'un?
-
- ALCESTE.
-
- Ah! que d'amusement!
- Veux-tu parler?
-
- DUBOIS.
-
- Monsieur, il faut faire retraite.
-
- ALCESTE.
-
- Comment?
-
- DUBOIS.
-
- Il faut d'ici déloger sans trompette.
-
- ALCESTE.
-
- Et pourquoi?
-
- DUBOIS.
-
- Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu.
-
- ALCESTE.
-
- La cause?
-
- DUBOIS.
-
- Il faut partir, monsieur, sans dire adieu.
-
- ALCESTE.
-
- Mais par quelle raison me tiens-tu ce langage?
-
- DUBOIS.
-
- Par la raison, monsieur, qu'il faut plier bagage.
-
- ALCESTE.
-
- Ah! je te casserai la tête assurément,
- Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement.
-
- DUBOIS.
-
- Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine
- Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine,
- Un papier griffonné d'une telle façon
- Qu'il faudroit, pour le lire, être pis qu'un démon.
- C'est de votre procès, je n'en fais aucun doute;
- Mais le diable d'enfer, je crois, n'y verroit goutte.
-
- ALCESTE.
-
- Eh bien, quoi? Ce papier, qu'a-t-il à démêler,
- Traître, avec le départ dont tu viens me parler?
-
- DUBOIS.
-
- C'est pour vous dire ici, monsieur, qu'une heure ensuite
- Un homme qui souvent vous vient rendre visite
- Est venu vous chercher avec empressement,
- Et, ne vous trouvant pas, m'a chargé doucement,
- Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle,
- De vous dire... Attendez, comme est-ce qu'il s'appelle?
-
- ALCESTE.
-
- Laisse là son nom, traître, et dis ce qu'il t'a dit.
-
- DUBOIS.
-
- C'est un de vos amis; enfin, cela suffit.
- Il m'a dit que d'ici votre péril vous chasse,
- Et que d'être arrêté le sort vous y menace.
-
- ALCESTE.
-
- Mais quoi! n'a-t-il voulu te rien spécifier?
-
- DUBOIS.
-
- Non. Il m'a demandé de l'encre et du papier,
- Et vous a fait un mot où vous pourrez, je pense,
- Du fond de ce mystère avoir la connoissance.
-
- ALCESTE.
-
- Donne-le donc!
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Que peut envelopper ceci?
-
- ALCESTE.
-
- Je ne sais; mais j'aspire à m'en voir éclairci.
- Auras-tu bientôt fait, impertinent au diable?
-
- DUBOIS, après avoir longtemps cherché le billet.
-
- Ma foi! je l'ai, monsieur, laissé sur votre table.
-
- ALCESTE.
-
- Je ne sais qui me tient...
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Ne vous emportez pas,
- Et courez démêler un pareil embarras.
-
- ALCESTE.
-
- Il semble que le sort, quelque soin que je prenne,
- Ait juré d'empêcher que je vous entretienne;
- Mais, pour en triompher, souffrez à mon amour
- De vous revoir, madame, avant la fin du jour.
-
-
-
-
-ACTE V
-
-
-SCÈNE I.--ALCESTE, PHILINTE.
-
- ALCESTE.
-
- La résolution en est prise, vous dis-je.
-
- PHILINTE.
-
- Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu'il vous oblige...
-
- ALCESTE.
-
- Non, vous avez beau faire et beau me raisonner,
- Rien de ce que je dis ne peut me détourner;
- Trop de perversité règne au siècle où nous sommes,
- Et je veux me tirer du commerce des hommes.
- Quoi! contre ma partie on voit tout à la fois
- L'honneur, la probité, la pudeur, et les lois;
- On publie en tous lieux l'équité de ma cause;
- Sur la foi de mon droit mon âme se repose:
- Cependant je me vois trompé par le succès,
- J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès!
- Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire,
- Est sorti triomphant d'une fausseté noire!
- Toute la bonne foi cède à sa trahison!
- Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison!
- Le poids de sa grimace, où brille l'artifice,
- Renverse le bon droit et tourne la justice!
- Il fait par un arrêt couronner son forfait!
- Et, non content encor du tort que l'on me fait,
- Il court parmi le monde un livre abominable,
- Et de qui la lecture est même condamnable;
- Un livre à mériter la dernière rigueur,
- Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur[85]!
- Et là-dessus on voit Oronte qui murmure,
- Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture!
- Lui qui d'un honnête homme à la cour tient le rang,
- A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc,
- Qui me vient malgré moi, d'une ardeur empressée,
- Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée;
- Et, parce que j'en use avec honnêteté,
- Et ne le veux trahir, lui, ni la vérité,
- Il aide à m'accabler d'un crime imaginaire!
- Le voilà devenu mon plus grand adversaire!
- Et jamais de son cœur je n'aurai de pardon,
- Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon!
- Et les hommes, morbleu! sont faits de cette sorte!
- C'est à ces actions que la gloire[86] les porte!
- Voilà la bonne foi, le zèle vertueux,
- La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux!
- Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge,
- Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.
- Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups,
- Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous!
-
- PHILINTE.
-
- Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes;
- Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites.
- Ce que votre partie ose vous imputer
- N'a point eu le crédit de vous faire arrêter;
- On voit son faux rapport lui-même se détruire,
- Et c'est une action qui pourroit bien lui nuire.
-
- ALCESTE.
-
- Lui? de semblables tours il ne craint point l'éclat:
- Il a permission d'être franc scélérat;
- Et, loin qu'à son crédit nuise cette aventure,
- On l'en verra demain en meilleure posture.
-
- PHILINTE.
-
- Enfin, il est constant qu'on n'a point trop donné
- Au bruit que contre vous sa malice a tourné;
- De ce côté déjà vous n'avez rien à craindre:
- Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre,
- Il vous est en justice aisé d'y revenir,
- Et contre cet arrêt...
-
- ALCESTE.
-
- Non, je veux m'y tenir.
- Quelque sensible tort qu'un tel arrêt me fasse,
- Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse;
- On y voit trop à plein le bon droit maltraité,
- Et je veux qu'il demeure à la postérité
- Comme une marque insigne, un fameux témoignage
- De la méchanceté des hommes de notre âge.
- Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter;
- Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester
- Contre l'iniquité de la nature humaine,
- Et de nourrir pour elle une immortelle haine.
-
- PHILINTE.
-
- Mais enfin...
-
- ALCESTE.
-
- Mais enfin vos soins sont superflus.
- Que pouvez-vous, monsieur, me dire là-dessus?
- Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face,
- Excuser les horreurs de tout ce qui se passe?
-
- PHILINTE.
-
- Non, je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît.
- Tout marche par cabale et par pur intérêt;
- Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte,
- Et les hommes devroient être faits d'autre sorte;
- Mais est-ce une raison que leur peu d'équité,
- Pour vouloir se tirer de leur société?
- Tous ces défauts humains nous donnent, dans la vie,
- Des moyens d'exercer notre philosophie:
- C'est le plus bel emploi que trouve la vertu;
- Et, si de probité tout étoit revêtu,
- Si tous les cœurs étoient francs, justes et dociles,
- La plupart des vertus nous seroient inutiles,
- Puisqu'on en met l'usage à pouvoir, sans ennui,
- Supporter dans nos droits l'injustice d'autrui;
- Et, de même qu'un cœur d'une vertu profonde...
-
- ALCESTE.
-
- Je sais que vous parlez, monsieur, le mieux du monde;
- En beaux raisonnemens vous abondez toujours;
- Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours.
- La raison, pour mon bien, veut que je me retire;
- Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire;
- De ce que je dirois je ne répondrois pas,
- Et je me jetterois cent choses sur les bras.
- Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène.
- Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amène;
- Je vais voir si son cœur a de l'amour de moi;
- Et c'est ce moment-ci qui doit m'en faire foi.
-
- PHILINTE.
-
- Montons chez Éliante, attendant sa venue.
-
- ALCESTE.
-
- Non, de trop de souci je me sens l'âme émue.
- Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin
- Dans ce petit coin sombre avec mon noir chagrin.
-
- PHILINTE.
-
- C'est une compagnie étrange pour attendre;
- Et je vais obliger Éliante à descendre.
-
- [85] Allusion à un libelle attribué à Molière par ses ennemis.
-
- [86] Pour: vanité. Expression archaïque encore usitée dans le patois
- du Languedoc: _gloria_.
-
-
-SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE.
-
- ORONTE.
-
- Oui, c'est à vous de voir si, par des nœuds si doux,
- Madame, vous voulez m'attacher tout à vous.
- Il me faut de votre âme une pleine assurance:
- Un amant là-dessus n'aime point qu'on balance.
- Si l'ardeur de mes feux a pu vous émouvoir,
- Vous ne devez point feindre à me le faire voir:
- Et la preuve, après tout, que je vous en demande,
- C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prétende[87];
- De le sacrifier, madame, à mon amour,
- Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite,
- Vous à qui[88] j'ai tant vu parler de son mérite?
-
- ORONTE.
-
- Madame, il ne faut point ces éclaircissemens;
- Il s'agit de savoir quels sont vos sentimens.
- Choisissez, s'il vous plaît, de garder l'une ou l'autre:
- Ma résolution n'attend rien que la vôtre.
-
- ALCESTE, sortant du coin où il étoit.
-
- Oui, monsieur a raison, madame, il faut choisir;
- Et sa demande ici s'accorde à mon désir.
- Pareille ardeur me presse, et même soin m'amène;
- Mon amour veut du vôtre une marque certaine:
- Les choses ne sont plus pour traîner en longueur,
- Et voici le moment d'expliquer votre cœur.
-
- ORONTE.
-
- Je ne veux point, monsieur, d'une flamme importune
- Troubler aucunement votre bonne fortune.
-
- ALCESTE.
-
- Je ne veux point, monsieur, jaloux ou non jaloux,
- Partager de son cœur rien du tout avec vous.
-
- ORONTE.
-
- Si votre amour au mien lui semble préférable...
-
- ALCESTE.
-
- Si du moindre penchant elle est pour vous capable...
-
- ORONTE.
-
- Je jure de n'y rien prétendre désormais.
-
- ALCESTE.
-
- Je jure hautement de ne la voir jamais.
-
- ORONTE.
-
- Madame, c'est à vous de parler sans contrainte.
-
- ALCESTE.
-
- Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.
-
- ORONTE.
-
- Vous n'avez qu'à nous dire où s'attachent vos vœux.
-
- ALCESTE.
-
- Vous n'avez qu'à trancher, et choisir de nous deux.
-
- ORONTE.
-
- Quoi! sur un pareil choix vous semblez être en peine!
-
- ALCESTE.
-
- Quoi! votre âme balance et paroît incertaine!
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Mon Dieu! que cette instance est là hors de saison!
- Et que vous témoignez tous deux peu de raison!
- Je sais prendre parti sur cette préférence,
- Et ce n'est pas mon cœur maintenant qui balance:
- Il n'est point suspendu sans doute entre vous deux;
- Et rien n'est sitôt fait que le choix de nos vœux.
- Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte
- A prononcer en face un aveu de la sorte:
- Je trouve que ces mots, qui sont désobligeans,
- Ne se doivent point dire en présence des gens;
- Qu'un cœur de son penchant donne assez de lumière,
- Sans qu'on nous fasse aller jusqu'à rompre en visière,
- Et qu'il suffit enfin que de plus doux témoins[89]
- Instruisent un amant du malheur de ses soins.
-
- ORONTE.
-
- Non, non, un franc aveu n'a rien que j'appréhende;
- J'y consens pour ma part.
-
- ALCESTE.
-
- Et moi, je le demande;
- C'est son éclat surtout qu'ici j'ose exiger,
- Et je ne prétends point vous voir rien ménager.
- Conserver tout le monde est votre grande étude:
- Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude;
- Il faut vous expliquer nettement là-dessus,
- Ou bien pour un arrêt je prends votre refus;
- Je saurai, de ma part, expliquer ce silence,
- Et me tiendrai pour dit tout le mal que je pense.
-
- ORONTE.
-
- Je vous sais fort bon gré, monsieur, de ce courroux
- Et je lui dis ici même chose que vous.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Que vous me fatiguez avec un tel caprice!
- Ce que vous demandez a-t-il de la justice?
- Et ne vous dis-je pas quel motif me retient?
- J'en vais prendre pour juge Éliante qui vient.
-
- [87] Pour: prétende à vous. C'est une licence plutôt qu'un archaïsme.
-
- [88] Pour: vous que. La faute de français est évidente.
-
- [89] Pour: témoignages. Expression impropre.
-
-
-SCÈNE III.--ÉLIANTE, PHILINTE, CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Je me vois, ma cousine, ici persécutée
- Par des gens dont l'humeur y paroît concertée[90].
- Ils veulent l'un et l'autre, avec même chaleur,
- Que je prononce entre eux le choix que fait mon cœur,
- Et que, par un arrêt qu'en face il me faut rendre,
- Je défende à l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre.
- Dites-moi si jamais cela se fait ainsi.
-
- ÉLIANTE.
-
- N'allez point là-dessus me consulter ici;
- Peut-être y pourriez-vous être mal adressée,
- Et je suis pour les gens qui disent leur pensée.
-
- ORONTE.
-
- Madame, c'est en vain que vous vous défendez.
-
- ALCESTE.
-
- Tous vos détours ici seront mal secondés.
-
- ORONTE.
-
- Il faut, il faut parler, et lâcher la balance.
-
- ALCESTE.
-
- Il ne faut que poursuivre à garder le silence.
-
- ORONTE.
-
- Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos débats.
-
- ALCESTE.
-
- Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas.
-
- [90] Pour: arrangée de concert.
-
-
-SCÈNE IV.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE, ACASTE,
-CLITANDRE, ORONTE.
-
- ACASTE, à Célimène.
-
- Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire,
- Éclaircir avec vous une petite affaire.
-
- CLITANDRE, à Oronte et à Alceste.
-
- Fort à propos, messieurs, vous vous trouvez ici;
- Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi.
-
- ARSINOÉ, à Célimène.
-
- Madame, vous serez surprise de ma vue;
- Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue:
- Tous deux ils m'ont trouvée, et se sont plaints à moi
- D'un trait à qui mon cœur ne sauroit prêter foi.
- J'ai du fond de votre âme une trop haute estime
- Pour vous croire jamais capable d'un tel crime;
- Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts,
- Et, l'amitié passant sur de petits discords,
- J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie,
- Pour vous voir vous laver de cette calomnie.
-
- ACASTE.
-
- Oui, madame, voyons d'un esprit adouci
- Comment vous vous prendrez à soutenir ceci.
- Cette lettre, par vous, est écrite à Clitandre.
-
- CLITANDRE.
-
- Vous avez, pour Acaste, écrit ce billet tendre.
-
- ACASTE, à Oronte et à Alceste.
-
- Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurité,
- Et je ne doute pas que sa civilité
- A connoître sa main n'ait trop su vous instruire.
- Mais ceci vaut assez la peine de le lire:
-
- «Vous êtes un étrange homme, de condamner mon enjouement, et de me
- reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas
- avec vous. Il n'y a rien de plus injuste; et, si vous ne venez bien
- vite me demander pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de
- ma vie. Notre grand flandrin de vicomte...»
-
- Il devroit être ici.
-
- «... Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos
- plaintes, est un homme qui ne sauroit me revenir; et, depuis que je
- l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire
- des ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le
- petit marquis...»
-
- C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité.
-
- «... Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je
- trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne; et ce sont
- de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux
- rubans verts...»
-
- A Alceste.
-
- A vous le dé, monsieur.
-
- «... Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois
- avec ses brusqueries et son chagrin bourru; mais
- il est cent momens où je le trouve le plus fâcheux du
- monde. Et pour l'homme à la veste...»
-
- A Oronte.
-
- Voici votre paquet.
-
- «... Et pour l'homme à la veste, qui s'est jeté dans le bel esprit, et
- veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine
- d'écouter ce qu'il dit, et sa prose me fatigue autant que ses vers.
- Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien
- que vous pensez; que je vous trouve à dire[91] plus que je ne voudrois
- dans toutes les parties où l'on m'entraîne; et que c'est un
- merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on goûte, que la présence
- des gens qu'on aime.»
-
- CLITANDRE.
-
- Me voici maintenant, moi.
-
- «Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux,
- est le dernier des hommes pour qui j'aurois de l'amitié. Il est
- extravagant de se persuader qu'on l'aime; et vous l'êtes de croire
- qu'on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentimens
- contre les siens; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider
- à porter le chagrin d'en être obsédée.»
-
- D'un fort beau caractère on voit là le modèle,
- Madame; et vous savez comment cela s'appelle.
- Il suffit. Nous allons, l'un et l'autre, en tous lieux,
- Montrer de votre cœur le portrait glorieux.
-
- ACASTE.
-
- J'aurois de quoi vous dire, et belle est la matière;
- Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère;
- Et je vous ferai voir que les petits marquis
- Ont, pour se consoler, des cœurs de plus haut prix[92].
-
- [91] Pour: que je trouve à vous désirer, regretter. Apocope archaïque,
- fréquente chez Montaigne.
-
- [92] Allusion à Mademoiselle de Montpensier.
-
-
-SCÈNE V.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, ORONTE, PHILINTE.
-
- ORONTE.
-
- Quoi! de cette façon je vois qu'on me déchire,
- Après tout ce qu'à moi je vous ai vu m'écrire!
- Et votre cœur, paré de beaux semblans d'amour,
- A tout le genre humain se promet tour à tour!
- Allez, j'étois trop dupe, et je vais ne plus l'être;
- Vous me faites un bien, me faisant vous connoître;
- J'y profite d'un cœur qu'ainsi vous me rendez,
- Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez.
-
- A Alceste.
-
- Monsieur, je ne fais plus d'obstacle à votre flamme
- Et vous pouvez conclure affaire avec madame.
-
-
-SCÈNE VI.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, PHILINTE.
-
-
- ARSINOÉ, à Célimène.
-
- Certes, voilà le trait du monde le plus noir;
- Je ne m'en saurois taire, et me sens émouvoir.
- Voit-on des procédés qui soient pareils aux vôtres?
- Je ne prends point de part aux intérêts des autres;
-
- Montrant Alceste.
-
- Mais monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur,
- Un homme, comme lui, de mérite et d'honneur,
- Et qui vous chérissoit avec idolâtrie,
- Devoit-il...
-
- ALCESTE.
-
- Laissez-moi, madame, je vous prie,
- Vider mes intérêts moi-même là-dessus;
- Et ne vous chargez point de ces soins superflus.
- Mon cœur a beau vous voir prendre ici sa querelle,
- Il n'est point en état de payer ce grand zèle;
- Et ce n'est pas à vous que je pourrai songer,
- Si, par un autre choix, je cherche à me venger.
-
- ARSINOÉ.
-
- Eh! croyez-vous, monsieur, qu'on ait cette pensée,
- Et que de vous avoir on soit tant empressée?
- Je vous trouve un esprit bien plein de vanité,
- Si de cette créance il peut s'être flatté.
- Le rebut de madame est une marchandise
- Dont on auroit grand tort d'être si fort éprise.
- Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut.
- Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut.
- Vous ferez bien encor de soupirer pour elle,
- Et je brûle de voir une union si belle.
-
-
-SCÈNE VII.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE.
-
- ALCESTE, à Célimène.
-
- Eh bien, je me suis tu, malgré ce que je voi,
- Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi.
- Ai-je pris sur moi-même un assez long empire?
- Et puis-je maintenant...
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Oui, vous pouvez tout dire;
- Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez,
- Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.
- J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse
- Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse;
- J'ai des autres ici méprisé le courroux;
- Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous.
- Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable;
- Je sais combien je dois vous paroître coupable,
- Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir,
- Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr.
- Faites-le, j'y consens.
-
- ALCESTE.
-
- Eh! le puis-je, traîtresse?
- Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse?
- Et, quoique avec ardeur je veuille vous haïr,
- Trouvé-je un cœur en moi tout prêt à m'obéir?
-
- A Éliante et à Philinte.
-
- Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,
- Et je vous fais tous deux témoins de ma foiblesse.
- Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout,
- Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout,
- Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme,
- Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.
-
- A Célimène.
-
- Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits;
- J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits,
- Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse
- Où le vice du temps porte votre jeunesse,
- Pourvu que votre cœur veuille donner les mains
- Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains,
- Et que dans mon désert, où j'ai fait vœu de vivre,
- Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre.
- C'est par là seulement que, dans tous les esprits,
- Vous pouvez réparer le mal de vos écrits,
- Et qu'après cet éclat qu'un noble cœur abhorre,
- Il peut m'être permis de vous aimer encore.
-
- CÉLIMÈNE.
-
- Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,
- Et dans votre désert aller m'ensevelir!
-
- ALCESTE.
-
- Et, s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde,
- Que vous doit importer tout le reste du monde?
- Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contens?
-
- CÉLIMÈNE.
-
- La solitude effraye une âme de vingt ans.
- Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,
- Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte.
- Si le don de ma main peut contenter vos vœux,
- Je pourrai me résoudre à serrer de tels nœuds;
- Et l'hymen...
-
- ALCESTE.
-
- Non. Mon cœur à présent vous déteste,
- Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste.
- Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux,
- Pour trouver tout en moi[93], comme moi tout en vous,
- Allez, je vous refuse: et ce sensible outrage
- De vos indignes fers pour jamais me dégage.
-
- [93] Pour: résolue à trouver en moi. Ellipse et licence très-hardie et
- très-énergique.
-
-
-SCÈNE VIII.--ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE.
-
- ALCESTE, à Éliante.
-
- Madame, cent vertus ornent votre beauté,
- Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité;
- De vous depuis longtemps je fais un cas extrême;
- Mais laissez-moi toujours vous estimer de même,
- Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers,
- Ne se présente point à l'honneur de vos fers;
- Je me sens trop indigne, et commence à connoître
- Que le ciel pour ce nœud ne m'avoit point fait naître;
- Que ce seroit pour vous un hommage trop bas,
- Que le rebut d'un cœur qui ne vous valoit pas;
- Et qu'enfin...
-
- ÉLIANTE.
-
- Vous pouvez suivre cette pensée:
- Ma main de se donner n'est pas embarrassée;
- Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter,
- Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter.
-
- PHILINTE.
-
- Ah! cet honneur, madame, est toute mon envie.
- Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie.
-
- ALCESTE.
-
- Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentemens,
- L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments!
- Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,
- Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices,
- Et chercher sur la terre un endroit écarté
- Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
-
- PHILINTE.
-
- Allons, madame, allons employer toute chose
- Pour rompre le dessein que son cœur se propose.
-
-
- FIN DU MISANTHROPE.
-
-
-
-
- QUATRIÈME ÉPOQUE
-
- 1666-1667
-
- ŒUVRES ÉCRITES POUR LA COUR ET DIVERTISSEMENTS
-
- XIX. 1666. LE MÉDECIN MALGRÉ LUI.
- XX. 1666. MÉLICERTE.
- XXI. 1666. LA PASTORALE COMIQUE.
- XXII. 1667. LE SICILIEN OU L'AMOUR PEINTRE.
-
-
-
-
-LE
-MÉDECIN MALGRÉ LUI[94]
-
-COMÉDIE
-
-REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS
-A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 9 AOÛT 1666.
-
- [94] Annoncé aussi sous le nom du _Fagotier_.
-
-
-Le _Misanthrope_, le chef-d'œuvre comique non-seulement de la scène
-française, mais de la scène noble et de bon ton en Europe, faisait peu
-d'argent. La farce du _Médecin malgré lui_, qui succéda immédiatement
-à ce bel ouvrage, fut évidemment composée pour relever les intérêts
-financiers du théâtre, et pour compenser, au moyen d'une vogue
-populaire, la froide estime inspirée par le chef-d'œuvre.
-
-L'idée d'un médecin pour rire, devant son crédit et sa réputation à de
-grands mots, à une robe et à un bonnet, avait depuis longtemps pris
-possession de l'esprit de Molière: on la retrouve déjà dans le _Médecin
-volant_. L'idée collatérale et l'invention comique de cette femme qui,
-pour se venger d'un mari, l'indique comme excellent médecin, mais
-ne livrant ses ordonnances que sous le bâton, est venue renforcer
-la donnée première, à laquelle toutes les querelles ridicules de la
-Faculté et des apothicaires, leurs grands combats sur l'antimoine et
-l'émétique, prêtèrent un corps plus solide.
-
-De là cette délicieuse comédie du _Fagoteux_ ou _Fagotier_, à laquelle
-Molière avait rêvé depuis sa jeunesse, de là le plus burlesque et le
-plus philosophique ensemble, un long éclat de rire aux dépens de la
-formule pédantesque et de l'antique empirisme. On a peine à croire
-aujourd'hui que Boileau, cet homme d'un goût si sûr, et qui aimait
-Molière, lui ait encore reproché, à ce propos, sérieusement, le
-langage patois qu'il a prêté à ses paysans, tant le sentiment de la
-décence et de l'élégance convenue dominait alors, tant les meilleurs
-esprits avaient peu de goût pour la vraie peinture du caractère et la
-reproduction fidèle de la personnalité humaine. Il n'y avait qu'un
-pas à franchir pour arriver aux bergers enrubanés de Fontenelle et de
-Lamothe.
-
-Molière fut récompensé par un succès étourdissant, succès bourgeois et
-roturier, aussi net, aussi durable que le succès élégant et classique
-du _Misanthrope_.
-
-Ce fut, dit-on, dans un conte plaisant, dont Louis XIV avait ri, que
-Molière trouva sa fable, qui se rapporte à la vieille légende ainsi
-résumée par Anguilbert: «Quædam mulier percussa a viro suo ivit
-ad castellanum infirmum, dicens virum suum esse medicum, sed non
-mederi cuique nisi forte percuteretur, et sic eum fortissime percuti
-procuravit.» (_Mensa philosophica_, cap. XVIII, _de Mulieribus_, in
-fine, fol. 58.)--«Une certaine femme, frappée par son mari, alla chez
-son seigneur malade, disant que son mari était médecin, mais qu'il
-ne guérissait que ceux qui le battaient bien; et par là elle le fit
-rosser de la bonne manière.» Cet Anguilbert, qui avait, comme beaucoup
-de moines et de savants du moyen âge, recueilli, pour en garnir son
-_Festin philosophique_, toutes les miettes anecdotiques ayant cours de
-son temps, accorde trois lignes à ce vieux conte, que l'on retrouve
-dans le fabliau du _Vilain mire_ ou du _Manant médecin_, et que sans
-doute Molière avait entendu répéter sous une forme ou sous une autre à
-la cour de Louis XIV.
-
-On le voit, Molière ne lâche pas sa proie; la guerre commencée à la
-porte de Nesle dans le _Médecin volant_, la lutte contre l'empirisme et
-la crédulité, ne finira qu'avec le _Malade imaginaire_ et avec sa vie.
-
-
-
-
- PERSONNAGES.
-
- GÉRONTE, père de Lucinde.
- LUCINDE, fille de Géronte.
- LÉANDRE, amant de Lucinde.
- SGANARELLE, mari de Martine.
- MARTINE, femme de Sganarelle.
- M. ROBERT, voisin de Sganarelle.
- VALÈRE, domestique[95] de Géronte.
- LUCAS, mari de Jacqueline.
- JACQUELINE, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas.
- THIBAUT, père de Perrin, }
- PERRIN, } paysans.
-
- La scène est à la campagne.--Le théâtre représente une forêt.
-
- [95] Pour: vivant dans la maison de Géronte. Du latin _domesticus_,
- attaché à la famille; sans doute un intendant ou un secrétaire.
-
-
-
-
-ACTE PREMIER
-
-
-SCÈNE I.--SGANARELLE, MARTINE.
-
-
-SGANARELLE.
-
-Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de
-parler et d'être le maître.
-
-MARTINE.
-
-Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je
-ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.
-
-SGANARELLE.
-
-Oh! la grande fatigue que d'avoir une femme, et qu'Aristote a bien
-raison quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon!
-
-MARTINE.
-
-Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote!
-
-SGANARELLE.
-
-Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi
-raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui
-ait su dans son jeune âge son rudiment par cœur.
-
-MARTINE.
-
-Peste du fou fieffé!
-
-SGANARELLE.
-
-Peste de la carogne!
-
-MARTINE.
-
-Que maudits soient l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui!
-
-SGANARELLE.
-
-Que maudit soit le bec cornu[96] de notaire qui me fit signer ma ruine!
-
-MARTINE.
-
-C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire! Devrois-tu
-être un seul moment sans rendre grâces au ciel de m'avoir pour ta
-femme? et méritois-tu d'épouser une personne comme moi?
-
-SGANARELLE.
-
-Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer
-la première nuit de nos noces! Eh! morbleu, ne me fais point parler
-là-dessus: je dirois de certaines choses...
-
-MARTINE.
-
-Quoi? que dirois-tu?
-
-SGANARELLE.
-
-Baste[97]! laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que
-nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
-
-MARTINE.
-
-Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à
-l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai!...
-
-SGANARELLE.
-
-Tu as menti! j'en bois une partie.
-
-MARTINE.
-
-Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis!
-
-SGANARELLE.
-
-C'est vivre de ménage.
-
-MARTINE.
-
-Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois!...
-
-SGANARELLE.
-
-Tu t'en lèveras plus matin.
-
-MARTINE.
-
-Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison!...
-
-SGANARELLE.
-
-On en déménage plus aisément.
-
-MARTINE.
-
-Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire!
-
-SGANARELLE.
-
-C'est pour ne me point ennuyer.
-
-MARTINE.
-
-Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille?
-
-SGANARELLE.
-
-Tout ce qu'il te plaira.
-
-MARTINE.
-
-J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras...
-
-SGANARELLE.
-
-Mets-les à terre.
-
-MARTINE.
-
-Qui me demandent à toute heure du pain.
-
-SGANARELLE.
-
-Donne-leur le fouet: quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout
-le monde soit soûl dans ma maison.
-
-MARTINE.
-
-Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même?
-
-SGANARELLE.
-
-Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît.
-
-MARTINE.
-
-Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches?
-
-SGANARELLE.
-
-Ne nous emportons point, ma femme.
-
-MARTINE.
-
-Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir?
-
-SGANARELLE.
-
-Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante et que j'ai le
-bras assez bon.
-
-MARTINE.
-
-Je me moque de tes menaces!
-
-SGANARELLE.
-
-Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.
-
-MARTINE.
-
-Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.
-
-SGANARELLE.
-
-Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose[98].
-
-MARTINE.
-
-Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles?
-
-SGANARELLE.
-
-Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles.
-
-MARTINE.
-
-Ivrogne que tu es!
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous battrai.
-
-MARTINE.
-
-Sac à vin!
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous rosserai.
-
-MARTINE.
-
-Infâme!
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous étrillerai.
-
-MARTINE.
-
-Traître! insolent! trompeur! lâche! coquin! pendard! gueux! bélître!
-fripon! maraud! voleur!
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! vous en voulez donc?
-
- Sganarelle prend un bâton et bat sa femme.
-
-MARTINE, criant.
-
-Ah! ah! ah! ah!
-
-SGANARELLE.
-
-Voilà le vrai moyen de vous apaiser.
-
- [96] Voyez plus haut la note, t. II. p. 168.
-
- [97] Pour: cela suffit. De l'italien _basta_.
-
- [98] Pour: me forcer de donner, proverbe populaire.
-
-
-SCÈNE II.--M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.
-
-M. ROBERT.
-
-Holà! holà! holà! Fi! Qu'est ceci? Quelle infamie! Peste soit le coquin
-de battre ainsi sa femme!
-
-MARTINE, à M. Robert.
-
-Et je veux qu'il me batte, moi!
-
-M. ROBERT.
-
-Ah! j'y consens de tout mon cœur.
-
-MARTINE.
-
-De quoi vous mêlez-vous?
-
-M. ROBERT.
-
-J'ai tort.
-
-MARTINE.
-
-Est-ce là votre affaire?
-
-M. ROBERT.
-
-Vous avez raison.
-
-MARTINE.
-
-Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre
-leurs femmes!
-
-M. ROBERT.
-
-Je me rétracte.
-
-MARTINE.
-
-Qu'avez-vous à voir là-dessus?
-
-M. ROBERT.
-
-Rien.
-
-MARTINE.
-
-Est-ce à vous d'y mettre le nez?
-
-M. ROBERT.
-
-Non.
-
-MARTINE.
-
-Mêlez-vous de vos affaires!
-
-M. ROBERT.
-
-Je ne dis plus mot.
-
-MARTINE.
-
-Il me plaît d'être battue.
-
-M. ROBERT.
-
-D'accord.
-
-MARTINE.
-
-Ce n'est pas à vos dépens.
-
-M. ROBERT.
-
-Il est vrai.
-
-MARTINE.
-
-Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire.
-
- Elle lui donne un soufflet.
-
-M. ROBERT, à Sganarelle.
-
-Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur. Faites, rossez,
-battez comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez.
-
-SGANARELLE.
-
-Il ne me plaît pas, moi.
-
-M. ROBERT.
-
-Ah! c'est une autre chose.
-
-SGANARELLE.
-
-Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre si je ne le
-veux pas.
-
-M. ROBERT.
-
-Fort bien.
-
-SGANARELLE.
-
-C'est ma femme, et non pas la vôtre.
-
-M. ROBERT.
-
-Sans doute.
-
-SGANARELLE.
-
-Vous n'avez rien à me commander.
-
-M. ROBERT.
-
-D'accord.
-
-SGANARELLE.
-
-Je n'ai que faire de votre aide.
-
-M. ROBERT.
-
-Très-volontiers.
-
-SGANARELLE.
-
-Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d'autrui!
-Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point
-mettre l'écorce.
-
- Il bat M. Robert et le chasse.
-
-
-SCÈNE III.--SGANARELLE, MARTINE.
-
-SGANARELLE.
-
-Oh çà! faisons la paix nous deux. Touche là.
-
-MARTINE.
-
-Oui, après m'avoir ainsi battue!
-
-SGANARELLE.
-
-Cela n'est rien. Touche.
-
-MARTINE.
-
-Je ne veux pas.
-
-SGANARELLE.
-
-Eh?
-
-MARTINE.
-
-Non.
-
-SGANARELLE.
-
-Ma petite femme!
-
-MARTINE.
-
-Point!
-
-SGANARELLE.
-
-Allons, te dis-je.
-
-MARTINE.
-
-Je n'en ferai rien.
-
-SGANARELLE.
-
-Viens, viens, viens!
-
-MARTINE.
-
-Non! je veux être en colère.
-
-SGANARELLE.
-
-Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons.
-
-MARTINE.
-
-Laisse-moi là.
-
-SGANARELLE.
-
-Touche, te dis-je.
-
-MARTINE.
-
-Tu m'as trop maltraitée.
-
-SGANARELLE.
-
-Eh bien, va, je te demande pardon; mets là ta main.
-
-MARTINE.
-
-Je te pardonne. (Bas, à part.) Mais tu le payeras.
-
-SGANARELLE.
-
-Tu es une folle de prendre garde à cela: ce sont petites choses qui
-sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six
-coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir
-l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui
-plus d'un cent de fagots.
-
-
-SCÈNE IV.--MARTINE.
-
-Va, quelque mine que je fasse, je n'oublierai pas mon ressentiment, et
-je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que
-tu m'as donnés. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de
-quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour
-mon pendard: je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir; et
-ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue.
-
-
-SCÈNE V.--VALÈRE, LUCAS, MARTINE.
-
-LUCAS, à Valère, sans voir Martine.
-
-Parguienne! j'avons pris là tous deux une guèble de commission, et je
-ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper.
-
-VALÈRE, à Lucas, sans voir Martine.
-
-Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obéir à notre maître:
-et puis nous avons intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille,
-notre maîtresse; et, sans doute son mariage, différé par sa maladie,
-nous vaudra quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part
-aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne; et, quoique elle ait
-fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son
-père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.
-
-MARTINE, rêvant à part, se croyant seule.
-
-Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger?
-
-LUCAS, à Valère.
-
-Mais quelle fantaisie s'est-il boutée[99] là dans la tête, puisque les
-médecins y avont tous perdu leur latin?
-
-VALÈRE, à Lucas.
-
-On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas
-d'abord, et souvent en de simples lieux...
-
-MARTINE, se croyant toujours seule.
-
-Oui, il faut que je me venge à quelque prix que ce soit. Ces coups
-de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurois digérer; et...
-(Heurtant Valère et Lucas.) Ah! messieurs, je vous demande pardon;
-je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui
-m'embarrasse.
-
-VALÈRE.
-
-Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous
-voudrions bien trouver.
-
-MARTINE.
-
-Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider?
-
-VALÈRE.
-
-Cela se pourroit faire; et nous tâchons de rencontrer quelque habile
-homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement
-à la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout
-d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé
-toute leur science après elle; mais on trouve parfois des gens avec
-des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le
-plus souvent ce que les autres n'ont pu faire, et c'est ce que nous
-cherchons.
-
-MARTINE, bas, à part.
-
-Ah! que le ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de
-mon pendard! (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour
-rencontrer ce que vous cherchez; et nous avons un homme, le plus
-merveilleux homme du monde pour les maladies désespérées.
-
-VALÈRE.
-
-Eh! de grâce, où pouvons-nous le rencontrer?
-
-MARTINE.
-
-Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà qui s'amuse à
-couper du bois.
-
-LUCAS.
-
-Un médecin qui coupe du bois!
-
-VALÈRE.
-
-Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire?
-
-MARTINE.
-
-Non; c'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque,
-bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est.
-Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître
-ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les
-jours que d'exercer les merveilleux talens qu'il a eus du ciel pour la
-médecine.
-
-VALÈRE.
-
-C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du
-caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.
-
-MARTINE.
-
-La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle
-va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa
-capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas à bout,
-qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie,
-que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de
-coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est
-ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.
-
-VALÈRE.
-
-Voilà une étrange folie!
-
-MARTINE.
-
-Il est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.
-
-VALÈRE.
-
-Comment s'appelle-t-il?
-
-MARTINE.
-
-Il s'appelle Sganarelle. Mais il est aisé à connoître. C'est un homme
-qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit
-jaune et vert.
-
-LUCAS.
-
-Un habit jaune et vart! C'est donc le médecin des parroquets?
-
-VALÈRE.
-
-Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites?
-
-MARTINE.
-
-Comment! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une
-femme fut abandonnée de tous les autres médecins: on la tenoit morte il
-y avait déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on
-y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant
-vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le
-même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener
-dans sa chambre, comme si de rien n'eût été.
-
-LUCAS.
-
-Ah!
-
-VALÈRE.
-
-Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable.
-
-MARTINE.
-
-Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune
-enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur
-le pavé la tête, les bras, et les jambes. On n'y eut pas plutôt amené
-notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent
-qu'il sait faire; et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut
-jouer à la fossette.
-
-LUCAS.
-
-Ah!
-
-VALÈRE.
-
-Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle.
-
-MARTINE.
-
-Qui en doute?
-
-LUCAS.
-
-Tétigué! v'là justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le
-chercher.
-
-VALÈRE.
-
-Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.
-
-MARTINE.
-
-Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai
-donné.
-
-LUCAS.
-
-Eh! morguenne! laissez-nous faire: s'il ne tient qu'à battre, la vache
-est à nous.
-
-VALÈRE, à Lucas.
-
-Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre, et j'en conçois,
-pour moi, la meilleure espérance du monde.
-
- [99] Voyez plus haut la note cinquième, p. 23.
-
-
-SCÈNE VI.--SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS.
-
-SGANARELLE, chantant derrière le théâtre.
-
-La, la, la...
-
-VALÈRE.
-
-J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.
-
-SGANARELLE, entrant sur le théâtre avec une bouteille à sa main, sans
-apercevoir Valère ni Lucas.
-
-La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour boire un coup. Prenons
-un peu d'haleine. (Après avoir bu.) Voilà du bois qui est salé comme
-tous les diables.
-
- Il chante.
-
- Qu'ils sont doux,
- Bouteille jolie,
- Qu'ils sont doux,
- Vos petits glougloux!
- Mais mon sort feroit bien des jaloux,
- Si vous étiez toujours remplie.
- Ah! bouteille, ma mie,
- Pourquoi vous videz-vous?
-
-Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie.
-
-VALÈRE, bas, à Lucas.
-
-Le voilà lui-même.
-
-LUCAS, bas, à Valère.
-
-Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus.
-
-VALÈRE.
-
-Voyons de près.
-
-SGANARELLE, embrassant sa bouteille.
-
-Ah! ma petite friponne! que je t'aime, mon petit bouchon!
-
- Il chante. Apercevant Valère et Lucas qui l'examinent, il baisse la
- voix.
-
- Mais mon sort... feroit... bien des... jaloux,
- Si...
-
- Voyant qu'on l'examine de plus près.
-
-Que diable! à qui en veulent ces gens-là?
-
-VALÈRE, à Lucas.
-
-C'est lui assurément.
-
-LUCAS, à Valère.
-
-Le v'là tout craché comme on nous l'a défiguré.
-
- Sganarelle pose la bouteille à terre, et Valère se baissant pour le
- saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met
- de l'autre côté; Lucas faisant la même chose que Valère, Sganarelle
- reprend sa bouteille, et la tient contre son estomac, avec divers
- gestes qui font un jeu de théâtre.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils?
-
-VALÈRE.
-
-Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle?
-
-SGANARELLE.
-
-Eh! quoi?
-
-VALÈRE.
-
-Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle?
-
-SGANARELLE, se tournant vers Valère, puis vers Lucas.
-
-Oui et non, selon ce que vous lui voulez.
-
-VALÈRE.
-
-Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.
-
-SGANARELLE.
-
-En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.
-
-VALÈRE.
-
-Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous
-pour ce que nous cherchons; et nous venons implorer votre aide, dont
-nous avons besoin.
-
-SGANARELLE.
-
-Si c'est quelque chose, messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je
-suis tout prêt à vous rendre service.
-
-VALÈRE.
-
-Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, monsieur,
-couvrez-vous, s'il vous plaît; le soleil pourroit vous incommoder.
-
-LUCAS.
-
-Monsieur, boutez dessus.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Voici des gens bien pleins de cérémonies. (Il se couvre.)
-
-VALÈRE.
-
-Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous; les
-habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de
-votre capacité.
-
-SGANARELLE.
-
-Il est vrai, messieurs, que je suis le premier homme du monde pour
-faire des fagots.
-
-VALÈRE.
-
-Ah! monsieur!...
-
-SGANARELLE.
-
-Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à
-dire.
-
-VALÈRE.
-
-Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.
-
-SGANARELLE.
-
-Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.
-
-VALÈRE.
-
-Ne parlons point de cela, s'il vous plaît.
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous promets que je ne saurois les donner à moins.
-
-VALÈRE.
-
-Monsieur, nous savons les choses.
-
-SGANARELLE.
-
-Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.
-
-VALÈRE.
-
-Monsieur, c'est se moquer que...
-
-SGANARELLE.
-
-Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.
-
-VALÈRE.
-
-Parlons d'autre façon, de grâce.
-
-SGANARELLE.
-
-Vous en pourrez trouver autre part à moins; il y a fagots et fagots;
-mais pour ceux que je fais...
-
-VALÈRE.
-
-Eh! monsieur, laissons là ce discours.
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un double.
-
-VALÈRE.
-
-Eh! fi!
-
-SGANARELLE.
-
-Non, en conscience; vous en payerez[100] cela. Je vous parle
-sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.
-
-VALÈRE.
-
-Faut-il, monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières
-feintes, s'abaisse à parler de la sorte! qu'un homme si savant, un
-fameux médecin comme vous êtes veuille se déguiser aux yeux du monde,
-et tenir enterrés les beaux talens qu'il a!
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Il est fou.
-
-VALÈRE.
-
-De grâce, monsieur, ne dissimulez point avec nous.
-
-SGANARELLE.
-
-Comment?
-
-LUCAS.
-
-Tout ce tripotage ne sert de rian; je savons ceu que je savons.
-
-SGANARELLE.
-
-Quoi donc? Que me voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous?
-
-VALÈRE.
-
-Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.
-
-SGANARELLE.
-
-Médecin vous-même! je ne le suis point, et je ne l'ai jamais été.
-
-VALÈRE, bas.
-
-Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier
-les choses davantage, et n'en venons point, s'il vous plaît, à de
-fâcheuses extrémités.
-
-SGANARELLE.
-
-A quoi donc?
-
-VALÈRE.
-
-A de certaines choses dont nous serions marris[101].
-
-SGANARELLE.
-
-Parbleu! venez-en à tout ce qu'il vous plaira; je ne suis point médecin,
-et ne sais ce que vous me voulez dire.
-
-VALÈRE, bas.
-
-Je vois bien qu'il faut se servir de remède. (Haut.) Monsieur, encore
-un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes.
-
-LUCAS.
-
-Eh! tétigué! ne lantiponez[102] point davantage, et confessez à la
-franquette que v's êtes médecin.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-J'enrage!
-
-VALÈRE.
-
-A quoi bon nier ce qu'on sait?
-
-LUCAS.
-
-Pourquoi toutes ces fredaines-là? A quoi est-ce que ça vous sart?
-
-SGANARELLE.
-
-Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne
-suis point médecin.
-
-VALÈRE.
-
-Vous n'êtes point médecin?
-
-SGANARELLE.
-
-Non.
-
-LUCAS.
-
-V' n'êtes point médecin?
-
-SGANARELLE.
-
-Non, vous dis-je.
-
-VALÈRE.
-
-Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre.
-
- Ils prennent chacun un bâton et le frappent.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! ah! ah! messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira.
-
-VALÈRE.
-
-Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous à cette violence?
-
-LUCAS.
-
-A quoi bon nous bailler la peine de vous battre?
-
-VALÈRE.
-
-Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.
-
-LUCAS.
-
-Par ma figué! j'en sis fâché, franchement.
-
-SGANARELLE.
-
-Que diable est ceci, messieurs? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous
-deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin?
-
-VALÈRE.
-
-Quoi! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être
-médecin.
-
-SGANARELLE.
-
-Diable emporte si je le suis!
-
-LUCAS.
-
-Il n'est pas vrai qu'ous sayez médecin?
-
-SGANARELLE.
-
-Non, la peste m'étouffe! (Ils recommencent à le battre.) Ah! ah! Eh
-bien, messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis
-médecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux
-consentir à tout que de me faire assommer.
-
-VALÈRE.
-
-Ah! voilà qui va bien, monsieur; je suis ravi de vous voir raisonnable.
-
-LUCAS.
-
-Vous me boutez la joie au cœur, quand je vous vois parler comme ça.
-
-VALÈRE.
-
-Je vous demande pardon de toute mon âme.
-
-LUCAS.
-
-Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Ouais, seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu
-médecin sans m'en être aperçu?
-
-VALÈRE.
-
-Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes,
-et vous verrez assurément que vous en serez satisfait.
-
-SGANARELLE.
-
-Mais, messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes?
-Est-il bien assuré que je sois médecin?
-
-LUCAS.
-
-Oui, par ma figué!
-
-SGANARELLE.
-
-Tout de bon?
-
-VALÈRE.
-
-Sans doute.
-
-SGANARELLE.
-
-Diable emporte si je le savois!
-
-VALÈRE.
-
-Comment! vous êtes le plus habile médecin du monde.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! ah!
-
-LUCAS.
-
-Un médecin qui a gari je ne sais combien de maladies.
-
-SGANARELLE.
-
-Tudieu!
-
-VALÈRE.
-
-Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures; elle étoit
-prête à ensevelir, lorsque avec une goutte de quelque chose vous la
-fîtes revenir et marcher d'abord par la chambre.
-
-SGANARELLE.
-
-Peste!
-
-LUCAS.
-
-Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de
-quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés; et vous, avec je ne
-sais quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds,
-et s'en fut jouer à la fossette.
-
-SGANARELLE.
-
-Diantre!
-
-VALÈRE.
-
-Enfin, monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez
-ce que vous voudrez, en vous laissant conduire où nous prétendons vous
-mener.
-
-SGANARELLE.
-
-Je gagnerai ce que je voudrai?
-
-VALÈRE.
-
-Oui.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! je suis médecin, sans contredit. Je l'avois oublié; mais je m'en
-ressouviens. De quoi est-il question? où faut-il se transporter?
-
-VALÈRE.
-
-Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a
-perdu la parole.
-
-SGANARELLE.
-
-Ma foi! je ne l'ai pas trouvée.
-
-VALÈRE, bas à Lucas.
-
-Il aime à rire. (A Sganarelle.) Allons, monsieur.
-
-SGANARELLE.
-
-Sans une robe de médecin?
-
-VALÈRE.
-
-Nous en prendrons une.
-
-SGANARELLE, présentant sa bouteille à Valère.
-
-Tenez cela, vous; voilà où je mets mes juleps. (Puis se tournant vers
-Lucas en crachant.) Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin.
-
-LUCAS.
-
-Palsanguenne; v'là un médecin qui me plaît; je pense qu'il réussira,
-car il est bouffon.
-
- [100] Pour: vous payerez cet argent _des fagots_ (en), locution
- populaire et très-juste.
-
- [101] Pour: affligés. Du latin, _mærens_. Archaïsme populaire.
-
- [102] Pour: tourner autour des choses. Mot patois populaire.
-
-
-
-
-ACTE II
-
-Le théâtre représente une chambre de la maison de Géronte.
-
-
-SCÈNE I.--GÉRONTE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE.
-
-VALÈRE.
-
-Oui, monsieur, je crois que vous serez satisfait; et nous vous avons
-amené le plus grand médecin du monde.
-
-LUCAS.
-
-Oh! morguenne! il faut tirer l'échelle après ceti-là; et tous les
-autres ne sont pas daignes de li déchausser ses souliers.
-
-VALÈRE.
-
-C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses.
-
-LUCAS.
-
-Qui a gari des gens qui étiant morts.
-
-VALÈRE.
-
-Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit; et parfois il a des
-momens où son esprit s'échappe, et ne paroît pas ce qu'il est.
-
-LUCAS.
-
-Oui, il aime à bouffonner; et l'an diroit parfois, ne v's en déplaise,
-qu'il a quelque petit coup de hache à la tête.
-
-VALÈRE.
-
-Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des
-choses tout à fait relevées.
-
-LUCAS.
-
-Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un
-livre.
-
-VALÈRE.
-
-Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui.
-
-GÉRONTE.
-
-Je me meurs d'envie de le voir; faites-le-moi vite venir.
-
-VALÈRE.
-
-Je le vais querir.
-
-
-SCÈNE II.--GÉRONTE, JACQUELINE, LUCAS.
-
-JACQUELINE.
-
-Par ma fi, monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres.
-Je pense que ce sera queussi queumi[103]; et la meilleure médeçaine que
-l'an pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et
-bon mari, pour qui alle eût de l'amiquié.
-
-GÉRONTE.
-
-Ouais! nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses!
-
-LUCAS.
-
-Taisez-vous, notre minagère Jacquelaine; ce n'est pas à vous à bouter
-là votre nez.
-
-JACQUELINE.
-
-Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de
-l'iau claire; que votre fille a besoin d'autre chose que de rhibarbe
-et de séné, et qu'un mari est un emplâtre qui garit tous les maux des
-filles.
-
-GÉRONTE.
-
-Est-elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger avec l'infirmité
-qu'elle a? Et, lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne
-s'est-elle pas opposée à mes volontés?
-
-JACQUELINE.
-
-Je le crois bian: vous li vouliez bailler eun homme qu'alle n'aime
-point. Que ne preniais-vous ce monsieur Liandre, qui li touchoit au
-cœur? Alle auroit été fort obéissante; et je m'en vas gager qu'il la
-prendroit, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner.
-
-GÉRONTE.
-
-Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut; il n'a pas du bien comme
-l'autre.
-
-JACQUELINE.
-
-Il a eun oncle qui est si riche, dont il est hériquié!
-
-GÉRONTE.
-
-Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien
-tel que ce qu'on tient, et l'on court grand risque de s'abuser lorsque
-l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas
-toujours les oreilles ouvertes aux vœux et aux prières de messieurs
-les héritiers, et l'on a le temps d'avoir les dents longues lorsqu'on
-attend pour vivre le trépas de quelqu'un.
-
-JACQUELINE.
-
-Enfin, j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs,
-contentement passe richesse. Les pères et les mères ant cette maudite
-couteume de demander toujours: Qu'a-t-il? et Qu'a-t-elle? et le compère
-Piarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquié de
-vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, où alle avoit bouté
-son amiquié; et v'là que la pauvre criature en est devenue jaune comme
-un coing, et n'a point profité tout depuis ce temps-là. C'est un bel
-exemple pour vous, monsieu. On n'a que son plaisir en ce monde, et
-j'aimerois mieux bailler à ma fille eun bon mari qui li fût agréable,
-que toutes les rentes de la Biausse.
-
-GÉRONTE.
-
-Peste! madame la nourrice, comme vous dégoisez! Taisez-vous, je vous
-prie; vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait.
-
-LUCAS, frappant, à chaque phrase qu'il dit, sur l'épaule de Géronte.
-
-Morguié! tais-toi, t'es eune impertinente. Monsieu n'a que faire de tes
-discours, et il sait ce qu'il a à faire. Mêle-toi de donner à teter à
-ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa
-fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut.
-
-GÉRONTE.
-
-Tout doux! Oh! tout doux!
-
-LUCAS, frappant encore sur l'épaule de Géronte.
-
-Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect
-qu'alle vous doit.
-
-GÉRONTE.
-
-Oui. Mais ces gestes ne sont pas nécessaires.
-
- [103] Pour: tout comme. Probablement du latin, _quemadmodum_.
-
-
-SCÈNE III.--VALÈRE, SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE.
-
-VALÈRE.
-
-Monsieur, préparez-vous. Voici notre médecin qui entre.
-
-GÉRONTE, à Sganarelle.
-
-Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand
-besoin de vous.
-
-SGANARELLE, en robe de médecin avec un chapeau des plus pointus.
-
-Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux.
-
-GÉRONTE.
-
-Hippocrate dit cela?
-
-SGANARELLE.
-
-Oui.
-
-GÉRONTE.
-
-Dans quel chapitre, s'il vous plaît?
-
-SGANARELLE.
-
-Dans son chapitre... des chapeaux[104].
-
-GÉRONTE.
-
-Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire.
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur le médecin, ayant appris les merveilleuses choses...
-
-GÉRONTE.
-
-A qui parlez-vous, de grâce?
-
-SGANARELLE.
-
-A vous.
-
-GÉRONTE.
-
-Je ne suis pas médecin.
-
-SGANARELLE.
-
-Vous n'êtes pas médecin?
-
-GÉRONTE.
-
-Non, vraiment.
-
-SGANARELLE.
-
-Tout de bon?
-
-GÉRONTE.
-
-Tout de bon. (Sganarelle prend un bâton et frappe Géronte.) Ah! ah! ah!
-
-SGANARELLE.
-
-Vous êtes médecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences.
-
-GÉRONTE, à Valère.
-
-Quel diable d'homme m'avez-vous là amené?
-
-VALÈRE.
-
-Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard.
-
-GÉRONTE.
-
-Oui; mais je l'enverrois promener avec ses goguenarderies.
-
-LUCAS.
-
-Ne prenez pas garde à ça, monsieu, ce n'est que pour rire.
-
-GÉRONTE.
-
-Cette raillerie ne me plaît pas.
-
-SGANARELLE.
-
-Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise.
-
-GÉRONTE.
-
-Monsieur, je suis votre serviteur.
-
-SGANARELLE.
-
-Je suis fâché...
-
-GÉRONTE.
-
-Cela n'est rien.
-
-SGANARELLE.
-
-Des coups de bâton...
-
-GÉRONTE.
-
-Il n'y a pas de mal.
-
-SGANARELLE.
-
-Que j'ai eu l'honneur de vous donner.
-
-GÉRONTE.
-
-Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans
-une étrange maladie.
-
-SGANARELLE.
-
-Je suis ravi, monsieur, que votre fille ait besoin de moi, et je
-souhaiterois de tout mon cœur que vous en eussiez besoin aussi, vous
-et toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous
-servir.
-
-GÉRONTE.
-
-Je vous suis obligé de ces sentimens.
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle.
-
-GÉRONTE.
-
-C'est trop d'honneur que vous me faites.
-
-SGANARELLE.
-
-Comment s'appelle votre fille?
-
-GÉRONTE.
-
-Lucinde.
-
-SGANARELLE.
-
-Lucinde! Ah! beau nom à médicamenter! Lucinde!
-
-GÉRONTE.
-
-Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait.
-
-SGANARELLE.
-
-Qui est cette grande femme-là?
-
-GÉRONTE.
-
-C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai.
-
- [104] Imitation de Rabelais, liv. 1er, chap. VIII.
-
-
-SCÈNE IV.--SGANARELLE, JACQUELINE, LUCAS.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-Peste! le joli meuble que voilà! (Haut.) Ah! nourrice! charmante
-nourrice, ma médecine est la très-humble esclave de votre nourricerie,
-et je voudrois bien être le petit poupon fortuné qui tetât le lait
-de vos bonnes grâces. (Il lui porte la main sur le sein.) Tous mes
-remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et...
-
-LUCAS.
-
-Avec votre permission monsieu le médecin, laissez là ma femme, je vous
-prie.
-
-SGANARELLE.
-
-Quoi! elle est votre femme?
-
-LUCAS.
-
-Oui.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! vraiment je ne savois pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de
-l'un et de l'autre.
-
- Il fait semblant de vouloir embrasser Lucas, et embrasse la nourrice.
-
-LUCAS, tirant Sganarelle, et se remettant entre lui et sa femme.
-
-Tout doucement, s'il vous plaît.
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble: et la
-félicite d'avoir un mari comme vous; et je vous félicite, vous, d'avoir
-une femme si belle, si sage, et si bien faite comme elle est.
-
- Faisant encore semblant d'embrasser Lucas, qui lui tend les bras, il
- passe dessous, et embrasse encore la nourrice.
-
-LUCAS, le tirant encore.
-
-Eh! tétigué! point tant de complimens, je vous supplie.
-
-SGANARELLE.
-
-Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage?
-
-LUCAS.
-
-Avec moi tant qu'il vous plaira; mais, avec ma femme, trêve de
-sarimonie.
-
-SGANARELLE.
-
-Je prends part également au bonheur de tous deux: et, si je vous
-embrasse pour vous témoigner ma joie, je l'embrasse de même pour lui en
-témoigner aussi.
-
- Il continue le même jeu.
-
-LUCAS, le tirant pour la troisième fois.
-
-Ah! vartigué, monsieu le médecin, que de lantiponage[105]!
-
- [105] Voyez plus haut la note, p. 209.
-
-
-SCÈNE V.--GÉRONTE, SGANARELLE, LUCAS, JACQUELINE.
-
-GÉRONTE.
-
-Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener.
-
-SGANARELLE.
-
-Je l'attends, monsieur, avec toute la médecine.
-
-GÉRONTE.
-
-Où est-elle?
-
-SGANARELLE, se touchant le front.
-
-Là dedans.
-
-GÉRONTE.
-
-Fort bien.
-
-SGANARELLE.
-
-Mais, comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye
-un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein.
-
- Il s'approche de Jacqueline.
-
-LUCAS, le tirant et lui faisant faire la pirouette.
-
-Nannain, nannain; je n'avons que faire de ça.
-
-SGANARELLE.
-
-C'est l'office du médecin de voir les tetons des nourrices.
-
-LUCAS.
-
-Il gnia office qui quienne, je sis votre serviteur.
-
-SGANARELLE.
-
-As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin? Hors de là!
-
-LUCAS.
-
-Je me moque de ça!
-
-SGANARELLE, en le regardant de travers.
-
-Je te donnarai la fièvre.
-
-JACQUELINE, prenant Lucas par le bras, et lui faisant faire aussi la
-pirouette.
-
-Ote-toi de là aussi; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me
-défendre moi-même, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas à faire?
-
-LUCAS.
-
-Je ne veux pas qu'il te tâte, moi.
-
-SGANARELLE.
-
-Fi! le vilain, qui est jaloux de sa femme!
-
-GÉRONTE.
-
-Voici ma fille.
-
-
-SCÈNE VI.--LUCINDE, GÉRONTE, SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE.
-
-SGANARELLE.
-
-Est-ce là la malade?
-
-GÉRONTE.
-
-Oui. Je n'ai qu'elle de fille; et j'aurois tous les regrets du monde si
-elle venoit à mourir.
-
-SGANARELLE.
-
-Qu'elle s'en garde bien! Il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance
-du médecin.
-
-GÉRONTE.
-
-Allons, un siége.
-
-SGANARELLE, assis entre Géronte et Lucinde.
-
-Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme
-bien sain s'en accommoderoit assez.
-
-GÉRONTE.
-
-Vous l'avez fait rire, monsieur.
-
-SGANARELLE.
-
-Tant mieux: lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur
-signe du monde. (A Lucinde.) Eh bien, de quoi est-il question?
-Qu'avez-vous? Quel est le mal que vous sentez?
-
-LUCINDE, portant sa main à sa bouche, à sa tête et sous son menton.
-
-Han, hi, hon, han.
-
-SGANARELLE.
-
-Hé! que dites-vous?
-
-LUCINDE, continue les mêmes gestes.
-
-Han, hi, hon, hon, han, hi, hon.
-
-SGANARELLE.
-
-Quoi?
-
-LUCINDE.
-
-Han, hi, hon.
-
-SGANARELLE.
-
-Han, hi, hon, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage
-est-ce là?
-
-GÉRONTE.
-
-Monsieur, c'est là sa maladie, elle est devenue muette, sans que
-jusques ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a
-fait reculer son mariage.
-
-SGANARELLE.
-
-Et pourquoi?
-
-GÉRONTE.
-
-Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les
-choses.
-
-SGANARELLE.
-
-Et qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût
-à Dieu que la mienne eût cette maladie! je me garderois bien de la
-vouloir guérir.
-
-GÉRONTE.
-
-Enfin, monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la
-soulager de son mal.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu: ce mal l'oppresse-t-il
-beaucoup?
-
-GÉRONTE.
-
-Oui, monsieur.
-
-SGANARELLE.
-
-Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?
-
-GÉRONTE.
-
-Fort grandes.
-
-SGANARELLE.
-
-C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez?
-
-GÉRONTE.
-
-Oui.
-
-SGANARELLE.
-
-Copieusement?
-
-GÉRONTE.
-
-Je n'entends rien à cela.
-
-SGANARELLE.
-
-La matière est-elle louable?
-
-GÉRONTE.
-
-Je ne me connois pas à ces choses.
-
-SGANARELLE, à Lucinde.
-
-Donnez-moi votre bras. (A Géronte.) Voilà un pouls qui marque que votre
-fille est muette.
-
-GÉRONTE.
-
-Eh! oui, monsieur, c'est là son mal; vous l'avez trouvé tout du premier
-coup.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! ah!
-
-JACQUELINE.
-
-Voyez comme il a deviné sa maladie!
-
-SGANARELLE.
-
-Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un
-ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire: C'est ceci, c'est
-cela; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends
-que votre fille est muette.
-
-GÉRONTE.
-
-Oui; mais je voudrois bien que vous me puissiez dire d'où cela vient.
-
-SGANARELLE.
-
-Il n'est rien de plus aisé: cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.
-
-GÉRONTE.
-
-Fort bien. Mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la
-parole?
-
-SGANARELLE.
-
-Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de
-l'action de sa langue.
-
-GÉRONTE.
-
-Mais encore, vos sentimens sur cet empêchement de l'action de sa langue?
-
-SGANARELLE.
-
-Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses.
-
-GÉRONTE.
-
-Je le crois.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! c'étoit un grand homme!
-
-GÉRONTE.
-
-Sans doute.
-
-SGANARELLE.
-
-Grand homme tout à fait... (Levant le bras depuis le coude.) un homme
-qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre
-raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue
-est causé par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savans
-nous appelons humeurs peccantes; c'est-à-dire... humeurs peccantes,
-d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui
-s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire...
-à... Entendez-vous le latin?
-
-GÉRONTE.
-
-En aucune façon.
-
-SGANARELLE, se levant brusquement.
-
-Vous n'entendez point le latin?
-
-GÉRONTE.
-
-Non.
-
-SGANARELLE, avec enthousiasme.
-
-_Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hæc
-musa_, la muse, _bonus, bona, bonum. Deus sanctus, est-ne oratio
-latinas? Etiam_, oui. _Quare_, pourquoi? _Quia substantivo, et
-adjectivum, concordat in generi, numerum, et casus._
-
-GÉRONTE.
-
-Ah! que n'ai-je étudié!
-
-JACQUELINE.
-
-L'habile homme que v'là!
-
-LUCAS.
-
-Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte.
-
-SGANARELLE.
-
-Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche
-où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le
-poumon, que nous appelons en latin _armyan_, ayant communication avec
-le cerveau, que nous nommons en grec _nasmus_, par le moyen de la
-veine cave, que nous appelons en hébreu _cubile_, rencontre en son
-chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l'omoplate;
-et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je
-vous prie...; et parce que lesdites vapeurs ont certaine malignité...
-écoutez bien ceci, je vous conjure.
-
-GÉRONTE.
-
-Oui.
-
-SGANARELLE.
-
-Ont une certaine malignité qui est causée... soyez attentif, s'il vous
-plaît.
-
-GÉRONTE.
-
-Je le suis.
-
-SGANARELLE.
-
-Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du
-diaphragme, il arrive que ces vapeurs... _Ossabundus, nequeis, nequer,
-potarinum, quipsa milus._ Voilà justement ce qui fait que votre fille
-est muette.
-
-JACQUELINE.
-
-Ah! que ça est bian dit, notre homme!
-
-LUCAS.
-
-Que n'ai-je la langue aussi bian pendue!
-
-GÉRONTE.
-
-On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose
-qui m'a choqué: c'est l'endroit du foie et du cœur. Il me semble que
-vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le cœur est du côté
-gauche, et le foie du côté droit.
-
-SGANARELLE.
-
-Oui, cela étoit autrefois ainsi; mais nous avons changé tout cela, et
-nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.
-
-GÉRONTE.
-
-C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon
-ignorance.
-
-SGANARELLE.
-
-Il n'y a point de mal; et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile
-que nous.
-
-GÉRONTE.
-
-Assurément. Mais, monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette
-maladie?
-
-SGANARELLE.
-
-Ce que je crois qu'il faille faire?
-
-GÉRONTE.
-
-Oui.
-
-SGANARELLE.
-
-Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre
-pour remède quantité de pain trempé dans du vin.
-
-GÉRONTE.
-
-Pourquoi cela, monsieur?
-
-SGANARELLE.
-
-Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu
-sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne
-autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant
-de cela?
-
-GÉRONTE.
-
-Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantité de pain et de vin.
-
-SGANARELLE.
-
-Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera.
-
-
-SCÈNE VII.--GÉRONTE, SGANARELLE, JACQUELINE.
-
-SGANARELLE, à Jacqueline.
-
-Doucement, vous. (A Géronte.) Monsieur, voilà une nourrice à laquelle
-il faut que je fasse quelques petits remèdes.
-
-JACQUELINE.
-
-Qui? moi? Je me porte le mieux du monde!
-
-SGANARELLE.
-
-Tant pis, nourrice, tant pis! Cette grande santé est à craindre, et il
-ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de
-vous donner quelque petit clystère dulcifiant.
-
-GÉRONTE
-
-Mais, monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi
-s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie?
-
-SGANARELLE.
-
-Il n'importe, la mode en est salutaire; et, comme on boit pour la soif
-à venir, il faut aussi se faire saigner pour la maladie à venir.
-
-JACQUELINE, en s'en allant.
-
-Ma fi, je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une
-boutique d'apothicaire.
-
-SGANARELLE.
-
-Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la
-raison.
-
-
-SCÈNE VIII[106].--GÉRONTE, SGANARELLE.
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous donne le bonjour.
-
-GÉRONTE.
-
-Attendez un peu, s'il vous plaît.
-
-SGANARELLE.
-
-Que voulez-vous faire?
-
-GÉRONTE.
-
-Vous donner de l'argent, monsieur.
-
-SGANARELLE, tendant sa main par derrière, tandis que Géronte ouvre sa
-bourse.
-
-Je n'en prendrai pas, monsieur.
-
-GÉRONTE.
-
-Monsieur.
-
-SGANARELLE.
-
-Point du tout.
-
-GÉRONTE.
-
-Un petit moment.
-
-SGANARELLE.
-
-En aucune façon.
-
-GÉRONTE.
-
-De grâce!
-
-SGANARELLE.
-
-Vous vous moquez.
-
-GÉRONTE.
-
-Voilà qui est fort.
-
-SGANARELLE.
-
-Je n'en ferai rien.
-
-GÉRONTE.
-
-Eh!
-
-SGANARELLE.
-
-Ce n'est pas l'argent qui me fait agir.
-
-GÉRONTE.
-
-Je le crois.
-
-SGANARELLE, après avoir pris l'argent.
-
-Cela est-il de poids?
-
-GÉRONTE.
-
-Oui, monsieur.
-
-SGANARELLE.
-
-Je ne suis pas un médecin mercenaire.
-
-GÉRONTE.
-
-Je le sais bien.
-
-SGANARELLE.
-
-L'intérêt ne me gouverne point.
-
-GÉRONTE.
-
-Je n'ai pas cette pensée.
-
-SGANARELLE, seul, regardant l'argent qu'il a reçu.
-
-Ma foi, cela ne va pas mal, et pourvu que...
-
- [106] Scène dont le fond se trouve chez Rabelais.
-
-
-SCÈNE IX.--LÉANDRE, SGANARELLE.
-
-LÉANDRE.
-
-Monsieur, il y a longtemps que je vous attends; et je viens implorer
-votre assistance.
-
-SGANARELLE, lui tâtant le pouls.
-
-Voilà un pouls qui est fort mauvais.
-
-LÉANDRE.
-
-Je ne suis point malade, monsieur, et ce n'est pas pour cela que je
-viens à vous.
-
-SGANARELLE.
-
-Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc?
-
-LÉANDRE.
-
-Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui
-suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et comme, par la
-mauvaise humeur de son père, toute sorte d'accès m'est fermé auprès
-d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour et de me
-donner lieu d'exécuter un stratagème que j'ai trouvé pour lui pouvoir
-dire deux mots d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie.
-
-SGANARELLE.
-
-Pour qui me prenez-vous? Comment! oser vous adresser à moi pour vous
-servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des
-emplois de cette nature!
-
-LÉANDRE.
-
-Monsieur, ne faites point de bruit.
-
-SGANARELLE, en le faisant reculer.
-
-J'en veux faire, moi! Vous êtes un impertinent!
-
-LÉANDRE.
-
-Eh! monsieur, doucement!
-
-SGANARELLE.
-
-Un malavisé!
-
-LÉANDRE.
-
-De grâce!
-
-SGANARELLE.
-
-Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une
-insolence extrême...
-
-LÉANDRE, tirant une bourse.
-
-Monsieur...
-
-SGANARELLE.
-
-De vouloir m'employer... (Recevant la bourse.) Je ne parle pas pour
-vous, car vous êtes honnête homme, et je serois ravi de vous rendre
-service: mais il y a de certains impertinens au monde qui viennent
-prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela
-me met en colère.
-
-LÉANDRE.
-
-Je vous demande pardon, monsieur, de la liberté que...
-
-SGANARELLE.
-
-Vous vous moquez. De quoi est-il question?
-
-LÉANDRE.
-
-Vous saurez donc, monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir
-est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il
-faut; et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui[107]
-du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie; mais il
-est certain que l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a
-trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit
-importunée. Mais, de crainte qu'on ne nous voie ensemble retirons-nous
-d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.
-
-SGANARELLE.
-
-Allons, monsieur; vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui
-n'est pas concevable, et j'y perdrai toute ma médecine, ou la malade
-crèvera, ou bien elle sera à vous.
-
- [107] Pour: les uns du cerveau, les autres du foie.
-
-
-
-
-ACTE III
-
-Le théâtre représente un lieu voisin de la maison de Géronte.
-
-
-SCÈNE I.--LÉANDRE, SGANARELLE.
-
-LÉANDRE.
-
-Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et,
-comme le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est
-assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux.
-
-SGANARELLE.
-
-Sans doute.
-
-LÉANDRE.
-
-Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de
-médecine pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme.
-
-SGANARELLE.
-
-Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire; il suffit de l'habit, et
-je n'en sais pas plus que vous.
-
-LÉANDRE.
-
-Comment!
-
-SGANARELLE.
-
-Diable emporte si j'entends rien en médecine! Vous êtes honnête homme,
-et je veux bien me confier à vous comme vous vous confiez à moi.
-
-LÉANDRE.
-
-Quoi! vous n'êtes pas effectivement...
-
-SGANARELLE.
-
-Non, vous dis-je; ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne
-m'étois jamais mêlé d'être si savant que cela; et toutes mes études
-n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette
-imagination leur est venue; mais, quand j'ai vu qu'à toute force ils
-vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être aux dépens
-de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment
-l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me
-croire habile homme. On me vient chercher de tous côtés; et, si les
-choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie
-à la médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous; car,
-soit qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé
-de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos, et
-nous taillons comme il nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un
-cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de
-cuir qu'il n'en paye les pots cassés; mais ici l'on peut gâter un homme
-sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c'est
-toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession
-est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus
-grande du monde, et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a
-tué[108].
-
-LÉANDRE.
-
-Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière.
-
-SGANARELLE, voyant des hommes qui viennent à lui.
-
-Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. (A Léandre.)
-Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre maîtresse.
-
- [108] Imitation d'une nouvelle de Cervantès: _et Licenciado
- vidriera_, que M. Aimé Martin a tort de traduire par «le Licencié
- de Vidriera,» et qui signifie _le licencié de verre ou de cristal_,
- c'est-à-dire le licencié affectant la délicatesse.
-
-
-SCÈNE II.--THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE.
-
-THIBAUT.
-
-Monsieur, je venons vous chercher, mon fils Perrin et moi.
-
-SGANARELLE.
-
-Qu'y a-t-il?
-
-THIBAUT.
-
-Sa pauvre mère, qui a nom Parrette, est dans un lit malade il y a six
-mois.
-
-SGANARELLE, tendant la main comme pour recevoir de l'argent.
-
-Que voulez-vous que j'y fasse?
-
-THIBAUT.
-
-Je voudrions, monsieur, que vous nous baillissiez queuque petite
-drôlerie pour la garir.
-
-SGANARELLE.
-
-Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade.
-
-THIBAUT.
-
-Alle est malade d'hypocrisie, monsieu.
-
-SGANARELLE.
-
-D'hypocrisie?
-
-THIBAUT.
-
-Oui, c'est-à-dire qu'alle est enflée partout; et l'an dit que c'est
-quantité de sériosités qu'alle a dans le corps, et que son foie,
-son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de
-faire du sang, ne fait plus que l'iau. Alle a, de deux jours l'un,
-la fièvre quotiguienne, avec des lassitudes et des douleurs dans
-les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont
-tout prêts à l'étouffer; et parfois il li prend des syncoles et des
-conversions, que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notre
-village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sais
-combien d'histoires; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons
-écus en lavements, ne v's en déplaise, en aposthumes qu'on li a fait
-prendre, en infection de jacinthe et en portions cordales. Mais tout
-ça, comme dit l'autre, n'a été que de l'onguent miton-mitaine. Il
-veloit li bailler d'eune certaine drogue qu'on appelle du vin amétile,
-mais j'ai-z-eu peur franchement que ça l'envoyit _a patres_; et l'an
-dit que ces gros médecins tuont je ne sais combien de monde avec cette
-invention-là.
-
-SGANARELLE, tendant toujours la main.
-
-Venons au fait, mon ami, venons au fait.
-
-THIBAUT.
-
-Le fait est, monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il
-faut que je fassions.
-
-SGANARELLE.
-
-Je ne vous entends point du tout.
-
-PERRIN.
-
-Monsieu, ma mère est malade; et v'là deux écus que je vous apportons
-pour nous bailler queuque remède.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, et
-qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade
-d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la
-fièvre, avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois
-des syncopes et des convulsions, c'est-à-dire, des évanouissements?
-
-PERRIN.
-
-Eh! oui, monsieu, c'est justement ça.
-
-SGANARELLE.
-
-J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait ce
-qu'il dit. Maintenant, vous me demandez un remède?
-
-PERRIN.
-
-Oui, monsieu.
-
-SGANARELLE.
-
-Un remède pour la guérir?
-
-PERRIN.
-
-C'est comme je l'entendons.
-
-SGANARELLE.
-
-Tenez, voilà un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez
-prendre.
-
-PERRIN.
-
-Du fromage, monsieu?
-
-SGANARELLE.
-
-Oui; c'est un fromage préparé, où il entre de l'or, du corail et des
-perles, et quantité d'autres choses précieuses.
-
-PERRIN.
-
-Monsieu, je vous sommes bien obligé, et j'allons li faire prendre ça
-tout à l'heure.
-
-SGANARELLE.
-
-Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que
-vous pourrez.
-
-
-SCÈNE III.--JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS, dans le fond du théâtre.
-
-Le théâtre change, et représente, comme au second acte, une chambre de
-la maison de Géronte.
-
-SGANARELLE.
-
-Voici la belle nourrice. Ah! nourrice de mon cœur, je suis ravi de
-cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné, qui
-purgent toute la mélancolie de mon âme.
-
-JACQUELINE.
-
-Par ma figué! monsieu le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je
-n'entends rian à tout votre latin.
-
-SGANARELLE.
-
-Devenez malade, nourrice, je vous prie; devenez malade pour l'amour de
-moi. J'aurois toutes les joies du monde de vous guérir.
-
-JACQUELINE.
-
-Je sis votre servante; j'aime bian mieux qu'an ne me garisse pas.
-
-SGANARELLE.
-
-Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux
-comme celui que vous avez!
-
-JACQUELINE.
-
-Que velez-vous, monsieu? C'est pour la pénitence de mes fautes; et là
-où la chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute.
-
-SGANARELLE.
-
-Comment! un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et
-ne veut pas que personne vous parle!
-
-JACQUELINE.
-
-Hélas! vous n'avez rian vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon
-de sa mauvaise himeur.
-
-SGANARELLE.
-
-Est-il possible! et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter
-une personne comme vous! Ah! que j'en sais, belle nourrice, et qui ne
-sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement
-les petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si
-bien faite soit tombée en de pareilles mains? et qu'un franc animal,
-un brutal, un stupide, un sot... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle
-ainsi de votre mari...
-
-JACQUELINE.
-
-Eh! monsieu, je sais bian qu'il mérite tous ces noms-là.
-
-SGANARELLE.
-
-Oui, sans doute, nourrice, il les mérite; et il mériteroit encore que
-vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons
-qu'il a.
-
-JACQUELINE.
-
-Il est bian vrai que si je n'avois devant les yeux que son intérêt, il
-pourroit m'obliger à queuque étrange chose.
-
-SGANARELLE.
-
-Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un;
-c'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela; et, si j'étois
-assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour...
-
- Dans le temps que Sganarelle tend les bras pour embrasser Jacqueline,
- Lucas passe sa tête par-dessous, et se met entre eux deux. Sganarelle
- et Jacqueline regardent Lucas, et sortent chacun de leur côté.
-
-
-SCÈNE IV.--GÉRONTE, LUCAS.
-
-GÉRONTE.
-
-Holà! Lucas, n'as-tu point vu ici notre médecin?
-
-LUCAS.
-
-Eh oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi.
-
-GÉRONTE.
-
-Où est-ce donc qu'il peut être?
-
-LUCAS.
-
-Je ne sais; mais je voudrois qu'il fût à tous les guébles.
-
-GÉRONTE.
-
-Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille.
-
-
-SCÈNE V.--SGANARELLE, LÉANDRE, GÉRONTE.
-
-GÉRONTE.
-
-Ah! monsieur, je demandois où vous étiez.
-
-SGANARELLE.
-
-Je m'étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson.
-Comment se porte la malade?
-
-GÉRONTE.
-
-Un peu plus mal depuis votre remède.
-
-SGANARELLE.
-
-Tant mieux, c'est signe qu'il opère.
-
-GÉRONTE.
-
-Oui; mais en opérant je crains qu'il ne l'étouffe.
-
-SGANARELLE.
-
-Ne vous mettez pas en peine, j'ai des remèdes qui se moquent de tout,
-et je l'attends à l'agonie.
-
-GÉRONTE, montrant Léandre.
-
-Qui est cet homme-là que vous amenez?
-
-SGANARELLE, faisant des signes avec la main pour montrer que c'est un
-apothicaire.
-
-C'est...
-
-GÉRONTE.
-
-Quoi?
-
-SGANARELLE.
-
-Celui...
-
-GÉRONTE.
-
-Eh?
-
-SGANARELLE.
-
-Qui...
-
-GÉRONTE.
-
-Je vous entends.
-
-SGANARELLE.
-
-Votre fille en aura besoin.
-
-
-SCÈNE VI.--LUCINDE, GÉRONTE, LÉANDRE, JACQUELINE, SGANARELLE.
-
-JACQUELINE.
-
-Monsieu, v'là votre fille qui veut un peu marcher.
-
-SGANARELLE.
-
-Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l'apothicaire, tâter un
-peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie.
-(Sganarelle tire Géronte dans un coin du théâtre, et lui passe un bras
-sur les épaules pour l'empêcher de tourner la tête du côté où sont
-Léandre et Lucinde.) Monsieur, c'est une grande et subtile question,
-entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir
-que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns
-disent que non, les autres disent que oui: et moi je dis que oui et
-non; d'autant que l'incongruité des humeurs opaques, qui se rencontrent
-au tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale
-veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité
-de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune; et,
-comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre,
-trouve...
-
-LUCINDE, à Léandre.
-
-Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment.
-
-GÉRONTE.
-
-Voilà ma fille qui parle! O grande vertu du remède! ô admirable
-médecin! Que je vous suis obligé, monsieur, de cette guérison
-merveilleuse! et que puis-je faire pour vous après un tel service?
-
-SGANARELLE, se promenant sur le théâtre et s'éventant avec son chapeau.
-
-Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine!
-
-LUCINDE.
-
-Oui, mon père, j'ai recouvré la parole; mais je l'ai recouvrée pour
-vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est
-inutilement que vous voulez me donner Horace.
-
-GÉRONTE.
-
-Mais...
-
-LUCINDE.
-
-Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise.
-
-GÉRONTE.
-
-Quoi!...
-
-LUCINDE.
-
-Vous m'opposerez en vain de belles raisons.
-
-GÉRONTE.
-
-Si...
-
-LUCINDE.
-
-Tous vos discours ne serviront de rien.
-
-GÉRONTE.
-
-Je...
-
-LUCINDE.
-
-C'est une chose où je suis déterminée.
-
-GÉRONTE.
-
-Mais...
-
-LUCINDE.
-
-Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré
-moi.
-
-GÉRONTE.
-
-J'ai....
-
-LUCINDE.
-
-Vous avez beau faire tous vos efforts.
-
-GÉRONTE.
-
-Il...
-
-LUCINDE.
-
-Mon cœur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie.
-
-GÉRONTE.
-
-La...
-
-LUCINDE.
-
-Et je me jetterai plutôt dans un couvent que d'épouser un homme que je
-n'aime point.
-
-GÉRONTE.
-
-Mais...
-
-LUCINDE, avec vivacité.
-
-Non. En aucune façon. Point d'affaires. Vous perdez le temps. Je n'en
-ferai rien. Cela est résolu.
-
-GÉRONTE.
-
-Ah! quelle impétuosité de paroles! Il n'y a pas moyen d'y résister. (A
-Sganarelle.) Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.
-
-SGANARELLE.
-
-C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour
-votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez[109].
-
-GÉRONTE.
-
-Je vous remercie. (A Lucinde.) Penses-tu donc...
-
-LUCINDE.
-
-Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme.
-
-GÉRONTE.
-
-Tu épouseras Horace dès ce soir.
-
-LUCINDE.
-
-J'épouserai plutôt la mort.
-
-SGANARELLE, à Géronte.
-
-Mon Dieu! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire; c'est
-une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter.
-
-GÉRONTE.
-
-Seroit-il possible, monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette
-maladie d'esprit?
-
-SGANARELLE.
-
-Oui; laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre
-apothicaire nous servira pour cette cure. (A Léandre.) Un mot.
-Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fait
-contraire aux volontés du père; qu'il n'y a point de temps à perdre;
-que les humeurs sont fort aigries; et qu'il est nécessaire de
-trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le
-retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise
-de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux dragmes
-de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté
-à prendre ce remède; mais, comme vous êtes habile homme dans votre
-métier, c'est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la chose
-du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour
-de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici
-son père; mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vite, au
-remède spécifique!
-
- [109] Imitation de Rabelais.
-
-
-SCÈNE VII[110].--GÉRONTE, SGANARELLE.
-
-GÉRONTE.
-
-Quelles drogues, monsieur, sont celles que vous venez de dire? Il me
-semble que je ne les ai jamais ouï nommer.
-
-SGANARELLE.
-
-Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes.
-
-GÉRONTE.
-
-Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne?
-
-SGANARELLE.
-
-Les filles sont quelquefois un peu têtues.
-
-GÉRONTE.
-
-Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.
-
-SGANARELLE.
-
-La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.
-
-GÉRONTE.
-
-Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su
-tenir toujours ma fille renfermée.
-
-SGANARELLE.
-
-Vous avez fait sagement.
-
-GÉRONTE.
-
-Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble.
-
-SGANARELLE.
-
-Fort bien.
-
-GÉRONTE.
-
-Il seroit arrivé quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent
-vus.
-
-SGANARELLE.
-
-Sans doute.
-
-GÉRONTE.
-
-Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui.
-
-SGANARELLE.
-
-C'est prudemment raisonné.
-
-GÉRONTE.
-
-On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.
-
-SGANARELLE.
-
-Quel drôle!
-
-GÉRONTE.
-
-Mais il perdra son temps.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah! ah!
-
-GÉRONTE.
-
-Et j'empêcherai bien qu'il ne la voie.
-
-SGANARELLE.
-
-Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait
-pas. Plus fin que vous n'est pas bête.
-
- [110] Imitation éloignée des _Adelphes_ de Térence, acte III,
- scène IV.
-
-
-SCÈNE VIII.--LUCAS, GÉRONTE, SGANARELLE.
-
-LUCAS.
-
-Ah! palsanguenne, monsieu, vaici bian du tintamarre; votre fille s'en
-est enfuie avec son Liandre. C'étoit lui qui étoit l'apothicaire, et
-v'là monsieu le médecin qui a fait cette belle opération-là.
-
-GÉRONTE.
-
-Comment! m'assassiner de la façon! Allons, un commissaire et qu'on
-empêche qu'il ne sorte. Ah! traître, je vous ferai punir par la justice!
-
-LUCAS.
-
-Ah! par ma fi, monsieu le médecin, vous serez pendu, ne bougez de là
-seulement.
-
-
-SCÈNE IX.--MARTINE, SGANARELLE, LUCAS.
-
-MARTINE, à Lucas.
-
-Ah! mon Dieu! que j'ai eu de la peine à trouver ce logis! Dites-moi un
-peu des nouvelles du médecin que je vous ai donné.
-
-LUCAS.
-
-Le v'là qui va être pendu.
-
-MARTINE.
-
-Quoi! mon mari pendu! Hélas! et qu'a-t-il fait pour cela?
-
-LUCAS.
-
-Il a fait enlever la fille de notre maître.
-
-MARTINE.
-
-Hélas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre?
-
-SGANARELLE.
-
-Tu vois. Ah!
-
-MARTINE.
-
-Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens?
-
-SGANARELLE.
-
-Que veux-tu que j'y fasse?
-
-MARTINE.
-
-Encore, si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque
-consolation.
-
-SGANARELLE.
-
-Retire-toi de là; tu me fends le cœur!
-
-MARTINE.
-
-Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te
-quitterai point que je ne t'aie vu pendu.
-
-SGANARELLE.
-
-Ah!
-
-
-SCÈNE X.--GÉRONTE, SGANARELLE, MARTINE.
-
-GÉRONTE, à Sganarelle.
-
-Le commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où
-l'on me répondra de vous.
-
-SGANARELLE, à genoux.
-
-Hélas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton?
-
-GÉRONTE.
-
-Non, non; la justice en ordonnera. Mais que vois-je?
-
-
-SCÈNE XI.--GÉRONTE, LÉANDRE, LUCINDE, SGANARELLE, LUCAS, MARTINE.
-
-LÉANDRE.
-
-Monsieur, je viens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre
-Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite
-nous deux, et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a
-fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler
-votre fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir.
-Ce que je vous dirai, monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de
-recevoir des lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que
-je suis héritier de tous ses biens[111].
-
-GÉRONTE.
-
-Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne
-ma fille avec la plus grande joie du monde.
-
-SGANARELLE, à part.
-
-La médecine l'a échappé belle!
-
-MARTINE.
-
-Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin; car
-c'est moi qui t'ai procuré cet honneur.
-
-SGANARELLE.
-
-Oui! c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton!
-
-LÉANDRE, à Sganarelle.
-
-L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.
-
-SGANARELLE.
-
-Soit. (A Martine.) Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la
-dignité où tu m'as élevé: mais prépare-toi désormais à vivre dans un
-grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère
-d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire.
-
- [111] Dénoûment imité de la dernière scène de la _Zélinde_ de Villiers,
- pièce satirique dirigée contre Molière lui-même.
-
-
-FIN DU MEDECIN MALGRE LUI.
-
-
-
-
-MÉLICERTE
-ET
-LA PASTORALE COMIQUE
-
-BALLETS
-
-REPRÉSENTÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE DEVANT LA
-COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 2 DÉCEMBRE 1666.
-
-
-Fatigué de sa vie conjugale, Molière, qui avait écrit le _Tartuffe_
-sans pouvoir le jouer, et fait représenter le _Misanthrope_, jouissait,
-à Auteuil, dans une maison qu'il louait à très-haut prix, d'une aisance
-considérable et de l'amitié de Boileau, de Chapelle, de la Fontaine.
-Il faisait du bien, disposait généreusement de sa fortune, protégeait
-les jeunes talents et se consolait ainsi. Le hasard lui envoya un
-jeune enfant en haillons, fils de comédien, né parmi les bohèmes,
-d'une beauté rare, d'une vive intelligence, d'une grande aptitude à
-tout comprendre et à tout imiter. Molière le retira chez lui, lui
-apprit l'histoire, cultiva ses qualités d'esprit, l'adopta et le
-produisit auprès de ses amis. Baron (c'était son nom) devait traverser
-la fin du dix-septième et la première moitié du dix-huitième siècle
-en triomphateur, adoré des femmes, le premier comédien de son siècle.
-Molière l'avait formé de ses propres mains.
-
-Lorsqu'il reçut du roi l'ordre de composer une pastorale et une
-comédie nouvelle pour le _Ballet des Muses_, que disposait Benserade,
-et où devait danser le roi lui-même à Saint-Germain, le 2 décembre
-1666, le rôle principal fut réservé au jeune enfant que le poëte
-protégeait. Objet des innocentes caresses et des préférences de trois
-ou quatre jeunes femmes de la troupe de Molière, cet enfant, d'une
-beauté rare et d'une grâce parfaite, placé comme l'Indien Crichna au
-milieu des bergères ou gopis, offrait un spectacle neuf, charmant,
-naïf, intéressant, digne de la Pastorale, et dont le tact pittoresque
-de l'artiste se plut à s'emparer pour orner de ses couleurs les plus
-fraîches les contours délicats du tableau. Mademoiselle Duparc,
-mademoiselle Debrie, avaient rivalisé de complaisances et d'amabilités
-pour l'enfant choisi, et Molière mit en scène ce riant ensemble. C'est
-_Mélicerte_.
-
-Mais depuis longtemps Armande, perle étincelante, étoile adorée de ce
-petit monde, concentrait tous les hommages. Elle trouva mauvais que
-ce jeune enfant l'éclipsât. Sa vanité de femme et d'actrice en fut
-blessée. S'il faut en croire la tradition, elle prodigua les mauvais
-traitements à l'enfant et le mit en fuite. En vain Molière essaya de le
-retenir. Baron osa se présenter lui-même à Louis XIV, et lui demander
-de quitter la troupe de son bienfaiteur, permission que le roi lui
-accorda. Baron consentit seulement à jouer son rôle dans _Mélicerte_,
-dont Molière, arrêté sans doute par tant de contrariétés irritantes, ne
-termina que les deux premiers actes.
-
-Fraîcheur de sentiment, grâce de détail, un ton élégiaque et lyrique,
-rare chez Molière, distinguent ce charmant débris, ce fragment précieux
-et léger, imitation souvent heureuse de la pastorale italienne et
-espagnole, qui ne trouva place que dans la troisième entrée du _Ballet
-des Muses_. De la _Pastorale comique_, qui suivait _Mélicerte_, il ne
-nous reste que les paroles, les airs mis en musique par Lulli, airs
-que rien ne rattache l'un à l'autre; amas confus de ruines poétiques
-à travers lesquelles on entrevoit quelques traces des inventions
-pittoresques et la profonde perturbation d'esprit que ressentit
-Molière, privé de tout ce que son cœur aimait, désirait ou protégeait.
-Ces fragments, qui sont dans le goût du _Pastor fido_ et des _Loas_, de
-Calderon, ou lui parurent indignes d'être conservés, ou lui rappelèrent
-de trop douloureux souvenirs de cette époque de sa vie, car il les
-brûla de sa main.
-
-
-
-
- PERSONNAGES. ACTEURS.
-
- MÉLICERTE, bergère. Mlle DUPARC.
- DAPHNÉ, bergère. Mlle DEBRIE.
- ÉROXÈNE, bergère. Mlle MOLIÈRE.
- MYRTIL, amant de Mélicerte. BARON.
- ACANTHE, amant de Daphné. LA GRANGE.
- TYRÈNE, amant d'Éroxène. DU CROISY.
- LYCARSIS, pâtre, cru père de Myrtil. MOLIÈRE.
- CORINNE, confidente de Mélicerte. Mad. BÉJART.
- NICANDRE, berger.
- MOPSE, berger, cru oncle de Mélicerte.
-
- La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé.
-
-
-
-
-ACTE PREMIER
-
-
-SCÈNE I.--DAPHNÉ, ÉROXÈNE, ACANTHE, TYRÈNE.
-
- ACANTHE.
-
- Ah! charmante Daphné!
-
- TYRÈNE.
-
- Trop aimable Éroxène!
-
- DAPHNÉ.
-
- Acanthe, laisse-moi.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Ne me suis point, Tyrène.
-
- ACANTHE, à Daphné.
-
- Pourquoi me chasses-tu?
-
- TYRÈNE, à Éroxène.
-
- Pourquoi fuis-tu mes pas?
-
- DAPHNÉ, à Acanthe.
-
- Tu me plais loin de moi.
-
- ÉROXÈNE, à Tyrène.
-
- Je m'aime où tu n'es pas.
-
- ACANTHE.
-
- Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle?
-
- TYRÈNE.
-
- Ne cesseras-tu point de m'être si cruelle?
-
- DAPHNÉ.
-
- Ne cesseras-tu point tes inutiles vœux?
-
- ÉROXÈNE.
-
- Ne cesseras-tu point de m'être si fâcheux?
-
- ACANTHE.
-
- Si tu n'en prends pitié, je succombe à ma peine.
-
- TYRÈNE.
-
- Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine.
-
- DAPHNÉ.
-
- Si tu ne veux partir, je quitterai ce lieu.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu.
-
- ACANTHE.
-
- Eh bien, en m'éloignant je te vais satisfaire.
-
- TYRÈNE.
-
- Mon départ va t'ôter ce qui peut te déplaire.
-
- ACANTHE.
-
- Généreuse Éroxène, en faveur de mes feux,
- Daigne au moins, par pitié, lui dire un mot ou deux.
-
- TYRÈNE.
-
- Obligeante Daphné, parle à cette inhumaine,
- Et sache d'où pour moi procède tant de haine.
-
-
-SCÈNE II.--DAPHNÉ, ÉROXÈNE.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Acanthe a du mérite, et t'aime tendrement:
- D'où vient que tu lui fais un si dur traitement?
-
- DAPHNÉ.
-
- Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes:
- D'où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes?
-
- ÉROXÈNE.
-
- Puisque j'ai fait ici la demande avant toi,
- La raison te condamne à répondre avant moi.
-
- DAPHNÉ.
-
- Pour tous les soins d'Acanthe on me voit inflexible,
- Parce qu'à d'autres vœux je me trouve sensible.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur,
- Parce qu'un autre choix est maître de mon cœur.
-
- DAPHNÉ.
-
- Puis-je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire?
-
- ÉROXÈNE.
-
- Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystère.
-
- DAPHNÉ.
-
- Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir,
- Je puis facilement contenter ton désir;
- Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable,
- J'en garde dans ma poche un portrait admirable
- Qui, jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort,
- Qu'il est sûr que tes yeux le connoîtront d'abord.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Je puis te contenter par une même voie,
- Et payer ton secret en pareille monnoie[112].
- J'ai de la main aussi de ce peintre fameux
- Un aimable portrait de l'objet de mes vœux,
- Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême
- Que tu pourras d'abord te le nommer toi-même.
-
- DAPHNÉ.
-
- La boîte que le peintre a fait faire pour moi
- Est tout à fait semblable à celle que je voi.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Il est vrai, l'une à l'autre entièrement ressemble,
- Et, certe, il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble.
-
- DAPHNÉ.
-
- Faisons en même temps, par un peu de couleurs,
- Confidence à nos yeux du secret de nos cœurs.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Voyons à qui plus vite entendra ce langage,
- Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage.
-
- DAPHNÉ.
-
- La méprise est plaisante, et tu te brouilles bien.
- Au lieu de ton portrait, tu m'as rendu le mien.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Il est vrai, je ne sais comme j'ai fait la chose.
-
- DAPHNÉ.
-
- Donne. De cette erreur ta rêverie est cause.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Que veut dire ceci? Nous nous jouons, je croi
- Tu fais de ces portraits même chose que moi.
-
- DAPHNÉ.
-
- Certes, c'est pour en rire, et tu peux me le rendre.
-
- ÉROXÈNE, mettant les deux portraits l'un à côté de l'autre.
-
- Voici le vrai moyen de ne se point méprendre.
-
- DAPHNÉ.
-
- De mes sens prévenus est-ce une illusion?
-
- ÉROXÈNE.
-
- Mon âme sur mes yeux fait-elle impression?
-
- DAPHNÉ.
-
- Myrtil à mes regards s'offre dans cet ouvrage.
-
- ÉROXÈNE.
-
- De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image.
-
- DAPHNÉ.
-
- C'est le jeune Myrtil qui fait naître mes feux.
-
- ÉROXÈNE.
-
- C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes vœux.
-
- DAPHNÉ.
-
- Je venois aujourd'hui te prier de lui dire
- Les soins que pour son sort son mérite m'inspire.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Je venois te chercher pour servir mon ardeur,
- Dans le dessein que j'ai de m'assurer son cœur.
-
- DAPHNÉ.
-
- Cette ardeur qu'il t'inspire est-elle si puissante?
-
- ÉROXÈNE.
-
- L'aimes-tu d'une amour qui soit si violente?
-
- DAPHNÉ.
-
- Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer,
- Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Il n'est nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse;
- Et Diane, sans honte, en seroit amoureuse.
-
- DAPHNÉ.
-
- Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui,
- Et, si j'avois cent cœurs, ils seroient tous pour lui.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Il efface à mes yeux tout ce qu'on voit paroître;
- Et, si j'avois un spectre, il en seroit le maître.
-
- DAPHNÉ.
-
- Ce seroit donc en vain qu'à chacune, en ce jour,
- On nous voudroit du sein arracher cet amour:
- Nos âmes dans leurs vœux sont trop bien affermies.
- Ne tâchons, s'il se peut, qu'à demeurer amies;
- Et, puisqu'en même temps, pour le même sujet,
- Nous avons toutes deux formé même projet,
- Mettons dans ce débat la franchise en usage,
- Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage,
- Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis
- Des tendres sentimens où nous jette son fils.
-
- ÉROXÈNE.
-
- J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte,
- Comme un tel fils est né d'un père de la sorte;
- Et sa taille, son air, sa parole, et ses yeux,
- Feroient croire qu'il est issu du sang des dieux.
- Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce père,
- Allons-lui de nos cœurs découvrir le mystère;
- Et consentons qu'après, Myrtil entre nous deux
- Décide par son choix ce combat de nos vœux.
-
- DAPHNÉ.
-
- Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre.
- Ils pourront le quitter, cachons-nous pour attendre.
-
- [112] Ces deux mots rimaient ensemble.
-
-
-SCÈNE III.--LYCARSIS, MOPSE, NICANDRE.
-
- NICANDRE, à Lycarsis.
-
- Dis-nous donc ta nouvelle.
-
- LYCARSIS.
-
- Ah! que vous me pressez!
- Cela ne se dit pas comme vous le pensez.
-
- MOPSE.
-
- Que de sottes façons, et que de badinage!
- Ménalque, pour chanter, n'en fait pas davantage.
-
- LYCARSIS.
-
- Parmi les curieux des affaires d'État,
- Une nouvelle à dire est d'un puissant éclat.
- Je me veux mettre un peu sur[113] l'homme d'importance,
- Et jouir quelque temps de votre impatience.
-
- NICANDRE.
-
- Veux-tu par tes délais nous fatiguer tous deux?
-
- MOPSE.
-
- Prends-tu quelque plaisir à te rendre fâcheux?
-
- NICANDRE.
-
- De grâce, parle, et mets ces mines en arrière.
-
- LYCARSIS.
-
- Priez-moi donc tous deux de la bonne manière,
- Et me dites chacun quel don vous me ferez
- Pour obtenir de moi ce que vous désirez.
-
- MOPSE.
-
- La peste soit du fat! Laissons-le là, Nicandre;
- Il brûle de parler, bien plus que nous d'entendre.
- Sa nouvelle lui pèse, il veut s'en décharger;
- Et ne l'écouter pas est le faire enrager.
-
- LYCARSIS.
-
- Eh!
-
- NICANDRE.
-
- Te voilà puni de tes façons de faire.
-
- LYCARSIS.
-
- Je m'en vais vous le dire, écoutez.
-
- MOPSE.
-
- Point d'affaire
-
- LYCARSIS.
-
- Quoi! vous ne voulez pas m'entendre?
-
- NICANDRE.
-
- Non.
-
- LYCARSIS.
-
- Eh bien,
- Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien.
-
- MOPSE.
-
- Soit.
-
- LYCARSIS.
-
- Vous ne saurez pas qu'avec magnificence
- Le roi vient honorer Tempé de sa présence;
- Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour;
- Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour;
- Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue,
- Et qu'on raisonne fort touchant cette venue.
-
- NICANDRE.
-
- Nous n'avons pas envie aussi de rien savoir.
-
- LYCARSIS.
-
- Je vis cent choses là, ravissantes à voir:
- Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête,
- Sont brillans et parés comme au jour d'une fête;
- Ils surprennent la vue; et nos prés au printemps,
- Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins éclatans.
- Pour le prince, entre tous, sans peine on le remarque,
- Et d'une stade[114] loin il sent son grand monarque:
- Dans toute sa personne il a je ne sais quoi
- Qui d'abord fait juger que c'est un maître roi.
- Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde;
- Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde.
- On ne croiroit jamais comme de toutes parts
- Toute sa cour s'empresse à chercher ses regards:
- Ce sont autour de lui confusions plaisantes;
- Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes
- Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.
- Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel;
- Et la fête de Pan, parmi nous si chérie,
- Auprès de ce spectacle est une gueuserie.
- Mais, puisque sur le fier vous vous tenez si bien,
- Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien.
-
- MOPSE.
-
- Et nous ne te voulons aucunement entendre.
-
- LYCARSIS.
-
- Allez vous promener!
-
- MOPSE.
-
- Va-t'en te faire pendre!
-
- [113] Pour: sur le ton de l'homme. Archaïsme vulgaire.
-
- [114] Ancienne mesure grecque. Pour cent vingt-cinq pas géométriques.
-
-
-SCÈNE IV.--ÉROXENE, DAPHNÉ, LYCARSIS.
-
- LYCARSIS, se croyant seul.
-
- C'est de cette façon que l'on punit les gens,
- Quand ils font les benêts et les impertinens.
-
- DAPHNÉ.
-
- Le ciel tienne, pasteur, vos brebis toujours saines!
-
- ÉROXÈNE.
-
- Cérès tienne de grains vos granges toujours pleines!
-
- LYCARSIS.
-
- Et le grand Pan vous donne à chacune un époux
- Qui vous aime beaucoup et soit digne de vous!
-
- DAPHNÉ.
-
- Ah! Lycarsis, nos vœux à même but aspirent.
-
- ÉROXÈNE.
-
- C'est pour le même objet que nos deux cœurs soupirent.
-
- DAPHNÉ.
-
- Et l'Amour, cet enfant qui cause nos langueurs,
- A pris chez vous le trait dont il blesse nos cœurs.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Et nous venons ici chercher votre alliance,
- Et voir qui de nous deux aura la préférence.
-
- LYCARSIS.
-
- Nymphes...
-
- DAPHNÉ.
-
- Pour ce bien seul nous poussons des soupirs.
-
- LYCARSIS.
-
- Je suis...
-
- ÉROXÈNE.
-
- A ce bonheur tendent tous nos désirs.
-
- DAPHNÉ.
-
- C'est un peu librement exprimer sa pensée.
-
- LYCARSIS.
-
- Pourquoi?
-
- ÉROXÈNE.
-
- La bienséance y semble un peu blessée.
-
- LYCARSIS.
-
- Ah! point.
-
- DAPHNÉ.
-
- Mais, quand le cœur brûle d'un noble feu,
- On peut, sans nulle honte, en faire un libre aveu.
-
- LYCARSIS.
-
- Je...
-
- ÉROXÈNE.
-
- Cette liberté nous peut être permise,
- Et du choix de nos cœurs la beauté l'autorise.
-
- LYCARSIS.
-
- C'est blesser ma pudeur que me flatter ainsi.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Non, non, n'affectez point de modestie ici.
-
- DAPHNÉ.
-
- Enfin, tout notre bien est en votre puissance.
-
- ÉROXÈNE.
-
- C'est de vous que dépend notre unique espérance.
-
- DAPHNÉ.
-
- Trouverons-nous en vous quelques difficultés?
-
- LYCARSIS.
-
- Ah!
-
- ÉROXÈNE.
-
- Nos vœux, dites-moi, seront-ils rejetés?
-
- LYCARSIS.
-
- Non, j'ai reçu du ciel une âme peu cruelle:
- Je tiens de feu ma femme; et je me sens, comme elle,
- Pour les désirs d'autrui beaucoup d'humanité,
- Et je ne suis point homme à garder de fierté[115].
-
- DAPHNÉ.
-
- Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Et souffrez que son choix règle notre querelle.
-
- LYCARSIS.
-
- Myrtil!
-
- DAPHNÉ.
-
- Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons.
-
- ÉROXÈNE.
-
- De qui pensez-vous donc qu'ici nous vous parlons?
-
- LYCARSIS.
-
- Je ne sais, mais Myrtil n'est guère dans un âge
- Qui soit propre à ranger au joug du mariage.
-
- DAPHNÉ.
-
- Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux;
- Et l'on veut s'engager un bien si précieux,
- Prévenir d'autres cœurs, et braver la fortune
- Sous les fermes liens d'une chaîne commune.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Comme par son esprit et ses autres brillans
- Il rompt l'ordre commun et devance le temps,
- Notre flamme pour lui veut en faire de même,
- Et régler tous ses vœux sur son mérite extrême.
-
- LYCARSIS.
-
- Il est vrai qu'à son âge il surprend quelquefois;
- Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois,
- Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie
- De lui remplir l'esprit de sa philosophie,
- Sur de certains discours l'a rendu si profond,
- Que, tout grand que je suis, souvent il me confond.
- Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance,
- Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence.
-
- DAPHNÉ.
-
- Il n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour
- Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour;
- Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte
- Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Ils pourroient bien s'aimer; et je vois...
-
- LYCARSIS.
-
- Franc abus.
- Pour elle, passe encore! elle a deux ans de plus;
- Et deux ans, dans son sexe est une grande avance.
- Mais, pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense,
- Et les petits désirs de se voir ajusté
- Ainsi que les bergers de haute qualité.
-
- DAPHNÉ.
-
- Enfin, nous désirons, par le nœud d'hyménée
- Attacher sa fortune à notre destinée.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur,
- Nous assurer de loin l'empire de son cœur.
-
- LYCARSIS.
-
- Je m'en tiens honoré plus qu'on ne sauroit croire.
- Je suis un pauvre pâtre; et ce m'est trop de gloire
- Que deux nymphes d'un rang le plus haut du pays
- Disputent à se faire un époux de mon fils.
- Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute,
- Je consens que son choix règle votre dispute;
- Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt
- Pourra, pour son recours, m'épouser s'il lui plaît.
- C'est toujours même sang, et presque même chose.
- Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose,
- Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement
- Et voilà ses amours et son attachement.
-
- [115] Trait évidemment dirigé par Molière contre sa femme, dont il
- était séparé, et qui rappelle les deux vers que Henri IV crayonna
- sur une guitare où se trouvait déjà écrit le distique suivant:
-
- Beauté trop rebelle et charmante,
- Ah! cessez votre cruauté!
-
- Henri IV acheva le quatrain par ce second distique:
-
- Monsieur, vous outragez ma tante,
- Elle aime trop l'humanité.
-
-
-SCÈNE V.--ÉROXÈNE, DAPHNÉ et LYCARSIS, dans le fond du théâtre, MYRTIL.
-
- MYRTIL, se croyant seul, et tenant un moineau dans une cage.
-
- Innocente petite bête,
- Qui contre ce qui vous arrête
- Vous débattez tant à mes yeux,
- De votre liberté ne plaignez point la perte:
- Votre destin est glorieux,
- Je vous ai pris pour Mélicerte.
- Elle vous baisera, vous prenant dans sa main,
- Et de vous mettre en son sein
- Elle vous fera la grâce.
- Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau?
- Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau!
- Ne voudroit être en votre place?
-
- LYCARSIS.
-
- Myrtil, Myrtil, un mot! Laissons là ces joyaux;
- Il s'agit d'autre chose ici que de moineau.
- Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent.
- Et tout jeune, déjà pour époux te demandent.
- Je dois, par un hymen, t'engager à leurs vœux,
- Et c'est toi que l'on veut qui choisisses des deux.
-
- MYRTIL.
-
- Ces nymphes?
-
- LYCARSIS.
-
- Oui. Des deux tu peux en choisir une.
- Vois quel est ton bonheur, et bénis la fortune.
-
- MYRTIL.
-
- Ce choix qui m'est offert peut-il m'être un bonheur,
- S'il n'est aucunement souhaité de mon cœur?
-
- LYCARSIS.
-
- Enfin, qu'on le reçoive; et que, sans se confondre,
- A l'honneur qu'elles font on songe à bien répondre.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Malgré cette fierté qui règne parmi nous,
- Deux nymphes, ô Myrtil! viennent s'offrir à vous;
- Et de vos qualités les merveilles écloses
- Font que nous renversons ici l'ordre des choses.
-
- DAPHNÉ.
-
- Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur,
- Consulter, sur ce choix, vos yeux et votre cœur;
- Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages
- Par un récit paré de tous nos avantages.
-
- MYRTIL.
-
- C'est me faire un honneur dont l'éclat me surprend;
- Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand.
- A vos rares bontés il faut que je m'oppose;
- Pour mériter ce sort, je suis trop peu de chose;
- Et je serois fâché, quels qu'en soient les appas,
- Qu'on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Contentez nos désirs, quoi qu'on en puisse croire,
- Et ne vous chargez point du soin de notre gloire.
-
- DAPHNÉ.
-
- Non, ne descendez point dans ces humilités,
- Et laissez-nous juger ce que vous méritez.
-
- MYRTIL.
-
- Le choix qui m'est offert s'oppose à votre attente,
- Et peut seul empêcher que mon cœur vous contente.
- Le moyen de choisir de deux grandes beautés,
- Égales en naissance et rares qualités?
- Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable,
- Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Mais en faisant refus de répondre à nos vœux,
- Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux.
-
- DAPHNÉ.
-
- Puisque nous consentons à l'arrêt qu'on peut rendre,
- Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre.
-
- MYRTIL.
-
- Eh bien, si ces raisons ne vous satisfont pas,
- Celle-ci le fera: j'aime d'autres appas;
- Et je sens bien qu'un cœur qu'un bel objet engage
- Est insensible et sourd à tout autre avantage.
-
- LYCARSIS.
-
- Comment donc! Qu'est ceci? Qui l'eût pu présumer?
- Et savez-vous, morveux! ce que c'est que d'aimer?
-
- MYRTIL.
-
- Sans savoir ce que c'est, mon cœur a su le faire.
-
- LYCARSIS.
-
- Mais cet amour me choque, et n'est pas nécessaire.
-
- MYRTIL.
-
- Vous ne deviez donc pas, si cela vous déplaît,
- Me faire un cœur sensible et tendre comme il est.
-
- LYCARSIS.
-
- Mais ce cœur que j'ai fait me doit obéissance.
-
- MYRTIL.
-
- Oui, lorsque d'obéir il est en sa puissance.
-
- LYCARSIS.
-
- Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer.
-
- MYRTIL.
-
- Que n'empêchiez-vous donc que l'on pût le charmer?
-
- LYCARSIS.
-
- Eh bien, je vous défends que cela continue.
-
- MYRTIL.
-
- La défense, j'ai peur, sera trop tard venue.
-
- LYCARSIS.
-
- Quoi! les pères n'ont pas des droits supérieurs?
-
- MYRTIL.
-
- Les dieux, qui sont bien plus, ne forcent point les cœurs.
-
- LYCARSIS.
-
- Les dieux... Paix, petit sot! Cette philosophie
- Me...
-
- DAPHNÉ.
-
- Ne vous mettez point en courroux, je vous prie.
-
- LYCARSIS.
-
- Non: je veux qu'il se donne à l'une pour époux,
- Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous.
- Ah! ah! je vous ferai sentir que je suis père!
-
- DAPHNÉ.
-
- Traitons, de grâce, ici les choses sans colère.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Peut-on savoir de vous cet objet si charmant,
- Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant?
-
- MYRTIL.
-
- Mélicerte, madame. Elle en peut faire d'autres.
-
- ÉROXÈNE.
-
- Vous comparez, Myrtil, ses qualités aux nôtres?
-
- DAPHNÉ.
-
- Le choix d'elle et de nous est assez inégal.
-
- MYRTIL.
-
- Nymphes, au nom des dieux, n'en dites point de mal;
- Daignez considérer, de grâce, que je l'aime,
- Et ne me jetez point dans un désordre extrême.
- Si j'outrage, en l'aimant, vos célestes attraits,
- Elle n'a point de part au crime que je fais;
- C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense.
- Il est vrai, d'elle à vous, je sais la différence;
- Mais par sa destinée on se trouve enchaîné;
- Et je sens bien enfin que le ciel m'a donné
- Pour vous tout le respect, nymphes, imaginable,
- Pour elle tout l'amour dont une âme est capable.
- Je vois, à la rougeur qui vient de vous saisir,
- Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir.
- Si vous parlez, mon cœur appréhende d'entendre
- Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre;
- Et, pour me dérober à de semblables coups,
- Nymphes, j'aime bien mieux prendre congé de vous.
-
- LYCARSIS.
-
- Myrtil, holà! Myrtil! Veux-tu revenir, traître!
- Il fuit; mais on verra qui de nous est le maître.
- Ne vous effrayez point de tous ces vains transports;
- Vous l'aurez pour époux, j'en réponds corps pour corps.
-
-
-
-
-ACTE II
-
-
-SCÈNE I.--MÉLICERTE, CORINNE.
-
- MÉLICERTE.
-
- Ah! Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle,
- Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle?
-
- CORINNE.
-
- Oui.
-
- MÉLICERTE.
-
- Que les qualités dont Myrtil est orné
- Ont su toucher d'amour Éroxène et Daphné?
-
- CORINNE.
-
- Oui.
-
- MÉLICERTE.
-
- Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande,
- Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande?
- Et que, dans ce débat, elles ont fait dessein
- De passer, dès cette heure, à recevoir sa main?
- Ah! que tes mots ont peine à sortir de ta bouche!
- Et que c'est foiblement que mon souci te touche!
-
- CORINNE.
-
- Mais quoi! que voulez-vous? C'est là la vérité,
- Et vous redites tout comme je l'ai conté[116].
-
- MÉLICERTE.
-
- Mais comment Lycarsis reçoit-il cette affaire?
-
- CORINNE.
-
- Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire.
-
- MÉLICERTE.
-
- Et ne vois-tu pas bien, toi qui sais mon ardeur,
- Qu'avec ces mots, hélas! tu me perces le cœur?
-
- CORINNE.
-
- Comment?
-
- MÉLICERTE.
-
- Me mettre aux yeux que le sort implacable
- Auprès d'elles me rend trop peu considérable,
- Et qu'à moi, par leur rang, on les va préférer,
- N'est-ce pas une idée à me désespérer?
-
- CORINNE.
-
- Mais quoi! je vous réponds, et dis ce que je pense.
-
- MÉLICERTE.
-
- Ah! tu me fais mourir par ton indifférence.
- Mais, dis, quels sentimens Myrtil a-t-il fait voir?
-
- CORINNE.
-
- Je ne sais.
-
- MÉLICERTE.
-
- Et c'est là ce qu'il falloit savoir,
- Cruelle!
-
- CORINNE.
-
- En vérité, je ne sais comment faire;
- Et de tous les côtés, je trouve à vous déplaire.
-
- MÉLICERTE.
-
- C'est que tu n'entres point dans tous les mouvemens
- D'un cœur, hélas! rempli de tendres sentimens;
- Va-t'en: laisse-moi seule, en cette solitude,
- Passer quelques momens de mon inquiétude.
-
- [116] Scène qui se retrouve dans une comédie de Rotrou, intitulée la
- _Sœur_.
-
-
-SCÈNE II.--MÉLICERTE
-
- Vous le voyez, mon cœur, ce que c'est que d'aimer;
- Et Bélise avoit su trop bien m'en informer.
- Cette charmante mère, avant sa destinée,
- Me disoit une fois, sur le bord du Pénée:
- «Ma fille, songe à toi; l'amour aux jeunes cœurs
- »Se présente toujours entouré de douceurs.
- »D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables;
- »Mais il traîne après lui des troubles effroyables;
- »Et, si tu veux passer tes jours dans quelque paix,
- »Toujours, comme d'un mal, défends-toi de ses traits.»
- De ces leçons, mon cœur, je m'étois souvenue;
- Et, quand Myrtil venoit à s'offrir à ma vue,
- Qu'il jouoit avec moi, qu'il me rendoit des soins,
- Je vous disois toujours de vous y plaire moins:
- Vous ne me crûtes point; et votre complaisance
- Se vit bientôt changée en trop de bienveillance.
- Dans ce naissant amour qui flattoit vos désirs.
- Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs;
- Cependant vous voyez la cruelle disgrâce
- Dont en ce triste jour le destin vous menace,
- Et la peine mortelle où vous voilà réduit.
- Ah! mon cœur! ah! mon cœur! je vous l'avois bien dit.
- Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte.
- Voici...
-
-
-SCÈNE III.--MYRTIL, MÉLICERTE.
-
- MYRTIL.
-
- J'ai fait tantôt, charmante Mélicerte,
- Un petit prisonnier que je garde pour vous,
- Et dont peut-être un jour je deviendrai jaloux.
- C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrême
- Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi-même.
- Le présent n'est pas grand; mais les divinités
- Ne jettent leurs regards que sur les volontés.
- C'est le cœur qui fait tout; et jamais la richesse
- Des présents que... Mais, ciel! d'où vient cette tristesse?
- Qu'avez-vous, Mélicerte, et quel sombre chagrin
- Se voit dans vos beaux yeux répandu ce matin?
- Vous ne répondez point; et ce morne silence
- Redouble encor ma peine et mon impatience.
- Parlez. De quel ennui ressentez-vous les coups?
- Qu'est-ce donc?
-
- MÉLICERTE.
-
- Ce n'est rien.
-
- MYRTIL.
-
- Ce n'est rien, dites-vous?
- Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes.
- Cela s'accorde-t-il, beauté pleine de charmes?
- Ah! ne me faites point un secret dont je meurs,
- Et m'expliquez, hélas! ce que disent ces pleurs.
-
- MÉLICERTE.
-
- Rien ne me serviroit de vous le faire entendre.
-
- MYRTIL.
-
- Devez-vous rien avoir que je ne doive apprendre?
- Et ne blessez-vous pas notre amour aujourd'hui,
- De vouloir me voler ma part de votre ennui[117]?
- Ah! ne le cachez point à l'ardeur qui m'inspire.
-
- MÉLICERTE.
-
- Eh bien, Myrtil, et bien, il faut donc vous le dire.
- J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous,
- Éroxène et Daphné vous veulent pour époux;
- Et je vous avouerai que j'ai cette foiblesse,
- De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse,
- Sans accuser du sort la rigoureuse loi,
- Qui les rend, dans leurs vœux, préférables à moi.
-
- MYRTIL.
-
- Et vous pouvez l'avoir, cette injuste tristesse!
- Vous pouvez soupçonner mon amour de foiblesse,
- Et croire qu'engagé par des charmes si doux,
- Je puisse être jamais à quelque autre qu'à vous!
- Que je puisse accepter une autre main offerte!
- Eh! que vous ai-je fait, cruelle Mélicerte!
- Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur,
- Et faire un jugement si mauvais de mon cœur?
- Quoi! faut-il que de lui vous ayez quelque crainte?
- Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte:
- Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas!
- Si vous êtes si prête à ne le croire pas?
-
- MÉLICERTE.
-
- Je pourrois moins, Myrtil, redouter ces rivales,
- Si les choses étoient de part et d'autre égales;
- Et, dans un rang pareil, j'oserois espérer
- Que peut-être l'amour me feroit préférer;
- Mais l'inégalité de bien et de naissance
- Qui peut, d'elles à moi, faire la différence...
-
- MYRTIL.
-
- Ah! leur rang de mon cœur ne viendra point à bout,
- Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout.
- Je vous aime: il suffit; et, dans votre personne,
- Je vois rang, biens, trésors, États, sceptre, couronne;
- Et des rois les plus grands m'offrît-on le pouvoir,
- Je n'y changerois pas le bien de vous avoir.
- C'est une vérité toute sincère et pure;
- Et pouvoir en douter est me faire une injure.
-
- MÉLICERTE.
-
- Eh bien, je crois, Myrtil, puisque vous le voulez,
- Que vos vœux, par leur rang, ne sont point ébranlés;
- Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles,
- Votre cœur m'aime assez pour me mieux aimer qu'elles.
- Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivrez la voix:
- Votre père, Myrtil, réglera votre choix;
- Et de même qu'à vous je ne lui suis pas chère,
- Pour préférer à tout une simple bergère.
-
- MYRTIL.
-
- Non, chère Mélicerte, il n'est père ni dieux
- Qui me puissent forcer à quitter vos beaux yeux;
- Et, toujours de mes vœux reine comme vous êtes...
-
- MÉLICERTE.
-
- Ah! Myrtil, prenez garde à ce qu'ici vous faites:
- N'allez point présenter un espoir à mon cœur
- Qu'il recevroit peut-être avec trop de douceur,
- Et qui, tombant après comme un éclair qui passe,
- Me rendroit plus cruel le coup de ma disgrâce.
-
- MYRTIL.
-
- Quoi! faut-il des sermens appeler le secours,
- Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours?
- Que vous vous faites tort par de telles alarmes,
- Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes!
- Eh bien, puisqu'il le faut, je jure par les dieux,
- Et, si ce n'est assez, je jure par vos yeux
- Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne.
- Recevez-en ici la foi que je vous donne,
- Et souffrez que ma bouche, avec ravissement,
- Sur cette belle main en signe le serment.
-
- MÉLICERTE.
-
- Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu'on ne vous voie.
-
- MYRTIL.
-
- Est-il rien...? Mais, ô ciel! on vient troubler ma joie!
-
- [117] Pour: la part de votre ennui.
-
-
-SCÈNE IV.--LYCARSIS, MYRTIL, MÉLICERTE.
-
- LYCARSIS.
-
- Ne vous contraignez pas pour moi.
-
- MÉLICERTE, à part.
-
- Quel sort fâcheux!
-
- LYCARSIS.
-
- Cela ne va pas mal: continuez tous deux.
- Peste! mon petit-fils, que vous avez l'air tendre,
- Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre!
- Vous a-t-il, ce savant qu'Athènes exila,
- Dans sa philosophie appris ces choses-là?
- Et vous, qui lui donnez de si douce manière
- Votre main à baiser, la gentille bergère,
- L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs
- Par qui vous débauchez ainsi les jeunes cœurs?
-
- MYRTIL.
-
- Ah! quittez de ces mots l'outrageante bassesse,
- Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse.
-
- LYCARSIS.
-
- Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitiés...
-
- MYRTIL.
-
- Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez.
- A du respect pour vous la naissance m'engage;
- Mais je saurai, sur moi, vous punir de l'outrage.
- Oui, j'atteste le ciel que si, contre mes vœux,
- Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux,
- Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice,
- Au milieu de mon sein vous chercher un supplice;
- Et, par mon sang versé, lui marquer promptement
- L'éclatant désaveu de votre emportement.
-
- MÉLICERTE.
-
- Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme,
- Et que mon dessein soit de séduire son âme.
- S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien,
- C'est de son mouvement: je ne l'y force en rien.
- Ce n'est pas que mon cœur veuille ici se défendre
- De répondre à ses vœux d'une ardeur assez tendre;
- Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer:
- Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer;
- Et, pour vous arracher toute injuste créance,
- Je vous promets ici d'éviter sa présence,
- De faire place au choix où vous vous résoudrez,
- Et ne souffrir ses vœux que quand vous le voudrez.
-
-
-SCÈNE V.--LYCARSIS, MYRTIL.
-
- MYRTIL.
-
- Eh bien; vous triomphez avec cette retraite.
- Et, dans ces mots, votre âme a ce qu'elle souhaite;
- Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez;
- Que vous serez trompé dans ce que vous pensez,
- Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance,
- Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance.
-
- LYCARSIS.
-
- Comment! à quel orgueil, fripon! vous vois-je aller?
- Est-ce de la façon que l'on me doit parler?
-
- MYRTIL.
-
- Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage;
- Pour rentrer au devoir je change de langage,
- Et je vous prie ici, mon père, au nom des dieux,
- Et par tout ce qui peut vous être précieux,
- De ne vous point servir, dans cette conjoncture,
- Des fiers droits que sur moi vous donne la nature.
- Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux.
- Le jour est un présent que j'ai reçu de vous:
- Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable,
- Si vous me l'allez rendre, hélas! insupportable?
- Il est, sans Mélicerte, un supplice à mes yeux;
- Sans ses divins appas rien ne m'est précieux;
- Ils font tout mon bonheur et toute mon envie;
- Et, si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie.
-
- LYCARSIS, à part.
-
- Aux douleurs de son âme il me fait prendre part.
- Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendard?
- Quel amour! quels transports! quels discours pour son âge!
- J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage.
-
- MYRTIL, se jetant aux genoux de Lycarsis.
-
- Voyez, me voulez-vous ordonner de mourir?
- Vous n'avez qu'à parler: je suis prêt d'obéir.
-
- LYCARSIS, à part.
-
- Je n'y puis plus tenir: il m'arrache des larmes,
- Et ses tendres propos me font rendre les armes.
-
- MYRTIL.
-
- Que si, dans votre cœur, un reste d'amitié
- Vous peut de mon destin donner quelque pitié,
- Accordez Mélicerte à mon ardente envie,
- Et vous ferez bien plus que me donner la vie.
-
- LYCARSIS.
-
- Lève-toi.
-
- MYRTIL.
-
- Serez-vous sensible à mes soupirs?
-
- LYCARSIS.
-
- Oui.
-
- MYRTIL.
-
- J'obtiendrai de vous l'objet de mes désirs?
-
- LYCARSIS.
-
- Oui.
-
- MYRTIL.
-
- Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige
- A me donner sa main?
-
- LYCARSIS.
-
- Oui. Lève-toi, te dis-je.
-
- MYRTIL.
-
- O père! le meilleur qui jamais ait été,
- Que je baise vos mains après tant de bonté!
-
- LYCARSIS.
-
- Ah! que pour ses enfans un père a de foiblesse!
- Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse?
- Et ne se sent-on pas certains mouvemens doux,
- Quand on vient à songer que cela sort de vous?
-
- MYRTIL.
-
- Me tiendrez-vous au moins la parole avancée?
- Ne changerez-vous point, dites-moi, de pensée?
-
- LYCARSIS.
-
- Non.
-
- MYRTIL.
-
- Me permettez-vous de vous désobéir.
- Si de ces sentimens on vous fait revenir?
- Prononcez le mot.
-
- LYCARSIS.
-
- Oui. Ah! nature! nature!
- Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture
- De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez.
-
- MYRTIL.
-
- Ah! que ne dois-je point à vos rares bontés!
-
- Seul.
-
- Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte!
- Je n'accepterois pas une couronne offerte,
- Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter
- Ce merveilleux succès qui la doit contenter.
-
-
-SCÈNE VI.--ACANTHE, TYRÈNE, MYRTIL.
-
- ACANTHE.
-
- Ah! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes
- Qui nous ont préparé des matières de larmes;
- Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs,
- De ce que nous aimons nous enlève les cœurs.
-
- TYRÈNE.
-
- Peut-on savoir, Myrtil, vers qui, de ces deux belles,
- Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles?
- Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux,
- Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos vœux?
-
- ACANTHE.
-
- Ne faites point languir deux amans davantage,
- Et nous dites quel sort votre cœur nous partage.
-
- TYRÈNE.
-
- Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatans
- En mourir tout d'un coup que traîner si longtemps.
-
- MYRTIL.
-
- Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme,
- La belle Mélicerte a captivé mon âme.
- Auprès de cet objet mon sort est assez doux,
- Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous;
- Et, si vos vœux enfin n'ont que les miens à craindre,
- Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre.
-
- ACANTHE.
-
- Ah! Myrtil, se peut-il que deux tristes amans...
-
- TYRÈNE.
-
- Est-il vrai que le ciel, sensible à nos tourmens...
-
- MYRTIL.
-
- Oui; content de mes fers comme d'une victoire,
- Je me suis excusé de ce choix plein de gloire:
- J'ai de mon père encor changé les volontés,
- Et l'ai fait consentir à mes félicités.
-
- ACANTHE, à Tyrène.
-
- Ah! que cette aventure est un charmant miracle,
- Et qu'à notre poursuite elle ôte un grand obstacle!
-
- TYRÈNE, à Acanthe.
-
- Elle peut renvoyer ces nymphes à nos vœux,
- Et nous donner moyen d'être contens tous deux.
-
-
-SCÈNE VII.--NICANDRE, MYRTIL, ACANTHE, TYRÈNE.
-
- NICANDRE.
-
- Savez-vous en quel lieu Mélicerte est cachée?
-
- MYRTIL.
-
- Comment?
-
- NICANDRE.
-
- En diligence elle est partout cherchée.
-
- MYRTIL.
-
- Et pourquoi?
-
- NICANDRE.
-
- Nous allons perdre cette beauté.
- C'est pour elle qu'ici le roi s'est transporté;
- Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie.
-
- MYRTIL.
-
- O ciel! Expliquez-moi ce discours, je vous prie.
-
- NICANDRE.
-
- Ce sont des incidens grands et mystérieux.
- Oui, le roi vient chercher Mélicerte en ces lieux;
- Et l'on dit qu'autrefois feu Bélise sa mère,
- Dont tout Tempé croyoit que Mopse étoit le frère...
- Mais je me suis chargé de la chercher partout:
- Vous saurez tout cela tantôt de bout en bout.
-
- MYRTIL.
-
- Ah! dieux! quelle rigueur! Eh! Nicandre, Nicandre!
-
- ACANTHE.
-
- Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre.
-
-
- FIN DE MÉLICERTE.
-
-
-
-
-PASTORALE COMIQUE
-
-
- PERSONNAGES DE LA PASTORALE.
-
- IRIS, jeune bergère. Mlle DEBRIE.
- LYCAS, riche pasteur, amant d'Iris. MOLIÈRE.
- PHILÈNE, riche pasteur, amant d'Iris. ESTIVAL.
- CORYDON, jeune berger, confident de Lycas,
- amant d'Iris. LA GRANGE.
- UN PATRE, ami de Philène.
- UN BERGER.
-
-
- PERSONNAGES DU BALLET.
-
- MAGICIENS dansans.
- MAGICIENS chantans.
- DÉMONS dansans.
- PAYSANS.
- UNE ÉGYPTIENNE chantante et dansante.
- ÉGYPTIENS dansans.
-
- La scène est en Thessalie, dans un hameau de la vallée de Tempé.
-
-
-SCÈNE I.--LYCAS, CORYDON.
-
-
-SCÈNE II.--LYCAS, MAGICIENS chantans et dansans, DÉMONS.
-
-
-PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
-
- Deux magiciens commencent, en dansant, un enchantement pour embellir
- Lycas; ils frappent la terre avec leurs baguettes, et en font sortir
- six démons, qui se joignent à eux. Trois magiciens sortent aussi de
- dessous terre.
-
- TROIS MAGICIENS CHANTANS.
-
- Déesse des appas,
- Ne nous refuse pas
- La grâce qu'implorent nos bouches.
- Nous t'en prions par tes rubans,
- Par tes boucles de diamans,
- Ton rouge, ta poudre, tes mouches,
- Ton masque, ta coiffe et tes gants.
-
- UN MAGICIEN, seul.
-
- O toi qui peux rendre agréables
- Les visages les plus mal faits,
- Répands, Vénus, de tes attraits
- Deux ou trois doses charitables
- Sur ce museau tondu tout frais!
-
- LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.
-
- Déesse des appas,
- Ne nous refuse pas
- La grâce qu'implorent nos bouches.
- Nous t'en prions par tes rubans,
- Par tes boucles de diamans,
- Ton rouge, ta poudre, tes mouches,
- Ton masque, ta coiffe et tes gants.
-
-
- DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
-
- Les six démons dansans habillent Lycas d'une manière ridicule et
- bizarre.
-
- LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.
-
- Ah! qu'il est beau,
- Le jouvenceau!
- Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau!
- Qu'il va faire mourir de belles!
- Auprès de lui les plus cruelles
- Ne pourront tenir dans leur peau.
- Ah! qu'il est beau,
- Le jouvenceau!
- Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau[118]!
- Ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho!
-
-
- TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET.
-
- Les magiciens et les démons continuent leurs danses, tandis que les
- trois magiciens chantans continuent à se moquer de Lycas.
-
- LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.
-
- Qu'il est joli,
- Gentil, poli!
- Qu'il est joli! qu'il est joli!
- Est-il des yeux qu'il ne ravisse!
- Il passe en beauté feu Narcisse,
- Qui fut un blondin accompli.
- Qu'il est joli,
- Gentil, poli!
- Qu'il est joli! qu'il est joli!
- Hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi!
-
- Les trois magiciens chantans s'enfoncent dans la terre, et les
- magiciens dansans disparoissent.
-
- [118] Couplets empruntés textuellement ou à peu près par les auteurs de
- l'opéra-comique le _Postillon de Longjumeau_, joué en 1837.
-
-
-SCÈNE III.--LYCAS, PHILÈNE.
-
- PHILÈNE, sans voir Lycas, chante.
-
- Paissez, chères brebis, les herbettes naissantes;
- Ces prés et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer;
- Mais, si vous désirez vivre toujours contentes,
- Petites innocentes,
- Gardez-vous bien d'aimer.
-
- LYCAS, sans voir Philène.
-
- Ce pasteur, voulant faire des vers pour sa maîtresse, prononce le nom
- d'Iris assez haut pour que Philène l'entende.
-
- PHILÈNE, à Lycas.
-
- Est-ce toi que j'entends, téméraire? Est-ce toi
- Qui nommes la beauté qui me tient sous sa loi?
-
- LYCAS.
-
- Oui, c'est moi; oui, c'est moi.
-
- PHILÈNE.
-
- Oses-tu bien, en aucune façon,
- Proférer ce beau nom?
-
- LYCAS.
-
- Eh! pourquoi non? eh! pourquoi non?
-
- PHILÈNE.
-
- Iris charme mon âme;
- Et qui pour elle aura
- Le moindre brin de flamme,
- Il s'en repentira.
-
- LYCAS.
-
- Je me moque de cela,
- Je me moque de cela.
-
- PHILÈNE.
-
- Je t'étranglerai, mangerai,
- Si tu nommes jamais ma belle;
- Ce que je dis, je le ferai,
- Je t'étranglerai, mangerai.
- Il suffit que j'en aie juré:
- Quand les dieux prendroient ta querelle,
- Je t'étranglerai, mangerai,
- Si tu nommes jamais ma belle.
-
- LYCAS.
-
- Bagatelle, bagatelle!
-
-
-SCÈNE IV.--IRIS, LYCAS.
-
-
-SCÈNE V.--LYCAS, UN PATRE.
-
- Un pâtre apporte à Lycas un cartel de la part de Philène.
-
-
-SCÈNE VI.--LYCAS, CORYDON.
-
-
-SCÈNE VII.--PHILÈNE, LYCAS.
-
- PHILÈNE, chante.
-
- Arrête, malheureux!
- Tourne, tourne visage;
- Et voyons qui des deux
- Obtiendra l'avantage.
-
- LYCAS.
-
- Lycas hésite à se battre.
-
- PHILÈNE.
-
- C'est par trop discourir;
- Allons, il faut mourir.
-
-
-SCÈNE VIII.--PHILÈNE, LYCAS, PAYSANS.
-
- Les paysans viennent pour séparer Philène et Lycas.
-
-
-QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET.
-
- Les paysans prennent querelle en voulant séparer les deux pasteurs,
- et dansent en se battant.
-
-
-SCÈNE IX.--CORYDON, LYCAS, PHILÈNE, PAYSANS.
-
- Corydon, par ses discours, trouve moyen d'apaiser la querelle des
- paysans.
-
-
-CINQUIÈME ENTRÉE DE BALLET.
-
- Les paysans réconciliés dansent ensemble.
-
-
-SCÈNE X.--CORYDON, LYCAS, PHILÈNE.
-
-
-SCÈNE XI.--IRIS, CORYDON.
-
-
-SCÈNE XII.--PHILÈNE, LYCAS, IRIS, CORYDON.
-
- Lycas et Philène, amans de la bergère, la pressent de décider lequel
- des deux aura la préférence.
-
- PHILÈNE, à Iris.
-
- N'attendez pas qu'ici je me vante moi-même,
- Pour le choix que vous balancez;
- Vous avez des yeux, je vous aime;
- C'est vous en dire assez.
-
- La bergère décide en faveur de Corydon.
-
-
-SCÈNE XIII.--PHILÈNE, LYCAS.
-
- PHILÈNE chante.
-
- Hélas! peut-on sentir de plus vive douleur?
- Nous préférer un servile pasteur!
- O ciel!
-
- LYCAS chante.
-
- O sort!
-
- PHILÈNE.
-
- Quelle rigueur!
-
- LYCAS.
-
- Quel coup!
-
- PHILÈNE.
-
- Quoi! tant de pleurs,
-
- LYCAS.
-
- Tant de persévérance,
-
- PHILÈNE.
-
- Tant de langueur,
-
- LYCAS.
-
- Tant de souffrance,
-
- PHILÈNE.
-
- Tant de vœux,
-
- LYCAS.
-
- Tant de soins,
-
- PHILÈNE.
-
- Tant d'ardeur,
-
- LYCAS.
-
- Tant d'amour,
-
- PHILÈNE.
-
- Avec tant de mépris sont traités en ce jour!
- Ah! cruelle!
-
- LYCAS.
-
- Cœur dur!
-
- PHILÈNE.
-
- Tigresse!
-
- LYCAS.
-
- Inexorable!
-
- PHILÈNE.
-
- Inhumaine!
-
- LYCAS.
-
- Inflexible!
-
- PHILÈNE.
-
- Ingrate!
-
- LYCAS.
-
- Impitoyable!
-
- PHILÈNE.
-
- Tu veux donc nous faire mourir?
- Il te faut contenter.
-
- LYCAS.
-
- Il te faut obéir.
-
- PHILÈNE, tirant son javelot.
-
- Mourons, Lycas.
-
- LYCAS, tirant son javelot.
-
- Mourons, Philène.
-
- PHILÈNE.
-
- Avec ce fer, finissons notre peine.
-
- LYCAS.
-
- Pousse.
-
- PHILÈNE.
-
- Ferme!
-
- LYCAS.
-
- Courage!
-
- PHILÈNE.
-
- Allons, va le premier.
-
- LYCAS.
-
- Non, je veux marcher le dernier.
-
- PHILÈNE.
-
- Puisque même malheur aujourd'hui nous assemble,
- Allons, partons ensemble.
-
-
-SCÈNE XIV.--UN BERGER, LYCAS, PHILÈNE.
-
- LE BERGER chante.
-
- Ah! quelle folie
- De quitter la vie
- Pour une beauté
- Dont on est rebuté!
- On peut pour un objet aimable,
- Dont le cœur nous est favorable,
- Vouloir perdre la clarté;
- Mais quitter la vie
- Pour une beauté
- Dont on est rebuté,
- Ah! quelle folie!
-
-
-SCÈNE XV.--UNE ÉGYPTIENNE, ÉGYPTIENS dansans.
-
- L'ÉGYPTIENNE.
-
- D'un pauvre cœur
- Soulagez le martyre;
- D'un pauvre cœur
- Soulagez la douleur.
- J'ai beau vous dire
- Ma vive ardeur,
- Je vous vois rire
- De ma langueur.
- Ah! cruelle, j'expire
- Sous tant de rigueur.
- D'un pauvre cœur
- Soulagez le martyre;
- D'un pauvre cœur
- Soulagez la douleur.
-
-
-SIXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
-
- Douze Égyptiens, dont quatre jouent de la guitare, quatre des
- castagnettes, quatre des gnacares[119], dansent avec l'Égyptienne
- aux chansons qu'elle chante.
-
- L'ÉGYPTIENNE.
-
- Croyez-moi, hâtons-nous, ma Sylvie,
- Usons bien des momens précieux;
- Contentons ici notre envie,
- De nos ans le feu nous y convie,
- Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux.
-
- Quand l'hiver a glacé nos guérets,
- Le printemps vient reprendre sa place,
- Et ramène à nos champs leurs attraits;
- Mais, hélas! quand l'âge nous glace,
- Nos beaux jours ne reviennent jamais.
-
- Ne cherchons tous les jours qu'à nous plaire,
- Soyons-y l'un et l'autre empressés;
- Du plaisir faisons notre affaire,
- Des chagrins songeons à nous défaire;
- Il vient un temps où l'on en prend assez.
-
- Quand l'hiver a glacé nos guérets,
- Le printemps vient reprendre sa place,
- Et ramène à nos champs leurs attraits;
- Mais, hélas! quand l'âge nous glace,
- Nos beaux jours ne reviennent jamais.
-
- [119] Les _gnacares_ étaient une espèce de cymbales. Le nom de cet
- instrument est italien: _gnaccare_ ou _gnachere_.
-
- FIN DE LA PASTORALE COMIQUE.
-
-
-
-
- NOMS DES PERSONNES QUI RÉCITOIENT, CHANTOIENT ET DANSOIENT DANS LA
- PASTORALE.
-
- IRIS, mademoiselle DEBRIE.
- LYCAS, le sieur MOLIÈRE.
- PHILÈNE, le sieur ESTIVAL.
- CORYDON, le sieur LA GRANGE.
- UN BERGER, le sieur BLONDEL.
- UN PATRE, le sieur de CHATEAUNEUF.
- MAGICIENS dansans, les sieurs LA PIERRE, FAVIER.
- MAGICIENS chantans, les sieurs LE GROS, DON, GAYE.
- DÉMONS dansans, les sieurs CHICANNEAU, BONNARD, NOBLET le cadet,
- ARNALD, MAYEU, FOIGNARD.
- PAYSANS, les sieurs DOLIVET, DESONETS, DU PRON, LA PIERRE, MERCIER,
- PESAN, LE ROY.
- ÉGYPTIENNE dansante et chantante, le sieur NOBLET l'aîné.
- ÉGYPTIENS dansans: quatre jouant de la guitare, les sieurs LULLI,
- BEAUCHAMP, CHICANNEAU, VAIGART; quatre jouant des castagnettes,
- les sieurs FAVIER, BONNARD, SAINT-ANDRÉ, ARNALD; quatre jouant
- des gnacares, les sieurs LA MARRE, DES-AIRS second, DU FEU, PESAN.
-
-
-
-
-LE SICILIEN
-OU L'AMOUR PEINTRE
-
-COMÉDIE-BALLET
-
-REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE, DEVANT LA
-COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 6 JANVIER 1667, ET A PARIS, SUR LE
-THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 10 JUIN SUIVANT.
-
-
-Molière n'était satisfait ni de sa _Pastorale comique_ ni de
-_Mélicerte_. Le départ du jeune Baron renouvelait l'amertume de ses
-chagrins intérieurs. Dans _le Sicilien_, charmante esquisse, d'un
-coloris plus chaud que la plupart de ses œuvres, et qui devait trouver
-sa place dans la seconde représentation du _Ballet des Muses_, il
-revint avec bonheur à cette fantaisie délicate qui lui avait dicté
-_l'Étourdi_ et _l'Amour médecin_, délicieux ouvrage où Beaumarchais a
-trouvé presque tous les jeux de scènes de son _Barbier de Séville_, et
-où le génie et les instincts de l'artiste dominent sans partage. La
-danse, la musique, les sérénades, la douce joie, la jeune gaieté, la
-folâtre ruse, voltigent autour de la coquetterie et de l'amour. Rien
-d'excessif, de licencieux ou de guindé; rien de galant ou de fade. Une
-lumière harmonieuse l'éclaire: c'est le soleil naissant sur la mer
-sicilienne; tout est d'accord, localités, auteur, sujet du drame. La
-prose elle-même est rhythmée et marche légère comme l'oiseau.
-
-Molière essaya pour la première fois ici l'initiation de cette
-_lingua franca_ qui devait lui fournir de si grotesques ressources
-dans _le Bourgeois gentilhomme_ et le _Malade imaginaire_. Ce fut _le
-Sicilien ou l'Amour peintre_ qui remplaça _Mélicerte_ et la _Pastorale
-comique_ dans le _Ballet des Muses_, où cette fois le roi, Madame, et
-mademoiselle de la Vallière dansèrent avec plusieurs seigneurs de la
-cour.
-
-
-
-
- PERSONNAGES DE LA COMÉDIE.
-
- DON PÈDRE, gentilhomme sicilien. MOLIÈRE.
- ADRASTE, gentilhomme françois, amant d'Isidore. LA GRANGE.
- ISIDORE, Grecque, esclave de don Pèdre. Mlle DEBRIE.
- ZAIDE, jeune esclave. Mlle MOLIÈRE.
- UN SÉNATEUR. DU CROISY.
- HALI, Turc, esclave d'Adraste. LA THORILLIÈRE.
- DEUX LAQUAIS.
-
-
- PERSONNAGES DU BALLET.
-
- MUSICIENS.
- ESCLAVE chantant.
- ESCLAVES dansans.
- MAURES et MAURESQUES dansans.
-
-
-SCÈNE I[120].--HALI, MUSICIENS.
-
-HALI, aux musiciens.
-
-Chut! N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu'à ce
-que je vous appelle.
-
- [120] Molière n'a pas indiqué le lieu de la scène, qui se passe
- évidemment dans la rue.
-
-
-SCÈNE II.--HALI.
-
-Il fait noir comme dans un four: le ciel s'est habillé ce soir en
-Scaramouche[121], et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de
-son nez. Sotte condition que celle d'un esclave, de ne vivre jamais
-pour soi, et d'être toujours tout entier aux passions d'un maître, de
-n'être réglé que par ses humeurs, et de se voir réduit à faire ses
-propres affaires de tous les soucis qu'il peut prendre! Le mien me fait
-ici épouser ses inquiétudes; et, parce qu'il est amoureux, il faut que
-nuit et jour je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et, sans
-doute, c'est lui.
-
- [121] _Scarra mucchia_, personnage de la comédie italienne
- entièrement vêtu de noir, et _scarra mazzo_, baroque, bizarre.
-
-
-SCÈNE III.--ADRASTE, DEUX LAQUAIS, portant chacun un flambeau; HALI.
-
-ADRASTE.
-
-Est-ce toi, Hali?
-
-HALI.
-
-Et qui pourroit-ce être que moi? A ces heures de nuit, hors vous
-et moi, monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir
-maintenant les rues.
-
-ADRASTE.
-
-Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son
-cœur la peine que je sens. Car, enfin, ce n'est rien d'avoir à
-combattre l'indifférence ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime, on a
-toujours au moins le plaisir de la plainte, et la liberté des soupirs;
-mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler à ce qu'on adore,
-ne pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est
-pour lui plaire ou lui déplaire, c'est la plus fâcheuse, à mon gré, de
-toutes les inquiétudes; et c'est où me réduit l'incommode jaloux qui
-veille, avec tant de souci, sur ma charmante Grecque, et ne fait pas un
-pas sans la traîner à ses côtés.
-
-HALI.
-
-Mais il est, en amour, plusieurs façons de se parler; et il me semble,
-à moi, que vos yeux et les siens, depuis près de deux mois, se sont dit
-bien des choses.
-
-ADRASTE.
-
-Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parlé des yeux;
-mais comment reconnoître que, chacun de notre côté, nous ayons, comme
-il faut, expliqué ce langage? Et que sais-je, après tout, si elle
-entend bien tout ce que mes regards lui disent, et si les siens me
-disent ce que je crois parfois entendre?
-
-HALI.
-
-Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manière.
-
-ADRASTE.
-
-As-tu là tes musiciens?
-
-HALI.
-
-Oui.
-
-ADRASTE.
-
-Fais-les approcher. (Seul.) Je veux jusques au jour les faire ici
-chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle à
-paroître à quelque fenêtre.
-
-
-SCÈNE IV.--ADRASTE, HALI, MUSICIENS.
-
-HALI.
-
-Les voici. Que chanteront-ils?
-
-ADRASTE.
-
-Ce qu'ils jugeront de meilleur.
-
-HALI.
-
-Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantèrent l'autre jour.
-
-ADRASTE.
-
-Non. Ce n'est pas ce qu'il me faut.
-
-HALI.
-
-Ah! monsieur, c'est du beau bécarre.
-
-ADRASTE.
-
-Que diantre veux-tu dire avec ton beau bécarre?
-
-HALI.
-
-Monsieur, je tiens pour le bécarre. Vous savez que je m'y connois. Le
-bécarre me charme; hors du bécarre, point de salut en harmonie. Écoutez
-un peu ce trio.
-
-ADRASTE.
-
-Non. Je veux quelque chose de tendre et de passionné, quelque chose qui
-m'entretienne dans une douce rêverie.
-
-HALI.
-
-Je vois bien que vous êtes pour le bémol; mais il y a moyen de nous
-contenter l'un et l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine
-scène d'une petite comédie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux
-bergers amoureux, tout remplis de langueur, qui, sur bémol, viennent
-séparément faire leurs plaintes dans un bois, puis se découvrent l'un
-à l'autre la cruauté de leurs maîtresse; et là-dessus vient un berger
-joyeux avec un bécarre admirable, qui se moque de leur foiblesse.
-
-ADRASTE.
-
-J'y consens. Voyons ce que c'est.
-
-HALI.
-
-Voici, tout juste, un lieu propre à servir de scène, et voilà deux
-flambeaux pour éclairer la comédie.
-
-ADRASTE.
-
-Place-toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera
-dedans je fasse cacher les lumières.
-
-
-FRAGMENT DE COMÉDIE
-
- Chanté et accompagné par les musiciens qu'Hali a amenés.
-
-SCÈNE I.--PHILÈNE, TIRCIS.
-
- PREMIER MUSICIEN, représentant Philène.
-
- Si, du triste récit de mon inquiétude,
- Je trouble le repos de votre solitude,
- Rochers, ne soyez point fâchés;
- Quand vous saurez l'excès de mes peines secrètes,
- Tout rochers que vous êtes,
- Vous en serez touchés.
-
- DEUXIÈME MUSICIEN, représentant Tircis.
-
- Les oiseaux réjouis, dès que le jour s'avance,
- Recommencent leurs chants dans ces vastes forêts;
- Et moi j'y recommence
- Mes soupirs languissans et mes tristes regrets.
- Ah! mon cher Philène!
-
- PHILÈNE.
-
- Ah! mon cher Tircis!
-
- TIRCIS.
-
- Que je sens de peine!
-
- PHILÈNE.
-
- Que j'ai de soucis!
-
- TIRCIS.
-
- Toujours sourde à mes vœux est l'ingrate Climène.
-
- PHILÈNE.
-
- Chloris n'a point pour moi de regards adoucis.
-
- TOUS DEUX ENSEMBLE.
-
- O loi trop inhumaine!
- Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer,
- Pourquoi leur laisses-tu le pouvoir de charmer?
-
-
-SCÈNE II.--PHILÈNE, TIRCIS, UN PATRE.
-
- TROISIÈME MUSICIEN, représentant un pâtre.
-
- Pauvres amans, quelle erreur
- D'adorer des inhumaines!
- Jamais les âmes bien saines
- Ne se payent de rigueur;
- Et les faveurs sont les chaînes
- Qui doivent lier un cœur.
- On voit cent belles ici,
- Auprès de qui je m'empresse;
- A leur vouer ma tendresse
- Je mets mon plus doux souci;
- Mais, lorsque l'on est tigresse,
- Ma foi, je suis tigre aussi.
-
- PHILÈNE ET TIRCIS, ensemble.
-
- Heureux, hélas! qui peut aimer ainsi!
-
- HALI.
-
- Monsieur, je viens d'ouïr quelque bruit au dedans.
-
- ADRASTE.
-
- Qu'on se retire vite et qu'on éteigne les flambeaux.
-
-
-SCÈNE V.--DON PÈDRE, ADRASTE, HALI.
-
-DON PÈDRE, sortant de sa maison, en bonnet de nuit et en robe de
-chambre, avec une épée sous son bras.
-
-Il y a quelque temps que j'entends chanter à ma porte; et sans doute
-cela ne se fait pas pour rien; il faut que, dans l'obscurité, je tâche
-à découvrir quelles gens ce peuvent être.
-
-ADRASTE.
-
-Hali!
-
-HALI.
-
-Quoi?
-
-ADRASTE.
-
-N'entends-tu plus rien?
-
-HALI.
-
-Non.
-
- Don Pèdre est derrière eux, qui les écoute.
-
-ADRASTE.
-
-Quoi! tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment à
-cette aimable Grecque! et ce jaloux maudit, ce traître de Sicilien, me
-fermera toujours tout accès auprès d'elle!
-
-HALI.
-
-Je voudrois, de bon cœur, que le diable l'eût emporté, pour la fatigue
-qu'il nous donne, le fâcheux, le bourreau qu'il est! Ah! si nous le
-tenions ici, que je prendrois de joie à venger, sur son dos, tous les
-pas inutiles que sa jalousie nous fait faire!
-
-ADRASTE.
-
-Si[122] faut-il bien, pourtant, trouver quelque moyen, quelque
-invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal. J'y suis trop
-engagé pour en avoir le démenti; et, quand j'y devrois employer...
-
-HALI.
-
-Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est
-ouverte; et, si vous le voulez, j'entrerai doucement pour découvrir
-d'où cela vient.
-
- Don Pèdre se retire sur sa porte.
-
-ADRASTE.
-
-Oui, fais; mais sans faire de bruit. Je ne m'éloigne pas de toi. Plût
-au ciel que ce fût la charmante Isidore!
-
-DON PÈDRE, donnant un soufflet à Hali.
-
-Qui va là?
-
-HALI, rendant le soufflet à don Pèdre.
-
-Ami.
-
-DON PÈDRE.
-
-Holà! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges,
-Charles, Barthélemy. Allons, promptement mon épée, ma rondache, ma
-hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils. Vite, dépêchez!
-Allons, tue! point de quartier!
-
- [122] Pour: cependant.
-
-
-SCÈNE VI.--ADRASTE, HALI.
-
-ADRASTE.
-
-Je n'entends remuer personne. Hali, Hali!
-
-HALI, caché dans un coin.
-
-Monsieur!
-
-ADRASTE.
-
-Où donc te caches-tu?
-
-HALI.
-
-Ces gens sont-ils sortis?
-
-ADRASTE.
-
-Non. Personne ne bouge.
-
-HALI, sortant d'où il étoit caché.
-
-S'ils viennent, ils seront frottés.
-
-ADRASTE.
-
-Quoi! tous nos soins seront donc inutiles! Et toujours ce fâcheux
-jaloux se moquera de nos desseins!
-
-HALI.
-
-Non. Le courroux du point d'honneur me prend: il ne sera pas dit qu'on
-triomphe de mon adresse; ma qualité de fourbe s'indigne de tous ces
-obstacles, et je prétends faire éclater les talens que j'ai eus du ciel.
-
-ADRASTE.
-
-Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par
-quelque bouche, elle fût avertie des sentiments qu'on a pour elle, et
-savoir les siens là-dessus. Après, on peut trouver facilement les
-moyens...
-
-HALI.
-
-Laissez-moi faire seulement. J'en essayerai tant de toutes les
-manières, que quelque chose enfin nous pourra réussir. Allons, le jour
-paroît; je vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que
-notre jaloux sorte.
-
-
-SCÈNE VII.--DON PÈDRE, ISIDORE.
-
-ISIDORE.
-
-Je ne sais pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin. Cela
-s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me
-faire peindre aujourd'hui; et ce n'est guère pour avoir le teint frais
-et les yeux brillans que se lever ainsi dès la pointe du jour.
-
-DON PÈDRE.
-
-J'ai une affaire qui m'oblige à sortir à l'heure qu'il est.
-
-ISIDORE.
-
-Mais l'affaire que vous avez eût bien pu se passer, je crois, de ma
-présence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goûter les
-douceurs du sommeil du matin.
-
-DON PÈDRE.
-
-Oui. Mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est
-pas mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants; et,
-cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres.
-
-ISIDORE.
-
-Il est vrai. La musique en étoit admirable.
-
-DON PÈDRE.
-
-C'étoit pour vous que cela se faisoit?
-
-ISIDORE.
-
-Je le veux croire ainsi puisque vous me le dites.
-
-DON PÈDRE.
-
-Vous savez qui étoit celui qui donnoit cette sérénade?
-
-ISIDORE.
-
-Non pas; mais, qui que ce puisse être, je lui suis obligée.
-
-DON PÈDRE.
-
-Obligée?
-
-ISIDORE.
-
-Sans doute, puisqu'il cherche à me divertir.
-
-DON PÈDRE.
-
-Vous trouvez donc bon qu'il vous aime?
-
-ISIDORE.
-
-Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant.
-
-DON PÈDRE.
-
-Et vous voulez du bien à tous ceux qui prennent ce soin?
-
-ISIDORE.
-
-Assurément.
-
-DON PÈDRE.
-
-C'est dire fort net ses pensées.
-
-ISIDORE.
-
-A quoi bon de dissimuler? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours
-bien aise d'être aimée. Ces hommages à nos appas ne sont jamais pour
-nous déplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des
-femmes est, croyez-moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles
-prennent ne sont que pour cela, et l'on n'en voit point de si fière qui
-ne s'applaudisse en son cœur des conquêtes que font ses yeux.
-
-DON PÈDRE.
-
-Mais, si vous prenez, vous, du plaisir à vous voir aimée, savez-vous
-bien, moi qui vous aime, que je n'y en prends nullement?
-
-ISIDORE.
-
-Je ne sais pourquoi cela; et, si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point
-de plus grand plaisir que de le voir aimé de tout le monde. Y a-t-il
-rien qui marque davantage la beauté du choix que l'on fait? Et n'est-ce
-pas pour s'applaudir que ce que nous aimons soit trouvé fort aimable?
-
-DON PÈDRE.
-
-Chacun aime à sa guise, et ce n'est pas là ma méthode. Je serai fort
-ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de
-n'affecter point tant de la paroître à d'autres yeux.
-
-ISIDORE.
-
-Quoi! jaloux de ces choses-là?
-
-DON PÈDRE.
-
-Oui, jaloux de ces choses-là, mais jaloux comme un tigre, et, si vous
-voulez, comme un diable. Mon amour vous veut tout à moi. Sa délicatesse
-s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous
-les soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accès aux
-galants, et m'assurer la possession d'un cœur dont je ne puis souffrir
-qu'on me vole la moindre chose.
-
-ISIDORE.
-
-Certes, voulez-vous que je dise? vous prenez un mauvais parti; et
-la possession d'un cœur est fort mal assurée, lorsqu'on prétend le
-retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'étois galant d'une
-femme qui fût au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon étude
-à rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger à veiller nuit et jour
-celle que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses
-affaires, et l'on ne tarde guère à profiter du chagrin et de la colère
-que donne à l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude.
-
-DON PÈDRE.
-
-Si bien donc que si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit
-disposée à recevoir ses vœux?
-
-ISIDORE.
-
-Je ne vous dis rien là-dessus. Mais les femmes, enfin, n'aiment pas
-qu'on les gêne; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des
-soupçons et de les tenir renfermées.
-
-DON PÈDRE.
-
-Vous reconnoissez peu ce que vous me devez; et il me semble qu'une
-esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme...
-
-ISIDORE.
-
-Quelle obligation vous ai-je, si vous changez mon esclavage en un autre
-beaucoup plus rude, si vous ne me laissez jouir d'aucune liberté, et me
-fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle?
-
-DON PÈDRE.
-
-Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour.
-
-ISIDORE.
-
-Si c'est votre façon d'aimer, je vous prie de me haïr.
-
-DON PÈDRE.
-
-Vous êtes aujourd'hui dans une humeur désobligeante; et je pardonne ces
-paroles au chagrin où vous pouvez être de vous être levée matin.
-
-
-SCÈNE VIII.--DON PÈDRE, ISIDORE, HALI, habillé en Turc, faisant
-plusieurs révérences à don Pèdre.
-
-DON PÈDRE.
-
-Trêve aux cérémonies. Que voulez-vous?
-
-HALI, se mettant entre don Pèdre et Isidore.
-
- Il se tourne vers Isidore à chaque parole qu'il dit a don Pèdre, et
- lui fait des signes pour lui faire connoître le dessein de son maître.
-
-Signor (avec la permission de la signore), je vous dirai (avec la
-permission de la signore) que je viens vous trouver (avec la permission
-de la signore), pour vous prier (avec la permission de la signore) de
-vouloir bien (avec la permission de la signore)....
-
-DON PÈDRE.
-
-Avec la permission de la signore, passez un peu de ce côté.
-
- Don Pèdre se met entre Hali et Isidore.
-
-HALI.
-
-Signor, je suis un virtuose.
-
-DON PÈDRE.
-
-Je n'ai rien à donner.
-
-HALI.
-
-Ce n'est pas ce que je demande. Mais, comme je me mêle un peu de
-musique et de danse, j'ai instruit quelques esclaves qui voudroient
-bien trouver un maître qui se plût à ces choses, et, comme je sais que
-vous êtes une personne considérable, je voudrois vous prier de les voir
-et de les entendre, pour les acheter, s'ils vous plaisent, ou pour leur
-enseigner quelqu'un de vos amis qui voulût s'en accommoder.
-
-ISIDORE.
-
-C'est une chose à voir, et cela nous divertira. Faites-les-nous venir.
-
-HALI.
-
-Chala bala... Voici une chanson nouvelle, qui est du temps.
-Ecoutez-bien! Chala bala.
-
-
-SCÈNE IX.--DON PÈDRE, ISIDORE, HALI, ESCLAVES, TURCS.
-
-UN ESCLAVE CHANTANT, à Isidore.
-
- D'un cœur ardent, en tous lieux,
- Un amant suit une belle;
- Mais d'un jaloux odieux
- La vigilance éternelle
- Fait qu'il ne peut que des yeux
- S'entretenir avec elle.
- Est-il peine plus cruelle
- Pour un cœur bien amoureux?
-
- L'esclave turc, après avoir chanté, craignant que don Pèdre ne vienne
- à comprendre le sens de ce qu'il vient de dire et à s'apercevoir
- de sa fourberie, se tourne entièrement vers don Pèdre, et, pour
- l'amuser, lui chante en langage franc ces paroles: (Livre du _Ballet
- des Muses_.)
-
- A don Pèdre.
-
- Chiribirida ouch alla,
- Star bon Turca,
- Non aver danara:
- Ti voler comprara?
- Mi servir à ti,
- Se pagar per mi;
- Far bona cucina,
- Mi levar matina,
- Far boller caldara;
- Parlara, parlara,
- Ti voler comprara[123]?
-
-
-PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
-
- Danse des esclaves.
-
-L'ESCLAVE, à Isidore.
-
- C'est un supplice, à tous coups
- Sous qui cet amant expire;
- Mais, si d'un œil un peu doux
- La belle voit son martyre,
- Et consent qu'aux yeux de tous
- Pour ses attraits il soupire,
- Il pourroit bientôt se rire
- De tous les soins du jaloux[124].
-
- A don Pèdre.
-
- Chiribirida ouch alla,
- Star bon Turca,
- Non aver danara:
- Ti voler comprara?
- Mi servir à ti,
- Se pagar per mi;
- Far bona cucina,
- Mi levar matina,
- Far boller caldara;
- Parlara, parlara,
- Ti voler comprara?
-
-
-DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
-
- Les esclaves recommencent leur danse.
-
-DON PÈDRE chante.
-
- Savez-vous, mes drôles,
- Que cette chanson
- Sent pour vos épaules
- Les coups de bâton?
- Chiribirida ouch alla,
- Mi ti non comprara,
- Ma ti bastonara,
- Si ti non andara,
- Andara, andara,
- O ti bastonara[125].
-
-Oh! oh! quels égrillards! (A Isidore.) Allons, rentrons ici: j'ai changé
-de pensées; et puis le temps se couvre un peu. (A Hali qui paroit
-encore). Ah! fourbe! que je vous y trouve!
-
-HALI.
-
-Eh bien, oui, mon maître l'adore. Il n'a point de plus grand désir que
-de lui montrer son amour; et, si elle y consent, il la prendra pour
-femme.
-
-DON PÈDRE.
-
-Oui, oui; je la lui garde.
-
-HALI.
-
-Nous l'aurons malgré vous.
-
-DON PÈDRE.
-
-Comment! coquin!...
-
-HALI.
-
-Nous l'aurons, dis-je, en dépit de vos dents.
-
-DON PÈDRE.
-
-Si je prends...
-
-HALI.
-
-Vous avez beau faire la garde, j'en ai juré, elle sera à nous.
-
-DON PÈDRE.
-
-Laisse-moi faire, je t'attraperai sans courir.
-
-HALI.
-
-C'est nous qui vous attraperons. Elle sera notre femme, la chose est
-résolue. (Seul.) Il faut que j'y périsse ou que j'en vienne à bout.
-
- [123] «Moi être bon Turc, moi avoir point d'argent. Vouloir vous
- acheter moi? Moi servir vous, si vous payer moi. Moi faire une bonne
- cuisine; moi lever matin. Moi faire marmite bouillir. Vous parler,
- acheter moi?». Imitation du patois barbare, mêlé d'italien et de
- turc, encore usité dans les Echelles du Levant.
-
- [124] Le livre du _Ballet des Muses_ indique ici le même jeu de
- théâtre que nous avons déjà indiqué à la fin du premier couplet.
-
- [125] «Moi pas acheter toi; mais te bâtonner si toi pas en aller. Toi
- en aller, ou moi bâtonner toi.»
-
-
-SCÈNE X.--ADRASTE, HALI, DEUX LAQUAIS.
-
-ADRASTE.
-
-Eh bien, Hali, nos affaires s'avancent-elles?
-
-HALI.
-
-Monsieur, j'ai déjà fait quelque petite tentative; mais je...
-
-ADRASTE.
-
-Ne te mets point en peine; j'ai trouvé, par hasard, tout ce que je
-voulois, et je vais jouir du bonheur de voir chez elle cette belle. Je
-me suis rencontré chez le peintre Damon, qui m'a dit qu'aujourd'hui
-il venoit faire le portrait de cette adorable personne; et, comme il
-est depuis longtemps de mes plus intimes amis, il a voulu servir mes
-feux, et m'envoie à sa place, avec un petit mot de lettre pour me faire
-accepter. Tu sais que, de tout temps, je me suis plu à la peinture, et
-que parfois je manie le pinceau, contre la coutume de France, qui ne
-veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire: ainsi j'aurai la liberté
-de voir cette belle à mon aise. Mais je ne doute pas que mon jaloux
-fâcheux ne soit toujours présent, et n'empêche tous les propos que nous
-pourrions avoir ensemble; et, pour te dire vrai, j'ai, par le moyen
-d'une jeune esclave, un stratagème pour tirer cette belle Grecque des
-mains de son jaloux, si je puis obtenir d'elle qu'elle y consente.
-
-HALI.
-
-Laissez-moi faire, je veux vous faire un peu de jour à la pouvoir
-entretenir. (Il parle bas à l'oreille d'Adraste.) Il ne sera pas dit
-que je ne serve de rien dans cette affaire-là. Quand allez-vous?
-
-ADRASTE.
-
-Tout de ce pas, et j'ai déjà préparé toutes choses.
-
-HALI.
-
-Je vais, de mon côté, me préparer aussi.
-
-ADRASTE.
-
-Je ne veux point perdre de temps. Holà! il me tarde que je ne goûte le
-plaisir de la voir.
-
-
-SCÈNE XI.--DON PÈDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS.
-
-DON PÈDRE.
-
-Que cherchez-vous, cavalier, dans cette maison?
-
-ADRASTE.
-
-J'y cherche le seigneur don Pèdre.
-
-DON PÈDRE.
-
-Vous l'avez devant vous.
-
-ADRASTE.
-
-Il prendra, s'il lui plaît, la peine de lire cette lettre..
-
-DON PÈDRE.
-
-«Je vous envoie, au lieu de moi, pour le portrait que vous savez,
-ce gentilhomme françois, qui, comme curieux d'obliger les honnêtes
-gens, a bien voulu prendre ce soin, sur la proposition que je lui en
-ai faite. Il est, sans contredit, le premier homme du monde pour ces
-sortes d'ouvrages, et j'ai cru que je ne vous pouvois rendre un service
-plus agréable que de vous l'envoyer, dans le dessein que vous avez
-d'avoir un portrait achevé de la personne que vous aimez. Gardez-vous
-bien surtout de lui parler d'aucune récompense; car c'est un homme qui
-s'en offenseroit, et qui ne fait les choses que pour la gloire et la
-réputation.»
-
-Seigneur François, c'est une grande grâce que vous me voulez faire, et
-je vous suis fort obligé.
-
-ADRASTE.
-
-Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mérite.
-
-DON PÈDRE.
-
-Je vais faire venir la personne dont il s'agit.
-
-
-SCÈNE XII.--ISIDORE, DON PÈDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS.
-
-DON PÈDRE, à Isidore.
-
-Voici un gentilhomme que Damon nous envoie, qui se veut bien donner la
-peine de vous peindre. (Adraste, qui embrasse Isidore en la saluant.)
-Holà! seigneur François, cette façon de saluer n'est point d'usage en
-ce pays.
-
-ADRASTE.
-
-C'est la manière de France.
-
-DON PÈDRE.
-
-La manière de France est bonne pour vos femmes; mais pour les nôtres
-elle est un peu trop familière.
-
-ISIDORE.
-
-Je reçois cet honneur avec beaucoup de joie. L'aventure me surprend
-fort; et, pour dire le vrai, je ne m'attendois pas d'avoir un peintre
-si illustre.
-
-ADRASTE.
-
-Il n'y a personne, sans doute, qui ne tînt à beaucoup de gloire de
-toucher à un tel ouvrage. Je n'ai pas grande habileté; mais le sujet,
-ici, ne fournit que trop de lui-même, et il y a moyen de faire quelque
-chose de beau sur un original fait comme celui-là.
-
-ISIDORE.
-
-L'original est peu de chose; mais l'adresse du peintre en saura couvrir
-les défauts.
-
-ADRASTE.
-
-Le peintre n'y en voit aucun; et tout ce qu'il souhaite est d'en
-pouvoir représenter les grâces aux yeux de tout le monde aussi grandes
-qu'il les peut voir.
-
-ISIDORE.
-
-Si votre pinceau flatte autant que votre langue, vous allez me faire un
-portrait qui ne me ressemblera pas.
-
-ADRASTE.
-
-Le ciel, qui fit l'original, nous ôte le moyen d'en faire un portrait
-qui puisse flatter.
-
-ISIDORE.
-
-Le ciel, quoi que vous en disiez, ne...
-
-DON PÈDRE.
-
-Finissons cela, de grâce. Laissons les compliments, et songeons au
-portrait.
-
-ADRASTE, aux laquais.
-
-Allons, apportez tout. (On apporte tout ce qu'il faut pour peindre
-Isidore.)
-
-ISIDORE, à Adraste.
-
-Où voulez-vous que je me place?
-
-ADRASTE.
-
-Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux les vues
-favorables de la lumière que nous cherchons.
-
-ISIDORE, après s'être assise.
-
-Suis-je bien ainsi?
-
-ADRASTE.
-
-Oui. Levez-vous un peu, s'il vous plaît; un peu plus de ce côté-là;
-le corps tourné ainsi; la tête un peu levée, afin que la beauté du
-cou paroisse; ceci un peu plus découvert, (Il découvre un peu plus sa
-gorge.) Bon; là; un peu davantage; encore tant soit peu.
-
-DON PÈDRE, à Isidore.
-
-Il y a bien de la peine à vous mettre. Ne sauriez-vous vous tenir comme
-il faut?
-
-ISIDORE.
-
-Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi; et c'est à monsieur à me
-mettre de la façon qu'il veut.
-
-ADRASTE, assis.
-
-Voilà qui va le mieux du monde, et vous vous tenez à merveille. (La
-faisant tourner un peu vers lui.) Comme cela, s'il vous plaît. Le tout
-dépend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint.
-
-DON PÈDRE.
-
-Fort bien.
-
-ADRASTE.
-
-Un peu plus de ce côté. Vos yeux toujours tournés vers moi, je vous
-prie; vos regards attachés aux miens.
-
-ISIDORE.
-
-Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre,
-des portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites
-du peintre s'il ne les fait toujours plus belles qu'elles ne sont. Il
-faudroit, pour les contenter, ne faire qu'un portrait pour toutes; car
-toutes demandent les mêmes choses, un teint tout de lis et de roses, un
-nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus;
-et surtout le visage pas plus gros que le poing, l'eussent-elles d'un
-pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et
-qui n'oblige point à demander qui c'est.
-
-ADRASTE.
-
-Il seroit malaisé qu'on demandât cela du vôtre; et vous avez des traits
-à qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de
-charmes, et qu'on court de risque à les peindre!
-
-DON PÈDRE.
-
-Le nez me semble un peu trop gros.
-
-ADRASTE.
-
-J'ai lu, je ne sais où, qu'Apelles peignit autrefois une maîtresse
-d'Alexandre d'une merveilleuse beauté, et qu'il en devint, la peignant,
-si éperdument amoureux, qu'il fut près d'en perdre la vie; de sorte
-qu'Alexandre, par générosité, lui céda l'objet de ses vœux. (A don
-Pèdre.) Je pourrois faire ici ce qu'Apelles fit autrefois; mais vous
-ne feriez pas, peut-être, ce que fit Alexandre. (Don Pèdre fait la
-grimace.)
-
-ISIDORE, à don Pèdre.
-
-Tout cela sent la nation; et toujours messieurs les François ont un
-fonds de galanterie qui se répand partout.
-
-ADRASTE.
-
-On ne se trompe guère à ces sortes de choses, et vous avez l'esprit
-trop éclairé pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on
-vous dit. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre
-amant, je ne pourrois m'empêcher de vous dire que je n'ai rien vu de si
-beau que ce que je vois maintenant, et que...
-
-DON PÈDRE.
-
-Seigneur François, vous ne devriez pas, ce me semble, tant parler; cela
-vous détourne de votre ouvrage.
-
-ADRASTE.
-
-Ah! point du tout. J'ai toujours coutume de parler quand je peins; et
-il est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour éveiller
-l'esprit et tenir les visages dans la gaieté nécessaire aux personnes
-que l'on veut peindre.
-
-
-SCÈNE XIII.--HALI, vêtu en Espagnol; DON PÈDRE, ADRASTE, ISIDORE
-
-DON PÈDRE.
-
-Que veut cet homme-là? Et qui laisse monter les gens sans nous en venir
-avertir?
-
-HALI, à don Pèdre.
-
-J'entre ici librement; mais, entre cavaliers, telle liberté est
-permise. Seigneur, suis-je connu de vous?
-
-DON PÈDRE.
-
-Non, seigneur.
-
-HALI.
-
-Je suis don Gilles d'Avalos; et l'histoire d'Espagne vous doit avoir
-instruit de mon mérite.
-
-DON PÈDRE.
-
-Souhaitez-vous quelque chose de moi?
-
-HALI.
-
-Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces matières il
-est malaisé de trouver un cavalier plus consommé que vous; mais je vous
-demande, pour grâce, que nous nous tirions à l'écart.
-
-DON PÈDRE.
-
-Nous voilà assez loin.
-
-ADRASTE, à don Pèdre qui le surprend parlant bas à Isidore.
-
-J'observois de près la couleur de ses yeux[126].
-
-HALI, tirant don Pèdre, pour l'éloigner d'Adraste et d'Isidore.
-
-Seigneur, j'ai reçu un soufflet. Vous savez ce qu'est un soufflet
-lorsqu'il se donne à main ouverte, sur le beau milieu de la joue. J'ai
-ce soufflet fort sur le cœur, et je suis dans l'incertitude si, pour
-me venger de l'affront, je dois me battre avec mon homme, ou bien le
-faire assassiner.
-
-DON PÈDRE.
-
-Assassiner, c'est le plus sûr et le plus court chemin. Quel est votre
-ennemi?
-
-HALI.
-
-Parlons bas, s'il vous plaît. (Hali tient don Pèdre en lui parlant, de
-façon qu'il ne peut voir Adraste.)
-
-ADRASTE, aux genoux d'Isidore, pendant que don Pèdre et Hali parlent
-bas ensemble.
-
-Oui, charmante Isidore, mes regards vous le disent depuis plus de deux
-mois, et vous les avez entendus. Je vous aime plus que tout ce que
-l'on peut aimer, et je n'ai point d'autre pensée, d'autre but, d'autre
-passion, que d'être à vous toute ma vie.
-
-ISIDORE.
-
-Je ne sais si vous dites vrai; mais vous persuadez.
-
-ADRASTE.
-
-Mais vous persuadé-je jusqu'à vous inspirer quelque peu de bonté pour
-moi?
-
-ISIDORE.
-
-Je ne crains que d'en trop avoir.
-
-ADRASTE.
-
-En aurez-vous assez pour consentir, belle Isidore, au dessein que je
-vous ai dit?
-
-ISIDORE.
-
-Je ne puis encore vous le dire.
-
-ADRASTE.
-
-Qu'attendez-vous pour cela?
-
-ISIDORE.
-
-A me résoudre.
-
-ADRASTE.
-
-Ah! quand on aime bien, on se résout bientôt.
-
-ISIDORE.
-
-Eh bien, allez; oui, j'y consens.
-
-ADRASTE.
-
-Mais consentez-vous, dites-moi, que ce soit dès ce moment même?
-
-ISIDORE.
-
-Lorsqu'on est une fois résolu sur la chose, s'arrête-t-on sur le temps?
-
-DON PÈDRE, à Hali.
-
-Voilà mon sentiment, et je vous baise les mains.
-
-HALI.
-
-Seigneur, quand vous aurez reçu quelque soufflet, je suis aussi homme
-de conseil, et je pourrai vous rendre la pareille.
-
-DON PÈDRE.
-
-Je vous laisse aller sans vous reconduire; mais, entre cavaliers, cette
-liberté est permise.
-
-ADRASTE, à Isidore.
-
-Non, il n'est rien qui puisse effacer de mon cœur les tendres
-témoignages... (A don Pèdre, apercevant Adraste qui parle de près à
-Isidore.) Je regardois ce petit trou qu'elle a du côté du menton,
-et je croyois d'abord que ce fût une tache. Mais c'est assez pour
-aujourd'hui, nous finirons une autre fois. (A don Pèdre, qui veut voir
-le portrait.) Non, ne regardez rien encore; faites serrer cela, je vous
-prie. (A Isidore.) Et vous, je vous conjure de ne vous relâcher point,
-et de garder un esprit gai, pour le dessein que j'ai d'achever notre
-ouvrage.
-
-ISIDORE.
-
-Je conserverai pour cela toute la gaieté qu'il faut.
-
- [126] Elle a les yeux bleus.
-
-
-SCÈNE XIV.--DON PÈDRE, ISIDORE.
-
-ISIDORE.
-
-Qu'en dites-vous? ce gentilhomme me paroît le plus civil du monde; et
-l'on doit demeurer d'accord que les François ont quelque chose en eux
-de poli, de galant, que n'ont point les autres nations.
-
-DON PÈDRE.
-
-Oui; mais ils ont cela de mauvais qu'ils s'émancipent un peu trop, et
-s'attachent, en étourdis, à conter des fleurettes à tout ce qu'ils
-rencontrent.
-
-ISIDORE.
-
-C'est qu'ils savent qu'on plaît aux dames par ces choses.
-
-DON PÈDRE.
-
-Oui; mais, s'ils plaisent aux dames, ils déplaisent fort aux messieurs;
-et l'on n'est point bien aise de voir, sur sa moustache, cajoler
-hardiment sa femme ou sa maîtresse.
-
-ISIDORE.
-
-Ce qu'ils en font n'est que par jeu.
-
-
-SCÈNE XV.--ZAIDE, DON PÈDRE, ISIDORE
-
-ZAÏDE.
-
-Ah! seigneur cavalier, sauvez-moi, s'il vous plaît, des mains d'un
-mari furieux dont je suis poursuivie. Sa jalousie est incroyable, et
-passe, dans ses mouvemens, tout ce qu'on peut imaginer. Il va jusques à
-vouloir que je sois toujours voilée; et, pour m'avoir trouvée le visage
-un peu découvert, il a mis l'épée à la main, et m'a réduite à me jeter
-chez vous, pour vous demander votre appui contre son injustice. Mais je
-le vois paroître. De grâce, seigneur cavalier, sauvez-moi de sa fureur!
-
-DON PÈDRE, à Zaïde, lui montrant Isidore.
-
-Entrez là dedans avec elle, et n'appréhendez rien.
-
-
-SCÈNE XVI.--ADRASTE, DON PÈDRE.
-
-DON PÈDRE.
-
-Eh quoi! seigneur, c'est vous? Tant de jalousie pour un François? Je
-pensois qu'il n'y eût que nous qui en fussions capables.
-
-ADRASTE.
-
-Les François excellent toujours dans toutes les choses qu'ils font;
-et, quand nous nous mêlons d'être jaloux, nous le sommes vingt fois
-plus qu'un Sicilien. L'infâme croit avoir trouvé chez vous un assuré
-refuge; mais vous êtes trop raisonnable pour blâmer mon ressentiment.
-Laissez-moi, je vous prie, la traiter comme elle mérite.
-
-DON PÈDRE.
-
-Ah! de grâce, arrêtez! L'offense est trop petite pour un courroux si
-grand.
-
-ADRASTE.
-
-La grandeur d'une telle offense n'est pas dans l'importance des choses
-que l'on fait. Elle est à transgresser les ordres qu'on nous donne; et,
-sur de pareilles matières, ce qui n'est qu'une bagatelle devient fort
-criminel lorsqu'il est défendu.
-
-DON PÈDRE.
-
-De la façon qu'elle a parlé, tout ce qu'elle en a fait a été sans
-dessein: et je vous prie enfin de vous remettre bien ensemble.
-
-ADRASTE.
-
-Eh quoi! vous prenez son parti, vous qui êtes si délicat sur ces sortes
-de choses?
-
-DON PÈDRE.
-
-Oui, je prends son parti; et, si vous voulez m'obliger, vous oublierez
-votre colère, et vous vous réconcilierez tous deux. C'est une grâce que
-je vous demande; et je la recevrai comme un essai de l'amitié que je
-veux qui soit entre nous.
-
-ADRASTE.
-
-Il ne m'est pas permis, à ces conditions, de vous rien refuser. Je
-ferai ce que voudrez.
-
-
-SCÈNE XVII.--ZAIDE, DON PÈDRE, ADRASTE, caché dans un coin du théâtre.
-
-DON PÈDRE, à Zaïde.
-
-Holà! venez. Vous n'avez qu'à me suivre, et j'ai fait votre paix. Vous
-ne pouviez jamais mieux tomber que chez moi.
-
-ZAÏDE.
-
-Je vous suis obligée plus qu'on ne sauroit croire: mais je m'en vais
-prendre mon voile; je n'ai garde, sans lui, de paroître à ses yeux.
-
-
-SCÈNE XVIII.--DON PÈDRE, ADRASTE.
-
-DON PÈDRE.
-
-Le voici qui s'en va venir; et son âme, je vous assure, a paru toute
-réjouie lorsque je lui ai dit que j'avais raccommodé tout.
-
-
-SCÈNE XIX.--ISIDORE, sous le voile de Zaïde; ADRASTE, DON PÈDRE.
-
-DON PÈDRE, à Adraste.
-
-Puisque vous m'avez bien voulu abandonner votre ressentiment, trouvez
-bon qu'en ce lieu je vous fasse toucher dans la main l'un de l'autre,
-et que tous deux je vous conjure de vivre pour l'amour de moi, dans une
-parfaite union.
-
-ADRASTE.
-
-Oui, je vous le promets que, pour l'amour de vous, je m'en vais, avec
-elle, vivre le mieux du monde.
-
-DON PÈDRE.
-
-Vous m'obligez sensiblement, et j'en garderai la mémoire.
-
-ADRASTE.
-
-Je vous donne ma parole, seigneur don Pèdre, qu'à votre considération,
-je m'en vais la traiter du mieux qu'il me sera possible.
-
-DON PÈDRE.
-
-C'est trop de grâce que vous me faites. (Seul.) Il est bon de pacifier
-et d'adoucir toujours les choses. Holà! Isidore, venez!
-
-
-SCÈNE XX.--ZAIDE, DON PÈDRE.
-
-DON PÈDRE.
-
-Comment! que veut dire cela?
-
-ZAÏDE, sans voile.
-
-Ce que cela veut dire? Qu'un jaloux est un monstre haï de tout le
-monde, et qu'il n'y a personne qui ne soit ravi de lui nuire, n'y
-eût-il point d'autre intérêt; que toutes les serrures et tous les
-verrous du monde ne retiennent point les personnes, et que c'est
-le cœur qu'il faut arrêter par la douceur et par la complaisance;
-qu'Isidore est entre les mains du cavalier qu'elle aime, et que vous
-êtes pris pour dupe.
-
-DON PÈDRE.
-
-Don Pèdre souffrira cette injure mortelle! Non, non, j'ai trop de
-cœur, et je vais demander l'appui de la justice pour pousser le
-perfide à bout. C'est ici le logis d'un sénateur. Holà!
-
-
-SCÈNE XXI.--UN SÉNATEUR, DON PÈDRE.
-
-LE SÉNATEUR.
-
-Serviteur, seigneur don Pèdre. Que vous venez à propos!
-
-DON PÈDRE.
-
-Je viens me plaindre à vous d'un affront qu'on m'a fait.
-
-LE SÉNATEUR.
-
-J'ai fait une mascarade la plus belle du monde.
-
-DON PÈDRE.
-
-Un traître de François m'a joué une pièce.
-
-LE SÉNATEUR.
-
-Vous n'avez, dans votre vie, jamais rien vu de si beau.
-
-DON PÈDRE.
-
-Il m'a enlevé une fille que j'avois affranchie.
-
-LE SÉNATEUR.
-
-Ce sont gens vêtus en Maures, qui dansent admirablement.
-
-DON PÈDRE.
-
-Vous voyez si c'est une injure qui se doive souffrir.
-
-LE SÉNATEUR.
-
-Les habits merveilleux, et qui sont faits exprès.
-
-DON PÈDRE.
-
-Je demande l'appui de la justice contre cette action.
-
-LE SÉNATEUR.
-
-Je veux que vous voyiez cela. On la va répéter pour en donner le
-divertissement au peuple.
-
-DON PÈDRE.
-
-Comment! de quoi parlez-vous là?
-
-LE SÉNATEUR.
-
-Je parle de ma mascarade.
-
-DON PÈDRE.
-
-Je vous parle de mon affaire.
-
-LE SÉNATEUR.
-
-Je ne veux point, aujourd'hui, d'autres affaires que de plaisir.
-Allons, messieurs, venez. Voyons si cela ira bien.
-
-DON PÈDRE.
-
-La peste soit du fou avec sa mascarade!
-
-LE SÉNATEUR.
-
-Diantre soit le fâcheux avec son affaire!
-
-
-SCÈNE XXII.--UN SÉNATEUR, TROUPE DE DANSEURS.
-
-ENTRÉE DE BALLET.
-
- Plusieurs danseurs, vêtus en Maures, dansent devant le sénateur, et
- finissent la comédie.
-
-
-FIN DU SICILIEN.
-
-
-
-
-NOMS DES PERSONNES
-
-QUI ONT DANSÉ ET CHANTÉ DANS LE SICILIEN.
-
- DON PÈDRE, le sieur MOLIÈRE.
- ADRASTE, le sieur LA GRANGE.
- ISIDORE, mademoiselle DEBRIE.
- ZAIDE, mademoiselle MOLIÈRE.
- HALI, le sieur LA THORILLIÈRE.
- UN SÉNATEUR, le sieur DU CROISY.
- MUSICIENS chantans, les sieurs BLONDEL, GAYE, NOBLET.
- ESCLAVE TURC chantant, le sieur GAYE.
- ESCLAVES TURCS dansans, les sieurs LE PRÊTRE, CHICANNEAU, MAYEU,
- PESAN.
- MAURES de qualité, le ROI, M. LE GRAND, les marquis DE VILLEROY et
- de RASSAN.
- MAURESQUES de qualité, MADAME, mademoiselle DE LA VALLIÈRE,
- madame DE ROCHEFORT, mademoiselle DE BRANCAS.
- MAURES nus, MM. COCQUET, DE SOUVILLE, les sieurs BEAUCHAMP, NOBLET,
- CHICANNEAU, LA PIERRE, FAVIER et DES-AIRS-GALAND.
- MAURES à capot, les sieurs LA MARE, DU FEU, ARNALD, VAGNARD et
- BONNARD.
-
-
-
-
-LE TARTUFFE
-OU
-L'IMPOSTEUR
-
-COMÉDIE
-
-
-Représentée pour la première fois, à Versailles, devant la cour, dans
-les _Plaisirs de l'Ile enchantée_ (1664).--Les trois premiers actes,
-sur le théâtre du Palais-Royal, le 5 août 1667; défendue le lendemain,
-et reprise sans interruption le 5 février 1669.
-
-En 1664, comme nous l'avons dit, le 10 mai, les trois premiers actes
-d'une œuvre conçue depuis longtemps par Molière, et dès lors terminée
-si ce n'est corrigée, furent représentés comme essai pendant les fêtes
-de Versailles.
-
-C'était à la fois une singulière audace et une grande habileté.
-L'œuvre était évidemment dirigée contre le jansénisme même et
-la rigidité extérieure. Le roi, dont les austères et les dévots
-contrariaient les amours et prétendaient régenter les plaisirs,
-allait-il prendre parti contre eux et reconnaître l'auteur dramatique
-pour premier ministre de ses vengeances et de ses plaisirs? ou bien
-imposerait-il silence à Molière et concéderait-il implicitement aux
-censeurs le droit de critiquer les préférences de son cœur et les
-voluptés de son trône?
-
-Un puritanisme hypocrite, cherchant à se rendre maître du crédit, de
-l'autorité et de la fortune, plus vicieux en secret, plus sensuel en
-réalité que ceux dont il blâmait les penchants, occupait le centre de
-la composition nouvelle; et l'on peut croire que le comédien nomade,
-élève de Gassendi, traducteur de Lucrèce, lié avec Bernier, Chapelle
-et les libertins, eut exactement la même pensée qui dicta plus tard à
-Fielding son _Tom Jones_: la haine du pédant et des dehors hypocrites;
-une grande foi dans les penchants naturels de l'humanité, une grande
-répugnance pour les austérités affectées. La société anglaise de
-Fielding et de Richardson, entre 1688 et 1780, vivait de décence et de
-formalisme comme la société de Louis XIV entre 1660 et 1710. Ce sont
-les œuvres parallèles, mais non égales en mérites, que l'ÉCOLE DE LA
-MÉDISANCE et _Tartuffe_.
-
-Au XVIe siècle, le même point de vue avait inspiré à Shakespeare
-l'admirable portrait de ce magistrat sévère qui, dans _Measure for
-Measure_ (_Un prêté pour un rendu_), se laisse entraîner à sa passion,
-commet des crimes épouvantables et devient d'autant plus coupable que
-sa doctrine est plus rigide. Sheridan n'a pas imité Molière, Molière
-n'a pas imité Shakespeare. Tous trois ont pénétré l'extrême faiblesse
-humaine, sa pente facile vers l'excès, et la fragilité de nos vertus.
-
-L'œuvre de Shakespeare est plus générale et plus philosophique;
-celle de Sheridan, plus légère et plus vive de ton; celle de Molière
-contient une leçon sociale plus puissante et plus forte. Un bourgeois
-simple et honnête, sans doute quelque conseiller de parlement, qui aura
-touché dans sa jeunesse aux troubles de la Fronde, et qui gouverne
-assez mal sa famille, donne accès chez lui à un dévot de robe courte,
-cheveux plats, ajustements simples mais élégants, homme de bien à ce
-qu'il dit lui-même et à ce que l'on croit, que le père de famille
-a rencontré dans une église, toujours en dévotes prières, poussant
-des _hélas!_ mystiques et des soupirs affectés, et prouvant sa piété
-tendre par la componction la plus fervente et la plus humble. C'est
-M. Tartuffe. Notre bourgeois s'intéresse, s'informe, apprend que le
-personnage fait l'aumône aux pauvres, qu'il vit modestement, qu'il est
-gentilhomme, peu riche il est vrai, mais en passe de le devenir. C'est
-un saint. On le répète dans le quartier. Poussé du désir de sanctifier
-son logis magistral, d'inculquer le bon exemple à son jeune fils, de
-morigéner sa femme, jeune, belle, aimant, quoique sage, la parure et
-les divertissements mondains, le père offre un asile au prétendu modèle
-de la perfection chrétienne, qui amène Laurent, son valet, dévot comme
-lui, portant soigneusement la haire et la discipline.
-
-L'aspect extérieur de ce M. Tartuffe n'avait rien de redoutable. Un
-heureux embonpoint et une face riante, des yeux modestement baissés,
-un costume noir de la propreté la plus exquise, les mains jointes sur
-la poitrine, l'air béat et le sourire doucereux, il n'inspirait que
-bienveillante confiance. C'était le papelard de la Fontaine, et non le
-scélérat lugubre. Une voix moelleuse, caressante et mystique achevait
-ce personnage.
-
-Dès que M. Tartuffe a pénétré dans la maison, il y fait son nid, il s'y
-incarne; sa sensualité se gorge des bons dîners de son hôte et s'endort
-voluptueusement dans la couche molle qu'on lui apprête. Pour exploiter
-la situation il n'a pas besoin de faire jouer d'autres ressorts que
-l'apparente sincérité de sa vie dévote; il prêche, il gourmande
-doucement les vices, il sert d'espion domestique. Son crédit augmente;
-sa grimace sacrée suffit pour l'enraciner dans ce lieu de délices.
-Comme Sganarelle, avec trois mots latins, guérit tout le monde;--Comme
-don Juan, avec des révérences et des politesses soutenues de son habit
-brodé, paye M. Dimanche;--M. Tartuffe n'a besoin que d'un rosaire et
-d'un scapulaire pour vivre gros et gras, s'emparer des esprits et
-monter au ciel. Il doit une partie de son succès à la doctrine qu'il
-prêche; doctrine d'apparences qui permet à un père l'égoïsme foncier
-et la cruauté réelle envers les siens, sous le voile de l'austérité
-dévote. Il peut affamer et déshériter sa famille sous prétexte de son
-propre salut, il ne doit compte qu'à Dieu; la formule le sauvera, qu'il
-soit mauvais père et méchant homme en sûreté de conscience.
-
-Voilà M. Tartuffe maître et roi de la situation; sa santé prospère, son
-corps et son âme fleurissent, il est à la fleur de l'âge, et, malgré
-son humilité, il aime à vivre. Voilà son écueil. La femme du maître est
-jolie et passe pour coquette. Attachée à son mari par devoir plus que
-par sentiment, cette situation la rapproche sans cesse de M. Tartuffe,
-et la tentation de la chair vient saisir le saint homme. L'amour
-sensuel s'empare de cette âme béate. Malgré lui il jette son masque, ou
-du moins le soulève et laisse entrevoir à la femme de son bienfaiteur,
-sous un spiritualisme de formules, le fond même de cette nature
-grossière et dissimulée, qui veut des réalités et qui s'en repaît;
-nature friande et onctueuse, brutale et subtile, lourde et intéressée,
-qui trompe le monde au moyen de quelques dehors, d'un rôle appris et
-d'une facile hypocrisie. Alors et sous le coup de ses mêmes vices qui
-éclatent, tout l'édifice du dévot s'écroule au moment même de son
-triomphe. Le père voulait lui donner sa fille, bien qu'il eût engagé
-sa parole à un autre prétendant; il lui avait même cédé la partie la
-plus nette de sa fortune et lui avait confié un secret d'État relatif
-à ses jeunes années, secret qui compromettait jusqu'à sa vie. Dénoncé
-par la famille, livré par la jeune femme, Tartuffe est renversé. Mais
-les armes que l'engouement lui a prêtées, il les emploie sans pitié, et
-le saint homme devient scélérat. L'autorité royale intervient, foudroie
-Tartuffe, rétablit la paix, et après ce grand enseignement remet Orgon
-au sein de sa famille.
-
-Telle est cette admirable conception, méditée par Molière depuis le
-moment de son entrée à Paris, élaborée avec l'amour le plus persévérant
-pendant sept années, et qui, pour être enfin jouée, a coûté à son
-auteur autant de diplomatie, de démarches, de persévérance et d'adresse
-qu'il avait fallu de sagacité, de génie et de combinaison pour la
-créer. Ninon de Lenclos, le prince de Condé, les libres esprits, tous
-ceux qui préparaient l'ascendant futur des idées philosophiques,
-le groupe croissant des _libertins_ (comme on les nommait alors),
-encouragea, surveilla et protégea le développement de l'œuvre.
-C'était tout un monde que cette sphère des esprits forts; et Nicole
-avait raison de dire qu'il n'y avait déjà plus en 1660 d'hérétiques,
-mais des incrédules; à leur tête marchaient la Rochefoucauld, le
-prince de Condé, son amie madame Deshoulières, qui ne baptisa
-sa fille qu'à vingt-neuf ans; Retz et de Lyonne, la Palatine et
-Bourdelot, le bonhomme Rose, qui ne croyait à rien, Saint-Évremond et
-Saint-Réal, Desbarreaux l'athée, Milton l'esprit fort, l'aimable de
-Méré, Saint-Pavin, Lainé et Hénaut, enfin les anciens compagnons de
-Théophile, les nouveaux amis de la Fontaine.
-
-Ninon prêta son salon pour la première lecture du _Tartuffe_.
-
-Chapelle, Bernier, Boileau lui-même, qui étaient présents, applaudirent
-avec les jeunes seigneurs.
-
-Mais comment parvenir à faire représenter l'œuvre? Tout se dirigeait
-vers l'ordre apparent, vers la décence extérieure. Louis XIV, en se
-livrant à ses amours, aimait que la dévotion régnât autour de lui.
-Il fallut marcher pas à pas à la conquête de la position, établir
-la sape et la tranchée, circonvenir le roi, se faire des appuis
-partout, choisir le moment où Paris était désert et s'armer d'une
-promesse verbale du monarque, qui venait de partir pour le camp devant
-Lille, pour faire jouer enfin le _Tartuffe_ en 1667, sur le théâtre
-du Palais-Royal. Il y avait quelque chose de subreptice dans cette
-introduction de l'hypocrite, à qui Molière avait enlevé son nom de
-Tartuffe pour le nommer _Arnolphe_, et qu'il avait adouci sur plusieurs
-points. Malgré ces précautions, tout se souleva. Le premier président
-de Lamoignon ordonna la suspension de l'œuvre pour en référer au roi.
-Deux acteurs de la troupe, la Thorillière et la Grange, partirent avec
-un placet et allèrent supplier Louis XIV et le prier de lever ladite
-défense. Bien reçus par le monarque, ils n'obtinrent qu'une réponse
-dilatoire et la promesse de faire examiner la pièce à son retour.
-
-C'était la grande question morale du XVIIIe siècle qui se débattait
-déjà, celle de la religion contre la philosophie, celle de Bossuet
-contre Voltaire.
-
-En 1660, on avait brûlé les _Provinciales_, satire redoutable de la
-fausse dévotion. D'une part, on essayait de resserrer violemment les
-liens de l'unité religieuse, et la révocation de l'édit de Nantes se
-préparait. D'une autre, le salon de Ninon de Lenclos, cette antichambre
-de Ferney, servait de rendez-vous et de point d'appui aux partisans et
-aux protecteurs du _Tartuffe_.
-
-Pendant deux années, le combat eut lieu autour du _Tartuffe_. Enfin
-Molière eut le dessus.
-
-Après deux années d'interdiction, le 5 février 1669, grâce aux efforts
-des amis de Molière et à la merveilleuse prudence de sa conduite, le
-symbole du mensonge dévot apparut enfin sur la scène. On s'y porta en
-foule; on se souvenait que deux ans auparavant, toutes les loges étant
-pleines pour la seconde représentation du _Tartuffe_, un ordre exprès
-était venu pour empêcher la représentation.
-
-«_J'eus de la peine_, dit le journaliste Robinet, _à voir Tartuffe,
-tant il y avoit de monde_:
-
- Et maints couroient hazard
- D'être étouffés dans la presse,
- Où l'on oyoit crier sans cesse:
- Hélas! monsieur Tartuffius,
- Faut-il que de vous voir l'envie
- Me coûte peut-être la vie?
- On disloqua à quelques-uns
- Manteaux et côtes...
-
-Armande était Elmire; du Croisy, dont la voix était douce et l'air
-compassé, jouait Tartuffe. Madeleine Béjart, cette femme amère et
-violente qui avait tourmenté sa jeune sœur et l'avait forcée à se
-rejeter dans les bras d'un mari, représentait Dorine, la servante
-maîtresse, «forte en gueule et impertinente,» devenue la première
-autorité d'une maison mal conduite. Madame Pernelle, cette aïeule
-entêtée qui ouvre la scène d'une façon si admirable, était représentée
-par Béjart lui-même, et Molière s'était réservé le personnage du
-crédule Orgon.
-
-Depuis ce temps _Tartuffe_ représente le masque hypocrite et la
-formule du mensonge, non-seulement pour la France, mais pour l'Europe
-et l'avenir. Comme PATELIN, PANURGE, FIGARO et _Falstaff_, comme
-_Lovelace_ et _Don Juan_, il vit toujours, il est immortel.
-
-Mais qu'est-ce que _Tartuffe_? Selon quelques commentateurs, ce serait
-le diable, _der Tauffel_, qui serait transformé en _ter Teufel_, puis
-enfin en _Tartuffe_. Selon d'autres, ce serait une allusion à ce
-personnage dévot qui, d'un ton contrit, onctueux et pieux, demandait
-sans cesse qu'on lui servît des «truffes.» Absurde étymologie.
-_Tartuffe_ est simplement le _Truffactor_ de la basse latinité, le
-«trompeur,» mot qui se rapporte à l'italien et à l'espagnol «truffa»
-combiné avec la syllabe augmentative «tra,» indiquant une qualité
-superlative et l'excès d'une qualité ou d'un défaut. _Truffer_, c'est
-tromper; «Tratruffar,» tromper excessivement et avec hardiesse.
-L'euphonie a donné ensuite «tartuffar,» puis _Tartuffe_. Il est curieux
-de retrouver cette dernière désignation appliquée aux «truffes» ou
-«tartuffes,» qui deviennent ainsi les _trompeuses_. Platina, dans son
-traité _de Honesta voluptate_, indique cette étymologie relevée par le
-Duchat et Ménage. _Truffaldin_, le fourbe vénitien, se rapporte à la
-même origine. _Tartuffe_, _Truffactor_, le Truffeur, est donc le roi
-des fourbes sérieux comme Mascarille est le roi des fourbes comiques;
-aussi toute manifestation de l'irritation française contre l'autorité
-de la formule, contre l'envahissement des simulacres, a-t-elle eu pour
-expression le mot _Tartuffe_. C'est _Tartuffe_ que l'on a demandé,
-joué, applaudi, toutes les fois que le mécontentement populaire s'est
-soulevé secrètement ou ouvertement contre le joug. Molière a été plus
-effectif dans le sens que nous indiquons que cent révolutionnaires.
-
-Molière n'eut pas seulement à combattre les résistances des dévots,
-mais les coquetteries et les prétentions d'Armande, qui voulait jouer
-le rôle d'Elmire en grande coquette, se surcharger de diamants et de
-dentelles, et éblouir tout le monde de l'éclat de sa parure. Une telle
-splendeur eût effrayé M. Tartuffe, dont la finesse madrée n'aurait
-pas osé approcher d'une si brillante idole. Molière, au grand chagrin
-d'Armande, lui imposa un ajustement plus modeste et plus conforme à la
-situation sociale de son mari.
-
-Quarante-quatre représentations attestèrent la conquête redoutable et
-indestructible de Molière.
-
-Tout s'émut. Un curé, qui s'appelait Roulet, et qui avait le soin d'une
-petite église de Paris (Saint-Barthélemy), publia contre l'auteur un
-pamphlet furieux, digne des temps de la Ligue. Bourdaloue tonna en
-chaire, Bossuet exhorta les chrétiens à ne pas se laisser séduire
-par le comédien impie. Le prince de Conti, devenu janséniste, frappa
-d'anathème son ancien protégé. La Bruyère, qui tenait à Bossuet par
-des liens sévères et secrets, essaya de prouver que le vrai Tartuffe,
-plus homme du monde et plus raffiné, ne se montre jamais sous d'aussi
-grossières et d'aussi franches couleurs. Les jésuites, bien qu'attaqués
-dans les passages où la morale d'Escobar est raillée, pardonnèrent à
-Molière, dont le père Bouhours composa l'épitaphe laudative; Fénelon,
-leur ami, dont l'âme tendre se joignait à un esprit si fin, prit parti
-pour le critique de la fausse dévotion, «qui, disait-il, rendait
-service à la vraie piété;» enfin les comédiens ravis assurèrent double
-part à Molière dans les recettes de toutes les représentations qui
-suivirent.
-
-Les commentateurs ont cherché avec un soin minutieux les diverses
-circonstances et les anecdotes qui ont pu servir Molière dans la
-création de _Tartuffe_. Il a puisé dans tous les événements et tous
-les faits qui se sont manifestés entre 1660 et 1667: querelles du
-jansénisme et du molinisme; les _Provinciales_ brûlées par le bourreau;
-les intrigues de l'austère duchesse de Navailles et d'Olympe de Mancini
-contre les amours du roi; la cassette de Fouquet et la chute de ce
-ministre; le personnage odieux de Letellier; toutes les manœuvres
-contradictoires des courtisans et des dévots; la fausse mysticité du
-père Lemoine; la rigidité affectée de quelques amis d'Arnauld; la
-morale relâchée d'Escobar; les arrestations arbitraires commandées
-par le roi; le personnage patelin et sensuel de cet abbé de Roquette,
-«qui prêchait les sermons d'autrui;» les anecdotes de la cour et de
-la ville; la disgrâce de la comtesse de Soissons; tout, jusqu'à la
-retraite sévère des Singlin et des Arnauld; l'époque entière vient se
-concentrer dans son œuvre. Il a même indiqué par le personnage de
-l'huissier «Loyal,» cet oiseau de proie si rempli de douceur, cet autre
-Patelin exerçant pieusement son triste office, l'existence d'une secte
-entière vouée à la componction la plus mielleuse et à une douceur de
-ton qui ne fait que s'accroître de l'inhumanité des actes. Les jésuites
-se turent. Les jansénistes sentirent le coup, et ne pardonnèrent pas à
-Molière.
-
-Rabelais, Boccace, Pascal, Platon dans sa _République_, Scarron même
-dans sa nouvelle des _Hypocrites_, lui fournirent des couleurs et des
-détails. Il y a dans cette dernière nouvelle, imitée de l'espagnol,
-un «Montufar,» dont le nom, par parenthèse, n'est pas sans analogie
-avec «Tartuffe,» et qui échappe à la vengeance des lois par la même
-pénitence humiliée, par la même abjection chrétienne qui réussit à
-Tartuffe. Qui ne se souvenait alors des profondes hypocrisies du
-cardinal de Richelieu? Comme Tartuffe, il avait osé parler d'amour à la
-femme de son maître. Comme le héros de Molière, il s'était prosterné
-aux pieds de l'ennemi dont il allait faire tomber la tête.
-
-_Tartuffe_ est le point culminant du génie et de la doctrine de
-Molière. Le genre humain, facilement dupe de l'apparence; l'engouement
-si naturel à la race française, préparant au charlatanisme une conquête
-facile; la formule religieuse, le masque de la piété, en simulant
-le suprême idéal comme offrant un danger terrible, telle est l'idée
-fondamentale développée avec génie par Molière. La victoire lui reste.
-
-Il savait bien ce qu'il voulait.
-
-Lisez cette admirable préface du _Tartuffe_, chef-d'œuvre d'un style
-qui se rapproche de celui de Rousseau et de Pascal, et qui s'élève
-pour la netteté de la discussion au niveau des plus belles pages de la
-langue française. Non-seulement il y défend la comédie et le théâtre
-en général, mais la nature humaine qu'il réhabilite. C'est l'unique
-fragment de ce penseur et de ce poëte où nous puissions contempler à nu
-pour ainsi dire sa doctrine philosophique, que nous ne discutons pas
-ici:
-
-«Rectifier et adoucir les passions au lieu de les retrancher.»
-
-
-
-
-PRÉFACE DU TARTUFFE
-
-
-Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps
-persécutée[127]; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils
-étoient plus puissans en France que tous ceux que j'ai joués jusques
-ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont
-souffert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant
-de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites
-d'eux; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie; ils se sont
-effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse
-de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant
-d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauroient me
-pardonner; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur
-épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a
-blessés; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre
-pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils
-ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu; et le _Tartuffe_, dans
-leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à
-l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouvera rien qui ne mérite
-le feu. Toutes les syllabes en sont impies; les gestes mêmes y sont
-criminels; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tête,
-le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu'ils
-trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage.
-
- [127] Cette préface a été mise par Molière en tête de la première
- édition du _Tartuffe_, publiée en 1669, quelques mois après la
- seconde représentation de cet ouvrage, et plus de deux ans après la
- première.
-
-J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure
-de tout le monde: les corrections que j'y ai pu faire; le jugement du
-roi et de la reine, qui l'ont vue; l'approbation des grands princes
-et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur
-présence; le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable,
-tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre; et, tous
-les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me
-disent des injures pieusement, et me damnent par charité.
-
-Je me soucierois fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'étoit
-l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de
-jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent
-la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du
-ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner.
-Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux
-me justifier sur la conduite de ma comédie; et je les conjure de tout
-mon cœur de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se
-défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux
-dont les grimaces les déshonorent.
-
-Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra
-sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne
-tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer; que je l'ai
-traitée avec toutes les précautions que me demandoit la délicatesse de
-la matière; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été
-possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui
-du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la
-venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en
-balance; on le connoît d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un
-bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne
-peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse
-éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
-
-Je sais bien que pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce
-n'est point au théâtre à parler de ces matières; mais je leur demande,
-avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est
-une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent
-en aucune façon; et, sans doute, il ne seroit pas difficile de leur
-faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la
-religion, et faisoit partie de leurs mystères; que les Espagnols, nos
-voisins, ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée; et
-que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie
-à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne; que c'est
-un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importans mystères
-de notre foi; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres
-gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne; et, sans aller
-chercher si loin, que l'on a joué, de notre temps, des pièces saintes
-de M. Corneille[128], qui ont été l'admiration de toute la France.
-
- [128] _Polyeucte_ et _Théodore_, vierge et martyre.
-
-Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je
-ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci
-est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les
-autres; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la
-correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins
-puissans, le plus souvent, que ceux de la satire; et rien ne reprend
-mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une
-grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le
-monde. On souffre aisément des répréhensions; mais on ne souffre point
-la raillerie. On veut bien être méchant; mais on ne veut point être
-ridicule.
-
-On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de
-mon imposteur. Eh! pouvois-je m'en empêcher, pour bien représenter
-le caractère d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fasse
-connoître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que
-j'en aie retranché les termes consacrés, dont on auroit eu peine à lui
-entendre faire un mauvais usage.--Mais il débite au quatrième acte une
-morale pernicieuse.--Mais cette morale est-elle quelque chose dont
-tout le monde n'eût les oreilles rebattues. Dit-elle rien de nouveau
-dans ma comédie? Et peut-on craindre que des choses si généralement
-détestées fassent quelque impression dans les esprits; que je les rende
-dangereuses en les faisant monter sur le théâtre; qu'elles reçoivent
-quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il n'y a nulle apparence
-à cela; et l'on doit approuver la comédie du _Tartuffe_, ou condamner
-généralement toutes les comédies.
-
-C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps; et jamais
-on ne s'étoit si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier
-qu'il n'y ait eu des pères de l'Église qui ont condamné la comédie;
-mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui
-l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité dont on prétend
-appuyer la censure est détruite par ce partage; et toute la conséquence
-qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des esprits éclairés
-des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment,
-et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres
-l'ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains
-spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
-
-Et, en effet, puisqu'on doit discourir des choses, et non pas des mots,
-et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre,
-et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut
-qu'ôter le voile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie
-en soi, pour voir si elle est condamnable. On connoîtra sans doute
-que, n'étant autre chose qu'un poëme ingénieux qui, par des leçons
-agréables, reprend les défauts des hommes, on ne sauroit la censurer
-sans injustice; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de
-l'antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont
-donné des louanges à la comédie, eux qui faisoient profession d'une
-sagesse si austère, et qui crioient sans cesse après les vices de leur
-siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au
-théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire
-des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des
-premiers en dignité, ont fait gloire d'en composer eux-mêmes; qu'il y
-en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles
-qu'ils avoient composées; que la Grèce a fait pour cet art éclater son
-estime par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a
-voulu l'honorer; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des
-honneurs extraordinaires: je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la
-licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des
-consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
-
-J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et
-qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours? Il
-n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime;
-point d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les
-intentions; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner à de
-mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère
-comme une des plus excellentes choses que nous ayons; et cependant il
-y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait
-un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel:
-elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connoissance d'un
-Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on
-n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a
-occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses mêmes les plus
-saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes; et nous
-voyons des scélérats qui tous les jours abusent de la piété, et la
-font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse
-pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire:
-on n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses
-que l'on corrompt avec la malice des corrupteurs: on sépare toujours
-le mauvais usage d'avec l'intention de l'art; et, comme on ne s'avise
-point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la
-philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne
-doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée
-en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent
-point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir; et nous ne
-devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus
-loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable.
-La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la
-comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre
-celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont
-tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que
-la ressemblance du nom; et ce seroit une injustice épouvantable que
-de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a
-une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute,
-feroient un grand désordre dans le monde. Il n'y auroit rien par là
-qui ne fût condamné; et, puisque l'on ne garde point cette rigueur à
-tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même
-grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra
-régner l'instruction de l'honnêteté.
-
-Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir
-aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes sont les plus
-dangereuses; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus
-touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont
-attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand
-crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête; et c'est
-un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent
-faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans
-les forces de la nature humaine; et je ne sais s'il n'est pas mieux
-de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de
-vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il
-vaut mieux fréquenter que le théâtre; et, si l'on veut blâmer toutes
-les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il
-est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais
-qu'elle soit condamnée avec le reste; mais, supposé, comme il est
-vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que
-les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur
-en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis
-étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand prince[129] sur la
-comédie du _Tartuffe_.
-
- [129] Le grand Condé.
-
-Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour
-une pièce intitulée _Scaramouche ermite_; et le roi, en sortant, dit au
-grand prince que je veux dire: «Je voudrois bien savoir pourquoi les
-gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent
-mot de celle de _Scaramouche_;» à quoi le prince répondit: «La raison
-de cela, c'est que la comédie de _Scaramouche_ joue le ciel et la
-religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point; mais celle de
-Molière les joue eux-mêmes; c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir.»
-
-
-
-
-PREMIER PLACET
-
-PRÉSENTÉ AU ROI
-
-Sur la comédie du _Tartuffe_, qui n'avoit pas encore été représentée
-en public.
-
- SIRE,
-
-Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les
-divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve[130],
-je n'avois rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures
-ridicules les vices de mon siècle; et, comme l'hypocrisie, sans doute,
-en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux,
-j'avois eu, SIRE, la pensée que je ne rendrois pas un petit service
-à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisois une comédie
-qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes
-les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les
-friponneries couvertes de ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent
-attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique.
-
- [130] Cet emploi est celui de chef de la troupe du roi.
-
-Je l'ai faite, SIRE, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois,
-et toutes les circonspections que pouvoit demander la délicatesse de la
-matière; et, pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux
-vrais dévots, j'en ai distingué le plus que j'ai pu le caractère que
-j'avois à toucher. Je n'ai point laissé d'équivoque, j'ai ôté ce qui
-pouvoit confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi, dans cette
-peinture, que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font
-reconnoître d'abord un véritable et franc hypocrite.
-
-Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, SIRE,
-de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l'on
-a su vous prendre par l'endroit seul que vous êtes prenable, je veux
-dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont
-eu l'adresse de trouver grâce auprès de VOTRE MAJESTÉ; et les originaux
-enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût, et
-quelque ressemblante qu'on la trouvât.
-
-Bien que ce m'eût été un coup sensible que la suppression de cet
-ouvrage, mon malheur pourtant étoit adouci par la manière dont VOTRE
-MAJESTÉ s'étoit expliquée sur ce sujet; et j'ai cru, SIRE, qu'elle
-m'ôtoit tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'elle
-ne trouvoit rien à dire dans cette comédie, qu'elle me défendoit de
-produire en public.
-
-Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde
-et du plus éclairé, malgré l'approbation encore de monsieur le
-légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans
-les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se
-sont trouvés d'accord avec les sentiments de VOTRE MAJESTÉ; malgré
-tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de..., qui
-donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. VOTRE
-MAJESTÉ a beau dire, et monsieur le légat et messieurs les prélats
-ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l'avoir vue[131],
-est diabolique, et diabolique mon cerveau; je suis un démon vêtu de
-chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d'un supplice
-exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expie en public mon offense,
-j'en serois quitte à trop bon marché; le zèle charitable de ce galant
-homme de bien n'a garde de demeurer là; il ne veut point que j'aie de
-miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné; c'est
-une affaire résolue.
-
- [131] Pour: sans qu'elle ait été vue. Faute de français.
-
-Ce livre, SIRE, a été présenté à VOTRE MAJESTÉ: et, sans doute, elle
-juge bien elle-même combien il m'est fâcheux de me voir exposé tous
-les jours aux insultes de ces messieurs; quel tort me feront dans le
-monde de telles calomnies, s'il faut qu'elles soient tolérées; et quel
-intérêt j'ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au
-public que ma comédie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit.
-Je ne dirai point, SIRE, ce que j'aurois à demander pour ma réputation,
-et pour justifier à tout le monde l'innocence de mon ouvrage: les
-rois éclairés comme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on
-souhaite; ils voient, comme Dieu, ce qu'il nous faut, et savent mieux
-que nous ce qu'ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes
-intérêts entre les mains de VOTRE MAJESTÉ; et j'attends d'elle, avec
-respect, tout ce qu'il lui plaira d'ordonner là-dessus.
-
-
-
-
-SECOND PLACET
-
-PRÉSENTÉ AU ROI
-
-
-Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les sieurs
-LA THORILLIÈRE et LA GRANGE, comédiens de SA MAJESTÉ, et compagnons
-du sieur MOLIÈRE sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de
-représenter le _Tartuffe_ jusques à nouvel ordre de SA MAJESTÉ.
-
- SIRE,
-
-C'est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand
-monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes; mais, dans l'état où
-je me vois, où trouver, SIRE, une protection qu'au lieu où je la viens
-chercher; et qui puis-je solliciter contre l'autorité de la puissance
-qui m'accable, que la source de la puissance et de l'autorité, que le
-juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le
-maître de toutes choses?
-
-Ma comédie, SIRE, n'a pu jouir ici des bontés de VOTRE MAJESTÉ. En
-vain je l'ai produite sous le titre de l'_Imposteur_, et déguisé le
-personnage sous l'ajustement d'un homme du monde; j'ai eu beau lui
-donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée,
-et des dentelles sur tout l'habit, mettre en plusieurs endroits des
-adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable
-de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait
-que je voulois faire, tout cela n'a de rien servi. La cabale s'est
-réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose.
-Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre
-matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre.
-Ma comédie n'a pas plutôt paru, qu'elle s'est vue foudroyée par le coup
-d'un pouvoir qui doit imposer du respect; et tout ce que j'ai pu faire
-en cette rencontre pour me sauver moi-même de l'éclat de cette tempête,
-c'est de dire que VOTRE MAJESTÉ avoit eu la bonté de m'en permettre la
-représentation, et que je n'avois pas cru qu'il fût besoin de demander
-cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'elle seule qui me
-l'eût défendue.
-
-Je ne doute point, SIRE, que les gens que je peins dans ma comédie ne
-remuent bien des ressorts auprès de VOTRE MAJESTÉ, et ne jettent dans
-leur parti, comme ils ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui
-sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui
-par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes
-leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout
-l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir, ils l'ont assez montré dans
-les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en
-public sans en dire le moindre mot. Celles-là n'attaquoient que la
-piété et la religion, dont ils se soucient fort peu; mais celle-ci les
-attaque et les joue eux-mêmes; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir.
-Ils ne sauroient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux
-de tout le monde; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à VOTRE
-MAJESTÉ que chacun s'est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure,
-SIRE, c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on
-en a faite; que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation
-profitable; et qu'on s'est étonné que des personnes d'une probité si
-connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devroient
-être l'horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable
-piété dont elles font profession.
-
-J'attends avec respect l'arrêt que VOTRE MAJESTÉ daignera prononcer sur
-cette matière; mais il est très-assuré, SIRE, qu'il ne faut plus que
-je songe à faire des comédies si les tartuffes ont l'avantage; qu'ils
-prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront
-trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de
-ma plume.
-
-Daignent vos bontés, SIRE, me donner une protection contre leur rage
-envenimée! et puissé-je, au retour d'une campagne si glorieuse,
-délasser VOTRE MAJESTÉ des fatigues de ses conquêtes, lui donner
-d'innocens plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le
-monarque qui fait trembler toute l'Europe!
-
-
-
-
-TROISIÈME PLACET
-
-PRÉSENTÉ AU ROI, LE 5 FÉVRIER 1669.
-
- SIRE,
-
-Un fort honnête médecin[132], dont j'ai l'honneur d'être le malade, me
-promet et veut s'obliger par-devant notaire de me faire vivre encore
-trente années, si je puis lui obtenir une grâce de VOTRE MAJESTÉ. Je
-lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandois pas tant, et que
-je serois satisfait de lui, pourvu qu'il s'obligeât de ne me point
-tuer. Cette grâce, SIRE, est un canonicat de votre chapelle royale de
-Vincennes, vacant par la mort de...
-
-Oserois-je demander encore cette grâce à VOTRE MAJESTÉ le propre jour
-de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés? Je
-suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots: et je le
-serois, par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans
-doute, trop de grâces à la fois; mais peut-être n'en est-ce pas trop
-pour VOTRE MAJESTÉ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse,
-la réponse de mon placet.
-
- [132] Mauvillain, médecin de Molière.
-
-
-
-
- PERSONNAGES. ACTEURS.
-
- MADAME PERNELLE, mère d'Orgon. BÉJART.
- ORGON, mari d'Elmire. MOLIÈRE.
- ELMIRE, femme d'Orgon. Mlle MOLIÈRE.
- DAMIS, fils d'Orgon. HUBERT.
- MARIANE, fille d'Orgon et amante de Valère. Mlle DEBRIE.
- VALÈRE. amant de Mariane. LA GRANGE.
- CLÉANTE, beau-frère d'Orgon. LA THORILLIÈRE.
- TARTUFFE, faux dévot. DU CROISY.
- DORINE, suivante de Mariane. Mad. BÉJART.
- M. LOYAL, sergent[133]. DEBRIE.
- UN EXEMPT.
- FLIPOTE, servante de madame Pernelle.
-
- La scène est à Paris, dans la maison d'Orgon.
-
- [133] Huissier.
-
-
-
-
-ACTE PREMIER
-
-
-SCÈNE I.--MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE,
-FLIPOTE.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Allons, Flipote, allons; que d'eux je me délivre.
-
- ELMIRE.
-
- Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous suivre.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Laissez, ma bru, laissez; ne venez pas plus loin:
- Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.
-
- ELMIRE.
-
- De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.
- Mais ma mère, d'où vient que vous sortez si vite?
-
- MADAME PERNELLE.
-
- C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
- Et que de me complaire on ne prend nul souci.
- Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée:
- Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée.
- On n'y respecte rien, chacun y parle haut,
- Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud[134].
-
- DORINE.
-
- Si...
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Vous êtes, ma mie, une fille suivante
- Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente:
- Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
-
- DAMIS.
-
- Mais...
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Vous êtes un sot, en trois lettres, mon fils,
- C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère;
- Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
- Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,
- Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
-
- MARIANE.
-
- Je crois...
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Mon Dieu! sa sœur, vous faites la discrète,
- Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette!
- Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort;
- Et vous menez sous chape[135] un train que je hais fort.
-
- ELMIRE.
-
- Mais, ma mère...
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
- Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise;
- Vous devriez leur remettre un bon exemple aux yeux;
- Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux.
- Vous êtes dépensière; et cet état me blesse,
- Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.
- Quiconque à son mari veut plaire seulement,
- Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
-
- CLÉANTE.
-
- Mais, madame, après tout...
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Pour vous, monsieur son frère,
- Je vous estime fort, vous aime et vous révère;
- Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux,
- Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous.
- Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
- Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.
- Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur,
- Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.
-
- DAMIS.
-
- Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute...
-
- MADAME PERNELLE.
-
- C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute;
- Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux,
- De le voir quereller par un fou comme vous.
-
- DAMIS.
-
- Quoi! je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique
- Vienne usurper céans[136] un pouvoir tyrannique,
- Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
- Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir!
-
- DORINE.
-
- S'il le faut écouter et croire à ses maximes,
- On ne peut faire rien qu'on ne fasse de crimes.
- Car il contrôle tout, ce critique zélé.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé.
- C'est au chemin du ciel qu'il prétend vous conduire.
- Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire[137].
-
- DAMIS.
-
- Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père, ni rien,
- Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien:
- Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte.
- Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte;
- J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat
- Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.
-
- DORINE.
-
- Certes, c'est une chose aussi qui scandalise,
- De voir qu'un inconnu céans[138] s'impatronise;
- Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers,
- Et dont l'habit entier valoit bien six deniers,
- En vienne jusque-là que de se méconnoître,
- De contrarier tout et de faire le maître.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Eh! merci de ma vie! il en iroit bien mieux
- Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.
-
- DORINE.
-
- Il passe pour un saint dans votre fantaisie:
- Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Voyez la langue!
-
- DORINE.
-
- A lui, non plus qu'à son Laurent,
- Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être;
- Mais pour homme de bien je garantis le maître.
- Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
- Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités.
- C'est contre le péché que son cœur se courrouce,
- Et l'intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.
-
- DORINE.
-
- Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
- Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante céans[139]?
- En quoi blesse le ciel une visite honnête,
- Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête?
- Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous?...
-
- Montrant Elmire.
-
- Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
- Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites:
- Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
- Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
- Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
- Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
- Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien:
- Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.
-
- CLÉANTE.
-
- Eh! voulez-vous, madame, empêcher qu'on ne cause?
- Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose,
- Si, pour les sots discours où l'on peut être mis,
- Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.
- Et, quand même on pourroit se résoudre à le faire,
- Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire?
- Contre la médisance il n'est point de rempart.
- A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard;
- Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
- Et laissons aux causeurs une pleine licence.
-
- DORINE[140].
-
- Daphné, notre voisine, et son petit époux[141]
- Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous?
- Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
- Sont toujours sur autrui les premiers à médire;
- Ils ne manquent jamais de saisir promptement
- L'apparente lueur du moindre attachement,
- D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
- Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie.
- Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs,
- Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
- Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
- Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence,
- Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
- De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Tous ces raisonnemens ne font rien à l'affaire.
- On sait qu'Orante[142] mène une vie exemplaire;
- Tous ses soins vont au ciel; et j'ai su par des gens
- Qu'elle condamne fort le train qui vient céans.
-
- DORINE.
-
- L'exemple est admirable, et cette dame est bonne!
- Il est vrai qu'elle vit en austère personne;
- Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent,
- Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant.
- Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages,
- Elle a fort bien joui de tous ses avantages;
- Mais, voyant de ses yeux tous les brillans baisser,
- Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
- Et du voile pompeux d'une haute sagesse
- De ses attraits usés déguiser la foiblesse.
- Ce sont là les retours des coquettes du temps:
- Il leur est dur de voir déserter les galans.
- Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
- Ne voit d'autre recours que le métier de prude;
- Et la sévérité de ces femmes de bien
- Censure toute chose, et ne pardonne à rien.
- Hautement d'un chacun elles blâment la vie,
- Non point par charité, mais par un trait d'envie
- Qui ne sauroit souffrir qu'un autre ait les plaisirs
- Dont le penchant de l'âge a sevré leurs désirs.
-
- MADAME PERNELLE, à Elmire.
-
- Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire,
- Ma bru. L'on est chez vous contrainte de se taire:
- Car madame à jaser tient le dé tout le jour.
- Mais enfin je prétends discourir à mon tour:
- Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage
- Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage;
- Que le ciel, au besoin, l'a céans envoyé
- Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé;
- Que, pour votre salut, vous le devez entendre;
- Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
- Ces visites, ces bals, ces conversations,
- Sont du malin esprit toutes inventions.
- Là jamais on n'entend de pieuses paroles;
- Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles:
- Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
- Et l'on y sait médire et du tiers et du quart.
- Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
- De la confusion de telles assemblées:
- Mille caquets divers s'y font en moins de rien;
- Et, comme l'autre jour un docteur dit fort bien,
- C'est véritablement la tour de Babylone,
- Car chacun y babille, et tout du long de l'aune;
- Et, pour conter l'histoire où ce point l'engagea...
-
- Montrant Cléante.
-
- Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà!
- Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
-
- A Elmire.
-
- Et sans... Adieu, ma bru; je ne veux plus rien dire.
- Sachez que pour céans j'en rabats de moitié,
- Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.
-
- Donnant un soufflet à Flipote.
-
- Allons, vous, vous rêvez et bayez[143] aux corneilles:
- Jour de Dieu! je saurai vous frotter les oreilles!
- Marchons, gaupe, marchons!
-
- [134] Pour: une famille de bohémiens. Proverbe archaïque et
- populaire. «Le roi Pétaud, dit Bret, est le chef que se choisissaient
- autrefois les mendiants, réunis en corporation. Ce nom vient du
- latin _peto_, je demande. Ce roi n'ayant pas plus de pouvoir que ses
- sujets, on donne par extension le nom de cour du roi Pétaud à une
- maison où tout le monde commande.»
-
- [135] Pour: sous cape, sous le manteau. De l'espagnol _capa_.
-
- [136] Pour: dans cette maison; du latin, _hic intus_, ci ens, ici
- dedans. Archaïsme expressif et perdu, ainsi que leans (_illie intus_,
- là ens, là dedans). Deux mots excellents d'une nuance distincte et
- que la langue ne possède plus.
-
- [137] Pour: porter, engager; du latin, _inducere_.
-
- [138] Voyez la note de la page précédente.
-
- [139] Voyez la note, page 331.
-
- [140] Cette tirade et la suivante avaient appartenu d'abord au
- rôle de Cléante, comme le prouvent le ton et le style employés par
- Molière. Il a craint, apparemment, de donner trop de valeur à ses
- portraits, et a pensé qu'ils passeraient plus aisément dans la bouche
- d'une suivante.
-
- [141] Allusion à la comtesse de Soissons et à son mari, qui furent
- exilés. Voyez plus haut, page 317.
-
- [142] La duchesse de Navailles. Voyez plus haut, page 317.
-
- [143] Pour: rester béant. Du latin, _beare_, rester la bouche ouverte
- en regardant les corneilles.
-
-
-SCÈNE II.--CLÉANTE, DORINE.
-
- CLÉANTE.
-
- Je n'y veux point aller,
- De peur qu'elle ne vînt encor me quereller;
- Que cette bonne femme...
-
- DORINE.
-
- Ah! certes, c'est dommage
- Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage:
- Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon,
- Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom.
-
- CLÉANTE.
-
- Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée!
- Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée!
-
- DORINE.
-
- Oh! vraiment, tout cela n'est rien au prix du fils:
- Et, si vous l'aviez vu, vous diriez: C'est bien pis!
- Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage,
- Et pour servir son prince il montra du courage:
- Mais il est devenu comme un homme hébété,
- Depuis que de Tartuffe on le voit entêté:
- Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme
- Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille et femme.
- C'est de tous ses secrets l'unique confident,
- Et de ses actions le directeur prudent;
- Il le choie, il l'embrasse; et pour une maîtresse
- On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse:
- A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis;
- Avec joie il l'y voit manger autant que six;
- Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cède,
- Et, s'il vient à roter, il lui dit: Dieu vous aide!
- Enfin il en est fou, c'est son tout, son héros;
- Il l'admire à tous coups, le cite à tous propos;
- Ses moindres actions lui semblent des miracles,
- Et tous les mots qu'il dit sont pour lui des oracles.
- Lui, qui connoît sa dupe, et qui veut en jouir,
- Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir;
- Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
- Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
- Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon
- Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon;
- Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
- Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.
- Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains
- Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints,
- Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
- Avec la sainteté les parures du diable.
-
-
-SCÈNE III.--ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLÉANTE, DORINE.
-
- ELMIRE, à Cléante.
-
- Vous êtes bien heureux de n'être point venu
- Au discours qu'à la porte elle nous a tenu.
- Mais j'ai vu mon mari; comme il ne m'a point vue,
- Je veux aller là-haut attendre sa venue.
-
- CLÉANTE.
-
- Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement;
- Et je vais lui donner le bon jour seulement.
-
-
-SCÈNE IV.--CLÉANTE, DAMIS, DORINE.
-
- DAMIS.
-
- De l'hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose.
- J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose,
- Qu'il oblige mon père à des détours si grands
- Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends...
- Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
- La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chère,
- Et, s'il falloit...
-
- DORINE.
-
- Il entre.
-
-
-SCÈNE V.--ORGON, CLÉANTE, DORINE.
-
- ORGON.
-
- Ah! mon frère, bonjour.
-
- CLÉANTE.
-
- Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour.
- La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.
-
-ORGON.
-
- A Cléante.
-
- Dorine... Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
- Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci,
- Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici.
-
- A Dorine.
-
- Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte?
- Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?
-
- DORINE.
-
- Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir,
- Avec un mal de tête étrange à concevoir.
-
- ORGON.
-
- Et Tartuffe?
-
- DORINE.
-
- Tartuffe! il se porte à merveille,
- Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille.
-
- ORGON.
-
- Le pauvre homme!
-
- DORINE.
-
- Le soir elle eut un grand dégoût,
- Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
- Tant sa douleur de tête étoit encor cruelle!
-
- ORGON.
-
- Et Tartuffe?
-
- DORINE.
-
- Il soupa, lui tout seul, devant elle;
- Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
- Avec une moitié de gigot en hachis.
-
- ORGON.
-
- Le pauvre homme!
-
- DORINE.
-
- La nuit se passa tout entière
- Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière;
- Des chaleurs l'empêchoient de pouvoir sommeiller,
- Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller.
-
- ORGON.
-
- Et Tartuffe?
-
- DORINE.
-
- Pressé d'un sommeil agréable,
- Il passa dans sa chambre au sortir de la table;
- Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
- Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
-
- ORGON.
-
- Le pauvre homme!
-
- DORINE.
-
- A la fin, par nos raisons gagnée,
- Elle se résolut à souffrir la saignée;
- Et le soulagement suivit tout aussitôt.
-
- ORGON.
-
- Et Tartuffe?
-
- DORINE.
-
- Il reprit courage comme il faut;
- Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
- Pour réparer le sang qu'avoit perdu madame,
- But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
-
- ORGON.
-
- Le pauvre homme!
-
- DORINE.
-
- Tous deux se portent bien enfin,
- Et je vais à madame annoncer par avance
- La part que vous prenez à sa convalescence.
-
-
-SCÈNE VI.--ORGON, CLÉANTE.
-
- CLÉANTE.
-
- A votre nez, mon frère, elle se rit de vous:
- Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
- Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.
- A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice?
- Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui
- A vous faire oublier toutes choses pour lui?
- Qu'après avoir chez vous réparé sa misère,
- Vous en veniez au point...
-
- ORGON.
-
- Halte-là, mon beau-frère,
- Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez.
-
- CLÉANTE.
-
- Je ne le connois pas, puisque vous le voulez;
- Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...
-
- ORGON.
-
- Mon frère, vous seriez charmé de le connoître;
- Et vos ravissemens ne prendroient point de fin.
- C'est un homme... qui... ah! un homme... un homme enfin
- Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde,
- Et comme du fumier regarde tout le monde.
- Oui, je deviens tout autre avec son entretien:
- Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien;
- De toutes amitiés il détache mon âme;
- Et je verrois mourir frère, enfans, mère et femme,
- Que je m'en soucierois autant que de cela.
-
- CLÉANTE.
-
- Les sentimens humains, mon frère, que voilà!
-
- ORGON.
-
- Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,
- Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre:
- Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux,
- Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
- Il attiroit les yeux de l'assemblée entière
- Par l'ardeur dont au ciel il poussoit sa prière;
- Il faisoit des soupirs, de grands élancemens,
- Et baisoit humblement la terre à tous momens,
- Et, lorsque je sortois, il me devançoit vite
- Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite.
- Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit,
- Et de son indigence, et de ce qu'il étoit,
- Je lui faisois des dons: mais, avec modestie,
- Il me vouloit toujours en rendre une partie.
- _C'est trop_, me disoit-il, _c'est trop de la moitié_;
- _Je ne mérite pas de vous faire pitié_.
- Et, quand je refusois de le vouloir reprendre,
- Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre,
- Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
- Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
- Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même
- Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême;
- Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
- Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.
- Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle;
- Il s'impute à péché la moindre bagatelle;
- Un rien presque suffit pour le scandaliser,
- Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser,
- D'avoir pris une puce en faisant sa prière,
- Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
-
- CLÉANTE.
-
- Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi!
- Avec de tels discours vous moquez-vous de moi?
- Et que prétendez-vous? Que tout ce badinage..
-
- ORGON.
-
- Mon frère, ce discours sent le libertinage[144]:
- Vous en êtes un peu dans votre âme entiché;
- Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché,
- Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
-
- CLÉANTE.
-
- Voilà de vos pareils le discours ordinaire:
- Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux;
- C'est être libertin[145] que d'avoir de bons yeux;
- Et qui n'adore pas de vaines simagrées
- N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
- Allez, tous vos discours ne me font point de peur;
- Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
- De tous vos façonniers[146] on n'est point les esclaves.
- Il est de faux dévots ainsi que de faux braves;
- Et, comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit
- Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
- Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace,
- Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
- Eh quoi! vous ne ferez nulle distinction
- Entre l'hypocrisie et la dévotion?
- Vous les voulez traiter d'un semblable langage,
- Et rendre même honneur au masque qu'au visage;
- Egaler l'artifice à la sincérité,
- Confondre l'apparence avec la vérité,
- Estimer le fantôme autant que la personne,
- Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne!
- Les hommes, la plupart, sont étrangement faits;
- Dans la juste nature on ne les voit jamais:
- La raison a pour eux des bornes trop petites,
- En chaque caractère ils passent ses limites;
- Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent,
- Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
- Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
-
- ORGON.
-
- Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère;
- Tout le savoir du monde est chez vous retiré;
- Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
- Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes;
- Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
-
- CLÉANTE.
-
- Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
- Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré;
- Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
- Du faux avec le vrai faire la différence.
- Et, comme je ne vois nul genre de héros
- Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
- Aucune chose au monde et plus noble et plus belle
- Que la sainte ferveur d'un véritable zèle;
- Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
- Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux,
- Que ces francs charlantans, que ces dévots de place,
- De qui la sacrilége et trompeuse grimace
- Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
- De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré;
- Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,
- Font de dévotion métier et marchandise,
- Et veulent acheter crédit et dignités
- A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés;
- Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune,
- Par le chemin du ciel courir à leur fortune;
- Qui, brûlans et prians, demandent chaque jour,
- Et prêchent la retraite au milieu de la cour;
- Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
- Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,
- Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment
- De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment;
- D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,
- Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,
- Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
- Veut nous assassiner avec un fer sacré!
- De ce faux caractère on en voit trop paroître;
- Mais les dévots de cœur sont aisés à connoître.
- Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
- Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux.
- Regardez Ariston, regardez Périandre,
- Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre;
- Ce titre par aucun ne leur est débattu;
- Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,
- On ne voit point en eux ce faste insupportable,
- Et leur dévotion est humaine, est traitable;
- Ils ne censurent point toutes nos actions,
- Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections;
- Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
- C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.
- L'apparence du mal a chez eux peu d'appui,
- Et leur âme est portée à juger bien d'autrui.
- Point de cabale entre eux, point d'intrigues à suivre
- On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
- Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement,
- Ils attachent leur haine au péché seulement,
- Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême,
- Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même.
- Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
- Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer.
- Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle.
- C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle;
- Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
-
- ORGON.
-
- Monsieur mon cher beau-frère, avez vous tout dit?
-
- CLÉANTE.
-
- Oui.
-
- ORGON, s'en allant.
-
- Je suis votre valet.
-
- CLÉANTE.
-
- De grâce, un mot, mon frère.
- Laissons là ce discours. Vous savez que Valère,
- Pour être votre gendre, a parole de vous.
-
- ORGON.
-
- Oui.
-
- CLÉANTE.
-
- Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
-
- ORGON.
-
- Il est vrai.
-
- CLÉANTE.
-
- Pourquoi donc en différer la fête?
-
- ORGON.
-
- Je ne sais.
-
- CLÉANTE.
-
- Auriez-vous autre pensée en tête?
-
- ORGON.
-
- Peut-être.
-
- CLÉANTE.
-
- Vous voulez manquer à votre foi?
-
- ORGON.
-
- Je ne dis pas cela.
-
- CLÉANTE.
-
- Nul obstacle, je croi,
- Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses.
-
- ORGON.
-
- Selon.
-
- CLÉANTE.
-
- Pour dire un mot faut-il tant de finesses?
- Valère, sur ce point, me fait vous visiter.
-
- ORGON
-
- Le ciel en soit loué!
-
- CLÉANTE.
-
- Mais que lui reporter?
-
- ORGON.
-
- Tout ce qu'il vous plaira.
-
- CLÉANTE.
-
- Mais il est nécessaire
- De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc?
-
- ORGON.
-
- De faire
- Ce que le ciel voudra.
-
- CLÉANTE.
-
- Mais parlons tout de bon.
- Valère a votre foi: la tiendrez-vous, ou non?
-
- ORGON.
-
- Adieu.
-
- CLÉANTE, seul.
-
- Pour son amour je crains une disgrâce,
- Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe.
-
- [144] Pour: liberté excessive de l'esprit, licence de doctrine. Le
- mot a changé de sens.
-
- [145] Voyez la note précédente.
-
- [146] Pour faiseurs de façons, de petites mines. Du latin, _facies_,
- dont façon est le diminutif.
-
-
-
-
-ACTE II
-
-
-SCÈNE I.--ORGON, MARIANE.
-
- ORGON.
-
- Mariane!
-
- MARIANE.
-
- Mon père?
-
- ORGON.
-
- Approchez; j'ai de quoi
- Vous parler en secret.
-
- MARIANE, à Orgon, qui regarde dans un cabinet.
-
- Que cherchez-vous?
-
- ORGON.
-
- Je voi
- Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre,
- Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
- Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous
- Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
- Et de tout temps aussi vous m'avez été chère.
-
- MARIANE.
-
- Je suis fort redevable à cet amour de père.
-
- ORGON.
-
- C'est fort bien dit, ma fille; et, pour le mériter,
- Vous devez n'avoir soin que de me contenter.
-
- MARIANE.
-
- C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
-
- ORGON.
-
- Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe, notre hôte?
-
- MARIANE.
-
- Qui, moi?
-
- ORGON.
-
- Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
-
- MARIANE.
-
- Hélas! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
-
-
-SCÈNE II.--ORGON, MARIANE, DORINE, entrant doucement, et se tenant
-derrière Orgon, sans être vue.
-
- ORGON.
-
- C'est parler sagement... Dites-moi donc, ma fille,
- Qu'en toute sa personne un haut mérite brille,
- Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous seroit doux
- De le voir, par mon choix, devenir votre époux.
- Eh?
-
- MARIANE.
-
- Eh?
-
- ORGON.
-
- Qu'est-ce?
-
- MARIANE.
-
- Plaît-il?
-
- ORGON.
-
- Quoi?
-
- MARIANE.
-
- Me suis-je méprise?
-
- ORGON.
-
- Comment?
-
- MARIANE.
-
- Que voulez-vous, mon père, que je dise,
- Qui me touche le cœur, et qu'il me seroit doux
- De voir, par votre choix, devenir mon époux?
-
- ORGON.
-
- Tartuffe.
-
- MARIANE.
-
- Il n'en est rien, mon père, je vous jure;
- Pourquoi me faire dire une telle imposture?
-
- ORGON.
-
- Mais je veux que cela soit une vérité;
- Et c'est assez pour vous que je l'aie arrêté.
-
- MARIANE.
-
- Quoi! vous voulez, mon père...
-
- ORGON.
-
- Oui, je prétends, ma fille,
- Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
- Il sera votre époux, j'ai résolu cela;
-
- Apercevant Dorine.
-
- Et, comme sur vos vœux je... Que faites-vous là?
- La curiosité qui vous presse est bien forte,
- Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.
-
- DORINE.
-
- Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part
- De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard;
- Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle,
- Et j'ai traité cela de pure bagatelle.
-
- ORGON.
-
- Quoi donc! la chose est-elle incroyable?
-
- DORINE.
-
- A tel point,
- Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
-
- ORGON.
-
- Je sais bien le moyen de vous le faire croire.
-
- DORINE.
-
- Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire!
-
- ORGON.
-
- Je conte justement ce qu'on verra dans peu.
-
- DORINE.
-
- Chansons!
-
- ORGON.
-
- Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.
-
- DORINE.
-
- Allez, ne croyez point à monsieur votre père;
- Il raille.
-
- ORGON.
-
- Je vous dis...
-
- DORINE.
-
- Non, vous avez beau faire,
- On ne vous croira point.
-
- ORGON.
-
- A la fin, mon courroux...
-
- DORINE.
-
- Eh bien, on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous.
- Quoi! se peut-il, monsieur, qu'avec l'air d'homme sage,
- Et cette large barbe au milieu du visage,
- Vous soyez assez fou pour vouloir...
-
- ORGON.
-
- Écoutez:
- Vous avez pris céans certaines privautés
- Qui ne me plaisent point; je vous le dis, ma mie.
-
- DORINE.
-
- Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
- Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot?
- Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot:
- Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.
- Et puis, que vous apporte une telle alliance?
- A quel sujet aller, avec tout votre bien,
- Choisir un gendre gueux?...
-
- ORGON.
-
- Taisez-vous! S'il n'a rien,
- Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère.
- Sa misère est sans doute une honnête misère:
- Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever,
- Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver
- Par son trop peu de soin des choses temporelles
- Et sa puissante attache aux choses éternelles.
- Mais mon secours pourra lui donner les moyens
- De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens:
- Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme;
- Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.
-
- DORINE.
-
- Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanité,
- Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
- Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence
- Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
- Et l'humble procédé de la dévotion
- Souffre mal les éclats de cette ambition.
- A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse?
- Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
- Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,
- D'une fille comme elle un homme comme lui?
- Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
- Et de cette union prévoir les conséquences?
- Sachez que d'une fille on risque la vertu
- Lorsque dans son hymen son goût est combattu;
- Que le dessein d'y vivre en honnête personne
- Dépend des qualités du mari qu'on lui donne,
- Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,
- Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.
- Il est bien difficile enfin d'être fidèle
- A de certains maris faits d'un certain modèle;
- Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait
- Est responsable au ciel des fautes qu'elle fait.
- Songez à quels périls votre dessein vous livre.
-
- ORGON.
-
- Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre!
-
- DORINE.
-
- Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.
-
- ORGON.
-
- Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons;
- Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père.
- J'avois donné pour vous ma parole à Valère;
- Mais, outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin,
- Je le soupçonne encor d'être un peu libertin[147];
- Je ne remarque point qu'il hante les églises.
-
- DORINE.
-
- Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises,
- Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus?
-
- ORGON.
-
- Je ne demande pas votre avis là-dessus.
- Enfin avec le ciel l'autre est le mieux du monde,
- Et c'est une richesse à nulle autre seconde.
- Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
- Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
- Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
- Comme deux vrais enfans, comme deux tourterelles
- A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez;
- Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
-
- DORINE.
-
- Elle? Elle n'en fera qu'un sot[148], je vous assure.
-
- ORGON.
-
- Ouais! quels discours!
-
- DORINE.
-
- Je dis qu'il en a l'encolure,
- Et que son ascendant, monsieur, l'emportera
- Sur toute la vertu que votre fille aura.
-
- ORGON.
-
- Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire,
- Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire.
-
- DORINE.
-
- Je n'en parle, monsieur, que pour votre intérêt.
-
- ORGON.
-
- C'est prendre trop de soin; taisez-vous, s'il vous plaît.
-
- DORINE.
-
- S'il ne vous aimoit pas...
-
- ORGON.
-
- Je ne veux pas qu'on m'aime.
-
- DORINE.
-
- Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
-
- ORGON.
-
- Ah!
-
- DORINE.
-
- Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir
- Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.
-
- ORGON.
-
- Vous ne vous tairez point!
-
- DORINE.
-
- C'est une conscience
- Que de vous laisser faire une telle alliance.
-
- ORGON.
-
- Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés...
-
- DORINE.
-
- Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez!
-
- ORGON.
-
- Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises,
- Et tout résolûment je veux que tu te taises.
-
- DORINE.
-
- Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins.
-
- ORGON.
-
- Pense, si tu le veux; mais applique tes soins
-
- A sa fille.
-
- A ne m'en point parler, ou... Suffit... Comme sage,
- J'ai pesé mûrement toutes choses.
-
- DORINE, à part.
-
- J'enrage
- De ne pouvoir parler!
-
- ORGON.
-
- Sans être damoiseau,
- Tartuffe est fait de sorte...
-
- DORINE, à part.
-
- Oui, c'est un beau museau!
-
- ORGON.
-
- Que, quand tu n'aurois même aucune sympathie
- Pour tous les autres dons...
-
- DORINE, à part.
-
- La voilà bien lotie!
-
- Orgon se tourne du côté de Dorine, et, les bras croisés, l'écoute et
- la regarde en face.
-
- Si j'étois en sa place, un homme assurément
- Ne m'épouseroit pas de force impunément;
- Et je lui ferois voir, bientôt après la fête,
- Qu'une femme a toujours une vengeance prête.
-
- ORGON, à Dorine.
-
- Donc de ce que je dis on ne fera nul cas?
-
- DORINE.
-
- De quoi vous plaignez-vous? Je ne vous parle pas.
-
- ORGON.
-
- Qu'est-ce que tu fais donc?
-
- DORINE.
-
- Je me parle à moi-même.
-
- ORGON, à part.
-
- Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
- Il faut que je lui donne un revers de ma main.
-
- Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine; et, à chaque mot
- qu'il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient
- droite sans parler.
-
- Ma fille, vous devez approuver mon dessein...
- Croire que le mari... que j'ai su vous élire...
-
- A Dorine.
-
- Que ne te parles-tu?
-
- DORINE.
-
- Je n'ai rien à me dire.
-
- ORGON.
-
- Encore un petit mot.
-
- DORINE.
-
- Il ne me plaît pas, moi.
-
- ORGON.
-
- Certes, je t'y guettois.
-
- DORINE.
-
- Quelque sotte[149], ma foi!...
-
- ORGON.
-
- Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance,
- Et montrer pour mon choix entière déférence.
-
- DORINE, en s'enfuyant.
-
- Je me moquerois fort de prendre un tel époux.
-
- ORGON, après avoir manqué de donner un soufflet à Dorine.
-
- Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
- Avec qui, sans péché, je ne saurois plus vivre.
- Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre.
- Ses discours insolens m'ont mis l'esprit en feu,
- Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu.
-
- [147] Voyez plus haut la note, page 341.
-
- [148] Pour: mari trompé. Expression proverbiale passée de mode.
-
- [149] Voyez tome Ier, page 86, note quatrième.
-
-
-SCÈNE III.--MARIANE, DORINE.
-
- DORINE.
-
- Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole,
- Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle?
- Souffrir qu'on vous propose un projet insensé,
- Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé!
-
- MARIANE.
-
- Contre un père absolu que veux-tu que je fasse?
-
- DORINE.
-
- Ce qu'il faut pour parer une telle menace.
-
- MARIANE.
-
- Quoi?
-
- DORINE.
-
- Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui;
- Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui;
- Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire,
- C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire;
- Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant
- Il le peut épouser sans nul empêchement.
-
- MARIANE.
-
- Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire,
- Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.
-
- DORINE.
-
- Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas:
- L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas?
-
- MARIANE.
-
- Ah! qu'envers mon amour ton injustice est grande,
- Dorine! Me dois-tu faire cette demande?
- T'ai-je pas[150] là-dessus ouvert cent fois mon cœur?
- Et sais-tu pas[151] pour lui jusqu'où va mon ardeur?
-
- DORINE.
-
- Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
- Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche?
-
- MARIANE.
-
- Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter;
- Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.
-
- DORINE.
-
- Enfin vous l'aimez donc?
-
- MARIANE.
-
- Oui, d'une ardeur extrême.
-
- DORINE.
-
- Et, selon l'apparence, il vous aime de même?
-
- MARIANE.
-
- Je le crois.
-
- DORINE.
-
- Et tous deux brûlez également
- De vous voir mariés ensemble?
-
- MARIANE.
-
- Assurément.
-
- DORINE.
-
- Sur cette autre union quelle est donc votre attente?
-
- MARIANE.
-
- De me donner la mort, si l'on me violente.
-
- DORINE.
-
- Fort bien. C'est un recours où je ne songeois pas.
- Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras.
- Le remède, sans doute, est merveilleux. J'enrage,
- Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage!
-
- MARIANE.
-
- Mon Dieu! de quelle humeur, Dorine, tu te rends!
- Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.
-
- DORINE.
-
- Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
- Et dans l'occasion mollit comme vous faites.
-
- MARIANE.
-
- Mais que veux-tu? si j'ai de la timidité...
-
- DORINE.
-
- Mais l'amour dans un cœur veut de la fermeté.
-
- MARIANE.
-
- Mais n'en gardé-je pas pour les feux de Valère?
- Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père?
-
- DORINE.
-
- Mais quoi! si votre père est un bourru fieffé[152]
- Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé,
- Et manque à l'union qu'il avoit arrêtée,
- La faute à votre amant doit-elle être imputée?
-
- MARIANE.
-
- Mais, par un haut refus et d'éclatans mépris,
- Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris?
- Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
- De la pudeur du sexe et du devoir de fille?
- Et veux-tu que mes feux par le monde étalés...
-
- DORINE.
-
- Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
- Être à monsieur Tartuffe; et j'aurois, quand j'y pense,
- Tort de vous détourner d'une telle alliance.
- Quelle raison aurois-je à combattre vos vœux?
- Le parti de soi-même est fort avantageux.
- Monsieur Tartuffe! oh! oh! n'est-ce rien qu'on propose?
- Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
- N'est pas un homme, non, qui se mouche du pied;
- Et ce n'est pas peu d'heur[153] que d'être sa moitié,
- Tout le monde déjà de gloire le couronne;
- Il est noble chez lui, bien fait de sa personne;
- Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri:
- Vous vivrez trop contente avec un tel mari.
-
- MARIANE.
-
- Mon Dieu!...
-
- DORINE.
-
- Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
- Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme!
-
- MARIANE.
-
- Ah! cesse, je te prie, un semblable discours,
- Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
- C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.
-
- DORINE.
-
- Non, il faut qu'une fille obéisse à son père,
- Voulût-il lui donner un singe pour époux.
- Votre sort est fort beau: de quoi vous plaignez-vous?
- Vous irez par le coche en sa petite ville,
- Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile,
- Et vous vous plairez fort à les entretenir;
- D'abord chez le beau monde on vous fera venir.
- Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
- Madame la baillive et madame l'élue,
- Qui d'un siége pliant vous feront honorer.
- Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
- Le bal et la grand'bande[154], à savoir deux musettes,
- Et parfois Fagotin[155], et les marionnettes,
- Si pourtant votre époux...
-
- MARIANE.
-
- Ah! tu me fais mourir!
- De tes conseils plutôt songe à me secourir.
-
- DORINE.
-
- Je suis votre servante.
-
- MARIANE.
-
- Eh! Dorine, de grâce...
-
- DORINE.
-
- Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
-
- MARIANE.
-
- Ma pauvre fille!
-
- DORINE.
-
- Non.
-
- MARIANE.
-
- Si mes vœux déclarés...
-
- DORINE.
-
- Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
-
- MARIANE.
-
- Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée:
- Fais-moi...
-
- DORINE.
-
- Non; vous serez, ma foi, tartuffiée[156].
-
- MARIANE.
-
- Eh bien, puisque mon sort ne sauroit t'émouvoir,
- Laisse-moi désormais toute à mon désespoir:
- C'est de lui que mon cœur empruntera de l'aide;
- Et je sais de mes maux l'infaillible remède.
-
- Mariane veut s'en aller.
-
- DORINE.
-
- Eh! la, la, revenez. Je quitte mon courroux:
- Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.
-
- MARIANE.
-
- Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre,
- Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire.
-
- DORINE.
-
- Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
- Empêcher... Mais voici Valère, votre amant.
-
- [150] Pour: ne t'ai-je pas. Ellipse archaïque.
-
- [151] Même observation.
-
- [152] Voyez tome II, page 21, note deuxième.
-
- [153] Pour: bonheur. Voyez tome Ier, p. 94, note quatrième.
-
- [154] La grande troupe de musiciens.
-
- [155] Le singe de la foire.
-
- [156] Mot de l'invention de Molière.
-
-
-SCÈNE IV.--VALÈRE, MARIANE, DORINE.
-
- VALÈRE.
-
- On vient de débiter, madame, une nouvelle
- Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle.
-
- MARIANE.
-
- Quoi?
-
- VALÈRE.
-
- Que vous épousez Tartuffe.
-
- MARIANE.
-
- Il est certain
- Que mon père s'est mis en tête ce dessein.
-
- VALÈRE.
-
- Votre père, madame...
-
- MARIANE.
-
- A changé de visée:
- La chose vient par lui de m'être proposée.
-
- VALÈRE.
-
- Quoi! sérieusement?
-
- MARIANE.
-
- Oui, sérieusement.
- Il s'est pour cet hymen déclaré hautement.
-
- VALÈRE.
-
- Et quel est le dessein où votre âme s'arrête,
- Madame?
-
- MARIANE.
-
- Je ne sais.
-
- VALÈRE.
-
- La réponse est honnête.
- Vous ne savez?
-
- MARIANE.
-
- Non.
-
- VALÈRE.
-
- Non?
-
- MARIANE.
-
- Que me conseillez-vous?
-
- VALÈRE.
-
- Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.
-
- MARIANE.
-
- Vous me le conseillez?
-
- VALÈRE.
-
- Oui.
-
- MARIANE.
-
- Tout de bon?
-
- VALÈRE.
-
- Sans doute.
- Le choix est glorieux et vaut bien qu'on l'écoute.
-
- MARIANE.
-
- Eh bien, c'est un conseil, monsieur, que je reçois.
-
- VALÈRE.
-
- Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois.
-
- MARIANE.
-
- Pas plus qu'à le donner n'en a souffert votre âme.
-
- VALÈRE.
-
- Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, madame.
-
- MARIANE.
-
- Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.
-
- DORINE, se retirant dans le fond du théâtre.
-
- Voyons ce qui pourra de ceci réussir[157].
-
- VALÈRE.
-
- C'est donc ainsi qu'on aime? Et c'étoit tromperie
- Quand vous...
-
- MARIANE.
-
- Ne parlons point de cela, je vous prie.
- Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter
- Celui que pour époux on me veut présenter;
- Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
- Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire.
-
- VALÈRE.
-
- Ne vous excusez point sur mes intentions:
- Vous aviez pris déjà vos résolutions;
- Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole
- Pour vous autoriser à manquer de parole.
-
- MARIANE.
-
- Il est vrai, c'est bien dit.
-
- VALÈRE.
-
- Sans doute; et votre cœur
- N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur.
-
- MARIANE.
-
- Hélas! permis à vous d'avoir cette pensée.
-
- VALÈRE.
-
- Oui, oui, permis à moi: mais mon âme offensée
- Vous préviendra peut-être en un pareil dessein;
- Et je sais où porter et mes vœux et ma main.
-
- MARIANE.
-
- Ah! je n'en doute point; et les ardeurs qu'excite
- Le mérite...
-
- VALÈRE.
-
- Mon Dieu! laissons là le mérite:
- J'en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.
- Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi:
- Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte,
- Consentira sans honte à réparer ma perte.
-
- MARIANE.
-
- La perte n'est pas grande; et de ce changement
- Vous vous consolerez assez facilement.
-
- VALÈRE.
-
- J'y ferai mon possible; et vous le pouvez croire.
- Un cœur qui nous oublie engage notre gloire;
- Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins:
- Si l'on n'en vient à bout on le doit feindre au moins;
- Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
- De montrer de l'amour pour qui nous abandonne.
-
- MARIANE.
-
- Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé.
-
- VALÈRE.
-
- Fort bien; et d'un chacun il doit être approuvé.
- Eh quoi! vous voudriez qu'à jamais dans mon âme
- Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
- Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras,
- Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas?
-
- MARIANE.
-
- Au contraire: pour moi, c'est ce que je souhaite;
- Et je voudrois déjà que la chose fût faite.
-
- VALÈRE.
-
- Vous le voudriez?
-
- MARIANE.
-
- Oui.
-
- VALÈRE.
-
- C'est assez m'insulter,
- Madame; et, de ce pas, je vais vous contenter.
-
- Il fait un pas pour s'en aller.
-
- MARIANE.
-
- Fort bien.
-
- VALÈRE, revenant.
-
- Souvenez-vous au moins que c'est vous-même
- Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.
-
- MARIANE.
-
- Oui.
-
- VALÈRE, revenant encore.
-
- Et que le dessein que mon âme conçoit
- N'est rien qu'à votre exemple.
-
- MARIANE.
-
- A mon exemple, soit.
-
- VALÈRE, en sortant.
-
- Suffit: vous allez être à point nommé servie.
-
- MARIANE.
-
- Tant mieux!
-
- VALÈRE, revenant encore.
-
- Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.
-
- MARIANE.
-
- A la bonne heure.
-
- VALÈRE, se retournant lorsqu'il est prêt à sortir.
-
- Eh?
-
- MARIANE.
-
- Quoi?
-
- VALÈRE.
-
- Ne m'appelez-vous pas?
-
- MARIANE.
-
- Moi? Vous rêvez!
-
- VALÈRE.
-
- Eh bien, je poursuis donc mes pas.
- Adieu, madame.
-
- Il s'en va lentement.
-
- MARIANE.
-
- Adieu, monsieur.
-
- DORINE, à Mariane.
-
- Pour moi, je pense
- Que vous perdez l'esprit par cette extravagance:
- Et je vous ai laissés tout du long quereller,
- Pour voir où tout cela pourroit enfin aller.
- Holà! seigneur Valère.
-
- Elle arrête Valère par le bras.
-
- VALÈRE, feignant de résister.
-
- Eh! que veux-tu, Dorine?
-
- DORINE.
-
- Venez ici.
-
- VALÈRE.
-
- Non, non, le dépit me domine:
- Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu.
-
- DORINE.
-
- Arrêtez!
-
- VALÈRE.
-
- Non, vois-tu, c'est un point résolu.
-
- DORINE.
-
- Ah!
-
- MARIANE, à part.
-
- Il souffre à me voir, ma présence le chasse;
- Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
-
- DORINE, quittant Valère et courant après Mariane.
-
- A l'autre! Où courez-vous?
-
- MARIANE.
-
- Laisse.
-
- DORINE.
-
- Il faut revenir.
-
- MARIANE.
-
- Non, non, Dorine; en vain tu veux me retenir.
-
- VALÈRE, à part.
-
- Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice;
- Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse.
-
- DORINE, quittant Mariane et courant après Valère.
-
- Encor! Diantre soit fait de vous! Si, je le veux.
- Cessez ce badinage, et venez çà tous deux.
-
- Elle prend Valère et Mariane par la main, et les ramène.
-
- VALÈRE, à Dorine.
-
- Mais quel est ton dessein?
-
- MARIANE, à Dorine.
-
- Qu'est-ce que tu veux faire?
-
- DORINE.
-
- Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire.
-
- A Valère.
-
- Êtes-vous fou d'avoir un pareil démêlé?
-
- VALÈRE.
-
- N'as-tu pas entendu comme elle m'a parlé?
-
- DORINE, à Mariane.
-
- Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée?
-
- MARIANE.
-
- N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée?
-
- DORINE.
-
- A Valère.
-
- Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin
- Que de se conserver à vous, j'en suis témoin.
-
- A Mariane.
-
- Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie
- Que d'être votre époux: j'en réponds sur ma vie.
-
- MARIANE, à Valère.
-
- Pourquoi donc me donner un semblable conseil?
-
- VALÈRE, à Mariane.
-
- Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil?
-
- DORINE.
-
- Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l'un et l'autre.
-
- A Valère.
-
- Allons, vous.
-
- VALÈRE, en donnant sa main à Dorine.
-
- A quoi bon ma main?
-
- DORINE, à Mariane.
-
- Ah ça! la vôtre.
-
- MARIANE, en donnant aussi sa main.
-
- De quoi sert tout cela?
-
- DORINE.
-
- Mon Dieu! vite, avancez.
- Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.
-
- Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se
- regarder.
-
- VALÈRE, se tournant vers Mariane.
-
- Mais ne faites donc point les choses avec peine,
- Et regardez un peu les gens sans nulle haine.
-
- Mariane se tourne du côté de Valère en souriant.
-
- DORINE.
-
- A vous dire le vrai, les amans sont bien fous!
-
- VALÈRE, à Mariane.
-
- Oh çà! n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous?
- Et, pour ne point mentir, n'êtes-vous pas méchante
- De vous plaire à me dire une chose affligeante?
-
- MARIANE.
-
- Mais vous, n'êtes-vous pas l'homme le plus ingrat...
-
- DORINE.
-
- Pour une autre saison laissons tout ce débat,
- Et songeons à parer ce fâcheux mariage.
-
- MARIANE.
-
- Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage?
-
- DORINE.
-
- Nous en ferons agir de toutes les façons.
-
- A Mariane. A Valère.
-
- Votre père se moque; et ce sont des chansons.
-
- A Mariane.
-
- Mais, pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance
- D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence,
- Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé
- De tirer en longueur cet hymen proposé:
- En attrapant du temps, à tout on remédie.
- Tantôt vous payerez de quelque maladie
- Qui viendra tout à coup, et voudra des délais;
- Tantôt vous payerez de présages mauvais:
- Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse,
- Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse.
- Enfin, le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui
- On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.
- Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
- Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
-
- A Valère.
-
- Sortez; et, sans tarder, employez vos amis
- Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis.
- Nous allons réveiller les efforts de son frère,
- Et dans notre parti jeter la belle-mère.
- Adieu.
-
- VALÈRE, à Mariane.
-
- Quelques efforts que nous préparions tous,
- Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.
-
- MARIANE, à Valère.
-
- Je ne vous réponds pas des volontés d'un père;
- Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère.
-
- VALÈRE.
-
- Que vous me comblez d'aise! Et, quoi que puisse oser...
-
- DORINE.
-
- Ah! jamais les amans ne sont las de jaser.
- Sortez, vous dis-je.
-
- VALÈRE, revenant sur ses pas.
-
- Enfin...
-
- DORINE.
-
- Quel caquet est le vôtre!
- Tirez de cette part; et vous tirez de l'autre[158].
-
- Dorine les pousse chacun par l'épaule, et les oblige à se séparer.
-
- [157] Pour: arriver. Voyez plus haut.
-
- [158] Ici Molière a supprimé une scène dans laquelle la famille
- décidait qu'Elmire serait priée de faire à Tartuffe des remontrances
- sur le mariage projeté.
-
-
-
-
-ACTE III
-
-
-SCÈNE I.--DAMIS, DORINE.
-
- DAMIS.
-
- Que la foudre sur l'heure achève mes destins,
- Qu'on me traite partout du plus grand des faquins,
- S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête,
- Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête!
-
- DORINE.
-
- De grâce, modérez un tel emportement:
- Votre père n'a fait qu'en parler simplement.
- On n'exécute pas tout ce qui se propose,
- Et le chemin est long du projet à la chose.
-
- DAMIS.
-
- Il faut que de ce fat j'arrête les complots,
- Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots.
-
- DORINE.
-
- Ah! tout doux! envers lui, comme envers votre père,
- Laissez agir les soins de votre belle-mère.
- Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit;
- Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit,
- Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle.
- Plût à Dieu qu'il fût vrai! la chose seroit belle.
- Enfin, votre intérêt l'oblige à le mander:
- Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder,
- Savoir ses sentiments, et lui faire connoître
- Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître.
- S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir.
- Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir;
- Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre.
- Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre.
-
- DAMIS.
-
- Je puis être présent à tout cet entretien.
-
- DORINE.
-
- Point. Il faut qu'ils soient seuls.
-
- DAMIS.
-
- Je ne lui dirai rien.
-
- DORINE.
-
- Vous vous moquez: on sait vos transports ordinaires;
- Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires.
- Sortez.
-
- DAMIS.
-
- Non; je veux voir; sans me mettre en courroux.
-
- DORINE.
-
- Que vous êtes fâcheux! Il vient. Retirez-vous.
-
- Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre.
-
-
-SCÈNE II.--TARTUFFE, DORINE.
-
- TARTUFFE, parlant haut à son valet, qui est dans la maison, dès qu'il
- aperçoit Dorine.
-
- Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
- Et priez que toujours le ciel vous illumine.
- Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
- Des aumônes que j'ai partager les deniers.
-
- DORINE, à part.
-
- Que d'affectation et de forfanterie!
-
- TARTUFFE.
-
- Que voulez-vous?
-
- DORINE.
-
- Vous dire...
-
- TARTUFFE, tirant un mouchoir de sa poche.
-
- Ah! mon Dieu! je vous prie.
- Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
-
- DORINE.
-
- Comment?
-
- TARTUFFE.
-
- Couvrez ce sein que je ne saurois voir.
- Par de pareils objets les âmes sont blessées,
- Et cela fait venir de coupables pensées.
-
- DORINE.
-
- Vous êtes donc bien tendre à la tentation;
- Et la chair sur vos sens fait grande impression!
- Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte:
- Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte,
- Et je vous verrois nu, du haut jusques en bas,
- Que toute votre peau ne me tenteroit pas.
-
- TARTUFFE.
-
- Mettez dans vos discours un peu de modestie,
- Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
-
- DORINE.
-
- Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos;
- Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots.
- Madame va venir dans cette salle basse,
- Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce.
-
- TARTUFFE.
-
- Hélas! très-volontiers.
-
- DORINE, à part.
-
- Comme il se radoucit!
- Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.
-
- TARTUFFE.
-
- Viendra-t-elle bientôt?
-
- DORINE.
-
- Je l'entends, ce me semble.
- Oui, c'est elle en personne; et je vous laisse ensemble.
-
-
-SCÈNE III.--ELMIRE, TARTUFFE.
-
- TARTUFFE.
-
- Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté[159],
- Et de l'âme et du corps vous donne la santé,
- Et bénisse vos jours autant que le désire
- Le plus humble de ceux que son amour inspire!
-
- ELMIRE.
-
- Je suis fort obligée à ce souhait pieux;
- Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.
-
- TARTUFFE, assis.
-
- Comment de votre mal vous sentez-vous remise?
-
- ELMIRE, assise.
-
- Fort bien; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
-
- TARTUFFE.
-
- Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut
- Pour avoir attiré cette grâce d'en haut;
- Mais je n'ai fait au ciel nulle dévote instance,
- Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.
-
- ELMIRE.
-
- Votre zèle pour moi s'est trop inquiété.
-
- TARTUFFE.
-
- On ne peut trop chérir votre chère santé;
- Et, pour la rétablir, j'aurois donné la mienne.
-
- ELMIRE.
-
- C'est pousser bien avant la charité chrétienne;
- Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
-
- TARTUFFE.
-
- Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
-
- ELMIRE.
-
- J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,
- Et suis bien aise, ici qu'aucun ne nous éclaire[160].
-
- TARTUFFE.
-
- J'en suis ravi de même; et sans doute il m'est doux,
- Madame, de me voir seul à seul avec vous.
- C'est une occasion qu'au ciel j'ai demandée,
- Sans que, jusqu'à cette heure, il me l'ait accordée.
-
- ELMIRE.
-
- Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien
- Où tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien.
-
- Damis, sans se montrer, entr'ouvre la porte du cabinet dans lequel
- il s'étoit retiré, pour entendre la conversation.
-
- TARTUFFE.
-
- Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,
- Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
- Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits
- Des visites qu'ici reçoivent vos attraits
- Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine,
- Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne,
- Et d'un pur mouvement...
-
- ELMIRE.
-
- Je le prends bien ainsi,
- Et crois que mon salut vous donne ce souci.
-
- TARTUFFE, prenant la main d'Elmire et lui serrant les doigts.
-
- Oui, madame, sans doute; et ma ferveur est telle...
-
- ELMIRE.
-
- Ouf! vous me serrez trop.
-
- TARTUFFE.
-
- C'est par excès de zèle.
- De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein.
- Et j'aurois bien plutôt...
-
- Il met la main sur les genoux d'Elmire.
-
- ELMIRE.
-
- Que fait là votre main?
-
- TARTUFFE.
-
- Je tâte votre habit: l'étoffe en est moelleuse.
-
- ELMIRE.
-
- Ah! de grâce, laissez; je suis fort chatouilleuse.
-
- Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe se rapproche d'elle.
-
- TARTUFFE, maniant le fichu d'Elmire.
-
- Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux!
- On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux:
- Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.
-
- ELMIRE.
-
- Il est vrai; mais parlons un peu de notre affaire.
- On tient que mon mari veut dégager sa foi,
- Et vous donner sa fille. Est-il vrai? dites-moi.
-
- TARTUFFE.
-
- Il m'en a dit deux mots; mais, madame, à vrai dire,
- Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire,
- Et je vois autre part les merveilleux attraits
- De la félicité qui fait tous mes souhaits.
-
- ELMIRE.
-
- C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
-
- TARTUFFE.
-
- Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.
-
- ELMIRE.
-
- Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs,
- Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
-
- TARTUFFE.
-
- L'amour qui nous attache aux beautés éternelles
- N'étouffa pas en nous l'amour des temporelles;
- Nos sens facilement peuvent être charmés
- Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
- Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles,
- Mais il étale en vous ses plus rares merveilles;
- Il a sur votre face épanché des beautés
- Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés;
- Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
- Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
- Et d'un ardent amour sentir mon cœur atteint
- Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.
- D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète
- Ne fût du noir esprit une surprise adroite[161];
- Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
- Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
- Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable!
- Que cette passion peut n'être point coupable,
- Que je puis l'ajuster avecque[162] la pudeur;
- Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.
- Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
- Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande,
- Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté,
- Et rien des vains efforts de mon infirmité.
- En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude;
- De vous dépend ma peine ou ma béatitude;
- Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
- Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plaît.
-
- ELMIRE.
-
- La déclaration est tout à fait galante;
- Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
- Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
- Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
- Un dévot comme vous, et que partout on nomme...
-
- TARTUFFE.
-
- Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme;
- Et, lorsqu'on vient à voir vos célestes appas,
- Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas.
- Je sais qu'un tel discours de moi paroît étrange;
- Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange,
- Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais,
- Vous devez vous en prendre à vos charmans attraits.
- Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine,
- De mon intérieur vous fûtes souveraine;
- De vos regards divins l'ineffable douceur
- Força la résistance où s'obstinoit mon cœur;
- Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
- Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
- Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois;
- Et, pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix.
- Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne
- Les tribulations de votre esclave indigne;
- S'il faut que vos bontés veuillent me consoler,
- Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler,
- J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille!
- Une dévotion à nulle autre pareille.
- Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
- Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part.
- Tous ces galans de cour, dont les femmes sont folles,
- Sont bruyans dans leurs faits et vains dans leurs paroles;
- De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer;
- Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer;
- Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie,
- Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie.
- Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret,
- Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.
- Le soin que nous prenons de notre renommée
- Répond de toute chose à la personne aimée;
- Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur,
- De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.
-
- ELMIRE.
-
- Je vous écoute dire, et votre rhétorique
- En termes assez forts à mon âme s'explique
- N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur
- A dire à mon mari cette galante ardeur,
- Et que le prompt avis d'un amour de la sorte
- Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte?
-
- TARTUFFE.
-
- Je sais que vous avez trop de bénignité,
- Et que vous ferez grâce à ma témérité;
- Que vous m'excuserez, sur l'humaine foiblesse,
- Des violents transports d'un amour qui vous blesse,
- Et considérez, en regardant votre air,
- Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.
-
- ELMIRE.
-
- D'autres prendroient cela d'autre façon peut-être;
- Mais ma discrétion se veut faire paroître.
- Je ne redirai point l'affaire à mon époux;
- Mais je veux, en revanche, une chose de vous:
- C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
- L'union de Valère avecque[163] Mariane;
- De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir
- Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir;
- Et...
-
- [159] Mot composé à la façon des Grecs et des Allemands.
-
- [160] Voyez la note, tome Ier, page 64.
-
- [161] Adroite rimait avec secrète. On prononçait _adraite_.
-
- [162] Voyez tome Ier, page 58, note deuxième.
-
- [163] Voyez tome Ier, page 58, note deuxième.
-
-
-SCÈNE IV.--ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.
-
-DAMIS, sortant du cabinet où il s'étoit retiré.
-
- Non, madame, non; ceci doit se répandre.
- J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre;
- Et la bonté du ciel m'y semble avoir conduit
- Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit,
- Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance
- De son hypocrisie et de son insolence,
- A détromper mon père, et lui mettre en plein jour
- L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour.
-
- ELMIRE.
-
- Non, Damis; il suffit qu'il se rende plus sage,
- Et tâche à mériter la grâce où je m'engage.
- Puisque je l'ai promis, je ne m'en dédis pas.
- Ce n'est point mon humeur de faire des éclats:
- Une femme se rit de sottises pareilles,
- Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.
-
- DAMIS.
-
- Vous avez vos raisons pour en user ainsi;
- Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi.
- Le vouloir épargner est une raillerie;
- Et l'insolent orgueil de sa cagoterie
- N'a triomphé que trop de mon juste courroux,
- Et que trop excité de désordre chez nous.
- Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père,
- Et desservi mes feux avec ceux de Valère:
- Il faut que du perfide il soit désabusé;
- Et le ciel pour cela m'offre un moyen aisé.
- De cette occasion je lui suis redevable,
- Et pour la négliger elle est trop favorable:
- Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravir,
- Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir.
-
- ELMIRE.
-
- Damis...
-
- DAMIS.
-
- Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie,
- Mon âme est maintenant au comble de sa joie;
- Et vos discours en vain prétendent m'obliger
- A quitter le plaisir de me pouvoir venger.
- Sans aller plus avant je vais vider l'affaire,
- Et voici justement de quoi me satisfaire.
-
-
-SCÈNE V.--ORGON, ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.
-
- DAMIS.
-
- Nous allons régaler, mon père, votre abord
- D'un incident tout frais qui vous surprendra fort.
- Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
- Et monsieur d'un beau prix reconnoît vos tendresses.
- Son grand zèle pour vous vient de se déclarer:
- Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer;
- Et je l'ai surpris là qui faisoit à madame
- L'injurieux aveu d'une coupable flamme.
- Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret
- Vouloit à toute force en garder le secret;
- Mais je ne puis flatter une telle impudence,
- Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
-
- ELMIRE.
-
- Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
- On ne doit d'un mari traverser le repos;
- Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre,
- Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre;
- Ce sont mes sentimens, et vous n'auriez rien dit,
- Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit.
-
-
-SCÈNE VI.--ORGON, DAMIS, TARTUFFE.
-
- ORGON.
-
- Ce que je viens d'entendre, ô ciel! est-il croyable?
-
- TARTUFFE.
-
- Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
- Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité,
- Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
- Chaque instant de ma vie est chargé de souillures;
- Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures?
- Et je vois que le ciel, pour ma punition,
- Me veut mortifier en cette occasion.
- De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,
- Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre.
- Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux,
- Et comme un criminel chassez-moi de chez vous:
- Je ne saurois avoir tant de honte en partage,
- Que je n'en aie encor mérité davantage.
-
- ORGON, à son fils.
-
- Ah! traître! oses-tu bien, par cette fausseté,
- Vouloir de sa vertu ternir la pureté?
-
- DAMIS.
-
- Quoi! la feinte douceur de cette âme hypocrite
- Vous fera démentir...
-
- ORGON.
-
- Tais-toi, peste maudite!
-
- TARTUFFE.
-
- Ah! laissez-le parler; vous l'accusez à tort,
- Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.
- Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable?
- Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable?
- Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur?
- Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur?
- Non, non: vous vous laissez tromper à l'apparence;
- Et je ne suis rien moins, hélas! que ce qu'on pense.
- Tout le monde me prend pour un homme de bien;
- Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
-
- S'adressant à Damis.
-
- Oui, mon cher fils, parlez; traitez-moi de perfide,
- D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide;
- Accablez-moi de noms encor plus détestés:
- Je n'y contredis point, je les ai mérités;
- Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie,
- Comme une honte due aux crimes de ma vie.
-
- ORGON.
-
- A Tartuffe. A son fils.
-
- Mon frère, c'en est trop. Ton cœur ne se rend point,
- Traître!
-
- DAMIS.
-
- Quoi! ses discours vous séduiront au point...
-
- ORGON.
-
- Relevant Tartuffe.
-
- Tais-toi, pendard! Mon frère, eh! levez-vous! de grâce!
-
- A son fils.
-
- Infâme!
-
- DAMIS.
-
- Il peut...
-
- ORGON.
-
- Tais-toi!
-
- DAMIS.
-
- J'enrage! Quoi! je passe...
-
- ORGON.
-
- Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras!
-
- TARTUFFE.
-
- Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas!
- J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure,
- Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.
-
- ORGON, à son fils.
-
- Ingrat!
-
- TARTUFFE.
-
- Laissez-le en paix. S'il faut à deux genoux
- Vous demander sa grâce...
-
- ORGON, se jetant aussi à genoux et embrassant Tartuffe.
-
- Hélas! vous moquez-vous?
-
- A son fils.
-
- Coquin! vois sa bonté!
-
- DAMIS.
-
- Donc...
-
- ORGON.
-
- Paix!
-
- DAMIS.
-
- Quoi! je...
-
- ORGON.
-
- Paix, dis-je!
- Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige.
- Vous le haïssez tous; et je vois aujourd'hui
- Femme, enfants et valets déchaînés contre lui.
- On met impudemment toute chose en usage
- Pour ôter de chez moi ce dévot personnage:
- Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir,
- Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir;
- Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
- Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.
-
- DAMIS.
-
- A recevoir sa main on pense l'obliger?
-
- ORGON.
-
- Oui, traître! et dès ce soir, pour vous faire enrager.
- Ah! je vous brave tous, et vous ferai connoître
- Qu'il faut qu'on m'obéisse, et que je suis le maître.
- Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon,
- On se jette à ses pieds pour demander pardon.
-
- DAMIS.
-
- Qui? moi! de ce coquin, qui par ses impostures...
-
- ORGON.
-
- Ah! tu résistes, gueux, et lui dis des injures!
-
- A Tartuffe.
-
- Un bâton! un bâton! Ne me retenez pas.
-
- A son fils.
-
- Sus! que de ma maison on sorte de ce pas!
- Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace!
-
- DAMIS.
-
- Oui, je sortirai; mais...
-
- ORGON.
-
- Vite, quittons la place!
- Je te prive, pendard, de ma succession,
- Et te donne, de plus, ma malédiction!
-
-
-SCÈNE VII.--ORGON, TARTUFFE.
-
- ORGON.
-
- Offenser de la sorte une sainte personne!
-
- TARTUFFE.
-
- O ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne!
-
- A Orgon.
-
- Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
- Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir.
-
- ORGON.
-
- Hélas!
-
- TARTUFFE.
-
- Le seul penser de cette ingratitude
- Fait souffrir à mon âme un supplice si rude...
- L'horreur que j'en conçois... J'ai le cœur si serré,
- Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.
-
- ORGON, courant tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.
-
- Coquin! je me repens que ma main t'ait fait grâce,
- Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place!
-
- A Tartuffe.
-
- Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
-
- TARTUFFE.
-
- Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
- Je regarde céans quels grands troubles j'apporte,
- Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte.
-
- ORGON.
-
- Comment! vous moquez-vous?
-
- TARTUFFE.
-
- On m'y hait, et je voi
- Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.
-
- ORGON.
-
- Qu'importe? Voyez-vous que mon cœur les écoute?
-
- TARTUFFE.
-
- On ne manquera pas de poursuivre, sans doute;
- Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez
- Peut-être une autre fois seront-ils écoutés.
-
- ORGON.
-
- Non, mon frère, jamais.
-
- TARTUFFE.
-
- Ah! mon frère, une femme
- Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme.
-
- ORGON.
-
- Non, non.
-
- TARTUFFE.
-
- Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici,
- Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi.
-
- ORGON.
-
- Non, vous demeurerez; il y va de ma vie.
-
- TARTUFFE.
-
- Eh bien, il faudra donc que je me mortifie.
- Pourtant, si vous vouliez...
-
- ORGON.
-
- Ah!
-
- TARTUFFE.
-
- Soit: n'en parlons plus
- Mais je sais comme il faut en user là-dessus.
- L'honneur est délicat, et l'amitié m'engage
- A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage,
- Je fuirai votre épouse et vous ne me verrez...
-
- ORGON.
-
- Non, en dépit de tous vous la fréquenterez.
- Faire enrager le monde est ma plus grande joie;
- Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie.
- Ce n'est pas tout encor: pour les mieux braver tous,
- Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous;
- Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
- Vous faire de mon bien donation entière.
- Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
- M'est bien plus cher que fils, que femme et que parens,
- N'accepterez-vous pas ce que je vous propose?
-
- TARTUFFE.
-
- La volonté du ciel soit faite en toute chose!
-
- ORGON.
-
- Le pauvre homme! Allons vite en dresser un écrit;
- Et que puisse l'envie en crever de dépit!
-
-
-
-
-ACTE IV
-
-
-SCÈNE I.--CLÉANTE, TARTUFFE.
-
- CLÉANTE.
-
- Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire.
- L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire;
- Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos
- Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.
- Je n'examine point à fond ce qu'on expose;
- Je passe là-dessus et prends au pis la chose.
- Supposons que Damis n'en ait pas bien usé,
- Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé:
- N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense,
- Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance?
- Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
- Que du logis d'un père un fils soit exilé?
- Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
- Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise;
- Et, si vous m'en croyez, vous pacifierez tout,
- Et ne pousserez point les affaires à bout.
- Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
- Et remettez le fils en grâce avec le père.
-
- TARTUFFE.
-
- Hélas! je le voudrois, quant à moi, de bon cœur;
- Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur;
- Je lui pardonne tout, de rien je ne le blâme,
- Et voudrois le servir du meilleur de mon âme:
- Mais l'intérêt du ciel n'y sauroit consentir;
- Et, s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir.
- Après son action, qui n'eut jamais d'égale,
- Le commerce entre nous porteroit du scandale:
- Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit!
- A pure politique on me l'imputeroit,
- Et l'on diroit partout que, me sentant coupable,
- Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable;
- Que mon cœur l'appréhende et veut le ménager,
- Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.
-
- CLÉANTE.
-
- Vous nous payez ici d'excuses colorées,
- Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
- Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous?
- Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous?
- Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances:
- Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses,
- Et ne regardez point aux jugemens humains,
- Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.
- Quoi! le foible intérêt de ce qu'on pourra croire
- D'une bonne action empêchera la gloire!
- Non, non; faisons toujours ce que le ciel prescrit,
- Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.
-
- TARTUFFE.
-
- Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne,
- Et c'est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne;
- Mais, après le scandale et l'affront d'aujourd'hui,
- Le ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.
-
- CLÉANTE.
-
- Et vous ordonne-t-il, monsieur, d'ouvrir l'oreille
- A ce qu'un pur caprice à son père conseille,
- Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien
- Où le droit vous oblige à ne prétendre rien?
-
- TARTUFFE.
-
- Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée
- Que ce soit un effet d'une âme intéressée.
- Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas,
- De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas;
- Et, si je me résous à recevoir du père
- Cette donation qu'il a voulu me faire,
- Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains
- Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains;
- Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage,
- En fassent dans le monde un criminel usage,
- Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,
- Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.
-
- CLÉANTE.
-
- Eh! monsieur, n'ayez point ces délicates craintes,
- Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes.
- Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
- Qu'il soit, à ses périls, possesseur de son bien,
- Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse,
- Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse.
- J'admire seulement que sans confusion
- Vous en ayez souffert la proposition.
- Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
- Qui montre à dépouiller l'héritier légitime?
- Et, s'il faut que le ciel dans votre cœur ait mis
- Un invincible obstacle à vivre avec Damis,
- Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrète
- Vous fissiez de céans une honnête retraite,
- Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
- Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison?
- Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie,
- Monsieur...
-
- TARTUFFE.
-
- Il est, monsieur, trois heures et demie:
- Certain devoir pieux me demande là-haut,
- Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt.
-
- CLÉANTE, seul.
-
- Ah!
-
-
-SCÈNE II.--ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE.
-
- DORINE, à Cléante.
-
- De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
- Monsieur: son âme souffre une douleur mortelle,
- Et l'accord que son père a conclu pour ce soir
- La fait à tous momens entrer en désespoir.
- Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
- Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie,
- Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
-
-
-SCÈNE III.--ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE.
-
- ORGON.
-
- Ah! je me réjouis de vous voir assemblés.
-
- A Mariane.
-
- Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
- Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
-
- MARIANE, aux genoux d'Orgon.
-
- Mon père, au nom du ciel, qui connoît ma douleur,
- Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
- Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
- Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
- Ne me réduisez point, par cette dure loi,
- Jusqu'à me plaindre au ciel de ce que je vous doi;
- Et cette vie, hélas! que vous m'avez donnée,
- Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
- Si, contre un doux espoir que j'avois pu former,
- Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer,
- Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore,
- Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre,
- Et ne me portez point à quelque désespoir,
- En vous servant sur moi de tout votre pouvoir.
-
- ORGON, se sentant attendrir.
-
- Allons, ferme, mon cœur! point de foiblesse humaine!
-
- MARIANE.
-
- Vos tendresses pour lui ne me font point de peine;
- Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
- Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien:
- J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne;
- Mais, au moins, n'allez pas jusques à ma personne,
- Et souffrez qu'un couvent dans les austérités,
- Use les tristes jours que le ciel m'a comptés.
-
- ORGON.
-
- Ah! voilà justement de mes religieuses,
- Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses!
- Debout. Plus votre cœur répugne à l'accepter,
- Plus ce sera pour vous matière à mériter.
- Mortifiez vos sens avec ce mariage,
- Et ne me rompez pas la tête davantage.
-
- DORINE.
-
- Mais quoi!...
-
- ORGON.
-
- Taisez-vous, vous! Parlez à votre écot[164];
- Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot.
-
- CLÉANTE.
-
- Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde...
-
- ORGON.
-
- Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde:
- Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas;
- Mais vous trouverez bon que je n'en use pas.
-
- ELMIRE, à Orgon.
-
- A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire,
- Et votre aveuglement fait que je vous admire.
- C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
- Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui!
-
- ORGON.
-
- Je suis votre valet, et crois les apparences.
- Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances,
- Et vous avez eu peur de le désavouer
- Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer.
- Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue;
- Et vous auriez paru d'autre manière émue.
-
- ELMIRE.
-
- Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport
- Il faut que notre honneur se gendarme si fort?
- Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche,
- Que le feu dans les yeux et l'injure à la bouche?
- Pour moi, de tels propos je me ris simplement;
- Et l'éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
- J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages,
- Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
- Dont l'honneur est armé de griffes et de dents,
- Et veut au moindre mot dévisager les gens.
- Me préserve le ciel d'une telle sagesse!
- Je veux une vertu qui ne soit point diablesse;
- Et crois que d'un refus la discrète froideur
- N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
-
- ORGON.
-
- Enfin je sais l'affaire, et ne prends point le change.
-
- ELMIRE.
-
- J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange:
- Mais que me répondroit votre incrédulité,
- Si je vous faisois voir qu'on vous dit vérité?
-
- ORGON.
-
- Voir?
-
- ELMIRE.
-
- Oui.
-
- ORGON.
-
- Chansons!
-
- ELMIRE.
-
- Mais quoi! si je trouvois manière
- De vous le faire voir avec pleine lumière?...
-
- ORGON.
-
- Contes en l'air!
-
- ELMIRE.
-
- Quel homme! Au moins, répondez-moi.
- Je ne vous parle pas de nous ajouter foi;
- Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre,
- On vous fît clairement tout voir et tout entendre:
- Que diriez-vous alors de votre homme de bien?
-
- ORGON.
-
- En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien,
- Car cela ne se peut.
-
- ELMIRE.
-
- L'erreur trop longtemps dure,
- Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture;
- Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin,
- De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin.
-
- ORGON.
-
- Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
- Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
-
- ELMIRE, à Dorine.
-
- Faites-le-moi venir.
-
- DORINE, à Elmire.
-
- Son esprit est rusé,
- Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
-
- ELMIRE, à Dorine.
-
- Non; on est aisément dupé par ce qu'on aime,
- Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même.
-
- A Cléante et à Mariane.
-
- Faites-le-moi descendre. Et vous, retirez-vous.
-
- [164] Pour: prenez la part qui vous revient du discours. Expression
- proverbiale qui se retrouve dans l'écossais, _scot-elot_.
-
-
-SCÈNE IV.--ELMIRE, ORGON.
-
- ELMIRE.
-
- Approchons cette table, et vous mettez dessous.
-
- ORGON.
-
- Comment!
-
- ELMIRE.
-
- Vous bien cacher est un point nécessaire.
-
- ORGON.
-
- Pourquoi sous cette table?
-
- ELMIRE.
-
- Ah! mon Dieu! laissez faire,
- J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
- Mettez-vous là, vous dis-je; et, quand vous y serez,
- Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende.
-
- ORGON.
-
- Je confesse qu'ici ma complaisance est grande;
- Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.
-
- ELMIRE.
-
- Vous n'aurez, je ne crois, rien à me repartir.
-
- A Orgon qui est sous la table.
-
- Au moins, je vais toucher une étrange matière:
- Ne vous scandalisez en aucune manière.
- Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis;
- Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis.
- Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite,
- Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
- Flatter de son amour les désirs effrontés,
- Et donner un champ libre à ses témérités.
- Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
- Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre,
- J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
- Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez.
- C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée
- Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée,
- D'épargner votre femme, et de ne m'exposer
- Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser.
- Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître,
- Et... L'on vient. Tenez-vous, et gardez de paroître.
-
-
-SCÈNE V.--TARTUFFE, ELMIRE, ORGON, sous la table.
-
- TARTUFFE.
-
- On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler?
-
- ELMIRE.
-
- Oui. L'on a des secrets à vous y révéler.
- Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise,
- Et regardez partout, de crainte de surprise.
-
- Tartuffe va fermer la porte et revient.
-
- Une affaire pareille à celle de tantôt
- N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut:
- Jamais il ne s'est vu de surprise de même.
- Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême;
- Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts
- Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
- Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée,
- Que de le démentir je n'ai point eu l'idée:
- Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été,
- Et les choses en sont en plus de sûreté.
- L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage,
- Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage;
- Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugemens,
- Il veut que nous soyons ensemble à tous momens;
- Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée,
- Me trouver ici seule avec vous enfermée,
- Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur
- Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
-
- TARTUFFE.
-
- Ce langage à comprendre est assez difficile,
- Madame; et vous parliez tantôt d'un autre style.
-
- ELMIRE.
-
- Ah! si d'un tel refus vous êtes en courroux,
- Que le cœur d'une femme est mal connu de vous!
- Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre
- Lorsque si foiblement on le voit se défendre!
- Toujours notre pudeur combat, dans ces momens,
- Ce qu'on peut nous donner de tendres sentimens.
- Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte,
- On trouve à l'avouer toujours un peu de honte.
- On s'en défend d'abord; mais de l'air qu'on s'y prend
- On fait connoître assez que notre cœur se rend;
- Qu'à nos vœux, par honneur, notre bouche s'oppose,
- Et que de tels refus promettent toute chose.
- C'est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
- Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
- Mais, puisque la parole enfin en est lâchée,
- A retenir Damis me serois-je attachée,
- Aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur
- Écouté tout au long l'offre de votre cœur,
- Aurois-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire,
- Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire?
- Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer
- A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer,
- Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
- Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre,
- Et l'ennui qu'on auroit que ce nœud qu'on résout
- Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout?
-
- TARTUFFE.
-
- C'est sans doute, madame, une douceur extrême
- Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime;
- Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits
- Une suavité qu'on ne goûta jamais.
- Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
- Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude;
- Mais ce cœur vous demande ici la liberté
- D'oser douter un peu de sa félicité.
- Je puis croire ces mots un artifice honnête
- Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête;
- Et, s'il faut librement m'expliquer avec vous,
- Je ne me fierai point à des propos si doux,
- Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
- Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire,
- Et planter dans mon âme une constante foi
- Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
-
- ELMIRE, après avoir toussé pour avertir son mari.
-
- Quoi! vous voulez aller avec cette vitesse,
- Et d'un cœur tout d'abord épuiser la tendresse!
- On se tue à vous faire un aveu des plus doux:
- Cependant ce n'est pas encore assez pour vous;
- Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire,
- Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire?
-
- TARTUFFE.
-
- Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer,
- Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer.
- On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
- Et l'on veut en jouir avant que de le croire.
- Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
- Je doute du bonheur de mes témérités;
- Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, madame,
- Par des réalités su convaincre ma flamme.
-
- ELMIRE.
-
- Mon Dieu! que votre amour en vrai tyran agit!
- Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit!
- Que sur les cœurs il prend un furieux empire!
- Et qu'avec violence il veut ce qu'il désire!
- Quoi! de votre poursuite on ne peut se parer,
- Et vous ne donnez pas le temps de respirer?
- Sied-il bien de tenir une rigueur si grande,
- De vouloir sans quartier les choses qu'on demande,
- Et d'abuser ainsi, par vos efforts pressans,
- Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens?
-
- TARTUFFE.
-
- Mais, si d'un œil bénin vous voyez mes hommages,
- Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages?
-
- ELMIRE.
-
- Mais comment consentir à ce que vous voulez,
- Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez?
-
- TARTUFFE.
-
- Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose,
- Lever un tel obstacle est à moi peu de chose;
- Et cela ne doit point retenir votre cœur.
-
- ELMIRE.
-
- Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur!
-
- TARTUFFE.
-
- Je vous puis dissiper ces craintes ridicules,
- Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.
- Le ciel défend, de vrai, certains contentemens.
- Mais on trouve avec lui des accommodemens[165].
- Selon divers besoins, il est une science
- D'étendre les liens de notre conscience,
- Et de rectifier le mal de l'action
- Avec la pureté de notre intention.
- De ces secrets, madame, on saura vous instruire;
- Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire.
- Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi:
- Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
-
- Elmire tousse plus fort.
-
- Vous toussez fort, madame?
-
- ELMIRE.
-
- Oui, je suis au supplice.
-
- TARTUFFE.
-
- Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse?
-
- ELMIRE.
-
- C'est un rhume obstiné, sans doute; et je vois bien
- Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
-
- TARTUFFE.
-
- Cela, certe, est fâcheux.
-
- ELMIRE.
-
- Oui, plus qu'on ne peut dire.
-
- TARTUFFE.
-
- Enfin votre scrupule est facile à détruire.
- Vous êtes assurée ici d'un plein secret,
- Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait.
- Le scandale du monde est ce qui fait l'offense,
- Et ce n'est pas pécher que pécher en silence.
-
- ELMIRE, après avoir encore toussé et frappé sur la table.
-
- Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder;
- Qu'il faut que je consente à vous tout accorder;
- Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre
- Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre.
- Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque-là,
- Et c'est bien malgré moi que je franchis cela;
- Mais, puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire,
- Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire,
- Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincans,
- Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens.
- Si ce contentement porte en soi quelque offense,
- Tant pis pour qui me force à cette violence:
- La faute assurément n'en doit point être à moi.
-
- TARTUFFE.
-
- Oui, madame, on s'en charge; et la chose de soi...
-
- ELMIRE.
-
- Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
- Si mon mari n'est point dans cette galerie.
-
- TARTUFFE.
-
- Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez?
- C'est un homme, entre nous, à mener par le nez.
- De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
- Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire.
-
- ELMIRE.
-
- Il n'importe. Sortez, je vous prie, un moment;
- Et partout là dehors voyez exactement.
-
- [165] Ici Molière, craignant qu'on ne dénaturât ses intentions, avait
- mis la note suivante: «C'est un scélérat qui parle.»
-
-
-SCÈNE VI.--ORGON, ELMIRE.
-
- ORGON, sortant de dessous la table.
-
- Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme!
- Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme.
-
- ELMIRE.
-
- Quoi! vous sortez sitôt! Vous vous moquez des gens!
- Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps;
- Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sûres,
- Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
-
- ORGON.
-
- Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer!
-
- ELMIRE.
-
- Mon Dieu! l'on ne doit point croire trop de léger[166].
- Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre,
- Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre.
-
- Elmire fait mettre Orgon derrière elle.
-
- [166] Pour: de motifs légers. Archaïsme regrettable.
-
-
-SCÈNE VII.--TARTUFFE, ELMIRE, ORGON.
-
- TARTUFFE, sans voir Orgon.
-
- Tout conspire, madame, à mon contentement.
- J'ai visité de l'œil tout cet appartement;
- Personne ne s'y trouve; et mon âme ravie...
-
- Dans le temps que Tartuffe s'avance les bras ouverts pour embrasser
- Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon.
-
- ORGON, arrêtant Tartuffe.
-
- Tout doux! vous suivez trop votre amoureuse envie,
- Et vous ne devez pas vous tant passionner.
- Ah! ah! l'homme de bien, vous m'en voulez donner?
- Comme aux tentations s'abandonne votre âme!
- Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme!
- J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
- Et je croyois toujours qu'on changeroit de ton;
- Mais c'est assez avant pousser le témoignage:
- Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage.
-
- ELMIRE, à Tartuffe.
-
- C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci;
- Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi.
-
- TARTUFFE, à Orgon.
-
- Quoi! vous croyez...
-
- ORGON.
-
- Allons, point de bruit, je vous prie.
- Dénichons de céans, et sans cérémonie.
-
- TARTUFFE.
-
- Mon dessein[167]...
-
- ORGON.
-
- Ces discours ne sont plus de saison.
- Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.
-
- TARTUFFE.
-
- C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître:
- La maison m'appartient, je le ferai connoître,
- Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours,
- Pour me chercher querelle, à ces lâches détours;
- Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure;
- Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture,
- Venger le ciel qu'on blesse, et faire repentir
- Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
-
- [167] Molière a supprimé la justification qu'il avait d'abord prêtée
- à Tartuffe.
-
-
-SCÈNE VIII.--ELMIRE, ORGON.
-
- ELMIRE.
-
- Quel est donc ce langage? et qu'est-ce qu'il veut dire!
-
- ORGON.
-
- Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire.
-
- ELMIRE.
-
- Comment?
-
- ORGON.
-
- Je vois ma faute aux choses qu'il me dit;
- Et la donation m'embarrasse l'esprit.
-
- ELMIRE.
-
- La donation?
-
- ORGON.
-
- Oui. C'est une affaire faite.
- Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquiète.
-
- ELMIRE.
-
- Et quoi?
-
- ORGON.
-
- Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
- Si certaine cassette est encore là-haut.
-
-
-
-
-ACTE V
-
-
-SCÈNE I.--ORGON, CLÉANTE.
-
- CLÉANTE.
-
- Où voulez-vous courir?
-
- ORGON.
-
- Las! que sais-je?
-
- CLÉANTE.
-
- Il me semble
- Que l'on doit commencer par consulter ensemble
- Les choses qu'on peut faire en cet événement.
-
- ORGON.
-
- Cette cassette-là me trouble entièrement;
- Plus que le reste encore elle me désespère.
-
- CLÉANTE.
-
- Cette cassette est donc un important mystère?
-
- ORGON.
-
- C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains,
- Lui-même en grand secret m'a mis entre les mains.
- Pour cela dans sa fuite il me voulut élire;
- Et ce sont des papiers, à ce qu'il m'a pu dire,
- Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
-
- CLÉANTE.
-
- Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés?
-
- ORGON.
-
- Ce fut par un motif de cas de conscience.
- J'allai droit à mon traître en faire confidence;
- Et son raisonnement me vint persuader
- De lui donner plutôt la cassette à garder,
- Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
- J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête,
- Par où ma conscience eût pleine sûreté
- A faire des sermens contre la vérité.
-
- CLÉANTE.
-
- Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence;
- Et la donation, et cette confidence,
- Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
- Des démarches par vous faites légèrement.
- On peut vous mener loin avec de pareils gages;
- Et, cet homme sur vous ayant ces avantages,
- Le pousser est encor grande imprudence à vous,
- Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
-
- ORGON.
-
- Quoi! sous un beau semblant de ferveur si touchante
- Cacher un cœur si double, une âme si méchante!
- Et moi qui l'ai reçu gueusant et n'ayant rien...
- C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien;
- J'en aurai désormais une horreur effroyable,
- Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.
-
- CLÉANTE.
-
- Eh bien, ne voilà pas de vos emportemens!
- Vous ne gardez en rien les doux tempéramens.
- Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre;
- Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre.
- Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
- Que par un zèle feint vous étiez prévenu;
- Mais, pour vous corriger, quelle raison demande
- Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
- Et qu'avecque[168] le cœur d'un perfide vaurien
- Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien?
- Quoi! parce qu'un fripon vous dupe avec audace,
- Sous le pompeux éclat d'une austère grimace,
- Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
- Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui?
- Laissez aux libertins ces sottes conséquences:
- Démêlez la vertu d'avec ses apparences,
- Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
- Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut.
- Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture:
- Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure;
- Et, s'il vous faut tomber dans une extrémité,
- Péchez plutôt encor de cet autre côté.
-
- [168] Voyez tome Ier, p. 58, note deuxième.
-
-
-SCÈNE II.--ORGON, CLÉANTE, DAMIS.
-
- DAMIS.
-
- Quoi! mon père, est-il vrai qu'un coquin vous menace?
- Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface,
- Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
- Se fait de vos bontés des armes contre vous?
-
- ORGON.
-
- Oui, mon fils; et j'en sens des douleurs non pareilles.
-
- DAMIS.
-
- Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.
- Contre son insolence on ne doit point gauchir:
- C'est à moi tout d'un coup de vous en affranchir;
- Et, pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme.
-
- CLÉANTE.
-
- Voilà tout justement parler en vrai jeune homme,
- Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatans.
- Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
- Où par la violence on fait mal ses affaires.
-
-
-SCÈNE III.--MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS,
-DORINE.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Qu'est-ce? J'apprends ici de terribles mystères!
-
- ORGON.
-
- Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins;
- Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
- Je recueille avec zèle un homme en sa misère,
- Je le loge, et le tiens comme mon propre frère;
- De bienfaits chaque jour il est par moi chargé;
- Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai:
- Et, dans le même temps, le perfide, l'infâme,
- Tente le noir dessein de suborner ma femme;
- Et, non content encor de ses lâches essais,
- Il m'ose menacer de mes propres bienfaits,
- Et veut, à ma ruine, user des avantages
- Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages,
- Me chasser de mes biens où je l'ai transféré,
- Et me réduire au point d'où je l'ai retiré!
-
- DORINE.
-
- Le pauvre homme!
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Mon fils, je ne puis du tout croire
- Qu'il ait voulu commettre une action si noire.
-
- ORGON.
-
- Comment!
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Les gens de bien sont enviés toujours.
-
- ORGON.
-
- Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
- Ma mère?
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Que chez vous on vit d'étrange sorte,
- Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.
-
- ORGON.
-
- Qu'a cette haine à faire avec ce que l'on dit?
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit:
- La vertu dans le monde est toujours poursuivie;
- Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.
-
- ORGON.
-
- Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui?
-
- MADAME PERNELLE.
-
- On vous aura forgé cent sots contes de lui.
-
- ORGON.
-
- Je vous ai dit déjà que j'ai vu tout moi-même.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Des esprits médisans la malice est extrême.
-
- ORGON.
-
- Vous me feriez damner, ma mère! Je vous di
- Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Les langues ont toujours du venin à répandre,
- Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse défendre.
-
- ORGON.
-
- C'est tenir un propos de sens bien dépourvu.
- Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
- Ce qu'on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
- Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre?
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Mon Dieu! le plus souvent l'apparence déçoit.
- Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.
-
- ORGON.
-
- J'enrage!
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Aux faux soupçons la nature est sujette,
- Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète.
-
- ORGON.
-
- Je dois interpréter à charitable soin
- Le désir d'embrasser ma femme!
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Il est besoin,
- Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes;
- Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.
-
- ORGON.
-
- Eh? diantre! le moyen de m'en assurer mieux?
- Je devais donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux
- Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Enfin d'un trop pur zèle on voit son âme éprise;
- Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit
- Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit.
-
- ORGON.
-
- Allez, je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère,
- Ce que je vous dirois, tant je suis en colère!
-
- DORINE, à Orgon.
-
- Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas:
- Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas.
-
- CLÉANTE.
-
- Nous perdons des momens en bagatelles pures,
- Qu'il faudroit employer à prendre des mesures:
- Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.
-
- DAMIS.
-
- Quoi! son effronterie iroit jusqu'à ce point?
-
- ELMIRE.
-
- Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,
- Et son ingratitude est ici trop visible.
-
- CLÉANTE, à Oronte.
-
- Ne vous y fiez pas: il aura des ressorts
- Pour donner contre vous raison à ses efforts;
- Et sur moins que cela le poids d'une cabale
- Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
- Je vous le dis encore: armé de ce qu'il a,
- Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.
-
- ORGON.
-
- Il est vrai; mais qu'y faire? A l'orgueil de ce traître,
- De mes ressentimens je n'ai pas été maître.
-
- CLÉANTE.
-
- Je voudrois de bon cœur qu'on pût entre vous deux
- De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
-
- ELMIRE.
-
- Si j'avois su qu'en main il a de telles armes,
- Je n'aurois pas donné matière à tant d'alarmes;
- Et mes...
-
- ORGON, à Dorine, voyant entrer M. Loyal.
-
- Que veut cet homme? Allez tôt le savoir
- Je suis bien en état que l'on me vienne voir!
-
-
-SCÈNE IV.--ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS,
-DORINE. M. LOYAL.
-
- M. LOYAL, à Dorine, dans le fond du théâtre.
-
- Bonjour, ma chère sœur; faites, je vous supplie,
- Que je parle à monsieur.
-
- DORINE.
-
- Il est en compagnie,
- Et je doute qu'il puisse à présent voir quelqu'un.
-
- M. LOYAL.
-
- Je ne suis pas pour être en ces lieux importun
- Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise;
- Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.
-
- DORINE.
-
- Votre nom?
-
- M. LOYAL.
-
- Dites-lui seulement, que je vien
- De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.
-
- DORINE, à Orgon.
-
- C'est un homme qui vient, avec douce manière,
- De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire
- Dont vous serez, dit-il, bien aise.
-
- CLÉANTE, à Orgon.
-
- Il vous faut voir
- Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir.
-
- ORGON, à Cléante.
-
- Pour nous raccommoder il vient ici peut-être:
- Quels sentimens aurai-je à lui faire paroître?
-
- CLÉANTE.
-
- Votre ressentiment ne doit point éclater;
- Et, s'il parle d'accord, il le faut écouter.
-
- M. LOYAL, à Orgon.
-
- Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire,
- Et vous soit favorable autant que je désire!
-
- ORGON, bas, à Cléante.
-
- Ce doux début s'accorde avec mon jugement,
- Et présage déjà quelque accommodement.
-
- M. LOYAL.
-
- Toute votre maison m'a toujours été chère,
- Et j'étois serviteur de monsieur votre père.
-
- ORGON.
-
- Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon
- D'être sans vous connoître ou savoir votre nom.
-
- M. LOYAL.
-
- Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,
- Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie,
- J'ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur
- D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur;
- Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,
- Signifier l'exploit de certaine ordonnance...
-
- ORGON.
-
- Quoi! vous êtes ici...
-
- M. LOYAL.
-
- Monsieur, sans passion.
- Ce n'est rien seulement qu'une sommation.
- Un ordre de vider d'ici, vous et les vôtres,
- Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres.
- Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.
-
- ORGON.
-
- Moi! sortir de céans?
-
- M. LOYAL.
-
- Oui, monsieur, s'il vous plaît
- La maison à présent, vous le savez de reste,
- Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
- De vos biens désormais il est maître et seigneur,
- En vertu d'un contrat duquel je suis porteur.
- Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire.
-
- DAMIS, à M. Loyal.
-
- Certes, cette impudence est grande et je l'admire!
-
- M. LOYAL, à Damis.
-
- Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous;
-
- Montrant Orgon.
-
- C'est à monsieur; il est et raisonnable et doux,
- Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office,
- Pour se vouloir du tout opposer à justice.
-
- ORGON.
-
- Mais...
-
- M. LOYAL.
-
- Oui, monsieur, je sais que pour un million
- Vous ne voudriez pas faire rébellion,
- Et que vous souffrirez en honnête personne
- Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne.
-
- DAMIS.
-
- Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,
- Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton.
-
- M. LOYAL, à Orgon.
-
- Faites que votre fils se taise ou se retire,
- Monsieur. J'aurois regret d'être obligé d'écrire,
- Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.
-
- DORINE, à part.
-
- Ce monsieur Loyal porte un air bien déloyal.
-
- M. LOYAL.
-
- Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses,
- Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces,
- Que pour vous obliger et vous faire plaisir;
- Que pour ôter par là le moyen d'en choisir
- Qui, n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
- Auroient pu procéder d'une façon moins douce.
-
- ORGON.
-
- Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens
- De sortir de chez eux?
-
- M. LOYAL.
-
- On vous donne du temps;
- Et jusques à demain je ferai surséance
- A l'exécution, monsieur, de l'ordonnance.
- Je viendrai seulement passer ici la nuit
- Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
- Pour la forme il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte,
- Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
- J'aurai soin de ne pas troubler votre repos,
- Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
- Mais demain, du matin, il vous faut être habile[169]
- A vider de céans jusqu'au moindre ustensile.
- Mes gens vous aideront; et je les ai pris forts
- Pour vous faire service à tout mettre dehors.
- On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense;
- Et, comme je vous traite avec grande indulgence,
- Je vous conjure aussi, monsieur, d'en user bien,
- Et qu'au dû de ma charge on ne me trouble en rien.
-
- ORGON, à part.
-
- Du meilleur de mon cœur je donnerois, sur l'heure,
- Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
- Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle asséner
- Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.
-
- CLÉANTE, bas à Orgon.
-
- Laissez, ne gâtons rien.
-
- DAMIS.
-
- A cette audace étrange,
- J'ai peine à me tenir, et la main me démange.
-
- DORINE.
-
- Avec un si bon dos, ma foi! monsieur Loyal,
- Quelques coups de bâton ne vous siéroient pas mal.
-
- M. LOYAL.
-
- On pourroit bien punir ces paroles infâmes,
- Ma mie; et l'on décrète aussi contre les femmes.
-
- CLÉANTE, à M. Loyal.
-
- Finissons tout cela, monsieur; c'en est assez.
- Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.
-
- M. LOYAL.
-
- Jusqu'au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie!
-
- ORGON.
-
- Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie!
-
- [169] Pour: prompt, actif. Du latin, _habilitas_.
-
-
-SCÈNE V.--ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS,
-DORINE.
-
- ORGON.
-
- Eh bien, vous le voyez, ma mère, si j'ai droit;
- Et vous pouvez juger du reste par l'exploit.
- Ses trahisons enfin vous sont-elles connues?
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Je suis tout ébaubie, et je tombe des nues!
-
- DORINE, à Orgon.
-
- Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez,
- Et ses pieux desseins par là sont confirmés.
- Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme:
- Il sait que très-souvent les biens corrompent l'homme,
- Et, par charité pure, il veut vous enlever
- Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.
-
- ORGON.
-
- Taisez-vous! C'est le mot qu'il vous faut toujours dire.
-
- CLÉANTE, à Orgon.
-
- Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.
-
- ELMIRE.
-
- Allez faire éclater l'audace de l'ingrat.
- Ce procédé détruit la vertu du contrat:
- Et sa déloyauté va paroître trop noire,
- Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire.
-
-
-SCÈNE VI.--VALÈRE, ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE,
-DAMIS, DORINE.
-
- VALÈRE.
-
- Avec regret, monsieur, je viens vous affliger;
- Mais je m'y vois contraint par le pressant danger.
- Un ami, qui m'est joint d'une amitié fort tendre,
- Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre,
- A violé pour moi, par un pas[170] délicat,
- Le secret que l'on doit aux affaires d'État,
- Et me vient d'envoyer un avis dont la suite
- Vous réduit au parti d'une soudaine fuite.
- Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer
- Depuis une heure au prince a su vous accuser,
- Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette,
- D'un criminel d'État l'importante cassette,
- Dont, au mépris, dit-il, du devoir d'un sujet
- Vous avez conservé le coupable secret.
- J'ignore le détail du crime qu'on vous donne;
- Mais un ordre est donné contre votre personne;
- Et lui-même est chargé, pour mieux l'exécuter,
- D'accompagner celui qui vous doit arrêter.
-
- CLÉANTE.
-
- Voilà ses droits armés; et c'est par où le traître
- De vos biens qu'il prétend cherche à se rendre maître.
-
- ORGON.
-
- L'homme est, je vous l'avoue, un méchant animal!
-
- VALÈRE.
-
- Le moindre amusement vous peut être fatal.
- J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,
- Avec mille louis qu'ici je vous apporte.
- Ne perdons point de temps: le trait est foudroyant;
- Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant.
- A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite,
- Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite.
-
- ORGON.
-
- Las! que ne dois-je point à vos soins obligeans?
- Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps;
- Et je demande au ciel de m'être assez propice
- Pour reconnoître un jour ce généreux service.
- Adieu. Prenez le soin, vous autres...
-
- CLÉANTE.
-
- Allez tôt;
- Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut.
-
- [170] Pour: démarche. Archaïsme et licence considérable.
-
-
-SCÈNE VII.--TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE,
-CLÉANTE, MARIANE, VALÈRE, DAMIS, DORINE.
-
- TARTUFFE, arrêtant Orgon.
-
- Tout beau, monsieur, tout beau! ne courez point si vite:
- Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gîte;
- Et, de la part du prince, on vous fait prisonnier.
-
- ORGON.
-
- Traître! tu me gardois ce trait pour le dernier:
- C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies;
- Et voilà couronner toutes tes perfidies!
-
- TARTUFFE.
-
- Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir;
- Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.
-
- CLÉANTE.
-
- La modération est grande, je l'avoue.
-
- DAMIS.
-
- Comme du ciel l'infâme impudemment se joue!
-
- TARTUFFE.
-
- Tous vos emportemens ne sauroient m'émouvoir,
- Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir.
-
- MARIANE.
-
- Vous avez de ceci grande gloire à prétendre;
- Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.
-
- TARTUFFE.
-
- Un emploi ne sauroit être que glorieux,
- Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.
-
- ORGON.
-
- Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable,
- Ingrat! t'a retiré d'un état misérable?
-
- TARTUFFE.
-
- Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir:
- Mais l'intérêt du prince est mon premier devoir.
- De ce devoir sacré la juste violence
- Étouffe dans mon cœur toute reconnoissance;
- Et je sacrifierois à de si puissans nœuds
- Ami, femme, parens, et moi-même avec eux.
-
- ELMIRE.
-
- L'imposteur!
-
- DORINE.
-
- Comme il sait, de traîtresse manière,
- Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère!
-
- CLÉANTE.
-
- Mais, s'il est si parfait que vous le déclarez,
- Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,
- D'où vient que, pour paroître, il s'avise d'attendre
- Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre,
- Et que vous ne songez à l'aller dénoncer
- Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser?
- Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
- Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire;
- Mais, le voulant traiter en coupable aujourd'hui,
- Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui?
-
- TARTUFFE, à l'exempt.
-
- Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie;
- Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
-
- L'EXEMPT.
-
- Oui, c'est trop demeurer, sans doute, à l'accomplir;
- Votre bouche à propos m'invite à le remplir:
- Et, pour l'exécuter, suivez-moi tout à l'heure
- Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.
-
- TARTUFFE.
-
- Qui? moi, monsieur?
-
- L'EXEMPT.
-
- Oui, vous.
-
- TARTUFFE.
-
- Pourquoi donc la prison?
-
- L'EXEMPT.
-
- Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison.
-
- A Orgon.
-
- Remettez-vous, monsieur, d'une alarme si chaude:
- Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
- Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs.
- Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs.
- D'un fin discernement sa grande âme pourvue
- Sur les choses toujours jette une droite vue;
- Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès,
- Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
- Il donne aux gens de bien une gloire immortelle:
- Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
- Et l'amour pour les vrais ne ferme point son cœur
- A tout ce que les faux doivent donner d'horreur.
- Celui-ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre,
- Et de piéges plus fins on le voit se défendre.
- D'abord il a percé, par ses vives clartés,
- Des replis de son cœur toutes les lâchetés.
- Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même,
- Et, par un juste trait de l'équité suprême,
- S'est découvert au prince un fourbe renommé,
- Dont sous un autre nom il étoit informé;
- Et c'est un long détail d'actions toutes noires
- Dont on pourroit former des volumes d'histoires.
- Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté[171]
- Sa lâche ingratitude et sa déloyauté.
- A ces autres horreurs il a joint cette suite,
- Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite
- Que pour voir l'impudence aller jusques au bout,
- Et vous faire, par lui, faire raison de tout.
- Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
- Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître.
- D'un souverain pouvoir, il brise les liens
- Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens.
- Et vous pardonne enfin cette offense secrète
- Où vous a d'un ami fait tomber la retraite;
- Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois
- On nous vit témoigner en appuyant ses droits,
- Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
- D'une bonne action verser la récompense;
- Que jamais le mérite avec lui ne perd rien;
- Et que, mieux que du mal, il se souvient du bien.
-
- DORINE.
-
- Que le ciel soit loué.
-
- MADAME PERNELLE.
-
- Maintenant je respire.
-
- ELMIRE.
- Favorable succès!
-
- MARIANE.
-
- Qui l'auroit osé dire?
-
- ORGON., à Tartuffe, que l'exempt emmène.
-
- Eh bien, te voilà, traître!...
-
- [171] Pour: a détesté sa lâche ingratitude envers vous. Inversion et
- apocope trop dures.
-
-
-SCÈNE VIII.--MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE MARIANE, CLÉANTE, VALÈRE,
-DAMIS, DORINE.
-
- CLÉANTE.
-
- Ah! mon frère, arrêtez,
- Et ne descendez point à des indignités.
- A son mauvais destin laissez un misérable,
- Et ne vous joignez point au remords qui l'accable.
- Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,
- Au sein de la vertu fasse un heureux retour;
- Qu'il corrige sa vie en détestant son vice,
- Et puisse du grand prince adoucir la justice;
- Tandis qu'à sa bonté vous irez, à genoux,
- Rendre ce que demande un traitement si doux.
-
- ORGON.
-
- Oui, c'est bien dit. Allons à ses pieds avec joie
- Nous louer des bontés que son cœur nous déploie;
- Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
- Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir,
- Et par un doux hymen couronner en Valère
- La flamme d'un amant généreux et sincère.
-
-
- FIN DU TARTUFFE.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- TROISIÈME ÉPOQUE (1664-1666).
-
-
- XV. 1664. Tartuffe, comédie.
- XVI. 1665. Don Juan, ou le Festin de pierre, comédie 1
- XVII. 1665. L'Amour médecin, comédie-ballet 80
- XVIII. 1666. Le Misanthrope, comédie 115
-
-
- QUATRIÈME ÉPOQUE (1666-1667).
-
- XIX. 1666. Le Médecin malgré lui, comédie 192
- XX. 1666. Mélicerte, ballet 245
- XXI. 1666. La Pastorale comique, ballet 272
- XXII. 1667. Le Sicilien, ou l'Amour peintre, comédie-ballet 282
-
- * Le Tartuffe, ou l'Imposteur, comédie 309
-
-
-FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME
-
-
-E. Colin.--Imprimerie de Lagny.
-
-
- * * * * *
-
-
-Liste des modifications:
-
-
- Don juan ou Le festin de Pierre:
- ===============================
- Page 7: «fortuue» remplacé par «fortune» (le favori de la fortune)
- Page 15: «ait» par «ai» (Vous savez que je vous ai dit)
- Page 42: «I» par «Il» (Il réchappa, n'est-ce pas?)
- Page 57: «paler» par «parler» (... qui demande à vous parler)
- Page 60: «flambleau» par «flambeau» (Allons, vite un flambeau)
- Page 71: «laisser» par «laissé» (laissé tomber les coups)
-
- Le Misanthrope:
- ==============
- Page 121: «ami» remplacé par «amie» (ARSINOÉ, amie de Célimène.)
- Page 129: «surpreud» par «surprend» (Et ce qui me surprend encore
- davantage)
- Page 134: «uotre» par «notre» (Mais, pour vous, vous savez quel
- est notre traité...)
- Page 158: «ami» par «amie» (Et, comme je vous vois vous montrer mon
- amie)
- Page 171: «O» par «A» et «ne» par «de»(A vos déloyautés n'ont rien
- de comparable;)
- Page 175: «effet» par «effort» (Et, puisque notre cœur fait un
- effort extrême)
-
- Le médecin malgré lui:
- =====================
- Page 198: «leur femme» par «leurs femmes» (qui veut empêcher les
- maris de battre leurs femmes)
- Page 213: «qeulque» par «quelque» (il a quelque petit coup de
- hache à la tête)
- Page 214: «tout» par «tous» (un emplâtre qui garit tous les maux)
- Page 240: «tonre» par «notre» (notre apothicaire)
- Page 243: «de de » par «de» (de Villiers)
-
- Mélicerte:
- =========
- Page 247: «CSÈNE» par «SCÈNE» (SCÈNE I.)
- Page 252: «Prens-tu» par «Prends-tu» (Prends-tu quelque plaisir)
- Page 258: «LICARSIS» par «LYCARSIS» (ÉROXÈNE, DAPHNÉ et LYCARSIS)
- Page 267: «veux» par «vœux» (De répondre à ses vœux d'une ardeur
- assez tendre)
- Page 270: «ACANTE» par «ACANTHE» (ACANTHE, TYRÈNE, MYRTIL.)
-
- Pastorale comique:
- =================
- Page 273: «Pas» par «Par» (Par tes boucles de diamans)
-
- Le Sicilin ou l'amours peintre:
- ==============================
- Page 283: «MUCISIENS» par «MUSICIENS»
- Page 284: «musciens» par «musiciens» (As-tu là tes musiciens?)
- Page 288: «Silicien» par «Sicilien» (ce traître de Sicilien)
- Page 291: «Ja» par «Je» (Je serai fort ravi)
- Page 292: «cet» par «ces» (je pardonne ces paroles)
- Page 294 : «Mon» par «Moi» (Moi faire marmite bouillir)
- Page 298: «orijinal» par «original» (sur un original fait comme
- celui-là)
- Page 301: «avoir avoir» par «avoir» (vous doit avoir instruit de
- mon mérite)
- Page 308: «chantans» par «chantant» (ESCLAVE TURC chantant)
-
- Tartuffe:
- ========
- Page 318: «passion» par «passions» (Rectifier et adoucir les passions)
- Page 324: «fait» par «faite» (Je l'ai faite)
- Page 327: «tout tout» par «tout» (tout cela n'a de rien servi)
- Page 334: «Il» par «Ils» (Ils pensent dans le monde)
- Page 335: «entend» par «n'entend» (Là jamais on n'entend)
- Page 336: «le» par «les» (Et tous les mots qu'il dit sont pour lui
- des oracles)
- Page 338: «merveille» par «vermeille» (le teint frais et la bouche
- vermeille)
- Page 343: «charlantans» par «charlatans» (Que ces francs charlatans)
- Page 359: «tromperi» par «tromperie» (Et c'étoit tromperie)
- Page 363: «d'autre» par «d'autres» (c'est qu'à d'autres qu'à lui)
- Page 367: «trausports» par «transports» (on sait vos transports
- ordinaires;)
- Page 370: «faveur» par «ferveur» (et ma ferveur est telle)
- Page 374: «Puisque que» par «Puisque» (Puisque que je l'ai promis)
- Page 383: ajout de «que» (de ce que je vous doi)
- Page 385: «OBGON» par «ORGON»
- Page 388: «le» par «les» (avant qu'on vous les dise)
- Page 404: «c'ent» par «c'en» (c'en est assez.)
- Page 404: ajout de «tous» (Le ciel vous tienne tous en joie!)
- Page 411: «TROISÈME» par «TROISIÈME» (FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME
- VOLUME)
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-End of the Project Gutenberg EBook of Molière, by
-Jean-Baptiste Poquelin and Philarète Chasles
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE ***
-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Molire, by Jean-Baptiste Poquelin and Philarte Chasles
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-
-
-Title: Molire
- Oeuvres compltes de J.-B. Poquelin
-
-Author: Jean-Baptiste Poquelin
- Philarte Chasles
-
-Release Date: October 10, 2015 [EBook #50173]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIRE ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="left"><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 400px;">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="400" height="642" />
-</div>
-
-<hr class="small2" />
-
-<h1>&OElig;UVRES COMPLTES<br /><br />
-<span class="small60">DE J.-B. POQUELIN</span><br /><br />
-<span class="big180">MOLIRE</span></h1>
-
-<p class="center">NOUVELLE DITION</p>
-
-<p class="center">PAR</p>
-
-<p class="center big110">M. PHILARTE CHASLES<br /><br /></p>
-
-<p class="center">PROFESSEUR AU COLLGE DE FRANCE</p>
-
-<p class="right2">Chaque homme de plus qui sait lire est un
- lecteur de plus pour Molire.</p>
-
-<p class="right3"><span class="smcap">Sainte-Beuve.</span></p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center big110">TOME TROISIME</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 140px;">
-<img src="images/title.jpg" alt="" title="" width="140" height="124" /></div>
-
-<p class="center">PARIS</p>
-
-<p class="center">CALMANN LVY, DITEUR</p>
-
-<p class="center">ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES</p>
-
-<p class="center">3, RUE AUBER, 3</p>
-
-<p class="center">1887</p>
-
-<p class="center">Droits de reproduction et de traduction rservs</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center">E. Colin.&mdash;Imprimerie de Lagny.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center"><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES MATIRES</a></p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="big130"><b>TROISIME POQUE</b></span><br /></p>
-
-<p class="center"><b>1664-1666</b><br /><br /></p>
-
-<p class="center"><b>DRAME PHILOSOPHIQUE ET SATIRIQUE</b><br /></p>
-
-<table summary="table_des_oeuvres1_volume3" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="3">
- <col width="20" />
- <col width="50" />
- <col width="400" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XV.</td>
- <td class="tdctop2">1664.</td>
- <td class="tdltop2">TARTUFFE<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XVI.</td>
- <td class="tdctop2">1665.</td>
- <td class="tdltop2">DON JUAN, <span class="smcap">OU</span> LE FESTIN DE PIERRE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XVII.</td>
- <td class="tdctop2">1665.</td>
- <td class="tdltop2">L'AMOUR MDECIN.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XVIII.</td>
- <td class="tdctop2">1666.</td>
- <td class="tdltop2">LE MISANTHROPE.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>DON JUAN<br />
-<span class="small50">OU</span><br />
-<span class="big130">LE FESTIN DE PIERRE</span><br />
-<small>COMDIE</small></h2>
-
-<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A PARIS, SUR LE THATRE DU
-PALAIS-ROYAL, LE 15 FVRIER 1665.</b></p>
-
-<p>Plus d'un dboire avait accueilli Molire la cour, et sa vie
-domestique n'tait pas de nature le consoler. Depuis environ deux
-annes il avait travaill peu prs exclusivement pour les plaisirs du
-monarque et sacrifi cette mission, qui tait pour lui une sauvegarde,
-une partie <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> tragique qu'aujourd'hui. Selon le moine Tellez (et cette
-ide rgne dans toutes ses pices), qui trompe les femmes est
-ncessairement puni dans ce monde et damn dans l'autre. Il ne pardonne
-pas cet abus de la puissance, de l'esprit de la richesse. Quant ses
-victimes, ce sont de vraies Espagnoles, et non les tendres Allemandes de
-Mozart; elles ouvrent au sducteur un enfer anticip, en attendant
-l'autre enfer; terribles personnes auxquelles nul don Juan n'estimerait
-prudent de se jouer.</p>
-
-<p>Ce beau sujet, qui non-seulement a couru tous les thtres de l'Europe,
-mais qui, sous la main de Molire et de Byron, a cr un nouveau type
-moderne, le don Juan, et enrichi d'un personnage symbolique la vaste
-galerie qui contient dj Lovelace, Panurge, Tartuffe, Falstaff et
-Patelin, a inspir Tirso des scnes admirables et plus d'un trait de
-gnie. Lorsque don Juan, un flambeau la main, veut reconduire la
-statue et l'accompagner dans les tnbres:</p>
-
-<p>Ne m'claire pas, dit le mort! Je suis en tat de grce.</p>
-
-<p>Le dnoment de l'&oelig;uvre espagnole, o se joue une libre et puissante
-imagination est d'un effet dramatique extraordinaire et peut-tre sans
-gal dans les annales dramatiques. Poursuivi par les familles offenses
-de Sville, Tenorio se rfugie dans la cathdrale. C'est l qu'il trouve
-le tombeau et la statue de celui qu'il a tu. Il soupe dans l'glise, en
-face de l'autel, sous les grandes votes gothiques, parmi les statues
-des saints et pendant la nuit. L le <i>Gracioso</i>, type du Sganarelle de
-Molire et du Leporello de Mozart, met la table par ordre du moqueur
-son matre. Du haut des degrs de marbre blanc, sous la clart de la
-lune perant les vitraux, le vieux gentilhomme mort descend pour
-rpondre la railleuse invitation du mauvais sujet entre deux vins;
-car, nous l'avons dit, le don Juan de Tellez n'est qu'un dbauch
-ingnu, poursuivi <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> par la justice, forc de souper quelque part,
-invit d'ailleurs par la statue; s'il fait dresser sa table dans
-l'glise o il s'est rfugi, rien de plus naturel, rien qui ressorte
-mieux du point de vue catholique; rien de plus dramatique et de plus
-profond que cette frivolit enivre qui raille Dieu, veille les
-cadavres, appelle son propre chtiment, et laquelle rpondent, du fond
-des tombeaux, le srieux de la mort invitable et de la vie ternelle.</p>
-
-<p>Le ct populaire de cette cration, qui appartient rellement au prieur
-de la Merci, s'empara tellement des imaginations mridionales en Espagne
-et en Italie, que de mauvaises imitations, d'abord italiennes, puis
-franaises, toutes ornes de l'invitable statue du commandeur et de son
-cheval, la plupart crites d'un style misrable et surcharges de
-grotesques lazzi, eurent la vogue travers toute l'Europe. <i>El
-Combibado di piedra</i>, le second titre du drame de Tirso, transform par
-quelque Italien ignorant en Festin de Pierre, occupa l'attention
-publique de 1650 1660. La vraie traduction du titre espagnol est le
-Convive-statue, qui devint <i>le Festin de Pierre</i>, Pietro, soit que le
-premier arrangeur ne st pas l'espagnol ou qu'il ft allusion <i>don
-Pierre</i>, nom du commandeur assassin. Dans toutes les hypothses, il ne
-s'agirait pas du Festin de Pierre, puisque tout festin appartient la
-fois celui qui le donne et celui qui le reoit.</p>
-
-<p>A Lyon, en 1658, le comdien Dorimont fit reprsenter son Festin de
-Pierre, calqu sur la farce italienne et non sur l'original espagnol,
-&oelig;uvre trs-bien accueillie malgr son peu de mrite et qui fut
-imprime dans la mme ville, l'anne suivante. Un autre comdien, de
-Villiers, qui se piquait de littrature, et qui, ce titre, se range
-parmi les ennemis de Molire, trouvant que <i>l'homme et le cheval</i>, il
-s'exprime ainsi dans sa prface, <i>faisaient de l'argent, et que l'argent
-fait subsister le thtre</i>, <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> prit la peine de versifier de nouveau
-le canevas italien et jeta dans son &oelig;uvre un peu plus de verve que
-Dorimont, et infiniment plus de mauvais got. Voici comment de Villiers
-reproduit la scne comique invente par le moine de la Merci, scne
-burlesquement dveloppe par l'imitateur italien, et dont Mozart a fait
-un chef-d'&oelig;uvre d'lgance et de gaiet musicale. Pour consoler une
-nouvelle victime de son matre, le valet de don Juan droule ses yeux
-la liste de ses victimes antrieures (<i>mille e tre</i>):</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- D'autres ont eu par lui de semblables malheurs,<br />
- J'en connois plus de cent, Amarillis, Cphise,<br />
- Violante, Marcelle, Amarante, Blise,<br />
- Lucrce, qu'il surprit par un dtour bien fin;<br />
- Ce n'est pas celle-l de monseigneur Tarquin.<br />
- Polycrite, Aurlie, et la belle Joconde,<br />
- Dont l'&oelig;il sait embraser le c&oelig;ur de tout le monde;<br />
- Pasithe, Auralinde, Oronte aux noirs sourcils,<br />
- Brnice, Arthuse, Aminte, Anacorsis,<br />
- Nrinde, Doralis, Lucie, au teint d'albtre,<br />
- Qu'aprs avoir surprise il battit comme pltre.<br />
- Que vous dirai-je encor? Mlinte, Nitocris,<br />
- A qui cela cota bien des pleurs et des cris;<br />
- Perrette la boiteuse, et Margot la camuse,<br />
- Qui se laissa tromper comme une pauvre buse.<br />
- Catin, qui n'a qu'un &oelig;il, et la pauvre Alison,<br />
- Aussi belle, ou du moins d'aussi bonne maison!<br />
- Claude, Fanchon, Paquette, Anne, Laure, Isabelle,<br />
- Jacqueline, Suzon, benote pronnelle;<br />
- Et, si je pouvois bien du tout me souvenir,<br />
- De quinze jours d'ici je ne pourrois finir!<br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Tel tait le style des ennemis de Molire. Le grand comique, qui sans
-doute n'a pas lu Tirso, s'empare du sujet et du personnage; aprs avoir
-commenc, on sait avec quel succs, son attaque contre le savoir sans
-pense, la politesse sans simplicit, la moralit bourgeoise sans vrit
-et la dvotion sans pit, il ouvre une nouvelle campagne contre la
-noblesse de race sans vertu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p>
-
-<p>Comme il n'a pu faire jouer son <i>Tartuffe</i>, dont les trois premiers
-actes ont effray le roi, il cre un Tartuffe courtisan, plus redoutable
-encore, car celui-ci n'a rien de repoussant et de hideux; il est le type
-suprme de l'lgance et de la grce. Molire laisse sur le second plan
-les femmes, dont la passion ardente occupe chez Tirso le devant de la
-scne, et laisse clater la triste pense que nous avons vue poindre
-dans l'<i>tourdi</i>, l'honnte homme malheureux en ce monde malgr son
-honneur; le favori de la <ins class="correction" title="fortuue">fortune</ins> et du sort bravant tout, grce la
-forme extrieure et l'hypocrisie. Notre gentilhomme, qui ne croit
-rien, triompherait de tout si Dieu ne se manifestait par un coup de
-foudre: c'est l'ide mme de Machiavel.</p>
-
-<p>Tous les svres et tous les honntes, mais aussi tous les mdiocres,
-s'insurgrent la fois, depuis le prince de Conti devenu jansniste,
-jusqu' Saint-vremond, le libre-penseur. Pour les uns, c'tait dtruire
-la base chrtienne de la morale; pour les autres, c'tait rvler trop
-hardiment la plaie secrte et incurable de l'humanit. Ds la seconde
-reprsentation il fallut supprimer cette effrayante scne du pauvre,
-qui rsume, par le contraste du sclrat triomphant et de l'honnte
-homme sans pain et sans asile, ce que l'on peut allguer de plus fort et
-de plus douloureux sur les socits humaines. Non-seulement les dvots
-modrs, mais les gens du monde, furent tellement pouvants de la
-lumire lugubre jete par cette &oelig;uvre rapide et profonde, qu'il
-fallut la retirer de la scne aprs treize reprsentations. On n'osa
-l'imprimer que dix-huit ans plus tard, en 1682 d'abord, puis en 1683;
-encore dut-on y faire des cartons, c'est--dire des altrations qui
-portrent spcialement sur la scne du pauvre.</p>
-
-<p>Les grands compliments, les embrassades et les vaines paroles des
-courtisans, l'art de sduire et d'conduire, les puriles controverses
-pour et contre le tabac et l'mtique, la bouffonnerie doctorale que
-Molire n'a jamais <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> pargne et qu'il attribue ici au valet
-Sganarelle devenu mdecin, compltent le champ d'ironie et de satire que
-ce grand esprit a parcouru dans son <i>Don Juan</i>, la plus personnelle
-peut-tre de toutes ses &oelig;uvres, bien qu'elle prtende tre imite de
-l'espagnol.</p>
-
-<p>On vit une attaque la religion l o se trouvait une attaque l'homme
-de cour, et le got gnral pour la dcence et le noble langage porta
-les beaux esprits blmer Molire d'avoir crit son &oelig;uvre en prose,
-surtout d'avoir fait parler sur la scne de vrais paysans comme les
-paysans parlent. Disons-le l'honneur de Louis XIV: Molire, en butte
-une meute d'ennemis furieux et assig de toutes parts, reut, aprs
-<i>Don Juan</i>, le titre de comdien du roi; sa pension fut double.</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnages_don_juan" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="4">
- <col width="260" />
- <col width="20" />
- <col width="160" />
- <col width="200" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop">ACTEURS.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DON JUAN, fils de don Louis.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">SGANARELLE.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ELVIRE, femme de don Juan.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">du Parc.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">GUSMAN, cuyer d'Elvire.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DON CARLOS,</td>
- <td rowspan="2" class="accolade">}</td>
- <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">frres d'Elvire.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DON ALONSE,</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DON LOUIS, pre de don Juan.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Bjart.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">FRANCISQUE, pauvre.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">CHARLOTTE,</td>
- <td rowspan="2" class="accolade">}</td>
- <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">paysannes.</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">Molire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MATHURINE,</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">de Brie.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">PIERROT, paysan.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Hubert.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Statue du Commandeur</span>.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">LA VIOLETTE,</td>
- <td rowspan="2" class="accolade">}</td>
- <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">valets de don Juan.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">RAGOTIN,</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>M. DIMANCHE, marchand.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"> LA RAME, spadassin.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">De Brie.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Suite de don Juan</span>.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Suite de don Carlos et de don Alonse</span>, frres.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Un Spectre.</span></td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="4" class="tdctop">La scne est en Sicile.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="pacte">ACTE PREMIER<br /><br />
-<span class="small80">Un palais.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;SGANARELLE, GUSMAN.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tenant une tabatire.</span></p>
-
-<p>Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien
-d'gal au tabac: c'est la passion des honntes gens, et qui vit sans
-tabac n'est pas digne de vivre. Non-seulement il rjouit et purge les
-cerveaux humains, mais encore il instruit les mes la vertu, et l'on
-apprend avec lui devenir honnte homme. Ne voyez-vous pas bien, ds
-qu'on en prend, de quelle manire obligeante on en use avec tout le
-monde, et comme on est ravi d'en donner droite et gauche, partout o
-l'on se trouve? On n'attend pas mme qu'on en demande, et l'on court
-au-devant du souhait des gens; tant il est vrai que le tabac inspire des
-sentiments d'honneur et de vertu tous ceux qui en prennent. Mais c'est
-assez de cette matire, reprenons un peu notre discours. Si bien donc,
-cher Gusman, que done Elvire, ta matresse, surprise de notre dpart,
-s'est mise en campagne aprs nous, et son c&oelig;ur, que mon matre a su
-toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher
-ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pense? J'ai peur qu'elle ne
-soit mal paye de son amour, que son voyage en cette ville produise peu
-de fruit, et que vous eussiez autant gagn ne bouger de l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p>
-
-<p>Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> peut
-t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton matre t'a-t-il ouvert
-son c&oelig;ur l-dessus, et t'a-t-il dit qu'il et pour nous quelque
-froideur qui l'ait oblig partir?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non pas; mais, vue de pays, je connois peu prs le train des choses,
-et, sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerois presque que l'affaire
-va l. Je pourrois peut-tre me tromper, mais enfin, sur de tels sujets,
-l'exprience m'a pu donner quelques lumires.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p>
-
-<p>Quoi! ce dpart si peu prvu seroit une infidlit de don Juan? Il
-pourroit faire cette injure aux chastes feux de done Elvire?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p>
-
-<p>Un homme de sa qualit feroit une action si lche!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! oui, sa qualit! La raison en est belle; et c'est par l qu'il
-s'empcheroit des choses!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p>
-
-<p>Mais les saints n&oelig;uds du mariage le tiennent engag.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel
-homme est don Juan.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p>
-
-<p>Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut tre, s'il faut qu'il nous
-ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme, aprs tant
-d'amour et tant d'impatience tmoigne, tant d'hommages pressans, de
-v&oelig;ux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnes, de
-protestations ardentes et de sermens ritrs, tant de transports enfin,
-et tant d'emportemens qu'il a fait parotre, jusqu' forcer, dans sa
-passion, l'obstacle sacr d'un couvent, pour mettre done Elvire en sa
-puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme, aprs tout cela, il
-auroit le c&oelig;ur de pouvoir manquer sa parole.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je n'ai pas grande peine le comprendre, moi; et, si tu <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
-connoissois le plerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je
-ne dis pas qu'il ait chang de sentimens pour done Elvire, je n'en ai
-point de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant
-lui; et, depuis son arrive, il ne m'a point entretenu; mais, par
-prcaution, je t'apprends, <i>inter nos</i>, que tu vois, en don Juan mon
-matre, le plus grand sclrat que la terre ait jamais port, un enrag,
-un chien, un diable, un Turc, un hrtique, qui ne croit ni ciel, ni
-saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en vritable bte
-brute; un pourceau d'picure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille
-toutes les remontrances chrtiennes qu'on lui peut faire, et traite de
-billeveses tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a pous ta
-matresse; crois qu'il auroit plus fait pour sa passion, et qu'avec elle
-il auroit encore pous toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui
-cote rien contracter; il ne se sert point d'autres piges pour
-attraper les belles, et c'est un pouseur toutes mains. Dame,
-demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de
-trop froid pour lui; et, si je te disois le nom de toutes celles qu'il a
-pouses en divers lieux, ce seroit un chapitre durer jusqu'au soir.
-Tu demeures surpris et changes de couleur ce discours; ce n'est l
-qu'une bauche du personnage, et, pour en achever le portrait, il
-faudroit bien d'autres coups de pinceau. Suffit<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> qu'il faut que le
-courroux du ciel l'accable quelque jour; qu'il me vaudrait bien mieux
-d'tre au diable que d'tre lui, et qu'il me fait voir tant
-d'horreurs, que je souhaiterois qu'il ft dj je ne sais o; mais un
-grand seigneur mchant homme est une terrible chose; il faut que je lui
-sois fidle, en dpit que j'en aie; la crainte en moi fait l'office du
-zle, bride mes sentimens, et me rduit d'applaudir bien souvent ce
-que mon me dteste. Le voil qui vient se promener dans ce palais,
-sparons-nous. coute au moins; je t'ai fait cette confidence avec
-franchise et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais, s'il
-fallait qu'il en vnt quelque chose ses oreilles, je dirois hautement
-que tu aurois menti.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Quel homme te parloit l? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon
-Gusman de done Elvire?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est quelque chose aussi peu prs de cela.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Quoi! c'est lui?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Lui-mme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et depuis quand est-il en cette ville?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>D'hier au soir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et quel sujet l'amne?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiter.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Notre dpart, sans doute?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Le bonhomme en est tout mortifi et m'en demandoit le sujet.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et quelle rponse as-tu faite?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Que vous ne m'en aviez rien dit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Mais encore, quelle est ta pense l-dessus? Que t'imagines-tu de cette
-affaire?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Moi! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour
-en tte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Tu le crois?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a
-chass Elvire de ma pense.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! mon Dieu! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connois
-votre c&oelig;ur pour le plus grand coureur du monde; il se plat se
-promener de liens en liens, et n'aime gure demeurer en place.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Quoi? Parle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Assurment que vous avez raison si vous le voulez; on ne peut pas aller
-l contre. Mais, si vous ne le vouliez pas, ce seroit peut-tre une
-autre affaire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Eh bien, je te donne la libert de parler et de me dire tes sentimens.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>En ce cas, monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point
-votre mthode et que je trouve fort vilain d'aimer de tous cts comme
-vous faites.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Quoi! tu veux qu'on se lie demeurer au premier objet qui nous prend,
-qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour
-personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'tre
-fidle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'tre mort
-ds sa jeunesse toutes les autres beauts qui nous peuvent frapper les
-yeux! Non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules; toutes
-les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'tre rencontre la
-premire ne doit point drober aux autres les justes prtentions
-qu'elles ont toutes sur nos c&oelig;urs. Pour moi, la beaut me ravit
-partout o je la <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> trouve, et je cde facilement cette douce
-violence dont<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> elle nous entrane. J'ai beau tre engag, l'amour que
-j'ai pour une belle n'engage point mon me faire injustice aux autres;
-je conserve des yeux pour voir le mrite de toutes, et rends chacune
-les hommages et les tributs o la nature nous oblige. Quoi qu'il en
-soit, je ne puis refuser mon c&oelig;ur tout ce que je vois d'aimable;
-et, ds qu'un beau visage me le demande, si j'en avois dix mille, je les
-donnerois tous. Les inclinations naissantes, aprs tout, ont des charmes
-inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On
-gote une douceur extrme rduire, par cent hommages, le c&oelig;ur d'une
-jeune beaut; voir de jour en jour les petits progrs qu'on y fait;
-combattre, par des transports, par des larmes et des soupirs,
-l'innocente pudeur d'une me qui a peine rendre les armes; forcer
-pied pied toutes les petites rsistances qu'elle nous oppose;
-vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener
-doucement o nous avons envie de la faire venir. Mais, lorsqu'on en est
-matre une fois, il n'y a plus rien dire ni rien souhaiter; tout le
-beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillit
-d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient rveiller nos dsirs
-et prsenter notre c&oelig;ur les charmes attrayans d'une conqute
-faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la rsistance
-d'une belle personne; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition des conqurans,
-qui volent perptuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se
-rsoudre borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrter
-l'imptuosit de mes dsirs; je me sens un c&oelig;ur aimer toute la
-terre, et, comme Alexandre, je souhaiterois qu'il y et d'autres mondes
-pour y pouvoir tendre mes conqutes amoureuses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vertu de ma vie! comme vous dbitez! Il semble que vous ayez appris cela
-par c&oelig;ur, et vous parlez tout comme un livre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Qu'as-tu dire l-dessus?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma foi, j'ai dire... Je ne sais que dire; car vous tournez les choses
-d'une manire qu'il semble que vous ayez raison; et cependant il est
-vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles penses du monde,
-et vos discours m'ont brouill tout cela. Laissez faire; une autre fois,
-je mettrai mes raisonnemens par crit, pour disputer avec vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Tu feras bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mais, monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m'avez donne,
-si je vous disois que je suis tant soit peu scandalis de la vie que
-vous menez?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Comment! quelle vie est-ce que je mne?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier
-comme vous faites!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Y a-t-il rien de plus agrable?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il est vrai. Je conois que cela est fort agrable et fort divertissant,
-et je m'en accommoderois assez, moi, s'il n'y avoit point de mal; mais,
-monsieur, se jouer ainsi d'un mystre sacr, et...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la dmlerons
-bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma foi, monsieur, j'ai toujours ou dire que c'est une mchante
-raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font jamais
-une bonne fin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Hol, matre sot! Vous savez que je vous <ins class="correction" title="ait">ai</ins> dit que je n'aime pas les
-faiseurs de remontrances.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je ne parle pas aussi vous, Dieu m'en garde! Vous savez ce que vous
-faites, vous; et, si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons: mais il
-y a de certains petits impertinens <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> dans le monde qui sont libertins
-sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts parce qu'ils croient
-que cela leur sied bien, et, si j'avois un matre comme cela, je lui
-dirois fort nettement, le regardant en face: Osez-vous bien ainsi vous
-jouer au ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous
-faites des choses les plus saintes? C'est bien vous, petit ver de
-terre, petit myrmidon que vous tes (je parle au matre que j'ai dit),
-c'est bien vous vouloir vous mler de tourner en raillerie ce que
-tous les hommes rvrent! Pensez-vous que, pour tre de qualit, pour
-avoir une perruque blonde et bien frise, des plumes votre chapeau, un
-habit bien dor, et des rubans couleur de feu (ce n'est pas vous que
-je parle, c'est l'autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus
-habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire vos
-vrits? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le ciel punit tt ou
-tard les impies, qu'une mchante vie amne une mchante mort, et que...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Paix!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>De quoi est-il question?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il est question de te dire qu'une beaut me tient au c&oelig;ur, et
-qu'entran par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Et n'y craignez-vous rien, monsieur, de la mort de ce commandeur que
-vous tutes il y a six mois?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et pourquoi craindre? ne l'ai-je pas bien tu?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Fort bien, le mieux du monde; et il auroit tort de se plaindre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>J'ai eu ma grce de cette affaire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui; mais cette grce n'teint pas peut-tre le ressentiment des parens
-et des amis, et...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons
-seulement ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te
-parle est une jeune fiance, la plus agrable du monde, qui a t
-conduite ici par celui mme qu'elle y vient pouser; et le hasard me fit
-voir ce couple d'amans trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais
-je n'ai vu deux personnes tre si contentes l'une de l'autre et faire
-clater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me
-donna de l'motion; j'en fus frapp au c&oelig;ur, et mon amour commena
-par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien
-ensemble; le dpit alluma mes dsirs, et je me figurai un plaisir
-extrme pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet attachement
-dont la dlicatesse de mon c&oelig;ur se tenoit offense; mais jusques ici
-tous mes efforts ont t inutiles, et j'ai recours au dernier remde.
-Cet poux prtendu doit aujourd'hui rgaler<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> sa matresse d'une
-promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont
-prpares pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque et des
-gens, avec quoi, fort facilement, je prtends enlever la belle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Hein?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est fort bien fait vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est
-rien tel en ce monde que de se contenter.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Prpare-toi donc venir avec moi, et prends soin toi-mme d'apporter
-toutes mes armes, afin que... <span class="note">(Apercevant done Elvire.)</span> Ah! rencontre
-fcheuse! Tratre! tu ne m'avois pas dit qu'elle toit ici elle-mme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, vous ne me l'avez pas demand.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Est-elle folle de n'avoir pas chang d'habit, et de venir en ce lieu-ci
-avec son quipage de campagne?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;DONE ELVIRE, DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Me ferez-vous la grce, don Juan, de vouloir bien me reconnotre? Et
-puis-je au moins esprer que vous daigniez tourner le visage de ce ct?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois
-pas ici.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas; et vous tes surpris,
-la vrit, mais tout autrement que je ne l'esprois; et la manire dont
-vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de croire.
-J'admire ma simplicit, et la foiblesse de mon c&oelig;ur douter d'une
-trahison que tant d'apparences me confirmoient. J'ai t assez bonne, je
-le confesse, ou plutt assez sotte, pour me vouloir tromper moi-mme, et
-travailler dmentir mes yeux et mon jugement. J'ai cherch des
-raisons, pour excuser<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ma tendresse le relchement d'amiti qu'elle
-voyoit en vous; et je me suis forg exprs cent sujets lgitimes d'un
-dpart si prcipit, pour vous justifier du crime dont ma raison vous
-accusoit. Mes justes soupons chaque jour avoient beau me parler, j'en
-rejetois la voix qui vous rendoit criminel mes yeux, et j'coutois
-avec plaisir mille chimres ridicules, qui vous peignoient innocent
-mon c&oelig;ur; mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le
-coup d'&oelig;il qui m'a reue m'apprend bien plus de choses que je ne
-voudrois en savoir. Je serois bien aise pourtant d'our de votre bouche
-les raisons de votre dpart. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons
-de quel air vous saurez vous justifier.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Madame, voil Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">bas, don Juan.</span></p>
-
-<p>Moi, monsieur. Je n'en sais rien, s'il vous plat.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende ses
-raisons.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">faisant signe Sganarelle d'approcher.</span></p>
-
-<p>Allons, parle donc madame.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">bas, don Juan.</span></p>
-
-<p>Que voulez-vous que je dise?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un
-dpart si prompt.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Tu ne rpondras pas?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">bas, don Juan.</span></p>
-
-<p>Je n'ai rien rpondre. Vous vous moquez de votre serviteur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Veux-tu rpondre, te dis-je!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Madame...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Quoi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se tournant vers son matre.</span></p>
-
-<p>Monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">en le menaant.</span></p>
-
-<p>Si...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Madame, les conqurans, Alexandre et les autres mondes, sont cause de
-notre dpart. Voil, monsieur, tout ce que je puis dire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Vous plat-il, don Juan, nous claircir ces beaux mystres?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Madame, vous dire la vrit...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Ah! que vous savez mal vous dfendre pour un homme de cour, et qui doit
-tre accoutum ces sortes de choses! J'ai piti de vous voir la
-confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble
-effronterie? Que ne <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> me jurez-vous que vous tes toujours dans les
-mmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur
-sans gale, et que rien n'est capable de vous dtacher de moi que la
-mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernire consquence
-vous ont oblig partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgr
-vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu' m'en
-retourner d'o je viens, assure que vous suivrez mes pas le plus tt
-qu'il vous sera possible; qu'il est certain que vous brlez de me
-rejoindre, et qu'loign de moi vous souffrez ce que souffre un corps
-qui est spar de son me? Voil comme il faut vous dfendre, et non pas
-tre interdit comme vous tes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que
-je porte un c&oelig;ur sincre. Je ne vous dirai point que je suis toujours
-dans les mmes sentiments pour vous, et que je brle de vous rejoindre,
-puisque enfin il est assur que je ne suis parti que pour vous fuir; non
-point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur
-motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je
-puisse vivre sans pch. Il m'est venu des scrupules, madame, et j'ai
-ouvert les yeux de l'me sur ce que je faisois. J'ai fait rflexion que,
-pour vous pouser, je vous ai drobe la clture d'un couvent, que
-vous avez rompu des v&oelig;ux qui vous engageoient autre part, et que le
-ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et
-j'ai craint le courroux cleste. J'ai cru que notre mariage n'toit
-qu'un adultre dguis, qu'il nous attireroit quelque disgrce d'en
-haut, et qu'enfin je devois tcher de vous oublier, et vous donner moyen
-de retourner vos premires chanes. Voudriez-vous, madame, vous
-opposer une si sainte pense, et que j'allasse, en vous retenant, me
-mettre le ciel sur les bras; que par...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Ah! sclrat, c'est maintenant que je te connois tout entier; et, pour
-mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une
-telle connoissance ne peut plus me servir qu' me dsesprer. Mais sache
-que ton crime ne demeurera <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> pas impuni, et que le mme ciel dont tu
-te joues me saura venger de ta perfidie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Sganarelle, le ciel!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Madame...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Il suffit. Je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse mme d'en
-avoir trop entendu. C'est une lchet que de se faire expliquer trop sa
-honte; et, sur de tels sujets, un noble c&oelig;ur, au premier mot, doit
-prendre son parti. N'attends pas que j'clate ici en reproches et en
-injures; non, non, je n'ai point un courroux exhaler en paroles
-vaines, et toute sa chaleur se rserve pour sa vengeance. Je te le dis
-encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais; et, si
-le ciel n'a rien que tu puisses apprhender, apprhende du moins la
-colre d'une femme offense!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Si le remords le pouvoit prendre!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">aprs un moment de rflexion.</span></p>
-
-<p>Allons songer l'excution de notre entreprise amoureuse.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">seul.</span></p>
-
-<p>Ah! quel abominable matre me vois-je oblig de servir!</p>
-
-<p class="pacte">ACTE II<br /><br />
-<span class="small80">Une campagne au bord de la mer.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;CHARLOTTE, PIERROT.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Notre dinse<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, Piarrot, tu t'es trouv l bien point!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'poisseur d'une plingle qu'il ne
-s'ayant nays tous deux.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>C'est donc le coup de vent d' matin qui les avoit renvarss dans la
-mar?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Aga<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme
-cela est venu; car, comme dit l'autre, je les ai le premier aviss,
-aviss le premier je les ai. Enfin donc j'tions sur le bord de la mar,
-moi et le gros Lucas, et je nous amusions batifoler avec des mottes de
-tarre que je nous jesquions la tte; car, comme tu sais bian, le gros
-Lucas aime batifoler, et moi, par fouas, je batifole, je batifole
-itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparu de tout loin
-queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme envars nous
-par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d'un coup je
-voyois que je ne voyois plus rian. Eh! Lucas, 'ai-je fait, je pense que
-v'l des hommes qui nageant l-bas. Voire, ce m'a-t-il fait, t'as t au
-trpassement d'un chat, t'as la vue trouble<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Palsanguienne, 'ai-je
-fait, je n'ai point la vue trouble, ce sont des hommes. Point du tout,
-ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. Veux-tu gager, 'ai-je fait, que je
-n'ai point la barlue, 'ai-je fait, et que ce sont deux hommes, 'ai-je
-fait, qui nageant droit ici, 'ai-je fait? Morguienne, ce m'a-t-il fait,
-je gage que non. Oh a! 'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si? Je
-le veux bian, ce m'a-t-il fait, et, pour le montrer, v'l argent au jeu,
-ce m'a-t-il fait. Moi, je n'ai point t ni fou, ni tourdi; j'ai
-bravement bout tarre quatre pices tapes, et cinq sous en doubles,
-jerniguienne, aussi hardiment que si j'avois aval un varre de vin; car
-je sis hasardeux, moi, et je vas la dbandade. Je savois bian ce que
-je faisois pourtant. Queuque gniais! Enfin donc, je n'avons pas plutt
-eu gag, que j'avons vu les deux hommes tout plain, qui nous faisiant
-signe de les aller querir; et moi de tirer auparavant les enjeux.
-Allons, Lucas, 'ai-je dit, tu vois <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> bian qu'ils nous appelont;
-allons vite leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait perdre.
-Oh! donc, tanquia qu' la parfin, pour le faire court, je l'ai tant
-sarmonn, que je nous sommes bouts dans une barque, et pis j'avons tant
-fait cahin caha, que je les avons tirs de gliau, et pis je les avons
-mens cheux nous auprs du feu, et pis ils se sant dpouills tout nus
-pour se scher, et pis il y en est venu encore deux de la mme bande,
-qui s'quiant sauvs tout seuls; et pis Mathurine est arrive l, qui
-l'en a fait les doux yeux. V'l justement Charlotte, comme tout a s'est
-fait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait
-que les autres?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Oui, c'est le matre. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieu,
-car il a du dor son habit tout depis le haut jusqu'en bas; et ceux qui
-le servont sont des monsieux eux-mmes; et stapandant, tout gros monsieu
-qu'il est, il seroit par ma fiqu<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> nay si je n'aviomme t l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Ardez<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> un peu!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Oh! parguienne, sans nous il en avoit pour sa maine de fves<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Nannain, ils l'avont rhabill tout devant nous. Mon Guieu, je n'en avois
-jamais vu s'habiller. Que d'histoire et d'engingorniaux<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> boutont<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>
-ces messieux-l les courtisans! Je me pardrois l dedans, pour moi; et
-j'tois tout bobi de voir a. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux
-qui ne tenont point leu tte; et ils boutont a, aprs tout, comme un
-gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui ant des <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> manches o
-j'entrerions tout brandis<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, toi et moi. En glieu d'haut-de-chausse,
-ils portont un garde-robe<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> aussi large que d'ici Pques: en glieu
-de pourpoint de petites brassires, qui ne leu venont pas jusqu'au
-brichet<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>; et, en glieu de rabat, un grand mouchoir de cou rziau,
-aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l'estomaque.
-Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, et de grands
-entonnois de passement aux jambes, et, parmi tout a, tant de rubans,
-tant de rubans que c'est une vraie piqui. Ignia pas jusqu'aux souliers
-qui n'en soyont farcis tout depis un bout jusqu' l'autre; et ils sont
-faits d'une faon que je me romprois le cou aveuc.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu a.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Oh! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose te
-dire, moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Eh bian, dis, qu'est-ce que c'est?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Vois-tu, Charlotte? il faut, comme dit l'autre, que je dbonde mon
-c&oelig;ur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour tre maris
-ensemble; mais, marguienne, je ne suis point satisfait de toi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Quement, qu'est-ce que c'est donc qu'iglia?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Iglia que tu me chagraines l'esprit, franchement.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Et quement donc?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Ttiguienne, tu ne m'aimes point.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Ah! ah! n'est-ce que ?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Oui, ce n'est que a, et c'est bian assez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mme chose.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Je te dis toujou la mme chose, parce que c'est toujou la mme chose;
-et, si ce n'toit pas toujou la mme chose, je ne te dirois pas toujou
-la mme chose.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Mais qu'est-ce qu'il te faut? que veux-tu?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Jerniguienne! je veux que tu m'aimes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Est-ce que je ne t'aime pas?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Non, tu ne m'aimes pas; et si<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> je fais tout ce que je pis pour a. Je
-t'achte, sans reproche, des rubans tous les marciers qui passont; je
-me romps le cou t'aller dnicher des marles; je fais jouer pour toi
-les vielleux quand ce vient ta fte, et tout a comme si je me frappois
-la tte contre un mur. Vois-tu, a n'est ni biau ni honnte de n'aimer
-pas les gens qui nous aimont.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Oui, tu m'aimes d'une belle dgane!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Quement veux-tu donc qu'on fasse?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Ne t'aim-je pas aussi comme il faut?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Non. Quand a est, a se voit, et l'en fait mille petites singeries aux
-parsonnes quand on les aime du bon c&oelig;ur. Regarde la grosse Thomasse,
-comme alle est assotte du <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> jeune Robain; alle est toujou autour de
-li l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li fait
-queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant; et l'autre jour
-qu'il toit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le
-fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'l o l'en voit les gens
-qui aimont; mais toi tu ne me dis jamais mot, t'es toujou l comme eune
-vraie souche de bois; et je passerois vingt fois devant toi, que tu ne
-te grouillerois pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la
-moindre chose. Ventreguienne! a n'est pas bian, aprs tout; et t'es
-trop froide pour les gens.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Ignia himeur qui quienne. Quand on a de l'amiqui pour les parsonnes,
-l'on en baille toujou queuque petite signifiance.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Enfin, je t'aime tout autant que je pis; et, si tu n'es pas content de
-a, tu n'as qu' en aimer queuque autre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Eh bian, v'l pas mon compte? Ttigu, si tu m'aimois, me dirois-tu a?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Morgu! queu mal te fais-je? Je ne te demande qu'un peu d'amiqui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-tre que
-a viendra tout d'un coup sans y songer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Touche donc l, Charlotte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note">donnant sa main.</span></p>
-
-<p>Eh bien, quien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Promets-moi donc que tu tcheras de m'aimer davantage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>J'y ferai tout ce que je pourrai; mais il faut que a vienne de
-lui-mme, Piarrot, est-ce l ce monsieu?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Oui, le v'l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Ah! mon Guieu, qu'il est genti, et que 'auroit t dommage qu'il et
-t nay!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Je revians tout l'heure; je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter
-tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, dans le fond de la cour.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Nous avons manqu notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprvue a
-renvers avec notre barque le projet que nous avions fait; mais, te
-dire vrai, la paysanne que je viens de quitter rpare ce malheur, et je
-lui ai trouv des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que
-me donnoit le mauvais succs de notre entreprise. Il ne faut pas que ce
-c&oelig;ur m'chappe, et j'y ai dj jet des dispositions ne pas me
-souffrir<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> longtemps de pousser des soupirs.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, j'avoue que vous m'tonnez. A peine sommes-nous chapps d'un
-pril de mort, qu'au lieu de rendre grce au ciel de la piti qu'il a
-daign prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau attirer sa
-colre par vos fantaisies accoutumes et vos amours cr... <span class="note">(Don Juan
-prend un air menaant.)</span> Paix, coquin que vous tes! Vous ne savez ce que
-vous dites, et monsieur sait ce qu'il fait. Allons.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">apercevant Charlotte.</span></p>
-
-<p>Ah! ah! d'o sort cette autre paysanne, Sganarelle? As-tu rien vu de
-plus joli? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien
-l'autre?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Assurment <span class="note">(A part.)</span> Autre pice nouvelle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p>
-
-<p>D'o me vient, la belle, une rencontre si agrable? Quoi! dans ces lieux
-champtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes
-faites comme vous tes?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Vous voyez, monsieu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>tes-vous de ce village?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et vous y demeurez?...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Vous vous appelez?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Charlotte, pour vous servir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! la belle personne! et que ses yeux sont pntrans!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Monsieu, vous me rendez toute honteuse.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vrits. Sganarelle, qu'en
-dis-tu? Peut-on rien voir de plus agrable? Tournez-vous un peu, s'il
-vous plat. Ah! que cette taille est jolie! Haussez un peu la tte, de
-grce. Ah! que ce visage est mignon! Ouvrez vos yeux entirement. Ah!
-qu'ils sont beaux! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah!
-qu'elles sont amoureuses, et ces lvres apptissantes! Pour moi, je suis
-ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Monsieu, cela vous plat dire, et je ne sais pas si c'est pour vous
-railler de moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Moi, me railler de vous? Dieu m'en garde! Je vous aime trop pour cela,
-et c'est du fond du c&oelig;ur que je vous parle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Je vous suis bien oblige, si a est.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Point du tout, vous ne m'tes point oblige de tout ce que je dis; et ce
-n'est qu' votre beaut que vous en tes redevable.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Monsieu, tout a est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit
-pour vous rpondre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Sganarelle, regarde un peu ses mains.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Fi! monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! que dites-vous l! Elles sont les plus belles du monde; souffrez que
-je les baise, je vous prie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Monsieu, c'est trop d'honneur que vous me faites; et, si j'avois su a
-tantt, je n'aurois pas manqu de les laver avec du son.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Eh! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'tes pas marie, sans
-doute?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Non, monsieu; mais je dois bientt l'tre avec Piarrot, le fils de la
-voisine Simonnette.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Quoi! une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan! Non,
-non, c'est profaner tant de beauts, et vous n'tes pas ne pour
-demeurer dans un village. Vous mritez sans doute une meilleure fortune;
-et le ciel, qui le connot bien, m'a conduit ici tout exprs pour
-empcher ce mariage, et rendre justice vos charmes: car enfin, belle
-Charlotte, je vous aime de tout mon c&oelig;ur, et il ne tiendra qu' vous
-que je vous arrache de ce misrable lieu, et ne vous mette dans l'tat
-o vous mritez d'tre. Cet amour est <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> bien prompt, sans doute; mais
-quoi! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beaut, et l'on vous
-aime autant en un quart d'heure qu'en feroit une autre en six mois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Aussi vrai, monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que
-vous dites me fait aise, et j'aurois toutes les envies du monde de vous
-croire; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les monsieux,
-et que vous autres courtisans tes des enjoleux, qui ne songez qu'
-abuser les filles.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Je ne suis pas de ces gens-l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Il n'a garde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Voyez-vous, monsieu? il n'y a pas plaisir se laisser abuser. Je suis
-une pauvre paysanne; mais j'ai l'honneur en recommandation, et
-j'aimerois mieux me voir morte que de me voir dshonore.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Moi, j'aurois l'me assez mchante pour abuser une personne comme vous?
-Je serois assez lche pour vous dshonorer? Non, non, j'ai trop de
-conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout
-honneur; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n'ai
-point d'autre dessein que de vous pouser. En voulez-vous un plus grand
-tmoignage? M'y voil prt quand vous voudrez; et je prends tmoin
-l'homme que voil de la parole que je vous donne.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous
-voudrez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous
-me faites grand tort de juger de moi par les autres; et, s'il y a des
-fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu' abuser des filles,
-vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincrit de
-ma foi; et puis votre beaut vous assure de tout. Quand on est faite
-comme vous, on doit tre couvert de toutes ces sortes <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> de
-craintes; vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne qu'on
-abuse; et pour moi, je l'avoue, je me percerois le c&oelig;ur de mille
-coups, si j'avois eu la moindre pense de vous trahir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Mon Dieu! je ne sais si vous dites vrai, ou non; mais vous faites que
-l'on vous croit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurment, et je vous
-ritre encore la promesse que je vous ai faite. Ne l'acceptez-vous pas,
-et ne voulez-vous pas consentir tre ma femme?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Oui, pourvu que ma tante le veuille.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Touchez donc l, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Mais au moins, monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie; il y
-aurait de la conscience vous, et vous voyez comme j'y vais la bonne
-foi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Comment! il semble que vous doutiez encore de ma sincrit! Voulez-vous
-que je fasse des sermens pouvantables? Que le ciel...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Mon Dieu! ne jurez point! je vous crois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Oh! monsieu, attendez que je soyons maris, je vous prie. Aprs a, je
-vous baiserai tant que vous voudrez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez!
-abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers,
-je lui exprime le ravissement o je suis...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">poussant don Juan qui baise la main de Charlotte.</span></p>
-
-<p>Tout doucement, monsieu; tenez-vous, s'il vous plat. Vous vous
-chauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">repoussant rudement Pierrot.</span></p>
-
-<p>Qui m'amne cet impertinent?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">se mettant entre don Juan et Charlotte.</span></p>
-
-<p>Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos
-accordes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">repoussant encore Pierrot.</span></p>
-
-<p>Ah! que de bruit!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Jerniguienne! ce n'est pas comme a qu'il faut pousser les gens.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note">prenant Pierrot par le bras.</span></p>
-
-<p>Eh! laisse-le faire aussi, Piarrot.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Quement! que je le laisse faire? Je ne veux pas, moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Ttiguienne! parce qu'ous tes monsieu, ous viendrez caresser nos femmes
- notre barbe! Allez-v's-en caresser les vtres!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Heu!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Heu. <span class="note">(Don Juan lui donne un soufflet.)</span> Ttigu! ne me frappez pas.
-<span class="note">(Autre soufflet.)</span> Oh! jernigui! <span class="note">(Autre soufflet.)</span> Ventregu! <span class="note">(Autre
-soufflet.)</span> Palsangu! morguienne! a n'est pas bian de battre les gens,
-et ce n'est pas l la rcompense de v's avoir sauv d'tre nay.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Piarrot! ne te fche point.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Je me veux fcher; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Oh! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut m'pouser,
-et tu ne dois pas te bouter en colre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Quetement? Jerni! tu m'es promise.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>a n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas tre bien aise
-que je devienne madame?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Jernigui! non. J'aime mieux te voir creve que de te voir un autre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te
-ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage
-cheux nous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Ventreguienne! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerois deux
-fois autant. Est-ce donc comme a que t'coutes ce qu'il te dit?
-Morguienne, si j'avois su a tantt, je me serois bien gard de le tirer
-de gliau, et je gli aurois baill un bon coup d'aviron sur la tte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">s'approchant de Pierrot pour le frapper.</span></p>
-
-<p>Qu'est-ce que vous dites?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">se mettant derrire Charlotte.</span></p>
-
-<p>Jerniguienne! je ne crains parsonne.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">passant du ct o est Pierrot.</span></p>
-
-<p>Attendez-moi un peu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">repassant de l'autre ct.</span></p>
-
-<p>Je me moque de tout, moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">courant aprs Pierrot.</span></p>
-
-<p>Voyons cela.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">se sauvant encore derrire Charlotte.</span></p>
-
-<p>J'en avons bian vu d'autres!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ouais!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! monsieur, laissez l ce pauvre misrable. C'est conscience de le
-battre. <span class="note">(A Pierrot, en se mettant entre lui et don</span> <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> <span class="note">Juan.)</span> coute,
-mon pauvre garon, retire-toi, et ne lui dis rien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">passant devant Sganarelle, et regardant firement don Juan.</span></p>
-
-<p>Je veux lui dire, moi!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">levant la main pour donner un soufflet Pierrot.</span></p>
-
-<p>Ah! je vous apprendrai...</p>
-
-<p class="noteleft">Pierrot baisse la tte et Sganarelle reoit le soufflet.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">regardant Pierrot.</span></p>
-
-<p>Peste soit du maroufle!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Te voil pay de charit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p>
-
-<p>Jarni! je vas dire sa tante tout ce mnage-ci.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;DON JUAN, CHARLOTTE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p>
-
-<p>Enfin, je m'en vais tre le plus heureux de tous les hommes, et je ne
-changerois pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de
-plaisirs quand vous serez ma femme, et que...</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;DON JUAN, MATHURINE, CHARLOTTE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">apercevant Mathurine.</span></p>
-
-<p>Ah! ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p>
-
-<p>Monsieu, que faites-vous donc l avec Charlotte? Est-ce que vous lui
-parlez d'amour aussi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p>
-
-<p>Non. Au contraire, c'est elle qui me tmoignoit une envie d'tre ma
-femme, et je lui rpondois que j'tois engag vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p>
-
-<p>Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p>
-
-<p>Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudroit bien que je
-l'pousasse; mais je lui dis que c'est vous que je veux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Quoi! Charlotte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p>
-
-<p>Tout ce que vous lui direz sera inutile; elle s'est mis cela dans la
-tte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Quement donc! Mathurine....</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p>
-
-<p>C'est en vain que vous lui parlerez; vous ne lui terez point cette
-fantaisie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Est-ce que...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p>
-
-<p>Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Je voudrois...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p>
-
-<p>Elle est obstine comme tous les diables.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Vraiment...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p>
-
-<p>Ne ne lui dites rien, c'est une folle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Je pense...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p>
-
-<p>Laissez-la l, c'est une extravagante.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Non, non, il faut que je lui parle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Je veux voir un peu ses raisons.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Quoi!...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p>
-
-<p>Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'pouser.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p>
-
-<p>Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donn parole de la prendre
-pour femme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Hol! Charlotte, a n'est pas bian de courir su le march des autres.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>a n'est pas honnte, Mathurine, d'tre jalouse que monsieu me parle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>C'est moi que monsieu a vue la premire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>S'il vous a vue la premire, il m'a vue la seconde, et m'a promis de
-m'pouser.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p>
-
-<p>Eh bien, que vous ai-je dit?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p>
-
-<p>Je vous baise les mains; c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis
-d'pouser.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p>
-
-<p>N'ai-je pas devin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>A d'autres, je vous prie; c'est moi, vous dis-je.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Vous vous moquez des gens; c'est moi, encore un coup.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Le v'l qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Le v'l qui est pour me dmentir, si je ne dis pas vrai.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Est-ce, monsieu, que vous lui avez promis de l'pouser?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p>
-
-<p>Vous vous raillez de moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Est-il vrai, monsieu, que vous lui avez donn parole d'tre son mari?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p>
-
-<p>Pouvez-vous avoir cette pense?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Vous voyez qu'al le soutient.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p>
-
-<p>Laissez-la faire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Vous tes tmoin comme al l'assure.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p>
-
-<p>Laissez-la dire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Non, non, il faut savoir la vrit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Il est question de juger a.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p>
-
-<p>Monsieu, videz la querelle, s'il vous plat.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p>
-
-<p>Mettez-nous d'accord, monsieu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note"> Mathurine.</span></p>
-
-<p>Vous allez voir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p>
-
-<p>Vous allez voir vous-mme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p>
-
-<p>Dites.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p>
-
-<p>Parlez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Que voulez-vous que je dise? Vous soutenez galement toutes deux que je
-vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de vous
-ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit ncessaire que je m'explique
-davantage? Pourquoi m'obliger l-dessus des redites? Celle qui j'ai
-promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-mme, de quoi se moquer des
-discours de l'autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que
-j'accomplisse ma promesse? Tous les <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> discours n'avancent point les
-choses. Il faut faire et non pas dire; et les effets dcident mieux que
-les paroles. Aussi n'est-ce rien que par l que je vous veux mettre
-d'accord; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon
-c&oelig;ur. <span class="note">(Bas, Mathurine.)</span> Laissez-lui croire ce qu'elle voudra. <span class="note">(Bas,
- Charlotte.)</span> Laissez-la se flatter dans son imagination. <span class="note">(Bas,
-Mathurine.)</span> Je vous adore. <span class="note">(Bas, Charlotte.)</span> Je suis tout vous.
-<span class="note">(Bas, Mathurine.)</span> Tous les visages sont laids auprs du vtre. <span class="note">(Bas,
-Charlotte.)</span> On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.
-<span class="note">(Haut.)</span> J'ai un petit ordre donner, je viens vous retrouver dans un
-quart d'heure.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note"> Mathurine.</span></p>
-
-<p>Je suis celle qu'il aime, au moins.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p>
-
-<p>C'est moi qu'il pousera.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">arrtant Charlotte et Mathurine.</span></p>
-
-<p>Ah! pauvres filles que vous tes, j'ai piti de votre innocence, et je
-ne puis souffrir de vous voir courir votre malheur. Croyez-moi l'une
-et l'autre: ne vous amusez point tous les contes qu'on vous fait, et
-demeurez dans votre village.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">dans le fond du thtre, part.</span></p>
-
-<p>Je voudrois bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mon matre est un fourbe; il n'a dessein que de vous abuser, et en a
-bien abus d'autres; c'est l'pouseur du genre humain, et... <span class="note">(Apercevant
-don Juan.)</span> Cela est faux; et quiconque vous dira cela, vous lui devez
-dire qu'il en a menti. Mon matre n'est point l'pouseur du genre
-humain, il n'est point fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> n'en a point abus d'autres. Ah! tenez, le voil; demandez-le
-plutt lui-mme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">regardant Sganarelle, et le souponnant d'avoir parl.</span></p>
-
-<p>Oui!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, comme le monde est plein de mdisans, je vais au-devant des
-choses; et je leur disois que, si quelqu'un leur venoit dire du mal de
-vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de
-lui dire qu'il en auroit menti.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Sganarelle!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Charlotte et Mathurine.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieur est homme d'honneur; je le garantis tel.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Hon!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ce sont des impertinens.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>&mdash;DON JUAN, LA RAME, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA RAME</span>, <span class="note">bas, don Juan.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Comment?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA RAME.</span></p>
-
-<p>Douze hommes cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un
-moment; je ne sais par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi; mais
-j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrog, et auquel
-ils vous ont dpeint. L'affaire presse; et le plus tt que vous pourrez
-sortir d'ici sera le meilleur.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>&mdash;DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Charlotte et Mathurine.</span></p>
-
-<p>Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici; mais je vous prie de
-vous ressouvenir de la parole que je vous ai <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> donne, et de croire
-que vous aurez de mes nouvelles avant qu'il soit demain au soir.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Comme la partie n'est pas gale, il faut user de stratagme et luder
-adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revte
-de mes habits; et moi...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, vous vous moquez. M'exposer tre tu sous vos habits, et...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais; et bien heureux est
-le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son matre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous remercie d'un tel honneur. <span class="note">(Seul.)</span> O ciel! puisqu'il s'agit de
-mort, fais-moi la grce de n'tre point pris pour un autre!</p>
-
-<p class="pacte">ACTE III<br /><br />
-<span class="small80">Une fort.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span><a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>&mdash;DON JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en mdecin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma foi, monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voil l'un et
-l'autre dguiss merveille. Votre premier <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> dessein n'toit point
-du tout propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous
-vouliez faire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il est vrai que te voil bien; et je ne sais o tu as t dterrer cet
-attirail ridicule.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui. C'est l'habit d'un vieux mdecin, qui a t laiss en gage au lieu
-o je l'ai pris, et il m'en a cot de l'argent pour l'avoir. Mais
-savez-vous, monsieur, que cet habit me met dj en considration; que je
-suis salu des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter
-ainsi qu'un habile homme?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Comment donc?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus
-demander mon avis sur diffrentes maladies.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Tu leur as rpondu que tu n'y entendois rien?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Moi? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit; j'ai
-raisonn sur le mal, et leur ai fait des ordonnances chacun.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et quels remdes encore leur as-tu ordonns?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma foi, monsieur, j'en ai pris par o j'en ai pu attraper, j'ai fait mes
-ordonnances l'aventure, et ce seroit une chose plaisante si les
-malades gurissoient, et qu'on m'en vnt remercier.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et pourquoi non? Par quelle raison n'aurois-tu pas les mmes privilges
-qu'ont tous les autres mdecins? Ils n'ont pas plus de part que toi aux
-gurisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font
-rien que recevoir la gloire des heureux succs; et tu peux profiter,
-comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer tes remdes tout ce
-qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Comment, monsieur, vous tes aussi impie en mdecine?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Quoi! vous ne croyez pas au sn, ni la casse, ni au vin mtique.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et pourquoi veux-tu que j'y croie?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous avez l'me bien mcrante. Cependant vous voyez depuis un temps,
-que le vin mtique fait bruire ses fuseaux<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Ses miracles ont
-converti les plus incrdules esprits; et il n'y a pas trois semaines que
-j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et quoi!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il y avoit un homme qui, depuis six jours, toit l'agonie; on ne
-savoit plus que lui ordonner, et tous les remdes ne faisoient rien; on
-s'avisa la fin de lui donner de l'mtique.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p><ins class="correction" title="I">Il</ins> rchappa, n'est-ce pas?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, il mourut.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>L'effet est admirable.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Comment! il y avoit six jours entiers qu'il ne pouvoit mourir, et cela
-le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Tu as raison.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mais laissons l la mdecine o vous ne croyez point, et parlons des
-autres choses; car cet habit me donne de l'esprit, <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> et je me sens en
-humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez
-les disputes, et que vous ne me dfendez pas les remontrances.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Eh bien?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je veux savoir un peu vos penses fond. Est-il possible que vous ne
-croyiez point du tout au ciel?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Laissons cela.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est--dire que non. Et l'enfer?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Eh!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tout de mme. Et au diable, s'il vous plat?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Oui, oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Aussi peu. Ne croyez-vous point l'autre vie?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! ah! ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voil un homme que j'aurai bien de la peine convertir. Et dites-moi un
-peu; le moine bourru<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, qu'en croyez-vous, eh?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>La peste soit du fat!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Et voil ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai que
-le moine bourru, et je me ferois pendre pour celui-l. Mais encore
-faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu'est-ce donc que vous
-croyez?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ce que je crois?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et
-quatre sont huit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>La belle croyance et les beaux articles de foi que voil! Votre
-religion, ce que je vois, est donc l'arithmtique? Il faut avouer
-qu'il se met d'tranges folies dans la tte des hommes, et que, pour
-avoir bien tudi, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi,
-monsieur, je n'ai point tudi comme vous, Dieu merci, et personne ne
-sauroit se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais avec mon petit bon
-sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que les livres, et je
-comprends fort bien que tout ce monde que nous voyons n'est pas un
-champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrois bien vous
-demander qui a fait ces arbres-l, ces rochers, cette terre, et ce ciel
-l-haut, et si tout cela s'est bti de lui-mme. Vous voil, vous, par
-exemple, vous tes l: est-ce que vous vous tes fait tout seul, et
-n'a-t-il pas fallu que votre pre ait engross votre mre pour vous
-faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme
-est compose, sans admirer de quelle faon cela est agenc l'un dans
-l'autre? Ces nerfs, ces os, ces veines, ces artres, ces... ce poumon,
-ce c&oelig;ur, ce foie, et tous ces autres ingrdients qui sont l, et
-qui... Oh! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurois
-disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprs, et me
-laissez parler par belle malice.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>J'attends que ton raisonnement soit fini.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme,
-quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient
-expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voil ici, et que j'ai
-quelque chose dans la tte qui pense cent choses diffrentes en un
-moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut? Je veux frapper des
-mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tte, remuer
-<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> les pieds, aller droite, gauche, en avant, en arrire,
-tourner...</p>
-
-<p class="noteleft">Il se laisse tomber en tournant.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Bon! voil ton raisonnement qui a le nez cass.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Morbleu! je suis bien sot de m'amuser raisonner avec vous; croyez ce
-que vous voudrez; il m'importe bien que vous soyez damn!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Mais, tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes gars. Appelle
-un peu cet homme que voil l-bas, pour lui demander le chemin.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Hol! oh! l'homme! oh! mon compre! oh! l'ami! un petit mot, s'il vous
-plat. Enseignez-nous un peu le chemin qui mne la ville.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p>
-
-<p>Vous n'avez qu' suivre cette route, messieurs, et dtourner main
-droite quand vous serez au bout de la fort; mais je vous donne avis que
-vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, il y
-a des voleurs ici autour.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Je te suis oblig, mon ami, et je te rends grce de tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p>
-
-<p>Si vous vouliez me secourir, monsieur, de quelque aumne.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! ah! ton avis est intress, ce que je vois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p>
-
-<p>Je suis un pauvre homme, monsieur, retir tout seul dans ce bois depuis
-dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous donne toute
-sorte de biens.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Eh! prie le ciel qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des
-affaires des autres.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous ne connoissez pas monsieur bonhomme; il ne croit qu'en deux et
-deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Quelle est ton occupation parmi ces arbres?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p>
-
-<p>De prier le ciel tout le jour pour la prosprit des gens de bien qui
-me donnent quelque chose.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien ton aise.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p>
-
-<p>Hlas! monsieur, je suis dans la plus grande ncessit du monde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Tu te moques: un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut manquer
-d'tre bien dans ses affaires.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p>
-
-<p>Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de
-pain mettre sous les dents.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Voil qui est trange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah! ah!
-je m'en vais te donner un louis d'or tout l'heure, pourvu que tu
-veuilles jurer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel pch?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Tu n'as qu' voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non: en voici un
-que je te donne, si tu jures. Tiens: il faut jurer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>A moins de cela, tu ne l'auras pas.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Va, va, jure un peu; il n'y a pas de mal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Prends, le voil; prends, te dis-je; mais jure donc!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p>
-
-<p>Non, monsieur, j'aime mieux mourir de faim.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanit. <span class="note">(Regardant dans la
-fort.)</span> Mais que vois-je l? Un homme attaqu par trois autres? La
-partie est trop ingale, et je ne dois pas souffrir cette lchet.</p>
-
-<p class="noteleft">Il met l'pe la main, et court au lieu du combat.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;SGANARELLE.</p>
-
-<p>Mon matre est un vrai enrag d'aller se prsenter un pril qui ne le
-cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait fuir
-les trois.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;DON JUAN, DON CARLOS, SGANARELLE, au fond du thtre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS</span>, <span class="note">remettant son pe.</span></p>
-
-<p>On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras.
-Souffrez, monsieur, que je vous rende grces d'une action si gnreuse,
-et que...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Je n'ai rien fait, monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre
-propre honneur est intress dans de pareilles aventures; et l'action de
-ces coquins toit si lche, que c'et t y prendre part que de ne pas
-s'y opposer. Mais par quelle rencontre vous tes-vous trouv entre leurs
-mains?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Je m'tois, par hasard, gar d'un frre et de tous ceux de notre suite;
-et, comme je cherchois les rejoindre, j'ai fait rencontre de ces
-voleurs, qui d'abord ont tu mon cheval, et qui, sans votre valeur, en
-auroient fait autant de moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Votre dessein est-il d'aller du ct de la ville?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> obligs, mon
-frre et moi, tenir la campagne pour une de ces fcheuses affaires qui
-rduisent les gentilshommes se sacrifier, eux et leur famille, la
-svrit de leur honneur, puisque enfin le plus doux succs en est
-toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est contraint
-de quitter le royaume; et c'est en quoi je trouve la condition d'un
-gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer sur toute la
-prudence et toute l'honntet de sa conduite, d'tre asservi par les
-lois de l'honneur au drglement de la conduite d'autrui, et de voir sa
-vie, son repos et ses biens, dpendre de la fantaisie du premier
-tmraire qui s'avisera de lui faire une de ces injures pour qui un
-honnte homme doit prir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>On a cet avantage, qu'on fait courir le mme risque et passer mal aussi
-le temps ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense
-de gaiet de c&oelig;ur. Mais ne seroit-ce point une indiscrtion que de
-vous demander quelle peut tre votre affaire?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret; et, lorsque
-l'injure a une fois clat, notre honneur ne va point vouloir cacher
-notre honte, mais faire clater notre vengeance, et publier mme le
-dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous
-dire que l'offense que nous cherchons venger est une s&oelig;ur sduite
-et enleve d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est un don
-Juan Tenorio, fils de don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis
-quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un
-valet, qui nous a dit qu'il sortoit cheval, accompagn de quatre ou
-cinq, et qu'il avoit pris le long de cette cte; mais tous nos soins ont
-t inutiles, et nous n'avons pu dcouvrir ce qu'il est devenu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Le connoissez-vous, monsieur, ce don Juan dont vous parlez?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Non, quant moi; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> ou
-dpeindre mon frre; mais la renomme n'en dit pas force bien, et
-c'est un homme dont la vie...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Arrtez, monsieur, s'il vous plat. Il est un peu de mes amis, et ce
-seroit moi une espce de lchet que d'en our dire du mal.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Pour l'amour de vous, monsieur, je n'en dirai rien du tout; et c'est
-bien la moindre chose que je vous doive, aprs m'avoir sauv la vie, que
-de me taire devant vous d'une personne que vous connoissez, lorsque je
-ne puis en parler sans en dire du mal; mais, quelque ami que vous lui
-soyez, j'ose esprer que vous n'approuverez pas son action, et ne
-trouverez pas trange que nous cherchions d'en prendre la vengeance.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Au contraire, je vous y veux servir, et vous pargner des soins
-inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empcher; mais il
-n'est pas raisonnable qu'il offense impunment des gentilshommes, et je
-m'engage vous faire faire raison par lui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Et quelle raison peut-on faire ces sortes d'injures?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Toute celle que votre honneur peut souhaiter; et, sans vous donner la
-peine de chercher don Juan davantage, je m'oblige le faire trouver au
-lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Cet espoir est bien doux, monsieur, des c&oelig;urs offenss; mais, aprs
-ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur que vous
-fussiez de la partie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Je suis si attach don Juan, qu'il ne sauroit se battre que je ne me
-batte aussi; mais enfin j'en rponds comme de moi-mme, et vous n'avez
-qu' dire quand vous voulez qu'il paroisse et vous donne satisfaction.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Que ma destine est cruelle! Faut-il que je vous doive vie, et que don
-Juan soit de vos amis?</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;DON ALONSE, DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE</span>, <span class="note">parlant ceux de sa suite, sans voir don Carlos ni don
-Juan.</span></p>
-
-<p>Faites boire l mes chevaux, et qu'on les amne aprs nous; je veux un
-peu marcher pied. <span class="note">(Les apercevant tous deux.)</span> O ciel! que vois-je ici?
-Quoi! mon frre, vous voil avec notre ennemi mortel?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Notre ennemi mortel?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">mettant la main sur la garde de son pe.</span></p>
-
-<p>Oui, je suis don Juan moi-mme; et l'avantage du nombre ne m'obligera
-pas vouloir dguiser mon nom.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE</span>, <span class="note">mettant l'pe la main.</span></p>
-
-<p>Ah! tratre, il faut que tu prisses, et...</p>
-
-<p class="noteright">Sganarelle court se cacher.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Ah! mon frre, arrtez. Je lui suis redevable de la vie; et, sans le
-secours de son bras, j'aurois t tu par des voleurs que j'ai trouvs.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p>
-
-<p>Et voulez-vous que cette considration empche notre vengeance? Tous les
-services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mrite pour
-engager notre me; et, s'il faut mesurer l'obligation l'injure, votre
-reconnoissance, mon frre, est ici ridicule; et, comme l'honneur est
-infiniment plus prcieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement que
-d'tre redevable de la vie qui nous a t l'honneur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Je sais la diffrence, mon frre, qu'un gentilhomme doit toujours mettre
-entre l'un et l'autre; et la reconnoissance de l'obligation n'efface
-point en moi le ressentiment de l'injure; mais souffrez que je lui rende
-ici ce qu'il m'a prt, <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> que je m'acquitte sur-le-champ de la vie
-que je lui dois, par un dlai de notre vengeance, et lui laisse la
-libert de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p>
-
-<p>Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et
-l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre ici,
-c'est nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est bless mortellement,
-on ne doit point songer garder aucunes mesures; et, si vous rpugnez
-prter votre bras cette action, vous n'avez qu' vous retirer, et
-laisser ma main la gloire d'un tel sacrifice.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>De grce, mon frre...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p>
-
-<p>Tous ces discours sont superflus: il faut qu'il meure.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Arrtez, vous dis-je, mon frre. Je ne souffrirai point du tout qu'on
-attaque ses jours; et je jure le ciel que je le dfendrai ici contre qui
-que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette mme vie qu'il a
-sauve; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p>
-
-<p>Quoi? vous prenez le parti de votre ennemi contre moi; et, loin d'tre
-saisi son aspect des mmes transports que je sens, vous faites voir
-pour lui des sentiments pleins de douceur!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Mon frre, montrons de la modration dans une action lgitime, et ne
-vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous tmoignez.
-Ayons du c&oelig;ur dont nous soyons les matres, une valeur qui n'ait rien
-de farouche, et qui se porte aux choses par une pure dlibration de
-notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colre. Je ne
-veux point, mon frre, demeurer redevable mon ennemi, et je lui ai une
-obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. Notre
-vengeance, pour tre diffre, n'en sera pas moins clatante; au
-contraire, elle en tirera de l'avantage; et cette occasion de l'avoir pu
-prendre la fera parotre plus juste aux yeux de tout le monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p>
-
-<p>O l'trange foiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi
-les intrts de son honneur pour la ridicule pense d'une obligation
-chimrique!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Non, mon frre, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je
-saurai bien la rparer, et je me charge de tout le soin de notre
-honneur; je sais quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour,
-que ma reconnoissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que
-j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous rendre
-le bien que j'ai reu de vous, et vous devez par l juger du reste,
-croire que je m'acquitte avec mme chaleur de ce que je dois, et que je
-ne serai pas moins exact vous payer l'injure que le bienfait. Je ne
-veux point vous obliger ici expliquer vos sentiments, et je vous donne
-la libert de penser loisir aux rsolutions que vous avez prendre.
-Vous connoissez assez la grandeur de l'offense que vous nous faites, et
-je vous fais juge vous-mme des rparations qu'elle demande. Il est des
-moyens doux pour nous satisfaire, il en est de violents et de sanglants;
-mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donn parole de
-me faire raison par don Juan. Songez me la faire, je vous prie, et
-vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu' mon honneur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Je n'ai rien exig de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Allons, mon frre; un moment de douceur ne fait aucune injure la
-svrit de notre devoir.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Hol! h! Sganarelle!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">sortant de l'endroit o il toit cach.</span></p>
-
-<p>Plat-il!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Comment! coquin, tu fuis quand on m'attaque!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Pardonnez-moi, monsieur, je viens seulement d'ici prs. Je crois que cet
-habit est purgatif, et que c'est prendre mdecine que de le porter.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Peste soit l'insolent! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus
-honnte. Sais-tu bien qui est celui qui j'ai sauv la vie!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Moi? non.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>C'est un frre d'Elvire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Un...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il est assez honnte homme, il en a bien us, et j'ai regret d'avoir
-dml avec lui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il vous seroit ais de pacifier toutes choses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Oui; mais ma passion est use pour done Elvire, et l'engagement ne
-compatit point avec mon humeur. J'aime la libert en amour, tu le sais,
-et je ne saurois me rsoudre renfermer mon c&oelig;ur entre quatre
-murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle me
-laisser aller tout ce qui m'attire. Mon c&oelig;ur est toutes les
-belles, et c'est elles le prendre tour tour, et le garder tant
-qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe difice que je vois entre
-ces arbres?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous ne le savez pas?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Non, vraiment.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Bon! c'est le tombeau que le commandeur faisoit faire lorsque vous le
-tutes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! tu as raison. Je ne savois pas que c'toit de ce ct-ci qu'il
-toit. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> ouvrage, aussi
-bien que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, n'allez point l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Pourquoi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilit, et qu'il
-doit recevoir de bonne grce, s'il est galant homme. Allons, entrons
-dedans.</p>
-
-<p class="noteleft">Le tombeau s'ouvre, et l'on voit la statue du commandeur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! que cela est beau! les belles statues! le beau marbre! les beaux
-piliers! ah! que cela est beau! Qu'en dites-vous, monsieur?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce que
-je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est pass durant sa vie
-d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique pour quand
-il n'en a plus que faire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voici la statue du commandeur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Parbleu! le voil bon, avec son habit d'empereur romain!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma foi, monsieur, voil qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie,
-et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feroient
-peur si j'tois tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de
-nous voir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il auroit tort, et ce seroit mal recevoir l'honneur que je lui fais.
-Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Demande-lui, te dis-je.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous moquez-vous! Ce seroit tre fou que d'aller parler une statue.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Fais ce que je te dis.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Quelle bizarrerie! Seigneur commandeur... <span class="note">(A part.)</span> Je ris de ma
-sottise, mais c'est mon matre qui me la fait faire. <span class="note">(Haut.)</span> Seigneur
-commandeur, mon matre don Juan vous demande si vous voulez lui faire
-l'honneur de venir souper avec lui. <span class="note">(La statue baisse la tte.)</span> Ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Qu'est-ce? qu'as-tu? dis donc! Veux-tu parler?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">baissant la tte comme la statue.</span></p>
-
-<p>La statue...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Eh bien, que veux-tu dire, tratre?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous dis que la statue...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Eh bien, la statue? Je t'assomme, si tu ne parles.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>La statue m'a fait signe.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>La peste! le coquin!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Elle m'a fait signe, vous dis-je; il n'est rien de plus vrai.
-Allez-vous-en lui parler vous-mme pour voir. Peut-tre...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au doigt ta
-poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur voudroit-il venir
-souper avec moi?</p>
-
-<p class="noteright">La statue baisse encore la tte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Eh bien, monsieur?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Allons, sortons d'ici.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">seul.</span></p>
-
-<p>Voil de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire!</p>
-
-<p class="pacte">ACTE IV<br /><br />
-<span class="small80">Le thtre reprsente l'appartement de don Juan.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, laissons cela; c'est une bagatelle, et nous pouvons
-avoir t tromps par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui
-nous ait troubl la vue.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! monsieur, ne cherchez point dmentir ce que nous avons vu des yeux
-que voil. Il n'est rien de plus vritable que ce signe de tte; et je
-ne doute point que le ciel, scandalis de votre vie, n'ait produit ce
-miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>coute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralits, si tu me
-dis encore le moindre mot l-dessus, je vais appeler quelqu'un, demander
-un nerf de b&oelig;uf, te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de
-mille coups. M'entends-tu bien?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Fort bien, monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement;
-c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de
-dtours: vous dites les choses avec une nettet admirable.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Allons, qu'on me fasse souper le plus tt que l'on pourra. Une chaise,
-petit garon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA VIOLETTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, voil votre marchand, monsieur Dimanche, qui demande vous
-<ins class="correction" title="paler">parler</ins>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Bon! voil ce qu'il nous faut, qu'un compliment de crancier. De quoi
-s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent? et que ne lui disois-tu
-que monsieur n'y est pas?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA VIOLETTE.</span></p>
-
-<p>Il y a trois quarts d'heure que je lui dis; mais il ne veut pas le
-croire, et s'est assis l dedans pour attendre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qu'il attende tant qu'il voudra.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique
-que de se faire celer aux cranciers. Il est bon de les payer de quelque
-chose; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un
-double<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;DON JUAN, MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE, LA VIOLETTE,
-RAGOTIN.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que
-je veux de mal mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord! J'avois
-donn ordre qu'on ne me ft parler personne; mais cet ordre n'est pas
-pour vous, et vous tes en droit de ne trouver jamais de porte ferme
-chez moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je vous suis fort oblig.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">parlant Violette et Ragotin.</span></p>
-
-<p>Parbleu! coquins, je vous apprendrai laisser monsieur Dimanche dans
-une antichambre, et je vous ferai connotre les gens!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, cela n'est rien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> M. Dimanche.</span></p>
-
-<p>Comment! vous dire que je n'y suis pas! monsieur Dimanche, au meilleur
-de mes amis!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je suis votre serviteur. J'tois venu...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Allons, vite un sige pour monsieur Dimanche.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je suis bien comme cela.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Cela n'est point ncessaire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, vous vous moquez, et...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on mette
-de diffrence entre nous deux.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Allons, asseyez-vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot vous dire.
-J'tois...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Mettez-vous l, vous dis-je.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Non, je ne vous coute point si vous n'tes assis.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Parbleu! monsieur Dimanche, vous vous portez bien?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Vous avez un fonds de sant admirable, des lvres fraches, un teint
-vermeil et des yeux vifs.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Je voudrois bien...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Comment se porte madame Dimanche, votre pouse?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Fort bien, monsieur, Dieu merci.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>C'est une brave femme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Elle est votre servante, monsieur. Je venois...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Le mieux du monde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>La jolie petite fille que c'est! je l'aime de tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur. Je vous...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et le petit Collin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Toujours de mme, monsieur. Je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et votre petit chien Brusquet gronde-t-il toujours aussi fort, et
-mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Plus que jamais, monsieur; et nous ne saurions en chevir<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ne vous tonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille,
-car j'y prends beaucoup d'intrt.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligs. Je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">lui tendant la main.</span></p>
-
-<p>Touchez donc l, monsieur Dimanche. tes-vous bien de mes amis?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je suis votre serviteur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Parbleu! je suis vous de tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Vous m'honorez trop. Je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, vous avez trop de bont pour moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et cela sans intrt, je vous prie de le croire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Je n'ai point mrit cette grce, assurment. Mais, monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Oh , monsieur Dimanche, sans faon, voulez-vous souper avec moi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Non, monsieur; il faut que je m'en retourne tout l'heure. Je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">se levant.</span></p>
-
-<p>Allons, vite un <ins class="correction" title="flambleau">flambeau</ins> pour conduire monsieur Dimanche, et que quatre
-ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE</span>, <span class="note">se levant aussi.</span></p>
-
-<p>Monsieur, il n'est pas ncessaire, et je m'en irai bien tout seul.
-Mais...</p>
-
-<p class="noteright">Sganarelle te les siges promptement.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Comment! Je veux qu'on vous escorte, et je m'intresse <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> trop votre
-personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre dbiteur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis tout le monde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Si...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Voulez-vous que je vous reconduise?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, vous vous moquez! Monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Embrassez-moi donc, s'il vous plat. Je vous prie encore une fois d'tre
-persuad que je suis tout vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne
-fisse pour votre service.</p>
-
-<p class="noteright">Il sort.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Il est vrai; il me fait tant de civilits et tant de complimens, que je
-ne saurois jamais lui demander de l'argent.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous assure que toute sa maison priroit pour vous; et je voudrois
-qu'il vous arrivt quelque chose, que quelqu'un s'avist de vous donner
-des coups de bton, vous verriez de quelle manire...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Je le crois; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de
-mon argent.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oh! ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Fi! ne parlez pas de cela.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Comment! Je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ne sais-je pas bien que je vous dois?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Oui. Mais...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Allons, monsieur Dimanche, je vais vous clairer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Mais mon argent?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">prenant M. Dimanche par le bras.</span></p>
-
-<p>Vous moquez-vous?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Je veux...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">le tirant.</span></p>
-
-<p>Eh!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>J'entends...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">le poussant vers la porte.</span></p>
-
-<p>Bagatelles!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Mais...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">le poussant encore.</span></p>
-
-<p>Fi!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p>
-
-<p>Je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">le poussant tout fait hors du thtre.</span></p>
-
-<p>Fi! vous dis-je.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA VIOLETTE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p>
-
-<p>Monsieur, voil monsieur votre pre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Ah! me voici bien! Il me falloit cette visite pour me faire enrager.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON LOUIS.</span></p>
-
-<p>Je vois bien que je vous embarrasse, et que vous vous passeriez fort
-aisment de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons trangement
-l'un l'autre, et, si vous tes las de me voir, je suis bien las aussi de
-vos dportemens. Hlas! que nous savons peu ce que nous faisons quand
-nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il nous faut, quand
-nous voulons tre plus aviss que lui, et que nous venons l'importuner
-par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidres! J'ai souhait
-un fils avec des ardeurs non pareilles; je l'ai demand sans relche
-avec des transports incroyables; et ce fils, que j'obtiens en fatiguant
-le ciel de v&oelig;ux, est le chagrin et le supplice de cette vie mme dont
-je croyois qu'il devoit tre la joie et la consolation. De quel &oelig;il,
- votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas d'actions
-indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le mauvais
-visage; cette suite continuelle de mchantes affaires, qui nous
-rduisent toute heure lasser les bonts du souverain, et qui ont
-puis auprs de lui le mrite de mes services et le crdit de mes amis?
-Ah! quelle bassesse est la vtre? Ne rougissez-vous point de mriter si
-peu votre naissance? tes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque
-vanit, et qu'avez-vous fait, dans le monde, pour tre gentilhomme?
-Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce
-nous soit une gloire d'tre sortis d'un sang noble, lorsque nous vivons
-en infmes? Non, non, la naissance n'est rien o la vertu n'est pas.
-Aussi nous n'avons part la gloire de nos anctres qu'autant que nous
-nous efforons de leur ressembler; et cet clat de leurs actions qu'ils
-rpandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le mme
-honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point dgnrer
-de leur vertu, si nous voulons tre estims leurs vritables descendans.
-Ainsi <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> vous descendez en vain des aeux dont vous tes n; ils vous
-dsavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous
-donne aucun avantage; au contraire, l'clat n'en rejaillit sur vous qu'
-votre dshonneur, et leur gloire est un flambeau qui claire aux yeux
-d'un chacun la honte de vos actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme
-qui vit mal est un monstre dans la nature; que la vertu est le premier
-titre de noblesse; que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux
-actions qu'on fait, et que je ferois plus d'tat du fils d'un crocheteur
-qui seroit honnte homme que du fils d'un monarque qui vivroit comme
-vous!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Monsieur, si vous tiez assis, vous en seriez mieux pour parler.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON LOUIS.</span></p>
-
-<p>Non, insolent, je ne veux point m'asseoir ni parler davantage, et je
-vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton me; mais sache,
-fils indigne, que la tendresse paternelle est pousse bout par tes
-actions; que je saurai, plus tt que tu ne penses, mettre une borne
-tes drglemens, prvenir sur toi le courroux du ciel, et laver, par ta
-punition, la honte de t'avoir fait natre.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">adressant encore la parole son pre, quoiqu'il soit sorti.</span></p>
-
-<p>Eh! mourez le plus tt que vous pourrez, c'est le mieux que vous
-puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des
-pres qui vivent autant que leurs fils.</p>
-
-<p class="noteright">Il se met dans un fauteuil.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, vous avez tort.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">se levant.</span></p>
-
-<p>J'ai tort!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tremblant.</span></p>
-
-<p>Monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>J'ai tort!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> a dit,
-et vous le deviez mettre dehors par les paules. A-t-on jamais rien vu
-de plus impertinent? Un pre venir faire des remontrances son fils, et
-lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, de
-mener une vie d'honnte homme, et cent autres sottises de pareille
-nature! Cela se peut-il souffrir un homme comme vous, qui savez comme
-il faut vivre? J'admire votre patience, et, si j'avois t en votre
-place, je l'aurois envoy promener. <span class="note">(Bas, part.)</span> O complaisance
-maudite! quoi me rduis-tu?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Me fera-t-on souper bientt?</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">RAGOTIN.</span></p>
-
-<p>Monsieur, voici une dame voile qui vient vous parler.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Que pourroit-ce tre?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il faut voir.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>&mdash;DONE ELVIRE, voile, DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir cette heure et dans cet
-quipage. C'est un motif pressant qui m'oblige cette visite, et ce que
-j'ai vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point
-ici pleine de ce courroux que j'ai tantt fait clater, et vous me voyez
-bien change de ce que j'tois ce matin. Ce n'est plus cette done Elvire
-qui faisoit des v&oelig;ux contre vous, et dont l'me irrite ne jetoit que
-menace et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni de mon me toutes
-ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous ces transports
-tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportemens d'un
-amour terrestre et grossier, et il n'a laiss dans mon c&oelig;ur pour vous
-qu'une flamme pure de tout le commerce des sens, une tendresse toute
-sainte, un amour dtach de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se
-met en peine que de votre intrt.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Tu pleures, je pense?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Pardonnez-moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour
-vous faire part d'un avis du ciel, et tcher de vous retirer du
-prcipice o vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les drglemens de
-votre vie; et ce mme ciel, qui m'a touch le c&oelig;ur et fait jeter les
-yeux sur les garemens de ma conduite, m'a inspir de vous venir trouver
-et de vous dire de sa part que vos offenses ont puis sa misricorde,
-que sa colre redoutable est prte de tomber sur vous, qu'il est en vous
-de l'viter par un prompt repentir, et que peut-tre vous n'avez pas
-encore un jour vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les
-malheurs. Pour moi, je ne tiens plus vous, par aucun attachement du
-monde. Je suis revenue, grces au ciel, de toutes mes folles penses; ma
-retraite est rsolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir
-expier la faute que j'ai faite, et mriter, par une austre pnitence,
-le pardon de l'aveuglement o m'ont plonge les transports d'une passion
-condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurois une douleur extrme
-qu'une personne que j'ai chrie tendrement devnt un exemple funeste de
-la justice du ciel; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous
-porter dtourner de dessus votre tte l'pouvantable coup qui vous
-menace. De grce, don Juan, accordez-moi pour dernire faveur cette
-douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous demande
-avec larmes; et, si vous n'tes point touch de votre intrt, soyez-le
-au moins de mes prires, et m'pargnez le cruel dplaisir de vous voir
-condamn des supplices ternels.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span> <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Pauvre femme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Je vous ai aim avec une tendresse extrme, rien au monde ne m'a t si
-cher que vous; j'ai oubli mon devoir pour vous; j'ai fait toutes choses
-pour vous; et toute la rcompense <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> que je vous en demande, c'est de
-corriger votre vie et de prvenir votre perte. Sauvez-vous, je vous
-prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois,
-don Juan, je vous le demande avec larmes; et, si ce n'est assez des
-larmes d'une personne que vous avez aime, je vous en conjure par tout
-ce qui est le plus capable de vous toucher.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part, regardant don Juan.</span></p>
-
-<p>C&oelig;ur de tigre!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Je m'en vais aprs ce discours, et voil tout ce que j'avois vous
-dire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on
-pourra.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Non, don Juan, ne me retenez pas davantage.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p>
-
-<p>Non, vous dis-je; ne perdons point de temps en discours superflus.
-Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et
-songez seulement profiter de mon avis.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'motion pour elle, que
-j'ai trouv de l'agrment dans cette nouveaut bizarre, et que son habit
-nglig, son air languissant et ses larmes ont rveill en moi quelques
-petits restes d'un feu teint?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est--dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Vite souper!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Fort bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XI.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">se mettant table.</span></p>
-
-<p>Sganarelle, il faut songer s'amender, pourtant.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui-da?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette
-vie-ci, et puis nous songerons nous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oh!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Qu'en dis-tu?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Rien. Voil le souper.</p>
-
-<p class="noteleft">Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte et le met dans sa
-bouche.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il me semble que tu as la joue enfle: qu'est-ce que c'est? Parle donc.
-Qu'as-tu l?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Rien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Montre un peu. Parbleu! c'est une fluction qui lui est est tombe sur la
-joue. Vite une lancette pour percer cela! Le pauvre garon n'en peut
-plus, et cet abcs le pourroit touffer. Attends; voyez voyez comme il
-toit mr! Ah! coquin que vous tes!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma foi, monsieur, je voulois voir si votre cuisinier n'avoit point mis
-trop de sel ou trop de poivre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Allons, mets-toi l et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai soup.
-Tu as faim, ce que je vois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se mettant table.</span></p>
-
-<p>Je le crois bien, monsieur, je n'ai point mang depuis ce matin. Ttez
-de cela, voil qui est le meilleur du monde.<span class="note">(A Ragotin, qui, mesure que Sganarelle met quelque chose sur son</span><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> <span class="note">assiette, la lui te ds que Sganarelle tourne la tte.)</span> Mon assiette,
-mon assiette! Tout doux s'il vous plat! Vertubleu! petit compre que
-vous tes habile donner des assiettes nettes! Et vous, petit la
-Violette, que vous savez prsenter boire propos!</p>
-
-<p class="noteleft">Pendant que la Violette donne boire Sganarelle, Ragotin te encore
-son assiette.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Qui peut frapper de cette sorte?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qui diable nous vient troubler dans notre repas?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Je veux souper en repos, au moins, et qu'on ne laisse entrer personne.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-mme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">voyant venir Sganarelle effray.</span></p>
-
-<p>Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">baissant la tte comme la statue.</span></p>
-
-<p>Le... qui est l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Allons voir, et montrons que rien ne me sauroit branler.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! pauvre Sganarelle, o te cacheras-tu?</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XII.</span>&mdash;DON JUAN, LA STATUE DU COMMANDEUR, SGANARELLE, LA VIOLETTE,
-RAGOTIN.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> ses gens.</span></p>
-
-<p>Une chaise et un couvert. Vite donc! <span class="note">(Don Juan et la statue se mettent
-table. A Sganarelle.)</span> Allons, mets-toi table.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je n'ai plus faim.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Mets-toi l, te dis-je. A boire. A la sant du commandeur! Je te la
-porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je n'ai pas soif.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Bois, et chante ta chanson, pour rgaler le commandeur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je suis enrhum, monsieur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il m'importe; allons! <span class="note">(A ses gens.)</span> Vous autres, venez, accompagner sa
-voix.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p>
-
-<p>Don Juan, c'est assez. Je vous invite venir demain souper avec moi. En
-aurez-vous le courage?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Oui, j'irai, accompagn du seul Sganarelle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous rends grce, il est demain jene pour moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Prends ce flambeau.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p>
-
-<p>On n'a pas besoin de lumire quand on est conduit par le ciel.</p>
-
-<p class="pacte">ACTE V<br /><br />
-<span class="small80">Le thtre reprsente une campagne.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON LOUIS.</span></p>
-
-<p>Quoi! mon fils, seroit-il possible que la bont du ciel et exauc mes
-v&oelig;ux? Ce que vous me dites est-il bien vrai? ne m'abusez-vous point
-d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveaut
-surprenante d'une telle conversion?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs; je ne suis plus le mme
-d'hier au soir, et le ciel, tout d'un coup, a fait en moi un changement
-qui va surprendre tout le monde. Il a touch mon me et dsill mes
-yeux; et je regarde avec horreur le long aveuglement o j'ai t et les
-<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> dsordres criminels de la vie que j'ai mene. J'en repasse dans mon
-esprit toutes les abominations, et m'tonne comme le ciel les a pu
-souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois, sur ma tte, <ins class="correction" title="laisser">laiss</ins>
-tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grces que sa
-bont m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je prtends
-en profiter comme je dois, faire clater aux yeux du monde un soudain
-changement de vie, rparer par l le scandale de mes actions passes, et
-m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine rmission. C'est quoi je
-vais travailler; et je vous prie, monsieur, de vouloir bien contribuer
-ce dessein, et de m'aider vous-mme faire choix d'une personne qui me
-serve de guide et sous la conduite de qui je puisse marcher srement
-dans le chemin o je m'en vais entrer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON LOUIS.</span></p>
-
-<p>Ah! mon fils, que la tendresse d'un pre est aisment rappele, et que
-les offenses d'un fils s'vanouissent vite au moindre mot de repentir!
-Je ne me souviens plus dj de tous les dplaisirs que vous m'avez
-donns, et tout est effac par les paroles que vous venez de me faire
-entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue; je jette des larmes de joie;
-tous mes v&oelig;ux sont satisfaits, et je n'ai plus rien dsormais
-demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, je vous
-conjure, dans cette louable pense. Pour moi, j'en vais, tout de ce pas,
-porter l'heureuse nouvelle votre mre, partager avec elle les doux
-transports du ravissement o je suis, et rendre grces au ciel des
-saintes rsolutions qu'il a daign vous inspirer.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti! Il y a longtemps
-que j'attendois cela; et voil, grces au ciel, tous mes souhaits
-accomplis.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>La peste le bent!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Comment, le bent?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Quoi! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois
-que ma bouche toit d'accord avec mon c&oelig;ur?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Quoi! ce n'est pas... Vous ne... Votre... <span class="note">(A part.)</span> Oh! quel homme! quel
-homme! quel homme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Non, non, je ne suis point chang, et mes sentiments sont toujours les
-mmes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous ne vous rendez pas la surprenante merveille de cette statue
-mouvante et parlante?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il y a bien quelque chose l dedans que je ne comprends pas; mais, quoi
-que ce puisse tre, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon esprit,
-ni d'branler mon me; et, si j'ai dit que je voulois corriger ma
-conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein
-que j'ai form par pure politique, un stratagme utile, une grimace
-ncessaire o je veux me contraindre, pour mnager un pre dont j'ai
-besoin, et me mettre couvert, du ct des hommes, de cent fcheuses
-aventures qui pourroient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle, t'en faire
-confidence, et je suis bien aise d'avoir un tmoin du fond de mon me et
-des vritables motifs qui m'obligent faire les choses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Quoi! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous riger
-en homme de bien?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Et pourquoi non? Il y en a tant d'autres comme moi qui se mlent de ce
-mtier et qui se servent du mme masque pour abuser le monde!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Ah! quel homme! quel homme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Il n'y a plus de honte maintenant cela: l'hypocrisie est un vice la
-mode, et tous les vices la mode passent pour vertus. Le personnage
-d'homme de bien est le meilleur de <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> tous les personnages qu'on
-puisse jouer. Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux
-avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respecte; et,
-quoiqu'on la dcouvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres
-vices des hommes sont exposs la censure, et chacun a la libert de
-les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilgi qui, de
-sa main, ferme la bouche tout le monde, et jouit en repos d'une
-impunit souveraine. On lie, force de grimaces, une socit troite
-avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur les
-bras, et ceux que l'on sait mme agir de bonne foi l-dessus, et que
-chacun connot pour tre vritablement touchs, ceux-l, dis-je, sont
-toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le panneau des
-grimaciers, et appuient aveuglment les singes de leurs actions. Combien
-crois-tu que j'en connoisse qui, par ce stratagme, ont rhabill
-adroitement les dsordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du
-manteau de la religion, et, sous cet habit respect, ont la permission
-d'tre les plus mchans hommes du monde? On a beau savoir leurs
-intrigues et les connotre pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour
-cela d'tre en crdit parmi les gens, et quelque baissement de tte, un
-soupir mortifi et deux roulemens d'yeux rajustent dans le monde tout ce
-qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me
-sauver et mettre en sret mes affaires. Je ne quitterai point mes
-douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai
-petit bruit. Que si je viens tre dcouvert, je verrai, sans me
-remuer, prendre mes intrts toute la cabale<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, et je serai dfendu
-par elle envers et contre tous. Enfin, c'est l le vrai moyen de faire
-impunment tout ce que je voudrai. Je m'rigerai en censeur des actions
-d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de
-moi. Ds qu'une fois on m'aura choqu tant soit peu, je ne pardonnerai
-jamais et garderai tout doucement une haine irrconciliable. Je ferai le
-vengeur des intrts du ciel, et, sous ce prtexte commode, je pousserai
-mes ennemis, je les accuserai d'impit et saurai dchaner <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> contre
-eux des zls indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en
-public aprs eux; qui les accableront d'injures et les damneront
-hautement de leur autorit prive. C'est ainsi qu'il faut profiter des
-foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son
-sicle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>O ciel! qu'entends-je ici? il ne vous manquoit plus que d'tre hypocrite
-pour vous achever de tout point; et voil le comble des abominations.
-Monsieur, cette dernire-ci m'emporte, et je ne puis m'empcher de
-parler. Faites-moi tout ce qu'il vous plaira; battez-moi, assommez-moi
-de coups, tuez-moi si vous voulez; il faut que je dcharge mon c&oelig;ur,
-et qu'en valet fidle je vous dise ce que je dois. Sachez, monsieur, que
-tant va la cruche l'eau qu'enfin elle se brise; et, comme dit fort
-bien cet auteur que je ne connois pas, l'homme est, en ce monde, ainsi
-que l'oiseau sur la branche; la branche est attache l'arbre; qui
-s'attache l'arbre suit de bons prceptes; les bons prceptes valent
-mieux que les belles paroles; les belles paroles se trouvent la cour;
- la cour sont les courtisans; les courtisans suivent la mode; la mode
-vient de la fantaisie; la fantaisie est une facult de l'me; l'me est
-ce qui nous donne la vie; la vie finit par la mort; la mort nous fait
-penser au ciel; le ciel est au-dessus de la terre; la terre n'est point
-la mer; la mer est sujette aux orages; les orages tourmentent les
-vaisseaux; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote; un bon pilote a de
-la prudence; la prudence n'est pas dans les jeunes gens; les jeunes gens
-doivent obissance aux vieux; les vieux aiment les richesses; les
-richesses font les riches; les riches ne sont pas pauvres; les pauvres
-ont de la ncessit; la ncessit n'a point de loi; qui n'a pas de loi
-vit en bte brute, et, par consquent, vous serez damn tous les
-diables.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>O le beau raisonnement!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Aprs cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Don Juan, je vous trouve propos, et suis bien aise de vous parler ici
-plutt que chez vous, pour vous demander vos rsolutions. Vous savez que
-ce soin me regarde, et que je me suis, en votre prsence, charg de
-cette affaire. Pour moi, je ne le cle point, je souhaite fort que les
-choses aillent dans la douceur; et il n'y a rien que je ne fasse pour
-porter votre esprit vouloir prendre cette voie, et pour vous voir
-publiquement confirmer ma s&oelig;ur le nom de votre femme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">d'un ton hypocrite.</span></p>
-
-<p>Hlas! je voudrois bien de tout mon c&oelig;ur vous donner la satisfaction
-que vous souhaitez; mais le ciel s'y oppose directement; il a inspir
-mon me le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres penses
-maintenant que de quitter entirement tous les attachemens du monde, de
-me dpouiller au plus tt de toutes sortes de vanits, et de corriger
-dsormais, par une austre conduite, tous les drglemens criminels o
-m'a port le feu d'une aveugle jeunesse.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis; et la compagnie
-d'une femme lgitime peut bien s'accommoder avec les louables penses
-que le ciel vous inspire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Hlas! point du tout. C'est un dessein que votre s&oelig;ur elle-mme a
-pris; elle a rsolu sa retraite, et nous avons t touchs tous deux en
-mme temps.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant tre impute au mpris que
-vous feriez d'elle et de notre famille; et notre honneur demande qu'elle
-vive avec vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Je vous assure que cela ne se peut. J'en avois, pour moi, toutes les
-envies du monde, et je me suis mme encore aujourd'hui <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
-conseill<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> au ciel pour cela; mais, lorsque je l'ai consult, j'ai
-entendu une voix qui m'a dit que je ne devois point songer votre
-s&oelig;ur, et qu'avec elle assurment je ne ferois point mon salut.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Croyez-vous, don Juan, nous blouir par ces belles excuses?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>J'obis la voix du ciel.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Quoi! vous voulez que je me paye d'un semblable discours?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>C'est le ciel qui le veut ainsi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Vous aurez fait sortir ma s&oelig;ur d'un couvent pour la laisser ensuite?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Le ciel l'ordonne de la sorte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Nous souffrirons cette tache en notre famille?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Prenez-vous-en au ciel.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Et quoi! toujours le ciel!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Le ciel le souhaite comme cela.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous
-prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je
-saurai vous trouver.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de
-c&oelig;ur, et que je sais me servir de mon pe quand il le faut. Je m'en
-vais passer tout l'heure dans cette petite rue carte qui mne au
-grand couvent; mais je vous dclare, pour moi, que ce n'est point moi
-qui me veux battre: <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> le ciel m'en dfend la pense; et, si vous
-m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p>
-
-<p>Nous verrons, de vrai, nous verrons.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, quel diable de style prenez-vous l? Ceci est bien pis que le
-reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous tiez
-auparavant. J'esprois toujours de votre salut; mais c'est maintenant
-que j'en dsespre; et je crois que le ciel, qui vous a souffert jusques
-ici, ne pourra souffrir du tout cette dernire horreur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses; et, si toutes les fois
-que les hommes...</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;DON JUAN, SGANARELLE, UN SPECTRE, en femme voile.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">apercevant le spectre.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous
-donne.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement,
-s'il veut que je l'entende.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SPECTRE.</span></p>
-
-<p>Don Juan n'a plus qu'un moment pouvoir profiter de la misricorde du
-ciel; et, s'il ne se repent ici, sa perte est rsolue.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Entendez-vous, monsieur?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Qui ose tenir ces paroles? Je crois connotre cette voix.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, c'est un spectre, je le reconnois au marcher.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Spectre, fantme, ou diable, je veux voir ce que c'est.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p>
-
-<p class="noteleft">Le spectre change de figure et reprsente le Temps avec sa faux la
-main.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>O ciel! Voyez-vous, monsieur, ce changement de figure?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur; et je veux
-prouver avec mon pe si c'est un corps ou un esprit.</p>
-
-<p class="noteleft">Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut le frapper.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, rendez-vous tant de preuves, et jetez-vous vite dans le
-repentir!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de
-me repentir. Allons, suis-moi!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;LA STATUE DU COMMANDEUR, DON JUAN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p>
-
-<p>Arrtez, don Juan. Vous m'avez hier donn parole de venir manger avec
-moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>Oui. O faut-il aller?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p>
-
-<p>Donnez-moi la main.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>La voil.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p>
-
-<p>Don Juan, l'endurcissement au pch trame une mort funeste, et les
-grces du ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin sa foudre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p>
-
-<p>O ciel! que sens-je? un feu invisible me brle, je n'en puis plus, et
-tout mon corps devient un brasier ardent! Ah!</p>
-
-<p class="notelefthanging">Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands clairs sur don
-Juan. La terre s'ouvre et l'abme, et il sort de grands feux de
-l'endroit o il est tomb.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;SGANARELLE.</p>
-
-<p>Ah! mes gages! mes gages! Voil, par sa mort, un chacun satisfait. Ciel
-offens, lois violes, filles sduites, familles dshonores, parens
-outrags, femmes mises mal, maris pousss bout, tout le monde est
-content; il n'y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes
-gages!</p>
-
-<p class="pscene">FIN DU FESTIN DE PIERRE.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span></p>
-
-<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>L'AMOUR MDECIN<br /><br />
-<small>COMDIE-BALLET</small></h2>
-
-<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A VERSAILLES,
-LE 15 SEPTEMBRE 1665
-ET A PARIS, SUR LE THATRE DU PALAIS-ROYAL,
-LE 22 DU MME MOIS.</b></p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p>Trois mois aprs la reprsentation du <i>Festin de Pierre</i>, Louis XIV
-ayant demand Molire un divertissement nouveau, lui donna cinq jours
-pour l'inventer, l'crire, le faire apprendre et le faire jouer.</p>
-
-<p>C'est de cet impromptu en trois actes, diviss par des danses, que
-Molire fit ensuite un seul acte en supprimant les ballets dont Lulli
-avait compos la musique. C'est un chef-d'&oelig;uvre en son genre que
-cette esquisse improvise.</p>
-
-<p>Il y avait peu de temps que Bacon avait recommand l'tude de la nature,
-l'observation et l'exprience. Les mdecins tenaient encore au moyen
-ge. C'taient des grands-prtres ou plutt des sorciers qui employaient
-les amulettes, les pierres de sympathie et les chiffres magiques,
-parlaient latin, grec et hbreu, enseignaient les proprits
-merveilleuses des chiffres et des nombres, et couraient la ville, monts
-sur leurs mules, affubls d'normes manteaux et de chapeaux pointus,
-cachs sous de longues perruques, ensevelis dans le satin et la
-fourrure. Ces personnages astrologiques, reprsentants de la
-superstition sans la foi, dj cribls des flches de Rabelais et de
-Montaigne, et qui n'avaient pour se dfendre ni l'autorit de la
-Sorbonne ni les dogmes de l'glise, s'taient donns rcemment en
-spectacle ridicule. La bouffonnerie de leurs querelles particulires,
-les <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> procs intresss entre apothicaires et mdecins, provoquaient
-le mpris public et annonaient la mort prochaine de l'empirisme. On
-avait vu, prs du lit de mort de Mazarin, Desfougerais, Vallot, Brayer
-et Gunaud, se runir Vincennes et s'enqurir gravement de sa maladie.
-Vallot plaait la maladie au poumon, Brayer la rate, Desfougerais au
-msentre, et Gunaud au foie. Ce dernier eut le dessus et emporta le
-malade.</p>
-
-<p>Laissons passer M. le docteur, s'criait un jour un charretier parisien
-qui voyait venir lui la mule de Gunaud: c'est lui qui nous a fait la
-grce de tuer le cardinal; tant le mpris de la mdecine tait devenu
-une opinion populaire. Guy-Patin et Gassendi avaient soulev contre eux
-et leur hypocrisie doctorale l'indignation des classes leves; Boileau
-et Pascal marchaient contre eux. Ce n'tait pas la mdecine, mais au
-mensonge du savoir, que l'on en voulait; dniaiss, dsabuss, esprits
-forts, tous ceux qui, comme Guy-Patin, s'taient dbarrasss du sot,
-prenaient parti avec Molire contre l'empirisme. Ce fut Boileau qui cra
-les noms grecs sous lesquels Molire ridiculisa, dans sa nouvelle farce,
-les quatre premiers mdecins de la cour: vive jouissance pour le vieux
-Guy-Patin; s'il faut mme l'en croire, on fabriqua des masques comiques
-reprsentant le visage des quatre empiriques sacrifis.</p>
-
-<p>Il faut relguer parmi les fables ces anecdotes apocryphes d'aprs
-lesquelles Molire aurait veng sur la Facult les querelles
-particulires de deux femmes de la troupe. Les motifs du grand crivain
-taient plus profonds et plus naturels. Ses passions et ses tudes
-avaient altr sa sant. Il travaillait beaucoup, souffrait infiniment;
-sa poitrine tait attaque, et, forc de demander secours aux
-Hippocrates du temps, vivant de rgime, mais mourant de ses passions, il
-ne tarda pas dcouvrir le nant de leur art et le vide de leurs
-prtentions. Il venait d'prouver qu'il tait difficile d'attaquer les
-courtisans et dangereux d'attaquer la Sorbonne; il retomba sur les
-mdecins, et leur fit prouver toute la force de son gnie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p>
-
-<p class="totop1">AU LECTEUR</p>
-
-<p>Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a voulu
-se faire un divertissement. Il est le plus prcipit de tous ceux que Sa
-Majest m'ait commands; et, lorsque je dirai qu'il a t propos, fait,
-appris et reprsent en cinq jours, je ne dirai que ce qui est vrai. Il
-n'est pas ncessaire de vous avertir qu'il y a beaucoup de choses qui
-dpendent de l'action. On sait bien que les comdies ne sont faites que
-pour tre joues, et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes
-qui ont des yeux pour dcouvrir, dans la lecture, tout le jeu du
-thtre. Ce que je vous dirai, c'est qu'il seroit souhaiter que ces
-sortes d'ouvrages pussent toujours se montrer vous avec les ornemens
-qui les accompagnent chez le roi. Vous les verriez dans un tat beaucoup
-plus supportable; et les airs et les symphonies de l'incomparable M.
-Lulli mls la beaut des voix et l'adresse des danseurs, leur
-donnent sans doute des grces dont ils ont toutes les peines du monde
-se passer.</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnages_medecin" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="3">
- <col width="300" />
- <col width="30" />
- <col width="200" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop">PERSONNAGES DU PROLOGUE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">LA COMDIE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">LA MUSIQUE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">LE BALLET.<br /><br /></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop">PERSONNAGES DE LA COMDIE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">SGANARELLE, pre de Lucinde.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">LUCINDE, fille de Sganarelle.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">CLITANDRE, amant de Lucinde.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">AMINTE, voisine de Sganarelle.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">LUCRCE, nice de Sganarelle.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">LISETTE, suivante de Lucinde.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">M. GUILLAUME, marchand de tapisseries.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">M. JOSSE, orfvre.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">M. TOMS,</td>
- <td rowspan="5" class="tdlmiddle"><img src="images/accolade.jpg" width="21" height="240" alt="" title="" /></td>
- <td rowspan="5" class="tdlmiddle2">mdecins<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">M. DESFONANDRS,</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">M. MACROTON,</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">M. BAHIS,</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">M. FILERIN.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">UN NOTAIRE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">CHAMPAGNE, valet de Sganarelle.<br /><br /></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop">PERSONNAGES DU BALLET.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop3"><b>PREMIRE ENTRE.</b></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">CHAMPAGNE, valet de Sganarelle, dansant.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">QUATRE MDECINS, dansants.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop3"><b>DEUXIME ENTRE.</b></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">UN OPRATEUR, chantant.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">TRIVELINS et SCARAMOUCHES, dansants, de la suite de
- l'oprateur.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop3"><b>TROISIME ENTRE.</b></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">LA COMDIE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">LA MUSIQUE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">LE BALLET.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdltop2">JEUX, RIS, PLAISIRS, dansants.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdctop">La scne est Paris.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="verse">
- <div class="title1">
- PROLOGUE
- </div>
-
- <div class="title2">
- LA COMDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LA COMDIE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">Quittons, quittons notre vaine querelle;</span><br />
- <span class="vi0">Ne nous disputons point nos talens tour tour;</span><br />
- <span class="vi4">Et d'une gloire plus belle</span><br />
- <span class="vi6">Piquons-nous en ce jour.</span><br />
- <span class="vi0">Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde.</span><br />
- <span class="vi0">Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TOUS TROIS ENSEMBLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde,</span><br />
- <span class="vi0">Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LA MUSIQUE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire,</span><br />
- <span class="vi0">Il se vient quelquefois dlasser parmi nous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LE BALLET.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Est-il de plus grande gloire?</span><br />
- <span class="vi6">Est-il bonheur plus doux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TOUS TROIS ENSEMBLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde,</span><br />
- <span class="vi0">Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.</span><br />
- </div>
-</div>
-
-<p class="pacte">ACTE PREMIER</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;SGANARELLE, AMINTE, LUCRCE, M. GUILLAUME, M. JOSSE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! l'trange chose que la vie! et que je puis bien dire, avec ce grand
-philosophe de l'antiquit, que qui terre a guerre a, et qu'un malheur ne
-vient jamais sans l'autre! Je n'avais qu'une seule femme, qui est morte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. GUILLAUME.</span></p>
-
-<p>Et combien donc en voulez-vous avoir?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Elle est morte, monsieur Guillaume, mon ami. Cette perte m'est
-trs-sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'tois
-pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent
-dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est
-morte; je la pleure. Si elle toit en vie, nous nous querellerions. De
-tous les enfans que le ciel m'avoit donns, il ne m'a laiss qu'une
-fille, et cette fille est toute ma peine; car enfin je la vois dans une
-mlancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse pouvantable,
-dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurois mme
-apprendre la cause. Pour moi, j'en perds <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> l'esprit, et j'aurois
-besoin d'un bon conseil sur cette matire. <span class="note">(A Lucrce.)</span> Vous tes ma
-nice <span class="note">( Aminte)</span>; vous, ma voisine <span class="note">( M. Guillaume et M. Josse)</span>; et
-vous, mes compres et mes amis; je vous prie de me conseiller tous ce
-que je dois faire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. JOSSE.</span></p>
-
-<p>Pour moi, je tiens que la braverie<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> et l'ajustement est la chose qui
-rjouit le plus les filles; et, si j'tois que de vous, je lui
-achterois, ds aujourd'hui, une belle garniture de diamans, ou de
-rubis, ou d'meraudes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. GUILLAUME.</span></p>
-
-<p>Et moi, si j'tois en votre place, j'achterois une belle tenture de
-tapisserie de verdure, ou personnages, que je ferois mettre sa
-chambre, pour lui rjouir l'esprit et la vue.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">AMINTE.</span></p>
-
-<p>Pour moi, je ne ferois pas tant de faons, et je la marierois fort bien,
-et le plus tt que je pourrois, avec cette personne qui vous la fit,
-dit-on, demander il y a quelque temps.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCRCE.</span></p>
-
-<p>Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le
-mariage. Elle est d'une complexion trop dlicate et trop peu saine, et
-c'est la vouloir envoyer bientt en l'autre monde, que de l'exposer,
-comme elle est, faire des enfans. Le monde n'est point du tout son
-fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, o elle
-trouvera des divertissemens qui seront mieux de son humeur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tous ces conseils sont admirables, assurment; mais je les tiens un peu
-intresss, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous
-tes orfvre, monsieur Josse; et votre conseil sent son homme qui a
-envie de se dfaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries,
-monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui
-vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque
-inclination pour ma fille; et vous ne seriez pas fche de la voir la
-femme d'un autre. Et quant vous, ma chre nice, ce n'est pas mon
-dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai
-mes raisons <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la
-faire religieuse est d'une femme qui pourroit bien souhaiter
-charitablement d'tre mon hritire universelle. Ainsi, messieurs et
-mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous
-trouverez bon, s'il vous plat, que je n'en suive aucun. <span class="note">(Seul.)</span> Voil
-de mes donneurs de conseils la mode!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;LUCINDE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! voil ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas, Elle soupire;
-elle lve les yeux au ciel. <span class="note">(A Lucinde.)</span> Dieu vous garde! Bonjour, ma
-mie. Eh bien, qu'est-ce? Comme vous en va? Eh quoi! toujours triste et
-mlancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as? Allons
-donc, dcouvre-moi ton petit c&oelig;ur! L, ma pauvre mie, dis, dis, dis
-tes petites penses ton petit papa mignon. Courage! veux-tu que je te
-baise? Viens. <span class="note">(A part.)</span> J'enrage de la voir de cette humeur-l. <span class="note">(A
-Lucinde.)</span> Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de dplaisir, et ne
-puis-je savoir d'o vient cette grande langueur? Dcouvre-m'en la cause,
-et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n'as qu'
-me dire le sujet de ta tristesse; je t'assure ici, et te fais serment
-qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire; c'est tout dire.
-Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu voies
-plus brave que toi? et seroit-il quelque toffe nouvelle dont tu
-voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas
-assez pare, et que tu souhaiterois quelque cabinet<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> de la foire
-Saint-Laurent? Ce n'est pas cela. Aurois-tu envie d'apprendre quelque
-chose, et veux-tu que je te donne un matre pour te montrer jouer du
-clavecin? Nenni. Aimerois-tu quelqu'un, et souhaiterois-tu d'tre
-marie?</p>
-
-<p class="noteright">Lucinde fait signe que oui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, monsieur, vous venez d'entretenir votre fille: avez-vous su la
-cause de sa mlancolie?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non. C'est une coquine qui me fait enrager.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, laissez-moi faire; je m'en vais la sonder un peu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il n'est pas ncessaire; et, puisqu'elle veut tre de cette humeur, je
-suis d'avis qu'on l'y laisse.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Laissez-moi faire, vous dis-je! Peut-tre qu'elle se dcouvrira plus
-librement moi qu' vous. Quoi! madame, vous ne nous direz point ce que
-vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde? Il me semble
-qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez quelque
-rpugnance vous expliquer un pre, vous n'en devez avoir aucune me
-dcouvrir votre c&oelig;ur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque chose de lui?
-Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'pargneroit rien pour vous
-contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la libert que vous
-souhaiteriez? et les promenades et les cadeaux<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> ne tenteroient-ils
-point votre me? Eh! avez-vous reu quelque dplaisir de quelqu'un? Eh!
-n'auriez-vous point quelque secrte inclination avec qui vous
-souhaiteriez que votre pre vous marit? Ah! je vous entends; voil
-l'affaire. Que diable! pourquoi tant de faons? Monsieur, le mystre est
-dcouvert, et...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton
-obstination.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Mon pre, puisque vous voulez que je vous dise la chose...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui, je perds toute l'amiti que j'avois pour toi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, sa tristesse...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est une coquine qui me veut faire mourir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Mon pre, je veux bien...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ce n'est pas la rcompense de t'avoir leve comme j'ai fait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Mais, monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, je suis contre elle dans une colre pouvantable.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Mais, mon pre...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je n'ai plus aucune tendresse pour toi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Mais...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est une friponne!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Mais...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Une ingrate!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Mais...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>C'est un mari qu'elle veut.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">faisant
-semblant de ne pas entendre.</span></p>
-
-<p>Je l'abandonne.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Un mari!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je la dteste!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Un mari.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Et la renonce pour ma fille!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Un mari.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, ne m'en parlez point!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Un mari.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ne m'en parlez point.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Un mari.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ne m'en parlez point!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Un mari, un mari, un mari!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;LUCINDE, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>On dit bien vrai, qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne
-veulent point entendre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, Lisette, j'avois tort de cacher mon dplaisir, et je n'avois
-qu' parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon pre! Tu le
-vois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Par ma foi, voil un vilain homme; et je vous avoue que j'aurois un
-plaisir extrme lui jouer quelque tour. Mais d'o vient donc, madame,
-que jusqu'ici vous m'avez cach votre mal?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Hlas! de quoi m'auroit servi de te le dcouvrir plus tt? et
-n'aurois-je pas autant gagn le tenir cach toute ma vie? Crois-tu que
-je n'aie pas bien prvu tout ce que tu vois maintenant, que je ne susse
-pas fond tous les sentimens de mon pre, et que le refus qu'il a fait
-porter celui <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> qui m'a demande par un ami n'ait pas touff dans
-mon me toute sorte d'espoir?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Quoi! c'est cet inconnu qui vous fait demander, pour qui vous...?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Peut-tre n'est-il pas honnte une jeune fille de s'expliquer si
-librement; mais enfin je t'avoue que, s'il m'toit permis de vouloir
-quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble
-aucune conversation, et sa bouche ne m'a point dclar la passion qu'il
-a pour moi; mais, dans tous les lieux o il m'a pu voir, ses regards et
-ses actions m'ont toujours parl si tendrement, et la demande qu'il a
-fait faire de moi m'a paru d'un si honnte homme, que mon c&oelig;ur n'a pu
-s'empcher d'tre sensible ses ardeurs; et, cependant, tu vois o la
-duret de mon pre rduit toute cette tendresse.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Allez, laissez-moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous
-du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir votre
-amour; et, pourvu que vous ayez assez de rsolution...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorit d'un pre? Et s'il est
-inexorable mes v&oelig;ux...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et, pourvu
-que l'honneur n'y soit pas offens, on peut se librer un peu de la
-tyrannie d'un pre. Que prtend-il que vous fassiez? N'tes-vous pas en
-ge d'tre marie? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez, encore
-un coup, je veux servir votre passion; je prends, ds prsent, sur moi
-tout le soin de ses intrts, et vous verrez que je sais des dtours...
-Mais je vois votre pre. Rentrons, et me laissez agir.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;SGANARELLE.</p>
-
-<p>Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les choses
-qu'on n'entend que trop bien; et j'ai fait sagement <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> de parer la
-dclaration d'un dsir que je ne suis pas rsolu de contenter. A-t-on
-jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume o l'on veut
-assujettir les pres, rien de plus impertinent et de plus ridicule que
-d'amasser du bien avec de grands travaux, et d'lever une fille avec
-beaucoup de soin et de tendresse, pour se dpouiller de l'un et de
-l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non, non;
-je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour
-moi.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;SGANARELLE, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note">courant sur le thtre et feignant de ne pas voir Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Ah! malheur! ah! disgrce! Ah! pauvre seigneur Sganarelle! o pourrai-je
-te rencontrer?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Que dit-elle l?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note">courant toujours.</span></p>
-
-<p>Ah! misrable pre! que feras-tu quand tu sauras cette nouvelle?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Que sera-ce?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Ma pauvre matresse!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Je suis perdu!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">courant aprs Lisette.</span></p>
-
-<p>Lisette!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Quelle infortune!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Lisette!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Quel accident!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Lisette!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Quelle fatalit!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Lisette!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note">s'arrtant.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qu'est-ce?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Votre fille...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, ne pleurez donc point comme cela, car vous me feriez rire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Dis donc vite!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la
-colre effroyable o elle vous a vu contre elle, est monte vite dans sa
-chambre, et, pleine de dsespoir, a ouvert la fentre qui regarde sur la
-rivire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh bien?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Alors, levant les yeux au ciel: Non, a-t-elle dit, il m'est impossible
-de vivre avec le courroux de mon pre; et, puisqu'il me renonce pour sa
-fille, je veux mourir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Elle s'est jete?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Non, monsieur. Elle a ferm tout doucement la fentre, et s'est alle
-mettre sur son lit. L, elle s'est prise pleurer amrement; et tout
-d'un coup son visage a pli, ses yeux se sont tourns, le c&oelig;ur lui a
-manqu, et elle m'est demeure entre les bras.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! ma fille! [Elle est morte?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Non, monsieur]<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir; mais
-cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera pas
-la journe.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Champagne! Champagne! Champagne!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;SGANARELLE, CHAMPAGNE, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vite, qu'on m'aille qurir des mdecins, et en quantit. On n'en peut
-trop avoir dans une pareille aventure. Ah! ma fille! ma pauvre fille!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PREMIRE ENTRE.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span></p>
-
-<p class="notecenter">Champagne, valet de Sganarelle, frappe, en dansant, aux portes de
-quatre mdecins.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span></p>
-
-<p class="notecenter">Les quatre mdecins dansent et entrent avec crmonie chez Sganarelle.</p>
-
-<p class="pacte">ACTE II</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;SGANARELLE, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Que voulez-vous donc faire, monsieur, de quatre mdecins? N'est-ce pas
-assez d'un pour tuer une personne?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces
-messieurs-l?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Est-ce que les mdecins font mourir?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Sans doute; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons,
-qu'il ne faut jamais dire: Une telle personne est morte d'une fivre et
-d'une fluxion sur la poitrine; mais: Elle est morte de quatre mdecins
-et de deux apothicaires.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Chut! n'offensez pas ces messieurs-l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Ma foi, monsieur, notre chat est rchapp depuis peu d'un saut qu'il fit
-du haut de la maison dans la rue; et il fut trois jours sans manger et
-sans pouvoir remuer ni pied ni patte; mais il est bien heureux de ce
-qu'il n'y a point de chats mdecins, car ses affaires toient faites, et
-il n'auroit pas manqu de le purger et de le saigner.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voulez-vous vous taire, vous dis-je! Mais voyez quelle impertinence! Les
-voici.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Prenez garde, vous allez tre bien difi. Ils vous diront en latin que
-votre fille est malade.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;MM. TOMS, DESFONANDRS, MACROTON, BAHIS, SGANARELLE,
-LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, messieurs?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</span></p>
-
-<p>Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup
-d'impurets en elle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma fille est impure?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impurets dans son corps, quantit
-d'humeurs corrompues.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! je vous entends.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Mais... Nous allons consulter ensemble.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Allons, faites donner des siges.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note"> M. Toms.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, vous en tes!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Lisette.</span></p>
-
-<p>De quoi donc connoissez-vous monsieur?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de madame votre nice.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Comment se porte son cocher?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Fort bien. Il est mort.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Mort?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Cela ne se peut.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Je ne sais pas si cela se peut, mais je sais bien que cela est.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Il ne peut pas tre mort, vous dis-je.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterr.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Vous vous trompez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Je l'ai vu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> ne
-se terminent qu'au quatorze ou au vingt-un; et il n'y a que six jours
-qu'il est tomb malade.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Hippocrate dira ce qu'il lui plaira; mais le cocher est mort.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Paix, discoureuse! allons, sortons d'ici! Messieurs, je vous supplie de
-consulter la bonne manire. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer
-auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce soit une
-affaire faite, voici...</p>
-
-<p class="notelefthanging">Il leur donne de l'argent, et chacun, en le
-recevant, fait un geste diffrent.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;MM. DESFONANDRS, TOMS, MACROTON, BAHIS, ils s'asseyent et
-toussent.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS</span><a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p>
-
-<p>Paris est trangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la
-pratique donne un peu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine
-croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai t,
-premirement, tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg
-Saint-Germain, du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du
-Marais, la porte Saint-Honor; de la porte Saint-Honor, au faubourg
-Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques, la porte de Richelieu<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>;
-de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore la place
-Royale.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus j'ai t Ruel voir
-un malade.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Mais, propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux
-mdecins Thophraste et Artmius? car c'est une affaire qui partage tout
-notre corps.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Moi, je suis pour Artmius.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tu le
-malade, et que celui de Thophraste ne ft beaucoup meilleur assurment;
-mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devoit pas tre
-d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Sans doute. Il faut toujours garder les formalits, quoi qu'il puisse
-arriver.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Pour moi, j'y suis svre en diable, moins que ce soit entre amis; et
-l'on nous assembla, un jour, trois de nous autres, avec un mdecin de
-dehors, pour une consultation o j'arrtai toute l'affaire, et ne voulus
-point endurer qu'on opint, si les choses n'alloient dans l'ordre. Les
-gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoient, et la maladie pressoit;
-mais je n'en voulus point dmordre, et la malade mourut bravement
-pendant cette contestation.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>C'est fort bien fait d'apprendre aux gens vivre et de leur montrer
-leur bec jaune<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de consquence;
-mais une formalit nglige porte un notable prjudice tout le corps
-des mdecins.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;SGANARELLE, MM. TOMS, DESFONANDRS, MACROTON, BAHIS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire
-vite ce que vous avez rsolu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS</span>, <span class="note"> M. Desfonandrs.</span></p>
-
-<p>Allons, monsieur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Non, monsieur; parlez, s'il vous plat.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Vous vous moquez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Je ne parlerai pas le premier.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! de grce, messieurs, laissez toutes ces crmonies, et songez que
-les choses pressent.</p>
-
-<p class="noteright">Ils parlent tous quatre la fois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>La maladie de votre fille...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>L'avis de tous ces messieurs tous ensemble...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON</span><a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
-
-<p>A-prs a-voir bi-en con-sul-t.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS</span><a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
-
-<p>Pour raisonner...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! messieurs, parlez l'un aprs l'autre, de grce.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Monsieur, nous avons raisonn sur la maladie de votre fille, et mon
-avis, moi, est que cela procde d'une grande chaleur de sang: ainsi je
-conclus la saigner le plus tt que vous pourrez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs cause par
-une trop grande rpltion; ainsi je conclus lui donner de l'mtique.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Je soutiens que l'mtique la tuera.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Et moi, que la saigne la fera mourir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>C'est bien vous de faire l'habile homme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Oui, c'est moi; et je vous prterai le collet<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> en tout genre
-d'rudition.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Souvenez-vous de l'homme que vous ftes crever ces jours passs.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Souvenez-vous de la dame que vous avez envoye en l'autre monde il y a
-trois jours.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Je vous ai dit mon avis.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Je vous ai dit ma pense.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Si vous ne faites saigner tout l'heure votre fille, c'est une personne
-morte.</p>
-
-<p class="noteright">Il sort.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart
-d'heure.</p>
-
-<p class="noteright">Il sort.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;SGANARELLE, MM. MACROTON, BAHIS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>A qui croire des deux? et quelle rsolution prendre sur des avis si
-opposs? Messieurs, je vous conjure de dterminer mon esprit, et de me
-dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre soulager ma
-fille.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON.</span></p>
-
-<p>Mon-si-eur, dans ces ma-ti--res-l, il faut pro-c-der a-vec-que
-cir-con-spec-tion, et ne ri-en fai-re, com-me on dit, la vo-l-e,
-d'au-tant que les fau-tes qu'on y peut fai-re sont, se-lon no-tre
-ma-tre Hip-po-cra-te, d'u-ne dange-reu-se con-s-quen-ce.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS</span>, <span class="note">bredouillant.</span></p>
-
-<p>Il est vrai, il faut bien prendre garde ce qu'on fait; car ce ne sont
-pas ici des jeux d'enfant; et, quand on a failli, il n'est pas ais de
-rparer le manquement, et de rtablir ce qu'on a gt: <i>experimentum
-periculosum</i>. C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme il
-faut, de peser mrement les choses, de regarder le temprament des gens,
-d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remdes qu'on y doit
-apporter.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>L'un va en tortue, et l'autre court la poste.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON.</span></p>
-
-<p>Or, mon-si-eur, pour ve-nir au fait, je trou-ve que vo-tre fil-le a u-ne
-ma-la-di-e chro-ni-que, et qu'el-le peut p-ri-cli-ter, si on ne lui
-don-ne du se-cours, d'au-tant que les symp-t-mes qu'el-le a sont
-in-di-ca-tifs d'u-ne va-peur fu-li-gi-neu-se et mor-di-can-te qui lui
-pi-co-te les mem-bra-nes du cer-veau. Or cet-te va-peur, que nous
-nom-mons en grec <i>at-mos</i>, est cau-s-e par des hu-meurs pu-tri-des,
-te-na-ces et con-glu-ti-neu-ses, qui sont con-te-nu-es dans le
-bas-ven-tre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS.</span></p>
-
-<p>Et, comme ces humeurs ont t l engendres par une longue succession de
-temps, elles s'y sont recuites, et ont acquis cette malignit qui fume
-vers la rgion du cerveau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. MACR0T0N.</span></p>
-
-<p>Si bi-en donc que, pour ti-rer, d-ta-cher, ar-ra-cher, ex-pul-ser,
--va-cu-er les-di-tes hu-meurs, il fau-dra u-ne pur-ga-ti-on
-vi-gou-reu-se. Mais, au pr-a-la-ble, je trou-ve pro-pos, et il n'y a
-pas d'in-con-v-ni-ent, d'u-ser de pe-tits re-m-des a-no-dins,
-c'est--di-re, de pe-tits la-ve-mens r-mol-li-ents et d-ter-sifs, de
-ju-leps et de si-rops ra-fra-chis-sants qu'on m-le-ra dans sa
-ti-sa-ne.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS.</span></p>
-
-<p>Aprs, nous en viendrons la purgation et la saigne, que nous
-ritrerons s'il en est besoin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON.</span></p>
-
-<p>Ce n'est pas qu'a-vec-que tout ce-la vo-tre fil-le ne puis-se mou-rir;
-mais au moins vous au-rez fait quel-que cho-se, et vous au-rez la
-con-so-la-ti-on qu'el-le se-ra mor-te dans les for-mes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS.</span></p>
-
-<p>Il vaut mieux mourir selon les rgles que de rchapper contre les
-rgles.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON.</span></p>
-
-<p>Nous vous di-sons sin-c-re-ment no-tre pen-se.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS.</span></p>
-
-<p>Et nous avons parl comme nous parlerions notre propre frre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> M. Macroton, en allongeant ses mots.</span></p>
-
-<p>Je vous rends trs-hum-bles gr-ces. <span class="note">(A M. Bahis, en bredouillant.)</span> Et
-vous suis infiniment oblig de la peine que vous avez prise<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;SGANARELLE.</p>
-
-<p>Me voil justement un peu plus incertain que je n'tois auparavant.
-Morbleu! il me vient une fantaisie; il faut que j'aille acheter de
-l'orvitan<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> et que je lui en fasse prendre. L'orvitan est un remde
-dont beaucoup de gens se sont bien trouvs. Hol!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DEUXIME ENTRE.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII</span>&mdash;SGANARELLE, UN OPRATEUR.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je vous prie de me donner une bote de votre orvitan, que je
-m'en vais vous payer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">L'OPRATEUR</span>, <span class="note">chante.</span></p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <span class="i0">L'or de tous les climats qu'entoure l'Ocan</span><br />
- <span class="i0">Peut-il jamais payer ce secret d'importance?</span><br />
- <span class="i0">Mon remde gurit, par sa rare excellence,</span><br />
- <span class="i0">Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an:</span><br />
- <span class="i12">La gale,</span><br />
- <span class="i12">La rogne,</span><br />
- <span class="i12">La teigne,</span><br />
- <span class="i12">La fivre,</span><br />
- <span class="i12">La peste,</span><br />
- <span class="i12">La goutte,</span><br />
- <span class="i12">Vrole,</span><br />
- <span class="i12">Descente,</span><br />
- <span class="i12">Rougeole.</span><br />
- <span class="i8">O grande puissance</span><br />
- <span class="i8">De l'orvitan!</span><br />
- </div>
-</div>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer
-votre remde; mais pourtant voici une pice de trente sous que vous
-prendrez, s'il vous plat.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">L'OPRATEUR</span>, <span class="note">chante.</span></p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <span class="i0">Admirez mes bonts, et le peu qu'on vous vend</span><br />
- <span class="i0">Ce trsor merveilleux que ma main vous dispense.</span><br />
- <span class="i0">Vous pouvez, avec lui, braver en assurance</span><br />
- <span class="i0">Tous les maux que sur nous l'ire du ciel rpand:</span><br />
- <span class="i12">La gale,</span><br />
- <span class="i12">La rogne,</span><br />
- <span class="i12">La teigne,</span><br />
- <span class="i12">La fivre,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
- <span class="i12">La peste,</span><br />
- <span class="i12">La goutte,</span><br />
- <span class="i12">Vrole.</span><br />
- <span class="i12">Descente,</span><br />
- <span class="i12">Rougeole.</span><br />
- <span class="i8">O grande puissance</span><br />
- <span class="i8">De l'orvitan!</span><br />
- </div>
-</div>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span></p>
-
-<p class="notecenter">Plusieurs trivelins et plusieurs scaramouches, valets de l'oprateur,
-se rjouissent en dansant.</p>
-
-<p class="pacte">ACTE III</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;MM. FILERIN, TOMS, DESFONANDRS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. FILERIN</span><a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p>
-
-<p>N'avez-vous point de honte, messieurs, de montrer si peu de prudence,
-pour des gens de votre ge, et de vous tre querells comme de jeunes
-tourdis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous
-font parmi le monde? et n'est-ce pas assez que les savans voient les
-contrarits et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos
-anciens matres, sans dcouvrir encore au peuple, par nos dbats et nos
-querelles, la forfanterie de notre art<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>? Pour moi, je ne comprends
-rien du tout cette mchante politique de quelques-uns de nos gens; et
-il faut confesser que toutes ces contestations nous ont dcris depuis
-peu d'une trange manire, et que, si nous n'y prenons garde, nous
-allons nous ruiner nous mmes. Je n'en parle pas pour mon intrt; car,
-Dieu merci! j'ai dj tabli mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il
-pleuve, qu'il grle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me
-passer des vivants; mais enfin toutes ces disputes ne valent <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> rien
-pour la mdecine. Puisque le ciel nous fait la grce que, depuis tant de
-sicles, on demeure infatu de nous, ne dsabusons point les hommes avec
-nos cabales extravagantes, et profitons de leurs sottises le plus
-doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous
-savez, qui tchons nous prvaloir de la faiblesse humaine. C'est l
-que va l'tude de la plupart du monde, et chacun s'efforce de prendre
-les hommes par leur foible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs,
-par exemple, cherchent profiter de l'amour que les hommes ont pour les
-louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent; et
-c'est un art o l'on fait, comme on voit, des fortunes considrables.
-Les alchimistes tchent profiter de la passion que l'on a pour les
-richesses, en promettant des montagnes d'or ceux qui les coutent; et
-les diseurs d'horoscopes, par leurs prdictions trompeuses, profitent de
-la vanit et de l'ambition des crdules esprits. Mais le plus grand
-foible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie; et nous en
-profitons, nous autres par notre pompeux galimatias, et savons prendre
-nos avantages de cette vnration que la peur de mourir leur donne pour
-notre mtier. Conservons-nous donc dans le degr d'estime o leur
-foiblesse nous a mis, et soyons de concert auprs des malades, pour nous
-attribuer les heureux succs de la maladie, et rejeter sur la nature
-toutes les bvues de notre art. N'allons point, dis-je, dtruire
-sottement les heureuses prventions d'une erreur qui donne du pain
-tant de personnes (et, de l'argent de ceux que nous mettons en terre,
-nous fait lever de tous cts de si beaux hritages.)</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Vous avez raison en tout ce que vous dites: mais ce sont chaleurs de
-sang, dont parfois on n'est pas le matre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. FILERIN.</span></p>
-
-<p>Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre
-accommodement.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>J'y consens. Qu'il me passe mon mtique pour la malade dont il s'agit,
-et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il
-sera question.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. FILERIN.</span></p>
-
-<p>On ne peut pas mieux dire, et voil se mettre la raison.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p>
-
-<p>Cela est fait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. FILERIN.</span></p>
-
-<p>Touchez donc l. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;MM. TOMS, DESFONANDRS, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Quoi! messieurs, vous voil, et vous ne songez pas rparer le tort
-qu'on vient de faire la mdecine?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>Comment! Qu'est-ce?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Un insolent, qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre mtier, et
-qui, sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d'un grand coup
-d'pe au travers du corps.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p>
-
-<p>coutez, vous faites la railleuse; mais vous passerez par nos mains
-quelque jour.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Je vous permets de me tuer lorsque j'aurai recours vous.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;CLITANDRE, en habit de mdecin, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, Lisette, [que dis-tu de mon quipage? Crois-tu qu'avec cet
-habit je puisse duper le bonhomme?] Me trouves-tu bien ainsi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Le mieux du monde; et je vous attendois avec impatience. Enfin le ciel
-m'a fait d'un naturel le plus humain du monde, et je ne puis voir deux
-amans soupirer l'un pour l'autre qu'il ne me prenne une tendresse
-charitable et un dsir ardent de soulager les maux qu'ils souffrent. Je
-veux, quelque prix que ce soit, tirer Lucinde de la tyrannie o elle
-est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m'avez plu <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> d'abord, je me
-connois en gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L'amour risque des
-choses extraordinaires, et nous avons concert ensemble une manire de
-stratagme qui pourra peut-tre nous russir. Toutes nos mesures sont
-dj prises: l'homme qui nous avons affaire n'est pas des plus fins de
-ce monde; et, si cette aventure nous manque, nous trouverons mille
-autres voies pour arriver notre but. Attendez-moi l seulement, je
-reviens vous qurir.</p>
-
-<p class="noteright">Clitandre se retire dans le fond du thtre.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;SGANARELLE, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, allgresse! allgresse!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qu'est-ce?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Rjouissez-vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>De quoi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Rjouissez-vous, vous dis-je.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Dis-moi donc ce que c'est, et puis je me rjouirai peut-tre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Non. Je veux que vous vous rjouissiez auparavant; que vous chantiez,
-que vous dansiez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Sur quoi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Sur ma parole.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Allons donc! <span class="note">(Il chante et danse.)</span> La lera la, la, la, lera, la. Que
-diable!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, votre fille est gurie!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma fille est gurie!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Oui. Je vous amne un mdecin, mais un mdecin d'importance, qui fait
-des cures merveilleuses, et qui se moque des autres mdecins.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>O est-il?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Je vais le faire entrer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">seul.</span></p>
-
-<p>Il faut voir si celui-ci fera plus que les autres.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;CLITANDRE, en habit de mdecin, SGANARELLE, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note">amenant Clitandre.</span></p>
-
-<p>Le voici.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voil un mdecin qui a la barbe bien jeune.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>La science ne se mesure pas la barbe, et ce n'est pas par le menton
-qu'il est habile.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remdes admirables pour faire
-aller la selle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, mes remdes sont diffrents de ceux des autres. Ils ont
-l'mtique, les saignes, les mdecines et les lavements; mais moi, je
-guris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans
-et par des anneaux constells.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Que vous ai-je dit?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voil un grand homme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, comme votre fille est l tout habille dans une chaise, je
-vais la faire passer ici.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui, fais.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note">ttant le pouls Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Votre fille est bien malade.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous connoissez cela ici?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Oui, par la sympathie qu'il y a entre le pre et la fille<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note"> Clitandre.</span></p>
-
-<p>Tenez, monsieur, voil une chaise auprs d'elle. <span class="note">(A Sganarelle)</span>. Allons,
-laissez-les l tous deux.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Pourquoi? Je veux demeurer l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Vous moquez-vous? Il faut s'loigner. Un mdecin a cent choses
-demander qu'il n'est pas honnte qu'un homme entende.</p>
-
-<p class="noteright">Sganarelle et Lisette s'loignent.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note">bas, Lucinde.</span></p>
-
-<p>Ah! madame, que le ravissement o je me trouve est grand! et je ne sais
-par o vous commencer mon discours. Tant que je ne vous ai parl que des
-yeux, j'avois, ce me sembloit, cent choses vous dire; et, maintenant
-que j'ai la libert de vous parler de la faon que je souhaitois, je
-demeure interdit, et la grande joie o je suis touffe toutes mes
-paroles.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Je puis vous dire la mme chose; et je sens, comme vous, des mouvements
-de joie qui m'empchent de pouvoir parler.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Ah! madame, que je serois heureux s'il toit vrai que vous sentissiez
-tout ce que je sens, et qu'il me ft permis de juger de votre me par la
-mienne! Mais, madame, puis-je au moins croire que ce soit vous qui
-je doive la pense <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> de cet heureux stratagme qui me fait jouir de
-votre prsence?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Si vous ne m'en devez pas la pense, vous m'tes redevable au moins d'en
-avoir approuv la proposition avec beaucoup de joie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Lisette.</span></p>
-
-<p>Il me semble qu'il lui parle de bien prs.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>C'est qu'il observe sa physionomie et tous les traits de son visage.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note"> Lucinde.</span></p>
-
-<p>Serez-vous constante, madame, dans ces bonts que vous me tmoignez?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Mais vous, serez-vous ferme dans les rsolutions que vous avez montres?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Ah! madame, jusqu' la mort. Je n'ai point de plus forte envie que
-d'tre vous, et je vais le faire parotre dans ce que vous m'allez
-voir faire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Clitandre.</span></p>
-
-<p>Eh bien, notre malade? Elle me semble un peu plus gaie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>C'est que j'ai dj fait agir sur elle un de ces remdes que mon art
-m'enseigne. Comme l'esprit a grand empire sur le corps, et que c'est de
-lui bien souvent que procdent les maladies, ma coutume est de courir
-gurir les esprits avant que de venir aux corps. J'ai donc observ ses
-regards, les traits de son visage et les lignes de ses deux mains; et,
-par la science que le ciel m'a donne, j'ai reconnu que c'toit de
-l'esprit qu'elle toit malade, et que tout son mal ne venoit que d'une
-imagination drgle, d'un dsir dprav de vouloir tre marie. Pour
-moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule que cette
-envie qu'on a du mariage.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Voil un habile homme!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Et j'ai eu et aurai pour lui toute ma vie une aversion effroyable.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voil un grand mdecin!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que j'ai vu en
-elle de l'alination d'esprit, et mme qu'il y avoit du pril ne lui
-pas donner un prompt secours, je l'ai prise par son foible, et lui ai
-dit que j'tois venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain son
-visage a chang, son teint s'est clairci, ses yeux se sont anims; et,
-si vous voulez, pour quelques jours, l'entretenir dans cette erreur,
-vous verrez que nous la tirerons d'o elle est.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui-da, je le veux bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Aprs, nous ferons agir d'autres remdes pour la gurir entirement de
-cette fantaisie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui, cela est le mieux du monde. Eh bien, ma fille, voil monsieur qui a
-envie de t'pouser, et je lui ai dit que je le voulois bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Hlas! est-il possible?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Mais tout de bon?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui, oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note"> Clitandre.</span></p>
-
-<p>Quoi! vous tes dans les sentiments d'tre mon mari?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Oui, madame.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Et mon pre y consent?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui, ma fille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Ah! que je suis heureuse, si cela est vritable!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>N'en doutez point, madame. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous aime
-et que je brle de me voir votre mari. Je ne suis venu ici que pour
-cela; et, si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme
-elles sont, cet habit n'est qu'un pur prtexte invent, et je n'ai fait
-le mdecin que pour m'approcher de vous, et obtenir [plus facilement] ce
-que je souhaite.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>C'est me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis sensible
-autant que je puis.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>O la folle! la folle! la folle!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Vous voulez donc bien, mon pre, me donner monsieur pour poux?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui. , donne-moi ta main. Donnez-moi un peu aussi la vtre, pour voir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Mais, monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">touffant de rire.</span></p>
-
-<p>Non, non, c'est pour... pour lui contenter l'esprit. Touchez l.. Voil
-qui est fait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Acceptez, pour gage de ma foi, cet anneau que je vous donne. <span class="note">(Bas,
-Sganarelle.)</span> C'est un anneau constell, qui gurit les garemens
-d'esprit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Faisons donc le contrat, afin que rien n'y manque.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Hlas! je le veux bien, madame. <span class="note">(Bas, Sganarelle.)</span> Je vais faire
-monter l'homme qui crit mes remdes, et lui faire croire que c'est un
-notaire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Fort bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Hol! faites monter le notaire que j'ai amen avec moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Quoi! vous aviez amen un notaire?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Oui, madame.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>J'en suis ravie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>O la folle! la folle!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;LE NOTAIRE, CLITANDRE, SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.</p>
-
-<p class="notecenter">Clitandre parle bas au notaire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">au notaire.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes-l.
-crivez. <span class="note">(A Lucinde.)</span> Voil le contrat qu'on fait. <span class="note">(Au notaire.)</span> Je lui
-donne vingt mille cus en mariage. crivez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Je vous suis bien oblige, mon pre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE NOTAIRE.</span></p>
-
-<p>Voil qui est fait. Vous n'avez qu' venir signer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voil un contrat bientt bti.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>[Mais] au moins, [monsieur]...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! non, vous dis-je. Sait-on pas bien... <span class="note">(Au notaire.)</span> Allons,
-donnez-lui la plume pour signer, <span class="note">(A Lucinde.)</span> Allons, signe, signe,
-signe. Va, va, je signerai tantt, moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Non, non, je veux avoir le contrat entre mes mains.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, tiens. <span class="note">(Aprs avoir sign.)</span> Es-tu contente?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Plus qu'on ne peut s'imaginer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voil qui est bien, voil qui est bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
-<p>Au reste, je n'ai pas eu seulement la prcaution d'amener un notaire;
-j'ai eu celle encore de faire venir des voix et des instrumens [et des
-danseurs] pour clbrer la fte et pour nous rjouir. Qu'on les fasse
-venir. Ce sont des gens que je mne avec moi, et dont je me sers tous
-les jours pour pacifier avec leur harmonie [et leurs danses] les
-troubles de l'esprit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">TROISIME ENTRE.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>&mdash;SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LA COMDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, JEUX, RIS, PLAISIRS.</span></p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <span class="i0 smcap">LA COMDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE</span>, ensemble.<br />
- <span class="i4">Sans nous tous les hommes</span><br />
- <span class="i4">Deviendroient malsains,</span><br />
- <span class="i4">Et c'est nous qui sommes</span><br />
- <span class="i4">Leurs grands mdecins.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="i6 smcap">LA COMDIE.</span><br />
- <span class="i4">Veut-on qu'on rabatte,</span><br />
- <span class="i4">Par des moyens doux,</span><br />
- <span class="i4">Les vapeurs de rate</span><br />
- <span class="i4">Qui vous minent tous?</span><br />
- <span class="i4">Qu'on laisse Hippocrate,</span><br />
- <span class="i4">Et qu'on vienne nous.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="i6 smcap">TOUS TROIS ENSEMBLE.</span><br />
- <span class="i4">Sans nous tous les hommes</span><br />
- <span class="i4">Deviendroient malsains,</span><br />
- <span class="i4">Et c'est nous qui sommes</span><br />
- <span class="i4">Leurs grands mdecins.</span><br />
- </div>
-</div>
-
-<p class="notecenter">Pendant que les Jeux, les Ris et les Plaisirs dansent, Clitandre
-emmne Lucinde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>&mdash;SGANARELLE, LISETTE, LA COMDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET, JEUX,
-RIS, PLAISIRS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voil une plaisante faon de gurir! O est donc ma fille et le mdecin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Ils sont alls achever le reste du mariage.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Comment! le mariage?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p>
-
-<p>Ma foi, monsieur, la bcasse est bride<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, et vous avez cru faire un
-jeu qui demeure une vrit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Comment diable! <span class="note">(Il veut aller aprs Clitandre et Lucinde; les danseurs
-le retiennent.)</span> Laissez-moi aller, laissez-moi aller, vous dis-je! <span class="note">(Les
-danseurs le retiennent toujours.)</span> Encore! <span class="note">(Ils veulent faire danser
-Sganarelle de force.)</span> Peste des gens<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>!</p>
-
-<p class="pscene">FIN DE L'AMOUR MDECIN.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p>
-
-<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>LE MISANTHROPE<br /><br />
-<small>COMDIE</small></h2>
-
-<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A PARIS, SUR LE THATRE DU
-PALAIS-ROYAL, LE 4 JUIN 1666.</b></p>
-
-<p>La socit franaise s'avance dans la route splendide et svre que le
-rgne de Louis XIV lui a trace. Les grandes guerres d'Allemagne et de
-Hollande n'ont pas commenc encore. Recherch par le prince de Cond et
-les grands seigneurs, admis dans la socit intime de Boileau, de la
-Fontaine, de Racine, et de son ancien ami Chapelle; continuant lever
-l'difice de sa fortune par une sage conomie et un ordre parfait,
-Molire offrait un exemple frappant de cette double vie mle de
-splendeurs et de tristesses, de gloires et de douleurs qui est souvent
-le partage des hommes de gnie. Son mnage tait dtruit; les calomnies
-de Monfleury, son rival, qui l'accusait d'inceste, avaient fait quelque
-impression sur le public: les pdants de toutes les classes ne perdaient
-pas une occasion de lui nuire. Le jeune Racine abandonnait son
-protecteur et son bienfaiteur, lui enlevait la belle Duparc, qu'il
-faisait passer l'htel de Bourgogne, c'est--dire dans l'arme
-ennemie, et se plaignait mme que Monfleury ne ft pas cout la cour.
-La protectrice de Molire, Anne d'Autriche, venait de mourir.</p>
-
-<p>Toujours pris de l'infidle Armande, laquelle il avait sans cesse
-pardonn, il s'tait vu forc de se sparer d'elle, et, de temps
-autre, retir Auteuil, quittant les tracas de son thtre, les
-embarras de sa direction, il allait, comme il l'avoue, pleurer sans
-contrainte, tantt dans les bras de son ami Chapelle, auquel il avouait
-toute sa faiblesse. Ah! lui disait-il, j'ai beau faire, je ne <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> peux
-l'oublier, elle m'a toujours tromp, je le sais; elle est indiffrente
-tout ce qui me concerne. Je suis le plus malheureux et le plus insens
-des hommes, mais rien ne peut me dtacher de ses grces et des
-transports qu'elle me cause. Je l'aime en un tel point, que je vais
-jusqu' entrer avec compassion dans ses intrts; et, quand je considre
-combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me
-dis en mme temps qu'elle a peut-tre la mme difficult dtruire le
-penchant qu'elle a d'tre coquette, et je me trouve plus de disposition
- la plaindre qu' la blmer. Toutes les choses du monde ont du rapport
-avec elle dans mon c&oelig;ur. Quand je la vois, une motion et des
-transports qu'on ne sauroit exprimer m'tent l'usage de la rflexion.
-C'est l le dernier point de la folie. Je n'ai plus d'yeux pour ses
-dfauts, il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable.</p>
-
-<p>Cette conversation, reproduite exactement d'aprs Chapelle, son
-interlocuteur, nous permet de lire dans l'me passionne de Molire. Il
-avait le temprament du gnie: srieux, ardent, accessible aux motions
-et les recevant la fois vives et profondes. L'exercice mme des
-facults suprieures de l'artiste et du pote accrot leur
-susceptibilit et les rend moins aptes la rsignation et la douleur;
-la plus lgre influence atmosphrique dtruit la sant du cheval de
-course, tant sa nature s'est transforme, tant la dlicatesse exquise et
-morbide a remplac les conditions vulgaires de la vie. Je suis bilieux
-comme tous les diables, disait Molire, qui se soumettait volontiers
-un examen svre. Il exigeait des siens, dans l'administration de sa
-maison, la plus extrme rgularit, et disait, comme Jourdain de son
-<i>Bourgeois gentilhomme</i>: Il n'y a pas de morale qui tienne! Je veux me
-mettre en colre.</p>
-
-<p>Les deux enfants qu'il avait eus d'Armande grandissaient <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> dans sa
-maison, mais non sous les yeux de leur mre, tout occupe de M. de
-Lauzun et du comte de Guiche. Le plus lger, le plus fin, le plus
-ironique des marquis, M. le comte de Guiche tait probablement l'objet
-le plus cher au c&oelig;ur d'Armande. D'une aimable figure, vtu avec une
-rare lgance, sans autre prtention que celle de plaire, il convenait
-parfaitement cette jeune femme, qui ne pensait (dit Molire encore)
-qu' jouir agrablement de la vie, allant toujours devant elle, et plus
-sage que je ne suis. Jusqu' quel point les grands yeux noirs, la belle
-taille, le visage rond et le teint magnifique de M. de Guiche
-l'emportaient dans l'esprit d'Armande sur la silencieuse hardiesse,
-l'impertinent clat et la fatuit rsolue de Lauzun, que les femmes
-tiraient au sort, et qui ne leur accordait pas toujours ses faveurs,
-c'est ce que personne ne peut savoir. Elle seule aurait pu nous rvler
-ce secret, si une crature aussi lgre, le caprice mme et
-l'inconstance en personne, et pens autre chose qu' son plaisir. Ce
-qui est certain, c'est qu'un personnage svre, simple, ardent, prenant
-tout au srieux, demandant la vie plus qu'elle ne peut donner,
-l'amour une complte abngation, l'existence conjugale une flicit
-parfaite, aux rapports sociaux une franchise absolue, l'humanit enfin
-une perfection svre, manquait de proportion, dtruisait l'harmonie des
-choses et devenait ridicule.</p>
-
-<p>Telle tait la situation de Molire lui-mme. Valet de chambre du roi et
-homme de gnie, d'un ge mr et amoureux comme un enfant, directeur et
-auteur, philosophe et plein d'une violence passionne, tout tait
-contraste et douleur dans sa vie.</p>
-
-<p>Il sent le ridicule de sa situation, il s'observe, sonde la plaie, se
-blme lui-mme, veut se punir et se venger, lve et idalise tous les
-personnages du drame dont il est le centre, ne se mnage point lui-mme,
-fait de sa <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> jalousie invincible, de son invitable passion, le
-ressort de l'&oelig;uvre tout entire; des vanits et des lgrets
-d'Armande, le type de la coquetterie fminine; de sa propre exagration
-dans la recherche du bien, le caractre du Misanthrope; de Lauzun et du
-comte de Guiche, deux marquis de nuances diverses, tous deux du meilleur
-ton et de la fatuit la plus triomphale; des rvolutions intrieures de
-son mnage, l'intrigue mme de sa pice, o l'on voit paratre de
-nouveau tout son domestique, jusqu' l'indulgent et spirituel
-Chapelle, devenu Philinte, jusqu' la bonne demoiselle Debrie, devenue
-liante, et prte consoler par l'amiti celui que l'amour repousse et
-torture.</p>
-
-<p>Ainsi clt au sein des douleurs une &oelig;uvre qui me semble unique dans
-toutes les littratures. Drame sans action, satire anime, tableau de
-boudoir plein de vigueur, cration o les lans douloureux d'une me
-nergique et d'un esprit pntrant font ruption, pour ainsi dire, du
-sein de la politesse des cours et des raffinements extrmes. Alceste est
-un jansniste, Alceste est mme un rvolutionnaire. Pour dtruire tout
-ce qu'il blme, il faut renverser de fond en comble l'difice de la
-socit franaise: politesse trompeuse, grands seigneurs ensevelis sous
-les rubans, petits faiseurs de vers, gentilshommes impertinents, beaux
-discours et crmonies extravagantes, toutes les superftations nes des
-rapports sociaux d'une socit factice.</p>
-
-<p>On crut reconnatre mille gens de cour, et l'on inculpa Molire. Mais
-plus tard, lorsque l'ide rvolutionnaire, c'est--dire celle qui
-voulait la destruction de la monarchie, s'annona par l'organe de J.-J.
-Rousseau, et se dveloppa violemment de 1789 1795, Molire ne fut plus
-accus d'avoir t trop svre pour les marquis, mais d'avoir t trop
-dur pour le Misanthrope et de l'avoir fait ridicule. Double et contraire
-accusation qui prouve la hauteur de son gnie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span></p>
-
-<p>L'effet produit sur le public par cette cration si leve, si
-passionne, si dlicate, dut tre complexe, et a fort embarrass les
-commentateurs. On trouva d'abord la pice sage, belle, estimable, <i>bien
-assaisonne</i>. Telles sont les expressions de Robinet:</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">
- On diroit, mon benot lecteur,<br />
- Qu'on entend un prdicateur.</p>
-</div>
-
-<p>Les contemporains avourent que jamais Molire ne s'tait lev si haut;
-cependant la masse du public demeurait froide. Molire n'tait pas sr
-de son succs; Boileau eut besoin de le rassurer, et quelques-uns vont
-jusqu' prtendre que la pice tomba d'abord. Rien de plus facile que de
-concilier deux traditions qui semblent se dtruire l'une l'autre. Le
-vulgaire, la bourgeoisie peu lettre, n'taient pas attirs par une
-&oelig;uvre de cet ordre. La vogue populaire qui s'tait attache la
-statue du commandeur de <i>Don Juan</i> et ce costume extravagant du marquis
-de Mascarille faisaient dfaut au <i>Misanthrope</i>, &oelig;uvre trop grande et
-trop profonde pour tre comprise sa naissance, et qui obtint plutt un
-succs d'estime qu'un succs de mode. On y admirait surtout la charmante
-coquetterie de la belle Armande, laquelle son mari avait assign le
-rle dont elle tait le type original.</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">O justes dieux! qu'elle a d'appas!</p>
-</div>
-
-<p class="noindent">s'crie un contemporain, cho du public lui-mme;</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- Et qui pourroit ne l'aimer pas?<br />
- Sans rien toucher de sa coiffure<br />
- Et de sa belle chevelure,<br />
- Sans rien toucher de ses habits,<br />
- Sems de perles, de rubis,<br />
- Et de toute la pierrerie<br />
- Dont l'Inde brillante est fleurie,<br />
- Rien n'est si beau ni si mignon!<br />
- Et je puis dire, tout de bon,<br />
- Qu'ensemble amour et nature<br />
- D'elle ont fait une miniature,<br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
- Des appas, des grces, des ris,<br />
- Qu'on attribuoit Cypris!<br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Vingt et une reprsentations successives prouvent suffisamment que
-l'ouvrage ne fut pas repouss absolument. Mais, aprs la vingt et
-unime, il fallut en suspendre la reprsentation. Ce ne fut qu'au mois
-de septembre, un mois et demi plus tard, que la reprise du <i>Misanthrope</i>
-eut lieu, et il fallut la soutenir par le <i>Mdecin malgr lui</i> qui avait
-dj onze reprsentations. Il est facile d'en conclure que le monument
-le plus srieux et le plus exquis que Molire ait laiss aprs lui
-n'tait apprci que des connaisseurs, non du parterre.</p>
-
-<p>A peine les plus grands critiques et les meilleurs philosophes
-s'accordent-ils sur le vrai sens de l'&oelig;uvre et de sa lgitimit. A
-peine les acteurs eux-mmes, hritiers de la tradition dramatique,
-peuvent-ils s'entendre sur le caractre du hros, dont les uns font un
-bourru quinteux, les autres un homme hypocondriaque et maladif,
-quelques-uns simplement un personnage mal lev.</p>
-
-<p>Le <i>Misanthrope</i> ne sera jamais bien excut sur la scne que si l'on
-ralise et reproduit tout l'intrieur domestique du grand monde sous
-Louis XIV; si l'on fait reparatre vivants, avec leurs costumes mmes,
-dans le salon orn de meubles qu'avait choisis Ninon, l'clatant Lauzun,
-l'aimable de Guiche, Arsino, qui sera madame de Maintenon, et Molire
-lui-mme, l'homme aux rubans verts, vhment, srieux, mditatif, le
-philosophe dans le monde, celui qui ne sait pas se modrer dans le dsir
-du bien.</p>
-
-<div class="poem">
- <p class="noindent">Qui non retinuit ex sapientia modum.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnages_misanthrope" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="4">
- <col width="280" />
- <col width="20" />
- <col width="140" />
- <col width="200" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop">ACTEURS.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ALCESTE, amant de Climne.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">PHILINTE, ami d'Alceste.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Thorillire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ORONTE, amant de Climne.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">CLIMNE.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2">Arm. <span class="smcap">Bjart.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">LIANTE, cousine de Climne.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">Debrie.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ARSINO, <ins class="correction" title="ami">amie</ins> de Climne.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">Duparc.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ACASTE,</td>
- <td rowspan="2" class="accolade">}</td>
- <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">marquis.</td>
- <td rowspan="2" class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">CLITANDRE,</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">BASQUE, valet de Climne.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">UN GARDE de la marchausse de France.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Debrie.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DUBOIS, valet d'Alceste.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Bjart.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="4" class="tdctop">La scne est Paris, dans la maison de Climne.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="verse">
- <p class="vacte">ACTE PREMIER</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;PHILINTE, ALCESTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">assis.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Laissez-moi, je vous prie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais encor, dites-moi quelle bizarrerie...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Laissez-moi l, vous dis-je, et courez vous cacher.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais on entend les gens au moins sans se fcher.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi, je veux me fcher, et ne veux point entendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre,</span><br />
- <span class="vi0">Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">se levant brusquement.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
- <span class="vi0">J'ai fait jusques ici profession de l'tre;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, aprs ce qu'en vous je viens de voir paratre,</span><br />
- <span class="vi0">Je vous dclare net que je ne le suis plus,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne veux nulle place en des c&oelig;urs corrompus.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis donc bien coupable, Alceste, votre compte?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allez, vous devriez mourir de pure honte;</span><br />
- <span class="vi0">Une telle action ne sauroit s'excuser,</span><br />
- <span class="vi0">Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.</span><br />
- <span class="vi0">Je vous vois accabler un homme de caresses,</span><br />
- <span class="vi0">Et tmoigner pour lui les dernires tendresses;</span><br />
- <span class="vi0">De protestations, d'offres et de sermens,</span><br />
- <span class="vi0">Vous chargez la fureur de vos embrassemens:</span><br />
- <span class="vi0">Et, quand je vous demande aprs quel est cet homme</span><br />
- <span class="vi0">A peine pouvez-vous dire comme il se nomme;</span><br />
- <span class="vi0">Votre chaleur pour lui tombe en vous sparant,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous me le traitez, moi, d'indiffrent.</span><br />
- <span class="vi0">Morbleu! c'est une chose indigne, lche, infme,</span><br />
- <span class="vi0">De s'abaisser ainsi jusqu' trahir son me;</span><br />
- <span class="vi0">Et si, par un malheur, j'en avois fait autant,</span><br />
- <span class="vi0">Je m'irois, de regret, pendre tout l'instant.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous supplierai d'avoir pour agrable</span><br />
- <span class="vi0">Que je me fasse un peu grce sur votre arrt,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plat.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que la plaisanterie est de mauvaise grce!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, srieusement, que voulez-vous qu'on fasse?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je veux qu'on soit sincre, et qu'en homme d'honneur</span><br />
- <span class="vi0">On ne lche aucun mot qui ne parte du c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,</span><br />
- <span class="vi0">Il faut bien le payer de la mme monnoie<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
- <span class="vi0">Rpondre comme on peut ses empressemens,</span><br />
- <span class="vi0">Et rendre offre pour offre, et sermens pour sermens.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, je ne puis souffrir cette lche mthode</span><br />
- <span class="vi0">Qu'affectent la plupart de vos gens la mode,</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne hais rien tant que les contorsions</span><br />
- <span class="vi0">De tous ces grands faiseurs de protestations,</span><br />
- <span class="vi0">Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,</span><br />
- <span class="vi0">Ces obligeans diseurs d'inutiles paroles,</span><br />
- <span class="vi0">Qui de civilits avec tous font combat,</span><br />
- <span class="vi0">Et traitent du mme air l'honnte homme et le fat.</span><br />
- <span class="vi0">Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,</span><br />
- <span class="vi0">Vous jure amiti, foi, zle, estime, tendresse,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous fasse de vous un loge clatant</span><br />
- <span class="vi0">Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?</span><br />
- <span class="vi0">Non, non, il n'est point d'me un peu bien situe</span><br />
- <span class="vi0">Qui veuille d'une estime ainsi prostitue;</span><br />
- <span class="vi0">Et la plus glorieuse a des rgals<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> peu chers</span><br />
- <span class="vi0">Ds qu'on voit qu'on nous mle avec tout l'univers;</span><br />
- <span class="vi0">Sur quelque prfrence une estime se fonde,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.</span><br />
- <span class="vi0">Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,</span><br />
- <span class="vi0">Morbleu! vous n'tes pas pour tre de mes gens;</span><br />
- <span class="vi0">Je refuse d'un c&oelig;ur la vaste complaisance</span><br />
- <span class="vi0">Qui ne fait de mrite aucune diffrence;</span><br />
- <span class="vi0">Je veux qu'on me distingue, et, pour le trancher net,</span><br />
- <span class="vi0">L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende</span><br />
- <span class="vi0">Quelques dehors civils que l'usage demande.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, vous dis-je; on devroit chtier sans piti</span><br />
- <span class="vi0">Ce commerce honteux de semblans d'amiti.</span><br />
- <span class="vi0">Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre</span><br />
- <span class="vi0">Le fond de notre c&oelig;ur dans nos discours se montre,</span><br />
- <span class="vi0">Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments</span><br />
- <span class="vi0">Ne se masquent jamais sous de vains complimens.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est bien des endroits o la pleine franchise</span><br />
- <span class="vi0">Deviendroit ridicule et seroit peu permise;</span><br />
- <span class="vi0">Et parfois, n'en dplaise votre austre honneur,</span><br />
- <span class="vi0">Il est bon de cacher ce qu'on a dans le c&oelig;ur.</span><br />
- <span class="vi0">Seroit-il propos, et de la biensance,</span><br />
- <span class="vi0">De dire mille gens tout ce que d'eux on pense?</span><br />
- <span class="vi0">Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui dplat,</span><br />
- <span class="vi0">Lui doit-on dclarer la chose comme elle est?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Quoi! vous iriez dire la vieille milie</span><br />
- <span class="vi0">Qu' son ge il sied mal de faire la jolie,</span><br />
- <span class="vi0">Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Sans doute.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">A Dorilas, qu'il est trop importun;</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'il n'est, la cour, oreille qu'il ne lasse</span><br />
- <span class="vi0">A conter sa bravoure et l'clat de sa race?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Fort bien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Vous vous moquez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Je ne me moque point,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vais n'pargner personne sur ce point.</span><br />
- <span class="vi0">Mes yeux sont trop blesss, et la cour et la ville</span><br />
- <span class="vi0">Ne m'offrent rien qu'objets m'chauffer la bile;</span><br />
- <span class="vi0">J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,</span><br />
- <span class="vi0">Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.</span><br />
- <span class="vi0">Je ne trouve partout que lche flatterie,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'injustice, intrt, trahison, fourberie;</span><br />
- <span class="vi0">Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein</span><br />
- <span class="vi0">Est de rompre en visire tout le genre humain.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.</span><br />
- <span class="vi0">Je ris des noirs accs o je vous envisage,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
- <span class="vi0">Et crois voir en nous deux, sous mmes soins nourris,</span><br />
- <span class="vi0">Ces deux frres que peint l'<i>cole des Maris</i>,</span><br />
- <span class="vi0">Dont...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Mon Dieu! laissons l vos comparaisons fades.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades.</span><br />
- <span class="vi0">Le monde par vos soins ne se changera pas;</span><br />
- <span class="vi0">Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas,</span><br />
- <span class="vi0">Je vous dirai tout franc que cette maladie</span><br />
- <span class="vi0">Partout o vous allez donne la comdie,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'un si grand courroux contre les m&oelig;urs du temps</span><br />
- <span class="vi0">Vous tourne en ridicule auprs de bien des gens.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tant mieux, morbleu! tant mieux! c'est ce que je demande:</span><br />
- <span class="vi0">Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande.</span><br />
- <span class="vi0">Tous les hommes me sont tel point odieux,</span><br />
- <span class="vi0">Que je serois fch d'tre sage leurs yeux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous voulez un grand mal la nature humaine!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, j'ai conu pour elle une effroyable haine.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,</span><br />
- <span class="vi0">Seront envelopps dans cette aversion?</span><br />
- <span class="vi0">Encore en est-il bien, dans le sicle o nous sommes...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, elle est gnrale, et je hais tous les hommes:</span><br />
- <span class="vi0">Les uns, parce qu'ils sont mchans et malfaisans,</span><br />
- <span class="vi0">Et les autres pour tre aux mchans complaisans,</span><br />
- <span class="vi0">Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses</span><br />
- <span class="vi0">Que doit donner le vice aux mes vertueuses.</span><br />
- <span class="vi0">De cette complaisance on voit l'injuste excs</span><br />
- <span class="vi0">Pour le franc sclrat avec qui j'ai procs.</span><br />
- <span class="vi0">Au travers de son masque on voit plein le tratre;</span><br />
- <span class="vi0">Partout il est connu pour tout ce qu'il peut tre;</span><br />
- <span class="vi0">Et ses roulemens d'yeux et son ton radouci</span><br />
- <span class="vi0">N'imposent qu' des gens qui ne sont point d'ici.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
- <span class="vi0">On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde,</span><br />
- <span class="vi0">Par de sales emplois s'est pouss dans le monde,</span><br />
- <span class="vi0">Et que par eux son sort, de splendeur revtu,</span><br />
- <span class="vi0">Fait gronder le mrite et rougir la vertu.</span><br />
- <span class="vi0">Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne,</span><br />
- <span class="vi0">Son misrable honneur ne voit pour lui personne.</span><br />
- <span class="vi0">Nommez-le fourbe, infme, et sclrat maudit,</span><br />
- <span class="vi0">Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.</span><br />
- <span class="vi0">Cependant sa grimace est partout bienvenue:</span><br />
- <span class="vi0">On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue;</span><br />
- <span class="vi0">Et, s'il est, par la brigue, un rang disputer,</span><br />
- <span class="vi0">Sur le plus honnte homme on le voit l'emporter.</span><br />
- <span class="vi0">Ttebleu! ce me sont de mortelles blessures</span><br />
- <span class="vi0">De voir qu'avec le vice on garde des mesures;</span><br />
- <span class="vi0">Et parfois il me prend des mouvemens soudains</span><br />
- <span class="vi0">De fuir dans un dsert l'approche des humains.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon Dieu! des m&oelig;urs du temps mettons-nous moins en peine,</span><br />
- <span class="vi0">Et faisons un peu grce la nature humaine;</span><br />
- <span class="vi0">Ne l'examinons point dans la grande rigueur,</span><br />
- <span class="vi0">Et voyons ses dfauts avec quelque douceur.</span><br />
- <span class="vi0">Il faut, parmi le monde, une vertu traitable:</span><br />
- <span class="vi0">A force de sagesse on peut tre blmable;</span><br />
- <span class="vi0">La parfaite raison fuit toute extrmit,</span><br />
- <span class="vi0">Et veut que l'on soit sage avec sobrit.</span><br />
- <span class="vi0">Cette grande roideur des vertus des vieux ges</span><br />
- <span class="vi0">Heurte trop notre sicle et les communs usages;</span><br />
- <span class="vi0">Elle veut aux mortels trop de perfection:</span><br />
- <span class="vi0">Il faut flchir au temps sans obstination;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est une folie nulle autre seconde</span><br />
- <span class="vi0">De vouloir se mler de corriger le monde.</span><br />
- <span class="vi0">J'observe, comme vous, cent choses tous les jours</span><br />
- <span class="vi0">Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, quoi qu' chaque pas je puisse voir parotre,</span><br />
- <span class="vi0">En courroux, comme vous, on ne me voit point tre:</span><br />
- <span class="vi0">Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,</span><br />
- <span class="vi0">J'accoutume mon me souffrir ce qu'ils font;</span><br />
- <span class="vi0">Et je crois qu' la cour, de mme qu' la ville,</span><br />
- <span class="vi0">Mon flegme est philosophe autant que votre bile.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien,</span><br />
- <span class="vi0">Ce flegme pourra-t-il ne s'chauffer de rien?</span><br />
- <span class="vi0">Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse,</span><br />
- <span class="vi0">Que pour avoir vos biens on dresse un artifice,</span><br />
- <span class="vi0">Ou qu'on tche semer de mchans bruits de vous,</span><br />
- <span class="vi0">Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, je vois ces dfauts, dont votre me murmure,</span><br />
- <span class="vi0">Comme vices unis l'humaine nature;</span><br />
- <span class="vi0">Et mon esprit enfin n'est pas plus offens</span><br />
- <span class="vi0">De voir un homme fourbe, injuste, intress,</span><br />
- <span class="vi0">Que de voir des vautours affams de carnage,</span><br />
- <span class="vi0">Des singes malfaisans et des loups pleins de rage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je me verrai trahir, mettre en pices, voler,</span><br />
- <span class="vi0">Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler,</span><br />
- <span class="vi0">Tant ce raisonnement est plein d'impertinence!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ma foi, vous ferez bien de garder le silence.</span><br />
- <span class="vi0">Contre votre partie clatez un peu moins,</span><br />
- <span class="vi0">Et donnez au procs une part de vos soins.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qui je veux? la raison, mon bon droit, l'quit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Aucun juge par vous ne sera visit?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non! Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'en demeure d'accord; mais la brigue est fcheuse.</span><br />
- <span class="vi0">Et...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Non. J'ai rsolu de n'en pas faire un pas.</span><br />
- <span class="vi0">J'ai tort ou j'ai raison.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Ne vous y fiez pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne remuerai point.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Votre partie est forte,</span><br />
- <span class="vi0">Et peut, par sa cabale, entraner...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">Il n'importe.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous vous tromperez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Soit. J'en veux voir le succs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">J'aurai le plaisir de perdre mon procs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais enfin...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Je verrai dans cette plaiderie</span><br />
- <span class="vi0">Si les hommes auront assez d'effronterie,</span><br />
- <span class="vi0">Seront assez mchans, sclrats et pervers,</span><br />
- <span class="vi0">Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quel homme!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Je voudrois, m'en cott-il grand'chose,</span><br />
- <span class="vi0">Pour la beaut du fait, avoir perdu ma cause.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">On se riroit de vous, Alceste, tout de bon,</span><br />
- <span class="vi0">Si l'on vous entendoit parler de la faon.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tant pis pour qui riroit!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Mais cette rectitude</span><br />
- <span class="vi0">Que vous voulez en tout avec exactitude,</span><br />
- <span class="vi0">Cette pleine droiture o vous vous renfermez,</span><br />
- <span class="vi0">La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez?</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
- <span class="vi0">Je m'tonne, pour moi, qu'tant, comme il le semble,</span><br />
- <span class="vi0">Vous et le genre humain, si fort brouills ensemble,</span><br />
- <span class="vi0">Malgr tout ce qui peut vous le rendre odieux,</span><br />
- <span class="vi0">Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux;</span><br />
- <span class="vi0">Et ce qui me <ins class="correction" title="surpreud">surprend</ins> encore davantage,</span><br />
- <span class="vi0">C'est cet trange choix o votre c&oelig;ur s'engage.</span><br />
- <span class="vi0">La sincre liante a du penchant pour vous,</span><br />
- <span class="vi0">La prude Arsino vous voit d'un &oelig;il fort doux:</span><br />
- <span class="vi0">Cependant leurs v&oelig;ux votre me se refuse,</span><br />
- <span class="vi0">Tandis qu'en ses liens Climne l'amuse,</span><br />
- <span class="vi0">De qui l'humeur coquette et l'esprit mdisant</span><br />
- <span class="vi0">Semblent si fort donner dans les m&oelig;urs d' prsent.</span><br />
- <span class="vi0">D'o vient que, leur portant une haine mortelle,</span><br />
- <span class="vi0">Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle?</span><br />
- <span class="vi0">Ne sont-ce plus dfauts dans un objet si doux?</span><br />
- <span class="vi0">Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve</span><br />
- <span class="vi0">Ne ferme point mes yeux aux dfauts qu'on lui treuve<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>;</span><br />
- <span class="vi0">Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,</span><br />
- <span class="vi0">Le premier les voir comme les condamner.</span><br />
- <span class="vi0">Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,</span><br />
- <span class="vi0">Je confesse mon foible: elle a l'art de me plaire;</span><br />
- <span class="vi0">J'ai beau voir ses dfauts, et j'ai beau l'en blmer,</span><br />
- <span class="vi0">En dpit qu'on en ait, elle se fait aimer;</span><br />
- <span class="vi0">Sa grce est la plus forte; et sans doute ma flamme</span><br />
- <span class="vi0">De ces vices du temps pourra purger son me.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.</span><br />
- <span class="vi0">Vous croyez tre donc aim d'elle?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">Oui, parbleu!</span><br />
- <span class="vi0">Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'tre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, si son amiti pour vous se fait parotre,</span><br />
- <span class="vi0">D'o vient que vos rivaux vous causent de l'ennui?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est qu'un c&oelig;ur bien atteint veut qu'on soit tout lui,</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne viens ici qu' dessein de lui dire</span><br />
- <span class="vi0">Tout ce que l-dessus ma passion m'inspire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour moi, si je n'avois qu' former des dsirs,</span><br />
- <span class="vi0">Sa cousine liante auroit tous mes soupirs;</span><br />
- <span class="vi0">Son c&oelig;ur, qui vous estime, est solide et sincre;</span><br />
- <span class="vi0">Et ce choix plus conforme toit mieux votre affaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai: ma raison me le dit chaque jour;</span><br />
- <span class="vi0">Mais la raison n'est pas ce qui rgle l'amour.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je crains fort pour vos feux, et l'espoir o vous tes</span><br />
- <span class="vi0">Pourroit...</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;ORONTE, ALCESTE, PHILINTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">J'ai su l-bas que, pour quelques emplettes,</span><br />
- <span class="vi0">Eliante est sortie, et Climne aussi.</span><br />
- <span class="vi0">Mais, comme l'on m'a dit que vous tiez ici,</span><br />
- <span class="vi0">J'ai mont pour vous dire, et d'un c&oelig;ur vritable,</span><br />
- <span class="vi0">Que j'ai conu pour vous une estime incroyable,</span><br />
- <span class="vi0">Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis</span><br />
- <span class="vi0">Dans un ardent dsir d'tre de vos amis.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, mon c&oelig;ur au mrite aime rendre justice,</span><br />
- <span class="vi0">Et je brle qu'un n&oelig;ud d'amiti nous unisse.</span><br />
- <span class="vi0">Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualit,</span><br />
- <span class="vi0">N'est pas assurment pour tre rejet.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote4">Pendant le discours d'Oronte, Alceste est rveur, et semble ne pas
- entendre que c'est lui qu'on parle. Il ne sort de sa rverie que
- quand Oronte lui dit:</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est vous, s'il vous plat, que ce discours s'adresse.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">A moi, monsieur?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi,</span><br />
- <span class="vi0">Et je n'attendois pas l'honneur que je reoi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">L'estime o je vous tiens ne doit point vous surprendre,</span><br />
- <span class="vi0">Et de tout l'univers vous la pouvez prtendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">L'tat n'a rien qui ne soit au-dessous</span><br />
- <span class="vi0">Du mrite clatant que l'on dcouvre en vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Oui, de ma part, je vous tiens prfrable</span><br />
- <span class="vi0">A tout ce que j'y vois de plus considrable.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Sois-je du ciel cras, si je mens!</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour vous confirmer ici mes sentimens,</span><br />
- <span class="vi0">Souffrez qu' c&oelig;ur ouvert, monsieur, je vous embrasse,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'en votre amiti je vous demande place.</span><br />
- <span class="vi0">Touchez l, s'il vous plat. Vous me la promettez,</span><br />
- <span class="vi0">Votre amiti?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Monsieur...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Quoi! vous y rsistez?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire;</span><br />
- <span class="vi0">Mais l'amiti demande un peu plus de mystre;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est assurment en profaner le nom</span><br />
- <span class="vi0">Que de vouloir le mettre toute occasion.</span><br />
- <span class="vi0">Avec lumire et choix cette union veut natre;</span><br />
- <span class="vi0">Avant que nous lier, il faut nous mieux connotre;</span><br />
- <span class="vi0">Et nous pourrions avoir telles complexions<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>,</span><br />
- <span class="vi0">Que tous deux du march nous nous repentirions.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Parbleu! c'est l-dessus parler en homme sage,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous en estime encore davantage.</span><br />
- <span class="vi0">Souffrons donc que le temps forme des n&oelig;uds si doux;</span><br />
- <span class="vi0">Mais cependant je m'offre entirement vous.</span><br />
- <span class="vi0">S'il faut faire la cour pour vous quelque ouverture,</span><br />
- <span class="vi0">On sait qu'auprs du roi je fais quelque figure;</span><br />
- <span class="vi0">Il m'coute, et dans tout il en use, ma foi,</span><br />
- <span class="vi0">Le plus honntement du monde avecque moi.</span><br />
- <span class="vi0">Enfin, je suis vous de toutes les manires;</span><br />
- <span class="vi0">Et, comme votre esprit a de grandes lumires,</span><br />
- <span class="vi0">Je viens, pour commencer entre nous ce beau n&oelig;ud,</span><br />
- <span class="vi0">Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu,</span><br />
- <span class="vi0">Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur, je suis mal propre dcider la chose;</span><br />
- <span class="vi0">Veuillez m'en dispenser.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Pourquoi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">J'ai le dfaut</span><br />
- <span class="vi0">D'tre un peu plus sincre en cela qu'il ne faut.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est ce que je demande; et j'aurois lieu de plainte,</span><br />
- <span class="vi0">Si, m'exposant vous pour me parler sans feinte,</span><br />
- <span class="vi0">Vous alliez me trahir, et me dguiser rien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Puisqu'il vous plat ainsi, monsieur, je le veux bien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0"><i>Sonnet.</i> C'est un sonnet... <i>L'espoir</i>... C'est une dame</span><br />
- <span class="vi0">Qui de quelque esprance avoit flatt ma flamme.</span><br />
- <span class="vi0"><i>L'espoir</i>... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux,</span><br />
- <span class="vi0">Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nous verrons bien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16"><i>L'espoir</i>... Je ne sais si le style</span><br />
- <span class="vi0">Pourra vous en parotre assez net et facile,</span><br />
- <span class="vi0">Et si du choix des mots vous vous contenterez.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nous allons voir, monsieur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Au reste, vous saurez</span><br />
- <span class="vi0">Que je n'ai demeur<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> qu'un quart d'heure le faire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voyons, monsieur; le temps ne fait rien l'affaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE</span>, <span class="note">lit.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">L'espoir, il est vrai, nous soulage,</span><br />
- <span class="vi4">Et nous berce un temps notre ennui;</span><br />
- <span class="vi4">Mais, Philis, le triste avantage,</span><br />
- <span class="vi4">Lorsque rien ne marche aprs lui!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis dj charm de ce petit morceau.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">bas, Philinte.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! vous avez le front de trouver cela beau?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Vous etes de la complaisance;</span><br />
- <span class="vi4">Mais vous en deviez moins avoir,</span><br />
- <span class="vi4">Et ne vous pas mettre en dpense</span><br />
- <span class="vi4">Pour ne me donner que l'espoir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! qu'en termes galans ces choses-l sont mises!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> Philinte.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Morbleu! vil complaisant, vous louez des sottises!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">S'il faut qu'une attente ternelle</span><br />
- <span class="vi4">Pousse bout l'ardeur de mon zle,</span><br />
- <span class="vi4">Le trpas sera mon recours.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Vos soins ne m'en peuvent distraire:</span><br />
- <span class="vi4">Belle Philis, on dsespre</span><br />
- <span class="vi4">Alors qu'on espre toujours.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La chute en est jolie, amoureuse, admirable.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">bas part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La peste de la chute, empoisonneur au diable!</span><br />
- <span class="vi0">En eusses-tu fait une te casser le nez!</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je n'ai jamais ou de vers si bien tourns.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>,<span class="note"> bas, part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Morbleu!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE</span>, <span class="note"> Philinte.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Vous me flattez; et vous croyez peut-tre...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, je ne flatte point.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">bas, part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Eh! que fais-tu donc, tratre!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, pour vous, vous savez quel est <ins class="correction" title="uotre">notre</ins> trait...</span><br />
- <span class="vi0">Parlez-moi, je vous prie, avec sincrit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur, cette matire est toujours dlicate,</span><br />
- <span class="vi0">Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.</span><br />
- <span class="vi0">Mais un jour, quelqu'un dont je tairai le nom,</span><br />
- <span class="vi0">Je disois, en voyant des vers de sa faon,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire</span><br />
- <span class="vi0">Sur les dmangeaisons qui nous prennent d'crire;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on a de faire clat de tels amusements;</span><br />
- <span class="vi0">Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,</span><br />
- <span class="vi0">On s'expose jouer de mauvais personnages.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Est-ce que vous voulez me dclarer par l</span><br />
- <span class="vi0">Que j'ai tort de vouloir...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Je ne dis pas cela.</span><br />
- <span class="vi0">Mais je lui disois, moi, qu'un froid crit assomme;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il ne faut que ce foible dcrier un homme:</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'et-on d'autre part cent belles qualits,</span><br />
- <span class="vi0">On regarde les gens par leurs mchants cts.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Est-ce qu' mon sonnet vous trouvez redire?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point crire,</span><br />
- <span class="vi0">Je lui mettois aux yeux comme, dans notre temps,</span><br />
- <span class="vi0">Cette soif a gt de fort honntes gens.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Est-ce que j'cris mal? et leur ressemblerois-je?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne dis pas cela. Mais enfin, lui disois-je,</span><br />
- <span class="vi0">Quel besoin si pressant avez-vous de rimer?</span><br />
- <span class="vi0">Et qui diantre vous pousse vous faire imprimer?</span><br />
- <span class="vi0">Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre,</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre.</span><br />
- <span class="vi0">Croyez-moi, rsistez vos tentations,</span><br />
- <span class="vi0">Drobez au public ces occupations,</span><br />
- <span class="vi0">Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme,</span><br />
- <span class="vi0">Le nom que dans la cour vous avez d'honnte homme</span><br />
- <span class="vi0">Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur,</span><br />
- <span class="vi0">Celui de ridicule et misrable auteur.</span><br />
- <span class="vi0">C'est ce que je tchai de lui faire comprendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voil qui va fort bien, et je crois vous entendre.</span><br />
- <span class="vi0">Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Franchement, il est bon mettre au cabinet<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>:</span><br />
- <span class="vi0">Vous vous tes rgl sur de mchans modles,</span><br />
- <span class="vi0">Et vos expressions ne sont point naturelles.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Qu'est-ce que: <i>Nous berce un temps notre ennui?</i></span><br />
- <span class="vi8">Et que, <i>Rien ne marche aprs lui?</i></span><br />
- <span class="vi8">Que, <i>Ne vous pas mettre en dpense,</i></span><br />
- <span class="vi8"><i>Pour ne me donner que l'espoir?</i></span><br />
- <span class="vi8">Et que, <i>Philis, on dsespre,</i></span><br />
- <span class="vi8"><i>Alors qu'on espre toujours?</i></span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce style figur, dont on fait vanit,</span><br />
- <span class="vi0">Sort du bon caractre et de la vrit;</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,</span><br />
- <span class="vi0">Et ce n'est point ainsi que parle la nature.</span><br />
- <span class="vi0">Le mchant got du sicle en cela me fait peur;</span><br />
- <span class="vi0">Nos pres, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
- <span class="vi0">Et je prise bien moins tout ce que l'on admire</span><br />
- <span class="vi0">Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Si le roi m'avoit donn</span><br />
- <span class="vi10">Paris, sa grand'ville,</span><br />
- <span class="vi8">Et qu'il me fallt quitter</span><br />
- <span class="vi10">L'amour de ma mie,</span><br />
- <span class="vi8">Je dirois au roi Henri:</span><br />
- <span class="vi8">Reprenez votre Paris,</span><br />
- <span class="vi8">J'aime mieux ma mie, gai!</span><br />
- <span class="vi10">J'aime mieux ma mie.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La rime n'est pas riche, et le style en est vieux;</span><br />
- <span class="vi0">Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux</span><br />
- <span class="vi0">Que ces colifichets dont le bon sens murmure,</span><br />
- <span class="vi0">Et que la passion parle l toute pure?</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Si le roi m'avoit donn</span><br />
- <span class="vi10">Paris, sa grand'ville,</span><br />
- <span class="vi8">Et qu'il me fallt quitter</span><br />
- <span class="vi10">L'amour de ma mie,</span><br />
- <span class="vi8">Je dirois au roi Henri:</span><br />
- <span class="vi8">Reprenez votre Paris,</span><br />
- <span class="vi8">J'aime mieux ma mie, gai!</span><br />
- <span class="vi10">J'aime mieux ma mie.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voil ce que peut dire un c&oelig;ur vraiment pris.</span><br />
- <span class="vnote4">A Philinte, qui rit.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, monsieur le beau rieur, malgr vos beaux esprits,</span><br />
- <span class="vi0">J'estime plus cela que la pompe fleurie</span><br />
- <span class="vi0">De tous ces faux brillants o chacun se rcrie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons;</span><br />
- <span class="vi0">Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres</span><br />
- <span class="vi0">Qui se dispenseront de se soumettre aux vtres.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il me suffit de voir que d'autres en font cas.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi, je ne l'ai pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si je louois vos vers, j'en aurois davantage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je me passerai bien que vous les approuviez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il faut bien, s'il vous plat, que vous vous en passiez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manire,</span><br />
- <span class="vi0">Vous en composassiez sur la mme matire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'en pourrois, par malheur, faire d'aussi mchants;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je me garderois de les montrer aux gens.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous me parlez bien ferme; et cette suffisance...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme il faut.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE</span>, <span class="note">se mettant entre deux.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh! messieurs, c'en est trop. Laissez cela, de grce.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place.</span><br />
- <span class="vi0">Je suis votre valet, monsieur, de tout mon c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et moi, je suis, monsieur, votre humble serviteur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;PHILINTE, ALCESTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et bien, vous le voyez: pour tre trop sincre,</span><br />
- <span class="vi0">Vous voil sur les bras une fcheuse affaire;</span><br />
- <span class="vi0">Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'tre flatt...</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne me parlez pas!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Mais...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Plus de socit!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est trop...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Laissez-moi l!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Si je...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi28">Point de langage!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais quoi!...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Je n'entends rien!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Mais...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">Encore!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi38">On outrage...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! parbleu! c'en est trop. Ne suivez point mes pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous vous moquez de moi; je ne vous quitte pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vacte">ACTE II</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;ALCESTE, CLIMNE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, voulez-vous que je vous parle net?</span><br />
- <span class="vi0">De vos faons d'agir je suis mal satisfait:</span><br />
- <span class="vi0">Contre elles dans mon c&oelig;ur trop de bile s'assemble,</span><br />
- <span class="vi0">Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble:</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
- <span class="vi0">Oui, je vous tromperois de parler autrement;</span><br />
- <span class="vi0">Tt ou tard nous romprons indubitablement;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous promettrois mille fois le contraire,</span><br />
- <span class="vi0">Que je ne serois pas en pouvoir de le faire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est pour me quereller donc, ce que je voi,</span><br />
- <span class="vi0">Que vous avez voulu me ramener chez moi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne querelle point; mais votre humeur, madame,</span><br />
- <span class="vi0">Ouvre au premier venu trop d'accs dans votre me:</span><br />
- <span class="vi0">Vous avez trop d'amans<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> qu'on voit vous obsder;</span><br />
- <span class="vi0">Et mon c&oelig;ur de cela ne peut s'accommoder.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Des amans que je fais me rendez-vous coupable?</span><br />
- <span class="vi0">Puis-je empcher les gens de me trouver aimable?</span><br />
- <span class="vi0">Et, lorsque pour me voir ils font de doux efforts,</span><br />
- <span class="vi0">Dois-je prendre un bton pour les mettre dehors?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, ce n'est pas, madame, un bton qu'il faut prendre,</span><br />
- <span class="vi0">Mais un c&oelig;ur leurs v&oelig;ux moins facile et moins tendre.</span><br />
- <span class="vi0">Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux;</span><br />
- <span class="vi0">Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux;</span><br />
- <span class="vi0">Et sa douceur, offerte qui vous rend les armes,</span><br />
- <span class="vi0">Achve sur les c&oelig;urs l'ouvrage de vos charmes.</span><br />
- <span class="vi0">Le trop riant espoir que vous leur prsentez</span><br />
- <span class="vi0">Attache autour de vous leurs assiduits;</span><br />
- <span class="vi0">Et votre complaisance, un peu moins tendue,</span><br />
- <span class="vi0">De tant de soupirans chasseroit la cohue.</span><br />
- <span class="vi0">Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort</span><br />
- <span class="vi0">Votre Clitandre a l'heur<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> de vous plaire si fort?</span><br />
- <span class="vi0">Sur quel fonds de mrite et de vertu sublime</span><br />
- <span class="vi0">Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime?</span><br />
- <span class="vi0">Est-ce par l'ongle long<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> qu'il porte au petit doigt</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il s'est acquis chez vous l'estime o l'on le voit?</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
- <span class="vi0">Vous tes-vous rendue, avec tout le beau monde,</span><br />
- <span class="vi0">Au mrite clatant de sa perruque blonde?</span><br />
- <span class="vi0">Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer?</span><br />
- <span class="vi0">L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer?</span><br />
- <span class="vi0">Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a></span><br />
- <span class="vi0">Qu'il a gagn votre me en faisant<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> votre esclave?</span><br />
- <span class="vi0">Ou sa faon de rire et son ton de fausset</span><br />
- <span class="vi0">Ont-ils de vous toucher su trouver le secret?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage!</span><br />
- <span class="vi0">Ne savez-vous pas bien pourquoi je le mnage;</span><br />
- <span class="vi0">Et que dans mon procs, ainsi qu'il m'a promis,</span><br />
- <span class="vi0">Il peut intresser tout ce qu'il a d'amis?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Perdez votre procs, madame, avec constance,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne mnagez point un rival qui m'offense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais de tout l'univers vous devenez jaloux!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est que tout l'univers est bien reu de vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est ce qui doit rasseoir votre me effarouche,</span><br />
- <span class="vi0"> Puisque ma complaisance est sur tous panche:</span><br />
- <span class="vi0">Et vous auriez plus lieu de vous en offenser,</span><br />
- <span class="vi0">Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais moi, que vous blmez de trop de jalousie,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'ai-je de plus qu'eux tous, madame, je vous prie?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le bonheur de savoir que vous tes aim.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et quel lieu de le croire a mon c&oelig;ur enflamm?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire,</span><br />
- <span class="vi0">Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais qui m'assurera que, dans le mme instant,</span><br />
- <span class="vi0">Vous n'en disiez peut-tre aux autres tout autant?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous me traitez l de gentille personne.</span><br />
- <span class="vi0">Eh bien, pour vous ter d'un semblable souci,</span><br />
- <span class="vi0">De tout ce que j'ai dit je me ddis ici;</span><br />
- <span class="vi0">Et rien ne sauroit plus vous tromper que vous-mme:</span><br />
- <span class="vi0">Soyez content.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Morbleu! faut-il que je vous aime!</span><br />
- <span class="vi0">Ah! que si de vos mains je rattrape mon c&oelig;ur,</span><br />
- <span class="vi0">Je bnirai le ciel de ce rare bonheur!</span><br />
- <span class="vi0">Je ne le cde pas, je fais tout mon possible</span><br />
- <span class="vi0">A rompre de ce c&oelig;ur l'attachement terrible;</span><br />
- <span class="vi0">Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est pour mes pchs que je vous aime ainsi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, je puis l-dessus dfier tout le monde.</span><br />
- <span class="vi0">Mon amour ne se peut concevoir; et jamais</span><br />
- <span class="vi0">Personne n'a, madame, aim comme je fais.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">En effet, la mthode en est toute nouvelle,</span><br />
- <span class="vi0">Car vous aimez les gens pour leur faire querelle;</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est qu'en mots fcheux qu'clate votre ardeur,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on n'a vu jamais un amour si grondeur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais il ne tient qu' vous que son chagrin ne passe.</span><br />
- <span class="vi0">A tous nos dmls coupons chemin, de grce;</span><br />
- <span class="vi0">Parlons c&oelig;ur ouvert, et voyons d'arrter...</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;CLIMNE, ALCESTE, BASQUE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'est-ce?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Acaste est l-bas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Eh bien, faites monter.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;CLIMNE, ALCESTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! l'on ne peut jamais vous parler tte tte?</span><br />
- <span class="vi0">A recevoir le monde on vous voit toujours prte;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous,</span><br />
- <span class="vi0">Vous rsoudre souffrir de n'tre pas chez vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voulez-vous qu'avec lui je me fasse une affaire?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous avez des gards qui ne sauroient me plaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un homme jamais ne me le pardonner,</span><br />
- <span class="vi0">S'il savoit que sa vue et pu m'importuner.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh! que vous fait cela pour vous gner de sorte...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon Dieu! de ses pareils la bienveillance importe;</span><br />
- <span class="vi0">Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment,</span><br />
- <span class="vi0">Ont gagn, dans la cour, de parler hautement.</span><br />
- <span class="vi0">Dans tous les entretiens on les voit s'introduire;</span><br />
- <span class="vi0">Ils ne sauroient servir, mais ils peuvent vous nuire;</span><br />
- <span class="vi0">Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs,</span><br />
- <span class="vi0">On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde,</span><br />
- <span class="vi0">Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde;</span><br />
- <span class="vi0">Et les prcautions de votre jugement...</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;ALCESTE, CLIMNE, BASQUE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voici Clitandre encor, madame.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Justement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">O courez-vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Je sors.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Demeurez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi32">Pourquoi faire?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Demeurez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Je ne puis.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Je le veux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">Point d'affaire.</span><br />
- <span class="vi0">Ces conversations ne font que m'ennuyer,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je le veux, je le veux!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Non, il m'est impossible.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, allez, sortez, il vous est tout loisible.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;LIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CLIMNE,
- BASQUE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE</span>, <span class="note"> Climne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voici les deux marquis qui montent avec nous.</span><br />
- <span class="vi0">Vous l'est-on venu dire?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote18">A Basque.</span><br />
- <span class="vi18">Oui. Des siges pour tous.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote28">Basque donne des siges, et sort.</span><br />
- <span class="vnote8">A Alceste.</span><br />
- <span class="vi0">Vous n'tes pas sorti?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Non; mais je veux, madame,</span><br />
- <span class="vi0">Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre me.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Taisez-vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Aujourd'hui vous vous expliquerez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous perdez le sens.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Point. Vous vous dclarerez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Vous prendrez parti.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Vous vous moquez, je pense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non. Mais vous choisirez. C'est trop de patience.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Parbleu! je viens du Louvre, o Clonte, au lev<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, a bien paru ridicule achev.</span><br />
- <span class="vi0">N'a-t-il point quelque ami qui pt, sur ses manires,</span><br />
- <span class="vi0">D'un charitable avis lui prter les lumires?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Dans le monde, vrai dire, il se barbouille fort;</span><br />
- <span class="vi0">Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord;</span><br />
- <span class="vi0">Et, lorsqu'on le revoit aprs un peu d'absence,</span><br />
- <span class="vi0">On le retrouve encor plus plein d'extravagance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Parbleu! s'il faut parler de gens extravagans,</span><br />
- <span class="vi0">Je viens d'en essuyer un des plus fatigans;</span><br />
- <span class="vi0">Damon le raisonneur, qui m'a, ne vous dplaise,</span><br />
- <span class="vi0">Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un parleur trange, et qui trouve toujours</span><br />
- <span class="vi0">L'art de ne vous rien dire avec de grands discours;</span><br />
- <span class="vi0">Dans les propos qu'il tient on ne voit jamais goutte,</span><br />
- <span class="vi0">Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on coute.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE</span>, <span class="note"> Philinte.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce dbut n'est pas mal; et contre le prochain</span><br />
- <span class="vi0">La conversation prend un assez bon train.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Timante encor, madame, est un bon caractre<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est de la tte aux pieds un homme tout mystre<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>,</span><br />
- <span class="vi0">Qui vous jette, en passant, un coup d'&oelig;il gar,</span><br />
- <span class="vi0">Et, sans aucune affaire, est toujours affair.</span><br />
- <span class="vi0">Tout ce qu'il vous dbite en grimaces abonde;</span><br />
- <span class="vi0">A force de faons, il assomme le monde;</span><br />
- <span class="vi0">Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien,</span><br />
- <span class="vi0">Un secret vous dire, et ce secret n'est rien;</span><br />
- <span class="vi0">De la moindre vtille il fait une merveille,</span><br />
- <span class="vi0">Et, jusques au bonjour, il dit tout l'oreille.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et Gralde, madame?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">O l'ennuyeux conteur!</span><br />
- <span class="vi0">Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur;</span><br />
- <span class="vi0">Dans le brillant commerce il se mle sans cesse,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse.</span><br />
- <span class="vi0">La qualit l'entte, et tous ses entretiens</span><br />
- <span class="vi0">Ne sont que de chevaux, d'quipage et de chiens:</span><br />
- <span class="vi0">Il tutaye, en parlant, ceux du plus haut tage,</span><br />
- <span class="vi0">Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">On dit qu'avec Blise il est du dernier bien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien!</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
- <span class="vi0">Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre;</span><br />
- <span class="vi0">Il faut suer sans cesse chercher que lui dire;</span><br />
- <span class="vi0">Et la strilit de son expression</span><br />
- <span class="vi0">Fait mourir tous coups la conversation.</span><br />
- <span class="vi0">En vain, pour attaquer son stupide silence,</span><br />
- <span class="vi0">De tous les lieux communs vous prenez l'assistance,</span><br />
- <span class="vi0">Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud,</span><br />
- <span class="vi0">Sont des fonds qu'avec elle on puise bientt.</span><br />
- <span class="vi0">Cependant sa visite, assez insupportable,</span><br />
- <span class="vi0">Trane en une longueur encore pouvantable;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on demande l'heure, et l'on bille vingt fois,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'elle grouille<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> aussi peu qu'une pice de bois.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que vous semble d'Adraste?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Ah! quel orgueil extrme!</span><br />
- <span class="vi0">C'est un homme gonfl de l'amour de soi-mme.</span><br />
- <span class="vi0">Son mrite jamais n'est content de la cour;</span><br />
- <span class="vi0">Contre elle il fait mtier de pester chaque jour;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on ne donne emploi, charge ni bnfice,</span><br />
- <span class="vi0">Qu' tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais le jeune Clon, chez qui vont aujourd'hui</span><br />
- <span class="vi0">Nos plus honntes gens, que dites-vous de lui!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que de son cuisinier il s'est fait un mrite,</span><br />
- <span class="vi0">Et que c'est sa table <a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> qui l'on rend visite.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il prend soin d'y servir des mets fort dlicats.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui; mais je voudrois bien qu'il ne s'y servt pas:</span><br />
- <span class="vi0">C'est un fort mchant plat que sa sotte personne,</span><br />
- <span class="vi0">Et qui gte, mon got, tous les repas qu'il donne.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">On fait assez de cas de son oncle Damis;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'en dites-vous, madame?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Il est de mes amis.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je le trouve honnte homme, et d'un air assez sage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> j'enrage.</span><br />
- <span class="vi0">Il est guind sans cesse; et, dans tous ses propos,</span><br />
- <span class="vi0">On voit qu'il se travaille dire de bons mots.</span><br />
- <span class="vi0">Depuis que dans la tte il s'est mis d'tre habile,</span><br />
- <span class="vi0">Rien ne touche son got, tant il est difficile.</span><br />
- <span class="vi0">Il veut voir des dfauts tout ce qu'on crit,</span><br />
- <span class="vi0">Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit,</span><br />
- <span class="vi0">Que c'est tre savant que trouver redire,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps,</span><br />
- <span class="vi0">Il se met au-dessus de tous les autres gens.</span><br />
- <span class="vi0">Aux conversations mme il trouve reprendre;</span><br />
- <span class="vi0">Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre;</span><br />
- <span class="vi0">Et, les deux bras croiss, du haut de son esprit</span><br />
- <span class="vi0">Il regarde en piti tout ce que chacun dit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Dieu me damne! voil son portrait vritable.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note"> Climne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour bien peindre les gens vous tes admirable.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour;</span><br />
- <span class="vi0">Vous n'en pargnez point, et chacun son tour;</span><br />
- <span class="vi0">Cependant aucun d'eux vos yeux ne se montre,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on ne vous voie en hte aller sa rencontre,</span><br />
- <span class="vi0">Lui prsenter la main, et d'un baiser flatteur</span><br />
- <span class="vi0">Appuyer les serments d'tre son serviteur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pourquoi s'en prendre nous? Si ce qu'on dit vous blesse,</span><br />
- <span class="vi0">Il faut que le reproche madame s'adresse.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, morbleu! c'est vous; et vos ris complaisans</span><br />
- <span class="vi0">Tirent de son esprit tous ces traits mdisans.</span><br />
- <span class="vi0">Son humeur satirique est sans cesse nourrie</span><br />
- <span class="vi0">Par le coupable encens de votre flatterie;</span><br />
- <span class="vi0">Et son c&oelig;ur railler trouveroit moins d'appas,</span><br />
- <span class="vi0">S'il avoit observ qu'on ne l'applaudit pas;</span><br />
- <span class="vi0">C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre</span><br />
- <span class="vi0">Des vices o l'on voit les humains se rpandre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais pourquoi pour ces gens un intrt si grand,</span><br />
- <span class="vi0">Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh! ne faut-il pas bien que monsieur contredise?</span><br />
- <span class="vi0">A la commune voix veut-on qu'il se rduise,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'il ne fasse pas clater en tous lieux</span><br />
- <span class="vi0">L'esprit contrariant qu'il a reu des cieux?</span><br />
- <span class="vi0">Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire:</span><br />
- <span class="vi0">Il prend toujours en main l'opinion contraire,</span><br />
- <span class="vi0">Et penseroit parotre un homme du commun,</span><br />
- <span class="vi0">Si l'on voyoit qu'il ft de l'avis de quelqu'un,</span><br />
- <span class="vi0">L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il prend contre lui-mme assez souvent les armes;</span><br />
- <span class="vi0">Et ses vrais sentimens sont combattus par lui,</span><br />
- <span class="vi0">Aussitt qu'il les voit dans la bouche d'autrui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Les rieurs sont pour vous, madame, c'est tout dire;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous pouvez pousser contre moi la satire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais il est vritable aussi que votre esprit</span><br />
- <span class="vi0">Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit;</span><br />
- <span class="vi0">Et que, par un chagrin que lui-mme il avoue,</span><br />
- <span class="vi0">Il ne sauroit souffrir qu'on blme ni qu'on loue.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est que jamais, morbleu! les hommes n'ont raison,</span><br />
- <span class="vi0">Que le chagrin contre eux est toujours de saison,</span><br />
- <span class="vi0">Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires,</span><br />
- <span class="vi0">Loueurs impertinens, ou censeurs tmraires.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Non, madame, non, quand j'en devrois mourir,</span><br />
- <span class="vi0">Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on a tort ici de nourrir dans votre me</span><br />
- <span class="vi0">Ce grand attachement aux dfauts qu'on y blme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour moi, je ne sais pas; mais j'avouerai tout haut</span><br />
- <span class="vi0">Que j'ai cru jusqu'ici madame sans dfaut.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De grces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue;</span><br />
- <span class="vi0">Mais les dfauts qu'elle a ne frappent point ma vue.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ils frappent tous la mienne, et, loin de m'en cacher,</span><br />
- <span class="vi0">Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher.</span><br />
- <span class="vi0">Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte</span><br />
- <span class="vi0">A ne rien pardonner le pur amour clate:</span><br />
- <span class="vi0">Et je bannirois, moi, tous ces lches amans,</span><br />
- <span class="vi0">Que je verrois soumis tous mes sentimens</span><br />
- <span class="vi0">Et dont, tous propos, les molles complaisances</span><br />
- <span class="vi0">Donneroient de l'encens mes extravagances.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin, s'il faut qu' vous s'en rapportent les c&oelig;urs</span><br />
- <span class="vi0">On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs.</span><br />
- <span class="vi0">Et du parfait amour mettre l'honneur suprme</span><br />
- <span class="vi0">A bien injurier les personnes qu'on aime.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">L'amour, pour l'ordinaire est peu fait ces lois,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on voit les amans toujours vanter leur choix.</span><br />
- <span class="vi0">Jamais leur passion n'y voit rien de blmable,</span><br />
- <span class="vi0">Et, dans l'objet aim, tout leur devient aimable;</span><br />
- <span class="vi0">Ils comptent les dfauts pour des perfections,</span><br />
- <span class="vi0">Et savent y donner de favorables noms.</span><br />
- <span class="vi0">La ple est au jasmin en blancheur comparable;</span><br />
- <span class="vi0">La noire faire peur, une brune adorable;</span><br />
- <span class="vi0">La maigre a de la taille et de la libert;</span><br />
- <span class="vi0">La grasse est, dans son port, pleine de majest;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
- <span class="vi0">La malpropre sur soi, de peu d'attraits charge,</span><br />
- <span class="vi0">Est mise sous le nom de beaut nglige;</span><br />
- <span class="vi0">La gante parat une desse aux yeux;</span><br />
- <span class="vi0">La naine, un abrg des merveilles des cieux;</span><br />
- <span class="vi0">L'orgueilleuse a le c&oelig;ur digne d'une couronne;</span><br />
- <span class="vi0">La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne;</span><br />
- <span class="vi0">La trop grande parleuse est d'agrable humeur;</span><br />
- <span class="vi0">Et la muette garde une honnte pudeur.</span><br />
- <span class="vi0">C'est ainsi qu'un amant, dont l'ardeur est extrme,</span><br />
- <span class="vi0"> Aime jusqu'aux dfauts des personnes qu'il aime<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et moi, je soutiens, moi...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Brisons l ce discours,</span><br />
- <span class="vi0">Et, dans la galerie, allons faire deux tours.</span><br />
- <span class="vi0">Quoi! vous vous en allez, messieurs?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE ET ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">Non pas, madame.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La peur de leur dpart occupe fort votre me.</span><br />
- <span class="vi0">Sortez quand vous voudrez, messieurs, mais j'avertis</span><br />
- <span class="vi0">Que je ne sors qu'aprs que vous serez sortis.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">A moins de voir madame en tre importune,</span><br />
- <span class="vi0">Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journe.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi, pourvu que je puisse tre au petit couch<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>,</span><br />
- <span class="vi0">Je n'ai point d'autre affaire o je sois attach.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est pour rire, je crois.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Non, en aucune sorte.</span><br />
- <span class="vi0">Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;ALCESTE, CLIMNE, LIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE,
- BASQUE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">BASQUE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur, un homme est l qui voudroit vous parler</span><br />
- <span class="vi0">Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Dis-lui que je n'ai point d'affaires si presses.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il porte une jaquette grand'basques plisses.</span><br />
- <span class="vi0">Avec du dor dessus<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Allez voir ce que c'est,</span><br />
- <span class="vi0">Ou bien faites-le entrer.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;ALCESTE, CLIMNE, LIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, <span class="smcap">UN
- GARDE DE LA MARCHAUSSE.</span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">allant au-devant du garde.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Qu'est-ce donc qu'il vous plat?</span><br />
- <span class="vi0">Venez, monsieur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LE GARDE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Monsieur, j'ai deux mots vous dire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous pouvez parler haut, monsieur, pour m'en instruire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LE GARDE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Messieurs les marchaux<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, dont j'ai commandement,</span><br />
- <span class="vi0">Vous mandent de venir les trouver promptement,</span><br />
- <span class="vi0">Monsieur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
-
- <span class="vi8">Qui? moi, monsieur?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LE GARDE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Vous-mme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi36">Et pourquoi faire?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE</span>, <span class="note"> Philinte.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Oronte et lui se sont tantt bravs</span><br />
- <span class="vi0">Sur certains petits vers qu'il n'a pas approuvs;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi, je n'aurai jamais de lche complaisance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais il faut suivre l'ordre: allons, disposez-vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quel accommodement veut-on faire entre nous?</span><br />
- <span class="vi0">La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle</span><br />
- <span class="vi0">A trouver bons les vers qui font notre querelle?</span><br />
- <span class="vi0">Je ne me ddis point de ce que j'en ai dit,</span><br />
- <span class="vi0">Je les trouve mchans.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Mais d'un plus doux esprit...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je n'en dmordrai point, les vers sont excrables.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous devez faire voir des sentimens traitables.</span><br />
- <span class="vi0">Allons, venez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">J'irai, mais rien n'aura pouvoir</span><br />
- <span class="vi0">De me faire ddire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Allons vous faire voir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Hors qu'un commandement exprs du roi me vienne</span><br />
- <span class="vi0">De trouver bons les vers dont on se met en peine,</span><br />
- <span class="vi0">Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'un homme est pendable aprs les avoir faits</span><br />
- <span class="vnote18">A Clitandre et Acaste, qui rient.</span><br />
- <span class="vi0">Par la sambleu! messieurs, je ne croyois pas tre</span><br />
- <span class="vi0">Si plaisant que je suis.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Allez vite parotre</span><br />
- <span class="vi0">O vous devez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">J'y vais, madame; et sur mes pas</span><br />
- <span class="vi0">Je reviens en ce lieu pour vider nos dbats.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vacte">ACTE III</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;CLITANDRE, ACASTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Cher marquis, je te vois l'me bien satisfaite;</span><br />
- <span class="vi0">Toute chose t'gaye, et rien ne t'inquite.</span><br />
- <span class="vi0">En bonne foi, crois-tu, sans t'blouir les yeux,</span><br />
- <span class="vi0">Avoir de grands sujets de parotre joyeux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,</span><br />
- <span class="vi0">O prendre aucun sujet d'avoir l'me chagrine.</span><br />
- <span class="vi0">J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison</span><br />
- <span class="vi0">Qui se peut dire noble avec quelque raison;</span><br />
- <span class="vi0">Et je crois, par le rang que me donne ma race,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.</span><br />
- <span class="vi0">Pour le c&oelig;ur, dont surtout nous devons faire cas,</span><br />
- <span class="vi0">On sait, sans vanit, que je n'en manque pas;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire</span><br />
- <span class="vi0">D'une assez vigoureuse et gaillarde manire.</span><br />
- <span class="vi0">Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute; et du bon got,</span><br />
- <span class="vi0">A juger sans tude et raisonner de tout;</span><br />
- <span class="vi0">A faire aux nouveauts, dont je suis idoltre,</span><br />
- <span class="vi0">Figure de savant sur les bancs du thtre<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>;</span><br />
- <span class="vi0">Y dcider en chef, et faire du fracas</span><br />
- <span class="vi0">A tous les beaux endroits qui mritent des has!</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
- <span class="vi0">Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine,</span><br />
- <span class="vi0">Les dents belles surtout, et la taille fort fine.</span><br />
- <span class="vi0">Quant se mettre bien, je crois, sans me flatter,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on seroit mal venu de me le disputer.</span><br />
- <span class="vi0">Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse tre,</span><br />
- <span class="vi0">Fort aim du beau sexe, et bien auprs du matre.</span><br />
- <span class="vi0">Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je croi</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on peut, par tout pays, tre content de soi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui; mais, trouvant ailleurs des conqutes faciles,</span><br />
- <span class="vi0">Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi! parbleu! je ne suis de taille ni d'humeur</span><br />
- <span class="vi0">A pouvoir d'une belle essuyer la froideur.</span><br />
- <span class="vi0">C'est aux gens mal tourns, aux mrites vulgaires,</span><br />
- <span class="vi0">A brler constamment pour des beauts svres,</span><br />
- <span class="vi0">A languir leurs pieds et souffrir leurs rigueurs,</span><br />
- <span class="vi0">A chercher le secours des soupirs et des pleurs,</span><br />
- <span class="vi0">Et tcher, par des soins d'une trs-longue suite,</span><br />
- <span class="vi0">D'obtenir ce qu'on nie leur peu de mrite.</span><br />
- <span class="vi0">Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits</span><br />
- <span class="vi0">Pour aimer crdit, et faire tous les frais.</span><br />
- <span class="vi0">Quelque rare que soit le mrite des belles,</span><br />
- <span class="vi0">Je pense, Dieu merci, qu'on vaut son prix comme elles;</span><br />
- <span class="vi0">Que, pour se faire honneur d'un c&oelig;ur comme le mien,</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est pas la raison qu'il ne leur cote rien;</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'au moins, tout mettre en de justes balances,</span><br />
- <span class="vi0">Il faut qu' frais communs se fassent les avances.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tu penses donc, marquis, tre fort bien ici?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Crois-moi, dtache-toi de cette erreur extrme:</span><br />
- <span class="vi0">Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi-mme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je me flatte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Sur quoi fonder tes conjectures?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je m'aveugle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">En as-tu des preuves qui soient sres?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je m'abuse, te dis-je.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Est-ce que de ses v&oelig;ux</span><br />
- <span class="vi0">Climne t'a fait quelques secrets aveux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, je suis maltrait.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Rponds-moi, je te prie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je n'ai que des rebuts.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Laissons la raillerie,</span><br />
- <span class="vi0">Et me dis quel espoir on peut t'avoir donn.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis le misrable et toi le fortun;</span><br />
- <span class="vi0">On a pour ma personne une aversion grande,</span><br />
- <span class="vi0">Et, quelqu'un de ces jours, il faut que je me pende.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oh! a, veux-tu, marquis, pour ajuster nos v&oelig;ux,</span><br />
- <span class="vi0">Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux?</span><br />
- <span class="vi0">Que qui pourra montrer une marque certaine</span><br />
- <span class="vi0">D'avoir meilleure part au c&oelig;ur de Climne,</span><br />
- <span class="vi0">L'autre ici fera place au vainqueur prtendu,</span><br />
- <span class="vi0">Et le dlivrera d'un rival assidu?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! parbleu, tu me plais avec un tel langage,</span><br />
- <span class="vi0">Et, du bon<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> de mon c&oelig;ur cela je m'engage.</span><br />
- <span class="vi0">Mais chut!</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;CLIMNE, ACASTE, CLITANDRE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Encore ici?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">L'amour retient nos pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je viens d'our entrer un carrosse l-bas.</span><br />
- <span class="vi0">Savez-vous qui c'est?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Non.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;CLIMNE, ACASTE, CLITANDRE, BASQUE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Arsino, madame,</span><br />
- <span class="vi0">Monte ici pour vous voir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Que me veut cette femme?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">liante l-bas est l'entretenir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De quoi s'avise-t-elle, et qui la fait venir?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour prude consomme en tous lieux elle passe,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'ardeur de son zle...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Oui, oui, franche grimace.</span><br />
- <span class="vi0">Dans l'me elle est du monde; et ses soins tentent tout</span><br />
- <span class="vi0">Pour accrocher quelqu'un, sans en venir bout.</span><br />
- <span class="vi0">Elle ne sauroit voir qu'avec un &oelig;il d'envie</span><br />
- <span class="vi0">Les amans dclars dont une autre est suivie;</span><br />
- <span class="vi0">Et son triste mrite, abandonn de tous,</span><br />
- <span class="vi0">Contre le sicle aveugle est toujours en courroux</span><br />
- <span class="vi0">Elle tche <a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> couvrir d'un faux voile de prude</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
- <span class="vi0">Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude;</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour sauver l'honneur de ses foibles appas,</span><br />
- <span class="vi0">Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas.</span><br />
- <span class="vi0">Cependant un amant plairoit fort la dame,</span><br />
- <span class="vi0">Et, mme, pour Alceste elle a tendresse d'me.</span><br />
- <span class="vi0">Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits;</span><br />
- <span class="vi0">Elle veut que ce soit un vol que je lui fais,</span><br />
- <span class="vi0">Et son jaloux dpit, qu'avec peine elle cache,</span><br />
- <span class="vi0">En tous endroits sous main contre moi se dtache.</span><br />
- <span class="vi0">Enfin, je n'ai rien vu de si sot mon gr:</span><br />
- <span class="vi0">Elle est impertinente au suprme degr,</span><br />
- <span class="vi0">Et...</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;ARSINO, CLIMNE, CLITANDRE, ACASTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amne?</span><br />
- <span class="vi0">Madame, sans mentir, j'tois de vous en peine.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! mon Dieu! que je suis contente de vous voir!</span><br />
- <span class="vnote18">Clitandre et Acaste sortent en riant.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;ARSINO, CLIMNE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Leur dpart ne pouvoit plus propos se faire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voulons-nous nous asseoir?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Il n'est pas ncessaire.</span><br />
- <span class="vi0">Madame, l'amiti doit surtout clater</span><br />
- <span class="vi0">Aux choses qui le plus nous peuvent importer;</span><br />
- <span class="vi0">Et, comme il n'en est point de plus grande importance</span><br />
- <span class="vi0">Que celles de l'honneur et de la biensance,</span><br />
- <span class="vi0">Je viens, par un avis qui touche votre honneur,</span><br />
- <span class="vi0">Tmoigner l'amiti que pour vous a mon c&oelig;ur.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
- <span class="vi0">Hier, j'tois chez des gens de vertu singulire,</span><br />
- <span class="vi0">O sur vous du discours on tourna la matire;</span><br />
- <span class="vi0">Et l votre conduite, avec ses grands clats,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.</span><br />
- <span class="vi0">Cette foule de gens dont vous souffrez visite,</span><br />
- <span class="vi0">Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite,</span><br />
- <span class="vi0">Trouvrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu,</span><br />
- <span class="vi0">Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.</span><br />
- <span class="vi0">Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre;</span><br />
- <span class="vi0">Je fis ce que je pus pour vous pouvoir dfendre;</span><br />
- <span class="vi0">Je vous excusai fort sur votre intention,</span><br />
- <span class="vi0">Et voulus de votre me tre la caution;</span><br />
- <span class="vi0">Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie;</span><br />
- <span class="vi0">Et je me vis contrainte demeurer d'accord</span><br />
- <span class="vi0">Que l'air dont vous vivez vous faisoit un peu tort;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il prenoit dans le monde une mchante face;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il n'est conte fcheux que partout on n'en fasse,</span><br />
- <span class="vi0">Et que, si vous vouliez, tous vos dportemens</span><br />
- <span class="vi0">Pourroient moins donner prise aux mauvais jugemens.</span><br />
- <span class="vi0">Non que j'y croie au fond l'honntet blesse;</span><br />
- <span class="vi0">Me prserve le ciel d'en avoir la pense!</span><br />
- <span class="vi0">Mais aux ombres du crime on prte aisment foi,</span><br />
- <span class="vi0">Et ce n'est point assez de bien vivre pour soi.</span><br />
- <span class="vi0">Madame, je vous crois l'me trop raisonnable</span><br />
- <span class="vi0">Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,</span><br />
- <span class="vi0">Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets</span><br />
- <span class="vi0">D'un zle qui m'attache tous vos intrts.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, j'ai beaucoup de grces vous rendre;</span><br />
- <span class="vi0">Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre,</span><br />
- <span class="vi0">J'en prtends reconnotre l'instant la faveur</span><br />
- <span class="vi0">Par un avis aussi qui touche votre honneur,</span><br />
- <span class="vi0">Et, comme je vous vois vous montrer mon <ins class="correction" title="ami">amie</ins></span><br />
- <span class="vi0">En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,</span><br />
- <span class="vi0">Je veux suivre, mon tour, un exemple si doux,</span><br />
- <span class="vi0">En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.</span><br />
- <span class="vi0">En un lieu, l'autre jour, o je faisois visite,</span><br />
- <span class="vi0">Je trouvai quelques gens d'un trs-rare mrite,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
- <span class="vi0">Qui, parlant des vrais soins d'une me qui vit bien,</span><br />
- <span class="vi0">Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.</span><br />
- <span class="vi0">L, votre pruderie et vos clats de zle</span><br />
- <span class="vi0">Ne furent pas cits comme un fort bon modle;</span><br />
- <span class="vi0">Cette affectation d'un grave extrieur,</span><br />
- <span class="vi0">Vos discours ternels de sagesse et d'honneur,</span><br />
- <span class="vi0">Vos mines et vos cris aux ombres d'indcence</span><br />
- <span class="vi0">Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,</span><br />
- <span class="vi0">Cette hauteur d'estime o vous tes de vous,</span><br />
- <span class="vi0">Et ces yeux de piti que vous jetez sur tous,</span><br />
- <span class="vi0">Vos frquentes leons et vos aigres censures</span><br />
- <span class="vi0">Sur des choses qui sont innocentes et pures,</span><br />
- <span class="vi0">Tout cela, si je puis vous parler franchement,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, fut blm d'un commun sentiment.</span><br />
- <span class="vi0">A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste,</span><br />
- <span class="vi0">Et ce sage dehors que dment tout le reste?</span><br />
- <span class="vi0">Elle est bien prier exacte au dernier point,</span><br />
- <span class="vi0">Mais elle bat ses gens et ne les paye point.</span><br />
- <span class="vi0">Dans tous les lieux dvots elle tale un grand zle,</span><br />
- <span class="vi0">Mais elle met du blanc et veut parotre belle.</span><br />
- <span class="vi0">Elle fait des tableaux couvrir les nudits,</span><br />
- <span class="vi0">Mais elle a de l'amour pour les ralits.</span><br />
- <span class="vi0">Pour moi, contre chacun je pris votre dfense;</span><br />
- <span class="vi0">Et leur assurai fort que c'toit mdisance;</span><br />
- <span class="vi0">Mais tous les sentimens combattirent le mien,</span><br />
- <span class="vi0">Et leur conclusion fut que vous feriez bien</span><br />
- <span class="vi0">De prendre moins de soin des actions des autres,</span><br />
- <span class="vi0">Et de vous mettre un peu plus en peine des vtres;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on doit se regarder soi-mme un fort long temps</span><br />
- <span class="vi0">Avant que de songer condamner les gens;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire</span><br />
- <span class="vi0">Dans les corrections qu'aux autres on veut faire;</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,</span><br />
- <span class="vi0">A ceux qui le ciel en a commis le soin.</span><br />
- <span class="vi0">Madame, je vous crois aussi trop raisonnable</span><br />
- <span class="vi0">Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,</span><br />
- <span class="vi0">Et pour l'attribuer qu'aux mouvemens secrets</span><br />
- <span class="vi0">D'un zle qui m'attache tous vos intrts.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">A quoi qu'en reprenant on soit assujettie,</span><br />
- <span class="vi0">Je ne m'attendois pas cette repartie,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur,</span><br />
- <span class="vi0">Que mon sincre avis vous a blesse au c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Au contraire, madame; et, si l'on toit sage,</span><br />
- <span class="vi0">Ces avis mutuels seroient mis en usage.</span><br />
- <span class="vi0">On dtruiroit par l, traitant de bonne foi,</span><br />
- <span class="vi0">Ce grand aveuglement o chacun est pour soi.</span><br />
- <span class="vi0">Il ne tiendra qu' vous qu'avec le mme zle</span><br />
- <span class="vi0">Nous ne continuions cet office fidle,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous</span><br />
- <span class="vi0">Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre;</span><br />
- <span class="vi0">C'est en moi que l'on peut trouver fort reprendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, on peut, je crois, louer et blmer tout;</span><br />
- <span class="vi0">Et chacun a raison, suivant l'ge ou le got.</span><br />
- <span class="vi0">Il est une saison pour la galanterie;</span><br />
- <span class="vi0">Il en est une aussi propre la pruderie.</span><br />
- <span class="vi0">On peut, par politique, en prendre le parti,</span><br />
- <span class="vi0">Quand de nos jeunes ans l'clat est amorti;</span><br />
- <span class="vi0">Cela sert couvrir de fcheuses disgrces.</span><br />
- <span class="vi0">Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces:</span><br />
- <span class="vi0">L'ge amnera tout; et ce n'est pas le temps,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, comme on sait, d'tre prude vingt ans.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous faites sonner terriblement votre ge.</span><br />
- <span class="vi0">Ce que de plus que vous on en pourroit avoir</span><br />
- <span class="vi0">N'est pas un si grand cas pour s'en tant prvaloir;</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne sais pourquoi votre me ainsi s'emporte,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, me pousser de cette trange sorte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi</span><br />
- <span class="vi0">On vous voit en tous lieux vous dchaner sur moi.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
- <span class="vi0">Faut-il de vos chagrins sans cesse moi vous prendre?</span><br />
- <span class="vi0">Et puis-je mais<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> des soins qu'on ne va pas vous rendre?</span><br />
- <span class="vi0">Si ma personne aux gens inspire de l'amour,</span><br />
- <span class="vi0">Et si l'on continue m'offrir chaque jour</span><br />
- <span class="vi0">Des v&oelig;ux que votre c&oelig;ur peut souhaiter qu'on m'te,</span><br />
- <span class="vi0">Je n'y saurois que faire<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, et ce n'est pas ma faute;</span><br />
- <span class="vi0">Vous avez le champ libre, et je n'empche pas</span><br />
- <span class="vi0">Que pour les attirer vous n'ayez des appas<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Hlas! et croyez-vous que l'on se mette en peine</span><br />
- <span class="vi0">De ce nombre d'amans dont vous faites la vaine,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'il ne nous soit pas fort ais de juger</span><br />
- <span class="vi0">A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?</span><br />
- <span class="vi0">Pensez-vous faire croire, voir comme tout roule,</span><br />
- <span class="vi0">Que votre seul mrite attire cette foule?</span><br />
- <span class="vi0">Qu'ils ne brlent pour vous que d'un honnte amour,</span><br />
- <span class="vi0">Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?</span><br />
- <span class="vi0">On ne s'aveugle point par de vaines dfaites;</span><br />
- <span class="vi0">Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites</span><br />
- <span class="vi0">A pouvoir inspirer de tendres sentimens,</span><br />
- <span class="vi0">Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amans;</span><br />
- <span class="vi0">Et de l nous pouvons tirer des consquences</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on n'acquiert point leur c&oelig;ur sans de grandes avances.</span><br />
- <span class="vi0">Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.</span><br />
- <span class="vi0">Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire</span><br />
- <span class="vi0">Pour les petits brillans<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> d'une foible victoire;</span><br />
- <span class="vi0">Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas,</span><br />
- <span class="vi0">De traiter pour cela les gens de haut en bas.</span><br />
- <span class="vi0">Si nos yeux envioient les conqutes des vtres,</span><br />
- <span class="vi0">Je pense qu'on pourroit faire comme les autres,</span><br />
- <span class="vi0">Ne se point mnager, et vous faire bien voir</span><br />
- <span class="vi0">Que l'on a des amans quand on en veut avoir.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire.</span><br />
- <span class="vi0">Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire,</span><br />
- <span class="vi0">Et sans...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Brisons, madame, un pareil entretien,</span><br />
- <span class="vi0">Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien;</span><br />
- <span class="vi0">Et j'aurois pris dj le cong qu'il faut prendre,</span><br />
- <span class="vi0">Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Autant qu'il vous plaira, vous pouvez arrter<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>,</span><br />
- <span class="vi0">Madame; et l-dessus rien ne doit vous hter.</span><br />
- <span class="vi0">Mais, sans vous fatiguer de ma crmonie,</span><br />
- <span class="vi0">Je m'en vais vous donner meilleure compagnie,</span><br />
- <span class="vi0">Et monsieur, qu' propos le hasard fait venir,</span><br />
- <span class="vi0">Remplira mieux ma place <a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a> vous entretenir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;ALCESTE, CLIMNE, ARSINO.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Alceste, il faut que j'aille crire un mot de lettre</span><br />
- <span class="vi0">Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre.</span><br />
- <span class="vi0">Soyez avec madame; elle aura la bont</span><br />
- <span class="vi0">D'excuser aisment mon incivilit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;ALCESTE, ARSINO.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,</span><br />
- <span class="vi0">Attendant un moment que mon carrosse vienne;</span><br />
- <span class="vi0">Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien</span><br />
- <span class="vi0">Qui me ft plus charmant qu'un pareil entretien.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
- <span class="vi0">En vrit, les gens d'un mrite sublime</span><br />
- <span class="vi0">Entranent de chacun et l'amour et l'estime,</span><br />
- <span class="vi0">Et le vtre, sans doute, a des charmes secrets</span><br />
- <span class="vi0">Qui font entrer mon c&oelig;ur dans tous vos intrts.</span><br />
- <span class="vi0">Je voudrois que la cour, par un regard propice,</span><br />
- <span class="vi0">A ce que vous valez rendt plus de justice.</span><br />
- <span class="vi0">Vous avez vous plaindre; et je suis en courroux</span><br />
- <span class="vi0">Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prtendre?</span><br />
- <span class="vi0">Quel service l'tat est-ce qu'on m'a vu rendre?</span><br />
- <span class="vi0">Qu'ai-je fait, s'il vous plat, de si brillant de soi,</span><br />
- <span class="vi0">Pour me plaindre la cour qu'on ne fait rien pour moi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices</span><br />
- <span class="vi0">N'ont pas toujours rendu de ces fameux services:</span><br />
- <span class="vi0">Il faut l'occasion ainsi que le pouvoir;</span><br />
- <span class="vi0">Et le mrite enfin que vous nous faites voir</span><br />
- <span class="vi0">Devroit...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
-
- <span class="vi8">Mon Dieu! laissons mon mrite, de grce;</span><br />
- <span class="vi0">De quoi voulez-vous l que la cour s'embarrasse?</span><br />
- <span class="vi0">Elle auroit fort faire, et ses soins seroient grands,</span><br />
- <span class="vi0">D'avoir dterrer le mrite des gens.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Un mrite clatant se dterre lui-mme,</span><br />
- <span class="vi0">Du vtre en bien des lieux on fait un cas extrme;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits</span><br />
- <span class="vi0">Vous ftes hier lou par des gens d'un grand poids.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh! madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde,</span><br />
- <span class="vi0">Et le sicle par l n'a rien qu'on ne confonde.</span><br />
- <span class="vi0">Tout est d'un grand mrite galement dou;</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est plus un honneur que de se voir lou:</span><br />
- <span class="vi0">D'loges on regorge, la tte on les jette,</span><br />
- <span class="vi0">Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux,</span><br />
- <span class="vi0">Une charge la cour vous pt frapper les yeux.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
- <span class="vi0">Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines</span><br />
- <span class="vi0">On peut, pour vous servir remuer des machines;</span><br />
- <span class="vi0">Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous,</span><br />
- <span class="vi0">Qui vous feront tout un chemin assez doux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et que voudriez-vous, madame, que j'y fisse?</span><br />
- <span class="vi0">L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse;</span><br />
- <span class="vi0">Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour,</span><br />
- <span class="vi0">Une me compatible avec l'air de la cour.</span><br />
- <span class="vi0">Je ne me trouve point les vertus ncessaires</span><br />
- <span class="vi0">Pour y bien russir et faire mes affaires.</span><br />
- <span class="vi0">Etre franc et sincre est mon plus grand talent;</span><br />
- <span class="vi0">Je ne sais point jouer les hommes en parlant;</span><br />
- <span class="vi0">Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense</span><br />
- <span class="vi0">Doit faire en ce pays fort peu de rsidence.</span><br />
- <span class="vi0">Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui</span><br />
- <span class="vi0">Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui;</span><br />
- <span class="vi0">Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages,</span><br />
- <span class="vi0">Le chagrin de jouer de fort sots personnages;</span><br />
- <span class="vi0">On n'a point souffrir mille rebuts cruels,</span><br />
- <span class="vi0">On n'a point louer les vers de messieurs tels,</span><br />
- <span class="vi0">A donner de l'encens madame une telle,</span><br />
- <span class="vi0">Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Laissons, puisqu'il vous plat, ce chapitre de cour:</span><br />
- <span class="vi0">Mais, il faut que mon c&oelig;ur vous plaigne en votre amour;</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour vous dcouvrir l-dessus mes penses,</span><br />
- <span class="vi0">Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux places.</span><br />
- <span class="vi0">Vous mritez sans doute un sort beaucoup plus doux,</span><br />
- <span class="vi0">Et celle qui vous charme est indigne de vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie,</span><br />
- <span class="vi0">Que cette personne est, madame, votre amie?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui; mais ma conscience est blesse en effet</span><br />
- <span class="vi0">De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait.</span><br />
- <span class="vi0">L'tat o je vous vois afflige trop mon me,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est me montrer, madame, un tendre mouvement,</span><br />
- <span class="vi0">Et de pareils avis obligent un amant.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme</span><br />
- <span class="vi0">Indigne d'asservir le c&oelig;ur d'un galant homme;</span><br />
- <span class="vi0">Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Cela se peut, madame, on ne voit pas les c&oelig;urs;</span><br />
- <span class="vi0">Mais votre charit se seroit bien passe</span><br />
- <span class="vi0">De jeter dans le mien une telle pense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si vous ne voulez pas tre dsabus,</span><br />
- <span class="vi0">Il faut ne vous rien dire; il est assez ais.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non. Mais sur ce sujet, quoi que l'on nous expose,</span><br />
- <span class="vi0">Les doutes sont fcheux plus que toute autre chose;</span><br />
- <span class="vi0">Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me ft savoir</span><br />
- <span class="vi0">Que ce qu'avec clart l'on peut me faire voir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, c'est assez dit; et, sur cette matire,</span><br />
- <span class="vi0">Vous allez recevoir une pleine lumire.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi.</span><br />
- <span class="vi0">Donnez-moi seulement la main jusque chez moi;</span><br />
- <span class="vi0">L je vous ferai voir une preuve fidle</span><br />
- <span class="vi0">De l'infidlit du c&oelig;ur de votre belle;</span><br />
- <span class="vi0">Et, si pour d'autres yeux le vtre peut brler,</span><br />
- <span class="vi0">On pourra vous offrir de quoi vous consoler.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vacte">ACTE IV</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;LIANTE, PHILINTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, l'on n'a point vu d'me manier si dure,</span><br />
- <span class="vi0">Ni d'accommodement plus pnible conclure:</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
- <span class="vi0">En vain de tous cts on l'a voulu tourner,</span><br />
- <span class="vi0">Hors de son sentiment on n'a pu l'entraner;</span><br />
- <span class="vi0">Et jamais diffrend si bizarre, je pense,</span><br />
- <span class="vi0">N'avoit de ces messieurs occup la prudence.</span><br />
- <span class="vi0">Non, messieurs, disoit-il, je ne me ddis point.</span><br />
- <span class="vi0">Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point.</span><br />
- <span class="vi0">De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire?</span><br />
- <span class="vi0">Y va-t-il de sa gloire ne pas bien crire?</span><br />
- <span class="vi0">Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers?</span><br />
- <span class="vi0">On peut tre honnte homme, et faire mal des vers:</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est point l'honneur que touchent ces matires;</span><br />
- <span class="vi0">Je le tiens galant homme en toutes les manires,</span><br />
- <span class="vi0">Homme de qualit, de mrite et de c&oelig;ur,</span><br />
- <span class="vi0">Tout ce qu'il vous plaira; mais fort mchant auteur.</span><br />
- <span class="vi0">Je louerai, si l'on veut, son train et sa dpense,</span><br />
- <span class="vi0">Son adresse cheval, aux armes, la danse;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur;</span><br />
- <span class="vi0">Et, lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,</span><br />
- <span class="vi0">On ne doit de rimer avoir aucune envie,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on n'y soit condamn sur peine de la vie.</span><br />
- <span class="vi0">Enfin toute la grce et l'accommodement</span><br />
- <span class="vi0">O s'est avec effort pli son sentiment,</span><br />
- <span class="vi0">C'est de dire, croyant adoucir bien son style:</span><br />
- <span class="vi0">Monsieur, je suis fch d'tre si difficile;</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour l'amour de vous, je voudrois de bon c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">Avoir trouv tantt votre sonnet meilleur.</span><br />
- <span class="vi0">Et dans une embrassade on leur a, pour conclure,</span><br />
- <span class="vi0">Fait vite envelopper toute la procdure.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Dans ses faons d'agir il est fort singulier;</span><br />
- <span class="vi0">Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier;</span><br />
- <span class="vi0">Et la sincrit dont son me se pique</span><br />
- <span class="vi0">A quelque chose en soi de noble et d'hroque.</span><br />
- <span class="vi0">C'est une vertu rare, au sicle d'aujourd'hui,</span><br />
- <span class="vi0">Et je la voudrois voir partout comme chez lui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'tonne</span><br />
- <span class="vi0">De cette passion o son c&oelig;ur s'abandonne.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
- <span class="vi0">De l'humeur dont le ciel a voulu le former,</span><br />
- <span class="vi0">Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer;</span><br />
- <span class="vi0">Et je sais moins encor comment votre cousine</span><br />
- <span class="vi0">Peut tre la personne o son penchant l'incline.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Cela fait assez voir que l'amour, dans les c&oelig;urs,</span><br />
- <span class="vi0">N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs;</span><br />
- <span class="vi0">Et toutes ces raisons de douces sympathies</span><br />
- <span class="vi0">Dans cet exemple-ci se trouvent dmenties.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un point qu'il n'est pas fort ais de savoir.</span><br />
- <span class="vi0">Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime?</span><br />
- <span class="vi0">Son c&oelig;ur de ce qu'il sent n'est pas bien sr lui-mme;</span><br />
- <span class="vi0">Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien,</span><br />
- <span class="vi0">Et croit aimer aussi, parfois qu'il n'en est rien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je crois que notre ami, prs de cette cousine,</span><br />
- <span class="vi0">Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine;</span><br />
- <span class="vi0">Et, s'il avoit mon c&oelig;ur, dire vrit,</span><br />
- <span class="vi0">Il tourneroit ses v&oelig;ux tout d'un autre ct:</span><br />
- <span class="vi0">Et, par un choix plus juste, on le verroit, madame,</span><br />
- <span class="vi0">Profiter des bonts que lui montre votre me.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour moi, je n'en fais point de faons, et je croi</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on doit, sur de tels points, tre de bonne foi.</span><br />
- <span class="vi0">Je ne m'oppose point toute sa tendresse;</span><br />
- <span class="vi0">Au contraire, mon c&oelig;ur pour elle s'intresse;</span><br />
- <span class="vi0">Et, si c'toit qu'<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> moi la chose pt tenir,</span><br />
- <span class="vi0">Moi-mme ce qu'il aime on me verroit l'unir.</span><br />
- <span class="vi0">Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire,</span><br />
- <span class="vi0">Son amour prouvoit quelque destin contraire,</span><br />
- <span class="vi0">S'il falloit que d'un autre on couronnt les feux,</span><br />
- <span class="vi0">Je pourrois me rsoudre recevoir ses v&oelig;ux;</span><br />
- <span class="vi0">Et le refus souffert en pareille occurrence</span><br />
- <span class="vi0">Ne m'y feroit trouver aucune rpugnance.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et moi, de mon ct, je ne m'oppose pas,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, ces bonts qu'ont pour lui vos appas;</span><br />
- <span class="vi0">Et lui-mme, s'il veut, il peut bien vous instruire</span><br />
- <span class="vi0">De ce que l-dessus j'ai pris soin de lui dire.</span><br />
- <span class="vi0">Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux,</span><br />
- <span class="vi0">Vous tiez hors d'tat de recevoir ses v&oelig;ux,</span><br />
- <span class="vi0">Tous les miens tenteroient la faveur clatante</span><br />
- <span class="vi0">Qu'avec tant de bont votre me lui prsente:</span><br />
- <span class="vi0">Heureux si, quand son c&oelig;ur s'y pourra drober,</span><br />
- <span class="vi0">Elle pouvoit sur moi, madame, retomber!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous vous divertissez, Philinte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Non, madame,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous parle ici du meilleur de mon me.</span><br />
- <span class="vi0">J'attends l'occasion de m'offrir hautement,</span><br />
- <span class="vi0">Et de tous mes souhaits j'en presse le moment.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;ALCESTE, LIANTE, PHILINTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! faites-moi raison, madame, d'une offense</span><br />
- <span class="vi0">Qui vient de triompher de toute ma constance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse mouvoir?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir;</span><br />
- <span class="vi0">Et le dchanement de toute la nature</span><br />
- <span class="vi0">Ne m'accableroit pas comme cette aventure:</span><br />
- <span class="vi0">C'en est fait!... Mon amour... Je ne saurois parler.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que votre esprit un peu tche <a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> se rappeler<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">O juste ciel! faut-il qu'on joigne tant de grces</span><br />
- <span class="vi0">Les vices odieux des mes les plus basses!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais encor, qui vous peut...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Ah! tout est ruin;</span><br />
- <span class="vi0">Je suis, je suis trahi, je suis assassin.</span><br />
- <span class="vi0">Climne... (et-on pu croire cette nouvelle?)</span><br />
- <span class="vi0">Climne me trompe, et n'est qu'une infidle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Avez-vous, pour le croire, un juste fondement?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Peut-tre est-ce un soupon conu lgrement;</span><br />
- <span class="vi0">Et votre esprit jaloux prend parfois des chimres...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! morbleu, mlez-vous, monsieur, de vos affaires.</span><br />
- <span class="vnote4">A liante.</span><br />
- <span class="vi0">C'est de sa trahison n'tre que trop certain,</span><br />
- <span class="vi0">Que l'avoir, dans ma poche, crite de sa main.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, madame, une lettre, crite pour Oronte,</span><br />
- <span class="vi0">A produit mes yeux ma disgrce et sa honte;</span><br />
- <span class="vi0">Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins,</span><br />
- <span class="vi0">Et que de mes rivaux je redoutois le moins.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Une lettre peut bien tromper par l'apparence,</span><br />
- <span class="vi0">Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plat,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne prenez souci que de votre intrt.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous devez modrer vos transports; et l'outrage...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, c'est vous qu'appartient cet ouvrage;</span><br />
- <span class="vi0">C'est vous que mon c&oelig;ur a recours aujourd'hui</span><br />
- <span class="vi0">Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui.</span><br />
- <span class="vi0">Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente</span><br />
- <span class="vi0">Qui trahit lchement une ardeur si constante,</span><br />
- <span class="vi0">Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi, vous venger? Comment?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">En recevant mon c&oelig;ur.</span><br />
- <span class="vi0">Acceptez-le, madame, au lieu de l'infidle:</span><br />
- <span class="vi0">C'est par l que je puis prendre vengeance d'elle,</span><br />
- <span class="vi0">Et je la veux punir par les sincres v&oelig;ux,</span><br />
- <span class="vi0">Par le profond amour, les soins respectueux,</span><br />
- <span class="vi0">Les devoirs empresss et l'assidu service,</span><br />
- <span class="vi0">Dont ce c&oelig;ur va vous faire un ardent sacrifice.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je compatis, sans doute, ce que vous souffrez,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne mprise point le c&oelig;ur que vous m'offrez;</span><br />
- <span class="vi0">Mais peut-tre le mal n'est pas si grand qu'on pense,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous pourrez quitter ce dsir de vengeance.</span><br />
- <span class="vi0">Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas,</span><br />
- <span class="vi0">On fait force desseins qu'on n'excute pas;</span><br />
- <span class="vi0">On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,</span><br />
- <span class="vi0">Une coupable aime est bientt innocente;</span><br />
- <span class="vi0">Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisment,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, non, madame, non. L'offense est trop mortelle;</span><br />
- <span class="vi0">Il n'est point de retour, et je romps avec elle;</span><br />
- <span class="vi0">Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais,</span><br />
- <span class="vi0">Et je me punirois de l'estimer jamais.</span><br />
- <span class="vi0">La voici. Mon courroux redouble cette approche,</span><br />
- <span class="vi0">Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche,</span><br />
- <span class="vi0">Pleinement la confondre, et vous porter aprs</span><br />
- <span class="vi0">Un c&oelig;ur tout dgag de ses trompeurs attraits.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;CLIMNE, ALCESTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">O ciel! de mes transports puis-je tre ici le matre?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE</span>, <span class="note"> part<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote4">A Alceste.</span><br />
- <span class="vi0">Ouais! Quel est donc le trouble o je vous vois parotre?</span><br />
- <span class="vi0">Et que me veulent dire, et ces soupirs pousss,</span><br />
- <span class="vi0">Et ces sombres regards que sur moi vous lancez?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que toutes les horreurs dont une me est capable</span><br />
- <span class="vi0"><ins class="correction" title="O">A</ins> vos dloyauts n'ont rien de comparable;</span><br />
- <span class="vi0">Que le sort, les dmons, et le ciel en courroux,</span><br />
- <span class="vi0">N'ont jamais rien produit de si mchant que vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voil certainement des douceurs que j'admire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire:</span><br />
- <span class="vi0">Rougissez bien plutt, vous en avez raison;</span><br />
- <span class="vi0">Et j'ai de srs tmoins de votre trahison.</span><br />
- <span class="vi0">Voil ce que marquoient les troubles de mon me;</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'toit pas en vain que s'alarmoit ma flamme:</span><br />
- <span class="vi0">Par ces frquens soupons qu'on trouvoit odieux,</span><br />
- <span class="vi0">Je cherchois le malheur qu'ont rencontr mes yeux;</span><br />
- <span class="vi0">Et, malgr tous vos soins et votre adresse feindre,</span><br />
- <span class="vi0">Mon astre me disoit ce que j'avois craindre;</span><br />
- <span class="vi0">Mais ne prsumez pas que, sans tre veng,</span><br />
- <span class="vi0">Je souffre le dpit de me voir outrag.</span><br />
- <span class="vi0">Je sais que sur les v&oelig;ux on n'a point de puissance,</span><br />
- <span class="vi0">Que l'amour veut partout natre sans dpendance,</span><br />
- <span class="vi0">Que jamais par la force on n'entra dans un c&oelig;ur,</span><br />
- <span class="vi0">Et que toute me est libre nommer son vainqueur:</span><br />
- <span class="vi0">Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,</span><br />
- <span class="vi0">Si pour moi votre bouche avoit parl sans feinte;</span><br />
- <span class="vi0">Et, rejetant mes v&oelig;ux ds le premier abord,</span><br />
- <span class="vi0">Mon c&oelig;ur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort;</span><br />
- <span class="vi0">Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,</span><br />
- <span class="vi0">C'est une trahison, c'est une perfidie</span><br />
- <span class="vi0">Qui ne sauroit trouver de trop grands chtimens;</span><br />
- <span class="vi0">Et je puis tout permettre mes ressentimens.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
- <span class="vi0">Oui, oui, redoutez tout aprs un tel outrage;</span><br />
- <span class="vi0">Je ne suis plus moi, je suis tout la rage.</span><br />
- <span class="vi0">Perc du coup mortel dont vous m'assassinez,</span><br />
- <span class="vi0">Mes sens par la raison ne sont plus gouverns;</span><br />
- <span class="vi0">Je cde aux mouvemens d'une juste colre,</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne rponds pas de ce que je puis faire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">D'o vient donc, je vous prie, un tel emportement?</span><br />
- <span class="vi0">Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue</span><br />
- <span class="vi0">J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,</span><br />
- <span class="vi0">Et que j'ai cru trouver quelque sincrit</span><br />
- <span class="vi0">Dans les tratres appas dont je fus enchant.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! que ce c&oelig;ur est double, et sait bien l'art de feindre!</span><br />
- <span class="vi0">Mais, pour le mettre bout, j'ai des moyens tout prts.</span><br />
- <span class="vi0">Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits:</span><br />
- <span class="vi0">Ce billet dcouvert suffit pour vous confondre,</span><br />
- <span class="vi0">Et contre ce tmoin on n'a rien rpondre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voil donc le sujet qui vous trouble l'esprit?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous ne rougissez pas en voyant cet crit!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! vous joignez ici l'audace l'artifice!</span><br />
- <span class="vi0">Le dsavouerez-vous, pour n'avoir point de seing?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pourquoi dsavouer un billet de ma main?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse</span><br />
- <span class="vi0">Du crime dont vers moi son style vous accuse!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous tes sans mentir un grand extravagant.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! vous bravez ainsi ce tmoin convaincant!</span><br />
- <span class="vi0">Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte</span><br />
- <span class="vi0">N'a donc rien qui m'outrage et qui vous fasse honte?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre.</span><br />
- <span class="vi0">Mon c&oelig;ur en a-t-il moins se plaindre du vtre?</span><br />
- <span class="vi0">En serez-vous vers moi moins coupable en effet?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, si c'est une femme qui va ce billet,</span><br />
- <span class="vi0">En quoi vous blesse-t-il, et qu'a-t-il de coupable?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! le dtour est bon, et l'excuse admirable.</span><br />
- <span class="vi0">Je ne m'attendois pas, je l'avoue, ce trait,</span><br />
- <span class="vi0">Et me voil par l convaincu tout fait.</span><br />
- <span class="vi0">Osez-vous recourir ces ruses grossires?</span><br />
- <span class="vi0">Et croyez-vous les gens si privs de lumires?</span><br />
- <span class="vi0">Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air,</span><br />
- <span class="vi0">Vous voulez soutenir un mensonge si clair;</span><br />
- <span class="vi0">Et comment vous pourrez tourner pour une femme</span><br />
- <span class="vi0">Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme.</span><br />
- <span class="vi0">Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,</span><br />
- <span class="vi0">Ce que je m'en vais lire...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Il ne me plat pas, moi.</span><br />
- <span class="vi0">Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire,</span><br />
- <span class="vi0">Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, non, sans s'emporter, prenez un peu souci</span><br />
- <span class="vi0">De me justifier les termes que voici.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, je n'en veux rien faire; et, dans cette occurrence,</span><br />
- <span class="vi0">Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De grce, montrez-moi, je serai satisfait</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, il est pour Oronte; et je veux qu'on le croie.</span><br />
- <span class="vi0">Je reois tous ses soins avec beaucoup de joie;</span><br />
- <span class="vi0">J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est,</span><br />
- <span class="vi0">Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plat.</span><br />
- <span class="vi0">Faites, prenez parti, que rien ne vous arrte,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne me rompez pas davantage la tte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ciel! rien de plus cruel peut-il tre invent,</span><br />
- <span class="vi0">Et jamais c&oelig;ur fut-il de la sorte trait?</span><br />
- <span class="vi0">Quoi! d'un juste courroux je suis mu contre elle,</span><br />
- <span class="vi0">C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle!</span><br />
- <span class="vi0">On pousse ma douleur et mes soupons bout,</span><br />
- <span class="vi0">On me laisse tout croire, on fait gloire de tout;</span><br />
- <span class="vi0">Et cependant mon c&oelig;ur est encore assez lche</span><br />
- <span class="vi0">Pour ne pouvoir briser la chane qui l'attache,</span><br />
- <span class="vi0">Et pour ne pas s'armer d'un gnreux mpris</span><br />
- <span class="vi0">Contre l'ingrat objet dont il est trop pris!</span><br />
- <span class="vnote4">A Climne.</span><br />
- <span class="vi0">Ah! que vous savez bien ici, contre moi-mme,</span><br />
- <span class="vi0">Perfide, vous servir de ma foiblesse extrme,</span><br />
- <span class="vi0">Et mnager pour vous l'excs prodigieux</span><br />
- <span class="vi0">De ce fatal amour n de vos tratres yeux!</span><br />
- <span class="vi0">Dfendez-vous au moins d'un crime qui m'accable,</span><br />
- <span class="vi0">Et cessez d'affecter d'tre envers moi coupable.</span><br />
- <span class="vi0">Rendez-moi, s'il se peut ce billet innocent;</span><br />
- <span class="vi0">A vous prter les mains ma tendresse consent;</span><br />
- <span class="vi0">Efforcez-vous ici de parotre fidle,</span><br />
- <span class="vi0">Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allez, vous tes fou dans vos transports jaloux,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne mritez pas l'amour qu'on a pour vous.</span><br />
- <span class="vi0">Je voudrois bien savoir qui pourroit me contraindre</span><br />
- <span class="vi0">A descendre pour vous aux bassesses de feindre;</span><br />
- <span class="vi0">Et pourquoi, si mon c&oelig;ur penchoit d'autre ct,</span><br />
- <span class="vi0">Je ne le dirois pas avec sincrit!</span><br />
- <span class="vi0">Quoi! de mes sentiments l'obligeante assurance</span><br />
- <span class="vi0">Contre tous vos soupons ne prend pas ma dfense!</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
- <span class="vi0">Auprs d'un tel garant sont-ils de quelque poids?</span><br />
- <span class="vi0">N'est-ce pas m'outrager que d'couter leur voix?</span><br />
- <span class="vi0">Et, puisque notre c&oelig;ur fait un <ins class="correction" title="effet">effort</ins> extrme</span><br />
- <span class="vi0">Lorsqu'il peut se rsoudre confesser qu'il aime;</span><br />
- <span class="vi0">Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux,</span><br />
- <span class="vi0">S'oppose fortement de pareils aveux,</span><br />
- <span class="vi0">L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle</span><br />
- <span class="vi0">Doit-il impunment douter de cet oracle?</span><br />
- <span class="vi0">Et n'est-il pas coupable, en ne s'assurant pas</span><br />
- <span class="vi0">A ce qu'on ne dit point qu'aprs de grands combats?</span><br />
- <span class="vi0">Allez, de tels soupons mritent ma colre,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous ne valez pas que l'on vous considre.</span><br />
- <span class="vi0">Je suis sotte, et veux mal ma simplicit</span><br />
- <span class="vi0">De conserver encor pour vous quelque bont;</span><br />
- <span class="vi0">Je devrois autre part attacher mon estime,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous faire un sujet de plainte lgitime.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! tratresse! mon foible est trange pour vous;</span><br />
- <span class="vi0">Vous me trompez, sans doute, avec des mots si doux;</span><br />
- <span class="vi0">Mais il n'importe, il faut suivre ma destine:</span><br />
- <span class="vi0">A votre foi mon me est tout abandonne;</span><br />
- <span class="vi0">Je veux voir jusqu'au bout quel sera votre c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">Et si de me trahir il aura la noirceur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! rien n'est comparable mon amour extrme;</span><br />
- <span class="vi0">Et, dans l'ardeur qu'il a de se montrer tous,</span><br />
- <span class="vi0">Il va jusqu' former des souhaits contre vous.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, je voudrois qu'aucun ne vous trouvt aimable,</span><br />
- <span class="vi0">Que vous fussiez rduite en un sort misrable;</span><br />
- <span class="vi0">Que le ciel, en naissant, ne vous et donn rien;</span><br />
- <span class="vi0">Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien,</span><br />
- <span class="vi0">Afin que de mon c&oelig;ur l'clatant sacrifice</span><br />
- <span class="vi0">Vous pt d'un pareil sort rparer l'injustice;</span><br />
- <span class="vi0">Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour</span><br />
- <span class="vi0">De vous voir tenir tout des mains de mon amour.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est me vouloir du bien d'une trange manire!</span><br />
- <span class="vi0">Me prserve le ciel que vous ayez matire...</span><br />
- <span class="vi0">Voici monsieur Dubois plaisamment figur<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;CLIMNE, ALCESTE, DUBOIS.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que veut cet quipage et cet air effar?</span><br />
- <span class="vi0">Qu'as-tu?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Monsieur...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Eh bien?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">Voici bien des mystres.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'est-ce?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Nous sommes mal, monsieur, dans nos affaires.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Parlerai-je haut?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Oui, parle, et promptement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">N'est-il point l quelqu'un?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Ah! que d'amusement!</span><br />
- <span class="vi0">Veux-tu parler?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Monsieur, il faut faire retraite.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Il faut d'ici dloger sans trompette.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et pourquoi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La cause?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Il faut partir, monsieur, sans dire adieu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais par quelle raison me tiens-tu ce langage?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Par la raison, monsieur, qu'il faut plier bagage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! je te casserai la tte assurment,</span><br />
- <span class="vi0">Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine</span><br />
- <span class="vi0">Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine,</span><br />
- <span class="vi0">Un papier griffonn d'une telle faon</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il faudroit, pour le lire, tre pis qu'un dmon.</span><br />
- <span class="vi0">C'est de votre procs, je n'en fais aucun doute;</span><br />
- <span class="vi0">Mais le diable d'enfer, je crois, n'y verroit goutte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, quoi? Ce papier, qu'a-t-il dmler,</span><br />
- <span class="vi0">Tratre, avec le dpart dont tu viens me parler?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est pour vous dire ici, monsieur, qu'une heure ensuite</span><br />
- <span class="vi0">Un homme qui souvent vous vient rendre visite</span><br />
- <span class="vi0">Est venu vous chercher avec empressement,</span><br />
- <span class="vi0">Et, ne vous trouvant pas, m'a charg doucement,</span><br />
- <span class="vi0">Sachant que je vous sers avec beaucoup de zle,</span><br />
- <span class="vi0">De vous dire... Attendez, comme est-ce qu'il s'appelle?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Laisse l son nom, tratre, et dis ce qu'il t'a dit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un de vos amis; enfin, cela suffit.</span><br />
- <span class="vi0">Il m'a dit que d'ici votre pril vous chasse,</span><br />
- <span class="vi0">Et que d'tre arrt le sort vous y menace.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais quoi! n'a-t-il voulu te rien spcifier?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non. Il m'a demand de l'encre et du papier,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous a fait un mot o vous pourrez, je pense,</span><br />
- <span class="vi0">Du fond de ce mystre avoir la connoissance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Donne-le donc!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Que peut envelopper ceci?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne sais; mais j'aspire m'en voir clairci.</span><br />
- <span class="vi0">Auras-tu bientt fait, impertinent au diable?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS</span>, <span class="note">aprs avoir longtemps cherch le billet.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ma foi! je l'ai, monsieur, laiss sur votre table.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne sais qui me tient...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Ne vous emportez pas,</span><br />
- <span class="vi0">Et courez dmler un pareil embarras.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il semble que le sort, quelque soin que je prenne,</span><br />
- <span class="vi0">Ait jur d'empcher que je vous entretienne;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, pour en triompher, souffrez mon amour</span><br />
- <span class="vi0">De vous revoir, madame, avant la fin du jour.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vacte">ACTE V</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;ALCESTE, PHILINTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La rsolution en est prise, vous dis-je.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu'il vous oblige...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, vous avez beau faire et beau me raisonner,</span><br />
- <span class="vi0">Rien de ce que je dis ne peut me dtourner;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
- <span class="vi0">Trop de perversit rgne au sicle o nous sommes,</span><br />
- <span class="vi0">Et je veux me tirer du commerce des hommes.</span><br />
- <span class="vi0">Quoi! contre ma partie on voit tout la fois</span><br />
- <span class="vi0">L'honneur, la probit, la pudeur, et les lois;</span><br />
- <span class="vi0">On publie en tous lieux l'quit de ma cause;</span><br />
- <span class="vi0">Sur la foi de mon droit mon me se repose:</span><br />
- <span class="vi0">Cependant je me vois tromp par le succs,</span><br />
- <span class="vi0">J'ai pour moi la justice, et je perds mon procs!</span><br />
- <span class="vi0">Un tratre, dont on sait la scandaleuse histoire,</span><br />
- <span class="vi0">Est sorti triomphant d'une fausset noire!</span><br />
- <span class="vi0">Toute la bonne foi cde sa trahison!</span><br />
- <span class="vi0">Il trouve, en m'gorgeant, moyen d'avoir raison!</span><br />
- <span class="vi0">Le poids de sa grimace, o brille l'artifice,</span><br />
- <span class="vi0">Renverse le bon droit et tourne la justice!</span><br />
- <span class="vi0">Il fait par un arrt couronner son forfait!</span><br />
- <span class="vi0">Et, non content encor du tort que l'on me fait,</span><br />
- <span class="vi0">Il court parmi le monde un livre abominable,</span><br />
- <span class="vi0">Et de qui la lecture est mme condamnable;</span><br />
- <span class="vi0">Un livre mriter la dernire rigueur,</span><br />
- <span class="vi0">Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>!</span><br />
- <span class="vi0">Et l-dessus on voit Oronte qui murmure,</span><br />
- <span class="vi0">Et tche mchamment d'appuyer l'imposture!</span><br />
- <span class="vi0">Lui qui d'un honnte homme la cour tient le rang,</span><br />
- <span class="vi0">A qui je n'ai rien fait qu'tre sincre et franc,</span><br />
- <span class="vi0">Qui me vient malgr moi, d'une ardeur empresse,</span><br />
- <span class="vi0">Sur des vers qu'il a faits demander ma pense;</span><br />
- <span class="vi0">Et, parce que j'en use avec honntet,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne le veux trahir, lui, ni la vrit,</span><br />
- <span class="vi0">Il aide m'accabler d'un crime imaginaire!</span><br />
- <span class="vi0">Le voil devenu mon plus grand adversaire!</span><br />
- <span class="vi0">Et jamais de son c&oelig;ur je n'aurai de pardon,</span><br />
- <span class="vi0">Pour n'avoir pas trouv que son sonnet ft bon!</span><br />
- <span class="vi0">Et les hommes, morbleu! sont faits de cette sorte!</span><br />
- <span class="vi0">C'est ces actions que la gloire<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a> les porte!</span><br />
- <span class="vi0">Voil la bonne foi, le zle vertueux,</span><br />
- <span class="vi0">La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux!</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
- <span class="vi0">Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge,</span><br />
- <span class="vi0">Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.</span><br />
- <span class="vi0">Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups,</span><br />
- <span class="vi0">Tratres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je trouve un peu bien prompt le dessein o vous tes;</span><br />
- <span class="vi0">Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites.</span><br />
- <span class="vi0">Ce que votre partie ose vous imputer</span><br />
- <span class="vi0">N'a point eu le crdit de vous faire arrter;</span><br />
- <span class="vi0">On voit son faux rapport lui-mme se dtruire,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est une action qui pourroit bien lui nuire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Lui? de semblables tours il ne craint point l'clat:</span><br />
- <span class="vi0">Il a permission d'tre franc sclrat;</span><br />
- <span class="vi0">Et, loin qu' son crdit nuise cette aventure,</span><br />
- <span class="vi0">On l'en verra demain en meilleure posture.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin, il est constant qu'on n'a point trop donn</span><br />
- <span class="vi0">Au bruit que contre vous sa malice a tourn;</span><br />
- <span class="vi0">De ce ct dj vous n'avez rien craindre:</span><br />
- <span class="vi0">Et pour votre procs, dont vous pouvez vous plaindre,</span><br />
- <span class="vi0">Il vous est en justice ais d'y revenir,</span><br />
- <span class="vi0">Et contre cet arrt...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Non, je veux m'y tenir.</span><br />
- <span class="vi0">Quelque sensible tort qu'un tel arrt me fasse,</span><br />
- <span class="vi0">Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse;</span><br />
- <span class="vi0">On y voit trop plein le bon droit maltrait,</span><br />
- <span class="vi0">Et je veux qu'il demeure la postrit</span><br />
- <span class="vi0">Comme une marque insigne, un fameux tmoignage</span><br />
- <span class="vi0">De la mchancet des hommes de notre ge.</span><br />
- <span class="vi0">Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coter;</span><br />
- <span class="vi0">Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester</span><br />
- <span class="vi0">Contre l'iniquit de la nature humaine,</span><br />
- <span class="vi0">Et de nourrir pour elle une immortelle haine.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais enfin...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Mais enfin vos soins sont superflus.</span><br />
- <span class="vi0">Que pouvez-vous, monsieur, me dire l-dessus?</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
- <span class="vi0">Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face,</span><br />
- <span class="vi0">Excuser les horreurs de tout ce qui se passe?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plat.</span><br />
- <span class="vi0">Tout marche par cabale et par pur intrt;</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte,</span><br />
- <span class="vi0">Et les hommes devroient tre faits d'autre sorte;</span><br />
- <span class="vi0">Mais est-ce une raison que leur peu d'quit,</span><br />
- <span class="vi0">Pour vouloir se tirer de leur socit?</span><br />
- <span class="vi0">Tous ces dfauts humains nous donnent, dans la vie,</span><br />
- <span class="vi0">Des moyens d'exercer notre philosophie:</span><br />
- <span class="vi0">C'est le plus bel emploi que trouve la vertu;</span><br />
- <span class="vi0">Et, si de probit tout toit revtu,</span><br />
- <span class="vi0">Si tous les c&oelig;urs toient francs, justes et dociles,</span><br />
- <span class="vi0">La plupart des vertus nous seroient inutiles,</span><br />
- <span class="vi0">Puisqu'on en met l'usage pouvoir, sans ennui,</span><br />
- <span class="vi0">Supporter dans nos droits l'injustice d'autrui;</span><br />
- <span class="vi0">Et, de mme qu'un c&oelig;ur d'une vertu profonde...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je sais que vous parlez, monsieur, le mieux du monde;</span><br />
- <span class="vi0">En beaux raisonnemens vous abondez toujours;</span><br />
- <span class="vi0">Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours.</span><br />
- <span class="vi0">La raison, pour mon bien, veut que je me retire;</span><br />
- <span class="vi0">Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire;</span><br />
- <span class="vi0">De ce que je dirois je ne rpondrois pas,</span><br />
- <span class="vi0">Et je me jetterois cent choses sur les bras.</span><br />
- <span class="vi0">Laissez-moi, sans dispute, attendre Climne.</span><br />
- <span class="vi0">Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amne;</span><br />
- <span class="vi0">Je vais voir si son c&oelig;ur a de l'amour de moi;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est ce moment-ci qui doit m'en faire foi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Montons chez liante, attendant sa venue.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, de trop de souci je me sens l'me mue.</span><br />
- <span class="vi0">Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin</span><br />
- <span class="vi0">Dans ce petit coin sombre avec mon noir chagrin.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est une compagnie trange pour attendre;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vais obliger liante descendre.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;CLIMNE, ORONTE, ALCESTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, c'est vous de voir si, par des n&oelig;uds si doux,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, vous voulez m'attacher tout vous.</span><br />
- <span class="vi0">Il me faut de votre me une pleine assurance:</span><br />
- <span class="vi0">Un amant l-dessus n'aime point qu'on balance.</span><br />
- <span class="vi0">Si l'ardeur de mes feux a pu vous mouvoir,</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne devez point feindre me le faire voir:</span><br />
- <span class="vi0">Et la preuve, aprs tout, que je vous en demande,</span><br />
- <span class="vi0">C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prtende<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>;</span><br />
- <span class="vi0">De le sacrifier, madame, mon amour,</span><br />
- <span class="vi0">Et de chez vous enfin le bannir ds ce jour.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite,</span><br />
- <span class="vi0">Vous qui<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a> j'ai tant vu parler de son mrite?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, il ne faut point ces claircissemens;</span><br />
- <span class="vi0">Il s'agit de savoir quels sont vos sentimens.</span><br />
- <span class="vi0">Choisissez, s'il vous plat, de garder l'une ou l'autre:</span><br />
- <span class="vi0">Ma rsolution n'attend rien que la vtre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">sortant du coin o il toit.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, monsieur a raison, madame, il faut choisir;</span><br />
- <span class="vi0">Et sa demande ici s'accorde mon dsir.</span><br />
- <span class="vi0">Pareille ardeur me presse, et mme soin m'amne;</span><br />
- <span class="vi0">Mon amour veut du vtre une marque certaine:</span><br />
- <span class="vi0">Les choses ne sont plus pour traner en longueur,</span><br />
- <span class="vi0">Et voici le moment d'expliquer votre c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne veux point, monsieur, d'une flamme importune</span><br />
- <span class="vi0">Troubler aucunement votre bonne fortune.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne veux point, monsieur, jaloux ou non jaloux,</span><br />
- <span class="vi0">Partager de son c&oelig;ur rien du tout avec vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si votre amour au mien lui semble prfrable...</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si du moindre penchant elle est pour vous capable...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je jure de n'y rien prtendre dsormais.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je jure hautement de ne la voir jamais.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, c'est vous de parler sans contrainte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous n'avez qu' nous dire o s'attachent vos v&oelig;ux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous n'avez qu' trancher, et choisir de nous deux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! sur un pareil choix vous semblez tre en peine!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! votre me balance et parot incertaine!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon Dieu! que cette instance est l hors de saison!</span><br />
- <span class="vi0">Et que vous tmoignez tous deux peu de raison!</span><br />
- <span class="vi0">Je sais prendre parti sur cette prfrence,</span><br />
- <span class="vi0">Et ce n'est pas mon c&oelig;ur maintenant qui balance:</span><br />
- <span class="vi0">Il n'est point suspendu sans doute entre vous deux;</span><br />
- <span class="vi0">Et rien n'est sitt fait que le choix de nos v&oelig;ux.</span><br />
- <span class="vi0">Mais je souffre, vrai dire, une gne trop forte</span><br />
- <span class="vi0">A prononcer en face un aveu de la sorte:</span><br />
- <span class="vi0">Je trouve que ces mots, qui sont dsobligeans,</span><br />
- <span class="vi0">Ne se doivent point dire en prsence des gens;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'un c&oelig;ur de son penchant donne assez de lumire,</span><br />
- <span class="vi0">Sans qu'on nous fasse aller jusqu' rompre en visire,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'il suffit enfin que de plus doux tmoins<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a></span><br />
- <span class="vi0">Instruisent un amant du malheur de ses soins.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, non, un franc aveu n'a rien que j'apprhende;</span><br />
- <span class="vi0">J'y consens pour ma part.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Et moi, je le demande;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
- <span class="vi0">C'est son clat surtout qu'ici j'ose exiger,</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne prtends point vous voir rien mnager.</span><br />
- <span class="vi0">Conserver tout le monde est votre grande tude:</span><br />
- <span class="vi0">Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude;</span><br />
- <span class="vi0">Il faut vous expliquer nettement l-dessus,</span><br />
- <span class="vi0">Ou bien pour un arrt je prends votre refus;</span><br />
- <span class="vi0">Je saurai, de ma part, expliquer ce silence,</span><br />
- <span class="vi0">Et me tiendrai pour dit tout le mal que je pense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vous sais fort bon gr, monsieur, de ce courroux</span><br />
- <span class="vi0">Et je lui dis ici mme chose que vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que vous me fatiguez avec un tel caprice!</span><br />
- <span class="vi0">Ce que vous demandez a-t-il de la justice?</span><br />
- <span class="vi0">Et ne vous dis-je pas quel motif me retient?</span><br />
- <span class="vi0">J'en vais prendre pour juge liante qui vient.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;LIANTE, PHILINTE, CLIMNE, ORONTE, ALCESTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je me vois, ma cousine, ici perscute</span><br />
- <span class="vi0">Par des gens dont l'humeur y parot concerte<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</span><br />
- <span class="vi0">Ils veulent l'un et l'autre, avec mme chaleur,</span><br />
- <span class="vi0">Que je prononce entre eux le choix que fait mon c&oelig;ur,</span><br />
- <span class="vi0">Et que, par un arrt qu'en face il me faut rendre,</span><br />
- <span class="vi0">Je dfende l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre.</span><br />
- <span class="vi0">Dites-moi si jamais cela se fait ainsi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">N'allez point l-dessus me consulter ici;</span><br />
- <span class="vi0">Peut-tre y pourriez-vous tre mal adresse,</span><br />
- <span class="vi0">Et je suis pour les gens qui disent leur pense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, c'est en vain que vous vous dfendez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tous vos dtours ici seront mal seconds.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il faut, il faut parler, et lcher la balance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il ne faut que poursuivre garder le silence.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos dbats.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;ARSINO, CLIMNE, LIANTE, ALCESTE, PHILINTE, ACASTE,
- CLITANDRE, ORONTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE</span>, <span class="note"> Climne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, nous venons tous deux, sans vous dplaire,</span><br />
- <span class="vi0">claircir avec vous une petite affaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note"> Oronte et Alceste.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Fort propos, messieurs, vous vous trouvez ici;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous tes mls dans cette affaire aussi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO</span>, <span class="note"> Climne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, vous serez surprise de ma vue;</span><br />
- <span class="vi0">Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue:</span><br />
- <span class="vi0">Tous deux ils m'ont trouve, et se sont plaints moi</span><br />
- <span class="vi0">D'un trait qui mon c&oelig;ur ne sauroit prter foi.</span><br />
- <span class="vi0">J'ai du fond de votre me une trop haute estime</span><br />
- <span class="vi0">Pour vous croire jamais capable d'un tel crime;</span><br />
- <span class="vi0">Mes yeux ont dmenti leurs tmoins les plus forts,</span><br />
- <span class="vi0">Et, l'amiti passant sur de petits discords,</span><br />
- <span class="vi0">J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie,</span><br />
- <span class="vi0">Pour vous voir vous laver de cette calomnie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, madame, voyons d'un esprit adouci</span><br />
- <span class="vi0">Comment vous vous prendrez soutenir ceci.</span><br />
- <span class="vi0">Cette lettre, par vous, est crite Clitandre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous avez, pour Acaste, crit ce billet tendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE</span>, <span class="note"> Oronte et Alceste.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurit,</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne doute pas que sa civilit</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
- <span class="vi0">A connotre sa main n'ait trop su vous instruire.</span><br />
- <span class="vi0">Mais ceci vaut assez la peine de le lire:</span><br />
- </div>
-
- <p>Vous tes un trange homme, de condamner mon enjouement, et de me
- reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas
- avec vous. Il n'y a rien de plus injuste; et, si vous ne venez bien vite
- me demander pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de ma
- vie. Notre grand flandrin de vicomte...</p>
-
- <p>Il devroit tre ici.</p>
-
- <p>... Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos
- plaintes, est un homme qui ne sauroit me revenir; et, depuis que je l'ai
- vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des
- ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le petit
- marquis...</p>
-
- <p>C'est moi-mme, messieurs, sans nulle vanit.</p>
-
- <p>... Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je
- trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne; et ce sont de
- ces mrites qui n'ont que la cape et l'pe. Pour l'homme aux rubans
- verts...</p>
-
- <p class="noteleft">A Alceste.</p>
-
- <p>A vous le d, monsieur.</p>
-
- <p>... Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses
- brusqueries et son chagrin bourru; mais il est cent momens o je le
- trouve le plus fcheux du monde. Et pour l'homme la veste...</p>
-
- <p class="noteleft">A Oronte.</p>
-
- <p>Voici votre paquet.</p>
-
- <p>... Et pour l'homme la veste, qui s'est jet dans le bel esprit, et
- veut tre auteur malgr tout le monde, je ne puis me donner la peine
- d'couter ce qu'il dit, et sa prose me fatigue autant que ses vers.
- Mettez-vous donc en tte que je ne me divertis pas toujours si bien que
- vous pensez; que je vous trouve dire<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a> plus que je ne voudrois dans
- toutes les parties o l'on m'entrane; et que c'est un <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> merveilleux
- assaisonnement aux plaisirs qu'on gote, que la prsence des gens qu'on
- aime.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p>
-
- <p>Me voici maintenant, moi.</p>
-
- <p>Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux,
- est le dernier des hommes pour qui j'aurois de l'amiti. Il est
- extravagant de se persuader qu'on l'aime; et vous l'tes de croire qu'on
- ne vous aime pas. Changez, pour tre raisonnable, vos sentimens contre
- les siens; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider porter
- le chagrin d'en tre obsde.</p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">D'un fort beau caractre on voit l le modle,</span><br />
- <span class="vi0">Madame; et vous savez comment cela s'appelle.</span><br />
- <span class="vi0">Il suffit. Nous allons, l'un et l'autre, en tous lieux,</span><br />
- <span class="vi0">Montrer de votre c&oelig;ur le portrait glorieux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'aurois de quoi vous dire, et belle est la matire;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je ne vous tiens pas digne de ma colre;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous ferai voir que les petits marquis</span><br />
- <span class="vi0">Ont, pour se consoler, des c&oelig;urs de plus haut prix<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;CLIMNE, LIANTE, ARSINO, ALCESTE, ORONTE, PHILINTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! de cette faon je vois qu'on me dchire,</span><br />
- <span class="vi0">Aprs tout ce qu' moi je vous ai vu m'crire!</span><br />
- <span class="vi0">Et votre c&oelig;ur, par de beaux semblans d'amour,</span><br />
- <span class="vi0">A tout le genre humain se promet tour tour!</span><br />
- <span class="vi0">Allez, j'tois trop dupe, et je vais ne plus l'tre;</span><br />
- <span class="vi0">Vous me faites un bien, me faisant vous connotre;</span><br />
- <span class="vi0">J'y profite d'un c&oelig;ur qu'ainsi vous me rendez,</span><br />
- <span class="vi0">Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez.</span><br />
- <span class="vnote4">A Alceste.</span><br />
- <span class="vi0">Monsieur, je ne fais plus d'obstacle votre flamme</span><br />
- <span class="vi0">Et vous pouvez conclure affaire avec madame.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;CLIMNE, LIANTE, ARSINO, ALCESTE, PHILINTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO</span>, <span class="note"> Climne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Certes, voil le trait du monde le plus noir;</span><br />
- <span class="vi0">Je ne m'en saurois taire, et me sens mouvoir.</span><br />
- <span class="vi0">Voit-on des procds qui soient pareils aux vtres?</span><br />
- <span class="vi0">Je ne prends point de part aux intrts des autres;</span><br />
- <span class="vnote4">Montrant Alceste.</span><br />
- <span class="vi0">Mais monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur,</span><br />
- <span class="vi0">Un homme, comme lui, de mrite et d'honneur,</span><br />
- <span class="vi0">Et qui vous chrissoit avec idoltrie,</span><br />
- <span class="vi0">Devoit-il...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Laissez-moi, madame,je vous prie,</span><br />
- <span class="vi0">Vider mes intrts moi-mme l-dessus;</span><br />
- <span class="vi0">Et ne vous chargez point de ces soins superflus.</span><br />
- <span class="vi0">Mon c&oelig;ur a beau vous voir prendre ici sa querelle,</span><br />
- <span class="vi0">Il n'est point en tat de payer ce grand zle;</span><br />
- <span class="vi0">Et ce n'est pas vous que je pourrai songer,</span><br />
- <span class="vi0">Si, par un autre choix, je cherche me venger.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh! croyez-vous, monsieur, qu'on ait cette pense,</span><br />
- <span class="vi0">Et que de vous avoir on soit tant empresse?</span><br />
- <span class="vi0">Je vous trouve un esprit bien plein de vanit,</span><br />
- <span class="vi0">Si de cette crance il peut s'tre flatt.</span><br />
- <span class="vi0">Le rebut de madame est une marchandise</span><br />
- <span class="vi0">Dont on auroit grand tort d'tre si fort prise.</span><br />
- <span class="vi0">Dtrompez-vous, de grce, et portez-le moins haut.</span><br />
- <span class="vi0">Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut.</span><br />
- <span class="vi0">Vous ferez bien encor de soupirer pour elle,</span><br />
- <span class="vi0">Et je brle de voir une union si belle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;CLIMNE, LIANTE, ALCESTE, PHILINTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> Climne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, je me suis tu, malgr ce que je voi,</span><br />
- <span class="vi0">Et j'ai laiss parler tout le monde avant moi.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
- <span class="vi0">Ai-je pris sur moi-mme un assez long empire?</span><br />
- <span class="vi0">Et puis-je maintenant...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Oui, vous pouvez tout dire;</span><br />
- <span class="vi0">Vous en tes en droit, lorsque vous vous plaindrez,</span><br />
- <span class="vi0">Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.</span><br />
- <span class="vi0">J'ai tort, je le confesse, et mon me confuse</span><br />
- <span class="vi0">Ne cherche vous payer d'aucune vaine excuse;</span><br />
- <span class="vi0">J'ai des autres ici mpris le courroux;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous.</span><br />
- <span class="vi0">Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable;</span><br />
- <span class="vi0">Je sais combien je dois vous parotre coupable,</span><br />
- <span class="vi0">Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'enfin vous avez sujet de me har.</span><br />
- <span class="vi0">Faites-le, j'y consens.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Eh! le puis-je, tratresse?</span><br />
- <span class="vi0">Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse?</span><br />
- <span class="vi0">Et, quoique avec ardeur je veuille vous har,</span><br />
- <span class="vi0">Trouv-je un c&oelig;ur en moi tout prt m'obir?</span><br />
- <span class="vnote4">A liante et Philinte.</span><br />
- <span class="vi0">Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous fais tous deux tmoins de ma foiblesse.</span><br />
- <span class="vi0">Mais, vous dire vrai, ce n'est pas encor tout,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout,</span><br />
- <span class="vi0">Montrer que c'est tort que sages on nous nomme,</span><br />
- <span class="vi0">Et que dans tous les c&oelig;urs il est toujours de l'homme.</span><br />
- <span class="vnote4">A Climne.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits;</span><br />
- <span class="vi0">J'en saurai, dans mon me, excuser tous les traits,</span><br />
- <span class="vi0">Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse</span><br />
- <span class="vi0">O le vice du temps porte votre jeunesse,</span><br />
- <span class="vi0">Pourvu que votre c&oelig;ur veuille donner les mains</span><br />
- <span class="vi0">Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains,</span><br />
- <span class="vi0">Et que dans mon dsert, o j'ai fait v&oelig;u de vivre,</span><br />
- <span class="vi0">Vous soyez, sans tarder, rsolue me suivre.</span><br />
- <span class="vi0">C'est par l seulement que, dans tous les esprits,</span><br />
- <span class="vi0">Vous pouvez rparer le mal de vos crits,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
- <span class="vi0">Et qu'aprs cet clat qu'un noble c&oelig;ur abhorre,</span><br />
- <span class="vi0">Il peut m'tre permis de vous aimer encore.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,</span><br />
- <span class="vi0">Et dans votre dsert aller m'ensevelir!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et, s'il faut qu' mes feux votre flamme rponde,</span><br />
- <span class="vi0">Que vous doit importer tout le reste du monde?</span><br />
- <span class="vi0">Vos dsirs avec moi ne sont-ils pas contens?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La solitude effraye une me de vingt ans.</span><br />
- <span class="vi0">Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,</span><br />
- <span class="vi0">Pour me rsoudre prendre un dessein de la sorte.</span><br />
- <span class="vi0">Si le don de ma main peut contenter vos v&oelig;ux,</span><br />
- <span class="vi0">Je pourrai me rsoudre serrer de tels n&oelig;uds;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'hymen...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Non. Mon c&oelig;ur prsent vous dteste,</span><br />
- <span class="vi0">Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste.</span><br />
- <span class="vi0">Puisque vous n'tes point, en des liens si doux,</span><br />
- <span class="vi0">Pour trouver tout en moi<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, comme moi tout en vous,</span><br />
- <span class="vi0">Allez, je vous refuse: et ce sensible outrage</span><br />
- <span class="vi0">De vos indignes fers pour jamais me dgage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>&mdash;LIANTE, ALCESTE, PHILINTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> liante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame, cent vertus ornent votre beaut,</span><br />
- <span class="vi0">Et je n'ai vu qu'en vous de la sincrit;</span><br />
- <span class="vi0">De vous depuis longtemps je fais un cas extrme;</span><br />
- <span class="vi0">Mais laissez-moi toujours vous estimer de mme,</span><br />
- <span class="vi0">Et souffrez que mon c&oelig;ur, dans ses troubles divers,</span><br />
- <span class="vi0">Ne se prsente point l'honneur de vos fers;</span><br />
- <span class="vi0">Je me sens trop indigne, et commence connotre</span><br />
- <span class="vi0">Que le ciel pour ce n&oelig;ud ne m'avoit point fait natre;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
- <span class="vi0">Que ce seroit pour vous un hommage trop bas,</span><br />
- <span class="vi0">Que le rebut d'un c&oelig;ur qui ne vous valoit pas;</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'enfin...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Vous pouvez suivre cette pense:</span><br />
- <span class="vi0">Ma main de se donner n'est pas embarrasse;</span><br />
- <span class="vi0">Et voil votre ami, sans trop m'inquiter,</span><br />
- <span class="vi0">Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! cet honneur, madame, est toute mon envie.</span><br />
- <span class="vi0">Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Puissiez-vous, pour goter de vrais contentemens,</span><br />
- <span class="vi0">L'un pour l'autre jamais garder ces sentiments!</span><br />
- <span class="vi0">Trahi de toutes parts, accabl d'injustices,</span><br />
- <span class="vi0">Je vais sortir d'un gouffre o triomphent les vices,</span><br />
- <span class="vi0">Et chercher sur la terre un endroit cart</span><br />
- <span class="vi0">O d'tre homme d'honneur on ait la libert.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allons, madame, allons employer toute chose</span><br />
- <span class="vi0">Pour rompre le dessein que son c&oelig;ur se propose.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene">FIN DU MISANTHROPE.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="big130"><b>QUATRIME POQUE</b></span><br /></p>
-
-<p class="center"><b>1666-1667</b><br /><br /></p>
-
-<p class="center"><b>&OElig;UVRES CRITES POUR LA COUR ET DIVERTISSEMENTS</b><br /></p>
-
-<table summary="table_des_oeuvres2_volume3_" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="3">
- <col width="20" />
- <col width="50" />
- <col width="400" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XIX.</td>
- <td class="tdctop2">1666.</td>
- <td class="tdltop2">LE MDECIN MALGR LUI.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XX.</td>
- <td class="tdctop2">1666.</td>
- <td class="tdltop2">MLICERTE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XXI.</td>
- <td class="tdctop2">1666.</td>
- <td class="tdltop2">LA PASTORALE COMIQUE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XXII.</td>
- <td class="tdctop2">1667.</td>
- <td class="tdltop2">LE SICILIEN <span class="smcap">OU</span> L'AMOUR PEINTRE.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>LE MDECIN MALGR LUI<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a><br /><br />
-<small>COMDIE</small></h2>
-
-<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A PARIS, SUR LE THATRE DU
-PALAIS-ROYAL, LE 9 AOT 1666.</b></p>
-
-<p>Le <i>Misanthrope</i>, le chef-d'&oelig;uvre comique non-seulement de la scne
-franaise, mais de la scne noble et de bon ton en Europe, faisait peu
-d'argent. La farce du <i>Mdecin malgr lui</i>, qui succda immdiatement
-ce bel ouvrage, fut videmment compose pour relever les intrts
-financiers du thtre, et pour compenser, au moyen d'une vogue
-populaire, la froide estime inspire par le chef-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>L'ide d'un mdecin pour rire, devant son crdit et sa rputation de
-grands mots, une robe et un bonnet, avait depuis longtemps pris
-possession de l'esprit de Molire: on la retrouve dj dans le <i>Mdecin
-volant</i>. L'ide collatrale et l'invention comique de cette femme qui,
-pour se venger d'un mari, l'indique comme excellent <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> mdecin, mais
-ne livrant ses ordonnances que sous le bton, est venue renforcer la
-donne premire, laquelle toutes les querelles ridicules de la Facult
-et des apothicaires, leurs grands combats sur l'antimoine et l'mtique,
-prtrent un corps plus solide.</p>
-
-<p>De l cette dlicieuse comdie du <i>Fagoteux</i> ou <i>Fagotier</i>, laquelle
-Molire avait rv depuis sa jeunesse, de l le plus burlesque et le
-plus philosophique ensemble, un long clat de rire aux dpens de la
-formule pdantesque et de l'antique empirisme. On a peine croire
-aujourd'hui que Boileau, cet homme d'un got si sr, et qui aimait
-Molire, lui ait encore reproch, ce propos, srieusement, le langage
-patois qu'il a prt ses paysans, tant le sentiment de la dcence et
-de l'lgance convenue dominait alors, tant les meilleurs esprits
-avaient peu de got pour la vraie peinture du caractre et la
-reproduction fidle de la personnalit humaine. Il n'y avait qu'un pas
-franchir pour arriver aux bergers enrubans de Fontenelle et de Lamothe.</p>
-
-<p>Molire fut rcompens par un succs tourdissant, succs bourgeois et
-roturier, aussi net, aussi durable que le succs lgant et classique du
-<i>Misanthrope</i>.</p>
-
-<p>Ce fut, dit-on, dans un conte plaisant, dont Louis XIV avait ri, que
-Molire trouva sa fable, qui se rapporte la vieille lgende ainsi
-rsume par Anguilbert: Qudam mulier percussa a viro suo ivit ad
-castellanum infirmum, dicens virum suum esse medicum, sed non mederi
-cuique nisi forte percuteretur, et sic eum fortissime percuti
-procuravit. (<i>Mensa philosophica</i>, cap. <span class="smcap">XVIII</span>, <i>de Mulieribus</i>, in
-fine, fol. 58.)&mdash;Une certaine femme, frappe par son mari, alla chez
-son seigneur malade, disant que son mari tait mdecin, mais qu'il ne
-gurissait que ceux qui le battaient bien; et par l elle le fit rosser
-de la bonne manire. Cet Anguilbert, qui avait, comme beaucoup de
-moines et de savants du moyen ge, recueilli, pour en garnir son <i>Festin
-philosophique</i>, toutes les miettes anecdotiques ayant cours de son
-temps, accorde trois lignes ce vieux conte, que l'on retrouve dans le
-fabliau du <i>Vilain mire</i> ou du <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> <i>Manant mdecin</i>, et que sans doute
-Molire avait entendu rpter sous une forme ou sous une autre la cour
-de Louis <span class="smcap">XIV</span>.</p>
-
-<p>On le voit, Molire ne lche pas sa proie; la guerre commence la
-porte de Nesle dans le <i>Mdecin volant</i>, la lutte contre l'empirisme et
-la crdulit, ne finira qu'avec le <i>Malade imaginaire</i> et avec sa vie.</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnages_medecin" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="3">
- <col width="280" />
- <col width="20" />
- <col width="140" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">GRONTE, pre de Lucinde.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">LUCINDE, fille de Gronte.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">LANDRE, amant de Lucinde.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">SGANARELLE, mari de Martine.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MARTINE, femme de Sganarelle.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">M. ROBERT, voisin de Sganarelle.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">VALRE, domestique<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> de Gronte.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">LUCAS, mari de Jacqueline.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"> JACQUELINE, nourrice chez Gronte, et femme de Lucas.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">THIBAUT, pre de Perrin,</td>
- <td rowspan="2" class="accolade">}</td>
- <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">paysans.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">PERRIN,</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="4" class="tdctop">La scne est la campagne.&mdash;Le thtre reprsente une fort.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="pacte">ACTE PREMIER</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;SGANARELLE, MARTINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est moi de parler
-et d'tre le matre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Et je te dis, moi, que je veux que tu vives ma fantaisie, et que je ne
-me suis point marie avec toi pour souffrir tes fredaines.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oh! la grande fatigue que d'avoir une femme, et qu'Aristote <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> a bien
-raison quand il dit qu'une femme est pire qu'un dmon!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Voyez un peu l'habile homme, avec son bent d'Aristote!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi
-raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux mdecin, et qui
-ait su dans son jeune ge son rudiment par c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Peste du fou fieff!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Peste de la carogne!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Que maudits soient l'heure et le jour o je m'avisai d'aller dire oui!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Que maudit soit le bec cornu<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a> de notaire qui me fit signer ma ruine!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>C'est bien toi, vraiment, te plaindre de cette affaire! Devrois-tu
-tre un seul moment sans rendre grces au ciel de m'avoir pour ta femme?
-et mritois-tu d'pouser une personne comme moi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer
-la premire nuit de nos noces! Eh! morbleu, ne me fais point parler
-l-dessus: je dirois de certaines choses...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Quoi? que dirois-tu?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Baste<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>! laissons l ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que
-nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> qui me rduit
- l'hpital, un dbauch, un tratre, qui me mange tout ce que j'ai!...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tu as menti! j'en bois une partie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Qui me vend, pice pice, tout ce qui est dans le logis!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est vivre de mnage.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Qui m'a t jusqu'au lit que j'avois!...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tu t'en lveras plus matin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison!...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>On en dmnage plus aisment.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est pour ne me point ennuyer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tout ce qu'il te plaira.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mets-les terre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Qui me demandent toute heure du pain.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Donne-leur le fouet: quand j'ai bien bu et bien mang, je veux que tout
-le monde soit sol dans ma maison.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Et tu prtends, ivrogne, que les choses aillent toujours de mme?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plat.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Que j'endure ternellement tes insolences et tes dbauches?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ne nous emportons point, ma femme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger ton devoir?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'me endurante et que j'ai le bras
-assez bon.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Je me moque de tes menaces!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma petite femme, ma mie, votre peau vous dmange, votre ordinaire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma chre moiti, vous avez envie de me drober quelque chose<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Crois-tu que je m'pouvante de tes paroles?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Doux objet de mes v&oelig;ux, je vous frotterai les oreilles.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Ivrogne que tu es!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous battrai.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Sac vin!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous rosserai.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Infme!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous trillerai.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Tratre! insolent! trompeur! lche! coquin! pendard! gueux! bltre!
-fripon! maraud! voleur!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! vous en voulez donc?</p>
-
-<p class="noteleft">Sganarelle prend un bton et bat sa femme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note">criant.</span></p>
-
-<p>Ah! ah! ah! ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voil le vrai moyen de vous apaiser.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Hol! hol! hol! Fi! Qu'est ceci? Quelle infamie! Peste soit le coquin
-de battre ainsi sa femme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note"> M. Robert.</span></p>
-
-<p>Et je veux qu'il me batte, moi!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Ah! j'y consens de tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>De quoi vous mlez-vous?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>J'ai tort.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Est-ce l votre affaire?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Vous avez raison.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Voyez un peu cet impertinent, qui veut empcher les maris de battre <ins class="correction" title="leur femme">leurs
-femmes</ins>!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Je me rtracte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Qu'avez-vous voir l-dessus?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Rien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Est-ce vous d'y mettre le nez?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Non.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Mlez-vous de vos affaires!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Je ne dis plus mot.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Il me plat d'tre battue.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>D'accord.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Ce n'est pas vos dpens.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Il est vrai.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Et vous tes un sot de venir vous fourrer o vous n'avez que faire.</p>
-
-<p class="noteright">Elle lui donne un soufflet.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Compre, je vous demande pardon de tout mon c&oelig;ur. Faites, rossez,
-battez comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il ne me plat pas, moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Ah! c'est une autre chose.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre si je ne le
-veux pas.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Fort bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est ma femme, et non pas la vtre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Sans doute.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous n'avez rien me commander.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>D'accord.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je n'ai que faire de votre aide.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p>
-
-<p>Trs-volontiers.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Et vous tes un impertinent de vous ingrer des affaires d'autrui!
-Apprenez que Cicron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point
-mettre l'corce.</p>
-
-<p class="noteright">Il bat M. Robert et le chasse.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;SGANARELLE, MARTINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oh ! faisons la paix nous deux. Touche l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Oui, aprs m'avoir ainsi battue!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Cela n'est rien. Touche.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Je ne veux pas.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Non.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma petite femme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Point!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Allons, te dis-je.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Je n'en ferai rien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Viens, viens, viens!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Non! je veux tre en colre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Laisse-moi l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Touche, te dis-je.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Tu m'as trop maltraite.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, va, je te demande pardon; mets l ta main.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Je te pardonne. <span class="note">(Bas, part.)</span> Mais tu le payeras.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tu es une folle de prendre garde cela: ce sont petites choses qui sont
-de temps en temps ncessaires dans l'amiti; et cinq ou six coups de
-bton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection.
-Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de
-fagots.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;MARTINE.</p>
-
-<p>Va, quelque mine que je fasse, je n'oublierai pas mon ressentiment, et
-je brle en moi-mme de trouver les moyens de te punir des coups que tu
-m'as donns. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi
-se venger d'un mari; mais c'est une punition trop dlicate pour mon
-pendard: je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir; et ce
-n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reue.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;VALRE, LUCAS, MARTINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note"> Valre, sans voir Martine.</span></p>
-
-<p>Parguienne! j'avons pris l tous deux une guble de commission, et je ne
-sais pas, moi, ce que je pensons attraper.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Lucas, sans voir Martine.</span></p>
-
-<p>Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obir notre matre:
-et puis nous avons intrt, l'un et l'autre, <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> la sant de sa
-fille, notre matresse; et, sans doute son mariage, diffr par sa
-maladie, nous vaudra quelque rcompense. Horace, qui est libral, a
-bonne part aux prtentions qu'on peut avoir sur sa personne; et, quoique
-elle ait fait voir de l'amiti pour un certain Landre, tu sais bien que
-son pre n'a jamais voulu consentir le recevoir pour son gendre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note">rvant part, se croyant seule.</span></p>
-
-<p>Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note"> Valre.</span></p>
-
-<p>Mais quelle fantaisie s'est-il boute<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> l dans la tte, puisque les
-mdecins y avont tous perdu leur latin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Lucas.</span></p>
-
-<p>On trouve quelquefois, force de chercher, ce qu'on ne trouve pas
-d'abord, et souvent en de simples lieux...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note">se croyant toujours seule.</span></p>
-
-<p>Oui, il faut que je me venge quelque prix que ce soit. Ces coups de
-bton me reviennent au c&oelig;ur, je ne les saurois digrer; et...
-(Heurtant Valre et Lucas.) Ah! messieurs, je vous demande pardon; je ne
-vous voyois pas, et cherchois dans ma tte quelque chose qui
-m'embarrasse.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous
-voudrions bien trouver.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Seroit-ce quelque chose o je vous puisse aider?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Cela se pourroit faire; et nous tchons de rencontrer quelque habile
-homme, quelque mdecin particulier, qui pt donner quelque soulagement
-la fille de notre matre, attaque d'une maladie qui lui a t tout d'un
-coup l'usage de la langue. Plusieurs mdecins ont dj puis toute leur
-science aprs elle; mais on trouve parfois des gens avec des secrets
-admirables, de certains remdes particuliers, qui font le plus souvent
-ce que les autres n'ont pu faire, et c'est ce que nous cherchons.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note">bas, part.</span></p>
-
-<p>Ah! que le ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon
-pendard! <span class="note">(Haut.)</span> Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour
-rencontrer ce que vous cherchez; et nous avons un homme, le plus
-merveilleux homme du monde pour les maladies dsespres.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Eh! de grce, o pouvons-nous le rencontrer?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voil qui s'amuse
-couper du bois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Un mdecin qui coupe du bois!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Qui s'amuse cueillir des simples, voulez-vous dire?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Non; c'est un homme extraordinaire qui se plat cela, fantasque,
-bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il
-va vtu d'une faon extravagante, affecte quelquefois de parotre
-ignorant, tient sa science renferme, et ne fuit rien tant tous les
-jours que d'exercer les merveilleux talens qu'il a eus du ciel pour la
-mdecine.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du
-caprice, quelque petit grain de folie ml leur science.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va
-parfois jusqu' vouloir tre battu pour demeurer d'accord de sa
-capacit; et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas bout, qu'il
-n'avouera jamais qu'il est mdecin, s'il se le met en fantaisie, que
-vous ne preniez chacun un bton, et ne le rduisiez, force de coups,
-vous confesser la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que
-nous en usons quand nous avons besoin de lui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Voil une trange folie!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Il est vrai; mais, aprs cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Comment s'appelle-t-il?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Il s'appelle Sganarelle. Mais il est ais connotre. C'est un homme
-qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit
-jaune et vert.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Un habit jaune et vart! C'est donc le mdecin des parroquets?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Comment! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une
-femme fut abandonne de tous les autres mdecins: on la tenoit morte il
-y avait dj six heures, et l'on se disposoit l'ensevelir, lorsqu'on y
-fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue,
-une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le mme
-instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitt se promener dans
-sa chambre, comme si de rien n'et t.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Il falloit que ce ft quelque goutte d'or potable.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Cela pourroit bien tre. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune
-enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le
-pav la tte, les bras, et les jambes. On n'y eut pas plutt amen notre
-homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait
-faire; et l'enfant aussitt se leva sur ses pieds, et courut jouer la
-fossette.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Il faut que cet homme-l ait la mdecine universelle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Qui en doute?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Ttigu! v'l justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le
-chercher.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai
-donn.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Eh! morguenne! laissez-nous faire: s'il ne tient qu' battre, la vache
-est nous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Lucas.</span></p>
-
-<p>Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre, et j'en conois,
-pour moi, la meilleure esprance du monde.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;SGANARELLE, VALRE, LUCAS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">chantant derrire le thtre.</span></p>
-
-<p>La, la, la...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">entrant sur le thtre avec une bouteille sa main, sans
-apercevoir Valre ni Lucas.</span></p>
-
-<p>La, la, la... Ma foi, c'est assez travaill pour boire un coup. Prenons
-un peu d'haleine. <span class="note">(Aprs avoir bu.)</span> Voil du bois qui est sal comme
-tous les diables.</p>
-
-<p class="noteright">Il chante.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <span class="i8">Qu'ils sont doux,</span><br />
- <span class="i6">Bouteille jolie,</span><br />
- <span class="i8">Qu'ils sont doux,</span><br />
- <span class="i6">Vos petits glougloux!</span><br />
- <span class="i2">Mais mon sort feroit bien des jaloux,</span><br />
- <span class="i0">Si vous tiez toujours remplie.</span><br />
- <span class="i4">Ah! bouteille, ma mie,</span><br />
- <span class="i4">Pourquoi vous videz-vous?</span><br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mlancolie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">bas, Lucas.</span></p>
-
-<p>Le voil lui-mme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">bas, Valre.</span></p>
-
-<p>Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bout le nez dessus.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Voyons de prs.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">embrassant sa bouteille.</span></p>
-
-<p>Ah! ma petite friponne! que je t'aime, mon petit bouchon!</p>
-
-<p class="noteleft">Il chante. Apercevant Valre et Lucas qui l'examinent, il baisse la
-voix.</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- Mais mon sort... feroit... bien des... jaloux,<br />
- Si...<br />
- </div>
-</div>
-
-<p class="notecenter">Voyant qu'on l'examine de plus prs.</p>
-
-<p>Que diable! qui en veulent ces gens-l?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Lucas.</span></p>
-
-<p>C'est lui assurment.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note"> Valre.</span></p>
-
-<p>Le v'l tout crach comme on nous l'a dfigur.</p>
-
-<p class="notelefthanging">Sganarelle pose la bouteille terre, et Valre se baissant pour le
-saluer, comme il croit que c'est dessein de la prendre, il la met de
-l'autre ct; Lucas faisant la mme chose que Valre, Sganarelle
-reprend sa bouteille, et la tient contre son estomac, avec divers
-gestes qui font un jeu de thtre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Eh! quoi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se tournant vers Valre, puis vers Lucas.</span></p>
-
-<p>Oui et non, selon ce que vous lui voulez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Nous ne voulons que lui faire toutes les civilits que nous pourrons.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adresss vous pour
-ce que nous cherchons; et nous venons implorer votre aide, dont nous
-avons besoin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Si c'est quelque chose, messieurs, qui dpende de mon petit ngoce, je
-suis tout prt vous rendre service.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, c'est trop de grce que vous nous faites. Mais, monsieur,
-couvrez-vous, s'il vous plat; le soleil pourroit vous incommoder.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Monsieur, boutez dessus.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Voici des gens bien pleins de crmonies. <span class="note">(Il se couvre.)</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, il ne faut pas trouver trange que nous venions vous; les
-habiles gens sont toujours recherchs, et nous sommes instruits de votre
-capacit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il est vrai, messieurs, que je suis le premier homme de monde pour faire
-des fagots.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur!...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je n'y pargne aucune chose, et les fais d'une faon qu'il n'y a rien
-dire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Ne parlons point de cela, s'il vous plat.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous promets que je ne saurois les donner moins.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, nous savons les choses.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, c'est se moquer que...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Parlons d'autre faon, de grce.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous en pourrez trouver autre part moins; il y a fagots et fagots;
-mais pour ceux que je fais...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Eh! monsieur, laissons l ce discours.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un double.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Eh! fi!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, en conscience; vous en payerez<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> cela. Je vous parle
-sincrement, et ne suis pas homme surfaire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Faut-il, monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse ces grossires
-feintes, s'abaisse parler de la sorte! qu'un homme si savant, un
-fameux mdecin comme vous tes veuille se dguiser aux yeux du monde, et
-tenir enterrs les beaux talens qu'il a!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Il est fou.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>De grce, monsieur, ne dissimulez point avec nous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Comment?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Tout ce tripotage ne sert de rian; je savons ceu que je savons.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Quoi donc? Que me voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Pour ce que vous tes, pour un grand mdecin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mdecin vous-mme! je ne le suis point, et je ne l'ai jamais t.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">bas.</span></p>
-
-<p>Voil sa folie qui le tient. <span class="note">(Haut.)</span> Monsieur, ne veuillez point nier
-les choses davantage, et n'en venons point, s'il vous plat, de
-fcheuses extrmits.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>A quoi donc?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>A de certaines choses dont nous serions marris<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Parbleu! venez-en tout ce qu'il vous plaira; je ne suis point mdecin,
-et ne sais ce que vous me voulez dire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">bas.</span></p>
-
-<p>Je vois bien qu'il faut se servir de remde. <span class="note">(Haut.)</span> Monsieur, encore un
-coup, je vous prie d'avouer ce que vous tes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Eh! ttigu! ne lantiponez<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> point davantage, et confessez la
-franquette que v's tes mdecin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>J'enrage!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>A quoi bon nier ce qu'on sait?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Pourquoi toutes ces fredaines-l? A quoi est-ce que a vous sart?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis
-point mdecin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Vous n'tes point mdecin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>V' n'tes point mdecin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, vous dis-je.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Puisque vous le voulez, il faut s'y rsoudre.</p>
-
-<p class="notecenter">Ils prennent chacun un bton et le frappent.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! ah! ah! messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous cette violence?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>A quoi bon nous bailler la peine de vous battre?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Par ma figu! j'en sis fch, franchement.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Que diable est ceci, messieurs? De grce, est-ce pour rire, ou si tous
-deux vous extravaguez, de vouloir que je sois mdecin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Quoi! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous dfendez d'tre
-mdecin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Diable emporte si je le suis!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Il n'est pas vrai qu'ous sayez mdecin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, la peste m'touffe! <span class="note">(Ils recommencent le battre.)</span> Ah! ah! Eh
-bien, messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis mdecin, je suis
-mdecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux
-consentir tout que de me faire assommer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Ah! voil qui va bien, monsieur; je suis ravi de vous voir raisonnable.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Vous me boutez la joie au c&oelig;ur, quand je vous vois parler comme a.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Je vous demande pardon de toute mon me.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Je vous demandons excuse de la libart que j'avons prise.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Ouais, seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu mdecin
-sans m'en tre aperu?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous tes,
-et vous verrez assurment que vous en serez satisfait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mais, messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mmes?
-Est-il bien assur que je sois mdecin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Oui, par ma figu!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tout de bon?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Sans doute.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Diable emporte si je le savois!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Comment! vous tes le plus habile mdecin du monde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Un mdecin qui a gari je ne sais combien de maladies.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tudieu!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Une femme toit tenue pour morte il y avoit six heures; elle toit prte
- ensevelir, lorsque avec une goutte de <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> quelque chose vous la ftes
-revenir et marcher d'abord par la chambre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Peste!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de
-quoi il eut la tte, les jambes et les bras casss; et vous, avec je ne
-sais quel onguent, vous ftes qu'aussitt il se relevit sur ses pieds,
-et s'en fut jouer la fossette.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Diantre!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Enfin, monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce
-que vous voudrez, en vous laissant conduire o nous prtendons vous
-mener.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je gagnerai ce que je voudrai?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! je suis mdecin, sans contredit. Je l'avois oubli; mais je m'en
-ressouviens. De quoi est-il question? o faut-il se transporter?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu
-la parole.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma foi! je ne l'ai pas trouve.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">bas Lucas.</span></p>
-
-<p>Il aime rire. <span class="note">(A Sganarelle.)</span> Allons, monsieur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Sans une robe de mdecin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Nous en prendrons une.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">prsentant sa bouteille Valre.</span></p>
-
-<p>Tenez cela, vous; voil o je mets mes juleps. <span class="note">(Puis se tournant vers
-Lucas en crachant.)</span> Vous, marchez l-dessus, par ordonnance du mdecin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Palsanguenne; v'l un mdecin qui me plat; je pense qu'il russira, car
-il est bouffon.</p>
-
-<p class="pacte">ACTE II<br /><br />
-<span class="small80">Le thtre reprsente une chambre de la maison de Gronte.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;GRONTE, VALRE, LUCAS, JACQUELINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieur, je crois que vous serez satisfait; et nous vous avons
-amen le plus grand mdecin du monde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Oh! morguenne! il faut tirer l'chelle aprs ceti-l; et tous les autres
-ne sont pas daignes de li dchausser ses souliers.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Qui a gari des gens qui tiant morts.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit; et parfois il a des
-momens o son esprit s'chappe, et ne parot pas ce qu'il est.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Oui, il aime bouffonner; et l'an diroit parfois, ne v's en dplaise,
-qu'il a <ins class="correction" title="qeulque">quelque</ins> petit coup de hache la tte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des
-choses tout fait releves.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un
-livre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Sa rputation s'est dj rpandue ici, et tout le monde vient lui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je me meurs d'envie de le voir; faites-le-moi vite venir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Je le vais querir.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;GRONTE, JACQUELINE, LUCAS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Par ma fi, monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je
-pense que ce sera queussi queumi<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>; et la meilleure mdeaine que
-l'an pourroit bailler votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et
-bon mari, pour qui alle et de l'amiqui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Ouais! nourrice, ma mie, vous vous mlez de bien des choses!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Taisez-vous, notre minagre Jacquelaine; ce n'est pas vous bouter l
-votre nez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Je vous dis et vous douze que tous ces mdecins n'y feront rian que de
-l'iau claire; que votre fille a besoin d'autre chose que de rhibarbe et
-de sn, et qu'un mari est un empltre qui garit <ins class="correction" title="tout">tous</ins> les maux des
-filles.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Est-elle en tat maintenant qu'on s'en voult charger avec l'infirmit
-qu'elle a? Et, lorsque j'ai t dans le dessein de la marier, ne
-s'est-elle pas oppose mes volonts?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Je le crois bian: vous li vouliez bailler eun homme qu'alle n'aime
-point. Que ne preniais-vous ce monsieur Liandre, qui li touchoit au
-c&oelig;ur? Alle auroit t fort obissante; et <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> je m'en vas gager
-qu'il la prendroit, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Ce Landre n'est pas ce qu'il lui faut; il n'a pas du bien comme
-l'autre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Il a eun oncle qui est si riche, dont il est hriqui!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Tous ces biens venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel
-que ce qu'on tient, et l'on court grand risque de s'abuser lorsque l'on
-compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les
-oreilles ouvertes aux v&oelig;ux et aux prires de messieurs les hritiers,
-et l'on a le temps d'avoir les dents longues lorsqu'on attend pour vivre
-le trpas de quelqu'un.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Enfin, j'ai toujours ou dire qu'en mariage, comme ailleurs,
-contentement passe richesse. Les pres et les mres ant cette maudite
-couteume de demander toujours: Qu'a-t-il? et Qu'a-t-elle? et le compre
-Piarre a mari sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarqui de
-vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, o alle avoit bout son
-amiqui; et v'l que la pauvre criature en est devenue jaune comme un
-coing, et n'a point profit tout depuis ce temps-l. C'est un bel
-exemple pour vous, monsieu. On n'a que son plaisir en ce monde, et
-j'aimerois mieux bailler ma fille eun bon mari qui li ft agrable,
-que toutes les rentes de la Biausse.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Peste! madame la nourrice, comme vous dgoisez! Taisez-vous, je vous
-prie; vous prenez trop de soin, et vous chauffez votre lait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">frappant, chaque phrase qu'il dit, sur l'paule de Gronte.</span></p>
-
-<p>Morgui! tais-toi, t'es eune impertinente. Monsieu n'a que faire de tes
-discours, et il sait ce qu'il a faire. Mle-toi de donner teter
-ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le pre de sa
-fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Tout doux! Oh! tout doux!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">frappant encore sur l'paule de Gronte.</span></p>
-
-<p>Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect qu'alle
-vous doit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui. Mais ces gestes ne sont pas ncessaires.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III</span>.&mdash;VALRE, SGANARELLE, GRONTE, LUCAS, JACQUELINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, prparez-vous. Voici notre mdecin qui entre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin
-de vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">en robe de mdecin avec un chapeau des plus pointus.</span></p>
-
-<p>Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Hippocrate dit cela?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Dans quel chapitre, s'il vous plat?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Dans son chapitre... des chapeaux<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur le mdecin, ayant appris les merveilleuses choses...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>A qui parlez-vous, de grce?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>A vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je ne suis pas mdecin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous n'tes pas mdecin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Non, vraiment.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tout de bon?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Tout de bon. <span class="note">(Sganarelle prend un bton et frappe Gronte.)</span> Ah! ah! ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous tes mdecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span>, <span class="note"> Valre.</span></p>
-
-<p>Quel diable d'homme m'avez-vous l amen?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
-<p>Je vous ai bien dit que c'toit un mdecin goguenard.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui; mais je l'enverrois promener avec ses goguenarderies.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Ne prenez pas garde a, monsieu, ce n'est que pour rire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Cette raillerie ne me plat pas.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je vous demande pardon de la libert que j'ai prise.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je suis votre serviteur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je suis fch...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Cela n'est rien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Des coups de bton...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Il n'y a pas de mal.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Que j'ai eu l'honneur de vous donner.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombe dans
-une trange maladie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je suis ravi, monsieur, que votre fille ait besoin de moi, et je
-souhaiterois de tout mon c&oelig;ur que vous en eussiez besoin aussi, vous
-et toute votre famille, pour vous tmoigner l'envie que j'ai de vous
-servir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je vous suis oblig de ces sentimens.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous assure que c'est du meilleur de mon me que je vous parle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>C'est trop d'honneur que vous me faites.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Comment s'appelle votre fille?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Lucinde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Lucinde! Ah! beau nom mdicamenter! Lucinde!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qui est cette grande femme-l?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;SGANARELLE, JACQUELINE, LUCAS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>Peste! le joli meuble que voil! <span class="note">(Haut.)</span> Ah! nourrice! charmante
-nourrice, ma mdecine est la trs-humble esclave de votre nourricerie,
-et je voudrois bien tre le petit poupon fortun qui tett le lait de
-vos bonnes grces. <span class="note">(Il lui porte la main sur le sein.)</span> Tous mes remdes,
-toute ma science, toute ma capacit est votre service, et...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Avec votre permission monsieu le mdecin, laissez l ma femme, je vous
-prie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Quoi! elle est votre femme?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! vraiment je ne savois pas cela, et je m'en rjouis pour l'amour de
-l'un et de l'autre.</p>
-
-<p class="noteleft">Il fait semblant de vouloir embrasser Lucas, et embrasse la nourrice.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">tirant Sganarelle, et se remettant entre lui et sa femme.</span></p>
-
-<p>Tout doucement, s'il vous plat.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble: et la
-flicite d'avoir un mari comme vous; et je vous flicite, vous, d'avoir
-une femme si belle, si sage, et si bien faite comme elle est.</p>
-
-<p class="notecenter">Faisant encore semblant d'embrasser Lucas, qui lui tend les bras, il
-passe dessous, et embrasse encore la nourrice.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">le tirant encore.</span></p>
-
-<p>Eh! ttigu! point tant de complimens, je vous supplie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ne voulez-vous pas que je me rjouisse avec vous d'un si bel assemblage?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Avec moi tant qu'il vous plaira; mais, avec ma femme, trve de
-sarimonie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je prends part galement au bonheur de tous deux: et, si je vous
-embrasse pour vous tmoigner ma joie, je l'embrasse de mme pour lui en
-tmoigner aussi.</p>
-
-<p class="noteright">Il continue le mme jeu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">le tirant pour la troisime fois.</span></p>
-
-<p>Ah! vartigu, monsieu le mdecin, que de lantiponage<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;GRONTE, SGANARELLE, LUCAS, JACQUELINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, voici tout l'heure ma fille qu'on va vous amener.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je l'attends, monsieur, avec toute la mdecine.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>O est-elle?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se touchant le front.</span></p>
-
-<p>L dedans.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Fort bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mais, comme je m'intresse toute votre famille, il faut que j'essaye
-un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein.</p>
-
-<p class="notecenter">Il s'approche de Jacqueline.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">le tirant et lui faisant faire la pirouette.</span></p>
-
-<p>Nannain, nannain; je n'avons que faire de a.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est l'office du mdecin de voir les tetons des nourrices.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Il gnia office qui quienne, je sis votre serviteur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>As-tu bien la hardiesse de t'opposer au mdecin? Hors de l!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Je me moque de a!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">en le regardant de travers.</span></p>
-
-<p>Je te donnarai la fivre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE</span>, <span class="note">prenant Lucas par le bras, et lui faisant faire aussi la
-pirouette.</span></p>
-
-<p>Ote-toi de l aussi; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me
-dfendre moi-mme, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas faire?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Je ne veux pas qu'il te tte, moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Fi! le vilain, qui est jaloux de sa femme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Voici ma fille.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;LUCINDE, GRONTE, SGANARELLE, VALRE, LUCAS, JACQUELINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Est-ce l la malade?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui. Je n'ai qu'elle de fille; et j'aurois tous les regrets du monde si
-elle venoit mourir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qu'elle s'en garde bien! Il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance
-du mdecin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Allons, un sige.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">assis entre Gronte et Lucinde.</span></p>
-
-<p>Voil une malade qui n'est pas tant dgotante, et je tiens qu'un homme
-bien sain s'en accommoderoit assez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Vous l'avez fait rire, monsieur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tant mieux: lorsque le mdecin fait rire le malade, c'est le meilleur
-signe du monde. <span class="note">(A Lucinde.)</span> Eh bien, de quoi est-il question?
-Qu'avez-vous? Quel est le mal que vous sentez?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note">portant sa main sa bouche, sa tte et sous son menton.</span></p>
-
-<p>Han, hi, hon, han.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>H! que dites-vous?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note">continue les mmes gestes.</span></p>
-
-<p>Han, hi, hon, hon, han, hi, hon.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Quoi?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Han, hi, hon.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Han, hi, hon, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage
-est-ce l?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, c'est l sa maladie, elle est devenue muette, sans que jusques
-ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait
-reculer son mariage.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Et pourquoi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Celui qu'elle doit pouser veut attendre sa gurison pour conclure les
-choses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Et qui est ce sot-l, qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plt
-Dieu que la mienne et cette maladie! je me garderois bien de la vouloir
-gurir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Enfin, monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la
-soulager de son mal.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu: ce mal
-l'oppresse-t-il beaucoup?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Fort grandes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est fort bien fait. Va-t-elle o vous savez?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Copieusement?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je n'entends rien cela.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>La matire est-elle louable?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je ne me connois pas ces choses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Lucinde.</span></p>
-
-<p>Donnez-moi votre bras. <span class="note">(A Gronte.)</span> Voil un pouls qui marque que votre
-fille est muette.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Eh! oui, monsieur, c'est l son mal; vous l'avez trouv tout du premier
-coup.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Voyez comme il a devin sa maladie!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Nous autres grands mdecins, nous connoissons d'abord les choses. Un
-ignorant auroit t embarrass, et vous et t dire: C'est ceci, c'est
-cela; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends
-que votre fille est muette.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui; mais je voudrois bien que vous me puissiez dire d'o cela vient.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il n'est rien de plus ais: cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Fort bien. Mais la cause, s'il vous plat, qui fait qu'elle a perdu la
-parole?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empchement de
-l'action de sa langue.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Mais encore, vos sentimens sur cet empchement de l'action de sa langue?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Aristote, l-dessus, dit... de fort belles choses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je le crois.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! c'toit un grand homme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Sans doute.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Grand homme tout fait... (<span class="note">Levant le bras depuis le coude.)</span> un homme
-qui toit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc notre
-raisonnement, je tiens que cet empchement de l'action de sa langue est
-caus par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savans nous
-appelons humeurs peccantes; c'est--dire... humeurs peccantes, d'autant
-que les vapeurs formes par les exhalaisons des influences qui s'lvent
-dans la rgion des maladies, venant... pour ainsi dire... ...
-Entendez-vous le latin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>En aucune faon.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se levant brusquement.</span></p>
-
-<p>Vous n'entendez point le latin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Non.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">avec enthousiasme.</span></p>
-
-<p><i>Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hc musa,</i>
-la muse, <i>bonus, bona, bonum. Deus sanctus, est-ne oratio latinas?
-Etiam</i>, oui. <i>Quare</i>, pourquoi? <i>Quia substantivo, et adjectivum,
-concordat in generi, numerum, et casus.</i></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Ah! que n'ai-je tudi!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>L'habile homme que v'l!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Oui, a est si biau, que je n'y entends goutte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Or ces vapeurs dont je vous parle venant passer, du ct gauche o est
-le foie, au ct droit o est le c&oelig;ur, il se trouve que le poumon,
-que nous appelons en latin <i>armyan</i>, ayant communication avec le
-cerveau, que nous nommons en grec <i>nasmus</i>, par le moyen de la veine
-cave, que nous appelons en hbreu <i>cubile</i>, rencontre en son chemin
-lesdites <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> vapeurs qui remplissent les ventricules de l'omoplate; et
-parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous
-prie...; et parce que lesdites vapeurs ont certaine malignit... coutez
-bien ceci, je vous conjure.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ont une certaine malignit qui est cause... soyez attentif, s'il vous
-plat.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je le suis.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qui est cause par l'cret des humeurs engendres dans la concavit du
-diaphragme, il arrive que ces vapeurs... <i>Ossabundus, nequeis, nequer,
-potarinum, quipsa milus.</i> Voil justement ce qui fait que votre fille
-est muette.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Ah! que a est bian dit, notre homme!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Que n'ai-je la langue aussi bian pendue!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose
-qui m'a choqu: c'est l'endroit du foie et du c&oelig;ur. Il me semble que
-vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le c&oelig;ur est du ct
-gauche, et le foie du ct droit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui, cela toit autrefois ainsi; mais nous avons chang tout cela, et
-nous faisons maintenant la mdecine d'une mthode toute nouvelle.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon
-ignorance.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il n'y a point de mal; et vous n'tes pas oblig d'tre aussi habile que
-nous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Assurment. Mais, monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire cette
-maladie?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ce que je crois qu'il faille faire?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre
-pour remde quantit de pain tremp dans du vin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Pourquoi cela, monsieur?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mls ensemble, une vertu
-sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre
-chose aux perroquets, et qu'ils apprennent parler en mangeant de cela?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantit de pain et de vin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je reviendrai voir sur le soir en quel tat elle sera.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;GRONTE, SGANARELLE, JACQUELINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Jacqueline.</span></p>
-
-<p>Doucement, vous. <span class="note">(A Gronte.)</span> Monsieur, voil une nourrice laquelle il
-faut que je fasse quelques petits remdes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Qui? moi? Je me porte le mieux du monde!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tant pis, nourrice, tant pis! Cette grande sant est craindre, et il
-ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saigne amiable, de
-vous donner quelque petit clystre dulcifiant.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span></p>
-
-<p>Mais, monsieur, voil une mode que je ne comprends point. Pourquoi
-s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il n'importe, la mode en est salutaire; et, comme on boit <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> pour la
-soif venir, il faut aussi se faire saigner pour la maladie venir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE</span>, <span class="note">en s'en allant.</span></p>
-
-<p>Ma fi, je me moque de a, et je ne veux point faire de mon corps une
-boutique d'apothicaire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous tes rtive aux remdes, mais nous saurons vous soumettre la
-raison.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII</span><a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.&mdash;GRONTE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous donne le bonjour.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Attendez un peu, s'il vous plat.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Que voulez-vous faire?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Vous donner de l'argent, monsieur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tendant sa main par derrire, tandis que Gronte ouvre sa
-bourse.</span></p>
-
-<p>Je n'en prendrai pas, monsieur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Point du tout.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Un petit moment.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>En aucune faon.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>De grce!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous vous moquez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Voil qui est fort.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je n'en ferai rien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Eh!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ce n'est pas l'argent qui me fait agir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je le crois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">aprs avoir pris l'argent.</span></p>
-
-<p>Cela est-il de poids?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je ne suis pas un mdecin mercenaire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je le sais bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>L'intrt ne me gouverne point.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je n'ai pas cette pense.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">seul, regardant l'argent qu'il a reu.</span></p>
-
-<p>Ma foi, cela ne va pas mal, et pourvu que...</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>&mdash;LANDRE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, il y a longtemps que je vous attends; et je viens implorer
-votre assistance.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">lui ttant le pouls.</span></p>
-
-<p>Voil un pouls qui est fort mauvais.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Je ne suis point malade, monsieur, et ce n'est pas pour cela que je
-viens vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Si vous n'tes pas malade, que diable ne le dites-vous donc?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> Landre,
-qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et comme, par
-la mauvaise humeur de son pre, toute sorte d'accs m'est ferm auprs
-d'elle, je me hasarde vous prier de vouloir servir mon amour et de me
-donner lieu d'excuter un stratagme que j'ai trouv pour lui pouvoir
-dire deux mots d'o dpendent absolument mon bonheur et ma vie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Pour qui me prenez-vous? Comment! oser vous adresser moi pour vous
-servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignit de mdecin des
-emplois de cette nature!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, ne faites point de bruit.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">en le faisant reculer.</span></p>
-
-<p>J'en veux faire, moi! Vous tes un impertinent!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Eh! monsieur, doucement!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Un malavis!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>De grce!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je vous apprendrai que je ne suis point homme cela, et que c'est une
-insolence extrme...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE</span>, <span class="note">tirant une bourse.</span></p>
-
-<p>Monsieur...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>De vouloir m'employer... <span class="note">(Recevant la bourse.)</span> Je ne parle pas pour
-vous, car vous tes honnte homme, et je serois ravi de vous rendre
-service: mais il y a de certains impertinens au monde qui viennent
-prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela
-me met en colre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Je vous demande pardon, monsieur, de la libert que...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous vous moquez. De quoi est-il question?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Vous saurez donc, monsieur, que cette maladie que vous <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> voulez
-gurir est une feinte maladie. Les mdecins ont raisonn l-dessus comme
-il faut; et ils n'ont pas manqu de dire que cela procdoit, qui<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a> du
-cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie; mais il est
-certain que l'amour en est la vritable cause, et que Lucinde n'a trouv
-cette maladie que pour se dlivrer d'un mariage dont elle toit
-importune. Mais, de crainte qu'on ne nous voie ensemble retirons-nous
-d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Allons, monsieur; vous m'avez donn pour votre amour une tendresse qui
-n'est pas concevable, et j'y perdrai toute ma mdecine, ou la malade
-crvera, ou bien elle sera vous.</p>
-
-<p class="pacte">ACTE III<br /><br />
-<span class="small80">Le thtre reprsente un lieu voisin de la maison de Gronte.</span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;LANDRE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et, comme
-le pre ne m'a gure vu, ce changement d'habit et de perruque est assez
-capable, je crois, de me dguiser ses yeux.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Sans doute.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de
-mdecine pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Allez, allez, tout cela n'est pas ncessaire; il suffit de l'habit, et
-je n'en sais pas plus que vous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Comment!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Diable emporte si j'entends rien en mdecine! Vous tes honnte homme,
-et je veux bien me confier vous comme vous vous confiez moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Quoi! vous n'tes pas effectivement...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Non, vous dis-je; ils m'ont fait mdecin malgr mes dents. Je ne m'tois
-jamais ml d'tre si savant que cela; et toutes mes tudes n'ont t
-que jusqu'en sixime. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur
-est venue; mais, quand j'ai vu qu' toute force ils vouloient que je
-fusse mdecin, je me suis rsolu de l'tre aux dpens de qui il
-appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est
-rpandue, et de quelle faon chacun est endiabl me croire habile
-homme. On me vient chercher de tous cts; et, si les choses vont
-toujours de mme, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie la
-mdecine. Je trouve que c'est le mtier le meilleur de tous; car, soit
-qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours pay de mme
-sorte. La mchante besogne ne retombe jamais sur notre dos, et nous
-taillons comme il nous plat sur l'toffe o nous travaillons. Un
-cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gter un morceau de cuir
-qu'il n'en paye les pots casss; mais ici l'on peut gter un homme sans
-qu'il en cote rien. Les bvues ne sont point pour nous, et c'est
-toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession
-est qu'il y a parmi les morts une honntet, une discrtion la plus
-grande du monde, et jamais on n'en voit se plaindre du mdecin qui l'a
-tu<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Il est vrai que les morts sont fort honntes gens sur cette matire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">voyant des hommes qui viennent lui.</span></p>
-
-<p>Voil des gens qui ont la mine de me venir consulter. <span class="note">(A Landre.)</span> Allez
-toujours m'attendre auprs du logis de votre matresse.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je venons vous chercher, mon fils Perrin et moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p>
-
-<p>Sa pauvre mre, qui a nom Parrette, est dans un lit malade il y a six
-mois.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tendant la main comme pour recevoir de l'argent.</span></p>
-
-<p>Que voulez-vous que j'y fasse?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p>
-
-<p>Je voudrions, monsieur, que vous nous baillissiez queuque petite
-drlerie pour la garir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p>
-
-<p>Alle est malade d'hypocrisie, monsieu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>D'hypocrisie?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p>
-
-<p>Oui, c'est--dire qu'alle est enfle partout; et l'an dit que c'est
-quantit de sriosits qu'alle a dans le corps, et que son foie, son
-ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du
-sang, ne fait plus que l'iau. Alle a, de deux jours l'un, la fivre
-quotiguienne, avec des lassitudes et des douleurs dans les mufles des
-jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prts
-l'touffer; et parfois il li prend des syncoles et des conversions, que
-je crayons qu'alle est passe. J'avons dans notre village un
-apothicaire, rvrence parler, qui li a donn je ne sais combien
-d'histoires; et il m'en cote plus d'eune <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> douzaine de bons cus en
-lavements, ne v's en dplaise, en aposthumes qu'on li a fait prendre, en
-infection de jacinthe et en portions cordales. Mais tout a, comme dit
-l'autre, n'a t que de l'onguent miton-mitaine. Il veloit li bailler
-d'eune certaine drogue qu'on appelle du vin amtile, mais j'ai-z-eu peur
-franchement que a l'envoyit <i>a patres</i>; et l'an dit que ces gros
-mdecins tuont je ne sais combien de monde avec cette invention-l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tendant toujours la main.</span></p>
-
-<p>Venons au fait, mon ami, venons au fait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p>
-
-<p>Le fait est, monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il
-faut que je fassions.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je ne vous entends point du tout.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p>
-
-<p>Monsieu, ma mre est malade; et v'l deux cus que je vous apportons
-pour nous bailler queuque remde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! je vous entends, vous. Voil un garon qui parle clairement, et qui
-s'explique comme il faut. Vous dites que votre mre est malade
-d'hydropisie, qu'elle est enfle par tout le corps, qu'elle a la fivre,
-avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des
-syncopes et des convulsions, c'est--dire, des vanouissements?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p>
-
-<p>Eh! oui, monsieu, c'est justement a.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un pre qui ne sait ce qu'il
-dit. Maintenant, vous me demandez un remde?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p>
-
-<p>Oui, monsieu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Un remde pour la gurir?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p>
-
-<p>C'est comme je l'entendons.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tenez, voil un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez
-prendre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p>
-
-<p>Du fromage, monsieu?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui; c'est un fromage prpar, o il entre de l'or, du corail et des
-perles, et quantit d'autres choses prcieuses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p>
-
-<p>Monsieu, je vous sommes bien oblig, et j'allons li faire prendre a
-tout l'heure.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que
-vous pourrez.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS, dans le fond du thtre.<br /><br />
-Le thtre change, et reprsente, comme au second acte, une chambre de
-la maison de Gronte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Voici la belle nourrice. Ah! nourrice de mon c&oelig;ur, je suis ravi de
-cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le sn, qui
-purgent toute la mlancolie de mon me.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Par ma figu! monsieu le mdecin, a est trop bian dit pour moi, et je
-n'entends rian tout votre latin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Devenez malade, nourrice, je vous prie; devenez malade pour l'amour de
-moi. J'aurois toutes les joies du monde de vous gurir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Je sis votre servante; j'aime bian mieux qu'an ne me garisse pas.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fcheux
-comme celui que vous avez!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Que velez-vous, monsieu? C'est pour la pnitence de mes fautes; et l o
-la chvre est lie, il faut bian qu'alle y broute.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Comment! un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et ne
-veut pas que personne vous parle!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Hlas! vous n'avez rian vu encore, et ce n'est qu'un petit chantillon
-de sa mauvaise himeur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Est-il possible! et qu'un homme ait l'me assez basse pour maltraiter
-une personne comme vous! Ah! que j'en sais, belle nourrice, et qui ne
-sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les
-petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien
-faite soit tombe en de pareilles mains? et qu'un franc animal, un
-brutal, un stupide, un sot... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi
-de votre mari...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Eh! monsieu, je sais bian qu'il mrite tous ces noms-l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui, sans doute, nourrice, il les mrite; et il mriteroit encore que
-vous lui missiez quelque chose sur la tte, pour le punir des soupons
-qu'il a.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Il est bian vrai que si je n'avois devant les yeux que son intrt, il
-pourroit m'obliger queuque trange chose.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un;
-c'est un homme, je vous le dis, qui mrite bien cela; et, si j'tois
-assez heureux, belle nourrice, pour tre choisi pour...</p>
-
-<p class="notelefthanging">Dans le temps que Sganarelle tend les bras pour embrasser Jacqueline,
-Lucas passe sa tte par-dessous, et se met entre eux deux. Sganarelle
-et Jacqueline regardent Lucas, et sortent chacun de leur ct.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;GRONTE, LUCAS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Hol! Lucas, n'as-tu point vu ici notre mdecin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Eh oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>O est-ce donc qu'il peut tre?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Je ne sais; mais je voudrois qu'il ft tous les gubles.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;SGANARELLE, LANDRE, GRONTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, je demandois o vous tiez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Je m'tois amus dans votre cour expulser le superflu de la boisson.
-Comment se porte la malade?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Un peu plus mal depuis votre remde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tant mieux, c'est signe qu'il opre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Oui; mais en oprant je crains qu'il ne l'touffe.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ne vous mettez pas en peine, j'ai des remdes qui se moquent de tout, et
-je l'attends l'agonie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span>, <span class="note">montrant Landre.</span></p>
-
-<p>Qui est cet homme-l que vous amenez?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">faisant des signes avec la main pour montrer que c'est un
-apothicaire.</span></p>
-
-<p>C'est...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Quoi?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Celui...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Eh?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Qui...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je vous entends.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Votre fille en aura besoin.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;LUCINDE, GRONTE, LANDRE, JACQUELINE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p>
-
-<p>Monsieu, v'l votre fille qui veut un peu marcher.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l'apothicaire, tter un
-peu son pouls, afin que je raisonne tantt avec vous de sa maladie.
-(Sganarelle tire Gronte dans un coin du thtre, et lui passe un bras
-sur les paules pour l'empcher de tourner la tte du ct o sont
-Landre et Lucinde.) Monsieur, c'est une grande et subtile question,
-entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles gurir
-que les hommes. Je vous prie d'couter ceci, s'il vous plat. Les uns
-disent que non, les autres disent que oui: et moi je dis que oui et non;
-d'autant que l'incongruit des humeurs opaques, qui se rencontrent au
-temprament naturel des femmes, tant cause que la partie brutale veut
-toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'ingalit de
-leurs opinions dpend du mouvement oblique du cercle de la lune; et,
-comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavit de la terre,
-trouve...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note"> Landre.</span></p>
-
-<p>Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Voil ma fille qui parle! O grande vertu du remde! <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> admirable
-mdecin! Que je vous suis oblig, monsieur, de cette gurison
-merveilleuse! et que puis-je faire pour vous aprs un tel service?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se promenant sur le thtre et s'ventant avec son chapeau.</span></p>
-
-<p>Voil une maladie qui m'a bien donn de la peine!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Oui, mon pre, j'ai recouvr la parole; mais je l'ai recouvre pour vous
-dire que je n'aurai jamais d'autre poux que Landre, et que c'est
-inutilement que vous voulez me donner Horace.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Mais...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Rien n'est capable d'branler la rsolution que j'ai prise.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Quoi!...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Vous m'opposerez en vain de belles raisons.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Si...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Tous vos discours ne serviront de rien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>C'est une chose o je suis dtermine.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Mais...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger me marier malgr
-moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>J'ai....</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Vous avez beau faire tous vos efforts.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Il...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Mon c&oelig;ur ne sauroit se soumettre cette tyrannie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>La...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Et je me jetterai plutt dans un couvent que d'pouser un homme que je
-n'aime point.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Mais...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note">avec vivacit.</span></p>
-
-<p>Non. En aucune faon. Point d'affaires. Vous perdez le temps. Je n'en
-ferai rien. Cela est rsolu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Ah! quelle imptuosit de paroles! Il n'y a pas moyen d'y rsister. <span class="note">(A
-Sganarelle.)</span> Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour
-votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Je vous remercie. <span class="note">(A Lucinde.)</span> Penses-tu donc...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon me.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Tu pouseras Horace ds ce soir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p>
-
-<p>J'pouserai plutt la mort.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Gronte.</span></p>
-
-<p>Mon Dieu! arrtez-vous, laissez-moi mdicamenter cette affaire; c'est
-une maladie qui la tient, et je sais le remde qu'il y faut apporter.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Seroit-il possible, monsieur, que vous pussiez aussi gurir cette
-maladie d'esprit?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui; laissez-moi faire, j'ai des remdes pour tout, et <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> <ins class="correction" title="tonre">notre</ins>
-apothicaire nous servira pour cette cure. <span class="note">(A Landre.)</span> Un mot. Vous
-voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Landre est tout fait contraire
-aux volonts du pre; qu'il n'y a point de temps perdre; que les
-humeurs sont fort aigries; et qu'il est ncessaire de trouver
-promptement un remde ce mal, qui pourroit empirer par le retardement.
-Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite
-purgative, que vous mlerez comme il faut avec deux dragmes de
-matrimonium en pilules. Peut-tre fera-t-elle quelque difficult
-prendre ce remde; mais, comme vous tes habile homme dans votre mtier,
-c'est vous de l'y rsoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux
-que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin,
-afin de prparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son pre;
-mais surtout ne perdez point de temps. Au remde, vite, au remde
-spcifique!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII</span><a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.&mdash;GRONTE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Quelles drogues, monsieur, sont celles que vous venez de dire? Il me
-semble que je ne les ai jamais ou nommer.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ce sont drogues dont on se sert dans les ncessits urgentes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Avez-vous jamais vu une insolence pareille la sienne?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Les filles sont quelquefois un peu ttues.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Vous ne sauriez croire comme elle est affole de ce Landre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Pour moi, ds que j'ai eu dcouvert la violence de cet amour, j'ai su
-tenir toujours ma fille renferme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Vous avez fait sagement.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Et j'ai bien empch qu'ils n'aient eu communication ensemble.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Fort bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Il seroit arriv quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent
-vus.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Sans doute.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Et je crois qu'elle auroit t fille s'en aller avec lui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>C'est prudemment raisonn.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Quel drle!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Mais il perdra son temps.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah! ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Et j'empcherai bien qu'il ne la voie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Il n'a pas affaire un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait
-pas. Plus fin que vous n'est pas bte.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>&mdash;LUCAS, GRONTE, SGANARELLE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Ah! palsanguenne, monsieu, vaici bian du tintamarre; votre fille s'en
-est enfuie avec son Liandre. C'toit lui qui toit l'apothicaire, et
-v'l monsieu le mdecin qui a fait cette belle opration-l.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Comment! m'assassiner de la faon! Allons, un commissaire <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> et qu'on
-empche qu'il ne sorte. Ah! tratre, je vous ferai punir par la justice!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Ah! par ma fi, monsieu le mdecin, vous serez pendu, ne bougez de l
-seulement.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>&mdash;MARTINE, SGANARELLE, LUCAS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note"> Lucas.</span></p>
-
-<p>Ah! mon Dieu! que j'ai eu de la peine trouver ce logis! Dites-moi un
-peu des nouvelles du mdecin que je vous ai donn.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Le v'l qui va tre pendu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Quoi! mon mari pendu! Hlas! et qu'a-t-il fait pour cela?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p>
-
-<p>Il a fait enlever la fille de notre matre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Hlas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Tu vois. Ah!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Faut-il que tu te laisses mourir en prsence de tant de gens?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Que veux-tu que j'y fasse?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Encore, si tu avois achev de couper notre bois, je prendrois quelque
-consolation.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Retire-toi de l; tu me fends le c&oelig;ur!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Non, je veux demeurer pour t'encourager la mort, et je ne te quitterai
-point que je ne t'aie vu pendu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Ah!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>&mdash;GRONTE, SGANARELLE, MARTINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>Le commissaire viendra bientt, et l'on s'en va vous mettre en lieu o
-l'on me rpondra de vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> genoux.</span></p>
-
-<p>Hlas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bton?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Non, non; la justice en ordonnera. Mais que vois-je?</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XI.</span>&mdash;GRONTE, LANDRE, LUCINDE, SGANARELLE, LUCAS, MARTINE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je viens faire parotre Landre vos yeux, et remettre
-Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous
-deux, et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a fait
-place un procd plus honnte. Je ne prtends point vous voler votre
-fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je
-vous dirai, monsieur, c'est que je viens tout l'heure de recevoir des
-lettres par o j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis
-hritier de tous ses biens<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p>
-
-<p>Monsieur, votre vertu m'est tout fait considrable, et je vous donne
-ma fille avec la plus grande joie du monde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
-<p>La mdecine l'a chapp belle!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p>
-
-<p>Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grce d'tre mdecin; car
-c'est moi qui t'ai procur cet honneur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Oui! c'est toi qui m'as procur je ne sais combien de coups de bton!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LANDRE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p>
-
-<p>L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p>
-
-<p>Soit. <span class="note">(A Martine.)</span> Je te pardonne ces coups de bton en faveur de la
-dignit o tu m'as lev: mais prpare-toi dsormais vivre dans un
-grand respect avec un homme de ma consquence, et songe que la colre
-d'un mdecin est plus craindre qu'on ne peut croire.</p>
-
-<p class="pscene">FIN DU MEDECIN MALGRE LUI.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span></p>
-
-<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>MLICERTE<br />
-<span class="small60">ET</span><br />
-<span class="small80">LA PASTORALE COMIQUE</span><br /><br />
-<small>BALLETS</small></h2>
-
-<p class="center"><b>REPRSENTS POUR LA PREMIRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE DEVANT LA
-COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 2 DCEMBRE 1666.</b></p>
-
-<p>Fatigu de sa vie conjugale, Molire, qui avait crit le <i>Tartuffe</i> sans
-pouvoir le jouer, et fait reprsenter le <i>Misanthrope</i>, jouissait,
-Auteuil, dans une maison qu'il louait trs-haut prix, d'une aisance
-considrable et de l'amiti de Boileau, de Chapelle, de la Fontaine. Il
-faisait du bien, disposait gnreusement de sa fortune, protgeait les
-jeunes talents et se consolait ainsi. Le hasard lui envoya un jeune
-enfant en haillons, fils de comdien, n parmi les bohmes, d'une beaut
-rare, d'une vive intelligence, d'une grande aptitude tout comprendre
-et tout imiter. Molire le retira chez lui, lui apprit l'histoire,
-cultiva ses qualits d'esprit, l'adopta et le produisit auprs de ses
-amis. Baron (c'tait son nom) devait traverser la fin du dix-septime et
-la premire moiti du dix-huitime sicle en triomphateur, ador des
-femmes, le premier comdien de son sicle. Molire l'avait form de ses
-propres mains.</p>
-
-<p>Lorsqu'il reut du roi l'ordre de composer une pastorale et une comdie
-nouvelle pour le <i>Ballet des Muses</i>, que disposait Benserade, et o
-devait danser le roi lui-mme Saint-Germain, le 2 dcembre 1666, le
-rle principal fut rserv au jeune enfant que le pote protgeait.
-Objet des innocentes caresses et des prfrences de trois ou quatre <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
-jeunes femmes de la troupe de Molire, cet enfant, d'une beaut rare et
-d'une grce parfaite, plac comme l'Indien Crichna au milieu des
-bergres ou gopis, offrait un spectacle neuf, charmant, naf,
-intressant, digne de la Pastorale, et dont le tact pittoresque de
-l'artiste se plut s'emparer pour orner de ses couleurs les plus
-fraches les contours dlicats du tableau. Mademoiselle Duparc,
-mademoiselle Debrie, avaient rivalis de complaisances et d'amabilits
-pour l'enfant choisi, et Molire mit en scne ce riant ensemble. C'est
-<i>Mlicerte</i>.</p>
-
-<p>Mais depuis longtemps Armande, perle tincelante, toile adore de ce
-petit monde, concentrait tous les hommages. Elle trouva mauvais que ce
-jeune enfant l'clipst. Sa vanit de femme et d'actrice en fut blesse.
-S'il faut en croire la tradition, elle prodigua les mauvais traitements
- l'enfant et le mit en fuite. En vain Molire essaya de le retenir.
-Baron osa se prsenter lui-mme Louis XIV, et lui demander de quitter
-la troupe de son bienfaiteur, permission que le roi lui accorda. Baron
-consentit seulement jouer son rle dans <i>Mlicerte</i>, dont Molire,
-arrt sans doute par tant de contrarits irritantes, ne termina que
-les deux premiers actes.</p>
-
-<p>Fracheur de sentiment, grce de dtail, un ton lgiaque et lyrique,
-rare chez Molire, distinguent ce charmant dbris, ce fragment prcieux
-et lger, imitation souvent heureuse de la pastorale italienne et
-espagnole, qui ne trouva place que dans la troisime entre du <i>Ballet
-des Muses</i>. De la <i>Pastorale comique</i>, qui suivait <i>Mlicerte</i>, il ne
-nous reste que les paroles, les airs mis en musique par Lulli, airs que
-rien ne rattache l'un l'autre; amas confus de ruines potiques
-travers lesquelles on entrevoit quelques traces des inventions
-pittoresques et la profonde perturbation d'esprit que ressentit Molire,
-priv de tout ce que son c&oelig;ur aimait, dsirait ou protgeait. Ces
-fragments, qui sont dans le got du <i>Pastor fido</i> et des <i>Loas</i>, de
-Calderon, ou lui parurent indignes d'tre conservs, ou lui rappelrent
-de trop douloureux souvenirs de cette poque de sa vie, car il les brla
-de sa main.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span></p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnages_melicerte" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="2">
- <col width="380" />
- <col width="220" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td>
- <td class="tdltop">ACTEURS.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MLICERTE, bergre.</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Duparc.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DAPHN, bergre.</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Debrie.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ROXNE, bergre.</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Molire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MYRTIL, amant de Mlicerte.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Baron.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ACANTHE, amant de Daphn.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">TYRNE, amant d'roxne.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">LYCARSIS, ptre, cru pre de Myrtil.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">CORINNE, confidente de Mlicerte.</td>
- <td class="tdltop2">Mad.<span class="smcap">Bjart.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">NICANDRE, berger.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MOPSE, berger, cru oncle de Mlicerte.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdctop">La scne est en Thessalie, dans la valle de Temp.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="verse">
- <p class="vacte">ACTE PREMIER</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap"><ins class="correction" title="CSNE">SCNE</ins> I.</span>&mdash;DAPHN, ROXNE, ACANTHE, TYRNE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! charmante Daphn!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Trop aimable roxne!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Acanthe, laisse-moi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Ne me suis point, Tyrne.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE</span>, <span class="note"> Daphn.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pourquoi me chasses-tu?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE</span>, <span class="note"> roxne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Pourquoi fuis-tu mes pas?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN</span>, <span class="note"> Acanthe.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tu me plais loin de moi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE</span>, <span class="note"> Tyrne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Je m'aime o tu n'es pas.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne cesseras-tu point de m'tre si cruelle?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne cesseras-tu point tes inutiles v&oelig;ux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne cesseras-tu point de m'tre si fcheux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si tu n'en prends piti, je succombe ma peine.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si tu ne veux partir, je quitterai ce lieu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, en m'loignant je te vais satisfaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon dpart va t'ter ce qui peut te dplaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Gnreuse roxne, en faveur de mes feux,</span><br />
- <span class="vi0">Daigne au moins, par piti, lui dire un mot ou deux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Obligeante Daphn, parle cette inhumaine,</span><br />
- <span class="vi0">Et sache d'o pour moi procde tant de haine.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;DAPHN, ROXNE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Acanthe a du mrite, et t'aime tendrement:</span><br />
- <span class="vi0">D'o vient que tu lui fais un si dur traitement?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tyrne vaut beaucoup, et languit pour tes charmes:</span><br />
- <span class="vi0">D'o vient que sans piti tu vois couler ses larmes?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Puisque j'ai fait ici la demande avant toi,</span><br />
- <span class="vi0">La raison te condamne rpondre avant moi.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour tous les soins d'Acanthe on me voit inflexible,</span><br />
- <span class="vi0">Parce qu' d'autres v&oelig;ux je me trouve sensible.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne fais pour Tyrne clater que rigueur,</span><br />
- <span class="vi0">Parce qu'un autre choix est matre de mon c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Puis-je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir,</span><br />
- <span class="vi0">Je puis facilement contenter ton dsir;</span><br />
- <span class="vi0">Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable,</span><br />
- <span class="vi0">J'en garde dans ma poche un portrait admirable</span><br />
- <span class="vi0">Qui, jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il est sr que tes yeux le connotront d'abord.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je puis te contenter par une mme voie,</span><br />
- <span class="vi0">Et payer ton secret en pareille monnoie<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</span><br />
- <span class="vi0">J'ai de la main aussi de ce peintre fameux</span><br />
- <span class="vi0">Un aimable portrait de l'objet de mes v&oelig;ux,</span><br />
- <span class="vi0">Si plein de tous ses traits et de sa grce extrme</span><br />
- <span class="vi0">Que tu pourras d'abord te le nommer toi-mme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La bote que le peintre a fait faire pour moi</span><br />
- <span class="vi0">Est tout fait semblable celle que je voi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai, l'une l'autre entirement ressemble,</span><br />
- <span class="vi0">Et, certe, il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Faisons en mme temps, par un peu de couleurs,</span><br />
- <span class="vi0">Confidence nos yeux du secret de nos c&oelig;urs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voyons qui plus vite entendra ce langage,</span><br />
- <span class="vi0">Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La mprise est plaisante, et tu te brouilles bien.</span><br />
- <span class="vi0">Au lieu de ton portrait, tu m'as rendu le mien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai, je ne sais comme j'ai fait la chose.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Donne. De cette erreur ta rverie est cause.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que veut dire ceci? Nous nous jouons, je croi</span><br />
- <span class="vi0">Tu fais de ces portraits mme chose que moi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Certes, c'est pour en rire, et tu peux me le rendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE</span>, <span class="note">mettant les deux portraits l'un ct de l'autre.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voici le vrai moyen de ne se point mprendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De mes sens prvenus est-ce une illusion?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon me sur mes yeux fait-elle impression?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Myrtil mes regards s'offre dans cet ouvrage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est le jeune Myrtil qui fait natre mes feux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes v&oelig;ux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je venois aujourd'hui te prier de lui dire</span><br />
- <span class="vi0">Les soins que pour son sort son mrite m'inspire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je venois te chercher pour servir mon ardeur,</span><br />
- <span class="vi0">Dans le dessein que j'ai de m'assurer son c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Cette ardeur qu'il t'inspire est-elle si puissante?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">L'aimes-tu d'une amour qui soit si violente?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer,</span><br />
- <span class="vi0">Et sa grce naissante a de quoi tout charmer.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il n'est nymphe en l'aimant qui ne se tnt heureuse;</span><br />
- <span class="vi0">Et Diane, sans honte, en seroit amoureuse.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui,</span><br />
- <span class="vi0">Et, si j'avois cent c&oelig;urs, ils seroient tous pour lui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il efface mes yeux tout ce qu'on voit parotre;</span><br />
- <span class="vi0">Et, si j'avois un spectre, il en seroit le matre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce seroit donc en vain qu' chacune, en ce jour,</span><br />
- <span class="vi0">On nous voudroit du sein arracher cet amour:</span><br />
- <span class="vi0">Nos mes dans leurs v&oelig;ux sont trop bien affermies.</span><br />
- <span class="vi0">Ne tchons, s'il se peut, qu' demeurer amies;</span><br />
- <span class="vi0">Et, puisqu'en mme temps, pour le mme sujet,</span><br />
- <span class="vi0">Nous avons toutes deux form mme projet,</span><br />
- <span class="vi0">Mettons dans ce dbat la franchise en usage,</span><br />
- <span class="vi0">Ne prenons l'une et l'autre aucun lche avantage,</span><br />
- <span class="vi0">Et courons nous ouvrir ensemble Lycarsis</span><br />
- <span class="vi0">Des tendres sentimens o nous jette son fils.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'ai peine concevoir, tant la surprise est forte,</span><br />
- <span class="vi0">Comme un tel fils est n d'un pre de la sorte;</span><br />
- <span class="vi0">Et sa taille, son air, sa parole, et ses yeux,</span><br />
- <span class="vi0">Feroient croire qu'il est issu du sang des dieux.</span><br />
- <span class="vi0">Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce pre,</span><br />
- <span class="vi0">Allons-lui de nos c&oelig;urs dcouvrir le mystre;</span><br />
- <span class="vi0">Et consentons qu'aprs, Myrtil entre nous deux</span><br />
- <span class="vi0">Dcide par son choix ce combat de nos v&oelig;ux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre.</span><br />
- <span class="vi0">Ils pourront le quitter, cachons-nous pour attendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;LYCARSIS, MOPSE, NICANDRE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE</span>, <span class="note"> Lycarsis.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Dis-nous donc ta nouvelle.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Ah! que vous me pressez!</span><br />
- <span class="vi0">Cela ne se dit pas comme vous le pensez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que de sottes faons, et que de badinage!</span><br />
- <span class="vi0">Mnalque, pour chanter, n'en fait pas davantage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Parmi les curieux des affaires d'tat,</span><br />
- <span class="vi0">Une nouvelle dire est d'un puissant clat.</span><br />
- <span class="vi0">Je me veux mettre un peu sur<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a> l'homme d'importance,</span><br />
- <span class="vi0">Et jouir quelque temps de votre impatience.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Veux-tu par tes dlais nous fatiguer tous deux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0"><ins class="correction" title="Prens-tu">Prends-tu</ins> quelque plaisir te rendre fcheux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De grce, parle, et mets ces mines en arrire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Priez-moi donc tous deux de la bonne manire,</span><br />
- <span class="vi0">Et me dites chacun quel don vous me ferez</span><br />
- <span class="vi0">Pour obtenir de moi ce que vous dsirez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La peste soit du fat! Laissons-le l, Nicandre;</span><br />
- <span class="vi0">Il brle de parler, bien plus que nous d'entendre.</span><br />
- <span class="vi0">Sa nouvelle lui pse, il veut s'en dcharger;</span><br />
- <span class="vi0">Et ne l'couter pas est le faire enrager.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Te voil puni de tes faons de faire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je m'en vais vous le dire, coutez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">Point d'affaire</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! vous ne voulez pas m'entendre?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">Non.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi36">Eh bien,</span><br />
- <span class="vi0">Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Soit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Vous ne saurez pas qu'avec magnificence</span><br />
- <span class="vi0">Le roi vient honorer Temp de sa prsence;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour;</span><br />
- <span class="vi0">Qu' l'aise je l'y vis avec toute sa cour;</span><br />
- <span class="vi0">Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'on raisonne fort touchant cette venue.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nous n'avons pas envie aussi de rien savoir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vis cent choses l, ravissantes voir:</span><br />
- <span class="vi0">Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds la tte,</span><br />
- <span class="vi0">Sont brillans et pars comme au jour d'une fte;</span><br />
- <span class="vi0">Ils surprennent la vue; et nos prs au printemps,</span><br />
- <span class="vi0">Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins clatans.</span><br />
- <span class="vi0">Pour le prince, entre tous, sans peine on le remarque,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'une stade<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a> loin il sent son grand monarque:</span><br />
- <span class="vi0">Dans toute sa personne il a je ne sais quoi</span><br />
- <span class="vi0">Qui d'abord fait juger que c'est un matre roi.</span><br />
- <span class="vi0">Il le fait d'une grce nulle autre seconde;</span><br />
- <span class="vi0">Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde.</span><br />
- <span class="vi0">On ne croiroit jamais comme de toutes parts</span><br />
- <span class="vi0">Toute sa cour s'empresse chercher ses regards:</span><br />
- <span class="vi0">Ce sont autour de lui confusions plaisantes;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes</span><br />
- <span class="vi0">Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.</span><br />
- <span class="vi0">Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel;</span><br />
- <span class="vi0">Et la fte de Pan, parmi nous si chrie,</span><br />
- <span class="vi0">Auprs de ce spectacle est une gueuserie.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
- <span class="vi0">Mais, puisque sur le fier vous vous tenez si bien,</span><br />
- <span class="vi0">Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et nous ne te voulons aucunement entendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allez vous promener!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Va-t'en te faire pendre!</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;ROXENE, DAPHN, LYCARSIS.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS</span>, <span class="note">se croyant seul.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est de cette faon que l'on punit les gens,</span><br />
- <span class="vi0">Quand ils font les bents et les impertinens.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le ciel tienne, pasteur, vos brebis toujours saines!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Crs tienne de grains vos granges toujours pleines!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et le grand Pan vous donne chacune un poux</span><br />
- <span class="vi0">Qui vous aime beaucoup et soit digne de vous!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! Lycarsis, nos v&oelig;ux mme but aspirent.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est pour le mme objet que nos deux c&oelig;urs soupirent.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et l'Amour, cet enfant qui cause nos langueurs,</span><br />
- <span class="vi0">A pris chez vous le trait dont il blesse nos c&oelig;urs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et nous venons ici chercher votre alliance,</span><br />
- <span class="vi0">Et voir qui de nous deux aura la prfrence.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nymphes...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Pour ce bien seul nous poussons des soupirs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis...</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">A ce bonheur tendent tous nos dsirs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un peu librement exprimer sa pense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pourquoi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">La biensance y semble un peu blesse.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! point.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Mais, quand le c&oelig;ur brle d'un noble feu,</span><br />
- <span class="vi0">On peut, sans nulle honte, en faire un libre aveu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Cette libert nous peut tre permise,</span><br />
- <span class="vi0">Et du choix de nos c&oelig;urs la beaut l'autorise.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est blesser ma pudeur que me flatter ainsi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, non, n'affectez point de modestie ici.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin, tout notre bien est en votre puissance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est de vous que dpend notre unique esprance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Trouverons-nous en vous quelques difficults?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Nos v&oelig;ux, dites-moi, seront-ils rejets?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, j'ai reu du ciel une me peu cruelle:</span><br />
- <span class="vi0">Je tiens de feu ma femme; et je me sens, comme elle,</span><br />
- <span class="vi0">Pour les dsirs d'autrui beaucoup d'humanit,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
- <span class="vi0">Et je ne suis point homme garder de fiert<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Accordez donc Myrtil notre amoureux zle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et souffrez que son choix rgle notre querelle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Myrtil!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De qui pensez-vous donc qu'ici nous vous parlons?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne sais, mais Myrtil n'est gure dans un ge</span><br />
- <span class="vi0">Qui soit propre ranger au joug du mariage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Son mrite naissant peut frapper d'autres yeux;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on veut s'engager un bien si prcieux,</span><br />
- <span class="vi0">Prvenir d'autres c&oelig;urs, et braver la fortune</span><br />
- <span class="vi0">Sous les fermes liens d'une chane commune.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comme par son esprit et ses autres brillans</span><br />
- <span class="vi0">Il rompt l'ordre commun et devance le temps,</span><br />
- <span class="vi0">Notre flamme pour lui veut en faire de mme,</span><br />
- <span class="vi0">Et rgler tous ses v&oelig;ux sur son mrite extrme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai qu' son ge il surprend quelquefois;</span><br />
- <span class="vi0">Et cet Athnien qui fut chez moi vingt mois,</span><br />
- <span class="vi0">Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie</span><br />
- <span class="vi0">De lui remplir l'esprit de sa philosophie,</span><br />
- <span class="vi0">Sur de certains discours l'a rendu si profond,</span><br />
- <span class="vi0">Que, tout grand que je suis, souvent il me confond.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
- <span class="vi0">Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance,</span><br />
- <span class="vi0">Et son fait est ml de beaucoup d'innocence.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il n'est point tant enfant, qu' le voir chaque jour</span><br />
- <span class="vi0">Je ne le croie atteint dj d'un peu d'amour;</span><br />
- <span class="vi0">Et plus d'une aventure mes yeux s'est offerte</span><br />
- <span class="vi0">O j'ai connu qu'il suit la jeune Mlicerte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ils pourroient bien s'aimer; et je vois...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">Franc abus.</span><br />
- <span class="vi0">Pour elle, passe encore! elle a deux ans de plus;</span><br />
- <span class="vi0">Et deux ans, dans son sexe est une grande avance.</span><br />
- <span class="vi0">Mais, pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense,</span><br />
- <span class="vi0">Et les petits dsirs de se voir ajust</span><br />
- <span class="vi0">Ainsi que les bergers de haute qualit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin, nous dsirons, par le n&oelig;ud d'hymne</span><br />
- <span class="vi0">Attacher sa fortune notre destine.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur,</span><br />
- <span class="vi0">Nous assurer de loin l'empire de son c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je m'en tiens honor plus qu'on ne sauroit croire.</span><br />
- <span class="vi0">Je suis un pauvre ptre; et ce m'est trop de gloire</span><br />
- <span class="vi0">Que deux nymphes d'un rang le plus haut du pays</span><br />
- <span class="vi0">Disputent se faire un poux de mon fils.</span><br />
- <span class="vi0">Puisqu'il vous plat qu'ainsi la chose s'excute,</span><br />
- <span class="vi0">Je consens que son choix rgle votre dispute;</span><br />
- <span class="vi0">Et celle qu' l'cart laissera cet arrt</span><br />
- <span class="vi0">Pourra, pour son recours, m'pouser s'il lui plat.</span><br />
- <span class="vi0">C'est toujours mme sang, et presque mme chose.</span><br />
- <span class="vi0">Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose,</span><br />
- <span class="vi0">Il tient quelque moineau qu'il a pris frachement</span><br />
- <span class="vi0">Et voil ses amours et son attachement.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;ROXNE, DAPHN et <ins class="correction" title="LICARSIS">LYCARSIS</ins>, dans le fond du thtre, MYRTIL.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL</span>,<span class="note"> se croyant seul,
- et tenant un moineau dans une cage.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Innocente petite bte,</span><br />
- <span class="vi4">Qui contre ce qui vous arrte</span><br />
- <span class="vi4">Vous dbattez tant mes yeux,</span><br />
- <span class="vi0">De votre libert ne plaignez point la perte:</span><br />
- <span class="vi4">Votre destin est glorieux,</span><br />
- <span class="vi4">Je vous ai pris pour Mlicerte.</span><br />
- <span class="vi0">Elle vous baisera, vous prenant dans sa main,</span><br />
- <span class="vi4">Et de vous mettre en son sein</span><br />
- <span class="vi4">Elle vous fera la grce.</span><br />
- <span class="vi0">Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau?</span><br />
- <span class="vi0">Et qui des rois, hlas! heureux petit moineau!</span><br />
- <span class="vi4">Ne voudroit tre en votre place?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Myrtil, Myrtil, un mot! Laissons l ces joyaux;</span><br />
- <span class="vi0">Il s'agit d'autre chose ici que de moineau.</span><br />
- <span class="vi0">Ces deux nymphes, Myrtil, la fois te prtendent.</span><br />
- <span class="vi0">Et tout jeune, dj pour poux te demandent.</span><br />
- <span class="vi0">Je dois, par un hymen, t'engager leurs v&oelig;ux,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est toi que l'on veut qui choisisses des deux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ces nymphes?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Oui. Des deux tu peux en choisir une.</span><br />
- <span class="vi0">Vois quel est ton bonheur, et bnis la fortune.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce choix qui m'est offert peut-il m'tre un bonheur,</span><br />
- <span class="vi0">S'il n'est aucunement souhait de mon c&oelig;ur?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin, qu'on le reoive; et que, sans se confondre,</span><br />
- <span class="vi0">A l'honneur qu'elles font on songe bien rpondre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Malgr cette fiert qui rgne parmi nous,</span><br />
- <span class="vi0">Deux nymphes, Myrtil! viennent s'offrir vous;</span><br />
- <span class="vi0">Et de vos qualits les merveilles closes</span><br />
- <span class="vi0">Font que nous renversons ici l'ordre des choses.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur,</span><br />
- <span class="vi0">Consulter, sur ce choix, vos yeux et votre c&oelig;ur;</span><br />
- <span class="vi0">Et nous n'en voulons point prvenir les suffrages</span><br />
- <span class="vi0">Par un rcit par de tous nos avantages.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est me faire un honneur dont l'clat me surprend;</span><br />
- <span class="vi0">Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand.</span><br />
- <span class="vi0">A vos rares bonts il faut que je m'oppose;</span><br />
- <span class="vi0">Pour mriter ce sort, je suis trop peu de chose;</span><br />
- <span class="vi0">Et je serois fch, quels qu'en soient les appas,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on vous blmt pour moi de faire un choix trop bas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Contentez nos dsirs, quoi qu'on en puisse croire,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne vous chargez point du soin de notre gloire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, ne descendez point dans ces humilits,</span><br />
- <span class="vi0">Et laissez-nous juger ce que vous mritez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le choix qui m'est offert s'oppose votre attente,</span><br />
- <span class="vi0">Et peut seul empcher que mon c&oelig;ur vous contente.</span><br />
- <span class="vi0">Le moyen de choisir de deux grandes beauts,</span><br />
- <span class="vi0">gales en naissance et rares qualits?</span><br />
- <span class="vi0">Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable,</span><br />
- <span class="vi0">Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais en faisant refus de rpondre nos v&oelig;ux,</span><br />
- <span class="vi0">Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Puisque nous consentons l'arrt qu'on peut rendre,</span><br />
- <span class="vi0">Ces raisons ne font rien vouloir s'en dfendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, si ces raisons ne vous satisfont pas,</span><br />
- <span class="vi0">Celle-ci le fera: j'aime d'autres appas;</span><br />
- <span class="vi0">Et je sens bien qu'un c&oelig;ur qu'un bel objet engage</span><br />
- <span class="vi0">Est insensible et sourd tout autre avantage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment donc! Qu'est ceci? Qui l'et pu prsumer?</span><br />
- <span class="vi0">Et savez-vous, morveux! ce que c'est que d'aimer?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Sans savoir ce que c'est, mon c&oelig;ur a su le faire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais cet amour me choque, et n'est pas ncessaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous ne deviez donc pas, si cela vous dplat,</span><br />
- <span class="vi0">Me faire un c&oelig;ur sensible et tendre comme il est.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais ce c&oelig;ur que j'ai fait me doit obissance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, lorsque d'obir il est en sa puissance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que n'empchiez-vous donc que l'on pt le charmer?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, je vous dfends que cela continue.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La dfense, j'ai peur, sera trop tard venue.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! les pres n'ont pas des droits suprieurs?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Les dieux, qui sont bien plus, ne forcent point les c&oelig;urs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Les dieux... Paix, petit sot! Cette philosophie</span><br />
- <span class="vi0">Me...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Ne vous mettez point en courroux, je vous prie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non: je veux qu'il se donne l'une pour poux,</span><br />
- <span class="vi0">Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous.</span><br />
- <span class="vi0">Ah! ah! je vous ferai sentir que je suis pre!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Traitons, de grce, ici les choses sans colre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Peut-on savoir de vous cet objet si charmant,</span><br />
- <span class="vi0">Dont la beaut, Myrtil, vous a fait son amant?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mlicerte, madame. Elle en peut faire d'autres.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous comparez, Myrtil, ses qualits aux ntres?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le choix d'elle et de nous est assez ingal.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nymphes, au nom des dieux, n'en dites point de mal;</span><br />
- <span class="vi0">Daignez considrer, de grce, que je l'aime,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne me jetez point dans un dsordre extrme.</span><br />
- <span class="vi0">Si j'outrage, en l'aimant, vos clestes attraits,</span><br />
- <span class="vi0">Elle n'a point de part au crime que je fais;</span><br />
- <span class="vi0">C'est de moi, s'il vous plat, que vient toute l'offense.</span><br />
- <span class="vi0">Il est vrai, d'elle vous, je sais la diffrence;</span><br />
- <span class="vi0">Mais par sa destine on se trouve enchan;</span><br />
- <span class="vi0">Et je sens bien enfin que le ciel m'a donn</span><br />
- <span class="vi0">Pour vous tout le respect, nymphes, imaginable,</span><br />
- <span class="vi0">Pour elle tout l'amour dont une me est capable.</span><br />
- <span class="vi0">Je vois, la rougeur qui vient de vous saisir,</span><br />
- <span class="vi0">Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir.</span><br />
- <span class="vi0">Si vous parlez, mon c&oelig;ur apprhende d'entendre</span><br />
- <span class="vi0">Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre;</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour me drober de semblables coups,</span><br />
- <span class="vi0">Nymphes, j'aime bien mieux prendre cong de vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Myrtil, hol! Myrtil! Veux-tu revenir, tratre!</span><br />
- <span class="vi0">Il fuit; mais on verra qui de nous est le matre.</span><br />
- <span class="vi0">Ne vous effrayez point de tous ces vains transports;</span><br />
- <span class="vi0">Vous l'aurez pour poux, j'en rponds corps pour corps.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vacte">ACTE II</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;MLICERTE, CORINNE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Que les qualits dont Myrtil est orn</span><br />
- <span class="vi0">Ont su toucher d'amour roxne et Daphn?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'ensemble elles en ont dj fait la demande?</span><br />
- <span class="vi0">Et que, dans ce dbat, elles ont fait dessein</span><br />
- <span class="vi0">De passer, ds cette heure, recevoir sa main?</span><br />
- <span class="vi0">Ah! que tes mots ont peine sortir de ta bouche!</span><br />
- <span class="vi0">Et que c'est foiblement que mon souci te touche!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais quoi! que voulez-vous? C'est l la vrit,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous redites tout comme je l'ai cont<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais comment Lycarsis reoit-il cette affaire?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et ne vois-tu pas bien, toi qui sais mon ardeur,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'avec ces mots, hlas! tu me perces le c&oelig;ur?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Me mettre aux yeux que le sort implacable</span><br />
- <span class="vi0">Auprs d'elles me rend trop peu considrable,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu' moi, par leur rang, on les va prfrer,</span><br />
- <span class="vi0">N'est-ce pas une ide me dsesprer?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais quoi! je vous rponds, et dis ce que je pense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! tu me fais mourir par ton indiffrence.</span><br />
- <span class="vi0">Mais, dis, quels sentimens Myrtil a-t-il fait voir?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne sais.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Et c'est l ce qu'il falloit savoir,</span><br />
- <span class="vi0">Cruelle!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">En vrit, je ne sais comment faire;</span><br />
- <span class="vi0">Et de tous les cts, je trouve vous dplaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est que tu n'entres point dans tous les mouvemens</span><br />
- <span class="vi0">D'un c&oelig;ur, hlas! rempli de tendres sentimens;</span><br />
- <span class="vi0">Va-t'en: laisse-moi seule, en cette solitude,</span><br />
- <span class="vi0">Passer quelques momens de mon inquitude.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;MLICERTE</p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous le voyez, mon c&oelig;ur, ce que c'est que d'aimer;</span><br />
- <span class="vi0">Et Blise avoit su trop bien m'en informer.</span><br />
- <span class="vi0">Cette charmante mre, avant sa destine,</span><br />
- <span class="vi0">Me disoit une fois, sur le bord du Pne:</span><br />
- <span class="vi0">Ma fille, songe toi; l'amour aux jeunes c&oelig;urs</span><br />
- <span class="vi0">Se prsente toujours entour de douceurs.</span><br />
- <span class="vi0">D'abord il n'offre aux yeux que choses agrables;</span><br />
- <span class="vi0">Mais il trane aprs lui des troubles effroyables;</span><br />
- <span class="vi0">Et, si tu veux passer tes jours dans quelque paix,</span><br />
- <span class="vi0">Toujours, comme d'un mal, dfends-toi de ses traits.</span><br />
- <span class="vi0">De ces leons, mon c&oelig;ur, je m'tois souvenue;</span><br />
- <span class="vi0">Et, quand Myrtil venoit s'offrir ma vue,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il jouoit avec moi, qu'il me rendoit des soins,</span><br />
- <span class="vi0">Je vous disois toujours de vous y plaire moins:</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne me crtes point; et votre complaisance</span><br />
- <span class="vi0">Se vit bientt change en trop de bienveillance.</span><br />
- <span class="vi0">Dans ce naissant amour qui flattoit vos dsirs.</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs;</span><br />
- <span class="vi0">Cependant vous voyez la cruelle disgrce</span><br />
- <span class="vi0">Dont en ce triste jour le destin vous menace,</span><br />
- <span class="vi0">Et la peine mortelle o vous voil rduit.</span><br />
- <span class="vi0">Ah! mon c&oelig;ur! ah! mon c&oelig;ur! je vous l'avois bien dit.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
- <span class="vi0">Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte.</span><br />
- <span class="vi0">Voici...</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;MYRTIL, MLICERTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">J'ai fait tantt, charmante Mlicerte,</span><br />
- <span class="vi0">Un petit prisonnier que je garde pour vous,</span><br />
- <span class="vi0">Et dont peut-tre un jour je deviendrai jaloux.</span><br />
- <span class="vi0">C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrme</span><br />
- <span class="vi0">Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi-mme.</span><br />
- <span class="vi0">Le prsent n'est pas grand; mais les divinits</span><br />
- <span class="vi0">Ne jettent leurs regards que sur les volonts.</span><br />
- <span class="vi0">C'est le c&oelig;ur qui fait tout; et jamais la richesse</span><br />
- <span class="vi0">Des prsents que... Mais, ciel! d'o vient cette tristesse?</span><br />
- <span class="vi0">Qu'avez-vous, Mlicerte, et quel sombre chagrin</span><br />
- <span class="vi0">Se voit dans vos beaux yeux rpandu ce matin?</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne rpondez point; et ce morne silence</span><br />
- <span class="vi0">Redouble encor ma peine et mon impatience.</span><br />
- <span class="vi0">Parlez. De quel ennui ressentez-vous les coups?</span><br />
- <span class="vi0">Qu'est-ce donc?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Ce n'est rien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Ce n'est rien, dites-vous?</span><br />
- <span class="vi0">Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes.</span><br />
- <span class="vi0">Cela s'accorde-t-il, beaut pleine de charmes?</span><br />
- <span class="vi0">Ah! ne me faites point un secret dont je meurs,</span><br />
- <span class="vi0">Et m'expliquez, hlas! ce que disent ces pleurs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Rien ne me serviroit de vous le faire entendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Devez-vous rien avoir que je ne doive apprendre?</span><br />
- <span class="vi0">Et ne blessez-vous pas notre amour aujourd'hui,</span><br />
- <span class="vi0">De vouloir me voler ma part de votre ennui<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>?</span><br />
- <span class="vi0">Ah! ne le cachez point l'ardeur qui m'inspire.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, Myrtil, et bien, il faut donc vous le dire.</span><br />
- <span class="vi0">J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous,</span><br />
- <span class="vi0">roxne et Daphn vous veulent pour poux;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous avouerai que j'ai cette foiblesse,</span><br />
- <span class="vi0">De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse,</span><br />
- <span class="vi0">Sans accuser du sort la rigoureuse loi,</span><br />
- <span class="vi0"> Qui les rend, dans leurs v&oelig;ux, prfrables moi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et vous pouvez l'avoir, cette injuste tristesse!</span><br />
- <span class="vi0">Vous pouvez souponner mon amour de foiblesse,</span><br />
- <span class="vi0">Et croire qu'engag par des charmes si doux,</span><br />
- <span class="vi0">Je puisse tre jamais quelque autre qu' vous!</span><br />
- <span class="vi0">Que je puisse accepter une autre main offerte!</span><br />
- <span class="vi0">Eh! que vous ai-je fait, cruelle Mlicerte!</span><br />
- <span class="vi0">Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur,</span><br />
- <span class="vi0">Et faire un jugement si mauvais de mon c&oelig;ur?</span><br />
- <span class="vi0">Quoi! faut-il que de lui vous ayez quelque crainte?</span><br />
- <span class="vi0">Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte:</span><br />
- <span class="vi0">Et que me sert d'aimer comme je fais, hlas!</span><br />
- <span class="vi0">Si vous tes si prte ne le croire pas?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je pourrois moins, Myrtil, redouter ces rivales,</span><br />
- <span class="vi0">Si les choses toient de part et d'autre gales;</span><br />
- <span class="vi0">Et, dans un rang pareil, j'oserois esprer</span><br />
- <span class="vi0">Que peut-tre l'amour me feroit prfrer;</span><br />
- <span class="vi0">Mais l'ingalit de bien et de naissance</span><br />
- <span class="vi0">Qui peut, d'elles moi, faire la diffrence...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! leur rang de mon c&oelig;ur ne viendra point bout,</span><br />
- <span class="vi0">Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout.</span><br />
- <span class="vi0">Je vous aime: il suffit; et, dans votre personne,</span><br />
- <span class="vi0">Je vois rang, biens, trsors, tats, sceptre, couronne;</span><br />
- <span class="vi0">Et des rois les plus grands m'offrt-on le pouvoir,</span><br />
- <span class="vi0">Je n'y changerois pas le bien de vous avoir.</span><br />
- <span class="vi0">C'est une vrit toute sincre et pure;</span><br />
- <span class="vi0">Et pouvoir en douter est me faire une injure.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, je crois, Myrtil, puisque vous le voulez,</span><br />
- <span class="vi0">Que vos v&oelig;ux, par leur rang, ne sont point branls;</span><br />
- <span class="vi0">Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles,</span><br />
- <span class="vi0">Votre c&oelig;ur m'aime assez pour me mieux aimer qu'elles.</span><br />
- <span class="vi0">Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivrez la voix:</span><br />
- <span class="vi0">Votre pre, Myrtil, rglera votre choix;</span><br />
- <span class="vi0">Et de mme qu' vous je ne lui suis pas chre,</span><br />
- <span class="vi0">Pour prfrer tout une simple bergre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, chre Mlicerte, il n'est pre ni dieux</span><br />
- <span class="vi0">Qui me puissent forcer quitter vos beaux yeux;</span><br />
- <span class="vi0">Et, toujours de mes v&oelig;ux reine comme vous tes...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! Myrtil, prenez garde ce qu'ici vous faites:</span><br />
- <span class="vi0">N'allez point prsenter un espoir mon c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il recevroit peut-tre avec trop de douceur,</span><br />
- <span class="vi0">Et qui, tombant aprs comme un clair qui passe,</span><br />
- <span class="vi0">Me rendroit plus cruel le coup de ma disgrce.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! faut-il des sermens appeler le secours,</span><br />
- <span class="vi0">Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours?</span><br />
- <span class="vi0">Que vous vous faites tort par de telles alarmes,</span><br />
- <span class="vi0">Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes!</span><br />
- <span class="vi0">Eh bien, puisqu'il le faut, je jure par les dieux,</span><br />
- <span class="vi0">Et, si ce n'est assez, je jure par vos yeux</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on me tuera plutt que je vous abandonne.</span><br />
- <span class="vi0">Recevez-en ici la foi que je vous donne,</span><br />
- <span class="vi0">Et souffrez que ma bouche, avec ravissement,</span><br />
- <span class="vi0">Sur cette belle main en signe le serment.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu'on ne vous voie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Est-il rien...? Mais, ciel! on vient troubler ma joie!</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;LYCARSIS, MYRTIL, MLICERTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne vous contraignez pas pour moi.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi28">Quel sort fcheux!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Cela ne va pas mal: continuez tous deux.</span><br />
- <span class="vi0">Peste! mon petit-fils, que vous avez l'air tendre,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'en matre dj vous savez vous y prendre!</span><br />
- <span class="vi0">Vous a-t-il, ce savant qu'Athnes exila,</span><br />
- <span class="vi0">Dans sa philosophie appris ces choses-l?</span><br />
- <span class="vi0">Et vous, qui lui donnez de si douce manire</span><br />
- <span class="vi0">Votre main baiser, la gentille bergre,</span><br />
- <span class="vi0">L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs</span><br />
- <span class="vi0">Par qui vous dbauchez ainsi les jeunes c&oelig;urs?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! quittez de ces mots l'outrageante bassesse,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitis...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez.</span><br />
- <span class="vi0">A du respect pour vous la naissance m'engage;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je saurai, sur moi, vous punir de l'outrage.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, j'atteste le ciel que si, contre mes v&oelig;ux,</span><br />
- <span class="vi0">Vous lui dites encor le moindre mot fcheux,</span><br />
- <span class="vi0">Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice,</span><br />
- <span class="vi0">Au milieu de mon sein vous chercher un supplice;</span><br />
- <span class="vi0">Et, par mon sang vers, lui marquer promptement</span><br />
- <span class="vi0">L'clatant dsaveu de votre emportement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme,</span><br />
- <span class="vi0">Et que mon dessein soit de sduire son me.</span><br />
- <span class="vi0">S'il s'attache me voir, et me veut quelque bien,</span><br />
- <span class="vi0">C'est de son mouvement: je ne l'y force en rien.</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est pas que mon c&oelig;ur veuille ici se dfendre</span><br />
- <span class="vi0">De rpondre ses <ins class="correction" title="veux">v&oelig;ux</ins> d'une ardeur assez tendre;</span><br />
- <span class="vi0">Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer:</span><br />
- <span class="vi0">Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer;</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour vous arracher toute injuste crance,</span><br />
- <span class="vi0">Je vous promets ici d'viter sa prsence,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
- <span class="vi0">De faire place au choix o vous vous rsoudrez,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne souffrir ses v&oelig;ux que quand vous le voudrez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;LYCARSIS, MYRTIL.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien; vous triomphez avec cette retraite.</span><br />
- <span class="vi0">Et, dans ces mots, votre me a ce qu'elle souhaite;</span><br />
- <span class="vi0">Mais apprenez qu'en vain vous vous rjouissez;</span><br />
- <span class="vi0">Que vous serez tromp dans ce que vous pensez,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance,</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne gagnerez rien sur ma persvrance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment! quel orgueil, fripon! vous vois-je aller?</span><br />
- <span class="vi0">Est-ce de la faon que l'on me doit parler?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage;</span><br />
- <span class="vi0">Pour rentrer au devoir je change de langage,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous prie ici, mon pre, au nom des dieux,</span><br />
- <span class="vi0">Et par tout ce qui peut vous tre prcieux,</span><br />
- <span class="vi0">De ne vous point servir, dans cette conjoncture,</span><br />
- <span class="vi0">Des fiers droits que sur moi vous donne la nature.</span><br />
- <span class="vi0">Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux.</span><br />
- <span class="vi0">Le jour est un prsent que j'ai reu de vous:</span><br />
- <span class="vi0">Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable,</span><br />
- <span class="vi0">Si vous me l'allez rendre, hlas! insupportable?</span><br />
- <span class="vi0">Il est, sans Mlicerte, un supplice mes yeux;</span><br />
- <span class="vi0">Sans ses divins appas rien ne m'est prcieux;</span><br />
- <span class="vi0">Ils font tout mon bonheur et toute mon envie;</span><br />
- <span class="vi0">Et, si vous me l'tez, vous m'arrachez la vie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Aux douleurs de son me il me fait prendre part.</span><br />
- <span class="vi0">Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendard?</span><br />
- <span class="vi0">Quel amour! quels transports! quels discours pour son ge!</span><br />
- <span class="vi0">J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL</span>, <span class="note">se jetant aux genoux de Lycarsis.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voyez, me voulez-vous ordonner de mourir?</span><br />
- <span class="vi0">Vous n'avez qu' parler: je suis prt d'obir.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je n'y puis plus tenir: il m'arrache des larmes,</span><br />
- <span class="vi0">Et ses tendres propos me font rendre les armes.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que si, dans votre c&oelig;ur, un reste d'amiti</span><br />
- <span class="vi0">Vous peut de mon destin donner quelque piti,</span><br />
- <span class="vi0">Accordez Mlicerte mon ardente envie,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous ferez bien plus que me donner la vie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Lve-toi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Serez-vous sensible mes soupirs?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">J'obtiendrai de vous l'objet de mes dsirs?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige</span><br />
- <span class="vi0">A me donner sa main?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Oui. Lve-toi, te dis-je.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">O pre! le meilleur qui jamais ait t,</span><br />
- <span class="vi0">Que je baise vos mains aprs tant de bont!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! que pour ses enfans un pre a de foiblesse!</span><br />
- <span class="vi0">Peut-on rien refuser leurs mots de tendresse?</span><br />
- <span class="vi0">Et ne se sent-on pas certains mouvemens doux,</span><br />
- <span class="vi0">Quand on vient songer que cela sort de vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Me tiendrez-vous au moins la parole avance?</span><br />
- <span class="vi0">Ne changerez-vous point, dites-moi, de pense?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Me permettez-vous de vous dsobir.</span><br />
- <span class="vi0">Si de ces sentimens on vous fait revenir?</span><br />
- <span class="vi0">Prononcez le mot.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Oui. Ah! nature! nature!</span><br />
- <span class="vi0">Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture</span><br />
- <span class="vi0">De l'amour que sa nice et toi vous vous portez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! que ne dois-je point vos rares bonts!</span><br />
- <span class="vnote4">Seul.</span><br />
- <span class="vi0">Quelle heureuse nouvelle dire Mlicerte!</span><br />
- <span class="vi0">Je n'accepterois pas une couronne offerte,</span><br />
- <span class="vi0">Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter</span><br />
- <span class="vi0">Ce merveilleux succs qui la doit contenter.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;<ins class="correction" title="ACANTE">ACANTHE</ins>, TYRNE, MYRTIL.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! Myrtil, vous avez du ciel reu des charmes</span><br />
- <span class="vi0">Qui nous ont prpar des matires de larmes;</span><br />
- <span class="vi0">Et leur naissant clat, fatal nos ardeurs,</span><br />
- <span class="vi0">De ce que nous aimons nous enlve les c&oelig;urs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Peut-on savoir, Myrtil, vers qui, de ces deux belles,</span><br />
- <span class="vi0">Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles?</span><br />
- <span class="vi0">Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux,</span><br />
- <span class="vi0">Dont se voit foudroy tout l'espoir de nos v&oelig;ux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne faites point languir deux amans davantage,</span><br />
- <span class="vi0">Et nous dites quel sort votre c&oelig;ur nous partage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs clatans</span><br />
- <span class="vi0">En mourir tout d'un coup que traner si longtemps.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Rendez, nobles bergers, le calme votre flamme,</span><br />
- <span class="vi0">La belle Mlicerte a captiv mon me.</span><br />
- <span class="vi0">Auprs de cet objet mon sort est assez doux,</span><br />
- <span class="vi0">Pour ne pas consentir rien prendre sur vous;</span><br />
- <span class="vi0">Et, si vos v&oelig;ux enfin n'ont que les miens craindre,</span><br />
- <span class="vi0">Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! Myrtil, se peut-il que deux tristes amans...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Est-il vrai que le ciel, sensible nos tourmens...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui; content de mes fers comme d'une victoire,</span><br />
- <span class="vi0">Je me suis excus de ce choix plein de gloire:</span><br />
- <span class="vi0">J'ai de mon pre encor chang les volonts,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'ai fait consentir mes flicits.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE</span>, <span class="note"> Tyrne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! que cette aventure est un charmant miracle,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu' notre poursuite elle te un grand obstacle!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TYRNE</span>, <span class="note"> Acanthe.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Elle peut renvoyer ces nymphes nos v&oelig;ux,</span><br />
- <span class="vi0">Et nous donner moyen d'tre contens tous deux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;NICANDRE, MYRTIL, ACANTHE, TYRNE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Savez-vous en quel lieu Mlicerte est cache?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">En diligence elle est partout cherche.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et pourquoi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Nous allons perdre cette beaut.</span><br />
- <span class="vi0">C'est pour elle qu'ici le roi s'est transport;</span><br />
- <span class="vi0">Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">O ciel! Expliquez-moi ce discours, je vous prie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce sont des incidens grands et mystrieux.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, le roi vient chercher Mlicerte en ces lieux;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on dit qu'autrefois feu Blise sa mre,</span><br />
- <span class="vi0">Dont tout Temp croyoit que Mopse toit le frre...</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
- <span class="vi0">Mais je me suis charg de la chercher partout:</span><br />
- <span class="vi0">Vous saurez tout cela tantt de bout en bout.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! dieux! quelle rigueur! Eh! Nicandre, Nicandre!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene">FIN DE MLICERTE.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>PASTORALE COMIQUE</h2>
-
-<hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnages_pastorale" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="2">
- <col width="400" />
- <col width="120" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdltop">PERSONNAGES DE LA PASTORALE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">IRIS, jeune bergre.</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Debrie.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">LYCAS, riche pasteur, amant d'Iris.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">PHILNE, riche pasteur, amant d'Iris.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Estival.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">CORYDON, jeune berger, confident de Lycas,
- amant d'Iris.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">UN PATRE, ami de Philne.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">UN BERGER.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdltop">PERSONNAGES DU BALLET.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MAGICIENS dansans.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MAGICIENS chantans.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DMONS dansans.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">PAYSANS.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">UNE GYPTIENNE chantante et dansante.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">GYPTIENS dansans.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdctop">La scne est en Thessalie, dans un hameau de la valle de Temp.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="verse">
-
- <p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;LYCAS, CORYDON.</p>
-
- <p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;LYCAS, MAGICIENS chantans et dansans,
- DMONS.</p>
-
- <p class="center"><span class="smcap">PREMIRE ENTRE DE BALLET.</span></p>
-
- <p class="noteleft">Deux magiciens commencent, en dansant, un enchantement pour embellir
- Lycas; ils frappent la terre avec leurs baguettes, et en font sortir six
- dmons, qui se joignent eux. Trois magiciens sortent aussi de dessous
- terre.</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TROIS MAGICIENS CHANTANS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">Desse des appas,</span><br />
- <span class="vi2">Ne nous refuse pas</span><br />
- <span class="vi0">La grce qu'implorent nos bouches.</span><br />
- <span class="vi0">Nous t'en prions par tes rubans,</span><br />
- <span class="vi0">Par tes boucles de diamans,</span><br />
- <span class="vi0">Ton rouge, ta poudre, tes mouches,</span><br />
- <span class="vi0">Ton masque, ta coiffe et tes gants.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">UN MAGICIEN</span>, <span class="note">seul.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">O toi qui peux rendre agrables</span><br />
- <span class="vi0">Les visages les plus mal faits,</span><br />
- <span class="vi0">Rpands, Vnus, de tes attraits</span><br />
- <span class="vi0">Deux ou trois doses charitables</span><br />
- <span class="vi0">Sur ce museau tondu tout frais!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">Desse des appas,</span><br />
- <span class="vi2">Ne nous refuse pas</span><br />
- <span class="vi0">La grce qu'implorent nos bouches.</span><br />
- <span class="vi0">Nous t'en prions par tes rubans,</span><br />
- <span class="vi0"><ins class="correction" title="Pas">Par</ins> tes boucles de diamans,</span><br />
- <span class="vi0">Ton rouge, ta poudre, tes mouches,</span><br />
- <span class="vi0">Ton masque, ta coiffe et tes gants.</span><br />
- </div>
-
- <p class="center"><span class="smcap">DEUXIME ENTRE DE BALLET.</span></p>
-
- <p class="noteleft">Les six dmons dansans habillent Lycas d'une manire ridicule et
- bizarre.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Ah! qu'il est beau,</span><br />
- <span class="vi4">Le jouvenceau!</span><br />
- <span class="vi0">Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau!</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il va faire mourir de belles!</span><br />
- <span class="vi0">Auprs de lui les plus cruelles</span><br />
- <span class="vi0">Ne pourront tenir dans leur peau.</span><br />
- <span class="vi4">Ah! qu'il est beau,</span><br />
- <span class="vi4">Le jouvenceau!</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
- <span class="vi0">Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>!</span><br />
- <span class="vi0">Ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho!</span><br />
- </div>
-
- <p class="center"><span class="smcap">TROISIME ENTRE DE BALLET.</span></p>
-
- <p class="noteleft">Les magiciens et les dmons continuent leurs danses, tandis que les
- trois magiciens chantans continuent se moquer de Lycas.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Qu'il est joli,</span><br />
- <span class="vi4">Gentil, poli!</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il est joli! qu'il est joli!</span><br />
- <span class="vi0">Est-il des yeux qu'il ne ravisse!</span><br />
- <span class="vi0">Il passe en beaut feu Narcisse,</span><br />
- <span class="vi0">Qui fut un blondin accompli.</span><br />
- <span class="vi4">Qu'il est joli,</span><br />
- <span class="vi4">Gentil, poli!</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il est joli! qu'il est joli!</span><br />
- <span class="vi0">Hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi!</span><br />
- </div>
-
- <p class="noteleft">Les trois magiciens chantans s'enfoncent dans la terre, et les
- magiciens dansans disparoissent.</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;LYCAS, PHILNE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note">sans voir Lycas, chante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Paissez, chres brebis, les herbettes naissantes;</span><br />
- <span class="vi0">Ces prs et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, si vous dsirez vivre toujours contentes,</span><br />
- <span class="vi8">Petites innocentes,</span><br />
- <span class="vi8">Gardez-vous bien d'aimer.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS</span>, <span class="note">sans voir Philne.</span></p>
-
- <p class="noteleft">Ce pasteur, voulant faire des vers pour sa matresse, prononce le nom
- d'Iris assez haut pour que Philne l'entende.</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note"> Lycas.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Est-ce toi que j'entends, tmraire? Est-ce toi</span><br />
- <span class="vi0">Qui nommes la beaut qui me tient sous sa loi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8"> Oui, c'est moi; oui, c'est moi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Oses-tu bien, en aucune faon,</span><br />
- <span class="vi8">Profrer ce beau nom?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Eh! pourquoi non? eh! pourquoi non?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Iris charme mon me;</span><br />
- <span class="vi8">Et qui pour elle aura</span><br />
- <span class="vi8">Le moindre brin de flamme,</span><br />
- <span class="vi8">Il s'en repentira.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Je me moque de cela,</span><br />
- <span class="vi8">Je me moque de cela.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Je t'tranglerai, mangerai,</span><br />
- <span class="vi6">Si tu nommes jamais ma belle;</span><br />
- <span class="vi6">Ce que je dis, je le ferai,</span><br />
- <span class="vi6">Je t'tranglerai, mangerai.</span><br />
- <span class="vi6">Il suffit que j'en aie jur:</span><br />
- <span class="vi6">Quand les dieux prendroient ta querelle,</span><br />
- <span class="vi6">Je t'tranglerai, mangerai,</span><br />
- <span class="vi6">Si tu nommes jamais ma belle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Bagatelle, bagatelle!</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;IRIS, LYCAS.</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;LYCAS, UN PATRE.</p>
-
- <p class="noteleft">Un ptre apporte Lycas un cartel de la part de Philne.</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;LYCAS, CORYDON.</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;PHILNE, LYCAS.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note">chante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Arrte, malheureux!</span><br />
- <span class="vi10">Tourne, tourne visage;</span><br />
- <span class="vi10">Et voyons qui des deux</span><br />
- <span class="vi10">Obtiendra l'avantage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote4">Lycas hsite se battre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">C'est par trop discourir;</span><br />
- <span class="vi10">Allons, il faut mourir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>&mdash;PHILNE, LYCAS, PAYSANS.</p>
-
- <p class="noteleft">Les paysans viennent pour sparer Philne et Lycas.</p>
-
- <p class="center"><span class="smcap">QUATRIME ENTRE DE BALLET.</span></p>
-
- <p class="noteleft">Les paysans prennent querelle en voulant sparer les deux pasteurs, et
- dansent en se battant.</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>&mdash;CORYDON, LYCAS, PHILNE, PAYSANS.</p>
-
- <p class="noteleft">Corydon, par ses discours, trouve moyen d'apaiser la querelle des
- paysans.</p>
-
- <p class="center"><span class="smcap">CINQUIME ENTRE DE BALLET.</span></p>
-
- <p class="noteleft">Les paysans rconcilis dansent ensemble.</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>&mdash;CORYDON, LYCAS, PHILNE.</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XI.</span>&mdash;IRIS, CORYDON.</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XII.</span>&mdash;PHILNE, LYCAS, IRIS, CORYDON.</p>
-
- <p class="noteleft">Lycas et Philne, amans de la bergre, la pressent de dcider lequel
- des deux aura la prfrence.</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note"> Iris.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">N'attendez pas qu'ici je me vante moi-mme,</span><br />
- <span class="vi4">Pour le choix que vous balancez;</span><br />
- <span class="vi4">Vous avez des yeux, je vous aime;</span><br />
- <span class="vi6">C'est vous en dire assez.</span><br />
- <span class="vnote4">La bergre dcide en faveur de Corydon.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XIII.</span>&mdash;PHILNE, LYCAS.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span> <span class="note">chante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Hlas! peut-on sentir de plus vive douleur?</span><br />
- <span class="vi2">Nous prfrer un servile pasteur!</span><br />
- <span class="vi4">O ciel!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS</span> <span class="note">chante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">O sort!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Quelle rigueur!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quel coup!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Quoi! tant de pleurs,</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi28">Tant de persvrance,</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tant de langueur,</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Tant de souffrance,</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tant de v&oelig;ux,</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Tant de soins,</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Tant d'ardeur,</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi36">Tant d'amour,</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Avec tant de mpris sont traits en ce jour!</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
- <span class="vi0">Ah! cruelle!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">C&oelig;ur dur!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Tigresse!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi28">Inexorable!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Inhumaine!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Inflexible!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Ingrate!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi28">Impitoyable!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Tu veux donc nous faire mourir?</span><br />
- <span class="vi0">Il te faut contenter.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Il te faut obir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note">tirant son javelot.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">Mourons, Lycas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS</span>, <span class="note">tirant son javelot.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Mourons, Philne.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">Avec ce fer, finissons notre peine.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pousse.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Ferme!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Courage!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Allons, va le premier.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Non, je veux marcher le dernier.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Puisque mme malheur aujourd'hui nous assemble,</span><br />
- <span class="vi6">Allons, partons ensemble.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XIV.</span>&mdash;UN BERGER, LYCAS, PHILNE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">LE BERGER</span> <span class="note">chante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Ah! quelle folie</span><br />
- <span class="vi6">De quitter la vie</span><br />
- <span class="vi6">Pour une beaut</span><br />
- <span class="vi4">Dont on est rebut!</span><br />
- <span class="vi0">On peut pour un objet aimable,</span><br />
- <span class="vi0">Dont le c&oelig;ur nous est favorable,</span><br />
- <span class="vi2">Vouloir perdre la clart;</span><br />
- <span class="vi6">Mais quitter la vie</span><br />
- <span class="vi6">Pour une beaut</span><br />
- <span class="vi4">Dont on est rebut,</span><br />
- <span class="vi6">Ah! quelle folie!</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XV.</span>&mdash;UNE GYPTIENNE, GYPTIENS dansans.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">L'GYPTIENNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">D'un pauvre c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">Soulagez le martyre;</span><br />
- <span class="vi2">D'un pauvre c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">Soulagez la douleur.</span><br />
- <span class="vi2">J'ai beau vous dire</span><br />
- <span class="vi2">Ma vive ardeur,</span><br />
- <span class="vi2">Je vous vois rire</span><br />
- <span class="vi2">De ma langueur.</span><br />
- <span class="vi0">Ah! cruelle, j'expire</span><br />
- <span class="vi2">Sous tant de rigueur.</span><br />
- <span class="vi2">D'un pauvre c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">Soulagez le martyre;</span><br />
- <span class="vi2">D'un pauvre c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">Soulagez la douleur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="center"><span class="smcap">SIXIME ENTRE DE BALLET.</span></p>
-
- <p class="note">Douze gyptiens, dont quatre jouent de la guitare, quatre des
- castagnettes, quatre des gnacares<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, dansent avec l'gyptienne aux
- chansons qu'elle chante.</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">L'GYPTIENNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">Croyez-moi, htons-nous, ma Sylvie,</span><br />
- <span class="vi2">Usons bien des momens prcieux;</span><br />
- <span class="vi4">Contentons ici notre envie,</span><br />
- <span class="vi2">De nos ans le feu nous y convie,</span><br />
- <span class="vi0">Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">Quand l'hiver a glac nos gurets,</span><br />
- <span class="vi2">Le printemps vient reprendre sa place,</span><br />
- <span class="vi2">Et ramne nos champs leurs attraits;</span><br />
- <span class="vi4">Mais, hlas! quand l'ge nous glace,</span><br />
- <span class="vi0">Nos beaux jours ne reviennent jamais.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">Ne cherchons tous les jours qu' nous plaire,</span><br />
- <span class="vi2">Soyons-y l'un et l'autre empresss;</span><br />
- <span class="vi4">Du plaisir faisons notre affaire,</span><br />
- <span class="vi2">Des chagrins songeons nous dfaire;</span><br />
- <span class="vi2">Il vient un temps o l'on en prend assez.</span><br />
- </div>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi2">Quand l'hiver a glac nos gurets,</span><br />
- <span class="vi2">Le printemps vient reprendre sa place,</span><br />
- <span class="vi2">Et ramne nos champs leurs attraits;</span><br />
- <span class="vi4">Mais, hlas! quand l'ge nous glace,</span><br />
- <span class="vi2">Nos beaux jours ne reviennent jamais.</span><br /><br />
- </div>
-
- <p class="vscene">FIN DE LA PASTORALE COMIQUE.</p>
-
- <hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnages_pastorale_suite" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="1">
- <col width="530" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">NOMS DES PERSONNES<br />
- <span class="smcap">QUI RCITOIENT, CHANTOIENT ET DANSOIENT DANS LA PASTORALE</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">IRIS, mademoiselle <span class="smcap">Debrie</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">LYCAS, le sieur <span class="smcap">Molire</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">PHILNE, le sieur <span class="smcap">Estival</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">CORYDON, le sieur <span class="smcap">la Grange</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">UN BERGER, le sieur <span class="smcap">Blondel</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">UN PATRE, le sieur de <span class="smcap">Chateauneuf</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>
- MAGICIENS dansans, les sieurs <span class="smcap">la Pierre</span>, <span class="smcap">Favier</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MAGICIENS chantans, les sieurs <span class="smcap">le Gros</span>,
- <span class="smcap">Don</span>, <span class="smcap">Gaye</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DMONS dansans, les sieurs <span class="smcap">Chicanneau</span>,
- <span class="smcap">Bonnard</span>, <span class="smcap">Noblet</span> le cadet,
- <span class="smcap">Arnald</span>, <span class="smcap">Mayeu</span>, <span class="smcap">Foignard</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">PAYSANS, les sieurs <span class="smcap">Dolivet</span>, <span class="smcap">Desonets</span>, <span class="smcap">du Pron</span>, <span class="smcap">la Pierre</span>, <span class="smcap">Mercier</span>, <span class="smcap">Pesan</span>, <span class="smcap">le Roy</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">GYPTIENNE dansante et chantante, le sieur <span class="smcap">Noblet</span> l'an.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">GYPTIENS dansans: quatre jouant de la guitare, les sieurs <span class="smcap">Lulli</span>,
- <span class="smcap">Beauchamp</span>, <span class="smcap">Chicanneau</span>, <span class="smcap">Vaigart</span>; quatre jouant des castagnettes,
- les sieurs <span class="smcap">Favier</span>, <span class="smcap">Bonnard</span>, <span class="smcap">Saint-Andr</span>, <span class="smcap">Arnald</span>; quatre
- jouant des gnacares, les sieurs <span class="smcap">la Marre</span>, <span class="smcap">Des-Airs</span>
- second, <span class="smcap">du Feu</span>, <span class="smcap">Pesan</span>.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span></p>
-
-<h2><a name="ch7" id="ch7"></a><span class="big130">LE SICILIEN</span><br />
-<span class="small80">OU L'AMOUR PEINTRE</span><br /><br />
-<small>COMDIE-BALLET</small></h2>
-
-<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE, DEVANT LA
-COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 6 JANVIER 1667, ET A PARIS, SUR LE
-THATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 10 JUIN SUIVANT.</b></p>
-
-<p>Molire n'tait satisfait ni de sa <i>Pastorale comique</i> ni de
-<i>Mlicerte</i>. Le dpart du jeune Baron renouvelait l'amertume de ses
-chagrins intrieurs. Dans <i>le Sicilien</i>, charmante esquisse, d'un
-coloris plus chaud que la plupart de ses &oelig;uvres, et qui devait
-trouver sa place dans la seconde reprsentation du <i>Ballet des Muses</i>,
-il revint avec bonheur cette fantaisie dlicate qui lui avait dict
-<i>l'tourdi</i> et <i>l'Amour mdecin</i>, dlicieux ouvrage o Beaumarchais a
-trouv presque tous les jeux de scnes de son <i>Barbier de Sville</i>, et
-o le gnie et les instincts de l'artiste dominent sans partage. La
-danse, la musique, les srnades, la douce joie, la jeune gaiet, la
-foltre ruse, voltigent autour de la coquetterie et de l'amour. Rien
-d'excessif, de licencieux ou de guind; rien de galant ou de fade. Une
-lumire harmonieuse l'claire: c'est le soleil naissant sur la mer
-sicilienne; tout est d'accord, localits, auteur, sujet du drame. La
-prose elle-mme est rhythme et marche lgre comme l'oiseau.</p>
-
-<p>Molire essaya pour la premire fois ici l'initiation de cette <i>lingua
-franca</i> qui devait lui fournir de si grotesques ressources dans <i>le
-Bourgeois gentilhomme</i> et le <i>Malade imaginaire</i>. Ce fut <i>le Sicilien ou
-l'Amour peintre</i> qui remplaa <i>Mlicerte</i> et la <i>Pastorale comique</i> dans
-le <i>Ballet des Muses</i>, o cette fois le roi, Madame, et mademoiselle de
-la Vallire dansrent avec plusieurs seigneurs de la cour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnages_siciliens" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="2">
- <col width="300" />
- <col width="220" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdltop">PERSONNAGES DE LA COMDIE.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DON PDRE, gentilhomme sicilien.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ADRASTE, gentilhomme franois, amant d'Isidore.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ISIDORE, Grecque, esclave de don Pdre.</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Debrie</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ZAIDE, jeune esclave.</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Molire</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">UN SNATEUR.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">HALI, Turc, esclave d'Adraste.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Thorillire</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DEUX LAQUAIS.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdltop">PERSONNAGES DU BALLET.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2"><ins class="correction" title="MUCISIENS">MUSICIENS</ins>.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ESCLAVE chantant.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ESCLAVES dansans.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MAURES et MAURESQUES dansans.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I</span><a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>.&mdash;HALI, MUSICIENS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">aux musiciens.</span></p>
-
-<p>Chut! N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu' ce
-que je vous appelle.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;HALI.</p>
-
-<p>Il fait noir comme dans un four: le ciel s'est habill ce soir en
-Scaramouche<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, et je ne vois pas une toile qui montre le bout de son
-nez. Sotte condition que celle d'un esclave, de ne vivre jamais pour
-soi, et d'tre toujours tout entier aux passions d'un matre, de n'tre
-rgl que par ses humeurs, et de se voir rduit faire ses propres
-affaires de tous les soucis qu'il peut prendre! Le mien me fait ici
-pouser ses inquitudes; et, parce qu'il est amoureux, il faut que nuit
-et jour je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et, sans doute,
-c'est lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;ADRASTE, DEUX LAQUAIS, portant chacun un flambeau; HALI.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Est-ce toi, Hali?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Et qui pourroit-ce tre que moi? A ces heures de nuit, hors vous et moi,
-monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir maintenant les
-rues.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son
-c&oelig;ur la peine que je sens. Car, enfin, ce n'est rien d'avoir
-combattre l'indiffrence ou les rigueurs d'une beaut qu'on aime, on a
-toujours au moins le plaisir de la plainte, et la libert des soupirs;
-mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler ce qu'on adore, ne
-pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est pour lui
-plaire ou lui dplaire, c'est la plus fcheuse, mon gr, de toutes les
-inquitudes; et c'est o me rduit l'incommode jaloux qui veille, avec
-tant de souci, sur ma charmante Grecque, et ne fait pas un pas sans la
-traner ses cts.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Mais il est, en amour, plusieurs faons de se parler; et il me semble,
-moi, que vos yeux et les siens, depuis prs de deux mois, se sont dit
-bien des choses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parl des yeux; mais
-comment reconnotre que, chacun de notre ct, nous ayons, comme il
-faut, expliqu ce langage? Et que sais-je, aprs tout, si elle entend
-bien tout ce que mes regards lui disent, et si les siens me disent ce
-que je crois parfois entendre?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>As-tu l tes <ins class="correction" title="musciens">musiciens</ins>?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Oui.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Fais-les approcher. <span class="note">(Seul.)</span> Je veux jusques au jour les faire ici
-chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle parotre
- quelque fentre.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;ADRASTE, HALI, MUSICIENS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Les voici. Que chanteront-ils?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Ce qu'ils jugeront de meilleur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantrent l'autre jour.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Non. Ce n'est pas ce qu'il me faut.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Ah! monsieur, c'est du beau bcarre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Que diantre veux-tu dire avec ton beau bcarre?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je tiens pour le bcarre. Vous savez que je m'y connois. Le
-bcarre me charme; hors du bcarre, point de salut en harmonie. coutez
-un peu ce trio.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Non. Je veux quelque chose de tendre et de passionn, quelque chose qui
-m'entretienne dans une douce rverie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Je vois bien que vous tes pour le bmol; mais il y a moyen de nous
-contenter l'un et l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine
-scne d'une petite comdie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux
-bergers amoureux, tout remplis de langueur, qui, sur bmol, viennent
-sparment faire leurs plaintes dans un bois, puis se dcouvrent l'un
-l'autre la cruaut de leurs matresse; et l-dessus vient un berger
-joyeux avec un bcarre admirable, qui se moque de leur foiblesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>J'y consens. Voyons ce que c'est.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Voici, tout juste, un lieu propre servir de scne, et voil deux
-flambeaux pour clairer la comdie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Place-toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera dedans
-je fasse cacher les lumires.</p>
-
-<div class="verse">
-
- <p class="vacte">FRAGMENT DE COMDIE</p>
-
- <p class="noteleft">Chant et accompagn par les musiciens qu'Hali a amens.</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;PHILNE, TIRCIS.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PREMIER MUSICIEN</span>, <span class="note">reprsentant Philne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si, du triste rcit de mon inquitude,</span><br />
- <span class="vi0">Je trouble le repos de votre solitude,</span><br />
- <span class="vi6">Rochers, ne soyez point fchs;</span><br />
- <span class="vi0">Quand vous saurez l'excs de mes peines secrtes,</span><br />
- <span class="vi8">Tout rochers que vous tes,</span><br />
- <span class="vi8">Vous en serez touchs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DEUXIME MUSICIEN</span>, <span class="note">reprsentant Tircis.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Les oiseaux rjouis, ds que le jour s'avance,</span><br />
- <span class="vi0">Recommencent leurs chants dans ces vastes forts;</span><br />
- <span class="vi8">Et moi j'y recommence</span><br />
- <span class="vi0">Mes soupirs languissans et mes tristes regrets.</span><br />
- <span class="vi8">Ah! mon cher Philne!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Ah! mon cher Tircis!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TIRCIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Que je sens de peine!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Que j'ai de soucis!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TIRCIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Toujours sourde mes v&oelig;ux est l'ingrate Climne.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Chloris n'a point pour moi de regards adoucis.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TOUS DEUX ENSEMBLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">O loi trop inhumaine!</span><br />
- <span class="vi0">Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer,</span><br />
- <span class="vi0">Pourquoi leur laisses-tu le pouvoir de charmer?</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;PHILNE, TIRCIS, UN PATRE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TROISIME MUSICIEN</span>, <span class="note">reprsentant un ptre.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Pauvres amans, quelle erreur</span><br />
- <span class="vi8">D'adorer des inhumaines!</span><br />
- <span class="vi8">Jamais les mes bien saines</span><br />
- <span class="vi8">Ne se payent de rigueur;</span><br />
- <span class="vi8">Et les faveurs sont les chanes</span><br />
- <span class="vi8">Qui doivent lier un c&oelig;ur.</span><br />
- <span class="vi8">On voit cent belles ici,</span><br />
- <span class="vi8">Auprs de qui je m'empresse;</span><br />
- <span class="vi8">A leur vouer ma tendresse</span><br />
- <span class="vi8">Je mets mon plus doux souci;</span><br />
- <span class="vi8">Mais, lorsque l'on est tigresse,</span><br />
- <span class="vi8">Ma foi, je suis tigre aussi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">PHILNE ET TIRCIS</span>, <span class="note">ensemble.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Heureux, hlas! qui peut aimer ainsi!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur, je viens d'our quelque bruit au dedans.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'on se retire vite et qu'on teigne les flambeaux.</span><br />
- </div>
-</div>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;DON PDRE, ADRASTE, HALI.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note">sortant de sa maison, en bonnet de nuit et en robe de
-chambre, avec une pe sous son bras.</span></p>
-
-<p>Il y a quelque temps que j'entends chanter ma porte; et sans doute
-cela ne se fait pas pour rien; il faut que, dans l'obscurit, je tche
-dcouvrir quelles gens ce peuvent tre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Hali!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Quoi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>N'entends-tu plus rien?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Non.</p>
-
-<p class="noteright">Don Pdre est derrire eux, qui les coute.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Quoi! tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment
-cette aimable Grecque! et ce jaloux maudit, ce tratre de <ins class="correction" title="Silicien">Sicilien</ins>, me
-fermera toujours tout accs auprs d'elle!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Je voudrois, de bon c&oelig;ur, que le diable l'et emport, pour la
-fatigue qu'il nous donne, le fcheux, le bourreau qu'il est! Ah! si nous
-le tenions ici, que je prendrois de joie venger, sur son dos, tous les
-pas inutiles que sa jalousie nous fait faire!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Si<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> faut-il bien, pourtant, trouver quelque moyen, quelque
-invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal. J'y suis trop
-engag pour en avoir le dmenti; et, quand j'y devrois employer...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est
-ouverte; et, si vous le voulez, j'entrerai doucement pour dcouvrir d'o
-cela vient.</p>
-
-<p class="noteright">Don Pdre se retire sur sa porte.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Oui, fais; mais sans faire de bruit. Je ne m'loigne pas de toi. Plt au
-ciel que ce ft la charmante Isidore!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note">donnant un soufflet Hali.</span></p>
-
-<p>Qui va l?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">rendant le soufflet don Pdre.</span></p>
-
-<p>Ami.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Hol! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges,
-Charles, Barthlemy. Allons, promptement mon pe, ma rondache, ma
-hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils. Vite, dpchez!
-Allons, tue! point de quartier!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;ADRASTE, HALI.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Je n'entends remuer personne. Hali, Hali!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">cach dans un coin.</span></p>
-
-<p>Monsieur!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>O donc te caches-tu?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Ces gens sont-ils sortis?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Non. Personne ne bouge.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">sortant d'o il toit cach.</span></p>
-
-<p>S'ils viennent, ils seront frotts.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Quoi! tous nos soins seront donc inutiles! Et toujours ce fcheux jaloux
-se moquera de nos desseins!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Non. Le courroux du point d'honneur me prend: il ne sera pas dit qu'on
-triomphe de mon adresse; ma qualit de fourbe s'indigne de tous ces
-obstacles, et je prtends faire clater les talens que j'ai eus du ciel.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par quelque
-bouche, elle ft avertie des sentiments qu'on a pour elle, et savoir les
-siens l-dessus. Aprs, on peut trouver facilement les moyens...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Laissez-moi faire seulement. J'en essayerai tant de toutes les manires,
-que quelque chose enfin nous pourra russir. Allons, le jour parot; je
-vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que notre jaloux
-sorte.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;DON PDRE, ISIDORE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je ne sais pas quel plaisir vous prenez me rveiller si matin. Cela
-s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me
-faire peindre aujourd'hui; et ce n'est gure pour avoir le teint frais
-et les yeux brillans que se lever ainsi ds la pointe du jour.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>J'ai une affaire qui m'oblige sortir l'heure qu'il est.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Mais l'affaire que vous avez et bien pu se passer, je crois, de ma
-prsence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goter les
-douceurs du sommeil du matin.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Oui. Mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est pas
-mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants; et, cette
-nuit encore, on est venu chanter sous nos fentres.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Il est vrai. La musique en toit admirable.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>C'toit pour vous que cela se faisoit?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je le veux croire ainsi puisque vous me le dites.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Vous savez qui toit celui qui donnoit cette srnade?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Non pas; mais, qui que ce puisse tre, je lui suis oblige.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Oblige?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Sans doute, puisqu'il cherche me divertir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Vous trouvez donc bon qu'il vous aime?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Et vous voulez du bien tous ceux qui prennent ce soin?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Assurment.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>C'est dire fort net ses penses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>A quoi bon de dissimuler? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours bien
-aise d'tre aime. Ces hommages nos appas ne sont jamais pour nous
-dplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des femmes est,
-croyez-moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles prennent ne
-sont que pour cela, et l'on n'en voit point de si fire qui ne
-s'applaudisse en son c&oelig;ur des conqutes que font ses yeux.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Mais, si vous prenez, vous, du plaisir vous voir aime, savez-vous
-bien, moi qui vous aime, que je n'y en prends nullement?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je ne sais pourquoi cela; et, si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point
-de plus grand plaisir que de le voir aim de tout le monde. Y a-t-il
-rien qui marque davantage la beaut du choix que l'on fait? Et n'est-ce
-pas pour s'applaudir que ce que nous aimons soit trouv fort aimable?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Chacun aime sa guise, et ce n'est pas l ma mthode. <ins class="correction" title="Ja">Je</ins> serai fort
-ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de
-n'affecter point tant de la parotre d'autres yeux.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Quoi! jaloux de ces choses-l?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Oui, jaloux de ces choses-l, mais jaloux comme un tigre, et, si vous
-voulez, comme un diable. Mon amour vous veut tout moi. Sa dlicatesse
-s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous les
-soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accs aux
-galants, et m'assurer la possession d'un c&oelig;ur dont je ne puis
-souffrir qu'on me vole la moindre chose.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Certes, voulez-vous que je dise? vous prenez un mauvais parti; et la
-possession d'un c&oelig;ur est fort mal assure, lorsqu'on prtend le
-retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'tois galant d'une
-femme qui ft au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon tude
-rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger veiller nuit et jour celle
-que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses affaires,
-et l'on ne tarde gure profiter du chagrin et de la colre que donne
-l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Si bien donc que si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit
-dispose recevoir ses v&oelig;ux?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je ne vous dis rien l-dessus. Mais les femmes, enfin, n'aiment pas
-qu'on les gne; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des
-soupons et de les tenir renfermes.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Vous reconnoissez peu ce que vous me devez; et il me semble qu'une
-esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Quelle obligation vous ai-je, si vous changez mon esclavage en un autre
-beaucoup plus rude, si vous ne me laissez jouir d'aucune libert, et me
-fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Mais tout cela ne part que d'un excs d'amour.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Si c'est votre faon d'aimer, je vous prie de me har.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Vous tes aujourd'hui dans une humeur dsobligeante; et je pardonne <ins class="correction" title="cet">ces</ins>
-paroles au chagrin o vous pouvez tre de vous tre leve matin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>&mdash;DON PDRE, ISIDORE, HALI, habill en Turc, faisant
-plusieurs rvrences don Pdre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Trve aux crmonies. Que voulez-vous?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">se mettant entre don Pdre et Isidore.</span></p>
-
-<p class="notelefthanging">Il se tourne vers Isidore chaque parole qu'il dit a don Pdre, et
-lui fait des signes pour lui faire connotre le dessein de son matre.</p>
-
-<p>Signor (avec la permission de la signore), je vous dirai (avec la
-permission de la signore) que je viens vous trouver (avec la permission
-de la signore), pour vous prier (avec la permission de la signore) de
-vouloir bien (avec la permission de la signore)....</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Avec la permission de la signore, passez un peu de ce ct.</p>
-
-<p class="notecenter">Don Pdre se met entre Hali et Isidore.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Signor, je suis un virtuose.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Je n'ai rien donner.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Ce n'est pas ce que je demande. Mais, comme je me mle un peu de musique
-et de danse, j'ai instruit quelques esclaves qui voudroient bien trouver
-un matre qui se plt ces choses, et, comme je sais que vous tes une
-personne considrable, je voudrois vous prier de les voir et de les
-entendre, pour les acheter, s'ils vous plaisent, ou pour leur enseigner
-quelqu'un de vos amis qui voult s'en accommoder.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>C'est une chose voir, et cela nous divertira. Faites-les-nous venir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Chala bala... Voici une chanson nouvelle, qui est du temps.
-Ecoutez-bien! Chala bala.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span></p>
-
-<div class="verse">
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>&mdash;DON PDRE, ISIDORE, HALI, ESCLAVES, TURCS.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">UN ESCLAVE CHANTANT</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">D'un c&oelig;ur ardent, en tous lieux,</span><br />
- <span class="vi0">Un amant suit une belle;</span><br />
- <span class="vi0">Mais d'un jaloux odieux</span><br />
- <span class="vi0">La vigilance ternelle</span><br />
- <span class="vi0">Fait qu'il ne peut que des yeux</span><br />
- <span class="vi0">S'entretenir avec elle.</span><br />
- <span class="vi0">Est-il peine plus cruelle</span><br />
- <span class="vi0">Pour un c&oelig;ur bien amoureux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="notelefthanging">L'esclave turc, aprs avoir chant, craignant que don Pdre ne vienne
- comprendre le sens de ce qu'il vient de dire et s'apercevoir de sa
- fourberie, se tourne entirement vers don Pdre, et, pour l'amuser,
- lui chante en langage franc ces paroles: (Livre du <i>Ballet des
- Muses</i>.)</p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote4">A don Pdre.</span><br />
- <span class="vi0">Chiribirida ouch alla,</span><br />
- <span class="vi4">Star bon Turca,</span><br />
- <span class="vi2">Non aver danara:</span><br />
- <span class="vi2">Ti voler comprara?</span><br />
- <span class="vi4">Mi servir ti,</span><br />
- <span class="vi4">Se pagar per mi;</span><br />
- <span class="vi2">Far bona cucina,</span><br />
- <span class="vi2">Mi levar matina,</span><br />
- <span class="vi2">Far boller caldara;</span><br />
- <span class="vi2">Parlara, parlara,</span><br />
- <span class="vi2">Ti voler comprara<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>?</span><br />
- </div>
-
- <p class="center"><span class="smcap">PREMIRE ENTRE DE BALLET.</span></p>
-
- <p class="noteleft">Danse des esclaves.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">L'ESCLAVE</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un supplice, tous coups</span><br />
- <span class="vi0">Sous qui cet amant expire;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>
- <span class="vi2">Mais, si d'un &oelig;il un peu doux</span><br />
- <span class="vi2">La belle voit son martyre,</span><br />
- <span class="vi2">Et consent qu'aux yeux de tous</span><br />
- <span class="vi2">Pour ses attraits il soupire,</span><br />
- <span class="vi2">Il pourroit bientt se rire</span><br />
- <span class="vi2">De tous les soins du jaloux<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</span><br />
- <span class="vnote4">A don Pdre.</span><br />
- <span class="vi0">Chiribirida ouch alla,</span><br />
- <span class="vi4">Star bon Turca,</span><br />
- <span class="vi2">Non aver danara:</span><br />
- <span class="vi2">Ti voler comprara?</span><br />
- <span class="vi4">Mi servir ti,</span><br />
- <span class="vi4">Se pagar per mi;</span><br />
- <span class="vi2">Far bona cucina,</span><br />
- <span class="vi2">Mi levar matina,</span><br />
- <span class="vi2">Far boller caldara;</span><br />
- <span class="vi2">Parlara, parlara,</span><br />
- <span class="vi2">Ti voler comprara?</span><br />
- </div>
-
- <p class="center"><span class="smcap">DEUXIME ENTRE DE BALLET.</span></p>
-
- <p class="noteleft">Les esclaves recommencent leur danse.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DON PDRE</span> <span class="note">chante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Savez-vous, mes drles,</span><br />
- <span class="vi4">Que cette chanson</span><br />
- <span class="vi4">Sent pour vos paules</span><br />
- <span class="vi4">Les coups de bton?</span><br />
- <span class="vi0">Chiribirida ouch alla,</span><br />
- <span class="vi4">Mi ti non comprara,</span><br />
- <span class="vi4">Ma ti bastonara,</span><br />
- <span class="vi4">Si ti non andara,</span><br />
- <span class="vi4">Andara, andara,</span><br />
- <span class="vi4">O ti bastonara<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</span><br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Oh! oh! quels grillards! <span class="note">(A Isidore.)</span> Allons, rentrons ici: j'ai chang
-de penses; et puis le temps se couvre un <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> peu. <span class="note">(A Hali qui paroit
-encore)</span>. Ah! fourbe! que je vous y trouve!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Eh bien, oui, mon matre l'adore. Il n'a point de plus grand dsir que
-de lui montrer son amour; et, si elle y consent, il la prendra pour
-femme.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Oui, oui; je la lui garde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Nous l'aurons malgr vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Comment! coquin!...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Nous l'aurons, dis-je, en dpit de vos dents.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Si je prends...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Vous avez beau faire la garde, j'en ai jur, elle sera nous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Laisse-moi faire, je t'attraperai sans courir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>C'est nous qui vous attraperons. Elle sera notre femme, la chose est
-rsolue. <span class="note">(Seul.)</span> Il faut que j'y prisse ou que j'en vienne bout.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>&mdash;ADRASTE, HALI, DEUX LAQUAIS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, Hali, nos affaires s'avancent-elles?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Monsieur, j'ai dj fait quelque petite tentative; mais je...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Ne te mets point en peine; j'ai trouv, par hasard, tout ce que je
-voulois, et je vais jouir du bonheur de voir chez elle cette belle. Je
-me suis rencontr chez le peintre Damon, qui m'a dit qu'aujourd'hui il
-venoit faire le portrait de cette adorable personne; et, comme il est
-depuis longtemps de mes plus intimes amis, il a voulu servir mes feux,
-<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> et m'envoie sa place, avec un petit mot de lettre pour me faire
-accepter. Tu sais que, de tout temps, je me suis plu la peinture, et
-que parfois je manie le pinceau, contre la coutume de France, qui ne
-veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire: ainsi j'aurai la libert de
-voir cette belle mon aise. Mais je ne doute pas que mon jaloux fcheux
-ne soit toujours prsent, et n'empche tous les propos que nous
-pourrions avoir ensemble; et, pour te dire vrai, j'ai, par le moyen
-d'une jeune esclave, un stratagme pour tirer cette belle Grecque des
-mains de son jaloux, si je puis obtenir d'elle qu'elle y consente.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Laissez-moi faire, je veux vous faire un peu de jour la pouvoir
-entretenir. <span class="note">(Il parle bas l'oreille d'Adraste.)</span> Il ne sera pas dit que
-je ne serve de rien dans cette affaire-l. Quand allez-vous?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Tout de ce pas, et j'ai dj prpar toutes choses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Je vais, de mon ct, me prparer aussi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Je ne veux point perdre de temps. Hol! il me tarde que je ne gote le
-plaisir de la voir.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XI.</span>&mdash;DON PDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Que cherchez-vous, cavalier, dans cette maison?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>J'y cherche le seigneur don Pdre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Vous l'avez devant vous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Il prendra, s'il lui plat, la peine de lire cette lettre...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Je vous envoie, au lieu de moi, pour le portrait que vous savez, ce
-gentilhomme franois, qui, comme curieux d'obliger les honntes gens, a
-bien voulu prendre ce soin, sur la proposition que je lui en ai faite.
-Il est, <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> sans contredit, le premier homme du monde pour ces sortes
-d'ouvrages, et j'ai cru que je ne vous pouvois rendre un service plus
-agrable que de vous l'envoyer, dans le dessein que vous avez d'avoir un
-portrait achev de la personne que vous aimez. Gardez-vous bien surtout
-de lui parler d'aucune rcompense; car c'est un homme qui s'en
-offenseroit, et qui ne fait les choses que pour la gloire et la
-rputation.</p>
-
-<p>Seigneur Franois, c'est une grande grce que vous me voulez faire, et
-je vous suis fort oblig.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mrite.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Je vais faire venir la personne dont il s'agit.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XII.</span>&mdash;ISIDORE, DON PDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p>
-
-<p>Voici un gentilhomme que Damon nous envoie, qui se veut bien donner la
-peine de vous peindre. <span class="note">(Adraste, qui embrasse Isidore en la saluant.)</span>
-Hol! seigneur Franois, cette faon de saluer n'est point d'usage en ce
-pays.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>C'est la manire de France.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>La manire de France est bonne pour vos femmes; mais pour les ntres
-elle est un peu trop familire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je reois cet honneur avec beaucoup de joie. L'aventure me surprend
-fort; et, pour dire le vrai, je ne m'attendois pas d'avoir un peintre si
-illustre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Il n'y a personne, sans doute, qui ne tnt beaucoup de gloire de
-toucher un tel ouvrage. Je n'ai pas grande habilet; mais le sujet,
-ici, ne fournit que trop de lui-mme, et il y a moyen de faire quelque
-chose de beau sur un <ins class="correction" title="orijinal">original</ins> fait comme celui-l.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>L'original est peu de chose; mais l'adresse du peintre en saura couvrir
-les dfauts.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Le peintre n'y en voit aucun; et tout ce qu'il souhaite est d'en pouvoir
-reprsenter les grces aux yeux de tout le monde aussi grandes qu'il les
-peut voir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Si votre pinceau flatte autant que votre langue, vous allez me faire un
-portrait qui ne me ressemblera pas.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Le ciel, qui fit l'original, nous te le moyen d'en faire un portrait
-qui puisse flatter.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Le ciel, quoi que vous en disiez, ne...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Finissons cela, de grce. Laissons les compliments, et songeons au
-portrait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note">aux laquais.</span></p>
-
-<p>Allons, apportez tout. <span class="note">(On apporte tout ce qu'il faut pour peindre
-Isidore.)</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE</span>, <span class="note"> Adraste.</span></p>
-
-<p>O voulez-vous que je me place?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reoit le mieux les vues
-favorables de la lumire que nous cherchons.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE</span>, <span class="note">aprs s'tre assise.</span></p>
-
-<p>Suis-je bien ainsi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Oui. Levez-vous un peu, s'il vous plat; un peu plus de ce ct-l; le
-corps tourn ainsi; la tte un peu leve, afin que la beaut du cou
-paroisse; ceci un peu plus dcouvert, <span class="note">(Il dcouvre un peu plus sa
-gorge.)</span> Bon; l; un peu davantage; encore tant soit peu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p>
-
-<p>Il y a bien de la peine vous mettre. Ne sauriez-vous vous tenir comme
-il faut?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi; et c'est monsieur me
-mettre de la faon qu'il veut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note">assis.</span></p>
-
-<p>Voil qui va le mieux du monde, et vous vous tenez merveille. <span class="note">(La
-faisant tourner un peu vers lui.)</span> Comme cela, s'il vous plat. Le tout
-dpend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Fort bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Un peu plus de ce ct. Vos yeux toujours tourns vers moi, je vous
-prie; vos regards attachs aux miens.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, des
-portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites du
-peintre s'il ne les fait toujours plus belles qu'elles ne sont. Il
-faudroit, pour les contenter, ne faire qu'un portrait pour toutes; car
-toutes demandent les mmes choses, un teint tout de lis et de roses, un
-nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus;
-et surtout le visage pas plus gros que le poing, l'eussent-elles d'un
-pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et
-qui n'oblige point demander qui c'est.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Il seroit malais qu'on demandt cela du vtre; et vous avez des traits
- qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de
-charmes, et qu'on court de risque les peindre!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Le nez me semble un peu trop gros.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>J'ai lu, je ne sais o, qu'Apelles peignit autrefois une matresse
-d'Alexandre d'une merveilleuse beaut, et qu'il en devint, la peignant,
-si perdument amoureux, qu'il fut prs d'en perdre la vie; de sorte
-qu'Alexandre, par gnrosit, lui cda l'objet de ses v&oelig;ux. <span class="note">(A don
-Pdre.)</span> Je pourrois faire ici ce qu'Apelles fit autrefois; mais vous ne
-feriez pas, peut-tre, ce que fit Alexandre. <span class="note">(Don Pdre fait la
-grimace.)</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE</span>, <span class="note"> don Pdre.</span></p>
-
-<p>Tout cela sent la nation; et toujours messieurs les Franois ont un
-fonds de galanterie qui se rpand partout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>On ne se trompe gure ces sortes de choses, et vous avez l'esprit trop
-clair pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on vous
-dit. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant, je
-ne pourrois m'empcher de vous dire que je n'ai rien vu de si beau que
-ce que je vois maintenant, et que...</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Seigneur Franois, vous ne devriez pas, ce me semble, tant parler; cela
-vous dtourne de votre ouvrage.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Ah! point du tout. J'ai toujours coutume de parler quand je peins; et il
-est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour veiller
-l'esprit et tenir les visages dans la gaiet ncessaire aux personnes
-que l'on veut peindre.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XIII.</span>&mdash;HALI, vtu en Espagnol; DON PDRE, ADRASTE, ISIDORE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Que veut cet homme-l? Et qui laisse monter les gens sans nous en venir
-avertir?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note"> don Pdre.</span></p>
-
-<p>J'entre ici librement; mais, entre cavaliers, telle libert est permise.
-Seigneur, suis-je connu de vous?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Non, seigneur.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Je suis don Gilles d'Avalos; et l'histoire d'Espagne vous doit <ins class="correction" title="avoir avoir">avoir</ins>
-instruit de mon mrite.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Souhaitez-vous quelque chose de moi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces matires il est
-malais de trouver un cavalier plus consomm que vous; mais je vous
-demande, pour grce, que nous nous tirions l'cart.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Nous voil assez loin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note"> don Pdre qui le surprend parlant bas Isidore.</span></p>
-
-<p>J'observois de prs la couleur de ses yeux<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">tirant don Pdre, pour l'loigner d'Adraste et d'Isidore.</span></p>
-
-<p>Seigneur, j'ai reu un soufflet. Vous savez ce qu'est un soufflet
-lorsqu'il se donne main ouverte, sur le beau milieu de la joue. J'ai
-ce soufflet fort sur le c&oelig;ur, et je suis dans l'incertitude si, pour
-me venger de l'affront, je dois me battre avec mon homme, ou bien le
-faire assassiner.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Assassiner, c'est le plus sr et le plus court chemin. Quel est votre
-ennemi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Parlons bas, s'il vous plat. <span class="note">(Hali tient don Pdre en lui parlant, de
-faon qu'il ne peut voir Adraste.)</span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note">aux genoux d'Isidore, pendant que don Pdre et Hali parlent bas
-ensemble.</span></p>
-
-<p>Oui, charmante Isidore, mes regards vous le disent depuis plus de deux
-mois, et vous les avez entendus. Je vous aime plus que tout ce que l'on
-peut aimer, et je n'ai point d'autre pense, d'autre but, d'autre
-passion, que d'tre vous toute ma vie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je ne sais si vous dites vrai; mais vous persuadez.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Mais vous persuad-je jusqu' vous inspirer quelque peu de bont pour
-moi?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je ne crains que d'en trop avoir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>En aurez-vous assez pour consentir, belle Isidore, au dessein que je
-vous ai dit?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je ne puis encore vous le dire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Qu'attendez-vous pour cela?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>A me rsoudre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Ah! quand on aime bien, on se rsout bientt.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Eh bien, allez; oui, j'y consens.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Mais consentez-vous, dites-moi, que ce soit ds ce moment mme?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Lorsqu'on est une fois rsolu sur la chose, s'arrte-t-on sur le temps?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Hali.</span></p>
-
-<p>Voil mon sentiment, et je vous baise les mains.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p>
-
-<p>Seigneur, quand vous aurez reu quelque soufflet, je suis aussi homme de
-conseil, et je pourrai vous rendre la pareille.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Je vous laisse aller sans vous reconduire; mais, entre cavaliers, cette
-libert est permise.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p>
-
-<p>Non, il n'est rien qui puisse effacer de mon c&oelig;ur les tendres
-tmoignages... (A don Pdre, apercevant Adraste qui parle de prs
-Isidore.) Je regardois ce petit trou qu'elle a du ct du menton, et je
-croyois d'abord que ce ft une tache. Mais c'est assez pour aujourd'hui,
-nous finirons une autre fois. <span class="note">(A don Pdre, qui veut voir le portrait.)</span>
-Non, ne regardez rien encore; faites serrer cela, je vous prie. <span class="note">(A
-Isidore.)</span> Et vous, je vous conjure de ne vous relcher point, et de
-garder un esprit gai, pour le dessein que j'ai d'achever notre ouvrage.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Je conserverai pour cela toute la gaiet qu'il faut.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XIV.</span>&mdash;DON PDRE, ISIDORE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Qu'en dites-vous? ce gentilhomme me parot le plus civil du monde; et
-l'on doit demeurer d'accord que les Franois ont quelque chose en eux de
-poli, de galant, que n'ont point les autres nations.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Oui; mais ils ont cela de mauvais qu'ils s'mancipent un peu trop, et
-s'attachent, en tourdis, conter des fleurettes tout ce qu'ils
-rencontrent.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>C'est qu'ils savent qu'on plat aux dames par ces choses.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Oui; mais, s'ils plaisent aux dames, ils dplaisent fort aux messieurs;
-et l'on n'est point bien aise de voir, sur sa moustache, cajoler
-hardiment sa femme ou sa matresse.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p>
-
-<p>Ce qu'ils en font n'est que par jeu.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XV.</span>&mdash;ZAIDE, DON PDRE, ISIDORE</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ZADE.</span></p>
-
-<p>Ah! seigneur cavalier, sauvez-moi, s'il vous plat, des mains d'un mari
-furieux dont je suis poursuivie. Sa jalousie est incroyable, et passe,
-dans ses mouvemens, tout ce qu'on peut imaginer. Il va jusques vouloir
-que je sois toujours voile; et, pour m'avoir trouve le visage un peu
-dcouvert, il a mis l'pe la main, et m'a rduite me jeter chez
-vous, pour vous demander votre appui contre son injustice. Mais je le
-vois parotre. De grce, seigneur cavalier, sauvez-moi de sa fureur!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Zade, lui montrant Isidore.</span></p>
-
-<p>Entrez l dedans avec elle, et n'apprhendez rien.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XVI.</span>&mdash;ADRASTE, DON PDRE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Eh quoi! seigneur, c'est vous? Tant de jalousie pour un Franois? Je
-pensois qu'il n'y et que nous qui en fussions capables.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Les Franois excellent toujours dans toutes les choses qu'ils font; et,
-quand nous nous mlons d'tre jaloux, nous le sommes vingt fois plus
-qu'un Sicilien. L'infme croit avoir trouv chez vous un assur refuge;
-mais vous tes trop raisonnable <span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> pour blmer mon ressentiment.
-Laissez-moi, je vous prie, la traiter comme elle mrite.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Ah! de grce, arrtez! L'offense est trop petite pour un courroux si
-grand.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>La grandeur d'une telle offense n'est pas dans l'importance des choses
-que l'on fait. Elle est transgresser les ordres qu'on nous donne; et,
-sur de pareilles matires, ce qui n'est qu'une bagatelle devient fort
-criminel lorsqu'il est dfendu.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>De la faon qu'elle a parl, tout ce qu'elle en a fait a t sans
-dessein: et je vous prie enfin de vous remettre bien ensemble.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Eh quoi! vous prenez son parti, vous qui tes si dlicat sur ces sortes
-de choses?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Oui, je prends son parti; et, si vous voulez m'obliger, vous oublierez
-votre colre, et vous vous rconcilierez tous deux. C'est une grce que
-je vous demande; et je la recevrai comme un essai de l'amiti que je
-veux qui soit entre nous.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Il ne m'est pas permis, ces conditions, de vous rien refuser. Je ferai
-ce que voudrez.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XVII.</span>&mdash;ZAIDE, DON PDRE, ADRASTE, cach dans un coin du thtre.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Zade.</span></p>
-
-<p>Hol! venez. Vous n'avez qu' me suivre, et j'ai fait votre paix. Vous
-ne pouviez jamais mieux tomber que chez moi.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ZADE.</span></p>
-
-<p>Je vous suis oblige plus qu'on ne sauroit croire: mais je m'en vais
-prendre mon voile; je n'ai garde, sans lui, de parotre ses yeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span></p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XVIII.</span>&mdash;DON PDRE, ADRASTE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Le voici qui s'en va venir; et son me, je vous assure, a paru toute
-rjouie lorsque je lui ai dit que j'avais raccommod tout.</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XIX.</span>&mdash;ISIDORE, sous le voile de Zade; ADRASTE, DON PDRE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Adraste.</span></p>
-
-<p>Puisque vous m'avez bien voulu abandonner votre ressentiment, trouvez
-bon qu'en ce lieu je vous fasse toucher dans la main l'un de l'autre, et
-que tous deux je vous conjure de vivre pour l'amour de moi, dans une
-parfaite union.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Oui, je vous le promets que, pour l'amour de vous, je m'en vais, avec
-elle, vivre le mieux du monde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Vous m'obligez sensiblement, et j'en garderai la mmoire.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p>
-
-<p>Je vous donne ma parole, seigneur don Pdre, qu' votre considration,
-je m'en vais la traiter du mieux qu'il me sera possible.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>C'est trop de grce que vous me faites. <span class="note">(Seul.)</span> Il est bon de pacifier
-et d'adoucir toujours les choses. Hol! Isidore, venez!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XX.</span>&mdash;ZAIDE, DON PDRE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Comment! que veut dire cela?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ZADE</span>, <span class="note">sans voile.</span></p>
-
-<p>Ce que cela veut dire? Qu'un jaloux est un monstre ha de tout le monde,
-et qu'il n'y a personne qui ne soit ravi de lui nuire, n'y et-il point
-d'autre intrt; que toutes les serrures et tous les verrous du monde ne
-retiennent point les personnes, et que c'est le c&oelig;ur qu'il faut
-arrter par la douceur <span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> et par la complaisance; qu'Isidore est entre
-les mains du cavalier qu'elle aime, et que vous tes pris pour dupe.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Don Pdre souffrira cette injure mortelle! Non, non, j'ai trop de
-c&oelig;ur, et je vais demander l'appui de la justice pour pousser le
-perfide bout. C'est ici le logis d'un snateur. Hol!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XXI.</span>&mdash;UN SNATEUR, DON PDRE.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p>
-
-<p>Serviteur, seigneur don Pdre. Que vous venez propos!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Je viens me plaindre vous d'un affront qu'on m'a fait.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p>
-
-<p>J'ai fait une mascarade la plus belle du monde.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Un tratre de Franois m'a jou une pice.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p>
-
-<p>Vous n'avez, dans votre vie, jamais rien vu de si beau.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Il m'a enlev une fille que j'avois affranchie.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p>
-
-<p>Ce sont gens vtus en Maures, qui dansent admirablement.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Vous voyez si c'est une injure qui se doive souffrir.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p>
-
-<p>Les habits merveilleux, et qui sont faits exprs.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Je demande l'appui de la justice contre cette action.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p>
-
-<p>Je veux que vous voyiez cela. On la va rpter pour en donner le
-divertissement au peuple.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Comment! de quoi parlez-vous l?</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p>
-
-<p>Je parle de ma mascarade.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>Je vous parle de mon affaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span></p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p>
-
-<p>Je ne veux point, aujourd'hui, d'autres affaires que de plaisir. Allons,
-messieurs, venez. Voyons si cela ira bien.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p>
-
-<p>La peste soit du fou avec sa mascarade!</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p>
-
-<p>Diantre soit le fcheux avec son affaire!</p>
-
-<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XXII.</span>&mdash;UN SNATEUR, TROUPE DE DANSEURS.</p>
-
-<p class="center"><span class="smcap">ENTRE DE BALLET.</span></p>
-
-<p class="noteleft">Plusieurs danseurs, vtus en Maures, dansent devant le snateur, et
-finissent la comdie.</p>
-
-<p class="pscene">FIN DU SICILIEN.</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnes_sicilien" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="1">
- <col width="530" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">NOMS DES PERSONNES<br />
- <span class="smcap">QUI ONT DANS ET CHANT DANS LE SICILIEN.</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DON PDRE, le sieur <span class="smcap">Molire</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ADRASTE, le sieur <span class="smcap">la Grange</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ISIDORE, mademoiselle <span class="smcap">Debrie</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ZAIDE, mademoiselle <span class="smcap">Molire</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">HALI, le sieur <span class="smcap">la Thorillire</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">UN SNATEUR, le sieur <span class="smcap">du Croisy</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MUSICIENS chantans, les sieurs <span class="smcap">Blondel</span>,
- <span class="smcap">Gaye</span>, <span class="smcap">Noblet</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ESCLAVE TURC <ins class="correction" title="chantans">chantant</ins>, le sieur <span class="smcap">Gaye</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ESCLAVES TURCS dansans, les sieurs <span class="smcap">le Prtre</span>,
- <span class="smcap">Chicanneau</span>, M<span class="smcap">ayeu</span>,
- <span class="smcap">Pesan</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MAURES de qualit, le ROI, M. <span class="smcap">le Grand</span>,
- les marquis <span class="smcap">de Villeroy</span> et de <span class="smcap">Rassan</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MAURESQUES de qualit, MADAME, mademoiselle <span class="smcap">de la Vallire</span>,
- madame <span class="smcap">de Rochefort</span>, mademoiselle <span class="smcap">de Brancas</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MAURES nus, MM. <span class="smcap">Cocquet</span>, <span class="smcap">de Souville</span>,
- les sieurs <span class="smcap">Beauchamp</span>, <span class="smcap">Noblet</span>,
- <span class="smcap">Chicanneau</span>, <span class="smcap">la Pierre</span>,
- <span class="smcap">Favier</span> et <span class="smcap">Des-Airs-Galand</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MAURES capot, les sieurs <span class="smcap">la Mare</span>,
- <span class="smcap">du Feu</span>, <span class="smcap">Arnald</span>, <span class="smcap">Vagnard</span> et
- <span class="smcap">Bonnard</span>.</td>
- </tr>
- </tbody>
- </table>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span></p>
-
-<h2><a name="ch8" id="ch8"></a><span class="big130">LE TARTUFFE</span><br />
-<span class="small50">OU</span><br />
-L'IMPOSTEUR<br />
-<small>COMDIE</small></h2>
-
-<p class="center"><b>Reprsente pour la premire fois, Versailles, devant la cour, dans
-les <i>Plaisirs de l'Ile enchante</i> (1664).&mdash;Les trois premiers actes,
-sur le thtre du Palais-Royal, le 5 aot 1667; dfendue le lendemain,
-et reprise sans interruption le 5 fvrier 1669.</b></p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p>En 1664, comme nous l'avons dit, le 10 mai, les trois premiers actes
-d'une &oelig;uvre conue depuis longtemps par Molire, et ds lors termine
-si ce n'est corrige, furent reprsents comme essai pendant les ftes
-de Versailles.</p>
-
-<p>C'tait la fois une singulire audace et une grande habilet.
-L'&oelig;uvre tait videmment dirige contre le jansnisme mme et la
-rigidit extrieure. Le roi, dont les austres et les dvots
-contrariaient les amours et prtendaient rgenter les plaisirs,
-allait-il prendre parti contre eux et reconnatre l'auteur dramatique
-pour premier ministre de ses vengeances et de ses plaisirs? ou bien
-imposerait-il silence Molire et concderait-il implicitement aux
-censeurs le droit de critiquer les prfrences de son c&oelig;ur et les
-volupts de son trne?</p>
-
-<p>Un puritanisme hypocrite, cherchant se rendre matre du crdit, de
-l'autorit et de la fortune, plus vicieux en secret, plus sensuel en
-ralit que ceux dont il blmait les penchants, occupait le centre de la
-composition nouvelle; et l'on peut croire que le comdien nomade, lve
-de Gassendi, traducteur de Lucrce, li avec Bernier, Chapelle et les
-libertins, eut exactement la mme pense qui dicta plus tard Fielding
-son <i>Tom Jones</i>: la haine du pdant et des dehors hypocrites; une grande
-foi dans les penchants naturels de l'humanit, une grande rpugnance
-pour les austrits affectes. La socit anglaise de Fielding <span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> et
-de Richardson, entre 1688 et 1780, vivait de dcence et de formalisme
-comme la socit de Louis XIV entre 1660 et 1710. Ce sont les &oelig;uvres
-parallles, mais non gales en mrites, que l'<span class="smcap">cole de la mdisance</span> et
-<i>Tartuffe</i>.</p>
-
-<p>Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle, le mme point de vue avait inspir Shakespeare
-l'admirable portrait de ce magistrat svre qui, dans <i>Measure for
-Measure</i> (<i>Un prt pour un rendu</i>), se laisse entraner sa passion,
-commet des crimes pouvantables et devient d'autant plus coupable que sa
-doctrine est plus rigide. Sheridan n'a pas imit Molire, Molire n'a
-pas imit Shakespeare. Tous trois ont pntr l'extrme faiblesse
-humaine, sa pente facile vers l'excs, et la fragilit de nos vertus.</p>
-
-<p>L'&oelig;uvre de Shakespeare est plus gnrale et plus philosophique; celle
-de Sheridan, plus lgre et plus vive de ton; celle de Molire contient
-une leon sociale plus puissante et plus forte. Un bourgeois simple et
-honnte, sans doute quelque conseiller de parlement, qui aura touch
-dans sa jeunesse aux troubles de la Fronde, et qui gouverne assez mal sa
-famille, donne accs chez lui un dvot de robe courte, cheveux plats,
-ajustements simples mais lgants, homme de bien ce qu'il dit lui-mme
-et ce que l'on croit, que le pre de famille a rencontr dans une
-glise, toujours en dvotes prires, poussant des <i>hlas!</i> mystiques et
-des soupirs affects, et prouvant sa pit tendre par la componction la
-plus fervente et la plus humble. C'est M. Tartuffe. Notre bourgeois
-s'intresse, s'informe, apprend que le personnage fait l'aumne aux
-pauvres, qu'il vit modestement, qu'il est gentilhomme, peu riche il est
-vrai, mais en passe de le devenir. C'est un saint. On le rpte dans le
-quartier. Pouss du dsir de sanctifier son logis magistral, d'inculquer
-le bon exemple son jeune fils, de morigner sa femme, jeune, belle,
-aimant, quoique sage, la parure et les divertissements <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> mondains, le
-pre offre un asile au prtendu modle de la perfection chrtienne, qui
-amne Laurent, son valet, dvot comme lui, portant soigneusement la
-haire et la discipline.</p>
-
-<p>L'aspect extrieur de ce M. Tartuffe n'avait rien de redoutable. Un
-heureux embonpoint et une face riante, des yeux modestement baisss, un
-costume noir de la propret la plus exquise, les mains jointes sur la
-poitrine, l'air bat et le sourire doucereux, il n'inspirait que
-bienveillante confiance. C'tait le papelard de la Fontaine, et non le
-sclrat lugubre. Une voix moelleuse, caressante et mystique achevait ce
-personnage.</p>
-
-<p>Ds que M. Tartuffe a pntr dans la maison, il y fait son nid, il s'y
-incarne; sa sensualit se gorge des bons dners de son hte et s'endort
-voluptueusement dans la couche molle qu'on lui apprte. Pour exploiter
-la situation il n'a pas besoin de faire jouer d'autres ressorts que
-l'apparente sincrit de sa vie dvote; il prche, il gourmande
-doucement les vices, il sert d'espion domestique. Son crdit augmente;
-sa grimace sacre suffit pour l'enraciner dans ce lieu de dlices. Comme
-Sganarelle, avec trois mots latins, gurit tout le monde;&mdash;Comme don
-Juan, avec des rvrences et des politesses soutenues de son habit
-brod, paye M. Dimanche;&mdash;M. Tartuffe n'a besoin que d'un rosaire et
-d'un scapulaire pour vivre gros et gras, s'emparer des esprits et monter
-au ciel. Il doit une partie de son succs la doctrine qu'il prche;
-doctrine d'apparences qui permet un pre l'gosme foncier et la
-cruaut relle envers les siens, sous le voile de l'austrit dvote. Il
-peut affamer et dshriter sa famille sous prtexte de son propre salut,
-il ne doit compte qu' Dieu; la formule le sauvera, qu'il soit mauvais
-pre et mchant homme en sret de conscience.</p>
-
-<p>Voil M. Tartuffe matre et roi de la situation; sa sant prospre, son
-corps et son me fleurissent, il est la fleur <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> de l'ge, et,
-malgr son humilit, il aime vivre. Voil son cueil. La femme du
-matre est jolie et passe pour coquette. Attache son mari par devoir
-plus que par sentiment, cette situation la rapproche sans cesse de M.
-Tartuffe, et la tentation de la chair vient saisir le saint homme.
-L'amour sensuel s'empare de cette me bate. Malgr lui il jette son
-masque, ou du moins le soulve et laisse entrevoir la femme de son
-bienfaiteur, sous un spiritualisme de formules, le fond mme de cette
-nature grossire et dissimule, qui veut des ralits et qui s'en
-repat; nature friande et onctueuse, brutale et subtile, lourde et
-intresse, qui trompe le monde au moyen de quelques dehors, d'un rle
-appris et d'une facile hypocrisie. Alors et sous le coup de ses mmes
-vices qui clatent, tout l'difice du dvot s'croule au moment mme de
-son triomphe. Le pre voulait lui donner sa fille, bien qu'il et engag
-sa parole un autre prtendant; il lui avait mme cd la partie la
-plus nette de sa fortune et lui avait confi un secret d'tat relatif
-ses jeunes annes, secret qui compromettait jusqu' sa vie. Dnonc par
-la famille, livr par la jeune femme, Tartuffe est renvers. Mais les
-armes que l'engouement lui a prtes, il les emploie sans piti, et le
-saint homme devient sclrat. L'autorit royale intervient, foudroie
-Tartuffe, rtablit la paix, et aprs ce grand enseignement remet Orgon
-au sein de sa famille.</p>
-
-<p>Telle est cette admirable conception, mdite par Molire depuis le
-moment de son entre Paris, labore avec l'amour le plus persvrant
-pendant sept annes, et qui, pour tre enfin joue, a cot son auteur
-autant de diplomatie, de dmarches, de persvrance et d'adresse qu'il
-avait fallu de sagacit, de gnie et de combinaison pour la crer. Ninon
-de Lenclos, le prince de Cond, les libres esprits, tous ceux qui
-prparaient l'ascendant futur des ides philosophiques, le groupe
-croissant des <i>libertins</i> <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> (comme on les nommait alors), encouragea,
-surveilla et protgea le dveloppement de l'&oelig;uvre. C'tait tout un
-monde que cette sphre des esprits forts; et Nicole avait raison de dire
-qu'il n'y avait dj plus en 1660 d'hrtiques, mais des incrdules;
-leur tte marchaient la Rochefoucauld, le prince de Cond, son amie
-madame Deshoulires, qui ne baptisa sa fille qu' vingt-neuf ans; Retz
-et de Lyonne, la Palatine et Bourdelot, le bonhomme Rose, qui ne croyait
- rien, Saint-vremond et Saint-Ral, Desbarreaux l'athe, Milton
-l'esprit fort, l'aimable de Mr, Saint-Pavin, Lain et Hnaut, enfin
-les anciens compagnons de Thophile, les nouveaux amis de la Fontaine.</p>
-
-<p>Ninon prta son salon pour la premire lecture du <i>Tartuffe</i>.</p>
-
-<p>Chapelle, Bernier, Boileau lui-mme, qui taient prsents, applaudirent
-avec les jeunes seigneurs.</p>
-
-<p>Mais comment parvenir faire reprsenter l'&oelig;uvre? Tout se dirigeait
-vers l'ordre apparent, vers la dcence extrieure. Louis XIV, en se
-livrant ses amours, aimait que la dvotion rgnt autour de lui. Il
-fallut marcher pas pas la conqute de la position, tablir la sape
-et la tranche, circonvenir le roi, se faire des appuis partout, choisir
-le moment o Paris tait dsert et s'armer d'une promesse verbale du
-monarque, qui venait de partir pour le camp devant Lille, pour faire
-jouer enfin le <i>Tartuffe</i> en 1667, sur le thtre du Palais-Royal. Il y
-avait quelque chose de subreptice dans cette introduction de
-l'hypocrite, qui Molire avait enlev son nom de Tartuffe pour le
-nommer <i>Arnolphe</i>, et qu'il avait adouci sur plusieurs points. Malgr
-ces prcautions, tout se souleva. Le premier prsident de Lamoignon
-ordonna la suspension de l'&oelig;uvre pour en rfrer au roi. Deux acteurs
-de la troupe, la Thorillire et la Grange, partirent avec un placet et
-allrent supplier Louis XIV et le prier de lever ladite dfense. <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>
-Bien reus par le monarque, ils n'obtinrent qu'une rponse dilatoire et
-la promesse de faire examiner la pice son retour.</p>
-
-<p>C'tait la grande question morale du XVIII<sup>e</sup> sicle qui se dbattait
-dj, celle de la religion contre la philosophie, celle de Bossuet
-contre Voltaire.</p>
-
-<p>En 1660, on avait brl les <i>Provinciales</i>, satire redoutable de la
-fausse dvotion. D'une part, on essayait de resserrer violemment les
-liens de l'unit religieuse, et la rvocation de l'dit de Nantes se
-prparait. D'une autre, le salon de Ninon de Lenclos, cette antichambre
-de Ferney, servait de rendez-vous et de point d'appui aux partisans et
-aux protecteurs du <i>Tartuffe</i>.</p>
-
-<p>Pendant deux annes, le combat eut lieu autour du <i>Tartuffe</i>. Enfin
-Molire eut le dessus.</p>
-
-<p>Aprs deux annes d'interdiction, le 5 fvrier 1669, grce aux efforts
-des amis de Molire et la merveilleuse prudence de sa conduite, le
-symbole du mensonge dvot apparut enfin sur la scne. On s'y porta en
-foule; on se souvenait que deux ans auparavant, toutes les loges tant
-pleines pour la seconde reprsentation du <i>Tartuffe</i>, un ordre exprs
-tait venu pour empcher la reprsentation.</p>
-
-<p><i>J'eus de la peine</i>, dit le journaliste Robinet, <i> voir Tartuffe, tant
-il y avoit de monde</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="stanza">
- <span class="i4">Et maints couroient hazard</span><br />
- <span class="i2">D'tre touffs dans la presse,</span><br />
- <span class="i0">O l'on oyoit crier sans cesse:</span><br />
- <span class="i0">Hlas! monsieur Tartuffius,</span><br />
- <span class="i0">Faut-il que de vous voir l'envie</span><br />
- <span class="i0">Me cote peut-tre la vie?</span><br />
- <span class="i0">On disloqua quelques-uns</span><br />
- <span class="i0">Manteaux et ctes...</span><br />
- </div>
-</div>
-
-<p>Armande tait Elmire; du Croisy, dont la voix tait douce et l'air
-compass, jouait Tartuffe. Madeleine Bjart, cette femme amre et
-violente qui avait tourment sa jeune s&oelig;ur et l'avait force se
-rejeter dans les bras d'un <span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> mari, reprsentait Dorine, la servante
-matresse, forte en gueule et impertinente, devenue la premire
-autorit d'une maison mal conduite. Madame Pernelle, cette aeule
-entte qui ouvre la scne d'une faon si admirable, tait reprsente
-par Bjart lui-mme, et Molire s'tait rserv le personnage du crdule
-Orgon.</p>
-
-<p>Depuis ce temps <i>Tartuffe</i> reprsente le masque hypocrite et la formule
-du mensonge, non-seulement pour la France, mais pour l'Europe et
-l'avenir. Comme <span class="smcap">Patelin</span>, <span class="smcap">Panurge</span>, F<span class="smcap">igaro</span> et <i>Falstaff</i>, comme <i>Lovelace</i>
-et <i>Don Juan</i>, il vit toujours, il est immortel.</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce que <i>Tartuffe</i>? Selon quelques commentateurs, ce serait
-le diable, <i>der Tauffel</i>, qui serait transform en <i>ter Teufel</i>, puis
-enfin en <i>Tartuffe</i>. Selon d'autres, ce serait une allusion ce
-personnage dvot qui, d'un ton contrit, onctueux et pieux, demandait
-sans cesse qu'on lui servt des truffes. Absurde tymologie.
-<i>Tartuffe</i> est simplement le <i>Truffactor</i> de la basse latinit, le
-trompeur, mot qui se rapporte l'italien et l'espagnol truffa
-combin avec la syllabe augmentative tra, indiquant une qualit
-superlative et l'excs d'une qualit ou d'un dfaut. <i>Truffer</i>, c'est
-tromper; Tratruffar, tromper excessivement et avec hardiesse.
-L'euphonie a donn ensuite tartuffar, puis <i>Tartuffe</i>. Il est curieux
-de retrouver cette dernire dsignation applique aux truffes ou
-tartuffes, qui deviennent ainsi les <i>trompeuses</i>. Platina, dans son
-trait <i>de Honesta voluptate</i>, indique cette tymologie releve par le
-Duchat et Mnage. <i>Truffaldin</i>, le fourbe vnitien, se rapporte la
-mme origine. <i>Tartuffe</i>, <i>Truffactor</i>, le Truffeur, est donc le roi des
-fourbes srieux comme Mascarille est le roi des fourbes comiques; aussi
-toute manifestation de l'irritation franaise contre l'autorit de la
-formule, contre l'envahissement des simulacres, a-t-elle eu pour
-expression le mot <i>Tartuffe</i>. C'est <i>Tartuffe</i> que l'on a demand, jou,
-applaudi, <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> toutes les fois que le mcontentement populaire s'est
-soulev secrtement ou ouvertement contre le joug. Molire a t plus
-effectif dans le sens que nous indiquons que cent rvolutionnaires.</p>
-
-<p>Molire n'eut pas seulement combattre les rsistances des dvots, mais
-les coquetteries et les prtentions d'Armande, qui voulait jouer le rle
-d'Elmire en grande coquette, se surcharger de diamants et de dentelles,
-et blouir tout le monde de l'clat de sa parure. Une telle splendeur
-et effray M. Tartuffe, dont la finesse madre n'aurait pas os
-approcher d'une si brillante idole. Molire, au grand chagrin d'Armande,
-lui imposa un ajustement plus modeste et plus conforme la situation
-sociale de son mari.</p>
-
-<p>Quarante-quatre reprsentations attestrent la conqute redoutable et
-indestructible de Molire.</p>
-
-<p>Tout s'mut. Un cur, qui s'appelait Roulet, et qui avait le soin d'une
-petite glise de Paris (Saint-Barthlemy), publia contre l'auteur un
-pamphlet furieux, digne des temps de la Ligue. Bourdaloue tonna en
-chaire, Bossuet exhorta les chrtiens ne pas se laisser sduire par le
-comdien impie. Le prince de Conti, devenu jansniste, frappa d'anathme
-son ancien protg. La Bruyre, qui tenait Bossuet par des liens
-svres et secrets, essaya de prouver que le vrai Tartuffe, plus homme
-du monde et plus raffin, ne se montre jamais sous d'aussi grossires et
-d'aussi franches couleurs. Les jsuites, bien qu'attaqus dans les
-passages o la morale d'Escobar est raille, pardonnrent Molire,
-dont le pre Bouhours composa l'pitaphe laudative; Fnelon, leur ami,
-dont l'me tendre se joignait un esprit si fin, prit parti pour le
-critique de la fausse dvotion, qui, disait-il, rendait service la
-vraie pit; enfin les comdiens ravis assurrent double part Molire
-dans les recettes de toutes les reprsentations qui suivirent.</p>
-
-<p>Les commentateurs ont cherch avec un soin minutieux les diverses
-circonstances et les anecdotes qui ont pu <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> servir Molire dans la
-cration de <i>Tartuffe</i>. Il a puis dans tous les vnements et tous les
-faits qui se sont manifests entre 1660 et 1667: querelles du jansnisme
-et du molinisme; les <i>Provinciales</i> brles par le bourreau; les
-intrigues de l'austre duchesse de Navailles et d'Olympe de Mancini
-contre les amours du roi; la cassette de Fouquet et la chute de ce
-ministre; le personnage odieux de Letellier; toutes les man&oelig;uvres
-contradictoires des courtisans et des dvots; la fausse mysticit du
-pre Lemoine; la rigidit affecte de quelques amis d'Arnauld; la morale
-relche d'Escobar; les arrestations arbitraires commandes par le roi;
-le personnage patelin et sensuel de cet abb de Roquette, qui prchait
-les sermons d'autrui; les anecdotes de la cour et de la ville; la
-disgrce de la comtesse de Soissons; tout, jusqu' la retraite svre
-des Singlin et des Arnauld; l'poque entire vient se concentrer dans
-son &oelig;uvre. Il a mme indiqu par le personnage de l'huissier Loyal,
-cet oiseau de proie si rempli de douceur, cet autre Patelin exerant
-pieusement son triste office, l'existence d'une secte entire voue la
-componction la plus mielleuse et une douceur de ton qui ne fait que
-s'accrotre de l'inhumanit des actes. Les jsuites se turent. Les
-jansnistes sentirent le coup, et ne pardonnrent pas Molire.</p>
-
-<p>Rabelais, Boccace, Pascal, Platon dans sa <i>Rpublique</i>, Scarron mme
-dans sa nouvelle des <i>Hypocrites</i>, lui fournirent des couleurs et des
-dtails. Il y a dans cette dernire nouvelle, imite de l'espagnol, un
-Montufar, dont le nom, par parenthse, n'est pas sans analogie avec
-Tartuffe, et qui chappe la vengeance des lois par la mme pnitence
-humilie, par la mme abjection chrtienne qui russit Tartuffe. Qui
-ne se souvenait alors des profondes hypocrisies du cardinal de
-Richelieu? Comme Tartuffe, il avait os parler d'amour la femme de son
-matre. Comme le hros de Molire, il s'tait prostern <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> aux pieds
-de l'ennemi dont il allait faire tomber la tte.</p>
-
-<p><i>Tartuffe</i> est le point culminant du gnie et de la doctrine de Molire.
-Le genre humain, facilement dupe de l'apparence; l'engouement si naturel
- la race franaise, prparant au charlatanisme une conqute facile; la
-formule religieuse, le masque de la pit, en simulant le suprme idal
-comme offrant un danger terrible, telle est l'ide fondamentale
-dveloppe avec gnie par Molire. La victoire lui reste.</p>
-
-<p>Il savait bien ce qu'il voulait.</p>
-
-<p>Lisez cette admirable prface du <i>Tartuffe</i>, chef-d'&oelig;uvre d'un style
-qui se rapproche de celui de Rousseau et de Pascal, et qui s'lve pour
-la nettet de la discussion au niveau des plus belles pages de la langue
-franaise. Non-seulement il y dfend la comdie et le thtre en
-gnral, mais la nature humaine qu'il rhabilite. C'est l'unique
-fragment de ce penseur et de ce pote o nous puissions contempler nu
-pour ainsi dire sa doctrine philosophique, que nous ne discutons pas
-ici:</p>
-
-<p>Rectifier et adoucir les <ins class="correction" title="passion">passions</ins> au lieu de les retrancher.</p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p class="center"><span class="big150">PRFACE DU TARTUFFE</span></p>
-
-<p>Voici une comdie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a t longtemps
-perscute<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils
-toient plus puissans en France que tous ceux que j'ai jous jusques
-ici. Les marquis, les prcieuses, les cocus et les mdecins, ont
-souffert doucement qu'on les ait reprsents, et ils ont fait semblant
-de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites
-d'eux; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie; <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> ils se
-sont effarouchs d'abord, et ont trouv trange que j'eusse la hardiesse
-de jouer leurs grimaces, et de vouloir dcrier un mtier dont tant
-d'honntes gens se mlent. C'est un crime qu'ils ne sauroient me
-pardonner; et ils se sont tous arms contre ma comdie avec une fureur
-pouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le ct qui les a
-blesss; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre
-pour dcouvrir le fond de leur me. Suivant leur louable coutume, ils
-ont couvert leurs intrts de la cause de Dieu; et le <i>Tartuffe</i>, dans
-leur bouche, est une pice qui offense la pit. Elle est, d'un bout
-l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouvera rien qui ne mrite
-le feu. Toutes les syllabes en sont impies; les gestes mmes y sont
-criminels; et le moindre coup d'&oelig;il, le moindre branlement de tte,
-le moindre pas droite ou gauche, y cachent des mystres qu'ils
-trouvent moyen d'expliquer mon dsavantage.</p>
-
-<p>J'ai eu beau la soumettre aux lumires de mes amis, et la censure de
-tout le monde: les corrections que j'y ai pu faire; le jugement du roi
-et de la reine, qui l'ont vue; l'approbation des grands princes et de
-messieurs les ministres, qui l'ont honore publiquement de leur
-prsence; le tmoignage des gens de bien, qui l'ont trouve profitable,
-tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point dmordre; et, tous
-les jours encore, ils font crier en public des zls indiscrets, qui me
-disent des injures pieusement, et me damnent par charit.</p>
-
-<p>Je me soucierois fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'toit
-l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de
-jeter dans leur parti de vritables gens de bien, dont ils prviennent
-la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intrts du
-ciel, sont faciles recevoir les impressions qu'on veut leur donner.
-Voil ce qui m'oblige me dfendre. C'est aux vrais dvots que je veux
-me justifier sur la conduite de ma comdie; et je les conjure de tout
-mon c&oelig;ur de ne point condamner les choses avant que de les voir, de
-se dfaire de toute prvention, et de ne point servir la passion de ceux
-dont les grimaces les dshonorent.</p>
-
-<p>Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comdie, on verra sans
-doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend
-nullement jouer les choses que l'on doit rvrer; que je l'ai traite
-avec toutes <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> les prcautions que me demandoit la dlicatesse de la
-matire; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a t
-possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui
-du vrai dvot. J'ai employ pour cela deux actes entiers prparer la
-venue de mon sclrat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en
-balance; on le connot d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un
-bout l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne
-peigne aux spectateurs le caractre d'un mchant homme, et ne fasse
-clater celui du vritable homme de bien que je lui oppose.</p>
-
-<p>Je sais bien que pour rponse, ces messieurs tchent d'insinuer que ce
-n'est point au thtre parler de ces matires; mais je leur demande,
-avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une
-proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune
-faon; et, sans doute, il ne seroit pas difficile de leur faire voir que
-la comdie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et
-faisoit partie de leurs mystres; que les Espagnols, nos voisins, ne
-clbrent gure de fte o la comdie ne soit mle; et que, mme parmi
-nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrrie qui appartient
-encore aujourd'hui l'htel de Bourgogne; que c'est un lieu qui fut donn
-pour y reprsenter les plus importans mystres de notre foi; qu'on en
-voit encore des comdies imprimes en lettres gothiques, sous le nom
-d'un docteur de Sorbonne; et, sans aller chercher si loin, que l'on a
-jou, de notre temps, des pices saintes de M. Corneille<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, qui ont
-t l'admiration de toute la France.</p>
-
-<p>Si l'emploi de la comdie est de corriger les vices des hommes, je ne
-vois pas par quelle raison il y en aura de privilgis. Celui-ci est,
-dans l'tat, d'une consquence bien plus dangereuse que tous les autres;
-et nous avons vu que le thtre a une grande vertu pour la correction.
-Les plus beaux traits d'une srieuse morale sont moins puissans, le plus
-souvent, que ceux de la satire; et rien ne reprend mieux la plupart des
-hommes que la peinture de leurs dfauts. C'est une grande atteinte aux
-vices, que de les exposer la rise de tout le monde. On souffre
-aisment des rprhensions; mais on ne souffre point la raillerie. <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>
-On veut bien tre mchant; mais on ne veut point tre ridicule.</p>
-
-<p>On me reproche d'avoir mis des termes de pit dans la bouche de mon
-imposteur. Eh! pouvois-je m'en empcher, pour bien reprsenter le
-caractre d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fasse
-connotre les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en
-aie retranch les termes consacrs, dont on auroit eu peine lui
-entendre faire un mauvais usage.&mdash;Mais il dbite au quatrime acte une
-morale pernicieuse.&mdash;Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout
-le monde n'et les oreilles rebattues. Dit-elle rien de nouveau dans ma
-comdie? Et peut-on craindre que des choses si gnralement dtestes
-fassent quelque impression dans les esprits; que je les rende
-dangereuses en les faisant monter sur le thtre; qu'elles reoivent
-quelque autorit de la bouche d'un sclrat? Il n'y a nulle apparence
-cela; et l'on doit approuver la comdie du <i>Tartuffe</i>, ou condamner
-gnralement toutes les comdies.</p>
-
-<p>C'est quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps; et jamais on
-ne s'toit si fort dchan contre le thtre. Je ne puis pas nier qu'il
-n'y ait eu des pres de l'glise qui ont condamn la comdie; mais on ne
-peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui l'ont
-traite un peu plus doucement. Ainsi l'autorit dont on prtend appuyer
-la censure est dtruite par ce partage; et toute la consquence qu'on
-peut tirer de cette diversit d'opinions en des esprits clairs des
-mmes lumires, c'est qu'ils ont pris la comdie diffremment, et que
-les uns l'ont considre dans sa puret, lorsque les autres l'ont
-regarde dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains
-spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.</p>
-
-<p>Et, en effet, puisqu'on doit discourir des choses, et non pas des mots,
-et que la plupart des contrarits viennent de ne se pas entendre, et
-d'envelopper dans un mme mot des choses opposes, il ne faut qu'ter le
-voile de l'quivoque, et regarder ce qu'est la comdie en soi, pour voir
-si elle est condamnable. On connotra sans doute que, n'tant autre
-chose qu'un pome ingnieux qui, par des leons agrables, reprend les
-dfauts des hommes, on ne sauroit la censurer sans injustice; et, si
-nous voulons our l-dessus le tmoignage de l'antiquit, elle nous dira
-<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> que ses plus clbres philosophes ont donn des louanges la
-comdie, eux qui faisoient profession d'une sagesse si austre, et qui
-crioient sans cesse aprs les vices de leur sicle. Elle nous fera voir
-qu'Aristote a consacr des veilles au thtre, et s'est donn le soin de
-rduire en prceptes l'art de faire des comdies. Elle nous apprendra
-que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignit, ont fait
-gloire d'en composer eux-mmes; qu'il y en a eu d'autres qui n'ont pas
-ddaign de rciter en public celles qu'ils avoient composes; que la
-Grce a fait pour cet art clater son estime par les prix glorieux et
-par les superbes thtres dont elle a voulu l'honorer; et que, dans Rome
-enfin, ce mme art a reu aussi des honneurs extraordinaires: je ne dis
-pas dans Rome dbauche, et sous la licence des empereurs, mais dans
-Rome discipline, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la
-vigueur de la vertu romaine.</p>
-
-<p>J'avoue qu'il y a eu des temps o la comdie s'est corrompue. Et
-qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours? Il n'y
-a chose si innocente o les hommes ne puissent porter du crime; point
-d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les
-intentions; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner de
-mauvais usages. La mdecine est un art profitable, et chacun la rvre
-comme une des plus excellentes choses que nous ayons; et cependant il y
-a eu des temps o elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un
-art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un prsent du ciel:
-elle nous a t donne pour porter nos esprits la connoissance d'un
-Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on
-n'ignore pas que souvent on l'a dtourne de son emploi, et qu'on l'a
-occupe publiquement soutenir l'impit. Les choses mmes les plus
-saintes ne sont point couvert de la corruption des hommes; et nous
-voyons des sclrats qui tous les jours abusent de la pit, et la font
-servir mchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour
-cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire: on n'enveloppe
-point dans une fausse consquence la bont des choses que l'on corrompt
-avec la malice des corrupteurs: on spare toujours le mauvais usage
-d'avec l'intention de l'art; et, comme on ne s'avise point de dfendre
-la mdecine pour avoir t bannie de Rome, ni la philosophie <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> pour
-avoir t condamne publiquement dans Athnes, on ne doit point aussi
-vouloir interdire la comdie pour avoir t censure en de certains
-temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle
-s'est renferme dans ce qu'elle a pu voir; et nous ne devons point la
-tirer des bornes qu'elle s'est donnes, l'tendre plus loin qu'il ne
-faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comdie
-qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la comdie que nous
-voulons dfendre. Il se faut bien garder de confondre celle-l avec
-celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les m&oelig;urs sont tout fait
-opposes. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que la
-ressemblance du nom; et ce seroit une injustice pouvantable que de
-vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a une
-Olympe qui a t une dbauche. De semblables arrts, sans doute,
-feroient un grand dsordre dans le monde. Il n'y auroit rien par l qui
-ne ft condamn; et, puisque l'on ne garde point cette rigueur tant de
-choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la mme grce
-la comdie, et approuver les pices de thtre o l'on verra rgner
-l'instruction de l'honntet.</p>
-
-<p>Je sais qu'il y a des esprits dont la dlicatesse ne peut souffrir
-aucune comdie; qui disent que les plus honntes sont les plus
-dangereuses; que les passions que l'on y dpeint sont d'autant plus
-touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les mes sont
-attendries par ces sortes de reprsentations. Je ne vois pas quel grand
-crime c'est que de s'attendrir la vue d'une passion honnte; et c'est
-un haut tage de vertu que cette pleine insensibilit o ils veulent
-faire monter notre me. Je doute qu'une si grande perfection soit dans
-les forces de la nature humaine; et je ne sais s'il n'est pas mieux de
-travailler rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir
-les retrancher entirement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux
-frquenter que le thtre; et, si l'on veut blmer toutes les choses qui
-ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la
-comdie en doit tre, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit
-condamne avec le reste; mais, suppos, comme il est vrai, que les
-exercices de la pit souffrent des intervalles, et que les hommes aient
-besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un
-qui soit plus innocent <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> que la comdie. Je me suis tendu trop loin.
-Finissons par un mot d'un grand prince<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> sur la comdie du
-<i>Tartuffe</i>.</p>
-
-<p>Huit jours aprs qu'elle eut t dfendue, on reprsenta devant la cour
-une pice intitule <i>Scaramouche ermite</i>; et le roi, en sortant, dit au
-grand prince que je veux dire:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>Je voudrois bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort
- de la comdie de Molire ne disent mot de celle de <i>Scaramouche</i>;
- quoi le prince rpondit: La raison de cela, c'est que la comdie de
- <i>Scaramouche</i> joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-l ne se
- soucient point; mais celle de Molire les joue eux-mmes; c'est ce
- qu'ils ne peuvent souffrir.</p>
-</div>
-
-<hr class="small3" />
-
-<p class="center"><span class="big150">PREMIER PLACET</span><br /><br />
-<span class="smcap">PRSENT AU ROI</span><br /><br />
-Sur la comdie du <i>Tartuffe</i>, qui n'avoit pas encore t reprsente
-en public.</p>
-
-<p class="totop"><span class="smcap">Sire</span>,</p>
-
-<p>Le devoir de la comdie tant de corriger les hommes en les
-divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi o je me trouve<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, je
-n'avois rien de mieux faire que d'attaquer par des peintures ridicules
-les vices de mon sicle; et, comme l'hypocrisie, sans doute, en est un
-des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avois
-eu, <span class="smcap">Sire</span>, la pense que je ne rendrois pas un petit service tous les
-honntes gens de votre royaume, si je faisois une comdie qui dcrit
-les hypocrites, et mt en vue, comme il faut, toutes les grimaces
-tudies de ces gens de bien outrance, toutes les friponneries
-couvertes de ces faux monnoyeurs en dvotion, qui veulent attraper les
-hommes avec un zle contrefait et une charit sophistique.</p>
-
-<p>Je l'ai <ins class="correction" title="fait">faite</ins>, <span class="smcap">Sire</span>, cette comdie, avec tout le soin, comme <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> je
-crois, et toutes les circonspections que pouvoit demander la dlicatesse
-de la matire; et, pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on
-doit aux vrais dvots, j'en ai distingu le plus que j'ai pu le
-caractre que j'avois toucher. Je n'ai point laiss d'quivoque, j'ai
-t ce qui pouvoit confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi,
-dans cette peinture, que des couleurs expresses et des traits essentiels
-qui font reconnotre d'abord un vritable et franc hypocrite.</p>
-
-<p>Cependant toutes mes prcautions ont t inutiles. On a profit, <span class="smcap">Sire</span>,
-de la dlicatesse de votre me sur les matires de religion, et l'on a
-su vous prendre par l'endroit seul que vous tes prenable, je veux dire
-par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu
-l'adresse de trouver grce auprs de <span class="smcap">Votre Majest</span>; et les originaux
-enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle ft, et
-quelque ressemblante qu'on la trouvt.</p>
-
-<p>Bien que ce m'et t un coup sensible que la suppression de cet
-ouvrage, mon malheur pourtant toit adouci par la manire dont <span class="smcap">Votre
-Majest</span> s'toit explique sur ce sujet; et j'ai cru, <span class="smcap">Sire</span>, qu'elle
-m'toit tout lieu de me plaindre, ayant eu la bont de dclarer qu'elle
-ne trouvoit rien dire dans cette comdie, qu'elle me dfendoit de
-produire en public.</p>
-
-<p>Mais, malgr cette glorieuse dclaration du plus grand roi du monde et
-du plus clair, malgr l'approbation encore de monsieur le lgat, et de
-la plus grande partie de nos prlats, qui tous, dans les lectures
-particulires que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvs
-d'accord avec les sentiments de <span class="smcap">Votre Majest</span>; malgr tout cela, dis-je,
-on voit un livre compos par le cur de..., qui donne hautement un
-dmenti tous ces augustes tmoignages. <span class="smcap">Votre Majest</span> a beau dire, et
-monsieur le lgat et messieurs les prlats ont beau donner leur
-jugement, ma comdie, sans l'avoir vue<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>, est diabolique, et
-diabolique mon cerveau; je suis un dmon vtu de chair et habill en
-homme, un libertin, un impie digne d'un supplice exemplaire. Ce n'est
-pas assez que le feu expie en public mon offense, j'en serois quitte
-trop bon march; le zle charitable de ce galant homme de bien n'a garde
-de demeurer l; il ne veut point que j'aie de misricorde <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> auprs de
-Dieu, il veut absolument que je sois damn; c'est une affaire rsolue.</p>
-
-<p>Ce livre, <span class="smcap">Sire</span>, a t prsent <span class="smcap">Votre Majest</span>: et, sans doute, elle
-juge bien elle-mme combien il m'est fcheux de me voir expos tous les
-jours aux insultes de ces messieurs; quel tort me feront dans le monde
-de telles calomnies, s'il faut qu'elles soient tolres; et quel intrt
-j'ai enfin me purger de son imposture, et faire voir au public que
-ma comdie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit. Je ne dirai
-point, <span class="smcap">Sire</span>, ce que j'aurois demander pour ma rputation, et pour
-justifier tout le monde l'innocence de mon ouvrage: les rois clairs
-comme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on souhaite; ils
-voient, comme Dieu, ce qu'il nous faut, et savent mieux que nous ce
-qu'ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intrts entre
-les mains de <span class="smcap">Votre Majest</span>; et j'attends d'elle, avec respect, tout ce
-qu'il lui plaira d'ordonner l-dessus.<br /><br /></p>
-
-<p class="center"><span class="big150">SECOND PLACET</span><br /><br />
-<span class="smcap">PRSENT AU ROI</span><br /><br />
-Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les sieurs <span class="smcap">la
-Thorillire</span> et <span class="smcap">la Grange</span>, comdiens de <span class="smcap">Sa Majest</span>, et compagnons du
-sieur <span class="smcap">Molire</span> sur la dfense qui fut faite, le 6 aot 1667, de
-reprsenter le <i>Tartuffe</i> jusques nouvel ordre de <span class="smcap">Sa Majest</span>.</p>
-
-<p class="totop"><span class="smcap">Sire</span>,</p>
-
-<p>C'est une chose bien tmraire moi que de venir importuner un grand
-monarque au milieu de ses glorieuses conqutes; mais, dans l'tat o je
-me vois, o trouver, <span class="smcap">Sire</span>, une protection qu'au lieu o je la viens
-chercher; et qui puis-je solliciter contre l'autorit de la puissance
-qui m'accable, que la source de la puissance et de l'autorit, que le
-juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le
-matre de toutes choses?</p>
-
-<p>Ma comdie, <span class="smcap">Sire</span>, n'a pu jouir ici des bonts de <span class="smcap">Votre Majest</span>. En vain
-je l'ai produite sous le titre de l'<i>Imposteur</i>, et dguis le
-personnage sous l'ajustement d'un homme du monde; j'ai eu beau lui
-donner un petit chapeau, <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> de grands cheveux, un grand collet, une
-pe, et des dentelles sur tout l'habit, mettre en plusieurs endroits
-des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jug
-capable de fournir l'ombre d'un prtexte aux clbres originaux du
-portrait que je voulois faire, <ins class="correction" title="tout tout">tout</ins> cela n'a de rien servi. La cabale
-s'est rveille aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose.
-Ils ont trouv moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre
-matire, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma
-comdie n'a pas plutt paru, qu'elle s'est vue foudroye par le coup
-d'un pouvoir qui doit imposer du respect; et tout ce que j'ai pu faire
-en cette rencontre pour me sauver moi-mme de l'clat de cette tempte,
-c'est de dire que <span class="smcap">Votre Majest</span> avoit eu la bont de m'en permettre la
-reprsentation, et que je n'avois pas cru qu'il ft besoin de demander
-cette permission d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'elle seule qui me
-l'et dfendue.</p>
-
-<p>Je ne doute point, <span class="smcap">Sire</span>, que les gens que je peins dans ma comdie ne
-remuent bien des ressorts auprs de <span class="smcap">Votre Majest</span>, et ne jettent dans
-leur parti, comme ils ont dj fait, de vritables gens de bien, qui
-sont d'autant plus prompts se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui
-par eux-mmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs toutes leurs
-intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout
-l'intrt de Dieu qui les peut mouvoir, ils l'ont assez montr dans les
-comdies qu'ils ont souffert qu'on ait joues tant de fois en public
-sans en dire le moindre mot. Celles-l n'attaquoient que la pit et la
-religion, dont ils se soucient fort peu; mais celle-ci les attaque et
-les joue eux-mmes; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. Ils ne
-sauroient me pardonner de dvoiler leurs impostures aux yeux de tout le
-monde; et, sans doute, on ne manquera pas de dire <span class="smcap">Votre Majest</span> que
-chacun s'est scandalis de ma comdie. Mais la vrit pure, <span class="smcap">Sire</span>, c'est
-que tout Paris ne s'est scandalis que de la dfense qu'on en a faite;
-que les plus scrupuleux en ont trouv la reprsentation profitable; et
-qu'on s'est tonn que des personnes d'une probit si connue aient eu
-une si grande dfrence pour des gens qui devroient tre l'horreur de
-tout le monde, et sont si opposs la vritable pit dont elles font
-profession.</p>
-
-<p>J'attends avec respect l'arrt que <span class="smcap">Votre Majest</span> daignera prononcer sur
-cette matire; mais il est trs-assur, <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> <span class="smcap">Sire</span>, qu'il ne faut plus
-que je songe faire des comdies si les tartuffes ont l'avantage;
-qu'ils prendront droit par l de me perscuter plus que jamais, et
-voudront trouver redire aux choses les plus innocentes qui pourront
-sortir de ma plume.</p>
-
-<p>Daignent vos bonts, <span class="smcap">Sire</span>, me donner une protection contre leur rage
-envenime! et puiss-je, au retour d'une campagne si glorieuse, dlasser
-<span class="smcap">Votre Majest</span> des fatigues de ses conqutes, lui donner d'innocens
-plaisirs aprs de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait
-trembler toute l'Europe!<br /><br /></p>
-
-<p class="center"><span class="big150">TROISIME PLACET</span><br /><br />
-<span class="smcap">PRSENT AU ROI, LE 5 FVRIER 1669.</span><br /><br /></p>
-
-<p class="totop"><span class="smcap">Sire</span>,</p>
-
-<p>Un fort honnte mdecin<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>, dont j'ai l'honneur d'tre le malade, me
-promet et veut s'obliger par-devant notaire de me faire vivre encore
-trente annes, si je puis lui obtenir une grce de <span class="smcap">Votre Majest</span>. Je lui
-ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandois pas tant, et que je
-serois satisfait de lui, pourvu qu'il s'obliget de ne me point tuer.
-Cette grce, <span class="smcap">Sire</span>, est un canonicat de votre chapelle royale de
-Vincennes, vacant par la mort de...</p>
-
-<p>Oserois-je demander encore cette grce <span class="smcap">Votre Majest</span> le propre jour de
-la grande rsurrection de Tartuffe, ressuscit par vos bonts? Je suis,
-par cette premire faveur, rconcili avec les dvots: et je le serois,
-par cette seconde, avec les mdecins. C'est pour moi, sans doute, trop
-de grces la fois; mais peut-tre n'en est-ce pas trop pour <span class="smcap">Votre
-Majest</span>; et j'attends, avec un peu d'esprance respectueuse, la rponse
-de mon placet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span></p>
-
-<hr class="small3" />
-
-<table class="pborder" summary="personnages_tartuffe" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="2">
- <col width="300" />
- <col width="220" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td>
- <td class="tdltop">ACTEURS.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MADAME PERNELLE, mre d'Orgon.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Bjart.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ORGON, mari d'Elmire.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">ELMIRE, femme d'Orgon.</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Molire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DAMIS, fils d'Orgon.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Hubert.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">MARIANE, fille d'Orgon et amante de Valre.</td>
- <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Debrie</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">VALRE. amant de Mariane.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">CLANTE, beau-frre d'Orgon.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Thorillire.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">TARTUFFE, faux dvot.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">DORINE, suivante de Mariane.</td>
- <td class="tdltop2">Mad. <span class="smcap">Bjart</span>.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">M. LOYAL, sergent<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.</td>
- <td class="tdltop2"><span class="smcap">Debrie.</span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">UN EXEMPT.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop2">FLIPOTE, servante de madame Pernelle.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdctop">La scne est Paris, dans la maison d'Orgon.</td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="verse">
- <p class="vacte">ACTE PREMIER</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLANTE, DAMIS, DORINE,
- FLIPOTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allons, Flipote, allons; que d'eux je me dlivre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine vous suivre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Laissez, ma bru, laissez; ne venez pas plus loin:</span><br />
- <span class="vi0">Ce sont toutes faons dont je n'ai pas besoin.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.</span><br />
- <span class="vi0">Mais ma mre, d'o vient que vous sortez si vite?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est que je ne puis voir tout ce mnage-ci,</span><br />
- <span class="vi0">Et que de me complaire on ne prend nul souci.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, je sors de chez vous fort mal difie:</span><br />
- <span class="vi0">Dans toutes mes leons j'y suis contrarie.</span><br />
- <span class="vi0">On n'y respecte rien, chacun y parle haut,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est tout justement la cour du roi Ptaud<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Vous tes, ma mie, une fille suivante</span><br />
- <span class="vi0">Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente:</span><br />
- <span class="vi0">Vous vous mlez sur tout de dire votre avis.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Vous tes un sot, en trois lettres, mon fils,</span><br />
- <span class="vi0">C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mre;</span><br />
- <span class="vi0">Et j'ai prdit cent fois mon fils, votre pre,</span><br />
- <span class="vi0">Que vous preniez tout l'air d'un mchant garnement,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne lui donneriez jamais que du tourment.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je crois...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Mon Dieu! sa s&oelig;ur, vous faites la discrte,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette!</span><br />
- <span class="vi0">Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous menez sous chape<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> un train que je hais fort.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, ma mre...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Ma bru, qu'il ne vous en dplaise,</span><br />
- <span class="vi0">Votre conduite en tout est tout fait mauvaise;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span>
- <span class="vi0">Vous devriez leur remettre un bon exemple aux yeux;</span><br />
- <span class="vi0">Et leur dfunte mre en usoit beaucoup mieux.</span><br />
- <span class="vi0">Vous tes dpensire; et cet tat me blesse,</span><br />
- <span class="vi0">Que vous alliez vtue ainsi qu'une princesse.</span><br />
- <span class="vi0">Quiconque son mari veut plaire seulement,</span><br />
- <span class="vi0">Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, madame, aprs tout...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Pour vous, monsieur son frre,</span><br />
- <span class="vi0">Je vous estime fort, vous aime et vous rvre;</span><br />
- <span class="vi0">Mais enfin, si j'tois de mon fils, son poux,</span><br />
- <span class="vi0">Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous.</span><br />
- <span class="vi0">Sans cesse vous prchez des maximes de vivre</span><br />
- <span class="vi0">Qui par d'honntes gens ne se doivent point suivre.</span><br />
- <span class="vi0">Je vous parle un peu franc; mais c'est l mon humeur,</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne mche point ce que j'ai sur le c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute...
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on coute;</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux,</span><br />
- <span class="vi0">De le voir quereller par un fou comme vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique</span><br />
- <span class="vi0">Vienne usurper cans<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a> un pouvoir tyrannique,</span><br />
- <span class="vi0">Et que nous ne puissions rien nous divertir,</span><br />
- <span class="vi0">Si ce beau monsieur-l n'y daigne consentir!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">S'il le faut couter et croire ses maximes,</span><br />
- <span class="vi0">On ne peut faire rien qu'on ne fasse de crimes.</span><br />
- <span class="vi0">Car il contrle tout, ce critique zl.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et tout ce qu'il contrle est fort bien contrl.</span><br />
- <span class="vi0">C'est au chemin du ciel qu'il prtend vous conduire.</span><br />
- <span class="vi0">Et mon fils l'aimer vous devroit tous induire<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, voyez-vous, ma mre, il n'est pre, ni rien,</span><br />
- <span class="vi0">Qui me puisse obliger lui vouloir du bien:</span><br />
- <span class="vi0">Je trahirois mon c&oelig;ur de parler d'autre sorte.</span><br />
- <span class="vi0">Sur ses faons de faire tous coups je m'emporte;</span><br />
- <span class="vi0">J'en prvois une suite, et qu'avec ce pied plat</span><br />
- <span class="vi0">Il faudra que j'en vienne quelque grand clat.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Certes, c'est une chose aussi qui scandalise,</span><br />
- <span class="vi0">De voir qu'un inconnu cans<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a> s'impatronise;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers,</span><br />
- <span class="vi0">Et dont l'habit entier valoit bien six deniers,</span><br />
- <span class="vi0">En vienne jusque-l que de se mconnotre,</span><br />
- <span class="vi0">De contrarier tout et de faire le matre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh! merci de ma vie! il en iroit bien mieux</span><br />
- <span class="vi0">Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il passe pour un saint dans votre fantaisie:</span><br />
- <span class="vi0">Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voyez la langue!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">A lui, non plus qu' son Laurent,</span><br />
- <span class="vi0">Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut tre;</span><br />
- <span class="vi0">Mais pour homme de bien je garantis le matre.</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez</span><br />
- <span class="vi0">Qu' cause qu'il vous dit tous vos vrits.</span><br />
- <span class="vi0">C'est contre le pch que son c&oelig;ur se courrouce,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'intrt du ciel est tout ce qui le pousse.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,</span><br />
- <span class="vi0">Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante cans<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>?</span><br />
- <span class="vi0">En quoi blesse le ciel une visite honnte,</span><br />
- <span class="vi0">Pour en faire un vacarme nous rompre la tte?</span><br />
- <span class="vi0">Veut-on que l-dessus je m'explique entre nous?...</span><br />
- <span class="vnote4">Montrant Elmire.</span><br />
- <span class="vi0">Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est pas lui tout seul qui blme ces visites:</span><br />
- <span class="vi0">Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,</span><br />
- <span class="vi0">Ces carrosses sans cesse la porte plants,</span><br />
- <span class="vi0">Et de tant de laquais le bruyant assemblage,</span><br />
- <span class="vi0">Font un clat fcheux dans tout le voisinage.</span><br />
- <span class="vi0">Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien:</span><br />
- <span class="vi0">Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh! voulez-vous, madame, empcher qu'on ne cause?</span><br />
- <span class="vi0">Ce seroit dans la vie une fcheuse chose,</span><br />
- <span class="vi0">Si, pour les sots discours o l'on peut tre mis,</span><br />
- <span class="vi0">Il falloit renoncer ses meilleurs amis.</span><br />
- <span class="vi0">Et, quand mme on pourroit se rsoudre le faire,</span><br />
- <span class="vi0">Croiriez-vous obliger tout le monde se taire?</span><br />
- <span class="vi0">Contre la mdisance il n'est point de rempart.</span><br />
- <span class="vi0">A tous les sots caquets n'ayons donc nul gard;</span><br />
- <span class="vi0">Efforons-nous de vivre avec toute innocence,</span><br />
- <span class="vi0">Et laissons aux causeurs une pleine licence.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Daphn, notre voisine, et son petit poux<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a></span><br />
- <span class="vi0">Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous?</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span>
- <span class="vi0">Ceux de qui la conduite offre le plus rire</span><br />
- <span class="vi0">Sont toujours sur autrui les premiers mdire;</span><br />
- <span class="vi0">Ils ne manquent jamais de saisir promptement</span><br />
- <span class="vi0">L'apparente lueur du moindre attachement,</span><br />
- <span class="vi0">D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie.</span><br />
- <span class="vi0">Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs,</span><br />
- <span class="vi0"><ins class="correction" title="Il">Ils</ins> pensent dans le monde autoriser les leurs,</span><br />
- <span class="vi0">Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,</span><br />
- <span class="vi0">Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence,</span><br />
- <span class="vi0">Ou faire ailleurs tomber quelques traits partags</span><br />
- <span class="vi0">De ce blme public dont ils sont trop chargs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tous ces raisonnemens ne font rien l'affaire.</span><br />
- <span class="vi0">On sait qu'Orante<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> mne une vie exemplaire;</span><br />
- <span class="vi0">Tous ses soins vont au ciel; et j'ai su par des gens</span><br />
- <span class="vi0">Qu'elle condamne fort le train qui vient cans.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">L'exemple est admirable, et cette dame est bonne!</span><br />
- <span class="vi0">Il est vrai qu'elle vit en austre personne;</span><br />
- <span class="vi0">Mais l'ge dans son me a mis ce zle ardent,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on sait qu'elle est prude son corps dfendant.</span><br />
- <span class="vi0">Tant qu'elle a pu des c&oelig;urs attirer les hommages,</span><br />
- <span class="vi0">Elle a fort bien joui de tous ses avantages;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, voyant de ses yeux tous les brillans baisser,</span><br />
- <span class="vi0">Au monde qui la quitte elle veut renoncer,</span><br />
- <span class="vi0">Et du voile pompeux d'une haute sagesse</span><br />
- <span class="vi0">De ses attraits uss dguiser la foiblesse.</span><br />
- <span class="vi0">Ce sont l les retours des coquettes du temps:</span><br />
- <span class="vi0">Il leur est dur de voir dserter les galans.</span><br />
- <span class="vi0">Dans un tel abandon, leur sombre inquitude</span><br />
- <span class="vi0">Ne voit d'autre recours que le mtier de prude;</span><br />
- <span class="vi0">Et la svrit de ces femmes de bien</span><br />
- <span class="vi0">Censure toute chose, et ne pardonne rien.</span><br />
- <span class="vi0">Hautement d'un chacun elles blment la vie,</span><br />
- <span class="vi0">Non point par charit, mais par un trait d'envie</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span>
- <span class="vi0">Qui ne sauroit souffrir qu'un autre ait les plaisirs</span><br />
- <span class="vi0">Dont le penchant de l'ge a sevr leurs dsirs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE</span>, <span class="note"> Elmire.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voil les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire,</span><br />
- <span class="vi0">Ma bru. L'on est chez vous contrainte de se taire:</span><br />
- <span class="vi0">Car madame jaser tient le d tout le jour.</span><br />
- <span class="vi0">Mais enfin je prtends discourir mon tour:</span><br />
- <span class="vi0">Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage</span><br />
- <span class="vi0">Qu'en recueillant chez soi ce dvot personnage;</span><br />
- <span class="vi0">Que le ciel, au besoin, l'a cans envoy</span><br />
- <span class="vi0">Pour redresser tous votre esprit fourvoy;</span><br />
- <span class="vi0">Que, pour votre salut, vous le devez entendre;</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'il ne reprend rien qui ne soit reprendre.</span><br />
- <span class="vi0">Ces visites, ces bals, ces conversations,</span><br />
- <span class="vi0">Sont du malin esprit toutes inventions.</span><br />
- <span class="vi0">L jamais on <ins class="correction" title="entend">n'entend</ins> de pieuses paroles;</span><br />
- <span class="vi0">Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles:</span><br />
- <span class="vi0">Bien souvent le prochain en a sa bonne part,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on y sait mdire et du tiers et du quart.</span><br />
- <span class="vi0">Enfin les gens senss ont leurs ttes troubles</span><br />
- <span class="vi0">De la confusion de telles assembles:</span><br />
- <span class="vi0">Mille caquets divers s'y font en moins de rien;</span><br />
- <span class="vi0">Et, comme l'autre jour un docteur dit fort bien,</span><br />
- <span class="vi0">C'est vritablement la tour de Babylone,</span><br />
- <span class="vi0">Car chacun y babille, et tout du long de l'aune;</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour conter l'histoire o ce point l'engagea...</span><br />
- <span class="vnote4">Montrant Clante.</span><br />
- <span class="vi0">Voil-t-il pas monsieur qui ricane dj!</span><br />
- <span class="vi0">Allez chercher vos fous qui vous donnent rire,</span><br />
- <span class="vnote8">A Elmire.</span><br />
- <span class="vi0">Et sans... Adieu, ma bru; je ne veux plus rien dire.</span><br />
- <span class="vi0">Sachez que pour cans j'en rabats de moiti,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.</span><br />
- <span class="vnote4">Donnant un soufflet Flipote.</span><br />
- <span class="vi0">Allons, vous, vous rvez et bayez<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> aux corneilles:</span><br />
- <span class="vi0">Jour de Dieu! je saurai vous frotter les oreilles!</span><br />
- <span class="vi0">Marchons, gaupe, marchons!</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;CLANTE, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Je n'y veux point aller,</span><br />
- <span class="vi0">De peur qu'elle ne vnt encor me quereller;</span><br />
- <span class="vi0">Que cette bonne femme...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Ah! certes, c'est dommage</span><br />
- <span class="vi0">Qu'elle ne vous out tenir un tel langage:</span><br />
- <span class="vi0">Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'elle n'est point d'ge lui donner ce nom.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comme elle s'est pour rien contre nous chauffe!</span><br />
- <span class="vi0">Et que de son Tartuffe elle parot coiffe!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oh! vraiment, tout cela n'est rien au prix du fils:</span><br />
- <span class="vi0">Et, si vous l'aviez vu, vous diriez: C'est bien pis!</span><br />
- <span class="vi0">Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage,</span><br />
- <span class="vi0">Et pour servir son prince il montra du courage:</span><br />
- <span class="vi0">Mais il est devenu comme un homme hbt,</span><br />
- <span class="vi0">Depuis que de Tartuffe on le voit entt:</span><br />
- <span class="vi0">Il l'appelle son frre, et l'aime dans son me</span><br />
- <span class="vi0">Cent fois plus qu'il ne fait mre, fils, fille et femme.</span><br />
- <span class="vi0">C'est de tous ses secrets l'unique confident,</span><br />
- <span class="vi0">Et de ses actions le directeur prudent;</span><br />
- <span class="vi0">Il le choie, il l'embrasse; et pour une matresse</span><br />
- <span class="vi0">On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse:</span><br />
- <span class="vi0">A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis;</span><br />
- <span class="vi0">Avec joie il l'y voit manger autant que six;</span><br />
- <span class="vi0">Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cde,</span><br />
- <span class="vi0">Et, s'il vient roter, il lui dit: Dieu vous aide!</span><br />
- <span class="vi0">Enfin il en est fou, c'est son tout, son hros;</span><br />
- <span class="vi0">Il l'admire tous coups, le cite tous propos;</span><br />
- <span class="vi0">Ses moindres actions lui semblent des miracles,</span><br />
- <span class="vi0">Et tous <ins class="correction" title="le">les</ins> mots qu'il dit sont pour lui des oracles.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span>
- <span class="vi0">Lui, qui connot sa dupe, et qui veut en jouir,</span><br />
- <span class="vi0">Par cent dehors fards a l'art de l'blouir;</span><br />
- <span class="vi0">Son cagotisme en tire toute heure des sommes,</span><br />
- <span class="vi0">Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.</span><br />
- <span class="vi0">Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garon</span><br />
- <span class="vi0">Qui ne se mle aussi de nous faire leon;</span><br />
- <span class="vi0">Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,</span><br />
- <span class="vi0">Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.</span><br />
- <span class="vi0">Le tratre, l'autre jour, nous rompit de ses mains</span><br />
- <span class="vi0">Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints,</span><br />
- <span class="vi0">Disant que nous mlions, par un crime effroyable,</span><br />
- <span class="vi0">Avec la saintet les parures du diable.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLANTE, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Clante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous tes bien heureux de n'tre point venu</span><br />
- <span class="vi0">Au discours qu' la porte elle nous a tenu.</span><br />
- <span class="vi0">Mais j'ai vu mon mari; comme il ne m'a point vue,</span><br />
- <span class="vi0">Je veux aller l-haut attendre sa venue.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vais lui donner le bon jour seulement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;CLANTE, DAMIS, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De l'hymen de ma s&oelig;ur touchez-lui quelque chose.</span><br />
- <span class="vi0">J'ai soupon que Tartuffe son effet s'oppose,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il oblige mon pre des dtours si grands</span><br />
- <span class="vi0">Et vous n'ignorez pas quel intrt j'y prends...</span><br />
- <span class="vi0">Si mme ardeur enflamme et ma s&oelig;ur et Valre,</span><br />
- <span class="vi0">La s&oelig;ur de cet ami, vous le savez, m'est chre,</span><br />
- <span class="vi0">Et, s'il falloit...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Il entre.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;ORGON, CLANTE, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Ah! mon frre, bonjour.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je sortois, et j'ai joie vous voir de retour.</span><br />
- <span class="vi0">La campagne prsent n'est pas beaucoup fleurie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote8">A Clante.</span><br />
- <span class="vi0">Dorine... Mon beau-frre, attendez, je vous prie.</span><br />
- <span class="vi0">Vous voulez bien souffrir, pour m'ter de souci,</span><br />
- <span class="vi0">Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici.</span><br />
- <span class="vnote4">A Dorine.</span><br />
- <span class="vi0">Tout s'est-il, ces deux jours, pass de bonne sorte?</span><br />
- <span class="vi0">Qu'est-ce qu'on fait cans? comme est-ce qu'on s'y porte?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Madame eut avant-hier la fivre jusqu'au soir,</span><br />
- <span class="vi0">Avec un mal de tte trange concevoir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et Tartuffe?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Tartuffe! il se porte merveille,</span><br />
- <span class="vi0">Gros et gras, le teint frais et la bouche <ins class="correction" title="merveille">vermeille</ins>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Le soir elle eut un grand dgot,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne put, au souper, toucher rien du tout,</span><br />
- <span class="vi0">Tant sa douleur de tte toit encor cruelle!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et Tartuffe?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Il soupa, lui tout seul, devant elle;</span><br />
- <span class="vi0">Et fort dvotement il mangea deux perdrix,</span><br />
- <span class="vi0">Avec une moiti de gigot en hachis.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">La nuit se passa tout entire</span><br />
- <span class="vi0">Sans qu'elle pt fermer un moment la paupire;</span><br />
- <span class="vi0">Des chaleurs l'empchoient de pouvoir sommeiller,</span><br />
- <span class="vi0">Et jusqu'au jour prs d'elle il nous fallut veiller.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et Tartuffe?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Press d'un sommeil agrable,</span><br />
- <span class="vi0">Il passa dans sa chambre au sortir de la table;</span><br />
- <span class="vi0">Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,</span><br />
- <span class="vi0">O, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">A la fin, par nos raisons gagne,</span><br />
- <span class="vi0">Elle se rsolut souffrir la saigne;</span><br />
- <span class="vi0">Et le soulagement suivit tout aussitt.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et Tartuffe?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Il reprit courage comme il faut;</span><br />
- <span class="vi0">Et, contre tous les maux fortifiant son me,</span><br />
- <span class="vi0">Pour rparer le sang qu'avoit perdu madame,</span><br />
- <span class="vi0">But, son djeuner, quatre grands coups de vin.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Tous deux se portent bien enfin,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vais madame annoncer par avance</span><br />
- <span class="vi0">La part que vous prenez sa convalescence.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;ORGON, CLANTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">A votre nez, mon frre, elle se rit de vous:</span><br />
- <span class="vi0">Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,</span><br />
- <span class="vi0">Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.</span><br />
- <span class="vi0">A-t-on jamais parl d'un semblable caprice?</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span>
- <span class="vi0">Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui</span><br />
- <span class="vi0">A vous faire oublier toutes choses pour lui?</span><br />
- <span class="vi0">Qu'aprs avoir chez vous rpar sa misre,</span><br />
- <span class="vi0">Vous en veniez au point...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Halte-l, mon beau-frre,</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne le connois pas, puisque vous le voulez;</span><br />
- <span class="vi0">Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut tre...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon frre, vous seriez charm de le connotre;</span><br />
- <span class="vi0">Et vos ravissemens ne prendroient point de fin.</span><br />
- <span class="vi0">C'est un homme... qui... ah! un homme... un homme enfin</span><br />
- <span class="vi0">Qui suit bien ses leons, gote une paix profonde,</span><br />
- <span class="vi0">Et comme du fumier regarde tout le monde.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, je deviens tout autre avec son entretien:</span><br />
- <span class="vi0">Il m'enseigne n'avoir affection pour rien;</span><br />
- <span class="vi0">De toutes amitis il dtache mon me;</span><br />
- <span class="vi0">Et je verrois mourir frre, enfans, mre et femme,</span><br />
- <span class="vi0">Que je m'en soucierois autant que de cela.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Les sentimens humains, mon frre, que voil!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,</span><br />
- <span class="vi0">Vous auriez pris pour lui l'amiti que je montre:</span><br />
- <span class="vi0">Chaque jour l'glise il venoit, d'un air doux,</span><br />
- <span class="vi0">Tout vis--vis de moi se mettre deux genoux.</span><br />
- <span class="vi0">Il attiroit les yeux de l'assemble entire</span><br />
- <span class="vi0">Par l'ardeur dont au ciel il poussoit sa prire;</span><br />
- <span class="vi0">Il faisoit des soupirs, de grands lancemens,</span><br />
- <span class="vi0">Et baisoit humblement la terre tous momens,</span><br />
- <span class="vi0">Et, lorsque je sortois, il me devanoit vite</span><br />
- <span class="vi0">Pour m'aller, la porte, offrir de l'eau bnite.</span><br />
- <span class="vi0">Instruit par son garon, qui dans tout l'imitoit,</span><br />
- <span class="vi0">Et de son indigence, et de ce qu'il toit,</span><br />
- <span class="vi0">Je lui faisois des dons: mais, avec modestie,</span><br />
- <span class="vi0">Il me vouloit toujours en rendre une partie.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span>
- <span class="vi0"><i>C'est trop</i>, me disoit-il, <i>c'est trop de la moiti</i>;</span><br />
- <span class="vi0"><i>Je ne mrite pas de vous faire piti</i>.</span><br />
- <span class="vi0">Et, quand je refusois de le vouloir reprendre,</span><br />
- <span class="vi0">Aux pauvres, mes yeux, il alloit le rpandre,</span><br />
- <span class="vi0">Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,</span><br />
- <span class="vi0">Et depuis ce temps-l tout semble y prosprer.</span><br />
- <span class="vi0">Je vois qu'il reprend tout, et qu' ma femme mme</span><br />
- <span class="vi0">Il prend, pour mon honneur, un intrt extrme;</span><br />
- <span class="vi0">Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,</span><br />
- <span class="vi0">Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.</span><br />
- <span class="vi0">Mais vous ne croiriez point jusqu'o monte son zle;</span><br />
- <span class="vi0">Il s'impute pch la moindre bagatelle;</span><br />
- <span class="vi0">Un rien presque suffit pour le scandaliser,</span><br />
- <span class="vi0">Jusque-l qu'il se vint l'autre jour accuser,</span><br />
- <span class="vi0">D'avoir pris une puce en faisant sa prire,</span><br />
- <span class="vi0">Et de l'avoir tue avec trop de colre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Parbleu, vous tes fou, mon frre, que je croi!</span><br />
- <span class="vi0">Avec de tels discours vous moquez-vous de moi?</span><br />
- <span class="vi0">Et que prtendez-vous? Que tout ce badinage..</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon frre, ce discours sent le libertinage<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>:</span><br />
- <span class="vi0">Vous en tes un peu dans votre me entich;</span><br />
- <span class="vi0">Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prch,</span><br />
- <span class="vi0">Vous vous attirerez quelque mchante affaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voil de vos pareils le discours ordinaire:</span><br />
- <span class="vi0">Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux;</span><br />
- <span class="vi0">C'est tre libertin<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a> que d'avoir de bons yeux;</span><br />
- <span class="vi0">Et qui n'adore pas de vaines simagres</span><br />
- <span class="vi0">N'a ni respect ni foi pour les choses sacres.</span><br />
- <span class="vi0">Allez, tous vos discours ne me font point de peur;</span><br />
- <span class="vi0">Je sais comme je parle, et le ciel voit mon c&oelig;ur.</span><br />
- <span class="vi0">De tous vos faonniers<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> on n'est point les esclaves.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>
- <span class="vi0">Il est de faux dvots ainsi que de faux braves;</span><br />
- <span class="vi0">Et, comme on ne voit pas qu'o l'honneur les conduit</span><br />
- <span class="vi0">Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,</span><br />
- <span class="vi0">Les bons et vrais dvots, qu'on doit suivre la trace,</span><br />
- <span class="vi0">Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.</span><br />
- <span class="vi0">Eh quoi! vous ne ferez nulle distinction</span><br />
- <span class="vi0">Entre l'hypocrisie et la dvotion?</span><br />
- <span class="vi0">Vous les voulez traiter d'un semblable langage,</span><br />
- <span class="vi0">Et rendre mme honneur au masque qu'au visage;</span><br />
- <span class="vi0">Egaler l'artifice la sincrit,</span><br />
- <span class="vi0">Confondre l'apparence avec la vrit,</span><br />
- <span class="vi0">Estimer le fantme autant que la personne,</span><br />
- <span class="vi0">Et la fausse monnoie l'gal de la bonne!</span><br />
- <span class="vi0">Les hommes, la plupart, sont trangement faits;</span><br />
- <span class="vi0">Dans la juste nature on ne les voit jamais:</span><br />
- <span class="vi0">La raison a pour eux des bornes trop petites,</span><br />
- <span class="vi0">En chaque caractre ils passent ses limites;</span><br />
- <span class="vi0">Et la plus noble chose, ils la gtent souvent,</span><br />
- <span class="vi0">Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.</span><br />
- <span class="vi0">Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, vous tes sans doute un docteur qu'on rvre;</span><br />
- <span class="vi0">Tout le savoir du monde est chez vous retir;</span><br />
- <span class="vi0">Vous tes le seul sage et le seul clair,</span><br />
- <span class="vi0">Un oracle, un Caton, dans le sicle o nous sommes;</span><br />
- <span class="vi0">Et prs de vous ce sont des sots que tous les hommes.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne suis point, mon frre, un docteur rvr,</span><br />
- <span class="vi0">Et le savoir chez moi n'est pas tout retir;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,</span><br />
- <span class="vi0">Du faux avec le vrai faire la diffrence.</span><br />
- <span class="vi0">Et, comme je ne vois nul genre de hros</span><br />
- <span class="vi0">Qui soient plus priser que les parfaits dvots,</span><br />
- <span class="vi0">Aucune chose au monde et plus noble et plus belle</span><br />
- <span class="vi0">Que la sainte ferveur d'un vritable zle;</span><br />
- <span class="vi0">Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux</span><br />
- <span class="vi0">Que le dehors pltr d'un zle spcieux,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span>
- <span class="vi0">Que ces francs <ins class="correction" title="charlantans">charlatans</ins>, que ces dvots de place,</span><br />
- <span class="vi0">De qui la sacrilge et trompeuse grimace</span><br />
- <span class="vi0">Abuse impunment, et se joue, leur gr,</span><br />
- <span class="vi0">De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacr;</span><br />
- <span class="vi0">Ces gens qui, par une me l'intrt soumise,</span><br />
- <span class="vi0">Font de dvotion mtier et marchandise,</span><br />
- <span class="vi0">Et veulent acheter crdit et dignits</span><br />
- <span class="vi0">A prix de faux clins d'yeux et d'lans affects;</span><br />
- <span class="vi0">Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune,</span><br />
- <span class="vi0">Par le chemin du ciel courir leur fortune;</span><br />
- <span class="vi0">Qui, brlans et prians, demandent chaque jour,</span><br />
- <span class="vi0">Et prchent la retraite au milieu de la cour;</span><br />
- <span class="vi0">Qui savent ajuster leur zle avec leurs vices,</span><br />
- <span class="vi0">Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment</span><br />
- <span class="vi0">De l'intrt du ciel leur fier ressentiment;</span><br />
- <span class="vi0">D'autant plus dangereux dans leur pre colre,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on rvre,</span><br />
- <span class="vi0">Et que leur passion, dont on leur sait bon gr,</span><br />
- <span class="vi0">Veut nous assassiner avec un fer sacr!</span><br />
- <span class="vi0">De ce faux caractre on en voit trop parotre;</span><br />
- <span class="vi0">Mais les dvots de c&oelig;ur sont aiss connotre.</span><br />
- <span class="vi0">Notre sicle, mon frre, en expose nos yeux</span><br />
- <span class="vi0">Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux.</span><br />
- <span class="vi0">Regardez Ariston, regardez Priandre,</span><br />
- <span class="vi0">Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre;</span><br />
- <span class="vi0">Ce titre par aucun ne leur est dbattu;</span><br />
- <span class="vi0">Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,</span><br />
- <span class="vi0">On ne voit point en eux ce faste insupportable,</span><br />
- <span class="vi0">Et leur dvotion est humaine, est traitable;</span><br />
- <span class="vi0">Ils ne censurent point toutes nos actions,</span><br />
- <span class="vi0">Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections;</span><br />
- <span class="vi0">Et, laissant la fiert des paroles aux autres,</span><br />
- <span class="vi0">C'est par leurs actions qu'ils reprennent les ntres.</span><br />
- <span class="vi0">L'apparence du mal a chez eux peu d'appui,</span><br />
- <span class="vi0">Et leur me est porte juger bien d'autrui.</span><br />
- <span class="vi0">Point de cabale entre eux, point d'intrigues suivre</span><br />
- <span class="vi0">On les voit, pour tous soins, se mler de bien vivre.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span>
- <span class="vi0">Jamais contre un pcheur ils n'ont d'acharnement,</span><br />
- <span class="vi0">Ils attachent leur haine au pch seulement,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne veulent point prendre, avec un zle extrme,</span><br />
- <span class="vi0">Les intrts du ciel plus qu'il ne veut lui-mme.</span><br />
- <span class="vi0">Voil mes gens, voil comme il en faut user,</span><br />
- <span class="vi0">Voil l'exemple enfin qu'il se faut proposer.</span><br />
- <span class="vi0">Votre homme, dire vrai, n'est pas de ce modle.</span><br />
- <span class="vi0">C'est de fort bonne foi que vous vantez son zle;</span><br />
- <span class="vi0">Mais par un faux clat je vous crois bloui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur mon cher beau-frre, avez vous tout dit?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi40">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">s'en allant.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis votre valet.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">De grce, un mot, mon frre.</span><br />
- <span class="vi0">Laissons l ce discours. Vous savez que Valre,</span><br />
- <span class="vi0">Pour tre votre gendre, a parole de vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Vous aviez pris jour pour un lien si doux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Pourquoi donc en diffrer la fte?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne sais.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Auriez-vous autre pense en tte?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Peut-tre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Vous voulez manquer votre foi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne dis pas cela.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Nul obstacle, je croi,</span><br />
- <span class="vi0">Ne vous peut empcher d'accomplir vos promesses.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Selon.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Pour dire un mot faut-il tant de finesses?</span><br />
- <span class="vi0">Valre, sur ce point, me fait vous visiter.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le ciel en soit lou!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Mais que lui reporter?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tout ce qu'il vous plaira.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Mais il est ncessaire</span><br />
- <span class="vi0">De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi36">De faire</span><br />
- <span class="vi0">Ce que le ciel voudra.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Mais parlons tout de bon.</span><br />
- <span class="vi0">Valre a votre foi: la tiendrez-vous, ou non?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Adieu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note">seul.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Pour son amour je crains une disgrce,</span><br />
- <span class="vi0">Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vacte">ACTE II</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;ORGON, MARIANE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mariane!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Mon pre?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Approchez; j'ai de quoi</span><br />
- <span class="vi0">Vous parler en secret.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> Orgon, qui regarde dans un cabinet.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Que cherchez-vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi34">Je voi</span><br />
- <span class="vi0">Si quelqu'un n'est point l qui pourroit nous entendre,</span><br />
- <span class="vi0">Car ce petit endroit est propre pour surprendre.</span><br />
- <span class="vi0">Or sus, nous voil bien. J'ai, Mariane, en vous</span><br />
- <span class="vi0">Reconnu de tout temps un esprit assez doux,</span><br />
- <span class="vi0">Et de tout temps aussi vous m'avez t chre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis fort redevable cet amour de pre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est fort bien dit, ma fille; et, pour le mriter,</span><br />
- <span class="vi0">Vous devez n'avoir soin que de me contenter.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est o je mets aussi ma gloire la plus haute.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe, notre hte?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qui, moi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Vous. Voyez bien comme vous rpondrez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Hlas! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;ORGON, MARIANE, DORINE, entrant doucement, et se tenant
- derrire Orgon, sans tre vue.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est parler sagement... Dites-moi donc, ma fille,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'en toute sa personne un haut mrite brille,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il touche votre c&oelig;ur, et qu'il vous seroit doux</span><br />
- <span class="vi0">De le voir, par mon choix, devenir votre poux.</span><br />
- <span class="vi0">Eh?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Eh?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Qu'est-ce?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Plat-il?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">Quoi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi32">Me suis-je mprise?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Que voulez-vous, mon pre, que je dise,</span><br />
- <span class="vi0">Qui me touche le c&oelig;ur, et qu'il me seroit doux</span><br />
- <span class="vi0">De voir, par votre choix, devenir mon poux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tartuffe.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Il n'en est rien, mon pre, je vous jure;</span><br />
- <span class="vi0">Pourquoi me faire dire une telle imposture?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais je veux que cela soit une vrit;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est assez pour vous que je l'aie arrt.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! vous voulez, mon pre...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Oui, je prtends, ma fille,</span><br />
- <span class="vi0">Unir, par votre hymen, Tartuffe ma famille.</span><br />
- <span class="vi0">Il sera votre poux, j'ai rsolu cela;</span><br />
- <span class="vnote28">Apercevant Dorine.</span><br />
- <span class="vi0">Et, comme sur vos v&oelig;ux je... Que faites-vous l?</span><br />
- <span class="vi0">La curiosit qui vous presse est bien forte,</span><br />
- <span class="vi0">Ma mie, nous venir couter de la sorte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part</span><br />
- <span class="vi0">De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span>
- <span class="vi0">Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle,</span><br />
- <span class="vi0">Et j'ai trait cela de pure bagatelle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi donc! la chose est-elle incroyable?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi32">A tel point,</span><br />
- <span class="vi0">Que vous-mme, monsieur, je ne vous en crois point.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je sais bien le moyen de vous le faire croire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je conte justement ce qu'on verra dans peu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Chansons!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allez, ne croyez point monsieur votre pre;</span><br />
- <span class="vi0">Il raille.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Je vous dis...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Non, vous avez beau faire,</span><br />
- <span class="vi0">On ne vous croira point.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">A la fin, mon courroux...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous.</span><br />
- <span class="vi0">Quoi! se peut-il, monsieur, qu'avec l'air d'homme sage,</span><br />
- <span class="vi0">Et cette large barbe au milieu du visage,</span><br />
- <span class="vi0">Vous soyez assez fou pour vouloir...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">coutez:</span><br />
- <span class="vi0">Vous avez pris cans certaines privauts</span><br />
- <span class="vi0">Qui ne me plaisent point; je vous le dis, ma mie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Parlons sans nous fcher, monsieur, je vous supplie.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span>
- <span class="vi0">Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot?</span><br />
- <span class="vi0">Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot:</span><br />
- <span class="vi0">Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.</span><br />
- <span class="vi0">Et puis, que vous apporte une telle alliance?</span><br />
- <span class="vi0">A quel sujet aller, avec tout votre bien,</span><br />
- <span class="vi0">Choisir un gendre gueux?...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Taisez-vous! S'il n'a rien,</span><br />
- <span class="vi0">Sachez que c'est par l qu'il faut qu'on le rvre.</span><br />
- <span class="vi0">Sa misre est sans doute une honnte misre:</span><br />
- <span class="vi0">Au-dessus des grandeurs elle doit l'lever,</span><br />
- <span class="vi0">Puisque enfin de son bien il s'est laiss priver</span><br />
- <span class="vi0">Par son trop peu de soin des choses temporelles</span><br />
- <span class="vi0">Et sa puissante attache aux choses ternelles.</span><br />
- <span class="vi0">Mais mon secours pourra lui donner les moyens</span><br />
- <span class="vi0">De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens:</span><br />
- <span class="vi0">Ce sont fiefs qu' bon titre au pays on renomme;</span><br />
- <span class="vi0">Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanit,</span><br />
- <span class="vi0">Monsieur, ne sied pas bien avec la pit.</span><br />
- <span class="vi0">Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence</span><br />
- <span class="vi0">Ne doit point tant prner son nom et sa naissance,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'humble procd de la dvotion</span><br />
- <span class="vi0">Souffre mal les clats de cette ambition.</span><br />
- <span class="vi0">A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse?</span><br />
- <span class="vi0">Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.</span><br />
- <span class="vi0">Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,</span><br />
- <span class="vi0">D'une fille comme elle un homme comme lui?</span><br />
- <span class="vi0">Et ne devez-vous pas songer aux biensances,</span><br />
- <span class="vi0">Et de cette union prvoir les consquences?</span><br />
- <span class="vi0">Sachez que d'une fille on risque la vertu</span><br />
- <span class="vi0">Lorsque dans son hymen son got est combattu;</span><br />
- <span class="vi0">Que le dessein d'y vivre en honnte personne</span><br />
- <span class="vi0">Dpend des qualits du mari qu'on lui donne,</span><br />
- <span class="vi0">Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,</span><br />
- <span class="vi0">Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.</span><br />
- <span class="vi0">Il est bien difficile enfin d'tre fidle</span><br />
- <span class="vi0">A de certains maris faits d'un certain modle;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span>
- <span class="vi0">Et qui donne sa fille un homme qu'elle hait</span><br />
- <span class="vi0">Est responsable au ciel des fautes qu'elle fait.</span><br />
- <span class="vi0">Songez quels prils votre dessein vous livre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle vivre!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leons.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne nous amusons point, ma fille, ces chansons;</span><br />
- <span class="vi0">Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre pre.</span><br />
- <span class="vi0">J'avois donn pour vous ma parole Valre;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, outre qu' jouer on dit qu'il est enclin,</span><br />
- <span class="vi0">Je le souponne encor d'tre un peu libertin<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>;</span><br />
- <span class="vi0">Je ne remarque point qu'il hante les glises.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voulez-vous qu'il y coure vos heures prcises,</span><br />
- <span class="vi0">Comme ceux qui n'y vont que pour tre aperus?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne demande pas votre avis l-dessus.</span><br />
- <span class="vi0">Enfin avec le ciel l'autre est le mieux du monde,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est une richesse nulle autre seconde.</span><br />
- <span class="vi0">Cet hymen de tous biens comblera vos dsirs,</span><br />
- <span class="vi0">Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.</span><br />
- <span class="vi0">Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidles,</span><br />
- <span class="vi0">Comme deux vrais enfans, comme deux tourterelles</span><br />
- <span class="vi0">A nul fcheux dbat jamais vous n'en viendrez;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Elle? Elle n'en fera qu'un sot<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, je vous assure.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ouais! quels discours!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Je dis qu'il en a l'encolure,</span><br />
- <span class="vi0">Et que son ascendant, monsieur, l'emportera</span><br />
- <span class="vi0">Sur toute la vertu que votre fille aura.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Cessez de m'interrompre, et songez vous taire,</span><br />
- <span class="vi0">Sans mettre votre nez o vous n'avez que faire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je n'en parle, monsieur, que pour votre intrt.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est prendre trop de soin; taisez-vous, s'il vous plat.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">S'il ne vous aimoit pas...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Je ne veux pas qu'on m'aime.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et je veux vous aimer, monsieur, malgr vous-mme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir</span><br />
- <span class="vi0">Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous ne vous tairez point!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">C'est une conscience</span><br />
- <span class="vi0">Que de vous laisser faire une telle alliance.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Te tairas-tu, serpent, dont les traits effronts...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! vous tes dvot, et vous vous emportez!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, ma bile s'chauffe toutes ces fadaises,</span><br />
- <span class="vi0">Et tout rsolment je veux que tu te taises.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pense, si tu le veux; mais applique tes soins</span><br />
- <span class="vnote28">A sa fille.</span><br />
- <span class="vi0">A ne m'en point parler, ou... Suffit... Comme sage,</span><br />
- <span class="vi0">J'ai pes mrement toutes choses.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">J'enrage</span><br />
- <span class="vi0">De ne pouvoir parler!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Sans tre damoiseau,</span><br />
- <span class="vi0">Tartuffe est fait de sorte...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Oui, c'est un beau museau!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que, quand tu n'aurois mme aucune sympathie</span><br />
- <span class="vi0">Pour tous les autres dons...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">La voil bien lotie!</span><br />
- <span class="vnote4">Orgon se tourne du ct de Dorine, et, les bras croiss, l'coute et
- la regarde en face.</span><br />
- <span class="vi0">Si j'tois en sa place, un homme assurment</span><br />
- <span class="vi0">Ne m'pouseroit pas de force impunment;</span><br />
- <span class="vi0">Et je lui ferois voir, bientt aprs la fte,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'une femme a toujours une vengeance prte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>,<span class="note"> Dorine.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Donc de ce que je dis on ne fera nul cas?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De quoi vous plaignez-vous? Je ne vous parle pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'est-ce que tu fais donc?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Je me parle moi-mme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Fort bien. Pour chtier son insolence extrme,</span><br />
- <span class="vi0">Il faut que je lui donne un revers de ma main.</span><br />
- <span class="vnote4">Il se met en posture de donner un soufflet Dorine;
- et, chaque mot qu'il dit sa fille, il se tourne pour regarder Dorine,
- qui se tient droite sans parler.</span><br />
- <span class="vi0">Ma fille, vous devez approuver mon dessein...</span><br />
- <span class="vi0">Croire que le mari... que j'ai su vous lire...</span><br />
- <span class="vnote4">A Dorine.</span><br />
- <span class="vi0">Que ne te parles-tu?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Je n'ai rien me dire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Encore un petit mot.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Il ne me plat pas, moi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Certes, je t'y guettois.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Quelque sotte<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>, ma foi!...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin, ma fille, il faut payer d'obissance,</span><br />
- <span class="vi0">Et montrer pour mon choix entire dfrence.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note">en s'enfuyant.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je me moquerois fort de prendre un tel poux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">aprs avoir manqu de donner un soufflet Dorine.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous avez l, ma fille, une peste avec vous,</span><br />
- <span class="vi0">Avec qui, sans pch, je ne saurois plus vivre.</span><br />
- <span class="vi0">Je me sens hors d'tat maintenant de poursuivre.</span><br />
- <span class="vi0">Ses discours insolens m'ont mis l'esprit en feu,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;MARIANE, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole,</span><br />
- <span class="vi0">Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rle?</span><br />
- <span class="vi0">Souffrir qu'on vous propose un projet insens,</span><br />
- <span class="vi0">Sans que du moindre mot vous l'ayez repouss!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Contre un pre absolu que veux-tu que je fasse?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce qu'il faut pour parer une telle menace.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Lui dire qu'un c&oelig;ur n'aime point par autrui;</span><br />
- <span class="vi0">Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'tant celle pour qui se fait toute l'affaire,</span><br />
- <span class="vi0">C'est vous, non lui, que le mari doit plaire;</span><br />
- <span class="vi0">Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant</span><br />
- <span class="vi0">Il le peut pouser sans nul empchement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Un pre, je l'avoue, a sur nous tant d'empire,</span><br />
- <span class="vi0">Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais raisonnons. Valre a fait pour vous des pas:</span><br />
- <span class="vi0">L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! qu'envers mon amour ton injustice est grande,</span><br />
- <span class="vi0">Dorine! Me dois-tu faire cette demande?</span><br />
- <span class="vi0">T'ai-je pas<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a> l-dessus ouvert cent fois mon c&oelig;ur?</span><br />
- <span class="vi0">Et sais-tu pas<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a> pour lui jusqu'o va mon ardeur?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que sais-je si le c&oelig;ur a parl par la bouche,</span><br />
- <span class="vi0">Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter;</span><br />
- <span class="vi0">Et mes vrais sentiments ont su trop clater.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin vous l'aimez donc?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Oui, d'une ardeur extrme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et, selon l'apparence, il vous aime de mme?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je le crois.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Et tous deux brlez galement</span><br />
- <span class="vi0">De vous voir maris ensemble?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">Assurment.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Sur cette autre union quelle est donc votre attente?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De me donner la mort, si l'on me violente.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Fort bien. C'est un recours o je ne songeois pas.</span><br />
- <span class="vi0">Vous n'avez qu' mourir pour sortir d'embarras.</span><br />
- <span class="vi0">Le remde, sans doute, est merveilleux. J'enrage,</span><br />
- <span class="vi0">Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon Dieu! de quelle humeur, Dorine, tu te rends!</span><br />
- <span class="vi0">Tu ne compatis point aux dplaisirs des gens.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne compatis point qui dit des sornettes,</span><br />
- <span class="vi0">Et dans l'occasion mollit comme vous faites.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais que veux-tu? si j'ai de la timidit...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais l'amour dans un c&oelig;ur veut de la fermet.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais n'en gard-je pas pour les feux de Valre?</span><br />
- <span class="vi0">Et n'est-ce pas lui de m'obtenir d'un pre?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais quoi! si votre pre est un bourru fieff<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a></span><br />
- <span class="vi0">Qui s'est de son Tartuffe entirement coiff,</span><br />
- <span class="vi0">Et manque l'union qu'il avoit arrte,</span><br />
- <span class="vi0">La faute votre amant doit-elle tre impute?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, par un haut refus et d'clatans mpris,</span><br />
- <span class="vi0">Ferai-je, dans mon choix, voir un c&oelig;ur trop pris?</span><br />
- <span class="vi0">Sortirai-je pour lui, quelque clat dont il brille,</span><br />
- <span class="vi0">De la pudeur du sexe et du devoir de fille?</span><br />
- <span class="vi0">Et veux-tu que mes feux par le monde tals...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez</span><br />
- <span class="vi0">tre monsieur Tartuffe; et j'aurois, quand j'y pense,</span><br />
- <span class="vi0">Tort de vous dtourner d'une telle alliance.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span>
- <span class="vi0">Quelle raison aurois-je combattre vos v&oelig;ux?</span><br />
- <span class="vi0">Le parti de soi-mme est fort avantageux.</span><br />
- <span class="vi0">Monsieur Tartuffe! oh! oh! n'est-ce rien qu'on propose?</span><br />
- <span class="vi0">Certes, monsieur Tartuffe, bien prendre la chose,</span><br />
- <span class="vi0">N'est pas un homme, non, qui se mouche du pied;</span><br />
- <span class="vi0">Et ce n'est pas peu d'heur<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a> que d'tre sa moiti,</span><br />
- <span class="vi0">Tout le monde dj de gloire le couronne;</span><br />
- <span class="vi0">Il est noble chez lui, bien fait de sa personne;</span><br />
- <span class="vi0">Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri:</span><br />
- <span class="vi0">Vous vivrez trop contente avec un tel mari.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon Dieu!...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Quelle allgresse aurez-vous dans votre me,</span><br />
- <span class="vi0">Quand d'un poux si beau vous vous verrez la femme!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! cesse, je te prie, un semblable discours,</span><br />
- <span class="vi0">Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.</span><br />
- <span class="vi0">C'en est fait, je me rends, et suis prte tout faire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, il faut qu'une fille obisse son pre,</span><br />
- <span class="vi0">Voult-il lui donner un singe pour poux.</span><br />
- <span class="vi0">Votre sort est fort beau: de quoi vous plaignez-vous?</span><br />
- <span class="vi0">Vous irez par le coche en sa petite ville,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous vous plairez fort les entretenir;</span><br />
- <span class="vi0">D'abord chez le beau monde on vous fera venir.</span><br />
- <span class="vi0">Vous irez visiter, pour votre bienvenue,</span><br />
- <span class="vi0">Madame la baillive et madame l'lue,</span><br />
- <span class="vi0">Qui d'un sige pliant vous feront honorer.</span><br />
- <span class="vi0">L, dans le carnaval, vous pourrez esprer</span><br />
- <span class="vi0">Le bal et la grand'bande<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, savoir deux musettes,</span><br />
- <span class="vi0">Et parfois Fagotin<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, et les marionnettes,</span><br />
- <span class="vi0">Si pourtant votre poux...</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Ah! tu me fais mourir!</span><br />
- <span class="vi0">De tes conseils plutt songe me secourir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis votre servante.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Eh! Dorine, de grce...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ma pauvre fille!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Non.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Si mes v&oelig;ux dclars...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tterez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tu sais qu' toi toujours je me suis confie:</span><br />
- <span class="vi0">Fais-moi...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Non; vous serez, ma foi, tartuffie<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, puisque mon sort ne sauroit t'mouvoir,</span><br />
- <span class="vi0">Laisse-moi dsormais toute mon dsespoir:</span><br />
- <span class="vi0">C'est de lui que mon c&oelig;ur empruntera de l'aide;</span><br />
- <span class="vi0">Et je sais de mes maux l'infaillible remde.</span><br />
- <span class="vnote28">Mariane veut s'en aller.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh! la, la, revenez. Je quitte mon courroux:</span><br />
- <span class="vi0">Il faut, nonobstant tout, avoir piti de vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vois-tu, si l'on m'expose ce cruel martyre,</span><br />
- <span class="vi0">Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne vous tourmentez point. On peut adroitement</span><br />
- <span class="vi0">Empcher... Mais voici Valre, votre amant.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span></p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;VALRE, MARIANE, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">On vient de dbiter, madame, une nouvelle</span><br />
- <span class="vi0">Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Que vous pousez Tartuffe.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi28">Il est certain</span><br />
- <span class="vi0">Que mon pre s'est mis en tte ce dessein.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Votre pre, madame...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">A chang de vise:</span><br />
- <span class="vi0">La chose vient par lui de m'tre propose.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! srieusement?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Oui, srieusement.</span><br />
- <span class="vi0">Il s'est pour cet hymen dclar hautement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et quel est le dessein o votre me s'arrte,</span><br />
- <span class="vi0">Madame?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Je ne sais.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">La rponse est honnte.</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne savez?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Non.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Non?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Que me conseillez-vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vous conseille, moi, de prendre cet poux.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous me le conseillez?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Tout de bon?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi36">Sans doute.</span><br />
- <span class="vi0">Le choix est glorieux et vaut bien qu'on l'coute.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, c'est un conseil, monsieur, que je reois.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous n'aurez pas grand'peine le suivre, je crois.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pas plus qu' le donner n'en a souffert votre me.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi, je vous l'ai donn pour vous plaire, madame.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note">se retirant dans le fond du thtre.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voyons ce qui pourra de ceci russir<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est donc ainsi qu'on aime? Et c'toit <ins class="correction" title="tromperi">tromperie</ins></span><br />
- <span class="vi0">Quand vous...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Ne parlons point de cela, je vous prie.</span><br />
- <span class="vi0">Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter</span><br />
- <span class="vi0">Celui que pour poux on me veut prsenter;</span><br />
- <span class="vi0">Et je dclare, moi, que je prtends le faire,</span><br />
- <span class="vi0">Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne vous excusez point sur mes intentions:</span><br />
- <span class="vi0">Vous aviez pris dj vos rsolutions;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous vous saisissez d'un prtexte frivole</span><br />
- <span class="vi0">Pour vous autoriser manquer de parole.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai, c'est bien dit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Sans doute; et votre c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">N'a jamais eu pour moi de vritable ardeur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Hlas! permis vous d'avoir cette pense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, oui, permis moi: mais mon me offense</span><br />
- <span class="vi0">Vous prviendra peut-tre en un pareil dessein;</span><br />
- <span class="vi0">Et je sais o porter et mes v&oelig;ux et ma main.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! je n'en doute point; et les ardeurs qu'excite</span><br />
- <span class="vi0">Le mrite...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Mon Dieu! laissons l le mrite:</span><br />
- <span class="vi0">J'en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.</span><br />
- <span class="vi0">Mais j'espre aux bonts qu'une autre aura pour moi:</span><br />
- <span class="vi0">Et j'en sais de qui l'me, ma retraite ouverte,</span><br />
- <span class="vi0">Consentira sans honte rparer ma perte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La perte n'est pas grande; et de ce changement</span><br />
- <span class="vi0">Vous vous consolerez assez facilement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'y ferai mon possible; et vous le pouvez croire.</span><br />
- <span class="vi0">Un c&oelig;ur qui nous oublie engage notre gloire;</span><br />
- <span class="vi0">Il faut l'oublier mettre aussi tous nos soins:</span><br />
- <span class="vi0">Si l'on n'en vient bout on le doit feindre au moins;</span><br />
- <span class="vi0">Et cette lchet jamais ne se pardonne,</span><br />
- <span class="vi0">De montrer de l'amour pour qui nous abandonne.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce sentiment, sans doute, est noble et relev.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Fort bien; et d'un chacun il doit tre approuv.</span><br />
- <span class="vi0">Eh quoi! vous voudriez qu' jamais dans mon me</span><br />
- <span class="vi0">Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous visse, mes yeux, passer en d'autres bras,</span><br />
- <span class="vi0">Sans mettre ailleurs un c&oelig;ur dont vous ne voulez pas?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Au contraire: pour moi, c'est ce que je souhaite;</span><br />
- <span class="vi0">Et je voudrois dj que la chose ft faite.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous le voudriez?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">C'est assez m'insulter,</span><br />
- <span class="vi0">Madame; et, de ce pas, je vais vous contenter.</span><br />
- <span class="vnote28">Il fait un pas pour s'en aller.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Fort bien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">revenant.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Souvenez-vous au moins que c'est vous-mme</span><br />
- <span class="vi0">Qui contraignez mon c&oelig;ur cet effort extrme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">revenant encore.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Et que le dessein que mon me conoit</span><br />
- <span class="vi0">N'est rien qu' votre exemple.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">A mon exemple, soit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">en sortant.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Suffit: vous allez tre point nomm servie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tant mieux!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">revenant encore.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">A la bonne heure.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">se retournant lorsqu'il est prt sortir.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Eh?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Quoi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Ne m'appelez-vous pas?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi? Vous rvez!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Eh bien, je poursuis donc mes pas.</span><br />
- <span class="vi0">Adieu, madame.</span><br />
- <span class="vnote28">Il s'en va lentement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Adieu, monsieur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi28">Pour moi, je pense</span><br />
- <span class="vi0">Que vous perdez l'esprit par cette extravagance:</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous ai laisss tout du long quereller,</span><br />
- <span class="vi0">Pour voir o tout cela pourroit enfin aller.</span><br />
- <span class="vi0">Hol! seigneur Valre.</span><br />
- <span class="vnote28">Elle arrte Valre par le bras.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">feignant de rsister.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Eh! que veux-tu, Dorine?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Venez ici.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Non, non, le dpit me domine:</span><br />
- <span class="vi0">Ne me dtourne point de ce qu'elle a voulu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Arrtez!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Non, vois-tu, c'est un point rsolu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Il souffre me voir, ma prsence le chasse;</span><br />
- <span class="vi0">Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note">quittant Valre et courant aprs Mariane.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">A l'autre! O courez-vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Laisse.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi28">Il faut revenir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, non, Dorine; en vain tu veux me retenir.</span><br />
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice;</span><br />
- <span class="vi0">Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note">quittant Mariane et courant aprs Valre.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Encor! Diantre soit fait de vous! Si, je le veux.</span><br />
- <span class="vi0">Cessez ce badinage, et venez tous deux.</span><br />
- <span class="vnote8">Elle prend Valre et Mariane par la main, et les ramne.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Dorine.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais quel est ton dessein?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> Dorine.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Qu'est-ce que tu veux faire?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire.</span><br />
- <span class="vnote4">A Valre.</span><br />
- <span class="vi0">tes-vous fou d'avoir un pareil dml?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">N'as-tu pas entendu comme elle m'a parl?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">tes-vous folle, vous, de vous tre emporte?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traite?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote28">A Valre.</span><br />
- <span class="vi0">Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin</span><br />
- <span class="vi0">Que de se conserver vous, j'en suis tmoin.</span><br />
- <span class="vnote4">A Mariane.</span><br />
- <span class="vi0">Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie</span><br />
- <span class="vi0">Que d'tre votre poux: j'en rponds sur ma vie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> Valre.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pourquoi donc me donner un semblable conseil?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous tes fous tous deux. , la main l'un et l'autre.</span><br />
- <span class="vnote4">A Valre.</span><br />
- <span class="vi0">Allons, vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">en donnant sa main Dorine.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">A quoi bon ma main?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">Ah a! la vtre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note">en donnant aussi sa main.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De quoi sert tout cela?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Mon Dieu! vite, avancez.</span><br />
- <span class="vi0">Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.</span><br />
- <span class="vnote4">Valre et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se
- regarder.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">se tournant vers Mariane.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais ne faites donc point les choses avec peine,</span><br />
- <span class="vi0">Et regardez un peu les gens sans nulle haine.</span><br />
- <span class="vnote8">Mariane se tourne du ct de Valre en souriant.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">A vous dire le vrai, les amans sont bien fous!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oh ! n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous?</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour ne point mentir, n'tes-vous pas mchante</span><br />
- <span class="vi0">De vous plaire me dire une chose affligeante?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais vous, n'tes-vous pas l'homme le plus ingrat...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour une autre saison laissons tout ce dbat,</span><br />
- <span class="vi0">Et songeons parer ce fcheux mariage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nous en ferons agir de toutes les faons.</span><br />
- <span class="vnote4">A Mariane.</span><span class="vnote4">A Valre.</span><br />
- <span class="vi0">Votre pre se moque; et ce sont des chansons.</span><br />
- <span class="vnote4">A Mariane.</span><br />
- <span class="vi0">Mais, pour vous, il vaut mieux qu' son extravagance</span><br />
- <span class="vi0">D'un doux consentement vous prtiez l'apparence,</span><br />
- <span class="vi0">Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus ais</span><br />
- <span class="vi0">De tirer en longueur cet hymen propos:</span><br />
- <span class="vi0">En attrapant du temps, tout on remdie.</span><br />
- <span class="vi0">Tantt vous payerez de quelque maladie</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span>
- <span class="vi0">Qui viendra tout coup, et voudra des dlais;</span><br />
- <span class="vi0">Tantt vous payerez de prsages mauvais:</span><br />
- <span class="vi0">Vous aurez fait d'un mort la rencontre fcheuse,</span><br />
- <span class="vi0">Cass quelque miroir, ou song d'eau bourbeuse.</span><br />
- <span class="vi0">Enfin, le bon de tout, c'est qu' <ins class="correction" title="d'autre">d'autres</ins> qu' lui</span><br />
- <span class="vi0">On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.</span><br />
- <span class="vi0">Mais, pour mieux russir, il est bon, ce me semble,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.</span><br />
- <span class="vnote4">A Valre.</span><br />
- <span class="vi0">Sortez; et, sans tarder, employez vos amis</span><br />
- <span class="vi0">Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis.</span><br />
- <span class="vi0">Nous allons rveiller les efforts de son frre,</span><br />
- <span class="vi0">Et dans notre parti jeter la belle-mre.</span><br />
- <span class="vi0">Adieu.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Quelques efforts que nous prparions tous,</span><br />
- <span class="vi0">Ma plus grande esprance, vrai dire, est en vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> Valre.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne vous rponds pas des volonts d'un pre;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je ne serai point d'autre qu' Valre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que vous me comblez d'aise! Et, quoi que puisse oser...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! jamais les amans ne sont las de jaser.</span><br />
- <span class="vi0">Sortez, vous dis-je.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">revenant sur ses pas.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Enfin...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Quel caquet est le vtre!</span><br />
- <span class="vi0">Tirez de cette part; et vous tirez de l'autre<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>.</span><br />
- <span class="vnote4">Dorine les pousse chacun par l'paule, et les oblige se sparer.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span></p>
-
- <p class="vacte">ACTE III</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;DAMIS, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que la foudre sur l'heure achve mes destins,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on me traite partout du plus grand des faquins,</span><br />
- <span class="vi0">S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrte,</span><br />
- <span class="vi0">Et si je ne fais pas quelque coup de ma tte!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">De grce, modrez un tel emportement:</span><br />
- <span class="vi0">Votre pre n'a fait qu'en parler simplement.</span><br />
- <span class="vi0">On n'excute pas tout ce qui se propose,</span><br />
- <span class="vi0">Et le chemin est long du projet la chose.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il faut que de ce fat j'arrte les complots,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu' l'oreille un peu je lui dise deux mots.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! tout doux! envers lui, comme envers votre pre,</span><br />
- <span class="vi0">Laissez agir les soins de votre belle-mre.</span><br />
- <span class="vi0">Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crdit;</span><br />
- <span class="vi0">Il se rend complaisant tout ce qu'elle dit,</span><br />
- <span class="vi0">Et pourroit bien avoir douceur de c&oelig;ur pour elle.</span><br />
- <span class="vi0">Plt Dieu qu'il ft vrai! la chose seroit belle.</span><br />
- <span class="vi0">Enfin, votre intrt l'oblige le mander:</span><br />
- <span class="vi0">Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder,</span><br />
- <span class="vi0">Savoir ses sentiments, et lui faire connotre</span><br />
- <span class="vi0">Quels fcheux dmls il pourra faire natre.</span><br />
- <span class="vi0">S'il faut qu' ce dessein il prte quelque espoir.</span><br />
- <span class="vi0">Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir;</span><br />
- <span class="vi0">Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre.</span><br />
- <span class="vi0">Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je puis tre prsent tout cet entretien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Point. Il faut qu'ils soient seuls.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">Je ne lui dirai rien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous vous moquez: on sait vos <ins class="correction" title="trausports">transports</ins> ordinaires;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est le vrai moyen de gter les affaires.</span><br />
- <span class="vi0">Sortez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Non; je veux voir; sans me mettre en courroux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que vous tes fcheux! Il vient. Retirez-vous.</span><br />
- <span class="vnote4">Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du thtre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;TARTUFFE, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">parlant haut son valet, qui est dans la maison, ds qu'il
- aperoit Dorine.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,</span><br />
- <span class="vi0">Et priez que toujours le ciel vous illumine.</span><br />
- <span class="vi0">Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers</span><br />
- <span class="vi0">Des aumnes que j'ai partager les deniers.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que d'affectation et de forfanterie!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que voulez-vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Vous dire...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">tirant un mouchoir de sa poche.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Ah! mon Dieu! je vous prie.</span><br />
- <span class="vi0">Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Couvrez ce sein que je ne saurois voir.</span><br />
- <span class="vi0">Par de pareils objets les mes sont blesses,</span><br />
- <span class="vi0">Et cela fait venir de coupables penses.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous tes donc bien tendre la tentation;</span><br />
- <span class="vi0">Et la chair sur vos sens fait grande impression!</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span>
- <span class="vi0">Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte:</span><br />
- <span class="vi0">Mais convoiter, moi, je ne suis point si prompte,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous verrois nu, du haut jusques en bas,</span><br />
- <span class="vi0">Que toute votre peau ne me tenteroit pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mettez dans vos discours un peu de modestie,</span><br />
- <span class="vi0">Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos;</span><br />
- <span class="vi0">Et je n'ai seulement qu' vous dire deux mots.</span><br />
- <span class="vi0">Madame va venir dans cette salle basse,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'un mot d'entretien vous demande la grce.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Hlas! trs-volontiers.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <span class="vi18">Comme il se radoucit!</span><br />
- <span class="vi0">Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Viendra-t-elle bientt?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Je l'entends, ce me semble.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, c'est elle en personne; et je vous laisse ensemble.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;ELMIRE, TARTUFFE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que le ciel jamais, par sa toute-bont<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>,</span><br />
- <span class="vi0">Et de l'me et du corps vous donne la sant,</span><br />
- <span class="vi0">Et bnisse vos jours autant que le dsire</span><br />
- <span class="vi0">Le plus humble de ceux que son amour inspire!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis fort oblige ce souhait pieux;</span><br />
- <span class="vi0">Mais prenons une chaise, afin d'tre un peu mieux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">assis.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment de votre mal vous sentez-vous remise?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note">assise.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Fort bien; et cette fivre a bientt quitt prise.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mes prires n'ont pas le mrite qu'il faut</span><br />
- <span class="vi0">Pour avoir attir cette grce d'en haut;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je n'ai fait au ciel nulle dvote instance,</span><br />
- <span class="vi0">Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Votre zle pour moi s'est trop inquit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">On ne peut trop chrir votre chre sant;</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour la rtablir, j'aurois donn la mienne.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est pousser bien avant la charit chrtienne;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bonts.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je fais bien moins pour vous que vous ne mritez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,</span><br />
- <span class="vi0">Et suis bien aise, ici qu'aucun ne nous claire<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'en suis ravi de mme; et sans doute il m'est doux,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, de me voir seul seul avec vous.</span><br />
- <span class="vi0">C'est une occasion qu'au ciel j'ai demande,</span><br />
- <span class="vi0">Sans que, jusqu' cette heure, il me l'ait accorde.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien</span><br />
- <span class="vi0">O tout votre c&oelig;ur s'ouvre, et ne me cache rien.</span><br />
- <span class="vnote4">Damis, sans se montrer, entr'ouvre la porte du cabinet dans lequel il
- s'toit retir, pour entendre la conversation.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et je ne veux aussi, pour grce singulire,</span><br />
- <span class="vi0">Que montrer vos yeux mon me tout entire,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits</span><br />
- <span class="vi0">Des visites qu'ici reoivent vos attraits</span><br />
- <span class="vi0">Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine,</span><br />
- <span class="vi0">Mais plutt d'un transport de zle qui m'entrane,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'un pur mouvement...</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Je le prends bien ainsi,</span><br />
- <span class="vi0">Et crois que mon salut vous donne ce souci.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">prenant la
- main d'Elmire et lui serrant les doigts.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, madame, sans doute; et ma <ins class="correction" title="faveur">ferveur</ins> est telle...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ouf! vous me serrez trop.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">C'est par excs de zle.</span><br />
- <span class="vi0">De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein.</span><br />
- <span class="vi0">Et j'aurois bien plutt...</span><br />
- <span class="vnote18">Il met la main sur les genoux d'Elmire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Que fait l votre main?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je tte votre habit: l'toffe en est moelleuse.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! de grce, laissez; je suis fort chatouilleuse.</span><br />
- <span class="vnote8">Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe se rapproche d'elle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">maniant le fichu d'Elmire.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux!</span><br />
- <span class="vi0">On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux:</span><br />
- <span class="vi0">Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai; mais parlons un peu de notre affaire.</span><br />
- <span class="vi0">On tient que mon mari veut dgager sa foi,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous donner sa fille. Est-il vrai? dites-moi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il m'en a dit deux mots; mais, madame, vrai dire,</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est pas le bonheur aprs quoi je soupire,</span><br />
- <span class="vi0">Et je vois autre part les merveilleux attraits</span><br />
- <span class="vi0">De la flicit qui fait tous mes souhaits.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon sein n'enferme pas un c&oelig;ur qui soit de pierre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs,</span><br />
- <span class="vi0">Et que rien ici-bas n'arrte vos dsirs.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">L'amour qui nous attache aux beauts ternelles</span><br />
- <span class="vi0">N'touffa pas en nous l'amour des temporelles;</span><br />
- <span class="vi0">Nos sens facilement peuvent tre charms</span><br />
- <span class="vi0">Des ouvrages parfaits que le ciel a forms.</span><br />
- <span class="vi0">Ses attraits rflchis brillent dans vos pareilles,</span><br />
- <span class="vi0">Mais il tale en vous ses plus rares merveilles;</span><br />
- <span class="vi0">Il a sur votre face panch des beauts</span><br />
- <span class="vi0">Dont les yeux sont surpris et les c&oelig;urs transports;</span><br />
- <span class="vi0">Et je n'ai pu vous voir, parfaite crature,</span><br />
- <span class="vi0">Sans admirer en vous l'auteur de la nature,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'un ardent amour sentir mon c&oelig;ur atteint</span><br />
- <span class="vi0">Au plus beau des portraits o lui-mme il s'est peint.</span><br />
- <span class="vi0">D'abord j'apprhendai que cette ardeur secrte</span><br />
- <span class="vi0">Ne ft du noir esprit une surprise adroite<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>;</span><br />
- <span class="vi0">Et mme fuir vos yeux mon c&oelig;ur se rsolut,</span><br />
- <span class="vi0">Vous croyant un obstacle faire mon salut.</span><br />
- <span class="vi0">Mais enfin je connus, beaut tout aimable!</span><br />
- <span class="vi0">Que cette passion peut n'tre point coupable,</span><br />
- <span class="vi0">Que je puis l'ajuster avecque<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a> la pudeur;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon c&oelig;ur.</span><br />
- <span class="vi0">Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande</span><br />
- <span class="vi0">Que d'oser de ce c&oelig;ur vous adresser l'offrande,</span><br />
- <span class="vi0">Mais j'attends en mes v&oelig;ux tout de votre bont,</span><br />
- <span class="vi0">Et rien des vains efforts de mon infirmit.</span><br />
- <span class="vi0">En vous est mon espoir, mon bien, ma quitude;</span><br />
- <span class="vi0">De vous dpend ma peine ou ma batitude;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vais tre enfin, par votre seul arrt,</span><br />
- <span class="vi0">Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plat.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La dclaration est tout fait galante;</span><br />
- <span class="vi0">Mais elle est, vrai dire, un peu bien surprenante.</span><br />
- <span class="vi0">Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,</span><br />
- <span class="vi0">Et raisonner un peu sur un pareil dessein.</span><br />
- <span class="vi0">Un dvot comme vous, et que partout on nomme...</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! pour tre dvot, je n'en suis pas moins homme;</span><br />
- <span class="vi0">Et, lorsqu'on vient voir vos clestes appas,</span><br />
- <span class="vi0">Un c&oelig;ur se laisse prendre et ne raisonne pas.</span><br />
- <span class="vi0">Je sais qu'un tel discours de moi parot trange;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, madame, aprs tout, je ne suis pas un ange,</span><br />
- <span class="vi0">Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais,</span><br />
- <span class="vi0">Vous devez vous en prendre vos charmans attraits.</span><br />
- <span class="vi0">Ds que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine,</span><br />
- <span class="vi0">De mon intrieur vous ftes souveraine;</span><br />
- <span class="vi0">De vos regards divins l'ineffable douceur</span><br />
- <span class="vi0">Fora la rsistance o s'obstinoit mon c&oelig;ur;</span><br />
- <span class="vi0">Elle surmonta tout, jenes, prires, larmes,</span><br />
- <span class="vi0">Et tourna tous mes v&oelig;ux du ct de vos charmes.</span><br />
- <span class="vi0">Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois;</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix.</span><br />
- <span class="vi0">Que si vous contemplez d'une me un peu bnigne</span><br />
- <span class="vi0">Les tribulations de votre esclave indigne;</span><br />
- <span class="vi0">S'il faut que vos bonts veuillent me consoler,</span><br />
- <span class="vi0">Et jusqu' mon nant daignent se ravaler,</span><br />
- <span class="vi0">J'aurai toujours pour vous, suave merveille!</span><br />
- <span class="vi0">Une dvotion nulle autre pareille.</span><br />
- <span class="vi0">Votre honneur avec moi ne court point de hasard,</span><br />
- <span class="vi0">Et n'a nulle disgrce craindre de ma part.</span><br />
- <span class="vi0">Tous ces galans de cour, dont les femmes sont folles,</span><br />
- <span class="vi0">Sont bruyans dans leurs faits et vains dans leurs paroles;</span><br />
- <span class="vi0">De leurs progrs sans cesse on les voit se targuer;</span><br />
- <span class="vi0">Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer;</span><br />
- <span class="vi0">Et leur langue indiscrte, en qui l'on se confie,</span><br />
- <span class="vi0">Dshonore l'autel o leur c&oelig;ur sacrifie.</span><br />
- <span class="vi0">Mais les gens comme nous brlent d'un feu discret,</span><br />
- <span class="vi0">Avec qui, pour toujours, on est sr du secret.</span><br />
- <span class="vi0">Le soin que nous prenons de notre renomme</span><br />
- <span class="vi0">Rpond de toute chose la personne aime;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre c&oelig;ur,</span><br />
- <span class="vi0">De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vous coute dire, et votre rhtorique</span><br />
- <span class="vi0">En termes assez forts mon me s'explique</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span>
- <span class="vi0">N'apprhendez-vous point que je ne sois d'humeur</span><br />
- <span class="vi0">A dire mon mari cette galante ardeur,</span><br />
- <span class="vi0">Et que le prompt avis d'un amour de la sorte</span><br />
- <span class="vi0">Ne pt bien altrer l'amiti qu'il vous porte?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je sais que vous avez trop de bnignit,</span><br />
- <span class="vi0">Et que vous ferez grce ma tmrit;</span><br />
- <span class="vi0">Que vous m'excuserez, sur l'humaine foiblesse,</span><br />
- <span class="vi0">Des violents transports d'un amour qui vous blesse,</span><br />
- <span class="vi0">Et considrez, en regardant votre air,</span><br />
- <span class="vi0">Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">D'autres prendroient cela d'autre faon peut-tre;</span><br />
- <span class="vi0">Mais ma discrtion se veut faire parotre.</span><br />
- <span class="vi0">Je ne redirai point l'affaire mon poux;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je veux, en revanche, une chose de vous:</span><br />
- <span class="vi0">C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane,</span><br />
- <span class="vi0">L'union de Valre avecque<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a> Mariane;</span><br />
- <span class="vi0">De renoncer vous-mme l'injuste pouvoir</span><br />
- <span class="vi0">Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir;</span><br />
- <span class="vi0">Et...</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS</span>, <span class="note">sortant du cabinet
- o il s'toit retir.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">Non, madame, non; ceci doit se rpandre.</span><br />
- <span class="vi0">J'tois en cet endroit, d'o j'ai pu tout entendre;</span><br />
- <span class="vi0">Et la bont du ciel m'y semble avoir conduit</span><br />
- <span class="vi0">Pour confondre l'orgueil d'un tratre qui me nuit,</span><br />
- <span class="vi0">Pour m'ouvrir une voie prendre la vengeance</span><br />
- <span class="vi0">De son hypocrisie et de son insolence,</span><br />
- <span class="vi0">A dtromper mon pre, et lui mettre en plein jour</span><br />
- <span class="vi0">L'me d'un sclrat qui vous parle d'amour.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, Damis; il suffit qu'il se rende plus sage,</span><br />
- <span class="vi0">Et tche mriter la grce o je m'engage.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span>
- <span class="vi0"><ins class="correction" title="Puisque que">Puisque</ins> je l'ai promis, je ne m'en ddis pas.</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est point mon humeur de faire des clats:</span><br />
- <span class="vi0">Une femme se rit de sottises pareilles,</span><br />
- <span class="vi0">Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous avez vos raisons pour en user ainsi;</span><br />
- <span class="vi0">Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi.</span><br />
- <span class="vi0">Le vouloir pargner est une raillerie;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'insolent orgueil de sa cagoterie</span><br />
- <span class="vi0">N'a triomph que trop de mon juste courroux,</span><br />
- <span class="vi0">Et que trop excit de dsordre chez nous.</span><br />
- <span class="vi0">Le fourbe trop longtemps a gouvern mon pre,</span><br />
- <span class="vi0">Et desservi mes feux avec ceux de Valre:</span><br />
- <span class="vi0">Il faut que du perfide il soit dsabus;</span><br />
- <span class="vi0">Et le ciel pour cela m'offre un moyen ais.</span><br />
- <span class="vi0">De cette occasion je lui suis redevable,</span><br />
- <span class="vi0">Et pour la ngliger elle est trop favorable:</span><br />
- <span class="vi0">Ce seroit mriter qu'il me la vnt ravir,</span><br />
- <span class="vi0">Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Damis...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Non, s'il vous plat, il faut que je me croie,</span><br />
- <span class="vi0">Mon me est maintenant au comble de sa joie;</span><br />
- <span class="vi0">Et vos discours en vain prtendent m'obliger</span><br />
- <span class="vi0">A quitter le plaisir de me pouvoir venger.</span><br />
- <span class="vi0">Sans aller plus avant je vais vider l'affaire,</span><br />
- <span class="vi0">Et voici justement de quoi me satisfaire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;ORGON, ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nous allons rgaler, mon pre, votre abord</span><br />
- <span class="vi0">D'un incident tout frais qui vous surprendra fort.</span><br />
- <span class="vi0">Vous tes bien pay de toutes vos caresses,</span><br />
- <span class="vi0">Et monsieur d'un beau prix reconnot vos tendresses.</span><br />
- <span class="vi0">Son grand zle pour vous vient de se dclarer:</span><br />
- <span class="vi0">Il ne va pas moins qu' vous dshonorer;</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span>
- <span class="vi0">Et je l'ai surpris l qui faisoit madame</span><br />
- <span class="vi0">L'injurieux aveu d'une coupable flamme.</span><br />
- <span class="vi0">Elle est d'une humeur douce, et son c&oelig;ur trop discret</span><br />
- <span class="vi0">Vouloit toute force en garder le secret;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je ne puis flatter une telle impudence,</span><br />
- <span class="vi0">Et crois que vous la taire est vous faire une offense.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos</span><br />
- <span class="vi0">On ne doit d'un mari traverser le repos;</span><br />
- <span class="vi0">Que ce n'est point de l que l'honneur peut dpendre,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'il suffit pour nous de savoir nous dfendre;</span><br />
- <span class="vi0">Ce sont mes sentimens, et vous n'auriez rien dit,</span><br />
- <span class="vi0">Damis, si j'avois eu sur vous quelque crdit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;ORGON, DAMIS, TARTUFFE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce que je viens d'entendre, ciel! est-il croyable?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, mon frre, je suis un mchant, un coupable,</span><br />
- <span class="vi0">Un malheureux pcheur, tout plein d'iniquit,</span><br />
- <span class="vi0">Le plus grand sclrat qui jamais ait t.</span><br />
- <span class="vi0">Chaque instant de ma vie est charg de souillures;</span><br />
- <span class="vi0">Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures?</span><br />
- <span class="vi0">Et je vois que le ciel, pour ma punition,</span><br />
- <span class="vi0">Me veut mortifier en cette occasion.</span><br />
- <span class="vi0">De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,</span><br />
- <span class="vi0">Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en dfendre.</span><br />
- <span class="vi0">Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux,</span><br />
- <span class="vi0">Et comme un criminel chassez-moi de chez vous:</span><br />
- <span class="vi0">Je ne saurois avoir tant de honte en partage,</span><br />
- <span class="vi0">Que je n'en aie encor mrit davantage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> son fils.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! tratre! oses-tu bien, par cette fausset,</span><br />
- <span class="vi0">Vouloir de sa vertu ternir la puret?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! la feinte douceur de cette me hypocrite</span><br />
- <span class="vi0">Vous fera dmentir...</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span>
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Tais-toi, peste maudite!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! laissez-le parler; vous l'accusez tort,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous ferez bien mieux de croire son rapport.</span><br />
- <span class="vi0">Pourquoi sur un tel fait m'tre si favorable?</span><br />
- <span class="vi0">Savez-vous, aprs tout, de quoi je suis capable?</span><br />
- <span class="vi0">Vous fiez-vous, mon frre, mon extrieur?</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur?</span><br />
- <span class="vi0">Non, non: vous vous laissez tromper l'apparence;</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne suis rien moins, hlas! que ce qu'on pense.</span><br />
- <span class="vi0">Tout le monde me prend pour un homme de bien;</span><br />
- <span class="vi0">Mais la vrit pure est que je ne vaux rien.</span><br />
- <span class="vnote4">S'adressant Damis.</span><br />
- <span class="vi0">Oui, mon cher fils, parlez; traitez-moi de perfide,</span><br />
- <span class="vi0">D'infme, de perdu, de voleur, d'homicide;</span><br />
- <span class="vi0">Accablez-moi de noms encor plus dtests:</span><br />
- <span class="vi0">Je n'y contredis point, je les ai mrits;</span><br />
- <span class="vi0">Et j'en veux genoux souffrir l'ignominie,</span><br />
- <span class="vi0">Comme une honte due aux crimes de ma vie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote4">A Tartuffe.</span> <span class="vnote8">A son fils.</span><br />
- <span class="vi0">Mon frre, c'en est trop. Ton c&oelig;ur ne se rend point,</span><br />
- <span class="vi0">Tratre!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Quoi! ses discours vous sduiront au point...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vnote18">Relevant Tartuffe.</span><br />
- <span class="vi0">Tais-toi, pendard! Mon frre, eh! levez-vous! de grce!</span><br />
- <span class="vnote4">A son fils.</span><br />
- <span class="vi0">Infme!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Il peut...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Tais-toi!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">J'enrage! Quoi! je passe...</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon frre, au nom de Dieu, ne vous emportez pas!</span><br />
- <span class="vi0">J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il et reu pour moi la moindre gratignure.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> son fils.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ingrat!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Laissez-le en paix. S'il faut deux genoux</span><br />
- <span class="vi0">Vous demander sa grce...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">se jetant aussi
- genoux et embrassant Tartuffe.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Hlas! vous moquez-vous?</span><br />
- <span class="vnote4">A son fils.</span><br />
- <span class="vi0">Coquin! vois sa bont!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Donc...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">Paix!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi32">Quoi! je...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi40">Paix, dis-je!</span><br />
- <span class="vi0">Je sais bien quel motif l'attaquer t'oblige.</span><br />
- <span class="vi0">Vous le hassez tous; et je vois aujourd'hui</span><br />
- <span class="vi0">Femme, enfants et valets dchans contre lui.</span><br />
- <span class="vi0">On met impudemment toute chose en usage</span><br />
- <span class="vi0">Pour ter de chez moi ce dvot personnage:</span><br />
- <span class="vi0">Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir,</span><br />
- <span class="vi0">Plus j'en veux employer l'y mieux retenir;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vais me hter de lui donner ma fille,</span><br />
- <span class="vi0">Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">A recevoir sa main on pense l'obliger?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, tratre! et ds ce soir, pour vous faire enrager.</span><br />
- <span class="vi0">Ah! je vous brave tous, et vous ferai connotre</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il faut qu'on m'obisse, et que je suis le matre.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span>
- <span class="vi0">Allons, qu'on se rtracte, et qu' l'instant, fripon,</span><br />
- <span class="vi0">On se jette ses pieds pour demander pardon.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qui? moi! de ce coquin, qui par ses impostures...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! tu rsistes, gueux, et lui dis des injures!</span><br />
- <span class="vnote18">A Tartuffe.</span><br />
- <span class="vi0">Un bton! un bton! Ne me retenez pas.</span><br />
- <span class="vnote4">A son fils.</span><br />
- <span class="vi0">Sus! que de ma maison on sorte de ce pas!</span><br />
- <span class="vi0">Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, je sortirai; mais...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Vite, quittons la place!</span><br />
- <span class="vi0">Je te prive, pendard, de ma succession,</span><br />
- <span class="vi0">Et te donne, de plus, ma maldiction!</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;ORGON, TARTUFFE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Offenser de la sorte une sainte personne!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">O ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne!</span><br />
- <span class="vnote4">A Orgon.</span><br />
- <span class="vi0">Si vous pouviez savoir avec quel dplaisir</span><br />
- <span class="vi0">Je vois qu'envers mon frre on tche me noircir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Hlas!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Le seul penser de cette ingratitude</span><br />
- <span class="vi0">Fait souffrir mon me un supplice si rude...</span><br />
- <span class="vi0">L'horreur que j'en conois... J'ai le c&oelig;ur si serr,</span><br />
- <span class="vi0">Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">courant tout
- en larmes la porte par o il a chass son fils.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Coquin! je me repens que ma main t'ait fait grce,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne t'ait pas d'abord assomm sur la place!</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span>
- <span class="vnote4">A Tartuffe.</span><br />
- <span class="vi0">Remettez-vous, mon frre, et ne vous fchez pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Rompons, rompons le cours de ces fcheux dbats.</span><br />
- <span class="vi0">Je regarde cans quels grands troubles j'apporte,</span><br />
- <span class="vi0">Et crois qu'il est besoin, mon frre, que j'en sorte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment! vous moquez-vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">On m'y hait, et je voi</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on cherche vous donner des soupons de ma foi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'importe? Voyez-vous que mon c&oelig;ur les coute?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">On ne manquera pas de poursuivre, sans doute;</span><br />
- <span class="vi0">Et ces mmes rapports qu'ici vous rejetez</span><br />
- <span class="vi0">Peut-tre une autre fois seront-ils couts.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, mon frre, jamais.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Ah! mon frre, une femme</span><br />
- <span class="vi0">Aisment d'un mari peut bien surprendre l'me.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, non.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Laissez-moi vite, en m'loignant d'ici,</span><br />
- <span class="vi0">Leur ter tout sujet de m'attaquer ainsi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, vous demeurerez; il y va de ma vie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, il faudra donc que je me mortifie.</span><br />
- <span class="vi0">Pourtant, si vous vouliez...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Ah!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi24">Soit: n'en parlons plus</span><br />
- <span class="vi0">Mais je sais comme il faut en user l-dessus.</span><br />
- <span class="vi0">L'honneur est dlicat, et l'amiti m'engage</span><br />
- <span class="vi0">A prvenir les bruits et les sujets d'ombrage,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span>
- <span class="vi0">Je fuirai votre pouse et vous ne me verrez...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, en dpit de tous vous la frquenterez.</span><br />
- <span class="vi0">Faire enrager le monde est ma plus grande joie;</span><br />
- <span class="vi0">Et je veux qu' toute heure avec elle on vous voie.</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est pas tout encor: pour les mieux braver tous,</span><br />
- <span class="vi0">Je ne veux point avoir d'autre hritier que vous;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vais de ce pas, en fort bonne manire,</span><br />
- <span class="vi0">Vous faire de mon bien donation entire.</span><br />
- <span class="vi0">Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,</span><br />
- <span class="vi0">M'est bien plus cher que fils, que femme et que parens,</span><br />
- <span class="vi0">N'accepterez-vous pas ce que je vous propose?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La volont du ciel soit faite en toute chose!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le pauvre homme! Allons vite en dresser un crit;</span><br />
- <span class="vi0">Et que puisse l'envie en crever de dpit!</span><br />
- </div>
-
- <p class="vacte">ACTE IV</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;CLANTE, TARTUFFE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire.</span><br />
- <span class="vi0">L'clat que fait ce bruit n'est point votre gloire;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous ai trouv, monsieur, fort propos</span><br />
- <span class="vi0">Pour vous en dire net ma pense en deux mots.</span><br />
- <span class="vi0">Je n'examine point fond ce qu'on expose;</span><br />
- <span class="vi0">Je passe l-dessus et prends au pis la chose.</span><br />
- <span class="vi0">Supposons que Damis n'en ait pas bien us,</span><br />
- <span class="vi0">Et que ce soit tort qu'on vous ait accus:</span><br />
- <span class="vi0">N'est-il pas d'un chrtien de pardonner l'offense,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'teindre en son c&oelig;ur tout dsir de vengeance?</span><br />
- <span class="vi0">Et devez-vous souffrir, pour votre dml,</span><br />
- <span class="vi0">Que du logis d'un pre un fils soit exil?</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span>
- <span class="vi0">Je vous le dis encore, et parle avec franchise,</span><br />
- <span class="vi0">Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise;</span><br />
- <span class="vi0">Et, si vous m'en croyez, vous pacifierez tout,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne pousserez point les affaires bout.</span><br />
- <span class="vi0">Sacrifiez Dieu toute votre colre,</span><br />
- <span class="vi0">Et remettez le fils en grce avec le pre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Hlas! je le voudrois, quant moi, de bon c&oelig;ur;</span><br />
- <span class="vi0">Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur;</span><br />
- <span class="vi0">Je lui pardonne tout, de rien je ne le blme,</span><br />
- <span class="vi0">Et voudrois le servir du meilleur de mon me:</span><br />
- <span class="vi0">Mais l'intrt du ciel n'y sauroit consentir;</span><br />
- <span class="vi0">Et, s'il rentre cans, c'est moi d'en sortir.</span><br />
- <span class="vi0">Aprs son action, qui n'eut jamais d'gale,</span><br />
- <span class="vi0">Le commerce entre nous porteroit du scandale:</span><br />
- <span class="vi0">Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit!</span><br />
- <span class="vi0">A pure politique on me l'imputeroit,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on diroit partout que, me sentant coupable,</span><br />
- <span class="vi0">Je feins pour qui m'accuse un zle charitable;</span><br />
- <span class="vi0">Que mon c&oelig;ur l'apprhende et veut le mnager,</span><br />
- <span class="vi0">Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous nous payez ici d'excuses colores,</span><br />
- <span class="vi0">Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tires.</span><br />
- <span class="vi0">Des intrts du ciel pourquoi vous chargez-vous?</span><br />
- <span class="vi0">Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous?</span><br />
- <span class="vi0">Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances:</span><br />
- <span class="vi0">Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne regardez point aux jugemens humains,</span><br />
- <span class="vi0">Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.</span><br />
- <span class="vi0">Quoi! le foible intrt de ce qu'on pourra croire</span><br />
- <span class="vi0">D'une bonne action empchera la gloire!</span><br />
- <span class="vi0">Non, non; faisons toujours ce que le ciel prescrit,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vous ai dj dit que mon c&oelig;ur lui pardonne,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, aprs le scandale et l'affront d'aujourd'hui,</span><br />
- <span class="vi0">Le ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span>
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et vous ordonne-t-il, monsieur, d'ouvrir l'oreille</span><br />
- <span class="vi0">A ce qu'un pur caprice son pre conseille,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien</span><br />
- <span class="vi0">O le droit vous oblige ne prtendre rien?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ceux qui me connotront n'auront pas la pense</span><br />
- <span class="vi0">Que ce soit un effet d'une me intresse.</span><br />
- <span class="vi0">Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas,</span><br />
- <span class="vi0">De leur clat trompeur je ne m'blouis pas;</span><br />
- <span class="vi0">Et, si je me rsous recevoir du pre</span><br />
- <span class="vi0">Cette donation qu'il a voulu me faire,</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est, dire vrai, que parce que je crains</span><br />
- <span class="vi0">Que tout ce bien ne tombe en de mchantes mains;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage,</span><br />
- <span class="vi0">En fassent dans le monde un criminel usage,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,</span><br />
- <span class="vi0">Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh! monsieur, n'ayez point ces dlicates craintes,</span><br />
- <span class="vi0">Qui d'un juste hritier peuvent causer les plaintes.</span><br />
- <span class="vi0">Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il soit, ses prils, possesseur de son bien,</span><br />
- <span class="vi0">Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en msuse,</span><br />
- <span class="vi0">Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse.</span><br />
- <span class="vi0">J'admire seulement que sans confusion</span><br />
- <span class="vi0">Vous en ayez souffert la proposition.</span><br />
- <span class="vi0">Car enfin le vrai zle a-t-il quelque maxime</span><br />
- <span class="vi0">Qui montre dpouiller l'hritier lgitime?</span><br />
- <span class="vi0">Et, s'il faut que le ciel dans votre c&oelig;ur ait mis</span><br />
- <span class="vi0">Un invincible obstacle vivre avec Damis,</span><br />
- <span class="vi0">Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrte</span><br />
- <span class="vi0">Vous fissiez de cans une honnte retraite,</span><br />
- <span class="vi0">Que de souffrir ainsi, contre toute raison,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison?</span><br />
- <span class="vi0">Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie,</span><br />
- <span class="vi0">Monsieur...</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span>
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Il est, monsieur, trois heures et demie:</span><br />
- <span class="vi0">Certain devoir pieux me demande l-haut,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous m'excuserez de vous quitter sitt.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note">seul.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah!</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;ELMIRE, MARIANE, CLANTE, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Clante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi4">De grce, avec nous employez-vous pour elle,</span><br />
- <span class="vi0">Monsieur: son me souffre une douleur mortelle,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'accord que son pre a conclu pour ce soir</span><br />
- <span class="vi0">La fait tous momens entrer en dsespoir.</span><br />
- <span class="vi0">Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,</span><br />
- <span class="vi0">Et tchons d'branler, de force ou d'industrie,</span><br />
- <span class="vi0">Ce malheureux dessein qui nous a tous troubls.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLANTE, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! je me rjouis de vous voir assembls.</span><br />
- <span class="vnote4">A Mariane.</span><br />
- <span class="vi0">Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous savez dj ce que cela veut dire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note">aux genoux d'Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon pre, au nom du ciel, qui connot ma douleur,</span><br />
- <span class="vi0">Et par tout ce qui peut mouvoir votre c&oelig;ur,</span><br />
- <span class="vi0">Relchez-vous un peu des droits de la naissance,</span><br />
- <span class="vi0">Et dispensez mes v&oelig;ux de cette obissance.</span><br />
- <span class="vi0">Ne me rduisez point, par cette dure loi,</span><br />
- <span class="vi0">Jusqu' me plaindre au ciel de ce <ins class="correction" title="ajout">que</ins> je vous doi;</span><br />
- <span class="vi0">Et cette vie, hlas! que vous m'avez donne,</span><br />
- <span class="vi0">Ne me la rendez pas, mon pre, infortune.</span><br />
- <span class="vi0">Si, contre un doux espoir que j'avois pu former,</span><br />
- <span class="vi0">Vous me dfendez d'tre ce que j'ose aimer,</span><br />
- <span class="vi0">Au moins, par vos bonts, qu' vos genoux j'implore,</span><br />
- <span class="vi0">Sauvez-moi du tourment d'tre ce que j'abhorre,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span>
- <span class="vi0">Et ne me portez point quelque dsespoir,</span><br />
- <span class="vi0">En vous servant sur moi de tout votre pouvoir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">se sentant attendrir.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allons, ferme, mon c&oelig;ur! point de foiblesse humaine!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vos tendresses pour lui ne me font point de peine;</span><br />
- <span class="vi0">Faites-les clater, donnez-lui votre bien,</span><br />
- <span class="vi0">Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien:</span><br />
- <span class="vi0">J'y consens de bon c&oelig;ur, et je vous l'abandonne;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, au moins, n'allez pas jusques ma personne,</span><br />
- <span class="vi0">Et souffrez qu'un couvent dans les austrits,</span><br />
- <span class="vi0">Use les tristes jours que le ciel m'a compts.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! voil justement de mes religieuses,</span><br />
- <span class="vi0">Lorsqu'un pre combat leurs flammes amoureuses!</span><br />
- <span class="vi0">Debout. Plus votre c&oelig;ur rpugne l'accepter,</span><br />
- <span class="vi0">Plus ce sera pour vous matire mriter.</span><br />
- <span class="vi0">Mortifiez vos sens avec ce mariage,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne me rompez pas la tte davantage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais quoi!...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Taisez-vous, vous! Parlez votre cot<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>;</span><br />
- <span class="vi0">Je vous dfends tout net d'oser dire un seul mot.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si par quelque conseil vous souffrez qu'on rponde...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon frre, vos conseils sont les meilleurs du monde:</span><br />
- <span class="vi0">Ils sont bien raisonns, et j'en fais un grand cas;</span><br />
- <span class="vi0">Mais vous trouverez bon que je n'en use pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire,</span><br />
- <span class="vi0">Et votre aveuglement fait que je vous admire.</span><br />
- <span class="vi0">C'est tre bien coiff, bien prvenu de lui,</span><br />
- <span class="vi0">Que de nous dmentir sur le fait d'aujourd'hui!</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span>
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis votre valet, et crois les apparences.</span><br />
- <span class="vi0">Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous avez eu peur de le dsavouer</span><br />
- <span class="vi0">Du trait qu' ce pauvre homme il a voulu jouer.</span><br />
- <span class="vi0">Vous tiez trop tranquille, enfin, pour tre crue;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous auriez paru d'autre manire mue.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport</span><br />
- <span class="vi0">Il faut que notre honneur se gendarme si fort?</span><br />
- <span class="vi0">Et ne peut-on rpondre tout ce qui le touche,</span><br />
- <span class="vi0">Que le feu dans les yeux et l'injure la bouche?</span><br />
- <span class="vi0">Pour moi, de tels propos je me ris simplement;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'clat, l-dessus, ne me plat nullement.</span><br />
- <span class="vi0">J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages</span><br />
- <span class="vi0">Dont l'honneur est arm de griffes et de dents,</span><br />
- <span class="vi0">Et veut au moindre mot dvisager les gens.</span><br />
- <span class="vi0">Me prserve le ciel d'une telle sagesse!</span><br />
- <span class="vi0">Je veux une vertu qui ne soit point diablesse;</span><br />
- <span class="vi0">Et crois que d'un refus la discrte froideur</span><br />
- <span class="vi0">N'en est pas moins puissante rebuter un c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin je sais l'affaire, et ne prends point le change.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'admire, encore un coup, cette foiblesse trange:</span><br />
- <span class="vi0">Mais que me rpondroit votre incrdulit,</span><br />
- <span class="vi0">Si je vous faisois voir qu'on vous dit vrit?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap"><ins class="correction" title="OBGON">ORGON</ins>.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voir?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Oui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Chansons!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Mais quoi! si je trouvois manire</span><br />
- <span class="vi0">De vous le faire voir avec pleine lumire?...</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span>
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Contes en l'air!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi14">Quel homme! Au moins, rpondez-moi.</span><br />
- <span class="vi0">Je ne vous parle pas de nous ajouter foi;</span><br />
- <span class="vi0">Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre,</span><br />
- <span class="vi0">On vous ft clairement tout voir et tout entendre:</span><br />
- <span class="vi0">Que diriez-vous alors de votre homme de bien?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien,</span><br />
- <span class="vi0">Car cela ne se peut.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">L'erreur trop longtemps dure,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture;</span><br />
- <span class="vi0">Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin,</span><br />
- <span class="vi0">De tout ce qu'on vous dit je vous fasse tmoin.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,</span><br />
- <span class="vi0">Et comment vous pourrez remplir cette promesse.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Dorine.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Faites-le-moi venir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Elmire.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Son esprit est rus,</span><br />
- <span class="vi0">Et peut-tre surprendre il sera malais.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Dorine.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non; on est aisment dup par ce qu'on aime,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'amour-propre engage se tromper soi-mme.</span><br />
- <span class="vnote18">A Clante et Mariane.</span><br />
- <span class="vi0">Faites-le-moi descendre. Et vous, retirez-vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;ELMIRE, ORGON.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Approchons cette table, et vous mettez dessous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Vous bien cacher est un point ncessaire.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span>
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pourquoi sous cette table?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Ah! mon Dieu! laissez faire,</span><br />
- <span class="vi0">J'ai mon dessein en tte, et vous en jugerez.</span><br />
- <span class="vi0">Mettez-vous l, vous dis-je; et, quand vous y serez,</span><br />
- <span class="vi0">Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je confesse qu'ici ma complaisance est grande;</span><br />
- <span class="vi0">Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous n'aurez, je ne crois, rien me repartir.</span><br />
- <span class="vnote4">A Orgon qui est sous la table.</span><br />
- <span class="vi0">Au moins, je vais toucher une trange matire:</span><br />
- <span class="vi0">Ne vous scandalisez en aucune manire.</span><br />
- <span class="vi0">Quoi que je puisse dire, il doit m'tre permis;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis.</span><br />
- <span class="vi0">Je vais par des douceurs, puisque j'y suis rduite,</span><br />
- <span class="vi0">Faire poser le masque cette me hypocrite,</span><br />
- <span class="vi0">Flatter de son amour les dsirs effronts,</span><br />
- <span class="vi0">Et donner un champ libre ses tmrits.</span><br />
- <span class="vi0">Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre,</span><br />
- <span class="vi0">Que mon me ses v&oelig;ux va feindre de rpondre,</span><br />
- <span class="vi0">J'aurai lieu de cesser ds que vous vous rendrez,</span><br />
- <span class="vi0">Et les choses n'iront que jusqu'o vous voudrez.</span><br />
- <span class="vi0">C'est vous d'arrter son ardeur insense</span><br />
- <span class="vi0">Quand vous croirez l'affaire assez avant pousse,</span><br />
- <span class="vi0">D'pargner votre femme, et de ne m'exposer</span><br />
- <span class="vi0">Qu' ce qu'il vous faudra pour vous dsabuser.</span><br />
- <span class="vi0">Ce sont vos intrts, vous en serez le matre,</span><br />
- <span class="vi0">Et... L'on vient. Tenez-vous, et gardez de parotre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;TARTUFFE, ELMIRE, ORGON, sous la table.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui. L'on a des secrets vous y rvler.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span>
- <span class="vi0">Mais tirez cette porte avant qu'on vous <ins class="correction" title="le">les</ins> dise,</span><br />
- <span class="vi0">Et regardez partout, de crainte de surprise.</span><br />
- <span class="vnote8">Tartuffe va fermer la porte et revient.</span><br />
- <span class="vi0">Une affaire pareille celle de tantt</span><br />
- <span class="vi0">N'est pas assurment ici ce qu'il nous faut:</span><br />
- <span class="vi0">Jamais il ne s'est vu de surprise de mme.</span><br />
- <span class="vi0">Damis m'a fait pour vous une frayeur extrme;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts</span><br />
- <span class="vi0">Pour rompre son dessein et calmer ses transports.</span><br />
- <span class="vi0">Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possde,</span><br />
- <span class="vi0">Que de le dmentir je n'ai point eu l'ide:</span><br />
- <span class="vi0">Mais par l, grce au ciel, tout a bien mieux t,</span><br />
- <span class="vi0">Et les choses en sont en plus de sret.</span><br />
- <span class="vi0">L'estime o l'on vous tient a dissip l'orage,</span><br />
- <span class="vi0">Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage;</span><br />
- <span class="vi0">Pour mieux braver l'clat des mauvais jugemens,</span><br />
- <span class="vi0">Il veut que nous soyons ensemble tous momens;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est par o je puis, sans peur d'tre blme,</span><br />
- <span class="vi0">Me trouver ici seule avec vous enferme,</span><br />
- <span class="vi0">Et ce qui m'autorise vous ouvrir un c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">Un peu trop prompt peut-tre souffrir votre ardeur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce langage comprendre est assez difficile,</span><br />
- <span class="vi0">Madame; et vous parliez tantt d'un autre style.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ah! si d'un tel refus vous tes en courroux,</span><br />
- <span class="vi0">Que le c&oelig;ur d'une femme est mal connu de vous!</span><br />
- <span class="vi0">Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre</span><br />
- <span class="vi0">Lorsque si foiblement on le voit se dfendre!</span><br />
- <span class="vi0">Toujours notre pudeur combat, dans ces momens,</span><br />
- <span class="vi0">Ce qu'on peut nous donner de tendres sentimens.</span><br />
- <span class="vi0">Quelque raison qu'on trouve l'amour qui nous dompte,</span><br />
- <span class="vi0">On trouve l'avouer toujours un peu de honte.</span><br />
- <span class="vi0">On s'en dfend d'abord; mais de l'air qu'on s'y prend</span><br />
- <span class="vi0">On fait connotre assez que notre c&oelig;ur se rend;</span><br />
- <span class="vi0">Qu' nos v&oelig;ux, par honneur, notre bouche s'oppose,</span><br />
- <span class="vi0">Et que de tels refus promettent toute chose.</span><br />
- <span class="vi0">C'est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,</span><br />
- <span class="vi0">Et sur notre pudeur me mnager bien peu.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span>
- <span class="vi0">Mais, puisque la parole enfin en est lche,</span><br />
- <span class="vi0">A retenir Damis me serois-je attache,</span><br />
- <span class="vi0">Aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur</span><br />
- <span class="vi0">cout tout au long l'offre de votre c&oelig;ur,</span><br />
- <span class="vi0">Aurois-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire,</span><br />
- <span class="vi0">Si l'offre de ce c&oelig;ur n'et eu de quoi me plaire?</span><br />
- <span class="vi0">Et lorsque j'ai voulu moi-mme vous forcer</span><br />
- <span class="vi0">A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'est-ce que cette instance a d vous faire entendre,</span><br />
- <span class="vi0">Que l'intrt qu'en vous on s'avise de prendre,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'ennui qu'on auroit que ce n&oelig;ud qu'on rsout</span><br />
- <span class="vi0">Vnt partager du moins un c&oelig;ur que l'on veut tout?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est sans doute, madame, une douceur extrme</span><br />
- <span class="vi0">Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime;</span><br />
- <span class="vi0">Leur miel dans tous mes sens fait couler longs traits</span><br />
- <span class="vi0">Une suavit qu'on ne gota jamais.</span><br />
- <span class="vi0">Le bonheur de vous plaire est ma suprme tude,</span><br />
- <span class="vi0">Et mon c&oelig;ur de vos v&oelig;ux fait sa batitude;</span><br />
- <span class="vi0">Mais ce c&oelig;ur vous demande ici la libert</span><br />
- <span class="vi0">D'oser douter un peu de sa flicit.</span><br />
- <span class="vi0">Je puis croire ces mots un artifice honnte</span><br />
- <span class="vi0">Pour m'obliger rompre un hymen qui s'apprte;</span><br />
- <span class="vi0">Et, s'il faut librement m'expliquer avec vous,</span><br />
- <span class="vi0">Je ne me fierai point des propos si doux,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'un peu de vos faveurs, aprs quoi je soupire,</span><br />
- <span class="vi0">Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire,</span><br />
- <span class="vi0">Et planter dans mon me une constante foi</span><br />
- <span class="vi0">Des charmantes bonts que vous avez pour moi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note">aprs avoir touss pour avertir son mari.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! vous voulez aller avec cette vitesse,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'un c&oelig;ur tout d'abord puiser la tendresse!</span><br />
- <span class="vi0">On se tue vous faire un aveu des plus doux:</span><br />
- <span class="vi0">Cependant ce n'est pas encore assez pour vous;</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on ne peut aller jusqu' vous satisfaire,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'aux dernires faveurs on ne pousse l'affaire?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moins on mrite un bien, moins on l'ose esprer,</span><br />
- <span class="vi0">Nos v&oelig;ux sur des discours ont peine s'assurer.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span>
- <span class="vi0">On souponne aisment un sort tout plein de gloire,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'on veut en jouir avant que de le croire.</span><br />
- <span class="vi0">Pour moi, qui crois si peu mriter vos bonts,</span><br />
- <span class="vi0">Je doute du bonheur de mes tmrits;</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, madame,</span><br />
- <span class="vi0">Par des ralits su convaincre ma flamme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon Dieu! que votre amour en vrai tyran agit!</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'en un trouble trange il me jette l'esprit!</span><br />
- <span class="vi0">Que sur les c&oelig;urs il prend un furieux empire!</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'avec violence il veut ce qu'il dsire!</span><br />
- <span class="vi0">Quoi! de votre poursuite on ne peut se parer,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous ne donnez pas le temps de respirer?</span><br />
- <span class="vi0">Sied-il bien de tenir une rigueur si grande,</span><br />
- <span class="vi0">De vouloir sans quartier les choses qu'on demande,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'abuser ainsi, par vos efforts pressans,</span><br />
- <span class="vi0">Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, si d'un &oelig;il bnin vous voyez mes hommages,</span><br />
- <span class="vi0">Pourquoi m'en refuser d'assurs tmoignages?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais comment consentir ce que vous voulez,</span><br />
- <span class="vi0">Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si ce n'est que le ciel qu' mes v&oelig;ux on oppose,</span><br />
- <span class="vi0">Lever un tel obstacle est moi peu de chose;</span><br />
- <span class="vi0">Et cela ne doit point retenir votre c&oelig;ur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais des arrts du ciel on nous fait tant de peur!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vous puis dissiper ces craintes ridicules,</span><br />
- <span class="vi0">Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.</span><br />
- <span class="vi0">Le ciel dfend, de vrai, certains contentemens.</span><br />
- <span class="vi0">Mais on trouve avec lui des accommodemens<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span>
- <span class="vi0">Selon divers besoins, il est une science</span><br />
- <span class="vi0">D'tendre les liens de notre conscience,</span><br />
- <span class="vi0">Et de rectifier le mal de l'action</span><br />
- <span class="vi0">Avec la puret de notre intention.</span><br />
- <span class="vi0">De ces secrets, madame, on saura vous instruire;</span><br />
- <span class="vi0">Vous n'avez seulement qu' vous laisser conduire.</span><br />
- <span class="vi0">Contentez mon dsir, et n'ayez point d'effroi:</span><br />
- <span class="vi0">Je vous rponds de tout, et prends le mal sur moi.</span><br />
- <span class="vnote4">Elmire tousse plus fort.</span><br />
- <span class="vi0">Vous toussez fort, madame?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Oui, je suis au supplice.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous plat-il un morceau de ce jus de rglisse?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un rhume obstin, sans doute; et je vois bien</span><br />
- <span class="vi0">Que tous les jus du monde ici ne feront rien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Cela, certe, est fcheux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Oui, plus qu'on ne peut dire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin votre scrupule est facile dtruire.</span><br />
- <span class="vi0">Vous tes assure ici d'un plein secret,</span><br />
- <span class="vi0">Et le mal n'est jamais que dans l'clat qu'on fait.</span><br />
- <span class="vi0">Le scandale du monde est ce qui fait l'offense,</span><br />
- <span class="vi0">Et ce n'est pas pcher que pcher en silence.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note">aprs avoir encore touss
- et frapp sur la table.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin je vois qu'il faut se rsoudre cder;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il faut que je consente vous tout accorder;</span><br />
- <span class="vi0">Et qu' moins de cela je ne dois point prtendre</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on puisse tre content, et qu'on veuille se rendre.</span><br />
- <span class="vi0">Sans doute il est fcheux d'en venir jusque-l,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est bien malgr moi que je franchis cela;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, puisque l'on s'obstine m'y vouloir rduire,</span><br />
- <span class="vi0">Puisqu'on ne veut point croire tout ce qu'on peut dire,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span>
- <span class="vi0">Et qu'on veut des tmoins qui soient plus convaincans,</span><br />
- <span class="vi0">Il faut bien s'y rsoudre, et contenter les gens.</span><br />
- <span class="vi0">Si ce contentement porte en soi quelque offense,</span><br />
- <span class="vi0">Tant pis pour qui me force cette violence:</span><br />
- <span class="vi0">La faute assurment n'en doit point tre moi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, madame, on s'en charge; et la chose de soi...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,</span><br />
- <span class="vi0">Si mon mari n'est point dans cette galerie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez?</span><br />
- <span class="vi0">C'est un homme, entre nous, mener par le nez.</span><br />
- <span class="vi0">De tous nos entretiens il est pour faire gloire,</span><br />
- <span class="vi0">Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il n'importe. Sortez, je vous prie, un moment;</span><br />
- <span class="vi0">Et partout l dehors voyez exactement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;ORGON, ELMIRE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">sortant de dessous la table.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voil, je vous l'avoue, un abominable homme!</span><br />
- <span class="vi0">Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! vous sortez sitt! Vous vous moquez des gens!</span><br />
- <span class="vi0">Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps;</span><br />
- <span class="vi0">Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sres,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne vous fiez point aux simples conjectures.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Non, rien de plus mchant n'est sorti de l'enfer!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon Dieu! l'on ne doit point croire trop de lger<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span>
- <span class="vi0">Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne vous htez point, de peur de vous mprendre.</span><br />
- <span class="vnote28">Elmire fait mettre Orgon derrire elle.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;TARTUFFE, ELMIRE, ORGON.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">sans voir Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tout conspire, madame, mon contentement.</span><br />
- <span class="vi0">J'ai visit de l'&oelig;il tout cet appartement;</span><br />
- <span class="vi0">Personne ne s'y trouve; et mon me ravie...</span><br />
- <span class="vnote4">Dans le temps que Tartuffe s'avance les bras ouverts pour embrasser
- Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperoit Orgon.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">arrtant Tartuffe.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tout doux! vous suivez trop votre amoureuse envie,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous ne devez pas vous tant passionner.</span><br />
- <span class="vi0">Ah! ah! l'homme de bien, vous m'en voulez donner?</span><br />
- <span class="vi0">Comme aux tentations s'abandonne votre me!</span><br />
- <span class="vi0">Vous pousiez ma fille, et convoitiez ma femme!</span><br />
- <span class="vi0">J'ai dout fort longtemps que ce ft tout de bon,</span><br />
- <span class="vi0">Et je croyois toujours qu'on changeroit de ton;</span><br />
- <span class="vi0">Mais c'est assez avant pousser le tmoignage:</span><br />
- <span class="vi0">Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Tartuffe.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci;</span><br />
- <span class="vi0">Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! vous croyez...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Allons, point de bruit, je vous prie.</span><br />
- <span class="vi0">Dnichons de cans, et sans crmonie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon dessein<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Ces discours ne sont plus de saison.</span><br />
- <span class="vi0">Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est vous d'en sortir, vous qui parlez en matre:</span><br />
- <span class="vi0">La maison m'appartient, je le ferai connotre,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours,</span><br />
- <span class="vi0">Pour me chercher querelle, ces lches dtours;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'on n'est pas o l'on pense en me faisant injure;</span><br />
- <span class="vi0">Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture,</span><br />
- <span class="vi0">Venger le ciel qu'on blesse, et faire repentir</span><br />
- <span class="vi0">Ceux qui parlent ici de me faire sortir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>&mdash;ELMIRE, ORGON.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quel est donc ce langage? et qu'est-ce qu'il veut dire!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Je vois ma faute aux choses qu'il me dit;</span><br />
- <span class="vi0">Et la donation m'embarrasse l'esprit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La donation?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Oui. C'est une affaire faite.</span><br />
- <span class="vi0">Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquite.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et quoi?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Vous saurez tout. Mais voyons au plus tt</span><br />
- <span class="vi0">Si certaine cassette est encore l-haut.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vacte">ACTE V</p>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>&mdash;ORGON, CLANTE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">O voulez-vous courir?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Las! que sais-je?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi34">Il me semble</span><br />
- <span class="vi0">Que l'on doit commencer par consulter ensemble</span><br />
- <span class="vi0">Les choses qu'on peut faire en cet vnement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Cette cassette-l me trouble entirement;</span><br />
- <span class="vi0">Plus que le reste encore elle me dsespre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Cette cassette est donc un important mystre?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un dpt qu'Argas, cet ami que je plains,</span><br />
- <span class="vi0">Lui-mme en grand secret m'a mis entre les mains.</span><br />
- <span class="vi0">Pour cela dans sa fuite il me voulut lire;</span><br />
- <span class="vi0">Et ce sont des papiers, ce qu'il m'a pu dire,</span><br />
- <span class="vi0">O sa vie et ses biens se trouvent attachs.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lchs?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce fut par un motif de cas de conscience.</span><br />
- <span class="vi0">J'allai droit mon tratre en faire confidence;</span><br />
- <span class="vi0">Et son raisonnement me vint persuader</span><br />
- <span class="vi0">De lui donner plutt la cassette garder,</span><br />
- <span class="vi0">Afin que pour nier, en cas de quelque enqute,</span><br />
- <span class="vi0">J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prte,</span><br />
- <span class="vi0">Par o ma conscience et pleine sret</span><br />
- <span class="vi0">A faire des sermens contre la vrit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous voil mal, au moins si j'en crois l'apparence;</span><br />
- <span class="vi0">Et la donation, et cette confidence,</span><br />
- <span class="vi0">Sont, vous en parler selon mon sentiment,</span><br />
- <span class="vi0">Des dmarches par vous faites lgrement.</span><br />
- <span class="vi0">On peut vous mener loin avec de pareils gages;</span><br />
- <span class="vi0">Et, cet homme sur vous ayant ces avantages,</span><br />
- <span class="vi0">Le pousser est encor grande imprudence vous,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! sous un beau semblant de ferveur si touchante</span><br />
- <span class="vi0">Cacher un c&oelig;ur si double, une me si mchante!</span><br />
- <span class="vi0">Et moi qui l'ai reu gueusant et n'ayant rien...</span><br />
- <span class="vi0">C'en est fait, je renonce tous les gens de bien;</span><br />
- <span class="vi0">J'en aurai dsormais une horreur effroyable,</span><br />
- <span class="vi0">Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, ne voil pas de vos emportemens!</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne gardez en rien les doux tempramens.</span><br />
- <span class="vi0">Dans la droite raison jamais n'entre la vtre;</span><br />
- <span class="vi0">Et toujours d'un excs vous vous jetez dans l'autre.</span><br />
- <span class="vi0">Vous voyez votre erreur, et vous avez connu</span><br />
- <span class="vi0">Que par un zle feint vous tiez prvenu;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, pour vous corriger, quelle raison demande</span><br />
- <span class="vi0">Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'avecque<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> le c&oelig;ur d'un perfide vaurien</span><br />
- <span class="vi0">Vous confondiez les c&oelig;urs de tous les gens de bien?</span><br />
- <span class="vi0">Quoi! parce qu'un fripon vous dupe avec audace,</span><br />
- <span class="vi0">Sous le pompeux clat d'une austre grimace,</span><br />
- <span class="vi0">Vous voulez que partout on soit fait comme lui,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'aucun vrai dvot ne se trouve aujourd'hui?</span><br />
- <span class="vi0">Laissez aux libertins ces sottes consquences:</span><br />
- <span class="vi0">Dmlez la vertu d'avec ses apparences,</span><br />
- <span class="vi0">Ne hasardez jamais votre estime trop tt,</span><br />
- <span class="vi0">Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut.</span><br />
- <span class="vi0">Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture:</span><br />
- <span class="vi0">Mais au vrai zle aussi n'allez pas faire injure;</span><br />
- <span class="vi0">Et, s'il vous faut tomber dans une extrmit,</span><br />
- <span class="vi0">Pchez plutt encor de cet autre ct.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>&mdash;ORGON, CLANTE, DAMIS.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! mon pre, est-il vrai qu'un coquin vous menace?</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il n'est point de bienfait qu'en son me il n'efface,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span>
- <span class="vi0">Et que son lche orgueil, trop digne de courroux,</span><br />
- <span class="vi0">Se fait de vos bonts des armes contre vous?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, mon fils; et j'en sens des douleurs non pareilles.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.</span><br />
- <span class="vi0">Contre son insolence on ne doit point gauchir:</span><br />
- <span class="vi0">C'est moi tout d'un coup de vous en affranchir;</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voil tout justement parler en vrai jeune homme,</span><br />
- <span class="vi0">Modrez, s'il vous plat, ces transports clatans.</span><br />
- <span class="vi0">Nous vivons sous un rgne et sommes dans un temps</span><br />
- <span class="vi0">O par la violence on fait mal ses affaires.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>&mdash;MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE,
- CLANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'est-ce? J'apprends ici de terribles mystres!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce sont des nouveauts dont mes yeux sont tmoins;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous voyez le prix dont sont pays mes soins.</span><br />
- <span class="vi0">Je recueille avec zle un homme en sa misre,</span><br />
- <span class="vi0">Je le loge, et le tiens comme mon propre frre;</span><br />
- <span class="vi0">De bienfaits chaque jour il est par moi charg;</span><br />
- <span class="vi0">Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai:</span><br />
- <span class="vi0">Et, dans le mme temps, le perfide, l'infme,</span><br />
- <span class="vi0">Tente le noir dessein de suborner ma femme;</span><br />
- <span class="vi0">Et, non content encor de ses lches essais,</span><br />
- <span class="vi0">Il m'ose menacer de mes propres bienfaits,</span><br />
- <span class="vi0">Et veut, ma ruine, user des avantages</span><br />
- <span class="vi0">Dont le viennent d'armer mes bonts trop peu sages,</span><br />
- <span class="vi0">Me chasser de mes biens o je l'ai transfr,</span><br />
- <span class="vi0">Et me rduire au point d'o je l'ai retir!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Mon fils, je ne puis du tout croire</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il ait voulu commettre une action si noire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comment!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Les gens de bien sont envis toujours.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que voulez-vous donc dire avec votre discours,</span><br />
- <span class="vi0">Ma mre?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Que chez vous on vit d'trange sorte,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qu'a cette haine faire avec ce que l'on dit?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vous l'ai dit cent fois quand vous tiez petit:</span><br />
- <span class="vi0">La vertu dans le monde est toujours poursuivie;</span><br />
- <span class="vi0">Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">On vous aura forg cent sots contes de lui.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je vous ai dit dj que j'ai vu tout moi-mme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Des esprits mdisans la malice est extrme.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous me feriez damner, ma mre! Je vous di</span><br />
- <span class="vi0">Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Les langues ont toujours du venin rpandre,</span><br />
- <span class="vi0">Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse dfendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est tenir un propos de sens bien dpourvu.</span><br />
- <span class="vi0">Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,</span><br />
- <span class="vi0">Ce qu'on appelle vu. Faut-il vous le rebattre</span><br />
- <span class="vi0">Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mon Dieu! le plus souvent l'apparence doit.</span><br />
- <span class="vi0">Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">J'enrage!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Aux faux soupons la nature est sujette,</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est souvent mal que le bien s'interprte.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je dois interprter charitable soin</span><br />
- <span class="vi0">Le dsir d'embrasser ma femme!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi28">Il est besoin,</span><br />
- <span class="vi0">Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous deviez attendre vous voir sr des choses.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh? diantre! le moyen de m'en assurer mieux?</span><br />
- <span class="vi0">Je devais donc, ma mre, attendre qu' mes yeux</span><br />
- <span class="vi0">Il et... Vous me feriez dire quelque sottise.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Enfin d'un trop pur zle on voit son me prise;</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allez, je ne sais pas, si vous n'tiez ma mre,</span><br />
- <span class="vi0">Ce que je vous dirois, tant je suis en colre!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas:</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Nous perdons des momens en bagatelles pures,</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il faudroit employer prendre des mesures:</span><br />
- <span class="vi0">Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! son effronterie iroit jusqu' ce point?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,</span><br />
- <span class="vi0">Et son ingratitude est ici trop visible.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note"> Oronte.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ne vous y fiez pas: il aura des ressorts</span><br />
- <span class="vi0">Pour donner contre vous raison ses efforts;</span><br />
- <span class="vi0">Et sur moins que cela le poids d'une cabale</span><br />
- <span class="vi0">Embarrasse les gens dans un fcheux ddale.</span><br />
- <span class="vi0">Je vous le dis encore: arm de ce qu'il a,</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne deviez jamais le pousser jusque-l.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Il est vrai; mais qu'y faire? A l'orgueil de ce tratre,</span><br />
- <span class="vi0">De mes ressentimens je n'ai pas t matre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je voudrois de bon c&oelig;ur qu'on pt entre vous deux</span><br />
- <span class="vi0">De quelque ombre de paix raccommoder les n&oelig;uds.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Si j'avois su qu'en main il a de telles armes,</span><br />
- <span class="vi0">Je n'aurois pas donn matire tant d'alarmes;</span><br />
- <span class="vi0">Et mes...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> Dorine, voyant entrer M. Loyal.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi8">Que veut cet homme? Allez tt le savoir</span><br />
- <span class="vi0">Je suis bien en tat que l'on me vienne voir!</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>&mdash;ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLANTE, DAMIS,
- DORINE. M. LOYAL.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL</span>, <span class="note"> Dorine, dans le fond du thtre.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Bonjour, ma chre s&oelig;ur; faites, je vous supplie,</span><br />
- <span class="vi0">Que je parle monsieur.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">Il est en compagnie,</span><br />
- <span class="vi0">Et je doute qu'il puisse prsent voir quelqu'un.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je ne suis pas pour tre en ces lieux importun</span><br />
- <span class="vi0">Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui dplaise;</span><br />
- <span class="vi0">Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Votre nom?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi10">Dites-lui seulement, que je vien</span><br />
- <span class="vi0">De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">C'est un homme qui vient, avec douce manire,</span><br />
- <span class="vi0">De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire</span><br />
- <span class="vi0">Dont vous serez, dit-il, bien aise.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">Il vous faut voir</span><br />
- <span class="vi0">Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> Clante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour nous raccommoder il vient ici peut-tre:</span><br />
- <span class="vi0">Quels sentimens aurai-je lui faire parotre?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Votre ressentiment ne doit point clater;</span><br />
- <span class="vi0">Et, s'il parle d'accord, il le faut couter.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous soit favorable autant que je dsire!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">bas, Clante.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce doux dbut s'accorde avec mon jugement,</span><br />
- <span class="vi0">Et prsage dj quelque accommodement.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Toute votre maison m'a toujours t chre,</span><br />
- <span class="vi0">Et j'tois serviteur de monsieur votre pre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon</span><br />
- <span class="vi0">D'tre sans vous connotre ou savoir votre nom.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,</span><br />
- <span class="vi0">Et suis huissier verge, en dpit de l'envie,</span><br />
- <span class="vi0">J'ai, depuis quarante ans, grce au ciel, le bonheur</span><br />
- <span class="vi0">D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur;</span><br />
- <span class="vi0">Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,</span><br />
- <span class="vi0">Signifier l'exploit de certaine ordonnance...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Quoi! vous tes ici...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Monsieur, sans passion.</span><br />
- <span class="vi0">Ce n'est rien seulement qu'une sommation.</span><br />
- <span class="vi0">Un ordre de vider d'ici, vous et les vtres,</span><br />
- <span class="vi0">Mettre vos meubles hors, et faire place d'autres.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span>
- <span class="vi0">Sans dlai ni remise, ainsi que besoin est.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Moi! sortir de cans?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi18">Oui, monsieur, s'il vous plat</span><br />
- <span class="vi0">La maison prsent, vous le savez de reste,</span><br />
- <span class="vi0">Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.</span><br />
- <span class="vi0">De vos biens dsormais il est matre et seigneur,</span><br />
- <span class="vi0">En vertu d'un contrat duquel je suis porteur.</span><br />
- <span class="vi0">Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS</span>, <span class="note"> M. Loyal.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Certes, cette impudence est grande et je l'admire!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL</span>, <span class="note"> Damis.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Monsieur, je ne dois point avoir affaire vous;</span><br />
- <span class="vnote4">Montrant Orgon.</span><br />
- <span class="vi0">C'est monsieur; il est et raisonnable et doux,</span><br />
- <span class="vi0">Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office,</span><br />
- <span class="vi0">Pour se vouloir du tout opposer justice.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi6">Oui, monsieur, je sais que pour un million</span><br />
- <span class="vi0">Vous ne voudriez pas faire rbellion,</span><br />
- <span class="vi0">Et que vous souffrirez en honnte personne</span><br />
- <span class="vi0">Que j'excute ici les ordres qu'on me donne.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,</span><br />
- <span class="vi0">Monsieur l'huissier verge, attirer le bton.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Faites que votre fils se taise ou se retire,</span><br />
- <span class="vi0">Monsieur. J'aurois regret d'tre oblig d'crire,</span><br />
- <span class="vi0">Et de vous voir couch dans mon procs-verbal.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce monsieur Loyal porte un air bien dloyal.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pices,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span>
- <span class="vi0">Que pour vous obliger et vous faire plaisir;</span><br />
- <span class="vi0">Que pour ter par l le moyen d'en choisir</span><br />
- <span class="vi0">Qui, n'ayant pas pour vous le zle qui me pousse,</span><br />
- <span class="vi0">Auroient pu procder d'une faon moins douce.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens</span><br />
- <span class="vi0">De sortir de chez eux?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">On vous donne du temps;</span><br />
- <span class="vi0">Et jusques demain je ferai sursance</span><br />
- <span class="vi0">A l'excution, monsieur, de l'ordonnance.</span><br />
- <span class="vi0">Je viendrai seulement passer ici la nuit</span><br />
- <span class="vi0">Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.</span><br />
- <span class="vi0">Pour la forme il faudra, s'il vous plat, qu'on m'apporte,</span><br />
- <span class="vi0">Avant que se coucher, les clefs de votre porte.</span><br />
- <span class="vi0">J'aurai soin de ne pas troubler votre repos,</span><br />
- <span class="vi0">Et de ne rien souffrir qui ne soit propos.</span><br />
- <span class="vi0">Mais demain, du matin, il vous faut tre habile<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a></span><br />
- <span class="vi0">A vider de cans jusqu'au moindre ustensile.</span><br />
- <span class="vi0">Mes gens vous aideront; et je les ai pris forts</span><br />
- <span class="vi0">Pour vous faire service tout mettre dehors.</span><br />
- <span class="vi0">On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense;</span><br />
- <span class="vi0">Et, comme je vous traite avec grande indulgence,</span><br />
- <span class="vi0">Je vous conjure aussi, monsieur, d'en user bien,</span><br />
- <span class="vi0">Et qu'au d de ma charge on ne me trouble en rien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> part.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Du meilleur de mon c&oelig;ur je donnerois, sur l'heure,</span><br />
- <span class="vi0">Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,</span><br />
- <span class="vi0">Et pouvoir, plaisir, sur ce mufle assner</span><br />
- <span class="vi0">Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note">bas Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Laissez, ne gtons rien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi20">A cette audace trange,</span><br />
- <span class="vi0">J'ai peine me tenir, et la main me dmange.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Avec un si bon dos, ma foi! monsieur Loyal,</span><br />
- <span class="vi0">Quelques coups de bton ne vous siroient pas mal.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">On pourroit bien punir ces paroles infmes,</span><br />
- <span class="vi0">Ma mie; et l'on dcrte aussi contre les femmes.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note"> M. Loyal.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Finissons tout cela, monsieur; <ins class="correction" title="c'ent">c'en</ins> est assez.</span><br />
- <span class="vi0">Donnez tt ce papier, de grce, et nous laissez.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Jusqu'au revoir. Le ciel vous tienne <ins class="correction" title="ajout">tous</ins> en joie!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie!</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>&mdash;ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLANTE, MARIANE, DAMIS,
- DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, vous le voyez, ma mre, si j'ai droit;</span><br />
- <span class="vi0">Et vous pouvez juger du reste par l'exploit.</span><br />
- <span class="vi0">Ses trahisons enfin vous sont-elles connues?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Je suis tout baubie, et je tombe des nues!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous vous plaignez tort, tort vous le blmez,</span><br />
- <span class="vi0">Et ses pieux desseins par l sont confirms.</span><br />
- <span class="vi0">Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme:</span><br />
- <span class="vi0">Il sait que trs-souvent les biens corrompent l'homme,</span><br />
- <span class="vi0">Et, par charit pure, il veut vous enlever</span><br />
- <span class="vi0">Tout ce qui vous peut faire obstacle vous sauver.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Taisez-vous! C'est le mot qu'il vous faut toujours dire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allons voir quel conseil on doit vous faire lire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Allez faire clater l'audace de l'ingrat.</span><br />
- <span class="vi0">Ce procd dtruit la vertu du contrat:</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span>
- <span class="vi0">Et sa dloyaut va parotre trop noire,</span><br />
- <span class="vi0">Pour souffrir qu'il en ait le succs qu'on veut croire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>&mdash;VALRE, ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLANTE, MARIANE,
- DAMIS, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Avec regret, monsieur, je viens vous affliger;</span><br />
- <span class="vi0">Mais je m'y vois contraint par le pressant danger.</span><br />
- <span class="vi0">Un ami, qui m'est joint d'une amiti fort tendre,</span><br />
- <span class="vi0">Et qui sait l'intrt qu'en vous j'ai lieu de prendre,</span><br />
- <span class="vi0">A viol pour moi, par un pas<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a> dlicat,</span><br />
- <span class="vi0">Le secret que l'on doit aux affaires d'tat,</span><br />
- <span class="vi0">Et me vient d'envoyer un avis dont la suite</span><br />
- <span class="vi0">Vous rduit au parti d'une soudaine fuite.</span><br />
- <span class="vi0">Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer</span><br />
- <span class="vi0">Depuis une heure au prince a su vous accuser,</span><br />
- <span class="vi0">Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette,</span><br />
- <span class="vi0">D'un criminel d'tat l'importante cassette,</span><br />
- <span class="vi0">Dont, au mpris, dit-il, du devoir d'un sujet</span><br />
- <span class="vi0">Vous avez conserv le coupable secret.</span><br />
- <span class="vi0">J'ignore le dtail du crime qu'on vous donne;</span><br />
- <span class="vi0">Mais un ordre est donn contre votre personne;</span><br />
- <span class="vi0">Et lui-mme est charg, pour mieux l'excuter,</span><br />
- <span class="vi0">D'accompagner celui qui vous doit arrter.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Voil ses droits arms; et c'est par o le tratre</span><br />
- <span class="vi0">De vos biens qu'il prtend cherche se rendre matre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">L'homme est, je vous l'avoue, un mchant animal!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Le moindre amusement vous peut tre fatal.</span><br />
- <span class="vi0">J'ai, pour vous emmener, mon carrosse la porte,</span><br />
- <span class="vi0">Avec mille louis qu'ici je vous apporte.</span><br />
- <span class="vi0">Ne perdons point de temps: le trait est foudroyant;</span><br />
- <span class="vi0">Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span>
- <span class="vi0">A vous mettre en lieu sr je m'offre pour conduite,</span><br />
- <span class="vi0">Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Las! que ne dois-je point vos soins obligeans?</span><br />
- <span class="vi0">Pour vous en rendre grce, il faut un autre temps;</span><br />
- <span class="vi0">Et je demande au ciel de m'tre assez propice</span><br />
- <span class="vi0">Pour reconnotre un jour ce gnreux service.</span><br />
- <span class="vi0">Adieu. Prenez le soin, vous autres...</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi30">Allez tt;</span><br />
- <span class="vi0">Nous songerons, mon frre, faire ce qu'il faut.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>&mdash;TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE,
- CLANTE, MARIANE, VALRE, DAMIS, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">arrtant Orgon.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tout beau, monsieur, tout beau! ne courez point si vite:</span><br />
- <span class="vi0">Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gte;</span><br />
- <span class="vi0">Et, de la part du prince, on vous fait prisonnier.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tratre! tu me gardois ce trait pour le dernier:</span><br />
- <span class="vi0">C'est le coup, sclrat, par o tu m'expdies;</span><br />
- <span class="vi0">Et voil couronner toutes tes perfidies!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vos injures n'ont rien me pouvoir aigrir;</span><br />
- <span class="vi0">Et je suis, pour le ciel, appris tout souffrir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">La modration est grande, je l'avoue.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Comme du ciel l'infme impudemment se joue!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Tous vos emportemens ne sauroient m'mouvoir,</span><br />
- <span class="vi0">Et je ne songe rien qu' faire mon devoir.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Vous avez de ceci grande gloire prtendre;</span><br />
- <span class="vi0">Et cet emploi pour vous est fort honnte prendre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Un emploi ne sauroit tre que glorieux,</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span>
- <span class="vi0">Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable,</span><br />
- <span class="vi0">Ingrat! t'a retir d'un tat misrable?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir:</span><br />
- <span class="vi0">Mais l'intrt du prince est mon premier devoir.</span><br />
- <span class="vi0">De ce devoir sacr la juste violence</span><br />
- <span class="vi0">touffe dans mon c&oelig;ur toute reconnoissance;</span><br />
- <span class="vi0">Et je sacrifierois de si puissans n&oelig;uds</span><br />
- <span class="vi0">Ami, femme, parens, et moi-mme avec eux.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">L'imposteur!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi12">Comme il sait, de tratresse manire,</span><br />
- <span class="vi0">Se faire un beau manteau de tout ce qu'on rvre!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Mais, s'il est si parfait que vous le dclarez,</span><br />
- <span class="vi0">Ce zle qui vous pousse et dont vous vous parez,</span><br />
- <span class="vi0">D'o vient que, pour parotre, il s'avise d'attendre</span><br />
- <span class="vi0">Qu' poursuivre sa femme il ait su vous surprendre,</span><br />
- <span class="vi0">Et que vous ne songez l'aller dnoncer</span><br />
- <span class="vi0">Que lorsque son honneur l'oblige vous chasser?</span><br />
- <span class="vi0">Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,</span><br />
- <span class="vi0">Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire;</span><br />
- <span class="vi0">Mais, le voulant traiter en coupable aujourd'hui,</span><br />
- <span class="vi0">Pourquoi consentiez-vous rien prendre de lui?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note"> l'exempt.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Dlivrez-moi, monsieur, de la criaillerie;</span><br />
- <span class="vi0">Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">L'EXEMPT.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, c'est trop demeurer, sans doute, l'accomplir;</span><br />
- <span class="vi0">Votre bouche propos m'invite le remplir:</span><br />
- <span class="vi0">Et, pour l'excuter, suivez-moi tout l'heure</span><br />
- <span class="vi0">Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Qui? moi, monsieur?</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">L'EXEMPT.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Oui, vous.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi26">Pourquoi donc la prison?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">L'EXEMPT.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Ce n'est pas vous qui j'en veux rendre raison.</span><br />
- <span class="vnote4">A Orgon.</span><br />
- <span class="vi0">Remettez-vous, monsieur, d'une alarme si chaude:</span><br />
- <span class="vi0">Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,</span><br />
- <span class="vi0">Un prince dont les yeux se font jour dans les c&oelig;urs.</span><br />
- <span class="vi0">Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs.</span><br />
- <span class="vi0">D'un fin discernement sa grande me pourvue</span><br />
- <span class="vi0">Sur les choses toujours jette une droite vue;</span><br />
- <span class="vi0">Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accs,</span><br />
- <span class="vi0">Et sa ferme raison ne tombe en nul excs.</span><br />
- <span class="vi0">Il donne aux gens de bien une gloire immortelle:</span><br />
- <span class="vi0">Mais sans aveuglement il fait briller ce zle,</span><br />
- <span class="vi0">Et l'amour pour les vrais ne ferme point son c&oelig;ur</span><br />
- <span class="vi0">A tout ce que les faux doivent donner d'horreur.</span><br />
- <span class="vi0">Celui-ci n'toit pas pour le pouvoir surprendre,</span><br />
- <span class="vi0">Et de piges plus fins on le voit se dfendre.</span><br />
- <span class="vi0">D'abord il a perc, par ses vives clarts,</span><br />
- <span class="vi0">Des replis de son c&oelig;ur toutes les lchets.</span><br />
- <span class="vi0">Venant vous accuser, il s'est trahi lui-mme,</span><br />
- <span class="vi0">Et, par un juste trait de l'quit suprme,</span><br />
- <span class="vi0">S'est dcouvert au prince un fourbe renomm,</span><br />
- <span class="vi0">Dont sous un autre nom il toit inform;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est un long dtail d'actions toutes noires</span><br />
- <span class="vi0">Dont on pourroit former des volumes d'histoires.</span><br />
- <span class="vi0">Ce monarque, en un mot, a vers vous dtest<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a></span><br />
- <span class="vi0">Sa lche ingratitude et sa dloyaut.</span><br />
- <span class="vi0">A ces autres horreurs il a joint cette suite,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne m'a jusqu'ici soumis sa conduite</span><br />
- <span class="vi0">Que pour voir l'impudence aller jusques au bout,</span><br />
- <span class="vi0">Et vous faire, par lui, faire raison de tout.</span><br />
- <span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span>
- <span class="vi0">Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le matre,</span><br />
- <span class="vi0">Il veut qu'entre vos mains je dpouille le tratre.</span><br />
- <span class="vi0">D'un souverain pouvoir, il brise les liens</span><br />
- <span class="vi0">Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens.</span><br />
- <span class="vi0">Et vous pardonne enfin cette offense secrte</span><br />
- <span class="vi0">O vous a d'un ami fait tomber la retraite;</span><br />
- <span class="vi0">Et c'est le prix qu'il donne au zle qu'autrefois</span><br />
- <span class="vi0">On nous vit tmoigner en appuyant ses droits,</span><br />
- <span class="vi0">Pour montrer que son c&oelig;ur sait, quand moins on y pense,</span><br />
- <span class="vi0">D'une bonne action verser la rcompense;</span><br />
- <span class="vi0">Que jamais le mrite avec lui ne perd rien;</span><br />
- <span class="vi0">Et que, mieux que du mal, il se souvient du bien.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Que le ciel soit lou.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Maintenant je respire.</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Favorable succs!</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi16">Qui l'auroit os dire?</span><br />
- </div>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span>, <span class="note"> Tartuffe, que l'exempt emmne.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Eh bien, te voil, tratre!...</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>&mdash;MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE MARIANE, CLANTE, VALRE,
- DAMIS, DORINE.</p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi22">Ah! mon frre, arrtez,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne descendez point des indignits.</span><br />
- <span class="vi0">A son mauvais destin laissez un misrable,</span><br />
- <span class="vi0">Et ne vous joignez point au remords qui l'accable.</span><br />
- <span class="vi0">Souhaitez bien plutt que son c&oelig;ur, en ce jour,</span><br />
- <span class="vi0">Au sein de la vertu fasse un heureux retour;</span><br />
- <span class="vi0">Qu'il corrige sa vie en dtestant son vice,</span><br />
- <span class="vi0">Et puisse du grand prince adoucir la justice;</span><br />
- <span class="vi0">Tandis qu' sa bont vous irez, genoux,</span><br />
- <span class="vi0">Rendre ce que demande un traitement si doux.</span><br />
- </div>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span></p>
-
- <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p>
-
- <div class="stanza">
- <span class="vi0">Oui, c'est bien dit. Allons ses pieds avec joie</span><br />
- <span class="vi0">Nous louer des bonts que son c&oelig;ur nous dploie;</span><br />
- <span class="vi0">Puis, acquitts un peu de ce premier devoir,</span><br />
- <span class="vi0">Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir,</span><br />
- <span class="vi0">Et par un doux hymen couronner en Valre</span><br />
- <span class="vi0">La flamme d'un amant gnreux et sincre.</span><br />
- </div>
-
- <p class="vscene">FIN DU TARTUFFE.</p>
-
-</div>
-<hr class="small" />
-
- <div class="footnotes">
- <h2>NOTES</h2>
-
- <p class="line">~~~~~</p>
-
- <div class="footnote">
-
- <p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Jou en partie devant le roi, Versailles, le 10 mai 1664,
- puis suspendu; jou ensuite Paris, devant le public, le 5 aot 1667,
- puis suspendu de nouveau, et repris le 5 fvrier 1669.</p>
-
- <p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Pour: il suffit. Ellipse archaque.</p>
-
- <p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Pour: par laquelle. Archasme trs-frquent chez Molire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Pour: donner le plaisir. Mot mis la mode par les
- Espagnols.</p>
-
- <p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Pour: fournir une excuse ma tendresse. Ellipse hardie et
- archaque.</p>
-
- <p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Pour: notre dame. Mot de patois.</p>
-
- <p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Pour: <i>age</i>, mot latin, <i>allons</i>. Interjection patoise.</p>
-
- <p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Proverbe populaire fond sur une ancienne superstition.</p>
-
- <p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Pour: ma foi. Mot patois.</p>
-
- <p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Pour: regardez. Abrviation populaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Pour: mine de fves, mesure; c'est--dire pour son
- compte.</p>
-
- <p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Pour: engins pour la gorge, parure, ornement. Mot patois.</p>
-
- <p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Pour: mettre, placer. Archasme populaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Pour: tout entiers, droits comme une perche; du mot
- <i>brand</i>, rameau, bruyre.</p>
-
- <p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Pour: tablier. Archasme rustique.</p>
-
- <p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Pour: creux de l'estomac. Archasme populaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Voyez plus haut, <i>passim</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Pour: permettre. Voyez plus haut.</p>
-
- <p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Pour: montre votre niaiserie. Les jeunes oiseaux, ou
- <i>niais</i> en termes de fauconnerie, ont presque tous le bec jaune.</p>
-
- <p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Pour: honteuse de votre dfaite. Mot proverbial qui
- quivaut avoir le nez cass.</p>
-
- <p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Les deux premires scnes de cet acte, imprimes dans
- l'dition de 1682, faite sur les manuscrits de Molire, puis dans
- l'dition d'Amsterdam de 1683, furent supprimes comme impies dans les
- ditions subsquentes. Il parat que l'dition de 1682 fut cartonne,
- l'exception de deux ou trois exemplaires, dont l'un, appartenant M. de
- Lomenie, fut retrouv par M. Beuchot. M. Simonin les publia
- intgralement en 1813. Quant la seconde scne, elle fut supprime la
- seconde reprsentation.</p>
-
- <p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Pour: fait beaucoup de bruit. Mtaphore populaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Passages supprims par la censure au temps de Louis XIV,
- comme tous les autres passages marqus ici par des guillemets.&mdash;Le moine
- bourru, spectre d'un moine, qui, selon la tradition populaire, battait
- les passants attards.</p>
-
- <p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Pour: parier dix pistoles contre l'arrive de la statue.</p>
-
- <p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Pour: deux deniers.</p>
-
- <p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Pour: venir chef, achever, devenir matre. Archasme
- perdu, dj surann du temps de Molire, et qui s'tait conserv dans la
- bourgeoisie.</p>
-
- <p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Pour: les jsuites, dj poursuivis sous ce nom par
- Pascal.</p>
-
- <p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Pour: j'ai demand conseil. L'emploi de ce verbe avec le
- pronom rflchi est un archasme hors d'usage.</p>
-
- <p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Voyez ci-aprs les notes,
- pages <a href="#Footnote_34">94</a>, <a href="#Footnote_35">96</a>, <a href="#Footnote_38">98 note 1</a>, <a href="#Footnote_39">98 note 2</a>, <a href="#Footnote_43">103</a>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Voyez la note, tome I<sup>er</sup>, page 273.</p>
-
- <p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Ce mot s'est conserv en anglais et dans le patois
- languedocien.</p>
-
- <p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Voyez la note troisime, tome I<sup>er</sup>, page 268.</p>
-
- <p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Ce qui est renferm entre des crochets n'existe point dans
- l'dition originale.</p>
-
- <p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Pour: le coupeur. Mot grec invent par Despraux. Il
- s'agit de Dacquin, chimiste, charlatan qui saignait beaucoup.</p>
-
- <p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Pour: le tueur d'hommes. Mot grec galement invent par
- Boileau. Il s'agit de Desfougerais, chimiste aussi, boiteux, partisan de
- l'antimoine, gurissant toutes les maladies avec de la poudre blanche,
- rouge et jaune, qu'il portait dans sa poche.</p>
-
- <p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Cette porte s'levait l'extrmit de la rue de
- Richelieu; elle fut dmolie en 1701.</p>
-
- <p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Voyez plus haut la <a href="#Footnote_19">note premire</a>, page 37.</p>
-
- <p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Pour: le lent. Mot grec invent aussi par Boileau. Il
- s'agit du fameux Gunaud, dont le cheval, dit Boileau, claboussait tout
- Paris; qui parlait par poids et mesures et faisait tout pour de
- l'argent.</p>
-
- <p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Pour: l'aboyeur. Mot grec invent par Boileau. Il s'agit
- d'Esprit, mdecin qui bredouillait.</p>
-
- <p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Pour: accepter le combat. Locution archaque, par allusion
- au collet que saisissent et secouent les deux combattants.</p>
-
- <p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Scne imite du <i>Phormion</i> de Trence, o le principal
- personnage consulte inutilement trois avocats.</p>
-
- <p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> lectuaire apport Paris en 1647 par un charlatan
- d'Orvito, ville d'Italie.</p>
-
- <p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Pour: <span lang="el" xml:lang="el" title="philos erebeos">&#966;&#953;&#955;&#959;&#962; &#949;&#961;&#949;&#946;&#949;&#959;&#962;</span>, ami
- de la mort. Symbole de la mdecine elle-mme.</p>
-
- <p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Consulter, sur les disputes mdicales de l'poque,
- l'<i>Histoire de la dcouverte de la circulation du sang</i>, par M.
- Flourens.</p>
-
- <p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Scne imite du <i>Medico volante</i>, canevas italien que
- Molire avait traduit dans sa jeunesse. Voyez tome I<sup>er</sup>, p. 17.</p>
-
- <p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Pour: la bte est prise au lacet; comme les bcasses, qui
- se <i>brident</i> et s'attrapent elles-mmes.</p>
-
- <p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Ce dnoment est emprunt au <i>Pedant jou</i> de Cyrano de
- Bergerac, ami de Molire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Mot qui, au dix-septime sicle, rimait encore avec
- <i>joie</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Pour: festin, plaisir. Archasme expressif et vulgaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Pour: trouve. Archasme pass de mode, employ par la
- Fontaine.</p>
-
- <p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Pour: temprament, caractre. Expression impropre.</p>
-
- <p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Pour: je n'ai pass. Terme de conversation impropre
- aujourd'hui.</p>
-
- <p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Voyez plus haut. Petit meuble destin serrer des papiers
- et des bijoux. Nous l'appelons aujourd'hui secrtaire. Les lecteurs du
- dix-neuvime sicle ne doivent pas s'arrter au sens apparent que le
- vers de Molire semble leur offrir.</p>
-
- <p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Pour: gens qui vous courtisent. Mot qui a chang de sens,
- comme les mots <i>prude</i>, <i>coquette</i>, etc.</p>
-
- <p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Pour: bonheur. Archasme lgant et perdu.</p>
-
- <p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Mode de cette poque qui avait beaucoup de succs.</p>
-
- <p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> De <i>rhein graff</i>, mode allemande; haut-de-chausses
- trs-bouffant.</p>
-
- <p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Pour: se faisant. Ellipse hardie.</p>
-
- <p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Le comte de Guiche, ce que prtendent les
- commentateurs.</p>
-
- <p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Au lever du roi.</p>
-
- <p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Le clbre Lauzun, s'il faut en croire les commentateurs.</p>
-
- <p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Pour: personnage. Dans le sens anglais <i>character</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> M. de Saint-Gilles, selon les commentateurs. C'tait un
- original dont on riait la cour, et dont la Bruyre s'est moqu.</p>
-
- <p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Pour: remue. Archasme trs-usit du temps de Molire, et
- qui n'avait rien d'ignoble.</p>
-
- <p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Pour: c'est sa table que. La rptition du datif
- constitue une faute relle qui ne passait pas pour telle du temps de
- Molire et de Boileau.</p>
-
- <p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Pour: ce dont. Ellipse nergique.</p>
-
- <p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Imitation d'un passage du IV<sup>e</sup> livre de Lucrce, seul
- dbris d'une traduction que Molire avait acheve, et dont il brla le
- manuscrit.</p>
-
- <p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Petit coucher du roi.</p>
-
- <p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Uniforme des exempts des marchaux.</p>
-
- <p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Le tribunal des marchaux tait institu pour juger les
- querelles d'honneur entre les gentilshommes.</p>
-
- <p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Dtail de m&oelig;urs thtrales de l'poque. Voyez tome
- I<sup>er</sup>, p. 261.</p>
-
- <p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Archasme pass de mode. Il nous est rest: du meilleur de
- son c&oelig;ur.</p>
-
- <p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Pour: tcher de. C'est une faute plutt qu'un archasme.</p>
-
- <p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Voyez plus haut, tome I<sup>er</sup>, page 220.</p>
-
- <p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Pour: quelle chose faire. Ellipse populaire et nergique
- qui s'est conserve dans la langue.</p>
-
- <p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Pour: piges. Bossuet l'emploie dans le mme sens.</p>
-
- <p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Pour: lueurs, splendeurs. Emploi du participe que
- l'Acadmie franaise excluait alors.</p>
-
- <p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Pour: vous arrter. L'emploi de ce mot dans le sens neutre
- est un archasme aujourd'hui perdu. La langue plus libre exprimait ou
- supprimait le pronom des verbes rflchis.</p>
-
- <p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Au lieu de: pour. Voyez plus haut.</p>
-
- <p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Pour: et si cela arrivait que. Ellipse un peu obscure.</p>
-
- <p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Voyez plus haut la note, p. 157.</p>
-
- <p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Pour: se retrouver, rappeler ses forces. Archasme et
- ellipse.&mdash;Ces six derniers vers ont dj t placs par Molire dans
- <i>Don Garcie de Navarre</i>; il se les est emprunts lui-mme. Voyez tome
- I, p. 358.</p>
-
- <p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Le motif et quelques vers de cette scne se retrouvent
- dans <i>Don Garcie de Navarre</i>, o Molire les a repris. Voyez tome
- I<sup>er</sup>, p. 334.</p>
-
- <p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Dubois en habit de voyage.</p>
-
- <p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Allusion un libelle attribu Molire par ses ennemis.</p>
-
- <p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Pour: vanit. Expression archaque encore usite dans le
- patois du Languedoc: <i>gloria</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Pour: prtende vous. C'est une licence plutt qu'un
- archasme.</p>
-
- <p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Pour: vous que. La faute de franais est vidente.</p>
-
- <p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Pour: tmoignages. Expression impropre.</p>
-
- <p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Pour: arrange de concert.</p>
-
- <p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Pour: que je trouve vous dsirer, regretter. Apocope
- archaque, frquente chez Montaigne.</p>
-
- <p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Allusion Mademoiselle de Montpensier.</p>
-
- <p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Pour: rsolue trouver en moi. Ellipse et licence
- trs-hardie et trs-nergique.</p>
-
- <p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Annonc aussi sous le nom du <i>Fagotier</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Pour: vivant dans la maison de Gronte. Du latin
- <i>domesticus</i>, attach la famille; sans doute un intendant ou un
- secrtaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Voyez plus haut la note, t. II. p. 168.</p>
-
- <p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Pour: cela suffit. De l'italien <i>basta</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Pour: me forcer de donner, proverbe populaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Voyez plus haut la note cinquime, p. 23.</p>
-
- <p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Pour: vous payerez cet argent <i>des fagots</i> (en), locution
- populaire et trs-juste.</p>
-
- <p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Pour: affligs. Du latin, <i>mrens</i>. Archasme populaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Pour: tourner autour des choses. Mot patois populaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Pour: tout comme. Probablement du latin, <i>quemadmodum</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Imitation de Rabelais, liv. 1<sup>er</sup>, chap. <span class="smcap">VIII</span>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Voyez plus haut la note, p. 209.</p>
-
- <p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Scne dont le fond se trouve chez Rabelais.</p>
-
- <p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Pour: les uns du cerveau, les autres du foie.</p>
-
- <p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Imitation d'une nouvelle de Cervants: <i>et Licenciado
- vidriera</i>, que M. Aim Martin a tort de traduire par le Licenci de
- Vidriera, et qui signifie <i>le licenci de verre ou de cristal</i>,
- c'est--dire le licenci affectant la dlicatesse.</p>
-
- <p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Imitation de Rabelais.</p>
-
- <p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Imitation loigne des <i>Adelphes</i> de Trence, acte III,
- scne <span class="smcap">IV</span>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Dnoment imit de la dernire scne de la <i>Zlinde</i> <ins class="correction" title="de de">de</ins>
- Villiers, pice satirique dirige contre Molire lui-mme.</p>
-
- <p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Ces deux mots rimaient ensemble.</p>
-
- <p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Pour: sur le ton de l'homme. Archasme vulgaire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Ancienne mesure grecque. Pour cent vingt-cinq pas
- gomtriques.</p>
-
- <p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Trait videmment dirig par Molire contre sa femme, dont
- il tait spar, et qui rappelle les deux vers que Henri IV crayonna sur
- une guitare o se trouvait dj crit le distique suivant:</p>
-
- <div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- Beaut trop rebelle et charmante,<br />
- Ah! cessez votre cruaut!<br />
- </div>
- </div>
-
- <p>Henri IV acheva le quatrain par ce second distique:</p>
-
- <div class="poem">
- <div class="stanzanoindent">
- Monsieur, vous outragez ma tante,<br />
- Elle aime trop l'humanit.<br />
- </div>
- </div>
-
- <p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Scne qui se retrouve dans une comdie de Rotrou,
- intitule la <i>S&oelig;ur</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Pour: la part de votre ennui.</p>
-
- <p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Couplets emprunts textuellement ou peu prs par les
- auteurs de l'opra-comique le <i>Postillon de Longjumeau</i>, jou en 1837.</p>
-
- <p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Les <i>gnacares</i> taient une espce de cymbales. Le nom de
- cet instrument est italien: <i>gnaccare</i> ou <i>gnachere</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Molire n'a pas indiqu le lieu de la scne, qui se passe
- videmment dans la rue.</p>
-
- <p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Scarra mucchia</i>, personnage de la comdie italienne
- entirement vtu de noir, et <i>scarra mazzo</i>, baroque, bizarre.</p>
-
- <p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Pour: cependant.</p>
-
- <p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Moi tre bon Turc, moi avoir point d'argent. Vouloir
- vous acheter moi? Moi servir vous, si vous payer moi. Moi faire une
- bonne cuisine; moi lever matin. <ins class="correction" title="Mon">Moi</ins> faire marmite bouillir. Vous parler,
- acheter moi?. Imitation du patois barbare, ml d'italien et de turc,
- encore usit dans les Echelles du Levant.</p>
-
- <p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Le livre du <i>Ballet des Muses</i> indique ici le mme jeu de
- thtre que nous avons dj indiqu la fin du premier couplet.</p>
-
- <p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Moi pas acheter toi; mais te btonner si toi pas en
- aller. Toi en aller, ou moi btonner toi.</p>
-
- <p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Elle a les yeux bleus.</p>
-
- <p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Cette prface a t mise par Molire en tte de la
- premire dition du <i>Tartuffe</i>, publie en 1669, quelques mois aprs la
- seconde reprsentation de cet ouvrage, et plus de deux ans aprs la
- premire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Polyeucte</i> et <i>Thodore</i>, vierge et martyre.</p>
-
- <p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Le grand Cond.</p>
-
- <p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Cet emploi est celui de chef de la troupe du roi.</p>
-
- <p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Pour: sans qu'elle ait t vue. Faute de franais.</p>
-
- <p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Mauvillain, mdecin de Molire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Huissier.</p>
-
- <p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Pour: une famille de bohmiens. Proverbe archaque et
- populaire. Le roi Ptaud, dit Bret, est le chef que se choisissaient
- autrefois les mendiants, runis en corporation. Ce nom vient du latin
- <i>peto</i>, je demande. Ce roi n'ayant pas plus de pouvoir que ses sujets,
- on donne par extension le nom de cour du roi Ptaud une maison o tout
- le monde commande.</p>
-
- <p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Pour: sous cape, sous le manteau. De l'espagnol <i>capa</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Pour: dans cette maison; du latin, <i>hic intus</i>, ci ens,
- ici dedans. Archasme expressif et perdu, ainsi que leans (<i>illie
- intus</i>, l ens, l dedans). Deux mots excellents d'une nuance distincte
- et que la langue ne possde plus.</p>
-
- <p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Pour: porter, engager; du latin, <i>inducere</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Voyez la note de la page prcdente.</p>
-
- <p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Voyez la note, page 331.</p>
-
- <p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Cette tirade et la suivante avaient appartenu d'abord au
- rle de Clante, comme le prouvent le ton et le style employs par
- Molire. Il a craint, apparemment, de donner trop de valeur ses
- portraits, et a pens qu'ils passeraient plus aisment dans la bouche
- d'une suivante.</p>
-
- <p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Allusion la comtesse de Soissons et son mari, qui
- furent exils. Voyez plus haut, page 317.</p>
-
- <p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> La duchesse de Navailles. Voyez plus haut, page 317.</p>
-
- <p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Pour: rester bant. Du latin, <i>beare</i>, rester la bouche
- ouverte en regardant les corneilles.</p>
-
- <p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Pour: libert excessive de l'esprit, licence de doctrine.
- Le mot a chang de sens.</p>
-
- <p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Voyez la note prcdente.</p>
-
- <p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Pour faiseurs de faons, de petites mines. Du latin,
- <i>facies</i>, dont faon est le diminutif.</p>
-
- <p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Voyez plus haut la note, page 341.</p>
-
- <p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Pour: mari tromp. Expression proverbiale passe de
- mode.</p>
-
- <p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Voyez tome I<sup>er</sup>, page 86, note quatrime.</p>
-
- <p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Pour: ne t'ai-je pas. Ellipse archaque.</p>
-
- <p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Mme observation.</p>
-
- <p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Voyez tome II, page 21, note deuxime.</p>
-
- <p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Pour: bonheur. Voyez tome I<sup>er</sup>, p. 94, note quatrime.</p>
-
- <p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> La grande troupe de musiciens.</p>
-
- <p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Le singe de la foire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Mot de l'invention de Molire.</p>
-
- <p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Pour: arriver. Voyez plus haut.</p>
-
- <p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Ici Molire a supprim une scne dans laquelle la famille
- dcidait qu'Elmire serait prie de faire Tartuffe des remontrances sur
- le mariage projet.</p>
-
- <p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Mot compos la faon des Grecs et des Allemands.</p>
-
- <p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Voyez la note, tome I<sup>er</sup>, page 64.</p>
-
- <p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Adroite rimait avec secrte. On prononait <i>adraite</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Voyez tome I<sup>er</sup>, page 58, note deuxime.</p>
-
- <p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Voyez tome I<sup>er</sup>, page 58, note deuxime.</p>
-
- <p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Pour: prenez la part qui vous revient du discours.
- Expression proverbiale qui se retrouve dans l'cossais, <i>scot-elot</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Ici Molire, craignant qu'on ne dnaturt ses intentions,
- avait mis la note suivante: C'est un sclrat qui parle.</p>
-
- <p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Pour: de motifs lgers. Archasme regrettable.</p>
-
- <p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Molire a supprim la justification qu'il avait d'abord
- prte Tartuffe.</p>
-
- <p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Voyez tome I<sup>er</sup>, p. 58, note deuxime.</p>
-
- <p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Pour: prompt, actif. Du latin, <i>habilitas</i>.</p>
-
- <p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Pour: dmarche. Archasme et licence considrable.</p>
-
- <p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Pour: a dtest sa lche ingratitude envers vous.
- Inversion et apocope trop dures.</p>
- </div>
- </div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span></p>
-
-<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE</h2>
-
-<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="0">
- <colgroup span="4">
- <col width="20" />
- <col width="50" />
- <col width="400" />
- <col width="20" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td colspan="4" class="tdctop">TROISIME POQUE (1664-1666).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XV.</td>
- <td class="tdltop2">1664.</td>
- <td class="tdltop2">Tartuffe, comdie.</td>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XVI.</td>
- <td class="tdltop2">1665.</td>
- <td class="tdltop2">Don Juan, ou le Festin de pierre, comdie.</td>
- <td class="tdrtop2"><a href="#ch1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XVII.</td>
- <td class="tdltop2">1665.</td>
- <td class="tdltop2">L'Amour mdecin, comdie-ballet.</td>
- <td class="tdrtop2"><a href="#ch2">80</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XVIII.</td>
- <td class="tdltop2">1666.</td>
- <td class="tdltop2">Le Misanthrope, comdie.</td>
- <td class="tdrtop2"><a href="#ch3">115</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="4" class="tdctop">QUATRIME POQUE (1666-1667).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XIX.</td>
- <td class="tdltop2">1666.</td>
- <td class="tdltop2">Le Mdecin malgr lui, comdie.</td>
- <td class="tdrtop2"><a href="#ch4">192</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XX.</td>
- <td class="tdltop2">1666.</td>
- <td class="tdltop2">Mlicerte, ballet.</td>
- <td class="tdrtop2"><a href="#ch5">245</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XXI.</td>
- <td class="tdltop2">1666.</td>
- <td class="tdltop2">La Pastorale comique, ballet.</td>
- <td class="tdrtop2"><a href="#ch6">272</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdrtop2">XXII.</td>
- <td class="tdltop2">1667.</td>
- <td class="tdltop2">Le Sicilien, ou l'Amour peintre, comdie-ballet</td>
- <td class="tdrtop2"><a href="#ch7">282</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdltop2">* Le Tartuffe, ou l'Imposteur, comdie</td>
- <td class="tdrtop2"><a href="#ch8">309</a></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<p class="center">FIN DE LA TABLE DU <ins class="correction" title="TROISME">TROISIME</ins> VOLUME</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="center">E. Colin.&mdash;Imprimerie de Lagny.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="notelecteur"><a name="note_au_lecteur" id="note_au_lecteur"></a>
- <h2>Au lecteur</h2>
-
- <p class="line">~~~~~</p>
-
- <p>Cette version lectronique reproduit dans son intgralit
- la version originale.</p>
-
- <p>La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections
- mineures.</p>
-
- <p>Ce texte contient quelques mots et expressions en Grec. Faites
- glisser votre souris sur le texte et la translittration en caractres
- latins apparatra.</p>
-
- <p>L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis.
- Ils sont souligns par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur
- le mot pour voir le texte original.</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Molire, by
-Jean-Baptiste Poquelin and Philarte Chasles
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIRE ***
-
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