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-The Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écrits de
-Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) by Charles Athanase Walckenaer
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
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-
-Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)
-
-Author: Charles Athanase Walckenaer
-
-Release Date: September 30, 2015 [EBook #50083]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOUCHANT LA VIE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été
-repris.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
-sont marqués =ainsi=.
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-
- MÉMOIRES
-
- SUR MADAME
-
- DE SÉVIGNÉ.
-
- PREMIÈRE PARTIE.
-
-
-
-
- TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE)
-
-
-
-
- MÉMOIRES
-
- TOUCHANT
-
- LA VIE ET LES ÉCRITS
-
- DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
-
- DAME DE BOURBILLY
-
- MARQUISE DE SÉVIGNÉ,
-
- DURANT LA RÉGENCE ET LA FRONDE.
-
- SUIVIS
-
- De Notes et d'Éclaircissements,
-
- PAR
-
- M. LE BARON WALCKENAER.
-
- TROISIÈME ÉDITION,
-
- REVUE ET CORRIGÉE.
-
- PARIS,
-
- LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE,
-
- IMPRIMEURS DE L'INSTITUT DE FRANCE,
-
- RUE JACOB, 56.
-
- 1856.
-
-
-
-
- MÉMOIRES
-
- TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
-
- DE
-
- MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
-
- DAME DE BOURBILLY,
-
- MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
-
-
-
-
- CHAPITRE PREMIER.
-
- 1592-1627.
-
- Château de Bourbilly.--Famille des Rabutins.--Tableau
- représentant sainte Chantal.--Belle réponse de Bénigne
- Fremyot.--Postérité de sainte Chantal.--De Bénigne Rabutin.--Son
- duel avec Boulleville.--Son combat à l'Ile de Ré.--Sa mort.
-
-
-A deux lieues au sud-ouest de la ville de Semur en Bourgogne, et à la
-même distance de l'ancien bourg d'Époisses, dans un vallon tapissé de
-prairies et de toutes parts environné de coteaux que couvrent des bois
-et des vignes, s'élève, près des bords d'une petite rivière, le vieux
-château de Bourbilly. La rivière, que l'on nomme le Sérain, du haut
-d'un rocher se précipite en cascade dans le vallon, le traverse, s'y
-divise, et roule en murmurant ses eaux limpides. Le château, entouré de
-murailles épaisses et flanquées de tourelles, présentait à l'extérieur
-un carré, et à l'intérieur une vaste cour. Son entrée était fermée par
-un pont-levis que dominait une tour.
-
-Ce domaine, qui relevait comme fief de la seigneurie d'Époisses, était
-devenu l'apanage de la branche ainée des Rabutins, lorsque, à une
-époque très-reculée, le lieu d'où cette famille tirait son nom, situé
-dans la paroisse de Changy, près de Charolles, eut été détruit.[1]
-Bourbilly devint alors la principale habitation des Rabutins; la
-chapelle était affectée à leur sépulture, et les terres qui en
-dépendaient fournissaient les plus fortes parties de leurs revenus.
-
- [1] X. GIRAULT, _Détails historiques sur les ancêtres, le lieu de
- la naissance, les possessions et les descendants de madame de_
- SÉVIGNÉ, dans les _Lettres inédites_, 1819, p. XLVIII et
- LII.--_Ibid._, XXVII.
-
-Le château il y a dix ans[2] ne s'offrait déjà plus aux regards des
-voyageurs tel qu'il était autrefois. A la place du pont-levis on voyait
-un pont en briques, de deux arches, et au lieu de la tour un petit
-bâtiment entouré d'arbres. Une des principales façades venait d'être
-abattue; les vastes salles des corps de logis qu'on avait conservés
-étaient converties en greniers: il ne restait plus de leur antique
-magnificence que des chambranles de cheminée curieusement sculptés, et
-sur les murs des peintures à demi effacées, parmi lesquelles on
-distinguait l'écusson des Rabutins, qui par leurs alliances tenaient à
-la première dynastie des ducs de Bourgogne et à la famille royale de
-Danemark.[3] Un seul portrait avait résisté comme par miracle à toutes
-les causes de destruction: c'était celui de la pieuse Chantal.
-
- [2] J'écrivais ceci en 1831.
-
- [3] _Lettres de madame de_ SÉVIGNÉ, _de sa famille et de ses
- amis_, édit. de Monmerqué, 1820, in-8º, t. I, p. 52.
-
-Cette sainte femme était la fille de Bénigne Fremyot, de ce courageux
-président au parlement de Dijon, qui, menacé par les ligueurs, s'il
-n'embrassait leur parti, de voir immoler son fils, qu'ils avaient fait
-prisonnier, répondit: «Il vaut mieux au fils de mourir innocent, qu'au
-père de vivre perfide.» Ce fils fut depuis archevêque de Bourges. Sa
-sœur, Jeanne Fremyot, avait épousé, en 1592, Christophe second de
-Rabutin, baron de Chantal et de Bourbilly, gouverneur de Semur, qui
-périt à l'âge de trente-six ans, d'une blessure reçue par accident à la
-chasse. Sa veuve se retira avec ses enfants chez son beau-père, Guy de
-Rabutin, dans le château de Chantal, près d'Autun, commune de
-Montelon[4]. C'est dans ce séjour, où elle demeura pendant plus de sept
-ans, que Fremyot de Chantal, obligée de donner ses soins à un vieillard
-brusque et quinteux, que dominait une servante méchante et intéressée,
-eut occasion d'exercer ces vertus chrétiennes qui lui ont valu, plus
-d'un siècle après sa mort, les honneurs de la canonisation. On sait que
-ce fut elle qui fut la fondatrice de l'ordre de la Visitation, et
-qu'elle mourut à Moulins, le 13 décembre 1641, dans un des
-quatre-vingt-sept monastères de son ordre qu'elle avait établis. On
-montre encore aujourd'hui, dans le petit village de Bourbilly, le grand
-four où cette sainte veuve faisait cuire elle-même le pain des
-pauvres[5].
-
- [4] X. GIRAULT, _Détails historiques_, etc., p. XXXIII; _Carte de
- la France_, de Cassini, no 84.
-
- [5] _Ibid._, p. XXXVIII; _Éloge historique ou Vie abrégée de
- sainte_ FREMYOT DE CHANTAL, 1768, in-12, p. 201.
-
-Elle n'avait eu qu'un seul fils, Celse-Bénigne de Rabutin, né en 1597.
-Il fut élevé à Dijon, chez ce président Fremyot, son aïeul, dont nous
-avons parlé. Bénigne de Rabutin épousa, en 1624, Marie de Coulanges,
-fille de Philippe, seigneur de la Tour-Coulanges, conseiller d'État,
-secrétaire des finances[6]. Aucun cavalier ne pouvait alors être
-comparé à Bénigne de Rabutin, soit pour les avantages du corps, soit
-pour ceux de l'esprit; aucun d'eux ne l'emportait sur lui en courage;
-aucun ne pouvait l'égaler par son amabilité, par cette inépuisable
-gaieté qui lui faisait donner aux choses les plus communes un tour
-original[7]. Mais de graves défauts nuisaient à tant de brillantes
-qualités: il était vif, colère; il poussait la franchise jusqu'à la
-rudesse, et manifestait quelquefois son dédain et sa causticité par un
-laconisme insolent. Aussi eut-il souvent occasion de se soustraire à la
-rigueur des édits qui prohibaient les duels.
-
- [6] _Lettres inédites de madame de_ SÉVIGNÉ, 1814, in-8º, p.
- XXXIV; _ibid._, édition 1819, in-12, p. XLVII.--SAINT-SURIN,
- Notice sur madame de Sévigné, dans l'édition des _Lettres de_
- SÉVIGNÉ, t. I, p. 54.--_Recueil de chansons choisies_ (par de
- Coulanges), 1694, in-12, p. 73.--CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII
- de la collect., p. 187.
-
- [7] BUSSY DE RABUTIN, _Généalogie_, dans les _Lettres de_
- SÉVIGNÉ, édition de Monmerqué, t. III, p. 374, note A.
-
-L'année même de son mariage, il assistait, à Paris, au service divin
-avec sa femme et toute sa famille. Il venait de communier, lorsqu'un
-laquais entra dans l'église, et lui vint dire que Boutteville de
-Montmorency, son ami, l'attendait à la porte Saint-Antoine, et avait
-besoin de lui pour être son second contre Pont-Gibaud, cadet de la
-maison de Lude. Le baron de Chantal, quoique en souliers à mule de
-velours noir, et dans un costume qui n'était nullement celui d'un
-combat, quitte l'autel, se rend à l'instant même au lieu du
-rendez-vous, et se bat avec sa bravoure ordinaire[8].
-
- [8] _Ibid._, t. I, p. 53.
-
-Les lois civiles et religieuses étaient également outragées par cet
-acte téméraire. Le zèle des prédicateurs s'en émut; on dirigea des
-poursuites contre le baron de Chantal; il fut obligé de se cacher chez
-son beau-frère, le comte de Toulongeon. Cette leçon ne le corrigea
-point; et ce même Boutteville, six mois après, l'aurait encore entraîné
-dans sa querelle avec le duc d'Elbeuf, si la duchesse d'Elbeuf,
-prévenue à temps, n'eût fait intervenir le roi, qui empêcha ce duel[9].
-
- [9] _Généalogie de la maison de Rabutin_, dans l'édition des
- _Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ de Monmerqué, t. I, p. XVIII, et
- t. VII, p. 98.
-
-Cependant le cardinal de Richelieu ne s'opposa point à ce que le baron
-de Chantal reparût à la cour; mais il ne lui pardonna pas son étroite
-liaison avec Henri de Talleyrand, prince de Chalais, qui avait été
-décapité comme coupable de haute trahison. Tout sentiment généreux est
-suspect au despotisme; son inexorable vengeance poursuit jusque dans la
-tombe l'objet de sa haine, et il persécute jusqu'au souvenir qui en
-reste. Il fut facile au cardinal de Richelieu de fermer tout accès à la
-faveur à un homme dont l'esprit indépendant et railleur devait surtout
-déplaire à Louis XIII, monarque d'un caractère faible et d'un esprit
-méticuleux.
-
-Le supplice du comte de Boutteville, à qui son ardeur effrénée pour les
-duels avait fait trancher la tête le 21 juin 1627, acheva de désespérer
-le baron de Chantal. Il apprit que les Anglais, pour secourir les
-protestants de la Rochelle, devaient faire une descente sur les côtes
-de France, et il s'empressa de se rendre dans l'île de Ré, dont le
-marquis de Toiras, son ami, était gouverneur. Il lui demanda de servir
-sous ses ordres comme volontaire, satisfait d'avoir saisi cette
-occasion d'exercer sa bravoure et de courir des dangers pour la
-défense de son pays. L'homme énergique qui dans l'âge de l'ambition est
-condamné au repos et repoussé de la carrière des honneurs par la
-persécution cherche hors de l'enceinte tracée un noble but à ses
-efforts: lorsqu'il l'aperçoit, dût-il y trouver la mort, il s'élance
-vers lui de tout son courage, et demande à la gloire ce que le pouvoir
-lui refuse.
-
-Le 22 juillet 1627, au soir, on vit paraître les Anglais près des côtes
-de l'île de Ré. A la faveur de la marée montante, ils s'approchèrent de
-la pointe de Semblenceau, et mirent deux mille hommes à terre. Leurs
-chaloupes continuaient à augmenter ce nombre, lorsque Toiras s'avança
-contre eux avec huit cents hommes d'infanterie et deux cents chevaux,
-qu'il divisa en sept escadrons, dont cinq étaient placés à
-l'avant-garde et deux derrière l'infanterie. Le premier de ces
-escadrons, composé des gentils-hommes volontaires et de l'élite de la
-noblesse, était commandé par le baron de Chantal. Ces cinq escadrons
-s'avancèrent d'abord au pas et en bon ordre; mais, pris en flanc par le
-canon des vaisseaux, qui tonnait de toutes parts, ils furent obligés de
-partir et de fondre à bride abattue sur l'ennemi, que d'abord ils
-repoussèrent jusque dans l'eau. La précipitation qu'ils avaient mise
-dans leur attaque ne permit pas à l'infanterie, qui cheminait
-péniblement dans le sable, d'arriver à temps pour les soutenir; et les
-deux escadrons qui étaient restés en arrière, n'ayant point reçu
-d'ordre de Toiras, demeurèrent immobiles. Alors les Anglais,
-s'apercevant du petit nombre de ceux qu'ils avaient à combattre,
-reprirent courage; et, redoublant le feu de leurs vaisseaux, par le
-moyen de leurs canons à cartouches et des mousquetaires dont ils les
-avaient bordés, ils firent reculer la cavalerie et l'infanterie des
-Français, et les mirent en déroute. Ce combat avait duré six heures;
-et dans le nombre des gentils-hommes français qui y périrent, on compta
-le frère de Toiras, les barons de Navailles, de Cause, de Verrerie du
-Tablier, et le baron de Chantal[10]. Ce dernier avait eu trois chevaux
-tués sous lui, et avait reçu vingt-sept coups de lance. Si l'on en
-croit l'historien Gregorio Leti, autorité douteuse, ce fut le célèbre
-Cromwell qui le blessa mortellement[11]. Ainsi périt, dans la trente et
-unième année de son âge, le dernier des descendants mâles de la branche
-aînée des Rabutins. Il n'eut qu'un seul enfant de son mariage avec
-Marie de Coulanges: c'était Marie de Rabutin-Chantal, depuis célèbre
-sous le nom de Sévigné, et qui est l'objet de ces Mémoires[12].
-
- [10] _Mémoires de_ RICHELIEU, dans la coll. des Mém. sur l'hist.
- de Fr. de Petitot, t. XXIII, p. 320.--ARCÈRE, _Histoire de la
- ville de La Rochelle_, in-4º, t. II, p. 234.
-
- [11] _Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. de 1768, préface; et
- GIRAULT, _Lettres inédites_, 1819, _Notice_, p. XLVIII.--L'abbé
- COTIN, _Poésies chrétiennes_, 1658, in-12, p. 112.
-
- [12] _Éloge historique ou Vie abrégée de sainte_ FREMYOT DE
- CHANTAL; Paris, 1768, in-12, p. 163.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-1626-1644.
-
- Naissance de Marie de Rabutin.--Devient orpheline à l'âge de six
- ans.--N'a point connu la piété filiale.--Est délaissée par son
- aïeule sainte Chantal.--Est placée sous la tutelle de Philippe de
- la Tour de Coulanges.--Passe sa première enfance au village de
- Sucy, avec son cousin de Coulanges, le chansonnier.--Mort de
- Philippe de Coulanges.--L'éducation de Marie de Rabutin est
- confiée à Christophe de Coulanges, abbé de Livry.--Caractère de
- cet abbé.--Des obligations que lui a madame de Sévigné.--Elle
- reçoit les leçons de Chapelain et de Ménage.--De ce qu'elle doit
- à l'éducation, et de ce qu'elle doit à la nature.
-
-
-Marie de Rabutin-Chantal naquit à Paris, le jeudi 5 février 1626, dans
-l'hôtel que son père occupait à la place Royale du Marais, le quartier
-le plus renommé alors pour l'élégance des habitations. Elle fut tenue
-le lendemain sur les fonts de baptême par messire Charles Le Normand,
-seigneur de Beaumont, mestre de camp, gouverneur de la Fère, et premier
-maître d'hôtel du roi, et par Marie de Baise, femme de messire Philippe
-de Coulanges, conseiller du roi en ses conseils d'État[13]. Marie de
-Rabutin-Chantal perdit sa mère en 1632, et fut orpheline à l'âge de six
-ans. Les doux sentiments de la piété filiale n'eurent pas le temps de
-se développer en elle. Il est remarquable qu'ils paraissent avoir été
-inconnus à cette femme, qui encourut le reproche de s'être livrée avec
-excès à la plus désintéressée comme à la plus touchante des passions,
-l'amour maternel. Dans les lettres nombreuses qu'elle nous a laissées,
-on ne trouve ni le nom de sa mère, ni un souvenir qui la concerne. Elle
-y parle une ou deux fois de son père, mais c'est pour faire allusion à
-l'originalité de ses défauts[14]. Dans une lettre à sa fille, en date
-du 22 juillet, elle ajoute après cette date: «Jour de la Madeleine, où
-fut tué, il y a quelques années, un père que j'avais[15].» Qu'elle est
-triste cette puissance du temps et de la mort, puisqu'une âme aussi
-sensible ne paraît pas même avoir éprouvé le besoin si naturel de
-chercher à renouer la chaîne brisée des affections et des regrets; à
-suppléer au néant de la mémoire par les mystérieuses inspirations du
-cœur; à se rattacher par la pensée à ceux par qui nous existons, et
-dont la tombe, privée de nos larmes, s'est ouverte auprès de notre
-berceau!
-
- [13] Acte de baptême de madame DE SÉVIGNÉ dans la _Revue
- rétrospective_, t. IV, p. 310, no 10, juillet 1834.--SÉVIGNÉ,
- lettre en date du 5 février 1672, t. II, p. 316.--_Ibid., lettre_
- du 5 février 1674, t. III, p. 325.--Registres de la paroisse
- Saint-Paul.
-
- [14] SÉVIGNÉ, _lettres_ en date du 16 août 1675, t. III, p. 374;
- du 13 décembre 1684, t. VIII, p. 212.
-
- [15] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 22 juillet 1671.
-
-La pieuse Chantal, quoique alors débarrassée de tout soin de famille,
-puisqu'elle avait marié la seule fille qui lui restait au comte de
-Toulongeon, se dispensa des devoirs d'aïeule envers sa petite-fille;
-et, tout occupée de la fondation de nouveaux monastères, elle
-recommanda à son frère, l'archevêque de Bourges, la jeune orpheline,
-qui fut remise par lui entre les mains de ses parents maternels[16].
-
- [16] _Lettres de_ SÉVIGNÉ; édit. de 1768, préface.--GIRAULT,
- _Notice_, p. XLIII et XLIX.
-
-Marie de Rabutin-Chantal fut donc d'abord placée sous la tutelle de son
-oncle Philippe de la Tour de Coulanges, et élevée avec son cousin
-Emmanuel, si connu depuis dans le monde sous le nom de petit Coulanges,
-comme le plus aimable des convives et le plus gai des chansonniers. Ils
-passèrent ensemble quelques années de leur enfance à la campagne, dans
-le joli village de Sucy, en Brie, à quatre lieues au sud-est de
-Paris[17], où de la Tour de Coulanges avait fait bâtir une superbe
-maison. Emmanuel y était né; il n'avait qu'un an ou deux lorsque sa
-cousine Marie y entra, et il n'en avait que cinq ou six lorsqu'elle en
-sortit, âgée de dix ans[18].
-
- [17] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 22 juillet 1676.--Monmerqué, dans
- SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 362, et t. I, p. 55 de la
- _Notice_.--L'abbé DE BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t.
- XIV, p. 317.
-
- [18] _Recueil de Chansons choisies_, 1694, in-12, p.
- 72.--BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, t. I, p. 13, édit. de 1696,
- in-4º, et p. 13 de l'édit. in-12.
-
-Dans une de ses lettres, elle rappelle à son cousin, avec sa grâce
-accoutumée, ces souvenirs de l'enfance: «Le moyen que vous ne m'aimiez
-pas? C'est la première chose que vous avez faite quand vous avez
-commencé d'ouvrir les yeux; et c'est moi aussi qui ai commencé la vogue
-de vous aimer et de vous trouver aimable.»
-
-Philippe de la Tour de Coulanges mourut en 1636. Il se tint une
-assemblée de famille pour procéder au choix d'un tuteur de la jeune
-orpheline dont il avait soin. Roger de Rabutin, son cousin, depuis si
-célèbre sous le nom de comte de Bussy, y assista comme étant chargé de
-la procuration de son père. Bussy, alors seulement âgé de dix-huit ans,
-se doutait peu des désirs, des craintes, des repentirs que lui ferait
-éprouver un jour cette enfant sa parente. L'assemblée de famille nomma
-pour tuteur de Marie de Chantal, Christophe de Coulanges, abbé de
-Livry, frère de Philippe de Coulanges, et, comme lui, oncle de madame
-de Sévigné du côté maternel. L'abbé de Coulanges fut pour madame de
-Sévigné un précepteur vigilant, un homme d'affaires habile, un ami
-constant; il soigna son enfance, surveilla sa jeunesse, la conseilla
-comme femme, la dirigea comme veuve; et enfin, en mourant, il lui
-laissa tout son bien. Heureusement pour elle, il prolongea sa carrière
-jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans[19]. De son côté, elle fit le charme
-de son existence, et fut la consolation de ses vieux jours. Jamais elle
-ne balança à faire céder ses goûts les plus chers et ses plus fortes
-inclinations[20], même le désir de rejoindre sa fille lorsque sa
-présence était nécessaire ou même agréable, au _bien-bon_. C'est ainsi
-qu'elle le nommait toujours. Elle l'aimait d'affection, et n'éprouvait
-aucune peine à lui rendre des soins; mais elle nous apprend que si elle
-en avait eu, elle l'aurait sacrifiée à la crainte d'avoir des reproches
-à se faire: elle pensait qu'en fait de reconnaissance et de devoirs il
-fallait se mettre en garde contre l'égoïsme, qui nous rend toujours
-satisfaits de nous-mêmes, «et tâcher, sur ce point, d'établir la peur
-dans son cœur et dans sa conscience[21]».
-
- [19] SÉVIGNÉ, _lettres_ de septembre 1687, t. VII, p. 470; du 13
- novembre 1687, t. VIII, p. 34.
-
- [20] SÉVIGNÉ, _lettres_ du 10 mai 1676, t. IV, p. 290; du 5
- octobre 1677, t. V, p. 265; du 6 janvier 1687, t. VII, p. 406; du
- 28 juillet 1680, t. VI, p. 396.
-
- [21] SÉVIGNÉ, _lettre_ de mai 1690, dans les _Lettres inédites_
- publiées par Monmerqué, 1827, in-8º, p. 33.
-
-L'idée qu'elle nous donne dans ses lettres de l'abbé de Coulanges est
-celle d'un homme d'un esprit ordinaire, mais d'un excellent jugement,
-ayant beaucoup de bonnes qualités, mêlées de quelques défauts. Il
-s'entendait en affaires, et savait aussi bien diriger une exploitation
-rurale que présider à des partages; terminer une liquidation, que
-conduire un procès. Il aimait l'argent, se levait de grand matin, et
-redoublait d'activité lorsque quelque motif d'intérêt le commandait.
-Habile calculateur, il supportait impatiemment qu'on fît une faute
-contre une des quatre règles de l'arithmétique. Il se plaisait à lire
-et à relire les titres de propriété et les transactions de famille; il
-en pesait toutes les paroles, épluchait jusqu'aux points et aux
-virgules. Méthodique, et même minutieux, il avait grand soin, lorsqu'il
-avait plusieurs lettres à écrire, de commencer chacune d'elles par y
-mettre l'adresse, afin de se garantir de toute méprise[22]. Du reste,
-d'un commerce assez facile, mais pourtant impatient et colère; donnant
-de bons conseils, mais avec brusquerie et sans aucun ménagement[23].
-
- [22] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 23 octobre 1675, t. IV, p. 58.
-
- [23] SÉVIGNÉ, _lettres_ du 6 octobre 1673, t. III, p. 104; du 27
- octobre 1673, t. III, p. 121; du 12 juillet 1675, t. III, p. 328;
- et du 13 octobre, t. IV, p. 40.
-
-Tel était l'abbé de Coulanges. Mais, pour être juste envers lui, il
-faudrait l'apprécier d'après ses œuvres; et la plus belle de toutes
-fut sans contredit l'éducation de madame de Sévigné. On juge un homme
-d'après ce que l'on sait de ses talents et de ses actions; mais ce
-n'est là le plus souvent que la portion de sa vie la moins propre à
-nous le faire connaître. C'est moins par ce qu'il a fait que par ce
-qu'il s'est abstenu de faire, que la plupart du temps un personnage
-quelconque mérite l'estime ou le blâme; moins par ce qu'il a dit que
-par ce qu'il a pensé, moins par les motifs apparents qui le font agir
-que par ceux qu'il ne dévoile jamais. On peut croire, avec raison, que
-celui qui s'est toujours fait chérir de ceux dont il était entouré,
-qui pour assurer le bonheur des êtres confiés à sa tutelle a toujours
-triomphé des difficultés et des obstacles, possédait des qualités
-secrètes plus rares, plus éminentes, ou du moins plus désirables, que
-celles dont on lui a fait les honneurs dans le monde.
-
-Si l'on en croit les expressions que la reconnaissance et la douleur
-inspirent à madame de Sévigné, elle doit non-seulement le repos de sa
-vie entière, mais encore ses sentiments, ses vertus, son esprit, sa
-gaieté, sa santé, enfin tout ce qu'elle a été, tout ce dont elle a
-joui, à l'abbé de Coulanges. C'est nous donner de lui une trop haute
-idée, et qui se trouve d'ailleurs démentie par elle-même. Nous n'avons
-point de détails sur l'éducation de madame de Sévigné; mais nous savons
-que l'abbé de Coulanges la dirigea seul, et qu'il l'a continuée, en
-quelque sorte, lorsqu'elle fut entrée dans le monde, par l'ascendant
-qu'il avait acquis sur sa pupille. Nous pouvons donc connaître ce que
-fut cette éducation en examinant tout ce qui dans madame de Sévigné a
-dû être le résultat des premières impressions, de l'instruction du
-jeune âge et des conseils de l'amitié, et ce qui n'a pu être que le
-produit de ses dispositions naturelles, de ses penchants, de son
-caractère, de ses réflexions et des résolutions qui lui étaient
-propres. Nous pourrons alors apprécier tout ce qu'elle doit au
-_bien-bon_, et aussi tout ce qu'elle doit à la nature, qui fut pour
-elle aussi une _bien-bonne_.
-
-Cet examen est facile: ses actions, ses goûts, ses aversions, ses
-défauts, ses vertus, ses faiblesses, nous sont connus surtout par les
-lettres qu'elle a écrites à sa fille, et précisément par celles de ces
-lettres qu'elle croyait ne devoir être jamais lues que par celle à qui
-elle les écrivait. C'est dans ces lignes, si rapidement tracées, que se
-manifestent ses pensées les plus fugitives, ses sentiments les plus
-cachés, tous les mouvements de son cœur, tous les calculs de sa
-raison, tous les élans de son imagination; son âme tout entière
-s'épanche sur le papier, dans toute la sécurité du commerce le plus
-intime; et comme l'oiseau délices de nos campagnes, caché sous le
-feuillage, croit ne chanter que pour l'objet aimé, elle a, sans le
-savoir, rendu le monde entier confident des accents de sa tendresse.
-
-Sans doute l'éducation n'était pour rien dans ce qui charmait en elle
-au premier aspect. Ce teint d'une rare fraîcheur, cette riche chevelure
-blonde, ces yeux brillants et animés, ces jolis traits, cette
-physionomie irrégulière, mais expressive, cette taille élégante,
-étaient autant de dons que lui avait faits la nature[24]. Mais on peut
-penser que l'air pur de la campagne, que l'excellent régime auquel elle
-fut soumise dans son enfance et dans sa première jeunesse,
-contribuèrent beaucoup à l'heureux développement de ses attraits, et
-qu'elle dut en partie aux soins intelligents de son tuteur cette santé
-florissante dont elle a joui toute sa vie, cette forte constitution
-qu'elle sut si bien gouverner. Sa jolie voix se produisait avec toute
-la science musicale que l'on possédait de son temps, et une danse
-brillante faisait ressortir avec plus d'éclat la prestesse et la grâce
-habituelles de ses mouvements. Tous ces talents furent dus aux soins
-donnés à son éducation. Elle est encore redevable aux instructions de
-son tuteur de son sincère attachement à la religion. Ses liaisons avec
-les parents de son mari ont donné naissance à ses inclinations pour la
-secte sévère des solitaires de Port-Royal: c'est le propre des femmes
-de ne point aimer à prendre avec elles-mêmes la responsabilité d'une
-décision sur des matières graves ou qui exigent une longue réflexion,
-et de régler leurs opinions sur celles de ceux qui les entourent, selon
-l'affection qu'elles leur portent ou la confiance qu'elles leur
-accordent: c'est pourquoi leur conviction se manifeste si souvent avec
-toute la chaleur d'un sentiment et tout l'emportement d'une passion.
-Cependant madame de Sévigné ne dut qu'à son bon sens exquis de
-n'adopter qu'une partie des dogmes de Port-Royal, et de rejeter ceux
-qui répugnaient à sa raison; elle ne dut qu'à son âme, naturellement
-pieuse, cette foi pleine d'espérance, cette douce confiance dans la
-Providence, qui nous range, dit-elle, comme il lui plaît, et dont elle
-veut qu'on respecte la conduite[25]. C'est là le trait distinctif de sa
-croyance et toute sa philosophie. Dévote par désir et mondaine par
-nature[26], elle aimait la joie et les plaisirs, et savait les animer
-et les répandre autour d'elle. Ces penchants, qui la rendaient si
-aimable, n'étaient sans doute point excités par son tuteur, mais il ne
-les restreignait pas. On ne voit pas non plus qu'il se soit beaucoup
-inquiété de cette coquetterie innée de sa pupille, qu'on remarquait à
-la satisfaction qu'elle éprouvait de se voir des admirateurs dans tous
-les rangs de la société, ni qu'il ait réprimé la franchise, souvent un
-peu libre, de ses paroles. Rassuré par l'heureux équilibre de ses sens
-et de sa raison, par la fermeté de ses principes religieux, il
-applaudissait à l'art qu'elle possédait de se faire des amis dévoués de
-tous ceux qui avaient perdu l'espérance de lui appartenir comme amants.
-Lorsqu'un d'entre eux était tombé dans la disgrâce du pouvoir, ou avait
-essuyé quelque malheur, on savait qu'elle ne négligeait rien pour le
-servir et lui témoigner son attachement. Ce qu'on ne pouvait non plus
-attribuer à l'éducation, et ce qui résistait à tous les conseils de la
-sagesse, c'étaient les mouvements immodérés de ce cœur trop plein de
-l'amour maternel, s'abandonnant avec excès à cette passion qui domina
-son existence et en avança le terme.
-
- [24] _Voy._ BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_; l'abbé ARNAULD,
- _Mémoires_; madame DE LA FAYETTE, et les _Lettres de madame_ DE
- SÉVIGNÉ, _passim_.
-
- [25] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 10 juin 1671, t. III, p. 83.
-
- [26] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 9 juin 1680, t. VI, p. 305.
-
-L'abbé de Coulanges mérite surtout des éloges de ne s'être pas contenté
-de bien régler les affaires de sa pupille, mais de lui avoir enseigné à
-les régler elle-même; et puisque cette jeune et unique héritière était
-appelée à régir de grands biens, ce fut lui avoir rendu le plus éminent
-service que de lui avoir enseigné comment la fortune se conserve et
-s'accroît, par l'ordre et l'économie; de lui avoir fait comprendre que
-les richesses sont surtout nécessaires à celle qui veut soutenir avec
-dignité et succès le rôle difficile et glorieux de mère de famille; de
-l'avoir astreinte à régler elle-même ses comptes avec ses fermiers et
-ses gens d'affaires; à suivre sans ennui toutes les phases d'un procès,
-et à parler au besoin avec précision et clarté le langage de la
-chicane. Un autre éloge que mérite l'abbé de Coulanges, c'est de
-n'avoir rien négligé pour donner à sa pupille une solide instruction.
-C'est surtout au goût pour la lecture, que madame de Sévigné avait
-contracté presque dès son enfance, qu'elle dut de préférer souvent la
-vie économique, mais monotone, de sa solitude des Rochers, à
-l'existence brillante, mais dispendieuse, variée, mais agitée, de Paris
-et de la cour. Ce fut au charme qu'elle éprouvait dans ce studieux
-commerce avec les plus beaux génies de la France et de l'Italie, au
-choix et à la diversité qu'elle savait y mettre, qu'elle fut redevable
-de ces consolations dont son cœur sensible n'eut que trop souvent
-besoin, et comme épouse et comme mère. C'est enfin à cette habitude
-d'échapper par les jouissances de l'esprit à la tyrannie des sens,
-qu'elle a dû pendant une jeunesse indépendante, sans cesse assiégée par
-les séductions, toute la gloire et tout le bonheur de sa vie.
-
-Chapelain, célèbre comme mauvais poëte, mais bon littérateur et bon
-critique, et Ménage, le savant Ménage, furent tous deux ses maîtres, et
-s'enorgueillirent avec raison de l'avoir eue pour élève. On ne peut
-douter en effet que leurs leçons n'aient contribué à donner à son style
-cette perfection et cette correction qu'il n'eût point acquises sous
-des maîtres gagés; mais elle ne dut ni à son tuteur ni à ses maîtres,
-ni à Chapelain ni à Ménage, cette mémoire docile et prompte, cette
-sensibilité exquise, cette imagination souple et forte, ce goût
-délicat, qui lui font trouver tous les traits, toutes les couleurs,
-toutes les nuances, pour peindre avec autant de vivacité que de vérité;
-qui font jaillir sous sa plume, avec la rapidité de la pensée, les
-images touchantes, les expressions nobles, les saillies spirituelles,
-les réflexions morales, les folies divertissantes, les traits sublimes.
-Elle n'a dû qu'à elle-même le talent d'intéresser ses lecteurs à ses
-plus insignifiantes causeries; de les faire participer à ses douleurs,
-à ses prévoyances, à ses craintes, à ses souvenirs, à ses douces
-rêveries; et cela naturellement, à propos, sans recherche, sans effort,
-avec une facilité, un abandon, une grâce, un charme qu'on admirera
-toujours, qu'on égalera quelquefois, mais qu'on ne surpassera jamais.
-
-
-
-
-Chapitre III.
-
-1634-1644.
-
- Abbaye de Livry.--Sa situation.--Marie de Rabutin y passe sa
- jeunesse.--Prédilection de madame de Sévigné pour ce lieu dans
- tout le cours de sa vie.--Elle le quitte, et fait son entrée dans
- le monde.--Son mariage avec Henri de Sévigné.--Détails sur la
- personne de Henri de Sévigné.--Sur ses ancêtres et sa
- parenté.--Détails sur l'existence des deux époux dans le
- commencement de leur mariage.
-
-
-L'abbaye de Livry, où Marie de Rabutin-Chantal passa les dernières
-années de son enfance et les premières de son adolescence, est, ainsi
-que le village de ce nom, située au milieu de la forêt de Bondy, à
-quatre lieues au nord-est de Paris, sur la route qui conduit à Meaux.
-L'éloge que madame de Sévigné fait sans cesse de cette habitation, et
-le plaisir qu'elle éprouvait à la revoir, est la preuve certaine du
-bonheur dont elle a joui dans son jeune âge. Rien ne lui paraît
-au-dessus des belles allées du parc de Livry; nulle part les arbres
-n'ont une aussi belle verdure, nulle part les chèvrefeuilles ne
-répandent une aussi suave odeur. Elle aimait à s'asseoir, elle aimait à
-écrire sous ces voûtes de feuillage, où les chants éclatants des
-rossignols la forçaient quelquefois, par une agréable distraction, à
-suspendre le travail de sa plume: elle se promenait souvent dans la
-forêt majestueuse qui entourait cette habitation, et se riait de la
-terreur que ces routes solitaires et sombres inspiraient aux Champenois
-et aux Lorrains. Dans les chaleurs de l'été, on la voit quelquefois se
-dérober au grand monde, et aller seule goûter à Livry les délices des
-fraîches soirées et les beautés du clair de lune; elle y retourne
-encore, et plusieurs fois, en novembre, pour voir les dernières
-feuilles et jouir des derniers beaux jours. Enfin, lorsqu'elle apprend,
-après avoir perdu son oncle chéri, que le roi a nommé à cette abbaye et
-qu'il faut la quitter, elle ne peut, sans verser des larmes, dire adieu
-pour toujours à cette aimable solitude qu'elle avait tant aimée[27].
-
- [27] SÉVIGNÉ, _lettres_ du 27 avril 1671, t. II, p. 89; 30 mai
- 1672, t. II, p. 451; 6 septembre 1675, t. III, p. 456; 3 novembre
- 1677, t. V, p. 281; 22 novembre 1679, t. VI, p. 12; 14 juillet
- 1680, t. VI, p. 367; 13 novembre 1687, t. VIII, p. 36.
-
-Pour bien comprendre ce qu'elle éprouvait alors, il faut avoir soi-même
-ressenti la puissante impression qu'exerce sur nous la vue des lieux où
-nous avons passé notre enfance, lorsque nous nous y retrouvons, comme
-madame de Sévigné, au déclin de la vie. Comme alors ce long passé qui
-nous sépare de nos premiers souvenirs nous paraît s'être rapidement
-éloigné! avec quelle vitesse le terme de notre existence semble
-s'approcher de nous, et comme nos pensées se plongent dans l'éternité
-qui le suit! avec quel attendrissement, pour échapper à l'abîme de nos
-réflexions, nous nous reportons vers cet âge d'innocence insouciante,
-où les mécomptes du cœur, les déceptions de l'espérance, la perte de
-tout ce qui nous fut cher, les maux présents, les inquiétudes pour
-l'avenir, nous étaient inconnus; où l'air pur, les eaux limpides, le
-parfum des fleurs, les frais ombrages, nous faisaient goûter sans
-mélange le bonheur d'exister; où nos heures, sans laisser de traces,
-passaient vagabondes, fugitives et légères, comme le vol du papillon!
-
-Mais à l'époque dont nous nous occupons les pensées sombres, les
-sentiments mélancoliques ne pouvaient trouver place dans l'âme de la
-jeune de Chantal, qu'aucun souci n'avait agitée, qu'aucune passion
-n'avait émue, qu'aucun chagrin n'avait attristée. Aussi ce fut sans
-répugnance qu'elle fit son entrée dans le monde, où on la conduisit de
-bonne heure[28]. Ceux qui avaient le plus l'habitude de la voir furent
-étonnés de lui trouver alors des attraits et une amabilité qu'ils ne
-lui soupçonnaient pas. Comme la fleur cachée dans l'ombre n'épanouit
-ses couleurs et n'évapore ses parfums qu'aux brillants rayons du
-soleil, ainsi Marie de Rabutin ne développa tout ce qu'elle avait de
-grâce, d'esprit, de vive et franche gaieté, que lorsqu'elle eut quitté
-les solitudes de Livry pour paraître à la cour et dans les cercles de
-la capitale. Sur ce nouveau théâtre, qui lui convenait si bien, cette
-_demoiselle de Bourgogne_, ainsi qu'elle-même se qualifie, attira
-aussitôt tous les regards, et devint l'objet de l'attention générale.
-On savait qu'avec tant de charmes, et l'honneur de son alliance, elle
-apportait une dot de 100,000 écus, qui faisaient plus de 600,000 fr. de
-notre monnaie actuelle, sans compter les héritages qu'elle devait
-recueillir, et qui se montèrent par la suite à plus de 200,000 fr.,
-c'est-à-dire 400,000 fr., valeur de notre époque.[29]
-
- [28] SÉVIGNÉ, _lettre à Bussy_, du 19 juin 1680, t. VI, p. 328.
-
- [29] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 10 juin 1671, t. II, p. 81, édit.
- Monmerqué.
-
-Un grand nombre de partis s'offrirent: Gondi, à qui sa nouvelle
-promotion à la coadjutorerie de Paris donnait une grande influence,
-chercha à faire tomber le choix de la jeune héritière sur le marquis de
-Sévigné, son parent: il y parvint, à la faveur de l'abbé de Livry,
-depuis longtemps ami intime de la mère du marquis. Henri de Sévigné
-épousa Marie de Rabutin-Chantal le 4 août 1641, dans l'église de
-Saint-Gervais. La bénédiction nuptiale fut donnée par Jacques de
-Nuchèze, évêque et comte de Châlons-sur-Saône, oncle paternel de la
-mariée, en présence de trois de ses oncles maternels, de Coulanges,
-abbé de Livry, de Coulanges-Saint-Aubin, de Coulanges-Chezières, et de
-Jean-François-Paul de Gondi, archevêque de Corinthe et coadjuteur de
-Paris[30]. Marie de Rabutin-Chantal était alors âgée de dix-huit ans;
-Henri de Sévigné aussi était jeune, beau, bien fait, riche, et avait su
-lui plaire par ses manières enjouées. Il était maréchal de camp, et sa
-famille, une des plus anciennes de Bretagne, avait formé des alliances
-avec les Clisson, les Montmorency, les Rohan[31]. Tout ce qu'on
-recherche, tout ce qu'on désire, paraissait donc réuni dans ce mariage.
-Mais les qualités qui recommandaient le marquis de Sévigné étaient
-apparentes, et ses défauts étaient cachés. Le plus grand de tous était
-d'avoir peu de délicatesse dans les sentiments, d'être uniquement
-adonné aux plaisirs des sens, et peu digne de posséder une femme aussi
-spirituelle. «Il aima partout, dit le comte de Bussy-Rabutin, et n'aima
-jamais rien d'aussi aimable que sa femme.» Il l'estimait, mais sans
-l'aimer; elle, sans pouvoir l'estimer, ne cessa point de l'aimer[32].
-
- [30] L'acte de ce mariage est aux archives de l'hôtel de ville,
- et a été extrait des registres de l'église de Saint-Gervais par
- M. MONMERQUÉ, qui l'a depuis imprimé dans une petite brochure,
- intitulée _Billet italien de madame_ DE SÉVIGNÉ, 1844, in-8º, p.
- 8.--Sur Jacques de Nuchèze, voyez ci-après, chapitre XI, p. 149.
-
- [31] CONRART, _Mémoires_, dans la collect. du Petitot et
- Monmerqué, t. XLVIII, p. 185, et dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit.
- de Monmerqué, t. I, p. 58.--TALLEMANT DES RÉAUX, mss. de la
- bibliothèque de M. de Châteaugiron (folio 566).
-
- [32] Bussy, _Généalogie_, dans SÉVIGNÉ, t. I, p. XVIII et p. 58
- de la notice.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 185.
-
-Cependant les nuages qui obscurcirent cette union ne s'accumulèrent que
-par degrés. Les premières années en furent heureuses, et se passèrent
-dans la capitale, au milieu des amusements et de l'agitation du grand
-monde; ou à la terre des Rochers, parmi les plaisirs champêtres et des
-vassaux dévoués, dont les seigneurs des châteaux, et surtout ceux de
-Bretagne, étaient alors entourés. Tout s'accordait à faire jouir ces
-deux époux du bonheur qu'on éprouve dans le commencement d'un
-établissement formé avec tous les avantages de la richesse, de la
-jeunesse et de la beauté, lorsque nous nous rendons agréables à tous,
-et que tous se montrent empressés à nous plaire. Le marquis de Sévigné
-et sa femme étaient tous deux amis des plaisirs et de la joie, tous
-deux dans l'âge de la légèreté et de l'insouciance; ils tenaient tous
-deux par leur parenté à des personnages qui, par ambition, par goût ou
-par situation, se montraient fastueux et prodigues. L'archevêque de
-Paris et son coadjuteur, depuis si fameux sous le nom de cardinal de
-Retz, étaient les plus proches parents du marquis. La marquise était
-nièce de Hugues de Bussy le Commandeur, qui, l'année même du mariage du
-marquis de Sévigné, devint, par droit d'ancienneté, grand prieur du
-Temple, ce qui lui donnait désormais un revenu de plus le 100,000
-livres, ou plutôt 200,000 livres, monnaie actuelle, de redevances
-ecclésiastiques, auxquelles l'Église n'eut qu'une faible part[33]. Le
-marquis et la marquise de Sévigné, par le luxe de leur table et par les
-agréments de leurs personnes, réunirent chez eux la société la plus
-aimable et la plus brillante: eux-mêmes faisaient partie de celle qui
-à Paris avait alors le plus d'éclat, et à laquelle toutes les sociétés
-choisies se réunissaient comme dans un centre commun, la société de
-l'hôtel de Rambouillet. Madame de Sévigné devint bientôt un des
-principaux ornements de ce cercle célèbre, qui sous le rapport des
-manières, de la littérature et du langage, exerçait alors une sorte de
-dictature.
-
- [33] SÉVIGNÉ, _lettres_ du 1er octobre 1654, t. I, p. 28; du
- 26 novembre 1681, t. VII, p. 88.--BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 94,
- et 373 de l'édition d'Amsterdam, 1721, in-12, ou t. I, p. 117 de
- l'édition in-4º, 1696.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
- Assertion de M. Petitot sur madame de Sévigné.--Pourquoi
- l'histoire est toujours mal écrite.--Causes de l'erreur de M.
- Petitot.--Il faut distinguer les temps.--Trois époques dans
- l'existence de l'hôtel de Rambouillet.--Peinture de l'époque où
- madame de Sévigné entra dans le monde.--Influence de l'hôtel de
- Rambouillet à cette époque.--Témoignages de Saint-Évremond et de
- Fléchier.--De la marquise de Rambouillet.--De ses plans pour la
- réforme de la société.--Portrait de Julie d'Angennes, sa
- fille.--Comme elle affermit et continua le règne de sa
- mère.--Nécessité pour l'intelligence de la vie et des écrits de
- madame de Sévigné, de faire connaître ce qui concerne l'hôtel de
- Rambouillet et la société de cette époque.
-
-
-Un auteur auquel l'histoire de France est redevable d'un grand et utile
-travail, ayant occasion de faire connaître les femmes distinguées par
-leur naissance, leur beauté et leur esprit, que madame de Rambouillet
-avait attirées chez elle, nomme dans le nombre madame de Sévigné; puis
-il ajoute: «Madame de Sévigné avait un trop bon esprit pour approuver
-l'affectation de sentiment et de langage adoptée par cette société: il
-paraît même qu'elle était parvenue à y faire une espèce de
-schisme[34].»
-
- [34] PETITOT, _Notice sur madame de la Fayette_, dans la
- collection des _Mémoires sur l'histoire de France, depuis
- l'avénement de Henri IV jusqu'à la paix de 1763_, t. LXIV, p.
- 338.
-
-De même que les personnes préoccupées ou inattentives ne saisissent
-jamais que la dernière phrase d'un raisonnement ou les dernières
-paroles d'une conversation, il semble que la postérité ne soit destinée
-à connaître l'histoire d'un siècle ou d'une époque que d'après
-l'impression que ses dernières années ont laissée, et d'après les
-discours et les récits du siècle ou de l'époque qui lui a succédé: or,
-ce temps où le retentissement des passions qui ont fait irruption n'a
-point encore cessé; où les blessures faites aux intérêts, aux
-réputations, aux amours-propres, ne sont pas encore cicatrisées; où les
-haines, les affections, les préjugés ont changé de forme et de nom sans
-changer de nature, est peut-être le temps le moins favorable de tous
-pour nous offrir une image fidèle de celui dont il est le plus
-rapproché. Cependant celle qu'il nous livre est celle qu'on adopte
-comme parfaitement ressemblante; et c'est d'après ce type altéré ou
-incomplet qu'on en parle, qu'on en raisonne, qu'on en écrit, ressassant
-et reproduisant sans cesse les mêmes erreurs; car les esprits patients
-qui recueillent, comparent et discutent les faits ont toujours été
-rares: ils le sont encore plus aujourd'hui, et ils semblent même être
-entièrement inutiles, puisque pour nous l'histoire la plus vraie selon
-le siècle est celle qui nous offre le plus de faits extraordinaires ou
-inexplicables, le plus de contrastes singuliers, en un mot le plus
-d'invraisemblances; où tout ne se passe pas comme il a plu aux
-événements et à la Providence, mais selon ce qui plaît à notre
-imagination, selon ce qui est conforme aux fantômes qu'elle s'est
-créés. De là, par une conséquence nécessaire, on en est venu à écrire
-dans plus de cent volumes, et à faire recevoir comme un axiome
-très-philosophique, que le roman était plus vrai que l'histoire.
-
-Je préviens, quelles qu'en soient pour moi les conséquences, que je
-n'écris point pour cette classe de lecteurs, quoique je n'ignore pas
-que ce soit la plus nombreuse. Aussi, malgré la peine que j'ai de
-contrarier ceux qui sont si bien disposés en faveur de madame de
-Sévigné et en même temps si prévenus contre l'hôtel de Rambouillet, je
-n'hésite pas cependant à leur affirmer que rien n'est plus opposé à la
-vérité que l'assertion de M. Petitot, et qu'on ne trouverait pas dans
-les écrits contemporains une seule ligne qui pût la justifier.
-
-Tout démontre, au contraire, que c'est aux savantes ou ingénieuses
-conversations de l'hôtel de Rambouillet que madame de Sévigné a dû de
-voir se développer et s'affermir en elle ce goût vif pour la lecture et
-les jouissances de l'esprit, dont ses inclinations pour le plaisir et
-la dissipation l'auraient probablement éloignée; que c'est aussi dans
-cet hôtel, dans ce véritable palais d'honneur, comme le nomme Bayle
-(dont le scepticisme n'a pas pu même trouver place sur ce point), que
-madame de Sévigné a pu apprendre combien de louanges, de considération
-et d'empire s'attachent aux femmes qui dans le monde, dont elles
-obtiennent les hommages, restent maîtresses d'elles-mêmes et résistent
-aux charmes dangereux de la volupté, pour chercher un bonheur plus
-durable dans le sein de la vertu. Cet exemple donné à sa jeunesse eut,
-n'en doutons pas, une salutaire influence sur sa conduite, lorsqu'elle
-eut à traverser plusieurs années dans la situation la plus périlleuse
-où une femme puisse se trouver.
-
-Ce qui a surtout égaré l'auteur que j'ai cité, c'est que le souvenir de
-l'hôtel de Rambouillet lui a aussitôt rappelé celui de Molière et des
-_Précieuses ridicules_, oubliant qu'un intervalle de quinze ans sépare
-l'époque de l'apparition de cette comédie et celle où l'hôtel de
-Rambouillet exerçait, sans opposition comme sans partage, son heureuse
-influence; et dans cet intervalle est la Fronde. L'expérience nous a
-fait assez connaître que l'effet des guerres civiles et des révolutions
-politiques n'est pas seulement de démasquer les visages, de mettre à
-nu les cœurs, d'établir la discorde partout où régnait une harmonie
-au moins apparente, mais aussi de changer subitement tous les rapports
-sociaux. Une métamorphose complète s'opère alors dans le langage et
-dans les actions; elle est si prompte, que ceux qui ont l'idée la moins
-avantageuse de la nature humaine ont peine à y croire. L'intérêt, la
-peur, un vil égoïsme ou une basse ambition, semblent produire le même
-effet que l'eau de cette source magique dont nous parle l'Arioste, qui
-changeait aussitôt l'amour en haine et la haine en amour. Tous les
-droits de la reconnaissance sont méconnus, tous les liens de la
-dépendance sont rompus; on outrage ceux que l'on flattait, on flatte
-ceux que l'on outrageait; on s'arrange avec le présent en calomniant le
-passé; l'on se fait violence pour effacer jusqu'au souvenir de ce qui
-fut, afin de mettre à profit ce qui est; en un mot, on change tout à
-coup, et sans honte, de parti, de principes, de liaisons, d'habitudes,
-de manières, de préjugés et de ridicules.
-
-Sans doute les altérations produites par la Fronde ne sont point
-comparables à celles dont nous avons été plusieurs fois témoins; mais
-pour n'avoir pas été aussi profondes, aussi universelles, elles n'en
-sont pas moins réelles; et c'est pour les avoir ignorées que plusieurs
-écrivains estimables ont porté tant de faux jugements, émis tant
-d'idées erronées sur ces temps divers de notre histoire; temps que l'on
-a réunis à tort sous la dénomination, trop générale et trop vague, de
-_siècle de Louis XIV_. Ce siècle comprend plusieurs époques, qu'il faut
-distinguer pour le bien connaître.
-
-Le sujet dont nous nous occupons semblerait même nous obliger de
-remonter plus haut; car les réunions de l'hôtel de Rambouillet datent
-de la fin du règne de Henri IV. Ces réunions ont brillé de tout leur
-éclat pendant le règne de Louis XIII, ont commencé à décliner sous la
-régence et la Fronde, et ont perdu toute leur suprématie sur la société
-lorsque Louis XIV a été en âge de tenir lui-même sa cour.
-
-Sous le rapport de la littérature, on doit aussi pendant le même
-intervalle de temps distinguer plusieurs époques: celle de la
-domination du cardinal de Richelieu, celle de la régence, celle de la
-Fronde, et enfin celle qui date du mariage de Louis XIV et de la paix
-des Pyrénées et se prolonge durant toute la partie glorieuse du règne
-du grand monarque. A la première époque appartiennent presque
-entièrement Malherbe, Corneille, Balzac et Voiture; à la seconde,
-Saint-Évremond, Ménage, Sarrasin, Chapelain; à la troisième, Pascal,
-Bossuet, Molière, La Fontaine, Racine, Boileau, Pellisson. L'hôtel de
-Rambouillet maintint entière son influence sur les mœurs et les
-habitudes, dans la haute société, pendant tout le temps de la première
-époque. Ensuite les divisions politiques et la licence des guerres font
-suspendre ces réunions, les dénaturent ou les affaiblissent. Au retour
-de la paix, la société, la littérature et les arts reprennent une
-nouvelle vigueur et une autre forme; d'abord, sous les auspices du
-généreux Fouquet, et ensuite sous ceux de Colbert et de Louis XIV.
-Alors disparaît le reste d'influence qu'avait conservé l'hôtel de
-Rambouillet. La comédie des _Précieuses ridicules_, de Molière, signala
-cette époque, mais ne la produisit pas. Une longue série de grands
-hommes illustre le règne du grand roi, mais dans les vingt dernières
-années de ce règne on remarque encore une quatrième époque: c'est celle
-qui annonce les approches du temps de la scandaleuse régence du duc
-d'Orléans, et en a déjà tous les caractères. Les éloges ont cessé,
-l'enthousiasme est éteint, les désastres et les malheurs jettent leurs
-crêpes sombres sur les anciens trophées; de nouveaux génies surgissent
-en littérature, mais ils nous peignent la dégradation des mœurs, ou
-font la satire du gouvernement: c'est le temps des Fénelon, des J.-B.
-Rousseau, des Chaulieu, des le Sage; car on ne doit pas oublier que la
-comédie de _Turcaret_, qui semble une peinture si exacte de la régence,
-fut cependant jouée six ans avant la mort de Louis XIV. Madame de
-Sévigné, morte en 1696, à peine a entrevu le commencement de cette
-dernière époque; elle n'apparut qu'à la fin de la première, mais elle a
-parcouru en entier les autres. Lorsqu'en 1644 elle commença à prendre
-rang dans le monde, les noms mêmes de Molière, de Boileau, de La
-Fontaine[35], de Racine étaient inconnus. Alors les réunions de l'hôtel
-de Rambouillet se composaient de tout ce qu'il y avait en France et à
-la cour de plus illustre par le rang, les dignités, la naissance: les
-femmes les plus remarquables par leur beauté ou par leur esprit
-mettaient un grand prix à faire partie de ces cercles. Jamais leur
-influence sur les mœurs, la littérature et les réputations n'avait
-été plus grande et plus absolue. Ils dominaient dans l'Académie
-française nouvellement créée, dans les sociétés les plus brillantes de
-la capitale, et même à la cour; mais comme la plus grande prospérité
-des empires qui durent depuis longtemps est voisine des révolutions et
-des catastrophes qui les ébranlent et les font crouler, la plus haute
-fortune de l'hôtel de Rambouillet se trouva aussi rapprochée de sa
-décadence et de sa chute.
-
- [35] Voyez _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine_,
- 3e édit., 1824, in-8º, p. 468.
-
-Cette époque du mariage de madame de Sévigné est précisément celle des
-temps les plus heureux de la minorité de Louis XIV, des plus heureux
-peut-être dont la France ait jamais joui[36]. Anne d'Autriche venait de
-raffermir son gouvernement et d'assurer le pouvoir de son ministre en
-se débarrassant de la cabale des _importants_, en exilant ceux qui,
-pour récompense des services qu'ils lui avaient rendus dans le temps où
-elle était en butte aux persécutions d'un ministre despote, voulaient
-exploiter à leur profit l'autorité qui lui était conférée comme
-régente. On respirait de n'être plus soumis à la tyrannie de Richelieu
-ou à la domination tracassière et impuissante des intrigues de cour. La
-guerre continuait, mais elle donnait de l'emploi à la valeur française;
-elle procurait au dehors de la gloire, sans causer aucune inquiétude au
-dedans. D'Harcourt et Gassion combattaient avec un égal succès; Turenne
-et le duc d'Enghien, depuis connu sous le nom de grand Condé,
-s'acquéraient par leurs victoires, fruit d'habiles manœuvres, la
-réputation de premiers capitaines de l'Europe. Les armes françaises
-triomphaient partout, en Espagne, en Flandre, en Allemagne et en
-Italie. Des traités avantageux entre la France, la Hollande et le
-Portugal, venaient d'être conclus ou renouvelés; les courtisans étaient
-caressés et flattés par un ministre qui tâchait d'apaiser l'envie
-qu'inspirait son titre d'étranger et le caractère suspect de la faveur
-extraordinaire dont il jouissait auprès d'une reine douce, indulgente
-et bonne, mais non exempte de coquetterie. La justice reprenait son
-cours, le commerce renaissait, l'industrie acquérait une nouvelle
-activité; et la société et ce qu'on appelle le beau monde redoublaient
-d'ardeur pour les plaisirs et les jouissances sociales. C'est de ce
-temps que Saint-Évremond avait, dans sa vieillesse, conservé un
-souvenir si agréable, et qu'il décrit dans son épître à Ninon de
-Lenclos:
-
- J'ai vu le temps de la bonne régence,
- Temps où régnait une heureuse abondance,
- Temps où la ville aussi bien que la cour
- Ne respiraient que les jeux et l'amour.
- .......................................
- Femmes savaient sans faire les savantes:
- Molière en vain eût cherché dans la cour
- Les ridicules affectées;
- Et ses _Fâcheux_ n'auraient point vu le jour,
- Manque d'objets à fournir les idées[37].
-
- [36] Louis-Henri DE LOMÉNIE, compte de Brienne, _Mémoires_, t. I,
- p. 326.
-
- [37] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, édit. de 1753, in-12, t. III,
- p. 294.
-
-Fléchier, qui, dans sa jeunesse, avait aussi été témoin des réunions de
-l'hôtel de Rambouillet, ne craignit pas, trente ans après, de louer en
-chaire celle qui y présidait sous le nom romanesque d'Arthénice, que
-lui avaient donné les poëtes. Il prouve par ses paroles combien sa
-mémoire était restée chère à la génération qui l'avait suivie.
-«Souvenez-vous, dit-il, de ces cabinets que l'on regarde encore avec
-tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée
-sous le nom d'incomparable Arthénice, où se rendaient tant de personnes
-de qualité et de mérite, qui composaient une cour choisie, nombreuse
-sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie
-sans affectation[38].»
-
- [38] FLÉCHIER, Oraison funèbre de madame de Montausier, dans les
- _Oraisons funèbres de_ BOSSUET, FLÉCHIER, _et autres orateurs_,
- Paris, 1820, in-8º, t. I, p. 55; ou _Recueil des oraisons
- funèbres prononcées par messire_ ESPRIT FLÉCHIER, 1740, in-12, p.
- 15.
-
-Pour bien apprécier le mérite de madame de Rambouillet et les services
-qu'elle a rendus, il faut se rappeler qu'elle a vécu principalement
-sous deux règnes où l'influence de la cour sur la société était presque
-nulle; qu'elle parut sur la scène du monde lorsque les mœurs qui
-succédaient aux guerres de religion étaient rudes et grossières,
-lorsque la langue n'était pas encore fixée, et qu'aucun des
-chefs-d'œuvre de nos grands maîtres en littérature n'avait encore vu
-le jour.
-
-Henri IV, remarquable par son esprit fertile en saillies, par cette
-facilité d'élocution qui semble naturelle aux hommes du midi de la
-France, protégea les lettres comme roi; mais il les aimait peu, et ne
-s'en occupa point[39]. Ses habitudes et ses manières étaient celles
-d'un guerrier; il ne mit aucune mesure ni aucun mystère dans ses
-inclinations pour les femmes, et son commerce avec elles fut purement
-sensuel. Toujours occupé de ses affaires et de ses plaisirs, en
-déréglant les mœurs par ses exemples il ne chercha point à les
-polir. Les habitudes retirées de Louis XIII, son tempérament maladif,
-timide et scrupuleux, le rendaient encore moins propre que son père à
-tenir une cour; et cependant la paix qui avait succédé aux fureurs de
-la Ligue faisait sentir le besoin d'une nouvelle carrière à ceux qui
-s'élançaient dans la vie; les esprits s'agitant pour donner sans cesse
-de nouveaux aliments à leur activité, se portaient avec ardeur vers
-toutes les jouissances sociales.
-
- [39] _Voy._ D'AUBIGNÉ et FAUCHET.
-
-Ce fut dans ces circonstances que Catherine de Vivonne[40], qui à l'âge
-de douze ans[41] avait épousé, en 1600, Charles d'Angennes, marquis de
-Rambouillet, entreprit de réunir chez elle la société choisie de la
-cour et de la ville. Elle se fit une étude de l'attacher en quelque
-sorte à sa personne, de la modeler conformément à ses goûts et à ses
-désirs. Sa position dans le monde, ses qualités et ses vertus, lui
-donnaient les moyens de réussir dans ce projet. Sa famille, l'une des
-plus anciennes d'Italie par sa mère, Julie Savelli, comptait trois de
-nos rois pour alliés; elle était, ainsi que celle de son mari,
-illustrée depuis longtemps par de hautes dignités et de grands
-services[42]. Le marquis de Rambouillet, qui n'était point dégénéré de
-ses ancêtres, continuait à rendre dans la diplomatie d'importants
-services, et s'acquittait avec honneur des ambassades dont il était
-chargé. La marquise de Rambouillet était belle, jeune, riche, et avait
-dans ses manières quelque chose d'imposant et de gracieux. Son esprit
-était nourri par la lecture des meilleurs auteurs italiens et
-espagnols[43]. Lorsqu'elle eut commencé à recevoir les atteintes de
-l'âge, une de ses filles, qu'elle avait eue à seize ans, et dont elle
-paraissait être la sœur, continua à répandre autour d'elle cet
-attrait de la jeunesse et de la beauté, qui ne manque jamais son effet,
-même auprès des plus indifférents; et à cette époque on en voyait peu
-de tels dans la société. Cette fille chérie, nommée Julie-Lucie, est
-celle qui épousa depuis le duc de Montausier. Une autre, Angélique,
-fut mariée à ce même marquis, depuis comte de Grignan, qui, doublement
-veuf, devait s'unir à la fille de madame de Sévigné. La marquise de
-Rambouillet eut encore trois autres filles, qui toutes trois se firent
-religieuses: l'une devint abbesse de Saint-Étienne de Reims, et les
-deux autres furent successivement abbesses d'Yères, près Paris. De
-temps en temps elles venaient à l'hôtel de Rambouillet faire admirer,
-dans ces mondaines et brillantes assemblées, où tous les talents se
-trouvaient représentés, les grâces mystiques des cloîtres et les
-tranquilles vertus de la religion[44]. Mais Julie d'Agennes fut l'objet
-de la prédilection de sa mère, et, formée par elle, porta plus loin
-qu'elle encore l'ambition de s'attirer les hommages par le double
-empire de l'esprit et de la beauté. Comme les liens du mariage
-l'auraient séparée d'une mère chérie, lui auraient fait perdre son
-indépendance, et auraient nui au genre de vie dans lequel elle se
-complaisait, elle chercha à les éviter. Mais celui qui avait été admis
-à aspirer à l'honneur de sa main, le marquis de la Salle, depuis duc de
-Montausier, ne se laissa pas rebuter par cette résolution, et mit en
-œuvre pour la vaincre tout ce que l'amour a de plus pressant, tout
-ce que la galanterie a de plus aimable. Elle ne céda enfin qu'après
-quatorze ans de résistance, sur l'ordre formel et les instances de son
-père et de sa mère, lorsque sa jeunesse fut entièrement passée, et
-qu'elle eut obtenu que cet amant si constant eût changé de religion et
-adopté celle qu'elle professait elle-même[45].
-
- [40] DE LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_, 2e
- édit., in-4º, t. I, p. 269.--MÉNAGE, _édit._--_Poésies de_
- MALHERBE, 2e édit., 1689, p. 515.--DE THOU, _Hist._
-
- [41] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 214, édit.
- in-8º.
-
- [42] DE THOU, _Hist._, édit. in-4º, t. X, p. 406-536-544; t. II,
- p. 67 à 199; et BRIZARD, _De l'amour de Henri IV pour les
- lettres_.--FLÉCHIER, _Or. funèbr._, 1740, in-12, p.
- 10-14.--DUSSAULT, _Choix d'oraisons funèbres_, in-8º, t. I, p.
- 52 et 55.
-
- [43] HUET, _Commentarius de rebus ad cum pertinentibus_, p.
- 212.--FLÉCHIER, dans le Recueil de Dussault, t. I, p.
- 52-55.--FLÉCHIER, dans l'édit. de 1740, in-12, p. 10.
-
- [44] _Poésies de François_ DE MAUCROIX, 1825, in-8º, p.
- 291.--_Mémoires de M. le duc_ DE MONTAUSIER, 1731, t. I, p. 6 et
- 28-37-43; t. II, p. 90, 92, et p. 35.--TALLEMANT DES RÉAUX,
- _Historiettes_, t. II, p. 207-256, note 10.--ANSELME, _Hist.
- généalog. de la maison de France_, t. III, édit. de 1733; t. II,
- p. 427; t. VIII, p. 769.--MORERI, dernière édit., 1759, t. I, p.
- 50, t. X, p. 679.--DE LA CHESNAYE DES BOIS, _Dict. de la
- Noblesse_, t. I, p. 289; t. VIII, p. 769.
-
- [45] _Mémoires du duc_ DE MONTAUSIER, t. I, p. 83, 84, 86.
-
-La marquise de Rambouillet et Julie d'Angennes, unies par les
-sentiments les plus tendres et les plus puissants, par une parfaite
-conformité de pensées et d'inclinations, parvinrent à réunir autour
-d'elles une cour aussi brillante et aussi nombreuse que celle que
-l'ambition et l'intérêt assemblent dans les palais des rois; mais elle
-en différait en ce que l'on n'y voyait d'autres courtisans que ceux des
-Muses; en ce que l'on n'y obéissait qu'aux inspirations de l'amitié ou
-de l'amour; en ce qu'on n'y connaissait d'autre domination que celle de
-l'esprit et de la beauté, et qu'ainsi la contrainte et l'ennui en
-étaient bannis. Durant le temps de leur règne, fondé sur le plus
-légitime de tous les principes, le consentement universel, madame de
-Rambouillet et sa fille furent les modèles que tout le monde citait,
-que tout le monde admirait, que chacun s'efforçait d'imiter. Les jeunes
-femmes comme les femmes âgées s'empressaient auprès d'elles avec toutes
-les marques de la déférence et de l'attachement les plus sincères;
-elles étaient pour les jeunes gens comme pour les vieillards les objets
-d'une sorte de culte, et furent célébrées par les poëtes comme des
-divinités mortelles[46]. Pour elles l'inflexible étiquette renonçait à
-ses usages les plus rigoureux; et Segrais remarque comme une chose
-extraordinaire pour son temps que les princesses allaient chez la
-marquise de Rambouillet, quoiqu'elle ne fût pas duchesse[47].
-
- [46] _Lettres de feu_ BALZAC à CONRART, p. 26 et p.
- 215.--MALHERBE, édit. de 1822, in-8º, p. 113.--VOITURE, _lettre_
- no 70, à mademoiselle de Rambouillet, t. I, p. 168, édit. de
- 1677, in-12.--ÆGIDII MENAGII _Poemata_, 1663, p. 108.--LA
- MESNARDIÈRE, _Poésies_, 1656, in-folio, p. 89-109, 114 à 116.
-
- [47] SEGRAIS, _Œuvres_, édit. de 1755, t. II, p. 20.
-
-Tous ceux qui fréquentaient l'hôtel de Rambouillet adoptèrent bientôt
-des manières plus nobles, un langage plus épuré, et exempt de tout
-accent provincial. Les femmes surtout, à qui plus de loisirs et une
-organisation plus délicate donnent un tact social plus prompt et plus
-fin, furent les premières à profiter des avantages que leur présentait
-cette fréquentation continuelle d'esprits cultivés et de personnes sans
-cesse occupées à imiter ce que chacune d'elles offrait de plus
-agréable, de plus propre à plaire à tous. Aussi celles qui étaient
-associées à ces réunions se faisaient promptement remarquer, et se
-distinguaient facilement de celles qui n'y étaient point admises. Pour
-montrer l'estime qu'on faisait d'elles, on les nomma les PRÉCIEUSES,
-les ILLUSTRES; titre dont elles-mêmes se paraient, et qui fut toujours
-donné et reçu comme une distinction honorable pendant le long espace de
-temps que l'hôtel de Rambouillet conserva son influence sur la société.
-
-Puisque madame de Sévigné fut aussi une _précieuse_, ce serait ici le
-lieu d'étudier avec soin ce qui concerne les précieuses, et d'examiner
-les altérations que la marquise de Rambouillet et de Julie d'Angennes
-ont produites sur la société en France: d'abord, sous le rapport des
-habitudes, et en quelque sorte du matériel de la vie sociale; ensuite,
-sur les devoirs qui prescrivent l'honneur et l'amitié entre des
-personnes que des inclinations semblables et le besoin de se voir
-réunissent souvent ensemble; puis sur les relations des deux sexes
-entre eux; et enfin sur le goût dans les ouvrages d'esprit, et sur les
-vicissitudes ou les progrès de la littérature et des arts. J'ai
-entrepris et exécuté cette tâche avec un esprit dégagé de tout préjugé
-favorable ou défavorable à des temps qui, quoique si loin de nous,
-n'ont trouvé jusqu'ici que des panégyristes outrés ou des détracteurs
-injustes. Mais ce tableau, trop étendu pour ne pas nous distraire de
-notre objet principal, trouvera sa place ailleurs.
-
-Je vais seulement tâcher de donner, de la manière la plus brève et la
-plus rapide qu'il me sera possible, une idée de la société que madame
-de Rambouillet réunissait chez elle à l'époque où madame de Sévigné y
-fut introduite. Pour y parvenir, usons un instant du privilége des
-romanciers; et par une fiction, qui sera vraie jusque dans ses moindres
-détails, allons chercher la nouvelle mariée au milieu d'une de ces
-assemblées où elle a commencé à briller. Chaque trait de cette peinture
-sera justifié par des témoignages contemporains tracés par les mains
-mêmes des personnages qui vont entrer en scène; et des citations
-exactes donneront aux lecteurs les moyens d'en vérifier l'exactitude.
-Transportons-nous rue Saint-Thomas-du-Louvre, à l'hôtel de Rambouillet,
-qui, par sa façade intérieure, dominait par la vue le Carrousel et les
-Tuileries.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-1644.
-
- Réunion à l'hôtel de Rambouillet.--On doit entendre la lecture
- d'une pièce de Corneille.--Aspect que présente la chambre à
- coucher de madame de Rambouillet.--Noms et désignations des
- personnes qui s'y trouvaient assemblées.--Voiture se fait
- attendre.--Dialogue à son sujet.--Aparté de Charleval et de
- Sarrasin.--Voiture entre.--Reproches qu'on lui adresse.--Ses
- réponses.--Il récite un rondeau.--Action de mademoiselle Paulet
- après cette lecture.--Nouvel aparté de Charleval et de
- Sarrasin.--Observation de l'abbé de Montreuil sur
- Voiture.--L'abbé de Montreuil récite un madrigal sur madame de
- Sévigné.--Dialogue au sujet de Ménage et de madame de
- Sévigné.--On veut jouer à colin-maillard en attendant
- Corneille.--Il entre avec Benserade.--On s'assied.--Corneille lit
- sa tragédie de _Théodore, vierge et martyre_.--Effet qu'elle
- produit.--Beaux vers que chacun en a retenus.--Ceux que l'abbesse
- d'Yères avait inscrits sur ses tablettes sont lus par le jeune
- abbé Bossuet.--Impression que produit cette lecture.--Opinion de
- chacun en se retirant.
-
-
-C'était dans une matinée d'automne de l'année 1644; le soleil de midi
-dardait sur les fenêtres de la chambre à coucher de madame de
-Rambouillet. Les rideaux de soie, bleus comme l'ameublement, n'y
-laissaient pénétrer qu'un demi-jour azuré. Une nombreuse société,
-convoquée pour entendre la lecture d'une nouvelle pièce de Corneille,
-s'y trouvait rassemblée. Un grand paravent, tiré entre la porte et la
-cheminée, formait dans la chambre même une chambre intérieure[48]. Si
-on y était entré sans être prévenu qu'on devait y trouver une brillante
-réunion, cette chambre eût paru déserte; et en regardant devant soi on
-n'y eût vu qu'une seule femme, grande, forte, bien faite, non pas
-très-jeune, mais encore très-belle, occupée à regarder dans la rue à
-travers les rideaux, qu'elle entr'ouvrait légèrement. C'était
-mademoiselle Paulet, que ses beaux yeux, son regard vif et fier, sa
-chevelure d'un blond ardent, l'impétuosité de son caractère et
-l'énergie de ses affections avaient fait surnommer la Lionne. La
-marquise de Rambouillet l'avait depuis longtemps admise dans sa
-familiarité, et elle lui servait habituellement de secrétaire[49]. Mais
-un mélange des plus suaves odeurs, qui s'exhalait de l'alcôve avec un
-bruit confus de voix, aurait aussitôt forcé les yeux de se tourner vers
-la droite; et à travers les colonnes dorées de cette alcôve, sous sa
-voûte, ornée d'ingénieuses allégories sur l'hymen, l'amour, le sommeil
-et l'étude, on eût aperçu une troupe folâtre de jeunes femmes et de
-jeunes gens, qui, par la quantité de plumes et de rubans dont ils
-étaient chargés, ressemblaient à un parterre de fleurs, dont les
-couleurs vives et variées éclataient dans l'ombre.
-
- [48] SOMAIZE, _Procès des Précieuses_, 1660, p. 47.
-
- [49] VOITURE, _Œuvres_, édit. de 1677, t. I, p. 28, 40, 42,
- 44, 46, 52, 54, 61, 77, 79.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_,
- t. I, p. 196 à 204.
-
-En s'approchant, on eût bientôt distingué l'élite de la société de
-Paris et de la cour, réunie ou plutôt resserrée dans la vaste ruelle de
-madame de Rambouillet. On eût reconnu la princesse de Condé,
-accompagnée de sa fille, qui devint peu après duchesse de Longueville;
-elle causait avec la marquise de Rosembault: la duchesse d'Aiguillon
-parlait bas à l'oreille de la marquise de Vardes, qui avait près d'elle
-madame du Vigean; la marquise de Sablé s'entretenait avec madame de
-Cornuel; madame de la Vergne tenait la main de sa jeune fille, depuis
-si célèbre sous le nom de comtesse de la Fayette; puis les comtesses
-de Fiesque, de Saint-Martin, de Maure, et madame Duplessis-Guénégaud,
-causaient ensemble à voix basse. La duchesse de Chevreuse écoutait avec
-attention mademoiselle de Scudéry[50]. Près du lit, la marquise de
-Rambouillet entre deux de ses filles, la jeune Clarice-Diane, abbesse
-d'Yères, et Louise-Isabelle d'Angennes[51]. A côté de cette dernière
-était la marquise de Sévigné, occupée avec Julie d'Angennes à
-considérer les fraîches miniatures de la fameuse _Guirlande_; tandis
-qu'à leurs pieds le marquis de la Salle (Montausier), assis sur son
-manteau qu'il avait détaché, leur souriait, et paraissait heureux des
-compliments que lui adressait madame de Sévigné sur son incomparable
-galanterie[52]. Douze autres jeunes seigneurs étaient moitié assis,
-moitié couchés sur leurs manteaux, dont les étoffes de soie, d'or et
-d'argent brillaient sur le tapis, ou flottaient sur les pieds des
-dames[53]. A ses joues colorées, à sa figure joyeuse, on reconnaissait
-facilement parmi eux le marquis de Sévigné, assis aux pieds de
-mademoiselle du Vigean; il lui donnait des nouvelles de l'armée[54],
-lui parlait de Gramont et de Saint-Évremond, et la faisait rire; lui
-racontait les exploits du duc d'Enghien, et la faisait rougir. Le
-marquis de Villarceaux, et de Gondi, depuis peu archevêque de Corinthe,
-coadjuteur de Paris, et le marquis de Feuquières, étaient tous trois
-debout; le premier derrière le fauteuil de la duchesse d'Aiguillon, le
-second derrière celui de la duchesse de Chevreuse, le troisième à côté
-de madame Duplessis-Guénégaud. Toutes les dames tenaient une petite
-badine[55], que quelques-unes s'amusaient à faire tourner entre leurs
-doigts. Les jeunes gens, pour donner plus d'action à leurs discours et
-plus de grâce à leurs gestes, agitaient par intervalle dans l'air les
-blancs et gros panaches de leurs petits chapeaux, ou, posant ceux-ci
-sur leurs genoux, jouaient nonchalamment avec les plumes qui les
-couvraient[56]. Sur le devant de l'alcôve, et en avant des colonnes,
-étaient assis, sur des chaises et sur des placets, sorte de tabourets
-bas et larges, des personnages que leurs habillements plus modestes
-faisaient reconnaître à l'instant pour des hommes de lettres ou des
-ecclésiastiques: c'étaient Balzac, Ménage, Scudéry, Chapelain, Costart,
-Conrart, la Mesnardière, l'abbé de Montreuil, Marigny le jeune, l'abbé
-Bossuet, le petit abbé Godeau, depuis évêque de Vence, et grave auteur
-d'un gros volume de poésies chrétiennes; mais alors, à cause de
-l'exiguïté de sa taille et de son assiduité auprès de Julie d'Angennes,
-on le nommait par dérision le nain de la princesse Julie[57]. Quatre
-autres personnages étaient debout, appuyés contre un des côtés de
-l'alcôve et une de ses colonnes: moins richement vêtus que les galants
-illustres assis aux pieds des dames, mais parés avec plus d'élégance et
-de recherche que ceux qui étaient gravement posés sur des chaises et
-des placets, ils formaient un petit groupe à part, promenaient, avec un
-air narquois, leurs regards sur l'assemblée; causaient ensemble tout
-bas, et souriaient de temps à autre; c'étaient Sarrasin, Charleval,
-Montplaisir et Saint-Pavin.
-
- [50] SOMAIZE, _le Grand Dictionnaire des Précieuses_, 1661, t. I,
- p. 81, 154, 178; t. II, p. 8--HUETII _Commentarius de rebus ad
- eum pertinentibus_, p. 213; _Mélanges d'Histoire et de
- Littérature_, recueillis par VIGNEUL-MARVILLE, édit. de 1699, p.
- 299.--DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 1814, in-8º, t. I, p.
- 31.
-
- [51] Voyez ci-dessus, p. 34.
-
- [52] _Mémoires de Montausier_, p. 135 à 204.--DE BURE, _Catalogue
- des Livres de la Vallière_, 1783, in-8º, t. II, p. 382.--RIVES,
- _Notice historique_, 1779.--_Biographie universelle_, art. JARRY
- et MONTAUSIER.--HUETII _Commentarius_, p. 293 à 294.--_Huetiana_,
- p. 103, no 43.
-
- [53] SOMAIZE, _Procès des Précieuses_, 1660, p. 48.--MOLIÈRE,
- _Comtesse d'Escarbagnas_, scène 19.--BUSSY-RABUTIN, _Supplément
- de ses Mémoires_, t. I, p. 12.
-
- [54] DE MAISEAUX, _Vie de Saint-Évremond_, dans ses Œuvres,
- 1753, in-12, t. I, p. 14.--DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_,
- in-8º, t. I, p. 22.--_Chansons historiques_, mss., t. I, p. 3,
- verso.--VOITURE, _Å’uvres_, _lettres_ 10, t. I, p.
- 22.--_Poésies de_ Franç. DE MAUCROIX, p. 291.
-
- [55] SOMAIZE, _Procès des Précieuses_, p. 49.
-
- [56] _Ibid._, p. 51; _Récit de la farce des Précieuses_, 1660,
- Anvers, in-12, p. 19.
-
- [57] L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, édit. de 1756, t. I, p.
- 14.--_Œuvres de Boileau_, édit. de Saint-Marc, 1747, t. III,
- p. 192, n. 3.
-
-«Est-ce que M. de Voiture n'arrive pas?» dit la marquise de Rambouillet
-à mademoiselle Paulet, qui continuait à regarder par la fenêtre.--«Je
-ne le vois pas encore,» répondit-elle sans se détourner.--«Ah, le
-traître! dit Charleval, il se fera attendre.»--«Non, dit la marquise de
-Rambouillet; car je n'ai donné rendez-vous à M. Corneille qu'à midi et
-demi, ne voulant pas qu'il fût interrompu par les survenants. C'est
-parce que M. de Voiture demeure dans cette rue, et presque à côté de
-l'hôtel[58], qu'il n'est pas encore arrivé: les plus près sont les
-moins pressés.» Saint-Pavin, prenant la parole: «J'ai entendu dire,
-madame, qu'il s'était battu avec Chaveroche, votre intendant, et que
-celui-ci l'avait blessé.»--«Cette blessure n'est rien, monsieur, dit
-madame de Rambouillet, et ne l'empêchera pas de venir. Mais ne parlez
-pas, je vous prie, de cette ridicule affaire.»--«Ma mère, dit Clarice
-d'Angennes en s'adressant à Saint-Pavin, a fait comprendre à Chaveroche
-toute l'impertinence de son procédé; il en a fait des excuses à M. de
-Voiture, et ils sont les meilleurs amis du monde: si bien que M. de
-Voiture a donné à Chaveroche le procès de sa sœur et toutes ses
-affaires à suivre[59], pendant le voyage qu'il va faire en
-Espagne.»--«Est-ce qu'il va nous quitter?» dit Sarrasin.--«Après-demain
-il part, répliqua Clarice; et certainement il ne manquera pas de se
-rendre ici.»--«Vous allez le voir arriver, dit l'abbesse d'Yères; je
-viens de lui dépêcher Poncette.»--«Mieux eût valu, ma fille, dit madame
-de Rambouillet, lui envoyer un valet de pied.»
-
- [58] PELLISSON, _Hist. de l'Académie Française_, 1729, p. 240,
- édit. in-4º.
-
- [59] VIGNEUL DE MARVILLE (Bonaventure d'Argonne), _Mélanges
- d'Histoire et de Littérature_, t. II, p. 381.--VOITURE, _lettre_
- 147, t. I, p. 311.
-
-«La prudente Arthénice connaît notre homme,» dit Sarrasin tout bas, en
-se penchant à l'oreille de son voisin Charleval.--«Quoi! dit celui-ci
-avec surprise, la fille d'un portier?»--«N'importe, répliqua l'autre en
-souriant; tout lui est bon, depuis le sceptre jusqu'à la houlette,
-depuis la couronne jusqu'à la calle[60].»--«Mais sincèrement, avec ce
-corps exigu, ces yeux effarés, ce visage niais, le croyez-vous donc si
-redoutable?»--«Oui, quoique tout ce que vous dites soit vrai et qu'il
-en plaisante lui-même[61]; mais il sait donner à cette physionomie si
-grotesque tant d'expression, il a tant d'esprit, de grâce et de gaieté;
-il sait si bien se plier à tout, s'accommoder de tout; il a une
-réputation si bien acquise d'habileté, de loyauté et de générosité, que
-partout il se fait écouter, que partout il parvient à plaire, dans les
-cercles et dans les ruelles, dans les palais et les chaumières.»--«Fort
-bien, mais Poncette est une enfant, petite, idiote d'ailleurs, et peu
-jolie.»--«Une enfant! oh non! la perdrix est maillée! seize ans, de la
-fraîcheur; de gros traits, mais de beaux yeux.»--«Oui; mais songez donc
-que notre cher Voiture grisonne; il est dans l'âge du repos.»--«Il y
-paraît peu, je vous assure: quoique fils d'un marchand de vin, c'est un
-buveur d'eau, et ces hommes-là sont privilégiés[62].»
-
- [60] SARRASIN, _Å’uvres_, 1758, p. 250.--_Calle_, coiffure de
- femme du peuple.
-
- [61] VOITURE, _Œuvres_, édit. de 1677, t. I, p. 18. _Lettre à
- une maîtresse inconnue_, et _lettre_ 52, t. I, p. 129.
-
- [62] VOITURE, _Å’uvres_, 1677, in 12, t. I, p. 68.
-
-Ce petit aparté était à peine terminé, qu'on entendit mademoiselle
-Paulet dire: «Ah! voilà M. de Voiture!» et aussitôt elle courut se
-placer près du fauteuil de madame de Rambouillet, et s'appuya contre
-une des colonnes du lit.
-
-On annonça Voiture; il entra: aussitôt Sarrasin, Charleval, presque
-tous les hommes de lettres, plusieurs des seigneurs, Montausier,
-Sévigné, vont à sa rencontre, lui donnent la main, lui souhaitent le
-bonjour, et l'embrassent. Ce n'est qu'avec peine qu'il parvient, en se
-dandinant sur ses deux jambes écartées, afin de ne pas froisser ses
-canons, assez près de madame de Rambouillet pour pouvoir lui faire une
-double salutation. Sa figure est riante, son habillement est simple,
-mais d'une élégance et d'une fraîcheur remarquables.
-
-«Monsieur, lui dit la marquise, vous nous avez donc disgraciées? voilà
-quatre jours que je ne vous ai vu; et même, en vous promettant M.
-Corneille, il faut encore vous envoyer chercher.»--«Ah, madame!
-plaignez-moi, et ne me grondez pas. La mission qu'il a plu à son
-éminence de me donner pour l'Espagne m'a contraint à des conférences
-sans fin avec le cardinal de la Valette, monseigneur le duc d'Orléans
-et les gens d'affaires. Pendant tout ce temps je n'ai vécu que de
-regrets, je n'ai pensé qu'à vous et à mademoiselle de Rambouillet. Je
-me disais qu'il m'en arrive à votre égard comme de la santé, dont on ne
-connaît tout le prix que quand on la perd.»--«Monsieur de Voiture, dit
-la marquise, vous le savez, j'ai défendu les compliments.»--«Madame, je
-vous obéis; la vérité n'est point un compliment: on sait que toutes les
-fois qu'il m'a fallu, par devoir, m'éloigner de vous, et résider
-à la cour de France, à celle de Lorraine, de l'Espagne, en
-Italie, en Angleterre, partout la société m'a paru maussade et
-monotone.»--«Cependant, monsieur, je vous ai souvent entendu dire qu'il
-fallait faire de grands efforts contre l'ennui, et que les voyages
-étaient contre ce mal un puissant remède.»--«C'est vrai, madame; mais
-les grands efforts abattent, et les puissants remèdes affaiblissent. On
-ne s'amuse, on ne se repose, on ne jouit qu'à l'hôtel de Rambouillet,
-qu'à la cour d'Arthénice; c'est celle de la beauté, de l'esprit et des
-grâces[63].»
-
- [63] VOITURE, _lettre 74 sur la reprise de Corbie_, t. I, p. 180
- et 242, édit. de 1677.
-
-«Monsieur de Voiture, dit Julie d'Angennes, il faut que je vous gronde:
-vous m'avez envoyé douze galands pour ma discrétion, c'est enfreindre
-les règles du jeu; j'avais fixé votre perte à un seul galand.»--«Ah,
-mademoiselle! qu'eût fait votre simarre[64] d'un seul galand? Douze
-sont bien peu pour vous; ils seront confondus dans la foule.»
-
- [64] SOMAIZE, _Procès des Précieuses_, 1660, in-12, p.
- 50.--_Galand_, nœud de rubans.--_Simarre_, robe de femme.
-
---«Mais, Monsieur de Voiture, dit l'abbesse d'Yères, est-ce que vous
-n'avez pas reçu mon chat? Vous ne m'en parlez pas.»--«Si, je l'ai reçu!
-Voyez, madame,» dit Voiture en ôtant un de ses gants, et montrant sa
-main droite, légèrement égratignée.--«Ah! dit l'abbesse en souriant
-malignement, ce n'est pas mon chat qui a fait cela; vous le
-calomniez.»--«C'est bien lui, madame; et depuis trois jours qu'il est
-chez moi il n'y a laissé personne sans lui faire porter de semblables
-marques de ses faveurs. C'est la plus jolie bête du monde. Rominagrobis
-lui-même, qui est, comme vous savez, le prince des chats, ne saurait
-avoir une meilleure mine. Je trouve seulement que, pour un chat nourri
-en religion, il est fort mal disposé à garder la clôture: point de
-fenêtre ouverte qu'il ne s'y veuille jeter. Il n'y a pas de chat
-séculier qui soit plus volage et plus volontaire. J'espère cependant
-que je l'apprivoiserai par de bons traitements; je ne le nourris que de
-biscuit. Pourtant, quelque aimable qu'il soit de sa personne, ce sera
-toujours en votre considération, madame, que je l'aimerai; et je
-l'aimerai tant pour l'amour de vous, que j'espère faire changer le
-proverbe, et que l'on dira dorénavant: Qui m'aime, aime mon chat. Si
-après ce présent vous me donnez encore le corbeau que vous m'avez
-promis, et si vous voulez m'envoyer un de ces jours Poncette dans un
-panier, vous pourrez vous vanter de m'avoir donné toutes les bêtes que
-j'aime[65].»
-
- [65] VOITURE, _Lettres_, no 153, t. I, p. 318.--VIGNEUL DE
- MARVILLE, _Mélanges d'Histoire et de Littérature_, t. II, p. 383.
-
-La physionomie de Voiture avait, en prononçant ces paroles, une
-expression de gaieté si comique, que la marquise de Rambouillet eut
-bien de la peine à s'empêcher de rire. Pourtant elle se contint, et lui
-dit d'un air moitié badin, moitié sérieux: «Ne pourriez-vous, monsieur,
-laisser toutes ces fadaises, et nous réciter quelques vers nouveaux de
-votre composition?»--«Il n'en fait plus, dit Julie d'Angennes,
-depuis qu'il est dans les négociations. Apollon n'est pas
-diplomate.»--«Cependant, dit Voiture, il lui faut négocier sans cesse
-des traités de paix avec la beauté, et lutter continuellement contre
-les indiscrétions du cœur.»--«Toujours est-il vrai, dit Julie
-d'Angennes, qu'infidèle aux Muses comme à vos amis, vous avez laissé la
-poésie pour les affaires.»--«Si j'osais, dit Voiture, démentir la dame
-des pensées de l'invincible Gustave, je lui réciterais une pièce de
-vers que j'ai composée ce matin même.»--«Ah! récitez-la, dit l'abbesse
-d'Yères, récitez-la; cela nous amusera.»--«Nullement, madame; car elle
-est fort triste.»--«C'est une élégie, dit Isabelle d'Angennes: ah! tant
-mieux, je n'ai jamais entendu réciter de pièce sérieuse à M. de
-Voiture, et j'avoue que je serais bien curieuse de savoir comment il
-s'y prend; mais peut-être il plaisante.»--«Je n'en ai pas l'intention,
-madame,» dit Voiture.
-
-Le bruit confus des voix, des éclats de rire et des conversations
-particulières cessa, par un seul geste de la marquise de Rambouillet.
-Il se fit un grand silence, et tous les yeux se dirigèrent sur Voiture.
-Sa figure rieuse avait pris une teinte de mélancolie douce, ses yeux
-paraissaient voilés, son attitude annonçait le recueillement et la
-tristesse. En le voyant si différent de lui-même, on ne douta point
-qu'il ne se mît à réciter une longue et lamentable élégie, genre de
-composition qu'on savait n'être nullement approprié à son talent; l'on
-commençait à redouter l'ennui, et à regretter les conversations si
-vives et si animées que le poëte malencontreux forçait d'interrompre.
-On se rassura cependant quand il annonça un rondeau; mais cette annonce
-fit croire d'abord que son air affligé n'avait été qu'un moyen de
-mieux faire ressortir la gaieté de son rondeau. On se trompait encore,
-et toute l'assemblée fut émue lorsque Voiture eut récité avec
-simplicité, mais avec un accent passionné qu'il n'avait jamais eu, le
-rondeau suivant:
-
-
-LA SÉPARATION.
-
- Mon âme, adieu! Quoique le cœur m'en fende,
- Et que l'Amour de partir me défende,
- Ce traître honneur veut, pour me martyser,
- Par un départ nos deux cœurs déchirer,
- Et de laisser ton bel œil me commande.
- Je ne veux pas qu'en larmes tu t'épande:
- Et, sans qu'en rien ton amour appréhende,
- Dis-moi gaiement, sans plaindre et soupirer,
- Mon âme, adieu!
-
- Car je te laisse, et je te recommande,
- De mon esprit la partie la plus grande,
- Sans plus vouloir jamais la retirer.
- Car rien que toi je ne puis désirer,
- Et veux t'aimer jusqu'à ce que je rende
- Mon âme à Dieu[66].
-
- [66] VOITURE, _Å’uvres_, 1678, t. II, p. 71.--RICHELET, _Les
- plus belles Lettres des meilleurs auteurs français_, 4e édit.,
- 1708, in 12, t. I, p. 48.
-
-A peine Voiture eut-il fini de réciter le rondeau, que mademoiselle
-Paulet prit, sur le lit où madame de Sévigné l'avait placé, le livre de
-la _Guirlande_; puis, baissant la tête, elle sortit de l'alcôve, et
-alla reporter le précieux volume dans le cabinet de Julie d'Angennes.
-
-Il se fit un instant de silence, pendant lequel Sarrasin se pencha
-encore vers l'épaule de son voisin Charleval, et lui dit à l'oreille:
-«Le renard a fait fuir la lionne.»--«Elle reviendra au terrier,» dit
-Charleval; puis tous deux se mirent à sourire, en suivant des yeux
-mademoiselle Paulet, et regardant Voiture.
-
-«--Si Voiture rend son âme à Dieu, dit l'abbé de Montreuil, il faudra
-le faire accompagner par une trentaine de ces Amours coquets, grands
-comédiens, qui le servent merveilleusement, et qui ne ressentent jamais
-les passions qu'ils témoignent[67].»
-
- [67] SARRASIN, _Pompe funèbre de Voiture_, dans les _Œuvres de
- Sarrasin_, 1658, p. 259.
-
---«Ne trouvez-vous pas, madame, dit Saint-Pavin à madame de
-Sévigné, que Montreuil n'en parle que par envie?»--«M. de Montreuil
-est étourdi, mais il n'est point envieux,» répondit madame de
-Sévigné[68].--«Ah, oui, vous le défendez, parce qu'il est votre grand
-madrigalier[69].»--«Étrange défense, dit Montreuil, et qui ressemble
-fort à une accusation.»--«Mais je ne savais pas, dit Julie d'Angennes,
-que M. de Montreuil eût fait des madrigaux pour madame de
-Sévigné.»--«Pour que cela ne fût pas, mademoiselle, il faudrait qu'on
-me dit comment on peut s'empêcher d'en faire.»--«Dites-nous le dernier
-de tous, si vous vous en souvenez.»--«Cela n'est pas difficile; ce
-n'est que quatre vers impromptu récités à madame la marquise, tout
-aussitôt qu'on lui eut débandé les yeux à la partie de colin-maillard
-que nous jouâmes hier chez la duchesse de Chevreuse. Elle aura sans
-doute déjà oublié ces vers, et je reçois comme une faveur,
-mademoiselle, l'occasion que vous me donnez de les lui réciter encore:
-
- De toutes les façons vous avez droit de plaire,
- Mais surtout vous savez nous charmer en ce jour:
- Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'Amour;
- Les voyant découverts, on vous prend pour sa mère[70].
-
- [68] SÉVIGNÉ, _lettres_ (1656), _à Ménage_, t. I, p. 47.
-
- [69] ANCILLON, _Mémoires concernant les vies et les ouvrages de
- plusieurs modernes célèbres de la république des lettres_, 1709,
- p. 48.
-
- [70] MONTREUIL, _Œuvres_, édit. de 1666, p. 472; édit. de
- 1671, p. 321.--DE SERCY, _Poésies choisies_, 1653, p. 322.
-
-Voiture et Sarrasin, qui avaient entendu le madrigal du jeune
-Montreuil, vinrent lui prendre la main, et le complimentèrent. Ces
-félicitations des deux plus beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet
-tournèrent les regards de toute la société sur Montreuil. Alors ceux
-qui avaient retenu le quatrain le répétèrent aux personnes qui ne le
-connaissaient pas, et on ne distinguait plus, au milieu des voix qui se
-faisaient entendre simultanément, que les mots: «_Plaire, Amour, sa
-mère_; c'est charmant.» La figure de Montreuil était rayonnante du
-plaisir que lui causait le succès de son madrigal, et madame de Sévigné
-ne put s'empêcher d'être un peu confuse de l'unanimité des louanges
-données dans cette occasion à sa figure, à sa parure, à toute sa
-personne. Cependant, de toutes les femmes jeunes et belles qui
-brillaient alors, elle était celle qui se laissait le moins déconcerter
-par les éloges. Madame de Rambouillet ne fut pas fâchée de voir que
-cette fois on y avait réussi. Elle trouvait que l'émotion, en colorant
-son teint, avait augmenté ses attraits; et un sentiment mêlé de malice
-et de bonté la faisait jouir de l'embarras de cette nouvelle mariée, et
-lui inspirait le désir de le prolonger. C'est pourquoi, en s'adressant
-à Ménage, elle dit: «Est-ce que M. Ménage n'a point encore fait de vers
-pour madame de Sévigné?»--«Il en a fait, dit Chapelain, pour
-mademoiselle Marie de Rabutin, et aussi pour madame la marquise,
-non-seulement en français, mais encore en italien[71].»--«Et je gage,
-dit Saint-Pavin, qu'il en a fait aussi en latin et en grec.»--«M.
-Ménage, reprit madame de Sévigné, est trop mon ami pour me faire honte
-de mon ignorance, et pour m'adresser des vers dans une langue que je
-n'entends pas.»
-
- [71] ÆGIDII MENAGII _Poemata_; Elzev., 1663, p. 158.--_Le
- Pêcheur, idylle à madame de Sévigné_, et, p. 305 et 312, _Sopra
- il ritratto_; ibid., _editio septima_, 1680, p. 170-289, 294-304.
-
-Madame de Rambouillet allait prier Ménage de réciter les vers qu'il
-avait composés pour madame de Sévigné, lorsque tout à coup le marquis
-de Vardes dit: «Faisons encore jouer madame de Sévigné à
-colin-maillard.» Aussitôt il se lève, et entraîne hors de l'alcôve
-toute l'assemblée, qui se réjouit de son idée, et se dispose à la
-mettre à exécution[72]. En vain madame de Rambouillet fait observer que
-la demi-heure est sonnée, et que Corneille ne tardera point à arriver.
-On insiste, on prie, et on promet de cesser à l'instant que Corneille
-entrera. Un bandeau, formé par un ruban couleur de feu, est placé par
-madame de Sévigné sur les yeux de mademoiselle de la Vergne, qui, âgée
-seulement de douze ans, et la plus jeune des personnes présentes,
-devait, d'après les lois du jeu, être la première condamnée à se voir
-privée de la vue. Déjà la pauvrette, tout étonnée de ne plus tenir la
-main de sa mère et de se trouver isolée au milieu de la chambre,
-étendait ses petits bras, et l'on s'écartait lorsqu'on entendit rouler
-dans la cour deux carrosses qui se suivaient. Dans l'un était la
-comtesse de la Roche-Guyon; Benserade amenait dans le sien les deux
-frères Corneille.
-
- [72] HAMILTON, _Mémoires du comte de Gramont_, ch. VII, p. 252,
- édit. in-12, ou t. I, p. 161 des _Œuvres du comte d'Hamilton_,
- édit. de Renouard; Paris, 1812, in-8º.--_Memoirs of count
- Gramont_; London, 1809, in-8º, t. II, p. 46.--LORET, _Muse
- historique_, liv. III, p. 7, _lettre 2_, en date du 14 janvier
- 1652.
-
-La société, qui, quelques minutes auparavant, aurait reçu avec de
-grandes démonstrations de joie le poëte qu'elle attendait, fut comme
-pétrifiée lorsqu'elle l'entendit annoncer après la comtesse de la
-Roche-Guyon et Benserade. Il se fit un instant de silence, comme dans
-une troupe d'écoliers que le maître a surpris jouant à l'heure des
-études. Madame de Rambouillet se leva, alla elle-même au-devant de la
-comtesse et de Benserade, puis ensuite rendit le salut aux deux frères;
-et comme elle vit que chacun se disposait à rentrer dans l'alcôve, elle
-se hâta de dire que la lecture aurait lieu dans la chambre. Des valets
-de pied y rangèrent selon ses ordres les fauteuils, les chaises et les
-placets[73]: elle en fit apporter un nombre égal à celui des personnes
-présentes; et engageant tout le monde à prendre un siége, elle défendit
-de s'asseoir sur le parquet. Ces dispositions, qui plurent beaucoup aux
-gens de lettres, aux ecclésiastiques et aux précieuses âgées,
-contrarièrent les jeunes gens et les jeunes femmes: ils regrettaient
-leur position dans l'alcôve, et se repentirent de l'idée qu'ils avaient
-eue de jouer à colin-maillard; tous avaient du dépit que Corneille fût
-venu si tard, ou qu'il ne fût pas venu plus tôt.
-
- [73] BOILEAU, _Satire_ I, t. I, p. 88, édit. de Saint-Surin;
- ibid., _Lutrin_, ch. II, vers 33 et 34.--_Mémoires_ DE
- HENRI-LOUIS DE LOMÉNIE, COMTE DE BRIENNE, t. II, p. 203 et 218.
-
-Cependant c'était en grande partie le même auditoire qui avait assisté
-l'année précédente à la lecture de _Rodogune_, qui en avait prédit le
-succès; et les bruyants applaudissements avec lesquels cette pièce
-était journellement accueillie avaient établi l'opinion que Corneille
-s'était surpassé lui-même, et que son talent, déjà si élevé,
-grandissait encore. On s'attendait donc à entendre la lecture d'un
-nouveau chef-d'œuvre, plus surprenant peut-être que celui qui
-attirait chaque jour la foule au théâtre. Cette attente excitait
-vivement la curiosité de l'assemblée. On se résolut à écouter avec
-attention, et on garda le plus profond silence.
-
-Corneille lut sa nouvelle production, intitulée _Théodore, vierge et
-martyre, tragédie chrétienne_... Il lut... comme il lisait toujours,
-c'est-à-dire fort mal, s'appesantissant sur chaque vers, et déclamant
-d'une voix rauque et monotone[74]. Quand il eut fini, l'auditoire fut
-très-surpris d'avoir été peu ému par cette lecture. Le sujet semblait
-théâtral, et cependant les caractères étaient froids et languissants.
-On fut choqué de plusieurs inconvenances, de certaines expressions, et
-de quelques images que le sujet n'indiquait que trop, et que les
-précieuses avaient particulièrement en aversion. Cependant les hommes
-de lettres, dont les décisions comptaient dans cette assemblée et
-entraînaient les autres suffrages, se souvenaient de _Polyeucte_, autre
-tragédie chrétienne qu'ils avaient jugée assez peu propre à réussir au
-théâtre, et pour laquelle l'admiration publique allait toujours
-croissant. La réputation de Corneille, alors à son apogée, leur
-imposait, et les faisait douter de leur propre opinion. Aussi, malgré
-l'impression qu'avait faite sur eux la lecture de _Théodore_, le
-jugement qu'ils portèrent sur cette pièce fut en général favorable;
-toutefois, ils s'accordèrent à blâmer quelques vers et certaines
-tirades, qui furent depuis retranchées par l'auteur. C'étaient
-précisément les passages qui choquaient le plus la délicatesse de nos
-précieuses. Mais, comme pour consoler Corneille de la rigueur de ces
-critiques, chaque personne de l'assemblée se mit à réciter, l'une après
-l'autre, les vers de la pièce qu'elle avait retenus et adoptés.
-
- [74] LA BRUYÈRE, _Caractères_, ch. XII.--_Menagiana_, 3e édit.,
- t. II, p. 162.--VIGNEUL DE MARVILLE, _Mélanges d'Histoire de
- Littérature_, t. I, p. 167.
-
-Le duc de la Rochefoucauld, en regardant mademoiselle de Condé, dit:
-
- L'objet où vont mes vœux serait digne d'un Dieu[75].
-
-Gondi:
-
- Qui commence le mieux ne fait rien s'il n'achève.
-
-Montausier:
-
- Un montent est bien long à qui ne sait pas feindre.
-
-Madame de Chevreuse:
-
- Ah! lorsqu'un grand obstacle à nos fureurs s'oppose,
- Se venger à demi est du moins quelque chose[76].
-
-Le marquis de Sévigné:
-
- On retire souvent le bras pour mieux frapper[77].
-
-Balzac:
-
- Je fuis l'ambition, mais je hais la faiblesse.
-
-Benserade:
-
- Tout fait peur à l'Amour, c'est un enfant timide[78].
-
-Julie d'Angennes:
-
- Un bienfait perd sa grâce à le trop publier:
- Qui veut qu'on s'en souvienne, il le doit oublier[79].
-
- [75] _Théodore, vierge et martyre_, acte II, scène 4.
-
- [76] _Ibid._, acte V, scène 6.
-
- [77] _Ibid._, acte IV, scène 1.
-
- [78] _Ibid._, acte IV, scène 2.
-
- [79] _Ibid._, acte I, scène 2.
-
-Mais cette suite de citations fut tout à coup interrompue par l'action
-de l'abbé Bossuet, qu'on vit s'avancer vers l'abbesse d'Yères, et qui,
-en rougissant (il n'avait que dix-sept ans), la pria de vouloir bien
-communiquer à l'assemblée ce qu'il lui avait vu écrire sur ses
-tablettes pendant que M. Corneille lisait, présumant que c'étaient des
-vers de la tragédie. Clarice d'Angennes sourit en regardant le jeune
-abbé, et lui remit aussitôt ses tablettes, avec un air de nonchalante
-résignation.
-
-Tout le monde dirigea ses regards vers l'ecclésiastique adolescent;
-personne ne l'avait remarqué, et il n'avait pas encore proféré une
-seule parole. Il lut:
-
- L'amour va rarement jusque dans un tombeau
- S'unir au reste affreux de l'objet le plus beau[80].
-
- Qui s'apprête à mourir, qui court à ces supplices,
- N'abaisse pas son âme à ces molles délices;
- Et, près de rendre compte à son juge éternel,
- Il craint d'y porter même un désir criminel.
- Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice,
- C'est courir à la vie et non pas au supplice.
-
- Un obstacle éternel à vos désirs s'oppose:
- Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux....
- Mais, seigneur, à ce mot ne soyez point jaloux:
- Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome,
- Il est plus grand que vous, mais ce n'est point un homme.
-
- C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois:
- C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix[81].
-
- [80] _Théodore, vierge et martyre_, acte I, scène 2.
-
- [81] _Ibid._, acte III, scène 3; t. V, p. 328 de l'édit. des
- Classiques de Lefèvre, 1824, in-8º.
-
-Après la lecture de ces vers, on s'empressa autour de la jeune abbesse;
-on loua son bon goût, et l'on convint que c'était elle qui avait choisi
-les plus beaux vers de la pièce; ceux, dit Sarrasin, qui dans leur
-application offraient le plus de motifs d'admiration et de regrets.
-Mais ce qui surtout frappa de surprise toute l'assemblée, ce fut
-l'organe sonore, tragique et pénétrant du jeune abbé en déclamant ces
-vers; ce fut la beauté de ses traits, et cet air imposant qui
-contrastait si singulièrement avec son extrême jeunesse. L'impression
-qu'il produisit fut courte et subite, mais profonde et durable; et
-chacun en se retirant resta convaincu que la nouvelle tragédie
-chrétienne de Corneille, pour intéresser presque à l'égal de
-_Polyeucte_, n'aurait eu besoin que d'être lue par le jeune abbé
-Bossuet, au lieu de l'être par son auteur[82].
-
- [82] FRANÇOIS DU NEUFCHATEAU, _Esprit du grand Corneille_, 1819,
- in-8º, p. 159.--DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 1814, in-8º,
- t. I, p. 22.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-1644-1648.
-
- Pourquoi la vie de madame de Sévigné se trouve mêlée à celle des
- principaux personnages et aux principaux événements de son
- siècle.--Des adorateurs et des alcovistes de madame de Sévigné
- pendant sa jeunesse.--Portrait de madame de Sévigné par madame de
- La Fayette.--Justification d'une expression de précieuse qu'elle
- emploie.--Suite du portrait.--Ménage donne des leçons à
- mademoiselle Chantal.--Il en devient amoureux.--Trait satirique
- de Boileau contre Ménage.--Conduite de Marie Chantal envers
- Ménage.--Lettre qu'elle lui écrit.--Réponse de celui-ci.--Seconde
- lettre de mademoiselle Chantal à Ménage.--Comment elle se
- comporte avec lui après son mariage.--Diverses anecdotes
- relatives à la liaison de Ménage avec madame de
- Sévigné.--Caractère de Ménage.--Ridicule qu'il se donne.--Estimé
- et chéri de madame de Sévigné.--De Chapelain.--Portrait du
- chevalier de Méré.--Il fait sa cour à madame de Sévigné, et lui
- déplaît.--Portrait de l'abbé de Montreuil.--Sa liaison avec
- madame de Sévigné.--Liaison de madame de Sévigné avec Marigny,
- Saint-Pavin, Segrais.
-
-
-Revenons à madame de Sévigné. L'hôtel de Rambouillet et les révolutions
-opérées dans nos mœurs et notre littérature durant l'époque de sa
-jeunesse nous ont distraits d'elle pendant quelques instants, mais ne
-nous en ont point écartés. C'est une étrange destinée que la sienne:
-son sort fut prospère, sa vie uniforme, sans aucune aventure
-extraordinaire, sans aucun incident remarquable, sans aucun changement
-de fortune; et cependant, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, son
-souvenir se rattache à celui des plus illustres personnages et des plus
-grands événements de son siècle. Elle en a été l'historien sans le
-savoir, une des gloires sans s'en douter. Elle ne s'occupa que
-d'elle-même, de ses enfants, de ses parents, de ses amis; et pourtant,
-par la part qu'elle nous y fait prendre, elle se trouve mêlée à toutes
-les intrigues et à toutes les cabales de cette époque. Enfin, pour
-dernière singularité, jamais elle n'écrivit une seule page pour le
-public, jamais elle ne songea à faire un ouvrage; et elle est devenue,
-sans l'avoir prévu, un auteur classique du premier ordre.
-
-Ses attraits, son amabilité et son esprit attirèrent auprès d'elle, dès
-son entrée dans le monde, plusieurs adorateurs déclarés, et un grand
-nombre d'alcovistes assidus. Quelques-uns ne faisaient qu'user du
-privilége de l'usage, si cher surtout aux gens de lettres, de
-s'inscrire fictivement et poétiquement au nombre de ses amants, sans
-ressentir pour elle une passion plus prononcée que pour les autres
-dames qui agréaient de même leurs assiduités; mais il y en eut auxquels
-elle inspira un amour véritable, que la différence des rangs et de la
-fortune, qui exerçait alors une plus grande influence qu'aujourd'hui
-sur les sentiments du cœur, ne leur permettait guère d'espérer de
-faire partager. De tous ceux qui composaient sa petite cour, les plus
-dangereux étaient les hommes qui, dans une classe égale ou supérieure à
-la sienne, furent épris de ses attraits au point d'employer auprès
-d'elle tous les moyens de séduction, de concevoir l'espérance de s'en
-faire aimer et de la faire manquer à ses devoirs. Ce n'était pas, dans
-ce siècle d'intrigues amoureuses, une chose dont on se fît scrupule, à
-moins qu'on ne fût dévôt; et les personnages de la haute noblesse ne le
-devenaient ordinairement que dans un âge avancé. Lorsque, dans la
-jeunesse, leurs inclinations se tournaient vers la piété, ils se
-faisaient prêtres. Les dignités et les richesses ne manquaient pas à
-ceux d'entre eux qui avaient cette vocation, et elles n'attiraient que
-trop souvent ceux qui ne l'avaient pas. Autrement le goût de la
-galanterie et le talent de séduire les femmes étaient considérés comme
-des qualités inséparables de ce qu'on appelait alors un _honnête
-homme_: expression d'un sens très-flexible, et dont il est difficile de
-bien faire connaître aujourd'hui les diverses acceptions, puisqu'elle
-était souvent synonyme de galant[83] ou homme à bonnes fortunes;
-qu'elle signifiait quelquefois un homme du monde, ou un homme bien
-élevé et de la haute société; et aussi un homme d'honneur. Un secret,
-que la prudence de madame de Sévigné parvint pendant quelque temps à
-dérober aux yeux intéressés et clairvoyants des séducteurs qui
-l'entouraient, fut bientôt connu d'eux tous, et les rendit plus ardents
-dans leurs poursuites. Les nombreuses et éclatantes infidélités du
-marquis de Sévigné apprirent bientôt à tout le monde qu'il n'avait pour
-la plus aimable des femmes que de la tiédeur et de l'indifférence, l'on
-sut que, sans aucun égard pour sa vertu, il la blessait au cœur et
-humiliait sans cesse son juste orgueil, en ne se donnant aucun soin
-pour cacher le scandale de sa conduite, et en prenant souvent (non par
-calcul, mais par ignorance) ceux dont elle était aimée pour premiers
-confidents de ses inclinations vagabondes.
-
- [83] _Lois de la Galanterie_, dans le _Recueil des pièces en
- prose_, 1658, p. 51.
-
-Pour se faire une idée de l'empressement que madame de Sévigné,
-négligée et délaissée par son mari, devait exciter autour d'elle, il
-faut connaître comment elle était appréciée par la société d'hommes et
-de femmes aimables qui l'entouraient; et rien ne peut mieux nous
-l'apprendre que madame de La Fayette, dans le portrait qu'elle a tracé
-de son amie, quelques années après l'époque dont nous nous occupons. Ce
-portrait est sous la forme d'une allocution qu'un inconnu est supposé
-adresser à madame de Sévigné elle-même, selon la mode de ce temps,
-très-accréditée parmi les habitués de l'hôtel de Rambouillet. On sait
-que par ces sortes de jeux d'esprit, tout en voulant flatter la
-personne qu'on prétendait peindre, on ambitionnait cependant le mérite
-de la ressemblance; on atténuait les défauts, mais on ne les passait
-pas sous silence; on exagérait les louanges, mais on n'en donnait point
-de fausses. Pour madame de Sévigné, les témoignages contemporains les
-moins contestables et les plus irrécusables attestent la parfaite
-exactitude et la précision des traits du portrait que madame de La
-Fayette en a fait. Nous ne citerons ici que les passages qui se
-rapportent à l'objet qui nous occupe.
-
-«Sachez donc, madame (dit l'inconnu à madame de Sévigné), si par hasard
-vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre
-personne, qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi charmante lorsque
-vous êtes animée par une conversation dont la contrainte est bannie. Le
-brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos
-yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que les
-oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux[84].»
-
- [84] _Lettres de madame de Sévigné_, t. I, p. LXXII.
-
-Cette expression d'_un esprit qui éblouit les yeux_ a été blâmée, comme
-étant du style de précieuse; et il est certain qu'elle en a le
-caractère. C'est peut-être même une de celles que Molière, s'il l'avait
-connue, eût signalée pour la ridiculiser. Boileau l'a cependant
-employée depuis, et quoique ce soit d'une manière moins hardie, il a
-été critiqué sur ce point par le poëte le Brun[85]. Nous avons en vain
-cherché une expression qui peignit d'une manière aussi vraie, aussi
-énergique, l'effet produit par une jolie femme encore dans tout l'éclat
-et toute la fraîcheur du bel âge, qui, s'animant par l'action d'une
-conversation enjouée ou passionnée, électrise les âmes de ceux qui
-l'écoutent, et par ses gestes, ses paroles, ses regards, les plonge
-dans un enivrement dont ils ne peuvent se défendre. N'est-il pas vrai
-que cette femme, dont il y a peu d'instants on se contentait de louer
-froidement la beauté, brille alors d'attraits si variés, d'un effet si
-prompt, si puissant, si inattendu, que sa vue nous émeut encore plus
-que ses paroles? Le jeune homme ardent et sensible qui, dans l'âge
-fougueux des passions et dans de telles circonstances, éprouva plus
-d'une fois, en regardant une femme, de véritables éblouissements, n'ira
-pas chercher d'autre expression que celle dont madame de La Fayette
-s'est servie pour rendre l'effet magique produit par madame de Sévigné,
-quand, avec cet abandon, cette grâce, cet entraînement, cette éloquence
-qui lui étaient naturels, elle parlait avec feu d'un sujet qui lui
-plaisait, au milieu d'un cercle d'où, comme le dit madame de La
-Fayette, la contrainte était bannie. Autrement, selon une tradition qui
-est venue jusqu'à nous[86], elle portait dans le monde une telle
-habitude de sécurité, d'insouciance, qu'en certains moments elle se
-faisait oublier, et paraissait presque nulle.
-
- [85] BOILEAU, _épître IX_, édit. de Berriat Saint-Prix, t. II, p.
- 108.--AUGER, _Mercure de France_, mars 1808, p. 601.
-
- [86] L'abbé DE VAUXELLES, _Réflexions sur les lettres de madame
- de Sévigné_, t. I, p. LXXI.
-
-Mais continuons de citer madame de La Fayette, et n'oublions pas de
-remarquer que, dans ce portrait, c'est un homme qui est censé parler:
-
-«Votre âme est grande et noble; vous êtes sensible à la gloire et à
-l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins aux plaisirs; vous paraissez
-née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous. Votre
-présence augmente les divertissements, et les divertissements
-augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin, la joie est
-l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire
-qu'à qui que ce soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée;
-mais, à la honte de notre sexe, votre tendresse vous a été inutile, et
-vous l'avez renfermée dans le vôtre. Votre cœur, madame, est sans
-doute un bien qui ne peut se mériter; jamais il n'y en eut un si
-généreux, si bien fait, si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent
-de ne pas le montrer toujours tel qu'il est; mais, au contraire, vous
-êtes si accoutumée à n'y rien sentir qui ne vous soit honorable, que
-vous y laissez voir ce que la prudence vous obligerait à cacher. Vous
-êtes la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été,
-et, par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus
-simples compliments de bienséance paraissent en votre bouche des
-protestations d'amitié; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous
-s'en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans
-qu'ils puissent se dire quelle marque vous leur avez donnée de l'une et
-de l'autre.»
-
-C'est surtout par ce dernier trait du caractère de madame de Sévigné,
-où la coquetterie naturelle à son sexe avait bien quelque part, qu'on
-comprend combien il était difficile à celui qu'elle avait enchaîné à
-son char, de pouvoir s'en détacher.
-
-Ménage ne l'éprouva que trop. Ce littérateur eut de son vivant une
-prodigieuse célébrité, et est un des érudits de son siècle le plus
-souvent cité par ceux du nôtre; ce qu'il doit plutôt à la variété qu'à
-la perfection de ses travaux, qui sont cependant très-recommandables.
-Ménage était bien fait, et d'une figure agréable; il réunissait au goût
-des lettres une forte inclination pour les femmes. Aussi ce penchant le
-porta-t-il toute sa vie à faire des vers pour elles, dans toutes les
-langues qu'il savait, c'est-à-dire en grec, en latin, en espagnol, en
-italien, en français; et il les faisait aussi bien qu'on peut les faire
-lorsqu'on n'est pas né poëte. Le jeune Boileau, qui sentait sa force et
-sa vocation, et appréciait à leur juste valeur les vers si vantés de
-Ménage, peut-être en secret jaloux de la réputation qu'il s'était
-acquise et de ses succès auprès des dames, avait cherché, dans une de
-ses premières satires, à le ridiculiser, et avait dit:
-
- Si je pense parler d'un galant de notre âge,
- Ma plume pour rimer rencontrera Ménage[87].
-
-Mais trouvant que Ménage, qui joignait à beaucoup d'amabilité dans la
-société un mérite réel, ne prêterait pas facilement au ridicule,
-Boileau, lorsqu'il livra cette satire à l'impression, changea ces vers,
-et à Ménage substitua l'abbé de Pure[88].
-
- [87] _Recueil de vers choisis_, 1665, in-12.
-
- [88] _Ibid._--BOILEAU, _Satire_ II, t. I, p. 44 de l'édit. de
- Saint-Marc.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 126,
- in-8º.
-
-L'abbé Ménage (car il était aussi abbé, et, comme bien d'autres, pour
-posséder des bénéfices, mais non pour exercer les fonctions
-ecclésiastiques) pouvait avoir trente-deux ou trente-trois ans
-lorsqu'il connut Marie de Rabutin-Chantal, et qu'il consentit à lui
-donner des leçons. Il n'avait encore rien publié, mais il était en
-grande réputation parmi les savants, tant français qu'étrangers, et en
-correspondance régulière avec les plus renommés d'entre eux[89]. Ménage
-ne put donner ses soins à l'instruction de Marie Chantal sans en
-devenir amoureux; et il jouissait délicieusement des marques d'amitié
-qu'elle lui donnait, et du succès de ses leçons, lorsque les
-dispositions faites pour le mariage de sa jeune élève avec le marquis
-de Sévigné vinrent contrister son cœur. Il est présumable que Marie
-Chantal, alors fortement préoccupée de son changement d'état, oublia
-trop alors le pauvre Ménage, ou que lui-même s'aperçut, quoiqu'un peu
-tard, qu'il devait chercher par l'absence un remède à une passion sans
-espoir. Il voulut donc rompre avec elle, et prit pour prétexte, réel ou
-supposé, quelque marque d'inattention qui lui faisait penser que ses
-soins ne lui étaient plus aussi agréables que par le passé. L'amour
-malheureux éprouve une sorte de soulagement à rejeter sur l'objet aimé
-le tort des peines qu'il éprouve: c'est encore un moyen de l'occuper de
-soi et d'avoir avec lui quelque chose de commun; c'est une sorte de
-compensation et de vengeance que de lui faire partager les tourments
-dont il est la cause. Ce projet de rupture de Ménage donna lieu à une
-correspondance entre lui et son élève, dont il ne nous reste que deux
-lettres; mais elles suffisent pour nous montrer que Marie Chantal,
-toute jeune qu'elle était, avait compris que l'amour de Ménage était
-pour elle sans conséquence, et ne la forçait point à se priver des
-assiduités d'un homme dont la société était agréable et instructive, et
-pour lequel elle avait une véritable amitié. L'adresse qu'elle met à le
-retenir se manifeste assez dans la lettre suivante, et prouve que dès
-son plus jeune âge madame de Sévigné n'était point étrangère à l'art
-des coquettes, et que si sa vertu ne lui permettait pas de l'employer
-pour conquérir des amants, elle savait en user pour conserver ses amis
-et en augmenter le nombre.
-
- [89] _Mémoires pour servir à la vie de Ménage, dans le
- Ménagiana_, t. I, édit. de 1715.--TALLEMANT DES RÉAUX,
- _Historiettes_, t. IV, p. 137, ou t. VII, p. 39-66, article
- _Ménage_.
-
-
-LETTRE DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL A MÉNAGE.
-
-«Je vous dis, encore une fois, que nous ne nous entendons pas; et vous
-êtes bien heureux d'être éloquent, car sans cela tout ce que vous
-m'avez mandé ne vaudrait guère, quoique cela soit merveilleusement bien
-arrangé. Je n'en suis pourtant pas effrayée; et je sens ma conscience
-si nette de ce que vous me dites, que je ne perds pas l'espérance de
-vous faire connaître sa pureté. C'est pourtant chose impossible, si
-vous ne m'accordez une visite d'une demi-heure; et je ne comprends pas
-par quel motif vous me la refusez si opiniâtrément. Je vous conjure,
-encore une fois, de venir ici; et puisque vous ne voulez pas que ce
-soit aujourd'hui, je vous supplie que ce soit demain. Si vous n'y venez
-pas, peut-être ne me fermerez-vous pas votre porte; et je vous
-poursuivrai de si près, que vous serez contraint d'avouer que vous avez
-un peu tort. Vous me voulez cependant faire passer pour ridicule, en me
-disant que vous n'êtes brouillé avec moi qu'à cause que vous êtes fâché
-de mon départ. Si cela était ainsi, je mériterais les Petites-Maisons,
-et non pas votre haine; mais il y a toute différence, et j'ai
-seulement peine à comprendre que quand on aime une personne et qu'on la
-regrette, il faille, à cause de cela, lui faire froid au dernier point
-les dernières fois qu'on la voit. Cela est une façon d'agir tout
-extraordinaire; et comme je n'y étais pas accoutumée, vous devez
-excuser ma surprise. Cependant je vous conjure de croire qu'il n'y a
-pas un de ces anciens et nouveaux amis dont vous me parlez que j'estime
-ni que j'aime tant que vous; c'est pourquoi, devant que de vous perdre,
-donnez-moi la consolation de vous mettre dans votre tort, et de dire
-que c'est vous qui ne m'aimez plus[90]. CHANTAL.»
-
- [90] _Lettre de Marie de Rabutin-Chantal à Ménage_, t. I, p. 1,
- édit. de Monmerqué, 1820, in-8º.
-
-N'est-il pas charmant de la voir consentir à une séparation à condition
-qu'il lui donnera la consolation de le mettre dans son tort, et cela
-par un aveu qu'elle sait être impossible? Quoi de plus piquant et en
-même temps de plus aimable qu'une telle lettre; et où est le moyen d'y
-résister quand on aime? Ménage ne le put; il chicana, il s'excusa, il
-ergota sur l'expression de _défunte amitié_ qu'elle avait employée dans
-une de ses lettres, et il revint, en esclave soumis, se remettre à la
-chaîne. Elle le prit au mot, et lui répondit ainsi:
-
-
-LETTRE DE MARIE CHANTAL A MÉNAGE.
-
-«C'est vous qui m'avez appris à parler de votre amitié comme d'une
-pauvre défunte; car, pour moi, je ne m'en serais jamais avisée, en vous
-aimant comme je fais. Prenez-vous-en donc à vous de cette vilaine
-parole qui vous a déplu, et croyez que je ne puis avoir plus de joie
-que de savoir que vous conservez pour moi l'amitié que vous m'avez
-promise, et qu'elle est ressuscitée glorieusement. Adieu[91].
-
- «CHANTAL.»
-
- [91] _Lettre de Marie Chantal à Ménage_, t. I, p. 3, édit. de M.;
- ou t. I, p. 4, de l'édit. de G. de S.-G.
-
-Le plus récent des commentateurs de madame de Sévigné[92] a cru voir
-dans ces lettres le trouble d'une âme innocente et les agitations d'un
-cœur novice; et rien assurément ne prouve mieux qu'une telle
-assertion combien l'histoire des époques les plus rapprochées de nous
-sont mal connues et mal comprises, lorsque de longues et grandes
-révolutions ont brisé la chaîne des habitudes, oblitéré les traditions
-et changé les préjugés. Pour se méprendre ainsi sur les intentions qui
-ont dicté les lettres de Marie Chantal à Ménage, il a fallu ignorer
-entièrement tout ce que, dans le siècle où elle écrivait, la différence
-du rang et de la naissance imposait de respect et de timidité d'une
-part, et donnait d'assurance et de liberté de l'autre. Mais, sans cette
-considération, il suffit de faire attention aux expressions dont se
-sert Marie Chantal, pour ne pas méconnaître la nature de ses
-sentiments. Si ce qu'on suppose eût été vrai, elle n'aurait pas si
-souvent rappelé à Ménage son amitié; elle ne se serait pas si souvent
-servie pour elle-même du mot _aimer_; elle n'aurait pas sollicité avec
-prière une entrevue. Il n'est pas de fillette de quinze ans, quelque
-inexpérimentée qu'elle soit, à qui, lorsqu'elle aime, l'instinct de la
-pudeur n'apprenne à mettre dans ses aveux plus de réserve. Marie
-Chantal avait dix-huit ans, et connaissait déjà le monde, sa politique
-et ses usages. Les lettres que nous venons de citer suffiraient seules
-pour le prouver; toutes celles qu'elle a écrites depuis à Ménage en
-différents temps, et toute sa conduite envers lui, confirment
-l'interprétation que nous leur avons donnée[93].
-
- [92] GAULT DE SAINT-GERMAIN, _Lettres de Sévigné_, t. I, p. 1.
-
- [93] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 39, édit. de Monmerqué; t. I,
- p. 39 de l'édit. de Gault de Saint-Germain.--_Mém. de Coulanges_,
- p. 323; _Lettres_, t. I, p. 16, en date du 12 janvier.
-
-Un jour madame de Sévigné promit d'aller prendre Ménage dans sa
-voiture, pour aller respirer l'air avec lui au Cours. On sait que cette
-promenade, formée par quatre rangées d'arbres à la suite des Tuileries,
-hors de l'enceinte de la ville, le long de la Seine, était le
-rendez-vous du beau monde dans la belle saison[94]. Madame de Sévigné
-ne put tenir sa promesse; et ce jour elle fut forcée, par une cause
-quelconque et par le mauvais temps, de rester chez elle. Elle chargea
-Montreuil de prévenir Ménage de ce contre-temps. Celui-ci oublia la
-commission. Aussitôt madame de Sévigné, craignant que Ménage ne lui
-supposât un tort qu'elle n'avait pas, se hâta de s'excuser par la
-lettre qui suit:
-
-
-LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.
-
-«Si Montreuil n'était point douze fois plus étourdi qu'un hanneton,
-vous verriez bien que je ne vous ai fait aucune malice; car il se
-chargea de vous faire savoir que je ne pouvais vous aller prendre, et
-me le promit si sérieusement, que, croyant ce qu'il me disait, qu'il
-n'était plus si fou qu'il avait été, je m'en fiai à lui; et c'est la
-faute que je fis. Outre cela, le temps épouvantable qu'il fit vous
-devait assez dire que je n'irais point au Cours. Tout cela vous fait
-voir que je n'ai aucun tort; c'est pourquoi je vous conseille, puisque
-vous êtes revenu de Pontoise, de n'y point retourner pour vous pendre;
-cela n'en vaut pas la peine, et vous y serez toujours reçu quand vous
-voudrez bien. Mon cher, croyez que je ne suis point irrégulière pour
-vous, et que je vous aime très-fort[95].»
-
- [94] LE MAIRE, _Paris ancien et moderne_, 1685, t. III, p. 386.
-
- [95] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de Monmerqué, _lettre_ 25, t. I,
- p. 47; édit. de G. de S.-G., _lettre_ 26, t. I, p. 58. Rien
- n'indique l'année où cette lettre a été écrite, quoique les
- éditeurs la placent sous l'année 1656.
-
-Dans un autre billet, qui porte pour suscription _A l'ami Ménage_, elle
-répond à une lettre qu'il lui avait écrite pour lui demander la
-permission de s'éloigner d'elle, et pour se plaindre de quelque
-refroidissement dans sa correspondance et ses procédés envers lui.
-
-
-LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.
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-«Vous demandez congé de si bonne grâce, qu'il est difficile de vous
-refuser. Il y a bien de la différence de cette fois-ci à l'autre dont
-vous parlez, et de cette lettre à l'autre dont vous parlez encore: j'ai
-fait mon possible pour y pouvoir revenir, mais il m'a été impossible,
-et je ne sais comment elle m'est échappée; le principal est que le
-fonds y est toujours, et ce qui me la fit écrire n'est en rien diminué.
-Je vous ordonne de le croire, et de vous occuper un peu, pendant votre
-voyage, à songer et à dire du bien de moi; j'en ferai de même pour
-vous, et je vous attendrai le lendemain de votre retour à dîner ici.
-Adieu, l'ami; de tous les amis, le meilleur[96].»
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- [96] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_, dans les _Mémoires de M. de
- Coulanges_, publiés par M. Monmerqué, p. 324, in-8º.
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-Ménage, bien loin d'être satisfait d'expressions aussi tendres, y
-voyait l'intention de badiner avec une passion qu'on ne redoutait
-point. Aussi nous verrons pur la suite qu'il s'éloigna souvent de
-madame de Sévigné, et qu'a chaque marque de retour elle a grand soin,
-pour le rattacher, de lui témoigner sa reconnaissance en termes
-affectueux. Le malin Bussy, auquel ce jeu de coquetterie de sa cousine
-envers Ménage n'avait point échappé, rapporte une anecdote piquante
-dont Ménage lui-même confirme la vérité, en reprochant, sans trop
-d'aigreur, à Bussy de l'avoir divulguée[97]. Ménage était chez madame
-de Sévigné un jour qu'elle voulait sortir pour aller faire quelques
-emplettes; sa demoiselle, comme on disait alors, c'est-à-dire sa femme
-de chambre, ne se trouvait point en état de la suivre. Madame de
-Sévigné dit à Ménage de monter avec elle dans son carrosse. Le savant,
-cachant sous un air badin le dépit qu'il éprouvait d'être traité sans
-façon, lui dit qu'il était bien rude pour lui que, non contente des
-rigueurs dont elle le rendait l'objet, elle parût si peu le craindre et
-si peu redouter la médisance: «Mettez-vous, dit-elle, dans mon
-carrosse; et si vous me fâchez, je vous irai voir chez vous[98].»
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- [97] _Ménagiana_, t. IV, p. 215.
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- [98] BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, édit. de Liége, p.
- 32; édit. 1754, t. I, p. 250.
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-Elle n'y manqua pas. Un jour qu'elle partait pour la campagne, elle
-vint lui dire adieu; puis, à son retour, elle se plaignit à lui de ce
-qu'il ne lui avait point écrit: «Je vous ai écrit, lui dit-il; mais
-après avoir relu ma lettre, je la trouvai trop passionnée, et je ne
-jugeai pas à propos de vous l'envoyer[99].»
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- [99] _Ménagiana._
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-Les tête-à-tête de madame de Sévigné avec Ménage étaient d'autant plus
-dangereux pour lui, qu'elle était bien loin d'imiter la roideur de
-certaines précieuses. Elle ne repoussait pas de légères privautés, et
-se laissait facilement baiser les bras et les mains. Ce que Bussy dit à
-cet égard[100] est confirmé par une petite anecdote que Ménage rapporte
-lui-même: «Je tenais, dit-il, une des mains de madame de Sévigné dans
-les miennes; lorsqu'elle l'eut retirée, M. Peletier me dit: «Voilà le
-plus bel ouvrage qui soit sorti de vos mains[101].»
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- [100] BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_; Liége, in-12, p.
- 45.
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- [101] _Ménagiana_, t. I, p. 167.
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-La passion bien connue de Ménage pour madame de Sévigné et ses manières
-avec elle lui valurent une petite leçon, qui lui fut donnée par la
-marquise de Lavardin, dans le carrosse de laquelle il voyageait. Tous
-deux se rendaient en Bretagne, pour aller voir madame de Sévigné.
-Ménage, qui se trouvait seul avec la marquise de Lavardin, se mit à
-faire le galant, et lui prenait les mains pour les baiser: «Monsieur
-Ménage, lui dit en riant madame de Lavardin, vous vous recordez pour
-madame de Sévigné[102].»
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- [102] _Ibid._, t. III, p. 233.
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-Un jour, madame de Sévigné embrassa Ménage avec familiarité, et comme
-elle aurait pu faire avec un frère. S'apercevant de l'étonnement de
-plusieurs des hommes présents, dont quelques-uns lui faisaient la cour,
-elle se retourna vers eux en riant, et leur dit: «C'est ainsi qu'on
-baisait dans la primitive Église.»
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-Madame de Sévigné eut toujours dans Ménage une grande confiance, et
-elle lui faisait confidence de ses affaires les plus secrètes. Après un
-entretien de ce genre, il lui dit un jour: «Je suis actuellement votre
-confesseur, et j'ai été votre martyr!»--«Et moi votre vierge,
-répliqua-t-elle gaiement[103].
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- [103] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires manuscrits_, in-folio, 566 à
- 568.
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-Elle avait pour son savoir cette estime et cette déférence que l'on
-conserve toujours pour un maître; toutefois, cela ne la rendait pas
-plus soumise à ses décisions sur la langue lorsqu'elles n'étaient pas
-de son goût. Tout le monde sait qu'ayant demandé à Ménage des nouvelles
-de sa santé, il lui répondit: «Madame, je suis enrhumé.»--«Je la suis
-aussi,» dit madame de Sévigné. Ménage, fidèle à ses anciennes habitudes
-à l'égard de son écolière, lui fit observer, avec raison, que, selon
-les règles de la langue, elle devait dire, Je le suis.--«Vous direz
-comme il vous plaira, reprit-elle avec vivacité; mais, moi, si je
-disais ainsi, je croirais avoir de la barbe au menton.»
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-Chapelain avait contribué plus encore que Ménage à l'éducation de
-madame de Sévigné; mais il avait près de cinquante ans lorsque son
-élève se maria, et par son âge comme par son caractère il se trouvait à
-l'abri de toute séduction: cependant il est inscrit dans le
-dictionnaire de Somaize, ainsi que Ménage, au nombre de ceux qui se
-montraient les plus assidus aux cercles et dans la ruelle de la jeune
-marquise de Sévigné[104].
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- [104] SOMAIZE, _le Grand Dictionnaire historique des Précieuses_,
- seconde partie, p. 151.
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-Le chevalier de Méré, qui dans le monde prenait rang entre les
-courtisans et les auteurs, et qui était lorsque Ménage vint à Paris un
-des hommes les plus à la mode, se mit aussi au nombre des poursuivants
-de madame de Sévigné. Ses succès dans les ruelles lui faisaient penser
-qu'il était le cavalier le plus accompli de son temps. Pour l'esprit,
-il se croyait supérieur à Voiture, parce qu'il avait fait quelques
-critiques assez justes de son style. Une légère teinture des sciences
-l'avait mis en rapport avec les Pascal et les Huyghens, et d'autres
-grands physiciens de cette époque; et, prenant au pied de la lettre les
-éloges qu'ils lui donnaient, il se croyait leur égal pour le
-génie[105]. Il accueillit Ménage, qui lui fut présenté par Balzac, et
-loua ses écrits. Ménage, dont la réputation était naissante, ne se
-montra point ingrat; il vanta partout le chevalier de Méré, et même le
-présenta chez plusieurs dames qui aimèrent à le recevoir, et
-particulièrement chez la duchesse de Lesdiguières, dont Méré devint
-l'ami, et à laquelle il a adressé le plus grand nombre des lettres qui
-nous restent de lui. Il est probable que ce fut aussi à Ménage que le
-chevalier de Méré dut la connaissance de madame de Sévigné; et par là
-Ménage se donna un nouveau rival, sinon très-redoutable, du moins
-très-assidu[106]. Ce fut au chevalier de Méré que Ménage dédia ses
-_Observations sur la Langue Française_; et dans l'épître dédicatoire il
-lui dit: «Je vous prie de vous souvenir que lorsque nous faisions notre
-cour ensemble à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque
-passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrais
-volontiers qu'elle vous aimât plus que moi, parce que je vous aimais
-aussi plus que moi-même[107].» Ce n'est là qu'une de ces insipides
-phrases de dédicace comme on en faisait alors, sans sincérité, sans
-vérité.
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- [105] DE MÉRÉ, _Œuvres, lettre 19 à Pascal_, t. II, p. 60 à
- 63.
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- [106] _Ménagiana_, t. II, p. 363.--DE MÉRÉ, _Œuvres_, t. II,
- p. 5, 54, 56, 97, 116, 149, 175.
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- [107] MÉNAGE, _Observations sur la Langue Française_, 1672,
- in-folio.
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-Madame de Sévigné appréciait beaucoup dans Ménage les qualités solides
-de l'ami, l'érudition de l'homme de lettres. Elle était flattée de ses
-hommages, heureuse de ses conseils, et aurait regretté d'en être
-privée; mais elle n'avait, au contraire, que des répugnances pour la
-fatuité et le pédantisme du chevalier de Méré. Elle parle, dans une de
-ses lettres, avec beaucoup de dédain, de son _chien de style_, et de la
-ridicule critique qu'il fait, en collet monté de l'esprit libre, badin
-et charmant de Voiture[108].
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- [108] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 24 novembre 1679, t. VI, p. 31.
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-Méré, qui dans le commencement de la faveur de madame de Maintenon
-s'attribuait sans façon l'honneur de l'avoir formée, parce qu'il lui
-avait été de quelque utilité dans sa jeunesse, et qui, en lui proposant
-de l'épouser, lui avait écrit[109]: «Je ne sache point de galant homme
-aussi digne de vous que moi»; Méré n'était pas de l'espèce de ceux que
-préférait madame de Sévigné: mais elle le supportait, et même le
-traitait avec les égards que lui paraissait exiger la réputation que
-certaines ruelles lui avaient faite[110]. Une telle conduite ne doit
-point être taxée de fausseté, et montre, au contraire, une sagesse
-digne de louange. Il serait trop long, trop ennuyeux, et aussi trop
-dangereux, d'être continuellement en discussion avec le monde au milieu
-duquel on vit. C'est ce qui arriverait à tout homme judicieux, s'il
-s'obstinait à ne vouloir prendre les choses que pour ce qu'elles sont
-réellement, et s'il refusait toujours de consentir à les admettre pour
-ce qu'elles sont réputées être.
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- [109] MÉRÉ, _Œuvres, lettre 43_, t. II, p. 122, 124, édit.
- d'Amsterdam, 1692.
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- [110] MONMERQUÉ, article MÉRÉ, dans la _Biographie universelle_.
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-Avec moins de savoir, moins d'importance et de vanité, mais avec plus
-d'esprit et d'amabilité, le jeune abbé de Montreuil, ami et depuis
-secrétaire de Cosnac, évêque de Valence, contribua beaucoup plus que le
-chevalier de Méré à l'agrément de la société que réunissait madame de
-Sévigné. Jovial, étourdi; montrant souvent ses belles dents; d'une
-humeur libre, paresseuse; dissipant en voyages, en plaisir, les revenus
-d'assez gros bénéfices; parlant un peu l'italien et l'espagnol, et
-faisant négligemment et facilement des madrigaux et des chansons pour
-les femmes auxquelles il aimait à plaire, tel était Montreuil[111]. On
-sait que le soin qu'il prit d'envoyer ses vers à tous les faiseurs de
-recueils lui a valu l'honneur de fournir une rime à Boileau[112]. Il ne
-sut point mauvais gré à ce poëte d'un léger trait de satire qui a
-transmis son nom à la postérité plus sûrement que les deux éditions de
-ses ouvrages qu'il a lui-même publiées. Outre le joli madrigal qu'il a
-composé pour madame de Sévigné, et que nous avons rapporté dans le
-chapitre précédent[113], son recueil contient encore deux lettres qu'il
-lui a adressées, et que les éditeurs de madame de Sévigné n'ont point
-reproduites. Nous aurons occasion d'en faire mention à leur date.
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- [111] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 64.
-
- [112] BOILEAU, _Satire VII_, vers 83, t. I, p. 114 de l'édition
- de Saint-Marc, 1747; ou t. I, p. 178, édition de Saint-Surin,
- 1821, in-8º.
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- [113] _Voyez_ ci-dessus, chapitre V, p. 50.
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-Dans la même classe que Montreuil était Marigny. Quoique ayant la
-prétention d'être noble d'ancienne date, il était fils d'un marchand de
-fer possesseur de la seigneurie de Marigny, dans le Nivernais. Parmi
-tous les cavaliers qui formaient son galant cortége, madame de Sévigné
-n'en comptait pas de plus gai, de plus spirituel, de plus réjouissant
-que ce chansonnier de la Fronde, gros, court, rebondi, au teint
-fleuri; il avait fait un voyage en Suède, et passait pour avoir obtenu
-les bonnes grâces de la reine Christine[114]. Il était attaché au
-coadjuteur depuis cardinal de Retz, et presque un des familiers du
-marquis de Sévigné lorsque celui-ci épousa Marie de Chantal; mais à
-cette époque son âge, déjà mûr, et son goût pour le vin et la bonne
-chère, le rendaient pour notre jeune marquise un séducteur peu
-dangereux: toutefois, elle goûtait beaucoup son intarissable gaieté, la
-facilité, la grâce et la finesse mordante de son esprit[115].
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- [114] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 263, in-8º, ou t. VII, p.
- 179, et la correspondance de Chanut, mss., t. I, Bib. Roy.
-
- [115] _Lettre de M_. DE MARIGNY, la Haye, 1658, in-12 de 84
- pages.--_Å’uvres de M._ DE MARIGNY, en vers et en prose, 1674,
- in-12 de 162 pages.--Fr. NÉE DE LA ROCHELLE, _Mémoires pour
- servir à l'histoire politique et littéraire du département de la
- Nièvre_, 1827, in-8º, t. III, p. 152-156.
-#/
-
-Saint-Pavin, le petit bossu[116], était aussi une des connaissances les
-plus anciennes de madame de Sévigné, et une des plus intimes. Il avait
-une maison à Livry, lieu dont son père, président aux enquêtes et
-prévôt des marchands, était seigneur. Cet aimable voluptueux, qui
-dépensait d'une manière peu exemplaire les revenus de ses bénéfices,
-attirait à sa campagne, par son amabilité, son humeur joyeuse et sa
-bonne chère, la meilleure société de Paris. Le prince de Condé, au
-retour de la guerre, ne manquait jamais, pour se délasser, d'y aller
-passer un jour ou deux[117]. Saint-Pavin était le premier à plaisanter
-des difformités de sa taille. Il a lui-même tracé ainsi son portrait:
-
- Soit par hasard, soit par dépit,
- La nature injuste me fit
- Court, entassé, la panse grosse,
- Au milieu de mon dos se hausse
- Certain amas d'os et de chair,
- Fait en pointe de clocher;
- Mes bras d'une longueur extrême,
- Et mes jambes presque de même,
- Me font prendre le plus souvent
- Pour un petit moulin à vent.
-
- [116] SAINT-PAVIN, _Poésies_, p. 79 et 80, édit de Saint-Marc,
- 1749, p. 35.
-
- [117] Id., _Avertissement_, p. 1.--TITON DU TILLET, _Parnasse_,
- p. 298.
-
-Saint-Pavin eut occasion de voir la jeune Marie de Chantal à Livry,
-chez son cousin l'abbé de Coulanges, où il allait fréquemment, amenant
-avec lui ses compagnons de plaisir[118]. Il fut charmé de la jeune et
-belle Bourguignonne; et il lui exprima très-familièrement dans ses vers
-ce qu'il ressentait. Il continua sur le même ton après qu'elle fut
-mariée. Madame de Sévigné pouvait, sans craindre la calomnie, s'amuser
-des attentions et des hommages d'un homme très-spirituel, mais si peu
-propre par sa conformation à inspirer de l'amour. Aussi se
-plaisait-elle dans sa société; on voit même qu'elle aimait à lui
-écrire. Il lui dit dans une fort jolie épître:
-
- Je ne me pique point d'écrire,
- J'y veux renoncer désormais;
- Et même j'oublierais à lire,
- Si vous ne m'écriviez jamais[119].
-
- [118] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1129, t. XI, p. 126, 213; t. I, p. 311;
- t. IX, p. 243.--L'abbé LE BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_,
- t. VI, p. 197; SAINT-PAVIN, _Poésies_, 1759, in-12, p. 35.
-
- [119] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de Monmerqué, in-8º, t. I, p. 6.
-
-Après son mariage, dans la belle saison, madame de Sévigné se faisait
-un plaisir d'aller passer tous les vendredis à Livry, chez son tuteur.
-Saint-Pavin, qui à cette époque de l'année n'habitait jamais la ville,
-ne la voyait que ces jours-là; et il les passait si agréablement,
-qu'il fit à ce sujet l'impromptu suivant:
-
- Seigneur, que vos bontés sont grandes
- De nous écouter de si haut!
- On vous fait diverses demandes;
- Seul vous savez ce qu'il nous faut.
- Je suis honteux de mes faiblesses.
- Pour les honneurs, pour les richesses,
- Je vous importunai jadis:
- J'y renonce, je le proteste.
- Multipliez les vendredis,
- Je vous quitte de tout le reste.
-
-On voit, par une facile épître faite sur deux rimes, le plaisir qu'il
-éprouvait à correspondre avec madame de Sévigné:
-
- M'envoyer faire un compliment
- Par un laquais sans jugement,
- Qui ne sait ce qu'il veut me dire,
- C'est vous commettre étrangement;
- Vous feriez bien mieux de m'écrire:
- On s'explique plus finement,
- Et la réponse qu'on s'attire,
- Quand elle est faite galamment,
- Se refuse malaisément
- D'une personne qui soupire
- Toujours respectueusement.
- Essayons ces choses pour rire:
- Dans un billet adroitement
- Je vous conterai mon martyre;
- A le recevoir, à le lire,
- Vous façonnerez[120] grandement,
- Et vous répondrez fièrement,
- Donnant pourtant votre agrément
- Au beau feu que l'amour inspire.
- Ceux qui voudront malignement
- Traiter de trop d'emportement
- Ce commerce, pour en médire,
- Ne diront pas certainement:
- Telle maîtresse, tel amant
- Sont faits égaux comme de cire.
- Vous êtes belle assurément,
- Et je tiens beaucoup du satyre[121].
-
- [120] C'est-à-dire: _vous ferez des façons_. MONTAIGNE emploie ce
- mot dans ce sens.
-
- [121] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 243, no 1129.
-
-Ce fut aussi vers cette époque, et dès le commencement de son mariage,
-que madame de Sévigné fit connaissance avec Segrais. Le comte de
-Fiesque, fils de la gouvernante de mademoiselle de Montpensier, fut
-éloigné de la cour, et se retira à Caen. Dons cette ville il se lia
-avec Segrais, qui, alors âgé de vingt ans, avait déjà acquis dans sa
-province une petite célébrité littéraire par la composition d'une
-tragédie et d'un roman. Le comte de Fiesque, lorsqu'il fut rappelé de
-son exil, emmena avec lui Segrais, et le présenta à la cour, où il eut
-des succès, possédant les qualités de l'homme du monde à un plus haut
-degré encore que celles de l'homme de lettres. Mademoiselle de
-Montpensier le fit entrer dans sa maison en qualité de gentil-homme
-ordinaire[122]. Il fut aussi introduit à l'hôtel de Rambouillet, et se
-lia intimement avec Ménage et Chapelain; il eut toujours une haute
-opinion de leur savoir et de leur talent. On voit que ses sociétés, ses
-admirations, ses affections, étaient les mêmes que celles de madame de
-Sévigné. Les éloges que dans la suite Boileau donna à ses vers[123] ne
-purent lui faire pardonner ceux que le satirique décocha contre ses
-amis, et surtout contre Chapelain[124]. Ce fut encore une sympathie de
-plus avec madame de Sévigné. Aussi conserva-t-elle toujours Segrais
-comme ami. Dans les premiers temps de leur connaissance, il aspira
-comme tant d'autres à un autre titre. Il était presque du même âge
-qu'elle, et fort aimable[125]. Un jour, il perdit une discrétion en
-jouant avec elle, et lui adressa ce madrigal impromptu, qui depuis a
-été imprimé dans ses œuvres[126]:
-
- Vous m'avez fait supercherie:
- Faites-moi raison, je vous prie,
- D'une si blâmable action.
- En jouant avec vous, jeune et belle marquise,
- Je n'ai cru hasarder qu'une discrétion,
- Et m'y voilà pour toute ma franchise.
- Mais qu'ai-je fait aussi? Ne savais-je pas bien
- Qu'on perd tout avec vous, et qu'on n'y gagne rien?
-
- [122] _Vie de Segrais_, dans les _Å’uvres_ DE SEGRAIS, t. I.
-
- [123] BOILEAU, _Art poétique_, chant IV, t. II, p. 300, édit. de
- Saint-Surin.
-
- [124] _Segraisiana_.--SEGRAIS, _Å’uvres_, t. II, p. 64.
-
- [125] _Vie de Segrais_, dans ses _Œuvres_, édit. de 1755, t.
- I, p. 1.--_Ibid._--_Segraisiana_, t. II, p. 107.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ en date du 5 mai 1689, t. VIII, p. 462, et t. I, p.
- 301; t. II, p. 45; t. IV, p. 478; t. V, p. 344.
-
- [126] SEGRAIS, _Å’uvres_, 1755, t. I, p. 274.--_Diverses
- Poésies_ de Jean REGNAUT DE SEGRAIS, gentil-homme normand; Paris,
- chez Antoine Sommaville, 1659, in-12, p. 78.--SEGRAIS, _Poésies_,
- 3e édit., p. 278.
-Nous venons de faire connaître une partie de ceux qui, admis dans
-la société intime de madame de Sévigné durant les premières années
-de son entrée dans le monde, ne déguisèrent pas le désir qu'ils
-avaient de l'aider à se venger des indignes procédés de son mari.
-Passons à ceux d'un rang plus élevé.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
- Influence de l'éducation et des préjugés de rang et de naissance
- sur le sentiment de l'amour.--Différences entre le siècle de
- Louis XIV et le nôtre sous ce rapport.--Des personnages de la
- haute classe qui firent leur cour à madame de Sévigné.--Du prince
- de Conti.--De Turenne.--Du marquis de Noirmoutier.--De
- Servien.--De Fouquet.--Du comte du Lude.--Sa passion pour madame
- de Sévigné.--Ce que Bussy a dit de la nature de leur liaison.--De
- Bussy.--Toute sa vie se trouve liée à celle de madame de
- Sévigné.--Nécessité de la connaître.--Portrait de Bussy.--Son
- caractère.--Désordres de sa jeunesse.--Ses premières aventures
- galantes.--A Guise avec une jeune veuve.--Il va à
- Châlons.--Devient amoureux de mademoiselle de Romorantin.--Sa
- liaison avec une bourgeoise de la ville.--Dernière conversation
- de Bussy avec mademoiselle de Romorantin.--Ce qu'elle devint
- depuis.--Suite et fin de la liaison de Bussy avec la bourgeoise
- de Châlons.--Bussy va en garnison à Moulins.--Son intrigue avec
- une comtesse.--Il devient amoureux d'une de ses parentes.--Se
- montre délicat et généreux envers elle.--Son père s'oppose au
- mariage qu'il veut contracter.--On le marie avec mademoiselle de
- Toulongeon.--Il revoit sa parente mariée.--Renoue sa liaison avec
- elle.--Il devient amoureux d'une autre parente, dont il n'obtient
- rien.--Il devient amoureux de sa cousine Marie de Rabutin-Chantal
- aussitôt après qu'elle fut mariée au marquis de Sévigné.--Il
- regrette de ne l'avoir pas épousée, et forme le projet de la
- séduire.
-
-
-L'homme change par la civilisation; et à mesure qu'elle se complique on
-voit s'altérer en lui jusqu'à ces penchants irrésistibles que le
-Créateur lui a donnés pour l'accomplissement de ses fins les plus
-universelles. L'amour même, cette loi générale de tous les êtres
-vivants, cette grande nécessité de la création, se modifie selon l'état
-des sociétés humaines, et subit aussi les conséquences des révolutions
-qu'elles éprouvent. Dans les premiers âges des nations, l'objet de
-toutes les pensées, le but de toutes les ambitions, c'est la
-satisfaction des besoins physiques; chez les peuples depuis longtemps
-civilisés, familiarisés avec le luxe et les arts, le cœur et
-l'imagination se créent d'autres éléments de bonheur, des jouissances
-d'un autre ordre; et les rapports entre les deux sexes s'imprègnent de
-toutes les conditions auxquelles l'existence est soumise, et sans
-lesquelles elle devient un fardeau insupportable. L'amour alors a
-besoin, pour naître, de la conformité d'idées, de sentiments, qui
-résultent du même genre de vie, des mêmes habitudes; et, parmi ceux que
-la fortune a dispensés de tous soins matériels, les causes morales qui
-le produisent sont plus énergiques que les causes physiques. C'est dans
-l'âme et non dans les sens que s'allume d'abord le foyer de cette
-passion. Les beaux traits, les charmes ravissants d'une femme de la
-classe inférieure, commune dans son langage, ignoble dans ses manières,
-pourront bien exciter, pour quelque temps, le désir de celui qui a été
-habitué à rechercher dans celle qu'il aime tout ce qu'il estime le plus
-dans lui-même; mais jamais ils ne feront naître cette passion qui nous
-fait vivre en autrui, qui transporte notre existence tout entière dans
-l'objet aimé.
-
-C'est pourtant à la confusion des rangs, au nivellement des diverses
-classes de la société, qu'est dû ce débordement de mœurs qui
-prévalut en France dans le dix-huitième siècle. Lorsque les plus grands
-seigneurs eurent mis leur amour-propre à ne pas se distinguer, par
-leurs manières et leurs façons de vivre, de l'artiste et de l'homme de
-lettres; lorsque les femmes des financiers, des marchands opulents,
-n'offrirent plus de différence par leur éducation, par leur
-habillement, avec les dames du plus haut rang; quand l'égalité fut
-reconnue entre tous les gens du monde comme une condition essentielle
-aux relations sociales, alors disparurent tous les obstacles qui
-s'opposaient à la réciprocité des sentiments. La politesse,
-l'instruction, le savoir-vivre, les déférences mutuelles, la liberté du
-discours, tout fut égal entre des personnes qui présentaient d'ailleurs
-tant d'inégalités sous les rapports du rang, de la naissance et de la
-fortune. Bien plus, tant d'admiration fut prodiguée aux talents
-agréables, qu'on mit dans les plus hautes classes de l'orgueil à y
-exceller. Dès lors il ne dut plus y avoir de conquête trop relevée pour
-un musicien ou un danseur; c'était le maître qui consentait à se livrer
-à son élève.
-
-Il n'en était point ainsi du temps de madame de Sévigné. Les diverses
-classes de la société se mêlaient entre elles, sans se confondre.
-Jusque dans la familiarité d'un commerce journalier, elles maintenaient
-les degrés de subordination, et les nuances de ton et de manières qui
-les distinguaient aussi sûrement que la diversité de leurs habits.
-L'inégalité des rangs et des conditions établissait des barrières dont
-l'amour s'effarouchait, et qu'il cherchait rarement à franchir.
-
-Ainsi donc, parmi ceux qui aspiraient aux faveurs de madame de Sévigné,
-les hommes de la cour et ceux de la haute noblesse étaient les seuls
-qui pouvaient l'attaquer avec avantage, les seuls qui fussent
-réellement dangereux pour elle. Son humeur libre, gaie, joviale, et sa
-coquetterie naturelle, firent qu'il s'en présenta plusieurs; et comme
-nous les retrouvons presque tous au nombre de ses amis les plus dévoués
-et les plus assidus, il est essentiel de les faire connaître au
-lecteur.
-
-Le premier de tous, par son rang et sa naissance, était le prince de
-Conti, frère du grand Condé. Moins habile que lui sur le champ de
-bataille, il était auprès des femmes plus spirituel et plus aimable, et
-obtint auprès d'elles plus de succès, quoiqu'il fût contrefait[127].
-
- [127] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 17; _lettre de Bussy_ en date
- du 16 juin 1654.
-
-Le grand Turenne eut toujours pour les femmes le penchant le plus
-décidé; et ses instances auprès de madame de Sévigné furent assez vives
-pour la forcer de se dérober à ses visites, devenues trop fréquentes
-pour ne pas la compromettre[128]. On trouve aussi dans cette liste le
-marquis de Noirmoutier et le comte de Vassé, qui se battit en duel, en
-1646, avec le comte Rieux de Beaujeu, capitaine de cavalerie dans le
-régiment de Grancey[129]. Il faut ajouter encore les deux surintendants
-des finances Servien et Fouquet, surtout ce dernier, pour lequel madame
-de Sévigné fit voir un attachement si sincère et si vif dans sa
-disgrâce.
-
- [128] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 42; _lettre de Bussy_ en date
- du 7 octobre 1655.
-
- [129] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 113, édit. in-12, p. 141 de l'édit.
- in-4º.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém. mss._, in-folio, p. 566 et
- 567.
-
-Mais tous ces amants n'osèrent concevoir l'espoir de réussir auprès de
-madame de Sévigné qu'après qu'elle eut perdu son mari; tandis que le
-comte du Lude et Bussy-Rabutin voulurent surprendre son inexpérience
-aussitôt après son mariage, et cherchèrent à tirer parti, au profit de
-l'amour, des justes mécontentements de l'hymen.
-
-Le comte du Lude, quoique assez laid de visage, était grand, bien fait;
-et, ce qui n'était pas alors un avantage médiocre, même pour un homme,
-il avait une belle chevelure. Il excellait à tous les exercices,
-dansait avec une grâce remarquable, maniait un cheval avec une
-hardiesse et une dextérité merveilleuses, et était habile à l'escrime.
-A toutes ces qualités du corps il joignait encore celles de
-l'esprit[130]; c'était un des hommes de France dont on citait le plus
-de bons mots. On ne doutait point de son courage; il en avait donné des
-preuves dans plusieurs combats singuliers; mais la douceur de son
-caractère et son naturel enclin à la mollesse lui donnaient de
-l'éloignement pour les fatigues et les violences de la guerre. Ce fut
-la faveur du monarque plutôt que ses exploits et ses services qui le
-portèrent successivement jusqu'aux premiers grades militaires. Il fut
-par la suite nommé grand maître de l'artillerie, puis créé duc; par
-héritage et par le revenu de ses charges, il se vit possesseur d'une
-immense fortune[131]. Il aimait le plaisir, et s'était acquis auprès
-des femmes cette sorte de réputation qui se concilie les bonnes grâces
-de toutes, parce qu'elle suppose plus de vivacité dans l'attaque, plus
-d'excuses dans la défaite, plus de gloire dans la résistance. Ce qui
-contribuait à lui conserver la bienveillance générale du beau sexe,
-c'est que, quoique volage en amour, il n'était jamais perfide. Il
-n'aimait pas longtemps, mais il aimait fortement; souvent ses larmes
-témoignaient de la violence et de la sincérité de sa passion, et
-attendrissaient celles que ses séductions n'avaient pu fléchir. Il
-portait jusque dans les déréglements de la volupté les sentiments d'un
-homme juste. Souvent infidèle, jamais il ne cherchait à se venger d'une
-infidélité; toujours discret et modeste dans ses triomphes, il prenait
-autant de soin pour ménager la réputation des femmes qu'il avait
-autrefois aimées, que de celles dont l'intérêt présent de son amour lui
-faisait un devoir de cacher les écarts à la malignité publique[132].
-
- [130] _Ménagiana_, t. I, p. 205.
-
- [131] SÉVIGNÉ, édit. de Monmerqué, 1820, in 8º, t. V, p. 343,
- note B.--DANGEAU, _Journal_ des 30 et 31 août 1685, t. I, p. 71,
- édit. 1830.
-
- [132] BUSSY-RABUTIN, _Hist. amoureuse des Gaules_, édit. 1754, t.
- I, p. 260 à 262, et p. 42 de l'édit. de Liége.
-
-Si sa passion pour madame de Sévigné fut connue, ce fut par le coupable
-libelle de Bussy. Cette publicité fit que madame de Sévigné plaisantait
-de cet amour longtemps après dans une lettre à sa fille. Cette lettre
-nous apprend que les deux mariages que le comte du Lude contracta
-successivement dans le cours de sa vie ne firent point cesser ses
-intrigues galantes. Madame de Coulanges fut au nombre de celles dont il
-parvint à se faire aimer[133].
-
- [133] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 157, édit. Monm., lettre du
- 1er mars 1680, no 716.
-
-Bussy est forcé de rendre hommage à la vertu de sa cousine. Il avoue
-qu'elle sut résister à l'amour du comte du Lude; mais en même temps,
-comme il fallait que l'animosité qui guidait sa plume se satisfit, il
-prétend que le comte du Lude n'a pas mis assez de constance dans ses
-poursuites, et qu'au moment même où il tourna ses vœux d'un autre
-côté madame de Sévigné inclinait à se rendre.
-
-Bussy était bien convaincu du contraire de ce qu'il écrivait, et
-lui-même s'est reproché ces lignes coupables, et les a démenties avec
-l'expression du plus sincère repentir. Il savait d'ailleurs qu'il était
-alors pour sa cousine un séducteur autrement dangereux que le comte du
-Lude. Madame de Sévigné n'a eu en effet avec aucun homme des rapports
-aussi longs, aussi multipliés qu'avec Bussy-Rabutin, et, si on excepte
-son mari et son tuteur, des rapports aussi intimes. Nul ne l'a si
-longtemps et constamment aimée; nul ne l'a louée aussi souvent et plus
-sincèrement; nul n'a eu pour son esprit une admiration plus grande,
-pour sa vertu une estime plus profonde; nul ne lui a inspiré des
-sentiments plus tendres et ne lui a causé des peines plus amères.
-
-La vie de Bussy-Rabutin se trouve presque constamment liée à celle de
-madame de Sévigné. La correspondance qu'elle a entretenue avec lui est
-la seule, de toutes les correspondances qui la concernent, qui nous
-reste entière; car nous n'avons point les réponses de nombreuses
-lettres qu'elle adressa à sa fille, tandis que Bussy a eu grand soin de
-nous conserver les lettres qu'il a reçues de sa cousine et celles qu'il
-lui a écrites. Il est donc nécessaire, pour notre sujet, de bien faire
-connaître Bussy et de raconter la suite de ses aventures galantes avant
-qu'il fût devenu amoureux de madame Sévigné et qu'il eût employé pour
-en triompher tout l'art d'un séducteur expérimenté, et peu délicat sur
-le choix de ses moyens. Il faut aussi rechercher quel était alors
-l'état de sa fortune, son rang et sa position dans le monde, les motifs
-d'intérêts ou d'ambition qui le faisaient agir.
-
-A l'époque du mariage de madame de Sévigné, quels que fussent les
-qualités brillantes et les avantages que réunissait le comte du Lude,
-il était cependant, sous bien des rapports, inférieur à Bussy.
-Celui-ci, relativement à l'ancienneté et à l'illustration de sa
-naissance, n'avait rien à lui envier, et lui était supérieur par son
-rang et ses services personnels. Le comte du Lude n'avait alors fait
-qu'une seule campagne comme volontaire. Il semblait avoir renoncé à la
-guerre, et n'avait aucun grade dans l'armée; tandis que Bussy, au
-contraire, avait commencé dès l'âge de seize ans une carrière militaire
-aussi brillante que rapide[134]. Il avait combattu avec gloire sous le
-duc d'Enghien, et mérité les éloges de ce jeune et grand capitaine. Il
-avait été nommé colonel à vingt ans, et on lui avait confié le
-commandement du régiment de son père. Par la mort de celui-ci il se
-trouvait, au temps dont nous parlons, c'est-à-dire à vingt-six ans,
-lieutenant de roi du Nivernais[135], et de plus revêtu de la charge de
-capitaine lieutenant des chevau-légers du prince de Condé, qu'il avait
-achetée. L'année suivante il fut nommé conseiller d'État. A trente-cinq
-ans il était déjà lieutenant général et mestre de camp de la cavalerie
-légère. Quant aux facultés de l'esprit, Bussy avait encore une grande
-supériorité sur le comte du Lude; malgré les brillantes reparties de ce
-dernier. Une ode de Racan, adressée au père de Bussy, avait inspiré au
-fils, à sa sortie du collége, un goût vif pour les belles-lettres[136];
-et au milieu des camps, de la cour et du monde, il s'y appliqua avec
-assez de succès pour que par la suite personne ne crût que l'Académie
-Française lui eût fait une faveur en l'admettant dans son sein. Il a
-peut-être été trop loué par la Bruyère, qui louait si peu; il a
-peut-être eu de son vivant une réputation littéraire exagérée; mais on
-ne peut disconvenir qu'il ne soit un écrivain spirituel, élégant et
-pur, et ce mérite l'emporte sur celui de diseur de bons mots. Sous les
-rapports physiques, relativement aux avantages extérieurs, il avait
-encore une plus grande supériorité sur son rival. Sa taille était
-majestueuse, ses yeux grands et doux; son nez tirait sur l'aquilin; sa
-bouche était bien faite, sa physionomie ouverte et heureuse; ses
-cheveux blonds, déliés et clairs[137]. Sa position à l'égard de madame
-de Sévigné favorisait ses desseins sur elle, et faisait qu'avec des
-armes égales il était difficile de lutter avec lui. Il jouissait auprès
-de sa cousine de privautés qu'excepté son mari, elle ne pouvait
-accorder à aucun autre homme, puisqu'il n'y en avait pas d'autre qui
-fût son parent d'aussi proche.
-
- [134] BUSSY, _Mémoires_, édit. 1721, t. I, p. 2, 6, 13, 19, 23,
- 41, 43, 94, 96 et 105.--_Ibid._, _Hist. amour. des Gaules_, édit.
- 1754, t. I, p. 160; édit. de Liége, p. 43.
-
- [135] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, édit. 1694, p. 184,
- 207-211, t. III des _Mémoires_, p. 272, 280 et 281; _Mémoires_,
- t. I, p. 93, 94, 96, ou édit. 1696, in-4º, t. I, p.
- 130.--D'OLIVET, _Hist. de l'Académie_, in-4º, ou t. II, p. 212.
-
- [136] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 175;
- _Mémoires_, 1721, t. I, p. 268.--D'OLIVET, _Hist. de l'Académie_,
- 1709, in-4º, ou t. II, p. 250.
-
- [137] BUSSY, _Amours des Gaules_, p. 18; _Hist. am. des Gaules_,
- 1654, in-12, t. I, p. 283.
-
-Dans ce siècle, c'eût été aux yeux de tous un sujet de blâme, une sorte
-d'aberration morale, une manière de penser basse et vulgaire, que de
-n'être pas sensible aux avantages de la naissance. Plusieurs passages
-des lettres de madame de Sévigné, durement tancés par un de ces
-ignorants commentateurs qui n'ont étudié l'histoire que dans les
-carrefours et le cœur humain que dans les tabagies, nous prouvent
-que, malgré son bon sens naturel et sa philosophie si vraie, et
-quelquefois si profonde, madame de Sévigné était fortement imbue des
-opinions que de son temps on nommait de nobles sentiments, un orgueil
-légitime, et que dans le nôtre nous avons taxées de préjugés ridicules
-et de vanités puériles. L'esprit de famille, si puissant alors,
-secondait fortement les inclinations de notre jeune veuve pour son
-cousin, et la rendait fière de toutes les qualités qui brillaient en
-lui et de tous les succès qu'il obtenait. Il était en effet le seul
-héritier du nom des Rabutins; ce nom ne pouvait plus se perpétuer que
-par ce dernier et unique rejeton de la branche cadette[138], puisque la
-branche aînée n'était représentée que par madame de Sévigné, et se
-trouvait perdue dans la maison avec laquelle elle s'était alliée.
-
-Bussy chercha à mettre à profit tous ces avantages pour séduire sa
-cousine, et y joignit même la perfidie. Il se vengea par un moyen plus
-cruel encore de n'avoir pu réussir; et il ne dut enfin qu'au bon
-naturel de celle à qui il aurait pu inspirer de l'amour, de pouvoir
-conserver avec elle un commerce amical, qui était devenu nécessaire à
-tous deux.
-
-Mais pour Bussy, il en fut toujours ainsi: son orgueil, son caractère
-malin et envieux, sa vanité de bel esprit, son égoïsme firent avorter
-tous les projets formés par son ambition, et rendirent inutiles pour
-son bonheur toutes les faveurs de la fortune, tous les dons de la
-nature. Nous ne nous occuperons qu'en passant de sa vie politique et
-militaire, et qu'autant qu'elle se ralliera à notre sujet; mais il est
-essentiel d'examiner quelles étaient les femmes avec lesquelles il
-avait été en relation jusqu'à l'époque du mariage de madame de Sévigné
-et lorsqu'il porta ses vues sur elle.
-
-Rien ne prouve mieux que le détail de son premier amour le respect que
-les jeunes gens de ce temps avaient pour les femmes, et les changements
-qui se sont introduits dans les moyens employés pour leur plaire. Bussy
-se montra dès son entrée dans le monde dissipateur et déréglé dans sa
-conduite. Il abusa de la procuration qui lui fut donnée pour assister
-au conseil de famille relatif
-
- [138] _Généalogie des Rabutins_, dans les _Lettres inédites_,
- 1819, p. 18.
-à la nomination d'un tuteur pour sa cousine Marie de
-Rabutin-Chantal; et par une ruse coupable, il arracha, au moyen de
-cette procuration, au médecin Guinaut trois cents pistoles sur une
-somme plus forte que son père avait confiée à ce dernier[139].
-Bussy dépensa cette somme en débauches; puis il se battit ensuite
-en duel pour des causes très-légères. Tous ces faits n'annonçaient
-pas un jeune homme scrupuleux et timide auprès des femmes.
-Cependant, en 1638, et alors âgé de près de vingt ans[140], se
-trouvant en garnison à Guise, une jeune veuve de qualité, fort
-belle, brune, qui comptait environ vingt-cinq ans, et la fille d'un
-bourgeois de la ville, beaucoup plus jeune et très-jolie, devinrent
-toutes deux les objets de ses attentions particulières, et il
-paraissait être bien accueilli de l'une et de l'autre. Il décrit
-très-bien l'hésitation et la timidité d'un premier amour, et toutes
-les délices d'un premier succès[141]. Nous ne le suivrons pas dans
-ces récits; mais nous n'omettrons pas de rapporter ses tentatives
-infructueuses auprès de mademoiselle de Romorantin, parce qu'elles
-font connaître les mœurs relâchées de la haute société de cette
-époque, et les dangers où se trouvait exposée une jeune femme telle
-que madame de Sévigné, au milieu d'un tel monde.
-
- [139] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 13, 14; édit.
- in-4º, t. I, p. 16, 17. Voyez ci-dessus, p. 10, chap. III.
-
- [140] BUSSY, _Mém._, édit. in-4º, t. I, p. 47 et 67; in-12, t.
- I, p. 3, 19, 38, 41, 47, 54.--D'OLIVET, _Hist. de l'Académie
- franç._, t. II, p. 253.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 12.
-
- [141] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 37, édit. 1696, in-4º, ou t.
- I, p. 30, édit. in-12.
-
-Bussy avait conduit son régiment en garnison à Aï. Il l'y laissa, et se
-rendit à Châlons en Champagne pour rendre ses devoirs à François de
-l'Hospital, connu alors sous le nom de du Hallier[142], et qui fut
-depuis maréchal de France. Il commandait alors dans la province. Bussy
-vit chez lui pour la première fois mademoiselle de Romorantin, blonde,
-petite, mais d'une beauté éblouissante; il en devint aussitôt amoureux.
-Mademoiselle de Romorantin était la fille de madame du Hallier. Bussy
-dit de cette dame qu'elle avait eu des enfants de beaucoup de gens, et
-pas un légitime. En effet, madame du Hallier était cette Charlotte des
-Essarts, comtesse de Romorantin, célèbre par ses liaisons avec Henri
-IV, et qui surpassait en beauté toutes ses autres maîtresses[143]; elle
-eut du roi deux filles, toutes deux légitimées. Elle vécut ensuite avec
-Louis de Lorraine, cardinal-duc de Guise, et archevêque de Reims. Elle
-en eut cinq enfants. On prétendit (et cette prétention fut portée par
-la suite devant les tribunaux) qu'il y avait eu un mariage secret entre
-elle et le cardinal de Guise, par dispense du pape. Du Hallier,
-intéressé à prendre la chose sur ce pied, la reconnut, dans son contrat
-de mariage, comme veuve de ce prince; mais, avant d'épouser du Hallier,
-elle avait vécu avec de Vic, archevêque d'Auch. Ce fut une singulière
-destinée que celle de du Hallier. D'évêque de Meaux, il devint maréchal
-de France; et de deux femmes qu'il épousa successivement, la première
-avait été la maîtresse d'un roi et de deux archevêques; et la seconde,
-simple lingère dans sa jeunesse, se maria en troisièmes noces à un abbé
-commendataire, précédemment roi de Pologne (Jean-Casimir)[144]. Ces
-contrastes en disent plus sur les effets des révolutions d'État et des
-guerres civiles, et sur les déréglements des mœurs pendant les deux
-règnes qui précédèrent celui de Louis XIV, que des volumes entiers
-d'histoire.
-
- [142] BUSSY, _Mém._, in-12, t. I, p. 42; de l'édit. in-4º, t. I,
- p. 52.--_Supplément aux Mémoires_, 1re partie, p. 2.
-
- [143] Voyez TALLEMANT, _Historiettes_; Paris, 1834, in-8º, t. I,
- p. 105.
-
- [144] ANSELME, _Histoire généalogique de la Maison de France_, t.
- VII, p. 523.--DE LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la
- Noblesse_, t. VIII, p. 102, et t. VI, p. 137.--Mademoiselle DE
- GUISE, _les Amours du grand Alexandre, suivies de pièces
- intéressantes pour servir à l'histoire d'Henri IV_ (par LA BORDE,
- valet de chambre du roi), 1786, in-12, t. II, p.
- 198.--MONTPENSIER, _Mémoires_ (année 1658), t. XLII, p. 277 de la
- collection de Petitot.
-
-Bussy nous apprend qu'il était parent de madame du Hallier, et il parle
-en ces termes de l'accueil qu'elle lui fit: «Quelque vieille que fût
-madame du Hallier, elle aimait à rire et à faire bonne chère; et comme
-elle se faisait assez de justice pour croire que cela ne suffisait pas
-pour retenir la jeunesse auprès d'elle, elle prenait soin d'avoir
-toujours la meilleure compagnie de la ville et les plus jolies femmes
-dans sa maison. Elle me trouvait, à ce qu'elle disait, un garçon de
-belle espérance, et digne de sa nourriture; et, me voyant de
-l'inclination à la galanterie, elle me faisait souvent des leçons qui
-m'auraient dû donner de la politesse. Son grand chapitre était les
-ruses des dames et leurs infidélités; et je m'étonne qu'après les
-impressions qu'elle m'en a données, j'aie pu me fier à quelques-unes,
-et n'être pas le plus jaloux des hommes[145].»
-
- [145] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte de_
- BUSSY-RABUTIN, 1re partie, an du monde 7539417, p. 3.
-
-Louise de Lorraine, qu'on nommait dans le monde mademoiselle de
-Romorantin, était la seconde des filles que Charlotte des Essarts avait
-eues du cardinal de Guise, toutes deux reconnues par leur père. Bussy
-remarque que madame du Hallier ne manquait jamais l'occasion de
-rappeler à mademoiselle de Romorantin qu'elle était née princesse; et
-il dépeint cette jeune personne comme naturellement enjouée, permettant
-de grandes libertés dans la conversation, et à qui on pouvait tout
-dire, pourvu que les paroles fussent décentes.
-
-Avec deux femmes de ce caractère, Bussy crut qu'il lui serait facile de
-mettre à profit les leçons qu'il avait reçues de sa veuve. Il avait
-débuté à Guise par une double conquête, ce qui lui avait donné la
-présomption de croire qu'aucun cœur de femme ne pouvait lui
-résister. Mais il fut cette fois trompé dans ses espérances. Quoique
-mademoiselle de Romorantin fût plus jeune que lui[146], elle avait déjà
-beaucoup plus d'usage du monde et de pénétration. Sa fierté naturelle,
-celle qu'elle tirait de sa naissance et du rang de son beau-père,
-éloignait d'elle jusqu'à la pensée qu'elle pût se rendre coupable d'une
-faiblesse: elle était d'ailleurs soigneusement gardée par sa mère, et
-la surveillance d'une femme aussi expérimentée ne pouvait être
-facilement déjouée. «Je lui rendais, dit Bussy, plus de devoirs, comme
-à ma maîtresse, que je n'eus fait à une reine que je n'eusse point
-aimée... Je l'appelais mademoiselle,... elle m'appelait son cousin...
-Elle était assez bonne princesse pour moi... Elle en faisait assez pour
-m'empêcher de la quitter, n'en faisait pas assez pour que je fusse
-content. J'avais de quoi satisfaire la vanité d'un Gascon, mais pas
-assez pour remplir les desseins d'un homme fort amoureux, et qui va au
-solide[147].»
-
- [146] BUSSY, _Supplément aux Mémoires_, t. I, p. 2 et 4.
-
- [147] _Ibid._, p. 6.
-
-Un heureux hasard, ou plutôt un heureux succès, semblait aider Bussy à
-sortir de cette situation pénible. Il s'était lié d'une étroite amitié
-avec un nommé Jumeaux, de la maison de Duprat, capitaine de cavalerie,
-beau, jeune, bien fait, brave, gai, spirituel, et, comme lui, en
-quartier d'hiver en Champagne. Selon l'usage de ces temps, ces deux
-amis n'avaient qu'un même lit, et se confiaient mutuellement leurs
-secrets. Bussy avait donc fait confidence de son amour pour
-mademoiselle de Romorantin à Jumeaux, et il avait persuadé à celui-ci
-de choisir aussi, à son exemple, une maîtresse à séduire; même il lui
-avait épargné l'embarras du choix, en lui désignant une jolie brune de
-la ville. Jumeaux, qui n'aimait que la vie des camps et la débauche, ne
-se prêta qu'imparfaitement à ce projet. Pour lui en rendre l'exécution
-plus facile, Bussy usa de son influence, et fit inviter chez madame du
-Hallier la maîtresse de son ami. La dame fut sensible aux soins que
-Bussy se donnait pour elle, et les attribua à l'amour qu'elle crut lui
-avoir inspiré. Alors, comme rien ne s'y opposait, elle se livra au
-penchant de son cœur, qui l'entraînait vers Bussy. Les chagrins que
-causait à Bussy l'inutilité de ses efforts auprès de mademoiselle de
-Romorantin suggérèrent à Jumeaux l'idée de le consoler, en le laissant
-libre d'aimer celle qui le préférait à lui. Bussy était trop amoureux
-pour pouvoir profiter entièrement de la générosité de Jumeaux; mais il
-consentit cependant à ce qu'il proposait, dans l'espérance que la
-jalousie produirait quelques effets heureux pour son amour sur
-mademoiselle de Romorantin, et que la crainte de le perdre la
-forcerait, pour n'être pas abandonnée, à se montrer plus facile à son
-égard.
-
-Ce fut tout le contraire; et elle le désespéra en lui avouant, dans une
-explication qui fut le résultat de son changement de conduite, qu'elle
-s'était sentie de l'inclination pour lui; mais en même temps elle lui
-déclara qu'un cœur capable de se partager était indigne d'elle. «Et
-souvenez-vous, dit-elle, mon cousin, que le peu de douceurs que vous
-aviez près de moi valait mieux que toutes les faveurs que vous allez
-chercher.» Bussy, plus amoureux qu'il ne l'avait jamais été, exprima
-son repentir, implora son pardon, mais en vain. Jamais il ne put
-parvenir à se replacer auprès de cette fière beauté dans la même
-situation qu'il avait trouvée si pénible, et que la violence de son
-amour lui faisait trouver digne d'envie depuis qu'il en était déchu.
-Pour se délivrer de ses instances, elle lui fit connaître qu'elle avait
-trop d'orgueil pour avoir contre lui de la haine ou de la colère, et
-qu'elle le servirait pour son avancement, auprès de son beau-père, plus
-ouvertement qu'auparavant; mais qu'il ne fallait plus qu'il songeât à
-elle: qu'elle se considérait comme entièrement dégagée, et que si elle
-ne l'était pas, elle ferait les plus grands efforts pour l'être.
-
-Ces derniers mots ayant réveillé dans le cœur de Bussy une faible
-espérance, il essaya de nouveau tout ce que les prières et les larmes
-ont de plus touchant, tout ce que les protestations d'une ardente
-passion ont de plus persuasif. Tout fut inutile. Mademoiselle de
-Romorantin se montra inflexible, et la fermeté de ses paroles ne permit
-plus de douter de la fixité de ses résolutions.
-
-Bussy s'attacha alors à celle qui avait conçu pour lui l'amour le plus
-passionné; mais celle-ci devint excessivement jalouse de mademoiselle
-de Romorantin, quoique Bussy se réduisit à l'égard de cette dernière
-aux termes de la simple amitié. Elle voulut exiger qu'il ne la vît
-point et qu'il cessât d'aller chez madame du Hallier. Bussy ne voulut
-point céder à cette exigence. Elle prit d'autres résolutions, et fit
-entendre à mademoiselle de Romorantin qu'elle savait que Bussy lui
-avait parlé de son amour, qu'il avait offert de lui en faire le
-sacrifice, et qu'elle n'avait pas voulu l'accepter. Mademoiselle de
-Romorantin, sans se déconcerter, lui dit qu'elle ne savait pas si Bussy
-était discret; mais qu'elle avait peine à croire qu'il fût menteur, et
-qu'elle lui parlerait de cette affaire[148]. Alors la dame, prévoyant
-que sa ruse serait bientôt découverte, se repentit de l'avoir employée.
-Elle en fit l'aveu à Bussy, en fondant en larmes. Bussy lui dit qu'il
-n'y avait pas d'autre moyen de réparer sa faute que d'aller faire à
-mademoiselle de Romorantin la confidence de sa liaison avec lui et de
-toutes ses faiblesses, et de lui demander pardon de l'offense que les
-tourments de la jalousie lui avaient fait commettre. La dame suivit
-d'autant plus volontiers ce conseil, qu'elle y vit un moyen d'empêcher
-Bussy de tromper mademoiselle de Romorantin sur la nature de leur
-liaison, et de mettre l'orgueil de sa rivale dans l'intérêt de sa
-passion. La confession qu'elle fit donna ensuite lieu à un entretien
-entre Bussy et mademoiselle de Romorantin, qui nous prouve combien à
-cette époque il y avait dans la haute classe de liberté dans le
-commerce entre les deux sexes, et jusqu'où pouvait aller la licence des
-entretiens avec les nobles demoiselles et les dames auxquelles on
-devait le plus de respect[149].
-
- [148] BUSSY, _Supplément aux Mémoires_, partie I, p. 17.
-
- [149] _Ibid._, p. 18.
-
-Ce fut la dernière conversation que Bussy eut avec mademoiselle de
-Romorantin. Le lendemain, elle partit avec sa mère. Bussy nous dit
-qu'il ne l'a pas revue depuis, et il n'en fait plus mention dans ses
-Mémoires. Nous savons cependant par d'autres qu'elle tint tout ce que
-le récit de Bussy pouvait faire présumer d'elle. Peu de mois après
-avoir quitté Châlons, elle épousa (le 4 novembre 1639) Claude de Pot,
-seigneur de Rhodes, grand maître des cérémonies de France. Elle devint
-veuve en 1650, fut mêlée à toutes les affaires de la Fronde, eut des
-liaisons particulières avec le garde des sceaux Châteauneuf, et de plus
-intimes encore avec le duc de Beaufort, et mourut à Paris, le 15
-juillet 1652, à l'âge de trente-trois ans, laissant la réputation d'une
-des femmes les plus galantes et les plus intrigantes de son temps[150].
-
- [150] NEMOURS, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 460.--MOTTEVILLE,
- _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 173.--PETITOT, _Introduction aux
- Mémoires sur la Fronde_, t. XXXV, p. 145.--RETZ, _Mémoires_, I.
- XLV, p. 37, 105, 115, 147, 157, 186, 187, 192.--JOLY, _Mém._, t.
- XLVII, p. 105.--LORET, _Muse historique_, 15 octobre 1650, t. I,
- p. 63.--SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 25 février 1685, t. VII, p.
- 34.
-
-Le départ de mademoiselle de Romorantin causa une grande joie à la
-maîtresse de Bussy, qui crut être par là délivrée de tout motif de
-tourment. Elle se trompait. La jalousie s'attache à l'amour comme
-l'envie au bonheur, pour en troubler toutes les jouissances; et lorsque
-la destinée se complaît à écarter les causes qui pourraient alimenter
-ces deux passions haineuses, elles s'en créent d'imaginaires, qui
-produisent des angoisses aussi douloureuses que si elles étaient
-réelles.
-
-Le père de Bussy n'ignorait pas la liaison amoureuse de son fils à
-Châlons. Il lui écrivit qu'il y avait dans cette ville une fille riche,
-qui donnerait en dot à son mari quatre cent mille francs, et qu'il
-ferait bien de ne pas laisser échapper une aussi belle fortune; que
-c'était une occasion de mettre à profit le talent de plaire aux dames,
-qu'il paraissait avoir acquis. Bussy trouva l'avis de son père fort
-bon, résolut de le suivre, et chercha à se dégager des liens qui
-l'enchaînaient.
-
-D'après les dispositions où se trouvait Bussy, ce fut avec satisfaction
-qu'il vit arriver le temps d'entrer en campagne: il se rendit à l'armée
-devant Thionville, qu'assiégeait M. de Feuquières.
-
-L'hiver suivant (en 1640), Bussy fut envoyé en garnison à Moulins, où
-il eut une nouvelle intrigue avec une comtesse qu'il eut à disputer au
-marquis de Mauny, fils du maréchal de la Ferté, et au fils d'Arnauld
-d'Andilly, alors militaire, depuis abbé, le même qui fut lié avec
-madame de Sévigné, et dont nous avons les Mémoires.
-
-Quelque forts que fussent les attachements de Bussy, jusqu'ici aucun
-n'avait duré plus longtemps que son séjour dans la ville où il les
-contractait; lorsqu'il cessait d'y être en garnison ou qu'il fallait se
-rendre à l'armée, il reprenait sa liberté, et il n'était plus question
-de rien. Il n'en fut pas de même de l'amour qu'il éprouva pour une de
-ses parentes. Il venait de passer cinq mois en captivité à la Bastille;
-on l'avait rendu responsable de la conduite de son régiment, qui à
-Moulins avait pratiqué le faux saunage, et donné lieu à de grandes
-plaintes de la part de l'administration des gabelles. Cette rigueur,
-qui était méritée, puisque son absence des lieux où son devoir
-l'obligeait à résider était la principale cause du désordre, lui parut
-injuste. Il vint à la cour en 1642, dans l'intention de quitter le
-service; et, en attendant quelque occasion favorable d'y rentrer, il
-résolut de chercher fortune par un mariage. Ennemi de toute contrainte,
-il eût désiré rester garçon; mais il voulut satisfaire son père, qui
-désirait fortement le voir établi. «J'aurais voulu, dit-il, de ces
-mariages de riches veuves qui s'entêtent d'un beau garçon, et qu'on
-m'eût pris avec mes droits, sans demander autre chose.» Son nouvel
-amour vint fort mal à propos contrarier les desseins de son père et ses
-propres résolutions. Sa parente était fort belle, mais n'avait point de
-fortune. «Croyant d'abord, dit-il, m'amuser, en attendant que j'eusse
-rencontré quelque bon parti, je finis par en devenir amoureux. Dans les
-commencements de ma passion, je fus assez mon maître pour ne la vouloir
-point épouser, ne désirant pas me ruiner pour l'amour d'elle; et quand
-l'amour m'eut mis en état de ne plus songer à mes intérêts, je songeai
-aux siens, et je ne voulus pas la rendre malheureuse en l'épousant
-malgré mon père, ni la ruiner pour l'amour de moi... Et sur cela
-j'admire la bizarrerie de mon amour, qui n'avait d'autre but que
-soi-même; car je ne voulais ni débaucher ma maîtresse ni l'épouser.»
-
-La parente de Bussy répondait sans aucun détour à sa tendresse, et se
-livrait avec lui à d'innocentes caresses avec la plus intime confiance
-et le plus entier abandon. Il arriva un jour que, dans un de ces
-entretiens qui les rendaient si heureux, Bussy, emporté par son désir
-amoureux, parut vouloir oublier ses généreuses résolutions; et elle, se
-sentant aussi incapable d'opposer aucune résistance, prit une attitude
-suppliante, et lui dit: «Vous êtes le maître, mon cousin, si vous le
-voulez absolument; mais vous ne le voudrez pas si vous désirez me
-donner la plus grande marque d'amour qui soit en votre pouvoir...» Et
-cette marque d'amour, si difficile à donner dans un tel moment, il la
-lui donna[151]. Ce fut un beau trait de Bussy, et peu d'accord avec la
-conduite de toute sa vie. Il nous montre qu'il a du moins une fois
-éprouvé ce sentiment si rare qui rend l'âme, plus que les sens, avide
-des jouissances qu'il procure, et qui ne s'empare du cœur que pour
-en chasser tous les penchants impurs et n'y plus laisser de place
-qu'aux vertus généreuses.
-
- [151] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, t. I, p. 91.--_Ibid._, in-4º,
- t. I, p. 112.
-
-Cependant l'amour que Bussy inspirait à sa parente ne paraît pas avoir
-été égal à celui qu'il ressentait pour elle. Dès qu'elle eut appris que
-le père et la mère de Bussy, inquiets de la liaison de leur fils avec
-elle, s'étaient hâtés d'arrêter son mariage avec Gabrielle de
-Toulongeon, elle rompit tout commerce avec son cousin, et son
-attachement sembla cesser dès qu'elle eut perdu l'espoir de devenir sa
-femme. Bussy en fut surpris, et profondément affligé. Son père,
-craignant qu'il n'en tombât malade, l'emmena avec lui en Normandie,
-afin de chercher à le distraire.
-
-Les préliminaires du mariage de Bussy traînaient en longueur, et six
-mois s'étaient écoulés depuis sa rupture avec sa cousine, lorsque, au
-moment où il s'y attendait le moins, il la rencontra à Dijon avec sa
-sœur. Cette sœur était mariée, et c'était chez elle que s'était
-formée et entretenue leur liaison. Toutes deux témoignèrent leur
-surprise et leur joie en revoyant Bussy. Il resta huit jours à Dijon,
-par suite de cette rencontre; et il y serait demeuré plus longtemps,
-sans la crainte d'exciter la jalousie de mademoiselle de Toulongeon. Il
-avait alors moins d'amour pour sa cousine, et en même temps moins de
-respect; de son côté, elle avait moins d'abandon et plus de réserve.
-«Je prenais d'autorité, dit-il, ces faveurs qu'elle accordait autrefois
-à mes prières; si elle m'avait laissé faire alors, je ne l'aurais pas
-tant ménagée que je faisais: mais elle n'avait garde de se remettre à
-ma discrétion, ne doutant pas que je n'en abusasse.»
-
-Bussy épousa, peu de temps après, mademoiselle de Toulongeon[152], et
-fut près d'un an sans entendre parler de sa cousine. Il la revit à
-Paris, plus belle, plus séduisante qu'elle n'avait jamais été, mais
-engagée, ainsi que lui, dans les liens du mariage[153]. «Je ne voulus
-pas, dit-il, perdre mes services passés: je lui rendis donc quelques
-soins; et comme je ne craignais rien, je ne perdis pas mes peines.
-Depuis ce temps-là je n'ai point douté que la hardiesse en amour
-n'avançât fort les affaires. Je sais bien qu'il faut aimer avec respect
-pour être aimé; mais assurément pour être récompensé il faut
-entreprendre, et l'on voit plus d'effrontés réussir sans amour, que de
-respectueux avec la plus grande passion du monde[154].» Mais pour
-Bussy, plus que pour tout autre, la possession devenait promptement un
-remède à l'amour; et cette femme qui avait été pour lui l'objet d'une
-affection si forte et si pure, qui lui avait inspiré des sentiments si
-délicats et si tendres, cessa promptement de lui plaire. Il trouva
-qu'elle manquait entièrement de ces manières agréables, de ce je ne
-sais quoi qui nous enchaîne et qu'on ne peut exprimer. «Plus on
-connaissait ma cousine, dit-il, moins on avait d'amour pour elle; et
-son corps, son esprit et sa conduite lui faisaient perdre les amours
-que son visage lui avait attirés[155].»
-
- [152] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 91 à 93, édit. in-12; de
- l'in-4º, t. I, p. 114.
-
- [153] _Ibid._, p. 93; de l'in-4º, p. 115.
-
- [154] _Ibid._, p. 93.
-
- [155] _Ibid._, p. 94.
-
-Il est probable que le prompt refroidissement que Bussy ressentit pour
-cette cousine provenait de l'amour dont il s'était épris pour une autre
-cousine, non aussi belle peut-être, mais plus spirituelle et plus
-aimable. Cet amour dura plus longtemps que tous les autres, précisément
-parce qu'il ne put jamais se satisfaire. L'époque où Bussy se mit à
-rechercher les bonnes grâces de la marquise de Sévigné coïncide en
-effet avec celle de sa rupture avec la comtesse des environs de
-Moulins, et avec la fin de sa liaison avec cette parente dont nous
-venons de parler. Ce fut entre 1642 et 1644, pendant les deux années
-que Bussy resta sans emploi, qu'il fit marcher de front le plus
-d'aventures galantes, au milieu desquelles vint se placer son mariage.
-Lui-même nous apprend que ce ne fut qu'après que sa cousine Sévigné fut
-mariée qu'il devint amoureux d'elle[156]. Le père de Bussy, qui
-convoitait les grands biens de mademoiselle de Rabutin-Chantal, aurait
-voulu que son fils l'épousât; mais celui-ci, préoccupé de son amour
-pour son autre parente, seconda mal les projets paternels. Sa cousine
-Chantal était d'ailleurs alors fort jeune; et son caractère jovial et
-folâtre, l'habitude qu'il avait de la voir, la familiarité avec
-laquelle il s'était accoutumé avec elle, la lui faisaient considérer
-comme une enfant. Il n'ouvrit les yeux sur tous les agréments dont elle
-était pourvue que lorsqu'elle fut mariée, et qu'il eut été témoin de
-ses succès dans le monde: alors il regretta le trésor qu'il avait
-laissé échapper, et résolut de le ravir à celui qui s'en était rendu
-possesseur. C'était cependant son ami, mais un ami qui n'était pas plus
-scrupuleux que lui sur ces matières.
-
- [156] BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, t. I, p. 25 de
- l'édit. 1754, et p. 33 de l'édit. de Liége.
-
-D'après ce que nous savons de la vie de Bussy jusqu'à cette époque, on
-ne peut s'empêcher de reconnaître que ses avantages personnels, son
-amabilité, l'expérience qu'il avait acquise des faiblesses du cœur
-chez les femmes, l'assurance que lui donnaient de nombreux succès en
-amour, et son immoralité même, ne le rendissent un séducteur des plus
-dangereux. Madame de Sévigné n'avait que dix-huit ans lorsque Bussy
-commença contre elle son plan d'attaque. Il connaissait la tendresse
-qu'elle avait pour son mari; et dans les premiers temps de son mariage,
-n'espérant pas pouvoir la distraire de ce sentiment, il chercha
-seulement à lui rendre sa présence agréable, et à obtenir sa confiance:
-il y réussit. Il était en même temps le confident de l'époux. Celui-ci
-lui racontait ses prouesses amoureuses, et madame de Sévigné les
-chagrins qu'elle en ressentait. Cependant à cette époque même Bussy
-acheta la charge de lieutenant de la compagnie des chevau-légers du
-prince de Condé, et rentra au service. D'un autre côté, le marquis de
-Sévigné emmena sa femme à sa terre près de Vitré en Bretagne. Bussy se
-vit donc forcé de se séparer de sa cousine. Cette absence ne fit
-qu'accroître sa passion naissante. Les procédés du marquis de Sévigné
-envers sa femme augmentaient dans Bussy l'espoir qu'il avait de se
-faire aimer. Aussi, pour ne pas se laisser oublier, il eut grand soin
-d'entretenir avec sa cousine un commerce de lettres.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-1644-1646.
-
- La vie des particuliers est subordonnée aux événements
- publics.--Des causes de la guerre qui forçaient Bussy, ainsi que
- toute la jeune noblesse, à s'éloigner tous les ans de la capitale
- pendant la belle saison.--Le marquis de Sévigné n'obtient la
- lieutenance de la ville de Fougères qu'après son mariage.--Lettre
- de Montreuil à madame de Sévigné, qui le prouve.--Le marquis de
- Sévigné conduit sa femme à sa terre des Rochers.--Description de
- cette terre, du château, des pays qui l'environnent, et de ses
- habitants.--Monsieur et madame de Sévigné y passent une année
- entière.--Bussy, après la campagne, se rend à sa terre de
- Forléans.--Il revient à Paris, et, en commun avec Lenet, il écrit
- une épître en prose et en vers à madame de Sévigné.--Dévouement
- de Lenet pour la maison de Condé.--Bussy se brouille avec
- Lenet.--Pourquoi on doit se défier du jugement qu'il en
- porte.--Bussy part pour l'armée, et s'y distingue; il écrit à
- madame de Sévigné.
-
-
-Cette mystérieuse providence qui régit les États, les élève ou les
-abaisse, les trouble ou les calme, accroît leur prospérité ou les
-précipite vers leur chute, entraîne aussi dans leurs révolutions les
-destinées des individus, et y subordonne leur existence. De même que la
-connaissance des faits généraux de l'histoire ne peut résulter que de
-celle des faits particuliers à ceux qui y jouent les principaux rôles,
-la vie des personnes les plus étrangères à l'ambition et au tourbillon
-des affaires a besoin, pour être comprise, qu'on la replace au milieu
-des grands événements qui se sont passés de leur temps.
-
-A l'époque du mariage de madame de Sévigné, l'Angleterre était agitée
-par cette terrible lutte qui devait la première donner l'exemple d'une
-tête royale tombant sous la hache du bourreau. Déjà la reine
-d'Angleterre, fille de Henri IV, avait été obligée de s'enfuir, et de
-chercher un refuge à Paris. La maison d'Autriche, que le génie de
-Richelieu avait comprimée, crut trouver par la mort de ce grand
-ministre une occasion favorable de ressaisir l'influence qu'elle avait
-perdue. L'Espagne, malgré l'épuisement de ses finances et le peu de
-talent de ceux qui la gouvernaient, aspirait toujours, comme sous
-Charles-Quint, à la domination de l'Europe; et ces hautes prétentions
-s'y perpétuaient comme par tradition. De même que dans un grand
-seigneur déchu l'orgueil de la naissance et le souvenir de sa fortune
-lui inspirent des projets et lui font conserver une attitude au-dessus
-de sa condition présente, ainsi, voulant mettre à profit la faiblesse
-et la confusion inséparables des premiers moments d'une minorité,
-l'Espagne avait, malgré les négociations de paix qu'on continuait à
-Munster, recommencé la guerre contre la France; mais elle rencontra
-Condé et Turenne, et devant ces deux jeunes et grands capitaines la
-réputation des guerriers de Charles-Quint et des bandes espagnoles
-s'éclipsa pour toujours.
-
-C'est cette guerre qui forçait toute la jeune noblesse de voler aux
-frontières, et de quitter après chaque hiver les délices de la capitale
-ou de la cour. C'est aussi la même cause qui arrachait chaque année
-Bussy à ses intrigues amoureuses, et le forçait, par le changement de
-résidence, à en renouer tous les ans de nouvelles. Le marquis de
-Sévigné ne paraît pas avoir éprouvé ni le même besoin de gloire ni la
-même ambition; il chercha, au contraire, à s'éloigner du théâtre des
-combats, et sollicita la lieutenance de Fougères, petite ville de
-Bretagne, assez rapprochée de sa terre des Rochers. Une lettre de
-l'abbé de Montreuil à la marquise de Sévigné, qu'elle reçut à Paris,
-au retour d'un de ses voyages de Bretagne, semble prouver que le
-marquis de Sévigné n'obtint le commandement de Fougères que par suite
-et en considération de son mariage.
-
-
-LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL A LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
-
-«Comme votre mérite ne saurait demeurer plus longtemps en un même lieu
-sans éclat, il court un bruit que vous êtes à Paris. Je ne le saurais
-croire: c'est une des choses du monde que je souhaite le plus, et ces
-choses-là n'arrivent point. J'envoie pourtant au hasard savoir s'il est
-vrai, afin qu'en ce cas je ne sois plus malade. Ce ne sera pas le
-premier miracle que vous aurez fait; dans votre illustre race, on les
-sait faire de mère en fils. Vous savez que madame de Chantal y était
-fort sujette; et tous les honnêtes gens qui vous voient et qui vous
-entendent demeurent d'accord que monsieur son fils, qui était votre
-père, a fait un grand miracle. Je vous supplie donc, si vous êtes de
-retour, de ne vous point faire celer, afin que j'aie le plaisir de me
-porter bien et l'honneur de vous voir. C'est une grâce que je crois
-mériter autant qu'autrefois, puisque je suis aussi étourdi, aussi fou,
-et disant les choses aussi mal à propos que jamais. Je ne songe pas
-qu'encore que je ne sois pas changé, vous pourriez bien être changée
-et, au lieu de la lettre monosyllabe que je reçus de vous l'an passé,
-dans laquelle il y avait _oui_, m'en envoyer une de même longueur, où
-il y aurait _non_. Je suis, avec tout le sérieux et le respect dont je
-suis capable (le premier n'est pas grand, l'autre si),
-
-«Votre très-humble serviteur, DE MONTREUIL.»
-
-POST-SCRIPTUM. «J'ai oublié à mettre des _madame_ dans ma lettre; et _à
-présent que vous êtes lieutenante de Fougères_, c'est une grande faute.
-Tenez donc, en voilà trois; distribuez-les aux endroits qui vous
-sembleront en avoir plus de besoin, madame, madame, madame[157].»
-
- [157] MONTREUIL, _Œuvres_, édit. 1671, p. 4; édit. 1656, p. 5.
-
-Cette lettre justifie un peu l'épithète de fou qu'on avait donnée à
-Montreuil dans la société. Mais c'est là un rôle que la jeunesse avisée
-se plaît souvent à jouer auprès des jeunes femmes, pour accroître
-encore le privilége qui lui est accordé de se montrer indiscrète. Le
-marquis de Sévigné, pressé sans doute d'aller exercer sa nouvelle
-charge, conduisit au printemps de l'année 1645 sa femme en Bretagne, à
-sa terre des Rochers, située à une lieue et demie au sud-est de Vitré.
-Ce lieu, où depuis madame de Sévigné a fait des séjours si fréquents et
-si prolongés, où elle a écrit un si grand nombre de ses lettres, est
-dans un vallon au fond duquel coule un bras de rivière, un des
-affluents de la Vilaine. On s'y rend de Vitré par une chaussée pavée en
-grosses et larges pierres, qui annoncent la richesse et la puissance
-des anciens seigneurs. Le pays est ombragé de hêtres, de chênes, de
-châtaigniers, qui croissent avec vigueur sur les flancs des murs de
-terre qui entourent les propriétés dans cette partie de la Bretagne. Le
-château est situé sur un vaste plateau, d'où la vue ne s'étend pas à
-une demi-lieue. Cette vue est bornée par un terrain inégal et ondulé,
-et par des champs subdivisés en une multitude de clôtures formées par
-des haies, entourées de fossés, de parapets et d'épines, et bordées
-encore par d'immenses bouquets d'arbres qu'on ne prend jamais soin
-d'émonder. D'aucun côté on n'aperçoit de rochers, ce qui semble
-démontrer que le nom de ce domaine a une autre étymologie que la
-signification habituelle du mot qui sert à le désigner[158].
-
- [158] NICOT, _Thresor de la Langue Françoyse_, 1606, in-folio, p.
- 572 et 673, aux mots _Roc_ ou _Rochier_.--TALLEMANT DES RÉAUX,
- _Historiettes_, t. II, p. 425.
-
-Le château, qui subsiste encore, avait lorsque madame de Sévigné s'y
-transporta pour la première fois déjà près de trois cents ans
-d'antiquité. L'escalier en limaçon est pratiqué dans une tour, et le
-corps de logis est flanqué de deux autres tours, bordées toutes deux de
-têtes gothiques, de figures grossières, depuis la naissance du toit
-jusqu'au sommet. L'aspect du sol est en harmonie avec celui de cet
-antique édifice; et un académicien, qui le visita en 1822, nous dépeint
-les champs qui l'environnent, enclos, couverts de genêts, n'offrant que
-des landes stériles ou les traces d'une agriculture négligée; et une
-race d'habitants à membres courts et trapus, le teint jaune, les yeux
-noirs, les cheveux longs et tombants, revêtus d'un manteau de chèvre ou
-de brebis. Ils logent dans des maisons aussi mal soignées que leur
-corps; hommes, femmes et enfants couchent au-dessous les uns des autres
-dans des armoires à grands tiroirs, souvent en face de la vache ou du
-mouton qui passent la tête par le treillis mitoyen, entre la portion
-d'habitation destinée à l'étable et celle qui forme leur unique
-chambre[159].
-
- [159] DUREAU DE LA MALLE, _Lettres sur les Rochers de madame de
- Sévigné_; Paris, 1822, in-8º, p. 6, 7 et 9.
-
-Ce séjour était bien triste et bien sauvage pour une jeune femme
-habituée aux bosquets de Livry, aux magnifiques hôtels de la capitale,
-aux salons somptueux du Louvre, du Luxembourg, du Palais-Royal et du
-Temple. Mais madame de Sévigné s'y trouvait avec un époux qui ne lui
-avait donné alors aucun sujet de plainte, qu'elle aimait avec
-tendresse; et tous deux étaient uniquement occupés à jouir de ces
-premiers temps de l'hymen, si remplis de bonheur et d'espérances. Ils
-passèrent dans leur terre non-seulement le printemps, l'été et
-l'automne, mais encore tout l'hiver.
-
-Bussy, qui pendant cette dernière saison était revenu à Paris pour y
-résider, fut fort déconcerté de n'y pas retrouver sa cousine. Il avait
-été en Nivernais pour y recevoir, en sa nouvelle qualité, les hommages
-de la province; sa femme l'accompagnait. Il la conduisit à la terre de
-Forléans, près de Semur, en Bourgogne. Ce domaine, situé à une lieue de
-Bourbilly, avait appartenu au père de madame de Sévigné, et depuis
-était passé à la branche cadette des Rabutins[160]. Bussy y demeura
-avec sa femme; mais il en repartit promptement, et se rendit en toute
-hâte à la cour, dès qu'il sut que, par la protection du prince de Condé
-(le père du duc d'Enghien, depuis le grand Condé), il venait d'être
-fait conseiller d'État[161]. Lenet, alors son ami, procureur général au
-parlement de Dijon, qui a joué un rôle assez important, quoique
-secondaire, dans la Fronde, et dont nous avons des Mémoires, venait
-d'obtenir la même faveur par le même canal[162]. Lenet, comme
-Bourguignon, était fort lié avec la marquise de Sévigné. Se trouvant à
-Paris pour le même motif que Bussy, il fut, ainsi que lui, étonné et
-contrarié d'apprendre que, elle et son mari, fussent restés en
-Bretagne. Cette conformité de regrets des deux amis leur fit composer
-en commun une lettre en vers, que les deux époux reçurent à leur terre
-des Rochers. Pour l'esprit et la facilité, cette épître ne le cède en
-rien à celles de Chaulieu et de la Fare, et n'offre pas plus
-d'incorrection et de négligences.
-
- Salut à vous, gens de campagne,
- A vous, _immeubles_ de Bretagne,
- Attachés à votre maison
- Au delà de toute raison:
- Salut à tous deux, quoique indignes
- De nos saluts et de ces lignes.
- Mais un vieux reste d'amitié
- Nous fait avoir de vous pitié,
- Voyant le plus beau de votre âge
- Se passer dans votre village,
- Et que vous perdez aux Rochers
- Des moments à nous autres chers.
- Peut-être que vos cœurs tranquilles,
- Censurant l'embarras des villes
- Goûtent aux champs en liberté
- Le repos et l'oisiveté;
- Peut-être aussi que le _ménage_
- Que vous faites dans le village
- Fait aller votre revenu
- Où jamais il ne fût venu:
- Ce sont raisons fort pertinentes
- D'être aux champs pour doubler ses rentes;
- D'entendre là parler de soi
- Conjointement avec le roi.
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Certes ce sont là des honneurs
- Que l'on ne reçoit point ailleurs?
- Sans compter l'octroi de la fête;
- De lever tant sur chaque bête;
- De donner des permissions;
- D'être chef aux processions;
- De commander que l'on s'amasse
- Ou pour la pêche ou pour la chasse;
- Rouer de coups qui ne fait pas
- Corvée de charrue ou de bras[163].
-
- [160] XAVIER GIRAULT, _Notice sur la Famille de Sévigné_, dans
- les _Lettres inédites de Sévigné_, édit. 1819, in-12, p. LV;
- édit. des mêmes _Lettres inédites_, in-8º, p. XL.; _Lettres de
- Sévigné_, 1823, in-8º, t. I, p. CI.--M. GIRAULT cite _Courte
- Hist. de Bourgogne_, t. V, p. 526.
-
- [161] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 104 et 106; édit.
- in-4º, p. 132.
-
- [162] PETITOT, _Notice sur Lenet_, dans la _Collection des
- Mémoires sur l'Hist. de France_, t. LIII, p. 6.--Cf. _Revue de
- Paris_ du 28 décembre 1844.
-
- [163] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte de
- Bussy_, t. I, p. 35.--_Collection des Mémoires sur l'Histoire de
- France_, t. LIII, p. 4.
-
-Cette lettre fut écrite la veille même du jour où Bussy partit de Paris
-pour se rendre à l'armée, à la fin de mars 1646[164]. Bussy, un an
-avant, avait, en commun avec Jumeaux, écrit une autre lettre en vers à
-Lenet. Dans cette lettre, datée du camp d'Hailbron, il l'appelle son
-bon ami[165], et dans ses Mémoires il lui reproche de l'avoir délaissé
-dans sa disgrâce, sans qu'il lui eût fourni aucun sujet de
-plainte[166]: mais le refroidissement de leur amitié a dû commencer
-lorsque Bussy eut abandonné le parti du prince de Condé, auquel Lenet
-resta attaché dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Jeune et
-sans expérience, Lenet se jeta dans les intrigues de la Fronde; et,
-comme beaucoup d'autres, ne sachant pas prévoir les événements, il ne
-les appréciait qu'après qu'ils étaient accomplis, et ne s'apercevait
-des fautes qu'il commettait qu'après qu'il n'était plus temps de les
-réparer. Il faut que, même bien après ces temps de trouble, il se soit
-mêlé à quelques intrigues qui lui attirèrent la disgrâce du roi; car en
-1669 il fut exilé à Quimper-Corentin, et en s'y rendant il passa deux
-jours au château de Riée, en Poitou, chez le comte d'Hauterive, qui
-chercha, mais en vain, à le réconcilier avec Bussy, son ami[167]. Lenet
-plaisait beaucoup à madame de Sévigné; et lorsqu'il mourut, elle le
-regretta vivement[168]. Il fut un de ceux qui, par sa gaieté, souvent
-grotesque, contribuèrent aux joies de sa jeunesse[169]. «Vous aurez vu
-Larrei (écrit-elle à sa fille, de cette même solitude des Rochers où
-quarante-trois ans auparavant elle avait reçu l'épître en vers dont
-nous venons de citer quelques passages); c'est, je crois, le fils de
-feu Lenet, qui était attaché à feu M. le Prince, et qui avait de
-l'esprit comme douze. J'étais bien jeune quand je riais avec lui[170].»
-Et dans une autre lettre à Bussy, postérieure encore à celle dont nous
-venons de faire mention, elle dit: «J'ai vu ici M. de Larrei, fils de
-notre pauvre ami Lenet, avec qui nous avons tant ri; car jamais il ne
-fut une jeunesse plus riante que la nôtre de toutes les façons[171].»
-Madame de Sévigné ignorait encore alors que Bussy avait été tout à fait
-brouillé avec Lenet, ou peut-être pensait-elle que la mort de ce
-dernier avait dû effacer le souvenir de ses torts, s'il en avait eu.
-Dans tous les cas, elle dut être désagréablement affectée de la
-réponse qui lui fut faite par Bussy, qui lui disait que ce Lenet, avec
-qui ils avaient tous deux tant ri, était homme sans jugement et sans
-probité[172]. L'orgueil excessif de Bussy lui inspirait de la haine et
-de la rancune contre ceux qui l'avaient offensé, ou dont il croyait
-avoir à se plaindre; et il faut se tenir en garde contre le venin âcre
-et mordant de sa plume, souvent calomniatrice. Toutefois, Gourville,
-dans ses Mémoires, donne des détails sur la manière dont Lenet gérait
-les affaires du prince, qui paraissent appuyer la plus grave des
-accusations de Bussy contre lui[173].
-
- [164] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 166.
-
- [165] BUSSY-RABUTIN, Mém., t. I, p. 97; _Supplément_, partie I,
- p. 27.
-
- [166] SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 5 juin 1689, t. VIII, p. 485,
- édit.--M. BUSSY, _Lettre à Corbinelli_, du 12 février 1678, t. V,
- p. 312; _Notice sur Lenet_, t. LIII, p. 22 des _Mémoires sur
- l'Hist. de France_.
-
- [167] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 2 août 1671, t. II, p. 168.
-
- [168] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 114, en date du 8 novembre 1669.
-
- [169] SÉVIGNÉ, _Lettres à Lenet_, publiée par M. Vallet de
- Viriville, dans la _Revue de Paris_, 28 décembre 1844.
-
- [170] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 5 juin 1689, no 1070, t.
- VIII, p. 485.
-
- [171] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 12 juillet 1691, p. 1182, t.
- IX, p. 457.
-
- [172] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 491; _Lettre de Bussy_, en
- date du 9 août 1691.
-
- [173] GOURVILLE, _Mémoires_, dans PETITOT, t. LII, p. 442.
-
-Le dévouement de Lenet pour la maison de Condé, qui avait produit sa
-rupture avec Bussy, était dans les mœurs du temps. Lorsque après la
-paix de Bordeaux, en 1650, Lenet se présenta devant la reine pour lui
-offrir ses respects, Anne d'Autriche, qui en traitant avec les révoltés
-n'avait cédé qu'à la nécessité, ne put en le voyant s'empêcher de dire,
-de manière à être entendue: «Que ne devrait-on pas faire à des gens qui
-sortent d'une ville rebelle, et s'en vont tout droit à Stenay vers
-madame de Longueville et M. de Turenne?» (Tous deux étaient alors dans
-le parti opposé au gouvernement.) Lenet eut le courage de relever ces
-paroles, et de supplier la reine de ne pas confondre avec des
-brouillons, qu'on ne peut assez châtier, ceux qui, accablés
-d'obligations, ne sauraient prendre un autre parti que de servir les
-princes à qui ils sont redevables. Il lui rappela l'exemple de Marie de
-Médicis, persécutée par Richelieu, et termina en disant: «Songez,
-madame, que par le discours qu'il vous a plu de faire vous permettez à
-toutes vos créatures de vous abandonner, si jamais vous venez à être
-persécutée sous le nom du roi votre fils.» Sa réponse fut approuvée de
-toute la cour; et mademoiselle de Montpensier, alors dans le parti de
-Mazarin, lui en témoigna son admiration. «J'aime, dit-elle, les gens
-qui ne ménagent ni biens, ni vie, ni fortune, pour sauver ceux à qui
-ils se sont donnés[174].» Ces sentiments étaient alors ceux de tous les
-gens d'honneur. La dette de la reconnaissance ne peut admettre aucun
-doute; tandis que dans les conflits politiques il est facile de faire
-plier la raison d'État au gré de ses intérêts et de ses passions. Nous
-aurons bientôt occasion de voir que c'étaient ces habitudes, ces
-préjugés d'honneur, ces grandes inégalités des rangs et des conditions,
-la subordination établie en raison de la dépendance, qui rendaient les
-partis si faciles à former, si faciles à apaiser. Toutes leurs forces
-se trouvaient concentrées sur un petit nombre de têtes principales.
-Elles étaient donc en peu de temps réunies, et aussi, par la même
-raison, promptement dispersées.
-
- [174] LENET, _Mémoires_, dans PETITOT, t. LIV, p. 139.
-
-Madame de Sévigné, dans une de ses lettres à Bussy, dit que Larrei
-l'avait étonnée en lui contant comme son père avait dissipé tous ses
-grands biens, et qu'il n'en avait rien eu[175]. Bussy lui répondit:
-«Lenet était né sans biens; il en avait volé à Bordeaux en servant M.
-le Prince; il en mangea une partie, et M. le Prince lui reprit
-l'autre[176].» Il est difficile de croire qu'un homme qui devint
-procureur général au parlement de Dijon, puis fut nommé par la
-régente, en 1649, intendant de justice, de police et de finances à
-Paris, fût né sans biens, ou qu'il n'ait pu en acquérir légitimement.
-Au reste, ces explications entre Bussy et sa cousine, sur un ami de
-leur jeunesse, avaient lieu vingt ans après la mort de ce dernier, qui
-précéda de beaucoup la leur. Lenet mourut à Paris, le 3 juillet 1671.
-
- [175] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 457.
-
- [176] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 481; _lettre de Bussy_, en
- date du 9 août 1691.
-
-La campagne que Bussy fit en 1646 marque l'époque la plus brillante de
-sa vie militaire. Il servit dans l'armée de Flandre, d'abord commandée
-par Gaston, duc d'Orléans, oncle du roi, et ensuite par le duc
-d'Enghien. Trois maréchaux de France se trouvaient à cette armée; et
-Bussy y donna de telles preuves de talent et de valeur, qu'il mérita
-les éloges du duc d'Enghien. Aussi n'eut-il rien de plus pressé que
-d'écrire à sa cousine une lettre datée du camp de Hondschoote, lettre
-qu'il a insérée en entier dans son _Discours à ses Enfants_. «J'écrivis
-alors, leur dit-il, le détail de la campagne à votre tante de Sévigné,
-mes enfants, dans une lettre moitié vers et moitié prose; et comme elle
-lui plut, je crois que vous serez bien aise de la voir[177].»
-
- [177] _Discours du comte_ BUSSY DE RABUTIN _à ses Enfants_, 1694,
- in-12, p. 223.--_Œuvres mêlées de messire_ ROGER DE RABUTIN,
- t. III _des Mémoires de_ BUSSY DE RABUTIN, 1721, in-12, t. I, p.
- 123; et de l'édit. in-4º, t. I, p. 153.
-
-Dans cette lettre, il raconte en vers la prise de Courtray et de
-Berg-Saint-Winox, qui fut bientôt suivie de celle de Mardick, de
-Furnes, de Dunkerque. Mais comme c'est au siége de Mardick que Bussy se
-distingua principalement, et qu'il reçut les éloges du duc d'Enghien,
-c'est aussi à ce siége qu'il s'arrête le plus longtemps.
-
- Mais enfin Saint-Winox, privé de tout secours,
- Ne dura pas plus de deux jours:
- Et de là de Mardick nous fîmes l'entreprise.
- Si je voulais tous faire le portrait
- Des hasards que courut le prince avant la prise,
- Je n'aurais jamais fait.
- Ce fut là que, pour mon bonheur,
- L'ennemi rasant la tranchée,
- Devant ce prince j'eus l'honneur
- De tirer une fois l'épée.
- Ce fut en cette occasion
- Qu'il fit lui-même une action
- Digne d'éternelle mémoire;
- Et que, m'ayant d'honneurs comblé,
- Il se déchargea de la gloire
- Dont il se trouvait accablé.
-
-«Je ne vous saurais dire, ma chère cousine, combien monsieur le Duc
-prôna le peu que je fis en cette sortie; mais ce qui la rendit plus
-considérable, ce furent les choses qu'il y fit et la mort ou les
-blessures de gens de qualité qui s'y trouvèrent: et tout cela me fit
-honneur, parce que je commandais.»
-
-Il termine ainsi sa lettre:
-
- Sans les eaux, le froid et le vent,
- Seules ressources de l'Espagne,
- Mon prince aurait poussé plus avant sa campagne;
- Et moi je finirais mes récits de combats
- Et l'éloge de son altesse,
- En vous parlant de ma tendresse,
- Si je n'étais un peu trop las[178].
-
- [178] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, p. 231.
-
-Madame de Sévigné, lorsqu'elle se rendait en Bretagne, n'était pas
-toujours condamnée au triste séjour des Rochers; et une de ses lettres
-à sa fille nous apprend qu'elle faisait avec son mari de fréquents
-voyages dans toute la province, et allait souvent à Nantes, qui était
-alors comme aujourd'hui, dans cette partie de la France, la ville la
-plus populeuse, la plus riche et la plus agréable à habiter. Madame de
-Sévigné trouvait que l'air de cette ville mêlé à celui de la mer avait
-l'inconvénient de la brunir, et de gâter son beau teint[179]: elle
-préférait l'air de l'Ile-de-France, c'est-à-dire celui de Paris. Ceci
-rappelle le mot si connu de madame de Staël, exilée dans son château de
-Coppet, sur les bords du lac de Genève, devant qui l'on vantait ce lac
-et ses magnifiques points de vue: «J'aimerais mieux, répondit-elle, le
-ruisseau de la rue du Bac.» C'est un des plus noirs et des plus infects
-de la capitale de la France.
-
- [179] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 30 août 1671, t. II, p. 173, édit. M.,
- et t. II, p. 207, édit. de G. de S.-G.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-1647-1648.
-
- Bussy retourne en Bourgogne.--Mort de sa femme: sincère dans
- l'expression de ses regrets.--Il retourne à la cour.--Est bien
- reçu du prince de Condé, qui l'emmène en Catalogne.--Madame de
- Sévigné, restée aux Rochers, accouche d'un fils.--Lettre de
- madame de Sévigné à Bussy sur ce sujet.--Réponse de
- Bussy.--Madame de Sévigné recommande Launay-Lyais à
- Bussy.--Empressement que celui-ci met à lui répondre
- favorablement.--Le prince de Condé échoue devant Lérida.--Il
- répare par une nouvelle campagne en Flandre l'échec fait à sa
- gloire.--Prend Ypres.--Envoie Bussy à la cour pour annoncer son
- succès, et lui donne ainsi les moyens de terminer une nouvelle
- aventure.
-
-
-Après la campagne, Bussy retourna en Bourgogne; et bientôt après ce
-retour, vers le milieu du mois de décembre 1646, il eut la douleur de
-perdre sa femme. Il en avait eu trois filles, et point d'enfant mâle.
-«Elle m'aimait fort, dit-il; elle avait bien de la vertu, et assez de
-beauté et d'esprit.» Il ajoute qu'il fut extrêmement affligé de cette
-perte; et on doit le croire, car l'hypocrisie de sensibilité n'était
-pas son défaut: il montre au contraire le plus souvent, en écrivant, de
-la sécheresse de cœur et quelquefois de la dureté[180].
-
- [180] BUSSY, _Mémoires_, édit., in-12, t. I, p. 125, ou de
- l'édition in-4º, t. I, p. 156.
-
-Toutefois, sa douleur ne l'empêcha pas d'aller à la cour; il fut bien
-reçu du duc d'Enghien, devenu prince de Condé par la mort de son père,
-qui eut lieu à la même époque. Le nouveau prince de Condé fut nommé
-vice-roi de Catalogne, et chargé de commander l'armée qui devait
-combattre les Espagnols de ce côté. Il emmena Bussy, que rien ne
-retenait à Paris: il n'y avait pas trouvé sa cousine; elle était encore
-restée aux Rochers. Cette fois elle avait un motif pour ne pas
-entreprendre dans la mauvaise saison un voyage alors long et difficile,
-à cause du mauvais état des routes et le peu de perfection des
-voitures; et ce motif, après trois ans de mariage passés sans enfant,
-lui était trop agréable pour qu'elle regrettât les amusements de la
-capitale, auxquels d'ailleurs il lui était impossible de prendre part.
-Lorsque Bussy, au commencement de février, alla loger au Temple chez
-son oncle le grand prieur[181], elle se trouvait vers la fin de sa
-première grossesse, et le mois suivant elle donna un héritier au nom de
-Sévigné. La joie de cette jeune femme éclate avec une vivacité
-singulière dans la lettre suivante, qu'elle écrivit à Bussy, le 15 mars
-1647.
-
- [181] BUSSY, _Mém._, in-12, t. I, p. 128; de l'in-4º, t. I, p.
- 157.
-
-
-LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A BUSSY.
-
-«Je vous trouve un plaisant mignon de ne m'avoir pas écrit depuis deux
-mois! Avez-vous oublié qui je suis et le rang que je tiens dans la
-famille? Ah! vraiment, petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir:
-si vous me fâchez, je vous réduirai au _lambel_. Vous savez que je suis
-sur la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non plus
-d'inquiétude de ma santé que si j'étais encore fille. Eh bien! je vous
-apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un
-garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et
-que j'en ferai encore bien d'autres, seulement pour vous faire des
-ennemis. Vous n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur
-de filles!
-
-«Mais c'est assez vous cacher ma tendresse, mon cher cousin; le naturel
-l'emporte sur la politique. J'avais résolu de vous gronder sur votre
-paresse, depuis le commencement jusqu'à la fin; je me fais trop de
-violence, et il en faut revenir à vous dire que M. de Sévigné et moi
-vous aimons fort, et que nous parlons souvent du plaisir qu'il y aurait
-d'être avec vous[182].»
-
- [182] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1820, in-8º, t. I, p. 6, no 4,
- en date du 15 mars 1647, et t. I, p. 7 de édit. 1823, in-8º.
-
-Bussy reçut cette lettre à Valence, lorsqu'il était en route pour se
-rendre à l'armée de Catalogne. Elle lui plut tant, il la trouva si
-spirituelle, qu'il l'inséra en entier dans ses Mémoires[183], ainsi que
-la réponse qu'il y fit, datée de Valence le 12 avril 1647.
-
- [183] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 128 et 129 de l'édit. in-12, et
- de l'in-4º, t. I, p. 159 et 160.
-
-
-LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
-«Pour répondre à votre lettre du 15 mars, je vous dirai, madame, que je
-m'aperçois que vous prenez une certaine habitude de me gourmander, qui
-a plus l'air de maîtresse que de cousine. Prenez garde à quoi vous vous
-engagez: car enfin, quand je me serai une fois bien résolu à souffrir,
-je voudrai avoir les douceurs des amants aussi bien que les rudesses.
-Je sais que vous êtes chef des armes, et que je dois du respect à cette
-qualité; mais vous abusez un peu de mes soumissions...........
-
-«Au reste, ma belle cousine, je ne vous régale point sur la fécondité
-dont vous me menacez; car depuis la loi de grâce, on n'en a pas plus
-d'estime pour une femme; et quelques modernes même, fondés en
-expérience, en ont fait moins de cas. Tenez-vous-en donc, si vous m'en
-croyez, au garçon que vous venez de faire; c'est une action bien
-louable, et je vous avoue que je n'ai pas eu l'esprit d'en faire
-autant: aussi envié-je ce bonheur à M. de Sévigné plus que chose au
-monde.
-
-«J'ai fort souhaité que vous vinssiez tous deux à Paris quand j'y
-étais; mais maintenant que j'en suis parti, je serais bien fâché que
-vous y allassiez, c'est-à-dire que vous eussiez des plaisirs sans moi:
-vous n'en avez déjà que trop en Bretagne[184].»
-
- [184] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1820, t. I, p. 7, no 5, en date
- du 12 avril 1647; et dans l'édit. 1823, t. I, p. 8.--BUSSY,
- _Mémoires_, t. I, p. 128 et 129.
-
-Madame de Sévigné avait recommandé à Bussy un gentil-homme breton,
-nommé Launay-Lyais, volontaire dans les troupes qu'il commandait.
-Bussy, empressé à saisir toutes les occasions de faire sa cour à sa
-cousine, termine sa lettre en lui parlant de son protégé. «Il est
-honnête homme, dit-il, et ma chère cousine me l'a recommandé: je vous
-laisse à penser si je le servirai.» Il se garde bien de dire qu'il
-trouvait Launay-Lyais d'une vanité ridicule[185]. Un honnête homme
-recommandé par madame de Sévigné devait être à ses yeux un homme sans
-défaut.
-
- [185] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 193.--Voyez ci-après, chap.
- XIV, p. 206.
-
-La campagne de Catalogne fut bien loin d'être aussi glorieuse que celle
-de Flandre: le vainqueur de Rocroi, de Fribourg, de Nordlingen, celui
-qui le premier donna Dunkerque à la France, échoua devant la petite
-ville de Lérida, et fut obligé de faire retraite avec son armée[186].
-
- [186] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 135 de l'édit. in 12, et de
- l'in-4º, 1696, t. I, p. 168.
-
-Il alla tenir les états de Bourgogne à Dijon[187], et bientôt après il
-répara l'échec que Lérida avait fait à sa gloire, par une nouvelle
-campagne en Flandre. Il prit Ypres le 27 mai, et chargea Bussy, qui ne
-l'avait point quitté, d'en aller porter la nouvelle à la cour[188].
-Condé voulait par là non-seulement favoriser Bussy auprès des ministres
-et de la reine régente, mais encore lui donner les moyens de terminer
-une affaire qu'il croyait utile à sa fortune. Étrange aventure, qui
-doit être racontée en détail: elle fera le sujet du chapitre suivant.
-
- [187] _Ibid._, t. I, p. 151 et 157.
-
- [188] _Ibid._, t. I, p. 156.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-1645-1649.
-
- Bussy veut se remarier.--Il fait connaissance avec un nommé Le
- Bocage, qui lui indique une jeune veuve, belle et riche.--Il la
- voit, elle lui plaît.--On lui persuade que les parents de la
- veuve s'opposent à son mariage, mais qu'elle lui est
- favorable.--Il se décide à l'enlever.--Il confie son projet au
- prince de Condé, qui lui fournit les moyens de l'exécuter.--Abus
- de la puissance des nobles à cette époque.--Fréquence des
- enlèvements.--On ignore si Bussy était encore dans l'erreur
- relativement aux sentiments de cette veuve pour lui.--Quelle
- était cette veuve et sa famille.--Elle avait perdu sa mère dans
- un âge tendre.--Tristesse qu'elle en ressent.--Elle épouse M. de
- Miramion.--Devient veuve à seize ans.--Accouche d'une
- fille.--Madame de Miramion veut se faire religieuse.--Ses parents
- s'y opposent.--Ils veulent la marier.--Elle demande du temps pour
- s'y décider.--Bussy forme le projet de l'enlever et d'en faire sa
- femme.--Ses motifs.--Mesures qu'il prend.--Accompagné d'une
- escorte, il arrête sa voiture à Saint-Cloud, et se saisit d'elle
- et de sa belle-mère.--Efforts qu'elle fait pour lui résister.--Il
- l'emmène avec sa belle-mère.--Il dépose cette dernière en
- chemin.--Madame de Miramion, dans la forêt de Livry,
- s'échappe.--Est reprise.--Bussy la conduit dans le château de
- Launay.--Fermeté de madame de Miramion à l'égard de ses
- ravisseurs.--Son frère arrive à Sens pour la délivrer.--Bussy la
- fait reconduire dans cette ville, et s'évade avec son
- escorte.--Suite de cette affaire.--La justice informe contre
- Bussy.--Madame de Miramion, interrogée, refuse de le charger.--Le
- prince de Condé intervient pour faire suspendre les
- poursuites.--Mauvaise pensée de Bussy contre le frère de madame
- de Miramion.--Il y résiste.--On cesse les poursuites.--A quelle
- condition?--Longtemps après, Bussy demande audience à madame de
- Miramion.--Elle la lui accorde.--Son entrevue avec elle.--Il la
- sollicite pour obtenir sa protection dans un procès.--Elle lui
- accorde sa demande.--Éloge de madame de Miramion.--Nombre de ses
- bonnes œuvres--Ce qu'en dit madame de Sévigné.--L'action de
- Bussy ne diminue pas son intimité avec madame de Sévigné.--Elle
- lui donne occasion d'aller demeurer avec elle sous le même toit.
-
-
-Bussy, qui n'avait que des filles, désirait contracter un second
-mariage, espérant par là obtenir un héritier de son nom. Ses parents le
-pressaient vivement de prendre ce parti. Il cherchait à trouver une
-femme qui eût de la jeunesse et de la beauté et en même temps de la
-fortune. Cette dernière condition lui paraissait essentielle pour
-soutenir dignement son rang à la cour et pour satisfaire ses
-inclinations pour le plaisir et ses goûts dispendieux. Il s'entretenait
-fréquemment sur ce sujet avec son oncle le grand prieur du Temple, chez
-lequel il logeait quand il venait à Paris. Ce fut chez lui qu'il fit
-connaissance d'un vieux bourgeois nommé Le Bocage, propriétaire d'un
-domaine considérable, voisin de la commanderie de Launay. Cette
-commanderie, située dans la commune de Saint-Martin-sur-Oreuse, près de
-Sens[189], servait au grand prieur de maison de campagne pendant la
-belle saison; son neveu Bussy allait souvent l'y voir, et y séjournait
-quelquefois plusieurs semaines. C'est par ce voisinage de campagne que
-s'était formée la liaison entre Le Bocage, Christophe de Rabutin et le
-comte de Bussy. Instruit du désir que ce dernier avait de trouver une
-femme riche, Le Bocage lui proposa une veuve jeune, belle, d'une piété
-et d'une douceur angéliques, et de plus millionnaire[190].
-
- [189] ROGER DE RABUTIN, comte DE BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 152
- et suiv.--_Carte de Cassini_, no 48.
-
- [190] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 232, ou
- _Œuvres mêlées_, t. III des _Mémoires_, p. 289.
-
-Le Bocage ne la connaissait point personnellement; mais il avait un
-ami dans lequel la veuve avait, disait-on, beaucoup de confiance:
-c'était son confesseur, un père de la Merci, nommé le père Clément,
-moine corrompu, qui cherchait à séduire sa pénitente, et à la livrer à
-Bussy pour en tirer de l'argent[191]. Bussy eut une conférence avec
-lui, et par son moyen il parvint à voir deux fois à l'église la jeune
-veuve, dont la figure lui parut ravissante. Il n'avait pu ni
-s'approcher d'elle ni lui parler. Cependant le père Clément l'assura
-qu'il lui avait plu; mais en même temps il l'avertit qu'elle n'osait
-rien résoudre sans le consentement de ses parents; et ils voulaient
-absolument qu'elle épousât un homme de robe. Il conseilla donc à Bussy
-de ne risquer aucune démarche, et de le laisser faire. Il devait
-s'adresser à ses principaux parents pour qu'ils consentissent à ce
-mariage; et en cas de refus il se chargeait de persuader à la jeune
-veuve d'user du droit qu'elle avait de disposer d'elle-même. Pour cette
-négociation il demandait de l'argent à Bussy, sous prétexte de séduire
-les personnes de service auprès de la veuve; et Bussy, complétement sa
-dupe, lui remit ainsi successivement une somme de deux mille écus.
-Comme le temps d'entrer en campagne approchait, le père Clément engagea
-Bussy à ne pas différer son départ pour l'armée. Bussy partit en effet
-le 6 mai 1648, mais après avoir obtenu de son négociateur la promesse
-qu'il l'instruirait de tout. Il reçut de lui, trois semaines après son
-départ, une lettre qui l'instruisait que les parents de la jeune veuve
-lui étaient contraires, qu'elle n'avait pas la force de leur résister;
-mais qu'elle désirait que par une violence apparente Bussy lui arrachât
-un consentement qui se trouverait conforme au vœu secret de son
-cœur[192]. Le moine perfide n'avait pu réussir dans ses projets de
-séduction. Aussitôt qu'il avait essayé d'entamer sa négociation, madame
-de Miramion l'avait congédié, et avait pris un autre confesseur. Pour
-s'en venger, il voulut mettre à profit l'audace et la crédulité de
-Bussy: il lui persuada qu'il avait toujours comme confesseur la
-confiance de la jeune veuve; et, quelque invraisemblable que fût la
-fable qu'il imagina pour engager Bussy à l'enlever, Bussy le crut, et
-se détermina à suivre le conseil qui lui était donné. L'autorité des
-intendants et des commissaires du roi avait été créée par Richelieu
-pour s'opposer aux désordres des nobles, qui regardaient comme un des
-priviléges de leur caste de pouvoir se mettre au-dessus des lois. Cette
-autorité nouvelle n'était pas tellement affermie, qu'il lui fût
-toujours possible de prévenir ou de punir les abus auxquels elle était
-chargée de s'opposer; et les guerres civiles de la Fronde, en
-affaiblissant le ressort du gouvernement, permirent à la noblesse de
-retomber dans la licence des anciens temps, qui lui était d'autant plus
-chère qu'elle lui semblait un signe certain de son antique
-indépendance. Durant ces temps de trouble, ou pendant les espèces
-d'interrègne de la régence, les exemples de violence de la part de
-personnages puissants envers des femmes de la classe inférieure ou de
-celles qui dans la classe bourgeoise se trouvaient dépourvues de
-famille et d'appui, étaient d'autant plus fréquents qu'ils restaient
-presque toujours impunis[193]. Comme Bussy avait alors toute la faveur
-du prince de Condé, il lui fit le récit de son affaire, et ne lui cacha
-rien de ses projets. Cette aventure plut au jeune prince, qui offrit à
-Bussy de lui donner une commission pour se rendre à Paris, et même de
-lui remettre le commandement de Bellegarde, une de ses places en
-Bourgogne, pour se retirer après l'enlèvement. Bussy lui en témoigna sa
-reconnaissance, accepta la commission, mais refusa l'offre qui lui
-était faite de la place de Bellegarde; il dit qu'il lui suffisait
-d'avoir la faculté de conduire sa belle prisonnière à Launay. Cette
-commanderie avait en effet une espèce de château fort très-ancien,
-pourvu de hautes et épaisses murailles: on y pénétrait après avoir
-passé plusieurs ponts-levis.
-
- [191] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. V, p. 371, édit.
- in-8º, t. IX, p. 234, édit. in-12.
-
- [192] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 155 de l'édit. in-12, et de
- l'in-4º, t. I, p. 194.
-
- [193] CHAVAGNAC, _Mémoires_, in-12, t. I, p. 100.
-
-Aussitôt que Bussy se fut acquitté de la commission que le prince de
-Condé lui avait donnée, et qu'il eut terminé toutes ses affaires en
-cour, il se rendit chez son négociateur, qui lui confirma tout ce qu'il
-lui avait écrit, et qui l'encouragea dans la résolution qu'il avait
-prise d'enlever la veuve à sa famille; ne doutant pas, disait-il, que
-quand elle s'en trouverait séparée, elle ne consentit de son plein gré
-à épouser Bussy. Rien n'était plus facile à Bussy que de s'assurer
-avant l'événement des sentiments de la veuve à son égard; et c'est
-peut-être pour s'excuser de ce que sa présomption ne lui a pas permis
-le plus léger doute, et par la honte que sa vanité lui faisait éprouver
-d'avoir été dupe d'une ruse grossière, que, dans ses Mémoires, il
-affirme que son négociateur n'avait dans cette affaire d'autre intérêt
-apparent que l'avantage et la satisfaction des parties, et que par
-cette raison il ne pouvait douter de la sincérité de ses paroles[194].
-Il est vrai que le caractère dont ce négociateur était revêtu et la
-nature de ses relations avec la jeune veuve devaient écarter de lui
-toute défiance. Ainsi, tandis que l'innocente beauté n'avait jamais
-rien su, ni des prétentions de Bussy sur elle, ni du désir qu'il avait
-de l'épouser; que personne ne l'en avait entretenue; qu'elle n'en avait
-été instruite ni directement ni indirectement; que jusqu'à l'approche
-du jour fatal où on attenta à sa liberté elle avait ignoré le danger
-qui la menaçait, Bussy croyait fermement qu'elle avait donné son
-consentement à ce projet d'enlèvement, et qu'elle en avait été informée
-depuis longtemps.
-
- [194] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 155.
-
-Le nom de famille de cette jeune veuve était Marie Bonneau. Elle était
-fille de Jacques Bonneau, seigneur de Rubelle, riche bourgeois
-d'Orléans, et de Marie d'Ivry[195]. Enfant précoce, elle aimait sa mère
-avec une énergie et une raison au-dessus de son âge, et comptait à
-peine neuf ans lorsqu'elle la perdit. Cette violence faite à un premier
-sentiment, cette première idée de la mort et d'une éternelle
-séparation, firent sur elle une impression si profonde et si durable,
-qu'elle résista à tous les efforts que l'on fit pour l'effacer. Les
-plaisirs se pressaient en vain autour d'elle, ils ne pouvaient expulser
-de son cœur une douleur qui en avait pénétré la substance, ni
-dissiper une mélancolie qui lui était chère. Une de ses tantes s'était
-chargée de continuer son éducation: quoique sœur d'un évêque, cette
-tante trouvait que les idées religieuses prenaient trop d'empire sur sa
-pupille, et elle la conduisait sans cesse dans le monde, au bal et à la
-comédie. Partout l'éclat de ses charmes, plus encore que ses grandes
-richesses, attirait sur ses pas une foule de jeunes gens qui briguaient
-l'honneur d'obtenir sa main. Elle épousa, dans le mois de mai 1645,
-Jean-Jacques de Beauharnais, seigneur de Miramion, conseiller au
-parlement de Paris, dont la fortune égalait la sienne[196]. Il n'avait
-pas vingt-sept ans, était beau, bien fait, du caractère le plus
-heureux. Moins que sa tante, il la gênait pour ses exercices de piété.
-Une union si bien assortie lui fit éprouver un bonheur qu'elle n'avait
-connu que dans son enfance: elle aimait, elle était aimée; Dieu s'y
-trouvait, et sa mère entre elle et Dieu. Elle ne formait plus qu'un
-seul vœu: c'était de mériter, par l'innocence du cœur et la
-pureté de l'âme, que les bénédictions versées sur elle dans cette vie
-ne pussent nuire aux espérances qu'elle avait conçues pour la vie à
-venir. Six mois (seulement six mois!) s'écoulèrent dans les délices
-d'une telle existence. Au bout de ce temps, son mari fut atteint d'une
-fluxion de poitrine, et mourut, la laissant enceinte.
-
- [195] L'abbé DE CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, 1706,
- in-4º, p. 6, ou 1707, in-12.
-
- [196] L'abbé DE CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p.
- 10.--_Mémoires complets et authentiques du duc_ DE SAINT-SIMON,
- 1829, in-8º, t. I, p. 351.
-
-Elle accoucha d'une fille, si languissante et si faible en naissant,
-que les soins les plus assidus ne pouvaient que faiblement la disputer
-à la mort. La religion et la tendresse maternelle empêchèrent madame de
-Miramion de succomber à son désespoir. Elle passa les deux premières
-années de son veuvage dans la retraite la plus austère, toujours au
-pied des autels ou du berceau de sa fille. Née le 2 novembre 1629,
-madame de Miramion n'avait que seize ans et demi lorsqu'elle devint
-veuve et mère[197]. Ses parents, dont elle était tendrement aimée,
-craignaient qu'elle ne se fît religieuse: ils désiraient la conserver
-au milieu d'eux; et son extrême jeunesse leur fit espérer que le moyen
-qu'ils avaient employé efficacement une première fois leur réussirait
-une seconde. Ils laissèrent d'abord un libre cours à sa douleur; et,
-croyant que le temps y avait apporté quelque diminution, ils la
-pressèrent de contracter un nouveau mariage. Des partis brillants se
-présentèrent, et lui étaient chaque jour proposés. Plusieurs de ceux
-qui la recherchaient regrettaient, en la voyant si belle, qu'elle fût
-si riche, et que la fortune fût un obstacle à leurs désirs, ou un motif
-de suspecter la sincérité de leur amour. Quant à ses résolutions, elles
-n'étaient pas douteuses: elle ne laissait échapper aucune occasion de
-les exprimer de manière à faire renoncer ceux qui la recherchaient au
-projet qu'ils avaient conçu. Elle se reprochait souvent, en leur
-présence, les passions qu'elle faisait naître involontairement, et en
-témoignait son chagrin. Attaquée de la petite vérole, elle regretta que
-cette maladie ne lui eût pas enlevé ses attraits, dont sa piété lui
-faisait détester le pouvoir. Cependant, vivement touchée de
-l'attachement et du désintéressement de ses parents, elle n'osait
-fermer sa porte aux prétendants qu'ils introduisaient auprès d'elle.
-Son humilité lui faisait penser aussi qu'elle n'était pas encore digne
-de se consacrer à Dieu: elle semblait hésiter, et suppliait qu'on lui
-donnât du temps pour se décider. En attendant, elle multipliait les
-prières et les actes de dévotion, dans l'espérance que Dieu parlerait à
-son cœur, et lui révélerait sa volonté. Pourtant on se flattait
-d'obtenir son consentement pour lui faire épouser M. de Caumartin, et
-ce seul espoir comblait de joie deux familles riches et puissantes qui
-désiraient vivement cette alliance[198].
-
- [197] _Vie de madame de Miramion_, in-4º, p. 11.
-
- [198] TALLEMANT, _Mém._, t. V, p. 372, édit. in-8º t. IX, édit.
- in-12.
-
-Telle était celle que Bussy, sans la connaître, se proposait d'enlever
-pour en faire sa femme, persuadé qu'elle se trouverait honorée de lui
-appartenir et charmée de paraître à la cour, où sa naissance et le rang
-de ses parents ne l'appelaient pas. Assuré de la protection du
-vainqueur de Rocroi, il regardait un enlèvement comme sans conséquence
-envers une femme qui, malgré sa richesse, n'était à ses yeux qu'une
-bourgeoise. Rubelle, frère aîné de madame de Miramion, alors âgé de
-vingt-cinq ans, était seul, dans toute sa famille, capable d'inspirer
-quelque crainte à Bussy, si Bussy, réputé brave parmi les braves, eût
-été accessible à une crainte de cette nature. D'ailleurs, il convoitait
-les richesses de notre jeune veuve, il était épris de ses charmes, il
-croyait lui plaire; ses motifs étaient purs, son but honorable: il n'y
-avait donc pas à balancer. Sa résolution fut irrévocablement prise, et
-il se disposa à l'exécuter.
-
-Les préparatifs ne furent pas tenus tellement secrets qu'il n'en
-transpirât quelque chose. Madame de Miramion fut avertie par plusieurs
-personnes qu'on voulait l'enlever; mais comme on ne lui nommait pas
-celui qui avait le projet de se porter à cet excès d'audace, et que
-parmi tous ceux qui aspiraient à sa main, et qu'elle connaissait bien,
-pas un seul ne pouvait être soupçonné de songer à une action aussi
-coupable, elle n'ajouta aucune foi aux propos qu'on lui tint à ce
-sujet, et ne prit aucune précaution[199].
-
- [199] _Vie de madame de Miramion_, p. 12.
-
-Bussy savait qu'elle s'était retirée à Issy avec sa belle-mère, chez de
-Choisy, conseiller d'État, grand-père du mari qu'elle avait perdu[200].
-Les affidés dont Bussy l'avait entourée lui apprirent que le 7 août
-elle devait aller au mont Valérien, pour y faire ses dévotions. Bussy
-dressa ses plans en conséquence: il disposa d'abord quatre relais de
-Saint-Cloud au château de Launay, trajet d'environ vingt-cinq lieues.
-Il assembla une forte escorte, composée de Rabutin son frère, d'un
-gentil-homme de ses amis, qui avait fait sous ses ordres deux campagnes
-comme volontaire, et de trois autres gentils-hommes de ses vassaux et
-dans sa dépendance. Ces cinq cavaliers étaient suivis de deux ou trois
-serviteurs, comme eux bien montés et bien armés[201].
-
- [200] L'abbé DE CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p. 10, 12 et
- 19, édit. in-4º.--BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 160, de l'édit.
- in-12; t. I, p. 200, de l'édit. in-4º.
-
- [201] CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p. 13, in-4º.
-
-Madame de Miramion, l'esprit uniquement occupé de l'acte pieux qu'elle
-allait accomplir, partit d'Issy à sept heures du matin, le jour précis
-qui avait été indiqué à Bussy. Elle avait avec elle sa belle-mère; et
-de plus, selon l'usage des dames riches et d'un rang distingué de cette
-époque, de ne jamais se montrer en public sans être suivies d'une
-partie de leurs familiers, elle était accompagnée d'un écuyer âgé, et
-de deux demoiselles, pour parler le langage de ce temps, c'est-à-dire
-de deux femmes attachées à son service. L'une d'elles était une
-gouvernante entre deux âges, l'autre une jeune femme de chambre, nommée
-Gabrielle. Un seul domestique se trouvait derrière. L'escadron de Bussy
-était posté sur la route qui conduit de Saint-Cloud au mont Valérien,
-vis-à-vis le pont[202]; lorsque le carrosse de madame de Miramion l'eut
-passé, il fut arrêté, et en même temps deux cavaliers se présentèrent
-aux portières pour abaisser ce qu'on nommait alors les mantelets, ou
-les rideaux de cuir qui les fermaient. Madame de Miramion voulut
-repousser les agresseurs en les frappant avec son sac, et en criant au
-secours! de toutes ses forces. Mais ses cris et les faibles armes
-qu'elle employait étaient également impuissants. Pourtant les
-cavaliers, ne pouvant parvenir à abaisser les mantelets, tirèrent leur
-épée pour couper les courroies qui les attachaient aux portières.
-Madame de Miramion, avec un courage au-dessus de son sexe, chercha à
-leur arracher leurs armes, et s'ensanglanta les mains. Pendant ce
-combat si inégal, l'escadron avait forcé le cocher de repasser le pont,
-et d'entrer dans le bois de Boulogne[203]. Là les attendait une voiture
-plus légère, attelée de six chevaux. Bussy voulut y faire entrer madame
-de Miramion: il ne put y parvenir, ni de gré ni de force. Elle se
-cramponnait si fortement dans son carrosse, qu'il était impossible de
-l'en arracher sans lui faire une trop grande violence et sans la
-blesser. Elle poussait d'ailleurs des cris aigus, et il était urgent,
-pour le succès de l'entreprise, de mettre promptement fin à cette
-lutte. Bussy fit alors dételer les deux chevaux du carrosse de madame
-de Miramion, et ensuite atteler à ce même carrosse les six chevaux de
-sa voiture. Deux palefreniers s'emparèrent du cocher et des deux
-chevaux de madame de Miramion, et furent chargés de les conduire à
-Paris, et de les retenir en captivité jusqu'à nouvel ordre.
-
- [202] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 160.
-
- [203] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 160 à 200.
-
-L'escadron, divisé en deux, se plaça de chaque côté du carrosse, et
-l'on se mit à courir au grand galop à travers la plaine Saint-Denis,
-jusqu'à la forêt de Livry. Madame de Miramion ne cessait de crier à
-tous les passants qu'on l'enlevait de force: elle disait son nom, et
-suppliait, les larmes aux yeux, qu'on allât avertir sa famille à Paris.
-Mais le nuage du poussière produit par tant de chevaux la dérobait en
-partie aux yeux de ceux à qui elle s'adressait; le vent, le bruit, et
-la rapidité de la marche, étouffaient ses cris et emportaient ses
-paroles.
-
-Dans la forêt de Livry, il fut impossible à l'escorte de se tenir sur
-les côtés du carrosse; une portion courut devant, et l'autre derrière.
-Madame de Miramion crut qu'en se jetant par la portière dans un taillis
-épais, elle ne serait pas aperçue, et pourrait peut-être se cacher et
-se sauver. L'exécution suivit la pensée: elle se précipita dans les
-ronces et les épines, et se fourra au milieu des plus épais buissons,
-sans songer qu'elle se mettait le visage tout en sang; mais elle fut
-bientôt poursuivie par ses ravisseurs; et, s'apercevant qu'elle ne
-pouvait pas leur échapper, elle voulut au moins éviter qu'ils ne la
-touchassent. Elle courut donc de toutes ses forces vers son carrosse,
-et s'élança dedans avant qu'on pût l'atteindre.
-
-Bussy fit faire halte dans la partie la plus solitaire de la forêt de
-Livry. Tous les hommes de l'escorte prirent à la hâte quelques
-rafraîchissements, et on en fit prendre également à toutes les
-personnes qui se trouvaient dans la voiture. Mais ce fut en vain qu'on
-pressa madame de Miramion d'imiter leur exemple: elle déclara qu'elle
-était résolue à n'accepter aucune nourriture tant qu'on ne lui aurait
-pas rendu sa liberté.
-
-Bussy, qui n'était pas encore revenu de l'erreur où l'avaient plongé
-les rapports du père Clément, étonné et inquiet de la résistance de
-madame de Miramion, se flattait que ce n'était qu'une feinte: il espéra
-qu'elle se calmerait s'il la débarrassait de la présence de sa
-belle-mère et de son vieil écuyer. En conséquence il les força tous
-deux à mettre pied à terre; il expulsa aussi du carrosse la vieille
-gouvernante. Il aurait voulu ne laisser auprès de sa captive que la
-demoiselle Gabrielle; mais il se vit forcé de souffrir que le laquais
-qui se trouvait derrière, et qu'il voulait renvoyer, continuât à
-accompagner sa maîtresse, parce qu'il se montra résolu à se faire tuer,
-plutôt que de la quitter. Bussy fit aussi abaisser les mantelets de la
-voiture, afin qu'on ne pût ni voir la belle éplorée, ni entendre ses
-cris, si elle en poussait encore.
-
-Ces arrangements pris, on repartit avec la rapidité de l'éclair. Madame
-de Miramion, recueillant ses forces et sa présence d'esprit, coupa avec
-un petit couteau qu'elle avait dans son sac les mantelets de sa
-voiture, et parvint ainsi à se mettre à découvert et à rétablir sa
-communication avec le dehors. Elle continuait ses exclamations et ses
-instances, et jetait de l'argent à tous ceux qu'elle rencontrait. Les
-marques de son désespoir, ses libéralités et ses prières devenaient
-surtout inquiétantes et embarrassantes pour ses ravisseurs, toutes les
-fois qu'ils étaient forcés de s'arrêter et de changer de chevaux; mais
-alors ils disaient à ceux qu'elle ameutait autour d'elle, que c'était
-une folle qu'ils allaient renfermer par ordre de la cour. Madame de
-Miramion, avec ses cheveux épars, sans coiffe, sans mouchoir sur son
-sein, les habits déchirés, les mains et le visage ensanglantés, ne
-donnait que trop de vraisemblance à ces assertions.
-
-Bussy en voyant les efforts de sa captive pour lui échapper, et les
-signes non équivoques de sa profonde douleur, acquit la triste
-certitude qu'il n'y avait rien de simulé dans sa résistance; et il lui
-fut démontré que jamais elle n'avait donné son assentiment à un
-enlèvement. Il affirme dans ses Mémoires qu'il eut dès lors la pensée
-de la reconduire chez elle, mais qu'il en fut dissuadé par son frère.
-Celui-ci lui représenta que lorsque l'effroi de cette course rapide
-serait dissipé, il serait possible, à force de témoignages de respect
-et de bons traitements envers la belle veuve, d'obtenir quelque
-changement à ses résolutions; et que dans tous les cas si on se
-décidait à lui rendre sa liberté, il valait mieux le faire à Launay
-même, afin qu'il fût bien constaté qu'on avait agi de plein gré. La
-suite du récit et le témoignage de madame de Miramion, que nous a
-transmis l'abbé de Choisy, prouveront, au contraire, que ce fut Bussy
-lui-même qui persista le plus longtemps dans ses projets coupables, et
-que ses amis et ses complices furent obligés de le forcer à y
-renoncer[204].
-
- [204] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 161.--CHOISY, _Vie de madame de
- Miramion_, p. 13.
-
-Enfin on arriva au château de Launay. Le fracas des chaînes de fer et
-des ponts-levis en s'abaissant, les sons lugubres et sourds que fit
-entendre le carrosse en roulant au-dessus des fossés, et sous la voûte
-obscure qui conduisait à la cour intérieure; le grand nombre de
-gentils-hommes armés qu'elle y vit rassemblés, et que Bussy avait
-réunis pour se défendre s'il était attaqué, ou si l'on entreprenait de
-pénétrer dans le château, tout contribua à accroître la terreur dont
-madame de Miramion était frappée. Elle ignorait les noms et les projets
-de ceux qui osaient se permettre envers elle tant de violence. La
-précaution qu'ils avaient prise de la séparer de sa belle-mère, le peu
-d'effet qu'avaient produit sur eux ses larmes et ses prières, les lui
-faisaient considérer comme des hommes féroces, inexorables, capables de
-tout. Aussi ne voulut-elle pas quitter sa voiture; et quand on eut
-dételé les chevaux, elle s'obstinait à y rester, et voulait y passer
-la nuit.
-
-Alors se présenta devant elle un chevalier de Malte, quelle reconnut
-pour avoir fait partie de l'escorte, et être du nombre de ses
-ravisseurs[205]. Il la supplia, dans les termes les plus respectueux,
-de vouloir bien descendre, et de consentir à entrer dans le château.
-
- [205] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 181; de l'édit.
- in-4º, t. I, p. 227.
-
-Madame de Miramion, sans quitter sa place, demanda d'une voix ferme, à
-celui qui lui adressait ces paroles, si c'était par ses ordres qu'elle
-souffrait un pareil traitement. «Non, madame; c'est M. le comte de
-Bussy-Rabutin, qui nous a assuré avoir votre consentement pour vous
-conduire ici.»--«Ce qu'il vous a dit est faux!» dit-elle en élevant
-encore plus la voix.--«Madame, reprit le chevalier, nous sommes ici
-deux cents gentils-hommes amis de Bussy: s'il nous a trompés, nous vous
-servirons contre lui, et nous vous mettrons en liberté. Daignez
-seulement vous expliquer en présence de plusieurs de nous; et, en
-attendant, ne refusez pas de descendre et de vous reposer de vos
-fatigues.»
-
-L'air doux, compatissant et suppliant du chevalier inspira de la
-confiance à madame de Miramion; cependant elle ne voulut point monter
-dans les appartements, mais elle consentit à entrer dans une salle
-basse et humide, qui n'avait été nullement préparée pour la recevoir.
-On se hâta d'y faire du feu, on y porta les coussins de son carrosse
-pour qu'elle pût s'asseoir[206]. En entrant, elle vit deux pistolets
-sur une table, s'en saisit, et, remarquant qu'ils étaient chargés,
-elle les mit auprès d'elle, et parut un instant rassurée: mais sa femme
-de chambre s'étant levée pour sortir, elle la fit rasseoir, et lui dit:
-«Non, non, demeurez; vous ne me quitterez point.» On lui servit à
-manger: elle écarta d'elle les plats sans y toucher. Pour se dérober
-aux premières explosions de son courroux, Bussy s'était tenu à l'écart.
-Il était extrêmement surpris de la voir si exaspérée, si inébranlable
-dans ses résolutions.--«On m'avait assuré, dit-il à ses complices, que
-c'était un mouton, et c'est une lionne en furie.» Toutefois, comme il
-présumait beaucoup de lui-même, il ne désespéra pas encore de la
-fléchir; mais il crut devoir faire préparer les voies par une
-gouvernante du château et par les personnes les plus notables de son
-escorte. Toutes vinrent assurer à madame de Miramion que les projets de
-Bussy n'avaient rien que d'honorable; qu'il était pour elle le plus
-passionné, le plus soumis des amants; que si elle voulait consentir à
-l'épouser, elle trouverait en lui un mari aussi tendre que complaisant.
-On fit l'éloge de Bussy, de son caractère, de son esprit; on n'oublia
-pas de faire valoir ses richesses, son rang, son crédit à la cour,
-l'amitié qu'avait pour lui le prince de Condé; on expliqua la cause de
-l'erreur qui avait donné lieu à l'enlèvement. Aucun de ceux qui
-l'accompagnaient n'aurait consenti à le suivre si, comme lui, on
-n'avait pas cru que cet acte apparent de violence n'était qu'une
-feinte, et qu'il avait lieu de concert avec elle. On ajoutait que
-Bussy, désespéré de sa méprise et des reproches qu'elle lui attirait,
-n'osait paraître devant elle. Pourtant c'est à son confesseur tout seul
-qu'elle devait s'en prendre des violences dont elle était victime; le
-père Clément seul était coupable, Bussy était innocent.
-
- [206] _Vie de madame de Miramion_, t. I, p. 16, in-4º, et p. 17
- de l'édit. in-12.
-
-Ces explications, en faisant connaître à madame de Miramion la noire
-intrigue du père Clément, calmèrent un peu l'effroi qu'elle avait eu en
-entrant dans le château; mais elles excitèrent son indignation contre
-Bussy, qui parce qu'il se croyait puissant voulait la forcer à
-l'épouser, et employait de tels moyens pour y parvenir. Elle se refusa
-à toutes les instances qui lui étaient faites, et continua à insister
-pour que sa liberté lui fût rendue.
-
-Lorsqu'on vit qu'elle était inaccessible à la persuasion, on essaya de
-la dompter par la crainte. On lui peignit le comte de Bussy,
-ordinairement si bon, si généreux, dans ce moment méconnaissable aux
-yeux de ses propres amis, tant son amour était violent, tant l'idée de
-se voir trompé dans ses espérances lui inspirait de projets sinistres.
-On cherchait à démontrer à madame de Miramion la nécessité, dans son
-propre intérêt, de ne pas réduire au dernier degré du désespoir un
-homme dans l'état où se trouvait Bussy. Tous ces discours ne purent
-faire fléchir un instant la jeune veuve ni lui arracher la moindre
-concession.
-
-Bussy alors renvoya auprès d'elle le chevalier de Malte, qui seul était
-parvenu à la faire consentir à descendre de voiture: il lui dit que M.
-le comte de Bussy était résolu, puisqu'elle l'exigeait, à la remettre
-en liberté; mais qu'avant il demandait en grâce qu'elle voulût bien
-l'écouter un moment.
-
-Aussitôt Bussy parut avec ceux qui l'avaient escorté. Mais avant
-d'entrer il mit un genou en terre, et se présenta les deux mains
-jointes, et dans l'attitude d'un suppliant[207]. A son aspect, et sans
-lui donner le temps d'articuler un seul mot, madame de Miramion se
-dressa sur ses pieds, leva une de ses mains vers le ciel, et dit:
-«Monsieur, je jure devant le Dieu vivant, mon créateur et le vôtre,
-que je ne vous épouserai jamais.» Puis elle retomba évanouie. Un
-médecin de Sens, que Bussy avait eu la précaution de faire venir au
-château, lui prit le pouls, et dit qu'il ne sentait presque aucun
-battement; il déclara qu'elle était dans un danger imminent. Quarante
-heures s'étaient, en effet, écoulées sans qu'elle eût pris aucune
-nourriture, et cette longue abstinence et ces continuelles agitations
-avait épuisé ses forces.
-
- [207] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. V, p. 372, édit.
- in-8º, et t. IX, p. 235, édit. in-12.
-
-Tandis que ces choses se passaient, la belle-mère de madame de
-Miramion, que Bussy avait si inhumainement laissée avec le vieil écuyer
-au milieu de la forêt de Livry, n'était pas restée oisive. Elle avait
-marché avec rapidité jusqu'au premier village; elle avait fait monter à
-cheval le vieil écuyer, pour aller en avant annoncer à sa famille
-l'événement sinistre qui avait eu lieu, et demander du secours. Elle
-prit pour elle, faute d'autres, des chevaux de charrue, qui la
-traînèrent jusqu'au faubourg de Paris. Elle apprit en arrivant que,
-d'après son message, un bon nombre de cavaliers, ayant M. de Rubelle en
-tête, étaient déjà partis, et s'étaient dirigés sur Sens[208].
-
- [208] _Vie de madame de Miramion_, in-4º, p. 18; et p. 20 de
- l'édit. in-12.
-
-Ils étaient depuis une demi-heure environ dans cette ville, lorsque
-madame de Miramion, par son serment, par l'évanouissement qui l'avait
-suivi, avait frappé de stupeur tous ceux qui se trouvaient présents. Ce
-fut dans cet instant qu'on vint annoncer à Bussy que toute la ville de
-Sens était en rumeur, et que six cents hommes étaient prêts à en sortir
-pour venir assiéger le château de Launay. Bussy ne se laissa point
-effrayer par cette nouvelle; mais voyant que madame de Miramion, par
-l'effet des secours qui lui avaient été prodigués, avait promptement
-repris ses sens, il résolut de faire une dernière tentative pour
-obtenir d'elle qu'elle consentît à rester au moins un jour à Launay.
-
-Les plus humbles prières, les protestations les plus ferventes furent
-en vain mises en usage par Bussy. Comme il avait débuté par lui dire
-qu'il était incapable d'attenter à sa liberté[209], et que si elle
-voulait, il la ferait reconduire à Sens; pour toute réponse à ses
-demandes et à ses instances, elle se contenta de le prier de donner
-sur-le-champ des ordres pour son départ.
-
- [209] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 161, édit. in-12; t. I, p. 201
- de l'édit. in-4º.
-
-«Mais hélas! madame, dit Bussy avec l'accent de la plus profonde
-douleur, si vous partez, je ne vous reverrai jamais...! Si encore vous
-me permettiez de réparer mes torts involontaires, et d'être tant que je
-vivrai votre serviteur!» Madame de Miramion, craignant qu'il ne
-rétractât la promesse qu'il avait faite, crut devoir céder à la
-position critique où elle se trouvait, et dissimuler. «Si vous me
-laissez partir, dit-elle avec douceur, vous réussirez plutôt par cette
-voie que par celle que vous avez prise.» Mais Bussy, qui savait lire
-dans les yeux d'une femme ses véritables sentiments: «Je ne m'y attends
-pas, madame, dit-il avec tristesse; mais, quoique persuadé du
-contraire, je suis trop honnête homme pour vous contraindre; et,
-quelles que soient vos rigueurs, je vous serai toujours dévoué.» Il la
-supplia ensuite de prendre quelque nourriture. «Quand les chevaux
-seront à mon carrosse, dit-elle, j'accepterai.»
-
-Les chevaux furent mis, et, sans se faire presser, elle mangea deux
-œufs frais. Bussy remit en secret cinquante pièces d'or à la
-demoiselle Gabrielle, pour fournir, dit-il dans ses Mémoires[210], à
-la dépense du voyage, mais évidemment pour se la rendre favorable. Le
-carrosse partit, escorté par le chevalier de Malte, qui avait inspiré
-le plus de confiance à madame de Miramion, et deux autres
-gentils-hommes. Le chevalier se tenait près de la portière de la
-voiture, et tout le long du voyage il entretint madame de Miramion sur
-Bussy, protestant que son ami avait été trompé, et que ses intentions
-étaient pures. Cependant, craignant d'être arrêté par la justice de
-Sens, le chevalier fit faire halte à cent pas du faubourg de la ville.
-Le cocher et les postillons dételèrent les chevaux, l'escorte salua
-madame de Miramion; et maîtres, valets, coursiers disparurent, et
-s'enfuirent au château de Launay.
-
- [210] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 162, édit. in-12; et édit. in-4º,
- t. I, p. 202.
-
-Madame de Miramion resta seule avec la femme de chambre, et le fidèle
-domestique qui n'avait point voulu la quitter. Elle traversa le
-faubourg de Sens à pied, et trouva la porte de la ville fermée. Elle
-apprit, dans l'hôtellerie où elle se réfugia, que tout le monde y était
-en armes par ordre de la reine régente, pour aller au secours d'une
-dame que l'on avait enlevée de force. «Hélas! c'est moi,» dit-elle.
-Alors la nouvelle de son arrivée franchit bientôt les murs de la ville;
-et son frère, sa belle-mère, et l'abbé, depuis vicomte, de Marilly, son
-parent, vinrent la prendre. La joie qu'elle éprouva de se trouver au
-milieu des siens fut grande; mais l'ébranlement que cet événement avait
-produit était trop fort pour qu'elle y résistât. Elle tomba malade; on
-la transporta à Paris, pour être plus à portée de tous les secours. Le
-danger augmentant, on lui administra les sacrements, et on désespéra de
-sa vie. Cependant elle échappa à la mort; mais elle ne revint à la
-santé qu'après une longue et pénible convalescence.
-
-Rubelle, aussitôt l'arrivée de sa sœur à Sens, avait envoyé au
-château de Launay le prévôt avec une troupe d'hommes armés, pour se
-saisir de Bussy; mais Bussy avait déjà disparu, avec tous ses
-complices.
-
-La justice informa: ce fut contre la volonté de madame de Miramion, qui
-dans ses dépositions se montra aussi favorable à Bussy qu'elle le
-pouvait sans trahir la vérité. Elle supplia sa famille de vouloir bien
-pardonner au coupable repentant. On était d'autant moins disposé à
-céder à ses instances, que depuis cet événement elle se montra encore
-plus rebelle à toute proposition de mariage et qu'elle ne voulut en
-écouter aucune. Elle considérait tout ce qui s'était passé comme un
-avertissement du ciel. Elle prit avec elle-même l'engagement de rester
-toujours veuve, et de consacrer sa vie à Dieu et aux bonnes
- œuvres.
-
-Le caractère qu'elle déploya, si éloigné de l'idée que Bussy s'en était
-formée, d'après de faux rapports, fit comprendre à celui-ci la gravité
-de son action. Il pria le prince de Condé d'intervenir. Condé écrivit à
-la famille une lettre, très-pressante, et demanda grâce pour Bussy. On
-eut égard aux sollicitations d'un prince qui, par la victoire de Lens,
-venait encore de sauver une fois la France[211].
-
- [211] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 162 de l'édit. in-12; t. I, p. 203
- de l'édit. in-4º.--_Vie de madame de Miramion_, p. 19, édit.
- in-4º, p. 20, in-12.
-
-On suspendit les poursuites; mais on les reprit lorsque Condé et Bussy,
-tous deux du parti de la cour, faisaient la guerre au parlement et à la
-Fronde.
-
-Bussy avoue que pendant cette guerre il eut l'idée d'incendier le
-château de Rubelle près Melun, propriété de madame de Miramion.
-«J'eusse pu, dit-il, par là mériter du côté de la cour, auprès de
-laquelle on se rendait recommandable par le mal que l'on faisait aux
-affaires du parlement.» Bien loin de céder à cette mauvaise pensée,
-Bussy mit dans ce château une sauvegarde, et empêcha qu'on ne prît rien
-ni au seigneur du lieu ni aux habitants du village. Il recueillit le
-fruit de sa bonne conduite. On cessa les poursuites; mais sous la
-condition que Bussy promettrait de ne jamais paraître devant madame de
-Miramion, et qu'il quitterait à l'instant tous les lieux où elle se
-trouverait.
-
-Quelque humiliante que fût cette promesse, il la fit et y fut fidèle.
-Trente-six ans s'écoulèrent, sans qu'il revît une seule fois madame de
-Miramion. Au bout de ce temps il eut un procès où se trouvait engagée
-une partie de sa fortune[212]. Le gain ou la perte de ce procès
-dépendait du président de Nesmond, qui avait épousé la fille unique de
-madame de Miramion. Pour obvier au tort que pouvait lui faire dans
-l'esprit du gendre le souvenir de l'attentat qu'il avait commis contre
-la belle-mère, il eut l'idée de s'adresser à elle-même pour intercéder
-en sa faveur. Il savait que l'abbé de Choisy, son ami, était cousin
-germain de madame de Miramion. Par lui, il obtint qu'elle lui
-permettrait d'avoir avec elle un entretien particulier. Bussy fut donc
-admis en présence de celle qui avait été l'objet d'un des plus étranges
-événements de sa vie, événement dont la mémoire, malgré le laps des
-années, n'avait cessé de lui être présente et douloureuse. Au lieu de
-cette jeune beauté au regard doux et mélancolique, à la taille svelte
-et légère, revêtue de soie et de dentelles, dont il avait été à
-Saint-Cloud le ravisseur, il vit une femme forte, grasse, la tête
-enveloppée d'une grande coiffe, couverte d'une simple robe de laine
-grise, avec une large collerette de batiste non plissée, tombant sur
-ses épaules[213], et sur sa poitrine une croix suspendue à une petite
-tresse de cheveux. C'étaient ceux de sa fille. Les yeux de madame de
-Miramion avaient encore conservé de l'éclat, et les agréments de son
-visage n'avaient pas entièrement disparu sous l'embonpoint d'un double
-menton; l'expression de ses traits, son maintien, son costume, tout en
-elle était dans une parfaite harmonie; tout contribuait à exprimer
-l'absence des passions, la modération dans les désirs, et cette
-satisfaction intérieure, ce bonheur tranquille et doux que procurent
-une conscience pure et la pratique des vertus. C'était dans toute sa
-personne un calme si profond, qu'il semblait que jamais aucune joie
-n'avait exalté son âme, qu'aucun chagrin n'avait contristé son cœur.
-Bussy en fut si singulièrement frappé, qu'il resta comme interdit à son
-aspect. Mais il fut bientôt rassuré par le ton bienveillant avec lequel
-elle lui dit de s'asseoir, et l'empressement qu'elle mit à le prier de
-lui faire connaître le motif qui l'amenait près d'elle. Après que Bussy
-eut donné le détail de son affaire et démontré, avec clarté et
-évidence, son bon droit, madame de Miramion lui répondit qu'elle lui
-promettait de parler à son gendre et de tâcher de le rendre favorable à
-sa cause. Le jugement suivit de près ses promesses, et Bussy gagna son
-procès.
-
- [212] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 168 de l'édit. in-12; t. I, p. 219
- de l'édit. in-4º.--DE CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p.
- 21, édit. in-12.
-
- [213] _Vie de madame de Miramion_, p. 22, et _le Portrait de
- madame Miramion peint par_ DE TROY, _gravé par_ ÉDELINCK.
-
-Tous ceux qui sont versés dans l'histoire du grand siècle reconnaîtront
-madame de Miramion à cette action généreuse. Ils savent que c'est cette
-même femme qui, après avoir fait le serment de se consacrer à Dieu,
-préféra ses devoirs de mère à l'oisiveté des cloîtres; soigna sa fille,
-presque toujours malade; consuma les belles années de sa jeunesse à
-faire son éducation; la produisit dans le monde, la maria, et assura
-son bonheur par tous les moyens que la tendresse maternelle peut
-suggérer[214]; puis, libre de tous soins domestiques, s'abandonna à cet
-immense amour de l'humanité, à cette charité ardente[215] qui semblait
-augmenter les forces de son corps et les ressources de son esprit, en
-raison de l'accroissement des misères qu'elle avait à soulager; que
-c'est cette même femme qui fonda à Paris, à Amiens, à la
-Ferté-sous-Jouarre, les communautés de son nom, et donna par là des
-maîtresses d'école aux pauvres filles, des garde-malades intelligentes
-et instruites aux habitants des campagnes[216]; qui ouvrit des ateliers
-de travail pour la vertu laborieuse, et des maisons de refuge pour le
-vice repentant[217]; qui pendant deux ans nourrit de son patrimoine
-sept cents pauvres que l'Hôpital général avait été obligé d'expulser
-faute de fonds[218]; qui aida saint Vincent de Paul à soutenir
-l'œuvre des enfants trouvés[219]; qui dans Melun désolé par une
-maladie contagieuse porta tous les genres de secours, et deux mois
-durant y brava la mort en soignant de ses propres mains ceux que leurs
-parents, leurs amis, frappés d'épouvante, avaient abandonnés[220]; qui
-contribua par ses largesses à l'établissement des missions étrangères,
-et fit bénir le nom français jusqu'aux extrémités du globe. C'est
-encore elle qui se prosterna aux pieds d'un père irrité, arrêta sur ses
-lèvres la malédiction qui allait frapper un fils, et en fit descendre
-le pardon. C'est elle que les princesses enviaient aux pauvres, dont
-elles demandaient les conseils dans leurs afflictions, dont elles
-imploraient la présence et les prières à leurs derniers moments. Louis
-XIV, avec ce discernement exquis qui le caractérisait, l'avait choisie
-pour être la distributrice de ses aumônes[221]; toutes les personnes
-qui aspiraient au mérite de détruire ou de combattre les maux qui
-affligent l'humanité ou accablent l'infortune croyaient ne pouvoir
-accomplir leurs œuvres bienfaisantes sans sa participation.
-
- [214] _Vie de madame de Miramion_, 1706, in-4º, p. 24, 33, 35,
- 39-41.
-
- [215] _Ibid._, p. 31.
-
- [216] _Ibid._, p. 52, 65-194.
-
- [217] _Ibid._, p. 143.--FÉLIBIEN, _Histoire de la ville de
- Paris_, vol. I, part. 2, p. 1492.
-
- [218] _Ibid._, p. 50.
-
- [219] _Ibid._, p. 139.
-
- [220] _Vie de madame de Miramion_, p. 73.
-
- [221] DANGEAU, _Mémoires_, 24 mars 1696, t. II, p. 41.--_Vie de
- madame de Miramion_, p. 71.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, 1829, t. I,
- p. 350, 351.--SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, 1791, t. XI, p.
- 35 et 36.--FÉLIBIEN, _Hist. de Paris_, p. 1520.
-
-Madame de Sévigné qualifie madame de Miramion de _Mère de l'Église_, et
-elle dit avec raison que sa perte a été une perte publique[222]. Quand
-elle en parlait ainsi, le nom de madame de Miramion, béni par tous les
-pauvres, prononcé avec respect par tous les riches, était devenu
-célèbre; mais à l'époque dont nous nous occupons ses vertus comme sa
-beauté étaient ignorées du monde, où elle ne paraissait jamais. Aussi,
-au milieu des événements qui attiraient alors l'attention publique,
-l'attentat de Bussy fit peu de bruit. Madame de Sévigné paraît l'avoir
-ignoré, ou ne l'avoir connu que d'une manière inexacte, et propre, à
-justifier son cousin. Il est certain du moins que leur intimité n'en
-fut en rien altérée; au contraire, on verra, par la suite de notre
-récit, que la nécessité où fut Bussy d'échapper aux poursuites dirigées
-contre lui lui donna l'occasion, ou le prétexte, de résider pendant
-quelques jours sous le même toit avec sa cousine; ce qui augmenta
-encore cette familiarité qui existait entre elle et lui, qu'autorisait
-leur parenté, et qu'il considérait avec raison comme un des moyens les
-plus puissants de seconder l'exécution de ses desseins.
-
- [222] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 31 janvier 1689, t. VIII, p.
- 317, du 29 mars 1696, t. X, p. 201.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-1648.
-
- Bussy revient à Paris.--Il n'y trouve pas madame de Sévigné.--Il
- apprend qu'elle est à l'abbaye de Ferrières.--Antiquité de cette
- abbaye.--Pourquoi possédée par l'évêque de Châlons.--Parenté de
- l'évêque de Châlons et des Rabutins.--Événements qui ont engagé
- M. et madame de Sévigné à l'aller voir.--Molé de Champlatreux
- intervient pour arranger l'affaire de Bussy.--On exige que Bussy
- s'éloigne de Paris.--Il se rend à Ferrières.--Retourne à
- Paris.--Reçoit des ordres pour organiser à Autun une compagnie de
- chevau-légers.--Pourquoi il se décide à écrire à M. et à madame
- de Sévigné en nom collectif.--Lettre de Bussy.--Perfection de la
- gastronomie à cette époque.--Nécessité, pour l'objet du cet
- ouvrage, de donner une idée exacte de la guerre et des
- personnages de la Fronde.
-
-
-Bussy, ainsi que nous l'avons déjà dit, avait quitté subitement le
-château de Launay. Il s'était rendu à Paris, espérant y trouver madame
-de Sévigné. Il apprit qu'elle était allée avec son mari passer la belle
-saison chez son oncle l'évêque de Châlons, à Ferrières. Cette célèbre
-abbaye, dont on faisait remonter l'antiquité au temps de Clovis, était
-située sur les bords riants de la rivière de Loing, à trois lieues au
-nord de Montargis[223]. André Fremyot, archevêque de Bourges, frère de
-sainte Chantal, l'avait réformée et rebâtie, et y avait placé des
-bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Jacques Nuchèze, son
-neveu, nommé son coadjuteur, devint titulaire de cette abbaye,
-quoiqu'elle fût hors du diocèse de Châlons, dont il fut fait
-évêque[224]. Il aimait à y résider, à y jouir des délices de la
-campagne, et il y faisait bonne chère. Fils de Jacques de Nuchèze,
-baron de Bussy-le-Franc, et de Marguerite Fremyot, sœur de sainte
-Chantal, il était oncle de madame de Sévigné et de Bussy. Il se
-trouvait heureux de recevoir dans son riant séjour des hôtes jeunes et
-aimables tels que M. et madame de Sévigné, dont il avait béni le
-mariage[225]; et il eut d'autant moins de peine à les retenir près de
-lui, que les dissensions politiques avaient eu leur effet ordinaire.
-Tous les plaisirs étaient interrompus dans la capitale, toutes les
-relations sociales suspendues. La journée des Barricades avait eu lieu;
-la cour avait été obligée de s'enfuir à Saint-Germain. La paix offerte
-par le parlement ayant été acceptée aux conditions qu'il avait
-imposées, la cour était revenue à Paris, et Bussy avec elle. Le procès
-intenté contre lui pour le fait de l'enlèvement de madame de Miramion
-le força de s'en éloigner. Molé de Champlatreux, fils du premier
-président Molé, avait été chargé par le prince de Condé de
-s'entremettre entre Bussy et la famille de madame de Miramion, pour
-procurer un accommodement[226]; mais on exigea, pour condition
-préalable, que Bussy quittât Paris, pour ne mettre aucun obstacle à des
-négociations dont il désirait de voir la fin. Il se rendit d'abord dans
-ses terres de Bourgogne, où ses affaires le réclamaient; mais il se
-hâta de les terminer, et partit le 15 octobre 1648 pour aller à
-l'abbaye de Ferrières, charmé de l'idée de se trouver réuni dans la
-même habitation avec sa cousine. Entièrement occupé d'elle, il oubliait
-tout le reste, et serait reste longtemps dans cette agréable retraite,
-où les heures s'écoulaient avec une douce rapidité[227]. Mais au bout
-de dix jours une lettre de sa mère lui annonça que sa présence était
-indispensable à Paris pour y terminer son affaire[228]: il s'y rendit,
-et ne trouva point les choses aussi avancées qu'on le lui avait fait
-entendre. Il regrettait d'avoir quitté sa cousine, et se disposait à la
-rejoindre, lorsqu'il reçut des ordres du roi pour aller à Autun y
-compléter le régiment de chevau-légers du prince de Condé. Dans
-l'impossibilité où il se trouvait de retourner à Ferrières, il résolut
-d'écrire à madame de Sévigné; mais, comme il savait que sa lettre
-serait lue de son mari, il prit le parti d'écrire à tous deux en nom
-collectif, de manière à ne rien omettre de tout ce qu'il lui importait
-de dire, sans cependant faire naître les soupçons. Pour les écarter
-plus sûrement, il parle dans sa lettre d'une jeune beauté de Paris qui
-avait frappé ses regards. Naturellement vaniteux, il aimait à rendre sa
-cousine la confidente de ses amours passagères, afin de prouver qu'il
-ne manquait pas de moyens de se distraire de ses rigueurs, et qu'en
-l'aimant il lui sacrifiait plus d'une rivale.
-
- [223] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 944; et t. XII, p. 156, 157
- et 171.
-
- [224] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 944.
-
- [225] _Voyez_ ci-dessus, chap. III, p. 21.
-
- [226] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 162.
-
-
-LETTRE DE BUSSY A M. ET A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
- «Paris, ce 15 novembre 1648.
-
-«J'ai pensé d'abord écrire à chacun de vous en particulier; mais j'ai
-cru ensuite que cela me donnerait trop de peine, de faire ainsi des
-baise-mains à l'un dans la lettre de l'autre; j'ai appréhendé que
-l'apostille ne l'offensât; de sorte que j'ai pris le parti de vous
-écrire à tous deux l'un portant l'autre.
-
- [227] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 165-179-184, p. 40.
-
- [228] _Ibid._, t. I, p. 165.
-
-«La plus sûre nouvelle que j'aie à vous apprendre, c'est que je me suis
-fort ennuyé depuis que je ne vous ai vus. Cela est assez étonnant; car
-enfin je suis venu voir cette petite brune pour qui vous m'avez vu le
-cœur un peu tendre: à la vérité, elle m'avait ce qu'on appelle sauté
-aux yeux, et je ne lui avais pas encore parlé. C'est une beauté
-surprenante, de qui la conversation guérit: on peut dire que pour
-l'aimer il ne faut la voir qu'un moment, car si on la voit davantage on
-ne l'aime plus; voilà où j'en suis réduit. Mais j'oubliais de vous
-demander des nouvelles de la santé de notre cher oncle. Je vous prie de
-l'entretenir de propos joyeux... Au reste, si vous ne revenez bientôt,
-je vous irai retrouver: aussi bien mes affaires ne s'achèveront
-qu'après les fêtes de Noël. Mais ne pensez pas revenir l'un sans
-l'autre, car en cette rencontre je ne suis pas homme à me payer de
-raisons.
-
-«Depuis que je vous ai quittés, je ne mange presque plus. Vous qui
-présumez de votre mérite, vous ne manquerez pas de croire que le regret
-de votre absence me réduit à cette extrémité; point du tout: ce sont
-les soupes de messire Crochet qui me donnent du dégoût pour toutes les
-autres[229].»
-
- [229] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 166, édit. in-12.--_Ibid._, t. I,
- p. 207, in-4º.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I., p. 9, édit. 1820.
- (Les deux versions diffèrent.)
-
-Il ne faut pas s'étonner de voir Bussy s'extasier sur les soupes de
-messire Crochet. Je ne sais si les _artistes en gastronomie_ de notre
-siècle, qui prétendent bien du moins avoir une supériorité
-incontestable à cet égard sur les siècles qui l'ont précédé, pourraient
-nous donner une nomenclature de potages égale à celle des _officiers
-de_ _bouche_ de cette époque. Un livre qui paraît avoir eu alors
-beaucoup de vogue nous donne les noms et les recettes de trente-quatre
-potages différents[230].
-
- [230] _L'Eschole parfaite des officiers de bouche_, seconde
- édition, chez Jean Ribou, 1666, in-12, p. 260 à 347.
-
-La vie dissipée que madame de Sévigné menait alors, autant par
-inclination que pour plaire à son mari, ne contribuait pas peu à tenir
-en haleine la jalousie de son cousin, et lui faisait redouter d'être
-supplanté par un rival. Non-seulement la danse, la musique, les
-spectacles, les cercles brillants, et tous les plaisirs que son sexe
-préfère, étaient de son goût; mais elle aimait encore à partager ceux
-que les fatigues qu'il faut endurer semblent avoir exclusivement
-réservés aux hommes. C'est vers cette époque qu'elle alla passer
-quelques jours à la belle terre de Savigny-sur-Orges, non loin de
-Monthléry, possédée alors par Ferdinand de la Baulme, comte de
-Mont-Revel. Là, elle rencontra Charlotte de Séguier, marquise de Sully,
-fille du chancelier Séguier[231], et un certain M. de Chate, dont elle
-garda un long souvenir, puisque vingt-quatre ans après elle parle à sa
-fille des trois jours qu'elle passa avec lui, et durant lesquels elle
-s'adonna aux plaisirs de la chasse. «Je suis étonnée d'apprendre que
-vous avez M. de Chate: il est vrai que j'ai été trois jours avec lui à
-Savigny. Il me paraissait fort honnête homme; je lui trouvais une
-ressemblance en détrempe qui ne le brouillait pas avec moi. S'il vous
-conte ce qui m'arriva à Savigny, il vous dira que j'eus le derrière
-fort écorché d'avoir couru un cerf avec madame de Sully, qui est
-présentement madame de Verneuil[232].»
-
- [231] LE BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t. XII, p. 70.
-
- [232] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 6 septembre 1671, t. II, p. 180, édit.
- de Monmerqué, t. II, p 215, édit. de G. de S.-G.
-
-Plusieurs conjectures se présentent sur cette _ressemblance en
-détrempe_ que madame de Sévigné aimait à retrouver dans M. de Chate;
-mais il n'en est aucune que l'on puisse choisir de préférence et
-appuyer sur des faits; il vaut mieux les passer sous silence. Une
-erreur singulière est celle des commentateurs de madame de Sévigné, qui
-ont cru que ce de Chate était le même que le Clermont-Chate qui eut une
-intrigue avec la princesse de Conti en 1694, comme si les dates
-n'excluaient pas une telle supposition. On peut seulement présumer
-qu'il était son père, ou son frère aîné, beaucoup plus âgé[233].
-
- [233] Madame de Verneuil, née en 1622, mourut en 1704, âgée de
- quatre-vingt-un ans et dix mois.
-
-Nos lecteurs se sont déjà aperçus, par quelques circonstances de nos
-récits, que le temps de paix et de bonheur qui signala les premières
-années de la régence d'Anne d'Autriche avait cessé. Déjà la Fronde et
-la guerre civile étaient commencées; et cette jeunesse folâtre qui
-fréquentait les ruelles et les salons des princesses s'était précipitée
-dans les factions avec toute l'inexpérience et l'emportement de son
-âge. Quand tout ordre social fut rompu, quand aucune passion ne connut
-plus de frein, la galanterie dégénéra en licence, et le plaisir en
-débauche. Il est nécessaire de donner une idée exacte de cette
-aventureuse époque, pour savoir ce que devint madame de Sévigné en la
-traversant. Sans cela on ne pourrait comprendre ni ses lettres, ni les
-motifs de ses actions, ni ceux des personnages du règne de Louis XIV
-avec lesquels elle fut liée.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-1648-1649.
-
- Fausses idées des historiens sur la Fronde.--Caractère de cette
- époque.--Causes anciennes qui l'ont fait naître.--Nécessité de
- les connaître.--Les Gaules préparées par les Romains à former un
- seul État.--Gouvernement féodal produit par la distribution des
- bénéfices.--Autorité royale réduite à son plus bas degré à
- l'avénement de Hugues Capet.--Des causes qui tendaient à la
- relever de son abaissement.--Ruine du gouvernement féodal achevée
- sous Philippe le Bel.--Louis XI abat la puissance des gouverneurs
- qui s'étaient rendus indépendants.--Il élève les parlements et
- les offices judiciaires.--Le tiers état, élevé par l'autorité
- royale, veut en réprimer les excès.--L'autorité royale se sert
- des parlements contre le tiers état.--Les parlements prennent de
- l'ascendant, et veulent partager le pouvoir avec l'autorité
- royale.--Les grands et les nobles profitent des divisions entre
- le roi et le parlement pour tâcher de ressaisir leur ancienne
- puissance.--Le tiers état incline vers l'un ou l'autre parti pour
- assurer ses droits.--Affaiblissement de l'autorité royale sous la
- minorité de Louis XIII.--Richelieu la relève, et établit le
- despotisme.--Il y était forcé par l'état des partis.--Mesures
- qu'il prend pour anéantir l'ascendant des gouverneurs de
- province, des gens de robe et de finance.--Après Richelieu,
- nouvelle régence.--Nouvel affaiblissement de
- l'autorité.--Avénement de Mazarin au ministère.--Il veut
- continuer le système de gouvernement créé par Richelieu.--Les
- grands, les parlements et la bourgeoisie s'y opposent.--Naissance
- de la Fronde.--Tous les partis réunis contre le ministre avaient
- des vues différentes.--Pourquoi Condé, Turenne, La Rochefoucauld,
- le cardinal de Retz, changent si facilement de parti.--La Fronde
- moins sanglante que la Ligue, mais due à des causes aussi
- puissantes.--La religion, comme dans la Ligue, y joue un grand
- rôle.--Naissance du jansénisme.--La réforme de Luther éclaire sur
- les abus de la cour de Rome, et donne le goût des discussions
- théologiques.--Doctrine de saint Augustin et de l'Église sur
- l'autorité des papes.--Doctrine des jansénistes sur la
- grâce.--Effet de cette doctrine sur la morale.--Cause de son
- succès.--Port-Royal des Champs.--Des solitaires qui s'y
- retirent.--Leur genre de vie, leurs travaux, leurs
- écrits.--Pourquoi ils se trouvaient liés avec les chefs de la
- Fronde, avec le cardinal de Retz.--Composition de la société à
- cette époque.--Les grands avaient des clients et des vassaux
- tenant à eux, changeant de parti avec eux.--Les Sévignés, parents
- du cardinal de Retz, le reconnaissaient pour chef et protecteur
- de leur famille.--Madame de Sévigné jetée par son mari dans le
- parti de la Fronde et des jansénistes.--Situation des affaires en
- 1648.--Habileté de Mazarin.--Barricades.--Paix avec le
- parlement.--Griefs contre Mazarin.--Mécontentements des
- grands.--On inspire des craintes au peuple.--Une nouvelle crise
- se prépare.
-
-
-La Fronde n'a duré que quatre ans. Placée entre le despotisme de
-Richelieu et le long règne de Louis XIV, ce choc si vif, si animé de
-toutes les puissances du corps social, de toutes les grandes capacités
-qui s'étaient subitement développées durant cette mémorable époque, n'a
-paru à presque tous les historiens qu'un accident, qu'une espèce
-d'interrègne du pouvoir absolu, résultat passager de quelques ambitions
-personnelles, de quelques intrigues d'amour. Telle est surtout l'idée
-que Voltaire en donne; mais elle est fausse. La Fronde est une des
-époques les plus remarquables de notre histoire, par les lumières
-qu'elle y répand, par les enseignements politiques qu'elle fournit.
-C'est l'expression la plus concentrée, la plus dramatique d'une lutte
-dont les causes ont toujours existé et ont produit des révolutions qui
-durent encore; causes qui, par leurs actions, tantôt cachées, tantôt
-dévoilées, tantôt lentes et progressives, tantôt rapides et violentes,
-ont sans cesse modifié, altéré ou subitement changé nos lois, nos
-mœurs et nos habitudes.
-
-Aussi, pour les bien comprendre, il faut nous replacer au berceau de
-notre histoire, et saisir d'un seul regard la vie entière de la nation.
-Pour trouver comment s'opèrent les débordements d'un fleuve, il est
-nécessaire d'en tracer le cours et de remonter jusqu'à sa source.
-
-La réunion de tous les peuples gaulois, de tous les pays compris entre
-le Rhin et les Alpes, la mer et les Pyrénées, en une seule province
-romaine; les grandes routes que ce peuple dominateur y pratiqua, et qui
-en unissaient toutes les parties; la conquête de ce pays par les
-Francs; l'établissement du vaste empire de Charlemagne, et les
-assemblées régulières et générales de la nation sous les deux premières
-races, donnèrent à la France une force d'agrégation et un sentiment de
-nationalité que les partages et les guerres entre des princes ennemis,
-et entre les différentes provinces, ont souvent affaibli, mais n'ont pu
-anéantir entièrement.
-
-La distribution des terres à cultiver, ou des bénéfices concédés pour
-un temps ou pour la vie, fut une conséquence nécessaire d'un grand
-territoire conquis par une armée peu nombreuse, et donna naissance à la
-vassalité. L'application à la race royale des lois qui chez les Francs
-régissaient la famille produisit le partage égal de la monarchie entre
-tous les enfants du monarque, et fut une cause de divisions, de crimes,
-de malheurs et d'anarchie qui affaiblit l'autorité royale. Les
-bénéficiers en profitèrent pour retenir, au delà du temps prescrit, et
-sans l'aveu des concessionnaires, les terres qui leur avaient été
-concédées; et leurs héritiers en conservèrent la possession comme de
-biens qui leur appartenaient, dès qu'ils remplissaient, comme leurs
-auteurs, les conditions de la concession. Ainsi les bénéfices et les
-fiefs donnés à temps et révocables devinrent héréditaires; la
-vassalité fut immobilisée: elle fut transportée des personnages aux
-terres. La même cause donna aux délégués des rois pour le gouvernement
-et la défense du pays, c'est-à-dire aux comtes, aux ducs et autres
-officiers de la couronne, les moyens d'être indépendants ou de se faire
-assez redouter pour rendre leurs charges et offices inamovibles, au
-lieu d'être, comme avant, révocables à volonté. Ils les firent
-convertir, sous de certaines conditions d'obéissance, en fiefs
-héréditaires. C'est ainsi que la féodalité prit naissance, et devint la
-loi des particuliers et la loi de l'État.
-
-L'avénement de Hugues Capet au trône, ou le commencement de la
-troisième race, marque le plus haut degré du système féodal, et en même
-temps le plus grand abaissement de l'autorité royale. La France n'était
-alors qu'un ensemble d'États confédérés entre eux, et régis par la loi
-des fiefs. La couronne était un grand fief. Mais cependant même alors,
-au milieu de vassaux ayant tous des intérêts particuliers souvent
-opposés à ceux de l'État, et de serfs, qui n'étaient rien, celui qui
-portait cette couronne était le seul qui centralisât dans sa personne
-les intérêts généraux, et par conséquent le seul qui eût le grand
-caractère de nationalité; le seul qui par son titre, ses droits, ses
-pouvoirs, ses devoirs, avait les moyens de former un lien commun, de
-réaliser cette idée de France qui sous Clovis, sous Charlemagne, et
-sous le système de vassalité absolue, avait eu autrefois tant de force,
-mais qui, toute faible qu'elle était, ne s'était pas effacée.
-
-Cette position tendait à augmenter sans cesse l'autorité de ceux qui
-s'y trouvaient placés, malgré les fautes qu'ils pouvaient commettre.
-Par la même raison, le pouvoir des grands vassaux, dont les intérêts
-réciproques étaient divergents, et souvent opposés à ceux de l'État,
-devait diminuer graduellement, quelque habileté qu'ils missent à le
-défendre ou à le conserver. On peut renverser par la violence des
-institutions fortes; mais tant qu'elles existent, on ne peut échapper à
-leurs conséquences.
-
-L'abolition de l'esclavage personnel, due à la propagation de la morale
-évangélique, au véritable esprit du christianisme et aux progrès de
-l'industrie agricole, manufacturière et commerçante, fit surgir une
-nouvelle classe dans la nation, distincte de celle des nobles et du
-clergé. Cette classe s'accrut rapidement en nombre et en richesses; et
-ses efforts pour prendre dans l'État une influence proportionnée à sa
-puissance réelle amenèrent l'affranchissement des communes et le
-pouvoir des villes. Les appels successifs en matière de justice
-remontant jusqu'au roi, introduits par saint Louis et nécessités par la
-complication des intérêts sociaux, fondèrent la puissance des gens de
-loi ou des parlements.
-
-Nos rois, en s'appuyant habilement sur les communes et les villes, ou
-sur le tiers état et sur les parlements, purent lutter avec avantage
-contre leurs grands vassaux, dont quelques-uns étaient de puissants
-monarques. Ils ressaisirent ainsi graduellement le pouvoir utile à
-tous, qu'ils avaient perdu; ils réunirent à la couronne les grands
-fiefs, qui recueillaient plus d'avantages à se mettre sous leur
-protection qu'à conserver leur indépendance ou leur allodialité. Ainsi
-se trouva peu à peu anéantie la féodalité dans ses rapports avec
-l'autorité royale. Philippe le Bel, par l'établissement des armées
-permanentes et le droit de battre monnaie enlevé à tous les seigneurs,
-acheva la ruine du gouvernement féodal.
-
-Ce ne fut donc pas Louis XI, ainsi qu'on l'a dit, qui abattit la
-féodalité. Lorsque ce roi spirituel, rusé et cruel, parvint au trône,
-les provinces n'étaient point régies par des pairs du royaume, ni par
-de hauts barons, ni par les descendants des familles revêtues d'un
-droit héréditaire, mais par des gouverneurs nommés par l'autorité
-royale, et révocables à sa volonté. Seulement ces gouverneurs, il est
-vrai, étaient des princes du sang, des membres de la famille royale,
-qui avaient profité de l'état de démence de Charles VI et de
-l'indolence de Charles VII pour se rendre indépendants dans leurs
-gouvernements. Ce fut contre ces grands et récents usurpateurs que
-Louis XI eut à lutter. En rendant inamovibles les offices de judicature
-et de finance, et en les plaçant sous l'inspection et l'autorité des
-parlements, il restreignit la puissance des gouverneurs; mais en même
-temps, et sans le prévoir, il créa pour l'autorité royale des obstacles
-contre lesquels elle devait un jour se briser.
-
-Le tiers état, après s'être en partie affranchi du joug féodal par le
-secours de la puissance royale, chercha en vain un point d'appui dans
-les états généraux contre l'envahissement et les abus de cette même
-puissance. Réduit à ses propres forces, et sans le secours des deux
-autres ordres, dont les intérêts étaient différents des siens, il ne
-put jamais parvenir à mettre hors de toute contestation sa part
-d'influence dans les affaires nationales; ce qui aurait dû être une
-conséquence des subsides et des subventions en hommes ou en nature
-accordés par l'organe de ses députés. Mais ses efforts pour acquérir
-une légitime indépendance furent souvent assez énergiques pour faire
-pressentir ce qu'on pouvait en redouter. Ce fut alors que les rois
-employèrent contre le tiers état les parlements, dont ils s'étaient
-heureusement servis contre la noblesse et le clergé. Les rois
-flattèrent l'orgueil de ces grandes compagnies judiciaires, en leur
-conférant en partie les attributions et l'autorité des états généraux,
-qu'ils redoutaient, et que la progression toujours croissante des taxes
-aurait forcé d'assembler trop fréquemment. Ainsi s'accrut
-successivement l'autorité des parlements, et particulièrement celle du
-parlement de Paris, qui renfermait dans son sein les pairs du royaume,
-les princes du sang, et les grands dignitaires de la couronne. Ces
-hautes cours nationales devinrent imposantes pour le monarque même.
-Toutefois, comme il en nommait les membres, tant que le gouvernement
-eut de l'énergie, les parlements servirent plutôt d'appui que
-d'obstacle au pouvoir; mais sous les faibles règnes de Charles IX et de
-Henri III les parlements cherchèrent leur tour à amoindrir l'autorité
-royale, pour accroître la leur. Les grands profitèrent alors des
-divisions qui s'établirent entre le roi et les parlements pour
-s'efforcer de reconquérir de nouveau l'indépendance qu'ils avaient
-perdue; et le tiers état inclina tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre
-de ces partis, selon qu'il avait plus à espérer ou à redouter des uns
-ou des autres. Les progrès de la réforme religieuse, qui augmentèrent
-encore les causes de discorde, et le fanatisme, en secouant ses torches
-sur ces matières inflammables, achevèrent de tout embraser. L'autorité
-royale, craignant de lutter à force ouverte, chercha à tromper et à
-diviser, et devint cruelle par peur. Un roi habile et victorieux,
-joignant l'énergie à la prudence, parvint à comprimer les éléments de
-trouble et de désordre, mais ne les anéantit pas. A la mort de Henri
-IV, et pendant la régence de Louis XIII, les grands, les gouverneurs de
-province, et les parlements, s'emparèrent de nouveau, à leur profit,
-des plus importantes attributions de l'autorité royale, au détriment du
-tiers état et des libertés publiques. Mais Richelieu parut.
-
-Rendre à la couronne sa dignité et au pouvoir royal sa force et son
-action fut l'œuvre de Richelieu. Jamais on ne vit à la tête d'un
-grand État un génie plus digne de le gouverner. Le despotisme est une
-forme de gouvernement qui répugne à la raison; la cruauté est sa
-compagne, et la terreur son moyen. Pour s'établir et se maintenir, il
-lui faut faire une continuelle violence à la nature humaine; mais le
-médecin emploie aussi le poison pour sauver la vie à son malade, et le
-régime auquel il le contraint serait mortel pour celui qui jouirait
-d'une santé robuste. La première loi de l'homme d'État est de ne pas
-laisser périr l'État; et avant de condamner en lui le despote il faut
-se demander s'il a pu éviter de le devenir. Richelieu pouvait-il sauver
-la France, la maintenir dans son intégrité, et y faire triompher sur
-tous les principes destructeurs le principe de la nationalité, qui n'y
-était plus représenté que par la personne du roi, sans faire dominer
-par-dessus toute autre puissance la puissance royale? Telle est la
-question. Or, en examinant la situation du royaume à cette époque on
-reconnaîtra que toutes les autorités autres que celle du roi étaient
-usurpées, illégales, divergentes et oppressives. L'autorité royale
-était la seule régulatrice, la seule légitime, la seule protectrice, la
-seule conservatrice. Peut-être pourra-t-on penser que contre l'anarchie
-des pouvoirs Richelieu eût pu trouver un remède efficace dans
-l'imposante autorité des états généraux; ce serait mal connaître la
-situation de la France à cette époque. Les états généraux, s'il les
-avait assemblés, eussent été sous l'influence des princes et des
-grands, alors maîtres de toutes les provinces, commandant dans toutes
-les forteresses; leurs résolutions eussent accru le pouvoir des classes
-privilégiées, diminué l'autorité royale, et rendu encore plus
-insupportable le joug qui pesait sur le peuple ou le tiers état.
-
-Du moins, dira-t-on encore, Richelieu aurait pu s'appuyer sur les
-parlements, et surtout sur celui de Paris, où siégeaient les princes du
-sang et les pairs de France, et par là, sous des formes plus
-convenables à une monarchie limitée, exercer un pouvoir plus légal que
-son despotisme farouche. Cela eût été possible, en effet, si les
-parlements avaient pu être restreints à leur fonction primitive, celle
-de rendre la justice, et aussi à celle que les rois leur avaient
-conférée, d'enregistrer les impôts; s'ils s'étaient contentés du droit,
-si utile, de faire des remontrances, le seul que l'usage et les
-ordonnances leur avaient donné dans les attributions législatives; mais
-en l'absence des états généraux ils voulaient être substitués à leur
-autorité. Ainsi que je l'ai déjà remarqué, les offices de finance
-avaient été rendus inamovibles, aussi bien que les offices de
-judicature; et ceux qui les possédaient, et dont le nombre se montait à
-plus de quarante mille chefs de famille, puissants par leurs richesses,
-étaient unis d'intérêt avec les parlements sous la juridiction desquels
-ils se trouvaient placés; tous étaient des membres ou des clients des
-familles parlementaires. Richelieu ne pouvait donc se flatter d'être
-secondé par les parlements dans sa régénération administrative. Ces
-compagnies se seraient, au contraire, opposées aux actes de vigueur qui
-étaient indispensables pour réprimer les abus, soulager les peuples,
-faire ployer les grands sous le joug des lois, et fonder un
-gouvernement régulier. Trop d'intérêts particuliers s'opposaient à
-l'intérêt général pour qu'on pût espérer que ce dernier prévalût, si
-l'on était assez imprudent pour établir entre eux et lui un conflit.
-Richelieu n'avait d'autre moyen que de saisir le pouvoir par lui-même,
-et sans le secours d'aucune autre force que celle du sceptre royal. Il
-y était contraint par sa position, lors même qu'il n'y aurait pas été
-enclin par son caractère. En politique on ne peut jamais isoler le
-passé du présent; et c'est en se pénétrant des conditions que l'un et
-l'autre nous imposent, que l'on peut parvenir à dominer l'avenir. La
-création des intendants de province fut de la part de Richelieu une
-innovation hardie, par laquelle il affaiblit l'autorité des gouverneurs
-en la partageant, ou plutôt en lui ôtant ses plus solides appuis, la
-levée des impôts et l'administration des finances. Il ne s'en tint pas
-là. Les gouvernements des provinces furent donnés à des hommes de son
-choix, et qu'il eut soin de prendre dans des rangs moins élevés que les
-Condé, les Montmorency, les d'Épernon, les Vendôme, et autres seigneurs
-riches et puissants, et par conséquent très-insubordonnés: ceux-ci
-étaient parvenus à faire de ces grandes charges des portions de leur
-patrimoine particulier et des apanages de leur famille, quoiqu'elles
-fussent de droit à la discrétion du monarque. Richelieu détruisit la
-hiérarchie financière, et l'influence que les parlements exerçaient par
-elle. Il sépare habilement les affaires judiciaires de celles qui
-étaient administratives. Les charges des trésoriers et des élus, qui
-étaient héréditaires, furent abolies. Ils furent remplacés par des
-intendants de justice, de police et de finance, nommés par le roi et
-révocables à volonté.
-
-Contre l'opposition et les clameurs d'une si grande multitude de
-personnages qu'il ruinait, par un changement subit et par une
-banqueroute inique; contre les complots et la fureur des grands, qu'il
-privait d'une autorité illégitimement acquise, mais en quelque sorte
-consacrée par le temps, Richelieu lutta avec des armes terribles. Il
-foudroya pour gouverner, mais enfin il gouverna. Partout il établit
-l'ordre et la sécurité et les bienfaits d'une administration vigilante
-et sévère; sous lui la France fut calme, forte, glorieuse et redoutée.
-
-Il mourut admiré et abhorré. Les peuples, satisfaits d'être délivrés
-d'un joug aussi pesant, obéirent avec joie à la reine régente. Les
-courtisans furent d'abord enchantés de son gouvernement. Il ne leur
-refusait rien. Il semblait, a dit l'un d'eux, qu'il n'y eût plus que
-quatre petits mots dans la langue française: «La reine est si
-bonne[234]!» Les prisons d'État s'ouvrirent; les attributions des
-parlements furent respectées; les princes du sang et les grands furent
-réintégrés dans leurs commandements. Ce fut pendant quelque temps un
-concert unanime de louanges et de continuelles actions de grâces. Mais
-lorsque les princes et les parlements voulurent, comme avant Richelieu,
-participer à la direction générale de l'État, et surtout à la
-distribution des places et des faveurs, on fut tout surpris de trouver
-de la résistance dans la reine régente. On se scandalisa de lui voir
-manifester la volonté de gouverner. Dans toutes les tentatives qu'elle
-fit alors pour retenir un pouvoir qu'on envahissait, ou ressaisir celui
-qu'elle avait imprudemment laissé échapper, on ne voulait voir que la
-continuation du système odieux de Richelieu. L'exaspération s'accrut au
-plus haut degré lorsqu'on la vit donner toute sa confiance à un
-étranger, à un cardinal, à une créature de Richelieu. A ce triple
-titre, Mazarin était également odieux aux grands, aux parlements, à la
-bourgeoisie. Le pouvoir, que l'habitude avait fait considérer comme
-absolu, fut donc attaqué par ces trois partis simultanément; mais,
-malgré la crainte de l'ennemi commun, qui les unissait, ces partis n'en
-avaient pas moins une origine et des conditions d'existence
-différentes, et par conséquent aussi des intérêts différents. Les
-grands voulaient exercer la puissance en se plaçant au-dessus des lois;
-le parlement, augmenter la sienne par les lois; les bourgeois, établir
-la leur aux dépens des lois; à leurs yeux elles étaient abusives, et le
-pouvoir leur semblait oppresseur. Tous les partis, pour arriver à leur
-but, avaient recours à la violence ou en empruntaient le secours. Les
-grands voulaient contraindre le pouvoir à se mettre sous leur
-direction, afin qu'il ne fût exercé qu'à leur profit. Pour y parvenir,
-ils faisaient alliance avec le parlement, avec le peuple, avec
-l'étranger. Tout moyen leur était bon: ils n'avaient de crainte pour
-aucun péril, de répugnance pour aucun crime. Les parlements, plus
-scrupuleux, mais non moins passionnés, se servaient habilement des
-lois, dont ils se déclaraient les protecteurs, pour justifier leurs
-prétentions et satisfaire leur ambition. Le peuple inclinait toujours
-pour le parti qui annonçait vouloir le protéger contre l'oppression,
-alléger ses souffrances, et lui assurer ses franchises. Mais, sans
-organisation, sans expérience de sa force, il ne pouvait rien par
-lui-même, et recherchait l'appui des grands, ou du parlement, ou de
-l'autorité royale. Telle était la position de cette dernière, que quand
-elle se livrait aux grands, elle était toujours certaine de les mettre
-de son côté et de les détacher du parlement et du peuple; quand elle
-se plaçait sous l'égide du parlement, les grands, qui tenaient les
-citadelles et le gouvernement des provinces, se liguaient contre elle,
-et conspiraient avec l'étranger pour lui faire la guerre. De là tant de
-changements de parti et d'intrigues contraires; ce qui ne prouve pas,
-comme l'a dit Voltaire, qu'on ne savait ni ce qu'on voulait ni pourquoi
-on était en armes. On le savait très-bien. Les intérêts généraux sont
-stables; les résolutions et les actions qu'ils nécessitent sont
-toujours les mêmes. Pour les servir, on ne peut aspirer qu'à un seul
-but, le bien public. Les moyens de l'atteindre sont dans tous les temps
-les mêmes: l'ordre, l'économie, la justice, le désintéressement, la
-fermeté, la vigilance, la droiture. Mais les intérêts privés varient
-sans cesse, comme les destinées particulières: ceux du lendemain ne
-sont pas toujours ceux de la veille; le but qu'on a atteint devient un
-moyen pour arriver à un but plus éloigné, détourné, ou même opposé.
-Jamais l'ambition et la cupidité ne s'arrêtent; elles ne peuvent
-réussir qu'en se déguisant, et comme elles savent que de toutes les
-formes qu'elles empruntent, celle de l'intérêt public contribue le plus
-à leur succès, elles n'épargnent rien pour le simuler. Cependant, au
-fond, elles leur sont presque toujours opposées, et il leur arrive
-souvent de travailler contre elles-mêmes et de servir cet intérêt
-contre lequel elles conspirent. La nécessité de dérober leurs secrets
-aux yeux de la multitude, dont la coopération leur est nécessaire, les
-y contraint. De là les changements de masque des hommes d'État, les
-contradictions que nous remarquons dans leurs actions et leurs
-discours, au milieu des tourbillons de la guerre civile et du tumulte
-des partis.
-
- [234] RETZ, _Mém._, dans Petitot, t. XLIV, p. 177.
-
-Nous voyons dans la Fronde Condé faire la guerre au parlement et au
-peuple, et assiéger Paris pour le roi; puis ensuite se mettre du côté
-du peuple et du parlement pour défendre Paris contre la cour.
-Pensez-vous que dans le premier cas il ait, sujet fidèle, été animé par
-le désir de rétablir l'autorité royale contre des sujets rebelles? que
-dans le second, citoyen généreux, il se soit dévoué pour soutenir les
-droits du peuple contre les oppressives usurpations d'un ministre?
-Nullement. Le but où tend Condé est toujours le même, quoique les
-moyens qu'il emploie soient différents: il ne veut qu'arracher le
-pouvoir à Mazarin, pour l'exercer à sa place.
-
-Ce n'est pas seulement parce que la duchesse de Longueville est belle,
-que Turenne et La Rochefoucauld se disputent si ardemment ses faveurs;
-mais c'est parce que, par son esprit et l'énergie de son caractère,
-elle a un grand ascendant sur son mari et sur son frère le grand Condé,
-et qu'après la chute de Mazarin on croit déjà voir Condé à la tête du
-gouvernement[235]. Pourquoi le coadjuteur change-t-il si souvent de
-parti? pourquoi cherche-t-il à les brouiller entre eux et à négocier
-avec tous? pourquoi, malgré sa fougue apparente, ménage-t-il à la fois
-la régente, le parlement, la Fronde, le pape et les jansénistes? C'est
-qu'ayant reconnu la nullité du grand Condé hors du champ de bataille,
-celle du duc d'Orléans sur tous les points, il se croit plus d'esprit
-et de talent que Mazarin, qu'il a l'espoir de le remplacer, et qu'il
-veut aussi obtenir le chapeau de cardinal. Par là il se trouve forcé à
-seconder tour à tour ceux qui voulaient renverser le premier ministre
-et ceux qui voulaient soutenir la régente, c'est-à-dire tous les
-partis contraires. S'il se montre si assidu auprès de mademoiselle de
-Chevreuse, cette beauté si peu spirituelle; s'il lui sacrifie deux de
-ses maîtresses, c'est qu'il a besoin de sa mère, son seul intermédiaire
-auprès de la reine. Ce n'était donc pas l'amour, comme le dit Voltaire,
-qui faisait et défaisait les cabales. L'amour, si on peut profaner ce
-nom pour des liaisons de cette nature, n'était dans la Fronde que le
-serviteur de l'ambition et l'esclave de la sédition. Sans doute cette
-guerre de la Fronde ne fut ni aussi longue ni aussi sanglante que celle
-de la Ligue. Le fanatisme n'avait pas séparé une même nation en deux
-peuples différents, dont chacun ne voyait de salut que dans la
-destruction de l'autre; on ne voulait point détrôner un roi, changer
-une dynastie, mais chasser un ministre, ou lui arracher des
-concessions. On le poursuivait plutôt par le ridicule que par la haine.
-En vain le parlement appela sur lui, par un arrêt, le fer des
-assassins, il ne s'en trouva point. Mais la verve des chansonniers et
-des poëtes satiriques, le cynisme injurieux des auteurs de libelles, ne
-tarissaient point sur son compte. La presse suffisait à peine pour
-reproduire les nombreux pamphlets dont il était l'objet. Cependant
-cette guerre civile ne se passa point non plus sans qu'il y eût du sang
-de répandu sur les champs de bataille, ni sans quelques actes de
-cruauté. La religion aussi, quoiqu'elle ne jouât pas, comme au temps de
-la Ligue, le principal rôle dans les discussions qui se produisaient,
-n'y était pas non plus étrangère; et c'est ici le lieu de faire
-connaître la nouvelle secte qui venait de s'élever au sein de l'Église
-catholique, et son influence sur les événements de cette époque.
-
- [235] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVIII, p. 128; t. XXXIX, p.
- 45.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 406.
-
-La réforme de Luther avait non-seulement détaché des papes une grande
-portion de l'Église, mais elle avait aussi éclairé celle qui leur était
-restée fidèle. Les plus fervents catholiques, en repoussant les dogmes
-des protestants, leurs interprétations de l'Écriture et des mystères,
-n'avaient pu s'empêcher d'approuver leurs efforts pour combattre les
-abus contraires à l'esprit de la religion, et d'admirer le courage, la
-science et l'habileté qu'ils avaient déployés dans cette lutte. Le
-pouvoir que les papes avaient usurpé semblait aux évêques attentatoire
-à leur autorité. Ils avaient vu avec peine la cour de Rome, après que
-les moyens sanglants de l'inquisition eurent été usés ou repoussés dans
-plusieurs pays, se créer un nouvel appui dans un corps religieux,
-organisé d'après le principe le plus absolu de l'obéissance passive;
-sorte de milice répandue partout, placée en dehors de la hiérarchie
-ecclésiastique, ou à côté d'elle, et ne pouvant être dominée ni
-restreinte par les moyens qui lui sont propres; sans attributions
-spéciales; s'adaptant à tout, dominant partout, et paraissant partout
-obéir. On trouvait que cet ordre, et par conséquent Rome, qui
-l'approuvait et le soutenait, avait dans ses livres corrompu la pureté
-de la foi, pour l'accommoder aux relâchements du siècle et servir ses
-ambitieux desseins. Des esprits religieux et rigides croyaient donc
-s'assurer des moyens de salut en ne reconnaissant dans les papes que
-l'autorité qui leur était attribuée par les constitutions de l'Église;
-en redonnant aux doctrines des Pères de l'Église, et surtout à celles
-de saint Augustin, l'ascendant que leur avaient fait perdre des
-doctrines contraires. Des théologiens renommés, Edmond Richer, syndic
-de la Sorbonne, et Michel Bains, professeur à Louvain, avaient publié,
-dans ce but, des livres qui, comme on devait s'y attendre, furent
-condamnés à Rome[236]. Ces condamnations ne servirent qu'à augmenter
-le nombre des prosélytes à la cause qu'ils défendaient. Deux hommes
-liés par l'amitié la plus intime, Duverger de Hauranne, abbé de
-Saint-Cyran, et Jansenius, évêque d'Ypres, entreprirent de rassembler
-sous un même drapeau tous ces généreux sectaires, d'en augmenter le
-nombre, de les discipliner, et de faire en sorte qu'ils ne consumassent
-point inutilement leurs forces en efforts individuels. Le premier
-employa pour y parvenir un talent de persuasion auquel rien ne
-résistait, pas même les geôliers chargés de le garder dans la prison où
-il fut confiné. Doué d'une prodigieuse activité, il entretint une vaste
-correspondance, qui étendait au loin l'empire qu'il exerçait sur les
-esprits. Jansenius, son ami, avec plus d'érudition et une plus grande
-force de tête, donna les moyens de tirer des nombreux in-folio de saint
-Augustin un corps de doctrines conforme aux idées et aux principes des
-réformateurs. Son livre publié, en 1640, sous le titre d'_Augustinus_
-devint l'évangile de la nouvelle secte. C'est ce livre dont Nicolas
-Cornet, docteur de Sorbonne, prétendit avoir résumé les principes en
-cinq propositions, qu'on fit condamner par la cour de Rome; acte
-imprudent et impolitique, qui ne fit qu'augmenter le mal auquel on
-voulait remédier, et qui devint, dans ce siècle et dans le suivant, la
-source d'interminables discussions, de débats insensés et de
-déplorables persécutions.
-
-Ainsi naquit la secte des jansénistes, en haine des jésuites, en
-opposition avec Rome, mais qui cependant aspirait à être le plus ferme
-soutien de Rome et du catholicisme, si Rome, cédant avec les progrès du
-temps et lui accordant ce qu'elle exigeait, eût voulu la seconder dans
-ses pieux desseins.
-
- [236] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, dans les _Mém. sur
- l'Hist. de France_, t. XXXIII, p. 15.
-
-Les principaux points de leurs doctrines étaient que la juridiction
-ecclésiastique appartient essentiellement à toute l'Église; que les
-évêques n'en étaient que les ministres; qu'elle devait être exercée par
-les conciles assemblés, où les papes n'avaient que le droit de
-présidence[237]. Ils prétendaient aussi donner à la morale et aux
-actions humaines un mobile unique et divin, et ils soutenaient que
-l'homme ou le pécheur ne peut rien sans la grâce, c'est-à-dire sans
-l'intervention divine; qu'il doit avant tout s'efforcer de l'obtenir
-par un pur amour de Dieu, dépouillé de tous motifs humains, même les
-plus louables. Selon eux, les justes ont besoin, pour accomplir les
-commandements de Dieu, et même pour prier sincèrement, que la grâce
-efficace détermine invariablement leur volonté; et cette grâce dépend
-de la pure miséricorde de Dieu.
-
- [237] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, t. XXXIII, p. 86.
-
-Cette doctrine paraît en effet être celle de saint Augustin, que
-Bossuet appelle le plus éclairé et le plus profond des docteurs. Mais
-de la manière dont elle était développée et expliquée par la nouvelle
-secte, elle conduisait au fatalisme, et était contraire aux dogmes de
-l'Église; et les théologiens qui l'avaient adoptée ne pouvaient
-échapper aux conséquences qu'elle présente contre le libre arbitre ou
-l'indépendance de la volonté de l'homme, principe fondamental et
-incontesté dans la religion chrétienne.
-
-Des maximes sévères de piété, une plus grande exaltation religieuse,
-résultaient de ces dogmes ou en étaient déduites par la secte. Aussi
-Bossuet, qui se rapprochait des jansénistes par ses doctrines sur le
-pouvoir du pape, sur la nécessité de le restreindre et sur
-l'indépendance des évêques, se montre-t-il effrayé de l'absolutisme des
-doctrines de la nouvelle secte, «qui font paraître, dit-il, la
-religion trop pesante, l'Évangile excessif, et le christianisme
-impossible[238].» Madame de Sévigné, liée avec les chefs des
-jansénistes, et qui inclinait pour leurs opinions, mais dont la raison
-et le bon sens s'accommodaient peu de leurs subtilités, leur demandait
-de vouloir bien, par pitié pour elle, épaissir un peu la religion, qui
-s'évaporait à force de raisonnements[239].
-
- [238] BOSSUET, _Oraison funèbre de Cornet_.
-
- [239] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. I, p.
- 466.
-
-Cependant, à une époque où les combats répétés contre la réforme
-avaient, ainsi que je l'ai remarqué, donné aux idées religieuses un
-grand empire sur les esprits, la doctrine des jansénistes, malgré ses
-erreurs, par la base toute divine de sa morale, par l'enchaînement des
-principes et des conséquences, par les garanties qu'elle semblait
-donner contre les abus de la cour de Rome, était singulièrement propre
-à plaire aux âmes généreuses, aux hommes instruits et aux caractères
-énergiques. Elle se conciliait par son austérité même ceux que le monde
-avait entraînés dans de grands désordres, parce qu'elle semblait leur
-offrir des moyens plus certains de réparer en peu de temps les
-souillures de leur vie passée. Enfin, elle plaisait à la généralité des
-esprits, parce qu'elle établissait dans les matières religieuses ce
-droit d'examen et de résistance à l'autorité que l'on réclamait alors
-avec tant de chaleur pour les matières politiques. Il est des temps où
-les peuples supportent encore plus patiemment l'esclavage du corps que
-celui de la pensée.
-
-Aussi le gouvernement ouvrit de bonne heure les yeux sur les dangers
-de cette nouvelle secte. Duverger de Hauranne fut persécuté et
-emprisonné par Richelieu, ce qui augmenta encore le nombre de ses
-prosélytes.
-
-Sous le règne suivant les disciples de l'abbé de Saint-Cyran, par leur
-union avec les religieuses de Port-Royal, alors gouvernées par une
-abbesse du plus grand mérite, Angélique Arnauld, acquirent la
-consistance d'un parti. Il était peu nombreux, mais très-respectable
-par les vertus, par les talents et la renommée de ceux qui le
-composaient. Ils s'étaient tous retirés dans un vallon sauvage et
-agreste, entouré de forêts et de marécages, à six lieues de Paris, près
-du village de Chevreuse. Les religieuses de Port-Royal avaient eu
-autrefois leur couvent dans ce vallon. Elles l'avaient depuis
-transporté à Paris; mais elles l'y rétablirent de nouveau lorsque les
-disciples de l'abbé de Saint-Cyran et de Jansenius, qui la plupart
-étaient leurs frères, leurs parents ou leurs directeurs, eurent
-converti, par la culture et des travaux bien dirigés, ce vallon
-marécageux et malsain en un délicieux Élysée orné d'habitations
-charmantes. Ces solitaires formèrent, à la manière des anciens Pères du
-désert, dans leurs asiles champêtres, une espèce de communauté où
-chacun d'eux avait un emploi. Ils étaient jardiniers, maçons,
-vignerons, garde-chasse, laboureurs, aussi bien que prédicateurs,
-prêtres ou auteurs. Toujours étroitement unis entre eux, sincères dans
-leur renoncement au monde, convaincus de la sainteté de leur doctrine,
-regardant comme un devoir impérieux de leur conscience de chercher à la
-propager, ils étaient prêts à supporter tous les genres de persécution
-plutôt que de se résoudre à faire aucune concession qui pût y porter
-atteinte. Ils considérèrent qu'ils rempliraient un double but, celui de
-se faire des prosélytes et d'être utiles à la société, s'ils se
-dévouaient à l'instruction de la jeunesse. Ils ouvrirent donc une
-école, qui fut d'abord peu nombreuse, mais qui bientôt augmenta
-rapidement. Ils publièrent pour leurs élèves des traités élémentaires
-dans diverses branches des connaissances humaines, qui chacun dans leur
-genre sont restés des chefs-d'œuvre. L'admiration qu'ils inspirèrent
-leur fit des partisans de tous ceux qui s'étaient acquis quelque
-renommée dans les lettres[240].
-
- [240] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, t. XXXIII, p.
- 9.--SÉVIGNÉ, 26 janv. 1674, t. III, p. 327, édit. 1823.--_Ibid._,
- t. III, p. 227, édit. 1820.
-
-Des esprits aussi levés, des hommes aussi indépendants, d'une aussi
-grande austérité, unis pour la réforme des mœurs, ne pouvaient
-manquer de s'attirer la haine et la colère d'un gouvernement
-dissipateur. Ils avaient donc pour amis, ou pour partisans déclarés ou
-secrets, tous ceux qui, par quelque motif que ce fût, formaient
-opposition au ministre; tous ceux qui, par intérêt ou par zèle pour le
-bien public, aspiraient à réformer les abus qui déshonoraient l'Église
-ou appauvrissaient l'État.
-
-Ainsi, quoique les solitaires de Port-Royal eussent l'air de ne vouloir
-prendre aucun parti dans les dissensions civiles, et que, fidèles aux
-préceptes de l'Évangile, ils se montrassent soumis aux autorités dans
-tout ce qui était étranger au culte, cependant ils étaient liés avec
-tous les chefs de la Fronde et détestés à la cour à l'égal des
-frondeurs. Par une alliance nécessaire de la religion avec la
-politique, tout janséniste était frondeur, tout frondeur était disposé
-à devenir janséniste. Les uns et les autres aspiraient également à
-réformer l'État et l'Église, dont alors on ne séparait pas les
-intérêts. Le cardinal Mazarin avait d'ailleurs approuvé la bulle du
-pape qui condamnait Jansenius, et il favorisait les jésuites; tous les
-jansénistes étaient par cette seule raison ligués contre ce ministre,
-et enclins à favoriser les frondeurs.
-
-Le cardinal de Retz, qui gouvernait le diocèse de Paris comme
-coadjuteur de son oncle, malade et incapable, avait sous sa juridiction
-le couvent de Port-Royal. Il se trouvait avoir avec les jansénistes une
-trop grande conformité de but, pour ne pas leur être favorable; et il
-était trop habile pour ne pas tirer parti de l'influence que leur
-donnaient leur vertu et leurs grands talents. Par eux il gouvernait les
-curés de Paris, qui presque tous avaient embrassé les dogmes de la
-nouvelle secte; et l'ascendant que les curés avaient alors sur le
-peuple lui servait à soulever ou à calmer à son gré les flots de la
-sédition[241].
-
- [241] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 77.
-
-Cependant l'alliance que les chefs de faction formaient avec les
-jansénistes était souvent peu durable. Les premiers se gouvernaient par
-des intérêts variables, les seconds par des principes inflexibles. Les
-premiers étaient des hommes agités par toutes les passions mondaines,
-les seconds n'aspiraient qu'à la propagation de leur croyance: mais la
-piété n'éteignait point en eux l'orgueil, le plus indomptable des vices
-de l'homme, parce qu'il est le seul assez habile pour revêtir des
-formes qui font méconnaître sa nature, le seul assez audacieux pour
-s'asseoir à côté de la vertu. Les jansénistes, comme les jésuites,
-leurs adversaires, regardaient comme un devoir, pour le succès de leur
-prosélytisme, de ne pas rester étrangers aux agitations de la politique
-et aux révolutions de l'État. Ils avaient même à cet égard un avantage
-sur les jésuites: ils ne s'étaient point cloîtrés; ils n'avaient formé
-aucun vœu, prononcé aucun serment, contracté aucun engagement, ni
-fait aucune promesse d'obéissance envers des supérieurs. Ceux d'entre
-eux qui s'étaient condamnés à la retraite, les solitaires de
-Port-Royal, étaient restés séculiers; la plupart avaient joué des rôles
-importants sur la scène du monde; et on pouvait dire que s'ils
-s'étaient retirés volontairement des premiers plans, ce n'était pas
-pour rompre toute liaison avec les acteurs qui s'y trouvaient, mais
-pour former un aparté. Là ils ne s'occupaient que d'un seul point, et,
-comme tous les sectaires, entraînés par une idée fixe, ils agréaient ou
-repoussaient les actions et les sentiments, selon qu'ils étaient
-favorables ou contraires à leur projet de réforme. Comme alors les
-hommes changeaient souvent de parti, et que les partis eux-mêmes
-variaient dans leur but et dans leurs moyens, tantôt combattant contre
-le gouvernement, tantôt s'alliant avec lui, les jansénistes se
-trouvaient fréquemment avoir pour ennemis les mêmes hommes qui avaient
-été leurs partisans les plus déclarés, et pour amis ceux qui s'étaient
-montrés leurs plus violents persécuteurs. Ces continuelles péripéties
-ajoutaient encore à la complication, déjà si grande, des intrigues
-multipliées de ce singulier drame politique.
-
-Pour bien comprendre comment les grands pouvaient, à cette époque,
-changer si souvent de bannière, et faire tourner subitement les partis
-au gré de leurs intérêts, il faut se reporter à la composition de la
-société telle qu'elle était alors en France. La féodalité du siècle de
-Hugues Capet avait depuis bien longtemps disparu de la constitution de
-l'État; mais elle existait encore dans les lois privées, dans les
-priviléges particuliers, et encore plus dans les mœurs, qui
-survivent longtemps à la destruction des lois. Toutes ces causes
-faisaient de la noblesse un peuple à part. Louis XI et ensuite
-Richelieu avaient bien pu comprimer les grands, et leur ôter le pouvoir
-de porter leurs mains sur le sceptre; mais ils n'avaient pu faire qu'il
-n'y eût des grands, ils n'avaient pu leur enlever ni leurs vastes
-domaines, ni la vénération attachée à leurs noms; ils n'avaient pu
-empêcher que leurs vassaux, les membres de leurs familles, les nobles
-des provinces où ils tenaient un si grand état, ne continuassent, par
-intérêt comme par habitude, à se grouper autour d'eux, ne se plaçassent
-sous leur protection, n'obéissent à leurs ordres, ne se fissent un
-honneur de les servir. Sans doute les progrès du commerce, du luxe et
-de l'industrie avaient beaucoup diminué cette triple influence des
-richesses territoriales, du rang et de la naissance; cependant elle
-était encore très-puissante à cette époque. Rien n'est plus commun,
-dans les mémoires de ce temps, que de lire au sujet de personnages
-nobles et titrés, qu'ils étaient ou avaient été domestiques de tel
-prince, de tel duc, de tel maréchal; ce qui signifie seulement qu'ils
-avaient ou avaient eu un emploi dans leurs maisons. Dans les moments de
-péril et de crise, il suffisait au coadjuteur, au duc de Longueville,
-ou à tel autre individu de ce rang, d'écrire dans les provinces où
-leurs terres étaient situées pour faire arriver aussitôt dans la
-capitale deux ou trois cents gentils-hommes qui leur servaient
-d'escorte, et qui étaient prêts à se battre pour eux aussitôt qu'ils en
-auraient reçu l'ordre[242]. Il leur importait peu de quel parti était
-leur chef, quelle cause il avait embrassée. La fortune de tous
-dépendait de lui; c'est à sa fortune qu'ils s'attachaient. Quand ils
-l'abandonnaient, ils renonçaient en même temps à sa protection et au
-soutien qu'ils pouvaient prétendre de tous ceux qui lui appartenaient;
-et alors c'était presque toujours pour se placer comme client obéissant
-et soumis sous un patron plus puissant, ou dont ils espéraient
-davantage. Ils entraînaient en même temps dans leur défection tous les
-nobles qui leur étaient subordonnés, ou qui se trouvaient sous leur
-dépendance immédiate. Un noble était donc habitué à n'avoir point
-d'autre opinion que celle de son chef. Il ne pouvait rester isolé, sans
-protecteur et sans compagnons d'armes, sans serviteurs, comme un vilain
-ou un bourgeois, qui à ses yeux, quelque riche qu'il fût, était sans
-seigneur, et par conséquent sans honneur. Son honneur à lui, il le
-plaçait dans sa servitude; c'était la preuve de sa noblesse, la marque
-de sa puissance, le signe de son crédit.
-
- [242] RETZ, _Mémoires_, t. XLV.
-
-C'est ainsi que toutes les branches de la famille de Sévigné
-reconnaissaient alors pour protecteur et pour chef Gondi, archevêque de
-Corinthe, coadjuteur de l'archevêque de Paris, et oncle du mari de
-madame de Sévigné. Sa naissance, son rang, ses richesses, le pouvoir
-dont il était revêtu comme seul administrateur du premier diocèse du
-royaume, comme l'homme le plus populaire de Paris, comme un des chefs
-de la Fronde, le rendaient un des personnages les plus importants de
-l'État. Ses grands talents lui donnaient d'ailleurs un irrésistible
-ascendant sur tous ceux qui l'approchaient. Le chevalier Renaud de
-Sévigné, qui habitait une maison dans la cour extérieure de
-Port-Royal[243], et le marquis de Sévigné[244] se trouvèrent donc, par
-le coadjuteur, nécessairement enrôlés sous les drapeaux de la Fronde,
-et imbus de la doctrine des jansénistes. Par les mêmes causes, la
-jeune marquise de Sévigné, qui aimait son mari, qui goûtait fort
-l'esprit, l'éloquence, le caractère aimable, et les vertus domestiques
-(car il en avait) du coadjuteur, devint frondeuse et janséniste[245].
-
- [243] PETITOT, _Mémoires_, t. XXXIII, p. 85.
-
- [244] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 188.
-
- [245] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVIII, p. 34.
-
-Cependant le cardinal Mazarin, malgré la haine et l'opposition des
-partis, faisait preuve d'une grande étendue de vue et d'une rare
-habileté dans le gouvernement. C'est en 1648, l'année même où
-l'emprisonnement de Broussel avait donné lieu à la journée des
-Barricades, qu'il consomma le grand ouvrage de la paix de Munster, si
-avantageuse à la France. Mais il avait laissé dilapider les finances
-par Particelli Emeri, Italien comme lui; et il acquérait, en vendant
-les grâces de la cour, une fortune immense et honteuse.
-
-La reine, après la journée des Barricades[246], s'était retirée à Ruel,
-chez la duchesse d'Aiguillon[247]. La déclaration du 24 octobre
-satisfit le parlement et sembla tout apaiser, et fut comme un traité de
-paix, qui ramena la reine à Paris[248]. Elle y revint le 21 octobre, et
-y fut bien reçue; mais cette paix qui avait été conclue ne devait être
-qu'une courte trêve. Le parlement, qui avait obtenu des garanties de
-liberté, était seul intéressé à la maintenir. L'orgueil d'Anne
-d'Autriche s'indignait d'avoir été obligée de céder[249]. Les princes
-du sang, c'est-à-dire le duc d'Orléans, Condé, le duc de Bouillon,
-étaient mécontents que la cour eût accepté des conditions qui ne leur
-laissaient aucune influence. Le coadjuteur, chef de la Fronde, et les
-jeunes membres du parlement avec lesquels il était d'accord, et qui
-formaient la force de son parti, étaient déterminés à ne point souffrir
-que les rênes du gouvernement fussent abandonnées à Mazarin. Ils
-étaient les moins satisfaits de tous, les moins disposés au repos; de
-sorte que les satires, les épigrammes, les chansons contre le ministre,
-et même contre la reine, recommencèrent de nouveau. On inspira des
-craintes au peuple, au sujet de quelques troupes qu'on avait fait
-approcher. Le parlement, s'apercevant que la déclaration n'était pas
-exécutée, recommença ses assemblées et ses remontrances; et tout
-faisait présager une nouvelle crise[250].
-
- [246] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 206-210.--MOTTEVILLE,
- _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 13.--PETITOT, _Notice sur la Fronde_,
- t. XXXV, p. 89.--_Fastes des Rois_, 1697, in-8º, p. 190.
-
- [247] MOTTEVILLE, t. XXXVIII, p. 41.
-
- [248] _Ibid._, t. XXXVIII, p. 100.
-
- [249] _Ibid._, t. XXXVIII, p. 96.
-
- [250] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 261, ou p. 18 de l'édit. de
- 1836.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-1648-1649.
-
- Madame de Sévigné accouche d'une fille.--Conjectures sur le lieu
- de sa naissance.--Date du séjour de madame de Sévigné au château
- de Ferrières; son retour à Paris.--Elle y trouve
- Marigny.--Impromptu qu'il fait pour elle.--Brusqueries et mauvais
- procédés du marquis de Sévigné envers sa femme.--Bussy devient le
- confident des deux époux.--Sentiments de madame de Sévigné pour
- son cousin.--Il conçoit l'espérance de la séduire.--Fuite de la
- cour à Saint-Germain.--Bussy est obligé de la
- suivre.--Commencement de la première guerre de Paris.--Le marquis
- de Sévigné se rend en Normandie.--Rôle qu'il joue dans cette
- guerre.--Le chevalier Renaud de Sévigné est employé par le
- coadjuteur.--Bussy réclame auprès du ministre l'argent qui lui
- est dû.--Il sert avec zèle le parti du roi.--Il envoie à Paris
- pour ramener ses chevaux.--Il écrit à sa cousine.--Lettre de
- Bussy à madame de Sévigné.--Bussy se trouve à l'attaque du pont
- de Charenton.--Il envoie réclamer les chevaux qu'on lui avait
- pris.--Madame de Sévigné s'emploie pour lui, et lui
- répond.--Autre lettre de Bussy à madame de Sévigné.--Paix conclue
- entre la cour et le parlement.--Bussy veut rentrer dans Paris, et
- manque d'être assommé à la barrière.--Il repart de Paris.--Condé,
- mécontent, lui donne des ordres, qu'il fait exécuter par son
- maréchal des logis.--Bussy se rend en Bourgogne; il y trouve
- Condé, qui l'oblige à partir pour l'armée.--Bussy insatiable
- d'intrigues galantes.--Pendant son séjour au Temple, Bussy fait
- sa cour à une jeune personne, et s'en fait aimer.--Forcé de la
- quitter, il lui écrit de l'armée.
-
-
-Pendant toute cette orageuse année de 1648, qui vit commencer les
-troubles précurseurs de la guerre civile, madame de Sévigné avait été
-retenue par son mari loin de la capitale; elle était accouchée d'une
-fille, celle-là même qui devait remplir une si grande place dans son
-existence, et devenir pour elle la source de tant de tendresse,
-d'inquiétudes, de plaisirs et de tourments. Les noms de baptême donnés
-à cette enfant, devenue, sous le nom de Grignan, plus célèbre par les
-lettres de sa mère que par l'antique noblesse de celui qu'elle épousa,
-furent Françoise-Marguerite. Le jour précis et le lieu de sa naissance
-ne sont pas connus avec certitude. Tout porte à croire cependant que
-mademoiselle de Sévigné est née à la terre des Rochers. Nous avons vu
-que madame de Sévigné se trouvait encore à l'abbaye de Ferrières le 15
-novembre. Elle revint à Paris à la fin de ce même mois: elle y trouva
-toute la cour. La reine régente, accompagnée du roi son fils, avait
-fait son entrée dans la capitale, la veille de la Toussaint, au bruit
-des acclamations de joie de tout le peuple[251].
-
- [251] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 100.
-
-Madame de Sévigné retrouva encore à Paris son cousin Bussy et le gai et
-spirituel Marigny. Il revenait de Suède[252]. Aussitôt après son
-retour, le coadjuteur s'était empressé de se l'attacher; il employait
-utilement sa muse joviale, burlesque et populaire, à ridiculiser tous
-ceux qui se montraient contraires à ses projets[253]. Marigny, le
-1er janvier 1649, envoya, sous le titre d'étrennes à la marquise de
-Sévigné, pour lui souhaiter la bonne année, les vers suivants, écrits
-dans ce mauvais style grotesque si fort à la mode alors:
-
- Adorable et belle marquise,
- Plus belle mille fois qu'un satin blanc tout neuf;
- Au premier jour de l'an mil sept cent quarante-neuf,
- Je vous présenterais de bon cœur ma franchise;
- Mais les charmes que vous avez
- Depuis quelque temps me l'ont prise.
- Je ne sais si vous le savez[254].
-
- [252] Voyez la _Correspondance de Chanut_, mss., Bibl. du Roi, t.
- I, _lettre_ du 13 janvier.
-
- [253] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 281-302, t. XLV, p. 54 et 59.
-
- [254] Charles DE SERCY, _Poésies choisies_, 2e partie, 1653,
- in-12, p. 217.--_Å’uvres de_ MARIGNY, 1670, in-12, p.
- 94.--_Recueil des plus belles pièces des poëtes français_, 1692,
- t. IV, p. 200.
-
-Bussy, de plus en plus amoureux de sa cousine, continuait à se montrer
-très-assidu auprès d'elle. Il s'était habilement insinué dans la
-confiance de son mari. Admis comme parent dans la familiarité la plus
-intime des deux époux, il était souvent témoin des brusqueries de
-Sévigné envers sa femme; il écoutait avec une apparente sympathie les
-plaintes de celle-ci sur les infidélités répétées du marquis et sur les
-peines qu'elle en éprouvait. Abusant de l'inexpérience de sa jeune
-cousine, il acceptait le rôle de conciliateur, dont elle le chargeait,
-avec une feinte répugnance, mais avec une joie secrète. Elle croyait
-qu'il employait dans l'intérêt de son bonheur conjugal l'ascendant que
-lui donnaient sur le marquis de Sévigné la supériorité de son esprit et
-l'amitié qu'il paraissait avoir pour lui. Peut-être aussi, sans qu'elle
-s'en doutât, madame de Sévigné aimait-elle à trouver dans les soins,
-les flatteries et la conversation d'un homme aussi aimable et aussi
-spirituel que Bussy, un dédommagement aux délaissements d'un époux dont
-les manières à son égard faisaient un si grand contraste avec celles de
-son cousin; et le besoin d'être consolée n'était pas le seul motif qui
-lui faisait prolonger ses entretiens avec le consolateur. Les lettres
-qui nous restent d'elle et les ménagements qu'elle eut toujours pour
-Bussy, même après les torts les plus grands qu'un homme puisse avoir
-envers une femme, donnent lieu de le croire[255]. Quoi qu'il en soit,
-Bussy n'en doutait pas, et un caractère moins présomptueux que le sien
-en eût été également persuadé. Aussi écrivait-il et agissait-il en
-conséquence: quoiqu'il n'ignorât pas tous les scrupules qu'il avait à
-vaincre, il était plein d'espoir, et de jour en jour moins réservé dans
-son langage. A mesure que les torts du mari se multipliaient, et qu'ils
-froissaient et humiliaient le cœur d'une épouse dont la tendresse,
-l'esprit et les attraits devaient la garantir de tout outrage, Bussy
-devenait plus entreprenant. Il se croyait près du but qu'il avait tant
-désiré atteindre, lorsque, par une fatalité qui semblait lui être
-particulière dans ses amours avec sa cousine, il se vit subitement
-séparé d'elle par un événement qui non-seulement compromettait le
-succès de sa longue attente, mais les destinées de la France entière.
-
- [255] BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, p. 34 et 37,
- édition sans date; _Histoire amoureuse des Gaules_, 1754, in-12,
- t. I, p. 251.
-
-Le lendemain du jour des Rois, le 7 janvier, on apprit que la reine
-régente, qui avait reçu la veille et tenu son cercle comme à
-l'ordinaire, était partie dans la nuit avec le roi et toute sa cour, et
-qu'elle s'était retirée à Saint-Germain. Elle fut suivie par le duc
-d'Orléans et le prince de Condé. La première guerre civile, ou la
-première guerre de Paris, commença aussitôt[256].
-
- [256] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 139, 155.--RETZ,
- _Mémoires_, t. XLIV, p. 284.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LI, p.
- 460.--OMER TALON, _Mém._, t. LXI, p. 380.--GUY-JOLY, _Mém._, t.
- XLVII, p. 45.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 141.
-
-Le duc de Longueville se rendit en Normandie. Il était le gouverneur de
-cette province, et il voulait la faire déclarer contre la cour et pour
-la Fronde. Il emmena avec lui un grand nombre de gentils-hommes, et
-entre autres le marquis de Sévigné, dont les hauts faits les plus
-remarquables dans cette guerre furent, si l'on en croit le spirituel
-Saint-Évremond, d'avoir su en mainte occasion faire rire son altesse le
-gouverneur par ses quolibets et son esprit goguenard[257]. Son oncle
-Renaud de Sévigné joua un rôle plus important. Le coadjuteur lui donna
-le commandement du régiment qu'il fit lever à ses frais pour la défense
-de Paris; et comme Gondi avait aussi le titre d'archevêque de Corinthe,
-on nomma le régiment que commandait Renaud de Sévigné, le régiment de
-Corinthe. Quand ce corps eut été battu dans une sortie, les royalistes
-appelèrent cette déroute _la première aux Corinthiens_, plaisanterie
-qui fit rire les frondeurs eux-mêmes[258]. Renaud de Sévigné fut encore
-employé par le coadjuteur dans quelques-unes des nombreuses
-négociations qu'on pouvait dire être continuelles en ces temps de
-trouble, où l'on ne se déclarait presque jamais pour un parti sans
-offrir en même temps des conditions, pour prix de sa défection, au
-parti contraire. Renaud de Sévigné fut pendant la Fronde considéré
-comme un personnage assez notable pour que le cardinal de Retz, dans
-une de ses conférences avec la reine et Mazarin, ne voulût point faire
-sa paix avec la cour sans le comprendre au nombre de ceux pour lesquels
-il réclamait des indemnités pécuniaires[259]. Il demandait pour lui
-22,000 livres, ou 44,000 fr. de notre monnaie actuelle. Aucune mention
-ne fut faite alors du marquis de Sévigné. L'expédition où il avait été
-employé n'eut aucun succès. Plusieurs nobles, et entre autres
-Saint-Évremond, refusèrent de se joindre au duc de Longueville; et le
-projet qu'il avait de faire révolter la Normandie échoua par l'arrivée
-du comte d'Harcourt, que la reine se hâta d'envoyer dans cette
-province[260].
-
- [257] SAINT-ÉVREMOND, _Retraite de M. le duc de Longueville_,
- _Å’uvres_, 1753, t. II, p. 12.
-
- [258] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 321.--JOLY, _Mém._, t. XLVII,
- p. 52.
-
- [259] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 99.
-
- [260] DE MAIZEAUX, _Vie de Saint-Évremond_, dans les _Œuvres
- de_ SAINT-ÉVREMOND, t. I, p. 20; t. II, p. 1.
-
-La duchesse de Longueville n'alla point rejoindre la cour ni son mari;
-elle se déclara pour la Fronde, et resta dans Paris. Toutes les femmes
-des seigneurs qui avaient embrassé le même parti imitèrent son exemple.
-Madame de Sévigné fut de ce nombre: elle n'accompagna point son mari en
-Normandie, et resta dans la capitale. Les courageuses résolutions de
-tant de beautés d'un haut rang, qui avaient dans l'armée des
-assiégeants leurs frères, leurs parents, leurs amis, excitèrent parmi
-les bourgeois et le peuple un enthousiasme extraordinaire, et accrurent
-encore le feu de la sédition.
-
-Bussy, que la reine n'avait pas mis dans le secret de son évasion,
-s'échappa avec peine de Paris, maudissant Mazarin, la guerre, et sa
-position, qui le forçaient de se séparer de sa cousine, de servir le
-prince de Condé, dont il était mécontent, et de suivre la cour, qui ne
-lui payait point les deux années d'appointements dus pour sa
-lieutenance de Nivernais[261]. Cependant il obéit avec zèle aux ordres
-qui lui furent donnés. Il tira du Nivernais les régiments qui y étaient
-en quartier, et d'Autun les chevau-légers du prince de Condé; il
-conduisit toutes ces troupes à Saint-Denis, où il fut placé sous les
-ordres du maréchal Duplessis-Praslin[262]. Bussy envoya un de ses
-laquais à Paris, pour lui ramener ses chevaux de carrosse; et pour
-qu'on les laissât sortir de la ville, il les fit passer pour être ceux
-de son oncle le grand prieur du Temple. Il ne négligea pas en cette
-occasion d'écrire à sa cousine, et lui envoya la lettre suivante[263]:
-
-
-LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
- «A Saint-Denis, 5 février 1649.
-
-«J'ai longtemps balancé à vous écrire, ne sachant si vous étiez devenue
-mon ennemie ou si vous étiez toujours ma bonne cousine, et si je devais
-vous envoyer un laquais ou un trompette. Enfin, me ressouvenant de vous
-avoir ouïe blâmer la brutalité d'Horace pour avoir dit à son beau-frère
-qu'il ne le connaissait plus depuis la guerre déclarée entre leurs
-républiques, j'ai cru que l'intérêt de votre parti ne vous empêcherait
-pas de lire mes lettres; et pour moi, je vous assure que, hors le
-service du roi mon maître, je suis votre très-humble serviteur.
-
-«Ne croyez pas, ma chère cousine, que ce soit ici la fin de ma lettre:
-je vous veux dire encore deux mots de notre guerre. Je trouve qu'il
-fait bien froid pour faire garde. Il est vrai que le bois ne nous coûte
-rien ici, et que nous y faisons _grande chère_ à bon marché. Avec tout
-cela il m'y ennuie fort; et sans l'espérance de vous faire quelque
-plaisir au sac de Paris, et que vous ne passerez que par mes mains, je
-crois que je déserterais. Mais cette vue me fait prendre patience.
-
-«J'envoie ce laquais pour me rapporter de vos nouvelles, et pour me
-faire venir mes chevaux de carrosse, sous le nom de notre oncle le
-grand prieur. Adieu, ma chère cousine.»
-
- [261] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 171, 173, 176;
- édit. de 1696, in-4º, t. I, p. 214, 215 et 219.
-
- [262] RETZ, _Mém._, t. XLIV, p. 319.--Maréchal DUPLESSIS,
- _Mémoires_, t. LVII, p. 291.
-
- [263] SÉVIGNÉ, _Lettres_, no 7, t. I, p. 11 édit. de
- Monmerqué.--BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 174, édit. in-12; et de
- l'édit. in-4º, t. I, p. 218.--Cette lettre est mal datée dans
- les éditions.
-
-Le lendemain du jour qui suivit le départ de cette lettre, Bussy partit
-de Saint-Denis dans la nuit, aux flambeaux, par un froid excessif; et
-au lever de l'aurore sa cavalerie se trouva rangée entre le parc de
-Vincennes et Conflans. Condé attaqua Charenton et s'en empara, mais
-seulement après trois combats meurtriers. Le marquis de Chaulieu du
-côté des frondeurs, et Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, du côté
-des royalistes, y furent tués[264]. Les frondeurs s'étaient emparés de
-Brie-Comte-Robert. On forma le projet de reprendre cette place, dans le
-dessein où l'on était d'affamer Paris. Le maréchal de Grancey eut cette
-commission, et le maréchal Duplessis-Praslin fut chargé de protéger ses
-opérations avec un corps de troupes. Les chevau-légers de Bussy en
-faisaient partie. Il marcha donc pour cette expédition, qui ne dura que
-huit jours[265]. Revenu dans son cantonnement de Saint-Denis, Bussy
-apprit que les gens du maréchal la Mothe-Houdancourt avaient rencontré
-sur la route ses chevaux que son cocher lui amenait, et qu'ils s'en
-étaient emparés. Bussy se décida à envoyer un trompette au maréchal
-pour les réclamer, et en même temps il chargea le trompette de la
-lettre suivante pour madame de Sévigné[266]:
-
-
-LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
- «Saint-Denis, le 5 mars 1649.
-
-«C'est à ce coup que je vous traite en ennemie, Madame, en vous
-écrivant par mon trompette. La vérité est que c'est au maréchal de la
-Mothe que je l'envoie, pour le prier de me renvoyer les chevaux du
-carrosse du grand prieur notre oncle, que ses domestiques ont pris
-comme on me les amenait. Je ne vous prie pas de vous y employer, car
-c'est votre affaire aussi bien que la mienne; mais nous jugerons, par
-le succès de votre entremise, quelle considération on a pour vous dans
-votre parti; c'est-à-dire que nous avons bonne opinion de vos généraux,
-s'ils font le cas qu'ils doivent de vos recommandations.
-
-«J'arrive présentement de notre expédition de Brie-Comte-Robert, las
-comme un chien. Il y a huit jours que je ne me suis déshabillé: nous
-sommes vos maîtres, mais il faut avouer que ce n'est pas sans peine. La
-guerre de Paris commence fort à m'ennuyer. Si vous ne mourez bientôt de
-faim, nous mourrons de fatigue; rendez-vous, ou nous allons nous
-rendre. Pour moi, avec tous mes autres maux, j'ai encore une extrême
-impatience de vous voir. Si M. le cardinal (_Mazarin_) avait à Paris
-une cousine faite comme vous, je me trompe fort, ou la paix se ferait
-à quelque prix que ce fût; tant y a que je la ferais, moi, si j'étais à
-sa place, car, sur ma foi, je vous aime fort.»
-
- [264] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 176 de l'édit. in-12, et p. 219
- de l'édit. in-4º.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 56.--LA
- ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LI, p. 465--MOTTEVILLE, _Mém._, t.
- XXXVIII, p. 183--MONTPENSIER, t. XLI, p. 47 et 50.--RETZ, _Mém._,
- t. XLIV, p. 325.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 158.--OMER TALON,
- _Mém._, t. LXI, p. 104.--AVRIGNY, _Mémoires chronologiques_, t.
- II, p. 425.--_Mémoires de ***, pour servir à l'hist. du
- dix-septième siècle_, t. LVIII, p. 102.--_Fastes des Rois des
- maisons de Bourbon et d'Orléans_, 1697, in-8º, p. 190.
-
- [265] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 159.--DUPLESSIS, _Mém._, t.
- LVII, p. 295.--OMER TALON, _Mém._, t. LXI, p. 424.
-
- [266] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 177, édit. in-12; de l'édit.
- in-4º, t. I, p. 221.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. 1, p. 12, no 3.
-
-Madame de Sévigné s'employa d'une manière active pour faire rendre à
-son cousin ses chevaux; mais le maréchal de la Mothe s'y refusa. Elle
-répondit à la lettre de Bussy, et lui apprit le mauvais succès de sa
-négociation. On voit, par la réponse qu'il lui adressa le même jour,
-l'empressement qu'il mettait à saisir toutes les occasions de
-correspondre avec elle, et le plaisir qu'il avait à la railler sur les
-défaites de son parti[267].
-
- [267] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 177, et p. 222 de l'édit.
- in-4º.--_Lettres de Sévigné_, t. I, p. 13, no 9.--Cette lettre
- est mal daté dans les éditions.
-
-
-LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
- «Saint-Denis, le 6 mars 1649.
-
-«Tant pis pour ceux qui vous ont refusé mes chevaux, ma belle cousine;
-je ne sais pas si cela leur fera grand profit, mais je sais bien que
-cela ne leur fait pas grand honneur. Pour moi, je suis tout consolé de
-cette perte, par les marques d'amitié que j'ai reçues de vous en cette
-rencontre. Pour M. de la Mothe, _maréchal_ de la Ligue, si jamais il
-avait besoin de moi, il trouverait un chevalier peu courtois.
-
-«Mais parlons un peu de la paix: qu'en croit-on à Paris? L'on en a ici
-fort méchante opinion: cela est étrange que les deux partis la
-souhaitent, et qu'on n'en puisse venir à bout.
-
-«Vous m'appelez insolent, de vous avoir mandé que nous avions pris
-Brie. Est-ce que l'on dit à Paris que cela n'est pas vrai? Si nous en
-avions levé le siége, nous aurions été bien inquiets; car pour vos
-généraux, ils ont eu toute la patience imaginable: nous aurions tort de
-nous en plaindre.
-
-«Voulez-vous que je vous parle franchement, ma belle cousine? Comme il
-n'y a point de péril pour nous à courre avec vos gens, il n'y a point
-aussi d'honneur à gagner: ils ne disputent pas assez la partie, nous
-n'y avons point de plaisir; qu'ils se rendent, ou qu'ils se battent
-bien. Il n'y a, je crois, jamais eu que cette guerre où la fortune
-n'ait point eu de part: quand nous pouvons tant faire que de vous
-trouver, c'est un coup sûr à nous que de vous battre, et le nombre ni
-l'avantage du lieu ne peuvent pas seulement faire balancer la victoire.
-
-«Ah! que vous m'allez haïr, ma belle cousine! toutes les fleurettes du
-monde ne pourront pas vous apaiser.»
-
-Cette paix que Bussy désirait tant fut conclue six jours après la
-lettre que nous venons de citer. Elle fut consentie le 11 mars entre la
-reine et les commissaires du parlement; mais on ne le sut à Paris que
-le 13, et la déclaration royale qui en réglait les dispositions ne fut
-approuvée par le parlement que le 1er avril. On convint d'une trêve
-de trois jours entre les parties belligérantes, à partir du jour où les
-commissaires du parlement étaient tombés d'accord des conditions de la
-paix avec la reine. On renouvelait cette trêve tous les trois jours
-avant qu'elle fût expirée, afin de procurer au parlement le temps de
-délibérer et de donner son approbation. Bussy, dans cet intervalle,
-entreprit de se rendre à Paris, afin de voir sa cousine. Arrivé à la
-porte Saint-Martin, où il se présenta accompagné de son frère et de
-deux autres personnes, l'officier du poste, à moitié ivre, voulut
-l'empêcher de passer outre, et lui demanda s'il avait un billet du
-maréchal Duplessis. Bussy lui répondit que la trêve était publiée, et
-qu'il n'avait pas besoin de billet pour entrer. L'officier lui dit
-qu'il n'entrerait pas sans billet. Bussy, contrarié de ce refus,
-déclara qu'il s'en allait aussi de son côté empêcher les gens de Paris
-d'entrer à Saint-Denis. Alors l'officier se mit à crier «au Mazarin!»
-Aussitôt Bussy fut enveloppé par une foule de gens qui sortirent des
-maisons environnantes: on l'assaillit lui et ses compagnons. Bussy
-reçut un coup de bâton sur la tête, qui lui fit une large blessure, et
-ce fut avec peine qu'on parvint à le faire entrer, ainsi que sa suite,
-dans un corps de garde voisin. On s'occupa à panser sa blessure; mais
-la multitude augmentait autour de lui et de ceux qui l'accompagnaient.
-On se pressait pour les voir comme des bêtes curieuses; on vociférait,
-on menaçait de les massacrer. Bussy, dans cette situation critique (il
-dit dans ses Mémoires qu'il n'a jamais vu la mort de si près), osa
-prendre à partie un homme qui s'emportait en injures contre le roi;
-mais comme en même temps Bussy, en défendant le roi, se mit à maudire
-Mazarin, il fut applaudi par le peuple et ne courut plus de danger: on
-lui permit d'écrire, et il en profita pour donner avis de son aventure
-au chevalier Dufresnoy, qui vint six heures après, muni d'un ordre du
-prévôt des marchands, délivrer les malheureux captifs. Le chevalier
-Dufresnoy prit Bussy dans son carrosse, et le conduisit au Temple, chez
-son oncle le grand prieur.
-
-Bussy ne put jouir longtemps du bonheur de se trouver à Paris avec sa
-cousine. Le prince de Condé, qui avait contre lui des sujets de
-mécontentement graves, ou à qui son esprit caustique et son caractère
-présomptueux et moqueur avaient déplu, cherchait à lui occasionner des
-dégoûts; il voulait que Bussy vendît à Guitaut sa charge de
-capitaine-lieutenant des chevau-légers. Le comte de Guitaut était
-cornette dans cette compagnie, et il avait toute la confiance du
-prince[268]. Bussy résista; alors Condé donna l'ordre à sa compagnie de
-chevau-légers de marcher en Flandre. La guerre s'y continuait. Les
-Espagnols, profitant des troubles civils, avaient repris Ypres et
-Saint-Venant. Bussy évita cette fois l'obligation de se rendre à
-l'armée, en chargeant son maréchal des logis de l'exécution des ordres
-qu'il avait reçus, et en prétextant des affaires de famille qui
-exigeaient sa présence en Bourgogne, où en effet il eut soin de se
-rendre. Malheureusement pour lui, le prince de Condé y vint aussi, et
-Bussy se trouva dans la nécessité d'aller lui rendre ses devoirs à
-Dijon. Là, le prince lui réitéra l'ordre d'aller à l'armée; il fallait
-nécessairement ou vendre sa charge, ou faire la campagne: Bussy préféra
-ce dernier parti[269].
-
- [268] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 181 de l'édit. in-12; et de
- l'édit. in-4º, p. 226.
-
- [269] _Ibid._, t. I, p. 151, édit. in-12.
-
-Ni les projets de mariage que Bussy formait à cette époque[270], ni la
-mort du seul frère qui lui restait, et dont il avait reçu des marques
-de dévouement et d'amitié[271], ni l'amour qu'il avait pour sa cousine,
-ne pouvaient arrêter ce besoin d'intrigues galantes qui le dominait.
-Pendant son séjour à Paris, il eut occasion de voir dans le Temple, où
-il demeurait, deux demoiselles[272]. Elles étaient sœurs, «aussi
-jolies femmes, dit-il, qu'il y en eût en France, et jusque alors en
-fort bonne réputation». Elles demeuraient avec leur mère. De concert
-avec un autre gentil-homme, qui devait l'accompagner à l'armée comme
-volontaire, Bussy s'introduisit chez elles, et se fit aimer de la
-cadette, tandis que son compagnon adressait ses hommages à l'aînée.
-Tous deux se montraient fort assidus dans cette maison, et n'en
-sortaient le soir que fort tard. D'après une lettre de Bussy, datée de
-Clermont en Beauvoisis le 15 septembre 1649, il paraît même que les
-deux galants passèrent avec les deux sœurs la nuit entière du jour
-qui précéda leur départ pour l'armée; mais cette lettre même prouve
-qu'ils ne purent parvenir à exécuter leurs coupables projets de
-séduction.
-
- [270] _Ibid._, t. I, p. 183 de l'édit. in-12; et de l'édit.
- in-4º, p. 229.
-
- [271] _Ibid._, t. I, p. 181 de l'édit. in-12; et de l'édit.
- in-4º, p. 227.
-
- [272] _Suppl. aux Mémoires et Lettres de M. le comte de_ BUSSY,
- p. 37.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-1649-1650.
-
- Réflexions sur l'effet des dissensions civiles.--Bussy ne se
- détermine que par son seul intérêt.--Arrestation des
- princes.--Effets produits par cette mesure.--Récit des
- circonstances qui l'ont amenée.--Rôle que joue Gondi au milieu de
- ces événements.--Bussy offre de vendre sa charge à Guitaut, qui
- s'y refuse.--Bussy ne se déclare pour aucun parti.--Il se
- marie.--Il continue à suivre le parti de Condé.--Il enlève en
- Berry le régiment du comte de Saint-Aignan.--Bussy est toujours
- amoureux de madame de Sévigné.--Il charge Launay-Liais de lui
- remettre une lettre.--Lettre de Bussy à madame de
- Sévigné.--Vanité de Launay-Liais.--Tavannes lui adresse un mot
- humiliant.--Launay-Liais avait toute la confiance de
- Bussy.--Bussy, par son secours, se rend en Bourgogne, et échappe
- aux ennemis au moyen d'un déguisement.--Réflexions sur les
- travestissements pendant toute la durée de la Fronde.
-
-
-Les dissensions civiles, en se prolongeant, ne manquent jamais de
-montrer le triste spectacle des torts de tous les partis; ceux même qui
-y étaient entrés avec les penchants et les illusions de la vertu,
-honteux des souillures qu'ils ont contractées dans la lutte, finissent
-presque toujours par se renfermer dans le cercle étroit des intérêts
-individuels, et achèvent de se dégrader, en ne reconnaissant plus pour
-seul mobile de leurs actions qu'un lâche égoïsme. Alors tout amour du
-bien public s'éteint; les cœurs deviennent insensibles à toute
-généreuse sympathie; l'âme se flétrit, tout ce qu'elle avait de divin
-disparaît; semblable à ces aromates qui, après avoir répandu au loin
-l'odeur et l'éclat de leur ardent brasier, ont perdu par la combustion
-jusqu'à la faculté de s'enflammer, et ne forment plus qu'une cendre
-vile, sans chaleur, sans lumière et sans parfum.
-
-Bussy n'était pas même au rang de ceux dont le patriotisme avait besoin
-d'être détrompé par l'inutilité de ses efforts: jamais il ne s'était
-laissé guider par d'autre motif que par son ambition, sa cupidité et
-les autres passions qui le dominaient. Quoique mécontent du prince de
-Condé, il n'avait pas hésité à suivre son parti, parce que c'était en
-même temps celui de la cour, dont il attendait des grâces. Lorsque la
-paix fut faite, il se disposait à quitter le prince et à s'attacher à
-Mazarin, qui était devenu la source des faveurs, tandis que Condé
-perdait tous les jours de son crédit. Bussy avait consenti, dans ce
-but, à vendre à Guitaut sa charge de capitaine de chevau-légers; Condé
-le pressait de conclure. Le 18 janvier 1650 Bussy était allé rendre ses
-devoirs au prince, qui lui demanda si son affaire avec Guitaut était
-terminée, ajoutant que l'argent de ce dernier était tout prêt. C'était
-le prince qui le lui prêtait. Bussy promit de terminer cette affaire
-sans perdre de temps; et en effet telle était son intention[273]. Mais
-le soir même il apprit que le prince de Condé, le prince de Conti, son
-frère et le duc de Longueville, avaient été arrêtés au Palais-Royal, au
-sortir du conseil, et conduits à Vincennes comme prisonniers
-d'État[274].
-
- [273] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 190 de l'édit. in-12, et p. 238 de
- l'édit. in-4º.
-
- [274] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 102, ou p. 191 de l'édit. 1836
- de M. Champollion-Figeac.--ARNAULD, t. XXXIV, p. 287.--BRIENNE,
- t. XXXVI, p. 160.--JOLY, t. XLVII, p. 97.
-
-Cet événement inattendu, qui frappa de stupeur la cour, Paris, la
-France entière, paraîtrait inexplicable, si les Mémoires des principaux
-acteurs qui occupaient alors la scène politique, et qui pour cette
-seule année forment plusieurs volumes, ne nous avaient fait connaître
-jusque dans les plus petits détails les luttes secrètes des partis, la
-complication des intérêts individuels, la multiplicité des intrigues,
-qui rendirent un tel acte de l'autorité non-seulement possible, mais
-nécessaire. Autrement, on ne pourrait comprendre comment la reine et
-son ministre purent arbitrairement et injustement faire arrêter et
-conduire en prison le vainqueur de Rocroi et de Lens, le héros qui
-avait deux fois sauvé la France et la capitale des armes de l'Espagne,
-le prince du sang qui avait soutenu l'autorité du roi contre les
-Parisiens révoltés, le plus éminent des pairs de France; et cela sans
-qu'il eût conspiré contre l'État, sans qu'il pût être accusé d'aucun
-délit. On ne pourrait même deviner pourquoi toute la cour avait à se
-féliciter d'une si violente et si injuste rigueur; pourquoi le
-parlement, dont Condé avait maintenu l'autorité contre les séditieuses
-émeutes de la Fronde, ne songea pas à réclamer contre une telle
-atteinte portée aux lois du royaume, aux conventions protectrices de la
-liberté individuelle faites entre lui et le gouvernement; pourquoi,
-enfin, le peuple de Paris fit des feux de joie en apprenant la
-captivité de ce même prince dont il fêta depuis le retour par d'autres
-feux de joie, et des acclamations non moins unanimes et non moins
-bruyantes[275].
-
- [275] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 7.--JOLY, t. XLVII, p.
- 100.--MONGLAT, t. L, p. 217.
-
-Notre sujet exige que les lecteurs connaissent l'enchaînement des
-scènes politiques qui amenèrent de si étranges résultats.
-
-L'accommodement fait l'année précédente était plutôt une trêve entre
-les partis qu'une paix solide. Le parlement avait conservé le droit de
-s'assembler et de délibérer sur les affaires d'État, ce que la cour
-avait voulu empêcher; et Mazarin resta ministre, quoique le parlement,
-le peuple, les princes mêmes eussent désiré qu'il cessât de l'être. Ce
-qui prolonge l'infortune des États, c'est que rarement parmi les hommes
-qui se montrent les plus actifs et les plus habiles au renversement
-d'un gouvernement, il s'en trouve qui soient capables de le conduire;
-et quand ils existent, le sort s'arrange presque toujours de manière à
-ce que les circonstances les empêchent de se placer au premier rang.
-C'était à Gaston, oncle du roi, lieutenant général du royaume,
-qu'appartenait, de concert avec la régente, la principale direction des
-affaires; mais Gaston se reconnaissait lui-même trop faible et trop
-incapable pour prétendre à se charger d'un tel fardeau. Il ne voulait
-rien décider, et se trouvait offensé quand on décidait sans lui. Jaloux
-de l'influence de Mazarin, plus jaloux encore de celle de Condé, aucun
-des deux ne pouvait prétendre à gouverner avec lui; et cependant Gaston
-était assez puissant pour avoir un parti et empêcher qu'on ne pût
-gouverner sans lui: propre à s'opposer à tout, inhabile à rien
-exécuter. Lors même qu'Anne d'Autriche eût consenti à éloigner son
-ministre, à vaincre sa répugnance pour la Fronde et les frondeurs, elle
-n'aurait pu former un gouvernement avec les chefs de ce parti. Le duc
-de Beaufort, son chef nominal, était sans instruction et sans esprit.
-Gondi, son véritable chef, homme éloquent, spirituel, hardi, habile
-dans la conduite des affaires, dans l'art de se faire des partisans,
-brave, généreux, loyal même quand il suivait les mouvements de son âme
-et ses inclinations naturelles, était sans foi, sans scrupule, sans
-retenue, sans prévoyance, quand il s'abandonnait à ses passions, qui
-le poussaient sans cesse à un libertinage excessif et hors de raison.
-Un tel homme n'eût pu remplacer celui qui s'était depuis longtemps
-formé aux affaires de France sous un maître tel que Richelieu; qui,
-profondément dissimulé, était inaccessible à tout sentiment qui aurait
-pu déranger les calculs de son ambition. D'ailleurs, ainsi que Mazarin,
-Gondi eût eu contre lui les princes, et n'eût pu résister à leurs
-nombreux partisans. Gondi avait, par l'ascendant de ses talents, une
-grande influence dans le parlement de Paris; mais on s'y défiait de
-lui, et cette compagnie, dans sa composition hétérogène, offrait plutôt
-des moyens à l'opposition que des forces au gouvernement. Condé, à qui
-l'État devait sa gloire et le roi sa sûreté, était donc le seul sur
-lequel Anne d'Autriche aurait pu s'appuyer; mais ce jeune héros était
-sans capacité pour les affaires. Il n'aurait donc pu remplir le vide
-qu'eût laissé la retraite de Mazarin. Condé, dont l'orgueil était
-encore exalté par les flatteries des jeunes seigneurs qui formaient sa
-cour, et qu'on appelait les petits maîtres, n'usait de l'influence que
-sa position lui donnait que pour arracher de Mazarin les places et les
-grâces dont il pouvait disposer: lui et ses adhérents se montraient
-insatiables. Ainsi, Condé se rendait redoutable et odieux à Mazarin, et
-se faisait détester du peuple comme soutien de Mazarin, en même temps
-qu'il choquait, par son arrogance, le parlement, déjà indisposé contre
-lui à cause de son avidité et de son ambition[276].
-
- [276] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 65-105.
-
-Tel était l'état des choses, lorsque des circonstances singulières, qui
-accompagnèrent le meurtre d'un des domestiques de Condé, firent croire
-à ce prince que les chefs de la Fronde avaient conspiré contre lui
-pour l'assassiner. Il crut, par ce crime, avoir trouvé une occasion
-d'anéantir cette faction dans la personne de ses chefs, et il intenta
-un procès en parlement contre les auteurs de ce meurtre. La voix
-publique en indiquait particulièrement deux, Beaufort et Gondi; et
-Condé, par son accusation, espérait les forcer à quitter Paris, où ils
-trouvaient dans le peuple leur principal moyen d'influence. Mais en
-attaquant ainsi, et pour ainsi dire corps à corps, les deux hommes les
-plus populaires, Condé ne ménageait pas davantage le premier ministre.
-Il se conduisait avec lui avec tant de hauteur et d'arrogance, que la
-jeune noblesse qui entourait ce prince, lorsqu'elle voulait le flatter,
-appelait Mazarin son esclave[277]. Un gentil-homme nommé Jarzé, attaché
-à Condé, s'imagina follement que la reine régente avait du goût pour
-lui; et il osa lui faire parvenir une déclaration d'amour. La reine, en
-présence de toute la cour, le tança en termes très-durs sur sa ridicule
-fatuité, et lui défendit de jamais paraître devant elle. Le prince de
-Condé se prétendit blessé de l'affront fait à Jarzé; et dès le
-lendemain il alla voir le premier ministre, et exigea insolemment que
-Jarzé fût reçu le soir même chez la reine. Anne d'Autriche se soumit,
-mais ne put supporter une telle humiliation sans chercher à s'en
-venger. Dans le cœur d'une femme, tout ressentiment cède à celui de
-l'orgueil irrité. Un billet écrit au coadjuteur, de la main même d'Anne
-d'Autriche, amena près d'elle ce singulier archevêque, ce tribun si
-redouté. Des négociations avaient précédé cette entrevue. Les
-conditions de l'accord furent facilement stipulées. Gondi, avec une
-inexprimable adresse et un bonheur extraordinaire, se joua au milieu
-des intrigues qui en furent la suite. Il parvint à se rendre le
-confident de Gaston; il le fit renoncer à son favori l'abbé de la
-Rivière; il l'engagea dans la coalition qui venait de s'opérer entre la
-cour et la Fronde, et il obtint son assentiment pour l'arrestation des
-trois princes. Tout réussit: la reine régente, au moment du conseil,
-donna l'ordre fatal, puis se renferma dans son oratoire. Elle fit
-mettre à ses côtés l'enfant-roi, afin qu'il priât Dieu de concert avec
-elle pour obtenir l'heureux achèvement d'un acte tyrannique, qui devait
-produire dans le royaume de nouveaux malheurs et rallumer le feu des
-guerres civiles[278].
-
- [277] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 4.--MONTPENSIER, t.
- XLI, p. 78.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 93.
-
- [278] RETZ, _Mémoires_, t. XIV, p. 102.--L'ABBÉ ARNAULD,
- _Mémoires_, t. XXXIV, p. 287.--BRIENNE, _Mémoires_, t. XXXVI, p.
- 160.--JOLY, t. XLVII, p. 97.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p.
- 7.--MONGLAT, t. L, p. 217.
-
-Aussitôt que Bussy connut l'arrestation du prince de Condé, il alla
-trouver Guitaut, et lui proposa de signer le traité, sur lequel ils
-étaient tombés d'accord; mais Guitaut s'y refusa, disant que l'argent
-dont il avait besoin devait être fourni par le prince, dont la
-captivité empêchait l'exécution de la promesse qu'il avait faite. Alors
-Bussy n'osa se déclarer pour la cour, comme il en avait le projet,
-parce que Condé l'aurait privé, et à bon droit, du prix de sa charge de
-capitaine-lieutenant des chevau-légers. Toutefois, il ne s'empressa pas
-de prendre parti pour un prince dont il croyait avoir à se plaindre. Il
-s'abstint d'aller au Palais-Royal; mais il ne rejoignit pas les autres
-officiers du prince de Condé, qui s'étaient renfermés dans Stenay et
-dans Bellegarde. Pour pouvoir garder une sorte de neutralité et tarder
-à se déclarer, il profita des soins et des préparatifs qu'exigeait son
-mariage projeté avec Louise de Rouville, cousine issue de germain de
-Marguerite de Lorraine, seconde femme de Gaston, duc d'Orléans. La mère
-de Bussy et son oncle le grand prieur de France le pressaient de
-conclure cette union, dans l'espoir de voir continuer le nom des
-Rabutins, dont Bussy était le seul rejeton mâle. Ce mariage se fit au
-mois de mai[279]. Dès lors, quoique le parlementent eût enregistré sans
-opposition la déclaration royale qui faisait connaître les motifs de
-l'arrestation des princes, quoique la Normandie et la Bourgogne se
-fussent soumises à la cour, cependant une partie de la Guienne, la
-ville et le parlement de Bordeaux, avaient levé l'étendard de la
-révolte et s'étaient déclarés pour Condé. Turenne et la duchesse de
-Longueville avaient, pour soutenir la cause des princes captifs,
-rassemblé des troupes à Stenay. Un fort parti s'était formé pour eux
-dans le parlement de Paris et dans toute la France. Toute la noblesse
-était à juste titre révoltée d'un acte aussi inique d'oppression envers
-un prince du sang, et envers un guerrier qui avait rendu de si grands
-services à l'État. Bussy, sans se priver du droit qu'il avait au
-remboursement de sa charge, ne pouvait hésiter plus longtemps à prendre
-le parti de Condé; il se déclara donc pour lui. Clémence de Maillé,
-femme du prince, qui dans cette crise déploya un courage et une force
-de caractère dont personne, et son époux moins que tout autre, ne
-l'aurait crue capable, s'était échappée de Chantilly, et s'était
-renfermée dès le 14 avril dans Montrond[280]. Ce château, qui depuis
-l'année 1621 appartenait à la maison de Condé, était alors bien
-fortifié, et dominait la petite ville de Saint-Amand dans le
-Bourbonnais. La princesse quitta Montrond pour se rendre à Bordeaux, où
-elle arriva le 15 juin[281]. Les ducs de Bouillon et de La
-Rochefoucauld, aidés du parlement et du peuple, se disposaient à y
-soutenir un siége contre l'armée royale; et la princesse, qui s'y était
-renfermée avec eux, envoya un exprès à Paris, pour donner l'ordre aux
-comtes de Bussy, de Tavannes et de Chastelux de se rendre à Montrond.
-Elle écrivit en particulier à Bussy pour l'engager, lorsqu'il serait
-dans le pays, à faire tous ses efforts, à user de l'influence que lui
-donnait sa qualité de lieutenant de roi de Nivernais, pour se rendre
-maître de la Charité-sur-Loire[282]. Bussy obéit; et, après avoir reçu
-à Montrond ses commissions, il ouvrit la campagne en Berry par
-l'enlèvement d'une partie du régiment d'infanterie du comte de
-Saint-Aignan.
-
- [279] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 194 de l'édit. in-12, et p. 243 de
- l'édit. in-4º.--BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p.
- 240.
-
- [280] LENET, _Mém._, t. LIII, p. 157.
-
- [281] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 41.
-
- [282] LENET, _Mémoires_, t. LIII, p. 157.
-
-Cependant ni la guerre ni le mariage conclu avec Louise de Rouville ne
-purent triompher de la passion que Bussy avait conçue pour sa cousine
-et le distraire de ses projets sur elle. Il l'avait laissée à Paris,
-toujours fidèle au parti de Gondi ou de la Fronde, et par conséquent
-actuellement dans celui de la cour et de Mazarin, réuni à celui de la
-Fronde, ou ayant fait avec ce parti un pacte momentané contre l'ennemi
-commun. Ainsi madame de Sévigné se trouvait contraire au parti des
-princes, dans lequel Bussy était engagé. Le sort semblait s'attacher à
-placer le cousin et la cousine, qui toujours désiraient se réunir, dans
-des camps opposés et ennemis. Launay-Liais, ce gentil-homme breton dont
-nous avons parlé[283], que madame de Sévigné avait recommandé à Bussy,
-et qu'il avait pris à son service, désira se rendre à Paris. Bussy le
-lui permit, et saisit cette occasion, que peut-être lui-même avait fait
-naître, pour envoyer à sa cousine la lettre suivante, datée de Montrond
-le 2 juillet[284]:
-
-
-LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
- «Au camp de Montrond, ce 2 juillet 1650.
-
-«Je me suis enfin déclaré pour M. le Prince, ma belle cousine; ce n'a
-pas été sans de grandes répugnances, car je sers contre mon roi un
-prince qui ne m'aime pas. Il est vrai que l'état où il est me fait
-pitié; je le servirai donc pendant sa prison comme s'il m'aimait; et
-s'il en sort jamais, je lui remettrai sa lieutenance, et je le
-quitterai aussitôt pour rentrer dans mon devoir.
-
-«Que dites-vous de ces sentiments-là, madame? Mandez-moi, je vous prie,
-si vous ne les trouvez pas grands et nobles. Au reste, écrivons-nous
-souvent, le cardinal n'en saura rien; et s'il venait à le découvrir et
-à vous faire donner une lettre de cachet, il est beau à une femme de
-vingt ans d'être mêlée dans les affaires d'État. La célèbre madame de
-Chevreuse n'a pas commencé de meilleure heure. Pour moi, je vous
-l'avoue, ma belle cousine, j'aimerais assez à vous faire faire un
-crime, de quelque nature qu'il fût. Quand je songe que nous étions déjà
-l'année passée dans des partis différents, et que nous y sommes encore
-aujourd'hui, quoique nous en ayons changé, je crois que nous jouons aux
-barres. Cependant votre parti est toujours le meilleur; car vous ne
-sortez point de Paris, et moi je vais de Paris à Montrond, et j'ai
-peur qu'à la fin je n'aille de Montrond au diable.
-
-«Pour nouvelles, je vous dirai que je viens de défaire le régiment de
-Saint-Aignan; si le mestre de camp y avait été en personne, je n'en
-aurais pas eu si bon marché.
-
-«Le sieur de Launay-Liais vous dira la vie que nous faisons; c'est un
-garçon qui a du mérite, et que par cette considération je servirai
-volontiers; mais la plus forte sera parce que vous l'aimez, et que je
-croirai vous faire plaisir. Adieu, ma belle cousine.»
-
- [283] Voyez ci-dessus, chap. IX, p. 122; et SÉVIGNÉ, _Lettres_,
- t. I, p. 15, no 10, édit. M.; t. I, p. 16, édit. G. de S.-G.
-
- [284] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 196 de l'édit. in-12.
-
-Launay-Liais avait accompagné Bussy lorsqu'il partit de Paris en poste
-avec Tavannes, Chastelux et Chavagnac, et quelques autres officiers de
-Condé, pour se rendre à Montrond. Bussy et ses compagnons avaient tous
-pris, pour leur sûreté, des noms supposés. Launay-Liais voulut les
-imiter, et semblait éprouver de la difficulté à choisir un nom pour
-lui; Tavannes, qui trouva sa vanité ridicule, lui dit: «Prenez le nom
-que j'ai adopté, et je m'appellerai Launay-Liais; plus certain de me
-cacher avec ce nom mieux que qui que ce soit dans la compagnie.» Bussy,
-qui rapporte dans ses Mémoires[285] ce trait humiliant pour ce pauvre
-gentil-homme, eut beaucoup à se louer de ses services et de sa
-fidélité. Quand Bussy fut obligé de se rendre à Paris, et d'y demeurer
-déguisé, afin de conférer avec le duc de Nemours sur les moyens de
-servir la cause des princes, il avoue que Launay-Liais était le seul en
-qui il pût avoir une confiance entière. Deux mois plus tard, Bussy fut
-forcé de se déguiser encore pour se rendre en Bourgogne; la mort de sa
-mère l'obligeait à participer de sa personne à l'arrangement de ses
-affaires. Ce fut encore Launay-Liais qu'il employa pour achever
-heureusement ce voyage difficile, et dangereux pour lui dans les
-circonstances où il se trouvait. Bussy fit jouer à Launay-Liais le rôle
-du maître, et le faisait marcher en avant; tandis que lui, affublé
-d'une perruque noire, avec un emplâtre sur l'œil, et de tout point
-méconnaissable, suivait à cheval comme domestique, et portait la
-valise[286]. Jamais l'on ne vit un plus grand nombre de déguisements et
-de travestissements, même de la part des plus hauts personnages, que
-pendant les quatre années que dura la Fronde. Les aventures qui les
-rendaient nécessaires, ou auxquelles ils donnaient lieu, surpassaient
-tout ce que les auteurs des comédies espagnoles, alors à la mode,
-avaient imaginé de plus étrange, de plus inattendu et de plus
-romanesque.
-
- [285] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 193 de l'édit. in-12; et de l'édit.
- in-4º, p. 242.
-
- [286] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 199-201 de l'édit. in-12; et de
- l'édit. in-4º, t. I, p. 249 et 251.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-1650.
-
- L'arrestation des princes augmente le nombre des partis.--On en
- compte cinq.--Celui de Mazarin.--Celui de Condé, ou la nouvelle
- Fronde.--Celui de l'ancienne Fronde, ou de Gondi.--Celui du
- parlement.--Celui de Gaston.--Noms des chefs et des principaux
- personnages de chaque parti.--Leurs caractères, leurs
- intrigues.--Nature de l'attachement d'Anne d'Autriche pour son
- ministre.--Motifs qui faisaient agir Mazarin, Gaston, La
- Rochefoucauld, Turenne, Châteaubriand, Nemours, Gondi, et la
- duchesse de Chevreuse.--Madame de Sévigné, liée avec la duchesse
- de Chevreuse, lui donne un souper splendide.--Citation de la
- _Gazette_ de Loret à ce sujet.--Loret appartenait au parti de la
- cour.--Sa _Gazette_ était dédiée à mademoiselle de Longueville;
- caractère de cette princesse.
-
-
-L'arrestation des princes avait singulièrement compliqué les événements
-de la scène politique; elle avait déplacé tous les intérêts, et au lieu
-de réunir les partis et de les comprimer, elle en avait augmenté le
-nombre. On en comptait cinq, représentés par autant de chefs
-principaux, autour desquels se groupaient toutes les affections et
-toutes les ambitions particulières.
-
-D'abord le parti de Mazarin, seul contre tous, dont Servien, la
-marquise de Sablé, et quelques autres personnages de la cour, étaient
-plutôt les complices intéressés que les partisans[287]. Ce parti avait
-pour appui l'habileté de son chef, la prédilection invincible,
-l'inébranlable fermeté d'Anne d'Autriche, et le nom du roi. C'était là
-toute sa force, mais cette force était immense; c'était elle qui lui
-assurait l'obéissance d'hommes éclairés et consciencieux, tels que les
-Palluau, les Duplessis-Praslin, les Saint-Simon, ayant une grande
-influence dans l'armée; les Brienne, dans la diplomatie; les Talon, les
-de Mesmes[288], dans la magistrature. Ces hommes obéissaient au premier
-ministre par honneur, et par suite de leurs habitudes monarchiques. Au
-milieu des déchirements des partis, ils ne voyaient d'autorité légitime
-que dans la reine régente: mais ils souhaitaient, aussi vivement
-peut-être que ceux des partis contraires, que Mazarin fût éloigné. Cet
-étranger les exposait tous à l'animosité publique qui le poursuivait.
-Anne d'Autriche employa souvent les artifices familiers à son sexe pour
-détourner leur opposition dans le conseil, et calmer leurs
-mécontentements.
-
- [287] BRIENNE, _Mémoires_. t. XXXVI, p. 161, 165.--LENET,
- _Mémoires_, t. LIII, p. 479.
-
- [288] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 47.--TALON,
- _Mémoires_, t. LXII, p. 60.
-
-Le parti des princes, que les succès des ennemis de la France durant
-leur captivité rendaient de jour en jour plus populaires et plus
-intéressants, était composé de toute la jeune noblesse. De ces chefs
-apparents, le seul capable de le diriger était le duc de Bouillon. Mais
-pour conduire un parti il faut s'identifier avec lui, se dévouer à lui
-tout entier; et le duc de Bouillon avait des vues particulières,
-étrangères, ou même contraires, à l'intérêt de son parti; et avant cet
-intérêt il plaçait celui du maintien ou de l'élévation de sa maison. La
-duchesse de Longueville, la princesse de Condé, La Rochefoucauld et
-Turenne n'avaient ni assez de finesse, ni assez d'habileté en
-intrigues, pour pouvoir diriger ce parti et lutter contre Mazarin; mais
-ils étaient secondés par trois hommes qui, quoique obscurs,
-déployèrent dans ces circonstances difficiles des talents
-extraordinaires. C'était Lenet, qui ne quittait pas la princesse de
-Condé, et la servait de sa plume et de ses conseils; c'était Montreuil,
-frère de l'ami de madame de Sévigné, dont nous avons parlé. Montreuil,
-quoiqu'il n'ait jamais rien publié, fut de l'Académie Française, et il
-était secrétaire du prince de Condé. Il sut, par une adresse infinie,
-et en imaginant sans cesse de nouveaux moyens, correspondre avec les
-princes, et mettre toujours en défaut la vigilance de leurs
-gardiens[289]. C'était surtout Gourville, qui, après avoir porté la
-livrée comme valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, était devenu
-son homme d'affaires, son confident, son ami; Gourville, qui sous un
-air épais cachait l'esprit le plus fin, le plus délié, le plus fécond
-en ressources; persuasif, insinuant, énergique, prompt, réfléchi;
-sachant arriver au but par la route directe; ou, sous les regards des
-opposants, l'atteindre inaperçu, par voies souterraines et tortueuses:
-homme qui jamais ne connut de situation, quelque désespérée qu'elle
-fût, sans avoir la confiance qu'il pourrait en sortir. Les plus habiles
-considéraient-ils une affaire comme perdue, Gourville survenait,
-donnait de l'espoir, promettait de s'en mêler: aussitôt le succès était
-certain et l'échec impossible.
-
- [289] PELLISSON, _Hist. de l'Académie Française_, 1749, in-4º,
- p. 182, 261, 363.--RETZ, t. XLV, p. 163.--GUY-JOLY, t. XLVII, p.
- 102.
-
-Cependant Gourville n'était pas même encore, sous le rapport de
-l'habileté, le premier de son parti. Le personnage qui méritait ce
-titre était une femme: c'était Anne de Gonzague, princesse Palatine.
-Par son penchant à la galanterie, elle n'échappait point aux faiblesses
-de son sexe; mais par son calme imperturbable au milieu des plus
-violentes agitations, par la hauteur de ses vues, la profondeur de ses
-desseins, la justesse et la rapidité de ses résolutions, l'art de tout
-faire concourir à son but, elle montra dans toute sa vigueur le
-caractère de l'homme d'État et l'âme du conspirateur[290]. Sa
-générosité l'avait portée à tout faire pour tirer les princes de
-prison; elle y travaillait constamment. Et tel est l'ascendant des
-talents et d'une volonté énergique, que c'est à ses conseils que se
-soumettaient tous les partisans des princes, c'est à elle
-qu'aboutissaient les fils de toutes les intrigues[291].
-
- [290] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 45-78.--GOURVILLE, t.
- XXXV, p. 266 et suiv.--RETZ, t. XLV et XLVI.--GUY-JOLY, t. XLVII.
-
- [291] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 29.
-
-Le parti des princes avait été surnommé la nouvelle Fronde. L'ancienne,
-quoique ayant perdu de son énergie par son union avec la cour,
-conservait cependant sa haine contre le premier ministre. Il n'était
-pas au pouvoir de Gondi de faire cesser entièrement ces dispositions
-hostiles; mais il pouvait empêcher qu'elles ne fussent mises en action
-d'une manière dangereuse. Gondi agit d'abord dans ce sens avec bonne
-foi, et fut fidèle dans les premiers moments à l'accord qu'il avait
-fait avec la reine. Peut-être qu'on eût pu le rattacher alors pour
-toujours au parti de la cour; mais Mazarin ne put croire que le
-coadjuteur, si fertile en ruses, doué de tant de finesse, fût capable
-de générosité et de franchise. Dans la pratique de la vie, la défiance
-a ses dangers comme l'aveugle confiance; et on échoue aussi bien pour
-n'avoir pas voulu croire à la vertu, que pour n'avoir pas su deviner le
-vice. Mazarin jugeait d'après lui-même un homme qui lui ressemblait
-sous beaucoup de rapports, mais non pas sur tous. D'ailleurs, il
-craignait qu'il ne cherchât à lui enlever l'affection de la reine; et
-cette crainte n'était pas sans motifs. Gondi se vit en butte aux
-soupçons et ensuite aux machinations du pouvoir, qui travaillait à le
-perdre, tandis que lui compromettait pour le pouvoir son influence et
-sa popularité. Il se hâta, pour la reconquérir, de se jeter avec tout
-son parti du côté des princes, et ne vit de salut que dans leur
-délivrance. Cette alliance de deux camps depuis si longtemps ennemis
-fut conclue entre le coadjuteur et la princesse Palatine, et rendue
-tellement ferme et secrète par la confiance que ces deux chefs de parti
-s'inspiraient mutuellement, que Mazarin, qui redoutait sans cesse cette
-union, qui la soupçonnait toujours, ne la connut d'une manière certaine
-que quand elle éclata par ses effets[292].
-
- [292] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 103; t. XLI, p. 115,
- 116.--JOLY, t. XLVII, p. 114 à 116.--LENET, t. LIII, p. 478.
-
-Le parlement formait un quatrième parti. Non que cette compagnie fût
-unanime; mais il y avait dans son sein une honorable majorité qui
-repoussait également les frondeurs, les séditieux et le ministre. Le
-parlement aurait donc été disposé à se réunir au parti des princes, et
-à lui prêter appui; mais il eût fallu pour cela que les chefs de ce
-parti renonçassent à se lier avec les étrangers. Turenne et madame de
-Longueville s'étaient joints aux Espagnols pour combattre la France. La
-princesse de Condé, les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, qui
-s'étaient renfermés dans Bordeaux, avaient fait alliance avec eux, et
-en avaient reçu des secours en argent. Les envoyés espagnols à Paris
-conféraient journellement avec les chefs de l'ancienne comme de la
-nouvelle Fronde.
-
-Gaston, qui aurait pu être le modérateur de tous les partis, en formait
-à lui seul un cinquième. Ses irrésolutions empêchaient qu'il ne donnât
-de force à aucun des autres, mais il formait à tous un obstacle
-redoutable. Son inclination comme son intérêt auraient dû ne le jamais
-faire dévier du parti de la cour; et il lui fut toujours opposé. Poussé
-par sa jalousie contre Condé et contre le premier ministre, il agissait
-d'une manière contraire à ses désirs. Il ne manquait cependant ni
-d'esprit, ni de finesse, ni même d'une sorte d'éloquence; et le
-chef-d'œuvre de l'adresse de Gondi fut d'avoir su, selon le besoin
-de ses desseins, mettre Gaston avec la Fronde contre les princes, et
-ensuite pour les princes contre Mazarin.
-
-La complication et la multiplicité des partis n'était rien en
-comparaison de celle des intérêts privés, qui se croisaient tellement
-et en tant de sens divers, qui tournaient avec une telle mobilité, que,
-dans l'ignorance où l'on était des motifs secrets des principaux
-acteurs de cette scène si vive, si mêlée, si turbulente, on ne
-concevait plus rien à leurs actions, et on était disposé quelquefois à
-les regarder tous comme des insensés, plus ennemis d'eux-mêmes qu'ils
-ne l'étaient de leurs antagonistes.
-
-Si l'on en croyait les libelles du temps, et surtout la satire en vers
-qui fit condamner le poëte Marlet[293] à être pendu, l'obstination que
-mettait la reine régente à exposer la couronne de son fils en gardant
-un ministre détesté de tous s'expliquerait naturellement par une raison
-toute différente de la raison d'État. L'avocat général Talon, madame de
-Motteville et la duchesse de Nemours[294] disculpent Anne d'Autriche
-sous ce rapport. Ce sont trois témoins respectables et sincères; sans
-nul doute, ce qu'ils ont dit, ils l'ont pensé. Mais MADAME, duchesse
-d'Orléans, Élisabeth-Charlotte, affirme dans sa correspondance[295]
-qu'Anne d'Autriche avait épousé secrètement le cardinal Mazarin, qui
-n'était point prêtre. Elle dit qu'on connaissait tous les détails de ce
-mariage, et que l'on montrait de son temps, au Palais-Royal, le chemin
-dérobé par lequel Mazarin se rendait de nuit chez la reine. Elle
-observe que ces mariages clandestins étaient fréquents à cette époque,
-et cite celui de la veuve de Charles Ier, qui épousa secrètement son
-chevalier d'honneur. On peut penser qu'Élisabeth-Charlotte n'a pu
-écrire que d'après la tradition, et que ses récits ne peuvent
-contre-balancer les assertions des personnages contemporains que nous
-avons rapportées. Mais certains faits sont souvent mieux connus
-longtemps après la mort des personnes qu'ils concernent, que de leur
-vivant ou des temps voisins de leur décès; ils ne sont entièrement
-dévoilés que lorsqu'il n'existe plus aucun motif pour les tenir
-secrets. On ne peut douter des sentiments de la reine pour Mazarin,
-lorsqu'on lit une lettre qu'elle lui écrivit en date du 30 juin 1660,
-dont on possède l'autographe[296]; l'aveu qu'elle fit dans son oratoire
-à madame de Brienne[297]; les confidences de madame de Chevreuse au
-cardinal de Retz[298]. D'ailleurs, quels qu'aient été les motifs de
-l'attachement d'Anne d'Autriche pour Mazarin, il est certain qu'ils
-étaient tout-puissants sur elle. Elle se prêta à tous les projets que
-formait son ministre pour accroître son pouvoir et sa fortune. La
-guerre de Bordeaux s'alluma parce que Mazarin voulait faire épouser une
-de ses nièces par le duc de Candale, fils du duc d'Épernon; et pour ne
-pas laisser partir, faute de solde, les Suisses lorsque leur secours
-était le plus nécessaire, Anne d'Autriche mit ses pierreries en gage,
-et ne voulut pas souffrir que Mazarin répondit de la somme qu'il
-fallait payer[299].
-
- [293] GUY-PATIN, _Nouveau Recueil de Lettres choisies_, t. V, p.
- 31.
-
- [294] TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 64.--MOTTEVILLE, t. XL, p.
- 304 à 308.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 472 et 382.
-
- [295] _Mémoires sur la cour de Louis XIV et de le régence,
- extraits de la correspondance allemande d'_ÉLISABETH-CHARLOTTE,
- DUCHESSE D'ORLÉANS, _mère du régent_, 1823, in-8º p.
- 319.--_Ibid._, _Mémoires et fragments historiques_, édit. 1832,
- p. 330.
-
- [296] _Lettre d'Anne d'Autriche au cardinal Mazarin_, en date du
- 30 juin 1660, mss., Biblioth. Royale; et IIIe partie, p. 471.
-
- [297] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mém._, 1828, t. II, p. 40, 42, 43, et
- p. 337.
-
- [298] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 415 à 417, et p. 303 de
- l'édit. 1836.
-
- [299] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 47.
-
-Gaston d'Orléans, après avoir consenti à l'emprisonnement des princes,
-ne se décidait à entrer dans le projet de leur délivrance que sous la
-promesse du mariage de sa fille, la duchesse d'Alençon, avec le duc
-d'Enghien, fils du grand Condé[300]. La Rochefoucauld et Turenne
-songeaient alors souvent moins à leur gloire ou au succès de leur
-parti, qu'à ce qui pouvait être utile à la duchesse de Longueville,
-dont ils désiraient se faire aimer. De plus obscures liaisons, qui ont
-échappé même à l'abondance anecdotique des Mémoires de ce temps,
-semblent aussi avoir exercé leur influence sur la conduite des plus
-hauts personnages. Dans une lettre que Gondi avait écrite à Turenne, et
-qu'il observe avoir été honnêtement folle, il ne déguise pas qu'au
-milieu de beaucoup de motifs sérieux qu'il donnait à ce grand guerrier
-pour le déterminer à la paix, il n'oubliait pas de l'entretenir de
-l'espoir de revoir une petite grisette de la rue des Petits-Champs, que
-Turenne aimait de tout son cœur[301]. Les plus faibles causes
-avaient action sur des hommes qui, tous jeunes et ardents, suivaient
-des partis différents, mais sans préjugés, sans principes, sans
-conviction, sans haine et sans attachement. Les femmes jouaient dans
-tous ces événements des rôles importants, auxquels le genre de
-galanterie et de culte envers la beauté mis en honneur par l'hôtel de
-Rambouillet n'était pas étranger. Ainsi on ne pouvait rien espérer du
-duc de Beaufort, même dans ce qui le touchait le plus, si on ne s'était
-avant assuré du consentement de la duchesse de Montbazon, qui avait sur
-lui tout pouvoir. Nemours, amoureux de la duchesse de Châtillon, aimée
-du prince de Condé, embrassait avec chaleur la cause de ce prince,
-parce que sa maîtresse l'y excitait; et la duchesse de Nemours
-s'employait de toutes ses forces pour procurer la liberté au prince de
-Condé, dans l'espérance qu'il surveillerait la duchesse de Châtillon,
-et empêcherait les infidélités de son mari. Enfin, le garde des sceaux
-Châteauneuf, septuagénaire, tournait au gré de cette madame de Rhodes
-que Bussy nous a déjà fait connaître lorsqu'elle était demoiselle de
-Romorantin.
-
- [300] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 115.
-
- [301] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 148, ou p. 209 de l'édit.
- 1836.
-
-Gondi lui-même, malgré la supériorité de son esprit, se laissait aller,
-par suite de ses inclinations pour les femmes, à des imprudences et à
-des indiscrétions qui mettaient sa vie en danger et faisaient avorter
-ses mesures les mieux concertées. Pour apaiser la jalousie de
-mademoiselle de Chevreuse, il se permit une expression méprisante sur
-la reine, qui fut redite, et qui devint la cause de la haine violente
-qu'elle conserva toujours contre lui. La princesse de Guéméné, furieuse
-d'avoir été abandonnée, offrit à la reine, si elle voulait y consentir,
-de faire disparaître le coadjuteur en l'attirant chez elle, et en le
-confinant dans un souterrain de son hôtel. Gondi sut qu'on avait formé
-le projet de l'assassiner; et lorsqu'il allait à l'hôtel de Chevreuse,
-il plaçait, pour sa sûreté, des vedettes en dehors de la porte de cet
-hôtel, et tout près des sentinelles de la reine qui gardaient le
-Palais-Royal[302], sans faire attention à l'effet que produisait cet
-excès d'insolence et de scandale. Avec tous les talents propres à
-dominer les partis, il ne pouvait s'attirer la confiance d'aucun. Il
-regardait toute alliance avec l'étranger comme odieuse et impolitique;
-et cependant, lorsque ses embarras augmentaient il prêtait l'oreille à
-l'envoyé de l'archiduc, et même à celui de Cromwell[303]. En même
-temps, plein d'admiration pour le comte de Montrose, qu'il appelait un
-héros à la Plutarque, il se liait avec lui d'une étroite amitié, et
-l'aidait de tout son crédit dans les efforts qu'il faisait pour
-rétablir sur le trône le roi légitime de la Grande-Bretagne. Gondi
-semblait, en un mot, se montrer jaloux d'épuiser tous les contrastes.
-Lorsque le nœud du drame où il s'était engagé fut devenu tellement
-compliqué par ses intrigues qu'il n'entrevit plus la possibilité de le
-dénouer, il chercha les moyens de se retirer de la scène avec le plus
-d'avantages possible pour les siens et pour lui, et à obtenir le
-chapeau de cardinal. Le mariage de mademoiselle de Chevreuse avec le
-prince de Conti devint la condition essentielle de toutes les
-négociations qu'il entamait soit avec la cour, soit avec la duchesse de
-Chevreuse: celle-ci, Caumartin et madame de Rhodes, l'aidaient
-puissamment dans ses intrigues[304]. Les souvenirs d'une ancienne et
-étroite amitié, l'habitude d'une familiarité contractée dans la
-jeunesse, donnaient auprès de la reine des moyens d'influence à la
-duchesse de Chevreuse, si constante dans ses haines, si inconstante
-dans ses amours. La reine, qui d'ailleurs se trouvait encore
-malheureuse par les obstacles que lui opposaient tant de factions, lui
-avait rendu en partie sa confiance. La duchesse de Chevreuse semblait
-aussi avoir les mêmes intérêts que Gondi, puisque, ainsi que lui, elle
-désirait vivement l'union de sa fille avec un prince du sang. Mais elle
-avait de grandes sommes à réclamer du gouvernement, et le succès de ses
-réclamations dépendait de la décision du premier ministre: elle
-ménageait donc Mazarin, et négociait en même temps avec lui et avec
-l'ancienne et la nouvelle Fronde. Elle mettait à profit pour elle-même
-l'influence que ses liaisons à la cour, avec le coadjuteur et avec les
-princes, lui donnaient dans tous les partis. Elle était aidée dans ses
-intrigues par le marquis de Laigues, homme de courage, mais de peu de
-sens[305], qui, lors de son exil à Bruxelles, s'était déclaré son amant
-pour se rendre important dans le parti de la Fronde, qu'il avait
-embrassé. Comme il ne restait plus à la duchesse de Chevreuse des appas
-de sa jeunesse que leur ancienne célébrité[306], elle n'avait pas
-toujours beaucoup à se louer de l'humeur et des procédés de
-Laigues[307]. Celui-ci avait été jusque alors tout dévoué au
-coadjuteur; mais Gondi s'aperçut bientôt que Laigues entrait dans des
-projets différents des siens. Afin d'avoir quelqu'un qui pût lui
-répondre de la duchesse de Chevreuse, il aurait voulu substituer auprès
-d'elle d'Hacqueville à Laigues. D'Hacqueville était l'ami particulier
-de Gondi et aussi celui de madame de Sévigné; et secondé par madame de
-Chevreuse et madame de Rhodes, Gondi aurait réussi à faire expulser
-Laigues, si d'Hacqueville avait voulu consentir à ce projet. Nul homme
-n'était plus obligeant que d'Hacqueville; mais, malgré le désir qu'il
-montrait d'être utile à ses amis, il recula devant cette continuelle
-immolation de lui-même. Peut-être aussi était-il trop honnête homme
-pour se prêter à un tel rôle[308].
-
- [302] RETZ, _Mémoires_, t. LXV, p. 185.
-
- [303] _Ibid._, t. LXV, p. 151.
-
- [304] _Ibid._, t. XLV, p. 157 et 158, 192 et 197.--JOLY, t.
- XLVII, p. 93, 111 et 114.
-
- [305] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 408.
-
- [306] LOMÉNIE, comte de BRIENNE, t. I, p. 317.
-
- [307] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 157; t. XLVII, p. 271.
-
- [308] _Le secret ou les véritables causes de la détention et de
- l'élargissement de MM. les princes de Condé et de Conti, et le
- duc de Longueville, avec un exact recueil de toutes les
- délibérations du parlement dans les assemblées qui ont été faites
- pour leur liberté et pour l'éloignement du cardinal Mazarin, où
- sont exposés tous les raisonnements de chacun de Messieurs dans
- leurs opinions_; 1651, in-4º de 84 pages, p. 25, 26 et 29, et p.
- 45.
-
-Madame de Sévigné, tout entière à son mari et à ses enfants, était
-étrangère à toutes ces intrigues; mais elle était liée avec les
-personnes qui secondaient les projets du coadjuteur, et par conséquent
-avec la duchesse de Chevreuse. Un article de la _Muse historique de
-Loret_ (quelle étrange Muse!) nous prouve combien la liaison de madame
-de Sévigné avec cette duchesse était intime. Dans le mois de juillet de
-cette année 1650, au retour de la promenade du Cours, où la haute
-société allait alors en voiture prendre le frais, le marquis et la
-marquise de Sévigné donnèrent un souper splendide à la duchesse de
-Chevreuse. La manière bruyante dont éclata la joie des frondeurs fit
-ressembler ce repas nocturne à une petite orgie; et par cette raison il
-devint un moment l'objet des entretiens de la capitale. Voici comment
-s'exprime à ce sujet le rimeur gazetier, dans sa feuille du 26 juillet
-1650:
-
- On fait ici grand'mention
- D'une belle collation
- Qu'à la duchesse de Chevreuse
- Sévigné, de race frondeuse,
- Donna depuis quatre ou cinq jours,
- Quand on fut revenu du Cours.
- On y vit briller aux chandelles
- Des gorges passablement belles:
- On y vit nombre de galants;
- On y mangea des ortolans;
- On chanta des chansons à boire;
- On dit cent fois non--oui--non, voire.
- La Fronde, dit-on, y claqua:
- Un plat d'argent on escroqua;
- On répandit quelque potage,
- Et je n'en sais pas davantage[309].
-
- [309] LORET, _Muse historique_, liv. I, p. 28, _lettre_ 10.
-
-On voit, d'après ces détails, que déjà les manières et les habitudes du
-grand monde se ressentaient de la licence des guerres civiles, et
-qu'elles ne ressemblaient plus à celles dont l'hôtel de Rambouillet
-offrait encore le modèle épuré. Il serait possible aussi qu'il y eût
-quelque exagération dans le récit de Loret; il était du parti de la
-cour; il recevait de Mazarin une pension de deux cents écus, et
-détestait la Fronde. Sa gazette en vers était adressée à sa
-protectrice, mademoiselle de Longueville, d'autant plus contraire à la
-Fronde que sa belle-mère était l'héroïne de ce parti. Mademoiselle de
-Longueville est cette princesse qui nous a laissé des Mémoires; elle
-épousa le duc de Nemours, et il est souvent fait mention d'elle dans
-les écrits de ce temps, quoiqu'elle ne se soit mêlée dans aucune
-intrigue, qu'elle n'ait participé à aucun événement. Son immense
-fortune, les lumières de son esprit, la hauteur de ses sentiments, ses
-grands airs, la sévère dignité de ses manières, l'énergie de son
-caractère, en ont fait pendant la régence, et durant le long règne de
-Louis XIV, un personnage à part, qui ne se soumit à aucune influence,
-et ne permettait pas plus au monarque absolu de faire varier ses
-déterminations, qu'à la mode de changer les formes de son
-habillement[310].
-
- [310] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 182 et 183; t. XLI, p.
- 57.--LORET, liv. I, p. 9.--MOTTEVILLE, t. XXXVIII, p. 275.--SAINT
- SIMON, t. I, p. 251; t. V, p. 425.--PETITOT, _Notice_, t. XXXIV,
- p. 381.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-1650-1651.
-
- Mariage de madame de La Vergne avec le chevalier de
- Sévigné.--Détails sur mademoiselle de La Vergne.--Sa
- correspondance avec Costar.--Explications de certains passages
- des lettres de ce dernier.--Lettres de Scarron à madame Renaud de
- Sévigné.--Erreur de l'éditeur sur ces lettres.--La maison de
- Scarron était fréquentée par toute la haute société de la
- Fronde.--Scarron était recherché par des femmes différentes de
- rang et de réputation.--Licence de ses mœurs; sa difformité,
- ses dispositions joyeuses.--Il aimait les beaux-arts, et
- commandait des tableaux au Poussin.--Scarron devient à la mode,
- et est importuné par les visites.--Pourquoi la marquise de
- Sévigné ne voyait point Scarron.--Explication de la lettre de
- Scarron à madame Renaud de Sévigné.--Remarque sur le mot
- _précieuse_.--Cause de l'erreur des éditeurs de Scarron.
-
-
-A la fin de cette même année il y eut un événement inattendu dans la
-famille des Sévignés, qui probablement fut la cause de la longue et
-étroite liaison de la marquise de Sévigné avec une des femmes les plus
-justement célèbres de ce siècle, l'auteur de la _Princesse de Clèves_
-et de _Zaïde_.
-
-Madame de La Vergne épousa en secondes noces le chevalier Renaud de
-Sévigné, dont il a été fait mention précédemment[311]. Il paraît qu'en
-l'épousant elle lui donna l'usufruit de tous ses biens après sa mort.
-Ce mariage et les conditions du contrat ne plurent pas à mademoiselle
-de La Vergne; voici comme le gazetier Loret en parle dans sa feuille
-du 1er janvier 1651:
-
- Madame, dit-on, de La Vergne,
- De Paris, et non pas d'Auvergne,
- Voyant un front assez uni
- Au chevalier de Sévigni,
- Galant homme, et de bonne taille
- Pour bien aller à la bataille,
- D'elle seule prenant aveu,
- L'a réduit à rompre son vœu;
- Si bien qu'au lieu d'aller à Malte,
- Auprès d'icelle il a fait halte
- En qualité de son mari,
- Qui n'en est nullement marri,
- Cette affaire lui semblant bonne.
- Mais cette charmante mignonne
- Qu'elle a de son premier époux
- En témoigne un peu de courroux;
- Ayant cru, pour être fort belle,
- Que la fête serait pour elle;
- Que l'Amour ne trempe ses dards
- Que dans ses aimables regards;
- Que les filles fraîches et neuves
- Se doivent préférer aux veuves,
- Et qu'un de ces tendrons charmants
- Vaut mieux que quarante mamans.
-
- [311] Voyez ci-dessus, ch. XII, p. 180; ch. XIII, p. 187, et
- LORET, _Muse historique_, liv. II, p. 2.--GUY-JOLY, _Mémoires_,
- t. XLVII, p. 52.
-
-Mademoiselle de La Vergne, fille d'Aymar de La Vergne, gouverneur du
-Havre, auquel elle dut son éducation, avait près de dix-neuf ans
-lorsque sa mère se remaria[312]. Déjà elle-même était recherchée pour
-sa beauté et son esprit, et donnait de l'emploi aux poëtes. Ménage, qui
-lui avait enseigné le latin et l'italien, avait composé pour elle des
-vers qui valent beaucoup mieux que ceux qu'elle lui a inspirés
-lorsqu'elle fut devenue comtesse de La Fayette[313].
-
- [312] Conférez _Lettres_ de mesdames de Villars, de Coulanges, de
- la Fayette, et de Ninon de Lenclos, 1803, in-12, t. II, p.
- 3.--_Lettres de Sévigné_, t. I, p. 127 de la _Notice_
- SAINT-SURIN.--GROUVELLE, _Lettres de Sévigné_, t. I, p. CXVII.
-
- [313] MENAGII _Poemata_, éd. 3e, p. 320; 4e éd., p. 283; 7e
- édit., p. 272.
-
-L'abbé Costar, l'ami de Ménage, et aussi celui de Voiture et de Balzac,
-archidiacre du Mans, lieu de sa résidence, où il était recherché,
-autant à cause de ses bons dîners que de sa réputation de bel
-esprit[314], entretenait avec mademoiselle de La Vergne une
-correspondance suivie. Il lui envoyait les livres qu'il composait,
-comme à une des personnes dont il ambitionnait le plus le suffrage; il
-aimait à recevoir ses lettres. Dans une de celles qu'il lui écrit, il
-lui donne l'épithète d'_incomparable_[315]; dans une autre, il lui
-parle de l'extrême joie qu'il a de l'avoir revue si belle, si
-spirituelle, si pleine de raison. Ailleurs il lui demande «si elle
-jouit paisiblement de la chère compagnie de ses pensées et de celle de
-monsieur et de madame de Sévigné,» c'est-à-dire de celle de sa mère et
-de son beau-père, retirés alors avec elle dans leur château de
-Champiré, près de Segré, en Anjou[316]. La mère de mademoiselle de La
-Vergne mourut cinq ou six ans après avoir contracté ce second mariage,
-puisque la lettre de condoléance écrite au sujet de sa mort, par
-Costar, est adressée non à mademoiselle de La Vergne, mais à madame la
-comtesse de La Fayette. Or, mademoiselle de La Vergne ne fut mariée au
-comte de La Fayette qu'en 1655, et le recueil où cette lettre se trouve
-fut achevé d'imprimer le 1er mars 1657. C'est donc entre ces deux
-dates que Renaud de Sévigné devint veuf[317]; et c'est aussi à sa
-femme, et non à la marquise de Sévigné, qu'est adressée la lettre de
-Costar que Richelet a reproduite dans le _Recueil des plus belles
-Lettres françaises_[318].
-
- [314] _Ménagiana_, t. I, p. 283; t. II, p. 76; t. III, p. 296.
-
- [315] COSTAR, _Lettres_, 1657, in-4º, p. 547; _lettres_ 97, p.
- 540; _lettres_ 194, 548 et 549; _lettres_ 197-198.
-
- [316] _Ibid._, p. 545, 548 et 549; _lettres_ 196, 198.
-
- [317] COSTAR, _Lettres_, 1er recueil, t. I, p. 852, _lettre_
- 200.
-
- [318] _Ibid._, t. I, p. 892, _lettre_ 354.--RICHELET, _Recueil
- des plus belles Lettres françaises_, t. II, p. 515.
-
-Ces éclaircissements étaient nécessaires pour que la similitude des
-noms ne produisît pas la confusion des faits et des personnes.
-
-Ce n'est pas que Costar ne connût aussi la marquise de Sévigné: nous
-verrons bientôt qu'il partageait l'admiration qu'elle excitait; mais il
-était lié moins intimement avec elle qu'avec son amie. Celui dont on
-disait qu'il était le plus galant des pédants et le plus pédant des
-galants, devait moins plaire à la gaie et folâtre marquise de Sévigné
-qu'à la sérieuse et savante comtesse de La Fayette[319].
-
- [319] _Ménagiana_, t. II, p. 76.--TALLEMANT, t. IV, p. 98, 1re
- édit.; t. VII, p. 1-14, 2e édit.
-
-Si les lettres de Costar réclament une grande attention, à cause du
-manque de dates et de désignation précise des personnes auxquelles
-elles sont adressées, ici elles nous garantissent de l'erreur que
-pourrait nous faire commettre la ressemblance des noms. Il n'en est pas
-de même des lettres de Scarron publiées après sa mort: là se trouve
-précisément le genre de méprise contre lequel nous avons dû prémunir
-les lecteurs. L'éditeur qui le premier a publié les œuvres posthumes
-de Scarron a trouvé, parmi les papiers de ce poëte burlesque qui lui
-furent remis par d'Elbène, son ami, le brouillon ou la copie d'une
-lettre adressée à madame de Sévigné[320]. N'en connaissant pas la date,
-il s'est imaginé à tort qu'elle concernait la marquise de Sévigné, et
-il place son nom en tête. Cependant il est évident que cette lettre,
-comme celle de Costar que nous venons de mentionner, a été adressée à
-madame de Sévigné, femme du chevalier, et non à la marquise; et il est
-inutile pour le but que nous nous proposons, de la transcrire ici.
-
- [320] _Dernières Œuvres de_ SCARRON, 1669, in-12, t. I, p. 2
- de l'_Épître dédicatoire_, et p. 28; _ibid._, édit. de 1700, t.
- I, p. 16; _ibid._, édit. de 1737, in-18, t. I, p. 47.
-
-
-LETTRE DE SCARRON A MADAME RENAUD DE SÉVIGNÉ.
-
- «Madame,
-
-«Encore que je n'aie pas si souvent l'honneur de vous voir que quantité
-de beaux esprits et de beaux hommes, qui font si souvent chez vous de
-grosses assemblées, je vous prie de croire qu'il n'y a ni bel homme ni
-bel esprit qui vous honore tant que moi. Cela étant si vrai qu'il n'y a
-rien de plus vrai, je crois que vous m'obtiendrez de votre
-grande-duchesse une lettre pour le gouvernement du Havre, afin qu'il
-facilite notre gouvernement. Quand je dis votre grande-duchesse, je
-dirais aussi bien la mienne, si j'osais; mais je sais assez bien régler
-mon ambition pour un poëte. Vous ne serez pas aujourd'hui quitte avec
-moi pour une importunité; je vous prie de donner les placets que je
-vous envoie à M. de Barillon et à ceux de sa chambre qui sont connus de
-vous. Je baise humblement les mains à monseigneur de Sévigné, à
-mademoiselle de La Vergne, toute lumineuse, toute précieuse, toute,
-etc., et à vous, madame, à qui je suis de toute mon âme,
-
- «Madame,
-
- «Votre très-humble et très-affectionné serviteur,
-
- «SCARRON.»
-
-Comme on le voit par les dernières lignes, cette lettre a été écrite
-antérieurement au mariage de mademoiselle de La Vergne avec le comte de
-La Fayette; et alors madame de Sévigné, la marquise, n'avait point vu
-Scarron, quoique son mari fût fort lié avec lui et se plût dans sa
-société. Ainsi que nous le dirons par la suite, elle ne fit
-connaissance avec ce poëte qu'après être devenue veuve; mais nous ne
-devons pas différer les éclaircissements qui peuvent expliquer cette
-singularité.
-
-La maison de Scarron, toujours fréquentée par les nombreux admirateurs
-de l'esprit burlesque et bouffon, devint vers l'époque dont nous nous
-occupons le rendez-vous général des frondeurs. Gondi y allait souvent,
-et y menait tous ses amis; ceux du prince de Condé s'y réunissaient
-aussi, et nulle part on ne faisait des soupers où l'un fût plus à
-l'aise, où régnât une gaieté plus franche, mais en même temps plus
-licencieuse[321]. Scarron s'était rendu cher à la Fronde, en partageant
-son animosité contre Mazarin. Quoique pensionné par la reine, il n'en
-fut pas moins ardent à poursuivre le ministre par ses épigrammes et par
-ses satires. Le ressentiment d'auteur se joignait en lui à la malignité
-de l'homme de parti. Scarron avait dédié au cardinal Mazarin son poëme
-du _Typhon_, le premier qu'il ait composé dans le genre burlesque, et
-aussi le meilleur; le ministre n'y fit aucune attention. Scarron exhala
-son dépit dans une satire intitulée _la Mazarinade_[322], avec une
-telle violence, qu'il est difficile de comprendre comment un amas
-d'injures sans gaieté comme sans esprit, écrit dans le style le plus
-cynique, n'a pas révolté généralement les lecteurs de ce temps, de
-quelque parti qu'ils fussent. Bien loin de là, cette satire eut un
-succès prodigieux, non-seulement parmi le peuple, mais encore parmi les
-personnages de la Fronde de l'esprit le plus cultivé: tant il est vrai
-que les partis se plaisent à nourrir leur haine des plus grossiers
-aliments, et à se précipiter dans tous les excès quand ils entrevoient
-par là les moyens d'accroître ou d'accélérer leur vengeance. On dit que
-Mazarin lui-même, qu'un déluge de libelles plus virulents les uns que
-les autres avait trouvé impassible, ne put se contenir en lisant _la
-Mazarinade_, et qu'il ressentit vivement, et n'oublia jamais, les
-outrages qu'elle contenait[323].
-
- [321] SEGRAIS, _Œuvres_, t. II, p. 110, édit. de 1756
- in-12.--SCARRON, _Å’uvres_, t. I, p. 46.
-
- [322] SCARRON, _Å’uvres_, 1737, in-12, t. I, p. I-XIII.--JOLY,
- _Mémoires_, t. XLVII, p. 53.
-
- [323] SEGRAIS, _Mémoires_, t. II des _Œuvres_, p. 98 et 123.
-
-Scarron, devenu ainsi célèbre par son esprit, et encore plus par
-l'usage qu'il en faisait, était quelquefois invité chez les dames dont
-les maris étaient les habitués de ses réunions. Il se faisait
-transporter (car il ne pouvait marcher) chez la duchesse de
-Lesdiguières, chez la marquise de Villarceaux, la duchesse d'Aiguillon,
-mesdames de Fiesque, de Brienne, la marquise d'Estissac, mesdemoiselles
-de Hautefort, de Saint-Mégrin, d'Escars, la présidente de Pommereul. Il
-se montrait alors le plus réjouissant des causeurs; mais celles qui
-goûtaient le plus sa société n'osaient fréquenter ses réunions. Celui
-qui tolérait dans sa maison les désordres de sa propre sœur, qui
-même en plaisantait, et disait que le marquis de Tresmes lui faisait
-des neveux, non à la mode de Bretagne, mais à la mode du Marais[324],
-ne pouvait recevoir chez lui que des femmes qui avaient banni tous les
-scrupules de la pudeur. Aussi toutes celles que l'on y voyait étaient
-de cette sorte. C'était la célèbre Marion de Lorme, qui mourut dans le
-cours de cette année 1650[325]; la comtesse de la Suze, qu'on disait
-avoir changé de religion afin de ne voir son mari ni dans ce monde ni
-dans l'autre; Ninon de Lenclos, qu'il suffit de nommer, et que nous
-allons faire connaître plus particulièrement à nos lecteurs. A cette
-liste il faut ajouter encore quelques femmes auteurs: madame
-Deshoulières et la célèbre mademoiselle Scudéry.
-
- [324] _Vie de Scarron_, t. I de ses _Œuvres_, édit. de 1737;
- t. I, p. 41.--LA BEAUMELLE, _Mémoires de Maintenon_, t. I, p.
- 155.--SEGRAIS, _Mémoires anecdot._, t. II, p. 105.
-
- [325] LORET, _Muse historique_, liv. I, p. 22.
-
-En dépit de ses infirmités, du délabrement de sa fortune, des guerres
-civiles et des procès de famille, Scarron conservait sa gaieté, et les
-inclinations de sa jeunesse: il aimait les femmes, le vin, la bonne
-chère, la poésie et les beaux-arts. Assiégé sans cesse par tous les
-genres de souffrances, victime de tous les événements publics et
-privés, plus la nature et la destinée faisaient d'efforts pour
-l'accabler sous le poids des calamités, plus il semblait s'attacher à
-les narguer par son étonnant courage: non-seulement il les supportait,
-mais il ne paraissait pas même les ressentir. Stoïcien d'une nouvelle
-espèce, et bien plus véritablement tel que ceux qui dans l'antiquité se
-paraient de ce titre pompeux; bien plus vrai surtout, bien plus franc
-dans sa philosophie, il n'avait rompu avec aucun de ses goûts; et
-quoiqu'il perdît chaque jour les moyens de les satisfaire, il ne
-voulait pas reconnaître la nécessité d'y renoncer, tant qu'un souffle
-de vie lui restait pour éprouver les impressions du plaisir. Ainsi on
-apprend avec étonnement que, malgré la réduction qu'avaient éprouvé
-ses revenus, il continuait toujours à acheter des tableaux. Dans sa
-jeunesse, il avait cultivé la peinture avec assez de succès; il s'était
-trouvé (en 1634) à Rome avec le Poussin; et nous lisons dans les
-lettres de ce grand peintre que pendant la Fronde (en 1649-1650) il
-s'occupait à Rome de deux tableaux qui lui avaient été commandés par
-Scarron: l'un des deux devait représenter un sujet bachique[326].
-
- [326] NICOLAS POUSSIN, _Lettres_, 1824, in-8º, p. 297 et 317;
- _lettres_ en date du 7 février 1649, et du 29 mai 1650.
-
-La marquise de Sévigné, qui, bien loin d'être prude, a mérité le
-reproche d'avoir été un peu trop libre dans ses expressions, était
-cependant du nombre des jeunes femmes que la licence de Scarron et le
-cynisme de ses écrits effarouchaient. Il était d'ailleurs tellement
-difforme, qu'il dit dans plusieurs de ses lettres qu'on interdisait sa
-vue aux femmes enceintes; et, d'après les descriptions que nous avons
-de sa personne, il ne paraît pas que cette assertion fût seulement une
-plaisanterie, ni qu'elle eût rien d'exagéré. Enfin, une des femmes avec
-lesquelles Scarron se plaisait le plus était Ninon de Lenclos; et nos
-lecteurs seront, dans le chapitre suivant, instruits des motifs
-qu'avait la marquise de Sévigné pour éviter tous les lieux où elle
-pouvait se rencontrer avec cette femme, alors si scandaleusement
-célèbre.
-
-Quelques-unes de ces causes, ou peut-être toutes ces causes réunies,
-ont empêché longtemps la marquise de Sévigné non-seulement d'admettre
-Scarron dans sa société, mais même de le voir, quoique ce fût alors une
-mode de l'avoir vu, et que par ses difformités mêmes il fût devenu
-l'objet d'une curiosité que chacun s'empressait de satisfaire. C'est ce
-dont lui-même se plaint amèrement, quand il dépeint, dans une de ses
-épîtres, le campagnard qui dans Paris séjourne,
-
- Et, n'ayant rien à faire tous les jours,
- Lui rend visite avant l'heure du Cours,
- Comme on va voir un lion de la foire[327].
-
- [327] SCARRON, _Épître chagrine au maréchal d'Albret_,
- _Å’uvres_, 1737, t. I, p. 216.
-
-Madame Renaud de Sévigné, qui tenait chez elle des assemblées de beaux
-esprits, n'avait pas les mêmes motifs que la marquise pour éviter
-Scarron, et elle en avait plusieurs pour rechercher sa société. Aussi
-est-ce à elle qu'il s'adresse pour obtenir, par la lettre que nous
-avons transcrite, des recommandations pour le gouverneur du Havre,
-neveu de la duchesse d'Aiguillon, qu'il appelle sa grande-duchesse. Le
-placet pour le président Barrillon était probablement relatif au procès
-que Scarron perdit contre sa belle-mère, quelque temps après; et ce qui
-excuse en partie l'éditeur qui a le premier publié cette lettre, en
-1669, d'avoir cru qu'elle était adressée à la marquise de Sévigné,
-c'est que celle-ci était alors liée avec Barillon autant que, de son
-vivant, l'avait été madame Renaud de Sévigné[328]. Mais ce qui est dit
-à la fin de cette lettre sur mademoiselle de La Vergne aurait dû, avec
-un peu d'attention, lui faire apercevoir son erreur. Remarquons de
-quelle manière Scarron fait l'éloge de cette jeune personne, «toute
-lumineuse, dit-il, toute _précieuse_.» Ce mot _précieuse_ était alors
-la louange la plus grande que l'on pût faire d'une femme. C'est parmi
-les précieuses que se trouvaient les meilleures amies et les
-protectrices de Scarron: c'est dans les rangs des précieuses qu'il
-obtenait le plus de succès, car en tout genre les extrêmes se touchent.
-Depuis que le mot _précieuse_ a changé de signification, il n'a été
-remplacé par aucun autre. Dans son acception primitive il exprimait par
-un seul mot la grâce et la dignité des manières unies à la culture de
-l'esprit et aux talents, l'accord parfait du bon goût et du bon ton; en
-un mot, tout ce qui dans les hauts rangs de la société peut donner
-l'idée d'une femme accomplie. Tout cela se trouvait alors renfermé dans
-cette courte phrase: «C'est une précieuse.»
-
- [328] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 296; t. II, p. 394; t. VIII,
- p. 287, 299, 306, 363; t. IX, p. 464.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-1650.
-
- Le marquis de Sévigné devient amoureux de Ninon de Lenclos.--Le
- mari, le fils et le petit-fils de madame de Sévigné s'attachent à
- Ninon.--Nécessité de bien connaître les circonstances de sa vie
- pour éclaircir les faits qui se rattachent à celle de madame de
- Sévigné.--Époques de la naissance et de la mort de Ninon.--Trois
- périodes à distinguer dans sa longue vie.--Différences qui les
- caractérisent.--Fixité de ses principes.--Son inconstance en
- amour.--Sa constance en amitié.--Portrait de sa personne.--Noms
- de ses principaux amants.--Sa conduite envers les plus riches;
- elle les distingue en trois classes.--Jugement de Châteauneuf à
- son sujet.--Célébrée par les poëtes.--Épigramme du grand prieur
- de Vendôme contre elle.--Sa réplique.--Billet qu'elle donne à La
- Châtre.--Sa passion pour le marquis de Villarceaux.--Aventures de
- sa jeunesse.--Noms de ses premiers amants.--Admise d'abord dans
- la haute société du Marais.--Ses amours avec le duc de
- Châtillon.--Avec le duc d'Enghien.--Vers de Saint-Évremond à ce
- sujet.--Elle fait une maladie grave.--Mot qu'elle dit, croyant
- mourir.--Son trait d'espiéglerie envers Navailles.--Querelles
- produites par les passions qu'elle excite.--La reine régente veut
- la faire enfermer au couvent.--Réponse de Ninon à
- l'exempt.--Marque insigne de considération que lui donne le grand
- Condé.--Sa liaison avec Émery et les gens de finance.--Avec
- Coulon.--Avec d'Aubijoux.--Le comte de Vasse fait sa cour à la
- marquise de Sévigné, et est supplanté auprès de Ninon par le
- marquis de Sévigné.
-
-
-Un peu avant l'époque du mariage de madame de La Vergne, dont nous
-venons de parler, le cœur de madame de Sévigné fut contristé par un
-malheur dont elle semblait plus que toute autre femme devoir être
-préservée. Jeune, belle, mère de deux enfants charmants, dont l'un
-continuait le nom de l'ancienne famille dans laquelle elle était
-entrée, pleine d'esprit, d'attraits, de grâce et d'enjouement, quelle
-autre femme pouvait mieux qu'elle se flatter de captiver un époux
-qu'elle aimait, et dont ses actions et sa conduite devaient lui
-concilier la tendresse? Nous avons déjà remarqué qu'il n'en fut pas
-ainsi. Madame de Sévigné eut à supporter les fréquentes infidélités
-d'un homme qu'aucun sentiment de devoir ne retenait, et qui trouvait
-dans la vertu même de sa femme des motifs pour se livrer avec plus de
-sécurité à la vie licencieuse dont il avait contracté l'habitude; mais
-du moins le cœur n'était pour rien dans ces liaisons passagères, et
-l'obscurité de celles qui en subissaient la honte les avait dérobées
-jusqu'alors à la malignité publique, et peut-être même à la
-connaissance de celle qu'elles offensaient. Mais madame de Sévigné
-apprit enfin (nous dirons bientôt par qui) que son mari se trouvait
-engagé dans les liens de la plus dangereuse des beautés du jour, de
-celle qu'on ne pouvait se résoudre à quitter, même lorsqu'on n'en était
-plus aimé, et qui, tel qu'un souverain altier, avait le privilége
-d'enchaîner à sa suite, et de retenir à sa cour, ses favoris
-disgraciés. Elle sut que le marquis de Sévigné était devenu l'amant
-préféré de Ninon de Lenclos.
-
-Elle ne pouvait douter que cet attachement, trompant l'espoir de
-nombreux rivaux, allait être partout divulgué, et que personne
-n'ignorerait l'affront qu'elle se trouvait forcée de subir et la
-douleur qu'elle en ressentait.
-
-Ninon de Lenclos avait alors trente-quatre ans, et par conséquent dix
-ans de plus que madame de Sévigné; et non-seulement elle lui enleva le
-cœur de son mari, mais elle inspira une folle passion à son fils,
-fut aimée de son petit-fils, et fit ainsi subir dans la même famille,
-après sa jeunesse écoulée, l'influence de ses attraits et la puissance
-de ses séductions à trois générations successives. L'antiquité païenne
-eût été moins que nous surprise d'un fait aussi singulier, et moins
-embarrassée pour s'en rendre compte: elle n'eût pas manqué d'y voir un
-effet de la volonté des dieux, un résultat de la fatalité et du destin,
-un prodige de la mère des Amours. La superstition du moyen âge eût
-infailliblement expliqué la chose par le pouvoir du démon, par des
-conjurations et des sorcelleries. Quant à nous, rejetons d'un siècle
-qui repousse toute illusion, nous avons à faire connaître quels sont
-les enchantements naturels qui produisirent de tels effets, et nous ne
-pouvons y parvenir qu'en recherchant tout ce qui peut nous donner une
-idée exacte de la personne et du caractère de cette femme séduisante.
-
-Née le 15 mai 1616, et morte le 17 octobre 1705[329], Anne de Lenclos a
-vécu près de quatre-vingt-dix ans. Ornement de la fin du règne de Louis
-XIII, elle a brillé dans la régence, et a parcouru presque en entier le
-long règne de Louis XIV. Elle expira avant que les revers des dernières
-années de ce règne mémorable eussent terni la gloire du grand roi.
-Comme pour les personnes qui ont joui de l'existence dans toute sa
-durée, on doit distinguer dans sa vie trois phases différentes: la
-jeunesse, l'âge mûr, et la vieillesse. Mais pour Ninon de Lenclos,
-cette distinction ne suffit pas; elle n'est pas assez tranchée. On peut
-dire d'elle que dans les trois âges de sa longue carrière, par ses
-relations avec le monde, elle a été trois personnes différentes. Dans
-tous les temps l'histoire de sa vie se trouve mêlée avec celle de
-madame de Sévigné, à laquelle elle a survécu; aussi nous aurons souvent
-occasion de parler d'elle dans ces Mémoires. Nous dirons donc seulement
-ici ce qu'elle fut dans sa jeunesse et ce qu'elle a été depuis, jusqu'à
-l'époque où elle commença à se faire aimer du marquis de Sévigné.
-
- [329] Et non en 1706. Conférez _Hist. de la vie et des ouvrages
- de La Fontaine_, 3e édition, p. 448.--DE B*** (de Bret),
- _Mémoires sur la vie de Lenclos_, 1751, in-12.--DOUXMESNIL,
- _Mémoires et Lettres pour servir à l'Histoire de la vie de
- mademoiselle de Lenclos_, 1751.--VOLTAIRE, _Œuvres_, édit. de
- Renouard, t. XLIII, p. 470; _Dictionnaire Philosophique_, t.
- XXXV, p. 224.
-
-Mais il est impossible d'obtenir une image fidèle de cette femme
-extraordinaire dans un des divers périodes de sa vie, si on ne les
-compare pas entre eux; et rien ne peut mieux servir à établir d'une
-manière courte et précise les différences qui les caractérisent, que
-les noms mêmes par lesquels il fut d'usage de la désigner dans ces
-trois âges différents. Dans sa vieillesse, c'est, pour tout le monde,
-mademoiselle de Lenclos; madame de Sévigné elle-même ne la mentionne
-jamais alors que par ce nom, et elle en parle d'une manière conforme à
-la considération dont celle-ci jouissait parmi les femmes de la haute
-société, qui lui savaient gré de l'heureuse influence qu'elle y
-exerçait. Il en était de même parmi les hommes les plus graves, les
-plus élevés en dignités, qui s'honoraient d'être admis chez elle. Dans
-l'âge mûr, c'est Ninon de Lenclos, blâmée pour ses opinions en matière
-de religion, redoutée encore pour ses séductions, mais avec laquelle le
-monde s'habituait à compter; recherchée pour son esprit et son
-amabilité, et s'acquérant chaque jour de plus en plus l'estime
-générale, par la loyauté de son caractère et la sûreté de son commerce.
-Pour Saint-Évremond, pour les esprits forts et les libertins, comme on
-les appelait alors, c'est-à-dire les incrédules en religion, Ninon de
-Lenclos était à cette époque un sage, sous les atours des Grâces;
-c'était la moderne Léontium[330]. Dans sa jeunesse brillante et
-désordonnée, c'est pour ses nombreux adorateurs la charmante Ninon;
-mais le plus souvent, et surtout pour mademoiselle de Longueville, pour
-madame de Sévigné, pour toutes les dames de haut parage, pour le
-gazetier Loret, qui est leur parasite et leur écho, c'est la Ninon, la
-dangereuse Ninon, Ninon la courtisane[331].
-
- [330] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, 1753, in-12, t. V, p. 173.
-
- [331] LORET, _Muse historique_, liv. II, 1651, p. 14.
-
-Qu'on ne croie pas que ces différences aient été les résultats des
-changements et des modifications qu'éprouvent souvent les natures les
-plus fermes et les plus énergiques pendant le cours d'une longue vie.
-Le temps a bien pu altérer les attraits de Ninon de Lenclos, mais il
-n'a eu aucune prise sur ses principes et sur son caractère. Jamais
-femme ne s'est montrée sous ce rapport plus constante et plus d'accord
-avec elle-même. De bonne heure formée au scepticisme et à une sagesse
-toute mondaine par la lecture de Montaigne et de Charron, elle se
-montra éprise des charmes de la société. Elle se fit aimer de toutes
-les personnes qui lui en faisaient goûter les jouissances. Son âme
-s'abandonna tout entière à l'amitié; elle chérit toutes les vertus,
-perfectionna en elle toutes les qualités qui font naître ou consolident
-ce sentiment. Quant à l'amour, elle ne le considérait que comme un
-besoin des sens, auquel la nature n'a attaché le plus vif de tous les
-plaisirs que pour nous ôter la volonté de lui résister. Selon elle, ce
-besoin ne produit en nous qu'un penchant aveugle, qui n'est fondé
-sur aucun mérite de l'objet aimé, et qui n'engage à aucune
-reconnaissance[332]. Abandonnée à elle-même dès l'âge de quinze
-ans[333], son ardente constitution lui fit peut-être de cette
-licencieuse doctrine une nécessité; et le degré d'intensité avec lequel
-cette nécessité pesa sur sa vie explique toute la différence qu'on
-observe chez elle dans les trois périodes dont nous avons parlé. Dans
-le premier, elle fut dominée par ses désirs; dans le second, elle put
-composer avec eux; dans le dernier, elle s'en vit entièrement délivrée;
-et sa raison forte, pure et radieuse, débarrassée de l'obstacle qui
-l'offusquait, brilla dans toute sa clarté, et lui concilia tous les
-suffrages. Sa société fut alors recherchée par les femmes avec autant
-d'empressement que par les hommes.
-
- [332] L'abbé DE CHATEAUNEUF, _Dialogue sur la Musique des
- Anciens_, 1725.
-
- [333] DOUXMESNIL, _Mémoires et Lettres pour servir à l'Histoire
- de Ninon de Lenclos_, 1751, in-12, p. 6.
-
-Si dans l'effervescence de la jeunesse Ninon ne se fit aucun scrupule
-sur le nombre de ses amants, elle se montra pourtant très-délicate sur
-le choix. Tout ce qui était vulgaire, tout ce qui s'éloignait de cette
-politesse exquise, de cette élégance de manières dont elle avait
-contracté l'habitude, ne lui inspirait que du dégoût. Sous tous ces
-rapports, c'était une véritable _précieuse_. Mais, à part ces formes et
-ces apparences extérieures qui alors distinguaient fortement de la
-bourgeoisie les hautes classes de la société, Ninon n'était guidée dans
-ses liaisons amoureuses que par l'intérêt de ses plaisirs; et comme les
-sens que le cœur ne domine pas ont essentiellement besoin de
-variété, elle était dans ses amours d'une extrême légèreté. Non qu'elle
-eût recours aux perfidies ou aux infidélités: gardant toujours son
-indépendance quand elle voulait quitter un amant, elle lui déclarait
-ses intentions, et ne le traitait pas alors comme ami avec moins
-d'affection[334]. Mais il fallait qu'il se soumît, et cédât la place à
-son rival: ni soupirs, ni plaintes, ni gémissements, n'y pouvaient
-rien. S'il avait fait résistance, il aurait cessé d'être son ami et
-d'user du privilége de la voir. Il n'en était pas un que cette crainte
-ne retînt; tant cette femme enchanteresse savait captiver par les
-charmes de sa conversation, tant elle exerçait de puissance sur ceux
-qui l'approchaient[335]! D'ailleurs, le succès d'un rival n'empêchait
-pas qu'on eût l'espoir de le supplanter un jour, et en ne désertant pas
-la place, l'heureux moment du retour pouvait arriver, et arrivait
-quelquefois.
-
- [334] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. IV, p. 306, _lettres à
- Ninon_.--VOLTAIRE, _Lettres sur Ninon, Mélanges_, t. XLIII _des
- Œuvres_.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. IV, p. 420 à 423.
-
- [335] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques et complets_, 1829,
- in-8º, ch. XXXIV, t. IV, p. 420.--LA MESNARDIÈRE, _Poésies_,
- 1656, in-fol., p. 65.
-
-Afin d'attirer autour d'elle une cour nombreuse d'adorateurs assez
-fervents pour se montrer dociles à ses capricieux désirs, il n'était
-pas besoin qu'elle fît aucun effort: la nature y avait pourvu.
-
-Sa taille était grande et bien prise; toutes les parties de son corps,
-dans des proportions parfaites; la jambe fine, la main petite et
-potelée; les bras, le cou et la gorge admirables par leurs contours
-gracieux; la peau blanche, le teint légèrement coloré: elle avait cette
-sorte d'embonpoint modéré qui annonce une santé ferme et constante. Sa
-tête présentait un ovale régulier; ses cheveux étaient châtain brun;
-ses sourcils, noirs, bien séparés et bien arqués; ses yeux, grands et
-noirs, ombragés par de longues paupières, qui en tempéraient l'éclat.
-Son nez et son menton, bien modelés, étaient dans une harmonie parfaite
-avec le reste de ses traits; ses lèvres vermeilles, un peu saillantes
-et relevées vers les coins, et ses dents du plus bel émail, rangées
-avec une régularité remarquable, donnaient à sa bouche et à son sourire
-un attrait inexprimable[336]. Sa physionomie était à la fois ouverte,
-fine, tendre et animée. Quand rien ne l'affectait, et dans l'habitude
-de la vie, elle paraissait froide et indolente; mais au moindre objet
-qui faisait sortir son âme de cet état de repos, que la multiplicité de
-ses émotions semblait lui rendre nécessaire, toute sa personne
-paraissait transformée; ses traits se passionnaient, le son de sa voix
-allait au cœur; la grâce de ses gestes et de ses poses, l'expression
-de ses regards, tout en elle charmait les sens et excitait leur
-ardeur[337]. Parfaitement décente dans la manière de se vêtir, elle ne
-montrait de ses attraits que ce que la mode chez les femmes de mœurs
-sévères ne leur permettait pas de cacher. De riches habillements ne la
-couvraient jamais; ils étaient toujours de la plus élégante simplicité
-et de la plus exquise fraîcheur.
-
-Telle était Ninon. Quand Homère nous raconte l'arrivée d'Hélène à
-Troie, il dépeint non-seulement les jeunes guerriers, mais les
-vieillards, ravis à son aspect. L'influence de la beauté est générale,
-et l'âge même ne nous en garantit pas. Qu'on juge donc de l'impression
-que dut faire une femme telle que nous l'avons dépeinte, dans un siècle
-de galanterie et de volupté, à une époque où plaire aux dames et s'en
-faire aimer semblait être un des plus grands besoins, une des
-principales occupations de la vie! Tout ce qu'il y avait de beau, de
-brillant et d'illustre parmi les jeunes seigneurs de la cour, ceux même
-qui comptaient des conquêtes dans les rangs les plus élevés,
-s'empressèrent d'accroître le nombre des adorateurs de Ninon, et
-briguèrent ses faveurs. Dans le nombre on remarqua le jeune duc
-d'Enghien, depuis si célèbre sous le nom de grand Condé; le comte de
-Miossens, depuis maréchal d'Albret; le comte de Palluau, depuis
-maréchal de Clérambault; le marquis de Créqui, le commandeur de Souvré,
-le marquis de Vardes, le marquis de Jarzé, le comte de Guiche[338], le
-beau duc de Candale, Châtillon, le prince de Marsillac, le comte
-d'Aubijoux, Navailles, et plusieurs autres.
-
- [336] GÉDÉON TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 310 à
- 320, 1re édition; t. VII, p. 224 et 225, 2e
- édition.--DOUXMESNIL, _Mém. et Lettres_, p. 10.
-
- [337] DOUXMESNIL, _Mém. et Lettres_, p. 12.
-
- [338] SOMAIZE, _Grand Dictionnaire des Précieuses_, p. 53.
-
-Ninon jouissait d'un patrimoine modique, mais suffisant pour la rendre
-indépendante. L'intérêt n'eut aucune part à ses choix; et même dans le
-second période de sa vie elle s'abstint de rien accepter de ses amants
-ou de ses amis qui eût quelque valeur[339]. Mais dans sa jeunesse,
-moins prudente et moins réservée, elle ne se refusa pas à entraîner
-dans d'assez grandes prodigalités ceux que lui asservissait l'amour: il
-lui semblait que c'était là une preuve de plus de l'effet de ses
-charmes, dont elle se plaisait à essayer la puissance. Comme les
-despotes, qui ne croient pas régner s'ils n'abusent de leur pouvoir,
-c'est envers ceux qui étaient les plus disposés au faste et à la
-magnificence qu'elle se montrait plus difficile. Un de ses
-contemporains nous apprend qu'alors on distinguait les adorateurs de
-Ninon en trois classes: les payants, les martyrs, et les favoris. Mais
-bien souvent les payants n'arrivaient pas à être classés parmi les
-favoris; et lorsqu'ils devenaient exigeants, elle n'en voulait ni comme
-amis ni comme amants. Tallemant des Réaux rapporte dans ses Mémoires
-qu'à Lyon un nommé Perrachon, frère d'un avocat célèbre[340], en fut
-tellement épris, qu'il la pria d'accepter de lui une superbe maison,
-sans réclamer d'elle d'autre faveur que la permission de la voir
-quelquefois. Elle y consentit, et l'acte de donation se fit; mais
-Perrachon ayant manifesté d'autres intentions, elle lui rendit sa
-maison, et le congédia. Un nommé Fourreau, homme fort riche, grand
-gourmet, qui savait par elle-même qu'il ne devait rien espérer d'elle
-que le plaisir d'être admis dans sa société, ne s'exposa jamais à être
-traité comme Perrachon. Sa générosité fut sans bornes comme son
-désintéressement. Quand elle avait besoin de répandre quelques
-bienfaits ou d'acquitter quelques dépenses, elle tirait sur lui, comme
-sur un banquier, des billets au porteur, qui commençaient toujours par
-ces mots: «Fourreau payera,» et Fourreau payait toujours. Ce fut Ninon
-qui se lassa la première de faire payer Fourreau, et qui cessa de tirer
-sur lui[341].
-
- [339] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VII, p. 229, édit.
- in-12.--VOLTAIRE, _Lettres sur Lenclos_, t. XLIII.
-
- [340] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, 1834, in-8º, t. IV,
- p. 114; ou t. VII, p. 229, in-12. Voyez, sur Perrachon l'avocat,
- _le Faux satirique puni_; Lyon, 1696, in-8º.
-
- [341] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 315; ou t.
- VII, p. 230, édit. in-12.--SCARRON, _Épître à Fourreau_,
- _Å’uvres_, t. VIII, p. 131.
-
-Ceux qu'on nommait ses martyrs se trouvaient dans les rangs de ses amis
-les plus chéris, de ceux pour lesquels elle ne connaissait pas
-l'inconstance, de ceux qui ne la quittaient presque jamais et dont la
-société lui était nécessaire, mais qui cependant se trouvaient
-malheureux par la contemplation de ses appas et auraient voulu avoir
-part à ses faveurs. On remarquait parmi eux Saint-Évremond,
-Regnier-Desmarais, la Mesnardière et le gentil et spirituel Charleval.
-Elle se plaisait tant avec ce dernier, qu'il eut toujours l'espoir de
-la fléchir, sans que jamais elle lui ait rien accordé. Mais quoiqu'elle
-ne demandât point dans ses amants les qualités qui rendirent le marquis
-de Soyecour si fameux dans les annales de la galanterie[342], cependant
-elle ne put jamais se résoudre à essayer d'un homme dont Scarron, en
-faisant allusion à la délicatesse de son corps et à la finesse de son
-esprit, disait qu'il avait été nourri par les Muses avec du
-blanc-manger et du blanc de poulet; ce qui ne l'empêcha pas de vivre
-jusqu'à l'âge de quatre-vingt ans[343]. Tallemant des Réaux nomme
-encore au nombre des martyrs de Ninon le comte de Brancas, et un jeune
-homme nommé Moreau, fils du lieutenant civil, remarquable par les
-agréments de sa figure et de son esprit; il faillit succomber à l'excès
-de sa passion pour Ninon.
-
-Quelques-uns de ceux qui composaient le cortége habituel de Ninon ne
-supportaient pas aussi patiemment ses refus, et n'acceptaient point le
-martyre; alors ils cessaient de vouloir être comptés au nombre de ses
-amis, lorsqu'ils avaient perdu l'espoir de parvenir dans les rangs de
-ses favoris. Tel fut le grand prieur de Vendôme, qui, désespérant de
-l'emporter sur ses rivaux, se retira en lui faisant remettre ce
-quatrain injurieux:
-
- Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,
- Je renonce sans peine à tes faibles appas;
- Mon amour te prêtait des charmes,
- Ingrate, que tu n'avais pas.
-
-Elle lui renvoya sur-le-champ son quatrain ainsi parodié:
-
- Insensible à tes feux, insensible à tes larmes,
- Je te vois renoncer à mes faibles appas:
- Mais si l'amour prête des charmes,
- Pourquoi n'en empruntais-tu pas[344]?
-
- [342] BRET, p. 94.
-
- [343] VIGNEUL DE MARVILLE (Bonaventure d'Argonne), _Mélanges
- d'Histoire et de Littérature_, t. II, p. 243.
-
-L'abbé de Châteauneuf a dit de Ninon que ses amants n'avaient pas de
-plus dangereux rivaux que ses amis, parce qu'en effet on savait que
-personne ne pouvait fixer son inconstance. Tout le monde connaît la
-singulière précaution que prit avec elle La Châtre, colonel général des
-Suisses, son amant favorisé. Il se voyait obligé de partir pour
-l'armée: dans un moment où le regret d'une séparation le rendait
-l'objet des plus tendres caresses, il demanda à son amante de lui
-signer un billet par lequel elle promettait de lui être fidèle jusqu'à
-son retour. A peine La Châtre fut-il parti, que Ninon choisit un autre
-amant; et dans le moment même de son infidélité, la promesse qu'elle
-avait faite lui revenant en mémoire, elle ne put s'empêcher de s'écrier
-en riant: «Ah! le bon billet qu'a La Châtre!» L'amant favorisé demanda
-à Ninon l'explication de ces paroles; elle la lui donna. Il raconta la
-chose; ce qui, dit Saint-Simon, accabla La Châtre d'un ridicule qui
-gagna jusqu'à l'armée[345].
-
- [344] BRET, p. 24 et 25.
-
- [345] SAINT-SIMON, _Mémoires_, édit. 1829, t. IV, p.
- 320.--BUSSY-RABUTIN, _Œuvres mêlées_, t. III des _Mémoires_,
- p. 264.--_Discours de Bussy à ses Enfants_, 1694, p. 161.
-
-Cette humeur volage de Ninon laissait de l'espérance à tous ses
-poursuivants, surtout aux amis qui étaient toujours là pour en
-profiter. Ainsi, aucun des martyrs ne désespérait de pouvoir passer
-dans la classe des favoris. D'ailleurs elle-même les encourageait dans
-cet espoir, non par coquetterie, non par calcul, mais parce qu'en effet
-elle n'était jamais certaine de ses propres dispositions. A ceux de ses
-plus intimes amis qui la pressaient trop vivement, elle disait souvent:
-«Attends mon caprice.» Ses liaisons amoureuses n'étaient en effet à ses
-yeux que des caprices des sens. Interrogée sur le nombre de ses amants,
-Tallemant des Réaux lui a entendu répondre: «J'en suis à mon
-dix-huitième caprice. J'en suis à mon vingtième caprice[346].»
-
-On conçoit facilement tout ce qu'un tel mode d'existence donnait
-d'activité à cette jeunesse qui entourait Ninon et composait ses
-cercles; combien sa seule présence excitait le désir de plaire; combien
-on calculait avec impatience la durée de ses caprices, et comment celui
-qui parvenait à la tenir plus longtemps engagée semblait, en quelque
-sorte, faire tort à tous les autres.
-
-J'ai dit que le sentiment n'avait aucune part aux liaisons amoureuses
-de Ninon; il faut cependant admettre une exception à cette assertion,
-mais une seule exception dans tout le cours de sa vie. Une seule fois
-Ninon connut l'amour, ses peines, ses anxiétés, ses emportements, ses
-jalousies. Le marquis de Villarceaux fut le seul qui sut lui inspirer
-une passion forte et durable, peut-être parce qu'il fut pour elle
-l'amant le plus passionné, celui dont le cœur était le plus
-véritablement épris. Les familiarités de Ninon avec ses amis donnèrent
-à Villarceaux de telles craintes, lui occasionnèrent tant de jalousie,
-qu'il en tomba malade[347]. La douleur de Ninon fut alors excessive; et
-pour qu'il ne doutât pas de ses intentions de se consacrer uniquement à
-lui, elle coupa ses beaux cheveux, et les lui envoya. Il fut si
-vivement touché de cette marque de tendresse, qu'il guérit.
-Villarceaux, pour mieux s'assurer de sa précieuse conquête, l'emmena en
-Normandie, dans le château de Varicarville, son ami. Ninon amoureuse,
-Ninon se consacrant à un seul homme, fut un désappointement des plus
-violents pour toute cette brillante jeunesse dont elle faisait les
-délices, pour toutes les sociétés dont elle était l'âme. Ce fut à cette
-époque que Saint-Évremond lui adressa cette jolie élégie où, après lui
-avoir rappelé ses triomphes sur le duc de Châtillon et le duc
-d'Enghien, il tâche de lui faire honte de son asservissement actuel, et
-où il lui rappelle ses propres maximes:
-
- Écoutez donc un avis salutaire,
- Sachez de moi ce que tous devez faire.
- Un dieu chagrin s'irrite contre vous:
- Tâchez, Philis, d'apaiser son courroux.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Il faut brûler d'une flamme légère,
- Vive et brillante, et toujours passagère;
- Être inconstante aussi longtemps qu'on peut:
- Car un temps vient que ne l'est pas qui veut[348].
-
- [346] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 314; ou t. VII, p. 229,
- édit. in-12.
-
- [347] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, 1834, in-8º, t. IV,
- p. 318; ou t. VII, p. 232, édit. in-12.
-
- [348] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. II, p. 92, édit. de 1753.
-
-Mais la passion de Ninon pour Villarceaux date de l'année 1652, et est
-ainsi postérieure de deux ans au choix qu'elle fit de Sévigné. Ceci me
-rappelle qu'il est nécessaire à mon sujet de raconter ce qu'on sait de
-cette femme célèbre antérieurement à cette époque, et de reprendre
-l'ordre chronologique des faits qui la concernent, que le désir de la
-faire connaître à mes lecteurs m'a fait abandonner. A cet égard, les
-Mémoires de Tallemant des Réaux me serviront de guide. Il dit que
-Villarceaux avait été le dernier amant de Ninon; il est donc évident
-qu'il écrivait à l'époque même de cette liaison, et il nous fournit un
-des témoignages les plus rapprochés des faits qu'il raconte.
-
-Ninon était encore très-jeune lorsque son père, M. de Lenclos,
-gentil-homme de Touraine de la suite du duc d'Elbeuf, fut forcé de
-sortir de France pour avoir tué en duel le comte de Chabans, d'une
-manière peu honorable[349], Lenclos jouait fort bien du luth[350], et
-communiqua ce talent à sa fille. C'était son seul enfant, et il avait
-pris plaisir à la former. Elle fit de si grands progrès dans la
-musique, et dansait la sarabande avec tant de grâce, qu'elle fut, avec
-sa mère, invitée dans les cercles les plus brillants du Marais; et dans
-un âge aussi précoce elle se fit déjà remarquer par la vivacité de son
-esprit. Son père, homme d'une vie peu réglée, lui avait inculqué des
-principes conformes à ceux qu'il avait lui-même adoptés. Sa mère,
-nommée Abra Raconis, demoiselle de l'Orléanais, était au contraire
-très-pieuse, et avait cherché à inspirer à sa fille des sentiments
-semblables aux siens, et à combattre, autant qu'il était en elle, les
-effets de l'éducation paternelle; mais ce fut en vain; la fougue des
-sens entraînait la jeune Ninon, et l'empêchait d'écouter les sages
-conseils d'une mère que pourtant elle chérissait tendrement.
-
- [349] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VII, p. 225, édit.
- in-12; t. V, p. 202, édit. in-8º.
-
- [350] Conférez TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 225--DOUXMESNIL,
- _Mém. et Lettres_, p. 4.--VOLTAIRE, _Mélanges_, t. XLIII, p. 48.
-
-Saint-Étienne, capitaine des chevau-légers, homme d'une bravoure
-extraordinaire, qui ne dut sa fortune qu'à son épée, fut le premier
-amant de Ninon[351]. Il s'était présenté pour l'épouser, et la
-séduisit. Si l'on s'en rapporte à Segrais et à Voltaire[352], il
-paraîtrait que le cardinal de Richelieu en voyant la jeune Ninon ne put
-s'empêcher de ressentir des désirs. Saint-Étienne aurait été son
-intermédiaire; il portait les billets que l'Éminence adressait à Ninon,
-et rapportait les réponses. «Ce fut la seule fois, dit Voltaire,
-qu'elle se donna sans consulter son goût.» Cette assertion n'est
-peut-être pas exacte, même en supposant que l'anecdote soit véritable.
-Voltaire a négligé de rappeler les dates; et il a cru que lorsque Ninon
-fut en âge de pouvoir inspirer de l'amour, Richelieu approchait du
-terme de sa vie: le goût de l'antithèse a fait dire à Voltaire que
-Ninon avait eu les dernières faveurs de ce grand ministre, et qu'elle
-lui avait accordé ses premières. Mais il n'a pas fait attention qu'en
-1632, lorsque Ninon avait seize ans, Armand de Richelieu n'en avait que
-quarante-sept; il était donc encore alors dans la force de l'âge, et
-tout le monde sait qu'il avait une fort belle figure. Voltaire ajoute
-que Richelieu fit à Ninon une pension de deux mille livres. Elle
-comptait au nombre de ses amis plusieurs créatures du cardinal[353]; et
-peut-être une pension généreusement accordée sur leur sollicitation
-par le ministre pour cette jeune et noble orpheline, peu favorisée par
-la fortune, a-t-elle donné lieu à la supposition d'une liaison qui
-n'exista point. Le récit du comte de Chavagnac est plus obscur et plus
-invraisemblable encore que celui de Voltaire; il le tenait de son
-frère, qui avait été l'amant de Marion de Lorme. Ce fut Marion de
-Lorme, selon Chavagnac, que Richelieu chargea d'offrir à la jeune Ninon
-cinquante mille écus pour prix de ses faveurs; et Ninon, qui depuis la
-mort de Cinq-Mars vivait avec un conseiller au parlement, refusa,
-dit-on, l'offre magnifique du cardinal[354].
-
- [351] LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_, t.
- XII, p. 442.--TALLEMANT, _Historiettes_, t. IV, p. 31; ou t. VII,
- p. 225, édit. in-12.
-
- [352] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, t. II des _Œuvres_, p.
- 133.--VOLTAIRE, _Œuvres_, édit. de Renouard, t. XLIII, p. 463.
-
- [353] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VII, p. 232 et 236,
- édit. in-12.
-
- [354] CHAVAGNAC (Gaspard), _Mémoires_, 1699, in-12, t. I, p.
- 57.--_Ibid._, 3e édit., 1701, in-12.--BRET, p. 24 et 28.
-
-Quoi qu'il en soit de ces assertions diverses et contradictoires, il
-est certain que s'il a existé une liaison entre Richelieu et Ninon,
-elle fut longtemps ignorée. Tallemant des Réaux, qui se montre
-très-bien instruit des anecdotes scandaleuses de son temps, et prend
-plaisir à les raconter, dans le long article qu'il a consacré à Ninon
-ne nous dit rien de sa liaison avec le cardinal de Richelieu; et il
-nous apprend que le chevalier de Rarai succéda à la passion qu'elle
-avait eue pour Saint-Étienne. Ce Rarai ou Raré nous paraît être le même
-personnage que Scarron a mentionné dans sa légende des eaux de Bourbon:
-
- Raré, cet aimable garçon[355],
- Lequel a si bonne façon?
-
- [355] SCARRON, _Å’uvres_, t. I, p. 18.--TALLEMANT, t. VII, p.
- 225, édit. in-12; ou t. IV, p. 310.
-
-Le chevalier de Raré était le fils de madame de Raré, gouvernante des
-filles de Gaston, duc d'Orléans; il fut tué le 17 août 1655, au siége
-de Condé. S'il n'y a pas confusion de deux personnages du même nom ou
-de la même famille, Raré aurait été de la maison de Grignan; et la
-femme qu'il épousa, et dont il eut au moins un enfant, devrait être
-comptée au nombre des amies de madame de Sévigné, car elle est souvent
-mentionnée dans sa correspondance[356].
-
- [356] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 466.--MONTPENSIER, t. XLI, p.
- 313.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 401, édit. de Monmerqué; t.
- VII, p. 142, édit. de G. de S.-G. (_lettre_ en date du 31 juillet
- 1680).--SAINT-SIMON, _Mém._, t. VIII, p. 154. Sur les de Lancy,
- marquis de Rarai, cousins maternels de mademoiselle de Sévigné,
- voyez la troisième partie de ces _Mémoires_, p. 133.
-
-Il paraît, d'après une circonstance peu importante rapportée par
-Tallemant des Réaux[357], qu'à l'époque de son intrigue avec Raré,
-Ninon était surveillée de près par sa mère; ce qui prouverait qu'elle
-avait été bien précoce en ses amours, puisqu'il est certain qu'elle
-perdit sa mère en 1630, avant d'avoir atteint l'âge de quinze ans. La
-douleur qu'elle ressentit fut si vive, que le lendemain même de cette
-perte fatale elle alla se jeter dans un couvent, et annonça l'intention
-d'y rester[358]. Cette résolution ne dura pas. Son père mourut l'année
-suivante, âgé de cinquante ans. Ainsi à quinze ans Ninon se trouva
-maîtresse de sa fortune et de ses actions. Elle sortit du couvent, et
-reprit facilement le goût du monde.
-
- [357] TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 226, édition in-12; t. IV,
- p. 312, édition in-8º.
-
- [358] TALLEMANT DES RÉAUX, _ibid._--BRET, p. 40.--DOUXMESNIL, p.
- 6.--SCARRON, _Épître à Sarrazin_, t. VIII, p. 98, édit. de 1737.
-
-La jeune orpheline fut d'abord accueillie avec empressement dans toutes
-les sociétés du Marais où elle avait été reçue du vivant de sa mère.
-Scarron, qui habitait aussi ce quartier du monde élégant, et qui d'un
-petit abbé au teint frais, à la taille svelte et bien prise, beau
-danseur, habile musicien, était devenu, par l'horrible maladie qui
-l'avait défiguré, l'objet de la pitié de ce même monde où il avait
-autrefois brillé, nous apprend, dans une de ses épîtres, quelles
-étaient les dames qui présidaient aux cercles où Ninon était admise, et
-qui toutes demeuraient dans ce quartier. C'étaient la princesse de
-Guéméné, la duchesse de Rohan, la marquise de Piennes, la maréchale de
-Bassompierre; mesdames de Maugiron, de Villequier, de Blerancourt, de
-Lude, de Bois-Dauphin (Souvré), la marquise de Grimault[359]. Plusieurs
-des femmes que nous venons de nommer étaient loin d'être
-irréprochables; cependant toutes blâmèrent sévèrement la conduite de la
-jeune Ninon, et s'accordèrent à ne plus la recevoir chez elles. Les
-sociétés de Ninon en femmes se trouvèrent donc réduites à Marion de
-Lorme[360], qui avait été célèbre par sa beauté et le scandale de sa
-vie; à la comtesse de la Suze, et à quelques autres _précieuses_ qui
-avaient secoué le joug de l'opinion.
-
- [359] SCARRON, _Œuvres_, t. VIII, p. 28.--CONRART, _Mém._, t.
- XLVIII, p. 81.
-
- [360] SCARRON, _Adieu au Marais et à la place Royale_, t. VIII,
- p. 33.
-
-Ce fut lors de son inclination pour Coligny, marquis d'Andelot, depuis
-duc de Châtillon[361], que Ninon jeta le masque et bannit toute
-contrainte. Cette conquête lui acquit dans tout Paris une célébrité qui
-s'était auparavant renfermée dans le cercle des sociétés dont elle
-faisait le charme. Avant cette époque, le secret de ses amours avait
-été si bien gardé, que l'on crut généralement que Châtillon avait été
-sa première inclination. Cette croyance était celle de Saint-Évremond,
-qui lui rappelle à elle-même cet accord ravissant de deux êtres qui
-aiment pour la première fois:
-
- Ce beau garçon dont vous fûtes éprise
- Mit dans vos mains son aimable franchise[362].
- Il était jeune, il n'avait point senti
- Ce que ressent un cœur assujetti:
- Et jeune encore, vous ignoriez l'usage
- Des mouvements qu'excite un beau visage;
- Vous ignoriez la peine et le plaisir
- Qu'ont su donner l'amour et le désir.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Jamais les nœuds d'une chaîne si sainte
- N'eurent pour vous ni force ni contrainte;
- Une si douce et si tendre amitié
- Ne vit jamais un tourment sans pitié;
- Les seuls soupirs que l'amour nous envoie
- Furent mêlés à l'excès de la joie,
- Et les plaisirs sans cesse renaissants
- Remplirent l'âme et comblèrent les sens[363].
-
- [361] CHAVAGNAC, _Mémoires_; Besançon, 1699, in-12, t. I, p. 57
- et 105.--BUSSY, _Mém._, t. I, p. 82.
-
- [362] Ce mot veut dire liberté, indépendance, dans le langage de
- ce temps; on pourrait en citer cent exemples.
-
- [363] SAINT-ÉVREMOND, t. II, p. 88.
-
-L'illustration d'une grande naissance était un des moindres avantages
-qui distinguaient Gaspard de Châtillon. Sa belle taille, son air noble,
-fier et doux, son teint frais et animé, ses grands yeux noirs et
-brillants, son esprit enjoué, son caractère complaisant, ses manières
-élégantes et polies, le rendaient un des hommes les plus séduisants de
-son temps. Renommé pour sa valeur dans les combats, il promettait à la
-France un grand capitaine, lorsqu'il fut tué dans la guerre de la
-Fronde, à l'attaque du pont de Charenton[364].
-
- [364] CHAVAGNAC, _Mémoires_, t. I, p. 195.
-
-A Châtillon succéda Miossens, depuis maréchal d'Albret; ce Miossens,
-dit Scarron,
-
- . . . . . . . aux maris si terrible,
- Ce Miossens à l'amour si sensible,
- Mais si léger en toutes ses amours,
- Qu'il change encore, et changera toujours[365].
-
- [365] SCARRON, _Épître chagrine_ ou _Satire_ II, t. VIII, p. 206.
-
-C'est Miossens[366], Charleval et d'Elbène que Tallemant accuse d'avoir
-le plus contribué à inspirer à Ninon ces principes épicuriens et
-irréligieux dont elle faisait profession dans sa jeunesse, et qu'elle
-mettait en pratique. Nous avons déjà fait mention de Charleval.
-D'Elbène fut d'abord capitaine-lieutenant des chevau-légers, puis
-chambellan de Gaston, duc d'Orléans. Il était connu par l'originalité
-de son esprit et son insouciance pour les affaires; et il vécut toute
-sa vie de ses dettes, comme un autre de ses revenus[367]. C'est
-Miossens qui, par son faste, donna le plus d'éclat aux déréglements de
-Ninon. Cependant il fut promptement supplanté près d'elle par le jeune
-duc d'Enghien (depuis le grand Condé), tout resplendissant alors des
-premiers lauriers de la victoire. C'est ce que Saint-Évremond rappelle
-encore à Ninon dans la pièce de vers que nous avons déjà citée:
-
- Un maréchal, l'ornement de la France,
- Rare en esprit, magnifique en dépense,
- Devint sensible à tous vos agréments,
- Et fit son bien d'être de vos amants.
- Ce jeune duc qui gagnait des batailles,
- Qui sut couvrir de tant de funérailles
- Les champs fameux de Norlingue et Rocroi,
- Qui sut remplir nos ennemis d'effroi,
- Las de fournir des sujets à l'histoire,
- Voulant jouir quelquefois de sa gloire,
- De fier et grand rendu civil et doux,
- Ce même duc allait souper chez vous.
- Comme un héros jamais ne su repose,
- Après souper il faisait autre chose;
- Et sans savoir s'il poussait des soupirs,
- Je sais au moins qu'il aimait ses plaisirs[368].
-
- [366] TALLEMANT, _Historiettes_, t. IV, p. 315; ou t. VII, p.
- 230; t. V, p. 293; ou t. IX, p. 158.--DE LA CHESNAYE DES BOIS,
- _Dictionnaire de la Noblesse_, t. X, p. 143.--BRET, _Vie de
- Ninon_, p. 23.
-
- [367] LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_, t. VI,
- p. 14.--RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 56.--CHAPELLE et BACHAUMONT, p.
- 7 de l'éd. 1755.--_Lettre de Ninon à S.-Évremond_, dans
- DOUXMESNIL, p. 194.
-
- [368] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. II, p. 89 et 90.
-
-Ce fut peu de temps après sa liaison avec le duc d'Enghien, à l'âge de
-vingt-deux ans, c'est-à-dire en 1638, que Ninon de Lenclos fit une
-longue maladie, qui la conduisit aux portes du tombeau. Elle crut sa
-fin prochaine; entourée de ses nombreux amis et songeant à la brièveté
-de la vie, elle dit à toute cette jeunesse qui s'affligeait de la
-perdre: «Hélas! je ne laisse au monde que des mourants.»
-
-Elle se rétablit, et quand sa convalescence fut terminée, elle reparut
-dans le monde plus belle encore qu'elle n'était avant sa maladie. Elle
-reprit son genre de vie habituel, et devenue plus hardie elle se montra
-plus gaie, plus folâtre que dans sa première jeunesse. Ses liaisons
-avec le marquis de Jarzé et le chevalier de Méré datent de cette
-époque[369].
-
- [369] MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 196, _lettre_ 88.--MORÉRI, t.
- VII, p. 479.
-
-Ninon fit, en 1648, un voyage à Lyon déguisée en homme, et courant la
-poste à franc étrier pour atteindre ce beau Villars, que sa mine
-héroïque fit surnommer Orondate[370]. Elle le quitta ou en fut
-quittée, et alla se renfermer au couvent. Elle plut aux religieuses par
-son enjouement, et le cardinal-archevêque de Lyon lui rendit de
-fréquentes visites. Peut-être, d'après les dispositions à la retraite
-qu'elle semblait montrer, conçut-il l'espérance de lui faire changer de
-conduite, et de la ramener à la religion par ses raisonnements et ses
-pieuses exhortations; mais cette tâche était difficile. Du Plessis de
-Richelieu, cardinal-archevêque de Lyon, était le frère aîné du
-ministre, et autant il le surpassait en vertus et en piété, autant il
-lui était inférieur par l'esprit et les talents[371].
-
- [370] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 313; ou t.
- VII, p. 228, édit. in-12. Le beau Villars était le père du
- maréchal.
-
- [371] TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 228.--_Biographie
- universelle_, t. XXXVIII, p. 33.
-
-Ninon revint à Paris, et signala son retour par une aventure dont la
-singularité piquante devint pendant quelques jours l'objet des
-entretiens de toutes les sociétés de la capitale avides de scandale.
-Navailles, qui fut depuis créé duc et maréchal de France, était un des
-plus jolis hommes et un des mieux faits de son temps. Ninon ne l'avait
-jamais vu. Elle se promenait au Cours, et aperçut le maréchal de
-Gramont qui faisait approcher de lui un cavalier. Celui-ci descendit de
-cheval, et monta dans la voiture du maréchal. Ce cavalier était
-Navailles. Ninon, après l'avoir considéré attentivement, lui fit dire
-qu'à la sortie du Cours elle désirait lui parler. Navailles se rendit
-avec empressement à cette invitation. Ninon le fait monter dans son
-carrosse, l'emmène, lui fait servir un bon souper, et le conduit
-ensuite elle-même dans une chambre à coucher élégamment ornée; puis
-elle lui dit de se mettre au lit, lui fait espérer qu'il aura bientôt
-compagnie, et se retire. Navailles s'était ce jour-là levé de
-très-bonne heure pour chasser, et il avait passé la plus grande partie
-de la journée à cet exercice violent: cependant la délicieuse attente
-de la promesse qui lui avait été faite le tint longtemps éveillé; mais
-la fatigue qu'il avait éprouvée, la mollesse de sa couche, le firent
-enfin succomber au sommeil. Ninon entre doucement dans sa chambre, et
-emporte ses habits. Le lendemain de grand matin, revêtue de l'uniforme
-du dormeur, l'épée au côté, le chapeau à plumet enfoncé sur la tête, la
-folle femme s'approche du lit où reposait Navailles, profondément
-endormi; elle frappe du pied la terre, et prononce des paroles de mort
-et de vengeance. Navailles se réveille en sursaut, s'imaginant que
-c'est un rival qui veut l'assassiner. «Point de surprise, dit-il, au
-nom de Dieu point de surprise! je suis homme d'honneur, et je vous
-donnerai satisfaction.» Ninon ôte le chapeau qui lui couvre la tête,
-laisse les longs flots de ses beaux cheveux retomber sur ses épaules,
-et éclate de rire. Ce nouveau caprice ne subsista pas aussi longtemps
-que Navailles aurait dû l'espérer, d'après d'aussi heureux
-commencements; il dura encore trois mois: au bout de ce temps Navailles
-se vit forcé, non sans de douloureux regrets, de céder la place à un
-successeur[372].
-
- [372] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 312; ou t.
- VII, p. 227, édit. in-12.
-
-Le nombre des poursuivants de Ninon augmentait en raison de sa
-célébrité; et l'émulation que l'ardeur de lui plaire excitait souvent
-entre tant de rivaux amenait des altercations, dont elle avait bien de
-la peine à prévenir les suites dangereuses. C'est ce que Scarron a
-exprimé à sa manière burlesque et cynique dans ses _Adieux au_
-_Marais_, où il parle de toutes les beautés célèbres de ce quartier de
-Paris[373]:
-
- Adieu, bien que ne soyez blonde,
- Fille dont parle tout le monde,
- Charmant esprit, belle Ninon.
- La maîtresse d'Agamemnon
- N'eut jamais rien de comparable
- A tout ce qui vous rend aimable,
- Était sans voix, était sans luth,
- Et mit pourtant les Grecs en rut:
- Tant est vrai que fille trop belle
- N'engendre jamais que querelle.
-
- [373] SCARRON, _Å’uvres_, 1737, t. VIII, p. 32.
-
-Cependant la vie licencieuse de Ninon et le trouble qu'elle portait
-dans les familles, peut-être aussi un zèle vrai et désintéressé pour le
-maintien des bonnes mœurs, suscitèrent contre elle un parti nombreux
-et puissant. On s'adressa à la reine-mère pour faire cesser un scandale
-qu'elle avait, dit-on, trop longtemps toléré. Ninon était _demoiselle_,
-c'est-à-dire noble de naissance; et comme telle, selon les mœurs et
-les habitudes de ce temps, placée sous la surveillance de l'autorité;
-elle se trouvait, plus qu'une simple bourgeoise, obligée de se
-conformer aux volontés de la cour. La reine lui envoya l'ordre de se
-retirer dans un couvent. Un exempt fut chargé de l'exécution du cette
-lettre de cachet. Ninon, à qui il la présenta, la lut, et remarqua
-qu'on n'y avait désigné aucun couvent particulier. «Monsieur, dit-elle
-à l'exempt, puisque la reine a tant de bontés pour moi que de me
-laisser le choix du couvent où elle veut que je me retire, je choisis
-celui des grands Cordeliers[374].» L'exempt, stupéfait, ne répliqua
-rien, et on alla porter cette réponse à la reine, qui, selon
-Saint-Simon et Chavagnac, la trouva si plaisante qu'elle laissa Ninon
-en repos[375]; mais, selon des récits plus vraisemblables, cette
-affaire se passa tout autrement. Des amis puissants de Ninon, les ducs
-de Candale et de Mortemart, et surtout le prince de Condé,
-intervinrent, et elle ne dut qu'à leurs sollicitations de continuer à
-jouir de son indépendance. Il est certain que pendant que Ninon se
-trouvait ainsi menacée d'être frappée par l'autorité le prince de
-Condé, qui depuis longtemps n'avait eu avec elle que des relations de
-simple amitié, l'ayant aperçue dans son carrosse, fit arrêter le sien,
-en descendit, et alla chapeau bas saluer Ninon, en présence de la foule
-étonnée. Cette marque de déférence et de respect de la part du
-vainqueur de Rocroi et de Lens envers celle qu'on traitait de
-courtisane imposa silence à ses ennemis. Cependant le bruit avait couru
-dans Paris qu'on voulait la mettre aux Filles repenties; «ce qui serait
-bien injuste, disait le comte de Bautru, car elle n'est ni fille ni
-repentie[376].»
-
- [374] GASPARD COMTE DE CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p.
- 57-59.--SAINT-SIMON, _Mém._, édit. 1829, t. IV, p. 420, ch.
- 34.--VOLTAIRE, _Mélanges, lettre sur mademoiselle de Lenclos_, t.
- XLIII, p. 464, édit. de Renouard.--TALLEMANT DES RÉAUX,
- _Historiettes_, t. IV, p. 316; t. VII, p. 231, édit. in-12.
-
- [375] CHAVAGNAC, édit. 1699, t. I, p. 59.
-
- [376] _Ménagiana_, t. II, p. 130.--BRET, p. 60.
-
-Il est présumable que la peur causée par ces menaces de l'autorité
-détermina Ninon à s'abstenir de choisir ses amants parmi les gens de
-cour. Du moins pendant quelque temps les financiers et les gens de robe
-eurent des succès auprès d'elle. Elle engagea dans ses liens Émery, le
-surintendant des finances, auquel elle fit succéder Coulon, conseiller
-au parlement de Paris, grand frondeur, fort riche, et qui surpassa
-pour elle en magnificence le surintendant lui-même. Émery, avant de
-devenir amoureux de Ninon, vivait depuis longtemps avec la femme de
-Coulon, fille de Cornuel, contrôleur général des finances, dont la
-femme fut si célèbre par son esprit et ses bons mots[377]. Lorsque
-Coulon enleva à Émery sa maîtresse, on trouva qu'il y avait entre ces
-deux hommes une sorte de parité de procédés, une application plaisante
-de la loi du talion; et cette double intrigue donna lieu à quelques
-chansons insipides, mais auxquelles la malignité publique prêta cours
-dans le monde; on les a recueillies dans les volumineux recueils
-manuscrits de vaudevilles et de couplets relatifs aux événements de
-cette époque[378]. De tous les amants de Ninon, Coulon fut celui qui
-sut le mieux lui faire agréer le faste et le luxe dont il affectait de
-se parer auprès de celle qu'il aimait. Mais il eut tort de compter ce
-moyen au nombre de ceux qui pouvaient fixer l'humeur volage de sa
-maîtresse. Elle n'aimait ni la pompe ni le fracas dans ses plaisirs, et
-revint bientôt à la prédilection qu'elle avait toujours montrée pour
-les gens de cour, la haute noblesse, et les militaires; classe d'hommes
-qui à cette époque avait un avantage marqué sur toutes les autres, par
-tout ce qui peut plaire et contribuer aux agréments de la vie sociale.
-
- [377] VOLTAIRE, t. XLIII, p. 464.--TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII,
- p. 226.
-
- [378] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 311, in-8º.--CONRART,
- _Mém._, t. XLVIII, p. 238.--_Chansons historiques, ms. de mon
- cabinet_, en 8 vol. in-folio, t. II, p. 203, verso.--RETZ,
- _Mém._, t. XLV, p. 244.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 126.
-
-Coulon fut congédié pour le comte d'Aubijoux, dont Ninon s'éprit
-fortement. Il était homme d'esprit et de mérite, riche, et d'une
-ancienne famille; il fut gouverneur de la ville et citadelle de
-Montpellier, et lieutenant général pour le roi dans l'Albigeois[379].
-C'est dans ses jardins, près de Toulouse, que furent supposés tracés
-les vers du voyage de Chapelle et de Bachaumont, si souvent cités. Il
-mourut dans cette même retraite, le dernier de son nom, le 9 novembre
-1656[380]. Pour lui Ninon abandonna le Marais, et alla demeurer au
-faubourg Saint-Germain. Ce changement de quartier ne diminua pas son
-penchant à l'inconstance: il sembla, au contraire, l'augmenter, en lui
-facilitant les moyens de faire de nouvelles connaissances.
-
- [379] COMPAYRE, _Études historiques sur l'Albigeois_; Albi, 1845,
- in-8º, p. 112-119.
-
- [380] DE LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_,
- 1770, in-4º, t. I, p. 504; t. VI, p. 58.--CHAPELLE, _Œuvres_,
- édit. 1755, in-12, p. 38 et 40, édit. 1826, in-8º, p.
- 29.--TALLEMANT, _Historiettes_, t. IV, p. 311; ou t. VII, p. 226;
- et t. V, p. 288; ou t. IX, p. 154.
-
-Ninon, par sa nouvelle demeure, était devenue la voisine de l'abbé de
-Bois-Robert et de madame Paget[381], femme d'un maître des requêtes
-fort riche, homme à bonnes fortunes, qui partagea assez longtemps, avec
-le beau duc de Candale, les faveurs de la comtesse d'Olonne, si
-scandaleusement célèbre[382]. Madame Paget, que de Somaize[383] nomme
-au nombre des illustres précieuses du faubourg Saint-Germain, était à
-la fois prude et galante. Lorsqu'elle allait à l'église, elle se
-trouvait souvent placée près de Ninon; en attendant le prédicateur,
-elle prenait plaisir à s'entretenir avec elle sans la connaître; et
-elle eut un grand désir de savoir le nom d'une femme si spirituelle et
-si belle. Elle s'aperçut qu'un de ses amis, un nommé du Pin, trésorier
-des Menus-Plaisirs, saluait cette étrangère; et aussitôt elle l'arrêta
-pour obtenir de lui les informations qu'elle désirait. Du Pin ne jugea
-pas à propos de lever l'incognito que Ninon avait gardé. Il répondit
-donc que c'était madame d'Argencourt de Bretagne, qui était sortie de
-sa province pour un procès qu'elle avait à Paris; et il équivoqua et
-plaisanta sur ce nom de d'Argencourt. Madame Paget n'eut rien de plus
-pressé que d'offrir ses services, et même au besoin les secours de sa
-bourse, à la prétendue madame d'Argencourt; elle lui nomma les nombreux
-amis quelle avait dans le parlement, et dont la protection pouvait lui
-assurer le gain de son procès. Elle insista avec chaleur pour qu'elle
-acceptât ses offres, et l'assura qu'elle ne pouvait avoir de plus
-grande joie que d'être utile à une aussi aimable personne. Ninon, qui
-avait beaucoup de peine à garder son sérieux, témoigna à madame Paget
-sa reconnaissance, et lui dit qu'elle profiterait de ses offres
-obligeantes si le besoin s'en présentait. Comme Ninon finissait de
-parler, l'abbé de Bois-Robert vint à passer, et la salua. Madame Paget,
-étonnée, interrogea Ninon pour savoir d'où elle connaissait cet abbé.
-«Il est mon voisin, répondit Ninon, depuis que je loge au faubourg, et
-il vient souvent me voir.» Alors madame Paget crut devoir prémunir la
-belle étrangère contre les dangers d'une telle liaison, et, pour lui
-prouver jusqu'à quel point elle devait la redouter, elle lui dit que
-l'abbé de Bois-Robert faisait sa société habituelle de la trop célèbre
-Ninon, dont elle se mit à parler en termes très-injurieux. Ninon, sans
-se déconcerter, lui dit: «Ah, madame! il ne faut pas croire tout ce
-qu'on dit de cette Ninon; on en dit peut-être autant de vous et de
-moi: la médisance n'épargne personne.» Au sortir de l'église, l'abbé de
-Bois-Robert, qui ne savait rien de la méprise de madame Paget,
-s'approcha d'elle en lui disant: «Vous avez bien causé avec Ninon.»
-Madame Paget devint furieuse de cette mystification, et ne pouvait la
-pardonner ni à du Pin ni à Ninon. Mais bientôt elle se rappela le
-plaisir qu'elle avait éprouvé dans ses entretiens avec cette femme
-extraordinaire; elle regretta de ne plus pouvoir en jouir, et elle
-employa ce même du Pin pour trouver les moyens de la revoir encore.
-Cette entrevue se fit dans le jardin d'un oculiste nommé Thévenin,
-allié à la famille Paget; les voisins avaient la faculté d'entrer à
-toute heure dans ce jardin et de s'y promener. Ce fut madame Paget qui,
-dans ce lieu, aborda Ninon la première, et elles conversèrent ensemble
-avec la même amitié et le même abandon qu'auparavant, sans qu'il fût en
-rien question de la feinte qui avait eu lieu, et de ce qui s'était
-passé précédemment[384].
-
- [381] DE BOIS-ROBERT-METEL, _Œuvres poétiques_, 1659, in-8º,
- p. 303; _Stances à madame Paget_. Ces stances prouvent le
- voisinage.
-
- [382] BUSSY DE RABUTIN, _Histoire amoureuse des Gaules_, p. 11 à
- 21, édit. de Liége in-18; p. 14 à 21, édit. de 1754, in-12.
-
- [383] DE SOMAIZE, _Dictionnaire des Précieuses_, t. II, p. 87;
- _Polénie_, p. 30 _de la Clef_.
-
- [384] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, 1834, in 8º, t. IV,
- p. 316; sur l'entrevue de Ninon avec la présidente Tamboneau,
- voyez t. V, p. 300; ou t. IX, p. 165, édit. in-12.
-
-Après avoir donné au comte d'Aubijoux quelques successeurs dont nous
-ignorons les noms, Ninon parut un instant disposée à céder aux
-instances du comte de Vassé. Celui-ci avait cherché à séduire la
-marquise de Sévigné; et, par une sorte de justice de la destinée, ce
-fut le marquis de Sévigné qui lui enleva la conquête de Ninon, et qui
-lui fit donner son congé au moment même où il croyait son succès
-assuré[385].
-
- [385] BUSSY-RABUTIN, _Hist. amoureuse des Gaules_, t. I, p. 154,
- édit. 1754, in-12; et dans l'édition de Liége, p. 36 de la suite
- de l'_Histoire d'Ardelise_; et p. 227, édit. de Liége, 1666 (sans
- nom d'auteur).
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-1651.
-
- Bussy toujours amoureux de madame de Sévigné cherche à la
- séduire.--Il devient le confident de son mari et le sien.--Parti
- qu'il tire de cette position.--Il instruit madame de Sévigné de
- la liaison de son mari avec Ninon.--Le courroux qu'elle en
- ressent engage Bussy à se déclarer.--Récit qu'il fait lui-même
- des suites de sa déclaration.--Madame de Sévigné parle à son mari
- de sa liaison avec Ninon.--Bussy persuade au marquis de Sévigné
- que ce n'est pas lui qui en avait instruit sa femme.--Bussy écrit
- à madame de Sévigné pour lui reprocher son indiscrétion, et
- l'engage en même temps à se venger de son mari.--Le marquis de
- Sévigné intercepte cette lettre, et défend à sa femme de voir
- Bussy.
-
-
-Bussy, qui, malgré son récent mariage, était toujours épris de sa
-cousine, ne la perdait pas de vue. Il avait eu l'adresse de se
-concilier l'amitié et la confiance de son mari. Celui-ci l'avait pris
-pour confident de ses désordres; peut-être il les encourageait. A
-l'égard de madame de Sévigné, au contraire, Bussy jouait le rôle d'ami
-et de conciliateur: il semblait compatir à ses peines; il lui offrait
-ses bons offices et son influence auprès de son époux; il recevait les
-témoignages de reconnaissance de sa cousine pour l'intérêt qu'il
-mettait à servir sa tendresse conjugale. Par cette conduite, il était
-parvenu à déguiser ses projets, à écarter toute défiance, à se rendre
-nécessaire: il avait habitué madame de Sévigné à ne lui rien cacher, à
-se confier à lui avec l'abandon le plus entier. Puis, quand il
-s'aperçut que les brusqueries de Sévigné, sa froideur, ses fréquentes
-infidélités, avaient commencé à lui aliéner le cœur de sa femme, il
-pensa qu'il était temps de se montrer à elle sous un autre aspect. Il
-voulut se hâter d'arriver au but où il tendait depuis longtemps avec
-tant de patience et de persévérance. L'amitié que sa cousine avait pour
-lui, les éloges qu'elle donnait à son esprit, la familiarité produite
-par un commerce intime et habituel, furent, de la part d'un homme aussi
-vain et aussi présomptueux, autant de signes interprétés en faveur de
-sa passion. Il ne douta point que celle qui en était l'objet ne la
-partageât, et il crut trouver une occasion favorable de faire taire ses
-scrupules en l'instruisant de la liaison de Ninon avec le marquis de
-Sévigné, dont celui-ci lui avait fait confidence lorsque cette liaison
-était encore ignorée de tout le monde. Quand il vit madame de Sévigné
-courroucée de ce nouvel outrage, et douloureusement affectée de l'éclat
-qu'il ferait dans le monde, Bussy se crut au comble de ses vœux, et
-ne craignit pas de se démasquer entièrement. Mais il faut l'entendre
-faire lui-même le récit de sa perfidie, et ne pas oublier qu'il a écrit
-dans le but de diffamer sa cousine, avec laquelle, ainsi que nous le
-dirons plus tard, il s'était brouillé. Il faut donc, en le lisant,
-faire la part des expressions que lui arrachent le dépit et l'orgueil
-humiliés, expressions qu'il a depuis démenties de la manière la plus
-forte, et avec toutes les marques du plus sincère repentir. Dans tout
-le reste, son récit est parfaitement exact; et ce qui le prouve, c'est
-que madame de Sévigné, qui se plaignit par la suite de ce qu'il avait,
-par cet écrit satirique, calomnié ses sentiments et noirci son
-caractère[386], ne l'accusa jamais d'avoir altéré la vérité des
-faits[387].
-
- [386] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 26 juil. 1668, no 53, t. I,
- p. 127, édit. 1820.
-
- [387] BUSSY, _Hist. am. des Gaules_, t. I, p. 251 de l'édit.
- 1754; p. 33 de la suite de l'_Histoire d'Ardelise_, dans l'édit.
- de Liége, _ibid._; _Hist. am. de la France_, 1710, p. 293; p.
- 224, édit. de Liége, 1666, in-18.
-
-«Voilà, mes chers, le portrait de madame de Sévigné. Son bien, qui
-accommodait fort le mien, parce que c'était un parti de ma maison,
-obligea mon père de souhaiter que je l'épousasse; mais, quoique je ne
-la connusse pas alors si bien que je fais aujourd'hui, je ne répondis
-point au dessein de mon père. Certaine manière étourdie dont je la
-voyais agir[388] me la faisait appréhender, et je la trouvais la plus
-jolie fille du monde pour être la femme d'un autre. Ce sentiment-là
-m'aida fort à ne la point épouser; mais comme elle fut mariée un peu de
-temps après moi, j'en devins amoureux; et la plus forte raison qui
-m'obligea d'en faire ma maîtresse fut celle qui m'avait empêché de
-souhaiter d'être son mari.
-
- [388] Il y a dans l'édition de Liége, sans date, p. 33, et dans
- celle avec la date de 1666, p. 225: «Certaine manière effrontée
- que je lui voyais.»
-
-«Comme j'étais son proche parent, j'avais un fort grand accès chez
-elle, et je voyais les chagrins que son mari lui donnait tous les
-jours; elle s'en plaignait à moi bien souvent, et me priait de lui
-faire honte de mille attachements ridicules qu'il avait. Je la servis
-en cela quelque temps fort heureusement; mais enfin le naturel de son
-mari l'emportant sur mes conseils, de propos délibéré je me mis à être
-amoureux d'elle, plus par la commodité de la conjoncture que par la
-force de mon inclination.
-
-«Un jour donc que Sévigné m'avait dit qu'il avait passé la veille la
-plus agréable nuit du monde, non-seulement pour lui, mais pour la dame
-avec qui il l'avait passée: Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce
-n'est pas avec votre cousine; c'est avec Ninon.--Tant pis pour vous,
-lui dis-je; ma cousine vaut mille fois mieux; et je suis persuadé que
-si elle n'était pas votre femme elle serait votre maîtresse.--Cela
-pourrait bien être, me répondit-il.
-
-«Je ne l'eus pas si tôt quitté, que j'allai tout conter à madame de
-Sévigné.--Il y a bien de quoi se vanter à lui, dit-elle en rougissant
-de dépit.--Ne faites pas semblant de savoir cela, lui répondis-je; car
-vous en voyez la conséquence.--Je crois que vous êtes fou, reprit-elle,
-de me donner cet avis, ou que vous croyez que je suis folle.--Vous le
-seriez bien plus, madame, lui répliquai-je, si vous ne lui rendiez la
-pareille, que si vous lui redisiez ce que je vous ai dit. Vengez-vous,
-ma belle cousine, je serai de moitié dans la vengeance; car enfin vos
-intérêts me sont aussi chers que les miens propres.--Tout beau,
-monsieur le comte! me dit-elle, je ne suis pas si fâchée que vous le
-pensez.
-
-«Le lendemain, ayant trouvé Sévigné au Cours, il se mit avec moi dans
-mon carrosse. Aussitôt qu'il y fut:--Je pense, dit-il, que vous avez
-dit à votre cousine ce que je vous contai hier de Ninon, parce qu'elle
-m'en a touché quelque chose.--Moi! lui répliquai-je, je ne lui en ai
-point parlé, monsieur; mais, comme elle a de l'esprit, elle m'a dit
-tant de choses sur le chapitre de la jalousie, qu'elle rencontre
-quelquefois juste. Sévigné s'étant rendu à une si bonne raison, me
-remit sur le chapitre de sa bonne fortune; et, après m'avoir dit mille
-avantages qu'il y avait d'être amoureux, il conclut par me dire qu'il
-le voulait être toute sa vie, et même qu'il l'était alors de Ninon
-autant qu'on le pouvait être; qu'il s'en allait passer la nuit à
-Saint-Cloud avec elle et avec Vassé, qui leur donnait une fête, et
-duquel ils se moquaient ensemble.
-
-«Je lui redis ce que je lui avais dit mille fois, que quoique sa femme
-fût sage, il en pourrait faire tant qu'enfin il la désespérerait; et
-que, quelque honnête homme devenant amoureux d'elle dans le temps qu'il
-lui ferait de méchants tours, elle pourrait peut-être chercher des
-douceurs dans l'amour et dans la vengeance, qu'elle n'aurait pas
-envisagée dans l'amour seulement. Et là-dessus nous étant séparés,
-j'écrivis cette lettre à sa femme:
-
-
-_Lettre._
-
- «Je n'avais pas tort hier, madame, de me défier de votre
- imprudence: vous avez dit à votre mari ce que je vous ai dit.
- Vous voyez bien que ce n'est pas pour mes intérêts que je vous
- fais ce reproche; car tout ce qui m'en peut arriver est de perdre
- son amitié, et pour vous, madame, il y a bien plus à craindre.
- J'ai pourtant été assez heureux pour le désabuser. Au reste,
- madame, il est tellement persuadé qu'on ne peut être honnête
- homme sans être toujours amoureux, que je désespère de vous voir
- jamais contente si vous n'aspirez qu'à être aimée de lui. Mais
- que cela ne vous alarme pas, madame; comme j'ai commencé de vous
- servir, je ne vous abandonnerai pas en l'état où vous êtes. Vous
- savez que la jalousie a quelquefois plus de vertu pour retenir un
- cœur que les charmes et le mérite; je vous conseille d'en
- donner à votre mari, ma belle cousine, et pour cela je m'offre à
- vous. Si vous le faites revenir par là, je vous aime assez pour
- recommencer mon premier personnage de votre agent auprès de lui,
- et me faire sacrifier encore pour vous rendre heureuse; et s'il
- faut qu'il vous échappe, aimez-moi, ma cousine, et je vous
- aiderai à vous venger de lui en vous aimant toute ma vie.»
-
-«Le page à qui je donnai cette lettre l'étant allé porter à madame de
-Sévigné, la trouva endormie; et comme il attendait qu'on l'éveillât,
-Sévigné arriva de la campagne. Celui-ci ayant su de mon page, que je
-n'avais pas instruit là-dessus, ne prévoyant pas que le mari dût
-arriver si tôt, ayant su, dis-je, qu'il avait une lettre de ma part à
-sa femme, la lui demanda sans rien soupçonner; et l'ayant lue à l'heure
-même, lui dit de s'en retourner, qu'il n'y avait nulle réponse à faire.
-Vous pouvez juger comme je le reçus: je fus sur le point de le tuer,
-voyant le danger où il avait exposé ma cousine; et je ne dormis pas une
-heure de cette nuit-là. Sévigné, de son côté, ne la passa pas meilleure
-que moi; et le lendemain, après de grands reproches qu'il fit à sa
-femme, il lui défendit de me voir. Elle me le manda, en m'avertissant
-qu'avec un peu de patience tout cela s'accommoderait un jour[389].»
-
- [389] BUSSY DE RABUTIN, _Hist. am. des Gaules_, édit. de Liége,
- p. 33 à 39 de la suite de l'_Histoire d'Ardelise_, t. I, p.
- 251-257 de l'édition 1754, in-12; p. 230 de l'édit. de Liége,
- 1666, in-18, avec la sphère, intitulée _édition nouvelle_.
-
-
-Ainsi Bussy ne recueillit d'autre fruit de ses intrigues que de se voir
-expulsé de chez une parente dont la société lui était devenue d'autant
-plus nécessaire qu'il en avait toujours joui depuis son enfance, et
-qu'il n'en avait jamais si bien apprécié les douceurs et les agréments
-qu'à l'époque où il se trouvait forcé d'y renoncer.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-1651.
-
- Des cause qui éteignent le patriotisme et produisent les
- émigrations.--État des partis en France.--Projet de former une
- colonie en Amérique.--Il s'établit une compagnie pour exploiter
- la Guyane et faire le commerce d'esclaves.--Scarron et Ninon sont
- au nombre de ceux qui veulent émigrer.--La crainte d'une nouvelle
- persécution avait déterminé Ninon à s'expatrier; cependant, ni
- elle ni Scarron ne s'embarquent.--Ninon quitte le marquis de
- Sévigné, qui est remplacé par Rambouillet de la Sablière.--Vassé
- succède à Rambouillet.--Citation des Mémoires de
- Tallemant.--Désintéressement de Ninon.--Elle refuse les dons du
- marquis de Sévigné.--L'abbé de Livry force madame de Sévigné à se
- séparer de biens de son mari.--Jugement que porte Tallemant sur
- celui-ci.--Madame de Sévigné s'engage pour son mari.--Remontrance
- de Ménage à ce sujet.--Repartie un peu libre de madame de Sévigné
- à Ménage.--Pourquoi les éditeurs de madame de Sévigné ont été
- obligés de changer dans ses lettres quelques expressions.
-
-
-Quand le gouvernement est dans toute son intégrité, les peuples songent
-moins aux avantages qu'aux abus qu'entraîne l'exercice d'une puissance
-toujours trop faible pour protéger l'État contre les intérêts privés
-qui lui font sans cesse la guerre, toujours trop forte pour n'être pas
-tentée d'usurper sur les droits individuels et les libertés publiques.
-Mais lorsque, après un bouleversement d'État, la puissance
-gouvernementale se trouve incapable, par son affaiblissement, d'assurer
-le règne des lois; quand un pays est déchiré par les partis, qui
-suppriment tour à tour et exercent avec violence un pouvoir éphémère,
-alors les victimes de ces révolutions successives, et ceux qui ne
-partagèrent jamais les fureurs des factieux ni les bassesses des
-ambitieux, désespérant de voir une fin aux maux de leur patrie, s'en
-détachent, et cherchent souvent dans d'autres contrées une existence
-plus tranquille, ou du moins l'espérance d'un meilleur avenir;
-sentiment qui ne s'éteint jamais dans le cœur de l'homme, et qui est
-à la fois le mobile de ses efforts et l'appui de son courage.
-
-Tels étaient les motifs qui agissaient sur les esprits au commencement
-de l'année 1651, et qui favorisèrent en France les projets d'une
-colonisation en Amérique. A cette époque, tous les partis s'étaient
-réunis contre celui qui voulait les dominer tous; ils désiraient tous
-également que l'on mît fin à la captivité des princes, parce que chacun
-d'eux espérait pouvoir se faire un appui de leur autorité, et un moyen
-de leur influence, pour anéantir leurs adversaires. Le parti de la cour
-même avait aussi cette espérance. Les princes furent donc mis en
-liberté. Mais cette réparation tardive d'une grande injustice
-affaiblissait encore l'autorité de la reine régente et de son ministre,
-qui s'en étaient rendus coupables; et l'on ne pouvait que prévoir des
-troubles plus grands encore que ceux qu'on avait vus, lorsque le parti
-des princes, longtemps opprimé, viendrait encore ajouter son action à
-la fermentation produite par le parti de la cour, celui du parlement et
-celui de la Fronde.
-
-Des quatre nations bornées par la mer Atlantique, la nation française
-était la seule qui ne se fût point mise en mesure d'entrer dans le
-partage des richesses que promettait le Nouveau Monde. Cependant
-quelques aventuriers français, au commencement du dix-septième siècle,
-s'étaient fixés à Cayenne; et en 1643 des négociants de Rouen avaient
-en vain cherché à tirer parti de cet établissement.
-
-En 1651 une compagnie se forma, qui obtint du gouvernement la
-concession de cette colonie, et réunit à Paris sept à huit cents
-individus disposés à s'y transporter. Les contrées qu'entouraient la
-mer et les grands fleuves Amazone et Orénoque, n'étaient pas alors,
-comme aujourd'hui, considérées comme des lieux d'exil et de mort, comme
-des pays humides et malsains, et souvent visités par des fièvres
-pestilentielles. Au contraire, on ajoutait foi aux brillantes
-descriptions qu'en avaient données ceux qui les premiers en firent la
-découverte, l'Espagnol Orellana et le célèbre Walter Ralegh[390]. On
-croyait, d'après leurs relations, qu'il existait dans l'intérieur une
-contrée qu'on désignait par le nom magnifique de _el Dorado_; qu'elle
-renfermait des mines d'or, et des pierreries plus riches que toutes
-celles du Pérou; et on se faisait l'idée la plus délicieuse de la
-beauté du pays, de la douceur et de la salubrité de son climat. Les
-belles fleurs, les oiseaux brillants, les animaux singuliers qu'on en
-tirait et qu'on transportait en Europe, semblaient ne laisser aucun
-doute sur la réalité de ces illusions. On citait des vieillards qui
-s'étaient guéris de la goutte par un voyage à l'île Martinique[391]; et
-il semblait qu'il suffisait de se transporter dans le Nouveau Monde
-pour se délivrer de tous les maux et pour y jouir du bonheur et de la
-santé. Un grand nombre de personnes notables de Paris, après avoir pris
-des actions dans la nouvelle compagnie, fatiguées du gouvernement
-comme des partis qui lui étaient opposés, avaient résolu de se joindre
-à la nouvelle colonie. Indépendamment des richesses qu'on espérait
-recueillir, on se croyait certain de faire une prompte et rapide
-fortune par l'achat et la vente des esclaves dont on avait besoin pour
-la culture des îles, genre de trafic que l'opinion publique ne
-proscrivait pas. Dans le nombre de ces émigrants se trouvait la femme
-d'un maréchal de France. L'infortuné Scarron avait placé une petite
-somme dans cette entreprise; et, entraîné comme malgré lui par les
-sollicitations de ses amis, qui le flattaient de pouvoir guérir ses
-infirmités par les bienfaits d'un meilleur climat, il se décida à
-s'embarquer[392]. Ninon prit aussi la même résolution. Un événement
-bien futile en apparence, mais qui eut des suites graves, l'avait
-forcée à cette étrange détermination. Plusieurs jeunes seigneurs
-dînaient chez elle un jour de carême; un des convives jeta par la
-fenêtre un os de poulet qui tomba dans la rue, sur l'épaule d'un prêtre
-de la paroisse de Saint-Sulpice. Le curé se plaignit à l'abbé de
-Saint-Germain des Prés. Avant l'édit de 1674, qui réunit les justices
-particulières au Châtelet de Paris, cet abbé avait droit de juridiction
-sur le faubourg Saint-Germain des Prés. Un fait bien simple en lui-même
-fut représenté comme une atteinte grave envers la religion, comme un
-dessein prémédité d'insulter à ses ministres[393]. La reine régente,
-irritée, voulait faire enfermer Ninon; mais on apaisa tout avec de
-l'argent. La résolution que Ninon prit alors de s'embarquer désarmait
-ses antagonistes; ils n'osèrent plus l'attaquer, et ils gardaient le
-silence en présence des clameurs occasionnées par l'annonce de son
-prochain départ. Ceux qui s'étaient accoutumés à la voir (et le nombre
-en était grand) ne pouvaient penser sans les plus vifs regrets qu'ils
-allaient être privés d'elle pour longtemps, et peut-être pour toujours:
-hommes puissants à la cour et dans la haute société, leurs plaintes
-bruyantes et amères retentissaient dans tous les cercles, et ils
-n'épargnaient ni ceux ni celles dont le rigorisme et l'intolérance
-amenaient de tels résultats.
-
- [390] Conférez l'article _Ralegh_, dans la _Biographie
- universelle_, et dans les _Vies de plusieurs Personnages
- illustres_, t. I, p. 260.
-
- [391] SCARRON, _Å’uvres_, 1737, in-12, t. I, p. 55 de
- l'histoire des ouvrages de Scarron, et p. 41 du texte, _Lettre à
- Sarrazin_.
-
- [392] _Histoire de M. Scarron_, par la Martinière, 1737, dans les
- _Œuvres_, t. I, p. 55; et _Lettre à Sarrazin_, p. 41 du
- texte.--LORET, liv. II, p. 179, _lettre_ 52, en date du 31
- décembre 1651.
-
- [393] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém._, t. IV, p. 316, édit. in-8º;
- ou t. VII, p. 231.
-
-Cependant la première embarcation pour la nouvelle colonie eut lieu;
-elle consistait en sept cents individus, tant hommes que femmes;
-Scarron et Ninon n'étaient point du nombre[394]. Il est probable que
-leur trajet dans le Nouveau Monde devait se faire sur un navire
-particulier. Quoi qu'il en soit, ce délai leur fut utile. Cette
-nouvelle tentative de colonisation fut encore plus malheureuse que les
-précédentes, et, de même que Scarron, Ninon ne partit point.
-
- [394] LORET, liv. III, p. 57, _lettre_ en date du 19 mai 1652.
-
-Il semblait que cette circonstance dût être fâcheuse pour madame de
-Sévigné, mais elle lui était indifférente. Déjà l'inconstance de Ninon,
-mieux que n'aurait pu faire son absence, avait cessé de la lui rendre
-redoutable; déjà Rambouillet de la Sablière, dont le nom a conservé
-quelque célébrité, plus par sa femme que par ses madrigaux, avait fait
-congédier Sévigné. Tallemant des Réaux[395] était le beau-frère de
-Rambouillet. Ce fut lui qui l'introduisit chez Ninon. Après avoir parlé
-du voyage qu'elle fit à Lyon, et de sa liaison avec Sévigné, il ajoute:
-«M. de Rambouillet eut son tour; durant sa passion, personne ne la
-voyait que celui-là. Il allait bien d'autres gens chez elle, mais ce
-n'était que pour la conversation, et quelquefois pour souper; car elle
-avait un ordinaire assez raisonnable; sa maison était passablement
-meublée: elle avait une chaise [une voiture] fort propre. Elle écrivit
-en badinant à Rambouillet: «Je crois que je t'aimerai trois mois; c'est
-trois siècles pour moi.» Charleval ayant trouvé chez elle ce
-jouvenceau, qu'il n'y avait pas encore vu, s'approcha de l'oreille de
-la belle, et lui dit: «Ma chère, voilà qui a bien l'air d'être un de
-vos caprices[396].»
-
- [395] Conférez la _Vie de Rambouillet de la Sablière_, dans les
- _Poésies diverses de Rambouillet de la Sablière et Fr. de
- Maucroix_, 1825, in-8º; et l'article _Sablière_, dans la
- _Biographie universelle_.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_,
- t. IV, p. 274, in-8º; t. VII, p. 189.--WALCK, _Vie de plusieurs
- Personnages célèbres_, t. II, p. 227.
-
- [396] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 314, in-8º; et t. VII, p.
- 229, in-12.
-
-Le règne de Rambouillet ne fut pas plus long que celui du marquis de
-Sévigné; il fut supplanté par Vassé, qui recueillit ainsi le fruit de
-sa longue persévérance. Comme Coulon et d'Aubijoux, Vassé, se plut à
-user de ses richesses pour satisfaire sa vanité, et à faire parade
-d'une conquête dont il était glorieux; et ce fut aussi la cause qui la
-lui fit perdre.
-
-Tallemant remarque à ce sujet que Ninon ne voulut rien recevoir du
-marquis de Sévigné qu'une bague de peu de valeur: peut-être eût-il été
-à désirer pour madame de Sévigné que son mari eût conservé plus
-longtemps une maîtresse aussi désintéressée; il n'en continua pas
-moins, après l'avoir perdue, de donner en ce genre de nouveaux sujets
-de peine à sa femme. Les nouvelles liaisons qu'il contracta
-contribuèrent, ainsi que son défaut d'ordre, à déranger sa fortune. Ce
-fut alors que madame de Sévigné se sépara de biens d'avec lui; mais
-elle ne put s'y déterminer qu'après y avoir été en quelque sorte
-contrainte par les instances de l'abbé de Livry. Celui-ci ne put
-empêcher que, peu de temps après cette séparation, elle ne se rendît
-caution pour M. de Sévigné d'une somme de cinquante mille écus. Ménage,
-qui n'aimait pas le marquis, ne put se contenir quand il apprit ce
-nouvel engagement. Usant des droits d'une ancienne amitié, il gronda
-vivement madame de Sévigné de cette faiblesse, et lui dit: «Madame, une
-femme prudente ne doit jamais placer de si fortes sommes sur la tête
-d'un mari.--Pourvu que je ne mette que cela sur sa tête, que
-pourra-t-on me dire?» répondit-elle[397].--Nous n'eussions pas
-reproduit cette grivoise repartie, si elle ne servait à faire ressortir
-une singularité du caractère de madame de Sévigné, dont nous avons déjà
-parlé: c'est que le besoin de gaieté qu'éprouvait cette femme
-spirituelle la rendait très-libre dans ses propos, et que son
-imagination n'était pas aussi chaste que sa raison et sa conscience.
-
-«Sévigné, dit Tallemant, n'était point un honnête homme: il ruinait sa
-femme, qui est une des plus agréables de Paris. Elle chante, elle
-danse, elle a de l'esprit, elle est vive, et ne peut se tenir de dire
-ce qu'elle croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un
-peu gaillardes: même elle en affecte, et trouve moyen de les faire
-venir à propos[398].»
-
- [397] TALLEMANT, t. IV, p. 300, édit. in-8º, t. VII, p. 216,
- édit. in-12.
-
- [398] _Ibid._, p. 299, in-8º; t. VII, p. 217, édit. in-12.
-
-Ce n'est pas seulement ceux qui ont eu occasion de voir madame de
-Sévigné et de s'entretenir avec elle qui confirment cette observation,
-mais ce sont ses lettres mêmes. Ceux qui les ont les premiers livrée à
-l'impression sous le règne de Louis XV, à l'époque de la plus grande
-dépravation des mœurs en France, ont cru nécessaire de changer
-quelques expressions, et d'adoucir certains passages, par trop libres,
-pour ne pas choquer la délicatesse du public de leur temps. Le plus
-savant et le plus exact éditeur de madame de Sévigné n'a pas osé
-rétablir dans son édition ces parties du texte telles qu'il les
-trouvait dans les lettres autographes qu'il a collationnées, et s'est
-déterminé à laisser subsister les changements que les précédents
-éditeurs y avaient faits; et il est telle repartie échappée à madame de
-Sévigné dans la vivacité du dialogue, citée par Tallemant, que nous ne
-voudrions pas reproduire dans ces Mémoires. Chose étrange, que nous
-soyons devenus plus scrupuleux et plus susceptibles qu'une _précieuse_
-formée à l'école de Rambouillet!
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-1651.
-
- Sévigné conduit sa femme en Bretagne, et revient à Paris.--Il
- devient amoureux de madame de Gondran.--Détails sur madame de
- Gondran et sa famille.--Ses amours avec la Roche-Giffart,
- lorsqu'elle était demoiselle Bigot.--Ses autres amants
- lorsqu'elle fut mariée.--Sévigné obtient ses faveurs.--Il
- emprunte à mademoiselle de Chevreuse ses pendants d'oreilles,
- pour les prêter à madame de Gondran.--Comment l'abbé de Romilly
- s'y prend pour l'humilier.--Le bruit court que le marquis de
- Sévigné s'est battu en duel.--Alarme que cette nouvelle cause à
- madame de Sévigné.--Le chevalier d'Albret fait sa cour à madame
- de Gondran.--Il ne peut réussir.--Le bruit court que le marquis
- de Sévigné a fait des plaisanteries sur son compte.--Le chevalier
- d'Albret provoque Sévigné en duel.--Ils se battent.--Sévigné est
- blessé, et meurt.
-
-
-Le marquis de Sévigné, pour se livrer avec moins de contrainte à sa vie
-licencieuse et désordonnée, avait conduit sa femme en Bretagne, à sa
-terre des Rochers; il l'y avait laissée, et était revenu à Paris. Après
-avoir été quitté par Ninon, il devint amoureux de madame de Gondran,
-qui s'était acquis à Paris une certaine célébrité par sa beauté et ses
-galanteries. Pour ce qui concerne sa beauté, je dois faire observer
-cependant que Tallemant, en parlant de cette nouvelle inclination de
-Sévigné, interrompt souvent son récit en disant: «Pour moi, j'eusse
-mieux aimé sa femme.» Et Bussy a fait la même réflexion sur toutes les
-maîtresses de Sévigné.
-
-Madame de Gondran était la fille de Bigot de la Honville, secrétaire du
-roi, et contrôleur général des gabelles. Elle perdit sa mère fort
-jeune; et son père, ne jugeant pas à propos de la garder avec lui, la
-mit sous la tutelle de sa sœur aînée, mariée à Louvigny, secrétaire
-du roi[399]. Madame de Louvigny, femme modeste et retirée, vit tout à
-coup sa maison envahie par un grand nombre de jeunes gens de la cour et
-de la ville, qu'attiraient la beauté et plus encore les coquetteries de
-sa sœur[400]. Madame de Louvigny n'osa point faire refuser sa porte
-à des personnes qui par leur rang, beaucoup au-dessus du sien,
-commandaient des égards; et elle ne put empêcher sa sœur de se
-plaire dans leurs entretiens, et d'être l'objet de leurs attentions et
-de leurs civilités. Cependant le nombre s'en accroissait sans cesse, et
-il n'était bruit dans Paris, parmi les jeunes seigneurs coureurs des
-belles, que de la charmante _Lolo_. C'est par ce surnom, diminutif du
-nom de Charlotte, qui était le sien, qu'on avait pris l'habitude de
-désigner mademoiselle Bigot de la Honville. Son père, tous ses parents,
-et surtout sa sœur, pensèrent que, pour éviter les dangers des
-inclinations qu'elle manifestait, il fallait se hâter de la marier. Un
-parti se présentait: c'était de Gondran, un des fils de Galland, avocat
-célèbre[401]. Le fils aîné de Galland s'était aussi distingué dans la
-carrière du barreau, et soutenait dignement un nom que son père avait
-illustré. Quant à de Gondran, il était paresseux, glouton, ivrogne,
-brutal[402]. Aucune qualité personnelle ne le recommandait, mais il
-était riche. Il devint très-amoureux de la jeune Bigot. Elle n'avait
-pour lui ni affection ni estime. Aussi, malgré les avantages qu'il
-pouvait offrir sous le rapport de la fortune, le père et les parents de
-mademoiselle Bigot se refusaient à favoriser ses prétentions. Mais on
-s'aperçut bientôt que la jeune fille avait formé une liaison amoureuse
-avec la Roche-Giffart[403], gentilhomme breton, et marié. On se hâta
-d'accepter les offres de Gondran, et on lui accorda mademoiselle Bigot.
-Moins épris et moins stupide, il eût été facile à de Gondran de prévoir
-le sort qui l'attendait. Conrart, qui nous fournit ces détails, décrit
-de la manière suivante les préliminaires de ce mariage: «Pendant que
-mademoiselle Bigot était accordée, nombre de galants étaient tous les
-jours chez sa sœur à lui en conter, se mettant à genoux devant elle,
-et faisant toutes les autres badineries que font les amoureux: le
-pauvre futur était en un coin de la chambre avec quelqu'un des parents
-à s'entretenir, sans oser presque approcher d'elle ni lui rien
-dire[404].»
-
- [399] Qu'il ne faut pas confondre avec le comte de Louvigny,
- depuis duc de Gramont.
-
- [400] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 192.
-
- [401] LORET, liv. V, p. 39, 18 mars 1654.
-
- [402] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 288, édit. in-8º; t. VII,
- p. 190, édit. in-12.
-
- [403] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 111 et 190.--Duchesse DE
- NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 531.--RETZ, _Mém._, t. XLVI, p.
- 124.--TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 270 à 298, in-8º; ou t.
- VII, p. 192-197.
-
- [404] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 190.
-
-Mademoiselle Bigot, devenue madame de Gondran, n'en continua pas moins
-sa liaison avec la Roche-Giffart. Le secret de cette liaison fut
-longtemps bien gardé; mais la femme de la Roche-Giffart, ayant conçu
-quelque soupçon, força le secrétaire de son mari, et y trouva vingt
-lettres de madame de Gondran, toutes plus libres et plus passionnées
-les unes que les autres[405]. L'éclat que madame de la Roche-Giffart
-fit de cette aventure autorisa la belle-mère de madame de Gondran,
-chez laquelle cette derrière demeurait, à la surveiller de près. Elle
-l'empêcha de recevoir le chevalier de Guise, quoique son mari y
-consentît. Cependant, à l'abri de la soutane, elle laissa s'introduire
-auprès d'elle le jeune abbé d'Aumale, beau comme un ange, selon
-l'expression du cardinal de Retz[406], et beaucoup plus dangereux que
-ne l'eût été le chevalier de Guise. Cet abbé fut nommé depuis
-archevêque de Reims; puis, après la mort de son aîné, qui fut tué en
-duel par le duc de Beaufort, il devint duc de Nemours, et épousa, au
-grand étonnement du monde, mademoiselle de Longueville[407], dont nous
-avons parlé.
-
- [405] TALLEMANT, _Mém._, t. VII, p. 185 à 214, édit. in-12.
-
- [406] RETZ, _Mém._, année 1650, t. XLV, p. 183.
-
- [407] _Gallia christiana_, t. IX, p. 162.--NEMOURS, _Mém._, t.
- XXXIV, p. 379, 380, 462.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 241.
-
-Le même motif qui avait protégé l'abbé d'Aumale contre les soupçons de
-la belle-mère de madame de Gondran, permit aussi à l'abbé de
-Romilly[408] de fréquenter sa maison[409]. Cet abbé, impudent,
-débauché, sujet à l'ivresse, compromit la femme de Gondran par ses
-propos indiscrets. La belle-mère était âgée, prude et acariâtre; sa
-belle-fille, par ses complaisances, ses souplesses et ses flatteries,
-sut se la rendre favorable, et finit enfin par obtenir la liberté de
-recevoir tous ceux qui lui convenaient. Sévigné fut de ce nombre, et
-obtint ses faveurs; il plaisait aussi à son mari, qu'il menait partout
-avec lui; il le mettait de tous les festins, de tous les
-divertissements et de toutes les fêtes qu'il donnait à madame de
-Gondran. Pour elle il se montra plus prodigue qu'il n'avait jamais
-été. Elle désira, pendant le carnaval, pouvoir se parer des superbes
-pendants d'oreilles qu'elle avait vus à mademoiselle de Chevreuse. Le
-marquis de Sévigné eut, pour la satisfaire, la faiblesse d'aller chez
-mademoiselle de Chevreuse, et la pria de lui prêter ses pendants
-d'oreilles pour mademoiselle de La Vergne. Mademoiselle de Chevreuse
-les lui remit; il les porta sur-le-champ à sa maîtresse, qui se montra
-le même soir au bal avec ce riche ornement. Tout le monde reconnut
-aussitôt les pendants d'oreilles de mademoiselle de Chevreuse; et
-plusieurs personnes, le lendemain, lui témoignèrent leur étonnement
-qu'elle eût pu se décider à prêter cette parure à madame de Gondran. Le
-marquis de Sévigné, craignant les reproches de mademoiselle de
-Chevreuse, alla voir mademoiselle de La Vergne, lui avoua tout, et fit
-si bien par ses instances et ses prières, qu'il la décida à empêcher
-qu'on ne découvrît son honteux stratagème. Mademoiselle de La Vergne
-alla chez mademoiselle de Chevreuse pour lui faire ses remercîments, et
-mit en même temps sur son compte le prêt qui avait été fait à madame de
-Gondran[410]. Celle-ci ainsi que son mari se trouvaient, au moyen des
-dépenses du marquis de Sévigné, en communauté de plaisirs avec toute la
-jeune noblesse: le mari et la femme commencèrent bientôt à dédaigner la
-bourgeoisie, et même leurs anciens amis et leurs propres parents, qui
-appartenaient comme eux à cette classe; ils répétaient souvent qu'il
-n'y avait que les gens de cour qui fussent aimables. Cette ridicule
-vanité donna envie à plusieurs des amants de madame de Gondran de se
-venger d'elle. L'abbé de Romilly, dans un moment d'ivresse, tint sur
-son compte en présence de son mari les propos les plus grossiers et
-les plus insultants[411]. Un nommé Lacger[412], qui fut secrétaire des
-commandements de la reine Christine, se plut à raconter dans un bal
-cette scène étrange. Tout fut redit au marquis de Sévigné, qui devint
-furieux. Pour punir l'outrage fait à sa maîtresse, il s'était proposé
-de donner des coups de canne à Lacger, dans une nombreuse assemblée où
-il croyait le rencontrer. Mais Lacger, averti à temps, n'y parut point.
-Ces circonstances, dénaturées et racontées diversement, firent dire que
-Sévigné s'était battu en duel, et avait reçu un coup d'épée. Cette
-fausse nouvelle courut les provinces, et parvint jusqu'en Bretagne.
-Madame de Sévigné, alarmée, écrivit à son mari une lettre pleine de
-tendres reproches et d'inquiétude sur sa santé. Cette lettre sur ce
-faux duel parvint au marquis quatre jours[413] avant le duel véritable
-où il succomba, et qui nous reste à raconter.
-
- [408] TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 205, édit. in-12.
-
- [409] _Ibid._, t. IV, p. 290; t. V, p. 340, in-8º; ou t. IX, p.
- 205, édit. in-12.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 191.
-
- [410] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém._, t. IV, p. 302, édit. in-8º;
- t. VII, p. 218, édit. in 12.
-
- [411] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 191.
-
- [412] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém._, t. IV, p. 301, éd. in-8º; t.
- VII, p. 217, éd. in-12.--_Lettres de feu Balzac à M. Conrart_,
- 1659, in-18, p. 195, _lettre_ 24. Voy. la _Lettre de Lacger à
- Balzac_, en date du 2 mars 1652.
-
- [413] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém._, t. IV, p. 303, édit. in-8º;
- t. VII, p. 219, édit. in-12.
-
-Le chevalier d'Albret, frère cadet de Miossens, bien fait, aimable,
-spirituel, se mit à faire sa cour à madame de Gondran; mais il ne put
-parvenir à supplanter le marquis de Sévigné, qui par une constante
-assiduité, par des plaisirs variés et continuels, par l'or qu'il
-prodiguait pour elle, la retenait dans ses liens. D'Albret y renonça,
-après s'être vu quatre fois de suite refuser la porte. Il ne pouvait
-douter qu'en lui faisant cette espèce d'affront, madame de Gondran
-n'eût cédé aux désirs ou à la volonté de son amant. Il était donc déjà
-fort mal disposé envers Sévigné, lorsqu'on lui dit que celui-ci s'était
-permis avec sa maîtresse des railleries sur son compte, et qu'il avait
-tenu des propos tendant à le déprécier, sinon sous le rapport de
-l'honneur, du moins sous celui des femmes. C'était Lacger, qui, avec
-toute l'habileté et la perfidie de la haine et de la vengeance, avait
-inventé cette fable, et l'avait racontée au chevalier d'Albret, en lui
-donnant toutes les couleurs de la vraisemblance. Pour s'en éclaircir,
-le chevalier d'Albret pria le marquis de Soyecour, son ami, de demander
-à Sévigné lui-même s'il avait réellement tenu à son sujet le discours
-qu'on lui prêtait[414]. Sévigné dit à Soyecour qu'il n'avait jamais
-parlé au désavantage du chevalier d'Albret; en même temps, ne voulant
-pas avoir l'air de redouter un rival, il ajouta qu'il ne lui disait
-cela que pour rendre hommage à la vérité, mais nullement pour se
-justifier, parce qu'il ne le faisait jamais que l'épée à la main.
-
- [414] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 86.
-
-Sur cette réponse on se donna rendez-vous derrière le couvent de
-Picpus, le vendredi 3 février 1651, à midi. De part et d'autre on fut
-exact. Le marquis de Sévigné, qui avait fait porter les épées, dit
-d'abord au chevalier d'Albret qu'il n'avait jamais dit de lui ce qu'on
-lui avait rapporté, et qu'il était son serviteur. Les deux antagonistes
-s'embrassèrent. Le chevalier d'Albret dit ensuite qu'il ne fallait pas
-moins se battre. Sévigné répondit qu'il l'entendait bien ainsi, et
-qu'il ne s'était pas rendu en ce lieu pour s'en retourner sans rien
-faire. Aussitôt on s'écarte, et le combat commence. Sévigné porte trois
-ou quatre bottes à son adversaire, qui eut son haut-de-chausses percé,
-mais ne fut point blessé. Sévigné veut récidiver; il se découvre:
-Albret prend son temps et pare; Sévigné se précipite sur son
-adversaire, reçoit un coup d'épée qui lui traverse le corps, et tombe.
-On le ramène à Paris: dès que les chirurgiens eurent examiné sa
-blessure, ils déclarèrent qu'elle était mortelle. Il expira, en effet,
-le lendemain, regrettant de mourir à vingt-sept ans. Ses amis, ou
-plutôt ses compagnons de plaisir, étaient accourus auprès de lui. Parmi
-eux se trouvait Gondran, celui de tous qui était le plus sincèrement
-affligé de sa perte[415].
-
- [415] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 185-187.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-1651.
-
- Le marquis de Sévigné peu regretté du monde.--Il était
- dissipateur et fâcheux.--Explication de ce mot.--Madame de
- Sévigné fut violemment affligée de la mort de son mari.--Signes
- qu'elle donne de sa douleur deux ans après l'événement.--Elle
- revient à Paris aussitôt qu'elle l'a appris.--Elle est obligée de
- s'adresser à madame de Gondran pour avoir des cheveux de son mari
- et son portrait.--État de Paris lorsque madame de Sévigné y
- arriva.--Tout y était en fermentation.--La cour et le roi gardés
- dans la capitale.--Condé mauvais politique.--Habileté de la reine
- régente.--Ses manœuvres pour ravoir son ministre.--La reine
- est soupçonnée à tort d'avoir voulu faire emprisonner le
- coadjuteur.--Condé quitte Paris, et se retire à Saint-Maur.--Les
- députés de la noblesse demandent la convocation des états
- généraux.--La reine et le parlement s'y opposent.--La reine
- régente travaille à diviser les partis.--La plupart des agents de
- toutes ces intrigues étaient des femmes.--Détails sur la
- princesse Palatine.--Mademoiselle de Chevreuse.--La duchesse de
- Lesdiguières.--Mademoiselle de Longueville.--Mademoiselle de
- Montpensier.--Madame de Rhodes.--La duchesse de Montbazon.--La
- duchesse de Châtillon.--La duchesse de Longueville.--Fêtes
- données dans la capitale.--Nouveautés théâtrales.--Mariages du
- duc de Mercœur et de mademoiselle de Mancini.--Brillant
- carnaval.--Madame de Sévigné passe son deuil dans la
- solitude.--Se dispose à retourner en Bretagne.--Scarron lui écrit
- pour se plaindre de ne l'avoir pas vue.--Elle lui promet d'aller
- lui rendre visite à son retour de Bretagne.
-
-
-Quoique le marquis de Sévigné fût bien fait, d'une figure agréable;
-quoiqu'il ne manquât ni d'esprit ni d'amabilité, qu'il fût homme
-d'honneur, et ne fût ni méchant, ni trompeur, ni perfide, si ce n'est
-envers sa femme, ce qui comptait peu, même alors, cependant il ne fut
-point regretté[416]. Il s'était partout acquis la réputation d'un de
-ces hommes qu'on désignait par le nom de fâcheux, c'est-à-dire de ceux
-qui occupent sans cesse les autres d'eux-mêmes, et se rendent par là
-fatigants et importuns. De plus il était dissipateur; et les
-dissipateurs sont toujours besoigneux. Bien loin de pouvoir être utiles
-à leurs amis, ils leur sont souvent à charge; leur prodigalité ne
-s'exerce qu'au profit des usuriers, des parasites et des flatteurs, ou
-des femmes sans honneur, sans conscience et sans délicatesse. Il y a
-donc des défauts et un genre d'inconduite qui nuisent plus à un homme
-dans l'estime et dans l'affection des autres, que des vices reconnus,
-que certaines actions coupables; car on voit des hommes qui, malgré ce
-double cachet de réprobation, conservent encore dans l'adversité des
-amis sincères et dévoués. C'est qu'il est des vices qui peuvent
-s'allier avec de nombreuses et fortes vertus, et des torts graves qui
-n'excluent ni l'élévation de l'âme ni un cœur capable de sympathiser
-avec les autres. Au lieu que le double caractère de fâcheux et de
-dissipateur implique un égoïsme profond; et l'égoïsme repousse toutes
-les résolutions généreuses, ne tient aucun compte des autres, resserre
-et concentre toute l'existence dans le moi individuel. Il est l'opposé
-de l'amitié et de l'amour, qui ne connaissent de vie et de bonheur que
-par l'expansion des sentiments, la réciprocité des services, l'échange
-du dévouement, des affections et des jouissances.
-
- [416] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 188.
-
-Cependant il fallait bien que le marquis de Sévigné possédât quelques
-qualités aimables, puisqu'il fut aimé de sa femme. La douleur que
-madame de Sévigné ressentit de la perte de son mari fut sincère,
-violente et durable. Elle s'évanouit la première fois qu'elle revit,
-dans une assemblée, le chevalier d'Albret; et deux ans après le duel
-Tallemant la vit, dans un bal, pâlir et presque défaillir à la vue de
-Soyecour. En apercevant Lacger dans une allée de Saint-Cloud, où elle
-se promenait, elle dit: «Voilà l'homme du monde que je hais le plus,
-par le mal que m'ont fait ses indiscrétions.» Deux officiers aux
-gardes, qui se trouvaient près d'elle, lui offrirent de le fustiger
-devant elle: «Gardons-nous-en bien, dit-elle; il est avec plusieurs de
-mes parents, auxquels vous ne voudriez pas faire affront.» Et elle se
-détourna avec son cortége dans une autre allée du parc, pour éviter de
-rencontrer Lacger[417].
-
- [417] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. IV, p. 303; t. VII, p.
- 219, édit. in-12.
-
-Aussitôt que madame de Sévigné eut appris en Bretagne que son mari
-s'était battu en duel, elle revint en toute hâte à Paris; mais elle
-n'arriva point assez tôt pour lui rendre les derniers devoirs. Le bruit
-courut même que n'ayant de lui ni portrait ni cheveux, elle en avait
-fait la demande à madame de Gondran, qui y satisfit sur-le-champ. De
-son côté, madame de Sévigné renvoya à madame de Gondran toutes les
-lettres que celle-ci avait écrites au marquis de Sévigné. Tallemant dit
-que ces lettres étaient, pour le style et l'indécence des expressions,
-semblables à celles que, plus jeune, madame de Gondran avait autrefois
-adressées à la Roche-Giffart[418].
-
- [418] _Ibid._, t. IV, p. 303, in-8º; t. VII, p. 218, in-12.
-
-Jamais Paris n'avait eu un aspect plus alarmant que lors du tragique
-événement qui força madame de Sévigné à y revenir; jamais le Palais de
-Justice, le Palais-Royal, le Luxembourg, l'archevêché, les hôtels des
-princes et des grands seigneurs, n'avaient présenté le spectacle de
-tant d'agitations tumultueuses, de tant de changements rapides, de
-passions ardentes, d'intrigues compliquées. Cette capitale se
-remplissait de gens de guerre, que les princes, le duc de Beaufort, le
-coadjuteur, le duc d'Orléans, y appelaient. Poursuivi par la haine de
-tous les partis, Mazarin avait été obligé de céder enfin à l'orage. Il
-s'était déterminé à fuir; et la crainte de voir s'échapper à sa suite
-le roi et la reine régente avait soulevé le peuple de Paris, et y avait
-fait prévaloir l'influence du duc d'Orléans et du coadjuteur, qui
-s'était rendu maître de l'esprit de ce prince. Toutes les portes
-étaient gardées; aucune femme même ne pouvait sortir du Palais-Royal
-sans ôter son masque et décliner son nom[419]. A toute heure du jour,
-et même de la nuit, des émissaires du duc d'Orléans, des officiers de
-la garde bourgeoise, pénétraient dans le palais pour s'assurer si le
-roi s'y trouvait; et ils forçaient la reine régente à le leur montrer.
-Le monarque enfant, par sa beauté, ses grâces, le calme de son sommeil,
-saisissait de respect et d'amour ceux qui étaient admis à le
-contempler. Ceux-ci rendaient compte au peuple de leur mission, en
-termes qui faisaient partager à la multitude attentive les sentiments
-que la vue du roi leur avait inspirés; et, au milieu de leurs actes les
-plus séditieux, ils portaient ainsi un remède à la sédition[420].
-
- [419] RETZ, _Mém._, t. XLV et XLVI.--MOTTEVILLE, _Mémoires_, t.
- XXXIX, p. 152 et 162.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 127.
-
- [420] MONGLAT, _Mém._, t. L., p. 282, 290.--DUPLESSIS, _Mém._, t.
- LVII, p. 363-366.
-
-La reine régente, dans le dessein de sortir de la captivité, avait été
-obligée de rendre la liberté au prince de Condé, ainsi qu'à son frère
-et à son beau-frère. Ils étaient rentrés dans Paris en vainqueurs, aux
-acclamations de tout le peuple, de la noblesse et du parlement.
-Mazarin, qui s'était rendu au Havre pour implorer la protection du
-prisonnier qu'il était venu délivrer, était sorti du royaume. On crut
-son autorité pour toujours anéantie; mais un petit nombre de
-courtisans, qui lisaient dans le cœur de la reine, en jugèrent
-autrement, et durent à la conduite habile qu'ils tinrent dans ces
-circonstances la haute fortune où ils s'élevèrent dans la suite.
-
-Nul doute que dans le premier moment Condé n'eût pu enlever facilement
-la régence à la reine, dépourvue de son premier ministre et reconnue
-incapable de gouverner par elle-même; mais alors la direction des
-affaires appartenait de droit au duc d'Orléans, dont Condé était
-jaloux. Condé aima mieux conserver la régence à la reine, et, en ne se
-séparant ni du duc d'Orléans ni de la Fronde, se rendre redoutable au
-gouvernement et le forcer de compter avec lui[421]. Si cette union des
-princes entre eux et avec le parti de la Fronde avait subsisté, le
-rétablissement de l'autorité royale eût été impossible; et le
-commencement du règne de Louis XIV, qui, quoique âgé seulement de
-treize ans accomplis, allait, d'après une loi exceptionnelle, être
-déclaré majeur, aurait offert le spectacle, si fréquent dans nos
-annales, d'un État en proie aux déchirements des factions et aux
-horreurs de l'anarchie.
-
- [421] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 477.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p.
- 64.--JOLY, t. XLVII, p. 148.
-
-Mais, par bonheur pour la France et pour la reine régente, Condé était
-aussi mauvais politique que grand guerrier. Il ne tint aucune des
-promesses qu'il avait faites aux chefs de la Fronde, auteurs de sa
-délivrance[422]. Le mariage du prince de Conti et de mademoiselle de
-Chevreuse, qui avait été la base du traité, et entraînait d'autres
-engagements, fut rompu sans aucun égard[423]. La reine régente, pour
-parvenir au rappel de son ministre, eut l'habileté de déguiser sa
-marche, et choisit d'abord pour le remplacer Chavigny, ennemi personnel
-de Mazarin; puis elle négocia avec tout le monde, et opposa habilement
-la Fronde au prince de Condé, celui-ci au duc d'Orléans[424], le
-parlement à l'assemblée de la noblesse, l'aversion contre Mazarin à la
-crainte qu'inspirait le coadjuteur[425]. L'autorité royale, tout
-affaiblie qu'elle était, devint pour elle un puissant moyen d'influence
-par les faveurs qu'elle avait à distribuer, par les espérances qu'elle
-faisait naître. Enfin la reine se prévalait aussi d'un commencement de
-popularité acquise par le renvoi de son ministre, et par sa fermeté,
-son calme, sa douceur au milieu des émeutes populaires[426]. Ses
-ministres, qu'elle abusait, n'avaient que les apparences du pouvoir; ce
-qu'il avait de réel, Mazarin le possédait tout entier. De Bruhl, le
-lieu de son exil, il gouvernait la France; la reine ne prenait aucune
-résolution sans qu'elle lui eût été inspirée par lui, ou sans qu'il
-l'eût approuvée. Condé, au contraire, ne faisait rien, ne résolvait
-rien qu'on n'eût prévu longtemps d'avance, et qui ne fût aussitôt
-divulgué par les indiscrétions de son parti, ou par les siennes. Il
-révoltait par son orgueil, et décourageait par ses indécisions et ses
-défiances. Effrayé de son isolement, déjà il était entré en négociation
-avec les Espagnols, et songeait à la guerre. On le sut, et les projets
-les plus violents furent proposés contre lui. D'Harcourt et
-d'Hocquincourt s'offrirent de le tuer. Le coadjuteur, dans ses
-Mémoires, insinue que la reine le désirait, et qu'il s'y opposa. Madame
-de Motteville, au contraire, prétend que le coadjuteur avait conçu le
-crime, et que la reine s'y refusa. Il y a calomnie de part et d'autre.
-Nous apprenons, par les Mémoires de Monglat, que Gondi et Anne
-d'Autriche rejetèrent également ce parti, proposé par de vils et
-ambitieux courtisans[427]. Mais si on ne voulut pas faire assassiner ce
-prince, on résolut de s'en défaire en le faisant arrêter de nouveau.
-Prévenu à temps par Chavigny[428], Condé quitta Paris, et se retira à
-Saint-Maur, appelant autour de lui tous ses amis. C'était annoncer la
-guerre civile. Elle n'effrayait pas la reine régente, parce qu'elle
-rendait nécessaire le rappel de son ministre[429].
-
- [422] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 184, 209-212.--JOLY, t. XLVII, p.
- 102.--CLAUDE JOLY, t. XLVII, p. 491-497.
-
- [423] LORET, _Muse historique_, t. I, p. 5.--RETZ, _Mém._, t.
- XLV, p. 280 à 287.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 213.--CLAUDE JOLY,
- t. XLVII, p. 494-497.
-
- [424] NEMOURS, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 384-502.--MONTPENSIER,
- _Mém._, t. XLI, p. 29 et 130.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p.
- 151-158.
-
- [425] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 188.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 487.
-
- [426] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 191.
-
- [427] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 290-292.--MOTTEVILLE, _Mém._, t.
- XXXIX, p. 184.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 289.--CLAUDE JOLY,
- _Mém._, t. XLVII, p. 490.
-
- [428] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 153.
-
- [429] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 304.--CHAVAGNAC, _Mém._, 1699, t.
- I, p. 125.
-
-Pour éviter d'en venir à cette extrémité, une pensée salutaire avait
-germé parmi les députés de la noblesse des provinces, réunis à Paris au
-nombre de plus de huit cents. Ils avaient adressé une requête à la
-reine régente, pour qu'elle convoquât les états généraux[430]. La reine
-promit qu'ils seraient assemblés à Tours, aussitôt après que la
-majorité du roi serait déclarée; et l'assemblée des nobles,
-satisfaite, se sépara. C'était tout ce qu'on désirait; cette réunion
-inquiétait l'autorité, et on était pressé d'y mettre un terme. Pour
-s'en délivrer, on lui fit une promesse qu'on n'avait pas intention de
-tenir. Il était facile de l'éluder: si on excepte cette masse d'hommes
-éclairés et sincères amis de leur pays, qui dans les temps de troubles
-ne forment point de factions, parce qu'ils se tiennent éloignés de
-toutes, personne ne voulait les états généraux. Tous les partis
-s'accordaient donc à rejeter cette mesure: le gouvernement, parce
-qu'elle aurait ajouté à ses embarras et restreint son autorité; le
-parlement, parce qu'elle lui aurait ôté ce grand privilége d'être le
-protecteur du peuple et le gardien des libertés publiques; les princes,
-parce qu'elle aurait diminué leur influence et mis des bornes à leur
-illégale puissance. Cependant le duc de La Rochefoucauld est forcé
-d'avouer qu'alors les états généraux eussent sauvé le royaume[431].
-Cela était vrai; quoique, un siècle et demi plus tard, ils le
-plongèrent dans l'abîme des révolutions.
-
- [430] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 143.--MONGLAT, t. I, p. 282.
-
- [431] LA ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, t. LII, p. 64.
-
-La reine régente, pour rompre les alliances qui s'étaient formées entre
-les partis, fut contrainte de prendre des engagements qu'elle aurait
-voulu rompre, et elle se vit entraînée à consentir à l'élévation de ses
-ennemis, ou plutôt des ennemis de Mazarin: par là elle les rendit plus
-redoutables[432]; et il fut plus difficile de prévoir quelle serait
-l'issue de la guerre civile, qu'on ne cherchait pus trop à éviter.
-Ainsi, Gondi parvint par la cour, et malgré la cour, au but où tendait
-depuis longtemps son ambition: il fut nommé cardinal. Condé, dont la
-reine aurait voulu atténuer l'influence, reçut le gouvernement de
-Guienne, qui conférait une autorité presque absolue sur une des plus
-vastes et des plus guerrières provinces de France. Il est remarquable
-que les agents principaux de toutes ces grandes intrigues furent des
-femmes; que ce furent elles qui les firent réussir, en préparèrent ou
-en précipitèrent les résultats, au gré de leurs passions ou de leurs
-intérêts particuliers. Ainsi, la reine régente, entourée des ennemis de
-Mazarin, forcée de dissimuler, et se défiant de ceux de sa propre
-maison qui détestaient ce ministre[433], ou d'hommes timides, qui
-craignaient de se mettre à dos le gouvernement et les princes, montra
-souvent autant de résolution, de fermeté et de présence d'esprit que
-celui pour lequel elle se sacrifiait. Elle fut parfaitement secondée
-par la duchesse de Navailles, qui entretenait une correspondance active
-avec Mazarin[434]. Ce fut mademoiselle de Longueville qui détacha son
-père du parti des princes et le réconcilia avec la reine[435]. La
-princesse Palatine, après avoir si habilement manœuvré pour faire
-cesser la captivité des princes, se montra également adroite pour
-servir la reine, quand elle vit que Condé lui refusait son influence
-pour porter aux finances le marquis de la Vieuville, père de son
-amant[436]. La duchesse de Chevreuse, qui avait fait du mariage de sa
-fille avec Conti l'une des conditions de la liberté des princes, se
-tourna subitement du côté de la reine quand elle s'aperçut que Condé,
-après avoir recueilli les avantages d'une des deux clauses du traité,
-cherchait à éluder l'autre. C'est alors que, de concert avec la
-duchesse de Lesdiguières, qui était de la maison de Gondi[437], elle
-forma entre le coadjuteur et la reine cette alliance dont le mystère
-fut pendant quelque temps d'autant plus impénétrable, que, pour
-conserver son influence et nuire plus efficacement au prince de Condé,
-il fut permis au coadjuteur de seconder, dans le parlement et dans la
-Fronde, les haines populaires contre Mazarin. Ainsi, pendant que Gondi
-était d'accord avec ce ministre, il agissait de manière à faire croire
-qu'il était son plus mortel ennemi[438]. MADEMOISELLE, fille du premier
-lit de Gaston d'Orléans, à qui sa naissance, ses grands biens, son
-caractère altier donnaient l'importance d'un personnage politique,
-s'offrait de servir la reine régente auprès de son père, ou contre son
-père; mais elle ne prétendait à rien moins, pour prix de son appui, que
-de se faire reine, et d'épouser le jeune monarque son cousin, dont
-l'âge était si fort au-dessous du sien. Elle s'agitait sans cesse pour
-parvenir à son but, mais sans avancer d'un pas; et, selon les
-alternatives de l'accroissement ou de la diminution de ses espérances,
-elle flottait continuellement entre le parti d'Orléans ou celui de la
-cour, sans en tromper aucun, mais sans se donner franchement et sans
-retour ni à l'un ni à l'autre[439]. Le duc d'Orléans était conseillé
-par sa femme Marguerite de Lorraine[440] et par l'abbé de la Rivière.
-La duchesse de Bouillon avait pris un grand ascendant sur son mari,
-homme de tête et de mérite[441]. Madame de Rhodes gouvernait le garde
-des sceaux Châteauneuf[442]; madame de Montbazon, le duc de
-Beaufort[443]. La duchesse de Longueville, par haine pour la duchesse
-de Chevreuse et pour sa fille, brouillait le parti des princes avec la
-Fronde, et ménageait la reine régente, pour n'être pas forcée
-d'exécuter la promesse qu'elle avait faite à tous les siens d'aller en
-Normandie rejoindre son mari: elle poussait à la guerre civile, contre
-leur intention et leurs désirs, les princes de Condé et de Conti ses
-frères, le duc de Nemours, son amant, et le duc de La Rochefoucauld,
-qu'elle lui avait donné pour rival. En même temps elle entretenait des
-intelligences avec la princesse Palatine, et par elle avec la reine,
-dans le but de se rendre à la fois utile et redoutable au parti des
-princes comme à celui de la cour[444].
-
- [432] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 203.--GUY-JOLY,
- _Mémoires_, t. XLVII, p. 147.
-
- [433] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 279.--RETZ, t. XLV, p. 319.--LA
- ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 64.
-
- [434] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 4, 109, 148, 164, 191,
- 192.
-
- [435] NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 481, 491, 492.--MOTTEVILLE,
- t. XXXIX, p. 240.
-
- [436] RETZ, t. XLV, p. 282.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 165, 186,
- 215.--JOLY, t. XLVII, p. 153.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p.
- 50.--MONGLAT, t. L, p. 29.
-
- [437] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 226.--Cardinal MAZARIN, _Lettres
- publiées par Ravenel_, 1836, in-8º, p. 16 et 17.--Les
- rendez-vous du mademoiselle de Chevreuse et du coadjuteur se
- donnaient chez la marquise de Rhodes; le coadjuteur trompait
- alors la princesse de Guémené, dont il était l'amant. Voyez,
- ci-dessus, chap. VII, p. 98.
-
- [438] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 151, 153.--RETZ, _Mém._
-
- [439] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 315.
-
- [440] RETZ, t. XLV, p. 376; t. XLVI, p. 5.--TALON, t. LXII, p.
- 226.
-
- [441] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 98.
-
- [442] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 211.--JOLY, t. XLVII, p. 152.
-
- [443] RETZ, t. XLV, p. 406. Voyez ci-dessus, chap. VII, p. 98.
-
- [444] NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 484, 491, 492,
- 510.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 179, 181, 203, 210, 240, 296,
- 319.--JOLY, t. XLVII, p. 144, 185.--CONRART, t. XLVIII, p.
- 225.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 72.--TALON, t. LXII, p.
- 225.--CHAVAGNAC, 1699, in-12, t. I, p. 124.--MONGLAT, t. I, p.
- 305.
-
-Mazarin était instruit de toutes ces intrigues par sa correspondance,
-par la _Gazette_ imprimée, par des gazettes à la main[445]; il savait
-en démêler les ressorts avec une admirable sagacité; il en informait
-la reine, et lui envoyait de longs mémoires pour l'éclairer sur les
-intentions de ceux qui dirigeaient ses conseils, et pour lui enseigner
-les moyens de faire concourir tous les partis à son rappel et au
-rétablissement de son autorité. Il y intéressait sa religion, et son
-affection pour lui: «Je vous conjure, lui disait-il dans sa lettre du
-12 mai 1651, de bien considérer ce mémoire et la lettre qui
-l'accompagne au moins trois fois, quand ce ne serait qu'en trois jours.
-Vous le pouvez faire dans vos retraites; et croyez que cela importe au
-service de Dieu, du roi, au vôtre, et à celui du plus passionné pour la
-moindre de vos volontés.»
-
- [445] MAZARIN, _Lettres à la reine, à la princesse Palatine_,
- etc., 1836, in-8º, p. 60, 61.
-
-Il l'engageait à dissimuler avec tout le monde, à caresser tout le
-monde, à se servir de tout le monde, à se défier de tout le monde, à ne
-se faire aucun scrupule de se raccommoder avec des gens qui lui avaient
-fait du mal, et qu'elle avait juste sujet de haïr et de vouloir perdre;
-«car, dit-il, la règle de conduite des princes ne doit jamais être la
-passion de la haine ou de l'amour, mais l'intérêt et l'avantage de
-l'État et le soutien de leur autorité[446].» On voit que la politique
-de la reine tendait à faire offrir son alliance à tous les partis, pour
-écraser le parti contraire; mais elle y mettait pour condition première
-de l'aider à effectuer le rappel de son ministre. Mazarin, par sa
-correspondance, paraît avoir été assez certain de la fidélité de Le
-Tellier; mais nous voyons, par une lettre et un mémoire envoyés à la
-reine, que Mazarin considérait Servien, de Lyonne et Chavigny comme les
-soutiens du prince de Condé. La princesse Palatine était l'âme du parti
-de madame de Longueville, qu'elle cherchait à entraîner du côté de
-celui de la reine et de Mazarin, avec lequel elle était en
-correspondance secrète. La duchesse d'Aiguillon, artificieuse et
-intéressée, se servait du respectable Vincent de Paul, de madame de
-Saujeon et de Le Tellier, pour faire agir le duc d'Orléans dans un sens
-contraire à Mazarin, et pour créer des obstacles au retour de ce
-ministre, qu'elle n'aimait pas[447]. Ce que Mazarin surtout s'attachait
-à démontrer à la reine, comme le plus grand danger pour l'autorité du
-roi, qui dans quatre mois devait être majeur, c'était de donner trop de
-puissance au prince de Condé[448]. Par cette raison, il ne voulait pas
-que l'on favorisât l'ambition des maréchaux du Dognon, Palluau,
-Gramont, qui, ainsi que Chavigny, Servien et de Lyonne, étaient du
-parti de ce prince[449]. Il écrivit cependant à de Lyonne; mais c'était
-pour lui adresser des reproches. Selon lui, le prince de Condé avait
-réduit le _ministériat_ en république.
-
- [446] MAZARIN, _Lettres_, etc., p. 76 (à M. de Lyonne, mai 1651).
-
- [447] _Documents historiques_, _Lettres de_ MAZARIN _à la reine,
- et Mémoire dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de
- France_, t. II, p. 1, 15, 17, etc.--_Lettres du cardinal_ MAZARIN
- _à la reine, à la princesse Palatine, etc., écrites pendant sa
- retraite hors de France_, en 1651 et 1652; Paris, 1836, in-8º,
- p. 44.
-
- [448] MAZARIN, _Lettres_, etc., p. 47.
-
- [449] _Ibid._, p. 62 et 63.
-
-Ce qu'il y a surtout de remarquable dans les lettres que Mazarin
-pendant son exil écrivit à la reine, c'est la vive expression contenue
-dans quelques-unes de ses sentiments pour elle, qui laisse peu de doute
-sur la nature de leur liaison[450]. Il lui conseille de plier jusqu'à
-la majorité du jeune roi, qui dans quelques mois devait avoir treize
-ans accomplis[451]; et elle conforme sa conduite envers le duc
-d'Orléans, le parlement et Condé, à ce conseil; simulant et dissimulant
-toujours[452].
-
- [450] _Ibid._, p. 71. Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p.
- 471.
-
- [451] Conférez la lettre du 11 mai 1651, p. 30, 38.
-
- [452] Pag. 192, _lettre_ 30.
-
-Au milieu de toutes ces intrigues politiques et galantes, de ces
-ruptures et de ces coupables négociations avec les ennemis de l'État,
-de ces projets d'assassinats ou d'arrestations nouvelles; quand on
-craignait que le roi ne s'enfuit, quand on redoutait que les princes ne
-voulussent l'enlever, la capitale semblait plongée dans le délire de la
-joie, dans le tumulte des plaisirs. Jamais autant de bals et de fêtes;
-jamais autant de gaieté et d'insouciance apparente; jamais les
-promenades publiques aussi fréquentées, les théâtres aussi encombrés de
-spectateurs[453]. A Saint-Maur, la comédie, la chasse, la bonne chère,
-contribuaient à grossir le nombre de ceux qui se préparaient à la
-guerre civile[454]. Partout les visages paraissaient calmes, et tous
-les cœurs étaient agités. C'était au milieu d'une contredanse que
-Monglat apprenait la nouvelle de l'armement de Paris; c'était parmi les
-pompeuses réunions, les jeux et les divertissements de tous genres, que
-le prétendant d'Angleterre, le frivole Charles II, de retour de sa
-malheureuse expédition, oubliait l'échec qu'il venait d'éprouver, et
-son trône perdu, et la sauvage Écosse par lui abandonnée. C'était aussi
-au milieu des fêtes splendides dont elle gratifiait deux fois la
-semaine toute la haute société[455], que MADEMOISELLE refusait la main
-de ce monarque dépossédé, plus courageux qu'heureux, plus aimable que
-grand. Enivrée des hommages dont elle était l'objet, elle s'imaginait
-déjà être reine de France, et prévoyait peu que celui qu'elle refusait
-dût régner un jour. Elle était bien loin de penser que, pour obtenir
-une couronne qu'on ne pensait pas à lui donner, elle en perdait une qui
-lui était offerte. Cependant, longtemps après, en écrivant ses
-Mémoires, malgré les regrets que le souvenir de ces temps devait lui
-faire éprouver, nous voyons qu'elle aimait à se rappeler le brillant et
-joyeux carnaval de cette année, comme une des plus riantes époques de
-sa vie.
-
- [453] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 275.--RETZ, t. XLV, p. 299,
- 382.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 108.--PARFAICT, _Hist. du Théastre
- françois_, t. VII, p. 289 à 319.--MONTPENSIER, t. XLI, p.
- 299.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 108.
-
- [454] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 78.
-
- [455] MONTPENSIER, t. XLI, p. 121, 145, 146, 152, 155.--LORET,
- _Muse historique_, liv. III, p. 17 (14 janvier 1652); p. 21
- (février).--_Vie de Jacques II, roi d'Angleterre, d'après les
- Mémoires écrits de sa main_, 1819, in-8º, t. I, p. 69 à
- 70.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 156. Conférez la troisième
- partie de ces _Mémoires_, chapitre XIV, p. 239 et suiv.
-
-Madame de Sévigné ne prit part ni à ces intrigues ni à ces plaisirs.
-Elle termina aussi promptement qu'elle put les affaires qui l'avaient
-amenée à Paris, et elle repartit aussitôt pour aller dans sa terre des
-Rochers se livrer à sa douleur, et passer dans la solitude les premiers
-temps d'un veuvage qui ne devait finir qu'avec sa vie. Scarron, ami de
-son mari, avait envoyé chez elle avant son départ, pour lui faire
-connaître combien il regrettait que ses souffrances et ses infirmités
-ne lui permissent pas d'aller lui faire en personne ses compliments de
-condoléance. Il s'affligeait de ce qu'il était forcé de laisser
-échapper, même dans cette triste occasion, le plaisir de la voir au
-moins une fois avant de mourir. Madame de Sévigné, touchée de ses
-regrets, et peut-être aussi flattée de ses louanges (car à cette époque
-le pauvre Scarron, à l'apogée de sa réputation, était aussi le célèbre
-Scarron), lui fit dire que puisqu'il ne pouvait venir chez elle, elle
-lui promettait qu'aussitôt après son retour elle irait lui rendre
-visite. C'est alors que Scarron la pria, dans le style burlesque qui
-lui était familier, d'exécuter avant son départ une si séduisante
-promesse, parce que plus tard il ne serait plus temps, attendu qu'il
-serait mort. Madame de Sévigné partit, mais après avoir écrit à Scarron
-de ne pas mourir avant son retour, et avant qu'elle l'eût vu. Cette
-plaisanterie était permise avec un homme qui avait résolu de ne prendre
-rien au sérieux, pas même la douleur, pas même la mort. Ce fut alors
-qu'il lui écrivit la lettre suivante:
-
-
-LETTRE DE SCARRON A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
-
- «Madame,
-
- «J'ai vécu de régime le mieux que j'ai pu, pour obéir au
- commandement que vous m'avez fait de ne mourir point que vous ne
- m'eussiez vu. Mais, madame, avec tout mon régime, je me sens tous
- les jours mourir d'impatience de vous voir. Si vous eussiez mieux
- mesuré vos forces et les miennes, cela ne serait pas arrivé. Vous
- autres dames de prodigieux mérite, vous vous imaginez qu'il n'y a
- qu'à commander: nous autres malades, nous ne disposons pas ainsi
- de notre vie. Contentez-vous de faire mourir ceux qui vous voient
- plus tôt qu'ils ne veulent, sans vouloir faire vivre ceux qui ne
- vous voient pas aussi longtemps que vous le voulez; et ne vous en
- prenez qu'à vous-même de ce que je ne puis obéir au premier
- commandement que vous m'avez jamais fait, puisque vous aurez hâté
- ma mort, qu'il y a grande apparence que pour vous plaire j'aurais
- de bon cœur reçue aussi bien qu'un autre. Mais ne
- pourriez-vous pas changer le genre de mort? Je ne vous en serais
- pas peu obligé. Toutes ces morts d'impatience et d'amour ne sont
- plus à mon usage, encore moins à mon gré; et si j'ai pleuré cent
- fois pour des personnes qui en sont mortes, encore que je ne les
- connusse point, songez à ce que je ferai pour moi-même, qui
- faisais état de mourir de ma belle mort. Mais on ne peut éviter
- sa destinée, et de près et de loin vous m'auriez toujours fait
- mourir. Ce qui me console, c'est que si je vous avais vue, j'en
- serais mort bien plus cruellement. On dit que vous êtes une
- dangereuse dame, et que ceux qui ne vous regardent pas assez
- sobrement en sont bien malades, et ne la font guère longue. Je me
- tiens donc à la mort qu'il vous a plu de me donner, et je vous la
- pardonne de bon cœur. Adieu, madame; je meurs votre
- très-humble serviteur; et je prie Dieu que les divertissements
- que vous aurez en Bretagne ne soient point troublés par le
- remords d'avoir fait mourir un homme qui ne vous avait jamais
- rien fait.
-
- Et du moins souviens-toi, cruelle,
- Si je meurs sans te voir,
- Que ce n'est pas ma faute.
-
- «La rime n'est pas trop bonne; mais à l'heure de la mort on songe
- à bien mourir, plutôt qu'à bien rimer[456].»
-
- [456] _Les dernières Œuvres de M. Scarron_, 1669, t. I, p. 21;
- édit. de 1700, t. I, p. 12.--_Œuvres de M. Scarron_, 1737,
- in-12, t. I, p. 43. L'intitulé est: _A madame de Sévigny la
- veuve_, selon la manière habituelle d'écrire ce nom
- alors.--Conférez RICHELET, _Les plus belles Lettres françoises
- sur toutes sortes de sujets, tirées des meilleurs auteurs, avec
- les noms_; 4e _édition_, 1708, t. I, p. 50.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-1651.
-
- Réflexion sur l'état de l'âme quand un événement change notre
- destinée.--Courage des femmes dans l'adversité.--Caractère de
- madame de Sévigné.--Résolution qu'elle prend de consacrer sa vie
- à ses enfants.--Réflexions qui ont dû la déterminer.--Grandeur de
- son sacrifice.--Motifs tirés de la conduite de son mari.--Aveux
- qu'elle fait sur les deux années les plus heureuses de sa
- vie.--Ce qu'elle dit du temps de son existence écoulé depuis son
- veuvage.--Elle se replace sous la tutelle de l'abbé de Livry.--Il
- remet ses affaires en ordre.--Elle quitte les Rochers, et revient
- à Paris à l'entrée de l'hiver.--Citation de la Gazette de Loret à
- ce sujet.--Elle va rendre visite à Scarron.--Vers qu'il lui
- adresse.--État de Paris lorsqu'elle y arriva.--Tumulte au
- parlement le 21 octobre.--Lit de justice.--Majorité du roi
- déclarée.--Déjà il sait dissimuler.--Il signe l'ordonnance du
- rappel de Mazarin.--Position de la cour à l'égard de Condé.--La
- reine mère se décide à le poursuivre.--Elle sort de Paris avec le
- roi.--Le cardinal de Retz se trompe en croyant qu'il aurait pu
- empêcher ce départ.--Quelle était la position du cardinal de Retz
- à l'égard des partis.--Changements opérés dans les intentions et
- les projets du président Molé et de la princesse Palatine.--Le
- parti de Condé et celui de la Fronde s'affaiblissent.--Embarras
- de la reine.--Conduite du parlement, ses désirs et ses
- craintes.--Progrès de l'anarchie.--Preuve tirée de la conduite du
- comte du Dognon.--Désordre dans les finances.--Mazarin rentre en
- France, accompagné d'une armée.--Le parlement charge en vain le
- duc d'Orléans d'exécuter ses arrêts.--Pourquoi le pouvoir
- échappait au duc d'Orléans.
-
-
-Quand un événement inattendu rompt subitement le cours de notre
-destinée, notre âme, étonnée du coup qui la frappe, semble d'abord
-douter d'elle-même, l'altération qu'elle éprouve réagit sur tout ce qui
-nous environne. Le monde nous apparaît sous un nouvel aspect; toutes
-nos illusions s'évanouissent. Dans nos longues rêveries, nous
-soumettons à un nouvel examen nos idées, nos opinions, et même nos
-affections. Nous interrogeons nos souvenirs; et le passé se montre
-alors sous un jour tout nouveau. Il semble qu'après avoir terminé toute
-une existence, avant d'en recommencer une autre, et de s'élancer vers
-un douteux avenir, on éprouve le besoin d'examiner autour de soi le sol
-sur lequel on se trouve transporté et les écueils qu'il faudra
-surmonter dans cette nouvelle carrière où le sort nous précipite. Cette
-nécessité réveille alors souvent en nous une puissance de réflexion,
-une force de résolution, que nous n'avions jamais connues; notre nature
-même semble changée. On a vu des individus soumis à une telle influence
-acquérir tout à coup, comme par un don surnaturel, les qualités et les
-vertus nécessaires à leur nouvelle vie. Pour justifier ces réflexions,
-l'exemple d'hommes longtemps inconnus et médiocres sous des conditions
-communes, qui soudainement, dans de grandes circonstances ou de grands
-revers, ont montré un courage et déployé des facultés qu'on ne leur
-aurait pas soupçonnés, ne manquerait pas; mais ces heureuses et
-étonnantes métamorphoses sont peut-être encore plus fréquentes et plus
-remarquables parmi les femmes; elles présentent du moins des contrastes
-plus frappants, plus étonnants. Quelque timide que soit une femme,
-quelque bornée même que soit son intelligence, il est rare qu'elle ne
-surprenne pas ceux qui la connaissent par une énergie et une présence
-d'esprit propres à la tirer des crises les plus difficiles, lorsqu'un
-sentiment profond l'anime, et surtout lorsque c'est celui de l'amour
-maternel. L'histoire nous en fournit d'illustres exemples. Plusieurs
-reines régentes ont fait voir dans les orages de leur courte
-administration une sérénité de caractère et une habileté dont peu
-d'hommes eussent été capables. Mais les faits les plus décisifs en ce
-genre ne sont pas ceux que l'histoire puisse consigner dans ses
-annales, puisqu'ils ont surtout lieu dans les conditions privées, où
-les sentiments naturels ont bien plus de force que dans les cours, que
-parmi les grands, condamnés aux tourments de l'ambition et de l'envie.
-
-Madame de Sévigné, qui, sous une apparence de légèreté, joignait à une
-sensibilité exquise une grande élévation d'âme, eut dans la solitude où
-elle s'était renfermée tout le temps de faire les réflexions que lui
-suggéraient sa nouvelle position et le malheur qu'elle venait
-d'éprouver. Agée seulement de vingt-cinq ans; déjà célèbre par son
-esprit, son amabilité, ses attraits; libre de choisir entre un grand
-nombre de concurrents qui allaient se disputer sa main; assez versée
-dans la connaissance du monde pour espérer de faire un bon choix, elle
-pouvait, par un nouveau mariage, accroître sa fortune, et se promettre
-un bonheur que son premier époux semblait ne lui avoir fait connaître
-que pour lui en rendre la privation plus pénible. Mais elle se donnait
-un maître, elle en donnait un à ses enfants; elle faisait tort à leur
-fortune, si une nouvelle famille, résultant d'un nouvel hymen,
-nécessitait la division de son bien en un plus grand nombre de parts.
-Pouvait-elle se flatter alors de conserver les mêmes sentiments pour
-les deux chères créatures sorties de son sein? Une tendresse plus
-partagée serait-elle toujours aussi vive? Malgré ses résolutions,
-pouvait-elle être certaine de ne pas préférer un jour les enfants d'un
-mari vivant à ceux d'un mari qui n'existait plus, les enfants de celui
-qui la rendait heureuse aux enfants de celui qui n'avait payé son
-amour que par l'abandon et l'infidélité? N'est-ce pas d'ailleurs une
-des nécessités comme un des bienfaits de la nature, que l'inclination
-des mères pour leurs enfants soit toujours en raison des besoins qu'ils
-ont d'elles, et que l'enfant le plus jeune, ou le plus débile, soit
-toujours celui qu'elles préfèrent? Tout était donc en faveur des
-derniers survenants, et au détriment de leurs aînés. Pouvait-elle, de
-plus, espérer que le soin de plaire à un nouvel époux, les dissipations
-du monde qui en seraient la conséquence, ne l'empêcheraient pas de
-diriger l'éducation de ce fils et de cette fille, objets de toutes ses
-affections, de toutes ses pensées? Qui sait si cette tendresse même ne
-deviendrait pas une occasion de discorde et de contrariété entre elle
-et son époux? si elle ne serait pas forcée, pour ne pas nuire à l'union
-conjugale, de comprimer le plus fort comme le plus vertueux de tous ses
-penchants? Si donc un nouveau mariage lui promettait des jouissances et
-de la sécurité pour son avenir, il n'offrait pour ses enfants que
-pertes et que dangers. Après avoir fait toutes ces réflexions, madame
-de Sévigné n'hésita pas, et prit la résolution de se condamner toute sa
-vie au veuvage, de consacrer à ses enfants toute son existence.
-Lorsqu'on songe aux embarras de fortune que lui avait créés son mari,
-aux domaines qu'il lui fallait régir, et qui se trouvaient aux deux
-extrémités du royaume, à ses inclinations pour le plaisir, aux mœurs
-de cette époque, à tous les genres de séduction auxquels une jeune
-femme de la classe élevée était sans cesse en butte, on ne peut
-s'empêcher de reconnaître qu'il y eut dans la résolution de madame de
-Sévigné un grand héroïsme maternel; et cette résolution, elle l'exécuta
-de manière à se rendre digne de servir de modèle à toutes les mères.
-
-S'il est vrai d'affirmer que madame de Sévigné ne put trouver que dans
-sa tendresse pour ses enfants la force nécessaire pour consommer un
-sacrifice qui tant que dura sa jeunesse devait se renouveler à tous les
-instants, cependant on peut croire aussi que la conduite que tint son
-premier mari a pu lui faciliter ce sacrifice, en lui inspirant des
-craintes pour un second mariage. Les témoignages irrécusables de Bussy
-et de Tallemant ne nous laissent aucun doute qu'elle n'aimât son mari;
-et nous avons vu précédemment que longtemps après elle ne put sans
-s'évanouir supporter la vue de ceux qui avaient causé sa mort; mais
-nous avons son propre témoignage pour nous convaincre qu'elle n'était
-point aveugle sur ses défauts, et que si dans les premiers temps de
-leur union elle a joui de quelque bonheur, ce bonheur fut passager.
-Elle ressentit vivement la tyrannie dont plus tard il la rendit
-victime.
-
-Trois ans seulement après la mort du marquis de Sévigné, dans une
-lettre écrite le 1er octobre 1654, madame de Sévigné s'étonne que
-Ménage lui ait parlé avec tant d'éloge du grand prieur de Malte, Hugues
-de Rabutin, brave gentil-homme, dit son neveu de Bussy, mais brusque,
-et d'une politesse telle qu'un corsaire en peut avoir[457]. Elle
-rappelle que le marquis de Sévigné l'appelait toujours _mon oncle le
-pirate_; et elle ajoute: «Il s'était mis dans la fantaisie que c'était
-sa bête de ressemblance, et je trouve qu'il avait assez raison[458].»
-Vers la fin de sa vie, en 1687, à l'âge de soixante ans, elle s'excuse
-envers Bussy de ne pouvoir lui donner les dates des changements de
-charge de son fils, et ajoute: «Je confonds quasi toutes les années,
-parce qu'il n'y en a qu'une ou deux dans mon imagination qui aient
-mérité d'y demeurer et d'y tenir place[459].» La curiosité de Bussy fut
-excitée par cet aveu; et, dans la réponse qu'il lui fit, il l'interroge
-ainsi: «Je voudrais bien savoir quelles sont les deux de vos années qui
-méritent de rester dans votre mémoire. D'une autre que vous, je dirais
-que c'est l'année où vous fûtes mariée, et celle où vous devîntes
-veuve[460].» Madame de Sévigné lui répond: «Je n'avais retenu de dates
-que l'année de ma naissance et celle de mon mariage; mais sans
-augmenter le nombre, je m'en vais oublier celle où je suis née, qui
-m'attriste et qui m'accable [parce qu'elle lui rappelle son âge], et je
-mettrai à la place celle de mon veuvage, et le commencement d'une
-existence qui a été assez douce et assez heureuse, sans éclat et sans
-distinction: mais elle finira plus chrétiennement que si elle avait eu
-de grands mouvements; et c'est en vérité le principal[461].»
-
- [457] BUSSY, _Mémoires_, t. II, p. 62, édit. in-12, 1721; t. II,
- p. 274 de l'édit. in-4º.
-
- [458] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1er octobre 1654, t. I, p. 28, édit.
- M.; t. I, p. 36, édit. G. de S.-G.
-
- [459] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (en date du 31 mai 1687), t. VII, p.
- 446, édit. de M.
-
- [460] SÉVIGNÉ, _lettre de Bussy_, 4 juin 1687, t. VII, p. 419,
- édit. de M.
-
- [461] SÉVIGNÉ, 17 juin 1687, t. VII, p. 454, édit. de M.
-
-Ainsi, madame de Sévigné n'eut jamais lieu de se repentir de la
-résolution qu'elle avait prise. Aussitôt après la mort de son mari,
-elle se remit sous la tutelle de l'excellent abbé de Livry, du moins
-pour la gestion de ses affaires, qui étaient dans une grande confusion.
-Après le gain de plusieurs procès et quelques années d'une sévère
-économie, les dettes furent payées, les terres remises en bon état, et
-l'ordre partout établi[462]. Cela se fit sans que madame de Sévigné
-fût obligée de se retirer du monde. Elle y reparut même avant la fin de
-son veuvage[463], et au milieu des événements qui occupaient alors
-toute la France. Loret crut devoir annoncer, dans la _Gazette_ du 19
-novembre 1651, comme une nouvelle qui intéressait toute la capitale, le
-retour de cette jolie veuve:
-
- Sévigné, veuve, jeune et belle,
- Comme une chaste tourterelle
- Ayant d'un cœur triste et marri
- Lamenté monsieur son mari,
- Est de retour de la campagne,
- C'est-à-dire de la Bretagne;
- Et, malgré ses sombres atours
- Qui semblent ternir ses beaux jours,
- Vient augmenter dans nos ruelles
- L'agréable nombre des belles[464].
-
- [462] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 2 septembre 1687, t. VII, p. 470.
-
- [463] M. DE SAINT-SURIN, _Notice_, p. 61, dit à tort qu'elle ne
- reparut qu'en 1654.
-
- [464] LORET, _Muse historique_, liv. II, t. I, p. 157.
-
-Fidèle à sa promesse, madame de Sévigné alla voir Scarron aussitôt
-après son arrivée; ce qui lui valut, de la part du pauvre malade, ce
-mauvais madrigal qui a été recueilli dans ses œuvres[465]:
-
- Bel ange en deuil qui m'êtes apparue,
- Je suis charmé de votre vue:
- Je ne l'aurais pas cru
- Que vous fussiez de tant d'attraits pourvue.
- Sont-ils de votre cru?
- Ou, si l'on vous les vend, enseignez-moi la rue
- Où vous prenez de si charmants attraits
- Qui charment de loin et de près.
-
- [465] SCARRON, _Å’uvres_, 1737, in-18, t. VIII, p. 427,
- _Madrigal à madame de Sévigné_.
-
-Lorsque madame de Sévigné revint à Paris après huit mois d'absence,
-tout y paraissait tranquille, et les habitants de cette grande
-capitale, naguère si agités, ne semblaient penser qu'à leurs plaisirs:
-mais c'était un calme entre deux tempêtes. Le parlement, les princes,
-la cour, le cardinal Mazarin, occupaient tous les esprits; tous étaient
-attentifs à leurs moindres actions; ils étaient les sujets de tous les
-entretiens. Il semblait, dit madame de Motteville, que Paris était
-toute la France[466]. On prévoyait, on redoutait de nouvelles crises.
-Les partis venaient de se livrer à tous leurs emportements: effrayés de
-leurs excès, ils négociaient, et cherchaient à éviter les maux où
-devait les plonger la guerre civile; mais ils voulaient tous y parvenir
-sans rien sacrifier de leurs prétentions. Comme ils étaient tous sans
-bonne foi, sans conscience, ils ne pouvaient s'inspirer aucune
-confiance; ils parlaient sans cesse de conciliation, ils tâchaient de
-se tromper, de s'écraser mutuellement. L'arène de leurs débats, depuis
-que les chefs de la Fronde s'étaient secrètement réunis avec la
-cour[467], avait été transportée des rues et des places publiques dans
-le sein même du parlement. Tout le monde avait été glacé d'effroi en
-apprenant les détails de cette fameuse journée du 21 août, lorsque les
-partisans du coadjuteur et ceux du prince de Condé, occupant, comme
-deux armées en présence, tous les postes du Palais de Justice, au
-dedans et au dehors, avaient tiré l'épée, et avaient été sur le point
-de souiller le temple des lois par un affreux carnage[468]. Dans cette
-journée, Gondi avait failli être écrasé entre les deux énormes
-battants des portes de la grand'chambre, et poignardé par les ordres de
-La Rochefoucauld. Peu après, Condé, irrité de voir que Gondi était le
-seul obstacle qui empêchât le duc d'Orléans de se réunir à lui, résolut
-de faire enlever ce prélat factieux et de le retenir en captivité.
-L'habile Gourville se chargea de l'exécution de ce projet, qui n'avorta
-que par une cause toute fortuite[469].
-
- [466] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 271.
-
- [467] Ibid., _Mém._, t. XXXIX, p. 274.
-
- [468] Ibid., _Mém._, t. XXXIX, p. 267.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p.
- 293.--TALON, t. LXII, p. 242.
-
- [469] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 241.--LA ROCHEFOUCAULD, t.
- LII, p. 101.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 193 et 197.--MOTTEVILLE, t.
- XXXIX, p. 301, 320, 321.
-
-Gondi ne redoutait pas les émeutes populaires; courageux jusqu'à
-l'imprudence, il prenait plaisir à se jouer des dangers qui lui étaient
-interdits par son état: Condé, au contraire, accoutumé à de plus
-illustres périls, s'indignait d'être exposé aux chances d'une si
-ignoble lutte. Dominé par la crainte de succomber, il se hâta trop de
-sortir de Paris. Son éloignement alarma la cour, mais rassura le
-parlement et les bourgeois. Le parlement désirait la paix, les
-principaux chefs de son parti la désiraient aussi; mais chacun d'eux se
-trouvant dans une position à l'égard de la cour telle qu'ils ne
-pouvaient traiter avec avantage pour eux-mêmes, ils opinèrent à la
-guerre. Condé s'y résolut, quoique prévoyant qu'il serait abandonné de
-ceux qui l'y entraînaient, si la fortune ne lui était pas
-favorable[470]. Il refusa de se trouver avec les autres princes du sang
-au lit de justice où la majorité du roi fut déclarée[471]. Cette
-cérémonie, qui eut lieu le 7 septembre (1651), fut faite avec
-éclat[472]. L'enfant-roi traversa à cheval les rues de Paris, escorté
-de toute sa maison et de toute sa cour; mais le peuple, conservant
-encore des rancunes et des dispositions factieuses, n'avait contemplé
-qu'avec froideur ces premières pompes du règne le plus fastueux et le
-plus glorieux de notre histoire. Cependant, de dessus son coursier que
-sa jeune main gouvernait avec grâce, Louis XIV salua l'homme le plus
-populaire du moment, le coadjuteur, qu'il aperçut à une fenêtre[473].
-Déjà le novice souverain savait pratiquer la dissimulation, qu'une
-politique, qui se prend souvent dans ses propres piéges, enseigne comme
-la première qualité de l'art de régner.
-
- [470] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 220.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII,
- p. 101.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 193 et 197.--MOTTEVILLE, t.
- XXXIX, p. 301.
-
- [471] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 430.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p.
- 91.--TALON, t. LXII, p. 247.
-
- [472] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 186.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 278.
-
- [473] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 186.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.
- 278.--Conférez t. XXIV de l'_Hist. de France en estampes_,
- Bibliothèque royale.
-
-Le roi en commençant son règne confirma, par sa première ordonnance,
-les arrêts du parlement qui bannissaient Mazarin; et les premières
-lettres qu'il signa furent pour lui ordonner de revenir[474]. Il y eut
-cependant un intervalle de deux mois entre ces deux actes. Anne
-d'Autriche hésita longtemps à faire ce qu'elle désirait le plus.
-Beaucoup plus puissante comme reine mère que comme reine régente,
-désormais elle parlait au nom du roi, qui ne devait compte qu'à Dieu de
-ses résolutions. Elle n'était plus dans la nécessité de se concerter
-avec le lieutenant général du royaume ou avec le parlement. Elle était
-résolue à poursuivre Condé dans son gouvernement de Guienne: il avait
-fait, sans avoir pris les ordres du roi, des levées de troupes; et le
-parlement l'avait déclaré rebelle, et criminel de haute trahison et de
-lèse-majesté[475]. Ces actes de rébellion ouverte fournissaient à la
-reine des prétextes pour sortir de Paris, et des moyens de soustraire
-le roi à la domination des frondeurs. Le coadjuteur s'accuse fortement
-d'avoir permis ce départ, et d'y avoir fait consentir le duc d'Orléans.
-Il cite cet exemple pour prouver que dans les grandes crises d'État il
-y a des moments d'erreur et d'aveuglement qui font commettre aux plus
-habiles des fautes que les moins expérimentés auraient pu éviter; mais
-il avoue qu'il désirait lui-même ce départ, sans lequel il ne pouvait
-conserver son ascendant sur le duc d'Orléans[476]. Le cardinal de Retz
-a écrit ses Mémoires comme les grands généraux leurs campagnes, en se
-donnant tout le mérite des succès que le hasard a produits, en
-assujettissant les faits aux règles de la stratégie. Il exagère ici
-beaucoup la puissance qu'il avait à cette époque. Il lui eût été
-difficile, et même impossible, d'empêcher la cour d'aller rejoindre
-l'armée. L'état des choses était bien changé pour le coadjuteur et pour
-la Fronde. Les intelligences du coadjuteur avec la cour étaient
-connues; et sa nomination au cardinalat, qui révéla le but de tous les
-mouvements qu'il s'était donnés, lui avait fait perdre beaucoup de sa
-popularité[477]. Les bourgeois de Paris étaient fatigués d'une lutte si
-nuisible à leur fortune et à la prospérité de leur ville. Ils
-haïssaient toujours Mazarin, mais ils détestaient encore plus l'orgueil
-insultant de Condé. L'influence du coadjuteur dans le parlement avaient
-décliné encore plus que dans le peuple. Gondi ne comptait guère de son
-parti qu'une vingtaine de jeunes gens des plus fougueux[478]. Le reste,
-tout en admirant ses talents, n'avait aucune confiance en lui, et
-redoutait son esprit factieux. Le premier président Matthieu Molé, qui
-par ses vertus et sa courageuse résistance envers la cour, sa fermeté
-au milieu des émeutes populaires, avait acquis sur sa compagnie une si
-haute autorité, ne se montrait plus tel qu'il avait été dans la
-régence. Il avait peu de biens, dix enfants, soixante et six ans, et
-réprouvait également les factieuses prétentions des chefs de la Fronde
-et la coupable ambition des princes. Toujours prêt à dire aux
-dépositaires de l'autorité du roi de mâles vérités, il était décidé,
-après ce devoir accompli, à plier sous la volonté de cette autorité
-lorsqu'elle aurait prononcé. Il avait accepté les sceaux; et en s'en
-allant rejoindre la cour, non-seulement il n'avait rien caché à sa
-compagnie de ses résolutions, mais il avait usé de tout son ascendant
-pour les lui faire partager: s'il n'y était pas entièrement parvenu, il
-avait de beaucoup diminué la force et l'âpreté de l'opposition. La
-princesse Palatine, toujours asservie au besoin de ses passions,
-toujours nécessiteuse, s'était réunie sincèrement à la cour, dont elle
-avait reçu cent mille écus, et qui avait, selon ses désirs, accordé les
-finances au marquis de la Vieuville[479].
-
- [474] MONGLAT, t. L, p. 294.--DUPLESSIS, t. LVII, p. 379.
-
- [475] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 460.--GUY-JOLY, t. XLVII, p.
- 192.--CHAVAGNAC, _Mém._, 1699, in-12, t. I, p. 113.
-
- [476] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 438.
-
- [477] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 322.
-
- [478] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 296.--RETZ, _Mém._, t. XLVI, p.
- 2.
-
- [479] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 142 à 154.
-
-Quoique mademoiselle de Chevreuse n'eût cessé d'aimer Gondi et qu'elle
-lui fût restée fidèle, la duchesse, sa mère s'était arrangée
-secrètement avec Mazarin; et sa défection devint manifeste et publique
-lorsqu'elle quitta Paris, sous le prétexte d'aller conduire sa fille
-abbesse à Pont-aux-Dames[480].
-
- [480] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 300.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._,
- t. LII, p. 84.
-
-L'affaiblissement du parti de Condé était aussi rapide que celui de la
-Fronde. Ce prince, après les ennuis de la captivité, aurait voulu jouir
-des délices de son beau séjour de Chantilly; ses inclinations
-guerrières fléchissaient sous les attraits de la volupté, dont son
-amour pour la duchesse de Châtillon lui faisait éprouver toute la
-puissance[481]. C'est avec regret qu'il avait été entraîné dans la
-guerre civile; et pourtant le dépit et l'orgueil lui faisaient oublier
-ses glorieuses victoires, son rang, sa patrie, ses propres intérêts. Il
-se portait aux plus coupables extrémités. En vertu du traité qu'il
-avait conclu avec les plus grands ennemis de la France, des vaisseaux
-espagnols chargés de subsides et de munitions étaient entrés dans le
-port de Bordeaux, au grand scandale des membres du parlement siégeant
-en cette ville, le seul parmi tous les autres parlements du royaume qui
-se fût ouvertement déclaré pour lui[482]. Il cherchait à traiter avec
-Cromwell et à faire renaître le parti des protestants; mais ceux-ci
-n'étaient nullement mécontents de Mazarin, qui, en habile ministre,
-avait veillé à ce que les ordonnances rendues en leur faveur fussent
-fidèlement exécutées. Ils résistèrent aux suggestions de Condé.
-Cependant le parlement de Toulouse et celui de Provence avaient
-enregistré les ordonnances qui déclaraient Mazarin rebelle. Le
-parlement de Paris nourrissait contre lui des sentiments plus haineux
-et plus hostiles encore; mais la crainte de son retour rendait
-l'illustre compagnie plus prudente et plus politique que les autres,
-et elle ménageait dans Condé le plus puissant ennemi d'un ministre
-proscrit par ses arrêts[483].
-
- [481] JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 184.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.
- 296.
-
- [482] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 97.
-
- [483] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 460.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 192.
-
-Cependant un grand nombre de ceux qui étaient jusque là restés fidèles
-au parti du vainqueur de Rocroi l'abandonnèrent: quelques-uns, gagnés
-par les places et les récompenses que la cour leur offrait; d'autres,
-parce qu'après avoir sans scrupule résisté à la reine régente, ils se
-considéraient comme criminels en portant les armes contre le roi,
-déclaré majeur. Laigues, Noirmoutier, le maréchal de la Mothe, furent
-de ce nombre[484]. Le duc de Bouillon même et Turenne refusèrent de se
-joindre à Condé: le premier, parce qu'il espérait, par sa soumission à
-l'autorité royale, rentrer plus promptement dans sa principauté de
-Sedan; le second, parce que la cour lui offrit le commandement en chef
-d'une armée. Bussy-Rabutin, auquel le prince de Condé avait écrit de sa
-main le 15 septembre, pour l'inviter à venir le joindre, alla porter
-cette lettre à la reine, et se rangea sous les drapeaux du roi: il
-reçut l'ordre d'aller dans sa lieutenance de Nivernais, avec les
-troupes qu'il avait sous son commandement[485].
-
- [484] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 303 et 304.--GUY-JOLY, t. XLVII,
- p. 185.
-
- [485] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 203, 205, 216 et 222 de
- l'édit. 1721, in-12.
-
-L'armée royale, commandée par le comte d'Harcourt, remportait en toute
-occasion la victoire sur les troupes de Condé[486]. Tout semblait
-favoriser la reine, et cependant ses embarras et sa perplexité
-augmentaient avec ses succès mêmes. Elle désirait par-dessus tout
-rappeler le cardinal Mazarin; mais elle ne se déguisait pas que par la
-rentrée du ce ministre l'inflammation des esprits arrêterait les
-progrès de l'armée royale, et jetterait un grand nombre de personnes
-dans le parti de Condé; tandis qu'en continuant à poursuivre ses
-avantages contre ce prince, il n'était pas douteux qu'elle ne le forçât
-promptement à la soumission, aux conditions qu'il lui plairait de lui
-imposer; mais alors elle craignait que les ministres qu'elle avait
-nommés (Châteauneuf, Le Tellier, Lyonne et Brienne), après avoir rendu
-au pays et à la couronne un aussi grand service que de mettre fin à la
-guerre civile, n'eussent assez de crédit et d'autorité pour se
-maintenir, malgré elle, au timon des affaires, à l'exclusion de
-Mazarin, qu'ils détestaient[487]. Elle savait que ses ministres, en lui
-faisant ainsi violence pour maintenir l'exil du cardinal, acquerraient
-dans toute la France une immense popularité; et qu'ils étaient certains
-d'être appuyés par la noblesse, les princes, le duc d'Orléans, les
-parlements.
-
- [486] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 327.
-
- [487] NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 519.--BRIENNE, t. XXXVI, p.
- 187.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 299.--DUPLESSIS-PRASLIN, t. LVI,
- p. 336, 374, 375 et 386.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 113.
-
-Durant ces dissensions et ces temporisations, les Espagnols avaient
-repris presque toutes les villes que Condé leur avait précédemment
-enlevées[488]. L'anarchie croissait. De simples commandants de place se
-rendaient indépendants, levaient des taxes, et soumettaient par la
-crainte le pays qui les environnait. Le désordre était dans les
-finances, et l'on était sur le point de suspendre le payement des
-rentes à l'hôtel de ville[489].
-
- [488] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 299.--MONGLAT, t. LII, p. 300.
-
- [489] TALON, t. LXII, p. 294.
-
-Pour se tirer de tous ses embarras, ou du moins pour mettre un terme à
-ses incertitudes et à ses anxiétés, la reine se résolut à rappeler
-auprès d'elle son ministre. Les nouveaux arrêts rendus par le parlement
-de Paris pour empêcher le retour de Mazarin contribuèrent encore à
-l'affermir dans sa résolution. Elle s'indignait que cette compagnie de
-juges et de légistes eût la prétention de s'immiscer dans le
-gouvernement du roi, déclaré majeur. L'éloignement du cardinal avait-il
-pacifié le royaume? avait-il remédié à l'orgueil des grands, à la
-morgue et aux prétentions des parlements, à l'insolence de la Fronde?
-Point. C'est depuis lors, au contraire, que le roi avait été menacé,
-tenu prisonnier dans son palais, et qu'il avait été obligé de
-s'éloigner de la capitale pour pouvoir agir en liberté[490].
-
- [490] DUPLESSIS-PRASLIN, t. LVII, p. 376 et 377.
-
-Par ces considérations, la reine se décida à donner les ordres
-nécessaires pour le rappel de Mazarin. L'émotion du parlement de Paris
-à cette nouvelle alla encore au delà de ce qu'on aurait pu prévoir. Par
-un arrêt[491], il confirma celui par lequel il avait déjà prononcé
-l'exil de Mazarin; il défendit à tous les gouverneurs et commandant de
-place de le recevoir[492]; il ordonna à tout sujet du roi du lui courir
-sus; il fit vendre à l'encan son riche mobilier, sa nombreuse et
-précieuse bibliothèque[493], et enfin il mit sa tête à prix; genre
-d'atrocité qu'on s'interdisait même contre les pirates[494]. Ces
-mesures ne l'effrayèrent pas, il entra en France; et dans une lettre à
-la reine, datée de Pont-sur-Yonne, le 11 janvier 1652, il écrivit: «On
-me mande que quantité d'assassins sont partis de Paris pour
-entreprendre contre le cardinal, après avoir reçu la bénédiction de M.
-de Beaufort; mais Dieu le garantira. Je vous promets qu'il n'appréhende
-rien, et qu'il fait le voyage avec la tranquillité d'esprit que ce
-porteur vous pourra dire[495].»
-
- [491] _Arrest de la cour du parlement, donné contre le cardinal
- de Mazarin, publié le trentième décembre mil six cent cinquante
- et un. A Paris, par les imprimeurs du roy, M. DC. LI, avec
- privilége de Sa Majesté_; sept pages in-4º.
-
- [492] TALON, t. XLII, p. 295, 305.--ANQUETIL, _Intrigue du
- cabinet_, t. IV, p. 134. Voir les arrêts des 7 et 8 février, 11
- mars, 2 et 8 août.
-
- [493] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 6, _lettre_ 1, en
- date du 14 janvier 1652. Il y avait 700 romans, 550 comédies, 330
- tragédies.
-
- [494] TALON, t. LXII, p. 305.
-
- [495] _Lettres du cardinal_ MAZARIN _à la reine, à la princesse
- Palatine_, etc., pendant sa retraite hors du France, en 1651 et
- 1652, avec notes et explications par Ravenel; Paris, 1836,
- in-8º, p. 484.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-1651-1652.
-
- Réflexions sur le sentiment produit par un événement redouté et
- longtemps différé.--Surprise qu'occasionne la nouvelle de
- l'entrée de Mazarin en France.--Le parlement envoie des
- commissaires pour arrêter sa marche.--Conduite du duc
- d'Orléans.--Condé organise la guerre civile avec des moyens
- insuffisants.--Le parti des princes s'unit à la
- Fronde.--Intrigues de Gondi.--Il est en défiance au
- peuple.--Mazarin et la reine intriguent contre lui en cour de
- Rome.--Il les déjoue.--Efforts que font les ministres pour
- conserver leurs places.--Rôle que jouent les acteurs
- secondaires.--Détails sur Nemours, Beaufort, la duchesse de
- Châtillon, le prince de Conti, la duchesse de Longueville.--Le
- parti du duc d'Orléans, aussi divisé que celui de la
- Fronde.--Désastres et famine qui sont les résultats de la guerre
- civile.--Conférences pour la paix.
-
-
-Il n'y a pas de sentiment plus élastique que l'espérance: le moindre
-véhicule suffit pour soulever le poids qui le comprime, et lui rendre
-toute son expansion. Lorsqu'une calamité que tout le monde considère
-comme inévitable et imminente se trouve seulement retardée, on se
-persuade aussitôt que les causes qui devaient l'amener s'affaiblissent
-ou ont disparu; on calcule toutes les chances qui lui sont contraires,
-on ferme les yeux sur celles qui la favorisent; tous les délais
-ajoutent à la confiance, et si ces délais se prolongent, on finit par
-se rassurer. On ne croit plus à un danger qui a inutilement et
-longtemps fatigué nos prévisions; on s'habitue à un orage qui gronde
-sans cesse, sans jamais éclater. On s'arrange comme si on n'avait plus
-rien à en craindre: et quand la foudre tombe et frappe, elle surprend
-et accable ceux-là même qui avaient le plus formellement annoncé sa
-prochaine détonation, et qui s'étaient prémunis contre les périls de sa
-chute.
-
-Cette vérité se fit surtout sentir lorsque Mazarin rompit son ban, et
-entra en France, suivi d'une armée qu'il amenait, disait-il, au roi,
-pour l'aider à combattre les rebelles, mais qui était plutôt destinée à
-protéger la personne de son ministre[496]. On savait depuis longtemps
-que des lieux où la cour, sans cesse ambulante, faisait temporairement
-sa résidence, et de Bruhl, où s'était retiré Mazarin, partaient et
-arrivaient sans cesse des personnes qui avaient toute la confiance de
-la reine et du cardinal. Les noms de ces messagers même n'avaient pu
-être cachés; on n'ignorait pas qu'ils étaient au nombre de quatre:
-Bartet, Brachet, Milet et l'abbé Fouquet; et la singulière similitude
-des finales de leurs noms avait fait dire plaisamment au duc d'Orléans
-que désormais il fallait changer une des règles du rudiment de
-Despautère sur les genres, et mettre: «Omnia nomina terminata in _et_
-sunt _mazarini_ generis.» (Tous les noms qui se terminent en _et_ sont
-du genre mazarin.) L'intelligence de la reine avec le ministre proscrit
-n'était donc plus un mystère[497]. On se doutait qu'aucune mesure
-importante n'était résolue dans le conseil sans que la reine eût reçu
-l'avis du cardinal; on s'était aperçu que si l'on y prenait une
-résolution contraire à ses secrètes instructions, des ordres cachés en
-empêchaient l'exécution. Cependant, lorsque, après la déclaration de la
-majorité du roi, Condé eut levé l'étendard de la révolte, il se vit
-abandonné de presque toute la France[498]. Les mesures de Châteauneuf
-et de Villeroi furent si bien prises, que le cabinet acquit plus
-d'influence et d'autorité; le gouvernement du roi se raffermit; il
-marcha pour la première fois de concert avec le parlement. La reine
-parut se confier à ses ministres. On ne la vit plus avoir si souvent
-recours aux conseils du cardinal; elle dit même aux plus intimes amis
-de Mazarin, que celui-ci avait habilement placés près d'elle, qu'on ne
-pouvait pas penser encore à le rappeler, et que son retour devait être
-différé, au moins jusqu'à l'entière réduction de Condé et de son parti.
-Les ministres, qui s'appuyaient sur le besoin qu'on avait d'eux, mais
-dont aucun ne pouvait prétendre à la suprématie ou aux priviléges de la
-faveur, introduisirent dans le conseil le prince Thomas de Savoie,
-guerrier assez distingué, mais non heureux; d'un sens assez droit, mais
-borgne, sourd, et pesant: il ne pouvait donner aucun ombrage à ceux qui
-exerçaient le pouvoir[499]. Cousin germain de la reine, elle avait en
-lui toute confiance; et la présidence du conseil, que les ministres lui
-déféraient, convenait également à son rang, à sa naissance, à sa
-réputation d'intégrité, à sa position à la cour. Toutes les dépêches se
-signaient en sa présence; «et il fut, dit madame de Nemours, favori, et
-presque premier ministre, sans qu'il en eût seulement le moindre
-soupçon.»
-
- [496] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 3, _lettre_ 1, en
- date du 7 janvier.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 317 et
- 320.--BRIENNE, t. XXXVI, p. 98.--_Nemours_, t. XXXIV, p. 519 et
- 520.
-
- [497] LA FARE, _Mém._, t. LXV, p. 163.--Depuis que ceci a été
- écrit, la correspondance de Mazarin avec la reine a été publiée
- par la Société de l'Histoire de France: _Lettres du cardinal
- Mazarin à la reine_, etc., 1836, in-8º. Nous l'avons déjà
- plusieurs fois citée.
-
- [498] LORET, _Muse hist._, t. III, p. 52. Lettre du 21 avril
- 1652.
-
- [499] NEMOURS, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 517 et 519.
-
-Un tel état des choses rassurait tout le monde contre le retour, au
-moins prochain, du cardinal Mazarin. L'on espérait bien qu'après
-l'entière extinction de la révolte de Condé, le concours de tous les
-ordres de l'État, des princes et des ministres, empêcherait pour
-toujours ce retour, et qu'on ne reverrait jamais en France cet étranger
-proscrit par tous les parlements, devenu odieux à tous les partis.
-
-Telle était à cet égard la disposition des esprits, lorsqu'on apprit
-tout à coup qu'il était rappelé; qu'il s'avançait dans l'intérieur du
-royaume, et que, de plus, un arrêt du conseil d'en haut (mot nouveau,
-et dont s'offensaient les défenseurs des libertés publiques) avait
-cassé l'arrêt que le parlement de Paris venait de rendre pour le
-repousser[500].
-
- [500] _Recueil des arrêts_, etc.: arrêt du parlement du 29
- décembre 1651; arrêt du conseil d'en haut du 18 janvier
- 1652.--_Gouvernement de France justifié par l'ordre des temps,
- servant de réponse au prétendu arrêt de cassation du conseil, du
- 18 janvier 1652_; in-4º, 41 pages.
-
-Il suffit de connaître le caractère fougueux et emporté de la nation
-française pour concevoir quelle fut, à cette nouvelle si inattendue, la
-fureur générale. Tous les partis se reformèrent instantanément, et
-semblaient avoir acquis plus de violence. Les nobles, le peuple, le
-parlement, les partisans des princes, ceux de la Fronde, n'eurent plus
-qu'un seul sentiment, qu'un seul intérêt, qu'un seul cri, l'expulsion
-de Mazarin. La cour même et la plus grande partie des royalistes[501]
-formaient en secret le même vœu; plusieurs le manifestaient
-hautement, se croyant certains que Mazarin ne pourrait jamais résister
-à cette unanimité de haine, à cet accord d'opposition de tous contre
-un seul[502].
-
- [501] LORET, liv. III, p. 14 et 15. Lettre du 28 février 1652.
-
- [502] DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 38.--ANQUETIL, t. IV, p. 10.
-
-Mais ce torrent qui s'élançait avec tant d'impétuosité, et avec un
-fracas capable de faire croire à quiconque le considérait de loin qu'il
-allait tout submerger, se dispersait après sa chute dans un si grand
-nombre de lits différents, et se subdivisait en tant de petites
-rigoles, que vu de près il cessait de paraître redoutable.
-
-C'est qu'aucun événement peut-être ne produisit une péripétie plus
-grande que celle qu'occasionna le retour de Mazarin en France. Tous les
-partis se trouvèrent par là placés dans des positions si bizarres et si
-monstrueuses; les intérêts particuliers, les passions, les haines des
-différents acteurs de ce grand drame firent éclore subitement une telle
-multitude d'intrigues, que, malgré les dépositions et les aveux de
-presque tous ceux qui y jouèrent les principaux rôles, et les minutieux
-détails où ils sont entrés dans leurs Mémoires, les historiens n'ont
-pas su les démêler toutes, et par conséquent n'ont pu les exposer avec
-clarté.
-
-Le parlement rendait des arrêts[503] et envoyait des commissaires pour
-arrêter Mazarin dans sa marche; mais en même temps, instruit par le
-passé et en garde contre les funestes résultats de ses emportements,
-redoutant les princes et leur domination, il ne voulait pas qu'aucune
-atteinte fût portée aux droits du roi. Il refusait d'autoriser la
-saisie des deniers publics[504], et il interdisait toute levée de
-soldats qui n'était pas faite au nom du roi; ce qui était accorder au
-seul Mazarin la faculté de se recruter[505]; le parlement s'effrayait à
-la seule proposition d'un arrêt d'union avec les autres cours
-souveraines, croyant déjà voir par là renouveler les scènes
-tumultueuses de la première Fronde. Cependant il implorait en même
-temps l'appui du duc d'Orléans, et il acceptait le secours des troupes
-qui étaient à sa disposition. Pourtant Gaston, ayant cessé d'être
-lieutenant général, ne pouvait légalement lever des troupes et
-commander une armée sans le consentement du roi, devenu majeur. Le
-parlement proscrivait Condé et ses adhérents, qui s'étaient armés pour
-repousser Mazarin. Le duc d'Orléans, de son côté, aurait voulu s'unir
-intimement au parlement, et ne pas enfreindre les lois du royaume[506]:
-il faisait alliance avec Condé, et se compromettait pour lui, en
-prenant sous sa protection les troupes que Nemours avait été chercher
-en Flandre chez les Espagnols[507]. Tout en détestant l'étranger, il
-favorisait l'exécution du traité que Condé avait contracté avec lui; il
-s'en rendait complice. Il dissimulait avec les amis des lois, qui
-avaient mis en lui toutes leurs espérances, et ne répondait que par des
-subterfuges et des assertions mensongères aux discours éloquents du
-vertueux Talon. Il se trouvait entraîné dans toutes ces démarches par
-la nécessité de pourvoir au plus pressé, en repoussant Mazarin; mais
-comme il ne craignait rien tant que l'élévation de Condé en le
-secondant contre Mazarin, il cherchait à lui nuire dans le parlement,
-dans le peuple, et dans son propre parti.
-
- [503] TALON, _Mém._, t. LXIX, p. 305, 326.--NEMOURS, t. XXXIV, p.
- 521.
-
- [504] MONTPENSIER, t. XLI, p. 3.--RETZ, t. XLVI, p. 6, 14, 17.
-
- [505] TALON, t. LXIX, p. 326.
-
- [506] RETZ, t. XLVI, p. 13.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 317,
- 330.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 110.--RETZ, _Mém._, t. XLVI,
- p. 24, 30.
-
- [507] TALON, _Mém._, t. LXIX, p. 317 et 318.--LA ROCHEFOUCAULD,
- t. LII, p. 110.
-
-Condé, entraîné à organiser la guerre civile avec des partisans divisés
-entre eux, d'une fidélité douteuse, fut obligé de combattre, avec des
-recrues à peine instruites, à peine enrégimentées, les meilleures
-troupes de l'Europe[508], celles-là même qui avaient vaincu sous lui.
-Il lui fallut soutenir son parti par sa seule personne, faire taire
-toutes ses répugnances, changer toutes ses anciennes combinaisons,
-toutes ses habitudes. Il voulait dominer, et arracher des places et de
-l'argent pour une noblesse altière et avide qui se dévouait pour le
-servir; et tous les moyens lui semblaient bons, parce qu'il éprouvait
-le besoin d'avoir recours à tous. L'adversité le mettait dans la
-nécessité de faire violence à son caractère, naturellement impérieux,
-peu affable, impatient de toute contrainte[509]. Proscrit par le
-parlement de Paris, il cherchait à s'en faire un appui, en s'associant
-à lui dans sa haine contre Mazarin. Détesté de la reine, qu'il avait
-outragée, il négociait en secret avec elle; et pour la gagner, il
-consentait à la rentrée de Mazarin en France et à son maintien au
-ministère, mais avec de telles conditions, que si on les avait
-acceptées, le roi se serait trouvé sous sa domination. Ennemi personnel
-de Gondi, il concluait un traité avec le duc d'Orléans, par lequel il
-consentit que Gondi restât son conseil et conservât toute sa confiance.
-Plein de mépris pour toutes les influences populaires, il cherchait à
-se faire un parti dans la Fronde, et donnait à celui qui en était le
-chef, au duc de Beaufort, le commandement d'un de ses corps de troupes.
-
- [508] RETZ, t. XLVI, p. 52.
-
- [509] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 318.--CHAVAGNAC, _Mém._, 1699,
- in-12, t. I, p. 131.
-
-De son côté, la Fronde, ou les populations bourgeoises qui la
-formaient, se montraient également opposées à Mazarin et aux princes.
-Il faut cependant en excepter Bordeaux, où ces derniers s'étaient
-retires, et s'étaient formé un parti; mais ils n'étaient pas les
-maîtres de cette ville, et c'était plutôt la haine contre le duc
-d'Épernon, que leur inclination pour les princes, qui avait poussé les
-Bordelais à la révolte. Les autres principales villes du royaume
-eussent montré, si elles en avaient eu l'occasion, les mêmes
-dispositions que Paris et Orléans, qui toutes deux, en haine de Mazarin
-comme de Condé, refusèrent l'entrée de leurs remparts aux troupes du
-roi ainsi qu'à l'armée des princes. Cependant l'esprit d'opposition
-protestante qui dominait dans le midi fit beaucoup de partisans à Condé
-dans cette partie de la France; et Chavagnac nous apprend qu'il n'eut
-pas alors plus de peine à lever un régiment pour ce prince que si c'eût
-été pour le roi[510]. Il eût fallu au peuple des chefs puissants, pour
-qu'il pût intervenir entre ces ambitions rivales d'une manière utile
-pour lui; mais tous ceux qui auraient pu se mettre à sa tête, tels que
-le duc de Bouillon et Turenne, s'étaient rangés du côté de la cour. En
-général, presque tous les grands personnages politiques de cette époque
-avaient des intérêts différents de ceux des partis qu'ils avaient
-embrassés. Voilà pourquoi on ne peut démêler les fils de ce drame
-compliqué qu'en entrant dans les détails de la vie privée de chacun des
-principaux acteurs, et en s'instruisant des motifs qui les faisaient
-agir.
-
- [510] CHAVAGNAC, _Mémoires_, 1699, in-12, t. I, p. 113, 141.
-
-Gondi, dont la nomination au cardinalat n'était pas encore confirmée
-par le pape, agissait de manière à ce que la cour n'eût aucun prétexte
-pour la révoquer. Quoiqu'il n'eût point cessé de fréquenter l'hôtel de
-Chevreuse, il savait qu'il n'y était plus sur le même pied
-qu'auparavant; il n'ignorait pas que la duchesse de Chevreuse,
-entraînée par des nécessités de fortune dans le parti de Mazarin, ne se
-conduisait plus que par les conseils de l'abbé Fouquet; que sa fille,
-jalouse de la princesse Palatine[511], et irritée des fréquentes
-visites qu'il lui avait faites, avait, par dépit et par vengeance,
-redit à la reine les plaisanteries qu'il s'était permises sur son
-compte. Ainsi Gondi, ayant dans Mazarin et dans Anne d'Autriche deux
-ennemis personnels, ne pouvait les empêcher de lui nuire qu'en
-continuant de se montrer pour la cour un allié fidèle, mais prêt à être
-un antagoniste redoutable si on l'y contraignait, en manquant aux
-promesses qui lui avaient été faites. C'est pourquoi il s'attachait à
-se rendre maître de l'esprit du duc d'Orléans, et qu'il le fit résoudre
-à armer contre Mazarin et à réunir ses troupes à celles de Condé[512].
-Il aurait bien désiré exercer sur le parti dont celui-ci était le chef
-la même influence que sur celui d'Orléans; mais l'aversion que les
-dernières luttes avaient fait naître à son égard dans le cœur de
-Condé n'était pas le seul obstacle qui s'y opposait. La Rochefoucauld,
-Chavigny, la duchesse de Longueville, avaient tous trois l'ambition de
-diriger ce parti; et quoiqu'ils ne fussent pas toujours d'accord entre
-eux, ils l'eussent été pour empêcher que Gondi, qu'ils haïssaient et
-dont ils redoutaient les talents, pût entrer en partage de l'ascendant
-qu'ils avaient pris dans le conseil de Condé[513]. Aussi Gondi,
-quoiqu'il cherchât à rendre l'armée commandée par Condé assez forte
-pour repousser celle de Mazarin, s'efforçait d'un autre côté à ruiner
-le parti de ce prince dans le parlement et dans le peuple. Pour cet
-effet il s'était étroitement uni avec la princesse Palatine et avec
-madame de Rhodes: celle-ci avait fait nommer le maréchal de l'Hospital,
-son beau-père, au gouvernement de Paris; et Gondi disposait du prévôt
-des marchands, son ami intime[514]. Ainsi toutes les hautes autorités
-de la capitale étaient dévouées à la cour et à Gondi; mais les agents
-de Condé animaient le peuple contre Gondi[515]: de sorte qu'il n'osait
-plus sortir qu'entouré d'une escorte de gentils-hommes armés qui
-faisaient partie de sa maison ou qui s'étaient déclarés ses
-partisans[516].
-
- [511] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 208 à 211.
-
- [512] RETZ, t. XLVI, p. 55.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 210.
-
- [513] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 211.
-
- [514] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 207, 208.--TALON, t. LXII, p. 851.
-
- [515] RETZ, t. XLVI, p. 30, 33, 49.
-
- [516] LORET, liv. III, p. 46; _Gazette_ du 7 avril 1652.
-
-Ces divisions parmi les frondeurs occasionnaient des émeutes, où, selon
-sa coutume, la populace ne distinguait ni amis ni ennemis. Ainsi l'on
-se jeta sur le carrosse de la comtesse de Rieux, quoique son mari se
-fût déclaré contre Mazarin[517]; on attaqua celui du président
-Thoré[518]; le marquis de Tonquedec, ami de madame de Sévigné, fut
-dépouillé et outragé; on voulait piller l'hôtel de Nevers, qui
-appartenait à Duplessis-Guénégaud, bien connu pour être partisan de
-Mazarin[519]. Le peuple maltraitait les personnes qui par ruse
-cherchaient à sortir de Paris; il poursuivit pour ce motif deux filles
-de la reine, Ségur et Gourdon, leur enleva tout ce qu'elles emportaient
-avec elles, et voulait brûler la maison où elles s'étaient
-réfugiées[520]. Elles furent obligées de se faire reconduire au
-Luxembourg, chez le duc d'Orléans, qui leur donna les moyens d'aller
-rejoindre la cour. Les duchesses de Bouillon et d'Aiguillon coururent
-aussi les plus grands dangers en faisant une semblable tentative[521].
-Dans le même temps la populace forçait les portes de la Conciergerie;
-et tandis que les prisonniers et les criminels étalent ainsi rendus à
-la liberté, Paris était devenu pour ses habitants les plus inoffensifs
-une vaste prison.
-
- [517] RETZ, t. XLVI, p. 48 et 70.
-
- [518] LORET, liv. III, p. 86 et 88, du 23 et 25 juin 1652.
-
- [519] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 213, 214.--TALON, _Mém._, t.
- LXII, p. 151.--CONRART, t. XLVIII, p. 55, 56, 59.
-
- [520] LORET, liv. III, p. 69, 70; du 26 mai 1652.
-
- [521] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 66; du 19 mai
- 1552.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 56.
-
-Des raisons d'étiquette et de préséance empêchaient Gondi de siéger au
-parlement jusqu'à ce que sa nomination au cardinalat eût été confirmée;
-mais sa double opposition contre Mazarin et contre Condé,
-l'affaiblissement de son crédit parmi le peuple, lui avaient fait
-regagner toute son influence sur cette puissante compagnie; et il
-l'exerçait par le moyen du duc d'Orléans, qui avait une grande facilité
-d'élocution, et dont il dirigeait toutes les démarches. Toutefois,
-l'ascendant que Gondi avait reconquis sur le parlement était accompagné
-de beaucoup de défiance. On redoutait les entraves que ses intérêts
-privés pouvaient apporter à la pacification générale, que l'on désirait
-vivement. Il fut sur le point de manquer le but qu'il se proposait par
-toutes ces manœuvres. Mazarin et la reine avaient fait écrire par le
-roi au pape pour révoquer sa nomination au cardinalat; et ils avaient,
-en envoyant cette dépêche au bailli de Vallançay, l'ambassadeur de
-France à Rome, autorisé celui-ci à solliciter le chapeau pour lui-même.
-Le ressentiment des obstacles que Gondi apportait à la réconciliation
-de Gaston avec la cour, et des conseils qu'il avait donnés à celui-ci,
-avait été la cause de cette nouvelle détermination de Mazarin et de la
-reine. On faisait valoir auprès du pape, pour la justifier, les
-liaisons de Gondi avec les jansénistes et la licence de ses mœurs:
-ces deux motifs publics et notoires semblaient ne devoir laisser aucun
-doute sur l'issue de cette affaire, car déjà les jansénistes, devenus
-assez puissants pour paraître redoutables, étaient détestés à
-Rome[522]. Cependant Innocent X, instruit secrètement du contenu de la
-dépêche de la cour de France avant qu'on ne la lui eût fait connaître
-officiellement, se hâta de tenir un conclave le 22 février 1652, et y
-préconisa Gondi au cardinalat; de sorte que la cour de France se vit
-forcée de considérer sa révocation comme non avenue, de supprimer la
-dépêche envoyée à son ambassadeur, et de paraître satisfaite de la
-confirmation de sa propre nomination[523]. Ce résultat fut produit par
-l'antipathie personnelle du pape contre Mazarin, qu'il avait connu à
-Rome avant son élévation; par l'opinion qu'on avait en Italie de la
-prochaine et inévitable chute de ce ministre; et encore plus peut-être
-par une révolution de palais qui substitua à l'influence qu'exerçait la
-princesse Olympie, celle de la princesse Rossane, qu'avait épousée le
-neveu du pape, et que Gondi avait su gagner par des présents. L'abbé
-Charrier, son agent principal à Rome, sut mettre habilement à profit
-tous ces moyens, et conduisit avec adresse cette négociation, dont le
-succès causa une surprise générale.
-
- [522] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 208.
-
- [523] LORET, t. III, p. 33, _lettre_ du 3 mars 1652.--BRIENNE, t.
- XXXVI, p. 205.--RETZ, t. XLVI, p. 40.--MONGLAT, t. L, p.
- 328.--NEMOURS, t. XXXIV.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 207.
-
-On ne peut s'empêcher de reconnaître que le cardinal de Retz déploya
-dans le cours de tous ces événements de prodigieux talents. On s'étonne
-de la multiplicité de ses combinaisons, mais on peut douter qu'elles
-fussent bien réfléchies et toutes propres à concourir au but. Il
-s'était aliéné la duchesse de Chevreuse et la princesse de Guémené,
-qui, aussi, s'était tournée du côté de la cour. Il avait offensé la
-reine, exaspéré Mazarin; il excitait la défiance du parlement; il ne
-satisfaisait pas les frondeurs, n'obtenait du duc d'Orléans, et avec
-des peines infinies, qu'une confiance imparfaite[524]; et enfin il
-s'était fait du vainqueur de Rocroi et de Lens un ennemi mortel[525].
-Il semblait que Gondi ne se trouvât bien que dans les agitations et les
-intrigues, et qu'il se plût à les faire naître; semblable à ces
-gladiateurs qui appellent des adversaires au combat, et aiment à en
-voir accroître le nombre, afin de faire admirer plus longtemps leur
-adresse et leur énergie dans la lutte. Gondi, emporté par la fougue de
-ses passions, leur sacrifiait trop souvent ses intérêts; Mazarin, sans
-haine comme sans affection, ne se laissait jamais distraire des
-siens[526].
-
- [524] RETZ, t. XLVI, p. 55.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 212.
-
- [525] MONGLAT, t. L, p. 338.
-
- [526] DUPLESSIS, _Mémoires_, t. LVII, p. 384.--LA FARE, t. LXV,
- p. 144.
-
-Châteauneuf, aussitôt après l'arrivée de Mazarin à Poitiers, avait pris
-le parti de la retraite[527]; et depuis le retour du premier ministre
-on remarqua plus d'ensemble et plus de secret dans les résolutions du
-conseil; ses résolutions furent suivies d'une plus rapide exécution.
-Chavigny, à Paris, s'était fait l'agent du parti de Condé. Une ambition
-plus élevée que celle de la réussite de ce parti le faisait agir.
-Chavigny, formé aux affaires par Richelieu, et pour lequel ce grand
-homme avait une tendresse toute paternelle, ne pouvait oublier que
-Mazarin lui devait son élévation[528]. Appelé un instant au ministère
-par la politique d'Anne d'Autriche, Chavigny voulait y rentrer. Il
-était le plus redoutable ennemi de Gondi, et comme chef du parti de
-Condé, et comme lui disputant la confiance de Gaston, sur l'esprit
-duquel Chavigny avait de l'influence. De concert avec le duc de Rohan,
-la duchesse d'Aiguillon et Fabert, il forma le dessein d'un traité
-entre les princes et Mazarin; et au moyen de l'alliance que Condé avait
-formée avec les Espagnols, il voulait conclure ensuite la paix
-générale. Comme alors il eût été le principal négociateur de cette paix
-et le premier auteur d'un si grand bienfait, il espérait acquérir par
-là une autorité assez grande dans le cabinet et dans les conseils pour
-expulser Mazarin et prendre sa place. Mais Condé s'aperçut bientôt que
-Chavigny, dans ses conférences avec le premier ministre, ne se
-conformait pas à ses instructions; il lui retira sa confiance, et, sans
-l'en prévenir, il se servit pour ces négociations de Gourville, de La
-Rochefoucauld et de la duchesse de Châtillon[529].
-
- [527] DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 381.--LORET, liv. III, p.
- 20, _lettre_ du 11 février 1652.
-
- [528] CONRART, t. XLVIII, p. 69.--MONGLAT, t. L, p. 338.
-
- [529] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 128, 148,
- 150.--CONRART, t. XLVIII, p. 70.
-
-Les acteurs secondaires de ce grand drame n'offraient pas moins de
-diversité dans les motifs de leurs actions. Beaufort, qui commandait
-les troupes de Gaston, et Nemours celles du prince de Condé, quoique
-beaux-frères, affaiblissaient par leurs divisions une armée que leur
-concorde aurait pu rendre redoutable. La nécessité des opérations
-militaires exigeait qu'ils s'éloignassent de Paris; et ils aimaient au
-contraire à s'y montrer à leurs maîtresses revêtus de l'uniforme de
-général et munis du bâton de commandement[530]. Beaufort, comme chef de
-la Fronde, autrefois d'accord en tout avec Gondi, maintenant le
-contrariait dans toutes ses mesures. Le prince de Conti, auquel son
-frère n'avait pu se dispenser de donner une autorité au moins nominale,
-avait presque toujours été gouverné par sa sœur la duchesse de
-Longueville, au point de donner cours à des bruits et à des libelles
-outrageants pour tous deux[531]. La duchesse était sous l'influence du
-duc de La Rochefoucauld, son amant, et la plus forte tête du parti. Le
-prince de Conti se montrait jaloux de cette influence; son secrétaire,
-le poëte Sarrasin, était fort lié avec une demoiselle de la
-Verpillière, fille d'honneur de la duchesse de Longueville; et comme il
-arrive toujours que les subordonnés croient avancer leur fortune en
-servant les passions de leurs maîtres, Sarrasin et la Verpillière se
-concertèrent avec les marquis de Jarzé et de Saint-Romain pour donner
-un rival au duc de La Rochefoucauld. Ils introduisirent le beau duc de
-Nemours auprès de la duchesse de Longueville; et celle-ci, qui
-détestait la duchesse de Châtillon, crut triompher en lui enlevant cet
-amant. Le prince de Condé se vit avec satisfaction délivré par sa
-sœur des trop justes motifs de jalousie que lui inspirait le duc de
-Nemours; et ce dernier sacrifia son amour à son ambition. La
-Rochefoucauld dut regretter l'ascendant que lui donnait un illustre
-attachement, mais non pas la perte d'une maîtresse qui, si l'on en
-croit Bussy, négligeait par trop le soin de sa personne, et avait dans
-le commerce intime les fâcheux inconvénients qu'entraîne une telle
-négligence[532]. Mais on n'obtint pas de ces combinaisons, formées au
-profit de petits intérêts et de petites passions, les résultats qu'on
-s'était promis. Le prince de Conti et la duchesse de Longueville ne
-furent pas plus d'accord entre eux que lorsque La Rochefoucauld les
-divisait. A Bordeaux ils favorisèrent des partis contraires, et
-contribuèrent à augmenter les troubles et à affaiblir le parti des
-princes en le divisant. La duchesse de Longueville, lorsqu'elle ne fut
-plus dirigée par La Rochefoucauld, ne cessa de s'égarer dans des
-projets sans but, et de se compromettre dans des intrigues sans
-résultat[533]. Quand Nemours eut été blessé, sa femme se rendit à
-l'armée pour le soigner, et la duchesse de Châtillon, sous prétexte de
-visiter un de ses châteaux, l'accompagna jusqu'à Montargis: elle se
-rendit dans le couvent des Filles de Sainte-Marie, d'où, se croyant
-bien cachée, elle allait, sous divers déguisements, voir celui qu'elle
-n'avait pas cessé d'aimer. Ces mystérieuses visites ne furent bientôt
-plus un secret pour personne; et alors Condé et sa sœur purent se
-convaincre combien sont différents les sentiments que l'amour inspire
-et ceux que simulent l'intérêt et la vanité[534]. Le grand Condé, par
-son esprit et sa figure, avait tous les moyens de plaire aux femmes;
-mais il y réussissait peu. Si on excepte mademoiselle du Vigean, qui se
-fit carmélite ne pouvant l'épouser, il ne paraît pas qu'il ait pu
-contracter de véritables attachements de cœur. Il poussait plus
-loin encore que sa sœur la duchesse de Longueville le défaut de
-soins de sa personne. Dans l'habitude de la vie presque toujours mal
-vêtu, il n'était beau que sur un champ de bataille[535]. Aussi le duc
-de Nemours ne fut pas le seul rival que Condé eût à redouter auprès de
-cette beauté pour laquelle Louis XIV, dans ses jeux enfantins, avait
-montré une préférence qui a fourni la matière d'un élégant badinage à
-la muse spirituelle de Benserade[536]. Un abbé nommé Cambiac, au
-service de la maison de Condé, balança pendant quelque temps la passion
-que Nemours avait fait naître dans le cœur de la duchesse de
-Châtillon; et la jalousie de Nemours ne put faire expulser Cambiac. La
-duchesse ménageait en lui l'homme qui avait obtenu le plus d'empire sur
-sa parente, la princesse de Condé douairière. La condescendance de la
-duchesse de Châtillon envers cet homme intrigant et libertin lui valut,
-de la part de la princesse douairière, un legs de plus de cent mille
-écus en Bavière, et l'usufruit d'une terre de vingt mille livres de
-rentes. Cependant Cambiac se retira, lorsqu'il sut que Condé était son
-rival[537]. Mais le vainqueur de Rocroi était plus habile à livrer des
-batailles qu'à conduire une intrigue d'amour. Il eut la maladresse
-d'employer pour intermédiaire auprès de sa nouvelle maîtresse un
-certain gentilhomme nommé Vineuil[538], qui était bien, il est vrai, un
-de ses plus habiles et fidèles serviteurs, mais que sa figure, son
-esprit plaisant et satirique, son caractère entreprenant, rendaient
-très-dangereux pour les femmes. Il s'était même acquis quelque
-célébrité par ses succès en ce genre. Madame de Montbazon, madame de
-Mouy et la princesse de Wurtemberg avaient successivement éprouvé les
-effets de ses séductions. Vineuil plut aussi à la duchesse de
-Châtillon; et il ne crut pas trahir son prince, ni manquer à la foi
-qu'il lui devait, en ne se refusant pas des plaisirs qui, goûtés en
-secret, ne pouvaient causer aucune peine à celui qui l'avait exposé à
-la tentation. En cela il se conformait aux mœurs de son siècle; il
-lavait même ainsi, par sa fraude, la honte des négociations dont on le
-chargeait. Condé seul avait tort; mais ce tort, il ne le connut jamais.
-Vineuil fut toujours en grande faveur auprès de lui[539]. Nemours
-excitait sa jalousie, et Nemours ne redoutait que Condé. Cependant
-alors, et au mois de mars de l'année 1652, le marquis de La Boulaye et
-le comte de Choisy, tous deux amoureux de la duchesse de Châtillon,
-voulurent se battre en duel à son sujet. Le bruit s'en répandit dans le
-monde. La duchesse de Châtillon l'apprit, et parut inopinément sur le
-lieu où les deux adversaires s'étaient donné rendez-vous; et au moment
-même où ils venaient de tirer l'épée elle les sépara, les prit par la
-main, et les conduisit chez le duc d'Orléans, qui chargea les
-maréchaux de France alors à Paris, L'Hospital, Schomberg et
-d'Étampes, d'arranger cette affaire et d'empêcher un combat. Ils y
-parvinrent[540]; mais ces rivalités, ces intrigues de femmes
-affaiblissaient beaucoup le parti de Condé, et empêchaient qu'il n'y
-eût ni secret ni ensemble dans l'exécution des projets arrêtés dans le
-conseil de son chef.
-
- [530] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 56.
-
- [531] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 72, 226.
-
- [532] NEMOURS, t. XXXIV, p. 528.--CHAVAGNAC, édit. 1699, t. I, p.
- 124.--BUSSY, _Amours des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 134, 153,
- 155.
-
- [533] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 30, 132, 135, 145 et
- 146.
-
- [534] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 215.
-
- [535] MONTPENSIER, t. XLI, p. 314.
-
- [536] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 307, ch.
- 28.--BUSSY, _Hist. am. des Gaules_, t. I, p. 141, édit. 1754, ou
- p. 125 de l'édit. de Liége; ou _Hist. amoureuse de France_, 1710,
- in-12, p. 170. C'est le même ouvrage, sous un autre titre, et une
- très-bonne édition.
-
- [537] LENET, t. LIV, p. 177 et 181.--BUSSY, _Hist. am. de
- France_, édit. de 1710, p. 183 et 198; _Hist. am. des Gaules_,
- édit. de 1754, p. 152; p. 135, édit. origin. de
- Liége.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 48.--CONRART, _Mém._,
- t. XLVIII, p. 230.
-
- [538] BUSSY, _Hist. amour. de France_, 1710, in-12, p. 192, 230,
- 235; _Hist. amour. des Gaules_, édit. de 1754, p. 160, 193, 199.
-
- [539] NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 503.--MOTTEVILLE, _Mém._, t.
- XXXIX, p. 216 à 307.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 75 et
- 96.--DE BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI, p 188 et 193.--TALON, _Mém._,
- t. LXII, p. 276.
-
- [540] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 33, _lettre_ du 3
- mars 1652.
-
-Le parti du duc d'Orléans n'offrait pas plus d'unité que celui de
-Condé. Il avait perdu dans Bouillon l'appui d'un prince puissant par
-ses richesses et par son habileté politique; dans Turenne, l'ascendant
-que donnent les talents militaires et l'amour des soldats. Les deux
-principaux conseils de Gaston, Gondi et Chavigny, étaient ennemis, et
-publiaient l'un contre l'autre des libelles anonymes[541]. Chefs
-dirigeants dans des partis contraires, ils poussaient dans des sens
-opposés, et dans des mesures contradictoires, un prince faible et
-irrésolu. Chacun des deux avait des partisans dans la famille même de
-ce prince. La duchesse d'Orléans appuyait Gondi. MADEMOISELLE, au
-contraire, s'était rangée du côté de Chavigny. Le prince de Condé, qui
-entretenait avec elle un commerce de lettres, avait su la gagner par
-ses flatteries, et lui avait promis, s'il restait le maître et
-parvenait à chasser Mazarin, de lui faire épouser le roi. Autant elle
-avait eu autrefois d'antipathie pour Condé, autant elle montrait
-d'enthousiasme pour sa gloire et de zèle pour ses intérêts[542]. Le
-courage et la présence d'esprit qu'elle déploya dans Orléans, où son
-père l'avait envoyée, achevèrent d'accroître son orgueil, et
-d'augmenter l'excessive confiance qu'elle avait en elle. Cette ville
-dont on lui avait refusé l'entrée, elle s'en rendit maîtresse en
-escaladant ses remparts, et en pénétrant seule et sans escorte par une
-brèche qu'avait faite pour elle le parti populaire. L'autorité qu'elle
-y avait exercée; ces troupes qui s'étaient rangées sous son
-commandement; ces conseils de guerriers présidés par elle; ses deux
-dames d'honneur, les comtesse de Fiesque et de Frontenac, proclamées à
-la tête de l'armée, au son des trompettes, ses maréchaux de camp; la
-popularité qu'elle s'était acquise en empêchant les troupes du roi de
-pénétrer dans la ville qui lui était soumise[543]; tout cela avait
-enivré son imagination, déjà exaltée par la lecture des romans[544].
-Elle se passionna pour la gloire militaire; Condé fut son héros.
-Pourtant elle cherchait à persuader à la reine qu'il était de son
-intérêt de la marier avec le roi; et à ce prix, elle consentait à tout.
-Quant à son père, il ne pouvait rien pour elle, non plus que le
-parlement; et par cette raison elle se laissait souvent engager dans
-des démarches et des intrigues contraires au parti de Gaston, et
-surtout toujours en opposition avec la direction que Gondi s'efforçait
-de donner à ce parti.
-
- [541] PETITOT, _Introduction aux Mémoires de la Fronde_, t. XXXV,
- p. 237.--_Vie du cardinal_ DE RAIS, 1836, in-8º, p. 258 et 355.
-
- [542] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 160.
-
- [543] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 45 (7 avril); t.
- III, p. 53 (21 avril).--MONTPENSIER. t. XLI, p. 170.
-
- [544] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 170, 175.--TALON, t. LXII,
- p. 349.--CHAVAGNAC, t. I, p. 168.--ANQUETIL, t. IV, p.
- 152.--SAINT-AULAIRE, t. III, p. 92.--_Histoire de France en
- estampes_, t. XXV, Bibl. roy.
-
-D'un autre côté, la cour était abandonnée par ceux sur lesquels elle
-avait le droit de compter. Le chancelier, qui, comme chef de la
-justice, aurait dû donner l'exemple de l'obéissance aux ordres du roi,
-irrité d'avoir été éloigné du ministère, fit en sorte que le duc de
-Sully, son gendre, qui commandait à Nantes, permît le passage de cette
-ville aux troupes du duc de Nemours; et le duc de Rohan, que la reine
-avait nomme gouverneur d'Anjou, fit révolter Angers contre les troupes
-royales; mais ensuite il ne leur résista pas aussi longtemps qu'il
-aurait pu le faire dans l'intérêt du prince[545]. La cour, ainsi que
-les partis qui lui étaient opposés, ne se lassait pas, pour la réussite
-de ses projets, d'employer la fraude, la violence, la crainte, la
-séduction: tous les moyens lui étaient bons. Mazarin ne répugnait pas
-même aux plus honteux. Ainsi la maréchale de Guébriant, qu'il avait
-mise dans ses intérêts, ne se fit aucun scrupule d'abuser de la
-confiance de Charlevoix et des droits que la reconnaissance lui donnait
-sur un officier dont son mari avait été le bienfaiteur. Elle ne rougit
-pas d'employer le ministère d'une demoiselle bien faite et de facile
-composition, dit madame de Nemours, pour attirer ce commandant de
-Brissach hors de sa forteresse, le faire prisonnier, et se rendre
-maîtresse de la place qu'il était chargé de garder. Toutefois cette
-trahison ne réussit qu'à demi. La garnison, indignée, remit la place au
-comte d'Harcourt, qui n'était point contre le parti du roi, mais qui
-cependant était au nombre des mécontents, et peu favorable à
-Mazarin[546].
-
- [545] LORET, liv. III, p. 35, _lettre_ du 10 mars 1652.--ARNAULD,
- t. XXXIV, p. 296.--TALON, t. LXII, p. 348, 351.--NEMOURS, t.
- XXXIV, p. 522.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 114 et 115.
-
- [546] MONGLAT, t. L, p. 394.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 538.
-
-Le plus nul, le plus insignifiant de tous les chefs de la première
-Fronde, le duc de Longueville, fut le seul d'entre eux qui dans ces
-nouvelles circonstances se conduisit avec sagesse et dignité, qui se
-montra un sujet fidèle, mais non servile. Il suivit un plan arrêté,
-conforme au bien public et à une bonne et saine politique. Retiré dans
-son gouvernement de Normandie, il fut sollicité par tous les partis, et
-ne se déclara d'abord pour aucun; enfin il fit connaître ses intentions
-de ne pas se séparer du roi[547]. Mais, sans prendre fait et cause pour
-son ministre, il se prononça de manière à faire craindre à la cour,
-s'il était contrarié par elle, de le voir se replacer de nouveau sous
-l'empire de sa femme et de son beau-frère, auquel il s'était soustrait.
-Ainsi par ses instigations le parlement de Rouen avait demandé
-l'éloignement de Mazarin, à l'exemple de celui de Paris, mais sans
-adhérer aux actes de proscription de ce dernier[548]. La déclaration
-parlementaire servit au duc de Longueville de prétexte pour se refuser
-à admettre les troupes royales dans sa province, où cependant il
-maintenait la levée des impôts au profit du roi. Par là il parvint à
-rester maître absolu dans son gouvernement, et il se fit chérir des
-habitants, qu'il protégeait contre tous les maux de la guerre
-civile[549].
-
- [547] LORET, liv. III, p. 40, 52, _lettres_ des 17 mars et 21
- avril 1652.
-
- [548] CONRART, t. XLVIII, p. 69.
-
- [549] BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI, p. 209.
-
-Les désastres qu'elle occasionnait étaient portés à leur comble, et
-encore accrus par le peu d'autorité que les chefs militaires avaient
-sur leurs subordonnés. Un seul fait suffira pour faire juger du degré
-d'anarchie où l'on était arrivé. Pendant que la cour était en marche,
-la petite écurie du roi fut pillée par le frère du comte de Broglie,
-qui cependant était du parti de la cour; et ce brigandage fut considéré
-comme une équipée plaisante, dont on s'amusa, et qui excita le rire.
-Les troupes de tous les partis, mal payées, mal nourries, pillaient,
-brûlaient, saisissaient les deniers publies, dévastaient les campagnes,
-rançonnaient les cultivateurs, et produisaient partout où elles
-séjournaient une misère extrême et une hideuse famine[550]. Des bandes
-de malheureux abandonnaient leurs habitations, et suivaient l'armée du
-roi en demandant du pain: la cour vit plusieurs fois sur son passage
-des hommes mourant de faim, et des enfants tétant encore sur le sein de
-leurs mères, qui venaient de rendre les derniers soupirs[551]. La
-reine, fortement émue d'un tel spectacle, disait que les princes et les
-parlements répondraient devant Dieu de tant de calamités, oubliant
-ainsi la part qu'elle y avait elle-même. Ce n'était pas tout. Les
-Espagnols s'avançaient sur nos frontières, et entraient en France comme
-alliés du prince de Condé, mais dans la réalité pour profiter de nos
-divisions. Turenne leur fit offrir de l'argent pour se retirer, et les
-menaça d'une bataille s'ils n'y consentaient. Ils prirent l'argent, et
-délivrèrent ainsi les troupes royales de la crainte d'avoir deux armées
-à combattre[552].
-
- [550] _Lettres de feu_ BALZAC _à M. Conrart_, 1659, in-12, p.
- 135, liv. II, _lettre_ 25, en date du 20 novembre 1651; p. 151,
- liv. III, _lettre_ en date du 19 février 1652; p. 166, _lettre_
- 8, en date du 3 avril 1652; et p. 181, en date du 29 avril 1652.
-
- [551] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 33.--LA PORTE, _Mém._, t. LIX, p.
- 432.--DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 427 et 429.
-
- [552] DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 296.
-
-Chaque parti se montrait jaloux de rejeter la cause des malheurs qu'on
-éprouvait sur les partis contraires; tous parlaient de paix et
-semblaient la désirer, et tous la voulaient en effet; mais chacun d'eux
-avait la volonté d'en régler seul les conditions. Toutefois, pour
-éloigner d'eux l'odieux de la continuation de la guerre civile, le
-parlement et les princes envoyèrent des députés à Saint-Germain, où la
-cour s'était retirée: ces députés étaient munis de pouvoirs pour
-négocier; mais ils avaient ordre de ne point voir Mazarin, et de ne pas
-communiquer avec lui directement ni indirectement. Lorsqu'ils furent
-introduits auprès de la reine, Mazarin était à côté d'elle. Les
-conférences s'engagèrent donc entre eux et le ministre proscrit. Alors
-ces députés perdirent la confiance de leurs partis, et augmentèrent
-beaucoup les divisions qui s'y trouvaient, par la crainte qu'ils firent
-naître que ceux qui semblaient parler avec plus de véhémence et
-d'acharnement contre Mazarin ne fussent déjà entrés en arrangement avec
-lui[553].
-
- [553] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 40.--LORET, liv. III, p. 58,
- en date du 28 avril (1652); et liv. III, p. 59, en date du 5
- mai.--MONGLAT, t. L, p. 339.--_Vie du cardinal_ DE RAIS, 1836,
- in-8º, p. 361.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-1651-1652.
-
- Situation de la capitale pendant le séjour qu'y fit madame de
- Sévigné.--Paris se ressentait peu des désastres des
- provinces.--Succès des théâtres.--Les malheurs publics ramenaient
- à la méditation et à la religion.--Le nombre des solitaires de
- Port-Royal augmente.--Leur influence sur les gens de lettres et
- sur certaines réunions.--Madame de Sévigné alors très-répandue
- dans le monde.--Courtisée par le duc de Rohan et le marquis de
- Tonquedec.--Ses liaisons intimes avec sa tante la marquise de La
- Troche; avec mademoiselle de La Vergne.--Détails sur cette
- dernière et sur mademoiselle de La Loupe, son amie.--Mademoiselle
- de La Loupe est promise en mariage au comte d'Olonne.--Le
- cardinal de Retz tente de la séduire.--Il est secondé dans cette
- intrigue par le duc de Brissac, amoureux de mademoiselle de La
- Vergne.--Récit que le cardinal de Retz fait lui-même de son
- aventure avec mademoiselle de La Loupe.--Celle-ci épouse le comte
- d'Olonne.--Sa visite au camp du duc de Lorraine, et commencement
- de son intrigue avec le comte de Beuvron.--Liaison du cardinal de
- Retz avec madame de Pommereul.
-
-
-Nous avons exposé dans le chapitre précédent les intrigues et les
-événements dont Paris fut occupé, et qui fournissaient matière aux
-entretiens de tous les salons et de toutes les ruelles pendant l'hiver
-qu'y passa madame de Sévigné, c'est-à-dire depuis la mi-novembre 1651
-jusqu'aux premiers jours d'avril 1652. Dans cet intervalle de temps,
-cette capitale jouissait d'une assez grande tranquillité, et se
-ressentait peu des malheurs qui affligeaient les provinces. Paris avait
-refusé d'ouvrir ses portes aux troupes de tous les partis, qui avaient
-successivement cherché à s'introduire dans son enceinte, et l'ordre y
-était maintenu par des régiments de gardes bourgeoises, dont les
-colonels étaient tous des membres du parlement, ou des personnages
-nobles, ou considérables par leur fortune et leur naissance. La Fronde
-y était peu active, les émeutes rares et promptement apaisées[554]. La
-guerre même avait contribué à faire affluer dans Paris un grand nombre
-de personnes qui, ne se trouvant pas en sûreté dans leurs châteaux ou
-dans les faubourgs de la ville, avaient été obligées de se mettre sous
-la protection de ses remparts. Cet accroissement de consommation et de
-richesses donnait une forte impulsion au commerce, et faisait prospérer
-les affaires d'une population de tout temps remarquable par l'activité
-de son industrie. Les bals ne discontinuaient pas; et MADEMOISELLE, de
-retour de son expédition d'Orléans, avait recommencé de nouveau à
-donner des fêtes brillantes, à réunir chez elle toute la haute société.
-La jeunesse de cette époque saisissait avec ardeur toutes les occasions
-de se divertir; elle aimait à mêler le plaisir aux intrigues, les
-jouissances de la mollesse aux périls des combats[555].
-
- [554] LORET, liv. III, p. 45, _lettre_ du 7 avril 1652.
-
- [555] LA FARE, t. LXV, p. 144.
-
-Raymond Poisson, comme auteur et comme acteur, attirait alors la foule
-au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil; et là aussi le
-grand Corneille produisait _Nicomède_, qui ne fut pas sa dernière
-tragédie, mais la dernière digne de lui. Ce chef-d'œuvre disputait
-la vogue au _Don Japhet d'Arménie_ de Scarron, à la _Folle gageure_ et
-aux _Trois Orontes_ de l'abbé de Boisrobert, depuis si complétement
-oubliés. Mais ce qui faisait fureur et surpassait encore le succès de
-_Nicomède_ et des autres pièces qui partageaient, avec celle de
-Corneille, l'attention publique, c'était une pastorale insipide,
-intitulée _Amaryllis_, originairement composée par Rotrou, refaite par
-Tristan, et augmentée de trois scènes qui ne tenaient pas à la pièce,
-mais dans laquelle jouait, déguisée en homme, une actrice qui excitait
-l'enthousiasme et attirait les applaudissements universels.
-L'engouement pour ce spectacle dura tout le temps du carnaval et une
-grande partie du carême[556], et se renouvela dans l'été de l'année
-suivante. Ainsi, dans tous les temps, comme aujourd'hui, l'effet des
-représentations théâtrales est plus redevable au talent des acteurs, à
-l'habileté des danseurs, à l'excellence de la musique ou à la beauté
-des décorations, qu'au génie des auteurs dramatiques.
-
- [556] LORET, _Muse historique_, l. III, p. 39, 17 mars 1652.--Les
- frères PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, t. VII, p.
- 328-366.
-
-Au milieu de la licence de ces temps, de ces apparences de légèreté, on
-voyait cependant régner dans une partie de la société un penchant pour
-les méditations profondes, pour une vie sérieuse et appliquée. Les
-sciences et la religion faisaient de nombreuses conquêtes dans la haute
-société, les cœurs tendres, les imaginations vives et les
-intelligences fortes. La maréchale de Rantzau, encore pleine
-d'attraits, étonna par sa résolution à se faire religieuse; et, malgré
-les instances de ses parents et de ses amis, elle prononça ses vœux,
-et fut à jamais perdue pour un monde où elle brillait, et qui se
-montrait si désireux de la retenir[557]. D'autres jeunes personnes
-riches et belles prononcèrent des vœux à cette époque; et leurs
-noms, moins célèbres, ont cependant été recueillis par le gazetier
-Loret. Un grand nombre de femmes dans les rangs les plus élevés de la
-société se consacraient au soulagement des pauvres, et l'activité de
-leur zèle charitable semblait s'accroître en raison des misères
-publiques. Leurs largesses ne se restreignaient pas au peuple de la
-capitale: la duchesse d'Orléans vendit cet hiver une partie de son
-riche mobilier pour secourir les malheureux cultivateurs de la
-Champagne que la guerre avait ruinés[558]. Les solitaires de Port-Royal
-virent leur nombre s'accroître d'hommes illustrés dans diverses
-professions. Ils avaient accueilli dans leurs rangs des militaires, des
-avocats, des ingénieurs. Le duc de Luynes, qui avait été un des chefs
-les plus ardents de la Fronde, s'était réuni à eux, et faisait
-construire le château de Vaumurier, près de leur champêtre séjour. Ils
-l'avaient nommé général de la petite armée formée par eux avec les
-paysans de la vallée, pour se défendre contre les maraudeurs et les
-troupes du duc de Lorraine. A l'approche de ces troupes, les
-religieuses de Port-Royal s'étaient retirées dans leur maison de Paris;
-mais les solitaires étaient restés, déterminés à braver tous les
-dangers. Ils employèrent les ouvriers du château de Vaumurier à
-fortifier l'enceinte du couvent, à la munir de tourelles pour pouvoir
-s'y retrancher au besoin; ils s'adonnèrent tous aux exercices
-militaires et au maniement des armes. Cependant ils faisaient paraître
-en même temps des livres élémentaires supérieurs à tous ceux que l'on
-possédait, et des livres de controverse remarquables par la clarté,
-l'élégance et la rapidité du style. Le succès des premiers se mesurait
-sur les besoins qu'on en avait, et les seconds étaient lus avec
-empressement par un public avide de discussions sur les matières
-religieuses et politiques, qui lui paraissaient propres à embarrasser
-le pouvoir. Ainsi ces pieux solitaires semblaient se montrer jaloux
-d'étendre leur influence sur tous les âges, mais par la plus légitime
-et la moins contestable de toutes les autorités, celle des talents et
-des vertus. Les jésuites répandaient contre eux des écrits où l'on
-peignait sous de noires couleurs leurs projets pour l'avenir, et leurs
-intentions secrètes. Ils n'y répondaient point, et se contentaient de
-les faire flétrir par l'autorité épiscopale, comme des libelles
-injurieux et calomnieux. Ils étaient toujours intimement attachés au
-cardinal de Retz, auquel ils pardonnèrent ses mœurs relâchées, en
-faveur de l'appui qu'il leur prêtait. Ils avaient fait adopter leur
-doctrine par presque tout le clergé de la cathédrale et les curés de
-Paris[559]. Leurs ouvrages et leurs exemples avaient donné un caractère
-plus grave à ces réunions d'hommes de lettres, de savants et de gens du
-monde, qui, en l'absence de Montausier et de sa femme, et dans le deuil
-où était plongée toute la famille d'Angennes par la perte de son
-chef[560], ne se tenaient plus à l'hôtel de Rambouillet, mais au petit
-Luxembourg, chez la duchesse d'Aiguillon, à qui, comme nièce du
-cardinal de Richelieu, ce glorieux patronage des noms célèbres et des
-hautes capacités convenait plus qu'à toute autre. Un fils de
-l'intendant de Rouen se montrait un des plus assidus à ces réunions;
-son père devait à la protection de la duchesse une partie de sa fortune
-et l'intendance dont il était pourvu. Ce jeune homme s'était acquis de
-la réputation par ses découvertes en physique, et on l'écoutait avec
-plus d'attention et de déférence qu'autrefois Voiture à l'hôtel de
-Rambouillet[561]. Le gazetier Loret, qui assista à une des réunions qui
-eurent lieu au petit Luxembourg dans le cours de cette année, nous dit
-qu'un grand nombre de ducs, de marquis, de cordons bleus et de belles
-dames, prirent un vif plaisir à entendre ce jeune homme expliquer des
-inventions mathématiques et des expériences de physique toutes
-nouvelles:
-
- Il fit encor sur des fontaines
- Des démonstrations si pleines
- D'esprit et de subtilité,
- Que l'on vit bien, en vérité,
- Qu'un très-beau génie il possède;
- Et l'on le traita d'Archimède[562].
-
- [557] LORET, l. III, p. 39.
-
- [558] LORET, l. III, p. 41, 17 mars 1652.
-
- [559] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, t. XXXIII de la
- _Collection des Mémoires relatifs à l'Hist. de. France_; _Pièces
- justificatives_ des _Mém. de Du Fossé_; _Mémoires de Fontaine_;
- _Mém. de Joly_.
-
- [560] LORET, liv. III, p. 32, _lettre_ en date du 3 mars 1652.
-
- [561] LORET, liv. III, p. 50.--_Biographie universelle_, t.
- XXXIII, p. 51.--MONTUCLA, _Hist. des Mathématiques_, t. I, p. 63.
-
- [562] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 50, _lettre_ du 14
- avril 1652.
-
-L'éloge était magnifique, mais il n'était nullement exagéré, car ce
-jeune homme était Pascal.
-
-L'Esclache, dont les écrits sont moins célèbres, brillait alors autant
-que lui dans ces réunions, et peut servir à prouver combien le goût de
-l'instruction et des méditations profondes était en honneur dans les
-classes élevées et chez les personnes des deux sexes[563]. Loret dit
-que,
-
- Dans ce même palais charmant
- De la nièce du grand Armand,
-
-il entendit un soir, en présence d'un cercle brillant de belles dames
-et de hauts personnages, M. L'Esclache faire un discours pour prouver
-l'immortalité de l'âme.
-
- Mais quoique ce fût doctement,
- Ce fut pourtant si nettement,
- Et par des raisons si faciles,
- Que les esprits les moins dociles
- Comprenaient aisément le sens
- De ses arguments ravissants[564].
-
- [563] LORET, l. III, p. 51; p. 163, _lettres_ du 14 avril et du
- 23 novembre 1652.--TALON, t. LXII, p. 390.--SEGRAIS, _Å’uvres_,
- t. I, p. 29 et 30.--HUETII _Commentarius de rebus ad eum
- pertinentibus_, t. I, p. 2, 43, 122, 144.
-
- [564] LORET, liv. III, p. 51, _lettre_ du 14 avril 1652.
-
-D'après ces détails sur l'esprit de la société de cette époque, il est
-facile de s'apercevoir que le temps de la jeunesse de madame de Sévigné
-ne ressemblait nullement à celui où nous reporte le commencement de sa
-correspondance avec sa fille, alors que Louis XIV interdisait à ses
-courtisans et aux dames de sa cour tout entretien sur les matières
-politiques et religieuses; lorsqu'on ne parlait que du roi, de ses
-fêtes, de ses ballets, de ses maîtresses, de sa gloire, de ses
-conquêtes, des vers faits à sa louange, des prodiges et des
-magnificences de Versailles, du nouveau spectacle de l'Opéra; des
-tragédies où Racine réduisait Melpomène à ne retracer que les
-enchantements de l'amour; des comédies où Molière frappait d'un
-ridicule ineffaçable toute femme qui affichait quelque prétention à une
-supériorité quelconque sur les personnes de son sexe, et où ce grand
-comique se complaisait à montrer les dames de haut parage inférieures à
-leurs servantes en esprit et en bon sens. On comprend pourquoi madame
-de Sévigné, dans ses entretiens épistolaires avec sa fille, manie des
-sujets que de nos jours une femme du monde n'oserait ou ne pourrait
-aborder; on devine aussi par quels motifs madame de Grignan fut
-soumise, dans le plan de son éducation, à des genres d'études plus
-fortes encore que celles de sa mère, et comment madame de La Sablière
-et elle s'étaient instruites dans les hautes sciences et comprenaient
-la philosophie de Descartes. Cela s'explique par la différence des
-âges, par l'époque de la jeunesse et des premiers développements de
-l'intelligence. Pour madame de Sévigné, cette époque appartenait aux
-réunions de l'hôtel de Rambouillet; pour madame de Grignan et madame de
-La Sablière, c'était celle dont les assemblées du petit Luxembourg
-avaient fourni le modèle.
-
-C'est pendant cette dernière époque que madame de Sévigné, répandue
-dans tous les grands cercles de la capitale, dont elle était un des
-principaux ornements, se vit le plus exposée aux séductions de la jeune
-et brillante noblesse qui s'empressait autour d'elle; sa société
-particulière était aussi nombreuse que remarquable par les personnages
-qui la composaient. Elle avait retrouvé à Paris le grand prieur Hugues
-de Rabutin, qui n'avait point quitté le Temple. Mais les événements
-avaient éloigné d'elle le comte de Bussy-Rabutin[565]. Stationné dans
-le Nivernais avec les troupes du roi, Bussy ne pouvait même, par
-correspondance, communiquer avec elle. Les partis ne se faisaient pas
-scrupule d'arrêter les courriers, de leur enlever leurs paquets et de
-violer le secret des lettres[566]. Bussy laissait donc le champ libre à
-ses rivaux, et n'avait aucun moyen de prévenir ou de contrecarrer les
-progrès qu'ils pourraient faire dans le cœur de sa belle cousine. De
-tous ceux qu'il avait à craindre, le plus éminent par sa naissance et
-ses dignités était le duc de Rohan. La famille des Sévignés avait
-l'honneur d'être alliée à celle des Rohans; et en Bretagne, où madame
-de Sévigné faisait de longues résidences, le duc de Rohan tenait un des
-premiers rangs. Il avait même voulu disputer la présidence des états de
-cette province au duc de Vendôme[567], et l'opposition qu'avait mise à
-cette prétention le maréchal de La Meilleraye fut un des motifs qui le
-porta à se jeter dans le parti de Condé. Après la prise d'Angers par
-les troupes du roi, Rohan s'était rendu à Paris. Il y revit madame de
-Sévigné; et quoiqu'il rencontrât chez elle les amis et les alliés du
-coadjuteur, et un grand nombre de personnages d'un parti contraire au
-sien, il ne put s'abstenir de la voir fréquemment. De son côté, elle le
-traitait avec les égards dus à son rang, et aussi avec cette
-bienveillance que la femme la moins coquette ne refuse jamais à celui
-qui se déclare un de ses admirateurs. Cependant, comme le duc de Rohan
-était marié, il était impossible que madame de Sévigné se méprît sur la
-nature des hommages qu'il lui adressait. Par cette raison, il ne
-pouvait être dangereux pour elle. Il n'en était pas de même du jeune
-comte du Lude, qui par sa constance s'était fait considérer comme son
-chevalier; mais un gentil-homme breton, le marquis de Tonquedec,
-cavalier accompli, par ses assiduités et ses attentions, balançait
-auprès d'elle le comte du Lude. Marigny et Ménage, les anciens amis de
-son jeune âge, et tous ceux qui formaient l'escorte du cardinal de
-Retz, Montmorency, Brissac, le président de Bellièvre, Montrésor, le
-comte de Châteaubriand, Caumartin, l'honnête et obligeant
-d'Hacqueville, de Château-Renauld, de Bussy-Lameth, d'Argenteuil,
-d'Humières, le marquis de Sablonière[568], l'Écossais Montrose, et les
-officiers qu'il avait amenés avec lui après la mort de Charles Ier;
-enfin, Renaud de Sévigné, auquel l'unissaient des liens de parenté,
-tels étaient ceux qui composaient, en hommes, à madame de Sévigné une
-société aussi variée que choisie, aussi nombreuse qu'agréable[569].
-
- [565] BUSSY, _Mémoires_, édit. 1721, in-12, t. III, p. 219 à 374.
-
- [566] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 156-379.
-
- [567] L'abbé ARNAULD, _Mém._, t. XXXIV, p. 293.
-
- [568] RETZ, t. XLVI, p. 129 et 130; conférez pour ce nom _Vie du
- cardinal de Rais_, 1836, in-8º, p. 323.
-
- [569] PETITOT, _Introduction aux Mémoires, de la Fronde_, t.
- XXXV, p. 208.--RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 129, 130; p. 216,
- 220.--SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 24 juillet 1680, t. VI, p.
- 387; t. IV, p. 132, en date du 18 décembre 1675.
-
-Son deuil venait de se terminer au commencement de cette année 1652, et
-elle se répandit dans le monde sans qu'aucun motif de bienséance pût y
-mettre obstacle.
-
-Elle était recherchée par toutes les femmes qui aimaient à tenir chez
-elles des cercles brillants; mais celles chez lesquelles on la voyait
-le plus souvent étaient la duchesse de Lesdiguières et la princesse
-Palatine; cette dernière, quoique du parti de la cour, resta toujours
-attachée à Gondi, et le servit avec zèle et loyauté. Les amies les plus
-intimes de madame de Sévigné étaient sa tante maternelle, née Henriette
-de Coulanges, et sœur de François, marquis de La Trousse, conseiller
-au parlement de Rennes, et de la maison de La Savonnière en Anjou;
-madame de Lavardin, qu'elle loue comme une femme d'un bon et solide
-esprit[570]; madame Renaud de Sévigné, et sa fille mademoiselle de La
-Vergne, qui toutes deux habitaient pendant l'été leur terre près
-d'Angers, et se trouvaient liées avec le duc de Rohan, gouverneur
-d'Anjou, et avec la duchesse sa femme; avec de Fourilles, gouverneur de
-la ville d'Angers, avec l'évêque d'Angers, et surtout avec Lavardin,
-évêque du Mans, qui, semblable à Costar, son archidiacre, était plus
-renommé par la délicatesse et la joie de ses banquets, que pour la
-sainteté de sa vie[571]. Ainsi, tous les membres de cette société
-particulière de madame de Sévigné se trouvaient unis par des rapports
-de voisinage, de parenté, d'affection, communs à tous, et aussi par
-cette confiance mutuelle et ce charme constant que fait éprouver
-l'habitude de se voir, de se fréquenter et de correspondre
-continuellement les uns avec les autres.
-
- [570] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 439, _lettre_ en date du 10
- avril 1691.
-
- [571] ARNAULD, _Mém._, t. XXXIV, p. 303, 305 et 306.--COSTAR,
- _Lettres_, in-4º, p. 548.
-
-Mademoiselle de La Vergne, qui avait été, par le veuvage et
-l'éloignement de madame de Sévigné, privée pendant quelque temps de sa
-meilleure amie, contracta une nouvelle liaison avec une jeune personne,
-qui par son enjouement, ses allures vives et dégagées, inspirait la
-joie dans toutes les sociétés où elle paraissait. Elle avait pour son
-âge un peu trop d'embonpoint; sa taille, un peu courte, manquait
-d'élégance; mais ses bras, ses mains et toute sa personne étaient
-admirablement modelés; ses cheveux étaient châtains, ses yeux brillants
-et vifs, son visage arrondi, ses traits délicats et mignards, sa bouche
-petite et gracieuse. Cette beauté était Catherine-Henriette d'Angennes,
-fille du baron de La Loupe, de la même famille que le marquis de
-Rambouillet. Elle était demandée par Louis de La Trémouille, comte
-d'Olonne; et ce mariage était même annoncé comme prochain dans la
-_Gazette_ de Loret, du 3 mars 1652:
-
- D'Olonne aspire à l'hyménée
- De la belle Loupe l'aînée,
- Et l'on croit que dans peu de jours
- Ils jouiront de leurs amours.
-
-Le gazetier ne se trompait pas, et c'est sous le nom de comtesse
-d'Olonne que l'amie de mademoiselle de La Vergne s'acquit depuis une si
-malheureuse célébrité par ses galanteries avec le marquis de Beuvron,
-le duc de Candale, Saint-Évremond, l'abbé de Villarceaux, le comte de
-Guiche, et tant d'autres[572]. Le cardinal de Retz en était devenu
-amoureux. Il avait quitté mademoiselle de Chevreuse, qui, selon le
-jugement qu'il en porte, avait plus de beauté que d'agrément, et était
-sotte jusqu'au ridicule[573]. Gondi, rompu aux intrigues galantes,
-devina le naturel et les penchants secrets de la jeune de La Loupe;
-mais il en présuma trop, ou plutôt il présuma trop de lui-même.
-Lorsqu'on songe aux périls qui le menaçaient alors, aux interminables
-devoirs auxquels il était assujetti par sa nouvelle dignité, aux
-événements importants qu'il cherchait à diriger ou à tourner à son
-profit, on est surpris de le voir si fortement préoccupé de cette
-nouvelle passion. Le duc de Brissac l'y encourageait; ce jeune duc
-était lui-même amoureux de mademoiselle de La Vergne, dont la maison
-était limitrophe de celle où demeuraient les demoiselles de La Loupe;
-et une communication avait été pratiquée entre les deux maisons, pour
-que les deux amies pussent se voir aussi souvent qu'il leur plairait.
-Le duc de Brissac, en se faisant le complaisant empressé des plaisirs
-du cardinal, avait acquis sur lui un assez grand ascendant, même pour
-les affaires sérieuses. Il se rendait donc tous les soirs avec Gondi
-chez mademoiselle de La Vergne, où ils étaient presque toujours
-certains d'y trouver mademoiselle de La Loupe. Là, chacun d'eux pouvait
-ainsi entretenir à loisir celle dont il était charmé. Gondi s'était
-fait faire pour ces visites nocturnes un habit élégant[574]. Sa
-position comme son humeur ne lui permettaient pas de longs
-préliminaires. Le mariage projeté était aussi pour lui un motif de se
-hâter. Ayant affaire à une jeune personne vive et coquette, sa vanité
-lui fit croire la chose assez avancée pour pouvoir brusquer une
-conclusion; mais il ne pouvait rien sans un tête-à-tête, et obtenir un
-rendez-vous d'une demoiselle presque fiancée, et par conséquent
-toujours entourée, paraissait impossible. Il y parvint cependant: pour
-connaître par quels moyens, laissons parler cet homme excessif dans le
-mal comme dans le bien, qui étonne par la franchise de ses aveux, et
-dont Bossuet a dit avec raison qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le
-craindre, ni le haïr à demi[575]. Ce récit, d'ailleurs, nous semble
-propre à jeter un jour vif sur la situation de Paris à cette époque, et
-sur les dangers où se trouvait exposée, au milieu d'un tel monde, une
-jeune veuve, riche, indépendante, et avec le caractère et les attraits
-de madame de Sévigné.
-
- [572] LORET, liv. III, p. 33, _lettre_ du 3 mars 1652.--BUSSY,
- _Hist. am. de la France_, 1710, p. 1, 154.--HAMILTON,
- _Œuvres_, t. I, p. 123 des _Mémoires de
- Gramont_.--SAINT-ÉVREMOND, t. II, p. 36-42 et p. 109.
-
- [573] RETZ, _Mém._, t. I, p. 221, édit. d'Amsterdam, in-12.
-
- [574] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 251.
-
- [575] BOSSUET, _Oraison funèbre de Le Tellier_, cité par
- Petitot.--_Notice sur le cardinal de Retz_, dans la _Collect. des
- Mém. de l'Hist. de Fr._, t. XLIV, p. 79.
-
-«Un jour que j'étais avec MONSIEUR dans son cabinet de livres, Bruneau
-y entra tout effaré, pour m'avertir qu'il y avait dans la cour une
-assemblée de deux ou trois cents de ces criailleurs qui disaient que
-je trahissais MONSIEUR, et qu'ils me tueraient. MONSIEUR me parut
-consterné à cette nouvelle, je le remarquai; et l'exemple du maréchal
-de Clermont, assommé entre les bras du dauphin[576], qui tout au plus
-ne pouvait pas avoir eu plus de peur que j'en voyais à MONSIEUR, me
-revenant dans l'esprit, je pris le parti que je crus le plus sûr,
-quoiqu'il parût le plus hasardeux. Je descendis avec Château-Renauld et
-d'Hacqueville, qui étaient seuls avec moi, et j'allai droit à ces
-séditieux, en leur demandant qui était leur chef[577]. Un gueux d'entre
-eux, qui avait une vieille plume jaune à son chapeau, me répondit
-insolemment: «C'est moi.» Je me tournai du côté de la rue de Tournon,
-en disant: «Gardes de la porte, que l'on me pende ce coquin à ces
-grilles.» Il me fit une profonde révérence; il me dit qu'il n'avait pas
-cru manquer au respect qu'il me devait; qu'il était venu seulement avec
-ses camarades pour me dire que le bruit courait que je voulais mener
-MONSIEUR à la cour et le raccommoder avec le Mazarin; qu'ils ne le
-croyaient pas, qu'ils étaient mes serviteurs, et prêts à mourir pour
-mon service, pourvu que je leur promisse d'être toujours bon
-frondeur[578].
-
- [576] En 1358.
-
- [577] Voyez LORET, liv. III, p. 66, _lettre_ du 19 mai 1652.
-
- [578] Conférez encore CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 75, qui
- confirme que ceci se passa à la fin de mai 1652.
-
-«Ils m'offraient de m'accompagner; mais je n'avais pas besoin de cette
-escorte pour le voyage que j'avais résolu, comme vous l'allez voir. Il
-n'était pas au moins fort long; car madame de La Vergne, mère de madame
-de La Fayette, et qui avait épousé en secondes noces le chevalier de
-Sévigné, logeait où loge présentement madame sa fille. Cette madame de
-La Vergne était honnête femme dans le fond mais intéressée au dernier
-point, et plus susceptible de vanité pour toutes sortes d'intrigues
-sans exception, que femme que j'aie jamais connue. Celle dans laquelle
-je lui proposais ce jour-là de me rendre de bons offices était de
-nature à effaroucher d'abord une prude. J'assaisonnai mon discours de
-tant de protestations de bonnes intentions et d'honnêtetés, qu'il ne
-fut pas rebuté; mais aussi ne fut-il reçu que sous les promesses
-solennelles que je fis, de ne prétendre jamais qu'elle étendît les
-services que je lui demandais au delà de ceux que l'on peut rendre en
-conscience pour procurer une bonne, chaste, pure et sainte amitié. Je
-m'engageai à tout ce qu'on voulut. On prit mes paroles pour bonnes, et
-l'on se sut très-bon gré d'avoir trouvé une occasion toute propre à
-rompre dans la suite le commerce que j'avais avec madame de Pommereul,
-que l'on ne croyait pas si innocent.
-
-«Celui dans lequel je demandai que l'on me servît ne devait être que
-tout spirituel et tout angélique, car c'était celui de mademoiselle de
-La Loupe, que vous avez vue depuis sous le nom de madame d'Olonne. Elle
-m'avait fort plu quelques jours auparavant, dans une petite assemblée
-qui s'était faite dans le cabinet de MADAME; elle était jolie, elle
-était belle, précieuse par son air et par sa modestie. Elle logeait
-tout proche de madame de La Vergne, elle était amie intime de
-mademoiselle sa fille; elle avait même percé une porte par laquelle
-elles se voyaient sans sortir du logis. L'attachement que M. le
-chevalier de Sévigné avait pour moi, l'habitude que j'avais dans sa
-maison, et ce que je savais de l'adresse de sa femme, contribuèrent
-beaucoup à mes espérances. Elles se trouvèrent vaines par l'événement;
-car, bien qu'on ne m'arrachât pas les yeux, bien que je m'aperçusse à
-certains airs que l'on n'était pas fâchée de voir la pourpre soumise,
-tout armée et tout éclatante qu'elle était, on se tint toujours sur un
-pied de sévérité, ou plutôt de modestie, qui me lia la langue,
-quoiqu'elle fût assez libertine: ce qui doit étonner ceux qui n'ont
-point connu mademoiselle de La Loupe et qui n'ont ouï parler que de
-madame d'Olonne. Cette historiette n'est pas trop, comme vous voyez, à
-l'honneur de ma galanterie[579].»
-
- [579] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 49.--_Vie du cardinal de Rais_,
- édit. 1836, p. 340.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 251.
-
-Le mariage de mademoiselle de La Loupe avec le comte d'Olonne eut lieu
-quelques semaines après l'entrevue dont le cardinal de Retz nous a
-transmis le récit; et peu de mois après la comtesse d'Olonne s'était
-déjà séparée de son mari. Lorsque mademoiselle de Montpensier alla à
-cheval, avec son père le duc d'Orléans et le prince de Condé, au-devant
-du duc de Lorraine, campé près de Villeneuve-Saint-Georges, madame
-d'Olonne, sa sœur mademoiselle de La Loupe la jeune, la duchesse de
-Sully, et les comtesses de Fiesque et de Frontenac, faisaient partie de
-l'escadron des dames qui composaient le cortége de cette princesse. «On
-s'étonna, dit MADEMOISELLE, de la voir là, son mari étant auprès du
-roi, cornette de ses chevau-légers.» Il est probable que la liaison de
-la comtesse d'Olonne avec le marquis de Beuvron, la seule de toutes
-celles qu'elle forma qui fut quelque temps tenue secrète, était déjà
-commencée; peut-être même avait-elle précédé le mariage, et ce premier
-attachement a pu être l'obstacle inconnu qui fit échouer les projets de
-séduction du cardinal[580]. Une autre cause, plus probable, se trouve
-aussi dans la répugnance que, malgré sa pourpre, son haut rang, devait
-causer à une jeune beauté, plus frappée des agréments du corps que de
-ceux de l'esprit, un homme tel que Gondi. Si le portrait que nous trace
-Tallemant des Réaux, de ce héros de la Fronde, est fidèle, c'était «un
-petit homme noir, à vue très-basse, mal fait, laid, et maladroit de ses
-mains à toutes choses[581].» Madame de Pommereul, dont il parle dans
-cette partie de ses Mémoires, et avec laquelle il avait vécu, était la
-femme d'un président au grand conseil, qui, mariée contre son gré, et
-en discorde avec son mari, s'était séparée de lui[582]: madame de
-Sévigné fut liée avec son fils et son petit-fils, qui occupèrent des
-charges importantes[583].
-
- [580] MADEMOISELLE, _Mémoires_, t. XLI, p. 245 et 246.--BUSSY,
- _Hist. amoureuse de France_, 1710, in-12, p. 4.--SAINT-SIMON,
- _Mém. inédits_, t. XI, p. 135.
-
- [581] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 102, édit.
- in-8º; t. VII, p. 18 de l'édit. in-12.
-
- [582] _Ibid._, t. IV, p. 113, édit. in-8º; t. VII, p. 30.
-
- [583] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 22 décembre 1675), t. IV, p. 261
- et 264, édit. de G.; t. IV, p. 118 et 143, édit. de M. (20
- juillet, 11, 14 septembre, 26 octobre 1689); t. IX, p. 380 et
- 381, et t. X, p. 60, édit. de G.; t. IX, p. 44, 111, 115, 184,
- 185, édit. de M.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-1652.
-
- Haine contre Mazarin.--Menaces du parlement contre le gazetier
- Loret.--Libelles et chansons contre la reine et son
- ministre.--Sermon du père Le Boux en faveur de la cause
- royale.--Prédications furibondes du père George contre la
- cour.--La cause royale gagne des partisans.--Beaufort battu à
- Gergeau.--Mazarin plein de confiance en lui-même.--L'armée royale
- est subitement attaquée par Condé.--Comment ce prince parvient à
- rejoindre son armée.--Habileté de Gourville et de
- Chavagnac.--Condé manque d'être pris par Bussy-Rabutin.--Combat
- de Bléneau.--Conséquences de ce combat si Condé eût battu l'armée
- royale.--Condé entre dans Paris.--Ses fautes.--Suites et
- résultats de la victoire de Turenne.--Événements et intrigues qui
- les produisent.--L'histoire ne mesure pas le temps d'après la
- durée astronomique.
-
-
-Quelque nombreux, quelque divisés que fussent les partis qui
-s'agitaient dans Paris, ils se réunissaient tous pour s'opposer à
-Mazarin et résister au roi, ou plutôt à la reine sa mère. Ceux qui
-étaient partisans du premier ministre, comme ceux qui, tout en le
-détestant, voyaient trop de dangers à ne pas respecter en lui une
-autorité exercée au nom du roi, étaient en petit nombre; et leur voix
-était tellement comprimée, que Loret fut menacé, par les membres du
-parlement, d'un décret de prise de corps, parce que dans sa _misérable
-Gazette_ (comme lui-même la nomme avec juste raison), il avait exprimé
-avec trop de franchise son opinion en faveur de la cause royale. Il se
-vit obligé de renoncer à la liberté de ses rimes, et de ne plus
-raisonner
-
- Sur l'état présent des affaires,
- Pour n'irriter tels adversaires[584].
-
-Ce qui lui parut dur; car en terminant une de ses lettres il s'écrie:
-
- Ah! que c'est une étrange chose
- Quand on veut jaser, et qu'on n'ose[585]!
-
- [584] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 24, 26, _lettre_ en
- date du 18 février 1652.
-
- [585] _Ibid._, _id._, p. 34, _lettre_ en date du 3 mars, t. III,
- p. 110, _lettre_ en date du 18 août; t. III, p. 40.
-
-Cependant les libelles les plus odieux et les chansons les plus
-ordurières contre la reine et contre Mazarin s'imprimaient librement,
-et circulaient parmi le peuple, sans que le parlement songeât à
-réprimer tant d'audace. De tout temps ceux qui se sont armés contre le
-pouvoir, sous le prétexte de se soustraire à l'oppression, commencent
-par opprimer leurs adversaires, parlent sans cesse de justice, de
-liberté et d'humanité, et se montrent iniques et cruels.
-
-La chaire évangélique avait pourtant maintenu son indépendance, et le
-parlement n'osait y porter atteinte. On s'empressait de se rendre aux
-sermons du père Le Boux, de l'Oratoire, et à ceux du père George,
-capucin, qui tous deux, mêlant la politique aux saintes leçons de la
-religion, prêchaient, le premier en faveur de la cause royale, le
-second pour la Fronde et le parlement. Le père Le Boux fut plusieurs
-fois insulté par la populace au sortir de l'église; mais il n'en
-continua pas moins à exhorter tous les partis à se réunir dans une
-commune obéissance aux ordres du roi[586]. Gaston assista à l'un de
-ses sermons, le 10 mars de cette année 1652, durant le carême; il y
-vint avec toute sa famille; et l'intrépide prédicateur, saisissant
-l'occasion qui s'offrait à lui, s'adressa à ce fils de France, et
-l'exhorta, avec tout la chaleur d'une éloquence vive et passionnée, à
-tarir la source des pleurs que la France versait et à faire cesser tous
-les maux qui pesaient sur elle. Il lui promit pour récompense les
-bénédictions du ciel et celles de tout le royaume, qui avait le droit
-de tout espérer de sa bonté et de sa puissante intervention. De son
-côté, le père George ne se montrait pas moins actif, dans ses
-furibondes prédications, à peindre la reine et son ministre comme
-altérés de sang et de vengeance, et ne songeant qu'à la destruction de
-Paris et à l'extermination de ses habitants.
-
- [586] _Ibid._, p. 38, _lettre_ en date du 17 mars; _ibid._, p.
- 43, _lettre_ en date du 7 avril.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p.
- 164.--Le père BERTHOD, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 319.
-
-Quoique le parti des royalistes fût en apparence le plus faible, il
-gagnait tous les jours de nouveaux partisans dans le peuple. Il cachait
-sa force, afin d'entretenir la division parmi les autres; et la
-violence de ceux-ci augmentait à proportion de leur affaiblissement
-progressif[587]. D'ailleurs, on savait que Condé, en Guienne, tout en
-faisant des prodiges de tactique militaire, avait toujours échoué
-contre le comte d'Harcourt; qu'Angers était pris, et que Beaufort
-venait d'être battu à Gergeau. Cet échec, joint à la division qui
-régnait entre Nemours et Beaufort, avait mis le désordre et jeté le
-découragement parmi leurs soldats. On ne doutait pas que l'armée
-royale, commandée par deux généraux aussi habiles que Turenne et le
-maréchal d'Hocquincourt, ne parvînt à triompher facilement de troupes
-désorganisées, et conduites par des chefs sans expérience, sans
-talents militaires. On prévoyait le moment, peu éloigné, où cette armée
-victorieuse s'approcherait de Paris, de Paris sans défense et
-renfermant un si grand nombre de partisans avoués ou secrets de la
-cause royale[588]. Mazarin surtout n'en doutait pas; et, peu inquiet
-sur les résultats des arrêts qui mettaient sa tête à prix, il se
-félicitait d'avoir assuré son triomphe par son retour et de ne s'être
-pas laissé imposer par la haute renommée militaire de Condé et par
-l'éclat de ses victoires.
-
- [587] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 44.
-
- [588] PETITOT, _Introduction à la Fronde_, t. XXXIV de la
- collection, p. 234, 235, 243.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, t.
- LII, p. 114.
-
-Tandis que non-seulement le ministre, mais toute la cour, mais toute
-l'armée étaient dans ces sentiments, que la division commandée par le
-maréchal d'Hocquincourt se reposait, tranquille comme on l'est après
-une victoire, tout à coup, au milieu de la nuit, le 7 avril, cette
-division est subitement attaquée par l'armée de Nemours et de Beaufort,
-avec une impétuosité et un ensemble de manœuvres dont on ne croyait
-pas ses chefs capables. Cinq quartiers sont successivement enlevés et
-dispersés, le reste est mis en déroute; les fuyards vont apprendre ce
-désastre à Briare, où campait Turenne, et à Gien, où était la
-cour[589]. Celle-ci se crut perdue, et sur le point d'être enveloppée
-et prisonnière. Si le roi eût été pris et entre les mains des rebelles,
-ceux-ci auraient eu le pouvoir, et tout était terminé[590]. Soudain
-Turenne, qui croit à peine les récits qui lui sont faits, monte à
-cheval, accompagné de son état-major, et il se poste en avant sur une
-éminence qui dominait la plaine. De là, à la lueur des villages
-enflammés, il examine attentivement la manière dont sont rangés les
-corps de troupes de l'ennemi; puis, après quelques minutes de
-réflexion, il dit: «Monsieur le Prince est là; c'est lui qui commande
-son armée.»
-
- [589] DESORMEAUX, _Hist. du prince de Condé_, 1769, in-12, t.
- III, p. 217.
-
- [590] MONGLAT, t. L, p. 333.--LA PORTE, t. LIX, p. 427.
-
-Cela était invraisemblable, mais cela était vrai. Condé, instruit par
-Chavigny des divisions qui régnaient entre Beaufort et Nemours, et de
-l'insubordination des officiers et des soldats qu'il avait placés sous
-leurs ordres, avait marché nuit et jour, et traversé plus de cent vingt
-lieues de pays, déguisé en palefrenier, décidé à se faire tuer plutôt
-que de se laisser prendre. Il était accompagné du duc de La
-Rochefoucauld, du jeune prince de Marsillac, du comte de Guitaut, du
-marquis de Lévis. Celui-ci, muni d'un passeport du comte d'Harcourt,
-était le seul chef apparent; les autres semblaient composer sa suite;
-mais tous se laissaient guider et conduire par deux hommes aussi
-intelligents qu'intrépides: c'étaient le comte de Chavagnac et
-Gourville. Sans leur présence d'esprit, sans leur extraordinaire
-activité, sans leur connaissance des lieux et des hommes, Condé eût été
-dix fois reconnu et fait prisonnier avec ceux qui l'escortaient, tant
-il savait peu se contraindre, tant il se pliait peu et gauchement à ce
-qu'exigeait le rôle prescrit par le déguisement qu'il avait
-emprunté[591]. Oubliant qu'il était transfuge et proscrit, il fut même
-sur le point d'éclater contre un gentil-homme royaliste de la
-connaissance de Chavagnac, qui, ignorant les noms et les qualités des
-hôtes que celui-ci lui avait amenés, se mit à déclamer pendant le
-souper contre les princes, et parla fort librement et en termes
-très-injurieux des galanteries de la duchesse de Longueville[592]. La
-faiblesse du prince de Marsillac, jeune adolescent, qui ne pouvait
-supporter les fatigues d'une marche si précipitée; les premières
-attaques de goutte que ressentit alors le duc de La Rochefoucauld, son
-père, devinrent pour Gourville une source d'embarras et d'inquiétude.
-Tous ses efforts et ceux de Chavagnac n'auraient pu empêcher Condé
-d'être pris lors de son passage de la Loire au bec de l'Allier, si
-Bussy-Rabutin, qui commandait à la Charité-sur-Loire, eût été à son
-poste, et si le prince ne s'était pas éloigné promptement de cette
-place. Mais cette fuite précipitée le fit reconnaître; et la reine, à
-qui on avait entendu dire, «Il périra, ou je périrai[593]» envoya des
-cavaliers à sa poursuite. Il échappa à leurs recherches, et parvint
-enfin, après divers accidents romanesques, à rejoindre son armée près
-de Lorris, au sortir de la forêt d'Orléans[594].
-
- [591] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 134,
- 256.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 200.--CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p.
- 131.
-
- [592] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 35.--CHAVAGNAC,
- _Mém._, t. I, p. 148.
-
- [593] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 276-278, édit. in-12.
-
- [594] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 254-261.--CHAVAGNAC, t. I, p.
- 147.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 328.--MONTPENSIER, t. XLI, p.
- 198.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 134 et 135.
-
-C'était sa présence qui avait inspiré à ses soldats, découragés et
-battus, cette ardeur et cette impétuosité dont le corps d'armée
-d'Hocquincourt avait été victime. Condé se préparait à en disperser les
-restes, lorsque Turenne parut. Ce grand capitaine, en voyant les
-dispositions prises pour un nouveau combat, comprit qu'elles ne
-pouvaient être l'œuvre de Nemours et de Beaufort; il devina aussitôt
-quel redoutable ennemi il avait à combattre, et se hâta de prendre ses
-mesures en conséquence. Avec quatre mille hommes, il arrêta le
-vainqueur de Rocroi, qui en commandait plus de douze mille, mit un
-terme à ses succès, et sauva le roi de France. Rien ne manque à la
-célébrité de ce combat de Bléneau, puisqu'il a été décrit et commenté,
-avec une clarté et une précision qu'on ne saurait surpasser, par le
-plus grand guerrier de notre âge[595].
-
- [595] NAPOLÉON, _Mém._--BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 288,
- édit. in-12--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 333.--MONTPENSIER, t. XLI,
- p. 212.--RETZ, t. XLVI, p. 83.
-
-Si Condé, après avoir forcé la cour et l'armée royale à se retirer
-devant lui, était resté à la tête de ses troupes, nul doute qu'il n'eût
-pu tenir la campagne avec avantage et augmenté le nombre de ses
-partisans. La Guienne, dont il possédait la capitale, lui était
-dévouée; la Provence, commandée par le duc d'Angoulême, tenait pour
-lui; le Languedoc, dont MONSIEUR était gouverneur, ne lui eût point été
-contraire; le duc d'Harcourt, si mécontent du cardinal, se serait
-déclaré en sa faveur; et peut-être alors aurait-il été assez puissant
-pour pouvoir exécuter le coupable projet, qu'on lui a prêté à tort, de
-détrôner le roi et de changer la dynastie[596]: mais du moins s'il
-avait voulu négocier, il eût été certain de faire sa paix à des
-conditions glorieuses pour lui et utiles pour les siens[597]. Loin de
-là, Condé, après le combat de Bléneau, quitta subitement son armée; il
-en laissa le commandement à des chefs subalternes, et se rendit à Paris
-avec Beaufort, Nemours et La Rochefoucauld[598]. Le grand capitaine se
-métamorphosa en négociateur maladroit, et le prince du sang en
-imprudent factieux. Cette faute énorme engendra rapidement toute la
-série des conséquences qui suivirent, et dont les derniers termes
-furent la rentrée du roi et de la cour dans Paris, l'anéantissement de
-toutes les garanties contre les abus du pouvoir, obtenues en 1648 par
-la convention faite avec le parlement; le rappel de Mazarin, et le
-triomphe complet de l'autorité absolue du roi; puis enfin le douloureux
-spectacle pour la France de voir Condé à la solde de l'étranger, et
-général de l'armée d'Espagne, combattant avec les Espagnols contre sa
-patrie. Mais avant d'arriver à ce résultat que d'événements,
-d'intrigues, de désastres, ont eu lieu dans cette seule année!
-
- [596] _Extrait de la vie écrite en marge d'une Bible de_ JEAN DE
- COLIGNY, dans les _Contes historiques_ de Musset-Pathay, p. 236.
-
- [597] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 392, 396.
-
- [598] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 50, _lettre_ en date
- du 14 avril 1652.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 262.--JOLY,
- _Mémoires_, t. LXVII, p. 215.
-
-L'histoire ne mesure pas le temps d'après sa durée astronomique;
-souvent les faits se pressent avec tant de rapidité et déroulent un si
-long avenir, que peu de jours leur suffisent pour former un grand
-nombre des anneaux de la chaîne historique. De même que les flots d'un
-fleuve, avant de se perdre dans la mer, parcourent des intervalles
-semblables avec des vitesses différentes, lorsqu'ils se précipitent en
-cascades du haut des rochers, roulent en torrent sur une pente
-inclinée, ou coulent lentement sur un lit horizontal, ainsi les moments
-de la vie humaine et les années des peuples, avant de s'anéantir dans
-l'océan des âges, tantôt se traînent avec lenteur, ou marchent avec
-régularité, tantôt volent avec légèreté et sans bruit, ou fendent
-l'espace avec le fracas et la rapidité de la foudre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-1652-1653.
-
- C'est dans cette année que se pose le principe fondamental de la
- monarchie de Louis XIV.--Madame de Sévigné a vécu avec les
- principaux personnages de la Fronde.--Nécessité de les faire
- connaître.--Comment Mazarin et Turenne ont contribué, par la
- réunion de leurs talents, au triomphe de la cause
- royale.--Mazarin nommé surintendant de l'éducation du jeune
- roi.--Il se concilie son affection.--Habileté de sa
- politique.--Circonstances où Louis révèle l'énergie de son
- caractère.--L'éducation qui lui était donnée et les événements de
- sa jeunesse étaient propres à développer ses facultés pour le
- gouvernement.--Calme et courage de Mazarin au milieu des
- dangers.--Son adresse dans les négociations.--La dévastation des
- campagnes et les progrès de l'anarchie aliènent les bourgeois de
- la cause des princes.--Mazarin négocie avec eux et avec le
- parlement.--Ordonnance royale qui transporte le parlement de
- Paris à Pontoise.--Plaisanterie de Benserade.--Mazarin fait
- demander son éloignement par le parlement.--Il se retire à
- Bouillon.--Le roi est redemandé par le parlement et le peuple de
- Paris.--Le roi se conforme à toutes les instructions que lui
- avait laissées Mazarin.--Tout le monde cherche à traiter avec ce
- ministre.--Bussy-Rabutin va à Bouillon pour le voir.--Mazarin
- revient lorsque tous les actes de rigueur ont été
- accomplis.--Mazarin s'empare de toute l'autorité, et termine la
- Fronde.--Mazarin comparé à Richelieu et à Retz.
-
-
-Dans cette année 1652 le principe générateur de la monarchie de Louis
-XIV fut posé, et la fortune d'un grand nombre des personnages qui
-firent la gloire de son règne, la carrière qu'ils parcoururent, et les
-destinées de leur vie entière, se trouvèrent déterminées par la part
-qu'ils avaient prise dans les événements de cette époque. Madame de
-Sévigné a vécu avec la plupart de ces personnages; elle en parle
-continuellement dans ses lettres; elle se trouvait elle-même à Paris au
-milieu d'eux, lors de ces grandes secousses. Il est donc impossible de
-réussir dans le dessein que nous avons formé d'éclairer l'histoire de
-son siècle par ses écrits, et de mieux faire comprendre ses écrits par
-la peinture de son siècle, sans faire connaître en même temps chacun de
-ces personnages, le rôle qu'il a joué, les passions qui le faisaient
-mouvoir, les intrigues dont il était l'auteur, l'instrument ou la
-victime; et ce que devenait enfin la société au milieu de laquelle
-s'est passée l'année la plus agitée de la jeunesse de madame de
-Sévigné.
-
-Mazarin et Turenne attirent d'abord notre attention, comme les premiers
-acteurs de ce grand drame politique. Jamais, dans des positions aussi
-difficiles et aussi compliquées, deux hommes, l'un dans le cabinet,
-l'autre sur les champs de bataille, n'ont déployé autant d'habileté. A
-cette époque décisive ils ne firent pas une faute, et profitèrent
-toujours des fautes de leurs antagonistes. Unissant tous deux la
-prudence et l'audace, ils surent s'avancer et se retirer à propos. Ne
-négligeant rien, prévoyant tout, ils assortirent et modifièrent
-promptement leurs plans et leurs résolutions, selon les circonstances
-qu'ils ne pouvaient changer, ou selon celles qu'ils avaient fait
-naître. Leurs génies si divers, leurs caractères si opposés se
-prêtèrent un mutuel appui, et contribuèrent à assurer leurs succès
-respectifs, par des moyens différents. Tel fut le nombre des obstacles
-qu'ils avaient à surmonter, que chacun d'eux eût manqué son but et
-éprouvé une défaite, sans le secours de l'autre. Si Mazarin n'avait
-pas, par une ruse adroite, fait connaître à Fuensaldagne le danger que
-courait l'Espagne en rendant Condé trop puissant, et en forçant le roi
-de France, n'importe à quelle condition, à se réunir à lui pour
-repousser l'ennemi commun, l'armée de Fuensaldagne se serait réunie à
-celle de Condé, et Turenne, accablé, n'aurait pu continuer la
-lutte[599]. Si Turenne n'avait pas deviné, par les marches du duc de
-Lorraine, qu'il manquait de sincérité dans ses négociations avec
-Mazarin, l'armée des princes se serait encore trouvée doublée. L'habile
-capitaine, agissant avec ce faux allié comme envers un ennemi, se posta
-devant lui au moment où il s'y attendait le moins; et, le forçant ainsi
-à combattre, ou à exécuter son traité, il lui fit effectuer sa
-retraite.
-
- [599] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 362.
-
-Turenne se conciliait l'attachement des soldats, et se faisait des amis
-de tous les officiers de son armée; tandis que Condé révoltait souvent
-ceux de la sienne par sa hauteur et sa dureté insultante. Mazarin
-acquérait sans cesse des partisans[600] par sa modération et sa
-souplesse, par la juste opinion que l'on avait de son habileté et de sa
-longue pratique des affaires, par les grâces qu'il accordait, par les
-promesses qu'il prodiguait, par l'entière confiance que la reine avait
-en lui, par l'affection du jeune roi, qu'il avait su capter. Il s'était
-fait nommer surintendant de son éducation; et, bien loin de le tenir
-éloigné des affaires comme on l'a prétendu, il le contraignait à s'y
-appliquer. Il l'initia à toutes les négociations qui eurent lieu
-pendant les troubles; il lui donna communication des lettres qu'il
-recevait de tous les partis, des propositions qui lui étaient faites;
-et il lui démontra que l'intérêt et l'ambition s'étaient masqués du
-prétexte du bien public pour chercher à le renverser, et qu'il lui eût
-été facile de rester ministre, s'il avait voulu permettre à Condé, au
-duc d'Orléans, au cardinal de Retz, aux meneurs du parlement, de
-s'emparer chacun d'une portion de l'autorité royale. C'était pour elle
-qu'il se sacrifiait, qu'il s'adonnait à une vie si laborieuse; c'était
-pour elle qu'il avait supporté l'exil, et qu'il exposait sa vie, en
-bravant, par sa rentrée en France, les arrêts de proscription.
-
- [600] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 407.
-
-Veut-on savoir quels furent sur le jeune roi les effets des
-instructions de Mazarin, qu'on se rappelle deux faits.
-
-Quand le président de Nesmond fut à Compiègne admis, avec une
-députation du parlement, en présence du trône, pour y lire les
-remontrances de sa compagnie et demander l'éloignement de Mazarin,
-Louis XIV, rougissant de colère, interrompit l'orateur au milieu de sa
-harangue, arracha au président le papier qu'il tenait à la main, puis
-dit qu'il en délibérerait avec son conseil. Nesmond voulut en vain
-réclamer, remontrer à cet enfant couronné qu'il agissait contre tous
-les usages; Louis persista, et la députation fut forcée de se retirer.
-
-Mazarin était absent, lorsqu'il fut décidé que la cour ferait le 21
-octobre son entrée solennelle dans Paris, où le feu de la sédition
-avait tout embrasé et était à peine éteint. La reine et les ministres,
-et le maréchal Duplessis, qui commandait les troupes, décidèrent que le
-jeune roi se placerait près du carrosse de sa mère, qu'il serait
-entouré par le régiment des gardes suisses et le reste de l'armée. Il
-fut impossible d'amener Louis à consentir à cet arrangement[601]. Il
-fallut le laisser agir à sa volonté; et il fit son entrée à cheval, à
-la tête du régiment des gardes françaises, seul en avant de son
-cortége. A la lueur de plusieurs milliers de flambeaux, il chemina
-lentement à travers les flots d'un peuple immense, qui admirait la
-beauté de son coursier, sa jeunesse, ses grâces, sa noble sécurité, et
-qui témoignait, par ses bruyantes acclamations, une joie qui allait
-jusqu'au délire[602]. Louis le Grand ne se retrouve-t-il pas tout
-entier dans ces deux actes d'un souverain de quatorze ans?
-
- [601] Père BERTHOD, t. XLVIII, p. 369.--Maréchal DUPLESSIS,
- _Mémoires_, t. LVII, p. 404.
-
- [602] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 355.--MONGLAT, _Mém._, t.
- L, p. 375.
-
-Sans doute il faut faire ici la part du naturel et du caractère, qui
-dans chaque individu est le résultat de l'ensemble de son organisation,
-et ne dépend pas de l'éducation. Mais l'éducation que Louis reçut par
-les soins de Mazarin était éminemment propre à développer ces heureux
-germes. Faite au milieu des camps et des guerres civiles, elle était la
-meilleure qu'on pût donner à un monarque. Toujours l'exemple se
-trouvait avec le précepte, la théorie près de la pratique, l'expérience
-à côté du principe[603]. Quelle belle leçon donnait à son roi un
-ministre que la proscription ne pouvait distraire des soins du
-gouvernement! qui négociait tranquillement avec ceux-là même qui
-avaient fait vendre ses meubles et ses livres, pour payer l'assassin
-qui le tuerait[604]! La première clause de ces négociations était
-toujours qu'il serait banni du royaume: contre cette clause Mazarin ne
-faisait aucune objection. Il semblait ne se compter pour rien; mais il
-discutait les autres, et prouvait aux négociateurs qu'elles étaient
-attentatoires à l'autorité royale; il leur démontrait que les
-parlements, qui voulaient le bien du royaume, le livraient par leur
-résistance à l'étranger; il leur faisait voir qu'étant sans force pour
-exécuter leurs arrêts, lors même qu'on accéderait à tout ce qu'ils
-demandaient, ils n'en seraient pas plus avancés, attendu que cela ne
-désarmerait pas les princes, qui avaient d'autres prétentions. Alors il
-leur faisait confidence des offres secrètes de ceux-ci, et des
-dispositions où ils étaient de le laisser gouverner, pourvu qu'il
-consentît à des concessions qui toutes étaient dans les intérêts
-particuliers de la noblesse militaire, et bien plus encore au détriment
-des parlements et de la bourgeoisie que de l'autorité royale.
-
- [603] LOMÉNIE DE BRIENNE, t. II, chap. XXXVII, p. 297.
-
- [604] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 109, _lettre_ du 11
- août 1652.
-
-Chaque parti, à l'insu des autres, cherchait à traiter avec Mazarin,
-dans l'espérance de tirer avantage des embarras de sa situation. Il
-avait donc les secrets de tous, et personne n'avait les siens; personne
-ne pouvait deviner ses intentions et ses projets. Comme tous les partis
-se trompaient mutuellement, et que même en se confédérant contre lui
-ils restaient toujours désunis, il lui devint facile de les diviser, de
-les affaiblir les uns par les autres, de connaître tous les ressorts
-qui les faisaient agir, de mesurer le degré de leur force et de leur
-faiblesse respectives, ignoré d'eux-mêmes. Cette exacte appréciation
-des leviers qu'on peut faire mouvoir, des obstacles qui sont à vaincre,
-est à la fois la tâche la plus difficile et la plus essentielle de
-l'homme d'État. Elle seule peut indiquer quand il faut battre en
-retraite ou s'avancer avec hardiesse, laisser agir le temps ou
-précipiter les événements, donner de la sécurité ou inspirer de la
-crainte. Les gouvernements les plus faibles peuvent se raffermir, si
-ceux qui les dirigent possèdent cette habileté; les mieux établis
-peuvent être précipités dans l'abîme, si elle leur manque. Les moyens
-puissants que ceux-ci ont à leur disposition leur deviennent inutiles
-au moment du danger, parce que ces dangers ils n'ont pas su les
-prévoir, et qu'ils ignorent comment on peut en triompher. La
-pusillanimité succède toujours à une folle confiance. Le bon guerrier
-n'est pas celui qui sait le mieux braver les périls, mais celui qui
-sait le mieux les apercevoir et les prévenir, et qui ne désespère pas
-de la victoire, quelque forte que soit la résistance.
-
-L'impassibilité de Mazarin au milieu des partis, qui tous
-l'assiégeaient et le battaient en brèche, était admirable, sa tactique
-merveilleuse. Il négociait avec tous leurs chefs, et ne paraissait
-choqué ni surpris d'aucune de leurs propositions, quelque extravagantes
-qu'elles pussent être. Bien mieux, il accédait sur-le-champ à celles
-qui pouvaient satisfaire le plus leurs intérêts, sans rompre
-entièrement le ressort de l'autorité royale; mais ces concessions
-étalent toujours mesurées sur le degré d'influence et de puissance que
-pouvaient exercer ceux auxquels il les faisait, et sur la force que
-leur alliance donnait au gouvernement. Cette facilité de Mazarin
-trompait les négociateurs, qui se présumaient beaucoup plus redoutables
-qu'ils ne l'étaient réellement. On voulait tout obtenir, ou du moins on
-exigeait au delà de ce que l'on considérait comme déjà concédé. Le
-temps s'écoulait; et l'autorité royale grandissait, gagnait du terrain
-parmi les masses; les partis s'amoindrissaient, et les négociations
-même qui avaient lieu, dont le secret perçait, ou qui était divulgué à
-dessein par Mazarin, contribuaient encore à leur discrédit. On s'en
-apercevait, et l'on se décidait à accepter les conditions déjà
-consenties. Mais alors Mazarin reculait à son tour, et changeait les
-conditions selon l'état des choses et la situation de chacun à chaque
-conférence[605]. C'est ainsi que tous les arrangements et tous les
-compromis avec les chefs de parti furent différés, jusqu'au moment où
-l'autorité royale, rompant ouvertement les faibles entraves par
-lesquelles on prétendait la retenir, put agir en liberté, et se
-manifester dans toute sa puissance. Ce ne fut pas, comme on l'a dit,
-par dissimulation, par finesse seulement, que Mazarin parvint au but
-qu'il s'était proposé; ce fut par le jeu d'une politique habile, qui
-résultait naturellement de la parfaite connaissance qu'il avait su se
-procurer des positions particulières de chacun des personnages
-puissants auxquels il avait affaire, et de tous les motifs qui
-pouvaient exercer de l'influence sur l'opinion et les intérêts des
-masses.
-
- [605] RETZ, _Mémoires_, t. XLVI, p. 89.--CONRART, t. XLVIII, p.
- 40 et 408.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 243.--Le maréchal DUPLESSIS,
- t. LVII, p. 402.--TALON, t. LXII, p. 385.--MAZARIN, _Lettres
- inédites à la reine, à la princesse Palatine_, etc., écrites
- pendant sa retraite hors de France en 1651 et 1652, in-8º, 1836.
-
-L'embarras et les obstacles que présentaient les partis n'étaient pas
-les seuls dont Mazarin eût à triompher. Il en avait d'autres (en
-quelque sorte domestiques et privés) dans le sein de la cour, dans
-l'intérieur même du conseil; et ceux-là il fallait les anéantir, ou
-renoncer à tout espoir de succès. Continuellement il avait à lutter
-contre des courtisans puissants qui le haïssaient; il avait à empêcher
-que les ressentiments et la colère dont la reine était animée
-n'influassent sur les mesures du gouvernement[606]; qu'elles ne fussent
-entachées d'obstination, dictées par des motifs de haine ou d'amour, de
-faveur ou de vengeance, de vanité ou d'orgueil: toutes choses qui dans
-les affaires publiques ne conduisent jamais qu'à de funestes résultats.
-
- [606] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 165.
-
-Mais c'est surtout dans les derniers moments du dénoûment de ce grand
-drame que la conduite de Mazarin nous paraît mériter d'être étudiée.
-
-La dévastation des campagnes, la haine que les princes s'étaient
-attirée par leur violence, le progrès de l'anarchie, avaient rendu le
-retour du roi et de la cour un besoin pour la bourgeoisie, pour l'élite
-de la population de Paris, et pour le parlement lui-même. Mazarin sut
-deviner alors, malgré les démonstrations extérieures, malgré la
-dispersion de ceux du _Papier_ par ceux de la _Paille_[607], que la
-victoire était certaine; mais il comprit qu'il la rendrait plus
-complète en la différant. C'est alors qu'il lia des correspondances
-secrètes plus intimes et plus actives avec les partisans du roi dans
-Paris. Quelques-uns étaient ses affidés, et parmi eux se trouvaient des
-personnages importants, tels que le duc de Bournonville, qui était
-resté caché dans Paris, au péril de sa vie[608]. D'autres, tels que
-Fouquet, procureur général du parlement, déclamaient contre lui de
-concert avec lui, afin d'être écoutés sans défiance lorsqu'ils
-démontraient la nécessité d'ouvrir au roi les portes de sa
-capitale[609]. Plusieurs étaient des bourgeois obscurs, mais zélés,
-ayant d'autant plus d'influence sur le peuple, qu'ils voulaient le
-bien public sans aucun motif d'ambition. De ceux-là il s'en trouve de
-tels dans tous les temps, et ils ne sont pas les moins utiles, quand le
-pouvoir sait les mettre en œuvre. Mazarin excita par des offres
-avantageuses des membres du parlement à venir le trouver; et plusieurs
-d'entre ceux qu'il n'avait pu émouvoir par des motifs vertueux, ou une
-noble ambition, furent corrompus à prix d'argent[610]. Il fit rendre
-une ordonnance royale qui transférait le parlement de Paris à Pontoise.
-Le nombre de ceux qui obéirent à cette ordonnance fut d'abord si petit,
-que Benserade dit un jour plaisamment qu'il venait de rencontrer le
-parlement dans un carrosse coupé[611]. Mais dans ce petit nombre se
-trouvaient le garde des sceaux Molé, le chancelier Séguier, et la
-quantité de juges rigoureusement suffisante pour rendre des arrêts. Ce
-fut par ces arrêts, qui anéantissaient l'effet de ceux de Paris, que ce
-parlement de Pontoise rendit alors d'éminents services à la cause
-royale. Mazarin était assez puissant pour rentrer dans Paris avec la
-cour, s'il l'avait voulu; mais ce fut alors que, pour réduire
-l'opposition à un état de faiblesse qui ne pût lui laisser aucun
-espoir, il employa la plus habile des manœuvres. Le roi fut supplié
-par le parlement de Pontoise de vouloir bien éloigner son ministre, et
-de le faire sortir du royaume. Mazarin sembla obéir, se sacrifier pour
-le roi et la monarchie, et se retira à Bouillon[612]. Dès lors il ne
-resta pas même un prétexte aux princes, aux frondeurs, aux parlements,
-de s'armer contre l'autorité[613]. Toutes les craintes, toutes les
-préventions s'évanouirent; le retour du roi fut imploré à grands cris,
-comme une faveur, par tous les corps de l'État et par toute la
-population, depuis si longtemps victime des maux de la guerre civile.
-On ne s'offrit point seulement au pouvoir, on se précipita au devant de
-lui[614]. Dès qu'on sut les négociations commencées, on les crut
-terminées; tous les ambitieux, redoutant d'être devancés, se pressèrent
-de faire leur paix: tous craignaient d'être les derniers à déposer
-l'étendard de la rébellion[615].
-
- [607] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 463.--MONTPENSIER, t. LXI, p.
- 323.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 224 et 240.--MONGLAT, t. L, p.
- 337.--LORET, liv. III, p. 92, du 7 juillet.--BERTHOD, t. XLVIII,
- p. 289, 298, 305.
-
- [608] BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 351.--_Histoire de la
- Monarchie françoise_, 1re édit., 1697, in-12, p. 444, 445.
-
- [609] Voyez _Discours du sieur de Sève de Chastignouville_, dans
- l'_Histoire de la Monarchie françoise sous le règne de Louis le
- Grand_, 1697, in-12, t. I, p. 444, 445.
-
- [610] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 324.
-
- [611] BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 287 à 292, 327,
- 351.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 236.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 325.
-
- [612] RETZ, t. XLVI, p. 410.--TALON, t. LXII, p. 428,
- 445.--LORET, liv. III, p. 109, _lettre_ 32, en date du 11
- août.--MONGLAT, t. L, p. 358.
-
- [613] MONGLAT, t. L, p. 359.--LORET, liv. III, p. 115, 25
- août.--TALON, t. LXII, p. 455 et 466.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.
- 349.
-
- [614] RETZ, t. XLVI, p. 153.--LORET, liv. III, p. 126, 25
- septembre.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 50.--Père BERTHOD, t. XLVIII,
- p. 325 à 347.
-
- [615] BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 300.
-
-Cette grande concession faite aux parlements du royaume, aux sentiments
-ou aux préventions du peuple, fut d'autant plus puissante dans ses
-effets qu'elle eut lieu au moment où elle ne paraissait plus
-nécessaire, et où on s'y attendait le moins. Elle fut considérée comme
-une faveur, comme un acte libre et volontaire du monarque; et elle lui
-acquit aussitôt une grande popularité. Mais si cette mesure était
-décisive pour le rétablissement de l'autorité royale, elle n'était pas
-sans dangers pour les intérêts personnels de Mazarin. Il avait déjà
-éprouvé que son ascendant sur l'esprit de la reine et l'intérêt qu'il
-lui inspirait pouvaient céder à la crainte. La déclaration royale qui
-avait ordonné son premier bannissement avait été faite sans aucun
-ménagement, et avait rejeté sur lui tout l'odieux des infractions de
-celle de 1648. Il en avait été profondément blessé. L'ordre qu'il avait
-reçu peu après de se rendre à Rome, pour y ménager les intérêts du
-royaume, acheva de lui démontrer qu'on voulait l'écarter des affaires.
-Il n'obéit point à cet ordre; et les deux lettres qu'il écrivit pour
-s'en excuser, et qui furent adressées au secrétaire d'État de Brienne,
-pour être communiquées à la reine et à son conseil, sont d'une habileté
-consommée. Il demande à être mis en prison, à être jugé, ou plutôt il
-veut se soumettre à tout ce que la reine ordonnera de lui; elle peut
-lui infliger telle peine qu'il lui plaira, disposer de tout ce qui lui
-appartient, sans que son dévouement, son respect, sa reconnaissance
-pour elle puissent en être altérés. A cette dénomination d'étranger,
-dont on lui fait un reproche, il oppose vingt-trois années de sa vie
-passées au service de la France, agrandie par ses négociations; et il
-demande noblement si beaucoup de Français peuvent se vanter d'en avoir
-fait autant pour elle[616]. Mazarin savait donc par expérience tout ce
-qu'il avait à redouter en s'éloignant; il savait qu'il laissait à la
-cour un grand nombre de puissants personnages jaloux de la faveur dont
-il jouissait[617]. Plusieurs l'avaient souvent marqué par leurs
-hauteurs insultantes, d'autant plus redoutables que, par leurs noms et
-les charges dont ils étaient pourvus, ils exerçaient un grand pouvoir,
-et formaient la force du parti royaliste. Les principaux étaient les
-ducs de Bouillon, Miossens, Roquelaure, Créqui, Villeroi, Souvré.
-Parfaitement instruit des prétentions et du caractère de chacun d'eux,
-Mazarin eut soin avant de partir de se les attacher par des faveurs,
-et prit avec eux des engagements qui leur en promettaient après son
-retour plus qu'ils n'en avaient déjà reçu[618]. Puis il mit auprès de
-la reine pour sous-ministres Le Tellier et Servien, qu'il s'était
-attachés. Tous deux étaient très-capables d'expédier les affaires
-courantes; mais leurs caractères étaient antipathiques, et ils
-nourrissaient l'un contre l'autre une jalousie et une haine que Mazarin
-avait grand soin d'entretenir. Ondedei et l'abbé Fouquet, en défiance
-l'un de l'autre, tous deux bien en cour, devaient lui rendre compte de
-tout, et correspondaient avec lui, moins par lettres que par
-l'intermédiaire de Brachet et de Ciron, courriers du cabinet, qui
-allaient et revenaient sans cesse de Paris à Bouillon.
-
- [616] MAZARIN, _Lettres à la reine_, etc., écrites en 1651 et
- 1652, _lettres_ 52, 53 et 54, p. 291 à 308.
-
- [617] LORET, liv. III, p. 95, _lettre_ du 14 juillet.--GUY-JOLY,
- t. XLVII, p. 236.--MONGLAT, t. L, p. 342.
-
- [618] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 342.--Le maréchal DUPLESSIS, t.
- LVII, p. 406 et 407.
-
-Mazarin avait aussi pris soin d'entourer le jeune roi de serviteurs qui
-lui étaient dévoués; il lui avait laissé par écrit une instruction, qui
-contenait tout ce qu'il avait à dire dans tous les cas inopinés qui
-pourraient se présenter. Bussy, qui se rendit alors, comme beaucoup
-d'autres, à Bouillon pour solliciter personnellement Mazarin
-relativement aux demandes et aux réclamations qu'il avait adressées au
-gouvernement, fut frappé d'admiration en voyant avec quel calme, quelle
-présence d'esprit ce ministre proscrit administrait la France du fond
-du petit château des Ardennes, où il s'était retiré sans gardes et sans
-suite[619]; avec quelle rapidité il expédiait les courriers qui lui
-arrivaient à tout moment, car Bussy atteste, et tous les Mémoires sont
-d'accord sur ce point, qu'à cette époque il ne fut rien résolu de
-quelque importance que conformément aux décisions du ministre exilé.
-
- [619] RETZ, t. XLVI, p. 164 et 168.--LA FARE, t. LXV, p.
- 145.--BUSSY, _Mém._, t. I, p. 372.--MONGLAT, t. L, p. 397.
-
-Après que le roi eut fait sa rentrée dans Paris, qu'il eut tenu au
-Louvre son lit de justice, qu'il eut interdit au parlement, par des
-paroles sévères, la discussion des affaires publiques; après que tous
-les chefs et les meneurs de l'insurrection eurent été exilés, ou que
-d'eux-mêmes, hommes et femmes, ils eurent fui de la capitale; après que
-le cardinal de Retz, le plus redoutable de tous les factieux, eut été
-incarcéré; après qu'une déclaration du roi eut cassé tous les arrêts
-rendus contre Mazarin, Mazarin reparut[620].
-
- [620] BRIENNE, t. XXXVI, p. 312.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.
- 353.--TALON, t. LXII, p. 366, 370, 465, 466, 470, 478.--RETZ, t.
- XLVI, p. 195, 197, 198, 205, 206.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 232,
- 238, 242, 250, 273.--Père BERTHOD, t. XLVIII, p. 334, 363,
- 372.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 339, 349, 350, 352, 354,
- 373.--MONGLAT, t. L, p. 369, 372, 398, 375, 376.--LORET, liv.
- III, p. 149, _lettre_ en date du 26 octobre.--BUSSY, _Mém._, t.
- I, p. 133, 374.
-
-Son entrée dans Paris (le 2 février 1653) ressembla bien plus à un
-triomphe qu'au retour d'un proscrit, et fut le dénoûment et la dernière
-scène de la Fronde. Tous les partis avaient été frappés, au moment de
-leur plus grand discrédit, par les coups répétés de l'autorité royale,
-et se trouvaient atterrés et brisés. Partout dans Paris les rubans
-blancs et les bandelettes de papier blanc avaient remplacé la paille
-des frondeurs, et les rubans jaunes, bleus, rouges et isabelle; et
-l'unité de la couleur semblait être devenue un emblème de l'unité de
-l'autorité et du commandement.
-
-Mazarin sut parfaitement juger sa position, et la force que lui
-donnaient les fautes des partis qu'il avait su vaincre. Il reprit
-l'exercice du pouvoir royal tel qu'il existait avant la première
-Fronde, tel que Richelieu l'avait laissé, comme s'il n'avait éprouvé
-aucune interruption. Cette marche habile lui acquit l'estime de tous
-les cabinets étrangers: elle releva la France, qui par ses divisions
-était devenue le jouet et la risée d'une perfide et tortueuse
-politique[621].
-
- [621] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 470, 478, 482.--GUY-JOLY, t.
- XLVII, p. 246.--Père BERTHOD, t. LXVIII, p. 364, 370.
-
-Ainsi au théâtre, après une intrigue compliquée où l'imagination se
-fatigue sans parvenir à en prévoir les résultats, apparaît à la fin
-l'être puissant et mystérieux qui a tout conduit, dont la présence
-explique tout, dénoue tout, replace tout dans une situation naturelle,
-et fixe pour toujours les destinées de tous les personnages de la
-pièce[622].
-
- [622] LORET, liv. IV, p. 18, _lettre_ en date du 8 février 1653.
-
-On a reconnu dans Richelieu toutes les qualités d'un grand ministre,
-malgré ses vices, ses petitesses, son amour-propre d'auteur, ses
-persécutions et ses vengeances. Pourquoi Mazarin, qui eut à lutter
-contre de plus grands talents, contre des génies supérieurs, n'a-t-il
-pas aussi, malgré son avarice et ses autres défauts, obtenu la même
-justice? Le premier déploya plus de grandeur dans ses desseins, plus de
-vigueur dans leur exécution; le second, plus de fécondité dans ses
-moyens, plus de prudence et de finesse. Le premier brava les haines; le
-second, les ridicules. Richelieu força ses opposants à être ses
-esclaves ou ses victimes; Mazarin fit de ses antagonistes ses créatures
-ou ses dupes. Tous les deux sont arrivés à leur but par des voies
-différentes: ils ont été les maîtres de l'État, et n'ont jamais séparé
-leurs intérêts de ceux du trône, ni les intérêts du trône de la
-personne du monarque; ils ont ajouté à la grandeur et à la gloire de la
-France, et tous deux ont contribué à préparer le beau règne de Louis
-XIV.
-
-Voltaire compare Mazarin à Retz comme homme d'État, et prononce que des
-deux Retz est le génie supérieur: pour appuyer son jugement, il renvoie
-aux dépêches de l'un et aux Mémoires de l'autre. Singulière preuve,
-erreur étrange! Y a-t-il quelque comparaison à établir entre des écrits
-particuliers et secrets, tracés avec la rapidité qu'exige le besoin du
-moment, au milieu des agitations d'une vie occupée, et ceux que l'on
-compose pour le public, qu'on élabore à loisir dans le calme et dans la
-retraite? Est-ce qu'on ne doit pas, d'ailleurs, toujours séparer
-l'homme de l'écrivain ou de l'orateur? Autre chose est la pensée, autre
-chose est la résolution; autre chose est le discours, autre chose est
-l'action. Un intervalle profond sépare la théorie de la pratique; le
-génie des lettres et de l'éloquence ne suppose pas toujours celui des
-affaires. Tous deux peuvent coexister sans se nuire; mais l'un n'est
-pas le résultat de l'autre. La prévision, l'à-propos, l'inspiration
-soudaine, la souplesse et la promptitude d'un esprit propre à trouver
-toujours de nouvelles combinaisons pour tous les événements, sous
-quelque face qu'ils se présentent, sous quelque forme qu'ils se
-modifient; l'empire qu'on exerce sur soi-même pour tout faire tourner
-(jusqu'au hasard) au profit de ses projets; cette persévérance qui ne
-se laisse distraire par aucune passion, dominer par aucune affection;
-cette défiance qui nous met en garde contre nos illusions et celle des
-autres; cette activité qui ne néglige aucun détail, surveille tous les
-accidents, ne perd jamais de vue les points culminants des affaires:
-tout cela est inutile à l'écrivain, à l'orateur, mais est indispensable
-à l'homme d'État; et encore, avec toutes ces qualités, celui-ci ne peut
-rien sans la force du caractère et la puissance de la volonté. Le
-talent de l'homme de lettres ou de l'orateur n'a besoin pour atteindre
-tout son éclat et produire tous ses effets que des moyens qu'il puise
-dans sa mémoire, son jugement et son imagination; et comme il est plus
-facile de perfectionner, par l'exercice et le travail, ses forces
-intellectuelles, d'apprendre à polir son style ou d'ajouter à la grâce
-de son débit, que de se donner l'énergie qui manque ou de changer les
-inclinations qui résultent de l'organisation, il arrivera souvent que
-des hommes d'État deviendront, au milieu de la pratique des affaires,
-d'habiles écrivains, des orateurs faciles et diserts; tandis que le
-meilleur écrivain, le plus sublime orateur ne pourra devenir un homme
-d'État, si la nature n'a pas donné à son âme la trempe nécessaire, à
-son esprit les qualités requises; si elle lui a dénié les penchants et
-les passions qui le rendent propre à une vie tumultueuse et agitée, ou
-si, heureusement pour lui, elle lui en a conféré qui lui sont
-contraires.
-
-Laissez de côté les historiens, qui tous, sur la foi les uns des
-autres, accolent à certains noms des jugements formulés d'avance;
-étudiez les faits dans les écrits contemporains, dans les actes
-publics, et vous serez convaincu que ce n'est pas un homme d'État
-ordinaire que celui qui a négocié le traité de Munster et conclu la
-paix des Pyrénées; qui a donné l'Alsace à la France, et préparé de loin
-ses droits au riche héritage de l'Espagne; qui a terminé la guerre
-civile et la guerre étrangère; qui a rétabli l'autorité royale dans
-toute sa majesté et sa force; et qui, après avoir pris les rênes de
-l'État, envahi, déchiré et affaibli, le laissa, en mourant, tranquille
-au dedans, puissant et respecté au dehors. Non, le ministre qui fut le
-collaborateur de Richelieu, et qui forma Colbert, n'est pas tel que
-nous le dépeignent ceux qui ont cru pouvoir écrire l'histoire de ces
-temps d'après les satires des frondeurs, les harangues des
-parlementaires, et l'insidieux mais habile _factum_ que le cardinal de
-Retz, nous a laissé sous le titre de _Mémoires_.
-
-Il existe entre Mazarin et Retz, considérés comme hommes d'État, toute
-la distance qui sépare celui qui s'est montré capable de conduire un
-grand royaume au milieu des circonstances les plus difficiles, et celui
-qui a prouvé qu'il ne savait pas se conduire lui-même, lors même que le
-sort le favorisait. Dans cette seconde guerre de Paris surtout, on peut
-dire que Retz n'a commis que des fautes; et il ne sembla avoir employé
-toutes les ressources de son esprit et tous les efforts de son
-éloquence que pour marcher plus sûrement à sa perte et y entraîner ses
-amis, et avec eux Gaston, qui s'abandonna trop à ses conseils. La
-présomption et la vanité de Retz l'aveuglèrent jusqu'à la fin. Si après
-le massacre de l'hôtel de ville, au lieu d'armer et de se fortifier
-dans le clos de l'Archevêché[623], il eût pris le prétexte des
-désordres qui avaient eu lieu, et de l'anarchie qui régnait dans Paris,
-pour se retirer dans ses terres, loin de la cour et des factions qui
-concouraient à le repousser et à se défier de lui, il eût acquis
-l'estime publique, il se fût réconcilié avec la reine; il aurait
-infailliblement obtenu par la suite, dans les affaires, l'influence due
-à ses talents, à sa dignité d'archevêque, à l'empire qu'il exerçait sur
-le clergé et sur une portion du peuple de Paris. Même après avoir
-laissé échapper cette occasion, il eût encore pu arriver au même
-résultat, lorsque, à la tête de la députation du clergé, il se présenta
-devant le roi, pour le supplier de rentrer dans sa capitale. S'il eût
-mis à profit cette mission, où il étala tant de luxe et de
-magnificence[624]; s'il eût agi avec sincérité envers son souverain; si
-sa conduite et ses sentiments eussent été d'accord avec les paroles
-qu'il prononça en cette occasion; si le chapeau de cardinal, qu'il
-reçut alors des mains du monarque, avait été pour lui, comme il devait
-l'être, le gage d'une noble et pieuse réconciliation, sa destinée, à la
-suite des crises de sa jeunesse, eût été aussi utile, aussi brillante
-qu'elle a été inutile et obscure. Si même, après les mauvais conseils
-donnés à Gaston, il avait accepté l'offre que lui faisait le
-gouvernement de payer une partie de ses dettes et de consentir à partir
-pour Rome chargé d'une mission à laquelle on eût attaché de forts
-émoluments, il eût pu conserver son rang, sa dignité et ses richesses,
-et récompenser tous ceux qui l'avaient soutenu dans sa rébellion, et
-dont il occasionnait la disgrâce. Mais, de même qu'il avait d'abord
-cédé à l'orgueil impolitique de tenir tête, dans Paris[625], au prince
-de Condé, il voulut, malgré les conseils de ses amis, rester encore
-dans la capitale après la rentrée du roi. On avait attribué
-généralement à son influence la retraite de Mazarin, quoiqu'elle fût
-due à une autre cause: or, rien n'est souvent plus désastreux que de
-paraître revêtu d'une puissance plus grande que celle que l'on
-possède[626]. Retz s'aveugla sur sa position: il ne sut pas prévoir,
-cet homme d'État, que tous les partis lui attribueraient leur défaite,
-et qu'aucun ne le soutiendrait[627]. Ce fin politique se laissa prendre
-aux paroles que lui adressa le monarque adolescent, lorsqu'il se rendit
-au Louvre pour le complimenter avec son clergé; et il ne comprit pas
-que ces paroles avaient été dictées. Ce galant si habile à ruser avec
-les femmes, ce séducteur si adroit, fut, comme un jeune novice, la dupe
-de sa fatuité, et se laissa amorcer par la doucereuse coquetterie d'une
-reine qui le haïssait. Cet orateur si habitué aux succès se crut
-populaire parce qu'il attirait la foule à ses sermons; et cependant la
-princesse Palatine, qui, quoique royaliste, ne pouvait sans peine voir
-succomber cet illustre associé de ses anciennes conspirations,
-l'exhortait à fuir. Elle ne lui cacha point qu'on était décidé à
-l'écarter à tout prix, même par le sacrifice de sa vie[628]: le public
-sembla l'en avertir, lorsque, à une représentation de _Nicomède_, il
-lui fit, par des acclamations, l'application de ce vers:
-
- Quiconque entre au palais porte sa tête au roi[629].
-
-Cependant avec Mazarin ce n'était pas là le genre de danger qui
-menaçait Gondi. Cet habile ministre comprenait combien l'arrestation de
-l'ancien chef de la Fronde serait utile au pouvoir dans l'esprit des
-peuples, comme signe de force, et combien pourrait lui nuire un lâche
-assassinat, indice de faiblesse et de cruauté[630]. Gondi, quoique
-dûment prévenu, considéra comme un manque de courage de déférer aux
-avis qui lui étaient donnés[631]; lui qui avait vu saisir et conduire
-en prison le premier prince du sang, le vainqueur de Rocroi, crut que
-l'on n'oserait pas attenter à sa liberté, parce qu'il était revêtu de
-la pourpre ecclésiastique. Il avait dit lui-même au président de
-Bellièvre qu'il avait deux bonnes rames en main, dont l'une était la
-masse du cardinal, et l'autre la crosse de Paris[632]: pourquoi donc ne
-se mettait-il pas en une position où l'on n'aurait pu lui ôter la
-liberté de faire mouvoir ses rames, et s'obstinait-il à pousser sa
-barque contre des écueils où elles devenaient inutiles?
-
- [623] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 220, 231, 232.
-
- [624] RETZ, t. XLVI, p. 161.--MONGLAT, t. L, p. 366.
-
- [625] RETZ, t. XLVI, p. 132.
-
- [626] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVI, p. 310.--GUY-JOLY, t.
- XLVII, p. 259.
-
- [627] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 247.
-
- [628] _Ibid._, p. 246 et 248.--RETZ, t. XLVI, p.
- 177.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 355.--BRIENNE, t. XXXVI, p.
- 114.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 473.
-
- [629] CORNEILLE, _Nicomède_, acte I, 1, T. IV, P. 8, ÉDIT. 1692.
-
- [630] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 254 à 255.
-
- [631] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 372.
-
- [632] RETZ, _Mémoires_, t. XLVI, p. 92 et 93.
-
-Il fut enfin arrêté et incarcéré[633], et cet événement causa l'exil,
-la fuite ou la ruine de tous ses amis, de tous les adhérents qu'il
-avait dans Paris; ce fût le commencement des malheurs qui le
-poursuivirent pendant une grande partie de sa vie. Les fautes qu'il a
-commises, et qui amenèrent ce résultat, font d'autant plus de peine
-qu'il supporta l'adversité avec courage et avec dignité; qu'à des
-talents de l'ordre le plus élevé il joignit des qualités aimables. Il
-méritait sous plusieurs rapports l'admiration et l'attachement que
-madame de Sévigné professait pour lui. Il avait de l'élévation dans
-l'âme, un cœur sensible, généreux, capable de dévouement, et sincère
-dans le commerce de l'amitié. On ne pouvait lui reprocher ni les
-petitesses, ni l'égoïsme, ni la basse cupidité de Mazarin; et
-l'histoire lui aurait accordé la supériorité sur son rival, si elle
-jugeait les personnages qu'elle évoque devant son tribunal d'après
-leurs vertus privées, et non sur leurs actes publics. Mais ce n'est pas
-ainsi qu'elle procède: elle ne considère les qualités et les défauts
-des hommes que par leurs résultats sur les destinées des peuples. Le
-mérite et le démérite des actions humaines, considérés sous le point de
-vue de l'éternelle justice, ne lui appartiennent pas, et dépendent
-d'une juridition plus élevée que la sienne.
-
- [633] _Ibid._, p. 220, 233, 235.--LORET, liv. III, p. 177,
- _lettre_ du 21 décembre 1652.--MONTGLAT, t. L, p. 397.--TALON, t.
- LXII, p. 477.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-1652-1653.
-
- Motifs qui ont fait préférer à l'auteur de cet ouvrage la forme
- des mémoires à celle de l'histoire.--Condé, rentré dans Paris, va
- siéger au parlement.--Réprimandes sévères qu'on lui
- adresse.--Pourquoi l'arrêt du parlement ne s'opposait pas à sa
- présence dans Paris.--Le parlement, abandonné du peuple de Paris,
- se trouve sans force.--Il redoute également Mazarin et
- Condé.--Madame de Longueville pousse Condé à la guerre.--La
- Rochefoucauld et Nemours l'engagent à faire la paix.--La duchesse
- de Châtillon devient la maîtresse de Condé et son négociateur
- auprès de la cour.--Mort de Chavigny, de Brienne, et de
- Bouillon.--Divisions entre ceux du parti de Condé.--Haine entre
- Nemours et de Beaufort.--Noms des hommes éminents du parti des
- princes.--Détails sur Chabot.--Son mariage avec mademoiselle de
- Rohan.--Madame de Rohan, douairière, s'y oppose.--Elle prétend
- que Tancrède est son fils, et doit hériter des biens de son
- mari.--Celui-ci est tué dans un combat.--Rohan-Chabot se
- réconcilie avec sa belle-mère.--Il fait enregistrer ses lettres
- de duc et pair, et continue à être amoureux de madame de Sévigné.
-
-
-Quant à Condé et à Gaston, ils ne dirigèrent pas les événements, ils se
-laissèrent gouverner par eux. Ils ne donnèrent pas l'impulsion, ils la
-reçurent. Le détail des faits peut seul nous donner une idée exacte des
-incertitudes de leur esprit et des variations de leurs projets.
-Revenons donc à ce qui se passa à la suite du combat de Bléneau. Ce
-récit achèvera de nous mieux faire connaître tous les personnages de la
-Fronde, même ceux que nous avons déjà essayé de peindre. Dans cet
-ouvrage, où rien de ce qui concerne madame de Sévigné ne doit être
-omis, nous nous sommes proposé aussi de peindre le monde où elle a
-vécu, et, pour atteindre ce but, l'allure libre et irrégulière des
-mémoires nous a paru préférable à la marche compassée de l'histoire.
-Celle-ci retrace la vie des États; elle doit classer les grands
-événements, les raconter tous, les astreindre à l'ordre des dates, et
-ne point s'occuper des existences individuelles et des aventures
-privées; et ce sont précisément celles dont nous entretenons le plus
-longuement les lecteurs, parce que par là nous leur présentons une
-image plus vive, plus fidèle de chaque personne et de chaque époque.
-Selon qu'il est nécessaire à nos desseins, tantôt nous anticipons sur
-l'avenir, tantôt nous rétrogradons dans le passé. Nous ne rappelons les
-faits généraux qu'autant qu'ils sont nécessaires pour éclairer les
-faits particuliers; mais dans la Fronde ce sont ceux-ci qui ont
-entraîné les faits généraux, et on ne peut les isoler les uns des
-autres. De là les développements où nous sommes forcé de nous livrer
-pour ne pas laisser incomplète cette partie de notre ouvrage et
-répandre plus de clarté sur celles qui la suivront.
-
-Condé, encore ensanglanté de la victoire qu'il venait de remporter sur
-les troupes du roi, rentra dans Paris, et vint siéger sur les fleurs de
-lis, dans ce même parlement qui l'avait déclaré criminel de
-lèse-majesté. Le président Bailleul et Amelot ne craignirent pas de lui
-adresser des réprimandes sévères sur cette insulte faite aux lois et à
-la justice. Mais l'arrêt qui condamnait Condé portait en même temps que
-l'exécution en serait suspendue jusqu'à ce que Mazarin fût sorti du
-royaume. Condé pouvait donc légalement se présenter au parlement. La
-nécessité de se justifier lui en fournissait le prétexte[634], et les
-termes de l'arrêt lui en conféraient le droit. Il pouvait résider à
-Paris tant que Mazarin serait en France; et lors même que le parlement
-eût voulu l'expulser de la capitale, la haine contre Mazarin était
-encore trop générale, le parti de la Fronde encore trop nombreux,
-l'influence de Beaufort sur la populace de Paris trop grande, pour que
-le parlement eût l'espoir de se voir obéi. Tout ce qu'il pouvait faire,
-soutenu par la garde bourgeoise, par le prévôt des marchands, Lefebvre,
-et par le gouverneur de Paris, le maréchal de L'Hospital, tous deux
-secrètement dans les intérêts du roi, c'était de ne pas permettre que
-Condé introduisît des troupes dans Paris, dont l'entrée était aussi
-interdite aux troupes royales.
-
- [634] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 38.--MONGLAT, _Mémoires_, t. L,
- p. 336.--OMER TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 353.--CONRART,
- _Mémoires_, t. XLVIII, p. 37.
-
-Toutes les forces de l'opposition dirigées contre Mazarin résidaient
-donc dans Condé. Tous les partis qui la formaient, ceux-là même qui
-étaient les moins favorables à ce prince, ne pouvaient se déguiser
-qu'ils étaient à la discrétion du premier ministre, si Condé faisait sa
-paix. On pouvait, au contraire, forcer la cour à expulser Mazarin, ou
-obtenir des conditions favorables si Condé continuait la guerre. La
-crainte ou l'espérance de chacune de ces alternatives donnait donc une
-grande activité aux intrigues qui s'agitaient autour de ce prince. A la
-tête du parti qui le poussait à la guerre était sa sœur, la duchesse
-de Longueville, que la paix eût obligée à se réunir à son mari. Aussi
-s'empressait-elle de compromettre son frère en s'unissant aux
-Espagnols. Par ses lettres, par les émissaires de l'Espagne, par ses
-amis, par Chavigny, elle excitait Condé à rompre toute négociation avec
-la cour[635]. Les ducs de La Rochefoucauld et de Nemours étaient les
-chefs de ceux qui, parmi les partisans de Condé, voulaient qu'il fît sa
-paix avec Mazarin[636]. Ils étaient d'avis qu'il devait abandonner le
-duc d'Orléans, le parlement et la Fronde, afin d'obtenir des conditions
-plus avantageuses pour lui seul et pour tous ceux qui s'étaient
-attachés à sa personne. La Rochefoucauld pensa qu'il lui serait
-impossible de faire adopter son plan de conduite à Condé, s'il ne
-parvenait pas à le soustraire entièrement à l'influence de la duchesse
-de Longueville et à celle de Chavigny; et il imagina d'employer dans ce
-but les charmes de la duchesse de Châtillon. Condé en était toujours
-amoureux; mais le duc de Nemours, à son retour de Flandre, où il
-s'était rendu pour ramener dans l'armée des princes des troupes
-espagnoles, n'avait pu revoir celle dont il avait été si violemment
-épris sans lui renouveler ses protestations d'amour, sans lui demander
-pardon des infidélités que les séductions de la duchesse de Longueville
-lui avaient fait commettre. La duchesse de Châtillon, qui par le retour
-de cet amant, qu'elle n'avait pas cessé d'aimer, se trouvait flattée
-dans son orgueil, satisfaite dans sa haine contre la duchesse de
-Longueville, et contentée dans ses affections, n'eut pas de peine à
-recevoir le coupable en grâce. La réconciliation fut entière et sincère
-de part et d'autre, et eut toute la force d'un naissant attachement. La
-Rochefoucauld avait d'abord vu cette réconciliation avec plaisir, parce
-qu'elle le vengeait de l'abandon et de l'infidélité de la duchesse de
-Longueville; mais il en fut ensuite contrarié, parce qu'elle s'opposait
-à ses desseins. Il comprit que le manége et les ressources de la
-coquetterie ne suffiraient pas à la duchesse de Châtillon pour obtenir
-sur Condé l'empire nécessaire à la réussite de ses projets. Pourtant il
-s'efforça de la rendre l'instrument de ses desseins; il flatta sa
-vanité, exalta son ambition; il lui fit comprendre qu'il dépendait
-d'elle de se rendre la souveraine de l'État: que pour cela il ne
-s'agissait que de diriger sur Condé l'effet de ses charmes; mais il lui
-démontra aussi la nécessité de se livrer à lui sans aucun partage. Il
-fit comprendre au duc de Nemours que s'il parvenait à comprimer ses
-sentiments, à dompter sa jalousie, il pouvait, en se servant auprès de
-Condé de la duchesse de Châtillon, devenir l'arbitre de la paix ou de
-la guerre, jouer le premier rôle dans les négociations qui se
-poursuivaient, et s'assurer les conditions les plus avantageuses pour
-lui-même. Toute la jeune noblesse de cette époque était livrée aux
-passions qui agitent le plus puissamment le cœur de l'homme, la
-volupté, l'ambition et la cupidité: chacune de ces passions devenait un
-moyen de suffire aux exigences de celle qui se trouvait la plus forte.
-Nemours, qu'elles dominaient, entrevit la possibilité de les satisfaire
-toutes en imposant pendant quelque temps silence à l'une d'elles. La
-duchesse de Châtillon elle-même, excitée par l'espoir de se venger
-doublement de la duchesse de Longueville en lui enlevant son frère,
-après lui avoir repris son amant, aida Nemours à consommer son
-sacrifice[637]. Il consentit à ce qu'on lui proposait, et le plan du
-duc de La Rochefoucauld reçut son exécution. Le prince de Condé donna
-en toute propriété le beau domaine de Merlou à la duchesse de
-Châtillon, qui n'en possédait que l'usufruit[638]. Elle devint sa
-maîtresse déclarée[639]. C'était chez elle qu'il donnait tous ses
-rendez-vous, et que se tenaient tous les conseils relatifs aux affaires
-de son parti. La duchesse de Châtillon crut ennoblir le rôle qu'elle
-jouait, en se chargeant de conduire les négociations de ce parti. C'est
-à ce titre qu'elle parut à la cour avec faste et avec éclat. Elle y fut
-reçue avec toutes les déférences que réclamait l'importance de sa
-mission. L'ascendant qu'elle avait pris sur le prince de Condé était
-une bonne lettre de créance, et donnait du poids à ses paroles.
-Cependant elle avait plus de beauté que d'esprit et de finesse; et
-Mazarin, qui ne désirait que gagner du temps, se félicita d'avoir à
-traiter avec un tel diplomate. Chavigny, son ancien collègue sous
-Richelieu, qui aurait pu lui être opposé, fut écarté, par les motifs
-que nous avons déjà développés. Le succès du piquant libelle que le
-caustique et spirituel coadjuteur composa contre Chavigny[640]; les
-menaces et les injures outrageantes que lui adressa, en présence de
-toute son escorte, le prince de Condé, lorsqu'il eut découvert ses
-ruses, ses intrigues et ses projets, si différents des siens; l'ennui
-de se trouver éloigné du théâtre des affaires, lui causèrent un tel
-chagrin qu'il en mourut, quoiqu'il ne fût âgé que de quarante-quatre
-ans. Brienne, qui, sincèrement dévoué à la reine mère, n'avait jamais
-ployé sous Mazarin, et qui était un de ceux qui croyaient nécessaire de
-sacrifier ce ministre à la paix publique, mourut aussi alors[641]. On
-perdit encore le duc de Bouillon, qui, par sa naissance et sa haute
-capacité, aurait pu prétendre à la première place dans le conseil.
-Ainsi tout semblait favoriser Mazarin, et la destinée prenait soin de
-le débarrasser de ceux qui auraient pu mettre obstacle à sa fortune.
-
- [635] DE VILLEFORE, _la véritable Vie d'Anne-Geneviève de
- Bourbon, duchesse de Longueville_, t. I, p. 232 et 234, édit.
- d'Amsterdam, 1739, in-12; ou _Vie de madame de Longueville_, p.
- 56 à 59, édit. de Paris, 1738.
-
- [636] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 348.
-
- [637] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 156 à 158, 162.
-
- [638] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 70, en date du 26
- mai.--CHAVAGNAC, _Mémoires_, t. I, p. 331.--LA ROCHEFOUCAULD, t.
- LII, p. 156 à 158.
-
- [639] MONTPENSIER, t. XLI, p. 245.
-
- [640] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 92 et 181, _le Contretemps de M.
- de Chavigny, premier ministre de monsieur le Prince_.--LORET,
- liv. III, p. 142, _lettre_ en date du 12 octobre.--CONRART, t.
- XLVIII, p. 220.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 178.--SAINT-SIMON,
- _Mémoires inédits_, édit. 1829, t. I, p. 71 et 72.
-
- [641] LORET, lib. III, p. 110, _lettre_ en date du 18 août 1652.
-
-La combinaison formée par le duc de La Rochefoucauld ne fit
-qu'augmenter la désunion qui existait déjà dans le parti de Condé.
-Nemours haïssait le duc de Beaufort, dont il avait épousé la sœur;
-femme douce, bonne, indulgente, vertueuse, qui, s'il l'avait aimée,
-aurait réussi à rétablir l'harmonie entre son frère et son mari. On se
-rappelle qu'une querelle s'était élevée entre eux au sujet du
-commandement de l'armée. Nemours était persuadé qu'alors il avait été
-grièvement offensé, et qu'il n'avait obtenu qu'une réparation
-insuffisante. Beaufort avait beaucoup d'empire sur le petit peuple de
-Paris, et jouissait d'une grande faveur auprès de Condé, auquel il ne
-pouvait inspirer aucune jalousie. Ce fut un motif de plus pour Nemours,
-qui souffrait de la violence qu'il faisait à ses sentiments à l'égard
-de la duchesse de Châtillon et de Condé. Ne pouvant s'attaquer à ce
-prince, il lui semblait qu'en se vengeant de lui sur Beaufort, il
-laverait dans le sang de celui-ci l'offense faite à son honneur et les
-blessures faites à son amour. Cependant Condé employait tous ses
-efforts pour réconcilier les deux beaux-frères: tous deux lui étaient
-nécessaires. Les ducs de La Rochefoucauld, de Beaufort, de Nemours et
-de Rohan-Chabot, étaient les hommes les plus éminents de son parti.
-
-Ce dernier, par lui-même, et par sa femme, le servait avec chaleur. Il
-avait épousé la fille de ce Henri de Rohan, duc et pair de France, dont
-nous avons des Mémoires, et qui fut un des plus grands hommes de son
-temps[642]. Rien n'étonna plus que ce mariage d'une fille unique, de la
-seule héritière de Rohan, si belle, si orgueilleuse, que le comte de
-Soissons avait pense épouser, à laquelle s'étaient offerts le duc de
-Weimar, chargé des lauriers de la victoire, et le beau duc de Nemours,
-l'aîné des princes de la maison de Savoie. Elle leur préféra un cadet
-de la famille de Chabot, un simple gentil-homme sans établissement,
-sans illustration, sans fortune. Chabot n'était pas remarquable par la
-beauté des traits de son visage, mais il était bien fait, spirituel, et
-dansait avec une grâce admirable. Il s'aperçut qu'il plaisait à la
-jeune héritière de Rohan; il s'attacha à ses pas, et négligea sa
-carrière militaire, afin de pouvoir lui faire assidûment sa cour. «Cet
-amour, dit MADEMOISELLE, dura quelques années, et donna lieu à une
-infinité de jolies intrigues.» Chabot, qui se faisait chérir par ses
-qualités sociales, eut l'adresse d'intéresser à la réussite de ses
-desseins la plupart des personnes qui approchaient le plus souvent de
-mademoiselle de Rohan, et qui avaient le plus d'influence sur son
-esprit; entre autres, la marquise de Pienne, depuis comtesse de
-Fiesque, sa cousine germaine, et son cousin germain le duc de Sully.
-C'est dans le château de celui-ci que se fit le mariage[643]. Mais le
-plus puissant appui de Chabot dans toute cette affaire avait été le
-prince de Condé, alors duc d'Enghien. Chabot s'était rendu le confident
-du prince auprès de mademoiselle du Vigean. D'Enghien alors commandait
-les armées royales contre la Fronde, et avait un grand ascendant sur le
-cardinal et sur la reine régente. Il en profita pour les faire
-consentir au mariage de mademoiselle de Rohan et de Chabot, et pour
-faire donner à celui-ci un brevet de duc et pair, afin que mademoiselle
-de Rohan ne perdit pas son rang lorsqu'elle serait devenue sa femme. La
-seule condition de cette insigne faveur fut que Chabot, qui était
-protestant, ferait élever ses enfants dans la religion catholique[644].
-Mais la mère de la nouvelle mariée, Marguerite de Béthune, fille du
-grand Sully, duchesse douairière de Rohan, femme galante, dit Lenet,
-pleine d'esprit, et possédant tous les talents propres à la cour,
-furieuse de n'avoir pu réussir à empêcher ce mariage, eut recours au
-plus étrange des expédients pour frustrer sa fille de tous ses droits à
-l'héritage paternel. Elle fit paraître un fils, le disant d'elle et de
-Rohan. Elle l'avait fait élever secrètement, et avait jusque alors
-caché sa parenté, par la raison, disait-elle, que son mari était
-brouillé avec la cour. Elle accusait mademoiselle de Rohan de l'avoir
-fait enlever et conduire en Hollande, où elle lui payait une pension.
-Ce jeune homme était connu sous le nom de Tancrède, et était sans aucun
-doute un fils naturel de la duchesse douairière de Rohan. Elle lui
-donna un train, une maison, et le nom de duc de Rohan; elle lui fit
-engager, en cette qualité, un procès au parlement contre Rohan-Chabot
-et sa femme, à l'effet d'être mis en possession, comme aîné, de tous
-les biens de la maison de Rohan. Tancrède, qui voulait se rendre digne
-par sa valeur du grand capitaine qu'il réclamait pour père, cherchait
-toutes les occasions de se montrer avec éclat, et fut tué dans un
-combat contre les Parisiens, lors de la première guerre de la
-Fronde[645]. Sa mort termina ce romanesque procès. La duchesse
-douairière de Rohan se réconcilia sincèrement avec sa fille, qui ne
-s'opposa point à ce que le jeune Tancrède, qui ne pouvait plus nuire à
-ses intérêts, fût inhumé comme enfant légitime[646].
-
- [642] MOTTEVILLE, t. XXXVII, p. 143, 144; t. XXXVIII, p.
- 175.--MONTPENSIER, t. XL, p. 452.--RETZ, t. XLIV, p.
- 324.--MONGLAT, t. L, p. 157.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de
- Monmerqué, 1820, in-8º, t. I, p. 213, _lettre_ en date du 15
- décembre 1670, no 92.--_Ibid._, édit. de Gault de Saint-Germain,
- 1823, in-8º, t. I, p. 284, no 105.
-
- [643] MOTTEVILLE, t. XL, p. 454. En 1646.
-
- [644] LENET, _Mémoires_, t. LIV, p. 212.--SAINT SIMON, _Mémoires
- inédits_, t. II, p. 160 et 162, chap. XI.
-
- [645] RETZ, _Mém._, t. XLIV, p. 324.--MONGLAT, t. L, p.
- 157.--GRIFFET, _Histoire de Tancrède de Rohan_; Liége, 1767,
- in-12, p. 52.
-
- [646] LORET, _Muse historique_, liv. VI, p. 32, _lettre_ 9, 27
- février 1655.
-
-Le duc de Rohan-Chabot fut donc ainsi délivré de toute inquiétude
-relativement à la possession de l'immense fortune qu'il avait acquise
-par son mariage; mais il n'en était pas de même de son titre de duc et
-pair. Pour jouir de toutes les prérogatives qui s'y trouvaient
-attachées, il fallait que le brevet du roi qui le lui conférait fût
-vérifié et enregistré au parlement de Paris: un arrêt de ce parlement
-ordonnait qu'aucune vérification de ce genre ne pourrait avoir lieu
-tant que le cardinal Mazarin serait en France. Cet obstacle n'arrêta
-point Rohan-Chabot. Il profita du moment où Condé, par les émeutes
-populaires qu'il avait suscitées, avait imprimé une sorte de terreur
-dans Paris; et, en partie par crainte, en partie par ses amis et ceux
-de Condé, il parvint à faire vérifier et enregistrer son brevet, et à
-être reçu duc et pair dans une séance solennelle du parlement[647],
-nonobstant les oppositions de Châtillon, de Tresmes, de Liancourt, de
-la Mothe-Houdancourt, qui avaient obtenu avant lui des lettres de ducs
-et pairs, et n'avaient pu encore, à cause de l'arrêt, en obtenir la
-vérification et l'enregistrement.
-
- [647] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 151 à 158.--TALON, _Mém._,
- t. LXII, p. 420.
-
-Ainsi le duc de Rohan-Chabot devait en partie à l'appui du prince de
-Condé son nom, son rang et sa fortune; mais comme il était aussi
-redevable de tout cela à Mazarin et à la reine, ce n'est qu'avec regret
-qu'il s'était vu obligé, pour rester fidèle à Condé, de se déclarer
-contre le roi. Aussi était-il un des plus ardents dans le parti de ceux
-qui voulaient la paix, et par conséquent un de ceux que Condé employait
-avec le plus de confiance dans ses négociations avec Mazarin[648]. La
-duchesse de Rohan-Chabot était à cet égard dans les mêmes sentiments
-que son mari. D'un caractère énergique et altier, elle dominait ses
-volontés, mais non pas ses affections; et depuis quelque temps il
-s'abandonnait sans partage à l'amour dont il était épris pour la
-marquise de Sévigné[649].
-
- [648] TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 462.
-
- [649] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 154 et 155.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-1652-1653.
-
- Position du Gaston.--Ses fautes, qui causent son exil.--Caractère
- et genre de vie de sa femme, Marguerite de
- Lorraine.--MADEMOISELLE occupe pendant la guerre le premier rang
- dans Paris.--Son caractère; ses relations avec le prince de
- Condé.--Ses projets de mariage.--Bons mots du roi et de la reine
- d'Angleterre sur MADEMOISELLE.--Les deux fils de cette reine
- servent dans deux armées différentes.--Conduite du duc de
- Lorraine.--Tous les partis flattent MADEMOISELLE, sans se confier
- à elle.--Son genre de dévotion.--Elle croyait aux
- astrologues.--Grand nombre de noblesse militaire et d'officiers
- dans Paris, par le voisinage des armées.--Fêtes données par
- MADEMOISELLE.--Autres réunions.--Turenne et le duc de Lorraine
- font traîner la guerre en longueur.--Fêtes données dans les
- camps.--Trêves et négociations.
-
-
-Gaston était le seul qui pût, de concert avec le parlement, donnera
-l'opposition un caractère de légalité. Quoique le roi eût été déclaré
-majeur, Gaston pouvait soutenir qu'il n'était pas libre, et prendre,
-dans l'intérêt de son neveu, des mesures pour que le royaume ne
-souffrit aucun dommage de ceux qui voulaient faire tourner à leur
-profit l'inexpérience d'un monarque encore trop jeune pour pouvoir se
-conduire par lui-même. Aussi le prince de Condé montrait en toute
-occasion une grande déférence pour Gaston; il employait tous les moyens
-pour obtenir son consentement sur toutes ses démarches. Tous les partis
-négociaient avec lui et intriguaient avec lui. Gaston, faible et
-irrésolu, n'en embrassait aucun, n'en servait aucun avec suite et
-sincérité. C'était le moyen d'être abandonné par tous, et d'assurer le
-succès de Mazarin. Ce succès était dans son intérêt, et il le sentait,
-car il chercha à transiger avec la cour; mais, faute de l'avoir fait à
-temps, il fut obligé de se soumettre sans condition, et fut exilé par
-lettres de cachet au moment de la rentrée du roi. Pendant toute la
-durée de la guerre, des flots de peuple se portaient quelquefois à son
-palais du Luxembourg, situé alors hors de l'enceinte des remparts de
-Paris; et on voyait fréquemment sortir de ce palais des négociateurs et
-des courriers. Du reste, il vivait fort retiré, et il n'y avait chez
-lui ni ces nombreuses réunions, ni ces fêtes, ni ces repas splendides
-qui se succédaient alors presque journellement chez les personnages que
-leurs rangs appelaient à jouer les premiers rôles dans leurs partis. La
-duchesse d'Orléans, Marguerite de Lorraine, était alors affligée de la
-perte d'un de ses enfants, et enceinte d'un autre. Bonne, bienfaisante,
-pleine de sens et de raison, au besoin même énergique, mais nerveuse,
-vaporeuse, inégale, indolente, elle ne pouvait se résoudre à tenir
-cercle, et aimait à vivre dans la retraite. Aussi le cardinal de Retz,
-dans ses Mémoires, nous dépeint-il MONSIEUR, lorsqu'il revenait avec
-lui du parlement au Luxembourg, entrant dans son cabinet de livres,
-jetant sur la table son chapeau couvert d'un panache de plumes, et
-fermant ensuite la porte au verrou; puis commençant par des
-exclamations ou des questions ces longues discussions, où se
-développaient si bien, mais si longuement, les avantages et les
-inconvénients de toutes les combinaisons politiques; et où, après
-plusieurs heures écoulées dans d'éloquentes polémiques, les deux
-interlocuteurs se séparaient sans avoir rien arrêté, rien résolu. C'est
-aussi dans ce cabinet que Gaston donnait tous ses rendez-vous, que se
-tenaient toutes ses conférences. Si, après avoir longtemps délibéré, on
-n'était pas d'accord, alors on proposait de passer chez la duchesse
-d'Orléans pour avoir son avis. Quoiqu'elle eût peu d'étendue dans
-l'esprit, on estimait sa franchise, sa droiture et son jugement: elle
-avait plus d'élévation d'âme et de force dans le caractère que son
-mari; et les conseillers de celui-ci, lorsqu'ils n'étaient pas de son
-avis, aimaient, ainsi que lui, à recourir aux décisions de sa
-femme[650]. Mais alors il ne fallait pas que les consultants fussent
-trop nombreux, car elle n'eût pu rester avec eux tous dans la même
-chambre; il ne fallait pas qu'aucun d'eux eût des bottines de cuir de
-Russie, si fort à la mode alors, car elle n'en aurait pu supporter
-l'odeur sans se trouver mal. Lors même que son frère le duc de Lorraine
-vint à Paris, Marguerite ne changea rien à ses habitudes et à son genre
-de vie; et quand absolument il fallait que Gaston donnât un grand dîner
-ou une fête, ce n'était point dans son palais que la chose avait lieu,
-c'était chez son chancelier: la femme de celui-ci, la comtesse de
-Choisy, en faisait les honneurs; la duchesse n'y paraissait point[651].
-
- [650] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 170.
-
- [651] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 320.
-
-Il résultait de cet intérieur de Gaston, que mademoiselle de
-Montpensier, sa fille du premier lit, qui avait des goûts tout opposés
-à ceux de sa belle-mère, tenait, en l'absence de la cour, le premier
-rang dans Paris, et que durant cette année de troubles et de guerre
-civile elle fut réellement la reine de la société. Ce qui ajoutait
-encore pour elle à l'illusion, c'est que c'était aux Tuileries, où elle
-demeurait alors[652], qu'elle donnait ses concerts, ses bals et ses
-divertissements. Le courage qu'elle avait montré à Orléans, cette
-générosité qui la porta à faire des levées d'hommes à ses frais, tout
-contribua à la rendre populaire et chère aux partis qui s'opposaient à
-la cour et à Mazarin. Les chefs cherchaient à profiter de la faiblesse
-qu'elle avait de s'abandonner toujours aux espérances les plus
-flatteuses relativement aux mariages qu'elle désirait contracter. Le
-prince de Condé, s'il réussissait, lui faisait entrevoir comme certain,
-par son mariage avec Louis XIV, la couronne de France en perspective.
-La Rochefoucauld et les autres amis de ce prince, lorsqu'on recevait de
-Bordeaux des nouvelles qui annonçaient que la princesse de Condé,
-naturellement délicate, était dangereusement malade, lui parlaient du
-veuvage du prince de Condé comme prochain; ils émettaient l'opinion
-que, dans cette supposition, le prince ne pourrait rien faire de plus
-avantageux pour lui que de se proposer pour l'épouser, et qu'ils l'y
-engageraient. Alors toutes les attentions, les prévenances que Condé
-avait pour elle lui paraissaient des indices certains de ses vues pour
-l'avenir; et comme elle avait une grande admiration pour ce héros,
-lorsque ses espérances faiblissaient du côté du roi, elle se reposait
-délicieusement sur l'idée d'une autre union honorable, et où les âges
-comme les penchants mutuels seraient mieux assortis. Quand des
-nouvelles plus rassurantes sur la santé de madame la Princesse
-faisaient évanouir ou du moins éloignaient encore cet espoir, les
-lettres de Fuensaldagne, appuyées par les promesses du duc de Lorraine,
-lui donnaient l'assurance d'épouser l'archiduc[653]; et ainsi toujours
-une nouvelle chimère était substituée à celle qu'elle avait longtemps
-nourrie: elle la caressait avec la même crédulité, parce qu'en effet sa
-naissance et ses grands biens donnaient de la probabilité aux projets
-que son imagination faisait éclore.
-
- [652] _Ibid._, p. 336.
-
- [653] MONTPENSIER, t. XLI, p. 306.
-
-La reine d'Angleterre, dont MADEMOISELLE, ainsi que je l'ai déjà dit,
-avait refusé le fils aîné, le Prétendant, disait malignement que, comme
-la célèbre Pucelle, MADEMOISELLE ferait le salut de la France,
-puisqu'elle avait, comme elle, commencé par chasser les Anglais et
-sauvé Orléans. Cette reine, quoique du parti de la cour, était, à cause
-de son rang et de son rôle de conciliatrice, de toutes les fêtes et de
-toutes les réunions qui avaient lieu alors dans Paris[654]. Une chose
-qui étonnait, c'est que ses deux fils (qu'on vit depuis monter l'un
-après l'autre sur le trône d'Angleterre) servaient, l'un dans l'armée
-du duc de Lorraine, l'autre dans l'armée de Turenne. On ignorait que le
-duc de Lorraine, avant d'avoir reçu de l'argent de l'Espagne pour aller
-secourir Condé, en avait accepté auparavant de la France pour joindre
-son armée à l'armée royale. C'est d'après cette promesse qu'on l'avait
-laissé entrer dans l'intérieur du royaume; et le prince Charles
-d'Angleterre s'était mis comme volontaire dans son armée, jusqu'à ce
-qu'il fut décidé de quel côté il se tournerait.
-
- [654] MONTPENSIER, t. XLI, p. 233--CONRART, t. XLVIII, p. 42.
-
-MADEMOISELLE avait lieu de croire que Mazarin et la reine ne
-consentiraient jamais à son mariage avec le roi, à moins qu'ils n'y
-fussent contraints par les succès de l'armée des princes. Cette seule
-considération suffisait pour mettre MADEMOISELLE dans le parti de la
-duchesse de Longueville, qui poussait Condé à la guerre[655]. Elle
-avait, d'ailleurs, des prétentions sur le cœur de Condé aussi bien
-que sur sa main; et il suffisait que la duchesse de Châtillon, dont
-elle était jalouse, eût embrassé le parti de la paix pour qu'elle se
-jetât avec chaleur dans les rangs du parti contraire[656]. Si les chefs
-de tous les partis la flattaient et cherchaient à l'attirer à eux,
-aucun cependant ne lui confiait ses secrets; on redoutait l'instabilité
-de ses résolutions, son inexpérience dans les affaires, ses vanités,
-ses imprudences, sa fougue, ses scrupules, ses inconséquences. Portant
-jusqu'à l'excès l'orgueil du rang et de la naissance, le sentiment seul
-de sa dignité l'eût défendue contre l'entraînement des passions, lors
-même qu'elle n'eût pas été portée à y résister par des principes de
-vertu et par attachement à la religion. Elle n'avait cependant qu'une
-dévotion peu fervente; mais, de même que la reine mère se retirait
-souvent dans son oratoire afin de prier pour le succès des troupes
-royales, MADEMOISELLE faisait sans cesse dire des messes pour le
-triomphe de l'armée des princes[657]. Nous apprenons par elle-même
-qu'elle désapprouva les génuflexions au milieu de la rue et les autres
-démonstrations, peu sincères selon elle, auxquelles le prince de Condé
-se soumit lorsque, le 11 juin, le clergé promena dans Paris, avec toute
-la pompe d'une procession générale, la châsse de sainte Geneviève[658].
-Cette procession avait été ordonnée, sur les instances du peuple, par
-le parlement, le jour même où il délibéra comment il réaliserait les
-cent cinquante mille livres promises à celui qui apporterait la tête de
-Mazarin[659]. La conduite que Condé tint dans cette circonstance fut
-considérée par MADEMOISELLE comme un acte d'hypocrisie indigne de lui,
-et dont le seul motif était de plaire au peuple. Il est évident aussi,
-d'après la manière dont elle s'exprime dans ses Mémoires, que la foi
-aux reliques de la douce vierge de Nanterre était affaiblie dans la
-classe élevée, et même que toutes les croyances de ce genre étaient
-considérées comme des préjugés populaires et des superstitions
-bourgeoises, peu dignes de la haute aristocratie; mais en même temps
-nous apprenons, par les nombreux témoignages de personnages de cette
-caste, qu'elle était adonnée à l'astrologie et à la divination, et
-qu'elle croyait aux revenants[660].
-
- [655] MONTPENSIER, t. XLI, p. 230.
-
- [656] MONTPENSIER, t. XLI, p. 269, 290, 292, 315.
-
- [657] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 339.
-
- [658] LORET, liv. III, p. 79, 81, _lettre_ du 16 juin
- 1652.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 314, 333.--GUY-JOLY, t.
- XLVII, p. 222 et 334.
-
- [659] TALON, _Mémoires_, t. LXII.
-
- [660] MONTPENSIER, _Mém._, t. LXI, p. 471.--SEGRAIS, _Mémoires et
- Anecdotes_, t. II, p. 34.
-
-L'entrée de Condé et des princes qui l'accompagnaient amena dans Paris
-un grand nombre de généraux et d'officiers; et ceux des armées campées
-dans les environs profitèrent d'un voisinage peu favorable à la
-discipline, mais très-propice au plaisir[661]. Il semblait que tous les
-jeunes guerriers, que l'élite de la noblesse de France, et même des
-pays circonvoisins, s'étaient donné rendez-vous dans la capitale. On
-reconnaissait, aux couleurs de leurs écharpes, les chefs dont ils
-dépendaient, les partis et les peuples auxquels ils appartenaient:
-celles des Lorrains, rouges; des Espagnols, jaunes; de Gaston, bleues;
-de Condé, isabelle[662]. Cette réunion de brillants uniformes donnait
-un éclat à toutes les fêtes qui avaient lieu alors, et fournissait des
-occasions d'en augmenter le nombre. Cependant la présence de tant
-d'étrangers, ces drapeaux et ces étendards de l'Espagne que l'on voyait
-sans cesse flotter avec les drapeaux et les étendards de la France,
-offensaient les regards sévères des magistrats du parlement, et
-causaient une vive douleur aux nobles royalistes qui n'avaient pas
-rejoint la cour, et aux honnêtes bourgeois qui, en embrassant le parti
-de la Fronde, n'avaient pas abjuré l'amour de leur pays.
-
- [661] MONTPENSIER, t. LI, p. 251.
-
- [662] DESORMEAUX, _Histoire de Louis de Bourbon, prince de
- Condé_, 1769, in-12, t. III, p. 155.--MONTPENSIER, t. XLI, p.
- 313.
-
-C'était précisément cette quantité de guerriers de tant de partis et de
-nations qui réjouissait la haute noblesse des deux sexes, entièrement
-livrée à l'ardeur des factions et à la fougue de ses passions. Elle y
-voyait un signe de force; elle y trouvait un motif de sécurité pour le
-présent, et d'espérance pour l'avenir. La plupart de ces héroïnes de la
-Fronde, si belles, si jeunes, si coquettes, étaient charmées de se voir
-favorisées par les circonstances dans le désir qu'elles avaient de
-s'attirer le plus grand nombre d'hommages, de mettre plus de variété et
-de séduction dans ce commerce de galanterie que favorisaient
-singulièrement l'agitation et le désordre des guerres.
-
-Aussi les fêtes ne discontinuaient pas: MADEMOISELLE en donnait presque
-tous les soirs[663]; et quand elle s'en abstenait, ses deux dames
-d'honneur, les comtesses de Fiesque et de Frontenac, profitaient de ces
-jours de vacances pour en donner à leur tour[664]. La comtesse de
-Choisy en rendait pour MONSIEUR, la duchesse de Châtillon pour le
-prince de Condé, la présidente de Pommereul pour le cardinal de Retz,
-qui ne pouvait admettre chez lui de tels divertissements; mais il y
-donnait de somptueux repas. Des soirées brillantes avaient lieu aussi
-chez les duchesses de Chevreuse, d'Aiguillon, de Montbazon, de Rohan,
-et chez la marquise de Bonnelle. Tous les genres de plaisirs connus
-alors trouvaient place dans ces soirées, surtout dans celles que
-donnait MADEMOISELLE, les plus complètes et les plus belles. Elle
-faisait presque toujours venir les comédiens et les vingt-quatre
-violons. On commençait par jouer une comédie, ou une tragédie, ou un
-ballet; ensuite concert; puis après venait le jeu de colin-maillard, ou
-d'autres jeux de société. Après ces jeux on dansait, et on terminait
-par une exquise et somptueuse collation. Les cartes, que plus tard
-Mazarin mit à la mode, ne se voyaient que rarement à ces
-divertissements[665]. Mais quand vint la belle saison, les plaisirs de
-ce monde frivole et brillant ne se renfermèrent pas uniquement dans
-Paris.
-
- [663] MONTPENSIER, t. XLI, p. 331-334 et 337, 341, 374.
-
- [664] MONTPENSIER, _loc. cit._--LORET, _Muse historique_, lib.
- III, _lettre_ du 12 octobre 1753.
-
- [665] LORET, lib. III, p. 72, _lettre_ en date du 2 juin
- 1652.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 361.
-
-Turenne et le duc de Lorraine employaient toute leur tactique pour
-faire traîner la guerre en longueur[666]: le premier, afin de donner le
-temps au cardinal Mazarin de détruire les partis en les divisant; le
-second, pour les tromper tous. Tout le monde voulait négocier: le parti
-de la Fronde et du parlement, pour ne pas se battre; Gaston, pour se
-faire honneur du rétablissement de la paix; le prince de Condé, pour ne
-pas paraître y mettre obstacle, et faire acheter cette paix par des
-concessions qui lui fussent avantageuses; le duc de Lorraine, pour
-obtenir de l'argent de toutes mains; Retz, pour conserver son
-cardinalat et son archevêché, garder la faveur de Gaston, et obtenir de
-la cour l'oubli du passé[667]. Ainsi les corps d'armée, longtemps en
-présence sans vouloir se combattre, campaient. Ces espèces de trêves,
-jointes aux négociations qui avaient lieu et qu'on s'efforçait en vain
-de rendre secrètes, firent souvent croire à la paix bien avant quelle
-ne fût conclue[668]. Alors les officiers et les personnages des divers
-partis communiquaient entre eux; car il ne faut pas oublier de
-remarquer que, quoiqu'on se battît avec valeur, qu'on se tuât, qu'on se
-fît des prisonniers dans un jour de bataille, les haines que les chefs
-avaient les uns contre les autres n'existaient pas également parmi
-leurs partisans respectifs. Ceux-ci s'étaient partagés en des camps
-différents par des motifs d'intérêt, par suite de leurs liaisons ou de
-leur parenté, et quelques-uns par caprice et pour ne pas rester oisifs.
-Les soldats désertaient, et passaient facilement d'une armée dans une
-autre[669]; la gaieté régnait au milieu des dangers et de la mort. Les
-plus hauts personnages, entraînés par cette disposition générale des
-esprits, conservaient entre eux les bienséances que nécessitait leur
-intimité ou que réclamaient les liens du sang. Ainsi, quoique Gaston
-fût réputé le chef de l'opposition et des frondeurs, le roi lui envoya
-le duc d'Amville, pour lui faire des compliments de condoléance sur la
-mort de son fils le duc de Valois[670]. C'était avec jovialité et
-courtoisie que les généraux se combattaient. Chavagnac, qui tenait pour
-Condé, n'en conférait pas moins familièrement et amicalement avec
-Turenne; et ayant appris qu'il manquait de provisions pour sa cuisine,
-il eut soin, lorsqu'il l'eut quitté, de lui faire porter un bon dîner.
-Turenne lui promit, en récompense, de venir bientôt l'assiéger dans
-Étampes[671].
-
- [666] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 60, _lettre_ en date
- du 5 mai; et p. 67, _lettre_ en date du 19 mai.
-
- [667] RETZ, t. LXVI, p. 185.--Comte DE BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI,
- p. 212.
-
- [668] TALON, t. LXII, p. 365.--CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 167.
-
- [669] CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 167, 168.--LORET, _Muse
- historique_, liv. III, p. 60, _lettre_ en date du 5 mai.
-
- [670] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 337.
-
- [671] CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 168.--LORET, _loc. cit._
-
-Les suspensions des opérations militaires avaient lieu au milieu de
-l'été: les Parisiens en profitaient pour prendre l'air hors de leurs
-remparts. Les belles dames, les héroïnes de la Fronde, montaient à
-cheval, et, accompagnées de jeunes cavaliers, elles se rendaient au
-camp des princes, à celui du duc de Lorraine. On les y recevait au
-bruit des trompettes et de la musique guerrière; on leur donnait des
-festins sous la tente, et l'on dansait sous les ombrages des bois
-voisins. MADEMOISELLE se plaisait beaucoup à ces brillantes cavalcades:
-toujours montée sur un superbe coursier et suivie d'un nombreux
-cortége, elle aimait à assister aux revues, aux exercices, aux parades,
-et aux évolutions militaires. Ces divers spectacles attiraient hors de
-Paris une grande partie de sa population: les routes étaient couvertes
-de carrosses, de bourgeois à cheval, de gens à pied, qui allaient et
-revenaient sans cesse de la ville aux camps et des camps à la ville. Ce
-beau soleil, ces belles campagnes, ces réjouissants banquets, ces
-pompes belliqueuses, ravissaient un peuple prompt et facile à
-s'émouvoir; il oubliait les maux causés par ses divisions, et la guerre
-ne lui paraissait plus exister que pour donner plus d'éclat aux fêtes
-et plus de variété au plaisir[672]. Mais elle avait dans le midi de la
-France un caractère de perfidie et d'atrocité réprouvé par les
-habitants de la capitale.
-
- [672] MONTPENSIER, t. XLI, p. 311.--MONGLAT, t. L, p. 363.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX.
-
-1652-1653.
-
- Arrivée du duc de Lorraine à Paris.--Sa présence y augmente la
- licence des mœurs.--Portrait du duc de Lorraine.--Sa
- politique.--Sa conduite envers les femmes.--Ses réponses aux
- duchesses de Châtillon et de Montbazon.--Sa déférence envers
- MADEMOISELLE.--Il fait sa cour à la comtesse de Frontenac.--Il
- paraît à la place Royale déguisé en abbesse.--Propos de
- mademoiselle de Rambouillet à ce sujet.--Pourquoi le désordre
- avait pénétré jusque dans les cloîtres.--Conduite des religieuses
- de Longchamps.--Supplique de l'abbesse de ce monastère au
- cardinal de La Rochefoucauld.--Enquête faite à ce sujet par
- Vincent de Paul.
-
-
-La licence des mœurs, que l'état de la société semblait avoir portée
-au plus haut degré, fut encore augmentée par l'arrivée de Charles IV,
-duc de Lorraine, à Paris[673]. Ce prince, âgé alors de quarante-huit
-ans, joignait à une taille élevée une constitution robuste, et montrait
-une grande habileté à tous les exercices du corps. Actif, joyeux,
-spirituel et goguenard, il aimait par-dessus tout le métier de la
-guerre, où il excellait; aimé du soldat et du peuple, il était envers
-ses inférieurs communicatif et indulgent jusqu'à l'excès, mais fier,
-silencieux et méticuleux avec ses égaux, avec les princes souverains,
-et même avec les têtes couronnées. Ancien amant de la duchesse de
-Chevreuse, qui s'était autrefois réfugiée à sa cour, beau-frère de
-Gaston, qui avait épousé sa sœur sans l'autorisation et contre la
-volonté du roi son frère, le duc de Lorraine avait passé sa vie à
-lutter contre Richelieu et contre la France; à perdre, à reprendre ses
-États, et à les reperdre encore; à lever sans cesse des troupes et à
-combattre. Non compris dans le traité de Munster, dépouillé de son
-duché et de toutes ses places fortes, dont quelques-unes étaient
-occupées par Condé, qu'il haïssait, il n'avait pour tout bien, pour
-toute ressource qu'une armée de dix mille hommes, qui lui était
-dévouée, parce qu'il la laissait piller et s'enrichir aux dépens des
-pays où il la conduisait. Il se vendait successivement à l'Allemagne, à
-l'Espagne, à la France; faisait profession de ne tenir à sa parole
-qu'autant que son intérêt l'y obligeait: sa vie était celle d'un
-brigand plutôt que celle d'un prince souverain[674]. Il avait les yeux
-du chat, et il en avait aussi la perfidie[675]. Il aimait passionnément
-les femmes, et ne se croyait pas plus engagé avec elles par les
-cérémonies du mariage qu'avec les rois par les conditions d'un traité.
-Il avait à cet égard bravé l'opinion publique et les excommunications
-du pape, en osant, de sa propre autorité, déclarer nul son mariage avec
-la duchesse Nicole, dont il s'était approprié la souveraineté, et en
-épousant ensuite Béatrix de Cusane, princesse de Cantecroix[676]. Cette
-belle et spirituelle personne le suivait partout à cheval, et on
-l'avait surnommée sa _femme de campagne_.
-
- [673] RETZ, t. XLVI, p. 111.--TALON, t. LXII, p. 466.--LORET,
- _Muse historique_, liv. III, p. 75, 77.
-
- [674] CONRART, t. XLVIII, p. 85, 86, 88.--PAVILLON, _Å’uvres_,
- t. II, p. 241, édit. 1750.
-
- [675] SEGRAIS, _Œuvres_, édit. 1755, t. II, p. 89, 90.
-
- [676] LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 21, _lettre_ du 15
- février 1653.
-
-D'après la situation des affaires à cette époque et la force respective
-des armées, le duc de Lorraine, en se réunissant à Condé ou à
-Turenne[677], pouvait à son gré faire pencher la balance en faveur de
-l'un ou de l'autre. Il se trouvait donc ainsi l'arbitre entre des
-partis auxquels il s'intéressait fort peu, sachant bien que le faible
-Gaston, lors même que la cause des princes triompherait, ne serait pas
-le régulateur de la France, mais bien Condé, dont il n'espérait pas
-plus que de Fuensaldagne ou de Mazarin. Il dissimulait ses véritables
-sentiments à son beau-frère avec plus de soin encore qu'à tout autre;
-et tantôt il simulait un complet dévouement, tantôt il affectait de la
-froideur, suggérait des querelles de préséance, et faisait craindre une
-défection[678]. La marche avancée de son armée, sa visite à Paris,
-donnèrent des craintes à la cour, excitèrent des soupçons, et forcèrent
-Turenne de lever le siége d'Étampes et de se rapprocher de la
-capitale[679]. Tous les partis, dont les intrigues aboutissaient à
-Paris, devenu le centre des négociations, cherchaient donc à profiter
-du séjour du duc de Lorraine pour l'attirer à eux. Lui, par
-l'intermédiaire de l'ex-ministre Châteauneuf, continuait toujours en
-secret ses relations et ses pourparlers avec la cour[680]. Les femmes,
-qui jouaient un si grand rôle dans les affaires, employèrent toutes les
-ressources de la coquetterie, tous les moyens que la finesse et la ruse
-propres à leur sexe purent leur suggérer, pour influencer d'une manière
-conforme à l'intérêt de leur parti les déterminations de Charles
-IV[681]. Le rusé partisan non-seulement profita, mais abusa de la
-position que les circonstances lui avaient faite. Il poussa jusqu'à
-l'excès la bouffonnerie et le dévergondage des paroles, auxquels il
-avait l'habitude de s'abandonner dans le commerce ordinaire de la
-vie[682]. Ses manières si étranges parurent piquantes et naïves à cette
-société, déjà portée à la licence, continuellement remuée par des
-sensations extraordinaires, et toujours avide d'en éprouver de
-nouvelles. Ce qui aurait dû le faire expulser de tous les cercles polis
-fut précisément ce qui le fit rechercher, ce qui excita la curiosité,
-ce qui le mit à la mode. Lorsqu'il se trouvait seul au milieu des
-dames, et que la conversation tombait sur les désastres occasionnés par
-les troupes de tous les partis[683], il se plaisait, dans ses récits, à
-exagérer les dévastations et les cruautés de ses soldats. Selon lui, le
-vol, le viol, le meurtre, étaient pour eux de petits crimes: ils
-mangeaient de la chair humaine, et à ce sujet il se livrait à
-d'horribles détails, semblables à ceux des contes d'ogres que l'on
-faisait alors aux enfants[684], et que depuis Perrault a consignés par
-écrit[685]. Cependant il les débitait avec un si grand sang-froid,
-qu'on doutait s'il parlait sérieusement ou s'il plaisantait: il
-semblait se complaire à être plutôt considéré comme le chef d'une
-troupe de démons que comme un général d'armée. Il se taisait sur les
-intérêts et les affaires qui paraissaient avoir été le but de son
-voyage à Paris; ou quand on l'interrogeait et qu'on voulait le sonder,
-il répondait par des plaisanteries: s'il daignait faire une réponse
-sérieuse, elle était évasive. Pressé un jour par les duchesses de
-Châtillon et de Montbazon de s'expliquer sur ses intentions, il les
-prit toutes deux par la main, et dit: Allons, mesdames, appelons les
-violons, dansons, amusons-nous; c'est ainsi qu'on doit négocier avec
-les dames[686]. Cependant celles qui lui parlaient d'une manière
-conforme à ses intérêts s'en faisaient écouter. Ainsi la princesse de
-Guémené sut l'empêcher d'aller secourir Étampes, en lui démontrant que
-par là il rendrait Condé trop puissant. Il flattait l'orgueil de
-MADEMOISELLE, en ayant pour elle plus de déférence qu'il n'en montrait
-pour sa propre sœur, la duchesse d'Orléans: il lui parlait souvent
-de son mariage avec l'archiduc, et il avait pour elle des égards et un
-ton de galanterie respectueuse tout différent de celui qu'il prenait
-avec les autres femmes. La politique entrait pour beaucoup dans cette
-conduite; mais il s'y joignait un autre motif. La jolie comtesse de
-Frontenac lui avait plu[687], et il ne pouvait voir aussi fréquemment
-qu'il le désirait la dame d'honneur sans se mettre très-avant dans les
-bonnes grâces de la princesse. Mais il se montrait aussi fort sensible
-aux charmes de ses nièces, les deux filles de Gaston. MADEMOISELLE en
-fut jalouse, et ce sentiment fit disparaître en elle toute l'affection
-que le duc de Lorraine lui avait inspirée. Elle se réjouit de le voir
-quitter Paris, et apprit sans regret la nouvelle de la retraite de son
-armée; ce qui pourtant portait un coup fatal au parti qu'elle avait
-embrassé[688]. Les intérêts du cœur ou ceux de la vanité l'emportent
-toujours chez les femmes sur tous les autres. Rarement sont-elles assez
-maîtresses d'elles-mêmes pour sacrifier leurs goûts, leurs
-antipathies, leurs préférences, aux nécessités d'un grand
-dessein[689].
-
- [677] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 98, _lettre_ en date
- du 21 juillet 1652.
-
- [678] CONRART, t. XLVIII, p. 80.
-
- [679] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 110.
-
- [680] CONRART, t. XLVIII, p. 76, 81.
-
- [681] MONTPENSIER, t. XLI, p. 326.
-
- [682] MONTPENSIER, t. XLI, p. 247.--CONRART, t. XLVIII, p. 79.
-
- [683] CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 167 et 174.--PONTIS, _Mém._, t.
- XXXI, p. 471.
-
- [684] CONRART, t. XLVIII, p. 85.
-
- [685] Voyez les _Lettres sur les Contes des fées attribués à
- Perrault, et sur l'origine de la féerie_.
-
- [686] LORET, _Muse histor._, liv. III, p. 77, _lettre_ du 9 juin
- 1652.
-
- [687] MONTPENSIER, t. XLI, p. 249.
-
- [688] _Ibid._, t. XLI, p. 243.--SAINT-SIMON, _Mém. inédits_, t.
- V, p. 255.
-
- [689] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 247 et 249.
-
-Une anecdote relative au duc de Lorraine, toute frivole qu'elle pourra
-sembler à quelques lecteurs, va trop directement au but que nous nous
-sommes proposé, de donner dans ce chapitre une idée de la liberté du
-commerce qui régnait alors entre les deux sexes, pour que nous la
-passions sous silence.
-
-Charles IV pria mademoiselle de Chevreuse de le mener à la place
-Royale, un jour que l'on faisait jouer les violons; mais en même temps
-il désira rester inconnu. Pour le satisfaire, il fut décidé qu'on le
-couvrirait d'une grande écharpe noire que prêta l'abbesse de Maugiron,
-et qu'ainsi déguisé, mademoiselle de Chevreuse le ferait passer pour sa
-sœur, l'abbesse de Pont-aux-Dames[690]. Arrivés à la place Royale,
-mademoiselle de Chevreuse et sa prétendue sœur rencontrèrent
-mademoiselle de Rambouillet avec madame de Souvré ou de Bois-Dauphin,
-et mademoiselle d'Harcourt, qui étaient prêtes à monter en voiture pour
-se rendre dans une maison du voisinage, où elles étaient invitées à
-souper. Mademoiselle de Rambouillet témoigna à mademoiselle de
-Chevreuse la surprise qu'elle éprouvait de la trouver à pied à cette
-heure sur la place publique; et elle lui demanda en même temps quelle
-était cette grande personne en noir qui l'accompagnait, et se tenait à
-l'écart. «C'est, dit mademoiselle de Chevreuse en parlant à l'oreille
-de mademoiselle de Rambouillet, le duc de Lorraine qui veut rester
-incognito, et que je fais passer pour ma sœur, l'abbesse de
-Pont-aux-Dames.» En même temps mademoiselle de Chevreuse, en
-s'adressant au duc de Lorraine, lui dit: «Ma sœur, pourquoi vous
-tenez-vous si loin? Ces dames vous font-elles peur? Ce sont nos
-meilleures amies; elles veulent vous dire bonsoir.» Le duc de Lorraine
-s'approcha, et joua son rôle de religieuse le mieux qu'il put; mais,
-dans son embarras, il ne répondait que par des signes et des
-remercîments aux questions qu'on lui adressait. Mademoiselle de
-Rambouillet, naturellement gaie et malicieuse, s'efforça, mais en vain,
-de faire monter dans sa voiture mademoiselle de Chevreuse et sa
-prétendue sœur. Elle dit depuis à Conrart que si elle avait réussi,
-elle avait le projet, aussitôt que tout le monde aurait été placé, de
-faire peur au grand guerrier, en faisant lever la portière de la
-voiture, et en criant: «Touche, cocher, droit au Pont-Neuf! nous sommes
-toutes mazarines; nous tenons M. de Lorraine, et il faut le jeter à
-l'eau.»
-
- [690] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 81. Ce fait eut lieu le 4
- juin. Anne-Marie de Lorraine-Chevreuse, abbesse de
- Pont-aux-Dames, mourut deux mois après, le 5 août 1652.
-
-Il ne faut pas s'étonner si l'on voyait alors des abbesses, même
-cloîtrées, figurer à cette époque dans le monde et dans les cercles de
-Paris. Un grand nombre de religieuses avaient été obligées de quitter
-leurs couvents et de se réfugier en ville, pour fuir les dangers
-auxquels elles étaient exposées de la part d'une soldatesque sans
-frein, qui pillait et dévastait les campagnes; mais ces exilées du
-cloître retrouvaient des périls aussi grands, quoique d'une autre
-nature, dans le sein de la capitale. Plusieurs d'entre elles, par le
-séjour qu'elles y firent, ajoutèrent un nouveau genre de scandale à
-ceux que présentaient déjà les désordres de ces temps, mais elles
-n'outragèrent pas aussi ouvertement la morale publique que les
-religieuses de Longchamps. L'abbaye de Longchamps, fondée près du bois
-de Boulogne par la sœur de saint Louis, et richement dotée par cette
-princesse, avait été soustraite par elle à la juridiction de l'évêque
-de Paris et du clergé régulier, et placée sous la direction des frères
-mineurs, c'est-à-dire des cordeliers de l'ordre de Saint-François. De
-là était résulté le relâchement à la règle, et la corruption qui en
-avait été la suite. Elle s'y perpétuait depuis le quatorzième siècle,
-et avait encore augmenté pendant la régence et la Fronde. Les parloirs
-n'étaient point fermés; des hommes, qui n'étaient pas même parents des
-religieuses, y avaient accès, et s'entretenaient avec elles à l'insu de
-l'abbesse. Les confesseurs venaient de nuit, sous prétexte de remplir
-les devoirs de leur ministère, et se trouvaient ainsi à des heures
-indues tête à tête avec leurs pénitentes. Quelques-uns même, gagnés à
-prix d'argent, avaient ouvert leurs confessionnaux à des laïques
-déguisés; des jeunes gens avaient été surpris nuitamment introduits
-dans l'intérieur du couvent par de jeunes religieuses, ou par les
-sœurs tourières, avec lesquelles les frères mineurs étaient sur le
-pied d'une indécente familiarité. Les recteurs du monastère et les
-pères provinciaux, qui étaient les supérieurs ecclésiastiques de
-l'abbesse, au lieu de la seconder dans ses pieux efforts pour la
-répression des abus, la punition des délits, révoquaient et annulaient
-les mesures qu'elle prenait pour y mettre un terme. Le désordre et
-l'insubordination croissaient rapidement, et semblaient être portés à
-leur plus haut point, lorsque la marche des troupes et les progrès des
-opérations militaires autour de Paris forcèrent toute la communauté de
-Longchamps de se réfugier dans cette capitale. Les sœurs qui avaient
-lutté avec tant d'audace contre l'autorité de l'abbesse s'en
-affranchirent entièrement, et ne conservèrent même plus les apparences
-de la soumission. On les vit, gardant leur costume de religieuse,
-donner à ces vêtements, symbole de la pureté et de la sévère pudeur,
-une immodeste élégance, que le charme de la nouveauté et le contraste
-de leur sainte profession rendaient plus voluptueuse et plus
-séduisante. Elles portaient des rubans couleur de feu, des gants
-d'Espagne, des montres d'or, des bijoux, et tous les ornements mondains
-que pouvait admettre le genre d'habits dont elles étaient revêtues.
-Sous prétexte de faire des visites à leurs parents, leurs
-connaissances, elles sortaient, et passaient des jours et des nuits
-dans la chambre de leurs amants. L'abbesse, de concert avec les
-religieuses les plus âgées, et avec les jeunes religieuses qui ne
-s'étaient point écartées de leurs devoirs, se détermina à avoir recours
-à l'autorité supérieure. Sur l'instance du procureur général, l'abbaye
-de Longchamps avait été replacée, dès l'année 1560, par un arrêt du
-parlement, sous la discipline de l'évêque de Paris; mais l'ordre des
-frères mineurs n'avait pas voulu reconnaître cet arrêt: et d'ailleurs
-il en eût été autrement, qu'on n'eût rien pu espérer du cardinal de
-Retz, qui, en sa qualité de coadjuteur, administrait le diocèse. Ses
-mœurs étaient connues, et on savait qu'il ne consentirait jamais à
-prendre aucune mesure qui pût attenter aux priviléges d'un ordre
-monastique qui lui était dévoué, et qui, par le nombre et la richesse
-de ses couvents, avait dans Paris une grande influence. L'abbesse crut
-donc devoir s'adresser directement au pape. Elle lui fit présenter une
-supplique, qui fut écoutée favorablement. Le cardinal de La
-Rochefoucauld, d'après les ordres du saint-père, en écrivit au
-respectable Vincent de Paul; et sur le rapport de ce pieux
-ecclésiastique (rapport où nous avons puisé ces faits), lorsque la
-guerre de la Fronde fut terminée, on prit des mesures pour rétablir la
-règle dans le couvent de Longchamps. Ces mesures furent efficaces; mais
-cependant le monastère ne subit pas une reforme aussi sévère que celle
-qu'avait opérée dans Port-Royal des Champs son abbesse, la célèbre
-Angélique Arnauld, qui quarante ans avant cette époque, refusa à son
-propre père la permission d'entrer dans l'intérieur de son
-cloître[691].
-
- [691] _Lettre de_ SAINT VINCENT DE PAUL _au cardinal de La
- Rochefoucauld sur l'état de dépravation de l'abbaye de
- Longchamps, en latin, avec la traduction française et des notes_,
- p. J. L. (J. Labouderie); Paris, 1827, in-8º (21 pages). Le
- texte latin de cette lettre avait été publié dans l'ouvrage de J.
- DELORT, intitulé _Mes Voyages aux environs de Paris_, 1821,
- in-8º, t. II, p. 167 à 175. Delort a cru que cette lettre était
- adressée au cardinal Mazarin: elle est datée de Paris, le 25
- octobre 1652.--_Gallia christiana_, in-fol., t. VII, p. 943.--LE
- BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t. III, p. 26.--GRÉGOIRE,
- _les Ruines de Port-Royal des Champs_, 1809, in-8º.--Sur la
- réforme d'Angélique Arnauld, et la fameuse journée du Guichet,
- conférez SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. I, p. 115.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-1652-1653.
-
- Condé se réconcilie avec les Parisiens, par l'activité qu'il met
- à les défendre.--Il conduit quelques-unes de ses compagnies à
- Saint-Cloud et à Saint-Denis.--Les bourgeois sont glorieux de
- servir sous lui.--MADEMOISELLE obtient la permission de faire
- entrer les troupes de ce prince dans Paris.--Combat sanglant de
- Saint-Antoine.--Prodiges de valeur.--Mort de Saint-Mesgrin.--Son
- amour pour mademoiselle du Vigean.--Exploits de La Ferté et de
- Turenne.--Effet produit par les chefs de l'armée de Condé,
- rentrant blessés dans Paris.--Entrevue de Condé avec
- MADEMOISELLE.--Désolation de Condé.--Il retourne au combat, et
- rentre dans Paris avec son armée.--MADEMOISELLE est l'héroïne de
- cette journée.--Souvenir qu'elle en conserva, et ce qu'elle dit
- d'elle dans ses Mémoires.
-
-
-Quoique les habitants de Paris eussent refusé d'admettre dans leur
-ville les troupes des princes; quoiqu'ils eussent même formé des
-retranchements autour du faubourg Saint-Antoine, pour résister à une
-surprise et se mettre à l'abri des maraudeurs; quoique enfin ils
-vissent avec peine tant d'officiers étrangers que la présence de Condé
-autorisait à séjourner au milieu d'eux, cependant la grande majorité
-détestait sincèrement Mazarin. L'antipathie qu'il avait excitée était
-nourrie et accrue par les libelles qu'on ne cessait de publier contre
-ce ministre, et qu'on répandait avec profusion. On voulait son
-expulsion. Les Parisiens ne purent donc sans reconnaissance être
-témoins de l'activité et de la bravoure que Condé déploya pour le
-triomphe d'une cause qui était aussi la leur. Depuis longtemps
-organisés en garde bourgeoise, formant seize régiments subdivisés en
-cent vingt-six compagnies[692], qui presque tous avaient pour colonels
-des conseillers au parlement et des maîtres des requêtes, les troubles
-civils leur avaient donné occasion de s'exercer au maniement des armes,
-et leur avaient communiqué, malgré leurs habitudes citadines, une sorte
-d'ardeur martiale. Rien ne se communique plus rapidement, plus
-facilement, plus généralement, que cette sympathie qui unit entre elles
-des masses d'hommes par des peines et des travaux semblables, par des
-hasards et des périls communs; où les efforts de chacun s'attirent la
-reconnaissance de tous; où l'estime de nos compagnons d'armes nous
-rehausse à nos propres yeux, et porte notre courage jusqu'à ce degré
-d'exaltation qui ne lui permet pas de fléchir devant la crainte de la
-mort. Condé sut profiter habilement de cet enthousiasme pour la gloire
-militaire, qui s'était emparé des Parisiens. Il conduisit hors de Paris
-quelques compagnies bourgeoises, et les fit se battre avec succès, de
-concert avec les troupes réglées, à Saint-Cloud et à Saint-Denis. Ceux
-qui avaient fait partie de ces expéditions revenaient fiers d'avoir
-servi et combattu sous les ordres du plus grand capitaine du
-siècle[693], et ceux qui n'avaient pas eu cet avantage enviaient le
-sort de leurs camarades. Condé dut à cette admiration que les bourgeois
-avaient conçue pour ses talents militaires, et à l'intérêt qu'il leur
-inspirait, son salut et celui de son armée lors de la journée de
-Saint-Antoine, le 2 juillet.
-
- [692] _Manuscrit du président de Lamoignon sur la garde
- bourgeoise de Paris_, in-4º, cité dans SAINT AULAIRE, _Hist. de
- la Fronde_, 1827, in-8º, t. III, p. 312.
-
- [693] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 334.
-
-Pour cette célèbre affaire, nous avons encore l'excellente description
-de Napoléon[694]; mais ici sa science et son exactitude stratégique ne
-peuvent suffire à l'historien. Jamais peut-être un combat moderne n'a
-plus ressemblé à ces combats antiques décrits par les poëtes, où les
-chefs s'exposent et se jettent dans la mêlée aussi bien que les
-soldats, et où chaque guerrier se bat avec acharnement, non pas
-seulement pour la gloire ou pour un intérêt général, mais pour assouvir
-ses haines ou ses passions particulières[695].
-
- [694] _Mém. de l'empereur_ NAPOLÉON, _écrits par lui à
- Sainte-Hélène_.
-
- [695] DESORMEAUX, _Histoire de Condé_, t. III, p. 297 à 298,
- 301.--RAMSAY, _Hist. de Turenne_, 1735, t. I, p. 265.--RAGUENET,
- _Hist. de Turenne_, 1769, in-12, p. 205 à 218.
-
-La population de Paris sur les remparts et les toits de ses maisons, et
-le jeune roi et toute la cour du haut des collines de Charonne,
-contemplèrent avec étonnement et avec des émotions également vives,
-quoique diverses et opposées, les prodiges de valeur et de génie
-militaire que déployèrent dans cette journée Turenne et Condé; tous
-deux, comme les deux grands héros du poëme d'Homère, se portant en
-avant avec impétuosité; triomphants et victorieux partout où ils
-étaient en personne; battus et repoussés là où ils n'étaient point; se
-disputant pied à pied les mêmes positions, qui furent prises et
-reprises alternativement en versant des torrents de sang; et voyant
-leurs meilleurs officiers et leurs plus chers amis, tués ou blessés,
-disparaître successivement du champ de carnage[696].
-
- [696] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 338 et 344.--DESORMEAUX, _Hist. du
- prince de Condé_, in-12, t. III, p. 297 et 298.--Le maréchal
- DUPLESSIS, t. LVII, p. 398.--TALON, t. LXII, p. 410.
-
-Le marquis de Saint-Mesgrin, qui commandait un détachement, avait juré
-d'immoler Condé de sa propre main, ou de mourir en le combattant.
-Autrefois épris de mademoiselle du Vigean, Saint-Mesgrin n'avait pu
-parvenir à l'épouser, parce que le prince de Condé avait mis obstacle à
-son dessein en offrant ses hommages à cette jeune beauté, que ses
-poursuites avaient enlevée au monde et forcée à se faire carmélite.
-Saint-Mesgrin, dès qu'il aperçut Condé dans la mêlée, se précipita sur
-lui à la tête de son escadron. Le jeune marquis de Rambouillet, et
-Mancini, neveu de Mazarin, le premier par enthousiasme pour la
-cause royale, le second par reconnaissance pour un oncle dont
-s'enorgueillissait sa famille, se joignirent à Saint-Mesgrin, et le
-secondèrent dans sa fureur en la partageant. Ces trois jeunes
-guerriers, l'espoir de maisons illustres et puissantes, périrent tous
-trois dans cette attaque contre le terrible Condé[697]. Tous trois
-furent vivement regrettés, mais nul plus que Saint-Mesgrin. Il ne
-laissait point d'enfants. Sa jeune veuve épousa depuis le duc de
-Chaulnes, gouverneur de Bretagne. Elle fut une des plus intimes amies
-de madame de Sévigné[698].
-
- [697] RAMSAY, _Hist. du vicomte de Turenne_, 1735, in-4º, t. I,
- p. 265 et 267.--LORET, liv. III, p. 91.--RETZ, t. XLVI, p.
- 124.--CHAVAGNAC, t. I, p. 180.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 226 et
- 230.--CORBINELLI, _lettre_ dans les _Mémoires du Comte de Bussy_,
- t. I, p. 338.--MONGLAT, t. L, p. 349.
-
- [698] SAINT-SIMON, t. I, p. 84, 196.--CONRART, p. 111,
- 115.--DESORMEAUX, t. III, p. 299, 303.--SOMAIZE, _Dictionnaire
- des Précieuses_, 1661, t. I, p. 79.--Au mot CLIDARIS, conférez
- _la Clef_, p. 15; SOPHRONIE, dans cet article, est madame DE
- SÉVIGNÉ.
-
-Aux douleurs et aux craintes que faisait éprouver aux spectateurs
-réunis sur la butte de Charonne une lutte aussi opiniâtre, aussi
-sanglante et aussi incertaine dans ses résultats, succéda tout à coup
-une surprise qui combla de joie la reine et le jeune roi, et tous les
-royalistes rassemblés autour d'eux. On vit le maréchal de La Ferté
-venir au secours de Turenne avec sa grosse artillerie, et placer ses
-batteries de manière à foudroyer entièrement l'armée des princes, qui,
-forcée de tous côtés, se reployait en désordre sur la place d'armes, en
-avant de la porte Saint-Antoine, et paraissait ne pas pouvoir échapper
-à une totale destruction. Les Parisiens, témoins du même spectacle,
-furent saisis de douleur et d'effroi en contemplant le sort qui
-menaçait Condé et tous les siens. Des larmes coulèrent de tous les yeux
-quand on vit les chefs les plus illustres de son armée traverser la
-ville portés par leurs amis ou par leurs écuyers, et laisser de longues
-traces de leur passage par le sang qui s'écoulait de leurs
-blessures[699]. Mais peu après une autre scène vint faire diversion au
-désespoir de cette multitude, et de bruyantes acclamations signalèrent
-la sympathie que lui faisait éprouver le spectacle dont elle était
-témoin. MADEMOISELLE, accompagnée des duchesses de Châtillon, de
-Nemours, de Montbazon, de Rohan, que tant de passions divisaient, qu'un
-même et pressant intérêt unissait, se rendait à l'hôtel de ville; et,
-par la terreur qu'inspirait la foule immense qui la suivait, elle força
-le maréchal de L'Hospital et le prévôt des marchands à signer l'ordre
-d'ouvrir les portes de Paris à Condé. Des cris d'enthousiasme et de
-reconnaissance furent poussés universellement quand MADEMOISELLE
-reparut triomphante aux yeux du peuple, et montra l'ordre qui devait
-sauver d'une mort inévitable un héros et tant de braves guerriers qui
-s'immolaient pour le salut de tous.
-
- [699] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 167.
-
-Jamais le prince de Condé n'eut plus de droit qu'en ce moment de sa
-vie à l'intérêt des âmes élevées, à l'admiration de ceux qui savent
-apprécier le véritable courage, qui n'est qu'un instinct farouche quand
-les sentiments d'homme, la sensibilité de cœur, ne s'y trouvent pas
-réunis. Dans le moment où il se croyait perdu, anéanti sans ressource,
-MADEMOISELLE l'envoya prier de quitter un instant le champ de bataille,
-pour venir conférer avec elle sur les moyens de le sauver. Il arriva
-dans une maison de particulier voisine de la Bastille, où elle lui
-avait assigné rendez-vous[700]. «Il avait, dit-elle dans ses Mémoires,
-deux doigts de poussière sur le visage, ses cheveux tout mêlés, son
-collet et sa chemise pleins de sang, sa cuirasse pleine de coups; et il
-tenait à la main son épée nue, dont le fourreau était perdu[701].»
-Lorsque MADEMOISELLE lui eut fait part de l'ouverture des portes de la
-ville, du secours des compagnies bourgeoises qui s'avançaient pour
-protéger sa retraite, et que l'artillerie de la Bastille, d'après les
-mesures qu'elle avait prises, allait être dirigée contre les troupes
-royales, les traits du guerrier, auparavant sombres et sévères comme
-ceux de quelqu'un qui s'apprête à mourir glorieusement, au lieu de
-reprendre de la sérénité, exprimèrent tout à coup le plus grand
-abattement, la plus profonde douleur. Rassuré sur le sort de son armée
-et sur le sien, il songea à ses valeureux compagnons d'armes qu'il
-avait vus disparaître du champ de bataille; et, accablé par cette
-pensée, il se laissa tomber sur une chaise, et dit, en fondant en
-larmes: «Ma cousine, vous voyez un homme au désespoir; j'ai perdu tous
-mes amis. La Rochefoucauld, Nemours, Vallon, Clinchamp, Guitaut, sont
-blessés à mort.--Non, dit MADEMOISELLE, La Rochefoucauld a une
-blessure au visage, mais il a déjà recouvré la vue; Guitaut m'a assuré
-que sa blessure n'était pas mortelle: on vient de me donner des
-nouvelles de Clinchamp, et il ne court aucun danger; ainsi de Vallon et
-de tant d'autres. Espérez, tout ira; restez ici, vous prendrez le
-commandement à mesure que vos troupes rentreront.» Comme elle finissait
-de parler, on entendit le canon de la Bastille. A ces consolantes
-paroles, à ce signal de son salut[702], Condé, ressaisissant toute
-l'énergie de son âme et son aspect martial, se lève en disant: «Non, ma
-cousine, je ne dois rentrer que le dernier!» Et il part précipitamment,
-pour se mettre à la tête de ses troupes et commander la retraite.
-MADEMOISELLE, d'après la recommandation qu'il lui avait faite, se tint
-près des portes, pour assurer le passage des bagages et des blessés.
-
- [700] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 262.
-
- [701] _Ibid._, p. 262, 263, 265.
-
- [702] MONGLAT, t. L, p. 352.--SAINT-SIMON, _Mém. inéd._, 1829,
- in-8º, t. I, p. 49.
-
-On peut dire que si Condé et Turenne furent les héros de cette journée,
-MADEMOISELLE en fut l'héroïne. Aussi dit-elle dans ses Mémoires, avec
-un souvenir orgueilleux, qui la charmait encore après tant d'années:
-«Je commandais comme dans Orléans[703].»
-
- [703] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 265 à 269.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI.
-
-1652-1653.
-
- Condé reste dans Paris.--Il s'aliène le parlement et les anciens
- frondeur.--Il soulève la populace.--Massacre à l'hôtel de
- ville.--Ces cruautés ramènent le parlement et les bourgeois de
- Paris dans le parti du roi.--Condé frappé par le comte de
- Rieux.--Sentiment de Talon sur ce fait.--Nemours se bat en duel
- contre Beaufort, et est tué.--Désespoir de la duchesse de
- Châtillon.--Condé perd tout crédit dans Paris.--Gaston veut en
- vain se déclarer lieutenant général.--Il n'obtient ni troupe ni
- argent.--Le peuple refuse de payer les taxes mises par le
- parlement.--Mazarin s'éloigne.--La rentrée du roi est
- décidée.--Condé, an lieu de se soumettre, quitte Paris.--La
- duchesse de Châtillon essaye en vain de le retenir.--Mort de
- mademoiselle de Chevreuse.--L'abbé Fouquet, son amant, devient
- l'amant de la duchesse de Châtillon.--Condé, à la tête des
- Espagnols, s'empare de Rethel et de Mouzon.--Il est aidé par le
- duc de Lorraine.--Réponse de ce dernier aux reproches de la
- cour.--La déclaration du roi à sa rentrée est enregistrée, mais
- non sans opposition.--La puissance des parlements est
- anéantie.--L'autorité royale règne sans partage.
-
-
-Turenne se vit, par le canon de la Bastille et l'ouverture de la porte
-Saint-Antoine, arracher une victoire dont les résultats eussent été
-décisifs. Il n'avait pu obtenir des habitants de Paris que son armée
-traversât la ville sans s'y arrêter; et Condé dut à ses revers mêmes la
-faculté d'y faire entrer tout ce qui lui restait de troupes, et de les
-y faire résider. Ce fut précisément ce qui occasionna toutes ses fautes
-et lui fut le plus fatal. Dès qu'au lieu de la séduction et des
-intrigues il put avoir recours à la force, ce dernier moyen, si bien
-d'accord avec son caractère altier, fut le seul employé[704]. Lorsque
-le duc de Lorraine se fut retiré avec ses troupes, Condé vit que les
-siennes étaient, trop peu nombreuses pour tenir la campagne contre
-l'armée royale; il voulut contraindre le parlement et les bourgeois de
-Paris à lui fournir de l'argent et des hommes. Il leva le masque avec
-les anciens frondeurs, qui n'avaient voulu que l'éloignement de
-Mazarin, mais non se soustraire à l'autorité légitime du roi; il
-répondit à leurs justes reproches avec hauteur et dédain[705]. Il avait
-fait venir de Bordeaux son agent le plus actif, le spirituel
-Marigny[706]: celui-ci, avec plusieurs de ses affidés, travailla à
-exciter le mécontentement de cette partie du peuple que dans les
-grandes villes la misère et le vice tiennent toujours disposée à opérer
-des bouleversements, lorsque, au lieu de la comprimer, on lui donne les
-moyens de se soulever. Le duc de Beaufort, le héros de la populace de
-Paris, qu'on avait surnommé _le roi des halles_, joua un des principaux
-rôles dans ces trames odieuses[707]. Elles réussirent à occasionner des
-émeutes qui épouvantèrent le gouverneur, le prévôt des marchands, les
-échevins[708], bannirent toute sécurité, et forcèrent à fuir, sous
-divers déguisements, toutes les personnes d'un rang élevé[709] connues
-pour être attachées au parti de la cour. Gaston ne provoquait pas ces
-désordres, mais il les souffrait et ne faisait rien pour les empêcher,
-dans l'espoir qu'ils forceraient le parlement à le déclarer régent. Il
-avait aposté parmi le peuple un nommé Peny, autrefois trésorier de
-Limoges. Cet homme, suivi d'une grande multitude, se postait souvent à
-son palais, et lui présentait des pétitions au nom de la ville entière,
-afin qu'il se chargeât de la régence[710].
-
- [704] RETZ, t. XLVI, p. 120.--TALON, t. LXII, p. 402.--CONRART,
- t. XLVIII, p. 44, 47, 49, 161 et 163.
-
- [705] CONRART, t. XLVIII, p. 73.
-
- [706] _Ibid._, p. 96, 99, 107.
-
- [707] _Ibid._, p. 93 et 96.
-
- [708] LORET, liv. III, p. 95, _lettre_ en date du 14 juillet
- 1652.--MONGLAT, t. L, p. 355, 357.--TALON, t. LXII, p. 377, 381,
- 418.
-
- [709] MONTPENSIER, t. XLI, p. 285.--CONRART, t. XLVIII, p. 42,
- 47, 49, 51, 61, 68, 169.
-
- [710] LORET, liv. III, p. 98, 21 juillet 1652.--TALON, t. LXII,
- p. 370.--CONRART, t. XLVIII, p. 59, 60, 68, 147, 161.--Père
- BERTHOD, t. XLVIII, p. 307.
-
-L'impuissance des autorités pour le rétablissement de l'ordre força de
-recourir à une assemblée générale des notables bourgeois, qui
-n'avait lieu que dans les grandes crises et dans les occasions
-importantes[711]. Condé y parut: dès qu'il eut vu qu'il n'en pourrait
-rien obtenir, et qu'au contraire les mesures délibérées par cette
-assemblée seraient dirigées contre lui et son parti, il sortit de
-l'hôtel de ville, et donna le signal à la populace rassemblée sur la
-place. Il avait placé parmi elle plusieurs de ses soldats, déguisés en
-gens du peuple[712]. Aussitôt un effroyable tumulte commença: plusieurs
-personnages, au nombre des plus estimés et des plus respectés, furent
-les victimes des assassins et des incendiaires; la terreur se répandit
-dans Paris; le duc de Lorraine lui-même eut bien de la peine à
-s'échapper, et à se soustraire, à la fureur populaire[713]. Le calme
-cependant se rétablit promptement, par les mesures que prirent ceux-là
-même qui avaient soulevé la tempête; mais l'horreur d'une si atroce
-perfidie retomba entièrement sur Condé: quelque soin qu'il prît, ainsi
-que ses partisans, pour éloigner les soupçons et déguiser la part qu'il
-avait eue à cet événement, on persista à croire qu'il en était
-l'auteur. Les membres du parlement les plus francs dans leur opposition
-contre Mazarin, en apercevant l'abîme où l'on plongeait l'État, virent
-la nécessité de triompher de leur aversion, et allèrent rejoindre le
-roi, avec la résolution de faire tout ce qu'il ordonnerait, ou plutôt
-tout ce qui serait ordonné en son nom[714].
-
- [711] TALON, t. LXII, p. 409, 412, 416.
-
- [712] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 116, 121, 128, 135, 162.
-
- [713] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 345, 346.--LA ROCHEFOUCAULD, t.
- LII, p. 171.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 279 à 285.--GUY-JOLY, t.
- XLVII, p. 227, 229, 232.--LORET, liv. III, p. 92, 95, _lettres_
- en date du 7 et 14 juillet 1652.
-
- [714] LORET, liv. III, p. 95, _lettre_ en date du 14 juillet.
-
-Sans vouloir disculper Condé de son odieuse conduite à cette époque, il
-faut avouer cependant qu'il n'aurait jamais conçu de lui-même l'idée
-d'armer une portion des habitants de la capitale contre l'autre, afin
-de régner par la peur, si bon nombre de bourgeois recommandables[715]
-par leur réputation et leur existence sociale ne s'étaient point
-abandonnés à leur haine contre Mazarin, jusqu'au point de souhaiter que
-ses partisans et ceux qui complotaient ouvertement pour sa rentrée
-fussent anéantis. «Les hommes, dit à ce sujet le cardinal de Retz dans
-ses Mémoires, ne se sentent pas dans des espèces de fièvres d'état qui
-tiennent de la frénésie. Je connaissais en ce temps-là des gens de bien
-qui étaient persuadés jusqu'au martyre, s'il eût été nécessaire, de la
-justice de la cause des princes. J'en connaissais d'autres, d'une vertu
-désintéressée et consommée, qui fussent morts de joie pour la défense
-de celle de la cour. L'ambition des grands se sert de ces dispositions
-comme il convient à leurs intérêts; ils aident à aveugler le reste des
-hommes, et ils s'aveuglent encore eux-mêmes après, plus dangereusement
-que le reste des hommes.» Un fait rapporté par Conrart prouve que le
-cardinal de Retz n'exagère pas le fanatisme de cette époque. Après les
-horribles journées dont nous avons parlé, un prêtre de Saint-Jean en
-Grève osa dire, en chaire, qu'on devait regretter que tous les
-mazarinistes assemblés à l'hôtel de ville n'eussent pas péri et que le
-peuple n'en eût pas fait justice. On attribuait généralement à Condé
-l'intention d'avoir voulu, par cette émeute, faire assassiner tout ce
-qui restait de l'ancienne Fronde; et cette opinion augmenta encore
-l'indignation publique contre lui. Dès ce moment son parti déclina dans
-la capitale, et celui du roi s'accrut, ou plutôt il n'y en eut pas
-d'autre, lorsque Mazarin eut pris, ainsi que nous l'avons dit la
-résolution de s'éloigner. Le malheur, ce rude précepteur des hommes,
-atteignit toutes les classes, calma les têtes, raffermit les jugements.
-La dévastation des campagnes, la défiance et la peur, avaient produit
-dans Paris la famine et la misère. Des maladies contagieuses s'y
-étaient développées, la petite vérole y faisait de grands ravages[716];
-la guerre avait obligé cette année les Parisiens à se renfermer dans
-leurs remparts, durant les chaleurs de l'été. Les paysans des environs,
-reçus dans la ville avec leurs bestiaux, avaient encore augmenté le
-resserrement de la population[717]: à toutes ces causes d'insalubrité
-venaient se joindre les émeutes et les tumultes populaires, qui sont
-peut-être une de celles qui agissent de la manière la plus funeste sur
-la santé publique. En effet, l'expérience de tous les siècles a prouvé
-que dans les intervalles de désorganisation sociale et aux époques des
-guerres civiles les fléaux destructeurs acquièrent un degré d'intensité
-qu'on ne leur connaît point dans des temps plus heureux; parce qu'alors
-les organes sont tendus, le sang et le fluide nerveux sont échauffés
-par l'effet des passions qui agitent les populations, par les excès
-auxquels elles se livrent, par le dérangement de toutes les habitudes,
-par le défaut de soins et de prévoyance, tant de la part des magistrats
-que de celle des individus.
-
- [715] Père BERTHOD, t. XLVIII, p. 329.
-
- [716] LORET, liv. III, p. 120 et 159, _lettres_ en date du 1er
- septembre et du 16 novembre 1652.
-
- [717] TALON, t. LXII, p. 298, 368, 419, 406, 408 et 412.
-
-Le déclin du parti de Condé et l'exemple de l'insubordination populaire
-relâchèrent les liens de la discipline dans son armée, et affaiblirent
-son autorité parmi les siens. Ce fut là sans doute pour Condé un des
-plus fâcheux résultats de son séjour dans Paris, un de ceux qui
-contribuèrent le plus à la chute de son parti. Quand il voulut
-reprocher aux chefs de son armée la dévastation des campagnes, qui lui
-attirait tant de haine, Tavannes lui répondit avec insolence que la
-cavalerie ne pouvait vivre sans fourrage, et que le meilleur moyen de
-s'en procurer était de couper les blés. Chavagnac, qu'il réprimanda
-justement pour un vol de trois cent mille livres de marchandises,
-commis par ses soldats, le quitta, et passa dans le parti du roi[718].
-Condé eut une altercation avec le comte de Rieux: celui-ci, dans
-l'emportement de sa colère, osa le frapper. Gaston fit aussitôt
-conduire de Rieux à la Bastille[719]; mais ce manque de respect envers
-un prince du sang est considéré par l'avocat général Talon[720], qui
-pourtant haïssait Condé, comme un des symptômes les plus manifestes de
-l'anéantissement de tout principe d'ordre, comme un des signes
-certains de la dissolution de la monarchie: tant alors, malgré les
-progrès de l'opposition et les excès de la sédition, la vénération pour
-la race royale était encore empreinte dans tous les esprits! Nemours,
-méprisant les ordres de Condé, et pensant que c'était bien assez de lui
-avoir immolé son amour sans lui sacrifier sa haine, força enfin
-Beaufort à se battre pour une misérable querelle de préséance. Nemours
-fut tué[721], et sa mort causa la même émotion qu'un malheur public.
-Les hommes regrettaient en lui un guerrier brave et chevaleresque, qui
-voulait la paix. Beau, galant, gracieux et enjoué[722], il fut pleuré
-des femmes, et plus amèrement et plus longtemps de la sienne que de
-toute autre, quoique moins qu'aucune autre elle eût à se louer de lui.
-La duchesse de Châtillon fut pendant quelque temps plongée par cette
-mort dans un état de désespoir. «De vingt amants qu'elle a favorisés,
-dit Bussy, elle n'a jamais aimé que le duc de Nemours[723].»
-
- [718] CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 188.
-
- [719] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 293.
-
- [720] TALON, t. LXII, p. 442.
-
- [721] MONTPENSIER, t. XLI, p. 289, 290.--MONGLAT, t. L, p.
- 357.--RETZ, t. XLVI, p. 148.--GUY-JOLY, t. XLVII, p.
- 243.--CHAVAGNAC, t. I, p. 184.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p.
- 172.--LORET, liv. III, p. 104; liv. IV, p. 50, _lettres_ en date
- des 4 août et 2 mai.
-
- [722] BUSSY-RABUTIN, _Hist. am. de France_, 1710, p. 159; _Hist.
- am. des Gaules_, 1754, t. I, p. 131.
-
- [723] BUSSY-RABUTIN, _Hist. am. de France_, 1710, p. 162 et 194.
-
-Tout semblait se réunir pour accabler Condé. La forteresse de Montrond,
-où il avait déposé une grande partie de ses munitions et de ses
-équipages de guerre, se rendit au maréchal de Palluau après un long
-blocus[724]. Le prince de Lorraine par sa retraite avait réalisé la
-railleuse menace qu'il avait faite, lors de la procession générale,
-d'abandonner Condé à la protection de sainte Geneviève[725]. Le
-parlement, ou plutôt ce qui restait de jeune conseillers de cette
-compagnie, avait, dans une de ses séances, déclaré le roi captif et le
-duc d'Orléans régent, et nommé Condé pour commander les troupes; mais
-les présidents à mortier, le procureur général Fouquet, les avocats
-généraux Talon et Bignon, déployant alors un grand courage, refusèrent
-de siéger et de prêter leur ministère à ces arrêts. Alors cette
-compagnie, abandonnée de ses chefs, n'étant plus obéie du peuple, ne
-voulut plus s'assembler. Condé, par des émeutes, par les chaînes et les
-barricades qu'il faisait tendre tous les jours, essaya de l'y
-contraindre par la peur; mais il ne put y réussir[726]. La création
-d'une lieutenance générale fut une mesure absurde, et contraire à tous
-les usages du royaume sous un roi majeur; le duc de Beaufort fut
-arbitrairement substitué comme gouverneur de Paris à l'Hospital, et
-Broussel remplaça Lefebvre-La-Barre, prévôt des marchands, qui avait
-donné sa démission après le massacre de l'hôtel de ville: toute cette
-magistrature tyrannique, à laquelle on voulait donner une forme légale,
-ne put imprimer de force aux arrêts illégalement rendus par un
-parlement incomplet, dominé par la crainte. Il fut impossible de lever
-les taxes en hommes et en argent qu'on avait mises sur les bourgeois de
-Paris[727]. Alors Condé se trouva réduit, pour faire subsister ses
-troupes et se procurer de quoi les payer, à leur laisser piller, dans
-les environs de Paris[728], les maisons de ceux qui étaient connus pour
-être royalistes ou mazarinistes, ou qui, quoique frondeurs, n'étaient
-pas _princistes_, pour nous servir du jargon de ce temps; car chaque
-époque de révolution a le sien. Dès lors Condé fut en horreur à tous
-les honnêtes gens[729]: un pamphlet du cardinal de Retz, intitulé _les
-Intrigues de la paix_, dont il se vendit en peu de jours un nombre
-prodigieux d'exemplaires, et dans lequel se trouvait démasqué le secret
-des négociations de Condé avec l'Espagne et avec Mazarin, acheva de
-désabuser ceux qui étaient le plus prévenus en faveur de la cause des
-princes, et enleva à ceux-ci le peu de partisans qu'ils avaient encore.
-Les incertitudes et les hésitations de Gaston[730], augmentant avec les
-craintes du prochain retour du roi dans Paris, achevèrent d'ôter à
-Condé son seul appui, et le laissèrent sans ressource et sans moyen de
-se soutenir dans la capitale et de continuer la guerre.
-
- [724] MONGLAT, t. L, p. 364.--LORET, liv. III, p. 122, du 8
- septembre.
-
- [725] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 268.--TALON, t. LXII, p. 296.
-
- [726] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 98, 109.--TALON, t. LXII, p.
- 432.
-
- [727] Père BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 311, 313.
-
- [728] CONRART, t. XLVIII, p. 178.--TALON, t. LXII, p. 434.
-
- [729] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 231.--BRIENNE, t. XXXVI, p. 207.
-
- [730] CONRART, t. XLVIII, p. 109.--TALON, t. LXII, p. 432.
-
-Un seul parti restait à ce prince: c'était de poser les armes devant
-son roi. Il le pouvait avec honneur, puisque le prétexte même de la
-résistance avait été écarté, et que Mazarin n'était plus en France. Nul
-doute que l'espoir d'arriver à ce résultat et de conserver Condé au
-roi, mais Condé désarmé et soumis, n'ait été un des motifs qui avaient
-déterminé l'habile ministre à s'éloigner. Beaufort, de Guise, Rohan,
-Richelieu, résolus à s'arranger avec la cour dès qu'ils virent que
-Gaston restait neutre, invitaient Condé à céder; mais aucun d'eux
-n'avait assez d'influence sur son esprit pour en arracher cette
-détermination[731]. Nemours n'était plus; La Rochefoucauld, grièvement
-blessé, était retenu dans son lit: Condé se trouva ainsi livré à la
-faction de la duchesse de Longueville, ennemie de ces deux hommes, et
-qui l'entraînait du côté des Espagnols, avec lesquels il avait conclu
-des traités[732]. Condé avait dit à ceux qui le poussaient à la guerre,
-qu'il serait le dernier à prendre les armes, et le dernier à les
-poser[733]. Il tint parole. Plusieurs motifs puissants le
-déterminaient. Il ne doutait pas, et toute la France en était
-convaincue comme lui, que l'exil de Mazarin ne fût une ruse pour
-dissoudre les partis; et il prévoyait que ce ministre serait
-promptement rappelé. Sous son administration, Condé ne pouvait espérer
-aucun commandement, ni aspirer à exercer aucune influence. L'exemple du
-duc de Lorraine, plus libre, plus puissant, plus redouté à la tête de
-son armée qu'il ne l'avait été à la cour de Nancy, lorsqu'il était
-possesseur du duché de Lorraine, séduisait Condé[734]. La guerre était
-son élément, les camps sa patrie, les champs de bataille ses délices,
-la gloire sa divinité. Son âme altière ne put supporter l'idée de
-fléchir sous Mazarin, de profiter d'une amnistie, de languir dans le
-repos et l'obscurité.
-
- [731] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 233, 235 et 230.--CONRART, t.
- XLVIII, p. 171.--LORET, liv. III, p. 44, 46, 151 et 17, _lettres_
- des 24 mars, 7 avril, 20 novembre, 7 décembre.
-
- [732] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 173.--TALON, t. LXII, p. 472.
-
- [733] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 170.
-
- [734] _Ibid._, p. 162.
-
-En vain la duchesse de Châtillon, qui ne voulait pas quitter la France,
-essaya d'y retenir Condé: elle ne put rien obtenir. Il paraît même
-qu'il avait cessé de l'aimer depuis qu'il n'était plus obligé de la
-disputer à Nemours[735]; peut-être aussi eut-il connaissance de sa
-liaison avec l'abbé Fouquet, qui commença vers cette époque.
-Mademoiselle de Chevreuse, auprès de laquelle cet abbé avait remplacé
-le cardinal de Retz, mourut, après trois jours de maladie, dans tout
-l'éclat de la jeunesse et de la beauté[736].
-
- [735] BUSSY-RABUTIN, _Hist. am. de France_, édit. 1710, p. 193;
- _Hist. am. des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 163.--GUY-JOLY, t.
- XLVII, p. 23.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 178.
-
- [736] MONTPENSIER, t. XLI, p. 368.
-
-L'abbé Fouquet, libre de tout engagement de cœur, fut peu de temps
-après fait prisonnier, et détenu sur parole dans l'hôtel de Condé.
-Investi de la confiance de Mazarin, il eut de fréquentes conférences
-avec la duchesse de Châtillon pour les négociations qui avaient lieu
-alors entre Condé et la cour. Jeune, aimable, entreprenant, exercé par
-l'usage à faire naître et à saisir auprès des femmes l'instant
-favorable, l'abbé Fouquet ne tarda pas à mettre à profit les faciles et
-amoureuses dispositions de sa belle négociatrice. Puis, par la suite,
-quand le retour du roi et le triomphe de Mazarin l'eurent investi d'un
-grand crédit, il employa la perfidie pour s'en assurer la possession
-exclusive; il la fit exiler à sa terre de Mello (Merlou), près de
-Creil. Mais il s'aperçut bientôt qu'en l'isolant de la cour il n'avait
-pas écarté tous ses rivaux. A Mello, le chanoine Cambiac, deux Anglais,
-mylord Graf, et George Digby comte de Bristol, gouverneur de Mantes et
-de l'Isle-Adam, se trouvaient sans cesse auprès d'elle, et firent
-éprouver à l'abbé Fouquet toutes les fureurs de la jalousie.
-D'ailleurs, la foule des poursuivants que le prince de Condé, par le
-respect et la crainte qu'il inspirait, avait écartée, se rapprocha de
-la belle duchesse quand on le vit séparé d'elle; et peut-être vit-elle
-s'éloigner ce héros, dont la conquête au moins honorait ses charmes,
-avec aussi peu de regret qu'il en montra lui-même en la quittant. Le
-cardinal de Retz aurait pu lui appliquer ce qu'il a dit de la duchesse
-de Montbazon, qu'il n'avait guère vu de femmes qui, dans le vice,
-conservassent moins de respect pour la vertu[737]. Cependant madame de
-Sévigné, répandue alors dans toute la société des femmes opposées à la
-cour, la voyait souvent, et avait avec elle des liaisons d'amitié qui
-étaient comme héréditaires dans sa famille. La duchesse de Châtillon
-était la fille de ce Montmorency-Bouteville dont nous avons parlé dans
-le premier chapitre de cet ouvrage, qui périt sur l'échafaud, victime
-de sa passion pour les duels, et dont la mort fut la cause indirecte de
-celle du père de madame de Sévigné[738].
-
- [737] BUSSY-RABUTIN, _Hist. am. de France_, 1710, p. 199 à 210;
- _Hist. am. des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 162 à 170.--SAUVAL,
- _Galanteries des Rois de France_, t. II, p. 96.--Père BERTHOD, t.
- XLVIII, p. 370, 371.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 56.
-
- [738] Voyez ci-dessus, chapitre I, p. 6.
-
-Condé partit, abhorré de ce même peuple dont il avait été accueilli
-avec des acclamations de joie quelques mois auparavant[739]. Dès qu'il
-eut quitté le théâtre des intrigues et des factions populaires, où il
-n'avait éprouvé que des chutes, recueilli que des ridicules et des
-crimes, et qu'il se retrouva à la tête d'une armée, il redevint
-lui-même et ce que la nature l'avait fait, c'est-à-dire un grand
-capitaine et un valeureux guerrier. Il se fit suivre par la victoire,
-en combattant contre sa patrie avec ces mêmes Espagnols qu'il avait
-vaincus lorsqu'il s'était battu pour elle. Il ne tarda pas à s'emparer
-de Saint-Porcien, de Rhetel et de Mouzon[740]. Cette fois il fut
-sincèrement secondé dans ses plans militaires par le duc de Lorraine,
-qui conduisit de nouveau en Champagne ses bandes dévastatrices[741]. En
-vain on voulut le faire rétrograder, en lui opposant le traité qu'il
-avait signé et l'argent qu'il avait reçu: il répondit qu'il était sorti
-de France conformément au traité, mais qu'il n'avait pas promis dans le
-traité de n'y point rentrer.
-
- [739] Père BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 364 et 366.--LA
- ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 178.--MONGLAT, t. L, p. 377.
-
- [740] RETZ, t. XLVI, p. 144.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p.
- 242.--DESORMEAUX, _Histoire de Louis de Bourbon, prince de Condé,
- second du nom_; 1769, in-12, t. I, p. 370.
-
- [741] RETZ, t. XLVI, p. 181.
-
-Ce fut contre ces deux rudes jouteurs que Turenne eut à lutter. Ce fut
-à lui à sauver la France des attaques des ennemis extérieure, qui
-eurent lieu simultanément du côté de l'Italie, où les Français
-perdirent Casal, qu'ils possédaient depuis 1628; de l'Espagne, où
-Barcelone leur fut enlevée; des Pays-Bas, où on leur prit Gravelines et
-Dunkerque. Il fallait encore que les victoires dans l'intérieur fussent
-aidées par les négociations de Mazarin, et parvinssent en même temps à
-anéantir la guerre civile, qui, apaisée dans la capitale, continuait
-avec acharnement dans le midi du royaume; il fallait aller délivrer
-Bordeaux, dont les rebelles étaient en possession, et qu'ils avaient
-fait le centre de leurs opérations[742].
-
- [742] MONGLAT, t. L, p. 378, 380, 382, 383, 386, 389,
- 390.--CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 174, 389, 390.
-
-La déclaration du roi dans la séance du Louvre du 22 octobre (1652),
-qui interdisait aux cours de justice toute discussion sur les affaires
-du royaume, et bannissait arbitrairement plusieurs de leurs membres,
-des princes du sang, des pairs de France, et tous les principaux
-fauteurs de la Fronde, ne fut pas vérifiée au parlement sans
-opposition. Camus de Pontcarré, Le Boindre, Le Boult, et quelques
-autres magistrats, réclamèrent les garanties précédemment accordées par
-la reine régente sous la minorité du roi: les discours qu'ils
-prononcèrent en cette occasion furent les derniers accents que fit
-entendre sous ce règne la liberté parlementaire. Le jour qui termina
-l'année 1652 vit éclore plusieurs édits bursaux pour lever de l'argent
-par voies extraordinaires[743]. Ces édits, contraires à la déclaration
-du 24 octobre 1648, et qui l'anéantissaient, furent enregistrés sans
-résistance par le parlement de Paris, et ne donnèrent lieu à aucune
-remontrance de la part de la cour des aides.
-
- [743] TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 467 à 481.
-
-Ainsi fut annulée la puissance politique des parlements et l'influence
-de la magistrature sur le gouvernement de l'État. L'autorité royale
-n'eut plus de digue légale. Les magistrats étaient pris dans la
-bourgeoisie, parmi les légistes, les commerçants; il y avait donc une
-sympathie naturelle et une communauté d'intérêts entre les parlements
-et les classes riches du tiers état. A un petit nombre d'exceptions
-près, celles-ci restèrent étrangères aux hautes dignités militaires et
-ecclésiastiques, qui étaient devenues le patrimoine exclusif de la
-noblesse. Les princes du sang, les seigneurs puissants étaient donc
-unis avec les nobles par les mêmes motifs que le tiers état avec les
-parlements; ils avaient voulu, de même que les parlements, se rendre
-redoutables à l'autorité royale. Cette faction, par suite des derniers
-événements, se trouvait représentée par le seul Condé; et sa fuite à
-l'étranger, ses alliances avec lui, les troupes étrangères qu'il
-commandait, avaient converti une guerre civile en une guerre étrangère.
-Si celle-ci pouvait être terminée heureusement et par un traité de
-paix, sans aucune concession à un sujet révolté, l'autorité royale
-s'établissait alors sans contrôle et sans obstacle, et n'avait plus
-rien à redouter que de ses propres excès ou de sa faiblesse, ou de
-l'impéritie de ceux qui pouvaient être appelés à l'exercer. Ce fut ce
-grand œuvre que Mazarin entreprit, et qu'il termina heureusement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-1652-1653.
-
- Effet que produit sur les esprits l'existence d'un gouvernement
- ou sa désorganisation.--Les habitants paisibles de la France
- désespèrent d'y voir renaître la tranquillité.--Plusieurs songent
- à l'abandonner.--Balzac veut se transporter en Hollande.--Ce
- qu'il écrit à Conrart à ce sujet.--Conrart et le duc de
- Montausier empêchent Balzac d'exécuter son projet.--Le duc de
- Montausier est blessé en faisant la guerre contre les
- rebelles.--Inconvénients de la guerre pour Balzac.--Il ne peut
- recevoir les nouveaux livres de Paris.--Sa lettre à Conrart à ce
- sujet.--Explications sur cette lettre.--Détails sur Salmonet de
- Montet.--Sur Ogier.--Sur l'ouvrage de Ménage, intitulé
- _Miscellanea_.--Idylle de ce recueil, dédiée à madame de
- Sévigné.--Vers de cette dédicace.--Reproche de poëte fait par
- Ménage à madame de Sévigné, qui manque de vérité.--L'affaire du
- duc de Rohan et du marquis de Tonquedec le démontre.
-
-
-Nous l'avons déjà dit, tant que l'autorité publique maintient
-l'exercice des lois et de l'administration, qu'elle lève régulièrement
-des impôts et s'appuie sur des armées disciplinées et obéissantes,
-quelles que soient les attaques dont elle est l'objet, on se refuse à
-croire qu'elle puisse jamais être arrêtée dans son action. Les moyens
-qu'elle a de se soutenir sont si concentrés, si nombreux et si
-puissants, ceux de ses adversaires toujours si disséminés et si
-faibles, qu'on n'imagine même pas comment ceux-ci pourraient opérer un
-bouleversement: et en effet, il n'aurait jamais lieu si cette opinion
-ne donnait pas au pouvoir lui-même une idée exagérée de sa force, un
-aveuglement et un orgueil qui lui font mépriser cette sage défiance,
-cette continuelle vigilance, nécessaires à sa durée; s'il ne se livrait
-pas, dans son indolence, aux mains de l'impéritie et de la trahison.
-Lorsque les factions ont pris la place de cette autorité publique
-anéantie, on a aussi peine à comprendre comment l'ordre pourra renaître
-du sein du désordre; et comme alors tous les partis parlent un langage
-également faux, parce qu'il est toujours passionné ou hypocrite,
-l'honnête homme éclairé qui les méprise tous, dont toutes les habitudes
-sont contrariées, toutes les jouissances troublées, toutes les
-espérances dissipées par la tempête, se détache de sa patrie; ou plutôt
-il songe alors à aller chercher sous un gouvernement régulier le repos,
-dont il ne prévoit plus pouvoir goûter les douceurs dans le pays qui
-l'a vu naître.
-
-Telles étaient les dispositions où se trouvait Balzac à l'époque de
-cette seconde guerre de la Fronde. Cette ancienne gloire, cet ancien
-soutien de l'hôtel de Rambouillet, regardé alors comme le premier
-écrivain en prose que la France possédât, tâchait de prolonger son
-existence par un régime constant, et, comme il le dit lui-même, par des
-débauches régulières de lait d'ânesse. Retiré à sa terre de Balzac,
-près d'Angoulême, les dissensions qui déchiraient la France
-l'affectaient si douloureusement, que, malgré la débilité de l'âge et
-la faiblesse de sa santé, il avait pris la résolution de se retirer en
-Hollande. Le 10 mai de cette année 1652, c'est-à-dire après la nouvelle
-de l'entrée de Condé à Paris, il écrivait à son ami Conrart, qui était
-resté dans la capitale pendant cette terrible lutte: «Si Dieu n'a pitié
-de nous, et ne nous envoie bientôt sa fille bien aimée, qui est madame
-la Paix, je suis absolument résolu de fuir des objets qui me blessent
-le cœur par les yeux. Quand je serais plus caduc et plus malade que
-je ne suis, je sortirais du royaume, au hasard de mourir sur la mer, si
-je m'embarque à La Rochelle, ou de mourir dans une hôtellerie, si je
-fais mon voyage par terre[744].»
-
-Balzac eût, malgré les instances de Conrart, exécuté son projet, sans
-les blessures que reçut le duc de Montausier en combattant contre les
-rebelles. Le duc se vit forcé de revenir à Angoulême pour se faire
-soigner, et il resta longtemps dans un état de faiblesse qui lui
-interdisait toute occupation. La société et les entretiens de Balzac
-devinrent pour Montausier la plus agréable de toutes les distractions
-aux maux qu'il endurait; il le pria de ne pas l'en priver, et fit tous
-ses efforts pour l'engager à renoncer au projet qu'il avait conçu. De
-son côté, Balzac retrouva dans le commerce intime de M. et de madame de
-Montausier un charme qui lui rappelait les beaux jours de l'hôtel de
-Rambouillet[745]. Cette circonstance empêcha donc Balzac d'aller mourir
-ailleurs que dans sa patrie; mais il souffrait vivement des privations
-que la guerre lui imposait, et surtout de l'interruption des courriers
-et des voitures, qui l'empêchait de recevoir les lettres que son ami
-Conrart lui écrivait et les livres qu'il lui envoyait.
-
- [744] _Lettres de feu Balzac à M. Conrart_; Paris, 1659, in-18,
- p. 194, liv. III, _lettre_ 16.
-
- [745] _Ibid._, p. 201, 203, liv. III, _lettre_ 19.
-
-Le 20 juillet, c'est-à-dire après avoir reçu des nouvelles du combat de
-Saint-Antoine et du massacre de l'hôtel de ville, il lui écrivait:
-
-«Ayant appris les nouvelles générales, et n'ayant point eu des vôtres
-particulières, je ne puis que je ne sois en peine de vous, de M. de
-Grasse (Godeau) et de M. de Chapelain. Je crains tous les coups de la
-tempête pour des biens si rares et si précieux, pour des biens que j'ai
-dans le vaisseau agité. Dieu veuille calmer votre Paris et rassurer nos
-provinces! Ne fera-t-il pas descendre du ciel en terre cette fille bien
-aimée pour laquelle je soupire jour et nuit? Il y a dans la maladie de
-l'État je ne sais quoi de divin qui se moque de la raison humaine.
-Aristote, Tacite, Machiavel, ne verraient goutte dans nos ténèbres.
-Toute la prudence est ici accablée par la force du destin; les moindres
-de ces désordres sont ceux qui troublent le commerce de nos Muses; et
-néanmoins je ne les estime petits que par la raison des plus grands.
-Car en effet quel malheur d'être privé pendant si longtemps de la
-consolation de nos livres, de nos chastes et innocentes voluptés! de ne
-plus rien voir de Port-Royal et de la boutique des Elzevirs! de ne
-pouvoir lire ni les remontrances de M. Salmonet, ni les vers de Ménage,
-ni les sermons de M. Ogier!»
-
-Ainsi, nous apprenons par cette lettre que tout ce qui sortait de la
-plume des solitaires de Port-Royal attirait aussitôt l'attention des
-savants comme des gens du monde. Quant à Salmonet, il était, ainsi que
-son frère, attaché au service du cardinal de Retz; et tous deux le
-suivirent à Nantes[746], et partagèrent sa captivité. Le dernier, qu'on
-nommait de Montet, du nom de sa famille, fut depuis lieutenant-colonel
-du régiment écossais de Douglas, et tué en Alsace; l'autre Robert de
-Montet de Salmonet, dont parle Balzac, s'était fait un nom par une
-histoire des derniers troubles d'Angleterre, et venait de publier, sous
-le voile de l'anonyme, mais avec l'approbation du cardinal de Retz, une
-brochure in-folio de 72 pages, sortie des presses du fameux imprimeur
-Antoine Vitré, intitulée: _Remontrance très-humble faite au sérénissime
-prince Charles II, roi de la Grande-Bretagne, sur les affaires
-présentes_[747]. Cet écrit de circonstance fut alors regardé comme un
-chef-d'œuvre; son succès et son titre seul prouvent suffisamment
-qu'alors l'usurpation de Cromwell n'était pas tellement consolidée
-qu'on n'entretînt encore en France des espérances de voir remonter
-Charles II sur le trône. Ogier, si peu connu aujourd'hui, était un
-prédicateur célèbre et grand littérateur[748], faisant, comme beaucoup
-de littérateurs de cette époque, de petits vers et des dissertations
-critiques, et mêlant les combats littéraires aux exercices de sa
-profession. Il avait pris, en gardant l'anonyme, la défense de Balzac
-contre le père Goulu, général des feuillants; et son apologie fut
-trouvée si belle, que Balzac fut soupçonné d'avoir eu la faiblesse de
-vouloir passer pour en être l'auteur. A l'époque de la lettre de Balzac
-que nous venons de transcrire, Ogier venait de publier, sous le titre
-singulier d'_Actions publiques_[749], le premier volume des sermons
-qu'il avait prêchés à Paris. Il paraît que la beauté de son débit avait
-beaucoup servi à sa réputation; car lorsque Balzac l'entendit prêcher
-pour la première fois dans l'église de Saint-Cosme, il dit: «Ce
-théâtre est trop petit pour un si grand acteur[750].» On conçoit,
-d'après ces antécédents, l'impatience que Balzac avait de lire dans
-leur première nouveauté, des compositions dont il avait conçu une idée
-si avantageuse.
-
- [746] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 308 à 312.
-
- [747] _Mémoires de Michel de Marolles_, 1755, t. I, p. 244; et t.
- III, p. 360.
-
- [748] WEISS, _Biographie universelle_, article _Ogier_
- (François).
-
- [749] OGIER, _Actions publiques_, 1652, 1655, 2 vol. in-4º.
-
- [750] _Ménagiana_, t. I, p. 305.
-
-Le désir qu'il éprouvait de lire les vers de son ami Ménage n'était pas
-moins grand; mais il fut assez promptement satisfait, car six semaines
-après les doléances qu'il avait faites à Conrart il reçut le précieux
-volume in-4º intitulé _Miscellanea_ (Mélanges)[751], le premier
-ouvrage que Ménage ait publié. Ce recueil, aujourd'hui si peu lu et
-même si peu connu, fit alors sensation dans le monde littéraire, et
-donna lieu à des éloges et à des critiques[752]. Plusieurs des pièces
-qu'il renferme avaient déjà paru séparément, ou dans d'autres recueils.
-Celui-ci se fit longtemps attendre; car le privilége du roi qui en
-permettait l'impression est du mois de mai 1650, et il ne fut achevé
-d'imprimer que le 27 août 1652. Le bon Balzac dut être ravi en recevant
-ce volume; il y trouvait d'abord en tête un beau portrait de Nanteuil,
-qui lui retraçait les traits de son ami Ménage; puis une dédicace en
-latin à M. de Montausier, qui prouve que Ménage, quoique alors aux
-gages du coadjuteur, ne reniait point ses anciennes amitiés, et ne
-craignait pas, an milieu des plus grandes fureurs de la Fronde, de
-donner à un royaliste zélé les louanges qu'il méritait, et même de
-souhaiter qu'il triomphât dans les combats qu'il livrait aux rebelles:
-_Vale et_ _vince_, dit-il en finissant. Qu'on ne croie pas cependant
-que cette épître soit de la même date que le reste du recueil. Non;
-Ménage l'écrivit au moment même où il envoyait son livre à
-l'impression. Elle est datée du 9 avril 1652; et alors le cardinal de
-Retz ne désirait pas le succès de Condé, et voyait avec plaisir les
-résistances que les royalistes lui opposaient dans le midi.
-
- [751] ÆGIDII MENAGII _Miscellanea_; Parisiis, apud August.
- Courbé, 1652, in-4º.
-
- [752] Gilles BOILEAU, _Avis à M. Ménage_, dans LA MONNOYE,
- _Recueil de pièces choisies, tant en prose qu'en vers_, 2 vol.
- in-12, 1714, t. I, p. 177 à 331.
-
-Balzac trouvait ensuite dans ce volume plusieurs pièces à lui dédiées,
-qui contenaient ses louanges; puis les bouffonnes et spirituelles
-caricatures accompagnant les pièces écrites en latin contre un
-professeur de grec au Collége de France, devenu célèbre par ses
-ridicules, son avarice, ses habitudes de parasite, l'âcreté de ses
-sarcasmes, souvent spirituels, contre tous les gens de lettres en
-réputation; ce qui fit composer contre lui un si grand nombre
-d'épigrammes et de satires, qu'on en a depuis formé un recueil qui n'a
-pas moins de deux volumes[753]. Après ce piquant écrit, _Vita Mamuræ_,
-qui avait déjà paru imprimé dans un premier recueil contre Montmaur, et
-que Ménage avait composé à l'âge de vingt-quatre ans, Balzac retrouvait
-plusieurs pièces du spirituel Sarrazin et d'autres beaux esprits, que
-probablement il avait entendu lire autrefois à l'hôtel de Rambouillet;
-ensuite des pièces de vers en grec, en latin et en français, toutes
-composées par Ménage, dont la muse ne se contentait pas de sa langue
-maternelle et traînait à sa suite toutes les langues savantes.
-Cependant il s'abusait, le docte Ménage, de vouloir donner à sa
-renommée toutes sortes de trompettes: c'était le moyen de n'obtenir de
-retentissement d'aucune. Il en est du poëte comme du musicien, qui
-n'excitera jamais notre admiration par les merveilles de son exécution
-si, au lieu de tirer vanité de pouvoir exercer son art sur un grand
-nombre d'instruments, il ne cherche pas à en reculer les bornes en
-consacrant sur un seul tous ses efforts, et en tâchant d'y surpasser
-tous ses rivaux. L'ingénieuse antiquité n'a donné au dieu des vers et
-de l'harmonie qu'une seule lyre.
-
- [753] SALLENGRE, _Histoire de Pierre de Montmaur, professeur
- royal en langue grecque à l'Université de Paris_; 1715, 2 vol.
- in-12, t. I, p. 44; et t. I, p. LXXX et LXXXVI.
-
-Quoi qu'il en soit, une idylle intitulée _le Pêcheur, ou Alexis_,
-dédiée à madame la marquise de Sévigné, et précédée d'une longue tirade
-de vers à sa louange, se trouve dans le même volume, et explique
-suffisamment les détails qu'on vient de lire. Cette pièce est le
-premier hommage public rendu à celle qui fait l'objet de ces Mémoires;
-et quoiqu'elle n'ait paru qu'en 1652, elle a du être composée au plus
-tard en 1649, c'est-à-dire entre les deux Frondes, et avant que madame
-de Sévigné fût devenue veuve. Elle commence ainsi, dans cette première
-édition des poésies françaises de Ménage[754]:
-
- Des ouvrages du ciel le plus parfait ouvrage,
- Ornement de la cour, merveille de notre âge,
- Aimable Sévigné, dont les charmes puissants
- Captivent la raison et maîtrisent les sens;
- Mais de qui la vertu, sur le visage peinte,
- Inspire aux plus hardis le respect et la crainte...
-
- [754] Nous indiquons les pages où se trouve cette pièce dans
- toutes les éditions des poésies de Ménage:
-
- ÆGIDII MENAGII _Miscellanea_, in-4º, 1652, p. 105. (Courbé.)
-
- -- _Poemata_, 2e édit. in-8º, 1656, p. 76. (Id.)
- -- -- 3e édit. in-8º, 1658, p. 21. (Id.)
- -- -- 4e édit. (Elzevirs), in-18, 1663, p. 158.
- -- -- 5e édit. -- -- 1668, p. 146.
- -- -- 6e édit. (chez Claude Barbin), in-4º, 1673,
- p. 185.
- -- -- 7e édit. (chez Le Petit), in-8º, 1680,
- p. 170.
- -- -- 8e édit. (Amstelodami, apud Westenium), in-12,
- 1687, p. 202.
-
-Nous ne transcrirons pas les vers qui suivent, parce que plus
-emphatiques encore que ceux-ci, ils donnent une idée encore plus
-fausse, s'il est possible, de madame de Sévigné, de sa manière d'être
-dans le monde et des sentiments qu'elle y faisait naître. Dans tous les
-ouvrages que Ménage publia par la suite, il saisit toutes les occasions
-de faire l'éloge de madame de Sévigné. «Le nom de madame de Sévigné,
-disait l'évêque de Laon, est dans les ouvrages de Ménage ce qu'est le
-chien du Bassan dans les portraits de ce peintre; il ne saurait
-s'empêcher de l'y mettre[755].»
-
- [755] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 139, édit.
- in-8º, ou t. VII, p. 54 de l'édit. in-12.
-
-Sans fiel, sans haine, bonne et indulgente pour tous, madame de Sévigné
-n'embrassa avec chaleur aucun des partis qui divisaient la France. Son
-bon sens, son esprit, sa vertu, lui firent connaître ce qu'il y avait
-de faux, d'exagéré, de coupable, de haïssable dans chacun d'eux; et
-quoique par sa parenté, par ses amis, par l'indépendance de sa
-position, et peut-être aussi par celle de son caractère, elle inclinât
-pour l'opposition, pour la Fronde, pour ces puissants raisonneurs de
-Port-Royal, cependant elle mit tant de modération dans sa conduite,
-elle se concilia tellement la bienveillance des personnes dont les
-opinions ne s'accordaient pas avec les siennes, que dans l'intervalle
-de paix qui eut lieu entre les deux Frondes, quand Ménage composa son
-idylle, elle fut bien reçue à la cour, et en fit, comme il dit,
-l'ornement. Durant la seconde Fronde, pendant le feu de la guerre
-civile, lorsque les partis se trouvaient les plus animés les uns contre
-les autres, à l'époque où Ménage publia ses _Mélanges_, elle avait
-conservé toutes les connaissances qu'elle avait acquises parmi les
-royalistes; elle était restée fidèle à tous les attachements qu'elle
-avait contractés dans ce parti, où, comme dans les autres, elle avait
-des admirateurs et des courtisans. Ceux qui étaient restés à Paris
-étaient accueillis par elle avec le même empressement que ceux du parti
-contraire; elle n'établissait d'autres différences entre eux que celles
-que pouvaient y mettre leur sociabilité, leur degré de mérite, ou leur
-talent de plaire. Sa beauté, sa jeunesse, sa fraîcheur, son amabilité,
-rassemblaient partout autour d'elle un nombreux cortége; et le goût
-qu'elle avait pour le monde et pour ses plaisirs ne lui permettait pas
-de montrer à personne ce visage sévère, ni «cette âme insensible aux
-traits de la pitié[756],» que Ménage, dans son jargon de versificateur,
-croyait devoir lui prêter, par un faux goût d'exagération que les
-romans de mademoiselle de Scudéry avaient mis à la mode. Par sa
-résistance à tous les genres de séduction, madame de Sévigné inspirait
-certainement du respect, mais elle n'inspirait de la crainte à
-personne: elle avait pour cela une physionomie trop vive, trop gaie,
-trop ouverte, trop de franchise et d'abandon dans ses discours et dans
-ses manières. Si toute sa vie, si tout ce que ses contemporains en ont
-écrit, si toutes ses lettres ne démontraient pas l'exactitude de ce
-que nous avançons ici, l'affaire du duc de Rohan et du marquis de
-Tonquedec, qui eut lieu à l'époque dont nous nous occupons, et qui fit
-alors beaucoup de bruit à Paris, dans les cercles et les ruelles de la
-haute société, suffirait pour le prouver.
-
- [756] ÆGIDII MENAGII _Miscellanea_, p. 105; _le Pêcheur, ou
- Alexis, dédié à madame de Sévigny_ (Sévigné).
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-1652-1653.
-
- Détails sur le marquis de Tonquedec.--Son amour pour madame de
- Sévigné.--Il veut secourir, dans un tumulte, le président de
- Bellièvre.--Il manque d'être assommé par la populace.--Sa haine
- contre le parti de Condé.--Rohan se rencontre avec lui chez la
- marquise de Sévigné.--Tonquedec se conduit avec hauteur dans
- cette entrevue.--La duchesse de Rohan s'en offense.--Elle pousse
- son mari à demander une explication.--Le duc de Rohan va trouver
- Tonquedec chez madame de Sévigné.--Menace qu'il lui adresse, en
- présence de toute la société rassemblée chez elle.--Réponse de
- Tonquedec.--Il veut se battre, mais on l'oblige à sortir de
- Paris.--Embarras de madame de Sévigné.--Elle va voir la duchesse
- de Rohan.--Exigences de celle-ci.--Madame de Sévigné se refuse à
- subir les conditions qu'elle veut lui imposer.--Le chevalier
- Renaud de Sévigné envoie un cartel au duc de Rohan.--Ils se
- rendent hors de la ville pour se battre.--Un exempt du duc
- d'Orléans les en empêche.--Tonquedec envoie un cartel au duc de
- Rohan.--Réponse évasive de celui-ci.--Du Lude, Chavagnac et
- Brissac menacent de provoquer Rohan au combat, s'il ne donne pas
- satisfaction à Tonquedec.--La duchesse de Rohan fait donner des
- gardes à son mari, et le fait surveiller pour qu'il ne puisse se
- battre.--Tonquedec rentre dans Paris avec la cour.--Son affaire
- avec Rohan n'eut aucune suite.--Mort de Rohan.
-
-
-Le marquis de Tonquedec était un gentil-homme breton, parent de la
-duchesse de Rohan. Il parut d'abord vouloir se joindre au parti des
-princes, et il avait même promis au duc de Rohan de lever un régiment
-pour lui. Non-seulement il n'exécuta pas sa promesse, mais il se mit du
-parti de la cour, et devint un des partisans du cardinal Mazarin. Il se
-brouilla ainsi avec le duc de Rohan, et ils ne se voyaient plus.
-Cependant, durant la seconde guerre de la Fronde Tonquedec était resté
-à Paris. Peut-être n'y était-il retenu qu'à cause du séjour qu'y
-faisait la marquise de Sévigné, dont il était épris. Vers la fin du
-mois de mai de l'année 1652, Tonquedec passait par hasard dans la rue,
-au moment même où le peuple maltraitait le fils du premier président de
-Bellièvre, qui, muni d'un passeport, voulait sortir de la ville.
-Tonquedec prit sa défense, et chercha à favoriser sa sortie: il manqua
-d'être assommé par la populace, et fut obligé de garder le lit pendant
-quelques jours, par suite des contusions qu'il avait reçues[757]. Cette
-circonstance augmenta encore son aversion contre les partisans de
-Condé, qui, assez mal vus de la bourgeoisie, étaient alors
-tout-puissants parmi le bas peuple.
-
- [757] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 69, _lettre_ du 26
- mai 1652. Voyez ci-dessus, chap. XXIII, p. 328.
-
-Aussitôt que Tonquedec fut rétabli, il alla voir madame de Sévigné. Il
-se trouvait seul avec elle un certain mardi, dans la matinée du 18 juin
-1652, lorsque le duc de Rohan y arriva[758]. Tonquedec, nonchalamment
-assis dans un fauteuil placé dans la ruelle et au chevet du lit de la
-marquise, se leva à demi, ôta son chapeau; mais il se rassit avant que
-le duc eût un siége et sans lui offrir sa place, qui était la place
-d'honneur. Le duc de Rohan fut interdit de cette rencontre et de la
-contenance de Tonquedec. Il fit, contre son ordinaire, une visite
-courte et silencieuse, et se retira avec toutes les apparences d'un
-homme piqué[759]. De retour chez lui, il conta ce qui s'était passé à
-la duchesse sa femme. Celle-ci, outrée de ce qu'elle considérait comme
-un affront, lui dit que la chose ne pouvait en rester là, et qu'il
-fallait qu'elle fût réparée. Rohan se rendit donc le lendemain chez la
-marquise de Sévigné, et se plaignit à elle de l'incivilité de
-Tonquedec. Madame de Sévigné convint qu'à la vérité il avait été bien
-fier. Cette manière d'excuser Tonquedec enflamma encore le courroux de
-l'altière duchesse, à qui les paroles de la marquise furent rapportées.
-D'après les instigations de sa femme, Rohan retourna le lendemain chez
-madame de Sévigné, non plus seul, mais accompagné d'un grand nombre de
-gentils-hommes. Arrivé à l'hôtel de Sévigné, il vit à la porte le
-carrosse du comte du Lude. Il demanda au cocher si son maître était là.
-Le cocher répondit que non; qu'il y avait amené M. le marquis de
-Tonquedec, auquel M. le comte avait prêté son carrosse. Rohan, laissant
-son cortége à la porte de l'hôtel, monta seul chez madame de Sévigné;
-il la trouva en compagnie avec sa tante la marquise de La Trousse, avec
-Marigny et Tonquedec. Rohan, se sentant fort de l'escorte nombreuse
-qu'il avait amenée, dit en entrant à Tonquedec: «On m'a dit que vous
-vous vantiez de m'avoir nargué céans; je viens aujourd'hui vous
-apprendre à me rendre ce que vous me devez.--Monsieur, dit Tonquedec
-avec un air de mépris, je vous rendrai toujours plus que je ne vous
-dois.--Vous ne sauriez, répliqua le duc; et je vous montrerai bien ce
-que vous me devez.» Rohan ordonna ensuite à Tonquedec de sortir, le
-menaçant, s'il n'obéissait pas, de le faire chasser par son escorte.
-Tonquedec tira son épée; mais madame de Sévigné, sa tante et Marigny
-s'interposèrent, et le supplièrent d'éviter une catastrophe sanglante,
-dont une lutte aussi inégale le rendrait victime. Tonquedec dit qu'il
-obéirait à madame de Sévigné; mais en se retirant il manifesta
-l'intention d'obtenir raison de l'insulte qui lui était faite. Gaston
-et le maréchal de Schomberg le firent chercher pour le faire arrêter,
-et il fut obligé de s'évader, et d'aller rejoindre la cour.
-
- [758] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 88 à 92.
-
- [759] _Ibid._, p. 91, 92.
-
-Madame de Sévigné, qui après la première entrevue des deux rivaux en
-avait redouté les suites, était allée, dans l'espérance de les
-prévenir, faire une visite à la duchesse de Rohan. Elle en fut reçue
-très-froidement, et s'en plaignit à mademoiselle de Chabot, sœur du
-duc de Rohan. Mademoiselle de Chabot lui dit que pour que la duchesse
-fût contente d'elle, il fallait qu'elle promît de ne plus jamais
-recevoir chez elle le marquis de Tonquedec. Madame de Sévigné refusa de
-consentir à cette humiliation; et à cause de ce refus les Rohans et
-leurs amis rejetaient sur elle tout le tort de la scène qui avait eu
-lieu.
-
-Madame de Sévigné était désespérée d'une affaire qui la brouillait avec
-toute une famille illustre et puissante à Paris et en Bretagne, qui la
-rendait l'objet des entretiens de tout le monde, l'exposait à un blâme
-qu'elle n'avait pas mérité, et qui menaçait de se terminer d'une
-manière tragique. En effet un duel semblait inévitable; la chose était
-publique, et Loret même en avait parlé dans sa gazette[760].
-L'arrogance et les procédés de la duchesse de Rohan dans cette
-circonstance furent généralement blâmés; mais l'influence que les
-circonstances politiques et l'appui de Condé donnaient aux Rohans
-empêchaient que l'opinion ne se manifestât ouvertement en faveur de
-madame de Sévigné. Les Rohans abusèrent à son égard du désavantage de
-sa position: ils se conduisirent avec une hauteur inconvenante; mais
-ils eurent bientôt lieu de s'en repentir, et ils apprirent qu'une
-femme jeune, jolie, spirituelle et vertueuse, qui sait tirer parti des
-dons qu'elle a reçus du ciel, est aussi une puissance, qu'on ne peut
-opprimer impunément.
-
- [760] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 85, _lettre_ du 23
- juin 1652.
-
-Vers la fin de juillet, et aussitôt que Rohan eut été déclaré duc et
-pair au parlement, il reçut un cartel du chevalier Renaud de Sévigné,
-pour qu'il eût à lui rendre raison de sa conduite envers la marquise,
-sa parente. Tous deux se rendirent hors de la ville; un exempt du duc
-d'Orléans, par ordre de Son Altesse Royale, vint arrêter Rohan au
-moment où les deux combattants venaient de mettre bas leur pourpoint et
-de tirer leurs épées[761]. Le duc d'Orléans donna un garde à Rohan et
-un au chevalier Renaud de Sévigné, pour les empêcher de se battre:
-cette mesure, qui était selon les usages de ce temps, calma les
-craintes de la duchesse de Rohan, qui l'avait provoquée; mais elle fit
-tort à la réputation de son mari, dont la bravoure était suspecte: il
-passait pour être plus habile à la danse qu'à l'escrime[762]. C'était
-d'ailleurs un moyen de différer l'issue de cette affaire, et non de la
-terminer. Les amis de madame de Sévigné ne paraissaient pas disposés à
-céder.
-
- [761] LORET, _Muse Historique_, liv. III, p. 85, 87, _lettre_ en
- date du 23 juin 1652.
-
- [762] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 205.
-
-Le duc de Rohan reçut bientôt un nouveau cartel du marquis de
-Tonquedec, qui, n'obtenant pas de réponse, fit parler au duc par les
-comtes de Vassé et de Chavagnac. Rohan ne répondit à ceux-ci que d'une
-manière évasive: alors le comte du Lude, le duc de Brissac et le comte
-de Chavagnac allèrent de nouveau le trouver, et lui signifièrent que
-s'il ne se battait pas avec Tonquedec, il fallait qu'il tirât l'épée
-contre eux, et qu'il eût à se pourvoir de deux amis qui voulussent avec
-lui se battre contre eux. Le barbare usage de ces duels collectifs
-n'était pas, comme l'on voit, entièrement aboli, quoique les exemples
-en fussent devenus rares. Le duc de Rohan se vit ainsi forcé de
-promettre de répondre à l'appel de Tonquedec, aussitôt qu'il pourrait
-se délivrer de son garde. La duchesse de Rohan, qui craignait pour les
-jours de son mari, était, dit Conrart, un garde bien plus difficile à
-éviter que celui qui lui avait été donné par le duc d'Orléans. Elle
-faisait veiller le duc de Rohan en tous lieux, même la nuit, de peur
-qu'il ne lui échappât; mais on disait dans le monde qu'elle n'avait pas
-tant de peine à le garder et à l'empêcher de se battre qu'elle voulait
-bien le faire croire[763]. C'est alors qu'elle se repentit vivement de
-s'être attaquée à notre jeune veuve, et d'avoir été à son égard si
-injuste et si arrogante. Cependant, elle réussit à empêcher le combat,
-et cette affaire n'eut pas d'autre suite, soit à cause de
-l'intervention de madame de Sévigné, soit parce que les deux
-antagonistes, suivant des partis différents, ne purent se rejoindre,
-soit enfin parce que le rapide affaiblissement de la santé du duc de
-Rohan ne lui permit pas de réparer le tort que cette aventure faisait à
-son honneur. En effet, aussitôt après le retour du roi, le duc et la
-duchesse de Rohan furent exilés de Paris, et le duc de Rohan mourut le
-dernier jour du mois de février de l'année suivante, à son château de
-Chanteloup, où, déjà gravement malade, il s'était fait transporter, par
-l'avis des médecins, pour respirer un meilleur air[764].
-
- [763] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 155.
-
- [764] LORET, _Muse historique_, liv. VI, p. 35, _lettre_ 10 en
- date du 6 mars 1655.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV.
-
-1652-1663.
-
- Le retour du roi dans Paris en fait disparaître toute la société
- de la Fronde.--Scarron seul reste.--Sa maison devient le
- rendez-vous de tous les jeunes seigneurs royalistes.--Changement
- opéré dans son intérieur.--Il épouse la petite-fille d'Agrippa
- d'Aubigné.--Réflexions sur les événements extraordinaires que
- fournit l'histoire, comparés aux fictions des poëtes et des
- romancières.--Le mariage de Scarron fit peu de sensation.--Sa
- femme, connue sous le nom de _la belle Indienne_.--Diverses
- versions sur ses aventures et son mariage.--Le bruit court que
- Scarron va se transporter aux îles, et que sa femme est
- enceinte.--Liaison de madame Scarron et de Ninon de
- Lenclos.--Madame Scarron reste pieuse et vertueuse, malgré cette
- liaison.--Elle est aimée du marquis de Villarceaux.--Scarron va à
- Tours pour affaires de famille.--Madame Scarron attire chez son
- mari la meilleure société.--Changement heureux qu'elle opère en
- lui.--Madame Scarron reçue dans les plus hautes
- sociétés.--Observations judicieuses de Saint-Simon sur les
- changements opérés par l'invention des sonnettes de renvoi sur
- l'intérieur des familles.--Le défaut de cette invention fut utile
- à madame Scarron pour se faire bien accueillir.--Motifs qui
- empêchaient alors madame de Sévigné de contracter une liaison
- intime avec madame Scarron.
-
-
-Le retour du roi dans Paris et l'arrestation du cardinal de Retz
-avaient fait disparaître de la capitale toute la brillante société de
-la Fronde: Gaston et toute sa cour, MADEMOISELLE et ses dames
-d'honneur, Condé et son brillant cortége d'officiers, et toutes les
-dames de son parti, les duchesses de Châtillon, de Montbazon, de Rohan,
-de Beaufort; tous les amis et partisans du coadjuteur, le duc de
-Brissac, Renaud de Sévigné, Châteaubriand, Lameth, Château-Regnauld,
-d'Argenteuil, d'Humières, Caumartin, d'Hacqueville et l'Écossais
-Montrose[765].
-
- [765] RETZ, t. XLVI, p. 226, 230.
-
-Toutes ces personnes, et beaucoup d'autres, plus ou moins liées avec
-madame de Sévigné, avaient été exilées de Paris par lettres de cachet,
-ou étaient forcées de partir ou de se cacher, par la crainte d'être
-arrêtées. De tous ceux qui avaient marqué par leur opposition à la
-cour, Scarron seul, retenu et défendu par ses infirmités, était resté;
-et ce qui paraît étrange, c'est que sa maison ne cessa point d'être
-aussi fréquentée qu'auparavant; elle continua à être le rendez-vous de
-tout ce qu'il y avait de monde élégant, jeune, spirituel et aimable.
-Non-seulement les seigneurs royalistes se montraient, comme avaient
-fait ceux de la Fronde, empressés à la fréquenter, mais, ce qu'on
-n'avait pas vu jusque alors, des femmes d'un haut rang, d'une
-réputation irréprochable, y allaient, et ne s'y trouvaient point
-déplacées.
-
-Quand on se rappelle les virulentes et détestables satires qu'avait
-écrites contre Mazarin ce prince des poëtes burlesques, on comprend
-qu'il est nécessaire d'expliquer pourquoi, après le retour de Mazarin
-et lors de la toute-puissance de ce ministre, Scarron continua à être
-l'objet d'une faveur publique si marquée.
-
-Un grand changement s'était opéré dans l'intérieur du vieux poëte, dans
-son mode d'existence, dans les dispositions de son esprit, et surtout
-dans les sentiments de son cœur.
-
-A l'époque où les événements de la seconde guerre de Paris se
-succédaient avec le plus de rapidité, au commencement de juin de
-l'année 1652, Scarron se maria[766]: ce fut de sa part un acte de
-charité envers une enfant, et cet acte de charité devait avoir un jour
-sur les destinées de la France une plus longue influence que tous les
-mouvements que se donnaient alors Turenne et Condé, Mazarin et
-Retz[767].
-
- [766] LORET, liv. III, p. 77, _lettre_ en date du 9 juin 1652;
- liv. III, p. 139, _lettre_ 40 en date du 5 octobre 1652; liv.
- III, p. 154, _lettre_ 45, en date du 9 novembre 1652.--Conférez
- les frères PARFAICT, _Hist. du Théastre François_, t. VI, p.
- 351.--SEGRAIS, _Mém._, dans les _Œuvres_, t. II, p. 65, 85,
- 100, 105.--LORET, liv. II, p. 179, en date du 31 décembre
- 1651.--LA BEAUMELLE, _Mémoires de madame de Maintenon_, t. I, p.
- 144.--DREUX DU RADIER, _Mém., hist. et critiques des reines et
- régentes de France_; Amsterdam, 1782, t. VI, p. 343.--Madame
- SUARD, _Madame de Maintenon peinte par elle-même_, édit. 1810, p.
- 12.--Madame GUIZOT, _Vie de Paul Scarron_, dans la _Vie des
- poëtes français_, par M. Guizot, p. 489.--MONMERQUÉ, _Biographie
- universelle_, t. XXVI, p. 267.--FABIEN PILLET, _ibid._, t. LXI,
- p. 44.
-
- [767] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 42, _lettre_ à
- mademoiselle d'Aubigné, édit. 1619, p. 19; édit. 1700, p. 11;
- édit. 1737, p. 54.
-
-La petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, âgée de seize ans et demi[768],
-éclatante de fraîcheur, éblouissante de beauté, adorable par ses grâces
-et son esprit, ravissante de pudeur et d'innocence, était devenue la
-femme de ce poëte bouffon et obscène, de ce cul-de-jatte, de cet
-assemblage de toutes les difformités, de toutes les souffrances
-humaines, ruiné, endetté, ne subsistant que des produits précaires de
-sa plume. Telle était la misère profonde où se trouvait plongée une
-famille jadis puissante et illustre, que la jeune fille se trouva tout
-heureuse d'avoir inspiré de la pitié au généreux Scarron, et, en
-recevant la main de cet infirme vieillard, de se condamner par
-l'hymen, durant les plus belles années de sa vie, à un triste célibat.
-
- [768] MONMERQUÉ, article _Maintenon_, dans la _Biographie
- universelle_, t. XXVI, p. 265.
-
-Romanciers et poëtes, vous dont l'imagination se complaît dans les
-chutes rapides et les élévations subites, contemplez cet enfant qui se
-joue sur le rivage de Sicile, près de la ville de Mazzara. Né dans la
-classe du peuple, sa famille n'a pas même de nom; c'est un des enfants
-de Pierre, de ce pêcheur dont vous voyez là-bas l'humble cabane; mais
-un jour viendra que ce bambin, joignant son nom de baptême à celui de
-la ville qui renferma son berceau, sera Jules de Mazarin, couvert de la
-pourpre romaine, armoriant son écusson du faisceau consulaire de Jules
-César, gouvernant la France, et par elle préparant et influençant les
-destinées de l'Europe entière[769].
-
- [769] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques et complets_, t. XI, p.
- 190.--LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 10.
-
-Écoutez: quand ceci sera arrivé, quand la capricieuse fortune, qui se
-joue dédaigneusement des destinées et des prévisions humaines, vous
-paraîtra avoir épuisé en faveur de Jules de Mazarin toute sa puissance,
-venez, et faites-vous ouvrir la prison de Niort. Examinez cette autre
-enfant, dont des haillons couvrent à peine la nudité. Elle est née, la
-petite créature, dans ce sombre et sale réduit, où son père et sa mère
-ont été enfermés pour dettes. Elle n'a pas cinq ans, et joue avec la
-fille de son geôlier. Celle-ci, dans sa vanité enfantine, lui montre
-les beaux habits qu'elle porte, les brillants joujoux qu'on lui a
-donnés[770]. Voyez alors la pauvrette, elle qui n'est nourrie que du
-pain de la charité, lever sa petite tête avec fierté, et dire à sa
-compagne: «C'est vrai, je n'ai ni habits ni joujoux; mais je suis
-_demoiselle_, et vous ne l'êtes pas.» Oui, certes, elle était
-demoiselle, et bien noble demoiselle, la petite-fille de ce guerrier
-célèbre, de ce grand homme, de cet ami, de ce compagnon de Henri IV! et
-elle ne paraîtra pas avoir dérogé de son illustre origine en devenant
-la femme du poëte Scarron; et ces amants si richement parés qui la
-courtisent, et ces grandes dames qui la protègent, sont loin de se
-douter que cette charmante malheureuse, comme ils l'appellent,
-s'assiéra un jour près du trône de France, et qu'à elle ils devront
-leurs richesses, leurs dignités, l'élévation de leurs enfants et les
-nouvelles splendeurs de leurs races. Romanciers et poëtes, que sont vos
-fictions auprès de ces réalités de l'histoire!
-
- [770] LA BEAUMELLE, _Histoire de madame de Maintenon_, t. I, p.
- 105.
-
-Le mariage de Scarron avec la jeune d'Aubigné fit peu de sensation et
-causa peu d'étonnement. Indépendamment des combats, des intrigues, des
-événements de tout genre qui occupaient les esprits, on crut, non sans
-quelque raison, que cette nouvelle détermination du plus célèbre des
-auteurs burlesques tenait à celle qu'il avait prise de se transporter
-dans les îles d'Amérique pour y chercher une amélioration à sa santé,
-ou du moins un soulagement à ses maux. On contait diversement les
-aventures de la jeune orpheline. On savait qu'elle s'était soustraite,
-par ce singulier mariage, au dur despotisme d'une parente avare[771];
-mais on ignorait la captivité et les misères des premières années de
-son enfance. On la croyait née en Amérique[772]; on avait appris que
-ses parents s'y étaient transportés, dans l'espoir de réparer les
-désastres de leur fortune, et par cette raison on ne la désignait dans
-le monde que sous le nom de _la belle Indienne_. Ce qui semblait
-devoir faire admettre ce récit, c'était son teint, d'une blancheur
-éblouissante, mais pâle, qui ajoutait à l'éclat de ses yeux, grands,
-noirs, brillants et doux, ce qui lui donnait de la ressemblance avec
-une créole. Des faits vrais, que sa famille était plus disposée à
-propager qu'à contredire, confirmaient encore cette croyance. On avait
-appris que c'était en s'informant des personnes qui pouvaient lui
-donner des renseignements sur les contrées lointaines où il voulait se
-rendre, que Scarron avait fait sa connaissance[773]; et l'on pensait
-qu'il avait résolu de reconduire dans sa belle patrie, sous les
-bosquets embaumés des tropiques, la jeune garde-malade qu'il s'était
-donnée. Il paraît en effet qu'il eut ce projet: lorsqu'on sut qu'il
-était sorti de Paris avec sa femme, le bruit courut qu'ils allaient
-tous deux s'embarquer; et le gazetier Loret, qui n'était ni malin ni
-méchant, en devisant sur ce prétendu voyage dans sa bavarde
-gazette[774], dit qu'on répandait aussi la nouvelle que madame Scarron
-était enceinte. C'était à la fois une plaisanterie cruelle et une
-calomnie.
-
- [771] LA BEAUMELLE, _Histoire de madame de Maintenon_, t. I, p.
- 113.
-
- [772] SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, 1791, t. II, p. 16.
-
- [773] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, dans ses _Œuvres_,
- 1735, in-12, t. II, p. 85.
-
- [774] LORET, liv. III, p. 139, _lettre_ 10, en date du 5 octobre;
- _ibid._, liv. III, p. 154.--SCARRON, _Å’uvres_, t. II, p. 65.
-
-Le pauvre paralytique, en songeant à la gaieté folâtre et souvent
-cynique de ses discours, s'était lui-même fait justice, en disant: «Je
-ne lui ferai pas de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup[775].»
-
- [775] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, t. I, p. 64--LA
- BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame de
- Maintenon et à celle du siècle passé_, liv. I, chap. VI, t. I, p.
- 144.
-
-L'âge, la laideur, les infirmités de son époux, n'étaient pas les seuls
-motifs qui donnèrent lieu à la malignité publique de s'exercer sur le
-compte de madame Scarron dans les commencements de son mariage. Elle
-avait contracté la liaison la plus intime avec Ninon de Lenclos, et,
-selon l'usage de ce temps pour les personnes qu'unissait une étroite
-amitié, elle partageait souvent avec elle le même lit. On pouvait
-penser alors que Ninon de Lenclos, qui avait presque le double de l'âge
-de madame Scarron, exerçait sur elle assez d'influence pour lui faire
-partager ses penchants voluptueux et sa philosophie épicurienne.
-Cependant il n'en était pas ainsi: la religion était là, une noble
-fierté, des sens tempérés, un amour inné de la vertu, et encore plus un
-violent désir de s'attirer les louanges et de se faire admirer. C'est
-elle-même qui a fait l'aveu de ce dernier motif comme d'une
-faiblesse[776]; et alors on doit présumer que ce désir fut encore
-augmenté par les discours mêmes qu'elle entendit tenir dans le monde
-sur son amie. Ninon, qui la chérissait, aurait voulu en faire son
-élève, et la rendre heureuse à sa manière. Elle ne s'en est point
-cachée, et, dans son âge avancé, on lui a souvent entendu dire de
-madame de Maintenon: «Dans sa jeunesse, elle était vertueuse par
-faiblesse d'esprit. J'aurais voulu l'en guérir; mais elle craignait
-trop Dieu.» Cet aveu de Ninon et le témoignage de Tallemant des Réaux,
-sans cesse occupé à recueillir les anecdotes les plus scandaleuses
-qu'il entendait raconter dans les sociétés de son temps, résolvent les
-doutes qu'on a élevés sur madame Scarron au sujet du marquis de
-Villarceaux[777]. Que fût devenue la malheureuse Ninon si sa jeune
-amie, cédant aux poursuites et aux séductions du seul homme qui ait été
-soupçonné de lui avoir inspiré de l'amour, lui eût enlevé l'amant le
-plus fortement et le plus constamment chéri de son cœur, et eût
-ainsi mis en pratique les principes qu'elle avait cherché à lui
-inculquer?
-
- [776] _Ms. de mademoiselle d'Aumale_, cité dans les _Mémoires de
- Maintenon_, t. I, p. 151.--Madame SUARD, _Madame de Maintenon
- peinte par elle-même_, 1810, in-8º, p. 19.
-
- [777] AUGER, _Lettres de madame de Maintenon, précédées de sa
- vie_, t. XLIII.--TALLEMANT, _Mém._, t. V, p. 264, édit. in-8º;
- ou t. IX, p. 130, édit. in-12.--SCARRON, _Œuvres_, Amsterdam,
- 1737, t. I, p. 48; édit. 1700, t. I, p. 18; _Dernières Œuvres
- de Scarron_, 1669, t. I, p. 31.
-
-La conduite de madame Scarron dans cette circonstance lui valut la
-protection et l'amitié de la marquise de Villarceaux; et son succès
-dans cette première épreuve contre les orages des passions affermit dès
-le premier pas sa marche dans le sentier où elle se proposait de
-marcher. Sa vie ressemble à ces longs golfes de la mer, dont la
-navigation devient plus facile quand on est parvenu à franchir
-heureusement le détroit semé d'écueils qui en forme l'entrée. A part
-les principes fondamentaux sur la religion, personne ne pouvait mieux
-que Ninon guider madame Scarron sur cette scène du monde où elle était
-forcée de se produire, ni lui faire mieux connaître les personnages qui
-se trouvaient placés autour d'elle. L'attachement de Ninon pour madame
-Scarron s'accrut encore par la preuve de générosité et de vertu qu'elle
-en avait reçue, et sa confiance en celle qui lui offrait toute sécurité
-contre une dangereuse rivalité fut entière. D'un autre côté, les
-qualités aimables de Ninon, les sages conseils qui venaient sans cesse
-au secours de l'inexpérience de sa jeunesse[778], ses générosités, ses
-complaisances et ses attentions pour son époux, avaient inspiré pour
-elle à madame Scarron de l'estime et de l'amitié. Toujours elle lui
-conserva ces sentiments; et lorsque des sociétés différentes, des
-genres de vie opposés les eurent séparées, elles ne furent jamais
-désunies. Quand d'impérieuses convenances les empêchèrent de se voir,
-ou de ne se voir qu'en secret, elles s'écrivirent. Enfin, madame de
-Maintenon, assise près du trône, environnée des respects de la cour du
-grand monarque dont elle était la compagne, n'oublia pas les titres
-qu'avait auprès d'elle l'amie de la femme de Scarron. Mademoiselle de
-Lenclos en fut convaincue toutes les fois qu'elle voulut l'être: il est
-vrai qu'elle le voulut rarement. Ce fut toujours pour obliger des amis,
-et jamais pour elle-même[779]. La philosophique Ninon était loin
-d'envier le sort de son ancienne compagne: elle aurait regardé comme un
-malheur de se trouver forcée d'échanger contre le pompeux esclavage du
-rang que celle-ci occupait, sa douce liberté et son heureuse
-médiocrité; elle n'ignora même pas que madame de Maintenon, affaissée
-sous le poids de la multiplicité de ses devoirs et des ennuis de la
-grandeur, pensait comme elle à cet égard.
-
- [778] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 404; _Etrennes à
- mademoiselle de Lenclos_, t. I, p. 48.
-
- [779] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. IV,
- p. 420, chapitre XXXIV.
-
-Le public apprit bientôt que Scarron avait renoncé à son voyage en
-Amérique; on sut qu'il s'était rendu à Tours pour affaires de famille,
-et qu'il était revenu à Paris avec sa femme. Les sollicitations
-multipliées que celle-ci fut obligée de faire pour que son mari ne fut
-pas exilé de la capitale après que le roi y fut rentré attirèrent sur
-elle l'attention de toute la cour. Un intérêt puissant s'attachait à
-ses malheurs, à sa jeunesse, à sa beauté. Son air de candeur et
-d'innocence démentait les bruits que sa liaison avec Ninon avait
-accrédités. Ils furent réfutés d'une manière plus efficace encore quand
-on la vit protégée et recherchée par toutes les femmes de ceux qu'on
-lui avait donnés pour amants: quand la marquise de Villarceaux, les
-duchesses de Richelieu et d'Albret, s'accordèrent toutes à louer sa
-sagesse, son amabilité, son esprit, et que toutes les trois, et
-plusieurs autres dames également connues par la sévérité de leurs
-principes et la régularité de leurs mœurs, l'admirent dans leur
-société intime.
-
-Mais, quoiqu'elle en fût flattée, elle ne cédait que rarement à leurs
-invitations, rarement elle quittait le malheureux Scarron. Servante
-empressée quand il était malade, compagne enjouée quand il souffrait
-moins, docile écolière dans ses moments de loisir, secrétaire diligent
-et critique plein de goût quand il composait[780], charme et délice de
-la société qui se rassemblait à sa table et autour de son fauteuil,
-elle suffisait à tout, était partout et à tout moment, comme une
-divinité bienfaisante, apportant tous les biens, soulageant tous les
-maux. Par cette conduite elle parvint à opérer un changement
-extraordinaire, une métamorphose complète dans le caractère, les
-sentiments et l'esprit même de ce vieillard, et ce fut avec une
-promptitude qui parut tenir du miracle. Scarron, qui se montrait
-auparavant si impatient de dissiper dans la joie et dans la débauche le
-peu de jours qui lui restaient, si insouciant, si déhonté, si
-impudique, n'est plus semblable à lui-même; il pense, il parle, il
-agit, il écrit tout différemment qu'il n'a fait jusque alors. Voyez-le,
-ce bouffon cynique qui plaisantait sur le déshonneur de sa propre
-sœur[781]: il croit à la vertu[782], il en fait l'éloge. L'ange lui
-est apparu, c'est comme une révélation. Il ne s'inquiète plus de
-lui-même: une seule idée le poursuit, l'assiège, le tourmente sans
-cesse. Cette idée, c'est de trouver les moyens d'assurer un sort à
-cette orpheline, après qu'il ne sera plus. Voilà sa seule pensée, son
-unique occupation. Il sait qu'il n'a plus longtemps à vivre, et qu'il
-faut qu'il se hâte. Rien ne lui coûte pour expier ses torts envers le
-tout-puissant ministre, pour reconquérir la protection de la reine
-mère, dont il se dit le malade en titre, et envers laquelle il s'est
-montré ingrat[783]. Il n'est pas de projets qu'il n'enfante pour courir
-après cette fortune qu'il a laissée s'échapper avec tant
-d'indifférence. Lui, le burlesque, veut devenir financier; il se
-fatigue à calculer, il propose des plans d'entreprise, en poursuit le
-privilége, mais toujours au nom de sa femme, pour sa femme, pour elle
-seule; il n'a besoin de rien, elle a besoin de tout; il ne parle que
-d'elle, que pour elle. Il la recommande à tous ses amis, disant en
-pleurant qu'elle est «digne d'un autre époux, digne d'un meilleur
-sort». Il travaille et il écrit sans cesse pour obtenir de l'argent des
-libraires ou des comédiens; mais tout ce qui sort de sa plume est plus
-délicat, plus spirituel, sans mauvais goût. Il est gai sans être
-bouffon, et badin sans gravelure; son âme, son esprit, son cœur, se
-sont améliorés, épurés; il amuse, il réjouit, il attendrit; il est
-devenu plus cher à ses amis et à tous ceux qui le connaissent.
-
- [780] SEGRAIS, _Mémoires anecdotes_, t. II, p. 84 et 85.
-
- [781] LA BAUMELLE, _Mémoires_, t. I, p. 155.
-
- [782] _Ibid._, t. I, p. 183 et 184.--Madame SUARD, _Madame de
- Maintenon peinte par elle-même_, seconde édition, 1810, in-8º,
- p. 31.
-
- [783] SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. I, p. 169; _les
- dernières Œuvres de Scarron_, t. I, p. 310; _Œuvres_, édit.
- 1737, t. VIII, p. 73; _Estocade à monseigneur le cardinal
- Mazarin_, p. 430; _Madrigal sur un portrait de Son Éminence peint
- par Mignard, Å’uvres_, 1737, t. VIII, p. 418.
-
-Scarron en se mariant avait encore vu diminuer ses faibles revenus; il
-s'était vu obligé de renoncer au canonicat dont il était pourvu. Aucune
-des entreprises qu'il avait conçues ne put recevoir d'exécution[784].
-Sa femme obtint une pension de seize cents francs par la protection de
-madame Fouquet[785], dont les bienfaits ainsi que ceux de quelques
-autres dames l'aidèrent à lutter contre la pauvreté. Dans les sociétés
-brillantes où elle se trouvait lancée, elle éprouva que dans
-l'adversité et dans une humble condition la beauté vertueuse peut bien
-s'acquérir l'estime, échapper à l'abandon et au mépris, mais non
-obtenir les mêmes respects, les mêmes égards que le rang et la
-richesse. Le ton cavalier des poëtes qui chantaient les louanges de _la
-belle Indienne_[786], les discours et les manières des jeunes seigneurs
-qui se rassemblaient chez Scarron, les complaisances auxquelles elle se
-soumettait envers les dames qui s'étaient déclarées ses protectrices,
-et qu'on acceptait sans façon, lui démontraient chaque jour cette
-vérité. C'est une observation fine et judicieuse de Saint-Simon,
-qu'avant l'invention des sonnettes de renvoi dans l'intérieur des
-appartements, les dames de haut parage avaient besoin d'avoir
-continuellement près d'elles de ces femmes que leur naissance et leur
-éducation ne rendaient pas déplacées dans leur société, quoique la
-modicité de leur fortune parût les en écarter, mais qui, par cette
-raison même, se montraient disposées à leur rendre les services
-auxquels sont astreintes, par les devoirs de leurs charges, celles qui
-accompagnent les reines et les princesses. Nous ajouterons que cette
-invention a produit dans les mœurs et les habitudes de la
-bourgeoisie des changements plus grands que dans les hautes classes.
-Mais Saint-Simon n'en parle pas, parce qu'il n'a pas eu occasion de les
-observer. Il revient, au contraire, assez fréquemment sur les
-différences qu'il remarquait avoir été produites entre l'ancienne et la
-nouvelle société à laquelle il appartenait, par l'influence de cet
-usage, pour nous faire penser qu'il était récent lorsqu'il écrivait ses
-Mémoires[787]. Nos recherches n'ont pu nous faire découvrir l'époque
-précise où il a commencé à se répandre; mais nous avons tout lieu de
-croire que, toute simple que peut paraître l'invention qui lui a donné
-lieu, elle a pourtant été ignorée durant le règne de Louis XIV.
-Saint-Simon, habile à découvrir l'action des petites causes sur les
-grands événements, attribue aux occasions que ce défaut de
-perfectionnement dans nos habitations fournit à madame de Maintenon,
-pour se rendre nécessaire, ses premiers succès dans le grand monde et
-les utiles liaisons qu'elle y forma. Par la mémoire qu'elle conserva de
-ces temps de dépendance et de sujétion, Saint-Simon explique aussi les
-faveurs royales qu'elle fit pleuvoir sur ses anciennes protectrices et
-sur leur postérité, sur les d'Albret, les Richelieu, les
-Montchevreuil, les Villars, les d'Harcourt et les Villarceaux. Il y a
-de l'exagération dans ce point de vue, mais il y a aussi de la vérité;
-et cette vérité ne nuit pas autant à la bonne réputation de madame de
-Maintenon que Saint-Simon le croyait et le voulait.
-
- [784] _Lettres de Scarron à Fouquet, surintendant des finances_,
- dans ses _Œuvres_, édition 1737, t. I, p. 100, 101, 104, 110,
- 114, 116, 118, 138, 139, 157; et dans _les dernières Œuvres de
- Scarron_, 1669, t. I, p. 140, 141, 154, édit. 1700, p. 73, 79,
- 201.
-
- [785] SCARRON, _Å’uvres_, t. I, p. 79, 92, 167; _Lettre au duc
- d'Elbeuf_, dernières Œuvres de Scarron, t. I, p. 294.
-
- [786] LA MESNARDIÈRE, _Poésies_, 1656, in-folio, p.
- 189.--SEGRAIS, t. II, p. 105.
-
- [787] _Œuvres complètes de_ LOUIS DE SAINT-SIMON, t. II, p.
- 16, 19; SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 40; t. II, p. 407; t.
- XIII, p. 105, 108, 402.
-
-Quoi qu'il en soit, ces détails nous ramènent à la position
-particulière de madame de Sévigné à l'égard de madame Scarron,
-non-seulement à l'époque dont nous nous occupons, mais pendant toute la
-durée de la vie de l'une et de l'autre. On a vu que c'était précisément
-peu de temps avant qu'il se mariât que madame de Sévigné s'était
-déterminée à voir le vieux poëte, et qu'il était résulté de sa visite,
-entre elle et lui, un échange de louanges et d'aimables plaisanteries,
-un commerce de lettres[788]. Nulle n'était plus propre que madame de
-Sévigné à apprécier tout le mérite de la femme que Scarron s'était
-donnée, et plusieurs passages de ses lettres[789] prouvent qu'elle
-l'avait parfaitement jugée; mais la veuve du marquis de Sévigné n'était
-pas d'un rang à pouvoir disputer le patronage de cette jeune femme à
-celles qui se l'étaient exclusivement attribué: elle n'avait pas, comme
-elles, les moyens de la protéger efficacement. D'un autre côté, elle se
-trouvait dans une position trop élevée pour vivre avec elle sur le pied
-d'égalité. D'ailleurs, l'amie de Ninon de Lenclos, de celle qui sans
-aucun égard, sans aucun scrupule, avait séduit son mari, et jeté le
-trouble dans son intérieur, ne pouvait que difficilement obtenir sa
-confiance. Ainsi donc, quoique madame de Sévigné se soit fréquemment
-trouvée à cette époque dans les mêmes sociétés que madame Scarron, et
-qu'elle goûtât «son esprit aimable et merveilleusement droit[790]», il
-n'y eut point entre elles de liaisons familières et suivies. Ce ne fut
-que lorsque madame Scarron, devenue veuve, eut acquis par l'éducation
-des enfants naturels du roi une grande importance dans le monde, que
-madame de Sévigné se lia assez particulièrement avec elle pour
-l'inviter à ses soupers et en recevoir de fréquentes visites. Nous
-verrons par la suite combien elle se plaisait à lui entendre faire
-l'éloge de madame de Grignan et raconter les nouvelles de la cour[791].
-
- [788] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 47; _les dernières
- Œuvres de_ SCARRON, 1669, t. I, p. 28; id., édit. 1700, t. I,
- p. 16.
-
- [789] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 259 et 275, _lettres_ en date
- des 6 et 25 décembre 1671.
-
- [790] SÉVIGNÉ, t. II, p. 290, _lettre_ en date du 13 janvier
- 1672.
-
- [791] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XIII, p.
- 105.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 275 et 290; t. VI, p. 214;
- _lettres_ en date des 25 décembre 1671, 13 janvier 1672, 29 mars
- 1680.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV.
-
-1653-1654.
-
- Madame de Sévigné ne partageait aucune des passions des
- partis.--Ses motifs pour rester à Paris.--Le retour de la cour y
- ramène plusieurs de ses amis.--Marigny resté à Paris, et obligé
- de se cacher, est sur le point d'être pris.--Il parvient à
- s'évader.--Audace des partisans de Condé.--Ils enlevaient des
- hommes riches, pour en tirer rançon.--Cruauté dans les deux
- partis.--Fin tragique du frère de Chavagnac à Sarlat.--Quatre
- bourgeois de Périgueux condamnés à être pendus par le duc de
- Candale, pour en obtenir rançon.--Gourville enlève Burin,
- directeur des postes, pour en tirer de l'argent.--La
- Rochefoucauld marie son fils avec une demoiselle de La
- Roche-Guyon, et se réconcilie avec le roi.--Rôle important que
- joue Gourville dans cette circonstance.--Il est gagné par le
- cardinal Mazarin.--Il se rend à Bordeaux pour y négocier la
- paix.--Il contribue plus à sa conclusion que les troupes du duc
- de Candale.--Le prince de Conti et la duchesse de Longueville se
- soumettent.--La duchesse de Longueville voit à Moulins madame de
- Montmorency, abbesse de Sainte-Marie, et devient pieuse.--Ses
- regrets, sa dévotion.--Sa correspondance avec l'abbesse de
- Sainte-Marie et les Carmélites de la rue Saint-Jacques.--Conti se
- réconcilie avec Mazarin, et épouse la fille de Martinozzi, nièce
- de ce ministre.--Cessation de la guerre civile.--Les intérêts des
- chefs, qui auraient pu la faire renaître, se trouvent ralliés à
- ceux du roi et de son ministre.
-
-
-Aucune des passions qui dans les temps de partis corrompent le cœur
-et pervertissent le jugement n'avait de prise sur madame de Sévigné.
-Elle n'avait pour elle-même d'autre intérêt, d'autre ambition, d'autre
-pensée, que de remettre en ordre sa fortune, dérangée par les
-prodigalités de son mari, et de s'occuper de l'éducation de ses
-enfants. Ses liens de famille et de parenté, ses liaisons de société,
-son goût pour les plaisirs et les distractions, l'avaient conduite dans
-les cercles de la Fronde comme dans ceux de la cour, et lui avaient
-fait connaître tous les grands personnages de son temps, tous ceux qui
-jouèrent dans les affaires publiques un rôle important; mais elle ne
-s'était laissé entraîner dans aucune des intrigues de politique ou
-d'amour où ils se trouvaient tous engagés, par lesquelles ils étaient
-si fortement agités. Aussi, elle n'avait d'ennemis ni de rivales dans
-aucun parti; elle comptait dans tous des amis, des admirateurs, des
-courtisans, et par conséquent au besoin de chauds partisans,
-d'intrépides défenseurs. L'aventure de Tonquedec et de Rohan, que nous
-avons racontée, en a fourni la preuve.
-
-Madame de Sévigné n'eut donc aucun motif qui la forçât de quitter Paris
-après que le roi y fut rentré. Elle en avait, au contraire, plusieurs
-pour y rester. L'hiver allait commencer. Les campagnes, par suite du
-mouvement continuel des armées, de la désorganisation du gouvernement,
-n'offraient plus de sécurité aux voyageurs, et les châteaux même
-n'étaient pas à l'abri des incursions et des dévastations des
-maraudeurs. Le séjour de la capitale garantissait madame de Sévigné de
-tous ces dangers, et ne lui promettait que des agréments. Si l'exil ou
-la fuite lui avaient enlevé plusieurs de ses connaissances et de ses
-amis, poursuivis par les rigueurs du pouvoir, la cour en ramenait un
-aussi grand nombre, qui peu de mois auparavant avaient été aussi forcés
-de s'exiler et de fuir, pour éviter de devenir victimes des factions.
-Ainsi, les chances alternatives de tous les partis étaient pour elle
-des motifs de douleur et de regret; elle sympathisait avec toutes les
-infortunes; plus que toute autre, elle ressentait le besoin de la
-concorde, et s'affligeait des divisions, des haines et des déchirements
-auxquels la France était en proie. Il résultait de cette position, où
-madame de Sévigné se trouvait placée par la modération de son caractère
-et la sensibilité de son cœur, que personne ne formait des souhaits
-plus conformes aux véritables intérêts de son pays et à ceux de
-l'humanité. Elle aurait voulu que la guerre civile cessât, que la paix
-s'établit d'une manière solide, et qu'une réconciliation générale et
-sincère s'opérât entre tous ceux qui se haïssaient ou se persécutaient
-mutuellement.
-
-Mais on était loin d'être encore arrivé là. Tous ceux qui avaient agi
-et écrit contre Mazarin n'obtinrent pas la même indulgence que Scarron.
-Marigny, dont madame de Sévigné aimait tant l'esprit et la gaieté,
-était resté dans Paris. Il était un de ceux qui, par ses chansons et
-ses vers, auxquels Loret donne l'épithète de cruels[792], avaient le
-plus contribué à ridiculiser le cardinal parmi le peuple. Agent actif
-du parti de Condé, il continuait à entretenir une correspondance avec
-ce prince. On le sut; et le lieutenant civil envoya des archers pour
-l'arrêter, ainsi que Breteval, marchand de dentelles dans la rue des
-Bourdonnais, chez lequel Marigny s'était caché. On saisit Breteval
-lorsqu'il était encore au lit. Marigny, qui entendit du bruit dans la
-maison à une heure indue, devina quelle en était la cause: aussitôt il
-se lève, et, sans se donner le temps de se couvrir d'aucun vêtement, il
-monte nu en chemise sur les toits, sans que personne puisse
-l'apercevoir; puis il pénètre jusqu'à une lucarne dans le grenier d'une
-maison voisine. Ne s'y croyant pas en sûreté, il descend dans la cave;
-mais le froid et l'humidité le gagnant, il se disposait à sortir de ce
-nouveau gîte, quand une jeune servante y vint pour chercher du vin.
-Elle jeta un cri en voyant un homme en chemise. Marigny calma sa
-frayeur, et lui dit qu'il était un marchand de Rouen poursuivi par ses
-créanciers, et ami de M. Breteval; il la supplia d'aller, sans en
-parler à son maître, avertir Dalancé, chirurgien, dont le logis était
-tout proche, et de lui dire de venir le joindre. La jeune fille exécuta
-fidèlement la commission qui lui avait été donnée. Dalancé, qui croyait
-son ami Marigny arrêté, reçut avec joie la messagère; il la récompensa
-généreusement, lui recommanda de garder sur cette aventure le plus
-profond secret, d'avoir bien soin de son prisonnier, et de l'assurer
-qu'il irait sur le soir le tirer de son cachot. En effet, il porta à
-Marigny des habits, et lui fournit des moyens de s'évader de Paris, et
-d'aller à Bruxelles rejoindre le prince de Condé[793]. Mais Croisy et
-plusieurs autres membres du parlement, qu'on savait être en
-correspondance avec Condé, moins heureux que Marigny, furent arrêtés à
-cette époque.
-
- [792] LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 4 du 4 janvier 1653.
-
- [793] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 277.--LORET, t. IV, p.
- 39, _lettre_ en date du 22 mars 1653.--_Lettres de M. de
- Marigny_, 1658, t. I, p. 1, 59.
-
-Mazarin se trouvait d'autant plus obligé de faire surveiller et saisir
-les partisans de Condé, qu'on appelait alors les _princistes_, qu'ils
-cherchaient à suppléer à leur petit nombre par leur activité et par
-leur audace; ils osaient surprendre et saisir de vive force des hommes
-connus par leurs richesses et leur dévouement au roi et à Mazarin, et
-ils les contraignaient à racheter leur vie et leur liberté par une
-forte rançon. Cachés sous toutes sortes de travestissements, ils
-exerçaient leurs brigandages jusque dans Paris même. Palluau, Vitry,
-Brancas, Sanguin, Genlis, mademoiselle de Guerchy, furent attaqués et
-dépouillés dans les rues de la capitale. Les délits de ce genre y
-devinrent si fréquents, qu'on forma une chambre de justice,
-c'est-à-dire qu'on créa un tribunal extraordinaire, pour juger ces
-délinquants: deux de leurs agents et complices furent condamnés à mort
-et exécutés[794].
-
- [794] LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 34 et 39, des 15 et
- 22 mars 1653.--MONGLAT, t. L, p. 398.
-
-Ces attentats étaient communs à tous les partis, et celui du roi n'en
-avait pas été exempt. Ces guerres civiles, qu'on nous dépeint comme une
-lutte d'épigrammes et de chansons, n'ont produit que trop de scènes
-tragiques, que trop d'exemples de perfidie et de cruauté[795]; mais les
-historiens croient leur tâche remplie lorsqu'ils ont raconté les
-événements principaux, et dédaignent trop souvent de s'occuper des
-faits particuliers, qui les expliquent et en dévoilent les causes, en
-nous faisant connaître l'état du pays et les mœurs et les habitudes
-qui prévalaient aux époques où ils se sont passés. Lorsque le parti
-royaliste séduisit la garnison de Sarlat, où le frère de Chavagnac
-commandait pour Condé, sa femme, jeune et belle, accourant au secours
-de son mari, fut par les propres officiers de celui-ci tuée par une
-décharge de mousquets, ainsi que son enfant, qui l'accompagnait, et la
-nourrice qui le portait dans ses bras. Lui-même, après avoir échappé
-aux meurtriers de sa femme et de son fils, manqua d'être assassiné par
-un maître d'hôtel qui le servait depuis dix ans, et qu'il surprit
-occupé à vider son coffre-fort[796]. Gaspard de Chavagnac, quoique
-alors engagé dans le parti contraire à son frère, fut douloureusement
-affecté de ce malheur, et témoigna une juste horreur pour le crime qui
-le produisit. Cependant, il raconte sans manifester le moindre regret
-ni le plus petit remords comment, après la prise de Périgueux, lui et
-le duc de Candale condamnèrent quatre bourgeois des plus notables à
-être pendus, afin de forcer la ville à racheter leur vie pour une
-rançon de trois cent mille francs, qui leur fut payée[797].
-
- [795] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 399.
-
- [796] CHAVAGNAC, _Mémoires_, 1699, t. I, p. 175.
-
- [797] _Ibid._, p. 204, 206.
-
-Gourville, l'honnête Gourville, si souvent loué par madame de Sévigné,
-et qui par sa fidélité et sa générosité envers ses amis, les agréments
-et la sûreté de son commerce, a mérité tous les éloges qu'elle en a
-faits[798], rapporte dans ses Mémoires, non comme un fait qu'il se
-reproche, mais comme une prouesse dont il tire vanité, qu'étant
-désœuvré à Damvilliers, il eut l'idée d'enlever quelques personnes
-opulentes des environs de Paris, pour les mettre à rançon. Il en fit la
-proposition au marquis de Sillery, gouverneur de la ville, et à La
-Mothe, qui y était lieutenant du roi; ils l'agréèrent. Gourville,
-assisté des mêmes officiers et des mêmes cavaliers avec lesquels il
-avait en vain cherché à enlever le cardinal de Retz, réussit cette fois
-à s'emparer de Burin, directeur des postes, qu'il savait être riche en
-argent comptant. Burin fut conduit à Damvilliers. «Il arriva, dit
-Gourville, fatigué et désolé. Je feignis de le consoler, et, ayant
-traité de sa liberté, je convins à quarante mille livres. L'argent
-étant venu quelque temps après, il s'en alla[799].»
-
- [798] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 21, 36; t. III, p. 29; t. VI,
- p. 211, en date des 17 et 26 avril 1671, 8 juillet 1672, 26 mars
- 1680.
-
- [799] GOURVILLE, t. LII, p. 269 (il est écrit à tort
- _Barin_).--LORET, liv. IV, p. 14, du 1er février
- 1653.--MONGLAT, t. L, p. 399.
-
-Il est difficile de croire que le duc de La Rochefoucauld, dont
-Gourville était la créature, ait ignoré cet acte de brigandage. Après
-la retraite de Condé à Bruxelles, c'est à Damvilliers que La
-Rochefoucauld se retira et qu'il passa toute cette année 1653. Il
-désirait se réconcilier avec la cour, pour conclure le mariage de son
-fils, le prince de Marsillac, avec mademoiselle de La Roche-Guyon,
-l'unique héritière de Duplessis-Liancourt. Il chargea Gourville de se
-rendre auprès de Condé, à l'effet d'obtenir son consentement à ce
-mariage. Gourville, sous divers déguisements, fit pour cette affaire
-plusieurs voyages à Bruxelles, et Mazarin apprit qu'il était de retour
-et caché dans Paris; il jura qu'il n'en sortirait pas. Depuis longtemps
-il le faisait chercher pour le faire arrêter. Gourville comprit, en
-homme habile, qu'en allant au-devant du danger il parviendrait plus
-sûrement à l'éviter: il demanda au ministre qui le cherchait une
-audience, et il l'obtint. Possesseur d'importants secrets, porteur de
-paroles des princes et de plusieurs chefs de faction qui conservaient
-du pouvoir, parfaitement instruit des dispositions et des désirs de
-chacun d'eux, Gourville sut donner des conseils utiles, s'ils étaient
-suivis, à tous ceux dont il avait été jusque ici l'adroit et intrépide
-agent, mais plus utiles encore aux intérêts du roi et à ceux de son
-ministre. Mazarin, avec sa perspicacité ordinaire, devina dans cette
-entrevue tout le parti qu'il pouvait tirer d'un tel homme. Il lui fit
-des propositions qui furent acceptées, et il se l'attacha. Gourville
-réconcilia le duc de La Rochefoucauld avec la cour; puis, chargé de
-pleins pouvoirs de Mazarin, il se rendit à Bordeaux, et par l'argent,
-qu'il employa bien et à propos, par ses intrigues avec madame de
-Calvimont, maîtresse du prince de Conti, avec les membres influents du
-parlement de Bordeaux et les chefs des factions qui divisaient alors
-cette malheureuse ville, il fit plus que le duc de Candale avec toutes
-ses troupes pour la conclusion de la paix. Cette paix, signée le 24
-juillet 1653, termina la guerre civile en France; et Gourville fut le
-premier qui porta cette heureuse nouvelle à Mazarin et à la cour[800].
-
- [800] LORET, _Muse historique_, t. IV, p. 139, du 22 novembre
- 1653.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 358.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII,
- p. 273, 279 et 280.--DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. III, p.
- 423.
-
-La princesse de Condé, avec son fils, alla rejoindre son mari dans les
-Pays-Bas. Conti se retira à sa terre des Granges près de Pézénas[801],
-et la duchesse de Longueville à Moulins, chez sa parente l'abbesse des
-Filles de Sainte-Marie[802], la veuve de ce duc de Montmorency que
-Richelieu avait fait décapiter. Ce fut là, et près du tombeau de son
-oncle, dont la mort lui avait fait répandre tant de larmes à l'âge de
-treize ans[803], que la duchesse de Longueville commença ce long retour
-vers Dieu, qui, souvent traversé par les irrésolutions et les
-distractions du monde, ne fut cependant jamais interrompu, et se
-termina par des austérités que la foi la plus sincère et la plus vive
-peuvent seules suggérer.
-
- [801] LORET, liv. IV, p. 139.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.
- 338.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 273 à 279 et
- 286.--DESORMEAUX, _Histoire de Condé_, t. III, p. 423.
-
- [802] DE VILLEFORT, _la véritable Vie d'Anne-Geneviève de
- Bourbon, duchesse de Longueville_, 1739, in-12, t. II, p. 237.
-
- [803] Id., t. I, p. 2.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 357.
-
-De toutes les femmes qui avaient figuré avec éclat dans la Fronde, la
-duchesse de Longueville était celle que les événements avaient le plus
-maltraitée, et qui trouvait le plus de mécomptes par le rétablissement
-de la paix. Douloureusement affectée de la mort du duc de Nemours,
-qu'elle avait sincèrement aimé, elle avait vu Condé s'éloigner d'elle
-et entièrement livré à l'influence de la duchesse de Châtillon, son
-ennemie. Elle s'était brouillée avec Conti en s'opposant à ses volontés
-à Bordeaux et en assistant dans cette ville un parti qui lui était
-opposé. Elle était détestée de la cour, non-seulement pour avoir
-fomenté la guerre par ses intrigues, mais pour avoir mis, le plus
-longtemps qu'elle l'avait pu, des obstacles à la paix; enfin, elle
-était justement rejetée par son mari, dont elle avait méconnu les
-droits et l'autorité. Les seules consolations qui lui restassent, le
-seul baume versé sur les plaies de ce cœur agité et ulcéré par tant
-de passions, de douleurs, de regrets et de repentir, étaient les
-exhortations et les prières de l'illustre veuve de Montmorency et de la
-prieure des Carmélites de la rue Saint-Jacques à Paris. Ses velléités
-de piété et de réforme pendant son séjour à Bordeaux l'avaient fait
-entrer en correspondance avec cette dernière[804]; et cette
-correspondance devint plus active à mesure qu'elle faisait plus de
-progrès dans sa conversion. Les opinions peuvent varier, mais le
-caractère reste invariable. Madame de Longueville porta l'empreinte du
-sien jusque dans cette nouvelle carrière de piété où elle se trouvait
-engagée. Les disputes religieuses que les jansénistes avaient fait
-naître fournirent de nouveaux aliments à l'activité de son esprit et
-un nouvel emploi à son ardeur pour l'intrigue[805].
-
- [804] DE VILLEFORT, _Vie de la duchesse de Longueville_, t. II,
- p. 46, 65, 72, édit. 1738.--LORET, liv. V, p. 10, _lettre_ 3, en
- date du 17 janvier 1654.
-
- [805] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 295, 300.--MONTPENSIER, t.
- XLI, p. 410.
-
-Quant à Conti, ses conseillers, voyant le pouvoir de Mazarin désormais
-sans contrôle, le décidèrent à demander en mariage une des nièces de ce
-ministre, afin de rendre sa réconciliation complète et de rentrer en
-grâce à la cour. Conti, prince du sang, en prenant une femme dans la
-famille de Jules de Mazarin[806], eut la liberté de choisir; et il
-choisit bien, car il préféra à toutes les autres nièces du cardinal la
-fille de Martinozzi, qui était belle et se montra vertueuse. Le duc de
-Candale, à qui elle avait été promise et qui jusque alors avait répugné
-à une telle mésalliance, arriva justement à Paris au moment où elle
-venait d'être accordée à Conti. Candale eut le chagrin de se voir
-refuser celle que Mazarin avait tenu à grand honneur de lui faire
-épouser. Conti, rentré en grâce auprès de la reine mère et du roi,
-reçut le commandement en chef de l'armée de Catalogne. On mit sous ses
-ordres le duc de Candale et un choix des meilleurs officiers[807].
-
- [806] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 357.
-
- [807] DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. III, p. 429.
-
-C'est ainsi qu'en ralliant les intérêts des chefs les plus puissants et
-les plus habiles aux intérêts du roi et du gouvernement, Mazarin
-non-seulement termina la guerre civile, mais mit Condé et ses partisans
-dans l'impossibilité de la faire renaître.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI.
-
-1653-1654.
-
- Condé prend Rocroi.--Turenne, Sainte-Menehould.--La cour et le
- conseil suivent l'armée.--Bons effets qui en résultent pour
- l'éducation du roi.--Fêtes et réjouissances au retour du
- roi.--Invention de la petite poste.--Nouveautés
- théâtrales.--Corneille donne _Pertharite_; traduit l'_Imitation
- de J.-C._--Le _Cid_ joué aux noces de la princesse de
- Schomberg.--Pièces de Cyrano de Bergerac et de Montauban.--Goût
- des spectacles très-vif parmi les grands.--Ils louaient les
- acteurs pour leurs châteaux.--Moyens de distraction que
- MADEMOISELLE employait dans son exil.--Trois troupes de comédiens
- parcouraient les provinces.--Troupe de Molière, qui va jouer chez
- le prince de Conti, à Pézénas.--Deux théâtres publics à
- Paris.--Ballets de la cour donnés sur le théâtre du
- Petit-Bourbon.--Mascarade de _Cassandre_, 1er ballet du
- roi.--Description de ce ballet.--Travestissement de MONSIEUR en
- femme.--Mauvaise influence de cette pratique.--Carême accompagné
- du jubilé.--Assiduité aux églises.--Retour du marquis et de la
- marquise de Montausier à l'hôtel de Rambouillet.--Assemblées chez
- mademoiselle de Scudéry et la comtesse de la Suze.--Ridicules des
- nouvelles précieuses.--Recueil de poésies choisies.--Vers à
- Ninon.--Madrigal adressé à madame de Sévigné.
-
-
-Tout était pacifié dans l'intérieur; mais la guerre durait toujours
-avec les Espagnols, auxquels nos divisions avaient donné Condé, qui
-seul valait une armée. Cependant ce grand capitaine, contrarié dans ses
-plans de campagne par la jalousie de ceux-là même qui se servaient de
-lui, par les calculs égoïstes du duc de Lorraine[808], se borna
-cette fois à la prise de Rocroi; et Turenne, réduit, à cause de
-son petit nombre de troupes, à éviter une action générale, se
-contenta de harceler sans cesse son ennemi, et de s'emparer de
-Sainte-Menehould[809].
-
- [808] LORET, liv. IV, p. 151; _lettre_ du 20 décembre 1653.
-
- [809] Le maréchal DUPLESSIS-PRASLIN, _Mém._, t. LVII, p. 406 et
- 415.--LORET, liv. IV, p. 147, 20 décembre 1653.
-
-La reine régente, le ministre, le roi, suivirent l'armée pendant tout
-le temps de la campagne. Ainsi la cour se confondait avec l'état-major
-de Turenne, le conseil du cabinet avec le conseil de guerre. Les
-courtisans étaient les guerriers; l'exécution suivait les résolutions.
-Sous les yeux et par les exemples d'un habile ministre et d'un grand
-capitaine, le jeune roi apprenait à se battre et à régner.
-
-Cependant la cour résida pendant tout l'hiver et une grande partie de
-cette année dans la capitale; et sa présence fut signalée par des fêtes
-et des réjouissances, qui dans les premiers temps du retour furent
-moins pompeuses et moins riches que celles de la Fronde, mais où se
-manifestait un accord de vœux et de sentiments qui n'avait pu
-exister au milieu de partis divisés de but et d'intérêt[810]. Nulle
-reine, nulle femme n'a jamais su aussi bien qu'Anne d'Autriche tenir un
-cercle; et Louis XIV parvenu au plus haut degré de sa puissance, alors
-qu'il mettait autant d'amour-propre à bien régir sa cour qu'à gouverner
-son royaume, a souvent regretté de ne trouver ni dans sa femme, ni dans
-celles auxquelles il en conféra les droits et les priviléges, cet art
-que possédait sa mère de faire régner parmi tant de personnes
-différentes de rang, de sexe et d'âge, les sévères lois de l'étiquette,
-et de les rendre pour toutes douces et légères, et quelquefois
-flatteuses; de maintenir au milieu de la plus nombreuse réunion
-l'ordre sans contrainte et la liberté sans confusion; d'y faire
-circuler la joie et respecter les convenances; de se montrer toujours
-attentive sans affectation, gracieuse avec bonté, et familière avec
-dignité[811].
-
- [810] LORET, liv. III, p. 156 et 166; liv. IV, p. 12, 137.
-
- [811] SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t. IV, p. 292.
-
-Quoique la pénurie des finances et la misère générale ne permissent pas
-d'étaler beaucoup de luxe, il y eut cependant cette année des repas
-donnés par la ville de Paris à Mazarin, et par Mazarin à MONSIEUR, au
-sujet des fiançailles de la princesse Louise de Savoie, fille du prince
-Thomas, avec le prince de Bade[812]; puis à l'occasion de la solennité
-de la Saint-Louis, des fêtes à l'hôtel de ville[813], au Louvre et dans
-les places publiques, auxquelles prirent part la cour, la noblesse, les
-bourgeois et le peuple.
-
- [812] LORET, t. IV, p. 35 et 38.--MONGLAT, t. L, p. 399.
-
- [813] LORET, liv. IV, p. 97 et 99, des 28 et 30 août
- 1653.--_Hist. de la Monarchie françoise, sous le règne de Louis
- le Grand_, 1697, in-12, t. I, p. 5.
-
-Le retour du roi dans Paris, en ramenant la sécurité, avait donné une
-impulsion plus rapide au commerce et rendu les communications entre les
-habitants de cette grande cité et ses différents quartiers plus
-fréquentes. Toujours un progrès dans la civilisation est signalé par
-quelque invention nouvelle, qui en est à la fois le résultat et
-l'indice. Cette activité inusitée imprimée cette année aux relations
-sociales dans Paris y donna lieu à l'établissement de la petite poste.
-C'est Loret qui nous apprend cette curieuse particularité. On mit,
-dit-il,
-
- Des boîtes nombreuses et drues
- Aux petites et grandes rues,
- Où par soi-même, ou ses laquais,
- Où pour ne porter des paquets,
- Avis, billets, missive, ou lettres,
- Que des gens commis pour cela
- Iront chercher et prendre là,
- Pour, d'une diligence habile,
- Les porter partout par la ville[814].
-
- [814] LORET, liv. IV, p. 95, du 16 août 1653.
-
-Le goût des représentations théâtrales s'accrut dès qu'on n'eut plus
-l'esprit préoccupé ou l'âme affligée par les événements de la guerre
-civile. La tragédie de _Pertharite_ fut représentée cette année, et sa
-chute fut complète; Corneille la fit cependant imprimer, et, dans une
-préface chagrine, il témoigna combien ce revers inattendu lui avait été
-sensible: il y faisait ses adieux à la poésie dramatique, mais en se
-donnant à lui-même cet éloge[815], «de laisser par ses travaux le
-théâtre français dans un meilleur état qu'il ne l'avait trouvé, et du
-côté de l'art, et du côté des mœurs». Ses contemporains ne lui ont
-pas contesté cette vérité, et ont parlé de lui comme la postérité. Mais
-il n'avait alors que quarante-sept ans, et déjà son génie avait faibli:
-sa muse, qui avait jeté un si grand éclat, ne pouvait plus chausser le
-cothurne tragique. C'est donc à tort qu'il se plaignait du public, qui
-ne voulait plus de ses pièces, parce que, dit-il, elles étaient passées
-de mode. Le public donnait un démenti à ce reproche en applaudissant
-avec enthousiasme toutes les fois qu'on donnait _le Cid_ ou
-quelques-uns des chefs-d'œuvre de ce grand poëte[816]. Il se mit à
-traduire l'_Imitation de Jésus-Christ_, et le vide qu'il laissait au
-théâtre fut rempli tantôt par Cyrano de Bergerac, tantôt par un nommé
-Montauban. Ces auteurs, dont l'un est aujourd'hui si peu lu, et
-l'autre si peu connu, obtinrent des succès qui lui étaient refusés. Son
-frère Thomas, qui avait pris le nom de Corneille de Lisle, donna deux
-nouvelles pièces, qui réussirent. Un jeune homme dont Tristan avait
-fait son secrétaire, et que son esprit, son caractère et sa sociabilité
-lui avaient fait prendre en amitié, donna à la même époque, à l'hôtel
-de Bourgogne, sa première comédie, dont le succès fut complet[817]. Ce
-jeune homme, c'était Quinault, dont les vers de Boileau firent de son
-temps trop déchoir la réputation, et que les éloges de Voltaire ont
-trop exalté depuis. La destinée de Quinault fut toujours d'avoir plus
-de panégyristes que de lecteurs.
-
- [815] CORNEILLE, _Pertharite, Avis au lecteur_, t. VII, p. 1,
- 1824, in-8º.
-
- [816] LORET, liv. IV, p. 5, _lettre_ 2, en date du 11 janvier
- 1653.
-
- [817] Les frères PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, t. VII,
- p. 383 à 444.--QUINAULT, édit. 1715, t. I, p. 6 de la notice, et
- p. 3.
-
-Aujourd'hui le goût des spectacles est devenu très-vif et très-général
-parmi les classes moyennes, et même parmi celles du peuple; il a, au
-contraire, beaucoup diminué dans les hautes classes: c'était l'inverse
-à l'époque dont nous nous occupons. Quoique ce goût commençât à se
-répandre plus généralement, cependant c'était dans les classes élevées
-qu'il était le plus prononcé; c'étaient elles qui faisaient vivre les
-comédiens, et donnaient de la réputation et de la vogue aux pièces de
-théâtre. Elles étaient alors une jouissance de l'esprit: les sens y
-avaient peu de part. Le prestige des décorations et la beauté des
-costumes, les sons harmonieux des instruments n'en avaient pas fait
-presque uniquement un plaisir des yeux et des oreilles. Le poëte,
-semblable à un magicien qui nous enlève à l'univers réel pour nous
-livrer aux fantômes qu'il lui plaît de faire comparaître, n'avait
-d'autre ressource que son art pour s'emparer de l'imagination des
-spectateurs, pour donner aux fictions l'apparence de la réalité. C'est
-à ces grandes différences dans l'art dramatique et dans le public pour
-lequel on l'exerçait que l'on doit attribuer, suivant nous, celles que
-l'on remarque entre les chefs-d'œuvre des deux derniers siècles et
-les compositions des auteurs de nos jours.
-
-En raison de ce penchant prononcé des hautes classes pour les
-représentations théâtrales, on ne pouvait alors donner de grandes
-fêtes, pas même de grands repas[818], sans le secours des comédiens; et
-lorsque les princes et les grands se trouvaient absents de la capitale
-et retirés dans leurs châteaux, ils y retenaient à leurs gages des
-troupes d'acteurs pour un temps plus ou moins long, ou ils les
-faisaient venir de la ville voisine.
-
- [818] LORET, liv. IV, p. 94 et 95, _lettre_ 30, datée du 16 août
- 1653, p. 97.--LORET, liv. V, p. 19 et p. 24, des 7 et 21 février
- 1654.
-
-MADEMOISELLE, qui dans son château de Saint-Fargeau[819], qu'elle
-agrandissait, cherchait à se distraire des ennuis de son exil, avec sa
-vieille gouvernante, ses deux jeunes dames d'honneur[820], sa
-naine[821], ses perroquets, ses chiens, ses chevaux d'Angleterre, et la
-chasse, entretenait une troupe de comédiens. Forcée par son père
-d'aller le voir à Blois, elle se mit à voyager de château en château;
-et elle nous apprend dans ses Mémoires qu'elle eut à Tours un plaisir
-sensible de retrouver dans cette ville cette même troupe d'acteurs
-qu'elle avait eue à ses gages tout l'hiver. Elle fut si contente de
-leur jeu, qu'elle les rappela à Saint-Fargeau. Cependant, elle avait vu
-à son passage à Orléans une autre troupe, qu'elle avait trouvée
-très-bonne; c'était celle qui était restée à Poitiers avec la cour, et
-l'avait suivie à Saumur[822].
-
- [819] Dans le département de l'Yonne, sur la rivière Loing, entre
- Bléneau et Saint-Sauveur. Ce château a été très-bien décrit par
- M. le baron CHAILLOU DES BARRES, _Les châteaux d'Ancy-le-Franc,
- de Saint-Fargeau, Chastellux et Tantay_, 1845, in-4º, p. 50 et
- 71.
-
- [820] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 383, 388, 424, 434.--LORET,
- liv. III, p. 107, _lettre_ du 7 août 1652.
-
- [821] LORET, liv. IV, p. 22, _lettre_ en date du 15 février 1653.
-
- [822] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 384, 407, 421.
-
-Une troisième troupe, qui dans les années précédentes avait, à
-Bordeaux, été accueillie avec faveur par le duc d'Épernon, continuait à
-se faire voir dans le midi. Elle passa cette année à Lyon, et y obtint
-un très-grand succès par une comédie nouvelle en cinq actes, en vers,
-qu'avait composée un des acteurs de cette troupe. Cette même troupe,
-conduite par le jeune auteur-acteur qui la dirigeait, alla trouver à
-Pézénas le prince de Conti, qui la prit à ses gages pendant toute la
-tenue des états de Languedoc. La nouvelle comédie fut représentée
-devant le prince et les députés des états, et obtint autant de succès
-qu'à Lyon. Cette comédie était _l'Étourdi_, et le comédien-auteur, le
-sieur Poquelin de Molière. On voit que le prince de Conti n'était pas
-le plus mal partagé, et que sous ce rapport il n'avait rien à envier à
-la capitale[823].
-
- [823] LE GALLOIS DE GRIMAREST, _Vie de Molière_, 1705, in-12, p.
- 22.
-
-Paris n'avait alors que deux théâtres ouverts au public: celui de
-l'hôtel de Bourgogne, situé rue Mauconseil, qui était le plus
-fréquenté; et celui du Petit-Bourbon, construit dans une galerie, seul
-reste de l'hôtel du connétable de Bourbon, qu'on avait démoli[824]. Des
-acteurs italiens y étaient venus, pour la première fois, donner cette
-année des modèles de ce genre de comique trivial et bouffon qui fut
-depuis si goûté[825].
-
- [824] Voyez le plan de Paris par BEREY, 1654.
-
- [825] LORET, liv. IV, p. 94 et 95, _lettre 30_, datée du 16 août
- 1653.
-
-Comme ce théâtre était voisin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, et
-touchait au Louvre, où le roi logeait, on en profita pour les fêtes de
-la cour. Tous les jeunes seigneurs et toutes les jeunes dames qui la
-composaient, et le jeune roi lui-même et son frère, exécutèrent sur ce
-théâtre ces fameux ballets dits royaux, où ils admirent à figurer avec
-eux les acteurs qui avaient par leurs leçons contribué à développer
-leurs talents pour le chant, la pantomime et la danse.
-
-Benserade fut seul chargé de composer les vers de ces ballets[826]; et
-l'à-propos des allusions qu'il sut mettre dans ces compositions fut la
-source de sa réputation et de sa fortune. Flatter les grands en les
-amusant est pour eux un genre de mérite qu'aucun autre ne peut
-surpasser.
-
- [826] _Discours de M._ L. T. (Louis Tallemant) _touchant la vie
- de M. de Benserade, en tête des Œuvres de M. de Benserade_;
- chez Charles de Sercy, 1697, t. I, p. 8.
-
-Le premier de ces ballets où le jeune roi figura fut joué au
-Palais-Royal; il était intitulé _la Mascarade de Cassandre_[827]. Mais
-le second, ayant pour titre _la Nuit_, fut exécuté sur le théâtre du
-Petit-Bourbon, vers la fin de février 1653[828], avec des décorations
-et des costumes supérieurs par leur magnificence à tout ce qu'on avait
-vu jusqu'alors. Ce ballet, beaucoup plus long que le premier, était
-divisé en quatre parties ou quatre veilles. Tout ce qu'il y avait alors
-de personnes de distinction présentes à Paris, et madame de Sévigné
-dans le nombre, fut invité aux représentations de ce ballet. Le roi y
-paraissait à la fin, personnifié sous les traits d'un Soleil levant, et
-il y déclamait ou chantait les vers suivants:
-
- Déjà seul je conduis mes chevaux lumineux,
- Qui traînent la splendeur et l'éclat après eux.
- Une divine main m'en a remis les rênes:
- Une grande déesse a soutenu mes droits;
- Nous avons même gloire: elle est l'astre des reines,
- Je suis l'astre des rois.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Quand j'aurai dissipé les ombres de la France,
- Vers les climats lointains ma clarté paraissant
- Ira, victorieuse, au milieu de Byzance
- Effacer le croissant[829].
-
- [827] BENSERADE, _Å’uvres_, 1697, t. II, p. 14.
-
- [828] LORET, liv. IV, p. 23, 28, 29, 30, 33, 37, 97, des 8 et 16
- mars, et 23 août 1653; liv. V, p. 19 et 24, des 7 janvier et 21
- février 1654.
-
- [829] BENSERADE, t. II, p. 69 et 70, édit. 1697.
-
-C'est ainsi qu'on adulait ce monarque adolescent et qu'on fomentait en
-lui le goût des guerres et des conquêtes. Les poëtes n'étaient pas les
-seuls qui fissent des prédictions en sa faveur: les astrologues, qui
-conservaient encore un assez grand crédit, assuraient que dans les
-astres on découvrait des pronostics funestes à tous ceux qui
-s'opposeraient à son autorité[830].
-
- [830] LORET, t. IV, p. 126, du 1er novembre 1653.
-
-Louis remplissait encore d'autres rôles dans ce ballet de _la Nuit_,
-d'un genre plus gracieux et moins héroïque. Des stances, assez longues,
-qu'il avait à débiter sous la figure d'un des Jeux qui sont à la suite
-de Vénus se terminaient ainsi:
-
- La jeunesse a mauvaise grâce
- Quand, trop sérieuse, elle passe
- Sans voir le palais d'Amour;
- Il faut qu'elle entre; et pour le sage,
- Si ce n'est pas son vrai séjour,
- C'est un gîte sur son passage[831].
-
- [831] BENSERADE, t. II, p. 36.
-
-Je remarque que dans cette pièce et dans celles du même genre qui
-suivirent on céda trop facilement aux inclinations que MONSIEUR avait
-pour les habillements de femme, et qu'il faisait partager à ceux qui
-l'entouraient. Dans ce ballet, le jeune marquis de Villeroy, fils de
-son gouverneur, élevé avec lui, fut habillé en femme, et représentait
-une coquette, tandis que MONSIEUR jouait le rôle de son galant[832].
-Sans doute de tels travestissements n'avaient rien que de plaisant,
-rien que d'innocent entre deux enfants de douze à treize ans; mais la
-suite en fit voir les déplorables conséquences, et démontra combien
-l'influence des premières impressions est dangereuse[833].
-
- [832] BENSERADE, t. II, p. 25 et 27, _septième entrée_.
-
- [833] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 20.
-
-Le carême, qui fut cette année suivi d'un jubilé, mit fin aux ballets
-et aux divertissements. Le besoin de fuir le théâtre de la guerre et le
-désir de se montrer à la cour avaient attiré dans la capitale plusieurs
-évêques; ce qui donna plus de pompe aux cérémonies ecclésiastiques et
-contribua à augmenter l'assiduité avec laquelle on fréquentait les
-églises. Le jeune roi, qui n'était pas accoutumé à voir autour de lui
-tant de personnages revêtus des insignes de l'épiscopat, demanda quel
-en était le nombre; on lui dit qu'ils étaient trente. «Ce serait assez
-d'un seul,» répondit-il. Sur ce mot si judicieux, la plupart reçurent
-l'ordre de retourner dans leurs diocèses[834]. Au reste, on mit autant
-de ferveur dans les dévotions pendant toute la durée du carême, qu'on
-avait montré d'ardeur à se livrer aux plaisirs de tous genres pendant
-les mois précédents[835]; c'était là le caractère de l'époque.
-
- [834] LORET, liv. IV, p. 8, _lettre_ du 18 janvier 1653.
-
- [835] LORET, liv. IV, p. 51.--_Mémoires du duc de_ MONTAUSIER, t.
- I, p. 124 à 126.--_Lettres de_ BALZAC _à_ CONRART, p. 230.
-
-Après la paix de Bordeaux, le marquis et la marquise de Montausier
-étaient revenus à Paris, et continuèrent à résider dans l'hôtel de
-Rambouillet; mais les brillantes assemblées et les réunions littéraires
-de cet hôtel avaient cessé, pour ne plus renaître, par suite de la
-guerre civile. Le marquis de Rambouillet venait de mourir; la cour
-absorbait déjà tous les moments des personnages les plus importants,
-parmi ceux qui formaient autrefois cette société. Monsieur et madame de
-Montausier étaient occupés à solliciter les justes récompenses des
-services qu'ils avaient rendus. Mazarin voulait les faire porter sur
-d'autres, dont le dévouement au roi, ne procédant pas des mêmes
-sentiments d'honneur qui avaient fait agir Montausier, lui paraissait
-devoir être acheté par des faveurs[836]. Les gens de lettres beaux
-esprits, ayant perdu leur grand centre de réunion, prirent l'habitude
-de se rassembler les uns chez les autres, mais plus particulièrement
-chez mademoiselle de Scudéry, dont la réputation était alors à son
-apogée, et chez madame la comtesse de La Suze, qui venait de se
-convertir à la religion catholique, sans s'affermir dans la foi, sans
-améliorer ses mœurs. C'est dans ces réunions d'une nature assez
-ambiguë que l'on commença à exagérer les manières et le langage des
-habitués de l'hôtel de Rambouillet; c'est dans ces nouveaux salons,
-c'est dans ces ruelles que se développèrent ces ridicules qui, par un
-coup de fortune pour le grand peintre comique, vinrent se placer sous
-son pinceau au début de sa carrière, et lui firent obtenir tout à coup,
-par le moyen d'une simple farce, mais admirable par l'à-propos des
-leçons qu'elle renfermait, une célébrité qu'il n'eût peut-être pas
-acquise si promptement par un des grands chefs-d'œuvre qui ont
-depuis illustré son nom.
-
- [836] LORET, liv. IV, p. 51.--_Mémoires de M. le duc de_
- MONTAUSIER, liv. I, p. 124, 126.--_Lettres de_ BALZAC _à_
- CONRART, p. 230.
-
-Ce fut cette année (1653) que le libraire de Sercy publia les deux
-premiers volumes d'un recueil de poésies choisies[837] qui renferme des
-pièces de plus de trente auteurs, c'est-à-dire de tous les faiseurs de
-vers alors en vogue. Ce recueil, qui eut une suite, devint le vrai
-patron de cette littérature froidement galante au grossièrement
-burlesque, semée de pointes, de jeux de mots ou de sentiments exagérés
-qui dominait alors dans la poésie fugitive, et qui ne cessa que lorsque
-La Fontaine et madame Deshoulières eurent les premiers donné des
-exemples du naturel et des grâces légères qui conviennent à ce genre de
-composition. Ce qui surprend lorsqu'on parcourt ce livre, c'est d'y
-trouver des pièces érotiques qui ne sont pas toujours exemptes
-d'obscénités, quoique le volume soit dédié à l'abbé de Saint-Germain,
-Beaupré, conseiller et aumônier du roi. Nous citerons de ce recueil des
-stances adressées par un auteur anonyme à _mademoiselle de Lenclos_,
-afin de faire connaître quelle était alors la célébrité que Ninon
-s'était acquise et les impressions quelle faisait naître:
-
- Ah, Ninon! de qui la beauté
- Méritait une antre aventure,
- Et qui devais avoir été
- Femme ou maîtresse d'Épicure,
- . . . . . . . . . . . . . . .
- Mon âme languit tout le jour:
- J'admire ton luth et la grâce.
- . . . . . . . . . . . . . . .
- Je me sens touché jusqu'au vif,
- Quand mon âme voluptueuse
- Se pâme au mouvement lascif
- De ta sarabande amoureuse.
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Socrate, et tout sage et tout bon,
- N'a rien dit qui tes dits égale;
- Auprès de toi, le vieux barbon
- N'entendait rien à la morale[838].
-
- [837] _Poésies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudéry,
- Bois-Robert, Sarrazin, Desmarets, Bertaud, Saint-Laurent,
- Colletet, la Mesnardière, de Montreuil, Vignier, Chevreau,
- Malleville, Tristan, Testu, Maucroy, de Prade, Girard, de l'Age_,
- et plusieurs autres. A Paris, chez Charles de Sercy, 1653, in-12,
- t. I.
-
- [838] _Poésies choisies_, 1653, t. I, p. 199.
-
-Ces vers, d'ailleurs, suffisent pour justifier ce que nous avons dit du
-contraste des pièces de ce volume avec sa dédicace; nous devons
-prévenir qu'ils sont au nombre des plus modestes de ceux que nous
-aurions pu citer à l'appui de notre observation[839].
-
- [839] _Ibid._, p. 74.
-
-C'est dans ce recueil que l'on trouve pour la première fois imprimé le
-quatrain que Montreuil fit pour madame de Sévigné, après l'avoir vue
-jouer à colin-maillard, et aussi les vers que Marigny lui envoya pour
-étrennes[840]. Immédiatement après ceux-ci, nous en trouvons d'autres,
-d'un ton plus sérieux et plus passionné, qui lui sont également
-adressés; il sont anonymes et sans date. Nous devons donc les rapporter
-à celle de la publication et leur donner place ici:
-
- Ne trouver rien de beau que vous,
- Sans cesse songer à vos charmes,
- Être chagrin, être jaloux
- Répandre quelquefois des larmes,
- N'avoir point de repos, ni de nuit, ni de jour,
- Est-ce de l'amitié, Philis, ou de l'amour[841]?
-
- [840] Voy. ci-dessus, chap. V, p. 49; et chap. XIII, p. 183.
-
- [841] _Recueil de Poésies choisies_, 2e partie, t. II, p. 217 et
- 218.
-
-Si l'on considère que ces vers se trouvent placés immédiatement après
-ceux que Marigny a avoués, on doit présumer que l'auteur des derniers
-est le même que celui de ceux qui précèdent. Il n'est pas étonnant
-qu'en les faisant imprimer Marigny gardât l'anonyme; c'était déjà une
-assez forte indiscrétion que de les publier en désignant celle qui en
-était l'objet. Mais tout semblait permis aux poëtes; et une déclaration
-d'amour quand elle était en vers ne semblait qu'un jeu d'esprit, qui ne
-compromettait personne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII.
-
-1653-1654.
-
- La société de madame de Sévigné devient de jour en jour plus
- nombreuse.--Bussy-Rabutin de retour à Paris.--Ce qu'il fit
- pendant la guerre civile.--Ses réclamations auprès du
- gouvernement.--Le Tellier le renvoie à Colbert, l'intendant de
- Mazarin.--Colbert prélude déjà à l'administration du
- royaume.--Bussy, ne pouvant quitter l'armée, envoie Corbinelli
- pour suivre ses affaires.--Quel était Corbinelli.--Corbinelli
- vient à Paris.--Il voit pour la première fois madame de
- Sévigné.--Il est fort goûté par elle.--Caractère de
- Corbinelli.--Origine de sa famille.--Ses liaisons avec madame de
- Sévigné.--Obstacles que rencontre Bussy pour le succès de ses
- demandes.--Ennemis qu'il s'était faits.--Il traite avec Palluau
- de sa charge de mestre de camp de la cavalerie légère.--Il
- recommence ses intrigues d'amour.--Laisse sa femme en
- Bourgogne.--Va à Launay.--Puis à Paris.--Se trouve au siége de
- Vervins.--Revient à Paris.--Loge au Temple.--Est aimé de son
- oncle.--Ne peut se contenter de ce que lui accorde madame de
- Sévigné.--Il se lie avec le comte de La Feuillade et le comte
- d'Arcy.--Tous trois promettent de se servir dans leurs
- amours.--Ils tirent aux dés les trois amies.--Madame de Précy
- échoit à Bussy.--Madame de Monglat à La Feuillade.--Bussy devient
- amoureux de madame de Monglat.--Portrait de cette dame.--Portrait
- qu'en fait l'auteur du Dictionnaire des Précieuses.--Comment
- Bussy, en trahissant La Feuillade, parvient à se faire aimer de
- madame de Monglat.--Bussy propose à madame de Sévigné de lui
- donner une fête.--Elle accepte.--Madame de Monglat était en
- secret le but de cette fête.--Madame de Précy s'aperçoit qu'elle
- est jouée.--Son ressentiment est partagé par la vicomtesse de
- Lisle.--Bussy part pour l'armée avec La Feuillade.
-
-
-Madame de Sévigné voyait s'accroître chaque jour le nombre des
-personnes qui faisaient gloire d'être admises dans sa société. Son
-cousin Bussy contribuait à en augmenter les agréments. Il était revenu
-à Paris[842], et se montrait assidu chez elle; il y jouissait de ces
-privautés qu'une étroite parenté et une longue intimité ne permettaient
-pas de lui refuser, lors même que par inclination madame de Sévigné
-n'eût pas été charmée de pouvoir les lui accorder sans blesser les
-convenances.
-
- [842] BUSSY-RABUTIN, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p.
- 261; id., _Mém._, t. I, p. 372 de l'édition in-12; t. I, p. 457
- de l'édition in-4º.
-
-Bussy, pendant toute la durée de cette seconde guerre civile, avait
-passé son temps désagréablement, et avait joué un rôle assez
-obscur[843]. Il avait cependant rendu des services signalés à la cause
-royale. On l'avait chargé de garder la Charité et Nevers, deux passages
-importants sur la Loire, et de secourir le général Palluau, qui
-assiégeait Montrond. Il reçut des éloges pour la manière dont il avait
-exécuté les ordres du roi; mais on ne lui payait pas les sommes qui lui
-étaient dues pour les appointements de sa charge, pour sa pension, pour
-la solde de ses troupes, pour les subsistances qu'il avait fournies. Il
-avait demandé qu'on lui permît de prélever par lui-même, sur les
-tailles et les autres revenus du Nivernais, le montant de ce qu'il
-réclamait. Le ministre Le Tellier, que ce détail concernait, répondit
-qu'il fallait pour cela obtenir l'autorisation de M. de Colbert,
-intendant de monseigneur de Mazarin[844]. Ainsi Colbert, n'étant encore
-que l'intendant du cardinal, préludait déjà à l'administration du
-royaume.
-
- [843] Ibid., _Mémoires_, t. I, p. 219 à 326 de l'édit. in-12; t.
- I, p. 474 à 456.
-
- [844] Ibid., _Mém._, t. I, p. 229, 221, 226, 236.
-
-Au lieu de répondre aux demandes de Bussy, on forma contre lui des
-plaintes sur les violences et les extorsions que ses troupes se
-permettaient et sur leur indiscipline[845]. Bussy, dans l'impossibilité
-où il se trouvait de quitter son poste, envoya pour se justifier et
-suivre l'effet de ses réclamations un gentil-homme qu'il avait pris à
-son service, nommé Corbinelli. Celui-ci mit beaucoup de zèle,
-d'activité et d'adresse à suivre les négociations dont Bussy l'avait
-chargé. Il ne se laissa rebuter ni par les délais, ni par les prétextes
-qu'on employait pour l'écarter; il ne cessa de solliciter et
-d'importuner les ministres[846]: obligé pour cela de suivre la cour,
-qui voyageait toujours à la suite de l'armée, il arriva ainsi avec elle
-devant Paris au commencement de juillet de l'année 1652, et il y entra
-quelques jours avant l'incendie et le massacre de l'hôtel de
-ville[847].
-
- [845] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 320.
-
- [846] CORBINELLI, _lettres_ en date des 25 et 26 juin, et 2
- juillet 1652, dans les _Mémoires de Bussy_, t. I, p. 326, 329,
- 332 de l'édition in-12; et t. I, p. 401, 405 et 408 de l'édit.
- in-4º.
-
- [847] Idem, _lettres_ datées de Paris les 4 et 9 juillet 1652, t.
- I, p. 334 et 337 des _Mémoires de Bussy-Rabutin_, édit. in-12; et
- t. I, p. 410 et 414 de l'édit. in-4º, 1694.
-
-C'est à cette époque que Corbinelli eut occasion de voir souvent madame
-de Sévigné et de faire connaissance avec elle: dès le premier abord
-elle fut prévenue en sa faveur par le caractère de loyauté et de
-franchise qu'elle lui reconnut, et en même temps charmée de son esprit,
-de son savoir et de son jugement. Depuis, elle n'a jamais cessé d'avoir
-avec lui des relations d'une solide amitié; et il fut toujours compris
-dans le nombre choisi de ceux dont la société lui était chère, et sur
-lesquels elle pouvait compter. La famille de Corbinelli était
-originaire de Florence. Son grand-père, allié de Catherine de Médicis,
-avait été chargé de l'éducation du duc d'Anjou (depuis roi de France
-sous le nom de Henri III); son père fut secrétaire de Marie de Médicis,
-et attaché au maréchal d'Ancre; sa fortune s'écroula avec celle de ce
-favori[848]. Corbinelli avait étudié à Rome sous les jésuites; il se
-trouvait encore en cette ville en 1644, près du pape Urbain VIII, son
-parent. La mort prématurée de ce pape le laissa sans fortune et sans
-état. C'est alors qu'il vint en France, et que Bussy, comme il le dit
-avec vérité, fut assez heureux pour se l'attacher[849]. Doué d'un
-esprit fin et pénétrant, d'un caractère égal et doux, d'un goût sûr et
-exercé, littérateur, musicien, et amateur éclairé de ces beaux-arts
-auxquels sa patrie primitive était redevable d'une si grande
-illustration, Corbinelli se faisait des amis de tous ceux qui le
-connaissaient, et des protecteurs de tous les grands, auxquels il
-plaisait. Dépourvu d'ambition, il faisait de temps à autre de faibles
-tentatives pour remédier à l'exiguïté de sa fortune; puis, quand il
-trouvait trop d'obstacles à vaincre, il retombait dans son insouciance
-habituelle, et ne paraissait nullement affecté de n'avoir pas réussi.
-Ses amis et ses protecteurs ne montraient pas alors à cet égard plus de
-sollicitude que lui-même. Aussi, malgré ses liaisons avec tant d'hommes
-riches et puissants, malgré sa capacité reconnue pour les affaires,
-toute sa vie se passa ainsi à essayer, sans pouvoir y parvenir, de
-sortir de la condition médiocre où le sort l'avait réduit. Cette vie
-n'en fut ni moins longue ni moins heureuse. Corbinelli vécut plus de
-cent ans, et mourut universellement regretté. Il avait, cédant à la
-mode de ce temps, tracé un portrait de madame de Sévigné, qui eut un
-grand succès parmi les beaux esprits et les précieuses. On ne le trouve
-malheureusement dans aucun des ouvrages, peu remarquables, qu'on a
-imprimés de lui, et qui, en partie composés d'extraits, sont
-aujourd'hui oubliés[850]. Dans son _Dictionnaire des Précieuses_,
-Somaize dit que Corbinelli s'était fait le lecteur de madame de
-Sévigné. Nous verrons qu'il fut aussi quelquefois par intervalles son
-secrétaire, et nous le retrouverons souvent dans le cours de ces
-Mémoires. Quand Corbinelli vint se fixer à Paris, il se logea dans le
-quartier du Marais du Temple, où demeurait aussi, comme nous l'avons
-déjà dit, madame de Sévigné[851].
-
- [848] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 205.
-
- [849] _Ibid._
-
- [850] CORBINELLI, _Extraits de tous les beaux endroits des
- ouvrages des plus célèbres auteurs de ce temps_; Amsterdam, 1681,
- 5 vol. in-12; _les Anciens Historiens réduits en maximes_, 1694,
- in-12; _Histoire de la maison de Gondi_, 1705, 2 vol. in-4º.
-
- [851] SOMAIZE, _le grand Dictionnaire historique des Précieuses_,
- 1661, t. I, p. 93.
-
-Bussy ne se contentait point des lettres flatteuses que Mazarin lui
-écrivait, ni de celle qu'il lui fit écrire par le roi lui-même. Il
-sollicita des faveurs plus solides et plus profitables, et eut beaucoup
-de peine à les obtenir. Ses indiscrétions lui avaient aliéné la
-princesse Palatine, dont l'influence était grande à la cour. Il fit
-agir l'abbé Fouquet, et son frère Nicolas Fouquet, procureur général au
-parlement de Paris, qui venait d'être nommé, avec Servien, surintendant
-des finances, après la mort de la Vieuville. Bussy était lié avec tous
-deux, et par leurs démarches et les siennes propres il obtint enfin la
-faculté de pouvoir traiter avec Palluau de la charge de mestre de camp
-de la cavalerie légère, lorsque Palluau eut été fait maréchal de
-France, en prenant le nom de Clérambault. Bussy a donné dans ses
-Mémoires l'histoire de cette charge de mestre de camp. Il l'acheta
-270,000 livres, ce qui fait à peu près 540,000 francs de notre monnaie
-actuelle. Il la garda douze ans[852].
-
- [852] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 377, 388; et t. I, p 462 de
- l'édit. in-4º.
-
-Pendant qu'il la sollicitait, et avant qu'il fût en mesure d'en prendre
-possession et de se rendre à l'armée de Turenne pour commencer une
-nouvelle campagne[853], Bussy, selon sa coutume, se livra avec beaucoup
-d'activité à ses intrigues d'amour. Il avait laissé sa femme dans sa
-terre de Bourgogne, après le siége de Montrond; et au retour du voyage
-qu'il avait fait à Sedan pour voir le cardinal Mazarin, il s'était
-rendu à Launay chez son oncle le grand prieur; puis il était revenu
-avec lui et avec toute la cour à Paris, au mois d'octobre 1652; il
-était ensuite reparti pour l'armée, et se trouva au siége de Vervins,
-qui fut pris en trois jours, pendant un froid rigoureux, en janvier
-1653. Il rentra de nouveau dans Paris avec le cardinal de Mazarin le 2
-février, et il résolut de ne point quitter la capitale qu'il n'eût
-obtenu la charge qu'il sollicitait[854]. Il logeait au Temple, chez son
-oncle le grand prieur, qui, à cause de ses goûts, très-analogues aux
-siens, l'avait pris dans une affection toute particulière.
-
- [853] _Ibid._, t. I, p. 374, 389, 397.
-
- [854] _Ibid._, t. I, p. 374; ou t. I, p. 458 de l'édit. in-4º.
-
-Bussy se montrait vivement épris de sa cousine; mais le régime auquel
-elle assujettissait son amour ne s'accommodait pas avec ses
-inclinations. Toutefois, comme sa présomption lui faisait croire qu'il
-n'en serait pas toujours ainsi, il ne renonçait pas à ses instances. En
-attendant le moment heureux qu'il espérait, il fallait vivre, comme il
-le dit lui-même: c'est à quoi Bussy songeait, c'est ce dont il
-s'occupait, malgré qu'il eût une femme jeune et fidèle, et malgré ses
-déclarations d'amour à madame de Sévigné.
-
-Il s'était lié intimement avec d'Arcy et avec La Feuillade, qui fut
-depuis fait duc et maréchal de France. Compagnons d'armes et de
-plaisir, on les voyait toujours, tous les trois ensemble, aux bals, aux
-spectacles, aux concerts, aux réunions qui eurent lieu pendant l'hiver.
-Ils y rencontrèrent fréquemment trois femmes jeunes, jolies, liées
-entre elles, qui ne se quittaient jamais, qu'on ne voyait jamais
-isolées. Cette parité de nombre, cette similitude de liaison, attira
-l'attention des trois amis, qui abordèrent fréquemment ce trio de
-belles, et les trouvèrent aimables. Voilà nos trois séducteurs qui
-voient dans cette singulière rencontre un coup heureux de la destinée;
-c'est un avertissement du dieu d'Amour, c'est une proie qu'il leur
-offre, et dont chacun d'eux peut avoir sa part sans envier celle de son
-ami. Ils forment donc une ligue pour attaquer de concert les trois
-belles, et ils promettent de s'entr'aider, de se servir mutuellement,
-pour que chacun puisse capter la sienne. Une de ces femmes était la
-marquise de Monglat, une autre la vicomtesse de Lisle, la troisième
-madame de Précy. La difficulté était de s'accorder sur les choix; ils
-crurent pouvoir y échapper en tirant au sort. Les trois noms furent mis
-dans une bourse. Madame de Monglat échut à La Feuillade, madame de
-Lisle à d'Arcy, et madame de Précy à Bussy de Rabutin.
-
-Mais le sort avait fort mal arrangé cette affaire, du moins pour
-Bussy. Quoique chacune de ces trois femmes eût des agréments
-particuliers, madame de Monglat, si elle n'était pas la plus jolie,
-était la plus aimable, la plus spirituelle. Petite-fille du chancelier
-de Chiverny, son nom était Isabelle Hurault de Chiverny[855]. Elle
-avait épousé Paul-Clermont, marquis de Monglat, grand maître de la
-garde-robe, qui nous a laissé d'excellents Mémoires[856]. Madame de
-Monglat était une brune piquante, nez retroussé, yeux petits, mais
-vifs, traits fins et délicats, teint animé, de beaux cheveux, taille
-moyenne, avec un cou, des bras, des mains qui auraient pu servir de
-modèle aux sculpteurs. Enjouée, folâtre, étourdie, d'un esprit
-pénétrant, fécond en saillies, elle aimait les vers, la musique, les
-artistes et les gens de lettres, dont elle appréciait les productions
-avec goût, avec sagacité[857]. C'est pourquoi Somaize lui a donné une
-place dans son _Dictionnaire des Précieuses_, où il en parle sous le
-nom de Delphiniane. «Elle connaît, dit-il, tous les auteurs et leurs
-pièces, leur donne souvent des sujets pour les accommoder au théâtre;
-et par cette raison elle mérite non-seulement le nom de précieuse, mais
-de véritable.»
-
- [855] _Inscriptions des portraits du château de Bussy_, citées
- par Millin, _Voyage dans les Départements du midi de la France_,
- t. I, p. 210.
-
- [856] MONGLAT, _Mémoires_, t. XLIX, p. 5 (dans la Notice).
-
- [857] _Histoire de madame de Monglat et de Bussy_, dans l'_Hist.
- am. des Gaules_, 1754, in-12, t. I, p. 265 à 290; ou dans
- l'_Hist. am. de France_, 1710, in-12, p. 308 à 337.--_Hist. de
- Bussy et de Bélise_, dans l'_Hist. am. des Gaules_, p. 47 (après
- p. 190), édit. de Liége, in-18, avec la croix de Saint-André, ou
- édit. nouvelle, 1666, in-18, p. 240.
-
-Bussy préférait beaucoup madame de Monglat à ses deux amies, et surtout
-à madame de Précy, qui était celle qu'il trouvait le moins à son
-gré[858]. La Feuillade fut forcé de s'absenter pour se rendre à
-l'armée; et Bussy, qui restait à Paris, fut chargé de ses intérêts
-auprès de madame de Monglat, qui semblait avoir l'intention d'agréer
-les propositions d'amour de La Feuillade. Bussy, tout en ayant l'air de
-servir son ami auprès de madame de Monglat, employa pour lui-même tous
-les moyens de séduction qu'une longue pratique et de nombreux succès
-auprès des femmes lui avaient donnés. Mais comme les promesses qu'il
-avait faites, et qui n'étaient point ignorées de madame de Monglat,
-pouvaient lui donner l'apparence d'un homme perfide, quand il s'aperçut
-qu'il lui plaisait il devint moins assidu auprès d'elle; et lorsqu'il
-eut la certitude d'être aimé, il cessa de la voir. Elle le fit venir,
-pour lui demander l'explication de sa conduite. Il lui dit qu'il avait
-trop tard reconnu le danger auquel La Feuillade l'avait exposé: que la
-violence de l'amour qu'elle lui avait inspiré ne lui permettait pas de
-remplir auprès d'elle les engagements qu'il avait pris envers son ami;
-qu'il allait lui écrire pour lui en faire l'aveu. Il écrivit en effet à
-La Feuillade qu'il allait s'abstenir de voir madame de Monglat, parce
-qu'il craignait d'en être trop bien accueilli et de nuire à un ami
-qu'il avait promis de servir. Soit orgueil, soit présomption, soit
-confiance, La Feuillade n'accepta point le refus de Bussy. Au
-contraire, il lui rappela ses promesses, et l'engagea à lui continuer
-ses soins. Il lui écrivit: «Quand on est aussi délicat que vous le
-paraissez, on est assurément incapable de trahir.» En même temps il lui
-envoya une lettre pour madame de Monglat, où il lui disait qu'il
-n'était point étonné qu'un honnête homme n'eût pu la voir sans en
-devenir amoureux; mais que ce n'était pas une raison à Bussy pour se
-retirer; qu'il était persuadé qu'il aurait assez de force pour
-résister, mais que dans le cas contraire il savait qu'elle ne donnerait
-jamais son cœur à un traître.
-
- [858] BUSSY, _Hist. am. de France_, 1710, in-12, p. 327 et 328;
- et _Histoire amoureuse des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 283.
-
-Bussy remit ces deux lettres à madame de Monglat, après en avoir fait
-disparaître les dernières phrases, qui avaient trait à la perfidie de
-sa conduite. Madame de Monglat, d'après l'aveu que Bussy avait fait à
-La Feuillade, ne vit que de l'indifférence dans les instances que ce
-dernier faisait à son rival pour continuer à la voir. Sa vanité
-blessée, d'accord avec ses inclinations, lui inspirèrent le désir de
-punir La Feuillade de son impertinente sécurité.
-
-Bussy en était là de ses intrigues amoureuses, courtisant ouvertement
-madame de Sévigné et madame de Précy, et secrètement madame de Monglat.
-Il prévoyait que, sur le point d'obtenir sa charge de mestre de camp de
-cavalerie légère, il serait bientôt obligé de quitter Paris; il
-désirait laisser de lui, en partant, une impression favorable dans le
-cœur de sa cousine et s'assurer l'affection de madame de Monglat,
-auprès de laquelle il se voyait bien plus avancé, quoique leur liaison
-fût plus récente. Il proposa donc à madame de Sévigné de lui donner une
-fête au Temple. Elle accepta. Il ne manqua pas d'y inviter les trois
-amies, madame de Monglat, madame de Lisle, et madame de Précy. Madame
-de Sévigné ignorait alors les intrigues de son cousin, ou, si elle en
-soupçonnait quelque chose, elle s'en inquiétait peu. Elle avait même,
-par un billet écrit en italien, engagé à se rendre à cette fête une de
-ses amies qui (elle le savait) plaisait beaucoup à Bussy; c'était la
-marquise d'Uxelles, jolie, spirituelle et coquette[859]. Madame de
-Sévigné fit avec tant de grâce les honneurs de cette fête, elle y parut
-si aimable, que, malgré le grand nombre de beautés qui s'y trouvaient
-réunies, aucune ne parut plus qu'elle digne des hommages que Bussy lui
-rendait avec autant d'éclat que de magnificence.
-
- [859] SÉVIGNÉ, _Billet italien à madame la marquise d'Uxelles,
- suivi d'une lettre de madame de_ GRIGNAN _à la même_, publié pour
- la première fois par M. MONMERQUÉ, 1844, in-8º, p. 13. (Puisque
- l'éditeur (p. 4) disserte sur la date de ce billet, elle n'est
- pas dans l'autographe)
-
-Madame de Précy, à laquelle les assiduités de Bussy auprès de madame de
-Monglat n'avaient causé aucune jalousie, parce qu'elle les avait
-attribuées à son amitié pour La Feuillade, aux engagements qu'il avait
-contractés avec lui, crut aussi que Bussy s'était servi de sa cousine
-comme d'un moyen détourné pour lui donner une fête; que madame de
-Sévigné en était le prétexte, mais qu'elle en était l'objet véritable;
-et les discours de Bussy contribuaient à entretenir chez elle cette
-erreur. Elle admira une galanterie aussi fine, aussi respectueuse, qui
-témoignait un amour si vrai, si délicat, et tout à fait dans les
-manières et les habitudes du code galant que les précieuses de cette
-époque avaient mis à la mode.
-
-Quant à madame de Monglat, qui était en secret prévenue de tout, elle
-s'abandonna sans plus de résistance aux enchantements dont
-l'environnait un amant qui lui paraissait si généreux, si persévérant,
-et elle ne lui laissa plus aucun doute sur la nature de ses sentiments.
-Mais laissons-le lui-même donner la description de cette fête.
-
-«Quelques jours avant que de partir, je voulus adoucir le chagrin que
-me donnait la violence que je me faisais à cacher ma passion; et pour
-cet effet je donnai à madame de Sévigné une fête si belle et si
-extraordinaire, que vous serez bien aise que je vous en fasse la
-description. Premièrement, figurez-vous dans le jardin du Temple, que
-vous connaissez, un bois que deux allées croisent: à l'endroit où elles
-se rencontrent, il y avait un assez grand rond d'arbres, aux branches
-desquels on avait attaché cent chandeliers de cristal. Dans un des
-côtés de ce rond on avait dressé un théâtre magnifique, dont la
-décoration méritait bien d'être éclairée comme elle était; et l'éclat
-de mille bougies, que les feuilles des arbres empêchaient de
-s'échapper, rendait une lumière si vive en cet endroit, que le soleil
-ne l'eût pas éclairé davantage: aussi, par cette raison, les environs
-en étaient si obscurs, que les yeux ne servaient de rien. La nuit était
-la plus tranquille du monde. D'abord la comédie commença, qui fut
-trouvée fort plaisante. Après ce divertissement, vingt-quatre violons
-ayant joué des ritournelles, jouèrent des branles, des courantes et des
-petites danses. La compagnie n'était pas si grande qu'elle était bien
-choisie: les uns dansaient, les autres voyaient danser, et les autres,
-de qui les affaires étaient plus avancées, se promenaient avec leurs
-maîtresses dans des allées où l'on se touchait pour se voir[860]. Cela
-dura jusqu'au jour, et, comme si le ciel eût agi de concert avec moi,
-l'aurore parut quand les bougies cessèrent d'éclairer. Cette fête
-réussit si bien, qu'on en manda les particularités partout, et à
-l'heure qu'il est on en parle avec admiration[861].»
-
- [860] Il y a ainsi dans l'édition de 1754, p. 286, et dans celle
- de 1710, p. 354, et dans le manuscrit de l'Institut; mais dans
- les trois éditions de Liége, p. 67 ou 207, ou p. 258, il y a «où
- l'on s'engageait sans se voir.»
-
- [861] _Hist. am. des Gaules_, 1654, in-12, t. I, p. 286, 332;
- édit. de Liége, dans l'une, p. 69, dans l'autre, p. 207, édit.
- nouv., 1666, p. 257.
-
-Cependant madame de Précy s'aperçut qu'elle était jouée[862]. La
-vicomtesse de Lisle, jolie Bretonne, admirable danseuse, coquette et
-pleine de grâce, avait aussi été courtisée, puis délaissée par Bussy.
-Elle partagea le ressentiment de madame de Précy. Bussy, par ses
-manœuvres, parvint à brouiller entre elles les trois amies; puis il
-partit pour l'armée, mal avec La Feuillade, très-bien avec madame de
-Monglat, et toujours au même degré d'intimité et de bienveillance
-amicale avec madame de Sévigné.
-
- [862] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. V, p. 343 et 344; ou t.
- IX, p. 207, édit. in-12.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII.
-
-1653-1654.
-
- Bussy revient à Paris.--Il y retrouve madame de Sévigné.--Ils
- passent tous deux l'hiver dans la capitale.--Spectacle et
- divertissements.--On ouvre un nouveau théâtre au
- Marais.--_L'Écolier de Salamanque_, pièce de Scarron.--Corneille
- et Bois-Robert traitent le même sujet.--Éducation du jeune
- roi.--Son goût pour la danse.--Nouveaux ballets royaux.--Ballet
- des _Proverbes_.--Ballet de _Pélée et de Thétis_.--Nièces du
- cardinal de Mazarin.--Préférences de Louis XIV pour
- l'aînée.--Tempérament précoce du jeune roi.--On songe à le
- marier.--Mariage du prince de Conti.--Bal à ce sujet.--Portrait
- du prince de Conti.--Bussy lui plaît.--Conti s'occupait des
- affaires de galanterie.--Il courtise madame de Sévigné.--Trouve
- un rival dans le comte du Lude.--Le surintendant Fouquet se
- déclare l'amant de madame de Sévigné.--Origine de la fortune de
- Fouquet.--Son goût pour les femmes et les beaux-arts.--Sa
- magnificence et sa générosité.--Turenne recherche aussi madame de
- Sévigné.--Bussy ne se laisse pas décourager par le nombre de ses
- rivaux.
-
-
-Bussy, vers la fin de décembre, revint à Paris[863]. La campagne
-s'était passée pour lui sans gloire, et il avait eu la maladresse
-d'indisposer contre lui Turenne, en usant avec peu d'égards des
-priviléges de sa nouvelle charge de mestre de camp de la cavalerie
-légère[864]. Il retrouva dans la capitale madame de Sévigné, qui y
-était restée; et tous deux y passèrent l'hiver, durant lequel les
-festins, les spectacles et les fêtes se succédèrent presque sans
-interruption[865]. La nécessité d'amuser un jeune roi, le désir de lui
-plaire, cet amour des distractions et des jouissances qui succède aux
-privations qu'on a été forcé de s'imposer pendant les temps de
-calamité, auraient fait, au besoin, imaginer des prétextes de
-divertissements, ou même on s'y serait livré sans prétexte. Mais le
-nombre des mariages qui à cette époque eurent lieu à la cour, dans la
-haute noblesse et parmi la riche bourgeoisie[866], fournirent des
-occasions répétées, et en quelque sorte obligées, de se livrer à la
-joie et au plaisir. On s'empara avec ardeur de motifs aussi légitimes;
-et la gaieté enivrante qui se manifesta dans toutes ces fêtes nuptiales
-s'augmentait encore par la richesse des habillements, la fraîcheur,
-l'éclat des décorations et les éblouissantes illuminations des lieux où
-l'on se réunissait.
-
- [863] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 397, édit. in-12; t. I, p. 487
- de l'édit. in-4º.
-
- [864] _Ibid._, t. I, p. 391, édit. in-12; et t. I, p. 479 de
- l'édit. in-4º.
-
- [865] LORET, _Muse historique_, liv. V, p. 18, 19, 23, 24, 27,
- 31, 54, 78, 92, 132, 161, 168, 169.
-
- [866] LORET, liv. V, p. 31, en date du 7 mars 1654. LORET porte à
- 1,200 le nombre de ces mariages.
-
-Les deux seuls théâtres qui existaient à Paris ne purent plus suffire
-au public nombreux qui prenait goût au spectacle: on rouvrit donc le
-théâtre du Marais, situé rue de la Poterie, où sous Louis XIII la
-troupe des comédiens italiens dirigée par Mondori avait su faire rire
-jusqu'au sombre et soucieux cardinal de Richelieu. Scarron, par sa
-comédie de _l'Écolier de Salamanque_, ou des _Généreux ennemis_, sut
-attirer la foule à ce théâtre, et le mit en crédit. Deux autres
-auteurs, Thomas Corneille et Bois-Robert profitèrent des lectures
-qu'ils avaient entendu faire de cette pièce chez Scarron même,
-traitèrent le même sujet, et firent jouer leurs pièces sur le théâtre
-de l'hôtel de Bourgogne. Cependant Scarron eut encore la priorité de
-la représentation, et, ce qui vaut mieux, la supériorité dans le
-succès. Ses imitateurs lui avaient bien pris son sujet, mais ils
-n'avaient pu lui dérober son esprit, sa facilité, et la verve de sa
-muse rieuse et bouffonne. C'est dans cette pièce que Scarron a créé le
-personnage de Crispin, ce valet niais et rusé, caractère que Molière et
-Regnard n'ont pas dédaigné de lui emprunter, et que leurs
-chefs-d'œuvre ont en quelque sorte naturalisé sur notre
-théâtre[867].
-
- [867] Frères PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, 1746, t.
- VIII, p. 95.--SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. VII, p. 101 à
- 196.
-
-Le jeune roi, en présence duquel Mazarin tenait tous ses conseils,
-délibérait et expédiait toutes les grandes affaires[868], montrait un
-goût très-vif pour tous les exercices de corps, et surtout pour le
-cheval, la danse, et pour les ballets pantomimes. On en joua trois
-nouveaux pendant l'hiver: celui des _Proverbes_[869] et celui du
-_Temps_[870] étaient en actions et fort courts, sans aucun chant, sans
-aucun récitatif en vers, sauf un seul couplet d'introduction; aussi
-furent-ils tous deux joués et dansés dans la salle des gardes. Mais il
-n'en fut pas de même du ballet de _Pélée et de Thétis_, pour lequel on
-fit venir des comédiens de Mantoue, et qui parut supérieur à tout ce
-qu'on avait vu jusque alors en ce genre. Ce ballet, qui fut représenté
-sur le théâtre du Petit-Bourbon, charma la cour, et ravit tous les
-spectateurs auxquels il fut permis d'y assister. On trouva que Bouty
-avait été heureusement inspiré dans les inventions du sujet, les
-figures et les danses; que Benserade s'était surpassé dans les vers,
-Torelli par le prestige des décorations, et les musiciens par la beauté
-de leurs airs[871]. On convint généralement que le jeune roi n'avait
-jamais déployé autant de talent et de grâces que dans les nombreux
-rôles qu'il remplissait dans ce ballet; lui-même se plaisait tant à y
-jouer, qu'il en fit donner des représentations pendant tout l'hiver, et
-quelquefois jusqu'à trois dans une même semaine[872]. Il y paraissait
-sous cinq costumes différents, et représentait Apollon, Mars, une
-Furie, une dryade, et un courtisan.
-
- [868] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 190, 192.--DUPLESSIS,
- _Mémoires_, t. LVII, p. 419 et 420.
-
- [869] LORET, liv. V, p. 24, _lettre_ en date du 21 février
- 1654.--BENSERADE, _Œuvres_, édit. 1697, t. II, p. 101 à 110.
-
- [870] BENSERADE, _Œuvres_, t. II, p. 111 à 112.--LORET, liv.
- V, p. 160.
-
- [871] LORET, liv. V, p. 45, _lettre 16_, en date du 18 avril,
- 1654.--_Description particulière du grand ballet de Pélée et de
- Thétis, avec les machines, changements de scène, habits, et tout
- ce qui a fait admettre ces merveilleuses représentations_; dédiée
- à monseigneur le comte de Saint-Agnan, premier gentilhomme de la
- chambre du roi. A Paris, citez Robert Ballard, seul imprimeur du
- roi pour la musique, 1654, in-fol.
-
- [872] LORET, liv. V, p. 51, 54, _lettres_ en date des 25 avril et
- 2 mai 1654.
-
-Mazarin, habile à se servir de tous les moyens, avait fait venir de
-Rome ses deux sœurs Mancini et Martinozzi, dont les filles
-augmentèrent encore le nombre des jeunes beautés qui figuraient dans
-ces divertissements[873]. On s'aperçut bientôt que Louis paraissait
-considérer avec plus de plaisir que toute autre l'aînée des
-Mancini[874], quoiqu'elle fût fort petite et d'une beauté
-médiocre[875]. Elle jouait la déesse de la Musique dans ce ballet de
-_Pélée et de Thétis_[876]. Les inclinations enfantines du jeune roi
-pour mademoiselle d'Heudicourt et la duchesse de Châtillon[877]
-n'avaient donné lieu jusque alors qu'à d'ingénieux couplets; mais Louis
-commençait à entrer dans l'âge où l'on épiait avec une continuelle et
-curieuse attention, et des sentiments bien divers, les moindres signes
-qui pouvaient manifester les secrets penchants de son cœur. Anne
-d'Autriche, qui par les révélations de la Porte, premier valet de
-chambre[878], avait eu connaissance de la précocité peu commune de son
-fils, vit avec une extrême inquiétude et beaucoup de déplaisir ses
-préférences pour une nièce de Mazarin. Quoique le roi n'eût pas encore
-atteint l'âge de dix-sept ans, Anne d'Autriche commençait dès lors à
-songer à l'alliance qu'il conviendrait le mieux de contracter pour la
-France et pour lui. Le mariage du prince de Conti avec Martinozzi,
-cette autre nièce de Mazarin, fut célébré au Louvre vers la fin de
-février[879]; et le bal qui eut lieu en cette occasion surpassa tous
-les autres en magnificence. Trois des plus jeunes des nièces de
-Mazarin, récemment arrivées de Rome, firent leur première entrée à la
-cour. Là brillait encore un essaim de jeunes beautés: Beuvron,
-Comminges, la brune et piquante Villeroy, Mortemart, plus jeune et plus
-belle encore. On y vit aussi la sœur du roi détrôné d'Angleterre,
-cette gentille Henriette[880], qui n'était alors âgée que de onze ans,
-et qui devait, au sein du bonheur, au milieu d'une cour dont elle était
-adorée, succomber à la fatalité qui poursuivait sa famille.
-
- [873] LORET, liv. V, p. 28 et 30, _lettre_ en date du 28 février
- 1654.--MONGLAT, t. L, p. 432.
-
- [874] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 367, 400.
-
- [875] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 170.
-
- [876] BENSERADE, t. II, p. 93.
-
- [877] LORET, liv. V, p. 159, _lettre_ en date du 5 décembre 1654.
-
- [878] LA PORTE, _Mém._, t. LIX, p. 433, 441, 444 et 447.
-
- [879] LORET, liv. V, p. 24, 26, 28, _lettre_ en date du 28
- février 1654.--MONGLAT, t. L, p. 431. Le prince de Conti arriva à
- Paris le 6 février.
-
- [880] LORET, liv. V, p. 27.
-
-Armand de Bourbon, prince de Conti, avait, sur un corps difforme, une
-très-belle tête, ornée d'une longue chevelure[881]. Il rachetait ses
-imperfections physiques par beaucoup d'amabilité. Vif, gai, sémillant,
-un peu enclin à la raillerie, nourri d'études solides, il était amateur
-des belles-lettres et appréciateur très-éclairé des ouvrages de
-littérature. Généreux jusqu'à la prodigalité; brave, mais sans talent
-militaire; destiné par son éducation à l'Église, les dissensions
-civiles l'avaient jeté dans le métier des armes, auquel il semblait
-avoir pris d'autant plus de goût qu'il y était moins propre. D'un
-caractère faible, il répugnait à prendre par lui-même une résolution.
-Avec beaucoup d'esprit, il avait toujours besoin que quelqu'un prit de
-l'ascendant sur son esprit[882]. Bussy lui plut par ses saillies, par
-la conformité de ses goûts avec les siens. Comme presque tous ceux qui
-sont affectés de gibbosité, Conti avait une inclination désordonnée
-pour les femmes; et, par une conséquence naturelle de ce penchant, il
-s'occupait beaucoup de ce qui se passait dans le monde galant, qu'il
-avait surnommé le _pays de la Braquerie_[883]; il avait dressé de ce
-pays, qu'il prétendait bien connaître, une carte faite à l'imitation de
-la _carte de Tendre_ de mademoiselle de Scudéry dans le roman de
-_Clélie_[884], dont la première partie venait de paraître.
-
- [881] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 401, in-12; t. I, p. 492 de
- l'in-4º.
-
- [882] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 293.
-
- [883] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 457, in-12; et t. I, p. 561 de
- l'in-4º.
-
- [884] MONMERQUÉ, _Biographie universelle_, t. XLI, p. 387,
- article _Scudéry_.--SEGRAIS, _Œuvres_, 1755, t. I, p. 247 et
- la note; SEGRAIS, _Poésies_, 1661, in-12, p. 244.
-
-Ainsi Conti, quoiqu'il fût récemment marié, n'était, pas plus que
-Bussy, d'humeur à garder la foi conjugale; et ce prince ne put revoir
-madame de Sévigné, pour laquelle il avait, du vivant de son mari,
-éprouvé de l'inclination, sans devenir encore plus sensible à ses
-attraits et à tout ce que la liberté du veuvage ajoutait à son esprit
-et à ses grâces, aux agréments de sa société et de son commerce.
-
-D'un autre côté, le comte du Lude, déjà en faveur auprès du jeune
-monarque, et qui dans le ballet de _Pélée et de Thétis_ avait été
-choisi pour remplir le rôle de magicien[885], se montrait plus empressé
-auprès de madame de Sévigné. Il faisait valoir les droits de sa longue
-persévérance, et ceux qu'il avait acquis en se déclarant le plus
-intrépide de ses chevaliers, dans son épineuse affaire avec la famille
-de Rohan.
-
- [885] BENSERADE, _Ballet des Noces de Pélée et de Thétis_, 2e
- entrée, t. II, p. 79.
-
-Un autre amant, non moins aimable et plus dangereux qu'un prince du
-sang et un favori du roi, avait aussi fait l'aveu de son amour à notre
-belle veuve. C'était Fouquet, le surintendant des finances, le frère de
-cet abbé intrigant et libertin, si fort en crédit auprès de Mazarin et
-de la reine.
-
-Mazarin, après la mort du marquis de la Vieuville, songea à diminuer la
-trop grande influence des surintendants des finances. Il crut y
-parvenir en partageant la place entre deux personnes, et en plaçant
-sous eux des intendants particuliers, qui devaient administrer d'après
-leurs ordres[886]. Il fit donc Servien et Fouquet surintendants, avec
-un pouvoir égal. Fouquet était déjà procureur général au parlement de
-Paris, et il avait été pourvu de cette charge importante à l'âge de
-trente-cinq ans. Il en avait trente-neuf lorsqu'il fut nommé
-surintendant. Mazarin, en le choisissant, n'avait eu pour but que de se
-rapprocher du parlement, et d'atténuer les préventions que cette
-compagnie de magistrats avait contre lui. Il avait cru que Fouquet se
-trouverait trop occupé de sa charge de procureur général pour se mêler
-de finances, et que Servien, dont il avait éprouvé la docilité et
-l'habileté dans d'importantes missions diplomatiques, aurait seul la
-principale direction. C'est en effet ainsi que les choses se passèrent
-pendant la première année de cette nouvelle organisation. Mais bientôt
-l'incapacité de Servien en matière de finances devint manifeste; et
-Mazarin, qui à l'époque même où il voulait presser les opérations de la
-guerre, voyait l'État sans argent et sans crédit, prêta l'oreille à
-Fouquet, qui promit de trouver des ressources. Servien reçut l'ordre de
-le laisser agir: dès ce moment Fouquet fut réellement le seul
-surintendant des finances de France[887], et avec des pouvoirs
-proportionnés aux besoins qu'on avait de lui. Fouquet tint toutes les
-promesses qu'il avait faites. Nonobstant l'épuisement du trésor, il
-trouva des moyens de faire face à toutes les dépenses, à une époque où,
-par les difficultés qu'éprouvait le recouvrement des deniers publics et
-le discrédit général, il paraissait impossible de se procurer de
-l'argent. Fouquet devint dès lors pour le gouvernement un homme
-nécessaire. Il ne fut plus question de lui imposer aucun contrôle;
-pourvu qu'il comptât les sommes dont on avait besoin, on le laissa
-libre sur les moyens de se remplir de ses avances, et d'administrer le
-produit des impôts comme il l'entendrait. Il se hâta d'en profiter pour
-l'augmentation de sa fortune. Mais homme d'affaires et homme d'esprit,
-il était aussi homme de plaisir; il aimait les arts, les lettres, et
-surtout les femmes. Né par son organisation pour toutes les jouissances
-sociales, et propre à toutes les fonctions par sa haute capacité, il
-semblait, par son air de grandeur et sa générosité sans bornes, encore
-au-dessus du poste éminent où il se trouvait placé. Il faisait à ses
-châteaux de Vaux et de Saint-Mandé[888] des constructions et des
-embellissements dignes d'un prince souverain. Il y plaçait de riches
-collections de tableaux, de livres, de statues antiques, et d'objets
-rares et curieux. Il attirait chez lui ce qu'il y avait de plus aimable
-et de plus spirituel à la cour et dans les hautes sociétés de la
-capitale; il s'attachait par des bienfaits les poëtes, les savants et
-les artistes. Il oubliait les faveurs dont il les comblait, et
-paraissait seulement reconnaissant des jouissances qu'il en recevait;
-plus jaloux de se montrer à eux comme ami que comme protecteur. Mais
-ses penchants voluptueux usurpaient une trop grande partie de son
-temps. Rien ne lui coûtait pour satisfaire ses fantaisies amoureuses.
-L'or était prodigué, les intrigues les plus habiles étaient mises en
-jeu pour assurer la défaite de celles qui lui présentaient quelque
-résistance; et il leur était d'autant plus difficile de lui échapper,
-que c'était dans leur société intime, parmi des femmes que leur rang
-mettait à l'abri du soupçon d'un rôle aussi honteux, que se
-rencontraient ses agents les plus dévoués[889]. Lui-même était un
-séducteur plus puissant que l'or, plus habile que ses plus adroits
-complices. A une figure agréable il joignait des manières insinuantes,
-un esprit disposé à saisir toutes les occasions de plaire, et ingénieux
-à les faire naître. Il possédait cet instinct des procédés délicats,
-que rien ne peut suppléer; et il avait au besoin toute l'éloquence de
-la passion, qui entraîne toujours, quoiqu'elle soit toujours trompeuse,
-même lorsqu'elle est sincère. Tel était le nouveau et redoutable ami
-que madame de Sévigné avait à combattre et à maintenir à une distance
-convenable.
-
- [886] _Lettres de provision de messieurs Servien et Fouquet, de
- la surintendance des finances, en date du 8 février 1654._--Dans
- FOUQUET, _Défenses_, 1665, in-18, t. II, p. 352.--LORET, liv. IV,
- p. 20.--MONGLAT, t. L, p. 398.--SAINT-SIMON, _Mémoires
- authentiques_, t. XIII, p. 296; et t. XVII, p. 260.
-
- [887] _Règlement de M. Servien et de M. Fouquet, en date du 24
- décembre 1654._--FOUQUET, _Défenses_, t. II, p. 355.--_Seconde
- provision de_ M. FOUQUET _de la charge de surintendant, en date
- du 21 février 1659_, t. II, p. 358 des _Défenses_.--_Défenses de_
- FOUQUET _sur tous les points du procès_, t. II, p. 61 et 67.
-
- [888] FOUQUET, _Défenses_, t. III, p. 136 à 150.
-
- [889] FOUQUET, _Défenses_, t. II, p. 15, 16 et 183; t. III, p.
- 199.
-
-Un autre personnage, dont l'hommage était encore plus flatteur pour
-l'orgueil d'une femme, Turenne, avait fait sa déclaration à madame de
-Sévigné. Elle jugea nécessaire de mettre dans sa conduite envers le
-héros une réserve dont elle s'abstenait envers tous ceux qui se
-trouvaient à son égard dans la même position. Pendant le court séjour
-que Turenne fit à Paris durant la belle saison de cette année 1654, il
-se présenta plusieurs fois chez madame de Sévigné; mais elle évita de
-le recevoir, soit parce qu'elle pensait que les assiduités d'un prince
-d'une si haute renommée seraient fatales à sa réputation, soit qu'elle
-craignit d'exciter la jalousie de celle qu'il venait d'épouser, soit
-enfin par quelques autres motifs qui nous sont inconnus[890].
-
- [890] RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1745, in-4º.
- Turenne s'était marié (en 1653) à Charlotte de Caumont, fille du
- maréchal de la Force, riche héritière, qui mourut sans enfants.
-
-Les succès de Bussy auprès de madame de Monglat, les attraits d'un
-récent attachement, n'avaient pu le distraire de son amour pour sa
-cousine. Il croyait, avec raison, que les progrès qu'il avait faits
-dans son cœur par suite d'une longue intimité et les affections de
-famille lui donnaient de grands avantages sur tous ses rivaux, sans
-ceux qu'il tenait de ses qualités personnelles, et que son orgueil
-exagérait. Aussi fut-il loin de se décourager.
-
-Il semble, au contraire, qu'il mettait d'autant plus de prix à
-triompher de madame de Sévigné, qu'il la voyait entourée de plus
-d'hommages. Cependant il ne pouvait se déguiser qu'il avait dans Conti
-et dans Fouquet deux antagonistes qu'il était difficile d'écarter.
-Quant au premier, l'ambition, plus forte chez Bussy que tous les
-sentiments du cœur, ne lui permettait pas de songer à une rivalité;
-mais si sa cousine devait succomber à la vanité de dominer un prince du
-sang, l'immoralité de Bussy ne répugnait pas à la possibilité d'un
-partage. Il n'en était pas de même pour le surintendant, dont les
-poursuites excitaient son envie et sa jalousie. Mais comme il lui était
-redevable de la finance de sa charge, que celui-ci lui avait prêtée, et
-qu'il avait besoin de lui pour ses intérêts pécuniaires, il se trouvait
-forcé de le ménager. Quant à Turenne, comme Bussy ne l'avait point vu
-chez sa cousine, qui avait refusé de l'admettre, il ignorait qu'il en
-fût amoureux, et il ne l'apprit qu'à la campagne suivante, et par
-l'aveu même de Turenne[891].
-
- [891] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. II, p. 107.--FOUQUET, _Suite de
- la continuation de la production de Fouquet, pour servir de
- réponse à cette de Talon_, 3e tome des Elzévirs, 1666, in-18, et
- faisant le tome 8 des _Défenses_, p. 105.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX.
-
-1653.
-
- Bussy est placé dans l'armée de Conti.--Il se rend avec lui à
- Perpignan.--Obtient sa confiance et sa faveur.--Conti le surnomme
- _son templier_.--Conti fait confidence à Bussy-Rabutin de son
- amour pour madame de Sévigné.--Lettre de Bussy à madame de
- Sévigné à ce sujet.--Détails sur Senectaire, mentionné dans cette
- lettre.--Madame de Sévigné repousse les conseils de
- Bussy-Rabutin.--Nouvelle lettre de Bussy à madame de
- Sévigné.--Détails sur mademoiselle de Biais.--Madame de Sévigné,
- pour réprimer la licence de la plume de Bussy, lui fait part de
- la résolution de montrer à sa tante de Coulanges toutes les
- lettres qu'il lui écrira.--Autre lettre de Bussy à madame de
- Sévigné, datée du camp de Vergès.--Apostille à la marquise de La
- Trousse.--Détails sur la marquise d'Uxelles.--Cause de
- l'inclination que Bussy avait pour elle.--Détails sur le duc
- d'Elbeuf et la marquise de Nesle.--Le marquis de Vardes au nombre
- des amis de madame de Sévigné.--Détails sur la liaison du marquis
- de Vardes avec la duchesse de Roquelaure.--Bussy répond aux
- sarcasmes de madame de Sévigné contre ses poulets.--Quels sont
- les trois rivaux dont il est fait mention dans sa
- réponse.--Madame de Sévigné quitte Paris, et se rend à sa terre
- des Rochers.
-
-
-Telle était la position de Bussy à l'égard de madame de Sévigné.
-Cependant l'hiver finit, et l'on parla à la cour des généraux et des
-officiers qui devaient servir pendant la campagne. Bussy obtint d'être
-placé sous les ordres du prince de Conti, qui commandait en Catalogne.
-Il partit au mois de mai avec ce prince, et fit route avec lui, dans
-son carrosse, de Paris à Perpignan[892]. Conti était encore accompagné
-du poëte Sarrazin, son secrétaire, qui mourut dans l'année, et de
-l'intendant de sa maison, l'abbé Roquette, assez connu depuis, comme
-évêque d'Autun, pour être le modèle que Molière a eu en vue dans son
-Tartufe. Bussy sut profiter de ce voyage pour s'avancer dans la faveur
-de Conti, qui ne le nommait jamais que _son templier_[893]. Ses
-inclinations pour les femmes, le jeu et la bonne chère, et sa résidence
-au Temple lorsqu'il était à Paris, lui avaient valu ce sobriquet.
-Ainsi, c'est surtout par ses défauts que Bussy était parvenu à plaire
-au prince. Celui-ci, qui ignorait les sentiments de Bussy pour sa
-cousine, après lui avoir fait un grand éloge de ses charmes, lui fit
-confidence de l'inclination qu'il avait pour elle. Bussy adressa
-aussitôt à madame de Sévigné la lettre suivante:
-
-LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
- «Montpellier, le 16 juin 1654.
-
-«J'ai bien appris de vos nouvelles, madame: ne vous souvenez-vous point
-de la conversation que vous eûtes chez madame de Montausier avec
-monsieur le prince de Conti, l'hiver dernier? Il m'a conté qu'il vous
-avait dit quelques douceurs, qu'il vous avait trouvée fort aimable, et
-qu'il vous en dirait deux mots cet hiver. Tenez-vous bien, ma belle
-cousine! telle dame qui n'est point intéressée est quelquefois
-ambitieuse; et qui peut résister aux finances du roi ne résiste pas
-toujours aux cousins de sa Majesté. De la manière dont le prince m'a
-parlé de son dessein, je vois bien que je suis désigné pour confident;
-je crois que vous ne vous y opposerez pas, sachant, comme vous faites,
-avec quelle capacité je me suis acquitté de cette charge en d'autres
-rencontres. Pour moi, j'en suis ravi, dans l'espérance de la
-succession: vous m'entendez bien, ma belle cousine. Si, après tout ce
-que la fortune veut vous mettre en main, je n'en suis pas plus heureux,
-ce ne sera pas votre faute; mais vous en aurez soin assurément, car
-enfin il faut bien que vous me serviez à quelque chose. Tout ce qui
-m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux
-rivaux; et il me semble déjà vous entendre dire:
-
- Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin:
- O Dieu, l'étrange peine!
- Dois-je chasser l'ami de mon cousin?
- Dois-je chasser le cousin de la reine?
-
- [892] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 400 de l'édit. in-12; et t. I, p.
- 491 de l'édit. in-4º.--LORET, _Muse historique_, liv. V, p. 90.
-
- [893] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 419, in-12; t. I, p. 524 de
- l'in-4º; BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 272.
-
-«Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et
-que mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous
-plaira-t-elle pas; peut-être aussi la figure de l'autre. Mandez-moi des
-nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'ils a faits depuis mon départ;
-à combien d'acquits patents il a mis votre liberté. La fortune vous
-fait de belles avances, ma chère cousine: n'en soyez point ingrate.
-Vous vous amusez après la vertu, comme si c'était une chose solide, et
-vous méprisez les biens comme si vous ne pouviez jamais en manquer: ne
-savez-vous pas ce que disait le vieux Senectaire, homme d'une grande
-expérience et du meilleur sens du monde: Que les gens d'honneur
-n'avaient point de chausses? Nous vous verrons un jour regretter le
-temps que vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal
-employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir
-et conserver une réputation qu'un médisant peut vous ôter, et qui
-dépend plus de la fortune que de votre conduite.....
-
-«Adieu, ma belle cousine; songez quelquefois à moi, et que vous n'avez
-ni parent ni ami qui vous aime tant que je fais. Je voudrais..... non,
-je n'achèverai pas, de peur de vous déplaire; mais vous pouvez bien
-savoir ce que je voudrais[894].»
-
- [894] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 401, in-12; t. I, p. 493 de
- l'in-4º.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 17, édit. Monmerqué; t.
- I, p. 22, édit. de Gault de Saint-Germain.
-
-Les allusions que Bussy fait dans cette lettre à l'amour du
-surintendant pour madame de Sévigné n'auront point échappé au lecteur.
-Le vieux Senectaire, dont il est fait mention ici était Henri, seigneur
-de Saint-Nectaire, père du maréchal de la Ferté-Senneterre. Ce nom de
-Saint-Nectaire fut d'abord changé, par euphonie, en celui de
-Senectaire, et ensuite en celui de Senneterre. Senneterre n'était point
-tel que semblerait le faire présumer le mot piquant que Bussy rapporte
-de lui, qui était dans sa bouche la satire du monde et de la cour, mais
-non pas l'expression de ses sentiments. Senneterre avait été
-ambassadeur en Angleterre[895], et mourut respecté et recherché jusqu'à
-la fin, en 1662, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Pendant la Fronde il
-avait été du parti des modérés, et voyait dans l'accord du duc
-d'Orléans et de la reine le seul moyen de faire cesser les troubles et
-de rétablir l'autorité. Courtisan sage et délié, il sut se mouvoir au
-milieu d'hommes et de partis variables, sans s'attirer l'inimitié
-d'aucun. Il esquiva souvent la faveur de la reine, pour ne pas trahir
-la confiance du duc d'Orléans, et se montra loyal envers tous. Ami de
-Châteauneuf et de Villeroy, il cessait de les seconder dans leurs
-projets quand ces projets n'avaient plus pour but le bien de l'État,
-mais leur ambition personnelle. Il contribua beaucoup avec le maréchal
-Duplessis au retour de Mazarin, quoiqu'il n'aimât pas ce ministre et
-lui fût souvent opposé; il se concilia par là sa bienveillance. Madame
-de Motteville, liée avec lui d'amitié, et qui partageait tous ses
-sentiments, était son intermédiaire auprès de la reine. Celle-ci, dans
-les occasions importantes, désirait toujours avoir l'avis de ce Nestor
-des hommes d'État, et lui demandait en secret des conseils, qu'elle ne
-suivait pas, et qu'elle se repentait toujours de n'avoir pas
-suivis[896].
-
- [895] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 241.
-
- [896] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 241.--MOTTEVILLE, t.
- XXXIX, p. 211, 214, 242, 306.--RETZ, t. XLV, p. 290, 468; t.
- XLVI, p. 65.--LORET, liv. II, p. 156, _lettre_ du 19 novembre
- 1651.
-
-Nous n'avons point la réponse que madame de Sévigné fit à la lettre de
-Bussy; mais nous pouvons facilement juger, par celle qu'il lui écrivit
-après l'avoir reçue, avec quelle mesure, avec quelle dignité, avec
-quelle franchise d'expression elle repoussa les viles insinuations de
-son cousin, puisqu'elle parvint à convaincre un homme qui croyait peu à
-la vertu des femmes, de la constance et de la sincérité de ses
-résolutions. On voit aussi par cette lettre comment, sans se fâcher,
-sans le blâmer, en lui disant même des choses agréables pour son
-amour-propre et satisfaisantes pour son cœur, elle le força tout
-doucement à se renfermer dans les limites où elle voulait le contenir.
-
-
-LETTRE DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
- «Figuières, le 30 juillet 1654.
-
-«Mon Dieu, que vous avez d'esprit, ma belle cousine! que vous écrivez
-bien, que vous êtes aimable! Il faut avouer qu'étant aussi prude que
-vous l'êtes, vous m'avez grande obligation de ce que je ne vous aime
-pas plus que je ne fais. Ma foi, j'ai bien de la peine à me retenir;
-tantôt je condamne votre insensibilité, tantôt je l'excuse; mais je
-vous estime toujours. J'ai des raisons de ne vous pas déplaire en cette
-rencontre; mais j'en ai de si fortes de vous désobéir! Quoi! vous me
-flattez, ma belle cousine, vous me dites des douceurs, et vous ne
-voulez pas que j'aie les dernières tendresses pour vous! Eh bien, je ne
-les aurai pas: il faut bien vouloir ce que vous voulez, et vous aimer à
-votre mode. Mais vous me répondrez un jour devant Dieu de la violence
-que je me fais et des maux qui s'ensuivront.
-
-«Au reste, madame, vous me mandez qu'après que vous êtes demeurée
-d'accord avec Chapelain que j'étais un honnête homme, et que même vous
-l'avez remercié du bien qu'il vous disait de moi, je ne puis plus vous
-dire que vous êtes du parti du dernier venu. Je ne vois pas que cela
-vous justifie beaucoup; vous m'entendez louer, et vous faites de même.
-Que sais-je, s'il vous avait dit: C'est un galant homme que M. de
-Bussy; il ne peut manquer de faire son chemin; il est seulement à
-craindre qu'il ne s'attache un peu trop à ses plaisirs quand il est à
-Paris.--Que sais-je, dis-je, si vous n'auriez pas cru qu'il eût raison,
-et si, dans votre cœur au moins, vous n'auriez pas condamné ma
-conduite? car enfin je vous ai vue dans des alarmes mal fondées, après
-de semblables conversations. C'est une marque que les bonnes
-impressions que vous avez de moi ne sont pas encore bien fortes. Bien
-m'en prend que vous voyiez souvent de mes amis; sans cela mademoiselle
-de Biais m'aurait bientôt ruiné dans votre esprit. Je ne vous
-traiterais pas de même si l'occasion s'en présentait; je ne rejetterais
-pas seulement la médisance la plus outrée qu'on me ferait de vous, mais
-la plus légère même, précédée de vos louanges. Adieu, ma belle cousine;
-donnez-moi de vos nouvelles[897].»
-
- [897] BUSSY, _Mém._, in-12, t. I, p. 423; in-4º, p.
- 519.--SÉVIGNÉ, édit. 1620, t. I, p. 20; édit. de G. S.-G., t. I,
- p. 26.
-
-La demoiselle de Biais, dont il est question dans cette lettre, était
-une demoiselle de compagnie qu'avait madame de Sévigné. Elle était de
-son âge, laide, sans fortune, sans esprit, mais fort instruite. Madame
-de Sévigné, dans une de ses lettres, l'appelle la petite de Biais, et
-paraît disposée à s'égayer sur son compte[898]; par la suite, le fils
-de madame de Sévigné la nommait, par dérision, sa tante[899].
-Mademoiselle du Pré, une des précieuses du cercle de mademoiselle de
-Scudéry, s'étonne beaucoup, dans une lettre adressée au comte de
-Bussy[900], que cette demoiselle, âgée de quarante-cinq ans[901], ait
-pu enfin trouver un mari.
-
- [898] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 9 juin 1680, t. VI, p. 304 et
- 305.
-
- [899] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 15 décembre 1675, t. IV, p.
- 129.
-
- [900] _Lettre de mademoiselle du Pré au comte de Bussy_, en date
- du 22 juin 1671, dans les _Nouvelles Lettres de messire Roger de
- Rabutin, comte de Bussy_, t. V, p. 191.
-
- [901] Non pas cinquante-cinq, comme il est dit dans la note des
- _Lettres de madame de Sévigné_, t. I, p. 21.
-
-Madame de Sévigné fut satisfaite de la docilité de son cousin; mais
-cependant, pour se prémunir à l'avenir contre les licences de sa plume,
-elle jugea convenable de s'astreindre à montrer toutes les lettres
-qu'elle recevrait de lui à sa tante maternelle, Henriette de Coulanges,
-veuve de François Hardi, marquis de La Trousse. Elle fit part de cette
-résolution à Bussy, et tâcha en même temps de lui persuader que cette
-bonne et durable amitié qui devait présider à leur commerce
-alimenterait mieux leur correspondance que tous ses poulets d'amour
-dictés par la coquetterie, la fausseté et la perfidie, plutôt que par
-un sentiment vrai. Bussy, qui prenait plaisir à ses entretiens
-épistolaires avec sa cousine, ne s'offensa point des précautions
-qu'elle prenait contre lui; elles le flattaient, sans le décourager. Il
-lui adressa une nouvelle et longue lettre, datée du camp de Vergès, le
-17 août. Dans cette lettre il lui disait:
-
-LETTRE DE BUSSY DE RABUTIN A MADAME DE SÉVIGNÉ.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-«Je crois donc, ma belle cousine, que vous m'aimez; et je vous assure
-que je suis pour vous comme vous êtes pour moi, c'est-à-dire content au
-dernier point de vous et de votre amitié. Ce n'est pas que je demeure
-d'accord avec vous que votre lettre, toute franche et toute signée
-comme vous dites, fasse honte à tous les poulets; ces deux choses n'ont
-rien de commun entre elles: il vous doit suffire que l'on approuve
-votre manière d'écrire à vos bons amis, sans vouloir médire des
-poulets, qui ne vous ont jamais rien dit. Vous êtes une ingrate,
-madame, de les traiter mal, après qu'ils ont eu tant de respect pour
-vous; pour moi, je vous l'avoue, je suis dans l'intérêt des poulets,
-non pas contre vos lettres, mais je ne vois pas qu'il faille prendre
-de parti entre eux; ce sont des beautés différentes: vos lettres ont
-leurs grâces, et les poulets les leurs. Mais, pour vous parler
-franchement, si l'on pouvait avoir de vos poulets, madame, on ne ferait
-pas tant de cas de vos lettres.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-«Je suis bien aise que vous soyez satisfaite du surintendant: c'est une
-marque qu'il se met à la raison, et qu'il ne prend plus tant les choses
-à cœur qu'il faisait. Quand vous ne voulez pas ce qu'on veut, madame,
-il faut bien vouloir ce que vous voulez; on est encore trop heureux de
-demeurer de vos amis: il n'y a guère que vous, dans le royaume, qui
-puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié; nous n'en voyons
-presque point qui d'amant éconduit ne devienne ennemi; et je suis
-persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour
-faire en sorte que le dépit d'un amant maltraité ne le porte pas à
-rompre avec elle.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-«Je suis ravi d'être bien avec messieurs vos oncles [l'abbé de Livry et
-Philippe de Coulanges]; jalousie à part, ce sont d'honnêtes gens: mais
-il n'y a personne de parfait dans ce monde; s'ils n'étaient jaloux, ils
-seraient peut-être quelque chose de pis. Avec tout cela je ne les
-crains pas trop; et savez-vous bien pourquoi, madame? C'est que je vous
-crains beaucoup, et que vous êtes cent fois plus jalouse de vous
-qu'eux-mêmes.
-
-«J'oubliais de vous dire que j'écris à M. de Coulanges sur la mort de
-madame sa femme [Marie Le Fèvre d'Ormesson, morte, le 5 juillet 1654].
-Madame de Bussy me mande que je lui ai bien de l'obligation de ce qu'il
-a fait pour moi à la chambre des comptes. Ce qui redouble le déplaisir
-que j'ai de la perte qu'il a faite, c'est que j'appréhende qu'il ne
-devienne mon quatrième rival, car il avait assez de disposition du
-vivant de sa femme; mais la considération le retenait toujours.
-
-«Adieu, ma belle cousine; c'est assez badiner pour cette fois. Voici le
-sérieux de ma lettre: je vous aime de tout mon cœur[902].»
-
- [902] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 22, édit. de Monmerqué; t. I,
- p. 98, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Mém._, édit. in-12, t. I, p.
- 428; édit. in-4º, p. 52.
-
-Dans l'apostille de cette lettre il s'adresse à madame la marquise de
-La Trousse, et termine en disant: «Madame, en vous rassurant sur les
-lettres trop tendres, j'ai honte d'en écrire de si folles, sachant que
-vous devez les lire, vous qui êtes si sage, et devant qui les
-précieuses ne font que blanchir. Il n'importe; votre vertu n'est point
-farouche, et jamais personne n'a mieux accordé Dieu et le monde que
-vous ne faites.»
-
-Bussy donne à sa cousine des nouvelles de Corbinelli, qu'il avait
-emmené avec lui. Il se plaint qu'elle ne lui dit rien sur la marquise
-d'Uxelles, «qui, dit-il, est de ses bonnes amies, et assez des
-siennes». Il veut savoir ce qu'elle fait; il voudrait faire quelque
-chose pour elle, et «si elle veut sortir de condition,» il lui en
-offrira. «Est-ce qu'elle n'est plus à Paris, dit-il, ou que vous ne
-voulez pas m'en parler, de peur d'être obligée de me mander ce qu'elle
-fait?» Cette manière de s'exprimer de Bussy sur la marquise d'Uxelles
-prouve (ce que nous avons déjà dit) qu'elle était galante. Son nom de
-famille était Marie de Bailleul; elle s'était mariée avec le marquis de
-Nangis. Devenue veuve après un an, elle avait épousé en secondes noces
-Louis Chalons du Blé, marquis d'Uxelles, lieutenant général. C'était
-une femme très-aimable, en correspondance avec un grand nombre de beaux
-esprits et de personnages célèbres de son temps[903], et
-particulièrement avec le petit Coulanges et avec madame de Sévigné, à
-laquelle elle a survécu. Après avoir fait à son second mari nombre
-d'infidélités, elle lui fit ériger, après sa mort, un magnifique
-tombeau[904]. Elle profita de son intimité avec Louvois pour élever son
-fils, qu'elle aimait peu[905], aux premières dignités militaires.
-
- [903] MONMERQUÉ, dans les _Lettres de Sévigné_, t. I, p. 25, note
- _a_.
-
- [904] _Lettre de Coulanges_, en date du 1er août 1705, dans
- l'édit. des _Lettres de Sévigné_ de Gault de Saint-Germain, 1823,
- in-8º, t. XI, p. 418 à 420.
-
- [905] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 7. _lettre_ en date du 20
- juin 1672, p. 32; _lettre_ en date du 8 juillet 1672, du 26 août
- 1676, t. IV, p. 438.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 356.
-
-Bussy, malgré sa liaison avec madame de Monglat, ses intrigues avec la
-marquise de Gouville, dont nous parlerons dans la suite de ces
-Mémoires, poursuivit encore de ses attentions la marquise d'Uxelles;
-mais le ton cavalier qu'il se permettait à son égard dans ses instances
-amoureuses donnait à son orgueil les moyens de se consoler d'éprouver
-un échec là où d'autres avaient réussi. La marquise d'Uxelles lui
-plaisait plus par son esprit que par sa beauté. Il aimait à entretenir
-avec elle une correspondance qui de sa part, et avec une femme de ce
-caractère, eût eu moins d'agrément, et n'aurait pu être aussi fréquente
-et aussi longtemps prolongée, si la galanterie n'en avait été la base
-et le prétexte[906].
-
- [906] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 4 août 1657 (de Bussy à
- Sévigné), t. I, p. 54.--BUSSY, _Mém._, édit. in-12, t. II, p.
- 91.--_Supplément aux Mémoires de Bussy_, t. I, p. 158. Voyez
- ci-dessus, chap. 37, p. 511.
-
-Dans cette même lettre à madame de Sévigné, Bussy s'étonne de la
-constance du duc d'Elbeuf pour la marquise de Nesle[907]. «Ne voit-il
-pas, dit-il, ses dents, ou plutôt ne les sent-il pas! Je savais bien
-que l'amour ôtait la vue; mais j'ignorais qu'il privât de l'odorat.»
-Bussy serait, d'après cela, très-inquiet de ce que deviendrait la
-duchesse d'Elbeuf, s'il ne pensait pas que cette belle, récemment
-revenue des eaux de Bourbon, n'eût déjà pris des mesures pour se
-venger, et s'il ne croyait pas son mari déjà sur la défensive. Bussy
-n'aurait pas fait de telles plaisanteries sur cette jeune femme, déjà
-mariée en secondes noces, s'il avait pu prévoir qu'elle dût mourir à
-l'âge de vingt-huit ans, six semaines après la lettre qu'il
-écrivait[908]. Cependant Bussy était bien instruit de ce qui la
-concernait: il savait que la duchesse d'Elbeuf avait favorablement
-écouté le plus aimable, le plus brillant des séducteurs de cette
-époque, le marquis de Vardes; c'était aussi le plus célèbre par le
-nombre de ses conquêtes. Bussy le vit à l'armée, où il avait un
-commandement; et il apprit par lui ce qu'il avait jusque là ignoré, que
-le marquis de Vardes était aussi au nombre des amis ou du moins des
-connaissances de la marquise de Sévigné. Au ton sérieux qu'il prend
-tout à coup en parlant de lui, on s'aperçoit que cette nouvelle lui
-cause de l'inquiétude, et qu'il cherche à prémunir sa cousine contre un
-homme aussi dangereux. C'est après avoir fait mention de la duchesse
-d'Elbeuf qu'il ajoute: «Nous avons ici le marquis de Vardes, un de ses
-amants, qui m'a dit qu'il était de vos amis, et qu'il voulait vous
-écrire. Je sais, par M. le prince de Conti, qu'il a dessein d'être
-amoureux de la duchesse de Roquelaure cet hiver: et sur cela, madame,
-ne plaignez-vous pas les pauvres femmes, qui bien souvent récompensent
-par une véritable passion un amour de dessein, c'est-à-dire donnent du
-bon argent pour de la fausse monnaie!»
-
- [907] SÉVIGNÉ, t. I, p. 23, édit. de 1820.
-
- [908] _Ibid._, p. 24.
-
-Bussy, en ne songeant qu'à sa cousine, tirait un pronostic trop
-véritable. Charlotte-Marie de Daillon, fille du comte du Lude, duchesse
-de Roquelaure, ne comptait pas encore une année de mariage, lorsque
-Vardes méditait sa ruine[909]. La surprise qu'avait causée à la cour
-son éclatante beauté n'avait pas encore cessé. Son mari, ce même duc de
-Roquelaure qui s'est acquis par ses bons mots et ses bouffonneries une
-célébrité populaire, amoureux et jaloux, la surveillait avec la
-vigilance d'un avare environné d'envieux qui cherchent à lui ravir le
-nouveau trésor dont il est devenu possesseur. Vardes sut cependant
-fasciner ses yeux d'Argus, et ne réussit que trop à se faire aimer de
-la duchesse de Roquelaure. Mais comme le caractère du duc exigeait la
-plus grande discrétion et le plus profond mystère, les deux amants,
-d'accord, cherchèrent les moyens de se voir sans éveiller ses soupçons.
-La duchesse les trouva en mettant dans ses intérêts et dans sa
-confidence un abbé que son mari avait placé près d'elle comme gardien
-de sa vertu, et qui était chargé de lui rendre compte de toutes ses
-actions. Cette intrigue fut tenue tellement secrète, que, malgré ce que
-Vardes avait dit au prince de Conti, personne n'en soupçonna
-l'existence. Mais Vardes fut bientôt rebuté par tant de précautions, et
-fatigué d'un attachement qui entraînait avec lui tant d'ennui et de
-perte de temps. Ses impatiences, son antipathie contre toute
-contrainte, décelèrent l'affaiblissement de son amour. Sa présence aux
-rendez-vous devint de plus en plus rare; il cessa enfin de s'y trouver,
-et il forma d'autres liens.
-
- [909] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 250.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t.
- I, p. 24, 46, édit. 1820, _lettre_ en date du 25 novembre 1655;
- et t. I, p. 56, de l'édit. de G. de S.-G.--LORET, liv. IV, p. 109
- et 113, _lettres_ 34 et 35, en date des 20 et 26 septembre année
- 1653.
-
-Le désespoir de la duchesse de Roquelaure ne peut se décrire. Depuis
-longtemps tous ceux qui l'approchaient cherchaient par intérêt et par
-ambition à la faire céder aux instances du jeune duc d'Anjou, le frère
-du roi, qui la recherchait. Elle-même alors voulut se contraindre à
-écouter le jeune prince, afin de pouvoir oublier Vardes; mais elle ne
-put y parvenir. Sa santé déclina rapidement. Elle dit aux personnes qui
-lui donnaient des soins, et qui étaient entrées le plus avant dans son
-intimité, qu'il était inutile qu'on lui fît aucun remède; qu'une
-passion qu'elle avait dans le cœur la consumait, et qu'elle désirait
-mourir. On chercha à connaître, on s'efforça de deviner, quel était
-l'objet d'un sentiment si profond, d'une si ardente affection; mais on
-ne put même former une conjecture à ce sujet, car elle montrait une
-égale indifférence pour tous les hommes, quoique tous cherchassent à
-lui plaire. Quelque temps après, à la suite d'un accouchement
-difficile, le 15 décembre 1657, elle mourut; et l'on sut alors que
-Vardes, qui depuis quelque temps ne fréquentait plus sa maison, était
-celui dont elle avait caché le nom avec tant de soin. Cette femme, si
-sensible et si belle, n'avait que vingt-trois ans lorsqu'elle termina
-sa vie. Elle fut universellement regrettée. On chérissait sa douceur,
-sa bonté, ses gentillesses, ses grâces, autant qu'on admirait sa
-beauté. La cour entière fut attristée par sa mort, et sentit qu'elle
-avait perdu un de ses principaux ornements[910]. La duchesse de
-Roquelaure était sœur du comte du Lude, ce constant adorateur de
-madame de Sévigné.
-
- [910] LORET, liv. VIII, p. 105, _lettre_ du 22 décembre 1657;
- liv. V, p. 85, _lettre 28_, en date du 11 juillet 1654.
-
-Bussy n'aurait pas écrit une aussi longue lettre à sa cousine
-uniquement pour l'entretenir des autres, sans s'occuper de lui-même; ce
-que nous en avons cité prouve au contraire que c'est par là qu'il
-commence, que c'est aussi par là qu'il termine. Il ne pouvait en effet
-se dispenser de manifester les regrets que lui faisait éprouver la
-défense de ne plus parler de son amour: auteur de nombreux poulets tant
-en prose qu'en vers, il ne voulut pas laisser sans réponse les
-sarcasmes de sa cousine contre les poulets.
-
-Les trois rivaux dont Bussy parle dans sa lettre, sur un ton moitié
-sérieux moitié plaisant, étaient le prince de Conti, le surintendant
-Fouquet, et le comte du Lude.
-
-Quelques semaines après la réception de cette lettre, madame de Sévigné
-quitta Paris pour se rendre à sa terre des Rochers. Ce départ ne
-terminait pas la lutte périlleuse qu'elle soutenait contre Bussy.
-
-
-
-
-TABLE SOMMAIRE
-
-DES CHAPITRES DE CE VOLUME.
-
-CHAPITRE PREMIER.--1592-1627. Pages
-
- Ancêtres de Marie de Rabutin-Chantal. 1
-
-CHAPITRE II.--1626-1644.
-
- Sa naissance, son éducation. 8
-
-CHAPITRE III.--1634-1644.
-
- De la jeunesse de Marie de Rabutin-Chantal, et de son mariage
- avec le marquis de Sévigné. 18
-
-CHAPITRE IV.
-
- De l'hôtel de Rambouillet, et de la société qui s'y réunissait. 24
-
-CHAPITRE V.--1644.
-
- Une matinée de madame de Sévigné passée à l'hôtel de
- Rambouillet. 38
-
-CHAPITRE VI.--1644-1648.
-
- Liaisons de madame de Sévigné avec Ménage, Chapelain, Marigny,
- l'abbé de Montreuil, Saint-Pavin, Segrais. 57
-
-CHAPITRE VII.
-
- Des personnages de la haute classe qui firent leur cour à
- madame de Sévigné.--De Bussy, et de ses intrigues
- amoureuses. 81
-
-CHAPITRE VIII.--1644-1646.
-
- Du marquis de Sévigné, de sa terre des Rochers, de Bussy,
- de Montreuil et de Lenet. 105
-
-CHAPITRE IX.--1647-1648.
-
- De Bussy, de Condé.--Madame de Sévigné accouche d'un fils. 119
-
-CHAPITRE X.--1645-1649.
-
- De Bussy et de madame de Miramion. 124
-
-CHAPITRE XI.--1648.
-
- De Bussy, de l'évêque de Châlons, et de madame de Sévigné. 150
-
-CHAPITRE XII.--1648-1649.
-
- De la Fronde, de ses causes, de ses commencements et de ses
- progrès; journée des Barricades. 156
-
-CHAPITRE XIII.--1848-1649.
-
- De Bussy; madame de Sévigné accouche d'une fille. 183
-
-CHAPITRE XIV.--1649-1650.
-
- De Bussy, de madame de Sévigné; arrestation des princes. 197
-
-CHAPITRE XV.--1650.
-
- Des divers partis de la Fronde. 209
-
-CHAPITRE XVI.--1650-1651.
-
- Du chevalier Renaud de Sévigné, de madame et de mademoiselle
- de La Vergne, de Scarron et de madame de Sévigné. 223
-
-CHAPITRE XVII.--1650.
-
- De Ninon de Lenclos et du marquis de Sévigné. 234
-
-CHAPITRE XVIII.--1651.
-
- De Bussy et de madame de Sévigné, de Ninon de Lenclos et du
- marquis de Sévigné. 264
-
-CHAPITRE XIX.--1651.
-
- De Ninon de Lenclos, de Scarron, du marquis et de la marquise
- de Sévigné. 270
-
-CHAPITRE XX.--1651.
-
- De madame de Gondran; du marquis de Sévigné, de son duel
- avec d'Albret, et de sa mort. 278
-
-CHAPITRE XXI.--1651.
-
- De madame de Sévigné et de son veuvage; intrigues dans Paris. 286
-
-CHAPITRE XXII.--1651.
-
- Événements de la Fronde, des résolutions de madame de Sévigné
- à cette époque. 303
-
-CHAPITRE XXIII.--1651-1652.
-
- La Fronde et la guerre civile. 320
-
-CHAPITRE XXIV.--1651-1652.
-
- De madame de Sévigné, de Tonquedec et de Rohan; des intrigues
- amoureuses du cardinal de Retz, et des désastres de la
- guerre civile. 344
-
-CHAPITRE XXV.--1652.
-
- Événements de la Fronde, fanatisme des partis, combat de
- Bleneau. 361
-
-CHAPITRE XXVI.--1652-1653.
-
- Derniers événements de la Fronde; comparaison de Mazarin et
- de Retz. 369
-
-CHAPITRE XXVII.--1652-1653.
-
- Division des partis; de Rohan-Chabot et de madame de Sévigné. 391
-
-CHAPITRE XXVIII.--1652-1653.
-
- De Gaston, de MADEMOISELLE, de Turenne, et du duc de
- Lorraine. 402
-
-CHAPITRE XXIX.--1652-1653.
-
- Le duc de Lorraine à Paris; de MADEMOISELLE, des religieuses
- de Longchamps. 413
-
-CHAPITRE XXX.--1652-1653.
-
- Continuation de la guerre civile; du combat de Saint-Antoine. 423
-
-CHAPITRE XXXI.--1652-1653.
-
- Massacre à l'hôtel de ville; derniers événements de la guerre
- de Paris. 430
-
-CHAPITRE XXXII.--1652-1653.
-
- De Balzac, de Conrart, de Ménage, et de son idylle adressée à
- madame de Sévigné. 445
-
-CHAPITRE XXXIII.--1652-1653.
-
- De madame de Sévigné, du marquis de Tonquedec et du duc de
- Rohan-Chabot. 456
-
-CHAPITRE XXXIV.--1652-1653.
-
- De madame Scarron et de madame de Sévigné. 462
-
-CHAPITRE XXXV.--1653-1654.
-
- De madame de Sévigné et des partis; conversion de la duchesse
- de Longueville; fin de la guerre civile. 477
-
-CHAPITRE XXXVI.--1653-1654.
-
- Guerre avec l'Espagne et Condé; plaisirs dans Paris; des
- nouvelles précieuses, madrigal à madame de Sévigné. 481
-
-CHAPITRE XXXVII.--1653-1654.
-
- De Bussy, de madame de Monglat, de madame de Sévigné, de
- Corbinelli. 501
-
-CHAPITRE XXXVIII.--1654.
-
- Spectacles de Paris, ballets royaux; de Bussy, de madame de
- Sévigné. 513
-
-CHAPITRE XXXIX.--1654.
-
- De Bussy, du prince de Conti; madame de Sévigné part pour
- les Rochers. 526
-
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- The Project Gutenberg's eBook of Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal. Vol. 1/6, by Charles Athanase Walckenaer</title>
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écrits de
-Marie de Rabutin-Chantal,(1/6) by Charles Athanase Walckenaer
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-
-
-Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)
-
-Author: Charles Athanase Walckenaer
-
-Release Date: September 30, 2015 [EBook #50083]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOUCHANT LA VIE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
-
-<h1><span class="xlarge">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="xs">SUR MADAME</span><br />
-<span class="xxlarge">DE SÉVIGNÉ.</span><br />
-<span class="large">PREMIÈRE PARTIE.</span></h1>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p>
-
-<div class="frontmatter"><br />
-<hr class="deco" /><br />
-<p class="small">TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.&mdash;MESNIL (EURE)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span></p>
-
-<div class="topspace titlepage">
-<p><span class="xxlarge">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="medium">TOUCHANT</span><br />
-<span class="xlarge">LA VIE ET LES ÉCRITS</span><br />
-<span class="large">DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL</span><br />
-<span class="small">DAME DE BOURBILLY</span><br />
-<span class="large">MARQUISE DE SÉVIGNÉ,</span></p>
-<p><span class="small">DURANT LA RÉGENCE ET LA FRONDE.</span><br />
-<span class="xs">SUIVIS</span><br />
-<span class="xs">De Notes et d'Éclaircissements,</span><br />
-<span class="xs">PAR</span><br />
-<span class="large">M. LE BARON WALCKENAER.</span></p>
-<hr class="deco" />
-<p><span class="medium">TROISIÈME ÉDITION,</span><br />
-<span class="small">REVUE ET CORRIGÉE.</span></p>
-<hr class="deco" />
-
-<p><span class="large">PARIS,</span><br />
-<span class="medium">LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C<sup>IE</sup>,</span><br />
-<span class="xs">IMPRIMEURS DE L'INSTITUT DE FRANCE,</span><br />
-<span class="xs">RUE JACOB, 56.</span></p>
-<hr class="deco" />
-<p><span class="medium">1856.</span></p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_IV"> IV</a></span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-<h2><span class="xxlarge">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="large">TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="medium">MARIE DE RABUTIN-CHANTAL</span>,<br />
-<span class="small">DAME DE BOURBILLY</span>,<br />
-<span class="xlarge">MARQUISE DE SÉVIGNÉ.</span></h2>
-
-<p class="extra">CHAPITRE PREMIER.<br />
-<span class="medium">1592-1627.</span></p>
-
-<p class="hanging indent">
-Château de Bourbilly.&mdash;Famille des Rabutins.&mdash;Tableau représentant
-sainte Chantal.&mdash;Belle réponse de Bénigne Fremyot.&mdash;Postérité
-de sainte Chantal.&mdash;De Bénigne Rabutin.&mdash;Son duel avec
-Boulleville.&mdash;Son combat à l'Ile de Ré.&mdash;Sa mort.</p>
-</div>
-
-<p>A deux lieues au sud-ouest de la ville de Semur en
-Bourgogne, et à la même distance de l'ancien bourg d'Époisses,
-dans un vallon tapissé de prairies et de toutes
-parts environné de coteaux que couvrent des bois et des
-vignes, s'élève, près des bords d'une petite rivière, le vieux
-château de Bourbilly. La rivière, que l'on nomme le Sérain,
-du haut d'un rocher se précipite en cascade dans
-le vallon, le traverse, s'y divise, et roule en murmurant
-ses eaux limpides. Le château, entouré de murailles épaisses
-et flanquées de tourelles, présentait à l'extérieur un
-<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
-carré, et à l'intérieur une vaste cour. Son entrée était fermée
-par un pont-levis que dominait une tour.</p>
-
-<p>Ce domaine, qui relevait comme fief de la seigneurie
-d'Époisses, était devenu l'apanage de la branche ainée des
-Rabutins, lorsque, à une époque très-reculée, le lieu d'où
-cette famille tirait son nom, situé dans la paroisse de
-Changy, près de Charolles, eut été détruit.<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a> Bourbilly
-devint alors la principale habitation des Rabutins; la chapelle
-était affectée à leur sépulture, et les terres qui en
-dépendaient fournissaient les plus fortes parties de leurs
-revenus.</p>
-
-<p>Le château il y a dix ans<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a> ne s'offrait déjà plus aux
-regards des voyageurs tel qu'il était autrefois. A la place
-du pont-levis on voyait un pont en briques, de deux arches,
-et au lieu de la tour un petit bâtiment entouré d'arbres.
-Une des principales façades venait d'être abattue; les vastes
-salles des corps de logis qu'on avait conservés étaient
-converties en greniers: il ne restait plus de leur antique
-magnificence que des chambranles de cheminée curieusement
-sculptés, et sur les murs des peintures à demi effacées,
-parmi lesquelles on distinguait l'écusson des Rabutins,
-qui par leurs alliances tenaient à la première
-dynastie des ducs de Bourgogne et à la famille royale de
-Danemark.<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a> Un seul portrait avait résisté comme par miracle
-à toutes les causes de destruction: c'était celui de
-la pieuse Chantal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
-Cette sainte femme était la fille de Bénigne Fremyot,
-de ce courageux président au parlement de Dijon, qui,
-menacé par les ligueurs, s'il n'embrassait leur parti, de
-voir immoler son fils, qu'ils avaient fait prisonnier, répondit:
-«Il vaut mieux au fils de mourir innocent, qu'au
-père de vivre perfide.» Ce fils fut depuis archevêque de
-Bourges. Sa s&oelig;ur, Jeanne Fremyot, avait épousé, en 1592,
-Christophe second de Rabutin, baron de Chantal et de
-Bourbilly, gouverneur de Semur, qui périt à l'âge de
-trente-six ans, d'une blessure reçue par accident à la
-chasse. Sa veuve se retira avec ses enfants chez son beau-père,
-Guy de Rabutin, dans le château de Chantal, près
-d'Autun, commune de Montelon<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>. C'est dans ce séjour,
-où elle demeura pendant plus de sept ans, que Fremyot
-de Chantal, obligée de donner ses soins à un vieillard
-brusque et quinteux, que dominait une servante méchante
-et intéressée, eut occasion d'exercer ces vertus chrétiennes
-qui lui ont valu, plus d'un siècle après sa mort, les honneurs
-de la canonisation. On sait que ce fut elle qui fut
-la fondatrice de l'ordre de la Visitation, et qu'elle mourut
-à Moulins, le 13 décembre 1641, dans un des quatre-vingt-sept
-monastères de son ordre qu'elle avait établis.
-On montre encore aujourd'hui, dans le petit village de
-Bourbilly, le grand four où cette sainte veuve faisait cuire
-elle-même le pain des pauvres<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>.</p>
-
-<p>Elle n'avait eu qu'un seul fils, Celse-Bénigne de Rabutin,
-né en 1597. Il fut élevé à Dijon, chez ce président
-Fremyot, son aïeul, dont nous avons parlé. Bénigne de
-<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-Rabutin épousa, en 1624, Marie de Coulanges, fille de
-Philippe, seigneur de la Tour-Coulanges, conseiller d'État,
-secrétaire des finances<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>. Aucun cavalier ne pouvait alors
-être comparé à Bénigne de Rabutin, soit pour les avantages
-du corps, soit pour ceux de l'esprit; aucun d'eux ne
-l'emportait sur lui en courage; aucun ne pouvait l'égaler
-par son amabilité, par cette inépuisable gaieté qui lui
-faisait donner aux choses les plus communes un tour original<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>.
-Mais de graves défauts nuisaient à tant de brillantes
-qualités: il était vif, colère; il poussait la franchise
-jusqu'à la rudesse, et manifestait quelquefois son
-dédain et sa causticité par un laconisme insolent. Aussi
-eut-il souvent occasion de se soustraire à la rigueur des
-édits qui prohibaient les duels.</p>
-
-<p>L'année même de son mariage, il assistait, à Paris,
-au service divin avec sa femme et toute sa famille. Il venait
-de communier, lorsqu'un laquais entra dans l'église,
-et lui vint dire que Boutteville de Montmorency, son
-ami, l'attendait à la porte Saint-Antoine, et avait besoin
-de lui pour être son second contre Pont-Gibaud, cadet
-de la maison de Lude. Le baron de Chantal, quoique en
-souliers à mule de velours noir, et dans un costume qui
-n'était nullement celui d'un combat, quitte l'autel, se
-rend à l'instant même au lieu du rendez-vous, et se bat
-avec sa bravoure ordinaire<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
-Les lois civiles et religieuses étaient également outragées
-par cet acte téméraire. Le zèle des prédicateurs s'en
-émut; on dirigea des poursuites contre le baron de Chantal;
-il fut obligé de se cacher chez son beau-frère, le
-comte de Toulongeon. Cette leçon ne le corrigea point;
-et ce même Boutteville, six mois après, l'aurait encore
-entraîné dans sa querelle avec le duc d'Elbeuf, si la duchesse
-d'Elbeuf, prévenue à temps, n'eût fait intervenir
-le roi, qui empêcha ce duel<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>.</p>
-
-<p>Cependant le cardinal de Richelieu ne s'opposa point à
-ce que le baron de Chantal reparût à la cour; mais il ne
-lui pardonna pas son étroite liaison avec Henri de Talleyrand,
-prince de Chalais, qui avait été décapité comme coupable
-de haute trahison. Tout sentiment généreux est
-suspect au despotisme; son inexorable vengeance poursuit
-jusque dans la tombe l'objet de sa haine, et il persécute
-jusqu'au souvenir qui en reste. Il fut facile au cardinal
-de Richelieu de fermer tout accès à la faveur à un homme
-dont l'esprit indépendant et railleur devait surtout déplaire
-à Louis XIII, monarque d'un caractère faible et
-d'un esprit méticuleux.</p>
-
-<p>Le supplice du comte de Boutteville, à qui son ardeur
-effrénée pour les duels avait fait trancher la tête le 21 juin
-1627, acheva de désespérer le baron de Chantal. Il apprit
-que les Anglais, pour secourir les protestants de la Rochelle,
-devaient faire une descente sur les côtes de France,
-et il s'empressa de se rendre dans l'île de Ré, dont le marquis
-de Toiras, son ami, était gouverneur. Il lui demanda
-de servir sous ses ordres comme volontaire, satisfait d'avoir
-saisi cette occasion d'exercer sa bravoure et de courir
-<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-des dangers pour la défense de son pays. L'homme énergique
-qui dans l'âge de l'ambition est condamné au repos
-et repoussé de la carrière des honneurs par la persécution
-cherche hors de l'enceinte tracée un noble but à ses
-efforts: lorsqu'il l'aperçoit, dût-il y trouver la mort, il
-s'élance vers lui de tout son courage, et demande à la
-gloire ce que le pouvoir lui refuse.</p>
-
-<p>Le 22 juillet 1627, au soir, on vit paraître les Anglais
-près des côtes de l'île de Ré. A la faveur de la marée montante,
-ils s'approchèrent de la pointe de Semblenceau, et
-mirent deux mille hommes à terre. Leurs chaloupes continuaient
-à augmenter ce nombre, lorsque Toiras s'avança
-contre eux avec huit cents hommes d'infanterie et deux
-cents chevaux, qu'il divisa en sept escadrons, dont cinq
-étaient placés à l'avant-garde et deux derrière l'infanterie.
-Le premier de ces escadrons, composé des gentils-hommes
-volontaires et de l'élite de la noblesse, était commandé
-par le baron de Chantal. Ces cinq escadrons s'avancèrent
-d'abord au pas et en bon ordre; mais, pris en flanc par le
-canon des vaisseaux, qui tonnait de toutes parts, ils furent
-obligés de partir et de fondre à bride abattue sur l'ennemi,
-que d'abord ils repoussèrent jusque dans l'eau. La précipitation
-qu'ils avaient mise dans leur attaque ne permit pas
-à l'infanterie, qui cheminait péniblement dans le sable,
-d'arriver à temps pour les soutenir; et les deux escadrons
-qui étaient restés en arrière, n'ayant point reçu d'ordre
-de Toiras, demeurèrent immobiles. Alors les Anglais, s'apercevant
-du petit nombre de ceux qu'ils avaient à combattre,
-reprirent courage; et, redoublant le feu de leurs
-vaisseaux, par le moyen de leurs canons à cartouches et
-des mousquetaires dont ils les avaient bordés, ils firent reculer
-la cavalerie et l'infanterie des Français, et les mirent
-<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
-en déroute. Ce combat avait duré six heures; et dans le
-nombre des gentils-hommes français qui y périrent, on
-compta le frère de Toiras, les barons de Navailles,
-de Cause, de Verrerie du Tablier, et le baron de Chantal<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>.
-Ce dernier avait eu trois chevaux tués sous lui,
-et avait reçu vingt-sept coups de lance. Si l'on en croit
-l'historien Gregorio Leti, autorité douteuse, ce fut le célèbre
-Cromwell qui le blessa mortellement<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>. Ainsi périt,
-dans la trente et unième année de son âge, le dernier des
-descendants mâles de la branche aînée des Rabutins. Il
-n'eut qu'un seul enfant de son mariage avec Marie de
-Coulanges: c'était Marie de Rabutin-Chantal, depuis célèbre
-sous le nom de Sévigné, et qui est l'objet de ces
-Mémoires<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span></p>
-<h2>CHAPITRE II.<br />
-<span class="medium">1626-1644.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Naissance de Marie de Rabutin.&mdash;Devient orpheline à l'âge de six
-ans.&mdash;N'a point connu la piété filiale.&mdash;Est délaissée par son
-aïeule sainte Chantal.&mdash;Est placée sous la tutelle de Philippe de
-la Tour de Coulanges.&mdash;Passe sa première enfance au village de
-Sucy, avec son cousin de Coulanges, le chansonnier.&mdash;Mort de Philippe
-de Coulanges.&mdash;L'éducation de Marie de Rabutin est confiée
-à Christophe de Coulanges, abbé de Livry.&mdash;Caractère de cet
-abbé.&mdash;Des obligations que lui a madame de Sévigné.&mdash;Elle
-reçoit les leçons de Chapelain et de Ménage.&mdash;De ce qu'elle doit
-à l'éducation, et de ce qu'elle doit à la nature.</p>
-</div>
-
-<p>Marie de Rabutin-Chantal naquit à Paris, le jeudi 5 février
-1626, dans l'hôtel que son père occupait à la place
-Royale du Marais, le quartier le plus renommé alors pour
-l'élégance des habitations. Elle fut tenue le lendemain sur
-les fonts de baptême par messire Charles Le Normand,
-seigneur de Beaumont, mestre de camp, gouverneur de
-la Fère, et premier maître d'hôtel du roi, et par Marie de
-Baise, femme de messire Philippe de Coulanges, conseiller
-du roi en ses conseils d'État<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a>. Marie de Rabutin-Chantal
-perdit sa mère en 1632, et fut orpheline à l'âge de six
-ans. Les doux sentiments de la piété filiale n'eurent pas
-le temps de se développer en elle. Il est remarquable qu'ils
-paraissent avoir été inconnus à cette femme, qui encourut
-<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-le reproche de s'être livrée avec excès à la plus désintéressée
-comme à la plus touchante des passions, l'amour
-maternel. Dans les lettres nombreuses qu'elle nous a laissées,
-on ne trouve ni le nom de sa mère, ni un souvenir
-qui la concerne. Elle y parle une ou deux fois de son père,
-mais c'est pour faire allusion à l'originalité de ses défauts<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>.
-Dans une lettre à sa fille, en date du 22 juillet,
-elle ajoute après cette date: «Jour de la Madeleine, où
-fut tué, il y a quelques années, un père que j'avais<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a>.»
-Qu'elle est triste cette puissance du temps et de la mort,
-puisqu'une âme aussi sensible ne paraît pas même avoir
-éprouvé le besoin si naturel de chercher à renouer la
-chaîne brisée des affections et des regrets; à suppléer au
-néant de la mémoire par les mystérieuses inspirations du
-c&oelig;ur; à se rattacher par la pensée à ceux par qui nous
-existons, et dont la tombe, privée de nos larmes, s'est
-ouverte auprès de notre berceau!</p>
-
-<p>La pieuse Chantal, quoique alors débarrassée de tout
-soin de famille, puisqu'elle avait marié la seule fille qui
-lui restait au comte de Toulongeon, se dispensa des devoirs
-d'aïeule envers sa petite-fille; et, tout occupée de la
-fondation de nouveaux monastères, elle recommanda à
-son frère, l'archevêque de Bourges, la jeune orpheline,
-qui fut remise par lui entre les mains de ses parents maternels<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>.</p>
-
-<p>Marie de Rabutin-Chantal fut donc d'abord placée sous
-la tutelle de son oncle Philippe de la Tour de Coulanges,
-<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-et élevée avec son cousin Emmanuel, si connu depuis
-dans le monde sous le nom de petit Coulanges, comme le
-plus aimable des convives et le plus gai des chansonniers.
-Ils passèrent ensemble quelques années de leur enfance
-à la campagne, dans le joli village de Sucy, en Brie, à
-quatre lieues au sud-est de Paris<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a>, où de la Tour de Coulanges
-avait fait bâtir une superbe maison. Emmanuel y
-était né; il n'avait qu'un an ou deux lorsque sa cousine
-Marie y entra, et il n'en avait que cinq ou six lorsqu'elle
-en sortit, âgée de dix ans<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a>.</p>
-
-<p>Dans une de ses lettres, elle rappelle à son cousin, avec
-sa grâce accoutumée, ces souvenirs de l'enfance: «Le
-moyen que vous ne m'aimiez pas? C'est la première chose
-que vous avez faite quand vous avez commencé d'ouvrir
-les yeux; et c'est moi aussi qui ai commencé la vogue de
-vous aimer et de vous trouver aimable.»</p>
-
-<p>Philippe de la Tour de Coulanges mourut en 1636. Il se
-tint une assemblée de famille pour procéder au choix d'un
-tuteur de la jeune orpheline dont il avait soin. Roger de
-Rabutin, son cousin, depuis si célèbre sous le nom de
-comte de Bussy, y assista comme étant chargé de la procuration
-de son père. Bussy, alors seulement âgé de dix-huit
-ans, se doutait peu des désirs, des craintes, des repentirs
-que lui ferait éprouver un jour cette enfant sa parente.
-L'assemblée de famille nomma pour tuteur de Marie de
-Chantal, Christophe de Coulanges, abbé de Livry, frère de
-Philippe de Coulanges, et, comme lui, oncle de madame
-<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-de Sévigné du côté maternel. L'abbé de Coulanges fut
-pour madame de Sévigné un précepteur vigilant, un
-homme d'affaires habile, un ami constant; il soigna son
-enfance, surveilla sa jeunesse, la conseilla comme femme,
-la dirigea comme veuve; et enfin, en mourant, il lui
-laissa tout son bien. Heureusement pour elle, il prolongea
-sa carrière jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>. De son
-côté, elle fit le charme de son existence, et fut la consolation
-de ses vieux jours. Jamais elle ne balança à faire
-céder ses goûts les plus chers et ses plus fortes inclinations<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a>,
-même le désir de rejoindre sa fille lorsque sa présence
-était nécessaire ou même agréable, au <i>bien-bon</i>.
-C'est ainsi qu'elle le nommait toujours. Elle l'aimait d'affection,
-et n'éprouvait aucune peine à lui rendre des soins;
-mais elle nous apprend que si elle en avait eu, elle l'aurait
-sacrifiée à la crainte d'avoir des reproches à se faire: elle
-pensait qu'en fait de reconnaissance et de devoirs il fallait
-se mettre en garde contre l'égoïsme, qui nous rend toujours
-satisfaits de nous-mêmes, «et tâcher, sur ce point,
-d'établir la peur dans son c&oelig;ur et dans sa conscience<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a>».</p>
-
-<p>L'idée qu'elle nous donne dans ses lettres de l'abbé de
-Coulanges est celle d'un homme d'un esprit ordinaire, mais
-d'un excellent jugement, ayant beaucoup de bonnes qualités,
-mêlées de quelques défauts. Il s'entendait en affaires,
-et savait aussi bien diriger une exploitation rurale que
-<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-présider à des partages; terminer une liquidation, que conduire
-un procès. Il aimait l'argent, se levait de grand
-matin, et redoublait d'activité lorsque quelque motif d'intérêt
-le commandait. Habile calculateur, il supportait impatiemment
-qu'on fît une faute contre une des quatre
-règles de l'arithmétique. Il se plaisait à lire et à relire les
-titres de propriété et les transactions de famille; il en pesait
-toutes les paroles, épluchait jusqu'aux points et aux
-virgules. Méthodique, et même minutieux, il avait grand
-soin, lorsqu'il avait plusieurs lettres à écrire, de commencer
-chacune d'elles par y mettre l'adresse, afin de se
-garantir de toute méprise<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a>. Du reste, d'un commerce
-assez facile, mais pourtant impatient et colère; donnant
-de bons conseils, mais avec brusquerie et sans aucun
-ménagement<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>.</p>
-
-<p>Tel était l'abbé de Coulanges. Mais, pour être juste envers
-lui, il faudrait l'apprécier d'après ses &oelig;uvres; et la
-plus belle de toutes fut sans contredit l'éducation de madame
-de Sévigné. On juge un homme d'après ce que l'on
-sait de ses talents et de ses actions; mais ce n'est là le
-plus souvent que la portion de sa vie la moins propre à
-nous le faire connaître. C'est moins par ce qu'il a fait que
-par ce qu'il s'est abstenu de faire, que la plupart du
-temps un personnage quelconque mérite l'estime ou le
-blâme; moins par ce qu'il a dit que par ce qu'il a pensé,
-moins par les motifs apparents qui le font agir que par
-ceux qu'il ne dévoile jamais. On peut croire, avec raison,
-que celui qui s'est toujours fait chérir de ceux dont il était
-<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-entouré, qui pour assurer le bonheur des êtres confiés à
-sa tutelle a toujours triomphé des difficultés et des obstacles,
-possédait des qualités secrètes plus rares, plus
-éminentes, ou du moins plus désirables, que celles dont
-on lui a fait les honneurs dans le monde.</p>
-
-<p>Si l'on en croit les expressions que la reconnaissance et
-la douleur inspirent à madame de Sévigné, elle doit non-seulement
-le repos de sa vie entière, mais encore ses sentiments,
-ses vertus, son esprit, sa gaieté, sa santé, enfin
-tout ce qu'elle a été, tout ce dont elle a joui, à l'abbé de
-Coulanges. C'est nous donner de lui une trop haute idée,
-et qui se trouve d'ailleurs démentie par elle-même. Nous
-n'avons point de détails sur l'éducation de madame de
-Sévigné; mais nous savons que l'abbé de Coulanges la dirigea
-seul, et qu'il l'a continuée, en quelque sorte, lorsqu'elle
-fut entrée dans le monde, par l'ascendant qu'il avait
-acquis sur sa pupille. Nous pouvons donc connaître ce que
-fut cette éducation en examinant tout ce qui dans madame
-de Sévigné a dû être le résultat des premières impressions,
-de l'instruction du jeune âge et des conseils
-de l'amitié, et ce qui n'a pu être que le produit de ses dispositions
-naturelles, de ses penchants, de son caractère,
-de ses réflexions et des résolutions qui lui étaient propres.
-Nous pourrons alors apprécier tout ce qu'elle doit
-au <i>bien-bon</i>, et aussi tout ce qu'elle doit à la nature, qui
-fut pour elle aussi une <i>bien-bonne</i>.</p>
-
-<p>Cet examen est facile: ses actions, ses goûts, ses aversions,
-ses défauts, ses vertus, ses faiblesses, nous sont
-connus surtout par les lettres qu'elle a écrites à sa fille,
-et précisément par celles de ces lettres qu'elle croyait ne
-devoir être jamais lues que par celle à qui elle les écrivait.
-C'est dans ces lignes, si rapidement tracées, que se manifestent
-<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-ses pensées les plus fugitives, ses sentiments les
-plus cachés, tous les mouvements de son c&oelig;ur, tous les
-calculs de sa raison, tous les élans de son imagination;
-son âme tout entière s'épanche sur le papier, dans toute
-la sécurité du commerce le plus intime; et comme l'oiseau
-délices de nos campagnes, caché sous le feuillage,
-croit ne chanter que pour l'objet aimé, elle a, sans le
-savoir, rendu le monde entier confident des accents de sa
-tendresse.</p>
-
-<p>Sans doute l'éducation n'était pour rien dans ce qui
-charmait en elle au premier aspect. Ce teint d'une rare
-fraîcheur, cette riche chevelure blonde, ces yeux brillants
-et animés, ces jolis traits, cette physionomie irrégulière,
-mais expressive, cette taille élégante, étaient autant de
-dons que lui avait faits la nature<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a>. Mais on peut penser que
-l'air pur de la campagne, que l'excellent régime auquel elle
-fut soumise dans son enfance et dans sa première jeunesse,
-contribuèrent beaucoup à l'heureux développement de ses
-attraits, et qu'elle dut en partie aux soins intelligents de
-son tuteur cette santé florissante dont elle a joui toute sa
-vie, cette forte constitution qu'elle sut si bien gouverner.
-Sa jolie voix se produisait avec toute la science musicale
-que l'on possédait de son temps, et une danse brillante
-faisait ressortir avec plus d'éclat la prestesse et la grâce
-habituelles de ses mouvements. Tous ces talents furent
-dus aux soins donnés à son éducation. Elle est encore
-redevable aux instructions de son tuteur de son sincère
-attachement à la religion. Ses liaisons avec les parents de
-son mari ont donné naissance à ses inclinations pour la
-secte sévère des solitaires de Port-Royal: c'est le propre
-<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-des femmes de ne point aimer à prendre avec elles-mêmes
-la responsabilité d'une décision sur des matières graves ou
-qui exigent une longue réflexion, et de régler leurs opinions
-sur celles de ceux qui les entourent, selon l'affection
-qu'elles leur portent ou la confiance qu'elles leur accordent:
-c'est pourquoi leur conviction se manifeste si souvent
-avec toute la chaleur d'un sentiment et tout l'emportement
-d'une passion. Cependant madame de Sévigné ne dut qu'à
-son bon sens exquis de n'adopter qu'une partie des dogmes
-de Port-Royal, et de rejeter ceux qui répugnaient à sa
-raison; elle ne dut qu'à son âme, naturellement pieuse,
-cette foi pleine d'espérance, cette douce confiance dans la
-Providence, qui nous range, dit-elle, comme il lui plaît,
-et dont elle veut qu'on respecte la conduite<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>. C'est là le
-trait distinctif de sa croyance et toute sa philosophie. Dévote
-par désir et mondaine par nature<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a>, elle aimait la
-joie et les plaisirs, et savait les animer et les répandre autour
-d'elle. Ces penchants, qui la rendaient si aimable,
-n'étaient sans doute point excités par son tuteur, mais il
-ne les restreignait pas. On ne voit pas non plus qu'il se
-soit beaucoup inquiété de cette coquetterie innée de sa pupille,
-qu'on remarquait à la satisfaction qu'elle éprouvait
-de se voir des admirateurs dans tous les rangs de la société,
-ni qu'il ait réprimé la franchise, souvent un peu
-libre, de ses paroles. Rassuré par l'heureux équilibre de ses
-sens et de sa raison, par la fermeté de ses principes religieux,
-il applaudissait à l'art qu'elle possédait de se faire
-des amis dévoués de tous ceux qui avaient perdu l'espérance
-de lui appartenir comme amants. Lorsqu'un d'entre
-eux était tombé dans la disgrâce du pouvoir, ou avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-essuyé quelque malheur, on savait qu'elle ne négligeait
-rien pour le servir et lui témoigner son attachement. Ce
-qu'on ne pouvait non plus attribuer à l'éducation, et ce
-qui résistait à tous les conseils de la sagesse, c'étaient les
-mouvements immodérés de ce c&oelig;ur trop plein de l'amour
-maternel, s'abandonnant avec excès à cette passion qui
-domina son existence et en avança le terme.</p>
-
-<p>L'abbé de Coulanges mérite surtout des éloges de ne
-s'être pas contenté de bien régler les affaires de sa pupille,
-mais de lui avoir enseigné à les régler elle-même; et puisque
-cette jeune et unique héritière était appelée à régir de
-grands biens, ce fut lui avoir rendu le plus éminent service
-que de lui avoir enseigné comment la fortune se conserve
-et s'accroît, par l'ordre et l'économie; de lui avoir
-fait comprendre que les richesses sont surtout nécessaires
-à celle qui veut soutenir avec dignité et succès le rôle difficile
-et glorieux de mère de famille; de l'avoir astreinte à
-régler elle-même ses comptes avec ses fermiers et ses gens
-d'affaires; à suivre sans ennui toutes les phases d'un procès,
-et à parler au besoin avec précision et clarté le langage
-de la chicane. Un autre éloge que mérite l'abbé de
-Coulanges, c'est de n'avoir rien négligé pour donner à sa
-pupille une solide instruction. C'est surtout au goût pour
-la lecture, que madame de Sévigné avait contracté presque
-dès son enfance, qu'elle dut de préférer souvent la vie
-économique, mais monotone, de sa solitude des Rochers,
-à l'existence brillante, mais dispendieuse, variée, mais
-agitée, de Paris et de la cour. Ce fut au charme qu'elle
-éprouvait dans ce studieux commerce avec les plus beaux
-génies de la France et de l'Italie, au choix et à la diversité
-qu'elle savait y mettre, qu'elle fut redevable de ces
-consolations dont son c&oelig;ur sensible n'eut que trop souvent
-<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-besoin, et comme épouse et comme mère. C'est enfin à
-cette habitude d'échapper par les jouissances de l'esprit
-à la tyrannie des sens, qu'elle a dû pendant une jeunesse
-indépendante, sans cesse assiégée par les séductions,
-toute la gloire et tout le bonheur de sa vie.</p>
-
-<p>Chapelain, célèbre comme mauvais poëte, mais bon
-littérateur et bon critique, et Ménage, le savant Ménage,
-furent tous deux ses maîtres, et s'enorgueillirent avec raison
-de l'avoir eue pour élève. On ne peut douter en effet
-que leurs leçons n'aient contribué à donner à son style
-cette perfection et cette correction qu'il n'eût point acquises
-sous des maîtres gagés; mais elle ne dut ni à son tuteur
-ni à ses maîtres, ni à Chapelain ni à Ménage, cette mémoire
-docile et prompte, cette sensibilité exquise, cette
-imagination souple et forte, ce goût délicat, qui lui font
-trouver tous les traits, toutes les couleurs, toutes les nuances,
-pour peindre avec autant de vivacité que de vérité;
-qui font jaillir sous sa plume, avec la rapidité de la pensée,
-les images touchantes, les expressions nobles, les
-saillies spirituelles, les réflexions morales, les folies divertissantes,
-les traits sublimes. Elle n'a dû qu'à elle-même
-le talent d'intéresser ses lecteurs à ses plus insignifiantes
-causeries; de les faire participer à ses douleurs, à ses prévoyances,
-à ses craintes, à ses souvenirs, à ses douces
-rêveries; et cela naturellement, à propos, sans recherche,
-sans effort, avec une facilité, un abandon, une grâce, un
-charme qu'on admirera toujours, qu'on égalera quelquefois,
-mais qu'on ne surpassera jamais.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span></p>
-<h2>CHAPITRE III.<br />
-<span class="medium">1634-1644.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Abbaye de Livry.&mdash;Sa situation.&mdash;Marie de Rabutin y passe sa jeunesse.&mdash;Prédilection
-de madame de Sévigné pour ce lieu dans tout
-le cours de sa vie.&mdash;Elle le quitte, et fait son entrée dans le monde.&mdash;Son
-mariage avec Henri de Sévigné.&mdash;Détails sur la personne de
-Henri de Sévigné.&mdash;Sur ses ancêtres et sa parenté.&mdash;Détails sur
-l'existence des deux époux dans le commencement de leur mariage.</p>
-</div>
-
-<p>L'abbaye de Livry, où Marie de Rabutin-Chantal passa
-les dernières années de son enfance et les premières de
-son adolescence, est, ainsi que le village de ce nom, située
-au milieu de la forêt de Bondy, à quatre lieues au nord-est
-de Paris, sur la route qui conduit à Meaux. L'éloge
-que madame de Sévigné fait sans cesse de cette habitation,
-et le plaisir qu'elle éprouvait à la revoir, est la preuve
-certaine du bonheur dont elle a joui dans son jeune âge.
-Rien ne lui paraît au-dessus des belles allées du parc de
-Livry; nulle part les arbres n'ont une aussi belle verdure,
-nulle part les chèvrefeuilles ne répandent une aussi suave
-odeur. Elle aimait à s'asseoir, elle aimait à écrire sous ces
-voûtes de feuillage, où les chants éclatants des rossignols
-la forçaient quelquefois, par une agréable distraction,
-à suspendre le travail de sa plume: elle se promenait
-souvent dans la forêt majestueuse qui entourait cette habitation,
-et se riait de la terreur que ces routes solitaires
-et sombres inspiraient aux Champenois et aux Lorrains.
-Dans les chaleurs de l'été, on la voit quelquefois se dérober
-au grand monde, et aller seule goûter à Livry les
-délices des fraîches soirées et les beautés du clair de lune;
-<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-elle y retourne encore, et plusieurs fois, en novembre,
-pour voir les dernières feuilles et jouir des derniers beaux
-jours. Enfin, lorsqu'elle apprend, après avoir perdu
-son oncle chéri, que le roi a nommé à cette abbaye et
-qu'il faut la quitter, elle ne peut, sans verser des larmes,
-dire adieu pour toujours à cette aimable solitude qu'elle
-avait tant aimée<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>.</p>
-
-<p>Pour bien comprendre ce qu'elle éprouvait alors, il
-faut avoir soi-même ressenti la puissante impression
-qu'exerce sur nous la vue des lieux où nous avons passé
-notre enfance, lorsque nous nous y retrouvons, comme
-madame de Sévigné, au déclin de la vie. Comme alors ce
-long passé qui nous sépare de nos premiers souvenirs
-nous paraît s'être rapidement éloigné! avec quelle vitesse
-le terme de notre existence semble s'approcher de nous,
-et comme nos pensées se plongent dans l'éternité qui le
-suit! avec quel attendrissement, pour échapper à l'abîme
-de nos réflexions, nous nous reportons vers cet âge d'innocence
-insouciante, où les mécomptes du c&oelig;ur, les déceptions
-de l'espérance, la perte de tout ce qui nous fut
-cher, les maux présents, les inquiétudes pour l'avenir,
-nous étaient inconnus; où l'air pur, les eaux limpides, le
-parfum des fleurs, les frais ombrages, nous faisaient
-goûter sans mélange le bonheur d'exister; où nos heures,
-sans laisser de traces, passaient vagabondes, fugitives
-et légères, comme le vol du papillon!</p>
-
-<p>Mais à l'époque dont nous nous occupons les pensées
-sombres, les sentiments mélancoliques ne pouvaient trouver
-<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-place dans l'âme de la jeune de Chantal, qu'aucun
-souci n'avait agitée, qu'aucune passion n'avait émue,
-qu'aucun chagrin n'avait attristée. Aussi ce fut sans répugnance
-qu'elle fit son entrée dans le monde, où on la
-conduisit de bonne heure<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a>. Ceux qui avaient le plus l'habitude
-de la voir furent étonnés de lui trouver alors des
-attraits et une amabilité qu'ils ne lui soupçonnaient pas.
-Comme la fleur cachée dans l'ombre n'épanouit ses couleurs
-et n'évapore ses parfums qu'aux brillants rayons du
-soleil, ainsi Marie de Rabutin ne développa tout ce qu'elle
-avait de grâce, d'esprit, de vive et franche gaieté, que
-lorsqu'elle eut quitté les solitudes de Livry pour paraître
-à la cour et dans les cercles de la capitale. Sur ce nouveau
-théâtre, qui lui convenait si bien, cette <i>demoiselle de
-Bourgogne</i>, ainsi qu'elle-même se qualifie, attira aussitôt
-tous les regards, et devint l'objet de l'attention générale.
-On savait qu'avec tant de charmes, et l'honneur de
-son alliance, elle apportait une dot de 100,000 écus, qui
-faisaient plus de 600,000 fr. de notre monnaie actuelle,
-sans compter les héritages qu'elle devait recueillir, et qui
-se montèrent par la suite à plus de 200,000 fr., c'est-à-dire
-400,000 fr., valeur de notre époque.<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a></p>
-
-<p>Un grand nombre de partis s'offrirent: Gondi, à qui
-sa nouvelle promotion à la coadjutorerie de Paris donnait
-une grande influence, chercha à faire tomber le choix de
-la jeune héritière sur le marquis de Sévigné, son parent:
-il y parvint, à la faveur de l'abbé de Livry, depuis longtemps
-ami intime de la mère du marquis. Henri de Sévigné
-épousa Marie de Rabutin-Chantal le 4 août 1641,
-dans l'église de Saint-Gervais. La bénédiction nuptiale fut
-<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-donnée par Jacques de Nuchèze, évêque et comte de Châlons-sur-Saône,
-oncle paternel de la mariée, en présence
-de trois de ses oncles maternels, de Coulanges, abbé de
-Livry, de Coulanges-Saint-Aubin, de Coulanges-Chezières,
-et de Jean-François-Paul de Gondi, archevêque de Corinthe
-et coadjuteur de Paris<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a>. Marie de Rabutin-Chantal
-était alors âgée de dix-huit ans; Henri de Sévigné aussi
-était jeune, beau, bien fait, riche, et avait su lui plaire
-par ses manières enjouées. Il était maréchal de camp,
-et sa famille, une des plus anciennes de Bretagne, avait
-formé des alliances avec les Clisson, les Montmorency, les
-Rohan<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a>. Tout ce qu'on recherche, tout ce qu'on désire,
-paraissait donc réuni dans ce mariage. Mais les qualités
-qui recommandaient le marquis de Sévigné étaient apparentes,
-et ses défauts étaient cachés. Le plus grand de
-tous était d'avoir peu de délicatesse dans les sentiments,
-d'être uniquement adonné aux plaisirs des sens, et peu
-digne de posséder une femme aussi spirituelle. «Il aima
-partout, dit le comte de Bussy-Rabutin, et n'aima jamais
-rien d'aussi aimable que sa femme.» Il l'estimait, mais
-sans l'aimer; elle, sans pouvoir l'estimer, ne cessa point
-de l'aimer<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-Cependant les nuages qui obscurcirent cette union ne
-s'accumulèrent que par degrés. Les premières années en
-furent heureuses, et se passèrent dans la capitale, au milieu
-des amusements et de l'agitation du grand monde;
-ou à la terre des Rochers, parmi les plaisirs champêtres et
-des vassaux dévoués, dont les seigneurs des châteaux,
-et surtout ceux de Bretagne, étaient alors entourés. Tout
-s'accordait à faire jouir ces deux époux du bonheur qu'on
-éprouve dans le commencement d'un établissement formé
-avec tous les avantages de la richesse, de la jeunesse et de
-la beauté, lorsque nous nous rendons agréables à tous, et
-que tous se montrent empressés à nous plaire. Le marquis
-de Sévigné et sa femme étaient tous deux amis des plaisirs
-et de la joie, tous deux dans l'âge de la légèreté et de l'insouciance;
-ils tenaient tous deux par leur parenté à des
-personnages qui, par ambition, par goût ou par situation,
-se montraient fastueux et prodigues. L'archevêque de
-Paris et son coadjuteur, depuis si fameux sous le nom de
-cardinal de Retz, étaient les plus proches parents du
-marquis. La marquise était nièce de Hugues de Bussy le
-Commandeur, qui, l'année même du mariage du marquis
-de Sévigné, devint, par droit d'ancienneté, grand prieur
-du Temple, ce qui lui donnait désormais un revenu de plus
-le 100,000 livres, ou plutôt 200,000 livres, monnaie actuelle,
-de redevances ecclésiastiques, auxquelles l'Église
-n'eut qu'une faible part<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a>. Le marquis et la marquise de
-Sévigné, par le luxe de leur table et par les agréments de
-leurs personnes, réunirent chez eux la société la plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-aimable et la plus brillante: eux-mêmes faisaient partie de
-celle qui à Paris avait alors le plus d'éclat, et à laquelle
-toutes les sociétés choisies se réunissaient comme dans
-un centre commun, la société de l'hôtel de Rambouillet.
-Madame de Sévigné devint bientôt un des principaux
-ornements de ce cercle célèbre, qui sous le rapport des
-manières, de la littérature et du langage, exerçait alors
-une sorte de dictature.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span></p>
-<h2>CHAPITRE IV.</h2>
-
-<p class="hanging indent">Assertion de M. Petitot sur madame de Sévigné.&mdash;Pourquoi l'histoire
-est toujours mal écrite.&mdash;Causes de l'erreur de M. Petitot.&mdash;Il
-faut distinguer les temps.&mdash;Trois époques dans l'existence
-de l'hôtel de Rambouillet.&mdash;Peinture de l'époque où madame de
-Sévigné entra dans le monde.&mdash;Influence de l'hôtel de Rambouillet
-à cette époque.&mdash;Témoignages de Saint-Évremond et de Fléchier.&mdash;De
-la marquise de Rambouillet.&mdash;De ses plans pour la
-réforme de la société.&mdash;Portrait de Julie d'Angennes, sa fille.&mdash;Comme
-elle affermit et continua le règne de sa mère.&mdash;Nécessité
-pour l'intelligence de la vie et des écrits de madame de Sévigné,
-de faire connaître ce qui concerne l'hôtel de Rambouillet et la société
-de cette époque.</p>
-</div>
-
-<p>Un auteur auquel l'histoire de France est redevable
-d'un grand et utile travail, ayant occasion de faire connaître
-les femmes distinguées par leur naissance, leur
-beauté et leur esprit, que madame de Rambouillet avait
-attirées chez elle, nomme dans le nombre madame de Sévigné;
-puis il ajoute: «Madame de Sévigné avait un trop
-bon esprit pour approuver l'affectation de sentiment et de
-langage adoptée par cette société: il paraît même qu'elle
-était parvenue à y faire une espèce de schisme<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>.»</p>
-
-<p>De même que les personnes préoccupées ou inattentives
-ne saisissent jamais que la dernière phrase d'un raisonnement
-ou les dernières paroles d'une conversation, il semble
-que la postérité ne soit destinée à connaître l'histoire
-d'un siècle ou d'une époque que d'après l'impression que
-<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-ses dernières années ont laissée, et d'après les discours et
-les récits du siècle ou de l'époque qui lui a succédé: or,
-ce temps où le retentissement des passions qui ont fait
-irruption n'a point encore cessé; où les blessures faites
-aux intérêts, aux réputations, aux amours-propres, ne
-sont pas encore cicatrisées; où les haines, les affections,
-les préjugés ont changé de forme et de nom sans changer
-de nature, est peut-être le temps le moins favorable de
-tous pour nous offrir une image fidèle de celui dont il est
-le plus rapproché. Cependant celle qu'il nous livre est
-celle qu'on adopte comme parfaitement ressemblante; et
-c'est d'après ce type altéré ou incomplet qu'on en parle,
-qu'on en raisonne, qu'on en écrit, ressassant et reproduisant
-sans cesse les mêmes erreurs; car les esprits patients
-qui recueillent, comparent et discutent les faits ont toujours
-été rares: ils le sont encore plus aujourd'hui, et ils
-semblent même être entièrement inutiles, puisque pour
-nous l'histoire la plus vraie selon le siècle est celle qui
-nous offre le plus de faits extraordinaires ou inexplicables,
-le plus de contrastes singuliers, en un mot le plus d'invraisemblances;
-où tout ne se passe pas comme il a plu aux
-événements et à la Providence, mais selon ce qui plaît
-à notre imagination, selon ce qui est conforme aux fantômes
-qu'elle s'est créés. De là, par une conséquence nécessaire,
-on en est venu à écrire dans plus de cent volumes,
-et à faire recevoir comme un axiome très-philosophique,
-que le roman était plus vrai que l'histoire.</p>
-
-<p>Je préviens, quelles qu'en soient pour moi les conséquences,
-que je n'écris point pour cette classe de lecteurs,
-quoique je n'ignore pas que ce soit la plus nombreuse.
-Aussi, malgré la peine que j'ai de contrarier ceux qui sont
-si bien disposés en faveur de madame de Sévigné et en
-<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-même temps si prévenus contre l'hôtel de Rambouillet,
-je n'hésite pas cependant à leur affirmer que rien n'est
-plus opposé à la vérité que l'assertion de M. Petitot, et
-qu'on ne trouverait pas dans les écrits contemporains une
-seule ligne qui pût la justifier.</p>
-
-<p>Tout démontre, au contraire, que c'est aux savantes ou
-ingénieuses conversations de l'hôtel de Rambouillet que
-madame de Sévigné a dû de voir se développer et s'affermir
-en elle ce goût vif pour la lecture et les jouissances de
-l'esprit, dont ses inclinations pour le plaisir et la dissipation
-l'auraient probablement éloignée; que c'est aussi
-dans cet hôtel, dans ce véritable palais d'honneur, comme
-le nomme Bayle (dont le scepticisme n'a pas pu même
-trouver place sur ce point), que madame de Sévigné a
-pu apprendre combien de louanges, de considération et
-d'empire s'attachent aux femmes qui dans le monde,
-dont elles obtiennent les hommages, restent maîtresses
-d'elles-mêmes et résistent aux charmes dangereux de
-la volupté, pour chercher un bonheur plus durable dans
-le sein de la vertu. Cet exemple donné à sa jeunesse eut,
-n'en doutons pas, une salutaire influence sur sa conduite,
-lorsqu'elle eut à traverser plusieurs années dans la situation
-la plus périlleuse où une femme puisse se trouver.</p>
-
-<p>Ce qui a surtout égaré l'auteur que j'ai cité, c'est que
-le souvenir de l'hôtel de Rambouillet lui a aussitôt rappelé
-celui de Molière et des <i>Précieuses ridicules</i>, oubliant
-qu'un intervalle de quinze ans sépare l'époque de l'apparition
-de cette comédie et celle où l'hôtel de Rambouillet
-exerçait, sans opposition comme sans partage, son heureuse
-influence; et dans cet intervalle est la Fronde. L'expérience
-nous a fait assez connaître que l'effet des guerres
-civiles et des révolutions politiques n'est pas seulement de
-<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-démasquer les visages, de mettre à nu les c&oelig;urs, d'établir
-la discorde partout où régnait une harmonie au moins
-apparente, mais aussi de changer subitement tous les rapports
-sociaux. Une métamorphose complète s'opère alors
-dans le langage et dans les actions; elle est si prompte,
-que ceux qui ont l'idée la moins avantageuse de la nature
-humaine ont peine à y croire. L'intérêt, la peur, un vil
-égoïsme ou une basse ambition, semblent produire le
-même effet que l'eau de cette source magique dont nous
-parle l'Arioste, qui changeait aussitôt l'amour en haine
-et la haine en amour. Tous les droits de la reconnaissance
-sont méconnus, tous les liens de la dépendance sont rompus;
-on outrage ceux que l'on flattait, on flatte ceux que
-l'on outrageait; on s'arrange avec le présent en calomniant
-le passé; l'on se fait violence pour effacer jusqu'au
-souvenir de ce qui fut, afin de mettre à profit ce qui est;
-en un mot, on change tout à coup, et sans honte, de parti,
-de principes, de liaisons, d'habitudes, de manières, de
-préjugés et de ridicules.</p>
-
-<p>Sans doute les altérations produites par la Fronde ne
-sont point comparables à celles dont nous avons été plusieurs
-fois témoins; mais pour n'avoir pas été aussi profondes,
-aussi universelles, elles n'en sont pas moins réelles;
-et c'est pour les avoir ignorées que plusieurs écrivains
-estimables ont porté tant de faux jugements, émis tant
-d'idées erronées sur ces temps divers de notre histoire;
-temps que l'on a réunis à tort sous la dénomination, trop
-générale et trop vague, de <i>siècle de Louis XIV</i>. Ce siècle
-comprend plusieurs époques, qu'il faut distinguer pour le
-bien connaître.</p>
-
-<p>Le sujet dont nous nous occupons semblerait même nous
-obliger de remonter plus haut; car les réunions de l'hôtel
-<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-de Rambouillet datent de la fin du règne de Henri IV. Ces
-réunions ont brillé de tout leur éclat pendant le règne de
-Louis XIII, ont commencé à décliner sous la régence et la
-Fronde, et ont perdu toute leur suprématie sur la société
-lorsque Louis XIV a été en âge de tenir lui-même sa cour.</p>
-
-<p>Sous le rapport de la littérature, on doit aussi pendant
-le même intervalle de temps distinguer plusieurs époques:
-celle de la domination du cardinal de Richelieu, celle de
-la régence, celle de la Fronde, et enfin celle qui date du
-mariage de Louis XIV et de la paix des Pyrénées et se prolonge
-durant toute la partie glorieuse du règne du grand
-monarque. A la première époque appartiennent presque
-entièrement Malherbe, Corneille, Balzac et Voiture; à la
-seconde, Saint-Évremond, Ménage, Sarrasin, Chapelain;
-à la troisième, Pascal, Bossuet, Molière, La Fontaine,
-Racine, Boileau, Pellisson. L'hôtel de Rambouillet maintint
-entière son influence sur les m&oelig;urs et les habitudes,
-dans la haute société, pendant tout le temps de la première
-époque. Ensuite les divisions politiques et la licence des
-guerres font suspendre ces réunions, les dénaturent ou les
-affaiblissent. Au retour de la paix, la société, la littérature
-et les arts reprennent une nouvelle vigueur et une autre
-forme; d'abord, sous les auspices du généreux Fouquet,
-et ensuite sous ceux de Colbert et de Louis XIV. Alors
-disparaît le reste d'influence qu'avait conservé l'hôtel de
-Rambouillet. La comédie des <i>Précieuses ridicules</i>, de
-Molière, signala cette époque, mais ne la produisit pas.
-Une longue série de grands hommes illustre le règne du
-grand roi, mais dans les vingt dernières années de ce règne
-on remarque encore une quatrième époque: c'est celle
-qui annonce les approches du temps de la scandaleuse régence
-du duc d'Orléans, et en a déjà tous les caractères.
-<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-Les éloges ont cessé, l'enthousiasme est éteint, les désastres
-et les malheurs jettent leurs crêpes sombres sur
-les anciens trophées; de nouveaux génies surgissent en
-littérature, mais ils nous peignent la dégradation des
-m&oelig;urs, ou font la satire du gouvernement: c'est le temps
-des Fénelon, des J.-B. Rousseau, des Chaulieu, des le
-Sage; car on ne doit pas oublier que la comédie de <i>Turcaret</i>,
-qui semble une peinture si exacte de la régence, fut
-cependant jouée six ans avant la mort de Louis XIV. Madame
-de Sévigné, morte en 1696, à peine a entrevu le
-commencement de cette dernière époque; elle n'apparut
-qu'à la fin de la première, mais elle a parcouru en entier
-les autres. Lorsqu'en 1644 elle commença à prendre rang
-dans le monde, les noms mêmes de Molière, de Boileau,
-de La Fontaine<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a>, de Racine étaient inconnus. Alors les réunions
-de l'hôtel de Rambouillet se composaient de tout ce
-qu'il y avait en France et à la cour de plus illustre par le
-rang, les dignités, la naissance: les femmes les plus remarquables
-par leur beauté ou par leur esprit mettaient un
-grand prix à faire partie de ces cercles. Jamais leur influence
-sur les m&oelig;urs, la littérature et les réputations n'avait été
-plus grande et plus absolue. Ils dominaient dans l'Académie
-française nouvellement créée, dans les sociétés les
-plus brillantes de la capitale, et même à la cour; mais
-comme la plus grande prospérité des empires qui durent
-depuis longtemps est voisine des révolutions et des catastrophes
-qui les ébranlent et les font crouler, la plus haute
-fortune de l'hôtel de Rambouillet se trouva aussi rapprochée
-de sa décadence et de sa chute.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-Cette époque du mariage de madame de Sévigné est
-précisément celle des temps les plus heureux de la minorité
-de Louis XIV, des plus heureux peut-être dont la
-France ait jamais joui<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a>. Anne d'Autriche venait de raffermir
-son gouvernement et d'assurer le pouvoir de son
-ministre en se débarrassant de la cabale des <i>importants</i>,
-en exilant ceux qui, pour récompense des services qu'ils
-lui avaient rendus dans le temps où elle était en butte aux
-persécutions d'un ministre despote, voulaient exploiter à
-leur profit l'autorité qui lui était conférée comme régente.
-On respirait de n'être plus soumis à la tyrannie de Richelieu
-ou à la domination tracassière et impuissante
-des intrigues de cour. La guerre continuait, mais elle
-donnait de l'emploi à la valeur française; elle procurait
-au dehors de la gloire, sans causer aucune inquiétude au
-dedans. D'Harcourt et Gassion combattaient avec un égal
-succès; Turenne et le duc d'Enghien, depuis connu sous
-le nom de grand Condé, s'acquéraient par leurs victoires,
-fruit d'habiles man&oelig;uvres, la réputation de premiers capitaines
-de l'Europe. Les armes françaises triomphaient
-partout, en Espagne, en Flandre, en Allemagne et en
-Italie. Des traités avantageux entre la France, la Hollande
-et le Portugal, venaient d'être conclus ou renouvelés; les
-courtisans étaient caressés et flattés par un ministre qui
-tâchait d'apaiser l'envie qu'inspirait son titre d'étranger
-et le caractère suspect de la faveur extraordinaire dont
-il jouissait auprès d'une reine douce, indulgente et bonne,
-mais non exempte de coquetterie. La justice reprenait
-son cours, le commerce renaissait, l'industrie acquérait
-une nouvelle activité; et la société et ce qu'on appelle
-<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
-le beau monde redoublaient d'ardeur pour les plaisirs et
-les jouissances sociales. C'est de ce temps que Saint-Évremond
-avait, dans sa vieillesse, conservé un souvenir si
-agréable, et qu'il décrit dans son épître à Ninon de Lenclos:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>J'ai vu le temps de la bonne régence,</p>
-<p>Temps où régnait une heureuse abondance,</p>
-<p>Temps où la ville aussi bien que la cour</p>
-<p>Ne respiraient que les jeux et l'amour.</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </b></p>
-<p>Femmes savaient sans faire les savantes:</p>
-<p>Molière en vain eût cherché dans la cour</p>
-<p class="i2"> Les ridicules affectées;</p>
-<p>Et ses <i>Fâcheux</i> n'auraient point vu le jour,</p>
-<p>Manque d'objets à fournir les idées<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Fléchier, qui, dans sa jeunesse, avait aussi été témoin
-des réunions de l'hôtel de Rambouillet, ne craignit pas,
-trente ans après, de louer en chaire celle qui y présidait
-sous le nom romanesque d'Arthénice, que lui avaient
-donné les poëtes. Il prouve par ses paroles combien sa
-mémoire était restée chère à la génération qui l'avait
-suivie. «Souvenez-vous, dit-il, de ces cabinets que l'on
-regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait,
-où la vertu était révérée sous le nom d'incomparable
-Arthénice, où se rendaient tant de personnes de
-qualité et de mérite, qui composaient une cour choisie,
-nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante
-sans orgueil, polie sans affectation<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a>.»</p>
-
-<p>Pour bien apprécier le mérite de madame de Rambouillet
-et les services qu'elle a rendus, il faut se rappeler
-<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-qu'elle a vécu principalement sous deux règnes où
-l'influence de la cour sur la société était presque nulle;
-qu'elle parut sur la scène du monde lorsque les m&oelig;urs
-qui succédaient aux guerres de religion étaient rudes et
-grossières, lorsque la langue n'était pas encore fixée, et
-qu'aucun des chefs-d'&oelig;uvre de nos grands maîtres en littérature
-n'avait encore vu le jour.</p>
-
-<p>Henri IV, remarquable par son esprit fertile en saillies,
-par cette facilité d'élocution qui semble naturelle aux
-hommes du midi de la France, protégea les lettres comme
-roi; mais il les aimait peu, et ne s'en occupa point<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a>. Ses
-habitudes et ses manières étaient celles d'un guerrier; il
-ne mit aucune mesure ni aucun mystère dans ses inclinations
-pour les femmes, et son commerce avec elles fut
-purement sensuel. Toujours occupé de ses affaires et de
-ses plaisirs, en déréglant les m&oelig;urs par ses exemples il
-ne chercha point à les polir. Les habitudes retirées de
-Louis XIII, son tempérament maladif, timide et scrupuleux,
-le rendaient encore moins propre que son père à
-tenir une cour; et cependant la paix qui avait succédé
-aux fureurs de la Ligue faisait sentir le besoin d'une
-nouvelle carrière à ceux qui s'élançaient dans la vie; les
-esprits s'agitant pour donner sans cesse de nouveaux
-aliments à leur activité, se portaient avec ardeur vers
-toutes les jouissances sociales.</p>
-
-<p>Ce fut dans ces circonstances que Catherine de Vivonne<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a>,
-qui à l'âge de douze ans<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a> avait épousé, en 1600,
-<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet, entreprit
-de réunir chez elle la société choisie de la cour et de la
-ville. Elle se fit une étude de l'attacher en quelque sorte
-à sa personne, de la modeler conformément à ses goûts
-et à ses désirs. Sa position dans le monde, ses qualités
-et ses vertus, lui donnaient les moyens de réussir dans ce
-projet. Sa famille, l'une des plus anciennes d'Italie par
-sa mère, Julie Savelli, comptait trois de nos rois pour
-alliés; elle était, ainsi que celle de son mari, illustrée
-depuis longtemps par de hautes dignités et de grands services<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a>.
-Le marquis de Rambouillet, qui n'était point dégénéré
-de ses ancêtres, continuait à rendre dans la diplomatie
-d'importants services, et s'acquittait avec honneur
-des ambassades dont il était chargé. La marquise de Rambouillet
-était belle, jeune, riche, et avait dans ses manières
-quelque chose d'imposant et de gracieux. Son esprit était
-nourri par la lecture des meilleurs auteurs italiens et espagnols<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a>.
-Lorsqu'elle eut commencé à recevoir les atteintes
-de l'âge, une de ses filles, qu'elle avait eue à seize
-ans, et dont elle paraissait être la s&oelig;ur, continua à répandre
-autour d'elle cet attrait de la jeunesse et de la
-beauté, qui ne manque jamais son effet, même auprès des
-plus indifférents; et à cette époque on en voyait peu de
-tels dans la société. Cette fille chérie, nommée Julie-Lucie,
-est celle qui épousa depuis le duc de Montausier.
-<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-Une autre, Angélique, fut mariée à ce même marquis,
-depuis comte de Grignan, qui, doublement veuf, devait
-s'unir à la fille de madame de Sévigné. La marquise
-de Rambouillet eut encore trois autres filles, qui toutes
-trois se firent religieuses: l'une devint abbesse de Saint-Étienne
-de Reims, et les deux autres furent successivement
-abbesses d'Yères, près Paris. De temps en temps
-elles venaient à l'hôtel de Rambouillet faire admirer, dans
-ces mondaines et brillantes assemblées, où tous les talents
-se trouvaient représentés, les grâces mystiques des cloîtres
-et les tranquilles vertus de la religion<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">&nbsp;[44]</a>. Mais Julie d'Agennes
-fut l'objet de la prédilection de sa mère, et, formée
-par elle, porta plus loin qu'elle encore l'ambition de s'attirer
-les hommages par le double empire de l'esprit et de
-la beauté. Comme les liens du mariage l'auraient séparée
-d'une mère chérie, lui auraient fait perdre son indépendance,
-et auraient nui au genre de vie dans lequel elle
-se complaisait, elle chercha à les éviter. Mais celui qui
-avait été admis à aspirer à l'honneur de sa main, le marquis
-de la Salle, depuis duc de Montausier, ne se laissa
-pas rebuter par cette résolution, et mit en &oelig;uvre pour la
-vaincre tout ce que l'amour a de plus pressant, tout ce
-que la galanterie a de plus aimable. Elle ne céda enfin
-qu'après quatorze ans de résistance, sur l'ordre formel
-et les instances de son père et de sa mère, lorsque sa
-<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-jeunesse fut entièrement passée, et qu'elle eut obtenu
-que cet amant si constant eût changé de religion et
-adopté celle qu'elle professait elle-même<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">&nbsp;[45]</a>.</p>
-
-<p>La marquise de Rambouillet et Julie d'Angennes, unies
-par les sentiments les plus tendres et les plus puissants,
-par une parfaite conformité de pensées et d'inclinations,
-parvinrent à réunir autour d'elles une cour aussi brillante
-et aussi nombreuse que celle que l'ambition et l'intérêt assemblent
-dans les palais des rois; mais elle en différait
-en ce que l'on n'y voyait d'autres courtisans que ceux des
-Muses; en ce que l'on n'y obéissait qu'aux inspirations de
-l'amitié ou de l'amour; en ce qu'on n'y connaissait d'autre
-domination que celle de l'esprit et de la beauté, et
-qu'ainsi la contrainte et l'ennui en étaient bannis. Durant
-le temps de leur règne, fondé sur le plus légitime de tous
-les principes, le consentement universel, madame de Rambouillet
-et sa fille furent les modèles que tout le monde
-citait, que tout le monde admirait, que chacun s'efforçait
-d'imiter. Les jeunes femmes comme les femmes âgées
-s'empressaient auprès d'elles avec toutes les marques de
-la déférence et de l'attachement les plus sincères; elles
-étaient pour les jeunes gens comme pour les vieillards
-les objets d'une sorte de culte, et furent célébrées par les
-poëtes comme des divinités mortelles<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">&nbsp;[46]</a>. Pour elles l'inflexible
-étiquette renonçait à ses usages les plus rigoureux;
-et Segrais remarque comme une chose extraordinaire
-<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-pour son temps que les princesses allaient chez la marquise
-de Rambouillet, quoiqu'elle ne fût pas duchesse<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">&nbsp;[47]</a>.</p>
-
-<p>Tous ceux qui fréquentaient l'hôtel de Rambouillet
-adoptèrent bientôt des manières plus nobles, un langage
-plus épuré, et exempt de tout accent provincial. Les
-femmes surtout, à qui plus de loisirs et une organisation
-plus délicate donnent un tact social plus prompt et plus
-fin, furent les premières à profiter des avantages que leur
-présentait cette fréquentation continuelle d'esprits cultivés
-et de personnes sans cesse occupées à imiter ce que
-chacune d'elles offrait de plus agréable, de plus propre
-à plaire à tous. Aussi celles qui étaient associées à ces
-réunions se faisaient promptement remarquer, et se distinguaient
-facilement de celles qui n'y étaient point admises.
-Pour montrer l'estime qu'on faisait d'elles, on les
-nomma les <span class="smcap">PRÉCIEUSES</span>, les <span class="smcap">ILLUSTRES</span>; titre dont elles-mêmes
-se paraient, et qui fut toujours donné et reçu
-comme une distinction honorable pendant le long espace
-de temps que l'hôtel de Rambouillet conserva son influence
-sur la société.</p>
-
-<p>Puisque madame de Sévigné fut aussi une <i>précieuse</i>,
-ce serait ici le lieu d'étudier avec soin ce qui concerne les
-précieuses, et d'examiner les altérations que la marquise
-de Rambouillet et de Julie d'Angennes ont produites sur la
-société en France: d'abord, sous le rapport des habitudes,
-et en quelque sorte du matériel de la vie sociale;
-ensuite, sur les devoirs qui prescrivent l'honneur et l'amitié
-entre des personnes que des inclinations semblables
-et le besoin de se voir réunissent souvent ensemble; puis
-sur les relations des deux sexes entre eux; et enfin sur
-<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-le goût dans les ouvrages d'esprit, et sur les vicissitudes
-ou les progrès de la littérature et des arts. J'ai entrepris
-et exécuté cette tâche avec un esprit dégagé de tout préjugé
-favorable ou défavorable à des temps qui, quoique
-si loin de nous, n'ont trouvé jusqu'ici que des panégyristes
-outrés ou des détracteurs injustes. Mais ce tableau,
-trop étendu pour ne pas nous distraire de notre objet principal,
-trouvera sa place ailleurs.</p>
-
-<p>Je vais seulement tâcher de donner, de la manière la
-plus brève et la plus rapide qu'il me sera possible, une
-idée de la société que madame de Rambouillet réunissait
-chez elle à l'époque où madame de Sévigné y fut introduite.
-Pour y parvenir, usons un instant du privilége
-des romanciers; et par une fiction, qui sera vraie jusque
-dans ses moindres détails, allons chercher la nouvelle
-mariée au milieu d'une de ces assemblées où elle a
-commencé à briller. Chaque trait de cette peinture sera
-justifié par des témoignages contemporains tracés par les
-mains mêmes des personnages qui vont entrer en scène;
-et des citations exactes donneront aux lecteurs les moyens
-d'en vérifier l'exactitude. Transportons-nous rue Saint-Thomas-du-Louvre,
-à l'hôtel de Rambouillet, qui, par
-sa façade intérieure, dominait par la vue le Carrousel et
-les Tuileries.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE V.<br />
-<span class="medium">1644.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Réunion à l'hôtel de Rambouillet.&mdash;On doit entendre la lecture
-d'une pièce de Corneille.&mdash;Aspect que présente la chambre
-à coucher de madame de Rambouillet.&mdash;Noms et désignations des
-personnes qui s'y trouvaient assemblées.&mdash;Voiture se fait attendre.&mdash;Dialogue
-à son sujet.&mdash;Aparté de Charleval et de Sarrasin.&mdash;Voiture
-entre.&mdash;Reproches qu'on lui adresse.&mdash;Ses réponses.&mdash;Il
-récite un rondeau.&mdash;Action de mademoiselle Paulet après cette
-lecture.&mdash;Nouvel aparté de Charleval et de Sarrasin.&mdash;Observation
-de l'abbé de Montreuil sur Voiture.&mdash;L'abbé de Montreuil
-récite un madrigal sur madame de Sévigné.&mdash;Dialogue au sujet de
-Ménage et de madame de Sévigné.&mdash;On veut jouer à colin-maillard
-en attendant Corneille.&mdash;Il entre avec Benserade.&mdash;On s'assied.&mdash;Corneille
-lit sa tragédie de <i>Théodore, vierge et martyre</i>.&mdash;Effet
-qu'elle produit.&mdash;Beaux vers que chacun en a retenus.&mdash;Ceux
-que l'abbesse d'Yères avait inscrits sur ses tablettes sont lus
-par le jeune abbé Bossuet.&mdash;Impression que produit cette lecture.&mdash;Opinion
-de chacun en se retirant.</p>
-</div>
-
-<p>C'était dans une matinée d'automne de l'année 1644;
-le soleil de midi dardait sur les fenêtres de la chambre à
-coucher de madame de Rambouillet. Les rideaux de soie,
-bleus comme l'ameublement, n'y laissaient pénétrer qu'un
-demi-jour azuré. Une nombreuse société, convoquée pour
-entendre la lecture d'une nouvelle pièce de Corneille, s'y
-trouvait rassemblée. Un grand paravent, tiré entre la porte
-et la cheminée, formait dans la chambre même une chambre
-intérieure<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">&nbsp;[48]</a>. Si on y était entré sans être prévenu qu'on
-devait y trouver une brillante réunion, cette chambre eût
-<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-paru déserte; et en regardant devant soi on n'y eût vu
-qu'une seule femme, grande, forte, bien faite, non pas
-très-jeune, mais encore très-belle, occupée à regarder dans
-la rue à travers les rideaux, qu'elle entr'ouvrait légèrement.
-C'était mademoiselle Paulet, que ses beaux yeux, son regard
-vif et fier, sa chevelure d'un blond ardent, l'impétuosité
-de son caractère et l'énergie de ses affections avaient
-fait surnommer la Lionne. La marquise de Rambouillet
-l'avait depuis longtemps admise dans sa familiarité, et elle
-lui servait habituellement de secrétaire<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">&nbsp;[49]</a>. Mais un mélange
-des plus suaves odeurs, qui s'exhalait de l'alcôve avec un
-bruit confus de voix, aurait aussitôt forcé les yeux de se
-tourner vers la droite; et à travers les colonnes dorées de
-cette alcôve, sous sa voûte, ornée d'ingénieuses allégories
-sur l'hymen, l'amour, le sommeil et l'étude, on eût aperçu
-une troupe folâtre de jeunes femmes et de jeunes gens,
-qui, par la quantité de plumes et de rubans dont ils étaient
-chargés, ressemblaient à un parterre de fleurs, dont les
-couleurs vives et variées éclataient dans l'ombre.</p>
-
-<p>En s'approchant, on eût bientôt distingué l'élite de la
-société de Paris et de la cour, réunie ou plutôt resserrée
-dans la vaste ruelle de madame de Rambouillet. On eût
-reconnu la princesse de Condé, accompagnée de sa fille,
-qui devint peu après duchesse de Longueville; elle causait
-avec la marquise de Rosembault: la duchesse d'Aiguillon
-parlait bas à l'oreille de la marquise de Vardes, qui avait
-près d'elle madame du Vigean; la marquise de Sablé s'entretenait
-avec madame de Cornuel; madame de la Vergne
-tenait la main de sa jeune fille, depuis si célèbre sous le
-<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-nom de comtesse de la Fayette; puis les comtesses de
-Fiesque, de Saint-Martin, de Maure, et madame Duplessis-Guénégaud,
-causaient ensemble à voix basse. La duchesse
-de Chevreuse écoutait avec attention mademoiselle de
-Scudéry<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">&nbsp;[50]</a>. Près du lit, la marquise de Rambouillet entre
-deux de ses filles, la jeune Clarice-Diane, abbesse d'Yères,
-et Louise-Isabelle d'Angennes<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">&nbsp;[51]</a>. A côté de cette dernière
-était la marquise de Sévigné, occupée avec Julie
-d'Angennes à considérer les fraîches miniatures de la fameuse
-<i>Guirlande</i>; tandis qu'à leurs pieds le marquis de
-la Salle (Montausier), assis sur son manteau qu'il avait
-détaché, leur souriait, et paraissait heureux des compliments
-que lui adressait madame de Sévigné sur son incomparable
-galanterie<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">&nbsp;[52]</a>. Douze autres jeunes seigneurs étaient
-moitié assis, moitié couchés sur leurs manteaux, dont les
-étoffes de soie, d'or et d'argent brillaient sur le tapis, ou
-flottaient sur les pieds des dames<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">&nbsp;[53]</a>. A ses joues colorées,
-à sa figure joyeuse, on reconnaissait facilement parmi
-eux le marquis de Sévigné, assis aux pieds de mademoiselle
-du Vigean; il lui donnait des nouvelles de l'armée<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">&nbsp;[54]</a>,
-<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-lui parlait de Gramont et de Saint-Évremond, et la faisait
-rire; lui racontait les exploits du duc d'Enghien, et la
-faisait rougir. Le marquis de Villarceaux, et de Gondi, depuis
-peu archevêque de Corinthe, coadjuteur de Paris, et
-le marquis de Feuquières, étaient tous trois debout; le
-premier derrière le fauteuil de la duchesse d'Aiguillon, le
-second derrière celui de la duchesse de Chevreuse, le
-troisième à côté de madame Duplessis-Guénégaud. Toutes
-les dames tenaient une petite badine<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">&nbsp;[55]</a>, que quelques-unes
-s'amusaient à faire tourner entre leurs doigts. Les jeunes
-gens, pour donner plus d'action à leurs discours et plus
-de grâce à leurs gestes, agitaient par intervalle dans l'air
-les blancs et gros panaches de leurs petits chapeaux, ou,
-posant ceux-ci sur leurs genoux, jouaient nonchalamment
-avec les plumes qui les couvraient<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">&nbsp;[56]</a>. Sur le devant de l'alcôve,
-et en avant des colonnes, étaient assis, sur des chaises
-et sur des placets, sorte de tabourets bas et larges, des
-personnages que leurs habillements plus modestes faisaient
-reconnaître à l'instant pour des hommes de lettres ou des
-ecclésiastiques: c'étaient Balzac, Ménage, Scudéry, Chapelain,
-Costart, Conrart, la Mesnardière, l'abbé de Montreuil,
-Marigny le jeune, l'abbé Bossuet, le petit abbé Godeau,
-depuis évêque de Vence, et grave auteur d'un gros
-volume de poésies chrétiennes; mais alors, à cause de
-l'exiguïté de sa taille et de son assiduité auprès de Julie
-d'Angennes, on le nommait par dérision le nain de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-princesse Julie<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">&nbsp;[57]</a>. Quatre autres personnages étaient debout,
-appuyés contre un des côtés de l'alcôve et une de ses
-colonnes: moins richement vêtus que les galants illustres
-assis aux pieds des dames, mais parés avec plus d'élégance
-et de recherche que ceux qui étaient gravement posés sur
-des chaises et des placets, ils formaient un petit groupe à
-part, promenaient, avec un air narquois, leurs regards
-sur l'assemblée; causaient ensemble tout bas, et souriaient
-de temps à autre; c'étaient Sarrasin, Charleval, Montplaisir
-et Saint-Pavin.</p>
-
-<p>«Est-ce que M. de Voiture n'arrive pas?» dit la marquise
-de Rambouillet à mademoiselle Paulet, qui continuait
-à regarder par la fenêtre.&mdash;«Je ne le vois pas encore,»
-répondit-elle sans se détourner.&mdash;«Ah, le traître!
-dit Charleval, il se fera attendre.»&mdash;«Non, dit la marquise
-de Rambouillet; car je n'ai donné rendez-vous à
-M. Corneille qu'à midi et demi, ne voulant pas qu'il fût interrompu
-par les survenants. C'est parce que M. de Voiture
-demeure dans cette rue, et presque à côté de l'hôtel<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">&nbsp;[58]</a>,
-qu'il n'est pas encore arrivé: les plus près sont les moins
-pressés.» Saint-Pavin, prenant la parole: «J'ai entendu
-dire, madame, qu'il s'était battu avec Chaveroche, votre
-intendant, et que celui-ci l'avait blessé.»&mdash;«Cette blessure
-n'est rien, monsieur, dit madame de Rambouillet,
-et ne l'empêchera pas de venir. Mais ne parlez pas, je vous
-prie, de cette ridicule affaire.»&mdash;«Ma mère, dit Clarice
-d'Angennes en s'adressant à Saint-Pavin, a fait comprendre
-à Chaveroche toute l'impertinence de son procédé; il
-en a fait des excuses à M. de Voiture, et ils sont les meilleurs
-<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-amis du monde: si bien que M. de Voiture a donné
-à Chaveroche le procès de sa s&oelig;ur et toutes ses affaires à
-suivre<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">&nbsp;[59]</a>, pendant le voyage qu'il va faire en Espagne.»&mdash;«Est-ce
-qu'il va nous quitter?» dit Sarrasin.&mdash;«Après-demain
-il part, répliqua Clarice; et certainement il ne
-manquera pas de se rendre ici.»&mdash;«Vous allez le voir
-arriver, dit l'abbesse d'Yères; je viens de lui dépêcher
-Poncette.»&mdash;«Mieux eût valu, ma fille, dit madame de
-Rambouillet, lui envoyer un valet de pied.»</p>
-
-<p>«La prudente Arthénice connaît notre homme,» dit
-Sarrasin tout bas, en se penchant à l'oreille de son voisin
-Charleval.&mdash;«Quoi! dit celui-ci avec surprise, la fille
-d'un portier?»&mdash;«N'importe, répliqua l'autre en souriant;
-tout lui est bon, depuis le sceptre jusqu'à la houlette,
-depuis la couronne jusqu'à la calle<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">&nbsp;[60]</a>.»&mdash;«Mais sincèrement,
-avec ce corps exigu, ces yeux effarés, ce visage
-niais, le croyez-vous donc si redoutable?»&mdash;«Oui, quoique
-tout ce que vous dites soit vrai et qu'il en plaisante
-lui-même<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">&nbsp;[61]</a>; mais il sait donner à cette physionomie si
-grotesque tant d'expression, il a tant d'esprit, de grâce et
-de gaieté; il sait si bien se plier à tout, s'accommoder de
-tout; il a une réputation si bien acquise d'habileté, de
-loyauté et de générosité, que partout il se fait écouter,
-que partout il parvient à plaire, dans les cercles et dans
-les ruelles, dans les palais et les chaumières.»&mdash;«Fort
-bien, mais Poncette est une enfant, petite, idiote d'ailleurs,
-<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-et peu jolie.»&mdash;«Une enfant! oh non! la perdrix
-est maillée! seize ans, de la fraîcheur; de gros traits, mais
-de beaux yeux.»&mdash;«Oui; mais songez donc que notre
-cher Voiture grisonne; il est dans l'âge du repos.»&mdash;«Il
-y paraît peu, je vous assure: quoique fils d'un marchand
-de vin, c'est un buveur d'eau, et ces hommes-là sont privilégiés<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">&nbsp;[62]</a>.»</p>
-
-<p>Ce petit aparté était à peine terminé, qu'on entendit
-mademoiselle Paulet dire: «Ah! voilà M. de Voiture!»
-et aussitôt elle courut se placer près du fauteuil de madame
-de Rambouillet, et s'appuya contre une des colonnes
-du lit.</p>
-
-<p>On annonça Voiture; il entra: aussitôt Sarrasin, Charleval,
-presque tous les hommes de lettres, plusieurs des
-seigneurs, Montausier, Sévigné, vont à sa rencontre, lui
-donnent la main, lui souhaitent le bonjour, et l'embrassent.
-Ce n'est qu'avec peine qu'il parvient, en se dandinant
-sur ses deux jambes écartées, afin de ne pas froisser
-ses canons, assez près de madame de Rambouillet pour
-pouvoir lui faire une double salutation. Sa figure est riante,
-son habillement est simple, mais d'une élégance et d'une
-fraîcheur remarquables.</p>
-
-<p>«Monsieur, lui dit la marquise, vous nous avez donc
-disgraciées? voilà quatre jours que je ne vous ai vu; et
-même, en vous promettant M. Corneille, il faut encore
-vous envoyer chercher.»&mdash;«Ah, madame! plaignez-moi,
-et ne me grondez pas. La mission qu'il a plu à son éminence
-de me donner pour l'Espagne m'a contraint à des
-conférences sans fin avec le cardinal de la Valette, monseigneur
-le duc d'Orléans et les gens d'affaires. Pendant
-<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-tout ce temps je n'ai vécu que de regrets, je n'ai pensé
-qu'à vous et à mademoiselle de Rambouillet. Je me disais
-qu'il m'en arrive à votre égard comme de la santé, dont on
-ne connaît tout le prix que quand on la perd.»&mdash;«Monsieur
-de Voiture, dit la marquise, vous le savez, j'ai défendu
-les compliments.»&mdash;«Madame, je vous obéis; la
-vérité n'est point un compliment: on sait que toutes les
-fois qu'il m'a fallu, par devoir, m'éloigner de vous, et résider
-à la cour de France, à celle de Lorraine, de l'Espagne,
-en Italie, en Angleterre, partout la société m'a paru maussade
-et monotone.»&mdash;«Cependant, monsieur, je vous ai
-souvent entendu dire qu'il fallait faire de grands efforts
-contre l'ennui, et que les voyages étaient contre ce mal un
-puissant remède.»&mdash;«C'est vrai, madame; mais les
-grands efforts abattent, et les puissants remèdes affaiblissent.
-On ne s'amuse, on ne se repose, on ne jouit qu'à
-l'hôtel de Rambouillet, qu'à la cour d'Arthénice; c'est
-celle de la beauté, de l'esprit et des grâces<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">&nbsp;[63]</a>.»</p>
-
-<p>«Monsieur de Voiture, dit Julie d'Angennes, il faut que
-je vous gronde: vous m'avez envoyé douze galands pour
-ma discrétion, c'est enfreindre les règles du jeu; j'avais
-fixé votre perte à un seul galand.»&mdash;«Ah, mademoiselle!
-qu'eût fait votre simarre<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">&nbsp;[64]</a> d'un seul galand? Douze
-sont bien peu pour vous; ils seront confondus dans la
-foule.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, Monsieur de Voiture, dit l'abbesse d'Yères,
-est-ce que vous n'avez pas reçu mon chat? Vous ne m'en
-parlez pas.»&mdash;«Si, je l'ai reçu! Voyez, madame,» dit
-<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-Voiture en ôtant un de ses gants, et montrant sa main
-droite, légèrement égratignée.&mdash;«Ah! dit l'abbesse en
-souriant malignement, ce n'est pas mon chat qui a fait cela;
-vous le calomniez.»&mdash;«C'est bien lui, madame; et depuis
-trois jours qu'il est chez moi il n'y a laissé personne sans lui
-faire porter de semblables marques de ses faveurs. C'est
-la plus jolie bête du monde. Rominagrobis lui-même, qui
-est, comme vous savez, le prince des chats, ne saurait avoir
-une meilleure mine. Je trouve seulement que, pour un chat
-nourri en religion, il est fort mal disposé à garder la clôture:
-point de fenêtre ouverte qu'il ne s'y veuille jeter. Il
-n'y a pas de chat séculier qui soit plus volage et plus volontaire.
-J'espère cependant que je l'apprivoiserai par de
-bons traitements; je ne le nourris que de biscuit. Pourtant,
-quelque aimable qu'il soit de sa personne, ce sera
-toujours en votre considération, madame, que je l'aimerai;
-et je l'aimerai tant pour l'amour de vous, que j'espère
-faire changer le proverbe, et que l'on dira dorénavant:
-Qui m'aime, aime mon chat. Si après ce présent vous me
-donnez encore le corbeau que vous m'avez promis, et si
-vous voulez m'envoyer un de ces jours Poncette dans un
-panier, vous pourrez vous vanter de m'avoir donné toutes
-les bêtes que j'aime<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">&nbsp;[65]</a>.»</p>
-
-<p>La physionomie de Voiture avait, en prononçant ces
-paroles, une expression de gaieté si comique, que la marquise
-de Rambouillet eut bien de la peine à s'empêcher de
-rire. Pourtant elle se contint, et lui dit d'un air moitié badin,
-moitié sérieux: «Ne pourriez-vous, monsieur, laisser
-toutes ces fadaises, et nous réciter quelques vers nouveaux
-<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-de votre composition?»&mdash;«Il n'en fait plus, dit Julie
-d'Angennes, depuis qu'il est dans les négociations. Apollon
-n'est pas diplomate.»&mdash;«Cependant, dit Voiture,
-il lui faut négocier sans cesse des traités de paix avec la
-beauté, et lutter continuellement contre les indiscrétions
-du c&oelig;ur.»&mdash;«Toujours est-il vrai, dit Julie d'Angennes,
-qu'infidèle aux Muses comme à vos amis, vous avez laissé
-la poésie pour les affaires.»&mdash;«Si j'osais, dit Voiture,
-démentir la dame des pensées de l'invincible Gustave, je
-lui réciterais une pièce de vers que j'ai composée ce matin
-même.»&mdash;«Ah! récitez-la, dit l'abbesse d'Yères, récitez-la;
-cela nous amusera.»&mdash;«Nullement, madame;
-car elle est fort triste.»&mdash;«C'est une élégie, dit Isabelle
-d'Angennes: ah! tant mieux, je n'ai jamais entendu
-réciter de pièce sérieuse à M. de Voiture, et j'avoue que
-je serais bien curieuse de savoir comment il s'y prend;
-mais peut-être il plaisante.»&mdash;«Je n'en ai pas l'intention,
-madame,» dit Voiture.</p>
-
-<p>Le bruit confus des voix, des éclats de rire et des conversations
-particulières cessa, par un seul geste de la marquise
-de Rambouillet. Il se fit un grand silence, et tous les
-yeux se dirigèrent sur Voiture. Sa figure rieuse avait pris
-une teinte de mélancolie douce, ses yeux paraissaient voilés,
-son attitude annonçait le recueillement et la tristesse.
-En le voyant si différent de lui-même, on ne douta point
-qu'il ne se mît à réciter une longue et lamentable élégie,
-genre de composition qu'on savait n'être nullement approprié
-à son talent; l'on commençait à redouter l'ennui,
-et à regretter les conversations si vives et si animées que
-le poëte malencontreux forçait d'interrompre. On se rassura
-cependant quand il annonça un rondeau; mais cette
-annonce fit croire d'abord que son air affligé n'avait été
-<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-qu'un moyen de mieux faire ressortir la gaieté de son rondeau.
-On se trompait encore, et toute l'assemblée fut émue
-lorsque Voiture eut récité avec simplicité, mais avec un
-accent passionné qu'il n'avait jamais eu, le rondeau suivant:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i5 small">LA SÉPARATION.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Mon âme, adieu! Quoique le c&oelig;ur m'en fende,</p>
-<p>Et que l'Amour de partir me défende,</p>
-<p>Ce traître honneur veut, pour me martyser,</p>
-<p>Par un départ nos deux c&oelig;urs déchirer,</p>
-<p>Et de laisser ton bel &oelig;il me commande.</p>
-<p>Je ne veux pas qu'en larmes tu t'épande:</p>
-<p>Et, sans qu'en rien ton amour appréhende,</p>
-<p>Dis-moi gaiement, sans plaindre et soupirer,</p>
-<p class="i4"> Mon âme, adieu!</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Car je te laisse, et je te recommande,</p>
-<p>De mon esprit la partie la plus grande,</p>
-<p>Sans plus vouloir jamais la retirer.</p>
-<p>Car rien que toi je ne puis désirer,</p>
-<p>Et veux t'aimer jusqu'à ce que je rende</p>
-<p class="i4"> Mon âme à Dieu<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">&nbsp;[66]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>A peine Voiture eut-il fini de réciter le rondeau, que
-mademoiselle Paulet prit, sur le lit où madame de Sévigné
-l'avait placé, le livre de la <i>Guirlande</i>; puis, baissant
-la tête, elle sortit de l'alcôve, et alla reporter le précieux
-volume dans le cabinet de Julie d'Angennes.</p>
-
-<p>Il se fit un instant de silence, pendant lequel Sarrasin
-se pencha encore vers l'épaule de son voisin Charleval,
-et lui dit à l'oreille: «Le renard a fait fuir la lionne.»&mdash;«Elle
-reviendra au terrier,» dit Charleval; puis tous deux
-<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-se mirent à sourire, en suivant des yeux mademoiselle
-Paulet, et regardant Voiture.</p>
-
-<p>«&mdash;Si Voiture rend son âme à Dieu, dit l'abbé de
-Montreuil, il faudra le faire accompagner par une trentaine
-de ces Amours coquets, grands comédiens, qui le
-servent merveilleusement, et qui ne ressentent jamais les
-passions qu'ils témoignent<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">&nbsp;[67]</a>.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ne trouvez-vous pas, madame, dit Saint-Pavin
-à madame de Sévigné, que Montreuil n'en parle que
-par envie?»&mdash;«M. de Montreuil est étourdi, mais il
-n'est point envieux,» répondit madame de Sévigné<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">&nbsp;[68]</a>.&mdash;«Ah,
-oui, vous le défendez, parce qu'il est votre grand
-madrigalier<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">&nbsp;[69]</a>.»&mdash;«Étrange défense, dit Montreuil, et
-qui ressemble fort à une accusation.»&mdash;«Mais je ne savais
-pas, dit Julie d'Angennes, que M. de Montreuil eût
-fait des madrigaux pour madame de Sévigné.»&mdash;«Pour
-que cela ne fût pas, mademoiselle, il faudrait qu'on me
-dit comment on peut s'empêcher d'en faire.»&mdash;«Dites-nous
-le dernier de tous, si vous vous en souvenez.»&mdash;«Cela
-n'est pas difficile; ce n'est que quatre vers impromptu
-récités à madame la marquise, tout aussitôt
-qu'on lui eut débandé les yeux à la partie de colin-maillard
-que nous jouâmes hier chez la duchesse de Chevreuse.
-Elle aura sans doute déjà oublié ces vers, et je reçois
-comme une faveur, mademoiselle, l'occasion que vous me
-donnez de les lui réciter encore:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span></p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>De toutes les façons vous avez droit de plaire,</p>
-<p>Mais surtout vous savez nous charmer en ce jour:</p>
-<p>Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'Amour;</p>
-<p>Les voyant découverts, on vous prend pour sa mère<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">&nbsp;[70]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Voiture et Sarrasin, qui avaient entendu le madrigal
-du jeune Montreuil, vinrent lui prendre la main, et le
-complimentèrent. Ces félicitations des deux plus beaux
-esprits de l'hôtel de Rambouillet tournèrent les regards
-de toute la société sur Montreuil. Alors ceux qui avaient
-retenu le quatrain le répétèrent aux personnes qui ne le
-connaissaient pas, et on ne distinguait plus, au milieu des
-voix qui se faisaient entendre simultanément, que les
-mots: «<i>Plaire, Amour, sa mère</i>; c'est charmant.» La
-figure de Montreuil était rayonnante du plaisir que lui
-causait le succès de son madrigal, et madame de Sévigné
-ne put s'empêcher d'être un peu confuse de l'unanimité
-des louanges données dans cette occasion à sa figure, à sa
-parure, à toute sa personne. Cependant, de toutes les
-femmes jeunes et belles qui brillaient alors, elle était celle
-qui se laissait le moins déconcerter par les éloges. Madame
-de Rambouillet ne fut pas fâchée de voir que cette fois
-on y avait réussi. Elle trouvait que l'émotion, en colorant
-son teint, avait augmenté ses attraits; et un sentiment
-mêlé de malice et de bonté la faisait jouir de l'embarras
-de cette nouvelle mariée, et lui inspirait le désir de le
-prolonger. C'est pourquoi, en s'adressant à Ménage, elle
-dit: «Est-ce que M. Ménage n'a point encore fait de
-vers pour madame de Sévigné?»&mdash;«Il en a fait, dit
-Chapelain, pour mademoiselle Marie de Rabutin, et aussi
-<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-pour madame la marquise, non-seulement en français,
-mais encore en italien<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">&nbsp;[71]</a>.»&mdash;«Et je gage, dit Saint-Pavin,
-qu'il en a fait aussi en latin et en grec.»&mdash;«M.
-Ménage, reprit madame de Sévigné, est trop mon
-ami pour me faire honte de mon ignorance, et pour m'adresser
-des vers dans une langue que je n'entends pas.»</p>
-
-<p>Madame de Rambouillet allait prier Ménage de réciter
-les vers qu'il avait composés pour madame de Sévigné,
-lorsque tout à coup le marquis de Vardes dit: «Faisons
-encore jouer madame de Sévigné à colin-maillard.» Aussitôt
-il se lève, et entraîne hors de l'alcôve toute l'assemblée,
-qui se réjouit de son idée, et se dispose à la mettre
-à exécution<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">&nbsp;[72]</a>. En vain madame de Rambouillet fait
-observer que la demi-heure est sonnée, et que Corneille
-ne tardera point à arriver. On insiste, on prie, et on promet
-de cesser à l'instant que Corneille entrera. Un bandeau,
-formé par un ruban couleur de feu, est placé par
-madame de Sévigné sur les yeux de mademoiselle de la
-Vergne, qui, âgée seulement de douze ans, et la plus jeune
-des personnes présentes, devait, d'après les lois du jeu,
-être la première condamnée à se voir privée de la vue.
-Déjà la pauvrette, tout étonnée de ne plus tenir la main
-de sa mère et de se trouver isolée au milieu de la chambre,
-étendait ses petits bras, et l'on s'écartait lorsqu'on entendit
-<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-rouler dans la cour deux carrosses qui se suivaient.
-Dans l'un était la comtesse de la Roche-Guyon; Benserade
-amenait dans le sien les deux frères Corneille.</p>
-
-<p>La société, qui, quelques minutes auparavant, aurait
-reçu avec de grandes démonstrations de joie le poëte
-qu'elle attendait, fut comme pétrifiée lorsqu'elle l'entendit
-annoncer après la comtesse de la Roche-Guyon
-et Benserade. Il se fit un instant de silence, comme
-dans une troupe d'écoliers que le maître a surpris jouant
-à l'heure des études. Madame de Rambouillet se leva,
-alla elle-même au-devant de la comtesse et de Benserade,
-puis ensuite rendit le salut aux deux frères; et comme
-elle vit que chacun se disposait à rentrer dans l'alcôve,
-elle se hâta de dire que la lecture aurait lieu dans la
-chambre. Des valets de pied y rangèrent selon ses ordres
-les fauteuils, les chaises et les placets<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">&nbsp;[73]</a>: elle en fit apporter
-un nombre égal à celui des personnes présentes; et
-engageant tout le monde à prendre un siége, elle défendit
-de s'asseoir sur le parquet. Ces dispositions, qui plurent
-beaucoup aux gens de lettres, aux ecclésiastiques et aux
-précieuses âgées, contrarièrent les jeunes gens et les jeunes
-femmes: ils regrettaient leur position dans l'alcôve,
-et se repentirent de l'idée qu'ils avaient eue de jouer à
-colin-maillard; tous avaient du dépit que Corneille fût
-venu si tard, ou qu'il ne fût pas venu plus tôt.</p>
-
-<p>Cependant c'était en grande partie le même auditoire
-qui avait assisté l'année précédente à la lecture de <i>Rodogune</i>,
-qui en avait prédit le succès; et les bruyants applaudissements
-avec lesquels cette pièce était journellement
-<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-accueillie avaient établi l'opinion que Corneille
-s'était surpassé lui-même, et que son talent, déjà si élevé,
-grandissait encore. On s'attendait donc à entendre la lecture
-d'un nouveau chef-d'&oelig;uvre, plus surprenant peut-être
-que celui qui attirait chaque jour la foule au théâtre.
-Cette attente excitait vivement la curiosité de l'assemblée.
-On se résolut à écouter avec attention, et on garda le
-plus profond silence.</p>
-
-<p>Corneille lut sa nouvelle production, intitulée <i>Théodore,
-vierge et martyre, tragédie chrétienne</i>... Il lut...
-comme il lisait toujours, c'est-à-dire fort mal, s'appesantissant
-sur chaque vers, et déclamant d'une voix rauque
-et monotone<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">&nbsp;[74]</a>. Quand il eut fini, l'auditoire fut très-surpris
-d'avoir été peu ému par cette lecture. Le sujet semblait
-théâtral, et cependant les caractères étaient froids et
-languissants. On fut choqué de plusieurs inconvenances,
-de certaines expressions, et de quelques images que le
-sujet n'indiquait que trop, et que les précieuses avaient
-particulièrement en aversion. Cependant les hommes de
-lettres, dont les décisions comptaient dans cette assemblée
-et entraînaient les autres suffrages, se souvenaient de <i>Polyeucte</i>,
-autre tragédie chrétienne qu'ils avaient jugée assez
-peu propre à réussir au théâtre, et pour laquelle l'admiration
-publique allait toujours croissant. La réputation de
-Corneille, alors à son apogée, leur imposait, et les faisait
-douter de leur propre opinion. Aussi, malgré l'impression
-qu'avait faite sur eux la lecture de <i>Théodore</i>, le jugement
-qu'ils portèrent sur cette pièce fut en général favorable;
-toutefois, ils s'accordèrent à blâmer quelques vers et certaines
-<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-tirades, qui furent depuis retranchées par l'auteur.
-C'étaient précisément les passages qui choquaient le plus
-la délicatesse de nos précieuses. Mais, comme pour consoler
-Corneille de la rigueur de ces critiques, chaque personne
-de l'assemblée se mit à réciter, l'une après l'autre,
-les vers de la pièce qu'elle avait retenus et adoptés.</p>
-
-<p>Le duc de la Rochefoucauld, en regardant mademoiselle
-de Condé, dit:</p>
-
-<p class="quote">L'objet où vont mes v&oelig;ux serait digne d'un Dieu<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">&nbsp;[75]</a>.</p>
-
-<p>Gondi:</p>
-
-<p class="quote">Qui commence le mieux ne fait rien s'il n'achève.</p>
-
-<p>Montausier:</p>
-
-<p class="quote">Un montent est bien long à qui ne sait pas feindre.</p>
-
-<p>Madame de Chevreuse:</p>
-
-<p class="quote">Ah! lorsqu'un grand obstacle à nos fureurs s'oppose,<br />
-Se venger à demi est du moins quelque chose<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">&nbsp;[76]</a>.</p>
-
-<p>Le marquis de Sévigné:</p>
-
-<p class="quote">On retire souvent le bras pour mieux frapper<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">&nbsp;[77]</a>.</p>
-
-<p>Balzac:</p>
-
-<p class="quote">Je fuis l'ambition, mais je hais la faiblesse.</p>
-
-<p>Benserade:</p>
-
-<p class="quote">Tout fait peur à l'Amour, c'est un enfant timide<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">&nbsp;[78]</a>.</p>
-
-<p>Julie d'Angennes:</p>
-
-<p class="quote">Un bienfait perd sa grâce à le trop publier:<br />
-Qui veut qu'on s'en souvienne, il le doit oublier<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">&nbsp;[79]</a>.</p>
-
-<p>Mais cette suite de citations fut tout à coup interrompue
-par l'action de l'abbé Bossuet, qu'on vit s'avancer vers
-<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-l'abbesse d'Yères, et qui, en rougissant (il n'avait que
-dix-sept ans), la pria de vouloir bien communiquer à l'assemblée
-ce qu'il lui avait vu écrire sur ses tablettes pendant
-que M. Corneille lisait, présumant que c'étaient des
-vers de la tragédie. Clarice d'Angennes sourit en regardant
-le jeune abbé, et lui remit aussitôt ses tablettes,
-avec un air de nonchalante résignation.</p>
-
-<p>Tout le monde dirigea ses regards vers l'ecclésiastique
-adolescent; personne ne l'avait remarqué, et il n'avait
-pas encore proféré une seule parole. Il lut:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>L'amour va rarement jusque dans un tombeau</p>
-<p>S'unir au reste affreux de l'objet le plus beau<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">&nbsp;[80]</a>.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Qui s'apprête à mourir, qui court à ces supplices,</p>
-<p>N'abaisse pas son âme à ces molles délices;</p>
-<p>Et, près de rendre compte à son juge éternel,</p>
-<p>Il craint d'y porter même un désir criminel.</p>
-<p>Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice,</p>
-<p>C'est courir à la vie et non pas au supplice.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Un obstacle éternel à vos désirs s'oppose:</p>
-<p>Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux....</p>
-<p>Mais, seigneur, à ce mot ne soyez point jaloux:</p>
-<p>Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome,</p>
-<p>Il est plus grand que vous, mais ce n'est point un homme.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois:</p>
-<p>C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">&nbsp;[81]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Après la lecture de ces vers, on s'empressa autour de la
-jeune abbesse; on loua son bon goût, et l'on convint que
-c'était elle qui avait choisi les plus beaux vers de la pièce;
-ceux, dit Sarrasin, qui dans leur application offraient le
-<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-plus de motifs d'admiration et de regrets. Mais ce qui
-surtout frappa de surprise toute l'assemblée, ce fut l'organe
-sonore, tragique et pénétrant du jeune abbé en déclamant
-ces vers; ce fut la beauté de ses traits, et cet air
-imposant qui contrastait si singulièrement avec son extrême
-jeunesse. L'impression qu'il produisit fut courte et
-subite, mais profonde et durable; et chacun en se retirant
-resta convaincu que la nouvelle tragédie chrétienne de
-Corneille, pour intéresser presque à l'égal de <i>Polyeucte</i>,
-n'aurait eu besoin que d'être lue par le jeune abbé Bossuet,
-au lieu de l'être par son auteur<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">&nbsp;[82]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE VI.<br />
-<span class="medium">1644-1648.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Pourquoi la vie de madame de Sévigné se trouve mêlée à celle des
-principaux personnages et aux principaux événements de son
-siècle.&mdash;Des adorateurs et des alcovistes de madame de Sévigné
-pendant sa jeunesse.&mdash;Portrait de madame de Sévigné par madame
-de La Fayette.&mdash;Justification d'une expression de précieuse
-qu'elle emploie.&mdash;Suite du portrait.&mdash;Ménage donne des leçons
-à mademoiselle Chantal.&mdash;Il en devient amoureux.&mdash;Trait satirique
-de Boileau contre Ménage.&mdash;Conduite de Marie Chantal
-envers Ménage.&mdash;Lettre qu'elle lui écrit.&mdash;Réponse de celui-ci.&mdash;Seconde
-lettre de mademoiselle Chantal à Ménage.&mdash;Comment
-elle se comporte avec lui après son mariage.&mdash;Diverses anecdotes
-relatives à la liaison de Ménage avec madame de Sévigné.&mdash;Caractère
-de Ménage.&mdash;Ridicule qu'il se donne.&mdash;Estimé et chéri de
-madame de Sévigné.&mdash;De Chapelain.&mdash;Portrait du chevalier de
-Méré.&mdash;Il fait sa cour à madame de Sévigné, et lui déplaît.&mdash;Portrait
-de l'abbé de Montreuil.&mdash;Sa liaison avec madame de
-Sévigné.&mdash;Liaison de madame de Sévigné avec Marigny, Saint-Pavin,
-Segrais.</p>
-</div>
-
-<p>Revenons à madame de Sévigné. L'hôtel de Rambouillet
-et les révolutions opérées dans nos m&oelig;urs et notre littérature
-durant l'époque de sa jeunesse nous ont distraits
-d'elle pendant quelques instants, mais ne nous en ont
-point écartés. C'est une étrange destinée que la sienne:
-son sort fut prospère, sa vie uniforme, sans aucune aventure
-extraordinaire, sans aucun incident remarquable, sans
-aucun changement de fortune; et cependant, depuis sa
-naissance jusqu'à sa mort, son souvenir se rattache à celui
-des plus illustres personnages et des plus grands événements
-<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-de son siècle. Elle en a été l'historien sans le savoir,
-une des gloires sans s'en douter. Elle ne s'occupa que
-d'elle-même, de ses enfants, de ses parents, de ses amis;
-et pourtant, par la part qu'elle nous y fait prendre, elle
-se trouve mêlée à toutes les intrigues et à toutes les cabales
-de cette époque. Enfin, pour dernière singularité, jamais
-elle n'écrivit une seule page pour le public, jamais elle
-ne songea à faire un ouvrage; et elle est devenue, sans
-l'avoir prévu, un auteur classique du premier ordre.</p>
-
-<p>Ses attraits, son amabilité et son esprit attirèrent auprès
-d'elle, dès son entrée dans le monde, plusieurs adorateurs
-déclarés, et un grand nombre d'alcovistes assidus.
-Quelques-uns ne faisaient qu'user du privilége de l'usage,
-si cher surtout aux gens de lettres, de s'inscrire fictivement
-et poétiquement au nombre de ses amants, sans
-ressentir pour elle une passion plus prononcée que pour
-les autres dames qui agréaient de même leurs assiduités;
-mais il y en eut auxquels elle inspira un amour véritable,
-que la différence des rangs et de la fortune, qui exerçait
-alors une plus grande influence qu'aujourd'hui sur les
-sentiments du c&oelig;ur, ne leur permettait guère d'espérer
-de faire partager. De tous ceux qui composaient sa petite
-cour, les plus dangereux étaient les hommes qui, dans
-une classe égale ou supérieure à la sienne, furent épris de
-ses attraits au point d'employer auprès d'elle tous les
-moyens de séduction, de concevoir l'espérance de s'en
-faire aimer et de la faire manquer à ses devoirs. Ce n'était
-pas, dans ce siècle d'intrigues amoureuses, une chose
-dont on se fît scrupule, à moins qu'on ne fût dévôt; et les
-personnages de la haute noblesse ne le devenaient ordinairement
-que dans un âge avancé. Lorsque, dans la jeunesse,
-leurs inclinations se tournaient vers la piété, ils se
-<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-faisaient prêtres. Les dignités et les richesses ne manquaient
-pas à ceux d'entre eux qui avaient cette vocation, et elles
-n'attiraient que trop souvent ceux qui ne l'avaient pas.
-Autrement le goût de la galanterie et le talent de séduire
-les femmes étaient considérés comme des qualités inséparables
-de ce qu'on appelait alors un <i>honnête homme</i>: expression
-d'un sens très-flexible, et dont il est difficile de
-bien faire connaître aujourd'hui les diverses acceptions,
-puisqu'elle était souvent synonyme de galant<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">&nbsp;[83]</a> ou homme
-à bonnes fortunes; qu'elle signifiait quelquefois un homme
-du monde, ou un homme bien élevé et de la haute société;
-et aussi un homme d'honneur. Un secret, que la
-prudence de madame de Sévigné parvint pendant quelque
-temps à dérober aux yeux intéressés et clairvoyants des
-séducteurs qui l'entouraient, fut bientôt connu d'eux tous,
-et les rendit plus ardents dans leurs poursuites. Les nombreuses
-et éclatantes infidélités du marquis de Sévigné apprirent
-bientôt à tout le monde qu'il n'avait pour la plus
-aimable des femmes que de la tiédeur et de l'indifférence,
-l'on sut que, sans aucun égard pour sa vertu, il la blessait
-au c&oelig;ur et humiliait sans cesse son juste orgueil, en
-ne se donnant aucun soin pour cacher le scandale de sa
-conduite, et en prenant souvent (non par calcul, mais par
-ignorance) ceux dont elle était aimée pour premiers confidents
-de ses inclinations vagabondes.</p>
-
-<p>Pour se faire une idée de l'empressement que madame
-de Sévigné, négligée et délaissée par son mari, devait exciter
-autour d'elle, il faut connaître comment elle était
-appréciée par la société d'hommes et de femmes aimables
-qui l'entouraient; et rien ne peut mieux nous l'apprendre
-<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-que madame de La Fayette, dans le portrait qu'elle a tracé
-de son amie, quelques années après l'époque dont nous
-nous occupons. Ce portrait est sous la forme d'une allocution
-qu'un inconnu est supposé adresser à madame de
-Sévigné elle-même, selon la mode de ce temps, très-accréditée
-parmi les habitués de l'hôtel de Rambouillet. On sait
-que par ces sortes de jeux d'esprit, tout en voulant flatter
-la personne qu'on prétendait peindre, on ambitionnait
-cependant le mérite de la ressemblance; on atténuait les
-défauts, mais on ne les passait pas sous silence; on exagérait
-les louanges, mais on n'en donnait point de fausses.
-Pour madame de Sévigné, les témoignages contemporains
-les moins contestables et les plus irrécusables attestent la
-parfaite exactitude et la précision des traits du portrait que
-madame de La Fayette en a fait. Nous ne citerons ici que
-les passages qui se rapportent à l'objet qui nous occupe.</p>
-
-<p>«Sachez donc, madame (dit l'inconnu à madame de
-Sévigné), si par hasard vous ne le savez pas, que votre
-esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y
-en a point sur la terre d'aussi charmante lorsque vous
-êtes animée par une conversation dont la contrainte est
-bannie. Le brillant de votre esprit donne un si grand
-éclat à votre teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble
-que l'esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant
-certain que le vôtre éblouit les yeux<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">&nbsp;[84]</a>.»</p>
-
-<p>Cette expression d'<i>un esprit qui éblouit les yeux</i> a été
-blâmée, comme étant du style de précieuse; et il est certain
-qu'elle en a le caractère. C'est peut-être même une
-de celles que Molière, s'il l'avait connue, eût signalée
-pour la ridiculiser. Boileau l'a cependant employée depuis,
-<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-et quoique ce soit d'une manière moins hardie, il a été
-critiqué sur ce point par le poëte le Brun<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">&nbsp;[85]</a>. Nous avons
-en vain cherché une expression qui peignit d'une manière
-aussi vraie, aussi énergique, l'effet produit par une jolie
-femme encore dans tout l'éclat et toute la fraîcheur du
-bel âge, qui, s'animant par l'action d'une conversation
-enjouée ou passionnée, électrise les âmes de ceux qui
-l'écoutent, et par ses gestes, ses paroles, ses regards,
-les plonge dans un enivrement dont ils ne peuvent se défendre.
-N'est-il pas vrai que cette femme, dont il y a peu
-d'instants on se contentait de louer froidement la beauté,
-brille alors d'attraits si variés, d'un effet si prompt, si
-puissant, si inattendu, que sa vue nous émeut encore
-plus que ses paroles? Le jeune homme ardent et sensible
-qui, dans l'âge fougueux des passions et dans de telles
-circonstances, éprouva plus d'une fois, en regardant une
-femme, de véritables éblouissements, n'ira pas chercher
-d'autre expression que celle dont madame de La Fayette
-s'est servie pour rendre l'effet magique produit par madame
-de Sévigné, quand, avec cet abandon, cette grâce,
-cet entraînement, cette éloquence qui lui étaient naturels,
-elle parlait avec feu d'un sujet qui lui plaisait, au milieu
-d'un cercle d'où, comme le dit madame de La Fayette, la
-contrainte était bannie. Autrement, selon une tradition
-qui est venue jusqu'à nous<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">&nbsp;[86]</a>, elle portait dans le monde
-une telle habitude de sécurité, d'insouciance, qu'en certains
-moments elle se faisait oublier, et paraissait presque nulle.</p>
-
-<p>Mais continuons de citer madame de La Fayette, et n'oublions
-<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-pas de remarquer que, dans ce portrait, c'est un
-homme qui est censé parler:</p>
-
-<p>«Votre âme est grande et noble; vous êtes sensible à
-la gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins aux
-plaisirs; vous paraissez née pour eux, et il semble qu'ils
-soient faits pour vous. Votre présence augmente les divertissements,
-et les divertissements augmentent votre
-beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin, la joie est
-l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus
-contraire qu'à qui que ce soit. Vous êtes naturellement
-tendre et passionnée; mais, à la honte de notre sexe,
-votre tendresse vous a été inutile, et vous l'avez renfermée
-dans le vôtre. Votre c&oelig;ur, madame, est sans doute
-un bien qui ne peut se mériter; jamais il n'y en eut un si
-généreux, si bien fait, si fidèle. Il y a des gens qui vous
-soupçonnent de ne pas le montrer toujours tel qu'il est;
-mais, au contraire, vous êtes si accoutumée à n'y rien
-sentir qui ne vous soit honorable, que vous y laissez
-voir ce que la prudence vous obligerait à cacher. Vous
-êtes la plus civile et la plus obligeante personne qui ait
-jamais été, et, par un air libre et doux qui est dans
-toutes vos actions, les plus simples compliments de
-bienséance paraissent en votre bouche des protestations
-d'amitié; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous
-s'en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance,
-sans qu'ils puissent se dire quelle marque
-vous leur avez donnée de l'une et de l'autre.»</p>
-
-<p>C'est surtout par ce dernier trait du caractère de madame
-de Sévigné, où la coquetterie naturelle à son sexe avait
-bien quelque part, qu'on comprend combien il était difficile
-à celui qu'elle avait enchaîné à son char, de pouvoir
-s'en détacher.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-Ménage ne l'éprouva que trop. Ce littérateur eut de son
-vivant une prodigieuse célébrité, et est un des érudits de
-son siècle le plus souvent cité par ceux du nôtre; ce
-qu'il doit plutôt à la variété qu'à la perfection de ses travaux,
-qui sont cependant très-recommandables. Ménage
-était bien fait, et d'une figure agréable; il réunissait au
-goût des lettres une forte inclination pour les femmes.
-Aussi ce penchant le porta-t-il toute sa vie à faire des vers
-pour elles, dans toutes les langues qu'il savait, c'est-à-dire
-en grec, en latin, en espagnol, en italien, en français; et
-il les faisait aussi bien qu'on peut les faire lorsqu'on n'est
-pas né poëte. Le jeune Boileau, qui sentait sa force et sa
-vocation, et appréciait à leur juste valeur les vers si vantés
-de Ménage, peut-être en secret jaloux de la réputation qu'il
-s'était acquise et de ses succès auprès des dames, avait
-cherché, dans une de ses premières satires, à le ridiculiser,
-et avait dit:</p>
-
-<p class="quote">
-Si je pense parler d'un galant de notre âge,<br />
-Ma plume pour rimer rencontrera Ménage<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">&nbsp;[87]</a>.</p>
-
-<p>Mais trouvant que Ménage, qui joignait à beaucoup d'amabilité
-dans la société un mérite réel, ne prêterait pas
-facilement au ridicule, Boileau, lorsqu'il livra cette satire
-à l'impression, changea ces vers, et à Ménage substitua
-l'abbé de Pure<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">&nbsp;[88]</a>.</p>
-
-<p>L'abbé Ménage (car il était aussi abbé, et, comme bien
-d'autres, pour posséder des bénéfices, mais non pour exercer
-les fonctions ecclésiastiques) pouvait avoir trente-deux
-<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-ou trente-trois ans lorsqu'il connut Marie de Rabutin-Chantal,
-et qu'il consentit à lui donner des leçons. Il n'avait
-encore rien publié, mais il était en grande réputation
-parmi les savants, tant français qu'étrangers, et en correspondance
-régulière avec les plus renommés d'entre eux<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">&nbsp;[89]</a>.
-Ménage ne put donner ses soins à l'instruction de Marie
-Chantal sans en devenir amoureux; et il jouissait délicieusement
-des marques d'amitié qu'elle lui donnait, et du
-succès de ses leçons, lorsque les dispositions faites pour le
-mariage de sa jeune élève avec le marquis de Sévigné
-vinrent contrister son c&oelig;ur. Il est présumable que Marie
-Chantal, alors fortement préoccupée de son changement
-d'état, oublia trop alors le pauvre Ménage, ou que lui-même
-s'aperçut, quoiqu'un peu tard, qu'il devait chercher
-par l'absence un remède à une passion sans espoir.
-Il voulut donc rompre avec elle, et prit pour prétexte, réel
-ou supposé, quelque marque d'inattention qui lui faisait
-penser que ses soins ne lui étaient plus aussi agréables que
-par le passé. L'amour malheureux éprouve une sorte de
-soulagement à rejeter sur l'objet aimé le tort des peines
-qu'il éprouve: c'est encore un moyen de l'occuper de soi
-et d'avoir avec lui quelque chose de commun; c'est une
-sorte de compensation et de vengeance que de lui faire partager
-les tourments dont il est la cause. Ce projet de rupture
-de Ménage donna lieu à une correspondance entre lui et
-son élève, dont il ne nous reste que deux lettres; mais
-elles suffisent pour nous montrer que Marie Chantal,
-toute jeune qu'elle était, avait compris que l'amour de
-<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-Ménage était pour elle sans conséquence, et ne la forçait
-point à se priver des assiduités d'un homme dont la société
-était agréable et instructive, et pour lequel elle avait
-une véritable amitié. L'adresse qu'elle met à le retenir
-se manifeste assez dans la lettre suivante, et prouve que
-dès son plus jeune âge madame de Sévigné n'était point
-étrangère à l'art des coquettes, et que si sa vertu ne lui
-permettait pas de l'employer pour conquérir des amants,
-elle savait en user pour conserver ses amis et en augmenter
-le nombre.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL A MÉNAGE.</p>
-
-<p>«Je vous dis, encore une fois, que nous ne nous entendons
-pas; et vous êtes bien heureux d'être éloquent, car
-sans cela tout ce que vous m'avez mandé ne vaudrait
-guère, quoique cela soit merveilleusement bien arrangé.
-Je n'en suis pourtant pas effrayée; et je sens ma conscience
-si nette de ce que vous me dites, que je ne perds
-pas l'espérance de vous faire connaître sa pureté. C'est
-pourtant chose impossible, si vous ne m'accordez une visite
-d'une demi-heure; et je ne comprends pas par quel motif
-vous me la refusez si opiniâtrément. Je vous conjure,
-encore une fois, de venir ici; et puisque vous ne voulez
-pas que ce soit aujourd'hui, je vous supplie que ce soit demain.
-Si vous n'y venez pas, peut-être ne me fermerez-vous
-pas votre porte; et je vous poursuivrai de si près, que
-vous serez contraint d'avouer que vous avez un peu tort.
-Vous me voulez cependant faire passer pour ridicule, en
-me disant que vous n'êtes brouillé avec moi qu'à cause que
-vous êtes fâché de mon départ. Si cela était ainsi, je mériterais
-les Petites-Maisons, et non pas votre haine; mais
-<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-il y a toute différence, et j'ai seulement peine à comprendre
-que quand on aime une personne et qu'on la regrette,
-il faille, à cause de cela, lui faire froid au dernier point
-les dernières fois qu'on la voit. Cela est une façon d'agir
-tout extraordinaire; et comme je n'y étais pas accoutumée,
-vous devez excuser ma surprise. Cependant je vous conjure
-de croire qu'il n'y a pas un de ces anciens et nouveaux
-amis dont vous me parlez que j'estime ni que j'aime tant
-que vous; c'est pourquoi, devant que de vous perdre, donnez-moi
-la consolation de vous mettre dans votre tort, et
-de dire que c'est vous qui ne m'aimez plus<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">&nbsp;[90]</a>. <span class="smcap">Chantal</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>N'est-il pas charmant de la voir consentir à une séparation
-à condition qu'il lui donnera la consolation de le
-mettre dans son tort, et cela par un aveu qu'elle sait être
-impossible? Quoi de plus piquant et en même temps de
-plus aimable qu'une telle lettre; et où est le moyen d'y
-résister quand on aime? Ménage ne le put; il chicana,
-il s'excusa, il ergota sur l'expression de <i>défunte amitié</i>
-qu'elle avait employée dans une de ses lettres, et il revint,
-en esclave soumis, se remettre à la chaîne. Elle le prit au
-mot, et lui répondit ainsi:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE MARIE CHANTAL A MÉNAGE.</p>
-
-<p>«C'est vous qui m'avez appris à parler de votre amitié
-comme d'une pauvre défunte; car, pour moi, je ne m'en
-serais jamais avisée, en vous aimant comme je fais. Prenez-vous-en
-donc à vous de cette vilaine parole qui vous a déplu,
-et croyez que je ne puis avoir plus de joie que de savoir
-<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-que vous conservez pour moi l'amitié que vous m'avez
-promise, et qu'elle est ressuscitée glorieusement. Adieu<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">&nbsp;[91]</a>.</p>
-<p class="signature">«<span class="smcap">Chantal</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>Le plus récent des commentateurs de madame de Sévigné<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">&nbsp;[92]</a>
-a cru voir dans ces lettres le trouble d'une âme innocente
-et les agitations d'un c&oelig;ur novice; et rien assurément
-ne prouve mieux qu'une telle assertion combien
-l'histoire des époques les plus rapprochées de nous sont
-mal connues et mal comprises, lorsque de longues et grandes
-révolutions ont brisé la chaîne des habitudes, oblitéré
-les traditions et changé les préjugés. Pour se méprendre
-ainsi sur les intentions qui ont dicté les lettres de Marie
-Chantal à Ménage, il a fallu ignorer entièrement tout
-ce que, dans le siècle où elle écrivait, la différence du
-rang et de la naissance imposait de respect et de timidité
-d'une part, et donnait d'assurance et de liberté de l'autre.
-Mais, sans cette considération, il suffit de faire attention
-aux expressions dont se sert Marie Chantal, pour ne pas
-méconnaître la nature de ses sentiments. Si ce qu'on
-suppose eût été vrai, elle n'aurait pas si souvent rappelé à
-Ménage son amitié; elle ne se serait pas si souvent servie
-pour elle-même du mot <i>aimer</i>; elle n'aurait pas sollicité
-avec prière une entrevue. Il n'est pas de fillette de quinze
-ans, quelque inexpérimentée qu'elle soit, à qui, lorsqu'elle
-aime, l'instinct de la pudeur n'apprenne à mettre dans
-ses aveux plus de réserve. Marie Chantal avait dix-huit
-ans, et connaissait déjà le monde, sa politique et ses usages.
-Les lettres que nous venons de citer suffiraient seules
-<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-pour le prouver; toutes celles qu'elle a écrites depuis à
-Ménage en différents temps, et toute sa conduite envers
-lui, confirment l'interprétation que nous leur avons
-donnée<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">&nbsp;[93]</a>.</p>
-
-<p>Un jour madame de Sévigné promit d'aller prendre
-Ménage dans sa voiture, pour aller respirer l'air avec lui
-au Cours. On sait que cette promenade, formée par quatre
-rangées d'arbres à la suite des Tuileries, hors de l'enceinte
-de la ville, le long de la Seine, était le rendez-vous du
-beau monde dans la belle saison<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">&nbsp;[94]</a>. Madame de Sévigné
-ne put tenir sa promesse; et ce jour elle fut forcée, par
-une cause quelconque et par le mauvais temps, de rester
-chez elle. Elle chargea Montreuil de prévenir Ménage de
-ce contre-temps. Celui-ci oublia la commission. Aussitôt
-madame de Sévigné, craignant que Ménage ne lui supposât
-un tort qu'elle n'avait pas, se hâta de s'excuser par
-la lettre qui suit:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.</p>
-
-<p>«Si Montreuil n'était point douze fois plus étourdi qu'un
-hanneton, vous verriez bien que je ne vous ai fait aucune
-malice; car il se chargea de vous faire savoir que je ne
-pouvais vous aller prendre, et me le promit si sérieusement,
-que, croyant ce qu'il me disait, qu'il n'était plus
-si fou qu'il avait été, je m'en fiai à lui; et c'est la faute
-que je fis. Outre cela, le temps épouvantable qu'il fit vous
-devait assez dire que je n'irais point au Cours. Tout cela
-vous fait voir que je n'ai aucun tort; c'est pourquoi je vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-conseille, puisque vous êtes revenu de Pontoise, de n'y
-point retourner pour vous pendre; cela n'en vaut pas la
-peine, et vous y serez toujours reçu quand vous voudrez
-bien. Mon cher, croyez que je ne suis point irrégulière
-pour vous, et que je vous aime très-fort<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">&nbsp;[95]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Dans un autre billet, qui porte pour suscription <i>A
-l'ami Ménage</i>, elle répond à une lettre qu'il lui avait écrite
-pour lui demander la permission de s'éloigner d'elle, et
-pour se plaindre de quelque refroidissement dans sa correspondance
-et ses procédés envers lui.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.</p>
-
-<p>«Vous demandez congé de si bonne grâce, qu'il est
-difficile de vous refuser. Il y a bien de la différence de
-cette fois-ci à l'autre dont vous parlez, et de cette lettre
-à l'autre dont vous parlez encore: j'ai fait mon possible
-pour y pouvoir revenir, mais il m'a été impossible, et je
-ne sais comment elle m'est échappée; le principal est
-que le fonds y est toujours, et ce qui me la fit écrire n'est
-en rien diminué. Je vous ordonne de le croire, et de vous
-occuper un peu, pendant votre voyage, à songer et à
-dire du bien de moi; j'en ferai de même pour vous, et je
-vous attendrai le lendemain de votre retour à dîner ici.
-Adieu, l'ami; de tous les amis, le meilleur<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">&nbsp;[96]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Ménage, bien loin d'être satisfait d'expressions aussi
-tendres, y voyait l'intention de badiner avec une passion
-<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-qu'on ne redoutait point. Aussi nous verrons pur la suite
-qu'il s'éloigna souvent de madame de Sévigné, et qu'a
-chaque marque de retour elle a grand soin, pour le rattacher,
-de lui témoigner sa reconnaissance en termes affectueux.
-Le malin Bussy, auquel ce jeu de coquetterie
-de sa cousine envers Ménage n'avait point échappé, rapporte
-une anecdote piquante dont Ménage lui-même confirme
-la vérité, en reprochant, sans trop d'aigreur, à Bussy
-de l'avoir divulguée<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">&nbsp;[97]</a>. Ménage était chez madame de Sévigné
-un jour qu'elle voulait sortir pour aller faire quelques
-emplettes; sa demoiselle, comme on disait alors,
-c'est-à-dire sa femme de chambre, ne se trouvait point
-en état de la suivre. Madame de Sévigné dit à Ménage
-de monter avec elle dans son carrosse. Le savant, cachant
-sous un air badin le dépit qu'il éprouvait d'être
-traité sans façon, lui dit qu'il était bien rude pour lui
-que, non contente des rigueurs dont elle le rendait l'objet,
-elle parût si peu le craindre et si peu redouter la
-médisance: «Mettez-vous, dit-elle, dans mon carrosse;
-et si vous me fâchez, je vous irai voir chez vous<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">&nbsp;[98]</a>.»</p>
-
-<p>Elle n'y manqua pas. Un jour qu'elle partait pour la
-campagne, elle vint lui dire adieu; puis, à son retour,
-elle se plaignit à lui de ce qu'il ne lui avait point écrit:
-«Je vous ai écrit, lui dit-il; mais après avoir relu ma
-lettre, je la trouvai trop passionnée, et je ne jugeai pas à
-propos de vous l'envoyer<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">&nbsp;[99]</a>.»</p>
-
-<p>Les tête-à-tête de madame de Sévigné avec Ménage
-<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-étaient d'autant plus dangereux pour lui, qu'elle était
-bien loin d'imiter la roideur de certaines précieuses. Elle
-ne repoussait pas de légères privautés, et se laissait facilement
-baiser les bras et les mains. Ce que Bussy dit à
-cet égard<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">&nbsp;[100]</a> est confirmé par une petite anecdote que Ménage
-rapporte lui-même: «Je tenais, dit-il, une des
-mains de madame de Sévigné dans les miennes; lorsqu'elle
-l'eut retirée, M. Peletier me dit: «Voilà le plus bel ouvrage
-qui soit sorti de vos mains<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">&nbsp;[101]</a>.»</p>
-
-<p>La passion bien connue de Ménage pour madame de
-Sévigné et ses manières avec elle lui valurent une petite
-leçon, qui lui fut donnée par la marquise de Lavardin,
-dans le carrosse de laquelle il voyageait. Tous deux se
-rendaient en Bretagne, pour aller voir madame de Sévigné.
-Ménage, qui se trouvait seul avec la marquise de
-Lavardin, se mit à faire le galant, et lui prenait les mains
-pour les baiser: «Monsieur Ménage, lui dit en riant madame
-de Lavardin, vous vous recordez pour madame de
-Sévigné<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">&nbsp;[102]</a>.»</p>
-
-<p>Un jour, madame de Sévigné embrassa Ménage avec
-familiarité, et comme elle aurait pu faire avec un frère.
-S'apercevant de l'étonnement de plusieurs des hommes
-présents, dont quelques-uns lui faisaient la cour, elle se
-retourna vers eux en riant, et leur dit: «C'est ainsi qu'on
-baisait dans la primitive Église.»</p>
-
-<p>Madame de Sévigné eut toujours dans Ménage une
-grande confiance, et elle lui faisait confidence de ses affaires
-les plus secrètes. Après un entretien de ce genre,
-<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-il lui dit un jour: «Je suis actuellement votre confesseur,
-et j'ai été votre martyr!»&mdash;«Et moi votre vierge,
-répliqua-t-elle gaiement<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">&nbsp;[103]</a>.</p>
-
-<p>Elle avait pour son savoir cette estime et cette déférence
-que l'on conserve toujours pour un maître; toutefois,
-cela ne la rendait pas plus soumise à ses décisions sur
-la langue lorsqu'elles n'étaient pas de son goût. Tout le
-monde sait qu'ayant demandé à Ménage des nouvelles de
-sa santé, il lui répondit: «Madame, je suis enrhumé.»&mdash;«Je
-la suis aussi,» dit madame de Sévigné. Ménage,
-fidèle à ses anciennes habitudes à l'égard de son écolière,
-lui fit observer, avec raison, que, selon les règles de la
-langue, elle devait dire, Je le suis.&mdash;«Vous direz
-comme il vous plaira, reprit-elle avec vivacité; mais,
-moi, si je disais ainsi, je croirais avoir de la barbe au
-menton.»</p>
-
-<p>Chapelain avait contribué plus encore que Ménage à
-l'éducation de madame de Sévigné; mais il avait près de
-cinquante ans lorsque son élève se maria, et par son âge
-comme par son caractère il se trouvait à l'abri de toute
-séduction: cependant il est inscrit dans le dictionnaire
-de Somaize, ainsi que Ménage, au nombre de ceux qui
-se montraient les plus assidus aux cercles et dans la ruelle
-de la jeune marquise de Sévigné<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">&nbsp;[104]</a>.</p>
-
-<p>Le chevalier de Méré, qui dans le monde prenait rang
-entre les courtisans et les auteurs, et qui était lorsque
-Ménage vint à Paris un des hommes les plus à la mode,
-se mit aussi au nombre des poursuivants de madame de
-<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-Sévigné. Ses succès dans les ruelles lui faisaient penser
-qu'il était le cavalier le plus accompli de son temps. Pour
-l'esprit, il se croyait supérieur à Voiture, parce qu'il avait
-fait quelques critiques assez justes de son style. Une légère
-teinture des sciences l'avait mis en rapport avec les Pascal
-et les Huyghens, et d'autres grands physiciens de cette
-époque; et, prenant au pied de la lettre les éloges qu'ils
-lui donnaient, il se croyait leur égal pour le génie<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">&nbsp;[105]</a>. Il
-accueillit Ménage, qui lui fut présenté par Balzac, et loua
-ses écrits. Ménage, dont la réputation était naissante, ne
-se montra point ingrat; il vanta partout le chevalier de
-Méré, et même le présenta chez plusieurs dames qui aimèrent
-à le recevoir, et particulièrement chez la duchesse
-de Lesdiguières, dont Méré devint l'ami, et à laquelle il
-a adressé le plus grand nombre des lettres qui nous restent
-de lui. Il est probable que ce fut aussi à Ménage que le
-chevalier de Méré dut la connaissance de madame de Sévigné;
-et par là Ménage se donna un nouveau rival, sinon
-très-redoutable, du moins très-assidu<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">&nbsp;[106]</a>. Ce fut au chevalier
-de Méré que Ménage dédia ses <i>Observations sur la
-Langue Française</i>; et dans l'épître dédicatoire il lui dit:
-«Je vous prie de vous souvenir que lorsque nous faisions
-notre cour ensemble à une dame de grande qualité et de
-grand mérite, quelque passion que j'eusse pour cette illustre
-personne, je souffrais volontiers qu'elle vous aimât
-plus que moi, parce que je vous aimais aussi plus que moi-même<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">&nbsp;[107]</a>.»
-Ce n'est là qu'une de ces insipides phrases de dédicace
-comme on en faisait alors, sans sincérité, sans vérité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-Madame de Sévigné appréciait beaucoup dans Ménage
-les qualités solides de l'ami, l'érudition de l'homme de
-lettres. Elle était flattée de ses hommages, heureuse de
-ses conseils, et aurait regretté d'en être privée; mais elle
-n'avait, au contraire, que des répugnances pour la fatuité
-et le pédantisme du chevalier de Méré. Elle parle, dans
-une de ses lettres, avec beaucoup de dédain, de son <i>chien
-de style</i>, et de la ridicule critique qu'il fait, en collet
-monté de l'esprit libre, badin et charmant de Voiture<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">&nbsp;[108]</a>.</p>
-
-<p>Méré, qui dans le commencement de la faveur de madame
-de Maintenon s'attribuait sans façon l'honneur de
-l'avoir formée, parce qu'il lui avait été de quelque utilité
-dans sa jeunesse, et qui, en lui proposant de l'épouser,
-lui avait écrit<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">&nbsp;[109]</a>: «Je ne sache point de galant homme
-aussi digne de vous que moi»; Méré n'était pas de l'espèce
-de ceux que préférait madame de Sévigné: mais elle
-le supportait, et même le traitait avec les égards que lui
-paraissait exiger la réputation que certaines ruelles lui
-avaient faite<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">&nbsp;[110]</a>. Une telle conduite ne doit point être taxée
-de fausseté, et montre, au contraire, une sagesse digne de
-louange. Il serait trop long, trop ennuyeux, et aussi trop
-dangereux, d'être continuellement en discussion avec le
-monde au milieu duquel on vit. C'est ce qui arriverait à
-tout homme judicieux, s'il s'obstinait à ne vouloir prendre
-les choses que pour ce qu'elles sont réellement, et s'il
-refusait toujours de consentir à les admettre pour ce
-qu'elles sont réputées être.</p>
-
-<p>Avec moins de savoir, moins d'importance et de vanité,
-<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-mais avec plus d'esprit et d'amabilité, le jeune abbé de
-Montreuil, ami et depuis secrétaire de Cosnac, évêque
-de Valence, contribua beaucoup plus que le chevalier de
-Méré à l'agrément de la société que réunissait madame
-de Sévigné. Jovial, étourdi; montrant souvent ses belles
-dents; d'une humeur libre, paresseuse; dissipant en voyages,
-en plaisir, les revenus d'assez gros bénéfices; parlant
-un peu l'italien et l'espagnol, et faisant négligemment
-et facilement des madrigaux et des chansons pour les
-femmes auxquelles il aimait à plaire, tel était Montreuil<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">&nbsp;[111]</a>.
-On sait que le soin qu'il prit d'envoyer ses vers à tous les
-faiseurs de recueils lui a valu l'honneur de fournir une
-rime à Boileau<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">&nbsp;[112]</a>. Il ne sut point mauvais gré à ce poëte
-d'un léger trait de satire qui a transmis son nom à la postérité
-plus sûrement que les deux éditions de ses ouvrages
-qu'il a lui-même publiées. Outre le joli madrigal
-qu'il a composé pour madame de Sévigné, et que nous
-avons rapporté dans le chapitre précédent<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">&nbsp;[113]</a>, son recueil
-contient encore deux lettres qu'il lui a adressées, et que
-les éditeurs de madame de Sévigné n'ont point reproduites.
-Nous aurons occasion d'en faire mention à leur date.</p>
-
-<p>Dans la même classe que Montreuil était Marigny.
-Quoique ayant la prétention d'être noble d'ancienne date,
-il était fils d'un marchand de fer possesseur de la seigneurie
-de Marigny, dans le Nivernais. Parmi tous les
-cavaliers qui formaient son galant cortége, madame de
-Sévigné n'en comptait pas de plus gai, de plus spirituel,
-de plus réjouissant que ce chansonnier de la Fronde,
-<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-gros, court, rebondi, au teint fleuri; il avait fait un
-voyage en Suède, et passait pour avoir obtenu les bonnes
-grâces de la reine Christine<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">&nbsp;[114]</a>. Il était attaché au coadjuteur
-depuis cardinal de Retz, et presque un des familiers
-du marquis de Sévigné lorsque celui-ci épousa Marie de
-Chantal; mais à cette époque son âge, déjà mûr, et son
-goût pour le vin et la bonne chère, le rendaient pour
-notre jeune marquise un séducteur peu dangereux: toutefois,
-elle goûtait beaucoup son intarissable gaieté, la
-facilité, la grâce et la finesse mordante de son esprit<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">&nbsp;[115]</a>.</p>
-
-<p>Saint-Pavin, le petit bossu<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">&nbsp;[116]</a>, était aussi une des connaissances
-les plus anciennes de madame de Sévigné, et
-une des plus intimes. Il avait une maison à Livry, lieu
-dont son père, président aux enquêtes et prévôt des marchands,
-était seigneur. Cet aimable voluptueux, qui dépensait
-d'une manière peu exemplaire les revenus de ses
-bénéfices, attirait à sa campagne, par son amabilité, son
-humeur joyeuse et sa bonne chère, la meilleure société
-de Paris. Le prince de Condé, au retour de la guerre, ne
-manquait jamais, pour se délasser, d'y aller passer un jour
-ou deux<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">&nbsp;[117]</a>. Saint-Pavin était le premier à plaisanter des difformités
-de sa taille. Il a lui-même tracé ainsi son portrait:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Soit par hasard, soit par dépit,</p>
-<p>La nature injuste me fit</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span></div>
-<p>Court, entassé, la panse grosse,</p>
-<p>Au milieu de mon dos se hausse</p>
-<p>Certain amas d'os et de chair,</p>
-<p>Fait en pointe de clocher;</p>
-<p>Mes bras d'une longueur extrême,</p>
-<p>Et mes jambes presque de même,</p>
-<p>Me font prendre le plus souvent</p>
-<p>Pour un petit moulin à vent.</p>
-</div></div>
-
-<p>Saint-Pavin eut occasion de voir la jeune Marie de
-Chantal à Livry, chez son cousin l'abbé de Coulanges,
-où il allait fréquemment, amenant avec lui ses compagnons
-de plaisir<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">&nbsp;[118]</a>. Il fut charmé de la jeune et belle Bourguignonne;
-et il lui exprima très-familièrement dans ses
-vers ce qu'il ressentait. Il continua sur le même ton après
-qu'elle fut mariée. Madame de Sévigné pouvait, sans
-craindre la calomnie, s'amuser des attentions et des hommages
-d'un homme très-spirituel, mais si peu propre par
-sa conformation à inspirer de l'amour. Aussi se plaisait-elle
-dans sa société; on voit même qu'elle aimait à lui
-écrire. Il lui dit dans une fort jolie épître:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Je ne me pique point d'écrire,</p>
-<p>J'y veux renoncer désormais;</p>
-<p>Et même j'oublierais à lire,</p>
-<p>Si vous ne m'écriviez jamais<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">&nbsp;[119]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Après son mariage, dans la belle saison, madame de
-Sévigné se faisait un plaisir d'aller passer tous les vendredis
-à Livry, chez son tuteur. Saint-Pavin, qui à cette
-époque de l'année n'habitait jamais la ville, ne la voyait
-<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-que ces jours-là; et il les passait si agréablement, qu'il
-fit à ce sujet l'impromptu suivant:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Seigneur, que vos bontés sont grandes</p>
-<p>De nous écouter de si haut!</p>
-<p>On vous fait diverses demandes;</p>
-<p>Seul vous savez ce qu'il nous faut.</p>
-<p>Je suis honteux de mes faiblesses.</p>
-<p>Pour les honneurs, pour les richesses,</p>
-<p>Je vous importunai jadis:</p>
-<p>J'y renonce, je le proteste.</p>
-<p>Multipliez les vendredis,</p>
-<p>Je vous quitte de tout le reste.</p>
-</div></div>
-
-<p>On voit, par une facile épître faite sur deux rimes, le
-plaisir qu'il éprouvait à correspondre avec madame de
-Sévigné:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>M'envoyer faire un compliment</p>
-<p>Par un laquais sans jugement,</p>
-<p>Qui ne sait ce qu'il veut me dire,</p>
-<p>C'est vous commettre étrangement;</p>
-<p>Vous feriez bien mieux de m'écrire:</p>
-<p>On s'explique plus finement,</p>
-<p>Et la réponse qu'on s'attire,</p>
-<p>Quand elle est faite galamment,</p>
-<p>Se refuse malaisément</p>
-<p>D'une personne qui soupire</p>
-<p>Toujours respectueusement.</p>
-<p>Essayons ces choses pour rire:</p>
-<p>Dans un billet adroitement</p>
-<p>Je vous conterai mon martyre;</p>
-<p>A le recevoir, à le lire,</p>
-<p>Vous façonnerez<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">&nbsp;[120]</a> grandement,</p>
-<p>Et vous répondrez fièrement,</p>
-<p>Donnant pourtant votre agrément</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span></div>
-<p>Au beau feu que l'amour inspire.</p>
-<p>Ceux qui voudront malignement</p>
-<p>Traiter de trop d'emportement</p>
-<p>Ce commerce, pour en médire,</p>
-<p>Ne diront pas certainement:</p>
-<p>Telle maîtresse, tel amant</p>
-<p>Sont faits égaux comme de cire.</p>
-<p>Vous êtes belle assurément,</p>
-<p>Et je tiens beaucoup du satyre<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">&nbsp;[121]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce fut aussi vers cette époque, et dès le commencement
-de son mariage, que madame de Sévigné fit connaissance
-avec Segrais. Le comte de Fiesque, fils de la gouvernante
-de mademoiselle de Montpensier, fut éloigné de la cour,
-et se retira à Caen. Dons cette ville il se lia avec Segrais,
-qui, alors âgé de vingt ans, avait déjà acquis dans sa province
-une petite célébrité littéraire par la composition
-d'une tragédie et d'un roman. Le comte de Fiesque, lorsqu'il
-fut rappelé de son exil, emmena avec lui Segrais,
-et le présenta à la cour, où il eut des succès, possédant
-les qualités de l'homme du monde à un plus haut degré
-encore que celles de l'homme de lettres. Mademoiselle de
-Montpensier le fit entrer dans sa maison en qualité de
-gentil-homme ordinaire<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">&nbsp;[122]</a>. Il fut aussi introduit à l'hôtel de
-Rambouillet, et se lia intimement avec Ménage et Chapelain;
-il eut toujours une haute opinion de leur savoir et
-de leur talent. On voit que ses sociétés, ses admirations,
-ses affections, étaient les mêmes que celles de madame de
-Sévigné. Les éloges que dans la suite Boileau donna à ses
-vers<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">&nbsp;[123]</a> ne purent lui faire pardonner ceux que le satirique
-<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-décocha contre ses amis, et surtout contre Chapelain<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">&nbsp;[124]</a>. Ce
-fut encore une sympathie de plus avec madame de Sévigné.
-Aussi conserva-t-elle toujours Segrais comme ami.
-Dans les premiers temps de leur connaissance, il aspira
-comme tant d'autres à un autre titre. Il était presque du
-même âge qu'elle, et fort aimable<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">&nbsp;[125]</a>. Un jour, il perdit
-une discrétion en jouant avec elle, et lui adressa ce madrigal
-impromptu, qui depuis a été imprimé dans ses
-&oelig;uvres<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">&nbsp;[126]</a>:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i2"> Vous m'avez fait supercherie:</p>
-<p class="i2"> Faites-moi raison, je vous prie,</p>
-<p class="i2"> D'une si blâmable action.</p>
-<p>En jouant avec vous, jeune et belle marquise,</p>
-<p>Je n'ai cru hasarder qu'une discrétion,</p>
-<p class="i1"> Et m'y voilà pour toute ma franchise.</p>
-<p>Mais qu'ai-je fait aussi? Ne savais-je pas bien</p>
-<p>Qu'on perd tout avec vous, et qu'on n'y gagne rien?</p>
-</div></div>
-
-<p>Nous venons de faire connaître une partie de ceux qui,
-admis dans la société intime de madame de Sévigné durant
-les premières années de son entrée dans le monde, ne déguisèrent
-pas le désir qu'ils avaient de l'aider à se venger
-des indignes procédés de son mari. Passons à ceux d'un
-rang plus élevé.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE VII.</h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Influence de l'éducation et des préjugés de rang et de naissance sur
-le sentiment de l'amour.&mdash;Différences entre le siècle de Louis XIV
-et le nôtre sous ce rapport.&mdash;Des personnages de la haute classe
-qui firent leur cour à madame de Sévigné.&mdash;Du prince de Conti.&mdash;De
-Turenne.&mdash;Du marquis de Noirmoutier.&mdash;De Servien.&mdash;De
-Fouquet.&mdash;Du comte du Lude.&mdash;Sa passion pour madame de
-Sévigné.&mdash;Ce que Bussy a dit de la nature de leur liaison.&mdash;De
-Bussy.&mdash;Toute sa vie se trouve liée à celle de madame de Sévigné.&mdash;Nécessité
-de la connaître.&mdash;Portrait de Bussy.&mdash;Son caractère.&mdash;Désordres
-de sa jeunesse.&mdash;Ses premières aventures galantes.&mdash;A
-Guise avec une jeune veuve.&mdash;Il va à Châlons.&mdash;Devient
-amoureux de mademoiselle de Romorantin.&mdash;Sa liaison avec une
-bourgeoise de la ville.&mdash;Dernière conversation de Bussy avec mademoiselle
-de Romorantin.&mdash;Ce qu'elle devint depuis.&mdash;Suite et
-fin de la liaison de Bussy avec la bourgeoise de Châlons.&mdash;Bussy
-va en garnison à Moulins.&mdash;Son intrigue avec une comtesse.&mdash;Il
-devient amoureux d'une de ses parentes.&mdash;Se montre délicat et
-généreux envers elle.&mdash;Son père s'oppose au mariage qu'il veut
-contracter.&mdash;On le marie avec mademoiselle de Toulongeon.&mdash;Il
-revoit sa parente mariée.&mdash;Renoue sa liaison avec elle.&mdash;Il
-devient amoureux d'une autre parente, dont il n'obtient rien.&mdash;Il
-devient amoureux de sa cousine Marie de Rabutin-Chantal aussitôt
-après qu'elle fut mariée au marquis de Sévigné.&mdash;Il regrette de
-ne l'avoir pas épousée, et forme le projet de la séduire.</p>
-</div>
-
-<p>L'homme change par la civilisation; et à mesure qu'elle
-se complique on voit s'altérer en lui jusqu'à ces penchants
-irrésistibles que le Créateur lui a donnés pour l'accomplissement
-de ses fins les plus universelles. L'amour
-même, cette loi générale de tous les êtres vivants, cette
-grande nécessité de la création, se modifie selon l'état des
-sociétés humaines, et subit aussi les conséquences des révolutions
-<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-qu'elles éprouvent. Dans les premiers âges des
-nations, l'objet de toutes les pensées, le but de toutes les
-ambitions, c'est la satisfaction des besoins physiques;
-chez les peuples depuis longtemps civilisés, familiarisés
-avec le luxe et les arts, le c&oelig;ur et l'imagination se créent
-d'autres éléments de bonheur, des jouissances d'un autre
-ordre; et les rapports entre les deux sexes s'imprègnent
-de toutes les conditions auxquelles l'existence est soumise,
-et sans lesquelles elle devient un fardeau insupportable.
-L'amour alors a besoin, pour naître, de la conformité
-d'idées, de sentiments, qui résultent du même
-genre de vie, des mêmes habitudes; et, parmi ceux que
-la fortune a dispensés de tous soins matériels, les causes
-morales qui le produisent sont plus énergiques que les
-causes physiques. C'est dans l'âme et non dans les sens
-que s'allume d'abord le foyer de cette passion. Les beaux
-traits, les charmes ravissants d'une femme de la classe inférieure,
-commune dans son langage, ignoble dans ses
-manières, pourront bien exciter, pour quelque temps, le
-désir de celui qui a été habitué à rechercher dans celle qu'il
-aime tout ce qu'il estime le plus dans lui-même; mais jamais
-ils ne feront naître cette passion qui nous fait vivre
-en autrui, qui transporte notre existence tout entière dans
-l'objet aimé.</p>
-
-<p>C'est pourtant à la confusion des rangs, au nivellement
-des diverses classes de la société, qu'est dû ce débordement
-de m&oelig;urs qui prévalut en France dans le dix-huitième
-siècle. Lorsque les plus grands seigneurs eurent mis leur
-amour-propre à ne pas se distinguer, par leurs manières et
-leurs façons de vivre, de l'artiste et de l'homme de lettres;
-lorsque les femmes des financiers, des marchands opulents,
-n'offrirent plus de différence par leur éducation,
-<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-par leur habillement, avec les dames du plus haut rang;
-quand l'égalité fut reconnue entre tous les gens du monde
-comme une condition essentielle aux relations sociales,
-alors disparurent tous les obstacles qui s'opposaient à la
-réciprocité des sentiments. La politesse, l'instruction, le
-savoir-vivre, les déférences mutuelles, la liberté du discours,
-tout fut égal entre des personnes qui présentaient
-d'ailleurs tant d'inégalités sous les rapports du rang, de la
-naissance et de la fortune. Bien plus, tant d'admiration
-fut prodiguée aux talents agréables, qu'on mit dans les
-plus hautes classes de l'orgueil à y exceller. Dès lors il ne
-dut plus y avoir de conquête trop relevée pour un musicien
-ou un danseur; c'était le maître qui consentait à se
-livrer à son élève.</p>
-
-<p>Il n'en était point ainsi du temps de madame de Sévigné.
-Les diverses classes de la société se mêlaient entre elles,
-sans se confondre. Jusque dans la familiarité d'un commerce
-journalier, elles maintenaient les degrés de subordination,
-et les nuances de ton et de manières qui les distinguaient
-aussi sûrement que la diversité de leurs habits.
-L'inégalité des rangs et des conditions établissait des
-barrières dont l'amour s'effarouchait, et qu'il cherchait
-rarement à franchir.</p>
-
-<p>Ainsi donc, parmi ceux qui aspiraient aux faveurs de
-madame de Sévigné, les hommes de la cour et ceux de la
-haute noblesse étaient les seuls qui pouvaient l'attaquer
-avec avantage, les seuls qui fussent réellement dangereux
-pour elle. Son humeur libre, gaie, joviale, et sa coquetterie
-naturelle, firent qu'il s'en présenta plusieurs; et
-comme nous les retrouvons presque tous au nombre de ses
-amis les plus dévoués et les plus assidus, il est essentiel
-de les faire connaître au lecteur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-Le premier de tous, par son rang et sa naissance, était
-le prince de Conti, frère du grand Condé. Moins habile
-que lui sur le champ de bataille, il était auprès des femmes
-plus spirituel et plus aimable, et obtint auprès
-d'elles plus de succès, quoiqu'il fût contrefait<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">&nbsp;[127]</a>.</p>
-
-<p>Le grand Turenne eut toujours pour les femmes le penchant
-le plus décidé; et ses instances auprès de madame
-de Sévigné furent assez vives pour la forcer de se dérober
-à ses visites, devenues trop fréquentes pour ne pas la
-compromettre<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">&nbsp;[128]</a>. On trouve aussi dans cette liste le marquis
-de Noirmoutier et le comte de Vassé, qui se battit en
-duel, en 1646, avec le comte Rieux de Beaujeu, capitaine
-de cavalerie dans le régiment de Grancey<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">&nbsp;[129]</a>. Il faut ajouter
-encore les deux surintendants des finances Servien et Fouquet,
-surtout ce dernier, pour lequel madame de Sévigné
-fit voir un attachement si sincère et si vif dans sa disgrâce.</p>
-
-<p>Mais tous ces amants n'osèrent concevoir l'espoir de
-réussir auprès de madame de Sévigné qu'après qu'elle
-eut perdu son mari; tandis que le comte du Lude et Bussy-Rabutin
-voulurent surprendre son inexpérience aussitôt
-après son mariage, et cherchèrent à tirer parti, au profit
-de l'amour, des justes mécontentements de l'hymen.</p>
-
-<p>Le comte du Lude, quoique assez laid de visage, était
-grand, bien fait; et, ce qui n'était pas alors un avantage
-médiocre, même pour un homme, il avait une belle chevelure.
-Il excellait à tous les exercices, dansait avec une
-<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-grâce remarquable, maniait un cheval avec une hardiesse
-et une dextérité merveilleuses, et était habile à l'escrime.
-A toutes ces qualités du corps il joignait encore celles de
-l'esprit<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">&nbsp;[130]</a>; c'était un des hommes de France dont on citait le
-plus de bons mots. On ne doutait point de son courage; il
-en avait donné des preuves dans plusieurs combats singuliers;
-mais la douceur de son caractère et son naturel enclin
-à la mollesse lui donnaient de l'éloignement pour
-les fatigues et les violences de la guerre. Ce fut la faveur
-du monarque plutôt que ses exploits et ses services
-qui le portèrent successivement jusqu'aux premiers grades
-militaires. Il fut par la suite nommé grand maître
-de l'artillerie, puis créé duc; par héritage et par le revenu
-de ses charges, il se vit possesseur d'une immense
-fortune<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">&nbsp;[131]</a>. Il aimait le plaisir, et s'était acquis auprès des
-femmes cette sorte de réputation qui se concilie les bonnes
-grâces de toutes, parce qu'elle suppose plus de vivacité
-dans l'attaque, plus d'excuses dans la défaite, plus
-de gloire dans la résistance. Ce qui contribuait à lui conserver
-la bienveillance générale du beau sexe, c'est que,
-quoique volage en amour, il n'était jamais perfide. Il
-n'aimait pas longtemps, mais il aimait fortement; souvent
-ses larmes témoignaient de la violence et de la
-sincérité de sa passion, et attendrissaient celles que ses
-séductions n'avaient pu fléchir. Il portait jusque dans
-les déréglements de la volupté les sentiments d'un homme
-juste. Souvent infidèle, jamais il ne cherchait à se venger
-d'une infidélité; toujours discret et modeste dans ses
-triomphes, il prenait autant de soin pour ménager la réputation
-<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-des femmes qu'il avait autrefois aimées, que de
-celles dont l'intérêt présent de son amour lui faisait un
-devoir de cacher les écarts à la malignité publique<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">&nbsp;[132]</a>.</p>
-
-<p>Si sa passion pour madame de Sévigné fut connue, ce
-fut par le coupable libelle de Bussy. Cette publicité fit que
-madame de Sévigné plaisantait de cet amour longtemps
-après dans une lettre à sa fille. Cette lettre nous apprend
-que les deux mariages que le comte du Lude contracta
-successivement dans le cours de sa vie ne firent point cesser
-ses intrigues galantes. Madame de Coulanges fut au
-nombre de celles dont il parvint à se faire aimer<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">&nbsp;[133]</a>.</p>
-
-<p>Bussy est forcé de rendre hommage à la vertu de sa
-cousine. Il avoue qu'elle sut résister à l'amour du comte
-du Lude; mais en même temps, comme il fallait que l'animosité
-qui guidait sa plume se satisfit, il prétend que
-le comte du Lude n'a pas mis assez de constance dans
-ses poursuites, et qu'au moment même où il tourna ses
-v&oelig;ux d'un autre côté madame de Sévigné inclinait à se
-rendre.</p>
-
-<p>Bussy était bien convaincu du contraire de ce qu'il
-écrivait, et lui-même s'est reproché ces lignes coupables,
-et les a démenties avec l'expression du plus sincère repentir.
-Il savait d'ailleurs qu'il était alors pour sa cousine
-un séducteur autrement dangereux que le comte du Lude.
-Madame de Sévigné n'a eu en effet avec aucun homme
-des rapports aussi longs, aussi multipliés qu'avec Bussy-Rabutin,
-et, si on excepte son mari et son tuteur, des rapports
-aussi intimes. Nul ne l'a si longtemps et constamment
-<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-aimée; nul ne l'a louée aussi souvent et plus
-sincèrement; nul n'a eu pour son esprit une admiration
-plus grande, pour sa vertu une estime plus profonde;
-nul ne lui a inspiré des sentiments plus tendres et ne lui
-a causé des peines plus amères.</p>
-
-<p>La vie de Bussy-Rabutin se trouve presque constamment
-liée à celle de madame de Sévigné. La correspondance
-qu'elle a entretenue avec lui est la seule, de toutes les correspondances
-qui la concernent, qui nous reste entière;
-car nous n'avons point les réponses de nombreuses lettres
-qu'elle adressa à sa fille, tandis que Bussy a eu grand soin
-de nous conserver les lettres qu'il a reçues de sa cousine
-et celles qu'il lui a écrites. Il est donc nécessaire, pour
-notre sujet, de bien faire connaître Bussy et de raconter
-la suite de ses aventures galantes avant qu'il fût devenu
-amoureux de madame Sévigné et qu'il eût employé
-pour en triompher tout l'art d'un séducteur expérimenté,
-et peu délicat sur le choix de ses moyens. Il faut aussi
-rechercher quel était alors l'état de sa fortune, son rang
-et sa position dans le monde, les motifs d'intérêts ou
-d'ambition qui le faisaient agir.</p>
-
-<p>A l'époque du mariage de madame de Sévigné, quels
-que fussent les qualités brillantes et les avantages que réunissait
-le comte du Lude, il était cependant, sous bien des
-rapports, inférieur à Bussy. Celui-ci, relativement à l'ancienneté
-et à l'illustration de sa naissance, n'avait rien à
-lui envier, et lui était supérieur par son rang et ses services
-personnels. Le comte du Lude n'avait alors fait qu'une
-seule campagne comme volontaire. Il semblait avoir renoncé
-à la guerre, et n'avait aucun grade dans l'armée;
-tandis que Bussy, au contraire, avait commencé dès l'âge
-de seize ans une carrière militaire aussi brillante que rapide<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">&nbsp;[134]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-Il avait combattu avec gloire sous le duc d'Enghien,
-et mérité les éloges de ce jeune et grand capitaine.
-Il avait été nommé colonel à vingt ans, et on lui avait
-confié le commandement du régiment de son père. Par
-la mort de celui-ci il se trouvait, au temps dont nous parlons,
-c'est-à-dire à vingt-six ans, lieutenant de roi du
-Nivernais<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">&nbsp;[135]</a>, et de plus revêtu de la charge de capitaine
-lieutenant des chevau-légers du prince de Condé, qu'il
-avait achetée. L'année suivante il fut nommé conseiller
-d'État. A trente-cinq ans il était déjà lieutenant général
-et mestre de camp de la cavalerie légère. Quant aux
-facultés de l'esprit, Bussy avait encore une grande supériorité
-sur le comte du Lude; malgré les brillantes reparties
-de ce dernier. Une ode de Racan, adressée au père
-de Bussy, avait inspiré au fils, à sa sortie du collége, un
-goût vif pour les belles-lettres<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">&nbsp;[136]</a>; et au milieu des camps,
-de la cour et du monde, il s'y appliqua avec assez de succès
-pour que par la suite personne ne crût que l'Académie
-Française lui eût fait une faveur en l'admettant dans
-son sein. Il a peut-être été trop loué par la Bruyère, qui
-louait si peu; il a peut-être eu de son vivant une réputation
-littéraire exagérée; mais on ne peut disconvenir
-qu'il ne soit un écrivain spirituel, élégant et pur, et ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-mérite l'emporte sur celui de diseur de bons mots. Sous les
-rapports physiques, relativement aux avantages extérieurs,
-il avait encore une plus grande supériorité sur son
-rival. Sa taille était majestueuse, ses yeux grands et doux;
-son nez tirait sur l'aquilin; sa bouche était bien faite, sa
-physionomie ouverte et heureuse; ses cheveux blonds,
-déliés et clairs<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">&nbsp;[137]</a>. Sa position à l'égard de madame de Sévigné
-favorisait ses desseins sur elle, et faisait qu'avec des
-armes égales il était difficile de lutter avec lui. Il jouissait
-auprès de sa cousine de privautés qu'excepté son mari,
-elle ne pouvait accorder à aucun autre homme, puisqu'il
-n'y en avait pas d'autre qui fût son parent d'aussi proche.</p>
-
-<p>Dans ce siècle, c'eût été aux yeux de tous un sujet de
-blâme, une sorte d'aberration morale, une manière de
-penser basse et vulgaire, que de n'être pas sensible aux
-avantages de la naissance. Plusieurs passages des lettres
-de madame de Sévigné, durement tancés par un de ces
-ignorants commentateurs qui n'ont étudié l'histoire que
-dans les carrefours et le c&oelig;ur humain que dans les tabagies,
-nous prouvent que, malgré son bon sens naturel
-et sa philosophie si vraie, et quelquefois si profonde,
-madame de Sévigné était fortement imbue des opinions
-que de son temps on nommait de nobles sentiments,
-un orgueil légitime, et que dans le nôtre nous avons
-taxées de préjugés ridicules et de vanités puériles. L'esprit
-de famille, si puissant alors, secondait fortement les inclinations
-de notre jeune veuve pour son cousin, et la
-rendait fière de toutes les qualités qui brillaient en lui et
-de tous les succès qu'il obtenait. Il était en effet le seul
-<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-héritier du nom des Rabutins; ce nom ne pouvait plus se
-perpétuer que par ce dernier et unique rejeton de la branche
-cadette<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">&nbsp;[138]</a>, puisque la branche aînée n'était représentée
-que par madame de Sévigné, et se trouvait perdue dans
-la maison avec laquelle elle s'était alliée.</p>
-
-<p>Bussy chercha à mettre à profit tous ces avantages pour
-séduire sa cousine, et y joignit même la perfidie. Il se
-vengea par un moyen plus cruel encore de n'avoir pu
-réussir; et il ne dut enfin qu'au bon naturel de celle à
-qui il aurait pu inspirer de l'amour, de pouvoir conserver
-avec elle un commerce amical, qui était devenu nécessaire
-à tous deux.</p>
-
-<p>Mais pour Bussy, il en fut toujours ainsi: son orgueil,
-son caractère malin et envieux, sa vanité de bel esprit,
-son égoïsme firent avorter tous les projets formés par son
-ambition, et rendirent inutiles pour son bonheur toutes
-les faveurs de la fortune, tous les dons de la nature. Nous
-ne nous occuperons qu'en passant de sa vie politique et
-militaire, et qu'autant qu'elle se ralliera à notre sujet;
-mais il est essentiel d'examiner quelles étaient les femmes
-avec lesquelles il avait été en relation jusqu'à l'époque
-du mariage de madame de Sévigné et lorsqu'il porta ses
-vues sur elle.</p>
-
-<p>Rien ne prouve mieux que le détail de son premier
-amour le respect que les jeunes gens de ce temps avaient
-pour les femmes, et les changements qui se sont introduits
-dans les moyens employés pour leur plaire. Bussy
-se montra dès son entrée dans le monde dissipateur et
-déréglé dans sa conduite. Il abusa de la procuration qui
-lui fut donnée pour assister au conseil de famille relatif</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-à la nomination d'un tuteur pour sa cousine Marie de Rabutin-Chantal;
-et par une ruse coupable, il arracha, au
-moyen de cette procuration, au médecin Guinaut trois
-cents pistoles sur une somme plus forte que son père avait
-confiée à ce dernier<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">&nbsp;[139]</a>. Bussy dépensa cette somme en débauches;
-puis il se battit ensuite en duel pour des causes
-très-légères. Tous ces faits n'annonçaient pas un jeune
-homme scrupuleux et timide auprès des femmes. Cependant,
-en 1638, et alors âgé de près de vingt ans<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">&nbsp;[140]</a>, se trouvant
-en garnison à Guise, une jeune veuve de qualité, fort
-belle, brune, qui comptait environ vingt-cinq ans, et la fille
-d'un bourgeois de la ville, beaucoup plus jeune et très-jolie,
-devinrent toutes deux les objets de ses attentions particulières,
-et il paraissait être bien accueilli de l'une et de l'autre.
-Il décrit très-bien l'hésitation et la timidité d'un premier
-amour, et toutes les délices d'un premier succès<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">&nbsp;[141]</a>. Nous
-ne le suivrons pas dans ces récits; mais nous n'omettrons
-pas de rapporter ses tentatives infructueuses auprès de
-mademoiselle de Romorantin, parce qu'elles font connaître
-les m&oelig;urs relâchées de la haute société de cette
-époque, et les dangers où se trouvait exposée une jeune
-femme telle que madame de Sévigné, au milieu d'un tel
-monde.</p>
-
-<p>Bussy avait conduit son régiment en garnison à Aï. Il
-l'y laissa, et se rendit à Châlons en Champagne pour rendre
-ses devoirs à François de l'Hospital, connu alors sous
-<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-le nom de du Hallier<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">&nbsp;[142]</a>, et qui fut depuis maréchal de
-France. Il commandait alors dans la province. Bussy vit
-chez lui pour la première fois mademoiselle de Romorantin,
-blonde, petite, mais d'une beauté éblouissante; il
-en devint aussitôt amoureux. Mademoiselle de Romorantin
-était la fille de madame du Hallier. Bussy dit de cette
-dame qu'elle avait eu des enfants de beaucoup de gens, et
-pas un légitime. En effet, madame du Hallier était cette
-Charlotte des Essarts, comtesse de Romorantin, célèbre
-par ses liaisons avec Henri IV, et qui surpassait en beauté
-toutes ses autres maîtresses<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">&nbsp;[143]</a>; elle eut du roi deux filles,
-toutes deux légitimées. Elle vécut ensuite avec Louis de
-Lorraine, cardinal-duc de Guise, et archevêque de Reims.
-Elle en eut cinq enfants. On prétendit (et cette prétention
-fut portée par la suite devant les tribunaux) qu'il y avait
-eu un mariage secret entre elle et le cardinal de Guise,
-par dispense du pape. Du Hallier, intéressé à prendre la
-chose sur ce pied, la reconnut, dans son contrat de mariage,
-comme veuve de ce prince; mais, avant d'épouser
-du Hallier, elle avait vécu avec de Vic, archevêque d'Auch.
-Ce fut une singulière destinée que celle de du Hallier. D'évêque
-de Meaux, il devint maréchal de France; et de
-deux femmes qu'il épousa successivement, la première
-avait été la maîtresse d'un roi et de deux archevêques;
-et la seconde, simple lingère dans sa jeunesse, se maria
-en troisièmes noces à un abbé commendataire, précédemment
-roi de Pologne (Jean-Casimir)<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">&nbsp;[144]</a>. Ces contrastes en
-<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-disent plus sur les effets des révolutions d'État et des
-guerres civiles, et sur les déréglements des m&oelig;urs pendant
-les deux règnes qui précédèrent celui de Louis XIV,
-que des volumes entiers d'histoire.</p>
-
-<p>Bussy nous apprend qu'il était parent de madame du
-Hallier, et il parle en ces termes de l'accueil qu'elle lui
-fit: «Quelque vieille que fût madame du Hallier, elle aimait
-à rire et à faire bonne chère; et comme elle se faisait
-assez de justice pour croire que cela ne suffisait pas
-pour retenir la jeunesse auprès d'elle, elle prenait soin d'avoir
-toujours la meilleure compagnie de la ville et les plus
-jolies femmes dans sa maison. Elle me trouvait, à ce
-qu'elle disait, un garçon de belle espérance, et digne de
-sa nourriture; et, me voyant de l'inclination à la galanterie,
-elle me faisait souvent des leçons qui m'auraient dû
-donner de la politesse. Son grand chapitre était les ruses
-des dames et leurs infidélités; et je m'étonne qu'après les
-impressions qu'elle m'en a données, j'aie pu me fier à quelques-unes,
-et n'être pas le plus jaloux des hommes<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">&nbsp;[145]</a>.»</p>
-
-<p>Louise de Lorraine, qu'on nommait dans le monde
-mademoiselle de Romorantin, était la seconde des filles
-que Charlotte des Essarts avait eues du cardinal de Guise,
-toutes deux reconnues par leur père. Bussy remarque que
-madame du Hallier ne manquait jamais l'occasion de
-rappeler à mademoiselle de Romorantin qu'elle était née
-<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-princesse; et il dépeint cette jeune personne comme naturellement
-enjouée, permettant de grandes libertés dans
-la conversation, et à qui on pouvait tout dire, pourvu
-que les paroles fussent décentes.</p>
-
-<p>Avec deux femmes de ce caractère, Bussy crut qu'il lui
-serait facile de mettre à profit les leçons qu'il avait reçues
-de sa veuve. Il avait débuté à Guise par une double conquête,
-ce qui lui avait donné la présomption de croire
-qu'aucun c&oelig;ur de femme ne pouvait lui résister. Mais il
-fut cette fois trompé dans ses espérances. Quoique mademoiselle
-de Romorantin fût plus jeune que lui<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">&nbsp;[146]</a>, elle avait
-déjà beaucoup plus d'usage du monde et de pénétration.
-Sa fierté naturelle, celle qu'elle tirait de sa naissance et du
-rang de son beau-père, éloignait d'elle jusqu'à la pensée
-qu'elle pût se rendre coupable d'une faiblesse: elle était
-d'ailleurs soigneusement gardée par sa mère, et la surveillance
-d'une femme aussi expérimentée ne pouvait être
-facilement déjouée. «Je lui rendais, dit Bussy, plus de
-devoirs, comme à ma maîtresse, que je n'eus fait à une
-reine que je n'eusse point aimée... Je l'appelais mademoiselle,...
-elle m'appelait son cousin... Elle était assez
-bonne princesse pour moi... Elle en faisait assez pour
-m'empêcher de la quitter, n'en faisait pas assez pour
-que je fusse content. J'avais de quoi satisfaire la vanité
-d'un Gascon, mais pas assez pour remplir les desseins
-d'un homme fort amoureux, et qui va au solide<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">&nbsp;[147]</a>.»</p>
-
-<p>Un heureux hasard, ou plutôt un heureux succès,
-semblait aider Bussy à sortir de cette situation pénible.
-Il s'était lié d'une étroite amitié avec un nommé Jumeaux,
-<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-de la maison de Duprat, capitaine de cavalerie, beau,
-jeune, bien fait, brave, gai, spirituel, et, comme lui,
-en quartier d'hiver en Champagne. Selon l'usage de ces
-temps, ces deux amis n'avaient qu'un même lit, et se
-confiaient mutuellement leurs secrets. Bussy avait donc
-fait confidence de son amour pour mademoiselle de Romorantin
-à Jumeaux, et il avait persuadé à celui-ci de
-choisir aussi, à son exemple, une maîtresse à séduire;
-même il lui avait épargné l'embarras du choix, en lui
-désignant une jolie brune de la ville. Jumeaux, qui n'aimait
-que la vie des camps et la débauche, ne se prêta
-qu'imparfaitement à ce projet. Pour lui en rendre l'exécution
-plus facile, Bussy usa de son influence, et fit inviter
-chez madame du Hallier la maîtresse de son ami.
-La dame fut sensible aux soins que Bussy se donnait
-pour elle, et les attribua à l'amour qu'elle crut lui avoir
-inspiré. Alors, comme rien ne s'y opposait, elle se livra
-au penchant de son c&oelig;ur, qui l'entraînait vers Bussy.
-Les chagrins que causait à Bussy l'inutilité de ses efforts
-auprès de mademoiselle de Romorantin suggérèrent à
-Jumeaux l'idée de le consoler, en le laissant libre d'aimer
-celle qui le préférait à lui. Bussy était trop amoureux
-pour pouvoir profiter entièrement de la générosité de
-Jumeaux; mais il consentit cependant à ce qu'il proposait,
-dans l'espérance que la jalousie produirait quelques
-effets heureux pour son amour sur mademoiselle de
-Romorantin, et que la crainte de le perdre la forcerait,
-pour n'être pas abandonnée, à se montrer plus facile à
-son égard.</p>
-
-<p>Ce fut tout le contraire; et elle le désespéra en lui
-avouant, dans une explication qui fut le résultat de son
-changement de conduite, qu'elle s'était sentie de l'inclination
-<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-pour lui; mais en même temps elle lui déclara
-qu'un c&oelig;ur capable de se partager était indigne d'elle.
-«Et souvenez-vous, dit-elle, mon cousin, que le peu de
-douceurs que vous aviez près de moi valait mieux que
-toutes les faveurs que vous allez chercher.» Bussy, plus
-amoureux qu'il ne l'avait jamais été, exprima son repentir,
-implora son pardon, mais en vain. Jamais il ne put
-parvenir à se replacer auprès de cette fière beauté dans
-la même situation qu'il avait trouvée si pénible, et que
-la violence de son amour lui faisait trouver digne d'envie
-depuis qu'il en était déchu. Pour se délivrer de ses instances,
-elle lui fit connaître qu'elle avait trop d'orgueil
-pour avoir contre lui de la haine ou de la colère, et
-qu'elle le servirait pour son avancement, auprès de son
-beau-père, plus ouvertement qu'auparavant; mais qu'il
-ne fallait plus qu'il songeât à elle: qu'elle se considérait
-comme entièrement dégagée, et que si elle ne l'était pas,
-elle ferait les plus grands efforts pour l'être.</p>
-
-<p>Ces derniers mots ayant réveillé dans le c&oelig;ur de Bussy
-une faible espérance, il essaya de nouveau tout ce que
-les prières et les larmes ont de plus touchant, tout ce
-que les protestations d'une ardente passion ont de plus
-persuasif. Tout fut inutile. Mademoiselle de Romorantin
-se montra inflexible, et la fermeté de ses paroles ne permit
-plus de douter de la fixité de ses résolutions.</p>
-
-<p>Bussy s'attacha alors à celle qui avait conçu pour lui
-l'amour le plus passionné; mais celle-ci devint excessivement
-jalouse de mademoiselle de Romorantin, quoique
-Bussy se réduisit à l'égard de cette dernière aux termes
-de la simple amitié. Elle voulut exiger qu'il ne la vît point
-et qu'il cessât d'aller chez madame du Hallier. Bussy ne
-voulut point céder à cette exigence. Elle prit d'autres résolutions,
-<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-et fit entendre à mademoiselle de Romorantin
-qu'elle savait que Bussy lui avait parlé de son amour, qu'il
-avait offert de lui en faire le sacrifice, et qu'elle n'avait
-pas voulu l'accepter. Mademoiselle de Romorantin, sans
-se déconcerter, lui dit qu'elle ne savait pas si Bussy était
-discret; mais qu'elle avait peine à croire qu'il fût menteur,
-et qu'elle lui parlerait de cette affaire<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">&nbsp;[148]</a>. Alors la
-dame, prévoyant que sa ruse serait bientôt découverte, se
-repentit de l'avoir employée. Elle en fit l'aveu à Bussy, en
-fondant en larmes. Bussy lui dit qu'il n'y avait pas d'autre
-moyen de réparer sa faute que d'aller faire à mademoiselle
-de Romorantin la confidence de sa liaison avec
-lui et de toutes ses faiblesses, et de lui demander pardon
-de l'offense que les tourments de la jalousie lui avaient
-fait commettre. La dame suivit d'autant plus volontiers
-ce conseil, qu'elle y vit un moyen d'empêcher Bussy de
-tromper mademoiselle de Romorantin sur la nature de
-leur liaison, et de mettre l'orgueil de sa rivale dans l'intérêt
-de sa passion. La confession qu'elle fit donna ensuite
-lieu à un entretien entre Bussy et mademoiselle de
-Romorantin, qui nous prouve combien à cette époque
-il y avait dans la haute classe de liberté dans le commerce
-entre les deux sexes, et jusqu'où pouvait aller la licence
-des entretiens avec les nobles demoiselles et les dames
-auxquelles on devait le plus de respect<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">&nbsp;[149]</a>.</p>
-
-<p>Ce fut la dernière conversation que Bussy eut avec
-mademoiselle de Romorantin. Le lendemain, elle partit
-avec sa mère. Bussy nous dit qu'il ne l'a pas revue depuis,
-et il n'en fait plus mention dans ses Mémoires.
-Nous savons cependant par d'autres qu'elle tint tout ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-que le récit de Bussy pouvait faire présumer d'elle. Peu de
-mois après avoir quitté Châlons, elle épousa (le 4 novembre
-1639) Claude de Pot, seigneur de Rhodes, grand
-maître des cérémonies de France. Elle devint veuve en
-1650, fut mêlée à toutes les affaires de la Fronde, eut des
-liaisons particulières avec le garde des sceaux Châteauneuf,
-et de plus intimes encore avec le duc de Beaufort,
-et mourut à Paris, le 15 juillet 1652, à l'âge de trente-trois
-ans, laissant la réputation d'une des femmes les plus
-galantes et les plus intrigantes de son temps<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">&nbsp;[150]</a>.</p>
-
-<p>Le départ de mademoiselle de Romorantin causa une
-grande joie à la maîtresse de Bussy, qui crut être par là
-délivrée de tout motif de tourment. Elle se trompait. La
-jalousie s'attache à l'amour comme l'envie au bonheur,
-pour en troubler toutes les jouissances; et lorsque la destinée
-se complaît à écarter les causes qui pourraient alimenter
-ces deux passions haineuses, elles s'en créent
-d'imaginaires, qui produisent des angoisses aussi douloureuses
-que si elles étaient réelles.</p>
-
-<p>Le père de Bussy n'ignorait pas la liaison amoureuse
-de son fils à Châlons. Il lui écrivit qu'il y avait dans cette
-ville une fille riche, qui donnerait en dot à son mari quatre
-cent mille francs, et qu'il ferait bien de ne pas laisser
-échapper une aussi belle fortune; que c'était une occasion
-de mettre à profit le talent de plaire aux dames, qu'il paraissait
-avoir acquis. Bussy trouva l'avis de son père fort
-<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-bon, résolut de le suivre, et chercha à se dégager des
-liens qui l'enchaînaient.</p>
-
-<p>D'après les dispositions où se trouvait Bussy, ce fut
-avec satisfaction qu'il vit arriver le temps d'entrer en
-campagne: il se rendit à l'armée devant Thionville,
-qu'assiégeait M. de Feuquières.</p>
-
-<p>L'hiver suivant (en 1640), Bussy fut envoyé en garnison
-à Moulins, où il eut une nouvelle intrigue avec une
-comtesse qu'il eut à disputer au marquis de Mauny, fils
-du maréchal de la Ferté, et au fils d'Arnauld d'Andilly,
-alors militaire, depuis abbé, le même qui fut lié avec
-madame de Sévigné, et dont nous avons les Mémoires.</p>
-
-<p>Quelque forts que fussent les attachements de Bussy,
-jusqu'ici aucun n'avait duré plus longtemps que son séjour
-dans la ville où il les contractait; lorsqu'il cessait d'y
-être en garnison ou qu'il fallait se rendre à l'armée, il reprenait
-sa liberté, et il n'était plus question de rien. Il
-n'en fut pas de même de l'amour qu'il éprouva pour une
-de ses parentes. Il venait de passer cinq mois en captivité
-à la Bastille; on l'avait rendu responsable de la conduite
-de son régiment, qui à Moulins avait pratiqué le faux
-saunage, et donné lieu à de grandes plaintes de la part
-de l'administration des gabelles. Cette rigueur, qui était
-méritée, puisque son absence des lieux où son devoir l'obligeait
-à résider était la principale cause du désordre,
-lui parut injuste. Il vint à la cour en 1642, dans l'intention
-de quitter le service; et, en attendant quelque occasion
-favorable d'y rentrer, il résolut de chercher fortune
-par un mariage. Ennemi de toute contrainte, il eût désiré
-rester garçon; mais il voulut satisfaire son père, qui désirait
-fortement le voir établi. «J'aurais voulu, dit-il, de
-ces mariages de riches veuves qui s'entêtent d'un beau garçon,
-<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-et qu'on m'eût pris avec mes droits, sans demander
-autre chose.» Son nouvel amour vint fort mal à propos contrarier
-les desseins de son père et ses propres résolutions.
-Sa parente était fort belle, mais n'avait point de fortune.
-«Croyant d'abord, dit-il, m'amuser, en attendant que
-j'eusse rencontré quelque bon parti, je finis par en devenir
-amoureux. Dans les commencements de ma passion, je
-fus assez mon maître pour ne la vouloir point épouser,
-ne désirant pas me ruiner pour l'amour d'elle; et quand
-l'amour m'eut mis en état de ne plus songer à mes intérêts,
-je songeai aux siens, et je ne voulus pas la rendre
-malheureuse en l'épousant malgré mon père, ni la ruiner
-pour l'amour de moi... Et sur cela j'admire la bizarrerie
-de mon amour, qui n'avait d'autre but que soi-même; car
-je ne voulais ni débaucher ma maîtresse ni l'épouser.»</p>
-
-<p>La parente de Bussy répondait sans aucun détour à sa
-tendresse, et se livrait avec lui à d'innocentes caresses avec
-la plus intime confiance et le plus entier abandon. Il arriva
-un jour que, dans un de ces entretiens qui les rendaient
-si heureux, Bussy, emporté par son désir amoureux,
-parut vouloir oublier ses généreuses résolutions; et
-elle, se sentant aussi incapable d'opposer aucune résistance,
-prit une attitude suppliante, et lui dit: «Vous êtes
-le maître, mon cousin, si vous le voulez absolument;
-mais vous ne le voudrez pas si vous désirez me donner
-la plus grande marque d'amour qui soit en votre pouvoir...»
-Et cette marque d'amour, si difficile à donner
-dans un tel moment, il la lui donna<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">&nbsp;[151]</a>. Ce fut un beau trait
-de Bussy, et peu d'accord avec la conduite de toute sa vie.
-Il nous montre qu'il a du moins une fois éprouvé ce sentiment
-<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-si rare qui rend l'âme, plus que les sens, avide
-des jouissances qu'il procure, et qui ne s'empare du c&oelig;ur
-que pour en chasser tous les penchants impurs et n'y plus
-laisser de place qu'aux vertus généreuses.</p>
-
-<p>Cependant l'amour que Bussy inspirait à sa parente ne
-paraît pas avoir été égal à celui qu'il ressentait pour elle.
-Dès qu'elle eut appris que le père et la mère de Bussy, inquiets
-de la liaison de leur fils avec elle, s'étaient hâtés
-d'arrêter son mariage avec Gabrielle de Toulongeon, elle
-rompit tout commerce avec son cousin, et son attachement
-sembla cesser dès qu'elle eut perdu l'espoir de devenir sa
-femme. Bussy en fut surpris, et profondément affligé.
-Son père, craignant qu'il n'en tombât malade, l'emmena
-avec lui en Normandie, afin de chercher à le distraire.</p>
-
-<p>Les préliminaires du mariage de Bussy traînaient en
-longueur, et six mois s'étaient écoulés depuis sa rupture
-avec sa cousine, lorsque, au moment où il s'y attendait
-le moins, il la rencontra à Dijon avec sa s&oelig;ur. Cette s&oelig;ur
-était mariée, et c'était chez elle que s'était formée et entretenue
-leur liaison. Toutes deux témoignèrent leur surprise
-et leur joie en revoyant Bussy. Il resta huit jours à
-Dijon, par suite de cette rencontre; et il y serait demeuré
-plus longtemps, sans la crainte d'exciter la jalousie de
-mademoiselle de Toulongeon. Il avait alors moins d'amour
-pour sa cousine, et en même temps moins de respect;
-de son côté, elle avait moins d'abandon et plus de
-réserve. «Je prenais d'autorité, dit-il, ces faveurs qu'elle
-accordait autrefois à mes prières; si elle m'avait laissé
-faire alors, je ne l'aurais pas tant ménagée que je faisais:
-mais elle n'avait garde de se remettre à ma discrétion, ne
-doutant pas que je n'en abusasse.»</p>
-
-<p>Bussy épousa, peu de temps après, mademoiselle de
-<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-Toulongeon<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">&nbsp;[152]</a>, et fut près d'un an sans entendre parler de
-sa cousine. Il la revit à Paris, plus belle, plus séduisante
-qu'elle n'avait jamais été, mais engagée, ainsi que lui,
-dans les liens du mariage<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">&nbsp;[153]</a>. «Je ne voulus pas, dit-il,
-perdre mes services passés: je lui rendis donc quelques
-soins; et comme je ne craignais rien, je ne perdis pas
-mes peines. Depuis ce temps-là je n'ai point douté que la
-hardiesse en amour n'avançât fort les affaires. Je sais bien
-qu'il faut aimer avec respect pour être aimé; mais assurément
-pour être récompensé il faut entreprendre, et l'on
-voit plus d'effrontés réussir sans amour, que de respectueux
-avec la plus grande passion du monde<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">&nbsp;[154]</a>.» Mais
-pour Bussy, plus que pour tout autre, la possession devenait
-promptement un remède à l'amour; et cette femme
-qui avait été pour lui l'objet d'une affection si forte et si
-pure, qui lui avait inspiré des sentiments si délicats et si
-tendres, cessa promptement de lui plaire. Il trouva qu'elle
-manquait entièrement de ces manières agréables, de ce
-je ne sais quoi qui nous enchaîne et qu'on ne peut exprimer.
-«Plus on connaissait ma cousine, dit-il, moins on
-avait d'amour pour elle; et son corps, son esprit et sa
-conduite lui faisaient perdre les amours que son visage
-lui avait attirés<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">&nbsp;[155]</a>.»</p>
-
-<p>Il est probable que le prompt refroidissement que Bussy
-ressentit pour cette cousine provenait de l'amour dont il
-s'était épris pour une autre cousine, non aussi belle peut-être,
-mais plus spirituelle et plus aimable. Cet amour
-dura plus longtemps que tous les autres, précisément parce
-<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-qu'il ne put jamais se satisfaire. L'époque où Bussy se mit
-à rechercher les bonnes grâces de la marquise de Sévigné
-coïncide en effet avec celle de sa rupture avec la comtesse
-des environs de Moulins, et avec la fin de sa liaison avec
-cette parente dont nous venons de parler. Ce fut entre
-1642 et 1644, pendant les deux années que Bussy resta
-sans emploi, qu'il fit marcher de front le plus d'aventures
-galantes, au milieu desquelles vint se placer son mariage.
-Lui-même nous apprend que ce ne fut qu'après que sa
-cousine Sévigné fut mariée qu'il devint amoureux d'elle<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">&nbsp;[156]</a>.
-Le père de Bussy, qui convoitait les grands biens de mademoiselle
-de Rabutin-Chantal, aurait voulu que son fils
-l'épousât; mais celui-ci, préoccupé de son amour pour son
-autre parente, seconda mal les projets paternels. Sa cousine
-Chantal était d'ailleurs alors fort jeune; et son caractère
-jovial et folâtre, l'habitude qu'il avait de la voir, la
-familiarité avec laquelle il s'était accoutumé avec elle, la
-lui faisaient considérer comme une enfant. Il n'ouvrit les
-yeux sur tous les agréments dont elle était pourvue que
-lorsqu'elle fut mariée, et qu'il eut été témoin de ses succès
-dans le monde: alors il regretta le trésor qu'il avait laissé
-échapper, et résolut de le ravir à celui qui s'en était rendu
-possesseur. C'était cependant son ami, mais un ami qui
-n'était pas plus scrupuleux que lui sur ces matières.</p>
-
-<p>D'après ce que nous savons de la vie de Bussy jusqu'à
-cette époque, on ne peut s'empêcher de reconnaître que
-ses avantages personnels, son amabilité, l'expérience qu'il
-avait acquise des faiblesses du c&oelig;ur chez les femmes,
-l'assurance que lui donnaient de nombreux succès en
-amour, et son immoralité même, ne le rendissent un
-<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-séducteur des plus dangereux. Madame de Sévigné n'avait
-que dix-huit ans lorsque Bussy commença contre elle son
-plan d'attaque. Il connaissait la tendresse qu'elle avait pour
-son mari; et dans les premiers temps de son mariage,
-n'espérant pas pouvoir la distraire de ce sentiment, il
-chercha seulement à lui rendre sa présence agréable, et
-à obtenir sa confiance: il y réussit. Il était en même
-temps le confident de l'époux. Celui-ci lui racontait ses
-prouesses amoureuses, et madame de Sévigné les chagrins
-qu'elle en ressentait. Cependant à cette époque
-même Bussy acheta la charge de lieutenant de la compagnie
-des chevau-légers du prince de Condé, et rentra au
-service. D'un autre côté, le marquis de Sévigné emmena
-sa femme à sa terre près de Vitré en Bretagne. Bussy se
-vit donc forcé de se séparer de sa cousine. Cette absence
-ne fit qu'accroître sa passion naissante. Les procédés du
-marquis de Sévigné envers sa femme augmentaient dans
-Bussy l'espoir qu'il avait de se faire aimer. Aussi, pour ne
-pas se laisser oublier, il eut grand soin d'entretenir avec
-sa cousine un commerce de lettres.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE VIII.<br />
-<span class="medium">1644-1646.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-La vie des particuliers est subordonnée aux événements publics.&mdash;Des
-causes de la guerre qui forçaient Bussy, ainsi que toute la jeune
-noblesse, à s'éloigner tous les ans de la capitale pendant la belle
-saison.&mdash;Le marquis de Sévigné n'obtient la lieutenance de la
-ville de Fougères qu'après son mariage.&mdash;Lettre de Montreuil à
-madame de Sévigné, qui le prouve.&mdash;Le marquis de Sévigné conduit
-sa femme à sa terre des Rochers.&mdash;Description de cette terre,
-du château, des pays qui l'environnent, et de ses habitants.&mdash;Monsieur
-et madame de Sévigné y passent une année entière.&mdash;Bussy,
-après la campagne, se rend à sa terre de Forléans.&mdash;Il
-revient à Paris, et, en commun avec Lenet, il écrit une épître en
-prose et en vers à madame de Sévigné.&mdash;Dévouement de Lenet
-pour la maison de Condé.&mdash;Bussy se brouille avec Lenet.&mdash;Pourquoi
-on doit se défier du jugement qu'il en porte.&mdash;Bussy part
-pour l'armée, et s'y distingue; il écrit à madame de Sévigné.</p>
-</div>
-
-<p>Cette mystérieuse providence qui régit les États, les
-élève ou les abaisse, les trouble ou les calme, accroît
-leur prospérité ou les précipite vers leur chute, entraîne
-aussi dans leurs révolutions les destinées des individus,
-et y subordonne leur existence. De même que la connaissance
-des faits généraux de l'histoire ne peut résulter que
-de celle des faits particuliers à ceux qui y jouent les principaux
-rôles, la vie des personnes les plus étrangères à
-l'ambition et au tourbillon des affaires a besoin, pour être
-comprise, qu'on la replace au milieu des grands événements
-qui se sont passés de leur temps.</p>
-
-<p>A l'époque du mariage de madame de Sévigné, l'Angleterre
-était agitée par cette terrible lutte qui devait la première
-<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
-donner l'exemple d'une tête royale tombant sous la
-hache du bourreau. Déjà la reine d'Angleterre, fille de
-Henri IV, avait été obligée de s'enfuir, et de chercher un
-refuge à Paris. La maison d'Autriche, que le génie de
-Richelieu avait comprimée, crut trouver par la mort de ce
-grand ministre une occasion favorable de ressaisir l'influence
-qu'elle avait perdue. L'Espagne, malgré l'épuisement
-de ses finances et le peu de talent de ceux qui la gouvernaient,
-aspirait toujours, comme sous Charles-Quint,
-à la domination de l'Europe; et ces hautes prétentions s'y
-perpétuaient comme par tradition. De même que dans un
-grand seigneur déchu l'orgueil de la naissance et le souvenir
-de sa fortune lui inspirent des projets et lui font conserver
-une attitude au-dessus de sa condition présente,
-ainsi, voulant mettre à profit la faiblesse et la confusion inséparables
-des premiers moments d'une minorité, l'Espagne
-avait, malgré les négociations de paix qu'on continuait
-à Munster, recommencé la guerre contre la France; mais
-elle rencontra Condé et Turenne, et devant ces deux jeunes
-et grands capitaines la réputation des guerriers de Charles-Quint
-et des bandes espagnoles s'éclipsa pour toujours.</p>
-
-<p>C'est cette guerre qui forçait toute la jeune noblesse de
-voler aux frontières, et de quitter après chaque hiver les
-délices de la capitale ou de la cour. C'est aussi la même
-cause qui arrachait chaque année Bussy à ses intrigues
-amoureuses, et le forçait, par le changement de résidence,
-à en renouer tous les ans de nouvelles. Le marquis de
-Sévigné ne paraît pas avoir éprouvé ni le même besoin de
-gloire ni la même ambition; il chercha, au contraire, à
-s'éloigner du théâtre des combats, et sollicita la lieutenance
-de Fougères, petite ville de Bretagne, assez rapprochée
-de sa terre des Rochers. Une lettre de l'abbé de
-<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-Montreuil à la marquise de Sévigné, qu'elle reçut à Paris,
-au retour d'un de ses voyages de Bretagne, semble prouver
-que le marquis de Sévigné n'obtint le commandement de
-Fougères que par suite et en considération de son mariage.</p>
-
-<div class="blockquote">
-
-<p class="center">LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL<br />
-A LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p>«Comme votre mérite ne saurait demeurer plus longtemps
-en un même lieu sans éclat, il court un bruit que
-vous êtes à Paris. Je ne le saurais croire: c'est une des
-choses du monde que je souhaite le plus, et ces choses-là
-n'arrivent point. J'envoie pourtant au hasard savoir s'il
-est vrai, afin qu'en ce cas je ne sois plus malade. Ce ne
-sera pas le premier miracle que vous aurez fait; dans
-votre illustre race, on les sait faire de mère en fils. Vous
-savez que madame de Chantal y était fort sujette; et
-tous les honnêtes gens qui vous voient et qui vous entendent
-demeurent d'accord que monsieur son fils, qui
-était votre père, a fait un grand miracle. Je vous supplie
-donc, si vous êtes de retour, de ne vous point faire celer,
-afin que j'aie le plaisir de me porter bien et l'honneur
-de vous voir. C'est une grâce que je crois mériter autant
-qu'autrefois, puisque je suis aussi étourdi, aussi fou, et
-disant les choses aussi mal à propos que jamais. Je ne
-songe pas qu'encore que je ne sois pas changé, vous pourriez
-bien être changée et, au lieu de la lettre monosyllabe
-que je reçus de vous l'an passé, dans laquelle il y avait
-<i>oui</i>, m'en envoyer une de même longueur, où il y aurait
-<i>non</i>. Je suis, avec tout le sérieux et le respect dont je suis
-capable (le premier n'est pas grand, l'autre si),</p>
-
-<p class="signature">«Votre très-humble serviteur, <span class="smcap">de Montreuil</span>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-<span class="smcap">Post-scriptum.</span> «J'ai oublié à mettre des <i>madame</i>
-dans ma lettre; et <i>à présent que vous êtes lieutenante
-de Fougères</i>, c'est une grande faute. Tenez donc, en
-voilà trois; distribuez-les aux endroits qui vous sembleront
-en avoir plus de besoin, madame, madame, madame<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">&nbsp;[157]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette lettre justifie un peu l'épithète de fou qu'on avait
-donnée à Montreuil dans la société. Mais c'est là un rôle
-que la jeunesse avisée se plaît souvent à jouer auprès des
-jeunes femmes, pour accroître encore le privilége qui lui
-est accordé de se montrer indiscrète. Le marquis de Sévigné,
-pressé sans doute d'aller exercer sa nouvelle
-charge, conduisit au printemps de l'année 1645 sa femme
-en Bretagne, à sa terre des Rochers, située à une lieue et
-demie au sud-est de Vitré. Ce lieu, où depuis madame
-de Sévigné a fait des séjours si fréquents et si prolongés,
-où elle a écrit un si grand nombre de ses lettres, est
-dans un vallon au fond duquel coule un bras de rivière,
-un des affluents de la Vilaine. On s'y rend de Vitré par
-une chaussée pavée en grosses et larges pierres, qui annoncent
-la richesse et la puissance des anciens seigneurs.
-Le pays est ombragé de hêtres, de chênes, de châtaigniers,
-qui croissent avec vigueur sur les flancs des murs
-de terre qui entourent les propriétés dans cette partie
-de la Bretagne. Le château est situé sur un vaste plateau,
-d'où la vue ne s'étend pas à une demi-lieue. Cette vue est
-bornée par un terrain inégal et ondulé, et par des champs
-subdivisés en une multitude de clôtures formées par des
-haies, entourées de fossés, de parapets et d'épines, et
-bordées encore par d'immenses bouquets d'arbres qu'on
-<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-ne prend jamais soin d'émonder. D'aucun côté on n'aperçoit
-de rochers, ce qui semble démontrer que le nom
-de ce domaine a une autre étymologie que la signification
-habituelle du mot qui sert à le désigner<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">&nbsp;[158]</a>.</p>
-
-<p>Le château, qui subsiste encore, avait lorsque madame
-de Sévigné s'y transporta pour la première fois déjà près
-de trois cents ans d'antiquité. L'escalier en limaçon est
-pratiqué dans une tour, et le corps de logis est flanqué de
-deux autres tours, bordées toutes deux de têtes gothiques,
-de figures grossières, depuis la naissance du toit
-jusqu'au sommet. L'aspect du sol est en harmonie avec
-celui de cet antique édifice; et un académicien, qui le visita
-en 1822, nous dépeint les champs qui l'environnent,
-enclos, couverts de genêts, n'offrant que des landes stériles
-ou les traces d'une agriculture négligée; et une race
-d'habitants à membres courts et trapus, le teint jaune,
-les yeux noirs, les cheveux longs et tombants, revêtus
-d'un manteau de chèvre ou de brebis. Ils logent dans des
-maisons aussi mal soignées que leur corps; hommes, femmes
-et enfants couchent au-dessous les uns des autres
-dans des armoires à grands tiroirs, souvent en face de la
-vache ou du mouton qui passent la tête par le treillis mitoyen,
-entre la portion d'habitation destinée à l'étable et
-celle qui forme leur unique chambre<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">&nbsp;[159]</a>.</p>
-
-<p>Ce séjour était bien triste et bien sauvage pour une
-jeune femme habituée aux bosquets de Livry, aux magnifiques
-hôtels de la capitale, aux salons somptueux du
-<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-Louvre, du Luxembourg, du Palais-Royal et du Temple.
-Mais madame de Sévigné s'y trouvait avec un époux qui
-ne lui avait donné alors aucun sujet de plainte, qu'elle
-aimait avec tendresse; et tous deux étaient uniquement
-occupés à jouir de ces premiers temps de l'hymen, si
-remplis de bonheur et d'espérances. Ils passèrent dans
-leur terre non-seulement le printemps, l'été et l'automne,
-mais encore tout l'hiver.</p>
-
-<p>Bussy, qui pendant cette dernière saison était revenu
-à Paris pour y résider, fut fort déconcerté de n'y pas retrouver
-sa cousine. Il avait été en Nivernais pour y recevoir,
-en sa nouvelle qualité, les hommages de la province; sa
-femme l'accompagnait. Il la conduisit à la terre
-de Forléans, près de Semur, en Bourgogne. Ce domaine,
-situé à une lieue de Bourbilly, avait appartenu au père
-de madame de Sévigné, et depuis était passé à la branche
-cadette des Rabutins<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">&nbsp;[160]</a>. Bussy y demeura avec sa femme;
-mais il en repartit promptement, et se rendit en toute
-hâte à la cour, dès qu'il sut que, par la protection du
-prince de Condé (le père du duc d'Enghien, depuis le
-grand Condé), il venait d'être fait conseiller d'État<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">&nbsp;[161]</a>. Lenet,
-alors son ami, procureur général au parlement de
-Dijon, qui a joué un rôle assez important, quoique secondaire,
-dans la Fronde, et dont nous avons des Mémoires,
-venait d'obtenir la même faveur par le même
-<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-canal<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">&nbsp;[162]</a>. Lenet, comme Bourguignon, était fort lié avec
-la marquise de Sévigné. Se trouvant à Paris pour le même
-motif que Bussy, il fut, ainsi que lui, étonné et contrarié
-d'apprendre que, elle et son mari, fussent restés en
-Bretagne. Cette conformité de regrets des deux amis leur
-fit composer en commun une lettre en vers, que les deux
-époux reçurent à leur terre des Rochers. Pour l'esprit et
-la facilité, cette épître ne le cède en rien à celles de Chaulieu
-et de la Fare, et n'offre pas plus d'incorrection et de
-négligences.</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Salut à vous, gens de campagne,</p>
-<p>A vous, <i>immeubles</i> de Bretagne,</p>
-<p>Attachés à votre maison</p>
-<p>Au delà de toute raison:</p>
-<p>Salut à tous deux, quoique indignes</p>
-<p>De nos saluts et de ces lignes.</p>
-<p>Mais un vieux reste d'amitié</p>
-<p>Nous fait avoir de vous pitié,</p>
-<p>Voyant le plus beau de votre âge</p>
-<p>Se passer dans votre village,</p>
-<p>Et que vous perdez aux Rochers</p>
-<p>Des moments à nous autres chers.</p>
-<p>Peut-être que vos c&oelig;urs tranquilles,</p>
-<p>Censurant l'embarras des villes</p>
-<p>Goûtent aux champs en liberté</p>
-<p>Le repos et l'oisiveté;</p>
-<p>Peut-être aussi que le <i>ménage</i></p>
-<p>Que vous faites dans le village</p>
-<p>Fait aller votre revenu</p>
-<p>Où jamais il ne fût venu:</p>
-<p>Ce sont raisons fort pertinentes</p>
-<p>D'être aux champs pour doubler ses rentes;</p>
-<p>D'entendre là parler de soi</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span></div>
-<p>Conjointement avec le roi.</p>
-<p><i>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</i></p>
-<p>Certes ce sont là des honneurs</p>
-<p>Que l'on ne reçoit point ailleurs?</p>
-<p>Sans compter l'octroi de la fête;</p>
-<p>De lever tant sur chaque bête;</p>
-<p>De donner des permissions;</p>
-<p>D'être chef aux processions;</p>
-<p>De commander que l'on s'amasse</p>
-<p>Ou pour la pêche ou pour la chasse;</p>
-<p>Rouer de coups qui ne fait pas</p>
-<p>Corvée de charrue ou de bras<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">&nbsp;[163]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Cette lettre fut écrite la veille même du jour où Bussy
-partit de Paris pour se rendre à l'armée, à la fin de mars
-1646<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">&nbsp;[164]</a>. Bussy, un an avant, avait, en commun avec Jumeaux,
-écrit une autre lettre en vers à Lenet. Dans cette
-lettre, datée du camp d'Hailbron, il l'appelle son bon
-ami<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">&nbsp;[165]</a>, et dans ses Mémoires il lui reproche de l'avoir
-délaissé dans sa disgrâce, sans qu'il lui eût fourni aucun
-sujet de plainte<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">&nbsp;[166]</a>: mais le refroidissement de leur amitié
-a dû commencer lorsque Bussy eut abandonné le parti
-du prince de Condé, auquel Lenet resta attaché dans la
-bonne comme dans la mauvaise fortune. Jeune et sans
-expérience, Lenet se jeta dans les intrigues de la Fronde;
-et, comme beaucoup d'autres, ne sachant pas prévoir les
-événements, il ne les appréciait qu'après qu'ils étaient
-<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-accomplis, et ne s'apercevait des fautes qu'il commettait
-qu'après qu'il n'était plus temps de les réparer. Il faut
-que, même bien après ces temps de trouble, il se soit
-mêlé à quelques intrigues qui lui attirèrent la disgrâce du
-roi; car en 1669 il fut exilé à Quimper-Corentin, et en
-s'y rendant il passa deux jours au château de Riée, en
-Poitou, chez le comte d'Hauterive, qui chercha, mais
-en vain, à le réconcilier avec Bussy, son ami<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">&nbsp;[167]</a>. Lenet
-plaisait beaucoup à madame de Sévigné; et lorsqu'il mourut,
-elle le regretta vivement<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">&nbsp;[168]</a>. Il fut un de ceux qui,
-par sa gaieté, souvent grotesque, contribuèrent aux joies
-de sa jeunesse<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">&nbsp;[169]</a>. «Vous aurez vu Larrei (écrit-elle à sa
-fille, de cette même solitude des Rochers où quarante-trois
-ans auparavant elle avait reçu l'épître en vers dont
-nous venons de citer quelques passages); c'est, je crois,
-le fils de feu Lenet, qui était attaché à feu M. le Prince,
-et qui avait de l'esprit comme douze. J'étais bien jeune
-quand je riais avec lui<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">&nbsp;[170]</a>.» Et dans une autre lettre à
-Bussy, postérieure encore à celle dont nous venons de
-faire mention, elle dit: «J'ai vu ici M. de Larrei, fils de
-notre pauvre ami Lenet, avec qui nous avons tant ri; car
-jamais il ne fut une jeunesse plus riante que la nôtre de
-toutes les façons<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">&nbsp;[171]</a>.» Madame de Sévigné ignorait encore
-alors que Bussy avait été tout à fait brouillé avec Lenet,
-ou peut-être pensait-elle que la mort de ce dernier avait
-dû effacer le souvenir de ses torts, s'il en avait eu. Dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-tous les cas, elle dut être désagréablement affectée de la
-réponse qui lui fut faite par Bussy, qui lui disait que ce
-Lenet, avec qui ils avaient tous deux tant ri, était homme
-sans jugement et sans probité<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">&nbsp;[172]</a>. L'orgueil excessif de
-Bussy lui inspirait de la haine et de la rancune contre
-ceux qui l'avaient offensé, ou dont il croyait avoir à se
-plaindre; et il faut se tenir en garde contre le venin âcre
-et mordant de sa plume, souvent calomniatrice. Toutefois,
-Gourville, dans ses Mémoires, donne des détails sur
-la manière dont Lenet gérait les affaires du prince, qui
-paraissent appuyer la plus grave des accusations de Bussy
-contre lui<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">&nbsp;[173]</a>.</p>
-
-<p>Le dévouement de Lenet pour la maison de Condé,
-qui avait produit sa rupture avec Bussy, était dans les
-m&oelig;urs du temps. Lorsque après la paix de Bordeaux, en
-1650, Lenet se présenta devant la reine pour lui offrir ses
-respects, Anne d'Autriche, qui en traitant avec les révoltés
-n'avait cédé qu'à la nécessité, ne put en le voyant
-s'empêcher de dire, de manière à être entendue: «Que ne
-devrait-on pas faire à des gens qui sortent d'une ville rebelle,
-et s'en vont tout droit à Stenay vers madame de
-Longueville et M. de Turenne?» (Tous deux étaient alors
-dans le parti opposé au gouvernement.) Lenet eut le courage
-de relever ces paroles, et de supplier la reine de ne
-pas confondre avec des brouillons, qu'on ne peut assez
-châtier, ceux qui, accablés d'obligations, ne sauraient
-prendre un autre parti que de servir les princes à qui ils
-sont redevables. Il lui rappela l'exemple de Marie de Médicis,
-persécutée par Richelieu, et termina en disant:
-<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-«Songez, madame, que par le discours qu'il vous a plu
-de faire vous permettez à toutes vos créatures de vous
-abandonner, si jamais vous venez à être persécutée sous
-le nom du roi votre fils.» Sa réponse fut approuvée de
-toute la cour; et mademoiselle de Montpensier, alors dans
-le parti de Mazarin, lui en témoigna son admiration.
-«J'aime, dit-elle, les gens qui ne ménagent ni biens, ni
-vie, ni fortune, pour sauver ceux à qui ils se sont donnés<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">&nbsp;[174]</a>.»
-Ces sentiments étaient alors ceux de tous les gens
-d'honneur. La dette de la reconnaissance ne peut admettre
-aucun doute; tandis que dans les conflits politiques
-il est facile de faire plier la raison d'État au gré de
-ses intérêts et de ses passions. Nous aurons bientôt occasion
-de voir que c'étaient ces habitudes, ces préjugés
-d'honneur, ces grandes inégalités des rangs et des conditions,
-la subordination établie en raison de la dépendance,
-qui rendaient les partis si faciles à former, si faciles
-à apaiser. Toutes leurs forces se trouvaient concentrées
-sur un petit nombre de têtes principales. Elles
-étaient donc en peu de temps réunies, et aussi, par la
-même raison, promptement dispersées.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné, dans une de ses lettres à Bussy,
-dit que Larrei l'avait étonnée en lui contant comme son
-père avait dissipé tous ses grands biens, et qu'il n'en avait
-rien eu<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">&nbsp;[175]</a>. Bussy lui répondit: «Lenet était né sans biens;
-il en avait volé à Bordeaux en servant M. le Prince; il en
-mangea une partie, et M. le Prince lui reprit l'autre<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">&nbsp;[176]</a>.» Il
-est difficile de croire qu'un homme qui devint procureur
-<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-général au parlement de Dijon, puis fut nommé par la
-régente, en 1649, intendant de justice, de police et de
-finances à Paris, fût né sans biens, ou qu'il n'ait pu en
-acquérir légitimement. Au reste, ces explications entre
-Bussy et sa cousine, sur un ami de leur jeunesse, avaient
-lieu vingt ans après la mort de ce dernier, qui précéda de
-beaucoup la leur. Lenet mourut à Paris, le 3 juillet 1671.</p>
-
-<p>La campagne que Bussy fit en 1646 marque l'époque
-la plus brillante de sa vie militaire. Il servit dans l'armée
-de Flandre, d'abord commandée par Gaston, duc d'Orléans,
-oncle du roi, et ensuite par le duc d'Enghien. Trois
-maréchaux de France se trouvaient à cette armée; et
-Bussy y donna de telles preuves de talent et de valeur,
-qu'il mérita les éloges du duc d'Enghien. Aussi n'eut-il
-rien de plus pressé que d'écrire à sa cousine une lettre datée
-du camp de Hondschoote, lettre qu'il a insérée en entier
-dans son <i>Discours à ses Enfants</i>. «J'écrivis alors, leur
-dit-il, le détail de la campagne à votre tante de Sévigné,
-mes enfants, dans une lettre moitié vers et moitié prose;
-et comme elle lui plut, je crois que vous serez bien aise
-de la voir<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">&nbsp;[177]</a>.»</p>
-
-<p>Dans cette lettre, il raconte en vers la prise de Courtray
-et de Berg-Saint-Winox, qui fut bientôt suivie de
-celle de Mardick, de Furnes, de Dunkerque. Mais
-comme c'est au siége de Mardick que Bussy se distingua
-principalement, et qu'il reçut les éloges du duc d'Enghien,
-c'est aussi à ce siége qu'il s'arrête le plus longtemps.</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span></div>
-<p>Mais enfin Saint-Winox, privé de tout secours,</p>
-<p class="i2"> Ne dura pas plus de deux jours:</p>
-<p>Et de là de Mardick nous fîmes l'entreprise.</p>
-<p class="i2"> Si je voulais tous faire le portrait</p>
-<p>Des hasards que courut le prince avant la prise,</p>
-<p class="i3"> Je n'aurais jamais fait.</p>
-<p class="i2"> Ce fut là que, pour mon bonheur,</p>
-<p class="i2"> L'ennemi rasant la tranchée,</p>
-<p class="i2"> Devant ce prince j'eus l'honneur</p>
-<p class="i2"> De tirer une fois l'épée.</p>
-<p class="i2"> Ce fut en cette occasion</p>
-<p class="i2"> Qu'il fit lui-même une action</p>
-<p class="i2"> Digne d'éternelle mémoire;</p>
-<p class="i2"> Et que, m'ayant d'honneurs comblé,</p>
-<p class="i2"> Il se déchargea de la gloire</p>
-<p class="i2"> Dont il se trouvait accablé.</p>
-</div></div>
-
-<p>«Je ne vous saurais dire, ma chère cousine, combien
-monsieur le Duc prôna le peu que je fis en cette sortie;
-mais ce qui la rendit plus considérable, ce furent les choses
-qu'il y fit et la mort ou les blessures de gens de qualité
-qui s'y trouvèrent: et tout cela me fit honneur, parce
-que je commandais.»</p>
-
-<p>Il termine ainsi sa lettre:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i2"> Sans les eaux, le froid et le vent,</p>
-<p class="i2"> Seules ressources de l'Espagne,</p>
-<p>Mon prince aurait poussé plus avant sa campagne;</p>
-<p>Et moi je finirais mes récits de combats</p>
-<p class="i2"> Et l'éloge de son altesse,</p>
-<p class="i2"> En vous parlant de ma tendresse,</p>
-<p class="i2"> Si je n'étais un peu trop las<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">&nbsp;[178]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Madame de Sévigné, lorsqu'elle se rendait en Bretagne,
-n'était pas toujours condamnée au triste séjour des Rochers;
-et une de ses lettres à sa fille nous apprend qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-faisait avec son mari de fréquents voyages dans toute la
-province, et allait souvent à Nantes, qui était alors
-comme aujourd'hui, dans cette partie de la France, la
-ville la plus populeuse, la plus riche et la plus agréable
-à habiter. Madame de Sévigné trouvait que l'air de cette
-ville mêlé à celui de la mer avait l'inconvénient de la brunir,
-et de gâter son beau teint<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">&nbsp;[179]</a>: elle préférait l'air de
-l'Ile-de-France, c'est-à-dire celui de Paris. Ceci rappelle
-le mot si connu de madame de Staël, exilée dans son
-château de Coppet, sur les bords du lac de Genève, devant
-qui l'on vantait ce lac et ses magnifiques points de
-vue: «J'aimerais mieux, répondit-elle, le ruisseau de
-la rue du Bac.» C'est un des plus noirs et des plus infects
-de la capitale de la France.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE IX.<br />
-<span class="medium">1647-1648.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Bussy retourne en Bourgogne.&mdash;Mort de sa femme: sincère dans l'expression
-de ses regrets.&mdash;Il retourne à la cour.&mdash;Est bien reçu
-du prince de Condé, qui l'emmène en Catalogne.&mdash;Madame de Sévigné,
-restée aux Rochers, accouche d'un fils.&mdash;Lettre de madame
-de Sévigné à Bussy sur ce sujet.&mdash;Réponse de Bussy.&mdash;Madame
-de Sévigné recommande Launay-Lyais à Bussy.&mdash;Empressement
-que celui-ci met à lui répondre favorablement.&mdash;Le prince de
-Condé échoue devant Lérida.&mdash;Il répare par une nouvelle campagne
-en Flandre l'échec fait à sa gloire.&mdash;Prend Ypres.&mdash;Envoie
-Bussy à la cour pour annoncer son succès, et lui donne ainsi les
-moyens de terminer une nouvelle aventure.</p>
-</div>
-
-<p>Après la campagne, Bussy retourna en Bourgogne; et
-bientôt après ce retour, vers le milieu du mois de décembre
-1646, il eut la douleur de perdre sa femme. Il en
-avait eu trois filles, et point d'enfant mâle. «Elle m'aimait
-fort, dit-il; elle avait bien de la vertu, et assez de
-beauté et d'esprit.» Il ajoute qu'il fut extrêmement affligé
-de cette perte; et on doit le croire, car l'hypocrisie
-de sensibilité n'était pas son défaut: il montre au contraire
-le plus souvent, en écrivant, de la sécheresse de
-c&oelig;ur et quelquefois de la dureté<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">&nbsp;[180]</a>.</p>
-
-<p>Toutefois, sa douleur ne l'empêcha pas d'aller à la cour;
-il fut bien reçu du duc d'Enghien, devenu prince de
-Condé par la mort de son père, qui eut lieu à la même
-<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-époque. Le nouveau prince de Condé fut nommé vice-roi
-de Catalogne, et chargé de commander l'armée qui devait
-combattre les Espagnols de ce côté. Il emmena Bussy,
-que rien ne retenait à Paris: il n'y avait pas trouvé sa
-cousine; elle était encore restée aux Rochers. Cette fois
-elle avait un motif pour ne pas entreprendre dans la mauvaise
-saison un voyage alors long et difficile, à cause du
-mauvais état des routes et le peu de perfection des voitures;
-et ce motif, après trois ans de mariage passés sans
-enfant, lui était trop agréable pour qu'elle regrettât les
-amusements de la capitale, auxquels d'ailleurs il lui était
-impossible de prendre part. Lorsque Bussy, au commencement
-de février, alla loger au Temple chez son oncle
-le grand prieur<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">&nbsp;[181]</a>, elle se trouvait vers la fin de sa première
-grossesse, et le mois suivant elle donna un héritier
-au nom de Sévigné. La joie de cette jeune femme éclate
-avec une vivacité singulière dans la lettre suivante, qu'elle
-écrivit à Bussy, le 15 mars 1647.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A BUSSY.</p>
-
-<p>«Je vous trouve un plaisant mignon de ne m'avoir pas
-écrit depuis deux mois! Avez-vous oublié qui je suis et
-le rang que je tiens dans la famille? Ah! vraiment, petit
-cadet, je vous en ferai bien ressouvenir: si vous me fâchez,
-je vous réduirai au <i>lambel</i>. Vous savez que je suis
-sur la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non
-plus d'inquiétude de ma santé que si j'étais encore fille.
-Eh bien! je vous apprends, quand vous en devriez enrager,
-que je suis accouchée d'un garçon, à qui je vais faire
-sucer la haine contre vous avec le lait; et que j'en ferai
-<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-encore bien d'autres, seulement pour vous faire des ennemis.
-Vous n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant: le
-beau faiseur de filles!</p>
-
-<p>«Mais c'est assez vous cacher ma tendresse, mon cher
-cousin; le naturel l'emporte sur la politique. J'avais résolu
-de vous gronder sur votre paresse, depuis le commencement
-jusqu'à la fin; je me fais trop de violence, et il en
-faut revenir à vous dire que M. de Sévigné et moi vous
-aimons fort, et que nous parlons souvent du plaisir qu'il
-y aurait d'être avec vous<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">&nbsp;[182]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Bussy reçut cette lettre à Valence, lorsqu'il était en
-route pour se rendre à l'armée de Catalogne. Elle lui plut
-tant, il la trouva si spirituelle, qu'il l'inséra en entier dans
-ses Mémoires<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">&nbsp;[183]</a>, ainsi que la réponse qu'il y fit, datée de
-Valence le 12 avril 1647.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p>«Pour répondre à votre lettre du 15 mars, je vous dirai,
-madame, que je m'aperçois que vous prenez une certaine
-habitude de me gourmander, qui a plus l'air de maîtresse
-que de cousine. Prenez garde à quoi vous vous engagez:
-car enfin, quand je me serai une fois bien résolu à souffrir,
-je voudrai avoir les douceurs des amants aussi bien
-que les rudesses. Je sais que vous êtes chef des armes, et
-que je dois du respect à cette qualité; mais vous abusez
-un peu de mes soumissions...........</p>
-
-<p>«Au reste, ma belle cousine, je ne vous régale point sur
-<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-la fécondité dont vous me menacez; car depuis la loi de
-grâce, on n'en a pas plus d'estime pour une femme; et
-quelques modernes même, fondés en expérience, en ont
-fait moins de cas. Tenez-vous-en donc, si vous m'en
-croyez, au garçon que vous venez de faire; c'est une action
-bien louable, et je vous avoue que je n'ai pas eu l'esprit
-d'en faire autant: aussi envié-je ce bonheur à M. de
-Sévigné plus que chose au monde.</p>
-
-<p>«J'ai fort souhaité que vous vinssiez tous deux à Paris
-quand j'y étais; mais maintenant que j'en suis parti, je
-serais bien fâché que vous y allassiez, c'est-à-dire que vous
-eussiez des plaisirs sans moi: vous n'en avez déjà que trop
-en Bretagne<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">&nbsp;[184]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Madame de Sévigné avait recommandé à Bussy un
-gentil-homme breton, nommé Launay-Lyais, volontaire
-dans les troupes qu'il commandait. Bussy, empressé à
-saisir toutes les occasions de faire sa cour à sa cousine,
-termine sa lettre en lui parlant de son protégé. «Il est
-honnête homme, dit-il, et ma chère cousine me l'a recommandé:
-je vous laisse à penser si je le servirai.» Il se
-garde bien de dire qu'il trouvait Launay-Lyais d'une vanité
-ridicule<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">&nbsp;[185]</a>. Un honnête homme recommandé par madame
-de Sévigné devait être à ses yeux un homme sans
-défaut.</p>
-
-<p>La campagne de Catalogne fut bien loin d'être aussi
-glorieuse que celle de Flandre: le vainqueur de Rocroi,
-de Fribourg, de Nordlingen, celui qui le premier donna
-Dunkerque à la France, échoua devant la petite ville
-<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-de Lérida, et fut obligé de faire retraite avec son armée<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">&nbsp;[186]</a>.</p>
-
-<p>Il alla tenir les états de Bourgogne à Dijon<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">&nbsp;[187]</a>, et bientôt
-après il répara l'échec que Lérida avait fait à sa gloire,
-par une nouvelle campagne en Flandre. Il prit Ypres le
-27 mai, et chargea Bussy, qui ne l'avait point quitté, d'en
-aller porter la nouvelle à la cour<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">&nbsp;[188]</a>. Condé voulait par là
-non-seulement favoriser Bussy auprès des ministres et de
-la reine régente, mais encore lui donner les moyens de terminer
-une affaire qu'il croyait utile à sa fortune. Étrange
-aventure, qui doit être racontée en détail: elle fera le
-sujet du chapitre suivant.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE X.<br />
-<span class="medium">1645-1649.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Bussy veut se remarier.&mdash;Il fait connaissance avec un nommé Le Bocage,
-qui lui indique une jeune veuve, belle et riche.&mdash;Il la voit,
-elle lui plaît.&mdash;On lui persuade que les parents de la veuve s'opposent
-à son mariage, mais qu'elle lui est favorable.&mdash;Il se décide à
-l'enlever.&mdash;Il confie son projet au prince de Condé, qui lui fournit
-les moyens de l'exécuter.&mdash;Abus de la puissance des nobles à cette
-époque.&mdash;Fréquence des enlèvements.&mdash;On ignore si Bussy était
-encore dans l'erreur relativement aux sentiments de cette veuve
-pour lui.&mdash;Quelle était cette veuve et sa famille.&mdash;Elle avait
-perdu sa mère dans un âge tendre.&mdash;Tristesse qu'elle en ressent.&mdash;Elle
-épouse M. de Miramion.&mdash;Devient veuve à seize ans.&mdash;Accouche
-d'une fille.&mdash;Madame de Miramion veut se faire religieuse.&mdash;Ses
-parents s'y opposent.&mdash;Ils veulent la marier.&mdash;Elle
-demande du temps pour s'y décider.&mdash;Bussy forme le projet
-de l'enlever et d'en faire sa femme.&mdash;Ses motifs.&mdash;Mesures qu'il
-prend.&mdash;Accompagné d'une escorte, il arrête sa voiture à Saint-Cloud,
-et se saisit d'elle et de sa belle-mère.&mdash;Efforts qu'elle fait
-pour lui résister.&mdash;Il l'emmène avec sa belle-mère.&mdash;Il dépose
-cette dernière en chemin.&mdash;Madame de Miramion, dans la forêt de
-Livry, s'échappe.&mdash;Est reprise.&mdash;Bussy la conduit dans le château
-de Launay.&mdash;Fermeté de madame de Miramion à l'égard de ses ravisseurs.&mdash;Son
-frère arrive à Sens pour la délivrer.&mdash;Bussy la
-fait reconduire dans cette ville, et s'évade avec son escorte.&mdash;Suite
-de cette affaire.&mdash;La justice informe contre Bussy.&mdash;Madame
-de Miramion, interrogée, refuse de le charger.&mdash;Le prince de Condé
-intervient pour faire suspendre les poursuites.&mdash;Mauvaise pensée
-de Bussy contre le frère de madame de Miramion.&mdash;Il y résiste.&mdash;On
-cesse les poursuites.&mdash;A quelle condition?&mdash;Longtemps après,
-Bussy demande audience à madame de Miramion.&mdash;Elle la lui accorde.&mdash;Son
-entrevue avec elle.&mdash;Il la sollicite pour obtenir sa
-protection dans un procès.&mdash;Elle lui accorde sa demande.&mdash;Éloge
-<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-de madame de Miramion.&mdash;Nombre de ses bonnes &oelig;uvres&mdash;Ce
-qu'en dit madame de Sévigné.&mdash;L'action de Bussy ne diminue pas
-son intimité avec madame de Sévigné.&mdash;Elle lui donne occasion
-d'aller demeurer avec elle sous le même toit.</p>
-</div>
-
-<p>Bussy, qui n'avait que des filles, désirait contracter un
-second mariage, espérant par là obtenir un héritier de
-son nom. Ses parents le pressaient vivement de prendre
-ce parti. Il cherchait à trouver une femme qui eût de la
-jeunesse et de la beauté et en même temps de la fortune.
-Cette dernière condition lui paraissait essentielle pour
-soutenir dignement son rang à la cour et pour satisfaire
-ses inclinations pour le plaisir et ses goûts dispendieux. Il
-s'entretenait fréquemment sur ce sujet avec son oncle le
-grand prieur du Temple, chez lequel il logeait quand il
-venait à Paris. Ce fut chez lui qu'il fit connaissance d'un
-vieux bourgeois nommé Le Bocage, propriétaire d'un
-domaine considérable, voisin de la commanderie de Launay.
-Cette commanderie, située dans la commune de Saint-Martin-sur-Oreuse,
-près de Sens<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">&nbsp;[189]</a>, servait au grand prieur
-de maison de campagne pendant la belle saison; son
-neveu Bussy allait souvent l'y voir, et y séjournait quelquefois
-plusieurs semaines. C'est par ce voisinage de campagne
-que s'était formée la liaison entre Le Bocage,
-Christophe de Rabutin et le comte de Bussy. Instruit du
-désir que ce dernier avait de trouver une femme riche,
-Le Bocage lui proposa une veuve jeune, belle, d'une piété
-et d'une douceur angéliques, et de plus millionnaire<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">&nbsp;[190]</a>.</p>
-
-<p>Le Bocage ne la connaissait point personnellement;
-<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-mais il avait un ami dans lequel la veuve avait, disait-on,
-beaucoup de confiance: c'était son confesseur, un père de
-la Merci, nommé le père Clément, moine corrompu, qui
-cherchait à séduire sa pénitente, et à la livrer à Bussy
-pour en tirer de l'argent<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">&nbsp;[191]</a>. Bussy eut une conférence avec
-lui, et par son moyen il parvint à voir deux fois à l'église
-la jeune veuve, dont la figure lui parut ravissante. Il
-n'avait pu ni s'approcher d'elle ni lui parler. Cependant
-le père Clément l'assura qu'il lui avait plu; mais en même
-temps il l'avertit qu'elle n'osait rien résoudre sans le consentement
-de ses parents; et ils voulaient absolument
-qu'elle épousât un homme de robe. Il conseilla donc à
-Bussy de ne risquer aucune démarche, et de le laisser faire.
-Il devait s'adresser à ses principaux parents pour qu'ils
-consentissent à ce mariage; et en cas de refus il se chargeait
-de persuader à la jeune veuve d'user du droit qu'elle
-avait de disposer d'elle-même. Pour cette négociation il
-demandait de l'argent à Bussy, sous prétexte de séduire
-les personnes de service auprès de la veuve; et Bussy,
-complétement sa dupe, lui remit ainsi successivement une
-somme de deux mille écus. Comme le temps d'entrer en
-campagne approchait, le père Clément engagea Bussy à
-ne pas différer son départ pour l'armée. Bussy partit en
-effet le 6 mai 1648, mais après avoir obtenu de son négociateur
-la promesse qu'il l'instruirait de tout. Il reçut de
-lui, trois semaines après son départ, une lettre qui l'instruisait
-que les parents de la jeune veuve lui étaient
-contraires, qu'elle n'avait pas la force de leur résister;
-mais qu'elle désirait que par une violence apparente Bussy
-lui arrachât un consentement qui se trouverait conforme
-<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-au v&oelig;u secret de son c&oelig;ur<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">&nbsp;[192]</a>. Le moine perfide n'avait pu
-réussir dans ses projets de séduction. Aussitôt qu'il avait
-essayé d'entamer sa négociation, madame de Miramion
-l'avait congédié, et avait pris un autre confesseur. Pour
-s'en venger, il voulut mettre à profit l'audace et la crédulité
-de Bussy: il lui persuada qu'il avait toujours comme
-confesseur la confiance de la jeune veuve; et, quelque
-invraisemblable que fût la fable qu'il imagina pour engager
-Bussy à l'enlever, Bussy le crut, et se détermina à suivre
-le conseil qui lui était donné. L'autorité des intendants
-et des commissaires du roi avait été créée par Richelieu
-pour s'opposer aux désordres des nobles, qui regardaient
-comme un des priviléges de leur caste de pouvoir se mettre
-au-dessus des lois. Cette autorité nouvelle n'était pas
-tellement affermie, qu'il lui fût toujours possible de prévenir
-ou de punir les abus auxquels elle était chargée de
-s'opposer; et les guerres civiles de la Fronde, en affaiblissant
-le ressort du gouvernement, permirent à la noblesse
-de retomber dans la licence des anciens temps, qui lui était
-d'autant plus chère qu'elle lui semblait un signe certain de
-son antique indépendance. Durant ces temps de trouble,
-ou pendant les espèces d'interrègne de la régence, les
-exemples de violence de la part de personnages puissants
-envers des femmes de la classe inférieure ou de celles qui
-dans la classe bourgeoise se trouvaient dépourvues de
-famille et d'appui, étaient d'autant plus fréquents qu'ils
-restaient presque toujours impunis<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">&nbsp;[193]</a>. Comme Bussy avait
-alors toute la faveur du prince de Condé, il lui fit le récit
-de son affaire, et ne lui cacha rien de ses projets. Cette
-aventure plut au jeune prince, qui offrit à Bussy de lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-donner une commission pour se rendre à Paris, et même
-de lui remettre le commandement de Bellegarde, une de
-ses places en Bourgogne, pour se retirer après l'enlèvement.
-Bussy lui en témoigna sa reconnaissance, accepta
-la commission, mais refusa l'offre qui lui était faite de la
-place de Bellegarde; il dit qu'il lui suffisait d'avoir la
-faculté de conduire sa belle prisonnière à Launay. Cette
-commanderie avait en effet une espèce de château fort
-très-ancien, pourvu de hautes et épaisses murailles: on
-y pénétrait après avoir passé plusieurs ponts-levis.</p>
-
-<p>Aussitôt que Bussy se fut acquitté de la commission
-que le prince de Condé lui avait donnée, et qu'il eut terminé
-toutes ses affaires en cour, il se rendit chez son négociateur,
-qui lui confirma tout ce qu'il lui avait écrit, et
-qui l'encouragea dans la résolution qu'il avait prise d'enlever
-la veuve à sa famille; ne doutant pas, disait-il, que
-quand elle s'en trouverait séparée, elle ne consentit de
-son plein gré à épouser Bussy. Rien n'était plus facile à
-Bussy que de s'assurer avant l'événement des sentiments
-de la veuve à son égard; et c'est peut-être pour s'excuser
-de ce que sa présomption ne lui a pas permis le plus
-léger doute, et par la honte que sa vanité lui faisait éprouver
-d'avoir été dupe d'une ruse grossière, que, dans ses
-Mémoires, il affirme que son négociateur n'avait dans
-cette affaire d'autre intérêt apparent que l'avantage et la
-satisfaction des parties, et que par cette raison il ne
-pouvait douter de la sincérité de ses paroles<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">&nbsp;[194]</a>. Il est vrai
-que le caractère dont ce négociateur était revêtu et la
-nature de ses relations avec la jeune veuve devaient écarter
-de lui toute défiance. Ainsi, tandis que l'innocente
-<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-beauté n'avait jamais rien su, ni des prétentions de Bussy
-sur elle, ni du désir qu'il avait de l'épouser; que personne
-ne l'en avait entretenue; qu'elle n'en avait été instruite
-ni directement ni indirectement; que jusqu'à l'approche
-du jour fatal où on attenta à sa liberté elle avait
-ignoré le danger qui la menaçait, Bussy croyait fermement
-qu'elle avait donné son consentement à ce projet d'enlèvement,
-et qu'elle en avait été informée depuis longtemps.</p>
-
-<p>Le nom de famille de cette jeune veuve était Marie
-Bonneau. Elle était fille de Jacques Bonneau, seigneur
-de Rubelle, riche bourgeois d'Orléans, et de Marie d'Ivry<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">&nbsp;[195]</a>.
-Enfant précoce, elle aimait sa mère avec une
-énergie et une raison au-dessus de son âge, et comptait
-à peine neuf ans lorsqu'elle la perdit. Cette violence faite
-à un premier sentiment, cette première idée de la mort
-et d'une éternelle séparation, firent sur elle une impression
-si profonde et si durable, qu'elle résista à tous les
-efforts que l'on fit pour l'effacer. Les plaisirs se pressaient
-en vain autour d'elle, ils ne pouvaient expulser de
-son c&oelig;ur une douleur qui en avait pénétré la substance,
-ni dissiper une mélancolie qui lui était chère. Une de ses
-tantes s'était chargée de continuer son éducation: quoique
-s&oelig;ur d'un évêque, cette tante trouvait que les idées
-religieuses prenaient trop d'empire sur sa pupille, et elle
-la conduisait sans cesse dans le monde, au bal et à la
-comédie. Partout l'éclat de ses charmes, plus encore que
-ses grandes richesses, attirait sur ses pas une foule de
-jeunes gens qui briguaient l'honneur d'obtenir sa main.
-Elle épousa, dans le mois de mai 1645, Jean-Jacques de
-<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-Beauharnais, seigneur de Miramion, conseiller au parlement
-de Paris, dont la fortune égalait la sienne<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">&nbsp;[196]</a>. Il n'avait
-pas vingt-sept ans, était beau, bien fait, du caractère le
-plus heureux. Moins que sa tante, il la gênait pour ses
-exercices de piété. Une union si bien assortie lui fit éprouver
-un bonheur qu'elle n'avait connu que dans son enfance:
-elle aimait, elle était aimée; Dieu s'y trouvait, et
-sa mère entre elle et Dieu. Elle ne formait plus qu'un seul
-v&oelig;u: c'était de mériter, par l'innocence du c&oelig;ur et la
-pureté de l'âme, que les bénédictions versées sur elle dans
-cette vie ne pussent nuire aux espérances qu'elle avait
-conçues pour la vie à venir. Six mois (seulement six mois!)
-s'écoulèrent dans les délices d'une telle existence. Au bout
-de ce temps, son mari fut atteint d'une fluxion de poitrine,
-et mourut, la laissant enceinte.</p>
-
-<p>Elle accoucha d'une fille, si languissante et si faible en
-naissant, que les soins les plus assidus ne pouvaient que
-faiblement la disputer à la mort. La religion et la tendresse
-maternelle empêchèrent madame de Miramion de
-succomber à son désespoir. Elle passa les deux premières
-années de son veuvage dans la retraite la plus austère,
-toujours au pied des autels ou du berceau de sa fille. Née
-le 2 novembre 1629, madame de Miramion n'avait que
-seize ans et demi lorsqu'elle devint veuve et mère<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">&nbsp;[197]</a>. Ses
-parents, dont elle était tendrement aimée, craignaient
-qu'elle ne se fît religieuse: ils désiraient la conserver au
-milieu d'eux; et son extrême jeunesse leur fit espérer que
-le moyen qu'ils avaient employé efficacement une première
-<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-fois leur réussirait une seconde. Ils laissèrent d'abord
-un libre cours à sa douleur; et, croyant que le temps
-y avait apporté quelque diminution, ils la pressèrent de
-contracter un nouveau mariage. Des partis brillants se
-présentèrent, et lui étaient chaque jour proposés. Plusieurs
-de ceux qui la recherchaient regrettaient, en la
-voyant si belle, qu'elle fût si riche, et que la fortune fût un
-obstacle à leurs désirs, ou un motif de suspecter la sincérité
-de leur amour. Quant à ses résolutions, elles n'étaient
-pas douteuses: elle ne laissait échapper aucune occasion
-de les exprimer de manière à faire renoncer ceux qui la
-recherchaient au projet qu'ils avaient conçu. Elle se reprochait
-souvent, en leur présence, les passions qu'elle faisait
-naître involontairement, et en témoignait son chagrin.
-Attaquée de la petite vérole, elle regretta que cette maladie
-ne lui eût pas enlevé ses attraits, dont sa piété lui faisait
-détester le pouvoir. Cependant, vivement touchée de
-l'attachement et du désintéressement de ses parents, elle
-n'osait fermer sa porte aux prétendants qu'ils introduisaient
-auprès d'elle. Son humilité lui faisait penser aussi
-qu'elle n'était pas encore digne de se consacrer à Dieu:
-elle semblait hésiter, et suppliait qu'on lui donnât du
-temps pour se décider. En attendant, elle multipliait les
-prières et les actes de dévotion, dans l'espérance que Dieu
-parlerait à son c&oelig;ur, et lui révélerait sa volonté. Pourtant
-on se flattait d'obtenir son consentement pour lui faire
-épouser M. de Caumartin, et ce seul espoir comblait de
-joie deux familles riches et puissantes qui désiraient vivement
-cette alliance<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">&nbsp;[198]</a>.</p>
-
-<p>Telle était celle que Bussy, sans la connaître, se proposait
-<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-d'enlever pour en faire sa femme, persuadé qu'elle se
-trouverait honorée de lui appartenir et charmée de paraître
-à la cour, où sa naissance et le rang de ses parents ne l'appelaient
-pas. Assuré de la protection du vainqueur de Rocroi,
-il regardait un enlèvement comme sans conséquence
-envers une femme qui, malgré sa richesse, n'était à ses
-yeux qu'une bourgeoise. Rubelle, frère aîné de madame
-de Miramion, alors âgé de vingt-cinq ans, était seul, dans
-toute sa famille, capable d'inspirer quelque crainte à
-Bussy, si Bussy, réputé brave parmi les braves, eût été accessible
-à une crainte de cette nature. D'ailleurs, il convoitait
-les richesses de notre jeune veuve, il était épris de ses
-charmes, il croyait lui plaire; ses motifs étaient purs, son
-but honorable: il n'y avait donc pas à balancer. Sa résolution
-fut irrévocablement prise, et il se disposa à l'exécuter.</p>
-
-<p>Les préparatifs ne furent pas tenus tellement secrets
-qu'il n'en transpirât quelque chose. Madame de Miramion
-fut avertie par plusieurs personnes qu'on voulait l'enlever;
-mais comme on ne lui nommait pas celui qui avait le projet
-de se porter à cet excès d'audace, et que parmi tous
-ceux qui aspiraient à sa main, et qu'elle connaissait
-bien, pas un seul ne pouvait être soupçonné de songer à
-une action aussi coupable, elle n'ajouta aucune foi aux propos
-qu'on lui tint à ce sujet, et ne prit aucune précaution<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">&nbsp;[199]</a>.</p>
-
-<p>Bussy savait qu'elle s'était retirée à Issy avec sa belle-mère,
-chez de Choisy, conseiller d'État, grand-père du
-mari qu'elle avait perdu<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">&nbsp;[200]</a>. Les affidés dont Bussy l'avait
-entourée lui apprirent que le 7 août elle devait aller au
-<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-mont Valérien, pour y faire ses dévotions. Bussy dressa
-ses plans en conséquence: il disposa d'abord quatre relais
-de Saint-Cloud au château de Launay, trajet d'environ
-vingt-cinq lieues. Il assembla une forte escorte, composée
-de Rabutin son frère, d'un gentil-homme de ses amis, qui
-avait fait sous ses ordres deux campagnes comme volontaire,
-et de trois autres gentils-hommes de ses vassaux
-et dans sa dépendance. Ces cinq cavaliers étaient suivis
-de deux ou trois serviteurs, comme eux bien montés et
-bien armés<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">&nbsp;[201]</a>.</p>
-
-<p>Madame de Miramion, l'esprit uniquement occupé de
-l'acte pieux qu'elle allait accomplir, partit d'Issy à sept
-heures du matin, le jour précis qui avait été indiqué à
-Bussy. Elle avait avec elle sa belle-mère; et de plus, selon
-l'usage des dames riches et d'un rang distingué de cette
-époque, de ne jamais se montrer en public sans être suivies
-d'une partie de leurs familiers, elle était accompagnée
-d'un écuyer âgé, et de deux demoiselles, pour parler le
-langage de ce temps, c'est-à-dire de deux femmes attachées
-à son service. L'une d'elles était une gouvernante
-entre deux âges, l'autre une jeune femme de chambre,
-nommée Gabrielle. Un seul domestique se trouvait derrière.
-L'escadron de Bussy était posté sur la route qui
-conduit de Saint-Cloud au mont Valérien, vis-à-vis le
-pont<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">&nbsp;[202]</a>; lorsque le carrosse de madame de Miramion l'eut
-passé, il fut arrêté, et en même temps deux cavaliers se
-présentèrent aux portières pour abaisser ce qu'on nommait
-alors les mantelets, ou les rideaux de cuir qui les
-fermaient. Madame de Miramion voulut repousser les
-agresseurs en les frappant avec son sac, et en criant au
-<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-secours! de toutes ses forces. Mais ses cris et les faibles
-armes qu'elle employait étaient également impuissants.
-Pourtant les cavaliers, ne pouvant parvenir à abaisser
-les mantelets, tirèrent leur épée pour couper les courroies
-qui les attachaient aux portières. Madame de Miramion,
-avec un courage au-dessus de son sexe, chercha
-à leur arracher leurs armes, et s'ensanglanta les mains.
-Pendant ce combat si inégal, l'escadron avait forcé le
-cocher de repasser le pont, et d'entrer dans le bois de
-Boulogne<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">&nbsp;[203]</a>. Là les attendait une voiture plus légère,
-attelée de six chevaux. Bussy voulut y faire entrer madame
-de Miramion: il ne put y parvenir, ni de gré
-ni de force. Elle se cramponnait si fortement dans son
-carrosse, qu'il était impossible de l'en arracher sans lui
-faire une trop grande violence et sans la blesser. Elle
-poussait d'ailleurs des cris aigus, et il était urgent, pour
-le succès de l'entreprise, de mettre promptement fin à
-cette lutte. Bussy fit alors dételer les deux chevaux du
-carrosse de madame de Miramion, et ensuite atteler à
-ce même carrosse les six chevaux de sa voiture. Deux
-palefreniers s'emparèrent du cocher et des deux chevaux
-de madame de Miramion, et furent chargés de les conduire
-à Paris, et de les retenir en captivité jusqu'à nouvel
-ordre.</p>
-
-<p>L'escadron, divisé en deux, se plaça de chaque côté du
-carrosse, et l'on se mit à courir au grand galop à travers
-la plaine Saint-Denis, jusqu'à la forêt de Livry. Madame
-de Miramion ne cessait de crier à tous les passants qu'on
-l'enlevait de force: elle disait son nom, et suppliait, les
-larmes aux yeux, qu'on allât avertir sa famille à Paris.
-<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-Mais le nuage du poussière produit par tant de chevaux
-la dérobait en partie aux yeux de ceux à qui elle s'adressait;
-le vent, le bruit, et la rapidité de la marche, étouffaient
-ses cris et emportaient ses paroles.</p>
-
-<p>Dans la forêt de Livry, il fut impossible à l'escorte de
-se tenir sur les côtés du carrosse; une portion courut
-devant, et l'autre derrière. Madame de Miramion crut
-qu'en se jetant par la portière dans un taillis épais, elle
-ne serait pas aperçue, et pourrait peut-être se cacher et
-se sauver. L'exécution suivit la pensée: elle se précipita
-dans les ronces et les épines, et se fourra au milieu des
-plus épais buissons, sans songer qu'elle se mettait le
-visage tout en sang; mais elle fut bientôt poursuivie par
-ses ravisseurs; et, s'apercevant qu'elle ne pouvait pas
-leur échapper, elle voulut au moins éviter qu'ils ne la
-touchassent. Elle courut donc de toutes ses forces vers
-son carrosse, et s'élança dedans avant qu'on pût l'atteindre.</p>
-
-<p>Bussy fit faire halte dans la partie la plus solitaire de la
-forêt de Livry. Tous les hommes de l'escorte prirent à la
-hâte quelques rafraîchissements, et on en fit prendre également
-à toutes les personnes qui se trouvaient dans la
-voiture. Mais ce fut en vain qu'on pressa madame de
-Miramion d'imiter leur exemple: elle déclara qu'elle
-était résolue à n'accepter aucune nourriture tant qu'on
-ne lui aurait pas rendu sa liberté.</p>
-
-<p>Bussy, qui n'était pas encore revenu de l'erreur où
-l'avaient plongé les rapports du père Clément, étonné et
-inquiet de la résistance de madame de Miramion, se flattait
-que ce n'était qu'une feinte: il espéra qu'elle se calmerait
-s'il la débarrassait de la présence de sa belle-mère
-et de son vieil écuyer. En conséquence il les força tous
-<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-deux à mettre pied à terre; il expulsa aussi du carrosse
-la vieille gouvernante. Il aurait voulu ne laisser auprès
-de sa captive que la demoiselle Gabrielle; mais il se vit
-forcé de souffrir que le laquais qui se trouvait derrière,
-et qu'il voulait renvoyer, continuât à accompagner sa maîtresse,
-parce qu'il se montra résolu à se faire tuer, plutôt
-que de la quitter. Bussy fit aussi abaisser les mantelets
-de la voiture, afin qu'on ne pût ni voir la belle éplorée,
-ni entendre ses cris, si elle en poussait encore.</p>
-
-<p>Ces arrangements pris, on repartit avec la rapidité de
-l'éclair. Madame de Miramion, recueillant ses forces et sa
-présence d'esprit, coupa avec un petit couteau qu'elle avait
-dans son sac les mantelets de sa voiture, et parvint ainsi
-à se mettre à découvert et à rétablir sa communication
-avec le dehors. Elle continuait ses exclamations et ses
-instances, et jetait de l'argent à tous ceux qu'elle rencontrait.
-Les marques de son désespoir, ses libéralités et ses
-prières devenaient surtout inquiétantes et embarrassantes
-pour ses ravisseurs, toutes les fois qu'ils étaient forcés de
-s'arrêter et de changer de chevaux; mais alors ils disaient
-à ceux qu'elle ameutait autour d'elle, que c'était une folle
-qu'ils allaient renfermer par ordre de la cour. Madame de
-Miramion, avec ses cheveux épars, sans coiffe, sans mouchoir
-sur son sein, les habits déchirés, les mains et le
-visage ensanglantés, ne donnait que trop de vraisemblance
-à ces assertions.</p>
-
-<p>Bussy en voyant les efforts de sa captive pour lui échapper,
-et les signes non équivoques de sa profonde douleur,
-acquit la triste certitude qu'il n'y avait rien de simulé
-dans sa résistance; et il lui fut démontré que jamais elle
-n'avait donné son assentiment à un enlèvement. Il affirme
-dans ses Mémoires qu'il eut dès lors la pensée de la reconduire
-<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-chez elle, mais qu'il en fut dissuadé par son frère.
-Celui-ci lui représenta que lorsque l'effroi de cette course
-rapide serait dissipé, il serait possible, à force de témoignages
-de respect et de bons traitements envers la belle
-veuve, d'obtenir quelque changement à ses résolutions;
-et que dans tous les cas si on se décidait à lui rendre sa
-liberté, il valait mieux le faire à Launay même, afin qu'il
-fût bien constaté qu'on avait agi de plein gré. La suite du
-récit et le témoignage de madame de Miramion, que nous
-a transmis l'abbé de Choisy, prouveront, au contraire, que
-ce fut Bussy lui-même qui persista le plus longtemps dans
-ses projets coupables, et que ses amis et ses complices
-furent obligés de le forcer à y renoncer<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">&nbsp;[204]</a>.</p>
-
-<p>Enfin on arriva au château de Launay. Le fracas des
-chaînes de fer et des ponts-levis en s'abaissant, les sons
-lugubres et sourds que fit entendre le carrosse en roulant
-au-dessus des fossés, et sous la voûte obscure qui conduisait
-à la cour intérieure; le grand nombre de gentils-hommes
-armés qu'elle y vit rassemblés, et que Bussy avait
-réunis pour se défendre s'il était attaqué, ou si l'on entreprenait
-de pénétrer dans le château, tout contribua à
-accroître la terreur dont madame de Miramion était frappée.
-Elle ignorait les noms et les projets de ceux qui
-osaient se permettre envers elle tant de violence. La précaution
-qu'ils avaient prise de la séparer de sa belle-mère,
-le peu d'effet qu'avaient produit sur eux ses larmes et ses
-prières, les lui faisaient considérer comme des hommes
-féroces, inexorables, capables de tout. Aussi ne voulut-elle
-pas quitter sa voiture; et quand on eut dételé les
-<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-chevaux, elle s'obstinait à y rester, et voulait y passer
-la nuit.</p>
-
-<p>Alors se présenta devant elle un chevalier de Malte,
-quelle reconnut pour avoir fait partie de l'escorte, et être
-du nombre de ses ravisseurs<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">&nbsp;[205]</a>. Il la supplia, dans les
-termes les plus respectueux, de vouloir bien descendre, et
-de consentir à entrer dans le château.</p>
-
-<p>Madame de Miramion, sans quitter sa place, demanda
-d'une voix ferme, à celui qui lui adressait ces paroles, si
-c'était par ses ordres qu'elle souffrait un pareil traitement.
-«Non, madame; c'est M. le comte de Bussy-Rabutin,
-qui nous a assuré avoir votre consentement pour vous
-conduire ici.»&mdash;«Ce qu'il vous a dit est faux!» dit-elle
-en élevant encore plus la voix.&mdash;«Madame, reprit le
-chevalier, nous sommes ici deux cents gentils-hommes
-amis de Bussy: s'il nous a trompés, nous vous servirons
-contre lui, et nous vous mettrons en liberté. Daignez
-seulement vous expliquer en présence de plusieurs de
-nous; et, en attendant, ne refusez pas de descendre et
-de vous reposer de vos fatigues.»</p>
-
-<p>L'air doux, compatissant et suppliant du chevalier inspira
-de la confiance à madame de Miramion; cependant
-elle ne voulut point monter dans les appartements, mais
-elle consentit à entrer dans une salle basse et humide, qui
-n'avait été nullement préparée pour la recevoir. On se
-hâta d'y faire du feu, on y porta les coussins de son carrosse
-pour qu'elle pût s'asseoir<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">&nbsp;[206]</a>. En entrant, elle vit deux
-pistolets sur une table, s'en saisit, et, remarquant qu'ils
-<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-étaient chargés, elle les mit auprès d'elle, et parut un
-instant rassurée: mais sa femme de chambre s'étant levée
-pour sortir, elle la fit rasseoir, et lui dit: «Non, non, demeurez;
-vous ne me quitterez point.» On lui servit à manger:
-elle écarta d'elle les plats sans y toucher. Pour se dérober
-aux premières explosions de son courroux, Bussy
-s'était tenu à l'écart. Il était extrêmement surpris de la voir
-si exaspérée, si inébranlable dans ses résolutions.&mdash;«On
-m'avait assuré, dit-il à ses complices, que c'était un mouton,
-et c'est une lionne en furie.» Toutefois, comme il
-présumait beaucoup de lui-même, il ne désespéra pas encore
-de la fléchir; mais il crut devoir faire préparer les voies
-par une gouvernante du château et par les personnes les
-plus notables de son escorte. Toutes vinrent assurer à madame
-de Miramion que les projets de Bussy n'avaient rien
-que d'honorable; qu'il était pour elle le plus passionné, le
-plus soumis des amants; que si elle voulait consentir à
-l'épouser, elle trouverait en lui un mari aussi tendre que
-complaisant. On fit l'éloge de Bussy, de son caractère, de
-son esprit; on n'oublia pas de faire valoir ses richesses, son
-rang, son crédit à la cour, l'amitié qu'avait pour lui le
-prince de Condé; on expliqua la cause de l'erreur qui avait
-donné lieu à l'enlèvement. Aucun de ceux qui l'accompagnaient
-n'aurait consenti à le suivre si, comme lui, on
-n'avait pas cru que cet acte apparent de violence n'était
-qu'une feinte, et qu'il avait lieu de concert avec elle. On
-ajoutait que Bussy, désespéré de sa méprise et des reproches
-qu'elle lui attirait, n'osait paraître devant elle. Pourtant
-c'est à son confesseur tout seul qu'elle devait s'en
-prendre des violences dont elle était victime; le père Clément
-seul était coupable, Bussy était innocent.</p>
-
-<p>Ces explications, en faisant connaître à madame de Miramion
-<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-la noire intrigue du père Clément, calmèrent un
-peu l'effroi qu'elle avait eu en entrant dans le château;
-mais elles excitèrent son indignation contre Bussy, qui
-parce qu'il se croyait puissant voulait la forcer à l'épouser,
-et employait de tels moyens pour y parvenir. Elle
-se refusa à toutes les instances qui lui étaient faites, et
-continua à insister pour que sa liberté lui fût rendue.</p>
-
-<p>Lorsqu'on vit qu'elle était inaccessible à la persuasion,
-on essaya de la dompter par la crainte. On lui peignit le
-comte de Bussy, ordinairement si bon, si généreux, dans
-ce moment méconnaissable aux yeux de ses propres amis,
-tant son amour était violent, tant l'idée de se voir trompé
-dans ses espérances lui inspirait de projets sinistres. On
-cherchait à démontrer à madame de Miramion la nécessité,
-dans son propre intérêt, de ne pas réduire au dernier degré
-du désespoir un homme dans l'état où se trouvait Bussy.
-Tous ces discours ne purent faire fléchir un instant la
-jeune veuve ni lui arracher la moindre concession.</p>
-
-<p>Bussy alors renvoya auprès d'elle le chevalier de Malte,
-qui seul était parvenu à la faire consentir à descendre de
-voiture: il lui dit que M. le comte de Bussy était résolu,
-puisqu'elle l'exigeait, à la remettre en liberté; mais qu'avant
-il demandait en grâce qu'elle voulût bien l'écouter un
-moment.</p>
-
-<p>Aussitôt Bussy parut avec ceux qui l'avaient escorté.
-Mais avant d'entrer il mit un genou en terre, et se présenta
-les deux mains jointes, et dans l'attitude d'un suppliant<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">&nbsp;[207]</a>.
-A son aspect, et sans lui donner le temps d'articuler
-un seul mot, madame de Miramion se dressa sur
-ses pieds, leva une de ses mains vers le ciel, et dit:
-<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-«Monsieur, je jure devant le Dieu vivant, mon créateur
-et le vôtre, que je ne vous épouserai jamais.» Puis elle
-retomba évanouie. Un médecin de Sens, que Bussy avait
-eu la précaution de faire venir au château, lui prit le
-pouls, et dit qu'il ne sentait presque aucun battement; il
-déclara qu'elle était dans un danger imminent. Quarante
-heures s'étaient, en effet, écoulées sans qu'elle eût pris
-aucune nourriture, et cette longue abstinence et ces continuelles
-agitations avait épuisé ses forces.</p>
-
-<p>Tandis que ces choses se passaient, la belle-mère de
-madame de Miramion, que Bussy avait si inhumainement
-laissée avec le vieil écuyer au milieu de la forêt de Livry,
-n'était pas restée oisive. Elle avait marché avec rapidité
-jusqu'au premier village; elle avait fait monter à cheval
-le vieil écuyer, pour aller en avant annoncer à sa famille
-l'événement sinistre qui avait eu lieu, et demander du
-secours. Elle prit pour elle, faute d'autres, des chevaux
-de charrue, qui la traînèrent jusqu'au faubourg de Paris.
-Elle apprit en arrivant que, d'après son message, un bon
-nombre de cavaliers, ayant M. de Rubelle en tête, étaient
-déjà partis, et s'étaient dirigés sur Sens<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">&nbsp;[208]</a>.</p>
-
-<p>Ils étaient depuis une demi-heure environ dans cette
-ville, lorsque madame de Miramion, par son serment, par
-l'évanouissement qui l'avait suivi, avait frappé de stupeur
-tous ceux qui se trouvaient présents. Ce fut dans cet instant
-qu'on vint annoncer à Bussy que toute la ville de Sens
-était en rumeur, et que six cents hommes étaient prêts à
-en sortir pour venir assiéger le château de Launay. Bussy
-ne se laissa point effrayer par cette nouvelle; mais voyant
-que madame de Miramion, par l'effet des secours qui lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-avaient été prodigués, avait promptement repris ses sens, il
-résolut de faire une dernière tentative pour obtenir d'elle
-qu'elle consentît à rester au moins un jour à Launay.</p>
-
-<p>Les plus humbles prières, les protestations les plus ferventes
-furent en vain mises en usage par Bussy. Comme
-il avait débuté par lui dire qu'il était incapable d'attenter
-à sa liberté<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">&nbsp;[209]</a>, et que si elle voulait, il la ferait reconduire
-à Sens; pour toute réponse à ses demandes et à ses instances,
-elle se contenta de le prier de donner sur-le-champ
-des ordres pour son départ.</p>
-
-<p>«Mais hélas! madame, dit Bussy avec l'accent de la
-plus profonde douleur, si vous partez, je ne vous reverrai
-jamais...! Si encore vous me permettiez de réparer mes
-torts involontaires, et d'être tant que je vivrai votre serviteur!»
-Madame de Miramion, craignant qu'il ne rétractât
-la promesse qu'il avait faite, crut devoir céder à la
-position critique où elle se trouvait, et dissimuler. «Si
-vous me laissez partir, dit-elle avec douceur, vous réussirez
-plutôt par cette voie que par celle que vous avez
-prise.» Mais Bussy, qui savait lire dans les yeux d'une
-femme ses véritables sentiments: «Je ne m'y attends
-pas, madame, dit-il avec tristesse; mais, quoique persuadé
-du contraire, je suis trop honnête homme pour vous contraindre;
-et, quelles que soient vos rigueurs, je vous serai
-toujours dévoué.» Il la supplia ensuite de prendre quelque
-nourriture. «Quand les chevaux seront à mon carrosse,
-dit-elle, j'accepterai.»</p>
-
-<p>Les chevaux furent mis, et, sans se faire presser, elle
-mangea deux &oelig;ufs frais. Bussy remit en secret cinquante
-pièces d'or à la demoiselle Gabrielle, pour fournir,
-<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-dit-il dans ses Mémoires<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">&nbsp;[210]</a>, à la dépense du voyage, mais
-évidemment pour se la rendre favorable. Le carrosse partit,
-escorté par le chevalier de Malte, qui avait inspiré le
-plus de confiance à madame de Miramion, et deux autres
-gentils-hommes. Le chevalier se tenait près de la portière
-de la voiture, et tout le long du voyage il entretint madame
-de Miramion sur Bussy, protestant que son ami
-avait été trompé, et que ses intentions étaient pures.
-Cependant, craignant d'être arrêté par la justice de Sens,
-le chevalier fit faire halte à cent pas du faubourg de la
-ville. Le cocher et les postillons dételèrent les chevaux,
-l'escorte salua madame de Miramion; et maîtres, valets,
-coursiers disparurent, et s'enfuirent au château de
-Launay.</p>
-
-<p>Madame de Miramion resta seule avec la femme de
-chambre, et le fidèle domestique qui n'avait point voulu
-la quitter. Elle traversa le faubourg de Sens à pied, et
-trouva la porte de la ville fermée. Elle apprit, dans l'hôtellerie
-où elle se réfugia, que tout le monde y était en
-armes par ordre de la reine régente, pour aller au secours
-d'une dame que l'on avait enlevée de force. «Hélas! c'est
-moi,» dit-elle. Alors la nouvelle de son arrivée franchit
-bientôt les murs de la ville; et son frère, sa belle-mère, et
-l'abbé, depuis vicomte, de Marilly, son parent, vinrent la
-prendre. La joie qu'elle éprouva de se trouver au milieu
-des siens fut grande; mais l'ébranlement que cet événement
-avait produit était trop fort pour qu'elle y résistât.
-Elle tomba malade; on la transporta à Paris, pour être plus
-à portée de tous les secours. Le danger augmentant, on lui
-administra les sacrements, et on désespéra de sa vie. Cependant
-<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-elle échappa à la mort; mais elle ne revint à la
-santé qu'après une longue et pénible convalescence.</p>
-
-<p>Rubelle, aussitôt l'arrivée de sa s&oelig;ur à Sens, avait envoyé
-au château de Launay le prévôt avec une troupe
-d'hommes armés, pour se saisir de Bussy; mais Bussy
-avait déjà disparu, avec tous ses complices.</p>
-
-<p>La justice informa: ce fut contre la volonté de madame
-de Miramion, qui dans ses dépositions se montra
-aussi favorable à Bussy qu'elle le pouvait sans trahir la
-vérité. Elle supplia sa famille de vouloir bien pardonner
-au coupable repentant. On était d'autant moins disposé à
-céder à ses instances, que depuis cet événement elle se
-montra encore plus rebelle à toute proposition de mariage
-et qu'elle ne voulut en écouter aucune. Elle considérait
-tout ce qui s'était passé comme un avertissement du ciel.
-Elle prit avec elle-même l'engagement de rester toujours
-veuve, et de consacrer sa vie à Dieu et aux bonnes
-&oelig;uvres.</p>
-
-<p>Le caractère qu'elle déploya, si éloigné de l'idée que
-Bussy s'en était formée, d'après de faux rapports, fit comprendre
-à celui-ci la gravité de son action. Il pria le prince
-de Condé d'intervenir. Condé écrivit à la famille une lettre,
-très-pressante, et demanda grâce pour Bussy. On eut
-égard aux sollicitations d'un prince qui, par la victoire
-de Lens, venait encore de sauver une fois la France<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">&nbsp;[211]</a>.</p>
-
-<p>On suspendit les poursuites; mais on les reprit lorsque
-Condé et Bussy, tous deux du parti de la cour, faisaient la
-guerre au parlement et à la Fronde.</p>
-
-<p>Bussy avoue que pendant cette guerre il eut l'idée d'incendier
-le château de Rubelle près Melun, propriété de
-<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
-madame de Miramion. «J'eusse pu, dit-il, par là mériter
-du côté de la cour, auprès de laquelle on se rendait recommandable
-par le mal que l'on faisait aux affaires du parlement.»
-Bien loin de céder à cette mauvaise pensée,
-Bussy mit dans ce château une sauvegarde, et empêcha
-qu'on ne prît rien ni au seigneur du lieu ni aux habitants
-du village. Il recueillit le fruit de sa bonne conduite. On
-cessa les poursuites; mais sous la condition que Bussy
-promettrait de ne jamais paraître devant madame de
-Miramion, et qu'il quitterait à l'instant tous les lieux où
-elle se trouverait.</p>
-
-<p>Quelque humiliante que fût cette promesse, il la fit et
-y fut fidèle. Trente-six ans s'écoulèrent, sans qu'il revît
-une seule fois madame de Miramion. Au bout de ce temps
-il eut un procès où se trouvait engagée une partie de sa
-fortune<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">&nbsp;[212]</a>. Le gain ou la perte de ce procès dépendait du
-président de Nesmond, qui avait épousé la fille unique de
-madame de Miramion. Pour obvier au tort que pouvait
-lui faire dans l'esprit du gendre le souvenir de l'attentat
-qu'il avait commis contre la belle-mère, il eut l'idée de s'adresser
-à elle-même pour intercéder en sa faveur. Il savait
-que l'abbé de Choisy, son ami, était cousin germain de madame
-de Miramion. Par lui, il obtint qu'elle lui permettrait
-d'avoir avec elle un entretien particulier. Bussy
-fut donc admis en présence de celle qui avait été l'objet
-d'un des plus étranges événements de sa vie, événement
-dont la mémoire, malgré le laps des années, n'avait
-cessé de lui être présente et douloureuse. Au lieu de cette
-jeune beauté au regard doux et mélancolique, à la taille
-svelte et légère, revêtue de soie et de dentelles, dont il
-<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-avait été à Saint-Cloud le ravisseur, il vit une femme forte,
-grasse, la tête enveloppée d'une grande coiffe, couverte
-d'une simple robe de laine grise, avec une large collerette
-de batiste non plissée, tombant sur ses épaules<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">&nbsp;[213]</a>, et sur
-sa poitrine une croix suspendue à une petite tresse
-de cheveux. C'étaient ceux de sa fille. Les yeux de madame
-de Miramion avaient encore conservé de l'éclat, et
-les agréments de son visage n'avaient pas entièrement
-disparu sous l'embonpoint d'un double menton; l'expression
-de ses traits, son maintien, son costume, tout en elle
-était dans une parfaite harmonie; tout contribuait à exprimer
-l'absence des passions, la modération dans les désirs,
-et cette satisfaction intérieure, ce bonheur tranquille et
-doux que procurent une conscience pure et la pratique
-des vertus. C'était dans toute sa personne un calme si
-profond, qu'il semblait que jamais aucune joie n'avait
-exalté son âme, qu'aucun chagrin n'avait contristé son
-c&oelig;ur. Bussy en fut si singulièrement frappé, qu'il resta
-comme interdit à son aspect. Mais il fut bientôt rassuré
-par le ton bienveillant avec lequel elle lui dit de s'asseoir,
-et l'empressement qu'elle mit à le prier de lui faire connaître
-le motif qui l'amenait près d'elle. Après que Bussy
-eut donné le détail de son affaire et démontré, avec clarté
-et évidence, son bon droit, madame de Miramion lui répondit
-qu'elle lui promettait de parler à son gendre et
-de tâcher de le rendre favorable à sa cause. Le jugement
-suivit de près ses promesses, et Bussy gagna son procès.</p>
-
-<p>Tous ceux qui sont versés dans l'histoire du grand
-siècle reconnaîtront madame de Miramion à cette action
-généreuse. Ils savent que c'est cette même femme qui,
-<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-après avoir fait le serment de se consacrer à Dieu, préféra
-ses devoirs de mère à l'oisiveté des cloîtres; soigna sa
-fille, presque toujours malade; consuma les belles années
-de sa jeunesse à faire son éducation; la produisit dans le
-monde, la maria, et assura son bonheur par tous les
-moyens que la tendresse maternelle peut suggérer<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">&nbsp;[214]</a>;
-puis, libre de tous soins domestiques, s'abandonna à cet
-immense amour de l'humanité, à cette charité ardente<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">&nbsp;[215]</a>
-qui semblait augmenter les forces de son corps et les ressources
-de son esprit, en raison de l'accroissement des
-misères qu'elle avait à soulager; que c'est cette même
-femme qui fonda à Paris, à Amiens, à la Ferté-sous-Jouarre,
-les communautés de son nom, et donna par là
-des maîtresses d'école aux pauvres filles, des garde-malades
-intelligentes et instruites aux habitants des campagnes<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">&nbsp;[216]</a>;
-qui ouvrit des ateliers de travail pour la vertu
-laborieuse, et des maisons de refuge pour le vice repentant<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">&nbsp;[217]</a>;
-qui pendant deux ans nourrit de son patrimoine
-sept cents pauvres que l'Hôpital général avait été obligé
-d'expulser faute de fonds<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">&nbsp;[218]</a>; qui aida saint Vincent de Paul
-à soutenir l'&oelig;uvre des enfants trouvés<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">&nbsp;[219]</a>; qui dans Melun
-désolé par une maladie contagieuse porta tous les genres
-de secours, et deux mois durant y brava la mort en
-soignant de ses propres mains ceux que leurs parents,
-leurs amis, frappés d'épouvante, avaient abandonnés<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">&nbsp;[220]</a>; qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-contribua par ses largesses à l'établissement des missions
-étrangères, et fit bénir le nom français jusqu'aux extrémités
-du globe. C'est encore elle qui se prosterna aux
-pieds d'un père irrité, arrêta sur ses lèvres la malédiction
-qui allait frapper un fils, et en fit descendre le pardon.
-C'est elle que les princesses enviaient aux pauvres,
-dont elles demandaient les conseils dans leurs afflictions,
-dont elles imploraient la présence et les prières à leurs
-derniers moments. Louis XIV, avec ce discernement exquis
-qui le caractérisait, l'avait choisie pour être la distributrice
-de ses aumônes<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">&nbsp;[221]</a>; toutes les personnes qui aspiraient
-au mérite de détruire ou de combattre les maux
-qui affligent l'humanité ou accablent l'infortune croyaient
-ne pouvoir accomplir leurs &oelig;uvres bienfaisantes sans sa
-participation.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné qualifie madame de Miramion de
-<i>Mère de l'Église</i>, et elle dit avec raison que sa perte
-a été une perte publique<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">&nbsp;[222]</a>. Quand elle en parlait ainsi, le
-nom de madame de Miramion, béni par tous les pauvres,
-prononcé avec respect par tous les riches, était devenu
-célèbre; mais à l'époque dont nous nous occupons ses
-vertus comme sa beauté étaient ignorées du monde, où elle
-ne paraissait jamais. Aussi, au milieu des événements qui
-attiraient alors l'attention publique, l'attentat de Bussy fit
-peu de bruit. Madame de Sévigné paraît l'avoir ignoré,
-ou ne l'avoir connu que d'une manière inexacte, et propre,
-<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-à justifier son cousin. Il est certain du moins que leur
-intimité n'en fut en rien altérée; au contraire, on verra,
-par la suite de notre récit, que la nécessité où fut Bussy
-d'échapper aux poursuites dirigées contre lui lui donna
-l'occasion, ou le prétexte, de résider pendant quelques
-jours sous le même toit avec sa cousine; ce qui augmenta
-encore cette familiarité qui existait entre elle et lui, qu'autorisait
-leur parenté, et qu'il considérait avec raison
-comme un des moyens les plus puissants de seconder
-l'exécution de ses desseins.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XI.<br />
-<span class="medium">1648.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Bussy revient à Paris.&mdash;Il n'y trouve pas madame de Sévigné.&mdash;Il
-apprend qu'elle est à l'abbaye de Ferrières.&mdash;Antiquité de cette
-abbaye.&mdash;Pourquoi possédée par l'évêque de Châlons.&mdash;Parenté
-de l'évêque de Châlons et des Rabutins.&mdash;Événements qui ont
-engagé M. et madame de Sévigné à l'aller voir.&mdash;Molé de Champlatreux
-intervient pour arranger l'affaire de Bussy.&mdash;On exige
-que Bussy s'éloigne de Paris.&mdash;Il se rend à Ferrières.&mdash;Retourne
-à Paris.&mdash;Reçoit des ordres pour organiser à Autun une compagnie
-de chevau-légers.&mdash;Pourquoi il se décide à écrire à M. et à
-madame de Sévigné en nom collectif.&mdash;Lettre de Bussy.&mdash;Perfection
-de la gastronomie à cette époque.&mdash;Nécessité, pour l'objet
-du cet ouvrage, de donner une idée exacte de la guerre et des personnages
-de la Fronde.</p>
-</div>
-
-<p>Bussy, ainsi que nous l'avons déjà dit, avait quitté
-subitement le château de Launay. Il s'était rendu à Paris,
-espérant y trouver madame de Sévigné. Il apprit qu'elle
-était allée avec son mari passer la belle saison chez son
-oncle l'évêque de Châlons, à Ferrières. Cette célèbre abbaye,
-dont on faisait remonter l'antiquité au temps de
-Clovis, était située sur les bords riants de la rivière de
-Loing, à trois lieues au nord de Montargis<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">&nbsp;[223]</a>. André Fremyot,
-archevêque de Bourges, frère de sainte Chantal,
-l'avait réformée et rebâtie, et y avait placé des bénédictins
-de la congrégation de Saint-Maur. Jacques Nuchèze,
-son neveu, nommé son coadjuteur, devint titulaire de
-cette abbaye, quoiqu'elle fût hors du diocèse de Châlons,
-<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
-dont il fut fait évêque<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">&nbsp;[224]</a>. Il aimait à y résider, à y jouir des
-délices de la campagne, et il y faisait bonne chère. Fils
-de Jacques de Nuchèze, baron de Bussy-le-Franc, et de
-Marguerite Fremyot, s&oelig;ur de sainte Chantal, il était oncle
-de madame de Sévigné et de Bussy. Il se trouvait heureux
-de recevoir dans son riant séjour des hôtes jeunes
-et aimables tels que M. et madame de Sévigné, dont
-il avait béni le mariage<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">&nbsp;[225]</a>; et il eut d'autant moins de peine
-à les retenir près de lui, que les dissensions politiques
-avaient eu leur effet ordinaire. Tous les plaisirs étaient
-interrompus dans la capitale, toutes les relations sociales
-suspendues. La journée des Barricades avait eu lieu; la
-cour avait été obligée de s'enfuir à Saint-Germain. La
-paix offerte par le parlement ayant été acceptée aux conditions
-qu'il avait imposées, la cour était revenue à Paris,
-et Bussy avec elle. Le procès intenté contre lui pour le
-fait de l'enlèvement de madame de Miramion le força de
-s'en éloigner. Molé de Champlatreux, fils du premier président
-Molé, avait été chargé par le prince de Condé de
-s'entremettre entre Bussy et la famille de madame de Miramion,
-pour procurer un accommodement<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">&nbsp;[226]</a>; mais on
-exigea, pour condition préalable, que Bussy quittât Paris,
-pour ne mettre aucun obstacle à des négociations dont il
-désirait de voir la fin. Il se rendit d'abord dans ses terres
-de Bourgogne, où ses affaires le réclamaient; mais il se
-hâta de les terminer, et partit le 15 octobre 1648 pour aller
-à l'abbaye de Ferrières, charmé de l'idée de se trouver
-réuni dans la même habitation avec sa cousine. Entièrement
-occupé d'elle, il oubliait tout le reste, et serait
-<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-reste longtemps dans cette agréable retraite, où les heures
-s'écoulaient avec une douce rapidité<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">&nbsp;[227]</a>. Mais au bout
-de dix jours une lettre de sa mère lui annonça que sa
-présence était indispensable à Paris pour y terminer son
-affaire<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">&nbsp;[228]</a>: il s'y rendit, et ne trouva point les choses aussi
-avancées qu'on le lui avait fait entendre. Il regrettait
-d'avoir quitté sa cousine, et se disposait à la rejoindre,
-lorsqu'il reçut des ordres du roi pour aller à Autun y
-compléter le régiment de chevau-légers du prince de Condé.
-Dans l'impossibilité où il se trouvait de retourner à
-Ferrières, il résolut d'écrire à madame de Sévigné; mais,
-comme il savait que sa lettre serait lue de son mari, il
-prit le parti d'écrire à tous deux en nom collectif, de manière
-à ne rien omettre de tout ce qu'il lui importait de
-dire, sans cependant faire naître les soupçons. Pour les
-écarter plus sûrement, il parle dans sa lettre d'une jeune
-beauté de Paris qui avait frappé ses regards. Naturellement
-vaniteux, il aimait à rendre sa cousine la confidente
-de ses amours passagères, afin de prouver qu'il ne manquait
-pas de moyens de se distraire de ses rigueurs, et
-qu'en l'aimant il lui sacrifiait plus d'une rivale.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE BUSSY A M. ET A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p class="date">«Paris, ce 15 novembre 1648.</p>
-
-<p>«J'ai pensé d'abord écrire à chacun de vous en particulier;
-mais j'ai cru ensuite que cela me donnerait trop
-de peine, de faire ainsi des baise-mains à l'un dans la
-lettre de l'autre; j'ai appréhendé que l'apostille ne l'offensât;
-<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-de sorte que j'ai pris le parti de vous écrire à tous
-deux l'un portant l'autre.</p>
-
-<p>«La plus sûre nouvelle que j'aie à vous apprendre,
-c'est que je me suis fort ennuyé depuis que je ne vous ai
-vus. Cela est assez étonnant; car enfin je suis venu voir
-cette petite brune pour qui vous m'avez vu le c&oelig;ur un
-peu tendre: à la vérité, elle m'avait ce qu'on appelle
-sauté aux yeux, et je ne lui avais pas encore parlé. C'est
-une beauté surprenante, de qui la conversation guérit:
-on peut dire que pour l'aimer il ne faut la voir qu'un
-moment, car si on la voit davantage on ne l'aime plus;
-voilà où j'en suis réduit. Mais j'oubliais de vous demander
-des nouvelles de la santé de notre cher oncle. Je vous
-prie de l'entretenir de propos joyeux... Au reste, si vous
-ne revenez bientôt, je vous irai retrouver: aussi bien mes
-affaires ne s'achèveront qu'après les fêtes de Noël. Mais
-ne pensez pas revenir l'un sans l'autre, car en cette rencontre
-je ne suis pas homme à me payer de raisons.</p>
-
-<p>«Depuis que je vous ai quittés, je ne mange presque
-plus. Vous qui présumez de votre mérite, vous ne manquerez
-pas de croire que le regret de votre absence me
-réduit à cette extrémité; point du tout: ce sont les soupes
-de messire Crochet qui me donnent du dégoût pour
-toutes les autres<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">&nbsp;[229]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Il ne faut pas s'étonner de voir Bussy s'extasier sur les
-soupes de messire Crochet. Je ne sais si les <i>artistes en
-gastronomie</i> de notre siècle, qui prétendent bien du
-moins avoir une supériorité incontestable à cet égard sur
-les siècles qui l'ont précédé, pourraient nous donner une
-nomenclature de potages égale à celle des <i>officiers de</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
-<i>bouche</i> de cette époque. Un livre qui paraît avoir eu alors
-beaucoup de vogue nous donne les noms et les recettes de
-trente-quatre potages différents<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">&nbsp;[230]</a>.</p>
-
-<p>La vie dissipée que madame de Sévigné menait alors,
-autant par inclination que pour plaire à son mari, ne contribuait
-pas peu à tenir en haleine la jalousie de son cousin,
-et lui faisait redouter d'être supplanté par un rival.
-Non-seulement la danse, la musique, les spectacles, les
-cercles brillants, et tous les plaisirs que son sexe préfère,
-étaient de son goût; mais elle aimait encore à partager
-ceux que les fatigues qu'il faut endurer semblent avoir exclusivement
-réservés aux hommes. C'est vers cette époque
-qu'elle alla passer quelques jours à la belle terre de Savigny-sur-Orges,
-non loin de Monthléry, possédée alors par
-Ferdinand de la Baulme, comte de Mont-Revel. Là, elle
-rencontra Charlotte de Séguier, marquise de Sully, fille
-du chancelier Séguier<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">&nbsp;[231]</a>, et un certain M. de Chate, dont
-elle garda un long souvenir, puisque vingt-quatre ans
-après elle parle à sa fille des trois jours qu'elle passa avec
-lui, et durant lesquels elle s'adonna aux plaisirs de la chasse.
-«Je suis étonnée d'apprendre que vous avez M. de Chate:
-il est vrai que j'ai été trois jours avec lui à Savigny. Il me paraissait
-fort honnête homme; je lui trouvais une ressemblance
-en détrempe qui ne le brouillait pas avec moi. S'il
-vous conte ce qui m'arriva à Savigny, il vous dira que j'eus
-le derrière fort écorché d'avoir couru un cerf avec madame
-de Sully, qui est présentement madame de Verneuil<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">&nbsp;[232]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-Plusieurs conjectures se présentent sur cette <i>ressemblance
-en détrempe</i> que madame de Sévigné aimait à retrouver
-dans M. de Chate; mais il n'en est aucune que
-l'on puisse choisir de préférence et appuyer sur des faits;
-il vaut mieux les passer sous silence. Une erreur singulière
-est celle des commentateurs de madame de Sévigné, qui
-ont cru que ce de Chate était le même que le Clermont-Chate
-qui eut une intrigue avec la princesse de Conti en
-1694, comme si les dates n'excluaient pas une telle supposition.
-On peut seulement présumer qu'il était son père,
-ou son frère aîné, beaucoup plus âgé<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">&nbsp;[233]</a>.</p>
-
-<p>Nos lecteurs se sont déjà aperçus, par quelques circonstances
-de nos récits, que le temps de paix et de bonheur
-qui signala les premières années de la régence d'Anne
-d'Autriche avait cessé. Déjà la Fronde et la guerre civile
-étaient commencées; et cette jeunesse folâtre qui fréquentait
-les ruelles et les salons des princesses s'était précipitée
-dans les factions avec toute l'inexpérience et l'emportement
-de son âge. Quand tout ordre social fut rompu,
-quand aucune passion ne connut plus de frein, la galanterie
-dégénéra en licence, et le plaisir en débauche. Il est
-nécessaire de donner une idée exacte de cette aventureuse
-époque, pour savoir ce que devint madame de Sévigné en
-la traversant. Sans cela on ne pourrait comprendre ni ses
-lettres, ni les motifs de ses actions, ni ceux des personnages
-du règne de Louis XIV avec lesquels elle fut liée.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XII.<br />
-<span class="medium">1648-1649.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Fausses idées des historiens sur la Fronde.&mdash;Caractère de cette époque.&mdash;Causes
-anciennes qui l'ont fait naître.&mdash;Nécessité de les
-connaître.&mdash;Les Gaules préparées par les Romains à former un
-seul État.&mdash;Gouvernement féodal produit par la distribution des
-bénéfices.&mdash;Autorité royale réduite à son plus bas degré à l'avénement
-de Hugues Capet.&mdash;Des causes qui tendaient à la relever de
-son abaissement.&mdash;Ruine du gouvernement féodal achevée sous
-Philippe le Bel.&mdash;Louis XI abat la puissance des gouverneurs qui
-s'étaient rendus indépendants.&mdash;Il élève les parlements et les
-offices judiciaires.&mdash;Le tiers état, élevé par l'autorité royale, veut
-en réprimer les excès.&mdash;L'autorité royale se sert des parlements
-contre le tiers état.&mdash;Les parlements prennent de l'ascendant, et
-veulent partager le pouvoir avec l'autorité royale.&mdash;Les grands et
-les nobles profitent des divisions entre le roi et le parlement pour
-tâcher de ressaisir leur ancienne puissance.&mdash;Le tiers état incline
-vers l'un ou l'autre parti pour assurer ses droits.&mdash;Affaiblissement
-de l'autorité royale sous la minorité de Louis XIII.&mdash;Richelieu
-la relève, et établit le despotisme.&mdash;Il y était forcé par l'état des
-partis.&mdash;Mesures qu'il prend pour anéantir l'ascendant des gouverneurs
-de province, des gens de robe et de finance.&mdash;Après
-Richelieu, nouvelle régence.&mdash;Nouvel affaiblissement de l'autorité.&mdash;Avénement
-de Mazarin au ministère.&mdash;Il veut continuer le système
-de gouvernement créé par Richelieu.&mdash;Les grands, les parlements
-et la bourgeoisie s'y opposent.&mdash;Naissance de la Fronde.&mdash;Tous
-les partis réunis contre le ministre avaient des vues différentes.&mdash;Pourquoi
-Condé, Turenne, La Rochefoucauld, le cardinal
-de Retz, changent si facilement de parti.&mdash;La Fronde moins
-sanglante que la Ligue, mais due à des causes aussi puissantes.&mdash;La
-religion, comme dans la Ligue, y joue un grand rôle.&mdash;Naissance
-du jansénisme.&mdash;La réforme de Luther éclaire sur les abus
-de la cour de Rome, et donne le goût des discussions théologiques.&mdash;Doctrine
-<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-de saint Augustin et de l'Église sur l'autorité des
-papes.&mdash;Doctrine des jansénistes sur la grâce.&mdash;Effet de cette
-doctrine sur la morale.&mdash;Cause de son succès.&mdash;Port-Royal des
-Champs.&mdash;Des solitaires qui s'y retirent.&mdash;Leur genre de vie,
-leurs travaux, leurs écrits.&mdash;Pourquoi ils se trouvaient liés avec
-les chefs de la Fronde, avec le cardinal de Retz.&mdash;Composition de
-la société à cette époque.&mdash;Les grands avaient des clients et des
-vassaux tenant à eux, changeant de parti avec eux.&mdash;Les Sévignés,
-parents du cardinal de Retz, le reconnaissaient pour chef et
-protecteur de leur famille.&mdash;Madame de Sévigné jetée par son
-mari dans le parti de la Fronde et des jansénistes.&mdash;Situation des
-affaires en 1648.&mdash;Habileté de Mazarin.&mdash;Barricades.&mdash;Paix
-avec le parlement.&mdash;Griefs contre Mazarin.&mdash;Mécontentements
-des grands.&mdash;On inspire des craintes au peuple.&mdash;Une nouvelle
-crise se prépare.</p>
-</div>
-
-<p>La Fronde n'a duré que quatre ans. Placée entre le
-despotisme de Richelieu et le long règne de Louis XIV,
-ce choc si vif, si animé de toutes les puissances du corps
-social, de toutes les grandes capacités qui s'étaient subitement
-développées durant cette mémorable époque, n'a
-paru à presque tous les historiens qu'un accident, qu'une
-espèce d'interrègne du pouvoir absolu, résultat passager
-de quelques ambitions personnelles, de quelques intrigues
-d'amour. Telle est surtout l'idée que Voltaire en
-donne; mais elle est fausse. La Fronde est une des époques
-les plus remarquables de notre histoire, par les lumières
-qu'elle y répand, par les enseignements politiques
-qu'elle fournit. C'est l'expression la plus concentrée, la
-plus dramatique d'une lutte dont les causes ont toujours
-existé et ont produit des révolutions qui durent encore;
-causes qui, par leurs actions, tantôt cachées, tantôt dévoilées,
-tantôt lentes et progressives, tantôt rapides et
-violentes, ont sans cesse modifié, altéré ou subitement
-changé nos lois, nos m&oelig;urs et nos habitudes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
-Aussi, pour les bien comprendre, il faut nous replacer
-au berceau de notre histoire, et saisir d'un seul regard la
-vie entière de la nation. Pour trouver comment s'opèrent
-les débordements d'un fleuve, il est nécessaire d'en tracer
-le cours et de remonter jusqu'à sa source.</p>
-
-<p>La réunion de tous les peuples gaulois, de tous les pays
-compris entre le Rhin et les Alpes, la mer et les Pyrénées,
-en une seule province romaine; les grandes routes
-que ce peuple dominateur y pratiqua, et qui en unissaient
-toutes les parties; la conquête de ce pays par les Francs;
-l'établissement du vaste empire de Charlemagne, et les
-assemblées régulières et générales de la nation sous les
-deux premières races, donnèrent à la France une force
-d'agrégation et un sentiment de nationalité que les partages
-et les guerres entre des princes ennemis, et entre
-les différentes provinces, ont souvent affaibli, mais n'ont
-pu anéantir entièrement.</p>
-
-<p>La distribution des terres à cultiver, ou des bénéfices
-concédés pour un temps ou pour la vie, fut une conséquence
-nécessaire d'un grand territoire conquis par une
-armée peu nombreuse, et donna naissance à la vassalité.
-L'application à la race royale des lois qui chez les
-Francs régissaient la famille produisit le partage égal
-de la monarchie entre tous les enfants du monarque, et
-fut une cause de divisions, de crimes, de malheurs et
-d'anarchie qui affaiblit l'autorité royale. Les bénéficiers
-en profitèrent pour retenir, au delà du temps prescrit,
-et sans l'aveu des concessionnaires, les terres qui leur
-avaient été concédées; et leurs héritiers en conservèrent
-la possession comme de biens qui leur appartenaient,
-dès qu'ils remplissaient, comme leurs auteurs, les conditions
-de la concession. Ainsi les bénéfices et les fiefs
-<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-donnés à temps et révocables devinrent héréditaires; la
-vassalité fut immobilisée: elle fut transportée des personnages
-aux terres. La même cause donna aux délégués des
-rois pour le gouvernement et la défense du pays, c'est-à-dire
-aux comtes, aux ducs et autres officiers de la couronne,
-les moyens d'être indépendants ou de se faire assez
-redouter pour rendre leurs charges et offices inamovibles,
-au lieu d'être, comme avant, révocables à volonté. Ils les
-firent convertir, sous de certaines conditions d'obéissance,
-en fiefs héréditaires. C'est ainsi que la féodalité prit naissance,
-et devint la loi des particuliers et la loi de l'État.</p>
-
-<p>L'avénement de Hugues Capet au trône, ou le commencement
-de la troisième race, marque le plus haut degré
-du système féodal, et en même temps le plus grand
-abaissement de l'autorité royale. La France n'était alors
-qu'un ensemble d'États confédérés entre eux, et régis
-par la loi des fiefs. La couronne était un grand fief. Mais
-cependant même alors, au milieu de vassaux ayant tous
-des intérêts particuliers souvent opposés à ceux de l'État,
-et de serfs, qui n'étaient rien, celui qui portait cette couronne
-était le seul qui centralisât dans sa personne les
-intérêts généraux, et par conséquent le seul qui eût le
-grand caractère de nationalité; le seul qui par son titre,
-ses droits, ses pouvoirs, ses devoirs, avait les moyens de
-former un lien commun, de réaliser cette idée de France
-qui sous Clovis, sous Charlemagne, et sous le système
-de vassalité absolue, avait eu autrefois tant de force,
-mais qui, toute faible qu'elle était, ne s'était pas effacée.</p>
-
-<p>Cette position tendait à augmenter sans cesse l'autorité
-de ceux qui s'y trouvaient placés, malgré les fautes
-qu'ils pouvaient commettre. Par la même raison, le pouvoir
-des grands vassaux, dont les intérêts réciproques
-<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-étaient divergents, et souvent opposés à ceux de l'État,
-devait diminuer graduellement, quelque habileté qu'ils
-missent à le défendre ou à le conserver. On peut renverser
-par la violence des institutions fortes; mais tant
-qu'elles existent, on ne peut échapper à leurs conséquences.</p>
-
-<p>L'abolition de l'esclavage personnel, due à la propagation
-de la morale évangélique, au véritable esprit du
-christianisme et aux progrès de l'industrie agricole, manufacturière
-et commerçante, fit surgir une nouvelle
-classe dans la nation, distincte de celle des nobles et du
-clergé. Cette classe s'accrut rapidement en nombre et en
-richesses; et ses efforts pour prendre dans l'État une influence
-proportionnée à sa puissance réelle amenèrent
-l'affranchissement des communes et le pouvoir des
-villes. Les appels successifs en matière de justice remontant
-jusqu'au roi, introduits par saint Louis et nécessités
-par la complication des intérêts sociaux, fondèrent la
-puissance des gens de loi ou des parlements.</p>
-
-<p>Nos rois, en s'appuyant habilement sur les communes
-et les villes, ou sur le tiers état et sur les parlements,
-purent lutter avec avantage contre leurs grands vassaux,
-dont quelques-uns étaient de puissants monarques. Ils
-ressaisirent ainsi graduellement le pouvoir utile à tous,
-qu'ils avaient perdu; ils réunirent à la couronne les grands
-fiefs, qui recueillaient plus d'avantages à se mettre sous
-leur protection qu'à conserver leur indépendance ou leur
-allodialité. Ainsi se trouva peu à peu anéantie la féodalité
-dans ses rapports avec l'autorité royale. Philippe le Bel,
-par l'établissement des armées permanentes et le droit
-de battre monnaie enlevé à tous les seigneurs, acheva la
-ruine du gouvernement féodal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-Ce ne fut donc pas Louis XI, ainsi qu'on l'a dit, qui
-abattit la féodalité. Lorsque ce roi spirituel, rusé et cruel,
-parvint au trône, les provinces n'étaient point régies par
-des pairs du royaume, ni par de hauts barons, ni par les
-descendants des familles revêtues d'un droit héréditaire,
-mais par des gouverneurs nommés par l'autorité royale,
-et révocables à sa volonté. Seulement ces gouverneurs,
-il est vrai, étaient des princes du sang, des membres de
-la famille royale, qui avaient profité de l'état de démence
-de Charles VI et de l'indolence de Charles VII pour se
-rendre indépendants dans leurs gouvernements. Ce fut
-contre ces grands et récents usurpateurs que Louis XI eut
-à lutter. En rendant inamovibles les offices de judicature
-et de finance, et en les plaçant sous l'inspection et l'autorité
-des parlements, il restreignit la puissance des gouverneurs;
-mais en même temps, et sans le prévoir, il
-créa pour l'autorité royale des obstacles contre lesquels
-elle devait un jour se briser.</p>
-
-<p>Le tiers état, après s'être en partie affranchi du joug
-féodal par le secours de la puissance royale, chercha en
-vain un point d'appui dans les états généraux contre
-l'envahissement et les abus de cette même puissance. Réduit
-à ses propres forces, et sans le secours des deux autres
-ordres, dont les intérêts étaient différents des siens,
-il ne put jamais parvenir à mettre hors de toute contestation
-sa part d'influence dans les affaires nationales; ce
-qui aurait dû être une conséquence des subsides et des
-subventions en hommes ou en nature accordés par l'organe
-de ses députés. Mais ses efforts pour acquérir une
-légitime indépendance furent souvent assez énergiques
-pour faire pressentir ce qu'on pouvait en redouter. Ce fut
-alors que les rois employèrent contre le tiers état les
-<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-parlements, dont ils s'étaient heureusement servis contre
-la noblesse et le clergé. Les rois flattèrent l'orgueil de ces
-grandes compagnies judiciaires, en leur conférant en partie
-les attributions et l'autorité des états généraux, qu'ils
-redoutaient, et que la progression toujours croissante des
-taxes aurait forcé d'assembler trop fréquemment. Ainsi
-s'accrut successivement l'autorité des parlements, et particulièrement
-celle du parlement de Paris, qui renfermait
-dans son sein les pairs du royaume, les princes du sang,
-et les grands dignitaires de la couronne. Ces hautes cours
-nationales devinrent imposantes pour le monarque même.
-Toutefois, comme il en nommait les membres, tant que
-le gouvernement eut de l'énergie, les parlements servirent
-plutôt d'appui que d'obstacle au pouvoir; mais sous
-les faibles règnes de Charles IX et de Henri III les parlements
-cherchèrent leur tour à amoindrir l'autorité
-royale, pour accroître la leur. Les grands profitèrent alors
-des divisions qui s'établirent entre le roi et les parlements
-pour s'efforcer de reconquérir de nouveau l'indépendance
-qu'ils avaient perdue; et le tiers état inclina tantôt vers
-l'un, tantôt vers l'autre de ces partis, selon qu'il avait
-plus à espérer ou à redouter des uns ou des autres. Les
-progrès de la réforme religieuse, qui augmentèrent encore
-les causes de discorde, et le fanatisme, en secouant ses
-torches sur ces matières inflammables, achevèrent de tout
-embraser. L'autorité royale, craignant de lutter à force
-ouverte, chercha à tromper et à diviser, et devint cruelle
-par peur. Un roi habile et victorieux, joignant l'énergie
-à la prudence, parvint à comprimer les éléments de trouble
-et de désordre, mais ne les anéantit pas. A la mort
-de Henri IV, et pendant la régence de Louis XIII, les
-grands, les gouverneurs de province, et les parlements,
-<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-s'emparèrent de nouveau, à leur profit, des plus importantes
-attributions de l'autorité royale, au détriment du
-tiers état et des libertés publiques. Mais Richelieu parut.</p>
-
-<p>Rendre à la couronne sa dignité et au pouvoir royal
-sa force et son action fut l'&oelig;uvre de Richelieu. Jamais on
-ne vit à la tête d'un grand État un génie plus digne de le
-gouverner. Le despotisme est une forme de gouvernement
-qui répugne à la raison; la cruauté est sa compagne, et la
-terreur son moyen. Pour s'établir et se maintenir, il lui
-faut faire une continuelle violence à la nature humaine;
-mais le médecin emploie aussi le poison pour sauver la
-vie à son malade, et le régime auquel il le contraint serait
-mortel pour celui qui jouirait d'une santé robuste. La
-première loi de l'homme d'État est de ne pas laisser périr
-l'État; et avant de condamner en lui le despote il faut
-se demander s'il a pu éviter de le devenir. Richelieu pouvait-il
-sauver la France, la maintenir dans son intégrité,
-et y faire triompher sur tous les principes destructeurs
-le principe de la nationalité, qui n'y était plus représenté
-que par la personne du roi, sans faire dominer
-par-dessus toute autre puissance la puissance royale?
-Telle est la question. Or, en examinant la situation du
-royaume à cette époque on reconnaîtra que toutes les autorités
-autres que celle du roi étaient usurpées, illégales,
-divergentes et oppressives. L'autorité royale était
-la seule régulatrice, la seule légitime, la seule protectrice,
-la seule conservatrice. Peut-être pourra-t-on penser que
-contre l'anarchie des pouvoirs Richelieu eût pu trouver
-un remède efficace dans l'imposante autorité des états généraux;
-ce serait mal connaître la situation de la France
-à cette époque. Les états généraux, s'il les avait assemblés,
-eussent été sous l'influence des princes et des
-<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-grands, alors maîtres de toutes les provinces, commandant
-dans toutes les forteresses; leurs résolutions eussent
-accru le pouvoir des classes privilégiées, diminué l'autorité
-royale, et rendu encore plus insupportable le joug qui
-pesait sur le peuple ou le tiers état.</p>
-
-<p>Du moins, dira-t-on encore, Richelieu aurait pu s'appuyer
-sur les parlements, et surtout sur celui de Paris,
-où siégeaient les princes du sang et les pairs de France,
-et par là, sous des formes plus convenables à une monarchie
-limitée, exercer un pouvoir plus légal que son despotisme
-farouche. Cela eût été possible, en effet, si les
-parlements avaient pu être restreints à leur fonction primitive,
-celle de rendre la justice, et aussi à celle que les
-rois leur avaient conférée, d'enregistrer les impôts; s'ils
-s'étaient contentés du droit, si utile, de faire des remontrances,
-le seul que l'usage et les ordonnances leur
-avaient donné dans les attributions législatives; mais
-en l'absence des états généraux ils voulaient être substitués
-à leur autorité. Ainsi que je l'ai déjà remarqué, les
-offices de finance avaient été rendus inamovibles, aussi
-bien que les offices de judicature; et ceux qui les possédaient,
-et dont le nombre se montait à plus de quarante
-mille chefs de famille, puissants par leurs richesses,
-étaient unis d'intérêt avec les parlements sous la juridiction
-desquels ils se trouvaient placés; tous étaient des
-membres ou des clients des familles parlementaires. Richelieu
-ne pouvait donc se flatter d'être secondé par les
-parlements dans sa régénération administrative. Ces compagnies
-se seraient, au contraire, opposées aux actes de
-vigueur qui étaient indispensables pour réprimer les abus,
-soulager les peuples, faire ployer les grands sous le joug
-des lois, et fonder un gouvernement régulier. Trop d'intérêts
-<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
-particuliers s'opposaient à l'intérêt général pour
-qu'on pût espérer que ce dernier prévalût, si l'on était
-assez imprudent pour établir entre eux et lui un conflit.
-Richelieu n'avait d'autre moyen que de saisir le pouvoir
-par lui-même, et sans le secours d'aucune autre force que
-celle du sceptre royal. Il y était contraint par sa position,
-lors même qu'il n'y aurait pas été enclin par son caractère.
-En politique on ne peut jamais isoler le passé du
-présent; et c'est en se pénétrant des conditions que l'un
-et l'autre nous imposent, que l'on peut parvenir à dominer
-l'avenir. La création des intendants de province fut de la
-part de Richelieu une innovation hardie, par laquelle il
-affaiblit l'autorité des gouverneurs en la partageant, ou
-plutôt en lui ôtant ses plus solides appuis, la levée des
-impôts et l'administration des finances. Il ne s'en tint
-pas là. Les gouvernements des provinces furent donnés à
-des hommes de son choix, et qu'il eut soin de prendre
-dans des rangs moins élevés que les Condé, les Montmorency,
-les d'Épernon, les Vendôme, et autres seigneurs
-riches et puissants, et par conséquent très-insubordonnés:
-ceux-ci étaient parvenus à faire de ces grandes charges
-des portions de leur patrimoine particulier et des apanages
-de leur famille, quoiqu'elles fussent de droit à la
-discrétion du monarque. Richelieu détruisit la hiérarchie
-financière, et l'influence que les parlements exerçaient
-par elle. Il sépare habilement les affaires judiciaires de
-celles qui étaient administratives. Les charges des trésoriers
-et des élus, qui étaient héréditaires, furent abolies.
-Ils furent remplacés par des intendants de justice, de
-police et de finance, nommés par le roi et révocables à
-volonté.</p>
-
-<p>Contre l'opposition et les clameurs d'une si grande multitude
-<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-de personnages qu'il ruinait, par un changement
-subit et par une banqueroute inique; contre les complots
-et la fureur des grands, qu'il privait d'une autorité illégitimement
-acquise, mais en quelque sorte consacrée par le
-temps, Richelieu lutta avec des armes terribles. Il foudroya
-pour gouverner, mais enfin il gouverna. Partout
-il établit l'ordre et la sécurité et les bienfaits d'une administration
-vigilante et sévère; sous lui la France fut calme,
-forte, glorieuse et redoutée.</p>
-
-<p>Il mourut admiré et abhorré. Les peuples, satisfaits
-d'être délivrés d'un joug aussi pesant, obéirent avec joie
-à la reine régente. Les courtisans furent d'abord enchantés
-de son gouvernement. Il ne leur refusait rien. Il semblait,
-a dit l'un d'eux, qu'il n'y eût plus que quatre petits
-mots dans la langue française: «La reine est si bonne<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">&nbsp;[234]</a>!»
-Les prisons d'État s'ouvrirent; les attributions des parlements
-furent respectées; les princes du sang et les
-grands furent réintégrés dans leurs commandements. Ce
-fut pendant quelque temps un concert unanime de louanges
-et de continuelles actions de grâces. Mais lorsque les
-princes et les parlements voulurent, comme avant Richelieu,
-participer à la direction générale de l'État, et surtout
-à la distribution des places et des faveurs, on fut tout surpris
-de trouver de la résistance dans la reine régente. On se
-scandalisa de lui voir manifester la volonté de gouverner.
-Dans toutes les tentatives qu'elle fit alors pour retenir un
-pouvoir qu'on envahissait, ou ressaisir celui qu'elle avait
-imprudemment laissé échapper, on ne voulait voir que la
-continuation du système odieux de Richelieu. L'exaspération
-s'accrut au plus haut degré lorsqu'on la vit donner
-<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-toute sa confiance à un étranger, à un cardinal, à une
-créature de Richelieu. A ce triple titre, Mazarin était également
-odieux aux grands, aux parlements, à la bourgeoisie.
-Le pouvoir, que l'habitude avait fait considérer
-comme absolu, fut donc attaqué par ces trois partis simultanément;
-mais, malgré la crainte de l'ennemi commun,
-qui les unissait, ces partis n'en avaient pas moins
-une origine et des conditions d'existence différentes, et par
-conséquent aussi des intérêts différents. Les grands voulaient
-exercer la puissance en se plaçant au-dessus des
-lois; le parlement, augmenter la sienne par les lois; les
-bourgeois, établir la leur aux dépens des lois; à leurs yeux
-elles étaient abusives, et le pouvoir leur semblait oppresseur.
-Tous les partis, pour arriver à leur but, avaient recours
-à la violence ou en empruntaient le secours. Les
-grands voulaient contraindre le pouvoir à se mettre sous
-leur direction, afin qu'il ne fût exercé qu'à leur profit.
-Pour y parvenir, ils faisaient alliance avec le parlement,
-avec le peuple, avec l'étranger. Tout moyen leur était
-bon: ils n'avaient de crainte pour aucun péril, de répugnance
-pour aucun crime. Les parlements, plus scrupuleux,
-mais non moins passionnés, se servaient habilement
-des lois, dont ils se déclaraient les protecteurs, pour justifier
-leurs prétentions et satisfaire leur ambition. Le peuple
-inclinait toujours pour le parti qui annonçait vouloir
-le protéger contre l'oppression, alléger ses souffrances, et
-lui assurer ses franchises. Mais, sans organisation, sans
-expérience de sa force, il ne pouvait rien par lui-même,
-et recherchait l'appui des grands, ou du parlement, ou de
-l'autorité royale. Telle était la position de cette dernière,
-que quand elle se livrait aux grands, elle était toujours
-certaine de les mettre de son côté et de les détacher du
-<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-parlement et du peuple; quand elle se plaçait sous l'égide
-du parlement, les grands, qui tenaient les citadelles et le
-gouvernement des provinces, se liguaient contre elle, et
-conspiraient avec l'étranger pour lui faire la guerre. De là
-tant de changements de parti et d'intrigues contraires; ce
-qui ne prouve pas, comme l'a dit Voltaire, qu'on ne savait
-ni ce qu'on voulait ni pourquoi on était en armes. On le
-savait très-bien. Les intérêts généraux sont stables; les
-résolutions et les actions qu'ils nécessitent sont toujours
-les mêmes. Pour les servir, on ne peut aspirer qu'à un
-seul but, le bien public. Les moyens de l'atteindre sont
-dans tous les temps les mêmes: l'ordre, l'économie, la
-justice, le désintéressement, la fermeté, la vigilance, la
-droiture. Mais les intérêts privés varient sans cesse, comme
-les destinées particulières: ceux du lendemain ne sont pas
-toujours ceux de la veille; le but qu'on a atteint devient
-un moyen pour arriver à un but plus éloigné, détourné,
-ou même opposé. Jamais l'ambition et la cupidité ne s'arrêtent;
-elles ne peuvent réussir qu'en se déguisant, et
-comme elles savent que de toutes les formes qu'elles empruntent,
-celle de l'intérêt public contribue le plus à leur
-succès, elles n'épargnent rien pour le simuler. Cependant,
-au fond, elles leur sont presque toujours opposées, et il
-leur arrive souvent de travailler contre elles-mêmes et de
-servir cet intérêt contre lequel elles conspirent. La nécessité
-de dérober leurs secrets aux yeux de la multitude,
-dont la coopération leur est nécessaire, les y contraint. De
-là les changements de masque des hommes d'État, les
-contradictions que nous remarquons dans leurs actions et
-leurs discours, au milieu des tourbillons de la guerre civile
-et du tumulte des partis.</p>
-
-<p>Nous voyons dans la Fronde Condé faire la guerre au
-<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-parlement et au peuple, et assiéger Paris pour le roi; puis
-ensuite se mettre du côté du peuple et du parlement pour
-défendre Paris contre la cour. Pensez-vous que dans le
-premier cas il ait, sujet fidèle, été animé par le désir de
-rétablir l'autorité royale contre des sujets rebelles? que
-dans le second, citoyen généreux, il se soit dévoué pour
-soutenir les droits du peuple contre les oppressives usurpations
-d'un ministre? Nullement. Le but où tend Condé est
-toujours le même, quoique les moyens qu'il emploie soient
-différents: il ne veut qu'arracher le pouvoir à Mazarin,
-pour l'exercer à sa place.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement parce que la duchesse de Longueville
-est belle, que Turenne et La Rochefoucauld se disputent
-si ardemment ses faveurs; mais c'est parce que,
-par son esprit et l'énergie de son caractère, elle a un
-grand ascendant sur son mari et sur son frère le grand
-Condé, et qu'après la chute de Mazarin on croit déjà voir
-Condé à la tête du gouvernement<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">&nbsp;[235]</a>. Pourquoi le coadjuteur
-change-t-il si souvent de parti? pourquoi cherche-t-il
-à les brouiller entre eux et à négocier avec tous? pourquoi,
-malgré sa fougue apparente, ménage-t-il à la fois
-la régente, le parlement, la Fronde, le pape et les jansénistes?
-C'est qu'ayant reconnu la nullité du grand Condé
-hors du champ de bataille, celle du duc d'Orléans
-sur tous les points, il se croit plus d'esprit et de talent
-que Mazarin, qu'il a l'espoir de le remplacer, et qu'il
-veut aussi obtenir le chapeau de cardinal. Par là il se
-trouve forcé à seconder tour à tour ceux qui voulaient
-renverser le premier ministre et ceux qui voulaient
-<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-soutenir la régente, c'est-à-dire tous les partis contraires.
-S'il se montre si assidu auprès de mademoiselle de Chevreuse,
-cette beauté si peu spirituelle; s'il lui sacrifie
-deux de ses maîtresses, c'est qu'il a besoin de sa mère,
-son seul intermédiaire auprès de la reine. Ce n'était donc
-pas l'amour, comme le dit Voltaire, qui faisait et défaisait
-les cabales. L'amour, si on peut profaner ce nom pour
-des liaisons de cette nature, n'était dans la Fronde que
-le serviteur de l'ambition et l'esclave de la sédition. Sans
-doute cette guerre de la Fronde ne fut ni aussi longue ni
-aussi sanglante que celle de la Ligue. Le fanatisme n'avait
-pas séparé une même nation en deux peuples différents,
-dont chacun ne voyait de salut que dans la destruction
-de l'autre; on ne voulait point détrôner un roi,
-changer une dynastie, mais chasser un ministre, ou lui arracher
-des concessions. On le poursuivait plutôt par le ridicule
-que par la haine. En vain le parlement appela sur
-lui, par un arrêt, le fer des assassins, il ne s'en trouva
-point. Mais la verve des chansonniers et des poëtes satiriques,
-le cynisme injurieux des auteurs de libelles, ne
-tarissaient point sur son compte. La presse suffisait à peine
-pour reproduire les nombreux pamphlets dont il était
-l'objet. Cependant cette guerre civile ne se passa point non
-plus sans qu'il y eût du sang de répandu sur les champs
-de bataille, ni sans quelques actes de cruauté. La religion
-aussi, quoiqu'elle ne jouât pas, comme au temps de la
-Ligue, le principal rôle dans les discussions qui se produisaient,
-n'y était pas non plus étrangère; et c'est ici le
-lieu de faire connaître la nouvelle secte qui venait de s'élever
-au sein de l'Église catholique, et son influence sur
-les événements de cette époque.</p>
-
-<p>La réforme de Luther avait non-seulement détaché des
-<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-papes une grande portion de l'Église, mais elle avait aussi
-éclairé celle qui leur était restée fidèle. Les plus fervents
-catholiques, en repoussant les dogmes des protestants,
-leurs interprétations de l'Écriture et des mystères, n'avaient
-pu s'empêcher d'approuver leurs efforts pour combattre
-les abus contraires à l'esprit de la religion, et d'admirer
-le courage, la science et l'habileté qu'ils avaient
-déployés dans cette lutte. Le pouvoir que les papes avaient
-usurpé semblait aux évêques attentatoire à leur autorité.
-Ils avaient vu avec peine la cour de Rome, après que les
-moyens sanglants de l'inquisition eurent été usés ou repoussés
-dans plusieurs pays, se créer un nouvel appui
-dans un corps religieux, organisé d'après le principe le
-plus absolu de l'obéissance passive; sorte de milice répandue
-partout, placée en dehors de la hiérarchie ecclésiastique,
-ou à côté d'elle, et ne pouvant être dominée ni
-restreinte par les moyens qui lui sont propres; sans attributions
-spéciales; s'adaptant à tout, dominant partout,
-et paraissant partout obéir. On trouvait que cet ordre, et
-par conséquent Rome, qui l'approuvait et le soutenait,
-avait dans ses livres corrompu la pureté de la foi, pour
-l'accommoder aux relâchements du siècle et servir ses ambitieux
-desseins. Des esprits religieux et rigides croyaient
-donc s'assurer des moyens de salut en ne reconnaissant
-dans les papes que l'autorité qui leur était attribuée par
-les constitutions de l'Église; en redonnant aux doctrines
-des Pères de l'Église, et surtout à celles de saint Augustin,
-l'ascendant que leur avaient fait perdre des doctrines
-contraires. Des théologiens renommés, Edmond Richer,
-syndic de la Sorbonne, et Michel Bains, professeur à
-Louvain, avaient publié, dans ce but, des livres qui,
-comme on devait s'y attendre, furent condamnés à
-<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
-Rome<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">&nbsp;[236]</a>. Ces condamnations ne servirent qu'à augmenter le
-nombre des prosélytes à la cause qu'ils défendaient. Deux
-hommes liés par l'amitié la plus intime, Duverger de Hauranne,
-abbé de Saint-Cyran, et Jansenius, évêque d'Ypres,
-entreprirent de rassembler sous un même drapeau tous ces
-généreux sectaires, d'en augmenter le nombre, de les discipliner,
-et de faire en sorte qu'ils ne consumassent point
-inutilement leurs forces en efforts individuels. Le premier
-employa pour y parvenir un talent de persuasion auquel
-rien ne résistait, pas même les geôliers chargés de le garder
-dans la prison où il fut confiné. Doué d'une prodigieuse
-activité, il entretint une vaste correspondance, qui
-étendait au loin l'empire qu'il exerçait sur les esprits. Jansenius,
-son ami, avec plus d'érudition et une plus grande
-force de tête, donna les moyens de tirer des nombreux
-in-folio de saint Augustin un corps de doctrines conforme
-aux idées et aux principes des réformateurs. Son livre
-publié, en 1640, sous le titre d'<i>Augustinus</i> devint l'évangile
-de la nouvelle secte. C'est ce livre dont Nicolas Cornet,
-docteur de Sorbonne, prétendit avoir résumé les
-principes en cinq propositions, qu'on fit condamner par
-la cour de Rome; acte imprudent et impolitique, qui ne
-fit qu'augmenter le mal auquel on voulait remédier, et
-qui devint, dans ce siècle et dans le suivant, la source
-d'interminables discussions, de débats insensés et de déplorables
-persécutions.</p>
-
-<p>Ainsi naquit la secte des jansénistes, en haine des jésuites,
-en opposition avec Rome, mais qui cependant aspirait
-à être le plus ferme soutien de Rome et du catholicisme,
-si Rome, cédant avec les progrès du temps et lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-accordant ce qu'elle exigeait, eût voulu la seconder dans
-ses pieux desseins.</p>
-
-<p>Les principaux points de leurs doctrines étaient que la
-juridiction ecclésiastique appartient essentiellement à toute
-l'Église; que les évêques n'en étaient que les ministres;
-qu'elle devait être exercée par les conciles assemblés, où
-les papes n'avaient que le droit de présidence<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">&nbsp;[237]</a>. Ils prétendaient
-aussi donner à la morale et aux actions humaines
-un mobile unique et divin, et ils soutenaient que
-l'homme ou le pécheur ne peut rien sans la grâce, c'est-à-dire
-sans l'intervention divine; qu'il doit avant tout s'efforcer
-de l'obtenir par un pur amour de Dieu, dépouillé
-de tous motifs humains, même les plus louables. Selon eux,
-les justes ont besoin, pour accomplir les commandements
-de Dieu, et même pour prier sincèrement, que la grâce
-efficace détermine invariablement leur volonté; et cette
-grâce dépend de la pure miséricorde de Dieu.</p>
-
-<p>Cette doctrine paraît en effet être celle de saint Augustin,
-que Bossuet appelle le plus éclairé et le plus profond
-des docteurs. Mais de la manière dont elle était développée
-et expliquée par la nouvelle secte, elle conduisait au
-fatalisme, et était contraire aux dogmes de l'Église; et les
-théologiens qui l'avaient adoptée ne pouvaient échapper
-aux conséquences qu'elle présente contre le libre arbitre
-ou l'indépendance de la volonté de l'homme, principe
-fondamental et incontesté dans la religion chrétienne.</p>
-
-<p>Des maximes sévères de piété, une plus grande exaltation
-religieuse, résultaient de ces dogmes ou en étaient déduites
-par la secte. Aussi Bossuet, qui se rapprochait des
-jansénistes par ses doctrines sur le pouvoir du pape, sur la
-<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-nécessité de le restreindre et sur l'indépendance des évêques,
-se montre-t-il effrayé de l'absolutisme des doctrines
-de la nouvelle secte, «qui font paraître, dit-il, la religion
-trop pesante, l'Évangile excessif, et le christianisme impossible<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">&nbsp;[238]</a>.»
-Madame de Sévigné, liée avec les chefs des
-jansénistes, et qui inclinait pour leurs opinions, mais dont
-la raison et le bon sens s'accommodaient peu de leurs
-subtilités, leur demandait de vouloir bien, par pitié pour
-elle, épaissir un peu la religion, qui s'évaporait à force
-de raisonnements<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">&nbsp;[239]</a>.</p>
-
-<p>Cependant, à une époque où les combats répétés contre
-la réforme avaient, ainsi que je l'ai remarqué, donné aux
-idées religieuses un grand empire sur les esprits, la doctrine
-des jansénistes, malgré ses erreurs, par la base toute
-divine de sa morale, par l'enchaînement des principes et
-des conséquences, par les garanties qu'elle semblait donner
-contre les abus de la cour de Rome, était singulièrement
-propre à plaire aux âmes généreuses, aux hommes
-instruits et aux caractères énergiques. Elle se conciliait par
-son austérité même ceux que le monde avait entraînés
-dans de grands désordres, parce qu'elle semblait leur offrir
-des moyens plus certains de réparer en peu de temps
-les souillures de leur vie passée. Enfin, elle plaisait à la
-généralité des esprits, parce qu'elle établissait dans les
-matières religieuses ce droit d'examen et de résistance à
-l'autorité que l'on réclamait alors avec tant de chaleur
-pour les matières politiques. Il est des temps où les peuples
-supportent encore plus patiemment l'esclavage du
-corps que celui de la pensée.</p>
-
-<p>Aussi le gouvernement ouvrit de bonne heure les yeux
-<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
-sur les dangers de cette nouvelle secte. Duverger de Hauranne
-fut persécuté et emprisonné par Richelieu, ce qui
-augmenta encore le nombre de ses prosélytes.</p>
-
-<p>Sous le règne suivant les disciples de l'abbé de Saint-Cyran,
-par leur union avec les religieuses de Port-Royal,
-alors gouvernées par une abbesse du plus grand mérite,
-Angélique Arnauld, acquirent la consistance d'un parti.
-Il était peu nombreux, mais très-respectable par les vertus,
-par les talents et la renommée de ceux qui le composaient.
-Ils s'étaient tous retirés dans un vallon sauvage
-et agreste, entouré de forêts et de marécages, à six lieues
-de Paris, près du village de Chevreuse. Les religieuses
-de Port-Royal avaient eu autrefois leur couvent dans ce
-vallon. Elles l'avaient depuis transporté à Paris; mais
-elles l'y rétablirent de nouveau lorsque les disciples de
-l'abbé de Saint-Cyran et de Jansenius, qui la plupart
-étaient leurs frères, leurs parents ou leurs directeurs,
-eurent converti, par la culture et des travaux bien dirigés,
-ce vallon marécageux et malsain en un délicieux Élysée
-orné d'habitations charmantes. Ces solitaires formèrent, à
-la manière des anciens Pères du désert, dans leurs asiles
-champêtres, une espèce de communauté où chacun d'eux
-avait un emploi. Ils étaient jardiniers, maçons, vignerons,
-garde-chasse, laboureurs, aussi bien que prédicateurs,
-prêtres ou auteurs. Toujours étroitement unis entre eux,
-sincères dans leur renoncement au monde, convaincus de
-la sainteté de leur doctrine, regardant comme un devoir
-impérieux de leur conscience de chercher à la propager, ils
-étaient prêts à supporter tous les genres de persécution
-plutôt que de se résoudre à faire aucune concession qui
-pût y porter atteinte. Ils considérèrent qu'ils rempliraient
-un double but, celui de se faire des prosélytes et d'être
-<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-utiles à la société, s'ils se dévouaient à l'instruction de la
-jeunesse. Ils ouvrirent donc une école, qui fut d'abord peu
-nombreuse, mais qui bientôt augmenta rapidement. Ils
-publièrent pour leurs élèves des traités élémentaires dans
-diverses branches des connaissances humaines, qui chacun
-dans leur genre sont restés des chefs-d'&oelig;uvre. L'admiration
-qu'ils inspirèrent leur fit des partisans de tous ceux
-qui s'étaient acquis quelque renommée dans les lettres<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">&nbsp;[240]</a>.</p>
-
-<p>Des esprits aussi levés, des hommes aussi indépendants,
-d'une aussi grande austérité, unis pour la réforme
-des m&oelig;urs, ne pouvaient manquer de s'attirer la haine
-et la colère d'un gouvernement dissipateur. Ils avaient
-donc pour amis, ou pour partisans déclarés ou secrets,
-tous ceux qui, par quelque motif que ce fût, formaient
-opposition au ministre; tous ceux qui, par intérêt ou par
-zèle pour le bien public, aspiraient à réformer les abus
-qui déshonoraient l'Église ou appauvrissaient l'État.</p>
-
-<p>Ainsi, quoique les solitaires de Port-Royal eussent l'air
-de ne vouloir prendre aucun parti dans les dissensions civiles,
-et que, fidèles aux préceptes de l'Évangile, ils se
-montrassent soumis aux autorités dans tout ce qui était
-étranger au culte, cependant ils étaient liés avec tous les
-chefs de la Fronde et détestés à la cour à l'égal des frondeurs.
-Par une alliance nécessaire de la religion avec la
-politique, tout janséniste était frondeur, tout frondeur
-était disposé à devenir janséniste. Les uns et les autres
-aspiraient également à réformer l'État et l'Église, dont
-alors on ne séparait pas les intérêts. Le cardinal Mazarin
-avait d'ailleurs approuvé la bulle du pape qui condamnait
-<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-Jansenius, et il favorisait les jésuites; tous les jansénistes
-étaient par cette seule raison ligués contre ce ministre,
-et enclins à favoriser les frondeurs.</p>
-
-<p>Le cardinal de Retz, qui gouvernait le diocèse de Paris
-comme coadjuteur de son oncle, malade et incapable, avait
-sous sa juridiction le couvent de Port-Royal. Il se trouvait
-avoir avec les jansénistes une trop grande conformité
-de but, pour ne pas leur être favorable; et il était trop
-habile pour ne pas tirer parti de l'influence que leur donnaient
-leur vertu et leurs grands talents. Par eux il gouvernait
-les curés de Paris, qui presque tous avaient embrassé
-les dogmes de la nouvelle secte; et l'ascendant que
-les curés avaient alors sur le peuple lui servait à soulever
-ou à calmer à son gré les flots de la sédition<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">&nbsp;[241]</a>.</p>
-
-<p>Cependant l'alliance que les chefs de faction formaient
-avec les jansénistes était souvent peu durable. Les premiers
-se gouvernaient par des intérêts variables, les seconds
-par des principes inflexibles. Les premiers étaient des
-hommes agités par toutes les passions mondaines, les seconds
-n'aspiraient qu'à la propagation de leur croyance:
-mais la piété n'éteignait point en eux l'orgueil, le plus
-indomptable des vices de l'homme, parce qu'il est le seul
-assez habile pour revêtir des formes qui font méconnaître
-sa nature, le seul assez audacieux pour s'asseoir à côté
-de la vertu. Les jansénistes, comme les jésuites, leurs adversaires,
-regardaient comme un devoir, pour le succès de
-leur prosélytisme, de ne pas rester étrangers aux agitations
-de la politique et aux révolutions de l'État. Ils
-avaient même à cet égard un avantage sur les jésuites: ils
-ne s'étaient point cloîtrés; ils n'avaient formé aucun v&oelig;u,
-<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-prononcé aucun serment, contracté aucun engagement, ni
-fait aucune promesse d'obéissance envers des supérieurs.
-Ceux d'entre eux qui s'étaient condamnés à la retraite,
-les solitaires de Port-Royal, étaient restés séculiers; la
-plupart avaient joué des rôles importants sur la scène du
-monde; et on pouvait dire que s'ils s'étaient retirés volontairement
-des premiers plans, ce n'était pas pour rompre
-toute liaison avec les acteurs qui s'y trouvaient, mais
-pour former un aparté. Là ils ne s'occupaient que d'un
-seul point, et, comme tous les sectaires, entraînés par
-une idée fixe, ils agréaient ou repoussaient les actions et
-les sentiments, selon qu'ils étaient favorables ou contraires
-à leur projet de réforme. Comme alors les hommes
-changeaient souvent de parti, et que les partis eux-mêmes
-variaient dans leur but et dans leurs moyens, tantôt
-combattant contre le gouvernement, tantôt s'alliant avec
-lui, les jansénistes se trouvaient fréquemment avoir pour
-ennemis les mêmes hommes qui avaient été leurs partisans
-les plus déclarés, et pour amis ceux qui s'étaient montrés
-leurs plus violents persécuteurs. Ces continuelles péripéties
-ajoutaient encore à la complication, déjà si grande,
-des intrigues multipliées de ce singulier drame politique.</p>
-
-<p>Pour bien comprendre comment les grands pouvaient,
-à cette époque, changer si souvent de bannière, et faire
-tourner subitement les partis au gré de leurs intérêts, il
-faut se reporter à la composition de la société telle qu'elle
-était alors en France. La féodalité du siècle de Hugues
-Capet avait depuis bien longtemps disparu de la constitution
-de l'État; mais elle existait encore dans les lois
-privées, dans les priviléges particuliers, et encore plus
-dans les m&oelig;urs, qui survivent longtemps à la destruction
-des lois. Toutes ces causes faisaient de la noblesse un
-<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-peuple à part. Louis XI et ensuite Richelieu avaient bien
-pu comprimer les grands, et leur ôter le pouvoir de porter
-leurs mains sur le sceptre; mais ils n'avaient pu faire
-qu'il n'y eût des grands, ils n'avaient pu leur enlever ni
-leurs vastes domaines, ni la vénération attachée à leurs
-noms; ils n'avaient pu empêcher que leurs vassaux, les
-membres de leurs familles, les nobles des provinces où
-ils tenaient un si grand état, ne continuassent, par intérêt
-comme par habitude, à se grouper autour d'eux,
-ne se plaçassent sous leur protection, n'obéissent à leurs
-ordres, ne se fissent un honneur de les servir. Sans doute
-les progrès du commerce, du luxe et de l'industrie
-avaient beaucoup diminué cette triple influence des richesses
-territoriales, du rang et de la naissance; cependant
-elle était encore très-puissante à cette époque. Rien
-n'est plus commun, dans les mémoires de ce temps, que
-de lire au sujet de personnages nobles et titrés, qu'ils
-étaient ou avaient été domestiques de tel prince, de tel
-duc, de tel maréchal; ce qui signifie seulement qu'ils
-avaient ou avaient eu un emploi dans leurs maisons.
-Dans les moments de péril et de crise, il suffisait au coadjuteur,
-au duc de Longueville, ou à tel autre individu de
-ce rang, d'écrire dans les provinces où leurs terres étaient
-situées pour faire arriver aussitôt dans la capitale deux ou
-trois cents gentils-hommes qui leur servaient d'escorte, et
-qui étaient prêts à se battre pour eux aussitôt qu'ils en
-auraient reçu l'ordre<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">&nbsp;[242]</a>. Il leur importait peu de quel parti
-était leur chef, quelle cause il avait embrassée. La fortune
-de tous dépendait de lui; c'est à sa fortune qu'ils s'attachaient.
-Quand ils l'abandonnaient, ils renonçaient en
-<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
-même temps à sa protection et au soutien qu'ils pouvaient
-prétendre de tous ceux qui lui appartenaient; et alors c'était
-presque toujours pour se placer comme client obéissant et
-soumis sous un patron plus puissant, ou dont ils espéraient
-davantage. Ils entraînaient en même temps dans leur défection
-tous les nobles qui leur étaient subordonnés, ou
-qui se trouvaient sous leur dépendance immédiate. Un
-noble était donc habitué à n'avoir point d'autre opinion
-que celle de son chef. Il ne pouvait rester isolé, sans protecteur
-et sans compagnons d'armes, sans serviteurs,
-comme un vilain ou un bourgeois, qui à ses yeux, quelque
-riche qu'il fût, était sans seigneur, et par conséquent
-sans honneur. Son honneur à lui, il le plaçait dans sa servitude;
-c'était la preuve de sa noblesse, la marque de sa
-puissance, le signe de son crédit.</p>
-
-<p>C'est ainsi que toutes les branches de la famille de Sévigné
-reconnaissaient alors pour protecteur et pour chef
-Gondi, archevêque de Corinthe, coadjuteur de l'archevêque
-de Paris, et oncle du mari de madame de Sévigné.
-Sa naissance, son rang, ses richesses, le pouvoir dont il
-était revêtu comme seul administrateur du premier diocèse
-du royaume, comme l'homme le plus populaire de Paris,
-comme un des chefs de la Fronde, le rendaient un des
-personnages les plus importants de l'État. Ses grands talents
-lui donnaient d'ailleurs un irrésistible ascendant sur
-tous ceux qui l'approchaient. Le chevalier Renaud de
-Sévigné, qui habitait une maison dans la cour extérieure
-de Port-Royal<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">&nbsp;[243]</a>, et le marquis de Sévigné<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">&nbsp;[244]</a> se trouvèrent
-donc, par le coadjuteur, nécessairement enrôlés sous les
-drapeaux de la Fronde, et imbus de la doctrine des jansénistes.
-<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-Par les mêmes causes, la jeune marquise de Sévigné,
-qui aimait son mari, qui goûtait fort l'esprit, l'éloquence,
-le caractère aimable, et les vertus domestiques
-(car il en avait) du coadjuteur, devint frondeuse et janséniste<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">&nbsp;[245]</a>.</p>
-
-<p>Cependant le cardinal Mazarin, malgré la haine et l'opposition
-des partis, faisait preuve d'une grande étendue
-de vue et d'une rare habileté dans le gouvernement. C'est
-en 1648, l'année même où l'emprisonnement de Broussel
-avait donné lieu à la journée des Barricades, qu'il consomma
-le grand ouvrage de la paix de Munster, si avantageuse
-à la France. Mais il avait laissé dilapider les
-finances par Particelli Emeri, Italien comme lui; et il
-acquérait, en vendant les grâces de la cour, une fortune
-immense et honteuse.</p>
-
-<p>La reine, après la journée des Barricades<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">&nbsp;[246]</a>, s'était retirée
-à Ruel, chez la duchesse d'Aiguillon<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">&nbsp;[247]</a>. La déclaration
-du 24 octobre satisfit le parlement et sembla tout apaiser,
-et fut comme un traité de paix, qui ramena la reine à
-Paris<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">&nbsp;[248]</a>. Elle y revint le 21 octobre, et y fut bien reçue;
-mais cette paix qui avait été conclue ne devait être
-qu'une courte trêve. Le parlement, qui avait obtenu des
-garanties de liberté, était seul intéressé à la maintenir.
-L'orgueil d'Anne d'Autriche s'indignait d'avoir été obligée
-de céder<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">&nbsp;[249]</a>. Les princes du sang, c'est-à-dire le duc
-<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-d'Orléans, Condé, le duc de Bouillon, étaient mécontents
-que la cour eût accepté des conditions qui ne leur laissaient
-aucune influence. Le coadjuteur, chef de la Fronde,
-et les jeunes membres du parlement avec lesquels il était
-d'accord, et qui formaient la force de son parti, étaient
-déterminés à ne point souffrir que les rênes du gouvernement
-fussent abandonnées à Mazarin. Ils étaient les moins
-satisfaits de tous, les moins disposés au repos; de sorte
-que les satires, les épigrammes, les chansons contre le
-ministre, et même contre la reine, recommencèrent de
-nouveau. On inspira des craintes au peuple, au sujet de
-quelques troupes qu'on avait fait approcher. Le parlement,
-s'apercevant que la déclaration n'était pas exécutée,
-recommença ses assemblées et ses remontrances; et
-tout faisait présager une nouvelle crise<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">&nbsp;[250]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XIII.<br />
-<span class="medium">1648-1649.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Madame de Sévigné accouche d'une fille.&mdash;Conjectures sur le lieu
-de sa naissance.&mdash;Date du séjour de madame de Sévigné au château
-de Ferrières; son retour à Paris.&mdash;Elle y trouve Marigny.&mdash;Impromptu
-qu'il fait pour elle.&mdash;Brusqueries et mauvais procédés du
-marquis de Sévigné envers sa femme.&mdash;Bussy devient le confident
-des deux époux.&mdash;Sentiments de madame de Sévigné pour son
-cousin.&mdash;Il conçoit l'espérance de la séduire.&mdash;Fuite de la cour
-à Saint-Germain.&mdash;Bussy est obligé de la suivre.&mdash;Commencement
-de la première guerre de Paris.&mdash;Le marquis de Sévigné se
-rend en Normandie.&mdash;Rôle qu'il joue dans cette guerre.&mdash;Le chevalier
-Renaud de Sévigné est employé par le coadjuteur.&mdash;Bussy
-réclame auprès du ministre l'argent qui lui est dû.&mdash;Il sert avec
-zèle le parti du roi.&mdash;Il envoie à Paris pour ramener ses chevaux.&mdash;Il
-écrit à sa cousine.&mdash;Lettre de Bussy à madame de Sévigné.&mdash;Bussy
-se trouve à l'attaque du pont de Charenton.&mdash;Il envoie
-réclamer les chevaux qu'on lui avait pris.&mdash;Madame de Sévigné
-s'emploie pour lui, et lui répond.&mdash;Autre lettre de Bussy à madame
-de Sévigné.&mdash;Paix conclue entre la cour et le parlement.&mdash;Bussy
-veut rentrer dans Paris, et manque d'être assommé à la barrière.&mdash;Il
-repart de Paris.&mdash;Condé, mécontent, lui donne des ordres,
-qu'il fait exécuter par son maréchal des logis.&mdash;Bussy se rend
-en Bourgogne; il y trouve Condé, qui l'oblige à partir pour l'armée.&mdash;Bussy
-insatiable d'intrigues galantes.&mdash;Pendant son séjour
-au Temple, Bussy fait sa cour à une jeune personne, et s'en fait
-aimer.&mdash;Forcé de la quitter, il lui écrit de l'armée.</p>
-</div>
-
-<p>Pendant toute cette orageuse année de 1648, qui vit
-commencer les troubles précurseurs de la guerre civile,
-madame de Sévigné avait été retenue par son mari loin
-de la capitale; elle était accouchée d'une fille, celle-là
-même qui devait remplir une si grande place dans son
-<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-existence, et devenir pour elle la source de tant de tendresse,
-d'inquiétudes, de plaisirs et de tourments. Les
-noms de baptême donnés à cette enfant, devenue, sous le
-nom de Grignan, plus célèbre par les lettres de sa mère
-que par l'antique noblesse de celui qu'elle épousa, furent
-Françoise-Marguerite. Le jour précis et le lieu de sa naissance
-ne sont pas connus avec certitude. Tout porte à
-croire cependant que mademoiselle de Sévigné est née à
-la terre des Rochers. Nous avons vu que madame de
-Sévigné se trouvait encore à l'abbaye de Ferrières le 15 novembre.
-Elle revint à Paris à la fin de ce même mois:
-elle y trouva toute la cour. La reine régente, accompagnée
-du roi son fils, avait fait son entrée dans la capitale,
-la veille de la Toussaint, au bruit des acclamations de joie
-de tout le peuple<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">&nbsp;[251]</a>.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné retrouva encore à Paris son cousin
-Bussy et le gai et spirituel Marigny. Il revenait de
-Suède<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">&nbsp;[252]</a>. Aussitôt après son retour, le coadjuteur s'était
-empressé de se l'attacher; il employait utilement sa muse
-joviale, burlesque et populaire, à ridiculiser tous ceux
-qui se montraient contraires à ses projets<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">&nbsp;[253]</a>. Marigny, le
-1<sup>er</sup> janvier 1649, envoya, sous le titre d'étrennes à la
-marquise de Sévigné, pour lui souhaiter la bonne année,
-les vers suivants, écrits dans ce mauvais style grotesque
-si fort à la mode alors:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i2"> Adorable et belle marquise,</p>
-<p>Plus belle mille fois qu'un satin blanc tout neuf;</p>
-<p>Au premier jour de l'an mil sept cent quarante-neuf,</p>
-<p>Je vous présenterais de bon c&oelig;ur ma franchise;</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span></div>
-<p>Mais les charmes que vous avez</p>
-<p>Depuis quelque temps me l'ont prise.</p>
-<p>Je ne sais si vous le savez<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">&nbsp;[254]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Bussy, de plus en plus amoureux de sa cousine, continuait
-à se montrer très-assidu auprès d'elle. Il s'était habilement
-insinué dans la confiance de son mari. Admis
-comme parent dans la familiarité la plus intime des deux
-époux, il était souvent témoin des brusqueries de Sévigné
-envers sa femme; il écoutait avec une apparente sympathie
-les plaintes de celle-ci sur les infidélités répétées du
-marquis et sur les peines qu'elle en éprouvait. Abusant
-de l'inexpérience de sa jeune cousine, il acceptait le rôle
-de conciliateur, dont elle le chargeait, avec une feinte répugnance,
-mais avec une joie secrète. Elle croyait qu'il employait
-dans l'intérêt de son bonheur conjugal l'ascendant
-que lui donnaient sur le marquis de Sévigné la supériorité
-de son esprit et l'amitié qu'il paraissait avoir pour lui.
-Peut-être aussi, sans qu'elle s'en doutât, madame de Sévigné
-aimait-elle à trouver dans les soins, les flatteries et
-la conversation d'un homme aussi aimable et aussi spirituel
-que Bussy, un dédommagement aux délaissements
-d'un époux dont les manières à son égard faisaient un si
-grand contraste avec celles de son cousin; et le besoin d'être
-consolée n'était pas le seul motif qui lui faisait prolonger
-ses entretiens avec le consolateur. Les lettres qui nous
-restent d'elle et les ménagements qu'elle eut toujours pour
-Bussy, même après les torts les plus grands qu'un homme
-puisse avoir envers une femme, donnent lieu de le croire<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">&nbsp;[255]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-Quoi qu'il en soit, Bussy n'en doutait pas, et un caractère
-moins présomptueux que le sien en eût été également
-persuadé. Aussi écrivait-il et agissait-il en conséquence:
-quoiqu'il n'ignorât pas tous les scrupules qu'il
-avait à vaincre, il était plein d'espoir, et de jour en jour
-moins réservé dans son langage. A mesure que les torts
-du mari se multipliaient, et qu'ils froissaient et humiliaient
-le c&oelig;ur d'une épouse dont la tendresse, l'esprit
-et les attraits devaient la garantir de tout outrage, Bussy
-devenait plus entreprenant. Il se croyait près du but
-qu'il avait tant désiré atteindre, lorsque, par une fatalité
-qui semblait lui être particulière dans ses amours
-avec sa cousine, il se vit subitement séparé d'elle par
-un événement qui non-seulement compromettait le succès
-de sa longue attente, mais les destinées de la France
-entière.</p>
-
-<p>Le lendemain du jour des Rois, le 7 janvier, on apprit
-que la reine régente, qui avait reçu la veille et tenu son
-cercle comme à l'ordinaire, était partie dans la nuit avec
-le roi et toute sa cour, et qu'elle s'était retirée à Saint-Germain.
-Elle fut suivie par le duc d'Orléans et le prince
-de Condé. La première guerre civile, ou la première
-guerre de Paris, commença aussitôt<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">&nbsp;[256]</a>.</p>
-
-<p>Le duc de Longueville se rendit en Normandie. Il était
-le gouverneur de cette province, et il voulait la faire déclarer
-contre la cour et pour la Fronde. Il emmena avec
-lui un grand nombre de gentils-hommes, et entre autres le
-marquis de Sévigné, dont les hauts faits les plus remarquables
-<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-dans cette guerre furent, si l'on en croit le spirituel
-Saint-Évremond, d'avoir su en mainte occasion faire
-rire son altesse le gouverneur par ses quolibets et son esprit
-goguenard<a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">&nbsp;[257]</a>. Son oncle Renaud de Sévigné joua un
-rôle plus important. Le coadjuteur lui donna le commandement
-du régiment qu'il fit lever à ses frais pour la
-défense de Paris; et comme Gondi avait aussi le titre d'archevêque
-de Corinthe, on nomma le régiment que commandait
-Renaud de Sévigné, le régiment de Corinthe.
-Quand ce corps eut été battu dans une sortie, les royalistes
-appelèrent cette déroute <i>la première aux Corinthiens</i>,
-plaisanterie qui fit rire les frondeurs eux-mêmes<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">&nbsp;[258]</a>. Renaud
-de Sévigné fut encore employé par le coadjuteur dans
-quelques-unes des nombreuses négociations qu'on pouvait
-dire être continuelles en ces temps de trouble, où l'on ne
-se déclarait presque jamais pour un parti sans offrir en
-même temps des conditions, pour prix de sa défection,
-au parti contraire. Renaud de Sévigné fut pendant la
-Fronde considéré comme un personnage assez notable
-pour que le cardinal de Retz, dans une de ses conférences
-avec la reine et Mazarin, ne voulût point faire sa paix
-avec la cour sans le comprendre au nombre de ceux pour
-lesquels il réclamait des indemnités pécuniaires<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">&nbsp;[259]</a>. Il demandait
-pour lui 22,000 livres, ou 44,000 fr. de notre monnaie
-actuelle. Aucune mention ne fut faite alors du marquis
-de Sévigné. L'expédition où il avait été employé n'eut
-aucun succès. Plusieurs nobles, et entre autres Saint-Évremond,
-refusèrent de se joindre au duc de Longueville;
-<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-et le projet qu'il avait de faire révolter la Normandie
-échoua par l'arrivée du comte d'Harcourt, que la reine
-se hâta d'envoyer dans cette province<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">&nbsp;[260]</a>.</p>
-
-<p>La duchesse de Longueville n'alla point rejoindre la
-cour ni son mari; elle se déclara pour la Fronde, et resta
-dans Paris. Toutes les femmes des seigneurs qui avaient
-embrassé le même parti imitèrent son exemple. Madame
-de Sévigné fut de ce nombre: elle n'accompagna point
-son mari en Normandie, et resta dans la capitale. Les
-courageuses résolutions de tant de beautés d'un haut
-rang, qui avaient dans l'armée des assiégeants leurs
-frères, leurs parents, leurs amis, excitèrent parmi les
-bourgeois et le peuple un enthousiasme extraordinaire,
-et accrurent encore le feu de la sédition.</p>
-
-<p>Bussy, que la reine n'avait pas mis dans le secret de
-son évasion, s'échappa avec peine de Paris, maudissant
-Mazarin, la guerre, et sa position, qui le forçaient de se
-séparer de sa cousine, de servir le prince de Condé, dont
-il était mécontent, et de suivre la cour, qui ne lui payait
-point les deux années d'appointements dus pour sa lieutenance
-de Nivernais<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">&nbsp;[261]</a>. Cependant il obéit avec zèle aux
-ordres qui lui furent donnés. Il tira du Nivernais les régiments
-qui y étaient en quartier, et d'Autun les chevau-légers
-du prince de Condé; il conduisit toutes ces troupes
-à Saint-Denis, où il fut placé sous les ordres du maréchal
-Duplessis-Praslin<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">&nbsp;[262]</a>. Bussy envoya un de ses laquais à
-<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
-Paris, pour lui ramener ses chevaux de carrosse; et pour
-qu'on les laissât sortir de la ville, il les fit passer pour
-être ceux de son oncle le grand prieur du Temple. Il ne
-négligea pas en cette occasion d'écrire à sa cousine, et lui
-envoya la lettre suivante<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">&nbsp;[263]</a>:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p class="date">«A Saint-Denis, 5 février 1649.</p>
-
-<p>«J'ai longtemps balancé à vous écrire, ne sachant si
-vous étiez devenue mon ennemie ou si vous étiez toujours
-ma bonne cousine, et si je devais vous envoyer un
-laquais ou un trompette. Enfin, me ressouvenant de vous
-avoir ouïe blâmer la brutalité d'Horace pour avoir dit à
-son beau-frère qu'il ne le connaissait plus depuis la guerre
-déclarée entre leurs républiques, j'ai cru que l'intérêt de
-votre parti ne vous empêcherait pas de lire mes lettres; et
-pour moi, je vous assure que, hors le service du roi
-mon maître, je suis votre très-humble serviteur.</p>
-
-<p>«Ne croyez pas, ma chère cousine, que ce soit ici la
-fin de ma lettre: je vous veux dire encore deux mots de
-notre guerre. Je trouve qu'il fait bien froid pour faire
-garde. Il est vrai que le bois ne nous coûte rien ici, et que
-nous y faisons <i>grande chère</i> à bon marché. Avec tout
-cela il m'y ennuie fort; et sans l'espérance de vous faire
-quelque plaisir au sac de Paris, et que vous ne passerez
-que par mes mains, je crois que je déserterais. Mais cette
-vue me fait prendre patience.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
-«J'envoie ce laquais pour me rapporter de vos nouvelles,
-et pour me faire venir mes chevaux de carrosse,
-sous le nom de notre oncle le grand prieur. Adieu, ma
-chère cousine.»</p>
-</div>
-
-<p>Le lendemain du jour qui suivit le départ de cette
-lettre, Bussy partit de Saint-Denis dans la nuit, aux flambeaux,
-par un froid excessif; et au lever de l'aurore sa
-cavalerie se trouva rangée entre le parc de Vincennes et
-Conflans. Condé attaqua Charenton et s'en empara, mais
-seulement après trois combats meurtriers. Le marquis de
-Chaulieu du côté des frondeurs, et Gaspard de Coligny,
-duc de Châtillon, du côté des royalistes, y furent tués<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">&nbsp;[264]</a>.
-Les frondeurs s'étaient emparés de Brie-Comte-Robert.
-On forma le projet de reprendre cette place, dans le dessein
-où l'on était d'affamer Paris. Le maréchal de Grancey
-eut cette commission, et le maréchal Duplessis-Praslin
-fut chargé de protéger ses opérations avec un corps de
-troupes. Les chevau-légers de Bussy en faisaient partie.
-Il marcha donc pour cette expédition, qui ne dura que
-huit jours<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">&nbsp;[265]</a>. Revenu dans son cantonnement de Saint-Denis,
-Bussy apprit que les gens du maréchal la Mothe-Houdancourt
-avaient rencontré sur la route ses chevaux
-<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-que son cocher lui amenait, et qu'ils s'en étaient emparés.
-Bussy se décida à envoyer un trompette au maréchal pour les
-réclamer, et en même temps il chargea le trompette
-de la lettre suivante pour madame de Sévigné<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">&nbsp;[266]</a>:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p class="date">«Saint-Denis, le 5 mars 1649.</p>
-
-<p>«C'est à ce coup que je vous traite en ennemie, Madame,
-en vous écrivant par mon trompette. La vérité est
-que c'est au maréchal de la Mothe que je l'envoie, pour le
-prier de me renvoyer les chevaux du carrosse du grand
-prieur notre oncle, que ses domestiques ont pris comme
-on me les amenait. Je ne vous prie pas de vous y employer,
-car c'est votre affaire aussi bien que la mienne;
-mais nous jugerons, par le succès de votre entremise,
-quelle considération on a pour vous dans votre parti;
-c'est-à-dire que nous avons bonne opinion de vos généraux,
-s'ils font le cas qu'ils doivent de vos recommandations.</p>
-
-<p>«J'arrive présentement de notre expédition de Brie-Comte-Robert,
-las comme un chien. Il y a huit jours
-que je ne me suis déshabillé: nous sommes vos maîtres,
-mais il faut avouer que ce n'est pas sans peine. La guerre
-de Paris commence fort à m'ennuyer. Si vous ne mourez
-bientôt de faim, nous mourrons de fatigue; rendez-vous,
-ou nous allons nous rendre. Pour moi, avec tous mes
-autres maux, j'ai encore une extrême impatience de vous
-voir. Si M. le cardinal (<i>Mazarin</i>) avait à Paris une cousine
-<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-faite comme vous, je me trompe fort, ou la paix se
-ferait à quelque prix que ce fût; tant y a que je la ferais,
-moi, si j'étais à sa place, car, sur ma foi, je vous
-aime fort.»</p>
-</div>
-
-<p>Madame de Sévigné s'employa d'une manière active
-pour faire rendre à son cousin ses chevaux; mais le maréchal
-de la Mothe s'y refusa. Elle répondit à la lettre de
-Bussy, et lui apprit le mauvais succès de sa négociation.
-On voit, par la réponse qu'il lui adressa le même jour,
-l'empressement qu'il mettait à saisir toutes les occasions
-de correspondre avec elle, et le plaisir qu'il avait à la
-railler sur les défaites de son parti<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">&nbsp;[267]</a>.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p class="date">«Saint-Denis, le 6 mars 1649.</p>
-
-<p>«Tant pis pour ceux qui vous ont refusé mes chevaux,
-ma belle cousine; je ne sais pas si cela leur fera grand
-profit, mais je sais bien que cela ne leur fait pas grand
-honneur. Pour moi, je suis tout consolé de cette perte,
-par les marques d'amitié que j'ai reçues de vous en cette
-rencontre. Pour M. de la Mothe, <i>maréchal</i> de la Ligue,
-si jamais il avait besoin de moi, il trouverait un chevalier
-peu courtois.</p>
-
-<p>«Mais parlons un peu de la paix: qu'en croit-on à
-Paris? L'on en a ici fort méchante opinion: cela est
-étrange que les deux partis la souhaitent, et qu'on n'en
-puisse venir à bout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
-«Vous m'appelez insolent, de vous avoir mandé que
-nous avions pris Brie. Est-ce que l'on dit à Paris que cela
-n'est pas vrai? Si nous en avions levé le siége, nous aurions
-été bien inquiets; car pour vos généraux, ils ont eu
-toute la patience imaginable: nous aurions tort de nous
-en plaindre.</p>
-
-<p>«Voulez-vous que je vous parle franchement, ma belle
-cousine? Comme il n'y a point de péril pour nous à courre
-avec vos gens, il n'y a point aussi d'honneur à gagner:
-ils ne disputent pas assez la partie, nous n'y avons point
-de plaisir; qu'ils se rendent, ou qu'ils se battent bien. Il
-n'y a, je crois, jamais eu que cette guerre où la fortune
-n'ait point eu de part: quand nous pouvons tant faire que
-de vous trouver, c'est un coup sûr à nous que de vous
-battre, et le nombre ni l'avantage du lieu ne peuvent pas
-seulement faire balancer la victoire.</p>
-
-<p>«Ah! que vous m'allez haïr, ma belle cousine! toutes
-les fleurettes du monde ne pourront pas vous apaiser.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette paix que Bussy désirait tant fut conclue six jours
-après la lettre que nous venons de citer. Elle fut consentie
-le 11 mars entre la reine et les commissaires du parlement;
-mais on ne le sut à Paris que le 13, et la déclaration
-royale qui en réglait les dispositions ne fut approuvée
-par le parlement que le 1<sup>er</sup> avril. On convint d'une trêve
-de trois jours entre les parties belligérantes, à partir du
-jour où les commissaires du parlement étaient tombés
-d'accord des conditions de la paix avec la reine. On renouvelait
-cette trêve tous les trois jours avant qu'elle
-fût expirée, afin de procurer au parlement le temps de
-délibérer et de donner son approbation. Bussy, dans cet
-intervalle, entreprit de se rendre à Paris, afin de voir sa
-cousine. Arrivé à la porte Saint-Martin, où il se présenta
-<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
-accompagné de son frère et de deux autres personnes,
-l'officier du poste, à moitié ivre, voulut l'empêcher de
-passer outre, et lui demanda s'il avait un billet du maréchal
-Duplessis. Bussy lui répondit que la trêve était publiée,
-et qu'il n'avait pas besoin de billet pour entrer.
-L'officier lui dit qu'il n'entrerait pas sans billet. Bussy,
-contrarié de ce refus, déclara qu'il s'en allait aussi de son
-côté empêcher les gens de Paris d'entrer à Saint-Denis.
-Alors l'officier se mit à crier «au Mazarin!» Aussitôt Bussy
-fut enveloppé par une foule de gens qui sortirent des maisons
-environnantes: on l'assaillit lui et ses compagnons.
-Bussy reçut un coup de bâton sur la tête, qui lui fit une
-large blessure, et ce fut avec peine qu'on parvint à le faire
-entrer, ainsi que sa suite, dans un corps de garde voisin.
-On s'occupa à panser sa blessure; mais la multitude augmentait
-autour de lui et de ceux qui l'accompagnaient.
-On se pressait pour les voir comme des bêtes curieuses;
-on vociférait, on menaçait de les massacrer. Bussy, dans
-cette situation critique (il dit dans ses Mémoires qu'il n'a
-jamais vu la mort de si près), osa prendre à partie un
-homme qui s'emportait en injures contre le roi; mais
-comme en même temps Bussy, en défendant le roi, se mit
-à maudire Mazarin, il fut applaudi par le peuple et ne
-courut plus de danger: on lui permit d'écrire, et il en
-profita pour donner avis de son aventure au chevalier
-Dufresnoy, qui vint six heures après, muni d'un ordre du
-prévôt des marchands, délivrer les malheureux captifs.
-Le chevalier Dufresnoy prit Bussy dans son carrosse, et
-le conduisit au Temple, chez son oncle le grand prieur.</p>
-
-<p>Bussy ne put jouir longtemps du bonheur de se trouver
-à Paris avec sa cousine. Le prince de Condé, qui avait
-contre lui des sujets de mécontentement graves, ou à qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
-son esprit caustique et son caractère présomptueux et
-moqueur avaient déplu, cherchait à lui occasionner des
-dégoûts; il voulait que Bussy vendît à Guitaut sa charge
-de capitaine-lieutenant des chevau-légers. Le comte de
-Guitaut était cornette dans cette compagnie, et il avait
-toute la confiance du prince<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">&nbsp;[268]</a>. Bussy résista; alors Condé
-donna l'ordre à sa compagnie de chevau-légers de marcher
-en Flandre. La guerre s'y continuait. Les Espagnols,
-profitant des troubles civils, avaient repris Ypres et Saint-Venant.
-Bussy évita cette fois l'obligation de se rendre à
-l'armée, en chargeant son maréchal des logis de l'exécution
-des ordres qu'il avait reçus, et en prétextant des
-affaires de famille qui exigeaient sa présence en Bourgogne,
-où en effet il eut soin de se rendre. Malheureusement
-pour lui, le prince de Condé y vint aussi, et Bussy
-se trouva dans la nécessité d'aller lui rendre ses devoirs à
-Dijon. Là, le prince lui réitéra l'ordre d'aller à l'armée;
-il fallait nécessairement ou vendre sa charge, ou faire la
-campagne: Bussy préféra ce dernier parti<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">&nbsp;[269]</a>.</p>
-
-<p>Ni les projets de mariage que Bussy formait à cette
-époque<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">&nbsp;[270]</a>, ni la mort du seul frère qui lui restait, et dont
-il avait reçu des marques de dévouement et d'amitié<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">&nbsp;[271]</a>, ni
-l'amour qu'il avait pour sa cousine, ne pouvaient arrêter
-ce besoin d'intrigues galantes qui le dominait. Pendant
-son séjour à Paris, il eut occasion de voir dans le Temple,
-où il demeurait, deux demoiselles<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">&nbsp;[272]</a>. Elles étaient s&oelig;urs,
-<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-«aussi jolies femmes, dit-il, qu'il y en eût en France, et
-jusque alors en fort bonne réputation». Elles demeuraient
-avec leur mère. De concert avec un autre gentil-homme,
-qui devait l'accompagner à l'armée comme volontaire,
-Bussy s'introduisit chez elles, et se fit aimer de la cadette,
-tandis que son compagnon adressait ses hommages à
-l'aînée. Tous deux se montraient fort assidus dans cette
-maison, et n'en sortaient le soir que fort tard. D'après
-une lettre de Bussy, datée de Clermont en Beauvoisis le
-15 septembre 1649, il paraît même que les deux galants
-passèrent avec les deux s&oelig;urs la nuit entière du jour qui
-précéda leur départ pour l'armée; mais cette lettre même
-prouve qu'ils ne purent parvenir à exécuter leurs coupables
-projets de séduction.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XIV.<br />
-<span class="medium">1649-1650.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Réflexions sur l'effet des dissensions civiles.&mdash;Bussy ne se détermine
-que par son seul intérêt.&mdash;Arrestation des princes.&mdash;Effets produits
-par cette mesure.&mdash;Récit des circonstances qui l'ont amenée.&mdash;Rôle
-que joue Gondi au milieu de ces événements.&mdash;Bussy
-offre de vendre sa charge à Guitaut, qui s'y refuse.&mdash;Bussy
-ne se déclare pour aucun parti.&mdash;Il se marie.&mdash;Il continue à
-suivre le parti de Condé.&mdash;Il enlève en Berry le régiment du
-comte de Saint-Aignan.&mdash;Bussy est toujours amoureux de madame
-de Sévigné.&mdash;Il charge Launay-Liais de lui remettre une
-lettre.&mdash;Lettre de Bussy à madame de Sévigné.&mdash;Vanité de Launay-Liais.&mdash;Tavannes
-lui adresse un mot humiliant.&mdash;Launay-Liais
-avait toute la confiance de Bussy.&mdash;Bussy, par son secours,
-se rend en Bourgogne, et échappe aux ennemis au moyen d'un déguisement.&mdash;Réflexions
-sur les travestissements pendant toute la
-durée de la Fronde.</p>
-</div>
-
-<p>Les dissensions civiles, en se prolongeant, ne manquent
-jamais de montrer le triste spectacle des torts de tous les
-partis; ceux même qui y étaient entrés avec les penchants
-et les illusions de la vertu, honteux des souillures
-qu'ils ont contractées dans la lutte, finissent presque toujours
-par se renfermer dans le cercle étroit des intérêts
-individuels, et achèvent de se dégrader, en ne reconnaissant
-plus pour seul mobile de leurs actions qu'un lâche
-égoïsme. Alors tout amour du bien public s'éteint; les
-c&oelig;urs deviennent insensibles à toute généreuse sympathie;
-l'âme se flétrit, tout ce qu'elle avait de divin disparaît;
-semblable à ces aromates qui, après avoir répandu
-au loin l'odeur et l'éclat de leur ardent brasier, ont
-<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-perdu par la combustion jusqu'à la faculté de s'enflammer,
-et ne forment plus qu'une cendre vile, sans chaleur,
-sans lumière et sans parfum.</p>
-
-<p>Bussy n'était pas même au rang de ceux dont le patriotisme
-avait besoin d'être détrompé par l'inutilité de ses
-efforts: jamais il ne s'était laissé guider par d'autre motif
-que par son ambition, sa cupidité et les autres passions
-qui le dominaient. Quoique mécontent du prince de
-Condé, il n'avait pas hésité à suivre son parti, parce que
-c'était en même temps celui de la cour, dont il attendait
-des grâces. Lorsque la paix fut faite, il se disposait à
-quitter le prince et à s'attacher à Mazarin, qui était
-devenu la source des faveurs, tandis que Condé perdait
-tous les jours de son crédit. Bussy avait consenti, dans ce
-but, à vendre à Guitaut sa charge de capitaine de chevau-légers;
-Condé le pressait de conclure. Le 18 janvier 1650
-Bussy était allé rendre ses devoirs au prince, qui lui demanda
-si son affaire avec Guitaut était terminée, ajoutant
-que l'argent de ce dernier était tout prêt. C'était le prince
-qui le lui prêtait. Bussy promit de terminer cette affaire
-sans perdre de temps; et en effet telle était son intention<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">&nbsp;[273]</a>.
-Mais le soir même il apprit que le prince de Condé, le
-prince de Conti, son frère et le duc de Longueville,
-avaient été arrêtés au Palais-Royal, au sortir du conseil,
-et conduits à Vincennes comme prisonniers d'État<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">&nbsp;[274]</a>.</p>
-
-<p>Cet événement inattendu, qui frappa de stupeur la
-cour, Paris, la France entière, paraîtrait inexplicable, si
-les Mémoires des principaux acteurs qui occupaient alors
-<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
-la scène politique, et qui pour cette seule année forment
-plusieurs volumes, ne nous avaient fait connaître jusque
-dans les plus petits détails les luttes secrètes des partis,
-la complication des intérêts individuels, la multiplicité
-des intrigues, qui rendirent un tel acte de l'autorité non-seulement
-possible, mais nécessaire. Autrement, on ne
-pourrait comprendre comment la reine et son ministre
-purent arbitrairement et injustement faire arrêter et
-conduire en prison le vainqueur de Rocroi et de Lens,
-le héros qui avait deux fois sauvé la France et la capitale
-des armes de l'Espagne, le prince du sang qui avait soutenu
-l'autorité du roi contre les Parisiens révoltés, le
-plus éminent des pairs de France; et cela sans qu'il eût
-conspiré contre l'État, sans qu'il pût être accusé d'aucun
-délit. On ne pourrait même deviner pourquoi toute la
-cour avait à se féliciter d'une si violente et si injuste rigueur;
-pourquoi le parlement, dont Condé avait maintenu
-l'autorité contre les séditieuses émeutes de la Fronde,
-ne songea pas à réclamer contre une telle atteinte portée
-aux lois du royaume, aux conventions protectrices de la
-liberté individuelle faites entre lui et le gouvernement;
-pourquoi, enfin, le peuple de Paris fit des feux de joie en
-apprenant la captivité de ce même prince dont il fêta
-depuis le retour par d'autres feux de joie, et des acclamations
-non moins unanimes et non moins bruyantes<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">&nbsp;[275]</a>.</p>
-
-<p>Notre sujet exige que les lecteurs connaissent l'enchaînement
-des scènes politiques qui amenèrent de si
-étranges résultats.</p>
-
-<p>L'accommodement fait l'année précédente était plutôt
-une trêve entre les partis qu'une paix solide. Le parlement
-<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-avait conservé le droit de s'assembler et de délibérer
-sur les affaires d'État, ce que la cour avait voulu empêcher;
-et Mazarin resta ministre, quoique le parlement, le
-peuple, les princes mêmes eussent désiré qu'il cessât de
-l'être. Ce qui prolonge l'infortune des États, c'est que
-rarement parmi les hommes qui se montrent les plus
-actifs et les plus habiles au renversement d'un gouvernement,
-il s'en trouve qui soient capables de le conduire;
-et quand ils existent, le sort s'arrange presque toujours
-de manière à ce que les circonstances les empêchent
-de se placer au premier rang. C'était à Gaston, oncle
-du roi, lieutenant général du royaume, qu'appartenait,
-de concert avec la régente, la principale direction des affaires;
-mais Gaston se reconnaissait lui-même trop faible
-et trop incapable pour prétendre à se charger d'un tel fardeau.
-Il ne voulait rien décider, et se trouvait offensé quand
-on décidait sans lui. Jaloux de l'influence de Mazarin, plus
-jaloux encore de celle de Condé, aucun des deux ne pouvait
-prétendre à gouverner avec lui; et cependant Gaston
-était assez puissant pour avoir un parti et empêcher qu'on
-ne pût gouverner sans lui: propre à s'opposer à tout, inhabile
-à rien exécuter. Lors même qu'Anne d'Autriche
-eût consenti à éloigner son ministre, à vaincre sa répugnance
-pour la Fronde et les frondeurs, elle n'aurait pu
-former un gouvernement avec les chefs de ce parti. Le
-duc de Beaufort, son chef nominal, était sans instruction
-et sans esprit. Gondi, son véritable chef, homme éloquent,
-spirituel, hardi, habile dans la conduite des affaires,
-dans l'art de se faire des partisans, brave, généreux, loyal
-même quand il suivait les mouvements de son âme et ses
-inclinations naturelles, était sans foi, sans scrupule, sans
-retenue, sans prévoyance, quand il s'abandonnait à ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
-passions, qui le poussaient sans cesse à un libertinage
-excessif et hors de raison. Un tel homme n'eût pu remplacer
-celui qui s'était depuis longtemps formé aux affaires
-de France sous un maître tel que Richelieu; qui, profondément
-dissimulé, était inaccessible à tout sentiment qui
-aurait pu déranger les calculs de son ambition. D'ailleurs,
-ainsi que Mazarin, Gondi eût eu contre lui les princes, et
-n'eût pu résister à leurs nombreux partisans. Gondi avait,
-par l'ascendant de ses talents, une grande influence dans
-le parlement de Paris; mais on s'y défiait de lui, et cette
-compagnie, dans sa composition hétérogène, offrait plutôt
-des moyens à l'opposition que des forces au gouvernement.
-Condé, à qui l'État devait sa gloire et le roi sa
-sûreté, était donc le seul sur lequel Anne d'Autriche aurait
-pu s'appuyer; mais ce jeune héros était sans capacité pour
-les affaires. Il n'aurait donc pu remplir le vide qu'eût laissé
-la retraite de Mazarin. Condé, dont l'orgueil était encore
-exalté par les flatteries des jeunes seigneurs qui formaient
-sa cour, et qu'on appelait les petits maîtres, n'usait de
-l'influence que sa position lui donnait que pour arracher
-de Mazarin les places et les grâces dont il pouvait disposer:
-lui et ses adhérents se montraient insatiables. Ainsi,
-Condé se rendait redoutable et odieux à Mazarin, et se
-faisait détester du peuple comme soutien de Mazarin, en
-même temps qu'il choquait, par son arrogance, le parlement,
-déjà indisposé contre lui à cause de son avidité et
-de son ambition<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">&nbsp;[276]</a>.</p>
-
-<p>Tel était l'état des choses, lorsque des circonstances singulières,
-qui accompagnèrent le meurtre d'un des domestiques
-de Condé, firent croire à ce prince que les chefs de
-<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
-la Fronde avaient conspiré contre lui pour l'assassiner. Il
-crut, par ce crime, avoir trouvé une occasion d'anéantir
-cette faction dans la personne de ses chefs, et il intenta
-un procès en parlement contre les auteurs de ce meurtre.
-La voix publique en indiquait particulièrement deux,
-Beaufort et Gondi; et Condé, par son accusation, espérait
-les forcer à quitter Paris, où ils trouvaient dans le peuple
-leur principal moyen d'influence. Mais en attaquant ainsi,
-et pour ainsi dire corps à corps, les deux hommes les plus
-populaires, Condé ne ménageait pas davantage le premier
-ministre. Il se conduisait avec lui avec tant de hauteur et
-d'arrogance, que la jeune noblesse qui entourait ce prince,
-lorsqu'elle voulait le flatter, appelait Mazarin son esclave<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">&nbsp;[277]</a>.
-Un gentil-homme nommé Jarzé, attaché à Condé, s'imagina
-follement que la reine régente avait du goût pour
-lui; et il osa lui faire parvenir une déclaration d'amour.
-La reine, en présence de toute la cour, le tança en termes
-très-durs sur sa ridicule fatuité, et lui défendit de jamais
-paraître devant elle. Le prince de Condé se prétendit
-blessé de l'affront fait à Jarzé; et dès le lendemain il alla
-voir le premier ministre, et exigea insolemment que Jarzé
-fût reçu le soir même chez la reine. Anne d'Autriche se
-soumit, mais ne put supporter une telle humiliation sans
-chercher à s'en venger. Dans le c&oelig;ur d'une femme, tout
-ressentiment cède à celui de l'orgueil irrité. Un billet écrit
-au coadjuteur, de la main même d'Anne d'Autriche, amena
-près d'elle ce singulier archevêque, ce tribun si redouté.
-Des négociations avaient précédé cette entrevue. Les
-conditions de l'accord furent facilement stipulées. Gondi,
-avec une inexprimable adresse et un bonheur extraordinaire,
-<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-se joua au milieu des intrigues qui en furent la
-suite. Il parvint à se rendre le confident de Gaston; il le
-fit renoncer à son favori l'abbé de la Rivière; il l'engagea
-dans la coalition qui venait de s'opérer entre la cour et
-la Fronde, et il obtint son assentiment pour l'arrestation
-des trois princes. Tout réussit: la reine régente, au moment
-du conseil, donna l'ordre fatal, puis se renferma
-dans son oratoire. Elle fit mettre à ses côtés l'enfant-roi,
-afin qu'il priât Dieu de concert avec elle pour obtenir
-l'heureux achèvement d'un acte tyrannique, qui devait
-produire dans le royaume de nouveaux malheurs et rallumer
-le feu des guerres civiles<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">&nbsp;[278]</a>.</p>
-
-<p>Aussitôt que Bussy connut l'arrestation du prince de
-Condé, il alla trouver Guitaut, et lui proposa de signer le
-traité, sur lequel ils étaient tombés d'accord; mais Guitaut
-s'y refusa, disant que l'argent dont il avait besoin
-devait être fourni par le prince, dont la captivité empêchait
-l'exécution de la promesse qu'il avait faite. Alors Bussy
-n'osa se déclarer pour la cour, comme il en avait le projet,
-parce que Condé l'aurait privé, et à bon droit, du prix de
-sa charge de capitaine-lieutenant des chevau-légers. Toutefois,
-il ne s'empressa pas de prendre parti pour un prince
-dont il croyait avoir à se plaindre. Il s'abstint d'aller au
-Palais-Royal; mais il ne rejoignit pas les autres officiers
-du prince de Condé, qui s'étaient renfermés dans Stenay
-et dans Bellegarde. Pour pouvoir garder une sorte de neutralité
-et tarder à se déclarer, il profita des soins et des
-préparatifs qu'exigeait son mariage projeté avec Louise
-<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
-de Rouville, cousine issue de germain de Marguerite de
-Lorraine, seconde femme de Gaston, duc d'Orléans. La
-mère de Bussy et son oncle le grand prieur de France le
-pressaient de conclure cette union, dans l'espoir de voir
-continuer le nom des Rabutins, dont Bussy était le seul
-rejeton mâle. Ce mariage se fit au mois de mai<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">&nbsp;[279]</a>. Dès lors,
-quoique le parlementent eût enregistré sans opposition la déclaration
-royale qui faisait connaître les motifs de l'arrestation
-des princes, quoique la Normandie et la Bourgogne
-se fussent soumises à la cour, cependant une partie de la
-Guienne, la ville et le parlement de Bordeaux, avaient levé
-l'étendard de la révolte et s'étaient déclarés pour Condé.
-Turenne et la duchesse de Longueville avaient, pour soutenir
-la cause des princes captifs, rassemblé des troupes
-à Stenay. Un fort parti s'était formé pour eux dans le parlement
-de Paris et dans toute la France. Toute la noblesse
-était à juste titre révoltée d'un acte aussi inique d'oppression
-envers un prince du sang, et envers un guerrier
-qui avait rendu de si grands services à l'État. Bussy, sans
-se priver du droit qu'il avait au remboursement de sa
-charge, ne pouvait hésiter plus longtemps à prendre le parti
-de Condé; il se déclara donc pour lui. Clémence de Maillé,
-femme du prince, qui dans cette crise déploya un courage
-et une force de caractère dont personne, et son
-époux moins que tout autre, ne l'aurait crue capable,
-s'était échappée de Chantilly, et s'était renfermée dès le
-14 avril dans Montrond<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">&nbsp;[280]</a>. Ce château, qui depuis l'année
-1621 appartenait à la maison de Condé, était alors bien
-fortifié, et dominait la petite ville de Saint-Amand dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-le Bourbonnais. La princesse quitta Montrond pour se
-rendre à Bordeaux, où elle arriva le 15 juin<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">&nbsp;[281]</a>. Les ducs
-de Bouillon et de La Rochefoucauld, aidés du parlement
-et du peuple, se disposaient à y soutenir un siége contre
-l'armée royale; et la princesse, qui s'y était renfermée
-avec eux, envoya un exprès à Paris, pour donner l'ordre
-aux comtes de Bussy, de Tavannes et de Chastelux de se
-rendre à Montrond. Elle écrivit en particulier à Bussy
-pour l'engager, lorsqu'il serait dans le pays, à faire tous
-ses efforts, à user de l'influence que lui donnait sa qualité
-de lieutenant de roi de Nivernais, pour se rendre maître
-de la Charité-sur-Loire<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">&nbsp;[282]</a>. Bussy obéit; et, après avoir
-reçu à Montrond ses commissions, il ouvrit la campagne
-en Berry par l'enlèvement d'une partie du régiment
-d'infanterie du comte de Saint-Aignan.</p>
-
-<p>Cependant ni la guerre ni le mariage conclu avec Louise
-de Rouville ne purent triompher de la passion que Bussy
-avait conçue pour sa cousine et le distraire de ses projets
-sur elle. Il l'avait laissée à Paris, toujours fidèle au parti
-de Gondi ou de la Fronde, et par conséquent actuellement
-dans celui de la cour et de Mazarin, réuni à celui de la
-Fronde, ou ayant fait avec ce parti un pacte momentané
-contre l'ennemi commun. Ainsi madame de Sévigné se
-trouvait contraire au parti des princes, dans lequel Bussy
-était engagé. Le sort semblait s'attacher à placer le cousin
-et la cousine, qui toujours désiraient se réunir, dans des
-camps opposés et ennemis. Launay-Liais, ce gentil-homme
-breton dont nous avons parlé<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">&nbsp;[283]</a>, que madame de Sévigné
-<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-avait recommandé à Bussy, et qu'il avait pris à son service,
-désira se rendre à Paris. Bussy le lui permit, et
-saisit cette occasion, que peut-être lui-même avait fait
-naître, pour envoyer à sa cousine la lettre suivante, datée
-de Montrond le 2 juillet<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">&nbsp;[284]</a>:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p class="date">«Au camp de Montrond, ce 2 juillet 1650.</p>
-
-<p>«Je me suis enfin déclaré pour M. le Prince, ma belle
-cousine; ce n'a pas été sans de grandes répugnances, car
-je sers contre mon roi un prince qui ne m'aime pas. Il
-est vrai que l'état où il est me fait pitié; je le servirai
-donc pendant sa prison comme s'il m'aimait; et s'il en
-sort jamais, je lui remettrai sa lieutenance, et je le quitterai
-aussitôt pour rentrer dans mon devoir.</p>
-
-<p>«Que dites-vous de ces sentiments-là, madame? Mandez-moi,
-je vous prie, si vous ne les trouvez pas grands
-et nobles. Au reste, écrivons-nous souvent, le cardinal
-n'en saura rien; et s'il venait à le découvrir et à vous
-faire donner une lettre de cachet, il est beau à une femme
-de vingt ans d'être mêlée dans les affaires d'État. La
-célèbre madame de Chevreuse n'a pas commencé de meilleure
-heure. Pour moi, je vous l'avoue, ma belle cousine,
-j'aimerais assez à vous faire faire un crime, de quelque
-nature qu'il fût. Quand je songe que nous étions déjà l'année
-passée dans des partis différents, et que nous y sommes
-encore aujourd'hui, quoique nous en ayons changé,
-je crois que nous jouons aux barres. Cependant votre
-parti est toujours le meilleur; car vous ne sortez point de
-<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
-Paris, et moi je vais de Paris à Montrond, et j'ai peur
-qu'à la fin je n'aille de Montrond au diable.</p>
-
-<p>«Pour nouvelles, je vous dirai que je viens de défaire
-le régiment de Saint-Aignan; si le mestre de camp y avait
-été en personne, je n'en aurais pas eu si bon marché.</p>
-
-<p>«Le sieur de Launay-Liais vous dira la vie que nous
-faisons; c'est un garçon qui a du mérite, et que par cette
-considération je servirai volontiers; mais la plus forte
-sera parce que vous l'aimez, et que je croirai vous faire
-plaisir. Adieu, ma belle cousine.»</p>
-</div>
-
-<p>Launay-Liais avait accompagné Bussy lorsqu'il partit
-de Paris en poste avec Tavannes, Chastelux et Chavagnac,
-et quelques autres officiers de Condé, pour se rendre
-à Montrond. Bussy et ses compagnons avaient tous pris,
-pour leur sûreté, des noms supposés. Launay-Liais voulut
-les imiter, et semblait éprouver de la difficulté à choisir
-un nom pour lui; Tavannes, qui trouva sa vanité ridicule,
-lui dit: «Prenez le nom que j'ai adopté, et je m'appellerai
-Launay-Liais; plus certain de me cacher avec ce nom
-mieux que qui que ce soit dans la compagnie.» Bussy,
-qui rapporte dans ses Mémoires<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">&nbsp;[285]</a> ce trait humiliant pour
-ce pauvre gentil-homme, eut beaucoup à se louer de ses
-services et de sa fidélité. Quand Bussy fut obligé de se
-rendre à Paris, et d'y demeurer déguisé, afin de conférer
-avec le duc de Nemours sur les moyens de servir la cause
-des princes, il avoue que Launay-Liais était le seul en qui
-il pût avoir une confiance entière. Deux mois plus tard,
-Bussy fut forcé de se déguiser encore pour se rendre en
-Bourgogne; la mort de sa mère l'obligeait à participer de
-sa personne à l'arrangement de ses affaires. Ce fut encore
-<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
-Launay-Liais qu'il employa pour achever heureusement
-ce voyage difficile, et dangereux pour lui dans les circonstances
-où il se trouvait. Bussy fit jouer à Launay-Liais
-le rôle du maître, et le faisait marcher en avant;
-tandis que lui, affublé d'une perruque noire, avec un emplâtre
-sur l'&oelig;il, et de tout point méconnaissable, suivait à
-cheval comme domestique, et portait la valise<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">&nbsp;[286]</a>. Jamais
-l'on ne vit un plus grand nombre de déguisements et de
-travestissements, même de la part des plus hauts personnages,
-que pendant les quatre années que dura la
-Fronde. Les aventures qui les rendaient nécessaires, ou
-auxquelles ils donnaient lieu, surpassaient tout ce que
-les auteurs des comédies espagnoles, alors à la mode,
-avaient imaginé de plus étrange, de plus inattendu et
-de plus romanesque.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XV.<br />
-<span class="medium">1650.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-L'arrestation des princes augmente le nombre des partis.&mdash;On en
-compte cinq.&mdash;Celui de Mazarin.&mdash;Celui de Condé, ou la nouvelle
-Fronde.&mdash;Celui de l'ancienne Fronde, ou de Gondi.&mdash;Celui
-du parlement.&mdash;Celui de Gaston.&mdash;Noms des chefs et des principaux
-personnages de chaque parti.&mdash;Leurs caractères, leurs
-intrigues.&mdash;Nature de l'attachement d'Anne d'Autriche pour son
-ministre.&mdash;Motifs qui faisaient agir Mazarin, Gaston, La Rochefoucauld,
-Turenne, Châteaubriand, Nemours, Gondi, et la duchesse
-de Chevreuse.&mdash;Madame de Sévigné, liée avec la duchesse
-de Chevreuse, lui donne un souper splendide.&mdash;Citation de la
-<i>Gazette</i> de Loret à ce sujet.&mdash;Loret appartenait au parti de la
-cour.&mdash;Sa <i>Gazette</i> était dédiée à mademoiselle de Longueville;
-caractère de cette princesse.</p>
-</div>
-
-<p>L'arrestation des princes avait singulièrement compliqué
-les événements de la scène politique; elle avait déplacé
-tous les intérêts, et au lieu de réunir les partis et de
-les comprimer, elle en avait augmenté le nombre. On en
-comptait cinq, représentés par autant de chefs principaux,
-autour desquels se groupaient toutes les affections et
-toutes les ambitions particulières.</p>
-
-<p>D'abord le parti de Mazarin, seul contre tous, dont
-Servien, la marquise de Sablé, et quelques autres personnages
-de la cour, étaient plutôt les complices intéressés
-que les partisans<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">&nbsp;[287]</a>. Ce parti avait pour appui l'habileté
-<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-de son chef, la prédilection invincible, l'inébranlable fermeté
-d'Anne d'Autriche, et le nom du roi. C'était là toute
-sa force, mais cette force était immense; c'était elle qui
-lui assurait l'obéissance d'hommes éclairés et consciencieux,
-tels que les Palluau, les Duplessis-Praslin, les Saint-Simon,
-ayant une grande influence dans l'armée; les
-Brienne, dans la diplomatie; les Talon, les de Mesmes<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">&nbsp;[288]</a>,
-dans la magistrature. Ces hommes obéissaient au premier
-ministre par honneur, et par suite de leurs habitudes monarchiques.
-Au milieu des déchirements des partis, ils ne
-voyaient d'autorité légitime que dans la reine régente:
-mais ils souhaitaient, aussi vivement peut-être que ceux
-des partis contraires, que Mazarin fût éloigné. Cet étranger
-les exposait tous à l'animosité publique qui le poursuivait.
-Anne d'Autriche employa souvent les artifices familiers
-à son sexe pour détourner leur opposition dans le
-conseil, et calmer leurs mécontentements.</p>
-
-<p>Le parti des princes, que les succès des ennemis de la
-France durant leur captivité rendaient de jour en jour
-plus populaires et plus intéressants, était composé de toute
-la jeune noblesse. De ces chefs apparents, le seul capable
-de le diriger était le duc de Bouillon. Mais pour conduire
-un parti il faut s'identifier avec lui, se dévouer à lui tout
-entier; et le duc de Bouillon avait des vues particulières,
-étrangères, ou même contraires, à l'intérêt de son parti;
-et avant cet intérêt il plaçait celui du maintien ou de l'élévation
-de sa maison. La duchesse de Longueville, la princesse
-de Condé, La Rochefoucauld et Turenne n'avaient
-ni assez de finesse, ni assez d'habileté en intrigues, pour
-pouvoir diriger ce parti et lutter contre Mazarin; mais ils
-<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-étaient secondés par trois hommes qui, quoique obscurs,
-déployèrent dans ces circonstances difficiles des talents
-extraordinaires. C'était Lenet, qui ne quittait pas la princesse
-de Condé, et la servait de sa plume et de ses conseils;
-c'était Montreuil, frère de l'ami de madame de Sévigné,
-dont nous avons parlé. Montreuil, quoiqu'il n'ait jamais
-rien publié, fut de l'Académie Française, et il était secrétaire
-du prince de Condé. Il sut, par une adresse infinie,
-et en imaginant sans cesse de nouveaux moyens, correspondre
-avec les princes, et mettre toujours en défaut la vigilance
-de leurs gardiens<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">&nbsp;[289]</a>. C'était surtout Gourville, qui,
-après avoir porté la livrée comme valet de chambre du duc
-de La Rochefoucauld, était devenu son homme d'affaires,
-son confident, son ami; Gourville, qui sous un air épais
-cachait l'esprit le plus fin, le plus délié, le plus fécond en
-ressources; persuasif, insinuant, énergique, prompt, réfléchi;
-sachant arriver au but par la route directe; ou, sous
-les regards des opposants, l'atteindre inaperçu, par voies
-souterraines et tortueuses: homme qui jamais ne connut
-de situation, quelque désespérée qu'elle fût, sans avoir la
-confiance qu'il pourrait en sortir. Les plus habiles considéraient-ils
-une affaire comme perdue, Gourville survenait,
-donnait de l'espoir, promettait de s'en mêler: aussitôt
-le succès était certain et l'échec impossible.</p>
-
-<p>Cependant Gourville n'était pas même encore, sous le
-rapport de l'habileté, le premier de son parti. Le personnage
-qui méritait ce titre était une femme: c'était Anne
-de Gonzague, princesse Palatine. Par son penchant à la
-galanterie, elle n'échappait point aux faiblesses de son
-sexe; mais par son calme imperturbable au milieu des plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
-violentes agitations, par la hauteur de ses vues, la profondeur
-de ses desseins, la justesse et la rapidité de ses résolutions,
-l'art de tout faire concourir à son but, elle montra
-dans toute sa vigueur le caractère de l'homme d'État
-et l'âme du conspirateur<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">&nbsp;[290]</a>. Sa générosité l'avait portée à
-tout faire pour tirer les princes de prison; elle y travaillait
-constamment. Et tel est l'ascendant des talents et d'une
-volonté énergique, que c'est à ses conseils que se soumettaient
-tous les partisans des princes, c'est à elle qu'aboutissaient
-les fils de toutes les intrigues<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">&nbsp;[291]</a>.</p>
-
-<p>Le parti des princes avait été surnommé la nouvelle
-Fronde. L'ancienne, quoique ayant perdu de son énergie
-par son union avec la cour, conservait cependant sa haine
-contre le premier ministre. Il n'était pas au pouvoir de
-Gondi de faire cesser entièrement ces dispositions hostiles;
-mais il pouvait empêcher qu'elles ne fussent mises en action
-d'une manière dangereuse. Gondi agit d'abord dans
-ce sens avec bonne foi, et fut fidèle dans les premiers
-moments à l'accord qu'il avait fait avec la reine. Peut-être
-qu'on eût pu le rattacher alors pour toujours au parti
-de la cour; mais Mazarin ne put croire que le coadjuteur,
-si fertile en ruses, doué de tant de finesse, fût capable de
-générosité et de franchise. Dans la pratique de la vie, la
-défiance a ses dangers comme l'aveugle confiance; et on
-échoue aussi bien pour n'avoir pas voulu croire à la vertu,
-que pour n'avoir pas su deviner le vice. Mazarin jugeait
-d'après lui-même un homme qui lui ressemblait sous beaucoup
-de rapports, mais non pas sur tous. D'ailleurs, il
-craignait qu'il ne cherchât à lui enlever l'affection de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-reine; et cette crainte n'était pas sans motifs. Gondi se vit
-en butte aux soupçons et ensuite aux machinations du pouvoir,
-qui travaillait à le perdre, tandis que lui compromettait
-pour le pouvoir son influence et sa popularité. Il se
-hâta, pour la reconquérir, de se jeter avec tout son parti
-du côté des princes, et ne vit de salut que dans leur délivrance.
-Cette alliance de deux camps depuis si longtemps
-ennemis fut conclue entre le coadjuteur et la princesse
-Palatine, et rendue tellement ferme et secrète par la confiance
-que ces deux chefs de parti s'inspiraient mutuellement,
-que Mazarin, qui redoutait sans cesse cette union,
-qui la soupçonnait toujours, ne la connut d'une manière
-certaine que quand elle éclata par ses effets<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">&nbsp;[292]</a>.</p>
-
-<p>Le parlement formait un quatrième parti. Non que
-cette compagnie fût unanime; mais il y avait dans son
-sein une honorable majorité qui repoussait également les
-frondeurs, les séditieux et le ministre. Le parlement aurait
-donc été disposé à se réunir au parti des princes, et
-à lui prêter appui; mais il eût fallu pour cela que les chefs
-de ce parti renonçassent à se lier avec les étrangers. Turenne
-et madame de Longueville s'étaient joints aux Espagnols
-pour combattre la France. La princesse de Condé,
-les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, qui s'étaient
-renfermés dans Bordeaux, avaient fait alliance avec eux,
-et en avaient reçu des secours en argent. Les envoyés
-espagnols à Paris conféraient journellement avec les chefs
-de l'ancienne comme de la nouvelle Fronde.</p>
-
-<p>Gaston, qui aurait pu être le modérateur de tous les
-partis, en formait à lui seul un cinquième. Ses irrésolutions
-empêchaient qu'il ne donnât de force à aucun des
-<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-autres, mais il formait à tous un obstacle redoutable. Son
-inclination comme son intérêt auraient dû ne le jamais
-faire dévier du parti de la cour; et il lui fut toujours opposé.
-Poussé par sa jalousie contre Condé et contre le
-premier ministre, il agissait d'une manière contraire à
-ses désirs. Il ne manquait cependant ni d'esprit, ni de
-finesse, ni même d'une sorte d'éloquence; et le chef-d'&oelig;uvre
-de l'adresse de Gondi fut d'avoir su, selon le besoin
-de ses desseins, mettre Gaston avec la Fronde contre les
-princes, et ensuite pour les princes contre Mazarin.</p>
-
-<p>La complication et la multiplicité des partis n'était rien
-en comparaison de celle des intérêts privés, qui se croisaient
-tellement et en tant de sens divers, qui tournaient
-avec une telle mobilité, que, dans l'ignorance où l'on
-était des motifs secrets des principaux acteurs de cette
-scène si vive, si mêlée, si turbulente, on ne concevait plus
-rien à leurs actions, et on était disposé quelquefois à les
-regarder tous comme des insensés, plus ennemis d'eux-mêmes
-qu'ils ne l'étaient de leurs antagonistes.</p>
-
-<p>Si l'on en croyait les libelles du temps, et surtout la
-satire en vers qui fit condamner le poëte Marlet<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">&nbsp;[293]</a> à être
-pendu, l'obstination que mettait la reine régente à exposer
-la couronne de son fils en gardant un ministre détesté
-de tous s'expliquerait naturellement par une raison toute
-différente de la raison d'État. L'avocat général Talon,
-madame de Motteville et la duchesse de Nemours<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">&nbsp;[294]</a> disculpent
-Anne d'Autriche sous ce rapport. Ce sont trois
-témoins respectables et sincères; sans nul doute, ce qu'ils
-ont dit, ils l'ont pensé. Mais MADAME, duchesse d'Orléans,
-<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-Élisabeth-Charlotte, affirme dans sa correspondance<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">&nbsp;[295]</a>
-qu'Anne d'Autriche avait épousé secrètement le
-cardinal Mazarin, qui n'était point prêtre. Elle dit qu'on
-connaissait tous les détails de ce mariage, et que l'on
-montrait de son temps, au Palais-Royal, le chemin dérobé
-par lequel Mazarin se rendait de nuit chez la reine. Elle
-observe que ces mariages clandestins étaient fréquents à
-cette époque, et cite celui de la veuve de Charles I<sup>er</sup>, qui
-épousa secrètement son chevalier d'honneur. On peut penser
-qu'Élisabeth-Charlotte n'a pu écrire que d'après la
-tradition, et que ses récits ne peuvent contre-balancer les
-assertions des personnages contemporains que nous avons
-rapportées. Mais certains faits sont souvent mieux connus
-longtemps après la mort des personnes qu'ils concernent,
-que de leur vivant ou des temps voisins de leur décès;
-ils ne sont entièrement dévoilés que lorsqu'il n'existe plus
-aucun motif pour les tenir secrets. On ne peut douter des
-sentiments de la reine pour Mazarin, lorsqu'on lit une
-lettre qu'elle lui écrivit en date du 30 juin 1660, dont on
-possède l'autographe<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">&nbsp;[296]</a>; l'aveu qu'elle fit dans son oratoire
-à madame de Brienne<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">&nbsp;[297]</a>; les confidences de madame de
-Chevreuse au cardinal de Retz<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">&nbsp;[298]</a>. D'ailleurs, quels qu'aient
-été les motifs de l'attachement d'Anne d'Autriche pour
-Mazarin, il est certain qu'ils étaient tout-puissants sur
-elle. Elle se prêta à tous les projets que formait son ministre
-<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-pour accroître son pouvoir et sa fortune. La guerre
-de Bordeaux s'alluma parce que Mazarin voulait faire
-épouser une de ses nièces par le duc de Candale, fils du
-duc d'Épernon; et pour ne pas laisser partir, faute de
-solde, les Suisses lorsque leur secours était le plus nécessaire,
-Anne d'Autriche mit ses pierreries en gage, et
-ne voulut pas souffrir que Mazarin répondit de la somme
-qu'il fallait payer<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">&nbsp;[299]</a>.</p>
-
-<p>Gaston d'Orléans, après avoir consenti à l'emprisonnement
-des princes, ne se décidait à entrer dans le projet
-de leur délivrance que sous la promesse du mariage de
-sa fille, la duchesse d'Alençon, avec le duc d'Enghien, fils
-du grand Condé<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">&nbsp;[300]</a>. La Rochefoucauld et Turenne songeaient
-alors souvent moins à leur gloire ou au succès de
-leur parti, qu'à ce qui pouvait être utile à la duchesse de
-Longueville, dont ils désiraient se faire aimer. De plus
-obscures liaisons, qui ont échappé même à l'abondance
-anecdotique des Mémoires de ce temps, semblent aussi
-avoir exercé leur influence sur la conduite des plus hauts
-personnages. Dans une lettre que Gondi avait écrite à Turenne,
-et qu'il observe avoir été honnêtement folle, il ne
-déguise pas qu'au milieu de beaucoup de motifs sérieux
-qu'il donnait à ce grand guerrier pour le déterminer à la
-paix, il n'oubliait pas de l'entretenir de l'espoir de revoir
-une petite grisette de la rue des Petits-Champs, que Turenne
-aimait de tout son c&oelig;ur<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">&nbsp;[301]</a>. Les plus faibles causes
-avaient action sur des hommes qui, tous jeunes et ardents,
-suivaient des partis différents, mais sans préjugés, sans
-principes, sans conviction, sans haine et sans attachement.
-<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-Les femmes jouaient dans tous ces événements des
-rôles importants, auxquels le genre de galanterie et de
-culte envers la beauté mis en honneur par l'hôtel de
-Rambouillet n'était pas étranger. Ainsi on ne pouvait
-rien espérer du duc de Beaufort, même dans ce qui le touchait
-le plus, si on ne s'était avant assuré du consentement
-de la duchesse de Montbazon, qui avait sur lui tout
-pouvoir. Nemours, amoureux de la duchesse de Châtillon,
-aimée du prince de Condé, embrassait avec chaleur la
-cause de ce prince, parce que sa maîtresse l'y excitait; et
-la duchesse de Nemours s'employait de toutes ses forces
-pour procurer la liberté au prince de Condé, dans l'espérance
-qu'il surveillerait la duchesse de Châtillon, et empêcherait
-les infidélités de son mari. Enfin, le garde des
-sceaux Châteauneuf, septuagénaire, tournait au gré de
-cette madame de Rhodes que Bussy nous a déjà fait connaître
-lorsqu'elle était demoiselle de Romorantin.</p>
-
-<p>Gondi lui-même, malgré la supériorité de son esprit, se
-laissait aller, par suite de ses inclinations pour les femmes,
-à des imprudences et à des indiscrétions qui mettaient sa
-vie en danger et faisaient avorter ses mesures les mieux
-concertées. Pour apaiser la jalousie de mademoiselle de
-Chevreuse, il se permit une expression méprisante sur la
-reine, qui fut redite, et qui devint la cause de la haine
-violente qu'elle conserva toujours contre lui. La princesse
-de Guéméné, furieuse d'avoir été abandonnée, offrit à la
-reine, si elle voulait y consentir, de faire disparaître le
-coadjuteur en l'attirant chez elle, et en le confinant dans
-un souterrain de son hôtel. Gondi sut qu'on avait formé
-le projet de l'assassiner; et lorsqu'il allait à l'hôtel de
-Chevreuse, il plaçait, pour sa sûreté, des vedettes en
-dehors de la porte de cet hôtel, et tout près des sentinelles
-<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-de la reine qui gardaient le Palais-Royal<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">&nbsp;[302]</a>, sans faire
-attention à l'effet que produisait cet excès d'insolence et
-de scandale. Avec tous les talents propres à dominer les
-partis, il ne pouvait s'attirer la confiance d'aucun. Il
-regardait toute alliance avec l'étranger comme odieuse et
-impolitique; et cependant, lorsque ses embarras augmentaient
-il prêtait l'oreille à l'envoyé de l'archiduc, et
-même à celui de Cromwell<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">&nbsp;[303]</a>. En même temps, plein d'admiration
-pour le comte de Montrose, qu'il appelait un
-héros à la Plutarque, il se liait avec lui d'une étroite
-amitié, et l'aidait de tout son crédit dans les efforts qu'il
-faisait pour rétablir sur le trône le roi légitime de la Grande-Bretagne.
-Gondi semblait, en un mot, se montrer jaloux
-d'épuiser tous les contrastes. Lorsque le n&oelig;ud du drame
-où il s'était engagé fut devenu tellement compliqué par
-ses intrigues qu'il n'entrevit plus la possibilité de le
-dénouer, il chercha les moyens de se retirer de la scène
-avec le plus d'avantages possible pour les siens et pour
-lui, et à obtenir le chapeau de cardinal. Le mariage de
-mademoiselle de Chevreuse avec le prince de Conti devint
-la condition essentielle de toutes les négociations qu'il
-entamait soit avec la cour, soit avec la duchesse de Chevreuse:
-celle-ci, Caumartin et madame de Rhodes, l'aidaient
-puissamment dans ses intrigues<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">&nbsp;[304]</a>. Les souvenirs
-d'une ancienne et étroite amitié, l'habitude d'une familiarité
-contractée dans la jeunesse, donnaient auprès de la
-reine des moyens d'influence à la duchesse de Chevreuse,
-si constante dans ses haines, si inconstante dans ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
-amours. La reine, qui d'ailleurs se trouvait encore malheureuse
-par les obstacles que lui opposaient tant de factions,
-lui avait rendu en partie sa confiance. La duchesse
-de Chevreuse semblait aussi avoir les mêmes intérêts que
-Gondi, puisque, ainsi que lui, elle désirait vivement
-l'union de sa fille avec un prince du sang. Mais elle avait
-de grandes sommes à réclamer du gouvernement, et le
-succès de ses réclamations dépendait de la décision du
-premier ministre: elle ménageait donc Mazarin, et négociait
-en même temps avec lui et avec l'ancienne et la
-nouvelle Fronde. Elle mettait à profit pour elle-même l'influence
-que ses liaisons à la cour, avec le coadjuteur et
-avec les princes, lui donnaient dans tous les partis. Elle
-était aidée dans ses intrigues par le marquis de Laigues,
-homme de courage, mais de peu de sens<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">&nbsp;[305]</a>, qui, lors de
-son exil à Bruxelles, s'était déclaré son amant pour se
-rendre important dans le parti de la Fronde, qu'il avait
-embrassé. Comme il ne restait plus à la duchesse de Chevreuse
-des appas de sa jeunesse que leur ancienne célébrité<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">&nbsp;[306]</a>,
-elle n'avait pas toujours beaucoup à se louer de
-l'humeur et des procédés de Laigues<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">&nbsp;[307]</a>. Celui-ci avait été
-jusque alors tout dévoué au coadjuteur; mais Gondi s'aperçut
-bientôt que Laigues entrait dans des projets différents
-des siens. Afin d'avoir quelqu'un qui pût lui répondre de
-la duchesse de Chevreuse, il aurait voulu substituer auprès
-d'elle d'Hacqueville à Laigues. D'Hacqueville était l'ami
-particulier de Gondi et aussi celui de madame de Sévigné;
-et secondé par madame de Chevreuse et madame de Rhodes,
-Gondi aurait réussi à faire expulser Laigues, si d'Hacqueville
-<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-avait voulu consentir à ce projet. Nul homme n'était
-plus obligeant que d'Hacqueville; mais, malgré le
-désir qu'il montrait d'être utile à ses amis, il recula devant
-cette continuelle immolation de lui-même. Peut-être aussi
-était-il trop honnête homme pour se prêter à un tel rôle<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">&nbsp;[308]</a>.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné, tout entière à son mari et à ses
-enfants, était étrangère à toutes ces intrigues; mais elle
-était liée avec les personnes qui secondaient les projets du
-coadjuteur, et par conséquent avec la duchesse de Chevreuse.
-Un article de la <i>Muse historique de Loret</i> (quelle
-étrange Muse!) nous prouve combien la liaison de madame
-de Sévigné avec cette duchesse était intime. Dans le mois
-de juillet de cette année 1650, au retour de la promenade
-du Cours, où la haute société allait alors en voiture prendre
-le frais, le marquis et la marquise de Sévigné donnèrent
-un souper splendide à la duchesse de Chevreuse. La
-manière bruyante dont éclata la joie des frondeurs fit
-ressembler ce repas nocturne à une petite orgie; et par
-cette raison il devint un moment l'objet des entretiens de
-la capitale. Voici comment s'exprime à ce sujet le rimeur
-gazetier, dans sa feuille du 26 juillet 1650:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>On fait ici grand'mention</p>
-<p>D'une belle collation</p>
-<p>Qu'à la duchesse de Chevreuse</p>
-<p>Sévigné, de race frondeuse,</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span></div>
-<p>Donna depuis quatre ou cinq jours,</p>
-<p>Quand on fut revenu du Cours.</p>
-<p>On y vit briller aux chandelles</p>
-<p>Des gorges passablement belles:</p>
-<p>On y vit nombre de galants;</p>
-<p>On y mangea des ortolans;</p>
-<p>On chanta des chansons à boire;</p>
-<p>On dit cent fois non&mdash;oui&mdash;non, voire.</p>
-<p>La Fronde, dit-on, y claqua:</p>
-<p>Un plat d'argent on escroqua;</p>
-<p>On répandit quelque potage,</p>
-<p>Et je n'en sais pas davantage<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">&nbsp;[309]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>On voit, d'après ces détails, que déjà les manières et
-les habitudes du grand monde se ressentaient de la licence
-des guerres civiles, et qu'elles ne ressemblaient plus à
-celles dont l'hôtel de Rambouillet offrait encore le modèle
-épuré. Il serait possible aussi qu'il y eût quelque exagération
-dans le récit de Loret; il était du parti de la cour;
-il recevait de Mazarin une pension de deux cents écus, et
-détestait la Fronde. Sa gazette en vers était adressée à sa
-protectrice, mademoiselle de Longueville, d'autant plus
-contraire à la Fronde que sa belle-mère était l'héroïne de
-ce parti. Mademoiselle de Longueville est cette princesse
-qui nous a laissé des Mémoires; elle épousa le duc de Nemours,
-et il est souvent fait mention d'elle dans les écrits
-de ce temps, quoiqu'elle ne se soit mêlée dans aucune
-intrigue, qu'elle n'ait participé à aucun événement. Son
-immense fortune, les lumières de son esprit, la hauteur
-de ses sentiments, ses grands airs, la sévère dignité de
-ses manières, l'énergie de son caractère, en ont fait pendant
-la régence, et durant le long règne de Louis XIV,
-un personnage à part, qui ne se soumit à aucune influence,
-<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-et ne permettait pas plus au monarque absolu de faire
-varier ses déterminations, qu'à la mode de changer les
-formes de son habillement<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">&nbsp;[310]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XVI.<br />
-<span class="medium">1650-1651.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Mariage de madame de La Vergne avec le chevalier de Sévigné.&mdash;Détails
-sur mademoiselle de La Vergne.&mdash;Sa correspondance avec
-Costar.&mdash;Explications de certains passages des lettres de ce dernier.&mdash;Lettres
-de Scarron à madame Renaud de Sévigné.&mdash;Erreur
-de l'éditeur sur ces lettres.&mdash;La maison de Scarron était fréquentée
-par toute la haute société de la Fronde.&mdash;Scarron était recherché
-par des femmes différentes de rang et de réputation.&mdash;Licence
-de ses m&oelig;urs; sa difformité, ses dispositions joyeuses.&mdash;Il aimait
-les beaux-arts, et commandait des tableaux au Poussin.&mdash;Scarron
-devient à la mode, et est importuné par les visites.&mdash;Pourquoi
-la marquise de Sévigné ne voyait point Scarron.&mdash;Explication de
-la lettre de Scarron à madame Renaud de Sévigné.&mdash;Remarque
-sur le mot <i>précieuse</i>.&mdash;Cause de l'erreur des éditeurs de Scarron.</p>
-</div>
-
-<p>A la fin de cette même année il y eut un événement
-inattendu dans la famille des Sévignés, qui probablement
-fut la cause de la longue et étroite liaison de la marquise
-de Sévigné avec une des femmes les plus justement célèbres
-de ce siècle, l'auteur de la <i>Princesse de Clèves</i>
-et de <i>Zaïde</i>.</p>
-
-<p>Madame de La Vergne épousa en secondes noces le chevalier
-Renaud de Sévigné, dont il a été fait mention précédemment<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">&nbsp;[311]</a>.
-Il paraît qu'en l'épousant elle lui donna
-l'usufruit de tous ses biens après sa mort. Ce mariage
-et les conditions du contrat ne plurent pas à mademoiselle
-<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-de La Vergne; voici comme le gazetier Loret en parle
-dans sa feuille du 1<sup>er</sup> janvier 1651:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Madame, dit-on, de La Vergne,</p>
-<p>De Paris, et non pas d'Auvergne,</p>
-<p>Voyant un front assez uni</p>
-<p>Au chevalier de Sévigni,</p>
-<p>Galant homme, et de bonne taille</p>
-<p>Pour bien aller à la bataille,</p>
-<p>D'elle seule prenant aveu,</p>
-<p>L'a réduit à rompre son v&oelig;u;</p>
-<p>Si bien qu'au lieu d'aller à Malte,</p>
-<p>Auprès d'icelle il a fait halte</p>
-<p>En qualité de son mari,</p>
-<p>Qui n'en est nullement marri,</p>
-<p>Cette affaire lui semblant bonne.</p>
-<p>Mais cette charmante mignonne</p>
-<p>Qu'elle a de son premier époux</p>
-<p>En témoigne un peu de courroux;</p>
-<p>Ayant cru, pour être fort belle,</p>
-<p>Que la fête serait pour elle;</p>
-<p>Que l'Amour ne trempe ses dards</p>
-<p>Que dans ses aimables regards;</p>
-<p>Que les filles fraîches et neuves</p>
-<p>Se doivent préférer aux veuves,</p>
-<p>Et qu'un de ces tendrons charmants</p>
-<p>Vaut mieux que quarante mamans.</p>
-</div></div>
-
-<p>Mademoiselle de La Vergne, fille d'Aymar de La Vergne,
-gouverneur du Havre, auquel elle dut son éducation,
-avait près de dix-neuf ans lorsque sa mère se remaria<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">&nbsp;[312]</a>.
-Déjà elle-même était recherchée pour sa beauté et son esprit,
-et donnait de l'emploi aux poëtes. Ménage, qui lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-avait enseigné le latin et l'italien, avait composé pour elle
-des vers qui valent beaucoup mieux que ceux qu'elle lui a
-inspirés lorsqu'elle fut devenue comtesse de La Fayette<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">&nbsp;[313]</a>.</p>
-
-<p>L'abbé Costar, l'ami de Ménage, et aussi celui de Voiture
-et de Balzac, archidiacre du Mans, lieu de sa résidence,
-où il était recherché, autant à cause de ses bons
-dîners que de sa réputation de bel esprit<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">&nbsp;[314]</a>, entretenait
-avec mademoiselle de La Vergne une correspondance
-suivie. Il lui envoyait les livres qu'il composait, comme
-à une des personnes dont il ambitionnait le plus le suffrage;
-il aimait à recevoir ses lettres. Dans une de celles
-qu'il lui écrit, il lui donne l'épithète d'<i>incomparable</i><a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">&nbsp;[315]</a>;
-dans une autre, il lui parle de l'extrême joie qu'il a de
-l'avoir revue si belle, si spirituelle, si pleine de raison.
-Ailleurs il lui demande «si elle jouit paisiblement de la
-chère compagnie de ses pensées et de celle de monsieur et
-de madame de Sévigné,» c'est-à-dire de celle de sa mère
-et de son beau-père, retirés alors avec elle dans leur château
-de Champiré, près de Segré, en Anjou<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">&nbsp;[316]</a>. La mère de
-mademoiselle de La Vergne mourut cinq ou six ans après
-avoir contracté ce second mariage, puisque la lettre de
-condoléance écrite au sujet de sa mort, par Costar, est
-adressée non à mademoiselle de La Vergne, mais à madame
-la comtesse de La Fayette. Or, mademoiselle de La
-Vergne ne fut mariée au comte de La Fayette qu'en 1655,
-et le recueil où cette lettre se trouve fut achevé d'imprimer
-le 1<sup>er</sup> mars 1657. C'est donc entre ces deux dates que Renaud
-<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-de Sévigné devint veuf<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">&nbsp;[317]</a>; et c'est aussi à sa femme,
-et non à la marquise de Sévigné, qu'est adressée la lettre
-de Costar que Richelet a reproduite dans le <i>Recueil des
-plus belles Lettres françaises</i><a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">&nbsp;[318]</a>.</p>
-
-<p>Ces éclaircissements étaient nécessaires pour que la similitude
-des noms ne produisît pas la confusion des faits
-et des personnes.</p>
-
-<p>Ce n'est pas que Costar ne connût aussi la marquise de
-Sévigné: nous verrons bientôt qu'il partageait l'admiration
-qu'elle excitait; mais il était lié moins intimement
-avec elle qu'avec son amie. Celui dont on disait qu'il était
-le plus galant des pédants et le plus pédant des galants,
-devait moins plaire à la gaie et folâtre marquise de Sévigné
-qu'à la sérieuse et savante comtesse de La Fayette<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">&nbsp;[319]</a>.</p>
-
-<p>Si les lettres de Costar réclament une grande attention,
-à cause du manque de dates et de désignation précise des
-personnes auxquelles elles sont adressées, ici elles nous
-garantissent de l'erreur que pourrait nous faire commettre
-la ressemblance des noms. Il n'en est pas de même des lettres
-de Scarron publiées après sa mort: là se trouve précisément
-le genre de méprise contre lequel nous avons dû
-prémunir les lecteurs. L'éditeur qui le premier a publié les
-&oelig;uvres posthumes de Scarron a trouvé, parmi les papiers
-de ce poëte burlesque qui lui furent remis par d'Elbène,
-son ami, le brouillon ou la copie d'une lettre adressée à
-madame de Sévigné<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">&nbsp;[320]</a>. N'en connaissant pas la date, il s'est
-<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-imaginé à tort qu'elle concernait la marquise de Sévigné,
-et il place son nom en tête. Cependant il est évident que
-cette lettre, comme celle de Costar que nous venons de
-mentionner, a été adressée à madame de Sévigné, femme
-du chevalier, et non à la marquise; et il est inutile pour
-le but que nous nous proposons, de la transcrire ici.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE SCARRON A MADAME RENAUD DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p class="start">«Madame,</p>
-
-<p>«Encore que je n'aie pas si souvent l'honneur de vous
-voir que quantité de beaux esprits et de beaux hommes,
-qui font si souvent chez vous de grosses assemblées, je
-vous prie de croire qu'il n'y a ni bel homme ni bel esprit
-qui vous honore tant que moi. Cela étant si vrai qu'il n'y
-a rien de plus vrai, je crois que vous m'obtiendrez de
-votre grande-duchesse une lettre pour le gouvernement du
-Havre, afin qu'il facilite notre gouvernement. Quand je dis
-votre grande-duchesse, je dirais aussi bien la mienne, si
-j'osais; mais je sais assez bien régler mon ambition pour
-un poëte. Vous ne serez pas aujourd'hui quitte avec moi
-pour une importunité; je vous prie de donner les placets
-que je vous envoie à M. de Barillon et à ceux de sa
-chambre qui sont connus de vous. Je baise humblement
-les mains à monseigneur de Sévigné, à mademoiselle de
-La Vergne, toute lumineuse, toute précieuse, toute, etc.,
-et à vous, madame, à qui je suis de toute mon âme,</p>
-
-<p class="sig2">«Madame,<br />
-<span class="i1">«Votre très-humble et très-affectionné serviteur,</span><br />
-<span class="i2">«<span class="smcap">Scarron</span>.»</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-Comme on le voit par les dernières lignes, cette lettre a
-été écrite antérieurement au mariage de mademoiselle de
-La Vergne avec le comte de La Fayette; et alors madame
-de Sévigné, la marquise, n'avait point vu Scarron, quoique
-son mari fût fort lié avec lui et se plût dans sa société.
-Ainsi que nous le dirons par la suite, elle ne fit connaissance
-avec ce poëte qu'après être devenue veuve; mais
-nous ne devons pas différer les éclaircissements qui peuvent
-expliquer cette singularité.</p>
-
-<p>La maison de Scarron, toujours fréquentée par les nombreux
-admirateurs de l'esprit burlesque et bouffon, devint
-vers l'époque dont nous nous occupons le rendez-vous
-général des frondeurs. Gondi y allait souvent, et y menait
-tous ses amis; ceux du prince de Condé s'y réunissaient
-aussi, et nulle part on ne faisait des soupers où l'un fût
-plus à l'aise, où régnât une gaieté plus franche, mais en
-même temps plus licencieuse<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">&nbsp;[321]</a>. Scarron s'était rendu cher
-à la Fronde, en partageant son animosité contre Mazarin.
-Quoique pensionné par la reine, il n'en fut pas moins ardent
-à poursuivre le ministre par ses épigrammes et par
-ses satires. Le ressentiment d'auteur se joignait en lui à la
-malignité de l'homme de parti. Scarron avait dédié au
-cardinal Mazarin son poëme du <i>Typhon</i>, le premier qu'il
-ait composé dans le genre burlesque, et aussi le meilleur;
-le ministre n'y fit aucune attention. Scarron exhala son
-dépit dans une satire intitulée <i>la Mazarinade</i><a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">&nbsp;[322]</a>, avec une
-telle violence, qu'il est difficile de comprendre comment un
-amas d'injures sans gaieté comme sans esprit, écrit dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-le style le plus cynique, n'a pas révolté généralement les
-lecteurs de ce temps, de quelque parti qu'ils fussent. Bien
-loin de là, cette satire eut un succès prodigieux, non-seulement
-parmi le peuple, mais encore parmi les personnages
-de la Fronde de l'esprit le plus cultivé: tant il est
-vrai que les partis se plaisent à nourrir leur haine des plus
-grossiers aliments, et à se précipiter dans tous les excès
-quand ils entrevoient par là les moyens d'accroître ou
-d'accélérer leur vengeance. On dit que Mazarin lui-même,
-qu'un déluge de libelles plus virulents les uns que les autres
-avait trouvé impassible, ne put se contenir en lisant
-<i>la Mazarinade</i>, et qu'il ressentit vivement, et n'oublia
-jamais, les outrages qu'elle contenait<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">&nbsp;[323]</a>.</p>
-
-<p>Scarron, devenu ainsi célèbre par son esprit, et encore
-plus par l'usage qu'il en faisait, était quelquefois invité
-chez les dames dont les maris étaient les habitués de ses
-réunions. Il se faisait transporter (car il ne pouvait marcher)
-chez la duchesse de Lesdiguières, chez la marquise
-de Villarceaux, la duchesse d'Aiguillon, mesdames de
-Fiesque, de Brienne, la marquise d'Estissac, mesdemoiselles
-de Hautefort, de Saint-Mégrin, d'Escars, la présidente
-de Pommereul. Il se montrait alors le plus réjouissant
-des causeurs; mais celles qui goûtaient le plus sa
-société n'osaient fréquenter ses réunions. Celui qui tolérait
-dans sa maison les désordres de sa propre s&oelig;ur, qui même
-en plaisantait, et disait que le marquis de Tresmes lui
-faisait des neveux, non à la mode de Bretagne, mais à
-la mode du Marais<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">&nbsp;[324]</a>, ne pouvait recevoir chez lui que des
-<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
-femmes qui avaient banni tous les scrupules de la pudeur.
-Aussi toutes celles que l'on y voyait étaient de cette
-sorte. C'était la célèbre Marion de Lorme, qui mourut
-dans le cours de cette année 1650<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">&nbsp;[325]</a>; la comtesse de
-la Suze, qu'on disait avoir changé de religion afin de ne
-voir son mari ni dans ce monde ni dans l'autre; Ninon
-de Lenclos, qu'il suffit de nommer, et que nous allons
-faire connaître plus particulièrement à nos lecteurs. A
-cette liste il faut ajouter encore quelques femmes auteurs:
-madame Deshoulières et la célèbre mademoiselle
-Scudéry.</p>
-
-<p>En dépit de ses infirmités, du délabrement de sa fortune,
-des guerres civiles et des procès de famille, Scarron
-conservait sa gaieté, et les inclinations de sa jeunesse:
-il aimait les femmes, le vin, la bonne chère, la
-poésie et les beaux-arts. Assiégé sans cesse par tous les
-genres de souffrances, victime de tous les événements
-publics et privés, plus la nature et la destinée faisaient
-d'efforts pour l'accabler sous le poids des calamités, plus
-il semblait s'attacher à les narguer par son étonnant courage:
-non-seulement il les supportait, mais il ne paraissait
-pas même les ressentir. Stoïcien d'une nouvelle espèce, et
-bien plus véritablement tel que ceux qui dans l'antiquité
-se paraient de ce titre pompeux; bien plus vrai
-surtout, bien plus franc dans sa philosophie, il n'avait
-rompu avec aucun de ses goûts; et quoiqu'il perdît chaque
-jour les moyens de les satisfaire, il ne voulait pas reconnaître
-la nécessité d'y renoncer, tant qu'un souffle de vie
-lui restait pour éprouver les impressions du plaisir. Ainsi
-on apprend avec étonnement que, malgré la réduction
-<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-qu'avaient éprouvé ses revenus, il continuait toujours à
-acheter des tableaux. Dans sa jeunesse, il avait cultivé la
-peinture avec assez de succès; il s'était trouvé (en 1634)
-à Rome avec le Poussin; et nous lisons dans les lettres de
-ce grand peintre que pendant la Fronde (en 1649-1650)
-il s'occupait à Rome de deux tableaux qui lui avaient été
-commandés par Scarron: l'un des deux devait représenter
-un sujet bachique<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">&nbsp;[326]</a>.</p>
-
-<p>La marquise de Sévigné, qui, bien loin d'être prude, a
-mérité le reproche d'avoir été un peu trop libre dans ses
-expressions, était cependant du nombre des jeunes femmes
-que la licence de Scarron et le cynisme de ses écrits effarouchaient.
-Il était d'ailleurs tellement difforme, qu'il dit
-dans plusieurs de ses lettres qu'on interdisait sa vue aux
-femmes enceintes; et, d'après les descriptions que nous
-avons de sa personne, il ne paraît pas que cette assertion
-fût seulement une plaisanterie, ni qu'elle eût rien d'exagéré.
-Enfin, une des femmes avec lesquelles Scarron se
-plaisait le plus était Ninon de Lenclos; et nos lecteurs seront,
-dans le chapitre suivant, instruits des motifs qu'avait
-la marquise de Sévigné pour éviter tous les lieux où
-elle pouvait se rencontrer avec cette femme, alors si scandaleusement
-célèbre.</p>
-
-<p>Quelques-unes de ces causes, ou peut-être toutes ces
-causes réunies, ont empêché longtemps la marquise de
-Sévigné non-seulement d'admettre Scarron dans sa société,
-mais même de le voir, quoique ce fût alors une
-mode de l'avoir vu, et que par ses difformités mêmes
-il fût devenu l'objet d'une curiosité que chacun s'empressait
-de satisfaire. C'est ce dont lui-même se plaint amèrement,
-<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-quand il dépeint, dans une de ses épîtres, le
-campagnard qui dans Paris séjourne,</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Et, n'ayant rien à faire tous les jours,</p>
-<p>Lui rend visite avant l'heure du Cours,</p>
-<p>Comme on va voir un lion de la foire<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">&nbsp;[327]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Madame Renaud de Sévigné, qui tenait chez elle des
-assemblées de beaux esprits, n'avait pas les mêmes motifs
-que la marquise pour éviter Scarron, et elle en avait
-plusieurs pour rechercher sa société. Aussi est-ce à elle
-qu'il s'adresse pour obtenir, par la lettre que nous avons
-transcrite, des recommandations pour le gouverneur du
-Havre, neveu de la duchesse d'Aiguillon, qu'il appelle sa
-grande-duchesse. Le placet pour le président Barrillon
-était probablement relatif au procès que Scarron perdit
-contre sa belle-mère, quelque temps après; et ce qui
-excuse en partie l'éditeur qui a le premier publié cette
-lettre, en 1669, d'avoir cru qu'elle était adressée à la marquise
-de Sévigné, c'est que celle-ci était alors liée avec
-Barillon autant que, de son vivant, l'avait été madame
-Renaud de Sévigné<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">&nbsp;[328]</a>. Mais ce qui est dit à la fin de cette
-lettre sur mademoiselle de La Vergne aurait dû, avec un
-peu d'attention, lui faire apercevoir son erreur. Remarquons
-de quelle manière Scarron fait l'éloge de cette
-jeune personne, «toute lumineuse, dit-il, toute <i>précieuse</i>.»
-Ce mot <i>précieuse</i> était alors la louange la plus grande
-que l'on pût faire d'une femme. C'est parmi les précieuses
-que se trouvaient les meilleures amies et les protectrices
-<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-de Scarron: c'est dans les rangs des précieuses qu'il obtenait
-le plus de succès, car en tout genre les extrêmes se
-touchent. Depuis que le mot <i>précieuse</i> a changé de signification,
-il n'a été remplacé par aucun autre. Dans son
-acception primitive il exprimait par un seul mot la grâce
-et la dignité des manières unies à la culture de l'esprit
-et aux talents, l'accord parfait du bon goût et du bon ton;
-en un mot, tout ce qui dans les hauts rangs de la société
-peut donner l'idée d'une femme accomplie. Tout cela se
-trouvait alors renfermé dans cette courte phrase: «C'est
-une précieuse.»</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XVII.<br />
-<span class="medium">1650.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Le marquis de Sévigné devient amoureux de Ninon de Lenclos.&mdash;Le
-mari, le fils et le petit-fils de madame de Sévigné s'attachent à
-Ninon.&mdash;Nécessité de bien connaître les circonstances de sa vie
-pour éclaircir les faits qui se rattachent à celle de madame de Sévigné.&mdash;Époques
-de la naissance et de la mort de Ninon.&mdash;Trois
-périodes à distinguer dans sa longue vie.&mdash;Différences qui les
-caractérisent.&mdash;Fixité de ses principes.&mdash;Son inconstance en
-amour.&mdash;Sa constance en amitié.&mdash;Portrait de sa personne.&mdash;Noms
-de ses principaux amants.&mdash;Sa conduite envers les plus
-riches; elle les distingue en trois classes.&mdash;Jugement de Châteauneuf
-à son sujet.&mdash;Célébrée par les poëtes.&mdash;Épigramme du
-grand prieur de Vendôme contre elle.&mdash;Sa réplique.&mdash;Billet
-qu'elle donne à La Châtre.&mdash;Sa passion pour le marquis de Villarceaux.&mdash;Aventures
-de sa jeunesse.&mdash;Noms de ses premiers
-amants.&mdash;Admise d'abord dans la haute société du Marais.&mdash;Ses
-amours avec le duc de Châtillon.&mdash;Avec le duc d'Enghien.&mdash;Vers
-de Saint-Évremond à ce sujet.&mdash;Elle fait une maladie grave.&mdash;Mot
-qu'elle dit, croyant mourir.&mdash;Son trait d'espiéglerie envers
-Navailles.&mdash;Querelles produites par les passions qu'elle excite.&mdash;La
-reine régente veut la faire enfermer au couvent.&mdash;Réponse
-de Ninon à l'exempt.&mdash;Marque insigne de considération que lui
-donne le grand Condé.&mdash;Sa liaison avec Émery et les gens de
-finance.&mdash;Avec Coulon.&mdash;Avec d'Aubijoux.&mdash;Le comte de Vasse
-fait sa cour à la marquise de Sévigné, et est supplanté auprès de
-Ninon par le marquis de Sévigné.</p>
-</div>
-
-<p>Un peu avant l'époque du mariage de madame de La
-Vergne, dont nous venons de parler, le c&oelig;ur de madame
-de Sévigné fut contristé par un malheur dont elle semblait
-plus que toute autre femme devoir être préservée.
-Jeune, belle, mère de deux enfants charmants, dont l'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-continuait le nom de l'ancienne famille dans laquelle elle
-était entrée, pleine d'esprit, d'attraits, de grâce et d'enjouement,
-quelle autre femme pouvait mieux qu'elle se
-flatter de captiver un époux qu'elle aimait, et dont ses actions
-et sa conduite devaient lui concilier la tendresse?
-Nous avons déjà remarqué qu'il n'en fut pas ainsi. Madame
-de Sévigné eut à supporter les fréquentes infidélités
-d'un homme qu'aucun sentiment de devoir ne retenait, et
-qui trouvait dans la vertu même de sa femme des motifs
-pour se livrer avec plus de sécurité à la vie licencieuse
-dont il avait contracté l'habitude; mais du moins le c&oelig;ur
-n'était pour rien dans ces liaisons passagères, et l'obscurité
-de celles qui en subissaient la honte les avait dérobées jusqu'alors
-à la malignité publique, et peut-être même à la
-connaissance de celle qu'elles offensaient. Mais madame de
-Sévigné apprit enfin (nous dirons bientôt par qui) que son
-mari se trouvait engagé dans les liens de la plus dangereuse
-des beautés du jour, de celle qu'on ne pouvait se
-résoudre à quitter, même lorsqu'on n'en était plus aimé, et
-qui, tel qu'un souverain altier, avait le privilége d'enchaîner
-à sa suite, et de retenir à sa cour, ses favoris disgraciés.
-Elle sut que le marquis de Sévigné était devenu l'amant
-préféré de Ninon de Lenclos.</p>
-
-<p>Elle ne pouvait douter que cet attachement, trompant
-l'espoir de nombreux rivaux, allait être partout divulgué,
-et que personne n'ignorerait l'affront qu'elle se trouvait
-forcée de subir et la douleur qu'elle en ressentait.</p>
-
-<p>Ninon de Lenclos avait alors trente-quatre ans, et par
-conséquent dix ans de plus que madame de Sévigné; et
-non-seulement elle lui enleva le c&oelig;ur de son mari, mais
-elle inspira une folle passion à son fils, fut aimée de son
-petit-fils, et fit ainsi subir dans la même famille, après
-<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-sa jeunesse écoulée, l'influence de ses attraits et la puissance
-de ses séductions à trois générations successives.
-L'antiquité païenne eût été moins que nous surprise d'un
-fait aussi singulier, et moins embarrassée pour s'en rendre
-compte: elle n'eût pas manqué d'y voir un effet de la
-volonté des dieux, un résultat de la fatalité et du destin,
-un prodige de la mère des Amours. La superstition du
-moyen âge eût infailliblement expliqué la chose par le
-pouvoir du démon, par des conjurations et des sorcelleries.
-Quant à nous, rejetons d'un siècle qui repousse toute
-illusion, nous avons à faire connaître quels sont les enchantements
-naturels qui produisirent de tels effets, et
-nous ne pouvons y parvenir qu'en recherchant tout ce qui
-peut nous donner une idée exacte de la personne et du caractère
-de cette femme séduisante.</p>
-
-<p>Née le 15 mai 1616, et morte le 17 octobre 1705<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">&nbsp;[329]</a>,
-Anne de Lenclos a vécu près de quatre-vingt-dix ans. Ornement
-de la fin du règne de Louis XIII, elle a brillé dans
-la régence, et a parcouru presque en entier le long règne de
-Louis XIV. Elle expira avant que les revers des dernières
-années de ce règne mémorable eussent terni la gloire du
-grand roi. Comme pour les personnes qui ont joui de l'existence
-dans toute sa durée, on doit distinguer dans sa vie
-trois phases différentes: la jeunesse, l'âge mûr, et la vieillesse.
-Mais pour Ninon de Lenclos, cette distinction ne
-suffit pas; elle n'est pas assez tranchée. On peut dire d'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-que dans les trois âges de sa longue carrière, par ses relations
-avec le monde, elle a été trois personnes différentes.
-Dans tous les temps l'histoire de sa vie se trouve
-mêlée avec celle de madame de Sévigné, à laquelle elle a
-survécu; aussi nous aurons souvent occasion de parler
-d'elle dans ces Mémoires. Nous dirons donc seulement ici
-ce qu'elle fut dans sa jeunesse et ce qu'elle a été depuis,
-jusqu'à l'époque où elle commença à se faire aimer du
-marquis de Sévigné.</p>
-
-<p>Mais il est impossible d'obtenir une image fidèle de cette
-femme extraordinaire dans un des divers périodes de sa
-vie, si on ne les compare pas entre eux; et rien ne peut
-mieux servir à établir d'une manière courte et précise les
-différences qui les caractérisent, que les noms mêmes par
-lesquels il fut d'usage de la désigner dans ces trois âges
-différents. Dans sa vieillesse, c'est, pour tout le monde,
-mademoiselle de Lenclos; madame de Sévigné elle-même
-ne la mentionne jamais alors que par ce nom, et elle en
-parle d'une manière conforme à la considération dont
-celle-ci jouissait parmi les femmes de la haute société,
-qui lui savaient gré de l'heureuse influence qu'elle y exerçait.
-Il en était de même parmi les hommes les plus graves,
-les plus élevés en dignités, qui s'honoraient d'être
-admis chez elle. Dans l'âge mûr, c'est Ninon de Lenclos,
-blâmée pour ses opinions en matière de religion, redoutée
-encore pour ses séductions, mais avec laquelle le
-monde s'habituait à compter; recherchée pour son esprit
-et son amabilité, et s'acquérant chaque jour de plus en
-plus l'estime générale, par la loyauté de son caractère et
-la sûreté de son commerce. Pour Saint-Évremond, pour
-les esprits forts et les libertins, comme on les appelait
-alors, c'est-à-dire les incrédules en religion, Ninon de
-<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-Lenclos était à cette époque un sage, sous les atours des
-Grâces; c'était la moderne Léontium<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">&nbsp;[330]</a>. Dans sa jeunesse
-brillante et désordonnée, c'est pour ses nombreux adorateurs
-la charmante Ninon; mais le plus souvent, et
-surtout pour mademoiselle de Longueville, pour madame
-de Sévigné, pour toutes les dames de haut parage,
-pour le gazetier Loret, qui est leur parasite et leur
-écho, c'est la Ninon, la dangereuse Ninon, Ninon la
-courtisane<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">&nbsp;[331]</a>.</p>
-
-<p>Qu'on ne croie pas que ces différences aient été les résultats
-des changements et des modifications qu'éprouvent
-souvent les natures les plus fermes et les plus énergiques
-pendant le cours d'une longue vie. Le temps a bien pu
-altérer les attraits de Ninon de Lenclos, mais il n'a eu
-aucune prise sur ses principes et sur son caractère. Jamais
-femme ne s'est montrée sous ce rapport plus constante
-et plus d'accord avec elle-même. De bonne heure formée
-au scepticisme et à une sagesse toute mondaine par la lecture
-de Montaigne et de Charron, elle se montra éprise
-des charmes de la société. Elle se fit aimer de toutes les
-personnes qui lui en faisaient goûter les jouissances. Son
-âme s'abandonna tout entière à l'amitié; elle chérit toutes
-les vertus, perfectionna en elle toutes les qualités qui
-font naître ou consolident ce sentiment. Quant à l'amour,
-elle ne le considérait que comme un besoin des
-sens, auquel la nature n'a attaché le plus vif de tous les
-plaisirs que pour nous ôter la volonté de lui résister. Selon
-elle, ce besoin ne produit en nous qu'un penchant
-aveugle, qui n'est fondé sur aucun mérite de l'objet aimé,
-<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-et qui n'engage à aucune reconnaissance<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">&nbsp;[332]</a>. Abandonnée à
-elle-même dès l'âge de quinze ans<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">&nbsp;[333]</a>, son ardente constitution
-lui fit peut-être de cette licencieuse doctrine une nécessité;
-et le degré d'intensité avec lequel cette nécessité
-pesa sur sa vie explique toute la différence qu'on observe
-chez elle dans les trois périodes dont nous avons parlé.
-Dans le premier, elle fut dominée par ses désirs; dans le
-second, elle put composer avec eux; dans le dernier, elle
-s'en vit entièrement délivrée; et sa raison forte, pure et
-radieuse, débarrassée de l'obstacle qui l'offusquait, brilla
-dans toute sa clarté, et lui concilia tous les suffrages. Sa
-société fut alors recherchée par les femmes avec autant
-d'empressement que par les hommes.</p>
-
-<p>Si dans l'effervescence de la jeunesse Ninon ne se fit
-aucun scrupule sur le nombre de ses amants, elle se montra
-pourtant très-délicate sur le choix. Tout ce qui était
-vulgaire, tout ce qui s'éloignait de cette politesse exquise,
-de cette élégance de manières dont elle avait contracté
-l'habitude, ne lui inspirait que du dégoût. Sous tous ces
-rapports, c'était une véritable <i>précieuse</i>. Mais, à part ces
-formes et ces apparences extérieures qui alors distinguaient
-fortement de la bourgeoisie les hautes classes de
-la société, Ninon n'était guidée dans ses liaisons amoureuses
-que par l'intérêt de ses plaisirs; et comme les sens
-que le c&oelig;ur ne domine pas ont essentiellement besoin de
-variété, elle était dans ses amours d'une extrême légèreté.
-Non qu'elle eût recours aux perfidies ou aux infidélités:
-gardant toujours son indépendance quand elle voulait
-<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-quitter un amant, elle lui déclarait ses intentions, et ne
-le traitait pas alors comme ami avec moins d'affection<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">&nbsp;[334]</a>.
-Mais il fallait qu'il se soumît, et cédât la place à son rival:
-ni soupirs, ni plaintes, ni gémissements, n'y pouvaient
-rien. S'il avait fait résistance, il aurait cessé d'être
-son ami et d'user du privilége de la voir. Il n'en était pas
-un que cette crainte ne retînt; tant cette femme enchanteresse
-savait captiver par les charmes de sa conversation,
-tant elle exerçait de puissance sur ceux qui l'approchaient<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">&nbsp;[335]</a>!
-D'ailleurs, le succès d'un rival n'empêchait pas
-qu'on eût l'espoir de le supplanter un jour, et en ne désertant
-pas la place, l'heureux moment du retour pouvait
-arriver, et arrivait quelquefois.</p>
-
-<p>Afin d'attirer autour d'elle une cour nombreuse d'adorateurs
-assez fervents pour se montrer dociles à ses
-capricieux désirs, il n'était pas besoin qu'elle fît aucun
-effort: la nature y avait pourvu.</p>
-
-<p>Sa taille était grande et bien prise; toutes les parties de
-son corps, dans des proportions parfaites; la jambe fine,
-la main petite et potelée; les bras, le cou et la gorge admirables
-par leurs contours gracieux; la peau blanche, le
-teint légèrement coloré: elle avait cette sorte d'embonpoint
-modéré qui annonce une santé ferme et constante.
-Sa tête présentait un ovale régulier; ses cheveux étaient
-châtain brun; ses sourcils, noirs, bien séparés et bien arqués;
-ses yeux, grands et noirs, ombragés par de longues
-<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-paupières, qui en tempéraient l'éclat. Son nez et son menton,
-bien modelés, étaient dans une harmonie parfaite
-avec le reste de ses traits; ses lèvres vermeilles, un peu
-saillantes et relevées vers les coins, et ses dents du plus
-bel émail, rangées avec une régularité remarquable, donnaient
-à sa bouche et à son sourire un attrait inexprimable<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">&nbsp;[336]</a>.
-Sa physionomie était à la fois ouverte, fine, tendre
-et animée. Quand rien ne l'affectait, et dans l'habitude de
-la vie, elle paraissait froide et indolente; mais au moindre
-objet qui faisait sortir son âme de cet état de repos, que la
-multiplicité de ses émotions semblait lui rendre nécessaire,
-toute sa personne paraissait transformée; ses traits se passionnaient,
-le son de sa voix allait au c&oelig;ur; la grâce de
-ses gestes et de ses poses, l'expression de ses regards, tout
-en elle charmait les sens et excitait leur ardeur<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">&nbsp;[337]</a>. Parfaitement
-décente dans la manière de se vêtir, elle ne montrait
-de ses attraits que ce que la mode chez les femmes
-de m&oelig;urs sévères ne leur permettait pas de cacher. De
-riches habillements ne la couvraient jamais; ils étaient
-toujours de la plus élégante simplicité et de la plus exquise
-fraîcheur.</p>
-
-<p>Telle était Ninon. Quand Homère nous raconte l'arrivée
-d'Hélène à Troie, il dépeint non-seulement les jeunes
-guerriers, mais les vieillards, ravis à son aspect. L'influence
-de la beauté est générale, et l'âge même ne nous
-en garantit pas. Qu'on juge donc de l'impression que dut
-faire une femme telle que nous l'avons dépeinte, dans
-un siècle de galanterie et de volupté, à une époque où
-<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-plaire aux dames et s'en faire aimer semblait être un des
-plus grands besoins, une des principales occupations de
-la vie! Tout ce qu'il y avait de beau, de brillant et d'illustre
-parmi les jeunes seigneurs de la cour, ceux même
-qui comptaient des conquêtes dans les rangs les plus élevés,
-s'empressèrent d'accroître le nombre des adorateurs
-de Ninon, et briguèrent ses faveurs. Dans le nombre
-on remarqua le jeune duc d'Enghien, depuis si célèbre
-sous le nom de grand Condé; le comte de Miossens, depuis
-maréchal d'Albret; le comte de Palluau, depuis maréchal
-de Clérambault; le marquis de Créqui, le commandeur
-de Souvré, le marquis de Vardes, le marquis
-de Jarzé, le comte de Guiche<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">&nbsp;[338]</a>, le beau duc de Candale,
-Châtillon, le prince de Marsillac, le comte d'Aubijoux,
-Navailles, et plusieurs autres.</p>
-
-<p>Ninon jouissait d'un patrimoine modique, mais suffisant
-pour la rendre indépendante. L'intérêt n'eut aucune
-part à ses choix; et même dans le second période de sa
-vie elle s'abstint de rien accepter de ses amants ou de
-ses amis qui eût quelque valeur<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">&nbsp;[339]</a>. Mais dans sa jeunesse,
-moins prudente et moins réservée, elle ne se refusa pas
-à entraîner dans d'assez grandes prodigalités ceux que
-lui asservissait l'amour: il lui semblait que c'était là une
-preuve de plus de l'effet de ses charmes, dont elle se plaisait
-à essayer la puissance. Comme les despotes, qui ne
-croient pas régner s'ils n'abusent de leur pouvoir, c'est
-envers ceux qui étaient les plus disposés au faste et à la
-magnificence qu'elle se montrait plus difficile. Un de ses
-contemporains nous apprend qu'alors on distinguait les
-<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-adorateurs de Ninon en trois classes: les payants, les
-martyrs, et les favoris. Mais bien souvent les payants
-n'arrivaient pas à être classés parmi les favoris; et lorsqu'ils
-devenaient exigeants, elle n'en voulait ni comme
-amis ni comme amants. Tallemant des Réaux rapporte
-dans ses Mémoires qu'à Lyon un nommé Perrachon,
-frère d'un avocat célèbre<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">&nbsp;[340]</a>, en fut tellement épris, qu'il la
-pria d'accepter de lui une superbe maison, sans réclamer
-d'elle d'autre faveur que la permission de la voir quelquefois.
-Elle y consentit, et l'acte de donation se fit; mais
-Perrachon ayant manifesté d'autres intentions, elle lui
-rendit sa maison, et le congédia. Un nommé Fourreau,
-homme fort riche, grand gourmet, qui savait par elle-même
-qu'il ne devait rien espérer d'elle que le plaisir
-d'être admis dans sa société, ne s'exposa jamais à être
-traité comme Perrachon. Sa générosité fut sans bornes
-comme son désintéressement. Quand elle avait besoin de
-répandre quelques bienfaits ou d'acquitter quelques dépenses,
-elle tirait sur lui, comme sur un banquier, des
-billets au porteur, qui commençaient toujours par ces
-mots: «Fourreau payera,» et Fourreau payait toujours.
-Ce fut Ninon qui se lassa la première de faire payer Fourreau,
-et qui cessa de tirer sur lui<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">&nbsp;[341]</a>.</p>
-
-<p>Ceux qu'on nommait ses martyrs se trouvaient dans les
-rangs de ses amis les plus chéris, de ceux pour lesquels
-elle ne connaissait pas l'inconstance, de ceux qui ne la
-<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
-quittaient presque jamais et dont la société lui était nécessaire,
-mais qui cependant se trouvaient malheureux
-par la contemplation de ses appas et auraient voulu avoir
-part à ses faveurs. On remarquait parmi eux Saint-Évremond,
-Regnier-Desmarais, la Mesnardière et le gentil et
-spirituel Charleval. Elle se plaisait tant avec ce dernier,
-qu'il eut toujours l'espoir de la fléchir, sans que jamais
-elle lui ait rien accordé. Mais quoiqu'elle ne demandât
-point dans ses amants les qualités qui rendirent le marquis
-de Soyecour si fameux dans les annales de la galanterie<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">&nbsp;[342]</a>,
-cependant elle ne put jamais se résoudre à
-essayer d'un homme dont Scarron, en faisant allusion à
-la délicatesse de son corps et à la finesse de son esprit,
-disait qu'il avait été nourri par les Muses avec du blanc-manger
-et du blanc de poulet; ce qui ne l'empêcha pas de
-vivre jusqu'à l'âge de quatre-vingt ans<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">&nbsp;[343]</a>. Tallemant des
-Réaux nomme encore au nombre des martyrs de Ninon
-le comte de Brancas, et un jeune homme nommé Moreau,
-fils du lieutenant civil, remarquable par les agréments de
-sa figure et de son esprit; il faillit succomber à l'excès de
-sa passion pour Ninon.</p>
-
-<p>Quelques-uns de ceux qui composaient le cortége habituel
-de Ninon ne supportaient pas aussi patiemment ses
-refus, et n'acceptaient point le martyre; alors ils cessaient
-de vouloir être comptés au nombre de ses amis, lorsqu'ils
-avaient perdu l'espoir de parvenir dans les rangs de ses
-favoris. Tel fut le grand prieur de Vendôme, qui, désespérant
-de l'emporter sur ses rivaux, se retira en lui faisant
-remettre ce quatrain injurieux:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span></div>
-<p>Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,</p>
-<p>Je renonce sans peine à tes faibles appas;</p>
-<p class="i2"> Mon amour te prêtait des charmes,</p>
-<p class="i2"> Ingrate, que tu n'avais pas.</p>
-</div></div>
-
-<p>Elle lui renvoya sur-le-champ son quatrain ainsi parodié:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Insensible à tes feux, insensible à tes larmes,</p>
-<p>Je te vois renoncer à mes faibles appas:</p>
-<p class="i2"> Mais si l'amour prête des charmes,</p>
-<p class="i2"> Pourquoi n'en empruntais-tu pas<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">&nbsp;[344]</a>?</p>
-</div></div>
-
-<p>L'abbé de Châteauneuf a dit de Ninon que ses amants
-n'avaient pas de plus dangereux rivaux que ses amis,
-parce qu'en effet on savait que personne ne pouvait fixer
-son inconstance. Tout le monde connaît la singulière précaution
-que prit avec elle La Châtre, colonel général des
-Suisses, son amant favorisé. Il se voyait obligé de partir
-pour l'armée: dans un moment où le regret d'une séparation
-le rendait l'objet des plus tendres caresses, il demanda
-à son amante de lui signer un billet par lequel elle promettait
-de lui être fidèle jusqu'à son retour. A peine La
-Châtre fut-il parti, que Ninon choisit un autre amant;
-et dans le moment même de son infidélité, la promesse
-qu'elle avait faite lui revenant en mémoire, elle ne put
-s'empêcher de s'écrier en riant: «Ah! le bon billet qu'a
-La Châtre!» L'amant favorisé demanda à Ninon l'explication
-de ces paroles; elle la lui donna. Il raconta la chose;
-ce qui, dit Saint-Simon, accabla La Châtre d'un ridicule
-qui gagna jusqu'à l'armée<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">&nbsp;[345]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-Cette humeur volage de Ninon laissait de l'espérance à
-tous ses poursuivants, surtout aux amis qui étaient toujours
-là pour en profiter. Ainsi, aucun des martyrs ne
-désespérait de pouvoir passer dans la classe des favoris.
-D'ailleurs elle-même les encourageait dans cet espoir, non
-par coquetterie, non par calcul, mais parce qu'en effet
-elle n'était jamais certaine de ses propres dispositions. A
-ceux de ses plus intimes amis qui la pressaient trop vivement,
-elle disait souvent: «Attends mon caprice.» Ses
-liaisons amoureuses n'étaient en effet à ses yeux que
-des caprices des sens. Interrogée sur le nombre de ses
-amants, Tallemant des Réaux lui a entendu répondre:
-«J'en suis à mon dix-huitième caprice. J'en suis à mon
-vingtième caprice<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">&nbsp;[346]</a>.»</p>
-
-<p>On conçoit facilement tout ce qu'un tel mode d'existence
-donnait d'activité à cette jeunesse qui entourait Ninon
-et composait ses cercles; combien sa seule présence
-excitait le désir de plaire; combien on calculait avec
-impatience la durée de ses caprices, et comment celui
-qui parvenait à la tenir plus longtemps engagée semblait,
-en quelque sorte, faire tort à tous les autres.</p>
-
-<p>J'ai dit que le sentiment n'avait aucune part aux liaisons
-amoureuses de Ninon; il faut cependant admettre
-une exception à cette assertion, mais une seule exception
-dans tout le cours de sa vie. Une seule fois Ninon connut
-l'amour, ses peines, ses anxiétés, ses emportements, ses
-jalousies. Le marquis de Villarceaux fut le seul qui sut lui
-inspirer une passion forte et durable, peut-être parce qu'il
-fut pour elle l'amant le plus passionné, celui dont le c&oelig;ur
-était le plus véritablement épris. Les familiarités de Ninon
-<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-avec ses amis donnèrent à Villarceaux de telles craintes,
-lui occasionnèrent tant de jalousie, qu'il en tomba malade<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">&nbsp;[347]</a>.
-La douleur de Ninon fut alors excessive; et pour
-qu'il ne doutât pas de ses intentions de se consacrer uniquement
-à lui, elle coupa ses beaux cheveux, et les lui
-envoya. Il fut si vivement touché de cette marque de tendresse,
-qu'il guérit. Villarceaux, pour mieux s'assurer
-de sa précieuse conquête, l'emmena en Normandie, dans
-le château de Varicarville, son ami. Ninon amoureuse,
-Ninon se consacrant à un seul homme, fut un désappointement
-des plus violents pour toute cette brillante jeunesse
-dont elle faisait les délices, pour toutes les sociétés
-dont elle était l'âme. Ce fut à cette époque que Saint-Évremond
-lui adressa cette jolie élégie où, après lui avoir
-rappelé ses triomphes sur le duc de Châtillon et le duc
-d'Enghien, il tâche de lui faire honte de son asservissement
-actuel, et où il lui rappelle ses propres maximes:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Écoutez donc un avis salutaire,</p>
-<p>Sachez de moi ce que tous devez faire.</p>
-<p>Un dieu chagrin s'irrite contre vous:</p>
-<p>Tâchez, Philis, d'apaiser son courroux.</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>Il faut brûler d'une flamme légère,</p>
-<p>Vive et brillante, et toujours passagère;</p>
-<p>Être inconstante aussi longtemps qu'on peut:</p>
-<p>Car un temps vient que ne l'est pas qui veut<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">&nbsp;[348]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Mais la passion de Ninon pour Villarceaux date de l'année
-1652, et est ainsi postérieure de deux ans au choix
-qu'elle fit de Sévigné. Ceci me rappelle qu'il est nécessaire
-<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-à mon sujet de raconter ce qu'on sait de cette femme célèbre
-antérieurement à cette époque, et de reprendre
-l'ordre chronologique des faits qui la concernent, que le
-désir de la faire connaître à mes lecteurs m'a fait abandonner.
-A cet égard, les Mémoires de Tallemant des
-Réaux me serviront de guide. Il dit que Villarceaux avait
-été le dernier amant de Ninon; il est donc évident qu'il
-écrivait à l'époque même de cette liaison, et il nous fournit
-un des témoignages les plus rapprochés des faits qu'il
-raconte.</p>
-
-<p>Ninon était encore très-jeune lorsque son père, M. de
-Lenclos, gentil-homme de Touraine de la suite du duc
-d'Elbeuf, fut forcé de sortir de France pour avoir tué en
-duel le comte de Chabans, d'une manière peu honorable<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">&nbsp;[349]</a>,
-Lenclos jouait fort bien du luth<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">&nbsp;[350]</a>, et communiqua ce talent
-à sa fille. C'était son seul enfant, et il avait pris plaisir à
-la former. Elle fit de si grands progrès dans la musique,
-et dansait la sarabande avec tant de grâce, qu'elle fut,
-avec sa mère, invitée dans les cercles les plus brillants du
-Marais; et dans un âge aussi précoce elle se fit déjà remarquer
-par la vivacité de son esprit. Son père, homme
-d'une vie peu réglée, lui avait inculqué des principes conformes
-à ceux qu'il avait lui-même adoptés. Sa mère,
-nommée Abra Raconis, demoiselle de l'Orléanais, était
-au contraire très-pieuse, et avait cherché à inspirer à sa
-fille des sentiments semblables aux siens, et à combattre,
-autant qu'il était en elle, les effets de l'éducation paternelle;
-mais ce fut en vain; la fougue des sens entraînait
-<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-la jeune Ninon, et l'empêchait d'écouter les sages conseils
-d'une mère que pourtant elle chérissait tendrement.</p>
-
-<p>Saint-Étienne, capitaine des chevau-légers, homme
-d'une bravoure extraordinaire, qui ne dut sa fortune qu'à
-son épée, fut le premier amant de Ninon<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">&nbsp;[351]</a>. Il s'était présenté
-pour l'épouser, et la séduisit. Si l'on s'en rapporte à
-Segrais et à Voltaire<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">&nbsp;[352]</a>, il paraîtrait que le cardinal de
-Richelieu en voyant la jeune Ninon ne put s'empêcher
-de ressentir des désirs. Saint-Étienne aurait été son intermédiaire;
-il portait les billets que l'Éminence adressait à
-Ninon, et rapportait les réponses. «Ce fut la seule fois,
-dit Voltaire, qu'elle se donna sans consulter son goût.»
-Cette assertion n'est peut-être pas exacte, même en supposant
-que l'anecdote soit véritable. Voltaire a négligé de
-rappeler les dates; et il a cru que lorsque Ninon fut en
-âge de pouvoir inspirer de l'amour, Richelieu approchait
-du terme de sa vie: le goût de l'antithèse a fait dire à Voltaire
-que Ninon avait eu les dernières faveurs de ce grand
-ministre, et qu'elle lui avait accordé ses premières. Mais
-il n'a pas fait attention qu'en 1632, lorsque Ninon avait
-seize ans, Armand de Richelieu n'en avait que quarante-sept;
-il était donc encore alors dans la force de l'âge, et
-tout le monde sait qu'il avait une fort belle figure. Voltaire
-ajoute que Richelieu fit à Ninon une pension de deux mille
-livres. Elle comptait au nombre de ses amis plusieurs
-créatures du cardinal<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">&nbsp;[353]</a>; et peut-être une pension généreusement
-<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-accordée sur leur sollicitation par le ministre pour
-cette jeune et noble orpheline, peu favorisée par la fortune,
-a-t-elle donné lieu à la supposition d'une liaison
-qui n'exista point. Le récit du comte de Chavagnac est
-plus obscur et plus invraisemblable encore que celui de
-Voltaire; il le tenait de son frère, qui avait été l'amant de
-Marion de Lorme. Ce fut Marion de Lorme, selon Chavagnac,
-que Richelieu chargea d'offrir à la jeune Ninon
-cinquante mille écus pour prix de ses faveurs; et Ninon,
-qui depuis la mort de Cinq-Mars vivait avec un conseiller
-au parlement, refusa, dit-on, l'offre magnifique du cardinal<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">&nbsp;[354]</a>.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit de ces assertions diverses et contradictoires,
-il est certain que s'il a existé une liaison entre
-Richelieu et Ninon, elle fut longtemps ignorée. Tallemant
-des Réaux, qui se montre très-bien instruit des anecdotes
-scandaleuses de son temps, et prend plaisir à les raconter,
-dans le long article qu'il a consacré à Ninon ne nous dit
-rien de sa liaison avec le cardinal de Richelieu; et il nous
-apprend que le chevalier de Rarai succéda à la passion
-qu'elle avait eue pour Saint-Étienne. Ce Rarai ou Raré
-nous paraît être le même personnage que Scarron a mentionné
-dans sa légende des eaux de Bourbon:</p>
-
-<p class="quote">Raré, cet aimable garçon<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">&nbsp;[355]</a>,<br />
-Lequel a si bonne façon?</p>
-
-<p>Le chevalier de Raré était le fils de madame de Raré,
-gouvernante des filles de Gaston, duc d'Orléans; il fut tué
-<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-le 17 août 1655, au siége de Condé. S'il n'y a pas confusion
-de deux personnages du même nom ou de la même
-famille, Raré aurait été de la maison de Grignan; et la
-femme qu'il épousa, et dont il eut au moins un enfant,
-devrait être comptée au nombre des amies de madame
-de Sévigné, car elle est souvent mentionnée dans sa correspondance<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">&nbsp;[356]</a>.</p>
-
-<p>Il paraît, d'après une circonstance peu importante rapportée
-par Tallemant des Réaux<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">&nbsp;[357]</a>, qu'à l'époque de son
-intrigue avec Raré, Ninon était surveillée de près par sa
-mère; ce qui prouverait qu'elle avait été bien précoce en
-ses amours, puisqu'il est certain qu'elle perdit sa mère en
-1630, avant d'avoir atteint l'âge de quinze ans. La douleur
-qu'elle ressentit fut si vive, que le lendemain même de
-cette perte fatale elle alla se jeter dans un couvent, et annonça
-l'intention d'y rester<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">&nbsp;[358]</a>. Cette résolution ne dura pas.
-Son père mourut l'année suivante, âgé de cinquante ans.
-Ainsi à quinze ans Ninon se trouva maîtresse de sa fortune
-et de ses actions. Elle sortit du couvent, et reprit facilement
-le goût du monde.</p>
-
-<p>La jeune orpheline fut d'abord accueillie avec empressement
-dans toutes les sociétés du Marais où elle avait
-été reçue du vivant de sa mère. Scarron, qui habitait aussi
-<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-ce quartier du monde élégant, et qui d'un petit abbé au
-teint frais, à la taille svelte et bien prise, beau danseur,
-habile musicien, était devenu, par l'horrible maladie qui
-l'avait défiguré, l'objet de la pitié de ce même monde où
-il avait autrefois brillé, nous apprend, dans une de ses
-épîtres, quelles étaient les dames qui présidaient aux cercles
-où Ninon était admise, et qui toutes demeuraient
-dans ce quartier. C'étaient la princesse de Guéméné, la
-duchesse de Rohan, la marquise de Piennes, la maréchale
-de Bassompierre; mesdames de Maugiron, de Villequier,
-de Blerancourt, de Lude, de Bois-Dauphin (Souvré), la
-marquise de Grimault<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">&nbsp;[359]</a>. Plusieurs des femmes que nous
-venons de nommer étaient loin d'être irréprochables; cependant
-toutes blâmèrent sévèrement la conduite de la
-jeune Ninon, et s'accordèrent à ne plus la recevoir chez
-elles. Les sociétés de Ninon en femmes se trouvèrent donc
-réduites à Marion de Lorme<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">&nbsp;[360]</a>, qui avait été célèbre par
-sa beauté et le scandale de sa vie; à la comtesse de la Suze,
-et à quelques autres <i>précieuses</i> qui avaient secoué le joug
-de l'opinion.</p>
-
-<p>Ce fut lors de son inclination pour Coligny, marquis
-d'Andelot, depuis duc de Châtillon<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">&nbsp;[361]</a>, que Ninon jeta le
-masque et bannit toute contrainte. Cette conquête lui acquit
-dans tout Paris une célébrité qui s'était auparavant
-renfermée dans le cercle des sociétés dont elle faisait le
-charme. Avant cette époque, le secret de ses amours avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-été si bien gardé, que l'on crut généralement que Châtillon
-avait été sa première inclination. Cette croyance
-était celle de Saint-Évremond, qui lui rappelle à elle-même
-cet accord ravissant de deux êtres qui aiment pour
-la première fois:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Ce beau garçon dont vous fûtes éprise</p>
-<p>Mit dans vos mains son aimable franchise<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">&nbsp;[362]</a>.</p>
-<p>Il était jeune, il n'avait point senti</p>
-<p>Ce que ressent un c&oelig;ur assujetti:</p>
-<p>Et jeune encore, vous ignoriez l'usage</p>
-<p>Des mouvements qu'excite un beau visage;</p>
-<p>Vous ignoriez la peine et le plaisir</p>
-<p>Qu'ont su donner l'amour et le désir.</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>Jamais les n&oelig;uds d'une chaîne si sainte</p>
-<p>N'eurent pour vous ni force ni contrainte;</p>
-<p>Une si douce et si tendre amitié</p>
-<p>Ne vit jamais un tourment sans pitié;</p>
-<p>Les seuls soupirs que l'amour nous envoie</p>
-<p>Furent mêlés à l'excès de la joie,</p>
-<p>Et les plaisirs sans cesse renaissants</p>
-<p>Remplirent l'âme et comblèrent les sens<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">&nbsp;[363]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>L'illustration d'une grande naissance était un des moindres
-avantages qui distinguaient Gaspard de Châtillon.
-Sa belle taille, son air noble, fier et doux, son teint frais
-et animé, ses grands yeux noirs et brillants, son esprit
-enjoué, son caractère complaisant, ses manières élégantes
-et polies, le rendaient un des hommes les plus
-séduisants de son temps. Renommé pour sa valeur dans
-les combats, il promettait à la France un grand capitaine,
-<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-lorsqu'il fut tué dans la guerre de la Fronde, à
-l'attaque du pont de Charenton<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">&nbsp;[364]</a>.</p>
-
-<p>A Châtillon succéda Miossens, depuis maréchal d'Albret;
-ce Miossens, dit Scarron,</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><b>. . . . . . . . . .</b> aux maris si terrible,</p>
-<p>Ce Miossens à l'amour si sensible,</p>
-<p>Mais si léger en toutes ses amours,</p>
-<p>Qu'il change encore, et changera toujours<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">&nbsp;[365]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>C'est Miossens<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">&nbsp;[366]</a>, Charleval et d'Elbène que Tallemant
-accuse d'avoir le plus contribué à inspirer à Ninon ces
-principes épicuriens et irréligieux dont elle faisait profession
-dans sa jeunesse, et qu'elle mettait en pratique. Nous
-avons déjà fait mention de Charleval. D'Elbène fut d'abord
-capitaine-lieutenant des chevau-légers, puis chambellan
-de Gaston, duc d'Orléans. Il était connu par l'originalité
-de son esprit et son insouciance pour les affaires; et il
-vécut toute sa vie de ses dettes, comme un autre de ses
-revenus<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">&nbsp;[367]</a>. C'est Miossens qui, par son faste, donna le
-plus d'éclat aux déréglements de Ninon. Cependant il fut
-promptement supplanté près d'elle par le jeune duc d'Enghien
-(depuis le grand Condé), tout resplendissant alors
-des premiers lauriers de la victoire. C'est ce que Saint-Évremond
-rappelle encore à Ninon dans la pièce de vers
-que nous avons déjà citée:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Un maréchal, l'ornement de la France,</p>
-<p>Rare en esprit, magnifique en dépense,</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span></div>
-<p>Devint sensible à tous vos agréments,</p>
-<p>Et fit son bien d'être de vos amants.</p>
-<p>Ce jeune duc qui gagnait des batailles,</p>
-<p>Qui sut couvrir de tant de funérailles</p>
-<p>Les champs fameux de Norlingue et Rocroi,</p>
-<p>Qui sut remplir nos ennemis d'effroi,</p>
-<p>Las de fournir des sujets à l'histoire,</p>
-<p>Voulant jouir quelquefois de sa gloire,</p>
-<p>De fier et grand rendu civil et doux,</p>
-<p>Ce même duc allait souper chez vous.</p>
-<p>Comme un héros jamais ne su repose,</p>
-<p>Après souper il faisait autre chose;</p>
-<p>Et sans savoir s'il poussait des soupirs,</p>
-<p>Je sais au moins qu'il aimait ses plaisirs<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">&nbsp;[368]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce fut peu de temps après sa liaison avec le duc d'Enghien,
-à l'âge de vingt-deux ans, c'est-à-dire en 1638, que
-Ninon de Lenclos fit une longue maladie, qui la conduisit
-aux portes du tombeau. Elle crut sa fin prochaine; entourée
-de ses nombreux amis et songeant à la brièveté de la
-vie, elle dit à toute cette jeunesse qui s'affligeait de la perdre:
-«Hélas! je ne laisse au monde que des mourants.»</p>
-
-<p>Elle se rétablit, et quand sa convalescence fut terminée,
-elle reparut dans le monde plus belle encore qu'elle
-n'était avant sa maladie. Elle reprit son genre de vie habituel,
-et devenue plus hardie elle se montra plus gaie,
-plus folâtre que dans sa première jeunesse. Ses liaisons
-avec le marquis de Jarzé et le chevalier de Méré datent
-de cette époque<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">&nbsp;[369]</a>.</p>
-
-<p>Ninon fit, en 1648, un voyage à Lyon déguisée en
-homme, et courant la poste à franc étrier pour atteindre
-ce beau Villars, que sa mine héroïque fit surnommer
-<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
-Orondate<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">&nbsp;[370]</a>. Elle le quitta ou en fut quittée, et alla se
-renfermer au couvent. Elle plut aux religieuses par son
-enjouement, et le cardinal-archevêque de Lyon lui rendit
-de fréquentes visites. Peut-être, d'après les dispositions à
-la retraite qu'elle semblait montrer, conçut-il l'espérance
-de lui faire changer de conduite, et de la ramener à la religion
-par ses raisonnements et ses pieuses exhortations;
-mais cette tâche était difficile. Du Plessis de Richelieu,
-cardinal-archevêque de Lyon, était le frère aîné du ministre,
-et autant il le surpassait en vertus et en piété, autant
-il lui était inférieur par l'esprit et les talents<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">&nbsp;[371]</a>.</p>
-
-<p>Ninon revint à Paris, et signala son retour par une
-aventure dont la singularité piquante devint pendant quelques
-jours l'objet des entretiens de toutes les sociétés de
-la capitale avides de scandale. Navailles, qui fut depuis
-créé duc et maréchal de France, était un des plus jolis
-hommes et un des mieux faits de son temps. Ninon ne
-l'avait jamais vu. Elle se promenait au Cours, et aperçut
-le maréchal de Gramont qui faisait approcher de lui un
-cavalier. Celui-ci descendit de cheval, et monta dans la
-voiture du maréchal. Ce cavalier était Navailles. Ninon,
-après l'avoir considéré attentivement, lui fit dire qu'à la
-sortie du Cours elle désirait lui parler. Navailles se rendit
-avec empressement à cette invitation. Ninon le fait monter
-dans son carrosse, l'emmène, lui fait servir un bon
-souper, et le conduit ensuite elle-même dans une chambre
-à coucher élégamment ornée; puis elle lui dit de se mettre
-au lit, lui fait espérer qu'il aura bientôt compagnie, et se
-<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
-retire. Navailles s'était ce jour-là levé de très-bonne
-heure pour chasser, et il avait passé la plus grande partie
-de la journée à cet exercice violent: cependant la délicieuse
-attente de la promesse qui lui avait été faite le tint
-longtemps éveillé; mais la fatigue qu'il avait éprouvée, la
-mollesse de sa couche, le firent enfin succomber au sommeil.
-Ninon entre doucement dans sa chambre, et emporte
-ses habits. Le lendemain de grand matin, revêtue de l'uniforme
-du dormeur, l'épée au côté, le chapeau à plumet
-enfoncé sur la tête, la folle femme s'approche du lit où
-reposait Navailles, profondément endormi; elle frappe du
-pied la terre, et prononce des paroles de mort et de vengeance.
-Navailles se réveille en sursaut, s'imaginant que
-c'est un rival qui veut l'assassiner. «Point de surprise,
-dit-il, au nom de Dieu point de surprise! je suis homme
-d'honneur, et je vous donnerai satisfaction.» Ninon ôte
-le chapeau qui lui couvre la tête, laisse les longs flots de
-ses beaux cheveux retomber sur ses épaules, et éclate de
-rire. Ce nouveau caprice ne subsista pas aussi longtemps
-que Navailles aurait dû l'espérer, d'après d'aussi heureux
-commencements; il dura encore trois mois: au bout de
-ce temps Navailles se vit forcé, non sans de douloureux
-regrets, de céder la place à un successeur<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">&nbsp;[372]</a>.</p>
-
-<p>Le nombre des poursuivants de Ninon augmentait en
-raison de sa célébrité; et l'émulation que l'ardeur de lui
-plaire excitait souvent entre tant de rivaux amenait des
-altercations, dont elle avait bien de la peine à prévenir
-les suites dangereuses. C'est ce que Scarron a exprimé à
-sa manière burlesque et cynique dans ses <i>Adieux au</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-<i>Marais</i>, où il parle de toutes les beautés célèbres de ce
-quartier de Paris<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">&nbsp;[373]</a>:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Adieu, bien que ne soyez blonde,</p>
-<p>Fille dont parle tout le monde,</p>
-<p>Charmant esprit, belle Ninon.</p>
-<p>La maîtresse d'Agamemnon</p>
-<p>N'eut jamais rien de comparable</p>
-<p>A tout ce qui vous rend aimable,</p>
-<p>Était sans voix, était sans luth,</p>
-<p>Et mit pourtant les Grecs en rut:</p>
-<p>Tant est vrai que fille trop belle</p>
-<p>N'engendre jamais que querelle.</p>
-</div></div>
-
-<p>Cependant la vie licencieuse de Ninon et le trouble
-qu'elle portait dans les familles, peut-être aussi un zèle
-vrai et désintéressé pour le maintien des bonnes m&oelig;urs,
-suscitèrent contre elle un parti nombreux et puissant. On
-s'adressa à la reine-mère pour faire cesser un scandale
-qu'elle avait, dit-on, trop longtemps toléré. Ninon était
-<i>demoiselle</i>, c'est-à-dire noble de naissance; et comme telle,
-selon les m&oelig;urs et les habitudes de ce temps, placée
-sous la surveillance de l'autorité; elle se trouvait, plus
-qu'une simple bourgeoise, obligée de se conformer aux
-volontés de la cour. La reine lui envoya l'ordre de se
-retirer dans un couvent. Un exempt fut chargé de l'exécution
-du cette lettre de cachet. Ninon, à qui il la présenta,
-la lut, et remarqua qu'on n'y avait désigné aucun
-couvent particulier. «Monsieur, dit-elle à l'exempt,
-puisque la reine a tant de bontés pour moi que de me
-laisser le choix du couvent où elle veut que je me retire,
-je choisis celui des grands Cordeliers<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">&nbsp;[374]</a>.» L'exempt, stupéfait,
-<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-ne répliqua rien, et on alla porter cette réponse à
-la reine, qui, selon Saint-Simon et Chavagnac, la trouva
-si plaisante qu'elle laissa Ninon en repos<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">&nbsp;[375]</a>; mais, selon
-des récits plus vraisemblables, cette affaire se passa tout
-autrement. Des amis puissants de Ninon, les ducs de
-Candale et de Mortemart, et surtout le prince de Condé,
-intervinrent, et elle ne dut qu'à leurs sollicitations de
-continuer à jouir de son indépendance. Il est certain que
-pendant que Ninon se trouvait ainsi menacée d'être frappée
-par l'autorité le prince de Condé, qui depuis longtemps
-n'avait eu avec elle que des relations de simple
-amitié, l'ayant aperçue dans son carrosse, fit arrêter le
-sien, en descendit, et alla chapeau bas saluer Ninon, en
-présence de la foule étonnée. Cette marque de déférence
-et de respect de la part du vainqueur de Rocroi et de Lens
-envers celle qu'on traitait de courtisane imposa silence
-à ses ennemis. Cependant le bruit avait couru dans Paris
-qu'on voulait la mettre aux Filles repenties; «ce qui serait
-bien injuste, disait le comte de Bautru, car elle n'est ni
-fille ni repentie<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">&nbsp;[376]</a>.»</p>
-
-<p>Il est présumable que la peur causée par ces menaces
-de l'autorité détermina Ninon à s'abstenir de choisir ses
-amants parmi les gens de cour. Du moins pendant quelque
-temps les financiers et les gens de robe eurent des
-succès auprès d'elle. Elle engagea dans ses liens Émery,
-le surintendant des finances, auquel elle fit succéder Coulon,
-conseiller au parlement de Paris, grand frondeur,
-<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-fort riche, et qui surpassa pour elle en magnificence le
-surintendant lui-même. Émery, avant de devenir amoureux
-de Ninon, vivait depuis longtemps avec la femme
-de Coulon, fille de Cornuel, contrôleur général des finances,
-dont la femme fut si célèbre par son esprit et ses bons
-mots<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">&nbsp;[377]</a>. Lorsque Coulon enleva à Émery sa maîtresse, on
-trouva qu'il y avait entre ces deux hommes une sorte de
-parité de procédés, une application plaisante de la loi du
-talion; et cette double intrigue donna lieu à quelques
-chansons insipides, mais auxquelles la malignité publique
-prêta cours dans le monde; on les a recueillies dans les
-volumineux recueils manuscrits de vaudevilles et de couplets
-relatifs aux événements de cette époque<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">&nbsp;[378]</a>. De tous
-les amants de Ninon, Coulon fut celui qui sut le mieux lui
-faire agréer le faste et le luxe dont il affectait de se parer
-auprès de celle qu'il aimait. Mais il eut tort de compter ce
-moyen au nombre de ceux qui pouvaient fixer l'humeur
-volage de sa maîtresse. Elle n'aimait ni la pompe ni le
-fracas dans ses plaisirs, et revint bientôt à la prédilection
-qu'elle avait toujours montrée pour les gens de cour, la
-haute noblesse, et les militaires; classe d'hommes qui à
-cette époque avait un avantage marqué sur toutes les
-autres, par tout ce qui peut plaire et contribuer aux
-agréments de la vie sociale.</p>
-
-<p>Coulon fut congédié pour le comte d'Aubijoux, dont
-Ninon s'éprit fortement. Il était homme d'esprit et de
-mérite, riche, et d'une ancienne famille; il fut gouverneur
-<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-de la ville et citadelle de Montpellier, et lieutenant général
-pour le roi dans l'Albigeois<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">&nbsp;[379]</a>. C'est dans ses jardins,
-près de Toulouse, que furent supposés tracés les vers du
-voyage de Chapelle et de Bachaumont, si souvent cités. Il
-mourut dans cette même retraite, le dernier de son nom,
-le 9 novembre 1656<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">&nbsp;[380]</a>. Pour lui Ninon abandonna le
-Marais, et alla demeurer au faubourg Saint-Germain. Ce
-changement de quartier ne diminua pas son penchant à
-l'inconstance: il sembla, au contraire, l'augmenter, en lui
-facilitant les moyens de faire de nouvelles connaissances.</p>
-
-<p>Ninon, par sa nouvelle demeure, était devenue la voisine
-de l'abbé de Bois-Robert et de madame Paget<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">&nbsp;[381]</a>, femme
-d'un maître des requêtes fort riche, homme à bonnes
-fortunes, qui partagea assez longtemps, avec le beau duc
-de Candale, les faveurs de la comtesse d'Olonne, si scandaleusement
-célèbre<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">&nbsp;[382]</a>. Madame Paget, que de Somaize<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">&nbsp;[383]</a>
-nomme au nombre des illustres précieuses du faubourg
-Saint-Germain, était à la fois prude et galante. Lorsqu'elle
-allait à l'église, elle se trouvait souvent placée près de
-Ninon; en attendant le prédicateur, elle prenait plaisir à
-s'entretenir avec elle sans la connaître; et elle eut un
-<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-grand désir de savoir le nom d'une femme si spirituelle et
-si belle. Elle s'aperçut qu'un de ses amis, un nommé du
-Pin, trésorier des Menus-Plaisirs, saluait cette étrangère;
-et aussitôt elle l'arrêta pour obtenir de lui les informations
-qu'elle désirait. Du Pin ne jugea pas à propos de
-lever l'incognito que Ninon avait gardé. Il répondit donc
-que c'était madame d'Argencourt de Bretagne, qui était
-sortie de sa province pour un procès qu'elle avait à Paris;
-et il équivoqua et plaisanta sur ce nom de d'Argencourt.
-Madame Paget n'eut rien de plus pressé que d'offrir ses
-services, et même au besoin les secours de sa bourse, à
-la prétendue madame d'Argencourt; elle lui nomma les
-nombreux amis quelle avait dans le parlement, et dont
-la protection pouvait lui assurer le gain de son procès.
-Elle insista avec chaleur pour qu'elle acceptât ses offres,
-et l'assura qu'elle ne pouvait avoir de plus grande joie
-que d'être utile à une aussi aimable personne. Ninon, qui
-avait beaucoup de peine à garder son sérieux, témoigna à
-madame Paget sa reconnaissance, et lui dit qu'elle profiterait
-de ses offres obligeantes si le besoin s'en présentait.
-Comme Ninon finissait de parler, l'abbé de Bois-Robert
-vint à passer, et la salua. Madame Paget, étonnée, interrogea
-Ninon pour savoir d'où elle connaissait cet abbé.
-«Il est mon voisin, répondit Ninon, depuis que je loge au
-faubourg, et il vient souvent me voir.» Alors madame
-Paget crut devoir prémunir la belle étrangère contre les
-dangers d'une telle liaison, et, pour lui prouver jusqu'à
-quel point elle devait la redouter, elle lui dit que l'abbé de
-Bois-Robert faisait sa société habituelle de la trop célèbre
-Ninon, dont elle se mit à parler en termes très-injurieux.
-Ninon, sans se déconcerter, lui dit: «Ah, madame! il ne
-faut pas croire tout ce qu'on dit de cette Ninon; on en dit
-<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-peut-être autant de vous et de moi: la médisance n'épargne
-personne.» Au sortir de l'église, l'abbé de Bois-Robert,
-qui ne savait rien de la méprise de madame Paget,
-s'approcha d'elle en lui disant: «Vous avez bien causé
-avec Ninon.» Madame Paget devint furieuse de cette mystification,
-et ne pouvait la pardonner ni à du Pin ni à Ninon.
-Mais bientôt elle se rappela le plaisir qu'elle avait
-éprouvé dans ses entretiens avec cette femme extraordinaire;
-elle regretta de ne plus pouvoir en jouir, et elle employa
-ce même du Pin pour trouver les moyens de la revoir
-encore. Cette entrevue se fit dans le jardin d'un oculiste
-nommé Thévenin, allié à la famille Paget; les voisins
-avaient la faculté d'entrer à toute heure dans ce jardin et
-de s'y promener. Ce fut madame Paget qui, dans ce lieu,
-aborda Ninon la première, et elles conversèrent ensemble
-avec la même amitié et le même abandon qu'auparavant,
-sans qu'il fût en rien question de la feinte qui avait eu
-lieu, et de ce qui s'était passé précédemment<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">&nbsp;[384]</a>.</p>
-
-<p>Après avoir donné au comte d'Aubijoux quelques successeurs
-dont nous ignorons les noms, Ninon parut un
-instant disposée à céder aux instances du comte de Vassé.
-Celui-ci avait cherché à séduire la marquise de Sévigné;
-et, par une sorte de justice de la destinée, ce fut le marquis
-de Sévigné qui lui enleva la conquête de Ninon, et
-qui lui fit donner son congé au moment même où il
-croyait son succès assuré<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">&nbsp;[385]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XVIII.<br />
-<span class="medium">1651.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Bussy toujours amoureux de madame de Sévigné cherche à la séduire.&mdash;Il
-devient le confident de son mari et le sien.&mdash;Parti qu'il tire de
-cette position.&mdash;Il instruit madame de Sévigné de la liaison de
-son mari avec Ninon.&mdash;Le courroux qu'elle en ressent engage
-Bussy à se déclarer.&mdash;Récit qu'il fait lui-même des suites de sa déclaration.&mdash;Madame
-de Sévigné parle à son mari de sa liaison
-avec Ninon.&mdash;Bussy persuade au marquis de Sévigné que ce n'est
-pas lui qui en avait instruit sa femme.&mdash;Bussy écrit à madame de
-Sévigné pour lui reprocher son indiscrétion, et l'engage en même
-temps à se venger de son mari.&mdash;Le marquis de Sévigné intercepte
-cette lettre, et défend à sa femme de voir Bussy.</p>
-</div>
-
-<p>Bussy, qui, malgré son récent mariage, était toujours
-épris de sa cousine, ne la perdait pas de vue. Il avait eu
-l'adresse de se concilier l'amitié et la confiance de son
-mari. Celui-ci l'avait pris pour confident de ses désordres;
-peut-être il les encourageait. A l'égard de madame de Sévigné,
-au contraire, Bussy jouait le rôle d'ami et de conciliateur:
-il semblait compatir à ses peines; il lui offrait
-ses bons offices et son influence auprès de son époux; il
-recevait les témoignages de reconnaissance de sa cousine
-pour l'intérêt qu'il mettait à servir sa tendresse conjugale.
-Par cette conduite, il était parvenu à déguiser ses projets,
-à écarter toute défiance, à se rendre nécessaire: il avait
-habitué madame de Sévigné à ne lui rien cacher, à se
-confier à lui avec l'abandon le plus entier. Puis, quand il
-s'aperçut que les brusqueries de Sévigné, sa froideur, ses
-fréquentes infidélités, avaient commencé à lui aliéner le
-c&oelig;ur de sa femme, il pensa qu'il était temps de se montrer
-<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
-à elle sous un autre aspect. Il voulut se hâter d'arriver
-au but où il tendait depuis longtemps avec tant de patience
-et de persévérance. L'amitié que sa cousine avait
-pour lui, les éloges qu'elle donnait à son esprit, la familiarité
-produite par un commerce intime et habituel, furent,
-de la part d'un homme aussi vain et aussi présomptueux,
-autant de signes interprétés en faveur de sa passion.
-Il ne douta point que celle qui en était l'objet ne la partageât,
-et il crut trouver une occasion favorable de faire
-taire ses scrupules en l'instruisant de la liaison de Ninon
-avec le marquis de Sévigné, dont celui-ci lui avait fait confidence
-lorsque cette liaison était encore ignorée de tout le
-monde. Quand il vit madame de Sévigné courroucée de
-ce nouvel outrage, et douloureusement affectée de l'éclat
-qu'il ferait dans le monde, Bussy se crut au comble de ses
-v&oelig;ux, et ne craignit pas de se démasquer entièrement.
-Mais il faut l'entendre faire lui-même le récit de sa perfidie,
-et ne pas oublier qu'il a écrit dans le but de diffamer
-sa cousine, avec laquelle, ainsi que nous le dirons plus
-tard, il s'était brouillé. Il faut donc, en le lisant, faire la
-part des expressions que lui arrachent le dépit et l'orgueil
-humiliés, expressions qu'il a depuis démenties de la manière
-la plus forte, et avec toutes les marques du plus sincère
-repentir. Dans tout le reste, son récit est parfaitement
-exact; et ce qui le prouve, c'est que madame de Sévigné,
-qui se plaignit par la suite de ce qu'il avait, par cet écrit
-satirique, calomnié ses sentiments et noirci son caractère<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">&nbsp;[386]</a>,
-ne l'accusa jamais d'avoir altéré la vérité des faits<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">&nbsp;[387]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-«Voilà, mes chers, le portrait de madame de Sévigné.
-Son bien, qui accommodait fort le mien, parce que c'était
-un parti de ma maison, obligea mon père de souhaiter
-que je l'épousasse; mais, quoique je ne la connusse pas
-alors si bien que je fais aujourd'hui, je ne répondis point
-au dessein de mon père. Certaine manière étourdie dont
-je la voyais agir<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">&nbsp;[388]</a> me la faisait appréhender, et je la trouvais
-la plus jolie fille du monde pour être la femme d'un
-autre. Ce sentiment-là m'aida fort à ne la point épouser;
-mais comme elle fut mariée un peu de temps après moi,
-j'en devins amoureux; et la plus forte raison qui m'obligea
-d'en faire ma maîtresse fut celle qui m'avait empêché
-de souhaiter d'être son mari.</p>
-
-<p>«Comme j'étais son proche parent, j'avais un fort grand
-accès chez elle, et je voyais les chagrins que son mari
-lui donnait tous les jours; elle s'en plaignait à moi bien
-souvent, et me priait de lui faire honte de mille attachements
-ridicules qu'il avait. Je la servis en cela quelque
-temps fort heureusement; mais enfin le naturel de son
-mari l'emportant sur mes conseils, de propos délibéré
-je me mis à être amoureux d'elle, plus par la commodité
-de la conjoncture que par la force de mon inclination.</p>
-
-<p>«Un jour donc que Sévigné m'avait dit qu'il avait passé
-la veille la plus agréable nuit du monde, non-seulement
-pour lui, mais pour la dame avec qui il l'avait passée:
-Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce n'est pas avec votre
-cousine; c'est avec Ninon.&mdash;Tant pis pour vous, lui dis-je;
-ma cousine vaut mille fois mieux; et je suis persuadé
-que si elle n'était pas votre femme elle serait votre maîtresse.&mdash;Cela
-pourrait bien être, me répondit-il.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-«Je ne l'eus pas si tôt quitté, que j'allai tout conter à
-madame de Sévigné.&mdash;Il y a bien de quoi se vanter à lui,
-dit-elle en rougissant de dépit.&mdash;Ne faites pas semblant
-de savoir cela, lui répondis-je; car vous en voyez la conséquence.&mdash;Je
-crois que vous êtes fou, reprit-elle, de me
-donner cet avis, ou que vous croyez que je suis folle.&mdash;Vous
-le seriez bien plus, madame, lui répliquai-je, si
-vous ne lui rendiez la pareille, que si vous lui redisiez ce
-que je vous ai dit. Vengez-vous, ma belle cousine, je
-serai de moitié dans la vengeance; car enfin vos intérêts
-me sont aussi chers que les miens propres.&mdash;Tout beau,
-monsieur le comte! me dit-elle, je ne suis pas si fâchée
-que vous le pensez.</p>
-
-<p>«Le lendemain, ayant trouvé Sévigné au Cours, il se
-mit avec moi dans mon carrosse. Aussitôt qu'il y fut:&mdash;Je
-pense, dit-il, que vous avez dit à votre cousine ce que
-je vous contai hier de Ninon, parce qu'elle m'en a touché
-quelque chose.&mdash;Moi! lui répliquai-je, je ne lui en ai
-point parlé, monsieur; mais, comme elle a de l'esprit, elle
-m'a dit tant de choses sur le chapitre de la jalousie, qu'elle
-rencontre quelquefois juste. Sévigné s'étant rendu à une
-si bonne raison, me remit sur le chapitre de sa bonne
-fortune; et, après m'avoir dit mille avantages qu'il y avait
-d'être amoureux, il conclut par me dire qu'il le voulait
-être toute sa vie, et même qu'il l'était alors de Ninon autant
-qu'on le pouvait être; qu'il s'en allait passer la nuit
-à Saint-Cloud avec elle et avec Vassé, qui leur donnait
-une fête, et duquel ils se moquaient ensemble.</p>
-
-<p>«Je lui redis ce que je lui avais dit mille fois, que
-quoique sa femme fût sage, il en pourrait faire tant qu'enfin
-il la désespérerait; et que, quelque honnête homme devenant
-amoureux d'elle dans le temps qu'il lui ferait de
-<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-méchants tours, elle pourrait peut-être chercher des douceurs
-dans l'amour et dans la vengeance, qu'elle n'aurait
-pas envisagée dans l'amour seulement. Et là-dessus nous
-étant séparés, j'écrivis cette lettre à sa femme:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center"><i>Lettre.</i></p>
-
-<p>«Je n'avais pas tort hier, madame, de me défier de
-votre imprudence: vous avez dit à votre mari ce que je
-vous ai dit. Vous voyez bien que ce n'est pas pour mes intérêts
-que je vous fais ce reproche; car tout ce qui m'en
-peut arriver est de perdre son amitié, et pour vous, madame,
-il y a bien plus à craindre. J'ai pourtant été assez
-heureux pour le désabuser. Au reste, madame, il est tellement
-persuadé qu'on ne peut être honnête homme sans
-être toujours amoureux, que je désespère de vous voir
-jamais contente si vous n'aspirez qu'à être aimée de lui.
-Mais que cela ne vous alarme pas, madame; comme j'ai
-commencé de vous servir, je ne vous abandonnerai pas
-en l'état où vous êtes. Vous savez que la jalousie a quelquefois
-plus de vertu pour retenir un c&oelig;ur que les charmes
-et le mérite; je vous conseille d'en donner à votre mari,
-ma belle cousine, et pour cela je m'offre à vous. Si vous
-le faites revenir par là, je vous aime assez pour recommencer
-mon premier personnage de votre agent auprès de lui,
-et me faire sacrifier encore pour vous rendre heureuse;
-et s'il faut qu'il vous échappe, aimez-moi, ma cousine,
-et je vous aiderai à vous venger de lui en vous aimant
-toute ma vie.»</p>
-</div>
-
-<p>«Le page à qui je donnai cette lettre l'étant allé porter
-à madame de Sévigné, la trouva endormie; et comme il
-<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-attendait qu'on l'éveillât, Sévigné arriva de la campagne.
-Celui-ci ayant su de mon page, que je n'avais pas instruit
-là-dessus, ne prévoyant pas que le mari dût arriver si tôt,
-ayant su, dis-je, qu'il avait une lettre de ma part à sa
-femme, la lui demanda sans rien soupçonner; et l'ayant
-lue à l'heure même, lui dit de s'en retourner, qu'il n'y
-avait nulle réponse à faire. Vous pouvez juger comme je
-le reçus: je fus sur le point de le tuer, voyant le danger
-où il avait exposé ma cousine; et je ne dormis pas une
-heure de cette nuit-là. Sévigné, de son côté, ne la passa
-pas meilleure que moi; et le lendemain, après de grands
-reproches qu'il fit à sa femme, il lui défendit de me voir.
-Elle me le manda, en m'avertissant qu'avec un peu de
-patience tout cela s'accommoderait un jour<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">&nbsp;[389]</a>.»</p>
-
-<p class="p2">Ainsi Bussy ne recueillit d'autre fruit de ses intrigues
-que de se voir expulsé de chez une parente dont la société
-lui était devenue d'autant plus nécessaire qu'il en avait
-toujours joui depuis son enfance, et qu'il n'en avait jamais
-si bien apprécié les douceurs et les agréments qu'à
-l'époque où il se trouvait forcé d'y renoncer.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XIX.<br />
-<span class="medium">1651.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Des cause qui éteignent le patriotisme et produisent les émigrations.&mdash;État
-des partis en France.&mdash;Projet de former une colonie en
-Amérique.&mdash;Il s'établit une compagnie pour exploiter la Guyane
-et faire le commerce d'esclaves.&mdash;Scarron et Ninon sont au nombre
-de ceux qui veulent émigrer.&mdash;La crainte d'une nouvelle persécution
-avait déterminé Ninon à s'expatrier; cependant, ni elle ni
-Scarron ne s'embarquent.&mdash;Ninon quitte le marquis de Sévigné,
-qui est remplacé par Rambouillet de la Sablière.&mdash;Vassé succède
-à Rambouillet.&mdash;Citation des Mémoires de Tallemant.&mdash;Désintéressement
-de Ninon.&mdash;Elle refuse les dons du marquis de Sévigné.&mdash;L'abbé
-de Livry force madame de Sévigné à se séparer de biens de
-son mari.&mdash;Jugement que porte Tallemant sur celui-ci.&mdash;Madame
-de Sévigné s'engage pour son mari.&mdash;Remontrance de Ménage à
-ce sujet.&mdash;Repartie un peu libre de madame de Sévigné à Ménage.&mdash;Pourquoi
-les éditeurs de madame de Sévigné ont été obligés de
-changer dans ses lettres quelques expressions.</p>
-</div>
-
-<p>Quand le gouvernement est dans toute son intégrité,
-les peuples songent moins aux avantages qu'aux abus
-qu'entraîne l'exercice d'une puissance toujours trop faible
-pour protéger l'État contre les intérêts privés qui lui font
-sans cesse la guerre, toujours trop forte pour n'être pas
-tentée d'usurper sur les droits individuels et les libertés
-publiques. Mais lorsque, après un bouleversement d'État,
-la puissance gouvernementale se trouve incapable, par
-son affaiblissement, d'assurer le règne des lois; quand
-un pays est déchiré par les partis, qui suppriment tour à
-tour et exercent avec violence un pouvoir éphémère,
-alors les victimes de ces révolutions successives, et ceux
-<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-qui ne partagèrent jamais les fureurs des factieux ni les
-bassesses des ambitieux, désespérant de voir une fin aux
-maux de leur patrie, s'en détachent, et cherchent souvent
-dans d'autres contrées une existence plus tranquille, ou
-du moins l'espérance d'un meilleur avenir; sentiment
-qui ne s'éteint jamais dans le c&oelig;ur de l'homme, et qui
-est à la fois le mobile de ses efforts et l'appui de son courage.</p>
-
-<p>Tels étaient les motifs qui agissaient sur les esprits au
-commencement de l'année 1651, et qui favorisèrent en
-France les projets d'une colonisation en Amérique. A cette
-époque, tous les partis s'étaient réunis contre celui qui
-voulait les dominer tous; ils désiraient tous également que
-l'on mît fin à la captivité des princes, parce que chacun
-d'eux espérait pouvoir se faire un appui de leur autorité,
-et un moyen de leur influence, pour anéantir leurs adversaires.
-Le parti de la cour même avait aussi cette espérance.
-Les princes furent donc mis en liberté. Mais cette
-réparation tardive d'une grande injustice affaiblissait encore
-l'autorité de la reine régente et de son ministre, qui
-s'en étaient rendus coupables; et l'on ne pouvait que
-prévoir des troubles plus grands encore que ceux qu'on
-avait vus, lorsque le parti des princes, longtemps opprimé,
-viendrait encore ajouter son action à la fermentation
-produite par le parti de la cour, celui du parlement
-et celui de la Fronde.</p>
-
-<p>Des quatre nations bornées par la mer Atlantique, la
-nation française était la seule qui ne se fût point mise
-en mesure d'entrer dans le partage des richesses que promettait
-le Nouveau Monde. Cependant quelques aventuriers
-français, au commencement du dix-septième siècle,
-s'étaient fixés à Cayenne; et en 1643 des négociants de
-<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-Rouen avaient en vain cherché à tirer parti de cet établissement.</p>
-
-<p>En 1651 une compagnie se forma, qui obtint du gouvernement
-la concession de cette colonie, et réunit à Paris
-sept à huit cents individus disposés à s'y transporter. Les
-contrées qu'entouraient la mer et les grands fleuves Amazone
-et Orénoque, n'étaient pas alors, comme aujourd'hui,
-considérées comme des lieux d'exil et de mort, comme
-des pays humides et malsains, et souvent visités par des
-fièvres pestilentielles. Au contraire, on ajoutait foi aux
-brillantes descriptions qu'en avaient données ceux qui les
-premiers en firent la découverte, l'Espagnol Orellana et
-le célèbre Walter Ralegh<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">&nbsp;[390]</a>. On croyait, d'après leurs relations,
-qu'il existait dans l'intérieur une contrée qu'on
-désignait par le nom magnifique de <i>el Dorado</i>; qu'elle
-renfermait des mines d'or, et des pierreries plus riches que
-toutes celles du Pérou; et on se faisait l'idée la plus délicieuse
-de la beauté du pays, de la douceur et de la salubrité
-de son climat. Les belles fleurs, les oiseaux brillants,
-les animaux singuliers qu'on en tirait et qu'on
-transportait en Europe, semblaient ne laisser aucun doute
-sur la réalité de ces illusions. On citait des vieillards qui
-s'étaient guéris de la goutte par un voyage à l'île Martinique<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">&nbsp;[391]</a>;
-et il semblait qu'il suffisait de se transporter dans
-le Nouveau Monde pour se délivrer de tous les maux et
-pour y jouir du bonheur et de la santé. Un grand nombre
-de personnes notables de Paris, après avoir pris des actions
-dans la nouvelle compagnie, fatiguées du gouvernement
-<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-comme des partis qui lui étaient opposés, avaient
-résolu de se joindre à la nouvelle colonie. Indépendamment
-des richesses qu'on espérait recueillir, on se croyait certain
-de faire une prompte et rapide fortune par l'achat et
-la vente des esclaves dont on avait besoin pour la culture
-des îles, genre de trafic que l'opinion publique ne
-proscrivait pas. Dans le nombre de ces émigrants se trouvait
-la femme d'un maréchal de France. L'infortuné Scarron
-avait placé une petite somme dans cette entreprise;
-et, entraîné comme malgré lui par les sollicitations de ses
-amis, qui le flattaient de pouvoir guérir ses infirmités par
-les bienfaits d'un meilleur climat, il se décida à s'embarquer<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">&nbsp;[392]</a>.
-Ninon prit aussi la même résolution. Un événement
-bien futile en apparence, mais qui eut des suites graves,
-l'avait forcée à cette étrange détermination. Plusieurs jeunes
-seigneurs dînaient chez elle un jour de carême; un des
-convives jeta par la fenêtre un os de poulet qui tomba
-dans la rue, sur l'épaule d'un prêtre de la paroisse de
-Saint-Sulpice. Le curé se plaignit à l'abbé de Saint-Germain
-des Prés. Avant l'édit de 1674, qui réunit les justices
-particulières au Châtelet de Paris, cet abbé avait droit
-de juridiction sur le faubourg Saint-Germain des Prés.
-Un fait bien simple en lui-même fut représenté comme
-une atteinte grave envers la religion, comme un dessein
-prémédité d'insulter à ses ministres<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">&nbsp;[393]</a>. La reine régente, irritée,
-voulait faire enfermer Ninon; mais on apaisa tout
-avec de l'argent. La résolution que Ninon prit alors de
-<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
-s'embarquer désarmait ses antagonistes; ils n'osèrent
-plus l'attaquer, et ils gardaient le silence en présence
-des clameurs occasionnées par l'annonce de son prochain
-départ. Ceux qui s'étaient accoutumés à la voir (et le nombre
-en était grand) ne pouvaient penser sans les plus vifs
-regrets qu'ils allaient être privés d'elle pour longtemps,
-et peut-être pour toujours: hommes puissants à la cour
-et dans la haute société, leurs plaintes bruyantes et amères
-retentissaient dans tous les cercles, et ils n'épargnaient
-ni ceux ni celles dont le rigorisme et l'intolérance amenaient
-de tels résultats.</p>
-
-<p>Cependant la première embarcation pour la nouvelle colonie
-eut lieu; elle consistait en sept cents individus, tant
-hommes que femmes; Scarron et Ninon n'étaient point du
-nombre<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">&nbsp;[394]</a>. Il est probable que leur trajet dans le Nouveau
-Monde devait se faire sur un navire particulier. Quoi qu'il
-en soit, ce délai leur fut utile. Cette nouvelle tentative de
-colonisation fut encore plus malheureuse que les précédentes,
-et, de même que Scarron, Ninon ne partit point.</p>
-
-<p>Il semblait que cette circonstance dût être fâcheuse
-pour madame de Sévigné, mais elle lui était indifférente.
-Déjà l'inconstance de Ninon, mieux que n'aurait pu faire
-son absence, avait cessé de la lui rendre redoutable; déjà
-Rambouillet de la Sablière, dont le nom a conservé quelque
-célébrité, plus par sa femme que par ses madrigaux,
-avait fait congédier Sévigné. Tallemant des Réaux<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">&nbsp;[395]</a> était
-<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-le beau-frère de Rambouillet. Ce fut lui qui l'introduisit
-chez Ninon. Après avoir parlé du voyage qu'elle fit à Lyon,
-et de sa liaison avec Sévigné, il ajoute: «M. de Rambouillet
-eut son tour; durant sa passion, personne ne la voyait
-que celui-là. Il allait bien d'autres gens chez elle, mais ce
-n'était que pour la conversation, et quelquefois pour souper;
-car elle avait un ordinaire assez raisonnable; sa maison
-était passablement meublée: elle avait une chaise [une
-voiture] fort propre. Elle écrivit en badinant à Rambouillet:
-«Je crois que je t'aimerai trois mois; c'est trois siècles
-pour moi.» Charleval ayant trouvé chez elle ce jouvenceau,
-qu'il n'y avait pas encore vu, s'approcha de l'oreille
-de la belle, et lui dit: «Ma chère, voilà qui a bien l'air
-d'être un de vos caprices<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">&nbsp;[396]</a>.»</p>
-
-<p>Le règne de Rambouillet ne fut pas plus long que celui
-du marquis de Sévigné; il fut supplanté par Vassé, qui
-recueillit ainsi le fruit de sa longue persévérance. Comme
-Coulon et d'Aubijoux, Vassé, se plut à user de ses richesses
-pour satisfaire sa vanité, et à faire parade d'une conquête
-dont il était glorieux; et ce fut aussi la cause qui la
-lui fit perdre.</p>
-
-<p>Tallemant remarque à ce sujet que Ninon ne voulut
-rien recevoir du marquis de Sévigné qu'une bague de
-peu de valeur: peut-être eût-il été à désirer pour madame
-de Sévigné que son mari eût conservé plus longtemps
-une maîtresse aussi désintéressée; il n'en continua
-pas moins, après l'avoir perdue, de donner en ce genre de
-nouveaux sujets de peine à sa femme. Les nouvelles liaisons
-qu'il contracta contribuèrent, ainsi que son défaut
-d'ordre, à déranger sa fortune. Ce fut alors que madame
-<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-de Sévigné se sépara de biens d'avec lui; mais elle ne put
-s'y déterminer qu'après y avoir été en quelque sorte contrainte
-par les instances de l'abbé de Livry. Celui-ci ne
-put empêcher que, peu de temps après cette séparation,
-elle ne se rendît caution pour M. de Sévigné d'une somme
-de cinquante mille écus. Ménage, qui n'aimait pas le
-marquis, ne put se contenir quand il apprit ce nouvel
-engagement. Usant des droits d'une ancienne amitié,
-il gronda vivement madame de Sévigné de cette faiblesse,
-et lui dit: «Madame, une femme prudente ne doit jamais
-placer de si fortes sommes sur la tête d'un mari.&mdash;Pourvu
-que je ne mette que cela sur sa tête, que pourra-t-on
-me dire?» répondit-elle<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">&nbsp;[397]</a>.&mdash;Nous n'eussions pas
-reproduit cette grivoise repartie, si elle ne servait à
-faire ressortir une singularité du caractère de madame
-de Sévigné, dont nous avons déjà parlé: c'est que le
-besoin de gaieté qu'éprouvait cette femme spirituelle
-la rendait très-libre dans ses propos, et que son imagination
-n'était pas aussi chaste que sa raison et sa conscience.</p>
-
-<p>«Sévigné, dit Tallemant, n'était point un honnête
-homme: il ruinait sa femme, qui est une des plus agréables
-de Paris. Elle chante, elle danse, elle a de l'esprit,
-elle est vive, et ne peut se tenir de dire ce qu'elle croit
-joli, quoique assez souvent ce soient des choses un peu
-gaillardes: même elle en affecte, et trouve moyen de les
-faire venir à propos<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">&nbsp;[398]</a>.»</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement ceux qui ont eu occasion de voir
-madame de Sévigné et de s'entretenir avec elle qui confirment
-cette observation, mais ce sont ses lettres mêmes.
-<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-Ceux qui les ont les premiers livrée à l'impression sous le
-règne de Louis XV, à l'époque de la plus grande dépravation
-des m&oelig;urs en France, ont cru nécessaire de changer
-quelques expressions, et d'adoucir certains passages,
-par trop libres, pour ne pas choquer la délicatesse du public
-de leur temps. Le plus savant et le plus exact éditeur
-de madame de Sévigné n'a pas osé rétablir dans
-son édition ces parties du texte telles qu'il les trouvait
-dans les lettres autographes qu'il a collationnées, et s'est
-déterminé à laisser subsister les changements que les précédents
-éditeurs y avaient faits; et il est telle repartie
-échappée à madame de Sévigné dans la vivacité du dialogue,
-citée par Tallemant, que nous ne voudrions pas
-reproduire dans ces Mémoires. Chose étrange, que nous
-soyons devenus plus scrupuleux et plus susceptibles
-qu'une <i>précieuse</i> formée à l'école de Rambouillet!</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XX.<br />
-<span class="medium">1651.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Sévigné conduit sa femme en Bretagne, et revient à Paris.&mdash;Il devient
-amoureux de madame de Gondran.&mdash;Détails sur madame de Gondran
-et sa famille.&mdash;Ses amours avec la Roche-Giffart, lorsqu'elle
-était demoiselle Bigot.&mdash;Ses autres amants lorsqu'elle fut mariée.&mdash;Sévigné
-obtient ses faveurs.&mdash;Il emprunte à mademoiselle de Chevreuse
-ses pendants d'oreilles, pour les prêter à madame de Gondran.&mdash;Comment
-l'abbé de Romilly s'y prend pour l'humilier.&mdash;Le
-bruit court que le marquis de Sévigné s'est battu en duel.&mdash;Alarme
-que cette nouvelle cause à madame de Sévigné.&mdash;Le chevalier
-d'Albret fait sa cour à madame de Gondran.&mdash;Il ne peut
-réussir.&mdash;Le bruit court que le marquis de Sévigné a fait des plaisanteries
-sur son compte.&mdash;Le chevalier d'Albret provoque Sévigné
-en duel.&mdash;Ils se battent.&mdash;Sévigné est blessé, et meurt.</p>
-</div>
-
-<p>Le marquis de Sévigné, pour se livrer avec moins de
-contrainte à sa vie licencieuse et désordonnée, avait conduit
-sa femme en Bretagne, à sa terre des Rochers; il l'y
-avait laissée, et était revenu à Paris. Après avoir été quitté
-par Ninon, il devint amoureux de madame de Gondran,
-qui s'était acquis à Paris une certaine célébrité par sa
-beauté et ses galanteries. Pour ce qui concerne sa beauté,
-je dois faire observer cependant que Tallemant, en parlant
-de cette nouvelle inclination de Sévigné, interrompt
-souvent son récit en disant: «Pour moi, j'eusse mieux
-aimé sa femme.» Et Bussy a fait la même réflexion sur
-toutes les maîtresses de Sévigné.</p>
-
-<p>Madame de Gondran était la fille de Bigot de la Honville,
-secrétaire du roi, et contrôleur général des gabelles.
-<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-Elle perdit sa mère fort jeune; et son père, ne jugeant pas
-à propos de la garder avec lui, la mit sous la tutelle de sa
-s&oelig;ur aînée, mariée à Louvigny, secrétaire du roi<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">&nbsp;[399]</a>. Madame
-de Louvigny, femme modeste et retirée, vit tout à
-coup sa maison envahie par un grand nombre de jeunes
-gens de la cour et de la ville, qu'attiraient la beauté et
-plus encore les coquetteries de sa s&oelig;ur<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">&nbsp;[400]</a>. Madame de
-Louvigny n'osa point faire refuser sa porte à des personnes
-qui par leur rang, beaucoup au-dessus du sien, commandaient
-des égards; et elle ne put empêcher sa s&oelig;ur de
-se plaire dans leurs entretiens, et d'être l'objet de leurs
-attentions et de leurs civilités. Cependant le nombre s'en
-accroissait sans cesse, et il n'était bruit dans Paris, parmi
-les jeunes seigneurs coureurs des belles, que de la charmante
-<i>Lolo</i>. C'est par ce surnom, diminutif du nom de
-Charlotte, qui était le sien, qu'on avait pris l'habitude de
-désigner mademoiselle Bigot de la Honville. Son père,
-tous ses parents, et surtout sa s&oelig;ur, pensèrent que, pour
-éviter les dangers des inclinations qu'elle manifestait, il
-fallait se hâter de la marier. Un parti se présentait: c'était
-de Gondran, un des fils de Galland, avocat célèbre<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">&nbsp;[401]</a>. Le
-fils aîné de Galland s'était aussi distingué dans la carrière
-du barreau, et soutenait dignement un nom que son
-père avait illustré. Quant à de Gondran, il était paresseux,
-glouton, ivrogne, brutal<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">&nbsp;[402]</a>. Aucune qualité personnelle
-ne le recommandait, mais il était riche. Il devint
-<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-très-amoureux de la jeune Bigot. Elle n'avait pour lui ni
-affection ni estime. Aussi, malgré les avantages qu'il
-pouvait offrir sous le rapport de la fortune, le père et
-les parents de mademoiselle Bigot se refusaient à favoriser
-ses prétentions. Mais on s'aperçut bientôt que la jeune
-fille avait formé une liaison amoureuse avec la Roche-Giffart<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">&nbsp;[403]</a>,
-gentilhomme breton, et marié. On se hâta
-d'accepter les offres de Gondran, et on lui accorda mademoiselle
-Bigot. Moins épris et moins stupide, il eût
-été facile à de Gondran de prévoir le sort qui l'attendait.
-Conrart, qui nous fournit ces détails, décrit de la manière
-suivante les préliminaires de ce mariage: «Pendant que
-mademoiselle Bigot était accordée, nombre de galants
-étaient tous les jours chez sa s&oelig;ur à lui en conter, se
-mettant à genoux devant elle, et faisant toutes les autres
-badineries que font les amoureux: le pauvre futur était
-en un coin de la chambre avec quelqu'un des parents à
-s'entretenir, sans oser presque approcher d'elle ni lui
-rien dire<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">&nbsp;[404]</a>.»</p>
-
-<p>Mademoiselle Bigot, devenue madame de Gondran,
-n'en continua pas moins sa liaison avec la Roche-Giffart.
-Le secret de cette liaison fut longtemps bien gardé; mais
-la femme de la Roche-Giffart, ayant conçu quelque soupçon,
-força le secrétaire de son mari, et y trouva vingt
-lettres de madame de Gondran, toutes plus libres et plus
-passionnées les unes que les autres<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">&nbsp;[405]</a>. L'éclat que madame
-de la Roche-Giffart fit de cette aventure autorisa la belle-mère
-<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-de madame de Gondran, chez laquelle cette derrière
-demeurait, à la surveiller de près. Elle l'empêcha de recevoir
-le chevalier de Guise, quoique son mari y consentît.
-Cependant, à l'abri de la soutane, elle laissa s'introduire
-auprès d'elle le jeune abbé d'Aumale, beau comme un
-ange, selon l'expression du cardinal de Retz<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">&nbsp;[406]</a>, et beaucoup
-plus dangereux que ne l'eût été le chevalier de
-Guise. Cet abbé fut nommé depuis archevêque de Reims;
-puis, après la mort de son aîné, qui fut tué en duel par
-le duc de Beaufort, il devint duc de Nemours, et épousa,
-au grand étonnement du monde, mademoiselle de Longueville<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">&nbsp;[407]</a>,
-dont nous avons parlé.</p>
-
-<p>Le même motif qui avait protégé l'abbé d'Aumale contre
-les soupçons de la belle-mère de madame de Gondran,
-permit aussi à l'abbé de Romilly<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">&nbsp;[408]</a> de fréquenter sa maison<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">&nbsp;[409]</a>.
-Cet abbé, impudent, débauché, sujet à l'ivresse,
-compromit la femme de Gondran par ses propos indiscrets.
-La belle-mère était âgée, prude et acariâtre; sa
-belle-fille, par ses complaisances, ses souplesses et ses
-flatteries, sut se la rendre favorable, et finit enfin par obtenir
-la liberté de recevoir tous ceux qui lui convenaient.
-Sévigné fut de ce nombre, et obtint ses faveurs; il plaisait
-aussi à son mari, qu'il menait partout avec lui; il le
-mettait de tous les festins, de tous les divertissements et
-de toutes les fêtes qu'il donnait à madame de Gondran.
-Pour elle il se montra plus prodigue qu'il n'avait jamais
-<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
-été. Elle désira, pendant le carnaval, pouvoir se parer des
-superbes pendants d'oreilles qu'elle avait vus à mademoiselle
-de Chevreuse. Le marquis de Sévigné eut, pour la
-satisfaire, la faiblesse d'aller chez mademoiselle de Chevreuse,
-et la pria de lui prêter ses pendants d'oreilles pour
-mademoiselle de La Vergne. Mademoiselle de Chevreuse
-les lui remit; il les porta sur-le-champ à sa maîtresse, qui
-se montra le même soir au bal avec ce riche ornement.
-Tout le monde reconnut aussitôt les pendants d'oreilles de
-mademoiselle de Chevreuse; et plusieurs personnes, le
-lendemain, lui témoignèrent leur étonnement qu'elle eût
-pu se décider à prêter cette parure à madame de Gondran.
-Le marquis de Sévigné, craignant les reproches de mademoiselle
-de Chevreuse, alla voir mademoiselle de La Vergne,
-lui avoua tout, et fit si bien par ses instances et ses
-prières, qu'il la décida à empêcher qu'on ne découvrît
-son honteux stratagème. Mademoiselle de La Vergne alla
-chez mademoiselle de Chevreuse pour lui faire ses remercîments,
-et mit en même temps sur son compte le prêt
-qui avait été fait à madame de Gondran<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">&nbsp;[410]</a>. Celle-ci ainsi
-que son mari se trouvaient, au moyen des dépenses du
-marquis de Sévigné, en communauté de plaisirs avec toute
-la jeune noblesse: le mari et la femme commencèrent
-bientôt à dédaigner la bourgeoisie, et même leurs anciens
-amis et leurs propres parents, qui appartenaient comme
-eux à cette classe; ils répétaient souvent qu'il n'y avait
-que les gens de cour qui fussent aimables. Cette ridicule
-vanité donna envie à plusieurs des amants de madame de
-Gondran de se venger d'elle. L'abbé de Romilly, dans un
-moment d'ivresse, tint sur son compte en présence de
-<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-son mari les propos les plus grossiers et les plus insultants<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">&nbsp;[411]</a>.
-Un nommé Lacger<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">&nbsp;[412]</a>, qui fut secrétaire des commandements
-de la reine Christine, se plut à raconter dans
-un bal cette scène étrange. Tout fut redit au marquis de
-Sévigné, qui devint furieux. Pour punir l'outrage fait à
-sa maîtresse, il s'était proposé de donner des coups de
-canne à Lacger, dans une nombreuse assemblée où il
-croyait le rencontrer. Mais Lacger, averti à temps, n'y
-parut point. Ces circonstances, dénaturées et racontées
-diversement, firent dire que Sévigné s'était battu en duel,
-et avait reçu un coup d'épée. Cette fausse nouvelle courut
-les provinces, et parvint jusqu'en Bretagne. Madame de
-Sévigné, alarmée, écrivit à son mari une lettre pleine de
-tendres reproches et d'inquiétude sur sa santé. Cette lettre
-sur ce faux duel parvint au marquis quatre jours<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">&nbsp;[413]</a>
-avant le duel véritable où il succomba, et qui nous reste
-à raconter.</p>
-
-<p>Le chevalier d'Albret, frère cadet de Miossens, bien
-fait, aimable, spirituel, se mit à faire sa cour à madame
-de Gondran; mais il ne put parvenir à supplanter le marquis
-de Sévigné, qui par une constante assiduité, par des
-plaisirs variés et continuels, par l'or qu'il prodiguait pour
-elle, la retenait dans ses liens. D'Albret y renonça, après
-s'être vu quatre fois de suite refuser la porte. Il ne pouvait
-douter qu'en lui faisant cette espèce d'affront, madame
-de Gondran n'eût cédé aux désirs ou à la volonté de son
-<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-amant. Il était donc déjà fort mal disposé envers Sévigné,
-lorsqu'on lui dit que celui-ci s'était permis avec sa
-maîtresse des railleries sur son compte, et qu'il avait
-tenu des propos tendant à le déprécier, sinon sous le rapport
-de l'honneur, du moins sous celui des femmes. C'était
-Lacger, qui, avec toute l'habileté et la perfidie de la haine
-et de la vengeance, avait inventé cette fable, et l'avait
-racontée au chevalier d'Albret, en lui donnant toutes les
-couleurs de la vraisemblance. Pour s'en éclaircir, le chevalier
-d'Albret pria le marquis de Soyecour, son ami, de
-demander à Sévigné lui-même s'il avait réellement tenu
-à son sujet le discours qu'on lui prêtait<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">&nbsp;[414]</a>. Sévigné dit à
-Soyecour qu'il n'avait jamais parlé au désavantage du
-chevalier d'Albret; en même temps, ne voulant pas avoir
-l'air de redouter un rival, il ajouta qu'il ne lui disait cela
-que pour rendre hommage à la vérité, mais nullement
-pour se justifier, parce qu'il ne le faisait jamais que l'épée
-à la main.</p>
-
-<p>Sur cette réponse on se donna rendez-vous derrière le
-couvent de Picpus, le vendredi 3 février 1651, à midi.
-De part et d'autre on fut exact. Le marquis de Sévigné,
-qui avait fait porter les épées, dit d'abord au chevalier
-d'Albret qu'il n'avait jamais dit de lui ce qu'on lui avait
-rapporté, et qu'il était son serviteur. Les deux antagonistes
-s'embrassèrent. Le chevalier d'Albret dit ensuite
-qu'il ne fallait pas moins se battre. Sévigné répondit qu'il
-l'entendait bien ainsi, et qu'il ne s'était pas rendu en ce
-lieu pour s'en retourner sans rien faire. Aussitôt on s'écarte,
-et le combat commence. Sévigné porte trois ou
-quatre bottes à son adversaire, qui eut son haut-de-chausses
-<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-percé, mais ne fut point blessé. Sévigné veut récidiver;
-il se découvre: Albret prend son temps et pare; Sévigné
-se précipite sur son adversaire, reçoit un coup d'épée
-qui lui traverse le corps, et tombe. On le ramène à Paris:
-dès que les chirurgiens eurent examiné sa blessure,
-ils déclarèrent qu'elle était mortelle. Il expira, en effet,
-le lendemain, regrettant de mourir à vingt-sept ans.
-Ses amis, ou plutôt ses compagnons de plaisir, étaient
-accourus auprès de lui. Parmi eux se trouvait Gondran,
-celui de tous qui était le plus sincèrement affligé de sa
-perte<a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">&nbsp;[415]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXI.<br />
-<span class="medium">1651.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Le marquis de Sévigné peu regretté du monde.&mdash;Il était dissipateur
-et fâcheux.&mdash;Explication de ce mot.&mdash;Madame de Sévigné fut violemment
-affligée de la mort de son mari.&mdash;Signes qu'elle donne de
-sa douleur deux ans après l'événement.&mdash;Elle revient à Paris aussitôt
-qu'elle l'a appris.&mdash;Elle est obligée de s'adresser à madame de
-Gondran pour avoir des cheveux de son mari et son portrait.&mdash;État
-de Paris lorsque madame de Sévigné y arriva.&mdash;Tout y était
-en fermentation.&mdash;La cour et le roi gardés dans la capitale.&mdash;Condé
-mauvais politique.&mdash;Habileté de la reine régente.&mdash;Ses
-man&oelig;uvres pour ravoir son ministre.&mdash;La reine est soupçonnée à
-tort d'avoir voulu faire emprisonner le coadjuteur.&mdash;Condé quitte
-Paris, et se retire à Saint-Maur.&mdash;Les députés de la noblesse demandent
-la convocation des états généraux.&mdash;La reine et le parlement
-s'y opposent.&mdash;La reine régente travaille à diviser les partis.&mdash;La
-plupart des agents de toutes ces intrigues étaient des femmes.&mdash;Détails
-sur la princesse Palatine.&mdash;Mademoiselle de Chevreuse.&mdash;La
-duchesse de Lesdiguières.&mdash;Mademoiselle de Longueville.&mdash;Mademoiselle
-de Montpensier.&mdash;Madame de Rhodes.&mdash;La duchesse
-de Montbazon.&mdash;La duchesse de Châtillon.&mdash;La duchesse
-de Longueville.&mdash;Fêtes données dans la capitale.&mdash;Nouveautés
-théâtrales.&mdash;Mariages du duc de Merc&oelig;ur et de mademoiselle de
-Mancini.&mdash;Brillant carnaval.&mdash;Madame de Sévigné passe son deuil
-dans la solitude.&mdash;Se dispose à retourner en Bretagne.&mdash;Scarron
-lui écrit pour se plaindre de ne l'avoir pas vue.&mdash;Elle lui promet
-d'aller lui rendre visite à son retour de Bretagne.</p>
-</div>
-
-<p>Quoique le marquis de Sévigné fût bien fait, d'une figure
-agréable; quoiqu'il ne manquât ni d'esprit ni d'amabilité,
-qu'il fût homme d'honneur, et ne fût ni méchant,
-ni trompeur, ni perfide, si ce n'est envers sa femme, ce
-qui comptait peu, même alors, cependant il ne fut point
-<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-regretté<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">&nbsp;[416]</a>. Il s'était partout acquis la réputation d'un de
-ces hommes qu'on désignait par le nom de fâcheux, c'est-à-dire
-de ceux qui occupent sans cesse les autres d'eux-mêmes,
-et se rendent par là fatigants et importuns. De
-plus il était dissipateur; et les dissipateurs sont toujours
-besoigneux. Bien loin de pouvoir être utiles à leurs amis,
-ils leur sont souvent à charge; leur prodigalité ne s'exerce
-qu'au profit des usuriers, des parasites et des flatteurs,
-ou des femmes sans honneur, sans conscience et sans délicatesse.
-Il y a donc des défauts et un genre d'inconduite
-qui nuisent plus à un homme dans l'estime et dans l'affection
-des autres, que des vices reconnus, que certaines
-actions coupables; car on voit des hommes qui, malgré
-ce double cachet de réprobation, conservent encore dans
-l'adversité des amis sincères et dévoués. C'est qu'il est des
-vices qui peuvent s'allier avec de nombreuses et fortes
-vertus, et des torts graves qui n'excluent ni l'élévation
-de l'âme ni un c&oelig;ur capable de sympathiser avec les autres.
-Au lieu que le double caractère de fâcheux et de dissipateur
-implique un égoïsme profond; et l'égoïsme repousse
-toutes les résolutions généreuses, ne tient aucun
-compte des autres, resserre et concentre toute l'existence
-dans le moi individuel. Il est l'opposé de l'amitié et de
-l'amour, qui ne connaissent de vie et de bonheur que par
-l'expansion des sentiments, la réciprocité des services,
-l'échange du dévouement, des affections et des jouissances.</p>
-
-<p>Cependant il fallait bien que le marquis de Sévigné
-possédât quelques qualités aimables, puisqu'il fut aimé
-de sa femme. La douleur que madame de Sévigné ressentit
-de la perte de son mari fut sincère, violente et durable.
-<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-Elle s'évanouit la première fois qu'elle revit, dans une
-assemblée, le chevalier d'Albret; et deux ans après le duel
-Tallemant la vit, dans un bal, pâlir et presque défaillir
-à la vue de Soyecour. En apercevant Lacger dans une allée
-de Saint-Cloud, où elle se promenait, elle dit: «Voilà
-l'homme du monde que je hais le plus, par le mal que m'ont
-fait ses indiscrétions.» Deux officiers aux gardes, qui se
-trouvaient près d'elle, lui offrirent de le fustiger devant
-elle: «Gardons-nous-en bien, dit-elle; il est avec plusieurs
-de mes parents, auxquels vous ne voudriez pas faire
-affront.» Et elle se détourna avec son cortége dans une
-autre allée du parc, pour éviter de rencontrer Lacger<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">&nbsp;[417]</a>.</p>
-
-<p>Aussitôt que madame de Sévigné eut appris en Bretagne
-que son mari s'était battu en duel, elle revint en
-toute hâte à Paris; mais elle n'arriva point assez tôt pour
-lui rendre les derniers devoirs. Le bruit courut même que
-n'ayant de lui ni portrait ni cheveux, elle en avait fait la
-demande à madame de Gondran, qui y satisfit sur-le-champ.
-De son côté, madame de Sévigné renvoya à madame
-de Gondran toutes les lettres que celle-ci avait écrites
-au marquis de Sévigné. Tallemant dit que ces lettres
-étaient, pour le style et l'indécence des expressions, semblables
-à celles que, plus jeune, madame de Gondran
-avait autrefois adressées à la Roche-Giffart<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">&nbsp;[418]</a>.</p>
-
-<p>Jamais Paris n'avait eu un aspect plus alarmant que
-lors du tragique événement qui força madame de Sévigné
-à y revenir; jamais le Palais de Justice, le Palais-Royal,
-le Luxembourg, l'archevêché, les hôtels des princes et
-des grands seigneurs, n'avaient présenté le spectacle de
-<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
-tant d'agitations tumultueuses, de tant de changements
-rapides, de passions ardentes, d'intrigues compliquées.
-Cette capitale se remplissait de gens de guerre, que les
-princes, le duc de Beaufort, le coadjuteur, le duc d'Orléans,
-y appelaient. Poursuivi par la haine de tous les
-partis, Mazarin avait été obligé de céder enfin à l'orage.
-Il s'était déterminé à fuir; et la crainte de voir s'échapper
-à sa suite le roi et la reine régente avait soulevé le peuple
-de Paris, et y avait fait prévaloir l'influence du duc d'Orléans
-et du coadjuteur, qui s'était rendu maître de l'esprit
-de ce prince. Toutes les portes étaient gardées; aucune
-femme même ne pouvait sortir du Palais-Royal sans
-ôter son masque et décliner son nom<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">&nbsp;[419]</a>. A toute heure du
-jour, et même de la nuit, des émissaires du duc d'Orléans,
-des officiers de la garde bourgeoise, pénétraient dans le
-palais pour s'assurer si le roi s'y trouvait; et ils forçaient
-la reine régente à le leur montrer. Le monarque enfant,
-par sa beauté, ses grâces, le calme de son sommeil, saisissait
-de respect et d'amour ceux qui étaient admis à le
-contempler. Ceux-ci rendaient compte au peuple de leur
-mission, en termes qui faisaient partager à la multitude
-attentive les sentiments que la vue du roi leur avait inspirés;
-et, au milieu de leurs actes les plus séditieux, ils
-portaient ainsi un remède à la sédition<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">&nbsp;[420]</a>.</p>
-
-<p>La reine régente, dans le dessein de sortir de la captivité,
-avait été obligée de rendre la liberté au prince de
-Condé, ainsi qu'à son frère et à son beau-frère. Ils étaient
-rentrés dans Paris en vainqueurs, aux acclamations de
-<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
-tout le peuple, de la noblesse et du parlement. Mazarin,
-qui s'était rendu au Havre pour implorer la protection du
-prisonnier qu'il était venu délivrer, était sorti du royaume.
-On crut son autorité pour toujours anéantie; mais un petit
-nombre de courtisans, qui lisaient dans le c&oelig;ur de la
-reine, en jugèrent autrement, et durent à la conduite
-habile qu'ils tinrent dans ces circonstances la haute fortune
-où ils s'élevèrent dans la suite.</p>
-
-<p>Nul doute que dans le premier moment Condé n'eût
-pu enlever facilement la régence à la reine, dépourvue
-de son premier ministre et reconnue incapable de gouverner
-par elle-même; mais alors la direction des affaires
-appartenait de droit au duc d'Orléans, dont Condé était
-jaloux. Condé aima mieux conserver la régence à la reine,
-et, en ne se séparant ni du duc d'Orléans ni de la Fronde,
-se rendre redoutable au gouvernement et le forcer de
-compter avec lui<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">&nbsp;[421]</a>. Si cette union des princes entre eux
-et avec le parti de la Fronde avait subsisté, le rétablissement
-de l'autorité royale eût été impossible; et le commencement
-du règne de Louis XIV, qui, quoique âgé
-seulement de treize ans accomplis, allait, d'après une loi
-exceptionnelle, être déclaré majeur, aurait offert le spectacle,
-si fréquent dans nos annales, d'un État en proie aux
-déchirements des factions et aux horreurs de l'anarchie.</p>
-
-<p>Mais, par bonheur pour la France et pour la reine régente,
-Condé était aussi mauvais politique que grand
-guerrier. Il ne tint aucune des promesses qu'il avait faites
-aux chefs de la Fronde, auteurs de sa délivrance<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">&nbsp;[422]</a>. Le
-<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
-mariage du prince de Conti et de mademoiselle de Chevreuse,
-qui avait été la base du traité, et entraînait d'autres
-engagements, fut rompu sans aucun égard<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">&nbsp;[423]</a>. La reine
-régente, pour parvenir au rappel de son ministre, eut
-l'habileté de déguiser sa marche, et choisit d'abord pour
-le remplacer Chavigny, ennemi personnel de Mazarin;
-puis elle négocia avec tout le monde, et opposa habilement
-la Fronde au prince de Condé, celui-ci au duc d'Orléans<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">&nbsp;[424]</a>,
-le parlement à l'assemblée de la noblesse, l'aversion
-contre Mazarin à la crainte qu'inspirait le coadjuteur<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">&nbsp;[425]</a>.
-L'autorité royale, tout affaiblie qu'elle était, devint pour
-elle un puissant moyen d'influence par les faveurs qu'elle
-avait à distribuer, par les espérances qu'elle faisait naître.
-Enfin la reine se prévalait aussi d'un commencement de
-popularité acquise par le renvoi de son ministre, et par
-sa fermeté, son calme, sa douceur au milieu des émeutes
-populaires<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">&nbsp;[426]</a>. Ses ministres, qu'elle abusait, n'avaient que
-les apparences du pouvoir; ce qu'il avait de réel, Mazarin
-le possédait tout entier. De Bruhl, le lieu de son exil, il
-gouvernait la France; la reine ne prenait aucune résolution
-sans qu'elle lui eût été inspirée par lui, ou sans qu'il
-l'eût approuvée. Condé, au contraire, ne faisait rien, ne
-résolvait rien qu'on n'eût prévu longtemps d'avance, et
-qui ne fût aussitôt divulgué par les indiscrétions de son
-parti, ou par les siennes. Il révoltait par son orgueil, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
-décourageait par ses indécisions et ses défiances. Effrayé
-de son isolement, déjà il était entré en négociation avec
-les Espagnols, et songeait à la guerre. On le sut, et les
-projets les plus violents furent proposés contre lui. D'Harcourt
-et d'Hocquincourt s'offrirent de le tuer. Le coadjuteur,
-dans ses Mémoires, insinue que la reine le désirait,
-et qu'il s'y opposa. Madame de Motteville, au contraire,
-prétend que le coadjuteur avait conçu le crime, et que
-la reine s'y refusa. Il y a calomnie de part et d'autre.
-Nous apprenons, par les Mémoires de Monglat, que
-Gondi et Anne d'Autriche rejetèrent également ce parti,
-proposé par de vils et ambitieux courtisans<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">&nbsp;[427]</a>. Mais si on
-ne voulut pas faire assassiner ce prince, on résolut de
-s'en défaire en le faisant arrêter de nouveau. Prévenu à
-temps par Chavigny<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">&nbsp;[428]</a>, Condé quitta Paris, et se retira à
-Saint-Maur, appelant autour de lui tous ses amis. C'était
-annoncer la guerre civile. Elle n'effrayait pas la reine régente,
-parce qu'elle rendait nécessaire le rappel de son
-ministre<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">&nbsp;[429]</a>.</p>
-
-<p>Pour éviter d'en venir à cette extrémité, une pensée
-salutaire avait germé parmi les députés de la noblesse des
-provinces, réunis à Paris au nombre de plus de huit cents.
-Ils avaient adressé une requête à la reine régente, pour
-qu'elle convoquât les états généraux<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">&nbsp;[430]</a>. La reine promit
-qu'ils seraient assemblés à Tours, aussitôt après que la
-<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-majorité du roi serait déclarée; et l'assemblée des nobles,
-satisfaite, se sépara. C'était tout ce qu'on désirait; cette
-réunion inquiétait l'autorité, et on était pressé d'y mettre
-un terme. Pour s'en délivrer, on lui fit une promesse
-qu'on n'avait pas intention de tenir. Il était facile de l'éluder:
-si on excepte cette masse d'hommes éclairés et
-sincères amis de leur pays, qui dans les temps de troubles
-ne forment point de factions, parce qu'ils se tiennent
-éloignés de toutes, personne ne voulait les états généraux.
-Tous les partis s'accordaient donc à rejeter cette mesure:
-le gouvernement, parce qu'elle aurait ajouté à ses embarras
-et restreint son autorité; le parlement, parce
-qu'elle lui aurait ôté ce grand privilége d'être le protecteur
-du peuple et le gardien des libertés publiques; les
-princes, parce qu'elle aurait diminué leur influence et mis
-des bornes à leur illégale puissance. Cependant le duc de
-La Rochefoucauld est forcé d'avouer qu'alors les états
-généraux eussent sauvé le royaume<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">&nbsp;[431]</a>. Cela était vrai;
-quoique, un siècle et demi plus tard, ils le plongèrent dans
-l'abîme des révolutions.</p>
-
-<p>La reine régente, pour rompre les alliances qui s'étaient
-formées entre les partis, fut contrainte de prendre des engagements
-qu'elle aurait voulu rompre, et elle se vit entraînée
-à consentir à l'élévation de ses ennemis, ou plutôt
-des ennemis de Mazarin: par là elle les rendit plus redoutables<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">&nbsp;[432]</a>;
-et il fut plus difficile de prévoir quelle serait
-l'issue de la guerre civile, qu'on ne cherchait pus trop à
-éviter. Ainsi, Gondi parvint par la cour, et malgré la cour,
-au but où tendait depuis longtemps son ambition: il fut
-<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-nommé cardinal. Condé, dont la reine aurait voulu atténuer
-l'influence, reçut le gouvernement de Guienne, qui
-conférait une autorité presque absolue sur une des plus
-vastes et des plus guerrières provinces de France. Il est
-remarquable que les agents principaux de toutes ces
-grandes intrigues furent des femmes; que ce furent elles
-qui les firent réussir, en préparèrent ou en précipitèrent
-les résultats, au gré de leurs passions ou de leurs intérêts
-particuliers. Ainsi, la reine régente, entourée des ennemis
-de Mazarin, forcée de dissimuler, et se défiant de ceux de
-sa propre maison qui détestaient ce ministre<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">&nbsp;[433]</a>, ou d'hommes
-timides, qui craignaient de se mettre à dos le gouvernement
-et les princes, montra souvent autant de résolution,
-de fermeté et de présence d'esprit que celui pour lequel
-elle se sacrifiait. Elle fut parfaitement secondée par la duchesse
-de Navailles, qui entretenait une correspondance
-active avec Mazarin<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">&nbsp;[434]</a>. Ce fut mademoiselle de Longueville
-qui détacha son père du parti des princes et le réconcilia
-avec la reine<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">&nbsp;[435]</a>. La princesse Palatine, après avoir si habilement
-man&oelig;uvré pour faire cesser la captivité des princes,
-se montra également adroite pour servir la reine, quand
-elle vit que Condé lui refusait son influence pour porter
-aux finances le marquis de la Vieuville, père de son amant<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">&nbsp;[436]</a>.
-La duchesse de Chevreuse, qui avait fait du mariage de
-sa fille avec Conti l'une des conditions de la liberté des
-<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
-princes, se tourna subitement du côté de la reine quand
-elle s'aperçut que Condé, après avoir recueilli les avantages
-d'une des deux clauses du traité, cherchait à éluder
-l'autre. C'est alors que, de concert avec la duchesse de
-Lesdiguières, qui était de la maison de Gondi<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">&nbsp;[437]</a>, elle forma
-entre le coadjuteur et la reine cette alliance dont le mystère
-fut pendant quelque temps d'autant plus impénétrable,
-que, pour conserver son influence et nuire plus efficacement
-au prince de Condé, il fut permis au coadjuteur
-de seconder, dans le parlement et dans la Fronde, les
-haines populaires contre Mazarin. Ainsi, pendant que
-Gondi était d'accord avec ce ministre, il agissait de manière
-à faire croire qu'il était son plus mortel ennemi<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">&nbsp;[438]</a>.
-<span class="smcap">Mademoiselle</span>, fille du premier lit de Gaston d'Orléans,
-à qui sa naissance, ses grands biens, son caractère altier
-donnaient l'importance d'un personnage politique, s'offrait
-de servir la reine régente auprès de son père, ou contre
-son père; mais elle ne prétendait à rien moins, pour
-prix de son appui, que de se faire reine, et d'épouser le
-jeune monarque son cousin, dont l'âge était si fort au-dessous
-du sien. Elle s'agitait sans cesse pour parvenir à
-son but, mais sans avancer d'un pas; et, selon les alternatives
-de l'accroissement ou de la diminution de ses espérances,
-elle flottait continuellement entre le parti d'Orléans
-ou celui de la cour, sans en tromper aucun, mais
-sans se donner franchement et sans retour ni à l'un ni à
-<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
-l'autre<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">&nbsp;[439]</a>. Le duc d'Orléans était conseillé par sa femme
-Marguerite de Lorraine<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">&nbsp;[440]</a> et par l'abbé de la Rivière. La
-duchesse de Bouillon avait pris un grand ascendant sur
-son mari, homme de tête et de mérite<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">&nbsp;[441]</a>. Madame de Rhodes
-gouvernait le garde des sceaux Châteauneuf<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">&nbsp;[442]</a>; madame
-de Montbazon, le duc de Beaufort<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">&nbsp;[443]</a>. La duchesse de Longueville,
-par haine pour la duchesse de Chevreuse et pour
-sa fille, brouillait le parti des princes avec la Fronde, et
-ménageait la reine régente, pour n'être pas forcée d'exécuter
-la promesse qu'elle avait faite à tous les siens d'aller
-en Normandie rejoindre son mari: elle poussait à la
-guerre civile, contre leur intention et leurs désirs, les
-princes de Condé et de Conti ses frères, le duc de Nemours,
-son amant, et le duc de La Rochefoucauld, qu'elle lui avait
-donné pour rival. En même temps elle entretenait des
-intelligences avec la princesse Palatine, et par elle avec
-la reine, dans le but de se rendre à la fois utile et redoutable
-au parti des princes comme à celui de la cour<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">&nbsp;[444]</a>.</p>
-
-<p>Mazarin était instruit de toutes ces intrigues par sa
-correspondance, par la <i>Gazette</i> imprimée, par des gazettes
-à la main<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">&nbsp;[445]</a>; il savait en démêler les ressorts avec une
-<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
-admirable sagacité; il en informait la reine, et lui envoyait
-de longs mémoires pour l'éclairer sur les intentions
-de ceux qui dirigeaient ses conseils, et pour lui enseigner
-les moyens de faire concourir tous les partis à son
-rappel et au rétablissement de son autorité. Il y intéressait
-sa religion, et son affection pour lui: «Je vous conjure,
-lui disait-il dans sa lettre du 12 mai 1651, de bien considérer
-ce mémoire et la lettre qui l'accompagne au moins
-trois fois, quand ce ne serait qu'en trois jours. Vous le
-pouvez faire dans vos retraites; et croyez que cela importe
-au service de Dieu, du roi, au vôtre, et à celui du plus
-passionné pour la moindre de vos volontés.»</p>
-
-<p>Il l'engageait à dissimuler avec tout le monde, à caresser
-tout le monde, à se servir de tout le monde, à se défier
-de tout le monde, à ne se faire aucun scrupule de se raccommoder
-avec des gens qui lui avaient fait du mal, et
-qu'elle avait juste sujet de haïr et de vouloir perdre; «car,
-dit-il, la règle de conduite des princes ne doit jamais être
-la passion de la haine ou de l'amour, mais l'intérêt et l'avantage
-de l'État et le soutien de leur autorité<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">&nbsp;[446]</a>.» On voit
-que la politique de la reine tendait à faire offrir son alliance
-à tous les partis, pour écraser le parti contraire;
-mais elle y mettait pour condition première de l'aider à
-effectuer le rappel de son ministre. Mazarin, par sa correspondance,
-paraît avoir été assez certain de la fidélité
-de Le Tellier; mais nous voyons, par une lettre et un mémoire
-envoyés à la reine, que Mazarin considérait Servien,
-de Lyonne et Chavigny comme les soutiens du prince
-de Condé. La princesse Palatine était l'âme du parti de
-madame de Longueville, qu'elle cherchait à entraîner du
-<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-côté de celui de la reine et de Mazarin, avec lequel elle
-était en correspondance secrète. La duchesse d'Aiguillon,
-artificieuse et intéressée, se servait du respectable Vincent
-de Paul, de madame de Saujeon et de Le Tellier, pour faire
-agir le duc d'Orléans dans un sens contraire à Mazarin, et
-pour créer des obstacles au retour de ce ministre, qu'elle
-n'aimait pas<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">&nbsp;[447]</a>. Ce que Mazarin surtout s'attachait à démontrer
-à la reine, comme le plus grand danger pour
-l'autorité du roi, qui dans quatre mois devait être majeur,
-c'était de donner trop de puissance au prince de Condé<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">&nbsp;[448]</a>.
-Par cette raison, il ne voulait pas que l'on favorisât l'ambition
-des maréchaux du Dognon, Palluau, Gramont,
-qui, ainsi que Chavigny, Servien et de Lyonne, étaient
-du parti de ce prince<a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">&nbsp;[449]</a>. Il écrivit cependant à de Lyonne;
-mais c'était pour lui adresser des reproches. Selon lui, le
-prince de Condé avait réduit le <i>ministériat</i> en république.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a surtout de remarquable dans les lettres que
-Mazarin pendant son exil écrivit à la reine, c'est la
-vive expression contenue dans quelques-unes de ses sentiments
-pour elle, qui laisse peu de doute sur la nature
-de leur liaison<a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">&nbsp;[450]</a>. Il lui conseille de plier jusqu'à la majorité
-du jeune roi, qui dans quelques mois devait avoir
-treize ans accomplis<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">&nbsp;[451]</a>; et elle conforme sa conduite envers
-<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
-le duc d'Orléans, le parlement et Condé, à ce conseil;
-simulant et dissimulant toujours<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">&nbsp;[452]</a>.</p>
-
-<p>Au milieu de toutes ces intrigues politiques et galantes,
-de ces ruptures et de ces coupables négociations avec les
-ennemis de l'État, de ces projets d'assassinats ou d'arrestations
-nouvelles; quand on craignait que le roi ne
-s'enfuit, quand on redoutait que les princes ne voulussent
-l'enlever, la capitale semblait plongée dans le délire
-de la joie, dans le tumulte des plaisirs. Jamais autant de
-bals et de fêtes; jamais autant de gaieté et d'insouciance
-apparente; jamais les promenades publiques aussi fréquentées,
-les théâtres aussi encombrés de spectateurs<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">&nbsp;[453]</a>.
-A Saint-Maur, la comédie, la chasse, la bonne chère,
-contribuaient à grossir le nombre de ceux qui se préparaient
-à la guerre civile<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">&nbsp;[454]</a>. Partout les visages paraissaient
-calmes, et tous les c&oelig;urs étaient agités. C'était au
-milieu d'une contredanse que Monglat apprenait la nouvelle
-de l'armement de Paris; c'était parmi les pompeuses
-réunions, les jeux et les divertissements de tous genres,
-que le prétendant d'Angleterre, le frivole Charles II, de
-retour de sa malheureuse expédition, oubliait l'échec qu'il
-venait d'éprouver, et son trône perdu, et la sauvage
-Écosse par lui abandonnée. C'était aussi au milieu des
-fêtes splendides dont elle gratifiait deux fois la semaine
-toute la haute société<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">&nbsp;[455]</a>, que <span class="smcap">Mademoiselle</span> refusait la
-<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
-main de ce monarque dépossédé, plus courageux qu'heureux,
-plus aimable que grand. Enivrée des hommages
-dont elle était l'objet, elle s'imaginait déjà être reine
-de France, et prévoyait peu que celui qu'elle refusait dût
-régner un jour. Elle était bien loin de penser que, pour
-obtenir une couronne qu'on ne pensait pas à lui donner,
-elle en perdait une qui lui était offerte. Cependant, longtemps
-après, en écrivant ses Mémoires, malgré les regrets
-que le souvenir de ces temps devait lui faire éprouver,
-nous voyons qu'elle aimait à se rappeler le brillant et
-joyeux carnaval de cette année, comme une des plus
-riantes époques de sa vie.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné ne prit part ni à ces intrigues ni à
-ces plaisirs. Elle termina aussi promptement qu'elle put
-les affaires qui l'avaient amenée à Paris, et elle repartit
-aussitôt pour aller dans sa terre des Rochers se livrer à
-sa douleur, et passer dans la solitude les premiers temps
-d'un veuvage qui ne devait finir qu'avec sa vie. Scarron,
-ami de son mari, avait envoyé chez elle avant son départ,
-pour lui faire connaître combien il regrettait que ses
-souffrances et ses infirmités ne lui permissent pas d'aller
-lui faire en personne ses compliments de condoléance. Il
-s'affligeait de ce qu'il était forcé de laisser échapper,
-même dans cette triste occasion, le plaisir de la voir au
-moins une fois avant de mourir. Madame de Sévigné,
-touchée de ses regrets, et peut-être aussi flattée de ses
-louanges (car à cette époque le pauvre Scarron, à l'apogée
-de sa réputation, était aussi le célèbre Scarron), lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-fit dire que puisqu'il ne pouvait venir chez elle, elle lui
-promettait qu'aussitôt après son retour elle irait lui rendre
-visite. C'est alors que Scarron la pria, dans le style
-burlesque qui lui était familier, d'exécuter avant son départ
-une si séduisante promesse, parce que plus tard il
-ne serait plus temps, attendu qu'il serait mort. Madame
-de Sévigné partit, mais après avoir écrit à Scarron de ne
-pas mourir avant son retour, et avant qu'elle l'eût vu.
-Cette plaisanterie était permise avec un homme qui avait
-résolu de ne prendre rien au sérieux, pas même la douleur,
-pas même la mort. Ce fut alors qu'il lui écrivit la
-lettre suivante:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE SCARRON A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p class="start">«Madame,</p>
-
-<p>«J'ai vécu de régime le mieux que j'ai pu, pour obéir au
-commandement que vous m'avez fait de ne mourir point
-que vous ne m'eussiez vu. Mais, madame, avec tout mon
-régime, je me sens tous les jours mourir d'impatience de
-vous voir. Si vous eussiez mieux mesuré vos forces et les
-miennes, cela ne serait pas arrivé. Vous autres dames de
-prodigieux mérite, vous vous imaginez qu'il n'y a qu'à
-commander: nous autres malades, nous ne disposons pas
-ainsi de notre vie. Contentez-vous de faire mourir ceux
-qui vous voient plus tôt qu'ils ne veulent, sans vouloir faire
-vivre ceux qui ne vous voient pas aussi longtemps que
-vous le voulez; et ne vous en prenez qu'à vous-même de
-ce que je ne puis obéir au premier commandement que
-vous m'avez jamais fait, puisque vous aurez hâté ma
-mort, qu'il y a grande apparence que pour vous plaire
-j'aurais de bon c&oelig;ur reçue aussi bien qu'un autre. Mais
-<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
-ne pourriez-vous pas changer le genre de mort? Je ne
-vous en serais pas peu obligé. Toutes ces morts d'impatience
-et d'amour ne sont plus à mon usage, encore
-moins à mon gré; et si j'ai pleuré cent fois pour des personnes
-qui en sont mortes, encore que je ne les connusse
-point, songez à ce que je ferai pour moi-même, qui faisais
-état de mourir de ma belle mort. Mais on ne peut éviter sa
-destinée, et de près et de loin vous m'auriez toujours fait
-mourir. Ce qui me console, c'est que si je vous avais vue,
-j'en serais mort bien plus cruellement. On dit que vous
-êtes une dangereuse dame, et que ceux qui ne vous regardent
-pas assez sobrement en sont bien malades, et ne la
-font guère longue. Je me tiens donc à la mort qu'il vous a
-plu de me donner, et je vous la pardonne de bon c&oelig;ur.
-Adieu, madame; je meurs votre très-humble serviteur;
-et je prie Dieu que les divertissements que vous aurez en
-Bretagne ne soient point troublés par le remords d'avoir
-fait mourir un homme qui ne vous avait jamais rien fait.</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Et du moins souviens-toi, cruelle,</p>
-<p class="i1"> Si je meurs sans te voir,</p>
-<p class="i1"> Que ce n'est pas ma faute.</p>
-</div></div>
-
-<p>«La rime n'est pas trop bonne; mais à l'heure de la mort
-on songe à bien mourir, plutôt qu'à bien rimer<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">&nbsp;[456]</a>.»</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXII.<br />
-<span class="medium">1651.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Réflexion sur l'état de l'âme quand un événement change notre destinée.&mdash;Courage
-des femmes dans l'adversité.&mdash;Caractère de
-madame de Sévigné.&mdash;Résolution qu'elle prend de consacrer sa
-vie à ses enfants.&mdash;Réflexions qui ont dû la déterminer.&mdash;Grandeur
-de son sacrifice.&mdash;Motifs tirés de la conduite de son mari.&mdash;Aveux
-qu'elle fait sur les deux années les plus heureuses de sa vie.&mdash;Ce
-qu'elle dit du temps de son existence écoulé depuis son veuvage.&mdash;Elle
-se replace sous la tutelle de l'abbé de Livry.&mdash;Il
-remet ses affaires en ordre.&mdash;Elle quitte les Rochers, et revient à
-Paris à l'entrée de l'hiver.&mdash;Citation de la Gazette de Loret à ce
-sujet.&mdash;Elle va rendre visite à Scarron.&mdash;Vers qu'il lui adresse.&mdash;État
-de Paris lorsqu'elle y arriva.&mdash;Tumulte au parlement le
-21 octobre.&mdash;Lit de justice.&mdash;Majorité du roi déclarée.&mdash;Déjà
-il sait dissimuler.&mdash;Il signe l'ordonnance du rappel de Mazarin.&mdash;Position
-de la cour à l'égard de Condé.&mdash;La reine mère se décide
-à le poursuivre.&mdash;Elle sort de Paris avec le roi.&mdash;Le cardinal
-de Retz se trompe en croyant qu'il aurait pu empêcher ce départ.&mdash;Quelle
-était la position du cardinal de Retz à l'égard des partis.&mdash;Changements
-opérés dans les intentions et les projets du président
-Molé et de la princesse Palatine.&mdash;Le parti de Condé et celui
-de la Fronde s'affaiblissent.&mdash;Embarras de la reine.&mdash;Conduite
-du parlement, ses désirs et ses craintes.&mdash;Progrès de l'anarchie.&mdash;Preuve
-tirée de la conduite du comte du Dognon.&mdash;Désordre
-dans les finances.&mdash;Mazarin rentre en France, accompagné d'une
-armée.&mdash;Le parlement charge en vain le duc d'Orléans d'exécuter
-ses arrêts.&mdash;Pourquoi le pouvoir échappait au duc d'Orléans.</p>
-</div>
-
-<p>Quand un événement inattendu rompt subitement le
-cours de notre destinée, notre âme, étonnée du coup qui
-la frappe, semble d'abord douter d'elle-même, l'altération
-qu'elle éprouve réagit sur tout ce qui nous environne. Le
-<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
-monde nous apparaît sous un nouvel aspect; toutes nos
-illusions s'évanouissent. Dans nos longues rêveries, nous
-soumettons à un nouvel examen nos idées, nos opinions,
-et même nos affections. Nous interrogeons nos souvenirs;
-et le passé se montre alors sous un jour tout nouveau. Il
-semble qu'après avoir terminé toute une existence, avant
-d'en recommencer une autre, et de s'élancer vers un douteux
-avenir, on éprouve le besoin d'examiner autour de
-soi le sol sur lequel on se trouve transporté et les écueils
-qu'il faudra surmonter dans cette nouvelle carrière où le
-sort nous précipite. Cette nécessité réveille alors souvent
-en nous une puissance de réflexion, une force de résolution,
-que nous n'avions jamais connues; notre nature
-même semble changée. On a vu des individus soumis à
-une telle influence acquérir tout à coup, comme par un
-don surnaturel, les qualités et les vertus nécessaires à
-leur nouvelle vie. Pour justifier ces réflexions, l'exemple
-d'hommes longtemps inconnus et médiocres sous des conditions
-communes, qui soudainement, dans de grandes
-circonstances ou de grands revers, ont montré un courage
-et déployé des facultés qu'on ne leur aurait pas
-soupçonnés, ne manquerait pas; mais ces heureuses et
-étonnantes métamorphoses sont peut-être encore plus fréquentes
-et plus remarquables parmi les femmes; elles présentent
-du moins des contrastes plus frappants, plus
-étonnants. Quelque timide que soit une femme, quelque
-bornée même que soit son intelligence, il est rare qu'elle
-ne surprenne pas ceux qui la connaissent par une énergie
-et une présence d'esprit propres à la tirer des crises les
-plus difficiles, lorsqu'un sentiment profond l'anime, et
-surtout lorsque c'est celui de l'amour maternel. L'histoire
-nous en fournit d'illustres exemples. Plusieurs reines régentes
-<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
-ont fait voir dans les orages de leur courte administration
-une sérénité de caractère et une habileté dont
-peu d'hommes eussent été capables. Mais les faits les plus
-décisifs en ce genre ne sont pas ceux que l'histoire puisse
-consigner dans ses annales, puisqu'ils ont surtout lieu
-dans les conditions privées, où les sentiments naturels
-ont bien plus de force que dans les cours, que parmi
-les grands, condamnés aux tourments de l'ambition et
-de l'envie.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné, qui, sous une apparence de légèreté,
-joignait à une sensibilité exquise une grande élévation
-d'âme, eut dans la solitude où elle s'était renfermée
-tout le temps de faire les réflexions que lui suggéraient sa
-nouvelle position et le malheur qu'elle venait d'éprouver.
-Agée seulement de vingt-cinq ans; déjà célèbre par son
-esprit, son amabilité, ses attraits; libre de choisir entre
-un grand nombre de concurrents qui allaient se disputer
-sa main; assez versée dans la connaissance du monde
-pour espérer de faire un bon choix, elle pouvait, par un
-nouveau mariage, accroître sa fortune, et se promettre un
-bonheur que son premier époux semblait ne lui avoir fait
-connaître que pour lui en rendre la privation plus pénible.
-Mais elle se donnait un maître, elle en donnait un à ses enfants;
-elle faisait tort à leur fortune, si une nouvelle famille,
-résultant d'un nouvel hymen, nécessitait la division de son
-bien en un plus grand nombre de parts. Pouvait-elle se flatter
-alors de conserver les mêmes sentiments pour les deux
-chères créatures sorties de son sein? Une tendresse plus partagée
-serait-elle toujours aussi vive? Malgré ses résolutions,
-pouvait-elle être certaine de ne pas préférer un jour les enfants
-d'un mari vivant à ceux d'un mari qui n'existait plus,
-les enfants de celui qui la rendait heureuse aux enfants de
-<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
-celui qui n'avait payé son amour que par l'abandon et
-l'infidélité? N'est-ce pas d'ailleurs une des nécessités comme
-un des bienfaits de la nature, que l'inclination des mères
-pour leurs enfants soit toujours en raison des besoins qu'ils
-ont d'elles, et que l'enfant le plus jeune, ou le plus débile,
-soit toujours celui qu'elles préfèrent? Tout était donc en
-faveur des derniers survenants, et au détriment de leurs
-aînés. Pouvait-elle, de plus, espérer que le soin de plaire
-à un nouvel époux, les dissipations du monde qui en seraient
-la conséquence, ne l'empêcheraient pas de diriger
-l'éducation de ce fils et de cette fille, objets de toutes ses
-affections, de toutes ses pensées? Qui sait si cette tendresse
-même ne deviendrait pas une occasion de discorde et de
-contrariété entre elle et son époux? si elle ne serait pas forcée,
-pour ne pas nuire à l'union conjugale, de comprimer
-le plus fort comme le plus vertueux de tous ses penchants?
-Si donc un nouveau mariage lui promettait des jouissances
-et de la sécurité pour son avenir, il n'offrait pour ses
-enfants que pertes et que dangers. Après avoir fait toutes
-ces réflexions, madame de Sévigné n'hésita pas, et prit la
-résolution de se condamner toute sa vie au veuvage, de
-consacrer à ses enfants toute son existence. Lorsqu'on
-songe aux embarras de fortune que lui avait créés son
-mari, aux domaines qu'il lui fallait régir, et qui se trouvaient
-aux deux extrémités du royaume, à ses inclinations
-pour le plaisir, aux m&oelig;urs de cette époque, à tous les
-genres de séduction auxquels une jeune femme de la
-classe élevée était sans cesse en butte, on ne peut s'empêcher
-de reconnaître qu'il y eut dans la résolution de madame
-de Sévigné un grand héroïsme maternel; et cette
-résolution, elle l'exécuta de manière à se rendre digne
-de servir de modèle à toutes les mères.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
-S'il est vrai d'affirmer que madame de Sévigné ne put
-trouver que dans sa tendresse pour ses enfants la force
-nécessaire pour consommer un sacrifice qui tant que dura
-sa jeunesse devait se renouveler à tous les instants, cependant
-on peut croire aussi que la conduite que tint son
-premier mari a pu lui faciliter ce sacrifice, en lui inspirant
-des craintes pour un second mariage. Les témoignages
-irrécusables de Bussy et de Tallemant ne nous laissent
-aucun doute qu'elle n'aimât son mari; et nous avons
-vu précédemment que longtemps après elle ne put sans
-s'évanouir supporter la vue de ceux qui avaient causé sa
-mort; mais nous avons son propre témoignage pour nous
-convaincre qu'elle n'était point aveugle sur ses défauts,
-et que si dans les premiers temps de leur union elle a
-joui de quelque bonheur, ce bonheur fut passager. Elle
-ressentit vivement la tyrannie dont plus tard il la rendit
-victime.</p>
-
-<p>Trois ans seulement après la mort du marquis de Sévigné,
-dans une lettre écrite le 1<sup>er</sup> octobre 1654, madame de
-Sévigné s'étonne que Ménage lui ait parlé avec tant d'éloge
-du grand prieur de Malte, Hugues de Rabutin, brave
-gentil-homme, dit son neveu de Bussy, mais brusque, et
-d'une politesse telle qu'un corsaire en peut avoir<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">&nbsp;[457]</a>. Elle
-rappelle que le marquis de Sévigné l'appelait toujours <i>mon
-oncle le pirate</i>; et elle ajoute: «Il s'était mis dans la fantaisie
-que c'était sa bête de ressemblance, et je trouve
-qu'il avait assez raison<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">&nbsp;[458]</a>.» Vers la fin de sa vie, en 1687,
-à l'âge de soixante ans, elle s'excuse envers Bussy de ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
-pouvoir lui donner les dates des changements de charge
-de son fils, et ajoute: «Je confonds quasi toutes les années,
-parce qu'il n'y en a qu'une ou deux dans mon imagination
-qui aient mérité d'y demeurer et d'y tenir place<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">&nbsp;[459]</a>.»
-La curiosité de Bussy fut excitée par cet aveu; et, dans la
-réponse qu'il lui fit, il l'interroge ainsi: «Je voudrais bien
-savoir quelles sont les deux de vos années qui méritent de
-rester dans votre mémoire. D'une autre que vous, je dirais
-que c'est l'année où vous fûtes mariée, et celle où vous
-devîntes veuve<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">&nbsp;[460]</a>.» Madame de Sévigné lui répond: «Je
-n'avais retenu de dates que l'année de ma naissance et
-celle de mon mariage; mais sans augmenter le nombre,
-je m'en vais oublier celle où je suis née, qui m'attriste et
-qui m'accable [parce qu'elle lui rappelle son âge], et je
-mettrai à la place celle de mon veuvage, et le commencement
-d'une existence qui a été assez douce et assez
-heureuse, sans éclat et sans distinction: mais elle finira
-plus chrétiennement que si elle avait eu de grands mouvements;
-et c'est en vérité le principal<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">&nbsp;[461]</a>.»</p>
-
-<p>Ainsi, madame de Sévigné n'eut jamais lieu de se repentir
-de la résolution qu'elle avait prise. Aussitôt après
-la mort de son mari, elle se remit sous la tutelle de l'excellent
-abbé de Livry, du moins pour la gestion de ses
-affaires, qui étaient dans une grande confusion. Après
-le gain de plusieurs procès et quelques années d'une sévère
-économie, les dettes furent payées, les terres remises en
-bon état, et l'ordre partout établi<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">&nbsp;[462]</a>. Cela se fit sans que
-<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
-madame de Sévigné fût obligée de se retirer du monde.
-Elle y reparut même avant la fin de son veuvage<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">&nbsp;[463]</a>, et
-au milieu des événements qui occupaient alors toute la
-France. Loret crut devoir annoncer, dans la <i>Gazette</i> du
-19 novembre 1651, comme une nouvelle qui intéressait
-toute la capitale, le retour de cette jolie veuve:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Sévigné, veuve, jeune et belle,</p>
-<p>Comme une chaste tourterelle</p>
-<p>Ayant d'un c&oelig;ur triste et marri</p>
-<p>Lamenté monsieur son mari,</p>
-<p>Est de retour de la campagne,</p>
-<p>C'est-à-dire de la Bretagne;</p>
-<p>Et, malgré ses sombres atours</p>
-<p>Qui semblent ternir ses beaux jours,</p>
-<p>Vient augmenter dans nos ruelles</p>
-<p>L'agréable nombre des belles<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">&nbsp;[464]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Fidèle à sa promesse, madame de Sévigné alla voir
-Scarron aussitôt après son arrivée; ce qui lui valut, de la
-part du pauvre malade, ce mauvais madrigal qui a été
-recueilli dans ses &oelig;uvres<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">&nbsp;[465]</a>:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i1"> Bel ange en deuil qui m'êtes apparue,</p>
-<p class="i2"> Je suis charmé de votre vue:</p>
-<p class="i2"> Je ne l'aurais pas cru</p>
-<p class="i1"> Que vous fussiez de tant d'attraits pourvue.</p>
-<p class="i3"> Sont-ils de votre cru?</p>
-<p>Ou, si l'on vous les vend, enseignez-moi la rue</p>
-<p class="i1"> Où vous prenez de si charmants attraits</p>
-<p class="i2"> Qui charment de loin et de près.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
-Lorsque madame de Sévigné revint à Paris après huit
-mois d'absence, tout y paraissait tranquille, et les habitants
-de cette grande capitale, naguère si agités, ne semblaient
-penser qu'à leurs plaisirs: mais c'était un calme
-entre deux tempêtes. Le parlement, les princes, la cour, le
-cardinal Mazarin, occupaient tous les esprits; tous étaient
-attentifs à leurs moindres actions; ils étaient les sujets
-de tous les entretiens. Il semblait, dit madame de Motteville,
-que Paris était toute la France<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">&nbsp;[466]</a>. On prévoyait, on
-redoutait de nouvelles crises. Les partis venaient de se
-livrer à tous leurs emportements: effrayés de leurs excès,
-ils négociaient, et cherchaient à éviter les maux où devait
-les plonger la guerre civile; mais ils voulaient tous
-y parvenir sans rien sacrifier de leurs prétentions. Comme
-ils étaient tous sans bonne foi, sans conscience, ils ne
-pouvaient s'inspirer aucune confiance; ils parlaient sans
-cesse de conciliation, ils tâchaient de se tromper, de s'écraser
-mutuellement. L'arène de leurs débats, depuis que
-les chefs de la Fronde s'étaient secrètement réunis avec
-la cour<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">&nbsp;[467]</a>, avait été transportée des rues et des places publiques
-dans le sein même du parlement. Tout le monde
-avait été glacé d'effroi en apprenant les détails de cette
-fameuse journée du 21 août, lorsque les partisans du
-coadjuteur et ceux du prince de Condé, occupant, comme
-deux armées en présence, tous les postes du Palais de
-Justice, au dedans et au dehors, avaient tiré l'épée, et
-avaient été sur le point de souiller le temple des lois par
-un affreux carnage<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">&nbsp;[468]</a>. Dans cette journée, Gondi avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
-failli être écrasé entre les deux énormes battants des portes
-de la grand'chambre, et poignardé par les ordres de
-La Rochefoucauld. Peu après, Condé, irrité de voir que
-Gondi était le seul obstacle qui empêchât le duc d'Orléans
-de se réunir à lui, résolut de faire enlever ce prélat factieux
-et de le retenir en captivité. L'habile Gourville se
-chargea de l'exécution de ce projet, qui n'avorta que par
-une cause toute fortuite<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">&nbsp;[469]</a>.</p>
-
-<p>Gondi ne redoutait pas les émeutes populaires; courageux
-jusqu'à l'imprudence, il prenait plaisir à se jouer des
-dangers qui lui étaient interdits par son état: Condé, au
-contraire, accoutumé à de plus illustres périls, s'indignait
-d'être exposé aux chances d'une si ignoble lutte. Dominé
-par la crainte de succomber, il se hâta trop de sortir de
-Paris. Son éloignement alarma la cour, mais rassura le
-parlement et les bourgeois. Le parlement désirait la paix,
-les principaux chefs de son parti la désiraient aussi; mais
-chacun d'eux se trouvant dans une position à l'égard de
-la cour telle qu'ils ne pouvaient traiter avec avantage
-pour eux-mêmes, ils opinèrent à la guerre. Condé s'y
-résolut, quoique prévoyant qu'il serait abandonné de ceux
-qui l'y entraînaient, si la fortune ne lui était pas favorable<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">&nbsp;[470]</a>.
-Il refusa de se trouver avec les autres princes du
-sang au lit de justice où la majorité du roi fut déclarée<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">&nbsp;[471]</a>.
-Cette cérémonie, qui eut lieu le 7 septembre (1651), fut
-<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
-faite avec éclat<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">&nbsp;[472]</a>. L'enfant-roi traversa à cheval les rues
-de Paris, escorté de toute sa maison et de toute sa cour;
-mais le peuple, conservant encore des rancunes et des
-dispositions factieuses, n'avait contemplé qu'avec froideur
-ces premières pompes du règne le plus fastueux et le plus
-glorieux de notre histoire. Cependant, de dessus son coursier
-que sa jeune main gouvernait avec grâce, Louis XIV
-salua l'homme le plus populaire du moment, le coadjuteur,
-qu'il aperçut à une fenêtre<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">&nbsp;[473]</a>. Déjà le novice souverain
-savait pratiquer la dissimulation, qu'une politique,
-qui se prend souvent dans ses propres piéges, enseigne
-comme la première qualité de l'art de régner.</p>
-
-<p>Le roi en commençant son règne confirma, par sa
-première ordonnance, les arrêts du parlement qui bannissaient
-Mazarin; et les premières lettres qu'il signa furent
-pour lui ordonner de revenir<a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">&nbsp;[474]</a>. Il y eut cependant un intervalle
-de deux mois entre ces deux actes. Anne d'Autriche
-hésita longtemps à faire ce qu'elle désirait le plus.
-Beaucoup plus puissante comme reine mère que comme
-reine régente, désormais elle parlait au nom du roi, qui
-ne devait compte qu'à Dieu de ses résolutions. Elle n'était
-plus dans la nécessité de se concerter avec le lieutenant général
-du royaume ou avec le parlement. Elle était résolue
-à poursuivre Condé dans son gouvernement de Guienne:
-il avait fait, sans avoir pris les ordres du roi, des levées
-de troupes; et le parlement l'avait déclaré rebelle, et criminel
-<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
-de haute trahison et de lèse-majesté<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">&nbsp;[475]</a>. Ces actes
-de rébellion ouverte fournissaient à la reine des prétextes
-pour sortir de Paris, et des moyens de soustraire le roi à
-la domination des frondeurs. Le coadjuteur s'accuse fortement
-d'avoir permis ce départ, et d'y avoir fait consentir
-le duc d'Orléans. Il cite cet exemple pour prouver
-que dans les grandes crises d'État il y a des moments
-d'erreur et d'aveuglement qui font commettre aux plus
-habiles des fautes que les moins expérimentés auraient pu
-éviter; mais il avoue qu'il désirait lui-même ce départ,
-sans lequel il ne pouvait conserver son ascendant sur le
-duc d'Orléans<a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">&nbsp;[476]</a>. Le cardinal de Retz a écrit ses Mémoires
-comme les grands généraux leurs campagnes, en se donnant
-tout le mérite des succès que le hasard a produits,
-en assujettissant les faits aux règles de la stratégie. Il exagère
-ici beaucoup la puissance qu'il avait à cette époque.
-Il lui eût été difficile, et même impossible, d'empêcher
-la cour d'aller rejoindre l'armée. L'état des choses était
-bien changé pour le coadjuteur et pour la Fronde. Les
-intelligences du coadjuteur avec la cour étaient connues;
-et sa nomination au cardinalat, qui révéla le but de tous
-les mouvements qu'il s'était donnés, lui avait fait perdre
-beaucoup de sa popularité<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">&nbsp;[477]</a>. Les bourgeois de Paris étaient
-fatigués d'une lutte si nuisible à leur fortune et à la prospérité
-de leur ville. Ils haïssaient toujours Mazarin, mais
-ils détestaient encore plus l'orgueil insultant de Condé.
-L'influence du coadjuteur dans le parlement avaient décliné
-<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-encore plus que dans le peuple. Gondi ne comptait
-guère de son parti qu'une vingtaine de jeunes gens des
-plus fougueux<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">&nbsp;[478]</a>. Le reste, tout en admirant ses talents,
-n'avait aucune confiance en lui, et redoutait son esprit
-factieux. Le premier président Matthieu Molé, qui par
-ses vertus et sa courageuse résistance envers la cour, sa
-fermeté au milieu des émeutes populaires, avait acquis
-sur sa compagnie une si haute autorité, ne se montrait
-plus tel qu'il avait été dans la régence. Il avait peu de
-biens, dix enfants, soixante et six ans, et réprouvait également
-les factieuses prétentions des chefs de la Fronde
-et la coupable ambition des princes. Toujours prêt à dire
-aux dépositaires de l'autorité du roi de mâles vérités, il
-était décidé, après ce devoir accompli, à plier sous la volonté
-de cette autorité lorsqu'elle aurait prononcé. Il avait
-accepté les sceaux; et en s'en allant rejoindre la cour,
-non-seulement il n'avait rien caché à sa compagnie de ses
-résolutions, mais il avait usé de tout son ascendant pour
-les lui faire partager: s'il n'y était pas entièrement parvenu,
-il avait de beaucoup diminué la force et l'âpreté de
-l'opposition. La princesse Palatine, toujours asservie au
-besoin de ses passions, toujours nécessiteuse, s'était réunie
-sincèrement à la cour, dont elle avait reçu cent mille
-écus, et qui avait, selon ses désirs, accordé les finances
-au marquis de la Vieuville<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">&nbsp;[479]</a>.</p>
-
-<p>Quoique mademoiselle de Chevreuse n'eût cessé d'aimer
-Gondi et qu'elle lui fût restée fidèle, la duchesse, sa
-mère s'était arrangée secrètement avec Mazarin; et sa
-défection devint manifeste et publique lorsqu'elle quitta
-<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
-Paris, sous le prétexte d'aller conduire sa fille abbesse à
-Pont-aux-Dames<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">&nbsp;[480]</a>.</p>
-
-<p>L'affaiblissement du parti de Condé était aussi rapide
-que celui de la Fronde. Ce prince, après les ennuis de la
-captivité, aurait voulu jouir des délices de son beau séjour
-de Chantilly; ses inclinations guerrières fléchissaient sous
-les attraits de la volupté, dont son amour pour la duchesse
-de Châtillon lui faisait éprouver toute la puissance<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">&nbsp;[481]</a>. C'est
-avec regret qu'il avait été entraîné dans la guerre civile;
-et pourtant le dépit et l'orgueil lui faisaient oublier ses
-glorieuses victoires, son rang, sa patrie, ses propres intérêts.
-Il se portait aux plus coupables extrémités. En vertu
-du traité qu'il avait conclu avec les plus grands ennemis
-de la France, des vaisseaux espagnols chargés de subsides
-et de munitions étaient entrés dans le port de Bordeaux, au
-grand scandale des membres du parlement siégeant en cette
-ville, le seul parmi tous les autres parlements du royaume
-qui se fût ouvertement déclaré pour lui<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">&nbsp;[482]</a>. Il cherchait à
-traiter avec Cromwell et à faire renaître le parti des protestants;
-mais ceux-ci n'étaient nullement mécontents de
-Mazarin, qui, en habile ministre, avait veillé à ce que les
-ordonnances rendues en leur faveur fussent fidèlement
-exécutées. Ils résistèrent aux suggestions de Condé. Cependant
-le parlement de Toulouse et celui de Provence
-avaient enregistré les ordonnances qui déclaraient Mazarin
-rebelle. Le parlement de Paris nourrissait contre lui
-des sentiments plus haineux et plus hostiles encore; mais
-la crainte de son retour rendait l'illustre compagnie plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
-prudente et plus politique que les autres, et elle ménageait
-dans Condé le plus puissant ennemi d'un ministre proscrit
-par ses arrêts<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">&nbsp;[483]</a>.</p>
-
-<p>Cependant un grand nombre de ceux qui étaient jusque
-là restés fidèles au parti du vainqueur de Rocroi l'abandonnèrent:
-quelques-uns, gagnés par les places et les
-récompenses que la cour leur offrait; d'autres, parce qu'après
-avoir sans scrupule résisté à la reine régente, ils se
-considéraient comme criminels en portant les armes contre
-le roi, déclaré majeur. Laigues, Noirmoutier, le maréchal
-de la Mothe, furent de ce nombre<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">&nbsp;[484]</a>. Le duc de Bouillon
-même et Turenne refusèrent de se joindre à Condé: le
-premier, parce qu'il espérait, par sa soumission à l'autorité
-royale, rentrer plus promptement dans sa principauté
-de Sedan; le second, parce que la cour lui offrit le commandement
-en chef d'une armée. Bussy-Rabutin, auquel
-le prince de Condé avait écrit de sa main le 15 septembre,
-pour l'inviter à venir le joindre, alla porter cette lettre à
-la reine, et se rangea sous les drapeaux du roi: il reçut
-l'ordre d'aller dans sa lieutenance de Nivernais, avec
-les troupes qu'il avait sous son commandement<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">&nbsp;[485]</a>.</p>
-
-<p>L'armée royale, commandée par le comte d'Harcourt,
-remportait en toute occasion la victoire sur les troupes
-de Condé<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">&nbsp;[486]</a>. Tout semblait favoriser la reine, et cependant
-ses embarras et sa perplexité augmentaient avec ses
-succès mêmes. Elle désirait par-dessus tout rappeler le
-cardinal Mazarin; mais elle ne se déguisait pas que par
-<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
-la rentrée du ce ministre l'inflammation des esprits arrêterait
-les progrès de l'armée royale, et jetterait un grand
-nombre de personnes dans le parti de Condé; tandis qu'en
-continuant à poursuivre ses avantages contre ce prince, il
-n'était pas douteux qu'elle ne le forçât promptement à la
-soumission, aux conditions qu'il lui plairait de lui imposer;
-mais alors elle craignait que les ministres qu'elle avait
-nommés (Châteauneuf, Le Tellier, Lyonne et Brienne),
-après avoir rendu au pays et à la couronne un aussi grand
-service que de mettre fin à la guerre civile, n'eussent assez
-de crédit et d'autorité pour se maintenir, malgré elle, au
-timon des affaires, à l'exclusion de Mazarin, qu'ils détestaient<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">&nbsp;[487]</a>.
-Elle savait que ses ministres, en lui faisant ainsi
-violence pour maintenir l'exil du cardinal, acquerraient
-dans toute la France une immense popularité; et qu'ils
-étaient certains d'être appuyés par la noblesse, les princes,
-le duc d'Orléans, les parlements.</p>
-
-<p>Durant ces dissensions et ces temporisations, les Espagnols
-avaient repris presque toutes les villes que Condé
-leur avait précédemment enlevées<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">&nbsp;[488]</a>. L'anarchie croissait.
-De simples commandants de place se rendaient indépendants,
-levaient des taxes, et soumettaient par la crainte
-le pays qui les environnait. Le désordre était dans les
-finances, et l'on était sur le point de suspendre le payement
-des rentes à l'hôtel de ville<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">&nbsp;[489]</a>.</p>
-
-<p>Pour se tirer de tous ses embarras, ou du moins pour
-mettre un terme à ses incertitudes et à ses anxiétés, la
-<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
-reine se résolut à rappeler auprès d'elle son ministre. Les
-nouveaux arrêts rendus par le parlement de Paris pour
-empêcher le retour de Mazarin contribuèrent encore à
-l'affermir dans sa résolution. Elle s'indignait que cette
-compagnie de juges et de légistes eût la prétention de
-s'immiscer dans le gouvernement du roi, déclaré majeur.
-L'éloignement du cardinal avait-il pacifié le royaume?
-avait-il remédié à l'orgueil des grands, à la morgue
-et aux prétentions des parlements, à l'insolence de la
-Fronde? Point. C'est depuis lors, au contraire, que le
-roi avait été menacé, tenu prisonnier dans son palais, et
-qu'il avait été obligé de s'éloigner de la capitale pour
-pouvoir agir en liberté<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">&nbsp;[490]</a>.</p>
-
-<p>Par ces considérations, la reine se décida à donner les
-ordres nécessaires pour le rappel de Mazarin. L'émotion
-du parlement de Paris à cette nouvelle alla encore au
-delà de ce qu'on aurait pu prévoir. Par un arrêt<a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">&nbsp;[491]</a>, il confirma
-celui par lequel il avait déjà prononcé l'exil de Mazarin;
-il défendit à tous les gouverneurs et commandant
-de place de le recevoir<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">&nbsp;[492]</a>; il ordonna à tout sujet du roi
-du lui courir sus; il fit vendre à l'encan son riche mobilier,
-sa nombreuse et précieuse bibliothèque<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">&nbsp;[493]</a>, et enfin il
-mit sa tête à prix; genre d'atrocité qu'on s'interdisait
-<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
-même contre les pirates<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">&nbsp;[494]</a>. Ces mesures ne l'effrayèrent
-pas, il entra en France; et dans une lettre à la reine, datée
-de Pont-sur-Yonne, le 11 janvier 1652, il écrivit: «On
-me mande que quantité d'assassins sont partis de Paris
-pour entreprendre contre le cardinal, après avoir reçu la
-bénédiction de M. de Beaufort; mais Dieu le garantira.
-Je vous promets qu'il n'appréhende rien, et qu'il fait le
-voyage avec la tranquillité d'esprit que ce porteur vous
-pourra dire<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">&nbsp;[495]</a>.»</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXIII.<br />
-<span class="medium">1651-1652.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Réflexions sur le sentiment produit par un événement redouté et longtemps
-différé.&mdash;Surprise qu'occasionne la nouvelle de l'entrée de
-Mazarin en France.&mdash;Le parlement envoie des commissaires pour
-arrêter sa marche.&mdash;Conduite du duc d'Orléans.&mdash;Condé organise
-la guerre civile avec des moyens insuffisants.&mdash;Le parti des princes
-s'unit à la Fronde.&mdash;Intrigues de Gondi.&mdash;Il est en défiance au
-peuple.&mdash;Mazarin et la reine intriguent contre lui en cour de
-Rome.&mdash;Il les déjoue.&mdash;Efforts que font les ministres pour conserver
-leurs places.&mdash;Rôle que jouent les acteurs secondaires.&mdash;Détails
-sur Nemours, Beaufort, la duchesse de Châtillon, le prince
-de Conti, la duchesse de Longueville.&mdash;Le parti du duc d'Orléans,
-aussi divisé que celui de la Fronde.&mdash;Désastres et famine qui sont
-les résultats de la guerre civile.&mdash;Conférences pour la paix.</p>
-</div>
-
-<p>Il n'y a pas de sentiment plus élastique que l'espérance:
-le moindre véhicule suffit pour soulever le poids qui le
-comprime, et lui rendre toute son expansion. Lorsqu'une
-calamité que tout le monde considère comme inévitable
-et imminente se trouve seulement retardée, on se persuade
-aussitôt que les causes qui devaient l'amener s'affaiblissent
-ou ont disparu; on calcule toutes les chances
-qui lui sont contraires, on ferme les yeux sur celles qui la
-favorisent; tous les délais ajoutent à la confiance, et si ces
-délais se prolongent, on finit par se rassurer. On ne croit
-plus à un danger qui a inutilement et longtemps fatigué
-nos prévisions; on s'habitue à un orage qui gronde sans
-cesse, sans jamais éclater. On s'arrange comme si on
-n'avait plus rien à en craindre: et quand la foudre
-<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
-tombe et frappe, elle surprend et accable ceux-là même
-qui avaient le plus formellement annoncé sa prochaine
-détonation, et qui s'étaient prémunis contre les périls de
-sa chute.</p>
-
-<p>Cette vérité se fit surtout sentir lorsque Mazarin rompit
-son ban, et entra en France, suivi d'une armée qu'il amenait,
-disait-il, au roi, pour l'aider à combattre les rebelles,
-mais qui était plutôt destinée à protéger la personne de son
-ministre<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">&nbsp;[496]</a>. On savait depuis longtemps que des lieux où
-la cour, sans cesse ambulante, faisait temporairement sa
-résidence, et de Bruhl, où s'était retiré Mazarin, partaient
-et arrivaient sans cesse des personnes qui avaient toute la
-confiance de la reine et du cardinal. Les noms de ces messagers
-même n'avaient pu être cachés; on n'ignorait pas
-qu'ils étaient au nombre de quatre: Bartet, Brachet, Milet
-et l'abbé Fouquet; et la singulière similitude des finales de
-leurs noms avait fait dire plaisamment au duc d'Orléans
-que désormais il fallait changer une des règles du rudiment
-de Despautère sur les genres, et mettre: «Omnia nomina
-terminata in <i>et</i> sunt <i>mazarini</i> generis.» (Tous les noms
-qui se terminent en <i>et</i> sont du genre mazarin.) L'intelligence
-de la reine avec le ministre proscrit n'était donc plus
-un mystère<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">&nbsp;[497]</a>. On se doutait qu'aucune mesure importante
-n'était résolue dans le conseil sans que la reine eût reçu
-<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
-l'avis du cardinal; on s'était aperçu que si l'on y prenait
-une résolution contraire à ses secrètes instructions, des
-ordres cachés en empêchaient l'exécution. Cependant,
-lorsque, après la déclaration de la majorité du roi, Condé
-eut levé l'étendard de la révolte, il se vit abandonné de
-presque toute la France<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">&nbsp;[498]</a>. Les mesures de Châteauneuf et
-de Villeroi furent si bien prises, que le cabinet acquit plus
-d'influence et d'autorité; le gouvernement du roi se raffermit;
-il marcha pour la première fois de concert avec
-le parlement. La reine parut se confier à ses ministres. On
-ne la vit plus avoir si souvent recours aux conseils du cardinal;
-elle dit même aux plus intimes amis de Mazarin,
-que celui-ci avait habilement placés près d'elle, qu'on ne
-pouvait pas penser encore à le rappeler, et que son retour
-devait être différé, au moins jusqu'à l'entière réduction
-de Condé et de son parti. Les ministres, qui s'appuyaient
-sur le besoin qu'on avait d'eux, mais dont aucun ne pouvait
-prétendre à la suprématie ou aux priviléges de la faveur,
-introduisirent dans le conseil le prince Thomas de
-Savoie, guerrier assez distingué, mais non heureux; d'un
-sens assez droit, mais borgne, sourd, et pesant: il ne
-pouvait donner aucun ombrage à ceux qui exerçaient le
-pouvoir<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">&nbsp;[499]</a>. Cousin germain de la reine, elle avait en lui
-toute confiance; et la présidence du conseil, que les ministres
-lui déféraient, convenait également à son rang, à
-sa naissance, à sa réputation d'intégrité, à sa position à
-la cour. Toutes les dépêches se signaient en sa présence;
-«et il fut, dit madame de Nemours, favori, et presque
-premier ministre, sans qu'il en eût seulement le moindre
-soupçon.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
-Un tel état des choses rassurait tout le monde contre le
-retour, au moins prochain, du cardinal Mazarin. L'on
-espérait bien qu'après l'entière extinction de la révolte
-de Condé, le concours de tous les ordres de l'État, des
-princes et des ministres, empêcherait pour toujours ce retour,
-et qu'on ne reverrait jamais en France cet étranger
-proscrit par tous les parlements, devenu odieux à tous les
-partis.</p>
-
-<p>Telle était à cet égard la disposition des esprits,
-lorsqu'on apprit tout à coup qu'il était rappelé; qu'il s'avançait
-dans l'intérieur du royaume, et que, de plus, un
-arrêt du conseil d'en haut (mot nouveau, et dont s'offensaient
-les défenseurs des libertés publiques) avait cassé
-l'arrêt que le parlement de Paris venait de rendre pour
-le repousser<a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">&nbsp;[500]</a>.</p>
-
-<p>Il suffit de connaître le caractère fougueux et emporté
-de la nation française pour concevoir quelle fut, à cette
-nouvelle si inattendue, la fureur générale. Tous les partis
-se reformèrent instantanément, et semblaient avoir acquis
-plus de violence. Les nobles, le peuple, le parlement, les
-partisans des princes, ceux de la Fronde, n'eurent plus
-qu'un seul sentiment, qu'un seul intérêt, qu'un seul cri,
-l'expulsion de Mazarin. La cour même et la plus grande
-partie des royalistes<a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">&nbsp;[501]</a> formaient en secret le même v&oelig;u;
-plusieurs le manifestaient hautement, se croyant certains
-que Mazarin ne pourrait jamais résister à cette unanimité
-<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
-de haine, à cet accord d'opposition de tous contre un
-seul<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">&nbsp;[502]</a>.</p>
-
-<p>Mais ce torrent qui s'élançait avec tant d'impétuosité,
-et avec un fracas capable de faire croire à quiconque le
-considérait de loin qu'il allait tout submerger, se dispersait
-après sa chute dans un si grand nombre de lits différents,
-et se subdivisait en tant de petites rigoles, que
-vu de près il cessait de paraître redoutable.</p>
-
-<p>C'est qu'aucun événement peut-être ne produisit une
-péripétie plus grande que celle qu'occasionna le retour
-de Mazarin en France. Tous les partis se trouvèrent par
-là placés dans des positions si bizarres et si monstrueuses;
-les intérêts particuliers, les passions, les haines des différents
-acteurs de ce grand drame firent éclore subitement
-une telle multitude d'intrigues, que, malgré les dépositions
-et les aveux de presque tous ceux qui y jouèrent les
-principaux rôles, et les minutieux détails où ils sont entrés
-dans leurs Mémoires, les historiens n'ont pas su les
-démêler toutes, et par conséquent n'ont pu les exposer
-avec clarté.</p>
-
-<p>Le parlement rendait des arrêts<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">&nbsp;[503]</a> et envoyait des commissaires
-pour arrêter Mazarin dans sa marche; mais en
-même temps, instruit par le passé et en garde contre
-les funestes résultats de ses emportements, redoutant les
-princes et leur domination, il ne voulait pas qu'aucune
-atteinte fût portée aux droits du roi. Il refusait d'autoriser
-la saisie des deniers publics<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">&nbsp;[504]</a>, et il interdisait toute levée
-de soldats qui n'était pas faite au nom du roi; ce qui était
-<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
-accorder au seul Mazarin la faculté de se recruter<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">&nbsp;[505]</a>; le
-parlement s'effrayait à la seule proposition d'un arrêt d'union
-avec les autres cours souveraines, croyant déjà voir
-par là renouveler les scènes tumultueuses de la première
-Fronde. Cependant il implorait en même temps l'appui du
-duc d'Orléans, et il acceptait le secours des troupes qui
-étaient à sa disposition. Pourtant Gaston, ayant cessé d'être
-lieutenant général, ne pouvait légalement lever des troupes
-et commander une armée sans le consentement du roi, devenu
-majeur. Le parlement proscrivait Condé et ses adhérents,
-qui s'étaient armés pour repousser Mazarin. Le duc
-d'Orléans, de son côté, aurait voulu s'unir intimement au
-parlement, et ne pas enfreindre les lois du royaume<a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">&nbsp;[506]</a>: il
-faisait alliance avec Condé, et se compromettait pour lui,
-en prenant sous sa protection les troupes que Nemours
-avait été chercher en Flandre chez les Espagnols<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">&nbsp;[507]</a>. Tout
-en détestant l'étranger, il favorisait l'exécution du traité
-que Condé avait contracté avec lui; il s'en rendait complice.
-Il dissimulait avec les amis des lois, qui avaient mis
-en lui toutes leurs espérances, et ne répondait que par des
-subterfuges et des assertions mensongères aux discours
-éloquents du vertueux Talon. Il se trouvait entraîné dans
-toutes ces démarches par la nécessité de pourvoir au plus
-pressé, en repoussant Mazarin; mais comme il ne craignait
-rien tant que l'élévation de Condé en le secondant
-contre Mazarin, il cherchait à lui nuire dans le parlement,
-dans le peuple, et dans son propre parti.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
-Condé, entraîné à organiser la guerre civile avec des
-partisans divisés entre eux, d'une fidélité douteuse, fut
-obligé de combattre, avec des recrues à peine instruites, à
-peine enrégimentées, les meilleures troupes de l'Europe<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">&nbsp;[508]</a>,
-celles-là même qui avaient vaincu sous lui. Il lui fallut soutenir
-son parti par sa seule personne, faire taire toutes ses
-répugnances, changer toutes ses anciennes combinaisons,
-toutes ses habitudes. Il voulait dominer, et arracher des places
-et de l'argent pour une noblesse altière et avide qui se
-dévouait pour le servir; et tous les moyens lui semblaient
-bons, parce qu'il éprouvait le besoin d'avoir recours à tous.
-L'adversité le mettait dans la nécessité de faire violence à
-son caractère, naturellement impérieux, peu affable, impatient
-de toute contrainte<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">&nbsp;[509]</a>. Proscrit par le parlement de
-Paris, il cherchait à s'en faire un appui, en s'associant à
-lui dans sa haine contre Mazarin. Détesté de la reine, qu'il
-avait outragée, il négociait en secret avec elle; et pour la
-gagner, il consentait à la rentrée de Mazarin en France et
-à son maintien au ministère, mais avec de telles conditions,
-que si on les avait acceptées, le roi se serait trouvé
-sous sa domination. Ennemi personnel de Gondi, il concluait
-un traité avec le duc d'Orléans, par lequel il consentit
-que Gondi restât son conseil et conservât toute sa
-confiance. Plein de mépris pour toutes les influences populaires,
-il cherchait à se faire un parti dans la Fronde,
-et donnait à celui qui en était le chef, au duc de Beaufort,
-le commandement d'un de ses corps de troupes.</p>
-
-<p>De son côté, la Fronde, ou les populations bourgeoises
-qui la formaient, se montraient également opposées à Mazarin
-<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
-et aux princes. Il faut cependant en excepter Bordeaux,
-où ces derniers s'étaient retires, et s'étaient formé
-un parti; mais ils n'étaient pas les maîtres de cette ville, et
-c'était plutôt la haine contre le duc d'Épernon, que leur inclination
-pour les princes, qui avait poussé les Bordelais à
-la révolte. Les autres principales villes du royaume eussent
-montré, si elles en avaient eu l'occasion, les mêmes dispositions
-que Paris et Orléans, qui toutes deux, en haine de
-Mazarin comme de Condé, refusèrent l'entrée de leurs
-remparts aux troupes du roi ainsi qu'à l'armée des princes.
-Cependant l'esprit d'opposition protestante qui dominait
-dans le midi fit beaucoup de partisans à Condé dans cette
-partie de la France; et Chavagnac nous apprend qu'il n'eut
-pas alors plus de peine à lever un régiment pour ce prince
-que si c'eût été pour le roi<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">&nbsp;[510]</a>. Il eût fallu au peuple des
-chefs puissants, pour qu'il pût intervenir entre ces ambitions
-rivales d'une manière utile pour lui; mais tous ceux
-qui auraient pu se mettre à sa tête, tels que le duc de
-Bouillon et Turenne, s'étaient rangés du côté de la cour.
-En général, presque tous les grands personnages politiques
-de cette époque avaient des intérêts différents de ceux des
-partis qu'ils avaient embrassés. Voilà pourquoi on ne peut
-démêler les fils de ce drame compliqué qu'en entrant dans
-les détails de la vie privée de chacun des principaux acteurs,
-et en s'instruisant des motifs qui les faisaient agir.</p>
-
-<p>Gondi, dont la nomination au cardinalat n'était pas
-encore confirmée par le pape, agissait de manière à ce
-que la cour n'eût aucun prétexte pour la révoquer. Quoiqu'il
-n'eût point cessé de fréquenter l'hôtel de Chevreuse,
-il savait qu'il n'y était plus sur le même pied
-<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
-qu'auparavant; il n'ignorait pas que la duchesse de Chevreuse,
-entraînée par des nécessités de fortune dans le
-parti de Mazarin, ne se conduisait plus que par les conseils
-de l'abbé Fouquet; que sa fille, jalouse de la princesse
-Palatine<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">&nbsp;[511]</a>, et irritée des fréquentes visites qu'il lui
-avait faites, avait, par dépit et par vengeance, redit à la
-reine les plaisanteries qu'il s'était permises sur son compte.
-Ainsi Gondi, ayant dans Mazarin et dans Anne d'Autriche
-deux ennemis personnels, ne pouvait les empêcher
-de lui nuire qu'en continuant de se montrer pour la cour
-un allié fidèle, mais prêt à être un antagoniste redoutable
-si on l'y contraignait, en manquant aux promesses
-qui lui avaient été faites. C'est pourquoi il s'attachait à
-se rendre maître de l'esprit du duc d'Orléans, et qu'il le
-fit résoudre à armer contre Mazarin et à réunir ses troupes
-à celles de Condé<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">&nbsp;[512]</a>. Il aurait bien désiré exercer sur le
-parti dont celui-ci était le chef la même influence que
-sur celui d'Orléans; mais l'aversion que les dernières
-luttes avaient fait naître à son égard dans le c&oelig;ur de Condé
-n'était pas le seul obstacle qui s'y opposait. La Rochefoucauld,
-Chavigny, la duchesse de Longueville, avaient
-tous trois l'ambition de diriger ce parti; et quoiqu'ils ne
-fussent pas toujours d'accord entre eux, ils l'eussent été
-pour empêcher que Gondi, qu'ils haïssaient et dont ils redoutaient
-les talents, pût entrer en partage de l'ascendant
-qu'ils avaient pris dans le conseil de Condé<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">&nbsp;[513]</a>. Aussi Gondi,
-quoiqu'il cherchât à rendre l'armée commandée par Condé
-assez forte pour repousser celle de Mazarin, s'efforçait
-d'un autre côté à ruiner le parti de ce prince dans le parlement
-<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
-et dans le peuple. Pour cet effet il s'était étroitement
-uni avec la princesse Palatine et avec madame de
-Rhodes: celle-ci avait fait nommer le maréchal de l'Hospital,
-son beau-père, au gouvernement de Paris; et
-Gondi disposait du prévôt des marchands, son ami intime<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">&nbsp;[514]</a>.
-Ainsi toutes les hautes autorités de la capitale
-étaient dévouées à la cour et à Gondi; mais les agents
-de Condé animaient le peuple contre Gondi<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">&nbsp;[515]</a>: de sorte
-qu'il n'osait plus sortir qu'entouré d'une escorte de gentils-hommes
-armés qui faisaient partie de sa maison ou
-qui s'étaient déclarés ses partisans<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">&nbsp;[516]</a>.</p>
-
-<p>Ces divisions parmi les frondeurs occasionnaient des
-émeutes, où, selon sa coutume, la populace ne distinguait
-ni amis ni ennemis. Ainsi l'on se jeta sur le carrosse de
-la comtesse de Rieux, quoique son mari se fût déclaré
-contre Mazarin<a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">&nbsp;[517]</a>; on attaqua celui du président Thoré<a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">&nbsp;[518]</a>;
-le marquis de Tonquedec, ami de madame de Sévigné, fut
-dépouillé et outragé; on voulait piller l'hôtel de Nevers, qui
-appartenait à Duplessis-Guénégaud, bien connu pour être
-partisan de Mazarin<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">&nbsp;[519]</a>. Le peuple maltraitait les personnes
-qui par ruse cherchaient à sortir de Paris; il poursuivit pour
-ce motif deux filles de la reine, Ségur et Gourdon, leur enleva
-tout ce qu'elles emportaient avec elles, et voulait brûler
-la maison où elles s'étaient réfugiées<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">&nbsp;[520]</a>. Elles furent obligées
-de se faire reconduire au Luxembourg, chez le duc d'Orléans,
-<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
-qui leur donna les moyens d'aller rejoindre la cour.
-Les duchesses de Bouillon et d'Aiguillon coururent aussi
-les plus grands dangers en faisant une semblable tentative<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">&nbsp;[521]</a>.
-Dans le même temps la populace forçait les portes
-de la Conciergerie; et tandis que les prisonniers et les
-criminels étalent ainsi rendus à la liberté, Paris était
-devenu pour ses habitants les plus inoffensifs une vaste
-prison.</p>
-
-<p>Des raisons d'étiquette et de préséance empêchaient
-Gondi de siéger au parlement jusqu'à ce que sa nomination
-au cardinalat eût été confirmée; mais sa double opposition
-contre Mazarin et contre Condé, l'affaiblissement de
-son crédit parmi le peuple, lui avaient fait regagner toute
-son influence sur cette puissante compagnie; et il l'exerçait
-par le moyen du duc d'Orléans, qui avait une grande
-facilité d'élocution, et dont il dirigeait toutes les démarches.
-Toutefois, l'ascendant que Gondi avait reconquis sur
-le parlement était accompagné de beaucoup de défiance.
-On redoutait les entraves que ses intérêts privés pouvaient
-apporter à la pacification générale, que l'on désirait vivement.
-Il fut sur le point de manquer le but qu'il se proposait
-par toutes ces man&oelig;uvres. Mazarin et la reine
-avaient fait écrire par le roi au pape pour révoquer sa
-nomination au cardinalat; et ils avaient, en envoyant cette
-dépêche au bailli de Vallançay, l'ambassadeur de France
-à Rome, autorisé celui-ci à solliciter le chapeau pour lui-même.
-Le ressentiment des obstacles que Gondi apportait
-à la réconciliation de Gaston avec la cour, et des conseils
-qu'il avait donnés à celui-ci, avait été la cause de cette
-nouvelle détermination de Mazarin et de la reine. On faisait
-<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
-valoir auprès du pape, pour la justifier, les liaisons de
-Gondi avec les jansénistes et la licence de ses m&oelig;urs: ces
-deux motifs publics et notoires semblaient ne devoir laisser
-aucun doute sur l'issue de cette affaire, car déjà les jansénistes,
-devenus assez puissants pour paraître redoutables,
-étaient détestés à Rome<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">&nbsp;[522]</a>. Cependant Innocent X,
-instruit secrètement du contenu de la dépêche de la cour
-de France avant qu'on ne la lui eût fait connaître officiellement,
-se hâta de tenir un conclave le 22 février 1652,
-et y préconisa Gondi au cardinalat; de sorte que la cour
-de France se vit forcée de considérer sa révocation comme
-non avenue, de supprimer la dépêche envoyée à son ambassadeur,
-et de paraître satisfaite de la confirmation de
-sa propre nomination<a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">&nbsp;[523]</a>. Ce résultat fut produit par l'antipathie
-personnelle du pape contre Mazarin, qu'il avait
-connu à Rome avant son élévation; par l'opinion qu'on
-avait en Italie de la prochaine et inévitable chute de ce
-ministre; et encore plus peut-être par une révolution de
-palais qui substitua à l'influence qu'exerçait la princesse
-Olympie, celle de la princesse Rossane, qu'avait épousée
-le neveu du pape, et que Gondi avait su gagner par des
-présents. L'abbé Charrier, son agent principal à Rome,
-sut mettre habilement à profit tous ces moyens, et conduisit
-avec adresse cette négociation, dont le succès causa
-une surprise générale.</p>
-
-<p>On ne peut s'empêcher de reconnaître que le cardinal
-de Retz déploya dans le cours de tous ces événements de
-prodigieux talents. On s'étonne de la multiplicité de ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
-combinaisons, mais on peut douter qu'elles fussent bien
-réfléchies et toutes propres à concourir au but. Il s'était
-aliéné la duchesse de Chevreuse et la princesse de Guémené,
-qui, aussi, s'était tournée du côté de la cour. Il
-avait offensé la reine, exaspéré Mazarin; il excitait la défiance
-du parlement; il ne satisfaisait pas les frondeurs,
-n'obtenait du duc d'Orléans, et avec des peines infinies,
-qu'une confiance imparfaite<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">&nbsp;[524]</a>; et enfin il s'était fait du
-vainqueur de Rocroi et de Lens un ennemi mortel<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">&nbsp;[525]</a>. Il
-semblait que Gondi ne se trouvât bien que dans les agitations
-et les intrigues, et qu'il se plût à les faire naître;
-semblable à ces gladiateurs qui appellent des adversaires
-au combat, et aiment à en voir accroître le nombre, afin
-de faire admirer plus longtemps leur adresse et leur énergie
-dans la lutte. Gondi, emporté par la fougue de ses
-passions, leur sacrifiait trop souvent ses intérêts; Mazarin,
-sans haine comme sans affection, ne se laissait jamais
-distraire des siens<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">&nbsp;[526]</a>.</p>
-
-<p>Châteauneuf, aussitôt après l'arrivée de Mazarin à
-Poitiers, avait pris le parti de la retraite<a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">&nbsp;[527]</a>; et depuis le
-retour du premier ministre on remarqua plus d'ensemble
-et plus de secret dans les résolutions du conseil; ses résolutions
-furent suivies d'une plus rapide exécution. Chavigny,
-à Paris, s'était fait l'agent du parti de Condé. Une
-ambition plus élevée que celle de la réussite de ce parti le
-faisait agir. Chavigny, formé aux affaires par Richelieu,
-<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
-et pour lequel ce grand homme avait une tendresse toute
-paternelle, ne pouvait oublier que Mazarin lui devait son
-élévation<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">&nbsp;[528]</a>. Appelé un instant au ministère par la politique
-d'Anne d'Autriche, Chavigny voulait y rentrer. Il
-était le plus redoutable ennemi de Gondi, et comme chef
-du parti de Condé, et comme lui disputant la confiance
-de Gaston, sur l'esprit duquel Chavigny avait de l'influence.
-De concert avec le duc de Rohan, la duchesse
-d'Aiguillon et Fabert, il forma le dessein d'un traité entre
-les princes et Mazarin; et au moyen de l'alliance que
-Condé avait formée avec les Espagnols, il voulait conclure
-ensuite la paix générale. Comme alors il eût été le
-principal négociateur de cette paix et le premier auteur
-d'un si grand bienfait, il espérait acquérir par là une autorité
-assez grande dans le cabinet et dans les conseils
-pour expulser Mazarin et prendre sa place. Mais Condé
-s'aperçut bientôt que Chavigny, dans ses conférences avec
-le premier ministre, ne se conformait pas à ses instructions;
-il lui retira sa confiance, et, sans l'en prévenir, il
-se servit pour ces négociations de Gourville, de La Rochefoucauld
-et de la duchesse de Châtillon<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">&nbsp;[529]</a>.</p>
-
-<p>Les acteurs secondaires de ce grand drame n'offraient
-pas moins de diversité dans les motifs de leurs actions.
-Beaufort, qui commandait les troupes de Gaston, et Nemours
-celles du prince de Condé, quoique beaux-frères,
-affaiblissaient par leurs divisions une armée que leur
-concorde aurait pu rendre redoutable. La nécessité des
-opérations militaires exigeait qu'ils s'éloignassent de Paris;
-<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
-et ils aimaient au contraire à s'y montrer à leurs maîtresses
-revêtus de l'uniforme de général et munis du bâton
-de commandement<a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">&nbsp;[530]</a>. Beaufort, comme chef de la Fronde,
-autrefois d'accord en tout avec Gondi, maintenant le contrariait
-dans toutes ses mesures. Le prince de Conti, auquel
-son frère n'avait pu se dispenser de donner une
-autorité au moins nominale, avait presque toujours été
-gouverné par sa s&oelig;ur la duchesse de Longueville, au
-point de donner cours à des bruits et à des libelles outrageants
-pour tous deux<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">&nbsp;[531]</a>. La duchesse était sous l'influence
-du duc de La Rochefoucauld, son amant, et la plus forte
-tête du parti. Le prince de Conti se montrait jaloux de
-cette influence; son secrétaire, le poëte Sarrasin, était fort
-lié avec une demoiselle de la Verpillière, fille d'honneur
-de la duchesse de Longueville; et comme il arrive toujours
-que les subordonnés croient avancer leur fortune en
-servant les passions de leurs maîtres, Sarrasin et la Verpillière
-se concertèrent avec les marquis de Jarzé et de
-Saint-Romain pour donner un rival au duc de La Rochefoucauld.
-Ils introduisirent le beau duc de Nemours auprès
-de la duchesse de Longueville; et celle-ci, qui détestait
-la duchesse de Châtillon, crut triompher en lui
-enlevant cet amant. Le prince de Condé se vit avec satisfaction
-délivré par sa s&oelig;ur des trop justes motifs de
-jalousie que lui inspirait le duc de Nemours; et ce dernier
-sacrifia son amour à son ambition. La Rochefoucauld
-dut regretter l'ascendant que lui donnait un illustre
-attachement, mais non pas la perte d'une maîtresse
-qui, si l'on en croit Bussy, négligeait par trop le soin
-<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
-de sa personne, et avait dans le commerce intime les
-fâcheux inconvénients qu'entraîne une telle négligence<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">&nbsp;[532]</a>.
-Mais on n'obtint pas de ces combinaisons, formées au profit
-de petits intérêts et de petites passions, les résultats
-qu'on s'était promis. Le prince de Conti et la duchesse de
-Longueville ne furent pas plus d'accord entre eux que
-lorsque La Rochefoucauld les divisait. A Bordeaux ils favorisèrent
-des partis contraires, et contribuèrent à augmenter
-les troubles et à affaiblir le parti des princes en le
-divisant. La duchesse de Longueville, lorsqu'elle ne fut
-plus dirigée par La Rochefoucauld, ne cessa de s'égarer
-dans des projets sans but, et de se compromettre dans
-des intrigues sans résultat<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">&nbsp;[533]</a>. Quand Nemours eut été
-blessé, sa femme se rendit à l'armée pour le soigner, et la
-duchesse de Châtillon, sous prétexte de visiter un de ses
-châteaux, l'accompagna jusqu'à Montargis: elle se rendit
-dans le couvent des Filles de Sainte-Marie, d'où, se croyant
-bien cachée, elle allait, sous divers déguisements, voir celui
-qu'elle n'avait pas cessé d'aimer. Ces mystérieuses
-visites ne furent bientôt plus un secret pour personne; et
-alors Condé et sa s&oelig;ur purent se convaincre combien sont
-différents les sentiments que l'amour inspire et ceux que
-simulent l'intérêt et la vanité<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">&nbsp;[534]</a>. Le grand Condé, par son
-esprit et sa figure, avait tous les moyens de plaire aux
-femmes; mais il y réussissait peu. Si on excepte mademoiselle
-du Vigean, qui se fit carmélite ne pouvant l'épouser,
-il ne paraît pas qu'il ait pu contracter de véritables
-<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
-attachements de c&oelig;ur. Il poussait plus loin encore que sa
-s&oelig;ur la duchesse de Longueville le défaut de soins de sa
-personne. Dans l'habitude de la vie presque toujours mal
-vêtu, il n'était beau que sur un champ de bataille<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">&nbsp;[535]</a>. Aussi
-le duc de Nemours ne fut pas le seul rival que Condé eût
-à redouter auprès de cette beauté pour laquelle Louis XIV,
-dans ses jeux enfantins, avait montré une préférence qui
-a fourni la matière d'un élégant badinage à la muse spirituelle
-de Benserade<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">&nbsp;[536]</a>. Un abbé nommé Cambiac, au
-service de la maison de Condé, balança pendant quelque
-temps la passion que Nemours avait fait naître dans le
-c&oelig;ur de la duchesse de Châtillon; et la jalousie de Nemours
-ne put faire expulser Cambiac. La duchesse ménageait en
-lui l'homme qui avait obtenu le plus d'empire sur sa parente,
-la princesse de Condé douairière. La condescendance
-de la duchesse de Châtillon envers cet homme
-intrigant et libertin lui valut, de la part de la princesse
-douairière, un legs de plus de cent mille écus en Bavière,
-et l'usufruit d'une terre de vingt mille livres de rentes.
-Cependant Cambiac se retira, lorsqu'il sut que Condé
-était son rival<a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">&nbsp;[537]</a>. Mais le vainqueur de Rocroi était plus
-habile à livrer des batailles qu'à conduire une intrigue
-d'amour. Il eut la maladresse d'employer pour intermédiaire
-<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
-auprès de sa nouvelle maîtresse un certain gentilhomme
-nommé Vineuil<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">&nbsp;[538]</a>, qui était bien, il est vrai, un
-de ses plus habiles et fidèles serviteurs, mais que sa figure,
-son esprit plaisant et satirique, son caractère entreprenant,
-rendaient très-dangereux pour les femmes. Il
-s'était même acquis quelque célébrité par ses succès en ce
-genre. Madame de Montbazon, madame de Mouy et la
-princesse de Wurtemberg avaient successivement éprouvé
-les effets de ses séductions. Vineuil plut aussi à la duchesse
-de Châtillon; et il ne crut pas trahir son prince, ni manquer
-à la foi qu'il lui devait, en ne se refusant pas des
-plaisirs qui, goûtés en secret, ne pouvaient causer aucune
-peine à celui qui l'avait exposé à la tentation. En cela il
-se conformait aux m&oelig;urs de son siècle; il lavait même
-ainsi, par sa fraude, la honte des négociations dont on le
-chargeait. Condé seul avait tort; mais ce tort, il ne le
-connut jamais. Vineuil fut toujours en grande faveur auprès
-de lui<a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">&nbsp;[539]</a>. Nemours excitait sa jalousie, et Nemours ne
-redoutait que Condé. Cependant alors, et au mois de mars
-de l'année 1652, le marquis de La Boulaye et le comte de
-Choisy, tous deux amoureux de la duchesse de Châtillon,
-voulurent se battre en duel à son sujet. Le bruit s'en répandit
-dans le monde. La duchesse de Châtillon l'apprit,
-et parut inopinément sur le lieu où les deux adversaires
-s'étaient donné rendez-vous; et au moment même où ils
-venaient de tirer l'épée elle les sépara, les prit par la
-<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
-main, et les conduisit chez le duc d'Orléans, qui chargea
-les maréchaux de France alors à Paris, L'Hospital, Schomberg
-et d'Étampes, d'arranger cette affaire et d'empêcher
-un combat. Ils y parvinrent<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">&nbsp;[540]</a>; mais ces rivalités, ces intrigues
-de femmes affaiblissaient beaucoup le parti de
-Condé, et empêchaient qu'il n'y eût ni secret ni ensemble
-dans l'exécution des projets arrêtés dans le conseil
-de son chef.</p>
-
-<p>Le parti du duc d'Orléans n'offrait pas plus d'unité que
-celui de Condé. Il avait perdu dans Bouillon l'appui d'un
-prince puissant par ses richesses et par son habileté politique;
-dans Turenne, l'ascendant que donnent les talents
-militaires et l'amour des soldats. Les deux principaux
-conseils de Gaston, Gondi et Chavigny, étaient ennemis,
-et publiaient l'un contre l'autre des libelles anonymes<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">&nbsp;[541]</a>.
-Chefs dirigeants dans des partis contraires, ils poussaient
-dans des sens opposés, et dans des mesures contradictoires,
-un prince faible et irrésolu. Chacun des deux avait
-des partisans dans la famille même de ce prince. La duchesse
-d'Orléans appuyait Gondi. <span class="smcap">Mademoiselle</span>, au
-contraire, s'était rangée du côté de Chavigny. Le prince
-de Condé, qui entretenait avec elle un commerce de lettres,
-avait su la gagner par ses flatteries, et lui avait
-promis, s'il restait le maître et parvenait à chasser Mazarin,
-de lui faire épouser le roi. Autant elle avait eu
-autrefois d'antipathie pour Condé, autant elle montrait
-d'enthousiasme pour sa gloire et de zèle pour ses intérêts<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">&nbsp;[542]</a>.
-Le courage et la présence d'esprit qu'elle déploya
-<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
-dans Orléans, où son père l'avait envoyée, achevèrent
-d'accroître son orgueil, et d'augmenter l'excessive confiance
-qu'elle avait en elle. Cette ville dont on lui avait
-refusé l'entrée, elle s'en rendit maîtresse en escaladant
-ses remparts, et en pénétrant seule et sans escorte par
-une brèche qu'avait faite pour elle le parti populaire.
-L'autorité qu'elle y avait exercée; ces troupes qui s'étaient
-rangées sous son commandement; ces conseils de guerriers
-présidés par elle; ses deux dames d'honneur, les
-comtesse de Fiesque et de Frontenac, proclamées à la
-tête de l'armée, au son des trompettes, ses maréchaux de
-camp; la popularité qu'elle s'était acquise en empêchant
-les troupes du roi de pénétrer dans la ville qui lui était
-soumise<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">&nbsp;[543]</a>; tout cela avait enivré son imagination, déjà
-exaltée par la lecture des romans<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">&nbsp;[544]</a>. Elle se passionna
-pour la gloire militaire; Condé fut son héros. Pourtant
-elle cherchait à persuader à la reine qu'il était de son intérêt
-de la marier avec le roi; et à ce prix, elle consentait
-à tout. Quant à son père, il ne pouvait rien pour elle,
-non plus que le parlement; et par cette raison elle se laissait
-souvent engager dans des démarches et des intrigues
-contraires au parti de Gaston, et surtout toujours en opposition
-avec la direction que Gondi s'efforçait de donner
-à ce parti.</p>
-
-<p>D'un autre côté, la cour était abandonnée par ceux sur
-lesquels elle avait le droit de compter. Le chancelier, qui,
-comme chef de la justice, aurait dû donner l'exemple de
-<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
-l'obéissance aux ordres du roi, irrité d'avoir été éloigné
-du ministère, fit en sorte que le duc de Sully, son gendre,
-qui commandait à Nantes, permît le passage de cette ville
-aux troupes du duc de Nemours; et le duc de Rohan, que
-la reine avait nomme gouverneur d'Anjou, fit révolter
-Angers contre les troupes royales; mais ensuite il ne leur
-résista pas aussi longtemps qu'il aurait pu le faire dans
-l'intérêt du prince<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">&nbsp;[545]</a>. La cour, ainsi que les partis qui lui
-étaient opposés, ne se lassait pas, pour la réussite de ses
-projets, d'employer la fraude, la violence, la crainte, la
-séduction: tous les moyens lui étaient bons. Mazarin ne
-répugnait pas même aux plus honteux. Ainsi la maréchale
-de Guébriant, qu'il avait mise dans ses intérêts, ne se fit
-aucun scrupule d'abuser de la confiance de Charlevoix et
-des droits que la reconnaissance lui donnait sur un officier
-dont son mari avait été le bienfaiteur. Elle ne rougit pas
-d'employer le ministère d'une demoiselle bien faite et de
-facile composition, dit madame de Nemours, pour attirer
-ce commandant de Brissach hors de sa forteresse, le faire
-prisonnier, et se rendre maîtresse de la place qu'il était
-chargé de garder. Toutefois cette trahison ne réussit qu'à
-demi. La garnison, indignée, remit la place au comte
-d'Harcourt, qui n'était point contre le parti du roi, mais
-qui cependant était au nombre des mécontents, et peu
-favorable à Mazarin<a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">&nbsp;[546]</a>.</p>
-
-<p>Le plus nul, le plus insignifiant de tous les chefs de la
-première Fronde, le duc de Longueville, fut le seul d'entre
-eux qui dans ces nouvelles circonstances se conduisit
-<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
-avec sagesse et dignité, qui se montra un sujet fidèle,
-mais non servile. Il suivit un plan arrêté, conforme au
-bien public et à une bonne et saine politique. Retiré dans
-son gouvernement de Normandie, il fut sollicité par tous
-les partis, et ne se déclara d'abord pour aucun; enfin il
-fit connaître ses intentions de ne pas se séparer du roi<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">&nbsp;[547]</a>.
-Mais, sans prendre fait et cause pour son ministre, il se
-prononça de manière à faire craindre à la cour, s'il était
-contrarié par elle, de le voir se replacer de nouveau sous
-l'empire de sa femme et de son beau-frère, auquel il s'était
-soustrait. Ainsi par ses instigations le parlement
-de Rouen avait demandé l'éloignement de Mazarin, à
-l'exemple de celui de Paris, mais sans adhérer aux actes
-de proscription de ce dernier<a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">&nbsp;[548]</a>. La déclaration parlementaire
-servit au duc de Longueville de prétexte pour se refuser
-à admettre les troupes royales dans sa province, où
-cependant il maintenait la levée des impôts au profit du
-roi. Par là il parvint à rester maître absolu dans son gouvernement,
-et il se fit chérir des habitants, qu'il protégeait
-contre tous les maux de la guerre civile<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">&nbsp;[549]</a>.</p>
-
-<p>Les désastres qu'elle occasionnait étaient portés à leur
-comble, et encore accrus par le peu d'autorité que les
-chefs militaires avaient sur leurs subordonnés. Un seul
-fait suffira pour faire juger du degré d'anarchie où l'on
-était arrivé. Pendant que la cour était en marche, la petite
-écurie du roi fut pillée par le frère du comte de Broglie,
-qui cependant était du parti de la cour; et ce brigandage
-fut considéré comme une équipée plaisante, dont
-on s'amusa, et qui excita le rire. Les troupes de tous les
-<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
-partis, mal payées, mal nourries, pillaient, brûlaient,
-saisissaient les deniers publies, dévastaient les campagnes,
-rançonnaient les cultivateurs, et produisaient partout
-où elles séjournaient une misère extrême et une hideuse
-famine<a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">&nbsp;[550]</a>. Des bandes de malheureux abandonnaient leurs
-habitations, et suivaient l'armée du roi en demandant du
-pain: la cour vit plusieurs fois sur son passage des hommes
-mourant de faim, et des enfants tétant encore sur le
-sein de leurs mères, qui venaient de rendre les derniers
-soupirs<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">&nbsp;[551]</a>. La reine, fortement émue d'un tel spectacle,
-disait que les princes et les parlements répondraient devant
-Dieu de tant de calamités, oubliant ainsi la part
-qu'elle y avait elle-même. Ce n'était pas tout. Les Espagnols
-s'avançaient sur nos frontières, et entraient en France
-comme alliés du prince de Condé, mais dans la réalité
-pour profiter de nos divisions. Turenne leur fit offrir de
-l'argent pour se retirer, et les menaça d'une bataille s'ils
-n'y consentaient. Ils prirent l'argent, et délivrèrent ainsi
-les troupes royales de la crainte d'avoir deux armées à
-combattre<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">&nbsp;[552]</a>.</p>
-
-<p>Chaque parti se montrait jaloux de rejeter la cause des
-malheurs qu'on éprouvait sur les partis contraires; tous
-parlaient de paix et semblaient la désirer, et tous la voulaient
-en effet; mais chacun d'eux avait la volonté d'en
-régler seul les conditions. Toutefois, pour éloigner d'eux
-l'odieux de la continuation de la guerre civile, le parlement
-<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
-et les princes envoyèrent des députés à Saint-Germain,
-où la cour s'était retirée: ces députés étaient munis
-de pouvoirs pour négocier; mais ils avaient ordre de ne
-point voir Mazarin, et de ne pas communiquer avec lui
-directement ni indirectement. Lorsqu'ils furent introduits
-auprès de la reine, Mazarin était à côté d'elle. Les conférences
-s'engagèrent donc entre eux et le ministre proscrit.
-Alors ces députés perdirent la confiance de leurs partis,
-et augmentèrent beaucoup les divisions qui s'y trouvaient,
-par la crainte qu'ils firent naître que ceux qui semblaient
-parler avec plus de véhémence et d'acharnement contre
-Mazarin ne fussent déjà entrés en arrangement avec lui<a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">&nbsp;[553]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXIV.<br />
-<span class="medium">1651-1652.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Situation de la capitale pendant le séjour qu'y fit madame de Sévigné.&mdash;Paris
-se ressentait peu des désastres des provinces.&mdash;Succès
-des théâtres.&mdash;Les malheurs publics ramenaient à la méditation et
-à la religion.&mdash;Le nombre des solitaires de Port-Royal augmente.&mdash;Leur
-influence sur les gens de lettres et sur certaines réunions.&mdash;Madame
-de Sévigné alors très-répandue dans le monde.&mdash;Courtisée
-par le duc de Rohan et le marquis de Tonquedec.&mdash;Ses liaisons
-intimes avec sa tante la marquise de La Troche; avec mademoiselle
-de La Vergne.&mdash;Détails sur cette dernière et sur mademoiselle
-de La Loupe, son amie.&mdash;Mademoiselle de La Loupe est
-promise en mariage au comte d'Olonne.&mdash;Le cardinal de Retz
-tente de la séduire.&mdash;Il est secondé dans cette intrigue par le duc
-de Brissac, amoureux de mademoiselle de La Vergne.&mdash;Récit que
-le cardinal de Retz fait lui-même de son aventure avec mademoiselle
-de La Loupe.&mdash;Celle-ci épouse le comte d'Olonne.&mdash;Sa
-visite au camp du duc de Lorraine, et commencement de son
-intrigue avec le comte de Beuvron.&mdash;Liaison du cardinal de
-Retz avec madame de Pommereul.</p>
-</div>
-
-<p>Nous avons exposé dans le chapitre précédent les intrigues
-et les événements dont Paris fut occupé, et qui
-fournissaient matière aux entretiens de tous les salons et
-de toutes les ruelles pendant l'hiver qu'y passa madame
-de Sévigné, c'est-à-dire depuis la mi-novembre 1651 jusqu'aux
-premiers jours d'avril 1652. Dans cet intervalle
-de temps, cette capitale jouissait d'une assez grande tranquillité,
-et se ressentait peu des malheurs qui affligeaient
-les provinces. Paris avait refusé d'ouvrir ses portes aux
-troupes de tous les partis, qui avaient successivement
-<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
-cherché à s'introduire dans son enceinte, et l'ordre y était
-maintenu par des régiments de gardes bourgeoises, dont
-les colonels étaient tous des membres du parlement, ou
-des personnages nobles, ou considérables par leur fortune
-et leur naissance. La Fronde y était peu active, les émeutes
-rares et promptement apaisées<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">&nbsp;[554]</a>. La guerre même avait
-contribué à faire affluer dans Paris un grand nombre de
-personnes qui, ne se trouvant pas en sûreté dans leurs châteaux
-ou dans les faubourgs de la ville, avaient été obligées
-de se mettre sous la protection de ses remparts. Cet
-accroissement de consommation et de richesses donnait
-une forte impulsion au commerce, et faisait prospérer les
-affaires d'une population de tout temps remarquable par
-l'activité de son industrie. Les bals ne discontinuaient pas;
-et <span class="smcap">Mademoiselle</span>, de retour de son expédition d'Orléans,
-avait recommencé de nouveau à donner des fêtes brillantes,
-à réunir chez elle toute la haute société. La jeunesse
-de cette époque saisissait avec ardeur toutes les
-occasions de se divertir; elle aimait à mêler le plaisir aux
-intrigues, les jouissances de la mollesse aux périls des
-combats<a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">&nbsp;[555]</a>.</p>
-
-<p>Raymond Poisson, comme auteur et comme acteur, attirait
-alors la foule au théâtre de l'hôtel de Bourgogne,
-rue Mauconseil; et là aussi le grand Corneille produisait
-<i>Nicomède</i>, qui ne fut pas sa dernière tragédie, mais la
-dernière digne de lui. Ce chef-d'&oelig;uvre disputait la vogue
-au <i>Don Japhet d'Arménie</i> de Scarron, à la <i>Folle gageure</i>
-et aux <i>Trois Orontes</i> de l'abbé de Boisrobert, depuis si
-complétement oubliés. Mais ce qui faisait fureur et surpassait
-encore le succès de <i>Nicomède</i> et des autres pièces qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
-partageaient, avec celle de Corneille, l'attention publique,
-c'était une pastorale insipide, intitulée <i>Amaryllis</i>, originairement
-composée par Rotrou, refaite par Tristan, et
-augmentée de trois scènes qui ne tenaient pas à la pièce,
-mais dans laquelle jouait, déguisée en homme, une actrice
-qui excitait l'enthousiasme et attirait les applaudissements
-universels. L'engouement pour ce spectacle dura
-tout le temps du carnaval et une grande partie du carême<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">&nbsp;[556]</a>,
-et se renouvela dans l'été de l'année suivante.
-Ainsi, dans tous les temps, comme aujourd'hui, l'effet des
-représentations théâtrales est plus redevable au talent
-des acteurs, à l'habileté des danseurs, à l'excellence de la
-musique ou à la beauté des décorations, qu'au génie des
-auteurs dramatiques.</p>
-
-<p>Au milieu de la licence de ces temps, de ces apparences
-de légèreté, on voyait cependant régner dans une
-partie de la société un penchant pour les méditations
-profondes, pour une vie sérieuse et appliquée. Les sciences
-et la religion faisaient de nombreuses conquêtes dans la
-haute société, les c&oelig;urs tendres, les imaginations vives
-et les intelligences fortes. La maréchale de Rantzau, encore
-pleine d'attraits, étonna par sa résolution à se faire
-religieuse; et, malgré les instances de ses parents et de ses
-amis, elle prononça ses v&oelig;ux, et fut à jamais perdue pour
-un monde où elle brillait, et qui se montrait si désireux
-de la retenir<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">&nbsp;[557]</a>. D'autres jeunes personnes riches et belles
-prononcèrent des v&oelig;ux à cette époque; et leurs noms,
-moins célèbres, ont cependant été recueillis par le gazetier
-Loret. Un grand nombre de femmes dans les rangs les
-<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
-plus élevés de la société se consacraient au soulagement
-des pauvres, et l'activité de leur zèle charitable semblait
-s'accroître en raison des misères publiques. Leurs largesses
-ne se restreignaient pas au peuple de la capitale: la duchesse
-d'Orléans vendit cet hiver une partie de son riche
-mobilier pour secourir les malheureux cultivateurs de la
-Champagne que la guerre avait ruinés<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">&nbsp;[558]</a>. Les solitaires de
-Port-Royal virent leur nombre s'accroître d'hommes illustrés
-dans diverses professions. Ils avaient accueilli
-dans leurs rangs des militaires, des avocats, des ingénieurs.
-Le duc de Luynes, qui avait été un des chefs les
-plus ardents de la Fronde, s'était réuni à eux, et faisait
-construire le château de Vaumurier, près de leur champêtre
-séjour. Ils l'avaient nommé général de la petite armée
-formée par eux avec les paysans de la vallée, pour se
-défendre contre les maraudeurs et les troupes du duc de
-Lorraine. A l'approche de ces troupes, les religieuses de
-Port-Royal s'étaient retirées dans leur maison de Paris;
-mais les solitaires étaient restés, déterminés à braver tous
-les dangers. Ils employèrent les ouvriers du château de
-Vaumurier à fortifier l'enceinte du couvent, à la munir
-de tourelles pour pouvoir s'y retrancher au besoin; ils s'adonnèrent
-tous aux exercices militaires et au maniement
-des armes. Cependant ils faisaient paraître en même temps
-des livres élémentaires supérieurs à tous ceux que l'on
-possédait, et des livres de controverse remarquables par
-la clarté, l'élégance et la rapidité du style. Le succès des
-premiers se mesurait sur les besoins qu'on en avait, et
-les seconds étaient lus avec empressement par un public
-avide de discussions sur les matières religieuses et politiques,
-<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
-qui lui paraissaient propres à embarrasser le pouvoir.
-Ainsi ces pieux solitaires semblaient se montrer jaloux
-d'étendre leur influence sur tous les âges, mais par
-la plus légitime et la moins contestable de toutes les autorités,
-celle des talents et des vertus. Les jésuites répandaient
-contre eux des écrits où l'on peignait sous de noires
-couleurs leurs projets pour l'avenir, et leurs intentions
-secrètes. Ils n'y répondaient point, et se contentaient de
-les faire flétrir par l'autorité épiscopale, comme des libelles
-injurieux et calomnieux. Ils étaient toujours intimement
-attachés au cardinal de Retz, auquel ils pardonnèrent
-ses m&oelig;urs relâchées, en faveur de l'appui qu'il
-leur prêtait. Ils avaient fait adopter leur doctrine par presque
-tout le clergé de la cathédrale et les curés de Paris<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">&nbsp;[559]</a>.
-Leurs ouvrages et leurs exemples avaient donné un caractère
-plus grave à ces réunions d'hommes de lettres,
-de savants et de gens du monde, qui, en l'absence de
-Montausier et de sa femme, et dans le deuil où était plongée
-toute la famille d'Angennes par la perte de son chef<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">&nbsp;[560]</a>,
-ne se tenaient plus à l'hôtel de Rambouillet, mais au
-petit Luxembourg, chez la duchesse d'Aiguillon, à qui,
-comme nièce du cardinal de Richelieu, ce glorieux patronage
-des noms célèbres et des hautes capacités convenait
-plus qu'à toute autre. Un fils de l'intendant de Rouen se
-montrait un des plus assidus à ces réunions; son père
-devait à la protection de la duchesse une partie de sa fortune
-et l'intendance dont il était pourvu. Ce jeune
-homme s'était acquis de la réputation par ses découvertes
-<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
-en physique, et on l'écoutait avec plus d'attention et
-de déférence qu'autrefois Voiture à l'hôtel de Rambouillet<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">&nbsp;[561]</a>.
-Le gazetier Loret, qui assista à une des réunions
-qui eurent lieu au petit Luxembourg dans le cours de cette
-année, nous dit qu'un grand nombre de ducs, de marquis,
-de cordons bleus et de belles dames, prirent un vif
-plaisir à entendre ce jeune homme expliquer des inventions
-mathématiques et des expériences de physique
-toutes nouvelles:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Il fit encor sur des fontaines</p>
-<p>Des démonstrations si pleines</p>
-<p>D'esprit et de subtilité,</p>
-<p>Que l'on vit bien, en vérité,</p>
-<p>Qu'un très-beau génie il possède;</p>
-<p>Et l'on le traita d'Archimède<a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">&nbsp;[562]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>L'éloge était magnifique, mais il n'était nullement exagéré,
-car ce jeune homme était Pascal.</p>
-
-<p>L'Esclache, dont les écrits sont moins célèbres, brillait
-alors autant que lui dans ces réunions, et peut servir
-à prouver combien le goût de l'instruction et des
-méditations profondes était en honneur dans les classes
-élevées et chez les personnes des deux sexes<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">&nbsp;[563]</a>. Loret
-dit que,</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Dans ce même palais charmant</p>
-<p>De la nièce du grand Armand,</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
-il entendit un soir, en présence d'un cercle brillant de
-belles dames et de hauts personnages, M. L'Esclache faire
-un discours pour prouver l'immortalité de l'âme.</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Mais quoique ce fût doctement,</p>
-<p>Ce fut pourtant si nettement,</p>
-<p>Et par des raisons si faciles,</p>
-<p>Que les esprits les moins dociles</p>
-<p>Comprenaient aisément le sens</p>
-<p>De ses arguments ravissants<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">&nbsp;[564]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>D'après ces détails sur l'esprit de la société de cette
-époque, il est facile de s'apercevoir que le temps de la jeunesse
-de madame de Sévigné ne ressemblait nullement à
-celui où nous reporte le commencement de sa correspondance
-avec sa fille, alors que Louis XIV interdisait à ses
-courtisans et aux dames de sa cour tout entretien sur les
-matières politiques et religieuses; lorsqu'on ne parlait que
-du roi, de ses fêtes, de ses ballets, de ses maîtresses, de sa
-gloire, de ses conquêtes, des vers faits à sa louange, des
-prodiges et des magnificences de Versailles, du nouveau
-spectacle de l'Opéra; des tragédies où Racine réduisait
-Melpomène à ne retracer que les enchantements de l'amour;
-des comédies où Molière frappait d'un ridicule ineffaçable
-toute femme qui affichait quelque prétention à
-une supériorité quelconque sur les personnes de son sexe,
-et où ce grand comique se complaisait à montrer les
-dames de haut parage inférieures à leurs servantes en esprit
-et en bon sens. On comprend pourquoi madame de
-Sévigné, dans ses entretiens épistolaires avec sa fille,
-manie des sujets que de nos jours une femme du monde
-n'oserait ou ne pourrait aborder; on devine aussi par quels
-<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span>
-motifs madame de Grignan fut soumise, dans le plan de
-son éducation, à des genres d'études plus fortes encore
-que celles de sa mère, et comment madame de La Sablière
-et elle s'étaient instruites dans les hautes sciences et
-comprenaient la philosophie de Descartes. Cela s'explique
-par la différence des âges, par l'époque de la jeunesse et
-des premiers développements de l'intelligence. Pour madame
-de Sévigné, cette époque appartenait aux réunions
-de l'hôtel de Rambouillet; pour madame de Grignan et
-madame de La Sablière, c'était celle dont les assemblées
-du petit Luxembourg avaient fourni le modèle.</p>
-
-<p>C'est pendant cette dernière époque que madame de Sévigné,
-répandue dans tous les grands cercles de la capitale,
-dont elle était un des principaux ornements, se vit
-le plus exposée aux séductions de la jeune et brillante
-noblesse qui s'empressait autour d'elle; sa société particulière
-était aussi nombreuse que remarquable par les personnages
-qui la composaient. Elle avait retrouvé à Paris
-le grand prieur Hugues de Rabutin, qui n'avait point
-quitté le Temple. Mais les événements avaient éloigné
-d'elle le comte de Bussy-Rabutin<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">&nbsp;[565]</a>. Stationné dans le Nivernais
-avec les troupes du roi, Bussy ne pouvait même,
-par correspondance, communiquer avec elle. Les partis
-ne se faisaient pas scrupule d'arrêter les courriers, de
-leur enlever leurs paquets et de violer le secret des lettres<a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">&nbsp;[566]</a>.
-Bussy laissait donc le champ libre à ses rivaux, et
-n'avait aucun moyen de prévenir ou de contrecarrer les
-progrès qu'ils pourraient faire dans le c&oelig;ur de sa belle
-cousine. De tous ceux qu'il avait à craindre, le plus éminent
-par sa naissance et ses dignités était le duc de Rohan.
-<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
-La famille des Sévignés avait l'honneur d'être alliée à
-celle des Rohans; et en Bretagne, où madame de Sévigné
-faisait de longues résidences, le duc de Rohan tenait un
-des premiers rangs. Il avait même voulu disputer la présidence
-des états de cette province au duc de Vendôme<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">&nbsp;[567]</a>,
-et l'opposition qu'avait mise à cette prétention le maréchal
-de La Meilleraye fut un des motifs qui le porta à se
-jeter dans le parti de Condé. Après la prise d'Angers par
-les troupes du roi, Rohan s'était rendu à Paris. Il y revit
-madame de Sévigné; et quoiqu'il rencontrât chez elle les
-amis et les alliés du coadjuteur, et un grand nombre de
-personnages d'un parti contraire au sien, il ne put s'abstenir
-de la voir fréquemment. De son côté, elle le traitait
-avec les égards dus à son rang, et aussi avec cette bienveillance
-que la femme la moins coquette ne refuse jamais
-à celui qui se déclare un de ses admirateurs. Cependant,
-comme le duc de Rohan était marié, il était impossible
-que madame de Sévigné se méprît sur la nature des hommages
-qu'il lui adressait. Par cette raison, il ne pouvait
-être dangereux pour elle. Il n'en était pas de même du
-jeune comte du Lude, qui par sa constance s'était fait
-considérer comme son chevalier; mais un gentil-homme
-breton, le marquis de Tonquedec, cavalier accompli, par
-ses assiduités et ses attentions, balançait auprès d'elle le
-comte du Lude. Marigny et Ménage, les anciens amis de
-son jeune âge, et tous ceux qui formaient l'escorte du
-cardinal de Retz, Montmorency, Brissac, le président de
-Bellièvre, Montrésor, le comte de Châteaubriand, Caumartin,
-l'honnête et obligeant d'Hacqueville, de Château-Renauld,
-de Bussy-Lameth, d'Argenteuil, d'Humières,
-<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
-le marquis de Sablonière<a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">&nbsp;[568]</a>, l'Écossais Montrose, et les
-officiers qu'il avait amenés avec lui après la mort de
-Charles I<sup>er</sup>; enfin, Renaud de Sévigné, auquel l'unissaient
-des liens de parenté, tels étaient ceux qui composaient,
-en hommes, à madame de Sévigné une société
-aussi variée que choisie, aussi nombreuse qu'agréable<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">&nbsp;[569]</a>.</p>
-
-<p>Son deuil venait de se terminer au commencement de
-cette année 1652, et elle se répandit dans le monde sans
-qu'aucun motif de bienséance pût y mettre obstacle.</p>
-
-<p>Elle était recherchée par toutes les femmes qui aimaient
-à tenir chez elles des cercles brillants; mais celles chez lesquelles
-on la voyait le plus souvent étaient la duchesse
-de Lesdiguières et la princesse Palatine; cette dernière,
-quoique du parti de la cour, resta toujours attachée à
-Gondi, et le servit avec zèle et loyauté. Les amies les plus
-intimes de madame de Sévigné étaient sa tante maternelle,
-née Henriette de Coulanges, et s&oelig;ur de François,
-marquis de La Trousse, conseiller au parlement de Rennes,
-et de la maison de La Savonnière en Anjou; madame de
-Lavardin, qu'elle loue comme une femme d'un bon et
-solide esprit<a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">&nbsp;[570]</a>; madame Renaud de Sévigné, et sa fille
-mademoiselle de La Vergne, qui toutes deux habitaient
-pendant l'été leur terre près d'Angers, et se trouvaient
-liées avec le duc de Rohan, gouverneur d'Anjou, et avec la
-duchesse sa femme; avec de Fourilles, gouverneur de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
-ville d'Angers, avec l'évêque d'Angers, et surtout avec
-Lavardin, évêque du Mans, qui, semblable à Costar, son
-archidiacre, était plus renommé par la délicatesse et la
-joie de ses banquets, que pour la sainteté de sa vie<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">&nbsp;[571]</a>. Ainsi,
-tous les membres de cette société particulière de madame
-de Sévigné se trouvaient unis par des rapports de voisinage,
-de parenté, d'affection, communs à tous, et aussi
-par cette confiance mutuelle et ce charme constant que fait
-éprouver l'habitude de se voir, de se fréquenter et de correspondre
-continuellement les uns avec les autres.</p>
-
-<p>Mademoiselle de La Vergne, qui avait été, par le veuvage
-et l'éloignement de madame de Sévigné, privée pendant
-quelque temps de sa meilleure amie, contracta une
-nouvelle liaison avec une jeune personne, qui par son enjouement,
-ses allures vives et dégagées, inspirait la joie
-dans toutes les sociétés où elle paraissait. Elle avait pour
-son âge un peu trop d'embonpoint; sa taille, un peu courte,
-manquait d'élégance; mais ses bras, ses mains et toute
-sa personne étaient admirablement modelés; ses cheveux
-étaient châtains, ses yeux brillants et vifs, son visage arrondi,
-ses traits délicats et mignards, sa bouche petite
-et gracieuse. Cette beauté était Catherine-Henriette d'Angennes,
-fille du baron de La Loupe, de la même famille
-que le marquis de Rambouillet. Elle était demandée par
-Louis de La Trémouille, comte d'Olonne; et ce mariage
-était même annoncé comme prochain dans la <i>Gazette</i> de
-Loret, du 3 mars 1652:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>D'Olonne aspire à l'hyménée</p>
-<p>De la belle Loupe l'aînée,</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span></div>
-<p>Et l'on croit que dans peu de jours</p>
-<p>Ils jouiront de leurs amours.</p>
-</div></div>
-
-<p>Le gazetier ne se trompait pas, et c'est sous le nom de
-comtesse d'Olonne que l'amie de mademoiselle de La Vergne
-s'acquit depuis une si malheureuse célébrité par ses
-galanteries avec le marquis de Beuvron, le duc de Candale,
-Saint-Évremond, l'abbé de Villarceaux, le comte de
-Guiche, et tant d'autres<a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">&nbsp;[572]</a>. Le cardinal de Retz en était devenu
-amoureux. Il avait quitté mademoiselle de Chevreuse,
-qui, selon le jugement qu'il en porte, avait plus
-de beauté que d'agrément, et était sotte jusqu'au ridicule<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">&nbsp;[573]</a>.
-Gondi, rompu aux intrigues galantes, devina le
-naturel et les penchants secrets de la jeune de La Loupe;
-mais il en présuma trop, ou plutôt il présuma trop de
-lui-même. Lorsqu'on songe aux périls qui le menaçaient
-alors, aux interminables devoirs auxquels il était assujetti
-par sa nouvelle dignité, aux événements importants
-qu'il cherchait à diriger ou à tourner à son profit, on est
-surpris de le voir si fortement préoccupé de cette nouvelle
-passion. Le duc de Brissac l'y encourageait; ce jeune
-duc était lui-même amoureux de mademoiselle de La Vergne,
-dont la maison était limitrophe de celle où demeuraient
-les demoiselles de La Loupe; et une communication
-avait été pratiquée entre les deux maisons, pour
-que les deux amies pussent se voir aussi souvent qu'il
-leur plairait. Le duc de Brissac, en se faisant le complaisant
-empressé des plaisirs du cardinal, avait acquis sur
-<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
-lui un assez grand ascendant, même pour les affaires sérieuses.
-Il se rendait donc tous les soirs avec Gondi chez
-mademoiselle de La Vergne, où ils étaient presque toujours
-certains d'y trouver mademoiselle de La Loupe.
-Là, chacun d'eux pouvait ainsi entretenir à loisir celle
-dont il était charmé. Gondi s'était fait faire pour ces
-visites nocturnes un habit élégant<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">&nbsp;[574]</a>. Sa position comme
-son humeur ne lui permettaient pas de longs préliminaires.
-Le mariage projeté était aussi pour lui un motif de
-se hâter. Ayant affaire à une jeune personne vive et coquette,
-sa vanité lui fit croire la chose assez avancée
-pour pouvoir brusquer une conclusion; mais il ne pouvait
-rien sans un tête-à-tête, et obtenir un rendez-vous
-d'une demoiselle presque fiancée, et par conséquent toujours
-entourée, paraissait impossible. Il y parvint cependant:
-pour connaître par quels moyens, laissons parler
-cet homme excessif dans le mal comme dans le bien,
-qui étonne par la franchise de ses aveux, et dont Bossuet
-a dit avec raison qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le
-craindre, ni le haïr à demi<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">&nbsp;[575]</a>. Ce récit, d'ailleurs, nous
-semble propre à jeter un jour vif sur la situation de Paris
-à cette époque, et sur les dangers où se trouvait exposée,
-au milieu d'un tel monde, une jeune veuve, riche, indépendante,
-et avec le caractère et les attraits de madame
-de Sévigné.</p>
-
-<p>«Un jour que j'étais avec <span class="smcap">Monsieur</span> dans son cabinet
-de livres, Bruneau y entra tout effaré, pour m'avertir qu'il
-y avait dans la cour une assemblée de deux ou trois cents
-<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
-de ces criailleurs qui disaient que je trahissais <span class="smcap">Monsieur</span>,
-et qu'ils me tueraient. <span class="smcap">Monsieur</span> me parut consterné à
-cette nouvelle, je le remarquai; et l'exemple du maréchal
-de Clermont, assommé entre les bras du dauphin<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">&nbsp;[576]</a>, qui
-tout au plus ne pouvait pas avoir eu plus de peur que j'en
-voyais à <span class="smcap">Monsieur</span>, me revenant dans l'esprit, je pris le
-parti que je crus le plus sûr, quoiqu'il parût le plus hasardeux.
-Je descendis avec Château-Renauld et d'Hacqueville,
-qui étaient seuls avec moi, et j'allai droit à ces
-séditieux, en leur demandant qui était leur chef<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">&nbsp;[577]</a>. Un
-gueux d'entre eux, qui avait une vieille plume jaune à
-son chapeau, me répondit insolemment: «C'est moi.» Je
-me tournai du côté de la rue de Tournon, en disant:
-«Gardes de la porte, que l'on me pende ce coquin à ces
-grilles.» Il me fit une profonde révérence; il me dit
-qu'il n'avait pas cru manquer au respect qu'il me devait;
-qu'il était venu seulement avec ses camarades pour me
-dire que le bruit courait que je voulais mener <span class="smcap">Monsieur</span>
-à la cour et le raccommoder avec le Mazarin; qu'ils ne
-le croyaient pas, qu'ils étaient mes serviteurs, et prêts à
-mourir pour mon service, pourvu que je leur promisse
-d'être toujours bon frondeur<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">&nbsp;[578]</a>.</p>
-
-<p>«Ils m'offraient de m'accompagner; mais je n'avais pas
-besoin de cette escorte pour le voyage que j'avais résolu,
-comme vous l'allez voir. Il n'était pas au moins fort long;
-car madame de La Vergne, mère de madame de La Fayette,
-et qui avait épousé en secondes noces le chevalier de Sévigné,
-logeait où loge présentement madame sa fille. Cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
-madame de La Vergne était honnête femme dans le fond
-mais intéressée au dernier point, et plus susceptible de
-vanité pour toutes sortes d'intrigues sans exception, que
-femme que j'aie jamais connue. Celle dans laquelle je lui
-proposais ce jour-là de me rendre de bons offices était de
-nature à effaroucher d'abord une prude. J'assaisonnai
-mon discours de tant de protestations de bonnes intentions
-et d'honnêtetés, qu'il ne fut pas rebuté; mais aussi ne fut-il
-reçu que sous les promesses solennelles que je fis, de ne
-prétendre jamais qu'elle étendît les services que je lui demandais
-au delà de ceux que l'on peut rendre en conscience
-pour procurer une bonne, chaste, pure et sainte
-amitié. Je m'engageai à tout ce qu'on voulut. On prit
-mes paroles pour bonnes, et l'on se sut très-bon gré d'avoir
-trouvé une occasion toute propre à rompre dans la
-suite le commerce que j'avais avec madame de Pommereul,
-que l'on ne croyait pas si innocent.</p>
-
-<p>«Celui dans lequel je demandai que l'on me servît ne
-devait être que tout spirituel et tout angélique, car c'était
-celui de mademoiselle de La Loupe, que vous avez vue depuis
-sous le nom de madame d'Olonne. Elle m'avait fort
-plu quelques jours auparavant, dans une petite assemblée
-qui s'était faite dans le cabinet de <span class="smcap">Madame</span>; elle était jolie,
-elle était belle, précieuse par son air et par sa modestie.
-Elle logeait tout proche de madame de La Vergne, elle
-était amie intime de mademoiselle sa fille; elle avait même
-percé une porte par laquelle elles se voyaient sans sortir
-du logis. L'attachement que M. le chevalier de Sévigné
-avait pour moi, l'habitude que j'avais dans sa maison, et
-ce que je savais de l'adresse de sa femme, contribuèrent
-beaucoup à mes espérances. Elles se trouvèrent vaines
-par l'événement; car, bien qu'on ne m'arrachât pas les
-<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
-yeux, bien que je m'aperçusse à certains airs que l'on
-n'était pas fâchée de voir la pourpre soumise, tout armée
-et tout éclatante qu'elle était, on se tint toujours sur un
-pied de sévérité, ou plutôt de modestie, qui me lia la langue,
-quoiqu'elle fût assez libertine: ce qui doit étonner
-ceux qui n'ont point connu mademoiselle de La Loupe et
-qui n'ont ouï parler que de madame d'Olonne. Cette historiette
-n'est pas trop, comme vous voyez, à l'honneur
-de ma galanterie<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">&nbsp;[579]</a>.»</p>
-
-<p>Le mariage de mademoiselle de La Loupe avec le comte
-d'Olonne eut lieu quelques semaines après l'entrevue dont
-le cardinal de Retz nous a transmis le récit; et peu de
-mois après la comtesse d'Olonne s'était déjà séparée de
-son mari. Lorsque mademoiselle de Montpensier alla à
-cheval, avec son père le duc d'Orléans et le prince de
-Condé, au-devant du duc de Lorraine, campé près de Villeneuve-Saint-Georges,
-madame d'Olonne, sa s&oelig;ur mademoiselle
-de La Loupe la jeune, la duchesse de Sully, et les
-comtesses de Fiesque et de Frontenac, faisaient partie de
-l'escadron des dames qui composaient le cortége de cette
-princesse. «On s'étonna, dit <span class="smcap">Mademoiselle</span>, de la voir là,
-son mari étant auprès du roi, cornette de ses chevau-légers.»
-Il est probable que la liaison de la comtesse d'Olonne
-avec le marquis de Beuvron, la seule de toutes celles
-qu'elle forma qui fut quelque temps tenue secrète, était
-déjà commencée; peut-être même avait-elle précédé le
-mariage, et ce premier attachement a pu être l'obstacle
-inconnu qui fit échouer les projets de séduction du cardinal<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">&nbsp;[580]</a>.
-Une autre cause, plus probable, se trouve aussi dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
-la répugnance que, malgré sa pourpre, son haut rang, devait
-causer à une jeune beauté, plus frappée des agréments
-du corps que de ceux de l'esprit, un homme tel que
-Gondi. Si le portrait que nous trace Tallemant des Réaux,
-de ce héros de la Fronde, est fidèle, c'était «un petit
-homme noir, à vue très-basse, mal fait, laid, et maladroit
-de ses mains à toutes choses<a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">&nbsp;[581]</a>.» Madame de Pommereul,
-dont il parle dans cette partie de ses Mémoires,
-et avec laquelle il avait vécu, était la femme d'un président
-au grand conseil, qui, mariée contre son gré, et en
-discorde avec son mari, s'était séparée de lui<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">&nbsp;[582]</a>: madame
-de Sévigné fut liée avec son fils et son petit-fils, qui occupèrent
-des charges importantes<a id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor">&nbsp;[583]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXV.<br />
-<span class="medium">1652.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Haine contre Mazarin.&mdash;Menaces du parlement contre le gazetier
-Loret.&mdash;Libelles et chansons contre la reine et son ministre.&mdash;Sermon
-du père Le Boux en faveur de la cause royale.&mdash;Prédications
-furibondes du père George contre la cour.&mdash;La cause royale gagne
-des partisans.&mdash;Beaufort battu à Gergeau.&mdash;Mazarin plein de
-confiance en lui-même.&mdash;L'armée royale est subitement attaquée
-par Condé.&mdash;Comment ce prince parvient à rejoindre son armée.&mdash;Habileté
-de Gourville et de Chavagnac.&mdash;Condé manque d'être
-pris par Bussy-Rabutin.&mdash;Combat de Bléneau.&mdash;Conséquences
-de ce combat si Condé eût battu l'armée royale.&mdash;Condé entre
-dans Paris.&mdash;Ses fautes.&mdash;Suites et résultats de la victoire de
-Turenne.&mdash;Événements et intrigues qui les produisent.&mdash;L'histoire
-ne mesure pas le temps d'après la durée astronomique.</p>
-</div>
-
-<p>Quelque nombreux, quelque divisés que fussent les
-partis qui s'agitaient dans Paris, ils se réunissaient tous
-pour s'opposer à Mazarin et résister au roi, ou plutôt à
-la reine sa mère. Ceux qui étaient partisans du premier
-ministre, comme ceux qui, tout en le détestant, voyaient
-trop de dangers à ne pas respecter en lui une autorité exercée
-au nom du roi, étaient en petit nombre; et leur voix
-était tellement comprimée, que Loret fut menacé, par les
-membres du parlement, d'un décret de prise de corps,
-parce que dans sa <i>misérable Gazette</i> (comme lui-même
-la nomme avec juste raison), il avait exprimé avec trop
-de franchise son opinion en faveur de la cause royale. Il
-<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
-se vit obligé de renoncer à la liberté de ses rimes, et de
-ne plus raisonner</p>
-
-<p class="quote">
-Sur l'état présent des affaires,<br />
-Pour n'irriter tels adversaires<a id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor">&nbsp;[584]</a>.</p>
-
-<p>Ce qui lui parut dur; car en terminant une de ses lettres
-il s'écrie:</p>
-
-<p class="quote">
-Ah! que c'est une étrange chose<br />
-Quand on veut jaser, et qu'on n'ose<a id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor">&nbsp;[585]</a>!</p>
-
-<p>Cependant les libelles les plus odieux et les chansons les
-plus ordurières contre la reine et contre Mazarin s'imprimaient
-librement, et circulaient parmi le peuple, sans que
-le parlement songeât à réprimer tant d'audace. De tout
-temps ceux qui se sont armés contre le pouvoir, sous
-le prétexte de se soustraire à l'oppression, commencent
-par opprimer leurs adversaires, parlent sans cesse de justice,
-de liberté et d'humanité, et se montrent iniques et
-cruels.</p>
-
-<p>La chaire évangélique avait pourtant maintenu son indépendance,
-et le parlement n'osait y porter atteinte. On
-s'empressait de se rendre aux sermons du père Le Boux, de
-l'Oratoire, et à ceux du père George, capucin, qui tous
-deux, mêlant la politique aux saintes leçons de la religion,
-prêchaient, le premier en faveur de la cause royale, le second
-pour la Fronde et le parlement. Le père Le Boux fut
-plusieurs fois insulté par la populace au sortir de l'église;
-mais il n'en continua pas moins à exhorter tous les partis
-à se réunir dans une commune obéissance aux ordres du
-<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
-roi<a id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor">&nbsp;[586]</a>. Gaston assista à l'un de ses sermons, le 10 mars de
-cette année 1652, durant le carême; il y vint avec toute
-sa famille; et l'intrépide prédicateur, saisissant l'occasion
-qui s'offrait à lui, s'adressa à ce fils de France, et l'exhorta,
-avec tout la chaleur d'une éloquence vive et passionnée, à
-tarir la source des pleurs que la France versait et à faire
-cesser tous les maux qui pesaient sur elle. Il lui promit
-pour récompense les bénédictions du ciel et celles de tout
-le royaume, qui avait le droit de tout espérer de sa bonté
-et de sa puissante intervention. De son côté, le père
-George ne se montrait pas moins actif, dans ses furibondes
-prédications, à peindre la reine et son ministre comme altérés
-de sang et de vengeance, et ne songeant qu'à la destruction
-de Paris et à l'extermination de ses habitants.</p>
-
-<p>Quoique le parti des royalistes fût en apparence le plus
-faible, il gagnait tous les jours de nouveaux partisans dans
-le peuple. Il cachait sa force, afin d'entretenir la division
-parmi les autres; et la violence de ceux-ci augmentait à
-proportion de leur affaiblissement progressif<a id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor">&nbsp;[587]</a>. D'ailleurs,
-on savait que Condé, en Guienne, tout en faisant des prodiges
-de tactique militaire, avait toujours échoué contre le
-comte d'Harcourt; qu'Angers était pris, et que Beaufort
-venait d'être battu à Gergeau. Cet échec, joint à la division
-qui régnait entre Nemours et Beaufort, avait mis le
-désordre et jeté le découragement parmi leurs soldats. On
-ne doutait pas que l'armée royale, commandée par deux
-généraux aussi habiles que Turenne et le maréchal d'Hocquincourt,
-ne parvînt à triompher facilement de troupes
-<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
-désorganisées, et conduites par des chefs sans expérience,
-sans talents militaires. On prévoyait le moment, peu éloigné,
-où cette armée victorieuse s'approcherait de Paris,
-de Paris sans défense et renfermant un si grand nombre
-de partisans avoués ou secrets de la cause royale<a id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor">&nbsp;[588]</a>. Mazarin
-surtout n'en doutait pas; et, peu inquiet sur les résultats
-des arrêts qui mettaient sa tête à prix, il se félicitait
-d'avoir assuré son triomphe par son retour et de ne s'être
-pas laissé imposer par la haute renommée militaire de
-Condé et par l'éclat de ses victoires.</p>
-
-<p>Tandis que non-seulement le ministre, mais toute la
-cour, mais toute l'armée étaient dans ces sentiments, que la
-division commandée par le maréchal d'Hocquincourt se reposait,
-tranquille comme on l'est après une victoire, tout à
-coup, au milieu de la nuit, le 7 avril, cette division est subitement
-attaquée par l'armée de Nemours et de Beaufort,
-avec une impétuosité et un ensemble de man&oelig;uvres dont on
-ne croyait pas ses chefs capables. Cinq quartiers sont successivement
-enlevés et dispersés, le reste est mis en déroute;
-les fuyards vont apprendre ce désastre à Briare, où campait
-Turenne, et à Gien, où était la cour<a id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor">&nbsp;[589]</a>. Celle-ci se crut
-perdue, et sur le point d'être enveloppée et prisonnière. Si
-le roi eût été pris et entre les mains des rebelles, ceux-ci
-auraient eu le pouvoir, et tout était terminé<a id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor">&nbsp;[590]</a>. Soudain Turenne,
-qui croit à peine les récits qui lui sont faits, monte
-à cheval, accompagné de son état-major, et il se poste en
-avant sur une éminence qui dominait la plaine. De là, à la
-<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
-lueur des villages enflammés, il examine attentivement la
-manière dont sont rangés les corps de troupes de l'ennemi;
-puis, après quelques minutes de réflexion, il dit:
-«Monsieur le Prince est là; c'est lui qui commande son
-armée.»</p>
-
-<p>Cela était invraisemblable, mais cela était vrai. Condé,
-instruit par Chavigny des divisions qui régnaient entre
-Beaufort et Nemours, et de l'insubordination des officiers
-et des soldats qu'il avait placés sous leurs ordres, avait
-marché nuit et jour, et traversé plus de cent vingt lieues
-de pays, déguisé en palefrenier, décidé à se faire tuer plutôt
-que de se laisser prendre. Il était accompagné du duc de
-La Rochefoucauld, du jeune prince de Marsillac, du comte
-de Guitaut, du marquis de Lévis. Celui-ci, muni d'un passeport
-du comte d'Harcourt, était le seul chef apparent; les
-autres semblaient composer sa suite; mais tous se laissaient
-guider et conduire par deux hommes aussi intelligents
-qu'intrépides: c'étaient le comte de Chavagnac et
-Gourville. Sans leur présence d'esprit, sans leur extraordinaire
-activité, sans leur connaissance des lieux et des
-hommes, Condé eût été dix fois reconnu et fait prisonnier
-avec ceux qui l'escortaient, tant il savait peu se contraindre,
-tant il se pliait peu et gauchement à ce qu'exigeait le
-rôle prescrit par le déguisement qu'il avait emprunté<a id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor">&nbsp;[591]</a>.
-Oubliant qu'il était transfuge et proscrit, il fut même sur
-le point d'éclater contre un gentil-homme royaliste de la
-connaissance de Chavagnac, qui, ignorant les noms et les
-qualités des hôtes que celui-ci lui avait amenés, se mit à
-déclamer pendant le souper contre les princes, et parla
-<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
-fort librement et en termes très-injurieux des galanteries
-de la duchesse de Longueville<a id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor">&nbsp;[592]</a>. La faiblesse du prince de
-Marsillac, jeune adolescent, qui ne pouvait supporter les
-fatigues d'une marche si précipitée; les premières attaques
-de goutte que ressentit alors le duc de La Rochefoucauld,
-son père, devinrent pour Gourville une source d'embarras
-et d'inquiétude. Tous ses efforts et ceux de Chavagnac
-n'auraient pu empêcher Condé d'être pris lors de son
-passage de la Loire au bec de l'Allier, si Bussy-Rabutin,
-qui commandait à la Charité-sur-Loire, eût été à son
-poste, et si le prince ne s'était pas éloigné promptement
-de cette place. Mais cette fuite précipitée le fit reconnaître;
-et la reine, à qui on avait entendu dire, «Il périra, ou je
-périrai<a id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor">&nbsp;[593]</a>» envoya des cavaliers à sa poursuite. Il échappa
-à leurs recherches, et parvint enfin, après divers accidents
-romanesques, à rejoindre son armée près de Lorris,
-au sortir de la forêt d'Orléans<a id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor">&nbsp;[594]</a>.</p>
-
-<p>C'était sa présence qui avait inspiré à ses soldats, découragés
-et battus, cette ardeur et cette impétuosité dont le
-corps d'armée d'Hocquincourt avait été victime. Condé se
-préparait à en disperser les restes, lorsque Turenne parut.
-Ce grand capitaine, en voyant les dispositions prises pour
-un nouveau combat, comprit qu'elles ne pouvaient être
-l'&oelig;uvre de Nemours et de Beaufort; il devina aussitôt
-quel redoutable ennemi il avait à combattre, et se hâta
-de prendre ses mesures en conséquence. Avec quatre
-<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
-mille hommes, il arrêta le vainqueur de Rocroi, qui en
-commandait plus de douze mille, mit un terme à ses succès,
-et sauva le roi de France. Rien ne manque à la célébrité
-de ce combat de Bléneau, puisqu'il a été décrit et
-commenté, avec une clarté et une précision qu'on ne saurait
-surpasser, par le plus grand guerrier de notre âge<a id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor">&nbsp;[595]</a>.</p>
-
-<p>Si Condé, après avoir forcé la cour et l'armée royale à
-se retirer devant lui, était resté à la tête de ses troupes,
-nul doute qu'il n'eût pu tenir la campagne avec avantage
-et augmenté le nombre de ses partisans. La Guienne, dont
-il possédait la capitale, lui était dévouée; la Provence,
-commandée par le duc d'Angoulême, tenait pour lui; le
-Languedoc, dont <span class="smcap">Monsieur</span> était gouverneur, ne lui eût
-point été contraire; le duc d'Harcourt, si mécontent du
-cardinal, se serait déclaré en sa faveur; et peut-être alors
-aurait-il été assez puissant pour pouvoir exécuter le coupable
-projet, qu'on lui a prêté à tort, de détrôner le roi et de
-changer la dynastie<a id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor">&nbsp;[596]</a>: mais du moins s'il avait voulu négocier,
-il eût été certain de faire sa paix à des conditions glorieuses
-pour lui et utiles pour les siens<a id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor">&nbsp;[597]</a>. Loin de là, Condé,
-après le combat de Bléneau, quitta subitement son armée;
-il en laissa le commandement à des chefs subalternes, et
-se rendit à Paris avec Beaufort, Nemours et La Rochefoucauld<a id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor">&nbsp;[598]</a>.
-Le grand capitaine se métamorphosa en négociateur
-<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
-maladroit, et le prince du sang en imprudent factieux.
-Cette faute énorme engendra rapidement toute la série des
-conséquences qui suivirent, et dont les derniers termes
-furent la rentrée du roi et de la cour dans Paris, l'anéantissement
-de toutes les garanties contre les abus du pouvoir,
-obtenues en 1648 par la convention faite avec le parlement;
-le rappel de Mazarin, et le triomphe complet de
-l'autorité absolue du roi; puis enfin le douloureux spectacle
-pour la France de voir Condé à la solde de l'étranger,
-et général de l'armée d'Espagne, combattant avec les
-Espagnols contre sa patrie. Mais avant d'arriver à ce résultat
-que d'événements, d'intrigues, de désastres, ont
-eu lieu dans cette seule année!</p>
-
-<p>L'histoire ne mesure pas le temps d'après sa durée astronomique;
-souvent les faits se pressent avec tant de rapidité
-et déroulent un si long avenir, que peu de jours
-leur suffisent pour former un grand nombre des anneaux
-de la chaîne historique. De même que les flots d'un fleuve,
-avant de se perdre dans la mer, parcourent des intervalles
-semblables avec des vitesses différentes, lorsqu'ils se précipitent
-en cascades du haut des rochers, roulent en torrent
-sur une pente inclinée, ou coulent lentement sur un
-lit horizontal, ainsi les moments de la vie humaine et les
-années des peuples, avant de s'anéantir dans l'océan des
-âges, tantôt se traînent avec lenteur, ou marchent avec
-régularité, tantôt volent avec légèreté et sans bruit, ou
-fendent l'espace avec le fracas et la rapidité de la foudre.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXVI.<br />
-<span class="medium">1652-1653.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-C'est dans cette année que se pose le principe fondamental de la monarchie
-de Louis XIV.&mdash;Madame de Sévigné a vécu avec les principaux
-personnages de la Fronde.&mdash;Nécessité de les faire connaître.&mdash;Comment
-Mazarin et Turenne ont contribué, par la réunion de
-leurs talents, au triomphe de la cause royale.&mdash;Mazarin nommé
-surintendant de l'éducation du jeune roi.&mdash;Il se concilie son affection.&mdash;Habileté
-de sa politique.&mdash;Circonstances où Louis révèle
-l'énergie de son caractère.&mdash;L'éducation qui lui était donnée et
-les événements de sa jeunesse étaient propres à développer ses
-facultés pour le gouvernement.&mdash;Calme et courage de Mazarin au
-milieu des dangers.&mdash;Son adresse dans les négociations.&mdash;La dévastation
-des campagnes et les progrès de l'anarchie aliènent les
-bourgeois de la cause des princes.&mdash;Mazarin négocie avec eux et
-avec le parlement.&mdash;Ordonnance royale qui transporte le parlement
-de Paris à Pontoise.&mdash;Plaisanterie de Benserade.&mdash;Mazarin
-fait demander son éloignement par le parlement.&mdash;Il se retire à
-Bouillon.&mdash;Le roi est redemandé par le parlement et le peuple de
-Paris.&mdash;Le roi se conforme à toutes les instructions que lui avait
-laissées Mazarin.&mdash;Tout le monde cherche à traiter avec ce ministre.&mdash;Bussy-Rabutin
-va à Bouillon pour le voir.&mdash;Mazarin revient
-lorsque tous les actes de rigueur ont été accomplis.&mdash;Mazarin
-s'empare de toute l'autorité, et termine la Fronde.&mdash;Mazarin
-comparé à Richelieu et à Retz.</p>
-</div>
-
-<p>Dans cette année 1652 le principe générateur de la
-monarchie de Louis XIV fut posé, et la fortune d'un grand
-nombre des personnages qui firent la gloire de son règne,
-la carrière qu'ils parcoururent, et les destinées de leur
-vie entière, se trouvèrent déterminées par la part qu'ils
-avaient prise dans les événements de cette époque. Madame
-<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
-de Sévigné a vécu avec la plupart de ces personnages;
-elle en parle continuellement dans ses lettres; elle
-se trouvait elle-même à Paris au milieu d'eux, lors de ces
-grandes secousses. Il est donc impossible de réussir dans
-le dessein que nous avons formé d'éclairer l'histoire de
-son siècle par ses écrits, et de mieux faire comprendre ses
-écrits par la peinture de son siècle, sans faire connaître
-en même temps chacun de ces personnages, le rôle qu'il
-a joué, les passions qui le faisaient mouvoir, les intrigues
-dont il était l'auteur, l'instrument ou la victime; et ce que
-devenait enfin la société au milieu de laquelle s'est passée
-l'année la plus agitée de la jeunesse de madame de Sévigné.</p>
-
-<p>Mazarin et Turenne attirent d'abord notre attention,
-comme les premiers acteurs de ce grand drame politique.
-Jamais, dans des positions aussi difficiles et aussi compliquées,
-deux hommes, l'un dans le cabinet, l'autre sur les
-champs de bataille, n'ont déployé autant d'habileté. A
-cette époque décisive ils ne firent pas une faute, et profitèrent
-toujours des fautes de leurs antagonistes. Unissant
-tous deux la prudence et l'audace, ils surent s'avancer et
-se retirer à propos. Ne négligeant rien, prévoyant tout,
-ils assortirent et modifièrent promptement leurs plans et
-leurs résolutions, selon les circonstances qu'ils ne pouvaient
-changer, ou selon celles qu'ils avaient fait naître.
-Leurs génies si divers, leurs caractères si opposés se prêtèrent
-un mutuel appui, et contribuèrent à assurer leurs
-succès respectifs, par des moyens différents. Tel fut le
-nombre des obstacles qu'ils avaient à surmonter, que
-chacun d'eux eût manqué son but et éprouvé une défaite,
-sans le secours de l'autre. Si Mazarin n'avait pas, par une
-ruse adroite, fait connaître à Fuensaldagne le danger que
-<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
-courait l'Espagne en rendant Condé trop puissant, et en
-forçant le roi de France, n'importe à quelle condition, à
-se réunir à lui pour repousser l'ennemi commun, l'armée
-de Fuensaldagne se serait réunie à celle de Condé, et
-Turenne, accablé, n'aurait pu continuer la lutte<a id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor">&nbsp;[599]</a>. Si
-Turenne n'avait pas deviné, par les marches du duc de
-Lorraine, qu'il manquait de sincérité dans ses négociations
-avec Mazarin, l'armée des princes se serait encore
-trouvée doublée. L'habile capitaine, agissant avec ce faux
-allié comme envers un ennemi, se posta devant lui au
-moment où il s'y attendait le moins; et, le forçant ainsi à
-combattre, ou à exécuter son traité, il lui fit effectuer sa
-retraite.</p>
-
-<p>Turenne se conciliait l'attachement des soldats, et se faisait
-des amis de tous les officiers de son armée; tandis que
-Condé révoltait souvent ceux de la sienne par sa hauteur
-et sa dureté insultante. Mazarin acquérait sans cesse des
-partisans<a id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor">&nbsp;[600]</a> par sa modération et sa souplesse, par la juste
-opinion que l'on avait de son habileté et de sa longue pratique
-des affaires, par les grâces qu'il accordait, par les
-promesses qu'il prodiguait, par l'entière confiance que la
-reine avait en lui, par l'affection du jeune roi, qu'il avait
-su capter. Il s'était fait nommer surintendant de son
-éducation; et, bien loin de le tenir éloigné des affaires
-comme on l'a prétendu, il le contraignait à s'y appliquer.
-Il l'initia à toutes les négociations qui eurent lieu pendant
-les troubles; il lui donna communication des lettres qu'il
-recevait de tous les partis, des propositions qui lui étaient
-faites; et il lui démontra que l'intérêt et l'ambition s'étaient
-masqués du prétexte du bien public pour chercher
-<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
-à le renverser, et qu'il lui eût été facile de rester ministre,
-s'il avait voulu permettre à Condé, au duc d'Orléans, au
-cardinal de Retz, aux meneurs du parlement, de s'emparer
-chacun d'une portion de l'autorité royale. C'était
-pour elle qu'il se sacrifiait, qu'il s'adonnait à une vie si
-laborieuse; c'était pour elle qu'il avait supporté l'exil, et
-qu'il exposait sa vie, en bravant, par sa rentrée en France,
-les arrêts de proscription.</p>
-
-<p>Veut-on savoir quels furent sur le jeune roi les effets
-des instructions de Mazarin, qu'on se rappelle deux
-faits.</p>
-
-<p>Quand le président de Nesmond fut à Compiègne admis,
-avec une députation du parlement, en présence du
-trône, pour y lire les remontrances de sa compagnie et
-demander l'éloignement de Mazarin, Louis XIV, rougissant
-de colère, interrompit l'orateur au milieu de sa harangue,
-arracha au président le papier qu'il tenait à la
-main, puis dit qu'il en délibérerait avec son conseil. Nesmond
-voulut en vain réclamer, remontrer à cet enfant
-couronné qu'il agissait contre tous les usages; Louis persista,
-et la députation fut forcée de se retirer.</p>
-
-<p>Mazarin était absent, lorsqu'il fut décidé que la cour
-ferait le 21 octobre son entrée solennelle dans Paris, où
-le feu de la sédition avait tout embrasé et était à peine
-éteint. La reine et les ministres, et le maréchal Duplessis,
-qui commandait les troupes, décidèrent que le jeune roi
-se placerait près du carrosse de sa mère, qu'il serait entouré
-par le régiment des gardes suisses et le reste de
-l'armée. Il fut impossible d'amener Louis à consentir à
-cet arrangement<a id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor">&nbsp;[601]</a>. Il fallut le laisser agir à sa volonté; et
-<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
-il fit son entrée à cheval, à la tête du régiment des gardes
-françaises, seul en avant de son cortége. A la lueur de
-plusieurs milliers de flambeaux, il chemina lentement à
-travers les flots d'un peuple immense, qui admirait la
-beauté de son coursier, sa jeunesse, ses grâces, sa noble
-sécurité, et qui témoignait, par ses bruyantes acclamations,
-une joie qui allait jusqu'au délire<a id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor">&nbsp;[602]</a>. Louis le Grand
-ne se retrouve-t-il pas tout entier dans ces deux actes d'un
-souverain de quatorze ans?</p>
-
-<p>Sans doute il faut faire ici la part du naturel et du caractère,
-qui dans chaque individu est le résultat de l'ensemble
-de son organisation, et ne dépend pas de l'éducation.
-Mais l'éducation que Louis reçut par les soins de
-Mazarin était éminemment propre à développer ces heureux
-germes. Faite au milieu des camps et des guerres
-civiles, elle était la meilleure qu'on pût donner à un monarque.
-Toujours l'exemple se trouvait avec le précepte,
-la théorie près de la pratique, l'expérience à côté du principe<a id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor">&nbsp;[603]</a>.
-Quelle belle leçon donnait à son roi un ministre
-que la proscription ne pouvait distraire des soins du gouvernement!
-qui négociait tranquillement avec ceux-là
-même qui avaient fait vendre ses meubles et ses livres,
-pour payer l'assassin qui le tuerait<a id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor">&nbsp;[604]</a>! La première clause
-de ces négociations était toujours qu'il serait banni du
-royaume: contre cette clause Mazarin ne faisait aucune
-objection. Il semblait ne se compter pour rien; mais il
-discutait les autres, et prouvait aux négociateurs qu'elles
-étaient attentatoires à l'autorité royale; il leur démontrait
-<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
-que les parlements, qui voulaient le bien du royaume, le
-livraient par leur résistance à l'étranger; il leur faisait
-voir qu'étant sans force pour exécuter leurs arrêts, lors
-même qu'on accéderait à tout ce qu'ils demandaient, ils
-n'en seraient pas plus avancés, attendu que cela ne désarmerait
-pas les princes, qui avaient d'autres prétentions.
-Alors il leur faisait confidence des offres secrètes de ceux-ci,
-et des dispositions où ils étaient de le laisser gouverner,
-pourvu qu'il consentît à des concessions qui toutes
-étaient dans les intérêts particuliers de la noblesse militaire,
-et bien plus encore au détriment des parlements et
-de la bourgeoisie que de l'autorité royale.</p>
-
-<p>Chaque parti, à l'insu des autres, cherchait à traiter
-avec Mazarin, dans l'espérance de tirer avantage des embarras
-de sa situation. Il avait donc les secrets de tous, et
-personne n'avait les siens; personne ne pouvait deviner
-ses intentions et ses projets. Comme tous les partis se
-trompaient mutuellement, et que même en se confédérant
-contre lui ils restaient toujours désunis, il lui devint facile
-de les diviser, de les affaiblir les uns par les autres, de
-connaître tous les ressorts qui les faisaient agir, de mesurer
-le degré de leur force et de leur faiblesse respectives,
-ignoré d'eux-mêmes. Cette exacte appréciation des leviers
-qu'on peut faire mouvoir, des obstacles qui sont à
-vaincre, est à la fois la tâche la plus difficile et la plus essentielle
-de l'homme d'État. Elle seule peut indiquer quand
-il faut battre en retraite ou s'avancer avec hardiesse,
-laisser agir le temps ou précipiter les événements, donner
-de la sécurité ou inspirer de la crainte. Les gouvernements
-les plus faibles peuvent se raffermir, si ceux qui les dirigent
-possèdent cette habileté; les mieux établis peuvent
-être précipités dans l'abîme, si elle leur manque. Les
-<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
-moyens puissants que ceux-ci ont à leur disposition leur
-deviennent inutiles au moment du danger, parce que ces
-dangers ils n'ont pas su les prévoir, et qu'ils ignorent
-comment on peut en triompher. La pusillanimité succède
-toujours à une folle confiance. Le bon guerrier n'est
-pas celui qui sait le mieux braver les périls, mais celui
-qui sait le mieux les apercevoir et les prévenir, et qui ne
-désespère pas de la victoire, quelque forte que soit la
-résistance.</p>
-
-<p>L'impassibilité de Mazarin au milieu des partis, qui
-tous l'assiégeaient et le battaient en brèche, était admirable,
-sa tactique merveilleuse. Il négociait avec tous
-leurs chefs, et ne paraissait choqué ni surpris d'aucune de
-leurs propositions, quelque extravagantes qu'elles pussent
-être. Bien mieux, il accédait sur-le-champ à celles
-qui pouvaient satisfaire le plus leurs intérêts, sans rompre
-entièrement le ressort de l'autorité royale; mais ces concessions
-étalent toujours mesurées sur le degré d'influence
-et de puissance que pouvaient exercer ceux auxquels il
-les faisait, et sur la force que leur alliance donnait au
-gouvernement. Cette facilité de Mazarin trompait les négociateurs,
-qui se présumaient beaucoup plus redoutables
-qu'ils ne l'étaient réellement. On voulait tout obtenir, ou
-du moins on exigeait au delà de ce que l'on considérait
-comme déjà concédé. Le temps s'écoulait; et l'autorité
-royale grandissait, gagnait du terrain parmi les masses;
-les partis s'amoindrissaient, et les négociations même qui
-avaient lieu, dont le secret perçait, ou qui était divulgué à
-dessein par Mazarin, contribuaient encore à leur discrédit.
-On s'en apercevait, et l'on se décidait à accepter les conditions
-déjà consenties. Mais alors Mazarin reculait à son
-tour, et changeait les conditions selon l'état des choses et
-<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
-la situation de chacun à chaque conférence<a id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor">&nbsp;[605]</a>. C'est ainsi
-que tous les arrangements et tous les compromis avec les
-chefs de parti furent différés, jusqu'au moment où l'autorité
-royale, rompant ouvertement les faibles entraves
-par lesquelles on prétendait la retenir, put agir en liberté,
-et se manifester dans toute sa puissance. Ce ne fut
-pas, comme on l'a dit, par dissimulation, par finesse
-seulement, que Mazarin parvint au but qu'il s'était proposé;
-ce fut par le jeu d'une politique habile, qui résultait
-naturellement de la parfaite connaissance qu'il avait
-su se procurer des positions particulières de chacun des
-personnages puissants auxquels il avait affaire, et de
-tous les motifs qui pouvaient exercer de l'influence sur
-l'opinion et les intérêts des masses.</p>
-
-<p>L'embarras et les obstacles que présentaient les partis
-n'étaient pas les seuls dont Mazarin eût à triompher. Il en
-avait d'autres (en quelque sorte domestiques et privés)
-dans le sein de la cour, dans l'intérieur même du conseil;
-et ceux-là il fallait les anéantir, ou renoncer à tout espoir
-de succès. Continuellement il avait à lutter contre
-des courtisans puissants qui le haïssaient; il avait à empêcher
-que les ressentiments et la colère dont la reine
-était animée n'influassent sur les mesures du gouvernement<a id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor">&nbsp;[606]</a>;
-qu'elles ne fussent entachées d'obstination, dictées
-par des motifs de haine ou d'amour, de faveur ou de
-vengeance, de vanité ou d'orgueil: toutes choses qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
-dans les affaires publiques ne conduisent jamais qu'à de
-funestes résultats.</p>
-
-<p>Mais c'est surtout dans les derniers moments du dénoûment
-de ce grand drame que la conduite de Mazarin
-nous paraît mériter d'être étudiée.</p>
-
-<p>La dévastation des campagnes, la haine que les princes
-s'étaient attirée par leur violence, le progrès de l'anarchie,
-avaient rendu le retour du roi et de la cour un besoin
-pour la bourgeoisie, pour l'élite de la population de
-Paris, et pour le parlement lui-même. Mazarin sut deviner
-alors, malgré les démonstrations extérieures, malgré la
-dispersion de ceux du <i>Papier</i> par ceux de la <i>Paille</i><a id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor">&nbsp;[607]</a>, que
-la victoire était certaine; mais il comprit qu'il la rendrait
-plus complète en la différant. C'est alors qu'il lia des correspondances
-secrètes plus intimes et plus actives avec les
-partisans du roi dans Paris. Quelques-uns étaient ses affidés,
-et parmi eux se trouvaient des personnages importants,
-tels que le duc de Bournonville, qui était resté caché dans
-Paris, au péril de sa vie<a id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor">&nbsp;[608]</a>. D'autres, tels que Fouquet,
-procureur général du parlement, déclamaient contre lui
-de concert avec lui, afin d'être écoutés sans défiance lorsqu'ils
-démontraient la nécessité d'ouvrir au roi les portes
-de sa capitale<a id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor">&nbsp;[609]</a>. Plusieurs étaient des bourgeois obscurs,
-mais zélés, ayant d'autant plus d'influence sur le peuple,
-<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
-qu'ils voulaient le bien public sans aucun motif d'ambition.
-De ceux-là il s'en trouve de tels dans tous les temps,
-et ils ne sont pas les moins utiles, quand le pouvoir sait
-les mettre en &oelig;uvre. Mazarin excita par des offres avantageuses
-des membres du parlement à venir le trouver; et
-plusieurs d'entre ceux qu'il n'avait pu émouvoir par des
-motifs vertueux, ou une noble ambition, furent corrompus
-à prix d'argent<a id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor">&nbsp;[610]</a>. Il fit rendre une ordonnance royale qui
-transférait le parlement de Paris à Pontoise. Le nombre
-de ceux qui obéirent à cette ordonnance fut d'abord si
-petit, que Benserade dit un jour plaisamment qu'il venait
-de rencontrer le parlement dans un carrosse coupé<a id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor">&nbsp;[611]</a>. Mais
-dans ce petit nombre se trouvaient le garde des sceaux
-Molé, le chancelier Séguier, et la quantité de juges rigoureusement
-suffisante pour rendre des arrêts. Ce fut par
-ces arrêts, qui anéantissaient l'effet de ceux de Paris, que
-ce parlement de Pontoise rendit alors d'éminents services
-à la cause royale. Mazarin était assez puissant pour rentrer
-dans Paris avec la cour, s'il l'avait voulu; mais ce fut
-alors que, pour réduire l'opposition à un état de faiblesse
-qui ne pût lui laisser aucun espoir, il employa la plus habile
-des man&oelig;uvres. Le roi fut supplié par le parlement
-de Pontoise de vouloir bien éloigner son ministre, et de
-le faire sortir du royaume. Mazarin sembla obéir, se sacrifier
-pour le roi et la monarchie, et se retira à Bouillon<a id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor">&nbsp;[612]</a>.
-Dès lors il ne resta pas même un prétexte aux princes,
-aux frondeurs, aux parlements, de s'armer contre l'autorité<a id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor">&nbsp;[613]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
-Toutes les craintes, toutes les préventions s'évanouirent;
-le retour du roi fut imploré à grands cris,
-comme une faveur, par tous les corps de l'État et par
-toute la population, depuis si longtemps victime des maux
-de la guerre civile. On ne s'offrit point seulement au pouvoir,
-on se précipita au devant de lui<a id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor">&nbsp;[614]</a>. Dès qu'on sut les
-négociations commencées, on les crut terminées; tous
-les ambitieux, redoutant d'être devancés, se pressèrent
-de faire leur paix: tous craignaient d'être les derniers
-à déposer l'étendard de la rébellion<a id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor">&nbsp;[615]</a>.</p>
-
-<p>Cette grande concession faite aux parlements du royaume,
-aux sentiments ou aux préventions du peuple, fut
-d'autant plus puissante dans ses effets qu'elle eut lieu au
-moment où elle ne paraissait plus nécessaire, et où on s'y
-attendait le moins. Elle fut considérée comme une faveur,
-comme un acte libre et volontaire du monarque; et elle
-lui acquit aussitôt une grande popularité. Mais si cette
-mesure était décisive pour le rétablissement de l'autorité
-royale, elle n'était pas sans dangers pour les intérêts personnels
-de Mazarin. Il avait déjà éprouvé que son ascendant
-sur l'esprit de la reine et l'intérêt qu'il lui inspirait
-pouvaient céder à la crainte. La déclaration royale qui
-avait ordonné son premier bannissement avait été faite
-sans aucun ménagement, et avait rejeté sur lui tout l'odieux
-des infractions de celle de 1648. Il en avait été
-profondément blessé. L'ordre qu'il avait reçu peu après
-<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
-de se rendre à Rome, pour y ménager les intérêts du
-royaume, acheva de lui démontrer qu'on voulait l'écarter
-des affaires. Il n'obéit point à cet ordre; et les deux lettres
-qu'il écrivit pour s'en excuser, et qui furent adressées
-au secrétaire d'État de Brienne, pour être communiquées
-à la reine et à son conseil, sont d'une habileté consommée.
-Il demande à être mis en prison, à être jugé, ou plutôt
-il veut se soumettre à tout ce que la reine ordonnera de
-lui; elle peut lui infliger telle peine qu'il lui plaira, disposer
-de tout ce qui lui appartient, sans que son dévouement,
-son respect, sa reconnaissance pour elle puissent
-en être altérés. A cette dénomination d'étranger, dont on
-lui fait un reproche, il oppose vingt-trois années de sa vie
-passées au service de la France, agrandie par ses négociations;
-et il demande noblement si beaucoup de Français
-peuvent se vanter d'en avoir fait autant pour elle<a id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor">&nbsp;[616]</a>.
-Mazarin savait donc par expérience tout ce qu'il avait à
-redouter en s'éloignant; il savait qu'il laissait à la cour un
-grand nombre de puissants personnages jaloux de la faveur
-dont il jouissait<a id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor">&nbsp;[617]</a>. Plusieurs l'avaient souvent marqué
-par leurs hauteurs insultantes, d'autant plus redoutables
-que, par leurs noms et les charges dont ils étaient
-pourvus, ils exerçaient un grand pouvoir, et formaient la
-force du parti royaliste. Les principaux étaient les ducs
-de Bouillon, Miossens, Roquelaure, Créqui, Villeroi,
-Souvré. Parfaitement instruit des prétentions et du caractère
-de chacun d'eux, Mazarin eut soin avant de partir
-<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
-de se les attacher par des faveurs, et prit avec eux des engagements
-qui leur en promettaient après son retour plus
-qu'ils n'en avaient déjà reçu<a id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor">&nbsp;[618]</a>. Puis il mit auprès de la
-reine pour sous-ministres Le Tellier et Servien, qu'il
-s'était attachés. Tous deux étaient très-capables d'expédier
-les affaires courantes; mais leurs caractères étaient antipathiques,
-et ils nourrissaient l'un contre l'autre une jalousie
-et une haine que Mazarin avait grand soin d'entretenir.
-Ondedei et l'abbé Fouquet, en défiance l'un de l'autre,
-tous deux bien en cour, devaient lui rendre compte de tout,
-et correspondaient avec lui, moins par lettres que par
-l'intermédiaire de Brachet et de Ciron, courriers du cabinet,
-qui allaient et revenaient sans cesse de Paris à
-Bouillon.</p>
-
-<p>Mazarin avait aussi pris soin d'entourer le jeune roi de
-serviteurs qui lui étaient dévoués; il lui avait laissé par
-écrit une instruction, qui contenait tout ce qu'il avait à
-dire dans tous les cas inopinés qui pourraient se présenter.
-Bussy, qui se rendit alors, comme beaucoup d'autres,
-à Bouillon pour solliciter personnellement Mazarin relativement
-aux demandes et aux réclamations qu'il avait
-adressées au gouvernement, fut frappé d'admiration en
-voyant avec quel calme, quelle présence d'esprit ce ministre
-proscrit administrait la France du fond du petit
-château des Ardennes, où il s'était retiré sans gardes et
-sans suite<a id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor">&nbsp;[619]</a>; avec quelle rapidité il expédiait les courriers
-qui lui arrivaient à tout moment, car Bussy atteste, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
-tous les Mémoires sont d'accord sur ce point, qu'à cette
-époque il ne fut rien résolu de quelque importance que
-conformément aux décisions du ministre exilé.</p>
-
-<p>Après que le roi eut fait sa rentrée dans Paris, qu'il
-eut tenu au Louvre son lit de justice, qu'il eut interdit
-au parlement, par des paroles sévères, la discussion des
-affaires publiques; après que tous les chefs et les meneurs
-de l'insurrection eurent été exilés, ou que d'eux-mêmes,
-hommes et femmes, ils eurent fui de la capitale; après
-que le cardinal de Retz, le plus redoutable de tous les
-factieux, eut été incarcéré; après qu'une déclaration du roi
-eut cassé tous les arrêts rendus contre Mazarin, Mazarin
-reparut<a id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor">&nbsp;[620]</a>.</p>
-
-<p>Son entrée dans Paris (le 2 février 1653) ressembla
-bien plus à un triomphe qu'au retour d'un proscrit, et fut
-le dénoûment et la dernière scène de la Fronde. Tous les
-partis avaient été frappés, au moment de leur plus grand
-discrédit, par les coups répétés de l'autorité royale, et se
-trouvaient atterrés et brisés. Partout dans Paris les rubans
-blancs et les bandelettes de papier blanc avaient remplacé
-la paille des frondeurs, et les rubans jaunes, bleus,
-rouges et isabelle; et l'unité de la couleur semblait être
-devenue un emblème de l'unité de l'autorité et du commandement.</p>
-
-<p>Mazarin sut parfaitement juger sa position, et la force
-<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
-que lui donnaient les fautes des partis qu'il avait su vaincre.
-Il reprit l'exercice du pouvoir royal tel qu'il existait
-avant la première Fronde, tel que Richelieu l'avait laissé,
-comme s'il n'avait éprouvé aucune interruption. Cette
-marche habile lui acquit l'estime de tous les cabinets
-étrangers: elle releva la France, qui par ses divisions
-était devenue le jouet et la risée d'une perfide et tortueuse
-politique<a id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor">&nbsp;[621]</a>.</p>
-
-<p>Ainsi au théâtre, après une intrigue compliquée où l'imagination
-se fatigue sans parvenir à en prévoir les résultats,
-apparaît à la fin l'être puissant et mystérieux qui
-a tout conduit, dont la présence explique tout, dénoue
-tout, replace tout dans une situation naturelle, et fixe
-pour toujours les destinées de tous les personnages de la
-pièce<a id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor">&nbsp;[622]</a>.</p>
-
-<p>On a reconnu dans Richelieu toutes les qualités d'un
-grand ministre, malgré ses vices, ses petitesses, son
-amour-propre d'auteur, ses persécutions et ses vengeances.
-Pourquoi Mazarin, qui eut à lutter contre de plus
-grands talents, contre des génies supérieurs, n'a-t-il pas
-aussi, malgré son avarice et ses autres défauts, obtenu la
-même justice? Le premier déploya plus de grandeur dans
-ses desseins, plus de vigueur dans leur exécution; le second,
-plus de fécondité dans ses moyens, plus de prudence
-et de finesse. Le premier brava les haines; le second, les
-ridicules. Richelieu força ses opposants à être ses esclaves
-ou ses victimes; Mazarin fit de ses antagonistes ses créatures
-ou ses dupes. Tous les deux sont arrivés à leur but
-par des voies différentes: ils ont été les maîtres de l'État,
-<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
-et n'ont jamais séparé leurs intérêts de ceux du trône, ni
-les intérêts du trône de la personne du monarque; ils ont
-ajouté à la grandeur et à la gloire de la France, et tous
-deux ont contribué à préparer le beau règne de Louis XIV.</p>
-
-<p>Voltaire compare Mazarin à Retz comme homme d'État,
-et prononce que des deux Retz est le génie supérieur:
-pour appuyer son jugement, il renvoie aux dépêches
-de l'un et aux Mémoires de l'autre. Singulière
-preuve, erreur étrange! Y a-t-il quelque comparaison à
-établir entre des écrits particuliers et secrets, tracés avec
-la rapidité qu'exige le besoin du moment, au milieu des
-agitations d'une vie occupée, et ceux que l'on compose
-pour le public, qu'on élabore à loisir dans le calme et
-dans la retraite? Est-ce qu'on ne doit pas, d'ailleurs,
-toujours séparer l'homme de l'écrivain ou de l'orateur?
-Autre chose est la pensée, autre chose est la résolution;
-autre chose est le discours, autre chose est l'action. Un
-intervalle profond sépare la théorie de la pratique; le génie
-des lettres et de l'éloquence ne suppose pas toujours celui
-des affaires. Tous deux peuvent coexister sans se nuire;
-mais l'un n'est pas le résultat de l'autre. La prévision,
-l'à-propos, l'inspiration soudaine, la souplesse et la promptitude
-d'un esprit propre à trouver toujours de nouvelles
-combinaisons pour tous les événements, sous quelque face
-qu'ils se présentent, sous quelque forme qu'ils se modifient;
-l'empire qu'on exerce sur soi-même pour tout faire
-tourner (jusqu'au hasard) au profit de ses projets; cette
-persévérance qui ne se laisse distraire par aucune passion,
-dominer par aucune affection; cette défiance qui nous met
-en garde contre nos illusions et celle des autres; cette
-activité qui ne néglige aucun détail, surveille tous les accidents,
-ne perd jamais de vue les points culminants des
-<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
-affaires: tout cela est inutile à l'écrivain, à l'orateur, mais
-est indispensable à l'homme d'État; et encore, avec toutes
-ces qualités, celui-ci ne peut rien sans la force du caractère
-et la puissance de la volonté. Le talent de l'homme
-de lettres ou de l'orateur n'a besoin pour atteindre tout
-son éclat et produire tous ses effets que des moyens qu'il
-puise dans sa mémoire, son jugement et son imagination;
-et comme il est plus facile de perfectionner, par l'exercice
-et le travail, ses forces intellectuelles, d'apprendre à polir
-son style ou d'ajouter à la grâce de son débit, que de se
-donner l'énergie qui manque ou de changer les inclinations
-qui résultent de l'organisation, il arrivera souvent
-que des hommes d'État deviendront, au milieu de la
-pratique des affaires, d'habiles écrivains, des orateurs faciles
-et diserts; tandis que le meilleur écrivain, le plus
-sublime orateur ne pourra devenir un homme d'État, si
-la nature n'a pas donné à son âme la trempe nécessaire,
-à son esprit les qualités requises; si elle lui a dénié les
-penchants et les passions qui le rendent propre à une vie
-tumultueuse et agitée, ou si, heureusement pour lui, elle
-lui en a conféré qui lui sont contraires.</p>
-
-<p>Laissez de côté les historiens, qui tous, sur la foi les
-uns des autres, accolent à certains noms des jugements
-formulés d'avance; étudiez les faits dans les écrits contemporains,
-dans les actes publics, et vous serez convaincu
-que ce n'est pas un homme d'État ordinaire que
-celui qui a négocié le traité de Munster et conclu la paix
-des Pyrénées; qui a donné l'Alsace à la France, et préparé
-de loin ses droits au riche héritage de l'Espagne; qui a
-terminé la guerre civile et la guerre étrangère; qui a rétabli
-l'autorité royale dans toute sa majesté et sa force; et
-qui, après avoir pris les rênes de l'État, envahi, déchiré
-<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
-et affaibli, le laissa, en mourant, tranquille au dedans,
-puissant et respecté au dehors. Non, le ministre qui fut
-le collaborateur de Richelieu, et qui forma Colbert, n'est
-pas tel que nous le dépeignent ceux qui ont cru pouvoir
-écrire l'histoire de ces temps d'après les satires des frondeurs,
-les harangues des parlementaires, et l'insidieux
-mais habile <i>factum</i> que le cardinal de Retz, nous a laissé
-sous le titre de <i>Mémoires</i>.</p>
-
-<p>Il existe entre Mazarin et Retz, considérés comme
-hommes d'État, toute la distance qui sépare celui qui s'est
-montré capable de conduire un grand royaume au milieu
-des circonstances les plus difficiles, et celui qui a prouvé
-qu'il ne savait pas se conduire lui-même, lors même que le
-sort le favorisait. Dans cette seconde guerre de Paris surtout,
-on peut dire que Retz n'a commis que des fautes; et
-il ne sembla avoir employé toutes les ressources de son
-esprit et tous les efforts de son éloquence que pour marcher
-plus sûrement à sa perte et y entraîner ses amis, et
-avec eux Gaston, qui s'abandonna trop à ses conseils. La
-présomption et la vanité de Retz l'aveuglèrent jusqu'à la
-fin. Si après le massacre de l'hôtel de ville, au lieu
-d'armer et de se fortifier dans le clos de l'Archevêché<a id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor">&nbsp;[623]</a>, il
-eût pris le prétexte des désordres qui avaient eu lieu, et de
-l'anarchie qui régnait dans Paris, pour se retirer dans ses
-terres, loin de la cour et des factions qui concouraient à
-le repousser et à se défier de lui, il eût acquis l'estime publique,
-il se fût réconcilié avec la reine; il aurait infailliblement
-obtenu par la suite, dans les affaires, l'influence
-due à ses talents, à sa dignité d'archevêque, à l'empire
-qu'il exerçait sur le clergé et sur une portion du peuple de
-<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
-Paris. Même après avoir laissé échapper cette occasion, il
-eût encore pu arriver au même résultat, lorsque, à la tête
-de la députation du clergé, il se présenta devant le roi,
-pour le supplier de rentrer dans sa capitale. S'il eût mis à
-profit cette mission, où il étala tant de luxe et de magnificence<a id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor">&nbsp;[624]</a>;
-s'il eût agi avec sincérité envers son souverain;
-si sa conduite et ses sentiments eussent été d'accord
-avec les paroles qu'il prononça en cette occasion; si le
-chapeau de cardinal, qu'il reçut alors des mains du monarque,
-avait été pour lui, comme il devait l'être, le gage
-d'une noble et pieuse réconciliation, sa destinée, à la suite
-des crises de sa jeunesse, eût été aussi utile, aussi brillante
-qu'elle a été inutile et obscure. Si même, après les mauvais
-conseils donnés à Gaston, il avait accepté l'offre que
-lui faisait le gouvernement de payer une partie de ses dettes
-et de consentir à partir pour Rome chargé d'une mission
-à laquelle on eût attaché de forts émoluments, il eût
-pu conserver son rang, sa dignité et ses richesses, et récompenser
-tous ceux qui l'avaient soutenu dans sa rébellion,
-et dont il occasionnait la disgrâce. Mais, de même
-qu'il avait d'abord cédé à l'orgueil impolitique de tenir tête,
-dans Paris<a id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor">&nbsp;[625]</a>, au prince de Condé, il voulut, malgré les
-conseils de ses amis, rester encore dans la capitale après
-la rentrée du roi. On avait attribué généralement à son
-influence la retraite de Mazarin, quoiqu'elle fût due à
-une autre cause: or, rien n'est souvent plus désastreux
-que de paraître revêtu d'une puissance plus grande que
-celle que l'on possède<a id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor">&nbsp;[626]</a>. Retz s'aveugla sur sa position: il
-<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
-ne sut pas prévoir, cet homme d'État, que tous les partis
-lui attribueraient leur défaite, et qu'aucun ne le soutiendrait<a id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor">&nbsp;[627]</a>.
-Ce fin politique se laissa prendre aux paroles que
-lui adressa le monarque adolescent, lorsqu'il se rendit au
-Louvre pour le complimenter avec son clergé; et il ne
-comprit pas que ces paroles avaient été dictées. Ce galant
-si habile à ruser avec les femmes, ce séducteur si
-adroit, fut, comme un jeune novice, la dupe de sa fatuité,
-et se laissa amorcer par la doucereuse coquetterie
-d'une reine qui le haïssait. Cet orateur si habitué aux succès
-se crut populaire parce qu'il attirait la foule à ses sermons;
-et cependant la princesse Palatine, qui, quoique
-royaliste, ne pouvait sans peine voir succomber cet illustre
-associé de ses anciennes conspirations, l'exhortait à fuir.
-Elle ne lui cacha point qu'on était décidé à l'écarter à tout
-prix, même par le sacrifice de sa vie<a id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor">&nbsp;[628]</a>: le public sembla
-l'en avertir, lorsque, à une représentation de <i>Nicomède</i>,
-il lui fit, par des acclamations, l'application de ce vers:</p>
-
-<p class="quote">Quiconque entre au palais porte sa tête au roi<a id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor">&nbsp;[629]</a>.</p>
-
-<p>Cependant avec Mazarin ce n'était pas là le genre de
-danger qui menaçait Gondi. Cet habile ministre comprenait
-combien l'arrestation de l'ancien chef de la Fronde
-serait utile au pouvoir dans l'esprit des peuples, comme signe
-de force, et combien pourrait lui nuire un lâche assassinat,
-indice de faiblesse et de cruauté<a id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor">&nbsp;[630]</a>. Gondi, quoique
-<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
-dûment prévenu, considéra comme un manque de courage
-de déférer aux avis qui lui étaient donnés<a id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor">&nbsp;[631]</a>; lui qui avait
-vu saisir et conduire en prison le premier prince du sang,
-le vainqueur de Rocroi, crut que l'on n'oserait pas attenter
-à sa liberté, parce qu'il était revêtu de la pourpre
-ecclésiastique. Il avait dit lui-même au président de Bellièvre
-qu'il avait deux bonnes rames en main, dont l'une
-était la masse du cardinal, et l'autre la crosse de Paris<a id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor">&nbsp;[632]</a>:
-pourquoi donc ne se mettait-il pas en une position où
-l'on n'aurait pu lui ôter la liberté de faire mouvoir ses
-rames, et s'obstinait-il à pousser sa barque contre des
-écueils où elles devenaient inutiles?</p>
-
-<p>Il fut enfin arrêté et incarcéré<a id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor">&nbsp;[633]</a>, et cet événement causa
-l'exil, la fuite ou la ruine de tous ses amis, de tous les
-adhérents qu'il avait dans Paris; ce fût le commencement
-des malheurs qui le poursuivirent pendant une grande
-partie de sa vie. Les fautes qu'il a commises, et qui amenèrent
-ce résultat, font d'autant plus de peine qu'il supporta
-l'adversité avec courage et avec dignité; qu'à des
-talents de l'ordre le plus élevé il joignit des qualités aimables.
-Il méritait sous plusieurs rapports l'admiration
-et l'attachement que madame de Sévigné professait pour
-lui. Il avait de l'élévation dans l'âme, un c&oelig;ur sensible,
-généreux, capable de dévouement, et sincère dans
-le commerce de l'amitié. On ne pouvait lui reprocher ni
-les petitesses, ni l'égoïsme, ni la basse cupidité de Mazarin;
-et l'histoire lui aurait accordé la supériorité sur son
-rival, si elle jugeait les personnages qu'elle évoque devant
-<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
-son tribunal d'après leurs vertus privées, et non sur
-leurs actes publics. Mais ce n'est pas ainsi qu'elle procède:
-elle ne considère les qualités et les défauts des hommes
-que par leurs résultats sur les destinées des peuples. Le
-mérite et le démérite des actions humaines, considérés
-sous le point de vue de l'éternelle justice, ne lui appartiennent
-pas, et dépendent d'une juridition plus élevée
-que la sienne.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXVII.<br />
-<span class="medium">1652-1653.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Motifs qui ont fait préférer à l'auteur de cet ouvrage la forme des
-mémoires à celle de l'histoire.&mdash;Condé, rentré dans Paris, va siéger
-au parlement.&mdash;Réprimandes sévères qu'on lui adresse.&mdash;Pourquoi
-l'arrêt du parlement ne s'opposait pas à sa présence dans
-Paris.&mdash;Le parlement, abandonné du peuple de Paris, se trouve
-sans force.&mdash;Il redoute également Mazarin et Condé.&mdash;Madame
-de Longueville pousse Condé à la guerre.&mdash;La Rochefoucauld et
-Nemours l'engagent à faire la paix.&mdash;La duchesse de Châtillon
-devient la maîtresse de Condé et son négociateur auprès de la cour.&mdash;Mort
-de Chavigny, de Brienne, et de Bouillon.&mdash;Divisions entre
-ceux du parti de Condé.&mdash;Haine entre Nemours et de Beaufort.&mdash;Noms
-des hommes éminents du parti des princes.&mdash;Détails sur
-Chabot.&mdash;Son mariage avec mademoiselle de Rohan.&mdash;Madame
-de Rohan, douairière, s'y oppose.&mdash;Elle prétend que Tancrède est
-son fils, et doit hériter des biens de son mari.&mdash;Celui-ci est tué
-dans un combat.&mdash;Rohan-Chabot se réconcilie avec sa belle-mère.&mdash;Il
-fait enregistrer ses lettres de duc et pair, et continue à être
-amoureux de madame de Sévigné.</p>
-</div>
-
-<p>Quant à Condé et à Gaston, ils ne dirigèrent pas les
-événements, ils se laissèrent gouverner par eux. Ils ne
-donnèrent pas l'impulsion, ils la reçurent. Le détail des
-faits peut seul nous donner une idée exacte des incertitudes
-de leur esprit et des variations de leurs projets.
-Revenons donc à ce qui se passa à la suite du combat de
-Bléneau. Ce récit achèvera de nous mieux faire connaître
-tous les personnages de la Fronde, même ceux que nous
-avons déjà essayé de peindre. Dans cet ouvrage, où rien
-de ce qui concerne madame de Sévigné ne doit être omis,
-<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
-nous nous sommes proposé aussi de peindre le monde où
-elle a vécu, et, pour atteindre ce but, l'allure libre et
-irrégulière des mémoires nous a paru préférable à la
-marche compassée de l'histoire. Celle-ci retrace la vie des
-États; elle doit classer les grands événements, les raconter
-tous, les astreindre à l'ordre des dates, et ne point
-s'occuper des existences individuelles et des aventures
-privées; et ce sont précisément celles dont nous entretenons
-le plus longuement les lecteurs, parce que par là
-nous leur présentons une image plus vive, plus fidèle de
-chaque personne et de chaque époque. Selon qu'il est nécessaire
-à nos desseins, tantôt nous anticipons sur l'avenir,
-tantôt nous rétrogradons dans le passé. Nous ne rappelons
-les faits généraux qu'autant qu'ils sont nécessaires
-pour éclairer les faits particuliers; mais dans la Fronde
-ce sont ceux-ci qui ont entraîné les faits généraux, et on
-ne peut les isoler les uns des autres. De là les développements
-où nous sommes forcé de nous livrer pour ne pas
-laisser incomplète cette partie de notre ouvrage et répandre
-plus de clarté sur celles qui la suivront.</p>
-
-<p>Condé, encore ensanglanté de la victoire qu'il venait
-de remporter sur les troupes du roi, rentra dans Paris, et
-vint siéger sur les fleurs de lis, dans ce même parlement
-qui l'avait déclaré criminel de lèse-majesté. Le président
-Bailleul et Amelot ne craignirent pas de lui adresser des
-réprimandes sévères sur cette insulte faite aux lois et à
-la justice. Mais l'arrêt qui condamnait Condé portait en
-même temps que l'exécution en serait suspendue jusqu'à
-ce que Mazarin fût sorti du royaume. Condé pouvait donc
-légalement se présenter au parlement. La nécessité de se
-justifier lui en fournissait le prétexte<a id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor">&nbsp;[634]</a>, et les termes de
-<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
-l'arrêt lui en conféraient le droit. Il pouvait résider à Paris
-tant que Mazarin serait en France; et lors même que le
-parlement eût voulu l'expulser de la capitale, la haine
-contre Mazarin était encore trop générale, le parti de la
-Fronde encore trop nombreux, l'influence de Beaufort
-sur la populace de Paris trop grande, pour que le parlement
-eût l'espoir de se voir obéi. Tout ce qu'il pouvait
-faire, soutenu par la garde bourgeoise, par le prévôt des
-marchands, Lefebvre, et par le gouverneur de Paris, le
-maréchal de L'Hospital, tous deux secrètement dans les
-intérêts du roi, c'était de ne pas permettre que Condé introduisît
-des troupes dans Paris, dont l'entrée était aussi
-interdite aux troupes royales.</p>
-
-<p>Toutes les forces de l'opposition dirigées contre Mazarin
-résidaient donc dans Condé. Tous les partis qui la
-formaient, ceux-là même qui étaient les moins favorables
-à ce prince, ne pouvaient se déguiser qu'ils étaient à la
-discrétion du premier ministre, si Condé faisait sa paix.
-On pouvait, au contraire, forcer la cour à expulser Mazarin,
-ou obtenir des conditions favorables si Condé continuait
-la guerre. La crainte ou l'espérance de chacune de ces
-alternatives donnait donc une grande activité aux intrigues
-qui s'agitaient autour de ce prince. A la tête du parti
-qui le poussait à la guerre était sa s&oelig;ur, la duchesse de
-Longueville, que la paix eût obligée à se réunir à son
-mari. Aussi s'empressait-elle de compromettre son frère
-en s'unissant aux Espagnols. Par ses lettres, par les émissaires
-de l'Espagne, par ses amis, par Chavigny, elle
-excitait Condé à rompre toute négociation avec la cour<a id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor">&nbsp;[635]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
-Les ducs de La Rochefoucauld et de Nemours étaient les
-chefs de ceux qui, parmi les partisans de Condé, voulaient
-qu'il fît sa paix avec Mazarin<a id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor">&nbsp;[636]</a>. Ils étaient d'avis qu'il
-devait abandonner le duc d'Orléans, le parlement et la
-Fronde, afin d'obtenir des conditions plus avantageuses
-pour lui seul et pour tous ceux qui s'étaient attachés à sa
-personne. La Rochefoucauld pensa qu'il lui serait impossible
-de faire adopter son plan de conduite à Condé, s'il ne
-parvenait pas à le soustraire entièrement à l'influence de
-la duchesse de Longueville et à celle de Chavigny; et il
-imagina d'employer dans ce but les charmes de la duchesse
-de Châtillon. Condé en était toujours amoureux; mais le
-duc de Nemours, à son retour de Flandre, où il s'était rendu
-pour ramener dans l'armée des princes des troupes espagnoles,
-n'avait pu revoir celle dont il avait été si violemment
-épris sans lui renouveler ses protestations d'amour,
-sans lui demander pardon des infidélités que les séductions
-de la duchesse de Longueville lui avaient fait commettre.
-La duchesse de Châtillon, qui par le retour de cet amant,
-qu'elle n'avait pas cessé d'aimer, se trouvait flattée dans
-son orgueil, satisfaite dans sa haine contre la duchesse
-de Longueville, et contentée dans ses affections, n'eut
-pas de peine à recevoir le coupable en grâce. La réconciliation
-fut entière et sincère de part et d'autre, et eut
-toute la force d'un naissant attachement. La Rochefoucauld
-avait d'abord vu cette réconciliation avec plaisir,
-parce qu'elle le vengeait de l'abandon et de l'infidélité de
-<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
-la duchesse de Longueville; mais il en fut ensuite contrarié,
-parce qu'elle s'opposait à ses desseins. Il comprit que
-le manége et les ressources de la coquetterie ne suffiraient
-pas à la duchesse de Châtillon pour obtenir sur Condé
-l'empire nécessaire à la réussite de ses projets. Pourtant
-il s'efforça de la rendre l'instrument de ses desseins; il
-flatta sa vanité, exalta son ambition; il lui fit comprendre
-qu'il dépendait d'elle de se rendre la souveraine de l'État:
-que pour cela il ne s'agissait que de diriger sur Condé
-l'effet de ses charmes; mais il lui démontra aussi la nécessité
-de se livrer à lui sans aucun partage. Il fit comprendre
-au duc de Nemours que s'il parvenait à comprimer
-ses sentiments, à dompter sa jalousie, il pouvait, en se
-servant auprès de Condé de la duchesse de Châtillon,
-devenir l'arbitre de la paix ou de la guerre, jouer le premier
-rôle dans les négociations qui se poursuivaient, et
-s'assurer les conditions les plus avantageuses pour lui-même.
-Toute la jeune noblesse de cette époque était
-livrée aux passions qui agitent le plus puissamment le
-c&oelig;ur de l'homme, la volupté, l'ambition et la cupidité:
-chacune de ces passions devenait un moyen de suffire aux
-exigences de celle qui se trouvait la plus forte. Nemours,
-qu'elles dominaient, entrevit la possibilité de les satisfaire
-toutes en imposant pendant quelque temps silence à l'une
-d'elles. La duchesse de Châtillon elle-même, excitée par
-l'espoir de se venger doublement de la duchesse de Longueville
-en lui enlevant son frère, après lui avoir repris son
-amant, aida Nemours à consommer son sacrifice<a id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor">&nbsp;[637]</a>. Il consentit
-à ce qu'on lui proposait, et le plan du duc de La Rochefoucauld
-reçut son exécution. Le prince de Condé donna
-<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
-en toute propriété le beau domaine de Merlou à la duchesse
-de Châtillon, qui n'en possédait que l'usufruit<a id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor">&nbsp;[638]</a>. Elle
-devint sa maîtresse déclarée<a id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor">&nbsp;[639]</a>. C'était chez elle qu'il donnait
-tous ses rendez-vous, et que se tenaient tous les conseils
-relatifs aux affaires de son parti. La duchesse de Châtillon
-crut ennoblir le rôle qu'elle jouait, en se chargeant
-de conduire les négociations de ce parti. C'est à ce titre
-qu'elle parut à la cour avec faste et avec éclat. Elle y fut
-reçue avec toutes les déférences que réclamait l'importance
-de sa mission. L'ascendant qu'elle avait pris sur le
-prince de Condé était une bonne lettre de créance, et donnait
-du poids à ses paroles. Cependant elle avait plus de
-beauté que d'esprit et de finesse; et Mazarin, qui ne désirait
-que gagner du temps, se félicita d'avoir à traiter avec
-un tel diplomate. Chavigny, son ancien collègue sous
-Richelieu, qui aurait pu lui être opposé, fut écarté, par
-les motifs que nous avons déjà développés. Le succès du
-piquant libelle que le caustique et spirituel coadjuteur
-composa contre Chavigny<a id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor">&nbsp;[640]</a>; les menaces et les injures
-outrageantes que lui adressa, en présence de toute son escorte,
-le prince de Condé, lorsqu'il eut découvert ses ruses,
-ses intrigues et ses projets, si différents des siens;
-l'ennui de se trouver éloigné du théâtre des affaires, lui
-causèrent un tel chagrin qu'il en mourut, quoiqu'il ne fût
-<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
-âgé que de quarante-quatre ans. Brienne, qui, sincèrement
-dévoué à la reine mère, n'avait jamais ployé sous
-Mazarin, et qui était un de ceux qui croyaient nécessaire
-de sacrifier ce ministre à la paix publique, mourut aussi
-alors<a id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor">&nbsp;[641]</a>. On perdit encore le duc de Bouillon, qui, par sa
-naissance et sa haute capacité, aurait pu prétendre à la
-première place dans le conseil. Ainsi tout semblait favoriser
-Mazarin, et la destinée prenait soin de le débarrasser
-de ceux qui auraient pu mettre obstacle à sa fortune.</p>
-
-<p>La combinaison formée par le duc de La Rochefoucauld
-ne fit qu'augmenter la désunion qui existait déjà dans le
-parti de Condé. Nemours haïssait le duc de Beaufort, dont
-il avait épousé la s&oelig;ur; femme douce, bonne, indulgente,
-vertueuse, qui, s'il l'avait aimée, aurait réussi à rétablir
-l'harmonie entre son frère et son mari. On se rappelle
-qu'une querelle s'était élevée entre eux au sujet du commandement
-de l'armée. Nemours était persuadé qu'alors il
-avait été grièvement offensé, et qu'il n'avait obtenu qu'une
-réparation insuffisante. Beaufort avait beaucoup d'empire
-sur le petit peuple de Paris, et jouissait d'une grande faveur
-auprès de Condé, auquel il ne pouvait inspirer aucune
-jalousie. Ce fut un motif de plus pour Nemours, qui
-souffrait de la violence qu'il faisait à ses sentiments à
-l'égard de la duchesse de Châtillon et de Condé. Ne
-pouvant s'attaquer à ce prince, il lui semblait qu'en se
-vengeant de lui sur Beaufort, il laverait dans le sang de
-celui-ci l'offense faite à son honneur et les blessures
-faites à son amour. Cependant Condé employait tous ses
-efforts pour réconcilier les deux beaux-frères: tous deux
-<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
-lui étaient nécessaires. Les ducs de La Rochefoucauld, de
-Beaufort, de Nemours et de Rohan-Chabot, étaient les
-hommes les plus éminents de son parti.</p>
-
-<p>Ce dernier, par lui-même, et par sa femme, le servait
-avec chaleur. Il avait épousé la fille de ce Henri de Rohan,
-duc et pair de France, dont nous avons des Mémoires, et
-qui fut un des plus grands hommes de son temps<a id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor">&nbsp;[642]</a>. Rien
-n'étonna plus que ce mariage d'une fille unique, de la
-seule héritière de Rohan, si belle, si orgueilleuse, que le
-comte de Soissons avait pense épouser, à laquelle s'étaient
-offerts le duc de Weimar, chargé des lauriers de la victoire,
-et le beau duc de Nemours, l'aîné des princes de la
-maison de Savoie. Elle leur préféra un cadet de la famille
-de Chabot, un simple gentil-homme sans établissement,
-sans illustration, sans fortune. Chabot n'était pas remarquable
-par la beauté des traits de son visage, mais il était
-bien fait, spirituel, et dansait avec une grâce admirable.
-Il s'aperçut qu'il plaisait à la jeune héritière de Rohan; il
-s'attacha à ses pas, et négligea sa carrière militaire, afin
-de pouvoir lui faire assidûment sa cour. «Cet amour, dit
-<span class="smcap">Mademoiselle</span>, dura quelques années, et donna lieu à
-une infinité de jolies intrigues.» Chabot, qui se faisait
-chérir par ses qualités sociales, eut l'adresse d'intéresser à
-la réussite de ses desseins la plupart des personnes qui
-approchaient le plus souvent de mademoiselle de Rohan,
-et qui avaient le plus d'influence sur son esprit; entre autres,
-la marquise de Pienne, depuis comtesse de Fiesque,
-<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
-sa cousine germaine, et son cousin germain le duc de Sully.
-C'est dans le château de celui-ci que se fit le mariage<a id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor">&nbsp;[643]</a>.
-Mais le plus puissant appui de Chabot dans toute cette
-affaire avait été le prince de Condé, alors duc d'Enghien.
-Chabot s'était rendu le confident du prince auprès de
-mademoiselle du Vigean. D'Enghien alors commandait
-les armées royales contre la Fronde, et avait un grand ascendant
-sur le cardinal et sur la reine régente. Il en profita
-pour les faire consentir au mariage de mademoiselle
-de Rohan et de Chabot, et pour faire donner à celui-ci un
-brevet de duc et pair, afin que mademoiselle de Rohan ne
-perdit pas son rang lorsqu'elle serait devenue sa femme.
-La seule condition de cette insigne faveur fut que Chabot,
-qui était protestant, ferait élever ses enfants dans la religion
-catholique<a id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor">&nbsp;[644]</a>. Mais la mère de la nouvelle mariée,
-Marguerite de Béthune, fille du grand Sully, duchesse
-douairière de Rohan, femme galante, dit Lenet, pleine
-d'esprit, et possédant tous les talents propres à la cour,
-furieuse de n'avoir pu réussir à empêcher ce mariage, eut
-recours au plus étrange des expédients pour frustrer sa
-fille de tous ses droits à l'héritage paternel. Elle fit paraître
-un fils, le disant d'elle et de Rohan. Elle l'avait fait élever
-secrètement, et avait jusque alors caché sa parenté, par
-la raison, disait-elle, que son mari était brouillé avec la
-cour. Elle accusait mademoiselle de Rohan de l'avoir fait
-enlever et conduire en Hollande, où elle lui payait une
-pension. Ce jeune homme était connu sous le nom de Tancrède,
-et était sans aucun doute un fils naturel de la
-duchesse douairière de Rohan. Elle lui donna un train,
-<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
-une maison, et le nom de duc de Rohan; elle lui fit engager,
-en cette qualité, un procès au parlement contre
-Rohan-Chabot et sa femme, à l'effet d'être mis en possession,
-comme aîné, de tous les biens de la maison de Rohan.
-Tancrède, qui voulait se rendre digne par sa valeur du
-grand capitaine qu'il réclamait pour père, cherchait toutes
-les occasions de se montrer avec éclat, et fut tué dans un
-combat contre les Parisiens, lors de la première guerre
-de la Fronde<a id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor">&nbsp;[645]</a>. Sa mort termina ce romanesque procès.
-La duchesse douairière de Rohan se réconcilia sincèrement
-avec sa fille, qui ne s'opposa point à ce que le jeune
-Tancrède, qui ne pouvait plus nuire à ses intérêts, fût
-inhumé comme enfant légitime<a id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor">&nbsp;[646]</a>.</p>
-
-<p>Le duc de Rohan-Chabot fut donc ainsi délivré de toute
-inquiétude relativement à la possession de l'immense fortune
-qu'il avait acquise par son mariage; mais il n'en était
-pas de même de son titre de duc et pair. Pour jouir de
-toutes les prérogatives qui s'y trouvaient attachées, il fallait
-que le brevet du roi qui le lui conférait fût vérifié et
-enregistré au parlement de Paris: un arrêt de ce parlement
-ordonnait qu'aucune vérification de ce genre ne pourrait
-avoir lieu tant que le cardinal Mazarin serait en
-France. Cet obstacle n'arrêta point Rohan-Chabot. Il profita
-du moment où Condé, par les émeutes populaires qu'il
-avait suscitées, avait imprimé une sorte de terreur dans
-Paris; et, en partie par crainte, en partie par ses amis et
-ceux de Condé, il parvint à faire vérifier et enregistrer
-son brevet, et à être reçu duc et pair dans une séance solennelle
-<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
-du parlement<a id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor">&nbsp;[647]</a>, nonobstant les oppositions de
-Châtillon, de Tresmes, de Liancourt, de la Mothe-Houdancourt,
-qui avaient obtenu avant lui des lettres de ducs
-et pairs, et n'avaient pu encore, à cause de l'arrêt, en
-obtenir la vérification et l'enregistrement.</p>
-
-<p>Ainsi le duc de Rohan-Chabot devait en partie à l'appui
-du prince de Condé son nom, son rang et sa fortune;
-mais comme il était aussi redevable de tout cela à Mazarin
-et à la reine, ce n'est qu'avec regret qu'il s'était vu
-obligé, pour rester fidèle à Condé, de se déclarer contre
-le roi. Aussi était-il un des plus ardents dans le parti de
-ceux qui voulaient la paix, et par conséquent un de ceux
-que Condé employait avec le plus de confiance dans ses
-négociations avec Mazarin<a id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor">&nbsp;[648]</a>. La duchesse de Rohan-Chabot
-était à cet égard dans les mêmes sentiments que son
-mari. D'un caractère énergique et altier, elle dominait
-ses volontés, mais non pas ses affections; et depuis quelque
-temps il s'abandonnait sans partage à l'amour dont il
-était épris pour la marquise de Sévigné<a id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor">&nbsp;[649]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXVIII.<br />
-<span class="medium">1652-1653.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Position du Gaston.&mdash;Ses fautes, qui causent son exil.&mdash;Caractère et
-genre de vie de sa femme, Marguerite de Lorraine.&mdash;<span class="smcap">Mademoiselle</span>
-occupe pendant la guerre le premier rang dans Paris.&mdash;Son
-caractère; ses relations avec le prince de Condé.&mdash;Ses projets de
-mariage.&mdash;Bons mots du roi et de la reine d'Angleterre sur <span class="smcap">Mademoiselle</span>.&mdash;Les
-deux fils de cette reine servent dans deux armées
-différentes.&mdash;Conduite du duc de Lorraine.&mdash;Tous les partis flattent
-<span class="smcap">Mademoiselle</span>, sans se confier à elle.&mdash;Son genre de dévotion.&mdash;Elle
-croyait aux astrologues.&mdash;Grand nombre de noblesse militaire
-et d'officiers dans Paris, par le voisinage des armées.&mdash;Fêtes
-données par <span class="smcap">Mademoiselle</span>.&mdash;Autres réunions.&mdash;Turenne et le
-duc de Lorraine font traîner la guerre en longueur.&mdash;Fêtes données
-dans les camps.&mdash;Trêves et négociations.</p>
-</div>
-
-<p>Gaston était le seul qui pût, de concert avec le parlement,
-donnera l'opposition un caractère de légalité. Quoique
-le roi eût été déclaré majeur, Gaston pouvait soutenir
-qu'il n'était pas libre, et prendre, dans l'intérêt de son
-neveu, des mesures pour que le royaume ne souffrit aucun
-dommage de ceux qui voulaient faire tourner à leur profit
-l'inexpérience d'un monarque encore trop jeune pour
-pouvoir se conduire par lui-même. Aussi le prince de
-Condé montrait en toute occasion une grande déférence
-pour Gaston; il employait tous les moyens pour obtenir
-son consentement sur toutes ses démarches. Tous les partis
-négociaient avec lui et intriguaient avec lui. Gaston,
-faible et irrésolu, n'en embrassait aucun, n'en servait
-aucun avec suite et sincérité. C'était le moyen d'être abandonné
-<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span>
-par tous, et d'assurer le succès de Mazarin. Ce succès
-était dans son intérêt, et il le sentait, car il chercha
-à transiger avec la cour; mais, faute de l'avoir fait à
-temps, il fut obligé de se soumettre sans condition, et
-fut exilé par lettres de cachet au moment de la rentrée
-du roi. Pendant toute la durée de la guerre, des flots de
-peuple se portaient quelquefois à son palais du Luxembourg,
-situé alors hors de l'enceinte des remparts de Paris;
-et on voyait fréquemment sortir de ce palais des négociateurs
-et des courriers. Du reste, il vivait fort retiré, et il
-n'y avait chez lui ni ces nombreuses réunions, ni ces fêtes,
-ni ces repas splendides qui se succédaient alors presque
-journellement chez les personnages que leurs rangs
-appelaient à jouer les premiers rôles dans leurs partis. La
-duchesse d'Orléans, Marguerite de Lorraine, était alors
-affligée de la perte d'un de ses enfants, et enceinte d'un
-autre. Bonne, bienfaisante, pleine de sens et de raison,
-au besoin même énergique, mais nerveuse, vaporeuse,
-inégale, indolente, elle ne pouvait se résoudre à tenir
-cercle, et aimait à vivre dans la retraite. Aussi le
-cardinal de Retz, dans ses Mémoires, nous dépeint-il
-<span class="smcap">Monsieur</span>, lorsqu'il revenait avec lui du parlement au
-Luxembourg, entrant dans son cabinet de livres, jetant
-sur la table son chapeau couvert d'un panache de plumes,
-et fermant ensuite la porte au verrou; puis commençant
-par des exclamations ou des questions ces longues
-discussions, où se développaient si bien, mais si longuement,
-les avantages et les inconvénients de toutes les
-combinaisons politiques; et où, après plusieurs heures
-écoulées dans d'éloquentes polémiques, les deux interlocuteurs
-se séparaient sans avoir rien arrêté, rien
-résolu. C'est aussi dans ce cabinet que Gaston donnait
-<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span>
-tous ses rendez-vous, que se tenaient toutes ses conférences.
-Si, après avoir longtemps délibéré, on n'était
-pas d'accord, alors on proposait de passer chez la duchesse
-d'Orléans pour avoir son avis. Quoiqu'elle eût
-peu d'étendue dans l'esprit, on estimait sa franchise, sa
-droiture et son jugement: elle avait plus d'élévation
-d'âme et de force dans le caractère que son mari; et les
-conseillers de celui-ci, lorsqu'ils n'étaient pas de son avis,
-aimaient, ainsi que lui, à recourir aux décisions de sa
-femme<a id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor">&nbsp;[650]</a>. Mais alors il ne fallait pas que les consultants
-fussent trop nombreux, car elle n'eût pu rester avec eux
-tous dans la même chambre; il ne fallait pas qu'aucun
-d'eux eût des bottines de cuir de Russie, si fort à la mode
-alors, car elle n'en aurait pu supporter l'odeur sans se
-trouver mal. Lors même que son frère le duc de Lorraine
-vint à Paris, Marguerite ne changea rien à ses habitudes
-et à son genre de vie; et quand absolument il fallait que
-Gaston donnât un grand dîner ou une fête, ce n'était point
-dans son palais que la chose avait lieu, c'était chez son
-chancelier: la femme de celui-ci, la comtesse de Choisy,
-en faisait les honneurs; la duchesse n'y paraissait point<a id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor">&nbsp;[651]</a>.</p>
-
-<p>Il résultait de cet intérieur de Gaston, que mademoiselle
-de Montpensier, sa fille du premier lit, qui avait
-des goûts tout opposés à ceux de sa belle-mère, tenait, en
-l'absence de la cour, le premier rang dans Paris, et que
-durant cette année de troubles et de guerre civile elle fut
-réellement la reine de la société. Ce qui ajoutait encore
-pour elle à l'illusion, c'est que c'était aux Tuileries, où
-elle demeurait alors<a id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor">&nbsp;[652]</a>, qu'elle donnait ses concerts, ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span>
-bals et ses divertissements. Le courage qu'elle avait montré
-à Orléans, cette générosité qui la porta à faire des levées
-d'hommes à ses frais, tout contribua à la rendre populaire
-et chère aux partis qui s'opposaient à la cour
-et à Mazarin. Les chefs cherchaient à profiter de la faiblesse
-qu'elle avait de s'abandonner toujours aux espérances
-les plus flatteuses relativement aux mariages qu'elle
-désirait contracter. Le prince de Condé, s'il réussissait,
-lui faisait entrevoir comme certain, par son mariage avec
-Louis XIV, la couronne de France en perspective. La
-Rochefoucauld et les autres amis de ce prince, lorsqu'on
-recevait de Bordeaux des nouvelles qui annonçaient que
-la princesse de Condé, naturellement délicate, était dangereusement
-malade, lui parlaient du veuvage du prince
-de Condé comme prochain; ils émettaient l'opinion que,
-dans cette supposition, le prince ne pourrait rien faire de
-plus avantageux pour lui que de se proposer pour l'épouser,
-et qu'ils l'y engageraient. Alors toutes les attentions,
-les prévenances que Condé avait pour elle lui paraissaient
-des indices certains de ses vues pour l'avenir; et comme
-elle avait une grande admiration pour ce héros, lorsque
-ses espérances faiblissaient du côté du roi, elle se reposait
-délicieusement sur l'idée d'une autre union honorable, et où
-les âges comme les penchants mutuels seraient mieux assortis.
-Quand des nouvelles plus rassurantes sur la santé
-de madame la Princesse faisaient évanouir ou du moins
-éloignaient encore cet espoir, les lettres de Fuensaldagne,
-appuyées par les promesses du duc de Lorraine, lui donnaient
-l'assurance d'épouser l'archiduc<a id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor">&nbsp;[653]</a>; et ainsi toujours
-une nouvelle chimère était substituée à celle qu'elle avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span>
-longtemps nourrie: elle la caressait avec la même crédulité,
-parce qu'en effet sa naissance et ses grands biens
-donnaient de la probabilité aux projets que son imagination
-faisait éclore.</p>
-
-<p>La reine d'Angleterre, dont <span class="smcap">Mademoiselle</span>, ainsi que je
-l'ai déjà dit, avait refusé le fils aîné, le Prétendant, disait
-malignement que, comme la célèbre Pucelle, <span class="smcap">Mademoiselle</span>
-ferait le salut de la France, puisqu'elle avait, comme
-elle, commencé par chasser les Anglais et sauvé Orléans.
-Cette reine, quoique du parti de la cour, était, à cause de
-son rang et de son rôle de conciliatrice, de toutes les fêtes
-et de toutes les réunions qui avaient lieu alors dans Paris<a id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor">&nbsp;[654]</a>.
-Une chose qui étonnait, c'est que ses deux fils (qu'on vit
-depuis monter l'un après l'autre sur le trône d'Angleterre)
-servaient, l'un dans l'armée du duc de Lorraine, l'autre
-dans l'armée de Turenne. On ignorait que le duc de Lorraine,
-avant d'avoir reçu de l'argent de l'Espagne pour
-aller secourir Condé, en avait accepté auparavant de la
-France pour joindre son armée à l'armée royale. C'est
-d'après cette promesse qu'on l'avait laissé entrer dans l'intérieur
-du royaume; et le prince Charles d'Angleterre
-s'était mis comme volontaire dans son armée, jusqu'à ce
-qu'il fut décidé de quel côté il se tournerait.</p>
-
-<p><span class="smcap">Mademoiselle</span> avait lieu de croire que Mazarin et la
-reine ne consentiraient jamais à son mariage avec le roi,
-à moins qu'ils n'y fussent contraints par les succès de l'armée
-des princes. Cette seule considération suffisait pour
-mettre <span class="smcap">Mademoiselle</span> dans le parti de la duchesse de Longueville,
-qui poussait Condé à la guerre<a id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor">&nbsp;[655]</a>. Elle avait, d'ailleurs,
-des prétentions sur le c&oelig;ur de Condé aussi bien
-<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span>
-que sur sa main; et il suffisait que la duchesse de Châtillon,
-dont elle était jalouse, eût embrassé le parti de la
-paix pour qu'elle se jetât avec chaleur dans les rangs du
-parti contraire<a id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor">&nbsp;[656]</a>. Si les chefs de tous les partis la flattaient
-et cherchaient à l'attirer à eux, aucun cependant ne lui
-confiait ses secrets; on redoutait l'instabilité de ses résolutions,
-son inexpérience dans les affaires, ses vanités, ses
-imprudences, sa fougue, ses scrupules, ses inconséquences.
-Portant jusqu'à l'excès l'orgueil du rang et de la
-naissance, le sentiment seul de sa dignité l'eût défendue
-contre l'entraînement des passions, lors même qu'elle
-n'eût pas été portée à y résister par des principes de vertu
-et par attachement à la religion. Elle n'avait cependant
-qu'une dévotion peu fervente; mais, de même que la
-reine mère se retirait souvent dans son oratoire afin de
-prier pour le succès des troupes royales, <span class="smcap">Mademoiselle</span>
-faisait sans cesse dire des messes pour le triomphe
-de l'armée des princes<a id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor">&nbsp;[657]</a>. Nous apprenons par elle-même
-qu'elle désapprouva les génuflexions au milieu de la rue
-et les autres démonstrations, peu sincères selon elle, auxquelles
-le prince de Condé se soumit lorsque, le 11 juin,
-le clergé promena dans Paris, avec toute la pompe d'une
-procession générale, la châsse de sainte Geneviève<a id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor">&nbsp;[658]</a>. Cette
-procession avait été ordonnée, sur les instances du peuple,
-par le parlement, le jour même où il délibéra comment
-il réaliserait les cent cinquante mille livres promises à celui
-qui apporterait la tête de Mazarin<a id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor">&nbsp;[659]</a>. La conduite que
-<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span>
-Condé tint dans cette circonstance fut considérée par
-<span class="smcap">Mademoiselle</span> comme un acte d'hypocrisie indigne de
-lui, et dont le seul motif était de plaire au peuple. Il
-est évident aussi, d'après la manière dont elle s'exprime
-dans ses Mémoires, que la foi aux reliques de la douce
-vierge de Nanterre était affaiblie dans la classe élevée,
-et même que toutes les croyances de ce genre étaient considérées
-comme des préjugés populaires et des superstitions
-bourgeoises, peu dignes de la haute aristocratie;
-mais en même temps nous apprenons, par les nombreux
-témoignages de personnages de cette caste, qu'elle était
-adonnée à l'astrologie et à la divination, et qu'elle croyait
-aux revenants<a id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor">&nbsp;[660]</a>.</p>
-
-<p>L'entrée de Condé et des princes qui l'accompagnaient
-amena dans Paris un grand nombre de généraux et d'officiers;
-et ceux des armées campées dans les environs profitèrent
-d'un voisinage peu favorable à la discipline, mais
-très-propice au plaisir<a id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor">&nbsp;[661]</a>. Il semblait que tous les jeunes
-guerriers, que l'élite de la noblesse de France, et même
-des pays circonvoisins, s'étaient donné rendez-vous dans
-la capitale. On reconnaissait, aux couleurs de leurs écharpes,
-les chefs dont ils dépendaient, les partis et les peuples
-auxquels ils appartenaient: celles des Lorrains, rouges;
-des Espagnols, jaunes; de Gaston, bleues; de Condé,
-isabelle<a id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor">&nbsp;[662]</a>. Cette réunion de brillants uniformes donnait un
-éclat à toutes les fêtes qui avaient lieu alors, et fournissait
-des occasions d'en augmenter le nombre. Cependant la
-<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span>
-présence de tant d'étrangers, ces drapeaux et ces étendards
-de l'Espagne que l'on voyait sans cesse flotter avec
-les drapeaux et les étendards de la France, offensaient les
-regards sévères des magistrats du parlement, et causaient
-une vive douleur aux nobles royalistes qui n'avaient pas
-rejoint la cour, et aux honnêtes bourgeois qui, en embrassant
-le parti de la Fronde, n'avaient pas abjuré l'amour
-de leur pays.</p>
-
-<p>C'était précisément cette quantité de guerriers de tant
-de partis et de nations qui réjouissait la haute noblesse des
-deux sexes, entièrement livrée à l'ardeur des factions et
-à la fougue de ses passions. Elle y voyait un signe de
-force; elle y trouvait un motif de sécurité pour le présent,
-et d'espérance pour l'avenir. La plupart de ces héroïnes
-de la Fronde, si belles, si jeunes, si coquettes, étaient
-charmées de se voir favorisées par les circonstances
-dans le désir qu'elles avaient de s'attirer le plus grand
-nombre d'hommages, de mettre plus de variété et de séduction
-dans ce commerce de galanterie que favorisaient
-singulièrement l'agitation et le désordre des guerres.</p>
-
-<p>Aussi les fêtes ne discontinuaient pas: <span class="smcap">Mademoiselle</span>
-en donnait presque tous les soirs<a id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor">&nbsp;[663]</a>; et quand elle s'en abstenait,
-ses deux dames d'honneur, les comtesses de Fiesque
-et de Frontenac, profitaient de ces jours de vacances
-pour en donner à leur tour<a id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor">&nbsp;[664]</a>. La comtesse de Choisy en
-rendait pour <span class="smcap">Monsieur</span>, la duchesse de Châtillon pour le
-prince de Condé, la présidente de Pommereul pour le cardinal
-de Retz, qui ne pouvait admettre chez lui de tels divertissements;
-mais il y donnait de somptueux repas. Des
-<span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span>
-soirées brillantes avaient lieu aussi chez les duchesses de
-Chevreuse, d'Aiguillon, de Montbazon, de Rohan, et chez
-la marquise de Bonnelle. Tous les genres de plaisirs connus
-alors trouvaient place dans ces soirées, surtout dans
-celles que donnait <span class="smcap">Mademoiselle</span>, les plus complètes et
-les plus belles. Elle faisait presque toujours venir les comédiens
-et les vingt-quatre violons. On commençait par
-jouer une comédie, ou une tragédie, ou un ballet; ensuite
-concert; puis après venait le jeu de colin-maillard,
-ou d'autres jeux de société. Après ces jeux on dansait, et
-on terminait par une exquise et somptueuse collation. Les
-cartes, que plus tard Mazarin mit à la mode, ne se voyaient
-que rarement à ces divertissements<a id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor">&nbsp;[665]</a>. Mais quand vint la
-belle saison, les plaisirs de ce monde frivole et brillant ne
-se renfermèrent pas uniquement dans Paris.</p>
-
-<p>Turenne et le duc de Lorraine employaient toute leur
-tactique pour faire traîner la guerre en longueur<a id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor">&nbsp;[666]</a>: le premier,
-afin de donner le temps au cardinal Mazarin de détruire
-les partis en les divisant; le second, pour les tromper
-tous. Tout le monde voulait négocier: le parti de la Fronde
-et du parlement, pour ne pas se battre; Gaston, pour se faire
-honneur du rétablissement de la paix; le prince de Condé,
-pour ne pas paraître y mettre obstacle, et faire acheter cette
-paix par des concessions qui lui fussent avantageuses; le duc
-de Lorraine, pour obtenir de l'argent de toutes mains; Retz,
-pour conserver son cardinalat et son archevêché, garder la
-faveur de Gaston, et obtenir de la cour l'oubli du passé<a id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor">&nbsp;[667]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span>
-Ainsi les corps d'armée, longtemps en présence sans vouloir
-se combattre, campaient. Ces espèces de trêves, jointes
-aux négociations qui avaient lieu et qu'on s'efforçait en vain
-de rendre secrètes, firent souvent croire à la paix bien
-avant quelle ne fût conclue<a id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor">&nbsp;[668]</a>. Alors les officiers et les personnages
-des divers partis communiquaient entre eux; car
-il ne faut pas oublier de remarquer que, quoiqu'on se
-battît avec valeur, qu'on se tuât, qu'on se fît des prisonniers
-dans un jour de bataille, les haines que les chefs
-avaient les uns contre les autres n'existaient pas également
-parmi leurs partisans respectifs. Ceux-ci s'étaient partagés
-en des camps différents par des motifs d'intérêt, par suite
-de leurs liaisons ou de leur parenté, et quelques-uns par
-caprice et pour ne pas rester oisifs. Les soldats désertaient,
-et passaient facilement d'une armée dans une autre<a id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor">&nbsp;[669]</a>; la
-gaieté régnait au milieu des dangers et de la mort. Les plus
-hauts personnages, entraînés par cette disposition générale
-des esprits, conservaient entre eux les bienséances que nécessitait
-leur intimité ou que réclamaient les liens du sang.
-Ainsi, quoique Gaston fût réputé le chef de l'opposition et
-des frondeurs, le roi lui envoya le duc d'Amville, pour lui
-faire des compliments de condoléance sur la mort de son fils
-le duc de Valois<a id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor">&nbsp;[670]</a>. C'était avec jovialité et courtoisie que les
-généraux se combattaient. Chavagnac, qui tenait pour
-Condé, n'en conférait pas moins familièrement et amicalement
-avec Turenne; et ayant appris qu'il manquait de
-provisions pour sa cuisine, il eut soin, lorsqu'il l'eut quitté,
-de lui faire porter un bon dîner. Turenne lui promit, en
-<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span>
-récompense, de venir bientôt l'assiéger dans Étampes<a id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor">&nbsp;[671]</a>.</p>
-
-<p>Les suspensions des opérations militaires avaient lieu
-au milieu de l'été: les Parisiens en profitaient pour prendre
-l'air hors de leurs remparts. Les belles dames, les
-héroïnes de la Fronde, montaient à cheval, et, accompagnées
-de jeunes cavaliers, elles se rendaient au camp
-des princes, à celui du duc de Lorraine. On les y recevait
-au bruit des trompettes et de la musique guerrière; on
-leur donnait des festins sous la tente, et l'on dansait sous
-les ombrages des bois voisins. <span class="smcap">Mademoiselle</span> se plaisait
-beaucoup à ces brillantes cavalcades: toujours montée
-sur un superbe coursier et suivie d'un nombreux cortége,
-elle aimait à assister aux revues, aux exercices, aux parades,
-et aux évolutions militaires. Ces divers spectacles
-attiraient hors de Paris une grande partie de sa population:
-les routes étaient couvertes de carrosses, de bourgeois
-à cheval, de gens à pied, qui allaient et revenaient
-sans cesse de la ville aux camps et des camps à la ville.
-Ce beau soleil, ces belles campagnes, ces réjouissants
-banquets, ces pompes belliqueuses, ravissaient un peuple
-prompt et facile à s'émouvoir; il oubliait les maux causés
-par ses divisions, et la guerre ne lui paraissait plus exister
-que pour donner plus d'éclat aux fêtes et plus de variété
-au plaisir<a id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor">&nbsp;[672]</a>. Mais elle avait dans le midi de la France
-un caractère de perfidie et d'atrocité réprouvé par les
-habitants de la capitale.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXIX.<br />
-<span class="medium">1652-1653.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Arrivée du duc de Lorraine à Paris.&mdash;Sa présence y augmente la
-licence des m&oelig;urs.&mdash;Portrait du duc de Lorraine.&mdash;Sa politique.&mdash;Sa
-conduite envers les femmes.&mdash;Ses réponses aux duchesses
-de Châtillon et de Montbazon.&mdash;Sa déférence envers <span class="smcap">Mademoiselle</span>.&mdash;Il
-fait sa cour à la comtesse de Frontenac.&mdash;Il paraît à la
-place Royale déguisé en abbesse.&mdash;Propos de mademoiselle de
-Rambouillet à ce sujet.&mdash;Pourquoi le désordre avait pénétré jusque
-dans les cloîtres.&mdash;Conduite des religieuses de Longchamps.&mdash;Supplique
-de l'abbesse de ce monastère au cardinal de La Rochefoucauld.&mdash;Enquête
-faite à ce sujet par Vincent de Paul.</p>
-</div>
-
-<p>La licence des m&oelig;urs, que l'état de la société semblait
-avoir portée au plus haut degré, fut encore augmentée par
-l'arrivée de Charles IV, duc de Lorraine, à Paris<a id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor">&nbsp;[673]</a>. Ce
-prince, âgé alors de quarante-huit ans, joignait à une taille
-élevée une constitution robuste, et montrait une grande
-habileté à tous les exercices du corps. Actif, joyeux, spirituel
-et goguenard, il aimait par-dessus tout le métier de
-la guerre, où il excellait; aimé du soldat et du peuple, il
-était envers ses inférieurs communicatif et indulgent jusqu'à
-l'excès, mais fier, silencieux et méticuleux avec ses
-égaux, avec les princes souverains, et même avec les têtes
-couronnées. Ancien amant de la duchesse de Chevreuse,
-qui s'était autrefois réfugiée à sa cour, beau-frère de Gaston,
-qui avait épousé sa s&oelig;ur sans l'autorisation et contre
-la volonté du roi son frère, le duc de Lorraine avait passé
-<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span>
-sa vie à lutter contre Richelieu et contre la France; à perdre,
-à reprendre ses États, et à les reperdre encore; à lever sans
-cesse des troupes et à combattre. Non compris dans le traité
-de Munster, dépouillé de son duché et de toutes ses places
-fortes, dont quelques-unes étaient occupées par Condé,
-qu'il haïssait, il n'avait pour tout bien, pour toute ressource
-qu'une armée de dix mille hommes, qui lui était
-dévouée, parce qu'il la laissait piller et s'enrichir aux dépens
-des pays où il la conduisait. Il se vendait successivement
-à l'Allemagne, à l'Espagne, à la France; faisait profession
-de ne tenir à sa parole qu'autant que son intérêt
-l'y obligeait: sa vie était celle d'un brigand plutôt que
-celle d'un prince souverain<a id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor">&nbsp;[674]</a>. Il avait les yeux du chat, et
-il en avait aussi la perfidie<a id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor">&nbsp;[675]</a>. Il aimait passionnément les
-femmes, et ne se croyait pas plus engagé avec elles par les
-cérémonies du mariage qu'avec les rois par les conditions
-d'un traité. Il avait à cet égard bravé l'opinion publique
-et les excommunications du pape, en osant, de sa propre
-autorité, déclarer nul son mariage avec la duchesse Nicole,
-dont il s'était approprié la souveraineté, et en épousant
-ensuite Béatrix de Cusane, princesse de Cantecroix<a id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor">&nbsp;[676]</a>.
-Cette belle et spirituelle personne le suivait partout à cheval,
-et on l'avait surnommée sa <i>femme de campagne</i>.</p>
-
-<p>D'après la situation des affaires à cette époque et la
-force respective des armées, le duc de Lorraine, en se
-réunissant à Condé ou à Turenne<a id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor">&nbsp;[677]</a>, pouvait à son gré
-<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span>
-faire pencher la balance en faveur de l'un ou de l'autre.
-Il se trouvait donc ainsi l'arbitre entre des partis auxquels
-il s'intéressait fort peu, sachant bien que le faible Gaston,
-lors même que la cause des princes triompherait, ne serait
-pas le régulateur de la France, mais bien Condé,
-dont il n'espérait pas plus que de Fuensaldagne ou de
-Mazarin. Il dissimulait ses véritables sentiments à son
-beau-frère avec plus de soin encore qu'à tout autre;
-et tantôt il simulait un complet dévouement, tantôt il
-affectait de la froideur, suggérait des querelles de préséance,
-et faisait craindre une défection<a id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor">&nbsp;[678]</a>. La marche avancée
-de son armée, sa visite à Paris, donnèrent des craintes
-à la cour, excitèrent des soupçons, et forcèrent Turenne
-de lever le siége d'Étampes et de se rapprocher de la capitale<a id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor">&nbsp;[679]</a>.
-Tous les partis, dont les intrigues aboutissaient
-à Paris, devenu le centre des négociations, cherchaient
-donc à profiter du séjour du duc de Lorraine pour l'attirer
-à eux. Lui, par l'intermédiaire de l'ex-ministre Châteauneuf,
-continuait toujours en secret ses relations et ses
-pourparlers avec la cour<a id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor">&nbsp;[680]</a>. Les femmes, qui jouaient un si
-grand rôle dans les affaires, employèrent toutes les ressources
-de la coquetterie, tous les moyens que la finesse
-et la ruse propres à leur sexe purent leur suggérer, pour
-influencer d'une manière conforme à l'intérêt de leur parti
-les déterminations de Charles IV<a id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor">&nbsp;[681]</a>. Le rusé partisan non-seulement
-profita, mais abusa de la position que les circonstances
-lui avaient faite. Il poussa jusqu'à l'excès la bouffonnerie
-et le dévergondage des paroles, auxquels il avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span>
-l'habitude de s'abandonner dans le commerce ordinaire de
-la vie<a id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor">&nbsp;[682]</a>. Ses manières si étranges parurent piquantes et
-naïves à cette société, déjà portée à la licence, continuellement
-remuée par des sensations extraordinaires, et toujours
-avide d'en éprouver de nouvelles. Ce qui aurait dû
-le faire expulser de tous les cercles polis fut précisément
-ce qui le fit rechercher, ce qui excita la curiosité, ce qui
-le mit à la mode. Lorsqu'il se trouvait seul au milieu des
-dames, et que la conversation tombait sur les désastres
-occasionnés par les troupes de tous les partis<a id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor">&nbsp;[683]</a>, il se plaisait,
-dans ses récits, à exagérer les dévastations et les
-cruautés de ses soldats. Selon lui, le vol, le viol, le meurtre,
-étaient pour eux de petits crimes: ils mangeaient de
-la chair humaine, et à ce sujet il se livrait à d'horribles
-détails, semblables à ceux des contes d'ogres que l'on faisait
-alors aux enfants<a id="FNanchor_684" href="#Footnote_684" class="fnanchor">&nbsp;[684]</a>, et que depuis Perrault a consignés
-par écrit<a id="FNanchor_685" href="#Footnote_685" class="fnanchor">&nbsp;[685]</a>. Cependant il les débitait avec un si grand sang-froid,
-qu'on doutait s'il parlait sérieusement ou s'il plaisantait:
-il semblait se complaire à être plutôt considéré
-comme le chef d'une troupe de démons que comme un général
-d'armée. Il se taisait sur les intérêts et les affaires
-qui paraissaient avoir été le but de son voyage à Paris;
-ou quand on l'interrogeait et qu'on voulait le sonder, il
-répondait par des plaisanteries: s'il daignait faire une réponse
-sérieuse, elle était évasive. Pressé un jour par les
-duchesses de Châtillon et de Montbazon de s'expliquer
-<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span>
-sur ses intentions, il les prit toutes deux par la main, et
-dit: Allons, mesdames, appelons les violons, dansons,
-amusons-nous; c'est ainsi qu'on doit négocier avec les
-dames<a id="FNanchor_686" href="#Footnote_686" class="fnanchor">&nbsp;[686]</a>. Cependant celles qui lui parlaient d'une manière
-conforme à ses intérêts s'en faisaient écouter. Ainsi la
-princesse de Guémené sut l'empêcher d'aller secourir
-Étampes, en lui démontrant que par là il rendrait Condé
-trop puissant. Il flattait l'orgueil de <span class="smcap">Mademoiselle</span>, en
-ayant pour elle plus de déférence qu'il n'en montrait pour
-sa propre s&oelig;ur, la duchesse d'Orléans: il lui parlait souvent
-de son mariage avec l'archiduc, et il avait pour elle
-des égards et un ton de galanterie respectueuse tout différent
-de celui qu'il prenait avec les autres femmes. La
-politique entrait pour beaucoup dans cette conduite; mais
-il s'y joignait un autre motif. La jolie comtesse de Frontenac
-lui avait plu<a id="FNanchor_687" href="#Footnote_687" class="fnanchor">&nbsp;[687]</a>, et il ne pouvait voir aussi fréquemment
-qu'il le désirait la dame d'honneur sans se mettre
-très-avant dans les bonnes grâces de la princesse. Mais il
-se montrait aussi fort sensible aux charmes de ses nièces,
-les deux filles de Gaston. <span class="smcap">Mademoiselle</span> en fut jalouse,
-et ce sentiment fit disparaître en elle toute l'affection
-que le duc de Lorraine lui avait inspirée. Elle se réjouit
-de le voir quitter Paris, et apprit sans regret la nouvelle
-de la retraite de son armée; ce qui pourtant portait un
-coup fatal au parti qu'elle avait embrassé<a id="FNanchor_688" href="#Footnote_688" class="fnanchor">&nbsp;[688]</a>. Les intérêts
-du c&oelig;ur ou ceux de la vanité l'emportent toujours chez
-les femmes sur tous les autres. Rarement sont-elles assez
-maîtresses d'elles-mêmes pour sacrifier leurs goûts, leurs
-<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span>
-antipathies, leurs préférences, aux nécessités d'un grand
-dessein<a id="FNanchor_689" href="#Footnote_689" class="fnanchor">&nbsp;[689]</a>.</p>
-
-<p>Une anecdote relative au duc de Lorraine, toute frivole
-qu'elle pourra sembler à quelques lecteurs, va trop directement
-au but que nous nous sommes proposé, de donner
-dans ce chapitre une idée de la liberté du commerce qui
-régnait alors entre les deux sexes, pour que nous la passions
-sous silence.</p>
-
-<p>Charles IV pria mademoiselle de Chevreuse de le mener
-à la place Royale, un jour que l'on faisait jouer les violons;
-mais en même temps il désira rester inconnu. Pour le
-satisfaire, il fut décidé qu'on le couvrirait d'une grande
-écharpe noire que prêta l'abbesse de Maugiron, et qu'ainsi
-déguisé, mademoiselle de Chevreuse le ferait passer pour
-sa s&oelig;ur, l'abbesse de Pont-aux-Dames<a id="FNanchor_690" href="#Footnote_690" class="fnanchor">&nbsp;[690]</a>. Arrivés à la place
-Royale, mademoiselle de Chevreuse et sa prétendue s&oelig;ur
-rencontrèrent mademoiselle de Rambouillet avec madame
-de Souvré ou de Bois-Dauphin, et mademoiselle d'Harcourt,
-qui étaient prêtes à monter en voiture pour se
-rendre dans une maison du voisinage, où elles étaient invitées
-à souper. Mademoiselle de Rambouillet témoigna
-à mademoiselle de Chevreuse la surprise qu'elle éprouvait
-de la trouver à pied à cette heure sur la place publique;
-et elle lui demanda en même temps quelle était cette
-grande personne en noir qui l'accompagnait, et se tenait à
-l'écart. «C'est, dit mademoiselle de Chevreuse en parlant
-à l'oreille de mademoiselle de Rambouillet, le duc de Lorraine
-qui veut rester incognito, et que je fais passer pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span>
-ma s&oelig;ur, l'abbesse de Pont-aux-Dames.» En même temps
-mademoiselle de Chevreuse, en s'adressant au duc de Lorraine,
-lui dit: «Ma s&oelig;ur, pourquoi vous tenez-vous si
-loin? Ces dames vous font-elles peur? Ce sont nos meilleures
-amies; elles veulent vous dire bonsoir.» Le duc de
-Lorraine s'approcha, et joua son rôle de religieuse le
-mieux qu'il put; mais, dans son embarras, il ne répondait
-que par des signes et des remercîments aux questions
-qu'on lui adressait. Mademoiselle de Rambouillet, naturellement
-gaie et malicieuse, s'efforça, mais en vain, de
-faire monter dans sa voiture mademoiselle de Chevreuse
-et sa prétendue s&oelig;ur. Elle dit depuis à Conrart que si
-elle avait réussi, elle avait le projet, aussitôt que tout le
-monde aurait été placé, de faire peur au grand guerrier,
-en faisant lever la portière de la voiture, et en criant:
-«Touche, cocher, droit au Pont-Neuf! nous sommes toutes
-mazarines; nous tenons M. de Lorraine, et il faut le jeter
-à l'eau.»</p>
-
-<p>Il ne faut pas s'étonner si l'on voyait alors des abbesses,
-même cloîtrées, figurer à cette époque dans le monde
-et dans les cercles de Paris. Un grand nombre de religieuses
-avaient été obligées de quitter leurs couvents et
-de se réfugier en ville, pour fuir les dangers auxquels elles
-étaient exposées de la part d'une soldatesque sans frein,
-qui pillait et dévastait les campagnes; mais ces exilées du
-cloître retrouvaient des périls aussi grands, quoique d'une
-autre nature, dans le sein de la capitale. Plusieurs d'entre
-elles, par le séjour qu'elles y firent, ajoutèrent un
-nouveau genre de scandale à ceux que présentaient déjà
-les désordres de ces temps, mais elles n'outragèrent pas
-aussi ouvertement la morale publique que les religieuses
-de Longchamps. L'abbaye de Longchamps, fondée près
-<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span>
-du bois de Boulogne par la s&oelig;ur de saint Louis, et richement
-dotée par cette princesse, avait été soustraite par
-elle à la juridiction de l'évêque de Paris et du clergé
-régulier, et placée sous la direction des frères mineurs,
-c'est-à-dire des cordeliers de l'ordre de Saint-François.
-De là était résulté le relâchement à la règle, et la corruption
-qui en avait été la suite. Elle s'y perpétuait depuis
-le quatorzième siècle, et avait encore augmenté
-pendant la régence et la Fronde. Les parloirs n'étaient
-point fermés; des hommes, qui n'étaient pas même parents
-des religieuses, y avaient accès, et s'entretenaient
-avec elles à l'insu de l'abbesse. Les confesseurs venaient
-de nuit, sous prétexte de remplir les devoirs de leur ministère,
-et se trouvaient ainsi à des heures indues tête à
-tête avec leurs pénitentes. Quelques-uns même, gagnés à
-prix d'argent, avaient ouvert leurs confessionnaux à des
-laïques déguisés; des jeunes gens avaient été surpris nuitamment
-introduits dans l'intérieur du couvent par de jeunes
-religieuses, ou par les s&oelig;urs tourières, avec lesquelles
-les frères mineurs étaient sur le pied d'une indécente familiarité.
-Les recteurs du monastère et les pères provinciaux,
-qui étaient les supérieurs ecclésiastiques de l'abbesse,
-au lieu de la seconder dans ses pieux efforts pour
-la répression des abus, la punition des délits, révoquaient
-et annulaient les mesures qu'elle prenait pour y mettre un
-terme. Le désordre et l'insubordination croissaient rapidement,
-et semblaient être portés à leur plus haut point,
-lorsque la marche des troupes et les progrès des opérations
-militaires autour de Paris forcèrent toute la communauté
-de Longchamps de se réfugier dans cette capitale.
-Les s&oelig;urs qui avaient lutté avec tant d'audace contre
-l'autorité de l'abbesse s'en affranchirent entièrement, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span>
-ne conservèrent même plus les apparences de la soumission.
-On les vit, gardant leur costume de religieuse, donner
-à ces vêtements, symbole de la pureté et de la sévère
-pudeur, une immodeste élégance, que le charme de
-la nouveauté et le contraste de leur sainte profession rendaient
-plus voluptueuse et plus séduisante. Elles portaient
-des rubans couleur de feu, des gants d'Espagne,
-des montres d'or, des bijoux, et tous les ornements mondains
-que pouvait admettre le genre d'habits dont elles
-étaient revêtues. Sous prétexte de faire des visites à leurs
-parents, leurs connaissances, elles sortaient, et passaient
-des jours et des nuits dans la chambre de leurs amants.
-L'abbesse, de concert avec les religieuses les plus âgées,
-et avec les jeunes religieuses qui ne s'étaient point écartées
-de leurs devoirs, se détermina à avoir recours à l'autorité
-supérieure. Sur l'instance du procureur général, l'abbaye
-de Longchamps avait été replacée, dès l'année 1560, par
-un arrêt du parlement, sous la discipline de l'évêque de
-Paris; mais l'ordre des frères mineurs n'avait pas voulu
-reconnaître cet arrêt: et d'ailleurs il en eût été autrement,
-qu'on n'eût rien pu espérer du cardinal de Retz, qui, en sa
-qualité de coadjuteur, administrait le diocèse. Ses m&oelig;urs
-étaient connues, et on savait qu'il ne consentirait jamais
-à prendre aucune mesure qui pût attenter aux priviléges
-d'un ordre monastique qui lui était dévoué, et qui, par
-le nombre et la richesse de ses couvents, avait dans
-Paris une grande influence. L'abbesse crut donc devoir
-s'adresser directement au pape. Elle lui fit présenter une
-supplique, qui fut écoutée favorablement. Le cardinal de
-La Rochefoucauld, d'après les ordres du saint-père, en
-écrivit au respectable Vincent de Paul; et sur le rapport
-de ce pieux ecclésiastique (rapport où nous avons puisé
-<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span>
-ces faits), lorsque la guerre de la Fronde fut terminée,
-on prit des mesures pour rétablir la règle dans le couvent
-de Longchamps. Ces mesures furent efficaces; mais
-cependant le monastère ne subit pas une reforme aussi
-sévère que celle qu'avait opérée dans Port-Royal des
-Champs son abbesse, la célèbre Angélique Arnauld, qui
-quarante ans avant cette époque, refusa à son propre
-père la permission d'entrer dans l'intérieur de son cloître<a id="FNanchor_691" href="#Footnote_691" class="fnanchor">&nbsp;[691]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXX.<br />
-<span class="medium">1652-1653.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Condé se réconcilie avec les Parisiens, par l'activité qu'il met à les
-défendre.&mdash;Il conduit quelques-unes de ses compagnies à Saint-Cloud
-et à Saint-Denis.&mdash;Les bourgeois sont glorieux de servir
-sous lui.&mdash;<span class="smcap">Mademoiselle</span> obtient la permission de faire entrer les
-troupes de ce prince dans Paris.&mdash;Combat sanglant de Saint-Antoine.&mdash;Prodiges
-de valeur.&mdash;Mort de Saint-Mesgrin.&mdash;Son
-amour pour mademoiselle du Vigean.&mdash;Exploits de La Ferté et
-de Turenne.&mdash;Effet produit par les chefs de l'armée de Condé,
-rentrant blessés dans Paris.&mdash;Entrevue de Condé avec <span class="smcap">Mademoiselle</span>.&mdash;Désolation
-de Condé.&mdash;Il retourne au combat, et rentre
-dans Paris avec son armée.&mdash;<span class="smcap">Mademoiselle</span> est l'héroïne de cette
-journée.&mdash;Souvenir qu'elle en conserva, et ce qu'elle dit d'elle
-dans ses Mémoires.</p>
-</div>
-
-<p>Quoique les habitants de Paris eussent refusé d'admettre
-dans leur ville les troupes des princes; quoiqu'ils eussent
-même formé des retranchements autour du faubourg
-Saint-Antoine, pour résister à une surprise et se mettre à
-l'abri des maraudeurs; quoique enfin ils vissent avec peine
-tant d'officiers étrangers que la présence de Condé autorisait
-à séjourner au milieu d'eux, cependant la grande majorité
-détestait sincèrement Mazarin. L'antipathie qu'il avait
-excitée était nourrie et accrue par les libelles qu'on ne cessait
-de publier contre ce ministre, et qu'on répandait avec
-profusion. On voulait son expulsion. Les Parisiens ne purent
-donc sans reconnaissance être témoins de l'activité et
-de la bravoure que Condé déploya pour le triomphe d'une
-cause qui était aussi la leur. Depuis longtemps organisés
-<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span>
-en garde bourgeoise, formant seize régiments subdivisés
-en cent vingt-six compagnies<a id="FNanchor_692" href="#Footnote_692" class="fnanchor">&nbsp;[692]</a>, qui presque tous avaient
-pour colonels des conseillers au parlement et des maîtres
-des requêtes, les troubles civils leur avaient donné occasion
-de s'exercer au maniement des armes, et leur avaient
-communiqué, malgré leurs habitudes citadines, une sorte
-d'ardeur martiale. Rien ne se communique plus rapidement,
-plus facilement, plus généralement, que cette sympathie
-qui unit entre elles des masses d'hommes par des
-peines et des travaux semblables, par des hasards et des
-périls communs; où les efforts de chacun s'attirent la
-reconnaissance de tous; où l'estime de nos compagnons
-d'armes nous rehausse à nos propres yeux, et porte notre
-courage jusqu'à ce degré d'exaltation qui ne lui permet
-pas de fléchir devant la crainte de la mort. Condé sut profiter
-habilement de cet enthousiasme pour la gloire militaire,
-qui s'était emparé des Parisiens. Il conduisit hors de
-Paris quelques compagnies bourgeoises, et les fit se battre
-avec succès, de concert avec les troupes réglées, à Saint-Cloud
-et à Saint-Denis. Ceux qui avaient fait partie de ces
-expéditions revenaient fiers d'avoir servi et combattu sous
-les ordres du plus grand capitaine du siècle<a id="FNanchor_693" href="#Footnote_693" class="fnanchor">&nbsp;[693]</a>, et ceux qui
-n'avaient pas eu cet avantage enviaient le sort de leurs
-camarades. Condé dut à cette admiration que les bourgeois
-avaient conçue pour ses talents militaires, et à l'intérêt
-qu'il leur inspirait, son salut et celui de son armée
-lors de la journée de Saint-Antoine, le 2 juillet.</p>
-
-<p>Pour cette célèbre affaire, nous avons encore l'excellente
-<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span>
-description de Napoléon<a id="FNanchor_694" href="#Footnote_694" class="fnanchor">&nbsp;[694]</a>; mais ici sa science et son
-exactitude stratégique ne peuvent suffire à l'historien. Jamais
-peut-être un combat moderne n'a plus ressemblé à
-ces combats antiques décrits par les poëtes, où les chefs
-s'exposent et se jettent dans la mêlée aussi bien que les
-soldats, et où chaque guerrier se bat avec acharnement,
-non pas seulement pour la gloire ou pour un intérêt général,
-mais pour assouvir ses haines ou ses passions particulières<a id="FNanchor_695" href="#Footnote_695" class="fnanchor">&nbsp;[695]</a>.</p>
-
-<p>La population de Paris sur les remparts et les toits de
-ses maisons, et le jeune roi et toute la cour du haut des
-collines de Charonne, contemplèrent avec étonnement et
-avec des émotions également vives, quoique diverses et
-opposées, les prodiges de valeur et de génie militaire que
-déployèrent dans cette journée Turenne et Condé; tous
-deux, comme les deux grands héros du poëme d'Homère,
-se portant en avant avec impétuosité; triomphants et victorieux
-partout où ils étaient en personne; battus et repoussés
-là où ils n'étaient point; se disputant pied à pied
-les mêmes positions, qui furent prises et reprises alternativement
-en versant des torrents de sang; et voyant leurs
-meilleurs officiers et leurs plus chers amis, tués ou blessés,
-disparaître successivement du champ de carnage<a id="FNanchor_696" href="#Footnote_696" class="fnanchor">&nbsp;[696]</a>.</p>
-
-<p>Le marquis de Saint-Mesgrin, qui commandait un détachement,
-avait juré d'immoler Condé de sa propre main,
-<span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span>
-ou de mourir en le combattant. Autrefois épris de mademoiselle
-du Vigean, Saint-Mesgrin n'avait pu parvenir
-à l'épouser, parce que le prince de Condé avait mis obstacle
-à son dessein en offrant ses hommages à cette jeune
-beauté, que ses poursuites avaient enlevée au monde et
-forcée à se faire carmélite. Saint-Mesgrin, dès qu'il aperçut
-Condé dans la mêlée, se précipita sur lui à la tête de
-son escadron. Le jeune marquis de Rambouillet, et Mancini,
-neveu de Mazarin, le premier par enthousiasme
-pour la cause royale, le second par reconnaissance pour
-un oncle dont s'enorgueillissait sa famille, se joignirent
-à Saint-Mesgrin, et le secondèrent dans sa fureur en la
-partageant. Ces trois jeunes guerriers, l'espoir de maisons
-illustres et puissantes, périrent tous trois dans cette
-attaque contre le terrible Condé<a id="FNanchor_697" href="#Footnote_697" class="fnanchor">&nbsp;[697]</a>. Tous trois furent vivement
-regrettés, mais nul plus que Saint-Mesgrin. Il ne
-laissait point d'enfants. Sa jeune veuve épousa depuis le
-duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne. Elle fut une
-des plus intimes amies de madame de Sévigné<a id="FNanchor_698" href="#Footnote_698" class="fnanchor">&nbsp;[698]</a>.</p>
-
-<p>Aux douleurs et aux craintes que faisait éprouver aux
-spectateurs réunis sur la butte de Charonne une lutte
-aussi opiniâtre, aussi sanglante et aussi incertaine dans
-ses résultats, succéda tout à coup une surprise qui combla
-de joie la reine et le jeune roi, et tous les royalistes rassemblés
-<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span>
-autour d'eux. On vit le maréchal de La Ferté
-venir au secours de Turenne avec sa grosse artillerie, et
-placer ses batteries de manière à foudroyer entièrement
-l'armée des princes, qui, forcée de tous côtés, se reployait
-en désordre sur la place d'armes, en avant de la porte
-Saint-Antoine, et paraissait ne pas pouvoir échapper à
-une totale destruction. Les Parisiens, témoins du même
-spectacle, furent saisis de douleur et d'effroi en contemplant
-le sort qui menaçait Condé et tous les siens. Des
-larmes coulèrent de tous les yeux quand on vit les chefs
-les plus illustres de son armée traverser la ville portés par
-leurs amis ou par leurs écuyers, et laisser de longues
-traces de leur passage par le sang qui s'écoulait de leurs
-blessures<a id="FNanchor_699" href="#Footnote_699" class="fnanchor">&nbsp;[699]</a>. Mais peu après une autre scène vint faire diversion
-au désespoir de cette multitude, et de bruyantes acclamations
-signalèrent la sympathie que lui faisait éprouver
-le spectacle dont elle était témoin. <span class="smcap">Mademoiselle</span>,
-accompagnée des duchesses de Châtillon, de Nemours,
-de Montbazon, de Rohan, que tant de passions divisaient,
-qu'un même et pressant intérêt unissait, se rendait à
-l'hôtel de ville; et, par la terreur qu'inspirait la foule immense
-qui la suivait, elle força le maréchal de L'Hospital
-et le prévôt des marchands à signer l'ordre d'ouvrir les
-portes de Paris à Condé. Des cris d'enthousiasme et de
-reconnaissance furent poussés universellement quand
-<span class="smcap">Mademoiselle</span> reparut triomphante aux yeux du peuple,
-et montra l'ordre qui devait sauver d'une mort inévitable
-un héros et tant de braves guerriers qui s'immolaient
-pour le salut de tous.</p>
-
-<p>Jamais le prince de Condé n'eut plus de droit qu'en ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span>
-moment de sa vie à l'intérêt des âmes élevées, à l'admiration
-de ceux qui savent apprécier le véritable courage,
-qui n'est qu'un instinct farouche quand les sentiments
-d'homme, la sensibilité de c&oelig;ur, ne s'y trouvent pas réunis.
-Dans le moment où il se croyait perdu, anéanti sans
-ressource, <span class="smcap">Mademoiselle</span> l'envoya prier de quitter un
-instant le champ de bataille, pour venir conférer avec elle
-sur les moyens de le sauver. Il arriva dans une maison
-de particulier voisine de la Bastille, où elle lui avait assigné
-rendez-vous<a id="FNanchor_700" href="#Footnote_700" class="fnanchor">&nbsp;[700]</a>. «Il avait, dit-elle dans ses Mémoires,
-deux doigts de poussière sur le visage, ses cheveux tout
-mêlés, son collet et sa chemise pleins de sang, sa cuirasse
-pleine de coups; et il tenait à la main son épée nue, dont
-le fourreau était perdu<a id="FNanchor_701" href="#Footnote_701" class="fnanchor">&nbsp;[701]</a>.» Lorsque <span class="smcap">Mademoiselle</span> lui eut
-fait part de l'ouverture des portes de la ville, du secours
-des compagnies bourgeoises qui s'avançaient pour protéger
-sa retraite, et que l'artillerie de la Bastille, d'après les
-mesures qu'elle avait prises, allait être dirigée contre les
-troupes royales, les traits du guerrier, auparavant sombres
-et sévères comme ceux de quelqu'un qui s'apprête à
-mourir glorieusement, au lieu de reprendre de la sérénité,
-exprimèrent tout à coup le plus grand abattement, la plus
-profonde douleur. Rassuré sur le sort de son armée et sur
-le sien, il songea à ses valeureux compagnons d'armes
-qu'il avait vus disparaître du champ de bataille; et, accablé
-par cette pensée, il se laissa tomber sur une chaise,
-et dit, en fondant en larmes: «Ma cousine, vous voyez
-un homme au désespoir; j'ai perdu tous mes amis. La
-Rochefoucauld, Nemours, Vallon, Clinchamp, Guitaut,
-sont blessés à mort.&mdash;Non, dit <span class="smcap">Mademoiselle</span>, La Rochefoucauld
-<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span>
-a une blessure au visage, mais il a déjà recouvré
-la vue; Guitaut m'a assuré que sa blessure n'était
-pas mortelle: on vient de me donner des nouvelles de
-Clinchamp, et il ne court aucun danger; ainsi de Vallon
-et de tant d'autres. Espérez, tout ira; restez ici, vous
-prendrez le commandement à mesure que vos troupes rentreront.»
-Comme elle finissait de parler, on entendit le
-canon de la Bastille. A ces consolantes paroles, à ce signal
-de son salut<a id="FNanchor_702" href="#Footnote_702" class="fnanchor">&nbsp;[702]</a>, Condé, ressaisissant toute l'énergie de son
-âme et son aspect martial, se lève en disant: «Non, ma
-cousine, je ne dois rentrer que le dernier!» Et il part précipitamment,
-pour se mettre à la tête de ses troupes et
-commander la retraite. <span class="smcap">Mademoiselle</span>, d'après la recommandation
-qu'il lui avait faite, se tint près des portes,
-pour assurer le passage des bagages et des blessés.</p>
-
-<p>On peut dire que si Condé et Turenne furent les héros
-de cette journée, <span class="smcap">Mademoiselle</span> en fut l'héroïne. Aussi
-dit-elle dans ses Mémoires, avec un souvenir orgueilleux,
-qui la charmait encore après tant d'années: «Je commandais
-comme dans Orléans<a id="FNanchor_703" href="#Footnote_703" class="fnanchor">&nbsp;[703]</a>.»</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXXI.<br />
-<span class="medium">1652-1653.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Condé reste dans Paris.&mdash;Il s'aliène le parlement et les anciens frondeur.&mdash;Il
-soulève la populace.&mdash;Massacre à l'hôtel de ville.&mdash;Ces
-cruautés ramènent le parlement et les bourgeois de Paris dans
-le parti du roi.&mdash;Condé frappé par le comte de Rieux.&mdash;Sentiment
-de Talon sur ce fait.&mdash;Nemours se bat en duel contre Beaufort,
-et est tué.&mdash;Désespoir de la duchesse de Châtillon.&mdash;Condé
-perd tout crédit dans Paris.&mdash;Gaston veut en vain se déclarer
-lieutenant général.&mdash;Il n'obtient ni troupe ni argent.&mdash;Le peuple
-refuse de payer les taxes mises par le parlement.&mdash;Mazarin s'éloigne.&mdash;La
-rentrée du roi est décidée.&mdash;Condé, an lieu de se soumettre,
-quitte Paris.&mdash;La duchesse de Châtillon essaye en vain de
-le retenir.&mdash;Mort de mademoiselle de Chevreuse.&mdash;L'abbé Fouquet,
-son amant, devient l'amant de la duchesse de Châtillon.&mdash;Condé,
-à la tête des Espagnols, s'empare de Rethel et de Mouzon.&mdash;Il
-est aidé par le duc de Lorraine.&mdash;Réponse de ce dernier aux
-reproches de la cour.&mdash;La déclaration du roi à sa rentrée est enregistrée,
-mais non sans opposition.&mdash;La puissance des parlements
-est anéantie.&mdash;L'autorité royale règne sans partage.</p>
-</div>
-
-<p>Turenne se vit, par le canon de la Bastille et l'ouverture
-de la porte Saint-Antoine, arracher une victoire dont
-les résultats eussent été décisifs. Il n'avait pu obtenir des
-habitants de Paris que son armée traversât la ville sans
-s'y arrêter; et Condé dut à ses revers mêmes la faculté
-d'y faire entrer tout ce qui lui restait de troupes, et de les
-y faire résider. Ce fut précisément ce qui occasionna toutes
-ses fautes et lui fut le plus fatal. Dès qu'au lieu de la séduction
-et des intrigues il put avoir recours à la force, ce
-dernier moyen, si bien d'accord avec son caractère altier,
-<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span>
-fut le seul employé<a id="FNanchor_704" href="#Footnote_704" class="fnanchor">&nbsp;[704]</a>. Lorsque le duc de Lorraine se fut
-retiré avec ses troupes, Condé vit que les siennes étaient,
-trop peu nombreuses pour tenir la campagne contre l'armée
-royale; il voulut contraindre le parlement et les
-bourgeois de Paris à lui fournir de l'argent et des hommes.
-Il leva le masque avec les anciens frondeurs, qui n'avaient
-voulu que l'éloignement de Mazarin, mais non se soustraire
-à l'autorité légitime du roi; il répondit à leurs justes
-reproches avec hauteur et dédain<a id="FNanchor_705" href="#Footnote_705" class="fnanchor">&nbsp;[705]</a>. Il avait fait venir de
-Bordeaux son agent le plus actif, le spirituel Marigny<a id="FNanchor_706" href="#Footnote_706" class="fnanchor">&nbsp;[706]</a>:
-celui-ci, avec plusieurs de ses affidés, travailla à exciter
-le mécontentement de cette partie du peuple que dans
-les grandes villes la misère et le vice tiennent toujours
-disposée à opérer des bouleversements, lorsque, au lieu
-de la comprimer, on lui donne les moyens de se soulever.
-Le duc de Beaufort, le héros de la populace de Paris,
-qu'on avait surnommé <i>le roi des halles</i>, joua un des
-principaux rôles dans ces trames odieuses<a id="FNanchor_707" href="#Footnote_707" class="fnanchor">&nbsp;[707]</a>. Elles réussirent
-à occasionner des émeutes qui épouvantèrent le gouverneur,
-le prévôt des marchands, les échevins<a id="FNanchor_708" href="#Footnote_708" class="fnanchor">&nbsp;[708]</a>, bannirent
-toute sécurité, et forcèrent à fuir, sous divers déguisements,
-toutes les personnes d'un rang élevé<a id="FNanchor_709" href="#Footnote_709" class="fnanchor">&nbsp;[709]</a> connues
-pour être attachées au parti de la cour. Gaston ne provoquait
-pas ces désordres, mais il les souffrait et ne faisait
-<span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span>
-rien pour les empêcher, dans l'espoir qu'ils forceraient le
-parlement à le déclarer régent. Il avait aposté parmi le
-peuple un nommé Peny, autrefois trésorier de Limoges.
-Cet homme, suivi d'une grande multitude, se postait
-souvent à son palais, et lui présentait des pétitions au
-nom de la ville entière, afin qu'il se chargeât de la
-régence<a id="FNanchor_710" href="#Footnote_710" class="fnanchor">&nbsp;[710]</a>.</p>
-
-<p>L'impuissance des autorités pour le rétablissement de
-l'ordre força de recourir à une assemblée générale des notables
-bourgeois, qui n'avait lieu que dans les grandes
-crises et dans les occasions importantes<a id="FNanchor_711" href="#Footnote_711" class="fnanchor">&nbsp;[711]</a>. Condé y parut:
-dès qu'il eut vu qu'il n'en pourrait rien obtenir, et qu'au
-contraire les mesures délibérées par cette assemblée seraient
-dirigées contre lui et son parti, il sortit de l'hôtel
-de ville, et donna le signal à la populace rassemblée sur
-la place. Il avait placé parmi elle plusieurs de ses soldats,
-déguisés en gens du peuple<a id="FNanchor_712" href="#Footnote_712" class="fnanchor">&nbsp;[712]</a>. Aussitôt un effroyable tumulte
-commença: plusieurs personnages, au nombre des
-plus estimés et des plus respectés, furent les victimes des
-assassins et des incendiaires; la terreur se répandit dans
-Paris; le duc de Lorraine lui-même eut bien de la peine
-à s'échapper, et à se soustraire, à la fureur populaire<a id="FNanchor_713" href="#Footnote_713" class="fnanchor">&nbsp;[713]</a>. Le
-calme cependant se rétablit promptement, par les mesures
-que prirent ceux-là même qui avaient soulevé la tempête;
-<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span>
-mais l'horreur d'une si atroce perfidie retomba entièrement
-sur Condé: quelque soin qu'il prît, ainsi que ses
-partisans, pour éloigner les soupçons et déguiser la part
-qu'il avait eue à cet événement, on persista à croire qu'il
-en était l'auteur. Les membres du parlement les plus francs
-dans leur opposition contre Mazarin, en apercevant l'abîme
-où l'on plongeait l'État, virent la nécessité de triompher
-de leur aversion, et allèrent rejoindre le roi, avec la résolution
-de faire tout ce qu'il ordonnerait, ou plutôt tout
-ce qui serait ordonné en son nom<a id="FNanchor_714" href="#Footnote_714" class="fnanchor">&nbsp;[714]</a>.</p>
-
-<p>Sans vouloir disculper Condé de son odieuse conduite à
-cette époque, il faut avouer cependant qu'il n'aurait jamais
-conçu de lui-même l'idée d'armer une portion des
-habitants de la capitale contre l'autre, afin de régner par
-la peur, si bon nombre de bourgeois recommandables<a id="FNanchor_715" href="#Footnote_715" class="fnanchor">&nbsp;[715]</a>
-par leur réputation et leur existence sociale ne s'étaient
-point abandonnés à leur haine contre Mazarin, jusqu'au
-point de souhaiter que ses partisans et ceux qui complotaient
-ouvertement pour sa rentrée fussent anéantis. «Les
-hommes, dit à ce sujet le cardinal de Retz dans ses Mémoires,
-ne se sentent pas dans des espèces de fièvres d'état
-qui tiennent de la frénésie. Je connaissais en ce temps-là
-des gens de bien qui étaient persuadés jusqu'au martyre,
-s'il eût été nécessaire, de la justice de la cause des princes.
-J'en connaissais d'autres, d'une vertu désintéressée et consommée,
-qui fussent morts de joie pour la défense de celle
-de la cour. L'ambition des grands se sert de ces dispositions
-comme il convient à leurs intérêts; ils aident à
-aveugler le reste des hommes, et ils s'aveuglent encore
-<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span>
-eux-mêmes après, plus dangereusement que le reste des
-hommes.» Un fait rapporté par Conrart prouve que le
-cardinal de Retz n'exagère pas le fanatisme de cette époque.
-Après les horribles journées dont nous avons parlé,
-un prêtre de Saint-Jean en Grève osa dire, en chaire,
-qu'on devait regretter que tous les mazarinistes assemblés
-à l'hôtel de ville n'eussent pas péri et que le peuple n'en
-eût pas fait justice. On attribuait généralement à Condé
-l'intention d'avoir voulu, par cette émeute, faire assassiner
-tout ce qui restait de l'ancienne Fronde; et cette opinion
-augmenta encore l'indignation publique contre lui.
-Dès ce moment son parti déclina dans la capitale, et celui
-du roi s'accrut, ou plutôt il n'y en eut pas d'autre, lorsque
-Mazarin eut pris, ainsi que nous l'avons dit la résolution
-de s'éloigner. Le malheur, ce rude précepteur des hommes,
-atteignit toutes les classes, calma les têtes, raffermit
-les jugements. La dévastation des campagnes, la défiance
-et la peur, avaient produit dans Paris la famine et la misère.
-Des maladies contagieuses s'y étaient développées,
-la petite vérole y faisait de grands ravages<a id="FNanchor_716" href="#Footnote_716" class="fnanchor">&nbsp;[716]</a>; la guerre
-avait obligé cette année les Parisiens à se renfermer dans
-leurs remparts, durant les chaleurs de l'été. Les paysans
-des environs, reçus dans la ville avec leurs bestiaux,
-avaient encore augmenté le resserrement de la population<a id="FNanchor_717" href="#Footnote_717" class="fnanchor">&nbsp;[717]</a>:
-à toutes ces causes d'insalubrité venaient se joindre
-les émeutes et les tumultes populaires, qui sont peut-être
-une de celles qui agissent de la manière la plus funeste
-sur la santé publique. En effet, l'expérience de tous les
-siècles a prouvé que dans les intervalles de désorganisation
-<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span>
-sociale et aux époques des guerres civiles les fléaux
-destructeurs acquièrent un degré d'intensité qu'on ne leur
-connaît point dans des temps plus heureux; parce qu'alors
-les organes sont tendus, le sang et le fluide nerveux
-sont échauffés par l'effet des passions qui agitent les populations,
-par les excès auxquels elles se livrent, par le
-dérangement de toutes les habitudes, par le défaut de
-soins et de prévoyance, tant de la part des magistrats que
-de celle des individus.</p>
-
-<p>Le déclin du parti de Condé et l'exemple de l'insubordination
-populaire relâchèrent les liens de la discipline
-dans son armée, et affaiblirent son autorité parmi les
-siens. Ce fut là sans doute pour Condé un des plus fâcheux
-résultats de son séjour dans Paris, un de ceux qui contribuèrent
-le plus à la chute de son parti. Quand il voulut
-reprocher aux chefs de son armée la dévastation des campagnes,
-qui lui attirait tant de haine, Tavannes lui répondit
-avec insolence que la cavalerie ne pouvait vivre sans
-fourrage, et que le meilleur moyen de s'en procurer était
-de couper les blés. Chavagnac, qu'il réprimanda justement
-pour un vol de trois cent mille livres de marchandises,
-commis par ses soldats, le quitta, et passa dans le
-parti du roi<a id="FNanchor_718" href="#Footnote_718" class="fnanchor">&nbsp;[718]</a>. Condé eut une altercation avec le comte de
-Rieux: celui-ci, dans l'emportement de sa colère, osa le
-frapper. Gaston fit aussitôt conduire de Rieux à la Bastille<a id="FNanchor_719" href="#Footnote_719" class="fnanchor">&nbsp;[719]</a>;
-mais ce manque de respect envers un prince du sang
-est considéré par l'avocat général Talon<a id="FNanchor_720" href="#Footnote_720" class="fnanchor">&nbsp;[720]</a>, qui pourtant
-haïssait Condé, comme un des symptômes les plus manifestes
-de l'anéantissement de tout principe d'ordre, comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span>
-un des signes certains de la dissolution de la monarchie:
-tant alors, malgré les progrès de l'opposition et les excès
-de la sédition, la vénération pour la race royale était encore
-empreinte dans tous les esprits! Nemours, méprisant
-les ordres de Condé, et pensant que c'était bien assez de
-lui avoir immolé son amour sans lui sacrifier sa haine,
-força enfin Beaufort à se battre pour une misérable querelle
-de préséance. Nemours fut tué<a id="FNanchor_721" href="#Footnote_721" class="fnanchor">&nbsp;[721]</a>, et sa mort causa la même
-émotion qu'un malheur public. Les hommes regrettaient
-en lui un guerrier brave et chevaleresque, qui voulait la
-paix. Beau, galant, gracieux et enjoué<a id="FNanchor_722" href="#Footnote_722" class="fnanchor">&nbsp;[722]</a>, il fut pleuré des
-femmes, et plus amèrement et plus longtemps de la sienne
-que de toute autre, quoique moins qu'aucune autre elle eût
-à se louer de lui. La duchesse de Châtillon fut pendant
-quelque temps plongée par cette mort dans un état de
-désespoir. «De vingt amants qu'elle a favorisés, dit Bussy,
-elle n'a jamais aimé que le duc de Nemours<a id="FNanchor_723" href="#Footnote_723" class="fnanchor">&nbsp;[723]</a>.»</p>
-
-<p>Tout semblait se réunir pour accabler Condé. La forteresse
-de Montrond, où il avait déposé une grande partie
-de ses munitions et de ses équipages de guerre, se rendit
-au maréchal de Palluau après un long blocus<a id="FNanchor_724" href="#Footnote_724" class="fnanchor">&nbsp;[724]</a>. Le prince
-de Lorraine par sa retraite avait réalisé la railleuse menace
-qu'il avait faite, lors de la procession générale, d'abandonner
-Condé à la protection de sainte Geneviève<a id="FNanchor_725" href="#Footnote_725" class="fnanchor">&nbsp;[725]</a>. Le
-<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span>
-parlement, ou plutôt ce qui restait de jeune conseillers de
-cette compagnie, avait, dans une de ses séances, déclaré le
-roi captif et le duc d'Orléans régent, et nommé Condé pour
-commander les troupes; mais les présidents à mortier, le
-procureur général Fouquet, les avocats généraux Talon et
-Bignon, déployant alors un grand courage, refusèrent de
-siéger et de prêter leur ministère à ces arrêts. Alors cette
-compagnie, abandonnée de ses chefs, n'étant plus obéie du
-peuple, ne voulut plus s'assembler. Condé, par des émeutes,
-par les chaînes et les barricades qu'il faisait tendre tous
-les jours, essaya de l'y contraindre par la peur; mais il ne put
-y réussir<a id="FNanchor_726" href="#Footnote_726" class="fnanchor">&nbsp;[726]</a>. La création d'une lieutenance générale fut une
-mesure absurde, et contraire à tous les usages du royaume
-sous un roi majeur; le duc de Beaufort fut arbitrairement
-substitué comme gouverneur de Paris à l'Hospital, et
-Broussel remplaça Lefebvre-La-Barre, prévôt des marchands,
-qui avait donné sa démission après le massacre de
-l'hôtel de ville: toute cette magistrature tyrannique, à laquelle
-on voulait donner une forme légale, ne put imprimer
-de force aux arrêts illégalement rendus par un parlement
-incomplet, dominé par la crainte. Il fut impossible de lever
-les taxes en hommes et en argent qu'on avait mises
-sur les bourgeois de Paris<a id="FNanchor_727" href="#Footnote_727" class="fnanchor">&nbsp;[727]</a>. Alors Condé se trouva réduit,
-pour faire subsister ses troupes et se procurer de quoi les
-payer, à leur laisser piller, dans les environs de Paris<a id="FNanchor_728" href="#Footnote_728" class="fnanchor">&nbsp;[728]</a>,
-les maisons de ceux qui étaient connus pour être royalistes
-ou mazarinistes, ou qui, quoique frondeurs, n'étaient
-pas <i>princistes</i>, pour nous servir du jargon de ce temps;
-<span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span>
-car chaque époque de révolution a le sien. Dès lors Condé
-fut en horreur à tous les honnêtes gens<a id="FNanchor_729" href="#Footnote_729" class="fnanchor">&nbsp;[729]</a>: un pamphlet du
-cardinal de Retz, intitulé <i>les Intrigues de la paix</i>, dont il
-se vendit en peu de jours un nombre prodigieux d'exemplaires,
-et dans lequel se trouvait démasqué le secret des
-négociations de Condé avec l'Espagne et avec Mazarin,
-acheva de désabuser ceux qui étaient le plus prévenus
-en faveur de la cause des princes, et enleva à ceux-ci le
-peu de partisans qu'ils avaient encore. Les incertitudes et
-les hésitations de Gaston<a id="FNanchor_730" href="#Footnote_730" class="fnanchor">&nbsp;[730]</a>, augmentant avec les craintes
-du prochain retour du roi dans Paris, achevèrent d'ôter
-à Condé son seul appui, et le laissèrent sans ressource
-et sans moyen de se soutenir dans la capitale et de continuer
-la guerre.</p>
-
-<p>Un seul parti restait à ce prince: c'était de poser les
-armes devant son roi. Il le pouvait avec honneur, puisque
-le prétexte même de la résistance avait été écarté, et que
-Mazarin n'était plus en France. Nul doute que l'espoir
-d'arriver à ce résultat et de conserver Condé au roi, mais
-Condé désarmé et soumis, n'ait été un des motifs qui
-avaient déterminé l'habile ministre à s'éloigner. Beaufort,
-de Guise, Rohan, Richelieu, résolus à s'arranger avec la
-cour dès qu'ils virent que Gaston restait neutre, invitaient
-Condé à céder; mais aucun d'eux n'avait assez d'influence
-sur son esprit pour en arracher cette détermination<a id="FNanchor_731" href="#Footnote_731" class="fnanchor">&nbsp;[731]</a>.
-Nemours n'était plus; La Rochefoucauld, grièvement
-blessé, était retenu dans son lit: Condé se trouva
-<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span>
-ainsi livré à la faction de la duchesse de Longueville,
-ennemie de ces deux hommes, et qui l'entraînait du côté
-des Espagnols, avec lesquels il avait conclu des traités<a id="FNanchor_732" href="#Footnote_732" class="fnanchor">&nbsp;[732]</a>.
-Condé avait dit à ceux qui le poussaient à la guerre, qu'il
-serait le dernier à prendre les armes, et le dernier à les
-poser<a id="FNanchor_733" href="#Footnote_733" class="fnanchor">&nbsp;[733]</a>. Il tint parole. Plusieurs motifs puissants le déterminaient.
-Il ne doutait pas, et toute la France en était
-convaincue comme lui, que l'exil de Mazarin ne fût une
-ruse pour dissoudre les partis; et il prévoyait que ce ministre
-serait promptement rappelé. Sous son administration,
-Condé ne pouvait espérer aucun commandement,
-ni aspirer à exercer aucune influence. L'exemple du duc
-de Lorraine, plus libre, plus puissant, plus redouté à la
-tête de son armée qu'il ne l'avait été à la cour de Nancy,
-lorsqu'il était possesseur du duché de Lorraine, séduisait
-Condé<a id="FNanchor_734" href="#Footnote_734" class="fnanchor">&nbsp;[734]</a>. La guerre était son élément, les camps sa patrie,
-les champs de bataille ses délices, la gloire sa divinité.
-Son âme altière ne put supporter l'idée de fléchir sous
-Mazarin, de profiter d'une amnistie, de languir dans le
-repos et l'obscurité.</p>
-
-<p>En vain la duchesse de Châtillon, qui ne voulait pas
-quitter la France, essaya d'y retenir Condé: elle ne put
-rien obtenir. Il paraît même qu'il avait cessé de l'aimer
-depuis qu'il n'était plus obligé de la disputer à Nemours<a id="FNanchor_735" href="#Footnote_735" class="fnanchor">&nbsp;[735]</a>;
-peut-être aussi eut-il connaissance de sa liaison avec
-l'abbé Fouquet, qui commença vers cette époque. Mademoiselle
-<span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span>
-de Chevreuse, auprès de laquelle cet abbé
-avait remplacé le cardinal de Retz, mourut, après trois
-jours de maladie, dans tout l'éclat de la jeunesse et de
-la beauté<a id="FNanchor_736" href="#Footnote_736" class="fnanchor">&nbsp;[736]</a>.</p>
-
-<p>L'abbé Fouquet, libre de tout engagement de c&oelig;ur, fut
-peu de temps après fait prisonnier, et détenu sur parole
-dans l'hôtel de Condé. Investi de la confiance de Mazarin,
-il eut de fréquentes conférences avec la duchesse de Châtillon
-pour les négociations qui avaient lieu alors entre
-Condé et la cour. Jeune, aimable, entreprenant, exercé
-par l'usage à faire naître et à saisir auprès des femmes
-l'instant favorable, l'abbé Fouquet ne tarda pas à mettre
-à profit les faciles et amoureuses dispositions de sa belle
-négociatrice. Puis, par la suite, quand le retour du roi et
-le triomphe de Mazarin l'eurent investi d'un grand crédit,
-il employa la perfidie pour s'en assurer la possession exclusive;
-il la fit exiler à sa terre de Mello (Merlou), près
-de Creil. Mais il s'aperçut bientôt qu'en l'isolant de la cour
-il n'avait pas écarté tous ses rivaux. A Mello, le chanoine
-Cambiac, deux Anglais, mylord Graf, et George Digby
-comte de Bristol, gouverneur de Mantes et de l'Isle-Adam,
-se trouvaient sans cesse auprès d'elle, et firent éprouver à
-l'abbé Fouquet toutes les fureurs de la jalousie. D'ailleurs,
-la foule des poursuivants que le prince de Condé, par le
-respect et la crainte qu'il inspirait, avait écartée, se rapprocha
-de la belle duchesse quand on le vit séparé d'elle;
-et peut-être vit-elle s'éloigner ce héros, dont la conquête
-au moins honorait ses charmes, avec aussi peu de regret
-qu'il en montra lui-même en la quittant. Le cardinal de
-Retz aurait pu lui appliquer ce qu'il a dit de la duchesse
-<span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span>
-de Montbazon, qu'il n'avait guère vu de femmes qui, dans
-le vice, conservassent moins de respect pour la vertu<a id="FNanchor_737" href="#Footnote_737" class="fnanchor">&nbsp;[737]</a>.
-Cependant madame de Sévigné, répandue alors dans
-toute la société des femmes opposées à la cour, la voyait
-souvent, et avait avec elle des liaisons d'amitié qui étaient
-comme héréditaires dans sa famille. La duchesse de Châtillon
-était la fille de ce Montmorency-Bouteville dont
-nous avons parlé dans le premier chapitre de cet ouvrage,
-qui périt sur l'échafaud, victime de sa passion pour les
-duels, et dont la mort fut la cause indirecte de celle du
-père de madame de Sévigné<a id="FNanchor_738" href="#Footnote_738" class="fnanchor">&nbsp;[738]</a>.</p>
-
-<p>Condé partit, abhorré de ce même peuple dont il avait
-été accueilli avec des acclamations de joie quelques mois
-auparavant<a id="FNanchor_739" href="#Footnote_739" class="fnanchor">&nbsp;[739]</a>. Dès qu'il eut quitté le théâtre des intrigues
-et des factions populaires, où il n'avait éprouvé que des
-chutes, recueilli que des ridicules et des crimes, et qu'il
-se retrouva à la tête d'une armée, il redevint lui-même et
-ce que la nature l'avait fait, c'est-à-dire un grand capitaine
-et un valeureux guerrier. Il se fit suivre par la victoire, en
-combattant contre sa patrie avec ces mêmes Espagnols qu'il
-avait vaincus lorsqu'il s'était battu pour elle. Il ne tarda
-pas à s'emparer de Saint-Porcien, de Rhetel et de Mouzon<a id="FNanchor_740" href="#Footnote_740" class="fnanchor">&nbsp;[740]</a>.
-Cette fois il fut sincèrement secondé dans ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span>
-plans militaires par le duc de Lorraine, qui conduisit de
-nouveau en Champagne ses bandes dévastatrices<a id="FNanchor_741" href="#Footnote_741" class="fnanchor">&nbsp;[741]</a>. En
-vain on voulut le faire rétrograder, en lui opposant le
-traité qu'il avait signé et l'argent qu'il avait reçu: il répondit
-qu'il était sorti de France conformément au traité,
-mais qu'il n'avait pas promis dans le traité de n'y point
-rentrer.</p>
-
-<p>Ce fut contre ces deux rudes jouteurs que Turenne eut
-à lutter. Ce fut à lui à sauver la France des attaques des
-ennemis extérieure, qui eurent lieu simultanément du côté
-de l'Italie, où les Français perdirent Casal, qu'ils possédaient
-depuis 1628; de l'Espagne, où Barcelone leur fut
-enlevée; des Pays-Bas, où on leur prit Gravelines et Dunkerque.
-Il fallait encore que les victoires dans l'intérieur
-fussent aidées par les négociations de Mazarin, et parvinssent
-en même temps à anéantir la guerre civile, qui,
-apaisée dans la capitale, continuait avec acharnement
-dans le midi du royaume; il fallait aller délivrer Bordeaux,
-dont les rebelles étaient en possession, et qu'ils
-avaient fait le centre de leurs opérations<a id="FNanchor_742" href="#Footnote_742" class="fnanchor">&nbsp;[742]</a>.</p>
-
-<p>La déclaration du roi dans la séance du Louvre du
-22 octobre (1652), qui interdisait aux cours de justice
-toute discussion sur les affaires du royaume, et bannissait
-arbitrairement plusieurs de leurs membres, des princes
-du sang, des pairs de France, et tous les principaux fauteurs
-de la Fronde, ne fut pas vérifiée au parlement sans
-opposition. Camus de Pontcarré, Le Boindre, Le Boult, et
-quelques autres magistrats, réclamèrent les garanties précédemment
-accordées par la reine régente sous la minorité
-<span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span>
-du roi: les discours qu'ils prononcèrent en cette occasion
-furent les derniers accents que fit entendre sous ce règne
-la liberté parlementaire. Le jour qui termina l'année 1652
-vit éclore plusieurs édits bursaux pour lever de l'argent
-par voies extraordinaires<a id="FNanchor_743" href="#Footnote_743" class="fnanchor">&nbsp;[743]</a>. Ces édits, contraires à la déclaration
-du 24 octobre 1648, et qui l'anéantissaient, furent
-enregistrés sans résistance par le parlement de Paris, et
-ne donnèrent lieu à aucune remontrance de la part de la
-cour des aides.</p>
-
-<p>Ainsi fut annulée la puissance politique des parlements
-et l'influence de la magistrature sur le gouvernement de
-l'État. L'autorité royale n'eut plus de digue légale. Les
-magistrats étaient pris dans la bourgeoisie, parmi les légistes,
-les commerçants; il y avait donc une sympathie
-naturelle et une communauté d'intérêts entre les parlements
-et les classes riches du tiers état. A un petit nombre
-d'exceptions près, celles-ci restèrent étrangères aux
-hautes dignités militaires et ecclésiastiques, qui étaient
-devenues le patrimoine exclusif de la noblesse. Les princes
-du sang, les seigneurs puissants étaient donc unis
-avec les nobles par les mêmes motifs que le tiers état avec
-les parlements; ils avaient voulu, de même que les parlements,
-se rendre redoutables à l'autorité royale. Cette
-faction, par suite des derniers événements, se trouvait
-représentée par le seul Condé; et sa fuite à l'étranger, ses
-alliances avec lui, les troupes étrangères qu'il commandait,
-avaient converti une guerre civile en une guerre
-étrangère. Si celle-ci pouvait être terminée heureusement
-et par un traité de paix, sans aucune concession à un sujet
-révolté, l'autorité royale s'établissait alors sans contrôle
-<span class="pagenum"><a id="Page_444"> 444</a></span>
-et sans obstacle, et n'avait plus rien à redouter que de
-ses propres excès ou de sa faiblesse, ou de l'impéritie de
-ceux qui pouvaient être appelés à l'exercer. Ce fut ce
-grand &oelig;uvre que Mazarin entreprit, et qu'il termina heureusement.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXXII.<br />
-<span class="medium">1652-1653.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Effet que produit sur les esprits l'existence d'un gouvernement ou sa
-désorganisation.&mdash;Les habitants paisibles de la France désespèrent
-d'y voir renaître la tranquillité.&mdash;Plusieurs songent à l'abandonner.&mdash;Balzac
-veut se transporter en Hollande.&mdash;Ce qu'il écrit à
-Conrart à ce sujet.&mdash;Conrart et le duc de Montausier empêchent
-Balzac d'exécuter son projet.&mdash;Le duc de Montausier est blessé en
-faisant la guerre contre les rebelles.&mdash;Inconvénients de la guerre
-pour Balzac.&mdash;Il ne peut recevoir les nouveaux livres de Paris.&mdash;Sa
-lettre à Conrart à ce sujet.&mdash;Explications sur cette lettre.&mdash;Détails
-sur Salmonet de Montet.&mdash;Sur Ogier.&mdash;Sur l'ouvrage de
-Ménage, intitulé <i>Miscellanea</i>.&mdash;Idylle de ce recueil, dédiée à madame
-de Sévigné.&mdash;Vers de cette dédicace.&mdash;Reproche de poëte
-fait par Ménage à madame de Sévigné, qui manque de vérité.&mdash;L'affaire
-du duc de Rohan et du marquis de Tonquedec le démontre.</p>
-</div>
-
-<p>Nous l'avons déjà dit, tant que l'autorité publique
-maintient l'exercice des lois et de l'administration, qu'elle
-lève régulièrement des impôts et s'appuie sur des armées
-disciplinées et obéissantes, quelles que soient les attaques
-dont elle est l'objet, on se refuse à croire qu'elle puisse jamais
-être arrêtée dans son action. Les moyens qu'elle a de
-se soutenir sont si concentrés, si nombreux et si puissants,
-ceux de ses adversaires toujours si disséminés et si faibles,
-qu'on n'imagine même pas comment ceux-ci pourraient
-opérer un bouleversement: et en effet, il n'aurait jamais
-lieu si cette opinion ne donnait pas au pouvoir lui-même
-<span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span>
-une idée exagérée de sa force, un aveuglement et un orgueil
-qui lui font mépriser cette sage défiance, cette continuelle
-vigilance, nécessaires à sa durée; s'il ne se livrait
-pas, dans son indolence, aux mains de l'impéritie et de la
-trahison. Lorsque les factions ont pris la place de cette
-autorité publique anéantie, on a aussi peine à comprendre
-comment l'ordre pourra renaître du sein du désordre; et
-comme alors tous les partis parlent un langage également
-faux, parce qu'il est toujours passionné ou hypocrite,
-l'honnête homme éclairé qui les méprise tous, dont toutes
-les habitudes sont contrariées, toutes les jouissances troublées,
-toutes les espérances dissipées par la tempête, se
-détache de sa patrie; ou plutôt il songe alors à aller chercher
-sous un gouvernement régulier le repos, dont il ne
-prévoit plus pouvoir goûter les douceurs dans le pays qui
-l'a vu naître.</p>
-
-<p>Telles étaient les dispositions où se trouvait Balzac à
-l'époque de cette seconde guerre de la Fronde. Cette ancienne
-gloire, cet ancien soutien de l'hôtel de Rambouillet,
-regardé alors comme le premier écrivain en prose que la
-France possédât, tâchait de prolonger son existence par
-un régime constant, et, comme il le dit lui-même, par des
-débauches régulières de lait d'ânesse. Retiré à sa terre
-de Balzac, près d'Angoulême, les dissensions qui déchiraient
-la France l'affectaient si douloureusement, que,
-malgré la débilité de l'âge et la faiblesse de sa santé, il
-avait pris la résolution de se retirer en Hollande. Le 10
-mai de cette année 1652, c'est-à-dire après la nouvelle de
-l'entrée de Condé à Paris, il écrivait à son ami Conrart,
-qui était resté dans la capitale pendant cette terrible lutte:
-«Si Dieu n'a pitié de nous, et ne nous envoie bientôt sa
-fille bien aimée, qui est madame la Paix, je suis absolument
-<span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span>
-résolu de fuir des objets qui me blessent le c&oelig;ur
-par les yeux. Quand je serais plus caduc et plus malade
-que je ne suis, je sortirais du royaume, au hasard
-de mourir sur la mer, si je m'embarque à La Rochelle, ou
-de mourir dans une hôtellerie, si je fais mon voyage par
-terre<a id="FNanchor_744" href="#Footnote_744" class="fnanchor">&nbsp;[744]</a>.»</p>
-
-<p>Balzac eût, malgré les instances de Conrart, exécuté
-son projet, sans les blessures que reçut le duc de Montausier
-en combattant contre les rebelles. Le duc se vit forcé
-de revenir à Angoulême pour se faire soigner, et il resta
-longtemps dans un état de faiblesse qui lui interdisait
-toute occupation. La société et les entretiens de Balzac
-devinrent pour Montausier la plus agréable de toutes les
-distractions aux maux qu'il endurait; il le pria de ne pas
-l'en priver, et fit tous ses efforts pour l'engager à renoncer
-au projet qu'il avait conçu. De son côté, Balzac
-retrouva dans le commerce intime de M. et de madame
-de Montausier un charme qui lui rappelait les beaux
-jours de l'hôtel de Rambouillet<a id="FNanchor_745" href="#Footnote_745" class="fnanchor">&nbsp;[745]</a>. Cette circonstance empêcha
-donc Balzac d'aller mourir ailleurs que dans sa patrie;
-mais il souffrait vivement des privations que la
-guerre lui imposait, et surtout de l'interruption des courriers
-et des voitures, qui l'empêchait de recevoir les
-lettres que son ami Conrart lui écrivait et les livres qu'il
-lui envoyait.</p>
-
-<p>Le 20 juillet, c'est-à-dire après avoir reçu des nouvelles
-du combat de Saint-Antoine et du massacre de
-l'hôtel de ville, il lui écrivait:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_448"> 448</a></span>
-«Ayant appris les nouvelles générales, et n'ayant point
-eu des vôtres particulières, je ne puis que je ne sois en
-peine de vous, de M. de Grasse (Godeau) et de M. de
-Chapelain. Je crains tous les coups de la tempête pour des
-biens si rares et si précieux, pour des biens que j'ai dans
-le vaisseau agité. Dieu veuille calmer votre Paris et rassurer
-nos provinces! Ne fera-t-il pas descendre du ciel en
-terre cette fille bien aimée pour laquelle je soupire jour et
-nuit? Il y a dans la maladie de l'État je ne sais quoi de
-divin qui se moque de la raison humaine. Aristote, Tacite,
-Machiavel, ne verraient goutte dans nos ténèbres.
-Toute la prudence est ici accablée par la force du destin;
-les moindres de ces désordres sont ceux qui troublent le
-commerce de nos Muses; et néanmoins je ne les estime
-petits que par la raison des plus grands. Car en effet
-quel malheur d'être privé pendant si longtemps de la consolation
-de nos livres, de nos chastes et innocentes voluptés!
-de ne plus rien voir de Port-Royal et de la boutique
-des Elzevirs! de ne pouvoir lire ni les remontrances
-de M. Salmonet, ni les vers de Ménage, ni les sermons
-de M. Ogier!»</p>
-
-<p>Ainsi, nous apprenons par cette lettre que tout ce qui
-sortait de la plume des solitaires de Port-Royal attirait
-aussitôt l'attention des savants comme des gens du monde.
-Quant à Salmonet, il était, ainsi que son frère, attaché
-au service du cardinal de Retz; et tous deux le suivirent
-à Nantes<a id="FNanchor_746" href="#Footnote_746" class="fnanchor">&nbsp;[746]</a>, et partagèrent sa captivité. Le dernier, qu'on
-nommait de Montet, du nom de sa famille, fut depuis
-lieutenant-colonel du régiment écossais de Douglas, et tué
-en Alsace; l'autre Robert de Montet de Salmonet, dont
-<span class="pagenum"><a id="Page_449"> 449</a></span>
-parle Balzac, s'était fait un nom par une histoire des derniers
-troubles d'Angleterre, et venait de publier, sous le
-voile de l'anonyme, mais avec l'approbation du cardinal
-de Retz, une brochure in-folio de 72 pages, sortie des
-presses du fameux imprimeur Antoine Vitré, intitulée:
-<i>Remontrance très-humble faite au sérénissime prince
-Charles II, roi de la Grande-Bretagne, sur les affaires
-présentes</i><a id="FNanchor_747" href="#Footnote_747" class="fnanchor">&nbsp;[747]</a>. Cet écrit de circonstance fut alors regardé
-comme un chef-d'&oelig;uvre; son succès et son titre seul
-prouvent suffisamment qu'alors l'usurpation de Cromwell
-n'était pas tellement consolidée qu'on n'entretînt encore
-en France des espérances de voir remonter Charles II sur
-le trône. Ogier, si peu connu aujourd'hui, était un prédicateur
-célèbre et grand littérateur<a id="FNanchor_748" href="#Footnote_748" class="fnanchor">&nbsp;[748]</a>, faisant, comme beaucoup
-de littérateurs de cette époque, de petits vers et des
-dissertations critiques, et mêlant les combats littéraires
-aux exercices de sa profession. Il avait pris, en gardant
-l'anonyme, la défense de Balzac contre le père Goulu,
-général des feuillants; et son apologie fut trouvée si belle,
-que Balzac fut soupçonné d'avoir eu la faiblesse de vouloir
-passer pour en être l'auteur. A l'époque de la lettre
-de Balzac que nous venons de transcrire, Ogier venait de
-publier, sous le titre singulier d'<i>Actions publiques</i><a id="FNanchor_749" href="#Footnote_749" class="fnanchor">&nbsp;[749]</a>, le
-premier volume des sermons qu'il avait prêchés à Paris.
-Il paraît que la beauté de son débit avait beaucoup servi
-à sa réputation; car lorsque Balzac l'entendit prêcher pour
-la première fois dans l'église de Saint-Cosme, il dit: «Ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_450"> 450</a></span>
-théâtre est trop petit pour un si grand acteur<a id="FNanchor_750" href="#Footnote_750" class="fnanchor">&nbsp;[750]</a>.» On conçoit,
-d'après ces antécédents, l'impatience que Balzac
-avait de lire dans leur première nouveauté, des compositions
-dont il avait conçu une idée si avantageuse.</p>
-
-<p>Le désir qu'il éprouvait de lire les vers de son ami Ménage
-n'était pas moins grand; mais il fut assez promptement
-satisfait, car six semaines après les doléances qu'il
-avait faites à Conrart il reçut le précieux volume in-4<sup>o</sup>
-intitulé <i>Miscellanea</i> (Mélanges)<a id="FNanchor_751" href="#Footnote_751" class="fnanchor">&nbsp;[751]</a>, le premier ouvrage que
-Ménage ait publié. Ce recueil, aujourd'hui si peu lu et
-même si peu connu, fit alors sensation dans le monde littéraire,
-et donna lieu à des éloges et à des critiques<a id="FNanchor_752" href="#Footnote_752" class="fnanchor">&nbsp;[752]</a>.
-Plusieurs des pièces qu'il renferme avaient déjà paru séparément,
-ou dans d'autres recueils. Celui-ci se fit longtemps
-attendre; car le privilége du roi qui en permettait
-l'impression est du mois de mai 1650, et il ne fut achevé
-d'imprimer que le 27 août 1652. Le bon Balzac dut être
-ravi en recevant ce volume; il y trouvait d'abord en tête
-un beau portrait de Nanteuil, qui lui retraçait les traits
-de son ami Ménage; puis une dédicace en latin à M. de
-Montausier, qui prouve que Ménage, quoique alors aux
-gages du coadjuteur, ne reniait point ses anciennes amitiés,
-et ne craignait pas, an milieu des plus grandes fureurs
-de la Fronde, de donner à un royaliste zélé les
-louanges qu'il méritait, et même de souhaiter qu'il triomphât
-dans les combats qu'il livrait aux rebelles: <i>Vale et</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_451"> 451</a></span>
-<i>vince</i>, dit-il en finissant. Qu'on ne croie pas cependant
-que cette épître soit de la même date que le reste du recueil.
-Non; Ménage l'écrivit au moment même où il envoyait
-son livre à l'impression. Elle est datée du 9 avril
-1652; et alors le cardinal de Retz ne désirait pas le succès
-de Condé, et voyait avec plaisir les résistances que les
-royalistes lui opposaient dans le midi.</p>
-
-<p>Balzac trouvait ensuite dans ce volume plusieurs pièces
-à lui dédiées, qui contenaient ses louanges; puis les bouffonnes
-et spirituelles caricatures accompagnant les pièces
-écrites en latin contre un professeur de grec au Collége de
-France, devenu célèbre par ses ridicules, son avarice, ses
-habitudes de parasite, l'âcreté de ses sarcasmes, souvent
-spirituels, contre tous les gens de lettres en réputation;
-ce qui fit composer contre lui un si grand nombre d'épigrammes
-et de satires, qu'on en a depuis formé un recueil
-qui n'a pas moins de deux volumes<a id="FNanchor_753" href="#Footnote_753" class="fnanchor">&nbsp;[753]</a>. Après ce piquant
-écrit, <i>Vita Mamuræ</i>, qui avait déjà paru imprimé dans
-un premier recueil contre Montmaur, et que Ménage avait
-composé à l'âge de vingt-quatre ans, Balzac retrouvait
-plusieurs pièces du spirituel Sarrazin et d'autres beaux esprits,
-que probablement il avait entendu lire autrefois à
-l'hôtel de Rambouillet; ensuite des pièces de vers en grec,
-en latin et en français, toutes composées par Ménage, dont
-la muse ne se contentait pas de sa langue maternelle et
-traînait à sa suite toutes les langues savantes. Cependant
-il s'abusait, le docte Ménage, de vouloir donner à sa renommée
-toutes sortes de trompettes: c'était le moyen de
-<span class="pagenum"><a id="Page_452"> 452</a></span>
-n'obtenir de retentissement d'aucune. Il en est du poëte
-comme du musicien, qui n'excitera jamais notre admiration
-par les merveilles de son exécution si, au lieu de tirer
-vanité de pouvoir exercer son art sur un grand nombre
-d'instruments, il ne cherche pas à en reculer les
-bornes en consacrant sur un seul tous ses efforts, et en
-tâchant d'y surpasser tous ses rivaux. L'ingénieuse antiquité
-n'a donné au dieu des vers et de l'harmonie qu'une
-seule lyre.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, une idylle intitulée <i>le Pêcheur, ou
-Alexis</i>, dédiée à madame la marquise de Sévigné, et précédée
-d'une longue tirade de vers à sa louange, se trouve
-dans le même volume, et explique suffisamment les détails
-qu'on vient de lire. Cette pièce est le premier hommage
-public rendu à celle qui fait l'objet de ces Mémoires; et
-quoiqu'elle n'ait paru qu'en 1652, elle a du être composée
-au plus tard en 1649, c'est-à-dire entre les deux Frondes,
-et avant que madame de Sévigné fût devenue
-veuve. Elle commence ainsi, dans cette première édition
-des poésies françaises de Ménage<a id="FNanchor_754" href="#Footnote_754" class="fnanchor">&nbsp;[754]</a>:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_453"> 453</a></span></div>
-<p>Des ouvrages du ciel le plus parfait ouvrage,</p>
-<p>Ornement de la cour, merveille de notre âge,</p>
-<p>Aimable Sévigné, dont les charmes puissants</p>
-<p>Captivent la raison et maîtrisent les sens;</p>
-<p>Mais de qui la vertu, sur le visage peinte,</p>
-<p>Inspire aux plus hardis le respect et la crainte...</p>
-</div></div>
-
-<p>Nous ne transcrirons pas les vers qui suivent, parce que
-plus emphatiques encore que ceux-ci, ils donnent une idée
-encore plus fausse, s'il est possible, de madame de Sévigné,
-de sa manière d'être dans le monde et des sentiments
-qu'elle y faisait naître. Dans tous les ouvrages que Ménage
-publia par la suite, il saisit toutes les occasions de
-faire l'éloge de madame de Sévigné. «Le nom de madame
-de Sévigné, disait l'évêque de Laon, est dans les
-ouvrages de Ménage ce qu'est le chien du Bassan dans
-les portraits de ce peintre; il ne saurait s'empêcher de
-l'y mettre<a id="FNanchor_755" href="#Footnote_755" class="fnanchor">&nbsp;[755]</a>.»</p>
-
-<p>Sans fiel, sans haine, bonne et indulgente pour tous,
-madame de Sévigné n'embrassa avec chaleur aucun des
-partis qui divisaient la France. Son bon sens, son esprit,
-sa vertu, lui firent connaître ce qu'il y avait de faux, d'exagéré,
-de coupable, de haïssable dans chacun d'eux; et
-quoique par sa parenté, par ses amis, par l'indépendance
-de sa position, et peut-être aussi par celle de son caractère,
-elle inclinât pour l'opposition, pour la Fronde, pour
-ces puissants raisonneurs de Port-Royal, cependant elle
-mit tant de modération dans sa conduite, elle se concilia
-tellement la bienveillance des personnes dont les opinions
-ne s'accordaient pas avec les siennes, que dans l'intervalle
-de paix qui eut lieu entre les deux Frondes, quand Ménage
-<span class="pagenum"><a id="Page_454"> 454</a></span>
-composa son idylle, elle fut bien reçue à la cour, et en
-fit, comme il dit, l'ornement. Durant la seconde Fronde,
-pendant le feu de la guerre civile, lorsque les partis se
-trouvaient les plus animés les uns contre les autres, à l'époque
-où Ménage publia ses <i>Mélanges</i>, elle avait conservé
-toutes les connaissances qu'elle avait acquises parmi les
-royalistes; elle était restée fidèle à tous les attachements
-qu'elle avait contractés dans ce parti, où, comme dans les
-autres, elle avait des admirateurs et des courtisans. Ceux
-qui étaient restés à Paris étaient accueillis par elle avec
-le même empressement que ceux du parti contraire; elle
-n'établissait d'autres différences entre eux que celles que
-pouvaient y mettre leur sociabilité, leur degré de mérite,
-ou leur talent de plaire. Sa beauté, sa jeunesse, sa fraîcheur,
-son amabilité, rassemblaient partout autour d'elle
-un nombreux cortége; et le goût qu'elle avait pour le
-monde et pour ses plaisirs ne lui permettait pas de montrer
-à personne ce visage sévère, ni «cette âme insensible
-aux traits de la pitié<a id="FNanchor_756" href="#Footnote_756" class="fnanchor">&nbsp;[756]</a>,» que Ménage, dans son jargon
-de versificateur, croyait devoir lui prêter, par un faux
-goût d'exagération que les romans de mademoiselle de
-Scudéry avaient mis à la mode. Par sa résistance à tous
-les genres de séduction, madame de Sévigné inspirait
-certainement du respect, mais elle n'inspirait de la crainte
-à personne: elle avait pour cela une physionomie trop
-vive, trop gaie, trop ouverte, trop de franchise et d'abandon
-dans ses discours et dans ses manières. Si toute
-sa vie, si tout ce que ses contemporains en ont écrit, si
-toutes ses lettres ne démontraient pas l'exactitude de ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_455"> 455</a></span>
-que nous avançons ici, l'affaire du duc de Rohan et du
-marquis de Tonquedec, qui eut lieu à l'époque dont nous
-nous occupons, et qui fit alors beaucoup de bruit à Paris,
-dans les cercles et les ruelles de la haute société, suffirait
-pour le prouver.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_456"> 456</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXXIII.<br />
-<span class="medium">1652-1653.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Détails sur le marquis de Tonquedec.&mdash;Son amour pour madame de
-Sévigné.&mdash;Il veut secourir, dans un tumulte, le président de Bellièvre.&mdash;Il
-manque d'être assommé par la populace.&mdash;Sa haine
-contre le parti de Condé.&mdash;Rohan se rencontre avec lui chez la
-marquise de Sévigné.&mdash;Tonquedec se conduit avec hauteur dans
-cette entrevue.&mdash;La duchesse de Rohan s'en offense.&mdash;Elle
-pousse son mari à demander une explication.&mdash;Le duc de Rohan
-va trouver Tonquedec chez madame de Sévigné.&mdash;Menace qu'il
-lui adresse, en présence de toute la société rassemblée chez elle.&mdash;Réponse
-de Tonquedec.&mdash;Il veut se battre, mais on l'oblige à sortir
-de Paris.&mdash;Embarras de madame de Sévigné.&mdash;Elle va voir la
-duchesse de Rohan.&mdash;Exigences de celle-ci.&mdash;Madame de Sévigné
-se refuse à subir les conditions qu'elle veut lui imposer.&mdash;Le
-chevalier Renaud de Sévigné envoie un cartel au duc de Rohan.&mdash;Ils
-se rendent hors de la ville pour se battre.&mdash;Un exempt du duc
-d'Orléans les en empêche.&mdash;Tonquedec envoie un cartel au duc
-de Rohan.&mdash;Réponse évasive de celui-ci.&mdash;Du Lude, Chavagnac
-et Brissac menacent de provoquer Rohan au combat, s'il ne donne
-pas satisfaction à Tonquedec.&mdash;La duchesse de Rohan fait donner
-des gardes à son mari, et le fait surveiller pour qu'il ne puisse se
-battre.&mdash;Tonquedec rentre dans Paris avec la cour.&mdash;Son affaire
-avec Rohan n'eut aucune suite.&mdash;Mort de Rohan.</p>
-</div>
-
-<p>Le marquis de Tonquedec était un gentil-homme breton,
-parent de la duchesse de Rohan. Il parut d'abord vouloir
-se joindre au parti des princes, et il avait même promis au
-duc de Rohan de lever un régiment pour lui. Non-seulement
-il n'exécuta pas sa promesse, mais il se mit du parti
-de la cour, et devint un des partisans du cardinal Mazarin.
-Il se brouilla ainsi avec le duc de Rohan, et ils ne se
-<span class="pagenum"><a id="Page_457"> 457</a></span>
-voyaient plus. Cependant, durant la seconde guerre de la
-Fronde Tonquedec était resté à Paris. Peut-être n'y était-il
-retenu qu'à cause du séjour qu'y faisait la marquise de
-Sévigné, dont il était épris. Vers la fin du mois de mai
-de l'année 1652, Tonquedec passait par hasard dans la
-rue, au moment même où le peuple maltraitait le fils du
-premier président de Bellièvre, qui, muni d'un passeport,
-voulait sortir de la ville. Tonquedec prit sa défense,
-et chercha à favoriser sa sortie: il manqua d'être assommé
-par la populace, et fut obligé de garder le lit pendant
-quelques jours, par suite des contusions qu'il avait reçues<a id="FNanchor_757" href="#Footnote_757" class="fnanchor">&nbsp;[757]</a>.
-Cette circonstance augmenta encore son aversion
-contre les partisans de Condé, qui, assez mal vus de la
-bourgeoisie, étaient alors tout-puissants parmi le bas
-peuple.</p>
-
-<p>Aussitôt que Tonquedec fut rétabli, il alla voir madame
-de Sévigné. Il se trouvait seul avec elle un certain mardi,
-dans la matinée du 18 juin 1652, lorsque le duc de Rohan
-y arriva<a id="FNanchor_758" href="#Footnote_758" class="fnanchor">&nbsp;[758]</a>. Tonquedec, nonchalamment assis dans un fauteuil
-placé dans la ruelle et au chevet du lit de la marquise,
-se leva à demi, ôta son chapeau; mais il se rassit avant
-que le duc eût un siége et sans lui offrir sa place, qui
-était la place d'honneur. Le duc de Rohan fut interdit de
-cette rencontre et de la contenance de Tonquedec. Il fit,
-contre son ordinaire, une visite courte et silencieuse, et se
-retira avec toutes les apparences d'un homme piqué<a id="FNanchor_759" href="#Footnote_759" class="fnanchor">&nbsp;[759]</a>. De
-retour chez lui, il conta ce qui s'était passé à la duchesse
-sa femme. Celle-ci, outrée de ce qu'elle considérait comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_458"> 458</a></span>
-un affront, lui dit que la chose ne pouvait en rester là, et
-qu'il fallait qu'elle fût réparée. Rohan se rendit donc le
-lendemain chez la marquise de Sévigné, et se plaignit à
-elle de l'incivilité de Tonquedec. Madame de Sévigné convint
-qu'à la vérité il avait été bien fier. Cette manière d'excuser
-Tonquedec enflamma encore le courroux de l'altière
-duchesse, à qui les paroles de la marquise furent rapportées.
-D'après les instigations de sa femme, Rohan retourna
-le lendemain chez madame de Sévigné, non plus seul,
-mais accompagné d'un grand nombre de gentils-hommes.
-Arrivé à l'hôtel de Sévigné, il vit à la porte le carrosse du
-comte du Lude. Il demanda au cocher si son maître était
-là. Le cocher répondit que non; qu'il y avait amené M. le
-marquis de Tonquedec, auquel M. le comte avait prêté son
-carrosse. Rohan, laissant son cortége à la porte de l'hôtel,
-monta seul chez madame de Sévigné; il la trouva en compagnie
-avec sa tante la marquise de La Trousse, avec Marigny
-et Tonquedec. Rohan, se sentant fort de l'escorte
-nombreuse qu'il avait amenée, dit en entrant à Tonquedec:
-«On m'a dit que vous vous vantiez de m'avoir nargué
-céans; je viens aujourd'hui vous apprendre à me rendre
-ce que vous me devez.&mdash;Monsieur, dit Tonquedec avec
-un air de mépris, je vous rendrai toujours plus que je ne
-vous dois.&mdash;Vous ne sauriez, répliqua le duc; et je vous
-montrerai bien ce que vous me devez.» Rohan ordonna
-ensuite à Tonquedec de sortir, le menaçant, s'il n'obéissait
-pas, de le faire chasser par son escorte. Tonquedec
-tira son épée; mais madame de Sévigné, sa tante et Marigny
-s'interposèrent, et le supplièrent d'éviter une catastrophe
-sanglante, dont une lutte aussi inégale le rendrait
-victime. Tonquedec dit qu'il obéirait à madame de Sévigné;
-mais en se retirant il manifesta l'intention d'obtenir
-<span class="pagenum"><a id="Page_459"> 459</a></span>
-raison de l'insulte qui lui était faite. Gaston et le maréchal
-de Schomberg le firent chercher pour le faire arrêter,
-et il fut obligé de s'évader, et d'aller rejoindre la cour.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné, qui après la première entrevue
-des deux rivaux en avait redouté les suites, était allée,
-dans l'espérance de les prévenir, faire une visite à la duchesse
-de Rohan. Elle en fut reçue très-froidement, et
-s'en plaignit à mademoiselle de Chabot, s&oelig;ur du duc de
-Rohan. Mademoiselle de Chabot lui dit que pour que la
-duchesse fût contente d'elle, il fallait qu'elle promît de
-ne plus jamais recevoir chez elle le marquis de Tonquedec.
-Madame de Sévigné refusa de consentir à cette
-humiliation; et à cause de ce refus les Rohans et leurs
-amis rejetaient sur elle tout le tort de la scène qui avait
-eu lieu.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné était désespérée d'une affaire qui
-la brouillait avec toute une famille illustre et puissante à
-Paris et en Bretagne, qui la rendait l'objet des entretiens
-de tout le monde, l'exposait à un blâme qu'elle n'avait
-pas mérité, et qui menaçait de se terminer d'une manière
-tragique. En effet un duel semblait inévitable; la chose
-était publique, et Loret même en avait parlé dans sa
-gazette<a id="FNanchor_760" href="#Footnote_760" class="fnanchor">&nbsp;[760]</a>. L'arrogance et les procédés de la duchesse de
-Rohan dans cette circonstance furent généralement blâmés;
-mais l'influence que les circonstances politiques et
-l'appui de Condé donnaient aux Rohans empêchaient que
-l'opinion ne se manifestât ouvertement en faveur de madame
-de Sévigné. Les Rohans abusèrent à son égard du
-désavantage de sa position: ils se conduisirent avec une
-hauteur inconvenante; mais ils eurent bientôt lieu de s'en
-<span class="pagenum"><a id="Page_460"> 460</a></span>
-repentir, et ils apprirent qu'une femme jeune, jolie, spirituelle
-et vertueuse, qui sait tirer parti des dons qu'elle
-a reçus du ciel, est aussi une puissance, qu'on ne peut
-opprimer impunément.</p>
-
-<p>Vers la fin de juillet, et aussitôt que Rohan eut été déclaré
-duc et pair au parlement, il reçut un cartel du
-chevalier Renaud de Sévigné, pour qu'il eût à lui rendre
-raison de sa conduite envers la marquise, sa parente.
-Tous deux se rendirent hors de la ville; un exempt du
-duc d'Orléans, par ordre de Son Altesse Royale, vint
-arrêter Rohan au moment où les deux combattants venaient
-de mettre bas leur pourpoint et de tirer leurs
-épées<a id="FNanchor_761" href="#Footnote_761" class="fnanchor">&nbsp;[761]</a>. Le duc d'Orléans donna un garde à Rohan et un
-au chevalier Renaud de Sévigné, pour les empêcher de
-se battre: cette mesure, qui était selon les usages de ce
-temps, calma les craintes de la duchesse de Rohan, qui
-l'avait provoquée; mais elle fit tort à la réputation de
-son mari, dont la bravoure était suspecte: il passait pour
-être plus habile à la danse qu'à l'escrime<a id="FNanchor_762" href="#Footnote_762" class="fnanchor">&nbsp;[762]</a>. C'était d'ailleurs
-un moyen de différer l'issue de cette affaire, et non
-de la terminer. Les amis de madame de Sévigné ne paraissaient
-pas disposés à céder.</p>
-
-<p>Le duc de Rohan reçut bientôt un nouveau cartel du
-marquis de Tonquedec, qui, n'obtenant pas de réponse,
-fit parler au duc par les comtes de Vassé et de Chavagnac.
-Rohan ne répondit à ceux-ci que d'une manière évasive:
-alors le comte du Lude, le duc de Brissac et le comte de
-Chavagnac allèrent de nouveau le trouver, et lui signifièrent
-que s'il ne se battait pas avec Tonquedec, il fallait
-<span class="pagenum"><a id="Page_461"> 461</a></span>
-qu'il tirât l'épée contre eux, et qu'il eût à se pourvoir de
-deux amis qui voulussent avec lui se battre contre eux. Le
-barbare usage de ces duels collectifs n'était pas, comme l'on
-voit, entièrement aboli, quoique les exemples en fussent
-devenus rares. Le duc de Rohan se vit ainsi forcé de promettre
-de répondre à l'appel de Tonquedec, aussitôt qu'il
-pourrait se délivrer de son garde. La duchesse de Rohan,
-qui craignait pour les jours de son mari, était, dit Conrart,
-un garde bien plus difficile à éviter que celui qui lui
-avait été donné par le duc d'Orléans. Elle faisait veiller le
-duc de Rohan en tous lieux, même la nuit, de peur qu'il
-ne lui échappât; mais on disait dans le monde qu'elle n'avait
-pas tant de peine à le garder et à l'empêcher de se
-battre qu'elle voulait bien le faire croire<a id="FNanchor_763" href="#Footnote_763" class="fnanchor">&nbsp;[763]</a>. C'est alors
-qu'elle se repentit vivement de s'être attaquée à notre jeune
-veuve, et d'avoir été à son égard si injuste et si arrogante.
-Cependant, elle réussit à empêcher le combat, et
-cette affaire n'eut pas d'autre suite, soit à cause de l'intervention
-de madame de Sévigné, soit parce que les deux
-antagonistes, suivant des partis différents, ne purent se
-rejoindre, soit enfin parce que le rapide affaiblissement
-de la santé du duc de Rohan ne lui permit pas de réparer
-le tort que cette aventure faisait à son honneur. En effet,
-aussitôt après le retour du roi, le duc et la duchesse de
-Rohan furent exilés de Paris, et le duc de Rohan mourut
-le dernier jour du mois de février de l'année suivante, à
-son château de Chanteloup, où, déjà gravement malade,
-il s'était fait transporter, par l'avis des médecins, pour
-respirer un meilleur air<a id="FNanchor_764" href="#Footnote_764" class="fnanchor">&nbsp;[764]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_462"> 462</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXXIV.<br />
-<span class="medium">1652-1663.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Le retour du roi dans Paris en fait disparaître toute la société de la
-Fronde.&mdash;Scarron seul reste.&mdash;Sa maison devient le rendez-vous
-de tous les jeunes seigneurs royalistes.&mdash;Changement opéré dans
-son intérieur.&mdash;Il épouse la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné.&mdash;Réflexions
-sur les événements extraordinaires que fournit l'histoire,
-comparés aux fictions des poëtes et des romancières.&mdash;Le mariage
-de Scarron fit peu de sensation.&mdash;Sa femme, connue sous le nom
-de <i>la belle Indienne</i>.&mdash;Diverses versions sur ses aventures et son
-mariage.&mdash;Le bruit court que Scarron va se transporter aux îles,
-et que sa femme est enceinte.&mdash;Liaison de madame Scarron et de
-Ninon de Lenclos.&mdash;Madame Scarron reste pieuse et vertueuse,
-malgré cette liaison.&mdash;Elle est aimée du marquis de Villarceaux.&mdash;Scarron
-va à Tours pour affaires de famille.&mdash;Madame Scarron
-attire chez son mari la meilleure société.&mdash;Changement heureux
-qu'elle opère en lui.&mdash;Madame Scarron reçue dans les plus hautes
-sociétés.&mdash;Observations judicieuses de Saint-Simon sur les changements
-opérés par l'invention des sonnettes de renvoi sur l'intérieur
-des familles.&mdash;Le défaut de cette invention fut utile à madame
-Scarron pour se faire bien accueillir.&mdash;Motifs qui empêchaient
-alors madame de Sévigné de contracter une liaison intime
-avec madame Scarron.</p>
-</div>
-
-<p>Le retour du roi dans Paris et l'arrestation du cardinal
-de Retz avaient fait disparaître de la capitale toute la
-brillante société de la Fronde: Gaston et toute sa cour,
-<span class="smcap">Mademoiselle</span> et ses dames d'honneur, Condé et son brillant
-cortége d'officiers, et toutes les dames de son parti,
-les duchesses de Châtillon, de Montbazon, de Rohan, de
-Beaufort; tous les amis et partisans du coadjuteur, le duc
-<span class="pagenum"><a id="Page_463"> 463</a></span>
-de Brissac, Renaud de Sévigné, Châteaubriand, Lameth,
-Château-Regnauld, d'Argenteuil, d'Humières, Caumartin,
-d'Hacqueville et l'Écossais Montrose<a id="FNanchor_765" href="#Footnote_765" class="fnanchor">&nbsp;[765]</a>.</p>
-
-<p>Toutes ces personnes, et beaucoup d'autres, plus ou
-moins liées avec madame de Sévigné, avaient été exilées
-de Paris par lettres de cachet, ou étaient forcées de partir
-ou de se cacher, par la crainte d'être arrêtées. De tous
-ceux qui avaient marqué par leur opposition à la cour,
-Scarron seul, retenu et défendu par ses infirmités, était
-resté; et ce qui paraît étrange, c'est que sa maison ne
-cessa point d'être aussi fréquentée qu'auparavant; elle
-continua à être le rendez-vous de tout ce qu'il y avait
-de monde élégant, jeune, spirituel et aimable. Non-seulement
-les seigneurs royalistes se montraient, comme
-avaient fait ceux de la Fronde, empressés à la fréquenter,
-mais, ce qu'on n'avait pas vu jusque alors, des femmes
-d'un haut rang, d'une réputation irréprochable, y allaient,
-et ne s'y trouvaient point déplacées.</p>
-
-<p>Quand on se rappelle les virulentes et détestables satires
-qu'avait écrites contre Mazarin ce prince des poëtes
-burlesques, on comprend qu'il est nécessaire d'expliquer
-pourquoi, après le retour de Mazarin et lors de la toute-puissance
-de ce ministre, Scarron continua à être l'objet
-d'une faveur publique si marquée.</p>
-
-<p>Un grand changement s'était opéré dans l'intérieur du
-vieux poëte, dans son mode d'existence, dans les dispositions
-de son esprit, et surtout dans les sentiments de
-son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>A l'époque où les événements de la seconde guerre de
-Paris se succédaient avec le plus de rapidité, au commencement
-<span class="pagenum"><a id="Page_464"> 464</a></span>
-de juin de l'année 1652, Scarron se maria<a id="FNanchor_766" href="#Footnote_766" class="fnanchor">&nbsp;[766]</a>: ce
-fut de sa part un acte de charité envers une enfant, et cet
-acte de charité devait avoir un jour sur les destinées de
-la France une plus longue influence que tous les mouvements
-que se donnaient alors Turenne et Condé, Mazarin
-et Retz<a id="FNanchor_767" href="#Footnote_767" class="fnanchor">&nbsp;[767]</a>.</p>
-
-<p>La petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, âgée de seize ans
-et demi<a id="FNanchor_768" href="#Footnote_768" class="fnanchor">&nbsp;[768]</a>, éclatante de fraîcheur, éblouissante de beauté,
-adorable par ses grâces et son esprit, ravissante de pudeur
-et d'innocence, était devenue la femme de ce poëte
-bouffon et obscène, de ce cul-de-jatte, de cet assemblage
-de toutes les difformités, de toutes les souffrances humaines,
-ruiné, endetté, ne subsistant que des produits précaires
-de sa plume. Telle était la misère profonde où se
-trouvait plongée une famille jadis puissante et illustre,
-que la jeune fille se trouva tout heureuse d'avoir inspiré
-de la pitié au généreux Scarron, et, en recevant la main
-<span class="pagenum"><a id="Page_465"> 465</a></span>
-de cet infirme vieillard, de se condamner par l'hymen,
-durant les plus belles années de sa vie, à un triste célibat.</p>
-
-<p>Romanciers et poëtes, vous dont l'imagination se complaît
-dans les chutes rapides et les élévations subites,
-contemplez cet enfant qui se joue sur le rivage de Sicile,
-près de la ville de Mazzara. Né dans la classe du peuple,
-sa famille n'a pas même de nom; c'est un des enfants de
-Pierre, de ce pêcheur dont vous voyez là-bas l'humble
-cabane; mais un jour viendra que ce bambin, joignant
-son nom de baptême à celui de la ville qui renferma son
-berceau, sera Jules de Mazarin, couvert de la pourpre
-romaine, armoriant son écusson du faisceau consulaire
-de Jules César, gouvernant la France, et par elle préparant
-et influençant les destinées de l'Europe entière<a id="FNanchor_769" href="#Footnote_769" class="fnanchor">&nbsp;[769]</a>.</p>
-
-<p>Écoutez: quand ceci sera arrivé, quand la capricieuse
-fortune, qui se joue dédaigneusement des destinées et des
-prévisions humaines, vous paraîtra avoir épuisé en faveur
-de Jules de Mazarin toute sa puissance, venez, et faites-vous
-ouvrir la prison de Niort. Examinez cette autre enfant,
-dont des haillons couvrent à peine la nudité. Elle est
-née, la petite créature, dans ce sombre et sale réduit, où
-son père et sa mère ont été enfermés pour dettes. Elle n'a
-pas cinq ans, et joue avec la fille de son geôlier. Celle-ci,
-dans sa vanité enfantine, lui montre les beaux habits
-qu'elle porte, les brillants joujoux qu'on lui a donnés<a id="FNanchor_770" href="#Footnote_770" class="fnanchor">&nbsp;[770]</a>.
-Voyez alors la pauvrette, elle qui n'est nourrie que du
-pain de la charité, lever sa petite tête avec fierté, et dire
-à sa compagne: «C'est vrai, je n'ai ni habits ni joujoux;
-<span class="pagenum"><a id="Page_466"> 466</a></span>
-mais je suis <i>demoiselle</i>, et vous ne l'êtes pas.» Oui,
-certes, elle était demoiselle, et bien noble demoiselle, la
-petite-fille de ce guerrier célèbre, de ce grand homme,
-de cet ami, de ce compagnon de Henri IV! et elle ne paraîtra
-pas avoir dérogé de son illustre origine en devenant
-la femme du poëte Scarron; et ces amants si richement
-parés qui la courtisent, et ces grandes dames qui la
-protègent, sont loin de se douter que cette charmante
-malheureuse, comme ils l'appellent, s'assiéra un jour près
-du trône de France, et qu'à elle ils devront leurs richesses,
-leurs dignités, l'élévation de leurs enfants et les nouvelles
-splendeurs de leurs races. Romanciers et poëtes,
-que sont vos fictions auprès de ces réalités de l'histoire!</p>
-
-<p>Le mariage de Scarron avec la jeune d'Aubigné fit peu
-de sensation et causa peu d'étonnement. Indépendamment
-des combats, des intrigues, des événements de tout genre
-qui occupaient les esprits, on crut, non sans quelque raison,
-que cette nouvelle détermination du plus célèbre des
-auteurs burlesques tenait à celle qu'il avait prise de se
-transporter dans les îles d'Amérique pour y chercher une
-amélioration à sa santé, ou du moins un soulagement à
-ses maux. On contait diversement les aventures de la
-jeune orpheline. On savait qu'elle s'était soustraite, par
-ce singulier mariage, au dur despotisme d'une parente
-avare<a id="FNanchor_771" href="#Footnote_771" class="fnanchor">&nbsp;[771]</a>; mais on ignorait la captivité et les misères des
-premières années de son enfance. On la croyait née en
-Amérique<a id="FNanchor_772" href="#Footnote_772" class="fnanchor">&nbsp;[772]</a>; on avait appris que ses parents s'y étaient
-transportés, dans l'espoir de réparer les désastres de leur
-fortune, et par cette raison on ne la désignait dans le
-<span class="pagenum"><a id="Page_467"> 467</a></span>
-monde que sous le nom de <i>la belle Indienne</i>. Ce qui semblait
-devoir faire admettre ce récit, c'était son teint, d'une
-blancheur éblouissante, mais pâle, qui ajoutait à l'éclat
-de ses yeux, grands, noirs, brillants et doux, ce qui lui
-donnait de la ressemblance avec une créole. Des faits
-vrais, que sa famille était plus disposée à propager qu'à
-contredire, confirmaient encore cette croyance. On avait
-appris que c'était en s'informant des personnes qui pouvaient
-lui donner des renseignements sur les contrées
-lointaines où il voulait se rendre, que Scarron avait fait
-sa connaissance<a id="FNanchor_773" href="#Footnote_773" class="fnanchor">&nbsp;[773]</a>; et l'on pensait qu'il avait résolu de reconduire
-dans sa belle patrie, sous les bosquets embaumés
-des tropiques, la jeune garde-malade qu'il s'était
-donnée. Il paraît en effet qu'il eut ce projet: lorsqu'on
-sut qu'il était sorti de Paris avec sa femme, le bruit courut
-qu'ils allaient tous deux s'embarquer; et le gazetier
-Loret, qui n'était ni malin ni méchant, en devisant sur
-ce prétendu voyage dans sa bavarde gazette<a id="FNanchor_774" href="#Footnote_774" class="fnanchor">&nbsp;[774]</a>, dit qu'on
-répandait aussi la nouvelle que madame Scarron était
-enceinte. C'était à la fois une plaisanterie cruelle et une
-calomnie.</p>
-
-<p>Le pauvre paralytique, en songeant à la gaieté folâtre
-et souvent cynique de ses discours, s'était lui-même fait
-justice, en disant: «Je ne lui ferai pas de sottises, mais
-je lui en apprendrai beaucoup<a id="FNanchor_775" href="#Footnote_775" class="fnanchor">&nbsp;[775]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_468"> 468</a></span>
-L'âge, la laideur, les infirmités de son époux, n'étaient
-pas les seuls motifs qui donnèrent lieu à la malignité publique
-de s'exercer sur le compte de madame Scarron
-dans les commencements de son mariage. Elle avait contracté
-la liaison la plus intime avec Ninon de Lenclos, et,
-selon l'usage de ce temps pour les personnes qu'unissait
-une étroite amitié, elle partageait souvent avec elle le
-même lit. On pouvait penser alors que Ninon de Lenclos,
-qui avait presque le double de l'âge de madame Scarron,
-exerçait sur elle assez d'influence pour lui faire partager
-ses penchants voluptueux et sa philosophie épicurienne.
-Cependant il n'en était pas ainsi: la religion était là, une
-noble fierté, des sens tempérés, un amour inné de la
-vertu, et encore plus un violent désir de s'attirer les
-louanges et de se faire admirer. C'est elle-même qui a fait
-l'aveu de ce dernier motif comme d'une faiblesse<a id="FNanchor_776" href="#Footnote_776" class="fnanchor">&nbsp;[776]</a>; et alors
-on doit présumer que ce désir fut encore augmenté par
-les discours mêmes qu'elle entendit tenir dans le monde
-sur son amie. Ninon, qui la chérissait, aurait voulu en
-faire son élève, et la rendre heureuse à sa manière. Elle ne
-s'en est point cachée, et, dans son âge avancé, on lui a
-souvent entendu dire de madame de Maintenon: «Dans
-sa jeunesse, elle était vertueuse par faiblesse d'esprit.
-J'aurais voulu l'en guérir; mais elle craignait trop Dieu.»
-Cet aveu de Ninon et le témoignage de Tallemant des
-Réaux, sans cesse occupé à recueillir les anecdotes les
-plus scandaleuses qu'il entendait raconter dans les sociétés
-de son temps, résolvent les doutes qu'on a élevés sur madame
-<span class="pagenum"><a id="Page_469"> 469</a></span>
-Scarron au sujet du marquis de Villarceaux<a id="FNanchor_777" href="#Footnote_777" class="fnanchor">&nbsp;[777]</a>. Que
-fût devenue la malheureuse Ninon si sa jeune amie, cédant
-aux poursuites et aux séductions du seul homme qui
-ait été soupçonné de lui avoir inspiré de l'amour, lui eût
-enlevé l'amant le plus fortement et le plus constamment
-chéri de son c&oelig;ur, et eût ainsi mis en pratique les principes
-qu'elle avait cherché à lui inculquer?</p>
-
-<p>La conduite de madame Scarron dans cette circonstance
-lui valut la protection et l'amitié de la marquise de
-Villarceaux; et son succès dans cette première épreuve
-contre les orages des passions affermit dès le premier
-pas sa marche dans le sentier où elle se proposait de marcher.
-Sa vie ressemble à ces longs golfes de la mer, dont
-la navigation devient plus facile quand on est parvenu à
-franchir heureusement le détroit semé d'écueils qui en
-forme l'entrée. A part les principes fondamentaux sur la
-religion, personne ne pouvait mieux que Ninon guider madame
-Scarron sur cette scène du monde où elle était forcée
-de se produire, ni lui faire mieux connaître les personnages
-qui se trouvaient placés autour d'elle. L'attachement
-de Ninon pour madame Scarron s'accrut encore par la
-preuve de générosité et de vertu qu'elle en avait reçue, et
-sa confiance en celle qui lui offrait toute sécurité contre
-une dangereuse rivalité fut entière. D'un autre côté, les
-qualités aimables de Ninon, les sages conseils qui venaient
-sans cesse au secours de l'inexpérience de sa jeunesse<a id="FNanchor_778" href="#Footnote_778" class="fnanchor">&nbsp;[778]</a>,
-ses générosités, ses complaisances et ses attentions
-<span class="pagenum"><a id="Page_470"> 470</a></span>
-pour son époux, avaient inspiré pour elle à madame Scarron
-de l'estime et de l'amitié. Toujours elle lui conserva
-ces sentiments; et lorsque des sociétés différentes, des
-genres de vie opposés les eurent séparées, elles ne furent
-jamais désunies. Quand d'impérieuses convenances les
-empêchèrent de se voir, ou de ne se voir qu'en secret,
-elles s'écrivirent. Enfin, madame de Maintenon, assise
-près du trône, environnée des respects de la cour du grand
-monarque dont elle était la compagne, n'oublia pas les
-titres qu'avait auprès d'elle l'amie de la femme de Scarron.
-Mademoiselle de Lenclos en fut convaincue toutes les
-fois qu'elle voulut l'être: il est vrai qu'elle le voulut rarement.
-Ce fut toujours pour obliger des amis, et jamais
-pour elle-même<a id="FNanchor_779" href="#Footnote_779" class="fnanchor">&nbsp;[779]</a>. La philosophique Ninon était loin d'envier
-le sort de son ancienne compagne: elle aurait regardé
-comme un malheur de se trouver forcée d'échanger contre
-le pompeux esclavage du rang que celle-ci occupait, sa
-douce liberté et son heureuse médiocrité; elle n'ignora
-même pas que madame de Maintenon, affaissée sous le
-poids de la multiplicité de ses devoirs et des ennuis de
-la grandeur, pensait comme elle à cet égard.</p>
-
-<p>Le public apprit bientôt que Scarron avait renoncé à
-son voyage en Amérique; on sut qu'il s'était rendu à
-Tours pour affaires de famille, et qu'il était revenu à Paris
-avec sa femme. Les sollicitations multipliées que celle-ci
-fut obligée de faire pour que son mari ne fut pas exilé
-de la capitale après que le roi y fut rentré attirèrent sur
-elle l'attention de toute la cour. Un intérêt puissant s'attachait
-à ses malheurs, à sa jeunesse, à sa beauté. Son
-<span class="pagenum"><a id="Page_471"> 471</a></span>
-air de candeur et d'innocence démentait les bruits que sa
-liaison avec Ninon avait accrédités. Ils furent réfutés d'une
-manière plus efficace encore quand on la vit protégée et
-recherchée par toutes les femmes de ceux qu'on lui avait
-donnés pour amants: quand la marquise de Villarceaux,
-les duchesses de Richelieu et d'Albret, s'accordèrent
-toutes à louer sa sagesse, son amabilité, son esprit, et
-que toutes les trois, et plusieurs autres dames également
-connues par la sévérité de leurs principes et la régularité
-de leurs m&oelig;urs, l'admirent dans leur société intime.</p>
-
-<p>Mais, quoiqu'elle en fût flattée, elle ne cédait que rarement
-à leurs invitations, rarement elle quittait le malheureux
-Scarron. Servante empressée quand il était malade,
-compagne enjouée quand il souffrait moins, docile
-écolière dans ses moments de loisir, secrétaire diligent et
-critique plein de goût quand il composait<a id="FNanchor_780" href="#Footnote_780" class="fnanchor">&nbsp;[780]</a>, charme et délice
-de la société qui se rassemblait à sa table et autour de
-son fauteuil, elle suffisait à tout, était partout et à tout
-moment, comme une divinité bienfaisante, apportant tous
-les biens, soulageant tous les maux. Par cette conduite
-elle parvint à opérer un changement extraordinaire, une
-métamorphose complète dans le caractère, les sentiments
-et l'esprit même de ce vieillard, et ce fut avec une promptitude
-qui parut tenir du miracle. Scarron, qui se montrait
-auparavant si impatient de dissiper dans la joie et
-dans la débauche le peu de jours qui lui restaient, si insouciant,
-si déhonté, si impudique, n'est plus semblable
-à lui-même; il pense, il parle, il agit, il écrit tout différemment
-qu'il n'a fait jusque alors. Voyez-le, ce bouffon
-cynique qui plaisantait sur le déshonneur de sa propre
-<span class="pagenum"><a id="Page_472"> 472</a></span>
-s&oelig;ur<a id="FNanchor_781" href="#Footnote_781" class="fnanchor">&nbsp;[781]</a>: il croit à la vertu<a id="FNanchor_782" href="#Footnote_782" class="fnanchor">&nbsp;[782]</a>, il en fait l'éloge. L'ange lui
-est apparu, c'est comme une révélation. Il ne s'inquiète
-plus de lui-même: une seule idée le poursuit, l'assiège,
-le tourmente sans cesse. Cette idée, c'est de trouver les
-moyens d'assurer un sort à cette orpheline, après qu'il ne
-sera plus. Voilà sa seule pensée, son unique occupation.
-Il sait qu'il n'a plus longtemps à vivre, et qu'il faut qu'il
-se hâte. Rien ne lui coûte pour expier ses torts envers le
-tout-puissant ministre, pour reconquérir la protection de
-la reine mère, dont il se dit le malade en titre, et envers
-laquelle il s'est montré ingrat<a id="FNanchor_783" href="#Footnote_783" class="fnanchor">&nbsp;[783]</a>. Il n'est pas de projets
-qu'il n'enfante pour courir après cette fortune qu'il a
-laissée s'échapper avec tant d'indifférence. Lui, le burlesque,
-veut devenir financier; il se fatigue à calculer, il
-propose des plans d'entreprise, en poursuit le privilége,
-mais toujours au nom de sa femme, pour sa femme, pour
-elle seule; il n'a besoin de rien, elle a besoin de tout; il ne
-parle que d'elle, que pour elle. Il la recommande à tous ses
-amis, disant en pleurant qu'elle est «digne d'un autre
-époux, digne d'un meilleur sort». Il travaille et il écrit sans
-cesse pour obtenir de l'argent des libraires ou des comédiens;
-mais tout ce qui sort de sa plume est plus délicat,
-plus spirituel, sans mauvais goût. Il est gai sans être bouffon,
-et badin sans gravelure; son âme, son esprit, son
-<span class="pagenum"><a id="Page_473"> 473</a></span>
-c&oelig;ur, se sont améliorés, épurés; il amuse, il réjouit, il
-attendrit; il est devenu plus cher à ses amis et à tous
-ceux qui le connaissent.</p>
-
-<p>Scarron en se mariant avait encore vu diminuer ses
-faibles revenus; il s'était vu obligé de renoncer au canonicat
-dont il était pourvu. Aucune des entreprises qu'il
-avait conçues ne put recevoir d'exécution<a id="FNanchor_784" href="#Footnote_784" class="fnanchor">&nbsp;[784]</a>. Sa femme
-obtint une pension de seize cents francs par la protection
-de madame Fouquet<a id="FNanchor_785" href="#Footnote_785" class="fnanchor">&nbsp;[785]</a>, dont les bienfaits ainsi que
-ceux de quelques autres dames l'aidèrent à lutter contre
-la pauvreté. Dans les sociétés brillantes où elle se trouvait
-lancée, elle éprouva que dans l'adversité et dans
-une humble condition la beauté vertueuse peut bien s'acquérir
-l'estime, échapper à l'abandon et au mépris, mais
-non obtenir les mêmes respects, les mêmes égards que
-le rang et la richesse. Le ton cavalier des poëtes qui
-chantaient les louanges de <i>la belle Indienne</i><a id="FNanchor_786" href="#Footnote_786" class="fnanchor">&nbsp;[786]</a>, les discours
-et les manières des jeunes seigneurs qui se rassemblaient
-chez Scarron, les complaisances auxquelles elle
-se soumettait envers les dames qui s'étaient déclarées ses
-protectrices, et qu'on acceptait sans façon, lui démontraient
-chaque jour cette vérité. C'est une observation fine
-et judicieuse de Saint-Simon, qu'avant l'invention des
-sonnettes de renvoi dans l'intérieur des appartements, les
-dames de haut parage avaient besoin d'avoir continuellement
-<span class="pagenum"><a id="Page_474"> 474</a></span>
-près d'elles de ces femmes que leur naissance et
-leur éducation ne rendaient pas déplacées dans leur société,
-quoique la modicité de leur fortune parût les en
-écarter, mais qui, par cette raison même, se montraient
-disposées à leur rendre les services auxquels sont astreintes,
-par les devoirs de leurs charges, celles qui accompagnent
-les reines et les princesses. Nous ajouterons que
-cette invention a produit dans les m&oelig;urs et les habitudes
-de la bourgeoisie des changements plus grands que dans
-les hautes classes. Mais Saint-Simon n'en parle pas, parce
-qu'il n'a pas eu occasion de les observer. Il revient, au
-contraire, assez fréquemment sur les différences qu'il remarquait
-avoir été produites entre l'ancienne et la nouvelle
-société à laquelle il appartenait, par l'influence de
-cet usage, pour nous faire penser qu'il était récent lorsqu'il
-écrivait ses Mémoires<a id="FNanchor_787" href="#Footnote_787" class="fnanchor">&nbsp;[787]</a>. Nos recherches n'ont pu
-nous faire découvrir l'époque précise où il a commencé
-à se répandre; mais nous avons tout lieu de croire que,
-toute simple que peut paraître l'invention qui lui a donné
-lieu, elle a pourtant été ignorée durant le règne de
-Louis XIV. Saint-Simon, habile à découvrir l'action des
-petites causes sur les grands événements, attribue aux
-occasions que ce défaut de perfectionnement dans nos habitations
-fournit à madame de Maintenon, pour se rendre
-nécessaire, ses premiers succès dans le grand monde et
-les utiles liaisons qu'elle y forma. Par la mémoire qu'elle
-conserva de ces temps de dépendance et de sujétion,
-Saint-Simon explique aussi les faveurs royales qu'elle fit
-pleuvoir sur ses anciennes protectrices et sur leur postérité,
-<span class="pagenum"><a id="Page_475"> 475</a></span>
-sur les d'Albret, les Richelieu, les Montchevreuil,
-les Villars, les d'Harcourt et les Villarceaux. Il y a de
-l'exagération dans ce point de vue, mais il y a aussi de la
-vérité; et cette vérité ne nuit pas autant à la bonne réputation
-de madame de Maintenon que Saint-Simon le
-croyait et le voulait.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, ces détails nous ramènent à la position
-particulière de madame de Sévigné à l'égard de madame
-Scarron, non-seulement à l'époque dont nous nous
-occupons, mais pendant toute la durée de la vie de l'une
-et de l'autre. On a vu que c'était précisément peu de temps
-avant qu'il se mariât que madame de Sévigné s'était déterminée
-à voir le vieux poëte, et qu'il était résulté de
-sa visite, entre elle et lui, un échange de louanges et
-d'aimables plaisanteries, un commerce de lettres<a id="FNanchor_788" href="#Footnote_788" class="fnanchor">&nbsp;[788]</a>. Nulle
-n'était plus propre que madame de Sévigné à apprécier
-tout le mérite de la femme que Scarron s'était donnée, et
-plusieurs passages de ses lettres<a id="FNanchor_789" href="#Footnote_789" class="fnanchor">&nbsp;[789]</a> prouvent qu'elle l'avait
-parfaitement jugée; mais la veuve du marquis de Sévigné
-n'était pas d'un rang à pouvoir disputer le patronage
-de cette jeune femme à celles qui se l'étaient exclusivement
-attribué: elle n'avait pas, comme elles, les
-moyens de la protéger efficacement. D'un autre côté, elle
-se trouvait dans une position trop élevée pour vivre avec
-elle sur le pied d'égalité. D'ailleurs, l'amie de Ninon de
-Lenclos, de celle qui sans aucun égard, sans aucun scrupule,
-avait séduit son mari, et jeté le trouble dans son
-intérieur, ne pouvait que difficilement obtenir sa confiance.
-<span class="pagenum"><a id="Page_476"> 476</a></span>
-Ainsi donc, quoique madame de Sévigné se soit
-fréquemment trouvée à cette époque dans les mêmes sociétés
-que madame Scarron, et qu'elle goûtât «son esprit
-aimable et merveilleusement droit<a id="FNanchor_790" href="#Footnote_790" class="fnanchor">&nbsp;[790]</a>», il n'y eut point
-entre elles de liaisons familières et suivies. Ce ne fut que
-lorsque madame Scarron, devenue veuve, eut acquis par
-l'éducation des enfants naturels du roi une grande importance
-dans le monde, que madame de Sévigné se lia assez
-particulièrement avec elle pour l'inviter à ses soupers
-et en recevoir de fréquentes visites. Nous verrons par la
-suite combien elle se plaisait à lui entendre faire l'éloge
-de madame de Grignan et raconter les nouvelles de la
-cour<a id="FNanchor_791" href="#Footnote_791" class="fnanchor">&nbsp;[791]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_477"> 477</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXXV.<br />
-<span class="medium">1653-1654.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Madame de Sévigné ne partageait aucune des passions des partis.&mdash;Ses
-motifs pour rester à Paris.&mdash;Le retour de la cour y ramène
-plusieurs de ses amis.&mdash;Marigny resté à Paris, et obligé de se
-cacher, est sur le point d'être pris.&mdash;Il parvient à s'évader.&mdash;Audace
-des partisans de Condé.&mdash;Ils enlevaient des hommes riches,
-pour en tirer rançon.&mdash;Cruauté dans les deux partis.&mdash;Fin
-tragique du frère de Chavagnac à Sarlat.&mdash;Quatre bourgeois de
-Périgueux condamnés à être pendus par le duc de Candale, pour en
-obtenir rançon.&mdash;Gourville enlève Burin, directeur des postes,
-pour en tirer de l'argent.&mdash;La Rochefoucauld marie son fils avec
-une demoiselle de La Roche-Guyon, et se réconcilie avec le roi.&mdash;Rôle
-important que joue Gourville dans cette circonstance.&mdash;Il est
-gagné par le cardinal Mazarin.&mdash;Il se rend à Bordeaux pour y
-négocier la paix.&mdash;Il contribue plus à sa conclusion que les troupes
-du duc de Candale.&mdash;Le prince de Conti et la duchesse de
-Longueville se soumettent.&mdash;La duchesse de Longueville voit à
-Moulins madame de Montmorency, abbesse de Sainte-Marie, et devient
-pieuse.&mdash;Ses regrets, sa dévotion.&mdash;Sa correspondance avec
-l'abbesse de Sainte-Marie et les Carmélites de la rue Saint-Jacques.&mdash;Conti
-se réconcilie avec Mazarin, et épouse la fille de Martinozzi,
-nièce de ce ministre.&mdash;Cessation de la guerre civile.&mdash;Les intérêts
-des chefs, qui auraient pu la faire renaître, se trouvent ralliés à
-ceux du roi et de son ministre.</p>
-</div>
-
-<p>Aucune des passions qui dans les temps de partis corrompent
-le c&oelig;ur et pervertissent le jugement n'avait de
-prise sur madame de Sévigné. Elle n'avait pour elle-même
-d'autre intérêt, d'autre ambition, d'autre pensée, que de
-remettre en ordre sa fortune, dérangée par les prodigalités
-de son mari, et de s'occuper de l'éducation de ses enfants.
-<span class="pagenum"><a id="Page_478"> 478</a></span>
-Ses liens de famille et de parenté, ses liaisons de société,
-son goût pour les plaisirs et les distractions, l'avaient conduite
-dans les cercles de la Fronde comme dans ceux de
-la cour, et lui avaient fait connaître tous les grands personnages
-de son temps, tous ceux qui jouèrent dans les
-affaires publiques un rôle important; mais elle ne s'était
-laissé entraîner dans aucune des intrigues de politique ou
-d'amour où ils se trouvaient tous engagés, par lesquelles
-ils étaient si fortement agités. Aussi, elle n'avait d'ennemis
-ni de rivales dans aucun parti; elle comptait dans
-tous des amis, des admirateurs, des courtisans, et par
-conséquent au besoin de chauds partisans, d'intrépides
-défenseurs. L'aventure de Tonquedec et de Rohan, que
-nous avons racontée, en a fourni la preuve.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné n'eut donc aucun motif qui la forçât
-de quitter Paris après que le roi y fut rentré. Elle en
-avait, au contraire, plusieurs pour y rester. L'hiver allait
-commencer. Les campagnes, par suite du mouvement
-continuel des armées, de la désorganisation du gouvernement,
-n'offraient plus de sécurité aux voyageurs, et les
-châteaux même n'étaient pas à l'abri des incursions et des
-dévastations des maraudeurs. Le séjour de la capitale garantissait
-madame de Sévigné de tous ces dangers, et ne
-lui promettait que des agréments. Si l'exil ou la fuite lui
-avaient enlevé plusieurs de ses connaissances et de ses amis,
-poursuivis par les rigueurs du pouvoir, la cour en ramenait
-un aussi grand nombre, qui peu de mois auparavant
-avaient été aussi forcés de s'exiler et de fuir, pour éviter
-de devenir victimes des factions. Ainsi, les chances alternatives
-de tous les partis étaient pour elle des motifs de
-douleur et de regret; elle sympathisait avec toutes les infortunes;
-plus que toute autre, elle ressentait le besoin de
-<span class="pagenum"><a id="Page_479"> 479</a></span>
-la concorde, et s'affligeait des divisions, des haines et
-des déchirements auxquels la France était en proie. Il résultait
-de cette position, où madame de Sévigné se trouvait
-placée par la modération de son caractère et la sensibilité
-de son c&oelig;ur, que personne ne formait des souhaits
-plus conformes aux véritables intérêts de son pays et à
-ceux de l'humanité. Elle aurait voulu que la guerre civile
-cessât, que la paix s'établit d'une manière solide, et
-qu'une réconciliation générale et sincère s'opérât entre
-tous ceux qui se haïssaient ou se persécutaient mutuellement.</p>
-
-<p>Mais on était loin d'être encore arrivé là. Tous ceux
-qui avaient agi et écrit contre Mazarin n'obtinrent pas la
-même indulgence que Scarron. Marigny, dont madame
-de Sévigné aimait tant l'esprit et la gaieté, était resté dans
-Paris. Il était un de ceux qui, par ses chansons et ses vers,
-auxquels Loret donne l'épithète de cruels<a id="FNanchor_792" href="#Footnote_792" class="fnanchor">&nbsp;[792]</a>, avaient le
-plus contribué à ridiculiser le cardinal parmi le peuple.
-Agent actif du parti de Condé, il continuait à entretenir une
-correspondance avec ce prince. On le sut; et le lieutenant
-civil envoya des archers pour l'arrêter, ainsi que Breteval,
-marchand de dentelles dans la rue des Bourdonnais,
-chez lequel Marigny s'était caché. On saisit Breteval lorsqu'il
-était encore au lit. Marigny, qui entendit du bruit
-dans la maison à une heure indue, devina quelle en était
-la cause: aussitôt il se lève, et, sans se donner le temps
-de se couvrir d'aucun vêtement, il monte nu en chemise
-sur les toits, sans que personne puisse l'apercevoir; puis
-il pénètre jusqu'à une lucarne dans le grenier d'une maison
-voisine. Ne s'y croyant pas en sûreté, il descend
-<span class="pagenum"><a id="Page_480"> 480</a></span>
-dans la cave; mais le froid et l'humidité le gagnant,
-il se disposait à sortir de ce nouveau gîte, quand une
-jeune servante y vint pour chercher du vin. Elle jeta un
-cri en voyant un homme en chemise. Marigny calma sa
-frayeur, et lui dit qu'il était un marchand de Rouen poursuivi
-par ses créanciers, et ami de M. Breteval; il la supplia
-d'aller, sans en parler à son maître, avertir Dalancé,
-chirurgien, dont le logis était tout proche, et de lui
-dire de venir le joindre. La jeune fille exécuta fidèlement
-la commission qui lui avait été donnée. Dalancé, qui
-croyait son ami Marigny arrêté, reçut avec joie la messagère;
-il la récompensa généreusement, lui recommanda
-de garder sur cette aventure le plus profond secret,
-d'avoir bien soin de son prisonnier, et de l'assurer
-qu'il irait sur le soir le tirer de son cachot. En effet, il
-porta à Marigny des habits, et lui fournit des moyens
-de s'évader de Paris, et d'aller à Bruxelles rejoindre le
-prince de Condé<a id="FNanchor_793" href="#Footnote_793" class="fnanchor">&nbsp;[793]</a>. Mais Croisy et plusieurs autres membres
-du parlement, qu'on savait être en correspondance
-avec Condé, moins heureux que Marigny, furent arrêtés
-à cette époque.</p>
-
-<p>Mazarin se trouvait d'autant plus obligé de faire surveiller
-et saisir les partisans de Condé, qu'on appelait alors
-les <i>princistes</i>, qu'ils cherchaient à suppléer à leur petit
-nombre par leur activité et par leur audace; ils osaient
-surprendre et saisir de vive force des hommes connus
-par leurs richesses et leur dévouement au roi et à Mazarin,
-et ils les contraignaient à racheter leur vie et leur
-<span class="pagenum"><a id="Page_481"> 481</a></span>
-liberté par une forte rançon. Cachés sous toutes sortes
-de travestissements, ils exerçaient leurs brigandages jusque
-dans Paris même. Palluau, Vitry, Brancas, Sanguin,
-Genlis, mademoiselle de Guerchy, furent attaqués et
-dépouillés dans les rues de la capitale. Les délits de ce
-genre y devinrent si fréquents, qu'on forma une chambre
-de justice, c'est-à-dire qu'on créa un tribunal extraordinaire,
-pour juger ces délinquants: deux de leurs agents
-et complices furent condamnés à mort et exécutés<a id="FNanchor_794" href="#Footnote_794" class="fnanchor">&nbsp;[794]</a>.</p>
-
-<p>Ces attentats étaient communs à tous les partis, et
-celui du roi n'en avait pas été exempt. Ces guerres civiles,
-qu'on nous dépeint comme une lutte d'épigrammes et de
-chansons, n'ont produit que trop de scènes tragiques,
-que trop d'exemples de perfidie et de cruauté<a id="FNanchor_795" href="#Footnote_795" class="fnanchor">&nbsp;[795]</a>; mais
-les historiens croient leur tâche remplie lorsqu'ils ont
-raconté les événements principaux, et dédaignent trop
-souvent de s'occuper des faits particuliers, qui les expliquent
-et en dévoilent les causes, en nous faisant connaître
-l'état du pays et les m&oelig;urs et les habitudes qui prévalaient
-aux époques où ils se sont passés. Lorsque le
-parti royaliste séduisit la garnison de Sarlat, où le frère
-de Chavagnac commandait pour Condé, sa femme, jeune
-et belle, accourant au secours de son mari, fut par les
-propres officiers de celui-ci tuée par une décharge de
-mousquets, ainsi que son enfant, qui l'accompagnait, et
-la nourrice qui le portait dans ses bras. Lui-même, après
-avoir échappé aux meurtriers de sa femme et de son fils,
-manqua d'être assassiné par un maître d'hôtel qui le servait
-<span class="pagenum"><a id="Page_482"> 482</a></span>
-depuis dix ans, et qu'il surprit occupé à vider son
-coffre-fort<a id="FNanchor_796" href="#Footnote_796" class="fnanchor">&nbsp;[796]</a>. Gaspard de Chavagnac, quoique alors engagé
-dans le parti contraire à son frère, fut douloureusement
-affecté de ce malheur, et témoigna une juste horreur pour
-le crime qui le produisit. Cependant, il raconte sans manifester
-le moindre regret ni le plus petit remords comment,
-après la prise de Périgueux, lui et le duc de Candale
-condamnèrent quatre bourgeois des plus notables à être
-pendus, afin de forcer la ville à racheter leur vie pour une
-rançon de trois cent mille francs, qui leur fut payée<a id="FNanchor_797" href="#Footnote_797" class="fnanchor">&nbsp;[797]</a>.</p>
-
-<p>Gourville, l'honnête Gourville, si souvent loué par
-madame de Sévigné, et qui par sa fidélité et sa générosité
-envers ses amis, les agréments et la sûreté de son commerce,
-a mérité tous les éloges qu'elle en a faits<a id="FNanchor_798" href="#Footnote_798" class="fnanchor">&nbsp;[798]</a>, rapporte
-dans ses Mémoires, non comme un fait qu'il se reproche,
-mais comme une prouesse dont il tire vanité, qu'étant
-dés&oelig;uvré à Damvilliers, il eut l'idée d'enlever quelques
-personnes opulentes des environs de Paris, pour les mettre
-à rançon. Il en fit la proposition au marquis de Sillery,
-gouverneur de la ville, et à La Mothe, qui y était lieutenant
-du roi; ils l'agréèrent. Gourville, assisté des mêmes
-officiers et des mêmes cavaliers avec lesquels il avait
-en vain cherché à enlever le cardinal de Retz, réussit
-cette fois à s'emparer de Burin, directeur des postes,
-qu'il savait être riche en argent comptant. Burin fut conduit
-à Damvilliers. «Il arriva, dit Gourville, fatigué
-et désolé. Je feignis de le consoler, et, ayant traité de
-sa liberté, je convins à quarante mille livres. L'argent
-<span class="pagenum"><a id="Page_483"> 483</a></span>
-étant venu quelque temps après, il s'en alla<a id="FNanchor_799" href="#Footnote_799" class="fnanchor">&nbsp;[799]</a>.»</p>
-
-<p>Il est difficile de croire que le duc de La Rochefoucauld,
-dont Gourville était la créature, ait ignoré cet acte
-de brigandage. Après la retraite de Condé à Bruxelles,
-c'est à Damvilliers que La Rochefoucauld se retira et
-qu'il passa toute cette année 1653. Il désirait se réconcilier
-avec la cour, pour conclure le mariage de son fils, le
-prince de Marsillac, avec mademoiselle de La Roche-Guyon,
-l'unique héritière de Duplessis-Liancourt. Il
-chargea Gourville de se rendre auprès de Condé, à l'effet
-d'obtenir son consentement à ce mariage. Gourville, sous
-divers déguisements, fit pour cette affaire plusieurs voyages
-à Bruxelles, et Mazarin apprit qu'il était de retour et
-caché dans Paris; il jura qu'il n'en sortirait pas. Depuis
-longtemps il le faisait chercher pour le faire arrêter. Gourville
-comprit, en homme habile, qu'en allant au-devant
-du danger il parviendrait plus sûrement à l'éviter: il
-demanda au ministre qui le cherchait une audience, et
-il l'obtint. Possesseur d'importants secrets, porteur de
-paroles des princes et de plusieurs chefs de faction qui
-conservaient du pouvoir, parfaitement instruit des dispositions
-et des désirs de chacun d'eux, Gourville sut donner
-des conseils utiles, s'ils étaient suivis, à tous ceux
-dont il avait été jusque ici l'adroit et intrépide agent, mais
-plus utiles encore aux intérêts du roi et à ceux de son
-ministre. Mazarin, avec sa perspicacité ordinaire, devina
-dans cette entrevue tout le parti qu'il pouvait tirer d'un
-tel homme. Il lui fit des propositions qui furent acceptées,
-et il se l'attacha. Gourville réconcilia le duc de La Rochefoucauld
-<span class="pagenum"><a id="Page_484"> 484</a></span>
-avec la cour; puis, chargé de pleins pouvoirs de
-Mazarin, il se rendit à Bordeaux, et par l'argent, qu'il
-employa bien et à propos, par ses intrigues avec madame
-de Calvimont, maîtresse du prince de Conti, avec les
-membres influents du parlement de Bordeaux et les chefs
-des factions qui divisaient alors cette malheureuse ville,
-il fit plus que le duc de Candale avec toutes ses troupes
-pour la conclusion de la paix. Cette paix, signée le 24 juillet
-1653, termina la guerre civile en France; et Gourville
-fut le premier qui porta cette heureuse nouvelle à
-Mazarin et à la cour<a id="FNanchor_800" href="#Footnote_800" class="fnanchor">&nbsp;[800]</a>.</p>
-
-<p>La princesse de Condé, avec son fils, alla rejoindre son
-mari dans les Pays-Bas. Conti se retira à sa terre des
-Granges près de Pézénas<a id="FNanchor_801" href="#Footnote_801" class="fnanchor">&nbsp;[801]</a>, et la duchesse de Longueville à
-Moulins, chez sa parente l'abbesse des Filles de Sainte-Marie<a id="FNanchor_802" href="#Footnote_802" class="fnanchor">&nbsp;[802]</a>,
-la veuve de ce duc de Montmorency que Richelieu
-avait fait décapiter. Ce fut là, et près du tombeau de son
-oncle, dont la mort lui avait fait répandre tant de larmes
-à l'âge de treize ans<a id="FNanchor_803" href="#Footnote_803" class="fnanchor">&nbsp;[803]</a>, que la duchesse de Longueville
-commença ce long retour vers Dieu, qui, souvent
-traversé par les irrésolutions et les distractions du
-monde, ne fut cependant jamais interrompu, et se termina
-par des austérités que la foi la plus sincère et la plus
-vive peuvent seules suggérer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_485"> 485</a></span>
-De toutes les femmes qui avaient figuré avec éclat dans
-la Fronde, la duchesse de Longueville était celle que les
-événements avaient le plus maltraitée, et qui trouvait le
-plus de mécomptes par le rétablissement de la paix. Douloureusement
-affectée de la mort du duc de Nemours,
-qu'elle avait sincèrement aimé, elle avait vu Condé s'éloigner
-d'elle et entièrement livré à l'influence de la duchesse
-de Châtillon, son ennemie. Elle s'était brouillée
-avec Conti en s'opposant à ses volontés à Bordeaux et
-en assistant dans cette ville un parti qui lui était opposé.
-Elle était détestée de la cour, non-seulement pour avoir
-fomenté la guerre par ses intrigues, mais pour avoir
-mis, le plus longtemps qu'elle l'avait pu, des obstacles à
-la paix; enfin, elle était justement rejetée par son mari,
-dont elle avait méconnu les droits et l'autorité. Les seules
-consolations qui lui restassent, le seul baume versé sur les
-plaies de ce c&oelig;ur agité et ulcéré par tant de passions, de
-douleurs, de regrets et de repentir, étaient les exhortations
-et les prières de l'illustre veuve de Montmorency et de la
-prieure des Carmélites de la rue Saint-Jacques à Paris.
-Ses velléités de piété et de réforme pendant son séjour à
-Bordeaux l'avaient fait entrer en correspondance avec
-cette dernière<a id="FNanchor_804" href="#Footnote_804" class="fnanchor">&nbsp;[804]</a>; et cette correspondance devint plus active
-à mesure qu'elle faisait plus de progrès dans sa conversion.
-Les opinions peuvent varier, mais le caractère reste invariable.
-Madame de Longueville porta l'empreinte du sien
-jusque dans cette nouvelle carrière de piété où elle se trouvait
-engagée. Les disputes religieuses que les jansénistes
-avaient fait naître fournirent de nouveaux aliments à
-<span class="pagenum"><a id="Page_486"> 486</a></span>
-l'activité de son esprit et un nouvel emploi à son ardeur
-pour l'intrigue<a id="FNanchor_805" href="#Footnote_805" class="fnanchor">&nbsp;[805]</a>.</p>
-
-<p>Quant à Conti, ses conseillers, voyant le pouvoir de
-Mazarin désormais sans contrôle, le décidèrent à demander
-en mariage une des nièces de ce ministre, afin de rendre
-sa réconciliation complète et de rentrer en grâce à la
-cour. Conti, prince du sang, en prenant une femme dans la
-famille de Jules de Mazarin<a id="FNanchor_806" href="#Footnote_806" class="fnanchor">&nbsp;[806]</a>, eut la liberté de choisir; et il
-choisit bien, car il préféra à toutes les autres nièces du cardinal
-la fille de Martinozzi, qui était belle et se montra
-vertueuse. Le duc de Candale, à qui elle avait été promise
-et qui jusque alors avait répugné à une telle mésalliance,
-arriva justement à Paris au moment où elle venait d'être
-accordée à Conti. Candale eut le chagrin de se voir refuser
-celle que Mazarin avait tenu à grand honneur de lui
-faire épouser. Conti, rentré en grâce auprès de la reine
-mère et du roi, reçut le commandement en chef de l'armée
-de Catalogne. On mit sous ses ordres le duc de Candale
-et un choix des meilleurs officiers<a id="FNanchor_807" href="#Footnote_807" class="fnanchor">&nbsp;[807]</a>.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'en ralliant les intérêts des chefs les plus
-puissants et les plus habiles aux intérêts du roi et du gouvernement,
-Mazarin non-seulement termina la guerre civile,
-mais mit Condé et ses partisans dans l'impossibilité
-de la faire renaître.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_487"> 487</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXXVI.<br />
-<span class="medium">1653-1654.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Condé prend Rocroi.&mdash;Turenne, Sainte-Menehould.&mdash;La cour et le
-conseil suivent l'armée.&mdash;Bons effets qui en résultent pour l'éducation
-du roi.&mdash;Fêtes et réjouissances au retour du roi.&mdash;Invention
-de la petite poste.&mdash;Nouveautés théâtrales.&mdash;Corneille donne
-<i>Pertharite</i>; traduit l'<i>Imitation de J.-C.</i>&mdash;Le <i>Cid</i> joué aux noces
-de la princesse de Schomberg.&mdash;Pièces de Cyrano de Bergerac et
-de Montauban.&mdash;Goût des spectacles très-vif parmi les grands.&mdash;Ils
-louaient les acteurs pour leurs châteaux.&mdash;Moyens de distraction
-que <span class="smcap">Mademoiselle</span> employait dans son exil.&mdash;Trois troupes
-de comédiens parcouraient les provinces.&mdash;Troupe de Molière, qui
-va jouer chez le prince de Conti, à Pézénas.&mdash;Deux théâtres publics
-à Paris.&mdash;Ballets de la cour donnés sur le théâtre du Petit-Bourbon.&mdash;Mascarade
-de <i>Cassandre</i>, 1<sup>er</sup> ballet du roi.&mdash;Description
-de ce ballet.&mdash;Travestissement de <span class="smcap">Monsieur</span> en femme.&mdash;Mauvaise
-influence de cette pratique.&mdash;Carême accompagné du
-jubilé.&mdash;Assiduité aux églises.&mdash;Retour du marquis et de la marquise
-de Montausier à l'hôtel de Rambouillet.&mdash;Assemblées chez
-mademoiselle de Scudéry et la comtesse de la Suze.&mdash;Ridicules
-des nouvelles précieuses.&mdash;Recueil de poésies choisies.&mdash;Vers à
-Ninon.&mdash;Madrigal adressé à madame de Sévigné.</p>
-</div>
-
-<p>Tout était pacifié dans l'intérieur; mais la guerre durait
-toujours avec les Espagnols, auxquels nos divisions avaient
-donné Condé, qui seul valait une armée. Cependant ce
-grand capitaine, contrarié dans ses plans de campagne
-par la jalousie de ceux-là même qui se servaient de lui,
-par les calculs égoïstes du duc de Lorraine<a id="FNanchor_808" href="#Footnote_808" class="fnanchor">&nbsp;[808]</a>, se borna cette
-fois à la prise de Rocroi; et Turenne, réduit, à cause de
-<span class="pagenum"><a id="Page_488"> 488</a></span>
-son petit nombre de troupes, à éviter une action générale,
-se contenta de harceler sans cesse son ennemi, et de s'emparer
-de Sainte-Menehould<a id="FNanchor_809" href="#Footnote_809" class="fnanchor">&nbsp;[809]</a>.</p>
-
-<p>La reine régente, le ministre, le roi, suivirent l'armée
-pendant tout le temps de la campagne. Ainsi la cour se
-confondait avec l'état-major de Turenne, le conseil du cabinet
-avec le conseil de guerre. Les courtisans étaient les
-guerriers; l'exécution suivait les résolutions. Sous les
-yeux et par les exemples d'un habile ministre et d'un
-grand capitaine, le jeune roi apprenait à se battre et à
-régner.</p>
-
-<p>Cependant la cour résida pendant tout l'hiver et une
-grande partie de cette année dans la capitale; et sa présence
-fut signalée par des fêtes et des réjouissances, qui
-dans les premiers temps du retour furent moins pompeuses
-et moins riches que celles de la Fronde, mais où se manifestait
-un accord de v&oelig;ux et de sentiments qui n'avait
-pu exister au milieu de partis divisés de but et d'intérêt<a id="FNanchor_810" href="#Footnote_810" class="fnanchor">&nbsp;[810]</a>.
-Nulle reine, nulle femme n'a jamais su aussi bien qu'Anne
-d'Autriche tenir un cercle; et Louis XIV parvenu au plus
-haut degré de sa puissance, alors qu'il mettait autant d'amour-propre
-à bien régir sa cour qu'à gouverner son
-royaume, a souvent regretté de ne trouver ni dans sa
-femme, ni dans celles auxquelles il en conféra les droits
-et les priviléges, cet art que possédait sa mère de faire
-régner parmi tant de personnes différentes de rang, de
-sexe et d'âge, les sévères lois de l'étiquette, et de les rendre
-pour toutes douces et légères, et quelquefois flatteuses;
-de maintenir au milieu de la plus nombreuse réunion
-<span class="pagenum"><a id="Page_489"> 489</a></span>
-l'ordre sans contrainte et la liberté sans confusion; d'y
-faire circuler la joie et respecter les convenances; de se
-montrer toujours attentive sans affectation, gracieuse
-avec bonté, et familière avec dignité<a id="FNanchor_811" href="#Footnote_811" class="fnanchor">&nbsp;[811]</a>.</p>
-
-<p>Quoique la pénurie des finances et la misère générale ne
-permissent pas d'étaler beaucoup de luxe, il y eut cependant
-cette année des repas donnés par la ville de Paris à
-Mazarin, et par Mazarin à <span class="smcap">Monsieur</span>, au sujet des fiançailles
-de la princesse Louise de Savoie, fille du prince
-Thomas, avec le prince de Bade<a id="FNanchor_812" href="#Footnote_812" class="fnanchor">&nbsp;[812]</a>; puis à l'occasion de la
-solennité de la Saint-Louis, des fêtes à l'hôtel de ville<a id="FNanchor_813" href="#Footnote_813" class="fnanchor">&nbsp;[813]</a>,
-au Louvre et dans les places publiques, auxquelles prirent
-part la cour, la noblesse, les bourgeois et le peuple.</p>
-
-<p>Le retour du roi dans Paris, en ramenant la sécurité,
-avait donné une impulsion plus rapide au commerce et
-rendu les communications entre les habitants de cette
-grande cité et ses différents quartiers plus fréquentes.
-Toujours un progrès dans la civilisation est signalé par
-quelque invention nouvelle, qui en est à la fois le résultat
-et l'indice. Cette activité inusitée imprimée cette année
-aux relations sociales dans Paris y donna lieu à l'établissement
-de la petite poste. C'est Loret qui nous apprend
-cette curieuse particularité. On mit, dit-il,</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Des boîtes nombreuses et drues</p>
-<p>Aux petites et grandes rues,</p>
-<p>Où par soi-même, ou ses laquais,</p>
-<p>Où pour ne porter des paquets,</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_490"> 490</a></span></div>
-<p>Avis, billets, missive, ou lettres,</p>
-<p>Que des gens commis pour cela</p>
-<p>Iront chercher et prendre là,</p>
-<p>Pour, d'une diligence habile,</p>
-<p>Les porter partout par la ville<a id="FNanchor_814" href="#Footnote_814" class="fnanchor">&nbsp;[814]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Le goût des représentations théâtrales s'accrut dès
-qu'on n'eut plus l'esprit préoccupé ou l'âme affligée par
-les événements de la guerre civile. La tragédie de <i>Pertharite</i>
-fut représentée cette année, et sa chute fut complète;
-Corneille la fit cependant imprimer, et, dans une
-préface chagrine, il témoigna combien ce revers inattendu
-lui avait été sensible: il y faisait ses adieux à la poésie dramatique,
-mais en se donnant à lui-même cet éloge<a id="FNanchor_815" href="#Footnote_815" class="fnanchor">&nbsp;[815]</a>, «de
-laisser par ses travaux le théâtre français dans un meilleur
-état qu'il ne l'avait trouvé, et du côté de l'art, et du côté
-des m&oelig;urs». Ses contemporains ne lui ont pas contesté
-cette vérité, et ont parlé de lui comme la postérité. Mais
-il n'avait alors que quarante-sept ans, et déjà son génie
-avait faibli: sa muse, qui avait jeté un si grand éclat,
-ne pouvait plus chausser le cothurne tragique. C'est donc
-à tort qu'il se plaignait du public, qui ne voulait plus
-de ses pièces, parce que, dit-il, elles étaient passées de
-mode. Le public donnait un démenti à ce reproche en
-applaudissant avec enthousiasme toutes les fois qu'on
-donnait <i>le Cid</i> ou quelques-uns des chefs-d'&oelig;uvre de ce
-grand poëte<a id="FNanchor_816" href="#Footnote_816" class="fnanchor">&nbsp;[816]</a>. Il se mit à traduire l'<i>Imitation de Jésus-Christ</i>,
-et le vide qu'il laissait au théâtre fut rempli
-tantôt par Cyrano de Bergerac, tantôt par un nommé
-Montauban. Ces auteurs, dont l'un est aujourd'hui si peu
-<span class="pagenum"><a id="Page_491"> 491</a></span>
-lu, et l'autre si peu connu, obtinrent des succès qui
-lui étaient refusés. Son frère Thomas, qui avait pris le
-nom de Corneille de Lisle, donna deux nouvelles pièces,
-qui réussirent. Un jeune homme dont Tristan avait fait
-son secrétaire, et que son esprit, son caractère et sa sociabilité
-lui avaient fait prendre en amitié, donna à la
-même époque, à l'hôtel de Bourgogne, sa première
-comédie, dont le succès fut complet<a id="FNanchor_817" href="#Footnote_817" class="fnanchor">&nbsp;[817]</a>. Ce jeune homme,
-c'était Quinault, dont les vers de Boileau firent de son
-temps trop déchoir la réputation, et que les éloges de
-Voltaire ont trop exalté depuis. La destinée de Quinault
-fut toujours d'avoir plus de panégyristes que de
-lecteurs.</p>
-
-<p>Aujourd'hui le goût des spectacles est devenu très-vif et
-très-général parmi les classes moyennes, et même parmi
-celles du peuple; il a, au contraire, beaucoup diminué
-dans les hautes classes: c'était l'inverse à l'époque dont
-nous nous occupons. Quoique ce goût commençât à se répandre
-plus généralement, cependant c'était dans les classes
-élevées qu'il était le plus prononcé; c'étaient elles qui
-faisaient vivre les comédiens, et donnaient de la réputation
-et de la vogue aux pièces de théâtre. Elles étaient alors
-une jouissance de l'esprit: les sens y avaient peu de part.
-Le prestige des décorations et la beauté des costumes, les
-sons harmonieux des instruments n'en avaient pas fait
-presque uniquement un plaisir des yeux et des oreilles.
-Le poëte, semblable à un magicien qui nous enlève à
-l'univers réel pour nous livrer aux fantômes qu'il lui
-plaît de faire comparaître, n'avait d'autre ressource que
-<span class="pagenum"><a id="Page_492"> 492</a></span>
-son art pour s'emparer de l'imagination des spectateurs,
-pour donner aux fictions l'apparence de la réalité. C'est à
-ces grandes différences dans l'art dramatique et dans le
-public pour lequel on l'exerçait que l'on doit attribuer,
-suivant nous, celles que l'on remarque entre les chefs-d'&oelig;uvre
-des deux derniers siècles et les compositions des
-auteurs de nos jours.</p>
-
-<p>En raison de ce penchant prononcé des hautes classes
-pour les représentations théâtrales, on ne pouvait alors
-donner de grandes fêtes, pas même de grands repas<a id="FNanchor_818" href="#Footnote_818" class="fnanchor">&nbsp;[818]</a>,
-sans le secours des comédiens; et lorsque les princes et les
-grands se trouvaient absents de la capitale et retirés dans
-leurs châteaux, ils y retenaient à leurs gages des troupes
-d'acteurs pour un temps plus ou moins long, ou ils les
-faisaient venir de la ville voisine.</p>
-
-<p><span class="smcap">Mademoiselle</span>, qui dans son château de Saint-Fargeau<a id="FNanchor_819" href="#Footnote_819" class="fnanchor">&nbsp;[819]</a>,
-qu'elle agrandissait, cherchait à se distraire des ennuis de
-son exil, avec sa vieille gouvernante, ses deux jeunes
-dames d'honneur<a id="FNanchor_820" href="#Footnote_820" class="fnanchor">&nbsp;[820]</a>, sa naine<a id="FNanchor_821" href="#Footnote_821" class="fnanchor">&nbsp;[821]</a>, ses perroquets, ses chiens,
-ses chevaux d'Angleterre, et la chasse, entretenait une
-troupe de comédiens. Forcée par son père d'aller le voir
-à Blois, elle se mit à voyager de château en château; et
-elle nous apprend dans ses Mémoires qu'elle eut à Tours
-<span class="pagenum"><a id="Page_493"> 493</a></span>
-un plaisir sensible de retrouver dans cette ville cette même
-troupe d'acteurs qu'elle avait eue à ses gages tout l'hiver.
-Elle fut si contente de leur jeu, qu'elle les rappela à Saint-Fargeau.
-Cependant, elle avait vu à son passage à Orléans
-une autre troupe, qu'elle avait trouvée très-bonne;
-c'était celle qui était restée à Poitiers avec la cour, et
-l'avait suivie à Saumur<a id="FNanchor_822" href="#Footnote_822" class="fnanchor">&nbsp;[822]</a>.</p>
-
-<p>Une troisième troupe, qui dans les années précédentes
-avait, à Bordeaux, été accueillie avec faveur par le duc
-d'Épernon, continuait à se faire voir dans le midi. Elle
-passa cette année à Lyon, et y obtint un très-grand succès
-par une comédie nouvelle en cinq actes, en vers, qu'avait
-composée un des acteurs de cette troupe. Cette même
-troupe, conduite par le jeune auteur-acteur qui la dirigeait,
-alla trouver à Pézénas le prince de Conti, qui la
-prit à ses gages pendant toute la tenue des états de Languedoc.
-La nouvelle comédie fut représentée devant le
-prince et les députés des états, et obtint autant de succès
-qu'à Lyon. Cette comédie était <i>l'Étourdi</i>, et le comédien-auteur,
-le sieur Poquelin de Molière. On voit que le prince
-de Conti n'était pas le plus mal partagé, et que sous ce
-rapport il n'avait rien à envier à la capitale<a id="FNanchor_823" href="#Footnote_823" class="fnanchor">&nbsp;[823]</a>.</p>
-
-<p>Paris n'avait alors que deux théâtres ouverts au public:
-celui de l'hôtel de Bourgogne, situé rue Mauconseil, qui
-était le plus fréquenté; et celui du Petit-Bourbon, construit
-dans une galerie, seul reste de l'hôtel du connétable
-de Bourbon, qu'on avait démoli<a id="FNanchor_824" href="#Footnote_824" class="fnanchor">&nbsp;[824]</a>. Des acteurs italiens y
-étaient venus, pour la première fois, donner cette année
-<span class="pagenum"><a id="Page_494"> 494</a></span>
-des modèles de ce genre de comique trivial et bouffon qui
-fut depuis si goûté<a id="FNanchor_825" href="#Footnote_825" class="fnanchor">&nbsp;[825]</a>.</p>
-
-<p>Comme ce théâtre était voisin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois,
-et touchait au Louvre, où le roi logeait, on
-en profita pour les fêtes de la cour. Tous les jeunes seigneurs
-et toutes les jeunes dames qui la composaient, et
-le jeune roi lui-même et son frère, exécutèrent sur ce
-théâtre ces fameux ballets dits royaux, où ils admirent à
-figurer avec eux les acteurs qui avaient par leurs leçons
-contribué à développer leurs talents pour le chant, la
-pantomime et la danse.</p>
-
-<p>Benserade fut seul chargé de composer les vers de ces
-ballets<a id="FNanchor_826" href="#Footnote_826" class="fnanchor">&nbsp;[826]</a>; et l'à-propos des allusions qu'il sut mettre dans
-ces compositions fut la source de sa réputation et de sa
-fortune. Flatter les grands en les amusant est pour eux
-un genre de mérite qu'aucun autre ne peut surpasser.</p>
-
-<p>Le premier de ces ballets où le jeune roi figura fut joué
-au Palais-Royal; il était intitulé <i>la Mascarade de Cassandre</i><a id="FNanchor_827" href="#Footnote_827" class="fnanchor">&nbsp;[827]</a>.
-Mais le second, ayant pour titre <i>la Nuit</i>, fut
-exécuté sur le théâtre du Petit-Bourbon, vers la fin de février
-1653<a id="FNanchor_828" href="#Footnote_828" class="fnanchor">&nbsp;[828]</a>, avec des décorations et des costumes supérieurs
-par leur magnificence à tout ce qu'on avait vu jusqu'alors.
-Ce ballet, beaucoup plus long que le premier,
-était divisé en quatre parties ou quatre veilles. Tout ce
-qu'il y avait alors de personnes de distinction présentes à
-<span class="pagenum"><a id="Page_495"> 495</a></span>
-Paris, et madame de Sévigné dans le nombre, fut invité
-aux représentations de ce ballet. Le roi y paraissait à la
-fin, personnifié sous les traits d'un Soleil levant, et il y
-déclamait ou chantait les vers suivants:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Déjà seul je conduis mes chevaux lumineux,</p>
-<p>Qui traînent la splendeur et l'éclat après eux.</p>
-<p>Une divine main m'en a remis les rênes:</p>
-<p>Une grande déesse a soutenu mes droits;</p>
-<p>Nous avons même gloire: elle est l'astre des reines,</p>
-<p class="i3"> Je suis l'astre des rois.</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>Quand j'aurai dissipé les ombres de la France,</p>
-<p>Vers les climats lointains ma clarté paraissant</p>
-<p>Ira, victorieuse, au milieu de Byzance</p>
-<p class="i3"> Effacer le croissant<a id="FNanchor_829" href="#Footnote_829" class="fnanchor">&nbsp;[829]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>C'est ainsi qu'on adulait ce monarque adolescent et
-qu'on fomentait en lui le goût des guerres et des conquêtes.
-Les poëtes n'étaient pas les seuls qui fissent des
-prédictions en sa faveur: les astrologues, qui conservaient
-encore un assez grand crédit, assuraient que dans les
-astres on découvrait des pronostics funestes à tous ceux
-qui s'opposeraient à son autorité<a id="FNanchor_830" href="#Footnote_830" class="fnanchor">&nbsp;[830]</a>.</p>
-
-<p>Louis remplissait encore d'autres rôles dans ce ballet
-de <i>la Nuit</i>, d'un genre plus gracieux et moins héroïque.
-Des stances, assez longues, qu'il avait à débiter sous la
-figure d'un des Jeux qui sont à la suite de Vénus se terminaient
-ainsi:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>La jeunesse a mauvaise grâce</p>
-<p>Quand, trop sérieuse, elle passe</p>
-<p class="i1"> Sans voir le palais d'Amour;</p>
-<p>Il faut qu'elle entre; et pour le sage,</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_496"> 496</a></span></div>
-<p>Si ce n'est pas son vrai séjour,</p>
-<p>C'est un gîte sur son passage<a id="FNanchor_831" href="#Footnote_831" class="fnanchor">&nbsp;[831]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Je remarque que dans cette pièce et dans celles du
-même genre qui suivirent on céda trop facilement aux inclinations
-que <span class="smcap">Monsieur</span> avait pour les habillements de
-femme, et qu'il faisait partager à ceux qui l'entouraient.
-Dans ce ballet, le jeune marquis de Villeroy, fils de son
-gouverneur, élevé avec lui, fut habillé en femme, et représentait
-une coquette, tandis que <span class="smcap">Monsieur</span> jouait le
-rôle de son galant<a id="FNanchor_832" href="#Footnote_832" class="fnanchor">&nbsp;[832]</a>. Sans doute de tels travestissements
-n'avaient rien que de plaisant, rien que d'innocent entre
-deux enfants de douze à treize ans; mais la suite en fit
-voir les déplorables conséquences, et démontra combien
-l'influence des premières impressions est dangereuse<a id="FNanchor_833" href="#Footnote_833" class="fnanchor">&nbsp;[833]</a>.</p>
-
-<p>Le carême, qui fut cette année suivi d'un jubilé, mit
-fin aux ballets et aux divertissements. Le besoin de fuir le
-théâtre de la guerre et le désir de se montrer à la cour
-avaient attiré dans la capitale plusieurs évêques; ce qui
-donna plus de pompe aux cérémonies ecclésiastiques et
-contribua à augmenter l'assiduité avec laquelle on fréquentait
-les églises. Le jeune roi, qui n'était pas accoutumé
-à voir autour de lui tant de personnages revêtus des
-insignes de l'épiscopat, demanda quel en était le nombre;
-on lui dit qu'ils étaient trente. «Ce serait assez d'un seul,»
-répondit-il. Sur ce mot si judicieux, la plupart reçurent
-l'ordre de retourner dans leurs diocèses<a id="FNanchor_834" href="#Footnote_834" class="fnanchor">&nbsp;[834]</a>. Au reste, on mit
-autant de ferveur dans les dévotions pendant toute la
-durée du carême, qu'on avait montré d'ardeur à se livrer
-<span class="pagenum"><a id="Page_497"> 497</a></span>
-aux plaisirs de tous genres pendant les mois précédents<a id="FNanchor_835" href="#Footnote_835" class="fnanchor">&nbsp;[835]</a>;
-c'était là le caractère de l'époque.</p>
-
-<p>Après la paix de Bordeaux, le marquis et la marquise
-de Montausier étaient revenus à Paris, et continuèrent
-à résider dans l'hôtel de Rambouillet; mais les
-brillantes assemblées et les réunions littéraires de cet
-hôtel avaient cessé, pour ne plus renaître, par suite de
-la guerre civile. Le marquis de Rambouillet venait de
-mourir; la cour absorbait déjà tous les moments des
-personnages les plus importants, parmi ceux qui formaient
-autrefois cette société. Monsieur et madame de
-Montausier étaient occupés à solliciter les justes récompenses
-des services qu'ils avaient rendus. Mazarin voulait
-les faire porter sur d'autres, dont le dévouement au
-roi, ne procédant pas des mêmes sentiments d'honneur
-qui avaient fait agir Montausier, lui paraissait
-devoir être acheté par des faveurs<a id="FNanchor_836" href="#Footnote_836" class="fnanchor">&nbsp;[836]</a>. Les gens de lettres
-beaux esprits, ayant perdu leur grand centre de réunion,
-prirent l'habitude de se rassembler les uns chez les autres,
-mais plus particulièrement chez mademoiselle de Scudéry,
-dont la réputation était alors à son apogée, et chez madame
-la comtesse de La Suze, qui venait de se convertir à
-la religion catholique, sans s'affermir dans la foi, sans
-améliorer ses m&oelig;urs. C'est dans ces réunions d'une nature
-assez ambiguë que l'on commença à exagérer les manières
-et le langage des habitués de l'hôtel de Rambouillet;
-c'est dans ces nouveaux salons, c'est dans ces ruelles
-que se développèrent ces ridicules qui, par un coup de
-<span class="pagenum"><a id="Page_498"> 498</a></span>
-fortune pour le grand peintre comique, vinrent se placer
-sous son pinceau au début de sa carrière, et lui firent obtenir
-tout à coup, par le moyen d'une simple farce,
-mais admirable par l'à-propos des leçons qu'elle renfermait,
-une célébrité qu'il n'eût peut-être pas acquise si
-promptement par un des grands chefs-d'&oelig;uvre qui ont
-depuis illustré son nom.</p>
-
-<p>Ce fut cette année (1653) que le libraire de Sercy publia
-les deux premiers volumes d'un recueil de poésies choisies<a id="FNanchor_837" href="#Footnote_837" class="fnanchor">&nbsp;[837]</a>
-qui renferme des pièces de plus de trente auteurs,
-c'est-à-dire de tous les faiseurs de vers alors en vogue. Ce
-recueil, qui eut une suite, devint le vrai patron de cette
-littérature froidement galante au grossièrement burlesque,
-semée de pointes, de jeux de mots ou de sentiments exagérés
-qui dominait alors dans la poésie fugitive, et qui
-ne cessa que lorsque La Fontaine et madame Deshoulières
-eurent les premiers donné des exemples du naturel et des
-grâces légères qui conviennent à ce genre de composition.
-Ce qui surprend lorsqu'on parcourt ce livre, c'est d'y
-trouver des pièces érotiques qui ne sont pas toujours
-exemptes d'obscénités, quoique le volume soit dédié à
-l'abbé de Saint-Germain, Beaupré, conseiller et aumônier
-du roi. Nous citerons de ce recueil des stances adressées
-par un auteur anonyme à <i>mademoiselle de Lenclos</i>,
-afin de faire connaître quelle était alors la célébrité que
-Ninon s'était acquise et les impressions quelle faisait
-naître:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_499"> 499</a></span></div>
-<p>Ah, Ninon! de qui la beauté</p>
-<p>Méritait une antre aventure,</p>
-<p>Et qui devais avoir été</p>
-<p>Femme ou maîtresse d'Épicure,</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>Mon âme languit tout le jour:</p>
-<p>J'admire ton luth et la grâce.</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>Je me sens touché jusqu'au vif,</p>
-<p>Quand mon âme voluptueuse</p>
-<p>Se pâme au mouvement lascif</p>
-<p>De ta sarabande amoureuse.</p>
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>Socrate, et tout sage et tout bon,</p>
-<p>N'a rien dit qui tes dits égale;</p>
-<p>Auprès de toi, le vieux barbon</p>
-<p>N'entendait rien à la morale<a id="FNanchor_838" href="#Footnote_838" class="fnanchor">&nbsp;[838]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ces vers, d'ailleurs, suffisent pour justifier ce que nous
-avons dit du contraste des pièces de ce volume avec sa dédicace;
-nous devons prévenir qu'ils sont au nombre des
-plus modestes de ceux que nous aurions pu citer à l'appui
-de notre observation<a id="FNanchor_839" href="#Footnote_839" class="fnanchor">&nbsp;[839]</a>.</p>
-
-<p>C'est dans ce recueil que l'on trouve pour la première
-fois imprimé le quatrain que Montreuil fit pour madame
-de Sévigné, après l'avoir vue jouer à colin-maillard, et
-aussi les vers que Marigny lui envoya pour étrennes<a id="FNanchor_840" href="#Footnote_840" class="fnanchor">&nbsp;[840]</a>.
-Immédiatement après ceux-ci, nous en trouvons d'autres,
-d'un ton plus sérieux et plus passionné, qui lui sont également
-adressés; il sont anonymes et sans date. Nous devons
-donc les rapporter à celle de la publication et leur
-donner place ici:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_500"> 500</a></span></div>
-<p class="i3"> Ne trouver rien de beau que vous,</p>
-<p class="i3"> Sans cesse songer à vos charmes,</p>
-<p class="i3"> Être chagrin, être jaloux</p>
-<p class="i3"> Répandre quelquefois des larmes,</p>
-<p>N'avoir point de repos, ni de nuit, ni de jour,</p>
-<p>Est-ce de l'amitié, Philis, ou de l'amour<a id="FNanchor_841" href="#Footnote_841" class="fnanchor">&nbsp;[841]</a>?</p>
-</div></div>
-
-<p>Si l'on considère que ces vers se trouvent placés immédiatement
-après ceux que Marigny a avoués, on doit présumer
-que l'auteur des derniers est le même que celui de
-ceux qui précèdent. Il n'est pas étonnant qu'en les faisant
-imprimer Marigny gardât l'anonyme; c'était déjà une
-assez forte indiscrétion que de les publier en désignant
-celle qui en était l'objet. Mais tout semblait permis aux
-poëtes; et une déclaration d'amour quand elle était
-en vers ne semblait qu'un jeu d'esprit, qui ne compromettait
-personne.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_501"> 501</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXXVII.<br />
-<span class="medium">1653-1654.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-La société de madame de Sévigné devient de jour en jour plus nombreuse.&mdash;Bussy-Rabutin
-de retour à Paris.&mdash;Ce qu'il fit pendant
-la guerre civile.&mdash;Ses réclamations auprès du gouvernement.&mdash;Le
-Tellier le renvoie à Colbert, l'intendant de Mazarin.&mdash;Colbert
-prélude déjà à l'administration du royaume.&mdash;Bussy, ne pouvant
-quitter l'armée, envoie Corbinelli pour suivre ses affaires.&mdash;Quel
-était Corbinelli.&mdash;Corbinelli vient à Paris.&mdash;Il voit pour la première
-fois madame de Sévigné.&mdash;Il est fort goûté par elle.&mdash;Caractère
-de Corbinelli.&mdash;Origine de sa famille.&mdash;Ses liaisons avec
-madame de Sévigné.&mdash;Obstacles que rencontre Bussy pour le
-succès de ses demandes.&mdash;Ennemis qu'il s'était faits.&mdash;Il traite
-avec Palluau de sa charge de mestre de camp de la cavalerie légère.&mdash;Il
-recommence ses intrigues d'amour.&mdash;Laisse sa femme
-en Bourgogne.&mdash;Va à Launay.&mdash;Puis à Paris.&mdash;Se trouve au
-siége de Vervins.&mdash;Revient à Paris.&mdash;Loge au Temple.&mdash;Est
-aimé de son oncle.&mdash;Ne peut se contenter de ce que lui accorde
-madame de Sévigné.&mdash;Il se lie avec le comte de La Feuillade et
-le comte d'Arcy.&mdash;Tous trois promettent de se servir dans leurs
-amours.&mdash;Ils tirent aux dés les trois amies.&mdash;Madame de Précy
-échoit à Bussy.&mdash;Madame de Monglat à La Feuillade.&mdash;Bussy devient
-amoureux de madame de Monglat.&mdash;Portrait de cette dame.&mdash;Portrait
-qu'en fait l'auteur du Dictionnaire des Précieuses.&mdash;Comment
-Bussy, en trahissant La Feuillade, parvient à se faire aimer
-de madame de Monglat.&mdash;Bussy propose à madame de Sévigné de
-lui donner une fête.&mdash;Elle accepte.&mdash;Madame de Monglat était
-en secret le but de cette fête.&mdash;Madame de Précy s'aperçoit qu'elle
-est jouée.&mdash;Son ressentiment est partagé par la vicomtesse de
-Lisle.&mdash;Bussy part pour l'armée avec La Feuillade.</p>
-</div>
-
-<p>Madame de Sévigné voyait s'accroître chaque jour le
-nombre des personnes qui faisaient gloire d'être admises
-<span class="pagenum"><a id="Page_502"> 502</a></span>
-dans sa société. Son cousin Bussy contribuait à en augmenter
-les agréments. Il était revenu à Paris<a id="FNanchor_842" href="#Footnote_842" class="fnanchor">&nbsp;[842]</a>, et se montrait
-assidu chez elle; il y jouissait de ces privautés qu'une
-étroite parenté et une longue intimité ne permettaient pas
-de lui refuser, lors même que par inclination madame
-de Sévigné n'eût pas été charmée de pouvoir les lui accorder
-sans blesser les convenances.</p>
-
-<p>Bussy, pendant toute la durée de cette seconde guerre
-civile, avait passé son temps désagréablement, et avait
-joué un rôle assez obscur<a id="FNanchor_843" href="#Footnote_843" class="fnanchor">&nbsp;[843]</a>. Il avait cependant rendu des
-services signalés à la cause royale. On l'avait chargé de
-garder la Charité et Nevers, deux passages importants
-sur la Loire, et de secourir le général Palluau, qui assiégeait
-Montrond. Il reçut des éloges pour la manière dont
-il avait exécuté les ordres du roi; mais on ne lui payait
-pas les sommes qui lui étaient dues pour les appointements
-de sa charge, pour sa pension, pour la solde de ses
-troupes, pour les subsistances qu'il avait fournies. Il avait
-demandé qu'on lui permît de prélever par lui-même, sur
-les tailles et les autres revenus du Nivernais, le montant
-de ce qu'il réclamait. Le ministre Le Tellier, que ce détail
-concernait, répondit qu'il fallait pour cela obtenir l'autorisation
-de M. de Colbert, intendant de monseigneur
-de Mazarin<a id="FNanchor_844" href="#Footnote_844" class="fnanchor">&nbsp;[844]</a>. Ainsi Colbert, n'étant encore que l'intendant
-du cardinal, préludait déjà à l'administration du
-royaume.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_503"> 503</a></span>
-Au lieu de répondre aux demandes de Bussy, on forma
-contre lui des plaintes sur les violences et les extorsions
-que ses troupes se permettaient et sur leur indiscipline<a id="FNanchor_845" href="#Footnote_845" class="fnanchor">&nbsp;[845]</a>.
-Bussy, dans l'impossibilité où il se trouvait de quitter son
-poste, envoya pour se justifier et suivre l'effet de ses réclamations
-un gentil-homme qu'il avait pris à son service,
-nommé Corbinelli. Celui-ci mit beaucoup de zèle,
-d'activité et d'adresse à suivre les négociations dont Bussy
-l'avait chargé. Il ne se laissa rebuter ni par les délais, ni
-par les prétextes qu'on employait pour l'écarter; il ne
-cessa de solliciter et d'importuner les ministres<a id="FNanchor_846" href="#Footnote_846" class="fnanchor">&nbsp;[846]</a>: obligé
-pour cela de suivre la cour, qui voyageait toujours à la
-suite de l'armée, il arriva ainsi avec elle devant Paris au
-commencement de juillet de l'année 1652, et il y entra
-quelques jours avant l'incendie et le massacre de l'hôtel
-de ville<a id="FNanchor_847" href="#Footnote_847" class="fnanchor">&nbsp;[847]</a>.</p>
-
-<p>C'est à cette époque que Corbinelli eut occasion de voir
-souvent madame de Sévigné et de faire connaissance avec
-elle: dès le premier abord elle fut prévenue en sa faveur
-par le caractère de loyauté et de franchise qu'elle lui reconnut,
-et en même temps charmée de son esprit, de son
-savoir et de son jugement. Depuis, elle n'a jamais cessé
-d'avoir avec lui des relations d'une solide amitié; et il fut
-toujours compris dans le nombre choisi de ceux dont la
-société lui était chère, et sur lesquels elle pouvait compter.
-<span class="pagenum"><a id="Page_504"> 504</a></span>
-La famille de Corbinelli était originaire de Florence. Son
-grand-père, allié de Catherine de Médicis, avait été chargé
-de l'éducation du duc d'Anjou (depuis roi de France sous
-le nom de Henri III); son père fut secrétaire de Marie de
-Médicis, et attaché au maréchal d'Ancre; sa fortune s'écroula
-avec celle de ce favori<a id="FNanchor_848" href="#Footnote_848" class="fnanchor">&nbsp;[848]</a>. Corbinelli avait étudié à
-Rome sous les jésuites; il se trouvait encore en cette ville
-en 1644, près du pape Urbain VIII, son parent. La mort
-prématurée de ce pape le laissa sans fortune et sans état.
-C'est alors qu'il vint en France, et que Bussy, comme il
-le dit avec vérité, fut assez heureux pour se l'attacher<a id="FNanchor_849" href="#Footnote_849" class="fnanchor">&nbsp;[849]</a>.
-Doué d'un esprit fin et pénétrant, d'un caractère égal et
-doux, d'un goût sûr et exercé, littérateur, musicien, et
-amateur éclairé de ces beaux-arts auxquels sa patrie primitive
-était redevable d'une si grande illustration, Corbinelli
-se faisait des amis de tous ceux qui le connaissaient,
-et des protecteurs de tous les grands, auxquels il plaisait.
-Dépourvu d'ambition, il faisait de temps à autre de faibles
-tentatives pour remédier à l'exiguïté de sa fortune; puis,
-quand il trouvait trop d'obstacles à vaincre, il retombait
-dans son insouciance habituelle, et ne paraissait nullement
-affecté de n'avoir pas réussi. Ses amis et ses protecteurs
-ne montraient pas alors à cet égard plus de
-sollicitude que lui-même. Aussi, malgré ses liaisons avec
-tant d'hommes riches et puissants, malgré sa capacité reconnue
-pour les affaires, toute sa vie se passa ainsi à essayer,
-sans pouvoir y parvenir, de sortir de la condition
-médiocre où le sort l'avait réduit. Cette vie n'en fut ni
-moins longue ni moins heureuse. Corbinelli vécut plus de
-cent ans, et mourut universellement regretté. Il avait,
-<span class="pagenum"><a id="Page_505"> 505</a></span>
-cédant à la mode de ce temps, tracé un portrait de madame
-de Sévigné, qui eut un grand succès parmi les beaux
-esprits et les précieuses. On ne le trouve malheureusement
-dans aucun des ouvrages, peu remarquables, qu'on a imprimés
-de lui, et qui, en partie composés d'extraits, sont aujourd'hui
-oubliés<a id="FNanchor_850" href="#Footnote_850" class="fnanchor">&nbsp;[850]</a>. Dans son <i>Dictionnaire des Précieuses</i>,
-Somaize dit que Corbinelli s'était fait le lecteur de
-madame de Sévigné. Nous verrons qu'il fut aussi quelquefois
-par intervalles son secrétaire, et nous le retrouverons
-souvent dans le cours de ces Mémoires. Quand Corbinelli
-vint se fixer à Paris, il se logea dans le quartier du Marais
-du Temple, où demeurait aussi, comme nous l'avons
-déjà dit, madame de Sévigné<a id="FNanchor_851" href="#Footnote_851" class="fnanchor">&nbsp;[851]</a>.</p>
-
-<p>Bussy ne se contentait point des lettres flatteuses que
-Mazarin lui écrivait, ni de celle qu'il lui fit écrire par le
-roi lui-même. Il sollicita des faveurs plus solides et plus
-profitables, et eut beaucoup de peine à les obtenir. Ses
-indiscrétions lui avaient aliéné la princesse Palatine, dont
-l'influence était grande à la cour. Il fit agir l'abbé Fouquet,
-et son frère Nicolas Fouquet, procureur général au
-parlement de Paris, qui venait d'être nommé, avec Servien,
-surintendant des finances, après la mort de la Vieuville.
-Bussy était lié avec tous deux, et par leurs démarches
-et les siennes propres il obtint enfin la faculté de
-pouvoir traiter avec Palluau de la charge de mestre de
-camp de la cavalerie légère, lorsque Palluau eut été fait
-<span class="pagenum"><a id="Page_506"> 506</a></span>
-maréchal de France, en prenant le nom de Clérambault.
-Bussy a donné dans ses Mémoires l'histoire de cette
-charge de mestre de camp. Il l'acheta 270,000 livres, ce
-qui fait à peu près 540,000 francs de notre monnaie
-actuelle. Il la garda douze ans<a id="FNanchor_852" href="#Footnote_852" class="fnanchor">&nbsp;[852]</a>.</p>
-
-<p>Pendant qu'il la sollicitait, et avant qu'il fût en mesure
-d'en prendre possession et de se rendre à l'armée
-de Turenne pour commencer une nouvelle campagne<a id="FNanchor_853" href="#Footnote_853" class="fnanchor">&nbsp;[853]</a>,
-Bussy, selon sa coutume, se livra avec beaucoup d'activité
-à ses intrigues d'amour. Il avait laissé sa femme dans sa
-terre de Bourgogne, après le siége de Montrond; et au
-retour du voyage qu'il avait fait à Sedan pour voir le
-cardinal Mazarin, il s'était rendu à Launay chez son oncle
-le grand prieur; puis il était revenu avec lui et avec toute
-la cour à Paris, au mois d'octobre 1652; il était ensuite
-reparti pour l'armée, et se trouva au siége de Vervins,
-qui fut pris en trois jours, pendant un froid rigoureux,
-en janvier 1653. Il rentra de nouveau dans Paris avec le
-cardinal de Mazarin le 2 février, et il résolut de ne
-point quitter la capitale qu'il n'eût obtenu la charge
-qu'il sollicitait<a id="FNanchor_854" href="#Footnote_854" class="fnanchor">&nbsp;[854]</a>. Il logeait au Temple, chez son oncle le
-grand prieur, qui, à cause de ses goûts, très-analogues
-aux siens, l'avait pris dans une affection toute particulière.</p>
-
-<p>Bussy se montrait vivement épris de sa cousine; mais
-le régime auquel elle assujettissait son amour ne s'accommodait
-pas avec ses inclinations. Toutefois, comme sa présomption
-<span class="pagenum"><a id="Page_507"> 507</a></span>
-lui faisait croire qu'il n'en serait pas toujours
-ainsi, il ne renonçait pas à ses instances. En attendant le
-moment heureux qu'il espérait, il fallait vivre, comme
-il le dit lui-même: c'est à quoi Bussy songeait, c'est ce
-dont il s'occupait, malgré qu'il eût une femme jeune
-et fidèle, et malgré ses déclarations d'amour à madame
-de Sévigné.</p>
-
-<p>Il s'était lié intimement avec d'Arcy et avec La Feuillade,
-qui fut depuis fait duc et maréchal de France. Compagnons
-d'armes et de plaisir, on les voyait toujours, tous
-les trois ensemble, aux bals, aux spectacles, aux concerts,
-aux réunions qui eurent lieu pendant l'hiver. Ils y rencontrèrent
-fréquemment trois femmes jeunes, jolies, liées
-entre elles, qui ne se quittaient jamais, qu'on ne voyait
-jamais isolées. Cette parité de nombre, cette similitude
-de liaison, attira l'attention des trois amis, qui abordèrent
-fréquemment ce trio de belles, et les trouvèrent
-aimables. Voilà nos trois séducteurs qui voient dans cette
-singulière rencontre un coup heureux de la destinée; c'est
-un avertissement du dieu d'Amour, c'est une proie qu'il
-leur offre, et dont chacun d'eux peut avoir sa part sans
-envier celle de son ami. Ils forment donc une ligue pour
-attaquer de concert les trois belles, et ils promettent de
-s'entr'aider, de se servir mutuellement, pour que chacun
-puisse capter la sienne. Une de ces femmes était la marquise
-de Monglat, une autre la vicomtesse de Lisle, la
-troisième madame de Précy. La difficulté était de s'accorder
-sur les choix; ils crurent pouvoir y échapper en tirant
-au sort. Les trois noms furent mis dans une bourse. Madame
-de Monglat échut à La Feuillade, madame de Lisle
-à d'Arcy, et madame de Précy à Bussy de Rabutin.</p>
-
-<p>Mais le sort avait fort mal arrangé cette affaire, du
-<span class="pagenum"><a id="Page_508"> 508</a></span>
-moins pour Bussy. Quoique chacune de ces trois femmes
-eût des agréments particuliers, madame de Monglat, si
-elle n'était pas la plus jolie, était la plus aimable, la plus
-spirituelle. Petite-fille du chancelier de Chiverny, son
-nom était Isabelle Hurault de Chiverny<a id="FNanchor_855" href="#Footnote_855" class="fnanchor">&nbsp;[855]</a>. Elle avait
-épousé Paul-Clermont, marquis de Monglat, grand maître
-de la garde-robe, qui nous a laissé d'excellents Mémoires<a id="FNanchor_856" href="#Footnote_856" class="fnanchor">&nbsp;[856]</a>.
-Madame de Monglat était une brune piquante,
-nez retroussé, yeux petits, mais vifs, traits fins et délicats,
-teint animé, de beaux cheveux, taille moyenne, avec un
-cou, des bras, des mains qui auraient pu servir de modèle
-aux sculpteurs. Enjouée, folâtre, étourdie, d'un esprit
-pénétrant, fécond en saillies, elle aimait les vers, la musique,
-les artistes et les gens de lettres, dont elle appréciait
-les productions avec goût, avec sagacité<a id="FNanchor_857" href="#Footnote_857" class="fnanchor">&nbsp;[857]</a>. C'est pourquoi
-Somaize lui a donné une place dans son <i>Dictionnaire des
-Précieuses</i>, où il en parle sous le nom de Delphiniane.
-«Elle connaît, dit-il, tous les auteurs et leurs pièces, leur
-donne souvent des sujets pour les accommoder au théâtre;
-et par cette raison elle mérite non-seulement le
-nom de précieuse, mais de véritable.»</p>
-
-<p>Bussy préférait beaucoup madame de Monglat à ses
-deux amies, et surtout à madame de Précy, qui était celle
-<span class="pagenum"><a id="Page_509"> 509</a></span>
-qu'il trouvait le moins à son gré<a id="FNanchor_858" href="#Footnote_858" class="fnanchor">&nbsp;[858]</a>. La Feuillade fut forcé
-de s'absenter pour se rendre à l'armée; et Bussy, qui restait
-à Paris, fut chargé de ses intérêts auprès de madame
-de Monglat, qui semblait avoir l'intention d'agréer les propositions
-d'amour de La Feuillade. Bussy, tout en ayant
-l'air de servir son ami auprès de madame de Monglat,
-employa pour lui-même tous les moyens de séduction
-qu'une longue pratique et de nombreux succès auprès
-des femmes lui avaient donnés. Mais comme les promesses
-qu'il avait faites, et qui n'étaient point ignorées de madame
-de Monglat, pouvaient lui donner l'apparence d'un
-homme perfide, quand il s'aperçut qu'il lui plaisait il devint
-moins assidu auprès d'elle; et lorsqu'il eut la certitude
-d'être aimé, il cessa de la voir. Elle le fit venir, pour
-lui demander l'explication de sa conduite. Il lui dit qu'il
-avait trop tard reconnu le danger auquel La Feuillade l'avait
-exposé: que la violence de l'amour qu'elle lui avait
-inspiré ne lui permettait pas de remplir auprès d'elle les
-engagements qu'il avait pris envers son ami; qu'il allait
-lui écrire pour lui en faire l'aveu. Il écrivit en effet à La
-Feuillade qu'il allait s'abstenir de voir madame de Monglat,
-parce qu'il craignait d'en être trop bien accueilli et
-de nuire à un ami qu'il avait promis de servir. Soit orgueil,
-soit présomption, soit confiance, La Feuillade n'accepta
-point le refus de Bussy. Au contraire, il lui rappela
-ses promesses, et l'engagea à lui continuer ses soins. Il lui
-écrivit: «Quand on est aussi délicat que vous le paraissez,
-on est assurément incapable de trahir.» En même temps il
-lui envoya une lettre pour madame de Monglat, où il lui
-<span class="pagenum"><a id="Page_510"> 510</a></span>
-disait qu'il n'était point étonné qu'un honnête homme n'eût
-pu la voir sans en devenir amoureux; mais que ce n'était
-pas une raison à Bussy pour se retirer; qu'il était persuadé
-qu'il aurait assez de force pour résister, mais que
-dans le cas contraire il savait qu'elle ne donnerait jamais
-son c&oelig;ur à un traître.</p>
-
-<p>Bussy remit ces deux lettres à madame de Monglat,
-après en avoir fait disparaître les dernières phrases, qui
-avaient trait à la perfidie de sa conduite. Madame de Monglat,
-d'après l'aveu que Bussy avait fait à La Feuillade, ne
-vit que de l'indifférence dans les instances que ce dernier
-faisait à son rival pour continuer à la voir. Sa vanité
-blessée, d'accord avec ses inclinations, lui inspirèrent
-le désir de punir La Feuillade de son impertinente
-sécurité.</p>
-
-<p>Bussy en était là de ses intrigues amoureuses, courtisant
-ouvertement madame de Sévigné et madame de Précy,
-et secrètement madame de Monglat. Il prévoyait que, sur
-le point d'obtenir sa charge de mestre de camp de cavalerie
-légère, il serait bientôt obligé de quitter Paris; il désirait
-laisser de lui, en partant, une impression favorable dans le
-c&oelig;ur de sa cousine et s'assurer l'affection de madame de
-Monglat, auprès de laquelle il se voyait bien plus avancé,
-quoique leur liaison fût plus récente. Il proposa donc à
-madame de Sévigné de lui donner une fête au Temple.
-Elle accepta. Il ne manqua pas d'y inviter les trois amies,
-madame de Monglat, madame de Lisle, et madame de
-Précy. Madame de Sévigné ignorait alors les intrigues de
-son cousin, ou, si elle en soupçonnait quelque chose, elle
-s'en inquiétait peu. Elle avait même, par un billet écrit en
-italien, engagé à se rendre à cette fête une de ses amies
-qui (elle le savait) plaisait beaucoup à Bussy; c'était la
-<span class="pagenum"><a id="Page_511"> 511</a></span>
-marquise d'Uxelles, jolie, spirituelle et coquette<a id="FNanchor_859" href="#Footnote_859" class="fnanchor">&nbsp;[859]</a>. Madame
-de Sévigné fit avec tant de grâce les honneurs de
-cette fête, elle y parut si aimable, que, malgré le grand
-nombre de beautés qui s'y trouvaient réunies, aucune ne
-parut plus qu'elle digne des hommages que Bussy lui rendait
-avec autant d'éclat que de magnificence.</p>
-
-<p>Madame de Précy, à laquelle les assiduités de Bussy
-auprès de madame de Monglat n'avaient causé aucune
-jalousie, parce qu'elle les avait attribuées à son amitié
-pour La Feuillade, aux engagements qu'il avait contractés
-avec lui, crut aussi que Bussy s'était servi de sa cousine
-comme d'un moyen détourné pour lui donner une fête;
-que madame de Sévigné en était le prétexte, mais qu'elle
-en était l'objet véritable; et les discours de Bussy contribuaient
-à entretenir chez elle cette erreur. Elle admira
-une galanterie aussi fine, aussi respectueuse, qui témoignait
-un amour si vrai, si délicat, et tout à fait dans les
-manières et les habitudes du code galant que les précieuses
-de cette époque avaient mis à la mode.</p>
-
-<p>Quant à madame de Monglat, qui était en secret prévenue
-de tout, elle s'abandonna sans plus de résistance
-aux enchantements dont l'environnait un amant qui lui
-paraissait si généreux, si persévérant, et elle ne lui laissa
-plus aucun doute sur la nature de ses sentiments. Mais
-laissons-le lui-même donner la description de cette fête.</p>
-
-<p>«Quelques jours avant que de partir, je voulus adoucir
-le chagrin que me donnait la violence que je me faisais
-à cacher ma passion; et pour cet effet je donnai à madame
-<span class="pagenum"><a id="Page_512"> 512</a></span>
-de Sévigné une fête si belle et si extraordinaire, que vous
-serez bien aise que je vous en fasse la description. Premièrement,
-figurez-vous dans le jardin du Temple, que vous
-connaissez, un bois que deux allées croisent: à l'endroit
-où elles se rencontrent, il y avait un assez grand rond d'arbres,
-aux branches desquels on avait attaché cent chandeliers
-de cristal. Dans un des côtés de ce rond on avait
-dressé un théâtre magnifique, dont la décoration méritait
-bien d'être éclairée comme elle était; et l'éclat de mille
-bougies, que les feuilles des arbres empêchaient de s'échapper,
-rendait une lumière si vive en cet endroit, que
-le soleil ne l'eût pas éclairé davantage: aussi, par cette
-raison, les environs en étaient si obscurs, que les yeux ne
-servaient de rien. La nuit était la plus tranquille du monde.
-D'abord la comédie commença, qui fut trouvée fort plaisante.
-Après ce divertissement, vingt-quatre violons ayant
-joué des ritournelles, jouèrent des branles, des courantes
-et des petites danses. La compagnie n'était pas si grande
-qu'elle était bien choisie: les uns dansaient, les autres
-voyaient danser, et les autres, de qui les affaires étaient
-plus avancées, se promenaient avec leurs maîtresses dans
-des allées où l'on se touchait pour se voir<a id="FNanchor_860" href="#Footnote_860" class="fnanchor">&nbsp;[860]</a>. Cela dura jusqu'au
-jour, et, comme si le ciel eût agi de concert avec moi,
-l'aurore parut quand les bougies cessèrent d'éclairer.
-Cette fête réussit si bien, qu'on en manda les particularités
-partout, et à l'heure qu'il est on en parle avec admiration<a id="FNanchor_861" href="#Footnote_861" class="fnanchor">&nbsp;[861]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_513"> 513</a></span>
-Cependant madame de Précy s'aperçut qu'elle était
-jouée<a id="FNanchor_862" href="#Footnote_862" class="fnanchor">&nbsp;[862]</a>. La vicomtesse de Lisle, jolie Bretonne, admirable
-danseuse, coquette et pleine de grâce, avait aussi été courtisée,
-puis délaissée par Bussy. Elle partagea le ressentiment
-de madame de Précy. Bussy, par ses man&oelig;uvres,
-parvint à brouiller entre elles les trois amies; puis il partit
-pour l'armée, mal avec La Feuillade, très-bien avec madame
-de Monglat, et toujours au même degré d'intimité
-et de bienveillance amicale avec madame de Sévigné.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_514"> 514</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXXVIII.<br />
-<span class="medium">1653-1654.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Bussy revient à Paris.&mdash;Il y retrouve madame de Sévigné.&mdash;Ils
-passent tous deux l'hiver dans la capitale.&mdash;Spectacle et divertissements.&mdash;On
-ouvre un nouveau théâtre au Marais.&mdash;<i>L'Écolier
-de Salamanque</i>, pièce de Scarron.&mdash;Corneille et Bois-Robert
-traitent le même sujet.&mdash;Éducation du jeune roi.&mdash;Son goût
-pour la danse.&mdash;Nouveaux ballets royaux.&mdash;Ballet des <i>Proverbes</i>.&mdash;Ballet
-de <i>Pélée et de Thétis</i>.&mdash;Nièces du cardinal de Mazarin.&mdash;Préférences
-de Louis XIV pour l'aînée.&mdash;Tempérament précoce
-du jeune roi.&mdash;On songe à le marier.&mdash;Mariage du prince de
-Conti.&mdash;Bal à ce sujet.&mdash;Portrait du prince de Conti.&mdash;Bussy
-lui plaît.&mdash;Conti s'occupait des affaires de galanterie.&mdash;Il courtise
-madame de Sévigné.&mdash;Trouve un rival dans le comte du Lude.&mdash;Le
-surintendant Fouquet se déclare l'amant de madame de Sévigné.&mdash;Origine
-de la fortune de Fouquet.&mdash;Son goût pour les
-femmes et les beaux-arts.&mdash;Sa magnificence et sa générosité.&mdash;Turenne
-recherche aussi madame de Sévigné.&mdash;Bussy ne se laisse
-pas décourager par le nombre de ses rivaux.</p>
-</div>
-
-<p>Bussy, vers la fin de décembre, revint à Paris<a id="FNanchor_863" href="#Footnote_863" class="fnanchor">&nbsp;[863]</a>. La
-campagne s'était passée pour lui sans gloire, et il avait
-eu la maladresse d'indisposer contre lui Turenne, en
-usant avec peu d'égards des priviléges de sa nouvelle
-charge de mestre de camp de la cavalerie légère<a id="FNanchor_864" href="#Footnote_864" class="fnanchor">&nbsp;[864]</a>. Il retrouva
-dans la capitale madame de Sévigné, qui y était
-restée; et tous deux y passèrent l'hiver, durant lequel
-<span class="pagenum"><a id="Page_515"> 515</a></span>
-les festins, les spectacles et les fêtes se succédèrent presque
-sans interruption<a id="FNanchor_865" href="#Footnote_865" class="fnanchor">&nbsp;[865]</a>. La nécessité d'amuser un jeune
-roi, le désir de lui plaire, cet amour des distractions et
-des jouissances qui succède aux privations qu'on a été
-forcé de s'imposer pendant les temps de calamité, auraient
-fait, au besoin, imaginer des prétextes de divertissements,
-ou même on s'y serait livré sans prétexte. Mais
-le nombre des mariages qui à cette époque eurent lieu
-à la cour, dans la haute noblesse et parmi la riche bourgeoisie<a id="FNanchor_866" href="#Footnote_866" class="fnanchor">&nbsp;[866]</a>,
-fournirent des occasions répétées, et en quelque
-sorte obligées, de se livrer à la joie et au plaisir. On s'empara
-avec ardeur de motifs aussi légitimes; et la gaieté
-enivrante qui se manifesta dans toutes ces fêtes nuptiales
-s'augmentait encore par la richesse des habillements, la
-fraîcheur, l'éclat des décorations et les éblouissantes illuminations
-des lieux où l'on se réunissait.</p>
-
-<p>Les deux seuls théâtres qui existaient à Paris ne purent
-plus suffire au public nombreux qui prenait goût au spectacle:
-on rouvrit donc le théâtre du Marais, situé rue de
-la Poterie, où sous Louis XIII la troupe des comédiens
-italiens dirigée par Mondori avait su faire rire jusqu'au
-sombre et soucieux cardinal de Richelieu. Scarron, par
-sa comédie de <i>l'Écolier de Salamanque</i>, ou des <i>Généreux
-ennemis</i>, sut attirer la foule à ce théâtre, et le mit
-en crédit. Deux autres auteurs, Thomas Corneille et Bois-Robert
-profitèrent des lectures qu'ils avaient entendu
-faire de cette pièce chez Scarron même, traitèrent le
-même sujet, et firent jouer leurs pièces sur le théâtre de
-<span class="pagenum"><a id="Page_516"> 516</a></span>
-l'hôtel de Bourgogne. Cependant Scarron eut encore la
-priorité de la représentation, et, ce qui vaut mieux, la
-supériorité dans le succès. Ses imitateurs lui avaient bien
-pris son sujet, mais ils n'avaient pu lui dérober son esprit,
-sa facilité, et la verve de sa muse rieuse et bouffonne.
-C'est dans cette pièce que Scarron a créé le personnage
-de Crispin, ce valet niais et rusé, caractère que
-Molière et Regnard n'ont pas dédaigné de lui emprunter,
-et que leurs chefs-d'&oelig;uvre ont en quelque sorte naturalisé
-sur notre théâtre<a id="FNanchor_867" href="#Footnote_867" class="fnanchor">&nbsp;[867]</a>.</p>
-
-<p>Le jeune roi, en présence duquel Mazarin tenait tous
-ses conseils, délibérait et expédiait toutes les grandes
-affaires<a id="FNanchor_868" href="#Footnote_868" class="fnanchor">&nbsp;[868]</a>, montrait un goût très-vif pour tous les exercices
-de corps, et surtout pour le cheval, la danse, et pour
-les ballets pantomimes. On en joua trois nouveaux pendant
-l'hiver: celui des <i>Proverbes</i><a id="FNanchor_869" href="#Footnote_869" class="fnanchor">&nbsp;[869]</a> et celui du <i>Temps</i><a id="FNanchor_870" href="#Footnote_870" class="fnanchor">&nbsp;[870]</a>
-étaient en actions et fort courts, sans aucun chant, sans
-aucun récitatif en vers, sauf un seul couplet d'introduction;
-aussi furent-ils tous deux joués et dansés dans la
-salle des gardes. Mais il n'en fut pas de même du ballet de
-<i>Pélée et de Thétis</i>, pour lequel on fit venir des comédiens
-de Mantoue, et qui parut supérieur à tout ce qu'on avait
-vu jusque alors en ce genre. Ce ballet, qui fut représenté
-sur le théâtre du Petit-Bourbon, charma la cour, et ravit
-tous les spectateurs auxquels il fut permis d'y assister.
-<span class="pagenum"><a id="Page_517"> 517</a></span>
-On trouva que Bouty avait été heureusement inspiré dans
-les inventions du sujet, les figures et les danses; que Benserade
-s'était surpassé dans les vers, Torelli par le prestige
-des décorations, et les musiciens par la beauté de
-leurs airs<a id="FNanchor_871" href="#Footnote_871" class="fnanchor">&nbsp;[871]</a>. On convint généralement que le jeune roi
-n'avait jamais déployé autant de talent et de grâces que
-dans les nombreux rôles qu'il remplissait dans ce ballet;
-lui-même se plaisait tant à y jouer, qu'il en fit donner des
-représentations pendant tout l'hiver, et quelquefois jusqu'à
-trois dans une même semaine<a id="FNanchor_872" href="#Footnote_872" class="fnanchor">&nbsp;[872]</a>. Il y paraissait sous
-cinq costumes différents, et représentait Apollon, Mars,
-une Furie, une dryade, et un courtisan.</p>
-
-<p>Mazarin, habile à se servir de tous les moyens, avait
-fait venir de Rome ses deux s&oelig;urs Mancini et Martinozzi,
-dont les filles augmentèrent encore le nombre des jeunes
-beautés qui figuraient dans ces divertissements<a id="FNanchor_873" href="#Footnote_873" class="fnanchor">&nbsp;[873]</a>. On s'aperçut
-bientôt que Louis paraissait considérer avec plus de
-plaisir que toute autre l'aînée des Mancini<a id="FNanchor_874" href="#Footnote_874" class="fnanchor">&nbsp;[874]</a>, quoiqu'elle
-fût fort petite et d'une beauté médiocre<a id="FNanchor_875" href="#Footnote_875" class="fnanchor">&nbsp;[875]</a>. Elle jouait la
-déesse de la Musique dans ce ballet de <i>Pélée et de Thétis</i><a id="FNanchor_876" href="#Footnote_876" class="fnanchor">&nbsp;[876]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_518"> 518</a></span>
-Les inclinations enfantines du jeune roi pour mademoiselle
-d'Heudicourt et la duchesse de Châtillon<a id="FNanchor_877" href="#Footnote_877" class="fnanchor">&nbsp;[877]</a> n'avaient donné
-lieu jusque alors qu'à d'ingénieux couplets; mais Louis
-commençait à entrer dans l'âge où l'on épiait avec une
-continuelle et curieuse attention, et des sentiments bien
-divers, les moindres signes qui pouvaient manifester les
-secrets penchants de son c&oelig;ur. Anne d'Autriche, qui par
-les révélations de la Porte, premier valet de chambre<a id="FNanchor_878" href="#Footnote_878" class="fnanchor">&nbsp;[878]</a>,
-avait eu connaissance de la précocité peu commune de
-son fils, vit avec une extrême inquiétude et beaucoup
-de déplaisir ses préférences pour une nièce de Mazarin.
-Quoique le roi n'eût pas encore atteint l'âge de dix-sept
-ans, Anne d'Autriche commençait dès lors à songer à
-l'alliance qu'il conviendrait le mieux de contracter pour
-la France et pour lui. Le mariage du prince de Conti avec
-Martinozzi, cette autre nièce de Mazarin, fut célébré au
-Louvre vers la fin de février<a id="FNanchor_879" href="#Footnote_879" class="fnanchor">&nbsp;[879]</a>; et le bal qui eut lieu en
-cette occasion surpassa tous les autres en magnificence.
-Trois des plus jeunes des nièces de Mazarin, récemment
-arrivées de Rome, firent leur première entrée à la cour.
-Là brillait encore un essaim de jeunes beautés: Beuvron,
-Comminges, la brune et piquante Villeroy, Mortemart,
-plus jeune et plus belle encore. On y vit aussi la
-s&oelig;ur du roi détrôné d'Angleterre, cette gentille Henriette<a id="FNanchor_880" href="#Footnote_880" class="fnanchor">&nbsp;[880]</a>,
-qui n'était alors âgée que de onze ans, et qui devait, au
-sein du bonheur, au milieu d'une cour dont elle était
-adorée, succomber à la fatalité qui poursuivait sa famille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_519"> 519</a></span>
-Armand de Bourbon, prince de Conti, avait, sur un
-corps difforme, une très-belle tête, ornée d'une longue
-chevelure<a id="FNanchor_881" href="#Footnote_881" class="fnanchor">&nbsp;[881]</a>. Il rachetait ses imperfections physiques par
-beaucoup d'amabilité. Vif, gai, sémillant, un peu enclin
-à la raillerie, nourri d'études solides, il était amateur des
-belles-lettres et appréciateur très-éclairé des ouvrages de
-littérature. Généreux jusqu'à la prodigalité; brave, mais
-sans talent militaire; destiné par son éducation à l'Église,
-les dissensions civiles l'avaient jeté dans le métier des armes,
-auquel il semblait avoir pris d'autant plus de goût
-qu'il y était moins propre. D'un caractère faible, il répugnait
-à prendre par lui-même une résolution. Avec beaucoup
-d'esprit, il avait toujours besoin que quelqu'un prit
-de l'ascendant sur son esprit<a id="FNanchor_882" href="#Footnote_882" class="fnanchor">&nbsp;[882]</a>. Bussy lui plut par ses
-saillies, par la conformité de ses goûts avec les siens.
-Comme presque tous ceux qui sont affectés de gibbosité,
-Conti avait une inclination désordonnée pour les femmes;
-et, par une conséquence naturelle de ce penchant,
-il s'occupait beaucoup de ce qui se passait dans le monde
-galant, qu'il avait surnommé le <i>pays de la Braquerie</i><a id="FNanchor_883" href="#Footnote_883" class="fnanchor">&nbsp;[883]</a>;
-il avait dressé de ce pays, qu'il prétendait bien connaître,
-une carte faite à l'imitation de la <i>carte de Tendre</i>
-de mademoiselle de Scudéry dans le roman de <i>Clélie</i><a id="FNanchor_884" href="#Footnote_884" class="fnanchor">&nbsp;[884]</a>,
-dont la première partie venait de paraître.</p>
-
-<p>Ainsi Conti, quoiqu'il fût récemment marié, n'était,
-pas plus que Bussy, d'humeur à garder la foi conjugale;
-<span class="pagenum"><a id="Page_520"> 520</a></span>
-et ce prince ne put revoir madame de Sévigné, pour laquelle
-il avait, du vivant de son mari, éprouvé de l'inclination,
-sans devenir encore plus sensible à ses attraits
-et à tout ce que la liberté du veuvage ajoutait à son esprit
-et à ses grâces, aux agréments de sa société et de son
-commerce.</p>
-
-<p>D'un autre côté, le comte du Lude, déjà en faveur auprès
-du jeune monarque, et qui dans le ballet de <i>Pélée
-et de Thétis</i> avait été choisi pour remplir le rôle de magicien<a id="FNanchor_885" href="#Footnote_885" class="fnanchor">&nbsp;[885]</a>,
-se montrait plus empressé auprès de madame de
-Sévigné. Il faisait valoir les droits de sa longue persévérance,
-et ceux qu'il avait acquis en se déclarant le plus
-intrépide de ses chevaliers, dans son épineuse affaire avec
-la famille de Rohan.</p>
-
-<p>Un autre amant, non moins aimable et plus dangereux
-qu'un prince du sang et un favori du roi, avait aussi fait
-l'aveu de son amour à notre belle veuve. C'était Fouquet,
-le surintendant des finances, le frère de cet abbé intrigant
-et libertin, si fort en crédit auprès de Mazarin et de
-la reine.</p>
-
-<p>Mazarin, après la mort du marquis de la Vieuville,
-songea à diminuer la trop grande influence des surintendants
-des finances. Il crut y parvenir en partageant la
-place entre deux personnes, et en plaçant sous eux des
-intendants particuliers, qui devaient administrer d'après
-leurs ordres<a id="FNanchor_886" href="#Footnote_886" class="fnanchor">&nbsp;[886]</a>. Il fit donc Servien et Fouquet surintendants,
-<span class="pagenum"><a id="Page_521"> 521</a></span>
-avec un pouvoir égal. Fouquet était déjà procureur
-général au parlement de Paris, et il avait été pourvu
-de cette charge importante à l'âge de trente-cinq ans. Il
-en avait trente-neuf lorsqu'il fut nommé surintendant.
-Mazarin, en le choisissant, n'avait eu pour but que de se
-rapprocher du parlement, et d'atténuer les préventions que
-cette compagnie de magistrats avait contre lui. Il avait
-cru que Fouquet se trouverait trop occupé de sa charge de
-procureur général pour se mêler de finances, et que Servien,
-dont il avait éprouvé la docilité et l'habileté dans
-d'importantes missions diplomatiques, aurait seul la principale
-direction. C'est en effet ainsi que les choses se
-passèrent pendant la première année de cette nouvelle
-organisation. Mais bientôt l'incapacité de Servien en matière
-de finances devint manifeste; et Mazarin, qui à
-l'époque même où il voulait presser les opérations de la
-guerre, voyait l'État sans argent et sans crédit, prêta l'oreille
-à Fouquet, qui promit de trouver des ressources.
-Servien reçut l'ordre de le laisser agir: dès ce moment
-Fouquet fut réellement le seul surintendant des finances de
-France<a id="FNanchor_887" href="#Footnote_887" class="fnanchor">&nbsp;[887]</a>, et avec des pouvoirs proportionnés aux besoins
-qu'on avait de lui. Fouquet tint toutes les promesses qu'il
-avait faites. Nonobstant l'épuisement du trésor, il trouva
-des moyens de faire face à toutes les dépenses, à une
-époque où, par les difficultés qu'éprouvait le recouvrement
-des deniers publics et le discrédit général, il paraissait
-impossible de se procurer de l'argent. Fouquet
-<span class="pagenum"><a id="Page_522"> 522</a></span>
-devint dès lors pour le gouvernement un homme nécessaire.
-Il ne fut plus question de lui imposer aucun contrôle;
-pourvu qu'il comptât les sommes dont on avait besoin,
-on le laissa libre sur les moyens de se remplir de ses
-avances, et d'administrer le produit des impôts comme il
-l'entendrait. Il se hâta d'en profiter pour l'augmentation
-de sa fortune. Mais homme d'affaires et homme d'esprit,
-il était aussi homme de plaisir; il aimait les arts, les lettres,
-et surtout les femmes. Né par son organisation pour
-toutes les jouissances sociales, et propre à toutes les fonctions
-par sa haute capacité, il semblait, par son air de
-grandeur et sa générosité sans bornes, encore au-dessus
-du poste éminent où il se trouvait placé. Il faisait à ses
-châteaux de Vaux et de Saint-Mandé<a id="FNanchor_888" href="#Footnote_888" class="fnanchor">&nbsp;[888]</a> des constructions
-et des embellissements dignes d'un prince souverain. Il y
-plaçait de riches collections de tableaux, de livres, de
-statues antiques, et d'objets rares et curieux. Il attirait
-chez lui ce qu'il y avait de plus aimable et de plus spirituel
-à la cour et dans les hautes sociétés de la capitale; il
-s'attachait par des bienfaits les poëtes, les savants et les
-artistes. Il oubliait les faveurs dont il les comblait, et paraissait
-seulement reconnaissant des jouissances qu'il en
-recevait; plus jaloux de se montrer à eux comme ami que
-comme protecteur. Mais ses penchants voluptueux usurpaient
-une trop grande partie de son temps. Rien ne lui
-coûtait pour satisfaire ses fantaisies amoureuses. L'or était
-prodigué, les intrigues les plus habiles étaient mises en jeu
-pour assurer la défaite de celles qui lui présentaient quelque
-résistance; et il leur était d'autant plus difficile de lui
-échapper, que c'était dans leur société intime, parmi des
-<span class="pagenum"><a id="Page_523"> 523</a></span>
-femmes que leur rang mettait à l'abri du soupçon d'un rôle
-aussi honteux, que se rencontraient ses agents les plus
-dévoués<a id="FNanchor_889" href="#Footnote_889" class="fnanchor">&nbsp;[889]</a>. Lui-même était un séducteur plus puissant que
-l'or, plus habile que ses plus adroits complices. A une
-figure agréable il joignait des manières insinuantes, un
-esprit disposé à saisir toutes les occasions de plaire, et ingénieux
-à les faire naître. Il possédait cet instinct des procédés
-délicats, que rien ne peut suppléer; et il avait au
-besoin toute l'éloquence de la passion, qui entraîne toujours,
-quoiqu'elle soit toujours trompeuse, même lorsqu'elle
-est sincère. Tel était le nouveau et redoutable ami
-que madame de Sévigné avait à combattre et à maintenir
-à une distance convenable.</p>
-
-<p>Un autre personnage, dont l'hommage était encore plus
-flatteur pour l'orgueil d'une femme, Turenne, avait fait
-sa déclaration à madame de Sévigné. Elle jugea nécessaire
-de mettre dans sa conduite envers le héros une réserve
-dont elle s'abstenait envers tous ceux qui se trouvaient à
-son égard dans la même position. Pendant le court séjour
-que Turenne fit à Paris durant la belle saison de cette
-année 1654, il se présenta plusieurs fois chez madame de
-Sévigné; mais elle évita de le recevoir, soit parce qu'elle
-pensait que les assiduités d'un prince d'une si haute renommée
-seraient fatales à sa réputation, soit qu'elle craignit
-d'exciter la jalousie de celle qu'il venait d'épouser,
-soit enfin par quelques autres motifs qui nous sont inconnus<a id="FNanchor_890" href="#Footnote_890" class="fnanchor">&nbsp;[890]</a>.</p>
-
-<p>Les succès de Bussy auprès de madame de Monglat,
-<span class="pagenum"><a id="Page_524"> 524</a></span>
-les attraits d'un récent attachement, n'avaient pu le distraire
-de son amour pour sa cousine. Il croyait, avec raison,
-que les progrès qu'il avait faits dans son c&oelig;ur par
-suite d'une longue intimité et les affections de famille
-lui donnaient de grands avantages sur tous ses rivaux,
-sans ceux qu'il tenait de ses qualités personnelles, et que
-son orgueil exagérait. Aussi fut-il loin de se décourager.</p>
-
-<p>Il semble, au contraire, qu'il mettait d'autant plus de
-prix à triompher de madame de Sévigné, qu'il la voyait
-entourée de plus d'hommages. Cependant il ne pouvait se
-déguiser qu'il avait dans Conti et dans Fouquet deux antagonistes
-qu'il était difficile d'écarter. Quant au premier,
-l'ambition, plus forte chez Bussy que tous les sentiments
-du c&oelig;ur, ne lui permettait pas de songer à une rivalité;
-mais si sa cousine devait succomber à la vanité de dominer
-un prince du sang, l'immoralité de Bussy ne répugnait
-pas à la possibilité d'un partage. Il n'en était pas de même
-pour le surintendant, dont les poursuites excitaient son
-envie et sa jalousie. Mais comme il lui était redevable de
-la finance de sa charge, que celui-ci lui avait prêtée, et
-qu'il avait besoin de lui pour ses intérêts pécuniaires, il
-se trouvait forcé de le ménager. Quant à Turenne, comme
-Bussy ne l'avait point vu chez sa cousine, qui avait refusé
-de l'admettre, il ignorait qu'il en fût amoureux, et il ne
-l'apprit qu'à la campagne suivante, et par l'aveu même
-de Turenne<a id="FNanchor_891" href="#Footnote_891" class="fnanchor">&nbsp;[891]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_525"> 525</a></span></p>
-
-<h2>CHAPITRE XXXIX.<br />
-<span class="medium">1653.</span></h2>
-
-<p class="hanging indent">
-Bussy est placé dans l'armée de Conti.&mdash;Il se rend avec lui à Perpignan.&mdash;Obtient
-sa confiance et sa faveur.&mdash;Conti le surnomme
-<i>son templier</i>.&mdash;Conti fait confidence à Bussy-Rabutin de son amour
-pour madame de Sévigné.&mdash;Lettre de Bussy à madame de Sévigné
-à ce sujet.&mdash;Détails sur Senectaire, mentionné dans cette lettre.&mdash;Madame
-de Sévigné repousse les conseils de Bussy-Rabutin.&mdash;Nouvelle
-lettre de Bussy à madame de Sévigné.&mdash;Détails sur mademoiselle
-de Biais.&mdash;Madame de Sévigné, pour réprimer la licence
-de la plume de Bussy, lui fait part de la résolution de montrer à sa
-tante de Coulanges toutes les lettres qu'il lui écrira.&mdash;Autre lettre
-de Bussy à madame de Sévigné, datée du camp de Vergès.&mdash;Apostille
-à la marquise de La Trousse.&mdash;Détails sur la marquise
-d'Uxelles.&mdash;Cause de l'inclination que Bussy avait pour elle.&mdash;Détails
-sur le duc d'Elbeuf et la marquise de Nesle.&mdash;Le marquis
-de Vardes au nombre des amis de madame de Sévigné.&mdash;Détails
-sur la liaison du marquis de Vardes avec la duchesse de Roquelaure.&mdash;Bussy
-répond aux sarcasmes de madame de Sévigné
-contre ses poulets.&mdash;Quels sont les trois rivaux dont il est fait
-mention dans sa réponse.&mdash;Madame de Sévigné quitte Paris, et se
-rend à sa terre des Rochers.</p>
-</div>
-
-<p>Telle était la position de Bussy à l'égard de madame
-de Sévigné. Cependant l'hiver finit, et l'on parla à la cour
-des généraux et des officiers qui devaient servir pendant
-la campagne. Bussy obtint d'être placé sous les ordres du
-prince de Conti, qui commandait en Catalogne. Il partit
-au mois de mai avec ce prince, et fit route avec lui, dans
-son carrosse, de Paris à Perpignan<a id="FNanchor_892" href="#Footnote_892" class="fnanchor">&nbsp;[892]</a>. Conti était encore
-<span class="pagenum"><a id="Page_526"> 526</a></span>
-accompagné du poëte Sarrazin, son secrétaire, qui mourut
-dans l'année, et de l'intendant de sa maison, l'abbé
-Roquette, assez connu depuis, comme évêque d'Autun,
-pour être le modèle que Molière a eu en vue dans son
-Tartufe. Bussy sut profiter de ce voyage pour s'avancer
-dans la faveur de Conti, qui ne le nommait jamais que
-<i>son templier</i><a id="FNanchor_893" href="#Footnote_893" class="fnanchor">&nbsp;[893]</a>. Ses inclinations pour les femmes, le jeu
-et la bonne chère, et sa résidence au Temple lorsqu'il
-était à Paris, lui avaient valu ce sobriquet. Ainsi, c'est
-surtout par ses défauts que Bussy était parvenu à plaire
-au prince. Celui-ci, qui ignorait les sentiments de Bussy
-pour sa cousine, après lui avoir fait un grand éloge de
-ses charmes, lui fit confidence de l'inclination qu'il avait
-pour elle. Bussy adressa aussitôt à madame de Sévigné
-la lettre suivante:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p class="date">«Montpellier, le 16 juin 1654.</p>
-
-<p>«J'ai bien appris de vos nouvelles, madame: ne vous
-souvenez-vous point de la conversation que vous eûtes chez
-madame de Montausier avec monsieur le prince de Conti,
-l'hiver dernier? Il m'a conté qu'il vous avait dit quelques
-douceurs, qu'il vous avait trouvée fort aimable, et qu'il
-vous en dirait deux mots cet hiver. Tenez-vous bien, ma
-belle cousine! telle dame qui n'est point intéressée est quelquefois
-ambitieuse; et qui peut résister aux finances du
-roi ne résiste pas toujours aux cousins de sa Majesté. De
-la manière dont le prince m'a parlé de son dessein, je vois
-<span class="pagenum"><a id="Page_527"> 527</a></span>
-bien que je suis désigné pour confident; je crois que vous
-ne vous y opposerez pas, sachant, comme vous faites,
-avec quelle capacité je me suis acquitté de cette charge en
-d'autres rencontres. Pour moi, j'en suis ravi, dans l'espérance
-de la succession: vous m'entendez bien, ma belle cousine.
-Si, après tout ce que la fortune veut vous mettre en
-main, je n'en suis pas plus heureux, ce ne sera pas votre
-faute; mais vous en aurez soin assurément, car enfin il faut
-bien que vous me serviez à quelque chose. Tout ce qui
-m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre
-ces deux rivaux; et il me semble déjà vous entendre
-dire:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin:</p>
-<p class="i2"> O Dieu, l'étrange peine!</p>
-<p>Dois-je chasser l'ami de mon cousin?</p>
-<p>Dois-je chasser le cousin de la reine?</p>
-</div></div>
-
-<p>«Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service
-des princes, et que mon exemple vous en rebutera; peut-être
-la taille de l'un ne vous plaira-t-elle pas; peut-être
-aussi la figure de l'autre. Mandez-moi des nouvelles de
-celui-ci, et les progrès qu'ils a faits depuis mon départ; à
-combien d'acquits patents il a mis votre liberté. La fortune
-vous fait de belles avances, ma chère cousine: n'en
-soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu,
-comme si c'était une chose solide, et vous méprisez les
-biens comme si vous ne pouviez jamais en manquer: ne
-savez-vous pas ce que disait le vieux Senectaire, homme
-d'une grande expérience et du meilleur sens du monde:
-Que les gens d'honneur n'avaient point de chausses?
-Nous vous verrons un jour regretter le temps que vous
-aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal employé
-votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine
-<span class="pagenum"><a id="Page_528"> 528</a></span>
-acquérir et conserver une réputation qu'un médisant peut
-vous ôter, et qui dépend plus de la fortune que de votre
-conduite.....</p>
-
-<p>«Adieu, ma belle cousine; songez quelquefois à moi,
-et que vous n'avez ni parent ni ami qui vous aime tant
-que je fais. Je voudrais..... non, je n'achèverai pas, de
-peur de vous déplaire; mais vous pouvez bien savoir ce
-que je voudrais<a id="FNanchor_894" href="#Footnote_894" class="fnanchor">&nbsp;[894]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Les allusions que Bussy fait dans cette lettre à l'amour
-du surintendant pour madame de Sévigné n'auront point
-échappé au lecteur. Le vieux Senectaire, dont il est fait
-mention ici était Henri, seigneur de Saint-Nectaire, père
-du maréchal de la Ferté-Senneterre. Ce nom de Saint-Nectaire
-fut d'abord changé, par euphonie, en celui de Senectaire,
-et ensuite en celui de Senneterre. Senneterre
-n'était point tel que semblerait le faire présumer le mot
-piquant que Bussy rapporte de lui, qui était dans sa
-bouche la satire du monde et de la cour, mais non pas
-l'expression de ses sentiments. Senneterre avait été ambassadeur
-en Angleterre<a id="FNanchor_895" href="#Footnote_895" class="fnanchor">&nbsp;[895]</a>, et mourut respecté et recherché
-jusqu'à la fin, en 1662, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans.
-Pendant la Fronde il avait été du parti des modérés, et
-voyait dans l'accord du duc d'Orléans et de la reine le
-seul moyen de faire cesser les troubles et de rétablir l'autorité.
-Courtisan sage et délié, il sut se mouvoir au milieu
-d'hommes et de partis variables, sans s'attirer l'inimitié
-d'aucun. Il esquiva souvent la faveur de la reine, pour ne
-pas trahir la confiance du duc d'Orléans, et se montra
-<span class="pagenum"><a id="Page_529"> 529</a></span>
-loyal envers tous. Ami de Châteauneuf et de Villeroy, il
-cessait de les seconder dans leurs projets quand ces projets
-n'avaient plus pour but le bien de l'État, mais leur
-ambition personnelle. Il contribua beaucoup avec le maréchal
-Duplessis au retour de Mazarin, quoiqu'il n'aimât
-pas ce ministre et lui fût souvent opposé; il se concilia par
-là sa bienveillance. Madame de Motteville, liée avec lui
-d'amitié, et qui partageait tous ses sentiments, était son
-intermédiaire auprès de la reine. Celle-ci, dans les occasions
-importantes, désirait toujours avoir l'avis de ce
-Nestor des hommes d'État, et lui demandait en secret des
-conseils, qu'elle ne suivait pas, et qu'elle se repentait
-toujours de n'avoir pas suivis<a id="FNanchor_896" href="#Footnote_896" class="fnanchor">&nbsp;[896]</a>.</p>
-
-<p>Nous n'avons point la réponse que madame de Sévigné
-fit à la lettre de Bussy; mais nous pouvons facilement
-juger, par celle qu'il lui écrivit après l'avoir reçue, avec
-quelle mesure, avec quelle dignité, avec quelle franchise
-d'expression elle repoussa les viles insinuations de son
-cousin, puisqu'elle parvint à convaincre un homme qui
-croyait peu à la vertu des femmes, de la constance et de
-la sincérité de ses résolutions. On voit aussi par cette lettre
-comment, sans se fâcher, sans le blâmer, en lui disant
-même des choses agréables pour son amour-propre
-et satisfaisantes pour son c&oelig;ur, elle le força tout doucement
-à se renfermer dans les limites où elle voulait le
-contenir.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_530"> 530</a></span></div>
-<p class="center">LETTRE DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p class="date">«Figuières, le 30 juillet 1654.</p>
-
-<p>«Mon Dieu, que vous avez d'esprit, ma belle cousine!
-que vous écrivez bien, que vous êtes aimable! Il faut
-avouer qu'étant aussi prude que vous l'êtes, vous m'avez
-grande obligation de ce que je ne vous aime pas plus que
-je ne fais. Ma foi, j'ai bien de la peine à me retenir; tantôt
-je condamne votre insensibilité, tantôt je l'excuse; mais
-je vous estime toujours. J'ai des raisons de ne vous pas
-déplaire en cette rencontre; mais j'en ai de si fortes de
-vous désobéir! Quoi! vous me flattez, ma belle cousine,
-vous me dites des douceurs, et vous ne voulez pas que
-j'aie les dernières tendresses pour vous! Eh bien, je ne
-les aurai pas: il faut bien vouloir ce que vous voulez, et
-vous aimer à votre mode. Mais vous me répondrez un jour
-devant Dieu de la violence que je me fais et des maux
-qui s'ensuivront.</p>
-
-<p>«Au reste, madame, vous me mandez qu'après que
-vous êtes demeurée d'accord avec Chapelain que j'étais
-un honnête homme, et que même vous l'avez remercié
-du bien qu'il vous disait de moi, je ne puis plus vous dire
-que vous êtes du parti du dernier venu. Je ne vois pas que
-cela vous justifie beaucoup; vous m'entendez louer, et vous
-faites de même. Que sais-je, s'il vous avait dit: C'est un
-galant homme que M. de Bussy; il ne peut manquer de
-faire son chemin; il est seulement à craindre qu'il ne s'attache
-un peu trop à ses plaisirs quand il est à Paris.&mdash;Que
-sais-je, dis-je, si vous n'auriez pas cru qu'il eût raison,
-et si, dans votre c&oelig;ur au moins, vous n'auriez pas
-condamné ma conduite? car enfin je vous ai vue dans des
-<span class="pagenum"><a id="Page_531"> 531</a></span>
-alarmes mal fondées, après de semblables conversations.
-C'est une marque que les bonnes impressions que vous
-avez de moi ne sont pas encore bien fortes. Bien m'en
-prend que vous voyiez souvent de mes amis; sans cela
-mademoiselle de Biais m'aurait bientôt ruiné dans votre
-esprit. Je ne vous traiterais pas de même si l'occasion s'en
-présentait; je ne rejetterais pas seulement la médisance la
-plus outrée qu'on me ferait de vous, mais la plus légère
-même, précédée de vos louanges. Adieu, ma belle cousine;
-donnez-moi de vos nouvelles<a id="FNanchor_897" href="#Footnote_897" class="fnanchor">&nbsp;[897]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>La demoiselle de Biais, dont il est question dans cette
-lettre, était une demoiselle de compagnie qu'avait madame
-de Sévigné. Elle était de son âge, laide, sans fortune, sans
-esprit, mais fort instruite. Madame de Sévigné, dans une
-de ses lettres, l'appelle la petite de Biais, et paraît disposée
-à s'égayer sur son compte<a id="FNanchor_898" href="#Footnote_898" class="fnanchor">&nbsp;[898]</a>; par la suite, le fils de madame
-de Sévigné la nommait, par dérision, sa tante<a id="FNanchor_899" href="#Footnote_899" class="fnanchor">&nbsp;[899]</a>.
-Mademoiselle du Pré, une des précieuses du cercle de
-mademoiselle de Scudéry, s'étonne beaucoup, dans une
-lettre adressée au comte de Bussy<a id="FNanchor_900" href="#Footnote_900" class="fnanchor">&nbsp;[900]</a>, que cette demoiselle,
-âgée de quarante-cinq ans<a id="FNanchor_901" href="#Footnote_901" class="fnanchor">&nbsp;[901]</a>, ait pu enfin trouver un mari.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné fut satisfaite de la docilité de son
-cousin; mais cependant, pour se prémunir à l'avenir
-contre les licences de sa plume, elle jugea convenable de
-<span class="pagenum"><a id="Page_532"> 532</a></span>
-s'astreindre à montrer toutes les lettres qu'elle recevrait
-de lui à sa tante maternelle, Henriette de Coulanges,
-veuve de François Hardi, marquis de La Trousse. Elle fit
-part de cette résolution à Bussy, et tâcha en même temps
-de lui persuader que cette bonne et durable amitié qui
-devait présider à leur commerce alimenterait mieux leur
-correspondance que tous ses poulets d'amour dictés par
-la coquetterie, la fausseté et la perfidie, plutôt que par un
-sentiment vrai. Bussy, qui prenait plaisir à ses entretiens
-épistolaires avec sa cousine, ne s'offensa point des précautions
-qu'elle prenait contre lui; elles le flattaient, sans
-le décourager. Il lui adressa une nouvelle et longue lettre,
-datée du camp de Vergès, le 17 août. Dans cette lettre il
-lui disait:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="center">LETTRE DE BUSSY DE RABUTIN<br />
-A MADAME DE SÉVIGNÉ.</p>
-
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b><br />
-«Je crois donc, ma belle cousine, que vous m'aimez;
-et je vous assure que je suis pour vous comme vous êtes
-pour moi, c'est-à-dire content au dernier point de vous
-et de votre amitié. Ce n'est pas que je demeure d'accord
-avec vous que votre lettre, toute franche et toute signée
-comme vous dites, fasse honte à tous les poulets; ces
-deux choses n'ont rien de commun entre elles: il vous
-doit suffire que l'on approuve votre manière d'écrire à
-vos bons amis, sans vouloir médire des poulets, qui ne
-vous ont jamais rien dit. Vous êtes une ingrate, madame,
-de les traiter mal, après qu'ils ont eu tant de respect pour
-vous; pour moi, je vous l'avoue, je suis dans l'intérêt
-des poulets, non pas contre vos lettres, mais je ne vois
-<span class="pagenum"><a id="Page_533"> 533</a></span>
-pas qu'il faille prendre de parti entre eux; ce sont des
-beautés différentes: vos lettres ont leurs grâces, et les
-poulets les leurs. Mais, pour vous parler franchement, si
-l'on pouvait avoir de vos poulets, madame, on ne ferait
-pas tant de cas de vos lettres.</p>
-
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b><br />
-«Je suis bien aise que vous soyez satisfaite du surintendant:
-c'est une marque qu'il se met à la raison, et
-qu'il ne prend plus tant les choses à c&oelig;ur qu'il faisait.
-Quand vous ne voulez pas ce qu'on veut, madame, il
-faut bien vouloir ce que vous voulez; on est encore trop
-heureux de demeurer de vos amis: il n'y a guère que
-vous, dans le royaume, qui puissiez réduire un amant à
-se contenter d'amitié; nous n'en voyons presque point
-qui d'amant éconduit ne devienne ennemi; et je suis
-persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire
-pour faire en sorte que le dépit d'un amant maltraité
-ne le porte pas à rompre avec elle.</p>
-
-<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b><br />
-«Je suis ravi d'être bien avec messieurs vos oncles
-[l'abbé de Livry et Philippe de Coulanges]; jalousie à
-part, ce sont d'honnêtes gens: mais il n'y a personne de
-parfait dans ce monde; s'ils n'étaient jaloux, ils seraient
-peut-être quelque chose de pis. Avec tout cela je ne les
-crains pas trop; et savez-vous bien pourquoi, madame?
-C'est que je vous crains beaucoup, et que vous êtes cent
-fois plus jalouse de vous qu'eux-mêmes.</p>
-
-<p>«J'oubliais de vous dire que j'écris à M. de Coulanges
-sur la mort de madame sa femme [Marie Le Fèvre d'Ormesson,
-morte, le 5 juillet 1654]. Madame de Bussy me
-mande que je lui ai bien de l'obligation de ce qu'il a fait
-pour moi à la chambre des comptes. Ce qui redouble le
-<span class="pagenum"><a id="Page_534"> 534</a></span>
-déplaisir que j'ai de la perte qu'il a faite, c'est que j'appréhende
-qu'il ne devienne mon quatrième rival, car il
-avait assez de disposition du vivant de sa femme; mais la
-considération le retenait toujours.</p>
-
-<p>«Adieu, ma belle cousine; c'est assez badiner pour
-cette fois. Voici le sérieux de ma lettre: je vous aime de
-tout mon c&oelig;ur<a id="FNanchor_902" href="#Footnote_902" class="fnanchor">&nbsp;[902]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Dans l'apostille de cette lettre il s'adresse à madame la
-marquise de La Trousse, et termine en disant: «Madame,
-en vous rassurant sur les lettres trop tendres, j'ai honte
-d'en écrire de si folles, sachant que vous devez les lire,
-vous qui êtes si sage, et devant qui les précieuses ne font
-que blanchir. Il n'importe; votre vertu n'est point farouche,
-et jamais personne n'a mieux accordé Dieu et le
-monde que vous ne faites.»</p>
-
-<p>Bussy donne à sa cousine des nouvelles de Corbinelli,
-qu'il avait emmené avec lui. Il se plaint qu'elle ne lui dit
-rien sur la marquise d'Uxelles, «qui, dit-il, est de ses
-bonnes amies, et assez des siennes». Il veut savoir ce
-qu'elle fait; il voudrait faire quelque chose pour elle, et
-«si elle veut sortir de condition,» il lui en offrira. «Est-ce
-qu'elle n'est plus à Paris, dit-il, ou que vous ne voulez
-pas m'en parler, de peur d'être obligée de me mander ce
-qu'elle fait?» Cette manière de s'exprimer de Bussy sur la
-marquise d'Uxelles prouve (ce que nous avons déjà dit)
-qu'elle était galante. Son nom de famille était Marie de
-Bailleul; elle s'était mariée avec le marquis de Nangis.
-Devenue veuve après un an, elle avait épousé en secondes
-noces Louis Chalons du Blé, marquis d'Uxelles, lieutenant
-<span class="pagenum"><a id="Page_535"> 535</a></span>
-général. C'était une femme très-aimable, en correspondance
-avec un grand nombre de beaux esprits et de
-personnages célèbres de son temps<a id="FNanchor_903" href="#Footnote_903" class="fnanchor">&nbsp;[903]</a>, et particulièrement
-avec le petit Coulanges et avec madame de Sévigné, à
-laquelle elle a survécu. Après avoir fait à son second mari
-nombre d'infidélités, elle lui fit ériger, après sa mort, un
-magnifique tombeau<a id="FNanchor_904" href="#Footnote_904" class="fnanchor">&nbsp;[904]</a>. Elle profita de son intimité avec
-Louvois pour élever son fils, qu'elle aimait peu<a id="FNanchor_905" href="#Footnote_905" class="fnanchor">&nbsp;[905]</a>, aux
-premières dignités militaires.</p>
-
-<p>Bussy, malgré sa liaison avec madame de Monglat, ses
-intrigues avec la marquise de Gouville, dont nous parlerons
-dans la suite de ces Mémoires, poursuivit encore de
-ses attentions la marquise d'Uxelles; mais le ton cavalier
-qu'il se permettait à son égard dans ses instances amoureuses
-donnait à son orgueil les moyens de se consoler
-d'éprouver un échec là où d'autres avaient réussi. La marquise
-d'Uxelles lui plaisait plus par son esprit que par sa
-beauté. Il aimait à entretenir avec elle une correspondance
-qui de sa part, et avec une femme de ce caractère, eût eu
-moins d'agrément, et n'aurait pu être aussi fréquente et
-aussi longtemps prolongée, si la galanterie n'en avait été
-la base et le prétexte<a id="FNanchor_906" href="#Footnote_906" class="fnanchor">&nbsp;[906]</a>.</p>
-
-<p>Dans cette même lettre à madame de Sévigné, Bussy
-<span class="pagenum"><a id="Page_536"> 536</a></span>
-s'étonne de la constance du duc d'Elbeuf pour la marquise
-de Nesle<a id="FNanchor_907" href="#Footnote_907" class="fnanchor">&nbsp;[907]</a>. «Ne voit-il pas, dit-il, ses dents, ou plutôt
-ne les sent-il pas! Je savais bien que l'amour ôtait la
-vue; mais j'ignorais qu'il privât de l'odorat.» Bussy serait,
-d'après cela, très-inquiet de ce que deviendrait la
-duchesse d'Elbeuf, s'il ne pensait pas que cette belle, récemment
-revenue des eaux de Bourbon, n'eût déjà pris
-des mesures pour se venger, et s'il ne croyait pas son mari
-déjà sur la défensive. Bussy n'aurait pas fait de telles plaisanteries
-sur cette jeune femme, déjà mariée en secondes
-noces, s'il avait pu prévoir qu'elle dût mourir à l'âge de
-vingt-huit ans, six semaines après la lettre qu'il écrivait<a id="FNanchor_908" href="#Footnote_908" class="fnanchor">&nbsp;[908]</a>.
-Cependant Bussy était bien instruit de ce qui la concernait:
-il savait que la duchesse d'Elbeuf avait favorablement
-écouté le plus aimable, le plus brillant des séducteurs
-de cette époque, le marquis de Vardes; c'était aussi
-le plus célèbre par le nombre de ses conquêtes. Bussy le
-vit à l'armée, où il avait un commandement; et il apprit
-par lui ce qu'il avait jusque là ignoré, que le marquis de
-Vardes était aussi au nombre des amis ou du moins des
-connaissances de la marquise de Sévigné. Au ton sérieux
-qu'il prend tout à coup en parlant de lui, on s'aperçoit
-que cette nouvelle lui cause de l'inquiétude, et qu'il cherche
-à prémunir sa cousine contre un homme aussi dangereux.
-C'est après avoir fait mention de la duchesse d'Elbeuf
-qu'il ajoute: «Nous avons ici le marquis de Vardes,
-un de ses amants, qui m'a dit qu'il était de vos amis, et
-qu'il voulait vous écrire. Je sais, par M. le prince de
-Conti, qu'il a dessein d'être amoureux de la duchesse de
-Roquelaure cet hiver: et sur cela, madame, ne plaignez-vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_537"> 537</a></span>
-pas les pauvres femmes, qui bien souvent récompensent
-par une véritable passion un amour de dessein, c'est-à-dire
-donnent du bon argent pour de la fausse monnaie!»</p>
-
-<p>Bussy, en ne songeant qu'à sa cousine, tirait un pronostic
-trop véritable. Charlotte-Marie de Daillon, fille du
-comte du Lude, duchesse de Roquelaure, ne comptait pas
-encore une année de mariage, lorsque Vardes méditait sa
-ruine<a id="FNanchor_909" href="#Footnote_909" class="fnanchor">&nbsp;[909]</a>. La surprise qu'avait causée à la cour son éclatante
-beauté n'avait pas encore cessé. Son mari, ce même duc
-de Roquelaure qui s'est acquis par ses bons mots et ses
-bouffonneries une célébrité populaire, amoureux et jaloux,
-la surveillait avec la vigilance d'un avare environné
-d'envieux qui cherchent à lui ravir le nouveau trésor dont
-il est devenu possesseur. Vardes sut cependant fasciner
-ses yeux d'Argus, et ne réussit que trop à se faire aimer
-de la duchesse de Roquelaure. Mais comme le caractère
-du duc exigeait la plus grande discrétion et le plus profond
-mystère, les deux amants, d'accord, cherchèrent les
-moyens de se voir sans éveiller ses soupçons. La duchesse
-les trouva en mettant dans ses intérêts et dans sa confidence
-un abbé que son mari avait placé près d'elle comme
-gardien de sa vertu, et qui était chargé de lui rendre
-compte de toutes ses actions. Cette intrigue fut tenue tellement
-secrète, que, malgré ce que Vardes avait dit au
-prince de Conti, personne n'en soupçonna l'existence.
-Mais Vardes fut bientôt rebuté par tant de précautions,
-et fatigué d'un attachement qui entraînait avec lui tant
-d'ennui et de perte de temps. Ses impatiences, son antipathie
-<span class="pagenum"><a id="Page_538"> 538</a></span>
-contre toute contrainte, décelèrent l'affaiblissement
-de son amour. Sa présence aux rendez-vous devint
-de plus en plus rare; il cessa enfin de s'y trouver, et il
-forma d'autres liens.</p>
-
-<p>Le désespoir de la duchesse de Roquelaure ne peut se
-décrire. Depuis longtemps tous ceux qui l'approchaient
-cherchaient par intérêt et par ambition à la faire céder
-aux instances du jeune duc d'Anjou, le frère du roi, qui
-la recherchait. Elle-même alors voulut se contraindre à
-écouter le jeune prince, afin de pouvoir oublier Vardes;
-mais elle ne put y parvenir. Sa santé déclina rapidement.
-Elle dit aux personnes qui lui donnaient des soins, et qui
-étaient entrées le plus avant dans son intimité, qu'il était
-inutile qu'on lui fît aucun remède; qu'une passion qu'elle
-avait dans le c&oelig;ur la consumait, et qu'elle désirait mourir.
-On chercha à connaître, on s'efforça de deviner, quel
-était l'objet d'un sentiment si profond, d'une si ardente
-affection; mais on ne put même former une conjecture à
-ce sujet, car elle montrait une égale indifférence pour tous
-les hommes, quoique tous cherchassent à lui plaire. Quelque
-temps après, à la suite d'un accouchement difficile, le
-15 décembre 1657, elle mourut; et l'on sut alors que
-Vardes, qui depuis quelque temps ne fréquentait plus sa
-maison, était celui dont elle avait caché le nom avec tant
-de soin. Cette femme, si sensible et si belle, n'avait que
-vingt-trois ans lorsqu'elle termina sa vie. Elle fut universellement
-regrettée. On chérissait sa douceur, sa bonté,
-ses gentillesses, ses grâces, autant qu'on admirait sa
-beauté. La cour entière fut attristée par sa mort, et sentit
-qu'elle avait perdu un de ses principaux ornements<a id="FNanchor_910" href="#Footnote_910" class="fnanchor">&nbsp;[910]</a>. La
-<span class="pagenum"><a id="Page_539"> 539</a></span>
-duchesse de Roquelaure était s&oelig;ur du comte du Lude, ce
-constant adorateur de madame de Sévigné.</p>
-
-<p>Bussy n'aurait pas écrit une aussi longue lettre à sa cousine
-uniquement pour l'entretenir des autres, sans s'occuper
-de lui-même; ce que nous en avons cité prouve au contraire
-que c'est par là qu'il commence, que c'est aussi par
-là qu'il termine. Il ne pouvait en effet se dispenser de
-manifester les regrets que lui faisait éprouver la défense
-de ne plus parler de son amour: auteur de nombreux poulets
-tant en prose qu'en vers, il ne voulut pas laisser sans
-réponse les sarcasmes de sa cousine contre les poulets.</p>
-
-<p>Les trois rivaux dont Bussy parle dans sa lettre, sur un
-ton moitié sérieux moitié plaisant, étaient le prince de
-Conti, le surintendant Fouquet, et le comte du Lude.</p>
-
-<p>Quelques semaines après la réception de cette lettre,
-madame de Sévigné quitta Paris pour se rendre à sa terre
-des Rochers. Ce départ ne terminait pas la lutte périlleuse
-qu'elle soutenait contre Bussy.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_540"> 540</a></span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_541"> 541</a></span></p>
-
-<h2>TABLE SOMMAIRE<br />
-<span class="large">DES CHAPITRES DE CE VOLUME.</span></h2>
-
-<table id="ToC" summary="contents">
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE PREMIER.&mdash;1592-1627.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="tdr">Pages.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Ancêtres de Marie de Rabutin-Chantal.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE II.&mdash;1626-1644.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Sa naissance, son éducation.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_8">8</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE III.&mdash;1634-1644.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De la jeunesse de Marie de Rabutin-Chantal, et de son mariage
-avec le marquis de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_18">18</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE IV.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De l'hôtel de Rambouillet, et de la société qui s'y réunissait.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_24">24</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE V.&mdash;1644.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Une matinée de madame de Sévigné passée à l'hôtel de Rambouillet.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_38">38</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VI.&mdash;1644-1648.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Liaisons de madame de Sévigné avec Ménage, Chapelain, Marigny,
-l'abbé de Montreuil, Saint-Pavin, Segrais.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VII.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Des personnages de la haute classe qui firent leur cour à madame
-de Sévigné.&mdash;De Bussy, et de ses intrigues amoureuses.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VIII.&mdash;1644-1646.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Du marquis de Sévigné, de sa terre des Rochers, de Bussy,
-de Montreuil et de Lenet.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_105">105</a>
-<span class="pagenum"><a id="Page_542"> 542</a></span></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE IX.&mdash;1647-1648.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Bussy, de Condé.&mdash;Madame de Sévigné accouche d'un fils.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_119">119</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE X.&mdash;1645-1649.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Bussy et de madame de Miramion.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_124">124</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XI.&mdash;1648.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Bussy, de l'évêque de Châlons, et de madame de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_150">150</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XII.&mdash;1648-1649.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De la Fronde, de ses causes, de ses commencements et de ses
-progrès; journée des Barricades.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_156">156</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XIII.&mdash;1848-1649.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Bussy; madame de Sévigné accouche d'une fille.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_183">183</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XIV.&mdash;1649-1650.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Bussy, de madame de Sévigné; arrestation des princes.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XV.&mdash;1650.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Des divers partis de la Fronde.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XVI.&mdash;1650-1651.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Du chevalier Renaud de Sévigné, de madame et de mademoiselle
-de La Vergne, de Scarron et de madame de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XVII.&mdash;1650.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Ninon de Lenclos et du marquis de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_234">234</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XVIII.&mdash;1651.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Bussy et de madame de Sévigné, de Ninon de Lenclos et du
-marquis de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_264">264</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XIX.&mdash;1651.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Ninon de Lenclos, de Scarron, du marquis et de la marquise
-de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_270">270</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XX.&mdash;1651.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De madame de Gondran; du marquis de Sévigné, de son duel
-avec d'Albret, et de sa mort.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_278">278</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXI.&mdash;1651.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De madame de Sévigné et de son veuvage; intrigues dans Paris.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_296">296</a>
-<span class="pagenum"><a id="Page_543"> 543</a></span></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXII.&mdash;1651.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Événements de la Fronde, des résolutions de madame de Sévigné
-à cette époque.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_303">303</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXIII.&mdash;1651-1652.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">La Fronde et la guerre civile.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_320">320</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXIV.&mdash;1651-1652.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De madame de Sévigné, de Tonquedec et de Rohan; des intrigues
-amoureuses du cardinal de Retz, et des désastres de
-la guerre civile.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_344">344</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXV.&mdash;1652.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Événements de la Fronde, fanatisme des partis, combat de Bleneau.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_361">361</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXVI.&mdash;1652-1653.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Derniers événements de la Fronde; comparaison de Mazarin et
-de Retz.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_369">369</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXVII.&mdash;1652-1653.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Division des partis; de Rohan-Chabot et de madame de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_391">391</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXVIII.&mdash;1652-1653.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Gaston, de <span class="smcap">Mademoiselle</span>, de Turenne, et du duc de Lorraine.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_402">402</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXIX.&mdash;1652-1653.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Le duc de Lorraine à Paris; de <span class="smcap">Mademoiselle</span>, des religieuses de
-Longchamps.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_413">413</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXX.&mdash;1652-1653.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Continuation de la guerre civile; du combat de Saint-Antoine.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_423">423</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXXI.&mdash;1652-1653.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Massacre à l'hôtel de ville; derniers événements de la guerre de
-Paris.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_430">430</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXXII.&mdash;1652-1653.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Balzac, de Conrart, de Ménage, et de son idylle adressée à
-madame de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_445">445</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXXIII.&mdash;1652-1653.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De madame de Sévigné, du marquis de Tonquedec et du duc de
-Rohan-Chabot.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_456">456</a>
-<span class="pagenum"><a id="Page_544"> 544</a></span></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXXIV.&mdash;1652-1653.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De madame Scarron et de madame de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_462">462</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXXV.&mdash;1653-1654.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De madame de Sévigné et des partis; conversion de la duchesse
-de Longueville; fin de la guerre civile.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_477">477</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXXVI.&mdash;1653-1654.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Guerre avec l'Espagne et Condé; plaisirs dans Paris; des nouvelles
-précieuses, madrigal à madame de Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_481">481</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXXVII.&mdash;1653-1654.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Bussy, de madame de Monglat, de madame de Sévigné, de
-Corbinelli.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_501">501</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXXVIII.&mdash;1654.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Spectacles de Paris, ballets royaux; de Bussy, de madame de
-Sévigné.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_513">513</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE XXXIX.&mdash;1654.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">De Bussy, du prince de Conti; madame de Sévigné part pour
-les Rochers.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_526">526</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_545"> 545</a></span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_546"> 546</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<h2><span class="large">A LA MÊME LIBRAIRIE</span><br />
-CLASSIQUES FRANÇAIS<br />
-<span class="medium">COLLECTION IN-18 JÉSUS</span></h2>
-</div>
-
-<table id="ad" summary="books">
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Beaumarchais.</b> Théâtre, 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Bernardin de Saint-Pierre.</b> Paul et Virginie. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Études de la nature. 1 vol</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Boileau.</b> &OElig;uvres. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Bossuet.</b> Sermons. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Oraisons funèbres. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Discours. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Buffon.</b> Époques de la nature. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Les Animaux. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Châteaubriand.</b> Atala. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Génie du Christianisme. 2 vol.</td>
-<td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1"> &mdash;</span> Martyrs. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1"> &mdash;</span> Natchez. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Itinéraire de Paris à Jérusalem. 2 vol.</td>
-<td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Mélanges politiques et littéraires. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Études historiques. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Analyse raisonnée de l'histoire de France. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><i>Chefs-d'&oelig;uvre tragiques.</i> 2 vol.</td>
-<td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><i>Chefs-d'&oelig;uvre comiques.</i> 8 vol.</td>
-<td class="tdr">24 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><i>Chefs-d'&oelig;uvre historiques.</i> 2 vol.</td>
-<td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><i>Classiques de la table.</i> 2 vol.</td>
-<td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Corneille.</b> Théâtre. 2 vol.</td>
-<td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Courier</b> (Paul-Louis). &OElig;uvres. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Cuvier.</b> Discours. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>D'Aguesseau.</b> &OElig;uvres choisies. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Delavigne</b> (Casimir). &OElig;uvres complètes. 4 vol.</td>
-<td class="tdr">14 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Poésies, Messéniennes et &OElig;uvres posthumes.</td>
-<td class="tdr">4 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Delille.</b> &OElig;uvres choisies. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Diderot.</b> &OElig;uvres choisies. 2 vol.</td>
-<td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Fénelon.</b> Télémaque. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Éducation des filles. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Existence de Dieu. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Florian.</b> Fables. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Florian.</b> Don Quichotte. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>La Bruyère.</b> Caractères. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>La Fontaine.</b> Fables. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>La Rochefoucauld.</b> 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Le Sage.</b> Gil Blas. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Maistre</b> (Xavier de). 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Malherbe.</b> J.-B. Rousseau. Lebrun. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Marmontel.</b> Littérature. 3 vol.</td>
-<td class="tdr">9 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Massillon.</b> Petit Carême. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Maury.</b> Éloquence. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Molière.</b> Théâtre. 2 vol.</td>
-<td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Montaigne.</b> 2 vol.</td>
-<td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Montesquieu.</b> Grandeur. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Esprit des lois. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Pascal.</b> Provinciales. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Pensées. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Rabelais.</b> &OElig;uvres. 2 vol.</td>
-<td class="tdr">8 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Racine</b> (Louis). Poème de la Religion. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Racine.</b> Théâtre. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Regnard.</b> &OElig;uvres diverses. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Ronsard.</b> Choix de poésies. 2 vol.</td>
-<td class="tdr">8 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Rousseau.</b> Nouvelle Héloïse. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Émile. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Confessions. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Petits chefs-d'&oelig;uvre. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Sévigné.</b> Choix de lettres. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Lettres complètes. 6 vol.</td>
-<td class="tdr">18 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Staël</b> (de). De l'Allemagne. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Corinne. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Delphine. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><b>Voltaire.</b> Commentaires sur Corneille. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash;<span class="i1"> &mdash;</span> Henriade. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Théâtre. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Siècle de Louis XIV. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Siècle de Louis XV. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Charles XII. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Contes. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&mdash; <span class="i1">&mdash;</span> Romans. 1 vol.</td>
-<td class="tdr">3 fr.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<div class="chapter">
-<div class="footnotes">
-<h2 class="normal">NOTES:</h2>
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <span class="smcap">X. Girault</span>, <i>Détails historiques sur les ancêtres, le lieu de la
-naissance, les possessions et les descendants de madame de</i> <span class="smcap">Sévigné</span>,
-dans les <i>Lettres inédites</i>, 1819, p. <span class="smcap">XLVIII</span> et <span class="smcap">LII</span>.&mdash;<i>Ibid.</i>, <span class="smcap">XXVII</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> J'écrivais ceci en 1831.</p>
-
-<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <i>Lettres de madame de</i> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>de sa famille et de ses amis</i>,
-édit. de Monmerqué, 1820, in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 52.</p>
-
-<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <span class="smcap">X. Girault</span>, <i>Détails historiques</i>, etc., p. <span class="smcap">XXXIII</span>; <i>Carte de la
-France</i>, de Cassini, n<sup>o</sup> 84.</p>
-
-<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <i>Ibid.</i>, p. <span class="smcap">XXXVIII</span>; <i>Éloge historique ou Vie abrégée de sainte</i>
-<span class="smcap">Fremyot de Chantal</span>, 1768, in-12, p. 201.</p>
-
-<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <i>Lettres inédites de madame de</i> <span class="smcap">Sévigné</span>, 1814, in-8<sup>o</sup>, p. <span class="smcap">XXXIV</span>;
-<i>ibid.</i>, édition 1819, in-12, p. <span class="smcap">XLVII</span>.&mdash;<span class="smcap">Saint-Surin</span>, Notice sur madame
-de Sévigné, dans l'édition des <i>Lettres de</i> <span class="smcap">Sévigné</span>, t. I, p. 54.&mdash;<i>Recueil
-de chansons choisies</i> (par de Coulanges), 1694, in-12,
-p. 73.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII de la collect., p. 187.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
-<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <span class="smcap">Bussy de Rabutin</span>, <i>Généalogie</i>, dans les <i>Lettres de</i> <span class="smcap">Sévigné</span>,
-édition de Monmerqué, t. III, p. 374, note A.</p>
-
-<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 53.</p>
-
-<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <i>Généalogie de la maison de Rabutin</i>, dans l'édition des <i>Lettres
-de madame</i><span class="smcap"> De Sévigné</span> de Monmerqué, t. I, p. <span class="smcap">XVIII</span>, et t. VII, p. 98.</p>
-
-<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> <i>Mémoires de</i> <span class="smcap">Richelieu</span>, dans la coll. des Mém. sur l'hist. de Fr.
-de Petitot, t. XXIII, p. 320.&mdash;<span class="smcap">Arcère</span>, <i>Histoire de la ville de La
-Rochelle</i>, in-4<sup>o</sup>, t. II, p. 234.</p>
-
-<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <i>Lettres de madame</i> <span class="smcap">de Sévigné,</span> édit. de 1768, préface; et <span class="smcap">Girault</span>,
-<i>Lettres inédites</i>, 1819, <i>Notice</i>, p. <span class="smcap">XLVIII</span>.&mdash;L'abbé <span class="smcap">Cotin</span>,
-<i>Poésies chrétiennes</i>, 1658, in-12, p. 112.</p>
-
-<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> <i>Éloge historique ou Vie abrégée de sainte</i> <span class="smcap">Fremyot de Chantal</span>;
-Paris, 1768, in-12, p. 163.</p>
-
-<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Acte de baptême de madame <span class="smcap">de Sévigné</span> dans la <i>Revue rétrospective</i>,
-t. IV, p. 310, n<sup>o</sup> 10, juillet 1834.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>, lettre en date
-du 5 février 1672, t. II, p. 316.&mdash;<i>Ibid., lettre</i> du 5 février 1674,
-t. III, p. 325.&mdash;Registres de la paroisse Saint-Paul.</p>
-
-<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettres</i> en date du 16 août 1675, t. III, p. 374; du
-13 décembre 1684, t. VIII, p. 212.</p>
-
-<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 22 juillet 1671.</p>
-
-<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <i>Lettres de</i> <span class="smcap">Sévigné</span>; édit. de 1768, préface.&mdash;<span class="smcap">Girault</span>, <i>Notice</i>,
-p. <span class="smcap">XLIII</span> et <span class="smcap">XLIX</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 22 juillet 1676.&mdash;Monmerqué, dans <span class="smcap">Sévigné</span>,
-<i>Lettres</i>, t. IV, p. 362, et t. I, p. 55 de la <i>Notice</i>.&mdash;L'abbé <span class="smcap">de
-B&oelig;uf</span>, <i>Hist. du Diocèse de Paris</i>, t. XIV, p. 317.</p>
-
-<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> <i>Recueil de Chansons choisies</i>, 1694, in-12, p. 72.&mdash;<span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>,
-<i>Mémoires</i>, t. I, p. 13, édit. de 1696, in-4<sup>o</sup>, et p. 13 de l'édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettres</i> de septembre 1687, t. VII, p. 470; du 13 novembre
-1687, t. VIII, p. 34.</p>
-
-<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettres</i> du 10 mai 1676, t. IV, p. 290; du 5 octobre
-1677, t. V, p. 265; du 6 janvier 1687, t. VII, p. 406; du 28 juillet
-1680, t. VI, p. 396.</p>
-
-<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> de mai 1690, dans les <i>Lettres inédites</i> publiées
-par Monmerqué, 1827, in-8<sup>o</sup>, p. 33.</p>
-
-<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 23 octobre 1675, t. IV, p. 58.</p>
-
-<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettres</i> du 6 octobre 1673, t. III, p. 104; du 27 octobre
-1673, t. III, p. 121; du 12 juillet 1675, t. III, p. 328; et du 13
-octobre, t. IV, p. 40.</p>
-
-<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i>Voy.</i> <span class="smcap">Bussy-rabutin</span>, <i>Mémoires</i>; l'abbé <span class="smcap">Arnauld</span>, <i>Mémoires</i>; madame
-<span class="smcap">de La Fayette</span>, et les <i>Lettres de madame</i> <span class="smcap">de Sévigné</span>, <i>passim</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 10 juin 1671, t. III, p. 83.</p>
-
-<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 9 juin 1680, t. VI, p. 305.</p>
-
-<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettres</i> du 27 avril 1671, t. II, p. 89; 30 mai 1672,
-t. II, p. 451; 6 septembre 1675, t. III, p. 456; 3 novembre 1677,
-t. V, p. 281; 22 novembre 1679, t. VI, p. 12; 14 juillet 1680, t. VI,
-p. 367; 13 novembre 1687, t. VIII, p. 36.</p>
-
-<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre à Bussy</i>, du 19 juin 1680, t. VI, p. 328.</p>
-
-<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 10 juin 1671, t. II, p. 81, édit. Monmerqué.</p>
-
-<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> L'acte de ce mariage est aux archives de l'hôtel de ville, et a été
-extrait des registres de l'église de Saint-Gervais par <span class="smcap">M. Monmerqué</span>,
-qui l'a depuis imprimé dans une petite brochure, intitulée <i>Billet italien
-de madame</i> <span class="smcap">de Sévigné</span>, 1844, in-8<sup>o</sup>, p. 8.&mdash;Sur Jacques de
-Nuchèze, voyez ci-après, chapitre XI, p. 149.</p>
-
-<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, dans la collect. du Petitot et Monmerqué,
-t. XLVIII, p. 185, et dans <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, édit. de Monmerqué,
-t. I, p. 58.&mdash;<span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, mss. de la bibliothèque de
-M. de Châteaugiron (folio 566).</p>
-
-<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Bussy, <i>Généalogie</i>, dans <span class="smcap">Sévigné</span>, t. I, p. XVIII et p. 58 de la
-notice.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 185.</p>
-
-<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettres</i> du 1<sup>er</sup> octobre 1654, t. I, p. 28; du 26 novembre
-1681, t. VII, p. 88.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 94, et 373 de l'édition
-d'Amsterdam, 1721, in-12, ou t. I, p. 117 de l'édition in-4<sup>o</sup>, 1696.</p>
-
-<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Notice sur madame de la Fayette</i>, dans la collection
-des <i>Mémoires sur l'histoire de France, depuis l'avénement de
-Henri IV jusqu'à la paix de 1763</i>, t. LXIV, p. 338.</p>
-
-<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Voyez <i>Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine</i>,
-3<sup>e</sup> édit., 1824, in-8<sup>o</sup>, p. 468.</p>
-
-<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> Louis-Henri <span class="smcap">de Loménie</span>, compte de Brienne, <i>Mémoires</i>, t. I,
-p. 326.</p>
-
-<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <span class="smcap">Saint-Évremond</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. de 1753, in-12, t. III, p. 294.</p>
-
-<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <span class="smcap">Fléchier</span>, Oraison funèbre de madame de Montausier, dans les
-<i>Oraisons funèbres de</i> <span class="smcap">Bossuet</span>, <span class="smcap">Fléchier</span>, <i>et autres orateurs</i>, Paris,
-1820, in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 55; ou <i>Recueil des oraisons funèbres prononcées
-par messire</i> <span class="smcap">Esprit Fléchier</span>, 1740, in-12, p. 15.</p>
-
-<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <i>Voy.</i> <span class="smcap">d'Aubigné</span> et <span class="smcap">Fauchet</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <span class="smcap">De la Chesnaye des Bois</span>, <i>Dictionnaire de la Noblesse</i>,
-2<sup>e</sup> édit., in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 269.&mdash;<span class="smcap">Ménage</span>, <i>édit.</i>&mdash;<i>Poésies de</i> <span class="smcap">Malherbe</span>,
-2<sup>e</sup> édit., 1689, p. 515.&mdash;<span class="smcap">De Thou</span>, <i>Hist.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. II, p. 214, édit. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <span class="smcap">De Thou</span>, <i>Hist.</i>, édit. in-4<sup>o</sup>, t. X, p. 406-536-544; t. II, p. 67 à
-199; et <span class="smcap">Brizard</span>, <i>De l'amour de Henri IV pour les lettres</i>.&mdash;<span class="smcap">Fléchier</span>,
-<i>Or. funèbr.</i>, 1740, in-12, p. 10-14.&mdash;<span class="smcap">Dussault</span>, <i>Choix d'oraisons
-funèbres</i>, in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 52 et 55.</p>
-
-<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <span class="smcap">Huet</span>, <i>Commentarius de rebus ad cum pertinentibus</i>, p. 212.&mdash;<span class="smcap">Fléchier</span>,
-dans le Recueil de Dussault, t. I, p. 52-55.&mdash;<span class="smcap">Fléchier</span>,
-dans l'édit. de 1740, in-12, p. 10.</p>
-
-<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> <i>Poésies de François</i> <span class="smcap">De Maucroix</span>, 1825, in-8<sup>o</sup>, p. 291.&mdash;<i>Mémoires
-de M. le duc</i> <span class="smcap">de Montausier</span>, 1731, t. I, p. 6 et 28-37-43; t. II,
-p. 90, 92, et p. 35.&mdash;<span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. II,
-p. 207-256, note 10.&mdash;<span class="smcap">ANSELME</span>, <i>Hist. généalog. de la maison de
-France</i>, t. III, édit. de 1733; t. II, p. 427; t. VIII, p. 769.&mdash;<span class="smcap">Moreri</span>,
-dernière édit., 1759, t. I, p. 50, t. X, p. 679.&mdash;<span class="smcap">De la Chesnaye
-des Bois</span>, <i>Dict. de la Noblesse</i>, t. I, p. 289; t. VIII, p. 769.</p>
-
-<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <i>Mémoires du duc</i> <span class="smcap">de Montausier</span>, t. I, p. 83, 84, 86.</p>
-
-<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <i>Lettres de feu</i> <span class="smcap">Balzac</span> à <span class="smcap">Conrart</span>, p. 26 et p. 215.&mdash;<span class="smcap">Malherbe</span>,
-édit. de 1822, in-8<sup>o</sup>, p. 113.&mdash;<span class="smcap">Voiture</span>, <i>lettre</i> n<sup>o</sup> 70, à mademoiselle
-de Rambouillet, t. I, p. 168, édit. de 1677, in-12.&mdash;<span class="smcap">Ægidii
-Menagii</span> <i>Poemata</i>, 1663, p. 108.&mdash;<span class="smcap">La Mesnardière</span>, <i>Poésies</i>, 1656,
-in-folio, p. 89-109, 114 à 116.</p>
-
-<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> <span class="smcap">Segrais</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. de 1755, t. II, p. 20.</p>
-
-<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <span class="smcap">Somaize</span>, <i>Procès des Précieuses</i>, 1660, p. 47.</p>
-
-<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> <span class="smcap">Voiture</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. de 1677, t. I, p. 28, 40, 42, 44, 46, 52,
-54, 61, 77, 79.&mdash;<span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. I, p. 196 à 204.</p>
-
-<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> <span class="smcap">Somaize</span>, <i>le Grand Dictionnaire des Précieuses</i>, 1661, t. I,
-p. 81, 154, 178; t. II, p. 8&mdash;<span class="smcap">Huetii</span> <i>Commentarius de rebus ad eum
-pertinentibus</i>, p. 213; <i>Mélanges d'Histoire et de Littérature</i>, recueillis
-par <span class="smcap">Vigneul-Marville</span>, édit. de 1699, p. 299.&mdash;<span class="smcap">de Bausset</span>,
-<i>Histoire de Bossuet</i>, 1814, in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 31.</p>
-
-<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> Voyez ci-dessus, p. 34.</p>
-
-<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <i>Mémoires de Montausier</i>, p. 135 à 204.&mdash;<span class="smcap">De Bure</span>, <i>Catalogue
-des Livres de la Vallière</i>, 1783, in-8<sup>o</sup>, t. II, p. 382.&mdash;<span class="smcap">Rives</span>, <i>Notice
-historique</i>, 1779.&mdash;<i>Biographie universelle</i>, art. <span class="smcap">Jarry</span> et <span class="smcap">Montausier</span>.&mdash;<span class="smcap">Huetii</span>
-<i>Commentarius</i>, p. 293 à 294.&mdash;<i>Huetiana</i>, p. 103, n<sup>o</sup> 43.</p>
-
-<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> <span class="smcap">Somaize</span>, <i>Procès des Précieuses</i>, 1660, p. 48.&mdash;<span class="smcap">Molière</span>, <i>Comtesse
-d'Escarbagnas</i>, scène 19.&mdash;<span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Supplément de
-ses Mémoires</i>, t. I, p. 12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <span class="smcap">De Maiseaux</span>, <i>Vie de Saint-Évremond</i>, dans ses &OElig;uvres, 1753,
-in-12, t. I, p. 14.&mdash;<span class="smcap">de Bausset</span>, <i>Histoire de Bossuet</i>, in-8<sup>o</sup>, t. I,
-p. 22.&mdash;<i>Chansons historiques</i>, mss., t. I, p. 3, verso.&mdash;<span class="smcap">Voiture</span>,
-<i>&OElig;uvres</i>, <i>lettres</i> 10, t. I, p. 22.&mdash;<i>Poésies de</i> Franç. <span class="smcap">de Maucroix</span>,
-p. 291.</p>
-
-<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> <span class="smcap">Somaize</span>, <i>Procès des Précieuses</i>, p. 49.</p>
-
-<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> <i>Ibid.</i>, p. 51; <i>Récit de la farce des Précieuses</i>, 1660, Anvers,
-in-12, p. 19.</p>
-
-<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> L'abbé <span class="smcap">Arnauld</span>, <i>Mémoires</i>, édit. de 1756, t. I, p. 14.&mdash;<i>&OElig;uvres
-de Boileau</i>, édit. de Saint-Marc, 1747, t. III, p. 192, n. 3.</p>
-
-<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> <span class="smcap">Pellisson</span>, <i>Hist. de l'Académie Française</i>, 1729, p. 240, édit. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> <span class="smcap">Vigneul de Marville</span> (Bonaventure d'Argonne), <i>Mélanges d'Histoire
-et de Littérature</i>, t. II, p. 381.&mdash;<span class="smcap">Voiture</span>, <i>lettre</i> 147, t. I, p. 311.</p>
-
-<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> <span class="smcap">Sarrasin</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1758, p. 250.&mdash;<i>Calle</i>, coiffure de femme
-du peuple.</p>
-
-<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <span class="smcap">Voiture</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. de 1677, t. I, p. 18. <i>Lettre à une maîtresse
-inconnue</i>, et <i>lettre</i> 52, t. I, p. 129.</p>
-
-<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <span class="smcap">Voiture</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1677, in 12, t. I, p. 68.</p>
-
-<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <span class="smcap">Voiture</span>, <i>lettre 74 sur la reprise de Corbie</i>, t. I, p. 180 et
-242, édit. de 1677.</p>
-
-<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <span class="smcap">Somaize</span>, <i>Procès des Précieuses</i>, 1660, in-12, p. 50.&mdash;<i>Galand</i>,
-n&oelig;ud de rubans.&mdash;<i>Simarre</i>, robe de femme.</p>
-
-<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> <span class="smcap">Voiture</span>, <i>Lettres</i>, n<sup>o</sup> 153, t. I, p. 318.&mdash;<span class="smcap">Vigneul de Marville</span>,
-<i>Mélanges d'Histoire et de Littérature</i>, t. II, p. 383.</p>
-
-<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> <span class="smcap">Voiture</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1678, t. II, p. 71.&mdash;<span class="smcap">Richelet</span>, <i>Les plus
-belles Lettres des meilleurs auteurs français</i>, 4<sup>e</sup> édit., 1708,
-in 12, t. I, p. 48.</p>
-
-<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <span class="smcap">Sarrasin</span>, <i>Pompe funèbre de Voiture</i>, dans les <i>&OElig;uvres de Sarrasin</i>,
-1658, p. 259.</p>
-
-<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettres</i> (1656), <i>à Ménage</i>, t. I, p. 47.</p>
-
-<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> <span class="smcap">Ancillon</span>, <i>Mémoires concernant les vies et les ouvrages de
-plusieurs modernes célèbres de la république des lettres</i>, 1709,
-p. 48.</p>
-
-<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <span class="smcap">Montreuil</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. de 1666, p. 472; édit. de 1671, p. 321.&mdash;<span class="smcap">de
-Sercy</span>, <i>Poésies choisies</i>, 1653, p. 322.</p>
-
-<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> <span class="smcap">Ægidii Menagii</span> <i>Poemata</i>; Elzev., 1663, p. 158.&mdash;<i>Le Pêcheur,
-idylle à madame de Sévigné</i>, et, p. 305 et 312, <i>Sopra il ritratto</i>;
-ibid., <i>editio septima</i>, 1680, p. 170-289, 294-304.</p>
-
-<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> <span class="smcap">Hamilton</span>, <i>Mémoires du comte de Gramont</i>, ch. VII, p. 252,
-édit. in-12, ou t. I, p. 161 des <i>&OElig;uvres du comte d'Hamilton</i>, édit.
-de Renouard; Paris, 1812, in-8<sup>o</sup>.&mdash;<i>Memoirs of count Gramont</i>;
-London, 1809, in-8<sup>o</sup>, t. II, p. 46.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>,
-liv. III, p. 7, <i>lettre 2</i>, en date du 14 janvier 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <span class="smcap">Boileau</span>, <i>Satire</i> I, t. I, p. 88, édit. de Saint-Surin; ibid., <i>Lutrin</i>,
-ch. II, vers 33 et 34.&mdash;<i>Mémoires</i> <span class="smcap">de Henri-louis de Loménie,
-Comte de Brienne</span>, t. II, p. 203 et 218.</p>
-
-<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> <span class="smcap">La Bruyère</span>, <i>Caractères</i>, ch. XII.&mdash;<i>Menagiana</i>, 3<sup>e</sup> édit.,
-t. II, p. 162.&mdash;<span class="smcap">Vigneul de Marville</span>, <i>Mélanges d'Histoire de
-Littérature</i>, t. I, p. 167.</p>
-
-<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <i>Théodore, vierge et martyre</i>, acte II, scène 4.</p>
-
-<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <i>Ibid.</i>, acte V, scène 6.</p>
-
-<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> <i>Ibid.</i>, acte IV, scène 1.</p>
-
-<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> <i>Ibid.</i>, acte IV, scène 2.</p>
-
-<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> <i>Ibid.</i>, acte I, scène 2.</p>
-
-<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <i>Théodore, vierge et martyre</i>, acte I, scène 2.</p>
-
-<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <i>Ibid.</i>, acte III, scène 3; t. V, p. 328 de l'édit. des Classiques de
-Lefèvre, 1824, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <span class="smcap">François du Neufchateau</span>, <i>Esprit du grand Corneille</i>, 1819,
-in-8<sup>o</sup>, p. 159.&mdash;<span class="smcap">De Bausset</span>, <i>Histoire de Bossuet</i>, 1814, in-8<sup>o</sup>, t. I,
-p. 22.</p>
-
-<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> <i>Lois de la Galanterie</i>, dans le <i>Recueil des pièces en prose</i>,
-1658, p. 51.</p>
-
-<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> <i>Lettres de madame de Sévigné</i>, t. I, p. LXXII.</p>
-
-<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> <span class="smcap">Boileau</span>, <i>épître IX</i>, édit. de Berriat Saint-Prix, t. II, p. 108.&mdash;<span class="smcap">Auger</span>,
-<i>Mercure de France</i>, mars 1808, p. 601.</p>
-
-<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> L'abbé <span class="smcap">de Vauxelles</span>, <i>Réflexions sur les lettres de madame de
-Sévigné</i>, t. I, p. LXXI.</p>
-
-<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> <i>Recueil de vers choisis</i>, 1665, in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> <i>Ibid.</i>&mdash;<span class="smcap">Boileau</span>, <i>Satire</i> II, t. I, p. 44 de l'édit. de Saint-Marc.&mdash;<span class="smcap">Tallemant
-des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 126, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> <i>Mémoires pour servir à la vie de Ménage, dans le Ménagiana</i>,
-t. I, édit. de 1715.&mdash;<span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV,
-p. 137, ou t. VII, p. 39-66, article <i>Ménage</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> <i>Lettre de Marie de Rabutin-Chantal à Ménage</i>, t. I, p. 1,
-édit. de Monmerqué, 1820, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> <i>Lettre de Marie Chantal à Ménage</i>, t. I, p. 3, édit. de M.; ou
-t. I, p. 4, de l'édit. de G. de S.-G.</p>
-
-<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> <span class="smcap">Gault de Saint-Germain</span>, <i>Lettres de Sévigné</i>, t. I, p. 1.</p>
-
-<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. I, p. 39, édit. de Monmerqué; t. I, p. 39 de
-l'édit. de Gault de Saint-Germain.&mdash;<i>Mém. de Coulanges</i>, p. 323;
-<i>Lettres</i>, t. I, p. 16, en date du 12 janvier.</p>
-
-<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> <span class="smcap">Le Maire</span>, <i>Paris ancien et moderne</i>, 1685, t. III, p. 386.</p>
-
-<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, édit. de Monmerqué, <i>lettre</i> 25, t. I, p. 47;
-édit. de G. de S.-G., <i>lettre</i> 26, t. I, p. 58. Rien n'indique l'année où
-cette lettre a été écrite, quoique les éditeurs la placent sous l'année
-1656.</p>
-
-<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres inédites</i>, dans les <i>Mémoires de M. de Coulanges</i>,
-publiés par M. Monmerqué, p. 324, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> <i>Ménagiana</i>, t. IV, p. 215.</p>
-
-<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, édit. de Liége, p. 32;
-édit. 1754, t. I, p. 250.</p>
-
-<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> <i>Ménagiana.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>; Liége, in-12, p. 45.</p>
-
-<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> <i>Ménagiana</i>, t. I, p. 167.</p>
-
-<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> <i>Ibid.</i>, t. III, p. 233.</p>
-
-<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Mémoires manuscrits</i>, in-folio, 566 à
-568.</p>
-
-<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> <span class="smcap">Somaize</span>, <i>le Grand Dictionnaire historique des Précieuses</i>,
-seconde partie, p. 151.</p>
-
-<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> <span class="smcap">De Méré</span>, <i>&OElig;uvres, lettre 19 à Pascal</i>, t. II, p. 60 à 63.</p>
-
-<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> <i>Ménagiana</i>, t. II, p. 363.&mdash;<span class="smcap">De Méré</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. II, p. 5, 54,
-56, 97, 116, 149, 175.</p>
-
-<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> <span class="smcap">Ménage</span>, <i>Observations sur la Langue Française</i>, 1672, in-folio.</p>
-
-<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 24 novembre 1679, t. VI, p. 31.</p>
-
-<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> <span class="smcap">Méré</span>, <i>&OElig;uvres, lettre 43</i>, t. II, p. 122, 124, édit. d'Amsterdam,
-1692.</p>
-
-<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> <span class="smcap">Monmerqué</span>, article <span class="smcap">Méré</span>, dans la <i>Biographie universelle</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 64.</p>
-
-<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> <span class="smcap">Boileau</span>, <i>Satire VII</i>, vers 83, t. I, p. 114 de l'édition de Saint-Marc,
-1747; ou t. I, p. 178, édition de Saint-Surin, 1821, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> <i>Voyez</i> ci-dessus, chapitre V, p. 50.</p>
-
-<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> <span class="smcap">Tallemant Des Réaux</span>, t. IV, p. 263, in-8<sup>o</sup>, ou t. VII, p. 179, et
-la correspondance de Chanut, mss., t. I, Bib. Roy.</p>
-
-<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> <i>Lettre de M</i>. <span class="smcap">de Marigny</span>, la Haye, 1658, in-12 de 84 pages.&mdash;<i>&OElig;uvres
-de M.</i> <span class="smcap">de Marigny</span>, en vers et en prose, 1674, in-12 de
-162 pages.&mdash;Fr. <span class="smcap">Née de la Rochelle</span>, <i>Mémoires pour servir à
-l'histoire politique et littéraire du département de la Nièvre</i>,
-1827, in-8<sup>o</sup>, t. III, p. 152-156.</p>
-
-<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> <span class="smcap">Saint-Pavin</span>, <i>Poésies</i>, p. 79 et 80, édit de Saint-Marc, 1749, p. 35.</p>
-
-<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> Id., <i>Avertissement</i>, p. 1.&mdash;<span class="smcap">Titon du Tillet</span>, <i>Parnasse</i>, p. 298.</p>
-
-<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, 1129, t. XI, p. 126, 213; t. I, p. 311; t. IX,
-p. 243.&mdash;L'abbé <span class="smcap">Le B&oelig;uf</span>, <i>Hist. du Diocèse de Paris</i>, t. VI, p. 197;
-<span class="smcap">Saint-Pavin</span>, <i>Poésies</i>, 1759, in-12, p. 35.</p>
-
-<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, édit. de Monmerqué, in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 6.</p>
-
-<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> C'est-à-dire: <i>vous ferez des façons</i>. <span class="smcap">Montaigne</span> emploie ce mot
-dans ce sens.</p>
-
-<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 243, n<sup>o</sup> 1129.</p>
-
-<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> <i>Vie de Segrais</i>, dans les <i>&OElig;uvres</i> <span class="smcap">de Segrais</span>, t. I.</p>
-
-<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> <span class="smcap">Boileau</span>, <i>Art poétique</i>, chant IV, t. II, p. 300, édit. de Saint-Surin.</p>
-
-<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> <i>Segraisiana</i>.&mdash;<span class="smcap">Segrais</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. II, p. 64.</p>
-
-<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> <i>Vie de Segrais</i>, dans ses <i>&OElig;uvres</i>, édit. de 1755, t. I, p. 1.&mdash;<i>Ibid.</i>&mdash;<i>Segraisiana</i>,
-t. II, p. 107.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i> en date du 5 mai 1689,
-t. VIII, p. 462, et t. I, p. 301; t. II, p. 45; t. IV, p. 478; t. V, p. 344.</p>
-
-<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> <span class="smcap">Segrais</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1755, t. I, p. 274.&mdash;<i>Diverses Poésies</i> de Jean
-<span class="smcap">Regnaut de Segrais</span>, gentil-homme normand; Paris, chez Antoine
-Sommaville, 1659, in-12, p. 78.&mdash;<span class="smcap">Segrais</span>, <i>Poésies</i>, 3<sup>e</sup> édit., p. 278.</p>
-
-<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. I, p. 17; <i>lettre de Bussy</i> en date du 16
-juin 1654.</p>
-
-<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. I, p. 42; <i>lettre de Bussy</i> en date du 7 octobre
-1655.</p>
-
-<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 113, édit. in-12, p. 141 de l'édit. in-4<sup>o</sup>.&mdash;<span class="smcap">Tallemant
-Des Réaux</span>, <i>Mém. mss.</i>, in-folio, p. 566 et 567.</p>
-
-<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> <i>Ménagiana</i>, t. I, p. 205.</p>
-
-<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, édit. de Monmerqué, 1820, in 8<sup>o</sup>, t. V, p. 343, note B.&mdash;<span class="smcap">Dangeau</span>,
-<i>Journal</i> des 30 et 31 août 1685, t. I, p. 71, édit. 1830.</p>
-
-<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Hist. amoureuse des Gaules</i>, édit. 1754, t. I,
-p. 260 à 262, et p. 42 de l'édit. de Liége.</p>
-
-<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 157, édit. Monm., lettre du 1<sup>er</sup> mars
-1680, n<sup>o</sup> 716.</p>
-
-<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, édit. 1721, t. I, p. 2, 6, 13, 19, 23, 41, 43, 94,
-96 et 105.&mdash;<i>Ibid.</i>, <i>Hist. amour. des Gaules</i>, édit. 1754, t. I, p. 160;
-édit. de Liége, p. 43.</p>
-
-<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Discours à ses Enfants</i>, édit. 1694, p. 184, 207-211, t. III
-des <i>Mémoires</i>, p. 272, 280 et 281; <i>Mémoires</i>, t. I, p. 93, 94, 96, ou
-édit. 1696, in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 130.&mdash;<span class="smcap">D'Olivet</span>, <i>Hist. de l'Académie</i>,
-in-4<sup>o</sup>, ou t. II, p. 212.</p>
-
-<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Discours à ses Enfants</i>, 1694, in-12, p. 175; <i>Mémoires</i>,
-1721, t. I, p. 268.&mdash;<span class="smcap">D'Olivet</span>, <i>Hist. de l'Académie</i>, 1709, in-4<sup>o</sup>,
-ou t. II, p. 250.</p>
-
-<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Amours des Gaules</i>, p. 18; <i>Hist. am. des Gaules</i>, 1654,
-in-12, t. I, p. 283.</p>
-
-<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> <i>Généalogie des Rabutins</i>, dans les <i>Lettres inédites</i>, 1819, p. 18.</p>
-
-<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, édit. in-12, t. I, p. 13, 14; édit. in-4<sup>o</sup>, t. I,
-p. 16, 17. Voyez ci-dessus, p. 10, chap. III.</p>
-
-<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, édit. in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 47 et 67; in-12, t. I, p. 3, 19,
-38, 41, 47, 54.&mdash;<span class="smcap">D'Olivet</span>, <i>Hist. de l'Académie franç.</i>, t. II, p. 253.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>,
-<i>Lettres</i>, t. I, p. 12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 37, édit. 1696, in-4<sup>o</sup>, ou t. I, p. 30,
-édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, in-12, t. I, p. 42; de l'édit. in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 52.&mdash;<i>Supplément
-aux Mémoires</i>, 1<sup>re</sup> partie, p. 2.</p>
-
-<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> Voyez <span class="smcap">Tallemant</span>, <i>Historiettes</i>; Paris, 1834, in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 105.</p>
-
-<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> <span class="smcap">Anselme</span>, <i>Histoire généalogique de la Maison de France</i>,
-t. VII, p. 523.&mdash;<span class="smcap">De La Chesnaye des Bois</span>, <i>Dictionnaire de la Noblesse</i>,
-t. VIII, p. 102, et t. VI, p. 137.&mdash;Mademoiselle <span class="smcap">de Guise</span>, <i>les
-Amours du grand Alexandre, suivies de pièces intéressantes pour
-servir à l'histoire d'Henri IV</i> (par <span class="smcap">La Borde</span>, valet de chambre du
-roi), 1786, in-12, t. II, p. 198.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mémoires</i> (année
-1658), t. XLII, p. 277 de la collection de Petitot.</p>
-
-<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> <i>Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte de</i> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>,
-1<sup>re</sup> partie, an du monde 7539417, p. 3.</p>
-
-<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Supplément aux Mémoires</i>, t. I, p. 2 et 4.</p>
-
-<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> <i>Ibid.</i>, p. 6.</p>
-
-<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Supplément aux Mémoires</i>, partie I, p. 17.</p>
-
-<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> <i>Ibid.</i>, p. 18.</p>
-
-<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> <span class="smcap">Nemours</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIV, p. 460.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. XXXVIII, p. 173.&mdash;<span class="smcap">Petitot</span>, <i>Introduction aux Mémoires
-sur la Fronde</i>, t. XXXV, p. 145.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, I. XLV, p. 37,
-105, 115, 147, 157, 186, 187, 192.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 105.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-<i>Muse historique</i>, 15 octobre 1650, t. I, p. 63.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>,
-<i>lettre</i> en date du 25 février 1685, t. VII, p. 34.</p>
-
-<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 91.&mdash;<i>Ibid.</i>, in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 112.</p>
-
-<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 91 à 93, édit. in-12; de l'in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 114.</p>
-
-<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> <i>Ibid.</i>, p. 93; de l'in-4<sup>o</sup>, p. 115.</p>
-
-<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> <i>Ibid.</i>, p. 93.</p>
-
-<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> <i>Ibid.</i>, p. 94.</p>
-
-<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, t. I, p. 25 de l'édit.
-1754, et p. 33 de l'édit. de Liége.</p>
-
-<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> <span class="smcap">Montreuil</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. 1671, p. 4; édit. 1656, p. 5.</p>
-
-<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> <span class="smcap">Nicot</span>, <i>Thresor de la Langue Françoyse</i>, 1606, in-folio, p. 572
-et 673, aux mots <i>Roc</i> ou <i>Rochier</i>.&mdash;<span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>,
-t. II, p. 425.</p>
-
-<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> <span class="smcap">Dureau de la Malle</span>, <i>Lettres sur les Rochers de madame de
-Sévigné</i>; Paris, 1822, in-8<sup>o</sup>, p. 6, 7 et 9.</p>
-
-<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> <span class="smcap">Xavier Girault</span>, <i>Notice sur la Famille de Sévigné</i>, dans les
-<i>Lettres inédites de Sévigné</i>, édit. 1819, in-12, p. LV; édit. des mêmes
-<i>Lettres inédites</i>, in-8<sup>o</sup>, p. <span class="smcap">XL</span>.; <i>Lettres de Sévigné</i>, 1823, in-8<sup>o</sup>,
-t. I, p. <span class="smcap">CI</span>.&mdash;<span class="smcap">M. Girault</span> cite <i>Courte Hist. de Bourgogne</i>, t. V,
-p. 526.</p>
-
-<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, édit. in-12, t. I, p. 104 et 106; édit. in-4<sup>o</sup>,
-p. 132.</p>
-
-<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Notice sur Lenet</i>, dans la <i>Collection des Mémoires
-sur l'Hist. de France</i>, t. LIII, p. 6.&mdash;Cf. <i>Revue de Paris</i> du 28 décembre
-1844.</p>
-
-<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> <i>Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte de Bussy</i>,
-t. I, p. 35.&mdash;<i>Collection des Mémoires sur l'Histoire de France</i>,
-t. LIII, p. 4.</p>
-
-<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, édit. in-12, t. I, p. 166.</p>
-
-<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, Mém., t. I, p. 97; <i>Supplément</i>, partie I, p. 27.</p>
-
-<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettre</i> du 5 juin 1689, t. VIII, p. 485, édit.&mdash;<span class="smcap">M. Bussy</span>,
-<i>Lettre à Corbinelli</i>, du 12 février 1678, t. V, p. 312; <i>Notice sur
-Lenet</i>, t. LIII, p. 22 des <i>Mémoires sur l'Hist. de France</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, 2 août 1671, t. II, p. 168.</p>
-
-<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 114, en date du 8 novembre 1669.</p>
-
-<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres à Lenet</i>, publiée par M. Vallet de Viriville,
-dans la <i>Revue de Paris</i>, 28 décembre 1844.</p>
-
-<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> en date du 5 juin 1689, n<sup>o</sup> 1070, t. VIII, p. 485.</p>
-
-<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> en date du 12 juillet 1691, p. 1182, t. IX, p. 457.</p>
-
-<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 491; <i>Lettre de Bussy</i>, en date du
-9 août 1691.</p>
-
-<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> <span class="smcap">Gourville</span>, <i>Mémoires</i>, dans <span class="smcap">Petitot</span>, t. LII, p. 442.</p>
-
-<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> <span class="smcap">Lenet</span>, <i>Mémoires</i>, dans <span class="smcap">Petitot</span>, t. LIV, p. 139.</p>
-
-<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 457.</p>
-
-<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 481; <i>lettre de Bussy</i>, en date du
-9 août 1691.</p>
-
-<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> <i>Discours du comte</i> <span class="smcap">Bussy de Rabutin</span> <i>à ses Enfants</i>, 1694, in-12,
-p. 223.&mdash;<i>&OElig;uvres mêlées de messire</i> <span class="smcap">Roger de Rabutin</span>, t. III <i>des
-Mémoires de</i> <span class="smcap">Bussy de Rabutin</span>, 1721, in-12, t. I, p. 123; et de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 153.</p>
-
-<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Discours à ses Enfants</i>, p. 231.</p>
-
-<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 30 août 1671, t. II, p. 173, édit. M., et t. II,
-p. 207, édit. de G. de S.-G.</p>
-
-<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, édit., in-12, t. I, p. 125, ou de l'édition in-4<sup>o</sup>,
-t. I, p. 156.</p>
-
-<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, in-12, t. I, p. 128; de l'in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 157.</p>
-
-<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, édit. 1820, in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 6, n<sup>o</sup> 4, en date du
-15 mars 1647, et t. I, p. 7 de édit. 1823, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 128 et 129 de l'édit. in-12, et de l'in-4<sup>o</sup>,
-t. I, p. 159 et 160.</p>
-
-<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, édit. 1820, t. I, p. 7, n<sup>o</sup> 5, en date du 12 avril
-1647; et dans l'édit. 1823, t. I, p. 8.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 128
-et 129.</p>
-
-<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 193.&mdash;Voyez ci-après, chap. XIV, p. 206.</p>
-
-<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 135 de l'édit. in 12, et de l'in-4<sup>o</sup>, 1696,
-t. I, p. 168.</p>
-
-<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 151 et 157.</p>
-
-<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 156.</p>
-
-<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> <span class="smcap">Roger de Rabutin</span>, comte <span class="smcap">de Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 152 et
-suiv.&mdash;<i>Carte de Cassini</i>, n<sup>o</sup> 48.</p>
-
-<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Discours à ses Enfants</i>, 1694, in-12, p. 232, ou <i>&OElig;uvres
-mêlées</i>, t. III des <i>Mémoires</i>, p. 289.</p>
-
-<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Mémoires</i>, t. V, p. 371, édit. in-8<sup>o</sup>,
-t. IX, p. 234, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 155 de l'édit. in-12, et de l'in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 194.</p>
-
-<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mémoires</i>, in-12, t. I, p. 100.</p>
-
-<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 155.</p>
-
-<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> L'abbé <span class="smcap">de Choisy</span>, <i>Vie de madame de Miramion</i>, 1706, in-4<sup>o</sup>,
-p. 6, ou 1707, in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> L'abbé <span class="smcap">de Choisy</span>, <i>Vie de madame de Miramion</i>, p. 10.&mdash;<i>Mémoires
-complets et authentiques du duc</i> <span class="smcap">de Saint-Simon</span>, 1829,
-in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 351.</p>
-
-<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> <i>Vie de madame de Miramion</i>, in-4<sup>o</sup>, p. 11.</p>
-
-<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> <span class="smcap">Tallemant</span>, <i>Mém.</i>, t. V, p. 372, édit. in-8<sup>o</sup> t. IX, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> <i>Vie de madame de Miramion</i>, p. 12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> L'abbé <span class="smcap">de Choisy</span>, <i>Vie de madame de Miramion</i>, p. 10, 12 et
-19, édit. in-4<sup>o</sup>.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 160, de l'édit. in-12; t. I,
-p. 200, de l'édit. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> <span class="smcap">Choisy</span>, <i>Vie de madame de Miramion</i>, p. 13, in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 160.</p>
-
-<p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 160 à 200.</p>
-
-<p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 161.&mdash;<span class="smcap">Choisy</span>, <i>Vie de madame de
-Miramion</i>, p. 13.</p>
-
-<p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, édit. in-12, t. I, p. 181; de l'édit. in-4<sup>o</sup>, t. I,
-p. 227.</p>
-
-<p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> <i>Vie de madame de Miramion</i>, t. I, p. 16, in-4<sup>o</sup>, et p. 17 de
-l'édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Mémoires</i>, t. V, p. 372, édit. in-8<sup>o</sup>, et
-t. IX, p. 235, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> <i>Vie de madame de Miramion</i>, in-4<sup>o</sup>, p. 18; et p. 20 de l'édit.
-in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 161, édit. in-12; t. I, p. 201 de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 162, édit. in-12; et édit. in-4<sup>o</sup>, t. I,
-p. 202.</p>
-
-<p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 162 de l'édit. in-12; t. I, p. 203 de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>.&mdash;<i>Vie de madame de Miramion</i>, p. 19, édit. in-4<sup>o</sup>, p. 20, in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 168 de l'édit. in-12; t. I, p. 219 de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>.&mdash;<span class="smcap">De Choisy</span>, <i>Vie de madame de Miramion</i>, p. 21, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> <i>Vie de madame de Miramion</i>, p. 22, et <i>le Portrait de madame
-Miramion peint par</i> <span class="smcap">de Troy</span>, <i>gravé par</i> <span class="smcap">Édelinck</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> <i>Vie de madame de Miramion</i>, 1706, in-4<sup>o</sup>, p. 24, 33, 35, 39-41.</p>
-
-<p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> <i>Ibid.</i>, p. 31.</p>
-
-<p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> <i>Ibid.</i>, p. 52, 65-194.</p>
-
-<p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> <i>Ibid.</i>, p. 143.&mdash;<span class="smcap">Félibien</span>, <i>Histoire de la ville de Paris</i>, vol. I,
-part. 2, p. 1492.</p>
-
-<p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> <i>Ibid.</i>, p. 50.</p>
-
-<p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> <i>Ibid.</i>, p. 139.</p>
-
-<p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> <i>Vie de madame de Miramion</i>, p. 73.</p>
-
-<p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> <span class="smcap">Dangeau</span>, <i>Mémoires</i>, 24 mars 1696, t. II, p. 41.&mdash;<i>Vie de madame
-de Miramion</i>, p. 71.&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires</i>, 1829, t. I,
-p. 350, 351.&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>&OElig;uvres complètes</i>, 1791, t. XI, p. 35
-et 36.&mdash;<span class="smcap">Félibien</span>, <i>Hist. de Paris</i>, p. 1520.</p>
-
-<p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i> en date du 31 janvier 1689, t. VIII, p. 317, du
-29 mars 1696, t. X, p. 201.</p>
-
-<p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> <i>Gallia Christiana</i>, t. IV, p. 944; et t. XII, p. 156, 157 et 171.</p>
-
-<p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> <i>Gallia Christiana</i>, t. IV, p. 944.</p>
-
-<p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> <i>Voyez</i> ci-dessus, chap. III, p. 21.</p>
-
-<p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 162.</p>
-
-<p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 165-179-184, p. 40.</p>
-
-<p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 165.</p>
-
-<p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 166, édit. in-12.&mdash;<i>Ibid.</i>, t. I, p. 207, in-4<sup>o</sup>.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>,
-<i>Lettres</i>, t. I., p. 9, édit. 1820. (Les deux versions diffèrent.)</p>
-
-<p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> <i>L'Eschole parfaite des officiers de bouche</i>, seconde édition, chez
-Jean Ribou, 1666, in-12, p. 260 à 347.</p>
-
-<p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> <span class="smcap">Le B&oelig;uf</span>, <i>Hist. du Diocèse de Paris</i>, t. XII, p. 70.</p>
-
-<p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 6 septembre 1671, t. II, p. 180, édit. de Monmerqué,
-t. II, p 215, édit. de G. de S.-G.</p>
-
-<p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> Madame de Verneuil, née en 1622, mourut en 1704, âgée
-de quatre-vingt-un ans et dix mois.</p>
-
-<p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, dans Petitot, t. XLIV, p. 177.</p>
-
-<p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXVIII, p. 128; t. XXXIX, p. 45.&mdash;<span class="smcap">Nemours</span>,
-t. XXXIV, p. 406.</p>
-
-<p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Notice sur Port-Royal</i>, dans les <i>Mém. sur l'Hist. de
-France</i>, t. XXXIII, p. 15.</p>
-
-<p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Notice sur Port-Royal</i>, t. XXXIII, p. 86.</p>
-
-<p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> <span class="smcap">Bossuet</span>, <i>Oraison funèbre de Cornet</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires complets et authentiques</i>, t. I, p. 466.</p>
-
-<p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Notice sur Port-Royal</i>, t. XXXIII, p. 9.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>,
-26 janv. 1674, t. III, p. 327, édit. 1823.&mdash;<i>Ibid.</i>, t. III, p. 227, édit. 1820.</p>
-
-<p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLV, p. 77.</p>
-
-<p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIII, p. 85.</p>
-
-<p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 188.</p>
-
-<p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXVIII, p. 34.</p>
-
-<p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLIV, p. 206-210.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. XXXVIII, p. 13.&mdash;<span class="smcap">Petitot</span>, <i>Notice sur la Fronde</i>, t. XXXV, p. 89.&mdash;<i>Fastes
-des Rois</i>, 1697, in-8<sup>o</sup>, p. 190.</p>
-
-<p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXVIII, p. 41.</p>
-
-<p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> <i>Ibid.</i>, t. XXXVIII, p. 100.</p>
-
-<p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> <i>Ibid.</i>, t. XXXVIII, p. 96.</p>
-
-<p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLIV, p. 261, ou p. 18 de l'édit. de 1836.</p>
-
-<p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXVIII, p. 100.</p>
-
-<p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> Voyez la <i>Correspondance de Chanut</i>, mss., Bibl. du Roi, t. I,
-<i>lettre</i> du 13 janvier.</p>
-
-<p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLIV, p. 281-302, t. XLV, p. 54 et 59.</p>
-
-<p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> Charles <span class="smcap">de Sercy</span>, <i>Poésies choisies</i>, 2<sup>e</sup> partie, 1653, in-12, p. 217.&mdash;<i>&OElig;uvres
-de</i> <span class="smcap">Marigny</span>, 1670, in-12, p. 94.&mdash;<i>Recueil des plus belles
-pièces des poëtes français</i>, 1692, t. IV, p. 200.</p>
-
-<p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, p. 34 et 37, édition sans
-date; <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, 1754, in-12, t. I, p. 251.</p>
-
-<p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXVIII, p. 139, 155.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. XLIV, p. 284.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>, t. LI, p. 460.&mdash;<span class="smcap">Omer
-Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXI, p. 380.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII,
-p. 45.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 141.</p>
-
-<p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> <span class="smcap">Saint-Évremond</span>, <i>Retraite de M. le duc de Longueville</i>, <i>&OElig;uvres</i>,
-1753, t. II, p. 12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLIV, p. 321.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 52.</p>
-
-<p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLV, p. 99.</p>
-
-<p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> <span class="smcap">De Maizeaux</span>, <i>Vie de Saint-Évremond</i>, dans les <i>&OElig;uvres de</i>
-<span class="smcap">Saint-Évremond</span>, t. I, p. 20; t. II, p. 1.</p>
-
-<p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, édit. in-12, t. I, p. 171, 173, 176; édit. de
-1696, in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 214, 215 et 219.</p>
-
-<p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLIV, p. 319.&mdash;Maréchal <span class="smcap">Duplessis</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. LVII, p. 291.</p>
-
-<p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, n<sup>o</sup> 7, t. I, p. 11 édit. de Monmerqué.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>,
-<i>Mémoires</i>, t. I, p. 174, édit. in-12; et de l'édit. in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 218.&mdash;Cette
-lettre est mal datée dans les éditions.</p>
-
-<p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 176 de l'édit. in-12, et p. 219 de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 56.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>,
-t. LI, p. 465&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXVIII, p. 183&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>,
-t. XLI, p. 47 et 50.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLIV, p. 325.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-<i>Mém.</i>, t. L, p. 158.&mdash;<span class="smcap">Omer Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXI, p. 104.&mdash;<span class="smcap">Avrigny</span>,
-<i>Mémoires chronologiques</i>, t. II, p. 425.&mdash;<i>Mémoires de ***,
-pour servir à l'hist. du dix-septième siècle</i>, t. LVIII, p. 102.&mdash;<i>Fastes
-des Rois des maisons de Bourbon et d'Orléans</i>, 1697,
-in-8<sup>o</sup>, p. 190.</p>
-
-<p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mémoires</i>, t. L, p. 159.&mdash;<span class="smcap">Duplessis</span>, <i>Mém.</i>, t. LVII,
-p. 295.&mdash;<span class="smcap">Omer Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXI, p. 424.</p>
-
-<p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 177, édit. in-12; de l'édit. in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 221.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>,
-<i>Lettres</i>, t. 1, p. 12, n<sup>o</sup> 3.</p>
-
-<p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 177, et p. 222 de l'édit. in-4<sup>o</sup>.&mdash;<i>Lettres
-de Sévigné</i>, t. I, p. 13, n<sup>o</sup> 9.&mdash;Cette lettre est mal daté dans
-les éditions.</p>
-
-<p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 181 de l'édit. in-12; et de l'édit. in-4<sup>o</sup>,
-p. 226.</p>
-
-<p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 151, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 183 de l'édit. in-12; et de l'édit. in-4<sup>o</sup>, p. 229.</p>
-
-<p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 181 de l'édit. in-12; et de l'édit. in-4<sup>o</sup>, p. 227.</p>
-
-<p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> <i>Suppl. aux Mémoires et Lettres de M. le comte de</i> <span class="smcap">Bussy</span>, p. 37.</p>
-
-<p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 190 de l'édit. in-12, et p. 238 de l'édit. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLV, p. 102, ou p. 191 de l'édit. 1836 de
-M. Champollion-Figeac.&mdash;<span class="smcap">Arnauld</span>, t. XXXIV, p. 287.&mdash;<span class="smcap">Brienne</span>,
-t. XXXVI, p. 160.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, t. XLVII, p. 97.</p>
-
-<p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 7.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, t. XLVII, p. 100.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-t. L, p. 217.</p>
-
-<p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXII, p. 65-105.</p>
-
-<p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIX, p. 4.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI,
-p. 78.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 93.</p>
-
-<p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XIV, p. 102.&mdash;<span class="smcap">L'abbé Arnauld</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. XXXIV, p. 287.&mdash;<span class="smcap">Brienne</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXVI, p. 160.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>,
-t. XLVII, p. 97.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 7.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-t. L, p. 217.</p>
-
-<p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 194 de l'édit. in-12, et p. 243 de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Discours à ses Enfants</i>, 1694, in-12, p. 240.</p>
-
-<p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> <span class="smcap">Lenet</span>, <i>Mém.</i>, t. LIII, p. 157.</p>
-
-<p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 41.</p>
-
-<p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> <span class="smcap">Lenet</span>, <i>Mémoires</i>, t. LIII, p. 157.</p>
-
-<p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> Voyez ci-dessus, chap. IX, p. 122; et <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. I,
-p. 15, n<sup>o</sup> 10, édit. M.; t. I, p. 16, édit. G. de S.-G.</p>
-
-<p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 196 de l'édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 193 de l'édit. in-12; et de l'édit. in-4<sup>o</sup>, p. 242.</p>
-
-<p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 199-201 de l'édit. in-12; et de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 249 et 251.</p>
-
-<p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> <span class="smcap">Brienne</span>, <i>Mémoires</i>. t. XXXVI, p. 161, 165.&mdash;<span class="smcap">Lenet</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. LIII, p. 479.</p>
-
-<p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIX, p. 47.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. LXII, p. 60.</p>
-
-<p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> <span class="smcap">Pellisson</span>, <i>Hist. de l'Académie Française</i>, 1749, in-4<sup>o</sup>, p. 182,
-261, 363.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLV, p. 163.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 102.</p>
-
-<p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 45-78.&mdash;<span class="smcap">Gourville</span>, t. XXXV,
-p. 266 et suiv.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLV et XLVI.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII.</p>
-
-<p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIX, p. 29.</p>
-
-<p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIX, p. 103; t. XLI, p. 115, 116.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>,
-t. XLVII, p. 114 à 116.&mdash;<span class="smcap">Lenet</span>, t. LIII, p. 478.</p>
-
-<p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> <span class="smcap">Guy-Patin</span>, <i>Nouveau Recueil de Lettres choisies</i>, t. V, p. 31.</p>
-
-<p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mémoires</i>, t. LXII, p. 64.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XL, p. 304 à 308.&mdash;<span class="smcap">Nemours</span>,
-t. XXXIV, p. 472 et 382.</p>
-
-<p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295" class="label">[295]</a> <i>Mémoires sur la cour de Louis XIV et de le régence, extraits
-de la correspondance allemande d'</i><span class="smcap">Élisabeth-Charlotte, Duchesse
-d'Orléans</span>, <i>mère du régent</i>, 1823, in-8<sup>o</sup> p. 319.&mdash;<i>Ibid.</i>,
-<i>Mémoires et fragments historiques</i>, édit. 1832, p. 330.</p>
-
-<p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296" class="label">[296]</a> <i>Lettre d'Anne d'Autriche au cardinal Mazarin</i>, en date du
-30 juin 1660, mss., Biblioth. Royale; et III<sup>e</sup> partie, p. 471.</p>
-
-<p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297" class="label">[297]</a> <span class="smcap">Loménie de Brienne</span>, <i>Mém.</i>, 1828, t. II, p. 40, 42, 43, et p. 337.</p>
-
-<p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298" class="label">[298]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLV, p. 415 à 417, et p. 303 de l'édit. 1836.</p>
-
-<p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299" class="label">[299]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIX, p. 47.</p>
-
-<p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300" class="label">[300]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVII, p. 115.</p>
-
-<p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301" class="label">[301]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLV, p. 148, ou p. 209 de l'édit. 1836.</p>
-
-<p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302" class="label">[302]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. LXV, p. 185.</p>
-
-<p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303" class="label">[303]</a> <i>Ibid.</i>, t. LXV, p. 151.</p>
-
-<p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304" class="label">[304]</a> <i>Ibid.</i>, t. XLV, p. 157 et 158, 192 et 197.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, t. XLVII, p. 93,
-111 et 114.</p>
-
-<p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305" class="label">[305]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLIV, p. 408.</p>
-
-<p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306" class="label">[306]</a> <span class="smcap">Loménie</span>, comte de <span class="smcap">Brienne</span>, t. I, p. 317.</p>
-
-<p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307" class="label">[307]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLV, p. 157; t. XLVII, p. 271.</p>
-
-<p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308" class="label">[308]</a> <i>Le secret ou les véritables causes de la détention et de l'élargissement
-de MM. les princes de Condé et de Conti, et le duc de
-Longueville, avec un exact recueil de toutes les délibérations du
-parlement dans les assemblées qui ont été faites pour leur liberté
-et pour l'éloignement du cardinal Mazarin, où sont exposés
-tous les raisonnements de chacun de Messieurs dans leurs
-opinions</i>; 1651, in-4<sup>o</sup> de 84 pages, p. 25, 26 et 29, et p. 45.</p>
-
-<p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309" class="label">[309]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. I, p. 28, <i>lettre</i> 10.</p>
-
-<p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310" class="label">[310]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLII, p. 182 et 183; t. XLI, p. 57.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-liv. I, p. 9.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXVIII, p. 275.&mdash;<span class="smcap">Saint
-Simon</span>, t. I, p. 251; t. V, p. 425.&mdash;<span class="smcap">Petitot</span>, <i>Notice</i>, t. XXXIV,
-p. 381.</p>
-
-<p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311" class="label">[311]</a> Voyez ci-dessus, ch. XII, p. 180; ch. XIII, p. 187, et <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse
-historique</i>, liv. II, p. 2.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVII, p. 52.</p>
-
-<p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312" class="label">[312]</a> Conférez <i>Lettres</i> de mesdames de Villars, de Coulanges, de la
-Fayette, et de Ninon de Lenclos, 1803, in-12, t. II, p. 3.&mdash;<i>Lettres
-de Sévigné</i>, t. I, p. 127 de la <i>Notice</i> <span class="smcap">Saint-Surin</span>.&mdash;<span class="smcap">Grouvelle</span>,
-<i>Lettres de Sévigné</i>, t. I, p. <span class="smcap">CXVII</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313" class="label">[313]</a> <span class="smcap">Menagii</span> <i>Poemata</i>, éd. 3<sup>e</sup>, p. 320; 4<sup>e</sup> éd., p. 283; 7<sup>e</sup> édit., p. 272.</p>
-
-<p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314" class="label">[314]</a> <i>Ménagiana</i>, t. I, p. 283; t. II, p. 76; t. III, p. 296.</p>
-
-<p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315" class="label">[315]</a> <span class="smcap">Costar</span>, <i>Lettres</i>, 1657, in-4<sup>o</sup>, p. 547; <i>lettres</i> 97, p. 540; <i>lettres</i>
-194, 548 et 549; <i>lettres</i> 197-198.</p>
-
-<p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316" class="label">[316]</a> <i>Ibid.</i>, p. 545, 548 et 549; <i>lettres</i> 196, 198.</p>
-
-<p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317" class="label">[317]</a> <span class="smcap">Costar</span>, <i>Lettres</i>, 1<sup>er</sup> recueil, t. I, p. 852, <i>lettre</i> 200.</p>
-
-<p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318" class="label">[318]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 892, <i>lettre</i> 354.&mdash;<span class="smcap">Richelet</span>, <i>Recueil des plus
-belles Lettres françaises</i>, t. II, p. 515.</p>
-
-<p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319" class="label">[319]</a> <i>Ménagiana</i>, t. II, p. 76.&mdash;<span class="smcap">Tallemant</span>, t. IV, p. 98, 1<sup>re</sup> édit.;
-t. VII, p. 1-14, 2<sup>e</sup> édit.</p>
-
-<p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320" class="label">[320]</a> <i>Dernières &OElig;uvres de</i> <span class="smcap">Scarron</span>, 1669, in-12, t. I, p. 2 de l'<i>Épître
-dédicatoire</i>, et p. 28; <i>ibid.</i>, édit. de 1700, t. I, p. 16; <i>ibid.</i>, édit. de
-1737, in-18, t. I, p. 47.</p>
-
-<p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321" class="label">[321]</a> <span class="smcap">Segrais</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. II, p. 110, édit. de 1756 in-12.&mdash;<span class="smcap">Scarron</span>,
-<i>&OElig;uvres</i>, t. I, p. 46.</p>
-
-<p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322" class="label">[322]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1737, in-12, t. I, p. <span class="smcap">I-XIII</span>.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. XLVII, p. 53.</p>
-
-<p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323" class="label">[323]</a> <span class="smcap">Segrais</span>, <i>Mémoires</i>, t. II des <i>&OElig;uvres</i>, p. 98 et 123.</p>
-
-<p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324" class="label">[324]</a> <i>Vie de Scarron</i>, t. I de ses <i>&OElig;uvres</i>, édit. de 1737; t. I, p. 41.&mdash;<span class="smcap">La
-Beaumelle</span>, <i>Mémoires de Maintenon</i>, t. I, p. 155.&mdash;<span class="smcap">Segrais</span>,
-<i>Mémoires anecdot.</i>, t. II, p. 105.</p>
-
-<p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325" class="label">[325]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. I, p. 22.</p>
-
-<p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326" class="label">[326]</a> <span class="smcap">Nicolas Poussin</span>, <i>Lettres</i>, 1824, in-8<sup>o</sup>, p. 297 et 317; <i>lettres</i> en
-date du 7 février 1649, et du 29 mai 1650.</p>
-
-<p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327" class="label">[327]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>Épître chagrine au maréchal d'Albret</i>, <i>&OElig;uvres</i>,
-1737, t. I, p. 216.</p>
-
-<p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328" class="label">[328]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. I, p. 296; t. II, p. 394; t. VIII, p. 287, 299,
-306, 363; t. IX, p. 464.</p>
-
-<p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329" class="label">[329]</a> Et non en 1706. Conférez <i>Hist. de la vie et des ouvrages de La
-Fontaine</i>, 3<sup>e</sup> édition, p. 448.&mdash;<span class="smcap">De B***</span> (de Bret), <i>Mémoires sur
-la vie de Lenclos</i>, 1751, in-12.&mdash;<span class="smcap">Douxmesnil</span>, <i>Mémoires et Lettres
-pour servir à l'Histoire de la vie de mademoiselle de Lenclos</i>,
-1751.&mdash;<span class="smcap">Voltaire</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. de Renouard, t. XLIII, p. 470;
-<i>Dictionnaire Philosophique</i>, t. XXXV, p. 224.</p>
-
-<p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330" class="label">[330]</a> <span class="smcap">Saint-Évremond</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1753, in-12, t. V, p. 173.</p>
-
-<p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331" class="label">[331]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. II, 1651, p. 14.</p>
-
-<p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332" class="label">[332]</a> L'abbé <span class="smcap">de Chateauneuf</span>, <i>Dialogue sur la Musique des Anciens</i>,
-1725.</p>
-
-<p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333" class="label">[333]</a> <span class="smcap">Douxmesnil</span>, <i>Mémoires et Lettres pour servir à l'Histoire de
-Ninon de Lenclos</i>, 1751, in-12, p. 6.</p>
-
-<p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334" class="label">[334]</a> <span class="smcap">Saint-Évremond</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. IV, p. 306, <i>lettres à Ninon</i>.&mdash;<span class="smcap">Voltaire</span>,
-<i>Lettres sur Ninon, Mélanges</i>, t. XLIII <i>des &OElig;uvres</i>.&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>,
-<i>Mémoires</i>, t. IV, p. 420 à 423.</p>
-
-<p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335" class="label">[335]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires authentiques et complets</i>, 1829, in-8<sup>o</sup>,
-ch. <span class="smcap">XXXIV</span>, t. IV, p. 420.&mdash;<span class="smcap">La Mesnardière</span>, <i>Poésies</i>, 1656, in-fol.,
-p. 65.</p>
-
-<p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336" class="label">[336]</a> <span class="smcap">Gédéon Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 310 à
-320, 1<sup>re</sup> édition; t. VII, p. 224 et 225, 2<sup>e</sup> édition.&mdash;<span class="smcap">Douxmesnil</span>,
-<i>Mém. et Lettres</i>, p. 10.</p>
-
-<p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337" class="label">[337]</a> <span class="smcap">Douxmesnil</span>, <i>Mém. et Lettres</i>, p. 12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338" class="label">[338]</a> <span class="smcap">Somaize</span>, <i>Grand Dictionnaire des Précieuses</i>, p. 53.</p>
-
-<p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339" class="label">[339]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. VII, p. 229, édit. in-12.&mdash;<span class="smcap">Voltaire</span>,
-<i>Lettres sur Lenclos</i>, t. XLIII.</p>
-
-<p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340" class="label">[340]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, 1834, in-8<sup>o</sup>, t. IV, p. 114;
-ou t. VII, p. 229, in-12. Voyez, sur Perrachon l'avocat, <i>le Faux
-satirique puni</i>; Lyon, 1696, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341" class="label">[341]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 315; ou t. VII, p. 230,
-édit. in-12.&mdash;<span class="smcap">Scarron</span>, <i>Épître à Fourreau</i>, <i>&OElig;uvres</i>, t. VIII,
-p. 131.</p>
-
-<p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342" class="label">[342]</a> <span class="smcap">Bret</span>, p. 94.</p>
-
-<p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343" class="label">[343]</a> <span class="smcap">Vigneul de Marville</span> (Bonaventure d'Argonne), <i>Mélanges
-d'Histoire et de Littérature</i>, t. II, p. 243.</p>
-
-<p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344" class="label">[344]</a> <span class="smcap">Bret</span>, p. 24 et 25.</p>
-
-<p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345" class="label">[345]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires</i>, édit. 1829, t. IV, p. 320.&mdash;<span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>,
-<i>&OElig;uvres mêlées</i>, t. III des <i>Mémoires</i>, p. 264.&mdash;<i>Discours de
-Bussy à ses Enfants</i>, 1694, p. 161.</p>
-
-<p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346" class="label">[346]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, t. IV, p. 314; ou t. VII, p. 229, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347" class="label">[347]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, 1834, in-8<sup>o</sup>, t. IV, p. 318;
-ou t. VII, p. 232, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348" class="label">[348]</a> <span class="smcap">Saint-Évremond</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. II, p. 92, édit. de 1753.</p>
-
-<p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349" class="label">[349]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. VII, p. 225, édit. in-12;
-t. V, p. 202, édit. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350" class="label">[350]</a> Conférez <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, t. VII, p. 225&mdash;<span class="smcap">Douxmesnil</span>,
-<i>Mém. et Lettres</i>, p. 4.&mdash;<span class="smcap">Voltaire</span>, <i>Mélanges</i>, t. XLIII, p. 48.</p>
-
-<p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351" class="label">[351]</a> <span class="smcap">La Chesnaye des Bois</span>, <i>Dictionnaire de la Noblesse</i>, t. XII,
-p. 442.&mdash;<span class="smcap">Tallemant</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 31; ou t. VII, p. 225,
-édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352" class="label">[352]</a> <span class="smcap">Segrais</span>, <i>Mémoires et Anecdotes</i>, t. II des <i>&OElig;uvres</i>, p. 133.&mdash;<span class="smcap">Voltaire</span>,
-<i>&OElig;uvres</i>, édit. de Renouard, t. XLIII, p. 463.</p>
-
-<p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353" class="label">[353]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. VII, p. 232 et 236, édit.
-in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354" class="label">[354]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span> (Gaspard), <i>Mémoires</i>, 1699, in-12, t. I, p. 57.&mdash;<i>Ibid.</i>,
-3<sup>e</sup> édit., 1701, in-12.&mdash;<span class="smcap">Bret</span>, p. 24 et 28.</p>
-
-<p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355" class="label">[355]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. I, p. 18.&mdash;<span class="smcap">Tallemant</span>, t. VII, p. 225, édit.
-in-12; ou t. IV, p. 310.</p>
-
-<p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356" class="label">[356]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mémoires</i>, t. L, p. 466.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 313.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>,
-<i>Lettres</i>, t. VI, p. 401, édit. de Monmerqué; t. VII,
-p. 142, édit. de G. de S.-G. (<i>lettre</i> en date du 31 juillet 1680).&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>,
-<i>Mém.</i>, t. VIII, p. 154. Sur les de Lancy, marquis de
-Rarai, cousins maternels de mademoiselle de Sévigné, voyez la troisième
-partie de ces <i>Mémoires</i>, p. 133.</p>
-
-<p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357" class="label">[357]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, t. VII, p. 226, édition in-12; t. IV, p. 312,
-édition in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358" class="label">[358]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>ibid.</i>&mdash;<span class="smcap">Bret</span>, p. 40.&mdash;<span class="smcap">Douxmesnil</span>, p. 6.&mdash;<span class="smcap">Scarron</span>,
-<i>Épître à Sarrazin</i>, t. VIII, p. 98, édit. de 1737.</p>
-
-<p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359" class="label">[359]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. VIII, p. 28.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII,
-p. 81.</p>
-
-<p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360" class="label">[360]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>Adieu au Marais et à la place Royale</i>, t. VIII,
-p. 33.</p>
-
-<p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361" class="label">[361]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mémoires</i>; Besançon, 1699, in-12, t. I, p. 57 et
-105.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 82.</p>
-
-<p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362" class="label">[362]</a> Ce mot veut dire liberté, indépendance, dans le langage de ce
-temps; on pourrait en citer cent exemples.</p>
-
-<p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363" class="label">[363]</a> <span class="smcap">Saint-Évremond</span>, t. II, p. 88.</p>
-
-<p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364" class="label">[364]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 195.</p>
-
-<p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365" class="label">[365]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>Épître chagrine</i> ou <i>Satire</i> II, t. VIII, p. 206.</p>
-
-<p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366" class="label">[366]</a> <span class="smcap">Tallemant</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 315; ou t. VII, p. 230; t. V,
-p. 293; ou t. IX, p. 158.&mdash;<span class="smcap">De la Chesnaye des Bois</span>, <i>Dictionnaire
-de la Noblesse</i>, t. X, p. 143.&mdash;<span class="smcap">Bret</span>, <i>Vie de Ninon</i>, p. 23.</p>
-
-<p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367" class="label">[367]</a> <span class="smcap">La Chesnaye des Bois</span>, <i>Dictionnaire de la Noblesse</i>, t. VI, p. 14.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>,
-<i>Mém.</i>, t. XLV, p. 56.&mdash;<span class="smcap">Chapelle</span> et <span class="smcap">Bachaumont</span>, p. 7 de l'éd.
-1755.&mdash;<i>Lettre de Ninon à S.-Évremond</i>, dans <span class="smcap">Douxmesnil</span>, p. 194.</p>
-
-<p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368" class="label">[368]</a> <span class="smcap">Saint-Évremond</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. II, p. 89 et 90.</p>
-
-<p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369" class="label">[369]</a> <span class="smcap">Méré</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. I, p. 196, <i>lettre</i> 88.&mdash;<span class="smcap">Moréri</span>, t. VII,
-p. 479.</p>
-
-<p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370" class="label">[370]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 313; ou t. VII,
-p. 228, édit. in-12. Le beau Villars était le père du maréchal.</p>
-
-<p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371" class="label">[371]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, t. VII, p. 228.&mdash;<i>Biographie universelle</i>,
-t. XXXVIII, p. 33.</p>
-
-<p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372" class="label">[372]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 312; ou t. VII,
-p. 227, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373" class="label">[373]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1737, t. VIII, p. 32.</p>
-
-<p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374" class="label">[374]</a> <span class="smcap">Gaspard comte de Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 57-59.&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>,
-<i>Mém.</i>, édit. 1829, t. IV, p. 420, ch. 34.&mdash;<span class="smcap">Voltaire</span>, <i>Mélanges,
-lettre sur mademoiselle de Lenclos</i>, t. XLIII, p. 464, édit. de
-Renouard.&mdash;<span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 316;
-t. VII, p. 231, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375" class="label">[375]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, édit. 1699, t. I, p. 59.</p>
-
-<p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376" class="label">[376]</a> <i>Ménagiana</i>, t. II, p. 130.&mdash;<span class="smcap">Bret</span>, p. 60.</p>
-
-<p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377" class="label">[377]</a> <span class="smcap">Voltaire</span>, t. XLIII, p. 464.&mdash;<span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, t. VII,
-p. 226.</p>
-
-<p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378" class="label">[378]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, t. IV, p. 311, in-8<sup>o</sup>.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>,
-t. XLVIII, p. 238.&mdash;<i>Chansons historiques, ms. de mon cabinet</i>,
-en 8 vol. in-folio, t. II, p. 203, verso.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLV, p. 244.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>,
-t. XXXIX, p. 126.</p>
-
-<p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379" class="label">[379]</a> <span class="smcap">Compayre</span>, <i>Études historiques sur l'Albigeois</i>; Albi, 1845,
-in-8<sup>o</sup>, p. 112-119.</p>
-
-<p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380" class="label">[380]</a> <span class="smcap">De la Chesnaye des Bois</span>, <i>Dictionnaire de la Noblesse</i>, 1770,
-in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 504; t. VI, p. 58.&mdash;<span class="smcap">Chapelle</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. 1755,
-in-12, p. 38 et 40, édit. 1826, in-8<sup>o</sup>, p. 29.&mdash;<span class="smcap">Tallemant</span>, <i>Historiettes</i>,
-t. IV, p. 311; ou t. VII, p. 226; et t. V, p. 288; ou t. IX, p. 154.</p>
-
-<p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381" class="label">[381]</a> <span class="smcap">De Bois-Robert-Metel</span>, <i>&OElig;uvres poétiques</i>, 1659, in-8<sup>o</sup>, p. 303;
-<i>Stances à madame Paget</i>. Ces stances prouvent le voisinage.</p>
-
-<p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382" class="label">[382]</a> <span class="smcap">Bussy de Rabutin</span>, <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, p. 11 à 21,
-édit. de Liége in-18; p. 14 à 21, édit. de 1754, in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383" class="label">[383]</a> <span class="smcap">De Somaize</span>, <i>Dictionnaire des Précieuses</i>, t. II, p. 87; <i>Polénie</i>,
-p. 30 <i>de la Clef</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384" class="label">[384]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, 1834, in 8<sup>o</sup>, t. IV, p. 316;
-sur l'entrevue de Ninon avec la présidente Tamboneau, voyez t. V,
-p. 300; ou t. IX, p. 165, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385" class="label">[385]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Hist. amoureuse des Gaules</i>, t. I, p. 154, édit.
-1754, in-12; et dans l'édition de Liége, p. 36 de la suite de l'<i>Histoire
-d'Ardelise</i>; et p. 227, édit. de Liége, 1666 (sans nom d'auteur).</p>
-
-<p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386" class="label">[386]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> en date du 26 juil. 1668, n<sup>o</sup> 53, t. I, p. 127, édit. 1820.</p>
-
-<p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387" class="label">[387]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Hist. am. des Gaules</i>, t. I, p. 251 de l'édit. 1754; p. 33
-de la suite de l'<i>Histoire d'Ardelise</i>, dans l'édit. de Liége, <i>ibid.</i>; <i>Hist.
-am. de la France</i>, 1710, p. 293; p. 224, édit. de Liége, 1666, in-18.</p>
-
-<p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388" class="label">[388]</a> Il y a dans l'édition de Liége, sans date, p. 33, et dans celle avec
-la date de 1666, p. 225: «Certaine manière effrontée que je lui voyais.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389" class="label">[389]</a> <span class="smcap">Bussy de Rabutin</span>, <i>Hist. am. des Gaules</i>, édit. de Liége, p. 33 à
-39 de la suite de l'<i>Histoire d'Ardelise</i>, t. I, p. 251-257 de l'édition
-1754, in-12; p. 230 de l'édit. de Liége, 1666, in-18, avec la sphère,
-intitulée <i>édition nouvelle</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390" class="label">[390]</a> Conférez l'article <i>Ralegh</i>, dans la <i>Biographie universelle</i>, et
-dans les <i>Vies de plusieurs Personnages illustres</i>, t. I, p. 260.</p>
-
-<p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391" class="label">[391]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1737, in-12, t. I, p. 55 de l'histoire des ouvrages
-de Scarron, et p. 41 du texte, <i>Lettre à Sarrazin</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392" class="label">[392]</a> <i>Histoire de M. Scarron</i>, par la Martinière, 1737, dans les <i>&OElig;uvres</i>,
-t. I, p. 55; et <i>Lettre à Sarrazin</i>, p. 41 du texte.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. II,
-p. 179, <i>lettre</i> 52, en date du 31 décembre 1651.</p>
-
-<p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393" class="label">[393]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Mém.</i>, t. IV, p. 316, édit. in-8<sup>o</sup>; ou
-t. VII, p. 231.</p>
-
-<p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394" class="label">[394]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 57, <i>lettre</i> en date du 19 mai 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395" class="label">[395]</a> Conférez la <i>Vie de Rambouillet de la Sablière</i>, dans les <i>Poésies
-diverses de Rambouillet de la Sablière et Fr. de Maucroix</i>, 1825,
-in-8<sup>o</sup>; et l'article <i>Sablière</i>, dans la <i>Biographie universelle</i>.&mdash;<span class="smcap">Tallemant
-des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 274, in-8<sup>o</sup>; t. VII, p. 189.&mdash;<span class="smcap">Walck</span>,
-<i>Vie de plusieurs Personnages célèbres</i>, t. II, p. 227.</p>
-
-<p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396" class="label">[396]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, t. IV, p. 314, in-8<sup>o</sup>; et t. VII, p. 229, in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397" class="label">[397]</a> <span class="smcap">Tallemant</span>, t. IV, p. 300, édit. in-8<sup>o</sup>, t. VII, p. 216, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398" class="label">[398]</a> <i>Ibid.</i>, p. 299, in-8<sup>o</sup>; t. VII, p. 217, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399" class="label">[399]</a> Qu'il ne faut pas confondre avec le comte de Louvigny, depuis
-duc de Gramont.</p>
-
-<p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400" class="label">[400]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 192.</p>
-
-<p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401" class="label">[401]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 39, 18 mars 1654.</p>
-
-<p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402" class="label">[402]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, t. IV, p. 288, édit. in-8<sup>o</sup>; t. VII, p. 190,
-édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403" class="label">[403]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 111 et 190.&mdash;Duchesse <span class="smcap">de Nemours</span>,
-<i>Mém.</i>, t. XXXIV, p. 531.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 124.&mdash;<span class="smcap">Tallemant
-des Réaux</span>, t. IV, p. 270 à 298, in-8<sup>o</sup>; ou t. VII, p. 192-197.</p>
-
-<p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404" class="label">[404]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 190.</p>
-
-<p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405" class="label">[405]</a> <span class="smcap">Tallemant</span>, <i>Mém.</i>, t. VII, p. 185 à 214, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406" class="label">[406]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, année 1650, t. XLV, p. 183.</p>
-
-<p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407" class="label">[407]</a> <i>Gallia christiana</i>, t. IX, p. 162.&mdash;<span class="smcap">Nemours</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIV,
-p. 379, 380, 462.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 241.</p>
-
-<p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408" class="label">[408]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, t. VII, p. 205, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409" class="label">[409]</a> <i>Ibid.</i>, t. IV, p. 290; t. V, p. 340, in-8<sup>o</sup>; ou t. IX, p. 205, édit.
-in-12.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 191.</p>
-
-<p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410" class="label">[410]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Mém.</i>, t. IV, p. 302, édit. in-8<sup>o</sup>; t. VII,
-p. 218, édit. in 12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411" class="label">[411]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 191.</p>
-
-<p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412" class="label">[412]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Mém.</i>, t. IV, p. 301, éd. in-8<sup>o</sup>; t. VII, p. 217,
-éd. in-12.&mdash;<i>Lettres de feu Balzac à M. Conrart</i>, 1659, in-18, p. 195,
-<i>lettre</i> 24. Voy. la <i>Lettre de Lacger à Balzac</i>, en date du 2 mars 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413" class="label">[413]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Mém.</i>, t. IV, p. 303, édit. in-8<sup>o</sup>; t. VII,
-p. 219, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414" class="label">[414]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 86.</p>
-
-<p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415" class="label">[415]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 185-187.</p>
-
-<p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416" class="label">[416]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 188.</p>
-
-<p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417" class="label">[417]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Mémoires</i>, t. IV, p. 303; t. VII, p. 219,
-édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418" class="label">[418]</a> <i>Ibid.</i>, t. IV, p. 303, in-8<sup>o</sup>; t. VII, p. 218, in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419" class="label">[419]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLV et XLVI.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. XXXIX, p. 152 et 162.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLI, p. 127.</p>
-
-<p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420" class="label">[420]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L., p. 282, 290.&mdash;<span class="smcap">Duplessis</span>, <i>Mém.</i>, t. LVII,
-p. 363-366.</p>
-
-<p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421" class="label">[421]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLV, p. 477.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII,
-p. 64.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, t. XLVII, p. 148.</p>
-
-<p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422" class="label">[422]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 184, 209-212.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, t. XLVII, p. 102.&mdash;<span class="smcap">Claude
-Joly</span>, t. XLVII, p. 491-497.</p>
-
-<p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423" class="label">[423]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, t. I, p. 5.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLV, p. 280
-à 287.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 213.&mdash;<span class="smcap">Claude Joly</span>, t. XLVII,
-p. 494-497.</p>
-
-<p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424" class="label">[424]</a> <span class="smcap">Nemours</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIV, p. 384-502.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>,
-<i>Mém.</i>, t. XLI, p. 29 et 130.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 151-158.</p>
-
-<p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425" class="label">[425]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 188.&mdash;<span class="smcap">Nemours</span>, t. XXXIV, p. 487.</p>
-
-<p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426" class="label">[426]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 191.</p>
-
-<p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427" class="label">[427]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLV, p. 290-292.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX,
-p. 184.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 289.&mdash;<span class="smcap">Claude Joly</span>, <i>Mém.</i>,
-t. XLVII, p. 490.</p>
-
-<p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428" class="label">[428]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 153.</p>
-
-<p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429" class="label">[429]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 304.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>, 1699, t. I,
-p. 125.</p>
-
-<p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430" class="label">[430]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 143.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. I, p. 282.</p>
-
-<p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431" class="label">[431]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mémoires</i>, t. LII, p. 64.</p>
-
-<p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432" class="label">[432]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 203.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. XLVII, p. 147.</p>
-
-<p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433" class="label">[433]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 279.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLV, p. 319.&mdash;<span class="smcap">La
-Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 64.</p>
-
-<p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434" class="label">[434]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 4, 109, 148, 164, 191, 192.</p>
-
-<p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435" class="label">[435]</a> <span class="smcap">Nemours</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIV, p. 481, 491, 492.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>,
-t. XXXIX, p. 240.</p>
-
-<p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436" class="label">[436]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLV, p. 282.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 165, 186, 215.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>,
-t. XLVII, p. 153.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 50.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-t. L, p. 29.</p>
-
-<p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437" class="label">[437]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXII, p. 226.&mdash;Cardinal <span class="smcap">Mazarin</span>, <i>Lettres
-publiées par Ravenel</i>, 1836, in-8<sup>o</sup>, p. 16 et 17.&mdash;Les rendez-vous
-du mademoiselle de Chevreuse et du coadjuteur se donnaient chez
-la marquise de Rhodes; le coadjuteur trompait alors la princesse de
-Guémené, dont il était l'amant. Voyez, ci-dessus, chap. <span class="smcap">VII</span>, p. 98.</p>
-
-<p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438" class="label">[438]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 151, 153.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439" class="label">[439]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 315.</p>
-
-<p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440" class="label">[440]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLV, p. 376; t. XLVI, p. 5.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 226.</p>
-
-<p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441" class="label">[441]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 98.</p>
-
-<p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442" class="label">[442]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 211.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, t. XLVII, p. 152.</p>
-
-<p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443" class="label">[443]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLV, p. 406. Voyez ci-dessus, chap. VII, p. 98.</p>
-
-<p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444" class="label">[444]</a> <span class="smcap">Nemours</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIV, p. 484, 491, 492, 510.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>,
-t. XXXIX, p. 179, 181, 203, 210, 240, 296, 319.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, t. XLVII,
-p. 144, 185.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 225.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>,
-t. LII, p. 72.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 225.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>, 1699, in-12,
-t. I, p. 124.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. I, p. 305.</p>
-
-<p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445" class="label">[445]</a> <span class="smcap">Mazarin</span>, <i>Lettres à la reine, à la princesse Palatine</i>, etc.,
-1836, in-8<sup>o</sup>, p. 60, 61.</p>
-
-<p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446" class="label">[446]</a> <span class="smcap">Mazarin</span>, <i>Lettres</i>, etc., p. 76 (à M. de Lyonne, mai 1651).</p>
-
-<p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447" class="label">[447]</a> <i>Documents historiques</i>, <i>Lettres de</i> <span class="smcap">Mazarin</span> <i>à la reine, et
-Mémoire dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de France</i>,
-t. II, p. 1, 15, 17, etc.&mdash;<i>Lettres du cardinal</i> <span class="smcap">Mazarin</span> <i>à la reine, à
-la princesse Palatine, etc., écrites pendant sa retraite hors de
-France</i>, en 1651 et 1652; Paris, 1836, in-8<sup>o</sup>, p. 44.</p>
-
-<p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448" class="label">[448]</a> <span class="smcap">Mazarin</span>, <i>Lettres</i>, etc., p. 47.</p>
-
-<p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449" class="label">[449]</a> <i>Ibid.</i>, p. 62 et 63.</p>
-
-<p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450" class="label">[450]</a> <i>Ibid.</i>, p. 71. Voyez la 3<sup>e</sup> partie de ces <i>Mémoires</i>, p. 471.</p>
-
-<p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451" class="label">[451]</a> Conférez la lettre du 11 mai 1651, p. 30, 38.</p>
-
-<p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452" class="label">[452]</a> Pag. 192, <i>lettre</i> 30.</p>
-
-<p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453" class="label">[453]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 275.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLV, p. 299, 382.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>,
-t. XXXIX, p. 108.&mdash;<span class="smcap">Parfaict</span>, <i>Hist. du Théastre françois</i>,
-t. VII, p. 289 à 319.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 299.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>,
-t. XXXIX, p. 108.</p>
-
-<p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454" class="label">[454]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 78.</p>
-
-<p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455" class="label">[455]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 121, 145, 146, 152, 155.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-<i>Muse historique</i>, liv. III, p. 17 (14 janvier 1652); p. 21 (février).&mdash;<i>Vie
-de Jacques II, roi d'Angleterre, d'après les Mémoires écrits
-de sa main</i>, 1819, in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 69 à 70.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>,
-t. XLI, p. 156. Conférez la troisième partie de ces <i>Mémoires</i>, chapitre
-XIV, p. 239 et suiv.</p>
-
-<p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456" class="label">[456]</a> <i>Les dernières &OElig;uvres de M. Scarron</i>, 1669, t. I, p. 21; édit. de
-1700, t. I, p. 12.&mdash;<i>&OElig;uvres de M. Scarron</i>, 1737, in-12, t. I, p. 43.
-L'intitulé est: <i>A madame de Sévigny la veuve</i>, selon la manière habituelle
-d'écrire ce nom alors.&mdash;Conférez <span class="smcap">Richelet</span>, <i>Les plus belles
-Lettres françoises sur toutes sortes de sujets, tirées des meilleurs
-auteurs, avec les noms</i>; 4<sup>e</sup> <i>édition</i>, 1708, t. I, p. 50.</p>
-
-<p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457" class="label">[457]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. II, p. 62, édit. in-12, 1721; t. II, p. 274 de
-l'édit. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458" class="label">[458]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, 1<sup>er</sup> octobre 1654, t. I, p. 28, édit. M.; t. I,
-p. 36, édit. G. de S.-G.</p>
-
-<p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459" class="label">[459]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i> (en date du 31 mai 1687), t. VII, p. 446, édit.
-de M.</p>
-
-<p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460" class="label">[460]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre de Bussy</i>, 4 juin 1687, t. VII, p. 419, édit. de M.</p>
-
-<p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461" class="label">[461]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, 17 juin 1687, t. VII, p. 454, édit. de M.</p>
-
-<p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462" class="label">[462]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> du 2 septembre 1687, t. VII, p. 470.</p>
-
-<p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463" class="label">[463]</a> <span class="smcap">M. de Saint-Surin</span>, <i>Notice</i>, p. 61, dit à tort qu'elle ne reparut
-qu'en 1654.</p>
-
-<p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464" class="label">[464]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. II, t. I, p. 157.</p>
-
-<p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465" class="label">[465]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1737, in-18, t. VIII, p. 427, <i>Madrigal à
-madame de Sévigné</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466" class="label">[466]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIX, p. 271.</p>
-
-<p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467" class="label">[467]</a> Ibid., <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 274.</p>
-
-<p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468" class="label">[468]</a> Ibid., <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 267.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L,
-p. 293.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 242.</p>
-
-<p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469" class="label">[469]</a> <span class="smcap">Gourville</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 241.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII,
-p. 101.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 193 et 197.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX,
-p. 301, 320, 321.</p>
-
-<p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470" class="label">[470]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXII, p. 220.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 101.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>,
-t. XLVII, p. 193 et 197.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 301.</p>
-
-<p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471" class="label">[471]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLV, p. 430.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 91.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>,
-t. LXII, p. 247.</p>
-
-<p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472" class="label">[472]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 186.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 278.</p>
-
-<p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473" class="label">[473]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 186.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 278.&mdash;Conférez
-t. XXIV de l'<i>Hist. de France en estampes</i>, Bibliothèque
-royale.</p>
-
-<p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474" class="label">[474]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 294.&mdash;<span class="smcap">Duplessis</span>, t. LVII, p. 379.</p>
-
-<p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475" class="label">[475]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLV, p. 460.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 192.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>,
-<i>Mém.</i>, 1699, in-12, t. I, p. 113.</p>
-
-<p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476" class="label">[476]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLV, p. 438.</p>
-
-<p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477" class="label">[477]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 322.</p>
-
-<p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478" class="label">[478]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXII, p. 296.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI,
-p. 2.</p>
-
-<p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479" class="label">[479]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 142 à 154.</p>
-
-<p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480" class="label">[480]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXII, p. 300.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>,
-t. LII, p. 84.</p>
-
-<p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481" class="label">[481]</a> <span class="smcap">Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 184.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 296.</p>
-
-<p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482" class="label">[482]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 97.</p>
-
-<p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483" class="label">[483]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLV, p. 460.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 192.</p>
-
-<p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484" class="label">[484]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 303 et 304.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 185.</p>
-
-<p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485" class="label">[485]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 203, 205, 216 et 222 de l'édit.
-1721, in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486" class="label">[486]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 327.</p>
-
-<p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487" class="label">[487]</a> <span class="smcap">Nemours</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIV, p. 519.&mdash;<span class="smcap">Brienne</span>, t. XXXVI, p. 187.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>,
-t. XXXIX, p. 299.&mdash;<span class="smcap">Duplessis-Praslin</span>, t. LVI, p. 336,
-374, 375 et 386.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 113.</p>
-
-<p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488" class="label">[488]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 299.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. LII, p. 300.</p>
-
-<p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489" class="label">[489]</a> <span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 294.</p>
-
-<p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490" class="label">[490]</a> <span class="smcap">Duplessis-Praslin</span>, t. LVII, p. 376 et 377.</p>
-
-<p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491" class="label">[491]</a> <i>Arrest de la cour du parlement, donné contre le cardinal de
-Mazarin, publié le trentième décembre mil six cent cinquante
-et un. A Paris, par les imprimeurs du roy, M. DC. LI, avec privilége
-de Sa Majesté</i>; sept pages in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492" class="label">[492]</a> <span class="smcap">Talon</span>, t. XLII, p. 295, 305.&mdash;<span class="smcap">Anquetil</span>, <i>Intrigue du cabinet</i>,
-t. IV, p. 134. Voir les arrêts des 7 et 8 février, 11 mars, 2 et 8 août.</p>
-
-<p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493" class="label">[493]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 6, <i>lettre</i> 1, en date du 14
-janvier 1652. Il y avait 700 romans, 550 comédies, 330 tragédies.</p>
-
-<p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494" class="label">[494]</a> <span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 305.</p>
-
-<p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495" class="label">[495]</a> <i>Lettres du cardinal</i> <span class="smcap">Mazarin</span> <i>à la reine, à la princesse Palatine</i>,
-etc., pendant sa retraite hors du France, en 1651 et 1652, avec
-notes et explications par Ravenel; Paris, 1836, in-8<sup>o</sup>, p. 484.</p>
-
-<p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496" class="label">[496]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 3, <i>lettre</i> 1, en date du 7 janvier.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-<i>Mém.</i>, t. L, p. 317 et 320.&mdash;<span class="smcap">Brienne</span>, t. XXXVI,
-p. 98.&mdash;<i>Nemours</i>, t. XXXIV, p. 519 et 520.</p>
-
-<p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497" class="label">[497]</a> <span class="smcap">La Fare</span>, <i>Mém.</i>, t. LXV, p. 163.&mdash;Depuis que ceci a été
-écrit, la correspondance de Mazarin avec la reine a été publiée par
-la Société de l'Histoire de France: <i>Lettres du cardinal Mazarin
-à la reine</i>, etc., 1836, in-8<sup>o</sup>. Nous l'avons déjà plusieurs fois
-citée.</p>
-
-<p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498" class="label">[498]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse hist.</i>, t. III, p. 52. Lettre du 21 avril 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499" class="label">[499]</a> <span class="smcap">Nemours</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIV, p. 517 et 519.</p>
-
-<p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500" class="label">[500]</a> <i>Recueil des arrêts</i>, etc.: arrêt du parlement du 29 décembre
-1651; arrêt du conseil d'en haut du 18 janvier 1652.&mdash;<i>Gouvernement
-de France justifié par l'ordre des temps, servant de réponse
-au prétendu arrêt de cassation du conseil, du 18 janvier 1652</i>;
-in-4<sup>o</sup>, 41 pages.</p>
-
-<p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501" class="label">[501]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 14 et 15. Lettre du 28 février 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502" class="label">[502]</a> <span class="smcap">Duplessis</span>, <i>Mém.</i>, t. LVII, p. 38.&mdash;<span class="smcap">Anquetil</span>, t. IV, p. 10.</p>
-
-<p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503" class="label">[503]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXIX, p. 305, 326.&mdash;<span class="smcap">Nemours</span>, t. XXXIV,
-p. 521.</p>
-
-<p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504" class="label">[504]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 3.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 6, 14, 17.</p>
-
-<p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505" class="label">[505]</a> <span class="smcap">Talon</span>, t. LXIX, p. 326.</p>
-
-<p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506" class="label">[506]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 13.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 317, 330.&mdash;<span class="smcap">La
-Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 110.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 24, 30.</p>
-
-<p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507" class="label">[507]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXIX, p. 317 et 318.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>,
-t. LII, p. 110.</p>
-
-<p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508" class="label">[508]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 52.</p>
-
-<p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509" class="label">[509]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 318.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>, 1699,
-in-12, t. I, p. 131.</p>
-
-<p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510" class="label">[510]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mémoires</i>, 1699, in-12, t. I, p. 113, 141.</p>
-
-<p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511" class="label">[511]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 208 à 211.</p>
-
-<p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512" class="label">[512]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 55.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 210.</p>
-
-<p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513" class="label">[513]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 211.</p>
-
-<p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514" class="label">[514]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 207, 208.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 851.</p>
-
-<p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515" class="label">[515]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 30, 33, 49.</p>
-
-<p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516" class="label">[516]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 46; <i>Gazette</i> du 7 avril 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517" class="label">[517]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 48 et 70.</p>
-
-<p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518" class="label">[518]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 86 et 88, du 23 et 25 juin 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519" class="label">[519]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 213, 214.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXII,
-p. 151.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 55, 56, 59.</p>
-
-<p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520" class="label">[520]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 69, 70; du 26 mai 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521" class="label">[521]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 66; du 19 mai 1552.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>,
-<i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 56.</p>
-
-<p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522" class="label">[522]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 208.</p>
-
-<p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523" class="label">[523]</a> <span class="smcap">Loret</span>, t. III, p. 33, <i>lettre</i> du 3 mars 1652.&mdash;<span class="smcap">Brienne</span>, t. XXXVI,
-p. 205.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 40.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 328.&mdash;<span class="smcap">Nemours</span>,
-t. XXXIV.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 207.</p>
-
-<p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524" class="label">[524]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 55.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 212.</p>
-
-<p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525" class="label">[525]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 338.</p>
-
-<p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526" class="label">[526]</a> <span class="smcap">Duplessis</span>, <i>Mémoires</i>, t. LVII, p. 384.&mdash;<span class="smcap">La Fare</span>, t. LXV,
-p. 144.</p>
-
-<p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527" class="label">[527]</a> <span class="smcap">Duplessis</span>, <i>Mém.</i>, t. LVII, p. 381.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 20, <i>lettre</i>
-du 11 février 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528" class="label">[528]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 69.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 338.</p>
-
-<p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529" class="label">[529]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 128, 148, 150.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>,
-t. XLVIII, p. 70.</p>
-
-<p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530" class="label">[530]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 56.</p>
-
-<p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531" class="label">[531]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 72, 226.</p>
-
-<p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532" class="label">[532]</a> <span class="smcap">Nemours</span>, t. XXXIV, p. 528.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>, édit. 1699, t. I,
-p. 124.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Amours des Gaules</i>, édit. 1754, t. I, p. 134,
-153, 155.</p>
-
-<p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533" class="label">[533]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 30, 132, 135, 145 et 146.</p>
-
-<p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534" class="label">[534]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 215.</p>
-
-<p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535" class="label">[535]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 314.</p>
-
-<p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536" class="label">[536]</a> <span class="smcap">Loménie de Brienne</span>, <i>Mémoires inédits</i>, t. II, p. 307, ch. 28.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>,
-<i>Hist. am. des Gaules</i>, t. I, p. 141, édit. 1754, ou p. 125 de
-l'édit. de Liége; ou <i>Hist. amoureuse de France</i>, 1710, in-12, p. 170.
-C'est le même ouvrage, sous un autre titre, et une très-bonne édition.</p>
-
-<p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537" class="label">[537]</a> <span class="smcap">Lenet</span>, t. LIV, p. 177 et 181.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Hist. am. de France</i>,
-édit. de 1710, p. 183 et 198; <i>Hist. am. des Gaules</i>, édit. de 1754,
-p. 152; p. 135, édit. origin. de Liége.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLIII,
-p. 48.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 230.</p>
-
-<p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538" class="label">[538]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Hist. amour. de France</i>, 1710, in-12, p. 192, 230, 235;
-<i>Hist. amour. des Gaules</i>, édit. de 1754, p. 160, 193, 199.</p>
-
-<p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539" class="label">[539]</a> <span class="smcap">Nemours</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIV, p. 503.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>,
-t. XXXIX, p. 216 à 307.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 75
-et 96.&mdash;<span class="smcap">De Brienne</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXVI, p 188 et 193.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>,
-<i>Mém.</i>, t. LXII, p. 276.</p>
-
-<p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540" class="label">[540]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 33, <i>lettre</i> du 3 mars 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541" class="label">[541]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Introduction aux Mémoires de la Fronde</i>, t. XXXV,
-p. 237.&mdash;<i>Vie du cardinal</i> <span class="smcap">de Rais</span>, 1836, in-8<sup>o</sup>, p. 258 et 355.</p>
-
-<p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542" class="label">[542]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 160.</p>
-
-<p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543" class="label">[543]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 45 (7 avril); t. III, p. 53
-(21 avril).&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>. t. XLI, p. 170.</p>
-
-<p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544" class="label">[544]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 170, 175.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 349.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>,
-t. I, p. 168.&mdash;<span class="smcap">Anquetil</span>, t. IV, p. 152.&mdash;<span class="smcap">Saint-Aulaire</span>,
-t. III, p. 92.&mdash;<i>Histoire de France en estampes</i>, t. XXV, Bibl. roy.</p>
-
-<p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545" class="label">[545]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 35, <i>lettre</i> du 10 mars 1652.&mdash;<span class="smcap">Arnauld</span>,
-t. XXXIV, p. 296.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 348, 351.&mdash;<span class="smcap">Nemours</span>, t. XXXIV,
-p. 522.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 114 et 115.</p>
-
-<p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546" class="label">[546]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 394.&mdash;<span class="smcap">Nemours</span>, t. XXXIV, p. 538.</p>
-
-<p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547" class="label">[547]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 40, 52, <i>lettres</i> des 17 mars et 21 avril 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548" class="label">[548]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 69.</p>
-
-<p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549" class="label">[549]</a> <span class="smcap">Brienne</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXVI, p. 209.</p>
-
-<p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550" class="label">[550]</a> <i>Lettres de feu</i> <span class="smcap">Balzac</span> <i>à M. Conrart</i>, 1659, in-12, p. 135, liv. II,
-<i>lettre</i> 25, en date du 20 novembre 1651; p. 151, liv. III, <i>lettre</i> en
-date du 19 février 1652; p. 166, <i>lettre</i> 8, en date du 3 avril 1652;
-et p. 181, en date du 29 avril 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551" class="label">[551]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 33.&mdash;<span class="smcap">La Porte</span>, <i>Mém.</i>, t. LIX, p. 432.&mdash;<span class="smcap">Duplessis</span>,
-<i>Mém.</i>, t. LVII, p. 427 et 429.</p>
-
-<p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552" class="label">[552]</a> <span class="smcap">Duplessis</span>, <i>Mém.</i>, t. LVII, p. 296.</p>
-
-<p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553" class="label">[553]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 40.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 58, en
-date du 28 avril (1652); et liv. III, p. 59, en date du 5 mai.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-t. L, p. 339.&mdash;<i>Vie du cardinal</i> <span class="smcap">de Rais</span>, 1836, in-8<sup>o</sup>, p. 361.</p>
-
-<p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554" class="label">[554]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 45, <i>lettre</i> du 7 avril 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555" class="label">[555]</a> <span class="smcap">La Fare</span>, t. LXV, p. 144.</p>
-
-<p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556" class="label">[556]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, l. III, p. 39, 17 mars 1652.&mdash;Les frères
-<span class="smcap">Parfaict</span>, <i>Hist. du Théastre françois</i>, t. VII, p. 328-366.</p>
-
-<p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557" class="label">[557]</a> <span class="smcap">Loret</span>, l. III, p. 39.</p>
-
-<p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558" class="label">[558]</a> <span class="smcap">Loret</span>, l. III, p. 41, 17 mars 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559" class="label">[559]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Notice sur Port-Royal</i>, t. XXXIII de la <i>Collection
-des Mémoires relatifs à l'Hist. de. France</i>; <i>Pièces justificatives</i>
-des <i>Mém. de Du Fossé</i>; <i>Mémoires de Fontaine</i>; <i>Mém. de Joly</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560" class="label">[560]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 32, <i>lettre</i> en date du 3 mars 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561" class="label">[561]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 50.&mdash;<i>Biographie universelle</i>, t. XXXIII,
-p. 51.&mdash;<span class="smcap">Montucla</span>, <i>Hist. des Mathématiques</i>, t. I, p. 63.</p>
-
-<p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562" class="label">[562]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 50, <i>lettre</i> du 14 avril 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563" class="label">[563]</a> <span class="smcap">Loret</span>, l. III, p. 51; p. 163, <i>lettres</i> du 14 avril et du 23 novembre
-1652.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 390.&mdash;<span class="smcap">Segrais</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. I, p. 29
-et 30.&mdash;<span class="smcap">Huetii</span> <i>Commentarius de rebus ad eum pertinentibus</i>,
-t. I, p. 2, 43, 122, 144.</p>
-
-<p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564" class="label">[564]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 51, <i>lettre</i> du 14 avril 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565" class="label">[565]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, édit. 1721, in-12, t. III, p. 219 à 374.</p>
-
-<p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566" class="label">[566]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLI, p. 156-379.</p>
-
-<p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567" class="label">[567]</a> L'abbé <span class="smcap">Arnauld</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIV, p. 293.</p>
-
-<p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568" class="label">[568]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 129 et 130; conférez pour ce nom <i>Vie du cardinal
-de Rais</i>, 1836, in-8<sup>o</sup>, p. 323.</p>
-
-<p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569" class="label">[569]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Introduction aux Mémoires, de la Fronde</i>, t. XXXV,
-p. 208.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 129, 130; p. 216, 220.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>,
-<i>lettre</i> en date du 24 juillet 1680, t. VI, p. 387; t. IV, p. 132,
-en date du 18 décembre 1675.</p>
-
-<p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570" class="label">[570]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. IX, p. 439, <i>lettre</i> en date du 10 avril 1691.</p>
-
-<p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571" class="label">[571]</a> <span class="smcap">Arnauld</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIV, p. 303, 305 et 306.&mdash;<span class="smcap">Costar</span>, <i>Lettres</i>,
-in-4<sup>o</sup>, p. 548.</p>
-
-<p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572" class="label">[572]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 33, <i>lettre</i> du 3 mars 1652.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Hist. am.
-de la France</i>, 1710, p. 1, 154.&mdash;<span class="smcap">Hamilton</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. I, p. 123
-des <i>Mémoires de Gramont</i>.&mdash;<span class="smcap">Saint-Évremond</span>, t. II, p. 36-42 et
-p. 109.</p>
-
-<p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573" class="label">[573]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 221, édit. d'Amsterdam, in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574" class="label">[574]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVII, p. 251.</p>
-
-<p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575" class="label">[575]</a> <span class="smcap">Bossuet</span>, <i>Oraison funèbre de Le Tellier</i>, cité par Petitot.&mdash;<i>Notice
-sur le cardinal de Retz</i>, dans la <i>Collect. des Mém. de l'Hist.
-de Fr.</i>, t. XLIV, p. 79.</p>
-
-<p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576" class="label">[576]</a> En 1358.</p>
-
-<p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577" class="label">[577]</a> Voyez <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 66, <i>lettre</i> du 19 mai 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578" class="label">[578]</a> Conférez encore <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 75, qui confirme
-que ceci se passa à la fin de mai 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579" class="label">[579]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 49.&mdash;<i>Vie du cardinal de Rais</i>, édit.
-1836, p. 340.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 251.</p>
-
-<p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580" class="label">[580]</a> <span class="smcap">Mademoiselle</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLI, p. 245 et 246.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Hist.
-amoureuse de France</i>, 1710, in-12, p. 4.&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mém.
-inédits</i>, t. XI, p. 135.</p>
-
-<p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581" class="label">[581]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 102, édit. in-8<sup>o</sup>;
-t. VII, p. 18 de l'édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582" class="label">[582]</a> <i>Ibid.</i>, t. IV, p. 113, édit. in-8<sup>o</sup>; t. VII, p. 30.</p>
-
-<p><a id="Footnote_583" href="#FNanchor_583" class="label">[583]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i> (11 et 22 décembre 1675), t. IV, p. 261 et 264,
-édit. de G.; t. IV, p. 118 et 143, édit. de M. (20 juillet, 11, 14 septembre,
-26 octobre 1689); t. IX, p. 380 et 381, et t. X, p. 60, édit.
-de G.; t. IX, p. 44, 111, 115, 184, 185, édit. de M.</p>
-
-<p><a id="Footnote_584" href="#FNanchor_584" class="label">[584]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 24, 26, <i>lettre</i> en date du
-18 février 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_585" href="#FNanchor_585" class="label">[585]</a> <i>Ibid.</i>, <i>id.</i>, p. 34, <i>lettre</i> en date du 3 mars, t. III, p. 110, <i>lettre</i>
-en date du 18 août; t. III, p. 40.</p>
-
-<p><a id="Footnote_586" href="#FNanchor_586" class="label">[586]</a> <i>Ibid.</i>, p. 38, <i>lettre</i> en date du 17 mars; <i>ibid.</i>, p. 43, <i>lettre</i> en
-date du 7 avril.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 164.&mdash;Le père
-<span class="smcap">Berthod</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 319.</p>
-
-<p><a id="Footnote_587" href="#FNanchor_587" class="label">[587]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 44.</p>
-
-<p><a id="Footnote_588" href="#FNanchor_588" class="label">[588]</a> <span class="smcap">Petitot</span>, <i>Introduction à la Fronde</i>, t. XXXIV de la collection,
-p. 234, 235, 243.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mémoires</i>, t. LII,
-p. 114.</p>
-
-<p><a id="Footnote_589" href="#FNanchor_589" class="label">[589]</a> <span class="smcap">Desormeaux</span>, <i>Hist. du prince de Condé</i>, 1769, in-12, t. III, p. 217.</p>
-
-<p><a id="Footnote_590" href="#FNanchor_590" class="label">[590]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 333.&mdash;<span class="smcap">La Porte</span>, t. LIX, p. 427.</p>
-
-<p><a id="Footnote_591" href="#FNanchor_591" class="label">[591]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 134, 256.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>,
-t. XLI, p. 200.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 131.</p>
-
-<p><a id="Footnote_592" href="#FNanchor_592" class="label">[592]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 35.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>,
-t. I, p. 148.</p>
-
-<p><a id="Footnote_593" href="#FNanchor_593" class="label">[593]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 276-278, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_594" href="#FNanchor_594" class="label">[594]</a> <span class="smcap">Gourville</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 254-261.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>, t. I,
-p. 147.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 328.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI,
-p. 198.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 134 et 135.</p>
-
-<p><a id="Footnote_595" href="#FNanchor_595" class="label">[595]</a> <span class="smcap">Napoléon</span>, <i>Mém.</i>&mdash;<span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 288, édit.
-in-12&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 333.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 212.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>,
-t. XLVI, p. 83.</p>
-
-<p><a id="Footnote_596" href="#FNanchor_596" class="label">[596]</a> <i>Extrait de la vie écrite en marge d'une Bible de</i> <span class="smcap">Jean de Coligny</span>,
-dans les <i>Contes historiques</i> de Musset-Pathay, p. 236.</p>
-
-<p><a id="Footnote_597" href="#FNanchor_597" class="label">[597]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 392, 396.</p>
-
-<p><a id="Footnote_598" href="#FNanchor_598" class="label">[598]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 50, <i>lettre</i> en date du 14 avril
-1652.&mdash;<span class="smcap">Gourville</span>, <i>Mémoires</i>, t. LII, p. 262.&mdash;<span class="smcap">Joly</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. LXVII, p. 215.</p>
-
-<p><a id="Footnote_599" href="#FNanchor_599" class="label">[599]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mémoires</i>, t. L, p. 362.</p>
-
-<p><a id="Footnote_600" href="#FNanchor_600" class="label">[600]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 407.</p>
-
-<p><a id="Footnote_601" href="#FNanchor_601" class="label">[601]</a> Père <span class="smcap">Berthod</span>, t. XLVIII, p. 369.&mdash;Maréchal <span class="smcap">Duplessis</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. LVII, p. 404.</p>
-
-<p><a id="Footnote_602" href="#FNanchor_602" class="label">[602]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 355.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L,
-p. 375.</p>
-
-<p><a id="Footnote_603" href="#FNanchor_603" class="label">[603]</a> <span class="smcap">Loménie de Brienne</span>, t. II, chap. XXXVII, p. 297.</p>
-
-<p><a id="Footnote_604" href="#FNanchor_604" class="label">[604]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 109, <i>lettre</i> du 11 août 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_605" href="#FNanchor_605" class="label">[605]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVI, p. 89.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 40 et
-408.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 243.&mdash;Le maréchal <span class="smcap">Duplessis</span>, t. LVII,
-p. 402.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 385.&mdash;<span class="smcap">Mazarin</span>, <i>Lettres inédites à la
-reine, à la princesse Palatine</i>, etc., écrites pendant sa retraite hors
-de France en 1651 et 1652, in-8<sup>o</sup>, 1836.</p>
-
-<p><a id="Footnote_606" href="#FNanchor_606" class="label">[606]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 165.</p>
-
-<p><a id="Footnote_607" href="#FNanchor_607" class="label">[607]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXII, p. 463.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. LXI, p. 323.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>,
-t. XLVII, p. 224 et 240.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 337.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-liv. III, p. 92, du 7 juillet.&mdash;<span class="smcap">Berthod</span>, t. XLVIII, p. 289, 298, 305.</p>
-
-<p><a id="Footnote_608" href="#FNanchor_608" class="label">[608]</a> <span class="smcap">Berthod</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 351.&mdash;<i>Histoire de la Monarchie
-françoise</i>, 1<sup>re</sup> édit., 1697, in-12, p. 444, 445.</p>
-
-<p><a id="Footnote_609" href="#FNanchor_609" class="label">[609]</a> Voyez <i>Discours du sieur de Sève de Chastignouville</i>, dans
-l'<i>Histoire de la Monarchie françoise sous le règne de Louis le
-Grand</i>, 1697, in-12, t. I, p. 444, 445.</p>
-
-<p><a id="Footnote_610" href="#FNanchor_610" class="label">[610]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 324.</p>
-
-<p><a id="Footnote_611" href="#FNanchor_611" class="label">[611]</a> <span class="smcap">Berthod</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 287 à 292, 327, 351.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>,
-t. XLVII, p. 236.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 325.</p>
-
-<p><a id="Footnote_612" href="#FNanchor_612" class="label">[612]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 410.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 428, 445.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-liv. III, p. 109, <i>lettre</i> 32, en date du 11 août.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 358.</p>
-
-<p><a id="Footnote_613" href="#FNanchor_613" class="label">[613]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 359.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 115, 25 août.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>,
-t. LXII, p. 455 et 466.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 349.</p>
-
-<p><a id="Footnote_614" href="#FNanchor_614" class="label">[614]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 153.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 126, 25 septembre.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>,
-t. XLVII, p. 50.&mdash;Père <span class="smcap">Berthod</span>, t. XLVIII, p. 325 à
-347.</p>
-
-<p><a id="Footnote_615" href="#FNanchor_615" class="label">[615]</a> <span class="smcap">Berthod</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 300.</p>
-
-<p><a id="Footnote_616" href="#FNanchor_616" class="label">[616]</a> <span class="smcap">Mazarin</span>, <i>Lettres à la reine</i>, etc., écrites en 1651 et 1652, <i>lettres</i>
-52, 53 et 54, p. 291 à 308.</p>
-
-<p><a id="Footnote_617" href="#FNanchor_617" class="label">[617]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 95, <i>lettre</i> du 14 juillet.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII,
-p. 236.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 342.</p>
-
-<p><a id="Footnote_618" href="#FNanchor_618" class="label">[618]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mém.</i>, t. L, p. 342.&mdash;Le maréchal <span class="smcap">Duplessis</span>, t. LVII,
-p. 406 et 407.</p>
-
-<p><a id="Footnote_619" href="#FNanchor_619" class="label">[619]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 164 et 168.&mdash;<span class="smcap">La Fare</span>, t. LXV, p. 145.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>,
-<i>Mém.</i>, t. I, p. 372.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 397.</p>
-
-<p><a id="Footnote_620" href="#FNanchor_620" class="label">[620]</a> <span class="smcap">Brienne</span>, t. XXXVI, p. 312.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 353.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>,
-t. LXII, p. 366, 370, 465, 466, 470, 478.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI,
-p. 195, 197, 198, 205, 206.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 232, 238, 242,
-250, 273.&mdash;Père <span class="smcap">Berthod</span>, t. XLVIII, p. 334, 363, 372.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>,
-t. XLI, p. 339, 349, 350, 352, 354, 373.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 369,
-372, 398, 375, 376.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 149, <i>lettre</i> en date du 26 octobre.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>,
-<i>Mém.</i>, t. I, p. 133, 374.</p>
-
-<p><a id="Footnote_621" href="#FNanchor_621" class="label">[621]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>, t. LXII, p. 470, 478, 482.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII,
-p. 246.&mdash;Père <span class="smcap">Berthod</span>, t. LXVIII, p. 364, 370.</p>
-
-<p><a id="Footnote_622" href="#FNanchor_622" class="label">[622]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 18, <i>lettre</i> en date du 8 février 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_623" href="#FNanchor_623" class="label">[623]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 220, 231, 232.</p>
-
-<p><a id="Footnote_624" href="#FNanchor_624" class="label">[624]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 161.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 366.</p>
-
-<p><a id="Footnote_625" href="#FNanchor_625" class="label">[625]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 132.</p>
-
-<p><a id="Footnote_626" href="#FNanchor_626" class="label">[626]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXVI, p. 310.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII,
-p. 259.</p>
-
-<p><a id="Footnote_627" href="#FNanchor_627" class="label">[627]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 247.</p>
-
-<p><a id="Footnote_628" href="#FNanchor_628" class="label">[628]</a> <i>Ibid.</i>, p. 246 et 248.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 177.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>,
-t. XXXIX, p. 355.&mdash;<span class="smcap">Brienne</span>, t. XXXVI, p. 114.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>,
-t. XLI, p. 473.</p>
-
-<p><a id="Footnote_629" href="#FNanchor_629" class="label">[629]</a> <span class="smcap">Corneille</span>, <i>Nicomède</i>, acte I, sc. 1, t. IV, p. 8, édit. 1692.</p>
-
-<p><a id="Footnote_630" href="#FNanchor_630" class="label">[630]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 254 à 255.</p>
-
-<p><a id="Footnote_631" href="#FNanchor_631" class="label">[631]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLI, p. 372.</p>
-
-<p><a id="Footnote_632" href="#FNanchor_632" class="label">[632]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVI, p. 92 et 93.</p>
-
-<p><a id="Footnote_633" href="#FNanchor_633" class="label">[633]</a> <i>Ibid.</i>, p. 220, 233, 235.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 177, <i>lettre</i> du 21
-décembre 1652.&mdash;<span class="smcap">Montglat</span>, t. L, p. 397.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 477.</p>
-
-<p><a id="Footnote_634" href="#FNanchor_634" class="label">[634]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 38.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mémoires</i>, t. L, p. 336.&mdash;<span class="smcap">Omer
-Talon</span>, <i>Mémoires</i>, t. LXII, p. 353.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. XLVIII, p. 37.</p>
-
-<p><a id="Footnote_635" href="#FNanchor_635" class="label">[635]</a> <span class="smcap">De Villefore</span>, <i>la véritable Vie d'Anne-Geneviève de Bourbon,
-duchesse de Longueville</i>, t. I, p. 232 et 234, édit. d'Amsterdam,
-1739, in-12; ou <i>Vie de madame de Longueville</i>, p. 56 à 59, édit. de
-Paris, 1738.</p>
-
-<p><a id="Footnote_636" href="#FNanchor_636" class="label">[636]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 348.</p>
-
-<p><a id="Footnote_637" href="#FNanchor_637" class="label">[637]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 156 à 158, 162.</p>
-
-<p><a id="Footnote_638" href="#FNanchor_638" class="label">[638]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 70, en date du 26 mai.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>,
-<i>Mémoires</i>, t. I, p. 331.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII,
-p. 156 à 158.</p>
-
-<p><a id="Footnote_639" href="#FNanchor_639" class="label">[639]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 245.</p>
-
-<p><a id="Footnote_640" href="#FNanchor_640" class="label">[640]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 92 et 181, <i>le Contretemps de M. de
-Chavigny, premier ministre de monsieur le Prince</i>.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-liv. III, p. 142, <i>lettre</i> en date du 12 octobre.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII,
-p. 220.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 178.&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires
-inédits</i>, édit. 1829, t. I, p. 71 et 72.</p>
-
-<p><a id="Footnote_641" href="#FNanchor_641" class="label">[641]</a> <span class="smcap">Loret</span>, lib. III, p. 110, <i>lettre</i> en date du 18 août 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_642" href="#FNanchor_642" class="label">[642]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXVII, p. 143, 144; t. XXXVIII, p. 175.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>,
-t. XL, p. 452.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLIV, p. 324.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L,
-p. 157.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, édit. de Monmerqué, 1820, in-8<sup>o</sup>, t. I,
-p. 213, <i>lettre</i> en date du 15 décembre 1670, n<sup>o</sup> 92.&mdash;<i>Ibid.</i>, édit. de
-Gault de Saint-Germain, 1823, in-8<sup>o</sup>, t. I, p. 284, n<sup>o</sup> 105.</p>
-
-<p><a id="Footnote_643" href="#FNanchor_643" class="label">[643]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XL, p. 454. En 1646.</p>
-
-<p><a id="Footnote_644" href="#FNanchor_644" class="label">[644]</a> <span class="smcap">Lenet</span>, <i>Mémoires</i>, t. LIV, p. 212.&mdash;<span class="smcap">Saint Simon</span>, <i>Mémoires inédits</i>,
-t. II, p. 160 et 162, chap. <span class="smcap">XI</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_645" href="#FNanchor_645" class="label">[645]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLIV, p. 324.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 157.&mdash;<span class="smcap">Griffet</span>,
-<i>Histoire de Tancrède de Rohan</i>; Liége, 1767, in-12, p. 52.</p>
-
-<p><a id="Footnote_646" href="#FNanchor_646" class="label">[646]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. VI, p. 32, <i>lettre</i> 9, 27 février
-1655.</p>
-
-<p><a id="Footnote_647" href="#FNanchor_647" class="label">[647]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 151 à 158.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, <i>Mém.</i>,
-t. LXII, p. 420.</p>
-
-<p><a id="Footnote_648" href="#FNanchor_648" class="label">[648]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mémoires</i>, t. LXII, p. 462.</p>
-
-<p><a id="Footnote_649" href="#FNanchor_649" class="label">[649]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 154 et 155.</p>
-
-<p><a id="Footnote_650" href="#FNanchor_650" class="label">[650]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 170.</p>
-
-<p><a id="Footnote_651" href="#FNanchor_651" class="label">[651]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 320.</p>
-
-<p><a id="Footnote_652" href="#FNanchor_652" class="label">[652]</a> <i>Ibid.</i>, p. 336.</p>
-
-<p><a id="Footnote_653" href="#FNanchor_653" class="label">[653]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 306.</p>
-
-<p><a id="Footnote_654" href="#FNanchor_654" class="label">[654]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 233&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 42.</p>
-
-<p><a id="Footnote_655" href="#FNanchor_655" class="label">[655]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 230.</p>
-
-<p><a id="Footnote_656" href="#FNanchor_656" class="label">[656]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 269, 290, 292, 315.</p>
-
-<p><a id="Footnote_657" href="#FNanchor_657" class="label">[657]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 339.</p>
-
-<p><a id="Footnote_658" href="#FNanchor_658" class="label">[658]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 79, 81, <i>lettre</i> du 16 juin 1652.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>,
-<i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 314, 333.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 222 et 334.</p>
-
-<p><a id="Footnote_659" href="#FNanchor_659" class="label">[659]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mémoires</i>, t. LXII.</p>
-
-<p><a id="Footnote_660" href="#FNanchor_660" class="label">[660]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. LXI, p. 471.&mdash;<span class="smcap">Segrais</span>, <i>Mémoires et
-Anecdotes</i>, t. II, p. 34.</p>
-
-<p><a id="Footnote_661" href="#FNanchor_661" class="label">[661]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. LI, p. 251.</p>
-
-<p><a id="Footnote_662" href="#FNanchor_662" class="label">[662]</a> <span class="smcap">Desormeaux</span>, <i>Histoire de Louis de Bourbon, prince de Condé</i>,
-1769, in-12, t. III, p. 155.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 313.</p>
-
-<p><a id="Footnote_663" href="#FNanchor_663" class="label">[663]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 331-334 et 337, 341, 374.</p>
-
-<p><a id="Footnote_664" href="#FNanchor_664" class="label">[664]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>loc. cit.</i>&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, lib. III, <i>lettre</i>
-du 12 octobre 1753.</p>
-
-<p><a id="Footnote_665" href="#FNanchor_665" class="label">[665]</a> <span class="smcap">Loret</span>, lib. III, p. 72, <i>lettre</i> en date du 2 juin 1652.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>,
-t. XLI, p. 361.</p>
-
-<p><a id="Footnote_666" href="#FNanchor_666" class="label">[666]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 60, <i>lettre</i> en date du 5 mai;
-et p. 67, <i>lettre</i> en date du 19 mai.</p>
-
-<p><a id="Footnote_667" href="#FNanchor_667" class="label">[667]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. LXVI, p. 185.&mdash;Comte <span class="smcap">de Brienne</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXVI, p. 212.</p>
-
-<p><a id="Footnote_668" href="#FNanchor_668" class="label">[668]</a> <span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 365.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 167.</p>
-
-<p><a id="Footnote_669" href="#FNanchor_669" class="label">[669]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 167, 168.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>,
-liv. III, p. 60, <i>lettre</i> en date du 5 mai.</p>
-
-<p><a id="Footnote_670" href="#FNanchor_670" class="label">[670]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mém.</i>, t. XXXIX, p. 337.</p>
-
-<p><a id="Footnote_671" href="#FNanchor_671" class="label">[671]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 168.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, <i>loc. cit.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_672" href="#FNanchor_672" class="label">[672]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 311.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 363.</p>
-
-<p><a id="Footnote_673" href="#FNanchor_673" class="label">[673]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 111.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 466.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-<i>Muse historique</i>, liv. III, p. 75, 77.</p>
-
-<p><a id="Footnote_674" href="#FNanchor_674" class="label">[674]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 85, 86, 88.&mdash;<span class="smcap">Pavillon</span>, <i>&OElig;uvres</i>,
-t. II, p. 241, édit. 1750.</p>
-
-<p><a id="Footnote_675" href="#FNanchor_675" class="label">[675]</a> <span class="smcap">Segrais</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. 1755, t. II, p. 89, 90.</p>
-
-<p><a id="Footnote_676" href="#FNanchor_676" class="label">[676]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. IV, p. 21, <i>lettre</i> du 15 février 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_677" href="#FNanchor_677" class="label">[677]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 98, <i>lettre</i> en date du 21
-juillet 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_678" href="#FNanchor_678" class="label">[678]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 80.</p>
-
-<p><a id="Footnote_679" href="#FNanchor_679" class="label">[679]</a> <span class="smcap">Retz</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVI, p. 110.</p>
-
-<p><a id="Footnote_680" href="#FNanchor_680" class="label">[680]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 76, 81.</p>
-
-<p><a id="Footnote_681" href="#FNanchor_681" class="label">[681]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 326.</p>
-
-<p><a id="Footnote_682" href="#FNanchor_682" class="label">[682]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 247.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 79.</p>
-
-<p><a id="Footnote_683" href="#FNanchor_683" class="label">[683]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 167 et 174.&mdash;<span class="smcap">Pontis</span>, <i>Mém.</i>,
-t. XXXI, p. 471.</p>
-
-<p><a id="Footnote_684" href="#FNanchor_684" class="label">[684]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 85.</p>
-
-<p><a id="Footnote_685" href="#FNanchor_685" class="label">[685]</a> Voyez les <i>Lettres sur les Contes des fées attribués à Perrault,
-et sur l'origine de la féerie</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_686" href="#FNanchor_686" class="label">[686]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse histor.</i>, liv. III, p. 77, <i>lettre</i> du 9 juin 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_687" href="#FNanchor_687" class="label">[687]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 249.</p>
-
-<p><a id="Footnote_688" href="#FNanchor_688" class="label">[688]</a> <i>Ibid.</i>, t. XLI, p. 243.&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mém. inédits</i>, t. V,
-p. 255.</p>
-
-<p><a id="Footnote_689" href="#FNanchor_689" class="label">[689]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 247 et 249.</p>
-
-<p><a id="Footnote_690" href="#FNanchor_690" class="label">[690]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 81. Ce fait eut lieu le 4 juin.
-Anne-Marie de Lorraine-Chevreuse, abbesse de Pont-aux-Dames,
-mourut deux mois après, le 5 août 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_691" href="#FNanchor_691" class="label">[691]</a> <i>Lettre de</i> <span class="smcap">Saint Vincent de Paul</span> <i>au cardinal de La Rochefoucauld
-sur l'état de dépravation de l'abbaye de Longchamps, en
-latin, avec la traduction française et des notes</i>, p. J. L. (J. Labouderie);
-Paris, 1827, in-8<sup>o</sup> (21 pages). Le texte latin de cette lettre
-avait été publié dans l'ouvrage de <span class="smcap">J. Delort</span>, intitulé <i>Mes Voyages
-aux environs de Paris</i>, 1821, in-8<sup>o</sup>, t. II, p. 167 à 175. Delort a cru
-que cette lettre était adressée au cardinal Mazarin: elle est datée
-de Paris, le 25 octobre 1652.&mdash;<i>Gallia christiana</i>, in-fol., t. VII,
-p. 943.&mdash;<span class="smcap">Le B&oelig;uf</span>, <i>Hist. du Diocèse de Paris</i>, t. III, p. 26.&mdash;<span class="smcap">Grégoire</span>,
-<i>les Ruines de Port-Royal des Champs</i>, 1809, in-8<sup>o</sup>.&mdash;Sur
-la réforme d'Angélique Arnauld, et la fameuse journée du Guichet,
-conférez <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Port-Royal</i>, t. I, p. 115.</p>
-
-<p><a id="Footnote_692" href="#FNanchor_692" class="label">[692]</a> <i>Manuscrit du président de Lamoignon sur la garde bourgeoise
-de Paris</i>, in-4<sup>o</sup>, cité dans <span class="smcap">Saint Aulaire</span>, <i>Hist. de la Fronde</i>,
-1827, in-8<sup>o</sup>, t. III, p. 312.</p>
-
-<p><a id="Footnote_693" href="#FNanchor_693" class="label">[693]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 334.</p>
-
-<p><a id="Footnote_694" href="#FNanchor_694" class="label">[694]</a> <i>Mém. de l'empereur</i> <span class="smcap">Napoléon</span>, <i>écrits par lui à Sainte-Hélène</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_695" href="#FNanchor_695" class="label">[695]</a> <span class="smcap">Desormeaux</span>, <i>Histoire de Condé</i>, t. III, p. 297 à 298, 301.&mdash;<span class="smcap">Ramsay</span>,
-<i>Hist. de Turenne</i>, 1735, t. I, p. 265.&mdash;<span class="smcap">Raguenet</span>, <i>Hist.
-de Turenne</i>, 1769, in-12, p. 205 à 218.</p>
-
-<p><a id="Footnote_696" href="#FNanchor_696" class="label">[696]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 338 et 344.&mdash;<span class="smcap">Desormeaux</span>, <i>Hist. du
-prince de Condé</i>, in-12, t. III, p. 297 et 298.&mdash;Le maréchal <span class="smcap">Duplessis</span>,
-t. LVII, p. 398.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 410.</p>
-
-<p><a id="Footnote_697" href="#FNanchor_697" class="label">[697]</a> <span class="smcap">Ramsay</span>, <i>Hist. du vicomte de Turenne</i>, 1735, in-4<sup>o</sup>, t. I, p. 265
-et 267.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 91.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 124.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>,
-t. I, p. 180.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 226 et 230.&mdash;<span class="smcap">Corbinelli</span>,
-<i>lettre</i> dans les <i>Mémoires du Comte de Bussy</i>, t. I, p. 338.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-t. L, p. 349.</p>
-
-<p><a id="Footnote_698" href="#FNanchor_698" class="label">[698]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, t. I, p. 84, 196.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, p. 111, 115.&mdash;<span class="smcap">Desormeaux</span>,
-t. III, p. 299, 303.&mdash;<span class="smcap">Somaize</span>, <i>Dictionnaire des Précieuses</i>,
-1661, t. I, p. 79.&mdash;Au mot <span class="smcap">Clidaris</span>, conférez <i>la Clef</i>, p. 15; <span class="smcap">Sophronie</span>,
-dans cet article, est madame <span class="smcap">de Sévigné</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_699" href="#FNanchor_699" class="label">[699]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 167.</p>
-
-<p><a id="Footnote_700" href="#FNanchor_700" class="label">[700]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 262.</p>
-
-<p><a id="Footnote_701" href="#FNanchor_701" class="label">[701]</a> <i>Ibid.</i>, p. 262, 263, 265.</p>
-
-<p><a id="Footnote_702" href="#FNanchor_702" class="label">[702]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 352.&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mém. inéd.</i>, 1829, in-8<sup>o</sup>,
-t. I, p. 49.</p>
-
-<p><a id="Footnote_703" href="#FNanchor_703" class="label">[703]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 265 à 269.</p>
-
-<p><a id="Footnote_704" href="#FNanchor_704" class="label">[704]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 120.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 402.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>,
-t. XLVIII, p. 44, 47, 49, 161 et 163.</p>
-
-<p><a id="Footnote_705" href="#FNanchor_705" class="label">[705]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 73.</p>
-
-<p><a id="Footnote_706" href="#FNanchor_706" class="label">[706]</a> <i>Ibid.</i>, p. 96, 99, 107.</p>
-
-<p><a id="Footnote_707" href="#FNanchor_707" class="label">[707]</a> <i>Ibid.</i>, p. 93 et 96.</p>
-
-<p><a id="Footnote_708" href="#FNanchor_708" class="label">[708]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 95, <i>lettre</i> en date du 14 juillet 1652.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-t. L, p. 355, 357.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 377, 381, 418.</p>
-
-<p><a id="Footnote_709" href="#FNanchor_709" class="label">[709]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 285.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 42, 47,
-49, 51, 61, 68, 169.</p>
-
-<p><a id="Footnote_710" href="#FNanchor_710" class="label">[710]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 98, 21 juillet 1652.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII,
-p. 370.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 59, 60, 68, 147, 161.&mdash;Père
-<span class="smcap">Berthod</span>, t. XLVIII, p. 307.</p>
-
-<p><a id="Footnote_711" href="#FNanchor_711" class="label">[711]</a> <span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 409, 412, 416.</p>
-
-<p><a id="Footnote_712" href="#FNanchor_712" class="label">[712]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 116, 121, 128, 135, 162.</p>
-
-<p><a id="Footnote_713" href="#FNanchor_713" class="label">[713]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 345, 346.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>,
-t. LII, p. 171.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 279 à 285.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>,
-t. XLVII, p. 227, 229, 232.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 92, 95, <i>lettres</i> en
-date du 7 et 14 juillet 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_714" href="#FNanchor_714" class="label">[714]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 95, <i>lettre</i> en date du 14 juillet.</p>
-
-<p><a id="Footnote_715" href="#FNanchor_715" class="label">[715]</a> Père <span class="smcap">Berthod</span>, t. XLVIII, p. 329.</p>
-
-<p><a id="Footnote_716" href="#FNanchor_716" class="label">[716]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 120 et 159, <i>lettres</i> en date du 1<sup>er</sup> septembre
-et du 16 novembre 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_717" href="#FNanchor_717" class="label">[717]</a> <span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 298, 368, 419, 406, 408 et 412.</p>
-
-<p><a id="Footnote_718" href="#FNanchor_718" class="label">[718]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 188.</p>
-
-<p><a id="Footnote_719" href="#FNanchor_719" class="label">[719]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 293.</p>
-
-<p><a id="Footnote_720" href="#FNanchor_720" class="label">[720]</a> <span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 442.</p>
-
-<p><a id="Footnote_721" href="#FNanchor_721" class="label">[721]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 289, 290.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 357.&mdash;<span class="smcap">Retz</span>,
-t. XLVI, p. 148.&mdash;<span class="smcap">Guy-joly</span>, t. XLVII, p. 243.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>,
-t. I, p. 184.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 172.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III,
-p. 104; liv. IV, p. 50, <i>lettres</i> en date des 4 août et 2 mai.</p>
-
-<p><a id="Footnote_722" href="#FNanchor_722" class="label">[722]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Hist. am. de France</i>, 1710, p. 159; <i>Hist. am.
-des Gaules</i>, 1754, t. I, p. 131.</p>
-
-<p><a id="Footnote_723" href="#FNanchor_723" class="label">[723]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Hist. am. de France</i>, 1710, p. 162 et 194.</p>
-
-<p><a id="Footnote_724" href="#FNanchor_724" class="label">[724]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 364.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 122, du 8 septembre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_725" href="#FNanchor_725" class="label">[725]</a> <span class="smcap">Gourville</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 268.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 296.</p>
-
-<p><a id="Footnote_726" href="#FNanchor_726" class="label">[726]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 98, 109.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII,
-p. 432.</p>
-
-<p><a id="Footnote_727" href="#FNanchor_727" class="label">[727]</a> Père <span class="smcap">Berthod</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 311, 313.</p>
-
-<p><a id="Footnote_728" href="#FNanchor_728" class="label">[728]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 178.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 434.</p>
-
-<p><a id="Footnote_729" href="#FNanchor_729" class="label">[729]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 231.&mdash;<span class="smcap">Brienne</span>, t. XXXVI, p. 207.</p>
-
-<p><a id="Footnote_730" href="#FNanchor_730" class="label">[730]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII, p. 109.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 432.</p>
-
-<p><a id="Footnote_731" href="#FNanchor_731" class="label">[731]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 233, 235 et 230.&mdash;<span class="smcap">Conrart</span>, t. XLVIII,
-p. 171.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 44, 46, 151 et 17, <i>lettres</i> des 24 mars,
-7 avril, 20 novembre, 7 décembre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_732" href="#FNanchor_732" class="label">[732]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 173.&mdash;<span class="smcap">Talon</span>, t. LXII, p. 472.</p>
-
-<p><a id="Footnote_733" href="#FNanchor_733" class="label">[733]</a> <span class="smcap">La Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 170.</p>
-
-<p><a id="Footnote_734" href="#FNanchor_734" class="label">[734]</a> <i>Ibid.</i>, p. 162.</p>
-
-<p><a id="Footnote_735" href="#FNanchor_735" class="label">[735]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Hist. am. de France</i>, édit. 1710, p. 193; <i>Hist.
-am. des Gaules</i>, édit. 1754, t. I, p. 163.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, t. XLVII, p. 23.&mdash;<span class="smcap">La
-Rochefoucauld</span>, t. LII, p. 178.</p>
-
-<p><a id="Footnote_736" href="#FNanchor_736" class="label">[736]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 368.</p>
-
-<p><a id="Footnote_737" href="#FNanchor_737" class="label">[737]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Hist. am. de France</i>, 1710, p. 199 à 210; <i>Hist.
-am. des Gaules</i>, édit. 1754, t. I, p. 162 à 170.&mdash;<span class="smcap">Sauval</span>, <i>Galanteries
-des Rois de France</i>, t. II, p. 96.&mdash;Père <span class="smcap">Berthod</span>, t. XLVIII,
-p. 370, 371.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI, p. 56.</p>
-
-<p><a id="Footnote_738" href="#FNanchor_738" class="label">[738]</a> Voyez ci-dessus, chapitre I, p. 6.</p>
-
-<p><a id="Footnote_739" href="#FNanchor_739" class="label">[739]</a> Père <span class="smcap">Berthod</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 364 et 366.&mdash;<span class="smcap">La Rochefoucauld</span>,
-t. LII, p. 178.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 377.</p>
-
-<p><a id="Footnote_740" href="#FNanchor_740" class="label">[740]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 144.&mdash;<span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVII, p. 242.&mdash;<span class="smcap">Desormeaux</span>,
-<i>Histoire de Louis de Bourbon, prince de Condé, second
-du nom</i>; 1769, in-12, t. I, p. 370.</p>
-
-<p><a id="Footnote_741" href="#FNanchor_741" class="label">[741]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 181.</p>
-
-<p><a id="Footnote_742" href="#FNanchor_742" class="label">[742]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 378, 380, 382, 383, 386, 389, 390.&mdash;<span class="smcap">Chavagnac</span>,
-<i>Mém.</i>, t. I, p. 174, 389, 390.</p>
-
-<p><a id="Footnote_743" href="#FNanchor_743" class="label">[743]</a> <span class="smcap">Talon</span>, <i>Mémoires</i>, t. LXII, p. 467 à 481.</p>
-
-<p><a id="Footnote_744" href="#FNanchor_744" class="label">[744]</a> <i>Lettres de feu Balzac à M. Conrart</i>; Paris, 1659, in-18, p. 194,
-liv. III, <i>lettre</i> 16.</p>
-
-<p><a id="Footnote_745" href="#FNanchor_745" class="label">[745]</a> <i>Ibid.</i>, p. 201, 203, liv. III, <i>lettre</i> 19.</p>
-
-<p><a id="Footnote_746" href="#FNanchor_746" class="label">[746]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVII, p. 308 à 312.</p>
-
-<p><a id="Footnote_747" href="#FNanchor_747" class="label">[747]</a> <i>Mémoires de Michel de Marolles</i>, 1755, t. I, p. 244; et t. III,
-p. 360.</p>
-
-<p><a id="Footnote_748" href="#FNanchor_748" class="label">[748]</a> <span class="smcap">Weiss</span>, <i>Biographie universelle</i>, article <i>Ogier</i> (François).</p>
-
-<p><a id="Footnote_749" href="#FNanchor_749" class="label">[749]</a> <span class="smcap">Ogier</span>, <i>Actions publiques</i>, 1652, 1655, 2 vol. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_750" href="#FNanchor_750" class="label">[750]</a> <i>Ménagiana</i>, t. I, p. 305.</p>
-
-<p><a id="Footnote_751" href="#FNanchor_751" class="label">[751]</a> <span class="smcap">Ægidii Menagii</span> <i>Miscellanea</i>; Parisiis, apud August. Courbé,
-1652, in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_752" href="#FNanchor_752" class="label">[752]</a> Gilles <span class="smcap">Boileau</span>, <i>Avis à M. Ménage</i>, dans <span class="smcap">la Monnoye</span>, <i>Recueil
-de pièces choisies, tant en prose qu'en vers</i>, 2 vol. in-12, 1714,
-t. I, p. 177 à 331.</p>
-
-<p><a id="Footnote_753" href="#FNanchor_753" class="label">[753]</a> <span class="smcap">Sallengre</span>, <i>Histoire de Pierre de Montmaur, professeur royal
-en langue grecque à l'Université de Paris</i>; 1715, 2 vol. in-12,
-t. I, p. 44; et t. I, p. <span class="smcap">LXXX</span> et <span class="smcap">LXXXVI</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_754" href="#FNanchor_754" class="label">[754]</a> Nous indiquons les pages où se trouve cette pièce dans toutes les
-éditions des poésies de Ménage:</p>
-
-<table id="menage" summary="poetry">
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smcap">Ægidii Menagii</span> <span class="i04"> <i>Miscellanea</i>,</span> in-4<sup>o</sup>, 1652, p. 105. (Courbé.)</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i2">&mdash;</span><span class="i1">&mdash;</span> <span class="i1"><i>Poemata</i>, 2<sup>e</sup> édit. in-8<sup>o</sup>, 1656, p. 76. (Id.)</span></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i2">&mdash; </span><span class="i1">&mdash;</span> <span class="i1">3<sup>e</sup> édit. in-8<sup>o</sup>, 1658, p. 21. (Id.)</span></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i2">&mdash; </span><span class="i1">&mdash;</span> <span class="i1">4<sup>e</sup> édit. (Elzevirs), in-18, 1663, p. 158.</span></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i2">&mdash; </span><span class="i1">&mdash;</span> <span class="i1">5<sup>e</sup> édit.</span><span class="i1">&mdash;</span><span class="i2">&mdash;</span> <span class="i2">1668, p. 146.</span></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i2">&mdash; </span><span class="i1">&mdash;</span> <span class="i1">6<sup>e</sup> édit. (chez Claude Barbin), in-4<sup>o</sup>, 1673, p. 185.</span></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i2">&mdash; </span><span class="i1">&mdash;</span> <span class="i1">7<sup>e</sup> édit. (chez Le Petit),</span> in-8<sup>o</sup>, 1680, p. 170.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i2">&mdash; </span><span class="i1">&mdash;</span> <span class="i1">8<sup>e</sup> édit. (Amstelodami, apud Westenium),</span> in-12, 1687, p. 202.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p><a id="Footnote_755" href="#FNanchor_755" class="label">[755]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Historiettes</i>, t. IV, p. 139, édit. in-8<sup>o</sup>,
-ou t. VII, p. 54 de l'édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_756" href="#FNanchor_756" class="label">[756]</a> <span class="smcap">Ægidii Menagii</span> <i>Miscellanea</i>, p. 105; <i>le Pêcheur, ou Alexis,
-dédié à madame de Sévigny</i> (Sévigné).</p>
-
-<p><a id="Footnote_757" href="#FNanchor_757" class="label">[757]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 69, <i>lettre</i> du 26 mai 1652.
-Voyez ci-dessus, chap. XXIII, p. 328.</p>
-
-<p><a id="Footnote_758" href="#FNanchor_758" class="label">[758]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 88 à 92.</p>
-
-<p><a id="Footnote_759" href="#FNanchor_759" class="label">[759]</a> <i>Ibid.</i>, p. 91, 92.</p>
-
-<p><a id="Footnote_760" href="#FNanchor_760" class="label">[760]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. III, p. 85, <i>lettre</i> du 23 juin 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_761" href="#FNanchor_761" class="label">[761]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse Historique</i>, liv. III, p. 85, 87, <i>lettre</i> en date du
-23 juin 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_762" href="#FNanchor_762" class="label">[762]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVII, p. 205.</p>
-
-<p><a id="Footnote_763" href="#FNanchor_763" class="label">[763]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 155.</p>
-
-<p><a id="Footnote_764" href="#FNanchor_764" class="label">[764]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. VI, p. 35, <i>lettre</i> 10 en date du
-6 mars 1655.</p>
-
-<p><a id="Footnote_765" href="#FNanchor_765" class="label">[765]</a> <span class="smcap">Retz</span>, t. XLVI, p. 226, 230.</p>
-
-<p><a id="Footnote_766" href="#FNanchor_766" class="label">[766]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 77, <i>lettre</i> en date du 9 juin 1652; liv. III,
-p. 139, <i>lettre</i> 40 en date du 5 octobre 1652; liv. III, p. 154, <i>lettre</i> 45,
-en date du 9 novembre 1652.&mdash;Conférez les frères <span class="smcap">Parfaict</span>, <i>Hist.
-du Théastre François</i>, t. VI, p. 351.&mdash;<span class="smcap">Segrais</span>, <i>Mém.</i>, dans les <i>&OElig;uvres</i>,
-t. II, p. 65, 85, 100, 105.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. II, p. 179, en date du
-31 décembre 1651.&mdash;<span class="smcap">La Beaumelle</span>, <i>Mémoires de madame de
-Maintenon</i>, t. I, p. 144.&mdash;<span class="smcap">Dreux du Radier</span>, <i>Mém., hist. et critiques
-des reines et régentes de France</i>; Amsterdam, 1782, t. VI,
-p. 343.&mdash;Madame <span class="smcap">Suard</span>, <i>Madame de Maintenon peinte par elle-même</i>,
-édit. 1810, p. 12.&mdash;Madame <span class="smcap">Guizot</span>, <i>Vie de Paul Scarron</i>,
-dans la <i>Vie des poëtes français</i>, par M. Guizot, p. 489.&mdash;<span class="smcap">Monmerqué</span>,
-<i>Biographie universelle</i>, t. XXVI, p. 267.&mdash;<span class="smcap">Fabien Pillet</span>,
-<i>ibid.</i>, t. LXI, p. 44.</p>
-
-<p><a id="Footnote_767" href="#FNanchor_767" class="label">[767]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1737, t. I, p. 42, <i>lettre</i> à mademoiselle
-d'Aubigné, édit. 1619, p. 19; édit. 1700, p. 11; édit. 1737, p. 54.</p>
-
-<p><a id="Footnote_768" href="#FNanchor_768" class="label">[768]</a> <span class="smcap">Monmerqué</span>, article <i>Maintenon</i>, dans la <i>Biographie universelle</i>,
-t. XXVI, p. 265.</p>
-
-<p><a id="Footnote_769" href="#FNanchor_769" class="label">[769]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires authentiques et complets</i>, t. XI, p. 190.&mdash;<span class="smcap">Loménie
-de Brienne</span>, <i>Mémoires inédits</i>, t. II, p. 10.</p>
-
-<p><a id="Footnote_770" href="#FNanchor_770" class="label">[770]</a> <span class="smcap">La Beaumelle</span>, <i>Histoire de madame de Maintenon</i>, t. I, p. 105.</p>
-
-<p><a id="Footnote_771" href="#FNanchor_771" class="label">[771]</a> <span class="smcap">La Beaumelle</span>, <i>Histoire de madame de Maintenon</i>, t. I,
-p. 113.</p>
-
-<p><a id="Footnote_772" href="#FNanchor_772" class="label">[772]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>&OElig;uvres complètes</i>, 1791, t. II, p. 16.</p>
-
-<p><a id="Footnote_773" href="#FNanchor_773" class="label">[773]</a> <span class="smcap">Segrais</span>, <i>Mémoires et Anecdotes</i>, dans ses <i>&OElig;uvres</i>, 1735, in-12,
-t. II, p. 85.</p>
-
-<p><a id="Footnote_774" href="#FNanchor_774" class="label">[774]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 139, <i>lettre</i> 10, en date du 5 octobre; <i>ibid.</i>,
-liv. III, p. 154.&mdash;<span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. II, p. 65.</p>
-
-<p><a id="Footnote_775" href="#FNanchor_775" class="label">[775]</a> <span class="smcap">Segrais</span>, <i>Mémoires et Anecdotes</i>, t. I, p. 64&mdash;<span class="smcap">La Beaumelle</span>,
-<i>Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon et à
-celle du siècle passé</i>, liv. I, chap. <span class="smcap">VI</span>, t. I, p. 144.</p>
-
-<p><a id="Footnote_776" href="#FNanchor_776" class="label">[776]</a> <i>Ms. de mademoiselle d'Aumale</i>, cité dans les <i>Mémoires de Maintenon</i>,
-t. I, p. 151.&mdash;Madame <span class="smcap">Suard</span>, <i>Madame de Maintenon peinte
-par elle-même</i>, 1810, in-8<sup>o</sup>, p. 19.</p>
-
-<p><a id="Footnote_777" href="#FNanchor_777" class="label">[777]</a> <span class="smcap">Auger</span>, <i>Lettres de madame de Maintenon, précédées de sa vie</i>,
-t. XLIII.&mdash;<span class="smcap">Tallemant</span>, <i>Mém.</i>, t. V, p. 264, édit. in-8<sup>o</sup>; ou t. IX, p. 130,
-édit. in-12.&mdash;<span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, Amsterdam, 1737, t. I, p. 48; édit.
-1700, t. I, p. 18; <i>Dernières &OElig;uvres de Scarron</i>, 1669, t. I, p. 31.</p>
-
-<p><a id="Footnote_778" href="#FNanchor_778" class="label">[778]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1737, t. I, p. 404; <i>Etrennes à mademoiselle
-de Lenclos</i>, t. I, p. 48.</p>
-
-<p><a id="Footnote_779" href="#FNanchor_779" class="label">[779]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires authentiques</i>, 1829, in-8<sup>o</sup>, t. IV, p. 420,
-chapitre XXXIV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_780" href="#FNanchor_780" class="label">[780]</a> <span class="smcap">Segrais</span>, <i>Mémoires anecdotes</i>, t. II, p. 84 et 85.</p>
-
-<p><a id="Footnote_781" href="#FNanchor_781" class="label">[781]</a> <span class="smcap">La Baumelle</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 155.</p>
-
-<p><a id="Footnote_782" href="#FNanchor_782" class="label">[782]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 183 et 184.&mdash;Madame <span class="smcap">Suard</span>, <i>Madame de
-Maintenon peinte par elle-même</i>, seconde édition, 1810, in-8<sup>o</sup>,
-p. 31.</p>
-
-<p><a id="Footnote_783" href="#FNanchor_783" class="label">[783]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. 1737, t. I, p. 169; <i>les dernières &OElig;uvres
-de Scarron</i>, t. I, p. 310; <i>&OElig;uvres</i>, édit. 1737, t. VIII, p. 73;
-<i>Estocade à monseigneur le cardinal Mazarin</i>, p. 430; <i>Madrigal
-sur un portrait de Son Éminence peint par Mignard, &OElig;uvres</i>,
-1737, t. VIII, p. 418.</p>
-
-<p><a id="Footnote_784" href="#FNanchor_784" class="label">[784]</a> <i>Lettres de Scarron à Fouquet, surintendant des finances</i>,
-dans ses <i>&OElig;uvres</i>, édition 1737, t. I, p. 100, 101, 104, 110, 114, 116,
-118, 138, 139, 157; et dans <i>les dernières &OElig;uvres de Scarron</i>, 1669,
-t. I, p. 140, 141, 154, édit. 1700, p. 73, 79, 201.</p>
-
-<p><a id="Footnote_785" href="#FNanchor_785" class="label">[785]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. I, p. 79, 92, 167; <i>Lettre au duc d'Elbeuf</i>,
-dernières &OElig;uvres de Scarron, t. I, p. 294.</p>
-
-<p><a id="Footnote_786" href="#FNanchor_786" class="label">[786]</a> <span class="smcap">La Mesnardière</span>, <i>Poésies</i>, 1656, in-folio, p. 189.&mdash;<span class="smcap">Segrais</span>, t. II,
-p. 105.</p>
-
-<p><a id="Footnote_787" href="#FNanchor_787" class="label">[787]</a> <i>&OElig;uvres complètes de</i> <span class="smcap">Louis de Saint-Simon</span>, t. II, p. 16, 19;
-<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 40; t. II, p. 407; t. XIII, p. 105,
-108, 402.</p>
-
-<p><a id="Footnote_788" href="#FNanchor_788" class="label">[788]</a> <span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1737, t. I, p. 47; <i>les dernières &OElig;uvres de</i>
-<span class="smcap">Scarron</span>, 1669, t. I, p. 28; id., édit. 1700, t. I, p. 16.</p>
-
-<p><a id="Footnote_789" href="#FNanchor_789" class="label">[789]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. II, p. 259 et 275, <i>lettres</i> en date des 6 et
-25 décembre 1671.</p>
-
-<p><a id="Footnote_790" href="#FNanchor_790" class="label">[790]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, t. II, p. 290, <i>lettre</i> en date du 13 janvier 1672.</p>
-
-<p><a id="Footnote_791" href="#FNanchor_791" class="label">[791]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires authentiques</i>, t. XIII, p. 105.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>,
-<i>Lettres</i>, t. II, p. 275 et 290; t. VI, p. 214; <i>lettres</i> en date des
-25 décembre 1671, 13 janvier 1672, 29 mars 1680.</p>
-
-<p><a id="Footnote_792" href="#FNanchor_792" class="label">[792]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. IV, p. 4 du 4 janvier 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_793" href="#FNanchor_793" class="label">[793]</a> <span class="smcap">Guy-Joly</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVII, p. 277.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, t. IV, p. 39,
-<i>lettre</i> en date du 22 mars 1653.&mdash;<i>Lettres de M. de Marigny</i>, 1658,
-t. I, p. 1, 59.</p>
-
-<p><a id="Footnote_794" href="#FNanchor_794" class="label">[794]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. IV, p. 34 et 39, des 15 et 22 mars
-1653.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 398.</p>
-
-<p><a id="Footnote_795" href="#FNanchor_795" class="label">[795]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mémoires</i>, t. L, p. 399.</p>
-
-<p><a id="Footnote_796" href="#FNanchor_796" class="label">[796]</a> <span class="smcap">Chavagnac</span>, <i>Mémoires</i>, 1699, t. I, p. 175.</p>
-
-<p><a id="Footnote_797" href="#FNanchor_797" class="label">[797]</a> <i>Ibid.</i>, p. 204, 206.</p>
-
-<p><a id="Footnote_798" href="#FNanchor_798" class="label">[798]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. II, p. 21, 36; t. III, p. 29; t. VI, p. 211, en
-date des 17 et 26 avril 1671, 8 juillet 1672, 26 mars 1680.</p>
-
-<p><a id="Footnote_799" href="#FNanchor_799" class="label">[799]</a> <span class="smcap">Gourville</span>, t. LII, p. 269 (il est écrit à tort <i>Barin</i>).&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-liv. IV, p. 14, du 1<sup>er</sup> février 1653.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 399.</p>
-
-<p><a id="Footnote_800" href="#FNanchor_800" class="label">[800]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, t. IV, p. 139, du 22 novembre 1653.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>,
-t. XXXIX, p. 358.&mdash;<span class="smcap">Gourville</span>, <i>Mém.</i>, t. LII, p. 273,
-279 et 280.&mdash;<span class="smcap">Desormeaux</span>, <i>Hist. de Condé</i>, t. III, p. 423.</p>
-
-<p><a id="Footnote_801" href="#FNanchor_801" class="label">[801]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 139.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 338.&mdash;<span class="smcap">Gourville</span>,
-<i>Mém.</i>, t. LII, p. 273 à 279 et 286.&mdash;<span class="smcap">Desormeaux</span>, <i>Histoire de
-Condé</i>, t. III, p. 423.</p>
-
-<p><a id="Footnote_802" href="#FNanchor_802" class="label">[802]</a> <span class="smcap">De Villefort</span>, <i>la véritable Vie d'Anne-Geneviève de Bourbon,
-duchesse de Longueville</i>, 1739, in-12, t. II, p. 237.</p>
-
-<p><a id="Footnote_803" href="#FNanchor_803" class="label">[803]</a> Id., t. I, p. 2.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 357.</p>
-
-<p><a id="Footnote_804" href="#FNanchor_804" class="label">[804]</a> <span class="smcap">De Villefort</span>, <i>Vie de la duchesse de Longueville</i>, t. II, p. 46,
-65, 72, édit. 1738.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 10, <i>lettre</i> 3, en date du
-17 janvier 1654.</p>
-
-<p><a id="Footnote_805" href="#FNanchor_805" class="label">[805]</a> <span class="smcap">Monglat</span>, <i>Mémoires</i>, t. L, p. 295, 300.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>, t. XLI,
-p. 410.</p>
-
-<p><a id="Footnote_806" href="#FNanchor_806" class="label">[806]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, <i>Mémoires</i>, t. XXXIX, p. 357.</p>
-
-<p><a id="Footnote_807" href="#FNanchor_807" class="label">[807]</a> <span class="smcap">Desormeaux</span>, <i>Hist. de Condé</i>, t. III, p. 429.</p>
-
-<p><a id="Footnote_808" href="#FNanchor_808" class="label">[808]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 151; <i>lettre</i> du 20 décembre 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_809" href="#FNanchor_809" class="label">[809]</a> Le maréchal <span class="smcap">Duplessis-Praslin</span>, <i>Mém.</i>, t. LVII, p. 406 et 415.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-liv. IV, p. 147, 20 décembre 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_810" href="#FNanchor_810" class="label">[810]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. III, p. 156 et 166; liv. IV, p. 12, 137.</p>
-
-<p><a id="Footnote_811" href="#FNanchor_811" class="label">[811]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mém. authent.</i>, t. IV, p. 292.</p>
-
-<p><a id="Footnote_812" href="#FNanchor_812" class="label">[812]</a> <span class="smcap">Loret</span>, t. IV, p. 35 et 38.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>, t. L, p. 399.</p>
-
-<p><a id="Footnote_813" href="#FNanchor_813" class="label">[813]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 97 et 99, des 28 et 30 août 1653.&mdash;<i>Hist. de la
-Monarchie françoise, sous le règne de Louis le Grand</i>, 1697, in-12,
-t. I, p. 5.</p>
-
-<p><a id="Footnote_814" href="#FNanchor_814" class="label">[814]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 95, du 16 août 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_815" href="#FNanchor_815" class="label">[815]</a> <span class="smcap">Corneille</span>, <i>Pertharite, Avis au lecteur</i>, t. VII, p. 1, 1824, in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_816" href="#FNanchor_816" class="label">[816]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 5, <i>lettre</i> 2, en date du 11 janvier 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_817" href="#FNanchor_817" class="label">[817]</a> Les frères <span class="smcap">Parfaict</span>, <i>Hist. du Théastre françois</i>, t. VII, p. 383
-à 444.&mdash;<span class="smcap">Quinault</span>, édit. 1715, t. I, p. 6 de la notice, et p. 3.</p>
-
-<p><a id="Footnote_818" href="#FNanchor_818" class="label">[818]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 94 et 95, <i>lettre</i> 30, datée du 16 août 1653,
-p. 97.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 19 et p. 24, des 7 et 21 février 1654.</p>
-
-<p><a id="Footnote_819" href="#FNanchor_819" class="label">[819]</a> Dans le département de l'Yonne, sur la rivière Loing, entre Bléneau
-et Saint-Sauveur. Ce château a été très-bien décrit par M. le
-baron <span class="smcap">Chaillou des Barres</span>, <i>Les châteaux d'Ancy-le-Franc, de
-Saint-Fargeau, Chastellux et Tantay</i>, 1845, in-4<sup>o</sup>, p. 50 et 71.</p>
-
-<p><a id="Footnote_820" href="#FNanchor_820" class="label">[820]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLI, p. 383, 388, 424, 434.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-liv. III, p. 107, <i>lettre</i> du 7 août 1652.</p>
-
-<p><a id="Footnote_821" href="#FNanchor_821" class="label">[821]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 22, <i>lettre</i> en date du 15 février 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_822" href="#FNanchor_822" class="label">[822]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLI, p. 384, 407, 421.</p>
-
-<p><a id="Footnote_823" href="#FNanchor_823" class="label">[823]</a> <span class="smcap">Le Gallois de Grimarest</span>, <i>Vie de Molière</i>, 1705, in-12, p. 22.</p>
-
-<p><a id="Footnote_824" href="#FNanchor_824" class="label">[824]</a> Voyez le plan de Paris par <span class="smcap">Berey</span>, 1654.</p>
-
-<p><a id="Footnote_825" href="#FNanchor_825" class="label">[825]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 94 et 95, <i>lettre 30</i>, datée du 16 août 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_826" href="#FNanchor_826" class="label">[826]</a> <i>Discours de M.</i> L. T. (Louis Tallemant) <i>touchant la vie de
-M. de Benserade, en tête des &OElig;uvres de M. de Benserade</i>; chez
-Charles de Sercy, 1697, t. I, p. 8.</p>
-
-<p><a id="Footnote_827" href="#FNanchor_827" class="label">[827]</a> <span class="smcap">Benserade</span>, <i>&OElig;uvres</i>, 1697, t. II, p. 14.</p>
-
-<p><a id="Footnote_828" href="#FNanchor_828" class="label">[828]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 23, 28, 29, 30, 33, 37, 97, des 8 et 16 mars, et
-23 août 1653; liv. V, p. 19 et 24, des 7 janvier et 21 février 1654.</p>
-
-<p><a id="Footnote_829" href="#FNanchor_829" class="label">[829]</a> <span class="smcap">Benserade</span>, t. II, p. 69 et 70, édit. 1697.</p>
-
-<p><a id="Footnote_830" href="#FNanchor_830" class="label">[830]</a> <span class="smcap">Loret</span>, t. IV, p. 126, du 1<sup>er</sup> novembre 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_831" href="#FNanchor_831" class="label">[831]</a> <span class="smcap">Benserade</span>, t. II, p. 36.</p>
-
-<p><a id="Footnote_832" href="#FNanchor_832" class="label">[832]</a> <span class="smcap">Benserade</span>, t. II, p. 25 et 27, <i>septième entrée</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_833" href="#FNanchor_833" class="label">[833]</a> <span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires authentiques</i>, t. I, p. 20.</p>
-
-<p><a id="Footnote_834" href="#FNanchor_834" class="label">[834]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 8, <i>lettre</i> du 18 janvier 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_835" href="#FNanchor_835" class="label">[835]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 51.&mdash;<i>Mémoires du duc de</i> <span class="smcap">Montausier</span>, t. I,
-p. 124 à 126.&mdash;<i>Lettres de</i> <span class="smcap">Balzac</span> <i>à</i> <span class="smcap">Conrart</span>, p. 230.</p>
-
-<p><a id="Footnote_836" href="#FNanchor_836" class="label">[836]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 51.&mdash;<i>Mémoires de M. le duc de</i> <span class="smcap">Montausier</span>,
-liv. I, p. 124, 126.&mdash;<i>Lettres de</i> <span class="smcap">Balzac</span> <i>à</i> <span class="smcap">Conrart</span>, p. 230.</p>
-
-<p><a id="Footnote_837" href="#FNanchor_837" class="label">[837]</a> <i>Poésies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudéry,
-Bois-Robert, Sarrazin, Desmarets, Bertaud, Saint-Laurent, Colletet,
-la Mesnardière, de Montreuil, Vignier, Chevreau, Malleville,
-Tristan, Testu, Maucroy, de Prade, Girard, de l'Age</i>,
-et plusieurs autres. A Paris, chez Charles de Sercy, 1653, in-12, t. I.</p>
-
-<p><a id="Footnote_838" href="#FNanchor_838" class="label">[838]</a> <i>Poésies choisies</i>, 1653, t. I, p. 199.</p>
-
-<p><a id="Footnote_839" href="#FNanchor_839" class="label">[839]</a> <i>Ibid.</i>, p. 74.</p>
-
-<p><a id="Footnote_840" href="#FNanchor_840" class="label">[840]</a> Voy. ci-dessus, chap. V, p. 49; et chap. XIII, p. 183.</p>
-
-<p><a id="Footnote_841" href="#FNanchor_841" class="label">[841]</a> <i>Recueil de Poésies choisies</i>, 2<sup>e</sup> partie, t. II, p. 217 et 218.</p>
-
-<p><a id="Footnote_842" href="#FNanchor_842" class="label">[842]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Discours à ses Enfants</i>, 1694, in-12, p. 261;
-id., <i>Mém.</i>, t. I, p. 372 de l'édition in-12; t. I, p. 457 de l'édition
-in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_843" href="#FNanchor_843" class="label">[843]</a> Ibid., <i>Mémoires</i>, t. I, p. 219 à 326 de l'édit. in-12; t. I, p. 474
-à 456.</p>
-
-<p><a id="Footnote_844" href="#FNanchor_844" class="label">[844]</a> Ibid., <i>Mém.</i>, t. I, p. 229, 221, 226, 236.</p>
-
-<p><a id="Footnote_845" href="#FNanchor_845" class="label">[845]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 320.</p>
-
-<p><a id="Footnote_846" href="#FNanchor_846" class="label">[846]</a> <span class="smcap">Corbinelli</span>, <i>lettres</i> en date des 25 et 26 juin, et 2 juillet 1652,
-dans les <i>Mémoires de Bussy</i>, t. I, p. 326, 329, 332 de l'édition in-12;
-et t. I, p. 401, 405 et 408 de l'édit. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_847" href="#FNanchor_847" class="label">[847]</a> Idem, <i>lettres</i> datées de Paris les 4 et 9 juillet 1652, t. I, p. 334
-et 337 des <i>Mémoires de Bussy-Rabutin</i>, édit. in-12; et t. I, p. 410
-et 414 de l'édit. in-4<sup>o</sup>, 1694.</p>
-
-<p><a id="Footnote_848" href="#FNanchor_848" class="label">[848]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 205.</p>
-
-<p><a id="Footnote_849" href="#FNanchor_849" class="label">[849]</a> <i>Ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_850" href="#FNanchor_850" class="label">[850]</a> <span class="smcap">Corbinelli</span>, <i>Extraits de tous les beaux endroits des ouvrages
-des plus célèbres auteurs de ce temps</i>; Amsterdam, 1681, 5 vol.
-in-12; <i>les Anciens Historiens réduits en maximes</i>, 1694, in-12;
-<i>Histoire de la maison de Gondi</i>, 1705, 2 vol. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_851" href="#FNanchor_851" class="label">[851]</a> <span class="smcap">Somaize</span>, <i>le grand Dictionnaire historique des Précieuses</i>,
-1661, t. I, p. 93.</p>
-
-<p><a id="Footnote_852" href="#FNanchor_852" class="label">[852]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 377, 388; et t. I, p 462 de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_853" href="#FNanchor_853" class="label">[853]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 374, 389, 397.</p>
-
-<p><a id="Footnote_854" href="#FNanchor_854" class="label">[854]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 374; ou t. I, p. 458 de l'édit. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_855" href="#FNanchor_855" class="label">[855]</a> <i>Inscriptions des portraits du château de Bussy</i>, citées par
-Millin, <i>Voyage dans les Départements du midi de la France</i>, t. I,
-p. 210.</p>
-
-<p><a id="Footnote_856" href="#FNanchor_856" class="label">[856]</a> <span class="smcap">MONGLAT</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLIX, p. 5 (dans la Notice).</p>
-
-<p><a id="Footnote_857" href="#FNanchor_857" class="label">[857]</a> <i>Histoire de madame de Monglat et de Bussy</i>, dans l'<i>Hist. am.
-des Gaules</i>, 1754, in-12, t. I, p. 265 à 290; ou dans l'<i>Hist. am. de
-France</i>, 1710, in-12, p. 308 à 337.&mdash;<i>Hist. de Bussy et de Bélise</i>,
-dans l'<i>Hist. am. des Gaules</i>, p. 47 (après p. 190), édit. de Liége, in-18,
-avec la croix de Saint-André, ou édit. nouvelle, 1666, in-18,
-p. 240.</p>
-
-<p><a id="Footnote_858" href="#FNanchor_858" class="label">[858]</a> <span class="smcap">BUSSY</span>, <i>Hist. am. de France</i>, 1710, in-12, p. 327 et 328; et <i>Histoire
-amoureuse des Gaules</i>, édit. 1754, t. I, p. 283.</p>
-
-<p><a id="Footnote_859" href="#FNanchor_859" class="label">[859]</a> <span class="smcap">SÉVIGNÉ</span>, <i>Billet italien à madame la marquise d'Uxelles,
-suivi d'une lettre de madame de</i> <span class="smcap">GRIGNAN</span> <i>à la même</i>, publié pour la
-première fois par M. <span class="smcap">MONMERQUÉ</span>, 1844, in-8<sup>o</sup>, p. 13. (Puisque l'éditeur
-(p. 4) disserte sur la date de ce billet, elle n'est pas dans l'autographe)</p>
-
-<p><a id="Footnote_860" href="#FNanchor_860" class="label">[860]</a> Il y a ainsi dans l'édition de 1754, p. 286, et dans celle de 1710,
-p. 354, et dans le manuscrit de l'Institut; mais dans les trois éditions
-de Liége, p. 67 ou 207, ou p. 258, il y a «où l'on s'engageait
-sans se voir.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_861" href="#FNanchor_861" class="label">[861]</a> <i>Hist. am. des Gaules</i>, 1654, in-12, t. I, p. 286, 332; édit. de
-Liége, dans l'une, p. 69, dans l'autre, p. 207, édit. nouv., 1666, p. 257.</p>
-
-<p><a id="Footnote_862" href="#FNanchor_862" class="label">[862]</a> <span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Mémoires</i>, t. V, p. 343 et 344; ou t. IX,
-p. 207, édit. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_863" href="#FNanchor_863" class="label">[863]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, p. 397, édit. in-12; t. I, p. 487 de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_864" href="#FNanchor_864" class="label">[864]</a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 391, édit. in-12; et t. I, p. 479 de l'édit. in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_865" href="#FNanchor_865" class="label">[865]</a> <span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. V, p. 18, 19, 23, 24, 27, 31, 54,
-78, 92, 132, 161, 168, 169.</p>
-
-<p><a id="Footnote_866" href="#FNanchor_866" class="label">[866]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 31, en date du 7 mars 1654. <span class="smcap">Loret</span> porte à
-1,200 le nombre de ces mariages.</p>
-
-<p><a id="Footnote_867" href="#FNanchor_867" class="label">[867]</a> Frères <span class="smcap">Parfaict</span>, <i>Hist. du Théastre françois</i>, 1746, t. VIII,
-p. 95.&mdash;<span class="smcap">Scarron</span>, <i>&OElig;uvres</i>, édit. 1737, t. VII, p. 101 à 196.</p>
-
-<p><a id="Footnote_868" href="#FNanchor_868" class="label">[868]</a> <span class="smcap">Choisy</span>, <i>Mémoires</i>, t. LXIII, p. 190, 192.&mdash;<span class="smcap">Duplessis</span>, <i>Mémoires</i>,
-t. LVII, p. 419 et 420.</p>
-
-<p><a id="Footnote_869" href="#FNanchor_869" class="label">[869]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 24, <i>lettre</i> en date du 21 février 1654.&mdash;<span class="smcap">Benserade</span>,
-<i>&OElig;uvres</i>, édit. 1697, t. II, p. 101 à 110.</p>
-
-<p><a id="Footnote_870" href="#FNanchor_870" class="label">[870]</a> <span class="smcap">Benserade</span>, <i>&OElig;uvres</i>, t. II, p. 111 à 112.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 160.</p>
-
-<p><a id="Footnote_871" href="#FNanchor_871" class="label">[871]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 45, <i>lettre 16</i>, en date du 18 avril, 1654.&mdash;<i>Description
-particulière du grand ballet de Pélée et de Thétis, avec
-les machines, changements de scène, habits, et tout ce qui a fait
-admettre ces merveilleuses représentations</i>; dédiée à monseigneur
-le comte de Saint-Agnan, premier gentilhomme de la chambre du roi.
-A Paris, citez Robert Ballard, seul imprimeur du roi pour la musique,
-1654, in-fol.</p>
-
-<p><a id="Footnote_872" href="#FNanchor_872" class="label">[872]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 51, 54, <i>lettres</i> en date des 25 avril et 2 mai 1654.</p>
-
-<p><a id="Footnote_873" href="#FNanchor_873" class="label">[873]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 28 et 30, <i>lettre</i> en date du 28 février 1654.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-t. L, p. 432.</p>
-
-<p><a id="Footnote_874" href="#FNanchor_874" class="label">[874]</a> <span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX, p. 367, 400.</p>
-
-<p><a id="Footnote_875" href="#FNanchor_875" class="label">[875]</a> <span class="smcap">Montpensier</span>, <i>Mém.</i>, t. XLII, p. 170.</p>
-
-<p><a id="Footnote_876" href="#FNanchor_876" class="label">[876]</a> <span class="smcap">Benserade</span>, t. II, p. 93.</p>
-
-<p><a id="Footnote_877" href="#FNanchor_877" class="label">[877]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 159, <i>lettre</i> en date du 5 décembre 1654.</p>
-
-<p><a id="Footnote_878" href="#FNanchor_878" class="label">[878]</a> <span class="smcap">La Porte</span>, <i>Mém.</i>, t. LIX, p. 433, 441, 444 et 447.</p>
-
-<p><a id="Footnote_879" href="#FNanchor_879" class="label">[879]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 24, 26, 28, <i>lettre</i> en date du 28 février 1654.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-t. L, p. 431. Le prince de Conti arriva à Paris le 6 février.</p>
-
-<p><a id="Footnote_880" href="#FNanchor_880" class="label">[880]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. V, p. 27.</p>
-
-<p><a id="Footnote_881" href="#FNanchor_881" class="label">[881]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 401, in-12; t. I, p. 492 de l'in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_882" href="#FNanchor_882" class="label">[882]</a> <span class="smcap">Gourville</span>, <i>Mémoires</i>, t. LII, p. 293.</p>
-
-<p><a id="Footnote_883" href="#FNanchor_883" class="label">[883]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 457, in-12; et t. I, p. 561 de l'in-4<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_884" href="#FNanchor_884" class="label">[884]</a> <span class="smcap">Monmerqué</span>, <i>Biographie universelle</i>, t. XLI, p. 387, article <i>Scudéry</i>.&mdash;<span class="smcap">Segrais</span>,
-<i>&OElig;uvres</i>, 1755, t. I, p. 247 et la note; <span class="smcap">Segrais</span>,
-<i>Poésies</i>, 1661, in-12, p. 244.</p>
-
-<p><a id="Footnote_885" href="#FNanchor_885" class="label">[885]</a> <span class="smcap">Benserade</span>, <i>Ballet des Noces de Pélée et de Thétis</i>, 2<sup>e</sup> entrée,
-t. II, p. 79.</p>
-
-<p><a id="Footnote_886" href="#FNanchor_886" class="label">[886]</a> <i>Lettres de provision de messieurs Servien et Fouquet, de la
-surintendance des finances, en date du 8 février 1654.</i>&mdash;Dans
-<span class="smcap">Fouquet</span>, <i>Défenses</i>, 1665, in-18, t. II, p. 352.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 20.&mdash;<span class="smcap">Monglat</span>,
-t. L, p. 398.&mdash;<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires authentiques</i>,
-t. XIII, p. 296; et t. XVII, p. 260.</p>
-
-<p><a id="Footnote_887" href="#FNanchor_887" class="label">[887]</a> <i>Règlement de M. Servien et de M. Fouquet, en date du 24 décembre
-1654.</i>&mdash;<span class="smcap">Fouquet</span>, <i>Défenses</i>, t. II, p. 355.&mdash;<i>Seconde provision
-de</i> <span class="smcap">M. Fouquet</span> <i>de la charge de surintendant, en date du
-21 février 1659</i>, t. II, p. 358 des <i>Défenses</i>.&mdash;<i>Défenses de</i> <span class="smcap">Fouquet</span>
-<i>sur tous les points du procès</i>, t. II, p. 61 et 67.</p>
-
-<p><a id="Footnote_888" href="#FNanchor_888" class="label">[888]</a> <span class="smcap">Fouquet</span>, <i>Défenses</i>, t. III, p. 136 à 150.</p>
-
-<p><a id="Footnote_889" href="#FNanchor_889" class="label">[889]</a> <span class="smcap">Fouquet</span>, <i>Défenses</i>, t. II, p. 15, 16 et 183; t. III, p. 199.</p>
-
-<p><a id="Footnote_890" href="#FNanchor_890" class="label">[890]</a> <span class="smcap">Ramsay</span>, <i>Histoire du vicomte de Turenne</i>, 1745, in-4<sup>o</sup>. Turenne
-s'était marié (en 1653) à Charlotte de Caumont, fille du maréchal de
-la Force, riche héritière, qui mourut sans enfants.</p>
-
-<p><a id="Footnote_891" href="#FNanchor_891" class="label">[891]</a> <span class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Mém.</i>, t. II, p. 107.&mdash;<span class="smcap">Fouquet</span>, <i>Suite de la continuation
-de la production de Fouquet, pour servir de réponse à
-cette de Talon</i>, 3<sup>e</sup> tome des Elzévirs, 1666, in-18, et faisant le tome 8
-des <i>Défenses</i>, p. 105.</p>
-
-<p><a id="Footnote_892" href="#FNanchor_892" class="label">[892]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 400 de l'édit. in-12; et t. I, p. 491 de l'édit.
-in-4<sup>o</sup>.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, <i>Muse historique</i>, liv. V, p. 90.</p>
-
-<p><a id="Footnote_893" href="#FNanchor_893" class="label">[893]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 419, in-12; t. I, p. 524 de l'in-4<sup>o</sup>; <span class="smcap">Bussy</span>,
-<i>Discours à ses Enfants</i>, 1694, in-12, p. 272.</p>
-
-<p><a id="Footnote_894" href="#FNanchor_894" class="label">[894]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, t. I, p. 401, in-12; t. I, p. 493 de l'in-4<sup>o</sup>.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>,
-<i>Lettres</i>, t. I, p. 17, édit. Monmerqué; t. I, p. 22, édit. de Gault de
-Saint-Germain.</p>
-
-<p><a id="Footnote_895" href="#FNanchor_895" class="label">[895]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 241.</p>
-
-<p><a id="Footnote_896" href="#FNanchor_896" class="label">[896]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mémoires</i>, t. XLVIII, p. 241.&mdash;<span class="smcap">Motteville</span>, t. XXXIX,
-p. 211, 214, 242, 306.&mdash;<span class="smcap">RETZ</span>, t. XLV, p. 290, 468; t. XLVI, p. 65.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>,
-liv. II, p. 156, <i>lettre</i> du 19 novembre 1651.</p>
-
-<p><a id="Footnote_897" href="#FNanchor_897" class="label">[897]</a> <span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, in-12, t. I, p. 423; in-4<sup>o</sup>, p. 519.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>, édit.
-1620, t. I, p. 20; édit. de G. S.-G., t. I, p. 26.</p>
-
-<p><a id="Footnote_898" href="#FNanchor_898" class="label">[898]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> en date du 9 juin 1680, t. VI, p. 304 et 305.</p>
-
-<p><a id="Footnote_899" href="#FNanchor_899" class="label">[899]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> en date du 15 décembre 1675, t. IV, p. 129.</p>
-
-<p><a id="Footnote_900" href="#FNanchor_900" class="label">[900]</a> <i>Lettre de mademoiselle du Pré au comte de Bussy</i>, en date du
-22 juin 1671, dans les <i>Nouvelles Lettres de messire Roger de
-Rabutin, comte de Bussy</i>, t. V, p. 191.</p>
-
-<p><a id="Footnote_901" href="#FNanchor_901" class="label">[901]</a> Non pas cinquante-cinq, comme il est dit dans la note des <i>Lettres
-de madame de Sévigné</i>, t. I, p. 21.</p>
-
-<p><a id="Footnote_902" href="#FNanchor_902" class="label">[902]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. I, p. 22, édit. de Monmerqué; t. I, p. 98,
-édit. de G. de S.-G.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, édit. in-12, t. I, p. 428; édit.
-in-4<sup>o</sup>, p. 52.</p>
-
-<p><a id="Footnote_903" href="#FNanchor_903" class="label">[903]</a> <span class="smcap">Monmerqué</span>, dans les <i>Lettres de Sévigné</i>, t. I, p. 25, note <i>a</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_904" href="#FNanchor_904" class="label">[904]</a> <i>Lettre de Coulanges</i>, en date du 1<sup>er</sup> août 1705, dans l'édit. des
-<i>Lettres de Sévigné</i> de Gault de Saint-Germain, 1823, in-8<sup>o</sup>, t. XI,
-p. 418 à 420.</p>
-
-<p><a id="Footnote_905" href="#FNanchor_905" class="label">[905]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 7. <i>lettre</i> en date du 20 juin 1672,
-p. 32; <i>lettre</i> en date du 8 juillet 1672, du 26 août 1676, t. IV, p. 438.&mdash;<span class="smcap">Montpensier</span>,
-<i>Mém.</i>, t. XLII, p. 356.</p>
-
-<p><a id="Footnote_906" href="#FNanchor_906" class="label">[906]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, <i>lettre</i> en date du 4 août 1657 (de Bussy à Sévigné),
-t. I, p. 54.&mdash;<span class="smcap">Bussy</span>, <i>Mém.</i>, édit. in-12, t. II, p. 91.&mdash;<i>Supplément aux
-Mémoires de Bussy</i>, t. I, p. 158. Voyez ci-dessus, chap. 37, p. 511.</p>
-
-<p><a id="Footnote_907" href="#FNanchor_907" class="label">[907]</a> <span class="smcap">Sévigné</span>, t. I, p. 23, édit. de 1820.</p>
-
-<p><a id="Footnote_908" href="#FNanchor_908" class="label">[908]</a> <i>Ibid.</i>, p. 24.</p>
-
-<p><a id="Footnote_909" href="#FNanchor_909" class="label">[909]</a> <span class="smcap">Conrart</span>, <i>Mém.</i>, t. XLVIII, p. 250.&mdash;<span class="smcap">Sévigné</span>, <i>Lettres</i>, t. I, p. 24,
-46, édit. 1820, <i>lettre</i> en date du 25 novembre 1655; et t. I, p. 56, de
-l'édit. de G. de S.-G.&mdash;<span class="smcap">Loret</span>, liv. IV, p. 109 et 113, <i>lettres</i> 34 et 35,
-en date des 20 et 26 septembre année 1653.</p>
-
-<p><a id="Footnote_910" href="#FNanchor_910" class="label">[910]</a> <span class="smcap">Loret</span>, liv. VIII, p. 105, <i>lettre</i> du 22 décembre 1657; liv. V,
-p. 85, <i>lettre 28</i>, en date du 11 juillet 1654.</p>
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écrits
-de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) by Charles Athanase Walckenaer
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOUCHANT LA VIE ***
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