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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Molière - Oeuvres complètes de J.-B. Poquelin - -Author: Jean-Baptiste Poquelin - Philarète Chasles - -Release Date: October 10, 2015 [EBook #50173] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité, - la version originale. La page de titre a été rajoutée et adaptée - à partir de celle du tome premier. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - Les mots grecs sont entourés par des #. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE J.-B. POQUELIN - MOLIÈRE - - - E. Colin.--Imprimerie de Lagny. - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE J.-B. POQUELIN - MOLIÈRE - - NOUVELLE ÉDITION - - PAR - - M. PHILARÈTE CHASLES - PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE - - «Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour - Molière». - - SAINTE-BEUVE. - - - TOME TROISIÈME - - - PARIS - - CALMANN LÉVY, ÉDITEUR - ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES - 3, RUE AUBER, 3 - - 1887 - Tous droits réservés - - - - - ŒUVRES - COMPLÈTES - DE MOLIÈRE - - - TROISIÈME ÉPOQUE - - 1664-1666 - - DRAME PHILOSOPHIQUE ET SATIRIQUE - - XV. 1664. TARTUFFE[1]. - XVI. 1665. DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE. - XVII. 1665. L'AMOUR MÉDECIN. - XVIII. 1666. LE MISANTHROPE. - - - - -DON JUAN -OU -LE FESTIN DE PIERRE - -COMÉDIE - -REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU -PALAIS-ROYAL, LE 15 FÉVRIER 1665. - - -Plus d'un déboire avait accueilli Molière à la cour, et sa vie -domestique n'était pas de nature à le consoler. Depuis environ deux -années il avait travaillé à peu près exclusivement pour les plaisirs -du monarque et sacrifié à cette mission, qui était pour lui une -sauvegarde, une partie tragique qu'aujourd'hui. Selon le moine Tellez -(et cette idée règne dans toutes ses pièces), qui trompe les femmes est -nécessairement puni dans ce monde et damné dans l'autre. Il ne pardonne -pas à cet abus de la puissance, de l'esprit de la richesse. Quant à ses -victimes, ce sont de vraies Espagnoles, et non les tendres Allemandes -de Mozart; elles ouvrent au séducteur un enfer anticipé, en attendant -l'autre enfer; terribles personnes auxquelles nul don Juan n'estimerait -prudent de se jouer. - - [1] Joué en partie devant le roi, à Versailles, le 10 mai 1664, puis - suspendu; joué ensuite à Paris, devant le public, le 5 août 1667, puis - suspendu de nouveau, et repris le 5 février 1669. - -Ce beau sujet, qui non-seulement a couru tous les théâtres de l'Europe, -mais qui, sous la main de Molière et de Byron, a créé un nouveau type -moderne, le «don Juan,» et enrichi d'un personnage symbolique la vaste -galerie qui contient déjà Lovelace, Panurge, Tartuffe, Falstaff et -Patelin, a inspiré à Tirso des scènes admirables et plus d'un trait -de génie. Lorsque don Juan, un flambeau à la main, veut reconduire la -statue et l'accompagner dans les ténèbres: - -«Ne m'éclaire pas, dit le mort! Je suis en état de grâce.» - -Le dénoûment de l'œuvre espagnole, où se joue une libre et puissante -imagination est d'un effet dramatique extraordinaire et peut-être -sans égal dans les annales dramatiques. Poursuivi par les familles -offensées de Séville, Tenorio se réfugie dans la cathédrale. C'est là -qu'il trouve le tombeau et la statue de celui qu'il a tué. Il soupe -dans l'église, en face de l'autel, sous les grandes voûtes gothiques, -parmi les statues des saints et pendant la nuit. Là le _Gracioso_, -type du Sganarelle de Molière et du Leporello de Mozart, met la table -par ordre du «moqueur» son maître. Du haut des degrés de marbre blanc, -sous la clarté de la lune perçant les vitraux, le vieux gentilhomme -mort descend pour répondre à la railleuse invitation du mauvais sujet -entre deux vins; car, nous l'avons dit, le don Juan de Tellez n'est -qu'un débauché ingénu, poursuivi par la justice, forcé de souper -quelque part, invité d'ailleurs par la statue; s'il fait dresser sa -table dans l'église où il s'est réfugié, rien de plus naturel, rien qui -ressorte mieux du point de vue catholique; rien de plus dramatique et -de plus profond que cette frivolité enivrée qui raille Dieu, éveille -les cadavres, appelle son propre châtiment, et à laquelle répondent, -du fond des tombeaux, le sérieux de la mort inévitable et de la vie -éternelle. - -Le côté populaire de cette création, qui appartient réellement au -prieur de la Merci, s'empara tellement des imaginations méridionales en -Espagne et en Italie, que de mauvaises imitations, d'abord italiennes, -puis françaises, toutes ornées de l'inévitable statue du commandeur et -de son cheval, la plupart écrites d'un style misérable et surchargées -de grotesques lazzi, eurent la vogue à travers toute l'Europe. _El -Combibado di piedra_, le second titre du drame de Tirso, transformé -par quelque Italien ignorant en «Festin de Pierre,» occupa l'attention -publique de 1650 à 1660. La vraie traduction du titre espagnol est «le -Convive-statue,» qui devint _le Festin de Pierre_, «Pietro,» soit que -le premier arrangeur ne sût pas l'espagnol ou qu'il fît allusion à _don -Pierre_, nom du commandeur assassiné. Dans toutes les hypothèses, il ne -s'agirait pas «du Festin de Pierre,» puisque tout festin appartient à -la fois à celui qui le donne et à celui qui le reçoit. - -A Lyon, en 1658, le comédien Dorimont fit représenter son «Festin de -Pierre,» calqué sur la farce italienne et non sur l'original espagnol, -œuvre très-bien accueillie malgré son peu de mérite et qui fut -imprimée dans la même ville, l'année suivante. Un autre comédien, de -Villiers, qui se piquait de littérature, et qui, à ce titre, se range -parmi les ennemis de Molière, trouvant que _l'homme et le cheval_, -il s'exprime ainsi dans sa préface, _faisaient de l'argent, et que -l'argent fait subsister le théâtre_, prit la peine de versifier de -nouveau le canevas italien et jeta dans son œuvre un peu plus de verve -que Dorimont, et infiniment plus de mauvais goût. Voici comment de -Villiers reproduit la scène comique inventée par le moine de la Merci, -scène burlesquement développée par l'imitateur italien, et dont Mozart -a fait un chef-d'œuvre d'élégance et de gaieté musicale. Pour consoler -une nouvelle victime de son maître, le valet de don Juan déroule à ses -yeux la liste de ses victimes antérieures (_mille e tre_): - - D'autres ont eu par lui de semblables malheurs, - J'en connois plus de cent, Amarillis, Céphise, - Violante, Marcelle, Amarante, Bélise, - Lucrèce, qu'il surprit par un détour bien fin; - Ce n'est pas celle-là de monseigneur Tarquin. - Polycrite, Aurélie, et la belle Joconde, - Dont l'œil sait embraser le cœur de tout le monde; - Pasithée, Auralinde, Oronte aux noirs sourcils, - Bérénice, Aréthuse, Aminte, Anacorsis, - Nérinde, Doralis, Lucie, au teint d'albâtre, - Qu'après avoir surprise il battit comme plâtre. - Que vous dirai-je encor? Mélinte, Nitocris, - A qui cela coûta bien des pleurs et des cris; - Perrette la boiteuse, et Margot la camuse, - Qui se laissa tromper comme une pauvre buse. - Catin, qui n'a qu'un œil, et la pauvre Alison, - Aussi belle, ou du moins d'aussi bonne maison! - Claude, Fanchon, Paquette, Anne, Laure, Isabelle, - Jacqueline, Suzon, benoîte péronnelle; - Et, si je pouvois bien du tout me souvenir, - De quinze jours d'ici je ne pourrois finir! - -Tel était le style des ennemis de Molière. Le grand comique, qui sans -doute n'a pas lu Tirso, s'empare du sujet et du personnage; après -avoir commencé, on sait avec quel succès, son attaque contre le savoir -sans pensée, la politesse sans simplicité, la moralité bourgeoise sans -vérité et la dévotion sans piété, il ouvre une nouvelle campagne contre -la noblesse de race sans vertu. - -Comme il n'a pu faire jouer son _Tartuffe_, dont les trois premiers -actes ont effrayé le roi, il crée un Tartuffe courtisan, plus -redoutable encore, car celui-ci n'a rien de repoussant et de hideux; il -est le type suprême de l'élégance et de la grâce. Molière laisse sur le -second plan les femmes, dont la passion ardente occupe chez Tirso le -devant de la scène, et laisse éclater la triste pensée que nous avons -vue poindre dans l'_Étourdi_, l'honnête homme malheureux en ce monde -malgré son honneur; le favori de la fortune et du sort bravant tout, -grâce à la forme extérieure et à l'hypocrisie. Notre gentilhomme, qui -ne croit à rien, triompherait de tout si Dieu ne se manifestait par un -coup de foudre: c'est l'idée même de Machiavel. - -Tous les sévères et tous les honnêtes, mais aussi tous les médiocres, -s'insurgèrent à la fois, depuis le prince de Conti devenu janséniste, -jusqu'à Saint-Évremond, le libre-penseur. Pour les uns, c'était -détruire la base chrétienne de la morale; pour les autres, c'était -révéler trop hardiment la plaie secrète et incurable de l'humanité. -Dès la seconde représentation il fallut supprimer cette effrayante -«scène du pauvre,» qui résume, par le contraste du scélérat triomphant -et de l'honnête homme sans pain et sans asile, ce que l'on peut -alléguer de plus fort et de plus douloureux sur les sociétés humaines. -Non-seulement les dévots modérés, mais les gens du monde, furent -tellement épouvantés de la lumière lugubre jetée par cette œuvre -rapide et profonde, qu'il fallut la retirer de la scène après treize -représentations. On n'osa l'imprimer que dix-huit ans plus tard, en -1682 d'abord, puis en 1683; encore dut-on y faire des «cartons,» -c'est-à-dire des altérations qui portèrent spécialement sur la «scène -du pauvre.» - -Les grands compliments, les embrassades et les vaines paroles des -courtisans, l'art de séduire et d'éconduire, les puériles controverses -pour et contre le tabac et l'émétique, la bouffonnerie doctorale que -Molière n'a jamais épargnée et qu'il attribue ici au valet Sganarelle -devenu médecin, complètent le champ d'ironie et de satire que ce grand -esprit a parcouru dans son _Don Juan_, la plus personnelle peut-être de -toutes ses œuvres, bien qu'elle prétende être imitée de l'espagnol. - -On vit une attaque à la religion là où se trouvait une attaque à -l'homme de cour, et le goût général pour la décence et le noble langage -porta les beaux esprits à blâmer Molière d'avoir écrit son œuvre en -prose, surtout d'avoir fait parler sur la scène de vrais paysans comme -les paysans parlent. Disons-le à l'honneur de Louis XIV: Molière, en -butte à une meute d'ennemis furieux et assiégé de toutes parts, reçut, -après _Don Juan_, le titre de comédien du roi; sa pension fut doublée. - - - - - PERSONNAGES. ACTEURS. - - DON JUAN, fils de don Louis. LA GRANGE. - SGANARELLE. MOLIÈRE. - ELVIRE, femme de don Juan. Mlle DU PARC. - GUSMAN, écuyer d'Elvire. - DON CARLOS, } frères d'Elvire. - DON ALONSE, } - DON LOUIS, père de don Juan. BÉJART. - FRANCISQUE, pauvre. - CHARLOTTE, } paysannes. Mlle MOLIÈRE. - MATHURINE, } Mlle DE BRIE. - PIERROT, paysan. HUBERT. - LA STATUE DU COMMANDEUR. - LA VIOLETTE, } valets de don Juan. - RAGOTIN, } - M. DIMANCHE, marchand. DU CROISY. - LA RAMÉE, spadassin. DE BRIE. - SUITE DE DON JUAN. - SUITE DE DON CARLOS ET DE DON ALONSE, - frères. - UN SPECTRE. - - La scène est en Sicile - - - - -ACTE PREMIER - -Un palais. - - -SCÈNE I.--SGANARELLE, GUSMAN. - -SGANARELLE, tenant une tabatière. - -Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien -d'égal au tabac: c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans -tabac n'est pas digne de vivre. Non-seulement il réjouit et purge les -cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on -apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès -qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le -monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout -où l'on se trouve? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court -au-devant du souhait des gens; tant il est vrai que le tabac inspire -des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. -Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre discours. -Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maîtresse, surprise de -notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon -maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir -chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée? J'ai peur -qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville -produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de -là. - -GUSMAN. - -Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut -t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton maître t'a-t-il ouvert -son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque -froideur qui l'ait obligé à partir? - -SGANARELLE. - -Non pas; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des -choses, et, sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerois presque que -l'affaire va là. Je pourrois peut-être me tromper, mais enfin, sur de -tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières. - -GUSMAN. - -Quoi! ce départ si peu prévu seroit une infidélité de don Juan? Il -pourroit faire cette injure aux chastes feux de done Elvire? - -SGANARELLE. - -Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage... - -GUSMAN. - -Un homme de sa qualité feroit une action si lâche! - -SGANARELLE. - -Eh! oui, sa qualité! La raison en est belle; et c'est par là qu'il -s'empêcheroit des choses! - -GUSMAN. - -Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé. - -SGANARELLE. - -Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel -homme est don Juan. - -GUSMAN. - -Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous -ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme, après tant -d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressans, -de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de -protestations ardentes et de sermens réitérés, tant de transports -enfin, et tant d'emportemens qu'il a fait paroître, jusqu'à forcer, -dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre done Elvire -en sa puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, -il auroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole. - -SGANARELLE. - -Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi; et, si tu connoissois -le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas -qu'il ait changé de sentimens pour done Elvire, je n'en ai point de -certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui; et, -depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu; mais, par précaution, -je t'apprends, _inter nos_, que tu vois, en don Juan mon maître, le -plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, -un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni -Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute; -un pourceau d'Épicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à -toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire, et traite -de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta -maîtresse; crois qu'il auroit plus fait pour sa passion, et qu'avec -elle il auroit encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage -ne lui coûte rien à contracter; il ne se sert point d'autres piéges -pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, -demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de -trop froid pour lui; et, si je te disois le nom de toutes celles qu'il -a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusqu'au -soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours; ce n'est -là qu'une ébauche du personnage, et, pour en achever le portrait, il -faudroit bien d'autres coups de pinceau. Suffit[2] qu'il faut que -le courroux du ciel l'accable quelque jour; qu'il me vaudrait bien -mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant -d'horreurs, que je souhaiterois qu'il fût déjà je ne sais où; mais un -grand seigneur méchant homme est une terrible chose; il faut que je lui -sois fidèle, en dépit que j'en aie; la crainte en moi fait l'office du -zèle, bride mes sentimens, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce -que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais, -séparons-nous. Écoute au moins; je t'ai fait cette confidence avec -franchise et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais, s'il -fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement -que tu aurois menti. - - [2] Pour: il suffit. Ellipse archaïque. - - -SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE. - -DON JUAN. - -Quel homme te parloit là? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon -Gusman de done Elvire? - -SGANARELLE. - -C'est quelque chose aussi à peu près de cela. - -DON JUAN. - -Quoi! c'est lui? - -SGANARELLE. - -Lui-même. - -DON JUAN. - -Et depuis quand est-il en cette ville? - -SGANARELLE. - -D'hier au soir. - -DON JUAN. - -Et quel sujet l'amène? - -SGANARELLE. - -Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter. - -DON JUAN. - -Notre départ, sans doute? - -SGANARELLE. - -Le bonhomme en est tout mortifié et m'en demandoit le sujet. - -DON JUAN. - -Et quelle réponse as-tu faite? - -SGANARELLE. - -Que vous ne m'en aviez rien dit. - -DON JUAN. - -Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus? Que t'imagines-tu de cette -affaire? - -SGANARELLE. - -Moi! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour -en tête. - -DON JUAN. - -Tu le crois? - -SGANARELLE. - -Oui. - -DON JUAN. - -Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a -chassé Elvire de ma pensée. - -SGANARELLE. - -Eh! mon Dieu! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connois -votre cœur pour le plus grand coureur du monde; il se plaît à se -promener de liens en liens, et n'aime guère à demeurer en place. - -DON JUAN. - -Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte? - -SGANARELLE. - -Eh! monsieur... - -DON JUAN. - -Quoi? Parle. - -SGANARELLE. - -Assurément que vous avez raison si vous le voulez; on ne peut pas aller -là contre. Mais, si vous ne le vouliez pas, ce seroit peut-être une -autre affaire. - -DON JUAN. - -Eh bien, je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentimens. - -SGANARELLE. - -En ce cas, monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point -votre méthode et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme -vous faites. - -DON JUAN. - -Quoi! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, -qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour -personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être -fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort -dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper -les yeux! Non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules; -toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être -rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes -prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté -me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce -violence dont[3] elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour -que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux -autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends -à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi -qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois -d'aimable; et, dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avois -dix mille, je les donnerois tous. Les inclinations naissantes, après -tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour -est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par -cent hommages, le cœur d'une jeune beauté; à voir de jour en jour -les petits progrès qu'on y fait; à combattre, par des transports, par -des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à -rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites résistances -qu'elle nous oppose; à vaincre les scrupules dont elle se fait un -honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. -Mais, lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire -ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous -nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet -nouveau ne vient réveiller nos désirs et présenter à notre cœur les -charmes attrayans d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si -doux que de triompher de la résistance d'une belle personne; et j'ai, -sur ce sujet, l'ambition des conquérans, qui volent perpétuellement -de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs -souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs; -je me sens un cœur à aimer toute la terre, et, comme Alexandre, je -souhaiterois qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes -conquêtes amoureuses. - -SGANARELLE. - -Vertu de ma vie! comme vous débitez! Il semble que vous ayez appris -cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre. - -DON JUAN. - -Qu'as-tu à dire là-dessus? - -SGANARELLE. - -Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire; car vous tournez les choses -d'une manière qu'il semble que vous ayez raison; et cependant il est -vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensées du monde, -et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire; une autre -fois, je mettrai mes raisonnemens par écrit, pour disputer avec vous. - -DON JUAN. - -Tu feras bien. - -SGANARELLE. - -Mais, monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m'avez donnée, -si je vous disois que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que -vous menez? - -DON JUAN. - -Comment! quelle vie est-ce que je mène? - -SGANARELLE. - -Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier -comme vous faites! - -DON JUAN. - -Y a-t-il rien de plus agréable? - -SGANARELLE. - -Il est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort -divertissant, et je m'en accommoderois assez, moi, s'il n'y avoit point -de mal; mais, monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré, et... - -DON JUAN. - -Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons -bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine. - -SGANARELLE. - -Ma foi, monsieur, j'ai toujours ouï dire que c'est une méchante -raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font -jamais une bonne fin. - -DON JUAN. - -Holà, maître sot! Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les -faiseurs de remontrances. - -SGANARELLE. - -Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde! Vous savez ce que vous -faites, vous; et, si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons: mais -il y a de certains petits impertinens dans le monde qui sont libertins -sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts parce qu'ils croient -que cela leur sied bien, et, si j'avois un maître comme cela, je lui -dirois fort nettement, le regardant en face: Osez-vous bien ainsi vous -jouer au ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous -faites des choses les plus saintes? C'est bien à vous, petit ver de -terre, petit myrmidon que vous êtes (je parle au maître que j'ai dit), -c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que -tous les hommes révèrent! Pensez-vous que, pour être de qualité, pour -avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, -un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n'est pas à vous -que je parle, c'est à l'autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez -plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire -vos vérités? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le ciel punit -tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie amène une méchante mort, et -que... - -DON JUAN. - -Paix! - -SGANARELLE. - -De quoi est-il question? - -DON JUAN. - -Il est question de te dire qu'une beauté me tient au cœur, et -qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville. - -SGANARELLE. - -Et n'y craignez-vous rien, monsieur, de la mort de ce commandeur que -vous tuâtes il y a six mois? - -DON JUAN. - -Et pourquoi craindre? ne l'ai-je pas bien tué? - -SGANARELLE. - -Fort bien, le mieux du monde; et il auroit tort de se plaindre. - -DON JUAN. - -J'ai eu ma grâce de cette affaire. - -SGANARELLE. - -Oui; mais cette grâce n'éteint pas peut-être le ressentiment des parens -et des amis, et... - -DON JUAN. - -Ah! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons -seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je -te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été -conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser; et le hasard me -fit voir ce couple d'amans trois ou quatre jours avant leur voyage. -Jamais je n'ai vu deux personnes être si contentes l'une de l'autre et -faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles -ardeurs me donna de l'émotion; j'en fus frappé au cœur, et mon amour -commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les -voir si bien ensemble; le dépit alluma mes désirs, et je me figurai -un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre -cet attachement dont la délicatesse de mon cœur se tenoit offensée; -mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours -au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler[4] sa -maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes -choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite -barque et des gens, avec quoi, fort facilement, je prétends enlever la -belle. - -SGANARELLE. - -Ah! monsieur... - -DON JUAN. - -Hein? - -SGANARELLE. - -C'est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est -rien tel en ce monde que de se contenter. - -DON JUAN. - -Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d'apporter -toutes mes armes, afin que... (Apercevant done Elvire.) Ah! rencontre -fâcheuse! Traître! tu ne m'avois pas dit qu'elle étoit ici elle-même. - -SGANARELLE. - -Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé. - -DON JUAN. - -Est-elle folle de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce lieu-ci -avec son équipage de campagne? - - [3] Pour: par laquelle. Archaïsme très-fréquent chez Molière. - - [4] Pour: donner le plaisir. Mot mis à la mode par les Espagnols. - - -SCÈNE III.--DONE ELVIRE, DON JUAN, SGANARELLE. - -DONE ELVIRE. - -Me ferez-vous la grâce, don Juan, de vouloir bien me reconnoître? Et -puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté? - -DON JUAN. - -Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois -pas ici. - -DONE ELVIRE. - -Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas; et vous êtes surpris, -à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérois; et la manière -dont vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de -croire. J'admire ma simplicité, et la foiblesse de mon cœur à douter -d'une trahison que tant d'apparences me confirmoient. J'ai été assez -bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte, pour me vouloir tromper -moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J'ai -cherché des raisons, pour excuser[5] à ma tendresse le relâchement -d'amitié qu'elle voyoit en vous; et je me suis forgé exprès cent sujets -légitimes d'un départ si précipité, pour vous justifier du crime dont -ma raison vous accusoit. Mes justes soupçons chaque jour avoient beau -me parler, j'en rejetois la voix qui vous rendoit criminel à mes -yeux, et j'écoutois avec plaisir mille chimères ridicules, qui vous -peignoient innocent à mon cœur; mais enfin cet abord ne me permet -plus de douter, et le coup d'œil qui m'a reçue m'apprend bien plus -de choses que je ne voudrois en savoir. Je serois bien aise pourtant -d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, don Juan, -je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier. - -DON JUAN. - -Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti. - -SGANARELLE, bas, à don Juan. - -Moi, monsieur. Je n'en sais rien, s'il vous plaît. - -DONE ELVIRE. - -Eh bien, Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende -ses raisons. - -DON JUAN, faisant signe à Sganarelle d'approcher. - -Allons, parle donc à madame. - -SGANARELLE, bas, à don Juan. - -Que voulez-vous que je dise? - -DONE ELVIRE. - -Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un -départ si prompt. - -DON JUAN. - -Tu ne répondras pas? - -SGANARELLE, bas, à don Juan. - -Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur. - -DON JUAN. - -Veux-tu répondre, te dis-je! - -SGANARELLE. - -Madame... - -DONE ELVIRE. - -Quoi? - -SGANARELLE, se tournant vers son maître. - -Monsieur... - -DON JUAN, en le menaçant. - -Si... - -SGANARELLE. - -Madame, les conquérans, Alexandre et les autres mondes, sont cause de -notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire. - -DONE ELVIRE. - -Vous plaît-il, don Juan, nous éclaircir ces beaux mystères? - -DON JUAN. - -Madame, à vous dire la vérité... - -DONE ELVIRE. - -Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui -doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de vous voir la -confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble -effronterie? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes -sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans -égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort? -Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous -ont obligé à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, -vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner -d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous -sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et -qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé -de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit -comme vous êtes. - -DON JUAN. - -Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et -que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis -toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous -rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour -vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais -par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous -davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules, -madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisois. J'ai -fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture -d'un couvent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre -part, et que le ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le -repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. J'ai cru que -notre mariage n'étoit qu'un adultère déguisé, qu'il nous attireroit -quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devois tâcher de vous -oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. -Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que -j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les bras; que par... - -DONE ELVIRE. - -Ah! scélérat, c'est maintenant que je te connois tout entier; et, pour -mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une -telle connoissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais -sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même ciel dont -tu te joues me saura venger de ta perfidie. - -DON JUAN. - -Sganarelle, le ciel! - -SGANARELLE. - -Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres! - -DON JUAN. - -Madame... - -DONE ELVIRE. - -Il suffit. Je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse même d'en -avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop -sa honte; et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit -prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en -injures; non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles -vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis -encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais; et, -si le ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la -colère d'une femme offensée! - - [5] Pour: fournir une excuse à ma tendresse. Ellipse hardie et - archaïque. - - -SCÈNE IV.--DON JUAN, SGANARELLE. - -SGANARELLE, à part. - -Si le remords le pouvoit prendre! - -DON JUAN, après un moment de réflexion. - -Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse. - -SGANARELLE, seul. - -Ah! quel abominable maître me vois-je obligé de servir! - - - - -ACTE II - -Une campagne au bord de la mer. - - -SCÈNE I.--CHARLOTTE, PIERROT. - -CHARLOTTE. - -Notre dinse[6], Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point! - -PIERROT. - -Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplingle qu'il -ne s'ayant nayés tous deux. - -CHARLOTTE. - -C'est donc le coup de vent d'à matin qui les avoit renvarsés dans la -mar? - -PIERROT. - -Aga[7], quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme -cela est venu; car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés, -avisés le premier je les ai. Enfin donc j'étions sur le bord de la mar, -moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes -de tarre que je nous jesquions à la tête; car, comme tu sais bian, -le gros Lucas aime à batifoler, et moi, par fouas, je batifole, je -batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de -tout loin queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme -envars nous par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d'un -coup je voyois que je ne voyois plus rian. Eh! Lucas, ç'ai-je fait, -je pense que v'là des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m'a-t-il -fait, t'as été au trépassement d'un chat, t'as la vue trouble[8]. -Palsanguienne, ç'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce sont -des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. Veux-tu -gager, ç'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, ç'ai-je fait, et -que ce sont deux hommes, ç'ai-je fait, qui nageant droit ici, ç'ai-je -fait? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ça! ç'ai-je -fait, veux-tu gager dix sous que si? Je le veux bian, ce m'a-t-il fait, -et, pour le montrer, v'là argent au jeu, ce m'a-t-il fait. Moi, je -n'ai point été ni fou, ni étourdi; j'ai bravement bouté à tarre quatre -pièces tapées, et cinq sous en doubles, jerniguienne, aussi hardiment -que si j'avois avalé un varre de vin; car je sis hasardeux, moi, et je -vas à la débandade. Je savois bian ce que je faisois pourtant. Queuque -gniais! Enfin donc, je n'avons pas plutôt eu gagé, que j'avons vu les -deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller querir; -et moi de tirer auparavant les enjeux. Allons, Lucas, ç'ai-je dit, tu -vois bian qu'ils nous appelont; allons vite à leu secours. Non, ce -m'a-t-il dit, ils m'ont fait perdre. Oh! donc, tanquia qu'à la parfin, -pour le faire court, je l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés -dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons -tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et -pis ils se sant dépouillés tout nus pour se sécher, et pis il y en est -venu encore deux de la même bande, qui s'équiant sauvés tout seuls; et -pis Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. V'là -justement Charlotte, comme tout ça s'est fait. - -CHARLOTTE. - -Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait -que les autres? - -PIERROT. - -Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieu, -car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas; et ceux -qui le servont sont des monsieux eux-mêmes; et stapandant, tout gros -monsieu qu'il est, il seroit par ma fiqué[9] nayé si je n'aviomme été -là. - -CHARLOTTE. - -Ardez[10] un peu! - -PIERROT. - -Oh! parguienne, sans nous il en avoit pour sa maine de fèves[11]. - -CHARLOTTE. - -Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot? - -PIERROT. - -Nannain, ils l'avont rhabillé tout devant nous. Mon Guieu, je n'en -avois jamais vu s'habiller. Que d'histoire et d'engingorniaux[12] -boutont[13] ces messieux-là les courtisans! Je me pardrois là dedans, -pour moi; et j'étois tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils -avont des cheveux qui ne tenont point à leu tête; et ils boutont ça, -après tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises -qui ant des manches où j'entrerions tout brandis[14], toi et moi. En -glieu d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe[15] aussi large que -d'ici à Pâques: en glieu de pourpoint de petites brassières, qui ne -leu venont pas jusqu'au brichet[16]; et, en glieu de rabat, un grand -mouchoir de cou à réziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu -pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au bout -des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et, parmi -tout ça, tant de rubans, tant de rubans que c'est une vraie piquié. -Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout depis un bout -jusqu'à l'autre; et ils sont faits d'une façon que je me romprois le -cou aveuc. - -CHARLOTTE. - -Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça. - -PIERROT. - -Oh! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose à te -dire, moi. - -CHARLOTTE. - -Eh bian, dis, qu'est-ce que c'est? - -PIERROT. - -Vois-tu, Charlotte? il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon -cœur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés -ensemble; mais, marguienne, je ne suis point satisfait de toi. - -CHARLOTTE. - -Quement, qu'est-ce que c'est donc qu'iglia? - -PIERROT. - -Iglia que tu me chagraines l'esprit, franchement. - -CHARLOTTE. - -Et quement donc? - -PIERROT. - -Tétiguienne, tu ne m'aimes point. - -CHARLOTTE. - -Ah! ah! n'est-ce que çà? - -PIERROT. - -Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez. - -CHARLOTTE. - -Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même chose. - -PIERROT. - -Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose; -et, si ce n'étoit pas toujou la même chose, je ne te dirois pas toujou -la même chose. - -CHARLOTTE. - -Mais qu'est-ce qu'il te faut? que veux-tu? - -PIERROT. - -Jerniguienne! je veux que tu m'aimes. - -CHARLOTTE. - -Est-ce que je ne t'aime pas? - -PIERROT. - -Non, tu ne m'aimes pas; et si[17] je fais tout ce que je pis pour ça. -Je t'achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont; -je me romps le cou à t'aller dénicher des marles; je fais jouer pour -toi les vielleux quand ce vient ta fête, et tout ça comme si je me -frappois la tête contre un mur. Vois-tu, ça n'est ni biau ni honnête -de n'aimer pas les gens qui nous aimont. - -CHARLOTTE. - -Mais, mon Guieu, je t'aime aussi. - -PIERROT. - -Oui, tu m'aimes d'une belle dégaîne! - -CHARLOTTE. - -Quement veux-tu donc qu'on fasse? - -PIERROT. - -Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut. - -CHARLOTTE. - -Ne t'aimé-je pas aussi comme il faut? - -PIERROT. - -Non. Quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries aux -parsonnes quand on les aime du bon cœur. Regarde la grosse Thomasse, -comme alle est assottée du jeune Robain; alle est toujou autour de li -à l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li fait queuque -niche, ou li baille queuque taloche en passant; et l'autre jour qu'il -étoit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit -choir tout de son long par tarre. Jarni, v'là où l'en voit les gens qui -aimont; mais toi tu ne me dis jamais mot, t'es toujou là comme eune -vraie souche de bois; et je passerois vingt fois devant toi, que tu -ne te grouillerois pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la -moindre chose. Ventreguienne! ça n'est pas bian, après tout; et t'es -trop froide pour les gens. - -CHARLOTTE. - -Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre. - -PIERROT. - -Ignia himeur qui quienne. Quand on a de l'amiquié pour les parsonnes, -l'on en baille toujou queuque petite signifiance. - -CHARLOTTE. - -Enfin, je t'aime tout autant que je pis; et, si tu n'es pas content de -ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre. - -PIERROT. - -Eh bian, v'là pas mon compte? Tétigué, si tu m'aimois, me dirois-tu ça? - -CHARLOTTE. - -Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit? - -PIERROT. - -Morgué! queu mal te fais-je? Je ne te demande qu'un peu d'amiquié. - -CHARLOTTE. - -Eh bien, laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être que -ça viendra tout d'un coup sans y songer. - -PIERROT. - -Touche donc là, Charlotte. - -CHARLOTTE, donnant sa main. - -Eh bien, quien. - -PIERROT. - -Promets-moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage. - -CHARLOTTE. - -J'y ferai tout ce que je pourrai; mais il faut que ça vienne de -lui-même, Piarrot, est-ce là ce monsieu? - -PIERROT. - -Oui, le v'là. - -CHARLOTTE. - -Ah! mon Guieu, qu'il est genti, et que ç'auroit été dommage qu'il eût -été nayé! - -PIERROT. - -Je revians tout à l'heure; je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter -tant soit peu de la fatigue que j'ais eue. - - [6] Pour: notre dame. Mot de patois. - - [7] Pour: _age_, mot latin, _allons_. Interjection patoise. - - [8] Proverbe populaire fondé sur une ancienne superstition. - - [9] Pour: ma foi. Mot patois. - - [10] Pour: regardez. Abréviation populaire. - - [11] Pour: mine de fèves, mesure; c'est-à-dire pour son compte. - - [12] Pour: engins pour la gorge, parure, ornement. Mot patois. - - [13] Pour: mettre, placer. Archaïsme populaire. - - [14] Pour: tout entiers, droits comme une perche; du mot _brand_, - rameau, bruyère. - - [15] Pour: tablier. Archaïsme rustique. - - [16] Pour: creux de l'estomac. Archaïsme populaire. - - [17] Voyez plus haut, _passim_. - - -SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, dans le fond de la cour. - -DON JUAN. - -Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue -a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait; mais, à te -dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je -lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin -que me donnoit le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas -que ce cœur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions à ne pas -me souffrir[18] longtemps de pousser des soupirs. - -SGANARELLE. - -Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes-nous échappés d'un -péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au ciel de la pitié qu'il a -daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa -colère par vos fantaisies accoutumées et vos amours cr... (Don Juan -prend un air menaçant.) Paix, coquin que vous êtes! Vous ne savez ce -que vous dites, et monsieur sait ce qu'il fait. Allons. - -DON JUAN, apercevant Charlotte. - -Ah! ah! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle? As-tu rien vu -de plus joli? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien -l'autre? - -SGANARELLE. - -Assurément (A part.) Autre pièce nouvelle. - -DON JUAN, à Charlotte. - -D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable? Quoi! dans ces -lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des -personnes faites comme vous êtes? - -CHARLOTTE. - -Vous voyez, monsieu. - -DON JUAN. - -Êtes-vous de ce village? - -CHARLOTTE. - -Oui, monsieu. - -DON JUAN. - -Et vous y demeurez?... - -CHARLOTTE. - -Oui, monsieu. - -DON JUAN. - -Vous vous appelez? - -CHARLOTTE. - -Charlotte, pour vous servir. - -DON JUAN. - -Ah! la belle personne! et que ses yeux sont pénétrans! - -CHARLOTTE. - -Monsieu, vous me rendez toute honteuse. - -DON JUAN. - -Ah! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle, -qu'en dis-tu? Peut-on rien voir de plus agréable? Tournez-vous un -peu, s'il vous plaît. Ah! que cette taille est jolie! Haussez un peu -la tête, de grâce. Ah! que ce visage est mignon! Ouvrez vos yeux -entièrement. Ah! qu'ils sont beaux! Que je voie un peu vos dents, je -vous prie. Ah! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes! -Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne. - -CHARLOTTE. - -Monsieu, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous -railler de moi. - -DON JUAN. - -Moi, me railler de vous? Dieu m'en garde! Je vous aime trop pour cela, -et c'est du fond du cœur que je vous parle. - -CHARLOTTE. - -Je vous suis bien obligée, si ça est. - -DON JUAN. - -Point du tout, vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis; et -ce n'est qu'à votre beauté que vous en êtes redevable. - -CHARLOTTE. - -Monsieu, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit -pour vous répondre. - -DON JUAN. - -Sganarelle, regarde un peu ses mains. - -CHARLOTTE. - -Fi! monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi. - -DON JUAN. - -Ah! que dites-vous là! Elles sont les plus belles du monde; souffrez -que je les baise, je vous prie. - -CHARLOTTE. - -Monsieu, c'est trop d'honneur que vous me faites; et, si j'avois su ça -tantôt, je n'aurois pas manqué de les laver avec du son. - -DON JUAN. - -Eh! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée, sans -doute? - -CHARLOTTE. - -Non, monsieu; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la -voisine Simonnette. - -DON JUAN. - -Quoi! une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan! -Non, non, c'est profaner tant de beautés, et vous n'êtes pas née -pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure -fortune; et le ciel, qui le connoît bien, m'a conduit ici tout exprès -pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes: car enfin, -belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu'à -vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans -l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, sans doute; -mais quoi! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l'on -vous aime autant en un quart d'heure qu'en feroit une autre en six mois. - -CHARLOTTE. - -Aussi vrai, monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce -que vous dites me fait aise, et j'aurois toutes les envies du monde -de vous croire; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire -les monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleux, qui ne -songez qu'à abuser les filles. - -DON JUAN. - -Je ne suis pas de ces gens-là. - -SGANARELLE, à part. - -Il n'a garde. - -CHARLOTTE. - -Voyez-vous, monsieu? il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je -suis une pauvre paysanne; mais j'ai l'honneur en recommandation, et -j'aimerois mieux me voir morte que de me voir déshonorée. - -DON JUAN. - -Moi, j'aurois l'âme assez méchante pour abuser une personne comme -vous? Je serois assez lâche pour vous déshonorer? Non, non, j'ai trop -de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en -tout honneur; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je -n'ai point d'autre dessein que de vous épouser. En voulez-vous un plus -grand témoignage? M'y voilà prêt quand vous voudrez; et je prends à -témoin l'homme que voilà de la parole que je vous donne. - -SGANARELLE. - -Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous -voudrez. - -DON JUAN. - -Ah! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous -me faites grand tort de juger de moi par les autres; et, s'il y a -des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser des -filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la -sincérité de ma foi; et puis votre beauté vous assure de tout. Quand -on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes -de craintes; vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne qu'on -abuse; et pour moi, je l'avoue, je me percerois le cœur de mille -coups, si j'avois eu la moindre pensée de vous trahir. - -CHARLOTTE. - -Mon Dieu! je ne sais si vous dites vrai, ou non; mais vous faites que -l'on vous croit. - -DON JUAN. - -Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous -réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l'acceptez-vous -pas, et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme? - -CHARLOTTE. - -Oui, pourvu que ma tante le veuille. - -DON JUAN. - -Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part. - -CHARLOTTE. - -Mais au moins, monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie; il y -aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la bonne -foi. - -DON JUAN. - -Comment! il semble que vous doutiez encore de ma sincérité! Voulez-vous -que je fasse des sermens épouvantables? Que le ciel... - -CHARLOTTE. - -Mon Dieu! ne jurez point! je vous crois. - -DON JUAN. - -Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole. - -CHARLOTTE. - -Oh! monsieu, attendez que je soyons mariés, je vous prie. Après ça, je -vous baiserai tant que vous voudrez. - -DON JUAN. - -Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez! -abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille -baisers, je lui exprime le ravissement où je suis... - - [18] Pour: permettre. Voyez plus haut. - - -SCÈNE III.--DON JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE. - -PIERROT, poussant don Juan qui baise la main de Charlotte. - -Tout doucement, monsieu; tenez-vous, s'il vous plaît. Vous vous -échauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie. - -DON JUAN, repoussant rudement Pierrot. - -Qui m'amène cet impertinent? - -PIERROT, se mettant entre don Juan et Charlotte. - -Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos -accordées. - -DON JUAN, repoussant encore Pierrot. - -Ah! que de bruit! - -PIERROT. - -Jerniguienne! ce n'est pas comme ça qu'il faut pousser les gens. - -CHARLOTTE, prenant Pierrot par le bras. - -Eh! laisse-le faire aussi, Piarrot. - -PIERROT. - -Quement! que je le laisse faire? Je ne veux pas, moi. - -DON JUAN. - -Ah! - -PIERROT. - -Tétiguienne! parce qu'ous êtes monsieu, ous viendrez caresser nos -femmes à notre barbe! Allez-v's-en caresser les vôtres! - -DON JUAN. - -Heu! - -PIERROT. - -Heu. (Don Juan lui donne un soufflet.) Tétigué! ne me frappez pas. -(Autre soufflet.) Oh! jerniguié! (Autre soufflet.) Ventregué! (Autre -soufflet.) Palsangué! morguienne! ça n'est pas bian de battre les gens, -et ce n'est pas là la récompense de v's avoir sauvé d'être nayé. - -CHARLOTTE. - -Piarrot! ne te fâche point. - -PIERROT. - -Je me veux fâcher; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole. - -CHARLOTTE. - -Oh! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut m'épouser, -et tu ne dois pas te bouter en colère. - -PIERROT. - -Quetement? Jerni! tu m'es promise. - -CHARLOTTE. - -Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas être bien aise -que je devienne madame? - -PIERROT. - -Jerniguié! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre. - -CHARLOTTE. - -Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te -ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage -cheux nous. - -PIERROT. - -Ventreguienne! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerois deux -fois autant. Est-ce donc comme ça que t'écoutes ce qu'il te dit? -Morguienne, si j'avois su ça tantôt, je me serois bien gardé de le -tirer de gliau, et je gli aurois baillé un bon coup d'aviron sur la -tête. - -DON JUAN, s'approchant de Pierrot pour le frapper. - -Qu'est-ce que vous dites? - -PIERROT, se mettant derrière Charlotte. - -Jerniguienne! je ne crains parsonne. - -DON JUAN, passant du côté où est Pierrot. - -Attendez-moi un peu. - -PIERROT, repassant de l'autre côté. - -Je me moque de tout, moi. - -DON JUAN, courant après Pierrot. - -Voyons cela. - -PIERROT, se sauvant encore derrière Charlotte. - -J'en avons bian vu d'autres! - -DON JUAN. - -Ouais! - -SGANARELLE. - -Eh! monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le -battre. (A Pierrot, en se mettant entre lui et don Juan.) Écoute, mon -pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien. - -PIERROT, passant devant Sganarelle, et regardant fièrement don Juan. - -Je veux lui dire, moi! - -DON JUAN, levant la main pour donner un soufflet à Pierrot. - -Ah! je vous apprendrai... - - Pierrot baisse la tête et Sganarelle reçoit le soufflet. - -SGANARELLE, regardant Pierrot. - -Peste soit du maroufle! - -DON JUAN, à Sganarelle. - -Te voilà payé de charité. - -PIERROT. - -Jarni! je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci. - - -SCÈNE IV.--DON JUAN, CHARLOTTE, SGANARELLE. - -DON JUAN, à Charlotte. - -Enfin, je m'en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne -changerois pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de -plaisirs quand vous serez ma femme, et que... - - -SCÈNE V.--DON JUAN, MATHURINE, CHARLOTTE, SGANARELLE. - -SGANARELLE, apercevant Mathurine. - -Ah! ah! - -MATHURINE, à don Juan. - -Monsieu, que faites-vous donc là avec Charlotte? Est-ce que vous lui -parlez d'amour aussi? - -DON JUAN, bas, à Mathurine. - -Non. Au contraire, c'est elle qui me témoignoit une envie d'être ma -femme, et je lui répondois que j'étois engagé à vous. - -CHARLOTTE, à don Juan. - -Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine? - -DON JUAN, bas, à Charlotte. - -Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudroit bien que je -l'épousasse; mais je lui dis que c'est vous que je veux. - -MATHURINE. - -Quoi! Charlotte. - -DON JUAN, bas, à Mathurine. - -Tout ce que vous lui direz sera inutile; elle s'est mis cela dans la -tête. - -CHARLOTTE. - -Quement donc! Mathurine.... - -DON JUAN, bas, à Charlotte. - -C'est en vain que vous lui parlerez; vous ne lui ôterez point cette -fantaisie. - -MATHURINE. - -Est-ce que... - -DON JUAN, bas, à Mathurine. - -Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. - -CHARLOTTE. - -Je voudrois... - -DON JUAN, bas, à Charlotte. - -Elle est obstinée comme tous les diables. - -MATHURINE. - -Vraiment... - -DON JUAN, bas, à Mathurine. - -Ne ne lui dites rien, c'est une folle. - -CHARLOTTE. - -Je pense... - -DON JUAN, bas, à Charlotte. - -Laissez-la là, c'est une extravagante. - -MATHURINE. - -Non, non, il faut que je lui parle. - -CHARLOTTE. - -Je veux voir un peu ses raisons. - -MATHURINE. - -Quoi!... - -DON JUAN, bas, à Mathurine. - -Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser. - -CHARLOTTE. - -Je... - -DON JUAN, bas, à Charlotte. - -Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la -prendre pour femme. - -MATHURINE. - -Holà! Charlotte, ça n'est pas bian de courir su le marché des autres. - -CHARLOTTE. - -Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que monsieu me parle. - -MATHURINE. - -C'est moi que monsieu a vue la première. - -CHARLOTTE. - -S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de -m'épouser. - -DON JUAN, bas, à Mathurine. - -Eh bien, que vous ai-je dit? - -MATHURINE, à Charlotte. - -Je vous baise les mains; c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis -d'épouser. - -DON JUAN, bas, à Charlotte. - -N'ai-je pas deviné? - -CHARLOTTE. - -A d'autres, je vous prie; c'est moi, vous dis-je. - -MATHURINE. - -Vous vous moquez des gens; c'est moi, encore un coup. - -CHARLOTTE. - -Le v'là qui est pour le dire, si je n'ai pas raison. - -MATHURINE. - -Le v'là qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai. - -CHARLOTTE. - -Est-ce, monsieu, que vous lui avez promis de l'épouser? - -DON JUAN, bas, à Charlotte. - -Vous vous raillez de moi. - -MATHURINE. - -Est-il vrai, monsieu, que vous lui avez donné parole d'être son mari? - -DON JUAN, bas, à Mathurine. - -Pouvez-vous avoir cette pensée? - -CHARLOTTE. - -Vous voyez qu'al le soutient. - -DON JUAN, bas, à Charlotte. - -Laissez-la faire. - -MATHURINE. - -Vous êtes témoin comme al l'assure. - -DON JUAN, bas, à Mathurine. - -Laissez-la dire. - -CHARLOTTE. - -Non, non, il faut savoir la vérité. - -MATHURINE. - -Il est question de juger ça. - -CHARLOTTE. - -Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune[19]. - -MATHURINE. - -Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse[20]. - -CHARLOTTE. - -Monsieu, videz la querelle, s'il vous plaît. - -MATHURINE. - -Mettez-nous d'accord, monsieu. - -CHARLOTTE, à Mathurine. - -Vous allez voir. - -MATHURINE, à Charlotte. - -Vous allez voir vous-même. - -CHARLOTTE, à don Juan. - -Dites. - -MATHURINE, à don Juan. - -Parlez. - -DON JUAN. - -Que voulez-vous que je dise? Vous soutenez également toutes deux que -je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de -vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit nécessaire que je -m'explique davantage? Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites? Celle -à qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-même, de quoi -se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se mettre en peine, -pourvu que j'accomplisse ma promesse? Tous les discours n'avancent -point les choses. Il faut faire et non pas dire; et les effets décident -mieux que les paroles. Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux -mettre d'accord; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux -a mon cœur. (Bas, à Mathurine.) Laissez-lui croire ce qu'elle voudra. -(Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas, -à Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. -(Bas, à Mathurine.) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas, -à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. -(Haut.) J'ai un petit ordre à donner, je viens vous retrouver dans un -quart d'heure. - - [19] Pour: montre votre niaiserie. Les jeunes oiseaux, ou _niais_ en - termes de fauconnerie, ont presque tous le bec jaune. - - [20] Pour: honteuse de votre défaite. Mot proverbial qui équivaut à - «avoir le nez cassé.» - - -SCÈNE VI.--CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE. - -CHARLOTTE, à Mathurine. - -Je suis celle qu'il aime, au moins. - -MATHURINE, à Charlotte. - -C'est moi qu'il épousera. - -SGANARELLE, arrêtant Charlotte et Mathurine. - -Ah! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et je -ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi l'une -et l'autre: ne vous amusez point à tous les contes qu'on vous fait, et -demeurez dans votre village. - - -SCÈNE VII.--DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE. - -DON JUAN, dans le fond du théâtre, à part. - -Je voudrois bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas. - -SGANARELLE. - -Mon maître est un fourbe; il n'a dessein que de vous abuser, et -en a bien abusé d'autres; c'est l'épouseur du genre humain, et... -(Apercevant don Juan.) Cela est faux; et quiconque vous dira cela, vous -lui devez dire qu'il en a menti. Mon maître n'est point l'épouseur -du genre humain, il n'est point fourbe, il n'a pas dessein de vous -tromper, et n'en a point abusé d'autres. Ah! tenez, le voilà; -demandez-le plutôt à lui-même. - -DON JUAN, regardant Sganarelle, et le soupçonnant d'avoir parlé. - -Oui! - -SGANARELLE. - -Monsieur, comme le monde est plein de médisans, je vais au-devant des -choses; et je leur disois que, si quelqu'un leur venoit dire du mal de -vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de -lui dire qu'il en auroit menti. - -DON JUAN. - -Sganarelle! - -SGANARELLE, à Charlotte et à Mathurine. - -Oui, monsieur est homme d'honneur; je le garantis tel. - -DON JUAN. - -Hon! - -SGANARELLE. - -Ce sont des impertinens. - - -SCÈNE VIII.--DON JUAN, LA RAMÉE, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE. - -LA RAMÉE, bas, à don Juan. - -Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous. - -DON JUAN. - -Comment? - -LA RAMÉE. - -Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un -moment; je ne sais par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi; mais -j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrogé, et auquel -ils vous ont dépeint. L'affaire presse; et le plus tôt que vous pourrez -sortir d'ici sera le meilleur. - - -SCÈNE IX.--DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE. - -DON JUAN, à Charlotte et à Mathurine. - -Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici; mais je vous prie de -vous ressouvenir de la parole que je vous ai donnée, et de croire que -vous aurez de mes nouvelles avant qu'il soit demain au soir. - - -SCÈNE X.--DON JUAN, SGANARELLE. - -DON JUAN. - -Comme la partie n'est pas égale, il faut user de stratagème et éluder -adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revête -de mes habits; et moi... - -SGANARELLE. - -Monsieur, vous vous moquez. M'exposer à être tué sous vos habits, et... - -DON JUAN. - -Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais; et bien heureux est -le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître. - -SGANARELLE. - -Je vous remercie d'un tel honneur. (Seul.) O ciel! puisqu'il s'agit de -mort, fais-moi la grâce de n'être point pris pour un autre! - - - - -ACTE III - -Une forêt. - - -SCÈNE I.[21]--DON JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en médecin. - -SGANARELLE. - -Ma foi, monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un -et l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'étoit point -du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous -vouliez faire. - -DON JUAN. - -Il est vrai que te voilà bien; et je ne sais où tu as été déterrer cet -attirail ridicule. - -SGANARELLE. - -Oui. C'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu -où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour l'avoir. Mais -savez-vous, monsieur, que cet habit me met déjà en considération; que -je suis salué des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter -ainsi qu'un habile homme? - -DON JUAN. - -Comment donc? - -SGANARELLE. - -Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus -demander mon avis sur différentes maladies. - -DON JUAN. - -Tu leur as répondu que tu n'y entendois rien? - -SGANARELLE. - -Moi? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit; j'ai -raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun. - -DON JUAN. - -Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés? - -SGANARELLE. - -Ma foi, monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper, j'ai fait -mes ordonnances à l'aventure, et ce seroit une chose plaisante si les -malades guérissoient, et qu'on m'en vînt remercier. - -DON JUAN. - -Et pourquoi non? Par quelle raison n'aurois-tu pas les mêmes priviléges -qu'ont tous les autres médecins? Ils n'ont pas plus de part que toi aux -guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font -rien que recevoir la gloire des heureux succès; et tu peux profiter, -comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout -ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature. - -SGANARELLE. - -Comment, monsieur, vous êtes aussi impie en médecine? - -DON JUAN. - -C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes. - -SGANARELLE. - -Quoi! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique. - -DON JUAN. - -Et pourquoi veux-tu que j'y croie? - -SGANARELLE. - -Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps, -que le vin émétique fait bruire ses fuseaux[22]. Ses miracles ont -converti les plus incrédules esprits; et il n'y a pas trois semaines -que j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux. - -DON JUAN. - -Et quoi! - -SGANARELLE. - -Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l'agonie; on ne -savoit plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien; on -s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique. - -DON JUAN. - -Il réchappa, n'est-ce pas? - -SGANARELLE. - -Non, il mourut. - -DON JUAN. - -L'effet est admirable. - -SGANARELLE. - -Comment! il y avoit six jours entiers qu'il ne pouvoit mourir, et cela -le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace? - -DON JUAN. - -Tu as raison. - -SGANARELLE. - -Mais laissons là la médecine où vous ne croyez point, et parlons des -autres choses; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en -humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez -les disputes, et que vous ne me défendez pas les remontrances. - -DON JUAN. - -Eh bien? - -SGANARELLE. - -Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne -croyiez point du tout au ciel? - -DON JUAN. - -Laissons cela. - -SGANARELLE. - -C'est-à-dire que non. Et à l'enfer? - -DON JUAN. - -Eh! - -SGANARELLE. - -Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît? - -DON JUAN. - -Oui, oui. - -SGANARELLE. - -Aussi peu. Ne croyez-vous point à l'autre vie? - -DON JUAN. - -Ah! ah! ah! - -SGANARELLE. - -Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi -un peu; «le moine bourru[23], qu'en croyez-vous, eh? - -DON JUAN. - -»La peste soit du fat! - -SGANARELLE. - -«Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai -que le moine bourru, et je me ferois pendre pour celui-là. Mais encore -faut-il croire quelque chose «dans le monde.» Qu'est-ce «donc» que vous -croyez? - -DON JUAN. - -Ce que je crois? - -SGANARELLE. - -Oui. - -DON JUAN. - -Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et -quatre sont huit. - -SGANARELLE. - -La belle croyance «et les beaux articles de foi» que voilà! Votre -religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique? Il faut avouer -qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour -avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, -monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne -sauroit se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais avec mon petit -bon sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que les livres, -et je comprends fort bien que tout ce monde que nous voyons n'est pas -un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrois bien -vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et -ce ciel là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui-même. Vous voilà, -vous, par exemple, vous êtes là: est-ce que vous vous êtes fait tout -seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour -vous faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de -l'homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l'un -dans l'autre? Ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce -poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là, -et qui... Oh! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurois -disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et me -laissez parler par belle malice. - -DON JUAN. - -J'attends que ton raisonnement soit fini. - -SGANARELLE. - -Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, -quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient -expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'ai -quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un -moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut? Je veux frapper des -mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer -les pieds, aller à droite, à gauche, en avant, en arrière, tourner... - - Il se laisse tomber en tournant. - -DON JUAN. - -Bon! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé. - -SGANARELLE. - -Morbleu! je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous; croyez ce -que vous voudrez; il m'importe bien que vous soyez damné! - -DON JUAN. - -Mais, tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes égarés. Appelle -un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin. - - [21] Les deux premières scènes de cet acte, imprimées dans l'édition - de 1682, faite sur les manuscrits de Molière, puis dans l'édition - d'Amsterdam de 1683, furent supprimées comme impies dans les éditions - subséquentes. Il paraît que l'édition de 1682 fut cartonnée, à - l'exception de deux ou trois exemplaires, dont l'un, appartenant à - M. de Lomenie, fut retrouvé par M. Beuchot. M. Simonin les publia - intégralement en 1813. Quant à la seconde scène, elle fut supprimée à - la seconde représentation. - - [22] Pour: fait beaucoup de bruit. Métaphore populaire. - - [23] Passages supprimés par la censure au temps de Louis XIV, comme - tous les autres passages marqués ici par des guillemets.--Le moine - bourru, spectre d'un moine, qui, selon la tradition populaire, battait - les passants attardés. - - -SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE. - -SGANARELLE. - -«Holà! oh! l'homme! oh! mon compère! oh! l'ami! un petit mot, s'il vous -plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville. - -LE PAUVRE. - -»Vous n'avez qu'à suivre cette route, messieurs, et détourner à main -droite quand vous serez au bout de la forêt; mais je vous donne avis -que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, -il y a des voleurs ici autour. - -DON JUAN. - -»Je te suis obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur. - -LE PAUVRE. - -»Si vous vouliez me secourir, monsieur, de quelque aumône. - -DON JUAN. - -»Ah! ah! ton avis est intéressé, à ce que je vois. - -LE PAUVRE. - -»Je suis un pauvre homme, monsieur, retiré tout seul dans ce bois -depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous -donne toute sorte de biens. - -DON JUAN. - -»Eh! prie le ciel qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des -affaires des autres. - -SGANARELLE. - -»Vous ne connoissez pas monsieur bonhomme; il ne croit qu'en deux et -deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit. - -DON JUAN. - -»Quelle est ton occupation parmi ces arbres? - -LE PAUVRE. - -»De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui -me donnent quelque chose. - -DON JUAN. - -»Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise. - -LE PAUVRE. - -»Hélas! monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde. - -DON JUAN. - -»Tu te moques: un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut manquer -d'être bien dans ses affaires. - -LE PAUVRE. - -»Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau -de pain à mettre sous les dents. - -DON JUAN. - -»Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah! -ah! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu -veuilles jurer. - -LE PAUVRE. - -»Ah! monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché? - -DON JUAN. - -»Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non: en voici un -que je te donne, si tu jures. Tiens: il faut jurer. - -LE PAUVRE. - -»Monsieur... - -DON JUAN. - -»A moins de cela, tu ne l'auras pas. - -SGANARELLE. - -»Va, va, jure un peu; il n'y a pas de mal. - -DON JUAN. - -»Prends, le voilà; prends, te dis-je; mais jure donc! - -LE PAUVRE. - -»Non, monsieur, j'aime mieux mourir de faim. - -DON JUAN. - -»Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.» (Regardant dans -la forêt.) Mais que vois-je là? Un homme attaqué par trois autres? La -partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. - - Il met l'épée à la main, et court au lieu du combat. - - -SCÈNE III.--SGANARELLE. - -Mon maître est un vrai enragé d'aller se présenter à un péril qui ne -le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait -fuir les trois. - - -SCÈNE IV.--DON JUAN, DON CARLOS, SGANARELLE, au fond du théâtre. - -DON CARLOS, remettant son épée. - -On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. -Souffrez, monsieur, que je vous rende grâces d'une action si généreuse, -et que... - -DON JUAN. - -Je n'ai rien fait, monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre -propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures; et l'action -de ces coquins étoit si lâche, que c'eût été y prendre part que de ne -pas s'y opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre -leurs mains? - -DON CARLOS. - -Je m'étois, par hasard, égaré d'un frère et de tous ceux de notre -suite; et, comme je cherchois à les rejoindre, j'ai fait rencontre de -ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval, et qui, sans votre valeur, -en auroient fait autant de moi. - -DON JUAN. - -Votre dessein est-il d'aller du côté de la ville? - -DON CARLOS. - -Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons obligés, mon -frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires -qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, -à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès -en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on -est contraint de quitter le royaume; et c'est en quoi je trouve la -condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer -sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être -asservi par les lois de l'honneur au déréglement de la conduite -d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens, dépendre de la -fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces -injures pour qui un honnête homme doit périr. - -DON JUAN. - -On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal aussi -le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense -de gaieté de cœur. Mais ne seroit-ce point une indiscrétion que de -vous demander quelle peut être votre affaire? - -DON CARLOS. - -La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret; et, lorsque -l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher -notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même -le dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point -de vous dire que l'offense que nous cherchons à venger est une sœur -séduite et enlevée d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est -un don Juan Tenorio, fils de don Louis Tenorio. Nous le cherchons -depuis quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport -d'un valet, qui nous a dit qu'il sortoit à cheval, accompagné de quatre -ou cinq, et qu'il avoit pris le long de cette côte; mais tous nos soins -ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu. - -DON JUAN. - -Le connoissez-vous, monsieur, ce don Juan dont vous parlez? - -DON CARLOS. - -Non, quant à moi; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï -dépeindre à mon frère; mais la renommée n'en dit pas force bien, et -c'est un homme dont la vie... - -DON JUAN. - -Arrêtez, monsieur, s'il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce -seroit à moi une espèce de lâcheté que d'en ouïr dire du mal. - -DON CARLOS. - -Pour l'amour de vous, monsieur, je n'en dirai rien du tout; et c'est -bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie, -que de me taire devant vous d'une personne que vous connoissez, lorsque -je ne puis en parler sans en dire du mal; mais, quelque ami que vous -lui soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son action, et ne -trouverez pas étrange que nous cherchions d'en prendre la vengeance. - -DON JUAN. - -Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins -inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empêcher; mais -il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes, et -je m'engage à vous faire faire raison par lui. - -DON CARLOS. - -Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d'injures? - -DON JUAN. - -Toute celle que votre honneur peut souhaiter; et, sans vous donner la -peine de chercher don Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver au -lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira. - -DON CARLOS. - -Cet espoir est bien doux, monsieur, à des cœurs offensés; mais, après -ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur que vous -fussiez de la partie. - -DON JUAN. - -Je suis si attaché à don Juan, qu'il ne sauroit se battre que je ne me -batte aussi; mais enfin j'en réponds comme de moi-même, et vous n'avez -qu'à dire quand vous voulez qu'il paroisse et vous donne satisfaction. - -DON CARLOS. - -Que ma destinée est cruelle! Faut-il que je vous doive vie, et que don -Juan soit de vos amis? - - -SCÈNE V.--DON ALONSE, DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE. - -DON ALONSE, parlant à ceux de sa suite, sans voir don Carlos ni don -Juan. - -Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après nous; je veux un -peu marcher à pied. (Les apercevant tous deux.) O ciel! que vois-je -ici? Quoi! mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel? - -DON CARLOS. - -Notre ennemi mortel? - -DON JUAN, mettant la main sur la garde de son épée. - -Oui, je suis don Juan moi-même; et l'avantage du nombre ne m'obligera -pas à vouloir déguiser mon nom. - -DON ALONSE, mettant l'épée à la main. - -Ah! traître, il faut que tu périsses, et... - - Sganarelle court se cacher. - -DON CARLOS. - -Ah! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie; et, sans le -secours de son bras, j'aurois été tué par des voleurs que j'ai trouvés. - -DON ALONSE. - -Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance? Tous -les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mérite pour -engager notre âme; et, s'il faut mesurer l'obligation à l'injure, votre -reconnoissance, mon frère, est ici ridicule; et, comme l'honneur est -infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement -que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur. - -DON CARLOS. - -Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours -mettre entre l'un et l'autre; et la reconnoissance de l'obligation -n'efface point en moi le ressentiment de l'injure; mais souffrez que je -lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de la -vie que je lui dois, par un délai de notre vengeance, et lui laisse la -liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait. - -DON ALONSE. - -Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et -l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre -ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé -mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures; et, si -vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'à vous -retirer, et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice. - -DON CARLOS. - -De grâce, mon frère... - -DON ALONSE. - -Tous ces discours sont superflus: il faut qu'il meure. - -DON CARLOS. - -Arrêtez, vous dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on -attaque ses jours; et je jure le ciel que je le défendrai ici contre -qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie -qu'il a sauvée; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me -perciez. - -DON ALONSE. - -Quoi? vous prenez le parti de votre ennemi contre moi; et, loin d'être -saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous faites voir -pour lui des sentiments pleins de douceur! - -DON CARLOS. - -Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime, et ne -vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez. -Ayons du cœur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien -de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de -notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je -ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, et je lui -ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. -Notre vengeance, pour être différée, n'en sera pas moins éclatante; au -contraire, elle en tirera de l'avantage; et cette occasion de l'avoir -pu prendre la fera paroître plus juste aux yeux de tout le monde. - -DON ALONSE. - -O l'étrange foiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi -les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation -chimérique! - -DON CARLOS. - -Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, -je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre -honneur; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour, -que ma reconnoissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que -j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous -rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du -reste, croire que je m'acquitte avec même chaleur de ce que je dois, et -que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le bienfait. -Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je -vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez -à prendre. Vous connoissez assez la grandeur de l'offense que vous nous -faites, et je vous fais juge vous-même des réparations qu'elle demande. -Il est des moyens doux pour nous satisfaire, il en est de violents et -de sanglants; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez -donné parole de me faire raison par don Juan. Songez à me la faire, je -vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à -mon honneur. - -DON JUAN. - -Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis. - -DON CARLOS. - -Allons, mon frère; un moment de douceur ne fait aucune injure à la -sévérité de notre devoir. - - -SCÈNE VI.--DON JUAN, SGANARELLE. - -DON JUAN. - -Holà! hé! Sganarelle! - -SGANARELLE, sortant de l'endroit où il étoit caché. - -Plaît-il! - -DON JUAN. - -Comment! coquin, tu fuis quand on m'attaque! - -SGANARELLE. - -Pardonnez-moi, monsieur, je viens seulement d'ici près. Je crois que -cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le porter. - -DON JUAN. - -Peste soit l'insolent! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus -honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j'ai sauvé la vie! - -SGANARELLE. - -Moi? non. - -DON JUAN. - -C'est un frère d'Elvire. - -SGANARELLE. - -Un... - -DON JUAN. - -Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j'ai regret d'avoir -démêlé avec lui. - -SGANARELLE. - -Il vous seroit aisé de pacifier toutes choses. - -DON JUAN. - -Oui; mais ma passion est usée pour done Elvire, et l'engagement ne -compatit point avec mon humeur. J'aime la liberté en amour, tu le -sais, et je ne saurois me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre -murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me -laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon cœur est à toutes les -belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant -qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois -entre ces arbres? - -SGANARELLE. - -Vous ne le savez pas? - -DON JUAN. - -Non, vraiment. - -SGANARELLE. - -Bon! c'est le tombeau que le commandeur faisoit faire lorsque vous le -tuâtes. - -DON JUAN. - -Ah! tu as raison. Je ne savois pas que c'étoit de ce côté-ci qu'il -étoit. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien -que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir. - -SGANARELLE. - -Monsieur, n'allez point là. - -DON JUAN. - -Pourquoi? - -SGANARELLE. - -Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué. - -DON JUAN. - -Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et -qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons, -entrons dedans. - - Le tombeau s'ouvre, et l'on voit la statue du commandeur. - -SGANARELLE. - -Ah! que cela est beau! les belles statues! le beau marbre! les beaux -piliers! ah! que cela est beau! Qu'en dites-vous, monsieur? - -DON JUAN. - -Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce -que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa -vie d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique pour -quand il n'en a plus que faire. - -SGANARELLE. - -Voici la statue du commandeur. - -DON JUAN. - -Parbleu! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain! - -SGANARELLE. - -Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, -et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feroient -peur si j'étois tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de -nous voir. - -DON JUAN. - -Il auroit tort, et ce seroit mal recevoir l'honneur que je lui fais. -Demande-lui s'il veut venir souper avec moi. - -SGANARELLE. - -C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois. - -DON JUAN. - -Demande-lui, te dis-je. - -SGANARELLE. - -Vous moquez-vous! Ce seroit être fou que d'aller parler à une statue. - -DON JUAN. - -Fais ce que je te dis. - -SGANARELLE. - -Quelle bizarrerie! Seigneur commandeur... (A part.) Je ris de ma -sottise, mais c'est mon maître qui me la fait faire. (Haut.) Seigneur -commandeur, mon maître don Juan vous demande si vous voulez lui faire -l'honneur de venir souper avec lui. (La statue baisse la tête.) Ah! - -DON JUAN. - -Qu'est-ce? qu'as-tu? dis donc! Veux-tu parler? - -SGANARELLE, baissant la tête comme la statue. - -La statue... - -DON JUAN. - -Eh bien, que veux-tu dire, traître? - -SGANARELLE. - -Je vous dis que la statue... - -DON JUAN. - -Eh bien, la statue? Je t'assomme, si tu ne parles. - -SGANARELLE. - -La statue m'a fait signe. - -DON JUAN. - -La peste! le coquin! - -SGANARELLE. - -Elle m'a fait signe, vous dis-je; il n'est rien de plus vrai. -Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir. Peut-être... - -DON JUAN. - -Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au doigt ta -poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur voudroit-il venir -souper avec moi? - - La statue baisse encore la tête. - -SGANARELLE. - -Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles[24]. Eh bien, monsieur? - -DON JUAN. - -Allons, sortons d'ici. - -SGANARELLE, seul. - -Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire! - - [24] Pour: parier dix pistoles contre l'arrivée de la statue. - - - - -ACTE IV - -Le théâtre représente l'appartement de don Juan. - - -SCÈNE I.--DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN. - -DON JUAN, à Sganarelle. - -Quoi qu'il en soit, laissons cela; c'est une bagatelle, et nous pouvons -avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui -nous ait troublé la vue. - -SGANARELLE. - -Eh! monsieur, ne cherchez point à démentir ce que nous avons vu des -yeux que voilà. Il n'est rien de plus véritable que ce signe de tête; -et je ne doute point que le ciel, scandalisé de votre vie, n'ait -produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de... - -DON JUAN. - -Écoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralités, si tu -me dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu'un, -demander un nerf de bœuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te -rouer de mille coups. M'entends-tu bien? - -SGANARELLE. - -Fort bien, monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement; -c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de -détours: vous dites les choses avec une netteté admirable. - -DON JUAN. - -Allons, qu'on me fasse souper le plus tôt que l'on pourra. Une chaise, -petit garçon. - - -SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN. - -LA VIOLETTE. - -Monsieur, voilà votre marchand, monsieur Dimanche, qui demande à vous -parler. - -SGANARELLE. - -Bon! voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier. De -quoi s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent? et que ne lui -disois-tu que monsieur n'y est pas? - -LA VIOLETTE. - -Il y a trois quarts d'heure que je lui dis; mais il ne veut pas le -croire, et s'est assis là dedans pour attendre. - -SGANARELLE. - -Qu'il attende tant qu'il voudra. - -DON JUAN. - -Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique -que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de -quelque chose; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur -donner un double[25]. - - [25] Pour: deux deniers. - - -SCÈNE III.--DON JUAN, MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE, LA VIOLETTE, -RAGOTIN. - -DON JUAN. - -Ah! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que -je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord! J'avois -donné ordre qu'on ne me fît parler à personne; mais cet ordre n'est pas -pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée -chez moi. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Monsieur, je vous suis fort obligé. - -DON JUAN, parlant à Violette et à Ragotin. - -Parbleu! coquins, je vous apprendrai à laisser monsieur Dimanche dans -une antichambre, et je vous ferai connoître les gens! - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Monsieur, cela n'est rien. - -DON JUAN, à M. Dimanche. - -Comment! vous dire que je n'y suis pas! à monsieur Dimanche, au -meilleur de mes amis! - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Monsieur, je suis votre serviteur. J'étois venu... - -DON JUAN. - -Allons, vite un siége pour monsieur Dimanche. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Monsieur, je suis bien comme cela. - -DON JUAN. - -Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Cela n'est point nécessaire. - -DON JUAN. - -Otez ce pliant, et apportez un fauteuil. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Monsieur, vous vous moquez, et... - -DON JUAN. - -Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on mette -de différence entre nous deux. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Monsieur... - -DON JUAN. - -Allons, asseyez-vous. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire. -J'étois... - -DON JUAN. - -Mettez-vous là, vous dis-je. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour... - -DON JUAN. - -Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je... - -DON JUAN. - -Parbleu! monsieur Dimanche, vous vous portez bien? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Oui, monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu... - -DON JUAN. - -Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint -vermeil et des yeux vifs. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Je voudrois bien... - -DON JUAN. - -Comment se porte madame Dimanche, votre épouse? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Fort bien, monsieur, Dieu merci. - -DON JUAN. - -C'est une brave femme. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Elle est votre servante, monsieur. Je venois... - -DON JUAN. - -Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Le mieux du monde. - -DON JUAN. - -La jolie petite fille que c'est! je l'aime de tout mon cœur. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur. Je vous... - -DON JUAN. - -Et le petit Collin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Toujours de même, monsieur. Je... - -DON JUAN. - -Et votre petit chien Brusquet gronde-t-il toujours aussi fort, et -mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Plus que jamais, monsieur; et nous ne saurions en chevir[26]. - -DON JUAN. - -Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille, -car j'y prends beaucoup d'intérêt. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je... - -DON JUAN, lui tendant la main. - -Touchez donc là, monsieur Dimanche. Êtes-vous bien de mes amis? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Monsieur, je suis votre serviteur. - -DON JUAN. - -Parbleu! je suis à vous de tout mon cœur. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Vous m'honorez trop. Je... - -DON JUAN. - -Il n'y a rien que je ne fisse pour vous. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi. - -DON JUAN. - -Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Je n'ai point mérité cette grâce, assurément. Mais, monsieur... - -DON JUAN. - -Oh çà, monsieur Dimanche, sans façon, voulez-vous souper avec moi? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Non, monsieur; il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je... - -DON JUAN, se levant. - -Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que quatre -ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter. - -MONSIEUR DIMANCHE, se levant aussi. - -Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout seul. -Mais... - - Sganarelle ôte les siéges promptement. - -DON JUAN. - -Comment! Je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre -personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Ah! monsieur... - -DON JUAN. - -C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Si... - -DON JUAN. - -Voulez-vous que je vous reconduise? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Ah! monsieur, vous vous moquez! Monsieur... - -DON JUAN. - -Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois -d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde -que je ne fisse pour votre service. - - Il sort. - - [26] Pour: venir à chef, achever, devenir maître. Archaïsme perdu, - déjà suranné du temps de Molière, et qui s'était conservé dans la - bourgeoisie. - - -SCÈNE IV.--MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE. - -SGANARELLE. - -Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Il est vrai; il me fait tant de civilités et tant de complimens, que je -ne saurois jamais lui demander de l'argent. - -SGANARELLE. - -Je vous assure que toute sa maison périroit pour vous; et je voudrois -qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de vous donner -des coups de bâton, vous verriez de quelle manière... - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Je le crois; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de -mon argent. - -SGANARELLE. - -Oh! ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier. - -SGANARELLE. - -Fi! ne parlez pas de cela. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Comment! Je... - -SGANARELLE. - -Ne sais-je pas bien que je vous dois? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Oui. Mais... - -SGANARELLE. - -Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer. - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Mais mon argent? - -SGANARELLE, prenant M. Dimanche par le bras. - -Vous moquez-vous? - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Je veux... - -SGANARELLE, le tirant. - -Eh! - -MONSIEUR DIMANCHE. - -J'entends... - -SGANARELLE, le poussant vers la porte. - -Bagatelles! - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Mais... - -SGANARELLE, le poussant encore. - -Fi! - -MONSIEUR DIMANCHE. - -Je... - -SGANARELLE, le poussant tout à fait hors du théâtre. - -Fi! vous dis-je. - - -SCÈNE V.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE - -LA VIOLETTE, à don Juan. - -Monsieur, voilà monsieur votre père. - -DON JUAN. - -Ah! me voici bien! Il me falloit cette visite pour me faire enrager. - - -SCÈNE VI.--DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE. - -DON LOUIS. - -Je vois bien que je vous embarrasse, et que vous vous passeriez fort -aisément de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons étrangement -l'un l'autre, et, si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi -de vos déportemens. Hélas! que nous savons peu ce que nous faisons -quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il nous faut, -quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous venons à -l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidérées! -J'ai souhaité un fils avec des ardeurs non pareilles; je l'ai demandé -sans relâche avec des transports incroyables; et ce fils, que j'obtiens -en fatiguant le ciel de vœux, est le chagrin et le supplice de cette -vie même dont je croyois qu'il devoit être la joie et la consolation. -De quel œil, à votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas -d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le -mauvais visage; cette suite continuelle de méchantes affaires, qui -nous réduisent à toute heure à lasser les bontés du souverain, et qui -ont épuisé auprès de lui le mérite de mes services et le crédit de -mes amis? Ah! quelle bassesse est la vôtre? Ne rougissez-vous point -de mériter si peu votre naissance? Êtes-vous en droit, dites-moi, -d'en tirer quelque vanité, et qu'avez-vous fait, dans le monde, pour -être gentilhomme? Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les -armes, et que ce nous soit une gloire d'être sortis d'un sang noble, -lorsque nous vivons en infâmes? Non, non, la naissance n'est rien où la -vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres -qu'autant que nous nous efforçons de leur ressembler; et cet éclat de -leurs actions qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de -leur faire le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et -de ne point dégénérer de leur vertu, si nous voulons être estimés leurs -véritables descendans. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous -êtes né; ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont -fait d'illustre ne vous donne aucun avantage; au contraire, l'éclat -n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire est un -flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos actions. -Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la -nature; que la vertu est le premier titre de noblesse; que je regarde -bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et que je -ferois plus d'état du fils d'un crocheteur qui seroit honnête homme que -du fils d'un monarque qui vivroit comme vous! - -DON JUAN. - -Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler. - -DON LOUIS. - -Non, insolent, je ne veux point m'asseoir ni parler davantage, et je -vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme; mais sache, -fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes -actions; que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à -tes déréglemens, prévenir sur toi le courroux du ciel, et laver, par ta -punition, la honte de t'avoir fait naître. - - -SCÈNE VII.--DON JUAN, SGANARELLE. - -DON JUAN, adressant encore la parole à son père, quoiqu'il soit sorti. - -Eh! mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous -puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir -des pères qui vivent autant que leurs fils. - - Il se met dans un fauteuil. - -SGANARELLE. - -Ah! monsieur, vous avez tort. - -DON JUAN, se levant. - -J'ai tort! - -SGANARELLE, tremblant. - -Monsieur... - -DON JUAN. - -J'ai tort! - -SGANARELLE. - -Oui, monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et -vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de -plus impertinent? Un père venir faire des remontrances à son fils, et -lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, -de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille -nature! Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme -il faut vivre? J'admire votre patience, et, si j'avois été en votre -place, je l'aurois envoyé promener. (Bas, à part.) O complaisance -maudite! à quoi me réduis-tu? - -DON JUAN. - -Me fera-t-on souper bientôt? - - -SCÈNE VIII.--DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN. - -RAGOTIN. - -Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler. - -DON JUAN. - -Que pourroit-ce être? - -SGANARELLE. - -Il faut voir. - - -SCÈNE IX.--DONE ELVIRE, voilée, DON JUAN, SGANARELLE. - -DONE ELVIRE. - -Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir à cette heure et dans cet -équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce -que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens -point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous -me voyez bien changée de ce que j'étois ce matin. Ce n'est plus cette -done Elvire qui faisoit des vœux contre vous, et dont l'âme irritée -ne jetoit que menace et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni -de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous -ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux -emportemens d'un amour terrestre et grossier, et il n'a laissé dans mon -cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une -tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour -soi, et ne se met en peine que de votre intérêt. - -DON JUAN, bas à Sganarelle. - -Tu pleures, je pense? - -SGANARELLE. - -Pardonnez-moi. - -DONE ELVIRE. - -C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, -pour vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du -précipice où vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les déréglemens -de votre vie; et ce même ciel, qui m'a touché le cœur et fait jeter -les yeux sur les égaremens de ma conduite, m'a inspiré de vous venir -trouver et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa -miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, -qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être -vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand -de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous, par aucun -attachement du monde. Je suis revenue, grâces au ciel, de toutes mes -folles pensées; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez -de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par -une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée -les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, -j'aurois une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement -devînt un exemple funeste de la justice du ciel; et ce me sera une joie -incroyable si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête -l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, don Juan, accordez-moi -pour dernière faveur cette douce consolation; ne me refusez point votre -salut, que je vous demande avec larmes; et, si vous n'êtes point touché -de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m'épargnez le -cruel déplaisir de vous voir condamné à des supplices éternels. - -SGANARELLE à part. - -Pauvre femme! - -DONE ELVIRE. - -Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été -si cher que vous; j'ai oublié mon devoir pour vous; j'ai fait toutes -choses pour vous; et toute la récompense que je vous en demande, c'est -de corriger votre vie et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, je vous -prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, -don Juan, je vous le demande avec larmes; et, si ce n'est assez des -larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout -ce qui est le plus capable de vous toucher. - -SGANARELLE, à part, regardant don Juan. - -Cœur de tigre! - -DONE ELVIRE. - -Je m'en vais après ce discours, et voilà tout ce que j'avois à vous -dire. - -DON JUAN. - -Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on -pourra. - -DONE ELVIRE. - -Non, don Juan, ne me retenez pas davantage. - -DON JUAN. - -Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure. - -DONE ELVIRE. - -Non, vous dis-je; ne perdons point de temps en discours superflus. -Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et -songez seulement à profiter de mon avis. - - -SCÈNE X.--DON JUAN, SGANARELLE. - -DON JUAN. - -Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle, -que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son -habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi -quelques petits restes d'un feu éteint? - -SGANARELLE. - -C'est-à-dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous. - -DON JUAN. - -Vite à souper! - -SGANARELLE. - -Fort bien. - - -SCÈNE XI.--DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN. - -DON JUAN, se mettant à table. - -Sganarelle, il faut songer à s'amender, pourtant. - -SGANARELLE. - -Oui-da? - -DON JUAN. - -Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette -vie-ci, et puis nous songerons à nous. - -SGANARELLE. - -Oh! - -DON JUAN. - -Qu'en dis-tu? - -SGANARELLE. - -Rien. Voilà le souper. - - Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte et le met dans sa - bouche. - -DON JUAN. - -Il me semble que tu as la joue enflée: qu'est-ce que c'est? Parle donc. -Qu'as-tu là? - -SGANARELLE. - -Rien. - -DON JUAN. - -Montre un peu. Parbleu! c'est une fluction qui lui est est tombée sur -la joue. Vite une lancette pour percer cela! Le pauvre garçon n'en peut -plus, et cet abcès le pourroit étouffer. Attends; voyez voyez comme il -étoit mûr! Ah! coquin que vous êtes! - -SGANARELLE. - -Ma foi, monsieur, je voulois voir si votre cuisinier n'avoit point mis -trop de sel ou trop de poivre. - -DON JUAN. - -Allons, mets-toi là et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai soupé. -Tu as faim, à ce que je vois. - -SGANARELLE, se mettant à table. - -Je le crois bien, monsieur, je n'ai point mangé depuis ce matin. Tâtez -de cela, voilà qui est le meilleur du monde.(A Ragotin, qui, à mesure -que Sganarelle met quelque chose sur son assiette, la lui ôte dès que -Sganarelle tourne la tête.) Mon assiette, mon assiette! Tout doux s'il -vous plaît! Vertubleu! petit compère que vous êtes habile à donner des -assiettes nettes! Et vous, petit la Violette, que vous savez présenter -à boire à propos! - - Pendant que la Violette donne à boire à Sganarelle, Ragotin ôte encore - son assiette. - -DON JUAN. - -Qui peut frapper de cette sorte? - -SGANARELLE. - -Qui diable nous vient troubler dans notre repas? - -DON JUAN. - -Je veux souper en repos, au moins, et qu'on ne laisse entrer personne. - -SGANARELLE. - -Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-même. - -DON JUAN, voyant venir Sganarelle effrayé. - -Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il? - -SGANARELLE, baissant la tête comme la statue. - -Le... qui est là. - -DON JUAN. - -Allons voir, et montrons que rien ne me sauroit ébranler. - -SGANARELLE. - -Ah! pauvre Sganarelle, où te cacheras-tu? - - -SCÈNE XII.--DON JUAN, LA STATUE DU COMMANDEUR, SGANARELLE, LA VIOLETTE, -RAGOTIN. - -DON JUAN, à ses gens. - -Une chaise et un couvert. Vite donc! (Don Juan et la statue se mettent -à table. A Sganarelle.) Allons, mets-toi à table. - -SGANARELLE. - -Monsieur, je n'ai plus faim. - -DON JUAN. - -Mets-toi là, te dis-je. A boire. A la santé du commandeur! Je te la -porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin! - -SGANARELLE. - -Monsieur, je n'ai pas soif. - -DON JUAN. - -Bois, et chante ta chanson, pour régaler le commandeur. - -SGANARELLE. - -Je suis enrhumé, monsieur. - -DON JUAN. - -Il m'importe; allons! (A ses gens.) Vous autres, venez, accompagner sa -voix. - -LA STATUE. - -Don Juan, c'est assez. Je vous invite à venir demain souper avec moi. -En aurez-vous le courage? - -DON JUAN. - -Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle. - -SGANARELLE. - -Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi. - -DON JUAN, à Sganarelle. - -Prends ce flambeau. - -LA STATUE. - -On n'a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel. - - - - -ACTE V - -Le théâtre représente une campagne. - - -SCÈNE I.--DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE. - -DON LOUIS. - -Quoi! mon fils, seroit-il possible que la bonté du ciel eût exaucé mes -vœux? Ce que vous me dites est-il bien vrai? ne m'abusez-vous point -d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveauté -surprenante d'une telle conversion? - -DON JUAN. - -Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs; je ne suis plus le -même d'hier au soir, et le ciel, tout d'un coup, a fait en moi un -changement qui va surprendre tout le monde. Il a touché mon âme et -désillé mes yeux; et je regarde avec horreur le long aveuglement où -j'ai été et les désordres criminels de la vie que j'ai menée. J'en -repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme -le ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois, sur -ma tête, laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois -les grâces que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes -crimes, et je prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux -yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale -de mes actions passées, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine -rémission. C'est à quoi je vais travailler; et je vous prie, monsieur, -de vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous-même à -faire choix d'une personne qui me serve de guide et sous la conduite de -qui je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m'en vais entrer. - -DON LOUIS. - -Ah! mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et -que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de -repentir! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous -m'avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me -faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue; je jette des larmes de -joie; tous mes vœux sont satisfaits, et je n'ai plus rien désormais -à demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, je vous -conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais, tout de ce -pas, porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle les -doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâces au ciel des -saintes résolutions qu'il a daigné vous inspirer. - - -SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE. - -SGANARELLE. - -Ah! monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti! Il y a longtemps -que j'attendois cela; et voilà, grâces au ciel, tous mes souhaits -accomplis. - -DON JUAN. - -La peste le benêt! - -SGANARELLE. - -Comment, le benêt? - -DON JUAN. - -Quoi! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois -que ma bouche étoit d'accord avec mon cœur? - -SGANARELLE. - -Quoi! ce n'est pas... Vous ne... Votre... (A part.) Oh! quel homme! -quel homme! quel homme! - -DON JUAN. - -Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les -mêmes. - -SGANARELLE. - -Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue -mouvante et parlante? - -DON JUAN. - -Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas; mais, -quoi que ce puisse être, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon -esprit, ni d'ébranler mon âme; et, si j'ai dit que je voulois corriger -ma conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un -dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une -grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père -dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent -fâcheuses aventures qui pourroient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle, -t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond -de mon âme et des véritables motifs qui m'obligent à faire les choses. - -SGANARELLE. - -Quoi! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger -en homme de bien? - -DON JUAN. - -Et pourquoi non? Il y en a tant d'autres comme moi qui se mêlent de ce -métier et qui se servent du même masque pour abuser le monde! - -SGANARELLE, à part. - -Ah! quel homme! quel homme! - -DON JUAN. - -Il n'y a plus de honte maintenant à cela: l'hypocrisie est un vice à la -mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage -d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse -jouer. Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux -avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée; et, -quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres -vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de -les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui, -de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une -impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite -avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur -les bras, et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et -que chacun connoît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, -sont toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le -panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs -actions. Combien crois-tu que j'en connoisse qui, par ce stratagème, -ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un -bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la -permission d'être les plus méchans hommes du monde? On a beau savoir -leurs intrigues et les connoître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent -pas pour cela d'être en crédit parmi les gens, et quelque baissement -de tête, un soupir mortifié et deux roulemens d'yeux rajustent dans le -monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que -je veux me sauver et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai -point mes douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher, et me -divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, -sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale[27], et je -serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le -vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai -en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et -n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué -tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une -haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel, et, -sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai -d'impiété et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, -sans connaissance de cause, crieront en public après eux; qui les -accableront d'injures et les damneront hautement de leur autorité -privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des foiblesses des hommes, et -qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle. - -SGANARELLE. - -O ciel! qu'entends-je ici? il ne vous manquoit plus que d'être -hypocrite pour vous achever de tout point; et voilà le comble des -abominations. Monsieur, cette dernière-ci m'emporte, et je ne puis -m'empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu'il vous plaira; battez-moi, -assommez-moi de coups, tuez-moi si vous voulez; il faut que je décharge -mon cœur, et qu'en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez, -monsieur, que tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se brise; et, -comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l'homme est, en -ce monde, ainsi que l'oiseau sur la branche; la branche est attachée -à l'arbre; qui s'attache à l'arbre suit de bons préceptes; les bons -préceptes valent mieux que les belles paroles; les belles paroles se -trouvent à la cour; à la cour sont les courtisans; les courtisans -suivent la mode; la mode vient de la fantaisie; la fantaisie est une -faculté de l'âme; l'âme est ce qui nous donne la vie; la vie finit par -la mort; la mort nous fait penser au ciel; le ciel est au-dessus de la -terre; la terre n'est point la mer; la mer est sujette aux orages; les -orages tourmentent les vaisseaux; les vaisseaux ont besoin d'un bon -pilote; un bon pilote a de la prudence; la prudence n'est pas dans les -jeunes gens; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux; les vieux -aiment les richesses; les richesses font les riches; les riches ne sont -pas pauvres; les pauvres ont de la nécessité; la nécessité n'a point -de loi; qui n'a pas de loi vit en bête brute, et, par conséquent, vous -serez damné à tous les diables. - -DON JUAN. - -O le beau raisonnement! - -SGANARELLE. - -Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous. - - [27] Pour: les jésuites, déjà poursuivis sous ce nom par Pascal. - - -SCÈNE III.--DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE. - -DON CARLOS. - -Don Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler ici -plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous savez -que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre présence, chargé de -cette affaire. Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite fort que les -choses aillent dans la douceur; et il n'y a rien que je ne fasse pour -porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et pour vous voir -publiquement confirmer à ma sœur le nom de votre femme. - -DON JUAN, d'un ton hypocrite. - -Hélas! je voudrois bien de tout mon cœur vous donner la satisfaction -que vous souhaitez; mais le ciel s'y oppose directement; il a inspiré à -mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres pensées -maintenant que de quitter entièrement tous les attachemens du monde, de -me dépouiller au plus tôt de toutes sortes de vanités, et de corriger -désormais, par une austère conduite, tous les déréglemens criminels où -m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse. - -DON CARLOS. - -Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis; et la compagnie -d'une femme légitime peut bien s'accommoder avec les louables pensées -que le ciel vous inspire. - -DON JUAN. - -Hélas! point du tout. C'est un dessein que votre sœur elle-même a -pris; elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux en -même temps. - -DON CARLOS. - -Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris -que vous feriez d'elle et de notre famille; et notre honneur demande -qu'elle vive avec vous. - -DON JUAN. - -Je vous assure que cela ne se peut. J'en avois, pour moi, toutes les -envies du monde, et je me suis même encore aujourd'hui conseillé[28] au -ciel pour cela; mais, lorsque je l'ai consulté, j'ai entendu une voix -qui m'a dit que je ne devois point songer à votre sœur, et qu'avec -elle assurément je ne ferois point mon salut. - -DON CARLOS. - -Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces belles excuses? - -DON JUAN. - -J'obéis à la voix du ciel. - -DON CARLOS. - -Quoi! vous voulez que je me paye d'un semblable discours? - -DON JUAN. - -C'est le ciel qui le veut ainsi. - -DON CARLOS. - -Vous aurez fait sortir ma sœur d'un couvent pour la laisser ensuite? - -DON JUAN. - -Le ciel l'ordonne de la sorte. - -DON CARLOS. - -Nous souffrirons cette tache en notre famille? - -DON JUAN. - -Prenez-vous-en au ciel. - -DON CARLOS. - -Et quoi! toujours le ciel! - -DON JUAN. - -Le ciel le souhaite comme cela. - -DON CARLOS. - -Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous -prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je -saurai vous trouver. - -DON JUAN. - -Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de -cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en -vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au -grand couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point -moi qui me veux battre: le ciel m'en défend la pensée; et, si vous -m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera. - -DON CARLOS. - -Nous verrons, de vrai, nous verrons. - - [28] Pour: j'ai demandé conseil. L'emploi de ce verbe avec le pronom - réfléchi est un archaïsme hors d'usage. - - -SCÈNE IV.--DON JUAN, SGANARELLE. - -SGANARELLE. - -Monsieur, quel diable de style prenez-vous là? Ceci est bien pis que -le reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous étiez -auparavant. J'espérois toujours de votre salut; mais c'est maintenant -que j'en désespère; et je crois que le ciel, qui vous a souffert -jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur. - -DON JUAN. - -Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses; et, si toutes les -fois que les hommes... - - -SCÈNE V.--DON JUAN, SGANARELLE, UN SPECTRE, en femme voilée. - -SGANARELLE, apercevant le spectre. - -Ah! monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous -donne. - -DON JUAN. - -Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus -clairement, s'il veut que je l'entende. - -LE SPECTRE. - -Don Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du -ciel; et, s'il ne se repent ici, sa perte est résolue. - -SGANARELLE. - -Entendez-vous, monsieur? - -DON JUAN. - -Qui ose tenir ces paroles? Je crois connoître cette voix. - -SGANARELLE. - -Ah! monsieur, c'est un spectre, je le reconnois au marcher. - -DON JUAN. - -Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est. - - Le spectre change de figure et représente le Temps avec sa faux à la - main. - -SGANARELLE. - -O ciel! Voyez-vous, monsieur, ce changement de figure? - -DON JUAN. - -Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur; et je veux -éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit. - - Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut le frapper. - -SGANARELLE. - -Ah! monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le -repentir! - -DON JUAN. - -Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de -me repentir. Allons, suis-moi! - - -SCÈNE VI.--LA STATUE DU COMMANDEUR, DON JUAN, SGANARELLE. - -LA STATUE. - -Arrêtez, don Juan. Vous m'avez hier donné parole de venir manger avec -moi. - -DON JUAN. - -Oui. Où faut-il aller? - -LA STATUE. - -Donnez-moi la main. - -DON JUAN. - -La voilà. - -LA STATUE. - -Don Juan, l'endurcissement au péché trame une mort funeste, et les -grâces du ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre. - -DON JUAN. - -O ciel! que sens-je? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et -tout mon corps devient un brasier ardent! Ah! - - Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur don - Juan. La terre s'ouvre et l'abîme, et il sort de grands feux de - l'endroit où il est tombé. - - -SCÈNE VII.--SGANARELLE. - -Ah! mes gages! mes gages! Voilà, par sa mort, un chacun satisfait. Ciel -offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parens -outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est -content; il n'y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes -gages! - - -FIN DU FESTIN DE PIERRE. - - - - -L'AMOUR MÉDECIN - -COMÉDIE-BALLET - -REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A VERSAILLES, LE 15 SEPTEMBRE 1665 ET -A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 22 DU MÊME MOIS. - - -Trois mois après la représentation du _Festin de Pierre_, Louis XIV -ayant demandé à Molière un divertissement nouveau, lui donna cinq jours -pour l'inventer, l'écrire, le faire apprendre et le faire jouer. - -C'est de cet impromptu en trois actes, divisés par des danses, que -Molière fit ensuite un seul acte en supprimant les ballets dont Lulli -avait composé la musique. C'est un chef-d'œuvre en son genre que cette -esquisse improvisée. - -Il y avait peu de temps que Bacon avait recommandé l'étude de la -nature, l'observation et l'expérience. Les médecins tenaient encore -au moyen âge. C'étaient des grands-prêtres ou plutôt des sorciers qui -employaient les amulettes, les pierres de sympathie et les chiffres -magiques, parlaient latin, grec et hébreu, enseignaient les propriétés -merveilleuses des chiffres et des nombres, et couraient la ville, -montés sur leurs mules, affublés d'énormes manteaux et de chapeaux -pointus, cachés sous de longues perruques, ensevelis dans le satin -et la fourrure. Ces personnages astrologiques, représentants de la -superstition sans la foi, déjà criblés des flèches de Rabelais et -de Montaigne, et qui n'avaient pour se défendre ni l'autorité de la -Sorbonne ni les dogmes de l'Église, s'étaient donnés récemment en -spectacle ridicule. La bouffonnerie de leurs querelles particulières, -les procès intéressés entre apothicaires et médecins, provoquaient le -mépris public et annonçaient la mort prochaine de l'empirisme. On avait -vu, près du lit de mort de Mazarin, Desfougerais, Vallot, Brayer et -Guénaud, se réunir à Vincennes et s'enquérir gravement de sa maladie. -Vallot plaçait la maladie au poumon, Brayer à la rate, Desfougerais au -mésentère, et Guénaud au foie. Ce dernier eut le dessus et emporta le -malade. - -«Laissons passer M. le docteur, s'écriait un jour un charretier -parisien qui voyait venir à lui la mule de Guénaud: c'est lui qui nous -a fait la grâce de tuer le cardinal;» tant le mépris de la médecine -était devenu une opinion populaire. Guy-Patin et Gassendi avaient -soulevé contre eux et leur hypocrisie doctorale l'indignation des -classes élevées; Boileau et Pascal marchaient contre eux. Ce n'était -pas à la médecine, mais au mensonge du savoir, que l'on en voulait; -«déniaisés, désabusés,» esprits forts, tous ceux qui, comme Guy-Patin, -s'étaient «débarrassés du sot,» prenaient parti avec Molière contre -l'empirisme. Ce fut Boileau qui créa les noms grecs sous lesquels -Molière ridiculisa, dans sa nouvelle farce, les quatre premiers -médecins de la cour: vive jouissance pour le vieux Guy-Patin; s'il faut -même l'en croire, on fabriqua des masques comiques représentant le -visage des quatre empiriques sacrifiés. - -Il faut reléguer parmi les fables ces anecdotes apocryphes d'après -lesquelles Molière aurait vengé sur la Faculté les querelles -particulières de deux femmes de la troupe. Les motifs du grand écrivain -étaient plus profonds et plus naturels. Ses passions et ses études -avaient altéré sa santé. Il travaillait beaucoup, souffrait infiniment; -sa poitrine était attaquée, et, forcé de demander secours aux -Hippocrates du temps, vivant de régime, mais mourant de ses passions, -il ne tarda pas à découvrir le néant de leur art et le vide de leurs -prétentions. Il venait d'éprouver qu'il était difficile d'attaquer les -courtisans et dangereux d'attaquer la Sorbonne; il retomba sur les -médecins, et leur fit éprouver toute la force de son génie. - - - - -AU LECTEUR - - -Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a -voulu se faire un divertissement. Il est le plus précipité de tous -ceux que Sa Majesté m'ait commandés; et, lorsque je dirai qu'il a -été proposé, fait, appris et représenté en cinq jours, je ne dirai -que ce qui est vrai. Il n'est pas nécessaire de vous avertir qu'il -y a beaucoup de choses qui dépendent de l'action. On sait bien que -les comédies ne sont faites que pour être jouées, et je ne conseille -de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découvrir, -dans la lecture, tout le jeu du théâtre. Ce que je vous dirai, c'est -qu'il seroit à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se -montrer à vous avec les ornemens qui les accompagnent chez le roi. Vous -les verriez dans un état beaucoup plus supportable; et les airs et les -symphonies de l'incomparable M. Lulli mêlés à la beauté des voix et à -l'adresse des danseurs, leur donnent sans doute des grâces dont ils ont -toutes les peines du monde à se passer. - - - - - PERSONNAGES DU PROLOGUE. - - LA COMÉDIE. - LA MUSIQUE. - LE BALLET. - - - PERSONNAGES DE LA COMÉDIE. - - SGANARELLE, père de Lucinde. - LUCINDE, fille de Sganarelle. - CLITANDRE, amant de Lucinde. - AMINTE, voisine de Sganarelle. - LUCRÈCE, nièce de Sganarelle. - LISETTE, suivante de Lucinde. - M. GUILLAUME, marchand de tapisseries. - M. JOSSE, orfévre. - M. TOMÈS, } - M. DESFONANDRÈS, } - M. MACROTON, } médecins[29]. - M. BAHIS, } - M. FILERIN. } - UN NOTAIRE. - CHAMPAGNE, valet de Sganarelle. - - - PERSONNAGES DU BALLET. - - PREMIÈRE ENTRÉE. - - CHAMPAGNE, valet de Sganarelle, dansant. - QUATRE MÉDECINS, dansants. - - - DEUXIÈME ENTRÉE. - - UN OPÉRATEUR, chantant. - TRIVELINS et SCARAMOUCHES, dansants, de la suite de l'opérateur. - - - TROISIÈME ENTRÉE. - - LA COMÉDIE. - LA MUSIQUE. - LE BALLET. - JEUX, RIS, PLAISIRS, dansants. - - La scène est à Paris. - - [29] Voyez ci-après les notes, pages 94, 96, 98, 103. - - - - - PROLOGUE - - LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET - - - LA COMÉDIE. - - Quittons, quittons notre vaine querelle; - Ne nous disputons point nos talens tour à tour; - Et d'une gloire plus belle - Piquons-nous en ce jour. - Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde. - Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde. - - TOUS TROIS ENSEMBLE. - - Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde, - Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde. - - LA MUSIQUE. - - De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire, - Il se vient quelquefois délasser parmi nous. - - LE BALLET. - - Est-il de plus grande gloire? - Est-il bonheur plus doux? - - TOUS TROIS ENSEMBLE. - - Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde, - Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde. - - - - -ACTE PREMIER - - -SCÈNE I.--SGANARELLE, AMINTE, LUCRÈCE, M. GUILLAUME, M. JOSSE. - -SGANARELLE. - -Ah! l'étrange chose que la vie! et que je puis bien dire, avec ce -grand philosophe de l'antiquité, que qui terre a guerre a, et qu'un -malheur ne vient jamais sans l'autre! Je n'avais qu'une seule femme, -qui est morte. - -M. GUILLAUME. - -Et combien donc en voulez-vous avoir? - -SGANARELLE. - -Elle est morte, monsieur Guillaume, mon ami. Cette perte m'est -très-sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étois -pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent -dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est -morte; je la pleure. Si elle étoit en vie, nous nous querellerions. De -tous les enfans que le ciel m'avoit donnés, il ne m'a laissé qu'une -fille, et cette fille est toute ma peine; car enfin je la vois dans une -mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable, -dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurois même -apprendre la cause. Pour moi, j'en perds l'esprit, et j'aurois besoin -d'un bon conseil sur cette matière. (A Lucrèce.) Vous êtes ma nièce (à -Aminte); vous, ma voisine (à M. Guillaume et à M. Josse); et vous, mes -compères et mes amis; je vous prie de me conseiller tous ce que je dois -faire. - -M. JOSSE. - -Pour moi, je tiens que la braverie[30] et l'ajustement est la chose -qui réjouit le plus les filles; et, si j'étois que de vous, je lui -achèterois, dès aujourd'hui, une belle garniture de diamans, ou de -rubis, ou d'émeraudes. - -M. GUILLAUME. - -Et moi, si j'étois en votre place, j'achèterois une belle tenture de -tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferois mettre à sa -chambre, pour lui réjouir l'esprit et la vue. - -AMINTE. - -Pour moi, je ne ferois pas tant de façons, et je la marierois fort -bien, et le plus tôt que je pourrois, avec cette personne qui vous la -fit, dit-on, demander il y a quelque temps. - -LUCRÈCE. - -Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le -mariage. Elle est d'une complexion trop délicate et trop peu saine, et -c'est la vouloir envoyer bientôt en l'autre monde, que de l'exposer, -comme elle est, à faire des enfans. Le monde n'est point du tout son -fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle -trouvera des divertissemens qui seront mieux de son humeur. - -SGANARELLE. - -Tous ces conseils sont admirables, assurément; mais je les tiens un -peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. -Vous êtes orfèvre, monsieur Josse; et votre conseil sent son homme qui -a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, -monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui -vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque -inclination pour ma fille; et vous ne seriez pas fâchée de la voir -la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas -mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, -et j'ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez -de la faire religieuse est d'une femme qui pourroit bien souhaiter -charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, messieurs et -mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous -trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. (Seul.) Voilà -de mes donneurs de conseils à la mode! - - [30] Voyez la note, tome Ier, page 273. - - -SCÈNE II.--LUCINDE, SGANARELLE. - -SGANARELLE. - -Ah! voilà ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas, Elle soupire; -elle lève les yeux au ciel. (A Lucinde.) Dieu vous garde! Bonjour, ma -mie. Eh bien, qu'est-ce? Comme vous en va? Eh quoi! toujours triste -et mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as? -Allons donc, découvre-moi ton petit cœur! Là, ma pauvre mie, dis, dis, -dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage! veux-tu que -je te baise? Viens. (A part.) J'enrage de la voir de cette humeur-là. -(A Lucinde.) Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de déplaisir, et -ne puis-je savoir d'où vient cette grande langueur? Découvre-m'en la -cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu -n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse; je t'assure ici, et te fais -serment qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire; c'est tout -dire. Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu -voies plus brave que toi? et seroit-il quelque étoffe nouvelle dont tu -voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas -assez parée, et que tu souhaiterois quelque cabinet[31] de la foire -Saint-Laurent? Ce n'est pas cela. Aurois-tu envie d'apprendre quelque -chose, et veux-tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer -du clavecin? Nenni. Aimerois-tu quelqu'un, et souhaiterois-tu d'être -mariée? - - Lucinde fait signe que oui. - - [31] Ce mot s'est conservé en anglais et dans le patois languedocien. - - -SCÈNE III.--SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE. - -LISETTE. - -Eh bien, monsieur, vous venez d'entretenir votre fille: avez-vous su la -cause de sa mélancolie? - -SGANARELLE. - -Non. C'est une coquine qui me fait enrager. - -LISETTE. - -Monsieur, laissez-moi faire; je m'en vais la sonder un peu. - -SGANARELLE. - -Il n'est pas nécessaire; et, puisqu'elle veut être de cette humeur, je -suis d'avis qu'on l'y laisse. - -LISETTE. - -Laissez-moi faire, vous dis-je! Peut-être qu'elle se découvrira plus -librement à moi qu'à vous. Quoi! madame, vous ne nous direz point ce -que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde? Il me -semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez -quelque répugnance à vous expliquer à un père, vous n'en devez avoir -aucune à me découvrir votre cœur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque -chose de lui? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'épargneroit rien -pour vous contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la liberté -que vous souhaiteriez? et les promenades et les cadeaux[32] ne -tenteroient-ils point votre âme? Eh! avez-vous reçu quelque déplaisir -de quelqu'un? Eh! n'auriez-vous point quelque secrète inclination avec -qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât? Ah! je vous entends; -voilà l'affaire. Que diable! pourquoi tant de façons? Monsieur, le -mystère est découvert, et... - -SGANARELLE. - -Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton -obstination. - -LUCINDE. - -Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose... - -SGANARELLE. - -Oui, je perds toute l'amitié que j'avois pour toi. - -LISETTE. - -Monsieur, sa tristesse... - -SGANARELLE. - -C'est une coquine qui me veut faire mourir. - -LUCINDE. - -Mon père, je veux bien... - -SGANARELLE. - -Ce n'est pas la récompense de t'avoir élevée comme j'ai fait. - -LISETTE. - -Mais, monsieur... - -SGANARELLE. - -Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable. - -LUCINDE. - -Mais, mon père... - -SGANARELLE. - -Je n'ai plus aucune tendresse pour toi. - -LISETTE. - -Mais... - -SGANARELLE. - -C'est une friponne! - -LUCINDE. - -Mais... - -SGANARELLE. - -Une ingrate! - -LISETTE. - -Mais... - -SGANARELLE. - -Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a. - -LISETTE. - -C'est un mari qu'elle veut. - -SGANARELLE, faisant semblant de ne pas entendre. - -Je l'abandonne. - -LISETTE. - -Un mari! - -SGANARELLE. - -Je la déteste! - -LISETTE. - -Un mari. - -SGANARELLE. - -Et la renonce pour ma fille! - -LISETTE. - -Un mari. - -SGANARELLE. - -Non, ne m'en parlez point! - -LISETTE. - -Un mari. - -SGANARELLE. - -Ne m'en parlez point. - -LISETTE. - -Un mari. - -SGANARELLE. - -Ne m'en parlez point! - -LISETTE. - -Un mari, un mari, un mari! - - [32] Voyez la note troisième, tome Ier, page 268. - - -SCÈNE IV.--LUCINDE, LISETTE. - -LISETTE. - -On dit bien vrai, qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne -veulent point entendre. - -LUCINDE. - -Eh bien, Lisette, j'avois tort de cacher mon déplaisir, et je n'avois -qu'à parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon père! Tu le -vois. - -LISETTE. - -Par ma foi, voilà un vilain homme; et je vous avoue que j'aurois un -plaisir extrême à lui jouer quelque tour. Mais d'où vient donc, madame, -que jusqu'ici vous m'avez caché votre mal? - -LUCINDE. - -Hélas! de quoi m'auroit servi de te le découvrir plus tôt? et -n'aurois-je pas autant gagné à le tenir caché toute ma vie? Crois-tu -que je n'aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant, que je ne -susse pas à fond tous les sentimens de mon père, et que le refus qu'il -a fait porter à celui qui m'a demandée par un ami n'ait pas étouffé -dans mon âme toute sorte d'espoir? - -LISETTE. - -Quoi! c'est cet inconnu qui vous fait demander, pour qui vous...? - -LUCINDE. - -Peut-être n'est-il pas honnête à une jeune fille de s'expliquer si -librement; mais enfin je t'avoue que, s'il m'étoit permis de vouloir -quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble -aucune conversation, et sa bouche ne m'a point déclaré la passion qu'il -a pour moi; mais, dans tous les lieux où il m'a pu voir, ses regards et -ses actions m'ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu'il a -fait faire de moi m'a paru d'un si honnête homme, que mon cœur n'a pu -s'empêcher d'être sensible à ses ardeurs; et, cependant, tu vois où la -dureté de mon père réduit toute cette tendresse. - -LISETTE. - -Allez, laissez-moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de -vous du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir -votre amour; et, pourvu que vous ayez assez de résolution... - -LUCINDE. - -Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorité d'un père? Et s'il est -inexorable à mes vœux... - -LISETTE. - -Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et, -pourvu que l'honneur n'y soit pas offensé, on peut se libérer un peu -de la tyrannie d'un père. Que prétend-il que vous fassiez? N'êtes-vous -pas en âge d'être mariée? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez, -encore un coup, je veux servir votre passion; je prends, dès à présent, -sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des -détours... Mais je vois votre père. Rentrons, et me laissez agir. - - -SCÈNE V.--SGANARELLE. - -Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les -choses qu'on n'entend que trop bien; et j'ai fait sagement de parer -la déclaration d'un désir que je ne suis pas résolu de contenter. -A-t-on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume où l'on veut -assujettir les pères, rien de plus impertinent et de plus ridicule que -d'amasser du bien avec de grands travaux, et d'élever une fille avec -beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l'un et de -l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non, -non; je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille -pour moi. - - -SCÈNE VI.--SGANARELLE, LISETTE. - -LISETTE, courant sur le théâtre et feignant de ne pas voir Sganarelle. - -Ah! malheur! ah! disgrâce! Ah! pauvre seigneur Sganarelle! où -pourrai-je te rencontrer? - -SGANARELLE, à part. - -Que dit-elle là? - -LISETTE, courant toujours. - -Ah! misérable père! que feras-tu quand tu sauras cette nouvelle? - -SGANARELLE, à part. - -Que sera-ce? - -LISETTE. - -Ma pauvre maîtresse! - -SGANARELLE, à part. - -Je suis perdu! - -LISETTE. - -Ah! - -SGANARELLE, courant après Lisette. - -Lisette! - -LISETTE. - -Quelle infortune! - -SGANARELLE. - -Lisette! - -LISETTE. - -Quel accident! - -SGANARELLE. - -Lisette! - -LISETTE. - -Quelle fatalité! - -SGANARELLE. - -Lisette! - -LISETTE, s'arrêtant. - -Ah! monsieur! - -SGANARELLE. - -Qu'est-ce? - -LISETTE. - -Monsieur! - -SGANARELLE. - -Qu'y a-t-il? - -LISETTE. - -Votre fille... - -SGANARELLE. - -Ah! ah! - -LISETTE. - -Monsieur, ne pleurez donc point comme cela, car vous me feriez rire. - -SGANARELLE. - -Dis donc vite! - -LISETTE. - -Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la -colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans -sa chambre, et, pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde -sur la rivière. - -SGANARELLE. - -Eh bien? - -LISETTE. - -Alors, levant les yeux au ciel: «Non, a-t-elle dit, il m'est impossible -de vivre avec le courroux de mon père; et, puisqu'il me renonce pour sa -fille, je veux mourir.» - -SGANARELLE. - -Elle s'est jetée? - -LISETTE. - -Non, monsieur. Elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée -mettre sur son lit. Là, elle s'est prise à pleurer amèrement; et tout -d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le cœur lui a -manqué, et elle m'est demeurée entre les bras. - -SGANARELLE. - -Ah! ma fille! [Elle est morte? - -LISETTE. - -Non, monsieur][33]. A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir; mais -cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera -pas la journée. - -SGANARELLE. - -Champagne! Champagne! Champagne! - - [33] Ce qui est renfermé entre des crochets n'existe point dans - l'édition originale. - - -SCÈNE VII.--SGANARELLE, CHAMPAGNE, LISETTE. - -SGANARELLE. - -Vite, qu'on m'aille quérir des médecins, et en quantité. On n'en peut -trop avoir dans une pareille aventure. Ah! ma fille! ma pauvre fille! - - -PREMIÈRE ENTRÉE. - - -SCÈNE VIII. - - Champagne, valet de Sganarelle, frappe, en dansant, aux portes de - quatre médecins. - - -SCÈNE IX. - - Les quatre médecins dansent et entrent avec cérémonie chez Sganarelle. - - - - -ACTE II - - -SCÈNE I.--SGANARELLE, LISETTE. - -LISETTE. - -Que voulez-vous donc faire, monsieur, de quatre médecins? N'est-ce pas -assez d'un pour tuer une personne? - -SGANARELLE. - -Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un. - -LISETTE. - -Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces -messieurs-là? - -SGANARELLE. - -Est-ce que les médecins font mourir? - -LISETTE. - -Sans doute; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons, -qu'il ne faut jamais dire: Une telle personne est morte d'une fièvre et -d'une fluxion sur la poitrine; mais: Elle est morte de quatre médecins -et de deux apothicaires. - -SGANARELLE. - -Chut! n'offensez pas ces messieurs-là. - -LISETTE. - -Ma foi, monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il -fit du haut de la maison dans la rue; et il fut trois jours sans manger -et sans pouvoir remuer ni pied ni patte; mais il est bien heureux de ce -qu'il n'y a point de chats médecins, car ses affaires étoient faites, -et il n'auroit pas manqué de le purger et de le saigner. - -SGANARELLE. - -Voulez-vous vous taire, vous dis-je! Mais voyez quelle impertinence! -Les voici. - -LISETTE. - -Prenez garde, vous allez être bien édifié. Ils vous diront en latin que -votre fille est malade. - - -SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS, SGANARELLE, -LISETTE. - -SGANARELLE. - -Eh bien, messieurs? - -M. TOMÈS[34]. - -Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup -d'impuretés en elle. - -SGANARELLE. - -Ma fille est impure? - -M. TOMÈS. - -Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impuretés dans son corps, quantité -d'humeurs corrompues. - -SGANARELLE. - -Ah! je vous entends. - -M. TOMÈS. - -Mais... Nous allons consulter ensemble. - -SGANARELLE. - -Allons, faites donner des siéges. - -LISETTE, à M. Tomès. - -Ah! monsieur, vous en êtes! - -SGANARELLE, à Lisette. - -De quoi donc connoissez-vous monsieur? - -LISETTE. - -De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de madame votre nièce. - -M. TOMÈS. - -Comment se porte son cocher? - -LISETTE. - -Fort bien. Il est mort. - -M. TOMÈS. - -Mort? - -LISETTE. - -Oui. - -M. TOMÈS. - -Cela ne se peut. - -LISETTE. - -Je ne sais pas si cela se peut, mais je sais bien que cela est. - -M. TOMÈS. - -Il ne peut pas être mort, vous dis-je. - -LISETTE. - -Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterré. - -M. TOMÈS. - -Vous vous trompez. - -LISETTE. - -Je l'ai vu. - -M. TOMÈS. - -Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se -terminent qu'au quatorze ou au vingt-un; et il n'y a que six jours -qu'il est tombé malade. - -LISETTE. - -Hippocrate dira ce qu'il lui plaira; mais le cocher est mort. - -SGANARELLE. - -Paix, discoureuse! allons, sortons d'ici! Messieurs, je vous supplie de -consulter la bonne manière. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer -auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce soit une -affaire faite, voici... - - Il leur donne de l'argent, et chacun, en le recevant, fait un geste - différent. - - [34] Pour: le coupeur. Mot grec inventé par Despréaux. Il s'agit de - Dacquin, chimiste, charlatan qui saignait beaucoup. - - -SCÈNE III.--MM. DESFONANDRÈS, TOMÈS, MACROTON, BAHIS, ils s'asseyent et -toussent. - -M. DESFONANDRÈS[35]. - -Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la -pratique donne un peu. - -M. TOMÈS. - -Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine -à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours. - -M. DESFONANDRÈS. - -J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable. - -M. TOMÈS. - -Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai été, -premièrement, tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg -Saint-Germain, du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du -Marais, à la porte Saint-Honoré; de la porte Saint-Honoré, au faubourg -Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques, à la porte de Richelieu[36]; -de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore à la place -Royale. - -M. DESFONANDRÈS. - -Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus j'ai été à Ruel -voir un malade. - -M. TOMÈS. - -Mais, à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux -médecins Théophraste et Artémius? car c'est une affaire qui partage -tout notre corps. - -M. DESFONANDRÈS. - -Moi, je suis pour Artémius. - -M. TOMÈS. - -Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué -le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur -assurément; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne -devoit pas être d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous? - -M. DESFONANDRÈS. - -Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse -arriver. - -M. TOMÈS. - -Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis; -et l'on nous assembla, un jour, trois de nous autres, avec un médecin -de dehors, pour une consultation où j'arrêtai toute l'affaire, et -ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses n'alloient dans -l'ordre. Les gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoient, et la -maladie pressoit; mais je n'en voulus point démordre, et la malade -mourut bravement pendant cette contestation. - -M. DESFONANDRÈS. - -C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre et de leur montrer -leur bec jaune[37]. - -M. TOMÈS. - -Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence; -mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps -des médecins. - - [35] Pour: le tueur d'hommes. Mot grec également inventé par Boileau. - Il s'agit de Desfougerais, chimiste aussi, boiteux, partisan de - l'antimoine, guérissant toutes les maladies avec de la poudre blanche, - rouge et jaune, qu'il portait dans sa poche. - - [36] Cette porte s'élevait à l'extrémité de la rue de Richelieu; elle - fut démolie en 1701. - - [37] Voyez plus haut la note première, page 37. - - -SCÈNE IV.--SGANARELLE, MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS. - -SGANARELLE. - -Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire -vite ce que vous avez résolu. - -M. TOMÈS, à M. Desfonandrès. - -Allons, monsieur. - -M. DESFONANDRÈS. - -Non, monsieur; parlez, s'il vous plaît. - -M. TOMÈS. - -Vous vous moquez. - -M. DESFONANDRÈS. - -Je ne parlerai pas le premier. - -M. TOMÈS. - -Monsieur... - -M. DESFONANDRÈS. - -Monsieur... - -SGANARELLE. - -Eh! de grâce, messieurs, laissez toutes ces cérémonies, et songez que -les choses pressent. - - Ils parlent tous quatre à la fois. - -M. TOMÈS. - -La maladie de votre fille... - -M. DESFONANDRÈS. - -L'avis de tous ces messieurs tous ensemble... - -M. MACROTON[38]. - -A-près a-voir bi-en con-sul-té. - -M. BAHIS[39]. - -Pour raisonner... - -SGANARELLE. - -Eh! messieurs, parlez l'un après l'autre, de grâce. - -M. TOMÈS. - -Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon -avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur de sang: ainsi -je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez. - -M. DESFONANDRÈS. - -Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs causée par -une trop grande réplétion; ainsi je conclus à lui donner de l'émétique. - -M. TOMÈS. - -Je soutiens que l'émétique la tuera. - -M. DESFONANDRÈS. - -Et moi, que la saignée la fera mourir. - -M. TOMÈS. - -C'est bien à vous de faire l'habile homme! - -M. DESFONANDRÈS. - -Oui, c'est à moi; et je vous prêterai le collet[40] en tout genre -d'érudition. - -M. TOMÈS. - -Souvenez-vous de l'homme que vous fîtes crever ces jours passés. - -M. DESFONANDRÈS. - -Souvenez-vous de la dame que vous avez envoyée en l'autre monde il y a -trois jours. - -M. TOMÈS, à Sganarelle. - -Je vous ai dit mon avis. - -M. DESFONANDRÈS, à Sganarelle. - -Je vous ai dit ma pensée. - -M. TOMÈS. - -Si vous ne faites saigner tout à l'heure votre fille, c'est une -personne morte. - - Il sort. - -M. DESFONANDRÈS. - -Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart -d'heure. - - Il sort. - - [38] Pour: le lent. Mot grec inventé aussi par Boileau. Il s'agit du - fameux Guénaud, dont le cheval, dit Boileau, éclaboussait tout Paris; - qui parlait par poids et mesures et faisait tout pour de l'argent. - - [39] Pour: l'aboyeur. Mot grec inventé par Boileau. Il s'agit d'Esprit, - médecin qui bredouillait. - - [40] Pour: accepter le combat. Locution archaïque, par allusion au - collet que saisissent et secouent les deux combattants. - - -SCÈNE V.--SGANARELLE, MM. MACROTON, BAHIS. - -SGANARELLE. - -A qui croire des deux? et quelle résolution prendre sur des avis si -opposés? Messieurs, je vous conjure de déterminer mon esprit, et de me -dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre à soulager ma -fille. - -M. MACROTON. - -Mon-si-eur, dans ces ma-ti-è-res-là, il faut pro-cé-der a-vec-que -cir-con-spec-tion, et ne ri-en fai-re, com-me on dit, à la vo-lé-e, -d'au-tant que les fau-tes qu'on y peut fai-re sont, se-lon no-tre -maî-tre Hip-po-cra-te, d'u-ne dange-reu-se con-sé-quen-ce. - -M. BAHIS, bredouillant. - -Il est vrai, il faut bien prendre garde à ce qu'on fait; car ce ne sont -pas ici des jeux d'enfant; et, quand on a failli, il n'est pas aisé de -réparer le manquement, et de rétablir ce qu'on a gâté: _experimentum -periculosum_. C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme -il faut, de peser mûrement les choses, de regarder le tempérament des -gens, d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remèdes qu'on -y doit apporter. - -SGANARELLE, à part. - -L'un va en tortue, et l'autre court la poste. - -M. MACROTON. - -Or, mon-si-eur, pour ve-nir au fait, je trou-ve que vo-tre fil-le a -u-ne ma-la-di-e chro-ni-que, et qu'el-le peut pé-ri-cli-ter, si on -ne lui don-ne du se-cours, d'au-tant que les symp-tô-mes qu'el-le a -sont in-di-ca-tifs d'u-ne va-peur fu-li-gi-neu-se et mor-di-can-te qui -lui pi-co-te les mem-bra-nes du cer-veau. Or cet-te va-peur, que nous -nom-mons en grec _at-mos_, est cau-sé-e par des hu-meurs pu-tri-des, -te-na-ces et con-glu-ti-neu-ses, qui sont con-te-nu-es dans le -bas-ven-tre. - -M. BAHIS. - -Et, comme ces humeurs ont été là engendrées par une longue succession -de temps, elles s'y sont recuites, et ont acquis cette malignité qui -fume vers la région du cerveau. - -M. MACR0T0N. - -Si bi-en donc que, pour ti-rer, dé-ta-cher, ar-ra-cher, ex-pul-ser, -é-va-cu-er les-di-tes hu-meurs, il fau-dra u-ne pur-ga-ti-on -vi-gou-reu-se. Mais, au pré-a-la-ble, je trou-ve à pro-pos, et il n'y -a pas d'in-con-vé-ni-ent, d'u-ser de pe-tits re-mè-des a-no-dins, -c'est-à-di-re, de pe-tits la-ve-mens ré-mol-li-ents et dé-ter-sifs, -de ju-leps et de si-rops ra-fraî-chis-sants qu'on mê-le-ra dans sa -ti-sa-ne. - -M. BAHIS. - -Après, nous en viendrons à la purgation et à la saignée, que nous -réitérerons s'il en est besoin. - -M. MACROTON. - -Ce n'est pas qu'a-vec-que tout ce-la vo-tre fil-le ne puis-se mou-rir; -mais au moins vous au-rez fait quel-que cho-se, et vous au-rez la -con-so-la-ti-on qu'el-le se-ra mor-te dans les for-mes. - -M. BAHIS. - -Il vaut mieux mourir selon les règles que de réchapper contre les -règles. - -M. MACROTON. - -Nous vous di-sons sin-cè-re-ment no-tre pen-sée. - -M. BAHIS. - -Et nous avons parlé comme nous parlerions à notre propre frère. - -SGANARELLE, à M. Macroton, en allongeant ses mots. - -Je vous rends très-hum-bles grâ-ces. (A M. Bahis, en bredouillant.) Et -vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise[41]. - - [41] Scène imitée du _Phormion_ de Térence, où le principal personnage - consulte inutilement trois avocats. - - -SCÈNE VI.--SGANARELLE. - -Me voilà justement un peu plus incertain que je n'étois auparavant. -Morbleu! il me vient une fantaisie; il faut que j'aille acheter de -l'orviétan[42] et que je lui en fasse prendre. L'orviétan est un remède -dont beaucoup de gens se sont bien trouvés. Holà! - - [42] Électuaire apporté à Paris en 1647 par un charlatan d'Orviéto, - ville d'Italie. - - -DEUXIÈME ENTRÉE. - - -SCÈNE VII--SGANARELLE, UN OPÉRATEUR. - -SGANARELLE. - -Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je -m'en vais vous payer. - -L'OPÉRATEUR, chante. - - L'or de tous les climats qu'entoure l'Océan - Peut-il jamais payer ce secret d'importance? - Mon remède guérit, par sa rare excellence, - Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an: - La gale, - La rogne, - La teigne, - La fièvre, - La peste, - La goutte, - Vérole, - Descente, - Rougeole. - O grande puissance - De l'orviétan! - -SGANARELLE. - -Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer -votre remède; mais pourtant voici une pièce de trente sous que vous -prendrez, s'il vous plaît. - -L'OPÉRATEUR, chante. - - Admirez mes bontés, et le peu qu'on vous vend - Ce trésor merveilleux que ma main vous dispense. - Vous pouvez, avec lui, braver en assurance - Tous les maux que sur nous l'ire du ciel répand: - La gale, - La rogne, - La teigne, - La fièvre, - La peste, - La goutte, - Vérole. - Descente, - Rougeole. - O grande puissance - De l'orviétan! - - -SCÈNE VIII. - - Plusieurs trivelins et plusieurs scaramouches, valets de l'opérateur, - se réjouissent en dansant. - - - - -ACTE III - - -SCÈNE I.--MM. FILERIN, TOMÈS, DESFONANDRÈS. - -M. FILERIN[43]. - -N'avez-vous point de honte, messieurs, de montrer si peu de prudence, -pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes -étourdis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles -nous font parmi le monde? et n'est-ce pas assez que les savans voient -les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et -nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats -et nos querelles, la forfanterie de notre art[44]? Pour moi, je ne -comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques-uns de -nos gens; et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont -décriés depuis peu d'une étrange manière, et que, si nous n'y prenons -garde, nous allons nous ruiner nous mêmes. Je n'en parle pas pour mon -intérêt; car, Dieu merci! j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il -vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et -j'ai de quoi me passer des vivants; mais enfin toutes ces disputes -ne valent rien pour la médecine. Puisque le ciel nous fait la grâce -que, depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons -point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leurs -sottises le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les -seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse -humaine. C'est là que va l'étude de la plupart du monde, et chacun -s'efforce de prendre les hommes par leur foible, pour en tirer quelque -profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l'amour -que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain -encens qu'ils souhaitent; et c'est un art où l'on fait, comme on voit, -des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la -passion que l'on a pour les richesses, en promettant des montagnes -d'or à ceux qui les écoutent; et les diseurs d'horoscopes, par leurs -prédictions trompeuses, profitent de la vanité et de l'ambition des -crédules esprits. Mais le plus grand foible des hommes, c'est l'amour -qu'ils ont pour la vie; et nous en profitons, nous autres par notre -pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération -que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous -donc dans le degré d'estime où leur foiblesse nous a mis, et soyons de -concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de -la maladie, et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art. -N'allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions -d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes (et, de l'argent de -ceux que nous mettons en terre, nous fait élever de tous côtés de si -beaux héritages.) - -M. TOMÈS. - -Vous avez raison en tout ce que vous dites: mais ce sont chaleurs de -sang, dont parfois on n'est pas le maître. - -M. FILERIN. - -Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre -accommodement. - -M. DESFONANDRÈS. - -J'y consens. Qu'il me passe mon émétique pour la malade dont il s'agit, -et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il -sera question. - -M. FILERIN. - -On ne peut pas mieux dire, et voilà se mettre à la raison. - -M. DESFONANDRÈS. - -Cela est fait. - -M. FILERIN. - -Touchez donc là. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence. - - [43] Pour: φιλος ερεβεος, ami de la mort. Symbole de la médecine - elle-même. - - [44] Consulter, sur les disputes médicales de l'époque, l'_Histoire de - la découverte de la circulation du sang_, par M. Flourens. - - -SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, LISETTE. - -LISETTE. - -Quoi! messieurs, vous voilà, et vous ne songez pas à réparer le tort -qu'on vient de faire à la médecine? - -M. TOMÈS. - -Comment! Qu'est-ce? - -LISETTE. - -Un insolent, qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre métier, -et qui, sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d'un grand coup -d'épée au travers du corps. - -M. TOMÈS. - -Écoutez, vous faites la railleuse; mais vous passerez par nos mains -quelque jour. - -LISETTE. - -Je vous permets de me tuer lorsque j'aurai recours à vous. - - -SCÈNE III.--CLITANDRE, en habit de médecin, LISETTE. - -CLITANDRE. - -Eh bien, Lisette, [que dis-tu de mon équipage? Crois-tu qu'avec cet -habit je puisse duper le bonhomme?] Me trouves-tu bien ainsi? - -LISETTE. - -Le mieux du monde; et je vous attendois avec impatience. Enfin le ciel -m'a fait d'un naturel le plus humain du monde, et je ne puis voir deux -amans soupirer l'un pour l'autre qu'il ne me prenne une tendresse -charitable et un désir ardent de soulager les maux qu'ils souffrent. -Je veux, à quelque prix que ce soit, tirer Lucinde de la tyrannie où -elle est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m'avez plu d'abord, je me -connois en gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L'amour risque des -choses extraordinaires, et nous avons concerté ensemble une manière de -stratagème qui pourra peut-être nous réussir. Toutes nos mesures sont -déjà prises: l'homme à qui nous avons affaire n'est pas des plus fins -de ce monde; et, si cette aventure nous manque, nous trouverons mille -autres voies pour arriver à notre but. Attendez-moi là seulement, je -reviens vous quérir. - - Clitandre se retire dans le fond du théâtre. - - -SCÈNE IV.--SGANARELLE, LISETTE. - -LISETTE. - -Monsieur, allégresse! allégresse! - -SGANARELLE. - -Qu'est-ce? - -LISETTE. - -Réjouissez-vous. - -SGANARELLE. - -De quoi? - -LISETTE. - -Réjouissez-vous, vous dis-je. - -SGANARELLE. - -Dis-moi donc ce que c'est, et puis je me réjouirai peut-être. - -LISETTE. - -Non. Je veux que vous vous réjouissiez auparavant; que vous chantiez, -que vous dansiez. - -SGANARELLE. - -Sur quoi? - -LISETTE. - -Sur ma parole. - -SGANARELLE. - -Allons donc! (Il chante et danse.) La lera la, la, la, lera, la. Que -diable! - -LISETTE. - -Monsieur, votre fille est guérie! - -SGANARELLE. - -Ma fille est guérie! - -LISETTE. - -Oui. Je vous amène un médecin, mais un médecin d'importance, qui fait -des cures merveilleuses, et qui se moque des autres médecins. - -SGANARELLE. - -Où est-il? - -LISETTE. - -Je vais le faire entrer. - -SGANARELLE, seul. - -Il faut voir si celui-ci fera plus que les autres. - - -SCÈNE V.--CLITANDRE, en habit de médecin, SGANARELLE, LISETTE. - -LISETTE, amenant Clitandre. - -Le voici. - -SGANARELLE. - -Voilà un médecin qui a la barbe bien jeune. - -LISETTE. - -La science ne se mesure pas à la barbe, et ce n'est pas par le menton -qu'il est habile. - -SGANARELLE. - -Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remèdes admirables pour faire -aller à la selle. - -CLITANDRE. - -Monsieur, mes remèdes sont différents de ceux des autres. Ils ont -l'émétique, les saignées, les médecines et les lavements; mais moi, -je guéris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des -talismans et par des anneaux constellés. - -LISETTE. - -Que vous ai-je dit? - -SGANARELLE. - -Voilà un grand homme! - -LISETTE. - -Monsieur, comme votre fille est là tout habillée dans une chaise, je -vais la faire passer ici. - -SGANARELLE. - -Oui, fais. - -CLITANDRE, tâtant le pouls à Sganarelle. - -Votre fille est bien malade. - -SGANARELLE. - -Vous connoissez cela ici? - -CLITANDRE. - -Oui, par la sympathie qu'il y a entre le père et la fille[45]. - - [45] Scène imitée du _Medico volante_, canevas italien que Molière - avait traduit dans sa jeunesse. Voyez tome Ier, p. 17. - - -SCÈNE VI.--SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE. - -LISETTE, à Clitandre. - -Tenez, monsieur, voilà une chaise auprès d'elle. (A Sganarelle). -Allons, laissez-les là tous deux. - -SGANARELLE. - -Pourquoi? Je veux demeurer là. - -LISETTE. - -Vous moquez-vous? Il faut s'éloigner. Un médecin a cent choses à -demander qu'il n'est pas honnête qu'un homme entende. - - Sganarelle et Lisette s'éloignent. - -CLITANDRE, bas, à Lucinde. - -Ah! madame, que le ravissement où je me trouve est grand! et je ne -sais par où vous commencer mon discours. Tant que je ne vous ai parlé -que des yeux, j'avois, ce me sembloit, cent choses à vous dire; et, -maintenant que j'ai la liberté de vous parler de la façon que je -souhaitois, je demeure interdit, et la grande joie où je suis étouffe -toutes mes paroles. - -LUCINDE. - -Je puis vous dire la même chose; et je sens, comme vous, des mouvements -de joie qui m'empêchent de pouvoir parler. - -CLITANDRE. - -Ah! madame, que je serois heureux s'il étoit vrai que vous sentissiez -tout ce que je sens, et qu'il me fût permis de juger de votre âme par -la mienne! Mais, madame, puis-je au moins croire que ce soit à vous à -qui je doive la pensée de cet heureux stratagème qui me fait jouir de -votre présence? - -LUCINDE. - -Si vous ne m'en devez pas la pensée, vous m'êtes redevable au moins -d'en avoir approuvé la proposition avec beaucoup de joie. - -SGANARELLE, à Lisette. - -Il me semble qu'il lui parle de bien près. - -LISETTE, à Sganarelle. - -C'est qu'il observe sa physionomie et tous les traits de son visage. - -CLITANDRE, à Lucinde. - -Serez-vous constante, madame, dans ces bontés que vous me témoignez? - -LUCINDE. - -Mais vous, serez-vous ferme dans les résolutions que vous avez montrées? - -CLITANDRE. - -Ah! madame, jusqu'à la mort. Je n'ai point de plus forte envie que -d'être à vous, et je vais le faire paroître dans ce que vous m'allez -voir faire. - -SGANARELLE, à Clitandre. - -Eh bien, notre malade? Elle me semble un peu plus gaie. - -CLITANDRE. - -C'est que j'ai déjà fait agir sur elle un de ces remèdes que mon art -m'enseigne. Comme l'esprit a grand empire sur le corps, et que c'est de -lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir -à guérir les esprits avant que de venir aux corps. J'ai donc observé -ses regards, les traits de son visage et les lignes de ses deux mains; -et, par la science que le ciel m'a donnée, j'ai reconnu que c'étoit de -l'esprit qu'elle étoit malade, et que tout son mal ne venoit que d'une -imagination déréglée, d'un désir dépravé de vouloir être mariée. Pour -moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule que cette -envie qu'on a du mariage. - -SGANARELLE, à part. - -Voilà un habile homme! - -CLITANDRE. - -Et j'ai eu et aurai pour lui toute ma vie une aversion effroyable. - -SGANARELLE. - -Voilà un grand médecin! - -CLITANDRE. - -Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que j'ai vu -en elle de l'aliénation d'esprit, et même qu'il y avoit du péril à ne -lui pas donner un prompt secours, je l'ai prise par son foible, et lui -ai dit que j'étois venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain -son visage a changé, son teint s'est éclairci, ses yeux se sont animés; -et, si vous voulez, pour quelques jours, l'entretenir dans cette -erreur, vous verrez que nous la tirerons d'où elle est. - -SGANARELLE. - -Oui-da, je le veux bien. - -CLITANDRE. - -Après, nous ferons agir d'autres remèdes pour la guérir entièrement de -cette fantaisie. - -SGANARELLE. - -Oui, cela est le mieux du monde. Eh bien, ma fille, voilà monsieur qui -a envie de t'épouser, et je lui ai dit que je le voulois bien. - -LUCINDE. - -Hélas! est-il possible? - -SGANARELLE. - -Oui. - -LUCINDE. - -Mais tout de bon? - -SGANARELLE. - -Oui, oui. - -LUCINDE, à Clitandre. - -Quoi! vous êtes dans les sentiments d'être mon mari? - -CLITANDRE. - -Oui, madame. - -LUCINDE. - -Et mon père y consent? - -SGANARELLE. - -Oui, ma fille. - -LUCINDE. - -Ah! que je suis heureuse, si cela est véritable! - -CLITANDRE. - -N'en doutez point, madame. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous aime -et que je brûle de me voir votre mari. Je ne suis venu ici que pour -cela; et, si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme -elles sont, cet habit n'est qu'un pur prétexte inventé, et je n'ai fait -le médecin que pour m'approcher de vous, et obtenir [plus facilement] -ce que je souhaite. - -LUCINDE. - -C'est me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis -sensible autant que je puis. - -SGANARELLE, à part. - -O la folle! ô la folle! ô la folle! - -LUCINDE. - -Vous voulez donc bien, mon père, me donner monsieur pour époux? - -SGANARELLE. - -Oui. Çà, donne-moi ta main. Donnez-moi un peu aussi la vôtre, pour voir. - -CLITANDRE. - -Mais, monsieur... - -SGANARELLE, étouffant de rire. - -Non, non, c'est pour... pour lui contenter l'esprit. Touchez là.. Voilà -qui est fait. - -CLITANDRE. - -Acceptez, pour gage de ma foi, cet anneau que je vous donne. (Bas, -à Sganarelle.) C'est un anneau constellé, qui guérit les égaremens -d'esprit. - -LUCINDE. - -Faisons donc le contrat, afin que rien n'y manque. - -CLITANDRE. - -Hélas! je le veux bien, madame. (Bas, à Sganarelle.) Je vais faire -monter l'homme qui écrit mes remèdes, et lui faire croire que c'est un -notaire. - -SGANARELLE. - -Fort bien. - -CLITANDRE. - -Holà! faites monter le notaire que j'ai amené avec moi. - -LUCINDE. - -Quoi! vous aviez amené un notaire? - -CLITANDRE. - -Oui, madame. - -LUCINDE. - -J'en suis ravie. - -SGANARELLE. - -O la folle! ô la folle! - - -SCÈNE VII.--LE NOTAIRE, CLITANDRE, SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE. - - Clitandre parle bas au notaire. - -SGANARELLE, au notaire. - -Oui, monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes-là. -Écrivez. (A Lucinde.) Voilà le contrat qu'on fait. (Au notaire.) Je lui -donne vingt mille écus en mariage. Écrivez. - -LUCINDE. - -Je vous suis bien obligée, mon père. - -LE NOTAIRE. - -Voilà qui est fait. Vous n'avez qu'à venir signer. - -SGANARELLE. - -Voilà un contrat bientôt bâti. - -CLITANDRE, à Sganarelle. - -[Mais] au moins, [monsieur]... - -SGANARELLE. - -Eh! non, vous dis-je. Sait-on pas bien... (Au notaire.) Allons, -donnez-lui la plume pour signer, (A Lucinde.) Allons, signe, signe, -signe. Va, va, je signerai tantôt, moi. - -LUCINDE. - -Non, non, je veux avoir le contrat entre mes mains. - -SGANARELLE. - -Eh bien, tiens. (Après avoir signé.) Es-tu contente? - -LUCINDE. - -Plus qu'on ne peut s'imaginer. - -SGANARELLE. - -Voilà qui est bien, voilà qui est bien. - -CLITANDRE. - -Au reste, je n'ai pas eu seulement la précaution d'amener un notaire; -j'ai eu celle encore de faire venir des voix et des instrumens [et -des danseurs] pour célébrer la fête et pour nous réjouir. Qu'on les -fasse venir. Ce sont des gens que je mène avec moi, et dont je me sers -tous les jours pour pacifier avec leur harmonie [et leurs danses] les -troubles de l'esprit. - - -TROISIÈME ENTRÉE. - - -SCÈNE VIII.--SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE. -LA COMÉDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, JEUX, RIS, PLAISIRS. - - LA COMÉDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, ensemble. - - Sans nous tous les hommes - Deviendroient malsains, - Et c'est nous qui sommes - Leurs grands médecins. - - LA COMÉDIE. - - Veut-on qu'on rabatte, - Par des moyens doux, - Les vapeurs de rate - Qui vous minent tous? - Qu'on laisse Hippocrate, - Et qu'on vienne à nous. - - TOUS TROIS ENSEMBLE. - - Sans nous tous les hommes - Deviendroient malsains, - Et c'est nous qui sommes - Leurs grands médecins. - - Pendant que les Jeux, les Ris et les Plaisirs dansent, Clitandre - emmène Lucinde. - - -SCÈNE IX.--SGANARELLE, LISETTE, LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET, JEUX, -RIS, PLAISIRS. - -SGANARELLE. - -Voilà une plaisante façon de guérir! Où est donc ma fille et le médecin? - -LISETTE. - -Ils sont allés achever le reste du mariage. - -SGANARELLE. - -Comment! le mariage? - -LISETTE. - -Ma foi, monsieur, la bécasse est bridée[46], et vous avez cru faire un -jeu qui demeure une vérité. - -SGANARELLE. - -Comment diable! (Il veut aller après Clitandre et Lucinde; les danseurs -le retiennent.) Laissez-moi aller, laissez-moi aller, vous dis-je! (Les -danseurs le retiennent toujours.) Encore! (Ils veulent faire danser -Sganarelle de force.) Peste des gens[47]! - - [46] Pour: la bête est prise au lacet; comme les bécasses, qui se - _brident_ et s'attrapent elles-mêmes. - - [47] Ce dénoûment est emprunté au _Pedant joué_ de Cyrano de Bergerac, - ami de Molière. - - -FIN DE L'AMOUR MÉDECIN. - - - - -LE MISANTHROPE - -COMÉDIE - -REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU -PALAIS-ROYAL, LE 4 JUIN 1666. - - -La société française s'avance dans la route splendide et sévère que -le règne de Louis XIV lui a tracée. Les grandes guerres d'Allemagne -et de Hollande n'ont pas commencé encore. Recherché par le prince de -Condé et les grands seigneurs, admis dans la société intime de Boileau, -de la Fontaine, de Racine, et de son ancien ami Chapelle; continuant -à élever l'édifice de sa fortune par une sage économie et un ordre -parfait, Molière offrait un exemple frappant de cette double vie mêlée -de splendeurs et de tristesses, de gloires et de douleurs qui est -souvent le partage des hommes de génie. Son ménage était détruit; les -calomnies de Monfleury, son rival, qui l'accusait d'inceste, avaient -fait quelque impression sur le public: les pédants de toutes les -classes ne perdaient pas une occasion de lui nuire. Le jeune Racine -abandonnait son protecteur et son bienfaiteur, lui enlevait la belle -Duparc, qu'il faisait passer à l'hôtel de Bourgogne, c'est-à-dire dans -l'armée ennemie, et se plaignait même que Monfleury ne fût pas écouté à -la cour. La protectrice de Molière, Anne d'Autriche, venait de mourir. - -Toujours épris de l'infidèle Armande, à laquelle il avait sans cesse -pardonné, il s'était vu forcé de se séparer d'elle, et, de temps à -autre, retiré à Auteuil, quittant les tracas de son théâtre, les -embarras de sa direction, il allait, comme il l'avoue, pleurer sans -contrainte, tantôt dans les bras de son ami Chapelle, auquel il avouait -toute sa faiblesse. «Ah! lui disait-il, j'ai beau faire, je ne peux -l'oublier, elle m'a toujours trompé, je le sais; elle est indifférente -à tout ce qui me concerne. Je suis le plus malheureux et le plus -insensé des hommes, mais rien ne peut me détacher de ses grâces et -des transports qu'elle me cause. Je l'aime en un tel point, que je -vais jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts; et, quand je -considère combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour -elle, je me dis en même temps qu'elle a peut-être la même difficulté à -détruire le penchant qu'elle a d'être coquette, et je me trouve plus de -disposition à la plaindre qu'à la blâmer. Toutes les choses du monde -ont du rapport avec elle dans mon cœur. Quand je la vois, une émotion -et des transports qu'on ne sauroit exprimer m'ôtent l'usage de la -réflexion. C'est là le dernier point de la folie. Je n'ai plus d'yeux -pour ses défauts, il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable.» - -Cette conversation, reproduite exactement d'après Chapelle, son -interlocuteur, nous permet de lire dans l'âme passionnée de Molière. -Il avait le tempérament du génie: sérieux, ardent, accessible aux -émotions et les recevant à la fois vives et profondes. L'exercice -même des facultés supérieures de l'artiste et du poëte accroît leur -susceptibilité et les rend moins aptes à la résignation et à la -douleur; la plus légère influence atmosphérique détruit la santé du -cheval de course, tant sa nature s'est transformée, tant la délicatesse -exquise et morbide a remplacé les conditions vulgaires de la vie. -«Je suis bilieux comme tous les diables,» disait Molière, qui se -soumettait volontiers à un examen sévère. Il exigeait des siens, dans -l'administration de sa maison, la plus extrême régularité, et disait, -comme Jourdain de son _Bourgeois gentilhomme_: «Il n'y a pas de morale -qui tienne! Je veux me mettre en colère.» - -Les deux enfants qu'il avait eus d'Armande grandissaient dans sa -maison, mais non sous les yeux de leur mère, tout occupée de M. de -Lauzun et du comte de Guiche. Le plus léger, le plus fin, le plus -ironique des marquis, M. le comte de Guiche était probablement l'objet -le plus cher au cœur d'Armande. D'une aimable figure, vêtu avec une -rare élégance, sans autre prétention que celle de plaire, il convenait -parfaitement à cette jeune femme, «qui ne pensait (dit Molière encore) -qu'à jouir agréablement de la vie, allant toujours devant elle, et -plus sage que je ne suis.» Jusqu'à quel point les grands yeux noirs, -la belle taille, le visage rond et le teint magnifique de M. de Guiche -l'emportaient dans l'esprit d'Armande sur la silencieuse hardiesse, -l'impertinent éclat et la fatuité résolue de Lauzun, que les femmes -tiraient au sort, et qui ne leur accordait pas toujours ses faveurs, -c'est ce que personne ne peut savoir. Elle seule aurait pu nous -révéler ce secret, si une créature aussi légère, le caprice même et -l'inconstance en personne, eût pensé à autre chose qu'à son plaisir. Ce -qui est certain, c'est qu'un personnage sévère, simple, ardent, prenant -tout au sérieux, demandant à la vie plus qu'elle ne peut donner, à -l'amour une complète abnégation, à l'existence conjugale une félicité -parfaite, aux rapports sociaux une franchise absolue, à l'humanité -enfin une perfection sévère, manquait de proportion, détruisait -l'harmonie des choses et devenait ridicule. - -Telle était la situation de Molière lui-même. Valet de chambre du roi -et homme de génie, d'un âge mûr et amoureux comme un enfant, directeur -et auteur, philosophe et plein d'une violence passionnée, tout était -contraste et douleur dans sa vie. - -Il sent le ridicule de sa situation, il s'observe, sonde la plaie, se -blâme lui-même, veut se punir et se venger, élève et idéalise tous -les personnages du drame dont il est le centre, ne se ménage point -lui-même, fait de sa jalousie invincible, de son inévitable passion, -le ressort de l'œuvre tout entière; des vanités et des légèretés -d'Armande, le type de la coquetterie féminine; de sa propre exagération -dans la recherche du bien, le caractère du Misanthrope; de Lauzun et -du comte de Guiche, deux marquis de nuances diverses, tous deux du -meilleur ton et de la fatuité la plus triomphale; des révolutions -intérieures de son ménage, l'intrigue même de sa pièce, où l'on voit -paraître de nouveau «tout son domestique,» jusqu'à l'indulgent et -spirituel Chapelle, devenu Philinte, jusqu'à la bonne demoiselle -Debrie, devenue Éliante, et prête à consoler par l'amitié celui que -l'amour repousse et torture. - -Ainsi éclôt au sein des douleurs une œuvre qui me semble unique dans -toutes les littératures. Drame sans action, satire animée, tableau de -boudoir plein de vigueur, création où les élans douloureux d'une âme -énergique et d'un esprit pénétrant font éruption, pour ainsi dire, du -sein de la politesse des cours et des raffinements extrêmes. Alceste -est un janséniste, Alceste est même un révolutionnaire. Pour détruire -tout ce qu'il blâme, il faut renverser de fond en comble l'édifice de -la société française: politesse trompeuse, grands seigneurs ensevelis -sous les rubans, petits faiseurs de vers, gentilshommes impertinents, -beaux discours et cérémonies extravagantes, toutes les superfétations -nées des rapports sociaux d'une société factice. - -On crut reconnaître mille gens de cour, et l'on inculpa Molière. Mais -plus tard, lorsque l'idée révolutionnaire, c'est-à-dire celle qui -voulait la destruction de la monarchie, s'annonça par l'organe de J.-J. -Rousseau, et se développa violemment de 1789 à 1795, Molière ne fut -plus accusé d'avoir été trop sévère pour les marquis, mais d'avoir été -trop dur pour le Misanthrope et de l'avoir fait ridicule. Double et -contraire accusation qui prouve la hauteur de son génie. - -L'effet produit sur le public par cette création si élevée, si -passionnée, si délicate, dut être complexe, et a fort embarrassé les -commentateurs. On trouva d'abord la pièce sage, belle, estimable, _bien -assaisonnée_. Telles sont les expressions de Robinet: - - «On diroit, mon benoît lecteur, - »Qu'on entend un prédicateur.» - -Les contemporains avouèrent que jamais Molière ne s'était élevé -si haut; cependant la masse du public demeurait froide. Molière -n'était pas sûr de son succès; Boileau eut besoin de le rassurer, -et quelques-uns vont jusqu'à prétendre que la pièce tomba d'abord. -Rien de plus facile que de concilier deux traditions qui semblent -se détruire l'une l'autre. Le vulgaire, la bourgeoisie peu lettrée, -n'étaient pas attirés par une œuvre de cet ordre. La vogue populaire -qui s'était attachée à la statue du commandeur de _Don Juan_ et ce -costume extravagant du marquis de Mascarille faisaient défaut au -_Misanthrope_, œuvre trop grande et trop profonde pour être comprise -à sa naissance, et qui obtint plutôt un succès d'estime qu'un succès -de mode. On y admirait surtout la charmante coquetterie de la belle -Armande, à laquelle son mari avait assigné le rôle dont elle était le -type original. - - «O justes dieux! qu'elle a d'appas!» - -s'écrie un contemporain, écho du public lui-même; - - »Et qui pourroit ne l'aimer pas? - »Sans rien toucher de sa coiffure - »Et de sa belle chevelure, - »Sans rien toucher de ses habits, - »Semés de perles, de rubis, - »Et de toute la pierrerie - »Dont l'Inde brillante est fleurie, - »Rien n'est si beau ni si mignon! - »Et je puis dire, tout de bon, - »Qu'ensemble amour et nature - »D'elle ont fait une miniature, - »Des appas, des grâces, des ris, - »Qu'on attribuoit à Cypris!» - -Vingt et une représentations successives prouvent suffisamment que -l'ouvrage ne fut pas repoussé absolument. Mais, après la vingt et -unième, il fallut en suspendre la représentation. Ce ne fut qu'au -mois de septembre, un mois et demi plus tard, que la reprise du -_Misanthrope_ eut lieu, et il fallut la soutenir par le _Médecin malgré -lui_ qui avait déjà onze représentations. Il est facile d'en conclure -que le monument le plus sérieux et le plus exquis que Molière ait -laissé après lui n'était apprécié que des connaisseurs, non du parterre. - -A peine les plus grands critiques et les meilleurs philosophes -s'accordent-ils sur le vrai sens de l'œuvre et de sa légitimité. A -peine les acteurs eux-mêmes, héritiers de la tradition dramatique, -peuvent-ils s'entendre sur le caractère du héros, dont les uns font -un bourru quinteux, les autres un homme hypocondriaque et maladif, -quelques-uns simplement un personnage mal élevé. - -Le _Misanthrope_ ne sera jamais bien exécuté sur la scène que si -l'on réalise et reproduit tout l'intérieur domestique du grand monde -sous Louis XIV; si l'on fait reparaître vivants, avec leurs costumes -mêmes, dans le salon orné de meubles qu'avait choisis Ninon, l'éclatant -Lauzun, l'aimable de Guiche, Arsinoé, qui sera madame de Maintenon, -et Molière lui-même, l'homme «aux rubans verts,» véhément, sérieux, -méditatif, le philosophe dans le monde, celui qui ne sait pas se -modérer dans le désir du bien. - - Qui non retinuit ex sapientia modum. - - - - - PERSONNAGES. ACTEURS. - - ALCESTE, amant de Célimène. MOLIÈRE. - PHILINTE, ami d'Alceste. LA THORILLIÈRE. - ORONTE, amant de Célimène. DU CROISY. - CÉLIMÈNE. Arm. BÉJART. - ÉLIANTE, cousine de Célimène. Mlle DEBRIE. - ARSINOÉ, amie de Célimène. Mlle DUPARC. - ACASTE, } marquis. LA GRANGE. - CLITANDRE, } - BASQUE, valet de Célimène. - UN GARDE de la maréchaussée de France. DEBRIE. - DUBOIS, valet d'Alceste. BÉJART. - - La scène est à Paris, dans la maison de Célimène. - - - - -ACTE PREMIER - - -SCÈNE I.--PHILINTE, ALCESTE. - - PHILINTE. - - Qu'est-ce donc? qu'avez-vous? - - ALCESTE, assis. - - Laissez-moi, je vous prie. - - PHILINTE. - - Mais encor, dites-moi quelle bizarrerie... - - ALCESTE. - - Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher. - - PHILINTE. - - Mais on entend les gens au moins sans se fâcher. - - ALCESTE. - - Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre. - - PHILINTE. - - Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre, - Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers... - - ALCESTE, se levant brusquement. - - Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers. - J'ai fait jusques ici profession de l'être; - Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître, - Je vous déclare net que je ne le suis plus, - Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus. - - PHILINTE. - - Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte? - - ALCESTE. - - Allez, vous devriez mourir de pure honte; - Une telle action ne sauroit s'excuser, - Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. - Je vous vois accabler un homme de caresses, - Et témoigner pour lui les dernières tendresses; - De protestations, d'offres et de sermens, - Vous chargez la fureur de vos embrassemens: - Et, quand je vous demande après quel est cet homme - A peine pouvez-vous dire comme il se nomme; - Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, - Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent. - Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme, - De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme; - Et si, par un malheur, j'en avois fait autant, - Je m'irois, de regret, pendre tout à l'instant. - - PHILINTE. - - Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable; - Et je vous supplierai d'avoir pour agréable - Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, - Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît. - - ALCESTE. - - Que la plaisanterie est de mauvaise grâce! - - PHILINTE. - - Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse? - - ALCESTE. - - Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur - On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. - - PHILINTE. - - Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, - Il faut bien le payer de la même monnoie[48], - Répondre comme on peut à ses empressemens, - Et rendre offre pour offre, et sermens pour sermens. - - ALCESTE. - - Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode - Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode, - Et je ne hais rien tant que les contorsions - De tous ces grands faiseurs de protestations, - Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, - Ces obligeans diseurs d'inutiles paroles, - Qui de civilités avec tous font combat, - Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. - Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, - Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, - Et vous fasse de vous un éloge éclatant - Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant? - Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située - Qui veuille d'une estime ainsi prostituée; - Et la plus glorieuse a des régals[49] peu chers - Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers; - Sur quelque préférence une estime se fonde, - Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. - Puisque vous y donnez dans ces vices du temps, - Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens; - Je refuse d'un cœur la vaste complaisance - Qui ne fait de mérite aucune différence; - Je veux qu'on me distingue, et, pour le trancher net, - L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait. - - PHILINTE. - - Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende - Quelques dehors civils que l'usage demande. - - ALCESTE. - - Non, vous dis-je; on devroit châtier sans pitié - Ce commerce honteux de semblans d'amitié. - Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre - Le fond de notre cœur dans nos discours se montre, - Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments - Ne se masquent jamais sous de vains complimens. - - PHILINTE. - - Il est bien des endroits où la pleine franchise - Deviendroit ridicule et seroit peu permise; - Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, - Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur. - Seroit-il à propos, et de la bienséance, - De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense? - Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, - Lui doit-on déclarer la chose comme elle est? - - ALCESTE. - - Oui. - - PHILINTE. - - Quoi! vous iriez dire à la vieille Émilie - Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, - Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun? - - ALCESTE. - - Sans doute. - - PHILINTE. - - A Dorilas, qu'il est trop importun; - Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse - A conter sa bravoure et l'éclat de sa race? - - ALCESTE. - - Fort bien. - - PHILINTE. - - Vous vous moquez. - - ALCESTE. - - Je ne me moque point, - Et je vais n'épargner personne sur ce point. - Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville - Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile; - J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, - Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font. - Je ne trouve partout que lâche flatterie, - Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie; - Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein - Est de rompre en visière à tout le genre humain. - - PHILINTE. - - Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage. - Je ris des noirs accès où je vous envisage, - Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, - Ces deux frères que peint l'_École des Maris_, - Dont... - - ALCESTE. - - Mon Dieu! laissons là vos comparaisons fades. - - PHILINTE. - - Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades. - Le monde par vos soins ne se changera pas; - Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas, - Je vous dirai tout franc que cette maladie - Partout où vous allez donne la comédie, - Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps - Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens. - - ALCESTE. - - Tant mieux, morbleu! tant mieux! c'est ce que je demande: - Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande. - Tous les hommes me sont à tel point odieux, - Que je serois fâché d'être sage à leurs yeux. - - PHILINTE. - - Vous voulez un grand mal à la nature humaine! - - ALCESTE. - - Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine. - - PHILINTE. - - Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, - Seront enveloppés dans cette aversion? - Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes... - - ALCESTE. - - Non, elle est générale, et je hais tous les hommes: - Les uns, parce qu'ils sont méchans et malfaisans, - Et les autres pour être aux méchans complaisans, - Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses - Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. - De cette complaisance on voit l'injuste excès - Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès. - Au travers de son masque on voit à plein le traître; - Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; - Et ses roulemens d'yeux et son ton radouci - N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. - On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde, - Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, - Et que par eux son sort, de splendeur revêtu, - Fait gronder le mérite et rougir la vertu. - Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, - Son misérable honneur ne voit pour lui personne. - Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, - Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. - Cependant sa grimace est partout bienvenue: - On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue; - Et, s'il est, par la brigue, un rang à disputer, - Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. - Têtebleu! ce me sont de mortelles blessures - De voir qu'avec le vice on garde des mesures; - Et parfois il me prend des mouvemens soudains - De fuir dans un désert l'approche des humains. - - PHILINTE. - - Mon Dieu! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine, - Et faisons un peu grâce à la nature humaine; - Ne l'examinons point dans la grande rigueur, - Et voyons ses défauts avec quelque douceur. - Il faut, parmi le monde, une vertu traitable: - A force de sagesse on peut être blâmable; - La parfaite raison fuit toute extrémité, - Et veut que l'on soit sage avec sobriété. - Cette grande roideur des vertus des vieux âges - Heurte trop notre siècle et les communs usages; - Elle veut aux mortels trop de perfection: - Il faut fléchir au temps sans obstination; - Et c'est une folie à nulle autre seconde - De vouloir se mêler de corriger le monde. - J'observe, comme vous, cent choses tous les jours - Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours; - Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroître, - En courroux, comme vous, on ne me voit point être: - Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, - J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font; - Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, - Mon flegme est philosophe autant que votre bile. - - ALCESTE. - - Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien, - Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien? - Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, - Que pour avoir vos biens on dresse un artifice, - Ou qu'on tâche à semer de méchans bruits de vous, - Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux? - - PHILINTE. - - Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure, - Comme vices unis à l'humaine nature; - Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé - De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, - Que de voir des vautours affamés de carnage, - Des singes malfaisans et des loups pleins de rage. - - ALCESTE. - - Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler, - Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler, - Tant ce raisonnement est plein d'impertinence! - - PHILINTE. - - Ma foi, vous ferez bien de garder le silence. - Contre votre partie éclatez un peu moins, - Et donnez au procès une part de vos soins. - - ALCESTE. - - Je n'en donnerai point, c'est une chose dite. - - PHILINTE. - - Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite? - - ALCESTE. - - Qui je veux? la raison, mon bon droit, l'équité. - - PHILINTE. - - Aucun juge par vous ne sera visité? - - ALCESTE. - - Non! Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse? - - PHILINTE. - - J'en demeure d'accord; mais la brigue est fâcheuse. - Et... - - ALCESTE. - - Non. J'ai résolu de n'en pas faire un pas. - J'ai tort ou j'ai raison. - - PHILINTE. - - Ne vous y fiez pas. - - ALCESTE. - - Je ne remuerai point. - - PHILINTE. - - Votre partie est forte, - Et peut, par sa cabale, entraîner... - - ALCESTE. - - Il n'importe. - - PHILINTE. - - Vous vous tromperez. - - ALCESTE. - - Soit. J'en veux voir le succès. - - PHILINTE. - - Mais... - - ALCESTE. - - J'aurai le plaisir de perdre mon procès. - - PHILINTE. - - Mais enfin... - - ALCESTE. - - Je verrai dans cette plaiderie - Si les hommes auront assez d'effronterie, - Seront assez méchans, scélérats et pervers, - Pour me faire injustice aux yeux de l'univers. - - PHILINTE. - - Quel homme! - - ALCESTE. - - Je voudrois, m'en coûtât-il grand'chose, - Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause. - - PHILINTE. - - On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, - Si l'on vous entendoit parler de la façon. - - ALCESTE. - - Tant pis pour qui riroit! - - PHILINTE. - - Mais cette rectitude - Que vous voulez en tout avec exactitude, - Cette pleine droiture où vous vous renfermez, - La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez? - Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, - Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble, - Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, - Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux; - Et ce qui me surprend encore davantage, - C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage. - La sincère Éliante a du penchant pour vous, - La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux: - Cependant à leurs vœux votre âme se refuse, - Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, - De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant - Semblent si fort donner dans les mœurs d'à présent. - D'où vient que, leur portant une haine mortelle, - Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle? - Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? - Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous? - - ALCESTE. - - Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve - Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve[50]; - Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, - Le premier à les voir comme à les condamner. - Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, - Je confesse mon foible: elle a l'art de me plaire; - J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, - En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; - Sa grâce est la plus forte; et sans doute ma flamme - De ces vices du temps pourra purger son âme. - - PHILINTE. - - Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu. - Vous croyez être donc aimé d'elle? - - ALCESTE. - - Oui, parbleu! - Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'être. - - PHILINTE. - - Mais, si son amitié pour vous se fait paroître, - D'où vient que vos rivaux vous causent de l'ennui? - - ALCESTE. - - C'est qu'un cœur bien atteint veut qu'on soit tout à lui, - Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire - Tout ce que là-dessus ma passion m'inspire. - - PHILINTE. - - Pour moi, si je n'avois qu'à former des désirs, - Sa cousine Éliante auroit tous mes soupirs; - Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère; - Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire. - - ALCESTE. - - Il est vrai: ma raison me le dit chaque jour; - Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. - - PHILINTE. - - Je crains fort pour vos feux, et l'espoir où vous êtes - Pourroit... - - [48] Mot qui, au dix-septième siècle, rimait encore avec _joie_. - - [49] Pour: festin, plaisir. Archaïsme expressif et vulgaire. - - [50] Pour: trouve. Archaïsme passé de mode, employé par la Fontaine. - - -SCÈNE II.--ORONTE, ALCESTE, PHILINTE. - - ORONTE, à Alceste. - - J'ai su là-bas que, pour quelques emplettes, - Eliante est sortie, et Célimène aussi. - Mais, comme l'on m'a dit que vous étiez ici, - J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable, - Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, - Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis - Dans un ardent désir d'être de vos amis. - Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice, - Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse. - Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité, - N'est pas assurément pour être rejeté. - - Pendant le discours d'Oronte, Alceste est rêveur, et semble ne pas - entendre que c'est à lui qu'on parle. Il ne sort de sa rêverie que - quand Oronte lui dit: - - C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse. - - ALCESTE. - - A moi, monsieur? - - ORONTE. - - A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse? - - ALCESTE. - - Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi, - Et je n'attendois pas l'honneur que je reçoi. - - ORONTE. - - L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, - Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre. - - ALCESTE. - - Monsieur... - - ORONTE. - - L'État n'a rien qui ne soit au-dessous - Du mérite éclatant que l'on découvre en vous. - - ALCESTE. - - Monsieur... - - ORONTE. - - Oui, de ma part, je vous tiens préférable - A tout ce que j'y vois de plus considérable. - - ALCESTE. - - Monsieur... - - ORONTE. - - Sois-je du ciel écrasé, si je mens! - Et, pour vous confirmer ici mes sentimens, - Souffrez qu'à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse, - Et qu'en votre amitié je vous demande place. - Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez, - Votre amitié? - - ALCESTE. - - Monsieur... - - ORONTE. - - Quoi! vous y résistez? - - ALCESTE. - - Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire; - Mais l'amitié demande un peu plus de mystère; - Et c'est assurément en profaner le nom - Que de vouloir le mettre à toute occasion. - Avec lumière et choix cette union veut naître; - Avant que nous lier, il faut nous mieux connoître; - Et nous pourrions avoir telles complexions[51], - Que tous deux du marché nous nous repentirions. - - ORONTE. - - Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage, - Et je vous en estime encore davantage. - Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux; - Mais cependant je m'offre entièrement à vous. - S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture, - On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure; - Il m'écoute, et dans tout il en use, ma foi, - Le plus honnêtement du monde avecque moi. - Enfin, je suis à vous de toutes les manières; - Et, comme votre esprit a de grandes lumières, - Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud, - Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, - Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose. - - ALCESTE. - - Monsieur, je suis mal propre à décider la chose; - Veuillez m'en dispenser. - - ORONTE. - - Pourquoi? - - ALCESTE. - - J'ai le défaut - D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut. - - ORONTE. - - C'est ce que je demande; et j'aurois lieu de plainte, - Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, - Vous alliez me trahir, et me déguiser rien. - - ALCESTE. - - Puisqu'il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien. - - ORONTE. - - _Sonnet._ C'est un sonnet... _L'espoir_... C'est une dame - Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme. - _L'espoir_... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, - Mais de petits vers doux, tendres et langoureux. - - ALCESTE. - - Nous verrons bien. - - ORONTE. - - _L'espoir_... Je ne sais si le style - Pourra vous en paroître assez net et facile, - Et si du choix des mots vous vous contenterez. - - ALCESTE. - - Nous allons voir, monsieur. - - ORONTE. - - Au reste, vous saurez - Que je n'ai demeuré[52] qu'un quart d'heure à le faire. - - ALCESTE. - - Voyons, monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire. - - ORONTE, lit. - - L'espoir, il est vrai, nous soulage, - Et nous berce un temps notre ennui; - Mais, Philis, le triste avantage, - Lorsque rien ne marche après lui! - - PHILINTE. - - Je suis déjà charmé de ce petit morceau. - - ALCESTE, bas, à Philinte. - - Quoi! vous avez le front de trouver cela beau? - - ORONTE. - - Vous eûtes de la complaisance; - Mais vous en deviez moins avoir, - Et ne vous pas mettre en dépense - Pour ne me donner que l'espoir. - - PHILINTE. - - Ah! qu'en termes galans ces choses-là sont mises! - - ALCESTE, à Philinte. - - Morbleu! vil complaisant, vous louez des sottises! - - ORONTE. - - S'il faut qu'une attente éternelle - Pousse à bout l'ardeur de mon zèle, - Le trépas sera mon recours. - - Vos soins ne m'en peuvent distraire: - Belle Philis, on désespère - Alors qu'on espère toujours. - - PHILINTE. - - La chute en est jolie, amoureuse, admirable. - - ALCESTE, bas à part. - - La peste de la chute, empoisonneur au diable! - En eusses-tu fait une à te casser le nez! - - PHILINTE. - - Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés. - - ALCESTE, bas, à part. - - Morbleu! - - ORONTE, à Philinte. - - Vous me flattez; et vous croyez peut-être... - - PHILINTE. - - Non, je ne flatte point. - - ALCESTE, bas, à part. - - Eh! que fais-tu donc, traître! - - ORONTE, à Alceste. - - Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité... - Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité. - - ALCESTE. - - Monsieur, cette matière est toujours délicate, - Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. - Mais un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom, - Je disois, en voyant des vers de sa façon, - Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire - Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire; - Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements - Qu'on a de faire éclat de tels amusements; - Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, - On s'expose à jouer de mauvais personnages. - - ORONTE. - - Est-ce que vous voulez me déclarer par là - Que j'ai tort de vouloir... - - ALCESTE. - - Je ne dis pas cela. - Mais je lui disois, moi, qu'un froid écrit assomme; - Qu'il ne faut que ce foible à décrier un homme: - Et qu'eût-on d'autre part cent belles qualités, - On regarde les gens par leurs méchants côtés. - - ORONTE. - - Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire? - - ALCESTE. - - Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point écrire, - Je lui mettois aux yeux comme, dans notre temps, - Cette soif a gâté de fort honnêtes gens. - - ORONTE. - - Est-ce que j'écris mal? et leur ressemblerois-je? - - ALCESTE. - - Je ne dis pas cela. Mais enfin, lui disois-je, - Quel besoin si pressant avez-vous de rimer? - Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer? - Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre, - Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre. - Croyez-moi, résistez à vos tentations, - Dérobez au public ces occupations, - Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, - Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme - Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur, - Celui de ridicule et misérable auteur. - C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre. - - ORONTE. - - Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. - Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet... - - ALCESTE. - - Franchement, il est bon à mettre au cabinet[53]: - Vous vous êtes réglé sur de méchans modèles, - Et vos expressions ne sont point naturelles. - - Qu'est-ce que: _Nous berce un temps notre ennui?_ - Et que, _Rien ne marche après lui?_ - Que, _Ne vous pas mettre en dépense, - Pour ne me donner que l'espoir?_ - Et que, _Philis, on désespère, - Alors qu'on espère toujours?_ - - Ce style figuré, dont on fait vanité, - Sort du bon caractère et de la vérité; - Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, - Et ce n'est point ainsi que parle la nature. - Le méchant goût du siècle en cela me fait peur; - Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur; - Et je prise bien moins tout ce que l'on admire - Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire. - - Si le roi m'avoit donné - Paris, sa grand'ville, - Et qu'il me fallût quitter - L'amour de ma mie, - Je dirois au roi Henri: - Reprenez votre Paris, - J'aime mieux ma mie, ô gai! - J'aime mieux ma mie. - - La rime n'est pas riche, et le style en est vieux; - Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux - Que ces colifichets dont le bon sens murmure, - Et que la passion parle là toute pure? - - Si le roi m'avoit donné - Paris, sa grand'ville, - Et qu'il me fallût quitter - L'amour de ma mie, - Je dirois au roi Henri: - Reprenez votre Paris, - J'aime mieux ma mie, ô gai! - J'aime mieux ma mie. - - Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris. - - A Philinte, qui rit. - - Oui, monsieur le beau rieur, malgré vos beaux esprits, - J'estime plus cela que la pompe fleurie - De tous ces faux brillants où chacun se récrie. - - ORONTE. - - Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons. - - ALCESTE. - - Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons; - Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres - Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres. - - ORONTE. - - Il me suffit de voir que d'autres en font cas. - - ALCESTE. - - C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi, je ne l'ai pas. - - ORONTE. - - Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage? - - ALCESTE. - - Si je louois vos vers, j'en aurois davantage. - - ORONTE. - - Je me passerai bien que vous les approuviez. - - ALCESTE. - - Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez. - - ORONTE. - - Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manière, - Vous en composassiez sur la même matière. - - ALCESTE. - - J'en pourrois, par malheur, faire d'aussi méchants; - Mais je me garderois de les montrer aux gens. - - ORONTE. - - Vous me parlez bien ferme; et cette suffisance... - - ALCESTE. - - Autre part que chez moi cherchez qui vous encense. - - ORONTE. - - Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut. - - ALCESTE. - - Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme il faut. - - PHILINTE, se mettant entre deux. - - Eh! messieurs, c'en est trop. Laissez cela, de grâce. - - ORONTE. - - Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. - Je suis votre valet, monsieur, de tout mon cœur. - - ALCESTE. - - Et moi, je suis, monsieur, votre humble serviteur. - - [51] Pour: tempérament, caractère. Expression impropre. - - [52] Pour: je n'ai passé. Terme de conversation impropre aujourd'hui. - - [53] Voyez plus haut. Petit meuble destiné à serrer des papiers et des - bijoux. Nous l'appelons aujourd'hui secrétaire. Les lecteurs du - dix-neuvième siècle ne doivent pas s'arrêter au sens apparent que le - vers de Molière semble leur offrir. - - -SCÈNE III.--PHILINTE, ALCESTE. - - PHILINTE. - - Et bien, vous le voyez: pour être trop sincère, - Vous voilà sur les bras une fâcheuse affaire; - Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'être flatté... - - ALCESTE. - - Ne me parlez pas! - - PHILINTE. - - Mais... - - ALCESTE. - - Plus de société! - - PHILINTE. - - C'est trop... - - ALCESTE. - - Laissez-moi là! - - PHILINTE. - - Si je... - - ALCESTE. - - Point de langage! - - PHILINTE. - - Mais quoi!... - - ALCESTE. - - Je n'entends rien! - - PHILINTE. - - Mais... - - ALCESTE. - - Encore! - - PHILINTE. - - On outrage... - - ALCESTE. - - Ah! parbleu! c'en est trop. Ne suivez point mes pas. - - PHILINTE. - - Vous vous moquez de moi; je ne vous quitte pas. - - - - - ACTE II - - - SCÈNE I.--ALCESTE, CÉLIMÈNE. - - ALCESTE. - - Madame, voulez-vous que je vous parle net? - De vos façons d'agir je suis mal satisfait: - Contre elles dans mon cœur trop de bile s'assemble, - Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble: - Oui, je vous tromperois de parler autrement; - Tôt ou tard nous romprons indubitablement; - Et je vous promettrois mille fois le contraire, - Que je ne serois pas en pouvoir de le faire. - - CÉLIMÈNE. - - C'est pour me quereller donc, à ce que je voi, - Que vous avez voulu me ramener chez moi? - - ALCESTE. - - Je ne querelle point; mais votre humeur, madame, - Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme: - Vous avez trop d'amans[54] qu'on voit vous obséder; - Et mon cœur de cela ne peut s'accommoder. - - CÉLIMÈNE. - - Des amans que je fais me rendez-vous coupable? - Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable? - Et, lorsque pour me voir ils font de doux efforts, - Dois-je prendre un bâton pour les mettre dehors? - - ALCESTE. - - Non, ce n'est pas, madame, un bâton qu'il faut prendre, - Mais un cœur à leurs vœux moins facile et moins tendre. - Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux; - Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux; - Et sa douceur, offerte à qui vous rend les armes, - Achève sur les cœurs l'ouvrage de vos charmes. - Le trop riant espoir que vous leur présentez - Attache autour de vous leurs assiduités; - Et votre complaisance, un peu moins étendue, - De tant de soupirans chasseroit la cohue. - Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort - Votre Clitandre a l'heur[55] de vous plaire si fort? - Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime - Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime? - Est-ce par l'ongle long[56] qu'il porte au petit doigt - Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit? - Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde, - Au mérite éclatant de sa perruque blonde? - Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer? - L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer? - Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave[57] - Qu'il a gagné votre âme en faisant[58] votre esclave? - Ou sa façon de rire et son ton de fausset - Ont-ils de vous toucher su trouver le secret? - - CÉLIMÈNE. - - Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage! - Ne savez-vous pas bien pourquoi je le ménage; - Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, - Il peut intéresser tout ce qu'il a d'amis? - - ALCESTE. - - Perdez votre procès, madame, avec constance, - Et ne ménagez point un rival qui m'offense. - - CÉLIMÈNE. - - Mais de tout l'univers vous devenez jaloux! - - ALCESTE. - - C'est que tout l'univers est bien reçu de vous. - - CÉLIMÈNE. - - C'est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée, - Puisque ma complaisance est sur tous épanchée: - Et vous auriez plus lieu de vous en offenser, - Si vous me la voyiez sur un seul ramasser. - - ALCESTE. - - Mais moi, que vous blâmez de trop de jalousie, - Qu'ai-je de plus qu'eux tous, madame, je vous prie? - - CÉLIMÈNE. - - Le bonheur de savoir que vous êtes aimé. - - ALCESTE. - - Et quel lieu de le croire a mon cœur enflammé? - - CÉLIMÈNE. - - Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire, - Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire. - - ALCESTE. - - Mais qui m'assurera que, dans le même instant, - Vous n'en disiez peut-être aux autres tout autant? - - CÉLIMÈNE. - - Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne, - Et vous me traitez là de gentille personne. - Eh bien, pour vous ôter d'un semblable souci, - De tout ce que j'ai dit je me dédis ici; - Et rien ne sauroit plus vous tromper que vous-même: - Soyez content. - - ALCESTE. - - Morbleu! faut-il que je vous aime! - Ah! que si de vos mains je rattrape mon cœur, - Je bénirai le ciel de ce rare bonheur! - Je ne le cède pas, je fais tout mon possible - A rompre de ce cœur l'attachement terrible; - Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici, - Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi. - - CÉLIMÈNE. - - Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde. - - ALCESTE. - - Oui, je puis là-dessus défier tout le monde. - Mon amour ne se peut concevoir; et jamais - Personne n'a, madame, aimé comme je fais. - - CÉLIMÈNE. - - En effet, la méthode en est toute nouvelle, - Car vous aimez les gens pour leur faire querelle; - Ce n'est qu'en mots fâcheux qu'éclate votre ardeur, - Et l'on n'a vu jamais un amour si grondeur. - - ALCESTE. - - Mais il ne tient qu'à vous que son chagrin ne passe. - A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce; - Parlons à cœur ouvert, et voyons d'arrêter... - - [54] Pour: gens qui vous courtisent. Mot qui a changé de sens, comme - les mots _prude_, _coquette_, etc. - - [55] Pour: bonheur. Archaïsme élégant et perdu. - - [56] Mode de cette époque qui avait beaucoup de succès. - - [57] De _rhein graff_, mode allemande; haut-de-chausses très-bouffant. - - [58] Pour: se faisant. Ellipse hardie. - - -SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ALCESTE, BASQUE. - - CÉLIMÈNE. - - Qu'est-ce? - - - BASQUE. - - Acaste est là-bas. - - CÉLIMÈNE. - - Eh bien, faites monter. - - -SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ALCESTE. - - ALCESTE. - - Quoi! l'on ne peut jamais vous parler tête à tête? - A recevoir le monde on vous voit toujours prête; - Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous, - Vous résoudre à souffrir de n'être pas chez vous? - - CÉLIMÈNE. - - Voulez-vous qu'avec lui je me fasse une affaire? - - ALCESTE. - - Vous avez des égards qui ne sauroient me plaire. - - CÉLIMÈNE. - - C'est un homme à jamais ne me le pardonner, - S'il savoit que sa vue eût pu m'importuner. - - ALCESTE. - - Eh! que vous fait cela pour vous gêner de sorte... - - CÉLIMÈNE. - - Mon Dieu! de ses pareils la bienveillance importe; - Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment, - Ont gagné, dans la cour, de parler hautement. - Dans tous les entretiens on les voit s'introduire; - Ils ne sauroient servir, mais ils peuvent vous nuire; - Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs, - On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs. - - ALCESTE. - - Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde, - Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde; - Et les précautions de votre jugement... - - -SCÈNE IV.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE. - - BASQUE. - - Voici Clitandre encor, madame. - - ALCESTE. - - Justement. - - CÉLIMÈNE. - - Où courez-vous? - - ALCESTE. - - Je sors. - - CÉLIMÈNE. - - Demeurez. - - ALCESTE. - - Pourquoi faire? - - CÉLIMÈNE. - - Demeurez. - - ALCESTE. - - Je ne puis. - - CÉLIMÈNE. - - Je le veux. - - ALCESTE. - - Point d'affaire. - Ces conversations ne font que m'ennuyer, - Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer. - - CÉLIMÈNE. - - Je le veux, je le veux! - - ALCESTE. - - Non, il m'est impossible. - - CÉLIMÈNE. - - Eh bien, allez, sortez, il vous est tout loisible. - - -SCÈNE V.--ÉLIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, -BASQUE. - - ÉLIANTE, à Célimène. - - Voici les deux marquis qui montent avec nous. - Vous l'est-on venu dire? - - CÉLIMÈNE. - - A Basque. - - Oui. Des siéges pour tous. - - Basque donne des siéges, et sort. - - A Alceste. - - Vous n'êtes pas sorti? - - ALCESTE. - - Non; mais je veux, madame, - Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme. - - CÉLIMÈNE. - - Taisez-vous. - - ALCESTE. - - Aujourd'hui vous vous expliquerez. - - CÉLIMÈNE. - - Vous perdez le sens. - - ALCESTE. - - Point. Vous vous déclarerez. - - CÉLIMÈNE. - - Ah! - - ALCESTE. - - Vous prendrez parti. - - CÉLIMÈNE. - - Vous vous moquez, je pense. - - ALCESTE. - - Non. Mais vous choisirez. C'est trop de patience. - - CLITANDRE[59]. - - Parbleu! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé[60], - Madame, a bien paru ridicule achevé. - N'a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières, - D'un charitable avis lui prêter les lumières? - - CÉLIMÈNE. - - Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort; - Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord; - Et, lorsqu'on le revoit après un peu d'absence, - On le retrouve encor plus plein d'extravagance. - - ACASTE[61]. - - Parbleu! s'il faut parler de gens extravagans, - Je viens d'en essuyer un des plus fatigans; - Damon le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise, - Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise. - - CÉLIMÈNE. - - C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours - L'art de ne vous rien dire avec de grands discours; - Dans les propos qu'il tient on ne voit jamais goutte, - Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute. - - ÉLIANTE, à Philinte. - - Ce début n'est pas mal; et contre le prochain - La conversation prend un assez bon train. - - CLITANDRE. - - Timante encor, madame, est un bon caractère[62]. - - CÉLIMÈNE. - - C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère[63], - Qui vous jette, en passant, un coup d'œil égaré, - Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. - Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde; - A force de façons, il assomme le monde; - Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien, - Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien; - De la moindre vétille il fait une merveille, - Et, jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille. - - ACASTE. - - Et Géralde, madame? - - CÉLIMÈNE. - - O l'ennuyeux conteur! - Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur; - Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, - Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse. - La qualité l'entête, et tous ses entretiens - Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens: - Il tutaye, en parlant, ceux du plus haut étage, - Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage. - - CLITANDRE. - - On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien. - - CÉLIMÈNE. - - Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien! - Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre; - Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire; - Et la stérilité de son expression - Fait mourir à tous coups la conversation. - En vain, pour attaquer son stupide silence, - De tous les lieux communs vous prenez l'assistance, - Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud, - Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt. - Cependant sa visite, assez insupportable, - Traîne en une longueur encore épouvantable; - Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois, - Qu'elle grouille[64] aussi peu qu'une pièce de bois. - - ACASTE. - - Que vous semble d'Adraste? - - CÉLIMÈNE. - - Ah! quel orgueil extrême! - C'est un homme gonflé de l'amour de soi-même. - Son mérite jamais n'est content de la cour; - Contre elle il fait métier de pester chaque jour; - Et l'on ne donne emploi, charge ni bénéfice, - Qu'à tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice. - - CLITANDRE. - - Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui - Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui! - - CÉLIMÈNE. - - Que de son cuisinier il s'est fait un mérite, - Et que c'est à sa table à[65] qui l'on rend visite. - - ÉLIANTE. - - Il prend soin d'y servir des mets fort délicats. - - CÉLIMÈNE. - - Oui; mais je voudrois bien qu'il ne s'y servît pas: - C'est un fort méchant plat que sa sotte personne, - Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne. - - PHILINTE. - - On fait assez de cas de son oncle Damis; - Qu'en dites-vous, madame? - - CÉLIMÈNE. - - Il est de mes amis. - - PHILINTE. - - Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage. - - CÉLIMÈNE. - - Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont[66] j'enrage. - Il est guindé sans cesse; et, dans tous ses propos, - On voit qu'il se travaille à dire de bons mots. - Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile, - Rien ne touche son goût, tant il est difficile. - Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, - Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit, - Que c'est être savant que trouver à redire, - Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, - Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps, - Il se met au-dessus de tous les autres gens. - Aux conversations même il trouve à reprendre; - Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre; - Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit - Il regarde en pitié tout ce que chacun dit. - - ACASTE. - - Dieu me damne! voilà son portrait véritable. - - CLITANDRE, à Célimène. - - Pour bien peindre les gens vous êtes admirable. - - ALCESTE. - - Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour; - Vous n'en épargnez point, et chacun à son tour; - Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, - Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre, - Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur - Appuyer les serments d'être son serviteur. - - CLITANDRE. - - Pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit vous blesse, - Il faut que le reproche à madame s'adresse. - - ALCESTE. - - Non, morbleu! c'est à vous; et vos ris complaisans - Tirent de son esprit tous ces traits médisans. - Son humeur satirique est sans cesse nourrie - Par le coupable encens de votre flatterie; - Et son cœur à railler trouveroit moins d'appas, - S'il avoit observé qu'on ne l'applaudit pas; - C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre - Des vices où l'on voit les humains se répandre. - - PHILINTE. - - Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, - Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend? - - CÉLIMÈNE. - - Eh! ne faut-il pas bien que monsieur contredise? - A la commune voix veut-on qu'il se réduise, - Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux - L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux? - Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire: - Il prend toujours en main l'opinion contraire, - Et penseroit paroître un homme du commun, - Si l'on voyoit qu'il fût de l'avis de quelqu'un, - L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes, - Qu'il prend contre lui-même assez souvent les armes; - Et ses vrais sentimens sont combattus par lui, - Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui. - - ALCESTE. - - Les rieurs sont pour vous, madame, c'est tout dire; - Et vous pouvez pousser contre moi la satire. - - PHILINTE. - - Mais il est véritable aussi que votre esprit - Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit; - Et que, par un chagrin que lui-même il avoue, - Il ne sauroit souffrir qu'on blâme ni qu'on loue. - - ALCESTE. - - C'est que jamais, morbleu! les hommes n'ont raison, - Que le chagrin contre eux est toujours de saison, - Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires, - Loueurs impertinens, ou censeurs téméraires. - - CÉLIMÈNE. - - Mais... - - ALCESTE. - - Non, madame, non, quand j'en devrois mourir, - Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir, - Et l'on a tort ici de nourrir dans votre âme - Ce grand attachement aux défauts qu'on y blâme. - - CLITANDRE. - - Pour moi, je ne sais pas; mais j'avouerai tout haut - Que j'ai cru jusqu'ici madame sans défaut. - - ACASTE. - - De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue; - Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue. - - ALCESTE. - - Ils frappent tous la mienne, et, loin de m'en cacher, - Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher. - Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte - A ne rien pardonner le pur amour éclate: - Et je bannirois, moi, tous ces lâches amans, - Que je verrois soumis à tous mes sentimens - Et dont, à tous propos, les molles complaisances - Donneroient de l'encens à mes extravagances. - - CÉLIMÈNE. - - Enfin, s'il faut qu'à vous s'en rapportent les cœurs - On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs. - Et du parfait amour mettre l'honneur suprême - A bien injurier les personnes qu'on aime. - - ÉLIANTE. - - L'amour, pour l'ordinaire est peu fait à ces lois, - Et l'on voit les amans toujours vanter leur choix. - Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable, - Et, dans l'objet aimé, tout leur devient aimable; - Ils comptent les défauts pour des perfections, - Et savent y donner de favorables noms. - La pâle est au jasmin en blancheur comparable; - La noire à faire peur, une brune adorable; - La maigre a de la taille et de la liberté; - La grasse est, dans son port, pleine de majesté; - La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée, - Est mise sous le nom de beauté négligée; - La géante paraît une déesse aux yeux; - La naine, un abrégé des merveilles des cieux; - L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne; - La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne; - La trop grande parleuse est d'agréable humeur; - Et la muette garde une honnête pudeur. - C'est ainsi qu'un amant, dont l'ardeur est extrême, - Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime[67]. - - ALCESTE. - - Et moi, je soutiens, moi... - - CÉLIMÈNE. - - Brisons là ce discours, - Et, dans la galerie, allons faire deux tours. - Quoi! vous vous en allez, messieurs? - - CLITANDRE ET ACASTE. - - Non pas, madame. - - ALCESTE. - - La peur de leur départ occupe fort votre âme. - Sortez quand vous voudrez, messieurs, mais j'avertis - Que je ne sors qu'après que vous serez sortis. - - ACASTE. - - A moins de voir madame en être importunée, - Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journée. - - CLITANDRE. - - Moi, pourvu que je puisse être au petit couché[68], - Je n'ai point d'autre affaire où je sois attaché. - - CÉLIMÈNE, à Alceste. - - C'est pour rire, je crois. - - ALCESTE. - - Non, en aucune sorte. - Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte. - - [59] Le comte de Guiche, à ce que prétendent les commentateurs. - - [60] Au lever du roi. - - [61] Le célèbre Lauzun, s'il faut en croire les commentateurs. - - [62] Pour: personnage. Dans le sens anglais _character_. - - [63] M. de Saint-Gilles, selon les commentateurs. C'était un original - dont on riait à la cour, et dont la Bruyère s'est moqué. - - [64] Pour: remue. Archaïsme très-usité du temps de Molière, et qui - n'avait rien d'ignoble. - - [65] Pour: c'est à sa table que. La répétition du datif à constitue - une faute réelle qui ne passait pas pour telle du temps de Molière et - de Boileau. - - [66] Pour: ce dont. Ellipse énergique. - - [67] Imitation d'un passage du IVe livre de Lucrèce, seul débris - d'une traduction que Molière avait achevée, et dont il brûla le - manuscrit. - - [68] Petit coucher du roi. - - -SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, -BASQUE. - - BASQUE, à Alceste. - - Monsieur, un homme est là qui voudroit vous parler - Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer. - - ALCESTE. - - Dis-lui que je n'ai point d'affaires si pressées. - - BASQUE. - - Il porte une jaquette à grand'basques plissées. - Avec du dor dessus[69]. - - CÉLIMÈNE, à Alceste. - - Allez voir ce que c'est, - Ou bien faites-le entrer. - - [69] Uniforme des exempts des maréchaux. - - -SCÈNE VII.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, UN -GARDE DE LA MARÉCHAUSSÉE. - - ALCESTE, allant au-devant du garde. - - Qu'est-ce donc qu'il vous plaît? - Venez, monsieur. - - LE GARDE. - - Monsieur, j'ai deux mots à vous dire. - - ALCESTE. - - Vous pouvez parler haut, monsieur, pour m'en instruire. - - LE GARDE. - - Messieurs les maréchaux[70], dont j'ai commandement, - Vous mandent de venir les trouver promptement, - Monsieur. - - ALCESTE. - - Qui? moi, monsieur? - - LE GARDE. - - Vous-même. - - ALCESTE. - - Et pourquoi faire? - - PHILINTE, à Alceste. - - C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire. - - CÉLIMÈNE, à Philinte. - - Comment? - - PHILINTE. - - Oronte et lui se sont tantôt bravés - Sur certains petits vers qu'il n'a pas approuvés; - Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance. - - ALCESTE. - - Moi, je n'aurai jamais de lâche complaisance. - - PHILINTE. - - Mais il faut suivre l'ordre: allons, disposez-vous. - - ALCESTE. - - Quel accommodement veut-on faire entre nous? - La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle - A trouver bons les vers qui font notre querelle? - Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit, - Je les trouve méchans. - - PHILINTE. - - Mais d'un plus doux esprit... - - ALCESTE. - - Je n'en démordrai point, les vers sont exécrables. - - PHILINTE. - - Vous devez faire voir des sentimens traitables. - Allons, venez. - - ALCESTE. - - J'irai, mais rien n'aura pouvoir - De me faire dédire. - - PHILINTE. - - Allons vous faire voir. - - ALCESTE. - - Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne - De trouver bons les vers dont on se met en peine, - Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais, - Et qu'un homme est pendable après les avoir faits - - A Clitandre et à Acaste, qui rient. - - Par la sambleu! messieurs, je ne croyois pas être - Si plaisant que je suis. - - CÉLIMÈNE. - - Allez vite paroître - Où vous devez. - - ALCESTE. - - J'y vais, madame; et sur mes pas - Je reviens en ce lieu pour vider nos débats. - - [70] Le tribunal des maréchaux était institué pour juger les querelles - d'honneur entre les gentilshommes. - - - - -ACTE III - - -SCÈNE I.--CLITANDRE, ACASTE. - - CLITANDRE. - - Cher marquis, je te vois l'âme bien satisfaite; - Toute chose t'égaye, et rien ne t'inquiète. - En bonne foi, crois-tu, sans t'éblouir les yeux, - Avoir de grands sujets de paroître joyeux? - - ACASTE. - - Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine, - Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. - J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison - Qui se peut dire noble avec quelque raison; - Et je crois, par le rang que me donne ma race, - Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe. - Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas, - On sait, sans vanité, que je n'en manque pas; - Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire - D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. - Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute; et du bon goût, - A juger sans étude et raisonner de tout; - A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, - Figure de savant sur les bancs du théâtre[71]; - Y décider en chef, et faire du fracas - A tous les beaux endroits qui méritent des has! - Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine, - Les dents belles surtout, et la taille fort fine. - Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, - Qu'on seroit mal venu de me le disputer. - Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, - Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître. - Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je croi - Qu'on peut, par tout pays, être content de soi. - - CLITANDRE. - - Oui; mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles, - Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles? - - ACASTE. - - Moi! parbleu! je ne suis de taille ni d'humeur - A pouvoir d'une belle essuyer la froideur. - C'est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, - A brûler constamment pour des beautés sévères, - A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs, - A chercher le secours des soupirs et des pleurs, - Et tâcher, par des soins d'une très-longue suite, - D'obtenir ce qu'on nie à leur peu de mérite. - Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits - Pour aimer à crédit, et faire tous les frais. - Quelque rare que soit le mérite des belles, - Je pense, Dieu merci, qu'on vaut son prix comme elles; - Que, pour se faire honneur d'un cœur comme le mien, - Ce n'est pas la raison qu'il ne leur coûte rien; - Et qu'au moins, à tout mettre en de justes balances, - Il faut qu'à frais communs se fassent les avances. - - CLITANDRE. - - Tu penses donc, marquis, être fort bien ici? - - ACASTE. - - J'ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi. - - CLITANDRE. - - Crois-moi, détache-toi de cette erreur extrême: - Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi-même. - - ACASTE. - - Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet. - - CLITANDRE. - - Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait? - - ACASTE. - - Je me flatte. - - CLITANDRE. - - Sur quoi fonder tes conjectures? - - ACASTE. - - Je m'aveugle. - - CLITANDRE. - - En as-tu des preuves qui soient sûres? - - ACASTE. - - Je m'abuse, te dis-je. - - CLITANDRE. - - Est-ce que de ses vœux - Célimène t'a fait quelques secrets aveux? - - ACASTE. - - Non, je suis maltraité. - - CLITANDRE. - - Réponds-moi, je te prie. - - ACASTE. - - Je n'ai que des rebuts. - - CLITANDRE. - - Laissons la raillerie, - Et me dis quel espoir on peut t'avoir donné. - - ACASTE. - - Je suis le misérable et toi le fortuné; - On a pour ma personne une aversion grande, - Et, quelqu'un de ces jours, il faut que je me pende. - - CLITANDRE. - - Oh! ça, veux-tu, marquis, pour ajuster nos vœux, - Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux? - Que qui pourra montrer une marque certaine - D'avoir meilleure part au cœur de Célimène, - L'autre ici fera place au vainqueur prétendu, - Et le délivrera d'un rival assidu? - - ACASTE. - - Ah! parbleu, tu me plais avec un tel langage, - Et, du bon[72] de mon cœur à cela je m'engage. - Mais chut! - - [71] Détail de mœurs théâtrales de l'époque. Voyez tome Ier, p. 261. - - [72] Archaïsme passé de mode. Il nous est resté: du meilleur de son - cœur. - - -SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE. - - CÉLIMÈNE. - - Encore ici? - - CLITANDRE. - - L'amour retient nos pas. - - CÉLIMÈNE. - - Je viens d'ouïr entrer un carrosse là-bas. - Savez-vous qui c'est? - - CLITANDRE. - - Non. - - -SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ACASTE, CLITANDRE, BASQUE. - - BASQUE. - - Arsinoé, madame, - Monte ici pour vous voir. - - CÉLIMÈNE. - - Que me veut cette femme? - - BASQUE. - - Éliante là-bas est à l'entretenir. - - CÉLIMÈNE. - - De quoi s'avise-t-elle, et qui la fait venir? - - ACASTE. - - Pour prude consommée en tous lieux elle passe, - Et l'ardeur de son zèle... - - CÉLIMÈNE. - - Oui, oui, franche grimace. - Dans l'âme elle est du monde; et ses soins tentent tout - Pour accrocher quelqu'un, sans en venir à bout. - Elle ne sauroit voir qu'avec un œil d'envie - Les amans déclarés dont une autre est suivie; - Et son triste mérite, abandonné de tous, - Contre le siècle aveugle est toujours en courroux - Elle tâche à[73] couvrir d'un faux voile de prude - Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude; - Et, pour sauver l'honneur de ses foibles appas, - Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas. - Cependant un amant plairoit fort à la dame, - Et, même, pour Alceste elle a tendresse d'âme. - Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits; - Elle veut que ce soit un vol que je lui fais, - Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache, - En tous endroits sous main contre moi se détache. - Enfin, je n'ai rien vu de si sot à mon gré: - Elle est impertinente au suprême degré, - Et... - - [73] Pour: tâcher de. C'est une faute plutôt qu'un archaïsme. - - -SCÈNE IV.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, CLITANDRE, ACASTE. - - CÉLIMÈNE. - - Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amène? - Madame, sans mentir, j'étois de vous en peine. - - ARSINOÉ. - - Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir. - - CÉLIMÈNE. - - Ah! mon Dieu! que je suis contente de vous voir! - - Clitandre et Acaste sortent en riant. - - -SCÈNE V.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE. - - ARSINOÉ. - - Leur départ ne pouvoit plus à propos se faire. - - CÉLIMÈNE. - - Voulons-nous nous asseoir? - - ARSINOÉ. - - Il n'est pas nécessaire. - Madame, l'amitié doit surtout éclater - Aux choses qui le plus nous peuvent importer; - Et, comme il n'en est point de plus grande importance - Que celles de l'honneur et de la bienséance, - Je viens, par un avis qui touche votre honneur, - Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur. - Hier, j'étois chez des gens de vertu singulière, - Où sur vous du discours on tourna la matière; - Et là votre conduite, avec ses grands éclats, - Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas. - Cette foule de gens dont vous souffrez visite, - Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite, - Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu, - Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. - Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre; - Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre; - Je vous excusai fort sur votre intention, - Et voulus de votre âme être la caution; - Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie - Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie; - Et je me vis contrainte à demeurer d'accord - Que l'air dont vous vivez vous faisoit un peu tort; - Qu'il prenoit dans le monde une méchante face; - Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse, - Et que, si vous vouliez, tous vos déportemens - Pourroient moins donner prise aux mauvais jugemens. - Non que j'y croie au fond l'honnêteté blessée; - Me préserve le ciel d'en avoir la pensée! - Mais aux ombres du crime on prête aisément foi, - Et ce n'est point assez de bien vivre pour soi. - Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable - Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, - Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets - D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts. - - CÉLIMÈNE. - - Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre; - Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre, - J'en prétends reconnoître à l'instant la faveur - Par un avis aussi qui touche votre honneur, - Et, comme je vous vois vous montrer mon amie - En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, - Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux, - En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. - En un lieu, l'autre jour, où je faisois visite, - Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite, - Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien, - Firent tomber sur vous, madame, l'entretien. - Là, votre pruderie et vos éclats de zèle - Ne furent pas cités comme un fort bon modèle; - Cette affectation d'un grave extérieur, - Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, - Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence - Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence, - Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous, - Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, - Vos fréquentes leçons et vos aigres censures - Sur des choses qui sont innocentes et pures, - Tout cela, si je puis vous parler franchement, - Madame, fut blâmé d'un commun sentiment. - A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste, - Et ce sage dehors que dément tout le reste? - Elle est à bien prier exacte au dernier point, - Mais elle bat ses gens et ne les paye point. - Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle, - Mais elle met du blanc et veut paroître belle. - Elle fait des tableaux couvrir les nudités, - Mais elle a de l'amour pour les réalités. - Pour moi, contre chacun je pris votre défense; - Et leur assurai fort que c'étoit médisance; - Mais tous les sentimens combattirent le mien, - Et leur conclusion fut que vous feriez bien - De prendre moins de soin des actions des autres, - Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres; - Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps - Avant que de songer à condamner les gens; - Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire - Dans les corrections qu'aux autres on veut faire; - Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin, - A ceux à qui le ciel en a commis le soin. - Madame, je vous crois aussi trop raisonnable - Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, - Et pour l'attribuer qu'aux mouvemens secrets - D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts. - - ARSINOÉ. - - A quoi qu'en reprenant on soit assujettie, - Je ne m'attendois pas à cette repartie, - Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, - Que mon sincère avis vous a blessée au cœur. - - CÉLIMÈNE. - - Au contraire, madame; et, si l'on étoit sage, - Ces avis mutuels seroient mis en usage. - On détruiroit par là, traitant de bonne foi, - Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. - Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle - Nous ne continuions cet office fidèle, - Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous - Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous. - - ARSINOÉ. - - Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre; - C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre. - - CÉLIMÈNE. - - Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout; - Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût. - Il est une saison pour la galanterie; - Il en est une aussi propre à la pruderie. - On peut, par politique, en prendre le parti, - Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti; - Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. - Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces: - L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps, - Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans. - - ARSINOÉ. - - Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage, - Et vous faites sonner terriblement votre âge. - Ce que de plus que vous on en pourroit avoir - N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir; - Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, - Madame, à me pousser de cette étrange sorte. - - CÉLIMÈNE. - - Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi - On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi. - Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre? - Et puis-je mais[74] des soins qu'on ne va pas vous rendre? - Si ma personne aux gens inspire de l'amour, - Et si l'on continue à m'offrir chaque jour - Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôte, - Je n'y saurois que faire[75], et ce n'est pas ma faute; - Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas - Que pour les attirer vous n'ayez des appas[76]. - - ARSINOÉ. - - Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine - De ce nombre d'amans dont vous faites la vaine, - Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger - A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager? - Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule, - Que votre seul mérite attire cette foule? - Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour, - Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour? - On ne s'aveugle point par de vaines défaites; - Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites - A pouvoir inspirer de tendres sentimens, - Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amans; - Et de là nous pouvons tirer des conséquences - Qu'on n'acquiert point leur cœur sans de grandes avances. - Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant, - Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend. - Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire - Pour les petits brillans[77] d'une foible victoire; - Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas, - De traiter pour cela les gens de haut en bas. - Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres, - Je pense qu'on pourroit faire comme les autres, - Ne se point ménager, et vous faire bien voir - Que l'on a des amans quand on en veut avoir. - - CÉLIMÈNE. - - Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire. - Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire, - Et sans... - - ARSINOÉ. - - Brisons, madame, un pareil entretien, - Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien; - Et j'aurois pris déjà le congé qu'il faut prendre, - Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre. - - CÉLIMÈNE. - - Autant qu'il vous plaira, vous pouvez arrêter[78], - Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter. - Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, - Je m'en vais vous donner meilleure compagnie, - Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, - Remplira mieux ma place à[79] vous entretenir. - - [74] Voyez plus haut, tome Ier, page 220. - - [75] Pour: quelle chose faire. Ellipse populaire et énergique qui - s'est conservée dans la langue. - - [76] Pour: piéges. Bossuet l'emploie dans le même sens. - - [77] Pour: lueurs, splendeurs. Emploi du participe que l'Académie - française excluait alors. - - [78] Pour: vous arrêter. L'emploi de ce mot dans le sens neutre est un - archaïsme aujourd'hui perdu. La langue plus libre exprimait ou - supprimait le pronom des verbes réfléchis. - - [79] Au lieu de: pour. Voyez plus haut. - - -SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ARSINOÉ. - - CÉLIMÈNE. - - Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre - Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre. - Soyez avec madame; elle aura la bonté - D'excuser aisément mon incivilité. - - -SCÈNE VII.--ALCESTE, ARSINOÉ. - - ARSINOÉ. - - Vous voyez, elle veut que je vous entretienne, - Attendant un moment que mon carrosse vienne; - Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien - Qui me fût plus charmant qu'un pareil entretien. - En vérité, les gens d'un mérite sublime - Entraînent de chacun et l'amour et l'estime, - Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets - Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts. - Je voudrois que la cour, par un regard propice, - A ce que vous valez rendît plus de justice. - Vous avez à vous plaindre; et je suis en courroux - Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous. - - ALCESTE. - - Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre? - Quel service à l'État est-ce qu'on m'a vu rendre? - Qu'ai-je fait, s'il vous plaît, de si brillant de soi, - Pour me plaindre à la cour qu'on ne fait rien pour moi? - - ARSINOÉ. - - Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices - N'ont pas toujours rendu de ces fameux services: - Il faut l'occasion ainsi que le pouvoir; - Et le mérite enfin que vous nous faites voir - Devroit... - - ALCESTE. - - Mon Dieu! laissons mon mérite, de grâce; - De quoi voulez-vous là que la cour s'embarrasse? - Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands, - D'avoir à déterrer le mérite des gens. - - ARSINOÉ. - - Un mérite éclatant se déterre lui-même, - Du vôtre en bien des lieux on fait un cas extrême; - Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits - Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids. - - ALCESTE. - - Eh! madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde, - Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde. - Tout est d'un grand mérite également doué; - Ce n'est plus un honneur que de se voir loué: - D'éloges on regorge, à la tête on les jette, - Et mon valet de chambre est mis dans la gazette. - - ARSINOÉ. - - Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux, - Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. - Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines - On peut, pour vous servir remuer des machines; - Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous, - Qui vous feront à tout un chemin assez doux. - - ALCESTE. - - Et que voudriez-vous, madame, que j'y fisse? - L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse; - Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, - Une âme compatible avec l'air de la cour. - Je ne me trouve point les vertus nécessaires - Pour y bien réussir et faire mes affaires. - Etre franc et sincère est mon plus grand talent; - Je ne sais point jouer les hommes en parlant; - Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense - Doit faire en ce pays fort peu de résidence. - Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui - Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui; - Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages, - Le chagrin de jouer de fort sots personnages; - On n'a point à souffrir mille rebuts cruels, - On n'a point à louer les vers de messieurs tels, - A donner de l'encens à madame une telle, - Et de nos francs marquis essuyer la cervelle. - - ARSINOÉ. - - Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour: - Mais, il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour; - Et, pour vous découvrir là-dessus mes pensées, - Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées. - Vous méritez sans doute un sort beaucoup plus doux, - Et celle qui vous charme est indigne de vous. - - ALCESTE. - - Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie, - Que cette personne est, madame, votre amie? - - ARSINOÉ. - - Oui; mais ma conscience est blessée en effet - De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait. - L'état où je vous vois afflige trop mon âme, - Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme. - - ALCESTE. - - C'est me montrer, madame, un tendre mouvement, - Et de pareils avis obligent un amant. - - ARSINOÉ. - - Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme - Indigne d'asservir le cœur d'un galant homme; - Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs. - - ALCESTE. - - Cela se peut, madame, on ne voit pas les cœurs; - Mais votre charité se seroit bien passée - De jeter dans le mien une telle pensée. - - ARSINOÉ. - - Si vous ne voulez pas être désabusé, - Il faut ne vous rien dire; il est assez aisé. - - ALCESTE. - - Non. Mais sur ce sujet, quoi que l'on nous expose, - Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose; - Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me fît savoir - Que ce qu'avec clarté l'on peut me faire voir. - - ARSINOÉ. - - Eh bien, c'est assez dit; et, sur cette matière, - Vous allez recevoir une pleine lumière. - Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi. - Donnez-moi seulement la main jusque chez moi; - Là je vous ferai voir une preuve fidèle - De l'infidélité du cœur de votre belle; - Et, si pour d'autres yeux le vôtre peut brûler, - On pourra vous offrir de quoi vous consoler. - - - - -ACTE IV - - -SCÈNE I.--ÉLIANTE, PHILINTE. - - PHILINTE. - - Non, l'on n'a point vu d'âme à manier si dure, - Ni d'accommodement plus pénible à conclure: - En vain de tous côtés on l'a voulu tourner, - Hors de son sentiment on n'a pu l'entraîner; - Et jamais différend si bizarre, je pense, - N'avoit de ces messieurs occupé la prudence. - «Non, messieurs, disoit-il, je ne me dédis point. - »Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point. - »De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire? - »Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire? - »Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers? - »On peut être honnête homme, et faire mal des vers: - »Ce n'est point à l'honneur que touchent ces matières; - »Je le tiens galant homme en toutes les manières, - »Homme de qualité, de mérite et de cœur, - »Tout ce qu'il vous plaira; mais fort méchant auteur. - »Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense, - »Son adresse à cheval, aux armes, à la danse; - »Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur; - »Et, lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, - »On ne doit de rimer avoir aucune envie, - »Qu'on n'y soit condamné sur peine de la vie.» - Enfin toute la grâce et l'accommodement - Où s'est avec effort plié son sentiment, - C'est de dire, croyant adoucir bien son style: - «Monsieur, je suis fâché d'être si difficile; - »Et, pour l'amour de vous, je voudrois de bon cœur - »Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur.» - Et dans une embrassade on leur a, pour conclure, - Fait vite envelopper toute la procédure. - - ÉLIANTE. - - Dans ses façons d'agir il est fort singulier; - Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier; - Et la sincérité dont son âme se pique - A quelque chose en soi de noble et d'héroïque. - C'est une vertu rare, au siècle d'aujourd'hui, - Et je la voudrois voir partout comme chez lui. - - PHILINTE. - - Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne - De cette passion où son cœur s'abandonne. - De l'humeur dont le ciel a voulu le former, - Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer; - Et je sais moins encor comment votre cousine - Peut être la personne où son penchant l'incline. - - ÉLIANTE. - - Cela fait assez voir que l'amour, dans les cœurs, - N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs; - Et toutes ces raisons de douces sympathies - Dans cet exemple-ci se trouvent démenties. - - PHILINTE. - - Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir? - - ÉLIANTE. - - C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir. - Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime? - Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui-même; - Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien, - Et croit aimer aussi, parfois qu'il n'en est rien. - - PHILINTE. - - Je crois que notre ami, près de cette cousine, - Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine; - Et, s'il avoit mon cœur, à dire vérité, - Il tourneroit ses vœux tout d'un autre côté: - Et, par un choix plus juste, on le verroit, madame, - Profiter des bontés que lui montre votre âme. - - ÉLIANTE. - - Pour moi, je n'en fais point de façons, et je croi - Qu'on doit, sur de tels points, être de bonne foi. - Je ne m'oppose point à toute sa tendresse; - Au contraire, mon cœur pour elle s'intéresse; - Et, si c'étoit qu'à[80] moi la chose pût tenir, - Moi-même à ce qu'il aime on me verroit l'unir. - Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire, - Son amour éprouvoit quelque destin contraire, - S'il falloit que d'un autre on couronnât les feux, - Je pourrois me résoudre à recevoir ses vœux; - Et le refus souffert en pareille occurrence - Ne m'y feroit trouver aucune répugnance. - - PHILINTE. - - Et moi, de mon côté, je ne m'oppose pas, - Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas; - Et lui-même, s'il veut, il peut bien vous instruire - De ce que là-dessus j'ai pris soin de lui dire. - Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux, - Vous étiez hors d'état de recevoir ses vœux, - Tous les miens tenteroient la faveur éclatante - Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente: - Heureux si, quand son cœur s'y pourra dérober, - Elle pouvoit sur moi, madame, retomber! - - ÉLIANTE. - - Vous vous divertissez, Philinte. - - PHILINTE. - - Non, madame, - Et je vous parle ici du meilleur de mon âme. - J'attends l'occasion de m'offrir hautement, - Et de tous mes souhaits j'en presse le moment. - - [80] Pour: et si cela arrivait que. Ellipse un peu obscure. - - -SCÈNE II.--ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE. - - ALCESTE. - Ah! faites-moi raison, madame, d'une offense - Qui vient de triompher de toute ma constance. - - ÉLIANTE. - - Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse émouvoir? - - ALCESTE. - - J'ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir; - Et le déchaînement de toute la nature - Ne m'accableroit pas comme cette aventure: - C'en est fait!... Mon amour... Je ne saurois parler. - - ÉLIANTE. - - Que votre esprit un peu tâche à[81] se rappeler[82]. - - ALCESTE. - - O juste ciel! faut-il qu'on joigne à tant de grâces - Les vices odieux des âmes les plus basses! - - ÉLIANTE. - - Mais encor, qui vous peut... - - ALCESTE. - - Ah! tout est ruiné; - Je suis, je suis trahi, je suis assassiné. - Célimène... (eût-on pu croire cette nouvelle?) - Célimène me trompe, et n'est qu'une infidèle. - - ÉLIANTE. - - Avez-vous, pour le croire, un juste fondement? - - PHILINTE. - - Peut-être est-ce un soupçon conçu légèrement; - Et votre esprit jaloux prend parfois des chimères... - - ALCESTE. - - Ah! morbleu, mêlez-vous, monsieur, de vos affaires. - - A Éliante. - - C'est de sa trahison n'être que trop certain, - Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main. - Oui, madame, une lettre, écrite pour Oronte, - A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte; - Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins, - Et que de mes rivaux je redoutois le moins. - - PHILINTE. - - Une lettre peut bien tromper par l'apparence, - Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense. - - ALCESTE. - - Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plaît, - Et ne prenez souci que de votre intérêt. - - ÉLIANTE. - - Vous devez modérer vos transports; et l'outrage... - - ALCESTE. - - Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage; - C'est à vous que mon cœur a recours aujourd'hui - Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui. - Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente - Qui trahit lâchement une ardeur si constante, - Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur. - - ÉLIANTE. - - Moi, vous venger? Comment? - - ALCESTE. - - En recevant mon cœur. - Acceptez-le, madame, au lieu de l'infidèle: - C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle, - Et je la veux punir par les sincères vœux, - Par le profond amour, les soins respectueux, - Les devoirs empressés et l'assidu service, - Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice. - - ÉLIANTE. - - Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez, - Et ne méprise point le cœur que vous m'offrez; - Mais peut-être le mal n'est pas si grand qu'on pense, - Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance. - Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas, - On fait force desseins qu'on n'exécute pas; - On a beau voir, pour rompre, une raison puissante, - Une coupable aimée est bientôt innocente; - Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisément, - Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant. - - ALCESTE. - - Non, non, madame, non. L'offense est trop mortelle; - Il n'est point de retour, et je romps avec elle; - Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais, - Et je me punirois de l'estimer jamais. - La voici. Mon courroux redouble à cette approche, - Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche, - Pleinement la confondre, et vous porter après - Un cœur tout dégagé de ses trompeurs attraits. - - [81] Voyez plus haut la note, p. 157. - - [82] Pour: se retrouver, rappeler ses forces. Archaïsme et - ellipse.--Ces six derniers vers ont déjà été placés par Molière dans - _Don Garcie de Navarre_; il se les est empruntés à lui-même. Voyez - tome I, p. 358. - - -SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ALCESTE. - - ALCESTE, à part. - - O ciel! de mes transports puis-je être ici le maître? - - CÉLIMÈNE, à part[83]. - - A Alceste. - - Ouais! Quel est donc le trouble où je vous vois paroître? - Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés, - Et ces sombres regards que sur moi vous lancez? - - ALCESTE. - - Que toutes les horreurs dont une âme est capable - A vos déloyautés n'ont rien de comparable; - Que le sort, les démons, et le ciel en courroux, - N'ont jamais rien produit de si méchant que vous. - - CÉLIMÈNE. - - Voilà certainement des douceurs que j'admire. - - ALCESTE. - - Ah! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire: - Rougissez bien plutôt, vous en avez raison; - Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison. - Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme; - Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme: - Par ces fréquens soupçons qu'on trouvoit odieux, - Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux; - Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, - Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre; - Mais ne présumez pas que, sans être vengé, - Je souffre le dépit de me voir outragé. - Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance, - Que l'amour veut partout naître sans dépendance, - Que jamais par la force on n'entra dans un cœur, - Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur: - Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte, - Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte; - Et, rejetant mes vœux dès le premier abord, - Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort; - Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, - C'est une trahison, c'est une perfidie - Qui ne sauroit trouver de trop grands châtimens; - Et je puis tout permettre à mes ressentimens. - Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage; - Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage. - Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, - Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés; - Je cède aux mouvemens d'une juste colère, - Et je ne réponds pas de ce que je puis faire. - - CÉLIMÈNE. - - D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement? - Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement? - - ALCESTE. - - Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue - J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, - Et que j'ai cru trouver quelque sincérité - Dans les traîtres appas dont je fus enchanté. - - CÉLIMÈNE. - - De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre? - - ALCESTE. - - Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre! - Mais, pour le mettre à bout, j'ai des moyens tout prêts. - Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits: - Ce billet découvert suffit pour vous confondre, - Et contre ce témoin on n'a rien à répondre. - - CÉLIMÈNE. - - Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit? - - ALCESTE. - - Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit! - - CÉLIMÈNE. - - Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse? - - ALCESTE. - - Quoi! vous joignez ici l'audace à l'artifice! - Le désavouerez-vous, pour n'avoir point de seing? - - CÉLIMÈNE. - - Pourquoi désavouer un billet de ma main? - - ALCESTE. - - Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse - Du crime dont vers moi son style vous accuse! - - CÉLIMÈNE. - - Vous êtes sans mentir un grand extravagant. - - ALCESTE. - - Quoi! vous bravez ainsi ce témoin convaincant! - Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte - N'a donc rien qui m'outrage et qui vous fasse honte? - - CÉLIMÈNE. - - Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui? - - ALCESTE. - - Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui; - Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre. - Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre? - En serez-vous vers moi moins coupable en effet? - - CÉLIMÈNE. - - Mais, si c'est une femme à qui va ce billet, - En quoi vous blesse-t-il, et qu'a-t-il de coupable? - - ALCESTE. - - Ah! le détour est bon, et l'excuse admirable. - Je ne m'attendois pas, je l'avoue, à ce trait, - Et me voilà par là convaincu tout à fait. - Osez-vous recourir à ces ruses grossières? - Et croyez-vous les gens si privés de lumières? - Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air, - Vous voulez soutenir un mensonge si clair; - Et comment vous pourrez tourner pour une femme - Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme. - Ajustez, pour couvrir un manquement de foi, - Ce que je m'en vais lire... - - CÉLIMÈNE. - - Il ne me plaît pas, moi. - Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire, - Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire! - - ALCESTE. - - Non, non, sans s'emporter, prenez un peu souci - De me justifier les termes que voici. - - CÉLIMÈNE. - - Non, je n'en veux rien faire; et, dans cette occurrence, - Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance. - - ALCESTE. - - De grâce, montrez-moi, je serai satisfait - Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet. - - CÉLIMÈNE. - - Non, il est pour Oronte; et je veux qu'on le croie. - Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie; - J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est, - Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît. - Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête, - Et ne me rompez pas davantage la tête. - - ALCESTE, à part. - - Ciel! rien de plus cruel peut-il être inventé, - Et jamais cœur fut-il de la sorte traité? - Quoi! d'un juste courroux je suis ému contre elle, - C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle! - On pousse ma douleur et mes soupçons à bout, - On me laisse tout croire, on fait gloire de tout; - Et cependant mon cœur est encore assez lâche - Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, - Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris - Contre l'ingrat objet dont il est trop épris! - - A Célimène. - - Ah! que vous savez bien ici, contre moi-même, - Perfide, vous servir de ma foiblesse extrême, - Et ménager pour vous l'excès prodigieux - De ce fatal amour né de vos traîtres yeux! - Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable, - Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable. - Rendez-moi, s'il se peut ce billet innocent; - A vous prêter les mains ma tendresse consent; - Efforcez-vous ici de paroître fidèle, - Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle. - - CÉLIMÈNE. - - Allez, vous êtes fou dans vos transports jaloux, - Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous. - Je voudrois bien savoir qui pourroit me contraindre - A descendre pour vous aux bassesses de feindre; - Et pourquoi, si mon cœur penchoit d'autre côté, - Je ne le dirois pas avec sincérité! - Quoi! de mes sentiments l'obligeante assurance - Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense! - Auprès d'un tel garant sont-ils de quelque poids? - N'est-ce pas m'outrager que d'écouter leur voix? - Et, puisque notre cœur fait un effort extrême - Lorsqu'il peut se résoudre à confesser qu'il aime; - Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux, - S'oppose fortement à de pareils aveux, - L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle - Doit-il impunément douter de cet oracle? - Et n'est-il pas coupable, en ne s'assurant pas - A ce qu'on ne dit point qu'après de grands combats? - Allez, de tels soupçons méritent ma colère, - Et vous ne valez pas que l'on vous considère. - Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité - De conserver encor pour vous quelque bonté; - Je devrois autre part attacher mon estime, - Et vous faire un sujet de plainte légitime. - - ALCESTE. - - Ah! traîtresse! mon foible est étrange pour vous; - Vous me trompez, sans doute, avec des mots si doux; - Mais il n'importe, il faut suivre ma destinée: - A votre foi mon âme est tout abandonnée; - Je veux voir jusqu'au bout quel sera votre cœur - Et si de me trahir il aura la noirceur. - - CÉLIMÈNE. - - Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime. - - ALCESTE. - - Ah! rien n'est comparable à mon amour extrême; - Et, dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous, - Il va jusqu'à former des souhaits contre vous. - Oui, je voudrois qu'aucun ne vous trouvât aimable, - Que vous fussiez réduite en un sort misérable; - Que le ciel, en naissant, ne vous eût donné rien; - Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien, - Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice - Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice; - Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour - De vous voir tenir tout des mains de mon amour. - - CÉLIMÈNE. - - C'est me vouloir du bien d'une étrange manière! - Me préserve le ciel que vous ayez matière... - Voici monsieur Dubois plaisamment figuré[84]. - - [83] Le motif et quelques vers de cette scène se retrouvent dans _Don - Garcie de Navarre_, où Molière les a repris. Voyez tome Ier, p. 334. - - [84] Dubois en habit de voyage. - - -SCÈNE IV.--CÉLIMÈNE, ALCESTE, DUBOIS. - - ALCESTE. - - Que veut cet équipage et cet air effaré? - Qu'as-tu? - - DUBOIS. - - Monsieur... - - ALCESTE. - - Eh bien? - - DUBOIS. - - Voici bien des mystères. - - ALCESTE. - - Qu'est-ce? - - DUBOIS. - - Nous sommes mal, monsieur, dans nos affaires. - - ALCESTE. - - Quoi? - - DUBOIS. - - Parlerai-je haut? - - ALCESTE. - - Oui, parle, et promptement. - - DUBOIS. - - N'est-il point là quelqu'un? - - ALCESTE. - - Ah! que d'amusement! - Veux-tu parler? - - DUBOIS. - - Monsieur, il faut faire retraite. - - ALCESTE. - - Comment? - - DUBOIS. - - Il faut d'ici déloger sans trompette. - - ALCESTE. - - Et pourquoi? - - DUBOIS. - - Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu. - - ALCESTE. - - La cause? - - DUBOIS. - - Il faut partir, monsieur, sans dire adieu. - - ALCESTE. - - Mais par quelle raison me tiens-tu ce langage? - - DUBOIS. - - Par la raison, monsieur, qu'il faut plier bagage. - - ALCESTE. - - Ah! je te casserai la tête assurément, - Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement. - - DUBOIS. - - Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine - Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine, - Un papier griffonné d'une telle façon - Qu'il faudroit, pour le lire, être pis qu'un démon. - C'est de votre procès, je n'en fais aucun doute; - Mais le diable d'enfer, je crois, n'y verroit goutte. - - ALCESTE. - - Eh bien, quoi? Ce papier, qu'a-t-il à démêler, - Traître, avec le départ dont tu viens me parler? - - DUBOIS. - - C'est pour vous dire ici, monsieur, qu'une heure ensuite - Un homme qui souvent vous vient rendre visite - Est venu vous chercher avec empressement, - Et, ne vous trouvant pas, m'a chargé doucement, - Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle, - De vous dire... Attendez, comme est-ce qu'il s'appelle? - - ALCESTE. - - Laisse là son nom, traître, et dis ce qu'il t'a dit. - - DUBOIS. - - C'est un de vos amis; enfin, cela suffit. - Il m'a dit que d'ici votre péril vous chasse, - Et que d'être arrêté le sort vous y menace. - - ALCESTE. - - Mais quoi! n'a-t-il voulu te rien spécifier? - - DUBOIS. - - Non. Il m'a demandé de l'encre et du papier, - Et vous a fait un mot où vous pourrez, je pense, - Du fond de ce mystère avoir la connoissance. - - ALCESTE. - - Donne-le donc! - - CÉLIMÈNE. - - Que peut envelopper ceci? - - ALCESTE. - - Je ne sais; mais j'aspire à m'en voir éclairci. - Auras-tu bientôt fait, impertinent au diable? - - DUBOIS, après avoir longtemps cherché le billet. - - Ma foi! je l'ai, monsieur, laissé sur votre table. - - ALCESTE. - - Je ne sais qui me tient... - - CÉLIMÈNE. - - Ne vous emportez pas, - Et courez démêler un pareil embarras. - - ALCESTE. - - Il semble que le sort, quelque soin que je prenne, - Ait juré d'empêcher que je vous entretienne; - Mais, pour en triompher, souffrez à mon amour - De vous revoir, madame, avant la fin du jour. - - - - -ACTE V - - -SCÈNE I.--ALCESTE, PHILINTE. - - ALCESTE. - - La résolution en est prise, vous dis-je. - - PHILINTE. - - Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu'il vous oblige... - - ALCESTE. - - Non, vous avez beau faire et beau me raisonner, - Rien de ce que je dis ne peut me détourner; - Trop de perversité règne au siècle où nous sommes, - Et je veux me tirer du commerce des hommes. - Quoi! contre ma partie on voit tout à la fois - L'honneur, la probité, la pudeur, et les lois; - On publie en tous lieux l'équité de ma cause; - Sur la foi de mon droit mon âme se repose: - Cependant je me vois trompé par le succès, - J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès! - Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire, - Est sorti triomphant d'une fausseté noire! - Toute la bonne foi cède à sa trahison! - Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison! - Le poids de sa grimace, où brille l'artifice, - Renverse le bon droit et tourne la justice! - Il fait par un arrêt couronner son forfait! - Et, non content encor du tort que l'on me fait, - Il court parmi le monde un livre abominable, - Et de qui la lecture est même condamnable; - Un livre à mériter la dernière rigueur, - Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur[85]! - Et là-dessus on voit Oronte qui murmure, - Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture! - Lui qui d'un honnête homme à la cour tient le rang, - A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc, - Qui me vient malgré moi, d'une ardeur empressée, - Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée; - Et, parce que j'en use avec honnêteté, - Et ne le veux trahir, lui, ni la vérité, - Il aide à m'accabler d'un crime imaginaire! - Le voilà devenu mon plus grand adversaire! - Et jamais de son cœur je n'aurai de pardon, - Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon! - Et les hommes, morbleu! sont faits de cette sorte! - C'est à ces actions que la gloire[86] les porte! - Voilà la bonne foi, le zèle vertueux, - La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux! - Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge, - Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge. - Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups, - Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous! - - PHILINTE. - - Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes; - Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites. - Ce que votre partie ose vous imputer - N'a point eu le crédit de vous faire arrêter; - On voit son faux rapport lui-même se détruire, - Et c'est une action qui pourroit bien lui nuire. - - ALCESTE. - - Lui? de semblables tours il ne craint point l'éclat: - Il a permission d'être franc scélérat; - Et, loin qu'à son crédit nuise cette aventure, - On l'en verra demain en meilleure posture. - - PHILINTE. - - Enfin, il est constant qu'on n'a point trop donné - Au bruit que contre vous sa malice a tourné; - De ce côté déjà vous n'avez rien à craindre: - Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre, - Il vous est en justice aisé d'y revenir, - Et contre cet arrêt... - - ALCESTE. - - Non, je veux m'y tenir. - Quelque sensible tort qu'un tel arrêt me fasse, - Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse; - On y voit trop à plein le bon droit maltraité, - Et je veux qu'il demeure à la postérité - Comme une marque insigne, un fameux témoignage - De la méchanceté des hommes de notre âge. - Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter; - Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester - Contre l'iniquité de la nature humaine, - Et de nourrir pour elle une immortelle haine. - - PHILINTE. - - Mais enfin... - - ALCESTE. - - Mais enfin vos soins sont superflus. - Que pouvez-vous, monsieur, me dire là-dessus? - Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face, - Excuser les horreurs de tout ce qui se passe? - - PHILINTE. - - Non, je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît. - Tout marche par cabale et par pur intérêt; - Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte, - Et les hommes devroient être faits d'autre sorte; - Mais est-ce une raison que leur peu d'équité, - Pour vouloir se tirer de leur société? - Tous ces défauts humains nous donnent, dans la vie, - Des moyens d'exercer notre philosophie: - C'est le plus bel emploi que trouve la vertu; - Et, si de probité tout étoit revêtu, - Si tous les cœurs étoient francs, justes et dociles, - La plupart des vertus nous seroient inutiles, - Puisqu'on en met l'usage à pouvoir, sans ennui, - Supporter dans nos droits l'injustice d'autrui; - Et, de même qu'un cœur d'une vertu profonde... - - ALCESTE. - - Je sais que vous parlez, monsieur, le mieux du monde; - En beaux raisonnemens vous abondez toujours; - Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours. - La raison, pour mon bien, veut que je me retire; - Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire; - De ce que je dirois je ne répondrois pas, - Et je me jetterois cent choses sur les bras. - Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène. - Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amène; - Je vais voir si son cœur a de l'amour de moi; - Et c'est ce moment-ci qui doit m'en faire foi. - - PHILINTE. - - Montons chez Éliante, attendant sa venue. - - ALCESTE. - - Non, de trop de souci je me sens l'âme émue. - Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin - Dans ce petit coin sombre avec mon noir chagrin. - - PHILINTE. - - C'est une compagnie étrange pour attendre; - Et je vais obliger Éliante à descendre. - - [85] Allusion à un libelle attribué à Molière par ses ennemis. - - [86] Pour: vanité. Expression archaïque encore usitée dans le patois - du Languedoc: _gloria_. - - -SCÈNE II.--CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE. - - ORONTE. - - Oui, c'est à vous de voir si, par des nœuds si doux, - Madame, vous voulez m'attacher tout à vous. - Il me faut de votre âme une pleine assurance: - Un amant là-dessus n'aime point qu'on balance. - Si l'ardeur de mes feux a pu vous émouvoir, - Vous ne devez point feindre à me le faire voir: - Et la preuve, après tout, que je vous en demande, - C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prétende[87]; - De le sacrifier, madame, à mon amour, - Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour. - - CÉLIMÈNE. - - Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite, - Vous à qui[88] j'ai tant vu parler de son mérite? - - ORONTE. - - Madame, il ne faut point ces éclaircissemens; - Il s'agit de savoir quels sont vos sentimens. - Choisissez, s'il vous plaît, de garder l'une ou l'autre: - Ma résolution n'attend rien que la vôtre. - - ALCESTE, sortant du coin où il étoit. - - Oui, monsieur a raison, madame, il faut choisir; - Et sa demande ici s'accorde à mon désir. - Pareille ardeur me presse, et même soin m'amène; - Mon amour veut du vôtre une marque certaine: - Les choses ne sont plus pour traîner en longueur, - Et voici le moment d'expliquer votre cœur. - - ORONTE. - - Je ne veux point, monsieur, d'une flamme importune - Troubler aucunement votre bonne fortune. - - ALCESTE. - - Je ne veux point, monsieur, jaloux ou non jaloux, - Partager de son cœur rien du tout avec vous. - - ORONTE. - - Si votre amour au mien lui semble préférable... - - ALCESTE. - - Si du moindre penchant elle est pour vous capable... - - ORONTE. - - Je jure de n'y rien prétendre désormais. - - ALCESTE. - - Je jure hautement de ne la voir jamais. - - ORONTE. - - Madame, c'est à vous de parler sans contrainte. - - ALCESTE. - - Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte. - - ORONTE. - - Vous n'avez qu'à nous dire où s'attachent vos vœux. - - ALCESTE. - - Vous n'avez qu'à trancher, et choisir de nous deux. - - ORONTE. - - Quoi! sur un pareil choix vous semblez être en peine! - - ALCESTE. - - Quoi! votre âme balance et paroît incertaine! - - CÉLIMÈNE. - - Mon Dieu! que cette instance est là hors de saison! - Et que vous témoignez tous deux peu de raison! - Je sais prendre parti sur cette préférence, - Et ce n'est pas mon cœur maintenant qui balance: - Il n'est point suspendu sans doute entre vous deux; - Et rien n'est sitôt fait que le choix de nos vœux. - Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte - A prononcer en face un aveu de la sorte: - Je trouve que ces mots, qui sont désobligeans, - Ne se doivent point dire en présence des gens; - Qu'un cœur de son penchant donne assez de lumière, - Sans qu'on nous fasse aller jusqu'à rompre en visière, - Et qu'il suffit enfin que de plus doux témoins[89] - Instruisent un amant du malheur de ses soins. - - ORONTE. - - Non, non, un franc aveu n'a rien que j'appréhende; - J'y consens pour ma part. - - ALCESTE. - - Et moi, je le demande; - C'est son éclat surtout qu'ici j'ose exiger, - Et je ne prétends point vous voir rien ménager. - Conserver tout le monde est votre grande étude: - Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude; - Il faut vous expliquer nettement là-dessus, - Ou bien pour un arrêt je prends votre refus; - Je saurai, de ma part, expliquer ce silence, - Et me tiendrai pour dit tout le mal que je pense. - - ORONTE. - - Je vous sais fort bon gré, monsieur, de ce courroux - Et je lui dis ici même chose que vous. - - CÉLIMÈNE. - - Que vous me fatiguez avec un tel caprice! - Ce que vous demandez a-t-il de la justice? - Et ne vous dis-je pas quel motif me retient? - J'en vais prendre pour juge Éliante qui vient. - - [87] Pour: prétende à vous. C'est une licence plutôt qu'un archaïsme. - - [88] Pour: vous que. La faute de français est évidente. - - [89] Pour: témoignages. Expression impropre. - - -SCÈNE III.--ÉLIANTE, PHILINTE, CÉLIMÈNE, ORONTE, ALCESTE. - - CÉLIMÈNE. - - Je me vois, ma cousine, ici persécutée - Par des gens dont l'humeur y paroît concertée[90]. - Ils veulent l'un et l'autre, avec même chaleur, - Que je prononce entre eux le choix que fait mon cœur, - Et que, par un arrêt qu'en face il me faut rendre, - Je défende à l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre. - Dites-moi si jamais cela se fait ainsi. - - ÉLIANTE. - - N'allez point là-dessus me consulter ici; - Peut-être y pourriez-vous être mal adressée, - Et je suis pour les gens qui disent leur pensée. - - ORONTE. - - Madame, c'est en vain que vous vous défendez. - - ALCESTE. - - Tous vos détours ici seront mal secondés. - - ORONTE. - - Il faut, il faut parler, et lâcher la balance. - - ALCESTE. - - Il ne faut que poursuivre à garder le silence. - - ORONTE. - - Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos débats. - - ALCESTE. - - Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas. - - [90] Pour: arrangée de concert. - - -SCÈNE IV.--ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE, ACASTE, -CLITANDRE, ORONTE. - - ACASTE, à Célimène. - - Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire, - Éclaircir avec vous une petite affaire. - - CLITANDRE, à Oronte et à Alceste. - - Fort à propos, messieurs, vous vous trouvez ici; - Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi. - - ARSINOÉ, à Célimène. - - Madame, vous serez surprise de ma vue; - Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue: - Tous deux ils m'ont trouvée, et se sont plaints à moi - D'un trait à qui mon cœur ne sauroit prêter foi. - J'ai du fond de votre âme une trop haute estime - Pour vous croire jamais capable d'un tel crime; - Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts, - Et, l'amitié passant sur de petits discords, - J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie, - Pour vous voir vous laver de cette calomnie. - - ACASTE. - - Oui, madame, voyons d'un esprit adouci - Comment vous vous prendrez à soutenir ceci. - Cette lettre, par vous, est écrite à Clitandre. - - CLITANDRE. - - Vous avez, pour Acaste, écrit ce billet tendre. - - ACASTE, à Oronte et à Alceste. - - Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurité, - Et je ne doute pas que sa civilité - A connoître sa main n'ait trop su vous instruire. - Mais ceci vaut assez la peine de le lire: - - «Vous êtes un étrange homme, de condamner mon enjouement, et de me - reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas - avec vous. Il n'y a rien de plus injuste; et, si vous ne venez bien - vite me demander pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de - ma vie. Notre grand flandrin de vicomte...» - - Il devroit être ici. - - «... Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos - plaintes, est un homme qui ne sauroit me revenir; et, depuis que je - l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire - des ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le - petit marquis...» - - C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité. - - «... Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je - trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne; et ce sont - de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux - rubans verts...» - - A Alceste. - - A vous le dé, monsieur. - - «... Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois - avec ses brusqueries et son chagrin bourru; mais - il est cent momens où je le trouve le plus fâcheux du - monde. Et pour l'homme à la veste...» - - A Oronte. - - Voici votre paquet. - - «... Et pour l'homme à la veste, qui s'est jeté dans le bel esprit, et - veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine - d'écouter ce qu'il dit, et sa prose me fatigue autant que ses vers. - Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien - que vous pensez; que je vous trouve à dire[91] plus que je ne voudrois - dans toutes les parties où l'on m'entraîne; et que c'est un - merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on goûte, que la présence - des gens qu'on aime.» - - CLITANDRE. - - Me voici maintenant, moi. - - «Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, - est le dernier des hommes pour qui j'aurois de l'amitié. Il est - extravagant de se persuader qu'on l'aime; et vous l'êtes de croire - qu'on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentimens - contre les siens; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider - à porter le chagrin d'en être obsédée.» - - D'un fort beau caractère on voit là le modèle, - Madame; et vous savez comment cela s'appelle. - Il suffit. Nous allons, l'un et l'autre, en tous lieux, - Montrer de votre cœur le portrait glorieux. - - ACASTE. - - J'aurois de quoi vous dire, et belle est la matière; - Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère; - Et je vous ferai voir que les petits marquis - Ont, pour se consoler, des cœurs de plus haut prix[92]. - - [91] Pour: que je trouve à vous désirer, regretter. Apocope archaïque, - fréquente chez Montaigne. - - [92] Allusion à Mademoiselle de Montpensier. - - -SCÈNE V.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, ORONTE, PHILINTE. - - ORONTE. - - Quoi! de cette façon je vois qu'on me déchire, - Après tout ce qu'à moi je vous ai vu m'écrire! - Et votre cœur, paré de beaux semblans d'amour, - A tout le genre humain se promet tour à tour! - Allez, j'étois trop dupe, et je vais ne plus l'être; - Vous me faites un bien, me faisant vous connoître; - J'y profite d'un cœur qu'ainsi vous me rendez, - Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez. - - A Alceste. - - Monsieur, je ne fais plus d'obstacle à votre flamme - Et vous pouvez conclure affaire avec madame. - - -SCÈNE VI.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, PHILINTE. - - - ARSINOÉ, à Célimène. - - Certes, voilà le trait du monde le plus noir; - Je ne m'en saurois taire, et me sens émouvoir. - Voit-on des procédés qui soient pareils aux vôtres? - Je ne prends point de part aux intérêts des autres; - - Montrant Alceste. - - Mais monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur, - Un homme, comme lui, de mérite et d'honneur, - Et qui vous chérissoit avec idolâtrie, - Devoit-il... - - ALCESTE. - - Laissez-moi, madame, je vous prie, - Vider mes intérêts moi-même là-dessus; - Et ne vous chargez point de ces soins superflus. - Mon cœur a beau vous voir prendre ici sa querelle, - Il n'est point en état de payer ce grand zèle; - Et ce n'est pas à vous que je pourrai songer, - Si, par un autre choix, je cherche à me venger. - - ARSINOÉ. - - Eh! croyez-vous, monsieur, qu'on ait cette pensée, - Et que de vous avoir on soit tant empressée? - Je vous trouve un esprit bien plein de vanité, - Si de cette créance il peut s'être flatté. - Le rebut de madame est une marchandise - Dont on auroit grand tort d'être si fort éprise. - Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut. - Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut. - Vous ferez bien encor de soupirer pour elle, - Et je brûle de voir une union si belle. - - -SCÈNE VII.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE. - - ALCESTE, à Célimène. - - Eh bien, je me suis tu, malgré ce que je voi, - Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi. - Ai-je pris sur moi-même un assez long empire? - Et puis-je maintenant... - - CÉLIMÈNE. - - Oui, vous pouvez tout dire; - Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez, - Et de me reprocher tout ce que vous voudrez. - J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse - Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse; - J'ai des autres ici méprisé le courroux; - Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous. - Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable; - Je sais combien je dois vous paroître coupable, - Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, - Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. - Faites-le, j'y consens. - - ALCESTE. - - Eh! le puis-je, traîtresse? - Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse? - Et, quoique avec ardeur je veuille vous haïr, - Trouvé-je un cœur en moi tout prêt à m'obéir? - - A Éliante et à Philinte. - - Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, - Et je vous fais tous deux témoins de ma foiblesse. - Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout, - Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout, - Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme, - Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme. - - A Célimène. - - Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits; - J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, - Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse - Où le vice du temps porte votre jeunesse, - Pourvu que votre cœur veuille donner les mains - Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, - Et que dans mon désert, où j'ai fait vœu de vivre, - Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre. - C'est par là seulement que, dans tous les esprits, - Vous pouvez réparer le mal de vos écrits, - Et qu'après cet éclat qu'un noble cœur abhorre, - Il peut m'être permis de vous aimer encore. - - CÉLIMÈNE. - - Moi, renoncer au monde avant que de vieillir, - Et dans votre désert aller m'ensevelir! - - ALCESTE. - - Et, s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde, - Que vous doit importer tout le reste du monde? - Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contens? - - CÉLIMÈNE. - - La solitude effraye une âme de vingt ans. - Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte, - Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte. - Si le don de ma main peut contenter vos vœux, - Je pourrai me résoudre à serrer de tels nœuds; - Et l'hymen... - - ALCESTE. - - Non. Mon cœur à présent vous déteste, - Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste. - Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux, - Pour trouver tout en moi[93], comme moi tout en vous, - Allez, je vous refuse: et ce sensible outrage - De vos indignes fers pour jamais me dégage. - - [93] Pour: résolue à trouver en moi. Ellipse et licence très-hardie et - très-énergique. - - -SCÈNE VIII.--ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE. - - ALCESTE, à Éliante. - - Madame, cent vertus ornent votre beauté, - Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité; - De vous depuis longtemps je fais un cas extrême; - Mais laissez-moi toujours vous estimer de même, - Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers, - Ne se présente point à l'honneur de vos fers; - Je me sens trop indigne, et commence à connoître - Que le ciel pour ce nœud ne m'avoit point fait naître; - Que ce seroit pour vous un hommage trop bas, - Que le rebut d'un cœur qui ne vous valoit pas; - Et qu'enfin... - - ÉLIANTE. - - Vous pouvez suivre cette pensée: - Ma main de se donner n'est pas embarrassée; - Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter, - Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter. - - PHILINTE. - - Ah! cet honneur, madame, est toute mon envie. - Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie. - - ALCESTE. - - Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentemens, - L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments! - Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, - Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices, - Et chercher sur la terre un endroit écarté - Où d'être homme d'honneur on ait la liberté. - - PHILINTE. - - Allons, madame, allons employer toute chose - Pour rompre le dessein que son cœur se propose. - - - FIN DU MISANTHROPE. - - - - - QUATRIÈME ÉPOQUE - - 1666-1667 - - ŒUVRES ÉCRITES POUR LA COUR ET DIVERTISSEMENTS - - XIX. 1666. LE MÉDECIN MALGRÉ LUI. - XX. 1666. MÉLICERTE. - XXI. 1666. LA PASTORALE COMIQUE. - XXII. 1667. LE SICILIEN OU L'AMOUR PEINTRE. - - - - -LE -MÉDECIN MALGRÉ LUI[94] - -COMÉDIE - -REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS -A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 9 AOÛT 1666. - - [94] Annoncé aussi sous le nom du _Fagotier_. - - -Le _Misanthrope_, le chef-d'œuvre comique non-seulement de la scène -française, mais de la scène noble et de bon ton en Europe, faisait peu -d'argent. La farce du _Médecin malgré lui_, qui succéda immédiatement -à ce bel ouvrage, fut évidemment composée pour relever les intérêts -financiers du théâtre, et pour compenser, au moyen d'une vogue -populaire, la froide estime inspirée par le chef-d'œuvre. - -L'idée d'un médecin pour rire, devant son crédit et sa réputation à de -grands mots, à une robe et à un bonnet, avait depuis longtemps pris -possession de l'esprit de Molière: on la retrouve déjà dans le _Médecin -volant_. L'idée collatérale et l'invention comique de cette femme qui, -pour se venger d'un mari, l'indique comme excellent médecin, mais -ne livrant ses ordonnances que sous le bâton, est venue renforcer -la donnée première, à laquelle toutes les querelles ridicules de la -Faculté et des apothicaires, leurs grands combats sur l'antimoine et -l'émétique, prêtèrent un corps plus solide. - -De là cette délicieuse comédie du _Fagoteux_ ou _Fagotier_, à laquelle -Molière avait rêvé depuis sa jeunesse, de là le plus burlesque et le -plus philosophique ensemble, un long éclat de rire aux dépens de la -formule pédantesque et de l'antique empirisme. On a peine à croire -aujourd'hui que Boileau, cet homme d'un goût si sûr, et qui aimait -Molière, lui ait encore reproché, à ce propos, sérieusement, le -langage patois qu'il a prêté à ses paysans, tant le sentiment de la -décence et de l'élégance convenue dominait alors, tant les meilleurs -esprits avaient peu de goût pour la vraie peinture du caractère et la -reproduction fidèle de la personnalité humaine. Il n'y avait qu'un -pas à franchir pour arriver aux bergers enrubanés de Fontenelle et de -Lamothe. - -Molière fut récompensé par un succès étourdissant, succès bourgeois et -roturier, aussi net, aussi durable que le succès élégant et classique -du _Misanthrope_. - -Ce fut, dit-on, dans un conte plaisant, dont Louis XIV avait ri, que -Molière trouva sa fable, qui se rapporte à la vieille légende ainsi -résumée par Anguilbert: «Quædam mulier percussa a viro suo ivit -ad castellanum infirmum, dicens virum suum esse medicum, sed non -mederi cuique nisi forte percuteretur, et sic eum fortissime percuti -procuravit.» (_Mensa philosophica_, cap. XVIII, _de Mulieribus_, in -fine, fol. 58.)--«Une certaine femme, frappée par son mari, alla chez -son seigneur malade, disant que son mari était médecin, mais qu'il -ne guérissait que ceux qui le battaient bien; et par là elle le fit -rosser de la bonne manière.» Cet Anguilbert, qui avait, comme beaucoup -de moines et de savants du moyen âge, recueilli, pour en garnir son -_Festin philosophique_, toutes les miettes anecdotiques ayant cours de -son temps, accorde trois lignes à ce vieux conte, que l'on retrouve -dans le fabliau du _Vilain mire_ ou du _Manant médecin_, et que sans -doute Molière avait entendu répéter sous une forme ou sous une autre à -la cour de Louis XIV. - -On le voit, Molière ne lâche pas sa proie; la guerre commencée à la -porte de Nesle dans le _Médecin volant_, la lutte contre l'empirisme et -la crédulité, ne finira qu'avec le _Malade imaginaire_ et avec sa vie. - - - - - PERSONNAGES. - - GÉRONTE, père de Lucinde. - LUCINDE, fille de Géronte. - LÉANDRE, amant de Lucinde. - SGANARELLE, mari de Martine. - MARTINE, femme de Sganarelle. - M. ROBERT, voisin de Sganarelle. - VALÈRE, domestique[95] de Géronte. - LUCAS, mari de Jacqueline. - JACQUELINE, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas. - THIBAUT, père de Perrin, } - PERRIN, } paysans. - - La scène est à la campagne.--Le théâtre représente une forêt. - - [95] Pour: vivant dans la maison de Géronte. Du latin _domesticus_, - attaché à la famille; sans doute un intendant ou un secrétaire. - - - - -ACTE PREMIER - - -SCÈNE I.--SGANARELLE, MARTINE. - - -SGANARELLE. - -Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de -parler et d'être le maître. - -MARTINE. - -Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je -ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines. - -SGANARELLE. - -Oh! la grande fatigue que d'avoir une femme, et qu'Aristote a bien -raison quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon! - -MARTINE. - -Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote! - -SGANARELLE. - -Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi -raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui -ait su dans son jeune âge son rudiment par cœur. - -MARTINE. - -Peste du fou fieffé! - -SGANARELLE. - -Peste de la carogne! - -MARTINE. - -Que maudits soient l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui! - -SGANARELLE. - -Que maudit soit le bec cornu[96] de notaire qui me fit signer ma ruine! - -MARTINE. - -C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire! Devrois-tu -être un seul moment sans rendre grâces au ciel de m'avoir pour ta -femme? et méritois-tu d'épouser une personne comme moi? - -SGANARELLE. - -Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer -la première nuit de nos noces! Eh! morbleu, ne me fais point parler -là-dessus: je dirois de certaines choses... - -MARTINE. - -Quoi? que dirois-tu? - -SGANARELLE. - -Baste[97]! laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que -nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver. - -MARTINE. - -Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à -l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai!... - -SGANARELLE. - -Tu as menti! j'en bois une partie. - -MARTINE. - -Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis! - -SGANARELLE. - -C'est vivre de ménage. - -MARTINE. - -Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois!... - -SGANARELLE. - -Tu t'en lèveras plus matin. - -MARTINE. - -Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison!... - -SGANARELLE. - -On en déménage plus aisément. - -MARTINE. - -Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire! - -SGANARELLE. - -C'est pour ne me point ennuyer. - -MARTINE. - -Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille? - -SGANARELLE. - -Tout ce qu'il te plaira. - -MARTINE. - -J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras... - -SGANARELLE. - -Mets-les à terre. - -MARTINE. - -Qui me demandent à toute heure du pain. - -SGANARELLE. - -Donne-leur le fouet: quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout -le monde soit soûl dans ma maison. - -MARTINE. - -Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même? - -SGANARELLE. - -Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît. - -MARTINE. - -Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches? - -SGANARELLE. - -Ne nous emportons point, ma femme. - -MARTINE. - -Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir? - -SGANARELLE. - -Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante et que j'ai le -bras assez bon. - -MARTINE. - -Je me moque de tes menaces! - -SGANARELLE. - -Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire. - -MARTINE. - -Je te montrerai bien que je ne te crains nullement. - -SGANARELLE. - -Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose[98]. - -MARTINE. - -Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles? - -SGANARELLE. - -Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles. - -MARTINE. - -Ivrogne que tu es! - -SGANARELLE. - -Je vous battrai. - -MARTINE. - -Sac à vin! - -SGANARELLE. - -Je vous rosserai. - -MARTINE. - -Infâme! - -SGANARELLE. - -Je vous étrillerai. - -MARTINE. - -Traître! insolent! trompeur! lâche! coquin! pendard! gueux! bélître! -fripon! maraud! voleur! - -SGANARELLE. - -Ah! vous en voulez donc? - - Sganarelle prend un bâton et bat sa femme. - -MARTINE, criant. - -Ah! ah! ah! ah! - -SGANARELLE. - -Voilà le vrai moyen de vous apaiser. - - [96] Voyez plus haut la note, t. II. p. 168. - - [97] Pour: cela suffit. De l'italien _basta_. - - [98] Pour: me forcer de donner, proverbe populaire. - - -SCÈNE II.--M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE. - -M. ROBERT. - -Holà! holà! holà! Fi! Qu'est ceci? Quelle infamie! Peste soit le coquin -de battre ainsi sa femme! - -MARTINE, à M. Robert. - -Et je veux qu'il me batte, moi! - -M. ROBERT. - -Ah! j'y consens de tout mon cœur. - -MARTINE. - -De quoi vous mêlez-vous? - -M. ROBERT. - -J'ai tort. - -MARTINE. - -Est-ce là votre affaire? - -M. ROBERT. - -Vous avez raison. - -MARTINE. - -Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre -leurs femmes! - -M. ROBERT. - -Je me rétracte. - -MARTINE. - -Qu'avez-vous à voir là-dessus? - -M. ROBERT. - -Rien. - -MARTINE. - -Est-ce à vous d'y mettre le nez? - -M. ROBERT. - -Non. - -MARTINE. - -Mêlez-vous de vos affaires! - -M. ROBERT. - -Je ne dis plus mot. - -MARTINE. - -Il me plaît d'être battue. - -M. ROBERT. - -D'accord. - -MARTINE. - -Ce n'est pas à vos dépens. - -M. ROBERT. - -Il est vrai. - -MARTINE. - -Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire. - - Elle lui donne un soufflet. - -M. ROBERT, à Sganarelle. - -Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur. Faites, rossez, -battez comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez. - -SGANARELLE. - -Il ne me plaît pas, moi. - -M. ROBERT. - -Ah! c'est une autre chose. - -SGANARELLE. - -Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre si je ne le -veux pas. - -M. ROBERT. - -Fort bien. - -SGANARELLE. - -C'est ma femme, et non pas la vôtre. - -M. ROBERT. - -Sans doute. - -SGANARELLE. - -Vous n'avez rien à me commander. - -M. ROBERT. - -D'accord. - -SGANARELLE. - -Je n'ai que faire de votre aide. - -M. ROBERT. - -Très-volontiers. - -SGANARELLE. - -Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d'autrui! -Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point -mettre l'écorce. - - Il bat M. Robert et le chasse. - - -SCÈNE III.--SGANARELLE, MARTINE. - -SGANARELLE. - -Oh çà! faisons la paix nous deux. Touche là. - -MARTINE. - -Oui, après m'avoir ainsi battue! - -SGANARELLE. - -Cela n'est rien. Touche. - -MARTINE. - -Je ne veux pas. - -SGANARELLE. - -Eh? - -MARTINE. - -Non. - -SGANARELLE. - -Ma petite femme! - -MARTINE. - -Point! - -SGANARELLE. - -Allons, te dis-je. - -MARTINE. - -Je n'en ferai rien. - -SGANARELLE. - -Viens, viens, viens! - -MARTINE. - -Non! je veux être en colère. - -SGANARELLE. - -Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons. - -MARTINE. - -Laisse-moi là. - -SGANARELLE. - -Touche, te dis-je. - -MARTINE. - -Tu m'as trop maltraitée. - -SGANARELLE. - -Eh bien, va, je te demande pardon; mets là ta main. - -MARTINE. - -Je te pardonne. (Bas, à part.) Mais tu le payeras. - -SGANARELLE. - -Tu es une folle de prendre garde à cela: ce sont petites choses qui -sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six -coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir -l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui -plus d'un cent de fagots. - - -SCÈNE IV.--MARTINE. - -Va, quelque mine que je fasse, je n'oublierai pas mon ressentiment, et -je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que -tu m'as donnés. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de -quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour -mon pendard: je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir; et -ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue. - - -SCÈNE V.--VALÈRE, LUCAS, MARTINE. - -LUCAS, à Valère, sans voir Martine. - -Parguienne! j'avons pris là tous deux une guèble de commission, et je -ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper. - -VALÈRE, à Lucas, sans voir Martine. - -Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obéir à notre maître: -et puis nous avons intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille, -notre maîtresse; et, sans doute son mariage, différé par sa maladie, -nous vaudra quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part -aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne; et, quoique elle ait -fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son -père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre. - -MARTINE, rêvant à part, se croyant seule. - -Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger? - -LUCAS, à Valère. - -Mais quelle fantaisie s'est-il boutée[99] là dans la tête, puisque les -médecins y avont tous perdu leur latin? - -VALÈRE, à Lucas. - -On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas -d'abord, et souvent en de simples lieux... - -MARTINE, se croyant toujours seule. - -Oui, il faut que je me venge à quelque prix que ce soit. Ces coups -de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurois digérer; et... -(Heurtant Valère et Lucas.) Ah! messieurs, je vous demande pardon; -je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui -m'embarrasse. - -VALÈRE. - -Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous -voudrions bien trouver. - -MARTINE. - -Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider? - -VALÈRE. - -Cela se pourroit faire; et nous tâchons de rencontrer quelque habile -homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement -à la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout -d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé -toute leur science après elle; mais on trouve parfois des gens avec -des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le -plus souvent ce que les autres n'ont pu faire, et c'est ce que nous -cherchons. - -MARTINE, bas, à part. - -Ah! que le ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de -mon pendard! (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour -rencontrer ce que vous cherchez; et nous avons un homme, le plus -merveilleux homme du monde pour les maladies désespérées. - -VALÈRE. - -Eh! de grâce, où pouvons-nous le rencontrer? - -MARTINE. - -Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà qui s'amuse à -couper du bois. - -LUCAS. - -Un médecin qui coupe du bois! - -VALÈRE. - -Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire? - -MARTINE. - -Non; c'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, -bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. -Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître -ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les -jours que d'exercer les merveilleux talens qu'il a eus du ciel pour la -médecine. - -VALÈRE. - -C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du -caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science. - -MARTINE. - -La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle -va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa -capacité; et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas à bout, -qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, -que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de -coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est -ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui. - -VALÈRE. - -Voilà une étrange folie! - -MARTINE. - -Il est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles. - -VALÈRE. - -Comment s'appelle-t-il? - -MARTINE. - -Il s'appelle Sganarelle. Mais il est aisé à connoître. C'est un homme -qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit -jaune et vert. - -LUCAS. - -Un habit jaune et vart! C'est donc le médecin des parroquets? - -VALÈRE. - -Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites? - -MARTINE. - -Comment! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une -femme fut abandonnée de tous les autres médecins: on la tenoit morte il -y avait déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on -y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant -vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le -même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener -dans sa chambre, comme si de rien n'eût été. - -LUCAS. - -Ah! - -VALÈRE. - -Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable. - -MARTINE. - -Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune -enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur -le pavé la tête, les bras, et les jambes. On n'y eut pas plutôt amené -notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent -qu'il sait faire; et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut -jouer à la fossette. - -LUCAS. - -Ah! - -VALÈRE. - -Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle. - -MARTINE. - -Qui en doute? - -LUCAS. - -Tétigué! v'là justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le -chercher. - -VALÈRE. - -Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites. - -MARTINE. - -Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai -donné. - -LUCAS. - -Eh! morguenne! laissez-nous faire: s'il ne tient qu'à battre, la vache -est à nous. - -VALÈRE, à Lucas. - -Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre, et j'en conçois, -pour moi, la meilleure espérance du monde. - - [99] Voyez plus haut la note cinquième, p. 23. - - -SCÈNE VI.--SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS. - -SGANARELLE, chantant derrière le théâtre. - -La, la, la... - -VALÈRE. - -J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois. - -SGANARELLE, entrant sur le théâtre avec une bouteille à sa main, sans -apercevoir Valère ni Lucas. - -La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour boire un coup. Prenons -un peu d'haleine. (Après avoir bu.) Voilà du bois qui est salé comme -tous les diables. - - Il chante. - - Qu'ils sont doux, - Bouteille jolie, - Qu'ils sont doux, - Vos petits glougloux! - Mais mon sort feroit bien des jaloux, - Si vous étiez toujours remplie. - Ah! bouteille, ma mie, - Pourquoi vous videz-vous? - -Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie. - -VALÈRE, bas, à Lucas. - -Le voilà lui-même. - -LUCAS, bas, à Valère. - -Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus. - -VALÈRE. - -Voyons de près. - -SGANARELLE, embrassant sa bouteille. - -Ah! ma petite friponne! que je t'aime, mon petit bouchon! - - Il chante. Apercevant Valère et Lucas qui l'examinent, il baisse la - voix. - - Mais mon sort... feroit... bien des... jaloux, - Si... - - Voyant qu'on l'examine de plus près. - -Que diable! à qui en veulent ces gens-là? - -VALÈRE, à Lucas. - -C'est lui assurément. - -LUCAS, à Valère. - -Le v'là tout craché comme on nous l'a défiguré. - - Sganarelle pose la bouteille à terre, et Valère se baissant pour le - saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met - de l'autre côté; Lucas faisant la même chose que Valère, Sganarelle - reprend sa bouteille, et la tient contre son estomac, avec divers - gestes qui font un jeu de théâtre. - -SGANARELLE, à part. - -Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils? - -VALÈRE. - -Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle? - -SGANARELLE. - -Eh! quoi? - -VALÈRE. - -Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle? - -SGANARELLE, se tournant vers Valère, puis vers Lucas. - -Oui et non, selon ce que vous lui voulez. - -VALÈRE. - -Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons. - -SGANARELLE. - -En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle. - -VALÈRE. - -Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous -pour ce que nous cherchons; et nous venons implorer votre aide, dont -nous avons besoin. - -SGANARELLE. - -Si c'est quelque chose, messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je -suis tout prêt à vous rendre service. - -VALÈRE. - -Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, monsieur, -couvrez-vous, s'il vous plaît; le soleil pourroit vous incommoder. - -LUCAS. - -Monsieur, boutez dessus. - -SGANARELLE, à part. - -Voici des gens bien pleins de cérémonies. (Il se couvre.) - -VALÈRE. - -Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous; les -habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de -votre capacité. - -SGANARELLE. - -Il est vrai, messieurs, que je suis le premier homme du monde pour -faire des fagots. - -VALÈRE. - -Ah! monsieur!... - -SGANARELLE. - -Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à -dire. - -VALÈRE. - -Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question. - -SGANARELLE. - -Mais aussi je les vends cent dix sous le cent. - -VALÈRE. - -Ne parlons point de cela, s'il vous plaît. - -SGANARELLE. - -Je vous promets que je ne saurois les donner à moins. - -VALÈRE. - -Monsieur, nous savons les choses. - -SGANARELLE. - -Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela. - -VALÈRE. - -Monsieur, c'est se moquer que... - -SGANARELLE. - -Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre. - -VALÈRE. - -Parlons d'autre façon, de grâce. - -SGANARELLE. - -Vous en pourrez trouver autre part à moins; il y a fagots et fagots; -mais pour ceux que je fais... - -VALÈRE. - -Eh! monsieur, laissons là ce discours. - -SGANARELLE. - -Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un double. - -VALÈRE. - -Eh! fi! - -SGANARELLE. - -Non, en conscience; vous en payerez[100] cela. Je vous parle -sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire. - -VALÈRE. - -Faut-il, monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières -feintes, s'abaisse à parler de la sorte! qu'un homme si savant, un -fameux médecin comme vous êtes veuille se déguiser aux yeux du monde, -et tenir enterrés les beaux talens qu'il a! - -SGANARELLE, à part. - -Il est fou. - -VALÈRE. - -De grâce, monsieur, ne dissimulez point avec nous. - -SGANARELLE. - -Comment? - -LUCAS. - -Tout ce tripotage ne sert de rian; je savons ceu que je savons. - -SGANARELLE. - -Quoi donc? Que me voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous? - -VALÈRE. - -Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin. - -SGANARELLE. - -Médecin vous-même! je ne le suis point, et je ne l'ai jamais été. - -VALÈRE, bas. - -Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier -les choses davantage, et n'en venons point, s'il vous plaît, à de -fâcheuses extrémités. - -SGANARELLE. - -A quoi donc? - -VALÈRE. - -A de certaines choses dont nous serions marris[101]. - -SGANARELLE. - -Parbleu! venez-en à tout ce qu'il vous plaira; je ne suis point médecin, -et ne sais ce que vous me voulez dire. - -VALÈRE, bas. - -Je vois bien qu'il faut se servir de remède. (Haut.) Monsieur, encore -un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes. - -LUCAS. - -Eh! tétigué! ne lantiponez[102] point davantage, et confessez à la -franquette que v's êtes médecin. - -SGANARELLE, à part. - -J'enrage! - -VALÈRE. - -A quoi bon nier ce qu'on sait? - -LUCAS. - -Pourquoi toutes ces fredaines-là? A quoi est-ce que ça vous sart? - -SGANARELLE. - -Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne -suis point médecin. - -VALÈRE. - -Vous n'êtes point médecin? - -SGANARELLE. - -Non. - -LUCAS. - -V' n'êtes point médecin? - -SGANARELLE. - -Non, vous dis-je. - -VALÈRE. - -Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre. - - Ils prennent chacun un bâton et le frappent. - -SGANARELLE. - -Ah! ah! ah! messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira. - -VALÈRE. - -Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous à cette violence? - -LUCAS. - -A quoi bon nous bailler la peine de vous battre? - -VALÈRE. - -Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde. - -LUCAS. - -Par ma figué! j'en sis fâché, franchement. - -SGANARELLE. - -Que diable est ceci, messieurs? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous -deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin? - -VALÈRE. - -Quoi! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être -médecin. - -SGANARELLE. - -Diable emporte si je le suis! - -LUCAS. - -Il n'est pas vrai qu'ous sayez médecin? - -SGANARELLE. - -Non, la peste m'étouffe! (Ils recommencent à le battre.) Ah! ah! Eh -bien, messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis -médecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux -consentir à tout que de me faire assommer. - -VALÈRE. - -Ah! voilà qui va bien, monsieur; je suis ravi de vous voir raisonnable. - -LUCAS. - -Vous me boutez la joie au cœur, quand je vous vois parler comme ça. - -VALÈRE. - -Je vous demande pardon de toute mon âme. - -LUCAS. - -Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise. - -SGANARELLE, à part. - -Ouais, seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu -médecin sans m'en être aperçu? - -VALÈRE. - -Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes, -et vous verrez assurément que vous en serez satisfait. - -SGANARELLE. - -Mais, messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes? -Est-il bien assuré que je sois médecin? - -LUCAS. - -Oui, par ma figué! - -SGANARELLE. - -Tout de bon? - -VALÈRE. - -Sans doute. - -SGANARELLE. - -Diable emporte si je le savois! - -VALÈRE. - -Comment! vous êtes le plus habile médecin du monde. - -SGANARELLE. - -Ah! ah! - -LUCAS. - -Un médecin qui a gari je ne sais combien de maladies. - -SGANARELLE. - -Tudieu! - -VALÈRE. - -Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures; elle étoit -prête à ensevelir, lorsque avec une goutte de quelque chose vous la -fîtes revenir et marcher d'abord par la chambre. - -SGANARELLE. - -Peste! - -LUCAS. - -Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de -quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés; et vous, avec je ne -sais quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds, -et s'en fut jouer à la fossette. - -SGANARELLE. - -Diantre! - -VALÈRE. - -Enfin, monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez -ce que vous voudrez, en vous laissant conduire où nous prétendons vous -mener. - -SGANARELLE. - -Je gagnerai ce que je voudrai? - -VALÈRE. - -Oui. - -SGANARELLE. - -Ah! je suis médecin, sans contredit. Je l'avois oublié; mais je m'en -ressouviens. De quoi est-il question? où faut-il se transporter? - -VALÈRE. - -Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a -perdu la parole. - -SGANARELLE. - -Ma foi! je ne l'ai pas trouvée. - -VALÈRE, bas à Lucas. - -Il aime à rire. (A Sganarelle.) Allons, monsieur. - -SGANARELLE. - -Sans une robe de médecin? - -VALÈRE. - -Nous en prendrons une. - -SGANARELLE, présentant sa bouteille à Valère. - -Tenez cela, vous; voilà où je mets mes juleps. (Puis se tournant vers -Lucas en crachant.) Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin. - -LUCAS. - -Palsanguenne; v'là un médecin qui me plaît; je pense qu'il réussira, -car il est bouffon. - - [100] Pour: vous payerez cet argent _des fagots_ (en), locution - populaire et très-juste. - - [101] Pour: affligés. Du latin, _mærens_. Archaïsme populaire. - - [102] Pour: tourner autour des choses. Mot patois populaire. - - - - -ACTE II - -Le théâtre représente une chambre de la maison de Géronte. - - -SCÈNE I.--GÉRONTE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE. - -VALÈRE. - -Oui, monsieur, je crois que vous serez satisfait; et nous vous avons -amené le plus grand médecin du monde. - -LUCAS. - -Oh! morguenne! il faut tirer l'échelle après ceti-là; et tous les -autres ne sont pas daignes de li déchausser ses souliers. - -VALÈRE. - -C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses. - -LUCAS. - -Qui a gari des gens qui étiant morts. - -VALÈRE. - -Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit; et parfois il a des -momens où son esprit s'échappe, et ne paroît pas ce qu'il est. - -LUCAS. - -Oui, il aime à bouffonner; et l'an diroit parfois, ne v's en déplaise, -qu'il a quelque petit coup de hache à la tête. - -VALÈRE. - -Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des -choses tout à fait relevées. - -LUCAS. - -Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un -livre. - -VALÈRE. - -Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui. - -GÉRONTE. - -Je me meurs d'envie de le voir; faites-le-moi vite venir. - -VALÈRE. - -Je le vais querir. - - -SCÈNE II.--GÉRONTE, JACQUELINE, LUCAS. - -JACQUELINE. - -Par ma fi, monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. -Je pense que ce sera queussi queumi[103]; et la meilleure médeçaine que -l'an pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et -bon mari, pour qui alle eût de l'amiquié. - -GÉRONTE. - -Ouais! nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses! - -LUCAS. - -Taisez-vous, notre minagère Jacquelaine; ce n'est pas à vous à bouter -là votre nez. - -JACQUELINE. - -Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de -l'iau claire; que votre fille a besoin d'autre chose que de rhibarbe -et de séné, et qu'un mari est un emplâtre qui garit tous les maux des -filles. - -GÉRONTE. - -Est-elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger avec l'infirmité -qu'elle a? Et, lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne -s'est-elle pas opposée à mes volontés? - -JACQUELINE. - -Je le crois bian: vous li vouliez bailler eun homme qu'alle n'aime -point. Que ne preniais-vous ce monsieur Liandre, qui li touchoit au -cœur? Alle auroit été fort obéissante; et je m'en vas gager qu'il la -prendroit, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner. - -GÉRONTE. - -Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut; il n'a pas du bien comme -l'autre. - -JACQUELINE. - -Il a eun oncle qui est si riche, dont il est hériquié! - -GÉRONTE. - -Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien -tel que ce qu'on tient, et l'on court grand risque de s'abuser lorsque -l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas -toujours les oreilles ouvertes aux vœux et aux prières de messieurs -les héritiers, et l'on a le temps d'avoir les dents longues lorsqu'on -attend pour vivre le trépas de quelqu'un. - -JACQUELINE. - -Enfin, j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, -contentement passe richesse. Les pères et les mères ant cette maudite -couteume de demander toujours: Qu'a-t-il? et Qu'a-t-elle? et le compère -Piarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquié de -vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, où alle avoit bouté -son amiquié; et v'là que la pauvre criature en est devenue jaune comme -un coing, et n'a point profité tout depuis ce temps-là. C'est un bel -exemple pour vous, monsieu. On n'a que son plaisir en ce monde, et -j'aimerois mieux bailler à ma fille eun bon mari qui li fût agréable, -que toutes les rentes de la Biausse. - -GÉRONTE. - -Peste! madame la nourrice, comme vous dégoisez! Taisez-vous, je vous -prie; vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait. - -LUCAS, frappant, à chaque phrase qu'il dit, sur l'épaule de Géronte. - -Morguié! tais-toi, t'es eune impertinente. Monsieu n'a que faire de tes -discours, et il sait ce qu'il a à faire. Mêle-toi de donner à teter à -ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa -fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut. - -GÉRONTE. - -Tout doux! Oh! tout doux! - -LUCAS, frappant encore sur l'épaule de Géronte. - -Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect -qu'alle vous doit. - -GÉRONTE. - -Oui. Mais ces gestes ne sont pas nécessaires. - - [103] Pour: tout comme. Probablement du latin, _quemadmodum_. - - -SCÈNE III.--VALÈRE, SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE. - -VALÈRE. - -Monsieur, préparez-vous. Voici notre médecin qui entre. - -GÉRONTE, à Sganarelle. - -Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand -besoin de vous. - -SGANARELLE, en robe de médecin avec un chapeau des plus pointus. - -Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux. - -GÉRONTE. - -Hippocrate dit cela? - -SGANARELLE. - -Oui. - -GÉRONTE. - -Dans quel chapitre, s'il vous plaît? - -SGANARELLE. - -Dans son chapitre... des chapeaux[104]. - -GÉRONTE. - -Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire. - -SGANARELLE. - -Monsieur le médecin, ayant appris les merveilleuses choses... - -GÉRONTE. - -A qui parlez-vous, de grâce? - -SGANARELLE. - -A vous. - -GÉRONTE. - -Je ne suis pas médecin. - -SGANARELLE. - -Vous n'êtes pas médecin? - -GÉRONTE. - -Non, vraiment. - -SGANARELLE. - -Tout de bon? - -GÉRONTE. - -Tout de bon. (Sganarelle prend un bâton et frappe Géronte.) Ah! ah! ah! - -SGANARELLE. - -Vous êtes médecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences. - -GÉRONTE, à Valère. - -Quel diable d'homme m'avez-vous là amené? - -VALÈRE. - -Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard. - -GÉRONTE. - -Oui; mais je l'enverrois promener avec ses goguenarderies. - -LUCAS. - -Ne prenez pas garde à ça, monsieu, ce n'est que pour rire. - -GÉRONTE. - -Cette raillerie ne me plaît pas. - -SGANARELLE. - -Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise. - -GÉRONTE. - -Monsieur, je suis votre serviteur. - -SGANARELLE. - -Je suis fâché... - -GÉRONTE. - -Cela n'est rien. - -SGANARELLE. - -Des coups de bâton... - -GÉRONTE. - -Il n'y a pas de mal. - -SGANARELLE. - -Que j'ai eu l'honneur de vous donner. - -GÉRONTE. - -Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans -une étrange maladie. - -SGANARELLE. - -Je suis ravi, monsieur, que votre fille ait besoin de moi, et je -souhaiterois de tout mon cœur que vous en eussiez besoin aussi, vous -et toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous -servir. - -GÉRONTE. - -Je vous suis obligé de ces sentimens. - -SGANARELLE. - -Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle. - -GÉRONTE. - -C'est trop d'honneur que vous me faites. - -SGANARELLE. - -Comment s'appelle votre fille? - -GÉRONTE. - -Lucinde. - -SGANARELLE. - -Lucinde! Ah! beau nom à médicamenter! Lucinde! - -GÉRONTE. - -Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait. - -SGANARELLE. - -Qui est cette grande femme-là? - -GÉRONTE. - -C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai. - - [104] Imitation de Rabelais, liv. 1er, chap. VIII. - - -SCÈNE IV.--SGANARELLE, JACQUELINE, LUCAS. - -SGANARELLE, à part. - -Peste! le joli meuble que voilà! (Haut.) Ah! nourrice! charmante -nourrice, ma médecine est la très-humble esclave de votre nourricerie, -et je voudrois bien être le petit poupon fortuné qui tetât le lait -de vos bonnes grâces. (Il lui porte la main sur le sein.) Tous mes -remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et... - -LUCAS. - -Avec votre permission monsieu le médecin, laissez là ma femme, je vous -prie. - -SGANARELLE. - -Quoi! elle est votre femme? - -LUCAS. - -Oui. - -SGANARELLE. - -Ah! vraiment je ne savois pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de -l'un et de l'autre. - - Il fait semblant de vouloir embrasser Lucas, et embrasse la nourrice. - -LUCAS, tirant Sganarelle, et se remettant entre lui et sa femme. - -Tout doucement, s'il vous plaît. - -SGANARELLE. - -Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble: et la -félicite d'avoir un mari comme vous; et je vous félicite, vous, d'avoir -une femme si belle, si sage, et si bien faite comme elle est. - - Faisant encore semblant d'embrasser Lucas, qui lui tend les bras, il - passe dessous, et embrasse encore la nourrice. - -LUCAS, le tirant encore. - -Eh! tétigué! point tant de complimens, je vous supplie. - -SGANARELLE. - -Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage? - -LUCAS. - -Avec moi tant qu'il vous plaira; mais, avec ma femme, trêve de -sarimonie. - -SGANARELLE. - -Je prends part également au bonheur de tous deux: et, si je vous -embrasse pour vous témoigner ma joie, je l'embrasse de même pour lui en -témoigner aussi. - - Il continue le même jeu. - -LUCAS, le tirant pour la troisième fois. - -Ah! vartigué, monsieu le médecin, que de lantiponage[105]! - - [105] Voyez plus haut la note, p. 209. - - -SCÈNE V.--GÉRONTE, SGANARELLE, LUCAS, JACQUELINE. - -GÉRONTE. - -Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener. - -SGANARELLE. - -Je l'attends, monsieur, avec toute la médecine. - -GÉRONTE. - -Où est-elle? - -SGANARELLE, se touchant le front. - -Là dedans. - -GÉRONTE. - -Fort bien. - -SGANARELLE. - -Mais, comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye -un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein. - - Il s'approche de Jacqueline. - -LUCAS, le tirant et lui faisant faire la pirouette. - -Nannain, nannain; je n'avons que faire de ça. - -SGANARELLE. - -C'est l'office du médecin de voir les tetons des nourrices. - -LUCAS. - -Il gnia office qui quienne, je sis votre serviteur. - -SGANARELLE. - -As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin? Hors de là! - -LUCAS. - -Je me moque de ça! - -SGANARELLE, en le regardant de travers. - -Je te donnarai la fièvre. - -JACQUELINE, prenant Lucas par le bras, et lui faisant faire aussi la -pirouette. - -Ote-toi de là aussi; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me -défendre moi-même, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas à faire? - -LUCAS. - -Je ne veux pas qu'il te tâte, moi. - -SGANARELLE. - -Fi! le vilain, qui est jaloux de sa femme! - -GÉRONTE. - -Voici ma fille. - - -SCÈNE VI.--LUCINDE, GÉRONTE, SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE. - -SGANARELLE. - -Est-ce là la malade? - -GÉRONTE. - -Oui. Je n'ai qu'elle de fille; et j'aurois tous les regrets du monde si -elle venoit à mourir. - -SGANARELLE. - -Qu'elle s'en garde bien! Il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance -du médecin. - -GÉRONTE. - -Allons, un siége. - -SGANARELLE, assis entre Géronte et Lucinde. - -Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme -bien sain s'en accommoderoit assez. - -GÉRONTE. - -Vous l'avez fait rire, monsieur. - -SGANARELLE. - -Tant mieux: lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur -signe du monde. (A Lucinde.) Eh bien, de quoi est-il question? -Qu'avez-vous? Quel est le mal que vous sentez? - -LUCINDE, portant sa main à sa bouche, à sa tête et sous son menton. - -Han, hi, hon, han. - -SGANARELLE. - -Hé! que dites-vous? - -LUCINDE, continue les mêmes gestes. - -Han, hi, hon, hon, han, hi, hon. - -SGANARELLE. - -Quoi? - -LUCINDE. - -Han, hi, hon. - -SGANARELLE. - -Han, hi, hon, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage -est-ce là? - -GÉRONTE. - -Monsieur, c'est là sa maladie, elle est devenue muette, sans que -jusques ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a -fait reculer son mariage. - -SGANARELLE. - -Et pourquoi? - -GÉRONTE. - -Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les -choses. - -SGANARELLE. - -Et qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût -à Dieu que la mienne eût cette maladie! je me garderois bien de la -vouloir guérir. - -GÉRONTE. - -Enfin, monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la -soulager de son mal. - -SGANARELLE. - -Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu: ce mal l'oppresse-t-il -beaucoup? - -GÉRONTE. - -Oui, monsieur. - -SGANARELLE. - -Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs? - -GÉRONTE. - -Fort grandes. - -SGANARELLE. - -C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez? - -GÉRONTE. - -Oui. - -SGANARELLE. - -Copieusement? - -GÉRONTE. - -Je n'entends rien à cela. - -SGANARELLE. - -La matière est-elle louable? - -GÉRONTE. - -Je ne me connois pas à ces choses. - -SGANARELLE, à Lucinde. - -Donnez-moi votre bras. (A Géronte.) Voilà un pouls qui marque que votre -fille est muette. - -GÉRONTE. - -Eh! oui, monsieur, c'est là son mal; vous l'avez trouvé tout du premier -coup. - -SGANARELLE. - -Ah! ah! - -JACQUELINE. - -Voyez comme il a deviné sa maladie! - -SGANARELLE. - -Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un -ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire: C'est ceci, c'est -cela; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends -que votre fille est muette. - -GÉRONTE. - -Oui; mais je voudrois bien que vous me puissiez dire d'où cela vient. - -SGANARELLE. - -Il n'est rien de plus aisé: cela vient de ce qu'elle a perdu la parole. - -GÉRONTE. - -Fort bien. Mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la -parole? - -SGANARELLE. - -Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de -l'action de sa langue. - -GÉRONTE. - -Mais encore, vos sentimens sur cet empêchement de l'action de sa langue? - -SGANARELLE. - -Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses. - -GÉRONTE. - -Je le crois. - -SGANARELLE. - -Ah! c'étoit un grand homme! - -GÉRONTE. - -Sans doute. - -SGANARELLE. - -Grand homme tout à fait... (Levant le bras depuis le coude.) un homme -qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre -raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue -est causé par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savans -nous appelons humeurs peccantes; c'est-à-dire... humeurs peccantes, -d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui -s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... -à... Entendez-vous le latin? - -GÉRONTE. - -En aucune façon. - -SGANARELLE, se levant brusquement. - -Vous n'entendez point le latin? - -GÉRONTE. - -Non. - -SGANARELLE, avec enthousiasme. - -_Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hæc -musa_, la muse, _bonus, bona, bonum. Deus sanctus, est-ne oratio -latinas? Etiam_, oui. _Quare_, pourquoi? _Quia substantivo, et -adjectivum, concordat in generi, numerum, et casus._ - -GÉRONTE. - -Ah! que n'ai-je étudié! - -JACQUELINE. - -L'habile homme que v'là! - -LUCAS. - -Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte. - -SGANARELLE. - -Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche -où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le -poumon, que nous appelons en latin _armyan_, ayant communication avec -le cerveau, que nous nommons en grec _nasmus_, par le moyen de la -veine cave, que nous appelons en hébreu _cubile_, rencontre en son -chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l'omoplate; -et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je -vous prie...; et parce que lesdites vapeurs ont certaine malignité... -écoutez bien ceci, je vous conjure. - -GÉRONTE. - -Oui. - -SGANARELLE. - -Ont une certaine malignité qui est causée... soyez attentif, s'il vous -plaît. - -GÉRONTE. - -Je le suis. - -SGANARELLE. - -Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du -diaphragme, il arrive que ces vapeurs... _Ossabundus, nequeis, nequer, -potarinum, quipsa milus._ Voilà justement ce qui fait que votre fille -est muette. - -JACQUELINE. - -Ah! que ça est bian dit, notre homme! - -LUCAS. - -Que n'ai-je la langue aussi bian pendue! - -GÉRONTE. - -On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose -qui m'a choqué: c'est l'endroit du foie et du cœur. Il me semble que -vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le cœur est du côté -gauche, et le foie du côté droit. - -SGANARELLE. - -Oui, cela étoit autrefois ainsi; mais nous avons changé tout cela, et -nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle. - -GÉRONTE. - -C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon -ignorance. - -SGANARELLE. - -Il n'y a point de mal; et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile -que nous. - -GÉRONTE. - -Assurément. Mais, monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette -maladie? - -SGANARELLE. - -Ce que je crois qu'il faille faire? - -GÉRONTE. - -Oui. - -SGANARELLE. - -Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre -pour remède quantité de pain trempé dans du vin. - -GÉRONTE. - -Pourquoi cela, monsieur? - -SGANARELLE. - -Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu -sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne -autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant -de cela? - -GÉRONTE. - -Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantité de pain et de vin. - -SGANARELLE. - -Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera. - - -SCÈNE VII.--GÉRONTE, SGANARELLE, JACQUELINE. - -SGANARELLE, à Jacqueline. - -Doucement, vous. (A Géronte.) Monsieur, voilà une nourrice à laquelle -il faut que je fasse quelques petits remèdes. - -JACQUELINE. - -Qui? moi? Je me porte le mieux du monde! - -SGANARELLE. - -Tant pis, nourrice, tant pis! Cette grande santé est à craindre, et il -ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de -vous donner quelque petit clystère dulcifiant. - -GÉRONTE - -Mais, monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi -s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie? - -SGANARELLE. - -Il n'importe, la mode en est salutaire; et, comme on boit pour la soif -à venir, il faut aussi se faire saigner pour la maladie à venir. - -JACQUELINE, en s'en allant. - -Ma fi, je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une -boutique d'apothicaire. - -SGANARELLE. - -Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la -raison. - - -SCÈNE VIII[106].--GÉRONTE, SGANARELLE. - -SGANARELLE. - -Je vous donne le bonjour. - -GÉRONTE. - -Attendez un peu, s'il vous plaît. - -SGANARELLE. - -Que voulez-vous faire? - -GÉRONTE. - -Vous donner de l'argent, monsieur. - -SGANARELLE, tendant sa main par derrière, tandis que Géronte ouvre sa -bourse. - -Je n'en prendrai pas, monsieur. - -GÉRONTE. - -Monsieur. - -SGANARELLE. - -Point du tout. - -GÉRONTE. - -Un petit moment. - -SGANARELLE. - -En aucune façon. - -GÉRONTE. - -De grâce! - -SGANARELLE. - -Vous vous moquez. - -GÉRONTE. - -Voilà qui est fort. - -SGANARELLE. - -Je n'en ferai rien. - -GÉRONTE. - -Eh! - -SGANARELLE. - -Ce n'est pas l'argent qui me fait agir. - -GÉRONTE. - -Je le crois. - -SGANARELLE, après avoir pris l'argent. - -Cela est-il de poids? - -GÉRONTE. - -Oui, monsieur. - -SGANARELLE. - -Je ne suis pas un médecin mercenaire. - -GÉRONTE. - -Je le sais bien. - -SGANARELLE. - -L'intérêt ne me gouverne point. - -GÉRONTE. - -Je n'ai pas cette pensée. - -SGANARELLE, seul, regardant l'argent qu'il a reçu. - -Ma foi, cela ne va pas mal, et pourvu que... - - [106] Scène dont le fond se trouve chez Rabelais. - - -SCÈNE IX.--LÉANDRE, SGANARELLE. - -LÉANDRE. - -Monsieur, il y a longtemps que je vous attends; et je viens implorer -votre assistance. - -SGANARELLE, lui tâtant le pouls. - -Voilà un pouls qui est fort mauvais. - -LÉANDRE. - -Je ne suis point malade, monsieur, et ce n'est pas pour cela que je -viens à vous. - -SGANARELLE. - -Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc? - -LÉANDRE. - -Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui -suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et comme, par la -mauvaise humeur de son père, toute sorte d'accès m'est fermé auprès -d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour et de me -donner lieu d'exécuter un stratagème que j'ai trouvé pour lui pouvoir -dire deux mots d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie. - -SGANARELLE. - -Pour qui me prenez-vous? Comment! oser vous adresser à moi pour vous -servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des -emplois de cette nature! - -LÉANDRE. - -Monsieur, ne faites point de bruit. - -SGANARELLE, en le faisant reculer. - -J'en veux faire, moi! Vous êtes un impertinent! - -LÉANDRE. - -Eh! monsieur, doucement! - -SGANARELLE. - -Un malavisé! - -LÉANDRE. - -De grâce! - -SGANARELLE. - -Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une -insolence extrême... - -LÉANDRE, tirant une bourse. - -Monsieur... - -SGANARELLE. - -De vouloir m'employer... (Recevant la bourse.) Je ne parle pas pour -vous, car vous êtes honnête homme, et je serois ravi de vous rendre -service: mais il y a de certains impertinens au monde qui viennent -prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela -me met en colère. - -LÉANDRE. - -Je vous demande pardon, monsieur, de la liberté que... - -SGANARELLE. - -Vous vous moquez. De quoi est-il question? - -LÉANDRE. - -Vous saurez donc, monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir -est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il -faut; et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui[107] -du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie; mais il -est certain que l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a -trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit -importunée. Mais, de crainte qu'on ne nous voie ensemble retirons-nous -d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous. - -SGANARELLE. - -Allons, monsieur; vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui -n'est pas concevable, et j'y perdrai toute ma médecine, ou la malade -crèvera, ou bien elle sera à vous. - - [107] Pour: les uns du cerveau, les autres du foie. - - - - -ACTE III - -Le théâtre représente un lieu voisin de la maison de Géronte. - - -SCÈNE I.--LÉANDRE, SGANARELLE. - -LÉANDRE. - -Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et, -comme le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est -assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux. - -SGANARELLE. - -Sans doute. - -LÉANDRE. - -Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de -médecine pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme. - -SGANARELLE. - -Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire; il suffit de l'habit, et -je n'en sais pas plus que vous. - -LÉANDRE. - -Comment! - -SGANARELLE. - -Diable emporte si j'entends rien en médecine! Vous êtes honnête homme, -et je veux bien me confier à vous comme vous vous confiez à moi. - -LÉANDRE. - -Quoi! vous n'êtes pas effectivement... - -SGANARELLE. - -Non, vous dis-je; ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne -m'étois jamais mêlé d'être si savant que cela; et toutes mes études -n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette -imagination leur est venue; mais, quand j'ai vu qu'à toute force ils -vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être aux dépens -de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment -l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me -croire habile homme. On me vient chercher de tous côtés; et, si les -choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie -à la médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous; car, -soit qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé -de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos, et -nous taillons comme il nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un -cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de -cuir qu'il n'en paye les pots cassés; mais ici l'on peut gâter un homme -sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c'est -toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession -est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus -grande du monde, et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a -tué[108]. - -LÉANDRE. - -Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière. - -SGANARELLE, voyant des hommes qui viennent à lui. - -Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. (A Léandre.) -Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre maîtresse. - - [108] Imitation d'une nouvelle de Cervantès: _et Licenciado - vidriera_, que M. Aimé Martin a tort de traduire par «le Licencié - de Vidriera,» et qui signifie _le licencié de verre ou de cristal_, - c'est-à-dire le licencié affectant la délicatesse. - - -SCÈNE II.--THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE. - -THIBAUT. - -Monsieur, je venons vous chercher, mon fils Perrin et moi. - -SGANARELLE. - -Qu'y a-t-il? - -THIBAUT. - -Sa pauvre mère, qui a nom Parrette, est dans un lit malade il y a six -mois. - -SGANARELLE, tendant la main comme pour recevoir de l'argent. - -Que voulez-vous que j'y fasse? - -THIBAUT. - -Je voudrions, monsieur, que vous nous baillissiez queuque petite -drôlerie pour la garir. - -SGANARELLE. - -Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade. - -THIBAUT. - -Alle est malade d'hypocrisie, monsieu. - -SGANARELLE. - -D'hypocrisie? - -THIBAUT. - -Oui, c'est-à-dire qu'alle est enflée partout; et l'an dit que c'est -quantité de sériosités qu'alle a dans le corps, et que son foie, -son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de -faire du sang, ne fait plus que l'iau. Alle a, de deux jours l'un, -la fièvre quotiguienne, avec des lassitudes et des douleurs dans -les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont -tout prêts à l'étouffer; et parfois il li prend des syncoles et des -conversions, que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notre -village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sais -combien d'histoires; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons -écus en lavements, ne v's en déplaise, en aposthumes qu'on li a fait -prendre, en infection de jacinthe et en portions cordales. Mais tout -ça, comme dit l'autre, n'a été que de l'onguent miton-mitaine. Il -veloit li bailler d'eune certaine drogue qu'on appelle du vin amétile, -mais j'ai-z-eu peur franchement que ça l'envoyit _a patres_; et l'an -dit que ces gros médecins tuont je ne sais combien de monde avec cette -invention-là. - -SGANARELLE, tendant toujours la main. - -Venons au fait, mon ami, venons au fait. - -THIBAUT. - -Le fait est, monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il -faut que je fassions. - -SGANARELLE. - -Je ne vous entends point du tout. - -PERRIN. - -Monsieu, ma mère est malade; et v'là deux écus que je vous apportons -pour nous bailler queuque remède. - -SGANARELLE. - -Ah! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, et -qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade -d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la -fièvre, avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois -des syncopes et des convulsions, c'est-à-dire, des évanouissements? - -PERRIN. - -Eh! oui, monsieu, c'est justement ça. - -SGANARELLE. - -J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait ce -qu'il dit. Maintenant, vous me demandez un remède? - -PERRIN. - -Oui, monsieu. - -SGANARELLE. - -Un remède pour la guérir? - -PERRIN. - -C'est comme je l'entendons. - -SGANARELLE. - -Tenez, voilà un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez -prendre. - -PERRIN. - -Du fromage, monsieu? - -SGANARELLE. - -Oui; c'est un fromage préparé, où il entre de l'or, du corail et des -perles, et quantité d'autres choses précieuses. - -PERRIN. - -Monsieu, je vous sommes bien obligé, et j'allons li faire prendre ça -tout à l'heure. - -SGANARELLE. - -Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que -vous pourrez. - - -SCÈNE III.--JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS, dans le fond du théâtre. - -Le théâtre change, et représente, comme au second acte, une chambre de -la maison de Géronte. - -SGANARELLE. - -Voici la belle nourrice. Ah! nourrice de mon cœur, je suis ravi de -cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné, qui -purgent toute la mélancolie de mon âme. - -JACQUELINE. - -Par ma figué! monsieu le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je -n'entends rian à tout votre latin. - -SGANARELLE. - -Devenez malade, nourrice, je vous prie; devenez malade pour l'amour de -moi. J'aurois toutes les joies du monde de vous guérir. - -JACQUELINE. - -Je sis votre servante; j'aime bian mieux qu'an ne me garisse pas. - -SGANARELLE. - -Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux -comme celui que vous avez! - -JACQUELINE. - -Que velez-vous, monsieu? C'est pour la pénitence de mes fautes; et là -où la chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute. - -SGANARELLE. - -Comment! un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et -ne veut pas que personne vous parle! - -JACQUELINE. - -Hélas! vous n'avez rian vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon -de sa mauvaise himeur. - -SGANARELLE. - -Est-il possible! et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter -une personne comme vous! Ah! que j'en sais, belle nourrice, et qui ne -sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement -les petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si -bien faite soit tombée en de pareilles mains? et qu'un franc animal, -un brutal, un stupide, un sot... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle -ainsi de votre mari... - -JACQUELINE. - -Eh! monsieu, je sais bian qu'il mérite tous ces noms-là. - -SGANARELLE. - -Oui, sans doute, nourrice, il les mérite; et il mériteroit encore que -vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons -qu'il a. - -JACQUELINE. - -Il est bian vrai que si je n'avois devant les yeux que son intérêt, il -pourroit m'obliger à queuque étrange chose. - -SGANARELLE. - -Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un; -c'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela; et, si j'étois -assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour... - - Dans le temps que Sganarelle tend les bras pour embrasser Jacqueline, - Lucas passe sa tête par-dessous, et se met entre eux deux. Sganarelle - et Jacqueline regardent Lucas, et sortent chacun de leur côté. - - -SCÈNE IV.--GÉRONTE, LUCAS. - -GÉRONTE. - -Holà! Lucas, n'as-tu point vu ici notre médecin? - -LUCAS. - -Eh oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi. - -GÉRONTE. - -Où est-ce donc qu'il peut être? - -LUCAS. - -Je ne sais; mais je voudrois qu'il fût à tous les guébles. - -GÉRONTE. - -Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille. - - -SCÈNE V.--SGANARELLE, LÉANDRE, GÉRONTE. - -GÉRONTE. - -Ah! monsieur, je demandois où vous étiez. - -SGANARELLE. - -Je m'étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson. -Comment se porte la malade? - -GÉRONTE. - -Un peu plus mal depuis votre remède. - -SGANARELLE. - -Tant mieux, c'est signe qu'il opère. - -GÉRONTE. - -Oui; mais en opérant je crains qu'il ne l'étouffe. - -SGANARELLE. - -Ne vous mettez pas en peine, j'ai des remèdes qui se moquent de tout, -et je l'attends à l'agonie. - -GÉRONTE, montrant Léandre. - -Qui est cet homme-là que vous amenez? - -SGANARELLE, faisant des signes avec la main pour montrer que c'est un -apothicaire. - -C'est... - -GÉRONTE. - -Quoi? - -SGANARELLE. - -Celui... - -GÉRONTE. - -Eh? - -SGANARELLE. - -Qui... - -GÉRONTE. - -Je vous entends. - -SGANARELLE. - -Votre fille en aura besoin. - - -SCÈNE VI.--LUCINDE, GÉRONTE, LÉANDRE, JACQUELINE, SGANARELLE. - -JACQUELINE. - -Monsieu, v'là votre fille qui veut un peu marcher. - -SGANARELLE. - -Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l'apothicaire, tâter un -peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie. -(Sganarelle tire Géronte dans un coin du théâtre, et lui passe un bras -sur les épaules pour l'empêcher de tourner la tête du côté où sont -Léandre et Lucinde.) Monsieur, c'est une grande et subtile question, -entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir -que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns -disent que non, les autres disent que oui: et moi je dis que oui et -non; d'autant que l'incongruité des humeurs opaques, qui se rencontrent -au tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale -veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité -de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune; et, -comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, -trouve... - -LUCINDE, à Léandre. - -Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment. - -GÉRONTE. - -Voilà ma fille qui parle! O grande vertu du remède! ô admirable -médecin! Que je vous suis obligé, monsieur, de cette guérison -merveilleuse! et que puis-je faire pour vous après un tel service? - -SGANARELLE, se promenant sur le théâtre et s'éventant avec son chapeau. - -Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine! - -LUCINDE. - -Oui, mon père, j'ai recouvré la parole; mais je l'ai recouvrée pour -vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est -inutilement que vous voulez me donner Horace. - -GÉRONTE. - -Mais... - -LUCINDE. - -Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise. - -GÉRONTE. - -Quoi!... - -LUCINDE. - -Vous m'opposerez en vain de belles raisons. - -GÉRONTE. - -Si... - -LUCINDE. - -Tous vos discours ne serviront de rien. - -GÉRONTE. - -Je... - -LUCINDE. - -C'est une chose où je suis déterminée. - -GÉRONTE. - -Mais... - -LUCINDE. - -Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré -moi. - -GÉRONTE. - -J'ai.... - -LUCINDE. - -Vous avez beau faire tous vos efforts. - -GÉRONTE. - -Il... - -LUCINDE. - -Mon cœur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie. - -GÉRONTE. - -La... - -LUCINDE. - -Et je me jetterai plutôt dans un couvent que d'épouser un homme que je -n'aime point. - -GÉRONTE. - -Mais... - -LUCINDE, avec vivacité. - -Non. En aucune façon. Point d'affaires. Vous perdez le temps. Je n'en -ferai rien. Cela est résolu. - -GÉRONTE. - -Ah! quelle impétuosité de paroles! Il n'y a pas moyen d'y résister. (A -Sganarelle.) Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette. - -SGANARELLE. - -C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour -votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez[109]. - -GÉRONTE. - -Je vous remercie. (A Lucinde.) Penses-tu donc... - -LUCINDE. - -Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme. - -GÉRONTE. - -Tu épouseras Horace dès ce soir. - -LUCINDE. - -J'épouserai plutôt la mort. - -SGANARELLE, à Géronte. - -Mon Dieu! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire; c'est -une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter. - -GÉRONTE. - -Seroit-il possible, monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette -maladie d'esprit? - -SGANARELLE. - -Oui; laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre -apothicaire nous servira pour cette cure. (A Léandre.) Un mot. -Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fait -contraire aux volontés du père; qu'il n'y a point de temps à perdre; -que les humeurs sont fort aigries; et qu'il est nécessaire de -trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le -retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise -de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux dragmes -de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté -à prendre ce remède; mais, comme vous êtes habile homme dans votre -métier, c'est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la chose -du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour -de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici -son père; mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vite, au -remède spécifique! - - [109] Imitation de Rabelais. - - -SCÈNE VII[110].--GÉRONTE, SGANARELLE. - -GÉRONTE. - -Quelles drogues, monsieur, sont celles que vous venez de dire? Il me -semble que je ne les ai jamais ouï nommer. - -SGANARELLE. - -Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes. - -GÉRONTE. - -Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne? - -SGANARELLE. - -Les filles sont quelquefois un peu têtues. - -GÉRONTE. - -Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre. - -SGANARELLE. - -La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits. - -GÉRONTE. - -Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su -tenir toujours ma fille renfermée. - -SGANARELLE. - -Vous avez fait sagement. - -GÉRONTE. - -Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble. - -SGANARELLE. - -Fort bien. - -GÉRONTE. - -Il seroit arrivé quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent -vus. - -SGANARELLE. - -Sans doute. - -GÉRONTE. - -Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui. - -SGANARELLE. - -C'est prudemment raisonné. - -GÉRONTE. - -On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler. - -SGANARELLE. - -Quel drôle! - -GÉRONTE. - -Mais il perdra son temps. - -SGANARELLE. - -Ah! ah! - -GÉRONTE. - -Et j'empêcherai bien qu'il ne la voie. - -SGANARELLE. - -Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait -pas. Plus fin que vous n'est pas bête. - - [110] Imitation éloignée des _Adelphes_ de Térence, acte III, - scène IV. - - -SCÈNE VIII.--LUCAS, GÉRONTE, SGANARELLE. - -LUCAS. - -Ah! palsanguenne, monsieu, vaici bian du tintamarre; votre fille s'en -est enfuie avec son Liandre. C'étoit lui qui étoit l'apothicaire, et -v'là monsieu le médecin qui a fait cette belle opération-là. - -GÉRONTE. - -Comment! m'assassiner de la façon! Allons, un commissaire et qu'on -empêche qu'il ne sorte. Ah! traître, je vous ferai punir par la justice! - -LUCAS. - -Ah! par ma fi, monsieu le médecin, vous serez pendu, ne bougez de là -seulement. - - -SCÈNE IX.--MARTINE, SGANARELLE, LUCAS. - -MARTINE, à Lucas. - -Ah! mon Dieu! que j'ai eu de la peine à trouver ce logis! Dites-moi un -peu des nouvelles du médecin que je vous ai donné. - -LUCAS. - -Le v'là qui va être pendu. - -MARTINE. - -Quoi! mon mari pendu! Hélas! et qu'a-t-il fait pour cela? - -LUCAS. - -Il a fait enlever la fille de notre maître. - -MARTINE. - -Hélas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre? - -SGANARELLE. - -Tu vois. Ah! - -MARTINE. - -Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens? - -SGANARELLE. - -Que veux-tu que j'y fasse? - -MARTINE. - -Encore, si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque -consolation. - -SGANARELLE. - -Retire-toi de là; tu me fends le cœur! - -MARTINE. - -Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te -quitterai point que je ne t'aie vu pendu. - -SGANARELLE. - -Ah! - - -SCÈNE X.--GÉRONTE, SGANARELLE, MARTINE. - -GÉRONTE, à Sganarelle. - -Le commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où -l'on me répondra de vous. - -SGANARELLE, à genoux. - -Hélas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton? - -GÉRONTE. - -Non, non; la justice en ordonnera. Mais que vois-je? - - -SCÈNE XI.--GÉRONTE, LÉANDRE, LUCINDE, SGANARELLE, LUCAS, MARTINE. - -LÉANDRE. - -Monsieur, je viens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre -Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite -nous deux, et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a -fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler -votre fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. -Ce que je vous dirai, monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de -recevoir des lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que -je suis héritier de tous ses biens[111]. - -GÉRONTE. - -Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne -ma fille avec la plus grande joie du monde. - -SGANARELLE, à part. - -La médecine l'a échappé belle! - -MARTINE. - -Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin; car -c'est moi qui t'ai procuré cet honneur. - -SGANARELLE. - -Oui! c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton! - -LÉANDRE, à Sganarelle. - -L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment. - -SGANARELLE. - -Soit. (A Martine.) Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la -dignité où tu m'as élevé: mais prépare-toi désormais à vivre dans un -grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère -d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire. - - [111] Dénoûment imité de la dernière scène de la _Zélinde_ de Villiers, - pièce satirique dirigée contre Molière lui-même. - - -FIN DU MEDECIN MALGRE LUI. - - - - -MÉLICERTE -ET -LA PASTORALE COMIQUE - -BALLETS - -REPRÉSENTÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE DEVANT LA -COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 2 DÉCEMBRE 1666. - - -Fatigué de sa vie conjugale, Molière, qui avait écrit le _Tartuffe_ -sans pouvoir le jouer, et fait représenter le _Misanthrope_, jouissait, -à Auteuil, dans une maison qu'il louait à très-haut prix, d'une aisance -considérable et de l'amitié de Boileau, de Chapelle, de la Fontaine. -Il faisait du bien, disposait généreusement de sa fortune, protégeait -les jeunes talents et se consolait ainsi. Le hasard lui envoya un -jeune enfant en haillons, fils de comédien, né parmi les bohèmes, -d'une beauté rare, d'une vive intelligence, d'une grande aptitude à -tout comprendre et à tout imiter. Molière le retira chez lui, lui -apprit l'histoire, cultiva ses qualités d'esprit, l'adopta et le -produisit auprès de ses amis. Baron (c'était son nom) devait traverser -la fin du dix-septième et la première moitié du dix-huitième siècle -en triomphateur, adoré des femmes, le premier comédien de son siècle. -Molière l'avait formé de ses propres mains. - -Lorsqu'il reçut du roi l'ordre de composer une pastorale et une -comédie nouvelle pour le _Ballet des Muses_, que disposait Benserade, -et où devait danser le roi lui-même à Saint-Germain, le 2 décembre -1666, le rôle principal fut réservé au jeune enfant que le poëte -protégeait. Objet des innocentes caresses et des préférences de trois -ou quatre jeunes femmes de la troupe de Molière, cet enfant, d'une -beauté rare et d'une grâce parfaite, placé comme l'Indien Crichna au -milieu des bergères ou gopis, offrait un spectacle neuf, charmant, -naïf, intéressant, digne de la Pastorale, et dont le tact pittoresque -de l'artiste se plut à s'emparer pour orner de ses couleurs les plus -fraîches les contours délicats du tableau. Mademoiselle Duparc, -mademoiselle Debrie, avaient rivalisé de complaisances et d'amabilités -pour l'enfant choisi, et Molière mit en scène ce riant ensemble. C'est -_Mélicerte_. - -Mais depuis longtemps Armande, perle étincelante, étoile adorée de ce -petit monde, concentrait tous les hommages. Elle trouva mauvais que -ce jeune enfant l'éclipsât. Sa vanité de femme et d'actrice en fut -blessée. S'il faut en croire la tradition, elle prodigua les mauvais -traitements à l'enfant et le mit en fuite. En vain Molière essaya de le -retenir. Baron osa se présenter lui-même à Louis XIV, et lui demander -de quitter la troupe de son bienfaiteur, permission que le roi lui -accorda. Baron consentit seulement à jouer son rôle dans _Mélicerte_, -dont Molière, arrêté sans doute par tant de contrariétés irritantes, ne -termina que les deux premiers actes. - -Fraîcheur de sentiment, grâce de détail, un ton élégiaque et lyrique, -rare chez Molière, distinguent ce charmant débris, ce fragment précieux -et léger, imitation souvent heureuse de la pastorale italienne et -espagnole, qui ne trouva place que dans la troisième entrée du _Ballet -des Muses_. De la _Pastorale comique_, qui suivait _Mélicerte_, il ne -nous reste que les paroles, les airs mis en musique par Lulli, airs -que rien ne rattache l'un à l'autre; amas confus de ruines poétiques -à travers lesquelles on entrevoit quelques traces des inventions -pittoresques et la profonde perturbation d'esprit que ressentit -Molière, privé de tout ce que son cœur aimait, désirait ou protégeait. -Ces fragments, qui sont dans le goût du _Pastor fido_ et des _Loas_, de -Calderon, ou lui parurent indignes d'être conservés, ou lui rappelèrent -de trop douloureux souvenirs de cette époque de sa vie, car il les -brûla de sa main. - - - - - PERSONNAGES. ACTEURS. - - MÉLICERTE, bergère. Mlle DUPARC. - DAPHNÉ, bergère. Mlle DEBRIE. - ÉROXÈNE, bergère. Mlle MOLIÈRE. - MYRTIL, amant de Mélicerte. BARON. - ACANTHE, amant de Daphné. LA GRANGE. - TYRÈNE, amant d'Éroxène. DU CROISY. - LYCARSIS, pâtre, cru père de Myrtil. MOLIÈRE. - CORINNE, confidente de Mélicerte. Mad. BÉJART. - NICANDRE, berger. - MOPSE, berger, cru oncle de Mélicerte. - - La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé. - - - - -ACTE PREMIER - - -SCÈNE I.--DAPHNÉ, ÉROXÈNE, ACANTHE, TYRÈNE. - - ACANTHE. - - Ah! charmante Daphné! - - TYRÈNE. - - Trop aimable Éroxène! - - DAPHNÉ. - - Acanthe, laisse-moi. - - ÉROXÈNE. - - Ne me suis point, Tyrène. - - ACANTHE, à Daphné. - - Pourquoi me chasses-tu? - - TYRÈNE, à Éroxène. - - Pourquoi fuis-tu mes pas? - - DAPHNÉ, à Acanthe. - - Tu me plais loin de moi. - - ÉROXÈNE, à Tyrène. - - Je m'aime où tu n'es pas. - - ACANTHE. - - Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle? - - TYRÈNE. - - Ne cesseras-tu point de m'être si cruelle? - - DAPHNÉ. - - Ne cesseras-tu point tes inutiles vœux? - - ÉROXÈNE. - - Ne cesseras-tu point de m'être si fâcheux? - - ACANTHE. - - Si tu n'en prends pitié, je succombe à ma peine. - - TYRÈNE. - - Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine. - - DAPHNÉ. - - Si tu ne veux partir, je quitterai ce lieu. - - ÉROXÈNE. - - Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu. - - ACANTHE. - - Eh bien, en m'éloignant je te vais satisfaire. - - TYRÈNE. - - Mon départ va t'ôter ce qui peut te déplaire. - - ACANTHE. - - Généreuse Éroxène, en faveur de mes feux, - Daigne au moins, par pitié, lui dire un mot ou deux. - - TYRÈNE. - - Obligeante Daphné, parle à cette inhumaine, - Et sache d'où pour moi procède tant de haine. - - -SCÈNE II.--DAPHNÉ, ÉROXÈNE. - - ÉROXÈNE. - - Acanthe a du mérite, et t'aime tendrement: - D'où vient que tu lui fais un si dur traitement? - - DAPHNÉ. - - Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes: - D'où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes? - - ÉROXÈNE. - - Puisque j'ai fait ici la demande avant toi, - La raison te condamne à répondre avant moi. - - DAPHNÉ. - - Pour tous les soins d'Acanthe on me voit inflexible, - Parce qu'à d'autres vœux je me trouve sensible. - - ÉROXÈNE. - - Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur, - Parce qu'un autre choix est maître de mon cœur. - - DAPHNÉ. - - Puis-je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire? - - ÉROXÈNE. - - Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystère. - - DAPHNÉ. - - Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir, - Je puis facilement contenter ton désir; - Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable, - J'en garde dans ma poche un portrait admirable - Qui, jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort, - Qu'il est sûr que tes yeux le connoîtront d'abord. - - ÉROXÈNE. - - Je puis te contenter par une même voie, - Et payer ton secret en pareille monnoie[112]. - J'ai de la main aussi de ce peintre fameux - Un aimable portrait de l'objet de mes vœux, - Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême - Que tu pourras d'abord te le nommer toi-même. - - DAPHNÉ. - - La boîte que le peintre a fait faire pour moi - Est tout à fait semblable à celle que je voi. - - ÉROXÈNE. - - Il est vrai, l'une à l'autre entièrement ressemble, - Et, certe, il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble. - - DAPHNÉ. - - Faisons en même temps, par un peu de couleurs, - Confidence à nos yeux du secret de nos cœurs. - - ÉROXÈNE. - - Voyons à qui plus vite entendra ce langage, - Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage. - - DAPHNÉ. - - La méprise est plaisante, et tu te brouilles bien. - Au lieu de ton portrait, tu m'as rendu le mien. - - ÉROXÈNE. - - Il est vrai, je ne sais comme j'ai fait la chose. - - DAPHNÉ. - - Donne. De cette erreur ta rêverie est cause. - - ÉROXÈNE. - - Que veut dire ceci? Nous nous jouons, je croi - Tu fais de ces portraits même chose que moi. - - DAPHNÉ. - - Certes, c'est pour en rire, et tu peux me le rendre. - - ÉROXÈNE, mettant les deux portraits l'un à côté de l'autre. - - Voici le vrai moyen de ne se point méprendre. - - DAPHNÉ. - - De mes sens prévenus est-ce une illusion? - - ÉROXÈNE. - - Mon âme sur mes yeux fait-elle impression? - - DAPHNÉ. - - Myrtil à mes regards s'offre dans cet ouvrage. - - ÉROXÈNE. - - De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image. - - DAPHNÉ. - - C'est le jeune Myrtil qui fait naître mes feux. - - ÉROXÈNE. - - C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes vœux. - - DAPHNÉ. - - Je venois aujourd'hui te prier de lui dire - Les soins que pour son sort son mérite m'inspire. - - ÉROXÈNE. - - Je venois te chercher pour servir mon ardeur, - Dans le dessein que j'ai de m'assurer son cœur. - - DAPHNÉ. - - Cette ardeur qu'il t'inspire est-elle si puissante? - - ÉROXÈNE. - - L'aimes-tu d'une amour qui soit si violente? - - DAPHNÉ. - - Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer, - Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer. - - ÉROXÈNE. - - Il n'est nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse; - Et Diane, sans honte, en seroit amoureuse. - - DAPHNÉ. - - Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui, - Et, si j'avois cent cœurs, ils seroient tous pour lui. - - ÉROXÈNE. - - Il efface à mes yeux tout ce qu'on voit paroître; - Et, si j'avois un spectre, il en seroit le maître. - - DAPHNÉ. - - Ce seroit donc en vain qu'à chacune, en ce jour, - On nous voudroit du sein arracher cet amour: - Nos âmes dans leurs vœux sont trop bien affermies. - Ne tâchons, s'il se peut, qu'à demeurer amies; - Et, puisqu'en même temps, pour le même sujet, - Nous avons toutes deux formé même projet, - Mettons dans ce débat la franchise en usage, - Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage, - Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis - Des tendres sentimens où nous jette son fils. - - ÉROXÈNE. - - J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte, - Comme un tel fils est né d'un père de la sorte; - Et sa taille, son air, sa parole, et ses yeux, - Feroient croire qu'il est issu du sang des dieux. - Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce père, - Allons-lui de nos cœurs découvrir le mystère; - Et consentons qu'après, Myrtil entre nous deux - Décide par son choix ce combat de nos vœux. - - DAPHNÉ. - - Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre. - Ils pourront le quitter, cachons-nous pour attendre. - - [112] Ces deux mots rimaient ensemble. - - -SCÈNE III.--LYCARSIS, MOPSE, NICANDRE. - - NICANDRE, à Lycarsis. - - Dis-nous donc ta nouvelle. - - LYCARSIS. - - Ah! que vous me pressez! - Cela ne se dit pas comme vous le pensez. - - MOPSE. - - Que de sottes façons, et que de badinage! - Ménalque, pour chanter, n'en fait pas davantage. - - LYCARSIS. - - Parmi les curieux des affaires d'État, - Une nouvelle à dire est d'un puissant éclat. - Je me veux mettre un peu sur[113] l'homme d'importance, - Et jouir quelque temps de votre impatience. - - NICANDRE. - - Veux-tu par tes délais nous fatiguer tous deux? - - MOPSE. - - Prends-tu quelque plaisir à te rendre fâcheux? - - NICANDRE. - - De grâce, parle, et mets ces mines en arrière. - - LYCARSIS. - - Priez-moi donc tous deux de la bonne manière, - Et me dites chacun quel don vous me ferez - Pour obtenir de moi ce que vous désirez. - - MOPSE. - - La peste soit du fat! Laissons-le là, Nicandre; - Il brûle de parler, bien plus que nous d'entendre. - Sa nouvelle lui pèse, il veut s'en décharger; - Et ne l'écouter pas est le faire enrager. - - LYCARSIS. - - Eh! - - NICANDRE. - - Te voilà puni de tes façons de faire. - - LYCARSIS. - - Je m'en vais vous le dire, écoutez. - - MOPSE. - - Point d'affaire - - LYCARSIS. - - Quoi! vous ne voulez pas m'entendre? - - NICANDRE. - - Non. - - LYCARSIS. - - Eh bien, - Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien. - - MOPSE. - - Soit. - - LYCARSIS. - - Vous ne saurez pas qu'avec magnificence - Le roi vient honorer Tempé de sa présence; - Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour; - Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour; - Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue, - Et qu'on raisonne fort touchant cette venue. - - NICANDRE. - - Nous n'avons pas envie aussi de rien savoir. - - LYCARSIS. - - Je vis cent choses là, ravissantes à voir: - Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête, - Sont brillans et parés comme au jour d'une fête; - Ils surprennent la vue; et nos prés au printemps, - Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins éclatans. - Pour le prince, entre tous, sans peine on le remarque, - Et d'une stade[114] loin il sent son grand monarque: - Dans toute sa personne il a je ne sais quoi - Qui d'abord fait juger que c'est un maître roi. - Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde; - Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde. - On ne croiroit jamais comme de toutes parts - Toute sa cour s'empresse à chercher ses regards: - Ce sont autour de lui confusions plaisantes; - Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes - Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel. - Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel; - Et la fête de Pan, parmi nous si chérie, - Auprès de ce spectacle est une gueuserie. - Mais, puisque sur le fier vous vous tenez si bien, - Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien. - - MOPSE. - - Et nous ne te voulons aucunement entendre. - - LYCARSIS. - - Allez vous promener! - - MOPSE. - - Va-t'en te faire pendre! - - [113] Pour: sur le ton de l'homme. Archaïsme vulgaire. - - [114] Ancienne mesure grecque. Pour cent vingt-cinq pas géométriques. - - -SCÈNE IV.--ÉROXENE, DAPHNÉ, LYCARSIS. - - LYCARSIS, se croyant seul. - - C'est de cette façon que l'on punit les gens, - Quand ils font les benêts et les impertinens. - - DAPHNÉ. - - Le ciel tienne, pasteur, vos brebis toujours saines! - - ÉROXÈNE. - - Cérès tienne de grains vos granges toujours pleines! - - LYCARSIS. - - Et le grand Pan vous donne à chacune un époux - Qui vous aime beaucoup et soit digne de vous! - - DAPHNÉ. - - Ah! Lycarsis, nos vœux à même but aspirent. - - ÉROXÈNE. - - C'est pour le même objet que nos deux cœurs soupirent. - - DAPHNÉ. - - Et l'Amour, cet enfant qui cause nos langueurs, - A pris chez vous le trait dont il blesse nos cœurs. - - ÉROXÈNE. - - Et nous venons ici chercher votre alliance, - Et voir qui de nous deux aura la préférence. - - LYCARSIS. - - Nymphes... - - DAPHNÉ. - - Pour ce bien seul nous poussons des soupirs. - - LYCARSIS. - - Je suis... - - ÉROXÈNE. - - A ce bonheur tendent tous nos désirs. - - DAPHNÉ. - - C'est un peu librement exprimer sa pensée. - - LYCARSIS. - - Pourquoi? - - ÉROXÈNE. - - La bienséance y semble un peu blessée. - - LYCARSIS. - - Ah! point. - - DAPHNÉ. - - Mais, quand le cœur brûle d'un noble feu, - On peut, sans nulle honte, en faire un libre aveu. - - LYCARSIS. - - Je... - - ÉROXÈNE. - - Cette liberté nous peut être permise, - Et du choix de nos cœurs la beauté l'autorise. - - LYCARSIS. - - C'est blesser ma pudeur que me flatter ainsi. - - ÉROXÈNE. - - Non, non, n'affectez point de modestie ici. - - DAPHNÉ. - - Enfin, tout notre bien est en votre puissance. - - ÉROXÈNE. - - C'est de vous que dépend notre unique espérance. - - DAPHNÉ. - - Trouverons-nous en vous quelques difficultés? - - LYCARSIS. - - Ah! - - ÉROXÈNE. - - Nos vœux, dites-moi, seront-ils rejetés? - - LYCARSIS. - - Non, j'ai reçu du ciel une âme peu cruelle: - Je tiens de feu ma femme; et je me sens, comme elle, - Pour les désirs d'autrui beaucoup d'humanité, - Et je ne suis point homme à garder de fierté[115]. - - DAPHNÉ. - - Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle. - - ÉROXÈNE. - - Et souffrez que son choix règle notre querelle. - - LYCARSIS. - - Myrtil! - - DAPHNÉ. - - Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons. - - ÉROXÈNE. - - De qui pensez-vous donc qu'ici nous vous parlons? - - LYCARSIS. - - Je ne sais, mais Myrtil n'est guère dans un âge - Qui soit propre à ranger au joug du mariage. - - DAPHNÉ. - - Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux; - Et l'on veut s'engager un bien si précieux, - Prévenir d'autres cœurs, et braver la fortune - Sous les fermes liens d'une chaîne commune. - - ÉROXÈNE. - - Comme par son esprit et ses autres brillans - Il rompt l'ordre commun et devance le temps, - Notre flamme pour lui veut en faire de même, - Et régler tous ses vœux sur son mérite extrême. - - LYCARSIS. - - Il est vrai qu'à son âge il surprend quelquefois; - Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois, - Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie - De lui remplir l'esprit de sa philosophie, - Sur de certains discours l'a rendu si profond, - Que, tout grand que je suis, souvent il me confond. - Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance, - Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence. - - DAPHNÉ. - - Il n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour - Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour; - Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte - Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte. - - ÉROXÈNE. - - Ils pourroient bien s'aimer; et je vois... - - LYCARSIS. - - Franc abus. - Pour elle, passe encore! elle a deux ans de plus; - Et deux ans, dans son sexe est une grande avance. - Mais, pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense, - Et les petits désirs de se voir ajusté - Ainsi que les bergers de haute qualité. - - DAPHNÉ. - - Enfin, nous désirons, par le nœud d'hyménée - Attacher sa fortune à notre destinée. - - ÉROXÈNE. - - Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur, - Nous assurer de loin l'empire de son cœur. - - LYCARSIS. - - Je m'en tiens honoré plus qu'on ne sauroit croire. - Je suis un pauvre pâtre; et ce m'est trop de gloire - Que deux nymphes d'un rang le plus haut du pays - Disputent à se faire un époux de mon fils. - Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute, - Je consens que son choix règle votre dispute; - Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt - Pourra, pour son recours, m'épouser s'il lui plaît. - C'est toujours même sang, et presque même chose. - Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose, - Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement - Et voilà ses amours et son attachement. - - [115] Trait évidemment dirigé par Molière contre sa femme, dont il - était séparé, et qui rappelle les deux vers que Henri IV crayonna - sur une guitare où se trouvait déjà écrit le distique suivant: - - Beauté trop rebelle et charmante, - Ah! cessez votre cruauté! - - Henri IV acheva le quatrain par ce second distique: - - Monsieur, vous outragez ma tante, - Elle aime trop l'humanité. - - -SCÈNE V.--ÉROXÈNE, DAPHNÉ et LYCARSIS, dans le fond du théâtre, MYRTIL. - - MYRTIL, se croyant seul, et tenant un moineau dans une cage. - - Innocente petite bête, - Qui contre ce qui vous arrête - Vous débattez tant à mes yeux, - De votre liberté ne plaignez point la perte: - Votre destin est glorieux, - Je vous ai pris pour Mélicerte. - Elle vous baisera, vous prenant dans sa main, - Et de vous mettre en son sein - Elle vous fera la grâce. - Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau? - Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau! - Ne voudroit être en votre place? - - LYCARSIS. - - Myrtil, Myrtil, un mot! Laissons là ces joyaux; - Il s'agit d'autre chose ici que de moineau. - Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent. - Et tout jeune, déjà pour époux te demandent. - Je dois, par un hymen, t'engager à leurs vœux, - Et c'est toi que l'on veut qui choisisses des deux. - - MYRTIL. - - Ces nymphes? - - LYCARSIS. - - Oui. Des deux tu peux en choisir une. - Vois quel est ton bonheur, et bénis la fortune. - - MYRTIL. - - Ce choix qui m'est offert peut-il m'être un bonheur, - S'il n'est aucunement souhaité de mon cœur? - - LYCARSIS. - - Enfin, qu'on le reçoive; et que, sans se confondre, - A l'honneur qu'elles font on songe à bien répondre. - - ÉROXÈNE. - - Malgré cette fierté qui règne parmi nous, - Deux nymphes, ô Myrtil! viennent s'offrir à vous; - Et de vos qualités les merveilles écloses - Font que nous renversons ici l'ordre des choses. - - DAPHNÉ. - - Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur, - Consulter, sur ce choix, vos yeux et votre cœur; - Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages - Par un récit paré de tous nos avantages. - - MYRTIL. - - C'est me faire un honneur dont l'éclat me surprend; - Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand. - A vos rares bontés il faut que je m'oppose; - Pour mériter ce sort, je suis trop peu de chose; - Et je serois fâché, quels qu'en soient les appas, - Qu'on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas. - - ÉROXÈNE. - - Contentez nos désirs, quoi qu'on en puisse croire, - Et ne vous chargez point du soin de notre gloire. - - DAPHNÉ. - - Non, ne descendez point dans ces humilités, - Et laissez-nous juger ce que vous méritez. - - MYRTIL. - - Le choix qui m'est offert s'oppose à votre attente, - Et peut seul empêcher que mon cœur vous contente. - Le moyen de choisir de deux grandes beautés, - Égales en naissance et rares qualités? - Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable, - Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable. - - ÉROXÈNE. - - Mais en faisant refus de répondre à nos vœux, - Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux. - - DAPHNÉ. - - Puisque nous consentons à l'arrêt qu'on peut rendre, - Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre. - - MYRTIL. - - Eh bien, si ces raisons ne vous satisfont pas, - Celle-ci le fera: j'aime d'autres appas; - Et je sens bien qu'un cœur qu'un bel objet engage - Est insensible et sourd à tout autre avantage. - - LYCARSIS. - - Comment donc! Qu'est ceci? Qui l'eût pu présumer? - Et savez-vous, morveux! ce que c'est que d'aimer? - - MYRTIL. - - Sans savoir ce que c'est, mon cœur a su le faire. - - LYCARSIS. - - Mais cet amour me choque, et n'est pas nécessaire. - - MYRTIL. - - Vous ne deviez donc pas, si cela vous déplaît, - Me faire un cœur sensible et tendre comme il est. - - LYCARSIS. - - Mais ce cœur que j'ai fait me doit obéissance. - - MYRTIL. - - Oui, lorsque d'obéir il est en sa puissance. - - LYCARSIS. - - Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer. - - MYRTIL. - - Que n'empêchiez-vous donc que l'on pût le charmer? - - LYCARSIS. - - Eh bien, je vous défends que cela continue. - - MYRTIL. - - La défense, j'ai peur, sera trop tard venue. - - LYCARSIS. - - Quoi! les pères n'ont pas des droits supérieurs? - - MYRTIL. - - Les dieux, qui sont bien plus, ne forcent point les cœurs. - - LYCARSIS. - - Les dieux... Paix, petit sot! Cette philosophie - Me... - - DAPHNÉ. - - Ne vous mettez point en courroux, je vous prie. - - LYCARSIS. - - Non: je veux qu'il se donne à l'une pour époux, - Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous. - Ah! ah! je vous ferai sentir que je suis père! - - DAPHNÉ. - - Traitons, de grâce, ici les choses sans colère. - - ÉROXÈNE. - - Peut-on savoir de vous cet objet si charmant, - Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant? - - MYRTIL. - - Mélicerte, madame. Elle en peut faire d'autres. - - ÉROXÈNE. - - Vous comparez, Myrtil, ses qualités aux nôtres? - - DAPHNÉ. - - Le choix d'elle et de nous est assez inégal. - - MYRTIL. - - Nymphes, au nom des dieux, n'en dites point de mal; - Daignez considérer, de grâce, que je l'aime, - Et ne me jetez point dans un désordre extrême. - Si j'outrage, en l'aimant, vos célestes attraits, - Elle n'a point de part au crime que je fais; - C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense. - Il est vrai, d'elle à vous, je sais la différence; - Mais par sa destinée on se trouve enchaîné; - Et je sens bien enfin que le ciel m'a donné - Pour vous tout le respect, nymphes, imaginable, - Pour elle tout l'amour dont une âme est capable. - Je vois, à la rougeur qui vient de vous saisir, - Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir. - Si vous parlez, mon cœur appréhende d'entendre - Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre; - Et, pour me dérober à de semblables coups, - Nymphes, j'aime bien mieux prendre congé de vous. - - LYCARSIS. - - Myrtil, holà! Myrtil! Veux-tu revenir, traître! - Il fuit; mais on verra qui de nous est le maître. - Ne vous effrayez point de tous ces vains transports; - Vous l'aurez pour époux, j'en réponds corps pour corps. - - - - -ACTE II - - -SCÈNE I.--MÉLICERTE, CORINNE. - - MÉLICERTE. - - Ah! Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle, - Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle? - - CORINNE. - - Oui. - - MÉLICERTE. - - Que les qualités dont Myrtil est orné - Ont su toucher d'amour Éroxène et Daphné? - - CORINNE. - - Oui. - - MÉLICERTE. - - Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande, - Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande? - Et que, dans ce débat, elles ont fait dessein - De passer, dès cette heure, à recevoir sa main? - Ah! que tes mots ont peine à sortir de ta bouche! - Et que c'est foiblement que mon souci te touche! - - CORINNE. - - Mais quoi! que voulez-vous? C'est là la vérité, - Et vous redites tout comme je l'ai conté[116]. - - MÉLICERTE. - - Mais comment Lycarsis reçoit-il cette affaire? - - CORINNE. - - Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire. - - MÉLICERTE. - - Et ne vois-tu pas bien, toi qui sais mon ardeur, - Qu'avec ces mots, hélas! tu me perces le cœur? - - CORINNE. - - Comment? - - MÉLICERTE. - - Me mettre aux yeux que le sort implacable - Auprès d'elles me rend trop peu considérable, - Et qu'à moi, par leur rang, on les va préférer, - N'est-ce pas une idée à me désespérer? - - CORINNE. - - Mais quoi! je vous réponds, et dis ce que je pense. - - MÉLICERTE. - - Ah! tu me fais mourir par ton indifférence. - Mais, dis, quels sentimens Myrtil a-t-il fait voir? - - CORINNE. - - Je ne sais. - - MÉLICERTE. - - Et c'est là ce qu'il falloit savoir, - Cruelle! - - CORINNE. - - En vérité, je ne sais comment faire; - Et de tous les côtés, je trouve à vous déplaire. - - MÉLICERTE. - - C'est que tu n'entres point dans tous les mouvemens - D'un cœur, hélas! rempli de tendres sentimens; - Va-t'en: laisse-moi seule, en cette solitude, - Passer quelques momens de mon inquiétude. - - [116] Scène qui se retrouve dans une comédie de Rotrou, intitulée la - _Sœur_. - - -SCÈNE II.--MÉLICERTE - - Vous le voyez, mon cœur, ce que c'est que d'aimer; - Et Bélise avoit su trop bien m'en informer. - Cette charmante mère, avant sa destinée, - Me disoit une fois, sur le bord du Pénée: - «Ma fille, songe à toi; l'amour aux jeunes cœurs - »Se présente toujours entouré de douceurs. - »D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables; - »Mais il traîne après lui des troubles effroyables; - »Et, si tu veux passer tes jours dans quelque paix, - »Toujours, comme d'un mal, défends-toi de ses traits.» - De ces leçons, mon cœur, je m'étois souvenue; - Et, quand Myrtil venoit à s'offrir à ma vue, - Qu'il jouoit avec moi, qu'il me rendoit des soins, - Je vous disois toujours de vous y plaire moins: - Vous ne me crûtes point; et votre complaisance - Se vit bientôt changée en trop de bienveillance. - Dans ce naissant amour qui flattoit vos désirs. - Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs; - Cependant vous voyez la cruelle disgrâce - Dont en ce triste jour le destin vous menace, - Et la peine mortelle où vous voilà réduit. - Ah! mon cœur! ah! mon cœur! je vous l'avois bien dit. - Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte. - Voici... - - -SCÈNE III.--MYRTIL, MÉLICERTE. - - MYRTIL. - - J'ai fait tantôt, charmante Mélicerte, - Un petit prisonnier que je garde pour vous, - Et dont peut-être un jour je deviendrai jaloux. - C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrême - Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi-même. - Le présent n'est pas grand; mais les divinités - Ne jettent leurs regards que sur les volontés. - C'est le cœur qui fait tout; et jamais la richesse - Des présents que... Mais, ciel! d'où vient cette tristesse? - Qu'avez-vous, Mélicerte, et quel sombre chagrin - Se voit dans vos beaux yeux répandu ce matin? - Vous ne répondez point; et ce morne silence - Redouble encor ma peine et mon impatience. - Parlez. De quel ennui ressentez-vous les coups? - Qu'est-ce donc? - - MÉLICERTE. - - Ce n'est rien. - - MYRTIL. - - Ce n'est rien, dites-vous? - Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes. - Cela s'accorde-t-il, beauté pleine de charmes? - Ah! ne me faites point un secret dont je meurs, - Et m'expliquez, hélas! ce que disent ces pleurs. - - MÉLICERTE. - - Rien ne me serviroit de vous le faire entendre. - - MYRTIL. - - Devez-vous rien avoir que je ne doive apprendre? - Et ne blessez-vous pas notre amour aujourd'hui, - De vouloir me voler ma part de votre ennui[117]? - Ah! ne le cachez point à l'ardeur qui m'inspire. - - MÉLICERTE. - - Eh bien, Myrtil, et bien, il faut donc vous le dire. - J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous, - Éroxène et Daphné vous veulent pour époux; - Et je vous avouerai que j'ai cette foiblesse, - De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse, - Sans accuser du sort la rigoureuse loi, - Qui les rend, dans leurs vœux, préférables à moi. - - MYRTIL. - - Et vous pouvez l'avoir, cette injuste tristesse! - Vous pouvez soupçonner mon amour de foiblesse, - Et croire qu'engagé par des charmes si doux, - Je puisse être jamais à quelque autre qu'à vous! - Que je puisse accepter une autre main offerte! - Eh! que vous ai-je fait, cruelle Mélicerte! - Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur, - Et faire un jugement si mauvais de mon cœur? - Quoi! faut-il que de lui vous ayez quelque crainte? - Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte: - Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas! - Si vous êtes si prête à ne le croire pas? - - MÉLICERTE. - - Je pourrois moins, Myrtil, redouter ces rivales, - Si les choses étoient de part et d'autre égales; - Et, dans un rang pareil, j'oserois espérer - Que peut-être l'amour me feroit préférer; - Mais l'inégalité de bien et de naissance - Qui peut, d'elles à moi, faire la différence... - - MYRTIL. - - Ah! leur rang de mon cœur ne viendra point à bout, - Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout. - Je vous aime: il suffit; et, dans votre personne, - Je vois rang, biens, trésors, États, sceptre, couronne; - Et des rois les plus grands m'offrît-on le pouvoir, - Je n'y changerois pas le bien de vous avoir. - C'est une vérité toute sincère et pure; - Et pouvoir en douter est me faire une injure. - - MÉLICERTE. - - Eh bien, je crois, Myrtil, puisque vous le voulez, - Que vos vœux, par leur rang, ne sont point ébranlés; - Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles, - Votre cœur m'aime assez pour me mieux aimer qu'elles. - Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivrez la voix: - Votre père, Myrtil, réglera votre choix; - Et de même qu'à vous je ne lui suis pas chère, - Pour préférer à tout une simple bergère. - - MYRTIL. - - Non, chère Mélicerte, il n'est père ni dieux - Qui me puissent forcer à quitter vos beaux yeux; - Et, toujours de mes vœux reine comme vous êtes... - - MÉLICERTE. - - Ah! Myrtil, prenez garde à ce qu'ici vous faites: - N'allez point présenter un espoir à mon cœur - Qu'il recevroit peut-être avec trop de douceur, - Et qui, tombant après comme un éclair qui passe, - Me rendroit plus cruel le coup de ma disgrâce. - - MYRTIL. - - Quoi! faut-il des sermens appeler le secours, - Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours? - Que vous vous faites tort par de telles alarmes, - Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes! - Eh bien, puisqu'il le faut, je jure par les dieux, - Et, si ce n'est assez, je jure par vos yeux - Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne. - Recevez-en ici la foi que je vous donne, - Et souffrez que ma bouche, avec ravissement, - Sur cette belle main en signe le serment. - - MÉLICERTE. - - Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu'on ne vous voie. - - MYRTIL. - - Est-il rien...? Mais, ô ciel! on vient troubler ma joie! - - [117] Pour: la part de votre ennui. - - -SCÈNE IV.--LYCARSIS, MYRTIL, MÉLICERTE. - - LYCARSIS. - - Ne vous contraignez pas pour moi. - - MÉLICERTE, à part. - - Quel sort fâcheux! - - LYCARSIS. - - Cela ne va pas mal: continuez tous deux. - Peste! mon petit-fils, que vous avez l'air tendre, - Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre! - Vous a-t-il, ce savant qu'Athènes exila, - Dans sa philosophie appris ces choses-là? - Et vous, qui lui donnez de si douce manière - Votre main à baiser, la gentille bergère, - L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs - Par qui vous débauchez ainsi les jeunes cœurs? - - MYRTIL. - - Ah! quittez de ces mots l'outrageante bassesse, - Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse. - - LYCARSIS. - - Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitiés... - - MYRTIL. - - Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez. - A du respect pour vous la naissance m'engage; - Mais je saurai, sur moi, vous punir de l'outrage. - Oui, j'atteste le ciel que si, contre mes vœux, - Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux, - Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice, - Au milieu de mon sein vous chercher un supplice; - Et, par mon sang versé, lui marquer promptement - L'éclatant désaveu de votre emportement. - - MÉLICERTE. - - Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme, - Et que mon dessein soit de séduire son âme. - S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien, - C'est de son mouvement: je ne l'y force en rien. - Ce n'est pas que mon cœur veuille ici se défendre - De répondre à ses vœux d'une ardeur assez tendre; - Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer: - Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer; - Et, pour vous arracher toute injuste créance, - Je vous promets ici d'éviter sa présence, - De faire place au choix où vous vous résoudrez, - Et ne souffrir ses vœux que quand vous le voudrez. - - -SCÈNE V.--LYCARSIS, MYRTIL. - - MYRTIL. - - Eh bien; vous triomphez avec cette retraite. - Et, dans ces mots, votre âme a ce qu'elle souhaite; - Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez; - Que vous serez trompé dans ce que vous pensez, - Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance, - Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance. - - LYCARSIS. - - Comment! à quel orgueil, fripon! vous vois-je aller? - Est-ce de la façon que l'on me doit parler? - - MYRTIL. - - Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage; - Pour rentrer au devoir je change de langage, - Et je vous prie ici, mon père, au nom des dieux, - Et par tout ce qui peut vous être précieux, - De ne vous point servir, dans cette conjoncture, - Des fiers droits que sur moi vous donne la nature. - Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux. - Le jour est un présent que j'ai reçu de vous: - Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable, - Si vous me l'allez rendre, hélas! insupportable? - Il est, sans Mélicerte, un supplice à mes yeux; - Sans ses divins appas rien ne m'est précieux; - Ils font tout mon bonheur et toute mon envie; - Et, si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie. - - LYCARSIS, à part. - - Aux douleurs de son âme il me fait prendre part. - Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendard? - Quel amour! quels transports! quels discours pour son âge! - J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage. - - MYRTIL, se jetant aux genoux de Lycarsis. - - Voyez, me voulez-vous ordonner de mourir? - Vous n'avez qu'à parler: je suis prêt d'obéir. - - LYCARSIS, à part. - - Je n'y puis plus tenir: il m'arrache des larmes, - Et ses tendres propos me font rendre les armes. - - MYRTIL. - - Que si, dans votre cœur, un reste d'amitié - Vous peut de mon destin donner quelque pitié, - Accordez Mélicerte à mon ardente envie, - Et vous ferez bien plus que me donner la vie. - - LYCARSIS. - - Lève-toi. - - MYRTIL. - - Serez-vous sensible à mes soupirs? - - LYCARSIS. - - Oui. - - MYRTIL. - - J'obtiendrai de vous l'objet de mes désirs? - - LYCARSIS. - - Oui. - - MYRTIL. - - Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige - A me donner sa main? - - LYCARSIS. - - Oui. Lève-toi, te dis-je. - - MYRTIL. - - O père! le meilleur qui jamais ait été, - Que je baise vos mains après tant de bonté! - - LYCARSIS. - - Ah! que pour ses enfans un père a de foiblesse! - Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse? - Et ne se sent-on pas certains mouvemens doux, - Quand on vient à songer que cela sort de vous? - - MYRTIL. - - Me tiendrez-vous au moins la parole avancée? - Ne changerez-vous point, dites-moi, de pensée? - - LYCARSIS. - - Non. - - MYRTIL. - - Me permettez-vous de vous désobéir. - Si de ces sentimens on vous fait revenir? - Prononcez le mot. - - LYCARSIS. - - Oui. Ah! nature! nature! - Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture - De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez. - - MYRTIL. - - Ah! que ne dois-je point à vos rares bontés! - - Seul. - - Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte! - Je n'accepterois pas une couronne offerte, - Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter - Ce merveilleux succès qui la doit contenter. - - -SCÈNE VI.--ACANTHE, TYRÈNE, MYRTIL. - - ACANTHE. - - Ah! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes - Qui nous ont préparé des matières de larmes; - Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs, - De ce que nous aimons nous enlève les cœurs. - - TYRÈNE. - - Peut-on savoir, Myrtil, vers qui, de ces deux belles, - Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles? - Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux, - Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos vœux? - - ACANTHE. - - Ne faites point languir deux amans davantage, - Et nous dites quel sort votre cœur nous partage. - - TYRÈNE. - - Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatans - En mourir tout d'un coup que traîner si longtemps. - - MYRTIL. - - Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme, - La belle Mélicerte a captivé mon âme. - Auprès de cet objet mon sort est assez doux, - Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous; - Et, si vos vœux enfin n'ont que les miens à craindre, - Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre. - - ACANTHE. - - Ah! Myrtil, se peut-il que deux tristes amans... - - TYRÈNE. - - Est-il vrai que le ciel, sensible à nos tourmens... - - MYRTIL. - - Oui; content de mes fers comme d'une victoire, - Je me suis excusé de ce choix plein de gloire: - J'ai de mon père encor changé les volontés, - Et l'ai fait consentir à mes félicités. - - ACANTHE, à Tyrène. - - Ah! que cette aventure est un charmant miracle, - Et qu'à notre poursuite elle ôte un grand obstacle! - - TYRÈNE, à Acanthe. - - Elle peut renvoyer ces nymphes à nos vœux, - Et nous donner moyen d'être contens tous deux. - - -SCÈNE VII.--NICANDRE, MYRTIL, ACANTHE, TYRÈNE. - - NICANDRE. - - Savez-vous en quel lieu Mélicerte est cachée? - - MYRTIL. - - Comment? - - NICANDRE. - - En diligence elle est partout cherchée. - - MYRTIL. - - Et pourquoi? - - NICANDRE. - - Nous allons perdre cette beauté. - C'est pour elle qu'ici le roi s'est transporté; - Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie. - - MYRTIL. - - O ciel! Expliquez-moi ce discours, je vous prie. - - NICANDRE. - - Ce sont des incidens grands et mystérieux. - Oui, le roi vient chercher Mélicerte en ces lieux; - Et l'on dit qu'autrefois feu Bélise sa mère, - Dont tout Tempé croyoit que Mopse étoit le frère... - Mais je me suis chargé de la chercher partout: - Vous saurez tout cela tantôt de bout en bout. - - MYRTIL. - - Ah! dieux! quelle rigueur! Eh! Nicandre, Nicandre! - - ACANTHE. - - Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre. - - - FIN DE MÉLICERTE. - - - - -PASTORALE COMIQUE - - - PERSONNAGES DE LA PASTORALE. - - IRIS, jeune bergère. Mlle DEBRIE. - LYCAS, riche pasteur, amant d'Iris. MOLIÈRE. - PHILÈNE, riche pasteur, amant d'Iris. ESTIVAL. - CORYDON, jeune berger, confident de Lycas, - amant d'Iris. LA GRANGE. - UN PATRE, ami de Philène. - UN BERGER. - - - PERSONNAGES DU BALLET. - - MAGICIENS dansans. - MAGICIENS chantans. - DÉMONS dansans. - PAYSANS. - UNE ÉGYPTIENNE chantante et dansante. - ÉGYPTIENS dansans. - - La scène est en Thessalie, dans un hameau de la vallée de Tempé. - - -SCÈNE I.--LYCAS, CORYDON. - - -SCÈNE II.--LYCAS, MAGICIENS chantans et dansans, DÉMONS. - - -PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. - - Deux magiciens commencent, en dansant, un enchantement pour embellir - Lycas; ils frappent la terre avec leurs baguettes, et en font sortir - six démons, qui se joignent à eux. Trois magiciens sortent aussi de - dessous terre. - - TROIS MAGICIENS CHANTANS. - - Déesse des appas, - Ne nous refuse pas - La grâce qu'implorent nos bouches. - Nous t'en prions par tes rubans, - Par tes boucles de diamans, - Ton rouge, ta poudre, tes mouches, - Ton masque, ta coiffe et tes gants. - - UN MAGICIEN, seul. - - O toi qui peux rendre agréables - Les visages les plus mal faits, - Répands, Vénus, de tes attraits - Deux ou trois doses charitables - Sur ce museau tondu tout frais! - - LES TROIS MAGICIENS CHANTANS. - - Déesse des appas, - Ne nous refuse pas - La grâce qu'implorent nos bouches. - Nous t'en prions par tes rubans, - Par tes boucles de diamans, - Ton rouge, ta poudre, tes mouches, - Ton masque, ta coiffe et tes gants. - - - DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. - - Les six démons dansans habillent Lycas d'une manière ridicule et - bizarre. - - LES TROIS MAGICIENS CHANTANS. - - Ah! qu'il est beau, - Le jouvenceau! - Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau! - Qu'il va faire mourir de belles! - Auprès de lui les plus cruelles - Ne pourront tenir dans leur peau. - Ah! qu'il est beau, - Le jouvenceau! - Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau[118]! - Ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho! - - - TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET. - - Les magiciens et les démons continuent leurs danses, tandis que les - trois magiciens chantans continuent à se moquer de Lycas. - - LES TROIS MAGICIENS CHANTANS. - - Qu'il est joli, - Gentil, poli! - Qu'il est joli! qu'il est joli! - Est-il des yeux qu'il ne ravisse! - Il passe en beauté feu Narcisse, - Qui fut un blondin accompli. - Qu'il est joli, - Gentil, poli! - Qu'il est joli! qu'il est joli! - Hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi! - - Les trois magiciens chantans s'enfoncent dans la terre, et les - magiciens dansans disparoissent. - - [118] Couplets empruntés textuellement ou à peu près par les auteurs de - l'opéra-comique le _Postillon de Longjumeau_, joué en 1837. - - -SCÈNE III.--LYCAS, PHILÈNE. - - PHILÈNE, sans voir Lycas, chante. - - Paissez, chères brebis, les herbettes naissantes; - Ces prés et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer; - Mais, si vous désirez vivre toujours contentes, - Petites innocentes, - Gardez-vous bien d'aimer. - - LYCAS, sans voir Philène. - - Ce pasteur, voulant faire des vers pour sa maîtresse, prononce le nom - d'Iris assez haut pour que Philène l'entende. - - PHILÈNE, à Lycas. - - Est-ce toi que j'entends, téméraire? Est-ce toi - Qui nommes la beauté qui me tient sous sa loi? - - LYCAS. - - Oui, c'est moi; oui, c'est moi. - - PHILÈNE. - - Oses-tu bien, en aucune façon, - Proférer ce beau nom? - - LYCAS. - - Eh! pourquoi non? eh! pourquoi non? - - PHILÈNE. - - Iris charme mon âme; - Et qui pour elle aura - Le moindre brin de flamme, - Il s'en repentira. - - LYCAS. - - Je me moque de cela, - Je me moque de cela. - - PHILÈNE. - - Je t'étranglerai, mangerai, - Si tu nommes jamais ma belle; - Ce que je dis, je le ferai, - Je t'étranglerai, mangerai. - Il suffit que j'en aie juré: - Quand les dieux prendroient ta querelle, - Je t'étranglerai, mangerai, - Si tu nommes jamais ma belle. - - LYCAS. - - Bagatelle, bagatelle! - - -SCÈNE IV.--IRIS, LYCAS. - - -SCÈNE V.--LYCAS, UN PATRE. - - Un pâtre apporte à Lycas un cartel de la part de Philène. - - -SCÈNE VI.--LYCAS, CORYDON. - - -SCÈNE VII.--PHILÈNE, LYCAS. - - PHILÈNE, chante. - - Arrête, malheureux! - Tourne, tourne visage; - Et voyons qui des deux - Obtiendra l'avantage. - - LYCAS. - - Lycas hésite à se battre. - - PHILÈNE. - - C'est par trop discourir; - Allons, il faut mourir. - - -SCÈNE VIII.--PHILÈNE, LYCAS, PAYSANS. - - Les paysans viennent pour séparer Philène et Lycas. - - -QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET. - - Les paysans prennent querelle en voulant séparer les deux pasteurs, - et dansent en se battant. - - -SCÈNE IX.--CORYDON, LYCAS, PHILÈNE, PAYSANS. - - Corydon, par ses discours, trouve moyen d'apaiser la querelle des - paysans. - - -CINQUIÈME ENTRÉE DE BALLET. - - Les paysans réconciliés dansent ensemble. - - -SCÈNE X.--CORYDON, LYCAS, PHILÈNE. - - -SCÈNE XI.--IRIS, CORYDON. - - -SCÈNE XII.--PHILÈNE, LYCAS, IRIS, CORYDON. - - Lycas et Philène, amans de la bergère, la pressent de décider lequel - des deux aura la préférence. - - PHILÈNE, à Iris. - - N'attendez pas qu'ici je me vante moi-même, - Pour le choix que vous balancez; - Vous avez des yeux, je vous aime; - C'est vous en dire assez. - - La bergère décide en faveur de Corydon. - - -SCÈNE XIII.--PHILÈNE, LYCAS. - - PHILÈNE chante. - - Hélas! peut-on sentir de plus vive douleur? - Nous préférer un servile pasteur! - O ciel! - - LYCAS chante. - - O sort! - - PHILÈNE. - - Quelle rigueur! - - LYCAS. - - Quel coup! - - PHILÈNE. - - Quoi! tant de pleurs, - - LYCAS. - - Tant de persévérance, - - PHILÈNE. - - Tant de langueur, - - LYCAS. - - Tant de souffrance, - - PHILÈNE. - - Tant de vœux, - - LYCAS. - - Tant de soins, - - PHILÈNE. - - Tant d'ardeur, - - LYCAS. - - Tant d'amour, - - PHILÈNE. - - Avec tant de mépris sont traités en ce jour! - Ah! cruelle! - - LYCAS. - - Cœur dur! - - PHILÈNE. - - Tigresse! - - LYCAS. - - Inexorable! - - PHILÈNE. - - Inhumaine! - - LYCAS. - - Inflexible! - - PHILÈNE. - - Ingrate! - - LYCAS. - - Impitoyable! - - PHILÈNE. - - Tu veux donc nous faire mourir? - Il te faut contenter. - - LYCAS. - - Il te faut obéir. - - PHILÈNE, tirant son javelot. - - Mourons, Lycas. - - LYCAS, tirant son javelot. - - Mourons, Philène. - - PHILÈNE. - - Avec ce fer, finissons notre peine. - - LYCAS. - - Pousse. - - PHILÈNE. - - Ferme! - - LYCAS. - - Courage! - - PHILÈNE. - - Allons, va le premier. - - LYCAS. - - Non, je veux marcher le dernier. - - PHILÈNE. - - Puisque même malheur aujourd'hui nous assemble, - Allons, partons ensemble. - - -SCÈNE XIV.--UN BERGER, LYCAS, PHILÈNE. - - LE BERGER chante. - - Ah! quelle folie - De quitter la vie - Pour une beauté - Dont on est rebuté! - On peut pour un objet aimable, - Dont le cœur nous est favorable, - Vouloir perdre la clarté; - Mais quitter la vie - Pour une beauté - Dont on est rebuté, - Ah! quelle folie! - - -SCÈNE XV.--UNE ÉGYPTIENNE, ÉGYPTIENS dansans. - - L'ÉGYPTIENNE. - - D'un pauvre cœur - Soulagez le martyre; - D'un pauvre cœur - Soulagez la douleur. - J'ai beau vous dire - Ma vive ardeur, - Je vous vois rire - De ma langueur. - Ah! cruelle, j'expire - Sous tant de rigueur. - D'un pauvre cœur - Soulagez le martyre; - D'un pauvre cœur - Soulagez la douleur. - - -SIXIÈME ENTRÉE DE BALLET. - - Douze Égyptiens, dont quatre jouent de la guitare, quatre des - castagnettes, quatre des gnacares[119], dansent avec l'Égyptienne - aux chansons qu'elle chante. - - L'ÉGYPTIENNE. - - Croyez-moi, hâtons-nous, ma Sylvie, - Usons bien des momens précieux; - Contentons ici notre envie, - De nos ans le feu nous y convie, - Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux. - - Quand l'hiver a glacé nos guérets, - Le printemps vient reprendre sa place, - Et ramène à nos champs leurs attraits; - Mais, hélas! quand l'âge nous glace, - Nos beaux jours ne reviennent jamais. - - Ne cherchons tous les jours qu'à nous plaire, - Soyons-y l'un et l'autre empressés; - Du plaisir faisons notre affaire, - Des chagrins songeons à nous défaire; - Il vient un temps où l'on en prend assez. - - Quand l'hiver a glacé nos guérets, - Le printemps vient reprendre sa place, - Et ramène à nos champs leurs attraits; - Mais, hélas! quand l'âge nous glace, - Nos beaux jours ne reviennent jamais. - - [119] Les _gnacares_ étaient une espèce de cymbales. Le nom de cet - instrument est italien: _gnaccare_ ou _gnachere_. - - FIN DE LA PASTORALE COMIQUE. - - - - - NOMS DES PERSONNES QUI RÉCITOIENT, CHANTOIENT ET DANSOIENT DANS LA - PASTORALE. - - IRIS, mademoiselle DEBRIE. - LYCAS, le sieur MOLIÈRE. - PHILÈNE, le sieur ESTIVAL. - CORYDON, le sieur LA GRANGE. - UN BERGER, le sieur BLONDEL. - UN PATRE, le sieur de CHATEAUNEUF. - MAGICIENS dansans, les sieurs LA PIERRE, FAVIER. - MAGICIENS chantans, les sieurs LE GROS, DON, GAYE. - DÉMONS dansans, les sieurs CHICANNEAU, BONNARD, NOBLET le cadet, - ARNALD, MAYEU, FOIGNARD. - PAYSANS, les sieurs DOLIVET, DESONETS, DU PRON, LA PIERRE, MERCIER, - PESAN, LE ROY. - ÉGYPTIENNE dansante et chantante, le sieur NOBLET l'aîné. - ÉGYPTIENS dansans: quatre jouant de la guitare, les sieurs LULLI, - BEAUCHAMP, CHICANNEAU, VAIGART; quatre jouant des castagnettes, - les sieurs FAVIER, BONNARD, SAINT-ANDRÉ, ARNALD; quatre jouant - des gnacares, les sieurs LA MARRE, DES-AIRS second, DU FEU, PESAN. - - - - -LE SICILIEN -OU L'AMOUR PEINTRE - -COMÉDIE-BALLET - -REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE, DEVANT LA -COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 6 JANVIER 1667, ET A PARIS, SUR LE -THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 10 JUIN SUIVANT. - - -Molière n'était satisfait ni de sa _Pastorale comique_ ni de -_Mélicerte_. Le départ du jeune Baron renouvelait l'amertume de ses -chagrins intérieurs. Dans _le Sicilien_, charmante esquisse, d'un -coloris plus chaud que la plupart de ses œuvres, et qui devait trouver -sa place dans la seconde représentation du _Ballet des Muses_, il -revint avec bonheur à cette fantaisie délicate qui lui avait dicté -_l'Étourdi_ et _l'Amour médecin_, délicieux ouvrage où Beaumarchais a -trouvé presque tous les jeux de scènes de son _Barbier de Séville_, et -où le génie et les instincts de l'artiste dominent sans partage. La -danse, la musique, les sérénades, la douce joie, la jeune gaieté, la -folâtre ruse, voltigent autour de la coquetterie et de l'amour. Rien -d'excessif, de licencieux ou de guindé; rien de galant ou de fade. Une -lumière harmonieuse l'éclaire: c'est le soleil naissant sur la mer -sicilienne; tout est d'accord, localités, auteur, sujet du drame. La -prose elle-même est rhythmée et marche légère comme l'oiseau. - -Molière essaya pour la première fois ici l'initiation de cette -_lingua franca_ qui devait lui fournir de si grotesques ressources -dans _le Bourgeois gentilhomme_ et le _Malade imaginaire_. Ce fut _le -Sicilien ou l'Amour peintre_ qui remplaça _Mélicerte_ et la _Pastorale -comique_ dans le _Ballet des Muses_, où cette fois le roi, Madame, et -mademoiselle de la Vallière dansèrent avec plusieurs seigneurs de la -cour. - - - - - PERSONNAGES DE LA COMÉDIE. - - DON PÈDRE, gentilhomme sicilien. MOLIÈRE. - ADRASTE, gentilhomme françois, amant d'Isidore. LA GRANGE. - ISIDORE, Grecque, esclave de don Pèdre. Mlle DEBRIE. - ZAIDE, jeune esclave. Mlle MOLIÈRE. - UN SÉNATEUR. DU CROISY. - HALI, Turc, esclave d'Adraste. LA THORILLIÈRE. - DEUX LAQUAIS. - - - PERSONNAGES DU BALLET. - - MUSICIENS. - ESCLAVE chantant. - ESCLAVES dansans. - MAURES et MAURESQUES dansans. - - -SCÈNE I[120].--HALI, MUSICIENS. - -HALI, aux musiciens. - -Chut! N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu'à ce -que je vous appelle. - - [120] Molière n'a pas indiqué le lieu de la scène, qui se passe - évidemment dans la rue. - - -SCÈNE II.--HALI. - -Il fait noir comme dans un four: le ciel s'est habillé ce soir en -Scaramouche[121], et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de -son nez. Sotte condition que celle d'un esclave, de ne vivre jamais -pour soi, et d'être toujours tout entier aux passions d'un maître, de -n'être réglé que par ses humeurs, et de se voir réduit à faire ses -propres affaires de tous les soucis qu'il peut prendre! Le mien me fait -ici épouser ses inquiétudes; et, parce qu'il est amoureux, il faut que -nuit et jour je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et, sans -doute, c'est lui. - - [121] _Scarra mucchia_, personnage de la comédie italienne - entièrement vêtu de noir, et _scarra mazzo_, baroque, bizarre. - - -SCÈNE III.--ADRASTE, DEUX LAQUAIS, portant chacun un flambeau; HALI. - -ADRASTE. - -Est-ce toi, Hali? - -HALI. - -Et qui pourroit-ce être que moi? A ces heures de nuit, hors vous -et moi, monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir -maintenant les rues. - -ADRASTE. - -Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son -cœur la peine que je sens. Car, enfin, ce n'est rien d'avoir à -combattre l'indifférence ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime, on a -toujours au moins le plaisir de la plainte, et la liberté des soupirs; -mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler à ce qu'on adore, -ne pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est -pour lui plaire ou lui déplaire, c'est la plus fâcheuse, à mon gré, de -toutes les inquiétudes; et c'est où me réduit l'incommode jaloux qui -veille, avec tant de souci, sur ma charmante Grecque, et ne fait pas un -pas sans la traîner à ses côtés. - -HALI. - -Mais il est, en amour, plusieurs façons de se parler; et il me semble, -à moi, que vos yeux et les siens, depuis près de deux mois, se sont dit -bien des choses. - -ADRASTE. - -Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parlé des yeux; -mais comment reconnoître que, chacun de notre côté, nous ayons, comme -il faut, expliqué ce langage? Et que sais-je, après tout, si elle -entend bien tout ce que mes regards lui disent, et si les siens me -disent ce que je crois parfois entendre? - -HALI. - -Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manière. - -ADRASTE. - -As-tu là tes musiciens? - -HALI. - -Oui. - -ADRASTE. - -Fais-les approcher. (Seul.) Je veux jusques au jour les faire ici -chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle à -paroître à quelque fenêtre. - - -SCÈNE IV.--ADRASTE, HALI, MUSICIENS. - -HALI. - -Les voici. Que chanteront-ils? - -ADRASTE. - -Ce qu'ils jugeront de meilleur. - -HALI. - -Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantèrent l'autre jour. - -ADRASTE. - -Non. Ce n'est pas ce qu'il me faut. - -HALI. - -Ah! monsieur, c'est du beau bécarre. - -ADRASTE. - -Que diantre veux-tu dire avec ton beau bécarre? - -HALI. - -Monsieur, je tiens pour le bécarre. Vous savez que je m'y connois. Le -bécarre me charme; hors du bécarre, point de salut en harmonie. Écoutez -un peu ce trio. - -ADRASTE. - -Non. Je veux quelque chose de tendre et de passionné, quelque chose qui -m'entretienne dans une douce rêverie. - -HALI. - -Je vois bien que vous êtes pour le bémol; mais il y a moyen de nous -contenter l'un et l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine -scène d'une petite comédie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux -bergers amoureux, tout remplis de langueur, qui, sur bémol, viennent -séparément faire leurs plaintes dans un bois, puis se découvrent l'un -à l'autre la cruauté de leurs maîtresse; et là-dessus vient un berger -joyeux avec un bécarre admirable, qui se moque de leur foiblesse. - -ADRASTE. - -J'y consens. Voyons ce que c'est. - -HALI. - -Voici, tout juste, un lieu propre à servir de scène, et voilà deux -flambeaux pour éclairer la comédie. - -ADRASTE. - -Place-toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera -dedans je fasse cacher les lumières. - - -FRAGMENT DE COMÉDIE - - Chanté et accompagné par les musiciens qu'Hali a amenés. - -SCÈNE I.--PHILÈNE, TIRCIS. - - PREMIER MUSICIEN, représentant Philène. - - Si, du triste récit de mon inquiétude, - Je trouble le repos de votre solitude, - Rochers, ne soyez point fâchés; - Quand vous saurez l'excès de mes peines secrètes, - Tout rochers que vous êtes, - Vous en serez touchés. - - DEUXIÈME MUSICIEN, représentant Tircis. - - Les oiseaux réjouis, dès que le jour s'avance, - Recommencent leurs chants dans ces vastes forêts; - Et moi j'y recommence - Mes soupirs languissans et mes tristes regrets. - Ah! mon cher Philène! - - PHILÈNE. - - Ah! mon cher Tircis! - - TIRCIS. - - Que je sens de peine! - - PHILÈNE. - - Que j'ai de soucis! - - TIRCIS. - - Toujours sourde à mes vœux est l'ingrate Climène. - - PHILÈNE. - - Chloris n'a point pour moi de regards adoucis. - - TOUS DEUX ENSEMBLE. - - O loi trop inhumaine! - Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer, - Pourquoi leur laisses-tu le pouvoir de charmer? - - -SCÈNE II.--PHILÈNE, TIRCIS, UN PATRE. - - TROISIÈME MUSICIEN, représentant un pâtre. - - Pauvres amans, quelle erreur - D'adorer des inhumaines! - Jamais les âmes bien saines - Ne se payent de rigueur; - Et les faveurs sont les chaînes - Qui doivent lier un cœur. - On voit cent belles ici, - Auprès de qui je m'empresse; - A leur vouer ma tendresse - Je mets mon plus doux souci; - Mais, lorsque l'on est tigresse, - Ma foi, je suis tigre aussi. - - PHILÈNE ET TIRCIS, ensemble. - - Heureux, hélas! qui peut aimer ainsi! - - HALI. - - Monsieur, je viens d'ouïr quelque bruit au dedans. - - ADRASTE. - - Qu'on se retire vite et qu'on éteigne les flambeaux. - - -SCÈNE V.--DON PÈDRE, ADRASTE, HALI. - -DON PÈDRE, sortant de sa maison, en bonnet de nuit et en robe de -chambre, avec une épée sous son bras. - -Il y a quelque temps que j'entends chanter à ma porte; et sans doute -cela ne se fait pas pour rien; il faut que, dans l'obscurité, je tâche -à découvrir quelles gens ce peuvent être. - -ADRASTE. - -Hali! - -HALI. - -Quoi? - -ADRASTE. - -N'entends-tu plus rien? - -HALI. - -Non. - - Don Pèdre est derrière eux, qui les écoute. - -ADRASTE. - -Quoi! tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment à -cette aimable Grecque! et ce jaloux maudit, ce traître de Sicilien, me -fermera toujours tout accès auprès d'elle! - -HALI. - -Je voudrois, de bon cœur, que le diable l'eût emporté, pour la fatigue -qu'il nous donne, le fâcheux, le bourreau qu'il est! Ah! si nous le -tenions ici, que je prendrois de joie à venger, sur son dos, tous les -pas inutiles que sa jalousie nous fait faire! - -ADRASTE. - -Si[122] faut-il bien, pourtant, trouver quelque moyen, quelque -invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal. J'y suis trop -engagé pour en avoir le démenti; et, quand j'y devrois employer... - -HALI. - -Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est -ouverte; et, si vous le voulez, j'entrerai doucement pour découvrir -d'où cela vient. - - Don Pèdre se retire sur sa porte. - -ADRASTE. - -Oui, fais; mais sans faire de bruit. Je ne m'éloigne pas de toi. Plût -au ciel que ce fût la charmante Isidore! - -DON PÈDRE, donnant un soufflet à Hali. - -Qui va là? - -HALI, rendant le soufflet à don Pèdre. - -Ami. - -DON PÈDRE. - -Holà! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges, -Charles, Barthélemy. Allons, promptement mon épée, ma rondache, ma -hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils. Vite, dépêchez! -Allons, tue! point de quartier! - - [122] Pour: cependant. - - -SCÈNE VI.--ADRASTE, HALI. - -ADRASTE. - -Je n'entends remuer personne. Hali, Hali! - -HALI, caché dans un coin. - -Monsieur! - -ADRASTE. - -Où donc te caches-tu? - -HALI. - -Ces gens sont-ils sortis? - -ADRASTE. - -Non. Personne ne bouge. - -HALI, sortant d'où il étoit caché. - -S'ils viennent, ils seront frottés. - -ADRASTE. - -Quoi! tous nos soins seront donc inutiles! Et toujours ce fâcheux -jaloux se moquera de nos desseins! - -HALI. - -Non. Le courroux du point d'honneur me prend: il ne sera pas dit qu'on -triomphe de mon adresse; ma qualité de fourbe s'indigne de tous ces -obstacles, et je prétends faire éclater les talens que j'ai eus du ciel. - -ADRASTE. - -Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par -quelque bouche, elle fût avertie des sentiments qu'on a pour elle, et -savoir les siens là-dessus. Après, on peut trouver facilement les -moyens... - -HALI. - -Laissez-moi faire seulement. J'en essayerai tant de toutes les -manières, que quelque chose enfin nous pourra réussir. Allons, le jour -paroît; je vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que -notre jaloux sorte. - - -SCÈNE VII.--DON PÈDRE, ISIDORE. - -ISIDORE. - -Je ne sais pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin. Cela -s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me -faire peindre aujourd'hui; et ce n'est guère pour avoir le teint frais -et les yeux brillans que se lever ainsi dès la pointe du jour. - -DON PÈDRE. - -J'ai une affaire qui m'oblige à sortir à l'heure qu'il est. - -ISIDORE. - -Mais l'affaire que vous avez eût bien pu se passer, je crois, de ma -présence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goûter les -douceurs du sommeil du matin. - -DON PÈDRE. - -Oui. Mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est -pas mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants; et, -cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres. - -ISIDORE. - -Il est vrai. La musique en étoit admirable. - -DON PÈDRE. - -C'étoit pour vous que cela se faisoit? - -ISIDORE. - -Je le veux croire ainsi puisque vous me le dites. - -DON PÈDRE. - -Vous savez qui étoit celui qui donnoit cette sérénade? - -ISIDORE. - -Non pas; mais, qui que ce puisse être, je lui suis obligée. - -DON PÈDRE. - -Obligée? - -ISIDORE. - -Sans doute, puisqu'il cherche à me divertir. - -DON PÈDRE. - -Vous trouvez donc bon qu'il vous aime? - -ISIDORE. - -Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant. - -DON PÈDRE. - -Et vous voulez du bien à tous ceux qui prennent ce soin? - -ISIDORE. - -Assurément. - -DON PÈDRE. - -C'est dire fort net ses pensées. - -ISIDORE. - -A quoi bon de dissimuler? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours -bien aise d'être aimée. Ces hommages à nos appas ne sont jamais pour -nous déplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des -femmes est, croyez-moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles -prennent ne sont que pour cela, et l'on n'en voit point de si fière qui -ne s'applaudisse en son cœur des conquêtes que font ses yeux. - -DON PÈDRE. - -Mais, si vous prenez, vous, du plaisir à vous voir aimée, savez-vous -bien, moi qui vous aime, que je n'y en prends nullement? - -ISIDORE. - -Je ne sais pourquoi cela; et, si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point -de plus grand plaisir que de le voir aimé de tout le monde. Y a-t-il -rien qui marque davantage la beauté du choix que l'on fait? Et n'est-ce -pas pour s'applaudir que ce que nous aimons soit trouvé fort aimable? - -DON PÈDRE. - -Chacun aime à sa guise, et ce n'est pas là ma méthode. Je serai fort -ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de -n'affecter point tant de la paroître à d'autres yeux. - -ISIDORE. - -Quoi! jaloux de ces choses-là? - -DON PÈDRE. - -Oui, jaloux de ces choses-là, mais jaloux comme un tigre, et, si vous -voulez, comme un diable. Mon amour vous veut tout à moi. Sa délicatesse -s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous -les soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accès aux -galants, et m'assurer la possession d'un cœur dont je ne puis souffrir -qu'on me vole la moindre chose. - -ISIDORE. - -Certes, voulez-vous que je dise? vous prenez un mauvais parti; et -la possession d'un cœur est fort mal assurée, lorsqu'on prétend le -retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'étois galant d'une -femme qui fût au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon étude -à rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger à veiller nuit et jour -celle que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses -affaires, et l'on ne tarde guère à profiter du chagrin et de la colère -que donne à l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude. - -DON PÈDRE. - -Si bien donc que si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit -disposée à recevoir ses vœux? - -ISIDORE. - -Je ne vous dis rien là-dessus. Mais les femmes, enfin, n'aiment pas -qu'on les gêne; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des -soupçons et de les tenir renfermées. - -DON PÈDRE. - -Vous reconnoissez peu ce que vous me devez; et il me semble qu'une -esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme... - -ISIDORE. - -Quelle obligation vous ai-je, si vous changez mon esclavage en un autre -beaucoup plus rude, si vous ne me laissez jouir d'aucune liberté, et me -fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle? - -DON PÈDRE. - -Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour. - -ISIDORE. - -Si c'est votre façon d'aimer, je vous prie de me haïr. - -DON PÈDRE. - -Vous êtes aujourd'hui dans une humeur désobligeante; et je pardonne ces -paroles au chagrin où vous pouvez être de vous être levée matin. - - -SCÈNE VIII.--DON PÈDRE, ISIDORE, HALI, habillé en Turc, faisant -plusieurs révérences à don Pèdre. - -DON PÈDRE. - -Trêve aux cérémonies. Que voulez-vous? - -HALI, se mettant entre don Pèdre et Isidore. - - Il se tourne vers Isidore à chaque parole qu'il dit a don Pèdre, et - lui fait des signes pour lui faire connoître le dessein de son maître. - -Signor (avec la permission de la signore), je vous dirai (avec la -permission de la signore) que je viens vous trouver (avec la permission -de la signore), pour vous prier (avec la permission de la signore) de -vouloir bien (avec la permission de la signore).... - -DON PÈDRE. - -Avec la permission de la signore, passez un peu de ce côté. - - Don Pèdre se met entre Hali et Isidore. - -HALI. - -Signor, je suis un virtuose. - -DON PÈDRE. - -Je n'ai rien à donner. - -HALI. - -Ce n'est pas ce que je demande. Mais, comme je me mêle un peu de -musique et de danse, j'ai instruit quelques esclaves qui voudroient -bien trouver un maître qui se plût à ces choses, et, comme je sais que -vous êtes une personne considérable, je voudrois vous prier de les voir -et de les entendre, pour les acheter, s'ils vous plaisent, ou pour leur -enseigner quelqu'un de vos amis qui voulût s'en accommoder. - -ISIDORE. - -C'est une chose à voir, et cela nous divertira. Faites-les-nous venir. - -HALI. - -Chala bala... Voici une chanson nouvelle, qui est du temps. -Ecoutez-bien! Chala bala. - - -SCÈNE IX.--DON PÈDRE, ISIDORE, HALI, ESCLAVES, TURCS. - -UN ESCLAVE CHANTANT, à Isidore. - - D'un cœur ardent, en tous lieux, - Un amant suit une belle; - Mais d'un jaloux odieux - La vigilance éternelle - Fait qu'il ne peut que des yeux - S'entretenir avec elle. - Est-il peine plus cruelle - Pour un cœur bien amoureux? - - L'esclave turc, après avoir chanté, craignant que don Pèdre ne vienne - à comprendre le sens de ce qu'il vient de dire et à s'apercevoir - de sa fourberie, se tourne entièrement vers don Pèdre, et, pour - l'amuser, lui chante en langage franc ces paroles: (Livre du _Ballet - des Muses_.) - - A don Pèdre. - - Chiribirida ouch alla, - Star bon Turca, - Non aver danara: - Ti voler comprara? - Mi servir à ti, - Se pagar per mi; - Far bona cucina, - Mi levar matina, - Far boller caldara; - Parlara, parlara, - Ti voler comprara[123]? - - -PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET. - - Danse des esclaves. - -L'ESCLAVE, à Isidore. - - C'est un supplice, à tous coups - Sous qui cet amant expire; - Mais, si d'un œil un peu doux - La belle voit son martyre, - Et consent qu'aux yeux de tous - Pour ses attraits il soupire, - Il pourroit bientôt se rire - De tous les soins du jaloux[124]. - - A don Pèdre. - - Chiribirida ouch alla, - Star bon Turca, - Non aver danara: - Ti voler comprara? - Mi servir à ti, - Se pagar per mi; - Far bona cucina, - Mi levar matina, - Far boller caldara; - Parlara, parlara, - Ti voler comprara? - - -DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET. - - Les esclaves recommencent leur danse. - -DON PÈDRE chante. - - Savez-vous, mes drôles, - Que cette chanson - Sent pour vos épaules - Les coups de bâton? - Chiribirida ouch alla, - Mi ti non comprara, - Ma ti bastonara, - Si ti non andara, - Andara, andara, - O ti bastonara[125]. - -Oh! oh! quels égrillards! (A Isidore.) Allons, rentrons ici: j'ai changé -de pensées; et puis le temps se couvre un peu. (A Hali qui paroit -encore). Ah! fourbe! que je vous y trouve! - -HALI. - -Eh bien, oui, mon maître l'adore. Il n'a point de plus grand désir que -de lui montrer son amour; et, si elle y consent, il la prendra pour -femme. - -DON PÈDRE. - -Oui, oui; je la lui garde. - -HALI. - -Nous l'aurons malgré vous. - -DON PÈDRE. - -Comment! coquin!... - -HALI. - -Nous l'aurons, dis-je, en dépit de vos dents. - -DON PÈDRE. - -Si je prends... - -HALI. - -Vous avez beau faire la garde, j'en ai juré, elle sera à nous. - -DON PÈDRE. - -Laisse-moi faire, je t'attraperai sans courir. - -HALI. - -C'est nous qui vous attraperons. Elle sera notre femme, la chose est -résolue. (Seul.) Il faut que j'y périsse ou que j'en vienne à bout. - - [123] «Moi être bon Turc, moi avoir point d'argent. Vouloir vous - acheter moi? Moi servir vous, si vous payer moi. Moi faire une bonne - cuisine; moi lever matin. Moi faire marmite bouillir. Vous parler, - acheter moi?». Imitation du patois barbare, mêlé d'italien et de - turc, encore usité dans les Echelles du Levant. - - [124] Le livre du _Ballet des Muses_ indique ici le même jeu de - théâtre que nous avons déjà indiqué à la fin du premier couplet. - - [125] «Moi pas acheter toi; mais te bâtonner si toi pas en aller. Toi - en aller, ou moi bâtonner toi.» - - -SCÈNE X.--ADRASTE, HALI, DEUX LAQUAIS. - -ADRASTE. - -Eh bien, Hali, nos affaires s'avancent-elles? - -HALI. - -Monsieur, j'ai déjà fait quelque petite tentative; mais je... - -ADRASTE. - -Ne te mets point en peine; j'ai trouvé, par hasard, tout ce que je -voulois, et je vais jouir du bonheur de voir chez elle cette belle. Je -me suis rencontré chez le peintre Damon, qui m'a dit qu'aujourd'hui -il venoit faire le portrait de cette adorable personne; et, comme il -est depuis longtemps de mes plus intimes amis, il a voulu servir mes -feux, et m'envoie à sa place, avec un petit mot de lettre pour me faire -accepter. Tu sais que, de tout temps, je me suis plu à la peinture, et -que parfois je manie le pinceau, contre la coutume de France, qui ne -veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire: ainsi j'aurai la liberté -de voir cette belle à mon aise. Mais je ne doute pas que mon jaloux -fâcheux ne soit toujours présent, et n'empêche tous les propos que nous -pourrions avoir ensemble; et, pour te dire vrai, j'ai, par le moyen -d'une jeune esclave, un stratagème pour tirer cette belle Grecque des -mains de son jaloux, si je puis obtenir d'elle qu'elle y consente. - -HALI. - -Laissez-moi faire, je veux vous faire un peu de jour à la pouvoir -entretenir. (Il parle bas à l'oreille d'Adraste.) Il ne sera pas dit -que je ne serve de rien dans cette affaire-là. Quand allez-vous? - -ADRASTE. - -Tout de ce pas, et j'ai déjà préparé toutes choses. - -HALI. - -Je vais, de mon côté, me préparer aussi. - -ADRASTE. - -Je ne veux point perdre de temps. Holà! il me tarde que je ne goûte le -plaisir de la voir. - - -SCÈNE XI.--DON PÈDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS. - -DON PÈDRE. - -Que cherchez-vous, cavalier, dans cette maison? - -ADRASTE. - -J'y cherche le seigneur don Pèdre. - -DON PÈDRE. - -Vous l'avez devant vous. - -ADRASTE. - -Il prendra, s'il lui plaît, la peine de lire cette lettre.. - -DON PÈDRE. - -«Je vous envoie, au lieu de moi, pour le portrait que vous savez, -ce gentilhomme françois, qui, comme curieux d'obliger les honnêtes -gens, a bien voulu prendre ce soin, sur la proposition que je lui en -ai faite. Il est, sans contredit, le premier homme du monde pour ces -sortes d'ouvrages, et j'ai cru que je ne vous pouvois rendre un service -plus agréable que de vous l'envoyer, dans le dessein que vous avez -d'avoir un portrait achevé de la personne que vous aimez. Gardez-vous -bien surtout de lui parler d'aucune récompense; car c'est un homme qui -s'en offenseroit, et qui ne fait les choses que pour la gloire et la -réputation.» - -Seigneur François, c'est une grande grâce que vous me voulez faire, et -je vous suis fort obligé. - -ADRASTE. - -Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mérite. - -DON PÈDRE. - -Je vais faire venir la personne dont il s'agit. - - -SCÈNE XII.--ISIDORE, DON PÈDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS. - -DON PÈDRE, à Isidore. - -Voici un gentilhomme que Damon nous envoie, qui se veut bien donner la -peine de vous peindre. (Adraste, qui embrasse Isidore en la saluant.) -Holà! seigneur François, cette façon de saluer n'est point d'usage en -ce pays. - -ADRASTE. - -C'est la manière de France. - -DON PÈDRE. - -La manière de France est bonne pour vos femmes; mais pour les nôtres -elle est un peu trop familière. - -ISIDORE. - -Je reçois cet honneur avec beaucoup de joie. L'aventure me surprend -fort; et, pour dire le vrai, je ne m'attendois pas d'avoir un peintre -si illustre. - -ADRASTE. - -Il n'y a personne, sans doute, qui ne tînt à beaucoup de gloire de -toucher à un tel ouvrage. Je n'ai pas grande habileté; mais le sujet, -ici, ne fournit que trop de lui-même, et il y a moyen de faire quelque -chose de beau sur un original fait comme celui-là. - -ISIDORE. - -L'original est peu de chose; mais l'adresse du peintre en saura couvrir -les défauts. - -ADRASTE. - -Le peintre n'y en voit aucun; et tout ce qu'il souhaite est d'en -pouvoir représenter les grâces aux yeux de tout le monde aussi grandes -qu'il les peut voir. - -ISIDORE. - -Si votre pinceau flatte autant que votre langue, vous allez me faire un -portrait qui ne me ressemblera pas. - -ADRASTE. - -Le ciel, qui fit l'original, nous ôte le moyen d'en faire un portrait -qui puisse flatter. - -ISIDORE. - -Le ciel, quoi que vous en disiez, ne... - -DON PÈDRE. - -Finissons cela, de grâce. Laissons les compliments, et songeons au -portrait. - -ADRASTE, aux laquais. - -Allons, apportez tout. (On apporte tout ce qu'il faut pour peindre -Isidore.) - -ISIDORE, à Adraste. - -Où voulez-vous que je me place? - -ADRASTE. - -Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux les vues -favorables de la lumière que nous cherchons. - -ISIDORE, après s'être assise. - -Suis-je bien ainsi? - -ADRASTE. - -Oui. Levez-vous un peu, s'il vous plaît; un peu plus de ce côté-là; -le corps tourné ainsi; la tête un peu levée, afin que la beauté du -cou paroisse; ceci un peu plus découvert, (Il découvre un peu plus sa -gorge.) Bon; là; un peu davantage; encore tant soit peu. - -DON PÈDRE, à Isidore. - -Il y a bien de la peine à vous mettre. Ne sauriez-vous vous tenir comme -il faut? - -ISIDORE. - -Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi; et c'est à monsieur à me -mettre de la façon qu'il veut. - -ADRASTE, assis. - -Voilà qui va le mieux du monde, et vous vous tenez à merveille. (La -faisant tourner un peu vers lui.) Comme cela, s'il vous plaît. Le tout -dépend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint. - -DON PÈDRE. - -Fort bien. - -ADRASTE. - -Un peu plus de ce côté. Vos yeux toujours tournés vers moi, je vous -prie; vos regards attachés aux miens. - -ISIDORE. - -Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, -des portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites -du peintre s'il ne les fait toujours plus belles qu'elles ne sont. Il -faudroit, pour les contenter, ne faire qu'un portrait pour toutes; car -toutes demandent les mêmes choses, un teint tout de lis et de roses, un -nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus; -et surtout le visage pas plus gros que le poing, l'eussent-elles d'un -pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et -qui n'oblige point à demander qui c'est. - -ADRASTE. - -Il seroit malaisé qu'on demandât cela du vôtre; et vous avez des traits -à qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de -charmes, et qu'on court de risque à les peindre! - -DON PÈDRE. - -Le nez me semble un peu trop gros. - -ADRASTE. - -J'ai lu, je ne sais où, qu'Apelles peignit autrefois une maîtresse -d'Alexandre d'une merveilleuse beauté, et qu'il en devint, la peignant, -si éperdument amoureux, qu'il fut près d'en perdre la vie; de sorte -qu'Alexandre, par générosité, lui céda l'objet de ses vœux. (A don -Pèdre.) Je pourrois faire ici ce qu'Apelles fit autrefois; mais vous -ne feriez pas, peut-être, ce que fit Alexandre. (Don Pèdre fait la -grimace.) - -ISIDORE, à don Pèdre. - -Tout cela sent la nation; et toujours messieurs les François ont un -fonds de galanterie qui se répand partout. - -ADRASTE. - -On ne se trompe guère à ces sortes de choses, et vous avez l'esprit -trop éclairé pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on -vous dit. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre -amant, je ne pourrois m'empêcher de vous dire que je n'ai rien vu de si -beau que ce que je vois maintenant, et que... - -DON PÈDRE. - -Seigneur François, vous ne devriez pas, ce me semble, tant parler; cela -vous détourne de votre ouvrage. - -ADRASTE. - -Ah! point du tout. J'ai toujours coutume de parler quand je peins; et -il est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour éveiller -l'esprit et tenir les visages dans la gaieté nécessaire aux personnes -que l'on veut peindre. - - -SCÈNE XIII.--HALI, vêtu en Espagnol; DON PÈDRE, ADRASTE, ISIDORE - -DON PÈDRE. - -Que veut cet homme-là? Et qui laisse monter les gens sans nous en venir -avertir? - -HALI, à don Pèdre. - -J'entre ici librement; mais, entre cavaliers, telle liberté est -permise. Seigneur, suis-je connu de vous? - -DON PÈDRE. - -Non, seigneur. - -HALI. - -Je suis don Gilles d'Avalos; et l'histoire d'Espagne vous doit avoir -instruit de mon mérite. - -DON PÈDRE. - -Souhaitez-vous quelque chose de moi? - -HALI. - -Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces matières il -est malaisé de trouver un cavalier plus consommé que vous; mais je vous -demande, pour grâce, que nous nous tirions à l'écart. - -DON PÈDRE. - -Nous voilà assez loin. - -ADRASTE, à don Pèdre qui le surprend parlant bas à Isidore. - -J'observois de près la couleur de ses yeux[126]. - -HALI, tirant don Pèdre, pour l'éloigner d'Adraste et d'Isidore. - -Seigneur, j'ai reçu un soufflet. Vous savez ce qu'est un soufflet -lorsqu'il se donne à main ouverte, sur le beau milieu de la joue. J'ai -ce soufflet fort sur le cœur, et je suis dans l'incertitude si, pour -me venger de l'affront, je dois me battre avec mon homme, ou bien le -faire assassiner. - -DON PÈDRE. - -Assassiner, c'est le plus sûr et le plus court chemin. Quel est votre -ennemi? - -HALI. - -Parlons bas, s'il vous plaît. (Hali tient don Pèdre en lui parlant, de -façon qu'il ne peut voir Adraste.) - -ADRASTE, aux genoux d'Isidore, pendant que don Pèdre et Hali parlent -bas ensemble. - -Oui, charmante Isidore, mes regards vous le disent depuis plus de deux -mois, et vous les avez entendus. Je vous aime plus que tout ce que -l'on peut aimer, et je n'ai point d'autre pensée, d'autre but, d'autre -passion, que d'être à vous toute ma vie. - -ISIDORE. - -Je ne sais si vous dites vrai; mais vous persuadez. - -ADRASTE. - -Mais vous persuadé-je jusqu'à vous inspirer quelque peu de bonté pour -moi? - -ISIDORE. - -Je ne crains que d'en trop avoir. - -ADRASTE. - -En aurez-vous assez pour consentir, belle Isidore, au dessein que je -vous ai dit? - -ISIDORE. - -Je ne puis encore vous le dire. - -ADRASTE. - -Qu'attendez-vous pour cela? - -ISIDORE. - -A me résoudre. - -ADRASTE. - -Ah! quand on aime bien, on se résout bientôt. - -ISIDORE. - -Eh bien, allez; oui, j'y consens. - -ADRASTE. - -Mais consentez-vous, dites-moi, que ce soit dès ce moment même? - -ISIDORE. - -Lorsqu'on est une fois résolu sur la chose, s'arrête-t-on sur le temps? - -DON PÈDRE, à Hali. - -Voilà mon sentiment, et je vous baise les mains. - -HALI. - -Seigneur, quand vous aurez reçu quelque soufflet, je suis aussi homme -de conseil, et je pourrai vous rendre la pareille. - -DON PÈDRE. - -Je vous laisse aller sans vous reconduire; mais, entre cavaliers, cette -liberté est permise. - -ADRASTE, à Isidore. - -Non, il n'est rien qui puisse effacer de mon cœur les tendres -témoignages... (A don Pèdre, apercevant Adraste qui parle de près à -Isidore.) Je regardois ce petit trou qu'elle a du côté du menton, -et je croyois d'abord que ce fût une tache. Mais c'est assez pour -aujourd'hui, nous finirons une autre fois. (A don Pèdre, qui veut voir -le portrait.) Non, ne regardez rien encore; faites serrer cela, je vous -prie. (A Isidore.) Et vous, je vous conjure de ne vous relâcher point, -et de garder un esprit gai, pour le dessein que j'ai d'achever notre -ouvrage. - -ISIDORE. - -Je conserverai pour cela toute la gaieté qu'il faut. - - [126] Elle a les yeux bleus. - - -SCÈNE XIV.--DON PÈDRE, ISIDORE. - -ISIDORE. - -Qu'en dites-vous? ce gentilhomme me paroît le plus civil du monde; et -l'on doit demeurer d'accord que les François ont quelque chose en eux -de poli, de galant, que n'ont point les autres nations. - -DON PÈDRE. - -Oui; mais ils ont cela de mauvais qu'ils s'émancipent un peu trop, et -s'attachent, en étourdis, à conter des fleurettes à tout ce qu'ils -rencontrent. - -ISIDORE. - -C'est qu'ils savent qu'on plaît aux dames par ces choses. - -DON PÈDRE. - -Oui; mais, s'ils plaisent aux dames, ils déplaisent fort aux messieurs; -et l'on n'est point bien aise de voir, sur sa moustache, cajoler -hardiment sa femme ou sa maîtresse. - -ISIDORE. - -Ce qu'ils en font n'est que par jeu. - - -SCÈNE XV.--ZAIDE, DON PÈDRE, ISIDORE - -ZAÏDE. - -Ah! seigneur cavalier, sauvez-moi, s'il vous plaît, des mains d'un -mari furieux dont je suis poursuivie. Sa jalousie est incroyable, et -passe, dans ses mouvemens, tout ce qu'on peut imaginer. Il va jusques à -vouloir que je sois toujours voilée; et, pour m'avoir trouvée le visage -un peu découvert, il a mis l'épée à la main, et m'a réduite à me jeter -chez vous, pour vous demander votre appui contre son injustice. Mais je -le vois paroître. De grâce, seigneur cavalier, sauvez-moi de sa fureur! - -DON PÈDRE, à Zaïde, lui montrant Isidore. - -Entrez là dedans avec elle, et n'appréhendez rien. - - -SCÈNE XVI.--ADRASTE, DON PÈDRE. - -DON PÈDRE. - -Eh quoi! seigneur, c'est vous? Tant de jalousie pour un François? Je -pensois qu'il n'y eût que nous qui en fussions capables. - -ADRASTE. - -Les François excellent toujours dans toutes les choses qu'ils font; -et, quand nous nous mêlons d'être jaloux, nous le sommes vingt fois -plus qu'un Sicilien. L'infâme croit avoir trouvé chez vous un assuré -refuge; mais vous êtes trop raisonnable pour blâmer mon ressentiment. -Laissez-moi, je vous prie, la traiter comme elle mérite. - -DON PÈDRE. - -Ah! de grâce, arrêtez! L'offense est trop petite pour un courroux si -grand. - -ADRASTE. - -La grandeur d'une telle offense n'est pas dans l'importance des choses -que l'on fait. Elle est à transgresser les ordres qu'on nous donne; et, -sur de pareilles matières, ce qui n'est qu'une bagatelle devient fort -criminel lorsqu'il est défendu. - -DON PÈDRE. - -De la façon qu'elle a parlé, tout ce qu'elle en a fait a été sans -dessein: et je vous prie enfin de vous remettre bien ensemble. - -ADRASTE. - -Eh quoi! vous prenez son parti, vous qui êtes si délicat sur ces sortes -de choses? - -DON PÈDRE. - -Oui, je prends son parti; et, si vous voulez m'obliger, vous oublierez -votre colère, et vous vous réconcilierez tous deux. C'est une grâce que -je vous demande; et je la recevrai comme un essai de l'amitié que je -veux qui soit entre nous. - -ADRASTE. - -Il ne m'est pas permis, à ces conditions, de vous rien refuser. Je -ferai ce que voudrez. - - -SCÈNE XVII.--ZAIDE, DON PÈDRE, ADRASTE, caché dans un coin du théâtre. - -DON PÈDRE, à Zaïde. - -Holà! venez. Vous n'avez qu'à me suivre, et j'ai fait votre paix. Vous -ne pouviez jamais mieux tomber que chez moi. - -ZAÏDE. - -Je vous suis obligée plus qu'on ne sauroit croire: mais je m'en vais -prendre mon voile; je n'ai garde, sans lui, de paroître à ses yeux. - - -SCÈNE XVIII.--DON PÈDRE, ADRASTE. - -DON PÈDRE. - -Le voici qui s'en va venir; et son âme, je vous assure, a paru toute -réjouie lorsque je lui ai dit que j'avais raccommodé tout. - - -SCÈNE XIX.--ISIDORE, sous le voile de Zaïde; ADRASTE, DON PÈDRE. - -DON PÈDRE, à Adraste. - -Puisque vous m'avez bien voulu abandonner votre ressentiment, trouvez -bon qu'en ce lieu je vous fasse toucher dans la main l'un de l'autre, -et que tous deux je vous conjure de vivre pour l'amour de moi, dans une -parfaite union. - -ADRASTE. - -Oui, je vous le promets que, pour l'amour de vous, je m'en vais, avec -elle, vivre le mieux du monde. - -DON PÈDRE. - -Vous m'obligez sensiblement, et j'en garderai la mémoire. - -ADRASTE. - -Je vous donne ma parole, seigneur don Pèdre, qu'à votre considération, -je m'en vais la traiter du mieux qu'il me sera possible. - -DON PÈDRE. - -C'est trop de grâce que vous me faites. (Seul.) Il est bon de pacifier -et d'adoucir toujours les choses. Holà! Isidore, venez! - - -SCÈNE XX.--ZAIDE, DON PÈDRE. - -DON PÈDRE. - -Comment! que veut dire cela? - -ZAÏDE, sans voile. - -Ce que cela veut dire? Qu'un jaloux est un monstre haï de tout le -monde, et qu'il n'y a personne qui ne soit ravi de lui nuire, n'y -eût-il point d'autre intérêt; que toutes les serrures et tous les -verrous du monde ne retiennent point les personnes, et que c'est -le cœur qu'il faut arrêter par la douceur et par la complaisance; -qu'Isidore est entre les mains du cavalier qu'elle aime, et que vous -êtes pris pour dupe. - -DON PÈDRE. - -Don Pèdre souffrira cette injure mortelle! Non, non, j'ai trop de -cœur, et je vais demander l'appui de la justice pour pousser le -perfide à bout. C'est ici le logis d'un sénateur. Holà! - - -SCÈNE XXI.--UN SÉNATEUR, DON PÈDRE. - -LE SÉNATEUR. - -Serviteur, seigneur don Pèdre. Que vous venez à propos! - -DON PÈDRE. - -Je viens me plaindre à vous d'un affront qu'on m'a fait. - -LE SÉNATEUR. - -J'ai fait une mascarade la plus belle du monde. - -DON PÈDRE. - -Un traître de François m'a joué une pièce. - -LE SÉNATEUR. - -Vous n'avez, dans votre vie, jamais rien vu de si beau. - -DON PÈDRE. - -Il m'a enlevé une fille que j'avois affranchie. - -LE SÉNATEUR. - -Ce sont gens vêtus en Maures, qui dansent admirablement. - -DON PÈDRE. - -Vous voyez si c'est une injure qui se doive souffrir. - -LE SÉNATEUR. - -Les habits merveilleux, et qui sont faits exprès. - -DON PÈDRE. - -Je demande l'appui de la justice contre cette action. - -LE SÉNATEUR. - -Je veux que vous voyiez cela. On la va répéter pour en donner le -divertissement au peuple. - -DON PÈDRE. - -Comment! de quoi parlez-vous là? - -LE SÉNATEUR. - -Je parle de ma mascarade. - -DON PÈDRE. - -Je vous parle de mon affaire. - -LE SÉNATEUR. - -Je ne veux point, aujourd'hui, d'autres affaires que de plaisir. -Allons, messieurs, venez. Voyons si cela ira bien. - -DON PÈDRE. - -La peste soit du fou avec sa mascarade! - -LE SÉNATEUR. - -Diantre soit le fâcheux avec son affaire! - - -SCÈNE XXII.--UN SÉNATEUR, TROUPE DE DANSEURS. - -ENTRÉE DE BALLET. - - Plusieurs danseurs, vêtus en Maures, dansent devant le sénateur, et - finissent la comédie. - - -FIN DU SICILIEN. - - - - -NOMS DES PERSONNES - -QUI ONT DANSÉ ET CHANTÉ DANS LE SICILIEN. - - DON PÈDRE, le sieur MOLIÈRE. - ADRASTE, le sieur LA GRANGE. - ISIDORE, mademoiselle DEBRIE. - ZAIDE, mademoiselle MOLIÈRE. - HALI, le sieur LA THORILLIÈRE. - UN SÉNATEUR, le sieur DU CROISY. - MUSICIENS chantans, les sieurs BLONDEL, GAYE, NOBLET. - ESCLAVE TURC chantant, le sieur GAYE. - ESCLAVES TURCS dansans, les sieurs LE PRÊTRE, CHICANNEAU, MAYEU, - PESAN. - MAURES de qualité, le ROI, M. LE GRAND, les marquis DE VILLEROY et - de RASSAN. - MAURESQUES de qualité, MADAME, mademoiselle DE LA VALLIÈRE, - madame DE ROCHEFORT, mademoiselle DE BRANCAS. - MAURES nus, MM. COCQUET, DE SOUVILLE, les sieurs BEAUCHAMP, NOBLET, - CHICANNEAU, LA PIERRE, FAVIER et DES-AIRS-GALAND. - MAURES à capot, les sieurs LA MARE, DU FEU, ARNALD, VAGNARD et - BONNARD. - - - - -LE TARTUFFE -OU -L'IMPOSTEUR - -COMÉDIE - - -Représentée pour la première fois, à Versailles, devant la cour, dans -les _Plaisirs de l'Ile enchantée_ (1664).--Les trois premiers actes, -sur le théâtre du Palais-Royal, le 5 août 1667; défendue le lendemain, -et reprise sans interruption le 5 février 1669. - -En 1664, comme nous l'avons dit, le 10 mai, les trois premiers actes -d'une œuvre conçue depuis longtemps par Molière, et dès lors terminée -si ce n'est corrigée, furent représentés comme essai pendant les fêtes -de Versailles. - -C'était à la fois une singulière audace et une grande habileté. -L'œuvre était évidemment dirigée contre le jansénisme même et -la rigidité extérieure. Le roi, dont les austères et les dévots -contrariaient les amours et prétendaient régenter les plaisirs, -allait-il prendre parti contre eux et reconnaître l'auteur dramatique -pour premier ministre de ses vengeances et de ses plaisirs? ou bien -imposerait-il silence à Molière et concéderait-il implicitement aux -censeurs le droit de critiquer les préférences de son cœur et les -voluptés de son trône? - -Un puritanisme hypocrite, cherchant à se rendre maître du crédit, de -l'autorité et de la fortune, plus vicieux en secret, plus sensuel en -réalité que ceux dont il blâmait les penchants, occupait le centre de -la composition nouvelle; et l'on peut croire que le comédien nomade, -élève de Gassendi, traducteur de Lucrèce, lié avec Bernier, Chapelle -et les libertins, eut exactement la même pensée qui dicta plus tard à -Fielding son _Tom Jones_: la haine du pédant et des dehors hypocrites; -une grande foi dans les penchants naturels de l'humanité, une grande -répugnance pour les austérités affectées. La société anglaise de -Fielding et de Richardson, entre 1688 et 1780, vivait de décence et de -formalisme comme la société de Louis XIV entre 1660 et 1710. Ce sont -les œuvres parallèles, mais non égales en mérites, que l'ÉCOLE DE LA -MÉDISANCE et _Tartuffe_. - -Au XVIe siècle, le même point de vue avait inspiré à Shakespeare -l'admirable portrait de ce magistrat sévère qui, dans _Measure for -Measure_ (_Un prêté pour un rendu_), se laisse entraîner à sa passion, -commet des crimes épouvantables et devient d'autant plus coupable que -sa doctrine est plus rigide. Sheridan n'a pas imité Molière, Molière -n'a pas imité Shakespeare. Tous trois ont pénétré l'extrême faiblesse -humaine, sa pente facile vers l'excès, et la fragilité de nos vertus. - -L'œuvre de Shakespeare est plus générale et plus philosophique; -celle de Sheridan, plus légère et plus vive de ton; celle de Molière -contient une leçon sociale plus puissante et plus forte. Un bourgeois -simple et honnête, sans doute quelque conseiller de parlement, qui aura -touché dans sa jeunesse aux troubles de la Fronde, et qui gouverne -assez mal sa famille, donne accès chez lui à un dévot de robe courte, -cheveux plats, ajustements simples mais élégants, homme de bien à ce -qu'il dit lui-même et à ce que l'on croit, que le père de famille -a rencontré dans une église, toujours en dévotes prières, poussant -des _hélas!_ mystiques et des soupirs affectés, et prouvant sa piété -tendre par la componction la plus fervente et la plus humble. C'est -M. Tartuffe. Notre bourgeois s'intéresse, s'informe, apprend que le -personnage fait l'aumône aux pauvres, qu'il vit modestement, qu'il est -gentilhomme, peu riche il est vrai, mais en passe de le devenir. C'est -un saint. On le répète dans le quartier. Poussé du désir de sanctifier -son logis magistral, d'inculquer le bon exemple à son jeune fils, de -morigéner sa femme, jeune, belle, aimant, quoique sage, la parure et -les divertissements mondains, le père offre un asile au prétendu modèle -de la perfection chrétienne, qui amène Laurent, son valet, dévot comme -lui, portant soigneusement la haire et la discipline. - -L'aspect extérieur de ce M. Tartuffe n'avait rien de redoutable. Un -heureux embonpoint et une face riante, des yeux modestement baissés, -un costume noir de la propreté la plus exquise, les mains jointes sur -la poitrine, l'air béat et le sourire doucereux, il n'inspirait que -bienveillante confiance. C'était le papelard de la Fontaine, et non le -scélérat lugubre. Une voix moelleuse, caressante et mystique achevait -ce personnage. - -Dès que M. Tartuffe a pénétré dans la maison, il y fait son nid, il s'y -incarne; sa sensualité se gorge des bons dîners de son hôte et s'endort -voluptueusement dans la couche molle qu'on lui apprête. Pour exploiter -la situation il n'a pas besoin de faire jouer d'autres ressorts que -l'apparente sincérité de sa vie dévote; il prêche, il gourmande -doucement les vices, il sert d'espion domestique. Son crédit augmente; -sa grimace sacrée suffit pour l'enraciner dans ce lieu de délices. -Comme Sganarelle, avec trois mots latins, guérit tout le monde;--Comme -don Juan, avec des révérences et des politesses soutenues de son habit -brodé, paye M. Dimanche;--M. Tartuffe n'a besoin que d'un rosaire et -d'un scapulaire pour vivre gros et gras, s'emparer des esprits et -monter au ciel. Il doit une partie de son succès à la doctrine qu'il -prêche; doctrine d'apparences qui permet à un père l'égoïsme foncier -et la cruauté réelle envers les siens, sous le voile de l'austérité -dévote. Il peut affamer et déshériter sa famille sous prétexte de son -propre salut, il ne doit compte qu'à Dieu; la formule le sauvera, qu'il -soit mauvais père et méchant homme en sûreté de conscience. - -Voilà M. Tartuffe maître et roi de la situation; sa santé prospère, son -corps et son âme fleurissent, il est à la fleur de l'âge, et, malgré -son humilité, il aime à vivre. Voilà son écueil. La femme du maître est -jolie et passe pour coquette. Attachée à son mari par devoir plus que -par sentiment, cette situation la rapproche sans cesse de M. Tartuffe, -et la tentation de la chair vient saisir le saint homme. L'amour -sensuel s'empare de cette âme béate. Malgré lui il jette son masque, ou -du moins le soulève et laisse entrevoir à la femme de son bienfaiteur, -sous un spiritualisme de formules, le fond même de cette nature -grossière et dissimulée, qui veut des réalités et qui s'en repaît; -nature friande et onctueuse, brutale et subtile, lourde et intéressée, -qui trompe le monde au moyen de quelques dehors, d'un rôle appris et -d'une facile hypocrisie. Alors et sous le coup de ses mêmes vices qui -éclatent, tout l'édifice du dévot s'écroule au moment même de son -triomphe. Le père voulait lui donner sa fille, bien qu'il eût engagé -sa parole à un autre prétendant; il lui avait même cédé la partie la -plus nette de sa fortune et lui avait confié un secret d'État relatif -à ses jeunes années, secret qui compromettait jusqu'à sa vie. Dénoncé -par la famille, livré par la jeune femme, Tartuffe est renversé. Mais -les armes que l'engouement lui a prêtées, il les emploie sans pitié, et -le saint homme devient scélérat. L'autorité royale intervient, foudroie -Tartuffe, rétablit la paix, et après ce grand enseignement remet Orgon -au sein de sa famille. - -Telle est cette admirable conception, méditée par Molière depuis le -moment de son entrée à Paris, élaborée avec l'amour le plus persévérant -pendant sept années, et qui, pour être enfin jouée, a coûté à son -auteur autant de diplomatie, de démarches, de persévérance et d'adresse -qu'il avait fallu de sagacité, de génie et de combinaison pour la -créer. Ninon de Lenclos, le prince de Condé, les libres esprits, tous -ceux qui préparaient l'ascendant futur des idées philosophiques, -le groupe croissant des _libertins_ (comme on les nommait alors), -encouragea, surveilla et protégea le développement de l'œuvre. -C'était tout un monde que cette sphère des esprits forts; et Nicole -avait raison de dire qu'il n'y avait déjà plus en 1660 d'hérétiques, -mais des incrédules; à leur tête marchaient la Rochefoucauld, le -prince de Condé, son amie madame Deshoulières, qui ne baptisa -sa fille qu'à vingt-neuf ans; Retz et de Lyonne, la Palatine et -Bourdelot, le bonhomme Rose, qui ne croyait à rien, Saint-Évremond et -Saint-Réal, Desbarreaux l'athée, Milton l'esprit fort, l'aimable de -Méré, Saint-Pavin, Lainé et Hénaut, enfin les anciens compagnons de -Théophile, les nouveaux amis de la Fontaine. - -Ninon prêta son salon pour la première lecture du _Tartuffe_. - -Chapelle, Bernier, Boileau lui-même, qui étaient présents, applaudirent -avec les jeunes seigneurs. - -Mais comment parvenir à faire représenter l'œuvre? Tout se dirigeait -vers l'ordre apparent, vers la décence extérieure. Louis XIV, en se -livrant à ses amours, aimait que la dévotion régnât autour de lui. -Il fallut marcher pas à pas à la conquête de la position, établir -la sape et la tranchée, circonvenir le roi, se faire des appuis -partout, choisir le moment où Paris était désert et s'armer d'une -promesse verbale du monarque, qui venait de partir pour le camp devant -Lille, pour faire jouer enfin le _Tartuffe_ en 1667, sur le théâtre -du Palais-Royal. Il y avait quelque chose de subreptice dans cette -introduction de l'hypocrite, à qui Molière avait enlevé son nom de -Tartuffe pour le nommer _Arnolphe_, et qu'il avait adouci sur plusieurs -points. Malgré ces précautions, tout se souleva. Le premier président -de Lamoignon ordonna la suspension de l'œuvre pour en référer au roi. -Deux acteurs de la troupe, la Thorillière et la Grange, partirent avec -un placet et allèrent supplier Louis XIV et le prier de lever ladite -défense. Bien reçus par le monarque, ils n'obtinrent qu'une réponse -dilatoire et la promesse de faire examiner la pièce à son retour. - -C'était la grande question morale du XVIIIe siècle qui se débattait -déjà, celle de la religion contre la philosophie, celle de Bossuet -contre Voltaire. - -En 1660, on avait brûlé les _Provinciales_, satire redoutable de la -fausse dévotion. D'une part, on essayait de resserrer violemment les -liens de l'unité religieuse, et la révocation de l'édit de Nantes se -préparait. D'une autre, le salon de Ninon de Lenclos, cette antichambre -de Ferney, servait de rendez-vous et de point d'appui aux partisans et -aux protecteurs du _Tartuffe_. - -Pendant deux années, le combat eut lieu autour du _Tartuffe_. Enfin -Molière eut le dessus. - -Après deux années d'interdiction, le 5 février 1669, grâce aux efforts -des amis de Molière et à la merveilleuse prudence de sa conduite, le -symbole du mensonge dévot apparut enfin sur la scène. On s'y porta en -foule; on se souvenait que deux ans auparavant, toutes les loges étant -pleines pour la seconde représentation du _Tartuffe_, un ordre exprès -était venu pour empêcher la représentation. - -«_J'eus de la peine_, dit le journaliste Robinet, _à voir Tartuffe, -tant il y avoit de monde_: - - Et maints couroient hazard - D'être étouffés dans la presse, - Où l'on oyoit crier sans cesse: - Hélas! monsieur Tartuffius, - Faut-il que de vous voir l'envie - Me coûte peut-être la vie? - On disloqua à quelques-uns - Manteaux et côtes... - -Armande était Elmire; du Croisy, dont la voix était douce et l'air -compassé, jouait Tartuffe. Madeleine Béjart, cette femme amère et -violente qui avait tourmenté sa jeune sœur et l'avait forcée à se -rejeter dans les bras d'un mari, représentait Dorine, la servante -maîtresse, «forte en gueule et impertinente,» devenue la première -autorité d'une maison mal conduite. Madame Pernelle, cette aïeule -entêtée qui ouvre la scène d'une façon si admirable, était représentée -par Béjart lui-même, et Molière s'était réservé le personnage du -crédule Orgon. - -Depuis ce temps _Tartuffe_ représente le masque hypocrite et la -formule du mensonge, non-seulement pour la France, mais pour l'Europe -et l'avenir. Comme PATELIN, PANURGE, FIGARO et _Falstaff_, comme -_Lovelace_ et _Don Juan_, il vit toujours, il est immortel. - -Mais qu'est-ce que _Tartuffe_? Selon quelques commentateurs, ce serait -le diable, _der Tauffel_, qui serait transformé en _ter Teufel_, puis -enfin en _Tartuffe_. Selon d'autres, ce serait une allusion à ce -personnage dévot qui, d'un ton contrit, onctueux et pieux, demandait -sans cesse qu'on lui servît des «truffes.» Absurde étymologie. -_Tartuffe_ est simplement le _Truffactor_ de la basse latinité, le -«trompeur,» mot qui se rapporte à l'italien et à l'espagnol «truffa» -combiné avec la syllabe augmentative «tra,» indiquant une qualité -superlative et l'excès d'une qualité ou d'un défaut. _Truffer_, c'est -tromper; «Tratruffar,» tromper excessivement et avec hardiesse. -L'euphonie a donné ensuite «tartuffar,» puis _Tartuffe_. Il est curieux -de retrouver cette dernière désignation appliquée aux «truffes» ou -«tartuffes,» qui deviennent ainsi les _trompeuses_. Platina, dans son -traité _de Honesta voluptate_, indique cette étymologie relevée par le -Duchat et Ménage. _Truffaldin_, le fourbe vénitien, se rapporte à la -même origine. _Tartuffe_, _Truffactor_, le Truffeur, est donc le roi -des fourbes sérieux comme Mascarille est le roi des fourbes comiques; -aussi toute manifestation de l'irritation française contre l'autorité -de la formule, contre l'envahissement des simulacres, a-t-elle eu pour -expression le mot _Tartuffe_. C'est _Tartuffe_ que l'on a demandé, -joué, applaudi, toutes les fois que le mécontentement populaire s'est -soulevé secrètement ou ouvertement contre le joug. Molière a été plus -effectif dans le sens que nous indiquons que cent révolutionnaires. - -Molière n'eut pas seulement à combattre les résistances des dévots, -mais les coquetteries et les prétentions d'Armande, qui voulait jouer -le rôle d'Elmire en grande coquette, se surcharger de diamants et de -dentelles, et éblouir tout le monde de l'éclat de sa parure. Une telle -splendeur eût effrayé M. Tartuffe, dont la finesse madrée n'aurait -pas osé approcher d'une si brillante idole. Molière, au grand chagrin -d'Armande, lui imposa un ajustement plus modeste et plus conforme à la -situation sociale de son mari. - -Quarante-quatre représentations attestèrent la conquête redoutable et -indestructible de Molière. - -Tout s'émut. Un curé, qui s'appelait Roulet, et qui avait le soin d'une -petite église de Paris (Saint-Barthélemy), publia contre l'auteur un -pamphlet furieux, digne des temps de la Ligue. Bourdaloue tonna en -chaire, Bossuet exhorta les chrétiens à ne pas se laisser séduire -par le comédien impie. Le prince de Conti, devenu janséniste, frappa -d'anathème son ancien protégé. La Bruyère, qui tenait à Bossuet par -des liens sévères et secrets, essaya de prouver que le vrai Tartuffe, -plus homme du monde et plus raffiné, ne se montre jamais sous d'aussi -grossières et d'aussi franches couleurs. Les jésuites, bien qu'attaqués -dans les passages où la morale d'Escobar est raillée, pardonnèrent à -Molière, dont le père Bouhours composa l'épitaphe laudative; Fénelon, -leur ami, dont l'âme tendre se joignait à un esprit si fin, prit parti -pour le critique de la fausse dévotion, «qui, disait-il, rendait -service à la vraie piété;» enfin les comédiens ravis assurèrent double -part à Molière dans les recettes de toutes les représentations qui -suivirent. - -Les commentateurs ont cherché avec un soin minutieux les diverses -circonstances et les anecdotes qui ont pu servir Molière dans la -création de _Tartuffe_. Il a puisé dans tous les événements et tous -les faits qui se sont manifestés entre 1660 et 1667: querelles du -jansénisme et du molinisme; les _Provinciales_ brûlées par le bourreau; -les intrigues de l'austère duchesse de Navailles et d'Olympe de Mancini -contre les amours du roi; la cassette de Fouquet et la chute de ce -ministre; le personnage odieux de Letellier; toutes les manœuvres -contradictoires des courtisans et des dévots; la fausse mysticité du -père Lemoine; la rigidité affectée de quelques amis d'Arnauld; la -morale relâchée d'Escobar; les arrestations arbitraires commandées -par le roi; le personnage patelin et sensuel de cet abbé de Roquette, -«qui prêchait les sermons d'autrui;» les anecdotes de la cour et de -la ville; la disgrâce de la comtesse de Soissons; tout, jusqu'à la -retraite sévère des Singlin et des Arnauld; l'époque entière vient se -concentrer dans son œuvre. Il a même indiqué par le personnage de -l'huissier «Loyal,» cet oiseau de proie si rempli de douceur, cet autre -Patelin exerçant pieusement son triste office, l'existence d'une secte -entière vouée à la componction la plus mielleuse et à une douceur de -ton qui ne fait que s'accroître de l'inhumanité des actes. Les jésuites -se turent. Les jansénistes sentirent le coup, et ne pardonnèrent pas à -Molière. - -Rabelais, Boccace, Pascal, Platon dans sa _République_, Scarron même -dans sa nouvelle des _Hypocrites_, lui fournirent des couleurs et des -détails. Il y a dans cette dernière nouvelle, imitée de l'espagnol, -un «Montufar,» dont le nom, par parenthèse, n'est pas sans analogie -avec «Tartuffe,» et qui échappe à la vengeance des lois par la même -pénitence humiliée, par la même abjection chrétienne qui réussit à -Tartuffe. Qui ne se souvenait alors des profondes hypocrisies du -cardinal de Richelieu? Comme Tartuffe, il avait osé parler d'amour à la -femme de son maître. Comme le héros de Molière, il s'était prosterné -aux pieds de l'ennemi dont il allait faire tomber la tête. - -_Tartuffe_ est le point culminant du génie et de la doctrine de -Molière. Le genre humain, facilement dupe de l'apparence; l'engouement -si naturel à la race française, préparant au charlatanisme une conquête -facile; la formule religieuse, le masque de la piété, en simulant -le suprême idéal comme offrant un danger terrible, telle est l'idée -fondamentale développée avec génie par Molière. La victoire lui reste. - -Il savait bien ce qu'il voulait. - -Lisez cette admirable préface du _Tartuffe_, chef-d'œuvre d'un style -qui se rapproche de celui de Rousseau et de Pascal, et qui s'élève -pour la netteté de la discussion au niveau des plus belles pages de la -langue française. Non-seulement il y défend la comédie et le théâtre -en général, mais la nature humaine qu'il réhabilite. C'est l'unique -fragment de ce penseur et de ce poëte où nous puissions contempler à nu -pour ainsi dire sa doctrine philosophique, que nous ne discutons pas -ici: - -«Rectifier et adoucir les passions au lieu de les retrancher.» - - - - -PRÉFACE DU TARTUFFE - - -Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps -persécutée[127]; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils -étoient plus puissans en France que tous ceux que j'ai joués jusques -ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont -souffert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant -de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites -d'eux; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie; ils se sont -effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse -de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant -d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauroient me -pardonner; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur -épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a -blessés; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre -pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils -ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu; et le _Tartuffe_, dans -leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à -l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouvera rien qui ne mérite -le feu. Toutes les syllabes en sont impies; les gestes mêmes y sont -criminels; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tête, -le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu'ils -trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. - - [127] Cette préface a été mise par Molière en tête de la première - édition du _Tartuffe_, publiée en 1669, quelques mois après la - seconde représentation de cet ouvrage, et plus de deux ans après la - première. - -J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure -de tout le monde: les corrections que j'y ai pu faire; le jugement du -roi et de la reine, qui l'ont vue; l'approbation des grands princes -et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur -présence; le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable, -tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre; et, tous -les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me -disent des injures pieusement, et me damnent par charité. - -Je me soucierois fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'étoit -l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de -jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent -la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du -ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. -Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux -me justifier sur la conduite de ma comédie; et je les conjure de tout -mon cœur de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se -défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux -dont les grimaces les déshonorent. - -Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra -sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne -tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer; que je l'ai -traitée avec toutes les précautions que me demandoit la délicatesse de -la matière; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été -possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui -du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la -venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en -balance; on le connoît d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un -bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne -peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse -éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose. - -Je sais bien que pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce -n'est point au théâtre à parler de ces matières; mais je leur demande, -avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est -une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent -en aucune façon; et, sans doute, il ne seroit pas difficile de leur -faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la -religion, et faisoit partie de leurs mystères; que les Espagnols, nos -voisins, ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée; et -que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie -à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne; que c'est -un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importans mystères -de notre foi; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres -gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne; et, sans aller -chercher si loin, que l'on a joué, de notre temps, des pièces saintes -de M. Corneille[128], qui ont été l'admiration de toute la France. - - [128] _Polyeucte_ et _Théodore_, vierge et martyre. - -Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je -ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci -est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les -autres; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la -correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins -puissans, le plus souvent, que ceux de la satire; et rien ne reprend -mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une -grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le -monde. On souffre aisément des répréhensions; mais on ne souffre point -la raillerie. On veut bien être méchant; mais on ne veut point être -ridicule. - -On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de -mon imposteur. Eh! pouvois-je m'en empêcher, pour bien représenter -le caractère d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fasse -connoître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que -j'en aie retranché les termes consacrés, dont on auroit eu peine à lui -entendre faire un mauvais usage.--Mais il débite au quatrième acte une -morale pernicieuse.--Mais cette morale est-elle quelque chose dont -tout le monde n'eût les oreilles rebattues. Dit-elle rien de nouveau -dans ma comédie? Et peut-on craindre que des choses si généralement -détestées fassent quelque impression dans les esprits; que je les rende -dangereuses en les faisant monter sur le théâtre; qu'elles reçoivent -quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il n'y a nulle apparence -à cela; et l'on doit approuver la comédie du _Tartuffe_, ou condamner -généralement toutes les comédies. - -C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps; et jamais -on ne s'étoit si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier -qu'il n'y ait eu des pères de l'Église qui ont condamné la comédie; -mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui -l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité dont on prétend -appuyer la censure est détruite par ce partage; et toute la conséquence -qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des esprits éclairés -des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment, -et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres -l'ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains -spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude. - -Et, en effet, puisqu'on doit discourir des choses, et non pas des mots, -et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, -et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut -qu'ôter le voile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie -en soi, pour voir si elle est condamnable. On connoîtra sans doute -que, n'étant autre chose qu'un poëme ingénieux qui, par des leçons -agréables, reprend les défauts des hommes, on ne sauroit la censurer -sans injustice; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de -l'antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont -donné des louanges à la comédie, eux qui faisoient profession d'une -sagesse si austère, et qui crioient sans cesse après les vices de leur -siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au -théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire -des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des -premiers en dignité, ont fait gloire d'en composer eux-mêmes; qu'il y -en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles -qu'ils avoient composées; que la Grèce a fait pour cet art éclater son -estime par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a -voulu l'honorer; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des -honneurs extraordinaires: je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la -licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des -consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine. - -J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et -qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours? Il -n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime; -point d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les -intentions; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner à de -mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère -comme une des plus excellentes choses que nous ayons; et cependant il -y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait -un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel: -elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connoissance d'un -Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on -n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a -occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses mêmes les plus -saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes; et nous -voyons des scélérats qui tous les jours abusent de la piété, et la -font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse -pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire: -on n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses -que l'on corrompt avec la malice des corrupteurs: on sépare toujours -le mauvais usage d'avec l'intention de l'art; et, comme on ne s'avise -point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la -philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne -doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée -en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent -point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir; et nous ne -devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus -loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. -La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la -comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre -celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont -tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que -la ressemblance du nom; et ce seroit une injustice épouvantable que -de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a -une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, -feroient un grand désordre dans le monde. Il n'y auroit rien par là -qui ne fût condamné; et, puisque l'on ne garde point cette rigueur à -tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même -grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra -régner l'instruction de l'honnêteté. - -Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir -aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes sont les plus -dangereuses; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus -touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont -attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand -crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête; et c'est -un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent -faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans -les forces de la nature humaine; et je ne sais s'il n'est pas mieux -de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de -vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il -vaut mieux fréquenter que le théâtre; et, si l'on veut blâmer toutes -les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il -est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais -qu'elle soit condamnée avec le reste; mais, supposé, comme il est -vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que -les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur -en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis -étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand prince[129] sur la -comédie du _Tartuffe_. - - [129] Le grand Condé. - -Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour -une pièce intitulée _Scaramouche ermite_; et le roi, en sortant, dit au -grand prince que je veux dire: «Je voudrois bien savoir pourquoi les -gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent -mot de celle de _Scaramouche_;» à quoi le prince répondit: «La raison -de cela, c'est que la comédie de _Scaramouche_ joue le ciel et la -religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point; mais celle de -Molière les joue eux-mêmes; c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir.» - - - - -PREMIER PLACET - -PRÉSENTÉ AU ROI - -Sur la comédie du _Tartuffe_, qui n'avoit pas encore été représentée -en public. - - SIRE, - -Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les -divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve[130], -je n'avois rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures -ridicules les vices de mon siècle; et, comme l'hypocrisie, sans doute, -en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, -j'avois eu, SIRE, la pensée que je ne rendrois pas un petit service -à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisois une comédie -qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes -les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les -friponneries couvertes de ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent -attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique. - - [130] Cet emploi est celui de chef de la troupe du roi. - -Je l'ai faite, SIRE, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, -et toutes les circonspections que pouvoit demander la délicatesse de la -matière; et, pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux -vrais dévots, j'en ai distingué le plus que j'ai pu le caractère que -j'avois à toucher. Je n'ai point laissé d'équivoque, j'ai ôté ce qui -pouvoit confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi, dans cette -peinture, que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font -reconnoître d'abord un véritable et franc hypocrite. - -Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, SIRE, -de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l'on -a su vous prendre par l'endroit seul que vous êtes prenable, je veux -dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont -eu l'adresse de trouver grâce auprès de VOTRE MAJESTÉ; et les originaux -enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût, et -quelque ressemblante qu'on la trouvât. - -Bien que ce m'eût été un coup sensible que la suppression de cet -ouvrage, mon malheur pourtant étoit adouci par la manière dont VOTRE -MAJESTÉ s'étoit expliquée sur ce sujet; et j'ai cru, SIRE, qu'elle -m'ôtoit tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'elle -ne trouvoit rien à dire dans cette comédie, qu'elle me défendoit de -produire en public. - -Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde -et du plus éclairé, malgré l'approbation encore de monsieur le -légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans -les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se -sont trouvés d'accord avec les sentiments de VOTRE MAJESTÉ; malgré -tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de..., qui -donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. VOTRE -MAJESTÉ a beau dire, et monsieur le légat et messieurs les prélats -ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l'avoir vue[131], -est diabolique, et diabolique mon cerveau; je suis un démon vêtu de -chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d'un supplice -exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expie en public mon offense, -j'en serois quitte à trop bon marché; le zèle charitable de ce galant -homme de bien n'a garde de demeurer là; il ne veut point que j'aie de -miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné; c'est -une affaire résolue. - - [131] Pour: sans qu'elle ait été vue. Faute de français. - -Ce livre, SIRE, a été présenté à VOTRE MAJESTÉ: et, sans doute, elle -juge bien elle-même combien il m'est fâcheux de me voir exposé tous -les jours aux insultes de ces messieurs; quel tort me feront dans le -monde de telles calomnies, s'il faut qu'elles soient tolérées; et quel -intérêt j'ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au -public que ma comédie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit. -Je ne dirai point, SIRE, ce que j'aurois à demander pour ma réputation, -et pour justifier à tout le monde l'innocence de mon ouvrage: les -rois éclairés comme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on -souhaite; ils voient, comme Dieu, ce qu'il nous faut, et savent mieux -que nous ce qu'ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes -intérêts entre les mains de VOTRE MAJESTÉ; et j'attends d'elle, avec -respect, tout ce qu'il lui plaira d'ordonner là-dessus. - - - - -SECOND PLACET - -PRÉSENTÉ AU ROI - - -Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les sieurs -LA THORILLIÈRE et LA GRANGE, comédiens de SA MAJESTÉ, et compagnons -du sieur MOLIÈRE sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de -représenter le _Tartuffe_ jusques à nouvel ordre de SA MAJESTÉ. - - SIRE, - -C'est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand -monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes; mais, dans l'état où -je me vois, où trouver, SIRE, une protection qu'au lieu où je la viens -chercher; et qui puis-je solliciter contre l'autorité de la puissance -qui m'accable, que la source de la puissance et de l'autorité, que le -juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le -maître de toutes choses? - -Ma comédie, SIRE, n'a pu jouir ici des bontés de VOTRE MAJESTÉ. En -vain je l'ai produite sous le titre de l'_Imposteur_, et déguisé le -personnage sous l'ajustement d'un homme du monde; j'ai eu beau lui -donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, -et des dentelles sur tout l'habit, mettre en plusieurs endroits des -adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable -de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait -que je voulois faire, tout cela n'a de rien servi. La cabale s'est -réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. -Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre -matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. -Ma comédie n'a pas plutôt paru, qu'elle s'est vue foudroyée par le coup -d'un pouvoir qui doit imposer du respect; et tout ce que j'ai pu faire -en cette rencontre pour me sauver moi-même de l'éclat de cette tempête, -c'est de dire que VOTRE MAJESTÉ avoit eu la bonté de m'en permettre la -représentation, et que je n'avois pas cru qu'il fût besoin de demander -cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'elle seule qui me -l'eût défendue. - -Je ne doute point, SIRE, que les gens que je peins dans ma comédie ne -remuent bien des ressorts auprès de VOTRE MAJESTÉ, et ne jettent dans -leur parti, comme ils ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui -sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui -par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes -leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout -l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir, ils l'ont assez montré dans -les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en -public sans en dire le moindre mot. Celles-là n'attaquoient que la -piété et la religion, dont ils se soucient fort peu; mais celle-ci les -attaque et les joue eux-mêmes; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. -Ils ne sauroient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux -de tout le monde; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à VOTRE -MAJESTÉ que chacun s'est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, -SIRE, c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on -en a faite; que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation -profitable; et qu'on s'est étonné que des personnes d'une probité si -connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devroient -être l'horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable -piété dont elles font profession. - -J'attends avec respect l'arrêt que VOTRE MAJESTÉ daignera prononcer sur -cette matière; mais il est très-assuré, SIRE, qu'il ne faut plus que -je songe à faire des comédies si les tartuffes ont l'avantage; qu'ils -prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront -trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de -ma plume. - -Daignent vos bontés, SIRE, me donner une protection contre leur rage -envenimée! et puissé-je, au retour d'une campagne si glorieuse, -délasser VOTRE MAJESTÉ des fatigues de ses conquêtes, lui donner -d'innocens plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le -monarque qui fait trembler toute l'Europe! - - - - -TROISIÈME PLACET - -PRÉSENTÉ AU ROI, LE 5 FÉVRIER 1669. - - SIRE, - -Un fort honnête médecin[132], dont j'ai l'honneur d'être le malade, me -promet et veut s'obliger par-devant notaire de me faire vivre encore -trente années, si je puis lui obtenir une grâce de VOTRE MAJESTÉ. Je -lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandois pas tant, et que -je serois satisfait de lui, pourvu qu'il s'obligeât de ne me point -tuer. Cette grâce, SIRE, est un canonicat de votre chapelle royale de -Vincennes, vacant par la mort de... - -Oserois-je demander encore cette grâce à VOTRE MAJESTÉ le propre jour -de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés? Je -suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots: et je le -serois, par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans -doute, trop de grâces à la fois; mais peut-être n'en est-ce pas trop -pour VOTRE MAJESTÉ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse, -la réponse de mon placet. - - [132] Mauvillain, médecin de Molière. - - - - - PERSONNAGES. ACTEURS. - - MADAME PERNELLE, mère d'Orgon. BÉJART. - ORGON, mari d'Elmire. MOLIÈRE. - ELMIRE, femme d'Orgon. Mlle MOLIÈRE. - DAMIS, fils d'Orgon. HUBERT. - MARIANE, fille d'Orgon et amante de Valère. Mlle DEBRIE. - VALÈRE. amant de Mariane. LA GRANGE. - CLÉANTE, beau-frère d'Orgon. LA THORILLIÈRE. - TARTUFFE, faux dévot. DU CROISY. - DORINE, suivante de Mariane. Mad. BÉJART. - M. LOYAL, sergent[133]. DEBRIE. - UN EXEMPT. - FLIPOTE, servante de madame Pernelle. - - La scène est à Paris, dans la maison d'Orgon. - - [133] Huissier. - - - - -ACTE PREMIER - - -SCÈNE I.--MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE, -FLIPOTE. - - MADAME PERNELLE. - - Allons, Flipote, allons; que d'eux je me délivre. - - ELMIRE. - - Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous suivre. - - MADAME PERNELLE. - - Laissez, ma bru, laissez; ne venez pas plus loin: - Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin. - - ELMIRE. - - De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte. - Mais ma mère, d'où vient que vous sortez si vite? - - MADAME PERNELLE. - - C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci, - Et que de me complaire on ne prend nul souci. - Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée: - Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée. - On n'y respecte rien, chacun y parle haut, - Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud[134]. - - DORINE. - - Si... - - MADAME PERNELLE. - - Vous êtes, ma mie, une fille suivante - Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente: - Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis. - - DAMIS. - - Mais... - - MADAME PERNELLE. - - Vous êtes un sot, en trois lettres, mon fils, - C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère; - Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père, - Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement, - Et ne lui donneriez jamais que du tourment. - - MARIANE. - - Je crois... - - MADAME PERNELLE. - - Mon Dieu! sa sœur, vous faites la discrète, - Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette! - Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort; - Et vous menez sous chape[135] un train que je hais fort. - - ELMIRE. - - Mais, ma mère... - - MADAME PERNELLE. - - Ma bru, qu'il ne vous en déplaise, - Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise; - Vous devriez leur remettre un bon exemple aux yeux; - Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux. - Vous êtes dépensière; et cet état me blesse, - Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. - Quiconque à son mari veut plaire seulement, - Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement. - - CLÉANTE. - - Mais, madame, après tout... - - MADAME PERNELLE. - - Pour vous, monsieur son frère, - Je vous estime fort, vous aime et vous révère; - Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux, - Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous. - Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre - Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre. - Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur, - Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur. - - DAMIS. - - Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute... - - MADAME PERNELLE. - - C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute; - Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux, - De le voir quereller par un fou comme vous. - - DAMIS. - - Quoi! je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique - Vienne usurper céans[136] un pouvoir tyrannique, - Et que nous ne puissions à rien nous divertir, - Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir! - - DORINE. - - S'il le faut écouter et croire à ses maximes, - On ne peut faire rien qu'on ne fasse de crimes. - Car il contrôle tout, ce critique zélé. - - MADAME PERNELLE. - - Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé. - C'est au chemin du ciel qu'il prétend vous conduire. - Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire[137]. - - DAMIS. - - Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père, ni rien, - Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien: - Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte. - Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte; - J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat - Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat. - - DORINE. - - Certes, c'est une chose aussi qui scandalise, - De voir qu'un inconnu céans[138] s'impatronise; - Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers, - Et dont l'habit entier valoit bien six deniers, - En vienne jusque-là que de se méconnoître, - De contrarier tout et de faire le maître. - - MADAME PERNELLE. - - Eh! merci de ma vie! il en iroit bien mieux - Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux. - - DORINE. - - Il passe pour un saint dans votre fantaisie: - Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie. - - MADAME PERNELLE. - - Voyez la langue! - - DORINE. - - A lui, non plus qu'à son Laurent, - Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant. - - MADAME PERNELLE. - - J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être; - Mais pour homme de bien je garantis le maître. - Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez - Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. - C'est contre le péché que son cœur se courrouce, - Et l'intérêt du ciel est tout ce qui le pousse. - - DORINE. - - Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, - Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante céans[139]? - En quoi blesse le ciel une visite honnête, - Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête? - Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous?... - - Montrant Elmire. - - Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux. - - MADAME PERNELLE. - - Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites. - Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites: - Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez, - Ces carrosses sans cesse à la porte plantés, - Et de tant de laquais le bruyant assemblage, - Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. - Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien: - Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien. - - CLÉANTE. - - Eh! voulez-vous, madame, empêcher qu'on ne cause? - Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose, - Si, pour les sots discours où l'on peut être mis, - Il falloit renoncer à ses meilleurs amis. - Et, quand même on pourroit se résoudre à le faire, - Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire? - Contre la médisance il n'est point de rempart. - A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard; - Efforçons-nous de vivre avec toute innocence, - Et laissons aux causeurs une pleine licence. - - DORINE[140]. - - Daphné, notre voisine, et son petit époux[141] - Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous? - Ceux de qui la conduite offre le plus à rire - Sont toujours sur autrui les premiers à médire; - Ils ne manquent jamais de saisir promptement - L'apparente lueur du moindre attachement, - D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, - Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie. - Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs, - Ils pensent dans le monde autoriser les leurs, - Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance, - Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence, - Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés - De ce blâme public dont ils sont trop chargés. - - MADAME PERNELLE. - - Tous ces raisonnemens ne font rien à l'affaire. - On sait qu'Orante[142] mène une vie exemplaire; - Tous ses soins vont au ciel; et j'ai su par des gens - Qu'elle condamne fort le train qui vient céans. - - DORINE. - - L'exemple est admirable, et cette dame est bonne! - Il est vrai qu'elle vit en austère personne; - Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent, - Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant. - Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages, - Elle a fort bien joui de tous ses avantages; - Mais, voyant de ses yeux tous les brillans baisser, - Au monde qui la quitte elle veut renoncer, - Et du voile pompeux d'une haute sagesse - De ses attraits usés déguiser la foiblesse. - Ce sont là les retours des coquettes du temps: - Il leur est dur de voir déserter les galans. - Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude - Ne voit d'autre recours que le métier de prude; - Et la sévérité de ces femmes de bien - Censure toute chose, et ne pardonne à rien. - Hautement d'un chacun elles blâment la vie, - Non point par charité, mais par un trait d'envie - Qui ne sauroit souffrir qu'un autre ait les plaisirs - Dont le penchant de l'âge a sevré leurs désirs. - - MADAME PERNELLE, à Elmire. - - Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire, - Ma bru. L'on est chez vous contrainte de se taire: - Car madame à jaser tient le dé tout le jour. - Mais enfin je prétends discourir à mon tour: - Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage - Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage; - Que le ciel, au besoin, l'a céans envoyé - Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé; - Que, pour votre salut, vous le devez entendre; - Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre. - Ces visites, ces bals, ces conversations, - Sont du malin esprit toutes inventions. - Là jamais on n'entend de pieuses paroles; - Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles: - Bien souvent le prochain en a sa bonne part, - Et l'on y sait médire et du tiers et du quart. - Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées - De la confusion de telles assemblées: - Mille caquets divers s'y font en moins de rien; - Et, comme l'autre jour un docteur dit fort bien, - C'est véritablement la tour de Babylone, - Car chacun y babille, et tout du long de l'aune; - Et, pour conter l'histoire où ce point l'engagea... - - Montrant Cléante. - - Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà! - Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire, - - A Elmire. - - Et sans... Adieu, ma bru; je ne veux plus rien dire. - Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, - Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied. - - Donnant un soufflet à Flipote. - - Allons, vous, vous rêvez et bayez[143] aux corneilles: - Jour de Dieu! je saurai vous frotter les oreilles! - Marchons, gaupe, marchons! - - [134] Pour: une famille de bohémiens. Proverbe archaïque et - populaire. «Le roi Pétaud, dit Bret, est le chef que se choisissaient - autrefois les mendiants, réunis en corporation. Ce nom vient du - latin _peto_, je demande. Ce roi n'ayant pas plus de pouvoir que ses - sujets, on donne par extension le nom de cour du roi Pétaud à une - maison où tout le monde commande.» - - [135] Pour: sous cape, sous le manteau. De l'espagnol _capa_. - - [136] Pour: dans cette maison; du latin, _hic intus_, ci ens, ici - dedans. Archaïsme expressif et perdu, ainsi que leans (_illie intus_, - là ens, là dedans). Deux mots excellents d'une nuance distincte et - que la langue ne possède plus. - - [137] Pour: porter, engager; du latin, _inducere_. - - [138] Voyez la note de la page précédente. - - [139] Voyez la note, page 331. - - [140] Cette tirade et la suivante avaient appartenu d'abord au - rôle de Cléante, comme le prouvent le ton et le style employés par - Molière. Il a craint, apparemment, de donner trop de valeur à ses - portraits, et a pensé qu'ils passeraient plus aisément dans la bouche - d'une suivante. - - [141] Allusion à la comtesse de Soissons et à son mari, qui furent - exilés. Voyez plus haut, page 317. - - [142] La duchesse de Navailles. Voyez plus haut, page 317. - - [143] Pour: rester béant. Du latin, _beare_, rester la bouche ouverte - en regardant les corneilles. - - -SCÈNE II.--CLÉANTE, DORINE. - - CLÉANTE. - - Je n'y veux point aller, - De peur qu'elle ne vînt encor me quereller; - Que cette bonne femme... - - DORINE. - - Ah! certes, c'est dommage - Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage: - Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon, - Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom. - - CLÉANTE. - - Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée! - Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée! - - DORINE. - - Oh! vraiment, tout cela n'est rien au prix du fils: - Et, si vous l'aviez vu, vous diriez: C'est bien pis! - Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage, - Et pour servir son prince il montra du courage: - Mais il est devenu comme un homme hébété, - Depuis que de Tartuffe on le voit entêté: - Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme - Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille et femme. - C'est de tous ses secrets l'unique confident, - Et de ses actions le directeur prudent; - Il le choie, il l'embrasse; et pour une maîtresse - On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse: - A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis; - Avec joie il l'y voit manger autant que six; - Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cède, - Et, s'il vient à roter, il lui dit: Dieu vous aide! - Enfin il en est fou, c'est son tout, son héros; - Il l'admire à tous coups, le cite à tous propos; - Ses moindres actions lui semblent des miracles, - Et tous les mots qu'il dit sont pour lui des oracles. - Lui, qui connoît sa dupe, et qui veut en jouir, - Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir; - Son cagotisme en tire à toute heure des sommes, - Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes. - Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon - Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon; - Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, - Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches. - Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains - Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints, - Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, - Avec la sainteté les parures du diable. - - -SCÈNE III.--ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLÉANTE, DORINE. - - ELMIRE, à Cléante. - - Vous êtes bien heureux de n'être point venu - Au discours qu'à la porte elle nous a tenu. - Mais j'ai vu mon mari; comme il ne m'a point vue, - Je veux aller là-haut attendre sa venue. - - CLÉANTE. - - Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement; - Et je vais lui donner le bon jour seulement. - - -SCÈNE IV.--CLÉANTE, DAMIS, DORINE. - - DAMIS. - - De l'hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose. - J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose, - Qu'il oblige mon père à des détours si grands - Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends... - Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère, - La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chère, - Et, s'il falloit... - - DORINE. - - Il entre. - - -SCÈNE V.--ORGON, CLÉANTE, DORINE. - - ORGON. - - Ah! mon frère, bonjour. - - CLÉANTE. - - Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour. - La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie. - -ORGON. - - A Cléante. - - Dorine... Mon beau-frère, attendez, je vous prie. - Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, - Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici. - - A Dorine. - - Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte? - Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte? - - DORINE. - - Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, - Avec un mal de tête étrange à concevoir. - - ORGON. - - Et Tartuffe? - - DORINE. - - Tartuffe! il se porte à merveille, - Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille. - - ORGON. - - Le pauvre homme! - - DORINE. - - Le soir elle eut un grand dégoût, - Et ne put, au souper, toucher à rien du tout, - Tant sa douleur de tête étoit encor cruelle! - - ORGON. - - Et Tartuffe? - - DORINE. - - Il soupa, lui tout seul, devant elle; - Et fort dévotement il mangea deux perdrix, - Avec une moitié de gigot en hachis. - - ORGON. - - Le pauvre homme! - - DORINE. - - La nuit se passa tout entière - Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière; - Des chaleurs l'empêchoient de pouvoir sommeiller, - Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller. - - ORGON. - - Et Tartuffe? - - DORINE. - - Pressé d'un sommeil agréable, - Il passa dans sa chambre au sortir de la table; - Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, - Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain. - - ORGON. - - Le pauvre homme! - - DORINE. - - A la fin, par nos raisons gagnée, - Elle se résolut à souffrir la saignée; - Et le soulagement suivit tout aussitôt. - - ORGON. - - Et Tartuffe? - - DORINE. - - Il reprit courage comme il faut; - Et, contre tous les maux fortifiant son âme, - Pour réparer le sang qu'avoit perdu madame, - But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin. - - ORGON. - - Le pauvre homme! - - DORINE. - - Tous deux se portent bien enfin, - Et je vais à madame annoncer par avance - La part que vous prenez à sa convalescence. - - -SCÈNE VI.--ORGON, CLÉANTE. - - CLÉANTE. - - A votre nez, mon frère, elle se rit de vous: - Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux, - Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. - A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice? - Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui - A vous faire oublier toutes choses pour lui? - Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, - Vous en veniez au point... - - ORGON. - - Halte-là, mon beau-frère, - Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez. - - CLÉANTE. - - Je ne le connois pas, puisque vous le voulez; - Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être... - - ORGON. - - Mon frère, vous seriez charmé de le connoître; - Et vos ravissemens ne prendroient point de fin. - C'est un homme... qui... ah! un homme... un homme enfin - Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde, - Et comme du fumier regarde tout le monde. - Oui, je deviens tout autre avec son entretien: - Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien; - De toutes amitiés il détache mon âme; - Et je verrois mourir frère, enfans, mère et femme, - Que je m'en soucierois autant que de cela. - - CLÉANTE. - - Les sentimens humains, mon frère, que voilà! - - ORGON. - - Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, - Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre: - Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, - Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. - Il attiroit les yeux de l'assemblée entière - Par l'ardeur dont au ciel il poussoit sa prière; - Il faisoit des soupirs, de grands élancemens, - Et baisoit humblement la terre à tous momens, - Et, lorsque je sortois, il me devançoit vite - Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite. - Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit, - Et de son indigence, et de ce qu'il étoit, - Je lui faisois des dons: mais, avec modestie, - Il me vouloit toujours en rendre une partie. - _C'est trop_, me disoit-il, _c'est trop de la moitié_; - _Je ne mérite pas de vous faire pitié_. - Et, quand je refusois de le vouloir reprendre, - Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre, - Enfin le ciel chez moi me le fit retirer, - Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. - Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même - Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême; - Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, - Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. - Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle; - Il s'impute à péché la moindre bagatelle; - Un rien presque suffit pour le scandaliser, - Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser, - D'avoir pris une puce en faisant sa prière, - Et de l'avoir tuée avec trop de colère. - - CLÉANTE. - - Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi! - Avec de tels discours vous moquez-vous de moi? - Et que prétendez-vous? Que tout ce badinage.. - - ORGON. - - Mon frère, ce discours sent le libertinage[144]: - Vous en êtes un peu dans votre âme entiché; - Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, - Vous vous attirerez quelque méchante affaire. - - CLÉANTE. - - Voilà de vos pareils le discours ordinaire: - Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux; - C'est être libertin[145] que d'avoir de bons yeux; - Et qui n'adore pas de vaines simagrées - N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. - Allez, tous vos discours ne me font point de peur; - Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur. - De tous vos façonniers[146] on n'est point les esclaves. - Il est de faux dévots ainsi que de faux braves; - Et, comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit - Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, - Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, - Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace. - Eh quoi! vous ne ferez nulle distinction - Entre l'hypocrisie et la dévotion? - Vous les voulez traiter d'un semblable langage, - Et rendre même honneur au masque qu'au visage; - Egaler l'artifice à la sincérité, - Confondre l'apparence avec la vérité, - Estimer le fantôme autant que la personne, - Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne! - Les hommes, la plupart, sont étrangement faits; - Dans la juste nature on ne les voit jamais: - La raison a pour eux des bornes trop petites, - En chaque caractère ils passent ses limites; - Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent, - Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. - Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère. - - ORGON. - - Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère; - Tout le savoir du monde est chez vous retiré; - Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, - Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes; - Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes. - - CLÉANTE. - - Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, - Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré; - Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science, - Du faux avec le vrai faire la différence. - Et, comme je ne vois nul genre de héros - Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, - Aucune chose au monde et plus noble et plus belle - Que la sainte ferveur d'un véritable zèle; - Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux - Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux, - Que ces francs charlantans, que ces dévots de place, - De qui la sacrilége et trompeuse grimace - Abuse impunément, et se joue, à leur gré, - De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré; - Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, - Font de dévotion métier et marchandise, - Et veulent acheter crédit et dignités - A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés; - Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune, - Par le chemin du ciel courir à leur fortune; - Qui, brûlans et prians, demandent chaque jour, - Et prêchent la retraite au milieu de la cour; - Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, - Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, - Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment - De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment; - D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, - Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, - Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, - Veut nous assassiner avec un fer sacré! - De ce faux caractère on en voit trop paroître; - Mais les dévots de cœur sont aisés à connoître. - Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux - Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux. - Regardez Ariston, regardez Périandre, - Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre; - Ce titre par aucun ne leur est débattu; - Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu, - On ne voit point en eux ce faste insupportable, - Et leur dévotion est humaine, est traitable; - Ils ne censurent point toutes nos actions, - Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections; - Et, laissant la fierté des paroles aux autres, - C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres. - L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, - Et leur âme est portée à juger bien d'autrui. - Point de cabale entre eux, point d'intrigues à suivre - On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre. - Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement, - Ils attachent leur haine au péché seulement, - Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême, - Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même. - Voilà mes gens, voilà comme il en faut user, - Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer. - Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle. - C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle; - Mais par un faux éclat je vous crois ébloui. - - ORGON. - - Monsieur mon cher beau-frère, avez vous tout dit? - - CLÉANTE. - - Oui. - - ORGON, s'en allant. - - Je suis votre valet. - - CLÉANTE. - - De grâce, un mot, mon frère. - Laissons là ce discours. Vous savez que Valère, - Pour être votre gendre, a parole de vous. - - ORGON. - - Oui. - - CLÉANTE. - - Vous aviez pris jour pour un lien si doux. - - ORGON. - - Il est vrai. - - CLÉANTE. - - Pourquoi donc en différer la fête? - - ORGON. - - Je ne sais. - - CLÉANTE. - - Auriez-vous autre pensée en tête? - - ORGON. - - Peut-être. - - CLÉANTE. - - Vous voulez manquer à votre foi? - - ORGON. - - Je ne dis pas cela. - - CLÉANTE. - - Nul obstacle, je croi, - Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses. - - ORGON. - - Selon. - - CLÉANTE. - - Pour dire un mot faut-il tant de finesses? - Valère, sur ce point, me fait vous visiter. - - ORGON - - Le ciel en soit loué! - - CLÉANTE. - - Mais que lui reporter? - - ORGON. - - Tout ce qu'il vous plaira. - - CLÉANTE. - - Mais il est nécessaire - De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc? - - ORGON. - - De faire - Ce que le ciel voudra. - - CLÉANTE. - - Mais parlons tout de bon. - Valère a votre foi: la tiendrez-vous, ou non? - - ORGON. - - Adieu. - - CLÉANTE, seul. - - Pour son amour je crains une disgrâce, - Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe. - - [144] Pour: liberté excessive de l'esprit, licence de doctrine. Le - mot a changé de sens. - - [145] Voyez la note précédente. - - [146] Pour faiseurs de façons, de petites mines. Du latin, _facies_, - dont façon est le diminutif. - - - - -ACTE II - - -SCÈNE I.--ORGON, MARIANE. - - ORGON. - - Mariane! - - MARIANE. - - Mon père? - - ORGON. - - Approchez; j'ai de quoi - Vous parler en secret. - - MARIANE, à Orgon, qui regarde dans un cabinet. - - Que cherchez-vous? - - ORGON. - - Je voi - Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre, - Car ce petit endroit est propre pour surprendre. - Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous - Reconnu de tout temps un esprit assez doux, - Et de tout temps aussi vous m'avez été chère. - - MARIANE. - - Je suis fort redevable à cet amour de père. - - ORGON. - - C'est fort bien dit, ma fille; et, pour le mériter, - Vous devez n'avoir soin que de me contenter. - - MARIANE. - - C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute. - - ORGON. - - Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe, notre hôte? - - MARIANE. - - Qui, moi? - - ORGON. - - Vous. Voyez bien comme vous répondrez. - - MARIANE. - - Hélas! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez. - - -SCÈNE II.--ORGON, MARIANE, DORINE, entrant doucement, et se tenant -derrière Orgon, sans être vue. - - ORGON. - - C'est parler sagement... Dites-moi donc, ma fille, - Qu'en toute sa personne un haut mérite brille, - Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous seroit doux - De le voir, par mon choix, devenir votre époux. - Eh? - - MARIANE. - - Eh? - - ORGON. - - Qu'est-ce? - - MARIANE. - - Plaît-il? - - ORGON. - - Quoi? - - MARIANE. - - Me suis-je méprise? - - ORGON. - - Comment? - - MARIANE. - - Que voulez-vous, mon père, que je dise, - Qui me touche le cœur, et qu'il me seroit doux - De voir, par votre choix, devenir mon époux? - - ORGON. - - Tartuffe. - - MARIANE. - - Il n'en est rien, mon père, je vous jure; - Pourquoi me faire dire une telle imposture? - - ORGON. - - Mais je veux que cela soit une vérité; - Et c'est assez pour vous que je l'aie arrêté. - - MARIANE. - - Quoi! vous voulez, mon père... - - ORGON. - - Oui, je prétends, ma fille, - Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille. - Il sera votre époux, j'ai résolu cela; - - Apercevant Dorine. - - Et, comme sur vos vœux je... Que faites-vous là? - La curiosité qui vous presse est bien forte, - Ma mie, à nous venir écouter de la sorte. - - DORINE. - - Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part - De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard; - Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, - Et j'ai traité cela de pure bagatelle. - - ORGON. - - Quoi donc! la chose est-elle incroyable? - - DORINE. - - A tel point, - Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point. - - ORGON. - - Je sais bien le moyen de vous le faire croire. - - DORINE. - - Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire! - - ORGON. - - Je conte justement ce qu'on verra dans peu. - - DORINE. - - Chansons! - - ORGON. - - Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu. - - DORINE. - - Allez, ne croyez point à monsieur votre père; - Il raille. - - ORGON. - - Je vous dis... - - DORINE. - - Non, vous avez beau faire, - On ne vous croira point. - - ORGON. - - A la fin, mon courroux... - - DORINE. - - Eh bien, on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous. - Quoi! se peut-il, monsieur, qu'avec l'air d'homme sage, - Et cette large barbe au milieu du visage, - Vous soyez assez fou pour vouloir... - - ORGON. - - Écoutez: - Vous avez pris céans certaines privautés - Qui ne me plaisent point; je vous le dis, ma mie. - - DORINE. - - Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie. - Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot? - Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot: - Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense. - Et puis, que vous apporte une telle alliance? - A quel sujet aller, avec tout votre bien, - Choisir un gendre gueux?... - - ORGON. - - Taisez-vous! S'il n'a rien, - Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. - Sa misère est sans doute une honnête misère: - Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, - Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver - Par son trop peu de soin des choses temporelles - Et sa puissante attache aux choses éternelles. - Mais mon secours pourra lui donner les moyens - De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens: - Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme; - Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme. - - DORINE. - - Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanité, - Monsieur, ne sied pas bien avec la piété. - Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence - Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance, - Et l'humble procédé de la dévotion - Souffre mal les éclats de cette ambition. - A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse? - Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse. - Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui, - D'une fille comme elle un homme comme lui? - Et ne devez-vous pas songer aux bienséances, - Et de cette union prévoir les conséquences? - Sachez que d'une fille on risque la vertu - Lorsque dans son hymen son goût est combattu; - Que le dessein d'y vivre en honnête personne - Dépend des qualités du mari qu'on lui donne, - Et que ceux dont partout on montre au doigt le front, - Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont. - Il est bien difficile enfin d'être fidèle - A de certains maris faits d'un certain modèle; - Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait - Est responsable au ciel des fautes qu'elle fait. - Songez à quels périls votre dessein vous livre. - - ORGON. - - Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre! - - DORINE. - - Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons. - - ORGON. - - Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons; - Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père. - J'avois donné pour vous ma parole à Valère; - Mais, outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, - Je le soupçonne encor d'être un peu libertin[147]; - Je ne remarque point qu'il hante les églises. - - DORINE. - - Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises, - Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus? - - ORGON. - - Je ne demande pas votre avis là-dessus. - Enfin avec le ciel l'autre est le mieux du monde, - Et c'est une richesse à nulle autre seconde. - Cet hymen de tous biens comblera vos désirs, - Il sera tout confit en douceurs et plaisirs. - Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles, - Comme deux vrais enfans, comme deux tourterelles - A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez; - Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez. - - DORINE. - - Elle? Elle n'en fera qu'un sot[148], je vous assure. - - ORGON. - - Ouais! quels discours! - - DORINE. - - Je dis qu'il en a l'encolure, - Et que son ascendant, monsieur, l'emportera - Sur toute la vertu que votre fille aura. - - ORGON. - - Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire, - Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire. - - DORINE. - - Je n'en parle, monsieur, que pour votre intérêt. - - ORGON. - - C'est prendre trop de soin; taisez-vous, s'il vous plaît. - - DORINE. - - S'il ne vous aimoit pas... - - ORGON. - - Je ne veux pas qu'on m'aime. - - DORINE. - - Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même. - - ORGON. - - Ah! - - DORINE. - - Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir - Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir. - - ORGON. - - Vous ne vous tairez point! - - DORINE. - - C'est une conscience - Que de vous laisser faire une telle alliance. - - ORGON. - - Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés... - - DORINE. - - Ah! vous êtes dévot, et vous vous emportez! - - ORGON. - - Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises, - Et tout résolûment je veux que tu te taises. - - DORINE. - - Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins. - - ORGON. - - Pense, si tu le veux; mais applique tes soins - - A sa fille. - - A ne m'en point parler, ou... Suffit... Comme sage, - J'ai pesé mûrement toutes choses. - - DORINE, à part. - - J'enrage - De ne pouvoir parler! - - ORGON. - - Sans être damoiseau, - Tartuffe est fait de sorte... - - DORINE, à part. - - Oui, c'est un beau museau! - - ORGON. - - Que, quand tu n'aurois même aucune sympathie - Pour tous les autres dons... - - DORINE, à part. - - La voilà bien lotie! - - Orgon se tourne du côté de Dorine, et, les bras croisés, l'écoute et - la regarde en face. - - Si j'étois en sa place, un homme assurément - Ne m'épouseroit pas de force impunément; - Et je lui ferois voir, bientôt après la fête, - Qu'une femme a toujours une vengeance prête. - - ORGON, à Dorine. - - Donc de ce que je dis on ne fera nul cas? - - DORINE. - - De quoi vous plaignez-vous? Je ne vous parle pas. - - ORGON. - - Qu'est-ce que tu fais donc? - - DORINE. - - Je me parle à moi-même. - - ORGON, à part. - - Fort bien. Pour châtier son insolence extrême, - Il faut que je lui donne un revers de ma main. - - Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine; et, à chaque mot - qu'il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient - droite sans parler. - - Ma fille, vous devez approuver mon dessein... - Croire que le mari... que j'ai su vous élire... - - A Dorine. - - Que ne te parles-tu? - - DORINE. - - Je n'ai rien à me dire. - - ORGON. - - Encore un petit mot. - - DORINE. - - Il ne me plaît pas, moi. - - ORGON. - - Certes, je t'y guettois. - - DORINE. - - Quelque sotte[149], ma foi!... - - ORGON. - - Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance, - Et montrer pour mon choix entière déférence. - - DORINE, en s'enfuyant. - - Je me moquerois fort de prendre un tel époux. - - ORGON, après avoir manqué de donner un soufflet à Dorine. - - Vous avez là, ma fille, une peste avec vous, - Avec qui, sans péché, je ne saurois plus vivre. - Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre. - Ses discours insolens m'ont mis l'esprit en feu, - Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu. - - [147] Voyez plus haut la note, page 341. - - [148] Pour: mari trompé. Expression proverbiale passée de mode. - - [149] Voyez tome Ier, page 86, note quatrième. - - -SCÈNE III.--MARIANE, DORINE. - - DORINE. - - Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole, - Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle? - Souffrir qu'on vous propose un projet insensé, - Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé! - - MARIANE. - - Contre un père absolu que veux-tu que je fasse? - - DORINE. - - Ce qu'il faut pour parer une telle menace. - - MARIANE. - - Quoi? - - DORINE. - - Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui; - Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui; - Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire, - C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire; - Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant - Il le peut épouser sans nul empêchement. - - MARIANE. - - Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire, - Que je n'ai jamais eu la force de rien dire. - - DORINE. - - Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas: - L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas? - - MARIANE. - - Ah! qu'envers mon amour ton injustice est grande, - Dorine! Me dois-tu faire cette demande? - T'ai-je pas[150] là-dessus ouvert cent fois mon cœur? - Et sais-tu pas[151] pour lui jusqu'où va mon ardeur? - - DORINE. - - Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche, - Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche? - - MARIANE. - - Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter; - Et mes vrais sentiments ont su trop éclater. - - DORINE. - - Enfin vous l'aimez donc? - - MARIANE. - - Oui, d'une ardeur extrême. - - DORINE. - - Et, selon l'apparence, il vous aime de même? - - MARIANE. - - Je le crois. - - DORINE. - - Et tous deux brûlez également - De vous voir mariés ensemble? - - MARIANE. - - Assurément. - - DORINE. - - Sur cette autre union quelle est donc votre attente? - - MARIANE. - - De me donner la mort, si l'on me violente. - - DORINE. - - Fort bien. C'est un recours où je ne songeois pas. - Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras. - Le remède, sans doute, est merveilleux. J'enrage, - Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage! - - MARIANE. - - Mon Dieu! de quelle humeur, Dorine, tu te rends! - Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens. - - DORINE. - - Je ne compatis point à qui dit des sornettes, - Et dans l'occasion mollit comme vous faites. - - MARIANE. - - Mais que veux-tu? si j'ai de la timidité... - - DORINE. - - Mais l'amour dans un cœur veut de la fermeté. - - MARIANE. - - Mais n'en gardé-je pas pour les feux de Valère? - Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père? - - DORINE. - - Mais quoi! si votre père est un bourru fieffé[152] - Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé, - Et manque à l'union qu'il avoit arrêtée, - La faute à votre amant doit-elle être imputée? - - MARIANE. - - Mais, par un haut refus et d'éclatans mépris, - Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris? - Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille, - De la pudeur du sexe et du devoir de fille? - Et veux-tu que mes feux par le monde étalés... - - DORINE. - - Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez - Être à monsieur Tartuffe; et j'aurois, quand j'y pense, - Tort de vous détourner d'une telle alliance. - Quelle raison aurois-je à combattre vos vœux? - Le parti de soi-même est fort avantageux. - Monsieur Tartuffe! oh! oh! n'est-ce rien qu'on propose? - Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose, - N'est pas un homme, non, qui se mouche du pied; - Et ce n'est pas peu d'heur[153] que d'être sa moitié, - Tout le monde déjà de gloire le couronne; - Il est noble chez lui, bien fait de sa personne; - Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri: - Vous vivrez trop contente avec un tel mari. - - MARIANE. - - Mon Dieu!... - - DORINE. - - Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme, - Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme! - - MARIANE. - - Ah! cesse, je te prie, un semblable discours, - Et contre cet hymen ouvre-moi du secours. - C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire. - - DORINE. - - Non, il faut qu'une fille obéisse à son père, - Voulût-il lui donner un singe pour époux. - Votre sort est fort beau: de quoi vous plaignez-vous? - Vous irez par le coche en sa petite ville, - Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile, - Et vous vous plairez fort à les entretenir; - D'abord chez le beau monde on vous fera venir. - Vous irez visiter, pour votre bienvenue, - Madame la baillive et madame l'élue, - Qui d'un siége pliant vous feront honorer. - Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer - Le bal et la grand'bande[154], à savoir deux musettes, - Et parfois Fagotin[155], et les marionnettes, - Si pourtant votre époux... - - MARIANE. - - Ah! tu me fais mourir! - De tes conseils plutôt songe à me secourir. - - DORINE. - - Je suis votre servante. - - MARIANE. - - Eh! Dorine, de grâce... - - DORINE. - - Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe. - - MARIANE. - - Ma pauvre fille! - - DORINE. - - Non. - - MARIANE. - - Si mes vœux déclarés... - - DORINE. - - Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez. - - MARIANE. - - Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée: - Fais-moi... - - DORINE. - - Non; vous serez, ma foi, tartuffiée[156]. - - MARIANE. - - Eh bien, puisque mon sort ne sauroit t'émouvoir, - Laisse-moi désormais toute à mon désespoir: - C'est de lui que mon cœur empruntera de l'aide; - Et je sais de mes maux l'infaillible remède. - - Mariane veut s'en aller. - - DORINE. - - Eh! la, la, revenez. Je quitte mon courroux: - Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous. - - MARIANE. - - Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre, - Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire. - - DORINE. - - Ne vous tourmentez point. On peut adroitement - Empêcher... Mais voici Valère, votre amant. - - [150] Pour: ne t'ai-je pas. Ellipse archaïque. - - [151] Même observation. - - [152] Voyez tome II, page 21, note deuxième. - - [153] Pour: bonheur. Voyez tome Ier, p. 94, note quatrième. - - [154] La grande troupe de musiciens. - - [155] Le singe de la foire. - - [156] Mot de l'invention de Molière. - - -SCÈNE IV.--VALÈRE, MARIANE, DORINE. - - VALÈRE. - - On vient de débiter, madame, une nouvelle - Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle. - - MARIANE. - - Quoi? - - VALÈRE. - - Que vous épousez Tartuffe. - - MARIANE. - - Il est certain - Que mon père s'est mis en tête ce dessein. - - VALÈRE. - - Votre père, madame... - - MARIANE. - - A changé de visée: - La chose vient par lui de m'être proposée. - - VALÈRE. - - Quoi! sérieusement? - - MARIANE. - - Oui, sérieusement. - Il s'est pour cet hymen déclaré hautement. - - VALÈRE. - - Et quel est le dessein où votre âme s'arrête, - Madame? - - MARIANE. - - Je ne sais. - - VALÈRE. - - La réponse est honnête. - Vous ne savez? - - MARIANE. - - Non. - - VALÈRE. - - Non? - - MARIANE. - - Que me conseillez-vous? - - VALÈRE. - - Je vous conseille, moi, de prendre cet époux. - - MARIANE. - - Vous me le conseillez? - - VALÈRE. - - Oui. - - MARIANE. - - Tout de bon? - - VALÈRE. - - Sans doute. - Le choix est glorieux et vaut bien qu'on l'écoute. - - MARIANE. - - Eh bien, c'est un conseil, monsieur, que je reçois. - - VALÈRE. - - Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois. - - MARIANE. - - Pas plus qu'à le donner n'en a souffert votre âme. - - VALÈRE. - - Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, madame. - - MARIANE. - - Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir. - - DORINE, se retirant dans le fond du théâtre. - - Voyons ce qui pourra de ceci réussir[157]. - - VALÈRE. - - C'est donc ainsi qu'on aime? Et c'étoit tromperie - Quand vous... - - MARIANE. - - Ne parlons point de cela, je vous prie. - Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter - Celui que pour époux on me veut présenter; - Et je déclare, moi, que je prétends le faire, - Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire. - - VALÈRE. - - Ne vous excusez point sur mes intentions: - Vous aviez pris déjà vos résolutions; - Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole - Pour vous autoriser à manquer de parole. - - MARIANE. - - Il est vrai, c'est bien dit. - - VALÈRE. - - Sans doute; et votre cœur - N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur. - - MARIANE. - - Hélas! permis à vous d'avoir cette pensée. - - VALÈRE. - - Oui, oui, permis à moi: mais mon âme offensée - Vous préviendra peut-être en un pareil dessein; - Et je sais où porter et mes vœux et ma main. - - MARIANE. - - Ah! je n'en doute point; et les ardeurs qu'excite - Le mérite... - - VALÈRE. - - Mon Dieu! laissons là le mérite: - J'en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi. - Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi: - Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte, - Consentira sans honte à réparer ma perte. - - MARIANE. - - La perte n'est pas grande; et de ce changement - Vous vous consolerez assez facilement. - - VALÈRE. - - J'y ferai mon possible; et vous le pouvez croire. - Un cœur qui nous oublie engage notre gloire; - Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins: - Si l'on n'en vient à bout on le doit feindre au moins; - Et cette lâcheté jamais ne se pardonne, - De montrer de l'amour pour qui nous abandonne. - - MARIANE. - - Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé. - - VALÈRE. - - Fort bien; et d'un chacun il doit être approuvé. - Eh quoi! vous voudriez qu'à jamais dans mon âme - Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme, - Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras, - Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas? - - MARIANE. - - Au contraire: pour moi, c'est ce que je souhaite; - Et je voudrois déjà que la chose fût faite. - - VALÈRE. - - Vous le voudriez? - - MARIANE. - - Oui. - - VALÈRE. - - C'est assez m'insulter, - Madame; et, de ce pas, je vais vous contenter. - - Il fait un pas pour s'en aller. - - MARIANE. - - Fort bien. - - VALÈRE, revenant. - - Souvenez-vous au moins que c'est vous-même - Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême. - - MARIANE. - - Oui. - - VALÈRE, revenant encore. - - Et que le dessein que mon âme conçoit - N'est rien qu'à votre exemple. - - MARIANE. - - A mon exemple, soit. - - VALÈRE, en sortant. - - Suffit: vous allez être à point nommé servie. - - MARIANE. - - Tant mieux! - - VALÈRE, revenant encore. - - Vous me voyez, c'est pour toute ma vie. - - MARIANE. - - A la bonne heure. - - VALÈRE, se retournant lorsqu'il est prêt à sortir. - - Eh? - - MARIANE. - - Quoi? - - VALÈRE. - - Ne m'appelez-vous pas? - - MARIANE. - - Moi? Vous rêvez! - - VALÈRE. - - Eh bien, je poursuis donc mes pas. - Adieu, madame. - - Il s'en va lentement. - - MARIANE. - - Adieu, monsieur. - - DORINE, à Mariane. - - Pour moi, je pense - Que vous perdez l'esprit par cette extravagance: - Et je vous ai laissés tout du long quereller, - Pour voir où tout cela pourroit enfin aller. - Holà! seigneur Valère. - - Elle arrête Valère par le bras. - - VALÈRE, feignant de résister. - - Eh! que veux-tu, Dorine? - - DORINE. - - Venez ici. - - VALÈRE. - - Non, non, le dépit me domine: - Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu. - - DORINE. - - Arrêtez! - - VALÈRE. - - Non, vois-tu, c'est un point résolu. - - DORINE. - - Ah! - - MARIANE, à part. - - Il souffre à me voir, ma présence le chasse; - Et je ferai bien mieux de lui quitter la place. - - DORINE, quittant Valère et courant après Mariane. - - A l'autre! Où courez-vous? - - MARIANE. - - Laisse. - - DORINE. - - Il faut revenir. - - MARIANE. - - Non, non, Dorine; en vain tu veux me retenir. - - VALÈRE, à part. - - Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice; - Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse. - - DORINE, quittant Mariane et courant après Valère. - - Encor! Diantre soit fait de vous! Si, je le veux. - Cessez ce badinage, et venez çà tous deux. - - Elle prend Valère et Mariane par la main, et les ramène. - - VALÈRE, à Dorine. - - Mais quel est ton dessein? - - MARIANE, à Dorine. - - Qu'est-ce que tu veux faire? - - DORINE. - - Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire. - - A Valère. - - Êtes-vous fou d'avoir un pareil démêlé? - - VALÈRE. - - N'as-tu pas entendu comme elle m'a parlé? - - DORINE, à Mariane. - - Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée? - - MARIANE. - - N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée? - - DORINE. - - A Valère. - - Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin - Que de se conserver à vous, j'en suis témoin. - - A Mariane. - - Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie - Que d'être votre époux: j'en réponds sur ma vie. - - MARIANE, à Valère. - - Pourquoi donc me donner un semblable conseil? - - VALÈRE, à Mariane. - - Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil? - - DORINE. - - Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l'un et l'autre. - - A Valère. - - Allons, vous. - - VALÈRE, en donnant sa main à Dorine. - - A quoi bon ma main? - - DORINE, à Mariane. - - Ah ça! la vôtre. - - MARIANE, en donnant aussi sa main. - - De quoi sert tout cela? - - DORINE. - - Mon Dieu! vite, avancez. - Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez. - - Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se - regarder. - - VALÈRE, se tournant vers Mariane. - - Mais ne faites donc point les choses avec peine, - Et regardez un peu les gens sans nulle haine. - - Mariane se tourne du côté de Valère en souriant. - - DORINE. - - A vous dire le vrai, les amans sont bien fous! - - VALÈRE, à Mariane. - - Oh çà! n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous? - Et, pour ne point mentir, n'êtes-vous pas méchante - De vous plaire à me dire une chose affligeante? - - MARIANE. - - Mais vous, n'êtes-vous pas l'homme le plus ingrat... - - DORINE. - - Pour une autre saison laissons tout ce débat, - Et songeons à parer ce fâcheux mariage. - - MARIANE. - - Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage? - - DORINE. - - Nous en ferons agir de toutes les façons. - - A Mariane. A Valère. - - Votre père se moque; et ce sont des chansons. - - A Mariane. - - Mais, pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance - D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence, - Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé - De tirer en longueur cet hymen proposé: - En attrapant du temps, à tout on remédie. - Tantôt vous payerez de quelque maladie - Qui viendra tout à coup, et voudra des délais; - Tantôt vous payerez de présages mauvais: - Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse, - Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse. - Enfin, le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui - On ne vous peut lier que vous ne disiez oui. - Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble, - Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble. - - A Valère. - - Sortez; et, sans tarder, employez vos amis - Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis. - Nous allons réveiller les efforts de son frère, - Et dans notre parti jeter la belle-mère. - Adieu. - - VALÈRE, à Mariane. - - Quelques efforts que nous préparions tous, - Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous. - - MARIANE, à Valère. - - Je ne vous réponds pas des volontés d'un père; - Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère. - - VALÈRE. - - Que vous me comblez d'aise! Et, quoi que puisse oser... - - DORINE. - - Ah! jamais les amans ne sont las de jaser. - Sortez, vous dis-je. - - VALÈRE, revenant sur ses pas. - - Enfin... - - DORINE. - - Quel caquet est le vôtre! - Tirez de cette part; et vous tirez de l'autre[158]. - - Dorine les pousse chacun par l'épaule, et les oblige à se séparer. - - [157] Pour: arriver. Voyez plus haut. - - [158] Ici Molière a supprimé une scène dans laquelle la famille - décidait qu'Elmire serait priée de faire à Tartuffe des remontrances - sur le mariage projeté. - - - - -ACTE III - - -SCÈNE I.--DAMIS, DORINE. - - DAMIS. - - Que la foudre sur l'heure achève mes destins, - Qu'on me traite partout du plus grand des faquins, - S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête, - Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête! - - DORINE. - - De grâce, modérez un tel emportement: - Votre père n'a fait qu'en parler simplement. - On n'exécute pas tout ce qui se propose, - Et le chemin est long du projet à la chose. - - DAMIS. - - Il faut que de ce fat j'arrête les complots, - Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots. - - DORINE. - - Ah! tout doux! envers lui, comme envers votre père, - Laissez agir les soins de votre belle-mère. - Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit; - Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit, - Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle. - Plût à Dieu qu'il fût vrai! la chose seroit belle. - Enfin, votre intérêt l'oblige à le mander: - Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder, - Savoir ses sentiments, et lui faire connoître - Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître. - S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir. - Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir; - Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre. - Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre. - - DAMIS. - - Je puis être présent à tout cet entretien. - - DORINE. - - Point. Il faut qu'ils soient seuls. - - DAMIS. - - Je ne lui dirai rien. - - DORINE. - - Vous vous moquez: on sait vos transports ordinaires; - Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires. - Sortez. - - DAMIS. - - Non; je veux voir; sans me mettre en courroux. - - DORINE. - - Que vous êtes fâcheux! Il vient. Retirez-vous. - - Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre. - - -SCÈNE II.--TARTUFFE, DORINE. - - TARTUFFE, parlant haut à son valet, qui est dans la maison, dès qu'il - aperçoit Dorine. - - Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, - Et priez que toujours le ciel vous illumine. - Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers - Des aumônes que j'ai partager les deniers. - - DORINE, à part. - - Que d'affectation et de forfanterie! - - TARTUFFE. - - Que voulez-vous? - - DORINE. - - Vous dire... - - TARTUFFE, tirant un mouchoir de sa poche. - - Ah! mon Dieu! je vous prie. - Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir. - - DORINE. - - Comment? - - TARTUFFE. - - Couvrez ce sein que je ne saurois voir. - Par de pareils objets les âmes sont blessées, - Et cela fait venir de coupables pensées. - - DORINE. - - Vous êtes donc bien tendre à la tentation; - Et la chair sur vos sens fait grande impression! - Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte: - Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte, - Et je vous verrois nu, du haut jusques en bas, - Que toute votre peau ne me tenteroit pas. - - TARTUFFE. - - Mettez dans vos discours un peu de modestie, - Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie. - - DORINE. - - Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos; - Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots. - Madame va venir dans cette salle basse, - Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce. - - TARTUFFE. - - Hélas! très-volontiers. - - DORINE, à part. - - Comme il se radoucit! - Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit. - - TARTUFFE. - - Viendra-t-elle bientôt? - - DORINE. - - Je l'entends, ce me semble. - Oui, c'est elle en personne; et je vous laisse ensemble. - - -SCÈNE III.--ELMIRE, TARTUFFE. - - TARTUFFE. - - Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté[159], - Et de l'âme et du corps vous donne la santé, - Et bénisse vos jours autant que le désire - Le plus humble de ceux que son amour inspire! - - ELMIRE. - - Je suis fort obligée à ce souhait pieux; - Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux. - - TARTUFFE, assis. - - Comment de votre mal vous sentez-vous remise? - - ELMIRE, assise. - - Fort bien; et cette fièvre a bientôt quitté prise. - - TARTUFFE. - - Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut - Pour avoir attiré cette grâce d'en haut; - Mais je n'ai fait au ciel nulle dévote instance, - Qui n'ait eu pour objet votre convalescence. - - ELMIRE. - - Votre zèle pour moi s'est trop inquiété. - - TARTUFFE. - - On ne peut trop chérir votre chère santé; - Et, pour la rétablir, j'aurois donné la mienne. - - ELMIRE. - - C'est pousser bien avant la charité chrétienne; - Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés. - - TARTUFFE. - - Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez. - - ELMIRE. - - J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire, - Et suis bien aise, ici qu'aucun ne nous éclaire[160]. - - TARTUFFE. - - J'en suis ravi de même; et sans doute il m'est doux, - Madame, de me voir seul à seul avec vous. - C'est une occasion qu'au ciel j'ai demandée, - Sans que, jusqu'à cette heure, il me l'ait accordée. - - ELMIRE. - - Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien - Où tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien. - - Damis, sans se montrer, entr'ouvre la porte du cabinet dans lequel - il s'étoit retiré, pour entendre la conversation. - - TARTUFFE. - - Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, - Que montrer à vos yeux mon âme tout entière, - Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits - Des visites qu'ici reçoivent vos attraits - Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine, - Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne, - Et d'un pur mouvement... - - ELMIRE. - - Je le prends bien ainsi, - Et crois que mon salut vous donne ce souci. - - TARTUFFE, prenant la main d'Elmire et lui serrant les doigts. - - Oui, madame, sans doute; et ma ferveur est telle... - - ELMIRE. - - Ouf! vous me serrez trop. - - TARTUFFE. - - C'est par excès de zèle. - De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein. - Et j'aurois bien plutôt... - - Il met la main sur les genoux d'Elmire. - - ELMIRE. - - Que fait là votre main? - - TARTUFFE. - - Je tâte votre habit: l'étoffe en est moelleuse. - - ELMIRE. - - Ah! de grâce, laissez; je suis fort chatouilleuse. - - Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe se rapproche d'elle. - - TARTUFFE, maniant le fichu d'Elmire. - - Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux! - On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux: - Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire. - - ELMIRE. - - Il est vrai; mais parlons un peu de notre affaire. - On tient que mon mari veut dégager sa foi, - Et vous donner sa fille. Est-il vrai? dites-moi. - - TARTUFFE. - - Il m'en a dit deux mots; mais, madame, à vrai dire, - Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire, - Et je vois autre part les merveilleux attraits - De la félicité qui fait tous mes souhaits. - - ELMIRE. - - C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre. - - TARTUFFE. - - Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre. - - ELMIRE. - - Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs, - Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs. - - TARTUFFE. - - L'amour qui nous attache aux beautés éternelles - N'étouffa pas en nous l'amour des temporelles; - Nos sens facilement peuvent être charmés - Des ouvrages parfaits que le ciel a formés. - Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles, - Mais il étale en vous ses plus rares merveilles; - Il a sur votre face épanché des beautés - Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés; - Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, - Sans admirer en vous l'auteur de la nature, - Et d'un ardent amour sentir mon cœur atteint - Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint. - D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète - Ne fût du noir esprit une surprise adroite[161]; - Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, - Vous croyant un obstacle à faire mon salut. - Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable! - Que cette passion peut n'être point coupable, - Que je puis l'ajuster avecque[162] la pudeur; - Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur. - Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande - Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande, - Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté, - Et rien des vains efforts de mon infirmité. - En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude; - De vous dépend ma peine ou ma béatitude; - Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, - Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plaît. - - ELMIRE. - - La déclaration est tout à fait galante; - Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. - Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, - Et raisonner un peu sur un pareil dessein. - Un dévot comme vous, et que partout on nomme... - - TARTUFFE. - - Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme; - Et, lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, - Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas. - Je sais qu'un tel discours de moi paroît étrange; - Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange, - Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais, - Vous devez vous en prendre à vos charmans attraits. - Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, - De mon intérieur vous fûtes souveraine; - De vos regards divins l'ineffable douceur - Força la résistance où s'obstinoit mon cœur; - Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, - Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. - Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois; - Et, pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix. - Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne - Les tribulations de votre esclave indigne; - S'il faut que vos bontés veuillent me consoler, - Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, - J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille! - Une dévotion à nulle autre pareille. - Votre honneur avec moi ne court point de hasard, - Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. - Tous ces galans de cour, dont les femmes sont folles, - Sont bruyans dans leurs faits et vains dans leurs paroles; - De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer; - Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer; - Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, - Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie. - Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret, - Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret. - Le soin que nous prenons de notre renommée - Répond de toute chose à la personne aimée; - Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur, - De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur. - - ELMIRE. - - Je vous écoute dire, et votre rhétorique - En termes assez forts à mon âme s'explique - N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur - A dire à mon mari cette galante ardeur, - Et que le prompt avis d'un amour de la sorte - Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte? - - TARTUFFE. - - Je sais que vous avez trop de bénignité, - Et que vous ferez grâce à ma témérité; - Que vous m'excuserez, sur l'humaine foiblesse, - Des violents transports d'un amour qui vous blesse, - Et considérez, en regardant votre air, - Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair. - - ELMIRE. - - D'autres prendroient cela d'autre façon peut-être; - Mais ma discrétion se veut faire paroître. - Je ne redirai point l'affaire à mon époux; - Mais je veux, en revanche, une chose de vous: - C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane, - L'union de Valère avecque[163] Mariane; - De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir - Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir; - Et... - - [159] Mot composé à la façon des Grecs et des Allemands. - - [160] Voyez la note, tome Ier, page 64. - - [161] Adroite rimait avec secrète. On prononçait _adraite_. - - [162] Voyez tome Ier, page 58, note deuxième. - - [163] Voyez tome Ier, page 58, note deuxième. - - -SCÈNE IV.--ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE. - -DAMIS, sortant du cabinet où il s'étoit retiré. - - Non, madame, non; ceci doit se répandre. - J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre; - Et la bonté du ciel m'y semble avoir conduit - Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit, - Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance - De son hypocrisie et de son insolence, - A détromper mon père, et lui mettre en plein jour - L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour. - - ELMIRE. - - Non, Damis; il suffit qu'il se rende plus sage, - Et tâche à mériter la grâce où je m'engage. - Puisque je l'ai promis, je ne m'en dédis pas. - Ce n'est point mon humeur de faire des éclats: - Une femme se rit de sottises pareilles, - Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles. - - DAMIS. - - Vous avez vos raisons pour en user ainsi; - Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi. - Le vouloir épargner est une raillerie; - Et l'insolent orgueil de sa cagoterie - N'a triomphé que trop de mon juste courroux, - Et que trop excité de désordre chez nous. - Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père, - Et desservi mes feux avec ceux de Valère: - Il faut que du perfide il soit désabusé; - Et le ciel pour cela m'offre un moyen aisé. - De cette occasion je lui suis redevable, - Et pour la négliger elle est trop favorable: - Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravir, - Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir. - - ELMIRE. - - Damis... - - DAMIS. - - Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie, - Mon âme est maintenant au comble de sa joie; - Et vos discours en vain prétendent m'obliger - A quitter le plaisir de me pouvoir venger. - Sans aller plus avant je vais vider l'affaire, - Et voici justement de quoi me satisfaire. - - -SCÈNE V.--ORGON, ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE. - - DAMIS. - - Nous allons régaler, mon père, votre abord - D'un incident tout frais qui vous surprendra fort. - Vous êtes bien payé de toutes vos caresses, - Et monsieur d'un beau prix reconnoît vos tendresses. - Son grand zèle pour vous vient de se déclarer: - Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer; - Et je l'ai surpris là qui faisoit à madame - L'injurieux aveu d'une coupable flamme. - Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret - Vouloit à toute force en garder le secret; - Mais je ne puis flatter une telle impudence, - Et crois que vous la taire est vous faire une offense. - - ELMIRE. - - Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos - On ne doit d'un mari traverser le repos; - Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre, - Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre; - Ce sont mes sentimens, et vous n'auriez rien dit, - Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit. - - -SCÈNE VI.--ORGON, DAMIS, TARTUFFE. - - ORGON. - - Ce que je viens d'entendre, ô ciel! est-il croyable? - - TARTUFFE. - - Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, - Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité, - Le plus grand scélérat qui jamais ait été. - Chaque instant de ma vie est chargé de souillures; - Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures? - Et je vois que le ciel, pour ma punition, - Me veut mortifier en cette occasion. - De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, - Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. - Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux, - Et comme un criminel chassez-moi de chez vous: - Je ne saurois avoir tant de honte en partage, - Que je n'en aie encor mérité davantage. - - ORGON, à son fils. - - Ah! traître! oses-tu bien, par cette fausseté, - Vouloir de sa vertu ternir la pureté? - - DAMIS. - - Quoi! la feinte douceur de cette âme hypocrite - Vous fera démentir... - - ORGON. - - Tais-toi, peste maudite! - - TARTUFFE. - - Ah! laissez-le parler; vous l'accusez à tort, - Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport. - Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable? - Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable? - Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur? - Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur? - Non, non: vous vous laissez tromper à l'apparence; - Et je ne suis rien moins, hélas! que ce qu'on pense. - Tout le monde me prend pour un homme de bien; - Mais la vérité pure est que je ne vaux rien. - - S'adressant à Damis. - - Oui, mon cher fils, parlez; traitez-moi de perfide, - D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide; - Accablez-moi de noms encor plus détestés: - Je n'y contredis point, je les ai mérités; - Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, - Comme une honte due aux crimes de ma vie. - - ORGON. - - A Tartuffe. A son fils. - - Mon frère, c'en est trop. Ton cœur ne se rend point, - Traître! - - DAMIS. - - Quoi! ses discours vous séduiront au point... - - ORGON. - - Relevant Tartuffe. - - Tais-toi, pendard! Mon frère, eh! levez-vous! de grâce! - - A son fils. - - Infâme! - - DAMIS. - - Il peut... - - ORGON. - - Tais-toi! - - DAMIS. - - J'enrage! Quoi! je passe... - - ORGON. - - Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras! - - TARTUFFE. - - Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas! - J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure, - Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure. - - ORGON, à son fils. - - Ingrat! - - TARTUFFE. - - Laissez-le en paix. S'il faut à deux genoux - Vous demander sa grâce... - - ORGON, se jetant aussi à genoux et embrassant Tartuffe. - - Hélas! vous moquez-vous? - - A son fils. - - Coquin! vois sa bonté! - - DAMIS. - - Donc... - - ORGON. - - Paix! - - DAMIS. - - Quoi! je... - - ORGON. - - Paix, dis-je! - Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige. - Vous le haïssez tous; et je vois aujourd'hui - Femme, enfants et valets déchaînés contre lui. - On met impudemment toute chose en usage - Pour ôter de chez moi ce dévot personnage: - Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir, - Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir; - Et je vais me hâter de lui donner ma fille, - Pour confondre l'orgueil de toute ma famille. - - DAMIS. - - A recevoir sa main on pense l'obliger? - - ORGON. - - Oui, traître! et dès ce soir, pour vous faire enrager. - Ah! je vous brave tous, et vous ferai connoître - Qu'il faut qu'on m'obéisse, et que je suis le maître. - Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon, - On se jette à ses pieds pour demander pardon. - - DAMIS. - - Qui? moi! de ce coquin, qui par ses impostures... - - ORGON. - - Ah! tu résistes, gueux, et lui dis des injures! - - A Tartuffe. - - Un bâton! un bâton! Ne me retenez pas. - - A son fils. - - Sus! que de ma maison on sorte de ce pas! - Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace! - - DAMIS. - - Oui, je sortirai; mais... - - ORGON. - - Vite, quittons la place! - Je te prive, pendard, de ma succession, - Et te donne, de plus, ma malédiction! - - -SCÈNE VII.--ORGON, TARTUFFE. - - ORGON. - - Offenser de la sorte une sainte personne! - - TARTUFFE. - - O ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne! - - A Orgon. - - Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir - Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir. - - ORGON. - - Hélas! - - TARTUFFE. - - Le seul penser de cette ingratitude - Fait souffrir à mon âme un supplice si rude... - L'horreur que j'en conçois... J'ai le cœur si serré, - Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai. - - ORGON, courant tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils. - - Coquin! je me repens que ma main t'ait fait grâce, - Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place! - - A Tartuffe. - - Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas. - - TARTUFFE. - - Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats. - Je regarde céans quels grands troubles j'apporte, - Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte. - - ORGON. - - Comment! vous moquez-vous? - - TARTUFFE. - - On m'y hait, et je voi - Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi. - - ORGON. - - Qu'importe? Voyez-vous que mon cœur les écoute? - - TARTUFFE. - - On ne manquera pas de poursuivre, sans doute; - Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez - Peut-être une autre fois seront-ils écoutés. - - ORGON. - - Non, mon frère, jamais. - - TARTUFFE. - - Ah! mon frère, une femme - Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme. - - ORGON. - - Non, non. - - TARTUFFE. - - Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici, - Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi. - - ORGON. - - Non, vous demeurerez; il y va de ma vie. - - TARTUFFE. - - Eh bien, il faudra donc que je me mortifie. - Pourtant, si vous vouliez... - - ORGON. - - Ah! - - TARTUFFE. - - Soit: n'en parlons plus - Mais je sais comme il faut en user là-dessus. - L'honneur est délicat, et l'amitié m'engage - A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage, - Je fuirai votre épouse et vous ne me verrez... - - ORGON. - - Non, en dépit de tous vous la fréquenterez. - Faire enrager le monde est ma plus grande joie; - Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie. - Ce n'est pas tout encor: pour les mieux braver tous, - Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous; - Et je vais de ce pas, en fort bonne manière, - Vous faire de mon bien donation entière. - Un bon et franc ami, que pour gendre je prends, - M'est bien plus cher que fils, que femme et que parens, - N'accepterez-vous pas ce que je vous propose? - - TARTUFFE. - - La volonté du ciel soit faite en toute chose! - - ORGON. - - Le pauvre homme! Allons vite en dresser un écrit; - Et que puisse l'envie en crever de dépit! - - - - -ACTE IV - - -SCÈNE I.--CLÉANTE, TARTUFFE. - - CLÉANTE. - - Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire. - L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire; - Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos - Pour vous en dire net ma pensée en deux mots. - Je n'examine point à fond ce qu'on expose; - Je passe là-dessus et prends au pis la chose. - Supposons que Damis n'en ait pas bien usé, - Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé: - N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense, - Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance? - Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé, - Que du logis d'un père un fils soit exilé? - Je vous le dis encore, et parle avec franchise, - Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise; - Et, si vous m'en croyez, vous pacifierez tout, - Et ne pousserez point les affaires à bout. - Sacrifiez à Dieu toute votre colère, - Et remettez le fils en grâce avec le père. - - TARTUFFE. - - Hélas! je le voudrois, quant à moi, de bon cœur; - Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur; - Je lui pardonne tout, de rien je ne le blâme, - Et voudrois le servir du meilleur de mon âme: - Mais l'intérêt du ciel n'y sauroit consentir; - Et, s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir. - Après son action, qui n'eut jamais d'égale, - Le commerce entre nous porteroit du scandale: - Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit! - A pure politique on me l'imputeroit, - Et l'on diroit partout que, me sentant coupable, - Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable; - Que mon cœur l'appréhende et veut le ménager, - Pour le pouvoir, sous main, au silence engager. - - CLÉANTE. - - Vous nous payez ici d'excuses colorées, - Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées. - Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous? - Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous? - Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances: - Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses, - Et ne regardez point aux jugemens humains, - Quand vous suivez du ciel les ordres souverains. - Quoi! le foible intérêt de ce qu'on pourra croire - D'une bonne action empêchera la gloire! - Non, non; faisons toujours ce que le ciel prescrit, - Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit. - - TARTUFFE. - - Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne, - Et c'est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne; - Mais, après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, - Le ciel n'ordonne pas que je vive avec lui. - - CLÉANTE. - - Et vous ordonne-t-il, monsieur, d'ouvrir l'oreille - A ce qu'un pur caprice à son père conseille, - Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien - Où le droit vous oblige à ne prétendre rien? - - TARTUFFE. - - Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée - Que ce soit un effet d'une âme intéressée. - Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas, - De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas; - Et, si je me résous à recevoir du père - Cette donation qu'il a voulu me faire, - Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains - Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains; - Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, - En fassent dans le monde un criminel usage, - Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein, - Pour la gloire du ciel et le bien du prochain. - - CLÉANTE. - - Eh! monsieur, n'ayez point ces délicates craintes, - Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes. - Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien, - Qu'il soit, à ses périls, possesseur de son bien, - Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse, - Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse. - J'admire seulement que sans confusion - Vous en ayez souffert la proposition. - Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime - Qui montre à dépouiller l'héritier légitime? - Et, s'il faut que le ciel dans votre cœur ait mis - Un invincible obstacle à vivre avec Damis, - Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrète - Vous fissiez de céans une honnête retraite, - Que de souffrir ainsi, contre toute raison, - Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison? - Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie, - Monsieur... - - TARTUFFE. - - Il est, monsieur, trois heures et demie: - Certain devoir pieux me demande là-haut, - Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt. - - CLÉANTE, seul. - - Ah! - - -SCÈNE II.--ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE. - - DORINE, à Cléante. - - De grâce, avec nous employez-vous pour elle, - Monsieur: son âme souffre une douleur mortelle, - Et l'accord que son père a conclu pour ce soir - La fait à tous momens entrer en désespoir. - Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie, - Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie, - Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés. - - -SCÈNE III.--ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE. - - ORGON. - - Ah! je me réjouis de vous voir assemblés. - - A Mariane. - - Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire, - Et vous savez déjà ce que cela veut dire. - - MARIANE, aux genoux d'Orgon. - - Mon père, au nom du ciel, qui connoît ma douleur, - Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur, - Relâchez-vous un peu des droits de la naissance, - Et dispensez mes vœux de cette obéissance. - Ne me réduisez point, par cette dure loi, - Jusqu'à me plaindre au ciel de ce que je vous doi; - Et cette vie, hélas! que vous m'avez donnée, - Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. - Si, contre un doux espoir que j'avois pu former, - Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer, - Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore, - Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre, - Et ne me portez point à quelque désespoir, - En vous servant sur moi de tout votre pouvoir. - - ORGON, se sentant attendrir. - - Allons, ferme, mon cœur! point de foiblesse humaine! - - MARIANE. - - Vos tendresses pour lui ne me font point de peine; - Faites-les éclater, donnez-lui votre bien, - Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien: - J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne; - Mais, au moins, n'allez pas jusques à ma personne, - Et souffrez qu'un couvent dans les austérités, - Use les tristes jours que le ciel m'a comptés. - - ORGON. - - Ah! voilà justement de mes religieuses, - Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses! - Debout. Plus votre cœur répugne à l'accepter, - Plus ce sera pour vous matière à mériter. - Mortifiez vos sens avec ce mariage, - Et ne me rompez pas la tête davantage. - - DORINE. - - Mais quoi!... - - ORGON. - - Taisez-vous, vous! Parlez à votre écot[164]; - Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot. - - CLÉANTE. - - Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde... - - ORGON. - - Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde: - Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas; - Mais vous trouverez bon que je n'en use pas. - - ELMIRE, à Orgon. - - A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire, - Et votre aveuglement fait que je vous admire. - C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui, - Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui! - - ORGON. - - Je suis votre valet, et crois les apparences. - Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances, - Et vous avez eu peur de le désavouer - Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer. - Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue; - Et vous auriez paru d'autre manière émue. - - ELMIRE. - - Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport - Il faut que notre honneur se gendarme si fort? - Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche, - Que le feu dans les yeux et l'injure à la bouche? - Pour moi, de tels propos je me ris simplement; - Et l'éclat, là-dessus, ne me plaît nullement. - J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages, - Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages - Dont l'honneur est armé de griffes et de dents, - Et veut au moindre mot dévisager les gens. - Me préserve le ciel d'une telle sagesse! - Je veux une vertu qui ne soit point diablesse; - Et crois que d'un refus la discrète froideur - N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur. - - ORGON. - - Enfin je sais l'affaire, et ne prends point le change. - - ELMIRE. - - J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange: - Mais que me répondroit votre incrédulité, - Si je vous faisois voir qu'on vous dit vérité? - - ORGON. - - Voir? - - ELMIRE. - - Oui. - - ORGON. - - Chansons! - - ELMIRE. - - Mais quoi! si je trouvois manière - De vous le faire voir avec pleine lumière?... - - ORGON. - - Contes en l'air! - - ELMIRE. - - Quel homme! Au moins, répondez-moi. - Je ne vous parle pas de nous ajouter foi; - Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre, - On vous fît clairement tout voir et tout entendre: - Que diriez-vous alors de votre homme de bien? - - ORGON. - - En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien, - Car cela ne se peut. - - ELMIRE. - - L'erreur trop longtemps dure, - Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture; - Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin, - De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin. - - ORGON. - - Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse, - Et comment vous pourrez remplir cette promesse. - - ELMIRE, à Dorine. - - Faites-le-moi venir. - - DORINE, à Elmire. - - Son esprit est rusé, - Et peut-être à surprendre il sera malaisé. - - ELMIRE, à Dorine. - - Non; on est aisément dupé par ce qu'on aime, - Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même. - - A Cléante et à Mariane. - - Faites-le-moi descendre. Et vous, retirez-vous. - - [164] Pour: prenez la part qui vous revient du discours. Expression - proverbiale qui se retrouve dans l'écossais, _scot-elot_. - - -SCÈNE IV.--ELMIRE, ORGON. - - ELMIRE. - - Approchons cette table, et vous mettez dessous. - - ORGON. - - Comment! - - ELMIRE. - - Vous bien cacher est un point nécessaire. - - ORGON. - - Pourquoi sous cette table? - - ELMIRE. - - Ah! mon Dieu! laissez faire, - J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez. - Mettez-vous là, vous dis-je; et, quand vous y serez, - Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende. - - ORGON. - - Je confesse qu'ici ma complaisance est grande; - Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir. - - ELMIRE. - - Vous n'aurez, je ne crois, rien à me repartir. - - A Orgon qui est sous la table. - - Au moins, je vais toucher une étrange matière: - Ne vous scandalisez en aucune manière. - Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis; - Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis. - Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite, - Faire poser le masque à cette âme hypocrite, - Flatter de son amour les désirs effrontés, - Et donner un champ libre à ses témérités. - Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre, - Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre, - J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez, - Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez. - C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée - Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée, - D'épargner votre femme, et de ne m'exposer - Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser. - Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître, - Et... L'on vient. Tenez-vous, et gardez de paroître. - - -SCÈNE V.--TARTUFFE, ELMIRE, ORGON, sous la table. - - TARTUFFE. - - On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler? - - ELMIRE. - - Oui. L'on a des secrets à vous y révéler. - Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise, - Et regardez partout, de crainte de surprise. - - Tartuffe va fermer la porte et revient. - - Une affaire pareille à celle de tantôt - N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut: - Jamais il ne s'est vu de surprise de même. - Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême; - Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts - Pour rompre son dessein et calmer ses transports. - Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée, - Que de le démentir je n'ai point eu l'idée: - Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été, - Et les choses en sont en plus de sûreté. - L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage, - Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage; - Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugemens, - Il veut que nous soyons ensemble à tous momens; - Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée, - Me trouver ici seule avec vous enfermée, - Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur - Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur. - - TARTUFFE. - - Ce langage à comprendre est assez difficile, - Madame; et vous parliez tantôt d'un autre style. - - ELMIRE. - - Ah! si d'un tel refus vous êtes en courroux, - Que le cœur d'une femme est mal connu de vous! - Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre - Lorsque si foiblement on le voit se défendre! - Toujours notre pudeur combat, dans ces momens, - Ce qu'on peut nous donner de tendres sentimens. - Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte, - On trouve à l'avouer toujours un peu de honte. - On s'en défend d'abord; mais de l'air qu'on s'y prend - On fait connoître assez que notre cœur se rend; - Qu'à nos vœux, par honneur, notre bouche s'oppose, - Et que de tels refus promettent toute chose. - C'est vous faire, sans doute, un assez libre aveu, - Et sur notre pudeur me ménager bien peu. - Mais, puisque la parole enfin en est lâchée, - A retenir Damis me serois-je attachée, - Aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur - Écouté tout au long l'offre de votre cœur, - Aurois-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire, - Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire? - Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer - A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer, - Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, - Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre, - Et l'ennui qu'on auroit que ce nœud qu'on résout - Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout? - - TARTUFFE. - - C'est sans doute, madame, une douceur extrême - Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime; - Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits - Une suavité qu'on ne goûta jamais. - Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude, - Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude; - Mais ce cœur vous demande ici la liberté - D'oser douter un peu de sa félicité. - Je puis croire ces mots un artifice honnête - Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête; - Et, s'il faut librement m'expliquer avec vous, - Je ne me fierai point à des propos si doux, - Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, - Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire, - Et planter dans mon âme une constante foi - Des charmantes bontés que vous avez pour moi. - - ELMIRE, après avoir toussé pour avertir son mari. - - Quoi! vous voulez aller avec cette vitesse, - Et d'un cœur tout d'abord épuiser la tendresse! - On se tue à vous faire un aveu des plus doux: - Cependant ce n'est pas encore assez pour vous; - Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire, - Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire? - - TARTUFFE. - - Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer, - Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer. - On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire, - Et l'on veut en jouir avant que de le croire. - Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, - Je doute du bonheur de mes témérités; - Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, madame, - Par des réalités su convaincre ma flamme. - - ELMIRE. - - Mon Dieu! que votre amour en vrai tyran agit! - Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit! - Que sur les cœurs il prend un furieux empire! - Et qu'avec violence il veut ce qu'il désire! - Quoi! de votre poursuite on ne peut se parer, - Et vous ne donnez pas le temps de respirer? - Sied-il bien de tenir une rigueur si grande, - De vouloir sans quartier les choses qu'on demande, - Et d'abuser ainsi, par vos efforts pressans, - Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens? - - TARTUFFE. - - Mais, si d'un œil bénin vous voyez mes hommages, - Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages? - - ELMIRE. - - Mais comment consentir à ce que vous voulez, - Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez? - - TARTUFFE. - - Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose, - Lever un tel obstacle est à moi peu de chose; - Et cela ne doit point retenir votre cœur. - - ELMIRE. - - Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur! - - TARTUFFE. - - Je vous puis dissiper ces craintes ridicules, - Madame, et je sais l'art de lever les scrupules. - Le ciel défend, de vrai, certains contentemens. - Mais on trouve avec lui des accommodemens[165]. - Selon divers besoins, il est une science - D'étendre les liens de notre conscience, - Et de rectifier le mal de l'action - Avec la pureté de notre intention. - De ces secrets, madame, on saura vous instruire; - Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire. - Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi: - Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. - - Elmire tousse plus fort. - - Vous toussez fort, madame? - - ELMIRE. - - Oui, je suis au supplice. - - TARTUFFE. - - Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse? - - ELMIRE. - - C'est un rhume obstiné, sans doute; et je vois bien - Que tous les jus du monde ici ne feront rien. - - TARTUFFE. - - Cela, certe, est fâcheux. - - ELMIRE. - - Oui, plus qu'on ne peut dire. - - TARTUFFE. - - Enfin votre scrupule est facile à détruire. - Vous êtes assurée ici d'un plein secret, - Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait. - Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, - Et ce n'est pas pécher que pécher en silence. - - ELMIRE, après avoir encore toussé et frappé sur la table. - - Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder; - Qu'il faut que je consente à vous tout accorder; - Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre - Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre. - Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque-là, - Et c'est bien malgré moi que je franchis cela; - Mais, puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire, - Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire, - Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincans, - Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens. - Si ce contentement porte en soi quelque offense, - Tant pis pour qui me force à cette violence: - La faute assurément n'en doit point être à moi. - - TARTUFFE. - - Oui, madame, on s'en charge; et la chose de soi... - - ELMIRE. - - Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie, - Si mon mari n'est point dans cette galerie. - - TARTUFFE. - - Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez? - C'est un homme, entre nous, à mener par le nez. - De tous nos entretiens il est pour faire gloire, - Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire. - - ELMIRE. - - Il n'importe. Sortez, je vous prie, un moment; - Et partout là dehors voyez exactement. - - [165] Ici Molière, craignant qu'on ne dénaturât ses intentions, avait - mis la note suivante: «C'est un scélérat qui parle.» - - -SCÈNE VI.--ORGON, ELMIRE. - - ORGON, sortant de dessous la table. - - Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme! - Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme. - - ELMIRE. - - Quoi! vous sortez sitôt! Vous vous moquez des gens! - Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps; - Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sûres, - Et ne vous fiez point aux simples conjectures. - - ORGON. - - Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer! - - ELMIRE. - - Mon Dieu! l'on ne doit point croire trop de léger[166]. - Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre, - Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre. - - Elmire fait mettre Orgon derrière elle. - - [166] Pour: de motifs légers. Archaïsme regrettable. - - -SCÈNE VII.--TARTUFFE, ELMIRE, ORGON. - - TARTUFFE, sans voir Orgon. - - Tout conspire, madame, à mon contentement. - J'ai visité de l'œil tout cet appartement; - Personne ne s'y trouve; et mon âme ravie... - - Dans le temps que Tartuffe s'avance les bras ouverts pour embrasser - Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon. - - ORGON, arrêtant Tartuffe. - - Tout doux! vous suivez trop votre amoureuse envie, - Et vous ne devez pas vous tant passionner. - Ah! ah! l'homme de bien, vous m'en voulez donner? - Comme aux tentations s'abandonne votre âme! - Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme! - J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon, - Et je croyois toujours qu'on changeroit de ton; - Mais c'est assez avant pousser le témoignage: - Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage. - - ELMIRE, à Tartuffe. - - C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci; - Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi. - - TARTUFFE, à Orgon. - - Quoi! vous croyez... - - ORGON. - - Allons, point de bruit, je vous prie. - Dénichons de céans, et sans cérémonie. - - TARTUFFE. - - Mon dessein[167]... - - ORGON. - - Ces discours ne sont plus de saison. - Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison. - - TARTUFFE. - - C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître: - La maison m'appartient, je le ferai connoître, - Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours, - Pour me chercher querelle, à ces lâches détours; - Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure; - Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, - Venger le ciel qu'on blesse, et faire repentir - Ceux qui parlent ici de me faire sortir. - - [167] Molière a supprimé la justification qu'il avait d'abord prêtée - à Tartuffe. - - -SCÈNE VIII.--ELMIRE, ORGON. - - ELMIRE. - - Quel est donc ce langage? et qu'est-ce qu'il veut dire! - - ORGON. - - Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire. - - ELMIRE. - - Comment? - - ORGON. - - Je vois ma faute aux choses qu'il me dit; - Et la donation m'embarrasse l'esprit. - - ELMIRE. - - La donation? - - ORGON. - - Oui. C'est une affaire faite. - Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquiète. - - ELMIRE. - - Et quoi? - - ORGON. - - Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt - Si certaine cassette est encore là-haut. - - - - -ACTE V - - -SCÈNE I.--ORGON, CLÉANTE. - - CLÉANTE. - - Où voulez-vous courir? - - ORGON. - - Las! que sais-je? - - CLÉANTE. - - Il me semble - Que l'on doit commencer par consulter ensemble - Les choses qu'on peut faire en cet événement. - - ORGON. - - Cette cassette-là me trouble entièrement; - Plus que le reste encore elle me désespère. - - CLÉANTE. - - Cette cassette est donc un important mystère? - - ORGON. - - C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains, - Lui-même en grand secret m'a mis entre les mains. - Pour cela dans sa fuite il me voulut élire; - Et ce sont des papiers, à ce qu'il m'a pu dire, - Où sa vie et ses biens se trouvent attachés. - - CLÉANTE. - - Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés? - - ORGON. - - Ce fut par un motif de cas de conscience. - J'allai droit à mon traître en faire confidence; - Et son raisonnement me vint persuader - De lui donner plutôt la cassette à garder, - Afin que pour nier, en cas de quelque enquête, - J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête, - Par où ma conscience eût pleine sûreté - A faire des sermens contre la vérité. - - CLÉANTE. - - Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence; - Et la donation, et cette confidence, - Sont, à vous en parler selon mon sentiment, - Des démarches par vous faites légèrement. - On peut vous mener loin avec de pareils gages; - Et, cet homme sur vous ayant ces avantages, - Le pousser est encor grande imprudence à vous, - Et vous deviez chercher quelque biais plus doux. - - ORGON. - - Quoi! sous un beau semblant de ferveur si touchante - Cacher un cœur si double, une âme si méchante! - Et moi qui l'ai reçu gueusant et n'ayant rien... - C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien; - J'en aurai désormais une horreur effroyable, - Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable. - - CLÉANTE. - - Eh bien, ne voilà pas de vos emportemens! - Vous ne gardez en rien les doux tempéramens. - Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre; - Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre. - Vous voyez votre erreur, et vous avez connu - Que par un zèle feint vous étiez prévenu; - Mais, pour vous corriger, quelle raison demande - Que vous alliez passer dans une erreur plus grande, - Et qu'avecque[168] le cœur d'un perfide vaurien - Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien? - Quoi! parce qu'un fripon vous dupe avec audace, - Sous le pompeux éclat d'une austère grimace, - Vous voulez que partout on soit fait comme lui, - Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui? - Laissez aux libertins ces sottes conséquences: - Démêlez la vertu d'avec ses apparences, - Ne hasardez jamais votre estime trop tôt, - Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut. - Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture: - Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure; - Et, s'il vous faut tomber dans une extrémité, - Péchez plutôt encor de cet autre côté. - - [168] Voyez tome Ier, p. 58, note deuxième. - - -SCÈNE II.--ORGON, CLÉANTE, DAMIS. - - DAMIS. - - Quoi! mon père, est-il vrai qu'un coquin vous menace? - Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface, - Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux, - Se fait de vos bontés des armes contre vous? - - ORGON. - - Oui, mon fils; et j'en sens des douleurs non pareilles. - - DAMIS. - - Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles. - Contre son insolence on ne doit point gauchir: - C'est à moi tout d'un coup de vous en affranchir; - Et, pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme. - - CLÉANTE. - - Voilà tout justement parler en vrai jeune homme, - Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatans. - Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps - Où par la violence on fait mal ses affaires. - - -SCÈNE III.--MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, -DORINE. - - MADAME PERNELLE. - - Qu'est-ce? J'apprends ici de terribles mystères! - - ORGON. - - Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins; - Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins. - Je recueille avec zèle un homme en sa misère, - Je le loge, et le tiens comme mon propre frère; - De bienfaits chaque jour il est par moi chargé; - Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai: - Et, dans le même temps, le perfide, l'infâme, - Tente le noir dessein de suborner ma femme; - Et, non content encor de ses lâches essais, - Il m'ose menacer de mes propres bienfaits, - Et veut, à ma ruine, user des avantages - Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages, - Me chasser de mes biens où je l'ai transféré, - Et me réduire au point d'où je l'ai retiré! - - DORINE. - - Le pauvre homme! - - MADAME PERNELLE. - - Mon fils, je ne puis du tout croire - Qu'il ait voulu commettre une action si noire. - - ORGON. - - Comment! - - MADAME PERNELLE. - - Les gens de bien sont enviés toujours. - - ORGON. - - Que voulez-vous donc dire avec votre discours, - Ma mère? - - MADAME PERNELLE. - - Que chez vous on vit d'étrange sorte, - Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte. - - ORGON. - - Qu'a cette haine à faire avec ce que l'on dit? - - MADAME PERNELLE. - - Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit: - La vertu dans le monde est toujours poursuivie; - Les envieux mourront, mais non jamais l'envie. - - ORGON. - - Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui? - - MADAME PERNELLE. - - On vous aura forgé cent sots contes de lui. - - ORGON. - - Je vous ai dit déjà que j'ai vu tout moi-même. - - MADAME PERNELLE. - - Des esprits médisans la malice est extrême. - - ORGON. - - Vous me feriez damner, ma mère! Je vous di - Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi. - - MADAME PERNELLE. - - Les langues ont toujours du venin à répandre, - Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse défendre. - - ORGON. - - C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. - Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, - Ce qu'on appelle vu. Faut-il vous le rebattre - Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre? - - MADAME PERNELLE. - - Mon Dieu! le plus souvent l'apparence déçoit. - Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit. - - ORGON. - - J'enrage! - - MADAME PERNELLE. - - Aux faux soupçons la nature est sujette, - Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète. - - ORGON. - - Je dois interpréter à charitable soin - Le désir d'embrasser ma femme! - - MADAME PERNELLE. - - Il est besoin, - Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes; - Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses. - - ORGON. - - Eh? diantre! le moyen de m'en assurer mieux? - Je devais donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux - Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise. - - MADAME PERNELLE. - - Enfin d'un trop pur zèle on voit son âme éprise; - Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit - Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit. - - ORGON. - - Allez, je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère, - Ce que je vous dirois, tant je suis en colère! - - DORINE, à Orgon. - - Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas: - Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas. - - CLÉANTE. - - Nous perdons des momens en bagatelles pures, - Qu'il faudroit employer à prendre des mesures: - Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point. - - DAMIS. - - Quoi! son effronterie iroit jusqu'à ce point? - - ELMIRE. - - Pour moi, je ne crois pas cette instance possible, - Et son ingratitude est ici trop visible. - - CLÉANTE, à Oronte. - - Ne vous y fiez pas: il aura des ressorts - Pour donner contre vous raison à ses efforts; - Et sur moins que cela le poids d'une cabale - Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale. - Je vous le dis encore: armé de ce qu'il a, - Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là. - - ORGON. - - Il est vrai; mais qu'y faire? A l'orgueil de ce traître, - De mes ressentimens je n'ai pas été maître. - - CLÉANTE. - - Je voudrois de bon cœur qu'on pût entre vous deux - De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds. - - ELMIRE. - - Si j'avois su qu'en main il a de telles armes, - Je n'aurois pas donné matière à tant d'alarmes; - Et mes... - - ORGON, à Dorine, voyant entrer M. Loyal. - - Que veut cet homme? Allez tôt le savoir - Je suis bien en état que l'on me vienne voir! - - -SCÈNE IV.--ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, -DORINE. M. LOYAL. - - M. LOYAL, à Dorine, dans le fond du théâtre. - - Bonjour, ma chère sœur; faites, je vous supplie, - Que je parle à monsieur. - - DORINE. - - Il est en compagnie, - Et je doute qu'il puisse à présent voir quelqu'un. - - M. LOYAL. - - Je ne suis pas pour être en ces lieux importun - Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise; - Et je viens pour un fait dont il sera bien aise. - - DORINE. - - Votre nom? - - M. LOYAL. - - Dites-lui seulement, que je vien - De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien. - - DORINE, à Orgon. - - C'est un homme qui vient, avec douce manière, - De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire - Dont vous serez, dit-il, bien aise. - - CLÉANTE, à Orgon. - - Il vous faut voir - Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir. - - ORGON, à Cléante. - - Pour nous raccommoder il vient ici peut-être: - Quels sentimens aurai-je à lui faire paroître? - - CLÉANTE. - - Votre ressentiment ne doit point éclater; - Et, s'il parle d'accord, il le faut écouter. - - M. LOYAL, à Orgon. - - Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire, - Et vous soit favorable autant que je désire! - - ORGON, bas, à Cléante. - - Ce doux début s'accorde avec mon jugement, - Et présage déjà quelque accommodement. - - M. LOYAL. - - Toute votre maison m'a toujours été chère, - Et j'étois serviteur de monsieur votre père. - - ORGON. - - Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon - D'être sans vous connoître ou savoir votre nom. - - M. LOYAL. - - Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, - Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie, - J'ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur - D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur; - Et je vous viens, monsieur, avec votre licence, - Signifier l'exploit de certaine ordonnance... - - ORGON. - - Quoi! vous êtes ici... - - M. LOYAL. - - Monsieur, sans passion. - Ce n'est rien seulement qu'une sommation. - Un ordre de vider d'ici, vous et les vôtres, - Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres. - Sans délai ni remise, ainsi que besoin est. - - ORGON. - - Moi! sortir de céans? - - M. LOYAL. - - Oui, monsieur, s'il vous plaît - La maison à présent, vous le savez de reste, - Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste. - De vos biens désormais il est maître et seigneur, - En vertu d'un contrat duquel je suis porteur. - Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire. - - DAMIS, à M. Loyal. - - Certes, cette impudence est grande et je l'admire! - - M. LOYAL, à Damis. - - Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous; - - Montrant Orgon. - - C'est à monsieur; il est et raisonnable et doux, - Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office, - Pour se vouloir du tout opposer à justice. - - ORGON. - - Mais... - - M. LOYAL. - - Oui, monsieur, je sais que pour un million - Vous ne voudriez pas faire rébellion, - Et que vous souffrirez en honnête personne - Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne. - - DAMIS. - - Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon, - Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton. - - M. LOYAL, à Orgon. - - Faites que votre fils se taise ou se retire, - Monsieur. J'aurois regret d'être obligé d'écrire, - Et de vous voir couché dans mon procès-verbal. - - DORINE, à part. - - Ce monsieur Loyal porte un air bien déloyal. - - M. LOYAL. - - Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses, - Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces, - Que pour vous obliger et vous faire plaisir; - Que pour ôter par là le moyen d'en choisir - Qui, n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse, - Auroient pu procéder d'une façon moins douce. - - ORGON. - - Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens - De sortir de chez eux? - - M. LOYAL. - - On vous donne du temps; - Et jusques à demain je ferai surséance - A l'exécution, monsieur, de l'ordonnance. - Je viendrai seulement passer ici la nuit - Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit. - Pour la forme il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte, - Avant que se coucher, les clefs de votre porte. - J'aurai soin de ne pas troubler votre repos, - Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos. - Mais demain, du matin, il vous faut être habile[169] - A vider de céans jusqu'au moindre ustensile. - Mes gens vous aideront; et je les ai pris forts - Pour vous faire service à tout mettre dehors. - On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense; - Et, comme je vous traite avec grande indulgence, - Je vous conjure aussi, monsieur, d'en user bien, - Et qu'au dû de ma charge on ne me trouble en rien. - - ORGON, à part. - - Du meilleur de mon cœur je donnerois, sur l'heure, - Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure, - Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle asséner - Le plus grand coup de poing qui se puisse donner. - - CLÉANTE, bas à Orgon. - - Laissez, ne gâtons rien. - - DAMIS. - - A cette audace étrange, - J'ai peine à me tenir, et la main me démange. - - DORINE. - - Avec un si bon dos, ma foi! monsieur Loyal, - Quelques coups de bâton ne vous siéroient pas mal. - - M. LOYAL. - - On pourroit bien punir ces paroles infâmes, - Ma mie; et l'on décrète aussi contre les femmes. - - CLÉANTE, à M. Loyal. - - Finissons tout cela, monsieur; c'en est assez. - Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez. - - M. LOYAL. - - Jusqu'au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie! - - ORGON. - - Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie! - - [169] Pour: prompt, actif. Du latin, _habilitas_. - - -SCÈNE V.--ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, -DORINE. - - ORGON. - - Eh bien, vous le voyez, ma mère, si j'ai droit; - Et vous pouvez juger du reste par l'exploit. - Ses trahisons enfin vous sont-elles connues? - - MADAME PERNELLE. - - Je suis tout ébaubie, et je tombe des nues! - - DORINE, à Orgon. - - Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez, - Et ses pieux desseins par là sont confirmés. - Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme: - Il sait que très-souvent les biens corrompent l'homme, - Et, par charité pure, il veut vous enlever - Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver. - - ORGON. - - Taisez-vous! C'est le mot qu'il vous faut toujours dire. - - CLÉANTE, à Orgon. - - Allons voir quel conseil on doit vous faire élire. - - ELMIRE. - - Allez faire éclater l'audace de l'ingrat. - Ce procédé détruit la vertu du contrat: - Et sa déloyauté va paroître trop noire, - Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire. - - -SCÈNE VI.--VALÈRE, ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, -DAMIS, DORINE. - - VALÈRE. - - Avec regret, monsieur, je viens vous affliger; - Mais je m'y vois contraint par le pressant danger. - Un ami, qui m'est joint d'une amitié fort tendre, - Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre, - A violé pour moi, par un pas[170] délicat, - Le secret que l'on doit aux affaires d'État, - Et me vient d'envoyer un avis dont la suite - Vous réduit au parti d'une soudaine fuite. - Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer - Depuis une heure au prince a su vous accuser, - Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette, - D'un criminel d'État l'importante cassette, - Dont, au mépris, dit-il, du devoir d'un sujet - Vous avez conservé le coupable secret. - J'ignore le détail du crime qu'on vous donne; - Mais un ordre est donné contre votre personne; - Et lui-même est chargé, pour mieux l'exécuter, - D'accompagner celui qui vous doit arrêter. - - CLÉANTE. - - Voilà ses droits armés; et c'est par où le traître - De vos biens qu'il prétend cherche à se rendre maître. - - ORGON. - - L'homme est, je vous l'avoue, un méchant animal! - - VALÈRE. - - Le moindre amusement vous peut être fatal. - J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte, - Avec mille louis qu'ici je vous apporte. - Ne perdons point de temps: le trait est foudroyant; - Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant. - A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite, - Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite. - - ORGON. - - Las! que ne dois-je point à vos soins obligeans? - Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps; - Et je demande au ciel de m'être assez propice - Pour reconnoître un jour ce généreux service. - Adieu. Prenez le soin, vous autres... - - CLÉANTE. - - Allez tôt; - Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut. - - [170] Pour: démarche. Archaïsme et licence considérable. - - -SCÈNE VII.--TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, -CLÉANTE, MARIANE, VALÈRE, DAMIS, DORINE. - - TARTUFFE, arrêtant Orgon. - - Tout beau, monsieur, tout beau! ne courez point si vite: - Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gîte; - Et, de la part du prince, on vous fait prisonnier. - - ORGON. - - Traître! tu me gardois ce trait pour le dernier: - C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies; - Et voilà couronner toutes tes perfidies! - - TARTUFFE. - - Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir; - Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir. - - CLÉANTE. - - La modération est grande, je l'avoue. - - DAMIS. - - Comme du ciel l'infâme impudemment se joue! - - TARTUFFE. - - Tous vos emportemens ne sauroient m'émouvoir, - Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir. - - MARIANE. - - Vous avez de ceci grande gloire à prétendre; - Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre. - - TARTUFFE. - - Un emploi ne sauroit être que glorieux, - Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux. - - ORGON. - - Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable, - Ingrat! t'a retiré d'un état misérable? - - TARTUFFE. - - Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir: - Mais l'intérêt du prince est mon premier devoir. - De ce devoir sacré la juste violence - Étouffe dans mon cœur toute reconnoissance; - Et je sacrifierois à de si puissans nœuds - Ami, femme, parens, et moi-même avec eux. - - ELMIRE. - - L'imposteur! - - DORINE. - - Comme il sait, de traîtresse manière, - Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère! - - CLÉANTE. - - Mais, s'il est si parfait que vous le déclarez, - Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez, - D'où vient que, pour paroître, il s'avise d'attendre - Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre, - Et que vous ne songez à l'aller dénoncer - Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser? - Je ne vous parle point, pour devoir en distraire, - Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire; - Mais, le voulant traiter en coupable aujourd'hui, - Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui? - - TARTUFFE, à l'exempt. - - Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie; - Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie. - - L'EXEMPT. - - Oui, c'est trop demeurer, sans doute, à l'accomplir; - Votre bouche à propos m'invite à le remplir: - Et, pour l'exécuter, suivez-moi tout à l'heure - Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure. - - TARTUFFE. - - Qui? moi, monsieur? - - L'EXEMPT. - - Oui, vous. - - TARTUFFE. - - Pourquoi donc la prison? - - L'EXEMPT. - - Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison. - - A Orgon. - - Remettez-vous, monsieur, d'une alarme si chaude: - Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, - Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs. - Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. - D'un fin discernement sa grande âme pourvue - Sur les choses toujours jette une droite vue; - Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès, - Et sa ferme raison ne tombe en nul excès. - Il donne aux gens de bien une gloire immortelle: - Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle, - Et l'amour pour les vrais ne ferme point son cœur - A tout ce que les faux doivent donner d'horreur. - Celui-ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre, - Et de piéges plus fins on le voit se défendre. - D'abord il a percé, par ses vives clartés, - Des replis de son cœur toutes les lâchetés. - Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même, - Et, par un juste trait de l'équité suprême, - S'est découvert au prince un fourbe renommé, - Dont sous un autre nom il étoit informé; - Et c'est un long détail d'actions toutes noires - Dont on pourroit former des volumes d'histoires. - Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté[171] - Sa lâche ingratitude et sa déloyauté. - A ces autres horreurs il a joint cette suite, - Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite - Que pour voir l'impudence aller jusques au bout, - Et vous faire, par lui, faire raison de tout. - Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître, - Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître. - D'un souverain pouvoir, il brise les liens - Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens. - Et vous pardonne enfin cette offense secrète - Où vous a d'un ami fait tomber la retraite; - Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois - On nous vit témoigner en appuyant ses droits, - Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense, - D'une bonne action verser la récompense; - Que jamais le mérite avec lui ne perd rien; - Et que, mieux que du mal, il se souvient du bien. - - DORINE. - - Que le ciel soit loué. - - MADAME PERNELLE. - - Maintenant je respire. - - ELMIRE. - Favorable succès! - - MARIANE. - - Qui l'auroit osé dire? - - ORGON., à Tartuffe, que l'exempt emmène. - - Eh bien, te voilà, traître!... - - [171] Pour: a détesté sa lâche ingratitude envers vous. Inversion et - apocope trop dures. - - -SCÈNE VIII.--MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE MARIANE, CLÉANTE, VALÈRE, -DAMIS, DORINE. - - CLÉANTE. - - Ah! mon frère, arrêtez, - Et ne descendez point à des indignités. - A son mauvais destin laissez un misérable, - Et ne vous joignez point au remords qui l'accable. - Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour, - Au sein de la vertu fasse un heureux retour; - Qu'il corrige sa vie en détestant son vice, - Et puisse du grand prince adoucir la justice; - Tandis qu'à sa bonté vous irez, à genoux, - Rendre ce que demande un traitement si doux. - - ORGON. - - Oui, c'est bien dit. Allons à ses pieds avec joie - Nous louer des bontés que son cœur nous déploie; - Puis, acquittés un peu de ce premier devoir, - Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir, - Et par un doux hymen couronner en Valère - La flamme d'un amant généreux et sincère. - - - FIN DU TARTUFFE. - - - - -TABLE - - - TROISIÈME ÉPOQUE (1664-1666). - - - XV. 1664. Tartuffe, comédie. - XVI. 1665. Don Juan, ou le Festin de pierre, comédie 1 - XVII. 1665. L'Amour médecin, comédie-ballet 80 - XVIII. 1666. Le Misanthrope, comédie 115 - - - QUATRIÈME ÉPOQUE (1666-1667). - - XIX. 1666. Le Médecin malgré lui, comédie 192 - XX. 1666. Mélicerte, ballet 245 - XXI. 1666. La Pastorale comique, ballet 272 - XXII. 1667. Le Sicilien, ou l'Amour peintre, comédie-ballet 282 - - * Le Tartuffe, ou l'Imposteur, comédie 309 - - -FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME - - -E. Colin.--Imprimerie de Lagny. - - - * * * * * - - -Liste des modifications: - - - Don juan ou Le festin de Pierre: - =============================== - Page 7: «fortuue» remplacé par «fortune» (le favori de la fortune) - Page 15: «ait» par «ai» (Vous savez que je vous ai dit) - Page 42: «I» par «Il» (Il réchappa, n'est-ce pas?) - Page 57: «paler» par «parler» (... qui demande à vous parler) - Page 60: «flambleau» par «flambeau» (Allons, vite un flambeau) - Page 71: «laisser» par «laissé» (laissé tomber les coups) - - Le Misanthrope: - ============== - Page 121: «ami» remplacé par «amie» (ARSINOÉ, amie de Célimène.) - Page 129: «surpreud» par «surprend» (Et ce qui me surprend encore - davantage) - Page 134: «uotre» par «notre» (Mais, pour vous, vous savez quel - est notre traité...) - Page 158: «ami» par «amie» (Et, comme je vous vois vous montrer mon - amie) - Page 171: «O» par «A» et «ne» par «de»(A vos déloyautés n'ont rien - de comparable;) - Page 175: «effet» par «effort» (Et, puisque notre cœur fait un - effort extrême) - - Le médecin malgré lui: - ===================== - Page 198: «leur femme» par «leurs femmes» (qui veut empêcher les - maris de battre leurs femmes) - Page 213: «qeulque» par «quelque» (il a quelque petit coup de - hache à la tête) - Page 214: «tout» par «tous» (un emplâtre qui garit tous les maux) - Page 240: «tonre» par «notre» (notre apothicaire) - Page 243: «de de » par «de» (de Villiers) - - Mélicerte: - ========= - Page 247: «CSÈNE» par «SCÈNE» (SCÈNE I.) - Page 252: «Prens-tu» par «Prends-tu» (Prends-tu quelque plaisir) - Page 258: «LICARSIS» par «LYCARSIS» (ÉROXÈNE, DAPHNÉ et LYCARSIS) - Page 267: «veux» par «vœux» (De répondre à ses vœux d'une ardeur - assez tendre) - Page 270: «ACANTE» par «ACANTHE» (ACANTHE, TYRÈNE, MYRTIL.) - - Pastorale comique: - ================= - Page 273: «Pas» par «Par» (Par tes boucles de diamans) - - Le Sicilin ou l'amours peintre: - ============================== - Page 283: «MUCISIENS» par «MUSICIENS» - Page 284: «musciens» par «musiciens» (As-tu là tes musiciens?) - Page 288: «Silicien» par «Sicilien» (ce traître de Sicilien) - Page 291: «Ja» par «Je» (Je serai fort ravi) - Page 292: «cet» par «ces» (je pardonne ces paroles) - Page 294 : «Mon» par «Moi» (Moi faire marmite bouillir) - Page 298: «orijinal» par «original» (sur un original fait comme - celui-là) - Page 301: «avoir avoir» par «avoir» (vous doit avoir instruit de - mon mérite) - Page 308: «chantans» par «chantant» (ESCLAVE TURC chantant) - - Tartuffe: - ======== - Page 318: «passion» par «passions» (Rectifier et adoucir les passions) - Page 324: «fait» par «faite» (Je l'ai faite) - Page 327: «tout tout» par «tout» (tout cela n'a de rien servi) - Page 334: «Il» par «Ils» (Ils pensent dans le monde) - Page 335: «entend» par «n'entend» (Là jamais on n'entend) - Page 336: «le» par «les» (Et tous les mots qu'il dit sont pour lui - des oracles) - Page 338: «merveille» par «vermeille» (le teint frais et la bouche - vermeille) - Page 343: «charlantans» par «charlatans» (Que ces francs charlatans) - Page 359: «tromperi» par «tromperie» (Et c'étoit tromperie) - Page 363: «d'autre» par «d'autres» (c'est qu'à d'autres qu'à lui) - Page 367: «trausports» par «transports» (on sait vos transports - ordinaires;) - Page 370: «faveur» par «ferveur» (et ma ferveur est telle) - Page 374: «Puisque que» par «Puisque» (Puisque que je l'ai promis) - Page 383: ajout de «que» (de ce que je vous doi) - Page 385: «OBGON» par «ORGON» - Page 388: «le» par «les» (avant qu'on vous les dise) - Page 404: «c'ent» par «c'en» (c'en est assez.) - Page 404: ajout de «tous» (Le ciel vous tienne tous en joie!) - Page 411: «TROISÈME» par «TROISIÈME» (FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME - VOLUME) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Molière, by -Jean-Baptiste Poquelin and Philarète Chasles - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE *** - -***** This file should be named 50173-0.txt or 50173-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/1/7/50173/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Philarte Chasles</title> - -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - -<style type="text/css"> - -body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} - -p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;} - -/* all headings centered */ -h1, h2 {text-align: center;} -h1 {font-size: 1.5em; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;} - -h2 {margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1.5em;} -h2 small {font-size: 80%;} - -hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 4px; -border-width: 4px 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000; -clear: both;} - -hr.small {margin: 4em 35% 4em 35%; border-color: #6a6868; -border-style: solid; clear: both;} - -hr.small2 {margin: 2em 45% 2em 45%; border-color: #000000; border-style: solid; -clear: both;} - -hr.small3 {margin: 2em 45% 4em 45%; border-color: #000000; border-style: solid; -clear: both;} - -.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 85%;} -sup {font-size: 80%; vertical-align: 30%;} - -.small50 {font-size: 50%;} -.small60 {font-size: 60%;} -.small80 {font-size: 80%;} - -.big110 {font-size: 110%;} -.big130 {font-size: 130%;} -.big150 {font-size: 150%;} -.big180 {font-size: 180%;} - -.left {text-align: left;} -.center {text-align: center; 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Molire - Oeuvres compltes de J.-B. Poquelin - -Author: Jean-Baptiste Poquelin - Philarte Chasles - -Release Date: October 10, 2015 [EBook #50173] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIRE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="left"><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="400" height="642" /> -</div> - -<hr class="small2" /> - -<h1>ŒUVRES COMPLTES<br /><br /> -<span class="small60">DE J.-B. POQUELIN</span><br /><br /> -<span class="big180">MOLIRE</span></h1> - -<p class="center">NOUVELLE DITION</p> - -<p class="center">PAR</p> - -<p class="center big110">M. PHILARTE CHASLES<br /><br /></p> - -<p class="center">PROFESSEUR AU COLLGE DE FRANCE</p> - -<p class="right2">Chaque homme de plus qui sait lire est un - lecteur de plus pour Molire.</p> - -<p class="right3"><span class="smcap">Sainte-Beuve.</span></p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center big110">TOME TROISIME</p> - -<div class="figcenter" style="width: 140px;"> -<img src="images/title.jpg" alt="" title="" width="140" height="124" /></div> - -<p class="center">PARIS</p> - -<p class="center">CALMANN LVY, DITEUR</p> - -<p class="center">ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES</p> - -<p class="center">3, RUE AUBER, 3</p> - -<p class="center">1887</p> - -<p class="center">Droits de reproduction et de traduction rservs</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center">E. Colin.—Imprimerie de Lagny.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center"><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES MATIRES</a></p> - -<hr class="small2" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> - -<p class="center"><span class="big130"><b>TROISIME POQUE</b></span><br /></p> - -<p class="center"><b>1664-1666</b><br /><br /></p> - -<p class="center"><b>DRAME PHILOSOPHIQUE ET SATIRIQUE</b><br /></p> - -<table summary="table_des_oeuvres1_volume3" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="3"> - <col width="20" /> - <col width="50" /> - <col width="400" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdrtop2">XV.</td> - <td class="tdctop2">1664.</td> - <td class="tdltop2">TARTUFFE<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XVI.</td> - <td class="tdctop2">1665.</td> - <td class="tdltop2">DON JUAN, <span class="smcap">OU</span> LE FESTIN DE PIERRE.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XVII.</td> - <td class="tdctop2">1665.</td> - <td class="tdltop2">L'AMOUR MDECIN.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XVIII.</td> - <td class="tdctop2">1666.</td> - <td class="tdltop2">LE MISANTHROPE.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>DON JUAN<br /> -<span class="small50">OU</span><br /> -<span class="big130">LE FESTIN DE PIERRE</span><br /> -<small>COMDIE</small></h2> - -<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A PARIS, SUR LE THATRE DU -PALAIS-ROYAL, LE 15 FVRIER 1665.</b></p> - -<p>Plus d'un dboire avait accueilli Molire la cour, et sa vie -domestique n'tait pas de nature le consoler. Depuis environ deux -annes il avait travaill peu prs exclusivement pour les plaisirs du -monarque et sacrifi cette mission, qui tait pour lui une sauvegarde, -une partie <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> tragique qu'aujourd'hui. Selon le moine Tellez (et cette -ide rgne dans toutes ses pices), qui trompe les femmes est -ncessairement puni dans ce monde et damn dans l'autre. Il ne pardonne -pas cet abus de la puissance, de l'esprit de la richesse. Quant ses -victimes, ce sont de vraies Espagnoles, et non les tendres Allemandes de -Mozart; elles ouvrent au sducteur un enfer anticip, en attendant -l'autre enfer; terribles personnes auxquelles nul don Juan n'estimerait -prudent de se jouer.</p> - -<p>Ce beau sujet, qui non-seulement a couru tous les thtres de l'Europe, -mais qui, sous la main de Molire et de Byron, a cr un nouveau type -moderne, le don Juan, et enrichi d'un personnage symbolique la vaste -galerie qui contient dj Lovelace, Panurge, Tartuffe, Falstaff et -Patelin, a inspir Tirso des scnes admirables et plus d'un trait de -gnie. Lorsque don Juan, un flambeau la main, veut reconduire la -statue et l'accompagner dans les tnbres:</p> - -<p>Ne m'claire pas, dit le mort! Je suis en tat de grce.</p> - -<p>Le dnoment de l'œuvre espagnole, o se joue une libre et puissante -imagination est d'un effet dramatique extraordinaire et peut-tre sans -gal dans les annales dramatiques. Poursuivi par les familles offenses -de Sville, Tenorio se rfugie dans la cathdrale. C'est l qu'il trouve -le tombeau et la statue de celui qu'il a tu. Il soupe dans l'glise, en -face de l'autel, sous les grandes votes gothiques, parmi les statues -des saints et pendant la nuit. L le <i>Gracioso</i>, type du Sganarelle de -Molire et du Leporello de Mozart, met la table par ordre du moqueur -son matre. Du haut des degrs de marbre blanc, sous la clart de la -lune perant les vitraux, le vieux gentilhomme mort descend pour -rpondre la railleuse invitation du mauvais sujet entre deux vins; -car, nous l'avons dit, le don Juan de Tellez n'est qu'un dbauch -ingnu, poursuivi <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> par la justice, forc de souper quelque part, -invit d'ailleurs par la statue; s'il fait dresser sa table dans -l'glise o il s'est rfugi, rien de plus naturel, rien qui ressorte -mieux du point de vue catholique; rien de plus dramatique et de plus -profond que cette frivolit enivre qui raille Dieu, veille les -cadavres, appelle son propre chtiment, et laquelle rpondent, du fond -des tombeaux, le srieux de la mort invitable et de la vie ternelle.</p> - -<p>Le ct populaire de cette cration, qui appartient rellement au prieur -de la Merci, s'empara tellement des imaginations mridionales en Espagne -et en Italie, que de mauvaises imitations, d'abord italiennes, puis -franaises, toutes ornes de l'invitable statue du commandeur et de son -cheval, la plupart crites d'un style misrable et surcharges de -grotesques lazzi, eurent la vogue travers toute l'Europe. <i>El -Combibado di piedra</i>, le second titre du drame de Tirso, transform par -quelque Italien ignorant en Festin de Pierre, occupa l'attention -publique de 1650 1660. La vraie traduction du titre espagnol est le -Convive-statue, qui devint <i>le Festin de Pierre</i>, Pietro, soit que le -premier arrangeur ne st pas l'espagnol ou qu'il ft allusion <i>don -Pierre</i>, nom du commandeur assassin. Dans toutes les hypothses, il ne -s'agirait pas du Festin de Pierre, puisque tout festin appartient la -fois celui qui le donne et celui qui le reoit.</p> - -<p>A Lyon, en 1658, le comdien Dorimont fit reprsenter son Festin de -Pierre, calqu sur la farce italienne et non sur l'original espagnol, -œuvre trs-bien accueillie malgr son peu de mrite et qui fut -imprime dans la mme ville, l'anne suivante. Un autre comdien, de -Villiers, qui se piquait de littrature, et qui, ce titre, se range -parmi les ennemis de Molire, trouvant que <i>l'homme et le cheval</i>, il -s'exprime ainsi dans sa prface, <i>faisaient de l'argent, et que l'argent -fait subsister le thtre</i>, <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> prit la peine de versifier de nouveau -le canevas italien et jeta dans son œuvre un peu plus de verve que -Dorimont, et infiniment plus de mauvais got. Voici comment de Villiers -reproduit la scne comique invente par le moine de la Merci, scne -burlesquement dveloppe par l'imitateur italien, et dont Mozart a fait -un chef-d'œuvre d'lgance et de gaiet musicale. Pour consoler une -nouvelle victime de son matre, le valet de don Juan droule ses yeux -la liste de ses victimes antrieures (<i>mille e tre</i>):</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - D'autres ont eu par lui de semblables malheurs,<br /> - J'en connois plus de cent, Amarillis, Cphise,<br /> - Violante, Marcelle, Amarante, Blise,<br /> - Lucrce, qu'il surprit par un dtour bien fin;<br /> - Ce n'est pas celle-l de monseigneur Tarquin.<br /> - Polycrite, Aurlie, et la belle Joconde,<br /> - Dont l'œil sait embraser le cœur de tout le monde;<br /> - Pasithe, Auralinde, Oronte aux noirs sourcils,<br /> - Brnice, Arthuse, Aminte, Anacorsis,<br /> - Nrinde, Doralis, Lucie, au teint d'albtre,<br /> - Qu'aprs avoir surprise il battit comme pltre.<br /> - Que vous dirai-je encor? Mlinte, Nitocris,<br /> - A qui cela cota bien des pleurs et des cris;<br /> - Perrette la boiteuse, et Margot la camuse,<br /> - Qui se laissa tromper comme une pauvre buse.<br /> - Catin, qui n'a qu'un œil, et la pauvre Alison,<br /> - Aussi belle, ou du moins d'aussi bonne maison!<br /> - Claude, Fanchon, Paquette, Anne, Laure, Isabelle,<br /> - Jacqueline, Suzon, benote pronnelle;<br /> - Et, si je pouvois bien du tout me souvenir,<br /> - De quinze jours d'ici je ne pourrois finir!<br /> - </div> -</div> - -<p>Tel tait le style des ennemis de Molire. Le grand comique, qui sans -doute n'a pas lu Tirso, s'empare du sujet et du personnage; aprs avoir -commenc, on sait avec quel succs, son attaque contre le savoir sans -pense, la politesse sans simplicit, la moralit bourgeoise sans vrit -et la dvotion sans pit, il ouvre une nouvelle campagne contre la -noblesse de race sans vertu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span></p> - -<p>Comme il n'a pu faire jouer son <i>Tartuffe</i>, dont les trois premiers -actes ont effray le roi, il cre un Tartuffe courtisan, plus redoutable -encore, car celui-ci n'a rien de repoussant et de hideux; il est le type -suprme de l'lgance et de la grce. Molire laisse sur le second plan -les femmes, dont la passion ardente occupe chez Tirso le devant de la -scne, et laisse clater la triste pense que nous avons vue poindre -dans l'<i>tourdi</i>, l'honnte homme malheureux en ce monde malgr son -honneur; le favori de la <ins class="correction" title="fortuue">fortune</ins> et du sort bravant tout, grce la -forme extrieure et l'hypocrisie. Notre gentilhomme, qui ne croit -rien, triompherait de tout si Dieu ne se manifestait par un coup de -foudre: c'est l'ide mme de Machiavel.</p> - -<p>Tous les svres et tous les honntes, mais aussi tous les mdiocres, -s'insurgrent la fois, depuis le prince de Conti devenu jansniste, -jusqu' Saint-vremond, le libre-penseur. Pour les uns, c'tait dtruire -la base chrtienne de la morale; pour les autres, c'tait rvler trop -hardiment la plaie secrte et incurable de l'humanit. Ds la seconde -reprsentation il fallut supprimer cette effrayante scne du pauvre, -qui rsume, par le contraste du sclrat triomphant et de l'honnte -homme sans pain et sans asile, ce que l'on peut allguer de plus fort et -de plus douloureux sur les socits humaines. Non-seulement les dvots -modrs, mais les gens du monde, furent tellement pouvants de la -lumire lugubre jete par cette œuvre rapide et profonde, qu'il -fallut la retirer de la scne aprs treize reprsentations. On n'osa -l'imprimer que dix-huit ans plus tard, en 1682 d'abord, puis en 1683; -encore dut-on y faire des cartons, c'est--dire des altrations qui -portrent spcialement sur la scne du pauvre.</p> - -<p>Les grands compliments, les embrassades et les vaines paroles des -courtisans, l'art de sduire et d'conduire, les puriles controverses -pour et contre le tabac et l'mtique, la bouffonnerie doctorale que -Molire n'a jamais <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> pargne et qu'il attribue ici au valet -Sganarelle devenu mdecin, compltent le champ d'ironie et de satire que -ce grand esprit a parcouru dans son <i>Don Juan</i>, la plus personnelle -peut-tre de toutes ses œuvres, bien qu'elle prtende tre imite de -l'espagnol.</p> - -<p>On vit une attaque la religion l o se trouvait une attaque l'homme -de cour, et le got gnral pour la dcence et le noble langage porta -les beaux esprits blmer Molire d'avoir crit son œuvre en prose, -surtout d'avoir fait parler sur la scne de vrais paysans comme les -paysans parlent. Disons-le l'honneur de Louis XIV: Molire, en butte -une meute d'ennemis furieux et assig de toutes parts, reut, aprs -<i>Don Juan</i>, le titre de comdien du roi; sa pension fut double.</p> - -<hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnages_don_juan" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="4"> - <col width="260" /> - <col width="20" /> - <col width="160" /> - <col width="200" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop">ACTEURS.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DON JUAN, fils de don Louis.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">SGANARELLE.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ELVIRE, femme de don Juan.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">du Parc.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">GUSMAN, cuyer d'Elvire.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DON CARLOS,</td> - <td rowspan="2" class="accolade">}</td> - <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">frres d'Elvire.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DON ALONSE,</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DON LOUIS, pre de don Juan.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Bjart.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">FRANCISQUE, pauvre.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">CHARLOTTE,</td> - <td rowspan="2" class="accolade">}</td> - <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">paysannes.</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">Molire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MATHURINE,</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">de Brie.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">PIERROT, paysan.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Hubert.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Statue du Commandeur</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">LA VIOLETTE,</td> - <td rowspan="2" class="accolade">}</td> - <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">valets de don Juan.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">RAGOTIN,</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2"><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>M. DIMANCHE, marchand.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2"> LA RAME, spadassin.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">De Brie.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Suite de don Juan</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Suite de don Carlos et de don Alonse</span>, frres.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Un Spectre.</span></td> - <td> </td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td colspan="4" class="tdctop">La scne est en Sicile.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<p class="pacte">ACTE PREMIER<br /><br /> -<span class="small80">Un palais.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—SGANARELLE, GUSMAN.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tenant une tabatire.</span></p> - -<p>Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien -d'gal au tabac: c'est la passion des honntes gens, et qui vit sans -tabac n'est pas digne de vivre. Non-seulement il rjouit et purge les -cerveaux humains, mais encore il instruit les mes la vertu, et l'on -apprend avec lui devenir honnte homme. Ne voyez-vous pas bien, ds -qu'on en prend, de quelle manire obligeante on en use avec tout le -monde, et comme on est ravi d'en donner droite et gauche, partout o -l'on se trouve? On n'attend pas mme qu'on en demande, et l'on court -au-devant du souhait des gens; tant il est vrai que le tabac inspire des -sentiments d'honneur et de vertu tous ceux qui en prennent. Mais c'est -assez de cette matire, reprenons un peu notre discours. Si bien donc, -cher Gusman, que done Elvire, ta matresse, surprise de notre dpart, -s'est mise en campagne aprs nous, et son cœur, que mon matre a su -toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher -ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pense? J'ai peur qu'elle ne -soit mal paye de son amour, que son voyage en cette ville produise peu -de fruit, et que vous eussiez autant gagn ne bouger de l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p> - -<p>Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> peut -t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton matre t'a-t-il ouvert -son cœur l-dessus, et t'a-t-il dit qu'il et pour nous quelque -froideur qui l'ait oblig partir?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non pas; mais, vue de pays, je connois peu prs le train des choses, -et, sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerois presque que l'affaire -va l. Je pourrois peut-tre me tromper, mais enfin, sur de tels sujets, -l'exprience m'a pu donner quelques lumires.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p> - -<p>Quoi! ce dpart si peu prvu seroit une infidlit de don Juan? Il -pourroit faire cette injure aux chastes feux de done Elvire?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p> - -<p>Un homme de sa qualit feroit une action si lche!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! oui, sa qualit! La raison en est belle; et c'est par l qu'il -s'empcheroit des choses!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p> - -<p>Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engag.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel -homme est don Juan.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GUSMAN.</span></p> - -<p>Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut tre, s'il faut qu'il nous -ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme, aprs tant -d'amour et tant d'impatience tmoigne, tant d'hommages pressans, de -vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnes, de -protestations ardentes et de sermens ritrs, tant de transports enfin, -et tant d'emportemens qu'il a fait parotre, jusqu' forcer, dans sa -passion, l'obstacle sacr d'un couvent, pour mettre done Elvire en sa -puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme, aprs tout cela, il -auroit le cœur de pouvoir manquer sa parole.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je n'ai pas grande peine le comprendre, moi; et, si tu <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> -connoissois le plerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je -ne dis pas qu'il ait chang de sentimens pour done Elvire, je n'en ai -point de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant -lui; et, depuis son arrive, il ne m'a point entretenu; mais, par -prcaution, je t'apprends, <i>inter nos</i>, que tu vois, en don Juan mon -matre, le plus grand sclrat que la terre ait jamais port, un enrag, -un chien, un diable, un Turc, un hrtique, qui ne croit ni ciel, ni -saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en vritable bte -brute; un pourceau d'picure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille -toutes les remontrances chrtiennes qu'on lui peut faire, et traite de -billeveses tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a pous ta -matresse; crois qu'il auroit plus fait pour sa passion, et qu'avec elle -il auroit encore pous toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui -cote rien contracter; il ne se sert point d'autres piges pour -attraper les belles, et c'est un pouseur toutes mains. Dame, -demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de -trop froid pour lui; et, si je te disois le nom de toutes celles qu'il a -pouses en divers lieux, ce seroit un chapitre durer jusqu'au soir. -Tu demeures surpris et changes de couleur ce discours; ce n'est l -qu'une bauche du personnage, et, pour en achever le portrait, il -faudroit bien d'autres coups de pinceau. Suffit<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> qu'il faut que le -courroux du ciel l'accable quelque jour; qu'il me vaudrait bien mieux -d'tre au diable que d'tre lui, et qu'il me fait voir tant -d'horreurs, que je souhaiterois qu'il ft dj je ne sais o; mais un -grand seigneur mchant homme est une terrible chose; il faut que je lui -sois fidle, en dpit que j'en aie; la crainte en moi fait l'office du -zle, bride mes sentimens, et me rduit d'applaudir bien souvent ce -que mon me dteste. Le voil qui vient se promener dans ce palais, -sparons-nous. coute au moins; je t'ai fait cette confidence avec -franchise et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais, s'il -fallait qu'il en vnt quelque chose ses oreilles, je dirois hautement -que tu aurois menti.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Quel homme te parloit l? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon -Gusman de done Elvire?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est quelque chose aussi peu prs de cela.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Quoi! c'est lui?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Lui-mme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et depuis quand est-il en cette ville?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>D'hier au soir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et quel sujet l'amne?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiter.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Notre dpart, sans doute?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Le bonhomme en est tout mortifi et m'en demandoit le sujet.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et quelle rponse as-tu faite?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Que vous ne m'en aviez rien dit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Mais encore, quelle est ta pense l-dessus? Que t'imagines-tu de cette -affaire?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Moi! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour -en tte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Tu le crois?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a -chass Elvire de ma pense.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! mon Dieu! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connois -votre cœur pour le plus grand coureur du monde; il se plat se -promener de liens en liens, et n'aime gure demeurer en place.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Quoi? Parle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Assurment que vous avez raison si vous le voulez; on ne peut pas aller -l contre. Mais, si vous ne le vouliez pas, ce seroit peut-tre une -autre affaire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Eh bien, je te donne la libert de parler et de me dire tes sentimens.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>En ce cas, monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point -votre mthode et que je trouve fort vilain d'aimer de tous cts comme -vous faites.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Quoi! tu veux qu'on se lie demeurer au premier objet qui nous prend, -qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour -personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'tre -fidle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'tre mort -ds sa jeunesse toutes les autres beauts qui nous peuvent frapper les -yeux! Non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules; toutes -les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'tre rencontre la -premire ne doit point drober aux autres les justes prtentions -qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beaut me ravit -partout o je la <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> trouve, et je cde facilement cette douce -violence dont<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> elle nous entrane. J'ai beau tre engag, l'amour que -j'ai pour une belle n'engage point mon me faire injustice aux autres; -je conserve des yeux pour voir le mrite de toutes, et rends chacune -les hommages et les tributs o la nature nous oblige. Quoi qu'il en -soit, je ne puis refuser mon cœur tout ce que je vois d'aimable; -et, ds qu'un beau visage me le demande, si j'en avois dix mille, je les -donnerois tous. Les inclinations naissantes, aprs tout, ont des charmes -inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On -gote une douceur extrme rduire, par cent hommages, le cœur d'une -jeune beaut; voir de jour en jour les petits progrs qu'on y fait; -combattre, par des transports, par des larmes et des soupirs, -l'innocente pudeur d'une me qui a peine rendre les armes; forcer -pied pied toutes les petites rsistances qu'elle nous oppose; -vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener -doucement o nous avons envie de la faire venir. Mais, lorsqu'on en est -matre une fois, il n'y a plus rien dire ni rien souhaiter; tout le -beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillit -d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient rveiller nos dsirs -et prsenter notre cœur les charmes attrayans d'une conqute -faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la rsistance -d'une belle personne; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition des conqurans, -qui volent perptuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se -rsoudre borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrter -l'imptuosit de mes dsirs; je me sens un cœur aimer toute la -terre, et, comme Alexandre, je souhaiterois qu'il y et d'autres mondes -pour y pouvoir tendre mes conqutes amoureuses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vertu de ma vie! comme vous dbitez! Il semble que vous ayez appris cela -par cœur, et vous parlez tout comme un livre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Qu'as-tu dire l-dessus?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma foi, j'ai dire... Je ne sais que dire; car vous tournez les choses -d'une manire qu'il semble que vous ayez raison; et cependant il est -vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles penses du monde, -et vos discours m'ont brouill tout cela. Laissez faire; une autre fois, -je mettrai mes raisonnemens par crit, pour disputer avec vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Tu feras bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mais, monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m'avez donne, -si je vous disois que je suis tant soit peu scandalis de la vie que -vous menez?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Comment! quelle vie est-ce que je mne?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier -comme vous faites!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Y a-t-il rien de plus agrable?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il est vrai. Je conois que cela est fort agrable et fort divertissant, -et je m'en accommoderois assez, moi, s'il n'y avoit point de mal; mais, -monsieur, se jouer ainsi d'un mystre sacr, et...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la dmlerons -bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma foi, monsieur, j'ai toujours ou dire que c'est une mchante -raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font jamais -une bonne fin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Hol, matre sot! Vous savez que je vous <ins class="correction" title="ait">ai</ins> dit que je n'aime pas les -faiseurs de remontrances.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je ne parle pas aussi vous, Dieu m'en garde! Vous savez ce que vous -faites, vous; et, si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons: mais il -y a de certains petits impertinens <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> dans le monde qui sont libertins -sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts parce qu'ils croient -que cela leur sied bien, et, si j'avois un matre comme cela, je lui -dirois fort nettement, le regardant en face: Osez-vous bien ainsi vous -jouer au ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous -faites des choses les plus saintes? C'est bien vous, petit ver de -terre, petit myrmidon que vous tes (je parle au matre que j'ai dit), -c'est bien vous vouloir vous mler de tourner en raillerie ce que -tous les hommes rvrent! Pensez-vous que, pour tre de qualit, pour -avoir une perruque blonde et bien frise, des plumes votre chapeau, un -habit bien dor, et des rubans couleur de feu (ce n'est pas vous que -je parle, c'est l'autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus -habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire vos -vrits? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le ciel punit tt ou -tard les impies, qu'une mchante vie amne une mchante mort, et que...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Paix!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>De quoi est-il question?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il est question de te dire qu'une beaut me tient au cœur, et -qu'entran par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Et n'y craignez-vous rien, monsieur, de la mort de ce commandeur que -vous tutes il y a six mois?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et pourquoi craindre? ne l'ai-je pas bien tu?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Fort bien, le mieux du monde; et il auroit tort de se plaindre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>J'ai eu ma grce de cette affaire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui; mais cette grce n'teint pas peut-tre le ressentiment des parens -et des amis, et...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons -seulement ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te -parle est une jeune fiance, la plus agrable du monde, qui a t -conduite ici par celui mme qu'elle y vient pouser; et le hasard me fit -voir ce couple d'amans trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais -je n'ai vu deux personnes tre si contentes l'une de l'autre et faire -clater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me -donna de l'motion; j'en fus frapp au cœur, et mon amour commena -par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien -ensemble; le dpit alluma mes dsirs, et je me figurai un plaisir -extrme pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet attachement -dont la dlicatesse de mon cœur se tenoit offense; mais jusques ici -tous mes efforts ont t inutiles, et j'ai recours au dernier remde. -Cet poux prtendu doit aujourd'hui rgaler<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> sa matresse d'une -promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont -prpares pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque et des -gens, avec quoi, fort facilement, je prtends enlever la belle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Hein?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est fort bien fait vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est -rien tel en ce monde que de se contenter.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Prpare-toi donc venir avec moi, et prends soin toi-mme d'apporter -toutes mes armes, afin que... <span class="note">(Apercevant done Elvire.)</span> Ah! rencontre -fcheuse! Tratre! tu ne m'avois pas dit qu'elle toit ici elle-mme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, vous ne me l'avez pas demand.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Est-elle folle de n'avoir pas chang d'habit, et de venir en ce lieu-ci -avec son quipage de campagne?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—DONE ELVIRE, DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Me ferez-vous la grce, don Juan, de vouloir bien me reconnotre? Et -puis-je au moins esprer que vous daigniez tourner le visage de ce ct?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois -pas ici.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas; et vous tes surpris, -la vrit, mais tout autrement que je ne l'esprois; et la manire dont -vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de croire. -J'admire ma simplicit, et la foiblesse de mon cœur douter d'une -trahison que tant d'apparences me confirmoient. J'ai t assez bonne, je -le confesse, ou plutt assez sotte, pour me vouloir tromper moi-mme, et -travailler dmentir mes yeux et mon jugement. J'ai cherch des -raisons, pour excuser<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ma tendresse le relchement d'amiti qu'elle -voyoit en vous; et je me suis forg exprs cent sujets lgitimes d'un -dpart si prcipit, pour vous justifier du crime dont ma raison vous -accusoit. Mes justes soupons chaque jour avoient beau me parler, j'en -rejetois la voix qui vous rendoit criminel mes yeux, et j'coutois -avec plaisir mille chimres ridicules, qui vous peignoient innocent -mon cœur; mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le -coup d'œil qui m'a reue m'apprend bien plus de choses que je ne -voudrois en savoir. Je serois bien aise pourtant d'our de votre bouche -les raisons de votre dpart. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons -de quel air vous saurez vous justifier.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Madame, voil Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">bas, don Juan.</span></p> - -<p>Moi, monsieur. Je n'en sais rien, s'il vous plat.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Eh bien, Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende ses -raisons.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">faisant signe Sganarelle d'approcher.</span></p> - -<p>Allons, parle donc madame.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">bas, don Juan.</span></p> - -<p>Que voulez-vous que je dise?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un -dpart si prompt.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Tu ne rpondras pas?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">bas, don Juan.</span></p> - -<p>Je n'ai rien rpondre. Vous vous moquez de votre serviteur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Veux-tu rpondre, te dis-je!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Madame...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Quoi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se tournant vers son matre.</span></p> - -<p>Monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">en le menaant.</span></p> - -<p>Si...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Madame, les conqurans, Alexandre et les autres mondes, sont cause de -notre dpart. Voil, monsieur, tout ce que je puis dire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Vous plat-il, don Juan, nous claircir ces beaux mystres?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Madame, vous dire la vrit...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Ah! que vous savez mal vous dfendre pour un homme de cour, et qui doit -tre accoutum ces sortes de choses! J'ai piti de vous voir la -confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble -effronterie? Que ne <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> me jurez-vous que vous tes toujours dans les -mmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur -sans gale, et que rien n'est capable de vous dtacher de moi que la -mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernire consquence -vous ont oblig partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgr -vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu' m'en -retourner d'o je viens, assure que vous suivrez mes pas le plus tt -qu'il vous sera possible; qu'il est certain que vous brlez de me -rejoindre, et qu'loign de moi vous souffrez ce que souffre un corps -qui est spar de son me? Voil comme il faut vous dfendre, et non pas -tre interdit comme vous tes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que -je porte un cœur sincre. Je ne vous dirai point que je suis toujours -dans les mmes sentiments pour vous, et que je brle de vous rejoindre, -puisque enfin il est assur que je ne suis parti que pour vous fuir; non -point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur -motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je -puisse vivre sans pch. Il m'est venu des scrupules, madame, et j'ai -ouvert les yeux de l'me sur ce que je faisois. J'ai fait rflexion que, -pour vous pouser, je vous ai drobe la clture d'un couvent, que -vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre part, et que le -ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et -j'ai craint le courroux cleste. J'ai cru que notre mariage n'toit -qu'un adultre dguis, qu'il nous attireroit quelque disgrce d'en -haut, et qu'enfin je devois tcher de vous oublier, et vous donner moyen -de retourner vos premires chanes. Voudriez-vous, madame, vous -opposer une si sainte pense, et que j'allasse, en vous retenant, me -mettre le ciel sur les bras; que par...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Ah! sclrat, c'est maintenant que je te connois tout entier; et, pour -mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une -telle connoissance ne peut plus me servir qu' me dsesprer. Mais sache -que ton crime ne demeurera <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> pas impuni, et que le mme ciel dont tu -te joues me saura venger de ta perfidie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Sganarelle, le ciel!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Madame...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Il suffit. Je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse mme d'en -avoir trop entendu. C'est une lchet que de se faire expliquer trop sa -honte; et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit -prendre son parti. N'attends pas que j'clate ici en reproches et en -injures; non, non, je n'ai point un courroux exhaler en paroles -vaines, et toute sa chaleur se rserve pour sa vengeance. Je te le dis -encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais; et, si -le ciel n'a rien que tu puisses apprhender, apprhende du moins la -colre d'une femme offense!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Si le remords le pouvoit prendre!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">aprs un moment de rflexion.</span></p> - -<p>Allons songer l'excution de notre entreprise amoureuse.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">seul.</span></p> - -<p>Ah! quel abominable matre me vois-je oblig de servir!</p> - -<p class="pacte">ACTE II<br /><br /> -<span class="small80">Une campagne au bord de la mer.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—CHARLOTTE, PIERROT.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Notre dinse<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, Piarrot, tu t'es trouv l bien point!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'poisseur d'une plingle qu'il ne -s'ayant nays tous deux.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>C'est donc le coup de vent d' matin qui les avoit renvarss dans la -mar?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Aga<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme -cela est venu; car, comme dit l'autre, je les ai le premier aviss, -aviss le premier je les ai. Enfin donc j'tions sur le bord de la mar, -moi et le gros Lucas, et je nous amusions batifoler avec des mottes de -tarre que je nous jesquions la tte; car, comme tu sais bian, le gros -Lucas aime batifoler, et moi, par fouas, je batifole, je batifole -itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparu de tout loin -queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme envars nous -par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d'un coup je -voyois que je ne voyois plus rian. Eh! Lucas, 'ai-je fait, je pense que -v'l des hommes qui nageant l-bas. Voire, ce m'a-t-il fait, t'as t au -trpassement d'un chat, t'as la vue trouble<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Palsanguienne, 'ai-je -fait, je n'ai point la vue trouble, ce sont des hommes. Point du tout, -ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. Veux-tu gager, 'ai-je fait, que je -n'ai point la barlue, 'ai-je fait, et que ce sont deux hommes, 'ai-je -fait, qui nageant droit ici, 'ai-je fait? Morguienne, ce m'a-t-il fait, -je gage que non. Oh a! 'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si? Je -le veux bian, ce m'a-t-il fait, et, pour le montrer, v'l argent au jeu, -ce m'a-t-il fait. Moi, je n'ai point t ni fou, ni tourdi; j'ai -bravement bout tarre quatre pices tapes, et cinq sous en doubles, -jerniguienne, aussi hardiment que si j'avois aval un varre de vin; car -je sis hasardeux, moi, et je vas la dbandade. Je savois bian ce que -je faisois pourtant. Queuque gniais! Enfin donc, je n'avons pas plutt -eu gag, que j'avons vu les deux hommes tout plain, qui nous faisiant -signe de les aller querir; et moi de tirer auparavant les enjeux. -Allons, Lucas, 'ai-je dit, tu vois <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> bian qu'ils nous appelont; -allons vite leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait perdre. -Oh! donc, tanquia qu' la parfin, pour le faire court, je l'ai tant -sarmonn, que je nous sommes bouts dans une barque, et pis j'avons tant -fait cahin caha, que je les avons tirs de gliau, et pis je les avons -mens cheux nous auprs du feu, et pis ils se sant dpouills tout nus -pour se scher, et pis il y en est venu encore deux de la mme bande, -qui s'quiant sauvs tout seuls; et pis Mathurine est arrive l, qui -l'en a fait les doux yeux. V'l justement Charlotte, comme tout a s'est -fait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait -que les autres?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Oui, c'est le matre. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieu, -car il a du dor son habit tout depis le haut jusqu'en bas; et ceux qui -le servont sont des monsieux eux-mmes; et stapandant, tout gros monsieu -qu'il est, il seroit par ma fiqu<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> nay si je n'aviomme t l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Ardez<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> un peu!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Oh! parguienne, sans nous il en avoit pour sa maine de fves<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Nannain, ils l'avont rhabill tout devant nous. Mon Guieu, je n'en avois -jamais vu s'habiller. Que d'histoire et d'engingorniaux<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> boutont<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> -ces messieux-l les courtisans! Je me pardrois l dedans, pour moi; et -j'tois tout bobi de voir a. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux -qui ne tenont point leu tte; et ils boutont a, aprs tout, comme un -gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui ant des <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> manches o -j'entrerions tout brandis<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, toi et moi. En glieu d'haut-de-chausse, -ils portont un garde-robe<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> aussi large que d'ici Pques: en glieu -de pourpoint de petites brassires, qui ne leu venont pas jusqu'au -brichet<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>; et, en glieu de rabat, un grand mouchoir de cou rziau, -aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l'estomaque. -Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, et de grands -entonnois de passement aux jambes, et, parmi tout a, tant de rubans, -tant de rubans que c'est une vraie piqui. Ignia pas jusqu'aux souliers -qui n'en soyont farcis tout depis un bout jusqu' l'autre; et ils sont -faits d'une faon que je me romprois le cou aveuc.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu a.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Oh! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose te -dire, moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Eh bian, dis, qu'est-ce que c'est?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Vois-tu, Charlotte? il faut, comme dit l'autre, que je dbonde mon -cœur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour tre maris -ensemble; mais, marguienne, je ne suis point satisfait de toi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Quement, qu'est-ce que c'est donc qu'iglia?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Iglia que tu me chagraines l'esprit, franchement.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Et quement donc?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Ttiguienne, tu ne m'aimes point.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Ah! ah! n'est-ce que ?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Oui, ce n'est que a, et c'est bian assez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mme chose.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Je te dis toujou la mme chose, parce que c'est toujou la mme chose; -et, si ce n'toit pas toujou la mme chose, je ne te dirois pas toujou -la mme chose.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Mais qu'est-ce qu'il te faut? que veux-tu?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Jerniguienne! je veux que tu m'aimes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Est-ce que je ne t'aime pas?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Non, tu ne m'aimes pas; et si<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> je fais tout ce que je pis pour a. Je -t'achte, sans reproche, des rubans tous les marciers qui passont; je -me romps le cou t'aller dnicher des marles; je fais jouer pour toi -les vielleux quand ce vient ta fte, et tout a comme si je me frappois -la tte contre un mur. Vois-tu, a n'est ni biau ni honnte de n'aimer -pas les gens qui nous aimont.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Oui, tu m'aimes d'une belle dgane!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Quement veux-tu donc qu'on fasse?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Ne t'aim-je pas aussi comme il faut?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Non. Quand a est, a se voit, et l'en fait mille petites singeries aux -parsonnes quand on les aime du bon cœur. Regarde la grosse Thomasse, -comme alle est assotte du <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> jeune Robain; alle est toujou autour de -li l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li fait -queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant; et l'autre jour -qu'il toit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le -fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'l o l'en voit les gens -qui aimont; mais toi tu ne me dis jamais mot, t'es toujou l comme eune -vraie souche de bois; et je passerois vingt fois devant toi, que tu ne -te grouillerois pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la -moindre chose. Ventreguienne! a n'est pas bian, aprs tout; et t'es -trop froide pour les gens.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Ignia himeur qui quienne. Quand on a de l'amiqui pour les parsonnes, -l'on en baille toujou queuque petite signifiance.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Enfin, je t'aime tout autant que je pis; et, si tu n'es pas content de -a, tu n'as qu' en aimer queuque autre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Eh bian, v'l pas mon compte? Ttigu, si tu m'aimois, me dirois-tu a?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Morgu! queu mal te fais-je? Je ne te demande qu'un peu d'amiqui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Eh bien, laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-tre que -a viendra tout d'un coup sans y songer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Touche donc l, Charlotte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note">donnant sa main.</span></p> - -<p>Eh bien, quien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Promets-moi donc que tu tcheras de m'aimer davantage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>J'y ferai tout ce que je pourrai; mais il faut que a vienne de -lui-mme, Piarrot, est-ce l ce monsieu?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Oui, le v'l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Ah! mon Guieu, qu'il est genti, et que 'auroit t dommage qu'il et -t nay!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Je revians tout l'heure; je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter -tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—DON JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, dans le fond de la cour.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Nous avons manqu notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprvue a -renvers avec notre barque le projet que nous avions fait; mais, te -dire vrai, la paysanne que je viens de quitter rpare ce malheur, et je -lui ai trouv des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que -me donnoit le mauvais succs de notre entreprise. Il ne faut pas que ce -cœur m'chappe, et j'y ai dj jet des dispositions ne pas me -souffrir<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> longtemps de pousser des soupirs.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, j'avoue que vous m'tonnez. A peine sommes-nous chapps d'un -pril de mort, qu'au lieu de rendre grce au ciel de la piti qu'il a -daign prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau attirer sa -colre par vos fantaisies accoutumes et vos amours cr... <span class="note">(Don Juan -prend un air menaant.)</span> Paix, coquin que vous tes! Vous ne savez ce que -vous dites, et monsieur sait ce qu'il fait. Allons.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">apercevant Charlotte.</span></p> - -<p>Ah! ah! d'o sort cette autre paysanne, Sganarelle? As-tu rien vu de -plus joli? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien -l'autre?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Assurment <span class="note">(A part.)</span> Autre pice nouvelle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p> - -<p>D'o me vient, la belle, une rencontre si agrable? Quoi! dans ces lieux -champtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes -faites comme vous tes?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Vous voyez, monsieu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>tes-vous de ce village?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Oui, monsieu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et vous y demeurez?...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Oui, monsieu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Vous vous appelez?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Charlotte, pour vous servir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! la belle personne! et que ses yeux sont pntrans!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Monsieu, vous me rendez toute honteuse.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vrits. Sganarelle, qu'en -dis-tu? Peut-on rien voir de plus agrable? Tournez-vous un peu, s'il -vous plat. Ah! que cette taille est jolie! Haussez un peu la tte, de -grce. Ah! que ce visage est mignon! Ouvrez vos yeux entirement. Ah! -qu'ils sont beaux! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah! -qu'elles sont amoureuses, et ces lvres apptissantes! Pour moi, je suis -ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Monsieu, cela vous plat dire, et je ne sais pas si c'est pour vous -railler de moi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Moi, me railler de vous? Dieu m'en garde! Je vous aime trop pour cela, -et c'est du fond du cœur que je vous parle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Je vous suis bien oblige, si a est.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Point du tout, vous ne m'tes point oblige de tout ce que je dis; et ce -n'est qu' votre beaut que vous en tes redevable.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Monsieu, tout a est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit -pour vous rpondre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Sganarelle, regarde un peu ses mains.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Fi! monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! que dites-vous l! Elles sont les plus belles du monde; souffrez que -je les baise, je vous prie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Monsieu, c'est trop d'honneur que vous me faites; et, si j'avois su a -tantt, je n'aurois pas manqu de les laver avec du son.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Eh! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'tes pas marie, sans -doute?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Non, monsieu; mais je dois bientt l'tre avec Piarrot, le fils de la -voisine Simonnette.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Quoi! une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan! Non, -non, c'est profaner tant de beauts, et vous n'tes pas ne pour -demeurer dans un village. Vous mritez sans doute une meilleure fortune; -et le ciel, qui le connot bien, m'a conduit ici tout exprs pour -empcher ce mariage, et rendre justice vos charmes: car enfin, belle -Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu' vous -que je vous arrache de ce misrable lieu, et ne vous mette dans l'tat -o vous mritez d'tre. Cet amour est <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> bien prompt, sans doute; mais -quoi! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beaut, et l'on vous -aime autant en un quart d'heure qu'en feroit une autre en six mois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Aussi vrai, monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que -vous dites me fait aise, et j'aurois toutes les envies du monde de vous -croire; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les monsieux, -et que vous autres courtisans tes des enjoleux, qui ne songez qu' -abuser les filles.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Je ne suis pas de ces gens-l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Il n'a garde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Voyez-vous, monsieu? il n'y a pas plaisir se laisser abuser. Je suis -une pauvre paysanne; mais j'ai l'honneur en recommandation, et -j'aimerois mieux me voir morte que de me voir dshonore.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Moi, j'aurois l'me assez mchante pour abuser une personne comme vous? -Je serois assez lche pour vous dshonorer? Non, non, j'ai trop de -conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout -honneur; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n'ai -point d'autre dessein que de vous pouser. En voulez-vous un plus grand -tmoignage? M'y voil prt quand vous voudrez; et je prends tmoin -l'homme que voil de la parole que je vous donne.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous -voudrez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous -me faites grand tort de juger de moi par les autres; et, s'il y a des -fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu' abuser des filles, -vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincrit de -ma foi; et puis votre beaut vous assure de tout. Quand on est faite -comme vous, on doit tre couvert de toutes ces sortes <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> de -craintes; vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne qu'on -abuse; et pour moi, je l'avoue, je me percerois le cœur de mille -coups, si j'avois eu la moindre pense de vous trahir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Mon Dieu! je ne sais si vous dites vrai, ou non; mais vous faites que -l'on vous croit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurment, et je vous -ritre encore la promesse que je vous ai faite. Ne l'acceptez-vous pas, -et ne voulez-vous pas consentir tre ma femme?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Oui, pourvu que ma tante le veuille.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Touchez donc l, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Mais au moins, monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie; il y -aurait de la conscience vous, et vous voyez comme j'y vais la bonne -foi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Comment! il semble que vous doutiez encore de ma sincrit! Voulez-vous -que je fasse des sermens pouvantables? Que le ciel...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Mon Dieu! ne jurez point! je vous crois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Oh! monsieu, attendez que je soyons maris, je vous prie. Aprs a, je -vous baiserai tant que vous voudrez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez! -abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers, -je lui exprime le ravissement o je suis...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—DON JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">poussant don Juan qui baise la main de Charlotte.</span></p> - -<p>Tout doucement, monsieu; tenez-vous, s'il vous plat. Vous vous -chauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">repoussant rudement Pierrot.</span></p> - -<p>Qui m'amne cet impertinent?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">se mettant entre don Juan et Charlotte.</span></p> - -<p>Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos -accordes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">repoussant encore Pierrot.</span></p> - -<p>Ah! que de bruit!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Jerniguienne! ce n'est pas comme a qu'il faut pousser les gens.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note">prenant Pierrot par le bras.</span></p> - -<p>Eh! laisse-le faire aussi, Piarrot.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Quement! que je le laisse faire? Je ne veux pas, moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Ttiguienne! parce qu'ous tes monsieu, ous viendrez caresser nos femmes - notre barbe! Allez-v's-en caresser les vtres!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Heu!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Heu. <span class="note">(Don Juan lui donne un soufflet.)</span> Ttigu! ne me frappez pas. -<span class="note">(Autre soufflet.)</span> Oh! jernigui! <span class="note">(Autre soufflet.)</span> Ventregu! <span class="note">(Autre -soufflet.)</span> Palsangu! morguienne! a n'est pas bian de battre les gens, -et ce n'est pas l la rcompense de v's avoir sauv d'tre nay.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Piarrot! ne te fche point.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Je me veux fcher; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Oh! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut m'pouser, -et tu ne dois pas te bouter en colre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Quetement? Jerni! tu m'es promise.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>a n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas tre bien aise -que je devienne madame?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Jernigui! non. J'aime mieux te voir creve que de te voir un autre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te -ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage -cheux nous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Ventreguienne! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerois deux -fois autant. Est-ce donc comme a que t'coutes ce qu'il te dit? -Morguienne, si j'avois su a tantt, je me serois bien gard de le tirer -de gliau, et je gli aurois baill un bon coup d'aviron sur la tte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">s'approchant de Pierrot pour le frapper.</span></p> - -<p>Qu'est-ce que vous dites?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">se mettant derrire Charlotte.</span></p> - -<p>Jerniguienne! je ne crains parsonne.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">passant du ct o est Pierrot.</span></p> - -<p>Attendez-moi un peu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">repassant de l'autre ct.</span></p> - -<p>Je me moque de tout, moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">courant aprs Pierrot.</span></p> - -<p>Voyons cela.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">se sauvant encore derrire Charlotte.</span></p> - -<p>J'en avons bian vu d'autres!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ouais!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! monsieur, laissez l ce pauvre misrable. C'est conscience de le -battre. <span class="note">(A Pierrot, en se mettant entre lui et don</span> <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> <span class="note">Juan.)</span> coute, -mon pauvre garon, retire-toi, et ne lui dis rien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT</span>, <span class="note">passant devant Sganarelle, et regardant firement don Juan.</span></p> - -<p>Je veux lui dire, moi!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">levant la main pour donner un soufflet Pierrot.</span></p> - -<p>Ah! je vous apprendrai...</p> - -<p class="noteleft">Pierrot baisse la tte et Sganarelle reoit le soufflet.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">regardant Pierrot.</span></p> - -<p>Peste soit du maroufle!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>Te voil pay de charit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PIERROT.</span></p> - -<p>Jarni! je vas dire sa tante tout ce mnage-ci.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—DON JUAN, CHARLOTTE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p> - -<p>Enfin, je m'en vais tre le plus heureux de tous les hommes, et je ne -changerois pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de -plaisirs quand vous serez ma femme, et que...</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—DON JUAN, MATHURINE, CHARLOTTE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">apercevant Mathurine.</span></p> - -<p>Ah! ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p> - -<p>Monsieu, que faites-vous donc l avec Charlotte? Est-ce que vous lui -parlez d'amour aussi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p> - -<p>Non. Au contraire, c'est elle qui me tmoignoit une envie d'tre ma -femme, et je lui rpondois que j'tois engag vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p> - -<p>Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p> - -<p>Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudroit bien que je -l'pousasse; mais je lui dis que c'est vous que je veux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Quoi! Charlotte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p> - -<p>Tout ce que vous lui direz sera inutile; elle s'est mis cela dans la -tte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Quement donc! Mathurine....</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p> - -<p>C'est en vain que vous lui parlerez; vous ne lui terez point cette -fantaisie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Est-ce que...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p> - -<p>Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Je voudrois...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p> - -<p>Elle est obstine comme tous les diables.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Vraiment...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p> - -<p>Ne ne lui dites rien, c'est une folle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Je pense...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p> - -<p>Laissez-la l, c'est une extravagante.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Non, non, il faut que je lui parle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Je veux voir un peu ses raisons.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Quoi!...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p> - -<p>Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'pouser.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p> - -<p>Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donn parole de la prendre -pour femme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Hol! Charlotte, a n'est pas bian de courir su le march des autres.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>a n'est pas honnte, Mathurine, d'tre jalouse que monsieu me parle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>C'est moi que monsieu a vue la premire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>S'il vous a vue la premire, il m'a vue la seconde, et m'a promis de -m'pouser.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p> - -<p>Eh bien, que vous ai-je dit?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p> - -<p>Je vous baise les mains; c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis -d'pouser.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p> - -<p>N'ai-je pas devin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>A d'autres, je vous prie; c'est moi, vous dis-je.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Vous vous moquez des gens; c'est moi, encore un coup.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Le v'l qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Le v'l qui est pour me dmentir, si je ne dis pas vrai.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Est-ce, monsieu, que vous lui avez promis de l'pouser?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p> - -<p>Vous vous raillez de moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Est-il vrai, monsieu, que vous lui avez donn parole d'tre son mari?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p> - -<p>Pouvez-vous avoir cette pense?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Vous voyez qu'al le soutient.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Charlotte.</span></p> - -<p>Laissez-la faire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Vous tes tmoin comme al l'assure.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas, Mathurine.</span></p> - -<p>Laissez-la dire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Non, non, il faut savoir la vrit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Il est question de juger a.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE.</span></p> - -<p>Monsieu, videz la querelle, s'il vous plat.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE.</span></p> - -<p>Mettez-nous d'accord, monsieu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note"> Mathurine.</span></p> - -<p>Vous allez voir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p> - -<p>Vous allez voir vous-mme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p> - -<p>Dites.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p> - -<p>Parlez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Que voulez-vous que je dise? Vous soutenez galement toutes deux que je -vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de vous -ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit ncessaire que je m'explique -davantage? Pourquoi m'obliger l-dessus des redites? Celle qui j'ai -promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-mme, de quoi se moquer des -discours de l'autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que -j'accomplisse ma promesse? Tous les <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> discours n'avancent point les -choses. Il faut faire et non pas dire; et les effets dcident mieux que -les paroles. Aussi n'est-ce rien que par l que je vous veux mettre -d'accord; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon -cœur. <span class="note">(Bas, Mathurine.)</span> Laissez-lui croire ce qu'elle voudra. <span class="note">(Bas, - Charlotte.)</span> Laissez-la se flatter dans son imagination. <span class="note">(Bas, -Mathurine.)</span> Je vous adore. <span class="note">(Bas, Charlotte.)</span> Je suis tout vous. -<span class="note">(Bas, Mathurine.)</span> Tous les visages sont laids auprs du vtre. <span class="note">(Bas, -Charlotte.)</span> On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. -<span class="note">(Haut.)</span> J'ai un petit ordre donner, je viens vous retrouver dans un -quart d'heure.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CHARLOTTE</span>, <span class="note"> Mathurine.</span></p> - -<p>Je suis celle qu'il aime, au moins.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MATHURINE</span>, <span class="note"> Charlotte.</span></p> - -<p>C'est moi qu'il pousera.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">arrtant Charlotte et Mathurine.</span></p> - -<p>Ah! pauvres filles que vous tes, j'ai piti de votre innocence, et je -ne puis souffrir de vous voir courir votre malheur. Croyez-moi l'une -et l'autre: ne vous amusez point tous les contes qu'on vous fait, et -demeurez dans votre village.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">dans le fond du thtre, part.</span></p> - -<p>Je voudrois bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mon matre est un fourbe; il n'a dessein que de vous abuser, et en a -bien abus d'autres; c'est l'pouseur du genre humain, et... <span class="note">(Apercevant -don Juan.)</span> Cela est faux; et quiconque vous dira cela, vous lui devez -dire qu'il en a menti. Mon matre n'est point l'pouseur du genre -humain, il n'est point fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et -<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> n'en a point abus d'autres. Ah! tenez, le voil; demandez-le -plutt lui-mme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">regardant Sganarelle, et le souponnant d'avoir parl.</span></p> - -<p>Oui!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, comme le monde est plein de mdisans, je vais au-devant des -choses; et je leur disois que, si quelqu'un leur venoit dire du mal de -vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de -lui dire qu'il en auroit menti.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Sganarelle!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Charlotte et Mathurine.</span></p> - -<p>Oui, monsieur est homme d'honneur; je le garantis tel.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Hon!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ce sont des impertinens.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>—DON JUAN, LA RAME, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA RAME</span>, <span class="note">bas, don Juan.</span></p> - -<p>Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Comment?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA RAME.</span></p> - -<p>Douze hommes cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un -moment; je ne sais par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi; mais -j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrog, et auquel -ils vous ont dpeint. L'affaire presse; et le plus tt que vous pourrez -sortir d'ici sera le meilleur.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>—DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Charlotte et Mathurine.</span></p> - -<p>Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici; mais je vous prie de -vous ressouvenir de la parole que je vous ai <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> donne, et de croire -que vous aurez de mes nouvelles avant qu'il soit demain au soir.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>—DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Comme la partie n'est pas gale, il faut user de stratagme et luder -adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revte -de mes habits; et moi...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, vous vous moquez. M'exposer tre tu sous vos habits, et...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais; et bien heureux est -le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son matre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous remercie d'un tel honneur. <span class="note">(Seul.)</span> O ciel! puisqu'il s'agit de -mort, fais-moi la grce de n'tre point pris pour un autre!</p> - -<p class="pacte">ACTE III<br /><br /> -<span class="small80">Une fort.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span><a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>—DON JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en mdecin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma foi, monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voil l'un et -l'autre dguiss merveille. Votre premier <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> dessein n'toit point -du tout propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous -vouliez faire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il est vrai que te voil bien; et je ne sais o tu as t dterrer cet -attirail ridicule.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui. C'est l'habit d'un vieux mdecin, qui a t laiss en gage au lieu -o je l'ai pris, et il m'en a cot de l'argent pour l'avoir. Mais -savez-vous, monsieur, que cet habit me met dj en considration; que je -suis salu des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter -ainsi qu'un habile homme?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Comment donc?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus -demander mon avis sur diffrentes maladies.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Tu leur as rpondu que tu n'y entendois rien?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Moi? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit; j'ai -raisonn sur le mal, et leur ai fait des ordonnances chacun.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et quels remdes encore leur as-tu ordonns?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma foi, monsieur, j'en ai pris par o j'en ai pu attraper, j'ai fait mes -ordonnances l'aventure, et ce seroit une chose plaisante si les -malades gurissoient, et qu'on m'en vnt remercier.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et pourquoi non? Par quelle raison n'aurois-tu pas les mmes privilges -qu'ont tous les autres mdecins? Ils n'ont pas plus de part que toi aux -gurisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font -rien que recevoir la gloire des heureux succs; et tu peux profiter, -comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer tes remdes tout ce -qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Comment, monsieur, vous tes aussi impie en mdecine?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Quoi! vous ne croyez pas au sn, ni la casse, ni au vin mtique.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et pourquoi veux-tu que j'y croie?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous avez l'me bien mcrante. Cependant vous voyez depuis un temps, -que le vin mtique fait bruire ses fuseaux<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Ses miracles ont -converti les plus incrdules esprits; et il n'y a pas trois semaines que -j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et quoi!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il y avoit un homme qui, depuis six jours, toit l'agonie; on ne -savoit plus que lui ordonner, et tous les remdes ne faisoient rien; on -s'avisa la fin de lui donner de l'mtique.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p><ins class="correction" title="I">Il</ins> rchappa, n'est-ce pas?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, il mourut.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>L'effet est admirable.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Comment! il y avoit six jours entiers qu'il ne pouvoit mourir, et cela -le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Tu as raison.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mais laissons l la mdecine o vous ne croyez point, et parlons des -autres choses; car cet habit me donne de l'esprit, <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> et je me sens en -humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez -les disputes, et que vous ne me dfendez pas les remontrances.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Eh bien?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je veux savoir un peu vos penses fond. Est-il possible que vous ne -croyiez point du tout au ciel?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Laissons cela.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est--dire que non. Et l'enfer?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Eh!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tout de mme. Et au diable, s'il vous plat?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Oui, oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Aussi peu. Ne croyez-vous point l'autre vie?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! ah! ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voil un homme que j'aurai bien de la peine convertir. Et dites-moi un -peu; le moine bourru<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>, qu'en croyez-vous, eh?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>La peste soit du fat!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Et voil ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai que -le moine bourru, et je me ferois pendre pour celui-l. Mais encore -faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu'est-ce donc que vous -croyez?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ce que je crois?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et -quatre sont huit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>La belle croyance et les beaux articles de foi que voil! Votre -religion, ce que je vois, est donc l'arithmtique? Il faut avouer -qu'il se met d'tranges folies dans la tte des hommes, et que, pour -avoir bien tudi, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, -monsieur, je n'ai point tudi comme vous, Dieu merci, et personne ne -sauroit se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais avec mon petit bon -sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que les livres, et je -comprends fort bien que tout ce monde que nous voyons n'est pas un -champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrois bien vous -demander qui a fait ces arbres-l, ces rochers, cette terre, et ce ciel -l-haut, et si tout cela s'est bti de lui-mme. Vous voil, vous, par -exemple, vous tes l: est-ce que vous vous tes fait tout seul, et -n'a-t-il pas fallu que votre pre ait engross votre mre pour vous -faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme -est compose, sans admirer de quelle faon cela est agenc l'un dans -l'autre? Ces nerfs, ces os, ces veines, ces artres, ces... ce poumon, -ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrdients qui sont l, et -qui... Oh! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurois -disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprs, et me -laissez parler par belle malice.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>J'attends que ton raisonnement soit fini.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, -quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient -expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voil ici, et que j'ai -quelque chose dans la tte qui pense cent choses diffrentes en un -moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut? Je veux frapper des -mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tte, remuer -<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> les pieds, aller droite, gauche, en avant, en arrire, -tourner...</p> - -<p class="noteleft">Il se laisse tomber en tournant.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Bon! voil ton raisonnement qui a le nez cass.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Morbleu! je suis bien sot de m'amuser raisonner avec vous; croyez ce -que vous voudrez; il m'importe bien que vous soyez damn!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Mais, tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes gars. Appelle -un peu cet homme que voil l-bas, pour lui demander le chemin.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—DON JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Hol! oh! l'homme! oh! mon compre! oh! l'ami! un petit mot, s'il vous -plat. Enseignez-nous un peu le chemin qui mne la ville.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p> - -<p>Vous n'avez qu' suivre cette route, messieurs, et dtourner main -droite quand vous serez au bout de la fort; mais je vous donne avis que -vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, il y -a des voleurs ici autour.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Je te suis oblig, mon ami, et je te rends grce de tout mon cœur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p> - -<p>Si vous vouliez me secourir, monsieur, de quelque aumne.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! ah! ton avis est intress, ce que je vois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p> - -<p>Je suis un pauvre homme, monsieur, retir tout seul dans ce bois depuis -dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous donne toute -sorte de biens.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Eh! prie le ciel qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des -affaires des autres.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous ne connoissez pas monsieur bonhomme; il ne croit qu'en deux et -deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Quelle est ton occupation parmi ces arbres?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p> - -<p>De prier le ciel tout le jour pour la prosprit des gens de bien qui -me donnent quelque chose.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien ton aise.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p> - -<p>Hlas! monsieur, je suis dans la plus grande ncessit du monde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Tu te moques: un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut manquer -d'tre bien dans ses affaires.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p> - -<p>Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de -pain mettre sous les dents.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Voil qui est trange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah! ah! -je m'en vais te donner un louis d'or tout l'heure, pourvu que tu -veuilles jurer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel pch?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Tu n'as qu' voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non: en voici un -que je te donne, si tu jures. Tiens: il faut jurer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p> - -<p>Monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>A moins de cela, tu ne l'auras pas.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Va, va, jure un peu; il n'y a pas de mal.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Prends, le voil; prends, te dis-je; mais jure donc!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE PAUVRE.</span></p> - -<p>Non, monsieur, j'aime mieux mourir de faim.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanit. <span class="note">(Regardant dans la -fort.)</span> Mais que vois-je l? Un homme attaqu par trois autres? La -partie est trop ingale, et je ne dois pas souffrir cette lchet.</p> - -<p class="noteleft">Il met l'pe la main, et court au lieu du combat.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—SGANARELLE.</p> - -<p>Mon matre est un vrai enrag d'aller se prsenter un pril qui ne le -cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait fuir -les trois.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—DON JUAN, DON CARLOS, SGANARELLE, au fond du thtre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS</span>, <span class="note">remettant son pe.</span></p> - -<p>On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. -Souffrez, monsieur, que je vous rende grces d'une action si gnreuse, -et que...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Je n'ai rien fait, monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre -propre honneur est intress dans de pareilles aventures; et l'action de -ces coquins toit si lche, que c'et t y prendre part que de ne pas -s'y opposer. Mais par quelle rencontre vous tes-vous trouv entre leurs -mains?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Je m'tois, par hasard, gar d'un frre et de tous ceux de notre suite; -et, comme je cherchois les rejoindre, j'ai fait rencontre de ces -voleurs, qui d'abord ont tu mon cheval, et qui, sans votre valeur, en -auroient fait autant de moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Votre dessein est-il d'aller du ct de la ville?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> obligs, mon -frre et moi, tenir la campagne pour une de ces fcheuses affaires qui -rduisent les gentilshommes se sacrifier, eux et leur famille, la -svrit de leur honneur, puisque enfin le plus doux succs en est -toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est contraint -de quitter le royaume; et c'est en quoi je trouve la condition d'un -gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer sur toute la -prudence et toute l'honntet de sa conduite, d'tre asservi par les -lois de l'honneur au drglement de la conduite d'autrui, et de voir sa -vie, son repos et ses biens, dpendre de la fantaisie du premier -tmraire qui s'avisera de lui faire une de ces injures pour qui un -honnte homme doit prir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>On a cet avantage, qu'on fait courir le mme risque et passer mal aussi -le temps ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense -de gaiet de cœur. Mais ne seroit-ce point une indiscrtion que de -vous demander quelle peut tre votre affaire?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret; et, lorsque -l'injure a une fois clat, notre honneur ne va point vouloir cacher -notre honte, mais faire clater notre vengeance, et publier mme le -dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous -dire que l'offense que nous cherchons venger est une sœur sduite -et enleve d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est un don -Juan Tenorio, fils de don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis -quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un -valet, qui nous a dit qu'il sortoit cheval, accompagn de quatre ou -cinq, et qu'il avoit pris le long de cette cte; mais tous nos soins ont -t inutiles, et nous n'avons pu dcouvrir ce qu'il est devenu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Le connoissez-vous, monsieur, ce don Juan dont vous parlez?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Non, quant moi; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> ou -dpeindre mon frre; mais la renomme n'en dit pas force bien, et -c'est un homme dont la vie...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Arrtez, monsieur, s'il vous plat. Il est un peu de mes amis, et ce -seroit moi une espce de lchet que d'en our dire du mal.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Pour l'amour de vous, monsieur, je n'en dirai rien du tout; et c'est -bien la moindre chose que je vous doive, aprs m'avoir sauv la vie, que -de me taire devant vous d'une personne que vous connoissez, lorsque je -ne puis en parler sans en dire du mal; mais, quelque ami que vous lui -soyez, j'ose esprer que vous n'approuverez pas son action, et ne -trouverez pas trange que nous cherchions d'en prendre la vengeance.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Au contraire, je vous y veux servir, et vous pargner des soins -inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empcher; mais il -n'est pas raisonnable qu'il offense impunment des gentilshommes, et je -m'engage vous faire faire raison par lui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Et quelle raison peut-on faire ces sortes d'injures?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Toute celle que votre honneur peut souhaiter; et, sans vous donner la -peine de chercher don Juan davantage, je m'oblige le faire trouver au -lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Cet espoir est bien doux, monsieur, des cœurs offenss; mais, aprs -ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur que vous -fussiez de la partie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Je suis si attach don Juan, qu'il ne sauroit se battre que je ne me -batte aussi; mais enfin j'en rponds comme de moi-mme, et vous n'avez -qu' dire quand vous voulez qu'il paroisse et vous donne satisfaction.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Que ma destine est cruelle! Faut-il que je vous doive vie, et que don -Juan soit de vos amis?</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—DON ALONSE, DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE</span>, <span class="note">parlant ceux de sa suite, sans voir don Carlos ni don -Juan.</span></p> - -<p>Faites boire l mes chevaux, et qu'on les amne aprs nous; je veux un -peu marcher pied. <span class="note">(Les apercevant tous deux.)</span> O ciel! que vois-je ici? -Quoi! mon frre, vous voil avec notre ennemi mortel?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Notre ennemi mortel?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">mettant la main sur la garde de son pe.</span></p> - -<p>Oui, je suis don Juan moi-mme; et l'avantage du nombre ne m'obligera -pas vouloir dguiser mon nom.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE</span>, <span class="note">mettant l'pe la main.</span></p> - -<p>Ah! tratre, il faut que tu prisses, et...</p> - -<p class="noteright">Sganarelle court se cacher.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Ah! mon frre, arrtez. Je lui suis redevable de la vie; et, sans le -secours de son bras, j'aurois t tu par des voleurs que j'ai trouvs.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p> - -<p>Et voulez-vous que cette considration empche notre vengeance? Tous les -services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mrite pour -engager notre me; et, s'il faut mesurer l'obligation l'injure, votre -reconnoissance, mon frre, est ici ridicule; et, comme l'honneur est -infiniment plus prcieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement que -d'tre redevable de la vie qui nous a t l'honneur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Je sais la diffrence, mon frre, qu'un gentilhomme doit toujours mettre -entre l'un et l'autre; et la reconnoissance de l'obligation n'efface -point en moi le ressentiment de l'injure; mais souffrez que je lui rende -ici ce qu'il m'a prt, <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> que je m'acquitte sur-le-champ de la vie -que je lui dois, par un dlai de notre vengeance, et lui laisse la -libert de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p> - -<p>Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et -l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre ici, -c'est nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est bless mortellement, -on ne doit point songer garder aucunes mesures; et, si vous rpugnez -prter votre bras cette action, vous n'avez qu' vous retirer, et -laisser ma main la gloire d'un tel sacrifice.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>De grce, mon frre...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p> - -<p>Tous ces discours sont superflus: il faut qu'il meure.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Arrtez, vous dis-je, mon frre. Je ne souffrirai point du tout qu'on -attaque ses jours; et je jure le ciel que je le dfendrai ici contre qui -que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette mme vie qu'il a -sauve; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p> - -<p>Quoi? vous prenez le parti de votre ennemi contre moi; et, loin d'tre -saisi son aspect des mmes transports que je sens, vous faites voir -pour lui des sentiments pleins de douceur!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Mon frre, montrons de la modration dans une action lgitime, et ne -vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous tmoignez. -Ayons du cœur dont nous soyons les matres, une valeur qui n'ait rien -de farouche, et qui se porte aux choses par une pure dlibration de -notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colre. Je ne -veux point, mon frre, demeurer redevable mon ennemi, et je lui ai une -obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. Notre -vengeance, pour tre diffre, n'en sera pas moins clatante; au -contraire, elle en tirera de l'avantage; et cette occasion de l'avoir pu -prendre la fera parotre plus juste aux yeux de tout le monde.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON ALONSE.</span></p> - -<p>O l'trange foiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi -les intrts de son honneur pour la ridicule pense d'une obligation -chimrique!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Non, mon frre, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je -saurai bien la rparer, et je me charge de tout le soin de notre -honneur; je sais quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour, -que ma reconnoissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que -j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous rendre -le bien que j'ai reu de vous, et vous devez par l juger du reste, -croire que je m'acquitte avec mme chaleur de ce que je dois, et que je -ne serai pas moins exact vous payer l'injure que le bienfait. Je ne -veux point vous obliger ici expliquer vos sentiments, et je vous donne -la libert de penser loisir aux rsolutions que vous avez prendre. -Vous connoissez assez la grandeur de l'offense que vous nous faites, et -je vous fais juge vous-mme des rparations qu'elle demande. Il est des -moyens doux pour nous satisfaire, il en est de violents et de sanglants; -mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donn parole de -me faire raison par don Juan. Songez me la faire, je vous prie, et -vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu' mon honneur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Je n'ai rien exig de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Allons, mon frre; un moment de douceur ne fait aucune injure la -svrit de notre devoir.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Hol! h! Sganarelle!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">sortant de l'endroit o il toit cach.</span></p> - -<p>Plat-il!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Comment! coquin, tu fuis quand on m'attaque!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Pardonnez-moi, monsieur, je viens seulement d'ici prs. Je crois que cet -habit est purgatif, et que c'est prendre mdecine que de le porter.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Peste soit l'insolent! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus -honnte. Sais-tu bien qui est celui qui j'ai sauv la vie!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Moi? non.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>C'est un frre d'Elvire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Un...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il est assez honnte homme, il en a bien us, et j'ai regret d'avoir -dml avec lui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il vous seroit ais de pacifier toutes choses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Oui; mais ma passion est use pour done Elvire, et l'engagement ne -compatit point avec mon humeur. J'aime la libert en amour, tu le sais, -et je ne saurois me rsoudre renfermer mon cœur entre quatre -murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle me -laisser aller tout ce qui m'attire. Mon cœur est toutes les -belles, et c'est elles le prendre tour tour, et le garder tant -qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe difice que je vois entre -ces arbres?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous ne le savez pas?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Non, vraiment.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Bon! c'est le tombeau que le commandeur faisoit faire lorsque vous le -tutes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! tu as raison. Je ne savois pas que c'toit de ce ct-ci qu'il -toit. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> ouvrage, aussi -bien que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, n'allez point l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Pourquoi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilit, et qu'il -doit recevoir de bonne grce, s'il est galant homme. Allons, entrons -dedans.</p> - -<p class="noteleft">Le tombeau s'ouvre, et l'on voit la statue du commandeur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! que cela est beau! les belles statues! le beau marbre! les beaux -piliers! ah! que cela est beau! Qu'en dites-vous, monsieur?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce que -je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est pass durant sa vie -d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique pour quand -il n'en a plus que faire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voici la statue du commandeur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Parbleu! le voil bon, avec son habit d'empereur romain!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma foi, monsieur, voil qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, -et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feroient -peur si j'tois tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de -nous voir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il auroit tort, et ce seroit mal recevoir l'honneur que je lui fais. -Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Demande-lui, te dis-je.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous moquez-vous! Ce seroit tre fou que d'aller parler une statue.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Fais ce que je te dis.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Quelle bizarrerie! Seigneur commandeur... <span class="note">(A part.)</span> Je ris de ma -sottise, mais c'est mon matre qui me la fait faire. <span class="note">(Haut.)</span> Seigneur -commandeur, mon matre don Juan vous demande si vous voulez lui faire -l'honneur de venir souper avec lui. <span class="note">(La statue baisse la tte.)</span> Ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Qu'est-ce? qu'as-tu? dis donc! Veux-tu parler?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">baissant la tte comme la statue.</span></p> - -<p>La statue...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Eh bien, que veux-tu dire, tratre?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous dis que la statue...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Eh bien, la statue? Je t'assomme, si tu ne parles.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>La statue m'a fait signe.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>La peste! le coquin!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Elle m'a fait signe, vous dis-je; il n'est rien de plus vrai. -Allez-vous-en lui parler vous-mme pour voir. Peut-tre...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au doigt ta -poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur voudroit-il venir -souper avec moi?</p> - -<p class="noteright">La statue baisse encore la tte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Eh bien, monsieur?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Allons, sortons d'ici.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">seul.</span></p> - -<p>Voil de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire!</p> - -<p class="pacte">ACTE IV<br /><br /> -<span class="small80">Le thtre reprsente l'appartement de don Juan.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>Quoi qu'il en soit, laissons cela; c'est une bagatelle, et nous pouvons -avoir t tromps par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui -nous ait troubl la vue.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! monsieur, ne cherchez point dmentir ce que nous avons vu des yeux -que voil. Il n'est rien de plus vritable que ce signe de tte; et je -ne doute point que le ciel, scandalis de votre vie, n'ait produit ce -miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>coute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralits, si tu me -dis encore le moindre mot l-dessus, je vais appeler quelqu'un, demander -un nerf de bœuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de -mille coups. M'entends-tu bien?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Fort bien, monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement; -c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de -dtours: vous dites les choses avec une nettet admirable.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Allons, qu'on me fasse souper le plus tt que l'on pourra. Une chaise, -petit garon.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA VIOLETTE.</span></p> - -<p>Monsieur, voil votre marchand, monsieur Dimanche, qui demande vous -<ins class="correction" title="paler">parler</ins>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Bon! voil ce qu'il nous faut, qu'un compliment de crancier. De quoi -s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent? et que ne lui disois-tu -que monsieur n'y est pas?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA VIOLETTE.</span></p> - -<p>Il y a trois quarts d'heure que je lui dis; mais il ne veut pas le -croire, et s'est assis l dedans pour attendre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qu'il attende tant qu'il voudra.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique -que de se faire celer aux cranciers. Il est bon de les payer de quelque -chose; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un -double<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—DON JUAN, MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE, LA VIOLETTE, -RAGOTIN.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que -je veux de mal mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord! J'avois -donn ordre qu'on ne me ft parler personne; mais cet ordre n'est pas -pour vous, et vous tes en droit de ne trouver jamais de porte ferme -chez moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Monsieur, je vous suis fort oblig.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">parlant Violette et Ragotin.</span></p> - -<p>Parbleu! coquins, je vous apprendrai laisser monsieur Dimanche dans -une antichambre, et je vous ferai connotre les gens!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Monsieur, cela n'est rien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> M. Dimanche.</span></p> - -<p>Comment! vous dire que je n'y suis pas! monsieur Dimanche, au meilleur -de mes amis!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Monsieur, je suis votre serviteur. J'tois venu...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Allons, vite un sige pour monsieur Dimanche.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Monsieur, je suis bien comme cela.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Cela n'est point ncessaire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Monsieur, vous vous moquez, et...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on mette -de diffrence entre nous deux.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Allons, asseyez-vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot vous dire. -J'tois...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Mettez-vous l, vous dis-je.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Non, je ne vous coute point si vous n'tes assis.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Parbleu! monsieur Dimanche, vous vous portez bien?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Oui, monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Vous avez un fonds de sant admirable, des lvres fraches, un teint -vermeil et des yeux vifs.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Je voudrois bien...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Comment se porte madame Dimanche, votre pouse?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Fort bien, monsieur, Dieu merci.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>C'est une brave femme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Elle est votre servante, monsieur. Je venois...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Le mieux du monde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>La jolie petite fille que c'est! je l'aime de tout mon cœur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur. Je vous...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et le petit Collin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Toujours de mme, monsieur. Je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et votre petit chien Brusquet gronde-t-il toujours aussi fort, et -mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Plus que jamais, monsieur; et nous ne saurions en chevir<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ne vous tonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille, -car j'y prends beaucoup d'intrt.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligs. Je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">lui tendant la main.</span></p> - -<p>Touchez donc l, monsieur Dimanche. tes-vous bien de mes amis?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Monsieur, je suis votre serviteur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Parbleu! je suis vous de tout mon cœur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Vous m'honorez trop. Je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Monsieur, vous avez trop de bont pour moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et cela sans intrt, je vous prie de le croire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Je n'ai point mrit cette grce, assurment. Mais, monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Oh , monsieur Dimanche, sans faon, voulez-vous souper avec moi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Non, monsieur; il faut que je m'en retourne tout l'heure. Je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">se levant.</span></p> - -<p>Allons, vite un <ins class="correction" title="flambleau">flambeau</ins> pour conduire monsieur Dimanche, et que quatre -ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE</span>, <span class="note">se levant aussi.</span></p> - -<p>Monsieur, il n'est pas ncessaire, et je m'en irai bien tout seul. -Mais...</p> - -<p class="noteright">Sganarelle te les siges promptement.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Comment! Je veux qu'on vous escorte, et je m'intresse <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> trop votre -personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre dbiteur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis tout le monde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Si...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Voulez-vous que je vous reconduise?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, vous vous moquez! Monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Embrassez-moi donc, s'il vous plat. Je vous prie encore une fois d'tre -persuad que je suis tout vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne -fisse pour votre service.</p> - -<p class="noteright">Il sort.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—MONSIEUR DIMANCHE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Il est vrai; il me fait tant de civilits et tant de complimens, que je -ne saurois jamais lui demander de l'argent.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous assure que toute sa maison priroit pour vous; et je voudrois -qu'il vous arrivt quelque chose, que quelqu'un s'avist de vous donner -des coups de bton, vous verriez de quelle manire...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Je le crois; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de -mon argent.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oh! ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Fi! ne parlez pas de cela.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Comment! Je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ne sais-je pas bien que je vous dois?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Oui. Mais...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Allons, monsieur Dimanche, je vais vous clairer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Mais mon argent?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">prenant M. Dimanche par le bras.</span></p> - -<p>Vous moquez-vous?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Je veux...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">le tirant.</span></p> - -<p>Eh!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>J'entends...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">le poussant vers la porte.</span></p> - -<p>Bagatelles!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Mais...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">le poussant encore.</span></p> - -<p>Fi!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MONSIEUR DIMANCHE.</span></p> - -<p>Je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">le poussant tout fait hors du thtre.</span></p> - -<p>Fi! vous dis-je.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA VIOLETTE</span>, <span class="note"> don Juan.</span></p> - -<p>Monsieur, voil monsieur votre pre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Ah! me voici bien! Il me falloit cette visite pour me faire enrager.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON LOUIS.</span></p> - -<p>Je vois bien que je vous embarrasse, et que vous vous passeriez fort -aisment de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons trangement -l'un l'autre, et, si vous tes las de me voir, je suis bien las aussi de -vos dportemens. Hlas! que nous savons peu ce que nous faisons quand -nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il nous faut, quand -nous voulons tre plus aviss que lui, et que nous venons l'importuner -par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidres! J'ai souhait -un fils avec des ardeurs non pareilles; je l'ai demand sans relche -avec des transports incroyables; et ce fils, que j'obtiens en fatiguant -le ciel de vœux, est le chagrin et le supplice de cette vie mme dont -je croyois qu'il devoit tre la joie et la consolation. De quel œil, - votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas d'actions -indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le mauvais -visage; cette suite continuelle de mchantes affaires, qui nous -rduisent toute heure lasser les bonts du souverain, et qui ont -puis auprs de lui le mrite de mes services et le crdit de mes amis? -Ah! quelle bassesse est la vtre? Ne rougissez-vous point de mriter si -peu votre naissance? tes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque -vanit, et qu'avez-vous fait, dans le monde, pour tre gentilhomme? -Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce -nous soit une gloire d'tre sortis d'un sang noble, lorsque nous vivons -en infmes? Non, non, la naissance n'est rien o la vertu n'est pas. -Aussi nous n'avons part la gloire de nos anctres qu'autant que nous -nous efforons de leur ressembler; et cet clat de leurs actions qu'ils -rpandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le mme -honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point dgnrer -de leur vertu, si nous voulons tre estims leurs vritables descendans. -Ainsi <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> vous descendez en vain des aeux dont vous tes n; ils vous -dsavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous -donne aucun avantage; au contraire, l'clat n'en rejaillit sur vous qu' -votre dshonneur, et leur gloire est un flambeau qui claire aux yeux -d'un chacun la honte de vos actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme -qui vit mal est un monstre dans la nature; que la vertu est le premier -titre de noblesse; que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux -actions qu'on fait, et que je ferois plus d'tat du fils d'un crocheteur -qui seroit honnte homme que du fils d'un monarque qui vivroit comme -vous!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Monsieur, si vous tiez assis, vous en seriez mieux pour parler.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON LOUIS.</span></p> - -<p>Non, insolent, je ne veux point m'asseoir ni parler davantage, et je -vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton me; mais sache, -fils indigne, que la tendresse paternelle est pousse bout par tes -actions; que je saurai, plus tt que tu ne penses, mettre une borne -tes drglemens, prvenir sur toi le courroux du ciel, et laver, par ta -punition, la honte de t'avoir fait natre.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">adressant encore la parole son pre, quoiqu'il soit sorti.</span></p> - -<p>Eh! mourez le plus tt que vous pourrez, c'est le mieux que vous -puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des -pres qui vivent autant que leurs fils.</p> - -<p class="noteright">Il se met dans un fauteuil.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, vous avez tort.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">se levant.</span></p> - -<p>J'ai tort!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tremblant.</span></p> - -<p>Monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>J'ai tort!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui, monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> a dit, -et vous le deviez mettre dehors par les paules. A-t-on jamais rien vu -de plus impertinent? Un pre venir faire des remontrances son fils, et -lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, de -mener une vie d'honnte homme, et cent autres sottises de pareille -nature! Cela se peut-il souffrir un homme comme vous, qui savez comme -il faut vivre? J'admire votre patience, et, si j'avois t en votre -place, je l'aurois envoy promener. <span class="note">(Bas, part.)</span> O complaisance -maudite! quoi me rduis-tu?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Me fera-t-on souper bientt?</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>—DON JUAN, SGANARELLE, RAGOTIN.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">RAGOTIN.</span></p> - -<p>Monsieur, voici une dame voile qui vient vous parler.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Que pourroit-ce tre?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il faut voir.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>—DONE ELVIRE, voile, DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir cette heure et dans cet -quipage. C'est un motif pressant qui m'oblige cette visite, et ce que -j'ai vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point -ici pleine de ce courroux que j'ai tantt fait clater, et vous me voyez -bien change de ce que j'tois ce matin. Ce n'est plus cette done Elvire -qui faisoit des vœux contre vous, et dont l'me irrite ne jetoit que -menace et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni de mon me toutes -ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous ces transports -tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportemens d'un -amour terrestre et grossier, et il n'a laiss dans mon cœur pour vous -qu'une flamme pure de tout le commerce des sens, une tendresse toute -sainte, un amour dtach de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se -met en peine que de votre intrt.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">bas Sganarelle.</span></p> - -<p>Tu pleures, je pense?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Pardonnez-moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour -vous faire part d'un avis du ciel, et tcher de vous retirer du -prcipice o vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les drglemens de -votre vie; et ce mme ciel, qui m'a touch le cœur et fait jeter les -yeux sur les garemens de ma conduite, m'a inspir de vous venir trouver -et de vous dire de sa part que vos offenses ont puis sa misricorde, -que sa colre redoutable est prte de tomber sur vous, qu'il est en vous -de l'viter par un prompt repentir, et que peut-tre vous n'avez pas -encore un jour vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les -malheurs. Pour moi, je ne tiens plus vous, par aucun attachement du -monde. Je suis revenue, grces au ciel, de toutes mes folles penses; ma -retraite est rsolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir -expier la faute que j'ai faite, et mriter, par une austre pnitence, -le pardon de l'aveuglement o m'ont plonge les transports d'une passion -condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurois une douleur extrme -qu'une personne que j'ai chrie tendrement devnt un exemple funeste de -la justice du ciel; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous -porter dtourner de dessus votre tte l'pouvantable coup qui vous -menace. De grce, don Juan, accordez-moi pour dernire faveur cette -douce consolation; ne me refusez point votre salut, que je vous demande -avec larmes; et, si vous n'tes point touch de votre intrt, soyez-le -au moins de mes prires, et m'pargnez le cruel dplaisir de vous voir -condamn des supplices ternels.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span> <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Pauvre femme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Je vous ai aim avec une tendresse extrme, rien au monde ne m'a t si -cher que vous; j'ai oubli mon devoir pour vous; j'ai fait toutes choses -pour vous; et toute la rcompense <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> que je vous en demande, c'est de -corriger votre vie et de prvenir votre perte. Sauvez-vous, je vous -prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, -don Juan, je vous le demande avec larmes; et, si ce n'est assez des -larmes d'une personne que vous avez aime, je vous en conjure par tout -ce qui est le plus capable de vous toucher.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part, regardant don Juan.</span></p> - -<p>Cœur de tigre!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Je m'en vais aprs ce discours, et voil tout ce que j'avois vous -dire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on -pourra.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Non, don Juan, ne me retenez pas davantage.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DONE ELVIRE.</span></p> - -<p>Non, vous dis-je; ne perdons point de temps en discours superflus. -Laissez-moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et -songez seulement profiter de mon avis.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>—DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'motion pour elle, que -j'ai trouv de l'agrment dans cette nouveaut bizarre, et que son habit -nglig, son air languissant et ses larmes ont rveill en moi quelques -petits restes d'un feu teint?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est--dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Vite souper!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Fort bien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XI.</span>—DON JUAN, SGANARELLE, LA VIOLETTE, RAGOTIN.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">se mettant table.</span></p> - -<p>Sganarelle, il faut songer s'amender, pourtant.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui-da?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette -vie-ci, et puis nous songerons nous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oh!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Qu'en dis-tu?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Rien. Voil le souper.</p> - -<p class="noteleft">Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte et le met dans sa -bouche.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il me semble que tu as la joue enfle: qu'est-ce que c'est? Parle donc. -Qu'as-tu l?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Rien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Montre un peu. Parbleu! c'est une fluction qui lui est est tombe sur la -joue. Vite une lancette pour percer cela! Le pauvre garon n'en peut -plus, et cet abcs le pourroit touffer. Attends; voyez voyez comme il -toit mr! Ah! coquin que vous tes!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma foi, monsieur, je voulois voir si votre cuisinier n'avoit point mis -trop de sel ou trop de poivre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Allons, mets-toi l et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai soup. -Tu as faim, ce que je vois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se mettant table.</span></p> - -<p>Je le crois bien, monsieur, je n'ai point mang depuis ce matin. Ttez -de cela, voil qui est le meilleur du monde.<span class="note">(A Ragotin, qui, mesure que Sganarelle met quelque chose sur son</span><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> <span class="note">assiette, la lui te ds que Sganarelle tourne la tte.)</span> Mon assiette, -mon assiette! Tout doux s'il vous plat! Vertubleu! petit compre que -vous tes habile donner des assiettes nettes! Et vous, petit la -Violette, que vous savez prsenter boire propos!</p> - -<p class="noteleft">Pendant que la Violette donne boire Sganarelle, Ragotin te encore -son assiette.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Qui peut frapper de cette sorte?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qui diable nous vient troubler dans notre repas?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Je veux souper en repos, au moins, et qu'on ne laisse entrer personne.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-mme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">voyant venir Sganarelle effray.</span></p> - -<p>Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">baissant la tte comme la statue.</span></p> - -<p>Le... qui est l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Allons voir, et montrons que rien ne me sauroit branler.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! pauvre Sganarelle, o te cacheras-tu?</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XII.</span>—DON JUAN, LA STATUE DU COMMANDEUR, SGANARELLE, LA VIOLETTE, -RAGOTIN.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> ses gens.</span></p> - -<p>Une chaise et un couvert. Vite donc! <span class="note">(Don Juan et la statue se mettent -table. A Sganarelle.)</span> Allons, mets-toi table.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, je n'ai plus faim.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Mets-toi l, te dis-je. A boire. A la sant du commandeur! Je te la -porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, je n'ai pas soif.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Bois, et chante ta chanson, pour rgaler le commandeur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je suis enrhum, monsieur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il m'importe; allons! <span class="note">(A ses gens.)</span> Vous autres, venez, accompagner sa -voix.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p> - -<p>Don Juan, c'est assez. Je vous invite venir demain souper avec moi. En -aurez-vous le courage?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Oui, j'irai, accompagn du seul Sganarelle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous rends grce, il est demain jene pour moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>Prends ce flambeau.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p> - -<p>On n'a pas besoin de lumire quand on est conduit par le ciel.</p> - -<p class="pacte">ACTE V<br /><br /> -<span class="small80">Le thtre reprsente une campagne.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON LOUIS.</span></p> - -<p>Quoi! mon fils, seroit-il possible que la bont du ciel et exauc mes -vœux? Ce que vous me dites est-il bien vrai? ne m'abusez-vous point -d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveaut -surprenante d'une telle conversion?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs; je ne suis plus le mme -d'hier au soir, et le ciel, tout d'un coup, a fait en moi un changement -qui va surprendre tout le monde. Il a touch mon me et dsill mes -yeux; et je regarde avec horreur le long aveuglement o j'ai t et les -<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> dsordres criminels de la vie que j'ai mene. J'en repasse dans mon -esprit toutes les abominations, et m'tonne comme le ciel les a pu -souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois, sur ma tte, <ins class="correction" title="laisser">laiss</ins> -tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grces que sa -bont m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je prtends -en profiter comme je dois, faire clater aux yeux du monde un soudain -changement de vie, rparer par l le scandale de mes actions passes, et -m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine rmission. C'est quoi je -vais travailler; et je vous prie, monsieur, de vouloir bien contribuer -ce dessein, et de m'aider vous-mme faire choix d'une personne qui me -serve de guide et sous la conduite de qui je puisse marcher srement -dans le chemin o je m'en vais entrer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON LOUIS.</span></p> - -<p>Ah! mon fils, que la tendresse d'un pre est aisment rappele, et que -les offenses d'un fils s'vanouissent vite au moindre mot de repentir! -Je ne me souviens plus dj de tous les dplaisirs que vous m'avez -donns, et tout est effac par les paroles que vous venez de me faire -entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue; je jette des larmes de joie; -tous mes vœux sont satisfaits, et je n'ai plus rien dsormais -demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, je vous -conjure, dans cette louable pense. Pour moi, j'en vais, tout de ce pas, -porter l'heureuse nouvelle votre mre, partager avec elle les doux -transports du ravissement o je suis, et rendre grces au ciel des -saintes rsolutions qu'il a daign vous inspirer.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti! Il y a longtemps -que j'attendois cela; et voil, grces au ciel, tous mes souhaits -accomplis.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>La peste le bent!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Comment, le bent?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Quoi! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois -que ma bouche toit d'accord avec mon cœur?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Quoi! ce n'est pas... Vous ne... Votre... <span class="note">(A part.)</span> Oh! quel homme! quel -homme! quel homme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Non, non, je ne suis point chang, et mes sentiments sont toujours les -mmes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous ne vous rendez pas la surprenante merveille de cette statue -mouvante et parlante?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il y a bien quelque chose l dedans que je ne comprends pas; mais, quoi -que ce puisse tre, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon esprit, -ni d'branler mon me; et, si j'ai dit que je voulois corriger ma -conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein -que j'ai form par pure politique, un stratagme utile, une grimace -ncessaire o je veux me contraindre, pour mnager un pre dont j'ai -besoin, et me mettre couvert, du ct des hommes, de cent fcheuses -aventures qui pourroient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle, t'en faire -confidence, et je suis bien aise d'avoir un tmoin du fond de mon me et -des vritables motifs qui m'obligent faire les choses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Quoi! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous riger -en homme de bien?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Et pourquoi non? Il y en a tant d'autres comme moi qui se mlent de ce -mtier et qui se servent du mme masque pour abuser le monde!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Ah! quel homme! quel homme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Il n'y a plus de honte maintenant cela: l'hypocrisie est un vice la -mode, et tous les vices la mode passent pour vertus. Le personnage -d'homme de bien est le meilleur de <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> tous les personnages qu'on -puisse jouer. Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux -avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respecte; et, -quoiqu'on la dcouvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres -vices des hommes sont exposs la censure, et chacun a la libert de -les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilgi qui, de -sa main, ferme la bouche tout le monde, et jouit en repos d'une -impunit souveraine. On lie, force de grimaces, une socit troite -avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur les -bras, et ceux que l'on sait mme agir de bonne foi l-dessus, et que -chacun connot pour tre vritablement touchs, ceux-l, dis-je, sont -toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le panneau des -grimaciers, et appuient aveuglment les singes de leurs actions. Combien -crois-tu que j'en connoisse qui, par ce stratagme, ont rhabill -adroitement les dsordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du -manteau de la religion, et, sous cet habit respect, ont la permission -d'tre les plus mchans hommes du monde? On a beau savoir leurs -intrigues et les connotre pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour -cela d'tre en crdit parmi les gens, et quelque baissement de tte, un -soupir mortifi et deux roulemens d'yeux rajustent dans le monde tout ce -qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me -sauver et mettre en sret mes affaires. Je ne quitterai point mes -douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai -petit bruit. Que si je viens tre dcouvert, je verrai, sans me -remuer, prendre mes intrts toute la cabale<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, et je serai dfendu -par elle envers et contre tous. Enfin, c'est l le vrai moyen de faire -impunment tout ce que je voudrai. Je m'rigerai en censeur des actions -d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de -moi. Ds qu'une fois on m'aura choqu tant soit peu, je ne pardonnerai -jamais et garderai tout doucement une haine irrconciliable. Je ferai le -vengeur des intrts du ciel, et, sous ce prtexte commode, je pousserai -mes ennemis, je les accuserai d'impit et saurai dchaner <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> contre -eux des zls indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en -public aprs eux; qui les accableront d'injures et les damneront -hautement de leur autorit prive. C'est ainsi qu'il faut profiter des -foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son -sicle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>O ciel! qu'entends-je ici? il ne vous manquoit plus que d'tre hypocrite -pour vous achever de tout point; et voil le comble des abominations. -Monsieur, cette dernire-ci m'emporte, et je ne puis m'empcher de -parler. Faites-moi tout ce qu'il vous plaira; battez-moi, assommez-moi -de coups, tuez-moi si vous voulez; il faut que je dcharge mon cœur, -et qu'en valet fidle je vous dise ce que je dois. Sachez, monsieur, que -tant va la cruche l'eau qu'enfin elle se brise; et, comme dit fort -bien cet auteur que je ne connois pas, l'homme est, en ce monde, ainsi -que l'oiseau sur la branche; la branche est attache l'arbre; qui -s'attache l'arbre suit de bons prceptes; les bons prceptes valent -mieux que les belles paroles; les belles paroles se trouvent la cour; - la cour sont les courtisans; les courtisans suivent la mode; la mode -vient de la fantaisie; la fantaisie est une facult de l'me; l'me est -ce qui nous donne la vie; la vie finit par la mort; la mort nous fait -penser au ciel; le ciel est au-dessus de la terre; la terre n'est point -la mer; la mer est sujette aux orages; les orages tourmentent les -vaisseaux; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote; un bon pilote a de -la prudence; la prudence n'est pas dans les jeunes gens; les jeunes gens -doivent obissance aux vieux; les vieux aiment les richesses; les -richesses font les riches; les riches ne sont pas pauvres; les pauvres -ont de la ncessit; la ncessit n'a point de loi; qui n'a pas de loi -vit en bte brute, et, par consquent, vous serez damn tous les -diables.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>O le beau raisonnement!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Aprs cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Don Juan, je vous trouve propos, et suis bien aise de vous parler ici -plutt que chez vous, pour vous demander vos rsolutions. Vous savez que -ce soin me regarde, et que je me suis, en votre prsence, charg de -cette affaire. Pour moi, je ne le cle point, je souhaite fort que les -choses aillent dans la douceur; et il n'y a rien que je ne fasse pour -porter votre esprit vouloir prendre cette voie, et pour vous voir -publiquement confirmer ma sœur le nom de votre femme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN</span>, <span class="note">d'un ton hypocrite.</span></p> - -<p>Hlas! je voudrois bien de tout mon cœur vous donner la satisfaction -que vous souhaitez; mais le ciel s'y oppose directement; il a inspir -mon me le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres penses -maintenant que de quitter entirement tous les attachemens du monde, de -me dpouiller au plus tt de toutes sortes de vanits, et de corriger -dsormais, par une austre conduite, tous les drglemens criminels o -m'a port le feu d'une aveugle jeunesse.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis; et la compagnie -d'une femme lgitime peut bien s'accommoder avec les louables penses -que le ciel vous inspire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Hlas! point du tout. C'est un dessein que votre sœur elle-mme a -pris; elle a rsolu sa retraite, et nous avons t touchs tous deux en -mme temps.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant tre impute au mpris que -vous feriez d'elle et de notre famille; et notre honneur demande qu'elle -vive avec vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Je vous assure que cela ne se peut. J'en avois, pour moi, toutes les -envies du monde, et je me suis mme encore aujourd'hui <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> -conseill<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> au ciel pour cela; mais, lorsque je l'ai consult, j'ai -entendu une voix qui m'a dit que je ne devois point songer votre -sœur, et qu'avec elle assurment je ne ferois point mon salut.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Croyez-vous, don Juan, nous blouir par ces belles excuses?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>J'obis la voix du ciel.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Quoi! vous voulez que je me paye d'un semblable discours?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>C'est le ciel qui le veut ainsi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Vous aurez fait sortir ma sœur d'un couvent pour la laisser ensuite?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Le ciel l'ordonne de la sorte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Nous souffrirons cette tache en notre famille?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Prenez-vous-en au ciel.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Et quoi! toujours le ciel!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Le ciel le souhaite comme cela.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous -prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je -saurai vous trouver.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de -cœur, et que je sais me servir de mon pe quand il le faut. Je m'en -vais passer tout l'heure dans cette petite rue carte qui mne au -grand couvent; mais je vous dclare, pour moi, que ce n'est point moi -qui me veux battre: <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> le ciel m'en dfend la pense; et, si vous -m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON CARLOS.</span></p> - -<p>Nous verrons, de vrai, nous verrons.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, quel diable de style prenez-vous l? Ceci est bien pis que le -reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous tiez -auparavant. J'esprois toujours de votre salut; mais c'est maintenant -que j'en dsespre; et je crois que le ciel, qui vous a souffert jusques -ici, ne pourra souffrir du tout cette dernire horreur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses; et, si toutes les fois -que les hommes...</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—DON JUAN, SGANARELLE, UN SPECTRE, en femme voile.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">apercevant le spectre.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous -donne.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, -s'il veut que je l'entende.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SPECTRE.</span></p> - -<p>Don Juan n'a plus qu'un moment pouvoir profiter de la misricorde du -ciel; et, s'il ne se repent ici, sa perte est rsolue.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Entendez-vous, monsieur?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Qui ose tenir ces paroles? Je crois connotre cette voix.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, c'est un spectre, je le reconnois au marcher.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Spectre, fantme, ou diable, je veux voir ce que c'est.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p> - -<p class="noteleft">Le spectre change de figure et reprsente le Temps avec sa faux la -main.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>O ciel! Voyez-vous, monsieur, ce changement de figure?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur; et je veux -prouver avec mon pe si c'est un corps ou un esprit.</p> - -<p class="noteleft">Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut le frapper.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, rendez-vous tant de preuves, et jetez-vous vite dans le -repentir!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de -me repentir. Allons, suis-moi!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—LA STATUE DU COMMANDEUR, DON JUAN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p> - -<p>Arrtez, don Juan. Vous m'avez hier donn parole de venir manger avec -moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>Oui. O faut-il aller?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p> - -<p>Donnez-moi la main.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>La voil.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA STATUE.</span></p> - -<p>Don Juan, l'endurcissement au pch trame une mort funeste, et les -grces du ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin sa foudre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON JUAN.</span></p> - -<p>O ciel! que sens-je? un feu invisible me brle, je n'en puis plus, et -tout mon corps devient un brasier ardent! Ah!</p> - -<p class="notelefthanging">Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands clairs sur don -Juan. La terre s'ouvre et l'abme, et il sort de grands feux de -l'endroit o il est tomb.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—SGANARELLE.</p> - -<p>Ah! mes gages! mes gages! Voil, par sa mort, un chacun satisfait. Ciel -offens, lois violes, filles sduites, familles dshonores, parens -outrags, femmes mises mal, maris pousss bout, tout le monde est -content; il n'y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes -gages!</p> - -<p class="pscene">FIN DU FESTIN DE PIERRE.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span></p> - -<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>L'AMOUR MDECIN<br /><br /> -<small>COMDIE-BALLET</small></h2> - -<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A VERSAILLES, -LE 15 SEPTEMBRE 1665 -ET A PARIS, SUR LE THATRE DU PALAIS-ROYAL, -LE 22 DU MME MOIS.</b></p> - -<hr class="small3" /> - -<p>Trois mois aprs la reprsentation du <i>Festin de Pierre</i>, Louis XIV -ayant demand Molire un divertissement nouveau, lui donna cinq jours -pour l'inventer, l'crire, le faire apprendre et le faire jouer.</p> - -<p>C'est de cet impromptu en trois actes, diviss par des danses, que -Molire fit ensuite un seul acte en supprimant les ballets dont Lulli -avait compos la musique. C'est un chef-d'œuvre en son genre que -cette esquisse improvise.</p> - -<p>Il y avait peu de temps que Bacon avait recommand l'tude de la nature, -l'observation et l'exprience. Les mdecins tenaient encore au moyen -ge. C'taient des grands-prtres ou plutt des sorciers qui employaient -les amulettes, les pierres de sympathie et les chiffres magiques, -parlaient latin, grec et hbreu, enseignaient les proprits -merveilleuses des chiffres et des nombres, et couraient la ville, monts -sur leurs mules, affubls d'normes manteaux et de chapeaux pointus, -cachs sous de longues perruques, ensevelis dans le satin et la -fourrure. Ces personnages astrologiques, reprsentants de la -superstition sans la foi, dj cribls des flches de Rabelais et de -Montaigne, et qui n'avaient pour se dfendre ni l'autorit de la -Sorbonne ni les dogmes de l'glise, s'taient donns rcemment en -spectacle ridicule. La bouffonnerie de leurs querelles particulires, -les <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> procs intresss entre apothicaires et mdecins, provoquaient -le mpris public et annonaient la mort prochaine de l'empirisme. On -avait vu, prs du lit de mort de Mazarin, Desfougerais, Vallot, Brayer -et Gunaud, se runir Vincennes et s'enqurir gravement de sa maladie. -Vallot plaait la maladie au poumon, Brayer la rate, Desfougerais au -msentre, et Gunaud au foie. Ce dernier eut le dessus et emporta le -malade.</p> - -<p>Laissons passer M. le docteur, s'criait un jour un charretier parisien -qui voyait venir lui la mule de Gunaud: c'est lui qui nous a fait la -grce de tuer le cardinal; tant le mpris de la mdecine tait devenu -une opinion populaire. Guy-Patin et Gassendi avaient soulev contre eux -et leur hypocrisie doctorale l'indignation des classes leves; Boileau -et Pascal marchaient contre eux. Ce n'tait pas la mdecine, mais au -mensonge du savoir, que l'on en voulait; dniaiss, dsabuss, esprits -forts, tous ceux qui, comme Guy-Patin, s'taient dbarrasss du sot, -prenaient parti avec Molire contre l'empirisme. Ce fut Boileau qui cra -les noms grecs sous lesquels Molire ridiculisa, dans sa nouvelle farce, -les quatre premiers mdecins de la cour: vive jouissance pour le vieux -Guy-Patin; s'il faut mme l'en croire, on fabriqua des masques comiques -reprsentant le visage des quatre empiriques sacrifis.</p> - -<p>Il faut relguer parmi les fables ces anecdotes apocryphes d'aprs -lesquelles Molire aurait veng sur la Facult les querelles -particulires de deux femmes de la troupe. Les motifs du grand crivain -taient plus profonds et plus naturels. Ses passions et ses tudes -avaient altr sa sant. Il travaillait beaucoup, souffrait infiniment; -sa poitrine tait attaque, et, forc de demander secours aux -Hippocrates du temps, vivant de rgime, mais mourant de ses passions, il -ne tarda pas dcouvrir le nant de leur art et le vide de leurs -prtentions. Il venait d'prouver qu'il tait difficile d'attaquer les -courtisans et dangereux d'attaquer la Sorbonne; il retomba sur les -mdecins, et leur fit prouver toute la force de son gnie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p> - -<p class="totop1">AU LECTEUR</p> - -<p>Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a voulu -se faire un divertissement. Il est le plus prcipit de tous ceux que Sa -Majest m'ait commands; et, lorsque je dirai qu'il a t propos, fait, -appris et reprsent en cinq jours, je ne dirai que ce qui est vrai. Il -n'est pas ncessaire de vous avertir qu'il y a beaucoup de choses qui -dpendent de l'action. On sait bien que les comdies ne sont faites que -pour tre joues, et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes -qui ont des yeux pour dcouvrir, dans la lecture, tout le jeu du -thtre. Ce que je vous dirai, c'est qu'il seroit souhaiter que ces -sortes d'ouvrages pussent toujours se montrer vous avec les ornemens -qui les accompagnent chez le roi. Vous les verriez dans un tat beaucoup -plus supportable; et les airs et les symphonies de l'incomparable M. -Lulli mls la beaut des voix et l'adresse des danseurs, leur -donnent sans doute des grces dont ils ont toutes les peines du monde -se passer.</p> - -<hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnages_medecin" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="3"> - <col width="300" /> - <col width="30" /> - <col width="200" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop">PERSONNAGES DU PROLOGUE.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">LA COMDIE.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">LA MUSIQUE.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">LE BALLET.<br /><br /></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop">PERSONNAGES DE LA COMDIE.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">SGANARELLE, pre de Lucinde.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">LUCINDE, fille de Sganarelle.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">CLITANDRE, amant de Lucinde.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">AMINTE, voisine de Sganarelle.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">LUCRCE, nice de Sganarelle.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">LISETTE, suivante de Lucinde.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">M. GUILLAUME, marchand de tapisseries.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">M. JOSSE, orfvre.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">M. TOMS,</td> - <td rowspan="5" class="tdlmiddle"><img src="images/accolade.jpg" width="21" height="240" alt="" title="" /></td> - <td rowspan="5" class="tdlmiddle2">mdecins<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">M. DESFONANDRS,</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">M. MACROTON,</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">M. BAHIS,</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">M. FILERIN.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">UN NOTAIRE.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">CHAMPAGNE, valet de Sganarelle.<br /><br /></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop">PERSONNAGES DU BALLET.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop3"><b>PREMIRE ENTRE.</b></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">CHAMPAGNE, valet de Sganarelle, dansant.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">QUATRE MDECINS, dansants.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop3"><b>DEUXIME ENTRE.</b></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">UN OPRATEUR, chantant.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">TRIVELINS et SCARAMOUCHES, dansants, de la suite de - l'oprateur.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop3"><b>TROISIME ENTRE.</b></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">LA COMDIE.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">LA MUSIQUE.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">LE BALLET.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdltop2">JEUX, RIS, PLAISIRS, dansants.</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdctop">La scne est Paris.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<div class="verse"> - <div class="title1"> - PROLOGUE - </div> - - <div class="title2"> - LA COMDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LA COMDIE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">Quittons, quittons notre vaine querelle;</span><br /> - <span class="vi0">Ne nous disputons point nos talens tour tour;</span><br /> - <span class="vi4">Et d'une gloire plus belle</span><br /> - <span class="vi6">Piquons-nous en ce jour.</span><br /> - <span class="vi0">Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde.</span><br /> - <span class="vi0">Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">TOUS TROIS ENSEMBLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde,</span><br /> - <span class="vi0">Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LA MUSIQUE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire,</span><br /> - <span class="vi0">Il se vient quelquefois dlasser parmi nous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LE BALLET.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Est-il de plus grande gloire?</span><br /> - <span class="vi6">Est-il bonheur plus doux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TOUS TROIS ENSEMBLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde,</span><br /> - <span class="vi0">Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde.</span><br /> - </div> -</div> - -<p class="pacte">ACTE PREMIER</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—SGANARELLE, AMINTE, LUCRCE, M. GUILLAUME, M. JOSSE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! l'trange chose que la vie! et que je puis bien dire, avec ce grand -philosophe de l'antiquit, que qui terre a guerre a, et qu'un malheur ne -vient jamais sans l'autre! Je n'avais qu'une seule femme, qui est morte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. GUILLAUME.</span></p> - -<p>Et combien donc en voulez-vous avoir?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Elle est morte, monsieur Guillaume, mon ami. Cette perte m'est -trs-sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'tois -pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent -dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est -morte; je la pleure. Si elle toit en vie, nous nous querellerions. De -tous les enfans que le ciel m'avoit donns, il ne m'a laiss qu'une -fille, et cette fille est toute ma peine; car enfin je la vois dans une -mlancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse pouvantable, -dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurois mme -apprendre la cause. Pour moi, j'en perds <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> l'esprit, et j'aurois -besoin d'un bon conseil sur cette matire. <span class="note">(A Lucrce.)</span> Vous tes ma -nice <span class="note">( Aminte)</span>; vous, ma voisine <span class="note">( M. Guillaume et M. Josse)</span>; et -vous, mes compres et mes amis; je vous prie de me conseiller tous ce -que je dois faire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. JOSSE.</span></p> - -<p>Pour moi, je tiens que la braverie<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> et l'ajustement est la chose qui -rjouit le plus les filles; et, si j'tois que de vous, je lui -achterois, ds aujourd'hui, une belle garniture de diamans, ou de -rubis, ou d'meraudes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. GUILLAUME.</span></p> - -<p>Et moi, si j'tois en votre place, j'achterois une belle tenture de -tapisserie de verdure, ou personnages, que je ferois mettre sa -chambre, pour lui rjouir l'esprit et la vue.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">AMINTE.</span></p> - -<p>Pour moi, je ne ferois pas tant de faons, et je la marierois fort bien, -et le plus tt que je pourrois, avec cette personne qui vous la fit, -dit-on, demander il y a quelque temps.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCRCE.</span></p> - -<p>Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le -mariage. Elle est d'une complexion trop dlicate et trop peu saine, et -c'est la vouloir envoyer bientt en l'autre monde, que de l'exposer, -comme elle est, faire des enfans. Le monde n'est point du tout son -fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, o elle -trouvera des divertissemens qui seront mieux de son humeur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tous ces conseils sont admirables, assurment; mais je les tiens un peu -intresss, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous -tes orfvre, monsieur Josse; et votre conseil sent son homme qui a -envie de se dfaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, -monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui -vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque -inclination pour ma fille; et vous ne seriez pas fche de la voir la -femme d'un autre. Et quant vous, ma chre nice, ce n'est pas mon -dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai -mes raisons <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la -faire religieuse est d'une femme qui pourroit bien souhaiter -charitablement d'tre mon hritire universelle. Ainsi, messieurs et -mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous -trouverez bon, s'il vous plat, que je n'en suive aucun. <span class="note">(Seul.)</span> Voil -de mes donneurs de conseils la mode!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—LUCINDE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! voil ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas, Elle soupire; -elle lve les yeux au ciel. <span class="note">(A Lucinde.)</span> Dieu vous garde! Bonjour, ma -mie. Eh bien, qu'est-ce? Comme vous en va? Eh quoi! toujours triste et -mlancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as? Allons -donc, dcouvre-moi ton petit cœur! L, ma pauvre mie, dis, dis, dis -tes petites penses ton petit papa mignon. Courage! veux-tu que je te -baise? Viens. <span class="note">(A part.)</span> J'enrage de la voir de cette humeur-l. <span class="note">(A -Lucinde.)</span> Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de dplaisir, et ne -puis-je savoir d'o vient cette grande langueur? Dcouvre-m'en la cause, -et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n'as qu' -me dire le sujet de ta tristesse; je t'assure ici, et te fais serment -qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire; c'est tout dire. -Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu voies -plus brave que toi? et seroit-il quelque toffe nouvelle dont tu -voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas -assez pare, et que tu souhaiterois quelque cabinet<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> de la foire -Saint-Laurent? Ce n'est pas cela. Aurois-tu envie d'apprendre quelque -chose, et veux-tu que je te donne un matre pour te montrer jouer du -clavecin? Nenni. Aimerois-tu quelqu'un, et souhaiterois-tu d'tre -marie?</p> - -<p class="noteright">Lucinde fait signe que oui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Eh bien, monsieur, vous venez d'entretenir votre fille: avez-vous su la -cause de sa mlancolie?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non. C'est une coquine qui me fait enrager.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Monsieur, laissez-moi faire; je m'en vais la sonder un peu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il n'est pas ncessaire; et, puisqu'elle veut tre de cette humeur, je -suis d'avis qu'on l'y laisse.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Laissez-moi faire, vous dis-je! Peut-tre qu'elle se dcouvrira plus -librement moi qu' vous. Quoi! madame, vous ne nous direz point ce que -vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde? Il me semble -qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez quelque -rpugnance vous expliquer un pre, vous n'en devez avoir aucune me -dcouvrir votre cœur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque chose de lui? -Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'pargneroit rien pour vous -contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la libert que vous -souhaiteriez? et les promenades et les cadeaux<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> ne tenteroient-ils -point votre me? Eh! avez-vous reu quelque dplaisir de quelqu'un? Eh! -n'auriez-vous point quelque secrte inclination avec qui vous -souhaiteriez que votre pre vous marit? Ah! je vous entends; voil -l'affaire. Que diable! pourquoi tant de faons? Monsieur, le mystre est -dcouvert, et...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton -obstination.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Mon pre, puisque vous voulez que je vous dise la chose...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui, je perds toute l'amiti que j'avois pour toi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Monsieur, sa tristesse...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est une coquine qui me veut faire mourir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Mon pre, je veux bien...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ce n'est pas la rcompense de t'avoir leve comme j'ai fait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Mais, monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, je suis contre elle dans une colre pouvantable.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Mais, mon pre...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je n'ai plus aucune tendresse pour toi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Mais...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est une friponne!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Mais...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Une ingrate!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Mais...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>C'est un mari qu'elle veut.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">faisant -semblant de ne pas entendre.</span></p> - -<p>Je l'abandonne.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Un mari!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je la dteste!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Un mari.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Et la renonce pour ma fille!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Un mari.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, ne m'en parlez point!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Un mari.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ne m'en parlez point.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Un mari.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ne m'en parlez point!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Un mari, un mari, un mari!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—LUCINDE, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>On dit bien vrai, qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne -veulent point entendre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Eh bien, Lisette, j'avois tort de cacher mon dplaisir, et je n'avois -qu' parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon pre! Tu le -vois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Par ma foi, voil un vilain homme; et je vous avoue que j'aurois un -plaisir extrme lui jouer quelque tour. Mais d'o vient donc, madame, -que jusqu'ici vous m'avez cach votre mal?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Hlas! de quoi m'auroit servi de te le dcouvrir plus tt? et -n'aurois-je pas autant gagn le tenir cach toute ma vie? Crois-tu que -je n'aie pas bien prvu tout ce que tu vois maintenant, que je ne susse -pas fond tous les sentimens de mon pre, et que le refus qu'il a fait -porter celui <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> qui m'a demande par un ami n'ait pas touff dans -mon me toute sorte d'espoir?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Quoi! c'est cet inconnu qui vous fait demander, pour qui vous...?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Peut-tre n'est-il pas honnte une jeune fille de s'expliquer si -librement; mais enfin je t'avoue que, s'il m'toit permis de vouloir -quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble -aucune conversation, et sa bouche ne m'a point dclar la passion qu'il -a pour moi; mais, dans tous les lieux o il m'a pu voir, ses regards et -ses actions m'ont toujours parl si tendrement, et la demande qu'il a -fait faire de moi m'a paru d'un si honnte homme, que mon cœur n'a pu -s'empcher d'tre sensible ses ardeurs; et, cependant, tu vois o la -duret de mon pre rduit toute cette tendresse.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Allez, laissez-moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous -du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir votre -amour; et, pourvu que vous ayez assez de rsolution...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorit d'un pre? Et s'il est -inexorable mes vœux...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et, pourvu -que l'honneur n'y soit pas offens, on peut se librer un peu de la -tyrannie d'un pre. Que prtend-il que vous fassiez? N'tes-vous pas en -ge d'tre marie? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez, encore -un coup, je veux servir votre passion; je prends, ds prsent, sur moi -tout le soin de ses intrts, et vous verrez que je sais des dtours... -Mais je vois votre pre. Rentrons, et me laissez agir.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—SGANARELLE.</p> - -<p>Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les choses -qu'on n'entend que trop bien; et j'ai fait sagement <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> de parer la -dclaration d'un dsir que je ne suis pas rsolu de contenter. A-t-on -jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume o l'on veut -assujettir les pres, rien de plus impertinent et de plus ridicule que -d'amasser du bien avec de grands travaux, et d'lever une fille avec -beaucoup de soin et de tendresse, pour se dpouiller de l'un et de -l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non, non; -je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour -moi.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—SGANARELLE, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note">courant sur le thtre et feignant de ne pas voir Sganarelle.</span></p> - -<p>Ah! malheur! ah! disgrce! Ah! pauvre seigneur Sganarelle! o pourrai-je -te rencontrer?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Que dit-elle l?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note">courant toujours.</span></p> - -<p>Ah! misrable pre! que feras-tu quand tu sauras cette nouvelle?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Que sera-ce?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Ma pauvre matresse!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Je suis perdu!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">courant aprs Lisette.</span></p> - -<p>Lisette!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Quelle infortune!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Lisette!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Quel accident!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Lisette!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Quelle fatalit!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Lisette!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note">s'arrtant.</span></p> - -<p>Ah! monsieur!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qu'est-ce?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Monsieur!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qu'y a-t-il?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Votre fille...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Monsieur, ne pleurez donc point comme cela, car vous me feriez rire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Dis donc vite!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la -colre effroyable o elle vous a vu contre elle, est monte vite dans sa -chambre, et, pleine de dsespoir, a ouvert la fentre qui regarde sur la -rivire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh bien?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Alors, levant les yeux au ciel: Non, a-t-elle dit, il m'est impossible -de vivre avec le courroux de mon pre; et, puisqu'il me renonce pour sa -fille, je veux mourir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Elle s'est jete?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Non, monsieur. Elle a ferm tout doucement la fentre, et s'est alle -mettre sur son lit. L, elle s'est prise pleurer amrement; et tout -d'un coup son visage a pli, ses yeux se sont tourns, le cœur lui a -manqu, et elle m'est demeure entre les bras.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! ma fille! [Elle est morte?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Non, monsieur]<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir; mais -cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera pas -la journe.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Champagne! Champagne! Champagne!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—SGANARELLE, CHAMPAGNE, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vite, qu'on m'aille qurir des mdecins, et en quantit. On n'en peut -trop avoir dans une pareille aventure. Ah! ma fille! ma pauvre fille!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PREMIRE ENTRE.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span></p> - -<p class="notecenter">Champagne, valet de Sganarelle, frappe, en dansant, aux portes de -quatre mdecins.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span></p> - -<p class="notecenter">Les quatre mdecins dansent et entrent avec crmonie chez Sganarelle.</p> - -<p class="pacte">ACTE II</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—SGANARELLE, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Que voulez-vous donc faire, monsieur, de quatre mdecins? N'est-ce pas -assez d'un pour tuer une personne?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces -messieurs-l?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Est-ce que les mdecins font mourir?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Sans doute; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons, -qu'il ne faut jamais dire: Une telle personne est morte d'une fivre et -d'une fluxion sur la poitrine; mais: Elle est morte de quatre mdecins -et de deux apothicaires.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Chut! n'offensez pas ces messieurs-l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Ma foi, monsieur, notre chat est rchapp depuis peu d'un saut qu'il fit -du haut de la maison dans la rue; et il fut trois jours sans manger et -sans pouvoir remuer ni pied ni patte; mais il est bien heureux de ce -qu'il n'y a point de chats mdecins, car ses affaires toient faites, et -il n'auroit pas manqu de le purger et de le saigner.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voulez-vous vous taire, vous dis-je! Mais voyez quelle impertinence! Les -voici.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Prenez garde, vous allez tre bien difi. Ils vous diront en latin que -votre fille est malade.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—MM. TOMS, DESFONANDRS, MACROTON, BAHIS, SGANARELLE, -LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh bien, messieurs?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</span></p> - -<p>Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup -d'impurets en elle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma fille est impure?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impurets dans son corps, quantit -d'humeurs corrompues.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! je vous entends.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Mais... Nous allons consulter ensemble.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Allons, faites donner des siges.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note"> M. Toms.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, vous en tes!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Lisette.</span></p> - -<p>De quoi donc connoissez-vous monsieur?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de madame votre nice.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Comment se porte son cocher?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Fort bien. Il est mort.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Mort?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Cela ne se peut.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Je ne sais pas si cela se peut, mais je sais bien que cela est.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Il ne peut pas tre mort, vous dis-je.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterr.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Vous vous trompez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Je l'ai vu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> ne -se terminent qu'au quatorze ou au vingt-un; et il n'y a que six jours -qu'il est tomb malade.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Hippocrate dira ce qu'il lui plaira; mais le cocher est mort.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Paix, discoureuse! allons, sortons d'ici! Messieurs, je vous supplie de -consulter la bonne manire. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer -auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce soit une -affaire faite, voici...</p> - -<p class="notelefthanging">Il leur donne de l'argent, et chacun, en le -recevant, fait un geste diffrent.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—MM. DESFONANDRS, TOMS, MACROTON, BAHIS, ils s'asseyent et -toussent.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS</span><a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>.</p> - -<p>Paris est trangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la -pratique donne un peu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine -croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai t, -premirement, tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg -Saint-Germain, du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du -Marais, la porte Saint-Honor; de la porte Saint-Honor, au faubourg -Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques, la porte de Richelieu<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>; -de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore la place -Royale.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus j'ai t Ruel voir -un malade.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Mais, propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux -mdecins Thophraste et Artmius? car c'est une affaire qui partage tout -notre corps.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Moi, je suis pour Artmius.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tu le -malade, et que celui de Thophraste ne ft beaucoup meilleur assurment; -mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devoit pas tre -d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Sans doute. Il faut toujours garder les formalits, quoi qu'il puisse -arriver.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Pour moi, j'y suis svre en diable, moins que ce soit entre amis; et -l'on nous assembla, un jour, trois de nous autres, avec un mdecin de -dehors, pour une consultation o j'arrtai toute l'affaire, et ne voulus -point endurer qu'on opint, si les choses n'alloient dans l'ordre. Les -gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoient, et la maladie pressoit; -mais je n'en voulus point dmordre, et la malade mourut bravement -pendant cette contestation.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>C'est fort bien fait d'apprendre aux gens vivre et de leur montrer -leur bec jaune<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de consquence; -mais une formalit nglige porte un notable prjudice tout le corps -des mdecins.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—SGANARELLE, MM. TOMS, DESFONANDRS, MACROTON, BAHIS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire -vite ce que vous avez rsolu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS</span>, <span class="note"> M. Desfonandrs.</span></p> - -<p>Allons, monsieur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Non, monsieur; parlez, s'il vous plat.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Vous vous moquez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Je ne parlerai pas le premier.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! de grce, messieurs, laissez toutes ces crmonies, et songez que -les choses pressent.</p> - -<p class="noteright">Ils parlent tous quatre la fois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>La maladie de votre fille...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>L'avis de tous ces messieurs tous ensemble...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON</span><a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p> - -<p>A-prs a-voir bi-en con-sul-t.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS</span><a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p> - -<p>Pour raisonner...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! messieurs, parlez l'un aprs l'autre, de grce.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Monsieur, nous avons raisonn sur la maladie de votre fille, et mon -avis, moi, est que cela procde d'une grande chaleur de sang: ainsi je -conclus la saigner le plus tt que vous pourrez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs cause par -une trop grande rpltion; ainsi je conclus lui donner de l'mtique.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Je soutiens que l'mtique la tuera.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Et moi, que la saigne la fera mourir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>C'est bien vous de faire l'habile homme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Oui, c'est moi; et je vous prterai le collet<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> en tout genre -d'rudition.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Souvenez-vous de l'homme que vous ftes crever ces jours passs.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Souvenez-vous de la dame que vous avez envoye en l'autre monde il y a -trois jours.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>Je vous ai dit mon avis.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>Je vous ai dit ma pense.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Si vous ne faites saigner tout l'heure votre fille, c'est une personne -morte.</p> - -<p class="noteright">Il sort.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart -d'heure.</p> - -<p class="noteright">Il sort.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—SGANARELLE, MM. MACROTON, BAHIS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>A qui croire des deux? et quelle rsolution prendre sur des avis si -opposs? Messieurs, je vous conjure de dterminer mon esprit, et de me -dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre soulager ma -fille.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON.</span></p> - -<p>Mon-si-eur, dans ces ma-ti--res-l, il faut pro-c-der a-vec-que -cir-con-spec-tion, et ne ri-en fai-re, com-me on dit, la vo-l-e, -d'au-tant que les fau-tes qu'on y peut fai-re sont, se-lon no-tre -ma-tre Hip-po-cra-te, d'u-ne dange-reu-se con-s-quen-ce.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS</span>, <span class="note">bredouillant.</span></p> - -<p>Il est vrai, il faut bien prendre garde ce qu'on fait; car ce ne sont -pas ici des jeux d'enfant; et, quand on a failli, il n'est pas ais de -rparer le manquement, et de rtablir ce qu'on a gt: <i>experimentum -periculosum</i>. C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme il -faut, de peser mrement les choses, de regarder le temprament des gens, -d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remdes qu'on y doit -apporter.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>L'un va en tortue, et l'autre court la poste.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON.</span></p> - -<p>Or, mon-si-eur, pour ve-nir au fait, je trou-ve que vo-tre fil-le a u-ne -ma-la-di-e chro-ni-que, et qu'el-le peut p-ri-cli-ter, si on ne lui -don-ne du se-cours, d'au-tant que les symp-t-mes qu'el-le a sont -in-di-ca-tifs d'u-ne va-peur fu-li-gi-neu-se et mor-di-can-te qui lui -pi-co-te les mem-bra-nes du cer-veau. Or cet-te va-peur, que nous -nom-mons en grec <i>at-mos</i>, est cau-s-e par des hu-meurs pu-tri-des, -te-na-ces et con-glu-ti-neu-ses, qui sont con-te-nu-es dans le -bas-ven-tre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS.</span></p> - -<p>Et, comme ces humeurs ont t l engendres par une longue succession de -temps, elles s'y sont recuites, et ont acquis cette malignit qui fume -vers la rgion du cerveau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. MACR0T0N.</span></p> - -<p>Si bi-en donc que, pour ti-rer, d-ta-cher, ar-ra-cher, ex-pul-ser, --va-cu-er les-di-tes hu-meurs, il fau-dra u-ne pur-ga-ti-on -vi-gou-reu-se. Mais, au pr-a-la-ble, je trou-ve pro-pos, et il n'y a -pas d'in-con-v-ni-ent, d'u-ser de pe-tits re-m-des a-no-dins, -c'est--di-re, de pe-tits la-ve-mens r-mol-li-ents et d-ter-sifs, de -ju-leps et de si-rops ra-fra-chis-sants qu'on m-le-ra dans sa -ti-sa-ne.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS.</span></p> - -<p>Aprs, nous en viendrons la purgation et la saigne, que nous -ritrerons s'il en est besoin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON.</span></p> - -<p>Ce n'est pas qu'a-vec-que tout ce-la vo-tre fil-le ne puis-se mou-rir; -mais au moins vous au-rez fait quel-que cho-se, et vous au-rez la -con-so-la-ti-on qu'el-le se-ra mor-te dans les for-mes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS.</span></p> - -<p>Il vaut mieux mourir selon les rgles que de rchapper contre les -rgles.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. MACROTON.</span></p> - -<p>Nous vous di-sons sin-c-re-ment no-tre pen-se.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. BAHIS.</span></p> - -<p>Et nous avons parl comme nous parlerions notre propre frre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> M. Macroton, en allongeant ses mots.</span></p> - -<p>Je vous rends trs-hum-bles gr-ces. <span class="note">(A M. Bahis, en bredouillant.)</span> Et -vous suis infiniment oblig de la peine que vous avez prise<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—SGANARELLE.</p> - -<p>Me voil justement un peu plus incertain que je n'tois auparavant. -Morbleu! il me vient une fantaisie; il faut que j'aille acheter de -l'orvitan<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> et que je lui en fasse prendre. L'orvitan est un remde -dont beaucoup de gens se sont bien trouvs. Hol!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DEUXIME ENTRE.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII</span>—SGANARELLE, UN OPRATEUR.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, je vous prie de me donner une bote de votre orvitan, que je -m'en vais vous payer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">L'OPRATEUR</span>, <span class="note">chante.</span></p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">L'or de tous les climats qu'entoure l'Ocan</span><br /> - <span class="i0">Peut-il jamais payer ce secret d'importance?</span><br /> - <span class="i0">Mon remde gurit, par sa rare excellence,</span><br /> - <span class="i0">Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an:</span><br /> - <span class="i12">La gale,</span><br /> - <span class="i12">La rogne,</span><br /> - <span class="i12">La teigne,</span><br /> - <span class="i12">La fivre,</span><br /> - <span class="i12">La peste,</span><br /> - <span class="i12">La goutte,</span><br /> - <span class="i12">Vrole,</span><br /> - <span class="i12">Descente,</span><br /> - <span class="i12">Rougeole.</span><br /> - <span class="i8">O grande puissance</span><br /> - <span class="i8">De l'orvitan!</span><br /> - </div> -</div> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer -votre remde; mais pourtant voici une pice de trente sous que vous -prendrez, s'il vous plat.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">L'OPRATEUR</span>, <span class="note">chante.</span></p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Admirez mes bonts, et le peu qu'on vous vend</span><br /> - <span class="i0">Ce trsor merveilleux que ma main vous dispense.</span><br /> - <span class="i0">Vous pouvez, avec lui, braver en assurance</span><br /> - <span class="i0">Tous les maux que sur nous l'ire du ciel rpand:</span><br /> - <span class="i12">La gale,</span><br /> - <span class="i12">La rogne,</span><br /> - <span class="i12">La teigne,</span><br /> - <span class="i12">La fivre,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> - <span class="i12">La peste,</span><br /> - <span class="i12">La goutte,</span><br /> - <span class="i12">Vrole.</span><br /> - <span class="i12">Descente,</span><br /> - <span class="i12">Rougeole.</span><br /> - <span class="i8">O grande puissance</span><br /> - <span class="i8">De l'orvitan!</span><br /> - </div> -</div> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span></p> - -<p class="notecenter">Plusieurs trivelins et plusieurs scaramouches, valets de l'oprateur, -se rjouissent en dansant.</p> - -<p class="pacte">ACTE III</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—MM. FILERIN, TOMS, DESFONANDRS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. FILERIN</span><a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> - -<p>N'avez-vous point de honte, messieurs, de montrer si peu de prudence, -pour des gens de votre ge, et de vous tre querells comme de jeunes -tourdis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous -font parmi le monde? et n'est-ce pas assez que les savans voient les -contrarits et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos -anciens matres, sans dcouvrir encore au peuple, par nos dbats et nos -querelles, la forfanterie de notre art<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>? Pour moi, je ne comprends -rien du tout cette mchante politique de quelques-uns de nos gens; et -il faut confesser que toutes ces contestations nous ont dcris depuis -peu d'une trange manire, et que, si nous n'y prenons garde, nous -allons nous ruiner nous mmes. Je n'en parle pas pour mon intrt; car, -Dieu merci! j'ai dj tabli mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il -pleuve, qu'il grle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me -passer des vivants; mais enfin toutes ces disputes ne valent <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> rien -pour la mdecine. Puisque le ciel nous fait la grce que, depuis tant de -sicles, on demeure infatu de nous, ne dsabusons point les hommes avec -nos cabales extravagantes, et profitons de leurs sottises le plus -doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous -savez, qui tchons nous prvaloir de la faiblesse humaine. C'est l -que va l'tude de la plupart du monde, et chacun s'efforce de prendre -les hommes par leur foible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, -par exemple, cherchent profiter de l'amour que les hommes ont pour les -louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent; et -c'est un art o l'on fait, comme on voit, des fortunes considrables. -Les alchimistes tchent profiter de la passion que l'on a pour les -richesses, en promettant des montagnes d'or ceux qui les coutent; et -les diseurs d'horoscopes, par leurs prdictions trompeuses, profitent de -la vanit et de l'ambition des crdules esprits. Mais le plus grand -foible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie; et nous en -profitons, nous autres par notre pompeux galimatias, et savons prendre -nos avantages de cette vnration que la peur de mourir leur donne pour -notre mtier. Conservons-nous donc dans le degr d'estime o leur -foiblesse nous a mis, et soyons de concert auprs des malades, pour nous -attribuer les heureux succs de la maladie, et rejeter sur la nature -toutes les bvues de notre art. N'allons point, dis-je, dtruire -sottement les heureuses prventions d'une erreur qui donne du pain -tant de personnes (et, de l'argent de ceux que nous mettons en terre, -nous fait lever de tous cts de si beaux hritages.)</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Vous avez raison en tout ce que vous dites: mais ce sont chaleurs de -sang, dont parfois on n'est pas le matre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. FILERIN.</span></p> - -<p>Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre -accommodement.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>J'y consens. Qu'il me passe mon mtique pour la malade dont il s'agit, -et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il -sera question.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. FILERIN.</span></p> - -<p>On ne peut pas mieux dire, et voil se mettre la raison.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. DESFONANDRS.</span></p> - -<p>Cela est fait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. FILERIN.</span></p> - -<p>Touchez donc l. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—MM. TOMS, DESFONANDRS, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Quoi! messieurs, vous voil, et vous ne songez pas rparer le tort -qu'on vient de faire la mdecine?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>Comment! Qu'est-ce?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Un insolent, qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre mtier, et -qui, sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d'un grand coup -d'pe au travers du corps.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. TOMS.</span></p> - -<p>coutez, vous faites la railleuse; mais vous passerez par nos mains -quelque jour.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Je vous permets de me tuer lorsque j'aurai recours vous.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—CLITANDRE, en habit de mdecin, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Eh bien, Lisette, [que dis-tu de mon quipage? Crois-tu qu'avec cet -habit je puisse duper le bonhomme?] Me trouves-tu bien ainsi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Le mieux du monde; et je vous attendois avec impatience. Enfin le ciel -m'a fait d'un naturel le plus humain du monde, et je ne puis voir deux -amans soupirer l'un pour l'autre qu'il ne me prenne une tendresse -charitable et un dsir ardent de soulager les maux qu'ils souffrent. Je -veux, quelque prix que ce soit, tirer Lucinde de la tyrannie o elle -est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m'avez plu <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> d'abord, je me -connois en gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L'amour risque des -choses extraordinaires, et nous avons concert ensemble une manire de -stratagme qui pourra peut-tre nous russir. Toutes nos mesures sont -dj prises: l'homme qui nous avons affaire n'est pas des plus fins de -ce monde; et, si cette aventure nous manque, nous trouverons mille -autres voies pour arriver notre but. Attendez-moi l seulement, je -reviens vous qurir.</p> - -<p class="noteright">Clitandre se retire dans le fond du thtre.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—SGANARELLE, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Monsieur, allgresse! allgresse!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qu'est-ce?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Rjouissez-vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>De quoi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Rjouissez-vous, vous dis-je.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Dis-moi donc ce que c'est, et puis je me rjouirai peut-tre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Non. Je veux que vous vous rjouissiez auparavant; que vous chantiez, -que vous dansiez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Sur quoi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Sur ma parole.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Allons donc! <span class="note">(Il chante et danse.)</span> La lera la, la, la, lera, la. Que -diable!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Monsieur, votre fille est gurie!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma fille est gurie!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Oui. Je vous amne un mdecin, mais un mdecin d'importance, qui fait -des cures merveilleuses, et qui se moque des autres mdecins.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>O est-il?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Je vais le faire entrer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">seul.</span></p> - -<p>Il faut voir si celui-ci fera plus que les autres.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—CLITANDRE, en habit de mdecin, SGANARELLE, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note">amenant Clitandre.</span></p> - -<p>Le voici.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voil un mdecin qui a la barbe bien jeune.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>La science ne se mesure pas la barbe, et ce n'est pas par le menton -qu'il est habile.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remdes admirables pour faire -aller la selle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Monsieur, mes remdes sont diffrents de ceux des autres. Ils ont -l'mtique, les saignes, les mdecines et les lavements; mais moi, je -guris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans -et par des anneaux constells.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Que vous ai-je dit?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voil un grand homme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Monsieur, comme votre fille est l tout habille dans une chaise, je -vais la faire passer ici.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui, fais.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note">ttant le pouls Sganarelle.</span></p> - -<p>Votre fille est bien malade.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous connoissez cela ici?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Oui, par la sympathie qu'il y a entre le pre et la fille<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note"> Clitandre.</span></p> - -<p>Tenez, monsieur, voil une chaise auprs d'elle. <span class="note">(A Sganarelle)</span>. Allons, -laissez-les l tous deux.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Pourquoi? Je veux demeurer l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Vous moquez-vous? Il faut s'loigner. Un mdecin a cent choses -demander qu'il n'est pas honnte qu'un homme entende.</p> - -<p class="noteright">Sganarelle et Lisette s'loignent.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note">bas, Lucinde.</span></p> - -<p>Ah! madame, que le ravissement o je me trouve est grand! et je ne sais -par o vous commencer mon discours. Tant que je ne vous ai parl que des -yeux, j'avois, ce me sembloit, cent choses vous dire; et, maintenant -que j'ai la libert de vous parler de la faon que je souhaitois, je -demeure interdit, et la grande joie o je suis touffe toutes mes -paroles.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Je puis vous dire la mme chose; et je sens, comme vous, des mouvements -de joie qui m'empchent de pouvoir parler.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Ah! madame, que je serois heureux s'il toit vrai que vous sentissiez -tout ce que je sens, et qu'il me ft permis de juger de votre me par la -mienne! Mais, madame, puis-je au moins croire que ce soit vous qui -je doive la pense <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> de cet heureux stratagme qui me fait jouir de -votre prsence?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Si vous ne m'en devez pas la pense, vous m'tes redevable au moins d'en -avoir approuv la proposition avec beaucoup de joie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Lisette.</span></p> - -<p>Il me semble qu'il lui parle de bien prs.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>C'est qu'il observe sa physionomie et tous les traits de son visage.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note"> Lucinde.</span></p> - -<p>Serez-vous constante, madame, dans ces bonts que vous me tmoignez?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Mais vous, serez-vous ferme dans les rsolutions que vous avez montres?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Ah! madame, jusqu' la mort. Je n'ai point de plus forte envie que -d'tre vous, et je vais le faire parotre dans ce que vous m'allez -voir faire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Clitandre.</span></p> - -<p>Eh bien, notre malade? Elle me semble un peu plus gaie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>C'est que j'ai dj fait agir sur elle un de ces remdes que mon art -m'enseigne. Comme l'esprit a grand empire sur le corps, et que c'est de -lui bien souvent que procdent les maladies, ma coutume est de courir -gurir les esprits avant que de venir aux corps. J'ai donc observ ses -regards, les traits de son visage et les lignes de ses deux mains; et, -par la science que le ciel m'a donne, j'ai reconnu que c'toit de -l'esprit qu'elle toit malade, et que tout son mal ne venoit que d'une -imagination drgle, d'un dsir dprav de vouloir tre marie. Pour -moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule que cette -envie qu'on a du mariage.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Voil un habile homme!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Et j'ai eu et aurai pour lui toute ma vie une aversion effroyable.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voil un grand mdecin!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que j'ai vu en -elle de l'alination d'esprit, et mme qu'il y avoit du pril ne lui -pas donner un prompt secours, je l'ai prise par son foible, et lui ai -dit que j'tois venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain son -visage a chang, son teint s'est clairci, ses yeux se sont anims; et, -si vous voulez, pour quelques jours, l'entretenir dans cette erreur, -vous verrez que nous la tirerons d'o elle est.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui-da, je le veux bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Aprs, nous ferons agir d'autres remdes pour la gurir entirement de -cette fantaisie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui, cela est le mieux du monde. Eh bien, ma fille, voil monsieur qui a -envie de t'pouser, et je lui ai dit que je le voulois bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Hlas! est-il possible?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Mais tout de bon?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui, oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note"> Clitandre.</span></p> - -<p>Quoi! vous tes dans les sentiments d'tre mon mari?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Oui, madame.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Et mon pre y consent?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui, ma fille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Ah! que je suis heureuse, si cela est vritable!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>N'en doutez point, madame. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous aime -et que je brle de me voir votre mari. Je ne suis venu ici que pour -cela; et, si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme -elles sont, cet habit n'est qu'un pur prtexte invent, et je n'ai fait -le mdecin que pour m'approcher de vous, et obtenir [plus facilement] ce -que je souhaite.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>C'est me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis sensible -autant que je puis.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>O la folle! la folle! la folle!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Vous voulez donc bien, mon pre, me donner monsieur pour poux?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui. , donne-moi ta main. Donnez-moi un peu aussi la vtre, pour voir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Mais, monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">touffant de rire.</span></p> - -<p>Non, non, c'est pour... pour lui contenter l'esprit. Touchez l.. Voil -qui est fait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Acceptez, pour gage de ma foi, cet anneau que je vous donne. <span class="note">(Bas, -Sganarelle.)</span> C'est un anneau constell, qui gurit les garemens -d'esprit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Faisons donc le contrat, afin que rien n'y manque.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Hlas! je le veux bien, madame. <span class="note">(Bas, Sganarelle.)</span> Je vais faire -monter l'homme qui crit mes remdes, et lui faire croire que c'est un -notaire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Fort bien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Hol! faites monter le notaire que j'ai amen avec moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Quoi! vous aviez amen un notaire?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Oui, madame.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>J'en suis ravie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>O la folle! la folle!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—LE NOTAIRE, CLITANDRE, SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE.</p> - -<p class="notecenter">Clitandre parle bas au notaire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">au notaire.</span></p> - -<p>Oui, monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes-l. -crivez. <span class="note">(A Lucinde.)</span> Voil le contrat qu'on fait. <span class="note">(Au notaire.)</span> Je lui -donne vingt mille cus en mariage. crivez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Je vous suis bien oblige, mon pre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE NOTAIRE.</span></p> - -<p>Voil qui est fait. Vous n'avez qu' venir signer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voil un contrat bientt bti.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>[Mais] au moins, [monsieur]...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! non, vous dis-je. Sait-on pas bien... <span class="note">(Au notaire.)</span> Allons, -donnez-lui la plume pour signer, <span class="note">(A Lucinde.)</span> Allons, signe, signe, -signe. Va, va, je signerai tantt, moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Non, non, je veux avoir le contrat entre mes mains.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh bien, tiens. <span class="note">(Aprs avoir sign.)</span> Es-tu contente?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Plus qu'on ne peut s'imaginer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voil qui est bien, voil qui est bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - -<p>Au reste, je n'ai pas eu seulement la prcaution d'amener un notaire; -j'ai eu celle encore de faire venir des voix et des instrumens [et des -danseurs] pour clbrer la fte et pour nous rjouir. Qu'on les fasse -venir. Ce sont des gens que je mne avec moi, et dont je me sers tous -les jours pour pacifier avec leur harmonie [et leurs danses] les -troubles de l'esprit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">TROISIME ENTRE.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>—SGANARELLE, LUCINDE, CLITANDRE, LISETTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LA COMDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE, JEUX, RIS, PLAISIRS.</span></p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i0 smcap">LA COMDIE, LE BALLET, LA MUSIQUE</span>, ensemble.<br /> - <span class="i4">Sans nous tous les hommes</span><br /> - <span class="i4">Deviendroient malsains,</span><br /> - <span class="i4">Et c'est nous qui sommes</span><br /> - <span class="i4">Leurs grands mdecins.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i6 smcap">LA COMDIE.</span><br /> - <span class="i4">Veut-on qu'on rabatte,</span><br /> - <span class="i4">Par des moyens doux,</span><br /> - <span class="i4">Les vapeurs de rate</span><br /> - <span class="i4">Qui vous minent tous?</span><br /> - <span class="i4">Qu'on laisse Hippocrate,</span><br /> - <span class="i4">Et qu'on vienne nous.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="i6 smcap">TOUS TROIS ENSEMBLE.</span><br /> - <span class="i4">Sans nous tous les hommes</span><br /> - <span class="i4">Deviendroient malsains,</span><br /> - <span class="i4">Et c'est nous qui sommes</span><br /> - <span class="i4">Leurs grands mdecins.</span><br /> - </div> -</div> - -<p class="notecenter">Pendant que les Jeux, les Ris et les Plaisirs dansent, Clitandre -emmne Lucinde.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>—SGANARELLE, LISETTE, LA COMDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET, JEUX, -RIS, PLAISIRS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voil une plaisante faon de gurir! O est donc ma fille et le mdecin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Ils sont alls achever le reste du mariage.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Comment! le mariage?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LISETTE.</span></p> - -<p>Ma foi, monsieur, la bcasse est bride<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>, et vous avez cru faire un -jeu qui demeure une vrit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Comment diable! <span class="note">(Il veut aller aprs Clitandre et Lucinde; les danseurs -le retiennent.)</span> Laissez-moi aller, laissez-moi aller, vous dis-je! <span class="note">(Les -danseurs le retiennent toujours.)</span> Encore! <span class="note">(Ils veulent faire danser -Sganarelle de force.)</span> Peste des gens<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>!</p> - -<p class="pscene">FIN DE L'AMOUR MDECIN.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p> - -<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>LE MISANTHROPE<br /><br /> -<small>COMDIE</small></h2> - -<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A PARIS, SUR LE THATRE DU -PALAIS-ROYAL, LE 4 JUIN 1666.</b></p> - -<p>La socit franaise s'avance dans la route splendide et svre que le -rgne de Louis XIV lui a trace. Les grandes guerres d'Allemagne et de -Hollande n'ont pas commenc encore. Recherch par le prince de Cond et -les grands seigneurs, admis dans la socit intime de Boileau, de la -Fontaine, de Racine, et de son ancien ami Chapelle; continuant lever -l'difice de sa fortune par une sage conomie et un ordre parfait, -Molire offrait un exemple frappant de cette double vie mle de -splendeurs et de tristesses, de gloires et de douleurs qui est souvent -le partage des hommes de gnie. Son mnage tait dtruit; les calomnies -de Monfleury, son rival, qui l'accusait d'inceste, avaient fait quelque -impression sur le public: les pdants de toutes les classes ne perdaient -pas une occasion de lui nuire. Le jeune Racine abandonnait son -protecteur et son bienfaiteur, lui enlevait la belle Duparc, qu'il -faisait passer l'htel de Bourgogne, c'est--dire dans l'arme -ennemie, et se plaignait mme que Monfleury ne ft pas cout la cour. -La protectrice de Molire, Anne d'Autriche, venait de mourir.</p> - -<p>Toujours pris de l'infidle Armande, laquelle il avait sans cesse -pardonn, il s'tait vu forc de se sparer d'elle, et, de temps -autre, retir Auteuil, quittant les tracas de son thtre, les -embarras de sa direction, il allait, comme il l'avoue, pleurer sans -contrainte, tantt dans les bras de son ami Chapelle, auquel il avouait -toute sa faiblesse. Ah! lui disait-il, j'ai beau faire, je ne <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> peux -l'oublier, elle m'a toujours tromp, je le sais; elle est indiffrente -tout ce qui me concerne. Je suis le plus malheureux et le plus insens -des hommes, mais rien ne peut me dtacher de ses grces et des -transports qu'elle me cause. Je l'aime en un tel point, que je vais -jusqu' entrer avec compassion dans ses intrts; et, quand je considre -combien il m'est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me -dis en mme temps qu'elle a peut-tre la mme difficult dtruire le -penchant qu'elle a d'tre coquette, et je me trouve plus de disposition - la plaindre qu' la blmer. Toutes les choses du monde ont du rapport -avec elle dans mon cœur. Quand je la vois, une motion et des -transports qu'on ne sauroit exprimer m'tent l'usage de la rflexion. -C'est l le dernier point de la folie. Je n'ai plus d'yeux pour ses -dfauts, il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable.</p> - -<p>Cette conversation, reproduite exactement d'aprs Chapelle, son -interlocuteur, nous permet de lire dans l'me passionne de Molire. Il -avait le temprament du gnie: srieux, ardent, accessible aux motions -et les recevant la fois vives et profondes. L'exercice mme des -facults suprieures de l'artiste et du pote accrot leur -susceptibilit et les rend moins aptes la rsignation et la douleur; -la plus lgre influence atmosphrique dtruit la sant du cheval de -course, tant sa nature s'est transforme, tant la dlicatesse exquise et -morbide a remplac les conditions vulgaires de la vie. Je suis bilieux -comme tous les diables, disait Molire, qui se soumettait volontiers -un examen svre. Il exigeait des siens, dans l'administration de sa -maison, la plus extrme rgularit, et disait, comme Jourdain de son -<i>Bourgeois gentilhomme</i>: Il n'y a pas de morale qui tienne! Je veux me -mettre en colre.</p> - -<p>Les deux enfants qu'il avait eus d'Armande grandissaient <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> dans sa -maison, mais non sous les yeux de leur mre, tout occupe de M. de -Lauzun et du comte de Guiche. Le plus lger, le plus fin, le plus -ironique des marquis, M. le comte de Guiche tait probablement l'objet -le plus cher au cœur d'Armande. D'une aimable figure, vtu avec une -rare lgance, sans autre prtention que celle de plaire, il convenait -parfaitement cette jeune femme, qui ne pensait (dit Molire encore) -qu' jouir agrablement de la vie, allant toujours devant elle, et plus -sage que je ne suis. Jusqu' quel point les grands yeux noirs, la belle -taille, le visage rond et le teint magnifique de M. de Guiche -l'emportaient dans l'esprit d'Armande sur la silencieuse hardiesse, -l'impertinent clat et la fatuit rsolue de Lauzun, que les femmes -tiraient au sort, et qui ne leur accordait pas toujours ses faveurs, -c'est ce que personne ne peut savoir. Elle seule aurait pu nous rvler -ce secret, si une crature aussi lgre, le caprice mme et -l'inconstance en personne, et pens autre chose qu' son plaisir. Ce -qui est certain, c'est qu'un personnage svre, simple, ardent, prenant -tout au srieux, demandant la vie plus qu'elle ne peut donner, -l'amour une complte abngation, l'existence conjugale une flicit -parfaite, aux rapports sociaux une franchise absolue, l'humanit enfin -une perfection svre, manquait de proportion, dtruisait l'harmonie des -choses et devenait ridicule.</p> - -<p>Telle tait la situation de Molire lui-mme. Valet de chambre du roi et -homme de gnie, d'un ge mr et amoureux comme un enfant, directeur et -auteur, philosophe et plein d'une violence passionne, tout tait -contraste et douleur dans sa vie.</p> - -<p>Il sent le ridicule de sa situation, il s'observe, sonde la plaie, se -blme lui-mme, veut se punir et se venger, lve et idalise tous les -personnages du drame dont il est le centre, ne se mnage point lui-mme, -fait de sa <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> jalousie invincible, de son invitable passion, le -ressort de l'œuvre tout entire; des vanits et des lgrets -d'Armande, le type de la coquetterie fminine; de sa propre exagration -dans la recherche du bien, le caractre du Misanthrope; de Lauzun et du -comte de Guiche, deux marquis de nuances diverses, tous deux du meilleur -ton et de la fatuit la plus triomphale; des rvolutions intrieures de -son mnage, l'intrigue mme de sa pice, o l'on voit paratre de -nouveau tout son domestique, jusqu' l'indulgent et spirituel -Chapelle, devenu Philinte, jusqu' la bonne demoiselle Debrie, devenue -liante, et prte consoler par l'amiti celui que l'amour repousse et -torture.</p> - -<p>Ainsi clt au sein des douleurs une œuvre qui me semble unique dans -toutes les littratures. Drame sans action, satire anime, tableau de -boudoir plein de vigueur, cration o les lans douloureux d'une me -nergique et d'un esprit pntrant font ruption, pour ainsi dire, du -sein de la politesse des cours et des raffinements extrmes. Alceste est -un jansniste, Alceste est mme un rvolutionnaire. Pour dtruire tout -ce qu'il blme, il faut renverser de fond en comble l'difice de la -socit franaise: politesse trompeuse, grands seigneurs ensevelis sous -les rubans, petits faiseurs de vers, gentilshommes impertinents, beaux -discours et crmonies extravagantes, toutes les superftations nes des -rapports sociaux d'une socit factice.</p> - -<p>On crut reconnatre mille gens de cour, et l'on inculpa Molire. Mais -plus tard, lorsque l'ide rvolutionnaire, c'est--dire celle qui -voulait la destruction de la monarchie, s'annona par l'organe de J.-J. -Rousseau, et se dveloppa violemment de 1789 1795, Molire ne fut plus -accus d'avoir t trop svre pour les marquis, mais d'avoir t trop -dur pour le Misanthrope et de l'avoir fait ridicule. Double et contraire -accusation qui prouve la hauteur de son gnie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span></p> - -<p>L'effet produit sur le public par cette cration si leve, si -passionne, si dlicate, dut tre complexe, et a fort embarrass les -commentateurs. On trouva d'abord la pice sage, belle, estimable, <i>bien -assaisonne</i>. Telles sont les expressions de Robinet:</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent"> - On diroit, mon benot lecteur,<br /> - Qu'on entend un prdicateur.</p> -</div> - -<p>Les contemporains avourent que jamais Molire ne s'tait lev si haut; -cependant la masse du public demeurait froide. Molire n'tait pas sr -de son succs; Boileau eut besoin de le rassurer, et quelques-uns vont -jusqu' prtendre que la pice tomba d'abord. Rien de plus facile que de -concilier deux traditions qui semblent se dtruire l'une l'autre. Le -vulgaire, la bourgeoisie peu lettre, n'taient pas attirs par une -œuvre de cet ordre. La vogue populaire qui s'tait attache la -statue du commandeur de <i>Don Juan</i> et ce costume extravagant du marquis -de Mascarille faisaient dfaut au <i>Misanthrope</i>, œuvre trop grande et -trop profonde pour tre comprise sa naissance, et qui obtint plutt un -succs d'estime qu'un succs de mode. On y admirait surtout la charmante -coquetterie de la belle Armande, laquelle son mari avait assign le -rle dont elle tait le type original.</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">O justes dieux! qu'elle a d'appas!</p> -</div> - -<p class="noindent">s'crie un contemporain, cho du public lui-mme;</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - Et qui pourroit ne l'aimer pas?<br /> - Sans rien toucher de sa coiffure<br /> - Et de sa belle chevelure,<br /> - Sans rien toucher de ses habits,<br /> - Sems de perles, de rubis,<br /> - Et de toute la pierrerie<br /> - Dont l'Inde brillante est fleurie,<br /> - Rien n'est si beau ni si mignon!<br /> - Et je puis dire, tout de bon,<br /> - Qu'ensemble amour et nature<br /> - D'elle ont fait une miniature,<br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> - Des appas, des grces, des ris,<br /> - Qu'on attribuoit Cypris!<br /> - </div> -</div> - -<p>Vingt et une reprsentations successives prouvent suffisamment que -l'ouvrage ne fut pas repouss absolument. Mais, aprs la vingt et -unime, il fallut en suspendre la reprsentation. Ce ne fut qu'au mois -de septembre, un mois et demi plus tard, que la reprise du <i>Misanthrope</i> -eut lieu, et il fallut la soutenir par le <i>Mdecin malgr lui</i> qui avait -dj onze reprsentations. Il est facile d'en conclure que le monument -le plus srieux et le plus exquis que Molire ait laiss aprs lui -n'tait apprci que des connaisseurs, non du parterre.</p> - -<p>A peine les plus grands critiques et les meilleurs philosophes -s'accordent-ils sur le vrai sens de l'œuvre et de sa lgitimit. A -peine les acteurs eux-mmes, hritiers de la tradition dramatique, -peuvent-ils s'entendre sur le caractre du hros, dont les uns font un -bourru quinteux, les autres un homme hypocondriaque et maladif, -quelques-uns simplement un personnage mal lev.</p> - -<p>Le <i>Misanthrope</i> ne sera jamais bien excut sur la scne que si l'on -ralise et reproduit tout l'intrieur domestique du grand monde sous -Louis XIV; si l'on fait reparatre vivants, avec leurs costumes mmes, -dans le salon orn de meubles qu'avait choisis Ninon, l'clatant Lauzun, -l'aimable de Guiche, Arsino, qui sera madame de Maintenon, et Molire -lui-mme, l'homme aux rubans verts, vhment, srieux, mditatif, le -philosophe dans le monde, celui qui ne sait pas se modrer dans le dsir -du bien.</p> - -<div class="poem"> - <p class="noindent">Qui non retinuit ex sapientia modum.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p> - -<hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnages_misanthrope" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="4"> - <col width="280" /> - <col width="20" /> - <col width="140" /> - <col width="200" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop">ACTEURS.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ALCESTE, amant de Climne.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">PHILINTE, ami d'Alceste.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Thorillire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ORONTE, amant de Climne.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">CLIMNE.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2">Arm. <span class="smcap">Bjart.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">LIANTE, cousine de Climne.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">Debrie.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ARSINO, <ins class="correction" title="ami">amie</ins> de Climne.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup> <span class="smcap">Duparc.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ACASTE,</td> - <td rowspan="2" class="accolade">}</td> - <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">marquis.</td> - <td rowspan="2" class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">CLITANDRE,</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">BASQUE, valet de Climne.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">UN GARDE de la marchausse de France.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Debrie.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DUBOIS, valet d'Alceste.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Bjart.</span></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="4" class="tdctop">La scne est Paris, dans la maison de Climne.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<div class="verse"> - <p class="vacte">ACTE PREMIER</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—PHILINTE, ALCESTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">assis.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Laissez-moi, je vous prie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais encor, dites-moi quelle bizarrerie...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Laissez-moi l, vous dis-je, et courez vous cacher.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais on entend les gens au moins sans se fcher.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi, je veux me fcher, et ne veux point entendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre,</span><br /> - <span class="vi0">Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">se levant brusquement.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> - <span class="vi0">J'ai fait jusques ici profession de l'tre;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, aprs ce qu'en vous je viens de voir paratre,</span><br /> - <span class="vi0">Je vous dclare net que je ne le suis plus,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis donc bien coupable, Alceste, votre compte?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allez, vous devriez mourir de pure honte;</span><br /> - <span class="vi0">Une telle action ne sauroit s'excuser,</span><br /> - <span class="vi0">Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.</span><br /> - <span class="vi0">Je vous vois accabler un homme de caresses,</span><br /> - <span class="vi0">Et tmoigner pour lui les dernires tendresses;</span><br /> - <span class="vi0">De protestations, d'offres et de sermens,</span><br /> - <span class="vi0">Vous chargez la fureur de vos embrassemens:</span><br /> - <span class="vi0">Et, quand je vous demande aprs quel est cet homme</span><br /> - <span class="vi0">A peine pouvez-vous dire comme il se nomme;</span><br /> - <span class="vi0">Votre chaleur pour lui tombe en vous sparant,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous me le traitez, moi, d'indiffrent.</span><br /> - <span class="vi0">Morbleu! c'est une chose indigne, lche, infme,</span><br /> - <span class="vi0">De s'abaisser ainsi jusqu' trahir son me;</span><br /> - <span class="vi0">Et si, par un malheur, j'en avois fait autant,</span><br /> - <span class="vi0">Je m'irois, de regret, pendre tout l'instant.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous supplierai d'avoir pour agrable</span><br /> - <span class="vi0">Que je me fasse un peu grce sur votre arrt,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plat.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que la plaisanterie est de mauvaise grce!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, srieusement, que voulez-vous qu'on fasse?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je veux qu'on soit sincre, et qu'en homme d'honneur</span><br /> - <span class="vi0">On ne lche aucun mot qui ne parte du cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,</span><br /> - <span class="vi0">Il faut bien le payer de la mme monnoie<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> - <span class="vi0">Rpondre comme on peut ses empressemens,</span><br /> - <span class="vi0">Et rendre offre pour offre, et sermens pour sermens.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, je ne puis souffrir cette lche mthode</span><br /> - <span class="vi0">Qu'affectent la plupart de vos gens la mode,</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne hais rien tant que les contorsions</span><br /> - <span class="vi0">De tous ces grands faiseurs de protestations,</span><br /> - <span class="vi0">Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,</span><br /> - <span class="vi0">Ces obligeans diseurs d'inutiles paroles,</span><br /> - <span class="vi0">Qui de civilits avec tous font combat,</span><br /> - <span class="vi0">Et traitent du mme air l'honnte homme et le fat.</span><br /> - <span class="vi0">Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,</span><br /> - <span class="vi0">Vous jure amiti, foi, zle, estime, tendresse,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous fasse de vous un loge clatant</span><br /> - <span class="vi0">Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?</span><br /> - <span class="vi0">Non, non, il n'est point d'me un peu bien situe</span><br /> - <span class="vi0">Qui veuille d'une estime ainsi prostitue;</span><br /> - <span class="vi0">Et la plus glorieuse a des rgals<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> peu chers</span><br /> - <span class="vi0">Ds qu'on voit qu'on nous mle avec tout l'univers;</span><br /> - <span class="vi0">Sur quelque prfrence une estime se fonde,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.</span><br /> - <span class="vi0">Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,</span><br /> - <span class="vi0">Morbleu! vous n'tes pas pour tre de mes gens;</span><br /> - <span class="vi0">Je refuse d'un cœur la vaste complaisance</span><br /> - <span class="vi0">Qui ne fait de mrite aucune diffrence;</span><br /> - <span class="vi0">Je veux qu'on me distingue, et, pour le trancher net,</span><br /> - <span class="vi0">L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende</span><br /> - <span class="vi0">Quelques dehors civils que l'usage demande.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, vous dis-je; on devroit chtier sans piti</span><br /> - <span class="vi0">Ce commerce honteux de semblans d'amiti.</span><br /> - <span class="vi0">Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre</span><br /> - <span class="vi0">Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,</span><br /> - <span class="vi0">Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments</span><br /> - <span class="vi0">Ne se masquent jamais sous de vains complimens.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est bien des endroits o la pleine franchise</span><br /> - <span class="vi0">Deviendroit ridicule et seroit peu permise;</span><br /> - <span class="vi0">Et parfois, n'en dplaise votre austre honneur,</span><br /> - <span class="vi0">Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur.</span><br /> - <span class="vi0">Seroit-il propos, et de la biensance,</span><br /> - <span class="vi0">De dire mille gens tout ce que d'eux on pense?</span><br /> - <span class="vi0">Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui dplat,</span><br /> - <span class="vi0">Lui doit-on dclarer la chose comme elle est?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Quoi! vous iriez dire la vieille milie</span><br /> - <span class="vi0">Qu' son ge il sied mal de faire la jolie,</span><br /> - <span class="vi0">Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Sans doute.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">A Dorilas, qu'il est trop importun;</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'il n'est, la cour, oreille qu'il ne lasse</span><br /> - <span class="vi0">A conter sa bravoure et l'clat de sa race?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Fort bien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Vous vous moquez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Je ne me moque point,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vais n'pargner personne sur ce point.</span><br /> - <span class="vi0">Mes yeux sont trop blesss, et la cour et la ville</span><br /> - <span class="vi0">Ne m'offrent rien qu'objets m'chauffer la bile;</span><br /> - <span class="vi0">J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,</span><br /> - <span class="vi0">Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.</span><br /> - <span class="vi0">Je ne trouve partout que lche flatterie,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'injustice, intrt, trahison, fourberie;</span><br /> - <span class="vi0">Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein</span><br /> - <span class="vi0">Est de rompre en visire tout le genre humain.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage.</span><br /> - <span class="vi0">Je ris des noirs accs o je vous envisage,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> - <span class="vi0">Et crois voir en nous deux, sous mmes soins nourris,</span><br /> - <span class="vi0">Ces deux frres que peint l'<i>cole des Maris</i>,</span><br /> - <span class="vi0">Dont...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Mon Dieu! laissons l vos comparaisons fades.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades.</span><br /> - <span class="vi0">Le monde par vos soins ne se changera pas;</span><br /> - <span class="vi0">Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas,</span><br /> - <span class="vi0">Je vous dirai tout franc que cette maladie</span><br /> - <span class="vi0">Partout o vous allez donne la comdie,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps</span><br /> - <span class="vi0">Vous tourne en ridicule auprs de bien des gens.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tant mieux, morbleu! tant mieux! c'est ce que je demande:</span><br /> - <span class="vi0">Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande.</span><br /> - <span class="vi0">Tous les hommes me sont tel point odieux,</span><br /> - <span class="vi0">Que je serois fch d'tre sage leurs yeux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous voulez un grand mal la nature humaine!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, j'ai conu pour elle une effroyable haine.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,</span><br /> - <span class="vi0">Seront envelopps dans cette aversion?</span><br /> - <span class="vi0">Encore en est-il bien, dans le sicle o nous sommes...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, elle est gnrale, et je hais tous les hommes:</span><br /> - <span class="vi0">Les uns, parce qu'ils sont mchans et malfaisans,</span><br /> - <span class="vi0">Et les autres pour tre aux mchans complaisans,</span><br /> - <span class="vi0">Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses</span><br /> - <span class="vi0">Que doit donner le vice aux mes vertueuses.</span><br /> - <span class="vi0">De cette complaisance on voit l'injuste excs</span><br /> - <span class="vi0">Pour le franc sclrat avec qui j'ai procs.</span><br /> - <span class="vi0">Au travers de son masque on voit plein le tratre;</span><br /> - <span class="vi0">Partout il est connu pour tout ce qu'il peut tre;</span><br /> - <span class="vi0">Et ses roulemens d'yeux et son ton radouci</span><br /> - <span class="vi0">N'imposent qu' des gens qui ne sont point d'ici.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> - <span class="vi0">On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde,</span><br /> - <span class="vi0">Par de sales emplois s'est pouss dans le monde,</span><br /> - <span class="vi0">Et que par eux son sort, de splendeur revtu,</span><br /> - <span class="vi0">Fait gronder le mrite et rougir la vertu.</span><br /> - <span class="vi0">Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne,</span><br /> - <span class="vi0">Son misrable honneur ne voit pour lui personne.</span><br /> - <span class="vi0">Nommez-le fourbe, infme, et sclrat maudit,</span><br /> - <span class="vi0">Tout le monde en convient, et nul n'y contredit.</span><br /> - <span class="vi0">Cependant sa grimace est partout bienvenue:</span><br /> - <span class="vi0">On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue;</span><br /> - <span class="vi0">Et, s'il est, par la brigue, un rang disputer,</span><br /> - <span class="vi0">Sur le plus honnte homme on le voit l'emporter.</span><br /> - <span class="vi0">Ttebleu! ce me sont de mortelles blessures</span><br /> - <span class="vi0">De voir qu'avec le vice on garde des mesures;</span><br /> - <span class="vi0">Et parfois il me prend des mouvemens soudains</span><br /> - <span class="vi0">De fuir dans un dsert l'approche des humains.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon Dieu! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine,</span><br /> - <span class="vi0">Et faisons un peu grce la nature humaine;</span><br /> - <span class="vi0">Ne l'examinons point dans la grande rigueur,</span><br /> - <span class="vi0">Et voyons ses dfauts avec quelque douceur.</span><br /> - <span class="vi0">Il faut, parmi le monde, une vertu traitable:</span><br /> - <span class="vi0">A force de sagesse on peut tre blmable;</span><br /> - <span class="vi0">La parfaite raison fuit toute extrmit,</span><br /> - <span class="vi0">Et veut que l'on soit sage avec sobrit.</span><br /> - <span class="vi0">Cette grande roideur des vertus des vieux ges</span><br /> - <span class="vi0">Heurte trop notre sicle et les communs usages;</span><br /> - <span class="vi0">Elle veut aux mortels trop de perfection:</span><br /> - <span class="vi0">Il faut flchir au temps sans obstination;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est une folie nulle autre seconde</span><br /> - <span class="vi0">De vouloir se mler de corriger le monde.</span><br /> - <span class="vi0">J'observe, comme vous, cent choses tous les jours</span><br /> - <span class="vi0">Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, quoi qu' chaque pas je puisse voir parotre,</span><br /> - <span class="vi0">En courroux, comme vous, on ne me voit point tre:</span><br /> - <span class="vi0">Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,</span><br /> - <span class="vi0">J'accoutume mon me souffrir ce qu'ils font;</span><br /> - <span class="vi0">Et je crois qu' la cour, de mme qu' la ville,</span><br /> - <span class="vi0">Mon flegme est philosophe autant que votre bile.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien,</span><br /> - <span class="vi0">Ce flegme pourra-t-il ne s'chauffer de rien?</span><br /> - <span class="vi0">Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse,</span><br /> - <span class="vi0">Que pour avoir vos biens on dresse un artifice,</span><br /> - <span class="vi0">Ou qu'on tche semer de mchans bruits de vous,</span><br /> - <span class="vi0">Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, je vois ces dfauts, dont votre me murmure,</span><br /> - <span class="vi0">Comme vices unis l'humaine nature;</span><br /> - <span class="vi0">Et mon esprit enfin n'est pas plus offens</span><br /> - <span class="vi0">De voir un homme fourbe, injuste, intress,</span><br /> - <span class="vi0">Que de voir des vautours affams de carnage,</span><br /> - <span class="vi0">Des singes malfaisans et des loups pleins de rage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je me verrai trahir, mettre en pices, voler,</span><br /> - <span class="vi0">Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler,</span><br /> - <span class="vi0">Tant ce raisonnement est plein d'impertinence!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ma foi, vous ferez bien de garder le silence.</span><br /> - <span class="vi0">Contre votre partie clatez un peu moins,</span><br /> - <span class="vi0">Et donnez au procs une part de vos soins.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qui je veux? la raison, mon bon droit, l'quit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Aucun juge par vous ne sera visit?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non! Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'en demeure d'accord; mais la brigue est fcheuse.</span><br /> - <span class="vi0">Et...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Non. J'ai rsolu de n'en pas faire un pas.</span><br /> - <span class="vi0">J'ai tort ou j'ai raison.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Ne vous y fiez pas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne remuerai point.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Votre partie est forte,</span><br /> - <span class="vi0">Et peut, par sa cabale, entraner...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">Il n'importe.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous vous tromperez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Soit. J'en veux voir le succs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">J'aurai le plaisir de perdre mon procs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais enfin...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Je verrai dans cette plaiderie</span><br /> - <span class="vi0">Si les hommes auront assez d'effronterie,</span><br /> - <span class="vi0">Seront assez mchans, sclrats et pervers,</span><br /> - <span class="vi0">Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quel homme!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Je voudrois, m'en cott-il grand'chose,</span><br /> - <span class="vi0">Pour la beaut du fait, avoir perdu ma cause.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">On se riroit de vous, Alceste, tout de bon,</span><br /> - <span class="vi0">Si l'on vous entendoit parler de la faon.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tant pis pour qui riroit!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Mais cette rectitude</span><br /> - <span class="vi0">Que vous voulez en tout avec exactitude,</span><br /> - <span class="vi0">Cette pleine droiture o vous vous renfermez,</span><br /> - <span class="vi0">La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez?</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> - <span class="vi0">Je m'tonne, pour moi, qu'tant, comme il le semble,</span><br /> - <span class="vi0">Vous et le genre humain, si fort brouills ensemble,</span><br /> - <span class="vi0">Malgr tout ce qui peut vous le rendre odieux,</span><br /> - <span class="vi0">Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux;</span><br /> - <span class="vi0">Et ce qui me <ins class="correction" title="surpreud">surprend</ins> encore davantage,</span><br /> - <span class="vi0">C'est cet trange choix o votre cœur s'engage.</span><br /> - <span class="vi0">La sincre liante a du penchant pour vous,</span><br /> - <span class="vi0">La prude Arsino vous voit d'un œil fort doux:</span><br /> - <span class="vi0">Cependant leurs vœux votre me se refuse,</span><br /> - <span class="vi0">Tandis qu'en ses liens Climne l'amuse,</span><br /> - <span class="vi0">De qui l'humeur coquette et l'esprit mdisant</span><br /> - <span class="vi0">Semblent si fort donner dans les mœurs d' prsent.</span><br /> - <span class="vi0">D'o vient que, leur portant une haine mortelle,</span><br /> - <span class="vi0">Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle?</span><br /> - <span class="vi0">Ne sont-ce plus dfauts dans un objet si doux?</span><br /> - <span class="vi0">Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve</span><br /> - <span class="vi0">Ne ferme point mes yeux aux dfauts qu'on lui treuve<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>;</span><br /> - <span class="vi0">Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,</span><br /> - <span class="vi0">Le premier les voir comme les condamner.</span><br /> - <span class="vi0">Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire,</span><br /> - <span class="vi0">Je confesse mon foible: elle a l'art de me plaire;</span><br /> - <span class="vi0">J'ai beau voir ses dfauts, et j'ai beau l'en blmer,</span><br /> - <span class="vi0">En dpit qu'on en ait, elle se fait aimer;</span><br /> - <span class="vi0">Sa grce est la plus forte; et sans doute ma flamme</span><br /> - <span class="vi0">De ces vices du temps pourra purger son me.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.</span><br /> - <span class="vi0">Vous croyez tre donc aim d'elle?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">Oui, parbleu!</span><br /> - <span class="vi0">Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'tre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, si son amiti pour vous se fait parotre,</span><br /> - <span class="vi0">D'o vient que vos rivaux vous causent de l'ennui?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est qu'un cœur bien atteint veut qu'on soit tout lui,</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne viens ici qu' dessein de lui dire</span><br /> - <span class="vi0">Tout ce que l-dessus ma passion m'inspire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour moi, si je n'avois qu' former des dsirs,</span><br /> - <span class="vi0">Sa cousine liante auroit tous mes soupirs;</span><br /> - <span class="vi0">Son cœur, qui vous estime, est solide et sincre;</span><br /> - <span class="vi0">Et ce choix plus conforme toit mieux votre affaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai: ma raison me le dit chaque jour;</span><br /> - <span class="vi0">Mais la raison n'est pas ce qui rgle l'amour.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je crains fort pour vos feux, et l'espoir o vous tes</span><br /> - <span class="vi0">Pourroit...</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—ORONTE, ALCESTE, PHILINTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">J'ai su l-bas que, pour quelques emplettes,</span><br /> - <span class="vi0">Eliante est sortie, et Climne aussi.</span><br /> - <span class="vi0">Mais, comme l'on m'a dit que vous tiez ici,</span><br /> - <span class="vi0">J'ai mont pour vous dire, et d'un cœur vritable,</span><br /> - <span class="vi0">Que j'ai conu pour vous une estime incroyable,</span><br /> - <span class="vi0">Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis</span><br /> - <span class="vi0">Dans un ardent dsir d'tre de vos amis.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, mon cœur au mrite aime rendre justice,</span><br /> - <span class="vi0">Et je brle qu'un nœud d'amiti nous unisse.</span><br /> - <span class="vi0">Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualit,</span><br /> - <span class="vi0">N'est pas assurment pour tre rejet.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote4">Pendant le discours d'Oronte, Alceste est rveur, et semble ne pas - entendre que c'est lui qu'on parle. Il ne sort de sa rverie que - quand Oronte lui dit:</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est vous, s'il vous plat, que ce discours s'adresse.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">A moi, monsieur?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi,</span><br /> - <span class="vi0">Et je n'attendois pas l'honneur que je reoi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">L'estime o je vous tiens ne doit point vous surprendre,</span><br /> - <span class="vi0">Et de tout l'univers vous la pouvez prtendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">L'tat n'a rien qui ne soit au-dessous</span><br /> - <span class="vi0">Du mrite clatant que l'on dcouvre en vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Oui, de ma part, je vous tiens prfrable</span><br /> - <span class="vi0">A tout ce que j'y vois de plus considrable.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Sois-je du ciel cras, si je mens!</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour vous confirmer ici mes sentimens,</span><br /> - <span class="vi0">Souffrez qu' cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'en votre amiti je vous demande place.</span><br /> - <span class="vi0">Touchez l, s'il vous plat. Vous me la promettez,</span><br /> - <span class="vi0">Votre amiti?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Monsieur...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Quoi! vous y rsistez?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire;</span><br /> - <span class="vi0">Mais l'amiti demande un peu plus de mystre;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est assurment en profaner le nom</span><br /> - <span class="vi0">Que de vouloir le mettre toute occasion.</span><br /> - <span class="vi0">Avec lumire et choix cette union veut natre;</span><br /> - <span class="vi0">Avant que nous lier, il faut nous mieux connotre;</span><br /> - <span class="vi0">Et nous pourrions avoir telles complexions<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>,</span><br /> - <span class="vi0">Que tous deux du march nous nous repentirions.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Parbleu! c'est l-dessus parler en homme sage,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous en estime encore davantage.</span><br /> - <span class="vi0">Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux;</span><br /> - <span class="vi0">Mais cependant je m'offre entirement vous.</span><br /> - <span class="vi0">S'il faut faire la cour pour vous quelque ouverture,</span><br /> - <span class="vi0">On sait qu'auprs du roi je fais quelque figure;</span><br /> - <span class="vi0">Il m'coute, et dans tout il en use, ma foi,</span><br /> - <span class="vi0">Le plus honntement du monde avecque moi.</span><br /> - <span class="vi0">Enfin, je suis vous de toutes les manires;</span><br /> - <span class="vi0">Et, comme votre esprit a de grandes lumires,</span><br /> - <span class="vi0">Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud,</span><br /> - <span class="vi0">Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu,</span><br /> - <span class="vi0">Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur, je suis mal propre dcider la chose;</span><br /> - <span class="vi0">Veuillez m'en dispenser.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Pourquoi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">J'ai le dfaut</span><br /> - <span class="vi0">D'tre un peu plus sincre en cela qu'il ne faut.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est ce que je demande; et j'aurois lieu de plainte,</span><br /> - <span class="vi0">Si, m'exposant vous pour me parler sans feinte,</span><br /> - <span class="vi0">Vous alliez me trahir, et me dguiser rien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Puisqu'il vous plat ainsi, monsieur, je le veux bien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0"><i>Sonnet.</i> C'est un sonnet... <i>L'espoir</i>... C'est une dame</span><br /> - <span class="vi0">Qui de quelque esprance avoit flatt ma flamme.</span><br /> - <span class="vi0"><i>L'espoir</i>... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux,</span><br /> - <span class="vi0">Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nous verrons bien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16"><i>L'espoir</i>... Je ne sais si le style</span><br /> - <span class="vi0">Pourra vous en parotre assez net et facile,</span><br /> - <span class="vi0">Et si du choix des mots vous vous contenterez.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nous allons voir, monsieur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Au reste, vous saurez</span><br /> - <span class="vi0">Que je n'ai demeur<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> qu'un quart d'heure le faire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voyons, monsieur; le temps ne fait rien l'affaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE</span>, <span class="note">lit.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">L'espoir, il est vrai, nous soulage,</span><br /> - <span class="vi4">Et nous berce un temps notre ennui;</span><br /> - <span class="vi4">Mais, Philis, le triste avantage,</span><br /> - <span class="vi4">Lorsque rien ne marche aprs lui!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis dj charm de ce petit morceau.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">bas, Philinte.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! vous avez le front de trouver cela beau?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Vous etes de la complaisance;</span><br /> - <span class="vi4">Mais vous en deviez moins avoir,</span><br /> - <span class="vi4">Et ne vous pas mettre en dpense</span><br /> - <span class="vi4">Pour ne me donner que l'espoir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! qu'en termes galans ces choses-l sont mises!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> Philinte.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Morbleu! vil complaisant, vous louez des sottises!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">S'il faut qu'une attente ternelle</span><br /> - <span class="vi4">Pousse bout l'ardeur de mon zle,</span><br /> - <span class="vi4">Le trpas sera mon recours.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Vos soins ne m'en peuvent distraire:</span><br /> - <span class="vi4">Belle Philis, on dsespre</span><br /> - <span class="vi4">Alors qu'on espre toujours.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La chute en est jolie, amoureuse, admirable.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">bas part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La peste de la chute, empoisonneur au diable!</span><br /> - <span class="vi0">En eusses-tu fait une te casser le nez!</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je n'ai jamais ou de vers si bien tourns.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>,<span class="note"> bas, part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Morbleu!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE</span>, <span class="note"> Philinte.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Vous me flattez; et vous croyez peut-tre...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, je ne flatte point.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">bas, part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Eh! que fais-tu donc, tratre!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, pour vous, vous savez quel est <ins class="correction" title="uotre">notre</ins> trait...</span><br /> - <span class="vi0">Parlez-moi, je vous prie, avec sincrit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur, cette matire est toujours dlicate,</span><br /> - <span class="vi0">Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.</span><br /> - <span class="vi0">Mais un jour, quelqu'un dont je tairai le nom,</span><br /> - <span class="vi0">Je disois, en voyant des vers de sa faon,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire</span><br /> - <span class="vi0">Sur les dmangeaisons qui nous prennent d'crire;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on a de faire clat de tels amusements;</span><br /> - <span class="vi0">Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,</span><br /> - <span class="vi0">On s'expose jouer de mauvais personnages.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Est-ce que vous voulez me dclarer par l</span><br /> - <span class="vi0">Que j'ai tort de vouloir...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Je ne dis pas cela.</span><br /> - <span class="vi0">Mais je lui disois, moi, qu'un froid crit assomme;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il ne faut que ce foible dcrier un homme:</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'et-on d'autre part cent belles qualits,</span><br /> - <span class="vi0">On regarde les gens par leurs mchants cts.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Est-ce qu' mon sonnet vous trouvez redire?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne dis pas cela. Mais, pour ne point crire,</span><br /> - <span class="vi0">Je lui mettois aux yeux comme, dans notre temps,</span><br /> - <span class="vi0">Cette soif a gt de fort honntes gens.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Est-ce que j'cris mal? et leur ressemblerois-je?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne dis pas cela. Mais enfin, lui disois-je,</span><br /> - <span class="vi0">Quel besoin si pressant avez-vous de rimer?</span><br /> - <span class="vi0">Et qui diantre vous pousse vous faire imprimer?</span><br /> - <span class="vi0">Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre,</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre.</span><br /> - <span class="vi0">Croyez-moi, rsistez vos tentations,</span><br /> - <span class="vi0">Drobez au public ces occupations,</span><br /> - <span class="vi0">Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme,</span><br /> - <span class="vi0">Le nom que dans la cour vous avez d'honnte homme</span><br /> - <span class="vi0">Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur,</span><br /> - <span class="vi0">Celui de ridicule et misrable auteur.</span><br /> - <span class="vi0">C'est ce que je tchai de lui faire comprendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voil qui va fort bien, et je crois vous entendre.</span><br /> - <span class="vi0">Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Franchement, il est bon mettre au cabinet<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>:</span><br /> - <span class="vi0">Vous vous tes rgl sur de mchans modles,</span><br /> - <span class="vi0">Et vos expressions ne sont point naturelles.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Qu'est-ce que: <i>Nous berce un temps notre ennui?</i></span><br /> - <span class="vi8">Et que, <i>Rien ne marche aprs lui?</i></span><br /> - <span class="vi8">Que, <i>Ne vous pas mettre en dpense,</i></span><br /> - <span class="vi8"><i>Pour ne me donner que l'espoir?</i></span><br /> - <span class="vi8">Et que, <i>Philis, on dsespre,</i></span><br /> - <span class="vi8"><i>Alors qu'on espre toujours?</i></span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce style figur, dont on fait vanit,</span><br /> - <span class="vi0">Sort du bon caractre et de la vrit;</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,</span><br /> - <span class="vi0">Et ce n'est point ainsi que parle la nature.</span><br /> - <span class="vi0">Le mchant got du sicle en cela me fait peur;</span><br /> - <span class="vi0">Nos pres, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> - <span class="vi0">Et je prise bien moins tout ce que l'on admire</span><br /> - <span class="vi0">Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Si le roi m'avoit donn</span><br /> - <span class="vi10">Paris, sa grand'ville,</span><br /> - <span class="vi8">Et qu'il me fallt quitter</span><br /> - <span class="vi10">L'amour de ma mie,</span><br /> - <span class="vi8">Je dirois au roi Henri:</span><br /> - <span class="vi8">Reprenez votre Paris,</span><br /> - <span class="vi8">J'aime mieux ma mie, gai!</span><br /> - <span class="vi10">J'aime mieux ma mie.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La rime n'est pas riche, et le style en est vieux;</span><br /> - <span class="vi0">Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux</span><br /> - <span class="vi0">Que ces colifichets dont le bon sens murmure,</span><br /> - <span class="vi0">Et que la passion parle l toute pure?</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Si le roi m'avoit donn</span><br /> - <span class="vi10">Paris, sa grand'ville,</span><br /> - <span class="vi8">Et qu'il me fallt quitter</span><br /> - <span class="vi10">L'amour de ma mie,</span><br /> - <span class="vi8">Je dirois au roi Henri:</span><br /> - <span class="vi8">Reprenez votre Paris,</span><br /> - <span class="vi8">J'aime mieux ma mie, gai!</span><br /> - <span class="vi10">J'aime mieux ma mie.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voil ce que peut dire un cœur vraiment pris.</span><br /> - <span class="vnote4">A Philinte, qui rit.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, monsieur le beau rieur, malgr vos beaux esprits,</span><br /> - <span class="vi0">J'estime plus cela que la pompe fleurie</span><br /> - <span class="vi0">De tous ces faux brillants o chacun se rcrie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons;</span><br /> - <span class="vi0">Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres</span><br /> - <span class="vi0">Qui se dispenseront de se soumettre aux vtres.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il me suffit de voir que d'autres en font cas.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi, je ne l'ai pas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si je louois vos vers, j'en aurois davantage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je me passerai bien que vous les approuviez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il faut bien, s'il vous plat, que vous vous en passiez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manire,</span><br /> - <span class="vi0">Vous en composassiez sur la mme matire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'en pourrois, par malheur, faire d'aussi mchants;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je me garderois de les montrer aux gens.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous me parlez bien ferme; et cette suffisance...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ma foi, mon grand monsieur, je le prends comme il faut.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE</span>, <span class="note">se mettant entre deux.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh! messieurs, c'en est trop. Laissez cela, de grce.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place.</span><br /> - <span class="vi0">Je suis votre valet, monsieur, de tout mon cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et moi, je suis, monsieur, votre humble serviteur.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—PHILINTE, ALCESTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et bien, vous le voyez: pour tre trop sincre,</span><br /> - <span class="vi0">Vous voil sur les bras une fcheuse affaire;</span><br /> - <span class="vi0">Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'tre flatt...</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne me parlez pas!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Mais...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Plus de socit!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est trop...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Laissez-moi l!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Si je...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi28">Point de langage!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais quoi!...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Je n'entends rien!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Mais...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">Encore!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi38">On outrage...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! parbleu! c'en est trop. Ne suivez point mes pas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous vous moquez de moi; je ne vous quitte pas.</span><br /> - </div> - - <p class="vacte">ACTE II</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—ALCESTE, CLIMNE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, voulez-vous que je vous parle net?</span><br /> - <span class="vi0">De vos faons d'agir je suis mal satisfait:</span><br /> - <span class="vi0">Contre elles dans mon cœur trop de bile s'assemble,</span><br /> - <span class="vi0">Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble:</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> - <span class="vi0">Oui, je vous tromperois de parler autrement;</span><br /> - <span class="vi0">Tt ou tard nous romprons indubitablement;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous promettrois mille fois le contraire,</span><br /> - <span class="vi0">Que je ne serois pas en pouvoir de le faire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est pour me quereller donc, ce que je voi,</span><br /> - <span class="vi0">Que vous avez voulu me ramener chez moi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne querelle point; mais votre humeur, madame,</span><br /> - <span class="vi0">Ouvre au premier venu trop d'accs dans votre me:</span><br /> - <span class="vi0">Vous avez trop d'amans<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> qu'on voit vous obsder;</span><br /> - <span class="vi0">Et mon cœur de cela ne peut s'accommoder.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Des amans que je fais me rendez-vous coupable?</span><br /> - <span class="vi0">Puis-je empcher les gens de me trouver aimable?</span><br /> - <span class="vi0">Et, lorsque pour me voir ils font de doux efforts,</span><br /> - <span class="vi0">Dois-je prendre un bton pour les mettre dehors?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, ce n'est pas, madame, un bton qu'il faut prendre,</span><br /> - <span class="vi0">Mais un cœur leurs vœux moins facile et moins tendre.</span><br /> - <span class="vi0">Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux;</span><br /> - <span class="vi0">Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux;</span><br /> - <span class="vi0">Et sa douceur, offerte qui vous rend les armes,</span><br /> - <span class="vi0">Achve sur les cœurs l'ouvrage de vos charmes.</span><br /> - <span class="vi0">Le trop riant espoir que vous leur prsentez</span><br /> - <span class="vi0">Attache autour de vous leurs assiduits;</span><br /> - <span class="vi0">Et votre complaisance, un peu moins tendue,</span><br /> - <span class="vi0">De tant de soupirans chasseroit la cohue.</span><br /> - <span class="vi0">Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort</span><br /> - <span class="vi0">Votre Clitandre a l'heur<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> de vous plaire si fort?</span><br /> - <span class="vi0">Sur quel fonds de mrite et de vertu sublime</span><br /> - <span class="vi0">Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime?</span><br /> - <span class="vi0">Est-ce par l'ongle long<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> qu'il porte au petit doigt</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il s'est acquis chez vous l'estime o l'on le voit?</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> - <span class="vi0">Vous tes-vous rendue, avec tout le beau monde,</span><br /> - <span class="vi0">Au mrite clatant de sa perruque blonde?</span><br /> - <span class="vi0">Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer?</span><br /> - <span class="vi0">L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer?</span><br /> - <span class="vi0">Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a></span><br /> - <span class="vi0">Qu'il a gagn votre me en faisant<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> votre esclave?</span><br /> - <span class="vi0">Ou sa faon de rire et son ton de fausset</span><br /> - <span class="vi0">Ont-ils de vous toucher su trouver le secret?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage!</span><br /> - <span class="vi0">Ne savez-vous pas bien pourquoi je le mnage;</span><br /> - <span class="vi0">Et que dans mon procs, ainsi qu'il m'a promis,</span><br /> - <span class="vi0">Il peut intresser tout ce qu'il a d'amis?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Perdez votre procs, madame, avec constance,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne mnagez point un rival qui m'offense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais de tout l'univers vous devenez jaloux!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est que tout l'univers est bien reu de vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est ce qui doit rasseoir votre me effarouche,</span><br /> - <span class="vi0"> Puisque ma complaisance est sur tous panche:</span><br /> - <span class="vi0">Et vous auriez plus lieu de vous en offenser,</span><br /> - <span class="vi0">Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais moi, que vous blmez de trop de jalousie,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'ai-je de plus qu'eux tous, madame, je vous prie?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le bonheur de savoir que vous tes aim.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et quel lieu de le croire a mon cœur enflamm?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire,</span><br /> - <span class="vi0">Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais qui m'assurera que, dans le mme instant,</span><br /> - <span class="vi0">Vous n'en disiez peut-tre aux autres tout autant?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous me traitez l de gentille personne.</span><br /> - <span class="vi0">Eh bien, pour vous ter d'un semblable souci,</span><br /> - <span class="vi0">De tout ce que j'ai dit je me ddis ici;</span><br /> - <span class="vi0">Et rien ne sauroit plus vous tromper que vous-mme:</span><br /> - <span class="vi0">Soyez content.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Morbleu! faut-il que je vous aime!</span><br /> - <span class="vi0">Ah! que si de vos mains je rattrape mon cœur,</span><br /> - <span class="vi0">Je bnirai le ciel de ce rare bonheur!</span><br /> - <span class="vi0">Je ne le cde pas, je fais tout mon possible</span><br /> - <span class="vi0">A rompre de ce cœur l'attachement terrible;</span><br /> - <span class="vi0">Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est pour mes pchs que je vous aime ainsi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, je puis l-dessus dfier tout le monde.</span><br /> - <span class="vi0">Mon amour ne se peut concevoir; et jamais</span><br /> - <span class="vi0">Personne n'a, madame, aim comme je fais.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">En effet, la mthode en est toute nouvelle,</span><br /> - <span class="vi0">Car vous aimez les gens pour leur faire querelle;</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est qu'en mots fcheux qu'clate votre ardeur,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on n'a vu jamais un amour si grondeur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais il ne tient qu' vous que son chagrin ne passe.</span><br /> - <span class="vi0">A tous nos dmls coupons chemin, de grce;</span><br /> - <span class="vi0">Parlons cœur ouvert, et voyons d'arrter...</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—CLIMNE, ALCESTE, BASQUE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'est-ce?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Acaste est l-bas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Eh bien, faites monter.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—CLIMNE, ALCESTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! l'on ne peut jamais vous parler tte tte?</span><br /> - <span class="vi0">A recevoir le monde on vous voit toujours prte;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous,</span><br /> - <span class="vi0">Vous rsoudre souffrir de n'tre pas chez vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voulez-vous qu'avec lui je me fasse une affaire?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous avez des gards qui ne sauroient me plaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un homme jamais ne me le pardonner,</span><br /> - <span class="vi0">S'il savoit que sa vue et pu m'importuner.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh! que vous fait cela pour vous gner de sorte...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon Dieu! de ses pareils la bienveillance importe;</span><br /> - <span class="vi0">Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment,</span><br /> - <span class="vi0">Ont gagn, dans la cour, de parler hautement.</span><br /> - <span class="vi0">Dans tous les entretiens on les voit s'introduire;</span><br /> - <span class="vi0">Ils ne sauroient servir, mais ils peuvent vous nuire;</span><br /> - <span class="vi0">Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs,</span><br /> - <span class="vi0">On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde,</span><br /> - <span class="vi0">Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde;</span><br /> - <span class="vi0">Et les prcautions de votre jugement...</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—ALCESTE, CLIMNE, BASQUE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voici Clitandre encor, madame.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Justement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">O courez-vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Je sors.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Demeurez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi32">Pourquoi faire?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Demeurez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Je ne puis.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Je le veux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">Point d'affaire.</span><br /> - <span class="vi0">Ces conversations ne font que m'ennuyer,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je le veux, je le veux!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Non, il m'est impossible.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, allez, sortez, il vous est tout loisible.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—LIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CLIMNE, - BASQUE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE</span>, <span class="note"> Climne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voici les deux marquis qui montent avec nous.</span><br /> - <span class="vi0">Vous l'est-on venu dire?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote18">A Basque.</span><br /> - <span class="vi18">Oui. Des siges pour tous.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote28">Basque donne des siges, et sort.</span><br /> - <span class="vnote8">A Alceste.</span><br /> - <span class="vi0">Vous n'tes pas sorti?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Non; mais je veux, madame,</span><br /> - <span class="vi0">Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre me.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Taisez-vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Aujourd'hui vous vous expliquerez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous perdez le sens.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Point. Vous vous dclarerez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Vous prendrez parti.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Vous vous moquez, je pense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non. Mais vous choisirez. C'est trop de patience.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Parbleu! je viens du Louvre, o Clonte, au lev<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, a bien paru ridicule achev.</span><br /> - <span class="vi0">N'a-t-il point quelque ami qui pt, sur ses manires,</span><br /> - <span class="vi0">D'un charitable avis lui prter les lumires?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Dans le monde, vrai dire, il se barbouille fort;</span><br /> - <span class="vi0">Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord;</span><br /> - <span class="vi0">Et, lorsqu'on le revoit aprs un peu d'absence,</span><br /> - <span class="vi0">On le retrouve encor plus plein d'extravagance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Parbleu! s'il faut parler de gens extravagans,</span><br /> - <span class="vi0">Je viens d'en essuyer un des plus fatigans;</span><br /> - <span class="vi0">Damon le raisonneur, qui m'a, ne vous dplaise,</span><br /> - <span class="vi0">Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un parleur trange, et qui trouve toujours</span><br /> - <span class="vi0">L'art de ne vous rien dire avec de grands discours;</span><br /> - <span class="vi0">Dans les propos qu'il tient on ne voit jamais goutte,</span><br /> - <span class="vi0">Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on coute.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE</span>, <span class="note"> Philinte.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce dbut n'est pas mal; et contre le prochain</span><br /> - <span class="vi0">La conversation prend un assez bon train.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Timante encor, madame, est un bon caractre<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est de la tte aux pieds un homme tout mystre<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>,</span><br /> - <span class="vi0">Qui vous jette, en passant, un coup d'œil gar,</span><br /> - <span class="vi0">Et, sans aucune affaire, est toujours affair.</span><br /> - <span class="vi0">Tout ce qu'il vous dbite en grimaces abonde;</span><br /> - <span class="vi0">A force de faons, il assomme le monde;</span><br /> - <span class="vi0">Sans cesse il a tout bas, pour rompre l'entretien,</span><br /> - <span class="vi0">Un secret vous dire, et ce secret n'est rien;</span><br /> - <span class="vi0">De la moindre vtille il fait une merveille,</span><br /> - <span class="vi0">Et, jusques au bonjour, il dit tout l'oreille.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et Gralde, madame?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">O l'ennuyeux conteur!</span><br /> - <span class="vi0">Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur;</span><br /> - <span class="vi0">Dans le brillant commerce il se mle sans cesse,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse.</span><br /> - <span class="vi0">La qualit l'entte, et tous ses entretiens</span><br /> - <span class="vi0">Ne sont que de chevaux, d'quipage et de chiens:</span><br /> - <span class="vi0">Il tutaye, en parlant, ceux du plus haut tage,</span><br /> - <span class="vi0">Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">On dit qu'avec Blise il est du dernier bien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien!</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> - <span class="vi0">Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre;</span><br /> - <span class="vi0">Il faut suer sans cesse chercher que lui dire;</span><br /> - <span class="vi0">Et la strilit de son expression</span><br /> - <span class="vi0">Fait mourir tous coups la conversation.</span><br /> - <span class="vi0">En vain, pour attaquer son stupide silence,</span><br /> - <span class="vi0">De tous les lieux communs vous prenez l'assistance,</span><br /> - <span class="vi0">Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud,</span><br /> - <span class="vi0">Sont des fonds qu'avec elle on puise bientt.</span><br /> - <span class="vi0">Cependant sa visite, assez insupportable,</span><br /> - <span class="vi0">Trane en une longueur encore pouvantable;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on demande l'heure, et l'on bille vingt fois,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'elle grouille<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a> aussi peu qu'une pice de bois.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que vous semble d'Adraste?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Ah! quel orgueil extrme!</span><br /> - <span class="vi0">C'est un homme gonfl de l'amour de soi-mme.</span><br /> - <span class="vi0">Son mrite jamais n'est content de la cour;</span><br /> - <span class="vi0">Contre elle il fait mtier de pester chaque jour;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on ne donne emploi, charge ni bnfice,</span><br /> - <span class="vi0">Qu' tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais le jeune Clon, chez qui vont aujourd'hui</span><br /> - <span class="vi0">Nos plus honntes gens, que dites-vous de lui!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que de son cuisinier il s'est fait un mrite,</span><br /> - <span class="vi0">Et que c'est sa table <a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> qui l'on rend visite.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il prend soin d'y servir des mets fort dlicats.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui; mais je voudrois bien qu'il ne s'y servt pas:</span><br /> - <span class="vi0">C'est un fort mchant plat que sa sotte personne,</span><br /> - <span class="vi0">Et qui gte, mon got, tous les repas qu'il donne.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">On fait assez de cas de son oncle Damis;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'en dites-vous, madame?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Il est de mes amis.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je le trouve honnte homme, et d'un air assez sage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui; mais il veut avoir trop d'esprit, dont<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> j'enrage.</span><br /> - <span class="vi0">Il est guind sans cesse; et, dans tous ses propos,</span><br /> - <span class="vi0">On voit qu'il se travaille dire de bons mots.</span><br /> - <span class="vi0">Depuis que dans la tte il s'est mis d'tre habile,</span><br /> - <span class="vi0">Rien ne touche son got, tant il est difficile.</span><br /> - <span class="vi0">Il veut voir des dfauts tout ce qu'on crit,</span><br /> - <span class="vi0">Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit,</span><br /> - <span class="vi0">Que c'est tre savant que trouver redire,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps,</span><br /> - <span class="vi0">Il se met au-dessus de tous les autres gens.</span><br /> - <span class="vi0">Aux conversations mme il trouve reprendre;</span><br /> - <span class="vi0">Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre;</span><br /> - <span class="vi0">Et, les deux bras croiss, du haut de son esprit</span><br /> - <span class="vi0">Il regarde en piti tout ce que chacun dit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Dieu me damne! voil son portrait vritable.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note"> Climne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour bien peindre les gens vous tes admirable.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour;</span><br /> - <span class="vi0">Vous n'en pargnez point, et chacun son tour;</span><br /> - <span class="vi0">Cependant aucun d'eux vos yeux ne se montre,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on ne vous voie en hte aller sa rencontre,</span><br /> - <span class="vi0">Lui prsenter la main, et d'un baiser flatteur</span><br /> - <span class="vi0">Appuyer les serments d'tre son serviteur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pourquoi s'en prendre nous? Si ce qu'on dit vous blesse,</span><br /> - <span class="vi0">Il faut que le reproche madame s'adresse.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, morbleu! c'est vous; et vos ris complaisans</span><br /> - <span class="vi0">Tirent de son esprit tous ces traits mdisans.</span><br /> - <span class="vi0">Son humeur satirique est sans cesse nourrie</span><br /> - <span class="vi0">Par le coupable encens de votre flatterie;</span><br /> - <span class="vi0">Et son cœur railler trouveroit moins d'appas,</span><br /> - <span class="vi0">S'il avoit observ qu'on ne l'applaudit pas;</span><br /> - <span class="vi0">C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre</span><br /> - <span class="vi0">Des vices o l'on voit les humains se rpandre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais pourquoi pour ces gens un intrt si grand,</span><br /> - <span class="vi0">Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh! ne faut-il pas bien que monsieur contredise?</span><br /> - <span class="vi0">A la commune voix veut-on qu'il se rduise,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'il ne fasse pas clater en tous lieux</span><br /> - <span class="vi0">L'esprit contrariant qu'il a reu des cieux?</span><br /> - <span class="vi0">Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire:</span><br /> - <span class="vi0">Il prend toujours en main l'opinion contraire,</span><br /> - <span class="vi0">Et penseroit parotre un homme du commun,</span><br /> - <span class="vi0">Si l'on voyoit qu'il ft de l'avis de quelqu'un,</span><br /> - <span class="vi0">L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il prend contre lui-mme assez souvent les armes;</span><br /> - <span class="vi0">Et ses vrais sentimens sont combattus par lui,</span><br /> - <span class="vi0">Aussitt qu'il les voit dans la bouche d'autrui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Les rieurs sont pour vous, madame, c'est tout dire;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous pouvez pousser contre moi la satire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais il est vritable aussi que votre esprit</span><br /> - <span class="vi0">Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit;</span><br /> - <span class="vi0">Et que, par un chagrin que lui-mme il avoue,</span><br /> - <span class="vi0">Il ne sauroit souffrir qu'on blme ni qu'on loue.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est que jamais, morbleu! les hommes n'ont raison,</span><br /> - <span class="vi0">Que le chagrin contre eux est toujours de saison,</span><br /> - <span class="vi0">Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires,</span><br /> - <span class="vi0">Loueurs impertinens, ou censeurs tmraires.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Non, madame, non, quand j'en devrois mourir,</span><br /> - <span class="vi0">Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on a tort ici de nourrir dans votre me</span><br /> - <span class="vi0">Ce grand attachement aux dfauts qu'on y blme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour moi, je ne sais pas; mais j'avouerai tout haut</span><br /> - <span class="vi0">Que j'ai cru jusqu'ici madame sans dfaut.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De grces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue;</span><br /> - <span class="vi0">Mais les dfauts qu'elle a ne frappent point ma vue.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ils frappent tous la mienne, et, loin de m'en cacher,</span><br /> - <span class="vi0">Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher.</span><br /> - <span class="vi0">Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte</span><br /> - <span class="vi0">A ne rien pardonner le pur amour clate:</span><br /> - <span class="vi0">Et je bannirois, moi, tous ces lches amans,</span><br /> - <span class="vi0">Que je verrois soumis tous mes sentimens</span><br /> - <span class="vi0">Et dont, tous propos, les molles complaisances</span><br /> - <span class="vi0">Donneroient de l'encens mes extravagances.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin, s'il faut qu' vous s'en rapportent les cœurs</span><br /> - <span class="vi0">On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs.</span><br /> - <span class="vi0">Et du parfait amour mettre l'honneur suprme</span><br /> - <span class="vi0">A bien injurier les personnes qu'on aime.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">L'amour, pour l'ordinaire est peu fait ces lois,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on voit les amans toujours vanter leur choix.</span><br /> - <span class="vi0">Jamais leur passion n'y voit rien de blmable,</span><br /> - <span class="vi0">Et, dans l'objet aim, tout leur devient aimable;</span><br /> - <span class="vi0">Ils comptent les dfauts pour des perfections,</span><br /> - <span class="vi0">Et savent y donner de favorables noms.</span><br /> - <span class="vi0">La ple est au jasmin en blancheur comparable;</span><br /> - <span class="vi0">La noire faire peur, une brune adorable;</span><br /> - <span class="vi0">La maigre a de la taille et de la libert;</span><br /> - <span class="vi0">La grasse est, dans son port, pleine de majest;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> - <span class="vi0">La malpropre sur soi, de peu d'attraits charge,</span><br /> - <span class="vi0">Est mise sous le nom de beaut nglige;</span><br /> - <span class="vi0">La gante parat une desse aux yeux;</span><br /> - <span class="vi0">La naine, un abrg des merveilles des cieux;</span><br /> - <span class="vi0">L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne;</span><br /> - <span class="vi0">La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne;</span><br /> - <span class="vi0">La trop grande parleuse est d'agrable humeur;</span><br /> - <span class="vi0">Et la muette garde une honnte pudeur.</span><br /> - <span class="vi0">C'est ainsi qu'un amant, dont l'ardeur est extrme,</span><br /> - <span class="vi0"> Aime jusqu'aux dfauts des personnes qu'il aime<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et moi, je soutiens, moi...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Brisons l ce discours,</span><br /> - <span class="vi0">Et, dans la galerie, allons faire deux tours.</span><br /> - <span class="vi0">Quoi! vous vous en allez, messieurs?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE ET ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">Non pas, madame.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La peur de leur dpart occupe fort votre me.</span><br /> - <span class="vi0">Sortez quand vous voudrez, messieurs, mais j'avertis</span><br /> - <span class="vi0">Que je ne sors qu'aprs que vous serez sortis.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">A moins de voir madame en tre importune,</span><br /> - <span class="vi0">Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journe.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi, pourvu que je puisse tre au petit couch<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>,</span><br /> - <span class="vi0">Je n'ai point d'autre affaire o je sois attach.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est pour rire, je crois.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Non, en aucune sorte.</span><br /> - <span class="vi0">Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—ALCESTE, CLIMNE, LIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, - BASQUE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">BASQUE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur, un homme est l qui voudroit vous parler</span><br /> - <span class="vi0">Pour affaire, dit-il, qu'on ne peut reculer.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Dis-lui que je n'ai point d'affaires si presses.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il porte une jaquette grand'basques plisses.</span><br /> - <span class="vi0">Avec du dor dessus<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Allez voir ce que c'est,</span><br /> - <span class="vi0">Ou bien faites-le entrer.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—ALCESTE, CLIMNE, LIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE, <span class="smcap">UN - GARDE DE LA MARCHAUSSE.</span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">allant au-devant du garde.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Qu'est-ce donc qu'il vous plat?</span><br /> - <span class="vi0">Venez, monsieur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LE GARDE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Monsieur, j'ai deux mots vous dire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous pouvez parler haut, monsieur, pour m'en instruire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LE GARDE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Messieurs les marchaux<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, dont j'ai commandement,</span><br /> - <span class="vi0">Vous mandent de venir les trouver promptement,</span><br /> - <span class="vi0">Monsieur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - - <span class="vi8">Qui? moi, monsieur?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LE GARDE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Vous-mme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi36">Et pourquoi faire?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE</span>, <span class="note"> Alceste.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE</span>, <span class="note"> Philinte.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Oronte et lui se sont tantt bravs</span><br /> - <span class="vi0">Sur certains petits vers qu'il n'a pas approuvs;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi, je n'aurai jamais de lche complaisance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais il faut suivre l'ordre: allons, disposez-vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quel accommodement veut-on faire entre nous?</span><br /> - <span class="vi0">La voix de ces messieurs me condamnera-t-elle</span><br /> - <span class="vi0">A trouver bons les vers qui font notre querelle?</span><br /> - <span class="vi0">Je ne me ddis point de ce que j'en ai dit,</span><br /> - <span class="vi0">Je les trouve mchans.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Mais d'un plus doux esprit...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je n'en dmordrai point, les vers sont excrables.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous devez faire voir des sentimens traitables.</span><br /> - <span class="vi0">Allons, venez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">J'irai, mais rien n'aura pouvoir</span><br /> - <span class="vi0">De me faire ddire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Allons vous faire voir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Hors qu'un commandement exprs du roi me vienne</span><br /> - <span class="vi0">De trouver bons les vers dont on se met en peine,</span><br /> - <span class="vi0">Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'un homme est pendable aprs les avoir faits</span><br /> - <span class="vnote18">A Clitandre et Acaste, qui rient.</span><br /> - <span class="vi0">Par la sambleu! messieurs, je ne croyois pas tre</span><br /> - <span class="vi0">Si plaisant que je suis.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Allez vite parotre</span><br /> - <span class="vi0">O vous devez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">J'y vais, madame; et sur mes pas</span><br /> - <span class="vi0">Je reviens en ce lieu pour vider nos dbats.</span><br /> - </div> - - <p class="vacte">ACTE III</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—CLITANDRE, ACASTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Cher marquis, je te vois l'me bien satisfaite;</span><br /> - <span class="vi0">Toute chose t'gaye, et rien ne t'inquite.</span><br /> - <span class="vi0">En bonne foi, crois-tu, sans t'blouir les yeux,</span><br /> - <span class="vi0">Avoir de grands sujets de parotre joyeux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,</span><br /> - <span class="vi0">O prendre aucun sujet d'avoir l'me chagrine.</span><br /> - <span class="vi0">J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison</span><br /> - <span class="vi0">Qui se peut dire noble avec quelque raison;</span><br /> - <span class="vi0">Et je crois, par le rang que me donne ma race,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.</span><br /> - <span class="vi0">Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,</span><br /> - <span class="vi0">On sait, sans vanit, que je n'en manque pas;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire</span><br /> - <span class="vi0">D'une assez vigoureuse et gaillarde manire.</span><br /> - <span class="vi0">Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute; et du bon got,</span><br /> - <span class="vi0">A juger sans tude et raisonner de tout;</span><br /> - <span class="vi0">A faire aux nouveauts, dont je suis idoltre,</span><br /> - <span class="vi0">Figure de savant sur les bancs du thtre<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>;</span><br /> - <span class="vi0">Y dcider en chef, et faire du fracas</span><br /> - <span class="vi0">A tous les beaux endroits qui mritent des has!</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> - <span class="vi0">Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine,</span><br /> - <span class="vi0">Les dents belles surtout, et la taille fort fine.</span><br /> - <span class="vi0">Quant se mettre bien, je crois, sans me flatter,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on seroit mal venu de me le disputer.</span><br /> - <span class="vi0">Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse tre,</span><br /> - <span class="vi0">Fort aim du beau sexe, et bien auprs du matre.</span><br /> - <span class="vi0">Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je croi</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on peut, par tout pays, tre content de soi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui; mais, trouvant ailleurs des conqutes faciles,</span><br /> - <span class="vi0">Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi! parbleu! je ne suis de taille ni d'humeur</span><br /> - <span class="vi0">A pouvoir d'une belle essuyer la froideur.</span><br /> - <span class="vi0">C'est aux gens mal tourns, aux mrites vulgaires,</span><br /> - <span class="vi0">A brler constamment pour des beauts svres,</span><br /> - <span class="vi0">A languir leurs pieds et souffrir leurs rigueurs,</span><br /> - <span class="vi0">A chercher le secours des soupirs et des pleurs,</span><br /> - <span class="vi0">Et tcher, par des soins d'une trs-longue suite,</span><br /> - <span class="vi0">D'obtenir ce qu'on nie leur peu de mrite.</span><br /> - <span class="vi0">Mais les gens de mon air, marquis, ne sont pas faits</span><br /> - <span class="vi0">Pour aimer crdit, et faire tous les frais.</span><br /> - <span class="vi0">Quelque rare que soit le mrite des belles,</span><br /> - <span class="vi0">Je pense, Dieu merci, qu'on vaut son prix comme elles;</span><br /> - <span class="vi0">Que, pour se faire honneur d'un cœur comme le mien,</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est pas la raison qu'il ne leur cote rien;</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'au moins, tout mettre en de justes balances,</span><br /> - <span class="vi0">Il faut qu' frais communs se fassent les avances.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tu penses donc, marquis, tre fort bien ici?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'ai quelque lieu, marquis, de le penser ainsi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Crois-moi, dtache-toi de cette erreur extrme:</span><br /> - <span class="vi0">Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi-mme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je me flatte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Sur quoi fonder tes conjectures?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je m'aveugle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">En as-tu des preuves qui soient sres?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je m'abuse, te dis-je.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Est-ce que de ses vœux</span><br /> - <span class="vi0">Climne t'a fait quelques secrets aveux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, je suis maltrait.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Rponds-moi, je te prie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je n'ai que des rebuts.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Laissons la raillerie,</span><br /> - <span class="vi0">Et me dis quel espoir on peut t'avoir donn.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis le misrable et toi le fortun;</span><br /> - <span class="vi0">On a pour ma personne une aversion grande,</span><br /> - <span class="vi0">Et, quelqu'un de ces jours, il faut que je me pende.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oh! a, veux-tu, marquis, pour ajuster nos vœux,</span><br /> - <span class="vi0">Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux?</span><br /> - <span class="vi0">Que qui pourra montrer une marque certaine</span><br /> - <span class="vi0">D'avoir meilleure part au cœur de Climne,</span><br /> - <span class="vi0">L'autre ici fera place au vainqueur prtendu,</span><br /> - <span class="vi0">Et le dlivrera d'un rival assidu?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! parbleu, tu me plais avec un tel langage,</span><br /> - <span class="vi0">Et, du bon<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> de mon cœur cela je m'engage.</span><br /> - <span class="vi0">Mais chut!</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—CLIMNE, ACASTE, CLITANDRE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Encore ici?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">L'amour retient nos pas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je viens d'our entrer un carrosse l-bas.</span><br /> - <span class="vi0">Savez-vous qui c'est?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Non.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—CLIMNE, ACASTE, CLITANDRE, BASQUE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Arsino, madame,</span><br /> - <span class="vi0">Monte ici pour vous voir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Que me veut cette femme?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">BASQUE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">liante l-bas est l'entretenir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De quoi s'avise-t-elle, et qui la fait venir?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour prude consomme en tous lieux elle passe,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'ardeur de son zle...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Oui, oui, franche grimace.</span><br /> - <span class="vi0">Dans l'me elle est du monde; et ses soins tentent tout</span><br /> - <span class="vi0">Pour accrocher quelqu'un, sans en venir bout.</span><br /> - <span class="vi0">Elle ne sauroit voir qu'avec un œil d'envie</span><br /> - <span class="vi0">Les amans dclars dont une autre est suivie;</span><br /> - <span class="vi0">Et son triste mrite, abandonn de tous,</span><br /> - <span class="vi0">Contre le sicle aveugle est toujours en courroux</span><br /> - <span class="vi0">Elle tche <a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a> couvrir d'un faux voile de prude</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> - <span class="vi0">Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude;</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour sauver l'honneur de ses foibles appas,</span><br /> - <span class="vi0">Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas.</span><br /> - <span class="vi0">Cependant un amant plairoit fort la dame,</span><br /> - <span class="vi0">Et, mme, pour Alceste elle a tendresse d'me.</span><br /> - <span class="vi0">Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits;</span><br /> - <span class="vi0">Elle veut que ce soit un vol que je lui fais,</span><br /> - <span class="vi0">Et son jaloux dpit, qu'avec peine elle cache,</span><br /> - <span class="vi0">En tous endroits sous main contre moi se dtache.</span><br /> - <span class="vi0">Enfin, je n'ai rien vu de si sot mon gr:</span><br /> - <span class="vi0">Elle est impertinente au suprme degr,</span><br /> - <span class="vi0">Et...</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—ARSINO, CLIMNE, CLITANDRE, ACASTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amne?</span><br /> - <span class="vi0">Madame, sans mentir, j'tois de vous en peine.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! mon Dieu! que je suis contente de vous voir!</span><br /> - <span class="vnote18">Clitandre et Acaste sortent en riant.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—ARSINO, CLIMNE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Leur dpart ne pouvoit plus propos se faire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voulons-nous nous asseoir?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Il n'est pas ncessaire.</span><br /> - <span class="vi0">Madame, l'amiti doit surtout clater</span><br /> - <span class="vi0">Aux choses qui le plus nous peuvent importer;</span><br /> - <span class="vi0">Et, comme il n'en est point de plus grande importance</span><br /> - <span class="vi0">Que celles de l'honneur et de la biensance,</span><br /> - <span class="vi0">Je viens, par un avis qui touche votre honneur,</span><br /> - <span class="vi0">Tmoigner l'amiti que pour vous a mon cœur.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> - <span class="vi0">Hier, j'tois chez des gens de vertu singulire,</span><br /> - <span class="vi0">O sur vous du discours on tourna la matire;</span><br /> - <span class="vi0">Et l votre conduite, avec ses grands clats,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.</span><br /> - <span class="vi0">Cette foule de gens dont vous souffrez visite,</span><br /> - <span class="vi0">Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite,</span><br /> - <span class="vi0">Trouvrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu,</span><br /> - <span class="vi0">Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.</span><br /> - <span class="vi0">Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre;</span><br /> - <span class="vi0">Je fis ce que je pus pour vous pouvoir dfendre;</span><br /> - <span class="vi0">Je vous excusai fort sur votre intention,</span><br /> - <span class="vi0">Et voulus de votre me tre la caution;</span><br /> - <span class="vi0">Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie;</span><br /> - <span class="vi0">Et je me vis contrainte demeurer d'accord</span><br /> - <span class="vi0">Que l'air dont vous vivez vous faisoit un peu tort;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il prenoit dans le monde une mchante face;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il n'est conte fcheux que partout on n'en fasse,</span><br /> - <span class="vi0">Et que, si vous vouliez, tous vos dportemens</span><br /> - <span class="vi0">Pourroient moins donner prise aux mauvais jugemens.</span><br /> - <span class="vi0">Non que j'y croie au fond l'honntet blesse;</span><br /> - <span class="vi0">Me prserve le ciel d'en avoir la pense!</span><br /> - <span class="vi0">Mais aux ombres du crime on prte aisment foi,</span><br /> - <span class="vi0">Et ce n'est point assez de bien vivre pour soi.</span><br /> - <span class="vi0">Madame, je vous crois l'me trop raisonnable</span><br /> - <span class="vi0">Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,</span><br /> - <span class="vi0">Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets</span><br /> - <span class="vi0">D'un zle qui m'attache tous vos intrts.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, j'ai beaucoup de grces vous rendre;</span><br /> - <span class="vi0">Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre,</span><br /> - <span class="vi0">J'en prtends reconnotre l'instant la faveur</span><br /> - <span class="vi0">Par un avis aussi qui touche votre honneur,</span><br /> - <span class="vi0">Et, comme je vous vois vous montrer mon <ins class="correction" title="ami">amie</ins></span><br /> - <span class="vi0">En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,</span><br /> - <span class="vi0">Je veux suivre, mon tour, un exemple si doux,</span><br /> - <span class="vi0">En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.</span><br /> - <span class="vi0">En un lieu, l'autre jour, o je faisois visite,</span><br /> - <span class="vi0">Je trouvai quelques gens d'un trs-rare mrite,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> - <span class="vi0">Qui, parlant des vrais soins d'une me qui vit bien,</span><br /> - <span class="vi0">Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.</span><br /> - <span class="vi0">L, votre pruderie et vos clats de zle</span><br /> - <span class="vi0">Ne furent pas cits comme un fort bon modle;</span><br /> - <span class="vi0">Cette affectation d'un grave extrieur,</span><br /> - <span class="vi0">Vos discours ternels de sagesse et d'honneur,</span><br /> - <span class="vi0">Vos mines et vos cris aux ombres d'indcence</span><br /> - <span class="vi0">Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,</span><br /> - <span class="vi0">Cette hauteur d'estime o vous tes de vous,</span><br /> - <span class="vi0">Et ces yeux de piti que vous jetez sur tous,</span><br /> - <span class="vi0">Vos frquentes leons et vos aigres censures</span><br /> - <span class="vi0">Sur des choses qui sont innocentes et pures,</span><br /> - <span class="vi0">Tout cela, si je puis vous parler franchement,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, fut blm d'un commun sentiment.</span><br /> - <span class="vi0">A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste,</span><br /> - <span class="vi0">Et ce sage dehors que dment tout le reste?</span><br /> - <span class="vi0">Elle est bien prier exacte au dernier point,</span><br /> - <span class="vi0">Mais elle bat ses gens et ne les paye point.</span><br /> - <span class="vi0">Dans tous les lieux dvots elle tale un grand zle,</span><br /> - <span class="vi0">Mais elle met du blanc et veut parotre belle.</span><br /> - <span class="vi0">Elle fait des tableaux couvrir les nudits,</span><br /> - <span class="vi0">Mais elle a de l'amour pour les ralits.</span><br /> - <span class="vi0">Pour moi, contre chacun je pris votre dfense;</span><br /> - <span class="vi0">Et leur assurai fort que c'toit mdisance;</span><br /> - <span class="vi0">Mais tous les sentimens combattirent le mien,</span><br /> - <span class="vi0">Et leur conclusion fut que vous feriez bien</span><br /> - <span class="vi0">De prendre moins de soin des actions des autres,</span><br /> - <span class="vi0">Et de vous mettre un peu plus en peine des vtres;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on doit se regarder soi-mme un fort long temps</span><br /> - <span class="vi0">Avant que de songer condamner les gens;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire</span><br /> - <span class="vi0">Dans les corrections qu'aux autres on veut faire;</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,</span><br /> - <span class="vi0">A ceux qui le ciel en a commis le soin.</span><br /> - <span class="vi0">Madame, je vous crois aussi trop raisonnable</span><br /> - <span class="vi0">Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,</span><br /> - <span class="vi0">Et pour l'attribuer qu'aux mouvemens secrets</span><br /> - <span class="vi0">D'un zle qui m'attache tous vos intrts.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">A quoi qu'en reprenant on soit assujettie,</span><br /> - <span class="vi0">Je ne m'attendois pas cette repartie,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur,</span><br /> - <span class="vi0">Que mon sincre avis vous a blesse au cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Au contraire, madame; et, si l'on toit sage,</span><br /> - <span class="vi0">Ces avis mutuels seroient mis en usage.</span><br /> - <span class="vi0">On dtruiroit par l, traitant de bonne foi,</span><br /> - <span class="vi0">Ce grand aveuglement o chacun est pour soi.</span><br /> - <span class="vi0">Il ne tiendra qu' vous qu'avec le mme zle</span><br /> - <span class="vi0">Nous ne continuions cet office fidle,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous</span><br /> - <span class="vi0">Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre;</span><br /> - <span class="vi0">C'est en moi que l'on peut trouver fort reprendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, on peut, je crois, louer et blmer tout;</span><br /> - <span class="vi0">Et chacun a raison, suivant l'ge ou le got.</span><br /> - <span class="vi0">Il est une saison pour la galanterie;</span><br /> - <span class="vi0">Il en est une aussi propre la pruderie.</span><br /> - <span class="vi0">On peut, par politique, en prendre le parti,</span><br /> - <span class="vi0">Quand de nos jeunes ans l'clat est amorti;</span><br /> - <span class="vi0">Cela sert couvrir de fcheuses disgrces.</span><br /> - <span class="vi0">Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces:</span><br /> - <span class="vi0">L'ge amnera tout; et ce n'est pas le temps,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, comme on sait, d'tre prude vingt ans.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous faites sonner terriblement votre ge.</span><br /> - <span class="vi0">Ce que de plus que vous on en pourroit avoir</span><br /> - <span class="vi0">N'est pas un si grand cas pour s'en tant prvaloir;</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne sais pourquoi votre me ainsi s'emporte,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, me pousser de cette trange sorte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi</span><br /> - <span class="vi0">On vous voit en tous lieux vous dchaner sur moi.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> - <span class="vi0">Faut-il de vos chagrins sans cesse moi vous prendre?</span><br /> - <span class="vi0">Et puis-je mais<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> des soins qu'on ne va pas vous rendre?</span><br /> - <span class="vi0">Si ma personne aux gens inspire de l'amour,</span><br /> - <span class="vi0">Et si l'on continue m'offrir chaque jour</span><br /> - <span class="vi0">Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'te,</span><br /> - <span class="vi0">Je n'y saurois que faire<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, et ce n'est pas ma faute;</span><br /> - <span class="vi0">Vous avez le champ libre, et je n'empche pas</span><br /> - <span class="vi0">Que pour les attirer vous n'ayez des appas<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Hlas! et croyez-vous que l'on se mette en peine</span><br /> - <span class="vi0">De ce nombre d'amans dont vous faites la vaine,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'il ne nous soit pas fort ais de juger</span><br /> - <span class="vi0">A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager?</span><br /> - <span class="vi0">Pensez-vous faire croire, voir comme tout roule,</span><br /> - <span class="vi0">Que votre seul mrite attire cette foule?</span><br /> - <span class="vi0">Qu'ils ne brlent pour vous que d'un honnte amour,</span><br /> - <span class="vi0">Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?</span><br /> - <span class="vi0">On ne s'aveugle point par de vaines dfaites;</span><br /> - <span class="vi0">Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites</span><br /> - <span class="vi0">A pouvoir inspirer de tendres sentimens,</span><br /> - <span class="vi0">Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amans;</span><br /> - <span class="vi0">Et de l nous pouvons tirer des consquences</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on n'acquiert point leur cœur sans de grandes avances.</span><br /> - <span class="vi0">Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend.</span><br /> - <span class="vi0">Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire</span><br /> - <span class="vi0">Pour les petits brillans<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> d'une foible victoire;</span><br /> - <span class="vi0">Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas,</span><br /> - <span class="vi0">De traiter pour cela les gens de haut en bas.</span><br /> - <span class="vi0">Si nos yeux envioient les conqutes des vtres,</span><br /> - <span class="vi0">Je pense qu'on pourroit faire comme les autres,</span><br /> - <span class="vi0">Ne se point mnager, et vous faire bien voir</span><br /> - <span class="vi0">Que l'on a des amans quand on en veut avoir.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire.</span><br /> - <span class="vi0">Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire,</span><br /> - <span class="vi0">Et sans...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Brisons, madame, un pareil entretien,</span><br /> - <span class="vi0">Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien;</span><br /> - <span class="vi0">Et j'aurois pris dj le cong qu'il faut prendre,</span><br /> - <span class="vi0">Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Autant qu'il vous plaira, vous pouvez arrter<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>,</span><br /> - <span class="vi0">Madame; et l-dessus rien ne doit vous hter.</span><br /> - <span class="vi0">Mais, sans vous fatiguer de ma crmonie,</span><br /> - <span class="vi0">Je m'en vais vous donner meilleure compagnie,</span><br /> - <span class="vi0">Et monsieur, qu' propos le hasard fait venir,</span><br /> - <span class="vi0">Remplira mieux ma place <a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a> vous entretenir.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—ALCESTE, CLIMNE, ARSINO.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Alceste, il faut que j'aille crire un mot de lettre</span><br /> - <span class="vi0">Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre.</span><br /> - <span class="vi0">Soyez avec madame; elle aura la bont</span><br /> - <span class="vi0">D'excuser aisment mon incivilit.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—ALCESTE, ARSINO.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,</span><br /> - <span class="vi0">Attendant un moment que mon carrosse vienne;</span><br /> - <span class="vi0">Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien</span><br /> - <span class="vi0">Qui me ft plus charmant qu'un pareil entretien.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> - <span class="vi0">En vrit, les gens d'un mrite sublime</span><br /> - <span class="vi0">Entranent de chacun et l'amour et l'estime,</span><br /> - <span class="vi0">Et le vtre, sans doute, a des charmes secrets</span><br /> - <span class="vi0">Qui font entrer mon cœur dans tous vos intrts.</span><br /> - <span class="vi0">Je voudrois que la cour, par un regard propice,</span><br /> - <span class="vi0">A ce que vous valez rendt plus de justice.</span><br /> - <span class="vi0">Vous avez vous plaindre; et je suis en courroux</span><br /> - <span class="vi0">Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prtendre?</span><br /> - <span class="vi0">Quel service l'tat est-ce qu'on m'a vu rendre?</span><br /> - <span class="vi0">Qu'ai-je fait, s'il vous plat, de si brillant de soi,</span><br /> - <span class="vi0">Pour me plaindre la cour qu'on ne fait rien pour moi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices</span><br /> - <span class="vi0">N'ont pas toujours rendu de ces fameux services:</span><br /> - <span class="vi0">Il faut l'occasion ainsi que le pouvoir;</span><br /> - <span class="vi0">Et le mrite enfin que vous nous faites voir</span><br /> - <span class="vi0">Devroit...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - - <span class="vi8">Mon Dieu! laissons mon mrite, de grce;</span><br /> - <span class="vi0">De quoi voulez-vous l que la cour s'embarrasse?</span><br /> - <span class="vi0">Elle auroit fort faire, et ses soins seroient grands,</span><br /> - <span class="vi0">D'avoir dterrer le mrite des gens.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Un mrite clatant se dterre lui-mme,</span><br /> - <span class="vi0">Du vtre en bien des lieux on fait un cas extrme;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits</span><br /> - <span class="vi0">Vous ftes hier lou par des gens d'un grand poids.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh! madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde,</span><br /> - <span class="vi0">Et le sicle par l n'a rien qu'on ne confonde.</span><br /> - <span class="vi0">Tout est d'un grand mrite galement dou;</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est plus un honneur que de se voir lou:</span><br /> - <span class="vi0">D'loges on regorge, la tte on les jette,</span><br /> - <span class="vi0">Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux,</span><br /> - <span class="vi0">Une charge la cour vous pt frapper les yeux.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> - <span class="vi0">Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines</span><br /> - <span class="vi0">On peut, pour vous servir remuer des machines;</span><br /> - <span class="vi0">Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous,</span><br /> - <span class="vi0">Qui vous feront tout un chemin assez doux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et que voudriez-vous, madame, que j'y fisse?</span><br /> - <span class="vi0">L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse;</span><br /> - <span class="vi0">Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour,</span><br /> - <span class="vi0">Une me compatible avec l'air de la cour.</span><br /> - <span class="vi0">Je ne me trouve point les vertus ncessaires</span><br /> - <span class="vi0">Pour y bien russir et faire mes affaires.</span><br /> - <span class="vi0">Etre franc et sincre est mon plus grand talent;</span><br /> - <span class="vi0">Je ne sais point jouer les hommes en parlant;</span><br /> - <span class="vi0">Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense</span><br /> - <span class="vi0">Doit faire en ce pays fort peu de rsidence.</span><br /> - <span class="vi0">Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui</span><br /> - <span class="vi0">Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui;</span><br /> - <span class="vi0">Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages,</span><br /> - <span class="vi0">Le chagrin de jouer de fort sots personnages;</span><br /> - <span class="vi0">On n'a point souffrir mille rebuts cruels,</span><br /> - <span class="vi0">On n'a point louer les vers de messieurs tels,</span><br /> - <span class="vi0">A donner de l'encens madame une telle,</span><br /> - <span class="vi0">Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Laissons, puisqu'il vous plat, ce chapitre de cour:</span><br /> - <span class="vi0">Mais, il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour;</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour vous dcouvrir l-dessus mes penses,</span><br /> - <span class="vi0">Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux places.</span><br /> - <span class="vi0">Vous mritez sans doute un sort beaucoup plus doux,</span><br /> - <span class="vi0">Et celle qui vous charme est indigne de vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie,</span><br /> - <span class="vi0">Que cette personne est, madame, votre amie?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui; mais ma conscience est blesse en effet</span><br /> - <span class="vi0">De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait.</span><br /> - <span class="vi0">L'tat o je vous vois afflige trop mon me,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est me montrer, madame, un tendre mouvement,</span><br /> - <span class="vi0">Et de pareils avis obligent un amant.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme</span><br /> - <span class="vi0">Indigne d'asservir le cœur d'un galant homme;</span><br /> - <span class="vi0">Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Cela se peut, madame, on ne voit pas les cœurs;</span><br /> - <span class="vi0">Mais votre charit se seroit bien passe</span><br /> - <span class="vi0">De jeter dans le mien une telle pense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si vous ne voulez pas tre dsabus,</span><br /> - <span class="vi0">Il faut ne vous rien dire; il est assez ais.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non. Mais sur ce sujet, quoi que l'on nous expose,</span><br /> - <span class="vi0">Les doutes sont fcheux plus que toute autre chose;</span><br /> - <span class="vi0">Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me ft savoir</span><br /> - <span class="vi0">Que ce qu'avec clart l'on peut me faire voir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, c'est assez dit; et, sur cette matire,</span><br /> - <span class="vi0">Vous allez recevoir une pleine lumire.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi.</span><br /> - <span class="vi0">Donnez-moi seulement la main jusque chez moi;</span><br /> - <span class="vi0">L je vous ferai voir une preuve fidle</span><br /> - <span class="vi0">De l'infidlit du cœur de votre belle;</span><br /> - <span class="vi0">Et, si pour d'autres yeux le vtre peut brler,</span><br /> - <span class="vi0">On pourra vous offrir de quoi vous consoler.</span><br /> - </div> - - <p class="vacte">ACTE IV</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—LIANTE, PHILINTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, l'on n'a point vu d'me manier si dure,</span><br /> - <span class="vi0">Ni d'accommodement plus pnible conclure:</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> - <span class="vi0">En vain de tous cts on l'a voulu tourner,</span><br /> - <span class="vi0">Hors de son sentiment on n'a pu l'entraner;</span><br /> - <span class="vi0">Et jamais diffrend si bizarre, je pense,</span><br /> - <span class="vi0">N'avoit de ces messieurs occup la prudence.</span><br /> - <span class="vi0">Non, messieurs, disoit-il, je ne me ddis point.</span><br /> - <span class="vi0">Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point.</span><br /> - <span class="vi0">De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire?</span><br /> - <span class="vi0">Y va-t-il de sa gloire ne pas bien crire?</span><br /> - <span class="vi0">Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers?</span><br /> - <span class="vi0">On peut tre honnte homme, et faire mal des vers:</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est point l'honneur que touchent ces matires;</span><br /> - <span class="vi0">Je le tiens galant homme en toutes les manires,</span><br /> - <span class="vi0">Homme de qualit, de mrite et de cœur,</span><br /> - <span class="vi0">Tout ce qu'il vous plaira; mais fort mchant auteur.</span><br /> - <span class="vi0">Je louerai, si l'on veut, son train et sa dpense,</span><br /> - <span class="vi0">Son adresse cheval, aux armes, la danse;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur;</span><br /> - <span class="vi0">Et, lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,</span><br /> - <span class="vi0">On ne doit de rimer avoir aucune envie,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on n'y soit condamn sur peine de la vie.</span><br /> - <span class="vi0">Enfin toute la grce et l'accommodement</span><br /> - <span class="vi0">O s'est avec effort pli son sentiment,</span><br /> - <span class="vi0">C'est de dire, croyant adoucir bien son style:</span><br /> - <span class="vi0">Monsieur, je suis fch d'tre si difficile;</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour l'amour de vous, je voudrois de bon cœur</span><br /> - <span class="vi0">Avoir trouv tantt votre sonnet meilleur.</span><br /> - <span class="vi0">Et dans une embrassade on leur a, pour conclure,</span><br /> - <span class="vi0">Fait vite envelopper toute la procdure.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Dans ses faons d'agir il est fort singulier;</span><br /> - <span class="vi0">Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier;</span><br /> - <span class="vi0">Et la sincrit dont son me se pique</span><br /> - <span class="vi0">A quelque chose en soi de noble et d'hroque.</span><br /> - <span class="vi0">C'est une vertu rare, au sicle d'aujourd'hui,</span><br /> - <span class="vi0">Et je la voudrois voir partout comme chez lui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'tonne</span><br /> - <span class="vi0">De cette passion o son cœur s'abandonne.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> - <span class="vi0">De l'humeur dont le ciel a voulu le former,</span><br /> - <span class="vi0">Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer;</span><br /> - <span class="vi0">Et je sais moins encor comment votre cousine</span><br /> - <span class="vi0">Peut tre la personne o son penchant l'incline.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Cela fait assez voir que l'amour, dans les cœurs,</span><br /> - <span class="vi0">N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs;</span><br /> - <span class="vi0">Et toutes ces raisons de douces sympathies</span><br /> - <span class="vi0">Dans cet exemple-ci se trouvent dmenties.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un point qu'il n'est pas fort ais de savoir.</span><br /> - <span class="vi0">Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime?</span><br /> - <span class="vi0">Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sr lui-mme;</span><br /> - <span class="vi0">Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien,</span><br /> - <span class="vi0">Et croit aimer aussi, parfois qu'il n'en est rien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je crois que notre ami, prs de cette cousine,</span><br /> - <span class="vi0">Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine;</span><br /> - <span class="vi0">Et, s'il avoit mon cœur, dire vrit,</span><br /> - <span class="vi0">Il tourneroit ses vœux tout d'un autre ct:</span><br /> - <span class="vi0">Et, par un choix plus juste, on le verroit, madame,</span><br /> - <span class="vi0">Profiter des bonts que lui montre votre me.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour moi, je n'en fais point de faons, et je croi</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on doit, sur de tels points, tre de bonne foi.</span><br /> - <span class="vi0">Je ne m'oppose point toute sa tendresse;</span><br /> - <span class="vi0">Au contraire, mon cœur pour elle s'intresse;</span><br /> - <span class="vi0">Et, si c'toit qu'<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> moi la chose pt tenir,</span><br /> - <span class="vi0">Moi-mme ce qu'il aime on me verroit l'unir.</span><br /> - <span class="vi0">Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire,</span><br /> - <span class="vi0">Son amour prouvoit quelque destin contraire,</span><br /> - <span class="vi0">S'il falloit que d'un autre on couronnt les feux,</span><br /> - <span class="vi0">Je pourrois me rsoudre recevoir ses vœux;</span><br /> - <span class="vi0">Et le refus souffert en pareille occurrence</span><br /> - <span class="vi0">Ne m'y feroit trouver aucune rpugnance.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et moi, de mon ct, je ne m'oppose pas,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, ces bonts qu'ont pour lui vos appas;</span><br /> - <span class="vi0">Et lui-mme, s'il veut, il peut bien vous instruire</span><br /> - <span class="vi0">De ce que l-dessus j'ai pris soin de lui dire.</span><br /> - <span class="vi0">Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux,</span><br /> - <span class="vi0">Vous tiez hors d'tat de recevoir ses vœux,</span><br /> - <span class="vi0">Tous les miens tenteroient la faveur clatante</span><br /> - <span class="vi0">Qu'avec tant de bont votre me lui prsente:</span><br /> - <span class="vi0">Heureux si, quand son cœur s'y pourra drober,</span><br /> - <span class="vi0">Elle pouvoit sur moi, madame, retomber!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous vous divertissez, Philinte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Non, madame,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous parle ici du meilleur de mon me.</span><br /> - <span class="vi0">J'attends l'occasion de m'offrir hautement,</span><br /> - <span class="vi0">Et de tous mes souhaits j'en presse le moment.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—ALCESTE, LIANTE, PHILINTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! faites-moi raison, madame, d'une offense</span><br /> - <span class="vi0">Qui vient de triompher de toute ma constance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse mouvoir?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir;</span><br /> - <span class="vi0">Et le dchanement de toute la nature</span><br /> - <span class="vi0">Ne m'accableroit pas comme cette aventure:</span><br /> - <span class="vi0">C'en est fait!... Mon amour... Je ne saurois parler.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que votre esprit un peu tche <a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> se rappeler<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">O juste ciel! faut-il qu'on joigne tant de grces</span><br /> - <span class="vi0">Les vices odieux des mes les plus basses!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais encor, qui vous peut...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Ah! tout est ruin;</span><br /> - <span class="vi0">Je suis, je suis trahi, je suis assassin.</span><br /> - <span class="vi0">Climne... (et-on pu croire cette nouvelle?)</span><br /> - <span class="vi0">Climne me trompe, et n'est qu'une infidle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Avez-vous, pour le croire, un juste fondement?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Peut-tre est-ce un soupon conu lgrement;</span><br /> - <span class="vi0">Et votre esprit jaloux prend parfois des chimres...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! morbleu, mlez-vous, monsieur, de vos affaires.</span><br /> - <span class="vnote4">A liante.</span><br /> - <span class="vi0">C'est de sa trahison n'tre que trop certain,</span><br /> - <span class="vi0">Que l'avoir, dans ma poche, crite de sa main.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, madame, une lettre, crite pour Oronte,</span><br /> - <span class="vi0">A produit mes yeux ma disgrce et sa honte;</span><br /> - <span class="vi0">Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins,</span><br /> - <span class="vi0">Et que de mes rivaux je redoutois le moins.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Une lettre peut bien tromper par l'apparence,</span><br /> - <span class="vi0">Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plat,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne prenez souci que de votre intrt.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous devez modrer vos transports; et l'outrage...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, c'est vous qu'appartient cet ouvrage;</span><br /> - <span class="vi0">C'est vous que mon cœur a recours aujourd'hui</span><br /> - <span class="vi0">Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui.</span><br /> - <span class="vi0">Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente</span><br /> - <span class="vi0">Qui trahit lchement une ardeur si constante,</span><br /> - <span class="vi0">Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi, vous venger? Comment?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">En recevant mon cœur.</span><br /> - <span class="vi0">Acceptez-le, madame, au lieu de l'infidle:</span><br /> - <span class="vi0">C'est par l que je puis prendre vengeance d'elle,</span><br /> - <span class="vi0">Et je la veux punir par les sincres vœux,</span><br /> - <span class="vi0">Par le profond amour, les soins respectueux,</span><br /> - <span class="vi0">Les devoirs empresss et l'assidu service,</span><br /> - <span class="vi0">Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je compatis, sans doute, ce que vous souffrez,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne mprise point le cœur que vous m'offrez;</span><br /> - <span class="vi0">Mais peut-tre le mal n'est pas si grand qu'on pense,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous pourrez quitter ce dsir de vengeance.</span><br /> - <span class="vi0">Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas,</span><br /> - <span class="vi0">On fait force desseins qu'on n'excute pas;</span><br /> - <span class="vi0">On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,</span><br /> - <span class="vi0">Une coupable aime est bientt innocente;</span><br /> - <span class="vi0">Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisment,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, non, madame, non. L'offense est trop mortelle;</span><br /> - <span class="vi0">Il n'est point de retour, et je romps avec elle;</span><br /> - <span class="vi0">Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais,</span><br /> - <span class="vi0">Et je me punirois de l'estimer jamais.</span><br /> - <span class="vi0">La voici. Mon courroux redouble cette approche,</span><br /> - <span class="vi0">Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche,</span><br /> - <span class="vi0">Pleinement la confondre, et vous porter aprs</span><br /> - <span class="vi0">Un cœur tout dgag de ses trompeurs attraits.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—CLIMNE, ALCESTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">O ciel! de mes transports puis-je tre ici le matre?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE</span>, <span class="note"> part<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote4">A Alceste.</span><br /> - <span class="vi0">Ouais! Quel est donc le trouble o je vous vois parotre?</span><br /> - <span class="vi0">Et que me veulent dire, et ces soupirs pousss,</span><br /> - <span class="vi0">Et ces sombres regards que sur moi vous lancez?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que toutes les horreurs dont une me est capable</span><br /> - <span class="vi0"><ins class="correction" title="O">A</ins> vos dloyauts n'ont rien de comparable;</span><br /> - <span class="vi0">Que le sort, les dmons, et le ciel en courroux,</span><br /> - <span class="vi0">N'ont jamais rien produit de si mchant que vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voil certainement des douceurs que j'admire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire:</span><br /> - <span class="vi0">Rougissez bien plutt, vous en avez raison;</span><br /> - <span class="vi0">Et j'ai de srs tmoins de votre trahison.</span><br /> - <span class="vi0">Voil ce que marquoient les troubles de mon me;</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'toit pas en vain que s'alarmoit ma flamme:</span><br /> - <span class="vi0">Par ces frquens soupons qu'on trouvoit odieux,</span><br /> - <span class="vi0">Je cherchois le malheur qu'ont rencontr mes yeux;</span><br /> - <span class="vi0">Et, malgr tous vos soins et votre adresse feindre,</span><br /> - <span class="vi0">Mon astre me disoit ce que j'avois craindre;</span><br /> - <span class="vi0">Mais ne prsumez pas que, sans tre veng,</span><br /> - <span class="vi0">Je souffre le dpit de me voir outrag.</span><br /> - <span class="vi0">Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance,</span><br /> - <span class="vi0">Que l'amour veut partout natre sans dpendance,</span><br /> - <span class="vi0">Que jamais par la force on n'entra dans un cœur,</span><br /> - <span class="vi0">Et que toute me est libre nommer son vainqueur:</span><br /> - <span class="vi0">Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,</span><br /> - <span class="vi0">Si pour moi votre bouche avoit parl sans feinte;</span><br /> - <span class="vi0">Et, rejetant mes vœux ds le premier abord,</span><br /> - <span class="vi0">Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort;</span><br /> - <span class="vi0">Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,</span><br /> - <span class="vi0">C'est une trahison, c'est une perfidie</span><br /> - <span class="vi0">Qui ne sauroit trouver de trop grands chtimens;</span><br /> - <span class="vi0">Et je puis tout permettre mes ressentimens.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> - <span class="vi0">Oui, oui, redoutez tout aprs un tel outrage;</span><br /> - <span class="vi0">Je ne suis plus moi, je suis tout la rage.</span><br /> - <span class="vi0">Perc du coup mortel dont vous m'assassinez,</span><br /> - <span class="vi0">Mes sens par la raison ne sont plus gouverns;</span><br /> - <span class="vi0">Je cde aux mouvemens d'une juste colre,</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne rponds pas de ce que je puis faire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">D'o vient donc, je vous prie, un tel emportement?</span><br /> - <span class="vi0">Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue</span><br /> - <span class="vi0">J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,</span><br /> - <span class="vi0">Et que j'ai cru trouver quelque sincrit</span><br /> - <span class="vi0">Dans les tratres appas dont je fus enchant.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre!</span><br /> - <span class="vi0">Mais, pour le mettre bout, j'ai des moyens tout prts.</span><br /> - <span class="vi0">Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits:</span><br /> - <span class="vi0">Ce billet dcouvert suffit pour vous confondre,</span><br /> - <span class="vi0">Et contre ce tmoin on n'a rien rpondre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voil donc le sujet qui vous trouble l'esprit?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous ne rougissez pas en voyant cet crit!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! vous joignez ici l'audace l'artifice!</span><br /> - <span class="vi0">Le dsavouerez-vous, pour n'avoir point de seing?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pourquoi dsavouer un billet de ma main?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse</span><br /> - <span class="vi0">Du crime dont vers moi son style vous accuse!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous tes sans mentir un grand extravagant.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! vous bravez ainsi ce tmoin convaincant!</span><br /> - <span class="vi0">Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte</span><br /> - <span class="vi0">N'a donc rien qui m'outrage et qui vous fasse honte?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre.</span><br /> - <span class="vi0">Mon cœur en a-t-il moins se plaindre du vtre?</span><br /> - <span class="vi0">En serez-vous vers moi moins coupable en effet?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, si c'est une femme qui va ce billet,</span><br /> - <span class="vi0">En quoi vous blesse-t-il, et qu'a-t-il de coupable?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! le dtour est bon, et l'excuse admirable.</span><br /> - <span class="vi0">Je ne m'attendois pas, je l'avoue, ce trait,</span><br /> - <span class="vi0">Et me voil par l convaincu tout fait.</span><br /> - <span class="vi0">Osez-vous recourir ces ruses grossires?</span><br /> - <span class="vi0">Et croyez-vous les gens si privs de lumires?</span><br /> - <span class="vi0">Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air,</span><br /> - <span class="vi0">Vous voulez soutenir un mensonge si clair;</span><br /> - <span class="vi0">Et comment vous pourrez tourner pour une femme</span><br /> - <span class="vi0">Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme.</span><br /> - <span class="vi0">Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,</span><br /> - <span class="vi0">Ce que je m'en vais lire...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Il ne me plat pas, moi.</span><br /> - <span class="vi0">Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire,</span><br /> - <span class="vi0">Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, non, sans s'emporter, prenez un peu souci</span><br /> - <span class="vi0">De me justifier les termes que voici.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, je n'en veux rien faire; et, dans cette occurrence,</span><br /> - <span class="vi0">Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De grce, montrez-moi, je serai satisfait</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, il est pour Oronte; et je veux qu'on le croie.</span><br /> - <span class="vi0">Je reois tous ses soins avec beaucoup de joie;</span><br /> - <span class="vi0">J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est,</span><br /> - <span class="vi0">Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plat.</span><br /> - <span class="vi0">Faites, prenez parti, que rien ne vous arrte,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne me rompez pas davantage la tte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ciel! rien de plus cruel peut-il tre invent,</span><br /> - <span class="vi0">Et jamais cœur fut-il de la sorte trait?</span><br /> - <span class="vi0">Quoi! d'un juste courroux je suis mu contre elle,</span><br /> - <span class="vi0">C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle!</span><br /> - <span class="vi0">On pousse ma douleur et mes soupons bout,</span><br /> - <span class="vi0">On me laisse tout croire, on fait gloire de tout;</span><br /> - <span class="vi0">Et cependant mon cœur est encore assez lche</span><br /> - <span class="vi0">Pour ne pouvoir briser la chane qui l'attache,</span><br /> - <span class="vi0">Et pour ne pas s'armer d'un gnreux mpris</span><br /> - <span class="vi0">Contre l'ingrat objet dont il est trop pris!</span><br /> - <span class="vnote4">A Climne.</span><br /> - <span class="vi0">Ah! que vous savez bien ici, contre moi-mme,</span><br /> - <span class="vi0">Perfide, vous servir de ma foiblesse extrme,</span><br /> - <span class="vi0">Et mnager pour vous l'excs prodigieux</span><br /> - <span class="vi0">De ce fatal amour n de vos tratres yeux!</span><br /> - <span class="vi0">Dfendez-vous au moins d'un crime qui m'accable,</span><br /> - <span class="vi0">Et cessez d'affecter d'tre envers moi coupable.</span><br /> - <span class="vi0">Rendez-moi, s'il se peut ce billet innocent;</span><br /> - <span class="vi0">A vous prter les mains ma tendresse consent;</span><br /> - <span class="vi0">Efforcez-vous ici de parotre fidle,</span><br /> - <span class="vi0">Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allez, vous tes fou dans vos transports jaloux,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne mritez pas l'amour qu'on a pour vous.</span><br /> - <span class="vi0">Je voudrois bien savoir qui pourroit me contraindre</span><br /> - <span class="vi0">A descendre pour vous aux bassesses de feindre;</span><br /> - <span class="vi0">Et pourquoi, si mon cœur penchoit d'autre ct,</span><br /> - <span class="vi0">Je ne le dirois pas avec sincrit!</span><br /> - <span class="vi0">Quoi! de mes sentiments l'obligeante assurance</span><br /> - <span class="vi0">Contre tous vos soupons ne prend pas ma dfense!</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> - <span class="vi0">Auprs d'un tel garant sont-ils de quelque poids?</span><br /> - <span class="vi0">N'est-ce pas m'outrager que d'couter leur voix?</span><br /> - <span class="vi0">Et, puisque notre cœur fait un <ins class="correction" title="effet">effort</ins> extrme</span><br /> - <span class="vi0">Lorsqu'il peut se rsoudre confesser qu'il aime;</span><br /> - <span class="vi0">Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux,</span><br /> - <span class="vi0">S'oppose fortement de pareils aveux,</span><br /> - <span class="vi0">L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle</span><br /> - <span class="vi0">Doit-il impunment douter de cet oracle?</span><br /> - <span class="vi0">Et n'est-il pas coupable, en ne s'assurant pas</span><br /> - <span class="vi0">A ce qu'on ne dit point qu'aprs de grands combats?</span><br /> - <span class="vi0">Allez, de tels soupons mritent ma colre,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous ne valez pas que l'on vous considre.</span><br /> - <span class="vi0">Je suis sotte, et veux mal ma simplicit</span><br /> - <span class="vi0">De conserver encor pour vous quelque bont;</span><br /> - <span class="vi0">Je devrois autre part attacher mon estime,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous faire un sujet de plainte lgitime.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! tratresse! mon foible est trange pour vous;</span><br /> - <span class="vi0">Vous me trompez, sans doute, avec des mots si doux;</span><br /> - <span class="vi0">Mais il n'importe, il faut suivre ma destine:</span><br /> - <span class="vi0">A votre foi mon me est tout abandonne;</span><br /> - <span class="vi0">Je veux voir jusqu'au bout quel sera votre cœur</span><br /> - <span class="vi0">Et si de me trahir il aura la noirceur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! rien n'est comparable mon amour extrme;</span><br /> - <span class="vi0">Et, dans l'ardeur qu'il a de se montrer tous,</span><br /> - <span class="vi0">Il va jusqu' former des souhaits contre vous.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, je voudrois qu'aucun ne vous trouvt aimable,</span><br /> - <span class="vi0">Que vous fussiez rduite en un sort misrable;</span><br /> - <span class="vi0">Que le ciel, en naissant, ne vous et donn rien;</span><br /> - <span class="vi0">Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien,</span><br /> - <span class="vi0">Afin que de mon cœur l'clatant sacrifice</span><br /> - <span class="vi0">Vous pt d'un pareil sort rparer l'injustice;</span><br /> - <span class="vi0">Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour</span><br /> - <span class="vi0">De vous voir tenir tout des mains de mon amour.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est me vouloir du bien d'une trange manire!</span><br /> - <span class="vi0">Me prserve le ciel que vous ayez matire...</span><br /> - <span class="vi0">Voici monsieur Dubois plaisamment figur<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—CLIMNE, ALCESTE, DUBOIS.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que veut cet quipage et cet air effar?</span><br /> - <span class="vi0">Qu'as-tu?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Monsieur...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Eh bien?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">Voici bien des mystres.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'est-ce?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Nous sommes mal, monsieur, dans nos affaires.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Parlerai-je haut?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Oui, parle, et promptement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">N'est-il point l quelqu'un?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Ah! que d'amusement!</span><br /> - <span class="vi0">Veux-tu parler?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Monsieur, il faut faire retraite.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Il faut d'ici dloger sans trompette.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et pourquoi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La cause?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Il faut partir, monsieur, sans dire adieu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais par quelle raison me tiens-tu ce langage?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Par la raison, monsieur, qu'il faut plier bagage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! je te casserai la tte assurment,</span><br /> - <span class="vi0">Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine</span><br /> - <span class="vi0">Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine,</span><br /> - <span class="vi0">Un papier griffonn d'une telle faon</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il faudroit, pour le lire, tre pis qu'un dmon.</span><br /> - <span class="vi0">C'est de votre procs, je n'en fais aucun doute;</span><br /> - <span class="vi0">Mais le diable d'enfer, je crois, n'y verroit goutte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, quoi? Ce papier, qu'a-t-il dmler,</span><br /> - <span class="vi0">Tratre, avec le dpart dont tu viens me parler?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est pour vous dire ici, monsieur, qu'une heure ensuite</span><br /> - <span class="vi0">Un homme qui souvent vous vient rendre visite</span><br /> - <span class="vi0">Est venu vous chercher avec empressement,</span><br /> - <span class="vi0">Et, ne vous trouvant pas, m'a charg doucement,</span><br /> - <span class="vi0">Sachant que je vous sers avec beaucoup de zle,</span><br /> - <span class="vi0">De vous dire... Attendez, comme est-ce qu'il s'appelle?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Laisse l son nom, tratre, et dis ce qu'il t'a dit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un de vos amis; enfin, cela suffit.</span><br /> - <span class="vi0">Il m'a dit que d'ici votre pril vous chasse,</span><br /> - <span class="vi0">Et que d'tre arrt le sort vous y menace.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais quoi! n'a-t-il voulu te rien spcifier?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non. Il m'a demand de l'encre et du papier,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous a fait un mot o vous pourrez, je pense,</span><br /> - <span class="vi0">Du fond de ce mystre avoir la connoissance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Donne-le donc!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Que peut envelopper ceci?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne sais; mais j'aspire m'en voir clairci.</span><br /> - <span class="vi0">Auras-tu bientt fait, impertinent au diable?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DUBOIS</span>, <span class="note">aprs avoir longtemps cherch le billet.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ma foi! je l'ai, monsieur, laiss sur votre table.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne sais qui me tient...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Ne vous emportez pas,</span><br /> - <span class="vi0">Et courez dmler un pareil embarras.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il semble que le sort, quelque soin que je prenne,</span><br /> - <span class="vi0">Ait jur d'empcher que je vous entretienne;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, pour en triompher, souffrez mon amour</span><br /> - <span class="vi0">De vous revoir, madame, avant la fin du jour.</span><br /> - </div> - - <p class="vacte">ACTE V</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—ALCESTE, PHILINTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La rsolution en est prise, vous dis-je.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, quel que soit ce coup, faut-il qu'il vous oblige...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, vous avez beau faire et beau me raisonner,</span><br /> - <span class="vi0">Rien de ce que je dis ne peut me dtourner;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> - <span class="vi0">Trop de perversit rgne au sicle o nous sommes,</span><br /> - <span class="vi0">Et je veux me tirer du commerce des hommes.</span><br /> - <span class="vi0">Quoi! contre ma partie on voit tout la fois</span><br /> - <span class="vi0">L'honneur, la probit, la pudeur, et les lois;</span><br /> - <span class="vi0">On publie en tous lieux l'quit de ma cause;</span><br /> - <span class="vi0">Sur la foi de mon droit mon me se repose:</span><br /> - <span class="vi0">Cependant je me vois tromp par le succs,</span><br /> - <span class="vi0">J'ai pour moi la justice, et je perds mon procs!</span><br /> - <span class="vi0">Un tratre, dont on sait la scandaleuse histoire,</span><br /> - <span class="vi0">Est sorti triomphant d'une fausset noire!</span><br /> - <span class="vi0">Toute la bonne foi cde sa trahison!</span><br /> - <span class="vi0">Il trouve, en m'gorgeant, moyen d'avoir raison!</span><br /> - <span class="vi0">Le poids de sa grimace, o brille l'artifice,</span><br /> - <span class="vi0">Renverse le bon droit et tourne la justice!</span><br /> - <span class="vi0">Il fait par un arrt couronner son forfait!</span><br /> - <span class="vi0">Et, non content encor du tort que l'on me fait,</span><br /> - <span class="vi0">Il court parmi le monde un livre abominable,</span><br /> - <span class="vi0">Et de qui la lecture est mme condamnable;</span><br /> - <span class="vi0">Un livre mriter la dernire rigueur,</span><br /> - <span class="vi0">Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>!</span><br /> - <span class="vi0">Et l-dessus on voit Oronte qui murmure,</span><br /> - <span class="vi0">Et tche mchamment d'appuyer l'imposture!</span><br /> - <span class="vi0">Lui qui d'un honnte homme la cour tient le rang,</span><br /> - <span class="vi0">A qui je n'ai rien fait qu'tre sincre et franc,</span><br /> - <span class="vi0">Qui me vient malgr moi, d'une ardeur empresse,</span><br /> - <span class="vi0">Sur des vers qu'il a faits demander ma pense;</span><br /> - <span class="vi0">Et, parce que j'en use avec honntet,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne le veux trahir, lui, ni la vrit,</span><br /> - <span class="vi0">Il aide m'accabler d'un crime imaginaire!</span><br /> - <span class="vi0">Le voil devenu mon plus grand adversaire!</span><br /> - <span class="vi0">Et jamais de son cœur je n'aurai de pardon,</span><br /> - <span class="vi0">Pour n'avoir pas trouv que son sonnet ft bon!</span><br /> - <span class="vi0">Et les hommes, morbleu! sont faits de cette sorte!</span><br /> - <span class="vi0">C'est ces actions que la gloire<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a> les porte!</span><br /> - <span class="vi0">Voil la bonne foi, le zle vertueux,</span><br /> - <span class="vi0">La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux!</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> - <span class="vi0">Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge,</span><br /> - <span class="vi0">Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.</span><br /> - <span class="vi0">Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups,</span><br /> - <span class="vi0">Tratres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je trouve un peu bien prompt le dessein o vous tes;</span><br /> - <span class="vi0">Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites.</span><br /> - <span class="vi0">Ce que votre partie ose vous imputer</span><br /> - <span class="vi0">N'a point eu le crdit de vous faire arrter;</span><br /> - <span class="vi0">On voit son faux rapport lui-mme se dtruire,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est une action qui pourroit bien lui nuire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Lui? de semblables tours il ne craint point l'clat:</span><br /> - <span class="vi0">Il a permission d'tre franc sclrat;</span><br /> - <span class="vi0">Et, loin qu' son crdit nuise cette aventure,</span><br /> - <span class="vi0">On l'en verra demain en meilleure posture.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin, il est constant qu'on n'a point trop donn</span><br /> - <span class="vi0">Au bruit que contre vous sa malice a tourn;</span><br /> - <span class="vi0">De ce ct dj vous n'avez rien craindre:</span><br /> - <span class="vi0">Et pour votre procs, dont vous pouvez vous plaindre,</span><br /> - <span class="vi0">Il vous est en justice ais d'y revenir,</span><br /> - <span class="vi0">Et contre cet arrt...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Non, je veux m'y tenir.</span><br /> - <span class="vi0">Quelque sensible tort qu'un tel arrt me fasse,</span><br /> - <span class="vi0">Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse;</span><br /> - <span class="vi0">On y voit trop plein le bon droit maltrait,</span><br /> - <span class="vi0">Et je veux qu'il demeure la postrit</span><br /> - <span class="vi0">Comme une marque insigne, un fameux tmoignage</span><br /> - <span class="vi0">De la mchancet des hommes de notre ge.</span><br /> - <span class="vi0">Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coter;</span><br /> - <span class="vi0">Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester</span><br /> - <span class="vi0">Contre l'iniquit de la nature humaine,</span><br /> - <span class="vi0">Et de nourrir pour elle une immortelle haine.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais enfin...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Mais enfin vos soins sont superflus.</span><br /> - <span class="vi0">Que pouvez-vous, monsieur, me dire l-dessus?</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> - <span class="vi0">Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face,</span><br /> - <span class="vi0">Excuser les horreurs de tout ce qui se passe?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plat.</span><br /> - <span class="vi0">Tout marche par cabale et par pur intrt;</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte,</span><br /> - <span class="vi0">Et les hommes devroient tre faits d'autre sorte;</span><br /> - <span class="vi0">Mais est-ce une raison que leur peu d'quit,</span><br /> - <span class="vi0">Pour vouloir se tirer de leur socit?</span><br /> - <span class="vi0">Tous ces dfauts humains nous donnent, dans la vie,</span><br /> - <span class="vi0">Des moyens d'exercer notre philosophie:</span><br /> - <span class="vi0">C'est le plus bel emploi que trouve la vertu;</span><br /> - <span class="vi0">Et, si de probit tout toit revtu,</span><br /> - <span class="vi0">Si tous les cœurs toient francs, justes et dociles,</span><br /> - <span class="vi0">La plupart des vertus nous seroient inutiles,</span><br /> - <span class="vi0">Puisqu'on en met l'usage pouvoir, sans ennui,</span><br /> - <span class="vi0">Supporter dans nos droits l'injustice d'autrui;</span><br /> - <span class="vi0">Et, de mme qu'un cœur d'une vertu profonde...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je sais que vous parlez, monsieur, le mieux du monde;</span><br /> - <span class="vi0">En beaux raisonnemens vous abondez toujours;</span><br /> - <span class="vi0">Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours.</span><br /> - <span class="vi0">La raison, pour mon bien, veut que je me retire;</span><br /> - <span class="vi0">Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire;</span><br /> - <span class="vi0">De ce que je dirois je ne rpondrois pas,</span><br /> - <span class="vi0">Et je me jetterois cent choses sur les bras.</span><br /> - <span class="vi0">Laissez-moi, sans dispute, attendre Climne.</span><br /> - <span class="vi0">Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amne;</span><br /> - <span class="vi0">Je vais voir si son cœur a de l'amour de moi;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est ce moment-ci qui doit m'en faire foi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Montons chez liante, attendant sa venue.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, de trop de souci je me sens l'me mue.</span><br /> - <span class="vi0">Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin</span><br /> - <span class="vi0">Dans ce petit coin sombre avec mon noir chagrin.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est une compagnie trange pour attendre;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vais obliger liante descendre.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—CLIMNE, ORONTE, ALCESTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, c'est vous de voir si, par des nœuds si doux,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, vous voulez m'attacher tout vous.</span><br /> - <span class="vi0">Il me faut de votre me une pleine assurance:</span><br /> - <span class="vi0">Un amant l-dessus n'aime point qu'on balance.</span><br /> - <span class="vi0">Si l'ardeur de mes feux a pu vous mouvoir,</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne devez point feindre me le faire voir:</span><br /> - <span class="vi0">Et la preuve, aprs tout, que je vous en demande,</span><br /> - <span class="vi0">C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prtende<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>;</span><br /> - <span class="vi0">De le sacrifier, madame, mon amour,</span><br /> - <span class="vi0">Et de chez vous enfin le bannir ds ce jour.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite,</span><br /> - <span class="vi0">Vous qui<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a> j'ai tant vu parler de son mrite?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, il ne faut point ces claircissemens;</span><br /> - <span class="vi0">Il s'agit de savoir quels sont vos sentimens.</span><br /> - <span class="vi0">Choisissez, s'il vous plat, de garder l'une ou l'autre:</span><br /> - <span class="vi0">Ma rsolution n'attend rien que la vtre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note">sortant du coin o il toit.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, monsieur a raison, madame, il faut choisir;</span><br /> - <span class="vi0">Et sa demande ici s'accorde mon dsir.</span><br /> - <span class="vi0">Pareille ardeur me presse, et mme soin m'amne;</span><br /> - <span class="vi0">Mon amour veut du vtre une marque certaine:</span><br /> - <span class="vi0">Les choses ne sont plus pour traner en longueur,</span><br /> - <span class="vi0">Et voici le moment d'expliquer votre cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne veux point, monsieur, d'une flamme importune</span><br /> - <span class="vi0">Troubler aucunement votre bonne fortune.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne veux point, monsieur, jaloux ou non jaloux,</span><br /> - <span class="vi0">Partager de son cœur rien du tout avec vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si votre amour au mien lui semble prfrable...</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si du moindre penchant elle est pour vous capable...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je jure de n'y rien prtendre dsormais.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je jure hautement de ne la voir jamais.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, c'est vous de parler sans contrainte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous n'avez qu' nous dire o s'attachent vos vœux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous n'avez qu' trancher, et choisir de nous deux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! sur un pareil choix vous semblez tre en peine!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! votre me balance et parot incertaine!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon Dieu! que cette instance est l hors de saison!</span><br /> - <span class="vi0">Et que vous tmoignez tous deux peu de raison!</span><br /> - <span class="vi0">Je sais prendre parti sur cette prfrence,</span><br /> - <span class="vi0">Et ce n'est pas mon cœur maintenant qui balance:</span><br /> - <span class="vi0">Il n'est point suspendu sans doute entre vous deux;</span><br /> - <span class="vi0">Et rien n'est sitt fait que le choix de nos vœux.</span><br /> - <span class="vi0">Mais je souffre, vrai dire, une gne trop forte</span><br /> - <span class="vi0">A prononcer en face un aveu de la sorte:</span><br /> - <span class="vi0">Je trouve que ces mots, qui sont dsobligeans,</span><br /> - <span class="vi0">Ne se doivent point dire en prsence des gens;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'un cœur de son penchant donne assez de lumire,</span><br /> - <span class="vi0">Sans qu'on nous fasse aller jusqu' rompre en visire,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'il suffit enfin que de plus doux tmoins<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a></span><br /> - <span class="vi0">Instruisent un amant du malheur de ses soins.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, non, un franc aveu n'a rien que j'apprhende;</span><br /> - <span class="vi0">J'y consens pour ma part.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Et moi, je le demande;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> - <span class="vi0">C'est son clat surtout qu'ici j'ose exiger,</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne prtends point vous voir rien mnager.</span><br /> - <span class="vi0">Conserver tout le monde est votre grande tude:</span><br /> - <span class="vi0">Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude;</span><br /> - <span class="vi0">Il faut vous expliquer nettement l-dessus,</span><br /> - <span class="vi0">Ou bien pour un arrt je prends votre refus;</span><br /> - <span class="vi0">Je saurai, de ma part, expliquer ce silence,</span><br /> - <span class="vi0">Et me tiendrai pour dit tout le mal que je pense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vous sais fort bon gr, monsieur, de ce courroux</span><br /> - <span class="vi0">Et je lui dis ici mme chose que vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que vous me fatiguez avec un tel caprice!</span><br /> - <span class="vi0">Ce que vous demandez a-t-il de la justice?</span><br /> - <span class="vi0">Et ne vous dis-je pas quel motif me retient?</span><br /> - <span class="vi0">J'en vais prendre pour juge liante qui vient.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—LIANTE, PHILINTE, CLIMNE, ORONTE, ALCESTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je me vois, ma cousine, ici perscute</span><br /> - <span class="vi0">Par des gens dont l'humeur y parot concerte<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</span><br /> - <span class="vi0">Ils veulent l'un et l'autre, avec mme chaleur,</span><br /> - <span class="vi0">Que je prononce entre eux le choix que fait mon cœur,</span><br /> - <span class="vi0">Et que, par un arrt qu'en face il me faut rendre,</span><br /> - <span class="vi0">Je dfende l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre.</span><br /> - <span class="vi0">Dites-moi si jamais cela se fait ainsi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">N'allez point l-dessus me consulter ici;</span><br /> - <span class="vi0">Peut-tre y pourriez-vous tre mal adresse,</span><br /> - <span class="vi0">Et je suis pour les gens qui disent leur pense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, c'est en vain que vous vous dfendez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tous vos dtours ici seront mal seconds.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il faut, il faut parler, et lcher la balance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il ne faut que poursuivre garder le silence.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos dbats.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—ARSINO, CLIMNE, LIANTE, ALCESTE, PHILINTE, ACASTE, - CLITANDRE, ORONTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE</span>, <span class="note"> Climne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, nous venons tous deux, sans vous dplaire,</span><br /> - <span class="vi0">claircir avec vous une petite affaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE</span>, <span class="note"> Oronte et Alceste.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Fort propos, messieurs, vous vous trouvez ici;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous tes mls dans cette affaire aussi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO</span>, <span class="note"> Climne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, vous serez surprise de ma vue;</span><br /> - <span class="vi0">Mais ce sont ces messieurs qui causent ma venue:</span><br /> - <span class="vi0">Tous deux ils m'ont trouve, et se sont plaints moi</span><br /> - <span class="vi0">D'un trait qui mon cœur ne sauroit prter foi.</span><br /> - <span class="vi0">J'ai du fond de votre me une trop haute estime</span><br /> - <span class="vi0">Pour vous croire jamais capable d'un tel crime;</span><br /> - <span class="vi0">Mes yeux ont dmenti leurs tmoins les plus forts,</span><br /> - <span class="vi0">Et, l'amiti passant sur de petits discords,</span><br /> - <span class="vi0">J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie,</span><br /> - <span class="vi0">Pour vous voir vous laver de cette calomnie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, madame, voyons d'un esprit adouci</span><br /> - <span class="vi0">Comment vous vous prendrez soutenir ceci.</span><br /> - <span class="vi0">Cette lettre, par vous, est crite Clitandre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous avez, pour Acaste, crit ce billet tendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE</span>, <span class="note"> Oronte et Alceste.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurit,</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne doute pas que sa civilit</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> - <span class="vi0">A connotre sa main n'ait trop su vous instruire.</span><br /> - <span class="vi0">Mais ceci vaut assez la peine de le lire:</span><br /> - </div> - - <p>Vous tes un trange homme, de condamner mon enjouement, et de me - reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas - avec vous. Il n'y a rien de plus injuste; et, si vous ne venez bien vite - me demander pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de ma - vie. Notre grand flandrin de vicomte...</p> - - <p>Il devroit tre ici.</p> - - <p>... Notre grand flandrin de vicomte, par qui vous commencez vos - plaintes, est un homme qui ne sauroit me revenir; et, depuis que je l'ai - vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des - ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le petit - marquis...</p> - - <p>C'est moi-mme, messieurs, sans nulle vanit.</p> - - <p>... Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je - trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne; et ce sont de - ces mrites qui n'ont que la cape et l'pe. Pour l'homme aux rubans - verts...</p> - - <p class="noteleft">A Alceste.</p> - - <p>A vous le d, monsieur.</p> - - <p>... Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses - brusqueries et son chagrin bourru; mais il est cent momens o je le - trouve le plus fcheux du monde. Et pour l'homme la veste...</p> - - <p class="noteleft">A Oronte.</p> - - <p>Voici votre paquet.</p> - - <p>... Et pour l'homme la veste, qui s'est jet dans le bel esprit, et - veut tre auteur malgr tout le monde, je ne puis me donner la peine - d'couter ce qu'il dit, et sa prose me fatigue autant que ses vers. - Mettez-vous donc en tte que je ne me divertis pas toujours si bien que - vous pensez; que je vous trouve dire<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a> plus que je ne voudrois dans - toutes les parties o l'on m'entrane; et que c'est un <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> merveilleux - assaisonnement aux plaisirs qu'on gote, que la prsence des gens qu'on - aime.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLITANDRE.</span></p> - - <p>Me voici maintenant, moi.</p> - - <p>Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, - est le dernier des hommes pour qui j'aurois de l'amiti. Il est - extravagant de se persuader qu'on l'aime; et vous l'tes de croire qu'on - ne vous aime pas. Changez, pour tre raisonnable, vos sentimens contre - les siens; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider porter - le chagrin d'en tre obsde.</p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">D'un fort beau caractre on voit l le modle,</span><br /> - <span class="vi0">Madame; et vous savez comment cela s'appelle.</span><br /> - <span class="vi0">Il suffit. Nous allons, l'un et l'autre, en tous lieux,</span><br /> - <span class="vi0">Montrer de votre cœur le portrait glorieux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'aurois de quoi vous dire, et belle est la matire;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je ne vous tiens pas digne de ma colre;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous ferai voir que les petits marquis</span><br /> - <span class="vi0">Ont, pour se consoler, des cœurs de plus haut prix<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—CLIMNE, LIANTE, ARSINO, ALCESTE, ORONTE, PHILINTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORONTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! de cette faon je vois qu'on me dchire,</span><br /> - <span class="vi0">Aprs tout ce qu' moi je vous ai vu m'crire!</span><br /> - <span class="vi0">Et votre cœur, par de beaux semblans d'amour,</span><br /> - <span class="vi0">A tout le genre humain se promet tour tour!</span><br /> - <span class="vi0">Allez, j'tois trop dupe, et je vais ne plus l'tre;</span><br /> - <span class="vi0">Vous me faites un bien, me faisant vous connotre;</span><br /> - <span class="vi0">J'y profite d'un cœur qu'ainsi vous me rendez,</span><br /> - <span class="vi0">Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez.</span><br /> - <span class="vnote4">A Alceste.</span><br /> - <span class="vi0">Monsieur, je ne fais plus d'obstacle votre flamme</span><br /> - <span class="vi0">Et vous pouvez conclure affaire avec madame.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—CLIMNE, LIANTE, ARSINO, ALCESTE, PHILINTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO</span>, <span class="note"> Climne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Certes, voil le trait du monde le plus noir;</span><br /> - <span class="vi0">Je ne m'en saurois taire, et me sens mouvoir.</span><br /> - <span class="vi0">Voit-on des procds qui soient pareils aux vtres?</span><br /> - <span class="vi0">Je ne prends point de part aux intrts des autres;</span><br /> - <span class="vnote4">Montrant Alceste.</span><br /> - <span class="vi0">Mais monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur,</span><br /> - <span class="vi0">Un homme, comme lui, de mrite et d'honneur,</span><br /> - <span class="vi0">Et qui vous chrissoit avec idoltrie,</span><br /> - <span class="vi0">Devoit-il...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Laissez-moi, madame,je vous prie,</span><br /> - <span class="vi0">Vider mes intrts moi-mme l-dessus;</span><br /> - <span class="vi0">Et ne vous chargez point de ces soins superflus.</span><br /> - <span class="vi0">Mon cœur a beau vous voir prendre ici sa querelle,</span><br /> - <span class="vi0">Il n'est point en tat de payer ce grand zle;</span><br /> - <span class="vi0">Et ce n'est pas vous que je pourrai songer,</span><br /> - <span class="vi0">Si, par un autre choix, je cherche me venger.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ARSINO.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh! croyez-vous, monsieur, qu'on ait cette pense,</span><br /> - <span class="vi0">Et que de vous avoir on soit tant empresse?</span><br /> - <span class="vi0">Je vous trouve un esprit bien plein de vanit,</span><br /> - <span class="vi0">Si de cette crance il peut s'tre flatt.</span><br /> - <span class="vi0">Le rebut de madame est une marchandise</span><br /> - <span class="vi0">Dont on auroit grand tort d'tre si fort prise.</span><br /> - <span class="vi0">Dtrompez-vous, de grce, et portez-le moins haut.</span><br /> - <span class="vi0">Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut.</span><br /> - <span class="vi0">Vous ferez bien encor de soupirer pour elle,</span><br /> - <span class="vi0">Et je brle de voir une union si belle.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—CLIMNE, LIANTE, ALCESTE, PHILINTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> Climne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, je me suis tu, malgr ce que je voi,</span><br /> - <span class="vi0">Et j'ai laiss parler tout le monde avant moi.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> - <span class="vi0">Ai-je pris sur moi-mme un assez long empire?</span><br /> - <span class="vi0">Et puis-je maintenant...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Oui, vous pouvez tout dire;</span><br /> - <span class="vi0">Vous en tes en droit, lorsque vous vous plaindrez,</span><br /> - <span class="vi0">Et de me reprocher tout ce que vous voudrez.</span><br /> - <span class="vi0">J'ai tort, je le confesse, et mon me confuse</span><br /> - <span class="vi0">Ne cherche vous payer d'aucune vaine excuse;</span><br /> - <span class="vi0">J'ai des autres ici mpris le courroux;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous.</span><br /> - <span class="vi0">Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable;</span><br /> - <span class="vi0">Je sais combien je dois vous parotre coupable,</span><br /> - <span class="vi0">Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'enfin vous avez sujet de me har.</span><br /> - <span class="vi0">Faites-le, j'y consens.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Eh! le puis-je, tratresse?</span><br /> - <span class="vi0">Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse?</span><br /> - <span class="vi0">Et, quoique avec ardeur je veuille vous har,</span><br /> - <span class="vi0">Trouv-je un cœur en moi tout prt m'obir?</span><br /> - <span class="vnote4">A liante et Philinte.</span><br /> - <span class="vi0">Vous voyez ce que peut une indigne tendresse,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous fais tous deux tmoins de ma foiblesse.</span><br /> - <span class="vi0">Mais, vous dire vrai, ce n'est pas encor tout,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout,</span><br /> - <span class="vi0">Montrer que c'est tort que sages on nous nomme,</span><br /> - <span class="vi0">Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.</span><br /> - <span class="vnote4">A Climne.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits;</span><br /> - <span class="vi0">J'en saurai, dans mon me, excuser tous les traits,</span><br /> - <span class="vi0">Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse</span><br /> - <span class="vi0">O le vice du temps porte votre jeunesse,</span><br /> - <span class="vi0">Pourvu que votre cœur veuille donner les mains</span><br /> - <span class="vi0">Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains,</span><br /> - <span class="vi0">Et que dans mon dsert, o j'ai fait vœu de vivre,</span><br /> - <span class="vi0">Vous soyez, sans tarder, rsolue me suivre.</span><br /> - <span class="vi0">C'est par l seulement que, dans tous les esprits,</span><br /> - <span class="vi0">Vous pouvez rparer le mal de vos crits,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> - <span class="vi0">Et qu'aprs cet clat qu'un noble cœur abhorre,</span><br /> - <span class="vi0">Il peut m'tre permis de vous aimer encore.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,</span><br /> - <span class="vi0">Et dans votre dsert aller m'ensevelir!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et, s'il faut qu' mes feux votre flamme rponde,</span><br /> - <span class="vi0">Que vous doit importer tout le reste du monde?</span><br /> - <span class="vi0">Vos dsirs avec moi ne sont-ils pas contens?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLIMNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La solitude effraye une me de vingt ans.</span><br /> - <span class="vi0">Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,</span><br /> - <span class="vi0">Pour me rsoudre prendre un dessein de la sorte.</span><br /> - <span class="vi0">Si le don de ma main peut contenter vos vœux,</span><br /> - <span class="vi0">Je pourrai me rsoudre serrer de tels nœuds;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'hymen...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Non. Mon cœur prsent vous dteste,</span><br /> - <span class="vi0">Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste.</span><br /> - <span class="vi0">Puisque vous n'tes point, en des liens si doux,</span><br /> - <span class="vi0">Pour trouver tout en moi<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, comme moi tout en vous,</span><br /> - <span class="vi0">Allez, je vous refuse: et ce sensible outrage</span><br /> - <span class="vi0">De vos indignes fers pour jamais me dgage.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>—LIANTE, ALCESTE, PHILINTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE</span>, <span class="note"> liante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame, cent vertus ornent votre beaut,</span><br /> - <span class="vi0">Et je n'ai vu qu'en vous de la sincrit;</span><br /> - <span class="vi0">De vous depuis longtemps je fais un cas extrme;</span><br /> - <span class="vi0">Mais laissez-moi toujours vous estimer de mme,</span><br /> - <span class="vi0">Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers,</span><br /> - <span class="vi0">Ne se prsente point l'honneur de vos fers;</span><br /> - <span class="vi0">Je me sens trop indigne, et commence connotre</span><br /> - <span class="vi0">Que le ciel pour ce nœud ne m'avoit point fait natre;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> - <span class="vi0">Que ce seroit pour vous un hommage trop bas,</span><br /> - <span class="vi0">Que le rebut d'un cœur qui ne vous valoit pas;</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'enfin...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LIANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Vous pouvez suivre cette pense:</span><br /> - <span class="vi0">Ma main de se donner n'est pas embarrasse;</span><br /> - <span class="vi0">Et voil votre ami, sans trop m'inquiter,</span><br /> - <span class="vi0">Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! cet honneur, madame, est toute mon envie.</span><br /> - <span class="vi0">Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ALCESTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Puissiez-vous, pour goter de vrais contentemens,</span><br /> - <span class="vi0">L'un pour l'autre jamais garder ces sentiments!</span><br /> - <span class="vi0">Trahi de toutes parts, accabl d'injustices,</span><br /> - <span class="vi0">Je vais sortir d'un gouffre o triomphent les vices,</span><br /> - <span class="vi0">Et chercher sur la terre un endroit cart</span><br /> - <span class="vi0">O d'tre homme d'honneur on ait la libert.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILINTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allons, madame, allons employer toute chose</span><br /> - <span class="vi0">Pour rompre le dessein que son cœur se propose.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene">FIN DU MISANTHROPE.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p> - -<p class="center"><span class="big130"><b>QUATRIME POQUE</b></span><br /></p> - -<p class="center"><b>1666-1667</b><br /><br /></p> - -<p class="center"><b>ŒUVRES CRITES POUR LA COUR ET DIVERTISSEMENTS</b><br /></p> - -<table summary="table_des_oeuvres2_volume3_" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="3"> - <col width="20" /> - <col width="50" /> - <col width="400" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdrtop2">XIX.</td> - <td class="tdctop2">1666.</td> - <td class="tdltop2">LE MDECIN MALGR LUI.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XX.</td> - <td class="tdctop2">1666.</td> - <td class="tdltop2">MLICERTE.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XXI.</td> - <td class="tdctop2">1666.</td> - <td class="tdltop2">LA PASTORALE COMIQUE.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XXII.</td> - <td class="tdctop2">1667.</td> - <td class="tdltop2">LE SICILIEN <span class="smcap">OU</span> L'AMOUR PEINTRE.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>LE MDECIN MALGR LUI<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a><br /><br /> -<small>COMDIE</small></h2> - -<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS A PARIS, SUR LE THATRE DU -PALAIS-ROYAL, LE 9 AOT 1666.</b></p> - -<p>Le <i>Misanthrope</i>, le chef-d'œuvre comique non-seulement de la scne -franaise, mais de la scne noble et de bon ton en Europe, faisait peu -d'argent. La farce du <i>Mdecin malgr lui</i>, qui succda immdiatement -ce bel ouvrage, fut videmment compose pour relever les intrts -financiers du thtre, et pour compenser, au moyen d'une vogue -populaire, la froide estime inspire par le chef-d'œuvre.</p> - -<p>L'ide d'un mdecin pour rire, devant son crdit et sa rputation de -grands mots, une robe et un bonnet, avait depuis longtemps pris -possession de l'esprit de Molire: on la retrouve dj dans le <i>Mdecin -volant</i>. L'ide collatrale et l'invention comique de cette femme qui, -pour se venger d'un mari, l'indique comme excellent <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> mdecin, mais -ne livrant ses ordonnances que sous le bton, est venue renforcer la -donne premire, laquelle toutes les querelles ridicules de la Facult -et des apothicaires, leurs grands combats sur l'antimoine et l'mtique, -prtrent un corps plus solide.</p> - -<p>De l cette dlicieuse comdie du <i>Fagoteux</i> ou <i>Fagotier</i>, laquelle -Molire avait rv depuis sa jeunesse, de l le plus burlesque et le -plus philosophique ensemble, un long clat de rire aux dpens de la -formule pdantesque et de l'antique empirisme. On a peine croire -aujourd'hui que Boileau, cet homme d'un got si sr, et qui aimait -Molire, lui ait encore reproch, ce propos, srieusement, le langage -patois qu'il a prt ses paysans, tant le sentiment de la dcence et -de l'lgance convenue dominait alors, tant les meilleurs esprits -avaient peu de got pour la vraie peinture du caractre et la -reproduction fidle de la personnalit humaine. Il n'y avait qu'un pas -franchir pour arriver aux bergers enrubans de Fontenelle et de Lamothe.</p> - -<p>Molire fut rcompens par un succs tourdissant, succs bourgeois et -roturier, aussi net, aussi durable que le succs lgant et classique du -<i>Misanthrope</i>.</p> - -<p>Ce fut, dit-on, dans un conte plaisant, dont Louis XIV avait ri, que -Molire trouva sa fable, qui se rapporte la vieille lgende ainsi -rsume par Anguilbert: Qudam mulier percussa a viro suo ivit ad -castellanum infirmum, dicens virum suum esse medicum, sed non mederi -cuique nisi forte percuteretur, et sic eum fortissime percuti -procuravit. (<i>Mensa philosophica</i>, cap. <span class="smcap">XVIII</span>, <i>de Mulieribus</i>, in -fine, fol. 58.)—Une certaine femme, frappe par son mari, alla chez -son seigneur malade, disant que son mari tait mdecin, mais qu'il ne -gurissait que ceux qui le battaient bien; et par l elle le fit rosser -de la bonne manire. Cet Anguilbert, qui avait, comme beaucoup de -moines et de savants du moyen ge, recueilli, pour en garnir son <i>Festin -philosophique</i>, toutes les miettes anecdotiques ayant cours de son -temps, accorde trois lignes ce vieux conte, que l'on retrouve dans le -fabliau du <i>Vilain mire</i> ou du <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> <i>Manant mdecin</i>, et que sans doute -Molire avait entendu rpter sous une forme ou sous une autre la cour -de Louis <span class="smcap">XIV</span>.</p> - -<p>On le voit, Molire ne lche pas sa proie; la guerre commence la -porte de Nesle dans le <i>Mdecin volant</i>, la lutte contre l'empirisme et -la crdulit, ne finira qu'avec le <i>Malade imaginaire</i> et avec sa vie.</p> - -<hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnages_medecin" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="3"> - <col width="280" /> - <col width="20" /> - <col width="140" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">GRONTE, pre de Lucinde.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">LUCINDE, fille de Gronte.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">LANDRE, amant de Lucinde.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">SGANARELLE, mari de Martine.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MARTINE, femme de Sganarelle.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">M. ROBERT, voisin de Sganarelle.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">VALRE, domestique<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> de Gronte.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">LUCAS, mari de Jacqueline.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2"> JACQUELINE, nourrice chez Gronte, et femme de Lucas.</td> - <td> </td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">THIBAUT, pre de Perrin,</td> - <td rowspan="2" class="accolade">}</td> - <td rowspan="2" class="tdlmiddle2">paysans.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">PERRIN,</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="4" class="tdctop">La scne est la campagne.—Le thtre reprsente une fort.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<p class="pacte">ACTE PREMIER</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—SGANARELLE, MARTINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est moi de parler -et d'tre le matre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Et je te dis, moi, que je veux que tu vives ma fantaisie, et que je ne -me suis point marie avec toi pour souffrir tes fredaines.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oh! la grande fatigue que d'avoir une femme, et qu'Aristote <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> a bien -raison quand il dit qu'une femme est pire qu'un dmon!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Voyez un peu l'habile homme, avec son bent d'Aristote!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi -raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux mdecin, et qui -ait su dans son jeune ge son rudiment par cœur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Peste du fou fieff!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Peste de la carogne!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Que maudits soient l'heure et le jour o je m'avisai d'aller dire oui!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Que maudit soit le bec cornu<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a> de notaire qui me fit signer ma ruine!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>C'est bien toi, vraiment, te plaindre de cette affaire! Devrois-tu -tre un seul moment sans rendre grces au ciel de m'avoir pour ta femme? -et mritois-tu d'pouser une personne comme moi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer -la premire nuit de nos noces! Eh! morbleu, ne me fais point parler -l-dessus: je dirois de certaines choses...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Quoi? que dirois-tu?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Baste<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>! laissons l ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que -nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> qui me rduit - l'hpital, un dbauch, un tratre, qui me mange tout ce que j'ai!...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tu as menti! j'en bois une partie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Qui me vend, pice pice, tout ce qui est dans le logis!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est vivre de mnage.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Qui m'a t jusqu'au lit que j'avois!...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tu t'en lveras plus matin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison!...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>On en dmnage plus aisment.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est pour ne me point ennuyer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tout ce qu'il te plaira.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mets-les terre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Qui me demandent toute heure du pain.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Donne-leur le fouet: quand j'ai bien bu et bien mang, je veux que tout -le monde soit sol dans ma maison.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Et tu prtends, ivrogne, que les choses aillent toujours de mme?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plat.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Que j'endure ternellement tes insolences et tes dbauches?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ne nous emportons point, ma femme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger ton devoir?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'me endurante et que j'ai le bras -assez bon.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Je me moque de tes menaces!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma petite femme, ma mie, votre peau vous dmange, votre ordinaire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma chre moiti, vous avez envie de me drober quelque chose<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Crois-tu que je m'pouvante de tes paroles?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Ivrogne que tu es!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous battrai.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Sac vin!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous rosserai.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Infme!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous trillerai.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Tratre! insolent! trompeur! lche! coquin! pendard! gueux! bltre! -fripon! maraud! voleur!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! vous en voulez donc?</p> - -<p class="noteleft">Sganarelle prend un bton et bat sa femme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note">criant.</span></p> - -<p>Ah! ah! ah! ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voil le vrai moyen de vous apaiser.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Hol! hol! hol! Fi! Qu'est ceci? Quelle infamie! Peste soit le coquin -de battre ainsi sa femme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note"> M. Robert.</span></p> - -<p>Et je veux qu'il me batte, moi!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Ah! j'y consens de tout mon cœur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>De quoi vous mlez-vous?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>J'ai tort.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Est-ce l votre affaire?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Vous avez raison.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Voyez un peu cet impertinent, qui veut empcher les maris de battre <ins class="correction" title="leur femme">leurs -femmes</ins>!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Je me rtracte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Qu'avez-vous voir l-dessus?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Rien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Est-ce vous d'y mettre le nez?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Non.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Mlez-vous de vos affaires!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Je ne dis plus mot.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Il me plat d'tre battue.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>D'accord.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Ce n'est pas vos dpens.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Il est vrai.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Et vous tes un sot de venir vous fourrer o vous n'avez que faire.</p> - -<p class="noteright">Elle lui donne un soufflet.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>Compre, je vous demande pardon de tout mon cœur. Faites, rossez, -battez comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il ne me plat pas, moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Ah! c'est une autre chose.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre si je ne le -veux pas.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Fort bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est ma femme, et non pas la vtre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Sans doute.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous n'avez rien me commander.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>D'accord.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je n'ai que faire de votre aide.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">M. ROBERT.</span></p> - -<p>Trs-volontiers.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Et vous tes un impertinent de vous ingrer des affaires d'autrui! -Apprenez que Cicron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point -mettre l'corce.</p> - -<p class="noteright">Il bat M. Robert et le chasse.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—SGANARELLE, MARTINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oh ! faisons la paix nous deux. Touche l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Oui, aprs m'avoir ainsi battue!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Cela n'est rien. Touche.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Je ne veux pas.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Non.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma petite femme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Point!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Allons, te dis-je.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Je n'en ferai rien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Viens, viens, viens!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Non! je veux tre en colre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Laisse-moi l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Touche, te dis-je.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Tu m'as trop maltraite.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh bien, va, je te demande pardon; mets l ta main.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Je te pardonne. <span class="note">(Bas, part.)</span> Mais tu le payeras.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tu es une folle de prendre garde cela: ce sont petites choses qui sont -de temps en temps ncessaires dans l'amiti; et cinq ou six coups de -bton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. -Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de -fagots.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—MARTINE.</p> - -<p>Va, quelque mine que je fasse, je n'oublierai pas mon ressentiment, et -je brle en moi-mme de trouver les moyens de te punir des coups que tu -m'as donns. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi -se venger d'un mari; mais c'est une punition trop dlicate pour mon -pendard: je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir; et ce -n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reue.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—VALRE, LUCAS, MARTINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note"> Valre, sans voir Martine.</span></p> - -<p>Parguienne! j'avons pris l tous deux une guble de commission, et je ne -sais pas, moi, ce que je pensons attraper.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Lucas, sans voir Martine.</span></p> - -<p>Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obir notre matre: -et puis nous avons intrt, l'un et l'autre, <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> la sant de sa -fille, notre matresse; et, sans doute son mariage, diffr par sa -maladie, nous vaudra quelque rcompense. Horace, qui est libral, a -bonne part aux prtentions qu'on peut avoir sur sa personne; et, quoique -elle ait fait voir de l'amiti pour un certain Landre, tu sais bien que -son pre n'a jamais voulu consentir le recevoir pour son gendre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note">rvant part, se croyant seule.</span></p> - -<p>Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note"> Valre.</span></p> - -<p>Mais quelle fantaisie s'est-il boute<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> l dans la tte, puisque les -mdecins y avont tous perdu leur latin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Lucas.</span></p> - -<p>On trouve quelquefois, force de chercher, ce qu'on ne trouve pas -d'abord, et souvent en de simples lieux...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note">se croyant toujours seule.</span></p> - -<p>Oui, il faut que je me venge quelque prix que ce soit. Ces coups de -bton me reviennent au cœur, je ne les saurois digrer; et... -(Heurtant Valre et Lucas.) Ah! messieurs, je vous demande pardon; je ne -vous voyois pas, et cherchois dans ma tte quelque chose qui -m'embarrasse.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous -voudrions bien trouver.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Seroit-ce quelque chose o je vous puisse aider?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Cela se pourroit faire; et nous tchons de rencontrer quelque habile -homme, quelque mdecin particulier, qui pt donner quelque soulagement -la fille de notre matre, attaque d'une maladie qui lui a t tout d'un -coup l'usage de la langue. Plusieurs mdecins ont dj puis toute leur -science aprs elle; mais on trouve parfois des gens avec des secrets -admirables, de certains remdes particuliers, qui font le plus souvent -ce que les autres n'ont pu faire, et c'est ce que nous cherchons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note">bas, part.</span></p> - -<p>Ah! que le ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon -pendard! <span class="note">(Haut.)</span> Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour -rencontrer ce que vous cherchez; et nous avons un homme, le plus -merveilleux homme du monde pour les maladies dsespres.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Eh! de grce, o pouvons-nous le rencontrer?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voil qui s'amuse -couper du bois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Un mdecin qui coupe du bois!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Qui s'amuse cueillir des simples, voulez-vous dire?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Non; c'est un homme extraordinaire qui se plat cela, fantasque, -bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il -va vtu d'une faon extravagante, affecte quelquefois de parotre -ignorant, tient sa science renferme, et ne fuit rien tant tous les -jours que d'exercer les merveilleux talens qu'il a eus du ciel pour la -mdecine.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du -caprice, quelque petit grain de folie ml leur science.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va -parfois jusqu' vouloir tre battu pour demeurer d'accord de sa -capacit; et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas bout, qu'il -n'avouera jamais qu'il est mdecin, s'il se le met en fantaisie, que -vous ne preniez chacun un bton, et ne le rduisiez, force de coups, -vous confesser la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que -nous en usons quand nous avons besoin de lui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Voil une trange folie!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Il est vrai; mais, aprs cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Comment s'appelle-t-il?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Il s'appelle Sganarelle. Mais il est ais connotre. C'est un homme -qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit -jaune et vert.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Un habit jaune et vart! C'est donc le mdecin des parroquets?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Comment! c'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une -femme fut abandonne de tous les autres mdecins: on la tenoit morte il -y avait dj six heures, et l'on se disposoit l'ensevelir, lorsqu'on y -fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, -une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le mme -instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitt se promener dans -sa chambre, comme si de rien n'et t.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Il falloit que ce ft quelque goutte d'or potable.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Cela pourroit bien tre. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune -enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le -pav la tte, les bras, et les jambes. On n'y eut pas plutt amen notre -homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait -faire; et l'enfant aussitt se leva sur ses pieds, et courut jouer la -fossette.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Il faut que cet homme-l ait la mdecine universelle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Qui en doute?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Ttigu! v'l justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le -chercher.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Mais souvenez-vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai -donn.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Eh! morguenne! laissez-nous faire: s'il ne tient qu' battre, la vache -est nous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Lucas.</span></p> - -<p>Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre, et j'en conois, -pour moi, la meilleure esprance du monde.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—SGANARELLE, VALRE, LUCAS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">chantant derrire le thtre.</span></p> - -<p>La, la, la...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">entrant sur le thtre avec une bouteille sa main, sans -apercevoir Valre ni Lucas.</span></p> - -<p>La, la, la... Ma foi, c'est assez travaill pour boire un coup. Prenons -un peu d'haleine. <span class="note">(Aprs avoir bu.)</span> Voil du bois qui est sal comme -tous les diables.</p> - -<p class="noteright">Il chante.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i8">Qu'ils sont doux,</span><br /> - <span class="i6">Bouteille jolie,</span><br /> - <span class="i8">Qu'ils sont doux,</span><br /> - <span class="i6">Vos petits glougloux!</span><br /> - <span class="i2">Mais mon sort feroit bien des jaloux,</span><br /> - <span class="i0">Si vous tiez toujours remplie.</span><br /> - <span class="i4">Ah! bouteille, ma mie,</span><br /> - <span class="i4">Pourquoi vous videz-vous?</span><br /> - </div> -</div> - -<p>Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mlancolie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">bas, Lucas.</span></p> - -<p>Le voil lui-mme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">bas, Valre.</span></p> - -<p>Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bout le nez dessus.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Voyons de prs.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">embrassant sa bouteille.</span></p> - -<p>Ah! ma petite friponne! que je t'aime, mon petit bouchon!</p> - -<p class="noteleft">Il chante. Apercevant Valre et Lucas qui l'examinent, il baisse la -voix.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - Mais mon sort... feroit... bien des... jaloux,<br /> - Si...<br /> - </div> -</div> - -<p class="notecenter">Voyant qu'on l'examine de plus prs.</p> - -<p>Que diable! qui en veulent ces gens-l?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Lucas.</span></p> - -<p>C'est lui assurment.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note"> Valre.</span></p> - -<p>Le v'l tout crach comme on nous l'a dfigur.</p> - -<p class="notelefthanging">Sganarelle pose la bouteille terre, et Valre se baissant pour le -saluer, comme il croit que c'est dessein de la prendre, il la met de -l'autre ct; Lucas faisant la mme chose que Valre, Sganarelle -reprend sa bouteille, et la tient contre son estomac, avec divers -gestes qui font un jeu de thtre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Eh! quoi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se tournant vers Valre, puis vers Lucas.</span></p> - -<p>Oui et non, selon ce que vous lui voulez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Nous ne voulons que lui faire toutes les civilits que nous pourrons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adresss vous pour -ce que nous cherchons; et nous venons implorer votre aide, dont nous -avons besoin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Si c'est quelque chose, messieurs, qui dpende de mon petit ngoce, je -suis tout prt vous rendre service.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Monsieur, c'est trop de grce que vous nous faites. Mais, monsieur, -couvrez-vous, s'il vous plat; le soleil pourroit vous incommoder.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Monsieur, boutez dessus.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Voici des gens bien pleins de crmonies. <span class="note">(Il se couvre.)</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Monsieur, il ne faut pas trouver trange que nous venions vous; les -habiles gens sont toujours recherchs, et nous sommes instruits de votre -capacit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il est vrai, messieurs, que je suis le premier homme de monde pour faire -des fagots.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur!...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je n'y pargne aucune chose, et les fais d'une faon qu'il n'y a rien -dire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Ne parlons point de cela, s'il vous plat.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous promets que je ne saurois les donner moins.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Monsieur, nous savons les choses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Monsieur, c'est se moquer que...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Parlons d'autre faon, de grce.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous en pourrez trouver autre part moins; il y a fagots et fagots; -mais pour ceux que je fais...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Eh! monsieur, laissons l ce discours.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un double.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Eh! fi!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, en conscience; vous en payerez<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a> cela. Je vous parle -sincrement, et ne suis pas homme surfaire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Faut-il, monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse ces grossires -feintes, s'abaisse parler de la sorte! qu'un homme si savant, un -fameux mdecin comme vous tes veuille se dguiser aux yeux du monde, et -tenir enterrs les beaux talens qu'il a!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Il est fou.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>De grce, monsieur, ne dissimulez point avec nous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Comment?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Tout ce tripotage ne sert de rian; je savons ceu que je savons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Quoi donc? Que me voulez-vous dire? Pour qui me prenez-vous?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Pour ce que vous tes, pour un grand mdecin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mdecin vous-mme! je ne le suis point, et je ne l'ai jamais t.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">bas.</span></p> - -<p>Voil sa folie qui le tient. <span class="note">(Haut.)</span> Monsieur, ne veuillez point nier -les choses davantage, et n'en venons point, s'il vous plat, de -fcheuses extrmits.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>A quoi donc?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>A de certaines choses dont nous serions marris<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Parbleu! venez-en tout ce qu'il vous plaira; je ne suis point mdecin, -et ne sais ce que vous me voulez dire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">bas.</span></p> - -<p>Je vois bien qu'il faut se servir de remde. <span class="note">(Haut.)</span> Monsieur, encore un -coup, je vous prie d'avouer ce que vous tes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Eh! ttigu! ne lantiponez<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a> point davantage, et confessez la -franquette que v's tes mdecin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>J'enrage!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>A quoi bon nier ce qu'on sait?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Pourquoi toutes ces fredaines-l? A quoi est-ce que a vous sart?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis -point mdecin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Vous n'tes point mdecin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>V' n'tes point mdecin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, vous dis-je.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Puisque vous le voulez, il faut s'y rsoudre.</p> - -<p class="notecenter">Ils prennent chacun un bton et le frappent.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! ah! ah! messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous cette violence?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>A quoi bon nous bailler la peine de vous battre?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Par ma figu! j'en sis fch, franchement.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Que diable est ceci, messieurs? De grce, est-ce pour rire, ou si tous -deux vous extravaguez, de vouloir que je sois mdecin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Quoi! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous dfendez d'tre -mdecin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Diable emporte si je le suis!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Il n'est pas vrai qu'ous sayez mdecin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, la peste m'touffe! <span class="note">(Ils recommencent le battre.)</span> Ah! ah! Eh -bien, messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis mdecin, je suis -mdecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux -consentir tout que de me faire assommer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Ah! voil qui va bien, monsieur; je suis ravi de vous voir raisonnable.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Vous me boutez la joie au cœur, quand je vous vois parler comme a.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Je vous demande pardon de toute mon me.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Je vous demandons excuse de la libart que j'avons prise.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Ouais, seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu mdecin -sans m'en tre aperu?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous tes, -et vous verrez assurment que vous en serez satisfait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mais, messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mmes? -Est-il bien assur que je sois mdecin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Oui, par ma figu!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tout de bon?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Sans doute.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Diable emporte si je le savois!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Comment! vous tes le plus habile mdecin du monde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Un mdecin qui a gari je ne sais combien de maladies.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tudieu!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Une femme toit tenue pour morte il y avoit six heures; elle toit prte - ensevelir, lorsque avec une goutte de <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> quelque chose vous la ftes -revenir et marcher d'abord par la chambre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Peste!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de -quoi il eut la tte, les jambes et les bras casss; et vous, avec je ne -sais quel onguent, vous ftes qu'aussitt il se relevit sur ses pieds, -et s'en fut jouer la fossette.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Diantre!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Enfin, monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce -que vous voudrez, en vous laissant conduire o nous prtendons vous -mener.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je gagnerai ce que je voudrai?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! je suis mdecin, sans contredit. Je l'avois oubli; mais je m'en -ressouviens. De quoi est-il question? o faut-il se transporter?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu -la parole.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma foi! je ne l'ai pas trouve.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">bas Lucas.</span></p> - -<p>Il aime rire. <span class="note">(A Sganarelle.)</span> Allons, monsieur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Sans une robe de mdecin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Nous en prendrons une.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">prsentant sa bouteille Valre.</span></p> - -<p>Tenez cela, vous; voil o je mets mes juleps. <span class="note">(Puis se tournant vers -Lucas en crachant.)</span> Vous, marchez l-dessus, par ordonnance du mdecin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Palsanguenne; v'l un mdecin qui me plat; je pense qu'il russira, car -il est bouffon.</p> - -<p class="pacte">ACTE II<br /><br /> -<span class="small80">Le thtre reprsente une chambre de la maison de Gronte.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—GRONTE, VALRE, LUCAS, JACQUELINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Oui, monsieur, je crois que vous serez satisfait; et nous vous avons -amen le plus grand mdecin du monde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Oh! morguenne! il faut tirer l'chelle aprs ceti-l; et tous les autres -ne sont pas daignes de li dchausser ses souliers.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Qui a gari des gens qui tiant morts.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit; et parfois il a des -momens o son esprit s'chappe, et ne parot pas ce qu'il est.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Oui, il aime bouffonner; et l'an diroit parfois, ne v's en dplaise, -qu'il a <ins class="correction" title="qeulque">quelque</ins> petit coup de hache la tte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des -choses tout fait releves.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un -livre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Sa rputation s'est dj rpandue ici, et tout le monde vient lui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je me meurs d'envie de le voir; faites-le-moi vite venir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Je le vais querir.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—GRONTE, JACQUELINE, LUCAS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Par ma fi, monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je -pense que ce sera queussi queumi<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>; et la meilleure mdeaine que -l'an pourroit bailler votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et -bon mari, pour qui alle et de l'amiqui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Ouais! nourrice, ma mie, vous vous mlez de bien des choses!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Taisez-vous, notre minagre Jacquelaine; ce n'est pas vous bouter l -votre nez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Je vous dis et vous douze que tous ces mdecins n'y feront rian que de -l'iau claire; que votre fille a besoin d'autre chose que de rhibarbe et -de sn, et qu'un mari est un empltre qui garit <ins class="correction" title="tout">tous</ins> les maux des -filles.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Est-elle en tat maintenant qu'on s'en voult charger avec l'infirmit -qu'elle a? Et, lorsque j'ai t dans le dessein de la marier, ne -s'est-elle pas oppose mes volonts?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Je le crois bian: vous li vouliez bailler eun homme qu'alle n'aime -point. Que ne preniais-vous ce monsieur Liandre, qui li touchoit au -cœur? Alle auroit t fort obissante; et <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> je m'en vas gager -qu'il la prendroit, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Ce Landre n'est pas ce qu'il lui faut; il n'a pas du bien comme -l'autre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Il a eun oncle qui est si riche, dont il est hriqui!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Tous ces biens venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel -que ce qu'on tient, et l'on court grand risque de s'abuser lorsque l'on -compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les -oreilles ouvertes aux vœux et aux prires de messieurs les hritiers, -et l'on a le temps d'avoir les dents longues lorsqu'on attend pour vivre -le trpas de quelqu'un.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Enfin, j'ai toujours ou dire qu'en mariage, comme ailleurs, -contentement passe richesse. Les pres et les mres ant cette maudite -couteume de demander toujours: Qu'a-t-il? et Qu'a-t-elle? et le compre -Piarre a mari sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarqui de -vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, o alle avoit bout son -amiqui; et v'l que la pauvre criature en est devenue jaune comme un -coing, et n'a point profit tout depuis ce temps-l. C'est un bel -exemple pour vous, monsieu. On n'a que son plaisir en ce monde, et -j'aimerois mieux bailler ma fille eun bon mari qui li ft agrable, -que toutes les rentes de la Biausse.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Peste! madame la nourrice, comme vous dgoisez! Taisez-vous, je vous -prie; vous prenez trop de soin, et vous chauffez votre lait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">frappant, chaque phrase qu'il dit, sur l'paule de Gronte.</span></p> - -<p>Morgui! tais-toi, t'es eune impertinente. Monsieu n'a que faire de tes -discours, et il sait ce qu'il a faire. Mle-toi de donner teter -ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le pre de sa -fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Tout doux! Oh! tout doux!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">frappant encore sur l'paule de Gronte.</span></p> - -<p>Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect qu'alle -vous doit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui. Mais ces gestes ne sont pas ncessaires.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III</span>.—VALRE, SGANARELLE, GRONTE, LUCAS, JACQUELINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Monsieur, prparez-vous. Voici notre mdecin qui entre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin -de vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">en robe de mdecin avec un chapeau des plus pointus.</span></p> - -<p>Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Hippocrate dit cela?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Dans quel chapitre, s'il vous plat?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Dans son chapitre... des chapeaux<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur le mdecin, ayant appris les merveilleuses choses...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>A qui parlez-vous, de grce?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>A vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je ne suis pas mdecin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous n'tes pas mdecin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Non, vraiment.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tout de bon?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Tout de bon. <span class="note">(Sganarelle prend un bton et frappe Gronte.)</span> Ah! ah! ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous tes mdecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span>, <span class="note"> Valre.</span></p> - -<p>Quel diable d'homme m'avez-vous l amen?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - -<p>Je vous ai bien dit que c'toit un mdecin goguenard.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui; mais je l'enverrois promener avec ses goguenarderies.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Ne prenez pas garde a, monsieu, ce n'est que pour rire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Cette raillerie ne me plat pas.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Monsieur, je vous demande pardon de la libert que j'ai prise.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Monsieur, je suis votre serviteur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je suis fch...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Cela n'est rien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Des coups de bton...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Il n'y a pas de mal.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Que j'ai eu l'honneur de vous donner.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombe dans -une trange maladie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je suis ravi, monsieur, que votre fille ait besoin de moi, et je -souhaiterois de tout mon cœur que vous en eussiez besoin aussi, vous -et toute votre famille, pour vous tmoigner l'envie que j'ai de vous -servir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je vous suis oblig de ces sentimens.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous assure que c'est du meilleur de mon me que je vous parle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>C'est trop d'honneur que vous me faites.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Comment s'appelle votre fille?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Lucinde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Lucinde! Ah! beau nom mdicamenter! Lucinde!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qui est cette grande femme-l?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—SGANARELLE, JACQUELINE, LUCAS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>Peste! le joli meuble que voil! <span class="note">(Haut.)</span> Ah! nourrice! charmante -nourrice, ma mdecine est la trs-humble esclave de votre nourricerie, -et je voudrois bien tre le petit poupon fortun qui tett le lait de -vos bonnes grces. <span class="note">(Il lui porte la main sur le sein.)</span> Tous mes remdes, -toute ma science, toute ma capacit est votre service, et...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Avec votre permission monsieu le mdecin, laissez l ma femme, je vous -prie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Quoi! elle est votre femme?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! vraiment je ne savois pas cela, et je m'en rjouis pour l'amour de -l'un et de l'autre.</p> - -<p class="noteleft">Il fait semblant de vouloir embrasser Lucas, et embrasse la nourrice.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">tirant Sganarelle, et se remettant entre lui et sa femme.</span></p> - -<p>Tout doucement, s'il vous plat.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble: et la -flicite d'avoir un mari comme vous; et je vous flicite, vous, d'avoir -une femme si belle, si sage, et si bien faite comme elle est.</p> - -<p class="notecenter">Faisant encore semblant d'embrasser Lucas, qui lui tend les bras, il -passe dessous, et embrasse encore la nourrice.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">le tirant encore.</span></p> - -<p>Eh! ttigu! point tant de complimens, je vous supplie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ne voulez-vous pas que je me rjouisse avec vous d'un si bel assemblage?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Avec moi tant qu'il vous plaira; mais, avec ma femme, trve de -sarimonie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je prends part galement au bonheur de tous deux: et, si je vous -embrasse pour vous tmoigner ma joie, je l'embrasse de mme pour lui en -tmoigner aussi.</p> - -<p class="noteright">Il continue le mme jeu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">le tirant pour la troisime fois.</span></p> - -<p>Ah! vartigu, monsieu le mdecin, que de lantiponage<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—GRONTE, SGANARELLE, LUCAS, JACQUELINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Monsieur, voici tout l'heure ma fille qu'on va vous amener.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je l'attends, monsieur, avec toute la mdecine.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>O est-elle?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se touchant le front.</span></p> - -<p>L dedans.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Fort bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mais, comme je m'intresse toute votre famille, il faut que j'essaye -un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein.</p> - -<p class="notecenter">Il s'approche de Jacqueline.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS</span>, <span class="note">le tirant et lui faisant faire la pirouette.</span></p> - -<p>Nannain, nannain; je n'avons que faire de a.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est l'office du mdecin de voir les tetons des nourrices.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Il gnia office qui quienne, je sis votre serviteur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>As-tu bien la hardiesse de t'opposer au mdecin? Hors de l!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Je me moque de a!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">en le regardant de travers.</span></p> - -<p>Je te donnarai la fivre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE</span>, <span class="note">prenant Lucas par le bras, et lui faisant faire aussi la -pirouette.</span></p> - -<p>Ote-toi de l aussi; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me -dfendre moi-mme, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas faire?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Je ne veux pas qu'il te tte, moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Fi! le vilain, qui est jaloux de sa femme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Voici ma fille.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—LUCINDE, GRONTE, SGANARELLE, VALRE, LUCAS, JACQUELINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Est-ce l la malade?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui. Je n'ai qu'elle de fille; et j'aurois tous les regrets du monde si -elle venoit mourir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qu'elle s'en garde bien! Il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance -du mdecin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Allons, un sige.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">assis entre Gronte et Lucinde.</span></p> - -<p>Voil une malade qui n'est pas tant dgotante, et je tiens qu'un homme -bien sain s'en accommoderoit assez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Vous l'avez fait rire, monsieur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tant mieux: lorsque le mdecin fait rire le malade, c'est le meilleur -signe du monde. <span class="note">(A Lucinde.)</span> Eh bien, de quoi est-il question? -Qu'avez-vous? Quel est le mal que vous sentez?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note">portant sa main sa bouche, sa tte et sous son menton.</span></p> - -<p>Han, hi, hon, han.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>H! que dites-vous?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note">continue les mmes gestes.</span></p> - -<p>Han, hi, hon, hon, han, hi, hon.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Quoi?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Han, hi, hon.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Han, hi, hon, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage -est-ce l?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Monsieur, c'est l sa maladie, elle est devenue muette, sans que jusques -ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait -reculer son mariage.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Et pourquoi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Celui qu'elle doit pouser veut attendre sa gurison pour conclure les -choses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Et qui est ce sot-l, qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plt -Dieu que la mienne et cette maladie! je me garderois bien de la vouloir -gurir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Enfin, monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la -soulager de son mal.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu: ce mal -l'oppresse-t-il beaucoup?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui, monsieur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Fort grandes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est fort bien fait. Va-t-elle o vous savez?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Copieusement?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je n'entends rien cela.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>La matire est-elle louable?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je ne me connois pas ces choses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Lucinde.</span></p> - -<p>Donnez-moi votre bras. <span class="note">(A Gronte.)</span> Voil un pouls qui marque que votre -fille est muette.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Eh! oui, monsieur, c'est l son mal; vous l'avez trouv tout du premier -coup.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Voyez comme il a devin sa maladie!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Nous autres grands mdecins, nous connoissons d'abord les choses. Un -ignorant auroit t embarrass, et vous et t dire: C'est ceci, c'est -cela; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends -que votre fille est muette.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui; mais je voudrois bien que vous me puissiez dire d'o cela vient.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il n'est rien de plus ais: cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Fort bien. Mais la cause, s'il vous plat, qui fait qu'elle a perdu la -parole?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empchement de -l'action de sa langue.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Mais encore, vos sentimens sur cet empchement de l'action de sa langue?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Aristote, l-dessus, dit... de fort belles choses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je le crois.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! c'toit un grand homme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Sans doute.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Grand homme tout fait... (<span class="note">Levant le bras depuis le coude.)</span> un homme -qui toit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc notre -raisonnement, je tiens que cet empchement de l'action de sa langue est -caus par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savans nous -appelons humeurs peccantes; c'est--dire... humeurs peccantes, d'autant -que les vapeurs formes par les exhalaisons des influences qui s'lvent -dans la rgion des maladies, venant... pour ainsi dire... ... -Entendez-vous le latin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>En aucune faon.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se levant brusquement.</span></p> - -<p>Vous n'entendez point le latin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Non.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">avec enthousiasme.</span></p> - -<p><i>Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hc musa,</i> -la muse, <i>bonus, bona, bonum. Deus sanctus, est-ne oratio latinas? -Etiam</i>, oui. <i>Quare</i>, pourquoi? <i>Quia substantivo, et adjectivum, -concordat in generi, numerum, et casus.</i></p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Ah! que n'ai-je tudi!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>L'habile homme que v'l!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Oui, a est si biau, que je n'y entends goutte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Or ces vapeurs dont je vous parle venant passer, du ct gauche o est -le foie, au ct droit o est le cœur, il se trouve que le poumon, -que nous appelons en latin <i>armyan</i>, ayant communication avec le -cerveau, que nous nommons en grec <i>nasmus</i>, par le moyen de la veine -cave, que nous appelons en hbreu <i>cubile</i>, rencontre en son chemin -lesdites <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> vapeurs qui remplissent les ventricules de l'omoplate; et -parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous -prie...; et parce que lesdites vapeurs ont certaine malignit... coutez -bien ceci, je vous conjure.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ont une certaine malignit qui est cause... soyez attentif, s'il vous -plat.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je le suis.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qui est cause par l'cret des humeurs engendres dans la concavit du -diaphragme, il arrive que ces vapeurs... <i>Ossabundus, nequeis, nequer, -potarinum, quipsa milus.</i> Voil justement ce qui fait que votre fille -est muette.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Ah! que a est bian dit, notre homme!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Que n'ai-je la langue aussi bian pendue!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose -qui m'a choqu: c'est l'endroit du foie et du cœur. Il me semble que -vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le cœur est du ct -gauche, et le foie du ct droit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui, cela toit autrefois ainsi; mais nous avons chang tout cela, et -nous faisons maintenant la mdecine d'une mthode toute nouvelle.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon -ignorance.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il n'y a point de mal; et vous n'tes pas oblig d'tre aussi habile que -nous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Assurment. Mais, monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire cette -maladie?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ce que je crois qu'il faille faire?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre -pour remde quantit de pain tremp dans du vin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Pourquoi cela, monsieur?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mls ensemble, une vertu -sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre -chose aux perroquets, et qu'ils apprennent parler en mangeant de cela?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantit de pain et de vin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je reviendrai voir sur le soir en quel tat elle sera.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—GRONTE, SGANARELLE, JACQUELINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Jacqueline.</span></p> - -<p>Doucement, vous. <span class="note">(A Gronte.)</span> Monsieur, voil une nourrice laquelle il -faut que je fasse quelques petits remdes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Qui? moi? Je me porte le mieux du monde!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tant pis, nourrice, tant pis! Cette grande sant est craindre, et il -ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saigne amiable, de -vous donner quelque petit clystre dulcifiant.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span></p> - -<p>Mais, monsieur, voil une mode que je ne comprends point. Pourquoi -s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il n'importe, la mode en est salutaire; et, comme on boit <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> pour la -soif venir, il faut aussi se faire saigner pour la maladie venir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE</span>, <span class="note">en s'en allant.</span></p> - -<p>Ma fi, je me moque de a, et je ne veux point faire de mon corps une -boutique d'apothicaire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous tes rtive aux remdes, mais nous saurons vous soumettre la -raison.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII</span><a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.—GRONTE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous donne le bonjour.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Attendez un peu, s'il vous plat.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Que voulez-vous faire?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Vous donner de l'argent, monsieur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tendant sa main par derrire, tandis que Gronte ouvre sa -bourse.</span></p> - -<p>Je n'en prendrai pas, monsieur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Monsieur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Point du tout.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Un petit moment.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>En aucune faon.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>De grce!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous vous moquez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Voil qui est fort.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je n'en ferai rien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Eh!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ce n'est pas l'argent qui me fait agir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je le crois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">aprs avoir pris l'argent.</span></p> - -<p>Cela est-il de poids?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui, monsieur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je ne suis pas un mdecin mercenaire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je le sais bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>L'intrt ne me gouverne point.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je n'ai pas cette pense.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">seul, regardant l'argent qu'il a reu.</span></p> - -<p>Ma foi, cela ne va pas mal, et pourvu que...</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>—LANDRE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Monsieur, il y a longtemps que je vous attends; et je viens implorer -votre assistance.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">lui ttant le pouls.</span></p> - -<p>Voil un pouls qui est fort mauvais.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Je ne suis point malade, monsieur, et ce n'est pas pour cela que je -viens vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Si vous n'tes pas malade, que diable ne le dites-vous donc?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> Landre, -qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et comme, par -la mauvaise humeur de son pre, toute sorte d'accs m'est ferm auprs -d'elle, je me hasarde vous prier de vouloir servir mon amour et de me -donner lieu d'excuter un stratagme que j'ai trouv pour lui pouvoir -dire deux mots d'o dpendent absolument mon bonheur et ma vie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Pour qui me prenez-vous? Comment! oser vous adresser moi pour vous -servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignit de mdecin des -emplois de cette nature!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Monsieur, ne faites point de bruit.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">en le faisant reculer.</span></p> - -<p>J'en veux faire, moi! Vous tes un impertinent!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Eh! monsieur, doucement!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Un malavis!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>De grce!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je vous apprendrai que je ne suis point homme cela, et que c'est une -insolence extrme...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE</span>, <span class="note">tirant une bourse.</span></p> - -<p>Monsieur...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>De vouloir m'employer... <span class="note">(Recevant la bourse.)</span> Je ne parle pas pour -vous, car vous tes honnte homme, et je serois ravi de vous rendre -service: mais il y a de certains impertinens au monde qui viennent -prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela -me met en colre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Je vous demande pardon, monsieur, de la libert que...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous vous moquez. De quoi est-il question?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Vous saurez donc, monsieur, que cette maladie que vous <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> voulez -gurir est une feinte maladie. Les mdecins ont raisonn l-dessus comme -il faut; et ils n'ont pas manqu de dire que cela procdoit, qui<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a> du -cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie; mais il est -certain que l'amour en est la vritable cause, et que Lucinde n'a trouv -cette maladie que pour se dlivrer d'un mariage dont elle toit -importune. Mais, de crainte qu'on ne nous voie ensemble retirons-nous -d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Allons, monsieur; vous m'avez donn pour votre amour une tendresse qui -n'est pas concevable, et j'y perdrai toute ma mdecine, ou la malade -crvera, ou bien elle sera vous.</p> - -<p class="pacte">ACTE III<br /><br /> -<span class="small80">Le thtre reprsente un lieu voisin de la maison de Gronte.</span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—LANDRE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et, comme -le pre ne m'a gure vu, ce changement d'habit et de perruque est assez -capable, je crois, de me dguiser ses yeux.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Sans doute.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de -mdecine pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Allez, allez, tout cela n'est pas ncessaire; il suffit de l'habit, et -je n'en sais pas plus que vous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Comment!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Diable emporte si j'entends rien en mdecine! Vous tes honnte homme, -et je veux bien me confier vous comme vous vous confiez moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Quoi! vous n'tes pas effectivement...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Non, vous dis-je; ils m'ont fait mdecin malgr mes dents. Je ne m'tois -jamais ml d'tre si savant que cela; et toutes mes tudes n'ont t -que jusqu'en sixime. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur -est venue; mais, quand j'ai vu qu' toute force ils vouloient que je -fusse mdecin, je me suis rsolu de l'tre aux dpens de qui il -appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est -rpandue, et de quelle faon chacun est endiabl me croire habile -homme. On me vient chercher de tous cts; et, si les choses vont -toujours de mme, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie la -mdecine. Je trouve que c'est le mtier le meilleur de tous; car, soit -qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours pay de mme -sorte. La mchante besogne ne retombe jamais sur notre dos, et nous -taillons comme il nous plat sur l'toffe o nous travaillons. Un -cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gter un morceau de cuir -qu'il n'en paye les pots casss; mais ici l'on peut gter un homme sans -qu'il en cote rien. Les bvues ne sont point pour nous, et c'est -toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession -est qu'il y a parmi les morts une honntet, une discrtion la plus -grande du monde, et jamais on n'en voit se plaindre du mdecin qui l'a -tu<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Il est vrai que les morts sont fort honntes gens sur cette matire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">voyant des hommes qui viennent lui.</span></p> - -<p>Voil des gens qui ont la mine de me venir consulter. <span class="note">(A Landre.)</span> Allez -toujours m'attendre auprs du logis de votre matresse.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p> - -<p>Monsieur, je venons vous chercher, mon fils Perrin et moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qu'y a-t-il?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p> - -<p>Sa pauvre mre, qui a nom Parrette, est dans un lit malade il y a six -mois.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tendant la main comme pour recevoir de l'argent.</span></p> - -<p>Que voulez-vous que j'y fasse?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p> - -<p>Je voudrions, monsieur, que vous nous baillissiez queuque petite -drlerie pour la garir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p> - -<p>Alle est malade d'hypocrisie, monsieu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>D'hypocrisie?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p> - -<p>Oui, c'est--dire qu'alle est enfle partout; et l'an dit que c'est -quantit de sriosits qu'alle a dans le corps, et que son foie, son -ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du -sang, ne fait plus que l'iau. Alle a, de deux jours l'un, la fivre -quotiguienne, avec des lassitudes et des douleurs dans les mufles des -jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prts -l'touffer; et parfois il li prend des syncoles et des conversions, que -je crayons qu'alle est passe. J'avons dans notre village un -apothicaire, rvrence parler, qui li a donn je ne sais combien -d'histoires; et il m'en cote plus d'eune <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> douzaine de bons cus en -lavements, ne v's en dplaise, en aposthumes qu'on li a fait prendre, en -infection de jacinthe et en portions cordales. Mais tout a, comme dit -l'autre, n'a t que de l'onguent miton-mitaine. Il veloit li bailler -d'eune certaine drogue qu'on appelle du vin amtile, mais j'ai-z-eu peur -franchement que a l'envoyit <i>a patres</i>; et l'an dit que ces gros -mdecins tuont je ne sais combien de monde avec cette invention-l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">tendant toujours la main.</span></p> - -<p>Venons au fait, mon ami, venons au fait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">THIBAUT.</span></p> - -<p>Le fait est, monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il -faut que je fassions.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je ne vous entends point du tout.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p> - -<p>Monsieu, ma mre est malade; et v'l deux cus que je vous apportons -pour nous bailler queuque remde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! je vous entends, vous. Voil un garon qui parle clairement, et qui -s'explique comme il faut. Vous dites que votre mre est malade -d'hydropisie, qu'elle est enfle par tout le corps, qu'elle a la fivre, -avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des -syncopes et des convulsions, c'est--dire, des vanouissements?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p> - -<p>Eh! oui, monsieu, c'est justement a.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un pre qui ne sait ce qu'il -dit. Maintenant, vous me demandez un remde?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p> - -<p>Oui, monsieu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Un remde pour la gurir?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p> - -<p>C'est comme je l'entendons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tenez, voil un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez -prendre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p> - -<p>Du fromage, monsieu?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui; c'est un fromage prpar, o il entre de l'or, du corail et des -perles, et quantit d'autres choses prcieuses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">PERRIN.</span></p> - -<p>Monsieu, je vous sommes bien oblig, et j'allons li faire prendre a -tout l'heure.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que -vous pourrez.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS, dans le fond du thtre.<br /><br /> -Le thtre change, et reprsente, comme au second acte, une chambre de -la maison de Gronte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Voici la belle nourrice. Ah! nourrice de mon cœur, je suis ravi de -cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le sn, qui -purgent toute la mlancolie de mon me.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Par ma figu! monsieu le mdecin, a est trop bian dit pour moi, et je -n'entends rian tout votre latin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Devenez malade, nourrice, je vous prie; devenez malade pour l'amour de -moi. J'aurois toutes les joies du monde de vous gurir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Je sis votre servante; j'aime bian mieux qu'an ne me garisse pas.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fcheux -comme celui que vous avez!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Que velez-vous, monsieu? C'est pour la pnitence de mes fautes; et l o -la chvre est lie, il faut bian qu'alle y broute.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Comment! un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et ne -veut pas que personne vous parle!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Hlas! vous n'avez rian vu encore, et ce n'est qu'un petit chantillon -de sa mauvaise himeur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Est-il possible! et qu'un homme ait l'me assez basse pour maltraiter -une personne comme vous! Ah! que j'en sais, belle nourrice, et qui ne -sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les -petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien -faite soit tombe en de pareilles mains? et qu'un franc animal, un -brutal, un stupide, un sot... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi -de votre mari...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Eh! monsieu, je sais bian qu'il mrite tous ces noms-l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui, sans doute, nourrice, il les mrite; et il mriteroit encore que -vous lui missiez quelque chose sur la tte, pour le punir des soupons -qu'il a.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Il est bian vrai que si je n'avois devant les yeux que son intrt, il -pourroit m'obliger queuque trange chose.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un; -c'est un homme, je vous le dis, qui mrite bien cela; et, si j'tois -assez heureux, belle nourrice, pour tre choisi pour...</p> - -<p class="notelefthanging">Dans le temps que Sganarelle tend les bras pour embrasser Jacqueline, -Lucas passe sa tte par-dessous, et se met entre eux deux. Sganarelle -et Jacqueline regardent Lucas, et sortent chacun de leur ct.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—GRONTE, LUCAS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Hol! Lucas, n'as-tu point vu ici notre mdecin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Eh oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>O est-ce donc qu'il peut tre?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Je ne sais; mais je voudrois qu'il ft tous les gubles.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—SGANARELLE, LANDRE, GRONTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, je demandois o vous tiez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Je m'tois amus dans votre cour expulser le superflu de la boisson. -Comment se porte la malade?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Un peu plus mal depuis votre remde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tant mieux, c'est signe qu'il opre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Oui; mais en oprant je crains qu'il ne l'touffe.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ne vous mettez pas en peine, j'ai des remdes qui se moquent de tout, et -je l'attends l'agonie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span>, <span class="note">montrant Landre.</span></p> - -<p>Qui est cet homme-l que vous amenez?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">faisant des signes avec la main pour montrer que c'est un -apothicaire.</span></p> - -<p>C'est...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Quoi?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Celui...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Eh?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Qui...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je vous entends.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Votre fille en aura besoin.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—LUCINDE, GRONTE, LANDRE, JACQUELINE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">JACQUELINE.</span></p> - -<p>Monsieu, v'l votre fille qui veut un peu marcher.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l'apothicaire, tter un -peu son pouls, afin que je raisonne tantt avec vous de sa maladie. -(Sganarelle tire Gronte dans un coin du thtre, et lui passe un bras -sur les paules pour l'empcher de tourner la tte du ct o sont -Landre et Lucinde.) Monsieur, c'est une grande et subtile question, -entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles gurir -que les hommes. Je vous prie d'couter ceci, s'il vous plat. Les uns -disent que non, les autres disent que oui: et moi je dis que oui et non; -d'autant que l'incongruit des humeurs opaques, qui se rencontrent au -temprament naturel des femmes, tant cause que la partie brutale veut -toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'ingalit de -leurs opinions dpend du mouvement oblique du cercle de la lune; et, -comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavit de la terre, -trouve...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note"> Landre.</span></p> - -<p>Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Voil ma fille qui parle! O grande vertu du remde! <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> admirable -mdecin! Que je vous suis oblig, monsieur, de cette gurison -merveilleuse! et que puis-je faire pour vous aprs un tel service?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note">se promenant sur le thtre et s'ventant avec son chapeau.</span></p> - -<p>Voil une maladie qui m'a bien donn de la peine!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Oui, mon pre, j'ai recouvr la parole; mais je l'ai recouvre pour vous -dire que je n'aurai jamais d'autre poux que Landre, et que c'est -inutilement que vous voulez me donner Horace.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Mais...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Rien n'est capable d'branler la rsolution que j'ai prise.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Quoi!...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Vous m'opposerez en vain de belles raisons.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Si...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Tous vos discours ne serviront de rien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>C'est une chose o je suis dtermine.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Mais...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger me marier malgr -moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>J'ai....</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Vous avez beau faire tous vos efforts.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Il...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Mon cœur ne sauroit se soumettre cette tyrannie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>La...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Et je me jetterai plutt dans un couvent que d'pouser un homme que je -n'aime point.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Mais...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE</span>, <span class="note">avec vivacit.</span></p> - -<p>Non. En aucune faon. Point d'affaires. Vous perdez le temps. Je n'en -ferai rien. Cela est rsolu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Ah! quelle imptuosit de paroles! Il n'y a pas moyen d'y rsister. <span class="note">(A -Sganarelle.)</span> Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour -votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Je vous remercie. <span class="note">(A Lucinde.)</span> Penses-tu donc...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon me.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Tu pouseras Horace ds ce soir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCINDE.</span></p> - -<p>J'pouserai plutt la mort.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> Gronte.</span></p> - -<p>Mon Dieu! arrtez-vous, laissez-moi mdicamenter cette affaire; c'est -une maladie qui la tient, et je sais le remde qu'il y faut apporter.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Seroit-il possible, monsieur, que vous pussiez aussi gurir cette -maladie d'esprit?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui; laissez-moi faire, j'ai des remdes pour tout, et <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> <ins class="correction" title="tonre">notre</ins> -apothicaire nous servira pour cette cure. <span class="note">(A Landre.)</span> Un mot. Vous -voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Landre est tout fait contraire -aux volonts du pre; qu'il n'y a point de temps perdre; que les -humeurs sont fort aigries; et qu'il est ncessaire de trouver -promptement un remde ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. -Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite -purgative, que vous mlerez comme il faut avec deux dragmes de -matrimonium en pilules. Peut-tre fera-t-elle quelque difficult -prendre ce remde; mais, comme vous tes habile homme dans votre mtier, -c'est vous de l'y rsoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux -que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, -afin de prparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son pre; -mais surtout ne perdez point de temps. Au remde, vite, au remde -spcifique!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII</span><a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.—GRONTE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Quelles drogues, monsieur, sont celles que vous venez de dire? Il me -semble que je ne les ai jamais ou nommer.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ce sont drogues dont on se sert dans les ncessits urgentes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Avez-vous jamais vu une insolence pareille la sienne?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Les filles sont quelquefois un peu ttues.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Vous ne sauriez croire comme elle est affole de ce Landre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Pour moi, ds que j'ai eu dcouvert la violence de cet amour, j'ai su -tenir toujours ma fille renferme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Vous avez fait sagement.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Et j'ai bien empch qu'ils n'aient eu communication ensemble.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Fort bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Il seroit arriv quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent -vus.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Sans doute.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Et je crois qu'elle auroit t fille s'en aller avec lui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>C'est prudemment raisonn.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Quel drle!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Mais il perdra son temps.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah! ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Et j'empcherai bien qu'il ne la voie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Il n'a pas affaire un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait -pas. Plus fin que vous n'est pas bte.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>—LUCAS, GRONTE, SGANARELLE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Ah! palsanguenne, monsieu, vaici bian du tintamarre; votre fille s'en -est enfuie avec son Liandre. C'toit lui qui toit l'apothicaire, et -v'l monsieu le mdecin qui a fait cette belle opration-l.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Comment! m'assassiner de la faon! Allons, un commissaire <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> et qu'on -empche qu'il ne sorte. Ah! tratre, je vous ferai punir par la justice!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Ah! par ma fi, monsieu le mdecin, vous serez pendu, ne bougez de l -seulement.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>—MARTINE, SGANARELLE, LUCAS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE</span>, <span class="note"> Lucas.</span></p> - -<p>Ah! mon Dieu! que j'ai eu de la peine trouver ce logis! Dites-moi un -peu des nouvelles du mdecin que je vous ai donn.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Le v'l qui va tre pendu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Quoi! mon mari pendu! Hlas! et qu'a-t-il fait pour cela?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LUCAS.</span></p> - -<p>Il a fait enlever la fille de notre matre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Hlas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Tu vois. Ah!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Faut-il que tu te laisses mourir en prsence de tant de gens?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Que veux-tu que j'y fasse?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Encore, si tu avois achev de couper notre bois, je prendrois quelque -consolation.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Retire-toi de l; tu me fends le cœur!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Non, je veux demeurer pour t'encourager la mort, et je ne te quitterai -point que je ne t'aie vu pendu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Ah!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>—GRONTE, SGANARELLE, MARTINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>Le commissaire viendra bientt, et l'on s'en va vous mettre en lieu o -l'on me rpondra de vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> genoux.</span></p> - -<p>Hlas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bton?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Non, non; la justice en ordonnera. Mais que vois-je?</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XI.</span>—GRONTE, LANDRE, LUCINDE, SGANARELLE, LUCAS, MARTINE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE.</span></p> - -<p>Monsieur, je viens faire parotre Landre vos yeux, et remettre -Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous -deux, et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a fait -place un procd plus honnte. Je ne prtends point vous voler votre -fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je -vous dirai, monsieur, c'est que je viens tout l'heure de recevoir des -lettres par o j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis -hritier de tous ses biens<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">GRONTE.</span></p> - -<p>Monsieur, votre vertu m'est tout fait considrable, et je vous donne -ma fille avec la plus grande joie du monde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - -<p>La mdecine l'a chapp belle!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">MARTINE.</span></p> - -<p>Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grce d'tre mdecin; car -c'est moi qui t'ai procur cet honneur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Oui! c'est toi qui m'as procur je ne sais combien de coups de bton!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LANDRE</span>, <span class="note"> Sganarelle.</span></p> - -<p>L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">SGANARELLE.</span></p> - -<p>Soit. <span class="note">(A Martine.)</span> Je te pardonne ces coups de bton en faveur de la -dignit o tu m'as lev: mais prpare-toi dsormais vivre dans un -grand respect avec un homme de ma consquence, et songe que la colre -d'un mdecin est plus craindre qu'on ne peut croire.</p> - -<p class="pscene">FIN DU MEDECIN MALGRE LUI.</p> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span></p> - -<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>MLICERTE<br /> -<span class="small60">ET</span><br /> -<span class="small80">LA PASTORALE COMIQUE</span><br /><br /> -<small>BALLETS</small></h2> - -<p class="center"><b>REPRSENTS POUR LA PREMIRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE DEVANT LA -COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 2 DCEMBRE 1666.</b></p> - -<p>Fatigu de sa vie conjugale, Molire, qui avait crit le <i>Tartuffe</i> sans -pouvoir le jouer, et fait reprsenter le <i>Misanthrope</i>, jouissait, -Auteuil, dans une maison qu'il louait trs-haut prix, d'une aisance -considrable et de l'amiti de Boileau, de Chapelle, de la Fontaine. Il -faisait du bien, disposait gnreusement de sa fortune, protgeait les -jeunes talents et se consolait ainsi. Le hasard lui envoya un jeune -enfant en haillons, fils de comdien, n parmi les bohmes, d'une beaut -rare, d'une vive intelligence, d'une grande aptitude tout comprendre -et tout imiter. Molire le retira chez lui, lui apprit l'histoire, -cultiva ses qualits d'esprit, l'adopta et le produisit auprs de ses -amis. Baron (c'tait son nom) devait traverser la fin du dix-septime et -la premire moiti du dix-huitime sicle en triomphateur, ador des -femmes, le premier comdien de son sicle. Molire l'avait form de ses -propres mains.</p> - -<p>Lorsqu'il reut du roi l'ordre de composer une pastorale et une comdie -nouvelle pour le <i>Ballet des Muses</i>, que disposait Benserade, et o -devait danser le roi lui-mme Saint-Germain, le 2 dcembre 1666, le -rle principal fut rserv au jeune enfant que le pote protgeait. -Objet des innocentes caresses et des prfrences de trois ou quatre <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> -jeunes femmes de la troupe de Molire, cet enfant, d'une beaut rare et -d'une grce parfaite, plac comme l'Indien Crichna au milieu des -bergres ou gopis, offrait un spectacle neuf, charmant, naf, -intressant, digne de la Pastorale, et dont le tact pittoresque de -l'artiste se plut s'emparer pour orner de ses couleurs les plus -fraches les contours dlicats du tableau. Mademoiselle Duparc, -mademoiselle Debrie, avaient rivalis de complaisances et d'amabilits -pour l'enfant choisi, et Molire mit en scne ce riant ensemble. C'est -<i>Mlicerte</i>.</p> - -<p>Mais depuis longtemps Armande, perle tincelante, toile adore de ce -petit monde, concentrait tous les hommages. Elle trouva mauvais que ce -jeune enfant l'clipst. Sa vanit de femme et d'actrice en fut blesse. -S'il faut en croire la tradition, elle prodigua les mauvais traitements - l'enfant et le mit en fuite. En vain Molire essaya de le retenir. -Baron osa se prsenter lui-mme Louis XIV, et lui demander de quitter -la troupe de son bienfaiteur, permission que le roi lui accorda. Baron -consentit seulement jouer son rle dans <i>Mlicerte</i>, dont Molire, -arrt sans doute par tant de contrarits irritantes, ne termina que -les deux premiers actes.</p> - -<p>Fracheur de sentiment, grce de dtail, un ton lgiaque et lyrique, -rare chez Molire, distinguent ce charmant dbris, ce fragment prcieux -et lger, imitation souvent heureuse de la pastorale italienne et -espagnole, qui ne trouva place que dans la troisime entre du <i>Ballet -des Muses</i>. De la <i>Pastorale comique</i>, qui suivait <i>Mlicerte</i>, il ne -nous reste que les paroles, les airs mis en musique par Lulli, airs que -rien ne rattache l'un l'autre; amas confus de ruines potiques -travers lesquelles on entrevoit quelques traces des inventions -pittoresques et la profonde perturbation d'esprit que ressentit Molire, -priv de tout ce que son cœur aimait, dsirait ou protgeait. Ces -fragments, qui sont dans le got du <i>Pastor fido</i> et des <i>Loas</i>, de -Calderon, ou lui parurent indignes d'tre conservs, ou lui rappelrent -de trop douloureux souvenirs de cette poque de sa vie, car il les brla -de sa main.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span></p> - -<hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnages_melicerte" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="2"> - <col width="380" /> - <col width="220" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td> - <td class="tdltop">ACTEURS.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MLICERTE, bergre.</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Duparc.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DAPHN, bergre.</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Debrie.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ROXNE, bergre.</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Molire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MYRTIL, amant de Mlicerte.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Baron.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ACANTHE, amant de Daphn.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">TYRNE, amant d'roxne.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">LYCARSIS, ptre, cru pre de Myrtil.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">CORINNE, confidente de Mlicerte.</td> - <td class="tdltop2">Mad.<span class="smcap">Bjart.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">NICANDRE, berger.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MOPSE, berger, cru oncle de Mlicerte.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop">La scne est en Thessalie, dans la valle de Temp.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<div class="verse"> - <p class="vacte">ACTE PREMIER</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap"><ins class="correction" title="CSNE">SCNE</ins> I.</span>—DAPHN, ROXNE, ACANTHE, TYRNE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! charmante Daphn!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Trop aimable roxne!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Acanthe, laisse-moi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Ne me suis point, Tyrne.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE</span>, <span class="note"> Daphn.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pourquoi me chasses-tu?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE</span>, <span class="note"> roxne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Pourquoi fuis-tu mes pas?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN</span>, <span class="note"> Acanthe.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tu me plais loin de moi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE</span>, <span class="note"> Tyrne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Je m'aime o tu n'es pas.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne cesseras-tu point de m'tre si cruelle?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne cesseras-tu point tes inutiles vœux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne cesseras-tu point de m'tre si fcheux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si tu n'en prends piti, je succombe ma peine.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si tu ne veux partir, je quitterai ce lieu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, en m'loignant je te vais satisfaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon dpart va t'ter ce qui peut te dplaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Gnreuse roxne, en faveur de mes feux,</span><br /> - <span class="vi0">Daigne au moins, par piti, lui dire un mot ou deux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Obligeante Daphn, parle cette inhumaine,</span><br /> - <span class="vi0">Et sache d'o pour moi procde tant de haine.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—DAPHN, ROXNE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Acanthe a du mrite, et t'aime tendrement:</span><br /> - <span class="vi0">D'o vient que tu lui fais un si dur traitement?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tyrne vaut beaucoup, et languit pour tes charmes:</span><br /> - <span class="vi0">D'o vient que sans piti tu vois couler ses larmes?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Puisque j'ai fait ici la demande avant toi,</span><br /> - <span class="vi0">La raison te condamne rpondre avant moi.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour tous les soins d'Acanthe on me voit inflexible,</span><br /> - <span class="vi0">Parce qu' d'autres vœux je me trouve sensible.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne fais pour Tyrne clater que rigueur,</span><br /> - <span class="vi0">Parce qu'un autre choix est matre de mon cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Puis-je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir,</span><br /> - <span class="vi0">Je puis facilement contenter ton dsir;</span><br /> - <span class="vi0">Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable,</span><br /> - <span class="vi0">J'en garde dans ma poche un portrait admirable</span><br /> - <span class="vi0">Qui, jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il est sr que tes yeux le connotront d'abord.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je puis te contenter par une mme voie,</span><br /> - <span class="vi0">Et payer ton secret en pareille monnoie<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</span><br /> - <span class="vi0">J'ai de la main aussi de ce peintre fameux</span><br /> - <span class="vi0">Un aimable portrait de l'objet de mes vœux,</span><br /> - <span class="vi0">Si plein de tous ses traits et de sa grce extrme</span><br /> - <span class="vi0">Que tu pourras d'abord te le nommer toi-mme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La bote que le peintre a fait faire pour moi</span><br /> - <span class="vi0">Est tout fait semblable celle que je voi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai, l'une l'autre entirement ressemble,</span><br /> - <span class="vi0">Et, certe, il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Faisons en mme temps, par un peu de couleurs,</span><br /> - <span class="vi0">Confidence nos yeux du secret de nos cœurs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voyons qui plus vite entendra ce langage,</span><br /> - <span class="vi0">Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La mprise est plaisante, et tu te brouilles bien.</span><br /> - <span class="vi0">Au lieu de ton portrait, tu m'as rendu le mien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai, je ne sais comme j'ai fait la chose.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Donne. De cette erreur ta rverie est cause.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que veut dire ceci? Nous nous jouons, je croi</span><br /> - <span class="vi0">Tu fais de ces portraits mme chose que moi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Certes, c'est pour en rire, et tu peux me le rendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE</span>, <span class="note">mettant les deux portraits l'un ct de l'autre.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voici le vrai moyen de ne se point mprendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De mes sens prvenus est-ce une illusion?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon me sur mes yeux fait-elle impression?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Myrtil mes regards s'offre dans cet ouvrage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est le jeune Myrtil qui fait natre mes feux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes vœux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je venois aujourd'hui te prier de lui dire</span><br /> - <span class="vi0">Les soins que pour son sort son mrite m'inspire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je venois te chercher pour servir mon ardeur,</span><br /> - <span class="vi0">Dans le dessein que j'ai de m'assurer son cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Cette ardeur qu'il t'inspire est-elle si puissante?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">L'aimes-tu d'une amour qui soit si violente?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer,</span><br /> - <span class="vi0">Et sa grce naissante a de quoi tout charmer.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il n'est nymphe en l'aimant qui ne se tnt heureuse;</span><br /> - <span class="vi0">Et Diane, sans honte, en seroit amoureuse.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui,</span><br /> - <span class="vi0">Et, si j'avois cent cœurs, ils seroient tous pour lui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il efface mes yeux tout ce qu'on voit parotre;</span><br /> - <span class="vi0">Et, si j'avois un spectre, il en seroit le matre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce seroit donc en vain qu' chacune, en ce jour,</span><br /> - <span class="vi0">On nous voudroit du sein arracher cet amour:</span><br /> - <span class="vi0">Nos mes dans leurs vœux sont trop bien affermies.</span><br /> - <span class="vi0">Ne tchons, s'il se peut, qu' demeurer amies;</span><br /> - <span class="vi0">Et, puisqu'en mme temps, pour le mme sujet,</span><br /> - <span class="vi0">Nous avons toutes deux form mme projet,</span><br /> - <span class="vi0">Mettons dans ce dbat la franchise en usage,</span><br /> - <span class="vi0">Ne prenons l'une et l'autre aucun lche avantage,</span><br /> - <span class="vi0">Et courons nous ouvrir ensemble Lycarsis</span><br /> - <span class="vi0">Des tendres sentimens o nous jette son fils.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'ai peine concevoir, tant la surprise est forte,</span><br /> - <span class="vi0">Comme un tel fils est n d'un pre de la sorte;</span><br /> - <span class="vi0">Et sa taille, son air, sa parole, et ses yeux,</span><br /> - <span class="vi0">Feroient croire qu'il est issu du sang des dieux.</span><br /> - <span class="vi0">Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce pre,</span><br /> - <span class="vi0">Allons-lui de nos cœurs dcouvrir le mystre;</span><br /> - <span class="vi0">Et consentons qu'aprs, Myrtil entre nous deux</span><br /> - <span class="vi0">Dcide par son choix ce combat de nos vœux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre.</span><br /> - <span class="vi0">Ils pourront le quitter, cachons-nous pour attendre.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—LYCARSIS, MOPSE, NICANDRE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE</span>, <span class="note"> Lycarsis.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Dis-nous donc ta nouvelle.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Ah! que vous me pressez!</span><br /> - <span class="vi0">Cela ne se dit pas comme vous le pensez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que de sottes faons, et que de badinage!</span><br /> - <span class="vi0">Mnalque, pour chanter, n'en fait pas davantage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Parmi les curieux des affaires d'tat,</span><br /> - <span class="vi0">Une nouvelle dire est d'un puissant clat.</span><br /> - <span class="vi0">Je me veux mettre un peu sur<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a> l'homme d'importance,</span><br /> - <span class="vi0">Et jouir quelque temps de votre impatience.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Veux-tu par tes dlais nous fatiguer tous deux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0"><ins class="correction" title="Prens-tu">Prends-tu</ins> quelque plaisir te rendre fcheux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De grce, parle, et mets ces mines en arrire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Priez-moi donc tous deux de la bonne manire,</span><br /> - <span class="vi0">Et me dites chacun quel don vous me ferez</span><br /> - <span class="vi0">Pour obtenir de moi ce que vous dsirez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La peste soit du fat! Laissons-le l, Nicandre;</span><br /> - <span class="vi0">Il brle de parler, bien plus que nous d'entendre.</span><br /> - <span class="vi0">Sa nouvelle lui pse, il veut s'en dcharger;</span><br /> - <span class="vi0">Et ne l'couter pas est le faire enrager.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Te voil puni de tes faons de faire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je m'en vais vous le dire, coutez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">Point d'affaire</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! vous ne voulez pas m'entendre?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">Non.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi36">Eh bien,</span><br /> - <span class="vi0">Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Soit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Vous ne saurez pas qu'avec magnificence</span><br /> - <span class="vi0">Le roi vient honorer Temp de sa prsence;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour;</span><br /> - <span class="vi0">Qu' l'aise je l'y vis avec toute sa cour;</span><br /> - <span class="vi0">Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'on raisonne fort touchant cette venue.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nous n'avons pas envie aussi de rien savoir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vis cent choses l, ravissantes voir:</span><br /> - <span class="vi0">Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds la tte,</span><br /> - <span class="vi0">Sont brillans et pars comme au jour d'une fte;</span><br /> - <span class="vi0">Ils surprennent la vue; et nos prs au printemps,</span><br /> - <span class="vi0">Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins clatans.</span><br /> - <span class="vi0">Pour le prince, entre tous, sans peine on le remarque,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'une stade<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a> loin il sent son grand monarque:</span><br /> - <span class="vi0">Dans toute sa personne il a je ne sais quoi</span><br /> - <span class="vi0">Qui d'abord fait juger que c'est un matre roi.</span><br /> - <span class="vi0">Il le fait d'une grce nulle autre seconde;</span><br /> - <span class="vi0">Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde.</span><br /> - <span class="vi0">On ne croiroit jamais comme de toutes parts</span><br /> - <span class="vi0">Toute sa cour s'empresse chercher ses regards:</span><br /> - <span class="vi0">Ce sont autour de lui confusions plaisantes;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes</span><br /> - <span class="vi0">Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.</span><br /> - <span class="vi0">Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel;</span><br /> - <span class="vi0">Et la fte de Pan, parmi nous si chrie,</span><br /> - <span class="vi0">Auprs de ce spectacle est une gueuserie.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> - <span class="vi0">Mais, puisque sur le fier vous vous tenez si bien,</span><br /> - <span class="vi0">Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et nous ne te voulons aucunement entendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allez vous promener!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MOPSE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Va-t'en te faire pendre!</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—ROXENE, DAPHN, LYCARSIS.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS</span>, <span class="note">se croyant seul.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est de cette faon que l'on punit les gens,</span><br /> - <span class="vi0">Quand ils font les bents et les impertinens.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le ciel tienne, pasteur, vos brebis toujours saines!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Crs tienne de grains vos granges toujours pleines!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et le grand Pan vous donne chacune un poux</span><br /> - <span class="vi0">Qui vous aime beaucoup et soit digne de vous!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! Lycarsis, nos vœux mme but aspirent.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est pour le mme objet que nos deux cœurs soupirent.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et l'Amour, cet enfant qui cause nos langueurs,</span><br /> - <span class="vi0">A pris chez vous le trait dont il blesse nos cœurs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et nous venons ici chercher votre alliance,</span><br /> - <span class="vi0">Et voir qui de nous deux aura la prfrence.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nymphes...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Pour ce bien seul nous poussons des soupirs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis...</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">A ce bonheur tendent tous nos dsirs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un peu librement exprimer sa pense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pourquoi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">La biensance y semble un peu blesse.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! point.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Mais, quand le cœur brle d'un noble feu,</span><br /> - <span class="vi0">On peut, sans nulle honte, en faire un libre aveu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Cette libert nous peut tre permise,</span><br /> - <span class="vi0">Et du choix de nos cœurs la beaut l'autorise.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est blesser ma pudeur que me flatter ainsi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, non, n'affectez point de modestie ici.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin, tout notre bien est en votre puissance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est de vous que dpend notre unique esprance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Trouverons-nous en vous quelques difficults?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Nos vœux, dites-moi, seront-ils rejets?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, j'ai reu du ciel une me peu cruelle:</span><br /> - <span class="vi0">Je tiens de feu ma femme; et je me sens, comme elle,</span><br /> - <span class="vi0">Pour les dsirs d'autrui beaucoup d'humanit,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> - <span class="vi0">Et je ne suis point homme garder de fiert<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Accordez donc Myrtil notre amoureux zle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et souffrez que son choix rgle notre querelle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Myrtil!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De qui pensez-vous donc qu'ici nous vous parlons?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne sais, mais Myrtil n'est gure dans un ge</span><br /> - <span class="vi0">Qui soit propre ranger au joug du mariage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Son mrite naissant peut frapper d'autres yeux;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on veut s'engager un bien si prcieux,</span><br /> - <span class="vi0">Prvenir d'autres cœurs, et braver la fortune</span><br /> - <span class="vi0">Sous les fermes liens d'une chane commune.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comme par son esprit et ses autres brillans</span><br /> - <span class="vi0">Il rompt l'ordre commun et devance le temps,</span><br /> - <span class="vi0">Notre flamme pour lui veut en faire de mme,</span><br /> - <span class="vi0">Et rgler tous ses vœux sur son mrite extrme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai qu' son ge il surprend quelquefois;</span><br /> - <span class="vi0">Et cet Athnien qui fut chez moi vingt mois,</span><br /> - <span class="vi0">Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie</span><br /> - <span class="vi0">De lui remplir l'esprit de sa philosophie,</span><br /> - <span class="vi0">Sur de certains discours l'a rendu si profond,</span><br /> - <span class="vi0">Que, tout grand que je suis, souvent il me confond.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> - <span class="vi0">Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance,</span><br /> - <span class="vi0">Et son fait est ml de beaucoup d'innocence.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il n'est point tant enfant, qu' le voir chaque jour</span><br /> - <span class="vi0">Je ne le croie atteint dj d'un peu d'amour;</span><br /> - <span class="vi0">Et plus d'une aventure mes yeux s'est offerte</span><br /> - <span class="vi0">O j'ai connu qu'il suit la jeune Mlicerte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ils pourroient bien s'aimer; et je vois...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">Franc abus.</span><br /> - <span class="vi0">Pour elle, passe encore! elle a deux ans de plus;</span><br /> - <span class="vi0">Et deux ans, dans son sexe est une grande avance.</span><br /> - <span class="vi0">Mais, pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense,</span><br /> - <span class="vi0">Et les petits dsirs de se voir ajust</span><br /> - <span class="vi0">Ainsi que les bergers de haute qualit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin, nous dsirons, par le nœud d'hymne</span><br /> - <span class="vi0">Attacher sa fortune notre destine.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur,</span><br /> - <span class="vi0">Nous assurer de loin l'empire de son cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je m'en tiens honor plus qu'on ne sauroit croire.</span><br /> - <span class="vi0">Je suis un pauvre ptre; et ce m'est trop de gloire</span><br /> - <span class="vi0">Que deux nymphes d'un rang le plus haut du pays</span><br /> - <span class="vi0">Disputent se faire un poux de mon fils.</span><br /> - <span class="vi0">Puisqu'il vous plat qu'ainsi la chose s'excute,</span><br /> - <span class="vi0">Je consens que son choix rgle votre dispute;</span><br /> - <span class="vi0">Et celle qu' l'cart laissera cet arrt</span><br /> - <span class="vi0">Pourra, pour son recours, m'pouser s'il lui plat.</span><br /> - <span class="vi0">C'est toujours mme sang, et presque mme chose.</span><br /> - <span class="vi0">Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose,</span><br /> - <span class="vi0">Il tient quelque moineau qu'il a pris frachement</span><br /> - <span class="vi0">Et voil ses amours et son attachement.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—ROXNE, DAPHN et <ins class="correction" title="LICARSIS">LYCARSIS</ins>, dans le fond du thtre, MYRTIL.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL</span>,<span class="note"> se croyant seul, - et tenant un moineau dans une cage.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Innocente petite bte,</span><br /> - <span class="vi4">Qui contre ce qui vous arrte</span><br /> - <span class="vi4">Vous dbattez tant mes yeux,</span><br /> - <span class="vi0">De votre libert ne plaignez point la perte:</span><br /> - <span class="vi4">Votre destin est glorieux,</span><br /> - <span class="vi4">Je vous ai pris pour Mlicerte.</span><br /> - <span class="vi0">Elle vous baisera, vous prenant dans sa main,</span><br /> - <span class="vi4">Et de vous mettre en son sein</span><br /> - <span class="vi4">Elle vous fera la grce.</span><br /> - <span class="vi0">Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau?</span><br /> - <span class="vi0">Et qui des rois, hlas! heureux petit moineau!</span><br /> - <span class="vi4">Ne voudroit tre en votre place?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Myrtil, Myrtil, un mot! Laissons l ces joyaux;</span><br /> - <span class="vi0">Il s'agit d'autre chose ici que de moineau.</span><br /> - <span class="vi0">Ces deux nymphes, Myrtil, la fois te prtendent.</span><br /> - <span class="vi0">Et tout jeune, dj pour poux te demandent.</span><br /> - <span class="vi0">Je dois, par un hymen, t'engager leurs vœux,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est toi que l'on veut qui choisisses des deux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ces nymphes?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Oui. Des deux tu peux en choisir une.</span><br /> - <span class="vi0">Vois quel est ton bonheur, et bnis la fortune.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce choix qui m'est offert peut-il m'tre un bonheur,</span><br /> - <span class="vi0">S'il n'est aucunement souhait de mon cœur?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin, qu'on le reoive; et que, sans se confondre,</span><br /> - <span class="vi0">A l'honneur qu'elles font on songe bien rpondre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Malgr cette fiert qui rgne parmi nous,</span><br /> - <span class="vi0">Deux nymphes, Myrtil! viennent s'offrir vous;</span><br /> - <span class="vi0">Et de vos qualits les merveilles closes</span><br /> - <span class="vi0">Font que nous renversons ici l'ordre des choses.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur,</span><br /> - <span class="vi0">Consulter, sur ce choix, vos yeux et votre cœur;</span><br /> - <span class="vi0">Et nous n'en voulons point prvenir les suffrages</span><br /> - <span class="vi0">Par un rcit par de tous nos avantages.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est me faire un honneur dont l'clat me surprend;</span><br /> - <span class="vi0">Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand.</span><br /> - <span class="vi0">A vos rares bonts il faut que je m'oppose;</span><br /> - <span class="vi0">Pour mriter ce sort, je suis trop peu de chose;</span><br /> - <span class="vi0">Et je serois fch, quels qu'en soient les appas,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on vous blmt pour moi de faire un choix trop bas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Contentez nos dsirs, quoi qu'on en puisse croire,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne vous chargez point du soin de notre gloire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, ne descendez point dans ces humilits,</span><br /> - <span class="vi0">Et laissez-nous juger ce que vous mritez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le choix qui m'est offert s'oppose votre attente,</span><br /> - <span class="vi0">Et peut seul empcher que mon cœur vous contente.</span><br /> - <span class="vi0">Le moyen de choisir de deux grandes beauts,</span><br /> - <span class="vi0">gales en naissance et rares qualits?</span><br /> - <span class="vi0">Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable,</span><br /> - <span class="vi0">Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais en faisant refus de rpondre nos vœux,</span><br /> - <span class="vi0">Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Puisque nous consentons l'arrt qu'on peut rendre,</span><br /> - <span class="vi0">Ces raisons ne font rien vouloir s'en dfendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, si ces raisons ne vous satisfont pas,</span><br /> - <span class="vi0">Celle-ci le fera: j'aime d'autres appas;</span><br /> - <span class="vi0">Et je sens bien qu'un cœur qu'un bel objet engage</span><br /> - <span class="vi0">Est insensible et sourd tout autre avantage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment donc! Qu'est ceci? Qui l'et pu prsumer?</span><br /> - <span class="vi0">Et savez-vous, morveux! ce que c'est que d'aimer?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Sans savoir ce que c'est, mon cœur a su le faire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais cet amour me choque, et n'est pas ncessaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous ne deviez donc pas, si cela vous dplat,</span><br /> - <span class="vi0">Me faire un cœur sensible et tendre comme il est.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais ce cœur que j'ai fait me doit obissance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, lorsque d'obir il est en sa puissance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que n'empchiez-vous donc que l'on pt le charmer?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, je vous dfends que cela continue.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La dfense, j'ai peur, sera trop tard venue.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! les pres n'ont pas des droits suprieurs?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Les dieux, qui sont bien plus, ne forcent point les cœurs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Les dieux... Paix, petit sot! Cette philosophie</span><br /> - <span class="vi0">Me...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Ne vous mettez point en courroux, je vous prie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non: je veux qu'il se donne l'une pour poux,</span><br /> - <span class="vi0">Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous.</span><br /> - <span class="vi0">Ah! ah! je vous ferai sentir que je suis pre!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Traitons, de grce, ici les choses sans colre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Peut-on savoir de vous cet objet si charmant,</span><br /> - <span class="vi0">Dont la beaut, Myrtil, vous a fait son amant?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mlicerte, madame. Elle en peut faire d'autres.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ROXNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous comparez, Myrtil, ses qualits aux ntres?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAPHN.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le choix d'elle et de nous est assez ingal.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nymphes, au nom des dieux, n'en dites point de mal;</span><br /> - <span class="vi0">Daignez considrer, de grce, que je l'aime,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne me jetez point dans un dsordre extrme.</span><br /> - <span class="vi0">Si j'outrage, en l'aimant, vos clestes attraits,</span><br /> - <span class="vi0">Elle n'a point de part au crime que je fais;</span><br /> - <span class="vi0">C'est de moi, s'il vous plat, que vient toute l'offense.</span><br /> - <span class="vi0">Il est vrai, d'elle vous, je sais la diffrence;</span><br /> - <span class="vi0">Mais par sa destine on se trouve enchan;</span><br /> - <span class="vi0">Et je sens bien enfin que le ciel m'a donn</span><br /> - <span class="vi0">Pour vous tout le respect, nymphes, imaginable,</span><br /> - <span class="vi0">Pour elle tout l'amour dont une me est capable.</span><br /> - <span class="vi0">Je vois, la rougeur qui vient de vous saisir,</span><br /> - <span class="vi0">Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir.</span><br /> - <span class="vi0">Si vous parlez, mon cœur apprhende d'entendre</span><br /> - <span class="vi0">Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre;</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour me drober de semblables coups,</span><br /> - <span class="vi0">Nymphes, j'aime bien mieux prendre cong de vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Myrtil, hol! Myrtil! Veux-tu revenir, tratre!</span><br /> - <span class="vi0">Il fuit; mais on verra qui de nous est le matre.</span><br /> - <span class="vi0">Ne vous effrayez point de tous ces vains transports;</span><br /> - <span class="vi0">Vous l'aurez pour poux, j'en rponds corps pour corps.</span><br /> - </div> - - <p class="vacte">ACTE II</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—MLICERTE, CORINNE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Que les qualits dont Myrtil est orn</span><br /> - <span class="vi0">Ont su toucher d'amour roxne et Daphn?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'ensemble elles en ont dj fait la demande?</span><br /> - <span class="vi0">Et que, dans ce dbat, elles ont fait dessein</span><br /> - <span class="vi0">De passer, ds cette heure, recevoir sa main?</span><br /> - <span class="vi0">Ah! que tes mots ont peine sortir de ta bouche!</span><br /> - <span class="vi0">Et que c'est foiblement que mon souci te touche!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais quoi! que voulez-vous? C'est l la vrit,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous redites tout comme je l'ai cont<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais comment Lycarsis reoit-il cette affaire?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et ne vois-tu pas bien, toi qui sais mon ardeur,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'avec ces mots, hlas! tu me perces le cœur?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Me mettre aux yeux que le sort implacable</span><br /> - <span class="vi0">Auprs d'elles me rend trop peu considrable,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu' moi, par leur rang, on les va prfrer,</span><br /> - <span class="vi0">N'est-ce pas une ide me dsesprer?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais quoi! je vous rponds, et dis ce que je pense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! tu me fais mourir par ton indiffrence.</span><br /> - <span class="vi0">Mais, dis, quels sentimens Myrtil a-t-il fait voir?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne sais.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Et c'est l ce qu'il falloit savoir,</span><br /> - <span class="vi0">Cruelle!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CORINNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">En vrit, je ne sais comment faire;</span><br /> - <span class="vi0">Et de tous les cts, je trouve vous dplaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est que tu n'entres point dans tous les mouvemens</span><br /> - <span class="vi0">D'un cœur, hlas! rempli de tendres sentimens;</span><br /> - <span class="vi0">Va-t'en: laisse-moi seule, en cette solitude,</span><br /> - <span class="vi0">Passer quelques momens de mon inquitude.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—MLICERTE</p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous le voyez, mon cœur, ce que c'est que d'aimer;</span><br /> - <span class="vi0">Et Blise avoit su trop bien m'en informer.</span><br /> - <span class="vi0">Cette charmante mre, avant sa destine,</span><br /> - <span class="vi0">Me disoit une fois, sur le bord du Pne:</span><br /> - <span class="vi0">Ma fille, songe toi; l'amour aux jeunes cœurs</span><br /> - <span class="vi0">Se prsente toujours entour de douceurs.</span><br /> - <span class="vi0">D'abord il n'offre aux yeux que choses agrables;</span><br /> - <span class="vi0">Mais il trane aprs lui des troubles effroyables;</span><br /> - <span class="vi0">Et, si tu veux passer tes jours dans quelque paix,</span><br /> - <span class="vi0">Toujours, comme d'un mal, dfends-toi de ses traits.</span><br /> - <span class="vi0">De ces leons, mon cœur, je m'tois souvenue;</span><br /> - <span class="vi0">Et, quand Myrtil venoit s'offrir ma vue,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il jouoit avec moi, qu'il me rendoit des soins,</span><br /> - <span class="vi0">Je vous disois toujours de vous y plaire moins:</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne me crtes point; et votre complaisance</span><br /> - <span class="vi0">Se vit bientt change en trop de bienveillance.</span><br /> - <span class="vi0">Dans ce naissant amour qui flattoit vos dsirs.</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs;</span><br /> - <span class="vi0">Cependant vous voyez la cruelle disgrce</span><br /> - <span class="vi0">Dont en ce triste jour le destin vous menace,</span><br /> - <span class="vi0">Et la peine mortelle o vous voil rduit.</span><br /> - <span class="vi0">Ah! mon cœur! ah! mon cœur! je vous l'avois bien dit.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> - <span class="vi0">Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte.</span><br /> - <span class="vi0">Voici...</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—MYRTIL, MLICERTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">J'ai fait tantt, charmante Mlicerte,</span><br /> - <span class="vi0">Un petit prisonnier que je garde pour vous,</span><br /> - <span class="vi0">Et dont peut-tre un jour je deviendrai jaloux.</span><br /> - <span class="vi0">C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrme</span><br /> - <span class="vi0">Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi-mme.</span><br /> - <span class="vi0">Le prsent n'est pas grand; mais les divinits</span><br /> - <span class="vi0">Ne jettent leurs regards que sur les volonts.</span><br /> - <span class="vi0">C'est le cœur qui fait tout; et jamais la richesse</span><br /> - <span class="vi0">Des prsents que... Mais, ciel! d'o vient cette tristesse?</span><br /> - <span class="vi0">Qu'avez-vous, Mlicerte, et quel sombre chagrin</span><br /> - <span class="vi0">Se voit dans vos beaux yeux rpandu ce matin?</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne rpondez point; et ce morne silence</span><br /> - <span class="vi0">Redouble encor ma peine et mon impatience.</span><br /> - <span class="vi0">Parlez. De quel ennui ressentez-vous les coups?</span><br /> - <span class="vi0">Qu'est-ce donc?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Ce n'est rien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Ce n'est rien, dites-vous?</span><br /> - <span class="vi0">Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes.</span><br /> - <span class="vi0">Cela s'accorde-t-il, beaut pleine de charmes?</span><br /> - <span class="vi0">Ah! ne me faites point un secret dont je meurs,</span><br /> - <span class="vi0">Et m'expliquez, hlas! ce que disent ces pleurs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Rien ne me serviroit de vous le faire entendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Devez-vous rien avoir que je ne doive apprendre?</span><br /> - <span class="vi0">Et ne blessez-vous pas notre amour aujourd'hui,</span><br /> - <span class="vi0">De vouloir me voler ma part de votre ennui<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>?</span><br /> - <span class="vi0">Ah! ne le cachez point l'ardeur qui m'inspire.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, Myrtil, et bien, il faut donc vous le dire.</span><br /> - <span class="vi0">J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous,</span><br /> - <span class="vi0">roxne et Daphn vous veulent pour poux;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous avouerai que j'ai cette foiblesse,</span><br /> - <span class="vi0">De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse,</span><br /> - <span class="vi0">Sans accuser du sort la rigoureuse loi,</span><br /> - <span class="vi0"> Qui les rend, dans leurs vœux, prfrables moi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et vous pouvez l'avoir, cette injuste tristesse!</span><br /> - <span class="vi0">Vous pouvez souponner mon amour de foiblesse,</span><br /> - <span class="vi0">Et croire qu'engag par des charmes si doux,</span><br /> - <span class="vi0">Je puisse tre jamais quelque autre qu' vous!</span><br /> - <span class="vi0">Que je puisse accepter une autre main offerte!</span><br /> - <span class="vi0">Eh! que vous ai-je fait, cruelle Mlicerte!</span><br /> - <span class="vi0">Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur,</span><br /> - <span class="vi0">Et faire un jugement si mauvais de mon cœur?</span><br /> - <span class="vi0">Quoi! faut-il que de lui vous ayez quelque crainte?</span><br /> - <span class="vi0">Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte:</span><br /> - <span class="vi0">Et que me sert d'aimer comme je fais, hlas!</span><br /> - <span class="vi0">Si vous tes si prte ne le croire pas?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je pourrois moins, Myrtil, redouter ces rivales,</span><br /> - <span class="vi0">Si les choses toient de part et d'autre gales;</span><br /> - <span class="vi0">Et, dans un rang pareil, j'oserois esprer</span><br /> - <span class="vi0">Que peut-tre l'amour me feroit prfrer;</span><br /> - <span class="vi0">Mais l'ingalit de bien et de naissance</span><br /> - <span class="vi0">Qui peut, d'elles moi, faire la diffrence...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! leur rang de mon cœur ne viendra point bout,</span><br /> - <span class="vi0">Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout.</span><br /> - <span class="vi0">Je vous aime: il suffit; et, dans votre personne,</span><br /> - <span class="vi0">Je vois rang, biens, trsors, tats, sceptre, couronne;</span><br /> - <span class="vi0">Et des rois les plus grands m'offrt-on le pouvoir,</span><br /> - <span class="vi0">Je n'y changerois pas le bien de vous avoir.</span><br /> - <span class="vi0">C'est une vrit toute sincre et pure;</span><br /> - <span class="vi0">Et pouvoir en douter est me faire une injure.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, je crois, Myrtil, puisque vous le voulez,</span><br /> - <span class="vi0">Que vos vœux, par leur rang, ne sont point branls;</span><br /> - <span class="vi0">Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles,</span><br /> - <span class="vi0">Votre cœur m'aime assez pour me mieux aimer qu'elles.</span><br /> - <span class="vi0">Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivrez la voix:</span><br /> - <span class="vi0">Votre pre, Myrtil, rglera votre choix;</span><br /> - <span class="vi0">Et de mme qu' vous je ne lui suis pas chre,</span><br /> - <span class="vi0">Pour prfrer tout une simple bergre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, chre Mlicerte, il n'est pre ni dieux</span><br /> - <span class="vi0">Qui me puissent forcer quitter vos beaux yeux;</span><br /> - <span class="vi0">Et, toujours de mes vœux reine comme vous tes...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! Myrtil, prenez garde ce qu'ici vous faites:</span><br /> - <span class="vi0">N'allez point prsenter un espoir mon cœur</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il recevroit peut-tre avec trop de douceur,</span><br /> - <span class="vi0">Et qui, tombant aprs comme un clair qui passe,</span><br /> - <span class="vi0">Me rendroit plus cruel le coup de ma disgrce.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! faut-il des sermens appeler le secours,</span><br /> - <span class="vi0">Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours?</span><br /> - <span class="vi0">Que vous vous faites tort par de telles alarmes,</span><br /> - <span class="vi0">Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes!</span><br /> - <span class="vi0">Eh bien, puisqu'il le faut, je jure par les dieux,</span><br /> - <span class="vi0">Et, si ce n'est assez, je jure par vos yeux</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on me tuera plutt que je vous abandonne.</span><br /> - <span class="vi0">Recevez-en ici la foi que je vous donne,</span><br /> - <span class="vi0">Et souffrez que ma bouche, avec ravissement,</span><br /> - <span class="vi0">Sur cette belle main en signe le serment.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu'on ne vous voie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Est-il rien...? Mais, ciel! on vient troubler ma joie!</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—LYCARSIS, MYRTIL, MLICERTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne vous contraignez pas pour moi.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi28">Quel sort fcheux!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Cela ne va pas mal: continuez tous deux.</span><br /> - <span class="vi0">Peste! mon petit-fils, que vous avez l'air tendre,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'en matre dj vous savez vous y prendre!</span><br /> - <span class="vi0">Vous a-t-il, ce savant qu'Athnes exila,</span><br /> - <span class="vi0">Dans sa philosophie appris ces choses-l?</span><br /> - <span class="vi0">Et vous, qui lui donnez de si douce manire</span><br /> - <span class="vi0">Votre main baiser, la gentille bergre,</span><br /> - <span class="vi0">L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs</span><br /> - <span class="vi0">Par qui vous dbauchez ainsi les jeunes cœurs?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! quittez de ces mots l'outrageante bassesse,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitis...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez.</span><br /> - <span class="vi0">A du respect pour vous la naissance m'engage;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je saurai, sur moi, vous punir de l'outrage.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, j'atteste le ciel que si, contre mes vœux,</span><br /> - <span class="vi0">Vous lui dites encor le moindre mot fcheux,</span><br /> - <span class="vi0">Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice,</span><br /> - <span class="vi0">Au milieu de mon sein vous chercher un supplice;</span><br /> - <span class="vi0">Et, par mon sang vers, lui marquer promptement</span><br /> - <span class="vi0">L'clatant dsaveu de votre emportement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MLICERTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme,</span><br /> - <span class="vi0">Et que mon dessein soit de sduire son me.</span><br /> - <span class="vi0">S'il s'attache me voir, et me veut quelque bien,</span><br /> - <span class="vi0">C'est de son mouvement: je ne l'y force en rien.</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est pas que mon cœur veuille ici se dfendre</span><br /> - <span class="vi0">De rpondre ses <ins class="correction" title="veux">vœux</ins> d'une ardeur assez tendre;</span><br /> - <span class="vi0">Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer:</span><br /> - <span class="vi0">Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer;</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour vous arracher toute injuste crance,</span><br /> - <span class="vi0">Je vous promets ici d'viter sa prsence,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> - <span class="vi0">De faire place au choix o vous vous rsoudrez,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne souffrir ses vœux que quand vous le voudrez.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—LYCARSIS, MYRTIL.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien; vous triomphez avec cette retraite.</span><br /> - <span class="vi0">Et, dans ces mots, votre me a ce qu'elle souhaite;</span><br /> - <span class="vi0">Mais apprenez qu'en vain vous vous rjouissez;</span><br /> - <span class="vi0">Que vous serez tromp dans ce que vous pensez,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance,</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne gagnerez rien sur ma persvrance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment! quel orgueil, fripon! vous vois-je aller?</span><br /> - <span class="vi0">Est-ce de la faon que l'on me doit parler?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage;</span><br /> - <span class="vi0">Pour rentrer au devoir je change de langage,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous prie ici, mon pre, au nom des dieux,</span><br /> - <span class="vi0">Et par tout ce qui peut vous tre prcieux,</span><br /> - <span class="vi0">De ne vous point servir, dans cette conjoncture,</span><br /> - <span class="vi0">Des fiers droits que sur moi vous donne la nature.</span><br /> - <span class="vi0">Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux.</span><br /> - <span class="vi0">Le jour est un prsent que j'ai reu de vous:</span><br /> - <span class="vi0">Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable,</span><br /> - <span class="vi0">Si vous me l'allez rendre, hlas! insupportable?</span><br /> - <span class="vi0">Il est, sans Mlicerte, un supplice mes yeux;</span><br /> - <span class="vi0">Sans ses divins appas rien ne m'est prcieux;</span><br /> - <span class="vi0">Ils font tout mon bonheur et toute mon envie;</span><br /> - <span class="vi0">Et, si vous me l'tez, vous m'arrachez la vie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Aux douleurs de son me il me fait prendre part.</span><br /> - <span class="vi0">Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendard?</span><br /> - <span class="vi0">Quel amour! quels transports! quels discours pour son ge!</span><br /> - <span class="vi0">J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL</span>, <span class="note">se jetant aux genoux de Lycarsis.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voyez, me voulez-vous ordonner de mourir?</span><br /> - <span class="vi0">Vous n'avez qu' parler: je suis prt d'obir.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je n'y puis plus tenir: il m'arrache des larmes,</span><br /> - <span class="vi0">Et ses tendres propos me font rendre les armes.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que si, dans votre cœur, un reste d'amiti</span><br /> - <span class="vi0">Vous peut de mon destin donner quelque piti,</span><br /> - <span class="vi0">Accordez Mlicerte mon ardente envie,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous ferez bien plus que me donner la vie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Lve-toi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Serez-vous sensible mes soupirs?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">J'obtiendrai de vous l'objet de mes dsirs?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige</span><br /> - <span class="vi0">A me donner sa main?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Oui. Lve-toi, te dis-je.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">O pre! le meilleur qui jamais ait t,</span><br /> - <span class="vi0">Que je baise vos mains aprs tant de bont!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! que pour ses enfans un pre a de foiblesse!</span><br /> - <span class="vi0">Peut-on rien refuser leurs mots de tendresse?</span><br /> - <span class="vi0">Et ne se sent-on pas certains mouvemens doux,</span><br /> - <span class="vi0">Quand on vient songer que cela sort de vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Me tiendrez-vous au moins la parole avance?</span><br /> - <span class="vi0">Ne changerez-vous point, dites-moi, de pense?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Me permettez-vous de vous dsobir.</span><br /> - <span class="vi0">Si de ces sentimens on vous fait revenir?</span><br /> - <span class="vi0">Prononcez le mot.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCARSIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Oui. Ah! nature! nature!</span><br /> - <span class="vi0">Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture</span><br /> - <span class="vi0">De l'amour que sa nice et toi vous vous portez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! que ne dois-je point vos rares bonts!</span><br /> - <span class="vnote4">Seul.</span><br /> - <span class="vi0">Quelle heureuse nouvelle dire Mlicerte!</span><br /> - <span class="vi0">Je n'accepterois pas une couronne offerte,</span><br /> - <span class="vi0">Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter</span><br /> - <span class="vi0">Ce merveilleux succs qui la doit contenter.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—<ins class="correction" title="ACANTE">ACANTHE</ins>, TYRNE, MYRTIL.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! Myrtil, vous avez du ciel reu des charmes</span><br /> - <span class="vi0">Qui nous ont prpar des matires de larmes;</span><br /> - <span class="vi0">Et leur naissant clat, fatal nos ardeurs,</span><br /> - <span class="vi0">De ce que nous aimons nous enlve les cœurs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Peut-on savoir, Myrtil, vers qui, de ces deux belles,</span><br /> - <span class="vi0">Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles?</span><br /> - <span class="vi0">Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux,</span><br /> - <span class="vi0">Dont se voit foudroy tout l'espoir de nos vœux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne faites point languir deux amans davantage,</span><br /> - <span class="vi0">Et nous dites quel sort votre cœur nous partage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs clatans</span><br /> - <span class="vi0">En mourir tout d'un coup que traner si longtemps.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Rendez, nobles bergers, le calme votre flamme,</span><br /> - <span class="vi0">La belle Mlicerte a captiv mon me.</span><br /> - <span class="vi0">Auprs de cet objet mon sort est assez doux,</span><br /> - <span class="vi0">Pour ne pas consentir rien prendre sur vous;</span><br /> - <span class="vi0">Et, si vos vœux enfin n'ont que les miens craindre,</span><br /> - <span class="vi0">Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! Myrtil, se peut-il que deux tristes amans...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Est-il vrai que le ciel, sensible nos tourmens...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui; content de mes fers comme d'une victoire,</span><br /> - <span class="vi0">Je me suis excus de ce choix plein de gloire:</span><br /> - <span class="vi0">J'ai de mon pre encor chang les volonts,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'ai fait consentir mes flicits.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE</span>, <span class="note"> Tyrne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! que cette aventure est un charmant miracle,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu' notre poursuite elle te un grand obstacle!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TYRNE</span>, <span class="note"> Acanthe.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Elle peut renvoyer ces nymphes nos vœux,</span><br /> - <span class="vi0">Et nous donner moyen d'tre contens tous deux.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—NICANDRE, MYRTIL, ACANTHE, TYRNE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Savez-vous en quel lieu Mlicerte est cache?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">En diligence elle est partout cherche.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et pourquoi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Nous allons perdre cette beaut.</span><br /> - <span class="vi0">C'est pour elle qu'ici le roi s'est transport;</span><br /> - <span class="vi0">Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">O ciel! Expliquez-moi ce discours, je vous prie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">NICANDRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce sont des incidens grands et mystrieux.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, le roi vient chercher Mlicerte en ces lieux;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on dit qu'autrefois feu Blise sa mre,</span><br /> - <span class="vi0">Dont tout Temp croyoit que Mopse toit le frre...</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> - <span class="vi0">Mais je me suis charg de la chercher partout:</span><br /> - <span class="vi0">Vous saurez tout cela tantt de bout en bout.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MYRTIL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! dieux! quelle rigueur! Eh! Nicandre, Nicandre!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ACANTHE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene">FIN DE MLICERTE.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>PASTORALE COMIQUE</h2> - -<hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnages_pastorale" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="2"> - <col width="400" /> - <col width="120" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="2" class="tdltop">PERSONNAGES DE LA PASTORALE.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">IRIS, jeune bergre.</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Debrie.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">LYCAS, riche pasteur, amant d'Iris.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">PHILNE, riche pasteur, amant d'Iris.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Estival.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">CORYDON, jeune berger, confident de Lycas, - amant d'Iris.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">UN PATRE, ami de Philne.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">UN BERGER.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdltop">PERSONNAGES DU BALLET.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MAGICIENS dansans.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MAGICIENS chantans.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DMONS dansans.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">PAYSANS.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">UNE GYPTIENNE chantante et dansante.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">GYPTIENS dansans.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop">La scne est en Thessalie, dans un hameau de la valle de Temp.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<div class="verse"> - - <p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—LYCAS, CORYDON.</p> - - <p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—LYCAS, MAGICIENS chantans et dansans, - DMONS.</p> - - <p class="center"><span class="smcap">PREMIRE ENTRE DE BALLET.</span></p> - - <p class="noteleft">Deux magiciens commencent, en dansant, un enchantement pour embellir - Lycas; ils frappent la terre avec leurs baguettes, et en font sortir six - dmons, qui se joignent eux. Trois magiciens sortent aussi de dessous - terre.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">TROIS MAGICIENS CHANTANS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">Desse des appas,</span><br /> - <span class="vi2">Ne nous refuse pas</span><br /> - <span class="vi0">La grce qu'implorent nos bouches.</span><br /> - <span class="vi0">Nous t'en prions par tes rubans,</span><br /> - <span class="vi0">Par tes boucles de diamans,</span><br /> - <span class="vi0">Ton rouge, ta poudre, tes mouches,</span><br /> - <span class="vi0">Ton masque, ta coiffe et tes gants.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">UN MAGICIEN</span>, <span class="note">seul.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">O toi qui peux rendre agrables</span><br /> - <span class="vi0">Les visages les plus mal faits,</span><br /> - <span class="vi0">Rpands, Vnus, de tes attraits</span><br /> - <span class="vi0">Deux ou trois doses charitables</span><br /> - <span class="vi0">Sur ce museau tondu tout frais!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">Desse des appas,</span><br /> - <span class="vi2">Ne nous refuse pas</span><br /> - <span class="vi0">La grce qu'implorent nos bouches.</span><br /> - <span class="vi0">Nous t'en prions par tes rubans,</span><br /> - <span class="vi0"><ins class="correction" title="Pas">Par</ins> tes boucles de diamans,</span><br /> - <span class="vi0">Ton rouge, ta poudre, tes mouches,</span><br /> - <span class="vi0">Ton masque, ta coiffe et tes gants.</span><br /> - </div> - - <p class="center"><span class="smcap">DEUXIME ENTRE DE BALLET.</span></p> - - <p class="noteleft">Les six dmons dansans habillent Lycas d'une manire ridicule et - bizarre.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Ah! qu'il est beau,</span><br /> - <span class="vi4">Le jouvenceau!</span><br /> - <span class="vi0">Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau!</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il va faire mourir de belles!</span><br /> - <span class="vi0">Auprs de lui les plus cruelles</span><br /> - <span class="vi0">Ne pourront tenir dans leur peau.</span><br /> - <span class="vi4">Ah! qu'il est beau,</span><br /> - <span class="vi4">Le jouvenceau!</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> - <span class="vi0">Ah! qu'il est beau! ah! qu'il est beau<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>!</span><br /> - <span class="vi0">Ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho, ho!</span><br /> - </div> - - <p class="center"><span class="smcap">TROISIME ENTRE DE BALLET.</span></p> - - <p class="noteleft">Les magiciens et les dmons continuent leurs danses, tandis que les - trois magiciens chantans continuent se moquer de Lycas.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">LES TROIS MAGICIENS CHANTANS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Qu'il est joli,</span><br /> - <span class="vi4">Gentil, poli!</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il est joli! qu'il est joli!</span><br /> - <span class="vi0">Est-il des yeux qu'il ne ravisse!</span><br /> - <span class="vi0">Il passe en beaut feu Narcisse,</span><br /> - <span class="vi0">Qui fut un blondin accompli.</span><br /> - <span class="vi4">Qu'il est joli,</span><br /> - <span class="vi4">Gentil, poli!</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il est joli! qu'il est joli!</span><br /> - <span class="vi0">Hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi, hi!</span><br /> - </div> - - <p class="noteleft">Les trois magiciens chantans s'enfoncent dans la terre, et les - magiciens dansans disparoissent.</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—LYCAS, PHILNE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note">sans voir Lycas, chante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Paissez, chres brebis, les herbettes naissantes;</span><br /> - <span class="vi0">Ces prs et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, si vous dsirez vivre toujours contentes,</span><br /> - <span class="vi8">Petites innocentes,</span><br /> - <span class="vi8">Gardez-vous bien d'aimer.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS</span>, <span class="note">sans voir Philne.</span></p> - - <p class="noteleft">Ce pasteur, voulant faire des vers pour sa matresse, prononce le nom - d'Iris assez haut pour que Philne l'entende.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note"> Lycas.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Est-ce toi que j'entends, tmraire? Est-ce toi</span><br /> - <span class="vi0">Qui nommes la beaut qui me tient sous sa loi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8"> Oui, c'est moi; oui, c'est moi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Oses-tu bien, en aucune faon,</span><br /> - <span class="vi8">Profrer ce beau nom?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Eh! pourquoi non? eh! pourquoi non?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Iris charme mon me;</span><br /> - <span class="vi8">Et qui pour elle aura</span><br /> - <span class="vi8">Le moindre brin de flamme,</span><br /> - <span class="vi8">Il s'en repentira.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Je me moque de cela,</span><br /> - <span class="vi8">Je me moque de cela.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Je t'tranglerai, mangerai,</span><br /> - <span class="vi6">Si tu nommes jamais ma belle;</span><br /> - <span class="vi6">Ce que je dis, je le ferai,</span><br /> - <span class="vi6">Je t'tranglerai, mangerai.</span><br /> - <span class="vi6">Il suffit que j'en aie jur:</span><br /> - <span class="vi6">Quand les dieux prendroient ta querelle,</span><br /> - <span class="vi6">Je t'tranglerai, mangerai,</span><br /> - <span class="vi6">Si tu nommes jamais ma belle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Bagatelle, bagatelle!</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—IRIS, LYCAS.</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—LYCAS, UN PATRE.</p> - - <p class="noteleft">Un ptre apporte Lycas un cartel de la part de Philne.</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—LYCAS, CORYDON.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—PHILNE, LYCAS.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note">chante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Arrte, malheureux!</span><br /> - <span class="vi10">Tourne, tourne visage;</span><br /> - <span class="vi10">Et voyons qui des deux</span><br /> - <span class="vi10">Obtiendra l'avantage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote4">Lycas hsite se battre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">C'est par trop discourir;</span><br /> - <span class="vi10">Allons, il faut mourir.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>—PHILNE, LYCAS, PAYSANS.</p> - - <p class="noteleft">Les paysans viennent pour sparer Philne et Lycas.</p> - - <p class="center"><span class="smcap">QUATRIME ENTRE DE BALLET.</span></p> - - <p class="noteleft">Les paysans prennent querelle en voulant sparer les deux pasteurs, et - dansent en se battant.</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>—CORYDON, LYCAS, PHILNE, PAYSANS.</p> - - <p class="noteleft">Corydon, par ses discours, trouve moyen d'apaiser la querelle des - paysans.</p> - - <p class="center"><span class="smcap">CINQUIME ENTRE DE BALLET.</span></p> - - <p class="noteleft">Les paysans rconcilis dansent ensemble.</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>—CORYDON, LYCAS, PHILNE.</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XI.</span>—IRIS, CORYDON.</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XII.</span>—PHILNE, LYCAS, IRIS, CORYDON.</p> - - <p class="noteleft">Lycas et Philne, amans de la bergre, la pressent de dcider lequel - des deux aura la prfrence.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note"> Iris.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">N'attendez pas qu'ici je me vante moi-mme,</span><br /> - <span class="vi4">Pour le choix que vous balancez;</span><br /> - <span class="vi4">Vous avez des yeux, je vous aime;</span><br /> - <span class="vi6">C'est vous en dire assez.</span><br /> - <span class="vnote4">La bergre dcide en faveur de Corydon.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XIII.</span>—PHILNE, LYCAS.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span> <span class="note">chante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Hlas! peut-on sentir de plus vive douleur?</span><br /> - <span class="vi2">Nous prfrer un servile pasteur!</span><br /> - <span class="vi4">O ciel!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS</span> <span class="note">chante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">O sort!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Quelle rigueur!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quel coup!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Quoi! tant de pleurs,</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi28">Tant de persvrance,</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tant de langueur,</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Tant de souffrance,</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tant de vœux,</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Tant de soins,</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Tant d'ardeur,</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi36">Tant d'amour,</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Avec tant de mpris sont traits en ce jour!</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> - <span class="vi0">Ah! cruelle!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Cœur dur!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Tigresse!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi28">Inexorable!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Inhumaine!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Inflexible!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Ingrate!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi28">Impitoyable!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Tu veux donc nous faire mourir?</span><br /> - <span class="vi0">Il te faut contenter.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Il te faut obir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE</span>, <span class="note">tirant son javelot.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">Mourons, Lycas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS</span>, <span class="note">tirant son javelot.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Mourons, Philne.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">Avec ce fer, finissons notre peine.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pousse.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Ferme!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Courage!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Allons, va le premier.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">LYCAS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Non, je veux marcher le dernier.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Puisque mme malheur aujourd'hui nous assemble,</span><br /> - <span class="vi6">Allons, partons ensemble.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XIV.</span>—UN BERGER, LYCAS, PHILNE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">LE BERGER</span> <span class="note">chante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Ah! quelle folie</span><br /> - <span class="vi6">De quitter la vie</span><br /> - <span class="vi6">Pour une beaut</span><br /> - <span class="vi4">Dont on est rebut!</span><br /> - <span class="vi0">On peut pour un objet aimable,</span><br /> - <span class="vi0">Dont le cœur nous est favorable,</span><br /> - <span class="vi2">Vouloir perdre la clart;</span><br /> - <span class="vi6">Mais quitter la vie</span><br /> - <span class="vi6">Pour une beaut</span><br /> - <span class="vi4">Dont on est rebut,</span><br /> - <span class="vi6">Ah! quelle folie!</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE XV.</span>—UNE GYPTIENNE, GYPTIENS dansans.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">L'GYPTIENNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">D'un pauvre cœur</span><br /> - <span class="vi0">Soulagez le martyre;</span><br /> - <span class="vi2">D'un pauvre cœur</span><br /> - <span class="vi0">Soulagez la douleur.</span><br /> - <span class="vi2">J'ai beau vous dire</span><br /> - <span class="vi2">Ma vive ardeur,</span><br /> - <span class="vi2">Je vous vois rire</span><br /> - <span class="vi2">De ma langueur.</span><br /> - <span class="vi0">Ah! cruelle, j'expire</span><br /> - <span class="vi2">Sous tant de rigueur.</span><br /> - <span class="vi2">D'un pauvre cœur</span><br /> - <span class="vi0">Soulagez le martyre;</span><br /> - <span class="vi2">D'un pauvre cœur</span><br /> - <span class="vi0">Soulagez la douleur.</span><br /> - </div> - - <p class="center"><span class="smcap">SIXIME ENTRE DE BALLET.</span></p> - - <p class="note">Douze gyptiens, dont quatre jouent de la guitare, quatre des - castagnettes, quatre des gnacares<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>, dansent avec l'gyptienne aux - chansons qu'elle chante.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">L'GYPTIENNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">Croyez-moi, htons-nous, ma Sylvie,</span><br /> - <span class="vi2">Usons bien des momens prcieux;</span><br /> - <span class="vi4">Contentons ici notre envie,</span><br /> - <span class="vi2">De nos ans le feu nous y convie,</span><br /> - <span class="vi0">Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">Quand l'hiver a glac nos gurets,</span><br /> - <span class="vi2">Le printemps vient reprendre sa place,</span><br /> - <span class="vi2">Et ramne nos champs leurs attraits;</span><br /> - <span class="vi4">Mais, hlas! quand l'ge nous glace,</span><br /> - <span class="vi0">Nos beaux jours ne reviennent jamais.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">Ne cherchons tous les jours qu' nous plaire,</span><br /> - <span class="vi2">Soyons-y l'un et l'autre empresss;</span><br /> - <span class="vi4">Du plaisir faisons notre affaire,</span><br /> - <span class="vi2">Des chagrins songeons nous dfaire;</span><br /> - <span class="vi2">Il vient un temps o l'on en prend assez.</span><br /> - </div> - - <div class="stanza"> - <span class="vi2">Quand l'hiver a glac nos gurets,</span><br /> - <span class="vi2">Le printemps vient reprendre sa place,</span><br /> - <span class="vi2">Et ramne nos champs leurs attraits;</span><br /> - <span class="vi4">Mais, hlas! quand l'ge nous glace,</span><br /> - <span class="vi2">Nos beaux jours ne reviennent jamais.</span><br /><br /> - </div> - - <p class="vscene">FIN DE LA PASTORALE COMIQUE.</p> - - <hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnages_pastorale_suite" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="1"> - <col width="530" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop">NOMS DES PERSONNES<br /> - <span class="smcap">QUI RCITOIENT, CHANTOIENT ET DANSOIENT DANS LA PASTORALE</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">IRIS, mademoiselle <span class="smcap">Debrie</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">LYCAS, le sieur <span class="smcap">Molire</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">PHILNE, le sieur <span class="smcap">Estival</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">CORYDON, le sieur <span class="smcap">la Grange</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">UN BERGER, le sieur <span class="smcap">Blondel</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">UN PATRE, le sieur de <span class="smcap">Chateauneuf</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2"><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> - MAGICIENS dansans, les sieurs <span class="smcap">la Pierre</span>, <span class="smcap">Favier</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MAGICIENS chantans, les sieurs <span class="smcap">le Gros</span>, - <span class="smcap">Don</span>, <span class="smcap">Gaye</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DMONS dansans, les sieurs <span class="smcap">Chicanneau</span>, - <span class="smcap">Bonnard</span>, <span class="smcap">Noblet</span> le cadet, - <span class="smcap">Arnald</span>, <span class="smcap">Mayeu</span>, <span class="smcap">Foignard</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">PAYSANS, les sieurs <span class="smcap">Dolivet</span>, <span class="smcap">Desonets</span>, <span class="smcap">du Pron</span>, <span class="smcap">la Pierre</span>, <span class="smcap">Mercier</span>, <span class="smcap">Pesan</span>, <span class="smcap">le Roy</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">GYPTIENNE dansante et chantante, le sieur <span class="smcap">Noblet</span> l'an.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">GYPTIENS dansans: quatre jouant de la guitare, les sieurs <span class="smcap">Lulli</span>, - <span class="smcap">Beauchamp</span>, <span class="smcap">Chicanneau</span>, <span class="smcap">Vaigart</span>; quatre jouant des castagnettes, - les sieurs <span class="smcap">Favier</span>, <span class="smcap">Bonnard</span>, <span class="smcap">Saint-Andr</span>, <span class="smcap">Arnald</span>; quatre - jouant des gnacares, les sieurs <span class="smcap">la Marre</span>, <span class="smcap">Des-Airs</span> - second, <span class="smcap">du Feu</span>, <span class="smcap">Pesan</span>.</td> - </tr> - </tbody> -</table> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span></p> - -<h2><a name="ch7" id="ch7"></a><span class="big130">LE SICILIEN</span><br /> -<span class="small80">OU L'AMOUR PEINTRE</span><br /><br /> -<small>COMDIE-BALLET</small></h2> - -<p class="center"><b>REPRSENTE POUR LA PREMIRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE, DEVANT LA -COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 6 JANVIER 1667, ET A PARIS, SUR LE -THATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 10 JUIN SUIVANT.</b></p> - -<p>Molire n'tait satisfait ni de sa <i>Pastorale comique</i> ni de -<i>Mlicerte</i>. Le dpart du jeune Baron renouvelait l'amertume de ses -chagrins intrieurs. Dans <i>le Sicilien</i>, charmante esquisse, d'un -coloris plus chaud que la plupart de ses œuvres, et qui devait -trouver sa place dans la seconde reprsentation du <i>Ballet des Muses</i>, -il revint avec bonheur cette fantaisie dlicate qui lui avait dict -<i>l'tourdi</i> et <i>l'Amour mdecin</i>, dlicieux ouvrage o Beaumarchais a -trouv presque tous les jeux de scnes de son <i>Barbier de Sville</i>, et -o le gnie et les instincts de l'artiste dominent sans partage. La -danse, la musique, les srnades, la douce joie, la jeune gaiet, la -foltre ruse, voltigent autour de la coquetterie et de l'amour. Rien -d'excessif, de licencieux ou de guind; rien de galant ou de fade. Une -lumire harmonieuse l'claire: c'est le soleil naissant sur la mer -sicilienne; tout est d'accord, localits, auteur, sujet du drame. La -prose elle-mme est rhythme et marche lgre comme l'oiseau.</p> - -<p>Molire essaya pour la premire fois ici l'initiation de cette <i>lingua -franca</i> qui devait lui fournir de si grotesques ressources dans <i>le -Bourgeois gentilhomme</i> et le <i>Malade imaginaire</i>. Ce fut <i>le Sicilien ou -l'Amour peintre</i> qui remplaa <i>Mlicerte</i> et la <i>Pastorale comique</i> dans -le <i>Ballet des Muses</i>, o cette fois le roi, Madame, et mademoiselle de -la Vallire dansrent avec plusieurs seigneurs de la cour.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p> - -<hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnages_siciliens" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="2"> - <col width="300" /> - <col width="220" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="2" class="tdltop">PERSONNAGES DE LA COMDIE.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DON PDRE, gentilhomme sicilien.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ADRASTE, gentilhomme franois, amant d'Isidore.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ISIDORE, Grecque, esclave de don Pdre.</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Debrie</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ZAIDE, jeune esclave.</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Molire</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">UN SNATEUR.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">HALI, Turc, esclave d'Adraste.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Thorillire</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DEUX LAQUAIS.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdltop">PERSONNAGES DU BALLET.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2"><ins class="correction" title="MUCISIENS">MUSICIENS</ins>.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ESCLAVE chantant.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ESCLAVES dansans.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MAURES et MAURESQUES dansans.</td> - <td> </td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE I</span><a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>.—HALI, MUSICIENS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">aux musiciens.</span></p> - -<p>Chut! N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu' ce -que je vous appelle.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—HALI.</p> - -<p>Il fait noir comme dans un four: le ciel s'est habill ce soir en -Scaramouche<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>, et je ne vois pas une toile qui montre le bout de son -nez. Sotte condition que celle d'un esclave, de ne vivre jamais pour -soi, et d'tre toujours tout entier aux passions d'un matre, de n'tre -rgl que par ses humeurs, et de se voir rduit faire ses propres -affaires de tous les soucis qu'il peut prendre! Le mien me fait ici -pouser ses inquitudes; et, parce qu'il est amoureux, il faut que nuit -et jour je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et, sans doute, -c'est lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—ADRASTE, DEUX LAQUAIS, portant chacun un flambeau; HALI.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Est-ce toi, Hali?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Et qui pourroit-ce tre que moi? A ces heures de nuit, hors vous et moi, -monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir maintenant les -rues.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son -cœur la peine que je sens. Car, enfin, ce n'est rien d'avoir -combattre l'indiffrence ou les rigueurs d'une beaut qu'on aime, on a -toujours au moins le plaisir de la plainte, et la libert des soupirs; -mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler ce qu'on adore, ne -pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est pour lui -plaire ou lui dplaire, c'est la plus fcheuse, mon gr, de toutes les -inquitudes; et c'est o me rduit l'incommode jaloux qui veille, avec -tant de souci, sur ma charmante Grecque, et ne fait pas un pas sans la -traner ses cts.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Mais il est, en amour, plusieurs faons de se parler; et il me semble, -moi, que vos yeux et les siens, depuis prs de deux mois, se sont dit -bien des choses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parl des yeux; mais -comment reconnotre que, chacun de notre ct, nous ayons, comme il -faut, expliqu ce langage? Et que sais-je, aprs tout, si elle entend -bien tout ce que mes regards lui disent, et si les siens me disent ce -que je crois parfois entendre?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>As-tu l tes <ins class="correction" title="musciens">musiciens</ins>?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Oui.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Fais-les approcher. <span class="note">(Seul.)</span> Je veux jusques au jour les faire ici -chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle parotre - quelque fentre.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—ADRASTE, HALI, MUSICIENS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Les voici. Que chanteront-ils?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Ce qu'ils jugeront de meilleur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantrent l'autre jour.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Non. Ce n'est pas ce qu'il me faut.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Ah! monsieur, c'est du beau bcarre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Que diantre veux-tu dire avec ton beau bcarre?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Monsieur, je tiens pour le bcarre. Vous savez que je m'y connois. Le -bcarre me charme; hors du bcarre, point de salut en harmonie. coutez -un peu ce trio.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Non. Je veux quelque chose de tendre et de passionn, quelque chose qui -m'entretienne dans une douce rverie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Je vois bien que vous tes pour le bmol; mais il y a moyen de nous -contenter l'un et l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine -scne d'une petite comdie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux -bergers amoureux, tout remplis de langueur, qui, sur bmol, viennent -sparment faire leurs plaintes dans un bois, puis se dcouvrent l'un -l'autre la cruaut de leurs matresse; et l-dessus vient un berger -joyeux avec un bcarre admirable, qui se moque de leur foiblesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>J'y consens. Voyons ce que c'est.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Voici, tout juste, un lieu propre servir de scne, et voil deux -flambeaux pour clairer la comdie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Place-toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera dedans -je fasse cacher les lumires.</p> - -<div class="verse"> - - <p class="vacte">FRAGMENT DE COMDIE</p> - - <p class="noteleft">Chant et accompagn par les musiciens qu'Hali a amens.</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—PHILNE, TIRCIS.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">PREMIER MUSICIEN</span>, <span class="note">reprsentant Philne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si, du triste rcit de mon inquitude,</span><br /> - <span class="vi0">Je trouble le repos de votre solitude,</span><br /> - <span class="vi6">Rochers, ne soyez point fchs;</span><br /> - <span class="vi0">Quand vous saurez l'excs de mes peines secrtes,</span><br /> - <span class="vi8">Tout rochers que vous tes,</span><br /> - <span class="vi8">Vous en serez touchs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DEUXIME MUSICIEN</span>, <span class="note">reprsentant Tircis.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Les oiseaux rjouis, ds que le jour s'avance,</span><br /> - <span class="vi0">Recommencent leurs chants dans ces vastes forts;</span><br /> - <span class="vi8">Et moi j'y recommence</span><br /> - <span class="vi0">Mes soupirs languissans et mes tristes regrets.</span><br /> - <span class="vi8">Ah! mon cher Philne!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Ah! mon cher Tircis!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TIRCIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Que je sens de peine!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Que j'ai de soucis!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TIRCIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Toujours sourde mes vœux est l'ingrate Climne.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Chloris n'a point pour moi de regards adoucis.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TOUS DEUX ENSEMBLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">O loi trop inhumaine!</span><br /> - <span class="vi0">Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer,</span><br /> - <span class="vi0">Pourquoi leur laisses-tu le pouvoir de charmer?</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—PHILNE, TIRCIS, UN PATRE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">TROISIME MUSICIEN</span>, <span class="note">reprsentant un ptre.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Pauvres amans, quelle erreur</span><br /> - <span class="vi8">D'adorer des inhumaines!</span><br /> - <span class="vi8">Jamais les mes bien saines</span><br /> - <span class="vi8">Ne se payent de rigueur;</span><br /> - <span class="vi8">Et les faveurs sont les chanes</span><br /> - <span class="vi8">Qui doivent lier un cœur.</span><br /> - <span class="vi8">On voit cent belles ici,</span><br /> - <span class="vi8">Auprs de qui je m'empresse;</span><br /> - <span class="vi8">A leur vouer ma tendresse</span><br /> - <span class="vi8">Je mets mon plus doux souci;</span><br /> - <span class="vi8">Mais, lorsque l'on est tigresse,</span><br /> - <span class="vi8">Ma foi, je suis tigre aussi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">PHILNE ET TIRCIS</span>, <span class="note">ensemble.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Heureux, hlas! qui peut aimer ainsi!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">HALI.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur, je viens d'our quelque bruit au dedans.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'on se retire vite et qu'on teigne les flambeaux.</span><br /> - </div> -</div> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—DON PDRE, ADRASTE, HALI.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note">sortant de sa maison, en bonnet de nuit et en robe de -chambre, avec une pe sous son bras.</span></p> - -<p>Il y a quelque temps que j'entends chanter ma porte; et sans doute -cela ne se fait pas pour rien; il faut que, dans l'obscurit, je tche -dcouvrir quelles gens ce peuvent tre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Hali!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Quoi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>N'entends-tu plus rien?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Non.</p> - -<p class="noteright">Don Pdre est derrire eux, qui les coute.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Quoi! tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment -cette aimable Grecque! et ce jaloux maudit, ce tratre de <ins class="correction" title="Silicien">Sicilien</ins>, me -fermera toujours tout accs auprs d'elle!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Je voudrois, de bon cœur, que le diable l'et emport, pour la -fatigue qu'il nous donne, le fcheux, le bourreau qu'il est! Ah! si nous -le tenions ici, que je prendrois de joie venger, sur son dos, tous les -pas inutiles que sa jalousie nous fait faire!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Si<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> faut-il bien, pourtant, trouver quelque moyen, quelque -invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal. J'y suis trop -engag pour en avoir le dmenti; et, quand j'y devrois employer...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est -ouverte; et, si vous le voulez, j'entrerai doucement pour dcouvrir d'o -cela vient.</p> - -<p class="noteright">Don Pdre se retire sur sa porte.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Oui, fais; mais sans faire de bruit. Je ne m'loigne pas de toi. Plt au -ciel que ce ft la charmante Isidore!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note">donnant un soufflet Hali.</span></p> - -<p>Qui va l?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">rendant le soufflet don Pdre.</span></p> - -<p>Ami.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Hol! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges, -Charles, Barthlemy. Allons, promptement mon pe, ma rondache, ma -hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils. Vite, dpchez! -Allons, tue! point de quartier!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—ADRASTE, HALI.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Je n'entends remuer personne. Hali, Hali!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">cach dans un coin.</span></p> - -<p>Monsieur!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>O donc te caches-tu?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Ces gens sont-ils sortis?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Non. Personne ne bouge.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">sortant d'o il toit cach.</span></p> - -<p>S'ils viennent, ils seront frotts.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Quoi! tous nos soins seront donc inutiles! Et toujours ce fcheux jaloux -se moquera de nos desseins!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Non. Le courroux du point d'honneur me prend: il ne sera pas dit qu'on -triomphe de mon adresse; ma qualit de fourbe s'indigne de tous ces -obstacles, et je prtends faire clater les talens que j'ai eus du ciel.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par quelque -bouche, elle ft avertie des sentiments qu'on a pour elle, et savoir les -siens l-dessus. Aprs, on peut trouver facilement les moyens...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Laissez-moi faire seulement. J'en essayerai tant de toutes les manires, -que quelque chose enfin nous pourra russir. Allons, le jour parot; je -vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que notre jaloux -sorte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—DON PDRE, ISIDORE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je ne sais pas quel plaisir vous prenez me rveiller si matin. Cela -s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me -faire peindre aujourd'hui; et ce n'est gure pour avoir le teint frais -et les yeux brillans que se lever ainsi ds la pointe du jour.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>J'ai une affaire qui m'oblige sortir l'heure qu'il est.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Mais l'affaire que vous avez et bien pu se passer, je crois, de ma -prsence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goter les -douceurs du sommeil du matin.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Oui. Mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est pas -mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants; et, cette -nuit encore, on est venu chanter sous nos fentres.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Il est vrai. La musique en toit admirable.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>C'toit pour vous que cela se faisoit?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je le veux croire ainsi puisque vous me le dites.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Vous savez qui toit celui qui donnoit cette srnade?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Non pas; mais, qui que ce puisse tre, je lui suis oblige.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Oblige?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Sans doute, puisqu'il cherche me divertir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Vous trouvez donc bon qu'il vous aime?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Et vous voulez du bien tous ceux qui prennent ce soin?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Assurment.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>C'est dire fort net ses penses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>A quoi bon de dissimuler? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours bien -aise d'tre aime. Ces hommages nos appas ne sont jamais pour nous -dplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des femmes est, -croyez-moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles prennent ne -sont que pour cela, et l'on n'en voit point de si fire qui ne -s'applaudisse en son cœur des conqutes que font ses yeux.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Mais, si vous prenez, vous, du plaisir vous voir aime, savez-vous -bien, moi qui vous aime, que je n'y en prends nullement?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je ne sais pourquoi cela; et, si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point -de plus grand plaisir que de le voir aim de tout le monde. Y a-t-il -rien qui marque davantage la beaut du choix que l'on fait? Et n'est-ce -pas pour s'applaudir que ce que nous aimons soit trouv fort aimable?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Chacun aime sa guise, et ce n'est pas l ma mthode. <ins class="correction" title="Ja">Je</ins> serai fort -ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de -n'affecter point tant de la parotre d'autres yeux.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Quoi! jaloux de ces choses-l?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Oui, jaloux de ces choses-l, mais jaloux comme un tigre, et, si vous -voulez, comme un diable. Mon amour vous veut tout moi. Sa dlicatesse -s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous les -soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accs aux -galants, et m'assurer la possession d'un cœur dont je ne puis -souffrir qu'on me vole la moindre chose.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Certes, voulez-vous que je dise? vous prenez un mauvais parti; et la -possession d'un cœur est fort mal assure, lorsqu'on prtend le -retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'tois galant d'une -femme qui ft au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon tude -rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger veiller nuit et jour celle -que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses affaires, -et l'on ne tarde gure profiter du chagrin et de la colre que donne -l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Si bien donc que si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit -dispose recevoir ses vœux?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je ne vous dis rien l-dessus. Mais les femmes, enfin, n'aiment pas -qu'on les gne; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des -soupons et de les tenir renfermes.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Vous reconnoissez peu ce que vous me devez; et il me semble qu'une -esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Quelle obligation vous ai-je, si vous changez mon esclavage en un autre -beaucoup plus rude, si vous ne me laissez jouir d'aucune libert, et me -fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Mais tout cela ne part que d'un excs d'amour.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Si c'est votre faon d'aimer, je vous prie de me har.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Vous tes aujourd'hui dans une humeur dsobligeante; et je pardonne <ins class="correction" title="cet">ces</ins> -paroles au chagrin o vous pouvez tre de vous tre leve matin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>—DON PDRE, ISIDORE, HALI, habill en Turc, faisant -plusieurs rvrences don Pdre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Trve aux crmonies. Que voulez-vous?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">se mettant entre don Pdre et Isidore.</span></p> - -<p class="notelefthanging">Il se tourne vers Isidore chaque parole qu'il dit a don Pdre, et -lui fait des signes pour lui faire connotre le dessein de son matre.</p> - -<p>Signor (avec la permission de la signore), je vous dirai (avec la -permission de la signore) que je viens vous trouver (avec la permission -de la signore), pour vous prier (avec la permission de la signore) de -vouloir bien (avec la permission de la signore)....</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Avec la permission de la signore, passez un peu de ce ct.</p> - -<p class="notecenter">Don Pdre se met entre Hali et Isidore.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Signor, je suis un virtuose.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Je n'ai rien donner.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Ce n'est pas ce que je demande. Mais, comme je me mle un peu de musique -et de danse, j'ai instruit quelques esclaves qui voudroient bien trouver -un matre qui se plt ces choses, et, comme je sais que vous tes une -personne considrable, je voudrois vous prier de les voir et de les -entendre, pour les acheter, s'ils vous plaisent, ou pour leur enseigner -quelqu'un de vos amis qui voult s'en accommoder.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>C'est une chose voir, et cela nous divertira. Faites-les-nous venir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Chala bala... Voici une chanson nouvelle, qui est du temps. -Ecoutez-bien! Chala bala.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span></p> - -<div class="verse"> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IX.</span>—DON PDRE, ISIDORE, HALI, ESCLAVES, TURCS.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">UN ESCLAVE CHANTANT</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">D'un cœur ardent, en tous lieux,</span><br /> - <span class="vi0">Un amant suit une belle;</span><br /> - <span class="vi0">Mais d'un jaloux odieux</span><br /> - <span class="vi0">La vigilance ternelle</span><br /> - <span class="vi0">Fait qu'il ne peut que des yeux</span><br /> - <span class="vi0">S'entretenir avec elle.</span><br /> - <span class="vi0">Est-il peine plus cruelle</span><br /> - <span class="vi0">Pour un cœur bien amoureux?</span><br /> - </div> - - <p class="notelefthanging">L'esclave turc, aprs avoir chant, craignant que don Pdre ne vienne - comprendre le sens de ce qu'il vient de dire et s'apercevoir de sa - fourberie, se tourne entirement vers don Pdre, et, pour l'amuser, - lui chante en langage franc ces paroles: (Livre du <i>Ballet des - Muses</i>.)</p> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote4">A don Pdre.</span><br /> - <span class="vi0">Chiribirida ouch alla,</span><br /> - <span class="vi4">Star bon Turca,</span><br /> - <span class="vi2">Non aver danara:</span><br /> - <span class="vi2">Ti voler comprara?</span><br /> - <span class="vi4">Mi servir ti,</span><br /> - <span class="vi4">Se pagar per mi;</span><br /> - <span class="vi2">Far bona cucina,</span><br /> - <span class="vi2">Mi levar matina,</span><br /> - <span class="vi2">Far boller caldara;</span><br /> - <span class="vi2">Parlara, parlara,</span><br /> - <span class="vi2">Ti voler comprara<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>?</span><br /> - </div> - - <p class="center"><span class="smcap">PREMIRE ENTRE DE BALLET.</span></p> - - <p class="noteleft">Danse des esclaves.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">L'ESCLAVE</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un supplice, tous coups</span><br /> - <span class="vi0">Sous qui cet amant expire;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> - <span class="vi2">Mais, si d'un œil un peu doux</span><br /> - <span class="vi2">La belle voit son martyre,</span><br /> - <span class="vi2">Et consent qu'aux yeux de tous</span><br /> - <span class="vi2">Pour ses attraits il soupire,</span><br /> - <span class="vi2">Il pourroit bientt se rire</span><br /> - <span class="vi2">De tous les soins du jaloux<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>.</span><br /> - <span class="vnote4">A don Pdre.</span><br /> - <span class="vi0">Chiribirida ouch alla,</span><br /> - <span class="vi4">Star bon Turca,</span><br /> - <span class="vi2">Non aver danara:</span><br /> - <span class="vi2">Ti voler comprara?</span><br /> - <span class="vi4">Mi servir ti,</span><br /> - <span class="vi4">Se pagar per mi;</span><br /> - <span class="vi2">Far bona cucina,</span><br /> - <span class="vi2">Mi levar matina,</span><br /> - <span class="vi2">Far boller caldara;</span><br /> - <span class="vi2">Parlara, parlara,</span><br /> - <span class="vi2">Ti voler comprara?</span><br /> - </div> - - <p class="center"><span class="smcap">DEUXIME ENTRE DE BALLET.</span></p> - - <p class="noteleft">Les esclaves recommencent leur danse.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">DON PDRE</span> <span class="note">chante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Savez-vous, mes drles,</span><br /> - <span class="vi4">Que cette chanson</span><br /> - <span class="vi4">Sent pour vos paules</span><br /> - <span class="vi4">Les coups de bton?</span><br /> - <span class="vi0">Chiribirida ouch alla,</span><br /> - <span class="vi4">Mi ti non comprara,</span><br /> - <span class="vi4">Ma ti bastonara,</span><br /> - <span class="vi4">Si ti non andara,</span><br /> - <span class="vi4">Andara, andara,</span><br /> - <span class="vi4">O ti bastonara<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</span><br /> - </div> -</div> - -<p>Oh! oh! quels grillards! <span class="note">(A Isidore.)</span> Allons, rentrons ici: j'ai chang -de penses; et puis le temps se couvre un <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> peu. <span class="note">(A Hali qui paroit -encore)</span>. Ah! fourbe! que je vous y trouve!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Eh bien, oui, mon matre l'adore. Il n'a point de plus grand dsir que -de lui montrer son amour; et, si elle y consent, il la prendra pour -femme.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Oui, oui; je la lui garde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Nous l'aurons malgr vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Comment! coquin!...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Nous l'aurons, dis-je, en dpit de vos dents.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Si je prends...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Vous avez beau faire la garde, j'en ai jur, elle sera nous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Laisse-moi faire, je t'attraperai sans courir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>C'est nous qui vous attraperons. Elle sera notre femme, la chose est -rsolue. <span class="note">(Seul.)</span> Il faut que j'y prisse ou que j'en vienne bout.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE X.</span>—ADRASTE, HALI, DEUX LAQUAIS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Eh bien, Hali, nos affaires s'avancent-elles?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Monsieur, j'ai dj fait quelque petite tentative; mais je...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Ne te mets point en peine; j'ai trouv, par hasard, tout ce que je -voulois, et je vais jouir du bonheur de voir chez elle cette belle. Je -me suis rencontr chez le peintre Damon, qui m'a dit qu'aujourd'hui il -venoit faire le portrait de cette adorable personne; et, comme il est -depuis longtemps de mes plus intimes amis, il a voulu servir mes feux, -<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> et m'envoie sa place, avec un petit mot de lettre pour me faire -accepter. Tu sais que, de tout temps, je me suis plu la peinture, et -que parfois je manie le pinceau, contre la coutume de France, qui ne -veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire: ainsi j'aurai la libert de -voir cette belle mon aise. Mais je ne doute pas que mon jaloux fcheux -ne soit toujours prsent, et n'empche tous les propos que nous -pourrions avoir ensemble; et, pour te dire vrai, j'ai, par le moyen -d'une jeune esclave, un stratagme pour tirer cette belle Grecque des -mains de son jaloux, si je puis obtenir d'elle qu'elle y consente.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Laissez-moi faire, je veux vous faire un peu de jour la pouvoir -entretenir. <span class="note">(Il parle bas l'oreille d'Adraste.)</span> Il ne sera pas dit que -je ne serve de rien dans cette affaire-l. Quand allez-vous?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Tout de ce pas, et j'ai dj prpar toutes choses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Je vais, de mon ct, me prparer aussi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Je ne veux point perdre de temps. Hol! il me tarde que je ne gote le -plaisir de la voir.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XI.</span>—DON PDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Que cherchez-vous, cavalier, dans cette maison?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>J'y cherche le seigneur don Pdre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Vous l'avez devant vous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Il prendra, s'il lui plat, la peine de lire cette lettre...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Je vous envoie, au lieu de moi, pour le portrait que vous savez, ce -gentilhomme franois, qui, comme curieux d'obliger les honntes gens, a -bien voulu prendre ce soin, sur la proposition que je lui en ai faite. -Il est, <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> sans contredit, le premier homme du monde pour ces sortes -d'ouvrages, et j'ai cru que je ne vous pouvois rendre un service plus -agrable que de vous l'envoyer, dans le dessein que vous avez d'avoir un -portrait achev de la personne que vous aimez. Gardez-vous bien surtout -de lui parler d'aucune rcompense; car c'est un homme qui s'en -offenseroit, et qui ne fait les choses que pour la gloire et la -rputation.</p> - -<p>Seigneur Franois, c'est une grande grce que vous me voulez faire, et -je vous suis fort oblig.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mrite.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Je vais faire venir la personne dont il s'agit.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XII.</span>—ISIDORE, DON PDRE, ADRASTE, DEUX LAQUAIS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p> - -<p>Voici un gentilhomme que Damon nous envoie, qui se veut bien donner la -peine de vous peindre. <span class="note">(Adraste, qui embrasse Isidore en la saluant.)</span> -Hol! seigneur Franois, cette faon de saluer n'est point d'usage en ce -pays.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>C'est la manire de France.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>La manire de France est bonne pour vos femmes; mais pour les ntres -elle est un peu trop familire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je reois cet honneur avec beaucoup de joie. L'aventure me surprend -fort; et, pour dire le vrai, je ne m'attendois pas d'avoir un peintre si -illustre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Il n'y a personne, sans doute, qui ne tnt beaucoup de gloire de -toucher un tel ouvrage. Je n'ai pas grande habilet; mais le sujet, -ici, ne fournit que trop de lui-mme, et il y a moyen de faire quelque -chose de beau sur un <ins class="correction" title="orijinal">original</ins> fait comme celui-l.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>L'original est peu de chose; mais l'adresse du peintre en saura couvrir -les dfauts.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Le peintre n'y en voit aucun; et tout ce qu'il souhaite est d'en pouvoir -reprsenter les grces aux yeux de tout le monde aussi grandes qu'il les -peut voir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Si votre pinceau flatte autant que votre langue, vous allez me faire un -portrait qui ne me ressemblera pas.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Le ciel, qui fit l'original, nous te le moyen d'en faire un portrait -qui puisse flatter.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Le ciel, quoi que vous en disiez, ne...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Finissons cela, de grce. Laissons les compliments, et songeons au -portrait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note">aux laquais.</span></p> - -<p>Allons, apportez tout. <span class="note">(On apporte tout ce qu'il faut pour peindre -Isidore.)</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE</span>, <span class="note"> Adraste.</span></p> - -<p>O voulez-vous que je me place?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reoit le mieux les vues -favorables de la lumire que nous cherchons.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE</span>, <span class="note">aprs s'tre assise.</span></p> - -<p>Suis-je bien ainsi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Oui. Levez-vous un peu, s'il vous plat; un peu plus de ce ct-l; le -corps tourn ainsi; la tte un peu leve, afin que la beaut du cou -paroisse; ceci un peu plus dcouvert, <span class="note">(Il dcouvre un peu plus sa -gorge.)</span> Bon; l; un peu davantage; encore tant soit peu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p> - -<p>Il y a bien de la peine vous mettre. Ne sauriez-vous vous tenir comme -il faut?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi; et c'est monsieur me -mettre de la faon qu'il veut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note">assis.</span></p> - -<p>Voil qui va le mieux du monde, et vous vous tenez merveille. <span class="note">(La -faisant tourner un peu vers lui.)</span> Comme cela, s'il vous plat. Le tout -dpend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Fort bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Un peu plus de ce ct. Vos yeux toujours tourns vers moi, je vous -prie; vos regards attachs aux miens.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, des -portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites du -peintre s'il ne les fait toujours plus belles qu'elles ne sont. Il -faudroit, pour les contenter, ne faire qu'un portrait pour toutes; car -toutes demandent les mmes choses, un teint tout de lis et de roses, un -nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus; -et surtout le visage pas plus gros que le poing, l'eussent-elles d'un -pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et -qui n'oblige point demander qui c'est.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Il seroit malais qu'on demandt cela du vtre; et vous avez des traits - qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de -charmes, et qu'on court de risque les peindre!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Le nez me semble un peu trop gros.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>J'ai lu, je ne sais o, qu'Apelles peignit autrefois une matresse -d'Alexandre d'une merveilleuse beaut, et qu'il en devint, la peignant, -si perdument amoureux, qu'il fut prs d'en perdre la vie; de sorte -qu'Alexandre, par gnrosit, lui cda l'objet de ses vœux. <span class="note">(A don -Pdre.)</span> Je pourrois faire ici ce qu'Apelles fit autrefois; mais vous ne -feriez pas, peut-tre, ce que fit Alexandre. <span class="note">(Don Pdre fait la -grimace.)</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE</span>, <span class="note"> don Pdre.</span></p> - -<p>Tout cela sent la nation; et toujours messieurs les Franois ont un -fonds de galanterie qui se rpand partout.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>On ne se trompe gure ces sortes de choses, et vous avez l'esprit trop -clair pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on vous -dit. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant, je -ne pourrois m'empcher de vous dire que je n'ai rien vu de si beau que -ce que je vois maintenant, et que...</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Seigneur Franois, vous ne devriez pas, ce me semble, tant parler; cela -vous dtourne de votre ouvrage.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Ah! point du tout. J'ai toujours coutume de parler quand je peins; et il -est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour veiller -l'esprit et tenir les visages dans la gaiet ncessaire aux personnes -que l'on veut peindre.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XIII.</span>—HALI, vtu en Espagnol; DON PDRE, ADRASTE, ISIDORE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Que veut cet homme-l? Et qui laisse monter les gens sans nous en venir -avertir?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note"> don Pdre.</span></p> - -<p>J'entre ici librement; mais, entre cavaliers, telle libert est permise. -Seigneur, suis-je connu de vous?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Non, seigneur.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Je suis don Gilles d'Avalos; et l'histoire d'Espagne vous doit <ins class="correction" title="avoir avoir">avoir</ins> -instruit de mon mrite.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Souhaitez-vous quelque chose de moi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces matires il est -malais de trouver un cavalier plus consomm que vous; mais je vous -demande, pour grce, que nous nous tirions l'cart.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Nous voil assez loin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note"> don Pdre qui le surprend parlant bas Isidore.</span></p> - -<p>J'observois de prs la couleur de ses yeux<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI</span>, <span class="note">tirant don Pdre, pour l'loigner d'Adraste et d'Isidore.</span></p> - -<p>Seigneur, j'ai reu un soufflet. Vous savez ce qu'est un soufflet -lorsqu'il se donne main ouverte, sur le beau milieu de la joue. J'ai -ce soufflet fort sur le cœur, et je suis dans l'incertitude si, pour -me venger de l'affront, je dois me battre avec mon homme, ou bien le -faire assassiner.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Assassiner, c'est le plus sr et le plus court chemin. Quel est votre -ennemi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Parlons bas, s'il vous plat. <span class="note">(Hali tient don Pdre en lui parlant, de -faon qu'il ne peut voir Adraste.)</span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note">aux genoux d'Isidore, pendant que don Pdre et Hali parlent bas -ensemble.</span></p> - -<p>Oui, charmante Isidore, mes regards vous le disent depuis plus de deux -mois, et vous les avez entendus. Je vous aime plus que tout ce que l'on -peut aimer, et je n'ai point d'autre pense, d'autre but, d'autre -passion, que d'tre vous toute ma vie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je ne sais si vous dites vrai; mais vous persuadez.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Mais vous persuad-je jusqu' vous inspirer quelque peu de bont pour -moi?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je ne crains que d'en trop avoir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>En aurez-vous assez pour consentir, belle Isidore, au dessein que je -vous ai dit?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je ne puis encore vous le dire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Qu'attendez-vous pour cela?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>A me rsoudre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Ah! quand on aime bien, on se rsout bientt.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Eh bien, allez; oui, j'y consens.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Mais consentez-vous, dites-moi, que ce soit ds ce moment mme?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Lorsqu'on est une fois rsolu sur la chose, s'arrte-t-on sur le temps?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Hali.</span></p> - -<p>Voil mon sentiment, et je vous baise les mains.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">HALI.</span></p> - -<p>Seigneur, quand vous aurez reu quelque soufflet, je suis aussi homme de -conseil, et je pourrai vous rendre la pareille.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Je vous laisse aller sans vous reconduire; mais, entre cavaliers, cette -libert est permise.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE</span>, <span class="note"> Isidore.</span></p> - -<p>Non, il n'est rien qui puisse effacer de mon cœur les tendres -tmoignages... (A don Pdre, apercevant Adraste qui parle de prs -Isidore.) Je regardois ce petit trou qu'elle a du ct du menton, et je -croyois d'abord que ce ft une tache. Mais c'est assez pour aujourd'hui, -nous finirons une autre fois. <span class="note">(A don Pdre, qui veut voir le portrait.)</span> -Non, ne regardez rien encore; faites serrer cela, je vous prie. <span class="note">(A -Isidore.)</span> Et vous, je vous conjure de ne vous relcher point, et de -garder un esprit gai, pour le dessein que j'ai d'achever notre ouvrage.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Je conserverai pour cela toute la gaiet qu'il faut.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XIV.</span>—DON PDRE, ISIDORE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Qu'en dites-vous? ce gentilhomme me parot le plus civil du monde; et -l'on doit demeurer d'accord que les Franois ont quelque chose en eux de -poli, de galant, que n'ont point les autres nations.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Oui; mais ils ont cela de mauvais qu'ils s'mancipent un peu trop, et -s'attachent, en tourdis, conter des fleurettes tout ce qu'ils -rencontrent.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>C'est qu'ils savent qu'on plat aux dames par ces choses.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Oui; mais, s'ils plaisent aux dames, ils dplaisent fort aux messieurs; -et l'on n'est point bien aise de voir, sur sa moustache, cajoler -hardiment sa femme ou sa matresse.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ISIDORE.</span></p> - -<p>Ce qu'ils en font n'est que par jeu.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XV.</span>—ZAIDE, DON PDRE, ISIDORE</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ZADE.</span></p> - -<p>Ah! seigneur cavalier, sauvez-moi, s'il vous plat, des mains d'un mari -furieux dont je suis poursuivie. Sa jalousie est incroyable, et passe, -dans ses mouvemens, tout ce qu'on peut imaginer. Il va jusques vouloir -que je sois toujours voile; et, pour m'avoir trouve le visage un peu -dcouvert, il a mis l'pe la main, et m'a rduite me jeter chez -vous, pour vous demander votre appui contre son injustice. Mais je le -vois parotre. De grce, seigneur cavalier, sauvez-moi de sa fureur!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Zade, lui montrant Isidore.</span></p> - -<p>Entrez l dedans avec elle, et n'apprhendez rien.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XVI.</span>—ADRASTE, DON PDRE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Eh quoi! seigneur, c'est vous? Tant de jalousie pour un Franois? Je -pensois qu'il n'y et que nous qui en fussions capables.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Les Franois excellent toujours dans toutes les choses qu'ils font; et, -quand nous nous mlons d'tre jaloux, nous le sommes vingt fois plus -qu'un Sicilien. L'infme croit avoir trouv chez vous un assur refuge; -mais vous tes trop raisonnable <span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> pour blmer mon ressentiment. -Laissez-moi, je vous prie, la traiter comme elle mrite.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Ah! de grce, arrtez! L'offense est trop petite pour un courroux si -grand.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>La grandeur d'une telle offense n'est pas dans l'importance des choses -que l'on fait. Elle est transgresser les ordres qu'on nous donne; et, -sur de pareilles matires, ce qui n'est qu'une bagatelle devient fort -criminel lorsqu'il est dfendu.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>De la faon qu'elle a parl, tout ce qu'elle en a fait a t sans -dessein: et je vous prie enfin de vous remettre bien ensemble.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Eh quoi! vous prenez son parti, vous qui tes si dlicat sur ces sortes -de choses?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Oui, je prends son parti; et, si vous voulez m'obliger, vous oublierez -votre colre, et vous vous rconcilierez tous deux. C'est une grce que -je vous demande; et je la recevrai comme un essai de l'amiti que je -veux qui soit entre nous.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Il ne m'est pas permis, ces conditions, de vous rien refuser. Je ferai -ce que voudrez.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XVII.</span>—ZAIDE, DON PDRE, ADRASTE, cach dans un coin du thtre.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Zade.</span></p> - -<p>Hol! venez. Vous n'avez qu' me suivre, et j'ai fait votre paix. Vous -ne pouviez jamais mieux tomber que chez moi.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ZADE.</span></p> - -<p>Je vous suis oblige plus qu'on ne sauroit croire: mais je m'en vais -prendre mon voile; je n'ai garde, sans lui, de parotre ses yeux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span></p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XVIII.</span>—DON PDRE, ADRASTE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Le voici qui s'en va venir; et son me, je vous assure, a paru toute -rjouie lorsque je lui ai dit que j'avais raccommod tout.</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XIX.</span>—ISIDORE, sous le voile de Zade; ADRASTE, DON PDRE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE</span>, <span class="note"> Adraste.</span></p> - -<p>Puisque vous m'avez bien voulu abandonner votre ressentiment, trouvez -bon qu'en ce lieu je vous fasse toucher dans la main l'un de l'autre, et -que tous deux je vous conjure de vivre pour l'amour de moi, dans une -parfaite union.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Oui, je vous le promets que, pour l'amour de vous, je m'en vais, avec -elle, vivre le mieux du monde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Vous m'obligez sensiblement, et j'en garderai la mmoire.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ADRASTE.</span></p> - -<p>Je vous donne ma parole, seigneur don Pdre, qu' votre considration, -je m'en vais la traiter du mieux qu'il me sera possible.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>C'est trop de grce que vous me faites. <span class="note">(Seul.)</span> Il est bon de pacifier -et d'adoucir toujours les choses. Hol! Isidore, venez!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XX.</span>—ZAIDE, DON PDRE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Comment! que veut dire cela?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ZADE</span>, <span class="note">sans voile.</span></p> - -<p>Ce que cela veut dire? Qu'un jaloux est un monstre ha de tout le monde, -et qu'il n'y a personne qui ne soit ravi de lui nuire, n'y et-il point -d'autre intrt; que toutes les serrures et tous les verrous du monde ne -retiennent point les personnes, et que c'est le cœur qu'il faut -arrter par la douceur <span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> et par la complaisance; qu'Isidore est entre -les mains du cavalier qu'elle aime, et que vous tes pris pour dupe.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Don Pdre souffrira cette injure mortelle! Non, non, j'ai trop de -cœur, et je vais demander l'appui de la justice pour pousser le -perfide bout. C'est ici le logis d'un snateur. Hol!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XXI.</span>—UN SNATEUR, DON PDRE.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p> - -<p>Serviteur, seigneur don Pdre. Que vous venez propos!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Je viens me plaindre vous d'un affront qu'on m'a fait.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p> - -<p>J'ai fait une mascarade la plus belle du monde.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Un tratre de Franois m'a jou une pice.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p> - -<p>Vous n'avez, dans votre vie, jamais rien vu de si beau.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Il m'a enlev une fille que j'avois affranchie.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p> - -<p>Ce sont gens vtus en Maures, qui dansent admirablement.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Vous voyez si c'est une injure qui se doive souffrir.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p> - -<p>Les habits merveilleux, et qui sont faits exprs.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Je demande l'appui de la justice contre cette action.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p> - -<p>Je veux que vous voyiez cela. On la va rpter pour en donner le -divertissement au peuple.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Comment! de quoi parlez-vous l?</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p> - -<p>Je parle de ma mascarade.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>Je vous parle de mon affaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span></p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p> - -<p>Je ne veux point, aujourd'hui, d'autres affaires que de plaisir. Allons, -messieurs, venez. Voyons si cela ira bien.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">DON PDRE.</span></p> - -<p>La peste soit du fou avec sa mascarade!</p> - -<p class="center"><span class="smcap">LE SNATEUR.</span></p> - -<p>Diantre soit le fcheux avec son affaire!</p> - -<p class="pscene"><span class="smcap">SCNE XXII.</span>—UN SNATEUR, TROUPE DE DANSEURS.</p> - -<p class="center"><span class="smcap">ENTRE DE BALLET.</span></p> - -<p class="noteleft">Plusieurs danseurs, vtus en Maures, dansent devant le snateur, et -finissent la comdie.</p> - -<p class="pscene">FIN DU SICILIEN.</p> - -<hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnes_sicilien" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="1"> - <col width="530" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop">NOMS DES PERSONNES<br /> - <span class="smcap">QUI ONT DANS ET CHANT DANS LE SICILIEN.</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DON PDRE, le sieur <span class="smcap">Molire</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ADRASTE, le sieur <span class="smcap">la Grange</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ISIDORE, mademoiselle <span class="smcap">Debrie</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ZAIDE, mademoiselle <span class="smcap">Molire</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">HALI, le sieur <span class="smcap">la Thorillire</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">UN SNATEUR, le sieur <span class="smcap">du Croisy</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MUSICIENS chantans, les sieurs <span class="smcap">Blondel</span>, - <span class="smcap">Gaye</span>, <span class="smcap">Noblet</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ESCLAVE TURC <ins class="correction" title="chantans">chantant</ins>, le sieur <span class="smcap">Gaye</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ESCLAVES TURCS dansans, les sieurs <span class="smcap">le Prtre</span>, - <span class="smcap">Chicanneau</span>, M<span class="smcap">ayeu</span>, - <span class="smcap">Pesan</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MAURES de qualit, le ROI, M. <span class="smcap">le Grand</span>, - les marquis <span class="smcap">de Villeroy</span> et de <span class="smcap">Rassan</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MAURESQUES de qualit, MADAME, mademoiselle <span class="smcap">de la Vallire</span>, - madame <span class="smcap">de Rochefort</span>, mademoiselle <span class="smcap">de Brancas</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MAURES nus, MM. <span class="smcap">Cocquet</span>, <span class="smcap">de Souville</span>, - les sieurs <span class="smcap">Beauchamp</span>, <span class="smcap">Noblet</span>, - <span class="smcap">Chicanneau</span>, <span class="smcap">la Pierre</span>, - <span class="smcap">Favier</span> et <span class="smcap">Des-Airs-Galand</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MAURES capot, les sieurs <span class="smcap">la Mare</span>, - <span class="smcap">du Feu</span>, <span class="smcap">Arnald</span>, <span class="smcap">Vagnard</span> et - <span class="smcap">Bonnard</span>.</td> - </tr> - </tbody> - </table> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span></p> - -<h2><a name="ch8" id="ch8"></a><span class="big130">LE TARTUFFE</span><br /> -<span class="small50">OU</span><br /> -L'IMPOSTEUR<br /> -<small>COMDIE</small></h2> - -<p class="center"><b>Reprsente pour la premire fois, Versailles, devant la cour, dans -les <i>Plaisirs de l'Ile enchante</i> (1664).—Les trois premiers actes, -sur le thtre du Palais-Royal, le 5 aot 1667; dfendue le lendemain, -et reprise sans interruption le 5 fvrier 1669.</b></p> - -<hr class="small3" /> - -<p>En 1664, comme nous l'avons dit, le 10 mai, les trois premiers actes -d'une œuvre conue depuis longtemps par Molire, et ds lors termine -si ce n'est corrige, furent reprsents comme essai pendant les ftes -de Versailles.</p> - -<p>C'tait la fois une singulire audace et une grande habilet. -L'œuvre tait videmment dirige contre le jansnisme mme et la -rigidit extrieure. Le roi, dont les austres et les dvots -contrariaient les amours et prtendaient rgenter les plaisirs, -allait-il prendre parti contre eux et reconnatre l'auteur dramatique -pour premier ministre de ses vengeances et de ses plaisirs? ou bien -imposerait-il silence Molire et concderait-il implicitement aux -censeurs le droit de critiquer les prfrences de son cœur et les -volupts de son trne?</p> - -<p>Un puritanisme hypocrite, cherchant se rendre matre du crdit, de -l'autorit et de la fortune, plus vicieux en secret, plus sensuel en -ralit que ceux dont il blmait les penchants, occupait le centre de la -composition nouvelle; et l'on peut croire que le comdien nomade, lve -de Gassendi, traducteur de Lucrce, li avec Bernier, Chapelle et les -libertins, eut exactement la mme pense qui dicta plus tard Fielding -son <i>Tom Jones</i>: la haine du pdant et des dehors hypocrites; une grande -foi dans les penchants naturels de l'humanit, une grande rpugnance -pour les austrits affectes. La socit anglaise de Fielding <span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> et -de Richardson, entre 1688 et 1780, vivait de dcence et de formalisme -comme la socit de Louis XIV entre 1660 et 1710. Ce sont les œuvres -parallles, mais non gales en mrites, que l'<span class="smcap">cole de la mdisance</span> et -<i>Tartuffe</i>.</p> - -<p>Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle, le mme point de vue avait inspir Shakespeare -l'admirable portrait de ce magistrat svre qui, dans <i>Measure for -Measure</i> (<i>Un prt pour un rendu</i>), se laisse entraner sa passion, -commet des crimes pouvantables et devient d'autant plus coupable que sa -doctrine est plus rigide. Sheridan n'a pas imit Molire, Molire n'a -pas imit Shakespeare. Tous trois ont pntr l'extrme faiblesse -humaine, sa pente facile vers l'excs, et la fragilit de nos vertus.</p> - -<p>L'œuvre de Shakespeare est plus gnrale et plus philosophique; celle -de Sheridan, plus lgre et plus vive de ton; celle de Molire contient -une leon sociale plus puissante et plus forte. Un bourgeois simple et -honnte, sans doute quelque conseiller de parlement, qui aura touch -dans sa jeunesse aux troubles de la Fronde, et qui gouverne assez mal sa -famille, donne accs chez lui un dvot de robe courte, cheveux plats, -ajustements simples mais lgants, homme de bien ce qu'il dit lui-mme -et ce que l'on croit, que le pre de famille a rencontr dans une -glise, toujours en dvotes prires, poussant des <i>hlas!</i> mystiques et -des soupirs affects, et prouvant sa pit tendre par la componction la -plus fervente et la plus humble. C'est M. Tartuffe. Notre bourgeois -s'intresse, s'informe, apprend que le personnage fait l'aumne aux -pauvres, qu'il vit modestement, qu'il est gentilhomme, peu riche il est -vrai, mais en passe de le devenir. C'est un saint. On le rpte dans le -quartier. Pouss du dsir de sanctifier son logis magistral, d'inculquer -le bon exemple son jeune fils, de morigner sa femme, jeune, belle, -aimant, quoique sage, la parure et les divertissements <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> mondains, le -pre offre un asile au prtendu modle de la perfection chrtienne, qui -amne Laurent, son valet, dvot comme lui, portant soigneusement la -haire et la discipline.</p> - -<p>L'aspect extrieur de ce M. Tartuffe n'avait rien de redoutable. Un -heureux embonpoint et une face riante, des yeux modestement baisss, un -costume noir de la propret la plus exquise, les mains jointes sur la -poitrine, l'air bat et le sourire doucereux, il n'inspirait que -bienveillante confiance. C'tait le papelard de la Fontaine, et non le -sclrat lugubre. Une voix moelleuse, caressante et mystique achevait ce -personnage.</p> - -<p>Ds que M. Tartuffe a pntr dans la maison, il y fait son nid, il s'y -incarne; sa sensualit se gorge des bons dners de son hte et s'endort -voluptueusement dans la couche molle qu'on lui apprte. Pour exploiter -la situation il n'a pas besoin de faire jouer d'autres ressorts que -l'apparente sincrit de sa vie dvote; il prche, il gourmande -doucement les vices, il sert d'espion domestique. Son crdit augmente; -sa grimace sacre suffit pour l'enraciner dans ce lieu de dlices. Comme -Sganarelle, avec trois mots latins, gurit tout le monde;—Comme don -Juan, avec des rvrences et des politesses soutenues de son habit -brod, paye M. Dimanche;—M. Tartuffe n'a besoin que d'un rosaire et -d'un scapulaire pour vivre gros et gras, s'emparer des esprits et monter -au ciel. Il doit une partie de son succs la doctrine qu'il prche; -doctrine d'apparences qui permet un pre l'gosme foncier et la -cruaut relle envers les siens, sous le voile de l'austrit dvote. Il -peut affamer et dshriter sa famille sous prtexte de son propre salut, -il ne doit compte qu' Dieu; la formule le sauvera, qu'il soit mauvais -pre et mchant homme en sret de conscience.</p> - -<p>Voil M. Tartuffe matre et roi de la situation; sa sant prospre, son -corps et son me fleurissent, il est la fleur <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> de l'ge, et, -malgr son humilit, il aime vivre. Voil son cueil. La femme du -matre est jolie et passe pour coquette. Attache son mari par devoir -plus que par sentiment, cette situation la rapproche sans cesse de M. -Tartuffe, et la tentation de la chair vient saisir le saint homme. -L'amour sensuel s'empare de cette me bate. Malgr lui il jette son -masque, ou du moins le soulve et laisse entrevoir la femme de son -bienfaiteur, sous un spiritualisme de formules, le fond mme de cette -nature grossire et dissimule, qui veut des ralits et qui s'en -repat; nature friande et onctueuse, brutale et subtile, lourde et -intresse, qui trompe le monde au moyen de quelques dehors, d'un rle -appris et d'une facile hypocrisie. Alors et sous le coup de ses mmes -vices qui clatent, tout l'difice du dvot s'croule au moment mme de -son triomphe. Le pre voulait lui donner sa fille, bien qu'il et engag -sa parole un autre prtendant; il lui avait mme cd la partie la -plus nette de sa fortune et lui avait confi un secret d'tat relatif -ses jeunes annes, secret qui compromettait jusqu' sa vie. Dnonc par -la famille, livr par la jeune femme, Tartuffe est renvers. Mais les -armes que l'engouement lui a prtes, il les emploie sans piti, et le -saint homme devient sclrat. L'autorit royale intervient, foudroie -Tartuffe, rtablit la paix, et aprs ce grand enseignement remet Orgon -au sein de sa famille.</p> - -<p>Telle est cette admirable conception, mdite par Molire depuis le -moment de son entre Paris, labore avec l'amour le plus persvrant -pendant sept annes, et qui, pour tre enfin joue, a cot son auteur -autant de diplomatie, de dmarches, de persvrance et d'adresse qu'il -avait fallu de sagacit, de gnie et de combinaison pour la crer. Ninon -de Lenclos, le prince de Cond, les libres esprits, tous ceux qui -prparaient l'ascendant futur des ides philosophiques, le groupe -croissant des <i>libertins</i> <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> (comme on les nommait alors), encouragea, -surveilla et protgea le dveloppement de l'œuvre. C'tait tout un -monde que cette sphre des esprits forts; et Nicole avait raison de dire -qu'il n'y avait dj plus en 1660 d'hrtiques, mais des incrdules; -leur tte marchaient la Rochefoucauld, le prince de Cond, son amie -madame Deshoulires, qui ne baptisa sa fille qu' vingt-neuf ans; Retz -et de Lyonne, la Palatine et Bourdelot, le bonhomme Rose, qui ne croyait - rien, Saint-vremond et Saint-Ral, Desbarreaux l'athe, Milton -l'esprit fort, l'aimable de Mr, Saint-Pavin, Lain et Hnaut, enfin -les anciens compagnons de Thophile, les nouveaux amis de la Fontaine.</p> - -<p>Ninon prta son salon pour la premire lecture du <i>Tartuffe</i>.</p> - -<p>Chapelle, Bernier, Boileau lui-mme, qui taient prsents, applaudirent -avec les jeunes seigneurs.</p> - -<p>Mais comment parvenir faire reprsenter l'œuvre? Tout se dirigeait -vers l'ordre apparent, vers la dcence extrieure. Louis XIV, en se -livrant ses amours, aimait que la dvotion rgnt autour de lui. Il -fallut marcher pas pas la conqute de la position, tablir la sape -et la tranche, circonvenir le roi, se faire des appuis partout, choisir -le moment o Paris tait dsert et s'armer d'une promesse verbale du -monarque, qui venait de partir pour le camp devant Lille, pour faire -jouer enfin le <i>Tartuffe</i> en 1667, sur le thtre du Palais-Royal. Il y -avait quelque chose de subreptice dans cette introduction de -l'hypocrite, qui Molire avait enlev son nom de Tartuffe pour le -nommer <i>Arnolphe</i>, et qu'il avait adouci sur plusieurs points. Malgr -ces prcautions, tout se souleva. Le premier prsident de Lamoignon -ordonna la suspension de l'œuvre pour en rfrer au roi. Deux acteurs -de la troupe, la Thorillire et la Grange, partirent avec un placet et -allrent supplier Louis XIV et le prier de lever ladite dfense. <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> -Bien reus par le monarque, ils n'obtinrent qu'une rponse dilatoire et -la promesse de faire examiner la pice son retour.</p> - -<p>C'tait la grande question morale du XVIII<sup>e</sup> sicle qui se dbattait -dj, celle de la religion contre la philosophie, celle de Bossuet -contre Voltaire.</p> - -<p>En 1660, on avait brl les <i>Provinciales</i>, satire redoutable de la -fausse dvotion. D'une part, on essayait de resserrer violemment les -liens de l'unit religieuse, et la rvocation de l'dit de Nantes se -prparait. D'une autre, le salon de Ninon de Lenclos, cette antichambre -de Ferney, servait de rendez-vous et de point d'appui aux partisans et -aux protecteurs du <i>Tartuffe</i>.</p> - -<p>Pendant deux annes, le combat eut lieu autour du <i>Tartuffe</i>. Enfin -Molire eut le dessus.</p> - -<p>Aprs deux annes d'interdiction, le 5 fvrier 1669, grce aux efforts -des amis de Molire et la merveilleuse prudence de sa conduite, le -symbole du mensonge dvot apparut enfin sur la scne. On s'y porta en -foule; on se souvenait que deux ans auparavant, toutes les loges tant -pleines pour la seconde reprsentation du <i>Tartuffe</i>, un ordre exprs -tait venu pour empcher la reprsentation.</p> - -<p><i>J'eus de la peine</i>, dit le journaliste Robinet, <i> voir Tartuffe, tant -il y avoit de monde</i>:</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i4">Et maints couroient hazard</span><br /> - <span class="i2">D'tre touffs dans la presse,</span><br /> - <span class="i0">O l'on oyoit crier sans cesse:</span><br /> - <span class="i0">Hlas! monsieur Tartuffius,</span><br /> - <span class="i0">Faut-il que de vous voir l'envie</span><br /> - <span class="i0">Me cote peut-tre la vie?</span><br /> - <span class="i0">On disloqua quelques-uns</span><br /> - <span class="i0">Manteaux et ctes...</span><br /> - </div> -</div> - -<p>Armande tait Elmire; du Croisy, dont la voix tait douce et l'air -compass, jouait Tartuffe. Madeleine Bjart, cette femme amre et -violente qui avait tourment sa jeune sœur et l'avait force se -rejeter dans les bras d'un <span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> mari, reprsentait Dorine, la servante -matresse, forte en gueule et impertinente, devenue la premire -autorit d'une maison mal conduite. Madame Pernelle, cette aeule -entte qui ouvre la scne d'une faon si admirable, tait reprsente -par Bjart lui-mme, et Molire s'tait rserv le personnage du crdule -Orgon.</p> - -<p>Depuis ce temps <i>Tartuffe</i> reprsente le masque hypocrite et la formule -du mensonge, non-seulement pour la France, mais pour l'Europe et -l'avenir. Comme <span class="smcap">Patelin</span>, <span class="smcap">Panurge</span>, F<span class="smcap">igaro</span> et <i>Falstaff</i>, comme <i>Lovelace</i> -et <i>Don Juan</i>, il vit toujours, il est immortel.</p> - -<p>Mais qu'est-ce que <i>Tartuffe</i>? Selon quelques commentateurs, ce serait -le diable, <i>der Tauffel</i>, qui serait transform en <i>ter Teufel</i>, puis -enfin en <i>Tartuffe</i>. Selon d'autres, ce serait une allusion ce -personnage dvot qui, d'un ton contrit, onctueux et pieux, demandait -sans cesse qu'on lui servt des truffes. Absurde tymologie. -<i>Tartuffe</i> est simplement le <i>Truffactor</i> de la basse latinit, le -trompeur, mot qui se rapporte l'italien et l'espagnol truffa -combin avec la syllabe augmentative tra, indiquant une qualit -superlative et l'excs d'une qualit ou d'un dfaut. <i>Truffer</i>, c'est -tromper; Tratruffar, tromper excessivement et avec hardiesse. -L'euphonie a donn ensuite tartuffar, puis <i>Tartuffe</i>. Il est curieux -de retrouver cette dernire dsignation applique aux truffes ou -tartuffes, qui deviennent ainsi les <i>trompeuses</i>. Platina, dans son -trait <i>de Honesta voluptate</i>, indique cette tymologie releve par le -Duchat et Mnage. <i>Truffaldin</i>, le fourbe vnitien, se rapporte la -mme origine. <i>Tartuffe</i>, <i>Truffactor</i>, le Truffeur, est donc le roi des -fourbes srieux comme Mascarille est le roi des fourbes comiques; aussi -toute manifestation de l'irritation franaise contre l'autorit de la -formule, contre l'envahissement des simulacres, a-t-elle eu pour -expression le mot <i>Tartuffe</i>. C'est <i>Tartuffe</i> que l'on a demand, jou, -applaudi, <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> toutes les fois que le mcontentement populaire s'est -soulev secrtement ou ouvertement contre le joug. Molire a t plus -effectif dans le sens que nous indiquons que cent rvolutionnaires.</p> - -<p>Molire n'eut pas seulement combattre les rsistances des dvots, mais -les coquetteries et les prtentions d'Armande, qui voulait jouer le rle -d'Elmire en grande coquette, se surcharger de diamants et de dentelles, -et blouir tout le monde de l'clat de sa parure. Une telle splendeur -et effray M. Tartuffe, dont la finesse madre n'aurait pas os -approcher d'une si brillante idole. Molire, au grand chagrin d'Armande, -lui imposa un ajustement plus modeste et plus conforme la situation -sociale de son mari.</p> - -<p>Quarante-quatre reprsentations attestrent la conqute redoutable et -indestructible de Molire.</p> - -<p>Tout s'mut. Un cur, qui s'appelait Roulet, et qui avait le soin d'une -petite glise de Paris (Saint-Barthlemy), publia contre l'auteur un -pamphlet furieux, digne des temps de la Ligue. Bourdaloue tonna en -chaire, Bossuet exhorta les chrtiens ne pas se laisser sduire par le -comdien impie. Le prince de Conti, devenu jansniste, frappa d'anathme -son ancien protg. La Bruyre, qui tenait Bossuet par des liens -svres et secrets, essaya de prouver que le vrai Tartuffe, plus homme -du monde et plus raffin, ne se montre jamais sous d'aussi grossires et -d'aussi franches couleurs. Les jsuites, bien qu'attaqus dans les -passages o la morale d'Escobar est raille, pardonnrent Molire, -dont le pre Bouhours composa l'pitaphe laudative; Fnelon, leur ami, -dont l'me tendre se joignait un esprit si fin, prit parti pour le -critique de la fausse dvotion, qui, disait-il, rendait service la -vraie pit; enfin les comdiens ravis assurrent double part Molire -dans les recettes de toutes les reprsentations qui suivirent.</p> - -<p>Les commentateurs ont cherch avec un soin minutieux les diverses -circonstances et les anecdotes qui ont pu <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> servir Molire dans la -cration de <i>Tartuffe</i>. Il a puis dans tous les vnements et tous les -faits qui se sont manifests entre 1660 et 1667: querelles du jansnisme -et du molinisme; les <i>Provinciales</i> brles par le bourreau; les -intrigues de l'austre duchesse de Navailles et d'Olympe de Mancini -contre les amours du roi; la cassette de Fouquet et la chute de ce -ministre; le personnage odieux de Letellier; toutes les manœuvres -contradictoires des courtisans et des dvots; la fausse mysticit du -pre Lemoine; la rigidit affecte de quelques amis d'Arnauld; la morale -relche d'Escobar; les arrestations arbitraires commandes par le roi; -le personnage patelin et sensuel de cet abb de Roquette, qui prchait -les sermons d'autrui; les anecdotes de la cour et de la ville; la -disgrce de la comtesse de Soissons; tout, jusqu' la retraite svre -des Singlin et des Arnauld; l'poque entire vient se concentrer dans -son œuvre. Il a mme indiqu par le personnage de l'huissier Loyal, -cet oiseau de proie si rempli de douceur, cet autre Patelin exerant -pieusement son triste office, l'existence d'une secte entire voue la -componction la plus mielleuse et une douceur de ton qui ne fait que -s'accrotre de l'inhumanit des actes. Les jsuites se turent. Les -jansnistes sentirent le coup, et ne pardonnrent pas Molire.</p> - -<p>Rabelais, Boccace, Pascal, Platon dans sa <i>Rpublique</i>, Scarron mme -dans sa nouvelle des <i>Hypocrites</i>, lui fournirent des couleurs et des -dtails. Il y a dans cette dernire nouvelle, imite de l'espagnol, un -Montufar, dont le nom, par parenthse, n'est pas sans analogie avec -Tartuffe, et qui chappe la vengeance des lois par la mme pnitence -humilie, par la mme abjection chrtienne qui russit Tartuffe. Qui -ne se souvenait alors des profondes hypocrisies du cardinal de -Richelieu? Comme Tartuffe, il avait os parler d'amour la femme de son -matre. Comme le hros de Molire, il s'tait prostern <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> aux pieds -de l'ennemi dont il allait faire tomber la tte.</p> - -<p><i>Tartuffe</i> est le point culminant du gnie et de la doctrine de Molire. -Le genre humain, facilement dupe de l'apparence; l'engouement si naturel - la race franaise, prparant au charlatanisme une conqute facile; la -formule religieuse, le masque de la pit, en simulant le suprme idal -comme offrant un danger terrible, telle est l'ide fondamentale -dveloppe avec gnie par Molire. La victoire lui reste.</p> - -<p>Il savait bien ce qu'il voulait.</p> - -<p>Lisez cette admirable prface du <i>Tartuffe</i>, chef-d'œuvre d'un style -qui se rapproche de celui de Rousseau et de Pascal, et qui s'lve pour -la nettet de la discussion au niveau des plus belles pages de la langue -franaise. Non-seulement il y dfend la comdie et le thtre en -gnral, mais la nature humaine qu'il rhabilite. C'est l'unique -fragment de ce penseur et de ce pote o nous puissions contempler nu -pour ainsi dire sa doctrine philosophique, que nous ne discutons pas -ici:</p> - -<p>Rectifier et adoucir les <ins class="correction" title="passion">passions</ins> au lieu de les retrancher.</p> - -<hr class="small3" /> - -<p class="center"><span class="big150">PRFACE DU TARTUFFE</span></p> - -<p>Voici une comdie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a t longtemps -perscute<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils -toient plus puissans en France que tous ceux que j'ai jous jusques -ici. Les marquis, les prcieuses, les cocus et les mdecins, ont -souffert doucement qu'on les ait reprsents, et ils ont fait semblant -de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites -d'eux; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie; <span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> ils se -sont effarouchs d'abord, et ont trouv trange que j'eusse la hardiesse -de jouer leurs grimaces, et de vouloir dcrier un mtier dont tant -d'honntes gens se mlent. C'est un crime qu'ils ne sauroient me -pardonner; et ils se sont tous arms contre ma comdie avec une fureur -pouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le ct qui les a -blesss; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre -pour dcouvrir le fond de leur me. Suivant leur louable coutume, ils -ont couvert leurs intrts de la cause de Dieu; et le <i>Tartuffe</i>, dans -leur bouche, est une pice qui offense la pit. Elle est, d'un bout -l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouvera rien qui ne mrite -le feu. Toutes les syllabes en sont impies; les gestes mmes y sont -criminels; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tte, -le moindre pas droite ou gauche, y cachent des mystres qu'ils -trouvent moyen d'expliquer mon dsavantage.</p> - -<p>J'ai eu beau la soumettre aux lumires de mes amis, et la censure de -tout le monde: les corrections que j'y ai pu faire; le jugement du roi -et de la reine, qui l'ont vue; l'approbation des grands princes et de -messieurs les ministres, qui l'ont honore publiquement de leur -prsence; le tmoignage des gens de bien, qui l'ont trouve profitable, -tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point dmordre; et, tous -les jours encore, ils font crier en public des zls indiscrets, qui me -disent des injures pieusement, et me damnent par charit.</p> - -<p>Je me soucierois fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'toit -l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de -jeter dans leur parti de vritables gens de bien, dont ils prviennent -la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intrts du -ciel, sont faciles recevoir les impressions qu'on veut leur donner. -Voil ce qui m'oblige me dfendre. C'est aux vrais dvots que je veux -me justifier sur la conduite de ma comdie; et je les conjure de tout -mon cœur de ne point condamner les choses avant que de les voir, de -se dfaire de toute prvention, et de ne point servir la passion de ceux -dont les grimaces les dshonorent.</p> - -<p>Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comdie, on verra sans -doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend -nullement jouer les choses que l'on doit rvrer; que je l'ai traite -avec toutes <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> les prcautions que me demandoit la dlicatesse de la -matire; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a t -possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui -du vrai dvot. J'ai employ pour cela deux actes entiers prparer la -venue de mon sclrat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en -balance; on le connot d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un -bout l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne -peigne aux spectateurs le caractre d'un mchant homme, et ne fasse -clater celui du vritable homme de bien que je lui oppose.</p> - -<p>Je sais bien que pour rponse, ces messieurs tchent d'insinuer que ce -n'est point au thtre parler de ces matires; mais je leur demande, -avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une -proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune -faon; et, sans doute, il ne seroit pas difficile de leur faire voir que -la comdie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et -faisoit partie de leurs mystres; que les Espagnols, nos voisins, ne -clbrent gure de fte o la comdie ne soit mle; et que, mme parmi -nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrrie qui appartient -encore aujourd'hui l'htel de Bourgogne; que c'est un lieu qui fut donn -pour y reprsenter les plus importans mystres de notre foi; qu'on en -voit encore des comdies imprimes en lettres gothiques, sous le nom -d'un docteur de Sorbonne; et, sans aller chercher si loin, que l'on a -jou, de notre temps, des pices saintes de M. Corneille<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, qui ont -t l'admiration de toute la France.</p> - -<p>Si l'emploi de la comdie est de corriger les vices des hommes, je ne -vois pas par quelle raison il y en aura de privilgis. Celui-ci est, -dans l'tat, d'une consquence bien plus dangereuse que tous les autres; -et nous avons vu que le thtre a une grande vertu pour la correction. -Les plus beaux traits d'une srieuse morale sont moins puissans, le plus -souvent, que ceux de la satire; et rien ne reprend mieux la plupart des -hommes que la peinture de leurs dfauts. C'est une grande atteinte aux -vices, que de les exposer la rise de tout le monde. On souffre -aisment des rprhensions; mais on ne souffre point la raillerie. <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> -On veut bien tre mchant; mais on ne veut point tre ridicule.</p> - -<p>On me reproche d'avoir mis des termes de pit dans la bouche de mon -imposteur. Eh! pouvois-je m'en empcher, pour bien reprsenter le -caractre d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fasse -connotre les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en -aie retranch les termes consacrs, dont on auroit eu peine lui -entendre faire un mauvais usage.—Mais il dbite au quatrime acte une -morale pernicieuse.—Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout -le monde n'et les oreilles rebattues. Dit-elle rien de nouveau dans ma -comdie? Et peut-on craindre que des choses si gnralement dtestes -fassent quelque impression dans les esprits; que je les rende -dangereuses en les faisant monter sur le thtre; qu'elles reoivent -quelque autorit de la bouche d'un sclrat? Il n'y a nulle apparence -cela; et l'on doit approuver la comdie du <i>Tartuffe</i>, ou condamner -gnralement toutes les comdies.</p> - -<p>C'est quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps; et jamais on -ne s'toit si fort dchan contre le thtre. Je ne puis pas nier qu'il -n'y ait eu des pres de l'glise qui ont condamn la comdie; mais on ne -peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui l'ont -traite un peu plus doucement. Ainsi l'autorit dont on prtend appuyer -la censure est dtruite par ce partage; et toute la consquence qu'on -peut tirer de cette diversit d'opinions en des esprits clairs des -mmes lumires, c'est qu'ils ont pris la comdie diffremment, et que -les uns l'ont considre dans sa puret, lorsque les autres l'ont -regarde dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains -spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.</p> - -<p>Et, en effet, puisqu'on doit discourir des choses, et non pas des mots, -et que la plupart des contrarits viennent de ne se pas entendre, et -d'envelopper dans un mme mot des choses opposes, il ne faut qu'ter le -voile de l'quivoque, et regarder ce qu'est la comdie en soi, pour voir -si elle est condamnable. On connotra sans doute que, n'tant autre -chose qu'un pome ingnieux qui, par des leons agrables, reprend les -dfauts des hommes, on ne sauroit la censurer sans injustice; et, si -nous voulons our l-dessus le tmoignage de l'antiquit, elle nous dira -<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> que ses plus clbres philosophes ont donn des louanges la -comdie, eux qui faisoient profession d'une sagesse si austre, et qui -crioient sans cesse aprs les vices de leur sicle. Elle nous fera voir -qu'Aristote a consacr des veilles au thtre, et s'est donn le soin de -rduire en prceptes l'art de faire des comdies. Elle nous apprendra -que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignit, ont fait -gloire d'en composer eux-mmes; qu'il y en a eu d'autres qui n'ont pas -ddaign de rciter en public celles qu'ils avoient composes; que la -Grce a fait pour cet art clater son estime par les prix glorieux et -par les superbes thtres dont elle a voulu l'honorer; et que, dans Rome -enfin, ce mme art a reu aussi des honneurs extraordinaires: je ne dis -pas dans Rome dbauche, et sous la licence des empereurs, mais dans -Rome discipline, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la -vigueur de la vertu romaine.</p> - -<p>J'avoue qu'il y a eu des temps o la comdie s'est corrompue. Et -qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours? Il n'y -a chose si innocente o les hommes ne puissent porter du crime; point -d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les -intentions; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner de -mauvais usages. La mdecine est un art profitable, et chacun la rvre -comme une des plus excellentes choses que nous ayons; et cependant il y -a eu des temps o elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un -art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un prsent du ciel: -elle nous a t donne pour porter nos esprits la connoissance d'un -Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature; et pourtant on -n'ignore pas que souvent on l'a dtourne de son emploi, et qu'on l'a -occupe publiquement soutenir l'impit. Les choses mmes les plus -saintes ne sont point couvert de la corruption des hommes; et nous -voyons des sclrats qui tous les jours abusent de la pit, et la font -servir mchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour -cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire: on n'enveloppe -point dans une fausse consquence la bont des choses que l'on corrompt -avec la malice des corrupteurs: on spare toujours le mauvais usage -d'avec l'intention de l'art; et, comme on ne s'avise point de dfendre -la mdecine pour avoir t bannie de Rome, ni la philosophie <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> pour -avoir t condamne publiquement dans Athnes, on ne doit point aussi -vouloir interdire la comdie pour avoir t censure en de certains -temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle -s'est renferme dans ce qu'elle a pu voir; et nous ne devons point la -tirer des bornes qu'elle s'est donnes, l'tendre plus loin qu'il ne -faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comdie -qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la comdie que nous -voulons dfendre. Il se faut bien garder de confondre celle-l avec -celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout fait -opposes. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que la -ressemblance du nom; et ce seroit une injustice pouvantable que de -vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a une -Olympe qui a t une dbauche. De semblables arrts, sans doute, -feroient un grand dsordre dans le monde. Il n'y auroit rien par l qui -ne ft condamn; et, puisque l'on ne garde point cette rigueur tant de -choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la mme grce -la comdie, et approuver les pices de thtre o l'on verra rgner -l'instruction de l'honntet.</p> - -<p>Je sais qu'il y a des esprits dont la dlicatesse ne peut souffrir -aucune comdie; qui disent que les plus honntes sont les plus -dangereuses; que les passions que l'on y dpeint sont d'autant plus -touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les mes sont -attendries par ces sortes de reprsentations. Je ne vois pas quel grand -crime c'est que de s'attendrir la vue d'une passion honnte; et c'est -un haut tage de vertu que cette pleine insensibilit o ils veulent -faire monter notre me. Je doute qu'une si grande perfection soit dans -les forces de la nature humaine; et je ne sais s'il n'est pas mieux de -travailler rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir -les retrancher entirement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux -frquenter que le thtre; et, si l'on veut blmer toutes les choses qui -ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la -comdie en doit tre, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit -condamne avec le reste; mais, suppos, comme il est vrai, que les -exercices de la pit souffrent des intervalles, et que les hommes aient -besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un -qui soit plus innocent <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> que la comdie. Je me suis tendu trop loin. -Finissons par un mot d'un grand prince<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> sur la comdie du -<i>Tartuffe</i>.</p> - -<p>Huit jours aprs qu'elle eut t dfendue, on reprsenta devant la cour -une pice intitule <i>Scaramouche ermite</i>; et le roi, en sortant, dit au -grand prince que je veux dire:</p> - -<div class="quote"> - <p>Je voudrois bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort - de la comdie de Molire ne disent mot de celle de <i>Scaramouche</i>; - quoi le prince rpondit: La raison de cela, c'est que la comdie de - <i>Scaramouche</i> joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-l ne se - soucient point; mais celle de Molire les joue eux-mmes; c'est ce - qu'ils ne peuvent souffrir.</p> -</div> - -<hr class="small3" /> - -<p class="center"><span class="big150">PREMIER PLACET</span><br /><br /> -<span class="smcap">PRSENT AU ROI</span><br /><br /> -Sur la comdie du <i>Tartuffe</i>, qui n'avoit pas encore t reprsente -en public.</p> - -<p class="totop"><span class="smcap">Sire</span>,</p> - -<p>Le devoir de la comdie tant de corriger les hommes en les -divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi o je me trouve<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>, je -n'avois rien de mieux faire que d'attaquer par des peintures ridicules -les vices de mon sicle; et, comme l'hypocrisie, sans doute, en est un -des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avois -eu, <span class="smcap">Sire</span>, la pense que je ne rendrois pas un petit service tous les -honntes gens de votre royaume, si je faisois une comdie qui dcrit -les hypocrites, et mt en vue, comme il faut, toutes les grimaces -tudies de ces gens de bien outrance, toutes les friponneries -couvertes de ces faux monnoyeurs en dvotion, qui veulent attraper les -hommes avec un zle contrefait et une charit sophistique.</p> - -<p>Je l'ai <ins class="correction" title="fait">faite</ins>, <span class="smcap">Sire</span>, cette comdie, avec tout le soin, comme <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> je -crois, et toutes les circonspections que pouvoit demander la dlicatesse -de la matire; et, pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on -doit aux vrais dvots, j'en ai distingu le plus que j'ai pu le -caractre que j'avois toucher. Je n'ai point laiss d'quivoque, j'ai -t ce qui pouvoit confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi, -dans cette peinture, que des couleurs expresses et des traits essentiels -qui font reconnotre d'abord un vritable et franc hypocrite.</p> - -<p>Cependant toutes mes prcautions ont t inutiles. On a profit, <span class="smcap">Sire</span>, -de la dlicatesse de votre me sur les matires de religion, et l'on a -su vous prendre par l'endroit seul que vous tes prenable, je veux dire -par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu -l'adresse de trouver grce auprs de <span class="smcap">Votre Majest</span>; et les originaux -enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle ft, et -quelque ressemblante qu'on la trouvt.</p> - -<p>Bien que ce m'et t un coup sensible que la suppression de cet -ouvrage, mon malheur pourtant toit adouci par la manire dont <span class="smcap">Votre -Majest</span> s'toit explique sur ce sujet; et j'ai cru, <span class="smcap">Sire</span>, qu'elle -m'toit tout lieu de me plaindre, ayant eu la bont de dclarer qu'elle -ne trouvoit rien dire dans cette comdie, qu'elle me dfendoit de -produire en public.</p> - -<p>Mais, malgr cette glorieuse dclaration du plus grand roi du monde et -du plus clair, malgr l'approbation encore de monsieur le lgat, et de -la plus grande partie de nos prlats, qui tous, dans les lectures -particulires que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvs -d'accord avec les sentiments de <span class="smcap">Votre Majest</span>; malgr tout cela, dis-je, -on voit un livre compos par le cur de..., qui donne hautement un -dmenti tous ces augustes tmoignages. <span class="smcap">Votre Majest</span> a beau dire, et -monsieur le lgat et messieurs les prlats ont beau donner leur -jugement, ma comdie, sans l'avoir vue<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>, est diabolique, et -diabolique mon cerveau; je suis un dmon vtu de chair et habill en -homme, un libertin, un impie digne d'un supplice exemplaire. Ce n'est -pas assez que le feu expie en public mon offense, j'en serois quitte -trop bon march; le zle charitable de ce galant homme de bien n'a garde -de demeurer l; il ne veut point que j'aie de misricorde <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> auprs de -Dieu, il veut absolument que je sois damn; c'est une affaire rsolue.</p> - -<p>Ce livre, <span class="smcap">Sire</span>, a t prsent <span class="smcap">Votre Majest</span>: et, sans doute, elle -juge bien elle-mme combien il m'est fcheux de me voir expos tous les -jours aux insultes de ces messieurs; quel tort me feront dans le monde -de telles calomnies, s'il faut qu'elles soient tolres; et quel intrt -j'ai enfin me purger de son imposture, et faire voir au public que -ma comdie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit. Je ne dirai -point, <span class="smcap">Sire</span>, ce que j'aurois demander pour ma rputation, et pour -justifier tout le monde l'innocence de mon ouvrage: les rois clairs -comme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on souhaite; ils -voient, comme Dieu, ce qu'il nous faut, et savent mieux que nous ce -qu'ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intrts entre -les mains de <span class="smcap">Votre Majest</span>; et j'attends d'elle, avec respect, tout ce -qu'il lui plaira d'ordonner l-dessus.<br /><br /></p> - -<p class="center"><span class="big150">SECOND PLACET</span><br /><br /> -<span class="smcap">PRSENT AU ROI</span><br /><br /> -Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les sieurs <span class="smcap">la -Thorillire</span> et <span class="smcap">la Grange</span>, comdiens de <span class="smcap">Sa Majest</span>, et compagnons du -sieur <span class="smcap">Molire</span> sur la dfense qui fut faite, le 6 aot 1667, de -reprsenter le <i>Tartuffe</i> jusques nouvel ordre de <span class="smcap">Sa Majest</span>.</p> - -<p class="totop"><span class="smcap">Sire</span>,</p> - -<p>C'est une chose bien tmraire moi que de venir importuner un grand -monarque au milieu de ses glorieuses conqutes; mais, dans l'tat o je -me vois, o trouver, <span class="smcap">Sire</span>, une protection qu'au lieu o je la viens -chercher; et qui puis-je solliciter contre l'autorit de la puissance -qui m'accable, que la source de la puissance et de l'autorit, que le -juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le -matre de toutes choses?</p> - -<p>Ma comdie, <span class="smcap">Sire</span>, n'a pu jouir ici des bonts de <span class="smcap">Votre Majest</span>. En vain -je l'ai produite sous le titre de l'<i>Imposteur</i>, et dguis le -personnage sous l'ajustement d'un homme du monde; j'ai eu beau lui -donner un petit chapeau, <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> de grands cheveux, un grand collet, une -pe, et des dentelles sur tout l'habit, mettre en plusieurs endroits -des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jug -capable de fournir l'ombre d'un prtexte aux clbres originaux du -portrait que je voulois faire, <ins class="correction" title="tout tout">tout</ins> cela n'a de rien servi. La cabale -s'est rveille aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. -Ils ont trouv moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre -matire, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma -comdie n'a pas plutt paru, qu'elle s'est vue foudroye par le coup -d'un pouvoir qui doit imposer du respect; et tout ce que j'ai pu faire -en cette rencontre pour me sauver moi-mme de l'clat de cette tempte, -c'est de dire que <span class="smcap">Votre Majest</span> avoit eu la bont de m'en permettre la -reprsentation, et que je n'avois pas cru qu'il ft besoin de demander -cette permission d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'elle seule qui me -l'et dfendue.</p> - -<p>Je ne doute point, <span class="smcap">Sire</span>, que les gens que je peins dans ma comdie ne -remuent bien des ressorts auprs de <span class="smcap">Votre Majest</span>, et ne jettent dans -leur parti, comme ils ont dj fait, de vritables gens de bien, qui -sont d'autant plus prompts se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui -par eux-mmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs toutes leurs -intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout -l'intrt de Dieu qui les peut mouvoir, ils l'ont assez montr dans les -comdies qu'ils ont souffert qu'on ait joues tant de fois en public -sans en dire le moindre mot. Celles-l n'attaquoient que la pit et la -religion, dont ils se soucient fort peu; mais celle-ci les attaque et -les joue eux-mmes; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. Ils ne -sauroient me pardonner de dvoiler leurs impostures aux yeux de tout le -monde; et, sans doute, on ne manquera pas de dire <span class="smcap">Votre Majest</span> que -chacun s'est scandalis de ma comdie. Mais la vrit pure, <span class="smcap">Sire</span>, c'est -que tout Paris ne s'est scandalis que de la dfense qu'on en a faite; -que les plus scrupuleux en ont trouv la reprsentation profitable; et -qu'on s'est tonn que des personnes d'une probit si connue aient eu -une si grande dfrence pour des gens qui devroient tre l'horreur de -tout le monde, et sont si opposs la vritable pit dont elles font -profession.</p> - -<p>J'attends avec respect l'arrt que <span class="smcap">Votre Majest</span> daignera prononcer sur -cette matire; mais il est trs-assur, <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> <span class="smcap">Sire</span>, qu'il ne faut plus -que je songe faire des comdies si les tartuffes ont l'avantage; -qu'ils prendront droit par l de me perscuter plus que jamais, et -voudront trouver redire aux choses les plus innocentes qui pourront -sortir de ma plume.</p> - -<p>Daignent vos bonts, <span class="smcap">Sire</span>, me donner une protection contre leur rage -envenime! et puiss-je, au retour d'une campagne si glorieuse, dlasser -<span class="smcap">Votre Majest</span> des fatigues de ses conqutes, lui donner d'innocens -plaisirs aprs de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait -trembler toute l'Europe!<br /><br /></p> - -<p class="center"><span class="big150">TROISIME PLACET</span><br /><br /> -<span class="smcap">PRSENT AU ROI, LE 5 FVRIER 1669.</span><br /><br /></p> - -<p class="totop"><span class="smcap">Sire</span>,</p> - -<p>Un fort honnte mdecin<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>, dont j'ai l'honneur d'tre le malade, me -promet et veut s'obliger par-devant notaire de me faire vivre encore -trente annes, si je puis lui obtenir une grce de <span class="smcap">Votre Majest</span>. Je lui -ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandois pas tant, et que je -serois satisfait de lui, pourvu qu'il s'obliget de ne me point tuer. -Cette grce, <span class="smcap">Sire</span>, est un canonicat de votre chapelle royale de -Vincennes, vacant par la mort de...</p> - -<p>Oserois-je demander encore cette grce <span class="smcap">Votre Majest</span> le propre jour de -la grande rsurrection de Tartuffe, ressuscit par vos bonts? Je suis, -par cette premire faveur, rconcili avec les dvots: et je le serois, -par cette seconde, avec les mdecins. C'est pour moi, sans doute, trop -de grces la fois; mais peut-tre n'en est-ce pas trop pour <span class="smcap">Votre -Majest</span>; et j'attends, avec un peu d'esprance respectueuse, la rponse -de mon placet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span></p> - -<hr class="small3" /> - -<table class="pborder" summary="personnages_tartuffe" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="2"> - <col width="300" /> - <col width="220" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop">PERSONNAGES.</td> - <td class="tdltop">ACTEURS.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MADAME PERNELLE, mre d'Orgon.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Bjart.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ORGON, mari d'Elmire.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Molire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">ELMIRE, femme d'Orgon.</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Molire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DAMIS, fils d'Orgon.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Hubert.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">MARIANE, fille d'Orgon et amante de Valre.</td> - <td class="tdltop2">M<sup>lle</sup><span class="smcap">Debrie</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">VALRE. amant de Mariane.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Grange.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">CLANTE, beau-frre d'Orgon.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">La Thorillire.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">TARTUFFE, faux dvot.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Du Croisy.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">DORINE, suivante de Mariane.</td> - <td class="tdltop2">Mad. <span class="smcap">Bjart</span>.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">M. LOYAL, sergent<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.</td> - <td class="tdltop2"><span class="smcap">Debrie.</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">UN EXEMPT.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop2">FLIPOTE, servante de madame Pernelle.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdctop">La scne est Paris, dans la maison d'Orgon.</td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<div class="verse"> - <p class="vacte">ACTE PREMIER</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLANTE, DAMIS, DORINE, - FLIPOTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allons, Flipote, allons; que d'eux je me dlivre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine vous suivre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Laissez, ma bru, laissez; ne venez pas plus loin:</span><br /> - <span class="vi0">Ce sont toutes faons dont je n'ai pas besoin.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.</span><br /> - <span class="vi0">Mais ma mre, d'o vient que vous sortez si vite?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est que je ne puis voir tout ce mnage-ci,</span><br /> - <span class="vi0">Et que de me complaire on ne prend nul souci.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, je sors de chez vous fort mal difie:</span><br /> - <span class="vi0">Dans toutes mes leons j'y suis contrarie.</span><br /> - <span class="vi0">On n'y respecte rien, chacun y parle haut,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est tout justement la cour du roi Ptaud<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Vous tes, ma mie, une fille suivante</span><br /> - <span class="vi0">Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente:</span><br /> - <span class="vi0">Vous vous mlez sur tout de dire votre avis.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Vous tes un sot, en trois lettres, mon fils,</span><br /> - <span class="vi0">C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mre;</span><br /> - <span class="vi0">Et j'ai prdit cent fois mon fils, votre pre,</span><br /> - <span class="vi0">Que vous preniez tout l'air d'un mchant garnement,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne lui donneriez jamais que du tourment.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je crois...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Mon Dieu! sa sœur, vous faites la discrte,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette!</span><br /> - <span class="vi0">Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous menez sous chape<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> un train que je hais fort.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, ma mre...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Ma bru, qu'il ne vous en dplaise,</span><br /> - <span class="vi0">Votre conduite en tout est tout fait mauvaise;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> - <span class="vi0">Vous devriez leur remettre un bon exemple aux yeux;</span><br /> - <span class="vi0">Et leur dfunte mre en usoit beaucoup mieux.</span><br /> - <span class="vi0">Vous tes dpensire; et cet tat me blesse,</span><br /> - <span class="vi0">Que vous alliez vtue ainsi qu'une princesse.</span><br /> - <span class="vi0">Quiconque son mari veut plaire seulement,</span><br /> - <span class="vi0">Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, madame, aprs tout...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Pour vous, monsieur son frre,</span><br /> - <span class="vi0">Je vous estime fort, vous aime et vous rvre;</span><br /> - <span class="vi0">Mais enfin, si j'tois de mon fils, son poux,</span><br /> - <span class="vi0">Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous.</span><br /> - <span class="vi0">Sans cesse vous prchez des maximes de vivre</span><br /> - <span class="vi0">Qui par d'honntes gens ne se doivent point suivre.</span><br /> - <span class="vi0">Je vous parle un peu franc; mais c'est l mon humeur,</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne mche point ce que j'ai sur le cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute... - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on coute;</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux,</span><br /> - <span class="vi0">De le voir quereller par un fou comme vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique</span><br /> - <span class="vi0">Vienne usurper cans<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a> un pouvoir tyrannique,</span><br /> - <span class="vi0">Et que nous ne puissions rien nous divertir,</span><br /> - <span class="vi0">Si ce beau monsieur-l n'y daigne consentir!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">S'il le faut couter et croire ses maximes,</span><br /> - <span class="vi0">On ne peut faire rien qu'on ne fasse de crimes.</span><br /> - <span class="vi0">Car il contrle tout, ce critique zl.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et tout ce qu'il contrle est fort bien contrl.</span><br /> - <span class="vi0">C'est au chemin du ciel qu'il prtend vous conduire.</span><br /> - <span class="vi0">Et mon fils l'aimer vous devroit tous induire<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, voyez-vous, ma mre, il n'est pre, ni rien,</span><br /> - <span class="vi0">Qui me puisse obliger lui vouloir du bien:</span><br /> - <span class="vi0">Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte.</span><br /> - <span class="vi0">Sur ses faons de faire tous coups je m'emporte;</span><br /> - <span class="vi0">J'en prvois une suite, et qu'avec ce pied plat</span><br /> - <span class="vi0">Il faudra que j'en vienne quelque grand clat.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Certes, c'est une chose aussi qui scandalise,</span><br /> - <span class="vi0">De voir qu'un inconnu cans<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a> s'impatronise;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers,</span><br /> - <span class="vi0">Et dont l'habit entier valoit bien six deniers,</span><br /> - <span class="vi0">En vienne jusque-l que de se mconnotre,</span><br /> - <span class="vi0">De contrarier tout et de faire le matre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh! merci de ma vie! il en iroit bien mieux</span><br /> - <span class="vi0">Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il passe pour un saint dans votre fantaisie:</span><br /> - <span class="vi0">Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voyez la langue!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">A lui, non plus qu' son Laurent,</span><br /> - <span class="vi0">Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut tre;</span><br /> - <span class="vi0">Mais pour homme de bien je garantis le matre.</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez</span><br /> - <span class="vi0">Qu' cause qu'il vous dit tous vos vrits.</span><br /> - <span class="vi0">C'est contre le pch que son cœur se courrouce,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'intrt du ciel est tout ce qui le pousse.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,</span><br /> - <span class="vi0">Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante cans<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>?</span><br /> - <span class="vi0">En quoi blesse le ciel une visite honnte,</span><br /> - <span class="vi0">Pour en faire un vacarme nous rompre la tte?</span><br /> - <span class="vi0">Veut-on que l-dessus je m'explique entre nous?...</span><br /> - <span class="vnote4">Montrant Elmire.</span><br /> - <span class="vi0">Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est pas lui tout seul qui blme ces visites:</span><br /> - <span class="vi0">Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,</span><br /> - <span class="vi0">Ces carrosses sans cesse la porte plants,</span><br /> - <span class="vi0">Et de tant de laquais le bruyant assemblage,</span><br /> - <span class="vi0">Font un clat fcheux dans tout le voisinage.</span><br /> - <span class="vi0">Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien:</span><br /> - <span class="vi0">Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh! voulez-vous, madame, empcher qu'on ne cause?</span><br /> - <span class="vi0">Ce seroit dans la vie une fcheuse chose,</span><br /> - <span class="vi0">Si, pour les sots discours o l'on peut tre mis,</span><br /> - <span class="vi0">Il falloit renoncer ses meilleurs amis.</span><br /> - <span class="vi0">Et, quand mme on pourroit se rsoudre le faire,</span><br /> - <span class="vi0">Croiriez-vous obliger tout le monde se taire?</span><br /> - <span class="vi0">Contre la mdisance il n'est point de rempart.</span><br /> - <span class="vi0">A tous les sots caquets n'ayons donc nul gard;</span><br /> - <span class="vi0">Efforons-nous de vivre avec toute innocence,</span><br /> - <span class="vi0">Et laissons aux causeurs une pleine licence.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Daphn, notre voisine, et son petit poux<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a></span><br /> - <span class="vi0">Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous?</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> - <span class="vi0">Ceux de qui la conduite offre le plus rire</span><br /> - <span class="vi0">Sont toujours sur autrui les premiers mdire;</span><br /> - <span class="vi0">Ils ne manquent jamais de saisir promptement</span><br /> - <span class="vi0">L'apparente lueur du moindre attachement,</span><br /> - <span class="vi0">D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie.</span><br /> - <span class="vi0">Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs,</span><br /> - <span class="vi0"><ins class="correction" title="Il">Ils</ins> pensent dans le monde autoriser les leurs,</span><br /> - <span class="vi0">Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,</span><br /> - <span class="vi0">Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence,</span><br /> - <span class="vi0">Ou faire ailleurs tomber quelques traits partags</span><br /> - <span class="vi0">De ce blme public dont ils sont trop chargs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tous ces raisonnemens ne font rien l'affaire.</span><br /> - <span class="vi0">On sait qu'Orante<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a> mne une vie exemplaire;</span><br /> - <span class="vi0">Tous ses soins vont au ciel; et j'ai su par des gens</span><br /> - <span class="vi0">Qu'elle condamne fort le train qui vient cans.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">L'exemple est admirable, et cette dame est bonne!</span><br /> - <span class="vi0">Il est vrai qu'elle vit en austre personne;</span><br /> - <span class="vi0">Mais l'ge dans son me a mis ce zle ardent,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on sait qu'elle est prude son corps dfendant.</span><br /> - <span class="vi0">Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages,</span><br /> - <span class="vi0">Elle a fort bien joui de tous ses avantages;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, voyant de ses yeux tous les brillans baisser,</span><br /> - <span class="vi0">Au monde qui la quitte elle veut renoncer,</span><br /> - <span class="vi0">Et du voile pompeux d'une haute sagesse</span><br /> - <span class="vi0">De ses attraits uss dguiser la foiblesse.</span><br /> - <span class="vi0">Ce sont l les retours des coquettes du temps:</span><br /> - <span class="vi0">Il leur est dur de voir dserter les galans.</span><br /> - <span class="vi0">Dans un tel abandon, leur sombre inquitude</span><br /> - <span class="vi0">Ne voit d'autre recours que le mtier de prude;</span><br /> - <span class="vi0">Et la svrit de ces femmes de bien</span><br /> - <span class="vi0">Censure toute chose, et ne pardonne rien.</span><br /> - <span class="vi0">Hautement d'un chacun elles blment la vie,</span><br /> - <span class="vi0">Non point par charit, mais par un trait d'envie</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> - <span class="vi0">Qui ne sauroit souffrir qu'un autre ait les plaisirs</span><br /> - <span class="vi0">Dont le penchant de l'ge a sevr leurs dsirs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE</span>, <span class="note"> Elmire.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voil les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire,</span><br /> - <span class="vi0">Ma bru. L'on est chez vous contrainte de se taire:</span><br /> - <span class="vi0">Car madame jaser tient le d tout le jour.</span><br /> - <span class="vi0">Mais enfin je prtends discourir mon tour:</span><br /> - <span class="vi0">Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage</span><br /> - <span class="vi0">Qu'en recueillant chez soi ce dvot personnage;</span><br /> - <span class="vi0">Que le ciel, au besoin, l'a cans envoy</span><br /> - <span class="vi0">Pour redresser tous votre esprit fourvoy;</span><br /> - <span class="vi0">Que, pour votre salut, vous le devez entendre;</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'il ne reprend rien qui ne soit reprendre.</span><br /> - <span class="vi0">Ces visites, ces bals, ces conversations,</span><br /> - <span class="vi0">Sont du malin esprit toutes inventions.</span><br /> - <span class="vi0">L jamais on <ins class="correction" title="entend">n'entend</ins> de pieuses paroles;</span><br /> - <span class="vi0">Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles:</span><br /> - <span class="vi0">Bien souvent le prochain en a sa bonne part,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on y sait mdire et du tiers et du quart.</span><br /> - <span class="vi0">Enfin les gens senss ont leurs ttes troubles</span><br /> - <span class="vi0">De la confusion de telles assembles:</span><br /> - <span class="vi0">Mille caquets divers s'y font en moins de rien;</span><br /> - <span class="vi0">Et, comme l'autre jour un docteur dit fort bien,</span><br /> - <span class="vi0">C'est vritablement la tour de Babylone,</span><br /> - <span class="vi0">Car chacun y babille, et tout du long de l'aune;</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour conter l'histoire o ce point l'engagea...</span><br /> - <span class="vnote4">Montrant Clante.</span><br /> - <span class="vi0">Voil-t-il pas monsieur qui ricane dj!</span><br /> - <span class="vi0">Allez chercher vos fous qui vous donnent rire,</span><br /> - <span class="vnote8">A Elmire.</span><br /> - <span class="vi0">Et sans... Adieu, ma bru; je ne veux plus rien dire.</span><br /> - <span class="vi0">Sachez que pour cans j'en rabats de moiti,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied.</span><br /> - <span class="vnote4">Donnant un soufflet Flipote.</span><br /> - <span class="vi0">Allons, vous, vous rvez et bayez<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> aux corneilles:</span><br /> - <span class="vi0">Jour de Dieu! je saurai vous frotter les oreilles!</span><br /> - <span class="vi0">Marchons, gaupe, marchons!</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—CLANTE, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Je n'y veux point aller,</span><br /> - <span class="vi0">De peur qu'elle ne vnt encor me quereller;</span><br /> - <span class="vi0">Que cette bonne femme...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Ah! certes, c'est dommage</span><br /> - <span class="vi0">Qu'elle ne vous out tenir un tel langage:</span><br /> - <span class="vi0">Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'elle n'est point d'ge lui donner ce nom.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comme elle s'est pour rien contre nous chauffe!</span><br /> - <span class="vi0">Et que de son Tartuffe elle parot coiffe!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oh! vraiment, tout cela n'est rien au prix du fils:</span><br /> - <span class="vi0">Et, si vous l'aviez vu, vous diriez: C'est bien pis!</span><br /> - <span class="vi0">Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage,</span><br /> - <span class="vi0">Et pour servir son prince il montra du courage:</span><br /> - <span class="vi0">Mais il est devenu comme un homme hbt,</span><br /> - <span class="vi0">Depuis que de Tartuffe on le voit entt:</span><br /> - <span class="vi0">Il l'appelle son frre, et l'aime dans son me</span><br /> - <span class="vi0">Cent fois plus qu'il ne fait mre, fils, fille et femme.</span><br /> - <span class="vi0">C'est de tous ses secrets l'unique confident,</span><br /> - <span class="vi0">Et de ses actions le directeur prudent;</span><br /> - <span class="vi0">Il le choie, il l'embrasse; et pour une matresse</span><br /> - <span class="vi0">On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse:</span><br /> - <span class="vi0">A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis;</span><br /> - <span class="vi0">Avec joie il l'y voit manger autant que six;</span><br /> - <span class="vi0">Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cde,</span><br /> - <span class="vi0">Et, s'il vient roter, il lui dit: Dieu vous aide!</span><br /> - <span class="vi0">Enfin il en est fou, c'est son tout, son hros;</span><br /> - <span class="vi0">Il l'admire tous coups, le cite tous propos;</span><br /> - <span class="vi0">Ses moindres actions lui semblent des miracles,</span><br /> - <span class="vi0">Et tous <ins class="correction" title="le">les</ins> mots qu'il dit sont pour lui des oracles.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> - <span class="vi0">Lui, qui connot sa dupe, et qui veut en jouir,</span><br /> - <span class="vi0">Par cent dehors fards a l'art de l'blouir;</span><br /> - <span class="vi0">Son cagotisme en tire toute heure des sommes,</span><br /> - <span class="vi0">Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.</span><br /> - <span class="vi0">Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garon</span><br /> - <span class="vi0">Qui ne se mle aussi de nous faire leon;</span><br /> - <span class="vi0">Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,</span><br /> - <span class="vi0">Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.</span><br /> - <span class="vi0">Le tratre, l'autre jour, nous rompit de ses mains</span><br /> - <span class="vi0">Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints,</span><br /> - <span class="vi0">Disant que nous mlions, par un crime effroyable,</span><br /> - <span class="vi0">Avec la saintet les parures du diable.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLANTE, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Clante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous tes bien heureux de n'tre point venu</span><br /> - <span class="vi0">Au discours qu' la porte elle nous a tenu.</span><br /> - <span class="vi0">Mais j'ai vu mon mari; comme il ne m'a point vue,</span><br /> - <span class="vi0">Je veux aller l-haut attendre sa venue.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vais lui donner le bon jour seulement.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—CLANTE, DAMIS, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De l'hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose.</span><br /> - <span class="vi0">J'ai soupon que Tartuffe son effet s'oppose,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il oblige mon pre des dtours si grands</span><br /> - <span class="vi0">Et vous n'ignorez pas quel intrt j'y prends...</span><br /> - <span class="vi0">Si mme ardeur enflamme et ma sœur et Valre,</span><br /> - <span class="vi0">La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chre,</span><br /> - <span class="vi0">Et, s'il falloit...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Il entre.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—ORGON, CLANTE, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Ah! mon frre, bonjour.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je sortois, et j'ai joie vous voir de retour.</span><br /> - <span class="vi0">La campagne prsent n'est pas beaucoup fleurie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote8">A Clante.</span><br /> - <span class="vi0">Dorine... Mon beau-frre, attendez, je vous prie.</span><br /> - <span class="vi0">Vous voulez bien souffrir, pour m'ter de souci,</span><br /> - <span class="vi0">Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici.</span><br /> - <span class="vnote4">A Dorine.</span><br /> - <span class="vi0">Tout s'est-il, ces deux jours, pass de bonne sorte?</span><br /> - <span class="vi0">Qu'est-ce qu'on fait cans? comme est-ce qu'on s'y porte?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Madame eut avant-hier la fivre jusqu'au soir,</span><br /> - <span class="vi0">Avec un mal de tte trange concevoir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et Tartuffe?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Tartuffe! il se porte merveille,</span><br /> - <span class="vi0">Gros et gras, le teint frais et la bouche <ins class="correction" title="merveille">vermeille</ins>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Le soir elle eut un grand dgot,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne put, au souper, toucher rien du tout,</span><br /> - <span class="vi0">Tant sa douleur de tte toit encor cruelle!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et Tartuffe?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Il soupa, lui tout seul, devant elle;</span><br /> - <span class="vi0">Et fort dvotement il mangea deux perdrix,</span><br /> - <span class="vi0">Avec une moiti de gigot en hachis.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">La nuit se passa tout entire</span><br /> - <span class="vi0">Sans qu'elle pt fermer un moment la paupire;</span><br /> - <span class="vi0">Des chaleurs l'empchoient de pouvoir sommeiller,</span><br /> - <span class="vi0">Et jusqu'au jour prs d'elle il nous fallut veiller.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et Tartuffe?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Press d'un sommeil agrable,</span><br /> - <span class="vi0">Il passa dans sa chambre au sortir de la table;</span><br /> - <span class="vi0">Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,</span><br /> - <span class="vi0">O, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">A la fin, par nos raisons gagne,</span><br /> - <span class="vi0">Elle se rsolut souffrir la saigne;</span><br /> - <span class="vi0">Et le soulagement suivit tout aussitt.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et Tartuffe?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Il reprit courage comme il faut;</span><br /> - <span class="vi0">Et, contre tous les maux fortifiant son me,</span><br /> - <span class="vi0">Pour rparer le sang qu'avoit perdu madame,</span><br /> - <span class="vi0">But, son djeuner, quatre grands coups de vin.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Tous deux se portent bien enfin,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vais madame annoncer par avance</span><br /> - <span class="vi0">La part que vous prenez sa convalescence.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—ORGON, CLANTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">A votre nez, mon frre, elle se rit de vous:</span><br /> - <span class="vi0">Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,</span><br /> - <span class="vi0">Je vous dirai tout franc que c'est avec justice.</span><br /> - <span class="vi0">A-t-on jamais parl d'un semblable caprice?</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> - <span class="vi0">Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui</span><br /> - <span class="vi0">A vous faire oublier toutes choses pour lui?</span><br /> - <span class="vi0">Qu'aprs avoir chez vous rpar sa misre,</span><br /> - <span class="vi0">Vous en veniez au point...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Halte-l, mon beau-frre,</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne le connois pas, puisque vous le voulez;</span><br /> - <span class="vi0">Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut tre...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon frre, vous seriez charm de le connotre;</span><br /> - <span class="vi0">Et vos ravissemens ne prendroient point de fin.</span><br /> - <span class="vi0">C'est un homme... qui... ah! un homme... un homme enfin</span><br /> - <span class="vi0">Qui suit bien ses leons, gote une paix profonde,</span><br /> - <span class="vi0">Et comme du fumier regarde tout le monde.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, je deviens tout autre avec son entretien:</span><br /> - <span class="vi0">Il m'enseigne n'avoir affection pour rien;</span><br /> - <span class="vi0">De toutes amitis il dtache mon me;</span><br /> - <span class="vi0">Et je verrois mourir frre, enfans, mre et femme,</span><br /> - <span class="vi0">Que je m'en soucierois autant que de cela.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Les sentimens humains, mon frre, que voil!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre,</span><br /> - <span class="vi0">Vous auriez pris pour lui l'amiti que je montre:</span><br /> - <span class="vi0">Chaque jour l'glise il venoit, d'un air doux,</span><br /> - <span class="vi0">Tout vis--vis de moi se mettre deux genoux.</span><br /> - <span class="vi0">Il attiroit les yeux de l'assemble entire</span><br /> - <span class="vi0">Par l'ardeur dont au ciel il poussoit sa prire;</span><br /> - <span class="vi0">Il faisoit des soupirs, de grands lancemens,</span><br /> - <span class="vi0">Et baisoit humblement la terre tous momens,</span><br /> - <span class="vi0">Et, lorsque je sortois, il me devanoit vite</span><br /> - <span class="vi0">Pour m'aller, la porte, offrir de l'eau bnite.</span><br /> - <span class="vi0">Instruit par son garon, qui dans tout l'imitoit,</span><br /> - <span class="vi0">Et de son indigence, et de ce qu'il toit,</span><br /> - <span class="vi0">Je lui faisois des dons: mais, avec modestie,</span><br /> - <span class="vi0">Il me vouloit toujours en rendre une partie.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> - <span class="vi0"><i>C'est trop</i>, me disoit-il, <i>c'est trop de la moiti</i>;</span><br /> - <span class="vi0"><i>Je ne mrite pas de vous faire piti</i>.</span><br /> - <span class="vi0">Et, quand je refusois de le vouloir reprendre,</span><br /> - <span class="vi0">Aux pauvres, mes yeux, il alloit le rpandre,</span><br /> - <span class="vi0">Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,</span><br /> - <span class="vi0">Et depuis ce temps-l tout semble y prosprer.</span><br /> - <span class="vi0">Je vois qu'il reprend tout, et qu' ma femme mme</span><br /> - <span class="vi0">Il prend, pour mon honneur, un intrt extrme;</span><br /> - <span class="vi0">Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,</span><br /> - <span class="vi0">Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.</span><br /> - <span class="vi0">Mais vous ne croiriez point jusqu'o monte son zle;</span><br /> - <span class="vi0">Il s'impute pch la moindre bagatelle;</span><br /> - <span class="vi0">Un rien presque suffit pour le scandaliser,</span><br /> - <span class="vi0">Jusque-l qu'il se vint l'autre jour accuser,</span><br /> - <span class="vi0">D'avoir pris une puce en faisant sa prire,</span><br /> - <span class="vi0">Et de l'avoir tue avec trop de colre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Parbleu, vous tes fou, mon frre, que je croi!</span><br /> - <span class="vi0">Avec de tels discours vous moquez-vous de moi?</span><br /> - <span class="vi0">Et que prtendez-vous? Que tout ce badinage..</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon frre, ce discours sent le libertinage<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>:</span><br /> - <span class="vi0">Vous en tes un peu dans votre me entich;</span><br /> - <span class="vi0">Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prch,</span><br /> - <span class="vi0">Vous vous attirerez quelque mchante affaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voil de vos pareils le discours ordinaire:</span><br /> - <span class="vi0">Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux;</span><br /> - <span class="vi0">C'est tre libertin<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a> que d'avoir de bons yeux;</span><br /> - <span class="vi0">Et qui n'adore pas de vaines simagres</span><br /> - <span class="vi0">N'a ni respect ni foi pour les choses sacres.</span><br /> - <span class="vi0">Allez, tous vos discours ne me font point de peur;</span><br /> - <span class="vi0">Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.</span><br /> - <span class="vi0">De tous vos faonniers<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> on n'est point les esclaves.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> - <span class="vi0">Il est de faux dvots ainsi que de faux braves;</span><br /> - <span class="vi0">Et, comme on ne voit pas qu'o l'honneur les conduit</span><br /> - <span class="vi0">Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,</span><br /> - <span class="vi0">Les bons et vrais dvots, qu'on doit suivre la trace,</span><br /> - <span class="vi0">Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.</span><br /> - <span class="vi0">Eh quoi! vous ne ferez nulle distinction</span><br /> - <span class="vi0">Entre l'hypocrisie et la dvotion?</span><br /> - <span class="vi0">Vous les voulez traiter d'un semblable langage,</span><br /> - <span class="vi0">Et rendre mme honneur au masque qu'au visage;</span><br /> - <span class="vi0">Egaler l'artifice la sincrit,</span><br /> - <span class="vi0">Confondre l'apparence avec la vrit,</span><br /> - <span class="vi0">Estimer le fantme autant que la personne,</span><br /> - <span class="vi0">Et la fausse monnoie l'gal de la bonne!</span><br /> - <span class="vi0">Les hommes, la plupart, sont trangement faits;</span><br /> - <span class="vi0">Dans la juste nature on ne les voit jamais:</span><br /> - <span class="vi0">La raison a pour eux des bornes trop petites,</span><br /> - <span class="vi0">En chaque caractre ils passent ses limites;</span><br /> - <span class="vi0">Et la plus noble chose, ils la gtent souvent,</span><br /> - <span class="vi0">Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.</span><br /> - <span class="vi0">Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, vous tes sans doute un docteur qu'on rvre;</span><br /> - <span class="vi0">Tout le savoir du monde est chez vous retir;</span><br /> - <span class="vi0">Vous tes le seul sage et le seul clair,</span><br /> - <span class="vi0">Un oracle, un Caton, dans le sicle o nous sommes;</span><br /> - <span class="vi0">Et prs de vous ce sont des sots que tous les hommes.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne suis point, mon frre, un docteur rvr,</span><br /> - <span class="vi0">Et le savoir chez moi n'est pas tout retir;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,</span><br /> - <span class="vi0">Du faux avec le vrai faire la diffrence.</span><br /> - <span class="vi0">Et, comme je ne vois nul genre de hros</span><br /> - <span class="vi0">Qui soient plus priser que les parfaits dvots,</span><br /> - <span class="vi0">Aucune chose au monde et plus noble et plus belle</span><br /> - <span class="vi0">Que la sainte ferveur d'un vritable zle;</span><br /> - <span class="vi0">Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux</span><br /> - <span class="vi0">Que le dehors pltr d'un zle spcieux,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> - <span class="vi0">Que ces francs <ins class="correction" title="charlantans">charlatans</ins>, que ces dvots de place,</span><br /> - <span class="vi0">De qui la sacrilge et trompeuse grimace</span><br /> - <span class="vi0">Abuse impunment, et se joue, leur gr,</span><br /> - <span class="vi0">De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacr;</span><br /> - <span class="vi0">Ces gens qui, par une me l'intrt soumise,</span><br /> - <span class="vi0">Font de dvotion mtier et marchandise,</span><br /> - <span class="vi0">Et veulent acheter crdit et dignits</span><br /> - <span class="vi0">A prix de faux clins d'yeux et d'lans affects;</span><br /> - <span class="vi0">Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune,</span><br /> - <span class="vi0">Par le chemin du ciel courir leur fortune;</span><br /> - <span class="vi0">Qui, brlans et prians, demandent chaque jour,</span><br /> - <span class="vi0">Et prchent la retraite au milieu de la cour;</span><br /> - <span class="vi0">Qui savent ajuster leur zle avec leurs vices,</span><br /> - <span class="vi0">Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment</span><br /> - <span class="vi0">De l'intrt du ciel leur fier ressentiment;</span><br /> - <span class="vi0">D'autant plus dangereux dans leur pre colre,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on rvre,</span><br /> - <span class="vi0">Et que leur passion, dont on leur sait bon gr,</span><br /> - <span class="vi0">Veut nous assassiner avec un fer sacr!</span><br /> - <span class="vi0">De ce faux caractre on en voit trop parotre;</span><br /> - <span class="vi0">Mais les dvots de cœur sont aiss connotre.</span><br /> - <span class="vi0">Notre sicle, mon frre, en expose nos yeux</span><br /> - <span class="vi0">Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux.</span><br /> - <span class="vi0">Regardez Ariston, regardez Priandre,</span><br /> - <span class="vi0">Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre;</span><br /> - <span class="vi0">Ce titre par aucun ne leur est dbattu;</span><br /> - <span class="vi0">Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,</span><br /> - <span class="vi0">On ne voit point en eux ce faste insupportable,</span><br /> - <span class="vi0">Et leur dvotion est humaine, est traitable;</span><br /> - <span class="vi0">Ils ne censurent point toutes nos actions,</span><br /> - <span class="vi0">Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections;</span><br /> - <span class="vi0">Et, laissant la fiert des paroles aux autres,</span><br /> - <span class="vi0">C'est par leurs actions qu'ils reprennent les ntres.</span><br /> - <span class="vi0">L'apparence du mal a chez eux peu d'appui,</span><br /> - <span class="vi0">Et leur me est porte juger bien d'autrui.</span><br /> - <span class="vi0">Point de cabale entre eux, point d'intrigues suivre</span><br /> - <span class="vi0">On les voit, pour tous soins, se mler de bien vivre.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> - <span class="vi0">Jamais contre un pcheur ils n'ont d'acharnement,</span><br /> - <span class="vi0">Ils attachent leur haine au pch seulement,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne veulent point prendre, avec un zle extrme,</span><br /> - <span class="vi0">Les intrts du ciel plus qu'il ne veut lui-mme.</span><br /> - <span class="vi0">Voil mes gens, voil comme il en faut user,</span><br /> - <span class="vi0">Voil l'exemple enfin qu'il se faut proposer.</span><br /> - <span class="vi0">Votre homme, dire vrai, n'est pas de ce modle.</span><br /> - <span class="vi0">C'est de fort bonne foi que vous vantez son zle;</span><br /> - <span class="vi0">Mais par un faux clat je vous crois bloui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur mon cher beau-frre, avez vous tout dit?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi40">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">s'en allant.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis votre valet.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">De grce, un mot, mon frre.</span><br /> - <span class="vi0">Laissons l ce discours. Vous savez que Valre,</span><br /> - <span class="vi0">Pour tre votre gendre, a parole de vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Vous aviez pris jour pour un lien si doux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Pourquoi donc en diffrer la fte?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne sais.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Auriez-vous autre pense en tte?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Peut-tre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Vous voulez manquer votre foi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne dis pas cela.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Nul obstacle, je croi,</span><br /> - <span class="vi0">Ne vous peut empcher d'accomplir vos promesses.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Selon.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Pour dire un mot faut-il tant de finesses?</span><br /> - <span class="vi0">Valre, sur ce point, me fait vous visiter.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le ciel en soit lou!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Mais que lui reporter?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tout ce qu'il vous plaira.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Mais il est ncessaire</span><br /> - <span class="vi0">De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi36">De faire</span><br /> - <span class="vi0">Ce que le ciel voudra.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Mais parlons tout de bon.</span><br /> - <span class="vi0">Valre a votre foi: la tiendrez-vous, ou non?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Adieu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note">seul.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Pour son amour je crains une disgrce,</span><br /> - <span class="vi0">Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe.</span><br /> - </div> - - <p class="vacte">ACTE II</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—ORGON, MARIANE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mariane!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Mon pre?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Approchez; j'ai de quoi</span><br /> - <span class="vi0">Vous parler en secret.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> Orgon, qui regarde dans un cabinet.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Que cherchez-vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi34">Je voi</span><br /> - <span class="vi0">Si quelqu'un n'est point l qui pourroit nous entendre,</span><br /> - <span class="vi0">Car ce petit endroit est propre pour surprendre.</span><br /> - <span class="vi0">Or sus, nous voil bien. J'ai, Mariane, en vous</span><br /> - <span class="vi0">Reconnu de tout temps un esprit assez doux,</span><br /> - <span class="vi0">Et de tout temps aussi vous m'avez t chre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis fort redevable cet amour de pre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est fort bien dit, ma fille; et, pour le mriter,</span><br /> - <span class="vi0">Vous devez n'avoir soin que de me contenter.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est o je mets aussi ma gloire la plus haute.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe, notre hte?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qui, moi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Vous. Voyez bien comme vous rpondrez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Hlas! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—ORGON, MARIANE, DORINE, entrant doucement, et se tenant - derrire Orgon, sans tre vue.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est parler sagement... Dites-moi donc, ma fille,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'en toute sa personne un haut mrite brille,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous seroit doux</span><br /> - <span class="vi0">De le voir, par mon choix, devenir votre poux.</span><br /> - <span class="vi0">Eh?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Eh?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Qu'est-ce?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Plat-il?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">Quoi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi32">Me suis-je mprise?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Que voulez-vous, mon pre, que je dise,</span><br /> - <span class="vi0">Qui me touche le cœur, et qu'il me seroit doux</span><br /> - <span class="vi0">De voir, par votre choix, devenir mon poux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tartuffe.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Il n'en est rien, mon pre, je vous jure;</span><br /> - <span class="vi0">Pourquoi me faire dire une telle imposture?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais je veux que cela soit une vrit;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est assez pour vous que je l'aie arrt.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! vous voulez, mon pre...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Oui, je prtends, ma fille,</span><br /> - <span class="vi0">Unir, par votre hymen, Tartuffe ma famille.</span><br /> - <span class="vi0">Il sera votre poux, j'ai rsolu cela;</span><br /> - <span class="vnote28">Apercevant Dorine.</span><br /> - <span class="vi0">Et, comme sur vos vœux je... Que faites-vous l?</span><br /> - <span class="vi0">La curiosit qui vous presse est bien forte,</span><br /> - <span class="vi0">Ma mie, nous venir couter de la sorte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part</span><br /> - <span class="vi0">De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> - <span class="vi0">Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle,</span><br /> - <span class="vi0">Et j'ai trait cela de pure bagatelle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi donc! la chose est-elle incroyable?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi32">A tel point,</span><br /> - <span class="vi0">Que vous-mme, monsieur, je ne vous en crois point.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je sais bien le moyen de vous le faire croire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je conte justement ce qu'on verra dans peu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Chansons!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allez, ne croyez point monsieur votre pre;</span><br /> - <span class="vi0">Il raille.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Je vous dis...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Non, vous avez beau faire,</span><br /> - <span class="vi0">On ne vous croira point.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">A la fin, mon courroux...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous.</span><br /> - <span class="vi0">Quoi! se peut-il, monsieur, qu'avec l'air d'homme sage,</span><br /> - <span class="vi0">Et cette large barbe au milieu du visage,</span><br /> - <span class="vi0">Vous soyez assez fou pour vouloir...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">coutez:</span><br /> - <span class="vi0">Vous avez pris cans certaines privauts</span><br /> - <span class="vi0">Qui ne me plaisent point; je vous le dis, ma mie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Parlons sans nous fcher, monsieur, je vous supplie.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> - <span class="vi0">Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot?</span><br /> - <span class="vi0">Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot:</span><br /> - <span class="vi0">Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.</span><br /> - <span class="vi0">Et puis, que vous apporte une telle alliance?</span><br /> - <span class="vi0">A quel sujet aller, avec tout votre bien,</span><br /> - <span class="vi0">Choisir un gendre gueux?...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Taisez-vous! S'il n'a rien,</span><br /> - <span class="vi0">Sachez que c'est par l qu'il faut qu'on le rvre.</span><br /> - <span class="vi0">Sa misre est sans doute une honnte misre:</span><br /> - <span class="vi0">Au-dessus des grandeurs elle doit l'lever,</span><br /> - <span class="vi0">Puisque enfin de son bien il s'est laiss priver</span><br /> - <span class="vi0">Par son trop peu de soin des choses temporelles</span><br /> - <span class="vi0">Et sa puissante attache aux choses ternelles.</span><br /> - <span class="vi0">Mais mon secours pourra lui donner les moyens</span><br /> - <span class="vi0">De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens:</span><br /> - <span class="vi0">Ce sont fiefs qu' bon titre au pays on renomme;</span><br /> - <span class="vi0">Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanit,</span><br /> - <span class="vi0">Monsieur, ne sied pas bien avec la pit.</span><br /> - <span class="vi0">Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence</span><br /> - <span class="vi0">Ne doit point tant prner son nom et sa naissance,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'humble procd de la dvotion</span><br /> - <span class="vi0">Souffre mal les clats de cette ambition.</span><br /> - <span class="vi0">A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous blesse?</span><br /> - <span class="vi0">Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.</span><br /> - <span class="vi0">Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,</span><br /> - <span class="vi0">D'une fille comme elle un homme comme lui?</span><br /> - <span class="vi0">Et ne devez-vous pas songer aux biensances,</span><br /> - <span class="vi0">Et de cette union prvoir les consquences?</span><br /> - <span class="vi0">Sachez que d'une fille on risque la vertu</span><br /> - <span class="vi0">Lorsque dans son hymen son got est combattu;</span><br /> - <span class="vi0">Que le dessein d'y vivre en honnte personne</span><br /> - <span class="vi0">Dpend des qualits du mari qu'on lui donne,</span><br /> - <span class="vi0">Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,</span><br /> - <span class="vi0">Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.</span><br /> - <span class="vi0">Il est bien difficile enfin d'tre fidle</span><br /> - <span class="vi0">A de certains maris faits d'un certain modle;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> - <span class="vi0">Et qui donne sa fille un homme qu'elle hait</span><br /> - <span class="vi0">Est responsable au ciel des fautes qu'elle fait.</span><br /> - <span class="vi0">Songez quels prils votre dessein vous livre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle vivre!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leons.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne nous amusons point, ma fille, ces chansons;</span><br /> - <span class="vi0">Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre pre.</span><br /> - <span class="vi0">J'avois donn pour vous ma parole Valre;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, outre qu' jouer on dit qu'il est enclin,</span><br /> - <span class="vi0">Je le souponne encor d'tre un peu libertin<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>;</span><br /> - <span class="vi0">Je ne remarque point qu'il hante les glises.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voulez-vous qu'il y coure vos heures prcises,</span><br /> - <span class="vi0">Comme ceux qui n'y vont que pour tre aperus?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne demande pas votre avis l-dessus.</span><br /> - <span class="vi0">Enfin avec le ciel l'autre est le mieux du monde,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est une richesse nulle autre seconde.</span><br /> - <span class="vi0">Cet hymen de tous biens comblera vos dsirs,</span><br /> - <span class="vi0">Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.</span><br /> - <span class="vi0">Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidles,</span><br /> - <span class="vi0">Comme deux vrais enfans, comme deux tourterelles</span><br /> - <span class="vi0">A nul fcheux dbat jamais vous n'en viendrez;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Elle? Elle n'en fera qu'un sot<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>, je vous assure.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ouais! quels discours!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Je dis qu'il en a l'encolure,</span><br /> - <span class="vi0">Et que son ascendant, monsieur, l'emportera</span><br /> - <span class="vi0">Sur toute la vertu que votre fille aura.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Cessez de m'interrompre, et songez vous taire,</span><br /> - <span class="vi0">Sans mettre votre nez o vous n'avez que faire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je n'en parle, monsieur, que pour votre intrt.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est prendre trop de soin; taisez-vous, s'il vous plat.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">S'il ne vous aimoit pas...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Je ne veux pas qu'on m'aime.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et je veux vous aimer, monsieur, malgr vous-mme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir</span><br /> - <span class="vi0">Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous ne vous tairez point!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">C'est une conscience</span><br /> - <span class="vi0">Que de vous laisser faire une telle alliance.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Te tairas-tu, serpent, dont les traits effronts...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! vous tes dvot, et vous vous emportez!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, ma bile s'chauffe toutes ces fadaises,</span><br /> - <span class="vi0">Et tout rsolment je veux que tu te taises.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pense, si tu le veux; mais applique tes soins</span><br /> - <span class="vnote28">A sa fille.</span><br /> - <span class="vi0">A ne m'en point parler, ou... Suffit... Comme sage,</span><br /> - <span class="vi0">J'ai pes mrement toutes choses.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">J'enrage</span><br /> - <span class="vi0">De ne pouvoir parler!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Sans tre damoiseau,</span><br /> - <span class="vi0">Tartuffe est fait de sorte...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Oui, c'est un beau museau!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que, quand tu n'aurois mme aucune sympathie</span><br /> - <span class="vi0">Pour tous les autres dons...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">La voil bien lotie!</span><br /> - <span class="vnote4">Orgon se tourne du ct de Dorine, et, les bras croiss, l'coute et - la regarde en face.</span><br /> - <span class="vi0">Si j'tois en sa place, un homme assurment</span><br /> - <span class="vi0">Ne m'pouseroit pas de force impunment;</span><br /> - <span class="vi0">Et je lui ferois voir, bientt aprs la fte,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'une femme a toujours une vengeance prte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>,<span class="note"> Dorine.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Donc de ce que je dis on ne fera nul cas?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De quoi vous plaignez-vous? Je ne vous parle pas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'est-ce que tu fais donc?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Je me parle moi-mme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Fort bien. Pour chtier son insolence extrme,</span><br /> - <span class="vi0">Il faut que je lui donne un revers de ma main.</span><br /> - <span class="vnote4">Il se met en posture de donner un soufflet Dorine; - et, chaque mot qu'il dit sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, - qui se tient droite sans parler.</span><br /> - <span class="vi0">Ma fille, vous devez approuver mon dessein...</span><br /> - <span class="vi0">Croire que le mari... que j'ai su vous lire...</span><br /> - <span class="vnote4">A Dorine.</span><br /> - <span class="vi0">Que ne te parles-tu?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Je n'ai rien me dire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Encore un petit mot.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Il ne me plat pas, moi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Certes, je t'y guettois.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Quelque sotte<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>, ma foi!...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin, ma fille, il faut payer d'obissance,</span><br /> - <span class="vi0">Et montrer pour mon choix entire dfrence.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note">en s'enfuyant.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je me moquerois fort de prendre un tel poux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">aprs avoir manqu de donner un soufflet Dorine.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous avez l, ma fille, une peste avec vous,</span><br /> - <span class="vi0">Avec qui, sans pch, je ne saurois plus vivre.</span><br /> - <span class="vi0">Je me sens hors d'tat maintenant de poursuivre.</span><br /> - <span class="vi0">Ses discours insolens m'ont mis l'esprit en feu,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—MARIANE, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole,</span><br /> - <span class="vi0">Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rle?</span><br /> - <span class="vi0">Souffrir qu'on vous propose un projet insens,</span><br /> - <span class="vi0">Sans que du moindre mot vous l'ayez repouss!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Contre un pre absolu que veux-tu que je fasse?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce qu'il faut pour parer une telle menace.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui;</span><br /> - <span class="vi0">Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'tant celle pour qui se fait toute l'affaire,</span><br /> - <span class="vi0">C'est vous, non lui, que le mari doit plaire;</span><br /> - <span class="vi0">Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant</span><br /> - <span class="vi0">Il le peut pouser sans nul empchement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Un pre, je l'avoue, a sur nous tant d'empire,</span><br /> - <span class="vi0">Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais raisonnons. Valre a fait pour vous des pas:</span><br /> - <span class="vi0">L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! qu'envers mon amour ton injustice est grande,</span><br /> - <span class="vi0">Dorine! Me dois-tu faire cette demande?</span><br /> - <span class="vi0">T'ai-je pas<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a> l-dessus ouvert cent fois mon cœur?</span><br /> - <span class="vi0">Et sais-tu pas<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a> pour lui jusqu'o va mon ardeur?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que sais-je si le cœur a parl par la bouche,</span><br /> - <span class="vi0">Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter;</span><br /> - <span class="vi0">Et mes vrais sentiments ont su trop clater.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin vous l'aimez donc?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Oui, d'une ardeur extrme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et, selon l'apparence, il vous aime de mme?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je le crois.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Et tous deux brlez galement</span><br /> - <span class="vi0">De vous voir maris ensemble?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">Assurment.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Sur cette autre union quelle est donc votre attente?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De me donner la mort, si l'on me violente.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Fort bien. C'est un recours o je ne songeois pas.</span><br /> - <span class="vi0">Vous n'avez qu' mourir pour sortir d'embarras.</span><br /> - <span class="vi0">Le remde, sans doute, est merveilleux. J'enrage,</span><br /> - <span class="vi0">Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon Dieu! de quelle humeur, Dorine, tu te rends!</span><br /> - <span class="vi0">Tu ne compatis point aux dplaisirs des gens.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne compatis point qui dit des sornettes,</span><br /> - <span class="vi0">Et dans l'occasion mollit comme vous faites.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais que veux-tu? si j'ai de la timidit...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais l'amour dans un cœur veut de la fermet.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais n'en gard-je pas pour les feux de Valre?</span><br /> - <span class="vi0">Et n'est-ce pas lui de m'obtenir d'un pre?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais quoi! si votre pre est un bourru fieff<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a></span><br /> - <span class="vi0">Qui s'est de son Tartuffe entirement coiff,</span><br /> - <span class="vi0">Et manque l'union qu'il avoit arrte,</span><br /> - <span class="vi0">La faute votre amant doit-elle tre impute?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, par un haut refus et d'clatans mpris,</span><br /> - <span class="vi0">Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop pris?</span><br /> - <span class="vi0">Sortirai-je pour lui, quelque clat dont il brille,</span><br /> - <span class="vi0">De la pudeur du sexe et du devoir de fille?</span><br /> - <span class="vi0">Et veux-tu que mes feux par le monde tals...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez</span><br /> - <span class="vi0">tre monsieur Tartuffe; et j'aurois, quand j'y pense,</span><br /> - <span class="vi0">Tort de vous dtourner d'une telle alliance.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span> - <span class="vi0">Quelle raison aurois-je combattre vos vœux?</span><br /> - <span class="vi0">Le parti de soi-mme est fort avantageux.</span><br /> - <span class="vi0">Monsieur Tartuffe! oh! oh! n'est-ce rien qu'on propose?</span><br /> - <span class="vi0">Certes, monsieur Tartuffe, bien prendre la chose,</span><br /> - <span class="vi0">N'est pas un homme, non, qui se mouche du pied;</span><br /> - <span class="vi0">Et ce n'est pas peu d'heur<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a> que d'tre sa moiti,</span><br /> - <span class="vi0">Tout le monde dj de gloire le couronne;</span><br /> - <span class="vi0">Il est noble chez lui, bien fait de sa personne;</span><br /> - <span class="vi0">Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri:</span><br /> - <span class="vi0">Vous vivrez trop contente avec un tel mari.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon Dieu!...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Quelle allgresse aurez-vous dans votre me,</span><br /> - <span class="vi0">Quand d'un poux si beau vous vous verrez la femme!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! cesse, je te prie, un semblable discours,</span><br /> - <span class="vi0">Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.</span><br /> - <span class="vi0">C'en est fait, je me rends, et suis prte tout faire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, il faut qu'une fille obisse son pre,</span><br /> - <span class="vi0">Voult-il lui donner un singe pour poux.</span><br /> - <span class="vi0">Votre sort est fort beau: de quoi vous plaignez-vous?</span><br /> - <span class="vi0">Vous irez par le coche en sa petite ville,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous vous plairez fort les entretenir;</span><br /> - <span class="vi0">D'abord chez le beau monde on vous fera venir.</span><br /> - <span class="vi0">Vous irez visiter, pour votre bienvenue,</span><br /> - <span class="vi0">Madame la baillive et madame l'lue,</span><br /> - <span class="vi0">Qui d'un sige pliant vous feront honorer.</span><br /> - <span class="vi0">L, dans le carnaval, vous pourrez esprer</span><br /> - <span class="vi0">Le bal et la grand'bande<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, savoir deux musettes,</span><br /> - <span class="vi0">Et parfois Fagotin<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, et les marionnettes,</span><br /> - <span class="vi0">Si pourtant votre poux...</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Ah! tu me fais mourir!</span><br /> - <span class="vi0">De tes conseils plutt songe me secourir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis votre servante.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Eh! Dorine, de grce...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ma pauvre fille!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Non.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Si mes vœux dclars...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tterez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tu sais qu' toi toujours je me suis confie:</span><br /> - <span class="vi0">Fais-moi...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Non; vous serez, ma foi, tartuffie<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, puisque mon sort ne sauroit t'mouvoir,</span><br /> - <span class="vi0">Laisse-moi dsormais toute mon dsespoir:</span><br /> - <span class="vi0">C'est de lui que mon cœur empruntera de l'aide;</span><br /> - <span class="vi0">Et je sais de mes maux l'infaillible remde.</span><br /> - <span class="vnote28">Mariane veut s'en aller.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh! la, la, revenez. Je quitte mon courroux:</span><br /> - <span class="vi0">Il faut, nonobstant tout, avoir piti de vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vois-tu, si l'on m'expose ce cruel martyre,</span><br /> - <span class="vi0">Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne vous tourmentez point. On peut adroitement</span><br /> - <span class="vi0">Empcher... Mais voici Valre, votre amant.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span></p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—VALRE, MARIANE, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">On vient de dbiter, madame, une nouvelle</span><br /> - <span class="vi0">Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Que vous pousez Tartuffe.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi28">Il est certain</span><br /> - <span class="vi0">Que mon pre s'est mis en tte ce dessein.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Votre pre, madame...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">A chang de vise:</span><br /> - <span class="vi0">La chose vient par lui de m'tre propose.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! srieusement?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Oui, srieusement.</span><br /> - <span class="vi0">Il s'est pour cet hymen dclar hautement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et quel est le dessein o votre me s'arrte,</span><br /> - <span class="vi0">Madame?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Je ne sais.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">La rponse est honnte.</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne savez?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Non.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Non?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Que me conseillez-vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vous conseille, moi, de prendre cet poux.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous me le conseillez?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Tout de bon?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi36">Sans doute.</span><br /> - <span class="vi0">Le choix est glorieux et vaut bien qu'on l'coute.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, c'est un conseil, monsieur, que je reois.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous n'aurez pas grand'peine le suivre, je crois.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pas plus qu' le donner n'en a souffert votre me.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi, je vous l'ai donn pour vous plaire, madame.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note">se retirant dans le fond du thtre.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voyons ce qui pourra de ceci russir<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est donc ainsi qu'on aime? Et c'toit <ins class="correction" title="tromperi">tromperie</ins></span><br /> - <span class="vi0">Quand vous...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Ne parlons point de cela, je vous prie.</span><br /> - <span class="vi0">Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter</span><br /> - <span class="vi0">Celui que pour poux on me veut prsenter;</span><br /> - <span class="vi0">Et je dclare, moi, que je prtends le faire,</span><br /> - <span class="vi0">Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne vous excusez point sur mes intentions:</span><br /> - <span class="vi0">Vous aviez pris dj vos rsolutions;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous vous saisissez d'un prtexte frivole</span><br /> - <span class="vi0">Pour vous autoriser manquer de parole.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai, c'est bien dit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Sans doute; et votre cœur</span><br /> - <span class="vi0">N'a jamais eu pour moi de vritable ardeur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Hlas! permis vous d'avoir cette pense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, oui, permis moi: mais mon me offense</span><br /> - <span class="vi0">Vous prviendra peut-tre en un pareil dessein;</span><br /> - <span class="vi0">Et je sais o porter et mes vœux et ma main.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! je n'en doute point; et les ardeurs qu'excite</span><br /> - <span class="vi0">Le mrite...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Mon Dieu! laissons l le mrite:</span><br /> - <span class="vi0">J'en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.</span><br /> - <span class="vi0">Mais j'espre aux bonts qu'une autre aura pour moi:</span><br /> - <span class="vi0">Et j'en sais de qui l'me, ma retraite ouverte,</span><br /> - <span class="vi0">Consentira sans honte rparer ma perte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La perte n'est pas grande; et de ce changement</span><br /> - <span class="vi0">Vous vous consolerez assez facilement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'y ferai mon possible; et vous le pouvez croire.</span><br /> - <span class="vi0">Un cœur qui nous oublie engage notre gloire;</span><br /> - <span class="vi0">Il faut l'oublier mettre aussi tous nos soins:</span><br /> - <span class="vi0">Si l'on n'en vient bout on le doit feindre au moins;</span><br /> - <span class="vi0">Et cette lchet jamais ne se pardonne,</span><br /> - <span class="vi0">De montrer de l'amour pour qui nous abandonne.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce sentiment, sans doute, est noble et relev.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Fort bien; et d'un chacun il doit tre approuv.</span><br /> - <span class="vi0">Eh quoi! vous voudriez qu' jamais dans mon me</span><br /> - <span class="vi0">Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous visse, mes yeux, passer en d'autres bras,</span><br /> - <span class="vi0">Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Au contraire: pour moi, c'est ce que je souhaite;</span><br /> - <span class="vi0">Et je voudrois dj que la chose ft faite.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous le voudriez?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">C'est assez m'insulter,</span><br /> - <span class="vi0">Madame; et, de ce pas, je vais vous contenter.</span><br /> - <span class="vnote28">Il fait un pas pour s'en aller.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Fort bien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">revenant.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Souvenez-vous au moins que c'est vous-mme</span><br /> - <span class="vi0">Qui contraignez mon cœur cet effort extrme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">revenant encore.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Et que le dessein que mon me conoit</span><br /> - <span class="vi0">N'est rien qu' votre exemple.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">A mon exemple, soit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">en sortant.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Suffit: vous allez tre point nomm servie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tant mieux!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">revenant encore.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">A la bonne heure.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">se retournant lorsqu'il est prt sortir.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Eh?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Quoi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Ne m'appelez-vous pas?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi? Vous rvez!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Eh bien, je poursuis donc mes pas.</span><br /> - <span class="vi0">Adieu, madame.</span><br /> - <span class="vnote28">Il s'en va lentement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Adieu, monsieur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi28">Pour moi, je pense</span><br /> - <span class="vi0">Que vous perdez l'esprit par cette extravagance:</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous ai laisss tout du long quereller,</span><br /> - <span class="vi0">Pour voir o tout cela pourroit enfin aller.</span><br /> - <span class="vi0">Hol! seigneur Valre.</span><br /> - <span class="vnote28">Elle arrte Valre par le bras.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">feignant de rsister.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Eh! que veux-tu, Dorine?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Venez ici.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Non, non, le dpit me domine:</span><br /> - <span class="vi0">Ne me dtourne point de ce qu'elle a voulu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Arrtez!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Non, vois-tu, c'est un point rsolu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Il souffre me voir, ma prsence le chasse;</span><br /> - <span class="vi0">Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note">quittant Valre et courant aprs Mariane.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">A l'autre! O courez-vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Laisse.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi28">Il faut revenir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, non, Dorine; en vain tu veux me retenir.</span><br /> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice;</span><br /> - <span class="vi0">Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note">quittant Mariane et courant aprs Valre.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Encor! Diantre soit fait de vous! Si, je le veux.</span><br /> - <span class="vi0">Cessez ce badinage, et venez tous deux.</span><br /> - <span class="vnote8">Elle prend Valre et Mariane par la main, et les ramne.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Dorine.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais quel est ton dessein?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> Dorine.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Qu'est-ce que tu veux faire?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire.</span><br /> - <span class="vnote4">A Valre.</span><br /> - <span class="vi0">tes-vous fou d'avoir un pareil dml?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">N'as-tu pas entendu comme elle m'a parl?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">tes-vous folle, vous, de vous tre emporte?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traite?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote28">A Valre.</span><br /> - <span class="vi0">Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin</span><br /> - <span class="vi0">Que de se conserver vous, j'en suis tmoin.</span><br /> - <span class="vnote4">A Mariane.</span><br /> - <span class="vi0">Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie</span><br /> - <span class="vi0">Que d'tre votre poux: j'en rponds sur ma vie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> Valre.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pourquoi donc me donner un semblable conseil?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous tes fous tous deux. , la main l'un et l'autre.</span><br /> - <span class="vnote4">A Valre.</span><br /> - <span class="vi0">Allons, vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">en donnant sa main Dorine.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">A quoi bon ma main?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">Ah a! la vtre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note">en donnant aussi sa main.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De quoi sert tout cela?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Mon Dieu! vite, avancez.</span><br /> - <span class="vi0">Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.</span><br /> - <span class="vnote4">Valre et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se - regarder.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">se tournant vers Mariane.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais ne faites donc point les choses avec peine,</span><br /> - <span class="vi0">Et regardez un peu les gens sans nulle haine.</span><br /> - <span class="vnote8">Mariane se tourne du ct de Valre en souriant.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">A vous dire le vrai, les amans sont bien fous!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oh ! n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous?</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour ne point mentir, n'tes-vous pas mchante</span><br /> - <span class="vi0">De vous plaire me dire une chose affligeante?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais vous, n'tes-vous pas l'homme le plus ingrat...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour une autre saison laissons tout ce dbat,</span><br /> - <span class="vi0">Et songeons parer ce fcheux mariage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nous en ferons agir de toutes les faons.</span><br /> - <span class="vnote4">A Mariane.</span><span class="vnote4">A Valre.</span><br /> - <span class="vi0">Votre pre se moque; et ce sont des chansons.</span><br /> - <span class="vnote4">A Mariane.</span><br /> - <span class="vi0">Mais, pour vous, il vaut mieux qu' son extravagance</span><br /> - <span class="vi0">D'un doux consentement vous prtiez l'apparence,</span><br /> - <span class="vi0">Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus ais</span><br /> - <span class="vi0">De tirer en longueur cet hymen propos:</span><br /> - <span class="vi0">En attrapant du temps, tout on remdie.</span><br /> - <span class="vi0">Tantt vous payerez de quelque maladie</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> - <span class="vi0">Qui viendra tout coup, et voudra des dlais;</span><br /> - <span class="vi0">Tantt vous payerez de prsages mauvais:</span><br /> - <span class="vi0">Vous aurez fait d'un mort la rencontre fcheuse,</span><br /> - <span class="vi0">Cass quelque miroir, ou song d'eau bourbeuse.</span><br /> - <span class="vi0">Enfin, le bon de tout, c'est qu' <ins class="correction" title="d'autre">d'autres</ins> qu' lui</span><br /> - <span class="vi0">On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.</span><br /> - <span class="vi0">Mais, pour mieux russir, il est bon, ce me semble,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.</span><br /> - <span class="vnote4">A Valre.</span><br /> - <span class="vi0">Sortez; et, sans tarder, employez vos amis</span><br /> - <span class="vi0">Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis.</span><br /> - <span class="vi0">Nous allons rveiller les efforts de son frre,</span><br /> - <span class="vi0">Et dans notre parti jeter la belle-mre.</span><br /> - <span class="vi0">Adieu.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note"> Mariane.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Quelques efforts que nous prparions tous,</span><br /> - <span class="vi0">Ma plus grande esprance, vrai dire, est en vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note"> Valre.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne vous rponds pas des volonts d'un pre;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je ne serai point d'autre qu' Valre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que vous me comblez d'aise! Et, quoi que puisse oser...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! jamais les amans ne sont las de jaser.</span><br /> - <span class="vi0">Sortez, vous dis-je.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE</span>, <span class="note">revenant sur ses pas.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Enfin...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Quel caquet est le vtre!</span><br /> - <span class="vi0">Tirez de cette part; et vous tirez de l'autre<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>.</span><br /> - <span class="vnote4">Dorine les pousse chacun par l'paule, et les oblige se sparer.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span></p> - - <p class="vacte">ACTE III</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—DAMIS, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que la foudre sur l'heure achve mes destins,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on me traite partout du plus grand des faquins,</span><br /> - <span class="vi0">S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrte,</span><br /> - <span class="vi0">Et si je ne fais pas quelque coup de ma tte!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">De grce, modrez un tel emportement:</span><br /> - <span class="vi0">Votre pre n'a fait qu'en parler simplement.</span><br /> - <span class="vi0">On n'excute pas tout ce qui se propose,</span><br /> - <span class="vi0">Et le chemin est long du projet la chose.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il faut que de ce fat j'arrte les complots,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu' l'oreille un peu je lui dise deux mots.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! tout doux! envers lui, comme envers votre pre,</span><br /> - <span class="vi0">Laissez agir les soins de votre belle-mre.</span><br /> - <span class="vi0">Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crdit;</span><br /> - <span class="vi0">Il se rend complaisant tout ce qu'elle dit,</span><br /> - <span class="vi0">Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle.</span><br /> - <span class="vi0">Plt Dieu qu'il ft vrai! la chose seroit belle.</span><br /> - <span class="vi0">Enfin, votre intrt l'oblige le mander:</span><br /> - <span class="vi0">Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder,</span><br /> - <span class="vi0">Savoir ses sentiments, et lui faire connotre</span><br /> - <span class="vi0">Quels fcheux dmls il pourra faire natre.</span><br /> - <span class="vi0">S'il faut qu' ce dessein il prte quelque espoir.</span><br /> - <span class="vi0">Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir;</span><br /> - <span class="vi0">Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre.</span><br /> - <span class="vi0">Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je puis tre prsent tout cet entretien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Point. Il faut qu'ils soient seuls.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">Je ne lui dirai rien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous vous moquez: on sait vos <ins class="correction" title="trausports">transports</ins> ordinaires;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est le vrai moyen de gter les affaires.</span><br /> - <span class="vi0">Sortez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Non; je veux voir; sans me mettre en courroux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que vous tes fcheux! Il vient. Retirez-vous.</span><br /> - <span class="vnote4">Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du thtre.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—TARTUFFE, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">parlant haut son valet, qui est dans la maison, ds qu'il - aperoit Dorine.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,</span><br /> - <span class="vi0">Et priez que toujours le ciel vous illumine.</span><br /> - <span class="vi0">Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers</span><br /> - <span class="vi0">Des aumnes que j'ai partager les deniers.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que d'affectation et de forfanterie!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que voulez-vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Vous dire...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">tirant un mouchoir de sa poche.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Ah! mon Dieu! je vous prie.</span><br /> - <span class="vi0">Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Couvrez ce sein que je ne saurois voir.</span><br /> - <span class="vi0">Par de pareils objets les mes sont blesses,</span><br /> - <span class="vi0">Et cela fait venir de coupables penses.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous tes donc bien tendre la tentation;</span><br /> - <span class="vi0">Et la chair sur vos sens fait grande impression!</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> - <span class="vi0">Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte:</span><br /> - <span class="vi0">Mais convoiter, moi, je ne suis point si prompte,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous verrois nu, du haut jusques en bas,</span><br /> - <span class="vi0">Que toute votre peau ne me tenteroit pas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mettez dans vos discours un peu de modestie,</span><br /> - <span class="vi0">Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos;</span><br /> - <span class="vi0">Et je n'ai seulement qu' vous dire deux mots.</span><br /> - <span class="vi0">Madame va venir dans cette salle basse,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'un mot d'entretien vous demande la grce.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Hlas! trs-volontiers.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <span class="vi18">Comme il se radoucit!</span><br /> - <span class="vi0">Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Viendra-t-elle bientt?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Je l'entends, ce me semble.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, c'est elle en personne; et je vous laisse ensemble.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—ELMIRE, TARTUFFE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que le ciel jamais, par sa toute-bont<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>,</span><br /> - <span class="vi0">Et de l'me et du corps vous donne la sant,</span><br /> - <span class="vi0">Et bnisse vos jours autant que le dsire</span><br /> - <span class="vi0">Le plus humble de ceux que son amour inspire!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis fort oblige ce souhait pieux;</span><br /> - <span class="vi0">Mais prenons une chaise, afin d'tre un peu mieux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">assis.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment de votre mal vous sentez-vous remise?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note">assise.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Fort bien; et cette fivre a bientt quitt prise.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mes prires n'ont pas le mrite qu'il faut</span><br /> - <span class="vi0">Pour avoir attir cette grce d'en haut;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je n'ai fait au ciel nulle dvote instance,</span><br /> - <span class="vi0">Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Votre zle pour moi s'est trop inquit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">On ne peut trop chrir votre chre sant;</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour la rtablir, j'aurois donn la mienne.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est pousser bien avant la charit chrtienne;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bonts.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je fais bien moins pour vous que vous ne mritez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire,</span><br /> - <span class="vi0">Et suis bien aise, ici qu'aucun ne nous claire<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'en suis ravi de mme; et sans doute il m'est doux,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, de me voir seul seul avec vous.</span><br /> - <span class="vi0">C'est une occasion qu'au ciel j'ai demande,</span><br /> - <span class="vi0">Sans que, jusqu' cette heure, il me l'ait accorde.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien</span><br /> - <span class="vi0">O tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien.</span><br /> - <span class="vnote4">Damis, sans se montrer, entr'ouvre la porte du cabinet dans lequel il - s'toit retir, pour entendre la conversation.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et je ne veux aussi, pour grce singulire,</span><br /> - <span class="vi0">Que montrer vos yeux mon me tout entire,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits</span><br /> - <span class="vi0">Des visites qu'ici reoivent vos attraits</span><br /> - <span class="vi0">Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine,</span><br /> - <span class="vi0">Mais plutt d'un transport de zle qui m'entrane,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'un pur mouvement...</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Je le prends bien ainsi,</span><br /> - <span class="vi0">Et crois que mon salut vous donne ce souci.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">prenant la - main d'Elmire et lui serrant les doigts.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, madame, sans doute; et ma <ins class="correction" title="faveur">ferveur</ins> est telle...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ouf! vous me serrez trop.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">C'est par excs de zle.</span><br /> - <span class="vi0">De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein.</span><br /> - <span class="vi0">Et j'aurois bien plutt...</span><br /> - <span class="vnote18">Il met la main sur les genoux d'Elmire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Que fait l votre main?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je tte votre habit: l'toffe en est moelleuse.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! de grce, laissez; je suis fort chatouilleuse.</span><br /> - <span class="vnote8">Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe se rapproche d'elle.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">maniant le fichu d'Elmire.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux!</span><br /> - <span class="vi0">On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux:</span><br /> - <span class="vi0">Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai; mais parlons un peu de notre affaire.</span><br /> - <span class="vi0">On tient que mon mari veut dgager sa foi,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous donner sa fille. Est-il vrai? dites-moi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il m'en a dit deux mots; mais, madame, vrai dire,</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est pas le bonheur aprs quoi je soupire,</span><br /> - <span class="vi0">Et je vois autre part les merveilleux attraits</span><br /> - <span class="vi0">De la flicit qui fait tous mes souhaits.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs,</span><br /> - <span class="vi0">Et que rien ici-bas n'arrte vos dsirs.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">L'amour qui nous attache aux beauts ternelles</span><br /> - <span class="vi0">N'touffa pas en nous l'amour des temporelles;</span><br /> - <span class="vi0">Nos sens facilement peuvent tre charms</span><br /> - <span class="vi0">Des ouvrages parfaits que le ciel a forms.</span><br /> - <span class="vi0">Ses attraits rflchis brillent dans vos pareilles,</span><br /> - <span class="vi0">Mais il tale en vous ses plus rares merveilles;</span><br /> - <span class="vi0">Il a sur votre face panch des beauts</span><br /> - <span class="vi0">Dont les yeux sont surpris et les cœurs transports;</span><br /> - <span class="vi0">Et je n'ai pu vous voir, parfaite crature,</span><br /> - <span class="vi0">Sans admirer en vous l'auteur de la nature,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'un ardent amour sentir mon cœur atteint</span><br /> - <span class="vi0">Au plus beau des portraits o lui-mme il s'est peint.</span><br /> - <span class="vi0">D'abord j'apprhendai que cette ardeur secrte</span><br /> - <span class="vi0">Ne ft du noir esprit une surprise adroite<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>;</span><br /> - <span class="vi0">Et mme fuir vos yeux mon cœur se rsolut,</span><br /> - <span class="vi0">Vous croyant un obstacle faire mon salut.</span><br /> - <span class="vi0">Mais enfin je connus, beaut tout aimable!</span><br /> - <span class="vi0">Que cette passion peut n'tre point coupable,</span><br /> - <span class="vi0">Que je puis l'ajuster avecque<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a> la pudeur;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.</span><br /> - <span class="vi0">Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande</span><br /> - <span class="vi0">Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande,</span><br /> - <span class="vi0">Mais j'attends en mes vœux tout de votre bont,</span><br /> - <span class="vi0">Et rien des vains efforts de mon infirmit.</span><br /> - <span class="vi0">En vous est mon espoir, mon bien, ma quitude;</span><br /> - <span class="vi0">De vous dpend ma peine ou ma batitude;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vais tre enfin, par votre seul arrt,</span><br /> - <span class="vi0">Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plat.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La dclaration est tout fait galante;</span><br /> - <span class="vi0">Mais elle est, vrai dire, un peu bien surprenante.</span><br /> - <span class="vi0">Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,</span><br /> - <span class="vi0">Et raisonner un peu sur un pareil dessein.</span><br /> - <span class="vi0">Un dvot comme vous, et que partout on nomme...</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! pour tre dvot, je n'en suis pas moins homme;</span><br /> - <span class="vi0">Et, lorsqu'on vient voir vos clestes appas,</span><br /> - <span class="vi0">Un cœur se laisse prendre et ne raisonne pas.</span><br /> - <span class="vi0">Je sais qu'un tel discours de moi parot trange;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, madame, aprs tout, je ne suis pas un ange,</span><br /> - <span class="vi0">Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais,</span><br /> - <span class="vi0">Vous devez vous en prendre vos charmans attraits.</span><br /> - <span class="vi0">Ds que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine,</span><br /> - <span class="vi0">De mon intrieur vous ftes souveraine;</span><br /> - <span class="vi0">De vos regards divins l'ineffable douceur</span><br /> - <span class="vi0">Fora la rsistance o s'obstinoit mon cœur;</span><br /> - <span class="vi0">Elle surmonta tout, jenes, prires, larmes,</span><br /> - <span class="vi0">Et tourna tous mes vœux du ct de vos charmes.</span><br /> - <span class="vi0">Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois;</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix.</span><br /> - <span class="vi0">Que si vous contemplez d'une me un peu bnigne</span><br /> - <span class="vi0">Les tribulations de votre esclave indigne;</span><br /> - <span class="vi0">S'il faut que vos bonts veuillent me consoler,</span><br /> - <span class="vi0">Et jusqu' mon nant daignent se ravaler,</span><br /> - <span class="vi0">J'aurai toujours pour vous, suave merveille!</span><br /> - <span class="vi0">Une dvotion nulle autre pareille.</span><br /> - <span class="vi0">Votre honneur avec moi ne court point de hasard,</span><br /> - <span class="vi0">Et n'a nulle disgrce craindre de ma part.</span><br /> - <span class="vi0">Tous ces galans de cour, dont les femmes sont folles,</span><br /> - <span class="vi0">Sont bruyans dans leurs faits et vains dans leurs paroles;</span><br /> - <span class="vi0">De leurs progrs sans cesse on les voit se targuer;</span><br /> - <span class="vi0">Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer;</span><br /> - <span class="vi0">Et leur langue indiscrte, en qui l'on se confie,</span><br /> - <span class="vi0">Dshonore l'autel o leur cœur sacrifie.</span><br /> - <span class="vi0">Mais les gens comme nous brlent d'un feu discret,</span><br /> - <span class="vi0">Avec qui, pour toujours, on est sr du secret.</span><br /> - <span class="vi0">Le soin que nous prenons de notre renomme</span><br /> - <span class="vi0">Rpond de toute chose la personne aime;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur,</span><br /> - <span class="vi0">De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vous coute dire, et votre rhtorique</span><br /> - <span class="vi0">En termes assez forts mon me s'explique</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> - <span class="vi0">N'apprhendez-vous point que je ne sois d'humeur</span><br /> - <span class="vi0">A dire mon mari cette galante ardeur,</span><br /> - <span class="vi0">Et que le prompt avis d'un amour de la sorte</span><br /> - <span class="vi0">Ne pt bien altrer l'amiti qu'il vous porte?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je sais que vous avez trop de bnignit,</span><br /> - <span class="vi0">Et que vous ferez grce ma tmrit;</span><br /> - <span class="vi0">Que vous m'excuserez, sur l'humaine foiblesse,</span><br /> - <span class="vi0">Des violents transports d'un amour qui vous blesse,</span><br /> - <span class="vi0">Et considrez, en regardant votre air,</span><br /> - <span class="vi0">Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">D'autres prendroient cela d'autre faon peut-tre;</span><br /> - <span class="vi0">Mais ma discrtion se veut faire parotre.</span><br /> - <span class="vi0">Je ne redirai point l'affaire mon poux;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je veux, en revanche, une chose de vous:</span><br /> - <span class="vi0">C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane,</span><br /> - <span class="vi0">L'union de Valre avecque<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a> Mariane;</span><br /> - <span class="vi0">De renoncer vous-mme l'injuste pouvoir</span><br /> - <span class="vi0">Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir;</span><br /> - <span class="vi0">Et...</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS</span>, <span class="note">sortant du cabinet - o il s'toit retir.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">Non, madame, non; ceci doit se rpandre.</span><br /> - <span class="vi0">J'tois en cet endroit, d'o j'ai pu tout entendre;</span><br /> - <span class="vi0">Et la bont du ciel m'y semble avoir conduit</span><br /> - <span class="vi0">Pour confondre l'orgueil d'un tratre qui me nuit,</span><br /> - <span class="vi0">Pour m'ouvrir une voie prendre la vengeance</span><br /> - <span class="vi0">De son hypocrisie et de son insolence,</span><br /> - <span class="vi0">A dtromper mon pre, et lui mettre en plein jour</span><br /> - <span class="vi0">L'me d'un sclrat qui vous parle d'amour.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, Damis; il suffit qu'il se rende plus sage,</span><br /> - <span class="vi0">Et tche mriter la grce o je m'engage.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span> - <span class="vi0"><ins class="correction" title="Puisque que">Puisque</ins> je l'ai promis, je ne m'en ddis pas.</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est point mon humeur de faire des clats:</span><br /> - <span class="vi0">Une femme se rit de sottises pareilles,</span><br /> - <span class="vi0">Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous avez vos raisons pour en user ainsi;</span><br /> - <span class="vi0">Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi.</span><br /> - <span class="vi0">Le vouloir pargner est une raillerie;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'insolent orgueil de sa cagoterie</span><br /> - <span class="vi0">N'a triomph que trop de mon juste courroux,</span><br /> - <span class="vi0">Et que trop excit de dsordre chez nous.</span><br /> - <span class="vi0">Le fourbe trop longtemps a gouvern mon pre,</span><br /> - <span class="vi0">Et desservi mes feux avec ceux de Valre:</span><br /> - <span class="vi0">Il faut que du perfide il soit dsabus;</span><br /> - <span class="vi0">Et le ciel pour cela m'offre un moyen ais.</span><br /> - <span class="vi0">De cette occasion je lui suis redevable,</span><br /> - <span class="vi0">Et pour la ngliger elle est trop favorable:</span><br /> - <span class="vi0">Ce seroit mriter qu'il me la vnt ravir,</span><br /> - <span class="vi0">Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Damis...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Non, s'il vous plat, il faut que je me croie,</span><br /> - <span class="vi0">Mon me est maintenant au comble de sa joie;</span><br /> - <span class="vi0">Et vos discours en vain prtendent m'obliger</span><br /> - <span class="vi0">A quitter le plaisir de me pouvoir venger.</span><br /> - <span class="vi0">Sans aller plus avant je vais vider l'affaire,</span><br /> - <span class="vi0">Et voici justement de quoi me satisfaire.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—ORGON, ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nous allons rgaler, mon pre, votre abord</span><br /> - <span class="vi0">D'un incident tout frais qui vous surprendra fort.</span><br /> - <span class="vi0">Vous tes bien pay de toutes vos caresses,</span><br /> - <span class="vi0">Et monsieur d'un beau prix reconnot vos tendresses.</span><br /> - <span class="vi0">Son grand zle pour vous vient de se dclarer:</span><br /> - <span class="vi0">Il ne va pas moins qu' vous dshonorer;</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> - <span class="vi0">Et je l'ai surpris l qui faisoit madame</span><br /> - <span class="vi0">L'injurieux aveu d'une coupable flamme.</span><br /> - <span class="vi0">Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret</span><br /> - <span class="vi0">Vouloit toute force en garder le secret;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je ne puis flatter une telle impudence,</span><br /> - <span class="vi0">Et crois que vous la taire est vous faire une offense.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos</span><br /> - <span class="vi0">On ne doit d'un mari traverser le repos;</span><br /> - <span class="vi0">Que ce n'est point de l que l'honneur peut dpendre,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'il suffit pour nous de savoir nous dfendre;</span><br /> - <span class="vi0">Ce sont mes sentimens, et vous n'auriez rien dit,</span><br /> - <span class="vi0">Damis, si j'avois eu sur vous quelque crdit.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—ORGON, DAMIS, TARTUFFE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce que je viens d'entendre, ciel! est-il croyable?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, mon frre, je suis un mchant, un coupable,</span><br /> - <span class="vi0">Un malheureux pcheur, tout plein d'iniquit,</span><br /> - <span class="vi0">Le plus grand sclrat qui jamais ait t.</span><br /> - <span class="vi0">Chaque instant de ma vie est charg de souillures;</span><br /> - <span class="vi0">Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures?</span><br /> - <span class="vi0">Et je vois que le ciel, pour ma punition,</span><br /> - <span class="vi0">Me veut mortifier en cette occasion.</span><br /> - <span class="vi0">De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre,</span><br /> - <span class="vi0">Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en dfendre.</span><br /> - <span class="vi0">Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux,</span><br /> - <span class="vi0">Et comme un criminel chassez-moi de chez vous:</span><br /> - <span class="vi0">Je ne saurois avoir tant de honte en partage,</span><br /> - <span class="vi0">Que je n'en aie encor mrit davantage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> son fils.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! tratre! oses-tu bien, par cette fausset,</span><br /> - <span class="vi0">Vouloir de sa vertu ternir la puret?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! la feinte douceur de cette me hypocrite</span><br /> - <span class="vi0">Vous fera dmentir...</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Tais-toi, peste maudite!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! laissez-le parler; vous l'accusez tort,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous ferez bien mieux de croire son rapport.</span><br /> - <span class="vi0">Pourquoi sur un tel fait m'tre si favorable?</span><br /> - <span class="vi0">Savez-vous, aprs tout, de quoi je suis capable?</span><br /> - <span class="vi0">Vous fiez-vous, mon frre, mon extrieur?</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur?</span><br /> - <span class="vi0">Non, non: vous vous laissez tromper l'apparence;</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne suis rien moins, hlas! que ce qu'on pense.</span><br /> - <span class="vi0">Tout le monde me prend pour un homme de bien;</span><br /> - <span class="vi0">Mais la vrit pure est que je ne vaux rien.</span><br /> - <span class="vnote4">S'adressant Damis.</span><br /> - <span class="vi0">Oui, mon cher fils, parlez; traitez-moi de perfide,</span><br /> - <span class="vi0">D'infme, de perdu, de voleur, d'homicide;</span><br /> - <span class="vi0">Accablez-moi de noms encor plus dtests:</span><br /> - <span class="vi0">Je n'y contredis point, je les ai mrits;</span><br /> - <span class="vi0">Et j'en veux genoux souffrir l'ignominie,</span><br /> - <span class="vi0">Comme une honte due aux crimes de ma vie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote4">A Tartuffe.</span> <span class="vnote8">A son fils.</span><br /> - <span class="vi0">Mon frre, c'en est trop. Ton cœur ne se rend point,</span><br /> - <span class="vi0">Tratre!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Quoi! ses discours vous sduiront au point...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vnote18">Relevant Tartuffe.</span><br /> - <span class="vi0">Tais-toi, pendard! Mon frre, eh! levez-vous! de grce!</span><br /> - <span class="vnote4">A son fils.</span><br /> - <span class="vi0">Infme!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Il peut...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Tais-toi!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">J'enrage! Quoi! je passe...</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon frre, au nom de Dieu, ne vous emportez pas!</span><br /> - <span class="vi0">J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il et reu pour moi la moindre gratignure.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> son fils.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ingrat!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Laissez-le en paix. S'il faut deux genoux</span><br /> - <span class="vi0">Vous demander sa grce...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">se jetant aussi - genoux et embrassant Tartuffe.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Hlas! vous moquez-vous?</span><br /> - <span class="vnote4">A son fils.</span><br /> - <span class="vi0">Coquin! vois sa bont!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Donc...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">Paix!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi32">Quoi! je...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi40">Paix, dis-je!</span><br /> - <span class="vi0">Je sais bien quel motif l'attaquer t'oblige.</span><br /> - <span class="vi0">Vous le hassez tous; et je vois aujourd'hui</span><br /> - <span class="vi0">Femme, enfants et valets dchans contre lui.</span><br /> - <span class="vi0">On met impudemment toute chose en usage</span><br /> - <span class="vi0">Pour ter de chez moi ce dvot personnage:</span><br /> - <span class="vi0">Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir,</span><br /> - <span class="vi0">Plus j'en veux employer l'y mieux retenir;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vais me hter de lui donner ma fille,</span><br /> - <span class="vi0">Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">A recevoir sa main on pense l'obliger?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, tratre! et ds ce soir, pour vous faire enrager.</span><br /> - <span class="vi0">Ah! je vous brave tous, et vous ferai connotre</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il faut qu'on m'obisse, et que je suis le matre.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> - <span class="vi0">Allons, qu'on se rtracte, et qu' l'instant, fripon,</span><br /> - <span class="vi0">On se jette ses pieds pour demander pardon.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qui? moi! de ce coquin, qui par ses impostures...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! tu rsistes, gueux, et lui dis des injures!</span><br /> - <span class="vnote18">A Tartuffe.</span><br /> - <span class="vi0">Un bton! un bton! Ne me retenez pas.</span><br /> - <span class="vnote4">A son fils.</span><br /> - <span class="vi0">Sus! que de ma maison on sorte de ce pas!</span><br /> - <span class="vi0">Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, je sortirai; mais...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Vite, quittons la place!</span><br /> - <span class="vi0">Je te prive, pendard, de ma succession,</span><br /> - <span class="vi0">Et te donne, de plus, ma maldiction!</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—ORGON, TARTUFFE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Offenser de la sorte une sainte personne!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">O ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne!</span><br /> - <span class="vnote4">A Orgon.</span><br /> - <span class="vi0">Si vous pouviez savoir avec quel dplaisir</span><br /> - <span class="vi0">Je vois qu'envers mon frre on tche me noircir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Hlas!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Le seul penser de cette ingratitude</span><br /> - <span class="vi0">Fait souffrir mon me un supplice si rude...</span><br /> - <span class="vi0">L'horreur que j'en conois... J'ai le cœur si serr,</span><br /> - <span class="vi0">Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">courant tout - en larmes la porte par o il a chass son fils.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Coquin! je me repens que ma main t'ait fait grce,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne t'ait pas d'abord assomm sur la place!</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span> - <span class="vnote4">A Tartuffe.</span><br /> - <span class="vi0">Remettez-vous, mon frre, et ne vous fchez pas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Rompons, rompons le cours de ces fcheux dbats.</span><br /> - <span class="vi0">Je regarde cans quels grands troubles j'apporte,</span><br /> - <span class="vi0">Et crois qu'il est besoin, mon frre, que j'en sorte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment! vous moquez-vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">On m'y hait, et je voi</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on cherche vous donner des soupons de ma foi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'importe? Voyez-vous que mon cœur les coute?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">On ne manquera pas de poursuivre, sans doute;</span><br /> - <span class="vi0">Et ces mmes rapports qu'ici vous rejetez</span><br /> - <span class="vi0">Peut-tre une autre fois seront-ils couts.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, mon frre, jamais.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Ah! mon frre, une femme</span><br /> - <span class="vi0">Aisment d'un mari peut bien surprendre l'me.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, non.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Laissez-moi vite, en m'loignant d'ici,</span><br /> - <span class="vi0">Leur ter tout sujet de m'attaquer ainsi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, vous demeurerez; il y va de ma vie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, il faudra donc que je me mortifie.</span><br /> - <span class="vi0">Pourtant, si vous vouliez...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Ah!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi24">Soit: n'en parlons plus</span><br /> - <span class="vi0">Mais je sais comme il faut en user l-dessus.</span><br /> - <span class="vi0">L'honneur est dlicat, et l'amiti m'engage</span><br /> - <span class="vi0">A prvenir les bruits et les sujets d'ombrage,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> - <span class="vi0">Je fuirai votre pouse et vous ne me verrez...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, en dpit de tous vous la frquenterez.</span><br /> - <span class="vi0">Faire enrager le monde est ma plus grande joie;</span><br /> - <span class="vi0">Et je veux qu' toute heure avec elle on vous voie.</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est pas tout encor: pour les mieux braver tous,</span><br /> - <span class="vi0">Je ne veux point avoir d'autre hritier que vous;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vais de ce pas, en fort bonne manire,</span><br /> - <span class="vi0">Vous faire de mon bien donation entire.</span><br /> - <span class="vi0">Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,</span><br /> - <span class="vi0">M'est bien plus cher que fils, que femme et que parens,</span><br /> - <span class="vi0">N'accepterez-vous pas ce que je vous propose?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La volont du ciel soit faite en toute chose!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le pauvre homme! Allons vite en dresser un crit;</span><br /> - <span class="vi0">Et que puisse l'envie en crever de dpit!</span><br /> - </div> - - <p class="vacte">ACTE IV</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—CLANTE, TARTUFFE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire.</span><br /> - <span class="vi0">L'clat que fait ce bruit n'est point votre gloire;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous ai trouv, monsieur, fort propos</span><br /> - <span class="vi0">Pour vous en dire net ma pense en deux mots.</span><br /> - <span class="vi0">Je n'examine point fond ce qu'on expose;</span><br /> - <span class="vi0">Je passe l-dessus et prends au pis la chose.</span><br /> - <span class="vi0">Supposons que Damis n'en ait pas bien us,</span><br /> - <span class="vi0">Et que ce soit tort qu'on vous ait accus:</span><br /> - <span class="vi0">N'est-il pas d'un chrtien de pardonner l'offense,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'teindre en son cœur tout dsir de vengeance?</span><br /> - <span class="vi0">Et devez-vous souffrir, pour votre dml,</span><br /> - <span class="vi0">Que du logis d'un pre un fils soit exil?</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span> - <span class="vi0">Je vous le dis encore, et parle avec franchise,</span><br /> - <span class="vi0">Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise;</span><br /> - <span class="vi0">Et, si vous m'en croyez, vous pacifierez tout,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne pousserez point les affaires bout.</span><br /> - <span class="vi0">Sacrifiez Dieu toute votre colre,</span><br /> - <span class="vi0">Et remettez le fils en grce avec le pre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Hlas! je le voudrois, quant moi, de bon cœur;</span><br /> - <span class="vi0">Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur;</span><br /> - <span class="vi0">Je lui pardonne tout, de rien je ne le blme,</span><br /> - <span class="vi0">Et voudrois le servir du meilleur de mon me:</span><br /> - <span class="vi0">Mais l'intrt du ciel n'y sauroit consentir;</span><br /> - <span class="vi0">Et, s'il rentre cans, c'est moi d'en sortir.</span><br /> - <span class="vi0">Aprs son action, qui n'eut jamais d'gale,</span><br /> - <span class="vi0">Le commerce entre nous porteroit du scandale:</span><br /> - <span class="vi0">Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit!</span><br /> - <span class="vi0">A pure politique on me l'imputeroit,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on diroit partout que, me sentant coupable,</span><br /> - <span class="vi0">Je feins pour qui m'accuse un zle charitable;</span><br /> - <span class="vi0">Que mon cœur l'apprhende et veut le mnager,</span><br /> - <span class="vi0">Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous nous payez ici d'excuses colores,</span><br /> - <span class="vi0">Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tires.</span><br /> - <span class="vi0">Des intrts du ciel pourquoi vous chargez-vous?</span><br /> - <span class="vi0">Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous?</span><br /> - <span class="vi0">Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances:</span><br /> - <span class="vi0">Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne regardez point aux jugemens humains,</span><br /> - <span class="vi0">Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.</span><br /> - <span class="vi0">Quoi! le foible intrt de ce qu'on pourra croire</span><br /> - <span class="vi0">D'une bonne action empchera la gloire!</span><br /> - <span class="vi0">Non, non; faisons toujours ce que le ciel prescrit,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vous ai dj dit que mon cœur lui pardonne,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, aprs le scandale et l'affront d'aujourd'hui,</span><br /> - <span class="vi0">Le ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et vous ordonne-t-il, monsieur, d'ouvrir l'oreille</span><br /> - <span class="vi0">A ce qu'un pur caprice son pre conseille,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien</span><br /> - <span class="vi0">O le droit vous oblige ne prtendre rien?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ceux qui me connotront n'auront pas la pense</span><br /> - <span class="vi0">Que ce soit un effet d'une me intresse.</span><br /> - <span class="vi0">Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas,</span><br /> - <span class="vi0">De leur clat trompeur je ne m'blouis pas;</span><br /> - <span class="vi0">Et, si je me rsous recevoir du pre</span><br /> - <span class="vi0">Cette donation qu'il a voulu me faire,</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est, dire vrai, que parce que je crains</span><br /> - <span class="vi0">Que tout ce bien ne tombe en de mchantes mains;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage,</span><br /> - <span class="vi0">En fassent dans le monde un criminel usage,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,</span><br /> - <span class="vi0">Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh! monsieur, n'ayez point ces dlicates craintes,</span><br /> - <span class="vi0">Qui d'un juste hritier peuvent causer les plaintes.</span><br /> - <span class="vi0">Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il soit, ses prils, possesseur de son bien,</span><br /> - <span class="vi0">Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en msuse,</span><br /> - <span class="vi0">Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse.</span><br /> - <span class="vi0">J'admire seulement que sans confusion</span><br /> - <span class="vi0">Vous en ayez souffert la proposition.</span><br /> - <span class="vi0">Car enfin le vrai zle a-t-il quelque maxime</span><br /> - <span class="vi0">Qui montre dpouiller l'hritier lgitime?</span><br /> - <span class="vi0">Et, s'il faut que le ciel dans votre cœur ait mis</span><br /> - <span class="vi0">Un invincible obstacle vivre avec Damis,</span><br /> - <span class="vi0">Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrte</span><br /> - <span class="vi0">Vous fissiez de cans une honnte retraite,</span><br /> - <span class="vi0">Que de souffrir ainsi, contre toute raison,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison?</span><br /> - <span class="vi0">Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie,</span><br /> - <span class="vi0">Monsieur...</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Il est, monsieur, trois heures et demie:</span><br /> - <span class="vi0">Certain devoir pieux me demande l-haut,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous m'excuserez de vous quitter sitt.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note">seul.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah!</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—ELMIRE, MARIANE, CLANTE, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Clante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi4">De grce, avec nous employez-vous pour elle,</span><br /> - <span class="vi0">Monsieur: son me souffre une douleur mortelle,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'accord que son pre a conclu pour ce soir</span><br /> - <span class="vi0">La fait tous momens entrer en dsespoir.</span><br /> - <span class="vi0">Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,</span><br /> - <span class="vi0">Et tchons d'branler, de force ou d'industrie,</span><br /> - <span class="vi0">Ce malheureux dessein qui nous a tous troubls.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLANTE, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! je me rjouis de vous voir assembls.</span><br /> - <span class="vnote4">A Mariane.</span><br /> - <span class="vi0">Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous savez dj ce que cela veut dire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE</span>, <span class="note">aux genoux d'Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon pre, au nom du ciel, qui connot ma douleur,</span><br /> - <span class="vi0">Et par tout ce qui peut mouvoir votre cœur,</span><br /> - <span class="vi0">Relchez-vous un peu des droits de la naissance,</span><br /> - <span class="vi0">Et dispensez mes vœux de cette obissance.</span><br /> - <span class="vi0">Ne me rduisez point, par cette dure loi,</span><br /> - <span class="vi0">Jusqu' me plaindre au ciel de ce <ins class="correction" title="ajout">que</ins> je vous doi;</span><br /> - <span class="vi0">Et cette vie, hlas! que vous m'avez donne,</span><br /> - <span class="vi0">Ne me la rendez pas, mon pre, infortune.</span><br /> - <span class="vi0">Si, contre un doux espoir que j'avois pu former,</span><br /> - <span class="vi0">Vous me dfendez d'tre ce que j'ose aimer,</span><br /> - <span class="vi0">Au moins, par vos bonts, qu' vos genoux j'implore,</span><br /> - <span class="vi0">Sauvez-moi du tourment d'tre ce que j'abhorre,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span> - <span class="vi0">Et ne me portez point quelque dsespoir,</span><br /> - <span class="vi0">En vous servant sur moi de tout votre pouvoir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">se sentant attendrir.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allons, ferme, mon cœur! point de foiblesse humaine!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vos tendresses pour lui ne me font point de peine;</span><br /> - <span class="vi0">Faites-les clater, donnez-lui votre bien,</span><br /> - <span class="vi0">Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien:</span><br /> - <span class="vi0">J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, au moins, n'allez pas jusques ma personne,</span><br /> - <span class="vi0">Et souffrez qu'un couvent dans les austrits,</span><br /> - <span class="vi0">Use les tristes jours que le ciel m'a compts.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! voil justement de mes religieuses,</span><br /> - <span class="vi0">Lorsqu'un pre combat leurs flammes amoureuses!</span><br /> - <span class="vi0">Debout. Plus votre cœur rpugne l'accepter,</span><br /> - <span class="vi0">Plus ce sera pour vous matire mriter.</span><br /> - <span class="vi0">Mortifiez vos sens avec ce mariage,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne me rompez pas la tte davantage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais quoi!...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Taisez-vous, vous! Parlez votre cot<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>;</span><br /> - <span class="vi0">Je vous dfends tout net d'oser dire un seul mot.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si par quelque conseil vous souffrez qu'on rponde...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon frre, vos conseils sont les meilleurs du monde:</span><br /> - <span class="vi0">Ils sont bien raisonns, et j'en fais un grand cas;</span><br /> - <span class="vi0">Mais vous trouverez bon que je n'en use pas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire,</span><br /> - <span class="vi0">Et votre aveuglement fait que je vous admire.</span><br /> - <span class="vi0">C'est tre bien coiff, bien prvenu de lui,</span><br /> - <span class="vi0">Que de nous dmentir sur le fait d'aujourd'hui!</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis votre valet, et crois les apparences.</span><br /> - <span class="vi0">Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous avez eu peur de le dsavouer</span><br /> - <span class="vi0">Du trait qu' ce pauvre homme il a voulu jouer.</span><br /> - <span class="vi0">Vous tiez trop tranquille, enfin, pour tre crue;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous auriez paru d'autre manire mue.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport</span><br /> - <span class="vi0">Il faut que notre honneur se gendarme si fort?</span><br /> - <span class="vi0">Et ne peut-on rpondre tout ce qui le touche,</span><br /> - <span class="vi0">Que le feu dans les yeux et l'injure la bouche?</span><br /> - <span class="vi0">Pour moi, de tels propos je me ris simplement;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'clat, l-dessus, ne me plat nullement.</span><br /> - <span class="vi0">J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages</span><br /> - <span class="vi0">Dont l'honneur est arm de griffes et de dents,</span><br /> - <span class="vi0">Et veut au moindre mot dvisager les gens.</span><br /> - <span class="vi0">Me prserve le ciel d'une telle sagesse!</span><br /> - <span class="vi0">Je veux une vertu qui ne soit point diablesse;</span><br /> - <span class="vi0">Et crois que d'un refus la discrte froideur</span><br /> - <span class="vi0">N'en est pas moins puissante rebuter un cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin je sais l'affaire, et ne prends point le change.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'admire, encore un coup, cette foiblesse trange:</span><br /> - <span class="vi0">Mais que me rpondroit votre incrdulit,</span><br /> - <span class="vi0">Si je vous faisois voir qu'on vous dit vrit?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap"><ins class="correction" title="OBGON">ORGON</ins>.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voir?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Oui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Chansons!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Mais quoi! si je trouvois manire</span><br /> - <span class="vi0">De vous le faire voir avec pleine lumire?...</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Contes en l'air!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi14">Quel homme! Au moins, rpondez-moi.</span><br /> - <span class="vi0">Je ne vous parle pas de nous ajouter foi;</span><br /> - <span class="vi0">Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre,</span><br /> - <span class="vi0">On vous ft clairement tout voir et tout entendre:</span><br /> - <span class="vi0">Que diriez-vous alors de votre homme de bien?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien,</span><br /> - <span class="vi0">Car cela ne se peut.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">L'erreur trop longtemps dure,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture;</span><br /> - <span class="vi0">Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin,</span><br /> - <span class="vi0">De tout ce qu'on vous dit je vous fasse tmoin.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,</span><br /> - <span class="vi0">Et comment vous pourrez remplir cette promesse.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Dorine.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Faites-le-moi venir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Elmire.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Son esprit est rus,</span><br /> - <span class="vi0">Et peut-tre surprendre il sera malais.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Dorine.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non; on est aisment dup par ce qu'on aime,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'amour-propre engage se tromper soi-mme.</span><br /> - <span class="vnote18">A Clante et Mariane.</span><br /> - <span class="vi0">Faites-le-moi descendre. Et vous, retirez-vous.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—ELMIRE, ORGON.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Approchons cette table, et vous mettez dessous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Vous bien cacher est un point ncessaire.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pourquoi sous cette table?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Ah! mon Dieu! laissez faire,</span><br /> - <span class="vi0">J'ai mon dessein en tte, et vous en jugerez.</span><br /> - <span class="vi0">Mettez-vous l, vous dis-je; et, quand vous y serez,</span><br /> - <span class="vi0">Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je confesse qu'ici ma complaisance est grande;</span><br /> - <span class="vi0">Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous n'aurez, je ne crois, rien me repartir.</span><br /> - <span class="vnote4">A Orgon qui est sous la table.</span><br /> - <span class="vi0">Au moins, je vais toucher une trange matire:</span><br /> - <span class="vi0">Ne vous scandalisez en aucune manire.</span><br /> - <span class="vi0">Quoi que je puisse dire, il doit m'tre permis;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis.</span><br /> - <span class="vi0">Je vais par des douceurs, puisque j'y suis rduite,</span><br /> - <span class="vi0">Faire poser le masque cette me hypocrite,</span><br /> - <span class="vi0">Flatter de son amour les dsirs effronts,</span><br /> - <span class="vi0">Et donner un champ libre ses tmrits.</span><br /> - <span class="vi0">Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre,</span><br /> - <span class="vi0">Que mon me ses vœux va feindre de rpondre,</span><br /> - <span class="vi0">J'aurai lieu de cesser ds que vous vous rendrez,</span><br /> - <span class="vi0">Et les choses n'iront que jusqu'o vous voudrez.</span><br /> - <span class="vi0">C'est vous d'arrter son ardeur insense</span><br /> - <span class="vi0">Quand vous croirez l'affaire assez avant pousse,</span><br /> - <span class="vi0">D'pargner votre femme, et de ne m'exposer</span><br /> - <span class="vi0">Qu' ce qu'il vous faudra pour vous dsabuser.</span><br /> - <span class="vi0">Ce sont vos intrts, vous en serez le matre,</span><br /> - <span class="vi0">Et... L'on vient. Tenez-vous, et gardez de parotre.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—TARTUFFE, ELMIRE, ORGON, sous la table.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui. L'on a des secrets vous y rvler.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> - <span class="vi0">Mais tirez cette porte avant qu'on vous <ins class="correction" title="le">les</ins> dise,</span><br /> - <span class="vi0">Et regardez partout, de crainte de surprise.</span><br /> - <span class="vnote8">Tartuffe va fermer la porte et revient.</span><br /> - <span class="vi0">Une affaire pareille celle de tantt</span><br /> - <span class="vi0">N'est pas assurment ici ce qu'il nous faut:</span><br /> - <span class="vi0">Jamais il ne s'est vu de surprise de mme.</span><br /> - <span class="vi0">Damis m'a fait pour vous une frayeur extrme;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts</span><br /> - <span class="vi0">Pour rompre son dessein et calmer ses transports.</span><br /> - <span class="vi0">Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possde,</span><br /> - <span class="vi0">Que de le dmentir je n'ai point eu l'ide:</span><br /> - <span class="vi0">Mais par l, grce au ciel, tout a bien mieux t,</span><br /> - <span class="vi0">Et les choses en sont en plus de sret.</span><br /> - <span class="vi0">L'estime o l'on vous tient a dissip l'orage,</span><br /> - <span class="vi0">Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage;</span><br /> - <span class="vi0">Pour mieux braver l'clat des mauvais jugemens,</span><br /> - <span class="vi0">Il veut que nous soyons ensemble tous momens;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est par o je puis, sans peur d'tre blme,</span><br /> - <span class="vi0">Me trouver ici seule avec vous enferme,</span><br /> - <span class="vi0">Et ce qui m'autorise vous ouvrir un cœur</span><br /> - <span class="vi0">Un peu trop prompt peut-tre souffrir votre ardeur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce langage comprendre est assez difficile,</span><br /> - <span class="vi0">Madame; et vous parliez tantt d'un autre style.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ah! si d'un tel refus vous tes en courroux,</span><br /> - <span class="vi0">Que le cœur d'une femme est mal connu de vous!</span><br /> - <span class="vi0">Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre</span><br /> - <span class="vi0">Lorsque si foiblement on le voit se dfendre!</span><br /> - <span class="vi0">Toujours notre pudeur combat, dans ces momens,</span><br /> - <span class="vi0">Ce qu'on peut nous donner de tendres sentimens.</span><br /> - <span class="vi0">Quelque raison qu'on trouve l'amour qui nous dompte,</span><br /> - <span class="vi0">On trouve l'avouer toujours un peu de honte.</span><br /> - <span class="vi0">On s'en dfend d'abord; mais de l'air qu'on s'y prend</span><br /> - <span class="vi0">On fait connotre assez que notre cœur se rend;</span><br /> - <span class="vi0">Qu' nos vœux, par honneur, notre bouche s'oppose,</span><br /> - <span class="vi0">Et que de tels refus promettent toute chose.</span><br /> - <span class="vi0">C'est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,</span><br /> - <span class="vi0">Et sur notre pudeur me mnager bien peu.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span> - <span class="vi0">Mais, puisque la parole enfin en est lche,</span><br /> - <span class="vi0">A retenir Damis me serois-je attache,</span><br /> - <span class="vi0">Aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur</span><br /> - <span class="vi0">cout tout au long l'offre de votre cœur,</span><br /> - <span class="vi0">Aurois-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire,</span><br /> - <span class="vi0">Si l'offre de ce cœur n'et eu de quoi me plaire?</span><br /> - <span class="vi0">Et lorsque j'ai voulu moi-mme vous forcer</span><br /> - <span class="vi0">A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'est-ce que cette instance a d vous faire entendre,</span><br /> - <span class="vi0">Que l'intrt qu'en vous on s'avise de prendre,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'ennui qu'on auroit que ce nœud qu'on rsout</span><br /> - <span class="vi0">Vnt partager du moins un cœur que l'on veut tout?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est sans doute, madame, une douceur extrme</span><br /> - <span class="vi0">Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime;</span><br /> - <span class="vi0">Leur miel dans tous mes sens fait couler longs traits</span><br /> - <span class="vi0">Une suavit qu'on ne gota jamais.</span><br /> - <span class="vi0">Le bonheur de vous plaire est ma suprme tude,</span><br /> - <span class="vi0">Et mon cœur de vos vœux fait sa batitude;</span><br /> - <span class="vi0">Mais ce cœur vous demande ici la libert</span><br /> - <span class="vi0">D'oser douter un peu de sa flicit.</span><br /> - <span class="vi0">Je puis croire ces mots un artifice honnte</span><br /> - <span class="vi0">Pour m'obliger rompre un hymen qui s'apprte;</span><br /> - <span class="vi0">Et, s'il faut librement m'expliquer avec vous,</span><br /> - <span class="vi0">Je ne me fierai point des propos si doux,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'un peu de vos faveurs, aprs quoi je soupire,</span><br /> - <span class="vi0">Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire,</span><br /> - <span class="vi0">Et planter dans mon me une constante foi</span><br /> - <span class="vi0">Des charmantes bonts que vous avez pour moi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note">aprs avoir touss pour avertir son mari.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! vous voulez aller avec cette vitesse,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'un cœur tout d'abord puiser la tendresse!</span><br /> - <span class="vi0">On se tue vous faire un aveu des plus doux:</span><br /> - <span class="vi0">Cependant ce n'est pas encore assez pour vous;</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on ne peut aller jusqu' vous satisfaire,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'aux dernires faveurs on ne pousse l'affaire?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moins on mrite un bien, moins on l'ose esprer,</span><br /> - <span class="vi0">Nos vœux sur des discours ont peine s'assurer.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span> - <span class="vi0">On souponne aisment un sort tout plein de gloire,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'on veut en jouir avant que de le croire.</span><br /> - <span class="vi0">Pour moi, qui crois si peu mriter vos bonts,</span><br /> - <span class="vi0">Je doute du bonheur de mes tmrits;</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, madame,</span><br /> - <span class="vi0">Par des ralits su convaincre ma flamme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon Dieu! que votre amour en vrai tyran agit!</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'en un trouble trange il me jette l'esprit!</span><br /> - <span class="vi0">Que sur les cœurs il prend un furieux empire!</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'avec violence il veut ce qu'il dsire!</span><br /> - <span class="vi0">Quoi! de votre poursuite on ne peut se parer,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous ne donnez pas le temps de respirer?</span><br /> - <span class="vi0">Sied-il bien de tenir une rigueur si grande,</span><br /> - <span class="vi0">De vouloir sans quartier les choses qu'on demande,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'abuser ainsi, par vos efforts pressans,</span><br /> - <span class="vi0">Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, si d'un œil bnin vous voyez mes hommages,</span><br /> - <span class="vi0">Pourquoi m'en refuser d'assurs tmoignages?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais comment consentir ce que vous voulez,</span><br /> - <span class="vi0">Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si ce n'est que le ciel qu' mes vœux on oppose,</span><br /> - <span class="vi0">Lever un tel obstacle est moi peu de chose;</span><br /> - <span class="vi0">Et cela ne doit point retenir votre cœur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais des arrts du ciel on nous fait tant de peur!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vous puis dissiper ces craintes ridicules,</span><br /> - <span class="vi0">Madame, et je sais l'art de lever les scrupules.</span><br /> - <span class="vi0">Le ciel dfend, de vrai, certains contentemens.</span><br /> - <span class="vi0">Mais on trouve avec lui des accommodemens<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span> - <span class="vi0">Selon divers besoins, il est une science</span><br /> - <span class="vi0">D'tendre les liens de notre conscience,</span><br /> - <span class="vi0">Et de rectifier le mal de l'action</span><br /> - <span class="vi0">Avec la puret de notre intention.</span><br /> - <span class="vi0">De ces secrets, madame, on saura vous instruire;</span><br /> - <span class="vi0">Vous n'avez seulement qu' vous laisser conduire.</span><br /> - <span class="vi0">Contentez mon dsir, et n'ayez point d'effroi:</span><br /> - <span class="vi0">Je vous rponds de tout, et prends le mal sur moi.</span><br /> - <span class="vnote4">Elmire tousse plus fort.</span><br /> - <span class="vi0">Vous toussez fort, madame?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Oui, je suis au supplice.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous plat-il un morceau de ce jus de rglisse?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un rhume obstin, sans doute; et je vois bien</span><br /> - <span class="vi0">Que tous les jus du monde ici ne feront rien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Cela, certe, est fcheux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Oui, plus qu'on ne peut dire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin votre scrupule est facile dtruire.</span><br /> - <span class="vi0">Vous tes assure ici d'un plein secret,</span><br /> - <span class="vi0">Et le mal n'est jamais que dans l'clat qu'on fait.</span><br /> - <span class="vi0">Le scandale du monde est ce qui fait l'offense,</span><br /> - <span class="vi0">Et ce n'est pas pcher que pcher en silence.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note">aprs avoir encore touss - et frapp sur la table.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin je vois qu'il faut se rsoudre cder;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il faut que je consente vous tout accorder;</span><br /> - <span class="vi0">Et qu' moins de cela je ne dois point prtendre</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on puisse tre content, et qu'on veuille se rendre.</span><br /> - <span class="vi0">Sans doute il est fcheux d'en venir jusque-l,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est bien malgr moi que je franchis cela;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, puisque l'on s'obstine m'y vouloir rduire,</span><br /> - <span class="vi0">Puisqu'on ne veut point croire tout ce qu'on peut dire,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span> - <span class="vi0">Et qu'on veut des tmoins qui soient plus convaincans,</span><br /> - <span class="vi0">Il faut bien s'y rsoudre, et contenter les gens.</span><br /> - <span class="vi0">Si ce contentement porte en soi quelque offense,</span><br /> - <span class="vi0">Tant pis pour qui me force cette violence:</span><br /> - <span class="vi0">La faute assurment n'en doit point tre moi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, madame, on s'en charge; et la chose de soi...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,</span><br /> - <span class="vi0">Si mon mari n'est point dans cette galerie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez?</span><br /> - <span class="vi0">C'est un homme, entre nous, mener par le nez.</span><br /> - <span class="vi0">De tous nos entretiens il est pour faire gloire,</span><br /> - <span class="vi0">Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il n'importe. Sortez, je vous prie, un moment;</span><br /> - <span class="vi0">Et partout l dehors voyez exactement.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—ORGON, ELMIRE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">sortant de dessous la table.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voil, je vous l'avoue, un abominable homme!</span><br /> - <span class="vi0">Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! vous sortez sitt! Vous vous moquez des gens!</span><br /> - <span class="vi0">Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps;</span><br /> - <span class="vi0">Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sres,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne vous fiez point aux simples conjectures.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Non, rien de plus mchant n'est sorti de l'enfer!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon Dieu! l'on ne doit point croire trop de lger<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span> - <span class="vi0">Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne vous htez point, de peur de vous mprendre.</span><br /> - <span class="vnote28">Elmire fait mettre Orgon derrire elle.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—TARTUFFE, ELMIRE, ORGON.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">sans voir Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tout conspire, madame, mon contentement.</span><br /> - <span class="vi0">J'ai visit de l'œil tout cet appartement;</span><br /> - <span class="vi0">Personne ne s'y trouve; et mon me ravie...</span><br /> - <span class="vnote4">Dans le temps que Tartuffe s'avance les bras ouverts pour embrasser - Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperoit Orgon.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">arrtant Tartuffe.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tout doux! vous suivez trop votre amoureuse envie,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous ne devez pas vous tant passionner.</span><br /> - <span class="vi0">Ah! ah! l'homme de bien, vous m'en voulez donner?</span><br /> - <span class="vi0">Comme aux tentations s'abandonne votre me!</span><br /> - <span class="vi0">Vous pousiez ma fille, et convoitiez ma femme!</span><br /> - <span class="vi0">J'ai dout fort longtemps que ce ft tout de bon,</span><br /> - <span class="vi0">Et je croyois toujours qu'on changeroit de ton;</span><br /> - <span class="vi0">Mais c'est assez avant pousser le tmoignage:</span><br /> - <span class="vi0">Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE</span>, <span class="note"> Tartuffe.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci;</span><br /> - <span class="vi0">Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! vous croyez...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Allons, point de bruit, je vous prie.</span><br /> - <span class="vi0">Dnichons de cans, et sans crmonie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon dessein<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Ces discours ne sont plus de saison.</span><br /> - <span class="vi0">Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est vous d'en sortir, vous qui parlez en matre:</span><br /> - <span class="vi0">La maison m'appartient, je le ferai connotre,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours,</span><br /> - <span class="vi0">Pour me chercher querelle, ces lches dtours;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'on n'est pas o l'on pense en me faisant injure;</span><br /> - <span class="vi0">Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture,</span><br /> - <span class="vi0">Venger le ciel qu'on blesse, et faire repentir</span><br /> - <span class="vi0">Ceux qui parlent ici de me faire sortir.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>—ELMIRE, ORGON.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quel est donc ce langage? et qu'est-ce qu'il veut dire!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Je vois ma faute aux choses qu'il me dit;</span><br /> - <span class="vi0">Et la donation m'embarrasse l'esprit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La donation?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Oui. C'est une affaire faite.</span><br /> - <span class="vi0">Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquite.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et quoi?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Vous saurez tout. Mais voyons au plus tt</span><br /> - <span class="vi0">Si certaine cassette est encore l-haut.</span><br /> - </div> - - <p class="vacte">ACTE V</p> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE I.</span>—ORGON, CLANTE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">O voulez-vous courir?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Las! que sais-je?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi34">Il me semble</span><br /> - <span class="vi0">Que l'on doit commencer par consulter ensemble</span><br /> - <span class="vi0">Les choses qu'on peut faire en cet vnement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Cette cassette-l me trouble entirement;</span><br /> - <span class="vi0">Plus que le reste encore elle me dsespre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Cette cassette est donc un important mystre?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un dpt qu'Argas, cet ami que je plains,</span><br /> - <span class="vi0">Lui-mme en grand secret m'a mis entre les mains.</span><br /> - <span class="vi0">Pour cela dans sa fuite il me voulut lire;</span><br /> - <span class="vi0">Et ce sont des papiers, ce qu'il m'a pu dire,</span><br /> - <span class="vi0">O sa vie et ses biens se trouvent attachs.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lchs?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce fut par un motif de cas de conscience.</span><br /> - <span class="vi0">J'allai droit mon tratre en faire confidence;</span><br /> - <span class="vi0">Et son raisonnement me vint persuader</span><br /> - <span class="vi0">De lui donner plutt la cassette garder,</span><br /> - <span class="vi0">Afin que pour nier, en cas de quelque enqute,</span><br /> - <span class="vi0">J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prte,</span><br /> - <span class="vi0">Par o ma conscience et pleine sret</span><br /> - <span class="vi0">A faire des sermens contre la vrit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous voil mal, au moins si j'en crois l'apparence;</span><br /> - <span class="vi0">Et la donation, et cette confidence,</span><br /> - <span class="vi0">Sont, vous en parler selon mon sentiment,</span><br /> - <span class="vi0">Des dmarches par vous faites lgrement.</span><br /> - <span class="vi0">On peut vous mener loin avec de pareils gages;</span><br /> - <span class="vi0">Et, cet homme sur vous ayant ces avantages,</span><br /> - <span class="vi0">Le pousser est encor grande imprudence vous,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! sous un beau semblant de ferveur si touchante</span><br /> - <span class="vi0">Cacher un cœur si double, une me si mchante!</span><br /> - <span class="vi0">Et moi qui l'ai reu gueusant et n'ayant rien...</span><br /> - <span class="vi0">C'en est fait, je renonce tous les gens de bien;</span><br /> - <span class="vi0">J'en aurai dsormais une horreur effroyable,</span><br /> - <span class="vi0">Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, ne voil pas de vos emportemens!</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne gardez en rien les doux tempramens.</span><br /> - <span class="vi0">Dans la droite raison jamais n'entre la vtre;</span><br /> - <span class="vi0">Et toujours d'un excs vous vous jetez dans l'autre.</span><br /> - <span class="vi0">Vous voyez votre erreur, et vous avez connu</span><br /> - <span class="vi0">Que par un zle feint vous tiez prvenu;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, pour vous corriger, quelle raison demande</span><br /> - <span class="vi0">Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'avecque<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> le cœur d'un perfide vaurien</span><br /> - <span class="vi0">Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien?</span><br /> - <span class="vi0">Quoi! parce qu'un fripon vous dupe avec audace,</span><br /> - <span class="vi0">Sous le pompeux clat d'une austre grimace,</span><br /> - <span class="vi0">Vous voulez que partout on soit fait comme lui,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'aucun vrai dvot ne se trouve aujourd'hui?</span><br /> - <span class="vi0">Laissez aux libertins ces sottes consquences:</span><br /> - <span class="vi0">Dmlez la vertu d'avec ses apparences,</span><br /> - <span class="vi0">Ne hasardez jamais votre estime trop tt,</span><br /> - <span class="vi0">Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut.</span><br /> - <span class="vi0">Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture:</span><br /> - <span class="vi0">Mais au vrai zle aussi n'allez pas faire injure;</span><br /> - <span class="vi0">Et, s'il vous faut tomber dans une extrmit,</span><br /> - <span class="vi0">Pchez plutt encor de cet autre ct.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE II.</span>—ORGON, CLANTE, DAMIS.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! mon pre, est-il vrai qu'un coquin vous menace?</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il n'est point de bienfait qu'en son me il n'efface,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span> - <span class="vi0">Et que son lche orgueil, trop digne de courroux,</span><br /> - <span class="vi0">Se fait de vos bonts des armes contre vous?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, mon fils; et j'en sens des douleurs non pareilles.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.</span><br /> - <span class="vi0">Contre son insolence on ne doit point gauchir:</span><br /> - <span class="vi0">C'est moi tout d'un coup de vous en affranchir;</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voil tout justement parler en vrai jeune homme,</span><br /> - <span class="vi0">Modrez, s'il vous plat, ces transports clatans.</span><br /> - <span class="vi0">Nous vivons sous un rgne et sommes dans un temps</span><br /> - <span class="vi0">O par la violence on fait mal ses affaires.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE III.</span>—MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, - CLANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'est-ce? J'apprends ici de terribles mystres!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce sont des nouveauts dont mes yeux sont tmoins;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous voyez le prix dont sont pays mes soins.</span><br /> - <span class="vi0">Je recueille avec zle un homme en sa misre,</span><br /> - <span class="vi0">Je le loge, et le tiens comme mon propre frre;</span><br /> - <span class="vi0">De bienfaits chaque jour il est par moi charg;</span><br /> - <span class="vi0">Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai:</span><br /> - <span class="vi0">Et, dans le mme temps, le perfide, l'infme,</span><br /> - <span class="vi0">Tente le noir dessein de suborner ma femme;</span><br /> - <span class="vi0">Et, non content encor de ses lches essais,</span><br /> - <span class="vi0">Il m'ose menacer de mes propres bienfaits,</span><br /> - <span class="vi0">Et veut, ma ruine, user des avantages</span><br /> - <span class="vi0">Dont le viennent d'armer mes bonts trop peu sages,</span><br /> - <span class="vi0">Me chasser de mes biens o je l'ai transfr,</span><br /> - <span class="vi0">Et me rduire au point d'o je l'ai retir!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le pauvre homme!</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Mon fils, je ne puis du tout croire</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il ait voulu commettre une action si noire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comment!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Les gens de bien sont envis toujours.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que voulez-vous donc dire avec votre discours,</span><br /> - <span class="vi0">Ma mre?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Que chez vous on vit d'trange sorte,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qu'a cette haine faire avec ce que l'on dit?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vous l'ai dit cent fois quand vous tiez petit:</span><br /> - <span class="vi0">La vertu dans le monde est toujours poursuivie;</span><br /> - <span class="vi0">Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">On vous aura forg cent sots contes de lui.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je vous ai dit dj que j'ai vu tout moi-mme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Des esprits mdisans la malice est extrme.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous me feriez damner, ma mre! Je vous di</span><br /> - <span class="vi0">Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Les langues ont toujours du venin rpandre,</span><br /> - <span class="vi0">Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse dfendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est tenir un propos de sens bien dpourvu.</span><br /> - <span class="vi0">Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,</span><br /> - <span class="vi0">Ce qu'on appelle vu. Faut-il vous le rebattre</span><br /> - <span class="vi0">Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mon Dieu! le plus souvent l'apparence doit.</span><br /> - <span class="vi0">Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">J'enrage!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Aux faux soupons la nature est sujette,</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est souvent mal que le bien s'interprte.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je dois interprter charitable soin</span><br /> - <span class="vi0">Le dsir d'embrasser ma femme!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi28">Il est besoin,</span><br /> - <span class="vi0">Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous deviez attendre vous voir sr des choses.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh? diantre! le moyen de m'en assurer mieux?</span><br /> - <span class="vi0">Je devais donc, ma mre, attendre qu' mes yeux</span><br /> - <span class="vi0">Il et... Vous me feriez dire quelque sottise.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Enfin d'un trop pur zle on voit son me prise;</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allez, je ne sais pas, si vous n'tiez ma mre,</span><br /> - <span class="vi0">Ce que je vous dirois, tant je suis en colre!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas:</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Nous perdons des momens en bagatelles pures,</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il faudroit employer prendre des mesures:</span><br /> - <span class="vi0">Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! son effronterie iroit jusqu' ce point?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,</span><br /> - <span class="vi0">Et son ingratitude est ici trop visible.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note"> Oronte.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ne vous y fiez pas: il aura des ressorts</span><br /> - <span class="vi0">Pour donner contre vous raison ses efforts;</span><br /> - <span class="vi0">Et sur moins que cela le poids d'une cabale</span><br /> - <span class="vi0">Embarrasse les gens dans un fcheux ddale.</span><br /> - <span class="vi0">Je vous le dis encore: arm de ce qu'il a,</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne deviez jamais le pousser jusque-l.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Il est vrai; mais qu'y faire? A l'orgueil de ce tratre,</span><br /> - <span class="vi0">De mes ressentimens je n'ai pas t matre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je voudrois de bon cœur qu'on pt entre vous deux</span><br /> - <span class="vi0">De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Si j'avois su qu'en main il a de telles armes,</span><br /> - <span class="vi0">Je n'aurois pas donn matire tant d'alarmes;</span><br /> - <span class="vi0">Et mes...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> Dorine, voyant entrer M. Loyal.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi8">Que veut cet homme? Allez tt le savoir</span><br /> - <span class="vi0">Je suis bien en tat que l'on me vienne voir!</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE IV.</span>—ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLANTE, DAMIS, - DORINE. M. LOYAL.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL</span>, <span class="note"> Dorine, dans le fond du thtre.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Bonjour, ma chre sœur; faites, je vous supplie,</span><br /> - <span class="vi0">Que je parle monsieur.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">Il est en compagnie,</span><br /> - <span class="vi0">Et je doute qu'il puisse prsent voir quelqu'un.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je ne suis pas pour tre en ces lieux importun</span><br /> - <span class="vi0">Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui dplaise;</span><br /> - <span class="vi0">Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Votre nom?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi10">Dites-lui seulement, que je vien</span><br /> - <span class="vi0">De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">C'est un homme qui vient, avec douce manire,</span><br /> - <span class="vi0">De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire</span><br /> - <span class="vi0">Dont vous serez, dit-il, bien aise.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">Il vous faut voir</span><br /> - <span class="vi0">Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> Clante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour nous raccommoder il vient ici peut-tre:</span><br /> - <span class="vi0">Quels sentimens aurai-je lui faire parotre?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Votre ressentiment ne doit point clater;</span><br /> - <span class="vi0">Et, s'il parle d'accord, il le faut couter.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous soit favorable autant que je dsire!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note">bas, Clante.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce doux dbut s'accorde avec mon jugement,</span><br /> - <span class="vi0">Et prsage dj quelque accommodement.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Toute votre maison m'a toujours t chre,</span><br /> - <span class="vi0">Et j'tois serviteur de monsieur votre pre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon</span><br /> - <span class="vi0">D'tre sans vous connotre ou savoir votre nom.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,</span><br /> - <span class="vi0">Et suis huissier verge, en dpit de l'envie,</span><br /> - <span class="vi0">J'ai, depuis quarante ans, grce au ciel, le bonheur</span><br /> - <span class="vi0">D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur;</span><br /> - <span class="vi0">Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,</span><br /> - <span class="vi0">Signifier l'exploit de certaine ordonnance...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Quoi! vous tes ici...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Monsieur, sans passion.</span><br /> - <span class="vi0">Ce n'est rien seulement qu'une sommation.</span><br /> - <span class="vi0">Un ordre de vider d'ici, vous et les vtres,</span><br /> - <span class="vi0">Mettre vos meubles hors, et faire place d'autres.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span> - <span class="vi0">Sans dlai ni remise, ainsi que besoin est.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Moi! sortir de cans?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi18">Oui, monsieur, s'il vous plat</span><br /> - <span class="vi0">La maison prsent, vous le savez de reste,</span><br /> - <span class="vi0">Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.</span><br /> - <span class="vi0">De vos biens dsormais il est matre et seigneur,</span><br /> - <span class="vi0">En vertu d'un contrat duquel je suis porteur.</span><br /> - <span class="vi0">Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS</span>, <span class="note"> M. Loyal.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Certes, cette impudence est grande et je l'admire!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL</span>, <span class="note"> Damis.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Monsieur, je ne dois point avoir affaire vous;</span><br /> - <span class="vnote4">Montrant Orgon.</span><br /> - <span class="vi0">C'est monsieur; il est et raisonnable et doux,</span><br /> - <span class="vi0">Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office,</span><br /> - <span class="vi0">Pour se vouloir du tout opposer justice.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi6">Oui, monsieur, je sais que pour un million</span><br /> - <span class="vi0">Vous ne voudriez pas faire rbellion,</span><br /> - <span class="vi0">Et que vous souffrirez en honnte personne</span><br /> - <span class="vi0">Que j'excute ici les ordres qu'on me donne.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,</span><br /> - <span class="vi0">Monsieur l'huissier verge, attirer le bton.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Faites que votre fils se taise ou se retire,</span><br /> - <span class="vi0">Monsieur. J'aurois regret d'tre oblig d'crire,</span><br /> - <span class="vi0">Et de vous voir couch dans mon procs-verbal.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce monsieur Loyal porte un air bien dloyal.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pices,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span> - <span class="vi0">Que pour vous obliger et vous faire plaisir;</span><br /> - <span class="vi0">Que pour ter par l le moyen d'en choisir</span><br /> - <span class="vi0">Qui, n'ayant pas pour vous le zle qui me pousse,</span><br /> - <span class="vi0">Auroient pu procder d'une faon moins douce.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens</span><br /> - <span class="vi0">De sortir de chez eux?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">On vous donne du temps;</span><br /> - <span class="vi0">Et jusques demain je ferai sursance</span><br /> - <span class="vi0">A l'excution, monsieur, de l'ordonnance.</span><br /> - <span class="vi0">Je viendrai seulement passer ici la nuit</span><br /> - <span class="vi0">Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.</span><br /> - <span class="vi0">Pour la forme il faudra, s'il vous plat, qu'on m'apporte,</span><br /> - <span class="vi0">Avant que se coucher, les clefs de votre porte.</span><br /> - <span class="vi0">J'aurai soin de ne pas troubler votre repos,</span><br /> - <span class="vi0">Et de ne rien souffrir qui ne soit propos.</span><br /> - <span class="vi0">Mais demain, du matin, il vous faut tre habile<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a></span><br /> - <span class="vi0">A vider de cans jusqu'au moindre ustensile.</span><br /> - <span class="vi0">Mes gens vous aideront; et je les ai pris forts</span><br /> - <span class="vi0">Pour vous faire service tout mettre dehors.</span><br /> - <span class="vi0">On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense;</span><br /> - <span class="vi0">Et, comme je vous traite avec grande indulgence,</span><br /> - <span class="vi0">Je vous conjure aussi, monsieur, d'en user bien,</span><br /> - <span class="vi0">Et qu'au d de ma charge on ne me trouble en rien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON</span>, <span class="note"> part.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Du meilleur de mon cœur je donnerois, sur l'heure,</span><br /> - <span class="vi0">Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,</span><br /> - <span class="vi0">Et pouvoir, plaisir, sur ce mufle assner</span><br /> - <span class="vi0">Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note">bas Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Laissez, ne gtons rien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi20">A cette audace trange,</span><br /> - <span class="vi0">J'ai peine me tenir, et la main me dmange.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Avec un si bon dos, ma foi! monsieur Loyal,</span><br /> - <span class="vi0">Quelques coups de bton ne vous siroient pas mal.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">On pourroit bien punir ces paroles infmes,</span><br /> - <span class="vi0">Ma mie; et l'on dcrte aussi contre les femmes.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note"> M. Loyal.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Finissons tout cela, monsieur; <ins class="correction" title="c'ent">c'en</ins> est assez.</span><br /> - <span class="vi0">Donnez tt ce papier, de grce, et nous laissez.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">M. LOYAL.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Jusqu'au revoir. Le ciel vous tienne <ins class="correction" title="ajout">tous</ins> en joie!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie!</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE V.</span>—ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLANTE, MARIANE, DAMIS, - DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, vous le voyez, ma mre, si j'ai droit;</span><br /> - <span class="vi0">Et vous pouvez juger du reste par l'exploit.</span><br /> - <span class="vi0">Ses trahisons enfin vous sont-elles connues?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Je suis tout baubie, et je tombe des nues!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous vous plaignez tort, tort vous le blmez,</span><br /> - <span class="vi0">Et ses pieux desseins par l sont confirms.</span><br /> - <span class="vi0">Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme:</span><br /> - <span class="vi0">Il sait que trs-souvent les biens corrompent l'homme,</span><br /> - <span class="vi0">Et, par charit pure, il veut vous enlever</span><br /> - <span class="vi0">Tout ce qui vous peut faire obstacle vous sauver.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Taisez-vous! C'est le mot qu'il vous faut toujours dire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE</span>, <span class="note"> Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allons voir quel conseil on doit vous faire lire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Allez faire clater l'audace de l'ingrat.</span><br /> - <span class="vi0">Ce procd dtruit la vertu du contrat:</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span> - <span class="vi0">Et sa dloyaut va parotre trop noire,</span><br /> - <span class="vi0">Pour souffrir qu'il en ait le succs qu'on veut croire.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VI.</span>—VALRE, ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLANTE, MARIANE, - DAMIS, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Avec regret, monsieur, je viens vous affliger;</span><br /> - <span class="vi0">Mais je m'y vois contraint par le pressant danger.</span><br /> - <span class="vi0">Un ami, qui m'est joint d'une amiti fort tendre,</span><br /> - <span class="vi0">Et qui sait l'intrt qu'en vous j'ai lieu de prendre,</span><br /> - <span class="vi0">A viol pour moi, par un pas<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a> dlicat,</span><br /> - <span class="vi0">Le secret que l'on doit aux affaires d'tat,</span><br /> - <span class="vi0">Et me vient d'envoyer un avis dont la suite</span><br /> - <span class="vi0">Vous rduit au parti d'une soudaine fuite.</span><br /> - <span class="vi0">Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer</span><br /> - <span class="vi0">Depuis une heure au prince a su vous accuser,</span><br /> - <span class="vi0">Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette,</span><br /> - <span class="vi0">D'un criminel d'tat l'importante cassette,</span><br /> - <span class="vi0">Dont, au mpris, dit-il, du devoir d'un sujet</span><br /> - <span class="vi0">Vous avez conserv le coupable secret.</span><br /> - <span class="vi0">J'ignore le dtail du crime qu'on vous donne;</span><br /> - <span class="vi0">Mais un ordre est donn contre votre personne;</span><br /> - <span class="vi0">Et lui-mme est charg, pour mieux l'excuter,</span><br /> - <span class="vi0">D'accompagner celui qui vous doit arrter.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Voil ses droits arms; et c'est par o le tratre</span><br /> - <span class="vi0">De vos biens qu'il prtend cherche se rendre matre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">L'homme est, je vous l'avoue, un mchant animal!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">VALRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Le moindre amusement vous peut tre fatal.</span><br /> - <span class="vi0">J'ai, pour vous emmener, mon carrosse la porte,</span><br /> - <span class="vi0">Avec mille louis qu'ici je vous apporte.</span><br /> - <span class="vi0">Ne perdons point de temps: le trait est foudroyant;</span><br /> - <span class="vi0">Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span> - <span class="vi0">A vous mettre en lieu sr je m'offre pour conduite,</span><br /> - <span class="vi0">Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Las! que ne dois-je point vos soins obligeans?</span><br /> - <span class="vi0">Pour vous en rendre grce, il faut un autre temps;</span><br /> - <span class="vi0">Et je demande au ciel de m'tre assez propice</span><br /> - <span class="vi0">Pour reconnotre un jour ce gnreux service.</span><br /> - <span class="vi0">Adieu. Prenez le soin, vous autres...</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi30">Allez tt;</span><br /> - <span class="vi0">Nous songerons, mon frre, faire ce qu'il faut.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VII.</span>—TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, - CLANTE, MARIANE, VALRE, DAMIS, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note">arrtant Orgon.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tout beau, monsieur, tout beau! ne courez point si vite:</span><br /> - <span class="vi0">Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gte;</span><br /> - <span class="vi0">Et, de la part du prince, on vous fait prisonnier.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tratre! tu me gardois ce trait pour le dernier:</span><br /> - <span class="vi0">C'est le coup, sclrat, par o tu m'expdies;</span><br /> - <span class="vi0">Et voil couronner toutes tes perfidies!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vos injures n'ont rien me pouvoir aigrir;</span><br /> - <span class="vi0">Et je suis, pour le ciel, appris tout souffrir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">La modration est grande, je l'avoue.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DAMIS.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Comme du ciel l'infme impudemment se joue!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Tous vos emportemens ne sauroient m'mouvoir,</span><br /> - <span class="vi0">Et je ne songe rien qu' faire mon devoir.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Vous avez de ceci grande gloire prtendre;</span><br /> - <span class="vi0">Et cet emploi pour vous est fort honnte prendre.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Un emploi ne sauroit tre que glorieux,</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span> - <span class="vi0">Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable,</span><br /> - <span class="vi0">Ingrat! t'a retir d'un tat misrable?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir:</span><br /> - <span class="vi0">Mais l'intrt du prince est mon premier devoir.</span><br /> - <span class="vi0">De ce devoir sacr la juste violence</span><br /> - <span class="vi0">touffe dans mon cœur toute reconnoissance;</span><br /> - <span class="vi0">Et je sacrifierois de si puissans nœuds</span><br /> - <span class="vi0">Ami, femme, parens, et moi-mme avec eux.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">L'imposteur!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi12">Comme il sait, de tratresse manire,</span><br /> - <span class="vi0">Se faire un beau manteau de tout ce qu'on rvre!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Mais, s'il est si parfait que vous le dclarez,</span><br /> - <span class="vi0">Ce zle qui vous pousse et dont vous vous parez,</span><br /> - <span class="vi0">D'o vient que, pour parotre, il s'avise d'attendre</span><br /> - <span class="vi0">Qu' poursuivre sa femme il ait su vous surprendre,</span><br /> - <span class="vi0">Et que vous ne songez l'aller dnoncer</span><br /> - <span class="vi0">Que lorsque son honneur l'oblige vous chasser?</span><br /> - <span class="vi0">Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,</span><br /> - <span class="vi0">Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire;</span><br /> - <span class="vi0">Mais, le voulant traiter en coupable aujourd'hui,</span><br /> - <span class="vi0">Pourquoi consentiez-vous rien prendre de lui?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE</span>, <span class="note"> l'exempt.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Dlivrez-moi, monsieur, de la criaillerie;</span><br /> - <span class="vi0">Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">L'EXEMPT.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, c'est trop demeurer, sans doute, l'accomplir;</span><br /> - <span class="vi0">Votre bouche propos m'invite le remplir:</span><br /> - <span class="vi0">Et, pour l'excuter, suivez-moi tout l'heure</span><br /> - <span class="vi0">Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Qui? moi, monsieur?</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">L'EXEMPT.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Oui, vous.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">TARTUFFE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi26">Pourquoi donc la prison?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">L'EXEMPT.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Ce n'est pas vous qui j'en veux rendre raison.</span><br /> - <span class="vnote4">A Orgon.</span><br /> - <span class="vi0">Remettez-vous, monsieur, d'une alarme si chaude:</span><br /> - <span class="vi0">Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,</span><br /> - <span class="vi0">Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs.</span><br /> - <span class="vi0">Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs.</span><br /> - <span class="vi0">D'un fin discernement sa grande me pourvue</span><br /> - <span class="vi0">Sur les choses toujours jette une droite vue;</span><br /> - <span class="vi0">Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accs,</span><br /> - <span class="vi0">Et sa ferme raison ne tombe en nul excs.</span><br /> - <span class="vi0">Il donne aux gens de bien une gloire immortelle:</span><br /> - <span class="vi0">Mais sans aveuglement il fait briller ce zle,</span><br /> - <span class="vi0">Et l'amour pour les vrais ne ferme point son cœur</span><br /> - <span class="vi0">A tout ce que les faux doivent donner d'horreur.</span><br /> - <span class="vi0">Celui-ci n'toit pas pour le pouvoir surprendre,</span><br /> - <span class="vi0">Et de piges plus fins on le voit se dfendre.</span><br /> - <span class="vi0">D'abord il a perc, par ses vives clarts,</span><br /> - <span class="vi0">Des replis de son cœur toutes les lchets.</span><br /> - <span class="vi0">Venant vous accuser, il s'est trahi lui-mme,</span><br /> - <span class="vi0">Et, par un juste trait de l'quit suprme,</span><br /> - <span class="vi0">S'est dcouvert au prince un fourbe renomm,</span><br /> - <span class="vi0">Dont sous un autre nom il toit inform;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est un long dtail d'actions toutes noires</span><br /> - <span class="vi0">Dont on pourroit former des volumes d'histoires.</span><br /> - <span class="vi0">Ce monarque, en un mot, a vers vous dtest<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a></span><br /> - <span class="vi0">Sa lche ingratitude et sa dloyaut.</span><br /> - <span class="vi0">A ces autres horreurs il a joint cette suite,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne m'a jusqu'ici soumis sa conduite</span><br /> - <span class="vi0">Que pour voir l'impudence aller jusques au bout,</span><br /> - <span class="vi0">Et vous faire, par lui, faire raison de tout.</span><br /> - <span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span> - <span class="vi0">Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le matre,</span><br /> - <span class="vi0">Il veut qu'entre vos mains je dpouille le tratre.</span><br /> - <span class="vi0">D'un souverain pouvoir, il brise les liens</span><br /> - <span class="vi0">Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens.</span><br /> - <span class="vi0">Et vous pardonne enfin cette offense secrte</span><br /> - <span class="vi0">O vous a d'un ami fait tomber la retraite;</span><br /> - <span class="vi0">Et c'est le prix qu'il donne au zle qu'autrefois</span><br /> - <span class="vi0">On nous vit tmoigner en appuyant ses droits,</span><br /> - <span class="vi0">Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,</span><br /> - <span class="vi0">D'une bonne action verser la rcompense;</span><br /> - <span class="vi0">Que jamais le mrite avec lui ne perd rien;</span><br /> - <span class="vi0">Et que, mieux que du mal, il se souvient du bien.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">DORINE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Que le ciel soit lou.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MADAME PERNELLE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Maintenant je respire.</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ELMIRE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Favorable succs!</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">MARIANE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi16">Qui l'auroit os dire?</span><br /> - </div> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span>, <span class="note"> Tartuffe, que l'exempt emmne.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Eh bien, te voil, tratre!...</span><br /> - </div> - - <p class="vscene"><span class="smcap">SCNE VIII.</span>—MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE MARIANE, CLANTE, VALRE, - DAMIS, DORINE.</p> - - <p class="character"><span class="smcap">CLANTE.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi22">Ah! mon frre, arrtez,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne descendez point des indignits.</span><br /> - <span class="vi0">A son mauvais destin laissez un misrable,</span><br /> - <span class="vi0">Et ne vous joignez point au remords qui l'accable.</span><br /> - <span class="vi0">Souhaitez bien plutt que son cœur, en ce jour,</span><br /> - <span class="vi0">Au sein de la vertu fasse un heureux retour;</span><br /> - <span class="vi0">Qu'il corrige sa vie en dtestant son vice,</span><br /> - <span class="vi0">Et puisse du grand prince adoucir la justice;</span><br /> - <span class="vi0">Tandis qu' sa bont vous irez, genoux,</span><br /> - <span class="vi0">Rendre ce que demande un traitement si doux.</span><br /> - </div> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span></p> - - <p class="character"><span class="smcap">ORGON.</span></p> - - <div class="stanza"> - <span class="vi0">Oui, c'est bien dit. Allons ses pieds avec joie</span><br /> - <span class="vi0">Nous louer des bonts que son cœur nous dploie;</span><br /> - <span class="vi0">Puis, acquitts un peu de ce premier devoir,</span><br /> - <span class="vi0">Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir,</span><br /> - <span class="vi0">Et par un doux hymen couronner en Valre</span><br /> - <span class="vi0">La flamme d'un amant gnreux et sincre.</span><br /> - </div> - - <p class="vscene">FIN DU TARTUFFE.</p> - -</div> -<hr class="small" /> - - <div class="footnotes"> - <h2>NOTES</h2> - - <p class="line">~~~~~</p> - - <div class="footnote"> - - <p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Jou en partie devant le roi, Versailles, le 10 mai 1664, - puis suspendu; jou ensuite Paris, devant le public, le 5 aot 1667, - puis suspendu de nouveau, et repris le 5 fvrier 1669.</p> - - <p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Pour: il suffit. Ellipse archaque.</p> - - <p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Pour: par laquelle. Archasme trs-frquent chez Molire.</p> - - <p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Pour: donner le plaisir. Mot mis la mode par les - Espagnols.</p> - - <p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Pour: fournir une excuse ma tendresse. Ellipse hardie et - archaque.</p> - - <p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Pour: notre dame. Mot de patois.</p> - - <p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Pour: <i>age</i>, mot latin, <i>allons</i>. Interjection patoise.</p> - - <p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Proverbe populaire fond sur une ancienne superstition.</p> - - <p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Pour: ma foi. Mot patois.</p> - - <p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Pour: regardez. Abrviation populaire.</p> - - <p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Pour: mine de fves, mesure; c'est--dire pour son - compte.</p> - - <p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Pour: engins pour la gorge, parure, ornement. Mot patois.</p> - - <p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Pour: mettre, placer. Archasme populaire.</p> - - <p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Pour: tout entiers, droits comme une perche; du mot - <i>brand</i>, rameau, bruyre.</p> - - <p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Pour: tablier. Archasme rustique.</p> - - <p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Pour: creux de l'estomac. Archasme populaire.</p> - - <p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Voyez plus haut, <i>passim</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Pour: permettre. Voyez plus haut.</p> - - <p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Pour: montre votre niaiserie. Les jeunes oiseaux, ou - <i>niais</i> en termes de fauconnerie, ont presque tous le bec jaune.</p> - - <p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Pour: honteuse de votre dfaite. Mot proverbial qui - quivaut avoir le nez cass.</p> - - <p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Les deux premires scnes de cet acte, imprimes dans - l'dition de 1682, faite sur les manuscrits de Molire, puis dans - l'dition d'Amsterdam de 1683, furent supprimes comme impies dans les - ditions subsquentes. Il parat que l'dition de 1682 fut cartonne, - l'exception de deux ou trois exemplaires, dont l'un, appartenant M. de - Lomenie, fut retrouv par M. Beuchot. M. Simonin les publia - intgralement en 1813. Quant la seconde scne, elle fut supprime la - seconde reprsentation.</p> - - <p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Pour: fait beaucoup de bruit. Mtaphore populaire.</p> - - <p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Passages supprims par la censure au temps de Louis XIV, - comme tous les autres passages marqus ici par des guillemets.—Le moine - bourru, spectre d'un moine, qui, selon la tradition populaire, battait - les passants attards.</p> - - <p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Pour: parier dix pistoles contre l'arrive de la statue.</p> - - <p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Pour: deux deniers.</p> - - <p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Pour: venir chef, achever, devenir matre. Archasme - perdu, dj surann du temps de Molire, et qui s'tait conserv dans la - bourgeoisie.</p> - - <p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Pour: les jsuites, dj poursuivis sous ce nom par - Pascal.</p> - - <p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Pour: j'ai demand conseil. L'emploi de ce verbe avec le - pronom rflchi est un archasme hors d'usage.</p> - - <p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Voyez ci-aprs les notes, - pages <a href="#Footnote_34">94</a>, <a href="#Footnote_35">96</a>, <a href="#Footnote_38">98 note 1</a>, <a href="#Footnote_39">98 note 2</a>, <a href="#Footnote_43">103</a>.</p> - - <p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Voyez la note, tome I<sup>er</sup>, page 273.</p> - - <p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Ce mot s'est conserv en anglais et dans le patois - languedocien.</p> - - <p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Voyez la note troisime, tome I<sup>er</sup>, page 268.</p> - - <p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Ce qui est renferm entre des crochets n'existe point dans - l'dition originale.</p> - - <p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Pour: le coupeur. Mot grec invent par Despraux. Il - s'agit de Dacquin, chimiste, charlatan qui saignait beaucoup.</p> - - <p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Pour: le tueur d'hommes. Mot grec galement invent par - Boileau. Il s'agit de Desfougerais, chimiste aussi, boiteux, partisan de - l'antimoine, gurissant toutes les maladies avec de la poudre blanche, - rouge et jaune, qu'il portait dans sa poche.</p> - - <p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Cette porte s'levait l'extrmit de la rue de - Richelieu; elle fut dmolie en 1701.</p> - - <p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Voyez plus haut la <a href="#Footnote_19">note premire</a>, page 37.</p> - - <p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Pour: le lent. Mot grec invent aussi par Boileau. Il - s'agit du fameux Gunaud, dont le cheval, dit Boileau, claboussait tout - Paris; qui parlait par poids et mesures et faisait tout pour de - l'argent.</p> - - <p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Pour: l'aboyeur. Mot grec invent par Boileau. Il s'agit - d'Esprit, mdecin qui bredouillait.</p> - - <p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Pour: accepter le combat. Locution archaque, par allusion - au collet que saisissent et secouent les deux combattants.</p> - - <p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Scne imite du <i>Phormion</i> de Trence, o le principal - personnage consulte inutilement trois avocats.</p> - - <p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> lectuaire apport Paris en 1647 par un charlatan - d'Orvito, ville d'Italie.</p> - - <p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Pour: <span lang="el" xml:lang="el" title="philos erebeos">φιλος ερεβεος</span>, ami - de la mort. Symbole de la mdecine elle-mme.</p> - - <p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Consulter, sur les disputes mdicales de l'poque, - l'<i>Histoire de la dcouverte de la circulation du sang</i>, par M. - Flourens.</p> - - <p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Scne imite du <i>Medico volante</i>, canevas italien que - Molire avait traduit dans sa jeunesse. Voyez tome I<sup>er</sup>, p. 17.</p> - - <p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Pour: la bte est prise au lacet; comme les bcasses, qui - se <i>brident</i> et s'attrapent elles-mmes.</p> - - <p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Ce dnoment est emprunt au <i>Pedant jou</i> de Cyrano de - Bergerac, ami de Molire.</p> - - <p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Mot qui, au dix-septime sicle, rimait encore avec - <i>joie</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Pour: festin, plaisir. Archasme expressif et vulgaire.</p> - - <p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Pour: trouve. Archasme pass de mode, employ par la - Fontaine.</p> - - <p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Pour: temprament, caractre. Expression impropre.</p> - - <p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Pour: je n'ai pass. Terme de conversation impropre - aujourd'hui.</p> - - <p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Voyez plus haut. Petit meuble destin serrer des papiers - et des bijoux. Nous l'appelons aujourd'hui secrtaire. Les lecteurs du - dix-neuvime sicle ne doivent pas s'arrter au sens apparent que le - vers de Molire semble leur offrir.</p> - - <p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Pour: gens qui vous courtisent. Mot qui a chang de sens, - comme les mots <i>prude</i>, <i>coquette</i>, etc.</p> - - <p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Pour: bonheur. Archasme lgant et perdu.</p> - - <p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Mode de cette poque qui avait beaucoup de succs.</p> - - <p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> De <i>rhein graff</i>, mode allemande; haut-de-chausses - trs-bouffant.</p> - - <p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Pour: se faisant. Ellipse hardie.</p> - - <p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Le comte de Guiche, ce que prtendent les - commentateurs.</p> - - <p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Au lever du roi.</p> - - <p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Le clbre Lauzun, s'il faut en croire les commentateurs.</p> - - <p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Pour: personnage. Dans le sens anglais <i>character</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> M. de Saint-Gilles, selon les commentateurs. C'tait un - original dont on riait la cour, et dont la Bruyre s'est moqu.</p> - - <p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Pour: remue. Archasme trs-usit du temps de Molire, et - qui n'avait rien d'ignoble.</p> - - <p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Pour: c'est sa table que. La rptition du datif - constitue une faute relle qui ne passait pas pour telle du temps de - Molire et de Boileau.</p> - - <p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> Pour: ce dont. Ellipse nergique.</p> - - <p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Imitation d'un passage du IV<sup>e</sup> livre de Lucrce, seul - dbris d'une traduction que Molire avait acheve, et dont il brla le - manuscrit.</p> - - <p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Petit coucher du roi.</p> - - <p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Uniforme des exempts des marchaux.</p> - - <p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Le tribunal des marchaux tait institu pour juger les - querelles d'honneur entre les gentilshommes.</p> - - <p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Dtail de mœurs thtrales de l'poque. Voyez tome - I<sup>er</sup>, p. 261.</p> - - <p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Archasme pass de mode. Il nous est rest: du meilleur de - son cœur.</p> - - <p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Pour: tcher de. C'est une faute plutt qu'un archasme.</p> - - <p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Voyez plus haut, tome I<sup>er</sup>, page 220.</p> - - <p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Pour: quelle chose faire. Ellipse populaire et nergique - qui s'est conserve dans la langue.</p> - - <p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Pour: piges. Bossuet l'emploie dans le mme sens.</p> - - <p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Pour: lueurs, splendeurs. Emploi du participe que - l'Acadmie franaise excluait alors.</p> - - <p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Pour: vous arrter. L'emploi de ce mot dans le sens neutre - est un archasme aujourd'hui perdu. La langue plus libre exprimait ou - supprimait le pronom des verbes rflchis.</p> - - <p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Au lieu de: pour. Voyez plus haut.</p> - - <p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Pour: et si cela arrivait que. Ellipse un peu obscure.</p> - - <p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> Voyez plus haut la note, p. 157.</p> - - <p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Pour: se retrouver, rappeler ses forces. Archasme et - ellipse.—Ces six derniers vers ont dj t placs par Molire dans - <i>Don Garcie de Navarre</i>; il se les est emprunts lui-mme. Voyez tome - I, p. 358.</p> - - <p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Le motif et quelques vers de cette scne se retrouvent - dans <i>Don Garcie de Navarre</i>, o Molire les a repris. Voyez tome - I<sup>er</sup>, p. 334.</p> - - <p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Dubois en habit de voyage.</p> - - <p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Allusion un libelle attribu Molire par ses ennemis.</p> - - <p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Pour: vanit. Expression archaque encore usite dans le - patois du Languedoc: <i>gloria</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Pour: prtende vous. C'est une licence plutt qu'un - archasme.</p> - - <p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Pour: vous que. La faute de franais est vidente.</p> - - <p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Pour: tmoignages. Expression impropre.</p> - - <p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Pour: arrange de concert.</p> - - <p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Pour: que je trouve vous dsirer, regretter. Apocope - archaque, frquente chez Montaigne.</p> - - <p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Allusion Mademoiselle de Montpensier.</p> - - <p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Pour: rsolue trouver en moi. Ellipse et licence - trs-hardie et trs-nergique.</p> - - <p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Annonc aussi sous le nom du <i>Fagotier</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Pour: vivant dans la maison de Gronte. Du latin - <i>domesticus</i>, attach la famille; sans doute un intendant ou un - secrtaire.</p> - - <p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Voyez plus haut la note, t. II. p. 168.</p> - - <p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Pour: cela suffit. De l'italien <i>basta</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Pour: me forcer de donner, proverbe populaire.</p> - - <p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Voyez plus haut la note cinquime, p. 23.</p> - - <p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Pour: vous payerez cet argent <i>des fagots</i> (en), locution - populaire et trs-juste.</p> - - <p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> Pour: affligs. Du latin, <i>mrens</i>. Archasme populaire.</p> - - <p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Pour: tourner autour des choses. Mot patois populaire.</p> - - <p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Pour: tout comme. Probablement du latin, <i>quemadmodum</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Imitation de Rabelais, liv. 1<sup>er</sup>, chap. <span class="smcap">VIII</span>.</p> - - <p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Voyez plus haut la note, p. 209.</p> - - <p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Scne dont le fond se trouve chez Rabelais.</p> - - <p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Pour: les uns du cerveau, les autres du foie.</p> - - <p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Imitation d'une nouvelle de Cervants: <i>et Licenciado - vidriera</i>, que M. Aim Martin a tort de traduire par le Licenci de - Vidriera, et qui signifie <i>le licenci de verre ou de cristal</i>, - c'est--dire le licenci affectant la dlicatesse.</p> - - <p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> Imitation de Rabelais.</p> - - <p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Imitation loigne des <i>Adelphes</i> de Trence, acte III, - scne <span class="smcap">IV</span>.</p> - - <p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Dnoment imit de la dernire scne de la <i>Zlinde</i> <ins class="correction" title="de de">de</ins> - Villiers, pice satirique dirige contre Molire lui-mme.</p> - - <p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Ces deux mots rimaient ensemble.</p> - - <p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Pour: sur le ton de l'homme. Archasme vulgaire.</p> - - <p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Ancienne mesure grecque. Pour cent vingt-cinq pas - gomtriques.</p> - - <p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Trait videmment dirig par Molire contre sa femme, dont - il tait spar, et qui rappelle les deux vers que Henri IV crayonna sur - une guitare o se trouvait dj crit le distique suivant:</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - Beaut trop rebelle et charmante,<br /> - Ah! cessez votre cruaut!<br /> - </div> - </div> - - <p>Henri IV acheva le quatrain par ce second distique:</p> - - <div class="poem"> - <div class="stanzanoindent"> - Monsieur, vous outragez ma tante,<br /> - Elle aime trop l'humanit.<br /> - </div> - </div> - - <p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Scne qui se retrouve dans une comdie de Rotrou, - intitule la <i>Sœur</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Pour: la part de votre ennui.</p> - - <p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Couplets emprunts textuellement ou peu prs par les - auteurs de l'opra-comique le <i>Postillon de Longjumeau</i>, jou en 1837.</p> - - <p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> Les <i>gnacares</i> taient une espce de cymbales. Le nom de - cet instrument est italien: <i>gnaccare</i> ou <i>gnachere</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Molire n'a pas indiqu le lieu de la scne, qui se passe - videmment dans la rue.</p> - - <p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Scarra mucchia</i>, personnage de la comdie italienne - entirement vtu de noir, et <i>scarra mazzo</i>, baroque, bizarre.</p> - - <p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Pour: cependant.</p> - - <p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Moi tre bon Turc, moi avoir point d'argent. Vouloir - vous acheter moi? Moi servir vous, si vous payer moi. Moi faire une - bonne cuisine; moi lever matin. <ins class="correction" title="Mon">Moi</ins> faire marmite bouillir. Vous parler, - acheter moi?. Imitation du patois barbare, ml d'italien et de turc, - encore usit dans les Echelles du Levant.</p> - - <p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Le livre du <i>Ballet des Muses</i> indique ici le mme jeu de - thtre que nous avons dj indiqu la fin du premier couplet.</p> - - <p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Moi pas acheter toi; mais te btonner si toi pas en - aller. Toi en aller, ou moi btonner toi.</p> - - <p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Elle a les yeux bleus.</p> - - <p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Cette prface a t mise par Molire en tte de la - premire dition du <i>Tartuffe</i>, publie en 1669, quelques mois aprs la - seconde reprsentation de cet ouvrage, et plus de deux ans aprs la - premire.</p> - - <p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Polyeucte</i> et <i>Thodore</i>, vierge et martyre.</p> - - <p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Le grand Cond.</p> - - <p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Cet emploi est celui de chef de la troupe du roi.</p> - - <p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Pour: sans qu'elle ait t vue. Faute de franais.</p> - - <p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Mauvillain, mdecin de Molire.</p> - - <p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Huissier.</p> - - <p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Pour: une famille de bohmiens. Proverbe archaque et - populaire. Le roi Ptaud, dit Bret, est le chef que se choisissaient - autrefois les mendiants, runis en corporation. Ce nom vient du latin - <i>peto</i>, je demande. Ce roi n'ayant pas plus de pouvoir que ses sujets, - on donne par extension le nom de cour du roi Ptaud une maison o tout - le monde commande.</p> - - <p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Pour: sous cape, sous le manteau. De l'espagnol <i>capa</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Pour: dans cette maison; du latin, <i>hic intus</i>, ci ens, - ici dedans. Archasme expressif et perdu, ainsi que leans (<i>illie - intus</i>, l ens, l dedans). Deux mots excellents d'une nuance distincte - et que la langue ne possde plus.</p> - - <p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Pour: porter, engager; du latin, <i>inducere</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Voyez la note de la page prcdente.</p> - - <p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Voyez la note, page 331.</p> - - <p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Cette tirade et la suivante avaient appartenu d'abord au - rle de Clante, comme le prouvent le ton et le style employs par - Molire. Il a craint, apparemment, de donner trop de valeur ses - portraits, et a pens qu'ils passeraient plus aisment dans la bouche - d'une suivante.</p> - - <p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Allusion la comtesse de Soissons et son mari, qui - furent exils. Voyez plus haut, page 317.</p> - - <p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> La duchesse de Navailles. Voyez plus haut, page 317.</p> - - <p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> Pour: rester bant. Du latin, <i>beare</i>, rester la bouche - ouverte en regardant les corneilles.</p> - - <p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Pour: libert excessive de l'esprit, licence de doctrine. - Le mot a chang de sens.</p> - - <p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Voyez la note prcdente.</p> - - <p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Pour faiseurs de faons, de petites mines. Du latin, - <i>facies</i>, dont faon est le diminutif.</p> - - <p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Voyez plus haut la note, page 341.</p> - - <p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Pour: mari tromp. Expression proverbiale passe de - mode.</p> - - <p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Voyez tome I<sup>er</sup>, page 86, note quatrime.</p> - - <p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Pour: ne t'ai-je pas. Ellipse archaque.</p> - - <p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Mme observation.</p> - - <p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Voyez tome II, page 21, note deuxime.</p> - - <p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Pour: bonheur. Voyez tome I<sup>er</sup>, p. 94, note quatrime.</p> - - <p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> La grande troupe de musiciens.</p> - - <p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Le singe de la foire.</p> - - <p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Mot de l'invention de Molire.</p> - - <p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Pour: arriver. Voyez plus haut.</p> - - <p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Ici Molire a supprim une scne dans laquelle la famille - dcidait qu'Elmire serait prie de faire Tartuffe des remontrances sur - le mariage projet.</p> - - <p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Mot compos la faon des Grecs et des Allemands.</p> - - <p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Voyez la note, tome I<sup>er</sup>, page 64.</p> - - <p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> Adroite rimait avec secrte. On prononait <i>adraite</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Voyez tome I<sup>er</sup>, page 58, note deuxime.</p> - - <p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Voyez tome I<sup>er</sup>, page 58, note deuxime.</p> - - <p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Pour: prenez la part qui vous revient du discours. - Expression proverbiale qui se retrouve dans l'cossais, <i>scot-elot</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> Ici Molire, craignant qu'on ne dnaturt ses intentions, - avait mis la note suivante: C'est un sclrat qui parle.</p> - - <p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> Pour: de motifs lgers. Archasme regrettable.</p> - - <p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Molire a supprim la justification qu'il avait d'abord - prte Tartuffe.</p> - - <p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Voyez tome I<sup>er</sup>, p. 58, note deuxime.</p> - - <p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Pour: prompt, actif. Du latin, <i>habilitas</i>.</p> - - <p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> Pour: dmarche. Archasme et licence considrable.</p> - - <p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Pour: a dtest sa lche ingratitude envers vous. - Inversion et apocope trop dures.</p> - </div> - </div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span></p> - -<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE</h2> - -<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="0"> - <colgroup span="4"> - <col width="20" /> - <col width="50" /> - <col width="400" /> - <col width="20" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td colspan="4" class="tdctop">TROISIME POQUE (1664-1666).</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XV.</td> - <td class="tdltop2">1664.</td> - <td class="tdltop2">Tartuffe, comdie.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XVI.</td> - <td class="tdltop2">1665.</td> - <td class="tdltop2">Don Juan, ou le Festin de pierre, comdie.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XVII.</td> - <td class="tdltop2">1665.</td> - <td class="tdltop2">L'Amour mdecin, comdie-ballet.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch2">80</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XVIII.</td> - <td class="tdltop2">1666.</td> - <td class="tdltop2">Le Misanthrope, comdie.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch3">115</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="4" class="tdctop">QUATRIME POQUE (1666-1667).</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XIX.</td> - <td class="tdltop2">1666.</td> - <td class="tdltop2">Le Mdecin malgr lui, comdie.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch4">192</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XX.</td> - <td class="tdltop2">1666.</td> - <td class="tdltop2">Mlicerte, ballet.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch5">245</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XXI.</td> - <td class="tdltop2">1666.</td> - <td class="tdltop2">La Pastorale comique, ballet.</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch6">272</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdrtop2">XXII.</td> - <td class="tdltop2">1667.</td> - <td class="tdltop2">Le Sicilien, ou l'Amour peintre, comdie-ballet</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch7">282</a></td> - </tr> - <tr> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdltop2">* Le Tartuffe, ou l'Imposteur, comdie</td> - <td class="tdrtop2"><a href="#ch8">309</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<p class="center">FIN DE LA TABLE DU <ins class="correction" title="TROISME">TROISIME</ins> VOLUME</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="center">E. Colin.—Imprimerie de Lagny.</p> - -<hr class="small" /> - -<div class="notelecteur"><a name="note_au_lecteur" id="note_au_lecteur"></a> - <h2>Au lecteur</h2> - - <p class="line">~~~~~</p> - - <p>Cette version lectronique reproduit dans son intgralit - la version originale.</p> - - <p>La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections - mineures.</p> - - <p>Ce texte contient quelques mots et expressions en Grec. Faites - glisser votre souris sur le texte et la translittration en caractres - latins apparatra.</p> - - <p>L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis. - Ils sont souligns par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur - le mot pour voir le texte original.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Molire, by -Jean-Baptiste Poquelin and Philarte Chasles - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIRE *** - -***** This file should be named 50173-h.htm or 50173-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/1/7/50173/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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