Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier 1891

Author: Various

Release Date: January 18, 2014 [EBook #44696]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2497, 3 JANVIER 1891 ***




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L'ILLUSTRATION
_Prix du Numro: 75 centimes._

SAMEDI 3 JANVIER 1891
49e Anne.--N 2497.

[Illustration: OCTAVE FEUILLET. D'aprs la photographie de Nadar.]



[Illustration: Courrier de Paris.]

L'ANNE 1801 aura commenc lorsque paratront ces lignes. Oh! elle ne
sera pas bien ge. Ne  peine. Et dj elle sera de l'histoire, ou
plutt elle aura son histoire. J'ai remarqu souvent--ce qui prouve que
je ne suis plus tout jeune--oui, j'ai remarqu que les annes nouvelles
dbutent par quelque vnement  sensation. Est-ce une mort illustre,
une naissance espre, une rvolution inattendue? Je n'en sais rien.
Mais, pareilles  ces souverains qui veulent affirmer leur autorit ds
le dbut de leur rgne, les annes encore vagissantes s'affirment, elles
aussi, comme elles peuvent.

Et dj elle est oublie, terriblement oublie, l'anne 90! Finie,
abolie, emporte comme dans une hotte de chiffonniers. 90! Comme c'est
loin! C'est hier, mais c'est loin. On ne se proccupe pas du tout, mais
du tout, de ce que 90 nous a donn. On ne s'occupe que de ce que nous
promet 91.

Les derniers jours de l'an pass ont t gays par une aventure assez
divertissante, l'aventure du _chalet_. Il ne s'agit pas de celui
d'Adolphe Adam, qu'on ne joue plus gure  l'Opra-Comique, mais bien
d'un chalet en planches, artistiquement orn, qu'on avait trouv bon
d'installer, en plein coeur de Paris, devant la faade de l'Opra. Il
tait hideux, ce joli chalet dont l'usage ne se pourrait dire, dirait
une lady anglaise, et, en l'apercevant, tout Parisien s'criait:

--Pourquoi ce chalet? Je n'en vois pas la ncessit!

Il a disparu, le chalet, sous le ridicule et sous les protestations des
passants. Les Parisiens en taient si outrs, qu'un moment ils avaient
voulu l'enlever par la force. Des gardiens de la paix ont d protger
contre la rvolte artistique de la foule ce chalet si malencontreux.

Quel drle de peuple! On peut l'craser d'impts, le mener  la
baguette, on ne peut pas lui imposer une baraque en bois dont il ne veut
pas. On a jadis parl de la _rvolution du mpris_. Parisiens de
1890-91, nous avons frl la _rvolution du chalet!_ C'tait, du reste,
une ide bien trange de dshonorer la place de l'Opra par cette
maisonnette _ad usum populi_. Nous avons l'art de _dsembellir_ Paris.
Nous l'avons orn de statues difformes, d'un Ledru-Rollin bizarre, d'un
Shakespeare trange, d'un Louis Blanc gant. Ces statues ne suffisent
pas. Voil les chalets maintenant. Celui-ci a disparu. Paix  sa
mmoire! Mais on n'et pas cru possible une ide d'architecte aussi
saugrenue.

Le chalet a t emport par un vent de protestation, absolument comme
nombre de gens clbres par des congestions pulmonaires. Oh! le rude
hiver! et que les fluxions de poitrine sont frquentes! Je plains les
pauvres humains et les malheureux qui n'ont ni boas ni pelisses. La bise
est aigre, la gele froce, et le ciel a cette couleur grise du papier 
la mode qu'on appelle _papier ciel d'hiver_. M. mile Durier a t une
des victimes de la temprature. Solide, souriant, aimable, il semblait
robuste et jeune encore, quoique sexagnaire, l'ancien btonnier de
l'ordre des avocats. Une physionomie ouverte, un accueil toujours
agrable. C'tait une figure parisienne plus encore qu'une figure
politique. De la rvolution qui avait port au pouvoir tous ses amis,
l'ex-secrtaire du gouvernement de la Dfense nationale n'avait rien
voulu, que le droit d'exercer plus librement la profession qui lui
plaisait.

Me Durier tait un avocat cout, autoris, il avait la parole
sduisante, et jamais la dent dure. Lorsqu'il attaquait un adversaire,
il tchait de le dsaronner, mais il ne le dchirait pas. Il y a des
avocats dont on craint le venin. De Me Durier on aimait le sourire.
C'est lui qui avait dfendu Chambige, et il l'avait fait sans que M.
Grille mme pt s'en irriter. Ce Chambige, tre complexe et inquitant,
Me Durier, lorsqu'il en parlait, lui faisait accorder, par des auditeurs
curieux, un pardon que lui avait refus le jury. L'avocat tait fort
intressant sur ce point. On le sentait convaincu.

Nagure il plaidait pour M. Erckmann contre Chatrian, celui-ci ayant
accus ou fait accuser son ancien collaborateur de complicit avec les
Prussiens, ou quelque chose d'approchant. La plaidoirie de Me Durier ne
put tre publie puisqu'il s'agissait d'un procs en diffamation, mais
c'tait, me dit-on, une admirable page d'histoire littraire. Elle a t
vite lacre par la mort. Chatrian est parti, Durier s'en va: le seul
Erckmann reste, fumant sa pipe au-del des Vosges.

Cette congestion pulmonaire, dont M. Durier est mort, on peut la prendre
en allant faire le tour des baraques; mais ce tour, trs en vogue cette
anne, vaut bien qu'on risque tout au moins un rhume. Les baraques
brillent de tous leurs feux et elles sont particulirement coquettes.
Nous avons les _jouets fin de sicle_, les questions nouvelles.

--Demandez la _question Boulanger!_

Celle-l parat finie, bien que M. Droulde s'apprte  la poser
encore. Sur le boulevard, entre les doigts des camelots, elle consiste 
faire passer un bout de laiton d'un cercle en fil de fer tordu de
manire  donner le profil du gnral.

--Voyez la _question Carnot!_ dix centimes!

Cette question est beaucoup plus simple. On vous vend pour deux sous un
bout de carton--en forme de paralllogramme, pour parler comme M. de
Freycinet (de l'Acadmie franaise)--et ce paralllogramme est dcoup
de telle sorte qu'en le prsentant  la lumire l'ombre des dcoupures
projette sur une surface plane, feuille de papier ou paroi de muraille,
l'image de M. Carnot, du Carnot sommaire et gomtrique invent, je
crois, par Gyp, ce ou cette Gyp qui a un si joli brin de crayon au bout
de sa plume. L'_Illustration_ a publi, dans ses amusements
scientifiques, plus d'une question pareille  la question Carnot qui
divertit les badauds sur le boulevard. Le prsident de la Rpublique, en
se promenant comme un bon bourgeois parmi la foule--comme un
Aroun-al-Raschild dont l'aimable gnral Brugre serait le Giaffar--le
prsident a pu en regardant les boutiques (tel le roi Louis-Philippe
allait par les rues, avec son parapluie sous le bras) entendre le cri,
l'appel des camelots:

--Qu'est-ce que _a dit?_

On regarde--et _a dit_ Sadi. M. Carnot a d sourire. En ralit, ces
plaisanteries d'un peuple bon enfant sont une des formes de la
popularit et M. Carnot est populaire. La popularit ne se dcrte pas.
Elle est un peu comme la grce et vient de certains dons, de certains
souffles.

Elle est aussi comme le charme. Qui le dfinira, le charme? On le subit
sans l'analyser. Octave Feuillet avait le charme, Octave Feuillet, un
des derniers coups qu'ait ports l'anne dfunte, mais un coup cruel et
attristant. Tandis que le conseil municipal projetait de faire dfiler
devant M. mile Richard, son prsident, expos  l'Htel-de-Ville sur un
lit de parade, toute la population de Paris aimant saluer son roi, M.
Octave Feuillet, qui n'avait jamais rgn que sur les coeurs,
s'teignait sans que nulle autorit municipale songet  lui dcerner de
tels honneurs funbres.

Ah! c'est quelque chose que d'tre fonctionnaire et de prsider le
conseil municipal! Honnte homme, M. mile Richard, journaliste de
talent, brave garon, sans nul doute. Mais, dans l'ordre des choses
humaines, parmi les gloires du pays, Octave Feuillet occupait un rang
auquel nul conseiller municipal ne pourra jamais prtendre. C'tait un
matre conteur, un dlicat, un fminin qui a montr plus d'une fois les
qualits les plus mles, une sorte de pcheur d'mes.

Il y a plus de psychologie, comme nous disons aujourd'hui, dans tel
proverbe de Feuillet que dans bien des oeuvres rnovatrices.
_Onesta_--avez-vous lu _Onesta?_ c'est une nouvelle mise  la fin d'un
volume qui s'appelle la _Petite comtesse_--Onesta est un admirable
chef-d'oeuvre, d'un dramatique achev. On va s'apercevoir que M. Octave
Feuillet en a crit un certain nombre, de ces oeuvres verveuses,
puissantes,  la Musset, qui donnent tort au fameux mot des frres de
Concourt: Feuillet, c'est le Musset des familles.

Ce ne serait pas dj si mal d'tre le Musset des familles. Mais Octave
Feuillet tait mieux que cela. Il tait Feuillet, c'est--dire un matre
absolu dont les romans et le thtre procdent par des coups droits
terribles aprs des feintes subtiles.

Oui, oui, c'est un matre qui disparat. Un matre en l'art de tout dire
sans trop appuyer. Il prparait--les journaux l'avaient annonc--un
drame pour le Gymnase, un drame tir de son dernier roman, _Honneur
d'artiste_, et qui aurait eu le succs dcisif qu'obtient en ce moment
la pice de M. Daudet, cette mle tude de l'hrdit, l'_Obstacle_.

L'obstacle, quelquefois, ce n'est pas seulement la folie, c'est la mort,
et la mort a arrach la plume des doigts d'Octave Feuillet. Le romancier
souffrait depuis longtemps, mais on le savait nerveux. On se disait
qu'il rsisterait  la souffrance. Il en avait support de cruelles, en
ces dernires annes, et la mort d'un fils lui laissait au coeur une
blessure que ne cicatrisait pas le mariage et le bonheur du second, le
brillant officier dont il tait fier.

M. Octave Feuillet tait demeur fidle  l'empire,  l'impratrice
qu'il avait charme autrefois aux ftes de Compigne lorsqu'il crivait
pour elle les _Portraits de la marquise_ qu'elle jouait en costume du
temps pass. Compigne! Les Tuileries! Toutes ces splendeurs, c'tait,
pour Octave Feuillet, le temps heureux. Il tait,  la cour, choy sans
tre courtisan. Sans doute cherchait-il  plaire, mais c'est surtout lui
qui sduisait. On l'avait nomm bibliothcaire de Fontainebleau. Une
sincure. Mais pourquoi ne donnerait-on pas des postes aux gens de
talent quand on en donne tant par faveur, aux intrigants?

Lorsque le 4 septembre arriva, M. Jules Simon, ministre de l'Instruction
publique du gouvernement rpublicain, crivait  Octave Feuillet:

--Il y a toujours des livres  Fontainebleau et vous tes toujours
bibliothcaire!

Octave Feuillet rpondit:

--Les livres sont toujours l, mais ceux qui me les demandaient n'y sont
plus. Je donne ma dmission.

On dit volontiers: un _homme de Balzac_. On pourrait dire: une _femme de
Feuillet_. Mais ce peintre des femmes fut un homme et comme un
gentilhomme. Il touche, d'une main lgre, aux crises du coeur. Il en a
calm plus d'une, de ces crises du mariage. On raconte qu'un jour M.
Scribe, aprs la reprsentation de _Malvina_, reut de la main d'une
mre ce petit billet: Merci, monsieur, je vous dois ma fille, votre
comdie lui a rendu la raison.

--Que de confidences de ce genre, disait M. Vitet  M. Feuillet en le
recevant  l'Acadmie, vous auriez droit  recevoir! Si la gratitude des
maris crit aussi de tels billets, vous devez en tre accabl!

Hlas! ces billets qu'attire la gloire, ils finissent tous par le
dernier billet: le billet de faire-part!

Rastignac.



NOTES ET IMPRESSIONS

La taquinerie est la mchancet des bons.

Victor Hugo.

***

Le sang d'un homme mort est plus lourd encore sur la conscience qu'un
soufflet sur la joue.

Comtesse de Bassanville.

***

Les articles du journal sont comme les feuilles d'automne qui, vertes et
fraches hier, sont aujourd'hui entasses au pied de l'arbre, sans
couleur et sans vie.

Edmond Scherer.

***

L'amour est le poison du gnie; les artistes de temprament robuste
l'liminent, les faibles en meurent.

Jean Carol.

***

Les illusions sont le pain quotidien des malheureux.

Ferdinand Fabre.

***

Considre dans son ensemble, l'humanit n'est point sortie de la
barbarie primitive.

El. Reclus.

***

La tolrance est une vertu que les opprims savent seuls bien dfinir.

(Penses d'automne.) A. Tournier.

***

Ce qui amuse l'enfant, c'est le pantin; ce qui intresse l'homme, ce
sont les ficelles.

(Ibid.) A. Tournier.

***

Sensible et cruel, vaniteux et jaloux, craintif et tmraire, curieux et
inappliqu l'enfant est homme par ses contradictions.

***

La vieillesse apporte moins de qualits qu'elle n'emporte de dfauts.
Elle est l'ge d'or des vertus ngatives.

G.-M. Valtour.



OCTAVE FEUILLET

Octave Feuillet vient de mourir  l'ge de soixante-neuf ans. Il
produisait encore; mais il y avait dj quelques annes que l'on
n'attendait plus de lui une rvlation nouvelle de son talent.

C'est le malheur des artistes qui vieillissent de ne plus piquer la
curiosit des gnrations qui poussent. Elles sentent qu'ils ont dj
donn le meilleur de leur esprit; que tous les ouvrages qui sortiront de
leur plume ne feront que rpter, avec des variations plus ou moins
brillantes, ceux qu'ils ont autrefois marqus de traits distinctifs.

J'ai vu Mme Sand, en ses dernires annes, pondre  chaque trimestre
avec une rgularit merveilleuse le roman accoutum; on le lisait
encore; on n'en parlait pas. Il n'excitait ni passion ni controverses.
Tous les critiques l'annonaient au public avec une sorte de dfrence
aimable; plus d'reintements ni de querelle. Un grand apaisement s'tait
fait autour de ses oeuvres et de son nom.

J'imagine que pour un crivain de premier ordre ce doit tre l une
phase trs pnible  traverser; qu'il doit parfois lui prendre des
envies de s'crier comme Calchas: Trop de fleurs! trop de fleurs! Ces
louanges indiffrentes risquent de l'exasprer plus que n'avaient fait
les attaques passionnes subies  la glorieuse aurore des dbuts. Mme
Sand, elle, planait au-dessus de ces misres.

Il ne semble pas que M. Octave Feuillet en ait pris si paisiblement son
parti. Il a cherch  diverses reprises  renouveler sa manire; il n'a
cess d'affronter le thtre, le seul endroit o le respect d aux
vieilles illustrations ne les prserve pas d'un chec; je suis convaincu
que cette nervosit, dont tout le monde parle, n'tait pas seulement
congniale; elle tait entretenue, avive, douloureusement avive par ce
got, par cet apptit, qui tait chez lui extraordinairement dlicat, de
sduire le public, de le possder, de le retenir...

Il y avait chez lui de l'instinct de coquetterie. Climne ne songe qu'
grouper autour d'elle des empressements et des adorations; imaginez
Climne vieillissante; quel chagrin! quel dsespoir! M. Feuillet, qui
voyait le public lui chapper et se tourner vers d'autres, a prouv
quelque chose de cette mlancolie qui a attrist la fin de quelques
grands artistes.

Il tait d'une sensibilit prodigieuse: la moindre piqre, la moindre
critique, alors mme qu'on la ouatait des compliments les plus aimables,
s'enfonait au plus vif de son tre et lui arrachait des tressaillements
de douleur. J'en parle, hlas! savamment. Comme il a beaucoup crit pour
le thtre et que tout ce qu'il y a donn n'a pas galement russi, j'ai
plus d'une fois t oblig de signaler dans ces oeuvres, toutes pleines
de coins charmants, les dfauts que j'avais cru y voir. Il me tenait
pour un ennemi, et cet homme d'infiniment de sens et d'esprit demandait
 ses amis et aux miens quel motif j'avais de le perscuter. Il tait
convaincu que je poursuivais en lui le familier des rceptions de
Compigne. J'avais beau protester que je ne me souciais point de
politique, et que je prfrais une belle oeuvre signe d'un bonapartiste
 quelque rogaton servi par un rpublicain, il aimait mieux n'en rien
croire.

Je n'ai eu que deux fois le plaisir de le voir: il tait venu chez moi
me remercier de feuilletons qui l'avaient surpris et charm, car il ne
s'y attendait point. C'tait bien l'homme qu'a si joliment peint
Alphonse Daudet en deux coups de crayon: long, fin, nerveux, de manires
exquises, une proccupation de mondanit sous laquelle on sentait vibrer
et palpiter des fibres d'artiste. Il parlait d'un ton pos, avec une
douceur lente; le visage et la voix taient chez lui d'une sduction
irrsistible. Je lui assurai que je n'tais jamais plus heureux que
lorsqu'il me fournissait un prtexte  le louer sans restriction; je lui
contai navement, et avec cette chaleur que je porte dans tout ce que je
dis, mes impressions  la lecture de ses premiers romans. Il eut l'air
de me croire, et je pense qu'en effet il s'en alla convaincu de ma bonne
foi. Mais il tait mfiant; au premier coup d'pingle, il oubliait tout
pour ne sentir que l'affreuse douleur de la dchirure.

Je ne lui mentais point cependant, en lui disant l'admiration que nous
avions sentie pour ses premires oeuvres. Bien qu' l'cole normale nous
fussions passionns, et trs exclusivement passionns pour Balzac et
Stendhal, il nous restait encore de quoi goter Feuillet, dont la jeune
renomme tait (vers 1850) dans tout l'clat de son premier
panouissement. Il me souvient d'un roman de lui, _Bellah_, qui me
parat fort oubli aujourd'hui; il a fait nos dlices. Il y avait l des
scnes de gaiet soldatesque, dont je n'ai plus, depuis, retrouv
l'quivalent dans aucune des oeuvres qui ont suivi. Octave Feuillet me
paraissait y avoir dploy un sens du comique, qu'il a remis ensuite,
le jugeant sans doute peu en harmonie avec l'extrieur de sa personne et
le genre de son talent.

C'tait l'poque aussi o il avait coup sur coup, dans la _Revue des
Deux-Mondes_, publi avec un succs prodigieux tous ces proverbes qui
devaient plus tard tre ports presque tous au thtre: _la Crise, le
Cheveu blanc, le Pour et le Contre, le Village, la Fe, la Cl d'or_. En
France o l'on juge tout d'un mot plaisant, on a appel M. Feuillet le
petit Musset des familles et l'on crut srieusement avoir dfini, dans
cette formule, la manire de M. Octave Feuillet.

La vrit, c'est que si, au lieu de s'arrter aux apparences, on avait
pntr jusqu'au fond de ces proverbes, si on les avait examins dans
leur essence, on se serait aperu que ces prtendues glorifications de
la morale bourgeoise taient, au contraire, des plaidoyers en faveur de
la passion. Le moraliste disait aux jeunes gens: Aimez, puisque vous
avez un coeur; et faites des btises, puisque c'est le lot de tout
homme, mais faites-les avec votre femme, et arrangez-vous pour qu'elle
soit votre matresse. Et il disait ensuite aux jeunes femmes: Vous
avez des caprices, rien de plus naturel, de plus avouable, de plus
charmant mme; passez-les avec votre mari. Il y a presque toujours dans
votre vie une heure de crise o votre imagination s'envole autour d'un
idal vaguement entrevu. Vous avez droit  possder cet idal; mais ne
vous drangez pas, vous l'avez l, sous la main, c'est votre mari. Il ne
s'agit que de le regarder avec d'autres yeux, vous raliserez votre rve
et resterez vertueuses.

C'est la morale du plaisir ajuste aux exigences du mnage. De devoir,
il n'en est pas question dans les proverbes d'Octave Feuillet. Je ne lui
en fais pas un reproche. Car ce sont des petits chefs-d'oeuvre. Mais ce
qui m'amuse, c'est de voir qu'on les a mis entre les mains des femmes et
des jeunes filles, comme des conseillers de vertu. Je ne sais pas
d'ouvrages au thtre qui soient mieux faits, au contraire, pour inviter
doucement les femmes  la passion. Car enfin, si le mari dcidment
n'est pas l'idal rv, comme il faut que la crise ait son cours, o
croyez-vous qu'elle aboutisse?

***

Ces proverbes tabliront la rputation d'Octave Feuillet; mais le
meilleur de sa gloire n'est pas l.

Il a crit le chef-d'oeuvre du roman purement romanesque, et, de ce
chef-d'oeuvre, il a tir une pice qui est galement un des
chefs-d'oeuvre du genre romanesque au thtre: _Le Roman d'un jeune
homme pauvre_.

C'est, je crois, de tous les ouvrages du matre, celui qui durera le
plus longtemps. Il repose sur une donne qui est aussi vieille que
l'humanit et qui ne s'teindra qu'avec elle. Tant qu'il y aura des
hommes sur la terre, on prendra du plaisir  voir des rois pouser des
bergres et par contre on aimera  voir un jeune homme par de toutes
les qualits du coeur, de tous les dons de l'esprit, mais pauvre,
inspirer de l'amour  une jeune fille aussi noble, aussi spirituelle que
lui, mais riche; la refuser prcisment  cause de cette fortune,
jusqu'au jour o il est vaincu dans sa rsistance, o ces deux tres
jeunes et beaux, dignes l'un de l'autre, s'pousent enfin, unis par la
toute-puissance de l'amour. Remarquez que c'est le sujet des _Fausses
confidences_, une des plus dlicieuses comdies de Marivaux, un sujet
que l'on reprend tous les sicles sous une nouvelle forme.

Jamais on ne fera mieux que _le Roman d'un jeune homme pauvre_. C'est
d'une imagination riante et le style est d'une fluidit merveilleuse.
Les personnages vivent, bien qu'ils vivent dans le bleu, et ceux mme
qui ne jouent qu'un rle pisodique sont d'une charmante fantaisie. Rien
de plus dlicieux que cette vieille douairire bretonne qui rve la
reconstruction d'une cathdrale gothique.

M. Octave Feuillet a bien des fois depuis trait des thses romanesques.
Il a crit en ce genre beaucoup d'ouvrages, qui sont pleins d'agrment;
aucun ne vaut, ni pour la force de la conception, ni pour la belle
ordonnance du rcit, ni pour la grce des pisodes, ni mme pour le
charme du style, cette oeuvre matresse, qui demeurera au jour de la
postrit son plus beau titre de gloire.

A ct du _Roman d'un jeune homme pauvre_, on peut placer _Dalila.
Dalila_, c'est le roman de passion. M. Octave Feuillet s'est plu souvent
 peindre la femme perverse, tourmentant l'homme faible et annihilant
l'artiste qui est tomb entre ses mains. _Dalila_ est le chef-d'oeuvre
de ce genre. Le succs en a t norme autrefois; la pice a t plus
d'une fois reprise, toujours avec succs; il y a l un rle de
princesse, qui est une des conceptions les plus fortes de l'auteur. Elle
est de temprament imptueux et violent, facile  s'amouracher, plus
facile  se dprendre, hautaine, impertinente, ddaigneuse, et
cravachant avec rage tous ceux qui se trouvent sur le chemin d'une de
ses fantaisies et lui barrent la route. C'est une figure inoubliable.

M. Octave Feuillet s'est repris plus d'une fois  peindre ce caractre,
dont la _Petite comtesse_, une oeuvre exquise, semble tre la premire
bauche.

Je ne sais pourquoi le bruit s'tait rpandu que M. Feuillet ne pouvait
crire que des romans et des pices  l'eau de rose: car la _Petite
Comtesse_ et _Dalila_ sont des ouvres de jeunesse. Mais que voulez-vous?
on l'avait nomm le _Musset des familles_, et vous savez la force d'une
lgende.

Il voulut ragir contre cette lgende, qu'il trouvait avec raison fausse
et absurde. C'est alors qu'il entreprit d'crire des ouvrages plus
piments de sujet et de forme, et nous devons  cet effort _M. de
Camors, Julia Trcoeur_ dans le roman, _Mont joie_ et un Roman parisien
dans le drame.

Aucun de ces ouvrages n'est aussi complet en son genre que l'tait dans
le sien le _Roman d'un jeune homme pauvre_. Toute la premire partie de
_M. de Camors_ est admirable d'nergie sombre; on dirait pour le reste
que la main de l'crivain s'est lasse. Les deux premiers actes de
_Montjoie_ sont peut-tre ce qu'il a crit de plus achev: c'est une
pure merveille. Le drame ensuite tourne court et le dnouement est si
piteux, qu' la dernire reprise qui en a t faite la pice n'a pu se
maintenir longtemps sur l'affiche. Il y a deux belles scnes dans _Un
roman parisien_, mais l'oeuvre ne se tient pas, et je ne crois pas
qu'elle puisse jamais tre remonte.

C'est _Julia Trcoeur_ qui, de ces quatre ouvrages, donne le mieux la
sensation d'une oeuvre acheve et parfaite; il plane sur tout ce rcit
une mystrieuse horreur, et le dnouement en est d'une mlancolie
grandiose. Mais le roman me semble manquer de varit; les personnages
semblent non des tres vivants, mais des ombres transportes dans le
brouillard vers une fatalit inexorable.

Il serait inutile de passer en revue les innombrables ouvrages chapps
de cette plume fconde. Tous peuvent se rattacher  l'un des trois types
que nous avons caractriss. Je ne ferai d'exception que pour le
_Sphinx_, parce que M. Octave Feuillet, dans cette pice de forme
romanesque, mais trs passionne, avait mis en prsence l'un de l'autre
les deux types de femme qu'il a partout reproduits avec des variantes de
visage et de costume, et qui taient reprsentes au Thtre-Franais
par deux admirables artistes: Mme Croizette et Mme Sarah Bernhardt. Ce
fut entre les deux comdiennes un duel auquel tout Paris s'intressa: la
palme resta  Mme Sarah Bernhardt; mais personne n'a oubli la scne
effrayante d'agonie que M. Octave Feuillet avait mnage  sa rivale.

M. Feuillet n'avait pas, nous dit M. Daudet, le mal du style dont
meurent quelques-uns de nos auteurs contemporains. Je ne puis que l'en
louer. Il crivait une langue facile, harmonieuse, d'une lgance trs
mondaine; mais, sous cette lgance, il cachait beaucoup de force et
mme beaucoup de fougue. Il aimait  reprsenter des gens du monde qui
drobaient sous un masque impassible de mondanit froide ou lgre des
passions ardentes et parfois brutales. Eh bien! lui aussi il jetait sur
les emportements et les fureurs qu'il avait  peindre d'aimables glacis
de style qui ont fait illusion sur son temprament d'artiste.

C'tait un affin et un nerveux, homme de bonne compagnie et qui voulut
partout, toujours et quand mme, rester de bonne compagnie. Ce fut l
son originalit propre. Il sentait avec une vivacit singulire; mais il
exprimait ses sensations en homme bien lev et rsolu  tre bien
lev.

Aussi y a-t-il un dsaccord dans sa manire quand il aborde les sujets
qui font craquer le vernis des biensances. Il est lui-mme,
c'est--dire aimable, harmonieux, distingu sans fadeur, quand il nous
peint son jeune homme pauvre.

Francisque Sarcey.



[Illustration: A L'HOTEL-DES-INVALIDES.--La dcoration du 1er janvier]



[Illustration: THTRE DU GYMNASE.--L'Obstacle, pice en quatre actes,
de M. Alphonse Daudet. La scne d'explications entre Didier (M. Duflos)
et Madeleine (Mlle Sisos) dans le jardin du clotre des Dames-Bleues
(troisime acte).]



VOYAGE
SUR
LA PLANTE MARS

IL se passe en ce moment des choses tout  fait extraordinaires sur
notre voisine la plante Mars. On s'en occupe un peu partout dans le
monde de la science. Un certain nombre de nos lecteurs peuvent s'y
intresser. Sans autre prambule, transportons-nous directement sur ce
petit monde et dcrivons les phnomnes qui viennent d'tre observs
cette anne dans sa gographie.

I

Depuis quelques annes dj, nous avions t tous assurment fort
surpris de voir que les lignes droites qui traversent ses continents et
mettent en communication mutuelle toutes ses mers se ddoublent en
certaines saisons. Que sont ces tracs rectilignes? Des canaux? On le
croit, en gnral, et pourtant comment s'expliquer des cours d'eau se
traversant les uns les autres? Il y a l un immense rseau de lignes
droites plus ou moins fonces. Seraient-ce des crevasses? Elles changent
de largeur. De la vgtation? C'est bien rectiligne. Des Brouillards,
des brumes? L'explication est difficile. Mais elle devient plus
difficile encore lorsque nous voyons ces lignes nigmatiques se
ddoubler en certaines saisons. Aucun phnomne terrestre ne peut nous
mettre sur la voie de l'explication.

Or voici que cette anne ce ne sont pas seulement les canaux qui ont t
vus ddoubls, mais encore des lacs et des mers!

Le lac du Soleil, par exemple, est une petite mer intrieure fort
remarquable, situe  l'intersection du 90e degr de longitude et du 25e
degr de latitude australe (voy. fig. 1). Il mesure 17 degrs de
longueur sur 14 de largeur, soit 1,020 kilomtres sur 840, c'est--dire
que sa superficie est un peu suprieure  celle de la France. Sa forme
est presque circulaire, souvent allonge de l'ouest  l'est. Eh bien, ce
lac a t vu cette anne nettement spar en deux parties distinctes,
comme par un banc de sable ou par un pont gigantesque (voy. fig. 4).

On pourrait penser un instant que c'est peut-tre un nuage qui s'est
pos dessus. Mais l'hypothse est insoutenable, parce qu'un nuage ainsi
rectiligne, immobile et durable, serait dj un phnomne, ensuite parce
que justement de chaque ct de la sparation on voit cette anne une
sorte de prolongement du lac, et que le canal qui aboutit  cette rgion
est galement ddoubl, ainsi qu'un autre petit lac voisin auquel on a
donn le nom de lac Tithonius.

Il y a plus, ce grand lac du Soleil se montre souvent rattach  une mer
voisine et  des eaux environnantes par trois affluents, dont deux en
haut et  gauche ont reu les noms d'Ambrosia et de Nectar. Or, cette
anne, on n'a vu ni l'un ni l'autre de ces deux affluents, seulement le
troisime, et l'on en distingue quatre autres, ce qui change toute la
configuration de ce pays! Que l'on en juge, du reste, par les dessins
que nous reproduisons ici.

Afin que nos lecteurs puissent se rendre compte exactement des
changements observs, nous mettons sous leurs yeux les cartes de ces
rgions, d'aprs les meilleures observations, celles de M. Schiaparelli,
directeur de l'Observatoire de Milan.

Voici d'abord (fig. 1) l'tat de 1877. Le lac est circulaire, un
affluent le rattache  droite, au petit lac du Phnix, et un second
affluent, plus large, mais plus ple, le relie en haut  la mer
australe. L'auteur a examin cette rgion avec un soin tout spcial,
parce qu'elle diffrait dj sensiblement des dessins faits par Dawes,
Lockyer et Kaiser en 1802 et 1804: le lac tait alors ovale, allong
dans le sens est-ouest.. Au contraire, en 1877, il tait parfaitement
circulaire, avec le bord lgrement ondul, et quelquefois mme il
paraissait plutt allong dans le sens vertical. De plus, en 1802 et
1803, en voyait un large affluent relier  gauche le lac  l'Ocan
voisin. Au lieu de cela, l'observateur milanais vit la place tout  fait
nette et dcouvrit en 1877 le petit cercle inscrit sous le nom de
Fontaine du Nectar.

PHNOMNES OBSERVS SUR LA PLANTE MARS

[Illustration: Fig. 1.--Le Lac du Soleil en 1877.]

[Illustration: Fig. 2.--La mme rgion en 1879.]

[Illustration: Fig. 3.--La mme rgion en 1881.]

[Illustration: Fig. 4.--La mme rgion en 1890.]

Mars revient vers la Terre en 1879, et on l'observe de nouveau. Des
changements vidents sont constats. L'affluent dont nous venons de
parler, qui tait tout  fait invisible en 1877, est maintenant
perceptible, quoique trs mince, et reoit le nom de Canal du Nectar;
l'Aurea cherso est largie, le Chrysorrhoas a chang de place: au lieu
de descendre verticalement le long du 80e degr, il part du 78e pour
aller rejoindre le 77e. Le lac est lgrement allong vers le canal du
Nectar, ce qui lui donne la forme d'une poire dont la queue monterait
de 15  20. L'affluent suprieur est incomparablement moins large
qu'en 1877 et a reu le nom d'Ambrosia. Le lac du Phnix est trs
diminu. On cherche en vain la _Fons Juvent._

Nouvelles tudes en 1881, et nouvelles transformations. Le lac se montre
dcidment allong dans le sens est-ouest, concentrique avec le contour
de la Thaumasia. Le lac du Phnix est devenu un centre d'affluents
nombreux. L'Agathodmon donne naissance  un lac dj indiqu en 1877,
mais aujourd'hui trs dvelopp, et qui reoit le nom de lac Tithonius.
Cette vue correspond  celles de 1862 et 1864. La Fontaine de
Jeunesse, qui avait disparu en 1879, est revenue.

Che il Lago del Sole cambi di forma e i grandezza, crit l'minent
observateur, e cosa indubittabile. Sa coloration a t trs sombre, et
plus sombre lorsque la rotation l'amenait au bord du disque que
lorsqu'il passait au mridien central.

C'est sans doute, comme dans plusieurs autres cas, parce que les rgions
environnantes deviennent alors plus blanches.

L'Araxes s'est montr net, allant droit de la mer Sirenum au lac du
Phnix, et non plus tortueux comme en 1877.

Ainsi voil un lac (ou tout au moins quelque chose qui y ressemble) qui
tait ovale en 1862 et 1881, et rond en 1877, et tous ses environs
changeant galement.

Ces trois dessins suffisent pour tablir sans contestation possible
l'tat de la plante pendant ces observations. Eh bien, voici maintenant
1890 (fig. 4).

Le lac est fendu en deux;--le petit lac Tithonius I est galement
partag en deux;--le grand affluent du lac, ce que nous avons appel
plus haut la queue de la poire, vient du nord-est au lieu de venir du
sud-est (dans tous ces dessins le nord est en bas);--l'ambrosia incline
 droite du mridien au lieu d'incliner  gauche;--le canal Chrysorrhoas
est double, jusqu'au lac de la Lune, et au-del jusqu' la mer
Acidalium.

Du lac du Soleil descendent deux nouveaux affluents inconnus jusqu'ici.

Voil l'tat de la question. Il n'y a pas  le dissimuler. Des
changements rels, incontestables, et considrables, s'accomplissent 
la surface de ce monde voisin.

Sans doute, nous ne pensons pas que ces vnements martiens empchent
personne de dormir, et, tout le monde peut mme y rester absolument
indiffrent.

Cependant la question ne manque pas d'intrt.

Outre qu'il est dj curieux de savoir que nous pouvons voir d'ici ce
qui se passe sur Mars, il ne l'est pas moins de constater que, tout en
ressemblant beaucoup  notre plante par sa constitution gnrale, son
atmosphre, ses eaux, ses neiges, ses continents, ses climats, ses
saisons, ce globe voisin en diffre cependant de la manire la plus
bizarre par sa configuration gographique, ses canaux ddoubls, et
surtout par cette facult de transformation superficielle et de
ddoublement des lacs eux-mmes, de lacs grands comme la France!

Comment expliquer ces variations?

II

L'hypothse la plus simple serait d'imaginer que la surface de Mars est
plate et sablonneuse, que les lacs et les canaux n'ont pas de lits, pour
ainsi dire, sont trs peu profonds, et n'ont qu'une trs faible
paisseur d'eau, et qu'ils peuvent facilement, suivant les circonstances
atmosphriques, les pluies, les mares peut-tre, se rtrcir,
s'largir, dborder, et mme changer de place. L'atmosphre peut tre
lgre, l'vaporation et la condensation des eaux facile. Nous
assisterions d'ici  des inondations plus ou moins vastes et plus ou
moins durables. La sparation du lac du Soleil cette anne serait due,
par exemple,  une diminution ou  un dplacement de l'eau de ce lac, la
ligne de sparation pouvant tre considre comme un banc de sable mis 
dcouvert.

Il y a plus d'une objection  cette hypothse.

La premire est qu'il ne me semble pas qu'il y ait moins d'eau, puisque
les affluents sont plus nombreux, et que celui de gauche a la longueur
d'un bras de mer.

Dplacement d'eau d  des mares? Ce serait priodique, ne durerait que
quelques heures, et ne caractriserait pas comme ici des saisons
entires.

Devons-nous plutt admettre que le banc de sable s'est lev au-dessus
du niveau des eaux et qu'en gnral, les dplacements d'eaux soient ds
 des soulvements du sol?

Il est galement difficile d'accepter cette interprtation, d'abord
parce qu'une telle instabilit du sol serait bien extraordinaire,
ensuite parce qu'il faudrait que ces boursoufflements du sol fussent en
gnral rectilignes; enfin parce que les aspects reviennent aprs
plusieurs annes, tels qu'on les a vus d'abord. Et puis, cette hypothse
n'expliquerait pas le fait capital, on pourrait dire caractristique des
changements observs sur Mars: la tendance au ddoublement.

[Illustration: Fig. 5.--Mars en 1890.]

Examinons encore, par exemple, un dessin de cette anne, et comparons-le
aussi  quelque autre d'une anne prcdente. Voici (fig. 5.) un disque
de Mars dessin l't dernier, sur lequel on voit plusieurs canaux
ddoubls. Le suprieur, horizontal, n'a jamais t, jusqu' ce jour,
considr comme un canal double: c'tait un dtroit, venant de la mer
triangulaire nomme Mer du Sablier, et conduisant au golfe ou  la baie
du Mridien. Comme comparaison, nous mettons en regard (fig. 6) la carte
publie en 1888 par M. Schiaparelli.

L'aspect topographique est entirement transform. Au lieu d'tre
sinueuse, la ligne du rivage est droite et double, partage par un
sillon blanc longitudinal. Double aussi, comme d'habitude d'ailleurs, la
baie du Mridien. Double galement un petit lac infrieur.

C'est cette tendance au ddoublement qu'il s'agit surtout d'expliquer.

Si ces canaux ddoubls sont les deux cts d'une bande d'eau, comme on
serait port  le croire par l'aspect comparatif du dtroit, qui a dj
t vu maintes fois plus clair dans sa ligne mdiane que le long des
bords, reste  expliquer comment cette transformation s'opre. Admettre
qu'un banc de sable s'lve ainsi, nous semblerait un peu tmraire, et
d'ailleurs ce soulvement ferait couler l'eau de part et d'autre, sans
donner ncessairement naissance  des bords rectilignes.

Il est donc, reconnaissons-le, extrmement difficile, pour ne pas dire
impossible, d'expliquer ces transformations par les forces naturelles
que nous connaissons. Songeons aussi que nous ne connaissons pas toutes
ces forces, et que des choses trs proches de nous restent souvent
ignores. Les habitants des tropiques qui viennent  Paris en hiver pour
la premire fois, et qui n'ont jamais vu d'arbres sans feuilles ni de
neige, sont stupfaits de nos climats. C'est une curiosit toute
nouvelle pour eux de prendre dans leurs mains de l'eau solidifie, de
cette clatante blancheur, et ils doutent un instant que ces squelettes
tout noirs des arbres doivent quelques mois plus tard tre couverts d'un
luxuriant feuillage. Supposons un habitant de Vnus n'ayant jamais vu de
neige. Arriverait-il, en observant la Terre,  comprendre ce que sont
les taches blanches qui recouvrent nos ples? Certainement non. Nous le
pouvons, nous, habitants de la Terre, pour les neiges de Mars. Mais nous
ne nous expliquons pas ces variations de rivages, ces dplacements
d'eau, ces canaux rectilignes et leurs ddoublements, parce que nous
n'avons ici-bas rien d'analogue.

On peut admettre des inondations pour les extension de rivages, comme on
en a observ le long de la mer du Sablier, et sur la Libye, au-dessous
de la mer Flammarion. On peut les admettre aussi pour les rgions qui
deviennent de temps en temps un peu plus sombres. Mais les dplacements
et les transformations semblent d'un autre ordre.

[Illustration: Fig. 6.--La mme rgion en 1888.]

Ces lignes droites ne sont pas naturelles pour nous autres habitants de
la Terre. De plus, elles s'entrecroisent mutuellement sous toutes sortes
d'angles. On n'a jamais vu de fleuves s'entrecroiser. Admettrons-nous
que le sol soit parfaitement de niveau, que ces eaux n'aient pas de
cours, et que ce rseau ait quelque rapport avec des canaux
d'irrigation?

1877

[Illustration: Fig. 7.--Changements dans le cours des fleuves.]

Mais tout cela varie si trangement d'aspect et de largeur que nous
restons confondus, et que l'opinion de vritables cours d'eau perd
graduellement de sa vraisemblance, quoique le ton soit souvent aussi
fonc que celui des mers, mais plutt en rougetre qu'en verdtre ou
bleutre. Considrons encore, par exemple, les petites cartes ci-dessous
(fig. 7  10). En 1877, la mer du Sablier tait trs troite, et aucun
canal n'a t vu ddoubl. On en remarquait un, entre autres, auquel on
a donn le nom de Phison. En 1879, mer plus large, le Nil semble avoir
chang de cours, et l'on voit deux canaux au lieu d'un. En 1882, nouveau
changement au cours du Nil et ddoublement; les deux canaux de 1879 se
montrent galement ddoubls, et l'on en dcouvre cinq autres. En 1888,
l'Euphrate, le Phison, le Nil (appel maintenant Protonilus), se
montrent ddoubls comme en 1882, mais on voit un nouveau ddoublement,
l'Astaboras, et un autre canal (voy. fig. 6). Ce sont encore l des
changements. En 1890 (fig. 10) l'Euphrate et le Phison se montrent
ddoubls, ainsi qu'une partie seulement du Protonilus, mais l'Astaboras
ne l'est pas, le canal de 1888 a disparu, et, comme nous l'avons dj
remarqu, le dtroit suprieur s'est partag en deux dans le sens de sa
longueur.

1879

[Illustration: Fig. 8.--Changements dans le cours des fleuves.]

1882

[Illustration: Fig. 9.--Changements dans le cours des fleuves.]

1890

[Illustration: Fig. 10.--Changements dans le cours des fleuves.]

Il est bien difficile de se refuser  admettre que ces lignes droites
qui varient ainsi reprsentent de l'eau ou quelque lment mobile
analogue. Elles aboutissent toutes, sans exception, par leurs deux
extrmits,  une mer,  un lac ou  un canal, et, par consquent, l'eau
ne doit pas y tre trangre. De plus, on voit quelquefois pendant
l'hiver de longues tranes de neige les traverser: or, ces neiges sont
fondues sur ces canaux, comme le ferait la neige en tombant sur de
l'eau. Auraient-elles pour origine des crevasses gomtriques dues 
quelque procd naturel dans la formation du globe de Mars? Peut-tre;
mais des crevasses seules, mme remplies d'eau, n'expliqueraient pas les
variations observes, sur lesquelles nous devons encore donner quelques
dtails. Si nous n'abusons pas de l'attention de nos lecteurs, en les
transportant ainsi brusquement sur un autre monde... Mais une fois n'est
pas coutume, et, quoique cleste et lointain, le sujet ne manque pas
d'intrt.

_(A suivre.)_

Camille Flammarion.



[Illustration: Au Cercle des Patineurs.]

[Illustrations: A deux. A trois.]

[Illustrations: Un dbutant. La barre.]

[Illustration: La galerie.]



LE LIVRE D'TRENNES

Depuis quelques annes, la mode est de donner aux jeunes gens et aux
jeunes filles,  l'occasion du jour de l'an, des livres spcialement
crits, illustrs, imprims et relis pour ce but. Du vingt dcembre au
premier janvier, les talages des libraires sont remplis presque
exclusivement de ces ouvrages, aux couvertures affriolantes et aux
tranches dores; et les magasins de nouveauts eux-mmes ont pris
l'habitude de leur rserver un emplacement. Le livre a tu le jouet.

Cette vogue, tout le monde la connat. Mais ce que tout le monde ne
connat pas, ce que savent seuls les gens du mtier, comme nous disons
dans notre argot littraire, ce sont les difficults multiples
auxquelles sont en butte les crivains et les diteurs qui s'occupent de
livres d'trennes. Que de soucis avant que l'ide premire d'un volume
ait pris un corps, avant qu'elle ait pass par la srie des laborations
qui doivent lui donner la vie!

Autrefois, le public se montrait beaucoup moins exigeant pour le volume
d'trennes qu'il ne l'est aujourd'hui. Ce volume cotait plus cher et il
tait moins bien fait. Tout ce qu'on lui demandait, c'tait de ne rien
contenir de nature  veiller des curiosits malsaines. Des aventures
banales, racontes dans une langue lche, sinon incorrecte; des
compilations pseudo-scientifiques, mailles d'erreurs; ou bien de
prtendus rcits historiques, dans lesquels l'histoire tait la plupart
du temps travestie de faon lamentable; il n'en fallait pas davantage
pour satisfaire l'acheteur bnvole.

Ce fut l'diteur Hetzel qui cra la littrature de la jeunesse, une
littrature de valeur, intressante et artistique, o le bon sens cessa
d'tre martyris, o l'imagination trouva son compte, o le style avait
le charme et la fracheur, o la science tait respecte. Avant qu'il ne
montrt la voie, le livre d'enfant avait t l'apanage presque exclusif
de bas-bleus prtentieux et de fruits secs du roman; il chassa tous ces
larrons du temple et mit  leur place des hommes d'un talent rel,
auxquels il donna lui-mme l'exemple.

Cette Renaissance au petit pied date de trente ans, pas davantage.

Il se forma alors une petite pliade de gens de lettres qui crivirent
pour l'enfant, sans marchander le travail et l'effort, et les auteurs de
mrite ne considrrent plus comme un manquement  leur dignit
professionnelle de consacrer leur temps  amuser les petits.

Ce fut un progrs qui alla sans cesse en s'accentuant, une rvolution
bienfaisante qui a port des fruits magnifiques. Aujourd'hui,
l'tiquette des beaux volumes du jour de l'an ne ment pas: le texte vaut
la reliure. En gnral, au moins. Certes, il y a encore, parmi eux, des
ouvrages mal venus; mais la grande majorit est parfaitement
recommandable et beaucoup sont excellents.

Le genre, cependant, est ardu. D'abord, il n'admet qu'un nombre
restreint de sujets. Pas d'amour,  moins qu'il ne soit dpeint avec une
scrupuleuse dlicatesse d'expression et encadr dans des faits d'une
chastet absolue. Pas de politique. Pas de philosophie, ou fort peu. Pas
de matires arides, ou trop difficiles  comprendre; la science, si elle
apparat, doit se faire aimable. Toutes ces exclusions systmatiques
s'imposent. Il faut choisir dans le reste: romans sans passions,
voyages, oeuvres de vulgarisation. Pas de contes de fe; on ne veut plus
du merveilleux.

Et encore, en se cantonnant ainsi, y a-t-il  craindre de blesser des
susceptibilits. Certains papas se fchent s'il y a de la religion dans
un livre, d'autres se fchent s'il n'y en a pas. On ne sait trop 
quelle aune mesurer la quantit qu'il convient d'en donner.

Et, ici, une considration se place, que le public ignore, mais qui
touche fort les diteurs. Tous les ans, le ministre de l'Instruction
publique et le Conseil municipal de Paris achtent un certain nombre de
livres destins  tre distribus en prix ou donns aux bibliothques
scolaires et publiques. Or, avant d'tre adopts, ces volumes sont
pluchs par des commissions nommes spcialement  cet effet; et une
phrase qui dplat, un mot seulement, suffit pour dterminer le rejet
d'un ouvrage, quelle que soit du reste sa valeur. Aussi MM. les
diteurs, naturellement soucieux de leurs intrts, exigent-ils des
auteurs auxquels ils demandent un manuscrit une prudence excessive. Il
s'agit de ne blesser personne, il s'agit d'avoir une commande.

Et comme c'est difficile de ne blesser personne! surtout de ne blesser
aucun des membres de la commission institue par le conseil municipal!
Qu'on en juge par un fait.

L'anne dernire, je publie un livre intitul: Voyage en zigzags de deux
jeunes Franais en France. Mon diteur, cela va de soi, soumet mon
ouvrage  messieurs de la Commission.

C'est un chef-d'oeuvre, dit-il  tous en gnral et  chacun en
particulier. (N. B. Quand un diteur a dit, ce qu'il a dit est
toujours un chef-d'oeuvre; au contraire, avant qu'il se dcide  diter,
ce qu'on lui propose d'diter ne vaut jamais les quatre fers d'un
chien.)

Mon livre fut rejet. A la bonne heure! Mais pourquoi? Je le donne en
mille.--_Parce qu'il contenait des descriptions d'glises!..._ C'est
invraisemblable, et cependant c'est vrai. Il aurait fallu, pour tre
_orthodoxe_, passer sous silence, dans une numration des merveilles de
l'architecture franaise, les plus merveilleuses de ces merveilles.
_Crimine ab uno disce omnes_.

Le public, du reste, n'est pas sans avoir, lui aussi, des partis pris.
Jamais il n'admettra, par exemple, qu'un romancier habitu  l'tude des
peintures de moeurs, avec toutes leurs brutalits, puisse crire un
livre d'enfant. Qu'on offre demain, pour la jeunesse, un volume sign
Zola ou Daudet, personne ne l'achtera, ou, si on l'achte, il n'ira pas
 ceux-l pour qui il a t compos.

Je sais un diteur qui, rcemment, avait quelque vellit de publier le
_Rve_ en livre d'trennes. Il fit part de son projet  ceux de ses amis
dont il prend volontiers conseil. Tous le dissuadrent de le mettre 
excution.

Vous n'y pensez pas! lui dirent-ils avec une unanimit bien faite pour
convaincre; le nom de Zola sur la couverture d'un volume de jour de
l'an, ce serait l'abomination de la dsolation!

L'diteur baissa pavillon, et,  mon humble avis, il fit bien.

Mais voici un manuscrit qui rpond  toutes les conditions possibles et
impossibles de succs. Vous croyez peut-tre que l'diteur n'a plus qu'
l'envoyer  l'imprimeur et  dormir sur ses deux oreilles? Quelle
erreur!

Il faut d'abord qu'il s'occupe de l'illustration. Aura-t-il des gravures
sur bois, ou aura-t-il des dessins  la plume reproduits par
l'hliogravure? Grave question. La gravure sur bois est
incontestablement suprieure au dessin  la plume, que celui-ci soit sur
papier ordinaire ou qu'il soit sur papier procd; mais elle cote les
yeux de la tte. La belle gravure se paie, en effet, de soixante-quinze
centimes  un franc le centimtre carr, tandis que la reproduction par
l'hliogravure ne se paie que cinq centimes le centimtre carr.

Puis, quel dessinateur choisir? Celui-ci fait trs bien le paysage, mais
il ne sait pas faire les personnages. Celui-l excelle dans les marines,
mais il n'entend rien aux animaux. Un autre... J'abrge. Voici le
dessinateur trouv. On lui a indiqu les sujets  traiter.

Neuf fois sur dix (sinon plus), en sa qualit d'artiste habitu  rver
aux toiles ou  autre chose, il sera en retard. Il s'tait engag 
livrer un dessin le 12 juin, il l'apportera le 25 juillet. Cependant le
manuscrit est  l'imprimerie et la composition est arrte parce que
l'on attend l'illustration qu'il a promise. Et le pauvre diteur de se
faire du mauvais sang.

Toutefois,  force de secouer ses gens, de presser son imprimeur,
d'envoyer chaque matin,  huit heures, un commis veiller son
dessinateur, il est prt, le malheureux. C'est--dire que son ouvrage
est entirement tir.

Il faut maintenant qu'il en fasse brocher un certain nombre
d'exemplaires. Cela va vite. Mais il faut aussi qu'il en fasse relier
d'autres, et cela va lentement. On lui a dessin et colori par avance
le modle de sa couverture, et, ce modle, il l'a envoy  un graveur
qui lui a fabriqu les fers destins  la reproduction du sujet. Cela a
pris du temps: d'abord, parce qu'il a t oblig de s'adresser  un
spcialiste, et que les spcialistes en cette matire sont rares et, par
consquent, surchargs de besogne; puis, parce qu'il faut autant de fers
qu'il y a de couleurs dans le modle, et que la confection de chacun de
ces fers demande un long travail.

Cependant le livre va chez le relieur, non pas chez un relieur
ordinaire, on n'en sortirait pas. Mais chez un relieur auquel son
outillage permet d'aller vite, chez un relieur dont la plus grande
partie du labeur s'excute  la machine, et l'autre par des procds
particulirement rapides. Or, il n'y a gure  Paris qu'une
demi-douzaine de ces relieurs, et ils ont beau se hter, augmenter leur
personnel et surmener leurs machines, il leur est d'autant plus
impossible de contenter tous leurs clients, que tous ont besoin de lui
au mme moment.

Et remarquez, je vous prie, que je passe sous silence les menus ennuis
et les causes secondaires de retard: mise en pages dfectueuse,
remaniements demands par l'auteur, preuves imparfaitement corriges,
gravures mal venues au tirage, etc., etc.

Enfin, voici le livre! Le voici, habill de sa belle robe de toile et
dor sur ses tranches. Il ne reste plus qu'a le mettre en vente.

On l'expdie un peu partout; il faut qu'il y en ait des exemplaires chez
tous les principaux libraires de Paris et de la province, voire chez
quelques libraires de l'tranger. Et, comme ces exemplaires sont
fragiles, il est ncessaire de les empaqueter avec le plus grand soin.

Puis, il faut s'occuper de la publicit. Sans rclame dans les journaux,
pas de succs possible. Et l'diteur de faire leur service  MM. les
critiques, et de joindre au volume qu'il leur adresse une note imprime,
o, afin de soulager ceux qui sont paresseux,--il y en a--il a consign,
 grand renfort de rhtorique, les mrites de sa publication. Ceci, bien
entendu, indpendamment des annonces qu'il paiera de ses deniers.

Vous croyez que c'est tout? Non, pas encore. Quand son livre est chez
les libraires, il faut que l'diteur s'assure qu'il est mis  l'talage,
au lieu de rester enfoui dans le magasin,  l'abri de la curiosit
publique. Livre point vu, livre point vendu. Tous les jours, un commis
va faire la cour au boutiquier pour obtenir que le volume de son patron
soit en bonne place  la vitrine. Il y a mme beaucoup de libraires qui
prennent la peine de se dranger eux-mmes.

Voil!--Et maintenant savez-vous ce que cote un livre d'trennes et ce
qu'il peut rapporter?--L'dition de deux mille exemplaires d'un ouvrage
in-8 jsus, d'environ 400 pages, convenablement illustr de gravures
sur bois et tir sur du beau papier, revient  une quinzaine de mille
francs, soit  7 fr. 50 l'exemplaire,--un peu moins si, au lieu de faire
graver les dessins sur bois, on les a fait reproduire par
l'hliogravure.

Cet ouvrage se vend, d'ordinaire, douze francs. Ou, du moins, tel est le
prix marqu--ce qu'on appelle en librairie le prix fort. Mais ils sont
rares, les acheteurs qui paient le prix fort; les libraires eux-mmes
affichent un prix infrieur, esprant vendre davantage en rognant sur
leur remise, obligs du reste  des concessions par la concurrence que
leur font les magasins de nouveauts, qui se contentent d'un bnfice
minime.

L'diteur, lui, ne vend gure directement  l'acheteur. D'ailleurs, mme
quand cela arrive, l'acheteur rclame une remise qui ne lui est jamais
refuse. Aux libraires, il accorde--c'est l'usage--une remise de 33%;
mme, souvent, il lui livre treize exemplaires quand il ne lui en
facture que douze, ce qui s'appelle, en terme de mtier, faire le
treize-douze. En ne tenant pas compte de ce treize-douze, un exemplaire
de douze francs est vendu, net, par l'diteur huit francs. Pour couvrir
les frais d'une premire dition de deux mille exemplaires, il faut donc
vendre 1,875 exemplaires. Et quand l'dition entire est puise, le
bnfice ne dpasse pas mille francs. Il est vrai que la seconde dition
cote moins cher que la premire; il n'y a plus, alors, de frais de
gravure, et, si l'ouvrage a t clich, plus de composition  payer.
Mais il n'y a pas toujours une seconde dition.

On le voit, les risques sont gros et les bnfices faibles. Que de mal
pour gagner mille francs, souvent pour perdre davantage!

Les chiffres sur lesquels je me suis bas s'appliquent, je le reconnais,
aux livres de luxe; mais les autres livres se vendent moins cher s'ils
cotent moins cher, et la proportion des risques et des bnfices reste
la mme. A moins que...  moins que...

J'hsite  poursuivre. C'est que, pour m'expliquer, je vais tre
contraint de livrer au public le secret de fabrication de maint diteur,
et je ne voudrais contrarier aucun d'entre eux. Mais, bah! tant pis;
j'ai commenc, j'irai jusqu'au bout. Aussi bien je ne nommerai personne.

Donc, certains diteurs se servent d'un truc appropri  leurs besoins
d'conomie. Il est trs simple, ce truc. Il consiste  illustrer un
livre, autant que faire se peut, avec des dessins dj publis. On
achte des clichs aux journaux illustrs de la France ou de l'tranger,
 raison de dix ou quinze centimes le centimtre carr, et l'on fabrique
ainsi, moyennant une somme relativement modique, un volume orn de
copieuses gravures. C'est surtout  l'_Illustration_, au _Monde
illustr_ et au _Magasin pittoresque_ que se font ces emprunts; il est
rare qu'en feuilletant leurs collections, on ne dcouvre pas nombre de
dessins qui s'adaptent  un texte quelconque.

Il existe, du reste,  Paris, une maison fort bien achalande, qui vite
aux diteurs la perte de temps que leur occasionneraient des recherches
minutieuses; on se charge d'y trouver pour eux, sans augmentation de
prix, tout ce dont ils ont besoin.

Mais, dira-t-on, les clichs ainsi pris de droite et de gauche n'ont pas
toujours des dimensions qui conviennent au format de l'ouvrage 
illustrer.--C'est vrai. Mais, s'ils sont trop petits, peu importe: ou
bien on les place au milieu de la page, ou bien on les habille. Et,
s'ils sont trop grands, on les coupe.

On a, d'ailleurs, invent mieux encore: au lieu d'illustrer le livre,
quelques diteurs font crire le livre sur des clichs achets d'avance.
De cette manire, on est sr que les illustrations s'adapteront
parfaitement au texte; le tout est que l'auteur  qui est confie la
besogne ait assez d'imagination pour encadrer dans son oeuvre les scnes
dont on lui impose la reprsentation.

On fait ce qu'on peut, non ce qu'on veut. Il y a, en librairie, une
telle concurrence que les petits diteurs sont bien pardonnables, quand
ils ont peur de ne pas vendre assez de livres pour soutenir leur maison
et vivre de leur commerce, quand ils prfrent une prudente parcimonie 
d'imprudentes libralits.

Il existe,  Paris seulement, prs de cent diteurs qui publient chaque
anne des livres d'trennes. Le volume du _Journal de la librairie_
spcialement destin  annoncer ces livres comprend, pour l'anne 1890,
2,692 ouvrages. J'ai compt, je garantis l'exactitude du chiffre. En
admettant que ces ouvrages aient t, en moyenne, tirs  2.000
exemplaires, cela donne le respectable total de 5,384,000 volumes
offerts au public. Et notez que beaucoup de livres, parus anciennement,
mais toujours sur le march, ne figurent pas dans ce nombre.

N'avais-je pas raison de dire, en commenant, que les livres sont des
trennes  la mode?

Gaston Bonnefont.



HISTOIRE DE LA SEMAINE

Le cardinal Lavigerie et la Rpublique.--La dclaration formule par le
cardinal Lavigerie, dans son toast  l'tat-major de l'escadre
d'volutions, a eu un tel retentissement et avait en effet une telle
importance, qu'on ne saurait passer sous silence tout ce qui peut en
prciser le sens et la porte. Au lendemain mme de la publication de ce
document, nous disions qu'il nous paraissait difficile d'admettre qu'un
personnage aussi haut plac dans l'piscopat et pu formuler une
dclaration aussi nette, sans avoir l'assurance qu'elle ne serait pas
dsavoue par le chef suprme de l'glise. Et, en effet, tout, depuis,
est venu confirmer cette opinion, mais c'est surtout dans une lettre du
cardinal Rampolla, secrtaire d'tat du Saint-Sige, que l'on trouve la
preuve  peu prs dcisive que le langage du prlat n'a encouru aucune
dsapprobation au Vatican.

Dans cette lettre, qui est adresse  un vque franais, le cardinal
Rampolla reproduit avec complaisance les thories politiques dveloppes
par Lon XIII dans de rcentes encycliques: que l'glise catholique ne
rpugne  aucune forme de gouvernement; qu'elle s'lve au-dessus des
querelles et des rivalits de partis; qu'elle entretient des relations
avec tous les tats, qu'ils soient monarchiques ou dmocratiques, etc.

Si l'on tient compte des attnuations et des rserves que commandent la
prudence diplomatique et les traditions de la papaut, et si l'on
considre que la lettre du cardinal Rampolla tait crite prcisment 
l'occasion des dclarations de l'archevque d'Alger, on est autoris 
en conclure que celui-ci a traduit, en y apportant, il est vrai, la
fougue naturelle  son temprament, et du moins en partie, la pense
secrte du Vatican.

Le cardinal Lavigerie a d'ailleurs voulu s'en expliquer lui-mme, et il
vient d'adresser  son tour, dans ce but, une lettre au _Bulletin des
missions d'Afrique_, dans laquelle il dit en propre termes:

.... La publication rcente de la lettre de S. Em. le cardinal Rampolla
vous a montr, connaissant comme vous connaissez les rgles de langage
du Saint-Sige, la parfaite conformit, quant au fond des choses, entre
les doctrines du Pape et mes actes rcents, dont on a voulu faire tant
de bruit.

Ainsi donc le cardinal Lavigerie n'hsite pas  invoquer l'autorit du
Saint-Pre lui-mme et  s'abriter derrire son approbation. Aurait-il
cette imprudence, si peu conforme aux traditions de l'glise, s'il avait
la moindre crainte d'tre dsavou? Ce n'est pas probable. On peut donc
prvoir, sans prendre parti dans cette dlicate question, que l'anne
1891 marquera un changement considrable dans l'attitude du parti
catholique, et, par consquent, du parti conservateur, car c'est l le
point de dpart d'une volution qui peut tre grosse de consquences.

Afrique: _Soudan franais_.--Le colonel Archinard, commandant suprieur
du Soudan franais, a quitt Kayes le 11 dcembre, se dirigeant vers
Nioro, dans le Kaarta, dernier refuge d'Ahmadou. Il est probable qu'
l'heure actuelle il a pris contact avec l'ennemi.

Nioro est situ dans le nord-est de Kayes et de Koniakary,  environ 200
kilomtres de ce dernier point. La ville est dfendue par une forteresse
qui forme un vaste carr de 250 pas de ct, construit rgulirement en
pierres maonnes avec de la terre. La muraille a 2 m. 50 d'paisseur et
10  12 mtres de hauteur. C'est donc une place imprenable sans
artillerie. Aussi le colonel Archinard a-t-il d'excellents canons et des
projectiles  la mlinite.

En quittant Kayes, le commandant suprieur a donn pour instructions aux
chefs de poste de surveiller avec la plus grande rigueur les Toucouleurs
qui viennent faire leur soumission et qui profitent de l'accueil
hospitalier qui leur est fait pour se renseigner sur nos forces et sur
nos dispositions, se rservant de gagner ensuite le Fouta, le Macina ou
le Dinguiray, o nous les retrouvons ensuite comme ennemis.

Tout porte  croire que le colonel Archinard va engager sous peu une
action dcisive.

_La Mission Mizon_.--On se rappelle que la mission commerciale qui
remontait le Niger sous les ordres de M. Mizon avait t attaque par
les indignes, pour ainsi dire aux portes mmes des tablissements de la
Royal Niger Company,  laquelle le gouvernement anglais a dlgu une
sorte de souverainet sur cette rgion de l'Afrique.

M. Mizon, qui avait t bless dans cette agression, a vivement protest
et a obtenu satisfaction. Nous apprenons, en effet, que la mission dont
il a repris le commandement va pouvoir poursuivre sa route vers le lac
Tchad, par le Benou. La Royal Niger Company s'est formellement engage
 sauvegarder sa marche  travers le territoire soumis  son influence.

La question irlandaise.--On attendait avec une lgitime curiosit le
rsultat de l'lection du comt de Kilkenny, dans laquelle parnellistes
et anti-parnellistes se livraient une bataille qui paraissait devoir
tre dcisive. Personnellement, Parnell tait fortement engag, car,
ayant abandonn l'action purement parlementaire  laquelle il s'tait
consacr jusqu'ici pour en appeler au verdict populaire, il avait en
quelque sorte transform l'lection de Kilkenny en vritable plbiscite.
C'est du reste la porte qu'il avait donne lui-mme  cette lection
dans une dclaration qu'il avait faite quelques jours avant la date du
scrutin. Il est vrai que, depuis, il s'tait ravis et, probablement 
la suite de renseignements dfavorables sur les dispositions des
lecteurs, il a fait entendre qu'il tait dcid  contester les
rsultats de l'lection de Kilkenny, aussi bien que ceux de toutes les
autres circonscriptions nationalistes d'Irlande.

En attendant, voici un premier scrutin populaire dont M. Parnell peut
nier la valeur, mais qui n'en est pas moins acquis. Sir John Pope
Hennessy, le candidat nationaliste anti-parnelliste, a t lu par 2.527
suffrages, contre 1,356 donns au candidat parnelliste, M. Vincent
Scully. Parnell est donc battu  une assez forte majorit On voit que
nous avions raison de prvoir que si le grand agitateur peut encore
compter sur son indiscutable popularit, il aura quelque peine 
draciner de l'esprit de ses partisans la doctrine qu'il a prconise
lui-mme, c'est--dire que la cause de l'Irlande ne pouvait triompher
que par la voie de la persuasion, en d'autres termes par la voie
parlementaire. Le tribun a t si loquent dans le dveloppement de
cette thse, que sa thorie reste victorieuse, mme lorsqu'il y renonce
pour son compte.

Est-ce  dire pour cela que c'en est fait de son influence? Loin de l!
Battu sur un point, Parnell peut remporter sur d'autres des victoires de
nature  compenser la dfaite, et dans un pays ravag par la misre et
la famine on ne sait jamais quelles peuvent tre les consquences d'un
soulvement populaire, mme quand, au dbut, il ne parat pas avoir
grande importance.

La Socit des artistes franais.--Lundi de la semaine dernire a t
tenue au palais de l'Industrie l'assemble gnrale de la Socit des
artistes, sous la prsidence de M. Bailly.

M. Daumet a rendu compte de la situation financire de l'association,
qui possde aujourd'hui un peu plus d'un million.

M. Tony Robert-Fleury a expos ensuite le rsultat des travaux du comit
et des commissions. Il a parl notamment de l'exposition de Buenos-Ayres
qui fut, on le sait, un dsastre. Huit cents oeuvres environ d'artistes
franais furent saisies  la demande des cranciers de M. Delpech,
l'organisateur. Or, la question est de savoir si les oeuvres d'art,
prtes par leurs auteurs pour figurer dans une exposition particulire,
peuvent tre saisies par des tiers, quoique n'tant pas la proprit de
l'organisateur de ces expositions.

Le tribunal de commerce s'est prononc pour l'affirmative, mais la
Socit des artistes a port l'affaire devant la cour, et espre faire
modifier cette jurisprudence qui, si elle tait dfinitivement admise,
rendrait impossibles toutes les expositions particulires en France et 
l'tranger.

Le samedi suivant a eu lieu l'assemble dans laquelle il a t procd
au renouvellement du comit des 90, qui se subdivise ainsi: Peinture 50
membres; sculpture, 20 membres; architecture, 10 membres, et gravure, 10
membres.

Dans la section de peinture, MM. Bonnat, Tony Robert-Fleury, Jules
Lefebvre, Benjamin Constant, J.-P. Laurens, Cormon, Henner, Bouguereau,
occupent toujours la tte de liste. Parmi les membres nouveaux, on
remarque les noms de MM. Raphal Collin, Tategrain, Franois Flameng,
Dantan, Julien Dupr, etc.

En somme la composition du comit reste ce qu'elle tait et tout porte 
croire que la scission qui s'est produite l'anne dernire, et qui a eu
pour consquence la cration du salon du Champ-de-Mars, subsistera cette
anne encore.

Dans les deux runions que vient de tenir la socit des artistes, il
n'a nullement t question de modifier les articles des statuts
concernant l'admission des oeuvres et la distribution des mdailles,
c'est--dire les deux points sur lesquels portait le dsaccord. Les
choses restent donc en l'tat et nous continuerons  avoir deux salons
comme par le pass.

La Socit d'encouragement et la Ville de Paris.--Une difficult, qui
ne sera pas bien srieuse--tout porte  le croire--s'est leve entre la
Socit d'encouragement et la Ville de Paris, au sujet du bail relatif 
l'hipoodrome de Longchamps. D'aprs l'inspecteur des caisses
municipales, la Socit ne se serait pas strictement conforme 
certaines clauses du contrat, en sorte que la Ville serait en droit de
demander la rsiliation du bail. Mais il est probable qu'en raison des
services que rend la Socit d'encouragement et des graves inconvnients
que prsenterait la dchance prononce contre elle, on n'en arrivera
pas  cette extrmit, d'autant plus que tout le monde reconnat les
avantages immenses que procure  la ville l'excellente gestion de cette
socit.

Comme bases des nouvelles ngociations, les reprsentants de la Socit
d'encouragement proposent: Prorogation du bail de 1906  1940;
augmentation du loyer de Longchamps port de 12,000  50,000 francs;
versement  la caisse municipale d'une somme qui pourra s'lever jusqu'
1%  prendre sur les 3% du produit brut des paris faits sur les
hippodromes, sans toutefois que cette somme puisse dpasser 300,000
francs par an.

La somme ainsi produite sera affecte  un grand prix de Paris de
150,000 francs qui seraient ajouts aux 50,000 francs fournis par les
compagnies de chemins de fer et un prix du conseil municipal ouvert aux
chevaux trangers, jusqu' concurrence de 100,000 francs.

La commission du budget a charg une sous-commission, compose de MM.
Binder, Caron, Despatys, Deville, Ch. Laurent, Levraud et Paul Strauss,
d'tudier les propositions de la Socit, qui est reprsente par MM. de
Kergorlay, de Salverte et de Gontaut-Biron.



Ncrologie.--Octave Feuillet, de l'Acadmie franaise.

M. mile Richard, prsident du conseil municipal de Paris.

Le gnral de division Lecointe.

Me Durier, ancien btonnier de l'ordre des avocats.

mile Van Marcke, peintre animalier.

M. Ambroise Joubert, ancien dput de la droite  l'Assemble nationale.

La baronne Haussmann, femme de l'ancien prfet de la Seine.

Mme Rouher, veuve de l'ancien ministre de l'empire.

M. Albert Piollet, conseiller  la cour d'appel d'Alger.

M. Schliemann, clbre archologue.

M. Marc de Saint-Pierre, snateur.



LE GNRAL LECOINTE

Le gnral Lecointe, qui vient de mourir  l'ge de soixante-treize ans,
tait un bon et brave soldat: on le vit bien pendant notre malheureuse
guerre contre l'Allemagne, mais sa modestie et sa loyaut ne souffrirent
jamais qu'on fit, autour de ses mrites rels, le bruit et la rclame
que tant d'autres ne fuiraient point. Il voulut toujours rester  sa
place, et, quelle que fut la situation qu'il occupait, on n'a jamais pu
dire qu'il ne justifit pas les choix dont il tait l'objet.

Sa carrire militaire suivit, pour ainsi dire, pas  pas, campagne par
campagne, l'histoire militaire de ces quarante dernires annes.
Sous-lieutenant en 1839, capitaine en 1848, il fait les campagnes de
Crime, d'Italie, du Mexique; il y conquiert ses grades par sa bravoure
et son nergie. Il est colonel en 1864. Au dbut de la guerre de 1870,
il commande le 2me rgiment de grenadiers de la garde; il se distingue 
Rezonville; il est pris  Metz, il s'chappe, il est nomm gnral de
brigade et il reoit le commandement d'une division de l'arme du Nord.
A la bataille de Villers-Bretonneux, il enlve le village de Gentelles
aprs une action brillante et dcisive; onze jours plus tard, il reprend
aux Prussiens Saint Quentin et Ham. Nous pourrions ainsi suivre le
gnral Lecointe de fait d'armes en fait d'armes jusqu' la fin de la
guerre et nous n'aurions qu' constater qu'il fut un de ceux qui
sauvrent, l'honneur de notre arme.

Aprs la guerre, le gnral Lecointe, promu divisionnaire, a occup de
hauts postes qui tmoignaient de l'estime dans laquelle il tait tenu
par ses pairs. Il a t commandant de corps, gouverneur de Lyon, et
gouverneur militaire de Paris, du mois de mars 1881  l'anne 1884. Ses
concitoyens du dpartement de l'Eure l'avaient lu snateur en 1882. Il
tait grand-officier de la Lgion d'honneur.

[Illustration: LE GNRAL LECOINTE Ancien gouverneur de Paris, rcemment
dcd.--Phot. Appert.]


MILE VAN MARCKE

mile van Marcke, le clbre peintre animalier qui vient de mourir,
tait n  Svres en 1827, mais il tait originaire des Flandres. De
cette origine, sans doute, et aussi des leons de son matre Troyon, il
avait gard cette simplicit sincre, solide et robuste, qui lui mrita
une place toute spciale parmi les artistes contemporains.

On se rappelle comment, depuis le salon de peinture de 1857, ou il avait
envoy pour ses dbuts un paysage intitul _Les environs de
Villeneuve-l'tant_, il peignait largement et rudement ses bestiaux aux
croupes luisantes.

Certes, ses toiles n'avaient rien de particulirement idyllique. Il leur
manquait aussi la mlancolie profonde, le mystre indfini qui fait
rver si longuement devant les incomparables compositions de Troyon.
Mais van Marcke peignait avec de si srs et de si justes effets, il
traduisait le spectacle de la nature avec une prcision si nave: on
sentait dans ses oeuvres les rsultats accumuls de tant d'observations
patientes: enfin on prouvait avec tant de nettet que son talent
comportait surtout beaucoup de probit artistique, qu'il tait difficile
de ne pas tre mu devant les toiles que chaque anne il exposait au
Palais de l'Industrie.

D'ailleurs, van Marcke a obtenu de nombreux succs. Presque chaque
exposition lui valut une rcompense. Il reut des mdailles en 1867, en
1869 et en 1870. En 1872, il fut nomm chevalier de la Lgion d'honneur;
en 1878,  l'exposition universelle, une mdaille de premire classe lui
fut enfin dcerne. De plus, pendant plusieurs annes conscutives, ses
camarades l'lurent membre du jury du Salon.

mile van Marcke est mort subitement  Hyres. Ses obsques ont t
clbres  Paris devant quelques amis intimes seulement.

[Illustration: M. VAN MARCKE. D'aprs une photographie de M. Pirou.]

[Illustration: M. MILE DURIER. D'aprs une photographie de M. Appert.]



[Illustration: EN TUNISIE.--Le nouveau bateau faisant le service des
voyageurs entre La Goulette et Tunis.]

Le service par bateau de la Goulette  Tunis.

Le lecteur sait qu'il est impossible de dbarquer directement  Tunis
les passagers et les marchandises  destination de cette ville. Elle
s'lve en effet sur les bords d'un lac d'eau sale de 18 kilomtres de
circonfrence et de deux mtres de profondeur qui communique avec la
Mditerrane par un troit canal, impraticable aux navires, et dont
l'extrmit antrieure est occupe par le port de la Goulette.

Voyageurs et marchandises doivent donc dbarquer dans ce dernier port.

La distance entre les deux villes est de 17 kilomtres.

Une ligne de chemin de fer exploite par la Compagnie italienne Rubatino
est charge d'assurer le service des communications entre elles et de
transporter les voyageurs. Elle le fait, mais  un prix trs lev, et
avec une lenteur souvent dsesprante, certains trains mettant plus
d'une heure  effectuer le parcours: quant aux marchandises, de lourdes
embarcations appeles mahones les prennent et s'engagent dans le chenal
dont nous venons de parler. Elles arrivent  destination quand elles
peuvent.

En rsum, on le voit, cet important service laisse fort  dsirer et
est fait dans les plus mauvaises conditions de rgularit.

Aussi, est-ce avec une grande satisfaction que le public intress a
accueilli l'apparition de la nouvelle Compagnie franco-tunisienne de
transports.

Cette compagnie est plutt une association prive. Elle est constitue
par une quinzaine de membres, tous franais, qui ont vers le capital
ncessaire. Parmi eux nous citerons: MM. Dautresme, Ossude et Anson, les
administrateurs dlgus.

La direction du service est confie  M. Advis, ancien commandant du
paquebot la _Ville-de-Brest_, de la Compagnie gnrale transatlantique.

La Socit se propose d'effectuer tous les transports de voyageurs et de
marchandises entre la Goulette et Tunis.

Jusqu'ici le service seul des voyageurs a t organis; mais celui des
marchandises ne tardera pas  l'tre: les bateaux servant  ce transport
ou chalands sont prts et le remorqueur de mer que la Compagnie fait
construire le sera trs prochainement.

Nous donnons le portrait du vapeur, qui actuellement fait quatre voyages
quotidiens entre les deux ports.

Il a 21 mtres de long sur 3 m. 50 de large, et peut prendre 120
voyageurs, dont 72 sur le pont. L'amnagement est trs bien compris et
l'installation trs confortable.

Il est muni d'un nouveau modle de machine pouvant dployer une grande
force (100 chevaux) sous un trs petit volume, sortant des ateliers
Saint-Denis,  Paris, et due  M. Thvenet, ingnieur.

La Socit franco-tunisienne a toutes les chances de russite pour elle.
Le prix de la traverse est d'environ un tiers meilleur march que celui
de la Compagnie Rubatino, et le mode de locomotion par eau est
certainement plus agrable que le voyage en wagon, surtout pendant
l't.

Enfin rien ne laissera  dsirer lorsque, trs prochainement, le
remorqueur amnera avec rgularit  Tunis les marchandises transbordes
 la Goulette sur les chalands de la Compagnie.

Dans quelques jours un second bateau pour voyageurs effectuera le
parcours concurremment avec le premier.

H.



[Illustration: Disposition de la pice et des cibles.]

[Illustration: tat des projectiles aprs le tir
Sur plaque d'acier.
Sur plaque Compound.
Sur plaque d'acier au nickel.]

[Illustration: Plaque en acier.
Plaque en acier au nickel.
Plaque Compound.

LE BLINDAGE DES NAVIRES CUIRASSS.-Essais comparatifs de diffrentes
plaques, faits au polygone d'Annapolis, dans les tats-Unis.--tat des
plaques aprs le cinquime coup.]



LES THTRES


Gymnase: l'_Obstacle_, pice en quatre actes, par M. Alphonse Daudet.

L'obstacle, c'est la folie hrditaire, c'est ce mal de l'esprit ou de
l'me qui se transmet du pre au fils, pour atteindre fatalement toutes
les gnrations  natre. Ainsi le veut du moins la science moderne,
laquelle sur une observation de dtail btit une thorie, gnralise un
fait d'exception et perd la raison dans la quintessence de ses
raisonnements. Admirable matire  mettre en romans et en pices de
thtre, avec le pour et le contre, le tout sans prciser d'autres
conclusions que celles que le lecteur ou le spectateur veulent bien
prendre d'eux-mmes. Ibsen dit: oui; M. Alphonse Daudet dit: non. A vous
de dcider, quand vous aurez vu l'_Obstacle_ au Gymnase.

Une riche hritire, Madeleine de Rmondy, qui a pour tuteur M. de
Castillan, un conseiller  la cour d'appel de Montpellier et veuf 
trente-sept ans, est fiance  Didier, marquis d'Alein. C'est pendant le
carnaval que les deux familles se rencontrent dans un htel de Nice.
Didier a auprs de lui sa mre et son prcepteur, Hornus, qui, spar de
son lve, l'ducation une fois acheve, est venu le rejoindre.
Madeleine est accompagne de son tuteur et de Mlle Estelle, sa cousine,
une vieille fille monte en graine et qui garde dans sa quarantime
anne toutes les rancunes de la jeunesse perdue. M. le conseiller son
frre, personnage retors et souterrain, ne voit pas sans un profond
dplaisir la belle dot de Madeleine qu'il convoite s'en allant grossir
la fortune du marquis. Et, bien que les choses soient des plus avances,
bien que la ville de Nice soit au courant de ce mariage, et que Didier
ait donn  la faveur de la fte une aubade  sa fiance, il garde
l'esprance, ce conseiller, de devenir un jour le mari de sa pupille.

Car il y a un malheur dans cette famille d'Alein, c'est ce que nous
apprennent les confidences de Hornus et de la marquise. Feu le marquis
d'Alein, officier de marine, a t frapp au Sngal d'une insolation,
est rest fou pendant quinze ans, et il est mort. La marquise, en
mettant au courant le tuteur de Madeleine et de sa fortune et de ses
affaires, n'a pas cru devoir lui faire connatre cette partie
douloureuse de sa vie. Bien que Didier soit n deux ans avant cet
accident, elle craint que M. de Castillan puisse invoquer l'hrdit
contre son fils et s'opposera l'union projete. Discussion inutile, car
ce conseiller est bientt au courant de cette triste histoire, et, au
nom de son pouvoir discrtionnaire, ce tuteur reconduit Mlle de Rmondy
 Montpellier. Comment expliquer  Didier le motif de ce dpart, la
cause de cette rupture? on gagnera du temps; on lui fera comprendre que
l'amour de Madeleine, avec toutes ses promesses de fidlit, n'tait
qu'un amour n dans une imagination de dix-huit ans et qui s'est repris
lui-mme. Quant  dire  ce jeune homme le secret terrible qui jusque-l
lui tait cach, jamais.

On laissera au temps  faire le reste, sans toutefois fermer toute
esprance de retour  Didier, lequel continue tranquillement  prparer
son domaine de Colombires pour le rendre digne de sa femme. La pense
du jeune marquis est si loin de ces abominables choses dans lesquelles
vont s'effondrer son coeur et peut-tre sa raison! Pourtant ce silence
ne peut se prolonger indfiniment. Mais Mlle de Castillan, envoye par
monsieur son frre, vient  Colombires; elle est charge de rendre les
lettres de Didier  Madeleine, et de demander au marquis et les lettres
de Mlle de Rmondy et le portrait qu'il a reu d'elle. La parole donne
est reprise; Didier n'y peut pas croire, l'amour promis, jur, est
oubli. C'est impossible! l'tonnement saisit le marquis, la colre
vient ensuite, et si subite, si violente, que la vieille fille,
pouvante de cette fureur, se sauve au plus vite. La marquise essaie
vainement d'apaiser son fils. Aprs les larmes verses en abondance,
aprs la crise d'un dsespoir d'amour, la raison revient  Didier. Il
questionne froidement maintenant, la fivre de douleur passe: quelle
est la cause de cette rupture? Quelle que soit la vrit, il a pay par
trop de souffrance le droit de le savoir. Il doit y avoir l un secret
de famille. On ne lui a jamais parl de son pre, et le regard de Didier
interroge Mme d'Alein, qui rpond que le marquis a t toute sa vie un
homme d'honneur, et qui ajoute, dans une phrase qui a enlev toute la
salle Ah! le noble enfant, son soupon ne m'a pas un instant
effleure!

Didier ne pourra donc rien savoir; la vrit lui est ferme. Ni les
prires de la mre ni les raisonnements de Hornus ne peuvent agir sur sa
volont. Il ne rendra les lettres, le portrait, que lorsque Madeleine
lui aura dit elle-mme quelle ne l'aime plus. C'est cet aveu qu'il lui
faut et il va le chercher au couvent des Dames-Bleues o Mlle de Rmondy
a t leve et o elle est venue se rfugier. Car le malheur qui a
frapp Didier l'a aussi atteinte; M. de Castillan, en racontant  sa
pupille l'histoire de M. d'Alein, lui a dmontr de quel danger il
l'avait sauve, d'un mariage qui la faisait la femme d'un fou frapp
d'avance de folie par l'hrdit de la folie de son pre. Madeleine
s'est rsigne en cherchant en Dieu un appui. L'entrevue est consentie
dans le jardin du clotre tout embaum et qui sert de parloir d't.
Hornus et le marquis sont l; derrire eux nous voyons arriver M. de
Castillan et sa soeur Estelle. Le tuteur ne se soucie gure de ce
tte--tte entre Madeleine et sa pupille, mais Hornus combat ses
conclusions hypocrites et la suprieure rsout de son autorit le litige
en faveur d'une explication entre les jeunes gens.

Elle a lieu, cette explication, et elle n'est pas longue. Plus fort que
toutes les craintes et que tous les raisonnements, la passion a parl et
Madeleine, mue jusqu'au fond de l'me des pleurs et de l'amour de
Didier, lui dit qu'elle l'aime et qu'elle l'aimera toujours. Puis, comme
effraye  la pense de la folie hrditaire de Didier, elle se lve du
banc o elle tait assise la tte appuye sur l'paule de Didier, en
s'criant quelle ne peut tre  lui. L'preuve est faite; M. de
Castillan reparat et le marquis d'Alein, exaspr, dclare hautement
qu'il renonce  Mlle de Rmondy et, levant le ton de la menace, il
interdit au conseiller de penser  elle,  quoi M. de Castillan rpond
qu'on ne se bat pas avec le fils d'un fou et que des gens comme Didier
on les douche et on les enferme.

Didier sait tout maintenant: Hornus l'a mis au courant de cette
lamentable catastrophe du marquis d'Alein. Le jeune homme vit retir
dans son chteau; sa mre l'a surpris  lire des livres de mdecine sur
la folie. Qui sait si la maladie qui a saisi le pre ne saisira pas le
fils hant par cet horrible souvenir! et la marquise d'Alein, qui veut
sauver Didier de l'effroi de la pense d'hrdit, trouve un moyen
extrme. Cette mre se sacrifie, en laissant entendre  Didier qu'elle
est coupable et que le marquis d'Alein n'tait pas son pre.

J'avoue que ds le commencement de la pice je m'attendais  ce
dnouement que je trouvais inutilement mlodramatique; mais je comptais
aussi qu'une belle scne entre le fils et la mre sortirait de cette
situation qu'elle rachterait. Le public me paraissait assez surpris,
mais j'esprais que l'auteur qui l'attendait l allait le surprendre 
son tour et que cette dfaillance momentane se redressait par une scne
matresse. Il n'en a rien t. Devant cette courageuse confession
maternelle, Didier impose silence  la marquise en lui disant:

Tais-toi, ton pieux mensonge est inutile. Ne crains rien pour moi. Je
ne crois pas  l'hrdit, et les livres que j'ai lus m'ont appris  ne
pas y croire. J'ai foi dans le bonheur qui m'arrive sous les traits de
Madeleine. Et, en effet, nous voyons Mlle de Rmondy, majeure de la
veille, hors de tutelle par consquent, et devenant la jeune marquise
d'Alein aprs avoir djou les desseins tnbreux de M. le conseiller de
Castillan.

Est-ce  dire que ce dnouement un peu trop facile atteindra le succs
de l'_Obstacle?_ en aucune faon. La pice est des plus attachantes en
ses quatre actes, avec des scnes pleines de passion et d'motion,
charmante dans ses accents justes et pntrants, d'un got dlicieux et
parfois d'une posie exquise. La langue de M. Alphonse Daudet, cette
jolie langue colore et pittoresque, y fait merveille; il y a l oeuvre
d'artiste suprieur et j'oublie la comdie et ses faiblesses du dernier
quart-d'heure pour ne me souvenir que du second acte tout entier, des
scnes ravissantes du clotre et des rles hors ligne de Hornus, de
Didier et de la marquise. Je crois fermement que le public sera de mon
avis.

Hornus c'est M. Lafontaine, excellent comdien dans un rle d'excellent
homme. Didier, c'est M. Duflos que toute la salle a applaudi dans ses
deux scnes d'amour. M. Lon Nol a t trs bien accueilli dans le
personnage du garde-chasse Sautecoeur: Mme Raphale Sisos est bien jolie
dans le rle de Madeleine, et Mme Darlaud bien touchante dans le
personnage pisodique de Nolie. Mlle Desclauzas fait Estelle; Mme Pasca
fait la marquise, un succs de plus pour cette comdienne.

Le Thtre-Franais nous a donn un acte tout souriant de finesse, tout
vivant d'esprit, une de ces jolies comdies de paravent dj si
nombreuses dans l'crin de son rpertoire. Celle-ci a t coute avec le
plus grand plaisir pendant prs de trois quarts d'heure et salue par
les applaudissements de la salle  la chute du rideau. Elle a pour
auteur M. Charles de Courcy, coutumier du succs, et pour titre: _Une
Conversion_. Pendant que M. de Champnolin abandonne sa femme pour aller
chasser  La Rochelle, qui d'ailleurs n'est gure un pays de gibier, Mme
de Champnolin se console de son mieux de cette absence. Elle va au bal,
et M. de Latour, qui conduit le cotillon, n'oublie pas sa jolie
danseuse. Il envoie des bouquets  Rgine, cet amoureux de la veille. Il
la prie d'accepter une loge aux Varits et la prie  dner au cabaret
en compagnie de ses amies.

Il y a pril en demeure, vous le voyez. Par bonheur, M. de Brige veille
sur l'honneur de son ami Georges de Champnolin. Il aime tant Georges, M.
de Brige! Il sermonne la jeune femme tant et si bien que Rgine coute
ce sage et excellent homme et qu'elle renvoie  M. de la Tour et son
bouquet, et sa loge, et qu'elle reste  dner chez elle. Alors, un
bouquet revient; c'est de Brige qui l'envoie cette fois; la loge entre
sous forme de baignoire, c'est de Brige qui l'adresse et de Brige offre
 dner  Rgine au caf Anglais. Mme de Champnolin a tout compris, en
femme d'esprit elle accepte les fleurs et la loge et retient  dner
chez elle, au coin du feu, ce bon de Brige, ce Bourdaloue laque qui lui
a prch la vertu; quand M. de Brige a dans ce tte--tte fait une
dclaration, elle le laisse seul  ses rflexions, lui crit un petit
mot et part pour la Rochelle.

Ceci fait, M. de Brige opre son mouvement de retraite entre le valet de
pied et la femme de chambre qui l'accompagnent jusqu' porte. C'est
tout, mais c'est rempli de bonne humeur et de saine gaiet. M. Febvre
joue  merveille le rle de Brige. Mme Worms-Baretta est charmante
dans le personnage de Rgine. Mlle Ludwig dit avec beaucoup d'esprit un
spirituel rle de soubrette. La Comdie-Franaise a donc dit adieu dans
un succs  l'anne thtrale qui vient de s'en aller, elle attend le
Thermidor de M. Sardou pour saluer l'anne qui vient.

M. Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX


_Mireille_, pome provenal de Frdric Mistral, traduit en franais par
l'auteur. Nouvelle dition. Un magnifique volume contenant 25
eaux-fortes, par Eugne Burnand, reproduites par le procd de M.
Lumire, de Lyon, et 35 dessins du mme artiste, reproduits en
typographie, br. 25 fr. (Hachette).--Tout a t dit sur _Mireille_. le
jour de son apparition, lorsque Lamartine, dans un de ses _Entretiens_,
proclama le pome de Mistral un chef-d'oeuvre. L'auteur de _Jocelyn_
n'tait pas homme  s'y tromper. L'avenir a ratifi son jugement, et
nous n'avons pour le moment qu' signaler l'dition nouvelle comme un
des plus beaux livres d'trennes de l'anne.


Trois nouveauts pour 1891  signaler chez Lemerre, dans cette
ravissante collection in-8 raisin,  laquelle se rattachent dj nombre
d'oeuvres signes des noms de potes aims, Coppe, Theuriet, Paul
Arne. Ce sont: l'_Oncle Scipion_, par Andr Theuriet, illustr par
Reichan; _Jacques l'intrpide_ par Adolphe Chennevire, illustr par
Jeanne Lemerre et Bieler; l'_le des Parapluies_, par Ernest d'Hervilly,
illustr par Bieler. L'diteur, on le voit, ne s'est pas dparti des
traditions littraires du passage Choiseul, ce qui ne sera pas,
esprons-le, pour nuire au succs.


La librairie Plon s'est adresse aux mes religieuses, mais il semble
quelles ne prendront pas seules intrt  la belle _Histoire illustre
des plerinages franais de la trs sainte Vierge_. Les amis des arts et
des monuments y trouveront aussi leur compte. Ce magnifique volume ne
renferme pas moins de 450 gravures indites, dont 10 en couleurs d'aprs
les dessins de Hubert Clerget; ce sont tous les monuments de France
consacrs  la Vierge Marie, depuis Notre-Dame de Paris jusqu' la
moindre statuette miraculeuse. Texte par le R. P. Jean-Emmanuel Drochon,
des Augustins de l'Assomption.


Citons encore, pour y revenir plus tard avec tout l'intrt qui
s'attache  une oeuvre de proportions considrables, la _Nouvelle
gographie moderne_, de M. de Varigny (Librairie illustre), qui
comptera cinq volumes, et dont l'_Asie_ seulement parait cette anne.


Enfin,  la librairie Jouvet, les _Contes du vieux pilote_, illustrs
par Barillot, Lansyer, Guillemet, etc., et dont l'auteur cache sous le
pseudonyme de Jean de Nivelle ce charmant crivain, conteur, chroniqueur
et pote, Charles Canivet.


_C'est nous qui sont l'histoire_, par Gyp, 1 vol. in-12, 3 fr. 50
(Calmann-Lvy).--C'est amusant, on ne peut pas dire le contraire,
quoique toujours un peu la mme chose. Mais, est-ce bien ce qu'on peut
appeler un livre? On me dira que bien d'autres volumes ne mritent pas
davantage cette appellation, et que ceux de Gyp ont du moins le mrite
de faire rire. Soit, et c'est, en effet, quelque chose, puisque _c'est
nous qui sont les lecteurs!_

L. P.


_Bouquet d'automne_, par Charles Frmine, 1 vol. in-4 (Lemerre).--Nous
avons tous, potes ou romanciers, un petit coin de terre qui nous tient
au coeur et qui nous fournit nos meilleures inspirations. Ailleurs, la
nature nous sduit, nous enchante; mais, l seulement, elle vibre 
l'unisson de nous-mme, elle fait partie de nous comme nous d'elle. Pour
M. Charles Frmine, ce petit coin c'est la Normandie, c'est elle qu'il
chante, et il la chante en fils mu, fidle, qui ne s'en loigne que
pour la revoir avec plus de bonheur et qui d'ailleurs l'emporte alors
avec lui. Il n'y a pas l beaucoup de vers, une quinzaine de pices--ce
qu'il faut pour un public de nos jours--mais vraies, d'un sentiment
souvent profond, d'une forme souvent exquise.


_Le costume en France_, par Ary Renan. 1 vol. in-16 de la Bibliothque
de l'enseignement des Beaux-Arts. (Anc. maison Quantin, May et Motterez,
diteurs).--A bien le prendre, l'histoire du costume est l'histoire de
la civilisation et de la socit humaine, et il n'est pas de reflet plus
parfait d'un monde disparu que le vtement, cet accessoire, en
apparence, mais, en ralit, ce symbole des qualits d'un individu,
d'une nation, d'une poque. En nous prsentant un tableau rsum de
l'histoire du costume en France, M. Ary Renan nous a par cela mme mis
sous les yeux l'une des faces de notre histoire. C'est une promenade 
travers dix-huit sicles d'images, qui se poursuit avec plaisir en
compagnie d'un guide  la fois artiste et lettr.


_Le prince imprial (Napolon IV)_, par le comte d'Hrisson, 1 vol.
in-16, 3 fr. 50 (Ollendorff).--On s'attend bien qu'un tel livre ne va
pas sans soulever bien des voiles, jeter sur bien des mystres un jour
inattendu. C'est un motif de curiosit grande. Mais, sans cela mme,
n'est-ce pas un sujet digne d'attention que le rcit de cette courte
destine, termine par une fin tragique, qui fut celle du fils de
Napolon III? On songe, malgr soi,  l'antique fatalit, quand on voit
la dynastie napolonienne successivement dvore par le titan
britannique, et l'ombre du drapeau de la Grande-Bretagne aussi fatale
aux Bonaparte que ses mdecins ou ses prisons.


_Petite bibliothque littraire_ d'A. Lemerre: tome Ier d'_Hgsippe
Moreau_. Ce premier volume est tout entier consacr aux oeuvres en prose
du pote de la _Voulzie_; peu considrables, comme on pense, ces
oeuvres: quelques contes, parmi lesquels _la Souris blanche, le Guy de
chne, la Dame de coeur_, et des lettres, dont M. Vallery-Radot s'est
servi pour nous initier  l'existence, si tourmente dans sa brivet,
d'Hgsippe. Est-il besoin de dire que la notice, qui forme presque la
moiti du volume, est fort bien faite et des plus intressantes? C'est
une bonne fortune pour un auteur qu'une prface de M. Vallery-Radot, cet
auteur ft-il mort depuis longtemps et s'appelt-il Hgsippe Moreau.


_Les Financiers amateurs d'art aux seizime, dix-septime et
dix-huitime sicles_, par Victor de Suarte, trsorier gnral des
finances, 1 vol. in-8 (Plon, Nourrit et Cie).--Les grands financiers,
sous l'ancien rgime, remplissaient  peu prs le rle de l'tat dans
notre socit moderne, au point de vue de la protection des artistes.
L'auteur nous fait apprcier leurs services en quelques pages
brillantes, o nous voyons dfiler les noms des Grolier, des Bullion,
des Joucquot, des Thorigny, des Samuel Bernard, que domine de toute la
hauteur des fonctions de celui qui le porte le nom du grand surintendant
des btiments, Jean-Baptiste Colbert.


_Misres nerveuses_, par le Dr Monin, un in-12, 3 fr. 50 (Paul
Ollendorff)--L'accroissement des affections du systme nerveux donne 
ce livre une douloureuse actualit. L'auteur nous donne, et c'est,
croyons-nous, la premire fois qu'un pareil livre s'adresse au grand
public, l'exacte description des maladies du systme nerveux et de la
mentalit humaine. L'hyginiste bien connu a su rendre aussi attrayant
que littraire son lumineux expos des dfaillances de notre pauvre
nature humaine surmene par les luttes de notre moderne civilisation.


_Les Mille et une nuits du thtre_, par Auguste Vitu, 1 vol. in-12, 3
fr. 50 (Paul Ollendorff).--C'en est la huitime srie, qui va du 2 avril
1880 au 27 juin 1881. On y trouve, entre autres, la critique de
_Divorons_, du _Monde ou l'on s'ennuie_, et une tude particulirement
remarquable du _Bourgeois gentilhomme._


_Le Budget communal_, par Trigant-Geneste. 1 vol. in-16, 1 fr. 50
(Hetzel).--150 pages pour apprendre  connatre tout ce qu'il est
ncessaire de savoir pour administrer sa commune. Ce n'est pas faire
tort, croyons-nous,  nombre de conseillers municipaux que de les
engager  lire ce volume.


_Cinquante ans chez les Indiens_, traduit de l'anglais avec une prface
par Hector France. 1 in-18 illustre, 3 fr. 50 (Chamerot).--Un titre qui
va sourire  tous les admirateurs de _Buffalo-Bill_. Aventures dans les
grandes prairies du Far-West, dans les caravanes, les campements
d'migrants, chez les Mormons, avec les Outlaws et les Desperados, chez
les Peaux-Rouges, le tout crit dans le style rude et pittoresque qui
convient  un narrateur de la suite du colonel Cody.



LE 1er JANVIER AUX INVALIDES

A toutes les poques officielles de promotion dans l'ordre national de
la Lgion d'honneur, au 1er janvier de chaque anne notamment, le
gouvernement dcore un invalide. L'ge, les blessures, les tats de
service enfin, sont les titres qui dcident du choix. C'est l une
tradition des plus justes et des plus respectables.

A cette occasion, il se passe  l'htel mme une crmonie toute intime
et empreinte d'un sentiment de touchant patriotisme.

A onze heures du matin,  la garde montante, c'est--dire au moment o
les postes, les sentinelles de la veille, sont relevs, tous les
pensionnaires valides descendent en grande tenue, sabre au poing, dans
la cour d'honneur, et se massent en ordre de bataille sur un des cts.
En tte de colonne, face  l'entre, se placent des enfants de troupe
lves-tambours, fils d'invalides, et dont le plus g remplit les
fonctions de tambour-major. Un moment de silence, puis le commandement
de: Garde  vos, fixe! se fait entendre. Un petit peloton vient  son
tour de dboucher de l'intrieur. A sa tte est le nouveau lgionnaire.
Le peloton lui-mme se compose de tous les invalides dcors dans des
promotions antrieures: les anciens de Crime, du Mexique, ceux de
Gravelotte aussi, les cuirassiers lgendaires, les marins de Courbet,
tous sont l, personnifiant notre histoire militaire.

--Portez armes! Et le peloton s'aligne en face du bataillon.

Le colonel, major de l'htel, s'avance alors, remet au rcipiendaire la
croix avec le crmonial rglementaire et lui donne l'accolade, puis il
fait placer le nouveau lgionnaire  ses cts et toute la troupe dfile
par le flanc devant eux.

La crmonie est termine. Les vieux soldats se dispersent, un tantinet
jaloux de celui qui a reu la croix, fiers et reconnaissants tout de
mme: la patrie a montr  ses braves qu'elle ne les oubliait pas.



L'OBSTACLE

La gravure que nous donnons de l'_Obstacle_, la pice de M. Alphonse
Daudet qui vient d'tre applaudie au Gymnase, nous transporte au
troisime acte de l'oeuvre.

Le dcor reprsente le jardin du couvent des Dames-Bleues, 
Montpellier. Le gai soleil du midi se joue sur les ogives des vieilles
murailles; des roses et des clmatites s'panouissent  l'aise au milieu
de la cour intrieure, ou grimpent le long des arcades souriantes...

C'est dans cet asile calme et aimable que Madeleine de Rmondy (Mlle
Sisos), aprs la rupture de l'union projete avec celui qu'elle aime,
Didier d'Alein (M. Duflos) a t chercher une consolation  son
chagrin... C'est l aussi que Didier, qui ignore les motifs de la
rupture, est venu, accompagn de son bon prcepteur Hornus (M.
Lafontaine), solliciter du tuteur de la jeune fille une suprme entrevue
avec elle. Et Madeleine, plutt que de rvler  Didier le terrible
secret qu'on lui a confi, le cruel mal dont son pre est mort et qui,
lui a-t-on dit, menace celui qui fut un moment son fianc, Madeleine lui
dit, la douleur dans l'me: Je ne vous aime plus.

Et Didier tombe, abm de chagrin, tout en pleurs, sur le banc o tout
d'abord il s'tait assis plein de confiance dans l'entrevue qu'il allait
avoir avec Madeleine; il rend  celle-ci des lettres et le portrait
quelle lui avait donn avec ces mots:

A Didier pour la vie. Madeleine est emmene loin de lui par la
suprieure. Elle aussi, elle pleure abondamment, car si un miracle
n'intervient point, c'en est fait de son bonheur.

Seul, le tuteur de Madeleine (M. Plan), qui a voulu la rupture du
mariage, et qui ne serait pas fch de remplacer Didier dans le coeur de
la jeune fille, assiste impassible  cette scne, tandis que sa soeur
Estelle (Mme Desclauzas) serait bien prs, malgr sa frivolit de
perruche, d'en tre fort emue... C'est  ce tuteur inexorable que Didier
va adresser les reproches les plus cruels: celui-ci se venge en lui
disant qu'avec les fous on ne se bat qu' l'eau froide et c'est ainsi
que Didier connat le fatal secret qui pse sur son existence.

Ad. Ad.



AU CERCLE DES PATINEURS

Trente jours de patin conscutifs, et l'hiver ne fait pour ainsi dire
que commencer. Depuis trs longtemps les Parisiens n'avaient t 
pareille fte, aussi s'en sont-ils donn  coeur joie. Les lacs du Bois
de Boulogne, de Versailles, du Vsinet, d'Enghien, ont t bien vite
envahis. La Seine, qui prenait des allures de Brsina, a fait mme
esprer un moment qu'on pourrait traverser Paris en traneau.

Depuis le vieux patin hollandais  pointe recourbe jusqu'au patin
amricain  vis articule, depuis le patin  lanires jusqu' la lame de
fin acier adapte par charnire  une bottine lgante, tous les engins
anciens ou modernes qui servent  glisser sur la surface polie ont t
retirs des coins sombres o les avait relgus l'_inclmence du
temps_:--c'est l le nom dont les fidles de la glace gratifient toute
temprature qui ne descend pas au dessous de 0.

C'est principalement au Cercle des Patineurs du Bois de Boulogne, que ce
sport hivernal est une tradition et une lgance.

Le gracieux chalet qui est affect en t au Tir au Pigeon a vu dfiler
depuis bientt vingt-six ans deux gnrations du _high life_ parisien.
C'est l qu'ont dbut le prince de S., le marquis du L., le duc de L.
S., M. A. B., M. H. C., et tant d'autres: dans le grand hall du milieu,
une collection charmante d'aquarelles de Tissot conserve du reste le
souvenir des plus anciens membres du cercle.

Le Cercle, cette anne, est tout  la joie. Ds le matin la large
tendue de glace, trs unie, car elle vient d'tre balaye, est
sillonne par les patineurs les plus enrags; beaucoup aussi de jeunes
filles et de jeunes femmes qui ne veulent pas risquer leur premiers pas
devant un public nombreux et indiscret. C'est l'heure du travail
srieux.

A midi prcis le djeuner. Dans la grande salle du chalet s'organisent
des petites tables intimes. Parfois mme le duc de M... ou un autre se
met  la tte d'un gai pique-nique o les cuisines les plus
aristocratiques se font dignement reprsenter. Mais avant de prendre
place on n'a pas oubli d'aller consulter l'norme thermomtre, le grand
arbitre des destines, dont les fervents du patin voudraient voir la
colonne de mercure descendre, descendre encore...

A une heure second coup de balai, surveill cette fois par l'aimable
secrtaire qui ne perd pas de vue un moment l'escouade grelottante des
balayeurs.

Voici enfin le grand dfil qui commence. Au dehors du cercle, des
mails, des coachs, des dorsays, des victorias, des coups, des cabs,
descendent devant la grille les plus jolies femmes du Paris mondain
frileusement emmitoufles. En un clin d'oeil elle sont sorties de
l'pais fourreau de pelisses, talant au grand jour la toilette sobre et
coquette qui leur laissera une complte libert d'allure, et qui
n'entravera point l'ondulation souple des mouvements. Bientt les
fauteuils en osier, rappelant ironiquement les coins chauds et
ensoleills des plages estivales, sont occups; autour des normes
brasiers, se forment les groupes sympathiques, et prludent les causeries
intimes.

Le va-et-vient sur la glace se fait bruyant, continu, vertigineux, et en
peu de temps les lames fines en acier ont stri en tous les sens le
miroir lisse du lac qui se couvre d'une fine poussire d'un blanc
tincelant. Les couples s'unissent et s'entrecroisent en un balancement
rythm et ondoyant bien plus gracieux que la danse, car les silhouettes
se dtachent spares et distinctes sur le fond gris du ciel. Mlle J. de
R., le plus lgant patin du cercle, passe rapidement, et la voil bien
vite au bras de M. U. C., le patineur le plus difficile sur le choix de
ses compagnes. M. de M. offre  une adorable blonde qui dbute le
secours de sa vieille exprience; appuye sur lui, elle est compltement
rassure. Voici Mme H. de S.-D., encadre par MM. E. E. et S., et
merveilleuse de grce et de souplesse. Plus loin M. Frost, le champion
du patinage parisien, passe en revue les figures les plus difficiles: la
digue, la boucle, etc. et parfois il trace d'un pied sur un nom sur la
glace. Le duc de M., M. de M., Mmes H. et P., appuys sur la longue
barre recouverte de velours rouge, glissent lgamment en avant et en
arrire ou pivotent rapidement en moulinet. Et dans ce tournoiement
perptuel on cause, on flirte, on se suit, on s'esquive, devant la
galerie compose des mamans, des douairires et des vieux beaux qui se
sont rsigns  l'inaction.

Un seul de ces derniers, qui a choisi prudemment un coin loign de tout
regard, prend sournoisement sa premire leon, soutenu par deux valets
de pied. C'est dbuter un peu tard, mais qui sait? Peut-tre a-t-il une
surveillance  exercer et veut-il se mettre en garde contre le jeu du
patin et de l'amour. Puis, de mme que la valeur dans les mes bien
nes,

               Le patin sait braver le nombre des annes.

Cinq heures: le jour tombe et les branches nues des arbres se dessinent
en noir sur le ciel rougi par le coucher d'un soleil d'hiver.

Les jolies patineuses rentrent dans leurs fourreaux de pelisses et, au
dehors du cercle, le dfil des voitures devant la grille recommence en
sens inverse.

Dans quelques heures des chaudes fourrures sortiront les toilettes
claires, les paules nues et diamantes: le dner, le thtre et le bal
reposeront des fatigues de la journe.

Abeniacar.



MILE DURIER

Me mile Durier, qu'une fluxion de poitrine vient d'emporter
brusquement, tait g de soixante-deux ans. Mais,  voir sa forte
complexion, son visage plein, aux pommettes roses, qu'animaient deux
yeux d'une spirituelle vivacit, son pas assur, son allure alerte, 
peine et-on song qu'il pouvait avoir dpass la cinquantaine.

Sa mort prmature a caus, parmi ses amis qui taient nombreux, tant au
palais qu'en dehors du monde judiciaire, une douloureuse surprise. Avec
lui s'teint un des reprsentants les plus gots de l'atticisme au
barreau.

Car mile Durier, bien qu'il et, lui aussi, jadis pris sa part des
luttes politiques, tait surtout et avant tout un avocat, aimant
passionnment sa profession et l'honorant par son attention constante 
en pratiquer tous les devoirs. Rpublicain ds l'empire, impliqu dans
le procs fameux des Treize, il et pu, au lendemain du Quatre
Septembre, dlaisser, comme d'autres, les dbats judiciaires pour les
discussions parlementaires: il aima mieux, aprs un court passage au
secrtariat gnral de la justice, sous M. Dufaure, reprendre la robe,
qu'il ne quitta plus depuis.

Non pas que, cantonn dans une ddaigneuse indiffrence, il se ft tout
 coup dsintress des choses de la politique: familier de M. Thiers,
ami de Gambetta, il se rangea aux cts de ses coreligionnaires aux
prises avec le vingt-quatre mai et le seize mai, et il leur prta en
mainte occurrence le prcieux concours de sa science juridique.

Mais aux agitations du Forum et du Parlement il prfrait l'atmosphre
apaise de l'audience.

Il y apportait une tolrance souriante, qui et pu tonner ceux qui ne
connaissaient de lui que sa participation  l'tablissement de la
Rpublique et la fermet de ses convictions.

Et c'est par l peut-tre, autant que par son impeccable correction
professionnelle, qu'il avait acquis une haute autorit auprs de ses
confrres, dont il fut le btonnier en 1887 et 1888.

Qu'il plaidt devant les juges civils ou en cour d'assises, mile Durier
se montrait toujours le mme: lettr dlicat, d'une rare distinction
d'esprit, homme d'un grand sens, ayant au service de sa raison et de ses
raisons une parole facile, lgante, claire, persuasive.

Ses plaidoyers taient comme une fine causerie devant des gens de bonne
compagnie; et, s'il lui arrivait assez souvent de lancer  l'adversaire
quelque trait acr, ce trait n'tait pas de ceux qui restent dans la
blessure.

Aussi tout le palais est-il en deuil.

A. Bergougnan.



LES EXPRIENCES DU POLYGONE D ANNAPOLIS

On connat la lutte acharne qui se livre entre le canon et la cuirasse
depuis l'poque ou l'on a appliqu les blindages dfensifs aux
constructions navales.

Dans cette lutte, l'avantage semble tre du ct du canon dont on peut
augmenter la puissance de pntration jusqu' des limites presque
indfinies, au moins thoriquement, tandis que l'on arrive assez vite
aux paisseurs extrmes de mtal que l'on peut pratiquement employer
pour la protection des navires.

Aussi, dans ces derniers temps, s'est-on mis  chercher l'efficacit
d'un cuirassement, non plus dans son exagration d'paisseur, mais dans
la qualit intrinsque du mtal qui le constitue. Les mtallurgistes se
sont mis  l'oeuvre et ont donn ainsi le jour  divers produits parmi
lesquels les plaques dites Compound de la maison Cammell et C, ont su
se faire une trs bruyante notorit. Ces plaques, constitues par un
vritable placage d'acier soud sur matelas de fer doux, ont t fort en
vogue dans la marine militaire anglaise et semblaient devoir s'imposer
un peu partout.

La maison Schneider du Creusot, seule parmi tous les concurrents,
pouvait lutter contre l'engouement gnral. Maints essais comparatifs
avaient dj dmontr la supriorit des plaques tout acier du Creusot
sur les plaques Cammell. MM. Schneider et Cie n'ont pas voulu en rester
l; ils ont produit la nouvelle plaque d'acier au nickel, de beaucoup
suprieure encore  leurs plaques d'acier.

Des essais comparatifs de ces divers blindages ont t rcemment faits
par une commission militaire des tats-Unis au polygone d'Annapolis. On
y a soumis au tir, dans des conditions absolument identiques, trois
plaques, l'une Cammell, l'autre en acier, la troisime en acier au
nickel; ces deux dernires du Creusot.

Nos dessins reprsentent le champ de tir et les dtails du dispositif
adopt pour appuyer les plaques sur un matelas en charpente adoss  un
paulement de terre.

Des trois plaques, la Cammell tait la plus paisse: 272mm, 28; celle
d'acier avait 268min, 17, et celle au nickel, 261mm, 66; cette dernire se
trouvait donc, de ce fait, dsavantage par rapport aux deux autres.

Les plaques taient disposes tangentiellement  un arc de cercle dont
le centre tait occup par le pivot du canon, normalement, par
consquent,  l'axe de celui-ci.

Le canon employ tait une pice de 152 millim. 4, de 35 calibres de
longueur. Sa bouche se trouvait  8 m. 53 des plaques attaques.

La charge tait de 20 kil. 158 de poudre brune prismatique: le
projectile, un obus de rupture Holtzer de 45 kil. 300; la vitesse
initiale tait, dans ces conditions, de 632 mtres 40, et l'nergie au
choc de 1,375,222 kilogrammtres.

On commena par tirer quatre coups de canon sur chaque plaque, dans la
bissectrice des coins; puis le canon de 152 mill. fut remplac par une
pice de 208 mill. lanant des projectiles Firth de 95 kil. 130, avec
une nergie au choc de 2,295,716 kilogrammtres.

Chacune des plaques reut alors, en son centre, un dernier coup de ce
projectile, et notre dessin reprsente l'tat des plaques aprs ce coup
de la fin.

Il n'est pas besoin d'tre grand clerc dans les questions d'artillerie
pour reconnatre de quel ct se trouve la supriorit, et pour voir que
la plaque Cammell, presque compltement miette, est absolument
incapable de protection, alors que ses deux concurrentes sont encore en
tat de rsister.

On voit aussi, sur un de nos dessins, l'tat des obus aprs chacun des
trois derniers coups.

La commission a aussitt, et  l'unanimit, class les trois plaques
dans l'ordre de supriorit suivant: 1 acier-nickel; 2 tout acier; 3
compound.

Ce triomphe de l'industrie franaise mrite d'autant plus d'tre
signal, qu'il a t remport dans une suite d'expriences faites 
l'tranger, c'est--dire dans des conditions d'impartialit
indiscutables.



[Illustration.]

CHARME DANGEREUX

PAR

ANDR THEURIET
Illustration. d'MILE BAYARD

Suite. Voir nos numros depuis le 13 dcembre 1890.


Il sortit de la gare, la tte et le coeur tout embrums par la
mlancolie des adieux. Au dehors, un vent lger faisait frissonner le
feuillage des eucalyptus baigns de lumire; les omnibus descendaient
lestement la rampe de la station avec leur chargement de voyageurs; les
marchands de violettes s'empressaient autour des promeneurs en laissant
derrire eux comme une trane d'odeurs printanires. L'avenue de la
Gare, avec ses mts pavoiss de flammes tricolores, ses guirlandes de
lanternes courant d'arbre en arbre, ses maisons dcores de draperies
aux couleurs crues, fourmillait de flneurs. Cette animation, cet air de
fte, eurent peu  peu raison de l'impression de tristesse que Jacques
emportait du chemin de fer. Son me, comme celle de la plupart des
artistes, subissait vivement l'influence des phnomnes extrieurs et
changeait d'tat avec une mobilit d'hirondelle. Bientt le peintre
respira avec plus de facilit, marcha d'un pas plus allgre et prta une
attention plus indulgente au spectacle de la rue. Sans se rendre
nettement compte de ce qui se passait en lui, il semblait dlivr d'une
secrte contrainte. Il s'oprait en toute sa personne une sorte de
dtente, une sourde raction joyeuse, quelque chose de ce qu'prouve un
colier,  son premier jour de vacance. En mme temps, de ce trouble
arrire-fond qui forme le limon de l'me humaine, de confuses penses
s'levaient pareilles  ces globules de gaz qui se dgagent, d'une eau
vaseuse et montent lgrement  la surface. Thrse tait partie; il se
trouvait seul  Nice, seul et libre, avec tout le loisir de retrouver
Mania Liebling pendant les ftes et de dchiffrer ce qu'il y avait dans
le coeur de cette trange sirne. Le bouquet de jonquilles et de
violettes, lanc  son adresse, avait de nouveau troubl sa quitude.
Quelle mystrieuse intention se cachait derrire cette manifestation
visiblement prmdite? Etait-ce simplement une espiglerie sans
consquence ou devait-il y voir une invitation  renouer des relations
trop brusquement interrompues? Tout en cartant l'ide d'une infidlit
possible, Jacques pensait de nouveau  Mania. Depuis leur rencontre 
Beaulieu, imperceptiblement, Mme Liebling prenait possession d'une plus
large part de lui-mme. Cette main-mise partielle s'tait effectue
lentement, mais d'une faon victorieuse. D'abord, l'artiste seul avait
t sduit, puis le pouvoir de la Galicienne s'tait exerc sur cette
portion du coeur reste neuve chez les hommes qui n'ont connu et aim
qu'une femme; elle avait veill chez Jacques une sourde voluptuosit
latente et maintenant elle surexcitait en lui cette sensuelle curiosit
qui nous pousse aux aventures prilleuses,  la convoitise du fruit
dfendu. Elle pntrait en des rgions de son tre o dormaient des
dsirs inassouvis; elle occupait les vides secrets que la pure affection
de Thrse n'avait pas remplis. Troubl par cette graduelle
intoxication, Jacques, en descendant l'avenue de la Gare, s'avouait
qu'il tait malhabile  se dfendre contre les entranements de cette
enchanteresse, que la socit de Mania lui devenait de plus en plus
indispensable et qu'il ne retrouverait un srieux repos d'esprit que
lorsqu'il aurait pntr  son tour dans le coeur de Mme Liebling...

En arrivant prs du boulevard Dubouchage, l'ide de rentrer dans son
appartement dsert opra un revirement dans son esprit et sa pense se
reporta vers celle qu'il venait de quitter  la gare. A cette heure,
Thrse devait dj tre  Antibes et certainement elle aussi pensait 
lui, tandis que le train fuyait vers Paris; mais il la connaissait trop
pour ne pas tre sr qu'au rebours de la sienne, l'me de Thrse
n'tait distraite de sa tristesse par aucune diversion du dehors. Je
vaux moins qu'elle, songea-t-il, et je suis dcidment ptri d'une pte
plus grossire!

De loin en loin, nous avons ainsi de ces claircies soudaines qui nous
permettent de voir nettement le fond mauvais qui est en nous; mais cette
mise  nu de notre me est si dsolante et nous aimons tant  nous en
faire accroire, que nous ne sommes pas longtemps capable de supporter la
vue de notre perversit crment tale; nous nous htons de jeter sur
cette rpugnante nudit un voile d'hypocrites correctifs et de
sophistiques illusions. Tout en se reprochant la coupable satisfaction
que lui causait l'ide de sa solitude et de sa libert, Jacques se
disait: Aprs tout, en puis-je mais si j'ai une nature facilement
excitable?... Je ne serais pas artiste, si je ne subissais avec cette
vive sensibilit les impressions du dehors.

Au moment o il allait tourner l'angle de la rue Pastorelli, il se
heurta contre un promeneur  barbe grise, qui le prit dans ses bras
brusquement, et s'cria en lui donnant l'accolade:

--Bonjour, mon fils!... J'allais justement chez toi.

--Monsieur Lechantre! s'exclama Jacques baubi, par quel heureux hasard
tes-vous  Nice?

--Ne t'avais-je pas prvenu que je viendrais te surprendre un jour ou
l'autre? rpondit le peintre de sa bonne voix cordiale... J'ai un ami
fort riche, le baron Herder, qui possde un yacht et qui m'a offert une
place  son bord. Comme il comptait faire escale ici pendant le
carnaval, j'ai accept... Nous avons quitt Ajaccio hier soir et ce
matin l'_Hb_ jetait l'ancre dans le port Lympia... Un brin de
toilette, le djeuner et me voici... Comment se porte Thrse?

--Trs bien, je viens de la mettre en wagon... Elle est alle  Paris,
chercher la petite mre et Christine, qui passeront une quinzaine avec
nous.

--Alors fourne complte?... Tant mieux!... Je suis ici pour quelques
semaines et j'espre bien que nous ne nous quitterons gure... Ah! a,
d'abord, regarde-moi... Tu as bonne mine, l'oeil clair, les joues
pleines, le teint repos, bravo!... Tu ne te ressens plus de ton
indisposition?

--Je me porte comme un charme, cher matre... Nice m'a retremp.

--A la bonne heure! Du reste, a devait tre, ce pays-ci est une
fontaine de Jouvence... Tiens, moi qui te parle, rien qu'aprs un
premier bain de soleil, je me sens tout gaillard et il me semble que
j'ai vingt ans de moins sur le corps.

En effet, Francis Lechantre, bien  l'aise en son complet de drap gris,
 barbe en ventail, le teint rose, le regard panoui, paraissait plus
jeune, plus dispos et plus en train que jamais. Sa boutonnire tait
fleurie d'une touffe d'oeillets, son feutre rejet en arrire dcouvrait
son front bomb, ses limpides yeux bleus rieurs, et il redressait
juvnilement sa haute taille.

--Tu sais, continua-t-il en excutant un moulinet avec sa canne, je suis
venu ici avec l'intention de m'amuser, et, puisque te voil veuf pour
quelques jours, je compte sur toi pour me tenir compagnie... Le baron
Herder a la goutte et, en sa qualit d'archi-millionnaire, il est blas
sur tous les plaisirs... mais non pas moi, morbleu!... Il y a encore de
jolies pommes dans le jardin de la vie et j'ai de bonnes dents pour y
mordre... D'abord je veux voir le carnaval et y jouer ma partie comme un
jeune homme...

Je veux m'en fourrer, fourrer jusque-l!...

comme chantait ce pauvre Hyacinthe dans la _Vie parisienne_... Nous nous
dguiserons, nous lancerons des confetti, nous irons au _veglione_ et
nous intriguerons les Nioises... Mon cher enfant, plus je grisonne et
plus je suis d'avis qu'il faut se hter de jouir des douceurs que la
Providence nous a mises en rserve. Donc, vive la joie!... Tu vas me
conduire chez un costumier o je me commanderai un domino. Puis nous
irons prendre un sorbet  la Renaissance en coutant les
mandolinistes... Il y a dix ans que je ne suis venu ici, et je crois que
c'tait hier... Je n'y reviendrai peut-tre plus et, ma foi, je veux
boire encore un coup de soleil et de plaisir avant de quitter cette
aimable existence terrienne!... As-tu un cigare?... Bon, merci, et
maintenant _andiamo!_


IX

Le dimanche gras, premier jour des _confetti_, les masques affluaient
ds une heure vers la place Massna, o ils attendaient avec impatience
le traditionnel coup de canon, signal de la bataille et du dfil des
chars. Dans les rues avoisinantes, il y avait un fourmillement de gens
costums. Nice prenait l'originale physionomie qui caractrisait jadis
le carnaval italien, et qu'on ne retrouve plus gure dans toute sa gaie
spontanit que sur ce point du littoral. L seulement, en effet, la
population ne se borne pas  assister passivement  des rjouissances
quasi-officielles; elle veut s'amuser pour son propre compte, elle se
mle  la fte, et y ajoute un entrain, un imprvu, une exubrante
fantaisie, qui font du carnaval niois un spectacle unique. Le jour des
confetti, les conditions sociales sont confondues, et la ville entire
se dguise: ouvrires des vieux quartiers, bourgeoises ou patriciennes
de la colonie trangre, il n'est pas une femme qui ne revte le domino
de lustrine ou de satin et ne circule librement par les rues. Dans cette
tapageuse mle de toutes les classes de la socit, l'explosion de la
joie populaire est rarement grossire; partout rgnent une bonne humeur,
une amnit, qui augmentent encore le charme de ces folles journes.

Les trottoirs taient encombrs de camelots offrant aux passants des
sacs de ces minuscules drages de pltre, qui se sont substitues aux
vritables confetti de sucre blanc ou rose, et qui servent de
projectiles pour la bataille. Chaque logis versait sur la chausse le
contingent de ses htes costums; dominos multicolores, pierrots
enfarins, moines blancs et rouges. Tous portaient le bonnet  grelots
et le masque de toile mtallique, destins  prserver la nuque et la
figure contre la grle des confetti; tous s'empressaient de faire
remplir de bonbons de pltre la gibecire de coutil place en
bandoulire. Sur les voies o devaient dfiler les chars, les fentres,
drapes de blanc et de rouge, taient garnies de curieux. Dans la rue et
jusqu'au fate des maisons bruissait une sourde allgresse, coupe par
les cris aigus des camelots, par le fausset flt des masques et par les
cuivres des fanfares lointaines. Un ciel plafonn de nuages blanchtres,
trous a et l de taches bleues, clairait d'une lumire assoupie le
grouillement de la foule bariole.

--Vois-tu, disait Francis Lechantre  Jacques, l'air de cette diablesse
de ville vous tape sur la tte comme du champagne... Depuis que j'ai
endoss mon costume, il me monte des bouffes de gaillardise, et je me
sens en verve comme lorsque j'tais rapin  l'atelier du pre Drolling.

Masqus, affubls d'amples robes de moine, les deux artistes cheminaient
bras dessus bras dessous dans la direction du Cours.

--Cher matre, rpondit Jacques, vous tes toujours jeune, vous, et a
se voit bien  votre faon de peindre.

--Jeune!... Vil flatteur!... Il y a des moments o je voudrais me le
persuader, et quand je ne suis pas en face de mon miroir, il me prend
des revenez-y de jeunesse; je ressemble  ces vieux pommiers, qui ont
parfois des repousses de fleurs  l'arrire-saison. Lorsque les jolies
femmes me regardent je m'aperois trop bien que je ne suis qu'un barbon,
mais quand je les regarde, moi, j'ai toujours vingt ans.

--Vous avez d tre souvent amoureux, M. Lechantre? demanda brusquement
Jacques.

--Oui et non... a dpend, du sens que tu attaches au mot. Si par l, tu
entends d'agrables passades avec des femmes peu svres, oui, j'ai t
souvent amoureux, mais s'il s'agit de passion...

--Naturellement, c'est de cela que je parle.

--Oh! alors, mon fils, je puis te rpondre carrment que non... La
passion, a drange trop une vie d'artiste... J'ai toujours eu une peur
bleue de m'acoquiner  un modle, comme beaucoup de nos camarades, ou de
m'prendre d'une femme du monde qui m'aurait men en laisse et condamn
 faire de mauvaise peinture... Non, je m'en suis tenu aux intermdes,
aux grisettes qui entrent par la porte de l'atelier et en sortent
vivement par la fentre, comme des hirondelles... Au fond, vois-tu,
c'est ce qu'il y a de mieux, a ne laisse ni regrets ni remords... Mais
je dois te scandaliser, toi qui es un mari modle, un amoureux pour le
bon motif!

--Cher matre, repartit Jacques avec un lger frisson dans la voix, vous
avez trop bonne opinion de moi... Je ne suis pas plus un saint que les
autres...

--Allons donc! ne pose pas pour la modestie... On sait bien que tu
adores ta femme...

Ils taient arrivs  l'un des escaliers de l'amphithtre lev devant
la prfecture, en vue de la mer, et form de nombreux gradins, dont
toutes les traves taient dj garnies d'un entassement de spectateurs
costums. Dans le bas, autour d'une rotonde o tait tabli un
orchestre, s'arrondissait une large piste destine au dfil des chars
et des masques. Au moment o ils s'asseyaient dans l'une des traves,
l'orchestre entama le refrain du _Pre la Victoire_, des fanfares
clatrent au loin, annonant l'approche du premier char, le canon
tonna, et instantanment l'air fut obscurci par une grle de confetti
pleuvant de partout: des fentres, des tribunes, des terrasses du Cours.
Les projectiles lancs  poignes se croisaient au milieu des clats de
rire et rebondissaient avec un tintement sec sur les planches. Un
immense char aux couleurs tapageuses, reprsentant les personnages du
_Petit Faust_, s'avanait lentement au son des cuivres. Devant les
chevaux, la foule des pitons masqus s'gaillait un moment, puis
s'paississait de nouveau  l'arrire. Les couples formaient des
quadrilles ou dansaient deux  deux en se trmoussant follement, et en
rptant en choeur les refrains de l'orchestre. A les voir de haut se
grouper par larges masses ou s'grener en grappes parses, on et dit un
parpillement d'normes papillotes bleues, blanches, roses, vert clair,
qu'un fantastique confiseur aurait vides  tas sur la voie publique. Et
toujours la grle lgre des confetti lancs  toute vole tintait,
accompagnant les cris des masques, les sonorits de l'orchestre, les
bravos des tribunes.

Indiffrent  la bataille, Jacques parcourait du regard les baies des
fentres, les gradins de l'amphithtre; il cherchait  y dcouvrir sous
le domino la taille souple et l'originale figure de Mania; mais tous les
visages taient masqus, et tous les dominos se ressemblaient. Pendant
ce temps, Francis, debout contre la barrire, gesticulait, riait et
bataillait avec ses voisins. Toutefois, au bout d'une heure, il se lassa
d'tre emprisonn dans une tribune.

--C'est joli de couleur, dit-il, mais c'est toujours un peu la mme
chose... J'ai des fourmis dans les jambes, et je ne serais pas fch de
me les dgourdir en me mlant  la bacchanale d'en bas... Descendons,
veux-tu?...

Ils quittrent leurs places et gagnrent le Cours  travers une cohue de
masques qui se rpandaient comme l'eau d'une cluse sur le passage des
chars. L, vraiment, la fte tait dans tout son clat. Les gens de la
chausse lanaient des projectiles aux gens des fentres, qui,  leur
tour, en rpandaient des pelletes sur le dos des passants; de brves
intrigues se nouaient et se dnouaient des trottoirs aux fentres, o
des masques s'interpellaient en patois niois. De l'extrmit du Cours 
l'entre de la rue Saint-Franois-de-Paule, on ne distinguait qu'un
double courant houleux de ttes encapuchonnes, de bras nerveusement
agits; un tumultueux remous de costumes qui se fondaient et chatoyaient
sous une brve flambe de soleil. Le sol tait jonch de confetti, et on
marchait littralement sur une paisse neige grise.

--A la bonne heure! s'criait Lechantre, nous allons seulement commencer
 nous amuser! Il s'interrompit et porta sa main  son masque:--Touch!
fit-il, mazette! voil une mitraillade en rgle... J'en suis tout
berlu...

Ils longeaient la terrasse du libraire Visconti. Le balcon de pierre
tait garni de dominos trs lgants. Posts sur le mur d'appui, ayant 
ct d'eux de gros sacs de confetti, ils en bombardaient sans piti les
promeneurs. Jacques, qui avait soulev son masque pour respirer, leva
les yeux en l'air. Au moment o il prsentait son visage  dcouvert, un
domino de satin blanc avec des noeuds roses aux paules se pencha
au-dessus du balcon et lui envoya une grle de projectiles en pleine
figure.

--Attrape, Jacques! s'exclama Francis, dcidment, ce domino aux noeuds
roses nous en veut... Attends, beau masque, attends!

Il ramassa dans le fond de sa gibecire une poigne de confetti et
riposta vigoureusement. Le domino blanc et rose avait adroitement baiss
la tte, et riait d'un rire clair et retentissant; en mme temps il
puisait  mme dans son sac et mitraillait de nouveau les deux amis.

--Les dernires cartouches! cria Lechantre en vidant le fond de sa
gibecire,  toi, gamin!... Tiens bon, pendant que je vais me
ravitailler...

Il s'loigna dans la direction d'une choppe o l'on vendait des
confetti et disparut dans la foule.

Cependant Jacques, qui avait encore sa provision presque intacte,
rajustait son masque et bataillait avec le domino de la terrasse. Il
visait mal, recevait plus de confetti qu'il n'en rendait, mais il
s'acharnait et devenait nerveux. Le rire moqueur de l'inconnue le
dconcertait et l'agaait. Le timbre musical de ce rire  la fois aigu
et caressant rveillait en lui de vagues sensations dj prouves. Il
observait le geste espigle, la taille flexible, la grce de son
adversaire, et un soupon lui traversait l'esprit: Si c'tait Mania?
Cette conjecture le troublait si fort qu'il ne sut pas se garer d'une
nouvelle grle envoye  son adresse. Il la reut dans les yeux, et,
quasi aveugl, riposta maladroitement.

--Rat! dit au-dessus de lui la voix railleuse du domino aux noeuds
roses; pour un peintre, tu n'as pas le coup d'oeil juste!

Cette fois, il n'y avait plus de doute: c'tait bien la voix de Mania.
Le peintre bondit sur le trottoir, pousseta la poudre grise qui
l'offusquait, mais quand il put distinguer nettement les objets, et
relever les yeux sur la terrasse, le domino de satin blanc s'tait
clips. Les coudoiements des passants rejetrent Jacques dans la cohue,
et il se rsigna  se mettre en qute de Francis Lechantre. Seulement,
au milieu de cette foule grouillante, il tait difficile de retrouver
quelqu'un. Francis, probablement, s'tait fourvoy en cherchant Jacques
de son ct. Aprs avoir vainement battu les rues avoisinantes, ce
dernier prit le parti de remonter la pente qui dbouche sur le boulevard
du Pont-Neuf. Arriv l, il fut de nouveau arrt par la cohue qui
refluait pour faire place aux chars. Comme il regardait  droite et 
gauche s'il ne distinguerait pas la haute taille de son ami, il se
sentit effleur par quelques grains de confetti, sems plutt que lancs
sur son paule, et, se retournant, il reconnut  cinq ou six pas le
domino blanc aux noeuds roses, l'inconnue, avec une prestesse de
couleuvre, se faufilait adroitement entre les groupes, puis tournait la
tte du ct du peintre et se remettait en marche. Jacques, peronn par
le dsir d'atteindre Mania Liebling, essayait de jouer des coudes et de
se frayer  son tour un chemin  travers la foule, mais, emptr dans sa
robe de moine, et moins leste que la fuyante apparition, il restait de
beaucoup en arrire et, la chausse tant occupe  ce moment par
l'norme char du _Petit Faust_, il perdit tout  fait la trace de celle
qu'il poursuivait.

Au bout d'un quart d'heure, il arriva tout essouffl sur la place
Massna, illumine par la vermeille lueur du soleil couchant. La foule
tait moins dense sur ce large espace. Il fit halte sur l'un des
terre-plains qui s'tendent en avant du Casino. Des masques s'y
pourchassaient  coups de confetti, en changeant d'une voix flte de
gaillardes plaisanteries. Hors d'haleine et dsappoint, Jacques avait
de nouveau enlev son masque; ses regards erraient d'un groupe 
l'autre, en qute de Lechantre, et aussi du domino blanc et rose.

--Oh! Jacques!...

Il mit sa main en abat-jour sur ses yeux et aperut enfin Francis
dmesurment agrandi par un effet de la lumire du couchant.

--Je t'ai fauss compagnie, reprit Lechantre gaiement; figure-toi qu'il
m'est arriv une aventure... J'ai t intrigu, oui, mon cher, intrigu
par une jolie fille, une Nioise pur-sang avec des yeux couleur de
bigarreaux noirs, et un accent local qui sent le poivre et le mimosa...
Une fringante crature, faite au tour, souple de taille et rebondie du
corsage; la langue bien pendue par dessus le march et la rpartie
amusante... Nous sommes au mieux et, si ce n'et t par respect pour
ton tat d'homme mari, je l'aurais emmene dner avec nous, mais nous
nous retrouverons... Je lui ai donn rendez-vous  la redoute, et je
dois la reconnatre  un gros bouquet d'oeillets rouges qu'elle portera
au corsage.

--Vous irez donc  la redoute? demanda distraitement Jacques.

--Parbleu! et toi aussi, naturellement.

--Moi?

--Pourquoi pas? s'cria Francis, as-tu peur de te compromettre?

--Cet homme vertueux a peur de tout, murmura derrire eux une voix
moqueuse; n'y va pas, mon cher, tu y ferais de mchantes rencontres!...

Ils se retournrent et virent le domino blanc aux noeuds roses qui
pirouettait sur ses talons. A peine Jacques avait-il eu le temps de se
remettre de sa surprise, qu'un second domino, bleu celui-l avec des
noeuds blancs, aborda le premier en s'exclamant en anglais:

--_Is it you at last, Mania dear?... Let us go away!_

--C'est elle! dit Jacques en entranant Francis.

--Qui, elle? demanda celui-ci en carquillant les yeux... Comment, toi
aussi, gamin?... Inutile de rougir, ne sommes-nous pas en carnaval?...
Thrse n'en saura rien!

Pendant ce temps les deux femmes avaient gagn une voiture de matre qui
stationnait prs du pont; elles y montrent et le landau partit au grand
trot.

Jacques, la mine dconfite, regardait l'quipage tourner l'angle de la
rue Massna. Dj un sentiment de gne l'envahissait; il craignait que
Francis ne devint l'motion cause par cette rencontre et il
s'efforait de dissimuler son dsappointement. Il savait le paysagiste
trs observateur et il avait honte de lui laisser deviner l'importance
exagre que ce domino mystrieux prenait dj dans sa vie. Mais,  ce
moment, Lechantre tait trs port  l'indulgence. Gris lui-mme par le
carnaval, il admettait fort bien que son compagnon subit de son ct les
effets de cette griserie momentane. D'ailleurs, ayant l'habitude de
regarder la galanterie comme une distraction superficielle et de peu de
dure, il imaginait volontiers que l'amour chez les autres avait
galement la brivet et l'innocuit d'un feu de paille.

--Bah! dit-il, console-toi... Tu la rattraperas!... Les femmes, a ne se
perd jamais... Je parie que tu la retrouveras  la redoute! En
attendant, allons nous dbarrasser de nos frocs, puis nous dnerons sans
nous presser et, ce soir, nous nous replongerons jusqu'au cou dans un
bain de plaisir.

Le programme arrt par Lechantre fut excut ponctuellement. Aprs
avoir dn  la Rgence, les deux amis retournrent chez le costumier
endosser leur robes de moine, auxquelles ils firent coudre pour la
circonstance quelques noeuds rouges. Vers dix heures, ils allrent
s'attabler au caf, sous les arcades du casino, de faon  assister 
l'entre des masques. Le caf tait plein. Les tables se prolongeaient
trs loin, sur deux rangs, jusqu' la porte du casino, et les masques
qui arrivaient  pied taient obligs de traverser la baie des
consommateurs au milieu d'un chass-crois de quolibets et
d'interpellations grotesques. Ceux qui avaient la langue dlie
rpliquaient et un assourdissant brouhaha de rires, de hues et de cris
d'animaux, montait incessamment dans l'air frais de la nuit. Pour se
mettre en train et aussi pour moustiller Jacques, Lechantre avait fait
apporter une bouteille de champagne. Debout contre un pilier, les reins
ceints d'une cordelire rouge, les paules couvertes d'une plerine de
mme couleur, orne de coquillages, le nez enlumin d'ocre, la barbe
poudre  blanc, il avait la mine truculente d'un plerin en goguette.
D'une voix grasseyante et goguenarde il haranguait la foule et portait
des toasts burlesques aux femmes masques qui dfilaient au bras de leur
cavalier.

--Oh! s'exclamait-il, trs chouette, l'Espagnole en mantille!... Femme
que j'adore, je baise tes pieds et je bois  tes yeux noirs... Hein!...
tu veux savoir d'o j'arrive?... Je n'arrive pas, je pars... Je pars
pour un plerinage  Cythre... J'y vais chercher des indulgences...
Viens-tu avec moi? tu dois en avoir besoin, toi, l-bas, la Vnitienne
aux cheveux roux... H! Maria!...

Trois ou quatre femmes se retournaient du mme coup et il continuait en
arrondissant sa main en porte-voix:

--Tu sais, mfie-toi, ton mari est l!...

Jacques riait du bout des lvres, en s'merveillant de cette sve de
gaminerie verveuse qui ptillait encore sur les lvres du vieux matre.
Il s'agitait nerveusement sur sa chaise et dvisageait d'un oeil anxieux
les femmes qui descendaient de voiture.--Mania viendrait-elle  la
redoute, et, s'il l'y retrouvait, que lui dirait-il?--A la pense de
cette rencontre possible, son coeur se serrait, un frisson le secouait,
il ne tenait plus en place. Onze heures sonnrent.

--Si nous entrions? murmura-t-il en tirant Francis par la manche.

--Soit, dit Lechantre en s'appuyant sur son bourdon orn d'une gourde,
allons prcher la parole de vie aux gentils!...

Ils s'acheminrent vers le casino. Ds les premiers pas qu'ils firent
dans le vestibule, de joyeuses bouffes de musique achevrent de griser
Francis. Tout le jardin d'hiver tait illumin de girandoles
alternativement blanches et rouges. Sous les fougres arborescentes et
les palmiers en ventail, parmi les buissons de camlias en fleurs, des
lumires assourdies brillaient doucement dans les verdures fonces; des
globes blancs et rouges se refltaient  ras de terre dans l'eau moire
d'un lac minuscule entour de gazon. Au centre, sous le kiosque
enguirland de lanternes aux blancheurs d'albtre ou aux rougeurs
d'aurore, un orchestre jouait des valses de Waldeufel. Le long des
alles tournantes, des groupes de femmes et d'hommes costums en blanc,
avec des rappels de notes cramoisies, ou en rouge avec des agrments
blancs, se croisaient, s'interpellaient et profitaient de chaque espace
vide pour organiser des rondes tourbillonnantes. Le gai chatoiement des
couleurs uniformment blanches et carlates; la musique tantt assourdie
et caressante, tantt clatante et cuivre, dont les timbres semblaient
reproduire pour l'oreille les deux tonalits dominantes qui charmaient
les regards; le bariolage des travestissements  la fois dissemblables
dans la forme et apparis par les couleurs; la bonne humeur et l'entrain
de tout ce inonde se donnant du plaisir  plein coeur; le mystre des
loups de velours blanc ou cramoisi, aux trous desquels les prunelles
bleues ou brunes semblait phosphorescentes; le froufrou soyeux des
toffes, le voluptueux frlement de quelques jeunes femmes montrant
hardiment leurs paules ou leurs bras nus;--toute cette ferie sensuelle
tait propre  troubler des ttes plus solides que celle de
Jacques.--Chaque point sensible de son moi tait chatouill  son tour;
il tait pris par la chair aussi bien que par l'esprit, par ses
proccupations d'art, par le rveil de son animalit paysanne, par la
curiosit d'motions non encore gotes. Au milieu de cette
effervescence de tout son tre, quelque chose de poignant et de trs
doux, de dlicieux et d'amer,--l'attente anxieuse de Mania--closait au
fond de lui comme une fleur diapre de blanc et de rouge, au parfum  la
fois irritant et suave...

Viendrait-elle?... Fallait-il interprter comme un dfi, une ironie ou
une promesse les paroles qu'elle lui avait jetes en fuyant, place
Massna? L'insistance quelle avait mise  attirer l'attention de Jacques
 la bataille des fleurs et aux confetti tait-elle un caprice ou un
srieux dsir de le revoir? En tout cas, cette insistance rvlait au
moins un mystrieux intrt?... Mania pensait-elle  lui de la mme
faon qu'il pensait  elle?.. Tandis qu'il se posait cette
interrogation, une flambe d'esprance lui montait au cerveau, et, dans
les flammes assourdies des girandoles blanches et rouges, il lui
semblait voir s'allumer l'aube exquise de l'amour qui commence. Le
tourbillon du bal masqu le soulevait de terre; au milieu du brouhaha
des danseurs et des vibrations de l'orchestre, la pense de Thrse ne
se manifestait plus que comme une confuse image dans un enfoncement trs
lointain.

Oui, quelque chose lui disait que Mania viendrait certainement. Il la
cherchait au fond des alles les moins frquentes, l o des touristes,
dbarqus du train de plaisir et fagots en des dominos de lustrine,
s'affalaient  demi-endormis sur les bancs; ou bien il rdait autour des
tables du restaurant, toutes rayonnantes de rires, de tintements de
verres, de bruyants appels et de hardies flirtations. Suivi de Francis
Lechantre, il pntra dans la salle du thtre, o l'on dansait. L,
mme musique entranante, mme affluence de masques emplissant les loges
ou se trmoussant sur le parquet du bal, mme fte de couleurs, mme
enivrement de plaisir. L'atmosphre y tait touffante, et Mania ne
devait pas s'tre risque dans cette tumultueuse cohue. Ils regagnrent
le jardin, o l'on pouvait se promener sans crainte d'tre bouscul, et
o l'on avait plus de chance de rencontrer ceux qu'on cherchait. Afin de
respirer plus  l'aise, ils avaient tous deux enlev leur loup et se
promenaient sans souci de montrer leur visage dcouvert.

--C'est curieux, murmurait Lechantre, je n'aperois nulle part le
bouquet d'oeillets de ma petite Nioise... M'aurait-elle fait
faux-bond?...

Comme ils longeaient la range des tables du caf, installes dans le
jardin, ils se trouvrent non loin d'un groupe de dominos trs lgants,
assis autour d'un guridon et occups  prendre des glaces. Au mme
moment, un masque se dtacha du groupe et s'avana vers eux. C'tait une
dame  la tournure trs jeune. Une robe de crpe de Chine blanc drapait
sa taille souple et ses hanches, une robe taille  la grecque, garnie
de dentelles d'or et seme, sur le devant, de gros pavots rouges. Les
manches, trs larges, releves au coude, permettaient de voir la
blancheur dlicate de deux bras de statue; un mignon bonnet de dentelle
d'or garnie de coquelicots tait pos sur son paisse chevelure d'un
blond fauve. La dame portait un troit loup de velours mi-partie
cramoisi et blanc, laissant  nu le bas du visage, o clatait le
vermeil sourire d'une bouche moqueuse aux coins retrousss.

Elle s'arrta devant Jacques et Francis en s'ventant  petits coups, et
contempla un instant avec un ironique pli des lvres la haute taille
robuste de Lechantre, auprs duquel Jacques paraissait un enfant.

--Tiens! dit-elle railleusement, _monsieur_ et _bb!_... o est donc
_madame?_...

--Nous l'avons oublie au vestiaire, rpliqua plaisamment Francis, mais
nous nous contenterons de toi, ma belle, si tu veux bien complter le
trio.

--Merci, mon cher, riposta la dame aux pavots rouges, en toisant
impertinemment le paysagiste, je n'aime pas les trios.

--Un duo, alors? reprit Lechantre en arrondissant galamment le bras et
en posant sa main sur le poignet de l'inconnue.

Celle-ci se recula, et lui appliquant un coup d'ventail sur les doigts;

--A bas les mains, fit-elle schement, tu es trop marqu pour mon got,
respectable vieillard, et je me soucie peu de ta compagnie... Mais si tu
veux me prter _bb_, j'ai deux mots  lui dire... Continue ton
plerinage, brave homme, et viens reprendre ton nourrisson tout 
l'heure... Ne crains rien, je te le rendrai intact!

Francis s'inclinait comiquement, et, lchant le bras de Jacques;

--A vos ordres, duchesse! s'cria-t-il d'une voix gouailleuse; puis il
se retourna vers son ami qui tait devenu trs ple:

--Tous mes compliments, gamin, tu donnes dans la haute... Tu es tout 
fait _pschut!_

Il posa le bout de ses doigts sur ses lvres et envoya un baiser  la
dame:

--Au revoir, mes enfants, soyez sages!

Puis il s'loigna  pas compts en balanant son bourdon d'un air
majestueux et paterne.

Jacques demeurait muet et presque dcontenanc prs de la dame masque,
dans laquelle il avait parfaitement reconnu Mania, quelque soin qu'elle
prit pour dguiser sa voix.--Ainsi, l'occasion tant dsire tait 
porte de sa main. Il se trouvait face  face avec la femme qui depuis
trois jours exasprait sa curiosit et troublait son coeur; la libert
du bal masqu permettait tous les panchements du tte--tte, et leur
crait une quasi-solitude au milieu de la foule; cependant il tait plus
agit que rjoui de cette bonne fortune. Il pressentait que quelque
chose de dcisif allait rsulter de cette entrevue, quelque chose
d'irrparable, peut-tre!... Jusqu' ce moment, la possibilit d'une
liaison plus intime avec Mme Liebling tait reste pour lui dans le
domaine du rve. Il avait maintenant conscience qu'aprs les premiers
mots changs il mettrait le pied dans la ralit, qu'aprs avoir pch
en pense il pcherait en action, et qu'un premier acte tmraire en
provoquerait d'autres dont il ne serait plus matre... Et, en mme
temps, il constatait son impuissance  se ressaisir, il se sentait
entran par une force mystrieuse, fascin par l'aimant de ces deux
yeux qui brillaient  travers les trous du masque et l'attiraient
invinciblement... Ces rflexions se succdaient en lui avec une
lectrique rapidit, pendant que la dame aux pavots rouges le
dvisageait, tout en secouant l'cran de plumes blanches qui lui servait
d'ventail:

--Tu as la mine mlancolique, matre, dit-elle de son ton railleur,
regrettes-tu le coin de feu conjugal ou crains-tu que je ne te
compromette?... Tu ne me demandes mme pas pourquoi j'ai dsir te
parler...

--Au fait, rpliqua Jacques, essayant de prendre un air dgag... Quel
caprice ou quelle curiosit me vaut cet honneur?

--Une curiosit dont tu ne peux qu'tre flatt... Je veux que tu me
dises le sujet de ton prochain tableau.

--Je n'ai pas de sujet en tte... Je ne travaille plus.

--C'est grand dommage! Est-ce le soleil de Nice ou la vie pot-au-feu que
tu mnes qui t'te le got du travail?

--Non... c'est toi, murmura Jacques en la regardant fixement.

--Moi?... Tu ne m'as jamais vue! rpondit-elle en riant.

--A quoi bon mentir?... Je t'ai vue aux confetti... Tu tais jeudi  la
bataille des fleurs o tu lanais aux gens des bouquets de jonquilles...
Enfin, je t'ai rencontre et admire  la villa Endymion.

--Tu te trompes.

--Je ne me trompe pas... Quant on t'a vue une fois, on ne t'oublie plus,
et lorsqu'on t'a entendue chanter des airs lithuaniens, on garde pour le
restant de ses jours la musique de ta voix dans ses oreilles et dans son
coeur... Tiens-tu  ce que je te dise ton nom?

--Inutile! interrompit-elle avec vivacit... que tu le saches ou non,
tais-toi. L'incognito est un des charmes du bal masqu et nous n'en
serons que plus  l'aise pour causer... Offre-moi le bras et
promenons-nous.

Elle passa son bras sur celui de Jacques et ils tournrent lentement
autour de la pice d'eau. L'alle tait troite et Mania se serra contre
lui. Il sentait sur sa poitrine le frais contact de ce bras nu, le
frlement de ce souple corps de femme, tandis que l'odeur d'une branche
de tubreuse, fixe au corsage, lui montait  la tte. Un frisson le
prenait, il perdait son sang-froid et sentait les paroles s'arrter dans
sa gorge. Et, tandis qu'ils marchaient, l'orchestre du jardin jouait la
valse de l'_Estudiantina_, dont inconsciemment la jeune femme marquait
le rythme par un lger balancement du buste. Elle ramena son luisant
regard sur celui de son cavalier, et poursuivit;

--Ainsi, il y a de par le monde niois une dame qui lance des bouquets
de jonquilles, qui chante des danos lithuaniennes et qui a le don de te
troubler?... Est-elle jolie?

--Elle est plus que jolie, elle est adorable; elle a des yeux qui
ensorcellent, rpondit-il d'une voix trangle.

--En vrit!... De quelle couleur sont-ils?

--Ils ressemblent aux vtres, murmura-t-il en quittant le tutoiement
banal du bal masqu.

Ce soudain changement de ton, qui donnait quelque chose de plus
respectueusement passionn  la dclaration de Jacques, sembla chasser
l'ironie des lvres de la jeune femme; elle cessa de sourire et regarda
son interlocuteur avec une expression plus srieuse, plus attendrie.

--Oui, balbutia-t-il, c'est ainsi qu'elle regarde, et, comme les vtres,
ses yeux donnent le vertige.

--Ah!... Mais, puisqu'elle est captivante  ce point, demanda-t-elle
avec un accent de reproche, expliquez-moi pour quel motif vous avez fui
toutes les occasions de la revoir?

--Vous la connaissez donc? s'cria-t-il en souriant.

--Peut-tre... Supposez qu'elle est une de mes plus intimes amies.

--Eh bien! puisqu'elle est votre amie, dites-lui que si je l'vite,
c'est que j'ai peur.

--Peur de quoi?

--Peur de la trop aimer...

--Quand on aime, on n'aime jamais trop.

--Et peur aussi de n'tre pas aim... hasarda-t-il en baissant la voix.

--Pour tre aim, il faut d'abord aimer... Si vous ne lui montrez pas
votre amour, comme voulez-vous qu'elle y rponde?

--Et si je vous confessais que je l'aime follement?

Elle sourit et agita un moment son cran devant ses yeux.

--Ce n'est pas  moi qu'il faut vous confesser, c'est  elle...  la
chanteuse de danos.

--Elle et vous ne font qu'une mme personne, avouez-le donc!
s'exclama-t-il en lui serrant le bras avec un emportement passionn.

--Calmez-vous, de grce! rpliqua-t-elle ironiquement.

Puis elle ajouta en reprenant le ton srieux:

--Je crois qu' force de tourner autour de cette flaque d'eau, nous
perdons tous deux la tte...

Elle lui lcha le bras, marcha vers un banc inoccup et s'y assit.

--Vous tes fatigue? interrogea-t-il.

--Non, mais je me sens devenir mlancolique... Je me demande si vous
tes sincre, si ce n'est pas votre tte qui a parl au lieu de votre
coeur, et ce que rellement vous devez penser de moi?

--Je vous aime, rpta-t-il, c'est tout ce que je puis vous dire.

Elle demeurait mditative et le regardait avec une lueur tendre dans les
yeux, tandis qu'un sourire sceptique effleurait ses lvres. Jacques,
pench vers elle, fixait son regard sur le sien et se sentait tourdi,
comme s'il et contempl l'eau profonde et tournoyante d'un abme. Il
subissait une dlicieuse fascination: les masques blancs et cramoisis
qui dansaient sous la lumire changeante des girandoles, le rythme
entranant de l'orchestre, la lueur diamante des yeux de la jeune femme
et l'nigmatique sourire de ses lvres empourpres, toutes ces choses
formaient pour lui une amoureuse symphonie en blanc et en rouge, dont
Mania tait le motif dominant. Un voluptueux silence s'tait fait entre
eux, un silence d'enchantement, pendant lequel le peintre s'imaginait
planer trs haut, dans une idale rgion toute rsonnante de musiques
lointaines, toute chatoyante de couleurs lumineuses...

Mania se leva brusquement.

--Adieu, dit-elle, il faut que j'aille retrouver mes amis.

--Adieu? rpta-t-il, rveill en sursaut; non... restez encore.

--Impossible, cher matre; d'ailleurs j'aperois votre ami le plerin
qui revient avec un enfant de choeur au bras et je ne me soucie pas de
me trouver en aussi dvote compagnie... Adieu!

--Ne prononcez pas ce triste mot, supplia-t-il en lui saisissant la
main, quand vous reverrai-je?

--Y tenez-vous beaucoup?

--Puis-je maintenant vivre sans vous voir!

--Bah! riposta-t-elle en redevenant railleuse, n'tes-vous pas rest un
long mois sans rendre  Mania la visite que vous lui aviez promise?...
Je ne veux pas vous induire en tentation... Que dirait-on si je vous
prenais  ceux qui vous sont chers?

--Ah! c'est dj fait! balbutia-t-il, compltement affol.

--Croyez-vous? demanda-t-elle en lui lanant un dernier coup d'oeil
ensorceleur.

Elle rflchit un moment:

--Eh bien! reprit-elle, demain, au Corso blanc... Ma voiture sera  neuf
heures au coin du boulevard du Midi et de la place des Phocens... _Good
by_!

Elle baucha sa familire et moqueuse rvrence, s'loigna, se retourna
encore avec un lger signe de tte, puis se confondit dans la foule des
masques.

--Est-ce moi qui ai fait fuir ce bel oiseau blanc? demanda gaiement
Francis Lechantre.

Il brandissait victorieusement son bourdon d'une main, et de l'autre il
serrait la taille rebondie d'une brunette de vingt ans, costume en
enfant de choeur. La jeune fille avait t son masque. Assez jolie, avec
des yeux couleur d'encre et un nez retrouss, elle riait en montrant
toutes ses dents. Une calotte rouge laissait dborder ses cheveux pais
et crpus; une ceinture ponceau ceignait son buste orn d'un bouquet
d'oeillets rouges et mettait en saillie sa poitrine bien toffe.
Francis paraissait fier de sa conqute et la caressait paternellement.
Comme Jacques, encore tout remu par la brusque disparition de Mania,
restait taciturne, Lechantre continua:

--Mon fils, je te prsente Mlle Peppina, bouquetire de son mtier et
enfant de choeur pour son plaisir. Je l'ai enfin trouve tout  l'heure
aux bras de deux mousquetaires. Je lui ai remontr que cette compagnie
n'tait pas digne d'un jeune clerc et je l'ai ramene dans le sentier du
devoir. Maintenant, pour achever sa conversion, je l'emmne souper...
Veux-tu tre des ntres?

--Grand merci, rpliqua Jacques, je suis fatigu et je veux me coucher.

--Dj las!... Il n'y a plus de jeunes gens!... Au fait, tu me parais un
peu battu de l'oiseau. Elle a donc t cruelle, la dame aux pavots
rouges? Voil ce que c'est de donner dans le _high life!_ Va faire dodo,
mon garon; le sommeil est le grand gurisseur... Bonne nuit,  demain!

Il entrana allgrement Mlle Peppina, et Jacques, rest immobile  sa
place, les regarda s'enfoncer sous la vote illumine du vestibule. Une
fois seul, il parcourut prcipitamment les alles du jardin; il inspecta
ensuite l'intrieur de la salle et les loges, esprant toujours revoir
Mania, mais elle avait sans doute aussi quitt le bal avec ses amis, car
il ne l'aperut nulle part.

De guerre lasse, il prit  son tour le parti de sortir du casino et
regagna la rue Carabacel, poursuivi par le rythme de l'_Estudiantina_ et
par la musique, encore bruissante  ses oreilles, des dernires paroles
de Mania Liebling.

Jacques rentra sans bruit dans son appartement dsert. La domestique
s'tait couche, et la maison dormait silencieuse. Les impressions
reues  la redoute avaient t si vives et si imprvues qu'il avait
peine  reprendre pied dans la ralit. Il restait debout au milieu de
sa chambre, sans songer  allumer une bougie. L'obscurit lui agrait
mieux; elle lui permettait de prolonger en imagination le plaisir des
sensations nouvelles qu'il venait d'prouver. A ttons, il ouvrit sa
croise, poussa les persiennes et resta accoud  la barre d'appui,
encore envelopp de cette robe de moine qu'avait frle le vtement de
Mania et qui gardait de ce contact un subtil parfum. La nuit, tide
jusque-l, commenait  frachir;  travers les massifs d'orangers qui
s'tendaient du ct de la rue Pastorelli, le vent d'est apportait les
dernires musiques de la redoute, et le cris des masques au sortir du
bal. Parmi ces rumeurs de la fte finissante, la figure de Mania passait
constamment devant lui comme une hallucination. Partout, dans l'ombre
grise de la rue, dans les tnbres plus opaques de la chambre, dans le
feuillage lger des mimosas, il voyait luire comme  travers les trous
d'un loup de velours les deux grands yeux verts ensorceleurs, pleins
d'ironie et pleins de promesse. Il lui semblait que Mme Liebling tait
encore  son ct, accoude comme lui  la barre de la fentre, et l,
tout prs, il croyait entendre la voix de l'enchanteresse vibrer avec
une sonorit trange. Il se rptait ses moindres paroles, il les
dgustait comme un buveur savoure le bouquet d'un vin de choix, il les
soumettait mentalement  une minutieuse analyse pour en extraire tout le
suc, pour en pntrer toute la signification.

tait-il possible qu'elle et de l'amour pour lui?... Dans le nombre de
ses paroles, railleuses ou agressives pour la plupart, il en notait
quelques-unes prononces avec une douceur presque mue, avec une
intonation plus attendrie. Celles-l, il les triait prcieusement, il
les rassemblait ainsi que des fleurs rares et il en respirait
complaisamment le parfum. Alors, une bouffe d'espoir lui dilatait la
poitrine.--Il est des mots, il est des accents qui ne viennent aux
lvres que lorsque le coeur est vraiment touch; ces mots, elle les
avait murmurs ces inflexions de voix, il en retrouvait la musique
troublante dans son oreille. D'ailleurs, ne lui avait-elle pas promis de
le revoir au Corso blanc? Pourquoi lui aurait-elle assign ce
rendez-vous? Pourquoi serait-elle venue au-devant de lui dans l'alle
tournante du jardin d'hiver? Pourquoi?... si elle n'y avait t
dtermine par un dsir d'amour?--Ayant conserv un fonds de nave
crdulit, malgr son rapide apprentissage de la vie parisienne, Jacques
ne souponnait pas la complexit et les illogismes du coeur fminin. Il
ne lui venait pas  l'esprit qu'une femme pt exposer sa rputation par
bravade, par un caprice de curiosit ou tout simplement pour le plaisir
de jouer avec le danger. Cette entrevue d'une heure  la redoute, ce
rendez-vous au Corso blanc, lui semblaient des garanties de sincrit,
presque des gages solennels d'attachement srieux... Oh! cette rencontre
promise,  la nuit, sous le masque, dans l'intime tte--tte de la
voiture, son pouls battait avec violence rien qu' cette perspective. Il
s'en peignait d'avance le charme secret, le trouble dlicieux, les
volupts voiles. Il aurait voulu que l'heure indique ne ft plus
distante que de quelques brves minutes. Il sentait qu'aucun scrupule,
aucune considration, ne l'empcheraient de courir au rendez-vous. Il se
flicitait du hasard qui lui assurait pour ce lundi soir une entire
libert, Thrse et la petite mre ne devant arriver que le lendemain
mardi au plus tt. Dj, en imagination, il se voyait assis  ct de
Mania, les mains dans ses mains, le regard fondu dans son regard... La
tte lui tournait, ses paupires s'alourdissaient et le cour lui sautait
jusque dans la gorge... Il ferma sa fentre, jeta son costume sur un
fauteuil, ple-mle avec ses autres vtements, et se mit au lit. Le
sommeil vint difficilement, un sommeil travers par le rayonnement de
deux yeux verts, illumins par les girandoles blanches et rouges de la
redoute, berc par de vagues musiques de danse; puis la fatigue
l'emporta, et Jacques finit par s'assoupir compltement.

Il dormait serr depuis trois ou quatre heures environ, quand il fut 
demi-rveill par des rumeurs confuses. Dans l'tat  peine conscient
qui succde au sommeil, il eut la perception d'un roulement de voiture,
d'un bruit de portes ouvertes et refermes. Il se frotta machinalement
les paupires, carquilla les yeux et vit, par la fentre dont il avait
oubli de clore les persiennes, un rayon de soleil tomber sur le tapis.
En mme temps il crut entendre dans la chambre voisine des pas furtifs,
des rires touffs, des exclamations fminines. Tout  coup, en son
cerveau encore embrum une rflexion plus nette surgit: Est-ce que
Thrse serait de retour?... Et, tandis qu'il faisait pniblement cette
supposition, la possibilit de ce retour prmatur le secoua
dsagrablement et lui rendit toute sa lucidit. Au mme moment, la
porte de la chambre fut brusquement pousse:

--C'est nous, s'cria joyeusement Thrse.

--Oh! le paresseux, dit  son tour la petite mre, comment! tu es encore
au lit par ce beau soleil!

Tout en parlant, Mme Moret s'lanait vers le chevet, prenait la tte de
Jacques dans ses mains et la couvrait de baisers.

--Mon cher garon, murmurait-elle  travers ses caresses, mon enfant!...
Comme je suis contente!... Embrasse-moi encore!

Puis, comprenant qu'il fallait laisser  Thrse sa part, elle attira
cette dernire par la main et la jeta dans les bras de Jacques.

--Embrasse aussi Thrse!... Tu peux te vanter, mon fils, d'avoir la
plus brave femme et le meilleur coeur de la terre! Si tu savais comme
elle a t bonne pour nous, n'est-ce pas, Christine?... Eh! bien, o
es-tu donc?

Christine, encore enveloppe dans un long paletot de drap couleur
carmlite, se tenait sur le seuil et examinait  la drobe le mobilier
de la chambre  coucher; son regard chagrin s'tait arrt sur le
fauteuil o la robe de moine  demi couverte de vtements pars laissait
apercevoir un capuchon de laine blanche ainsi qu'une manche orne de
noeuds rouges.

--Me voici, maman, rpondit-elle, sans se distraire de sa contemplation.

Jacques, qui s'tait tourn vers elle, surprit tout  coup ce regard
investigateur et vit en mme temps qu'il tait fix sur la robe aux
noeuds rouges. Un mouvement de dpit et de vexation le secoua dans son
lit.

--Eh! bien, ma fille, reprenait la maman Muret, est-ce que tu as peur
d'embrasser ton frre?

--Pardon, repartit froidement Christine, je croyais convenable de
laisser d'abord la place  Thrse.

Elle s'avana d'un air pudibond entre sa mre et sa belle-soeur, qui
s'taient un peu cartes et, sans s'approcher trop prs du lit, elle
tendit ses joues aux baisers de Jacques, puis se rejeta en arrire.

Ce dernier,  la fois mu et nerveux, s'efforait de racheter sa
premire impression d'effarement en prodiguant des caresses  Mme Moret
et en serrant les mains de Thrse.

--Mes chres miennes, dit-il enfin, pardonnez-moi, je ne vous attendais
pas ce matin et je donnais  poings ferms.

--Tu n'a pas reu mon tlgramme? demanda Thrse.

--Non, murmura-t-il, inquiet, tu m'avais envoy une dpche?

--Mais oui, hier,  la gare de Lyon, avant de partir... Tu aurais d la
recevoir vers midi au plus tard... Et tiens... la voici encore intacte
sur la table de nuit.

En mme temps elle prenait un tlgramme pos prs du bougeoir, le
dcachetait et en lisait  voix haute le contenu: Arriverons lundi
matin. Embrassons.

--Comment ne l'as-tu point vu en rentrant? poursuivit Thrse.

--D'abord, j'ai t absent toute la journe, repartit Jacques en
rougissant lgrement... Il raffermit sa voix et ajouta:--Au fait, vous
ne savez pas!... M. Lechantre est  Nice; nous avons pass la soire
ensemble... Je suis rentr assez tard, la bonne dormait et je me suis
couch sans lumire, ne me doutant pas que j'avais votre dpche auprs
de moi... Sans cela, vous pensez bien que j'aurais t vous chercher 
la gare!...

Thrse tait devenue pensive; elle semblait distraite par une
proccupation subite et Jacques se hta de changer le cours de la
conversation.

--Eh! bien, maman, et toi, Christine, reprit-il, comment trouvez-vous
Nice?

--Mon enfant, rpondit Mme Moret, tout a me danse un peu dans la tte,
mais ce que j'ai vu m'a baubie... Ces fleurs partout, ces orangers
couverts de fruits... C'est comme un paradis terrestre, n'est-ce pas,
Christine?

--Moi, vous savez, rpliqua ddaigneusement Christine, je n'ai pas trop
bonne opinion de votre beau pays... Je me souviens que c'est dans le
paradis terrestre qu'Adam a t tent... et je me mfie.

Jacques ne put rprimer un geste d'agacement.

--Maman, s'exclama-t-il, Thrse va vous montrer votre chambre et vous
installer. Pendant ce temps, je m'habillerai et dans un quart d'heure je
serai  vous...

Il fit le mouvement de quelqu'un qui s'apprte  sortir du lit et
Christine effarouche entrana Thrse dehors.

--Dpche-toi, Jacques, dit la maman Moret, mais avant, laisse-moi te
baiser encore une fois tout mon saol...

Derechef, elle l'embrassa avec effusion, puis alla rejoindre sa fille et
sa bru.

Quand la porte fut referme, Jacques se leva, passa un pantalon et
saisit rageusement la malencontreuse robe de moine.--Quel guignon!
pensait-il; avec son oeil fureteur, Christine l'aura certainement
aperue sur le fauteuil... J'espre que ma femme ne se doute de rien,
mais cette mauvaise langue de Christine est capable de se servir de sa
dcouverte pour rveiller la jalousie de Thrse!... Il roula
htivement le costume en un paquet, l'enveloppa dans un journal et sonna
la domestique:

--Donnez cela au concierge, dit-il  cette fille, et priez-le de le
porter tout de suite chez le costumier du boulevard Dubouchage...

Ds que je serai habill, songea-t-il, je courrai chez Lechantre et je
lui ferai la leon.

Il constatait avec irritation que sa fugue de la veille lui crait dj
une situation embarrassante. Il allait tre oblig de chercher des
subterfuges et de recourir  d'humiliants mensonges. Et ce n'tait pas
tout: il avait accept avec joie ce rendez-vous au Corso blanc, dans la
conviction que l'absence de sa femme lui laisserait une complte
libert. Comment s'en tirerait-il maintenant? Sous quel prtexte, ds le
soir de l'arrive de la petite mre, fausserait-il compagnie  toute la
famille? Resterait-il clotr  la maison, tandis que Mania se
morfondrait  l'attendre dans sa voiture?... C'tait se perdre  jamais
dans son esprit et la seule pense de s'aliner le coeur de Mme Liebling
le mettait hors de lui. Il tait attir vers elle par une pousse de
passion plus irrsistible encore que la veille; aujourd'hui plus
qu'hier, elle lui apparaissait dsirable entre toutes les femmes. Elle
l'avait enlac de mille liens souples et forts, il lui appartenait et ne
pouvait supporter l'ide de se dtacher d'elle.--Non, cote que cote,
il devait aller  ce rendez-vous!--Et, dj rendu moins dlicatement
scrupuleux par l'entranement de son dsir, il songeait  s'assurer la
complicit de Lechantre.

Pendant ce temps, Thrse avait install la maman Moret dans la chambre
qui lui tait rserve, et qui communiquait avec un cabinet destin 
Christine, puis elle tait rentre dans le salon pour procder, avec
l'aide de sa belle-soeur,  l'ouverture des bagages.

Tout en tirant hors des compartiments les vtements et le linge de sa
mre, Christine repensait  la robe de moine, et, ainsi que Jacques
l'avait redout, elle grillait d'en parler  Thrse. D'avance elle
prouvait une joie maligne  se servir de cette dcouverte pour
inquiter la tendresse de la jeune femme.

--Tout de mme, remarqua-t-elle, c'est singulier que Jacques n'ait point
eu votre tlgramme, Thrse!

--Jacques vous en a donn lui-mme la raison, Christine... Il est rentr
tard et s'est couch sans voir la dpche.

--Il fallait qu'il ft bien fatigu par sa soire pour avoir si grande
hte de se mettre au lit!... J'ai en ide, moi, qu'il avait pass sa
nuit au bal masqu.

--Je n'en sais rien, rpliqua Thrse avec un involontaire
tressaillement, et je me demande ce qui peut vous le faire supposer?

--Oh! c'est peut-tre un jugement tmraire, murmura hypocritement la
dvote fille... N'avez-vous point vu dans sa chambre un costume de laine
blanche garni de noeuds rouges?

--Je l'ai vu, en effet, repartit froidement Thrse.

--Et cela ne vous a point choque?

--Mon Dieu non, ici tout le monde se dguise pendant le carnaval, et
Jacques aura sans doute lou ce costume en vue de quelque spectacle
auquel il veut nous conduire... D'ailleurs, ajouta-t-elle, en admettant
qu'il ait t  la redoute avec M. Lechantre, o est le mal?

--Vous tes tolrante, riposta aigrement Christine; pour moi, j'ai
toujours entendu dire que ces bals masqus taient des lieux de
perdition.

--Tranquillisez-vous, Jacques ne s'y est pas perdu.

--Jacques est un homme, soupira la dvote, et tous les hommes sont
faibles devant les tentations... Enfin, vous tes confiante, tant mieux!

--Oui, j'ai confiance dans l'affection de mon mari, ma chre!... Je suis
sre que ce costume ne cache aucun mystre, et que Jacques nous
expliquera tout lui-mme, ds qu'il sera lev.

Jacques entra au mme moment, et Christine, ayant achev de vider la
caisse, alla en porter le contenu dans la chambre de Mme Moret.--Tout en
s'acheminant vers le salon, l'artiste s'tait dit: Si elle me parle du
costume, je lui rpondrai: Eh bien, oui, je suis all  la redoute, qu'y
a-t-il l d'tonnant? Une fois seul avec Thrse, il commena par la
questionner sur les incidents du voyage. Celle-ci s'empressait
complaisamment de satisfaire sa curiosit. Elle s'attendait  chaque
instant  ce qu'il lui conterait,  son tour, comment il avait employ
ses journes pendant son absence, et  quel propos il avait fait
emplette du costume remarqu par Christine. Elle et rougi de
l'interroger la premire et de lui laisser voir les vagues soupons qui
la tourmentaient depuis le matin. Mais le peintre restait muet sur le
chapitre du froc aux noeuds carlates. Elle ne me parle de rien,
songeait-il en tournant autour de Thrse, par consquent elle n'a rien
vu. Laissons-la dans son ignorance, c'est le plus prudent. Loin de
hasarder la moindre allusion aux incidents de la veille, il s'vertuait
 garer la conversation sur des sujets qui intressaient uniquement les
faits et gestes de Thrse ou de Mme Moret.

Nanmoins cet entretien o il y avait  chaque moment des trous, des
intervalles de gne et de silence, lui semblait pnible  alimenter. La
proccupation de prvenir des questions fcheuses ou des allusions qui
ramneraient la conversation vers des points difficiles  toucher
donnait aux paroles de Jacques un tour guind, une froideur
crmonieuse, qui paraissaient tranges  Thrse. Dj attriste par le
silence obstin de son mari  l'gard de ce mystrieux costume, la jeune
femme se sentait glace par l'insolite banalit des propos changs
aprs trois jours d'absence. Jacques, de son ct, tait  la fois
nerv et inquiet. Tout en causant distraitement, il songeait  son
rendez-vous et aux prtextes qu'il inventerait pour s'esquiver  l'heure
indique; il constatait avec ennui combien il lui serait difficile de se
tirer d'affaire tout seul et il mditait d'aller chercher Lechantre afin
qu'il lui servit d'auxiliaire pendant le djeuner. Il comptait sur la
verve de son vieil ami pour rchauffer cette froideur qu'il ne se
sentait pas matre de dissiper et pour remplir les vides de la
conversation. D'ailleurs, plus que jamais il jugeait ncessaire de lui
recommander une prudente discrtion et de se concerter avec lui pour se
mnager un moyen de passer la soire dehors.

--Je te quitte pour une heure, dit-il  Thrse; je vais prvenir
Lechantre de votre arrive et l'inviter  djeuner avec nous.

--Demeure-t-il loin d'ici? demanda Thrse.

--Assez loin... Le baron Herder lui a donn l'hospitalit  bord de son
yacht, et il me faut une bonne demi-heure pour aller jusqu'au port... A
bientt, Thrsinette, recommande  ta cuisinire de soigner le menu: je
te ferai envoyer des hutres, et  midi sonnant je t'amnerai notre
ami...

Mais il tait crit que Jacques jouerait de malheur toute la matine. Il
venait  peine de terminer ces recommandations, qu'on sonna  la porte,
et il entendit la voix joviale de Francis rsonner dans l'antichambre.

--Comment! ces dames sont arrives? s'exclamait le paysagiste, je tombe
 pic alors!... Puis-je entrer? ajouta-t-il en passant sa tte rieuse
par l'entrebillement de la porte du salon.

Il s'lana vers Thrse et lui prit les mains:

--Bonjour, Thrse, embrassons-nous!... Bonjour, gamin, as-tu bien
dormi?.. Et la maman, comment va-t-elle?...

--La maman va trs bien, rpondit Mme Moret d'une voix guillerette en
soulevant la portire de la pice contige et en se montrant avec
Christine.

On n'et pas cru, en effet, qu'elle venait de voyager pendant vingt-deux
heures. Aprs avoir relev et liss ses cheveux gris, tremp sa figure
dans l'eau frache, elle reparaissait allgre et vive comme une
alouette. On lisait sur son visage combien elle tait contente de revoir
son garon en bonne sant, et cette joie suffisait pour la dfatiguer.

--Bonjour, M. Lechantre, continua-t-elle, je suis bien aise de vous
retrouver ici avec mon Jacques... Et pourtant, je vous en veux de
l'avoir fait veiller si tard qu'il n'a pu venir au-devant de nous... O
donc l'avez vous conduit, mauvais sujet?

--Je vous conterai cela  djeuner, madame Moret, rpliqua Francis en
riant, car je m'invite sans crmonie...

--Je partais justement pour aller vous chercher, quand vous tes entr,
dit Jacques en dposant sa canne et son chapeau.

Il aurait dsir trouver le moyen de recommander par un signe 
Lechantre la plus rigoureuse rserve; mais il se sentit  la fois
observ par Thrse et par Christine, et il jugea prudent de rester coi
afin de ne pas fortifier des suspicions dont il devinait le vague veil
autour de lui. Il esprait, du reste, que pendant les apprts du
djeuner il aurait l'occasion d'tre seul avec Francis et qu'alors il
pourrait le chapitrer  son aise. Malheureusement les choses ne
marchrent pas comme il l'avait calcul. Lorsque Thrse sortit pour
jeter un coup d'oeil  la cuisine et  la salle  manger, Mme Moret et
Christine crurent devoir tenir compagnie  leur hte.--Christine surtout
s'obstinait  accaparer l'attention de Lechantre. On et jur qu'elle
avait pntr les intentions de Jacques et qu'elle avait une maligne
satisfaction  demeurer en tiers entre lui et le paysagiste. Elle ne
lcha prise que lorsqu'elle vit Thrse rentrer dans le salon et
annoncer qu'on ne tarderait pas  se mettre  table.

Jacques bouillait d'impatience et de dpit. Il avait beau s'efforcer de
prendre un air enjou et insouciant, les plis transversaux de son front,
la fixit de son regard et le sourire contraint de ses lvres
trahissaient son irritation. Thrse, habitue  lire sur la physionomie
mobile de son mari, ne se laissait pas abuser par une gaiet toute
superficielle. Elle trouvait  Jacques l'oeil inquiet et le geste agit
d'un homme qui dissimule quelque chose. Un subtil instinct de femme
aimante et jalouse de conserver son bien affinait encore sa perspicacit
et,  mesure que les doutes s'accumulaient dans son esprit, une
croissante tristesse lui embrumait le coeur.--Au moment o la bonne vint
dire que le djeuner tait servi, Jacques se dirigea vers Lechantre afin
de l'emmener  l'cart, mais Thrse s'tait dj empare du bras du
paysagiste pour passer dans la salle  manger. En mme temps, Mme Moret
rclama celui de son garon, et Jacques, dconcert, vit ainsi
s'vanouir son dernier espoir de communiquer secrtement avec son
compagnon, avant l'heure redoutable des causeries intimes et des
panchements qui sont gnralement la consquence d'un repas pris entre
amis.

Le djeuner, bien qu'improvis, tait bon et prpar avec sollicitude.
Thrse avait fait servir le fameux pineau de Bazincourt dont Lechantre
lui avait expdi un panier, et celui-ci, mis en verve par le vin du
pays, la prsence de ses compatriotes, la dlicatesse du menu,
commenait  bavarder  coeur ouvert. Ds qu'il se trouvait avec des
amis et devant une bouteille de son vin favori, le paysagiste devenait
un saint Jean bouche d'or; Jacques le savait et son nervement
redoublait  mesure que ptillait la gaiet et que croissait l'entrain
du cher matre.

Tandis que ce dernier vantait avec son style familirement imag les
talents du cordon bleu qui avait cuisin le djeuner, il fut brusquement
interrompu par la voix acide de Christine:

--M. Lechantre, vous nous avez promis de nous conter la faon dont vous
avez pass votre soire avec Jacques!

--A vos ordres, mademoiselle, rpondit le peintre en levant son verre 
hauteur de l'oeil et en dgustant  petits coups son cher vin de
Bazincourt;--d'abord vous saurez que nous sommes alls aux confetti et
que nous y avons vaillamment combattu... Ensuite nous avons dn au
cabaret, puis...

--M. Lechantre, dit avec une ironie affecte Jacques qui se sentait sur
des charbons ardents, souvenez-vous que Christine est fort dvote; ne la
scandalisez pas par le rcit de vos exploits!

--Sois tranquille, gamin, je connais les gards dus aux demoiselles et
je glisserai discrtement sur l'pisode de l'enfant de choeur...

--Un enfant de choeur, rpta Christine d'un air faussement candide,
vous tes donc alls  l'glise?

--O navet biblique! s'exclama Lechantre, non, pas tout  fait... Il
s'agit du dguisement d'une jeune personne qui faisait ses dvotions 
la redoute.

--Quelle horreur! murmura Mlle Moret en baissant les yeux, comment
ose-t-on commettre de pareilles profanations?... Et c'est  ce bal que
vous avez tous deux pass votre soire?

--Mon Dieu, oui, mademoiselle... Jacques tait fort attrist de sa
solitude et j'ai voulu le distraire en le conduisant  cette redoute...
Toutes les belles dames de Nice y taient et votre garon, maman Moret,
y a eu un joli succs.

--Ne vous moquez donc pas de moi, M. Lechantre, interrompit Jacques
agac, en voil assez l-dessus!...

Thrse avait relev la tte et observait douloureusement le trouble de
son mari. Quant  la petite mre, toujours enchante d'entendre l'loge
de son Benjamin, elle riait avec indulgence; accoude  la nappe, les
yeux fixs sur ceux de Francis, elle approuvait de la tte et rptait
complaisamment:

--Si fait, si fait, M. Lechantre, contez-nous a!

--Eh! bien, mesdames, reprit ce dernier, ravi de s'couter parler, la
redoute blanche et rouge tait positivement une jolie chose et je
regrette que vous ne l'ayez pas vue... Il y avait, il est vrai, des
femmes de tous les mondes, depuis le fretin jusqu'au dessus du panier de
la socit cosmopolite; mais je vous donne mon billet que la dame qui a
intrigu Jacques appartenait  la crme de la crme... a se devinait 
sa toilette et au son de sa voix.

--Vraiment, Jacques a t intrigu? dit Thrse en affectant une
parfaite indiffrence, voyez comme il cache son jeu!... Il ne nous en
avait pas souffl mot.

--Bah! repartit Jacques en haussant les paules, M. Lechantre se laisse
emporter par son imagination... Il s'agit d'une vulgaire aventure de bal
masqu et la dame n'avait rien d'intressant.

--Mazette! se rcria Francis, tu es modeste, toi, ou tu as le got
difficile!... Une femme charmante!... Un peu hautaine, mais tout  fait
distingue.

--Comment tait-elle mise? demanda Thrse.

--Elle avait une robe de laine blanche taille  la grecque avec une
garniture de pavots rouges, et ses cheveux blonds taient coiffs d'un
bonnet de dentelle d'or. Ajoutez  cela des yeux qui brillaient comme
des diamants, et une voix!... Une musique  la fois mordante et cline,
avec un petit accent tranger... Comme elle m'avait nettement signifi
que j'tais de trop, je n'ai pas assist  la conversation, vous pensez
bien; mais il m'a sembl que la dame tait aussi spirituelle que jolie,
et Jacques n'a pas d s'ennuyer!

--Eh! bien, vous vous trompez! protesta celui-ci-ci en lanant un regard
furieux  Francis, nous avons  peine chang vingt paroles, et
c'taient des banalits!

--Pourquoi te dfends-tu si fort? rpliqua Thrse avec un ple sourire,
ces aventures-l sont trs naturelles dans un bal masqu, et nous savons
bien que personne ne les prend au srieux...

Malgr cela, les traits lgrement contracts de la jeune femme et
surtout l'expression de ses yeux bruns devenus presque noirs donnaient
un dmenti  ses paroles. En effet, le calme qu'elle affectait en
coutant les apprciations de Lechantre n'existait qu' la surface.
Chacun des mots prononcs par le paysagiste produisait en elle une
secousse suivie de cruelles rflexions. Elle rapprochait les rvlations
de Francis de l'obstination silencieuse de Jacques et elle en tirait des
conclusions peu rassurantes. La description de la dame aux pavots rouges
avait suffi pour clairer d'une lumire suspecte cette rencontre o
Lechantre ne voyait qu'une amusante plaisanterie. Aux indications
rapidement esquisses par l'artiste, la pntrante perspicacit de
Thrse lui avait fait deviner que cette inconnue devait tre Mania
Liebling, et toute sa jalousie s'tait rveille. Il tait vident pour
elle que cette entrevue de Mania et de Jacques avait t prmdite. Que
s'y tait-il pass? Quelles confidences s'y taient changes? Dans
quelle mesure Jacques avait-il succomb  la tentation? En tout cas, il
se sentait dj coupable, puisqu'il cherchait des faux-fuyants, et
rusait pour ne point rendre compte de ses actes. Thrse se jugeait
trahie, et trahie dans les conditions les plus offensantes. A peine
avait-elle quitt Nice, que Jacques s'tait empress de songer aux
moyens de revoir cette dangereuse crature; il n'avait pas rougi de
profiter de ce voyage entrepris par dvouement, pour satisfaire sa
curiosit ou sa passion. C'tait odieux, et la jeune femme, blesse dans
sa fiert et dans sa tendresse, agite par des soubresauts
d'indignation, tait tente dcrier  l'infidle: Pourquoi mentir? Je
devine tout et je ne suis pas ta dupe! Mais en cette me vaillante, le
sens de la dignit et la crainte d'affliger cruellement la petite mre
l'emportrent sur l'amour-propre bless et elle sut se contraindre 
rester calme.

Nanmoins cette contrainte ne s'imposait point sans une lutte dont
l'effort transparaissait sur les traits de Thrse, et Lechantre, qui
tait observateur, ne manqua pas de remarquer l'altration que ses
confidences avaient produite sur la physionomie de la jeune Mme Moret.
Il comprit qu'il l'avait involontairement froisse et se tut
brusquement.--Pendant la fin du repas, un silence gnant pesa sur les
convives. Francis, redevenu srieux, examinait avec surprise le noir
regard pensif de Thrse, la mine vaguement inquite de Jacques, le
mchant sourire de Christine, et il commenait  se demander: Que
diantre ont-ils tous?... On dirait que mon histoire leur a jet un
froid...

On se leva enfin de table, on prit le caf sur le perron et, tandis que
les trois femmes s'occupaient de rangements, Jacques put entraner son
ami dans le jardinet, sous prtexte de fumer en plein air.

--Ah a, que se passe-t-il? interrogea Lechantre  mi-voix, ds qu'ils
furent cachs par les massifs d'orangers, est-ce que j'aurais fait une
gaffe en racontant devant ta femme ton intrigue de la redoute?

--Absolument! rpondit Jacques d'un ton amer. Pendant toute la matine,
il m'a t impossible de vous prendre en particulier pour vous
recommander le silence... A la faon dont vous avez dpeint la dame aux
pavots rouges, Thrse a d reconnatre une femme dont elle est dj
jalouse, et je crains que cela n'ait tout gt.

--Comment! ce n'tait donc pas la premire fois que tu rencontrais cette
dame?

--Non, je la connais depuis six semaines; c'est une trangre, une femme
du meilleur monde.

--Diantre soit des femmes du monde! s'cria le paysagiste dsol, je
croyais qu'il s'agissait d'une passade comme celle de mon enfant de
choeur, mais du moment o c'est srieux, je n'en suis plus... Est-ce que
tu as l'intention de la revoir?

--Oui, avoua Jacques, ce soir... au Corso blanc... Et mme j'ai compt
sur votre amiti pour...

--Pour conter  ta femme que nous devons passer la soire ensemble,
n'est-ce pas?... Merci! tu me fais jouer un joli rle, galopin!... Tu
oublies que j'ai une vive admiration pour Thrse, et que je l'aime...

--Eh! moi aussi, je l'aime, protesta Jacques avec impatience, mais...

--Elle est propre, ta faon d'aimer...  coups de canif dans le
contrat!... Je ne veux pas tre ton complice et tu vas me faire le
plaisir de planter l ton trangre!

--Impossible!... J'ai donn ma parole pour ce soir... C'est une question
de dlicatesse et d'honneur.

--Voil de l'honneur bien plac... A d'autres!... ne compte pas sur moi.

[Illustration.]

--Je vous en prie!... Il s'agit... d'une dernire entrevue, d'une de ces
explications auxquelles un galant homme ne peut se soustraire.

--Ah! ah! La scne des adieux, les lettres  restituer... C'est une
liquidation, alors?

--Oui, affirma Jacques, qui, ne voyant plus d'autre moyen d'obtenir
l'assistance de Lechantre, n'hsita pas  se charger la conscience d'un
nouveau mensonge.

--Si c'est pour brusquer le dnouement, je veux bien t'aider  sortir
d'un mauvais pas, mais liquide, mon garon, tranche dans le vif, et
mfie-toi... Ces histoires-l finissent toujours mal!

Ils remontrent ensemble au salon. Thrse s'tait rendue assez
matresse d'elle-mme pour ne plus laisser deviner son chagrin. Le brave
Lechantre, afin de racheter son impair de la matine, s'vertuait 
donnera la conversation une tournure moins dangereuse, en vitant les
sujets brlants, et en voquant de joyeux souvenirs communs  toute la
famille. Il parla de Rochetaille, taquina Christine sur ses gots
sdentaires, entreprit la petite mre  propos de sa basse-cour et de
son table, raconta de comiques histoires de village et fit tant qu'il
drida Thrse. Elle lui rpondait avec enjouement et paraissait prendre
un plaisir d'enfant  entendre Francis parler le patois du pays. Sa
gaiet factice fit illusion  Jacques. Il se persuada qu'elle avait
oubli l'incident du bal masqu, ou du moins qu'elle lui pardonnait ses
frasques de la veille. Il retrouva son aplomb et donna la rplique  son
ancien matre.

Quand Lechantre prit cong des trois femmes, il dit ngligemment  son
ami:

--A propos, Jacques, tu sais que le baron Herder compte sur toi ce soir,
pour prendre le th. Nous t'attendrons entre huit et neuf heures...
Pardon, mesdames, de vous enlever ce gamin ds le premier jour de votre
arrive, mais vous devez tre fatigues, et vous aurez sans doute besoin
de vous coucher de bonne heure.

Comme il achevait ces derniers mots, il rencontra le profond regard de
Thrse et, trop franc pour le soutenir hardiment, il dtourna la tte.
Les yeux de la jeune femme allaient alternativement de Francis 
Jacques: le premier fuyait son regard, le second affectait un air
distrait; leur attitude  tous deux lui parut suspecte.

--Ils s'entendent pour me tromper, songea-t-elle. Et de nouveau un froid
lui glaa les veines, tandis qu'elle essayait de sourire en tendant la
main  Lechantre.

Aprs le dpart du paysagiste, l'aprs-midi se trana pniblement entre
Christine, qui tricotait un chle de laine, la maman Moret, qui
sommeillait de temps  autre, et Thrse, qui semblait replonge dans
ses rflexions.--En dpit des graves prsomptions fondes sur la
froideur de Jacques et les rvlations de Lechantre, il y avait encore
des moments o elle se refusait  croire  une trahison,  admettre
comme possible le navrant croulement de son bonheur. Non,
pensait-elle, il ne peut tre devenu dloyal  ce point! Elle attendait
toujours un regard repentant de Jacques, un de ces bons mouvements de
tendresse qui mettent un aveu aux lvres du coupable et lui font tout
pardonner. Mais l'artiste restait distrait, nerveux et taciturne. A
mesure que la nuit s'approchait, il donnait des signes d'une impatience
mal contenue. Lorsqu'on se mit  table pour dner, il mangea  peine, la
fivre de l'attente lui coupait l'apptit, il trouvait que la domestique
enlevait les plats avec une lenteur agaante; il l'accusait de pontifier
en servant, et, au cours de la conversation, il consultait sa montre 
la drobe.

Aucune de ces agitations, aucun de ces gestes, n'chappaient  Thrse.
Ils lui peraient le coeur, et sa souffrance tait d'autant plus aige
qu'elle cherchait  la dissimuler.

Ds que le dessert apparut, l'impatience  peine dguise de Jacques
redoubla. Il entendait huit heures sonner aux pendules et il calculait
avec agacement qu'il serait oblig de perdre encore quelque temps chez
le costumier... Ce dner n'en finira jamais! se disait-il rageusement.
Il ne rpondait plus que par monosyllabes aux questions des trois
femmes, de peur qu'une rponse plus explicite ne redonnt un nouvel
essor  la conversation qui languissait, et ne le retnt plus longtemps
dans la salle  manger.--A la fin, il se leva brusquement et alla
embrasser la petite mre.

--Bonsoir, maman, murmura-t-il, il ne faut pas que je fasse attendre le
baron Herder, et d'ailleurs vous devez avoir toutes trois grand besoin
de dormir.

Thrse s'tait leve en mme temps que lui et le prcdait dans
l'antichambre avec une bougie.

--Rentreras-tu tard? demanda-t-elle, quand il fut prs de la porte.

--Non... Je l'espre, du moins, mais je ne puis te fixer une heure
prcise... quand on est chez les autres, on ne s'appartient pas... Au
revoir, Thrse!

Il lui prit la main et la serra prcipitamment.

--Ta main est glace, dit-il, tu es fatigue et un bon somme te fera du
bien... Couche-toi vite!

L-dessus il s'esquiva.--Ds que la porte fut referme, Thrse gagna sa
chambre, dont la fentre reste ouverte donnait sur la rue. Elle vit
Jacques courir vers le boulevard Dubouchage, dans une direction oppose
 celle qu'il aurait d prendre pour aller au port.

--Avec quel aplomb il ment dj! pensa-t-elle... Non, je ne puis
supporter cet tat de doute et d'angoisse... J'aime mieux tout savoir!

Son manteau de voyage et son chapeau taient encore sur le lit; elle se
coiffa, s'encapuchonna  la hte, puis, rouvrant avec prcaution la
porte d'entre, elle se glissa dans la rue et se prcipita vers le
boulevard.

_(A suivre)._

Andr Theuriet.

[Illustration.]







End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2497, 3 Janvier
1891, by Various

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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