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-The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Mademoiselle Gimel,
-Dactylographe, by René Bazin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe
-
-Author: René Bazin
-
-Release Date: September 16, 2013 [EBook #43748]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE MADEMOISELLE ***
-
-
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites
-par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a
-été conservée et n'a pas été harmonisée.
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- LE MARIAGE
- DE
- MADEMOISELLE GIMEL
-
- DACTYLOGRAPHE
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-LIBRAIRIE CALMANN-LÉVY
-
-
-Format grand in-18.
-
- UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronné par
- l'Académie française_) 1 vol.
-
- LES NOELLET 1 --
-
- A L'AVENTURE (croquis italiens) 1 --
-
- MA TANTE GIRON 1 --
-
- LA SARCELLE BLEUE 1 --
-
- SICILE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_) 1 --
-
- MADAME CORENTINE 1 --
-
- LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI 1 --
-
- TERRE D'ESPAGNE 1 --
-
- EN PROVINCE 1 --
-
- DE TOUTE SON AME 1 --
-
- LA TERRE QUI MEURT 1 --
-
- CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT 1 --
-
- LES OBERLÉ 1 --
-
- DONATIENNE 1 --
-
- PAGES CHOISIES 1 --
-
- RÉCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE 1 --
-
- LE GUIDE DE L'EMPEREUR 1 --
-
- CONTES DE BONNE PERRETTE 1 --
-
- L'ISOLÉE 1 --
-
- QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES 1 --
-
- LE BLÉ QUI LÈVE 1 --
-
- MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE 1 --
-
-
-ÉDITION ILLUSTRÉE
-
- LES OBERLÉ, un volume in-8º jésus, aquarelles et dessins de
- CHARLES SPINDLER.
-
-
-LIBRAIRIE ÉMILE-PAUL
-
- LE DUC DE NEMOURS 1 vol.
-
-
-
-
- RENÉ BAZIN
- DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- LE MARIAGE
- DE
- MADEMOISELLE GIMEL
-
- DACTYLOGRAPHE
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
- 3, RUE AUBER, 3
-
-
-Droits de reproduction, et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Hollande.
-
- Published December sixth, nineteen hundred and eight. Privilege
- of copyright in the United States reserved under the Act
- approved March third, nineteen hundred and five, by CALMANN-LÉVY.
-
-
-
-
-AVIS
-
-
-Des cinq nouvelles qui composent ce recueil, les trois premières n'ont
-jamais paru en librairie. Les deux dernières formaient, groupées avec
-d'autres, avec _Donatienne_, _Madame Dor_, _l'Adjudant_, _les Trois
-Peines d'un Rossignol_, un volume édité en 1894 sous le titre de
-_Humble amour_.
-
-Or, en écrivant cette première version de Donatienne, celle que publia
-la _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1894, j'avais eu, très
-nettement, le sentiment que je composais le début d'un roman. Mais
-aucun des développements imaginés ne m'avait satisfait. Ce ne fut
-qu'après plusieurs années, vers l'été de 1900, que je trouvai, dans la
-vie réelle, comme toujours, le dénouement de ce drame de l'abandon.
-Je me remis aussitôt au travail. La nouvelle devint un roman. Le
-volume de _Humble amour_ fut retiré de la librairie, et les
-exemplaires furent détruits.
-
-Voilà de quel naufrage singulier j'ai cru pouvoir sauver deux
-nouvelles qui reparaissent ici.
-
- R. B.
-
-
-
-
-LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL DACTYLOGRAPHE
-
-
-I
-
-LA CRÈMERIE DE MADAME MAULÉON
-
---Pour un joli jour, c'est un joli jour, mademoiselle Evelyne. C'est
-comme votre nom. En avez-vous eu de l'esprit, de choisir un nom
-pareil!
-
---Dites ça à maman: vous lui ferez plaisir.
-
---Je ne la connais pas. Mais je ne manquerai pas l'occasion, si madame
-Gimel vient déjeuner chez moi. Evelyne! On voit tout de suite la
-personne: blanche, frileuse, des yeux bleus, de la distinction, des
-cheveux de quoi rembourrer un matelas, et fins, et du blond de Paris,
-justement, couleur de noisette de l'année...
-
---Madame Mauléon, je demande l'addition, je suis pressée!
-
---Oui, oui, je comprends, je suis trop familière. Avec vous, il n'y a
-pas moyen de s'y tromper! Vos cils parlent malgré vous: ils se
-rapprochent, ils frémissent quand vous êtes fâchée; ils s'étalent pour
-dire merci...
-
-La grande jeune fille, debout à côté du bureau de la crémière, ne put
-s'empêcher de rire.
-
---C'est vrai, dit-elle, mes camarades m'appellent quelquefois
-«mademoiselle aux yeux plissés».
-
---Ah! la jolie poupée vivante que vous faites! Et sage, avec cela!
-Dites, mademoiselle Evelyne, vous m'accorderez bien deux minutes; j'ai
-à vous...
-
-La crémière s'interrompit:
-
---Mais enfin, Louise, donnez donc un carafon au 4. Monsieur attend
-depuis cinq minutes!
-
-En parlant, madame Mauléon s'était penchée, pour désigner le client du
-4, et le tablier de linon à bretelles, qu'elle portait, se sépara du
-corsage et fit poche. Elle aimait le blanc, madame Mauléon. Elle
-avait des manches de toile toujours immaculées, un comptoir comme une
-petite chaire de professeur, mais tout recouvert de faïence blanche,
-et sur lequel, à gauche, à droite, encadrant la patronne et complétant
-l'harmonie, se levaient des piles d'assiettes et des flacons de lait
-«double crème». A gauche encore, il y avait mademoiselle Gimel, dont
-les deux poignets touchaient la tablette du comptoir, et laissaient
-libres les deux mains, gantées, petites, et qui tapotaient
-inconsciemment l'une contre l'autre. On eût pu la prendre pour une
-pianiste jouant un air sur un clavier de songe; mais elle ne savait
-pas la musique, et c'était simplement une dactylographe, habituée à
-faire mouvoir ses doigts, et qui composait cette phrase muette:
-
---Madame Mauléon, vous êtes bavarde; que pouvez-vous bien avoir à me
-dire? Est-ce la peine de rester là?
-
-Comme elle savait, à deux sous près, le prix de son déjeuner: un petit
-pain, un oeuf au jambon, un verre de lait, elle se mît à étaler la
-monnaie sur le comptoir.
-
-A ce moment, un client entrait, et madame Mauléon, du regard
-l'installait, et d'une inclination de tête lui faisait comprendre
-qu'on le reconnaissait, qu'on allait le servir. Elle appuyait sur un
-bouton électrique, et Louise, la petite bonne avenante, accourait.
-
---Voyez au 1, Louise, et vivement!
-
-Mademoiselle Gimel est une fort agréable personne, en effet, et le
-client qui vient d'entrer, un petit employé de la mairie de la rue
-d'Anjou, en est déjà tout persuadé. Il la regarde avec intérêt, en
-dépliant son journal. Mademoiselle Gimel est simplement mise, mais
-avec soin, comme une Parisienne qu'elle est. Elle n'a d'autre luxe
-qu'un petit bouquet de violettes piqué à son corsage, un corsage
-blanc, qui signifie: «Nous sommes au mois de juillet.» La jupe noire
-ressemble à celle de tant d'ouvrières, qui n'aiment pas le noir, mais
-qui s'y résignent, parce que c'est une couleur «peu salissante». Le
-chapeau de paille ne vaut pas six francs: mais les deux roses du
-dessus ont été choisies, et la mousseline du dessous, le bouillonné
-qui touche les cheveux, a été délicieusement chiffonné. Mademoiselle
-Gimel a vingt-deux ans, et en voilà dix au moins qu'elle travaille.
-Ses yeux sont cernés d'ombre. Madame Mauléon peut les trouver bleus,
-mais elle se trompe: ils sont gris de lin, avec un peu de fleur si
-l'on veut, quand ils s'ouvrent en pleine lumière. On dirait qu'ils ont
-de l'esprit, car ils brillent; mais un psychologue entendu, ou
-simplement un homme du monde qui causerait avec mademoiselle Gimel de
-la place de la Concorde à l'Arc de Triomphe, promenade dominicale de
-la dactylographe et de sa mère, s'apercevrait vite que cette jolie
-fille a moins d'esprit que de décision, qu'elle est fière, qu'elle
-cache son coeur, et que cette petite flamme, c'est la volonté d'une
-enfant de Paris, qui n'a pas peur de la vie, et qui regarde la route
-avec une prudence secrète et un air amusé. Mademoiselle Gimel est
-grande et très mince. Elle a le teint pâle, mais vivant, le nez un peu
-relevé, des lèvres à peine roses au repos, qui deviennent lisses et
-rouges quand elle rit. Lorsqu'elle a passé à son cou sa chaîne
-d'argent doré, et qu'elle se promène le dimanche, on la prend pour une
-jeune femme heureuse, presque riche; les receveurs d'omnibus lui
-disent:
-
---Ma petite dame, si vous avez oublié votre monnaie, vous donnerez
-votre adresse au bureau, voilà tout.
-
-Elle a la sagesse des jeunes filles de grande ville, laquelle est
-aussi solide que rare, ayant été secouée et éprouvée. Elle a un petit
-fonds de tristesse, comme beaucoup d'autres, comme presque toutes,
-mais bien caché et bien gardé. Elle est une tendre avertie, qui
-placerait sa confiance mieux que ses économies, mais qui n'a point été
-à même d'en faire l'expérience. Avec madame Mauléon elle-même, elle
-est encore défiante, elle ne s'avance pas, et c'est pourquoi elle n'a
-pas l'air d'attacher la moindre importance aux propos de la crémière.
-Pourtant, elle n'est plus aussi pressée qu'elle paraissait l'être:
-elle n'a pas de témoin gênant; l'employé de mairie lui importe peu, et
-la servante Louise n'entend rien quand elle marche.
-
---Je vous disais donc, reprit madame Mauléon, qu'il y en a beaucoup
-qui voudraient vous ressembler. J'ai l'idée que vous ne resterez pas
-longtemps mademoiselle Evelyne.
-
-Les deux mains de mademoiselle Gimel se dressèrent comme un écran pour
-repousser l'offre.
-
---Ne plaisantons pas, madame Mauléon! Dans notre métier, on n'a pas le
-temps de songer à ce qui n'arrive pas. Voilà les quatre-vingt-dix
-centimes.
-
---Et si je vous disais que le lieutenant est revenu hier chez moi?
-
---Hier?
-
---Hier, presque au moment où vous entriez, il sortait; il était sur le
-trottoir en face.
-
-Mademoiselle Gimel regarda la patronne, et ses cils s'abaissèrent, et
-ses yeux se firent doux comme si elle regardait une belle étoile. Mais
-ce n'était qu'un oubli. Elle sourit.
-
---Je ne l'ai pas vu, répondit-elle. C'est vraiment dommage.
-
---Il vous a bien vue, lui! Il est resté là, dehors, devant la porte,
-comme s'il y avait eu un accident dans la rue, tout le temps, je
-suppose, que vous avez été debout, visible encore au-dessus des
-rideaux.
-
---Et après?
-
---Il est parti.
-
---Allons, tant mieux! Au revoir, madame Mauléon!
-
---A demain, mademoiselle Evelyne.
-
-La jeune fille sortit, suivit la rue Boissy-d'Anglas, où se trouvait
-la crèmerie, et remonta le boulevard Malesherbes. Elle allait très
-lentement. Il était une heure dix, et, pourvu qu'elle fût rentrée à
-une heure vingt-cinq à la banque Maclarey, elle aurait encore cinq
-bonnes minutes d'avance sur mademoiselle Raymonde et sur mademoiselle
-Marthe, qui déjeunaient chez elles, dans le quartier des Ternes.
-
-Le soleil très chaud fondait l'asphalte. La joie habitait cette
-lumière d'été faite encore pour l'accroissement de la vie, et elle
-rendait plus rapide et plus souple la marche des promeneurs de tout
-âge qui descendaient ou remontaient le boulevard. Les voitures
-éventaient la chaussée, et la poussière s'élevait, blonde, jusqu'au
-troisième étage. Dominant le bruit des cornes, des sirènes et des
-roues, la dispute de deux hommes fit s'arrêter Evelyne. L'auto avait
-failli renverser le fiacre. Le cocher injuriait le chauffeur, la
-rivalité professionnelle rendait les propos vifs. L'homme au cheval
-criait:
-
---Espèce d'aristo! Va donc, roulotte! Va donc, fume toujours!
-
-Le mécanicien répliquait:
-
---Voyez donc l'autre avec son moteur à crottin! A la remise, vieux, à
-la remise!
-
-Trente passants riaient, se groupaient devant l'endroit où l'auto, une
-surprenante voiture couleur d'acajou, achevant sa courbe avec l'allure
-glissante d'un navire qui accoste, se rangeait et s'arrêtait à deux
-centimètres du trottoir. Evelyne n'avait pas vu encore une berline
-aussi spacieuse: siège, coupé, et, derrière le coupé, séparé par une
-vitre, un troisième compartiment.
-
---C'est pour la dame de compagnie, expliqua un ouvrier.
-
-Evelyne était au premier rang. Elle admirait l'aménagement intérieur,
-les glaces biseautées, l'étoffe de soie capucine, la poche gonflée de
-cartes, la longue-vue logée dans une gaine de cuir au plafond, et
-puis, sur le toit, les malles et le jeu complet de pneus arrimés comme
-des barils sur un pont de navire.
-
---Comme ça doit aller loin! dit-elle. On voudrait être la dame de
-compagnie!
-
---Eh bien! mademoiselle, si j'étais le maître, votre place serait à
-l'intérieur, pour sûr!
-
-Elle avait donc parlé tout haut? Elle tourna la tête, prit son air
-offensé, les sourcils rapprochés, et aperçut un jeune employé à barbe
-fine, à profil fin, relieur, graveur, décorateur, un peu gouailleur en
-tout cas, et artiste, qui se tenait en arrière, un carton sous le
-bras; puis, éclatant de rire:
-
---Merci, dit-elle, j'aime mieux ne pas me faire rouler!
-
-Elle fendit le groupe, qui s'ouvrit devant cette belle fille qui
-riait; elle n'eut pas l'air de remarquer le petit salut de la tête
-fine et barbue, et elle reprit sa route, vivement, dans le soleil.
-
-Elle aurait voulu entrer dans le parc Monceau et faire le tour d'une
-pelouse: c'était sa campagne préférée. Elle tira sa montre et tourna
-court, à gauche: impossible de prendre une pareille liberté. La
-direction de la banque avait remis un travail urgent au bureau des
-dactylographes. Si Evelyne tardait, mademoiselle Raymonde ne
-manquerait pas de faire remarquer à M. Maclarey, en la personne d'un
-employé supérieur, que mademoiselle Evelyne prenait des permissions
-bien singulières, «sans doute parce qu'elle était jolie». Ah! quelle
-impardonnable inégalité! Presque toutes les difficultés du métier
-venaient à mademoiselle Gimel de ce qu'elle avait un visage agréable,
-et ce je ne sais quoi, en outre, qui fait qu'une femme en jalouse une
-autre, même à beauté égale.
-
-Pendant qu'elle s'acheminait vers la banque Maclarey, les clients
-emplissaient la crèmerie: quelques ouvriers,--comme on ne pouvait se
-faire servir que de l'eau, du lait et de la bière, ils étaient rares
-chez madame Mauléon,--des employés des postes, une comptable d'une
-grosse maison de confiserie, un jeune homme qui devait être étudiant,
-ou avocat stagiaire, à moins qu'il ne fût assureur, car il avait
-toujours sous le bras, en entrant, une serviette en maroquin, qu'il
-déposait sur une chaise, avec ses gants et son chapeau de soie. Onze
-personnes. La petite salle était presque pleine. Il ne restait qu'une
-seule place. Madame Mauléon, magnifique de contentement,
-s'épanouissait au cliquetis des assiettes, baissant la tête et
-présentant ses bandeaux bruns aux reflets du jour, les yeux à demi
-clos sur des comptes faciles, ou bien elle avançait une soucoupe, une
-tasse, une assiette, rassurait d'un geste le client pressé,
-gourmandait à demi-voix l'unique servante, Louise. Celle-ci faisait
-des prodiges. Elle avait une manière de glisser sur les dalles
-saupoudrées de sciure de bois, de pousser du pied la porte de la
-cuisine, de revenir avec quatre ou cinq assiettes pleines, de les
-distribuer, sans jamais se tromper; elle avait une allure souple, un
-geste sûr, des yeux noirs qui voyaient tout, une manière preste de
-dire: «Je sais; tout à l'heure je reviens», qui eût fait l'admiration
-d'un maître d'hôtel. Il faut croire que les spécialistes manquaient
-dans la salle. Nul ne pensait à faire à la petite bonne les
-compliments qu'elle méritait le mieux. Elle entendait d'autres
-hommages, discrets à cause de la présence de madame Mauléon; elle les
-accueillait avec indifférence, comme quelqu'un qui n'a pas le temps.
-Ce n'était pas une sotte. Quand le commis des postes, ayant sucré son
-café, tira de sa poche et disposa en éventail cinq billets de la
-loterie des Enfants scrofuleux de la Seine, et demanda: «Mademoiselle
-Louise, s'il vous plaît, pour que je gagne, choisissez pour moi deux
-billets, je rends les autres», elle répondit:
-
---Choisissez vous-même!
-
---Non. Vous avez la main heureuse. Si je gagne...
-
---Vous partagez?
-
---Pas tout à fait, mais je vous embrasse.
-
---Pas gêné! Ça vous ferait deux gros lots à la fois!
-
-Et elle enleva la cafetière. On riait. Madame Mauléon elle-même
-approuvait, parce que la plaisanterie n'avait pas ralenti le service.
-L'employé sortit, l'éventail de billets encore ouvert au bout des
-doigts. A ce moment même, le lieutenant entrait. Il était en civil.
-Sans répondre à l'inclination de tête de madame Mauléon, sans paraître
-même la remarquer, il s'assit devant une table sur laquelle étaient
-servis des hors-d'oeuvre, et se mit à croquer un quartier d'artichaut.
-On vit, sous ses moustaches, toutes ses dents qui étaient blanches,
-pointues et ardentes. On eût dit qu'il riait. Il mangeait, comme font
-les êtres jeunes et affamés, qui ont toujours l'air d'attaquer une
-proie. C'était un de ces hommes, nombreux en France, qu'on peut
-appeler des soldats nés. Sous le front, nettement et fortement
-encadré, sous les sourcils droits, courts, brusquement arrêtés, les
-yeux, d'un brun de vêtement de travail, semblaient sans curiosité.
-Quand on rencontrait leur regard, on sentait devant soi une âme
-disciplinée, une pensée continue, forte, que les images intéressaient
-peu et ne brisaient jamais. Un gamin avait crié, un jour:
-
---C'est un revanchard!
-
-Il avait deviné juste: un homme de peu, mais qui portait en lui
-l'image de la France, et la petite lampe allumée devant. Les traits du
-visage étaient réguliers, mais d'un modelé rude, et la mâchoire, par
-exemple, un peu avançante et carrée en avant, se relevait près de
-l'oreille à angle droit, et partout l'os affleurait la peau. Les
-moustaches maigres, courtes, qu'il essayait de tordre et de redresser
-au coin des lèvres, disaient la jeunesse et le jeune orgueil. Ce
-devait être un de ces fils de fonctionnaire subalterne, ou de
-sous-officier retraité, ou de minime propriétaire, qui ont appris, dès
-l'enfance, qu'il faudrait avoir une carrière et en vivre, et qui ont,
-tout aussitôt, choisi l'armée, sachant qu'elle les laisserait pauvres,
-mais la préférant à tout, parce qu'elle répond chez eux à une passion
-d'autorité, d'honneur et d'action. Avec eux, ils apportent au
-régiment le goût de l'ordre, de la préparation minutieuse des moindres
-entreprises, des besognes manuelles, de la stricte économie, et aussi
-une facilité de compagnonnage avec le soldat, une serviabilité
-précieuse dans la vie de la caserne ou du camp. Comme la vraie
-noblesse, et pour des raisons autres, ils ont été, ils sont la force,
-l'élément traditionnel du commandement, le cadre normal de l'armée.
-Souvent, ils passent par les écoles. Souvent, ils s'engagent. Ils sont
-méthodiques, sérieux et braves. Un chef qui connaît l'espèce, et qui
-ne les heurte pas, peut faire d'eux des héros. Ils parlent peu. Quand
-ils ont le temps, ils rêvent, mais le sentiment est un subordonné.
-
-Louis Morand n'était pas depuis longtemps le client de madame Mauléon.
-Elle savait peu de chose à son sujet, pour ne pas dire qu'elle ne
-savait rien. Cela ne pouvait durer, les habitudes de la patronne ne le
-permettaient pas. Quand le lieutenant eut achevé son déjeuner, il
-s'approcha du comptoir, et madame Mauléon sourit.
-
---Monsieur le lieutenant est venu en retard, aujourd'hui. Et il avait
-faim, je suppose!
-
-Louis Morand inclina légèrement la tête.
-
---C'est de son âge! reprit la patronne, voyant qu'elle ne recevait
-d'autre réponse que celle des pièces de monnaie rapidement posées sur
-la faïence.
-
-La plupart des clients avaient quitté la salle. Madame Mauléon
-insista:
-
---Et puis, le métier, n'est-ce pas? Vous faites l'exercice loin d'ici,
-je parie?
-
---A Bagatelle ou à Issy-les-Moulineaux, dit enfin M. Morand.
-
---Rien que ça! Et vingt-cinq degrés à l'ombre. Vous avez trimé! Je ne
-m'étonne pas que vous ayez bon appétit!
-
-Elle était ravie d'avoir obtenu deux mots du lieutenant; elle
-souriait, elle triomphait, elle voulait retenir ce client peu parleur,
-et, le rappelant d'un geste arrondi de la main, car il se détournait:
-
---Dites, monsieur le lieutenant, je vous assure que j'ai là des
-clients qui ne la respirent pas souvent, «la bonne air» de la
-campagne. Tenez, la jolie dactylographe de la banque Maclarey...
-
-Il fronça les sourcils et dit négligemment, mais sans chercher à
-quitter le comptoir:
-
---Je ne sais pas qui vous voulez dire.
-
---Mais si, la jeune fille qui entrait l'autre jour, comme vous
-sortiez. Elle déjeune toujours avant vous; vous l'avez regardée, de
-votre trottoir, là-bas. Une jeune fille comme on en voit guère, je
-vous assure: c'est joli, c'est sage, c'est travailleur.
-
-Les lèvres du lieutenant s'allongèrent de quelques millimètres,
-brusquement, et, aussitôt, reprirent la ligne normale.
-
----Allons, au revoir, madame Mauléon!
-
---Au revoir, monsieur le lieutenant... A l'honneur, une autre fois.
-
-Il n'entendit même pas. Il gagnait la porte, d'un air grave, au pas de
-marche, préoccupé de donner une idée avantageuse de l'armée française,
-de son sérieux, du bon emploi qu'elle fait du temps, aux trois
-derniers clients, qui regardaient l'officier s'éloigner.
-
---N'empêche, pensa madame Mauléon, qu'il a jeté un coup d'oeil sur la
-table que je lui montrais, et qui est celle de mademoiselle Evelyne.
-Il se souvenait donc de quelque chose. C'est un jeune homme très bien,
-mais froid. Défunt Mauléon ne serait pas parti si vite, quand on lui
-parlait d'une jeune fille. Il était artiste!... Celui-ci, je ne sais
-pas.
-
-Elle approfondit ces pensées, les yeux levés vers les vitres qui
-versaient dans la crèmerie la lumière presque éblouissante de la rue
-Boissy-d'Anglas.
-
-C'était l'heure où Paris tremble moins, frémit moins, où le bruit
-diminue, où, dans les quatre mille veines que sont ses rues, la vie se
-ralentit et la fièvre tombe. Il faisait très chaud. Les passants
-marchaient sur l'asphalte comme sur du feutre, et sentaient leurs
-talons s'enfoncer dans le trottoir. Beaucoup d'employés dormaient en
-gardant le magasin, le ministère, la fabrique. C'était l'heure où le
-travail va reprendre dans les chantiers et dans les bureaux. Il y
-avait des têtes jeunes, qui, en franchissant une porte, se
-retournaient un instant vers la découpure bleue du ciel, par où la vie
-coulait.
-
-Mademoiselle Gimel était entrée dans le cabinet où travaillaient les
-trois dactylographes de la banque, lorsque la dictée de la
-correspondance ou la tenue d'un Conseil d'administration ne les
-appelait pas dans un des salons. Trois tables disposées le long du
-mur, près des fenêtres; trois chaises, trois machines; un cartonnier
-et un porte-manteau, au fond, meublaient la pièce. Evelyne enleva son
-chapeau.
-
---Avez-vous chaud, ma chère! Est-ce qu'on vous aurait suivie?
-
-La jeune fille releva ses cheveux, et, sans répondre, s'assit devant
-la machine qui était la seconde.
-
-La même voix reprit:
-
---Ça ne vous va pas, vous savez; vous êtes d'un rouge!
-
-La titulaire de la table la plus voisine de la porte, mademoiselle
-Raymonde, en voyant entrer Evelyne, s'était arrêtée d'écrire, et,
-penchée en arrière, la regardait, avec une expression qu'elle croyait
-rendre moqueuse, mais qui trahissait, malgré elle, son âme de
-souffrance et de révolte. Cette petite femme, proche de la
-quarantaine, tout en nerfs et en yeux, se sentait vaincue, ou sur le
-point de l'être, et elle se vengeait de la vie en détestant quelqu'un.
-Mademoiselle Raymonde était la plus ancienne des dactylographes de la
-maison, quelque chose comme le chef de la dactylographie. Elle en
-tirait vanité; elle pouvait dire à Evelyne ou à Marthe, ses deux
-compagnons d'atelier: «Je suis en pied, mesdemoiselles, je suis la
-première ici»; mais elle n'ignorait pas que M. Maclarey tenait peu de
-compte de l'ancienneté, qu'il exigeait de la vitesse de main, de
-l'exactitude, de la divination, de la finesse d'oreille, pour entendre
-les mots prononcés en sourdine ou bredouillés, quand il dictait, et
-que toutes ces virtuosités-là se perdent peu à peu. Vieux caissier,
-oui; vieille dactylographe, non. Elle en voulait à mademoiselle Marthe
-et à mademoiselle Evelyne d'être jeunes, et à mademoiselle Evelyne, en
-outre, d'être jolie. Elle avait remarqué, dès le premier jour, les
-préférences des employés de la banque pour cette grande employée qui
-marchait comme une dame sur les tapis du Conseil, et qui portait de la
-lumière autour de son front jeune.
-
-Mademoiselle Raymonde avait ce visage flasque et à demi fondu qu'on
-observe si souvent chez les femmes du monde qui veillent trop, des
-cheveux tout las d'être blondis et ondulés, un teint qu'il fallait
-poudrer, des lèvres et des paupières pâles. Mais, en ce moment, cette
-figurine de Saxe craquelée, ranimée par la colère, en était aussi
-rajeunie. Mademoiselle Raymonde, malgré la chaleur, avait sur les
-épaules un tour de cou en gaze de soie qui lui seyait. De sa main
-gauche, exaspérée et tremblante, elle en pinça l'extrémité.
-
---Tout à l'heure, dit-elle, quand on viendra demander une employée
-pour le Conseil des Huileries de Mogador, faites-moi le plaisir de ne
-pas vous proposer. C'est mon droit.
-
---Mais je ne vous le dispute pas! répondit Evelyne. Je ne me propose
-jamais. Pour ce que c'est amusant, les Huileries de Mogador!
-
---Suffit, on vous connaît!
-
-Mademoiselle Marthe, très noire, coiffée en bandeaux, et qu'on eût
-prise pour une étudiante, entrait dans la salle pour reprendre son
-travail. Comme elle avait beaucoup de raideur dans les mouvements, ses
-camarades la surnommaient Monolythe.
-
---N'est-ce pas, Monolythe, on la connaît, cette demoiselle? Elle vous
-a des manières de se faire bien voir des patrons! On sait par quels
-moyens vous arrivez!
-
-Evelyne, que la promenade avait mise de bonne humeur, leva les
-épaules.
-
---Alors, imitez-moi!
-
-Mademoiselle Marthe eut un sourire de mépris qui tira en bas ses
-lèvres duvetées et ses paupières aux longs cils. On entendit le
-flottement et le bruit de cassure des feuilles de papier remuées, puis
-le coup sec d'une lettre frappant la feuille, puis dix, puis cent
-coups menus, tout pareils, qui se répondaient. Les trois femmes
-s'étaient remises à dactylographier. La porte s'ouvrit. Le jeune M.
-Amédée, l'un des employés pour les ordres de bourse, avança, dans
-l'entre-bâillement, sa tête carrée, qu'essayait d'allonger une barbe
-en pointe trop clairsemée et qui laissait voir toute la charpente de
-la mâchoire et du cou.
-
---Mesdemoiselles, l'une de vous, s'il vous plaît, pour le Conseil des
-Huileries...
-
---Voici, monsieur, j'y vais!
-
-Mais le jeune homme, comme s'il n'avait pas entendu mademoiselle
-Raymonde, reprit:
-
---Mademoiselle Evelyne, voulez-vous venir?
-
-Evelyne se leva. Elle évita de regarder ses compagnes, et emporta son
-cahier de sténographie. Derrière elle, les petits claviers se remirent
-à battre furieusement. Puis, l'une des dactylographes s'interrompit,
-et éclata en sanglots.
-
-L'après-midi s'acheva; la lumière décrut très lentement; la chaleur
-resta étouffante. Quand la nuit fut venue, les fenêtres, peu à peu,
-s'ouvrirent sur cette braise impalpable des poussières que les hommes,
-les bêtes, les machines, la trépidation des pavés et des murs,
-chassaient en haut, par la coupure des rues. Chacune des cellules,
-riches ou pauvres, où les hommes vivent, les uns au-dessus des autres,
-était reliée ainsi, plus étroitement, à ce grand courant trouble de
-mouvement et de bruit qui baigne nos maisons jusqu'aux heures voisines
-du jour. Chacune recevait, en même temps, un peu de l'air frais qui
-tombait, par lames, dans la fournaise. Cela ne donnait point de
-pensée, mais cela écartait l'épouvante qu'est, pour beaucoup, la
-solitude de la nuit; cela suffisait pour entretenir le demi-sommeil du
-rêve et du repos.
-
-Madame Gimel, qui habitait au quatrième étage, rue Saint-Honoré, non
-loin du Nouveau-Cirque, avait ouvert, comme tout le monde, la fenêtre
-de sa chambre. Elle se tenait assise près du balcon; elle voyait assez
-clair, grâce aux becs de gaz et aux reflets des façades, pour coudre
-les plis d'un corsage blanc, qu'elle achevait. Car elle travaillait,
-jusque vers cinq heures, dans les bureaux d'une maison de gros du
-quartier de la Banque, et, le soir, elle trouvait le moyen de faire
-encore quelque ouvrage de lingerie fine. En arrière, dans l'ombre,
-quelqu'un se taisait et songeait. Madame Gimel, par moments, se
-redressait; elle tournait la tête, et, bien qu'elle ne vît qu'une
-forme immobile, étendue dans le fauteuil bergère, elle s'épanouissait.
-Elle demanda:
-
---Si tu allumais la lampe?
-
-Une voix répondit:
-
---A quoi bon, maman? Cela repose si bien, l'ombre! Je trouve qu'il
-fait délicieux.
-
---Pas moi.
-
-Il se passa une demi-minute. Dans le précipice de la rue, en bas, le
-gros omnibus des Ternes cria de ses quatre moyeux freinés subitement;
-des jurons sans paroles, des ronflements de moteur, des murmures de
-badauds, s'élevèrent en vagues. Puis, comme si le flot avait déferlé,
-il y eut accalmie, roulement sourd, et un petit frisson de la terre
-secouée par le retrait des masses pesantes qui s'étaient de nouveau
-mises en mouvement.
-
---Je ne me plains pas... Je pensais au temps où tu seras mariée.
-
---Moi, je ne vois pas si loin que vous. Vous seriez contente?
-
---Pas trop: je n'ai que toi. Mais, tout de même, tu as l'âge...
-
---Vingt-deux ans, oui, bien sonnés, et puis?....
-
---Tout le reste: un courage de Parisienne, un métier, une frimousse,
-des dents blanches... Ah! oui, qui en veut des perles, vrai collier,
-deux rangs, pas une fausse!
-
---Mais, maman, il n'y a que les messieurs qui n'épousent pas qui les
-admirent! Quelles idées vous avez ce soir, en effet!
-
-Dans le fond de la chambre, Evelyne riait, et ses dents blanches
-mettaient un peu de lumière dans l'ombre. Il y avait les marges
-blanches d'une gravure et une statuette en ivoire, haute d'un doigt,
-qui luisaient de même. Evelyne, assise sur une chaise basse, avait
-posé sur sa robe et abandonné aux plis de l'étoffe ses mains qui
-luisaient aussi, très vaguement. Elle dit,--et madame Gimel devina
-que sa fille ne riait plus:
-
---Alors, votre pressentiment de mariage n'est fondé sur rien?
-
---Sur rien.
-
---Est-ce curieux! J'en ai un tout pareil à vous offrir. Aucune raison,
-et le coeur en voyage. C'est le mois qui veut ça.
-
-Elle se leva, et s'en alla vers la vieille femme qui laissa tomber son
-ouvrage et leva les bras. Près de la fenêtre, sans s'inquiéter des
-voisins, dans le demi-jour que versait la rue, Evelyne embrassa madame
-Gimel, qui garda, près de sa tête blanche, la tête blonde, et qui
-songeait à tout le bonheur passé, comme si un événement en avait
-marqué la fin, tandis qu'Evelyne songeait à tout le bonheur à venir,
-bien qu'elle n'aimât personne et que rien ne fût changé dans sa vie.
-Et elles ne se parlèrent plus, quand elles se furent séparées, quand
-Evelyne se fut assise, tournant le dos à la rue, à côté de sa mère, et
-que celle-ci eut repris son aiguille, dont le petit crissement
-régulier se perdait, comme tant d'autres, dans la rumeur de la ville.
-Elles pensaient, l'une et l'autre, au mariage d'Evelyne. Et, toute
-vague qu'elle fût, cette pensée les divisait déjà. Madame Gimel
-songeait que, si Evelyne se mariait avec le bottier Quart-de-Place ou
-avec un autre, l'intimité de vingt années ne continuerait pas, malgré
-le serment qu'Evelyne, dans ses jours d'expansion, faisait d'une voix
-si grave et si ardente, avec toute son âme dans ses yeux:
-
---S'il veut me séparer de vous, je le refuse!
-
-Evelyne, qui avait moins d'imagination, repassait simplement dans son
-esprit les mots de la crémière; elle n'y croyait pas; elle aurait
-voulu savoir, pourtant, s'il y aurait une suite.
-
---On a vu des choses plus étonnantes, pensait-elle. Si j'étais aimée,
-il me semble que je reconnaîtrais vite s'il me trouve seulement une
-jolie femme, ou bien, et je ne l'aimerais qu'à cette condition-là,
-s'il a confiance, s'il comprend que je puis être une amie, une force,
-une ménagère, une vraie femme, et même une dame, pourquoi pas?
-
-Le temps s'écoulait; elle ne pensait pas du tout à madame Gimel. Et
-c'est pourquoi, deux ou trois fois, elle se reprocha l'égoïsme de
-cette paresse et de ce silence, et mit la main sur les mains de sa
-mère, qui s'arrêtait de coudre, tout attendrie.
-
-Dans la chambre, qui était basse d'étage et de moyenne largeur, madame
-Gimel s'était ingéniée à loger tous les meubles qu'elle avait hérités
-de son mari: un canapé et quatre chaises de velours vert, une crédence
-noire qu'elle croyait être Renaissance, un lit debout du même style,
-et que recouvrait une courtepointe, également de velours vert, coupée
-par deux bandes de tapisserie à la main. La pièce était sombre; madame
-Gimel la trouvait de haut goût. Quand le jour baissait, les marges de
-bristol qui encadraient la photographie pendue en face du lit
-prenaient une importance extraordinaire, et faisaient comme une gloire
-autour du portrait de feu M. Gimel, ancien adjudant de la garde
-républicaine.
-
-
-II
-
-LE CAHIER
-
-Evelyne Gimel, comme tant d'autres de sa condition, avait un cahier
-sur lequel,--irrégulièrement, d'ailleurs,--elle notait certains menus
-faits de sa vie, des dates, des vers qu'elle avait lus, et des
-«impressions de théâtre». Le cahier, en tout, avait trente-deux pages.
-Il s'accrut tout à coup de dix pages nouvelles. Et voici ce qu'elles
-racontaient:
-
- _Samedi, 6 juillet 190..._
-
-«Ce matin, il m'est arrivé quelque chose de nouveau. Je n'ose pas dire
-de doux, car on ne sait jamais, quand on n'a pas de dot et qu'on est
-un peu jolie, si on doit se réjouir d'une attention ou s'en offenser.
-Mais, malgré moi, je ne me sens pas offensée. D'abord, lui, il paraît
-extrêmement sérieux; il ne rit pas avec madame Mauléon; je l'ai
-observé, il ne fait même pas attention aux gens qui entrent, qui
-sortent, ou à la petite Louise, qui sert... Justement, c'est ce qui a
-commencé à m'émouvoir: il n'a regardé que moi. Je suis arrivée tard
-dans la crèmerie... J'avais fait tout un tour, dans le parc Monceau,
-en sortant de chez Maclarey, au risque d'être grondée par l'aimable
-Raymonde. La raison? Tout simplement le souvenir de cette plaisanterie
-de madame Mauléon, qui voulait que cet officier, son client, m'eût
-remarquée au moment où je sortais de chez elle... En le rencontrant,
-je verrais bien. Il était là, justement, à sa table; il m'a regardée
-au moment où j'entrais. J'entrais pour lui, mais il n'en savait
-rien. Et je ne puis pas dire qu'il a manifesté de l'émotion,
-ou de l'admiration; mais, quand il a vu que, moi aussi, je le
-regardais,--oh! comme les autres,--il a baissé les yeux; il n'a pas
-«insisté», et c'est déjà très gentil; c'est une preuve qu'il ne me
-méprise pas. Je me suis assise à la table qui est en face du
-comptoir, près de la glace. Elle me dévorait à coups de paupières,
-madame Mauléon; elle m'assassinait de sourires. Elle avait l'air de me
-dire:
-
-»--Enfin, petite, vous voilà venue à l'heure où il déjeune, bravo!
-Mais tournez donc la tête, rien qu'un peu, à droite.
-
-»Je n'avais pas l'air de comprendre. Cependant, à gauche, dans la
-glace, sans avoir besoin de faire le moindre mouvement, je voyais
-toute la salle. Et je n'eus pas de peine à découvrir que j'étais
-l'objet d'une étude. Il procédait à petits coups, sournoisement, quand
-il supposait que je ne pouvais pas le voir. Je sais bien que la
-crèmerie n'offrait pas beaucoup de sujets d'intérêt. Trois, tout au
-plus: moi, une employée de chez Piver, qui n'est pas laide, et une
-passementière que j'ai rencontrée déjà, et qui est peu farouche. Il ne
-regardait que moi, mais discrètement, comme si je l'intimidais. Moi,
-intimider quelqu'un! Il me semble que cela est curieux! Un compliment
-m'aurait moins flattée. Je suis partie la première. Je ne crois pas
-avoir mis dix minutes à déjeuner.»
-
- _Lundi, 8 juillet._
-
-«Je l'ai revu. Cette fois, c'est à peine s'il a levé les yeux de mon
-côté; mais il n'a pas regardé ailleurs. Madame Mauléon m'a appelée
-près d'elle, quand elle a vu que je voulais payer mon déjeuner à la
-petite Louise.
-
-»--Je crois, en vérité, qu'il en tient pour vous, mademoiselle
-Evelyne. Hier dimanche,--vous n'étiez pas là, naturellement,--il m'a
-demandé toutes sortes de renseignements.
-
-»--Lesquels? Sur qui?
-
-»--Sur vous! Que faisiez-vous? Est-ce que je vous connaissais depuis
-longtemps? Quel âge aviez-vous exactement?
-
-»--C'est drôle.
-
-»Je disais: c'est drôle. Je pensais tout autre chose. Mais j'ai ri
-pour ne pas avoir l'air trop naïve.
-
-»--Vingt-deux ans, ma chère madame Mauléon, et assez de vertu pour me
-défier des hommes qui me trouvent bien.
-
-»J'avais le coeur troublé, en vérité... Il faut si peu de chose, même
-quand on se croit sûre de soi!»
-
- _Mardi, 9 juillet._
-
-«J'ai mis longtemps à déjeuner, d'un oeuf et d'un morceau de pain...
-Personne n'est venu, puisqu'il n'est pas venu, lui. Suis-je oubliée,
-déjà?»
-
- _Lundi, 15 juillet._
-
-«Lendemain de fête nationale. Pour moi, la fête, c'est aujourd'hui.
-Depuis huit jours, je n'avais aucune nouvelle. Et, ce matin, oh! je ne
-l'ai pas seulement revu, il m'a parlé; il m'a presque avoué. Et même
-tout à fait, je crois. J'écris pour être plus sûre, pour pouvoir mieux
-réfléchir au sens des mots, aux détails, en relisant mon cahier;
-peut-être aussi pour le plaisir qu'il y a, quand un sentiment vous
-naît dans le coeur, à le confier à quelque chose, faute de quelqu'un.
-Donc, c'est moi qui suis entrée la première, et je n'étais pas là
-depuis cinq minutes qu'il est entré lui-même. Du premier coup, j'ai
-compris non seulement qu'il me cherchait, mais que cette rencontre
-allait être une date dans ma vie. Nous étions presque seuls; avec
-nous, rien qu'un client de hasard, et puis la petite parfumeuse de
-chez Piver, qui regardait son bifteck avec ses yeux de myope. Madame
-Mauléon avait pâli, comme il arrive quand elle se trompe dans une
-addition. M. Morand s'est assis, à gauche, quand j'étais à droite de
-la salle, et s'est plongé dans la lecture d'un journal; mais je voyais
-bien qu'il ne lisait pas; ses yeux ne quittaient pas le titre d'un
-article; il ne commandait rien à la servante, debout près de lui, et
-qui, inoccupée un moment, remuait en mesure sa tête rose, son pied
-gauche et la serviette pliée qu'elle portait sur le radius (appris ce
-mot-là à l'école), pour dire:
-
-»--Quand monsieur le lieutenant daignera s'apercevoir que je suis là!
-
-»Il ne s'apercevait de rien. La petite Piver étant partie, madame
-Mauléon, qui n'est pas une gourde, s'agita dans sa loge blanche et
-dit:
-
-»--Monsieur le lieutenant, vous m'aviez promis de m'apporter un
-souvenir de votre pays!
-
-»Il tressaillit comme un homme qui entend sa
-condamnation,--j'imagine,--et balbutia, gêné, essayant de sourire et
-fouillant dans sa poche:
-
-»--En effet, madame, je crois que je l'ai là, sur moi...
-
-»Il se leva, pendant que la petite Louise, pour le laisser passer, se
-retirait à reculons, et il alla vers le comptoir de madame Mauléon,
-mon amie, et je vis qu'il lui montrait une série de dessins, ou de
-cartes postales, et elle remerciait, et il expliquait, et j'entendais
-des mots coupés d'exclamations, une espèce de duo, incompréhensible à
-peu près autant que les paroles d'un ensemble à l'Opéra:
-
-»--Parfaitement, ma mère est seule.
-
-»--Cinquante ans?
-
-»--Non, cinquante-sept.
-
-»--Joli petit pays!
-
-»--Que dites-vous là! Grand, immense, madame Mauléon!... Et voici...
-Nous avons été deux... A peine de quoi vivre... Heureux quand même,
-allez! Cela s'appelle le Valromey.
-
-»--Vous dites?
-
-»--Valromey, un vieux mot; vallée des Romains.
-
-»Un rayon de soleil touchait la glace de gauche, et rebondissait sur
-le comptoir et sur l'épaule de la crémière. Madame Mauléon se pencha.
-
-»--Mademoiselle Evelyne, venez donc voir les jolies cartes postales
-que monsieur Morand m'a apportées... Monsieur Louis Morand, lieutenant
-au 28e de ligne.
-
-»Il se détourna, salua très bas, comme font les gens de bonne société
-qu'on présente à une dame, et, avec une décision, une audace que je
-n'eus pas le temps de goûter et qui me troublèrent tout de suite, il
-rassembla les cartes postales et vint à moi:
-
-»--Si elles pouvaient vous intéresser, mademoiselle, j'en serais bien
-heureux.
-
-»Quelle situation! Je déjeunais, ou je faisais semblant; j'avais
-devant moi un couteau, une fourchette, un verre et je ne sais quoi
-dans une assiette, et c'est à ce moment-là, sans que j'aie pu rien
-prévoir, que M. Louis Morand m'adressa la parole pour la première
-fois! J'avais si peu pensé que cette minute fût proche, ou même
-possible, que j'avais mis mon corsage de tous les jours et même, sous
-mon col droit, une cravate bleu vif, que maman m'a donnée et que je
-n'aime pas. Je me levai, je fis trois pas, non pour me rapprocher de
-lui, mais pour me placer derrière la table voisine, qui était libre et
-nette, et je dis:
-
-»--Mais, monsieur, je veux bien. Nous serons mieux, ici...
-
-»Je me sentais bête et timide, ce qui ne m'est pas habituel. Je me
-rends compte que je devais avoir l'air d'une pensionnaire, comme ils
-disent, moi qui n'ai jamais fait d'autres études que celles de la
-primaire, et comme externe! Je baissais les yeux. Il me suivit et se
-mit, non pas devant moi, mais tout à côté, très près. Il est plus
-grand que moi d'une tête. Sur le marbre, il étala dix cartes postales,
-comme un jeu. Il avait l'air de deviner qu'il avait de l'atout.
-
-»--Un pays que vous ne connaissez pas sans doute, mademoiselle, l'Ain,
-des montagnes, comme vous voyez: la Dent du Chat, le Colombier; de ce
-côté, le lac du Bourget... Est-ce que cela vous plaît, mademoiselle?
-
-»--Je connais si peu la campagne, monsieur. La rue Saint-Honoré,
-songez donc!
-
-»Je n'osais pas le regarder. La main qu'il avait posée sur la table se
-crispa, puis s'allongea de nouveau et saisit une nouvelle image. Il a
-la main longue, sèche, les phalanges fines et les articulations
-fortement nouées; c'est la main d'un fort et d'un sentimental. Madame
-Mauléon, immobile d'inquiétude, devait interroger mon visage.
-
-»--Alors, ceci, mademoiselle? La haute vallée du Valromey, si vous y
-passiez, vous étonnerait au moins, j'en suis sûr. Ce sont des villages
-dans une grande cuve fraîche et verte, que remplit le vent des
-montagnes. En hiver, nous avons souvent un mètre de neige.
-
-»Il hésita un instant, prit une nouvelle carte postale, la retourna,
-et, mettant le doigt sur une tache d'un gris clair:
-
-»--Voici notre maison. Elle est connue, là-bas, comme le Louvre à
-Paris. Ma mère y habite encore, seule, à présent que je suis parti...
-madame Théodore Morand.
-
-»Pourquoi me disait-il cela? Le ton de sa voix était subitement devenu
-autre. Je levai la tête, pas beaucoup, assez pour que mon regard, du
-coin de mes yeux, pût rencontrer les yeux de M. Morand. Ce lieutenant
-est un singulier homme: il était aussi pâle, aussi sévère
-d'expression, que s'il m'eût proposé un duel. Il attendait ma réponse
-comme si sa phrase avait eu une signification d'une haute importance.
-Et je crois, en vérité, qu'il avait voulu dire:
-
-»--C'est là qu'habitera, un jour, celle qui sera ma femme, et si vous
-écoutiez bien, mademoiselle, mon coeur qui est si près du vôtre, vous
-entendriez votre nom...
-
-»Je l'entendais, monsieur; mais je suis de Paris, et je suis une
-employée qui gagne sa vie; cela fait deux raisons pour être défiante.
-J'ai eu l'air de ne pas comprendre, pensant qu'il répéterait plus
-clairement sa pensée, si je faisais ainsi. Et j'ai dit:
-
-»--En vérité, non: le plus loin que j'aie été c'est Bagnolet.
-
-»Il m'a regardée avec plus d'attention, pour voir si j'étais
-intelligente, et probablement aussi il a trouvé que je ne m'exprimais
-pas dans un français très pur.
-
-»Car il a eu un sourire bref, comme un tour de roue d'auto. Puis,
-négligemment, il a rassemblé les cartes postales, même celles que je
-n'avais pas vues.
-
-»--Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous avoir montré des
-choses si peu intéressantes pour vous.
-
-»--Mais comment donc, monsieur, il n'y a pas d'offense: au contraire.
-
-»Il a repris sa place, et moi j'ai repris la mienne. Madame Mauléon,
-très émue, et qui croit toujours qu'il n'en paraît rien, s'est remise
-à contempler le soleil à travers les vitres. Je n'ai plus avalé une
-bouchée de pain, j'ai laissé dans sa soucoupe une portion de cerises.
-Le lieutenant a bu d'un trait un verre de café, et il est parti, sans
-dire un mot à la crémière. En passant à côté de moi, il a salué
-militairement, et comme il aurait salué madame Mauléon, rien de plus,
-rien de moins.
-
-»Quand il a eu fermé la porte, je me suis levée, moi aussi. Et ce n'a
-pas été long:
-
-»--Expliquez-vous, madame Mauléon, qu'est-ce que cela signifie?
-
-»--Qu'il vous aime, ma petite.
-
-»--Parlez plus bas: vous avez un client.
-
-»--Il est sourd... Mais vous voilà toute pâle, ma belle. Qu'avez-vous?
-
-»--C'est qu'il fait froid dans votre boîte.
-
-»--Vingt-six degrés: vous appelez ça froid? Allons, avouez donc! Vous
-en tenez pour lui, vous aussi.
-
-»--Vous plaisantez, je ne le connais pas!
-
-»--On aime toujours avant de connaître. Et puis, vous allez le
-connaître, il ne souhaite que cela... Approchez encore, que Louise
-n'entende pas: il vous demande un rendez-vous.
-
-»--A moi! mais je ne suis pas de celles-là!
-
-»--Vous vous fâchez? Vous ne le connaissez pas, en effet! Eh bien!
-voici les mots mêmes qu'il m'a dits, je vous les répète:--Vous
-demanderez, madame Mauléon, si Mademoiselle Gimel voudrait bien me
-faire l'honneur de m'accorder dix minutes d'entretien.
-
-»--Il a dit: «l'honneur?»
-
-»--Mais oui.
-
-»--Vous êtes bien sûre?
-
-»--Je l'entends encore: l'honneur, l'honneur, je le jurerais!
-
-»--Alors, je dois accepter. L'honneur! C'est pour le bon motif!
-c'est... Ah! je vous en prie, madame, ne me donnez pas une fausse
-joie. Je ne suis qu'une pauvre fille. J'ai l'air de plaisanter
-souvent, mais c'est parce qu'il le faut. Je suis une tendre, tout au
-fond.
-
-»--Comme moi!
-
-»--Être aimée pour soi-même, c'est une chose qu'on a toujours désiré.
-Quand elle vient comme ça, tout à coup, vous comprenez...
-
-»--Oui, on en pleure.
-
-»--Non, je ris, vous le voyez.
-
-»--C'est la même chose, petite! Qu'on rie, qu'on pleure, le coeur ne
-sait plus ce qu'il fait. Qu'est-ce qu'il faut que je lui réponde, à
-votre... amoureux?
-
-»--Pas encore! Je ne sais pas si je lui plairai, quand il aura causé
-avec moi... Où me conseillez-vous de le rencontrer?... Ah! c'est maman
-qui va être contente!... Pas chez elle, tout de même?
-
-»--Non, il veut vous parler d'abord, à vous seule, ni chez moi, ni
-chez vous; un endroit tranquille, sans autobus.
-
-»--Place de la Concorde, alors, à côté de la statue... Ah! non, c'est
-impossible, toutes mes petites amies croisent par là.
-
-»--Faites cent pas de plus; il vous attendra près de la serre des
-Tuileries, sur la terrasse à droite, du côté de la Seine, à six heures
-et demie.
-
-»--C'est cela!
-
-»--L'endroit est parfait. Jusqu'à huit heures, on trouve encore des
-enfants avec des bonnes. Elles ne s'étonneront pas, vous savez. Elles
-sont habituées. Et pour quel jour?
-
-»--Mais, demain! Pourquoi tarder? Il désire que ça ne soit pas demain?
-
-»La crémière se mit à rire.
-
-»--Où prenez-vous cela? Mais non! Il est plus amoureux que vous, plus
-pressé de vous le dire que vous de l'entendre; et, quand je lui dirai
-«demain», il me demandera:--Pourquoi pas aujourd'hui?
-
-»J'avais cette grande joie qui transparaît et qui se trahit, quoi
-qu'on fasse. Je m'étais souvent dit:
-
-»--J'aimerai peut-être, mais je ne le montrerai pas, c'est trop bête!
-
-»Je sens bien que je n'ai pas tenu parole. «Être aimée», je goûtais
-ces deux mots-là, comme, autrefois, je laissais fondre une dragée dans
-ma bouche. Les passants me regardaient-ils plus que d'ordinaire? Ceux
-qui portent un secret joyeux s'imaginent qu'ils sont transparents. Ils
-n'ont peut-être pas tort. A la banque, je ne tenais pas en place.
-Cette sotte de Marthe, qui se croit artiste parce qu'elle a des
-bandeaux à la Vierge, n'a pas manqué de faire remarquer que je m'étais
-dérangée quatre fois pour demander des renseignements à M. Amédée,
-dont je copiais le rapport; mais Raymonde, qui est plus experte et
-plus méchante, a pris le rapport achevé, sur une table, sous prétexte
-de l'examiner, et elle est allée le porter elle-même au jeune
-secrétaire. J'ai laissé faire. Elle est restée longtemps. Elle est
-revenue avec les yeux plus rouges que de coutume. Il paraît qu'elle a
-fait la scène la plus incroyable,--c'est de M. Amédée que je tiens le
-détail: il m'a parlé, à la sortie,--la scène de jalousie. Ah! bien
-placée!
-
-»--Il y a vraiment, monsieur, une préférence que je ne m'explique pas,
-pour mademoiselle Evelyne. Je suis la plus ancienne, et les rapports
-lui sont confiés... Ce n'est pas la peine d'être dévouée... Je ne sais
-pas si vous avez remarqué, monsieur, que cette péronnelle est de plus
-en plus évaporée... Aujourd'hui, cela dépasse les bornes.
-
-»Ici, elle s'attendrissait.
-
-»--J'ai pourtant demandé des renseignements à une amie que j'ai, dans
-l'établissement de crédit où M. Amédée a travaillé avant de venir chez
-M. Maclarey... Vous me pardonnerez d'être si franche... Je lui ai
-demandé si vous étiez capable de...--comment dirais-je?--de favoriser
-une des dactylographes parce qu'elle est plus jeune et plus
-coquette... Elle m'a répondu:
-
---Je ne crois pas, c'est un homme rangé... Et cependant, monsieur,
-quand il y a un travail important, c'est mademoiselle Evelyne qui l'a!
-
-»Elle s'est mise à pleurer. M. Amédée a déclaré qu'il aimerait mieux
-diriger trente employés que trois femmes, et il a laissé mademoiselle
-Raymonde se sécher.
-
-»Tout cela parce que j'avais l'air heureux. J'étais heureuse, en
-effet, je le suis encore. A l'heure tardive où j'écris, ma mère dort
-dans sa chambre à côté; moi, je sens bien que le sommeil ne me viendra
-pas de si tôt. Elle a deviné quelque chose, elle aussi, la chère
-maman! Pendant que nous dînions, au jour, en tête à tête, dans la
-cuisine, elle a remarqué, d'abord, que je mangeais avec un appétit de
-jeune loup, ou de trottin, et que, cependant, j'oubliais de manger,
-par moments, pour regarder par la fenêtre:
-
-»--A qui ris-tu, Evelyne?
-
-»--A personne!
-
-»--Si.
-
-»--Voyez vous-même: les fenêtres sur la cour, en face, sont toutes
-fermées, malgré la chaleur.
-
-»--Alors, tu ris à une idée? Je connais ça!
-
-»Elle se tut, et je compris qu'elle faisait beaucoup de chemin
-silencieux, qu'elle furetait dans toutes les maisons où j'aurais pu,
-selon elle, avoir un prétendant. Pauvre maman! Comme si Paris était le
-même, pour elle et pour moi! Elle n'a pas voulu le dire, mais elle
-souffrait aussi à la pensée que je n'étais pas confiante. Moi, je ne
-voulais, je ne veux rien dire parce que je ne suis pas sûre... Un
-pareil amour! Est-ce possible? Moi, la petite dac? Que je voudrais
-être à demain soir! Ah! demain soir, s'il m'a parlé comme je n'ose pas
-croire qu'il me parlera, alors, je serai expansive. Oui, je partagerai
-avec elle ma joie, je réparerai la déconvenue de ce jour. Maman m'a
-dit:
-
-»--Le fils du bottier, notre voisin, quand je rentrais, ce soir, m'a
-fait un signe d'amitié; ce n'est pas la première fois; je suis sûre
-qu'il pense à toi.
-
-»--Quart-de-Place?
-
-»--Pourquoi l'appelles-tu comme ça? Pauvre garçon!
-
-»--C'est son nom pour tous ceux qui ne se fournissent pas chez son
-père.
-
-»--Oui, plus d'une fois, je l'ai vu, en me détournant un peu, quand je
-passais avec toi, je l'ai vu qui te mangeait des yeux.
-
-»--Ça me laisse intacte, maman.
-
-»--Sans doute, mais indifférente!
-
-»--Oh! tu parles!... Non, je vous demande pardon, je veux dire
-absolument.
-
-»La pauvre chère maman n'a rien répondu; mais elle a eu ce petit
-pincement de lèvres qui est, chez elle, le signe d'un coup reçu, le
-«touché» du maître d'armes. Et ça me faisait de la peine de lui en
-faire. Mais le moyen? Nous nous sommes séparées de meilleure heure que
-d'ordinaire. Elle ne doit pas dormir non plus. Elle pense:
-
-»--Les enfants sont ingrats, tous et toutes!
-
-»Non, ce n'est pas vrai. Je lui suis reconnaissante, au contraire, de
-ce qu'elle a été une vraie mère, une de celles pour qui l'enfant n'est
-pas un joujou qu'on habille et qu'on embrasse, mais un amour qui
-change toute la vie. J'étais grosse comme le poing,--que de fois je
-l'ai entendue me raconter cela!--j'étais délicate, j'étais «vive comme
-une souris qui aurait eu les yeux bleus». Maman a eu peur que je ne
-fusse mal soignée, si elle me confiait à une nourrice de campagne.
-Elle n'était déjà plus jeune quand elle s'est mariée avec le «beau
-Gimel», mon père, que j'ai à peine connu... Un petit frisson de peur,
-et le grand sacrifice a été tout de suite accompli. Maman, qui avait
-une bonne place; maman, qui était vendeuse chez Revillon, a tout
-laissé là pour Evelyne. Elle ne m'a plus quittée, et tout le bénéfice
-qu'elle a eu, hélas! c'est moi, qui ne lui dis pas même, ce soir,
-qu'une joie me tient éveillée.
-
-»Pauvre maman! L'ancien adjudant de la garde républicaine, son mari,
-n'a jamais été, je crois bien, un puissant travailleur. Il avait sa
-retraite. Il disait:
-
-»--Je cherche du travail dans le civil.
-
-»Maman ne disait rien; mais elle brodait, elle cousait, elle gagnait
-ce qui manquait pour vivre, et le droit de ne pas se séparer de la
-«petite». Grâce à elle, nous n'avons jamais manqué de rien. Elle
-prétendait même que nous finirions par être «bien à notre aise».
-
-»J'en ris, ce soir. Nous ne sommes pas devenues riches. Et voici que
-je suis aimée! Est-ce mystérieux! Aurais-je pu imaginer qu'un officier
-s'éprendrait de moi pour m'avoir vu, chez madame Mauléon, manger des
-petits radis roses! Il a dû deviner que j'avais été bien élevée, par
-une femme courageuse, nette d'esprit, aimant Paris qui ne la gâte pas,
-mais qui l'amuse, et que j'étais une honnête fille née d'une maman
-admirable. Ah! si nous devons nous marier, lui et moi, il faudra qu'il
-soit poli et prévenant avec maman. Pas de morgue! Pas de fausse honte!
-Je le lui dirai demain, avec d'autres choses..., tant d'autres.»
-
-»_Minuit et demi._--Je n'ai aucune envie de dormir. Il faut,
-cependant, se coucher, parce que, demain matin, la dactylographe devra
-être au travail à neuf heures. Nous n'avons pas de congés pour cause
-d'amour. Je vois la tête de M. Maclarey, si je lui disais:
-
-»--J'ai un amoureux; me permettez-vous de sortir une heure avant les
-autres?
-
-»Il se demanderait si je jouis de mon bon sens. Et M. Amédée? Il
-mettrait son monocle, pour s'assurer que je suis bien mademoiselle
-Gimel, dactylographe réputée pour sa régulière application et sa bonne
-humeur, et il me répondrait, avec son air de diplomate:
-
-»--N'oubliez pas, mademoiselle, que la copie du rapport sur l'emprunt
-de l'Herzégovine vous a été confiée, parce que vous êtes la moins
-légère de nos dactylographes.
-
-»Mais, par exemple, à six heures, je file, et sans attendre
-mademoiselle Raymonde!»
-
- _Mardi, 16 juillet._
-
-»Depuis midi, je ne vivais pas. J'ai toujours été fière de mon
-sang-froid, mais je n'en avais plus. J'ai toujours cru que je ne me
-laisserais pas emballer, et mon coeur battait follement, sottement,
-dès que je pensais: «Six heures et demie, aux Tuileries, Louis
-Morand»; et je ne pensais pas à autre chose, et il m'a fallu une
-volonté, une application lassante, pour ne pas mêler ces mots-là aux
-cours des charbonnages et aux rapports financiers que j'ai transcrits
-pour la banque.
-
-»Je suis donc faible, oh! oui, faible comme toutes. Je n'avais de
-résolu que le menton, que je porte un peu haut, par habitude, quand je
-suis sortie de chez Maclarey, six heures sonnant. Raymonde m'a
-appelée. J'étais déjà loin; la rue était chaude comme un atelier de
-repasseuse, et je ne songeais qu'à aller vite; je n'avais pas peur
-d'être rouge quand je le verrais. C'est une peur que j'ai eue d'autres
-fois, quand il s'agissait de présentations moins graves. Je n'avais
-pas peur de ne pas plaire: j'étais comme sûre d'être aimée, à jamais,
-et toute mon âme était tendue seulement vers les mots qui diraient
-cela, et vers son regard, à lui, la seule chose qui me fit peur. J'ai
-pris l'avenue des Champs-Élysées du côté gauche, pour ne pas être en
-face de la serre; je ne voyais que la balustrade, blanche au soleil,
-comme un tour de plume, les arbres au-dessus, et des points noirs qui
-allaient lentement d'un tronc d'arbre à l'autre. J'aurais voulu avoir
-les jumelles de maman. Les voitures revenaient du Bois, beaucoup de
-sapins découverts, des landaus de noces, des autos: personne n'avait
-le coeur aussi noyé que moi dans la même pensée; j'aurais voulu avoir
-un ballon, monter dedans, traverser la place, et descendre sur la
-terrasse, en disant:
-
-»--Me voilà!
-
-»Eh bien! c'est à peu près ce que j'ai dit à M. Morand. J'avais
-tellement envie de le voir la première, de le surprendre ainsi,
-pensant à moi, que j'ai usé d'un moyen qui m'a paru tout simple et
-qu'il a beaucoup admiré, quand je le lui ai raconté. Où devait se
-tenir M. Louis Morand, qui attendait mademoiselle Evelyne Gimel,
-venant du boulevard Malesherbes? Au coin de l'orangerie, près de la
-place de la Concorde, et il devait regarder vers l'ouest. J'ai donc
-tourné l'orangerie, je suis arrivée par l'est, j'ai suivi la terrasse
-au-dessus du quai... Et, tout au bout, immobile, penché sur la
-balustrade, il y avait un jeune homme, qui protégeait ses yeux, de sa
-main droite posée en visière sur son front, et qui interrogeait, avec
-passion, avec un dépit visible et les sourcils froncés, la place de la
-Concorde... Je me suis approchée le plus doucement possible, et j'ai
-dit:
-
-»--C'est moi, monsieur, Evelyne Gimel.
-
-»Je riais, pour ne pas avoir l'air d'être émue. Je ne veux pas qu'on
-voie mes émotions. Trois petites bonnes cerclées d'enfants me
-voyaient. J'ai préféré qu'elles me prissent pour une aventurière. Et,
-lui aussi, il a été suffoqué de m'entendre rire. Oh! il ne me l'a pas
-dit. On a le pardon facile quand on voit, pour la première fois, seul
-à seule ou à peu près, celle qu'on aime. Il m'a regardée; et son
-regard, qui rencontrait successivement, sur ma frimousse, mes yeux qui
-riaient, mes joues qui riaient, et le rire de mes lèvres, ne savait
-plus où se poser parce qu'il était, lui, tout grave et ému.
-Finalement, il a regardé mes mains, et m'a dit:
-
-»--Je vous remercie; je suis bien content.
-
-»Moi, alors, je les lui ai données toutes les deux. Et j'ai ri un peu
-plus doucement, en répondant:
-
-»--Voulez-vous que nous nous promenions?
-
-»Les trois petites bonnes nous considéraient avec un si vif intérêt,
-que j'aurais voulu me promener de l'autre côté de la balustrade, en
-bas, sur la place, et que j'ai esquissé une conversion à gauche. Mais
-il s'y est opposé, oh! gentiment, mais très nettement:
-
-»--Tout droit, si vous voulez bien.
-
-»Nous avons passé devant le banc, au milieu des gosses. Il m'a dit,
-tout de suite après, me regardant de nouveau:
-
-»--Mademoiselle, vous riez bien volontiers.
-
-»--Oh! monsieur, c'est impossible à cacher...
-
-»--Je l'avais remarqué déjà, et je vais vous paraître bien singulier:
-je ne ris de presque rien.
-
-»--Moi, de presque tout.
-
-»--Cependant, vous ne ririez pas, j'espère, si quelqu'un vous disait
-qu'il vous aime?
-
-»J'étais ravie de ce mot-là, reconnaissante; mais je ne sais quel
-stupide esprit d'indépendance et de taquinerie, quelque chose qui
-n'est pas moi, a prévalu sur ce qui est moi; j'ai tourné la tête vers
-le lointain de l'île, les quais, et une mouche qui remontait la Seine.
-
-»--Ça dépend qui?
-
-»--Si c'était moi?
-
-»Je me suis arrêtée, je lui ai planté dans les yeux mon petit regard
-décidé, qui ricanait encore, méchamment; j'ai vu qu'il était à moitié
-blessé, et j'ai continué, comme pour l'achever:
-
-»--Ma foi, monsieur, nous ne nous connaissons guère.
-
-»--En effet, mademoiselle, vous ne me connaissez pas. Je me suis
-permis de vous demander de venir, précisément pour vous expliquer...
-
-»--Et peut-être aussi pour savoir qui je suis?
-
-»--Ce que vous voudrez bien me dire de vous me fera plaisir, mais
-m'apprendra peu de chose.
-
-»--Ah! vraiment?
-
-»--Je vous connais, moi.
-
-»--Par madame Mauléon, alors?
-
-»--Un peu, mais surtout par vous-même: je vous ai regardée pendant
-onze déjeuners.
-
-»--C'est tout au plus un signalement, ce que vous avez; mais, se
-connaître, c'est plus long.
-
-»--Vous vous trompez: un regard suffit.
-
-»Il disait cela avec tant de passion, tout au bout de la terrasse,
-près du pont Solférino, que j'ai eu envie de le remercier. Mais, comme
-j'ai honte des démonstrations, et que je trouve cela faible, j'ai eu
-l'air incrédule.
-
-»--Un regard pareil, personne ne l'a eu de moi.
-
-»--Vous voyez bien que je vous connais, mademoiselle; j'en étais
-persuadé. Vous n'avez encore aimé personne.
-
-»Eh bien! il est tout à fait gentil, M. Louis Morand! J'avais beau lui
-répondre en plaisantant, et peu de mots, quand il aurait tant voulu
-m'entendre, il ne se lassait pas d'être aimable, de me trouver bien,
-et de me le dire. Nous arpentions la terrasse, comme disent les
-poètes, dans la gloire du couchant. Plus de bonnes à l'étage, plus
-d'enfants; rien que des passants, au-dessous de la terrasse, qui
-allaient dîner. Je sentais que maman devait s'inquiéter, aller à la
-fenêtre, répéter:
-
-»--Cette chérie ne rentre pas! Où est Evelyne? Six heures et demie,
-six heures trente-cinq, même!
-
-»Il racontait sa vie. Il se faisait très simple, très modeste,--un
-peu, probablement, pour se rapprocher de moi,--et je ne le trouvais
-cependant pas familier, ce qui me touchait infiniment. Le respect,
-dans notre monde, c'est presque un rêve. Je n'avais pas l'air de
-m'étonner de cette politesse parfaite dont il me donnait la preuve;
-mais je levais moins souvent les yeux de son côté, et j'évitais de le
-faire quand il s'excusait de ne pas être riche, de ne pas pouvoir me
-donner, si j'acceptais de devenir sa femme, le luxe qu'il aurait voulu
-(ce sont ses mots) «mettre à mes pieds». Si nos yeux s'étaient
-rencontrés, il aurait vu trop clair dans les miens. Il me racontait
-qu'il est né dans le département de l'Ain, dans un joli endroit qui se
-nomme Linot, celui qu'il me montrait, sur la carte postale. Il a perdu
-son père, qui était conducteur des ponts et chaussées. Et, comme
-j'avais l'air de trouver ce titre-là très beau, sans savoir ce que
-c'est, il m'a tout de suite expliqué que je me trompais; il s'y est,
-je puis le dire, acharné, ne sachant comment me persuader qu'il était
-de famille très modeste. Vraiment, ce M. Morand ne ressemble à aucun
-des jeunes hommes que j'ai connus jusqu'ici: il ne se flatte pas du
-tout, il a peur qu'on ne le croie meilleur qu'il n'est, ou plus riche.
-
-«--Nous sommes presque pauvres, disait-il, ou, plutôt, moi, je puis
-vivre, à condition que maman se gêne un peu: ma solde ne me suffit
-pas. Maman la complète. Elle est admirable. Si vous me faites
-l'honneur de m'écouter...
-
-»--Mais je ne fais pas autre chose!
-
-»--Alors, si vous me faites l'honneur de m'aimer,--ah! comme il
-prononçait ce mot-là, arrêté, la tête près de la mienne, et cherchant
-mes yeux qui regardaient au loin, obstinément, méchamment, vers l'Arc
-de Triomphe!--si vous me faites l'honneur de m'aimer, je veux que vous
-sachiez bien que ce n'est pas la fortune que vous épouserez. L'armée
-n'enrichit pas.
-
-»--La dactylographie non plus.
-
-»Nous nous mîmes à rire tous deux ensemble, longuement, sans nous
-parler, lui me regardant, moi les yeux dans le vague, mais nos deux
-coeurs si près l'un de l'autre, et si contents, que je ne bougeais
-pas, pour que cela ne finît pas. Un gros ramier, qui allait se
-coucher, passa, à me décoiffer, devant nous, et rompit le charme.
-J'eus un peu honte de ma faiblesse, je demandai:
-
-»--Vous ne m'en voulez pas, monsieur, si je suis prudente. C'est une
-qualité que la vie d'employée donnerait à celles mêmes qui ne
-l'auraient pas naturellement. Vous pouvez choisir une jeune fille qui
-vous apporterait la fortune. Pourquoi une employée? Pourquoi moi?
-
-»Nous avions repris la promenade, et, jusqu'à la place de la Concorde,
-il me fit sa réponse. Je l'avais peiné. Il fut ardent, rude,
-passionné, un peu peuple,--j'aime ça,--dans sa façon d'accuser le
-coup. Il me dit qu'il s'était juré de n'épouser qu'une femme qui ne
-rougît pas de la modeste famille des Morand, qu'une femme brave,
-habituée au travail, ingénieuse à vaincre la vie, et, en même temps,
-jolie, distinguée, pour qu'elle pût faire quelques visites,--les
-réglementaires,--vive d'esprit, pas embarrassée...
-
-»--C'est donc bien vous que je cherchais, mademoiselle. A présent, si
-je ne dois pas vous plaire, je préfère le savoir tout de suite; ma
-demande ou ma personne vous paraît peut-être ridicule... Dites-le-moi.
-
-»J'étais troublée, je ne riais plus. J'ai répondu:
-
-»--Je ne peux pas vous juger en si peu de temps!
-
-»--Est-ce que je vous le demande, mademoiselle?
-
-»--Mais oui!
-
-»--Pas du tout; je demande à vous revoir.
-
-»--Alors, nous sommes d'accord. Voulez-vous venir, demain, chez ma
-mère? Il faut qu'elle soit avertie.
-
-»--Non!
-
-»--Je ne peux cependant pas...
-
-»--Si, vous pouvez retarder... Je vous supplie de revenir ici, demain,
-de me connaître avant de consulter une autre personne, fût-ce votre
-mère. C'est beaucoup vous demander?
-
-»Je l'ai considéré, un moment, de tous mes yeux, de tout mon coeur, de
-toute ma bonne foi inquiète, et j'ai trouvé, au fond de ce regard,
-tant de décision, de loyauté et d'amour, que je n'ai plus hésité.
-
-»--Oui, monsieur, c'est beaucoup me demander. Elle est digne de tout
-savoir. Mais je veux bien. Je ne parlerai pas. Je reviendrai. A
-demain!
-
-»Je lui ai tendu la main, sérieusement. J'ai cru qu'il allait la
-baiser. Il l'a serrée légèrement, respectueusement, et je suis partie.
-
-»Je ne sais pas comment j'ai pu avoir encore la présence d'esprit de
-bien marcher, en descendant la rampe, en traversant la place. Je
-devinais son âme. J'étais enveloppée dans sa pensée qu'il avait jetée
-sur moi. Et j'avais envie d'écarter les mailles avec la main. Je ne me
-suis pas détournée une seule fois. Mais je suis sûre qu'il est resté
-là, au coin, à côté de l'escalier qui sert d'entrée pendant
-l'Exposition canine, jusqu'à ce que j'eusse disparu par la rue
-Royale...
-
-»Maman écoutait, sur le palier, pour être plus vite avertie de mon
-retour. Elle a presque crié, en reconnaissant mon pas et mon chapeau.
-Et j'ai dit, d'un étage à l'autre, la tête levée:
-
-»--Ma pauvre maman, nous avons veillé à la banque... Qu'avez-vous à
-vous inquiéter?... La maison lance un gros emprunt péruvien,
-après-demain.
-
-»--Sacré Pérou! a-t-elle répondu du haut de la rampe. M'en a-t-il fait
-faire du mauvais sang!»
-
- _Mercredi, 17 juillet._
-
-»Je l'ai revu. Quand on se voit une première fois, l'émotion,
-l'immensité de l'inconnu, entre deux êtres qui ont vécu loin l'un de
-l'autre, la crainte de trop se confier,--chez moi, du moins,--font de
-la première rencontre de ceux qui croient s'aimer un mélange
-d'effusion et de diplomatie, une parade un peu, une recherche inquiète
-de la permission d'aimer, une sorte d'examen, qu'on sent trop
-redoutable pour qu'il soit tout à fait doux. On joue son coeur, son
-repos, ses rêves, on joue une famille qui n'est pas née et plus
-encore. J'avais le sentiment si vif de ce péril où nous sommes, au
-moment où nous allons aimer, que je retenais tout le temps, non
-seulement mes mots, mais mon coeur, mais mon rire. Cela me ressemble
-bien peu! Je ne le remerciais pas quand il me disait des choses dont
-j'étais fière au fond, parce que j'avais peur d'être obligée,
-l'instant d'après, de me retirer, de redevenir la petite dactylographe
-qui n'est pas facile à marier, parce qu'elle a l'ambition d'épouser un
-homme «très bien».
-
-»Je commence à croire qu'il est vraiment très bien. Notre seconde
-entrevue a été moins longue, mais plus intime: nous avions, l'un et
-l'autre, moins de crainte de nous être trompés. J'avais mis mon
-corsage de linon blanc, qui a un empiècement de broderie à jour, et,
-dans le ruban cerise noué autour de mon cou, j'avais passé un brin de
-réséda. C'est une fleur fine, et fidèle jusqu'au bout: ça meurt, mais
-ça ne s'effeuille pas. M. Morand a tout de suite aperçu le réséda,
-parce qu'il a regardé mon petit cou blanc et mes épaules, et il m'a
-dit:
-
-»--La fleur que j'aime le mieux, tout justement, mademoiselle! Chez
-nous, à la maison du Valromey, ma mère sème tous les ans du réséda
-dans une plate-bande, toujours la même, qui embaume la vallée.
-
-»--Elle est petite, alors, la vallée?
-
-»--Non, très grande. Un être de rien, un brin de lavande ou de réséda,
-mais qui a une âme très parfumée, quelle puissance, et comme elle va
-loin!
-
-»--Vous êtes poète?
-
-»--Non, je suis heureux.
-
-»Les bonnes, sur le banc, étaient au complet. Elles ont ri, en nous
-revoyant, et nous aussi, nous avons ri. Ça devenait gênant. J'ai
-proposé à M. Louis Morand de nous promener sur le côté de la terrasse
-qui longe la place de la Concorde. Il a accepté. C'est un grand point
-que de s'entendre sur le chemin. Tout de suite après, nous sommes
-devenus graves. Oui, tous les deux ensemble, et presque tristes.
-Pendant un long moment, nous avons cessé d'être jeunes et de sentir
-que nous étions amis. Est-ce ainsi pour tout le monde? Peut-être. Nous
-étions comme ceux qui arrivent au quai d'embarquement, et qui
-s'arrêtent, moins désireux de la route, pleins de questions sur la
-mer, et sur le bateau, et sur le vent. Tout à l'heure, un pas de plus,
-il ne sera plus temps. Nous avions prévu cette minute-là, l'un et
-l'autre, mais elle était venue, soudaine. Lui, il m'a interrogée sur
-mon enfance, mon caractère, mes goûts, et, moi, je lui ai demandé:
-
-»--Que dirait votre mère, si vous lui parliez de votre projet,
-monsieur? Elle ne me trouverait pas de son monde.
-
-»--Elle est fille d'un tout petit propriétaire.
-
-»--Elle était femme d'un conducteur des ponts et chaussées.
-
-»--C'est un fonctionnaire bien modeste. Je vous garantis le
-consentement de ma mère, mademoiselle, et, mieux, son adoration.
-
-»Je le remerciai d'un regard, et je vis qu'il pâlissait, parce que le
-regard était doux. C'est un tendre, cet homme qui a l'air dur. Je
-voulais savoir une chose infiniment délicate; j'ai profité de
-l'émotion.
-
-»--Les mots que je devine, que je sens tout près de vous sont très
-beaux; ne les dites pas, cependant, monsieur; je voudrais qu'il n'y
-eût aucun mensonge entre nous. Ne me dites pas encore que vous
-m'aimez... Je vous parais singulière, peut-être?
-
-»--Non, vous me surprenez, mais délicieusement.
-
-»--Alors, je puis continuer et vous interroger avec une franchise
-complète?
-
-»--Oui.
-
-»--Même indiscrète? Je voudrais savoir une chose que vous auriez le
-droit de me cacher.
-
-»Il fronça les sourcils, et mit une ou deux minutes à prendre son
-parti.
-
-»--Allez toujours: je ne mens jamais.
-
-»--Eh bien! je voudrais savoir si vous avez souvent dit à d'autres
-femmes ce que vous me diriez à moi-même, tout de suite, si je ne vous
-arrêtais pas.
-
-»--Non, vous n'êtes pas la première à qui j'ai dit: «Je vous aime»; je
-ne veux pas me faire meilleur que je ne suis; je vous jure, pourtant,
-que je ne vous aurai pas été souvent infidèle avant de vous connaître,
-et que, si nous étions mariés...
-
-»--Qu'en savez-vous?
-
-»--J'en réponds, je serais l'ami qui ne varie pas. J'ai l'habitude de
-la consigne, et puis, ce serait facile avec vous.
-
-»--Facile? Je n'ai pas vu beaucoup de pièces de théâtre, monsieur;
-mais aucune ne disait cela. Pourtant, je vous crois... J'ai besoin de
-vous croire.
-
-»Il laissa tomber ces mots, et nous sommes allés côte à côte, l'espace
-de quatre arbres au moins, sans plus parler. Je suis persuadée qu'il
-était sincère. Quand ils sont jeunes et près de nous, ils sont très
-sûrs d'eux-mêmes. Puis, il m'a posé, de nouveau, deux questions:
-
-»--Quitteriez-vous Paris?
-
-»--Cela me serait très dur: je l'aime.
-
-»--Impossible?
-
-»--Non, parce que je puis aimer quelqu'un plus que mon Paris; cela,
-moi aussi, j'en suis sûre.
-
-»Puis, sans transition, impérieusement, comme s'il faisait un
-discours à ses hommes, il m'a dit:
-
-»--Je suis très militaire; mais le reste m'est moins familier. Un
-petit collège, puis de bonne heure dans la troupe, puis Saint-Maixent:
-vous comprenez qu'il me manque des cordes. Ainsi, je vous avoue que je
-sais mal la religion. Mais je ne demande pas mieux que de l'apprendre
-de vous, parce que j'ai des camarades que j'estime beaucoup, que
-j'estime le plus, et qui sont fervents. Ma mère est une chrétienne
-admirable. Que pensez vous là-dessus?
-
-»Il a fallu répondre. J'étais contente qu'il fût meilleur que moi, qui
-n'ai pas ses excuses, et qui suis de médiocre pratique... Des excuses,
-j'en ai peut-être d'autres, en y songeant bien: j'ai maman, qui n'est
-guère dévote; j'ai la vie d'employée, qui n'a pas beaucoup de ces
-exemples-là autour d'elle... J'ai promis d'instruire M. Louis Morand.
-Mais il faudra d'abord former le professeur, qui n'est pas de premier
-ordre... Je ne puis pas dire combien j'étais heureuse de cette
-causerie à plein coeur, sans l'ombre d'une hypocrisie de part ou
-d'autre. Mon grand Paris s'était fait presque silencieux: on ne peut
-pas lui demander le silence complet. L'air venait du Bois, si doux
-qu'à le respirer je me sentais m'attendrir. M. Morand, quelquefois,
-suivait de l'oeil les nuages roses, et leur souriait. J'ai trouvé cela
-dangereux, pour une petite Evelyne Gimel qui n'aura pas de conseil
-véritable, dans cette grave affaire, et qui a beaucoup de mal déjà à
-prendre quarante-huit heures de réflexion. J'ai rompu cette mélancolie
-d'amour qui nous prenait tous deux. J'ai demandé:
-
-»--Où avez-vous fait l'exercice, ce matin, monsieur?
-
-»--A Issy-les-Moulineaux.
-
-»--Vous voulez dire Issy-les-Aéroplanes?
-
-»--Justement, j'en ai vu deux.
-
-»--Comme j'aurais voulu être là! Ma passion! J'achète tous les jours
-un journal pour savoir quand nous volerons. Qui était-ce? Delagrange?
-Malécot? Ferber? la dame aviatrice?
-
-»--Aucun d'eux, mais des nouveaux, des tout jeunes, qui se sont lancés
-en l'air, portés par des ailes, en toile très fine, qui ressemblaient
-à celles d'un papillon.
-
-»--Contez-moi cela!
-
-»--J'aimerais mieux vous le raconter demain...
-
-»Il avait l'air si grave que j'ai bien vu que mon rire, à moi, sonnait
-faux. Il avait tant de bon amour dans les yeux que j'ai dit oui. J'ai
-promis de revenir, pour la dernière fois.»
-
- _Jeudi, 18 juillet._
-
-«C'est le troisième soir de mon amour. Hélas! le dernier de ma joie!
-Tout est brisé. J'écris ceci à je ne sais quelle heure de la nuit,
-pendant que madame Gimel--il faut que je l'appelle ainsi à
-présent--pleure, elle aussi, et souffre presque autant que moi.
-
-»Cela débutait si bien, mon amour! Ce soir encore, à six heures dix,
-sur la terrasse que nous avions choisie pour nos accordailles, il
-m'attendait, lui, et il avait, comme moi, toute une marée montante de
-pensées dans le coeur. Je ne lui avais pas dit que je commençais à
-l'aimer; j'allais le lui dire; il ne me faisait plus peur. En sortant
-de la banque, je regarde en l'air, et je reçois sur la joue une goutte
-d'eau: il pleuvait. Un autre jour, tous les jours, j'aurais été
-furieuse, car j'étais sans parapluie; eh bien! j'ai étendu mes dix
-doigts, las d'avoir tapoté les touches de ma machine, et j'ai dit, je
-me rappelle:
-
-»--J'arriverai fripée s'il le faut, mais cela ne me fait plus rien; il
-m'aime, à présent, et moi, je vais lui dire que je l'aime!
-
-»Pourquoi? C'est le secret des mots d'hier, des mots qui sont des
-graines et qui lèvent leurs deux premières feuilles dans une nuit. Et
-je ne suis pas allée au rendez-vous en prenant des détours, non, mais
-tout droit, sous la bruine qui tombait et que j'aurais voulu qu'il pût
-boire sur ma joue. Lui, il était à son poste de guetteur; je voyais sa
-haute silhouette, de loin, au-dessus de la balustrade blanche, entre
-deux troncs d'arbres; et puis, j'ai vu son visage immobile; nous
-étions attirés l'un par l'autre, et moi seule j'avançais; j'ai vu ses
-yeux qui étaient tout pleins de moi; j'ai monté; personne n'était là
-que nous; j'ai couru, et j'ai dit:
-
-»--Je vous aime!
-
-»Alors, oh! alors, ses yeux se sont emplis de larmes, subitement. Et,
-lui pleurant, moi presque, sous la pluie, dans ces Tuileries désertes,
-nous étions infiniment heureux. Je crois que nous marchions très
-doucement, mais je ne suis pas sûre. Nous étions, dans nos coeurs,
-fiancés. Il m'a regardée longtemps, sans mot dire, ses yeux fermes,
-ses yeux de commandement et de justice fixés sur les miens, et je
-voyais trembler, au coin de ses lèvres, des mots d'amour qu'il était
-trop ému pour prononcer. Il était devenu muet.
-
-»--J'ai tout compris, monsieur, mais il pleut. Si nous rentrions?
-
-»Une pluie véritable tombait. J'avais dit étourdiment: si nous
-rentrions?
-
-»Mais où? La grande serre des Tuileries était là, toutes ses baies
-vitrées bien ouvertes, laissant voir les palmiers, les orangers, les
-bananiers, les fougères, et défendue seulement par une chaînette de
-fer qui, d'un pilier à l'autre, faisait feston. Ma foi, nous entrâmes;
-je m'adossai à une caisse et M. Morand s'adossa à la même. C'était une
-très grande caisse; nous étions sous l'oranger, et je ne sais pas si
-cela porte chance, mais je ne vivrai jamais des minutes plus douces.
-Il regardait devant lui, la pluie qui tombait, et moi de même, et je
-crois bien que nous ne voyions rien, que l'avenir, dont nous ne
-parlions pas. Il avait pris ma main, et il la pressait souvent, et
-même, dans l'intervalle, je la sentais petite, confiante, aimée entre
-ses doigts très rudes, mais qui tremblaient. Ce qu'il me disait? Peu
-de chose; c'était une espèce de plainte qui me semblait délicieuse et
-qu'il appelait «raconter sa jeunesse».
-
-»--J'ai souffert, répétait-il, jusqu'au moment où je vous ai connue.
-Ma vie a été seule, pauvre, et vous voici enfin.
-
-»Quel bonheur il y avait pour moi, et pour lui, dans cette tristesse
-passée! Je compatissais. J'avais le sentiment que je commençais mon
-rôle de femme, qui est de consoler. Il radotait, et moi aussi, pour
-que cela durât. Nous laissions des silences entre les mots; mais ils
-étaient remplis par une espèce de pitié amoureuse, qu'il demandait et
-que je donnais. Il y a un langage, d'âme à âme, qui n'a point de
-paroles; c'est comme une couleur changeante dont on se serait
-enveloppé. Contre mon habitude, je n'étais pas gaie. Je ne retrouvais
-pas ce qui a été ma manière d'être heureuse jusqu'à présent. Je ne
-souhaitais rien tant que l'entendre dire toujours:
-
-»--J'ai souffert, et vous voici enfin.
-
-»Tout à coup, une porte s'ouvrit dans le fond de la serre; un
-jardinier entra par derrière les palmiers.
-
-»--Eh bien! les amoureux! Pas gênés! Voulez-vous filer! C'est pas une
-marquise de restaurant, la serre des Tuileries!
-
-»M. Louis Morand est un homme de sang-froid. Je l'ai bien vu. Il s'est
-dressé. Il a observé le jardinier qui arrivait, et, à trois pas, il
-lui a dit tranquillement:
-
-»--Vous vous appelez Jean-Jules Plot, caporal, il y a trois ans, à la
-troisième du 2. Est-ce vrai?
-
-»--Peut-être bien. Et vous?
-
-»--Lieutenant Louis Morand. Vous n'étiez pas dans ma compagnie, mais
-je vous reconnais bien.
-
-»--C'est que vous êtes en civil, mon lieutenant, excusez.
-
-»Alors, ils se sont écartés de moi, et j'ai entendu le jardinier qui
-disait très bas:
-
-»--Mes compliments: elle est tout à fait chic votre bonne amie, mon
-lieutenant.
-
-»--Dites ma fiancée, Jean-Jules Plot.
-
-»Et, se détournant, il m'a regardée. Ah! les beaux yeux francs, où il
-y avait de l'amour pour toute une vie et même pour deux! La pluie
-tombait moins fort; j'ai fait signe:
-
-»--Si nous sortions?
-
-»Il a ouvert son parapluie; je me suis mise tout près de mon «fiancé»;
-il était si content que je l'aurais emmené à droite, à gauche,
-n'importe où.
-
-»--Je vous aime, mademoiselle Evelyne.
-
-»Nous descendions la rampe du jardin, nous passions à côté du bassin,
-près du vieux père Nil, tout écrasé sous l'avalanche de ses enfants;
-nous franchissions la grille.
-
-»--Mademoiselle Evelyne, je vous... Au fait, où allons-nous?
-demanda-t-il.
-
-»--Voir maman: il est temps de la prévenir, après trois rendez-vous!
-
-»Je ne sais s'il avait bien compris, car, des Tuileries jusqu'à la rue
-Saint-Honoré, il ne s'occupa que de moi, et ne me parla pas d'elle.
-
-»Je n'ai jamais monté plus lentement l'escalier de notre maison. Ah!
-que j'avais raison! Le bonheur, c'est de la joie qui croit qu'elle va
-durer. Le mien n'était pas tout à fait complet, Il tremblait un peu.
-Qu'allait dire maman? Mais je la savais faible pour moi. M. Morand,
-dès la première marche, avait pris mon bras et l'avait posé sur le
-sien.
-
-»--Il n'y a que quatre étages? disait-il. Quel dommage!
-J'apprécierais, en ce moment, une maison américaine.
-
-»Je pensais de même. Il faisait jour encore, dans la grande cage
-blanche. Personne ne troubla l'ascension. Quand nous nous trouvâmes en
-haut, nous eûmes ensemble le même battement de coeur, le même recul
-devant le bouton de cuivre de la sonnette. Derrière la porte, quelle
-parole allait être dite? Quelle destinée nous guettait? J'avançai la
-main, très lentement. M. Morand vit le geste, et, peut-être pour
-retarder le moment où nous serions trois, il prit ma main et la porta
-à ses lèvres, et je sentis celles-ci qui priaient sur mes doigts et
-qui disaient:
-
-»--Pas encore.
-
-»Cela dura un peu. Je crois que j'aurais laissé durer la prière si je
-n'avais entendu le pas de maman. Elle venait, probablement, pour se
-pencher sur la rampe. Ce fut M. Morand qui sonna. Puis, il s'effaça.
-Et maman vint ouvrir, précipitamment, joyeusement, comme chaque soir.
-
-»Elle m'aperçut d'abord; je vis commencer le sourire qui m'accueille
-et qui m'appartient; mais, tout de suite, il cessa. Maman venait de
-découvrir, en arrière, ce jeune homme; ses yeux myopes firent effort,
-elle plissa les paupières, elle se demanda:
-
-»--Est-ce que je le connais?
-
-»Elle eut son petit mouvement de tête qui précède le bonjour. Mais
-non, elle ne connaissait pas ce monsieur. C'était un étranger. Elle ne
-comprenait plus; elle pensa qu'elle avait encore son tablier de
-popeline noire, et je vis se reculer dans l'ombre du couloir sa pauvre
-figure troublée, froide, pincée, tandis que je m'avançais, et que je
-disais tout bas:
-
-»--Maman, je vais vous expliquer. Ne craignez rien. Allons dans le
-salon.
-
-»Son premier geste, en entrant dans le salon, c'est-à-dire dans sa
-chambre, fut de jeter, sous la machine à coudre, le tablier surpris.
-Alors, elle parut se remettre. Elle leva la mèche de la lampe.
-
-»--Entrez donc, monsieur; qu'est-ce qu'il y a? Je ne m'attendais pas à
-une visite. Si tu fermais la fenêtre, Evelyne?
-
-»Quand elle fut assise, à contre-jour, quand la fenêtre fut fermée,
-maman avait déjà repris son air très sûr, son air parisien.
-
-»--Mais asseyez-vous donc, monsieur.
-
-»Et elle le regardait, pendant ce temps-là. Elle l'étudiait. Elle le
-cataloguait. Moi, j'étais à sa gauche, près du fauteuil, et joliment
-plus émue qu'aux Tuileries, et je le regardais, lui aussi, et je le
-trouvais stupéfiant et charmant.
-
-»Il n'était pas embarrassé, pas gauche, pas godiche; il était ému, et,
-ce qui me parut très bien et très fort, de tout ce qui était dans le
-salon, il ne considérait que maman. Il la laissait, avec déférence,
-s'agiter. Il attendait, sans impatience, qu'il pût dire ce qu'il
-voulait dire. Il restait debout; et ce fut très simple. Moi, je
-n'avais eu le temps de rien expliquer. Il se chargea des
-éclaircissements.
-
-»--Madame, dit-il, j'aurais dû vous parler avant-hier; voilà trois
-jours déjà que j'ai fait ma déclaration à mademoiselle Evelyne.
-
-»Elle a pris son air étonné,--heureux, au fond, pauvre maman, très
-heureux,--un air qu'elle avait vu prendre à Bartet, dans les comédies.
-
-»--Quelle sorte de déclaration, monsieur?
-
-»J'étais si près d'elle, je me suis penchée, je l'ai embrassée là où
-commencent ses cheveux blancs, et j'ai dit:
-
-»--D'amour, maman.
-
-»Et, un peu bas:
-
-»--Ça s'est très bien passé... Aux Tuileries... Il est très comme il
-faut... Recevez-le bien.
-
-»Lui, il ne disait plus rien. Elle l'a considéré peut-être une
-demi-minute. Elle est sensible, impressionnable! Je lisais tout sur
-son visage; elle se demandait:
-
-»--Voyons, cette physionomie-là me revient-elle? Du temps de ma
-jeunesse, quand j'étais vendeuse chez Revillon, m'aurait-il plu?
-Voyons, ces moustaches, ces sourcils un peu rudes, ce front calme et
-têtu, ces yeux de commandement, mais qui aiment, qui ont un peu peur,
-non pas de moi, mais de ce que je vais dire... Oui, sûrement, Evelyne
-a fait ce que j'aurais fait... Quoique... Vraiment oui, monsieur
-Gimel, adjudant de la garde républicaine, était un plus bel homme.
-
-»--Excusez-moi, monsieur; on ne s'attend pas à des nouvelles
-pareilles. Je suis toute saisie. Dites-moi comment vous avez connu
-Evelyne. Êtes-vous de sa banque?
-
-»Il se mit à rire, et j'entends encore ce rire contenu, mais si franc,
-le dernier entre nous.
-
-»--Oh! non, madame! non! J'ai commencé par deux années au Soudan...
-
-»--Seigneur! Vous habitez les colonies?
-
-»--Je les habitais hier; j'y retournerais volontiers si je n'avais pas
-une idée que je viens de vous avouer. Je suis lieutenant d'infanterie.
-
-»Maman devint toute pâle, subitement. Elle chercha ses mots, elle qui
-les trouve toujours, et si vite!
-
-»--Officier! Mais, monsieur, il faut une dot réglementaire? Je ne sais
-pas si Evelyne, même après ma mort...
-
-»--Non, maman, il n'en faut plus! J'ai fait l'objection, moi aussi,
-vous rappelez-vous, monsieur, à côté du myrte, quand le jardinier est
-entré? Je vous demandais, justement... Non, maman, il y a une
-circulaire du général...
-
-»Je croyais que maman allait rire. Non, elle pâlissait encore; elle
-avait l'air de défaillir; elle nous regardait avec une espèce de
-stupeur, comme si nous allions mourir l'un ou l'autre.
-
-»--En vérité, monsieur, dit-elle, ce projet-là est impossible..., tout
-à fait impossible... L'honneur était grand, sans doute... Mais Evelyne
-ne peut pas épouser un officier. Voulez-vous m'attendre ici?... J'ai à
-parler à l'enfant, qui ne comprend pas plus que vous ce que je veux
-dire. Viens, ma petite.
-
-»Et, en disant cela, elle m'entraînait dans ma chambre. Je n'avais pas
-peur; je me sentais forte contre toute opposition, capable d'attendre,
-de m'exiler, de continuer de travailler, d'apprendre un métier
-nouveau, s'il le fallait, de tant de choses, que j'étais sûre que
-celle que maman allait m'opposer comme argument ne tiendrait pas
-contre ma volonté... Pouvais-je prévoir? Ah! trop confiante que
-j'étais! Un mot a suffi pour m'accabler. Elle m'a emmenée près de la
-fenêtre; elle a passé sa main autour de ma taille; elle m'a caché son
-visage; son front touchant mes cheveux, elle m'a parlé. Aussitôt, j'ai
-senti mon pauvre amour frappé à mort. Je ne me suis pas défendue; je
-ne répondais pas; je souffrais. Combien de temps suis-je restée là,
-sans force, tandis qu'elle me disait:
-
-»--Allons, rentre, mon enfant, trouve un prétexte, écarte-le puisqu'il
-le faut!
-
-»Voyant que je me taisais, elle me proposa même de retourner seule et
-de dire elle-même à M. Morand:
-
-»--C'est fini, ne revenez pas.
-
-»Alors seulement, je revins à moi; je la repoussai; elle me laissa
-faire. J'étais nerveuse, dès lors courageuse. Je devais être très
-singulière avec mes yeux brillants de larmes que je retenais; avec ma
-volonté nouvelle de le quitter; avec ma voix que j'avais peur
-d'entendre moi-même parce qu'elle allait nous séparer. Je ne sais pas
-comment j'ai eu le courage. J'ai été droit à lui, qui était debout au
-milieu du salon.
-
-»--Monsieur, voici un grand chagrin pour moi, et pour vous: madame
-Gimel vient de me parler... J'ignorais ce qu'elle m'a appris, je vous
-le jure. Elle a bien fait de me l'apprendre. Je ne dois pas, je ne
-peux pas être votre fiancée.
-
-»--Mais que vous a-t-elle appris, mademoiselle? Elle ne me connaît
-pas. On m'a peut-être calomnié près d'elle? Qu'elle se renseigne. Je
-n'ai pas à craindre. Mais ne dites pas des mots comme celui-là.
-
-»--Oh! non, cela ne vous concerne pas.
-
-»--Alors, comment une chose que vous ne saviez pas, et qui vous
-concernait, mademoiselle, pouvait-elle avoir tant d'importance? Vous
-l'ignoriez? Qu'est-ce que c'est! Vous ai-je dit que les questions de
-dot n'entraient pas dans mes préoccupations? Vous seriez sans mobilier
-et sans trousseau que je ne changerais pas d'avis. N'est-ce que cela?
-
-»--Non, hélas!
-
-»--Mais parlez donc!
-
-»--Je ne peux pas...
-
-»--Vous le devez! Je ne vous quitterai pas sans savoir pourquoi vous
-rompez. J'ai droit à une explication.
-
-»--Et si je vous demande, monsieur, de ne pas vous en donner?
-
-»--Je refuse... Vous voyez que je souffre cruellement... Je croirai
-que j'ai été repoussé pour des raisons d'ambition, qu'on vous a fait
-partager.
-
-»--Non, par exemple! N'injuriez pas la petite, monsieur! Elle avait le
-droit de choisir, en effet; mais elle avait choisi, et elle n'est pas
-femme à se reprendre par ambition!
-
-»C'était madame Gimel qui sortait à son tour de ma chambre, animée,
-rouge, susceptible pour moi, qui n'étais que malheureuse. J'ai étendu
-la main, pour arrêter la plaidoirie de cette chère offensée. J'ai dit:
-
-»--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux que vous sachiez la
-vérité.
-
-»--Quoi, Evelyne, tu vas lui dire?...
-
-»--Tout. Monsieur Morand va voir, par là, combien je l'estime. Il
-verra aussi que je ne puis pas être sa femme... Je suis une enfant
-abandonnée, monsieur, une pupille de l'Assistance publique, adoptée
-par madame Gimel... Comprenez-vous, maintenant? Cette femme, qui m'a
-élevée, n'avait qu'à me laisser avec les autres: j'aurais grandi dans
-une ferme de la Nièvre ou de la Normandie. Je suis sans père ni
-mère... Vous voyez vous-même que je ne suis pas de celles qu'on peut
-présenter à des femmes d'officiers. Dites le contraire!
-
-»Il me regarda, et il m'aimait encore. Mais il ne répondit rien. Il
-voyait que je ne mentais pas, que j'avais tout ignoré, que je ne
-voulais pas pleurer, que je ne voulais pas qu'il restât... Et il a
-voulu, lui aussi, être courageux; il ne m'a même pas demandé de lui
-tendre la main; il a salué maman, le pauvre garçon, perdu d'esprit et
-toujours correct; il l'a saluée, et puis il n'a plus eu la force de me
-dire adieu. Je crois qu'il a essayé de commencer: «Pardonnez-moi»,
-mais il n'a pas eu la force de finir, il a senti que tout s'écroulait
-et il a quitté le salon... Je suis presque sûre qu'il s'est arrêté
-pour me regarder, sur le palier. Je n'ai pas couru. La pupille de
-l'Assistance publique n'avait aucune parole d'espérance à lui donner,
-aucune illusion. Le bruit sec de la serrure, qui reprenait son rôle de
-gardienne, nous a séparés.
-
-»Madame Gimel m'a dit:
-
-»--Viens, que je te raconte tout!
-
-»Nous avons causé et pleuré jusqu'à deux heures du matin. Et,
-maintenant, je n'ai plus de père, plus de mère, plus de nom à moi, et
-plus de fiancé.»
-
-
-III
-
-LE NUMÉRO 149 007
-
-A huit heures, Evelyne était debout. Elle avait fait son lit, balayé
-la chambre, et mis à chauffer le lait que le laitier, à sept heures et
-demie, tous les matins, déposait sur le paillasson de la porte, dans
-un flacon cacheté, scellé avec une étiquette bleue: «Grand lait du
-château de Perray.»
-
-Elle apportait les deux tasses sur un plateau, dans la chambre de
-madame Gimel.
-
---Merci, ma petite... Ne te presse pas. Tu as tout le temps. Là, pose
-le plateau sur le guéridon. Va chercher le croissant... Bien...
-Pourquoi as-tu mis ta robe noire, et ta cravate noire? Tu as l'air...
-
---En deuil. C'est ce que je veux.
-
---Oui, ma pauvre mignonne. Mais que diront-elles, à la banque, les
-dactys?
-
---Je n'y vais pas.
-
---Comment! tu n'y vas pas?
-
---Non, nous allons toutes les deux faire une course pressée, et
-j'envoie un mot à monsieur Amédée pour dire que je suis souffrante.
-
---S'ils apprennent que ça n'est pas vrai?...
-
---C'est plus vrai que si le médecin l'avait dit...
-
---En effet... Et où veux-tu?...
-
---A l'Assistance publique. Je vais redemander maman... Je veux savoir
-son nom, qui elle est, la retrouver si elle n'est pas morte...
-
---Tu ne sauras rien, ma petite, puisque, moi, je n'ai rien su...
-
---Parce que vous êtes timide! Parce que vous êtes de Romorantin,
-tandis que, moi, je suis Parisienne... Au fait, je ne suis plus sûre
-de rien... Mais je vous assure qu'ils me le diront!
-
-Elle avait l'air d'une toute jeune veuve qui déraisonne.
-
---Oui, ma chérie, ils le diront peut-être. Tu as raison. Bois ton
-lait. Je vais mettre mon chapeau. Assieds-toi... Là, ne te dépêche
-pas... Nous avons le temps... Je suis toujours ta maman, mon Evelyne.
-
-Elle mit plus de temps que d'ordinaire à piquer son chapeau, la pâle
-madame Gimel. Comme d'autres, quand elles ont un peu vieilli, elle
-cherchait des mots pour consoler le chagrin d'amour qui ne voulait pas
-être consolé, et qui s'avivait au bruit inutile. Evelyne, assise à
-contrejour, près du guéridon, regardait dans le vide, au-dessus des
-toits d'en face, qu'on apercevait par la fenêtre ouverte, et elle
-oubliait de toucher au bol de lait qui fumait en spirale inquiète.
-
-En arrière, madame Gimel, tout armée pour la promenade, ayant même
-pris son ombrelle «habillée», qui avait une cerise au bout du manche,
-se tint droite pendant un peu de temps. Elle plaignait Evelyne; elle
-l'enviait, peut-être; elle travaillait sur la donnée de ce roman
-vivant qu'elle avait sous les yeux, comme elle faisait, dans les
-heures de solitude, quand elle avait achevé le feuilleton du _Petit
-Journal_. Mais, cette fois, elle se heurtait, de tous côtés, à
-l'inconnu et à l'impossible.
-
---Je suis prête, ma petite. Je t'attends.
-
-Evelyne avala une gorgée de lait, et sortit la première.
-
-Tant que les deux femmes marchèrent dans la rue, elles eurent les yeux
-distraits, et même un peu le coeur. Il était encore de bonne heure.
-Elles suivaient la rue de Rivoli, qu'elles avaient gagnée en remontant
-la rue Saint-Honoré. Madame Gimel avait fait exprès de passer sous les
-galeries des magasins du Louvre, afin de pouvoir dire des mots qui ont
-une puissance sur l'esprit des femmes,--elle le savait bien,--et où il
-y a de l'amour de soi, de l'autre, ou de l'enfant:
-
---Vois donc la jolie berthe en guipure; et cette robe de bains de mer,
-«robe de plage», crois-tu! Et l'adorable layette...
-
-Malgré son chagrin, Evelyne regardait. Elle n'allait pas jusqu'à
-sourire, mais une petite caresse lui venait des choses qui lui
-plaisaient, à l'étalage. Le coeur n'était pas tout fermé à la vie,
-mais presque. Elle avait sa jupe noire, une ceinture de cuir souple,
-un corsage blanc, et le canotier de tous les jours, d'où se levait
-une aile de pigeon, une seule.
-
-Lorsque madame Gimel tourna à droite, un peu avant l'Hôtel de Ville,
-il y avait bien deux minutes qu'elle n'avait parlé. D'anciens
-souvenirs et l'appréhension de ces bureaux, derrière lesquels est
-assis l'État, l'assombrissaient. Evelyne, l'impressionnable Evelyne,
-hautaine parce qu'elle avait honte, hostile d'avance à tout ce qu'elle
-allait voir et entendre, hésitait, la tête levée, entre les deux
-façades de monuments publics qui occupent presque toute la longueur de
-l'avenue Victoria.
-
---C'est au 3, l'Assistance publique, dit madame Gimel. Je me souviens,
-il faut entrer dans la cour... Ah! mon Dieu, voilà vingt-deux ans,
-j'étais si contente quand je suis sortie de là, avec toi dans les
-bras, et mon brave homme de mari qui ronchonnait en arrière: «Tu la
-tiens pas bien. Passe-la-moi donc!» Ça me rappelle tant de choses! Il
-y avait un employé, qu'est-ce que je dis, plusieurs chefs de bureau et
-le directeur qui nous ont fait signer les papiers, ce jour-là. J'en
-reconnaîtrais peut-être quelques-uns...
-
-La mémoire du coeur n'est pas celle des yeux. Madame Gimel, entrée
-dans l'immeuble numéro 3, avait pris son face-à-main et considérait,
-sans pouvoir prendre parti, les perrons et les portes distribués
-autour de la cour, quand Evelyne se dirigea, à droite, vers la porte
-vitrée sur laquelle étaient inscrits ces mots: «Enfants
-assistés.--Nouvelles et renseignements.» Les deux femmes entrèrent,
-tournèrent à gauche, et passèrent devant un bureau où causaient et
-péroraient, rendant compte de leurs recherches, les employés
-enquêteurs de la banlieue de Paris. Elles arrivèrent alors devant un
-guichet pareil à celui d'une banque, et derrière lequel se tenait un
-homme gras, sérieux, rasé, qui avait les lèvres expressives et qui le
-savait. Il ne broncha pas, en voyant madame Gimel et Evelyne. Celle-ci
-ne s'approcha pas. Madame Gimel glissa le pied, comme elle faisait
-chez Revillon en s'avançant au-devant d'une cliente, et dit:
-
---Monsieur le chef de bureau?
-
-Il répondit aussitôt:
-
---Vous avez le numéro de l'enfant?
-
---Non, monsieur, je ne l'ai pas sur moi, mais je me le rappelle très
-bien: 149 007.
-
-L'employé se tourna vers une table inclinée sur laquelle reposait un
-registre. Madame Gimel voyait bien qu'il faisait erreur, mais elle
-n'osait le dire, à cause de la crainte révérencielle que lui inspirait
-tout fonctionnaire. L'employé écrasa sous son pouce et souleva d'un
-mouvement preste, en virgule, cinq ou six feuillets, puis les laissa
-retomber.
-
---Mais, dit-il, nous en sommes à 170 000. Il est vieux, votre numéro,
-madame.
-
-Une voix ferme, jeune, dit:
-
---C'est moi, monsieur, le 149 007!
-
-Le gros scribe fut frappé de l'accent de cette voix, et, quand il eut
-regardé Evelyne, qui s'était avancée à la droite de madame Gimel, son
-étonnement devint de l'admiration. Les lèvres expressives eurent une
-moue.
-
---Pardonnez-moi, mademoiselle, je ne pouvais pas me douter...
-
---Peu importe, interrompit la jeune fille. J'ai été adoptée, il y a
-vingt-deux ans, par madame.
-
---Oh! Evelyne!
-
---Évidemment. Comment voulez-vous que je dise?... Je viens, monsieur,
-pour avoir des renseignements sur mon origine.
-
-Elle était nerveuse et décidée à être impertinente.
-
-Le chef de bureau ne s'y méprit pas. Il fit l'économie d'un reste de
-sourire, qui attendait son tour, et répondit:
-
---Bien, mademoiselle; alors, adressez-vous au bureau des adoptions,
-escalier A, tout en haut.
-
-Il saluait, avec une politesse administrative, et, cependant, avec une
-nuance de réserve, à cause de la brusquerie de cette jeune fille.
-Madame Gimel seule répondit. L'aile de pigeon avait déjà filé devant,
-et passait en bordure des enquêteurs, qui clignaient l'oeil sur le
-sillage d'Evelyne.
-
-Celle-ci, retraversant la cour, trouva l'escalier A, monta plusieurs
-étages, et suivit un couloir sur lequel ouvraient des portes
-numérotées. Elle frappa à l'une des dernières, et entra dans une
-cellule chaude dont elle venait de réveiller le titulaire.
-
---Je ne le reconnais pas non plus, souffla madame Gimel, en passant
-près d'Evelyne.
-
-L'homme avait avancé deux chaises, les deux seules qui meublassent la
-pièce. Il était de l'espèce intelligente et ardente qui se rue aux
-emplois publics, invente, médite des réformes, fait des rapports,
-espère de l'avancement et, n'en recevant que fort peu, enrage
-quelquefois et, plus souvent, s'endort. Son large front, qui se
-prolongeait en calvitie aux tempes, son menton pointu et sa barbiche
-en virgule, lui faisaient une tête triangulaire. Il jeta un coup
-d'oeil sur les petits rideaux d'étoffe rouge qui encadraient la
-fenêtre, sur la pendule Empire,--deux colonnes noires et un cadran
-d'or,--sur les dossiers alignés devant lui, afin de s'assurer que tout
-était en ordre, mit sur son nez, triangulaire aussi, un lorgnon
-d'écaille, et demanda:
-
---Qu'y a-t-il, madame, pour votre service?
-
-Evelyne ne laissa pas à madame Gimel le temps de répondre.
-
---Il paraît, monsieur, dit-elle, que je suis le numéro 149 007. J'ai
-appris, hier soir, que je n'étais pas la fille de madame Gimel; que
-j'étais pupille de l'Assistance publique. Je viens vous demander de me
-nommer ma mère, de me permettre de la retrouver si elle vit... Je suis
-extrêmement malheureuse... Surtout, je vous en prie, pas de
-consolations et pas de banalités.
-
-M. Heidemetz eut un regard approbateur, et répondit:
-
---Cela ne me paraît pas possible. Vous devez avoir, ou madame?...
-
---Gimel, monsieur; mon mari était adjudant dans la garde républicaine.
-
---Madame Gimel doit avoir un certificat d'origine, établi par
-l'administration.
-
---Oui, je l'ai vu, une pièce où il n'y a rien... Vous ne pouvez pas
-admettre qu'on abandonne un enfant sans que la mère se nomme?
-
---Mais je vous demande pardon, mademoiselle.
-
---Sans qu'elle fasse connaître quel motif l'a conduite?
-
---Cela se peut, au contraire.
-
---D'où l'on sort, de quelle misère ou de quel vice? Car je ne peux
-hésiter qu'entre les deux.
-
---Voyons, ma petite Evelyne... Calme-toi.
-
---Laissez-moi; je m'adresse à monsieur, qui voit que je veux savoir
-tout ce qu'il sait lui-même... Et je trouve que ma prétention n'est
-pas excessive...
-
-La main de M. Heidemetz ôta le lorgnon, et eut l'air de le tendre.
-
---Elle l'est, mademoiselle. Vous n'avez droit qu'aux renseignements
-contenus dans le certificat d'origine de l'administration. Cependant,
-pour vous être agréable, je vais faire une chose exceptionnelle, tout
-à fait exceptionnelle, dont j'ai vainement demandé qu'on fît une
-obligation pour l'Assistance.
-
-Il sonna un garçon de bureau.
-
---Allez demander, aux archives, ce dossier.
-
-Il écrivit deux lignes sur un carré de papier, qu'il remit à
-l'employé.
-
-Et, aussitôt, il s'informa, auprès de madame Gimel, des circonstances
-de ce qu'il appelait: «Le placement sous réserve de tutelle.» Madame
-Gimel rappelait avec complaisance les longues discussions qu'elle
-avait eues avec M. Gimel avant de le décider à adopter; l'indécision
-du mari, qui ne savait s'il adopterait un garçon ou une fille;
-l'insistance qu'elle avait mise à demander «une petite»; les
-photographies de «candidates» comparées; puis, la comparution des deux
-époux, assistés d'un notaire, devant M. le directeur de l'Assistance
-publique lui-même, «dans ce beau cabinet où il y a des portraits de
-bienfaisants personnages de tous les temps».
-
-Evelyne ne parlait pas, malgré les prévenances du jeune chef de
-bureau, qui lui fournissait des explications qu'elle ne demandait pas.
-
-Quand le garçon de bureau rentra, elle se leva, et s'approcha vivement
-du meuble sur lequel il déposait un petit dossier jauni.
-
---Ah! laissez-moi voir!
-
---Voyez!
-
-Evelyne était penchée, les mains appuyées sur la table. Elle suivait
-le texte que M. Heidemetz lisait à demi-voix, rapidement. C'était une
-feuille double, de grand format, couleur crème, qui portait, sur
-chaque feuillet, au recto et au verso, un questionnaire imprimé, et,
-en face, des cases, hélas! presque toutes vides:
-
-«Bulletin de renseignements concernant un enfant présenté à l'hospice
-des Enfants Assistés... Sexe de l'enfant: féminin. Nom et prénom:
-Evelyne.»
-
---Alors, je n'ai pas de nom, monsieur?
-
---Evelyne, en tout, mademoiselle. Vous voyez. «Lieu et date de
-naissance, département: Paris, 1er octobre 1886.»
-
---C'est au moins cela, dit Evelyne: je suis de Paris.
-
-«Est-il légitime ou naturel? Naturel.--Reconnu par le père? Non.--Par
-la mère? Non.--Lieu de l'accouchement? Néant.--Voeu des parents quant
-au culte? Néant...»
-
---Ah! par exemple, elle a été baptisée, monsieur! interrompit madame
-Gimel. J'ai eu soin de la faire baptiser, sous condition, comme on
-dit. Et même je puis dire qu'elle a beaucoup de religion pour une...
-Enfin, je sais ce que je veux dire: je l'ai élevée comme mon enfant.
-
-«Date du dépôt.»--Vous aviez douze jours, mademoiselle.--«Explication
-détaillée des motifs qui ont amené l'abandon de l'enfant...»
-
-Ici, M. Heidemetz eut une attention délicate. Il avait le sentiment
-que l'être jeune qui était là, tout près de lui, souffrait, et il ne
-lut pas tout haut le motif écrit dans la case aux réponses, le motif
-en un seul mot: misère. Evelyne lui en sut gré. Il tourna la page. La
-mère n'avait voulu donner aucun renseignement sur elle-même qui pût la
-faire connaître, et tout ce qu'elle avait consenti à dire, c'est
-qu'elle n'avait pas eu d'autre enfant que celui qu'elle abandonnait.
-
-La troisième page devait être la plus rude pour Evelyne, et le silence
-fut complet, pendant qu'Evelyne lisait ces lignes cruelles:
-
-«--A-t-on dit à la mère que l'admission d'un enfant à l'hospice des
-Enfants Assistés ne constituait pas un placement temporaire, mais bien
-un abandon?
-
-»--Oui.
-
-»--Et que les conséquences étaient les suivantes: ignorance absolue
-des lieux où l'enfant serait mis en nourrice ou placé?
-
-»--Oui.
-
-»--Absence de toute communication, même indirecte, avec lui?
-
-»--Oui.
-
-La jeune fille détourna un instant la tête du côté de madame Gimel.
-
---Ma mère devait être bien malheureuse! dit-elle. Accepter cela!
-
-Madame Gimel avait les yeux rouges, et ne pouvait répondre. Evelyne
-lut cette dernière condition:
-
-«Nouvelles de l'enfant données tous les trois mois seulement, et ne
-répondant qu'à la question de l'existence ou du décès.»
-
-Et il y avait encore «oui» dans la colonne des réponses.
-
-M. Heidemetz replia la feuille, et le bruit de cassure du papier
-courut d'un mur à l'autre, et régna seul, pendant quelques secondes,
-dans cette mansarde, au-dessus du grand Paris, où trois personnes
-revivaient une histoire vieille de vingt-deux ans. Evelyne demanda,
-très bas:
-
---C'est tout ce que je saurai d'elle?
-
---C'est tout ce que nous savons, mademoiselle.
-
---Elle n'est pas venue demander des nouvelles de son enfant, après?
-
---J'ignore; il faudrait faire des recherches; pour vous obliger, je
-puis...
-
---Non, je vous remercie...
-
-Elle se recula; le chef de bureau feuilletait, un peu par conscience,
-un peu pour cacher son émotion, le dossier 149 007.
-
---Ah! montrez ceci, monsieur, je crois me souvenir...
-
-Madame Gimel, entre un rapport et le livret à couverture noire
-d'Evelyne, avait aperçu une note de service, envoyée par l'agent de
-Bourbon-l'Archambault; elle la saisit et la lut, pour consoler
-Evelyne, pour se consoler elle-même:
-
---Tiens, petite, comme tu étais gentille déjà! Voilà ce qui a décidé
-monsieur Gimel et moi. Oh! nous avons médité chaque mot: «Deux élèves
-me paraissent avoir des chances différentes pour être proposées en vue
-d'adoption: numéro 149 007. Belle enfant, blonde, forte pour son âge.»
-
-Elle rayonnait.
-
-Evelyne, en arrière, dit:
-
---Venez, voulez-vous? Au revoir, monsieur!
-
---Mademoiselle!
-
-Elle eut le sentiment qu'il demeurait dans l'ouverture de la porte,
-sur le seuil, et qu'il suivait des yeux cette abandonnée qui
-souffrait, à travers les années, de la faute d'une femme inconnue.
-Pauvre Evelyne, la rieuse! Personne, du moins, ne l'avait vue pleurer;
-elle ne pleurerait pas; elle allait très vite pour éviter les
-questions de l'«adoptive», qui trottait en arrière. Dans l'escalier,
-deux infirmières, un employé de l'Assistance et trois péronnelles qui
-montaient en baguenaudant, s'écartèrent de la rampe, et se turent un
-moment pour laisser passer cette douleur. Une des femmes dit même:
-
---Pourquoi est-elle en demi-deuil? Ça doit être tout récent. Elle a le
-visage tout blessé par la peine.
-
-Madame Gimel avait aussi sa large part de chagrin; elle souffrait
-surtout de cette diminution de tendresse et de respect qu'elle
-constatait, depuis la veille, chez la jeune fille.
-
---On essaie de faire la mère, songeait-elle; on se fait un coeur
-pareil à celui des mères, mais le dévouement ne compte guère pour les
-filles qu'on a seulement aimées: il faut les avoir portées...
-
-Dans la rue, la conversation se borna à des mots échangés à la hâte:
-
---Prends garde à l'auto.
-
---Je vois.
-
---Il va pleuvoir.
-
---Probable.
-
---Pluie d'orage.
-
---Oui.
-
-Evelyne et madame Gimel, ayant descendu l'avenue Victoria, prirent,
-pour rentrer chez elles, et sans y trop songer d'ailleurs, le quai de
-la Mégisserie et le quai du Louvre. Là, comme Evelyne obliquait à
-droite:
-
---Tu désires reprendre cette rue de Rivoli? C'est plus frais, ici.
-
---Non, je vais à Saint-Germain-l'Auxerrois.
-
-Madame Gimel fut stupéfaite. Elle le fut plus encore quand elle vit
-Evelyne demander à un employé de l'église si le vicaire de service
-était là, quand elle la suivit dans la sacristie et qu'elle entendit
-cette conversation:
-
---Monsieur l'abbé, peut-on faire dire une messe pour une femme qu'on
-n'a pas connue, dont on ne sait pas le nom, rien, rien?
-
---Sans doute, mademoiselle, il suffit qu'elle ait existé et que votre
-pensée lui attribue le mérite.
-
---Alors, je vous prie de dire une messe pour ma mère inconnue.
-
---Bien, mademoiselle. Vous désirez un jour déterminé?
-
---Non.
-
-Elle remit trois francs à l'abbé, qui dit:
-
---Mais c'est moins que cela, mademoiselle.
-
-Evelyne était déjà sortie de la sacristie. A la porte, elle s'arrêta
-sur les marches, devant la grille, et, quand elle se sentit rejointe
-par l'ombre maternelle:
-
---Maman,--madame Gimel trouva doux le retour de ce mot-là,--je vous
-demande pardon si je vous ai blessée, peinée, étonnée. Je n'ai pas
-bien eu mon coeur ni ma tête à moi, depuis hier... Je vais me
-retrouver... Je vous demande seulement de ne pas me plaindre. Ça
-diminuerait mon courage... Et de ne pas même me demander à quoi je
-penserai...
-
-Madame Gimel l'embrassa, là, debout sur les marches, et ce fut sa
-réponse, et sa manière de prêter serment.
-
-IV
-
-SUR LA PELOUSE DE BAGATELLE
-
-Sur la pelouse de Bagatelle, à six heures du matin, le 12 août, trois
-compagnies d'infanterie manoeuvraient. Elles étaient fort réduites, et
-l'un des trois témoins qui suivaient les évolutions des troupes,--je
-ne parle que des témoins manifestes,--venait de compter, en tout, cent
-cinquante-trois hommes, et il inscrivait ce chiffre sur un calepin, au
-milieu de quelques notes en abrégé. C'était le colonel Ridault. Les
-deux autres observateurs, qui ne prenaient pas de notes, étaient deux
-apaches, couchés à l'entrée de la pelouse, les jarrets ployés,
-l'espadrille faisant drapeau au bout des pieds balancés.
-
-Le colonel, venu sans être attendu, ni invité, et qui avait laissé son
-cheval sur la route, s'était placé en bordure de l'avenue qui monte
-vers le château. Debout et de face, il avait encore une belle tournure
-militaire; de profil, on voyait trop l'accent circonflexe. Il
-grossissait, et le déplorait.
-
-Mais il ne faisait rien pour ne pas grossir, et continuait de dîner
-beaucoup en ville. On le recherchait. M. Ridault supportait le régime,
-et n'en souffrait que dans ce qu'il appelait «sa ligne». Il savait que
-ses opinions, surtout celles qu'on lui prêtait, l'arrêtaient dans sa
-carrière. Quelles opinions avait, au juste, le colonel Ridault? Il eut
-été lui-même embarrassé de le dire. Doué d'un esprit de contradiction
-qu'il n'avait pas exercé sans perdre quelque chose de ses idées les
-mieux raisonnées et les plus chères, on aurait pu dire qu'il n'avait
-qu'une conviction, qu'une passion, qu'une idée dont il n'eût jamais
-fait lui-même la critique: l'armée. Cela lui nuisait, auprès des
-civils qui disposent des grades. Il était trop soldat dans un temps où
-l'on ne se bat pas. Ce vieux garçon, qui ne manifestait qu'une
-sympathie discrète pour les épreuves des gens du monde, devenait
-paternel, ridiculement bon quelquefois, quand il s'agissait d'un de
-ses officiers ou de ses soldats. Sa solde passait en prêts,
-c'est-à-dire en dons. La tête ronde, la moustache droite, grise et
-blonde, l'oeil bleu, le menton toujours un peu haut, le colonel
-Ridault ne riait jamais en tenue. Il ne se permettait d'avoir de
-l'esprit que le soir, jugeant que c'était là, comme la bonne chère, le
-repos d'un homme fort. On avait dit de lui, longtemps: «C'est un futur
-grand chef.» On disait, à présent: «Dix-huit de ses jeunes ont passé
-devant lui. Dans quinze mois, il sera retraité comme colonel. C'est
-fini.«M. Ridault avait plus de mal que l'opinion publique à en prendre
-son parti. Cependant, il commençait à exposer, entre amis, ses projets
-pour cette époque prochaine. N'ayant d'autres parents que des cousins
-éloignés, avec lesquels il s'était brouillé pour des questions de
-chasse, le colonel se retirerait dans un bastidon, au soleil, près de
-Villefranche, et, là, il ferait des économies relatives, pour pouvoir
-passer trois beaux mois à Paris, au printemps. «En attendant,
-disait-il, je continuerai le devoir de ma vie, qui est de faire de la
-discipline.»
-
-Le colonel inspectait attentivement les trois compagnies, depuis dix
-minutes, lorsque, profitant d'un temps de repos, il cria:
-
---Lieutenant Morand?
-
-Le lieutenant se détacha d'un groupe d'officiers et de sous-officiers,
-et vint, au pas de course, la main gauche tenant le sabre. Ce fut vite
-fait. Il sauta de la pelouse sur le sable de l'allée, et prit la
-position de l'inférieur devant le chef.
-
---Vous faites fonction de commandant de compagnie?
-
---Oui, mon colonel, je suis le plus ancien.
-
---Combien d'hommes?
-
---Dans ma compagnie, quarante-huit; dans les trois, cent cinquante et
-un.
-
---C'est une erreur; j'en ai compté cent cinquante-trois; vous avez des
-malades?
-
---Cinq en tout, mon colonel; mais le service de place, les corvées,
-les bureaux...
-
---La carotte aussi, n'est-ce pas? Vous m'enverrez, dès que vous serez
-de retour, la situation d'effectif.
-
-Le lieutenant fit un signe d'assentiment. Le colonel lui tendit alors
-la main.
-
---Monsieur Morand, vous n'avez pas fait de pertes au jeu?
-
-La physionomie grave du lieutenant se détendit une seconde.
-
---Non, mon colonel.
-
---Pas de difficultés avec vos chefs?
-
---Aucune.
-
---Rien dans le métier qui vous chagrine?
-
---Rien.
-
---Vous avez de la chance!... Tout de même, vous avez vos ennuis, cela
-se voit, tout le monde le voit; votre capitaine m'a raconté que vous
-ne disiez plus un mot en dehors du service... Je sais que ça ne me
-regarde plus, les chagrins civils... Je n'ai pas de remède contre eux,
-à moins que l'amitié d'un vieil homme puisse servir à quelque chose...
-Et c'est rare.
-
-Morand, qui avait un grand pouvoir sur lui-même, ne laissa d'abord
-rien deviner de ce qu'il pensait. Puis, les yeux, tant surveillés,
-s'adoucirent, quelque chose de glacé, un revêtement de fermeté et de
-réserve tomba.
-
---J'ai, en effet, un conseil à vous demander, mon colonel.
-
---Venez, mon cher.
-
-Il fit signe aux officiers, qui observaient, à cent pas, sur la
-pelouse, de continuer l'exercice, et il se mit à marcher, sur le sable
-de l'allée encore déserte, à droite du lieutenant, qui parlait en
-regardant les lointains. Ils firent deux cents pas du nord au sud,
-revinrent, repartirent. Le sous-lieutenant Léguillé, l'adjudant Prat,
-le lieutenant Roy, se disaient, de loin: «Il en a une chance, ce
-Morand! Et, le pire, c'est qu'il ne nous la racontera pas. On ne saura
-jamais si le colon lui a confié le secret de la mobilisation, ou
-demandé des nouvelles de son grand-père.»
-
-M. Ridault ne racontait rien, ne demandait rien: il écoutait. Ni l'un
-ni l'autre ne faisait de gestes. Un observateur attentif aurait noté
-certaine parenté de tenue et d'allure, entre ce jeune homme svelte et
-cet homme alourdi, mais entraîné encore, et surtout cet instinct qui
-faisait lever la tête tantôt à l'un, tantôt à l'autre, et qui les
-portait à chercher à l'horizon les points où des yeux tristes peuvent
-errer, sans danger de larmes ou de trahison. C'est à peine si M.
-Ridault relançait quelquefois Morand, d'un mot ayant un sens
-déterminé. «Et après? Que dit votre mère?» Le plus souvent, il
-n'avait qu'un monosyllabe encourageant: «Bien.»
-
-Morand se tut et attendit le jugement, comme s'il avait été devant le
-Conseil de guerre. Rien ne vint. Les mots restaient dans la gorge du
-colonel et l'étranglaient.
-
---Je vous répète ma question, mon colonel: n'est-ce pas votre avis
-qu'il n'y avait rien à faire, que je ne réussirais pas à faire
-admettre une enfant trouvée dans le monde du régiment?
-
---Non, rien à faire que ce que vous avez fait. Je vous plains.
-Donnez-moi la main. Et reprenez des fiançailles avec l'armée. Au
-revoir!
-
-V
-
-LE 12 AOUT
-
-Evelyne tenait parole: elle ne pleurait pas; elle ne parlait jamais de
-l'épreuve si rude qui avait atteint sa jeunesse; elle ne se plaignait
-pas même de la vie en termes vagues, afin de ne point entrer, par
-cette large route, dans les chemins où chacun retourne si volontiers
-se blesser aux mêmes pierres et aux mêmes ronces. Quelque chose était
-mort, en elle: sa gaieté; malgré sa volonté si ferme, Evelyne ne riait
-plus.
-
-Ses deux camarades de la banque Maclarey l'avaient remarqué dès le
-premier jour, mais elles ne s'étaient permis des allusions blessantes
-que le deuxième, en voyant que cela durait. Mademoiselle Raymonde
-avait fini par deviner qu'Evelyne souffrait d'une peine sans remède,
-comme elle souffrait, elle-même, de l'usure de la vie. Dans la
-première semaine d'août, à la fin d'une journée étouffante, elle avait
-ri avec mademoiselle Marthe des «amours orageuses» d'Evelyne Gimel.
-Celle-ci pianotait à la machine, et n'écoutait pas. Tout à coup,
-mademoiselle Raymonde, qui déchiffrait une page de sténographie,
-s'arrêta, froissa le papier, le jeta contre la muraille, et,
-s'épongeant le front, les yeux, le cou, resta hébétée et haletante sur
-sa chaise, comme une bête forcée. Elle fut une heure sans faire
-d'autre geste que celui de la main droite, qui agitait le mouchoir
-mouillé, comme un éventail, devant la face blême et tirée. Au moment
-où six heures sonnaient, elle dit, s'adressant à Evelyne:
-
---Je suis finie; je n'ai plus qu'à faire la noce, je n'ai plus de
-courage. Et vous?
-
---Oh! moi, quand je n'ai plus de courage, je fais comme si j'en avais.
-
-La stupide Marthe avait ri. Mais Raymonde, comprenant que, seule, une
-douleur profonde pouvait dire ces mots-là, était sortie avec Evelyne.
-
---Ma pauvre amie, avait-elle dit, je connais les hommes, c'est tous
-des canailles. Le vôtre vous a lâchée? Contez-moi ça; vous me ferez du
-bien.
-
-Evelyne n'avait rien raconté; mais, depuis ce jour-là, elle était
-rentrée en grâce auprès de la «première dactylographe» de la banque
-Maclarey.
-
-A la maison, Evelyne et madame Gimel se retrouvaient, chaque soir,
-avec la même joie apparente et les mêmes mots que par le passé. La
-jeune fille avait repris l'habitude de dire: «Maman», et l'autre
-n'avait pas un instant cessé de dire: «Mon enfant, ma fille.» Elles
-mentaient toutes deux, elles ne pouvaient prononcer de tels mots sans
-songer à la vérité, qui était autre et cruelle. Deux solitudes
-voisines, voilà ce qu'était devenue, tout à coup, la vie familiale. Et
-nulle volonté ne prévalait contre le souvenir à chaque seconde
-rappelé. Evelyne se représentait les longs soins, la générosité, la
-tendresse de madame Gimel. «Je l'aime toujours autant», pensait-elle.
-Madame Gimel se demandait: «Ce qu'Evelyne a appris, moi, je l'ai
-toujours su. Nous continuerons d'être l'une pour l'autre ce que nous
-avons été.» Voisines, oui, mais déliées: l'air du dehors courait entre
-elles. La conversation était devenue moins libre. On ne se disait plus
-tout. Les deux peines, même, étaient différentes. Madame Gimel, qui
-avait plus de tendresse que d'invention, crut que le théâtre
-distrairait Evelyne. En cette saison de canicule, on ne pouvait aller
-qu'au Théâtre-Français, l'Opéra-Comique étant fermé. Mais
-_Britannicus_ était bien sérieux, après une journée de dactylographie.
-Et puis, ce public d'étrangers et de minces provinciaux
-intéresserait-il Evelyne?
-
---Ce que je regrette _Mignon_, disait madame Gimel, et _Lakmé_!
-
-Elle se rabattit sur les cinématographes et sur les petits théâtres
-encore ouverts. On organisa quelques parties de troisième galerie, ou
-de troisième loge de côté. Il fallut défoncer une tirelire en forme de
-pomme, où dormaient des économies destinées à un voyage à Dieppe.
-Evelyne s'amusa quelquefois, et, d'autres fois, parut si parfaitement
-étrangère à la pièce qu'elle était censée écouter, que madame Gimel
-songea:
-
---Pauvre petite, elle a sa pièce à elle, dans le coeur, et qui n'est
-pas gaie.
-
-Une promenade chez une tante qui demeurait à Charenton, un dîner chez
-un ami de feu M. Gimel, du côté de Bercy, et des «surprises» au
-dessert, quand on dînait rue Saint-Honoré, et des fleurs, des roses,
-des oeillets, une botte de réséda: rien ne ramenait plus le sourire
-ancien, celui qui disait: «La vie est bonne, maman! Regardez-moi
-vivre!»
-
-Madame Gimel ne pensait plus à autre chose: «Un si beau parti! un bel
-homme! Et officier! Le mien n'était qu'adjudant. Il est vrai que
-c'était dans la garde! Tout cela manque, parce que le père et la mère
-manquent, je veux dire leurs noms. Je comprends le refus d'Evelyne.
-Car c'est elle qui s'est retirée, elle qui n'a pas voulu! Elle est
-fière, mais ça la tue.»
-
-Elle était tellement pénétrée de cette idée, et tellement malheureuse
-de n'avoir personne à qui se confier, qu'elle alla, sans rien dire à
-Evelyne, causer avec madame Mauléon. L'ancienne première vendeuse,
-toujours «distinguée», et madame Mauléon, simplement plaisante et
-accorte, se convinrent rapidement et bavardèrent longtemps. Quand elle
-se retira, madame Gimel dit, d'un air assez pincé:
-
---Ma chère madame Mauléon, faites-le si vous l'osez; moi, je n'oserai
-jamais.
-
-Le lendemain, cependant, elle retournait à la crèmerie de la rue
-Boissy-d'Anglas. C'était au milieu de l'après-midi, pendant les heures
-qui appartenaient aux mouches, au bruit de la rue et au sommeil léger
-de la patronne. Madame Gimel se mit à gauche du bureau blanc de la
-crémière,--où, si souvent, Evelyne s'était appuyée; elle tira de son
-réticule un papier qu'elle déplia, et se mit à lire, avec un peu de
-recherche et beaucoup d'émotion, articulant mieux qu'à la Comédie,
-baissant la voix et soupirant sans l'avoir voulu, ponctuant les
-phrases, quelquefois, d'un geste de sa main gantée de filoselle.
-Madame Mauléon, grave, le menton sur ses poings, les yeux vagues et
-prêts à se mouiller, écoutait. A mesure que sa nouvelle amie lisait,
-la crémière s'exaltait; un sourire de contentement, de dégustation,
-d'approbation, écarta ses joues et découvrit les dents, qu'elle avait
-belles.
-
-Il se passa, ensuite, quinze grands jours, pendant lesquels madame
-Gimel fut étrangement agitée. Elle avait des distractions si longues
-en regardant «sa fille» que celle-ci lui demandait:
-
---Qu'avez-vous? Où êtes-vous? Je suis sûre que vous n'avez pas entendu
-un mot de ce que je vous ai dit?
-
-C'était vrai. Elle dormait à peine, maigrissait, pâlissait, tellement
-qu'Evelyne, un dimanche, viola elle-même la consigne qu'elle avait
-imposée. Madame Gimel revenait d'une promenade assez courte, qu'elles
-avaient coutume de faire toutes deux, entre quatre et cinq, lorsque le
-temps était beau: Champs-Élysées, tour de l'Arc de Triomphe et retour
-par l'avenue de Friedland. A l'angle de la rue du Faubourg
-Saint-Honoré, elle s'arrêta, et, avisant un omnibus qui descendait:
-
---Prenons les Filles-du-Calvaire, dit-elle, je n'en puis plus.
-
-Alors, entre les deux femmes, secouées l'une à côté de l'autre sur la
-même banquette, tout au fond de la voiture, quelques mots furent
-échangés, que les voyageurs n'entendirent pas:
-
---Voyons, maman, c'est à cause de moi que vous souffrez?
-
---Oui.
-
---Vous ne blâmez pourtant pas ce que j'ai fait?
-
---Non, pauvre mignonne! Tu as agi comme une...
-
-Elle chercha la comparaison, cela fit un petit silence.
-
---Comme une sainte.
-
---Vous ne blâmez pas davantage monsieur Morand?
-
---Non.
-
---Alors, puisque rien ne peut être changé à ce qui est, il faut que
-vous guérissiez, comme moi. Vous devez vous soigner, d'abord. Nous
-sommes au temps des bains de mer. Je vous offre, sur mes économies et
-sur les vôtres, un billet pour Trouville. Vous y passerez une ou deux
-semaines, et vous reviendrez guérie.
-
---Et toi?
-
---Moi? Je travaillerai, je n'ai besoin de rien.
-
-A la grande surprise d'Evelyne, madame Gimel reprit, un moment après,
-en regardant à travers la vitre cintrée:
-
---Mon enfant, j'attends un remède que j'ai demandé, et qui ne vient
-pas.
-
-Ce soir-là, elles se sentirent toutes les deux si lasses qu'elles se
-couchèrent sans avoir dîné. Et elles comprirent que le silence vaut
-encore mieux que les moitiés de confidences.
-
-Jusqu'au lundi 12, aucun incident ne rompit la monotonie du travail à
-la banque ou de la vie à la maison. Evelyne avait déjeuné, comme
-d'habitude, chez madame Mauléon; mais, depuis que le projet de mariage
-était abandonné, elle évitait de causer avec la crémière, et se
-contentait d'un signe de tête amical, à l'entrée et à la sortie. Il
-était exactement trois heures quarante-cinq, quand le bruit d'une
-musique militaire s'engouffra dans la salle où travaillaient les
-dactylographes, et arrêta net l'autre musique. Mademoiselle Raymonde
-se leva la première, esquissa un pas de galop, en secouant sa jupe, et
-dit:
-
---J'y vais! je ne manque jamais d'aller les voir!
-
-Mademoiselle Marthe dit:
-
---Je n'aime pas leur métier, mais j'y vais tout de même.
-
-Evelyne hésita un moment, et suivit ses camarades. Les trois jeunes
-filles coururent jusqu'au fond du couloir, à gauche, et se penchèrent
-sur l'appui de la fenêtre. Un régiment passait, remontant le boulevard
-Malesherbes, tous les cuivres sonnant. Première compagnie; deuxième
-compagnie, les hommes marchaient vite, troisième compagnie: un
-officier placé en serre-file, et qui a l'allure nerveuse d'un alpin,
-un grand, à mâchoire carrée, la moustache courte et la joue plate, un
-jeune, qui regarde, comme l'ordonne la théorie, à vingt pas en avant,
-arrivé à la hauteur de la banque Maclarey, tourne la tête, aperçoit
-les trois jeunes filles à la fenêtre, salue de l'épée, et continue sa
-route. Le geste a été prompt; mais on l'a vu.
-
---Eh bien! ma chère, c'est vous qu'il a saluée?
-
---Mais non, c'est vous.
-
---C'est vous!
-
-Un fou rire de Raymonde et de Marthe. La fenêtre est fermée.
-Qu'importe la fin du défilé?
-
-On revient dans la salle des copistes. Mademoiselle Raymonde n'a pas
-de peine à deviner l'émotion d'Evelyne. Elle a surpris, au moment même
-où l'officier saluait, un geste de recul involontaire de sa voisine.
-Étonnement? protestation? colère? Preuve, en tout cas, et aveu.
-
---Vous ne le connaissez pas, Marthe?
-
---Non.
-
---Alors, c'est vous qu'il a saluée, Evelyne, il n'y a pas le moindre
-doute. Pourquoi vous défendez-vous? Il est fort bien, votre
-lieutenant.
-
---Vous nous le présenterez?
-
---Vient-il vous attendre à la sortie de la banque?
-
-Evelyne nia effrontément. Elle eut de l'esprit, elle s'anima,--les
-machines ne claquaient pas vite,--et ses deux camarades commençaient à
-douter, quand, sous prétexte d'ordres à transmettre, de renseignements
-à donner au service de la dactylographie, M. Amédée, et un autre petit
-secrétaire, et M. Honoré Pope, le caissier aux cheveux gras, firent
-une apparition, l'un après l'autre, dans la salle des sténographes.
-Eux, ils ne doutaient pas. Ils avaient, à travers les barreaux de la
-fenêtre du rez-de-chaussée, remarqué le salut du lieutenant; ils
-avaient entendu les éclats de rire à la fenêtre de l'entresol; un
-instinct infaillible les avertissait qu'une seule des trois femmes
-avait pu être saluée de la sorte par un officier: cette Evelyne qui
-plaisait à tous et à qui personne n'avait l'air de plaire. M. Amédée,
-selon son habitude, arriva en glissant sur le parquet,--il était du
-monde;--il avait, entre les sourcils, le pli de l'homme chargé de gros
-intérêts, dans les yeux ce petit feu follet qui démentait la ride, et
-le sérieux, et l'allure affairée. Il se pencha au-dessus de la table
-de mademoiselle Raymonde, mais il observait Evelyne, appliquée et
-penchée; et, en partant, il murmura, impatienté de n'avoir pas été
-l'objet de la plus petite attention:
-
---Mes compliments, mademoiselle Evelyne: il est très bien.
-
-Evelyne rougit, tourna la tête: il avait reglissé, gagné la porte et
-disparu.
-
-Ce fut le tour d'un second employé, qui sourit d'un air entendu, en
-disant:
-
---Mesdemoiselles, je vous salue.
-
-Puis, le caissier en second, M. Honoré Pope, entra, pressant sous son
-bras d'athlète amoindri par la graisse une liasse de papiers.
-
---Voilà, voilà du travail pour vos quenottes, mes enfants! dit-il.
-
-Avec intention, il déposa la liasse sur la table d'Evelyne, et mit
-longtemps à détacher la sangle, ce qui lui permit de pousser le coude
-d'Evelyne. A la deuxième fois, celle-ci se recula, sans cesser de
-travailler. Le gros homme, qui parlait avec la moitié de ses lèvres
-seulement, l'autre restant close, dit, en visant à gauche et
-au-dessous:
-
---Pas la peine de faire tant de façons, mademoiselle Evelyne: on vous
-connaît, maintenant!
-
---Vieux satyre! Vous n'avez pas honte!
-
---Vous dites?
-
---Je dis: vieux satyre!
-
---Très bien! vous aurez de mes nouvelles, mademoiselle Evelyne!
-
---Il est possible que j'en aie, mais je n'irai jamais en prendre,
-monsieur Honoré Pope, et, si monsieur Maclarey m'interroge, je lui
-dirai pourquoi vous sortez de votre boîte!
-
-Elle se leva. Le caissier prit un air de dignité offensée, changea le
-dossier de place, et le porta à mademoiselle Raymonde, qui sourit
-agréablement. Mais, à peine l'homme avait-il disparu, que, de la table
-en avant qui était celle de Raymonde, et de la table en arrière où
-travaillait Marthe, les mêmes mots vinrent à Evelyne:
-
---Allons! Ne faites pas de coup de tête! Vous avez raison, il est
-odieux. Mais, tout de même, le travail, ce n'est pas facile à trouver.
-
-Evelyne se remit à copier. Mais, à six heures moins un quart, elle
-prit son chapeau:
-
---Tant pis si on me voit; tant pis si on me congédie: je rentre!
-
-Elle revint tout droit rue Saint-Honoré. Elle était furieuse contre
-Honoré Pope: mais furieuse aussi contre Louis Morand. Madame Gimel la
-fit éclater, en lui disant:
-
---Mademoiselle, j'ai une petite surprise...
-
---Et, moi, une invraisemblable balourdise de monsieur Morand à vous
-raconter, à moins qu'il ne faille dire une cruauté dont je le croyais
-incapable...
-
---Mais quoi, Evelyne? quoi encore? à quel moment?
-
---Trois heures quarante-cinq de l'après-midi... Une manière de me
-désigner qui a pu lui paraître une élégante plaisanterie, à lui, mais
-qui a lâché contre moi tout le chenil de la banque, jusqu'à ce gros
-imbécile d'Honoré Pope, à qui j'ai dit ma pensée...
-
---Oh! Evelyne!
-
---Toute ma pensée, si bien que, à cette heure-ci, je suis peut-être
-renvoyée de chez Maclarey.
-
-Madame Gimel ne fut ni terrassée ni même très émue.
-
---Cela me paraîtrait fâcheux. Voyons, procède par ordre.
-
-En cinq minutes, Evelyne raconta l'après-midi. Pendant qu'elle parlait
-et qu'elle se montrait fort vive en paroles, la jeune fille observait,
-avec stupéfaction, le visage de madame Gimel. Madame Gimel
-s'épanouissait. Cette femme malade, amaigrie, tourmentée, semblait
-écouter avec plaisir, en tout cas avec une espèce de placidité
-ironique, l'histoire que revivait Evelyne.
-
---Petite, interrompit-elle, tu ne pouvais pas comprendre. Il y a une
-explication. Je t'ai annoncé une petite surprise; c'était pour te
-ménager: elle est grande.
-
---Vous avez une obligation à lots qui gagne vingt-cinq francs?
-
---C'est mieux. Tu vas me pardonner...
-
---Allez toujours?
-
---Evelyne, j'ai pris sur moi d'écrire à madame Morand.
-
---A la mère de monsieur Morand qui est venu ici? A madame Morand qui
-habite le Bugey?
-
---Parfaitement. Je lui ai dit que tu aimais toujours son fils.
-
---Mais vous n'en savez rien!
-
---Je lui ai dit que tu étais une femme remarquable, un coeur charmant,
-une laborieuse, et une pauvre enfant qui souffre trop...
-
-Elle s'arrêta, ne pouvant prononcer les autres mots... Evelyne
-écoutait, blanche, effarée.
-
---La lettre était jolie, je t'assure; madame Mauléon me l'a répété...
-Ma petite, ce que je n'osais pas espérer est arrivé: madame Morand a
-répondu. J'ai trouvé une vraie mère. J'ai sa lettre. Tiens, lis, mon
-trésor! Moi, je ne pourrais pas.
-
-Elle se mit à sangloter, le dos appuyé à la chaise basse, contente de
-pleurer enfin devant témoin, ce qui est un aveu, un partage; contente,
-à présent, qu'elle commençait à espérer, et qu'elle pouvait
-s'attendrir sur elle-même, sans risquer d'émouvoir par trop l'adorée
-Evelyne aux cheveux couleur de noisette, la petite qui lisait en face
-d'elle.
-
-Evelyne lisait une lettre d'une écriture fine, penchée, sans ornement
-ni rature, sur une feuille de papier bordée d'un filet noir:
-
- _Le Haut-Clos, 10 août 190..._
-
- «Madame,
-
-»J'ai été bien troublée en recevant votre lettre, d'autant plus que,
-presque au même moment, j'en recevais une de mon Louis, si
-malheureuse, si sombre et si résolue, hélas! que j'aurais voulu courir
-jusqu'à Paris pour le conseiller, le consoler, l'empêcher de prendre
-un parti bien digne de lui, mais dont je mourrai. Je le connais trop
-bien pour ne pas savoir que des paroles aux actes, avec lui, la
-distance est courte. Il veut permuter avec un officier du Congo
-Français ou du Soudan. Il a déjà fait des démarches. Je le perdrai, si
-je n'arrive point à rendre possible un projet qui est plein
-d'impossibilités. Lui, il ne cherche plus. Moi, je suis mère, je
-cherche encore. J'ai tant songé, et j'ajouterai, pour que vous sachiez
-mieux qui je suis, tant prié, que je ne veux pas désespérer. Je suis
-encore dans la nuit. Mais j'essaie d'en sortir. Je vous avouerai tout
-simplement, madame, que j'ai fait prendre, à l'insu de mon fils, des
-renseignements sur vous et sur mademoiselle Evelyne. Ils ont été aussi
-bons que je pouvais l'espérer, ou le redouter: je ne sais lequel des
-deux mots convient. Je veux voir cette enfant que des parents lâches
-ont abandonnée. Elle saura, si nous devons à jamais rester étrangères
-l'une pour l'autre, que je ne me crois pas le droit d'être dure, et
-que j'ai voulu voir, entendre et plaindre au moins celle que mon fils
-avait distinguée.
-
- »VEUVE THÉODORE MORAND.»
-
-«_P.-S._--Mon fils ne sait pas ma démarche. Il ne sera pas chez moi.
-Mademoiselle Evelyne, si elle n'a qu'une journée à passer au
-Haut-Clos, peut arriver de très bonne heure: je me lève avec le jour.»
-
---Eh bien! Evelyne, que veux-tu que je réponde? Est-ce une femme,
-cette dame Morand, est-ce une mère?
-
---Vous aviez fait comme elle, avant elle, maman; et encore mieux: vous
-ne saviez pas quelle petite canaille je pouvais devenir, et vous
-m'avez recueillie. Cette dame ne veut de moi qu'une visite. C'est
-gentil tout de même.
-
-Toute l'intimité d'autrefois, et la reconnaissance, en plus, se
-trouvaient dans ces mots que madame Gimel s'était penchée pour
-entendre, tout près, et qu'elle écoutait encore. Madame Gimel ne
-pleurait plus.
-
---Que veux-tu que je réponde?
-
-Evelyne relut la lettre, et leva les yeux vers la clarté de la rue.
-
---Il faut aller, dit-elle.
-
---C'est mon avis. Quand partons-nous?
-
-Les yeux qui erraient sur les toits d'en face s'allongèrent un peu,
-mais ne sourirent pas tout à fait.
-
---Maman, je préfère avoir toute la responsabilité de ce qui arrivera.
-Si je me trompe, si je ne suis pas bien jugée, je n'aurai à m'en
-prendre qu'à moi-même. Laissez-moi aller seule. Vous serez au courant
-des moindres détails, je vous le promets. L'Assomption est jeudi
-prochain. Je demanderai un congé à monsieur Maclarey. Au besoin,
-monsieur Honoré Pope m'appuiera, pour avoir l'air d'un brave homme
-sans rancune. Maman, nous passerons la fête ensemble, je partirai
-jeudi soir... J'espère qu'il y a un train, le soir, pour le Bugey? Où
-est-ce au juste, le Bugey?
-
---J'ai ta petite géographie de l'école, dit madame Gimel, et j'ai
-aussi un Indicateur de l'an dernier.
-
-Elles passèrent la soirée à combiner le voyage que ferait Evelyne, et
-à prévoir, et à craindre que ce ne fût pas une joie. Mais, l'inconnu,
-presque toujours, se résout en espérance. Elles finirent par espérer
-un peu. L'avenir, les images, les mots de bienvenue, les
-interrogations probables, les objections, tout cela sonnait dans la
-chambre où deux pauvres femmes causaient, l'une jeune et l'autre
-vieille, et s'empressaient autour d'un amour qui avait l'air de
-revivre.
-
-
-VI
-
-LE HAUT-CLOS
-
-Le vendredi 16 août, à six heures du matin, Evelyne descendait du
-train de P.-L.-M., à la gare d'Artemare. Elle était seule; il faisait
-de la brume; on ne voyait qu'une petite butte pierreuse à gauche de la
-route, des prés à droite et des silhouettes de peupliers dans le
-brouillard. Evelyne, en remettant son billet au chef de station,
-demanda:
-
---La route de Linot, s'il vous plaît, monsieur?
-
---C'est là-haut, mademoiselle. Vous traverserez la ville,--ils ont la
-ville facile, les gens qui habitent les bourgs,--tout droit, puis vous
-trouverez un lacet qui monte à Don; Linot est sur le molard,
-au-dessus de Don.
-
-Il suivit des yeux, un moment, la jeune fille vêtue d'une robe très
-simple, mais si bien coiffée, si bien chaussée, et qui marchait si
-finement, portant l'ombrelle couchée sur le bras gauche, et, de la
-main droite, tenant un sac. Le chapeau canotier garni de tulle, le
-chignon blond, le cou mince et droit, la robe, qui ondulait à droite,
-à gauche, au rythme sûr du pas parisien, ne furent bientôt qu'une
-ombre en mouvement parmi d'autres qui ne bougeaient pas. L'employé
-rentra. Evelyne traversa le bourg d'Artemare et prit le chemin qui
-monte, en pente raide, de la vallée de Virieu jusqu'à la haute vallée
-de Valmorey. Le chemin s'élevait, d'abord au flanc des roches à pic
-qui soutiennent le poids de la haute plaine et qui barrent en ligne
-droite, comme le barrage d'un grand fleuve tari, tout l'espace entre
-le mont du Colombier et la montagne de Colère; il tournait; il passait
-au milieu du village de Don, tournait encore, et aboutissait à la
-lisière du plateau. Lorsque Evelyne fut arrivée là, elle sentit que
-l'air était plus léger et la brume mêlée de soleil. Autour d'elle, une
-route, deux routes, des sentiers escaladant des vignes: plus de
-maisons. Elle demanda Linot à un cantonnier entre deux âges, à genoux
-devant un tas de cailloux, et qui, pour la mieux voir, releva ses
-lunettes et s'assit, d'un mouvement lent, sur le talon de ses sabots.
-
---Ma mignonne, vous n'avez qu'à filer droit sur la gare du tramway.
-Là, vous trouverez le chemin. Vous gâteriez votre ombrelle et vos
-beaux petits souliers jaunes à vouloir monter le molard, comme nous
-autres, par la traverse.
-
-Un rire qui n'était pas du pays, un rire léger, qui avait de l'esprit
-comme une ligne de musique, s'envola dans le matin tranquille.
-
---Quel bien ça fait à la poitrine, l'air de chez vous! dit Evelyne,
-flattée. Si j'en pouvais boire de pareil, à Paris, je me priverais de
-lait tous les matins.
-
---Alors, vous êtes de Paris?
-
---D'où voulez-vous que je sois? Est-ce loin encore, le Haut-Clos?
-
---Une promenade de demoiselle. Ah! ce sacré Paris! J'ai un fils qui
-aurait pu y aller, s'il avait voulu. Mais, voilà: il a une place à
-Montpellier. Ce sacré Paris, tout de même!
-
-Il ramena ses lunettes sur son nez, et se remit à casser les pierres;
-le bruit du maillet et celui des talons d'Evelyne sur la route sèche
-et bombée sonnèrent ensemble un peu de temps. Evelyne modéra bientôt
-son allure de Parisienne, non pas qu'elle fût lasse, mais de peur
-d'être rouge en arrivant. Il était sept heures et demie quand elle
-atteignit le sommet du molard de Linot, et elle reconnut tout de
-suite, au delà d'un groupe de fermes et de vergers, sur une partie
-rase et légèrement relevée du plateau, le logis où elle était
-attendue. C'était bien celui dont elle avait vu la photographie, et
-dont Louis Morand avait parlé, avec tant d'amour, chez madame Mauléon.
-On n'apercevait que la façade latérale, inégalement percée d'une
-porte, d'une grande fenêtre et de trois petites. Même de ce côté, le
-toit d'ardoise rabattu, à cause de la neige, faisait un triangle bleu
-barrant la pointe du pignon blanc. La façade du midi, vers la plaine
-d'Artemare et de Virieu, devait être la principale. Elle ouvrait sur
-un jardin en pente, entouré d'une palissade, et au bas duquel il y
-avait une vigne, la vigne, sans doute, d'où venait le nom de
-Haut-Clos. En arrière, du côté du nord, Evelyne reconnut aussi le
-noyer où grimpait un lierre. Il poussait isolé, protégeant la maison,
-dans une terre inculte, une sorte de pâture, à laquelle faisaient
-suite, encore voilées de brume, des bandes d'herbes de hauteurs
-différentes, les unes vertes, les autres blondes, et dont Evelyne
-n'aurait pu dire les noms. Elle s'avança jusqu'à cinquante mètres, et,
-le coeur battant, elle écouta. Malgré la lettre qui disait: «Je me
-lève avec le jour», comment oser frapper, ou sonner, à la porte de
-cette maison? Aucun bruit. Sept heures trente-cinq. A pareille heure,
-les compagnes de dactylographie commençaient à peine à s'éveiller, et
-madame Gimel n'avait pas encore mis la bouilloire sur le fourneau à
-gaz.
-
-Evelyne sentait son coeur battre moins vite et la fraîcheur de l'air
-courir dans sa poitrine, dans les veines de son cou et de ses tempes.
-Elle respira trois fois, ses poumons tout ouverts et goûtant la brume
-de montagne, et elle répéta:
-
---Que c'est bon, l'air d'ici!
-
-Et, la troisième fois, elle entendit un pas derrière elle. Une dame
-venait, par un sentier de culture, à peine tracé, entre une luzerne
-et une planche de chaume. Elle était petite, assez forte, vêtue d'un
-costume de deuil dont l'étoffe ne devait pas être neuve et dont la
-coupe était ancienne; elle avait des yeux bleu vif sous des sourcils
-châtains, et, en marchant, elle regardait Evelyne. Elle la considérait
-depuis quelque temps sans doute, et d'une façon si attentive et si
-ferme, que son visage n'avait pas d'autre expression que cette
-curiosité et cette application. Elle ne se préparait pas à sourire.
-Quand elle fut à quelques pas de la jeune fille, elle s'arrêta, et
-elle respira, elle aussi, mais avec effort, et, en pâlissant beaucoup,
-comme ceux que l'émotion étreint et étouffe, elle dit:
-
---Je comptais être ici avant vous, mademoiselle... Vous avez dû monter
-vite... Comme vous ressemblez à la description qu'il m'a envoyée!
-
-Alors seulement, elle s'approcha tout à fait, et elle tendit la main,
-mais sans pouvoir sourire. Ses yeux, qui regardaient Evelyne,
-s'efforçaient de voir tout un avenir en elle, et ils étaient dans
-l'angoisse. Elle ajouta:
-
---Est-ce que je vous fais peur? Vous êtes toute pâle.
-
---Je crois que nous le sommes toutes les deux, madame. Cela n'est pas
-étonnant, pour moi surtout. Et c'est vrai que j'ai peur de vous...
-
---Une Parisienne! Je les croyais plus braves que nous.
-
---Oh! il n'y a pas de Parisienne, quand...
-
---Dites?
-
---Quand on aime, madame... Je ne suis pas timide, d'ordinaire; mais,
-aujourd'hui, c'est autre chose. Je viens peut-être pour apprendre que
-je vous déplairai.
-
-La vieille femme répondit sérieusement:
-
---Je vous le dirai, si cela est. Venez. Vous devez avoir faim.
-
-L'une près de l'autre, les deux femmes se mirent à marcher vers la
-maison.
-
---Voici mon domaine, disait madame Morand; il n'est pas grand...
-
---Mais le pays doit être joli.
-
---Vous en jugerez: dans une demi-heure, le brouillard sera haut. Chez
-moi, les choses n'ont pas changé depuis cinquante ans et plus. Mais
-ceux qui ont habité la maison avec moi m'ont laissée seule; je l'aime
-encore à cause d'eux; ailleurs, je serais un peu plus seule. Ma
-chambre a une petite fenêtre de ce côté, et une grande du côté des
-vallées basses. Quand il fait beau, je puis apercevoir de là, presque
-depuis Virieu, mon fils qui monte à Linot. Il vient passer trois
-semaines avec moi, chaque année. C'est ma provision de joie pour les
-onze mois qui suivent..., pas toute, cependant: je ne m'ennuie jamais.
-
---Ni moi, madame, excepté quand mademoiselle Raymonde se plaint de la
-destinée.
-
---Qui est-ce?
-
---Une dactylographe comme moi, chez Maclarey.
-
-Evelyne était plus grande, d'une demi-tête au moins, que madame
-Morand. Elle vit un commencement de sourire sur les lèvres ridées.
-Elle observait, sans danger d'être découverte et du coin de l'oeil,
-celle qui lui montrait la maison, et le jardin, et la vigne.
-
---A côté de la haie, mademoiselle, voyez-vous la tonnelle? C'est là
-que...
-
-Evelyne étudiait cette figure un peu trop pleine, ridée en cercle et
-réduite à un seul ton, que le sang ne vivifiait plus, mais qui pouvait
-encore pâlir; les lèvres gercées; le nez rond et commun; le regard et
-le front admirables: un de ces fronts transparents, au travers
-desquels on devine la flamme droite de l'esprit, un regard calme,
-ménager de la tendresse de l'âme, et devant lequel le monde est comme
-une chose déjà passée. Elles firent ainsi une centaine de pas; madame
-Morand entra, par la barrière, dans la partie de l'enclos qui
-enveloppait la façade latérale du logis, et, de là, dans la cuisine,
-où la servante, une fille de l'Isère, haute sur jambes et accorte,
-s'effaça devant la Parisienne, en s'inclinant sur la hanche pour mieux
-voir la toilette. Madame Morand allait devant, ouvrant et fermant des
-portes qui avaient de grosses ferrures.
-
---Entrez ici, mademoiselle Evelyne, dit-elle enfin; votre café au lait
-doit être servi... Oui, parfaitement... Mangez d'abord, et puis nous
-causerons... Le soleil vous rend visite, tenez, tout le jardin est
-clair.
-
-Le jardin était clair, en effet; il venait jusqu'au seuil du
-salon,--une large pièce tapissée d'un papier fané, et meublée de
-meubles d'acajou tendus de cretonne à ramages;--il entrait même un peu
-de chaque côté de la porte-fenêtre, qui était grande ouverte: les
-plates-bandes envoyaient en reconnaissance, jusque sur le parquet,
-quelques branches aventurières, comme il y en a dans tout massif; du
-coin de droite, venait une poignée de réséda; de la gauche, une tige
-de mauve. L'allée centrale descendait en face, bordée de rosiers dont
-pas un n'était rare, mais qui étaient féconds comme du petit peuple
-heureux.
-
-Evelyne s'assit devant le guéridon bas où madame Morand avait coutume
-de placer son panier à ouvrage, et où étaient disposés, ce matin, la
-cafetière, la tasse, le sucrier, du beurre, des confitures, et le pot
-à crème, sur un napperon blanc. Et elle commença de croquer une
-tartine, qui lui donna le courage de rire, pour la première fois.
-
---De quoi riez-vous? demanda la vieille dame, qui allait quelquefois
-jusqu'au bourg, pour voir rire un enfant.
-
---Je ris d'une expression que j'entends souvent, dans les crèmeries:
-«Il n'y a de beurre franc qu'à Paris.» Maman dit cela aussi; madame
-Gimel, je veux dire..., enfin, vous savez, celle qui m'a élevée.
-
-Le rire n'avait pas duré. Evelyne était devenue rouge. Deux larmes
-montaient au coin de ses yeux. Elle eut l'air de s'intéresser à la
-tonnelle de buis, au fond du jardin. Et madame Morand, qui aurait pu
-parler, écarter le souvenir, consoler, n'en fit rien; mais elle
-regarda en silence les yeux gris de lin que la lumière éclairait
-jusqu'au fond, jusqu'à l'âme douloureuse, qui cherchait à se
-ressaisir.
-
-Ce même jour, à deux heures de l'après-midi, le facteur, qui passait
-par le Haut-Clos, emporta une lettre d'Evelyne, qui écrivait à madame
-Gimel:
-
-«Il faut que vous sachiez tout; je vous l'ai promis, je tiens. Donc, à
-huit heures, après la réception que je viens de vous raconter, je
-venais de pleurer pour une bêtise, pour rien, lorsque madame Morand,
-qui était debout jusque-là, vint s'asseoir à contre-jour, devant moi,
-tournant le dos au jardin. Et cette petite personne commença un
-interrogatoire... Que de choses elle m'a demandées! Elle m'a parlé de
-vous, de mon éducation, de ce que je pense des théâtres où je suis
-allée, de l'atelier, de tout, enfin, avec plus de détails que son fils
-n'avait fait, oh! beaucoup plus. Lui, il me croyait plus vite. Avec
-elle, je sentais que la défiance diminuait seulement. J'étais
-quelqu'un de bien loin, de la ville dangereuse, du pays où les hommes
-se perdent, à cause des femmes qui sont entreprenantes. J'avais mon
-aplomb. Je lui ai dit:
-
-»--Madame, c'est tout le contraire: ce sont les hommes qui perdent les
-femmes. J'en sais quelque chose!
-
-»--Vraiment?
-
-»--Comme toutes celles qui sont honnêtes. Ils sont d'une audace! Avec
-les pauvres filles comme nous, ils ne se gênent pas, je vous assure,
-dans la rue, dans les omnibus, dans les escaliers, au restaurant...
-
-»--Les polissons!
-
-»--Bien mis, souvent, avec des monocles. Des jeunes, des vieux, ça
-vous regarde, ça vous dit tout.
-
-»--Moi, je rougirais. Que répondez-vous?
-
-»--Rien, à moins que ça ne soit trop fort. On trotte; on fait la
-sourde; quelquefois, on entre dans un magasin. Oh! il y a un
-apprentissage! Le mien est fait. Je passerais entre deux files de
-gendarmes.
-
-»--Vous êtes vaillante, ma petite.
-
-»--Je ne suis pas tout ce qu'il faudrait, madame, mais, vaillante,
-oui, un peu. Et je ne suis pas la seule. Elles sont plus nombreuses
-qu'on ne croit, les vaillantes; et, si vous voulez que je vous dise
-une pensée que j'ai souvent: le bien, à Paris, est tout à fait chic;
-il est vacciné, éprouvé, poinçonné, et, avec cela, de belle humeur.
-J'ai des amies qui n'ont pas des airs imposants; mais, quand on les
-connaît bien, on leur découvre de la vertu, et de la vraie. La plupart
-feraient des femmes délicieuses. Il y en a beaucoup de fières, il y a
-des tendres, des princesses d'élégance, des spirituelles, des...
-
-»Je m'arrêtai, comprenant que j'étais allée trop loin. Madame Morand
-ne me répondit pas directement. Elle dit:
-
-»--Vous rougissez, mademoiselle Evelyne? Vous avez bien tort... Je
-crois ce que vous dites... Tenez, laissez-moi vous servir des
-confitures. Ce sont des confitures de framboises de montagne, comme
-vous n'en avez jamais mangé à Paris.
-
-»Pour la première fois, j'eus le sentiment que je ne déplaisais pas.
-J'en fus tellement contente que j'obéis à madame Morand, et qu'il se
-trouva que j'avais faim.
-
-»La visite de la maison,--qui n'est pas belle, qui ressemble à la
-maison de pilote que nous avons vue ensemble, vous souvenez-vous, à
-Dieppe, le jour du train de plaisir?--prit trois bons quarts d'heure.
-Il était dix heures quand nous sortîmes. Ah! quelles délices, s'il
-avait été là, lui, pour me montrer son pays! Le soleil partout, la
-brume envolée, plus de terre sous mes yeux que je n'en ai jamais vu.
-Devant nous, dans le creux d'où je suis montée, ce matin, jusqu'à
-Linot, je ne sais combien de vallées basses, de villages, de
-montagnettes et de montagnes. C'est le côté bleu. Autour de nous, à
-droite, à gauche, des montagnes encore, mais proches et tachetées de
-forêts, et, entre les grandes pentes, des ondulations couvertes de
-vignes, de prés, de maisons.
-
-»--Nous sommes, vous le voyez, disait madame Morand, dans la vallée
-haute, et sur le molard de Linot; un peu plus loin, voici le molard
-d'Hostel, avec ses vignes et ses tilleuls; puis celui d'Arcollière...
-
-»--Elle se délectait à prononcer ces noms familiers. Moi, je songeais
-qu'elle ne me parlait pas de son fils. Nous marchions dans des
-sentiers de paysans, souvent dans l'herbe, et elle s'arrêtait pour me
-demander:
-
-»--Vous n'êtes pas lasse?
-
-»Je répondais:
-
-»--Madame, je le suis bien plus quand j'ai fait sept heures de
-sténographie et de machine. Ce sont les épaules qui sont courbaturées,
-alors, et les mains qui s'énervent. En montagne, aujourd'hui, je
-marcherais jusqu'à ce soir.
-
-»Nous arrivâmes à un chemin; elle se plaça à côté de moi, et me dit,
-d'un ton qui était, je crois, une récompense, et que j'avais gagné:
-
-»--Ce matin, quand je vous ai rencontrée, mademoiselle Evelyne, je
-revenais de la messe. J'y vais chaque jour. Toute ma force est de là.
-Maintenant que je vous connais, et que je vois que vous êtes une
-enfant naturellement noble, et si franche, je puis vous avouer le voeu
-le plus cher que j'ai formé pour mon Louis...
-
-»Nous étions l'une en face de l'autre, sur le chemin, entre deux
-grandes haies de ronces. Elle était redevenue toute pâle, comme au
-premier moment où elle m'avait aperçue. Mais elle me regardait avec
-des yeux où il y avait de l'amour pour moi, et qui me rappelaient les
-vôtres. Elle continua:
-
-»--Mademoiselle Evelyne, j'ai désiré, toute ma vie, que mon fils
-épousât une femme pieuse. Celles qui sont passables sans religion,
-avec la prière en plus seraient admirables. C'est un monde fermé à
-beaucoup. Je ne veux pas vous faire de sermon. Je vous demande de me
-dire, sincèrement, si votre chère âme jeune pourrait monter de ce
-côté-là.
-
-»Je n'ai jamais vu d'aussi beaux yeux que les siens qui attendaient et
-qui répétaient:
-
-»--Votre chère âme jeune pourrait-elle monter?
-
-»J'ai répondu:
-
-»--Pourquoi pas? J'ai pensé plus d'une fois à ce que vous me dites. Ça
-ne s'est pas trouvé sur ma route, voilà tout.
-
-»--Si vous cherchiez?
-
-»--Vous croyez que ce serait une manière de mieux l'aimer?
-
-»--J'en suis très sûre, ma petite.
-
-»J'ai fermé les yeux, j'ai tendu un peu les mains, et j'ai senti
-cette vieille femme, très tendre comme vous, qui pleurait sur ma
-poitrine. Et j'ai penché ma tête, tout contre la sienne. Quand j'ai pu
-parler, je lui ai dit, en reprenant mon chemin auprès d'elle:
-
-»--Madame, je veux tout vous dire, moi aussi... Je suis sûre que
-personne n'aimera votre fils comme je l'aime; mais je serais un
-obstacle à sa carrière; même si j'étais moralement telle que vous
-me voudriez, j'aurais mon misérable état civil d'enfant trouvée.
-Il y a des portes qui se fermeraient devant nous, ou qui ne
-s'entr'ouvriraient qu'à la pince-monseigneur, par ordre... Je suis
-bien malheureuse, je vous assure; je n'aurais pas dû venir; quand nous
-aurons bien causé, de lui et de moi, nous arriverons à la même
-conclusion: «Je ne peux pas l'épouser!» En vérité, non, je n'aurais
-pas dû venir. J'ai fait déjà une fois le sacrifice, et il sera plus
-dur à refaire... Avez-vous une solution? Avez-vous un moyen?
-
-»Elle était, comme moi, en larmes. Elle redressait, en marchant, son
-pauvre chapeau noir, que j'avais déplacé, avec mes bras. Et elle se
-taisait.
-
-»Bientôt, nous aperçûmes les maisons du bourg de Vieu. Les chemins,
-les paysages, entre les arbres et par-dessus les prés en bosse,
-étaient peut-être jolis: je ne les voyais pas. Nous entrâmes dans
-l'église; madame Morand me fit entrer la première, et j'allai d'abord
-vers le bénitier, puis je revins vers elle, naturellement, pour lui
-offrir l'eau bénite, ce qui l'étonna. Nous étions seules. Elle monta
-un peu, dans la nef, et s'agenouilla. Moi, je restai dans le dernier
-rang de chaises. Et il est sûr que j'étais meilleure que d'habitude:
-je fis une vraie prière, et je ne m'aperçus pas du temps qu'elle
-durait.
-
-»Madame Morand me toucha l'épaule; nous sortîmes, et elle me dit
-simplement:
-
-»--J'ai une commission à donner à Angélique Samonoz. Nous prendrons
-par ici, s'il vous plaît.
-
-»Chez l'épicière, je vis bien, du seuil où je l'attendais et très
-triste, qu'elle parlementait, qu'elle comptait de l'argent, qu'elle
-écrivait quelques lignes. Mais que m'importait? Je fus seulement
-frappée de la physionomie gaie qu'elle avait, en reprenant la route du
-Haut-Clos. Elle levait la tête de mon côté. Elle cherchait autre
-chose que le sourire médiocre, le sourire de seconde classe que je lui
-donnais. Que voulait-elle? Pouvais-je deviner? A la dernière maison du
-bourg, sans me prévenir, elle me prit la main, et, la serrant:
-
-»--Petite mademoiselle Evelyne, soyez heureuse!
-
-»--Pourquoi, madame?
-
-»--Je viens d'envoyer un commissionnaire au bureau de poste de
-Champagne. Je télégraphie à mon fils.
-
-»--Que lui dites-vous?
-
-»--De venir.
-
-»--Quand sera-t-il ici?
-
-»--Demain matin. Et je vous garde.
-
-»... Maman, je ne vous raconte plus le retour au logis du Haut-Clos.
-Nous n'avons parlé que de Louis. Je suis dans la joie: ça ne se décrit
-pas. Il n'y a que la peine qui se raconte longuement, et je n'en ai
-plus qu'une, qui se débat au milieu de mon bonheur, et que je ne peux
-pas faire envoler, comme une mouche dans de la crème, et la voici:
-quelle carrière trouver pour Louis, s'il abandonne l'armée? N'est-ce
-pas trop demander à un homme? A demain.
-
- »EVELYNE.»
-
-_«P.-S._--Ne cherchez pas ma photographie. Je l'ai emportée. Était-ce
-un pressentiment? Je voudrais bien ne pas la rapporter.»
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, à la même heure, Evelyne écrivait une seconde lettre:
-
- _Le Haut-Clos, samedi._
-
-«Il est arrivé ce matin, pas comme moi, par la route, non, par les
-sentiers connus des seuls habitants du pays, et rudes, je vous en
-réponds. Il a mis une demi-heure de moins que moi, pour grimper
-d'Artemare au Haut-Clos. C'est un énergique, et ce n'est pas de le
-voir accourir à travers champs et sauter par-dessus les palis qui m'a
-le mieux prouvé cette énergie. Madame Morand attendait son fils à
-cette place même. Bien qu'elle se fût couchée fort tard,--dix heures,
-maman, une folie au Linot, une date dans la montagne!--elle était
-descendue dès l'aube, dans la cuisine, dans la lingerie, puis dans le
-jardin. On aurait dit une perdrix en cage. Tout le long de la
-palissade, en bordure de la vigne, elle trottinait, sans chapeau, la
-tête couverte d'un châle. Elle se soulevait parfois, sur la pointe des
-sabots, guettant de l'oeil et de l'oreille son lieutenant, mon
-lieutenant. Moi, j'étais dans le salon, derrière la fenêtre. Nous
-avions distribué les rôles, hier soir. Elle voulait lui parler la
-première, lui raconter toute seule ce que nous avions dit toutes deux,
-faire la mère, enfin, une dernière fois. Je l'aperçois qui se penche
-entre deux lignes de ceps, qui se redresse, qui lève les mains. Une
-ombre saute par-dessus la clôture. C'est lui. Je l'aperçois qui
-embrasse la maman, qui l'interroge, qui lui prend le bras, qui essaie
-de l'entraîner. Elle résiste en riant. Ah! il m'aime toujours. Il a
-très bon air, en vareuse et en béret, comme un alpin, les jambes
-guêtrées. Je le trouve plus grand qu'à Paris. Il vient, décidément,
-par l'allée centrale, entre les vieux rosiers, au bras de madame
-Morand. Il ne regarde que la fenêtre où je ne suis plus. J'ai couru à
-la porte, et je l'ai ouverte... Alors, maman, nous sommes restés les
-uns en face des autres, moi sur le seuil, eux dans l'allée, immobiles,
-tout saisis. J'ai cru que j'allais m'évanouir; j'ai fait un grand
-effort; j'ai dit:
-
-»--Monsieur, je vous aime toujours, mais il ne faudrait pas me
-sacrifier votre carrière; il ne faudrait pas regretter.
-
-»Lui, il a quitté le bras de madame Morand, il a monté jusqu'à moi,
-et, avec ma permission, il m'a embrassée, et de tout son coeur, je
-vous en réponds. Puis, il a dit:
-
-»--Vous êtes ma fiancée: à présent, venez causer de l'avenir.
-
-»Nous avons passé une partie de la matinée dans le salon, tous trois,
-et le reste dans la campagne, tous deux, autour du Haut-Clos. Louis
-voulait me montrer les coins du pays où sont encore au gîte, comme il
-dit, tous les souvenirs de sa jeunesse. Nous étions, et nous sommes
-très heureux. Nous avons causé de tant de choses qu'il me faudrait un
-vrai travail, très doux, mais trop long pour une lettre, si j'essayais
-seulement de les énumérer. Il faisait clair; toutes les bandes de
-cultures coulaient autour de nous, sur les pentes, et remuaient au
-vent, comme un flot de rubans neufs. Louis me demandait:
-
-»--Vous aimez la campagne?
-
-»--Je ne la connais pas.
-
-»--Moi, je l'adore. Si j'y reviens, vous l'aimerez?
-
-»--Je vous aime, et partout ce sera de même...
-
-»Madame Morand, à qui nous avons rapporté le dialogue, a pris un air
-un peu triste, et elle a déclaré:
-
-»--Depuis le temps qu'on se dit ces douceurs-là, et qu'elles font
-vivre le monde!
-
-»Oh! oui, vivre! Je me sens vivante, et, moi qui ne tenais pas aux
-heures, je tiens aux minutes. J'ai dit, à mon tour:
-
-»--Vous vous rappèlerez le 12 août? la banque Maclarey, le régiment
-qui défile, le salut de l'épée? Je vous en ai voulu. Pourquoi
-m'avez-vous saluée?
-
-»--Parce que, la veille au soir, j'avais reçu la nouvelle que je
-n'obtiendrais pas d'être envoyé au Soudan. Ma résolution était prise
-depuis une semaine, si je n'obtenais pas le Soudan, de démissionner,
-et, puisque ma carrière était l'obstacle entre nous, de supprimer
-l'obstacle... C'est ce que je vais faire... En vous saluant, j'étais
-dans mon droit, vous le voyez...
-
-»Il ajouta:
-
-»--Je n'ai qu'une vocation, mais, pour vous, Evelyne, je puis avoir un
-métier.
-
-»Que c'est bien, ces mots-là, n'est-ce pas? Vous comprenez que je sois
-flattée, touchée, et que j'aie pleuré, moi, la rieuse, en les
-écoutant? Il est simple, il est bon, il a une volonté rapide et qui
-donne confiance.
-
-»Je lui ai dit encore:
-
-»--Savez-vous ce qui m'a plu tout de suite en vous?
-
-»--Quoi? l'uniforme?
-
-»--Non, ce n'est pas aussi joli qu'une robe.
-
-»--Mes moustaches?
-
-»--Trop courtes.
-
-»--Alors, je les laisserai pousser. Mon air martial?
-
-»--Le tendre me va mieux.
-
-»--Je ne sais plus. Dites vous-même.
-
-»--Ce qui m'a ravie, c'est que vous avez eu du respect pour moi. Nous
-ne sommes pas habituées...
-
-»Voilà où nous en sommes. Un seul point nous inquiète: comment, par
-quelle carrière remplacer l'armée, où Louis ne peut pas rester? Il est
-jeune, il va chercher, à Paris d'abord, pour l'amour de moi... Je
-ferme vite cette longue lettre. Peut-être vous arrivera-t-elle en même
-temps que moi... Je pars cette nuit. On me fait conduire à la gare en
-voiture. Louis ne quittera la montagne que dans deux jours. A
-bientôt!»
-
- »EVELYNE.»
-
-
-VII
-
-LA DOUBLE VISITE
-
-Dès qu'il fut de retour à Paris, Louis Morand se mit en tenue, et se
-rendit chez son colonel, qui habitait, place d'Iéna, au-dessus des
-jardins et de la Seine. Il était dix heures du matin. Le congé du
-lieutenant ne finissait que le lendemain, et c'est ce qu'observa tout
-d'abord M. Ridault, en voyant venir à lui l'officier.
-
---Vous, dit-il, vous avez changé vos habitudes d'autrefois: quatre
-jours libres, quatre jours dans l'Ain; vous rentriez à Paris à cinq
-heures du matin, et, à six heures, vous étiez à la Pépinière... Est-ce
-que vous vieillissez?
-
---Peut-être, mon colonel.
-
---Moi, pas. Regardez ça; est-il assez joli, le plan de mon
-bastidon?... Supposez la mer, par ici, et, par là, le fond de la baie
-de Villefranche; les terrasses, vous vous souvenez, cuites et dorées
-comme du pain...
-
---Je n'ai jamais pu voyager, mon colonel; je ne connais pas; mais la
-maison sera plaisante, en effet...
-
-Il faisait beau, admirablement. Le soleil et l'air remué par le
-courant du fleuve entraient dans le cabinet de travail, qui eût été
-tout Louis XV, sans le râtelier de pipes pendu à côté de la cheminée.
-Le colonel, en veston clair, assis devant son bureau, étudiait un
-croquis d'architecte, une aquarelle éclatante, qui représentait une
-villa basse, couverte en tuiles, et dont les fenêtres semblaient
-taillées dans les touffes des bougainvilliers. Il releva la tête,
-écarta un peu son fauteuil, cherchant à deviner, dans la physionomie
-du lieutenant, le progrès ou la guérison d'une peine d'amour dont il
-avait été le premier confident.
-
---Toujours fermé ce visage-là, mon cher Morand. J'y vois, pourtant,
-que vous avez le moral plus solide... Allons! voilà que vous
-pâlissez!... Qu'avez-vous?... Une larme!... Je ne vous reconnais pas!
-Est-ce bien un de mes officiers?
-
---Qui va quitter le régiment...
-
---Vous permutez?
-
---Je démissionne.
-
---Vous? Mais, je vous le défends!
-
---Mon colonel!...
-
---Je ne veux même pas que vous m'en parliez! J'ai le devoir d'empêcher
-les suicides, Morand, et celui de veiller à l'honneur du régiment. Eh
-bien! vous vous suicideriez en donnant votre démission, car vous êtes
-le plus militaire de tous mes officiers, l'homme de discipline, qui
-mange du devoir comme du pain, tous les jours, et qui trouve ça bon,
-l'homme à qui je confierais un bataillon dans une guerre, et que tous
-les soldats suivraient en chantant la charge. Mais vous ne savez donc
-pas que ce qui fait le chef, ce n'est pas le galon, c'est le coeur qui
-ne tremble pas, c'est l'oeil clair, c'est l'ordre rude, c'est toujours
-le souci des autres et l'oubli de soi-même, et que tout cela, Morand,
-vous l'avez!
-
-Le colonel s'était brusquement approché du jeune homme, et il lui
-avait pris l'épaule, qu'il serrait dans sa forte main, comme pour
-montrer que Morand était son prisonnier, et que le régiment ne le
-lâcherait pas. En même temps, entre ces deux hommes, que ne séparait
-qu'une longueur de bras, le duel des regards se poursuivait, émouvant
-et rapide. Le vieux soldat ordonnait, suppliait, s'étonnait de ne pas
-vaincre, et redevenait le supérieur offensé, dont l'oeil bleu, tout
-chargé de volonté, commandait impérieusement, tandis que, devant lui,
-bien ouverts dans la pleine lumière, les yeux bruns du lieutenant, un
-moment troublés et humides, refusaient de dire oui, et, de plus en
-plus, s'assombrissaient.
-
---Je n'aurais pas cru cela de vous, Morand, dit le colonel, en lâchant
-prise.
-
-Il boutonna rageusement son veston de toile, se rejeta dans le
-fauteuil, et se mit à frapper, avec son coupe-papier, l'aquarelle du
-bastidon étalée devant lui. Morand se redressa un peu plus; ses yeux,
-à lui, ne s'étaient pas détournés, n'avaient pas cédé.
-
---Mon colonel, je suis résolu à épouser la jeune fille dont je vous ai
-parlé. Je lui sacrifie ma vocation de soldat, et tout le travail qu'il
-m'a fallu pour gagner mon grade.
-
---C'est fou! C'est archifou!
-
---C'est possible, mon colonel, mais cela sera, ce soir même...
-
---Non, monsieur!
-
---J'écrirai ma lettre au ministre... Je devais vous prévenir: c'est
-fait.
-
---Non, ce n'est pas fait! Morand, ne nous quittez pas! Pour l'amour de
-l'armée, qui n'a que trop de lâcheurs..., non, je veux dire...
-
-Le lieutenant salua et se détourna vers la porte.
-
---Morand? Je ne peux pas, mon enfant, vous laisser partir ainsi...
-Revenez. J'ai quelque chose encore à vous demander.
-
-M. Ridault s'était levé, et il ramenait le lieutenant vers la fenêtre
-ouverte. Ces dernières phrases, il les avait dites avec un tel accent
-d'affection et de douleur, que, subitement, toute la rudesse factice
-et même la fermeté naturelle de Morand furent brisées.
-
---Vous pouvez croire, mon colonel, que la bataille a été cruelle en
-moi; j'aurais mieux aimé la bataille pour laquelle j'ai été préparé,
-la vraie, celle des armes...
-
---Non pas! la vraie c'est celle de tous les jours; et ceux qui ne font
-pas de faute contre l'honneur dans celle-là n'en commettent pas non
-plus sous les armes... Je ne veux pas dire que vous alliez contre
-l'honneur, mon cher ami, non, mais contre votre intérêt, contre votre
-vocation, contre tout, comme vous l'avouez... Dites-moi: elle est donc
-charmante?
-
-Il y eut un sourire jeune, très bref, le premier. Les deux hommes
-s'accoudèrent sur l'appui de la fenêtre, devant Paris tout transparent
-dans le clair d'été, comme un vitrail.
-
---Oui, mon colonel..., oui... Ah! oui!
-
---L'expression manque, n'est-ce pas? Le mot n'est pas assez fort?
-
-Et le premier rire sonna, discrètement, au-dessus des arbres.
-
---Est-ce que vous auriez une photographie, Morand?
-
---Depuis trois jours, mon colonel. Elle ne me quitte pas.
-
-Il chercha dans la poche de son dolman, et tendit la carte album: M.
-Ridault la saisit vivement, la mit en lumière, et l'écarta tant qu'il
-put de son visage, car il était devenu presbyte. De l'autre main, il
-relevait la pointe de ses moustaches.
-
---Charmante n'est pas assez, vous avez raison... Il y a de l'esprit,
-dans ces yeux-là. Bleus?
-
---Non, mon colonel, gris clair.
-
---Nuance rare. Ils doivent avoir un sourire piquant et tendre,
-n'est-ce pas?
-
---Ah! mon colonel!
-
---Et pas commune du tout, cette ligne du menton, ferme, impolie un
-peu... Et ces lèvres, qui diraient vite une bêtise, mais pas une
-méchanceté, et que je croirais souveraines pour plaindre... C'est à se
-demander où va se nicher la race!... Enfin, mon cher, puisque vous
-êtes sûr qu'elle est une honnête fille, et que, moi, je la trouve
-aussi jolie que vous la trouvez vous-même, voulez-vous me dire
-pourquoi elle ne ferait pas sa petite partie, modestement, dans le
-choeur des «dames» du régiment?
-
---Vous le savez...
-
---Eh! oui, son père... un Jean-Jacques dont il ne reste que ça... Il
-pouvait être très bien, son père, il devait être même très bien...
-Lieutenant Louis Morand, regardez-moi?
-
---C'est fait.
-
---Si je vous assurais que cette jeune femme sera reçue dans le monde
-militaire, bien reçue même, renonceriez-vous à donner votre
-démission?
-
---Mon colonel, je vous remercie de votre sympathie; je suis très
-touché; mais je suis résolu à quitter l'armée.
-
---Oui, parce que vous pensez que j'ai changé d'opinion, et que le
-monde n'en changera pas... Mais si vous aviez des preuves du
-contraire?
-
---Lesquelles?
-
---Si des preuves parfaitement sûres vous étaient données, que les
-femmes les plus élégantes, les plus mondaines du régiment, recevront
-la visite de madame Louis Morand, et rendront cette visite,--car
-l'accueil des autres, de celles que j'appelle les femmes de coeur,
-n'est pas douteux,--enverriez-vous votre lettre?
-
---Non, je resterais. Mais cela est invraisemblable, il faut même dire
-impossible.
-
---Attendez trois jours. Vous me promettez?
-
-Le lieutenant, flatté et ému de l'insistance de son chef, considéra
-Paris, où les arbitres de sa destinée, bien inconscients de leur rôle,
-femmes de lieutenants, de capitaines, de commandants, devaient faire,
-en ce moment, quelques courses du matin.
-
---Soit, dit-il. J'aurai obéi jusqu'au bout, mon colonel. J'attendrai
-trois jours.
-
-Il serra la main que M. Ridault lui tendait, et se retira. Sur le
-palier, le colonel lui fit encore un signe d'amitié; puis, voyant
-disparaître, dans la cage aux murs de stuc pourpre, cette jeune
-silhouette de soldat, il murmura:
-
---Va, mon petit! Je veux que tu sois mon cadeau d'adieu, mon souvenir
-au régiment. Je te redonnerai à lui... Il ne se doute pas, le pauvre
-enfant, que je vais faire une sottise pour lui. Ce n'est pas la
-première de ma vie, c'est la meilleure, celle qui me vaudra, j'espère,
-le pardon de plusieurs autres... Bah! je n'ai plus rien à attendre du
-ministre! Qu'est-ce que je risque?... D'ailleurs, je n'affirmerai
-rien: ce serait mentir... je laisserai la légende se former et
-s'envoler. Nous verrons bien.
-
-Rentré dans son cabinet, il sifflota un air de marche, déroula le plan
-assez maltraité du bastidon, et appuya sur le bouton d'une sonnerie
-électrique. Une ordonnance ouvrit la porte.
-
---Lancret, je sortirai à deux heures. Vous préparerez mon complet
-numéro 1.
-
- * * * * *
-
-Le colonel Ridault fit plusieurs visites dans l'après-midi. Il eut la
-chance, qu'il cherchait, d'être reçu par trois ou quatre des femmes du
-régiment, non les plus jeunes, mais les mieux qualifiées par le nombre
-de leurs relations et la curiosité de leur esprit, pour construire une
-légende avec un mot, la répandre et lui donner l'autorité de la petite
-histoire. Chez l'une, il ne parla que de l'esprit et des yeux de
-mademoiselle Evelyne; chez l'autre, il déclara qu'il voulait être un
-des témoins du lieutenant, qui faisait un mariage imprévu et
-délicieux; chez la troisième, qui demandait: «Mais, enfin, à qui
-ressemble-t-elle?» il répondit:
-
---A moi, madame.
-
-C'en fut assez. Dès le lendemain, on racontait, dans le monde
-militaire, que le colonel se proposait de reconnaître plus tard
-l'enfant abandonnée; qu'en attendant, il avouait sa paternité, avec
-beaucoup de franchise, avec cette tendresse qui ne saurait tromper, et
-que, pour réparer sa faute, il dotait mademoiselle Evelyne. On fixa
-même le chiffre de la dot. Elle était modeste au commencement du jour.
-Vers la fin, quelques personnes demandaient:
-
---Croyez-vous qu'il soit aussi riche?
-
-Le surlendemain, plusieurs camarades félicitèrent le lieutenant
-pendant l'exercice du matin, dans la cour de la caserne. Ils dirent
-tous:
-
---On la dit charmante.
-
-Et, quand il rentra chez lui, dans l'après-midi, le concierge lui
-remit deux cartes, les premières d'une série qui fut longue. L'une
-portait:
-
- «Félicitations bien sympathiques de notre ménage.»
-
-L'autre, plus explicite, disait:
-
- «Mon cher Morand, nous avons appris l'heureuse nouvelle. Ma femme
- se réjouit de connaître madame Louis Morand, dont on ne cesse,
- depuis deux jours, de nous dire le plus grand bien. Elle tient à
- la présenter à nos meilleurs amis. Cordiale poignée de main.»
-
-Enfin, dans la soirée, un capitaine du régiment, qui avait passé au
-ministère de la guerre, affirmait que, subitement, les préventions qui
-avaient retardé l'avancement du colonel étaient tombées, et que M.
-Ridault, à la prochaine promotion, serait nommé général de brigade.
-Mais la rumeur était peut-être fausse, et le lieutenant, ce soir-là,
-oublia tout à fait d'en parler à Evelyne, qu'il allait revoir.
-
-
-
-
-LE PETIT CINQ
-
-
-I
-
-M. de Rabelcourt, Louis-Jean-Népomucène, assis sous une tonnelle de
-jasmin, au fond de son jardin anglais, murmura:
-
---Je suis un lâche!
-
-Et il ajouta presque aussitôt ce commentaire, qui n'alla pas plus loin
-que les parois vertes, immobiles dans la chaleur de juin:
-
---Elle n'a plus que moi. Je suis son seul appui. Elle a crié vers moi,
-voici déjà trois semaines, et je n'ai pas bougé. Je suis un lâche!
-
-Chaque jour, plusieurs fois, M. de Rabelcourt s'adressait à lui-même
-ce propos désobligeant, et il ne pouvait se décider à quitter le
-domaine de Wimerelles, où il habitait l'été, à un quart d'heure au
-delà de la frontière belge. Court et alerte, le buste un peu gros et
-les jambes nerveuses, la figure pleine, colorée, rasée sauf deux
-petits favoris qui étaient tout ronds au bas de l'oreille, et tout
-blancs, et tout légers comme si on les eût fabriqués avec de la soie,
-M. de Rabelcourt appartenait à cette catégorie des hommes âgés qui
-restent jeunes. Leur jeunesse est presque toujours faite d'une qualité
-particulière de leur esprit, que sa vie n'a pas détrompé. Ils gardent
-l'illusion, ou d'eux-mêmes, ou de la science, ou de leur profession,
-ou de la durée, ou seulement la curiosité de l'heure présente et le
-goût du fait divers. Il suffisait d'observer les yeux de M. de
-Rabelcourt, des yeux gris bleu, toujours frémissants et vibrants, qui
-s'amusaient à regarder, qui fouillaient, qui interrogeaient, qui
-lisaient le regard ou le sourire d'autrui, pour deviner que cet homme
-avait, ou croyait avoir un talent singulier de psychologue. Pour lui,
-toute visite, toute rencontre, même banale, ressemblait à une
-consultation, et tournait à l'expérience. Il avait l'air de demander
-à ceux qu'il abordait pour la première fois, surtout aux femmes qu'il
-trouvait infiniment plus intéressantes que les hommes: «Quel est ce
-coeur? Bat-il? Ne bat-il pas? Battra-t-il? A-t-il un secret? Peut-on
-savoir?» et à ceux qu'il retrouvait, même à bref intervalle: «Où en
-sommes-nous, depuis l'autre jour?»
-
-Dans le monde de Bruxelles, qu'il fréquentait l'été, à Paris où il
-vivait l'hiver, il avait la réputation d'un causeur aimable, d'une
-érudition supérieure dans les affaires de coeur, un peu trop porté à
-enrichir ses observations, et d'une discrétion au-dessous de la
-moyenne, ce qui ne veut pas dire très sûre. On le recherchait, et on
-le redoutait. On aimait, surtout dans leur fraîcheur, les histoires
-qu'il contait. On avait peur de celles qu'il pouvait surprendre ou
-inventer.
-
-Tout s'expliquait, lorsqu'on apprenait que M. de Rabelcourt avait été
-dans la diplomatie, et cette tension perpétuelle de sa curiosité vers
-l'inconnu féminin, l'insistance et le papillonnement de ses yeux, le
-tour insidieux de sa conversation, perdaient de leur singularité, et
-devenaient une transposition, excusable et gênante, de l'habitude
-professionnelle. On se disait qu'il avait un tempérament de
-diplomate, qu'il continuait dans les salons sa carrière interrompue
-par la retraite, et, si on craignait encore sa manière, on ne s'en
-étonnait plus.
-
-Il passait donc, dans deux capitales au moins, pour un homme d'esprit.
-C'eût été le calomnier, d'ailleurs, que de lui refuser une certaine
-sensibilité. Il aimait ses souvenirs de Washington, où il avait débuté
-comme attaché d'ambassade, de Montevideo, de Valparaiso, de Lima où il
-avait lentement monté en grade, de Buenos-Ayres, où, devenu ministre,
-dans cette même Amérique d'où on ne le sortait point, il avait
-vieilli, jalousé, croyait-il, oublié en réalité; il aimait les
-dépêches qu'il avait adressées à vingt ministres successifs, et qu'il
-était seul à connaître; il aimait des images familières que le seul
-mot d'Amérique évoquait devant lui, des créoles, des métisses, des
-Espagnoles, des Portugaises, des femmes qui fumaient, balancées dans
-des hamacs, un bras pendant, sous l'ombre des bananiers et des
-mimosas; il aimait ses voyages d'autrefois dans les défilés des
-Cordillères, et son repos d'à présent dans la campagne plate de la
-frontière belge, son chalet de brique, son jardin si différent d'une
-forêt vierge, son angora qui ressemblait à une chenille jaune, ses
-décorations, au nombre d'une vingtaine, enfermées dans un écrin aussi
-gros qu'une valise; il aimait son cercle de Bruxelles où il passait
-régulièrement le samedi et le dimanche de chaque semaine; il aimait
-aussi la comtesse Guillaumette, sa petite nièce, sa dernière parente,
-mariée à un officier de cavalerie, celle-là justement, au sujet de
-laquelle, depuis vingt et un jours, M. de Rabelcourt s'accusait
-d'égoïsme et d'irrésolution.
-
-«Chère enfant! murmurait-il, sous la tonnelle de jasmin. A peine huit
-ans de mariage, et déjà malheureuse! Elle si jolie, si spirituelle, si
-ailée: un peu le portrait de mon frère, un peu le mien, avec une grâce
-qui n'est qu'à elle! Et je n'ai pas répondu à sa lettre! Et je ne suis
-pas accouru chez elle! Tu vieillis, Rabelcourt, tu as peur d'un voyage
-en Berry; tu jouis de ton repos, tandis que Guillaumette pleure et
-t'attend!»
-
-L'ancien diplomate interrompit son monologue, pourchasser, d'une
-pichenette, un pétale blanc, effilé, courbé comme le col neigeux d'un
-cygne minuscule, qui venait de tomber, en tournoyant, sur la manche
-de sa jaquette. Puis il releva son regard, et, par la baie cintrée de
-la tonnelle, contempla amoureusement, avec l'inquiète tendresse qui
-précède un adieu, le rectangle allongé que formait son jardin: les
-grands arbres, pressés en mince futaie aux deux bords, et qui se
-dressaient, comme une falaise verte, dans la plaine toute rase; les
-deux avenues qui passaient à leur ombre et enveloppaient un ovale de
-gazon; la pelouse, fraîche comme aux jours d'avril, arrosée chaque
-matin, tondue chaque quinzaine, où les pâquerettes ne fleurissaient
-jamais qu'à condition de se tapir contre le sol; enfin, tout au bout,
-derrière le voile transparent de l'air qui tremblait, la maison rose,
-basse, dont les tuiles étaient çà et là effleurées par des branches
-d'ormeaux, éventails silencieux que remuait la brise d'été.
-
-«Voilà donc ce qui me retient!» pensa M. de Rabelcourt.
-
-Il releva la tête, qu'il avait un peu penchée en avant, pour mieux
-voir par-dessous les tiges folles qui pendaient du cintre et
-diminuaient l'ouverture de la porte, et il appela:
-
---Eugène?
-
-Rien ne répondit d'abord, puis le sable d'une allée craqua, de plus en
-plus nettement, sous des pas qui se rapprochaient. Le valet de chambre
-de M. de Rabelcourt, blond et gourmé, vêtu de noir, apparut à l'angle
-d'un massif.
-
---Eugène, tu vas monter dans ma chambre et préparer ma valise. Je
-prends l'express ce soir. Mets mon habit numéro deux; c'est pour la
-campagne.
-
-Le pas s'éloigna, et se perdit dans le silence de la plaine accablée
-sous le soleil, tandis que M. de Rabelcourt tirait de sa poche une
-enveloppe lilas, déjà usée aux angles, l'ouvrait pour la vingtième
-fois, et relisait, en sautant les phrases inutiles et scandant les
-autres, une lettre qu'il aurait pu réciter.
-
-«Mon cher oncle, je veux vous donner d'abord des nouvelles des
-enfants... Jean, Pierre... Ta, ta, ta... Louise souffre des dents...
-Ta, ta, ta... Roberte... Ta, ta, ta... Quant à moi, j'aimerais mieux
-ne pas répondre à vos questions, si affectueuses. Il ne faut
-interroger que ceux qui sont jeunes, gais, contents, car, sans cela,
-on s'expose à se charger, hélas! inutilement, de la peine des autres.
-Non, mon oncle, je ne suis plus la nièce rieuse que vous avez connue;
-je voudrais pouvoir m'en aller loin, à Buenos-Ayres, à Lima, et vivre
-libre avec vous. J'en ai assez de la vie. C'est trop lourd. Ah! bien
-sûr, quand mes filles seront en âge de se marier, je leur dirai de
-réfléchir à deux fois, à cent fois... Mais qu'est-ce que je vous
-raconte? Il y a une faiblesse à se plaindre. Oubliez ce que je viens
-d'écrire... Surtout ne me répondez rien à ce sujet: ce serait
-désastreux. Racontez-moi plutôt la fin de cette histoire que vous
-aviez commencé à me dire, dans votre dernière lettre, l'histoire de
-cette madame de... Ta, ta, ta.--Recevez, mon cher oncle... Ta, ta,
-ta.--Post-scriptum: Édouard est revenu d'Algérie, voilà neuf semaines.
-Il se porte parfaitement.»
-
-M. de Rabelcourt soupira longuement, en remettant la lettre dans sa
-poche, mais sa physionomie, comme sa voix, était devenue de plus en
-plus ferme, à mesure qu'il lisait.
-
-«Est-ce assez clair, dit-il tout haut, assez limpide! Il n'y a pas
-besoin d'être diplomate pour déchiffrer cette pauvre énigme. C'est
-l'éternelle dépêche du livre jaune de la vie. Guillaumette se plaint
-de son mari; elle souffre à cause de lui: la sécheresse du
-post-scriptum est assez éloquente: «Édouard se porte parfaitement.» Il
-l'a trompée. Où? avec qui? Est-ce à Limoges où ils sont en garnison?
-Je ne le pense pas, puisque M. de Rueil vient de séjourner six mois en
-Algérie, pour une mission topographique, et la lettre de Guillaumette
-révèle une douleur qui éclate, une surprise; elle est un cri. Alors,
-quoi? Je ne vois que deux hypothèses: une aventure algérienne, que
-cette pauvre enfant a découverte, ou bien une liaison en Berry, au
-retour, dans ce coin paisible où elle se réjouissait de passer leurs
-trois mois de congé... Je vais savoir ce qu'il en est. Elle me le
-dira, puisqu'elle a commencé les aveux. Elle m'appelle, puisqu'elle
-m'a pris pour confident. Je pars, Guillaumette! Je pars! Je vais
-t'aider!»
-
-Il traversa son jardin, dans toute sa longueur, ouvrit l'écrin des
-Ordres, où il choisit une décoration que Don Pedro avait attachée
-lui-même sur la poitrine du «cher ministre», et ne put s'empêcher de
-sourire tristement, en passant le ruban à sa boutonnière. «Je rentre
-dans la diplomatie active, pensa-t-il, et il est de bon augure
-d'emporter avec soi le témoignage de ses meilleurs succès. Puissé-je
-réussir, comme j'ai réussi dans l'affaire de la concession Jacobson!»
-
-Il dîna, et, la nuit venue, monta dans le rapide qui venait de
-Bruxelles.
-
-
-II
-
-Le voyageur ne fit que traverser Paris. Cinq ou six courses entre
-l'arrivée, au petit jour, par la gare du Nord, et le départ, dans
-l'après-midi, par la gare d'Orléans, lui rendirent son élan naturel,
-qu'une nuit de tressautements et d'éveils brusques avait un peu
-déprimé. Quand il fut remonté en wagon, et qu'il se sentit rouler vers
-ces campagnes du Berry dont il n'était plus séparé que par quelques
-heures de route, il retrouva toute la confiance en son étoile
-diplomatique, toute l'humeur vibrante, toute l'abondance d'idées et de
-formes oratoires, qu'il avait connues jadis, la veille des audiences
-princières ou des entrevues avec les ministres de l'Amérique du Sud.
-Son imagination le devançait et lui représentait le château de
-Monant, vieille demeure familiale, d'où il s'était échappé de bonne
-heure pour courir le monde. La dernière fois qu'il avait pris le
-chemin du Berry, c'était pour assister au mariage de Guillaumette. On
-avait retardé les noces d'un mois, afin que l'oncle diplomate eût le
-temps d'arriver. Comme il revoyait nettement ces deux tours bâtardes
-reliées par un corps de logis, posées sur une colline et enveloppées
-de châtaigneraies descendantes; la tente fleurie de drapeaux, de
-gerbes de marguerites et de bleuets, où avait eu lieu le déjeuner, au
-retour de l'église, et ce départ précipité, disputé, plein de trouble
-et plein de joie des jeunes mariés, qui se levaient de table avant
-leurs hôtes, et quittaient la salle pour se rendre à la station
-voisine, tous deux, tout seuls, mais suivis par la pensée de tous!
-Était-elle jolie, en ce moment-là, cette Guillaumette, radieuse et
-émue, à qui cent amis et amies, Parisiens, Berrichons, Poitevins,
-disaient, dans un murmure où il y avait des larmes et des rires mêlés:
-«Adieu, mignonne! au revoir, madame! soyez heureuse! oubliez-nous,
-Guillaumette! songez à nous, bien-aimée!» Et les regards étaient
-attachés sur cette apparition souriante, arrêtée un dernier moment
-dans l'encadrement de la portière qu'elle soulevait d'une main, sur ce
-visage où chacun cherchait avec une jalousie secrète, avec des
-sanglots refoulés, avec un désir infini, le rayonnement fugitif de la
-parfaite croyance en la vie, tandis qu'elle, déjà détachée des autres,
-ne regardait plus qu'une seule personne, son plus vieil et son plus
-fidèle ami. Oui, M. de Rabelcourt avait eu la suprême pensée de
-Guillaumette, à l'heure où l'enfance finissait pour elle. Lui, protégé
-contre l'attendrissement par la longue habitude des séparations, il
-avait pleuré, lui, sceptique, il avait cru, et cru fermement au
-bonheur qu'il souhaitait à sa nièce, et qu'il enviait presque. Cet
-Édouard de Rueil, qui enlevait Guillaumette et l'emmenait hors du
-château de Monant, était si évidemment amoureux! Jeune aussi, plein
-d'avenir comme tous les officiers qui se marient, il passait bien pour
-un peu brusque, rude, entêté, mais ses camarades le jugeaient comme
-une nature loyale, toute droite, incapable d'une trahison.
-
-«Qui l'eût dit alors? se répétait M. de Rabelcourt, en voyant l'ombre
-descendre sur les campagnes embrumées du Berry. Qui l'eût deviné?
-Rueil, avec son grand cou, son nez busqué, ses yeux très noirs, avait
-l'air d'un aigle, d'un épervier, mais pas le moins du monde d'un
-tourtereau volage! Il n'est pas d'humeur facile. Cela même a dû
-augmenter. En vérité, j'ai là une jolie affaire sur les bras!»
-
-Il s'inquiétait un peu de son rôle. Mais une petite fièvre
-d'amour-propre et de colère le poussait en avant.
-
-Il était huit heures du soir, lorsqu'il mit pied à terre sur le quai
-d'une petite station rurale, au milieu d'un pays presque désert,
-couvert d'arbres et frais comme une cave à champignons.
-
---Ouf! fit-il, quel voyage! Parti hier soir à onze heures! Enfin, m'y
-voici. Je reconnais cet air vif de Monant. Des jours brûlants, des
-nuits glacées!
-
-Il jeta sur ses épaules, bien qu'il eût mis un pardessus d'été, son
-plaid écossais, et regarda autour de lui. Comme il avait négligé de
-prévenir, afin de tomber «en plein jeu», selon son expression
-favorite, il n'aperçut que le train qui filait, le chef de station qui
-rentrait avec sa lanterne, et les étoiles qui se levaient. Le hasard
-fit heureusement passer un petit vacher qui s'en retournait, sifflant,
-vers quelque métairie.
-
---Prends ma valise et accompagne-moi au château, dit M. de Rabelcourt;
-je te récompenserai.
-
---Vous allez au bal? demanda l'enfant.
-
---Au bal? Non, mon ami. Je vais au château de Monant, pas ailleurs. Il
-y a, en effet, deux ou trois gentilhommières un peu folles, dans les
-environs, mais moi, je vais à Monant, tu entends, Monant!
-
-Le petit le regarda, eut un hochement de tête qui signifiait: «Je me
-trompais, en effet», et, le prenant sans doute pour quelque homme
-d'affaires, le précéda, sans plus dire un mot.
-
-Il faisait une nuit reposante, tout embaumée de l'odeur des feuilles,
-des blés en grain et des ajoncs en fleur. M. de Rabelcourt, à la suite
-de son guide, prit par la traverse, par les chemins creux, marchant
-sur la crête des ornières, sur les pentes d'herbe qu'aucune tondeuse
-n'avait jamais fauché. Il allait, de son pas relevé, la tête haute,
-les narines au vent, aspirant l'air à pleins poumons. De temps en
-temps, il prononçait à demi-voix des phrases qui lui semblaient
-opportunes et saisissantes:
-
---Ce pays est capiteux, monsieur, j'en conviens, capiteux et poétique.
-Mais quand on a femme et enfants, que diable, on vit chez soi! Il y a
-une morale après tout!
-
-Le petit crut qu'il récitait des fables.
-
-Ensemble ils descendirent au creux des vallons, ils grimpèrent des
-pentes où les fougères luisaient sous les branches des châtaigniers.
-Enfin, après une demi-heure, au tournant d'une futaie qui s'ouvrait
-subitement sur une clairière montante, ils se trouvèrent subitement
-sur une avenue sablée, à cent pas du château qui se dressait sur la
-crête de la colline, et dont les fenêtres, du haut en bas, étaient
-illuminées.
-
---Sapristi! dit M. de Rabelcourt, ils ne m'attendent cependant pas?
-
---C'est qu'ils _dansont_! fit le petit gars. Ça leur arrive. Ils ne
-s'en gênent guère.
-
-Le voyageur écouta un instant les notes grêles d'un piano qui fusaient
-dans la nuit, et il ne douta plus. Contrarié, il continua de
-s'avancer, doucement, pour reprendre haleine. Quelques hommes de
-service, groupés le long des écuries, causaient, à droite du château.
-L'un d'eux se détacha, un vieux maître d'hôtel à gros favoris blancs,
-solennel, qui servait depuis trente ans les châtelains de Monant, et
-qui avait connu M. de Rabelcourt au temps de l'activité diplomatique,
-au plus beau de la carrière.
-
---Comment! dit-il, c'est monsieur le Ministre!
-
---Moi-même, Claude, répondit M. de Rabelcourt, flatté d'une
-appellation qu'on ne lui donnait plus aussi fréquemment qu'autrefois.
-Une surprise! J'arrive sans qu'on en sache rien.
-
---Monsieur le Ministre désire qu'on prévienne madame?
-
---Du tout! au contraire. Vous monterez seulement ma valise, afin que
-je puisse changer, et vous m'ouvrirez une chambre d'ami... Mais qu'y
-a-t-il donc ce soir à Monant? Un bal?
-
---Pardon, monsieur le Ministre. Les appartements se prêteraient mal à
-ce qu'on appelle un grand bal. Nous recevons quelques personnes des
-environs, une trentaine. Ça n'est qu'une sauterie. Ça va finir à onze
-heures. Je me permets de l'assurer à monsieur le Ministre, parce que
-madame a donné déjà quelques réunions de ce genre pour égayer les
-dernières semaines de congé de monsieur.
-
-Il s'inclina, en prenant la valise, et l'on eût dit, à l'air dont il
-passa devant le front de ses camarades, qu'il portait celle-là même où
-le ministre de jadis enfermait ses dépêches.
-
-«Brave et imprudente enfant, pensa M. de Rabelcourt, je la reconnais
-bien! Elle danse pour donner le change au monde. Elle veut faire
-croire à un bonheur qui n'est plus. Je n'ai peur que d'une chose:
-c'est que les masques tombent d'eux-mêmes, et trop brusquement, quand
-je vais entrer. Car j'arrive, monsieur de Rueil, et je serai de la
-fête!»
-
-Lorsqu'il eut passé son habit,--neuf heures sonnaient à l'horloge du
-vestibule,--le diplomate eut une petite tape pour écraser, sur sa
-boutonnière, le ruban brésilien dont les ailes s'insurgeaient, tira
-bien droit, dans l'alignement de l'ouverture de la chemise, les quatre
-boutons de son gilet blanc, et, sans bruit, poussa la porte du salon.
-
-Il s'arrêta à trois pas. On valsait. D'abord personne ne le vit. Puis
-une jeune femme, assise près d'une douairière et qui cherchait des
-yeux un sujet de paroles, remarquant l'inconnu, se pencha et demanda:
-
---Qui est-ce?
-
-La douairière se pencha à son tour vers la gauche, et le mouvement se
-propagea, comme dans un champ d'épis; des épaules blanches
-s'inclinèrent; le même mot. «Qui est-ce?» vola de groupe en groupe,
-jusqu'à Guillaumette de Rueil, que le diplomate, aveuglé par l'éclat
-des lumières, s'efforçait de découvrir derrière les couples de
-danseurs. Elle était assise dans l'angle le plus éloigné du salon, au
-milieu de quatre amies de son âge, un peu renversée sur le dossier de
-son fauteuil, écoutant rire autour d'elle, un peu distraite, et
-effaçant, à petits coups, les plis du tulle perlé qui recouvrait sa
-robe de satin rose. Tout à coup, le murmure qui gagnait de proche en
-proche arriva jusqu'à elle: «Qui est-ce?» D'un mouvement souple, elle
-se redressa. Toutes ses amies suivirent le geste de son visage qui se
-penchait en avant. Ses yeux se plissèrent une seconde; puis deux
-fossettes creusèrent ses joues; ses dents parurent, éclatantes, entre
-les lèvres lisses.
-
---Ah! dit-elle, mon oncle Rabelcourt!
-
-Et, glissant parmi les valseurs qui n'avaient rien vu, les mains
-tendues, rose et rousselée sous l'auréole de ses cheveux blonds
-relevés, la mouche impertinente qui marquait sa pommette droite
-déplacée par le sourire et remontée d'une ligne, comme la pointe des
-sourcils, comme le coin des yeux, comme les ailes du nez, comme le
-fuseau des lèvres, Guillaumette de Rueil, dans le reflet des étoffes
-et des glaces, rythmant sa marche sur la musique de la valse lente,
-s'avança vers M. de Rabelcourt immobile, déjà courbé pour le
-baise-main, et qui la regardait venir.
-
-Elle l'embrassa.
-
---Quelle bonne surprise, mon oncle!
-
---Je n'ai pas pu venir plus tôt, dit M. de Rabelcourt rapidement et à
-voix basse: les affaires, de grosses affaires m'ont retenu, mais je
-n'ai pas voulu manquer au rendez-vous, chère petite!
-
-Elle répondit, du ton le plus naturel, et sans baisser la voix:
-
---Je n'en crois pas mes yeux: mon oncle à Monant! D'où venez-vous?
-
---Mais, de Belgique, murmura M. de Rabelcourt, tu sais bien.
-
---Exprès pour nous voir!
-
---Naturellement.
-
---Et vous nous restez, je suppose?
-
---J'ai fait porter mon bagage par Claude.
-
---Voilà qui est gentil! Édouard va être ravi.
-
-Et comme elle riait, ses yeux bleus, encore câlins comme ceux d'un
-enfant, fixés sur le vieillard, celui-ci eut un hochement de tête
-admiratif, et songea: «Merveilleusement joué, Guillaumette! Pas un
-trouble de physionomie, pas un aveu devant témoin! Tu es de ma race!»
-
-Puis, comme la valse avait pris fin, et que tous les yeux se
-tournaient à présent vers Guillaumette de Rueil et vers lui, M. de
-Rabelcourt, jusque-là très grave, ajouta d'un air dégagé, à voix
-haute:
-
---Plus Watteau que jamais, ma nièce!
-
---Vous trouvez?
-
---Fraîche, mince, une taille de jeune fille!
-
-Le sourire s'accentua sur les lèvres de madame de Rueil. Une pensée
-drôle dut lui traverser l'esprit.
-
---Toujours diplomate! répondit-elle. Vous ne changez pas non plus, mon
-oncle! Voulez-vous venir avec moi: Édouard est de ce côté?
-
-En parlant, elle entraînait M. de Rabelcourt vers un petit salon où
-une dizaine d'hommes, campagnards de haute mine et retraités de la
-danse, jouaient aux cartes. Au moment où madame de Rueil entrait, l'un
-d'eux se retourna, en posant son jeu sur le tapis de la table. Il
-était grand, nerveux; ses cheveux en brosse grisonnaient; son nez
-dessinait une courbe accentuée au-dessus d'une forte moustache. Chez
-lui, dans sa physionomie de soldat qui n'avait qu'un petit nombre
-d'expressions simples, sans nuances intermédiaires, le premier
-mouvement se lisait à livre ouvert. Il ne put dissimuler une
-impression de contrariété que M. de Rabelcourt nota précieusement.
-Mais, en homme bien élevé, il se ressaisit vite, se leva, tendit la
-main:
-
---Tiens, mon oncle? dit-il. Vous êtes si rare ici que vous me voyez
-étonné. Est-ce que vous seriez en mission dans le Berry?
-
---A peu près, mon neveu.
-
---J'en suis ravi, parce que j'espère qu'elle vous retiendra près de
-nous.
-
---Oh! cela dépend, je ne suis pas encore fixé, vous comprenez?
-
-M. de Rabelcourt avait dit cela la tête haute, les yeux fixés sur
-ceux de Rueil, qui essayait de comprendre. Mais le jeune homme ne
-chercha pas longtemps, et, une demi-minute plus tard, un gros rire
-étouffé apprenait aux joueurs du petit salon que l'arrivée de l'oncle
-n'avait rien qui enchantât le neveu.
-
-Déjà le diplomate s'était mêlé aux invités qui remplissaient la pièce
-voisine. Guillaumette le présentait. On s'empressait autour de lui.
-Quelques vieilles dames le reconnaissaient, pour l'avoir aperçu, soit
-à la fameuse fête de Monant, soit dans le monde, à Paris. «Ce cher
-ministre! Monsieur de Rabelcourt! Comment donc! mais qui pourrait vous
-oublier! Quelle bonne chance pour notre Berry! Vous souvenez-vous de
-ce bal à l'ambassade d'Autriche, à la fin du second Empire..» M. de
-Rabelcourt répondait: «Parfaitement.» Il se souvenait de tout. Il
-avait des oreilles pour tout le monde, des paroles pour chacun, et des
-yeux pour toutes les jeunes femmes qui s'inclinaient: «Madame de
-Hulle, mon oncle; madame de Houssy; madame Guy Milet; madame O'Parell;
-ma bonne amie la baronne de Saint-Saulge...» En même temps, des mots
-se croisaient derrière lui, chuchotés: «Comment, ma chère,
-ministre?--Oui, plénipotentiaire.--Ah! très bien! où donc?--En
-Amérique, autrefois, je ne sais pas trop.--Amusant?--Tout à fait!»
-
-Dans le nombre, insidieusement, selon sa coutume, et sans décourager
-aucune sympathie, M. de Rabelcourt choisissait les privilégiées qu'il
-désirait grouper autour de lui, les retenait d'un mot, d'un coup
-d'oeil plus attentif, plus ému, qui disait: «Je vous reviens.» Il
-revint bientôt, en effet, après avoir fait le tour du salon, et, comme
-la danse recommençait, alla s'asseoir à côté de la baronne de
-Saint-Saulge, qui rangea sa traîne avec un sourire flatté. Deux
-douairières, non expressément invitées, l'encadrèrent. Quelques toutes
-jeunes châtelaines formèrent cercle devant eux. Celles qui étaient
-moins jeunes et moins candides préférèrent danser. M. de Rabelcourt
-débuta par complimenter sa voisine, à voix très basse, sur la façon de
-son corsage. Les sept femmes se penchèrent pour recueillir les mots de
-l'ancien ministre, et elles s'épanouirent toutes. Alors, se sentant
-écouté, étudié, maître de son auditoire, retrouvant ce léger frisson
-d'aise que doivent éprouver les vieux oiseaux au soleil d'avril, il
-se mit à causer. L'histoire de la concession Jacobson eut encore un
-renouveau; on vit reparaître les hamacs suspendus aux lianes fleuries,
-Pepita la Péruvienne, dont le nom rassemble les lèvres comme pour un
-double baiser; Juana, «sombre et jalouse créature», d'autres encore,
-dont le souvenir, habilement mêlé à des noms d'empereurs, de
-présidents de Républiques lointaines, de fleuves et de montagnes,
-éveillait, chez les jeunes auditrices de M. de Rabelcourt, une idée de
-la diplomatie qu'elles n'avaient point encore. Il contait bien, et,
-sans s'interrompre, à cause de la grande habitude qu'il avait des
-mêmes récits, il pouvait lever les yeux au delà de son petit cercle,
-et observer ce qui se passait dans les deux salons. Il observait par
-exemple, que madame de Rueil, invitée trois fois dans un court espace
-de temps, avait refusé de danser, et s'était mise au piano. Il notait
-en lui-même qu'elle était un peu rouge et agitée, et que, parfois, se
-penchant à droite du clavier, tout au bout du salon, là-bas, elle
-jetait sur le groupe un regard de maîtresse de maison, qui pensait:
-«Mes amies ne dansent plus depuis que mon oncle est là.» L'oncle
-songeait: «Elle est inquiète.» Cela ne l'empêchait pas de discourir.
-Les phrases se succédaient dans la bouche de M. de Rabelcourt, comme
-au piano, également faciles, pleines de la même gaieté légère, banale
-et mesurée.
-
-Elles produisirent assez vite l'inévitable ennui des musiques faciles.
-Les imprudentes qui avaient recherché le voisinage du diplomate
-s'aperçurent que celui-ci prenait plus de plaisir à raconter
-qu'elles-mêmes à écouter; elles se rendirent compte qu'elles
-rajeunissaient, tout simplement, un vieux succès de salon; elles
-commencèrent à trouver que les histoires d'Amérique n'avaient de
-nouveauté que les noms, qu'on avait mieux dans l'ancien monde, et
-elles regrettèrent de s'être laissées prendre au piège. Une à une,
-elles écartèrent leur chaise, élargirent le cercle, promenèrent des
-yeux quêteurs autour du grand salon, appelèrent au secours d'un
-mouvement de paupière, se laissèrent inviter, et, s'excusant d'un
-geste navré auprès de M. de Rabelcourt, partirent en tournant pour ne
-plus revenir.
-
-Il ne resta, dans l'angle de l'appartement, que les deux vieilles
-dames dont M. de Rabelcourt s'occupait assez peu, mais qui
-s'attendaient à moins encore, et la petite baronne de Saint-Saulge,
-femme de trente-deux ans, laide, osseuse, qui lui plaisait par
-l'insolence naturelle de son esprit, l'exubérance de ses gestes, le
-timbre de sa voix qui était cristallin, par la vengeance qu'elle
-tirait de sa laideur, en supportant comme s'ils s'adressaient à une
-autre, les regards les plus insistants et les mots les plus crus, et
-surtout à cause de l'intimité qu'il savait maintenant exister entre
-madame de Rueil et cette voisine de campagne. En tacticien
-expérimenté, il réfléchissait que Guillaumette pouvait se dérober, ou
-ne pas tout dire, tandis qu'il avait là, ce soir, une occasion unique
-de s'instruire, un témoin qui ne devait rien ignorer, et qui ne
-demandait sans doute qu'à être indiscrète. Interroger sans rien
-livrer, employer des mots vagues dans l'espoir d'attirer des réponses
-précises, avoir l'air de tout connaître pour obtenir un secret, tel
-avait été, dans la vie publique, le procédé classique de M. de
-Rabelcourt. Il résolut de l'employer de nouveau.
-
-Dès qu'il se sentit seul, ou à peu près, avec madame de Saint-Saulge,
-il se détourna insensiblement de la douairière de droite, opéra une
-conversion à gauche et, se penchant au-dessus du fauteuil où la
-baronne était pelotonnée:
-
---Je vois avec plaisir, dit-il, que vous êtes, madame, l'une des
-meilleures amies de ma nièce. Elle a besoin d'appui, la chère petite!
-
---Oui, nous nous entendons à merveille, bien que nos caractères soient
-très différents.
-
---Il y a des circonstances, fit sentencieusement M. de Rabelcourt, qui
-rapprochent les natures les plus opposées.
-
---Nous habitons tout près l'une de l'autre, en effet, repartit madame
-de Saint-Saulge. Jusqu'à ces derniers mois, nous nous connaissions
-sans doute, mais nous nous sommes liées surtout pendant ce long congé
-que monsieur de Rueil a passé tout entier à Monant. Je viens chez
-elle, elle vient chez moi, c'est-à-dire ils viennent. Oui, je l'aime
-beaucoup, cette pauvre chérie, si bonne, si oublieuse d'elle-même...
-
---Vous la plaignez, baronne, puisque vous dites pauvre?
-
---Le mot s'applique si souvent aux riches! Qui est-ce qui n'a pas ses
-misères? même les plus heureuses, même Guillaumette?
-
-Il se pencha un peu plus, et murmura:
-
---Vous savez donc tout, vous aussi?
-
-Madame de Saint-Saulge se déplaça légèrement dans son fauteuil, afin
-de rétablir les distances que M. de Rabelcourt tendait à rapprocher;
-elle regarda fixement le diplomate, se demandant: «Que veut-il dire? A
-quoi fait-il allusion? Je ne sais rien que de tout simple au sujet de
-ce ménage tout droit et tout heureux. Laissons venir ce vieux
-dénicheur de nids, et ne nous avançons pas!»
-
-Elle répondit donc, du ton le plus simple, en jouant avec la chaîne
-d'or de son face-à-main, qu'elle enroulait sur le bois de son
-éventail:
-
---Que voulez-vous dire, monsieur?
-
---Que Guillaumette, d'abord, a l'air préoccupée.
-
---Je ne trouve pas.
-
---Elle nous regarde sans cesse, voyez!
-
---Apparemment nous lui sommes chers, tous deux.
-
---Elle ne danse pas!
-
---C'est... tout naturel.
-
---Non, madame, ce n'est pas naturel. Elle adorait la danse
-autrefois... Elle souffre. N'essayez pas de me tromper: j'ai deviné
-l'injure qu'on lui a faite, le délaissement, l'abandon... Pauvre
-petite!
-
-Madame de Saint-Saulge eut un sursaut. Elle releva vivement les yeux,
-qui suivaient les saluts de huit danseurs de menuet, et prit son
-face-à-main pour mieux considérer M. de Rabelcourt. Toute sa jeunesse
-amusée, son large mépris de la finesse des hommes, son ravissement de
-trouver une occasion de berner un diplomate, l'espièglerie de
-l'enfant, persistante et vivante chez la femme de trente ans,
-s'épanouirent dans le regard dont elle fit le tour du visage inquiet
-de son interlocuteur. Et, ravie d'enfoncer M. de Rabelcourt dans sa
-méprise, penchant un peu la tête:
-
---Vous voulez parler de leur liaison? dit-elle.
-
---Justement!
-
---Bien forte!
-
---J'en étais sûr! dit M. de Rabelcourt en s'enhardissant. Je l'avais
-deviné à ses signes certains. Mais quel triste événement, madame, et
-invraisemblable!
-
---Invraisemblable? Non. Je m'y attendais, et d'autres avec moi, tout
-le monde...
-
-Elle souriait. Il prit une physionomie plus grave encore pour ajouter:
-
---Vraiment? Est-ce que le voisinage se doute de quelque chose?
-
---Un soupçon, vague encore. C'est si récent!
-
---Deux mois, peut-être?
-
---Pas plus de trois, assurément, dit madame de Saint-Saulge en riant
-tout à fait.
-
---Je vous envie, madame, fit M. de Rabelcourt, de parler d'une
-situation pareille avec tant de détachement. Vous n'avez pas, comme
-moi, des liens étroits de parenté avec Guillaumette. Dites-moi:
-a-t-elle fait des reproches à son mari? Y a-t-il eu des scènes?
-
---Mais, je n'en sais rien! répondit la jeune femme, en ouvrant son
-éventail... Personne n'en peut rien savoir... vous me demandez des
-détails d'une intimité...
-
---Tant mieux! mille fois tant mieux, madame! Je suis heureux qu'il n'y
-ait pas de scandale. Un simple murmure dans le voisinage... Ma nièce
-est si brave qu'elle a dissimulé... On ne lui reproche rien, j'espère,
-pas la plus légère faute?
-
---Comment dites-vous?
-
---Je dis qu'Édouard est le seul coupable, et que c'est bien ce que je
-pensais!
-
---Mais non, monsieur, il ne l'est pas!
-
---Vous l'absolvez?
-
---Sans doute: un homme accompli, sérieux et gai, charmant, que tout le
-monde aime!
-
-«C'est elle», pensa M. de Rabelcourt.
-
-Il se leva, sévère, et, incapable de contenir son indignation:
-
---Madame, murmura-t-il, vous êtes très jeune. Mais dussé-je vous
-paraître appartenir à l'âge du fer ou de la pierre, je trouve la
-conduite de monsieur de Rueil inqualifiable.
-
-La baronne de Saint-Saulge, luttant contre le fou rire, répondit après
-un instant:
-
---Quel drôle de dictionnaire vous avez, monsieur!
-
---Ce n'est pas une question de dictionnaire, madame; c'est le fond
-même de nos sentiments qui diffère... complètement... complètement.
-
-Il salua, et la jeune femme suivit, de ses yeux où le rire diminuait,
-cet oncle singulier qu'elle n'avait pas encore catalogué dans sa riche
-collection de souvenirs mondains.
-
-Il faisait chaud. La soirée manquait d'entrain depuis l'arrivée de ce
-personnage encombrant qui semblait accaparer, de loin, l'attention de
-madame de Rueil et, de près, celle de madame de Saint-Saulge. Elle se
-traîna une demi-heure encore, jusqu'au thé. Puis, le bruit des
-voitures, tournant une à une devant le château, fit crépiter les
-vitres. Les voisins se séparèrent avec des «Charmante soirée, à
-bientôt», qui n'étaient pas tout à fait aussi faux qu'ailleurs. Madame
-de Saint-Saulge, en prenant congé de son amie, lui dit à l'oreille:
-
---Exquis, ton oncle!
-
---Tu trouves?
-
---Impossible de s'ennuyer un instant avec lui. Il a inventé sur ton
-compte une histoire folle. Je l'ai emballé. Nous avons fini par nous
-dire des injures. Je viendrai te conter cela demain matin.
-
-Guillaumette répondit, avec le sourire calme qui lui était habituel:
-
---C'est cela, chérie, à demain.
-
-Et elle demeura au salon, seule avec M. de Rabelcourt, tandis que son
-mari reconduisait un groupe d'amis jusqu'au perron.
-
-A peine la porte fut-elle fermée, que M. de Rabelcourt, ressaisi par
-le sentiment de sa mission, s'approcha de la jeune femme et, serrant
-entre ses deux mains la main de sa nièce, lui dit tragiquement, à mots
-pressés:
-
---Nous n'avons qu'un moment, Guillaumette... J'en sais long... Tu me
-diras le reste... Nous agirons de concert, ma pauvre enfant!
-
-Elle n'eut pas l'air de comprendre.
-
---Mais, je n'ai rien à vous dire, mon cher oncle!
-
---N'équivoquons pas. Rien ce soir, mais demain? Tu m'as appelé?
-
---Non.
-
---Ta lettre!
-
-Guillaumette de Rueil rougit jusqu'à son auréole blonde. Embarrassée,
-hésitante, confuse, elle demeura un moment sans rien dire, se
-demandant s'il fallait ou non se confier à l'oncle si peu discret,
-qu'elle avait eu le tort d'alarmer. Elle se décida pour la négative,
-et, mettant ses deux bras sur les épaules du vieillard, rieuse et
-caressante, elle l'embrassa en disant:
-
---J'ai écrit cela dans un moment de folie. Vous saurez tout un jour,
-bientôt, je vous le promets. Ne vous alarmez de rien. Je ne pense plus
-rien de ce que je disais... Si vous voulez me faire plaisir...
-
---Certes oui!
-
---Eh bien! n'insistez pas. Oubliez la lettre. Surtout, n'y faites
-jamais allusion devant Édouard! Il serait furieux contre moi.
-
---Allons, mon cher oncle, dit Édouard de Rueil en entrant, une partie
-de billard, voulez-vous? Il n'est que onze heures!
-
---Je vous remercie, mon neveu, dit froidement M. de Rabelcourt. J'ai
-cent vingt-sept lieues de chemin de fer dans le corps, et beaucoup de
-soucis dans l'esprit. Je te prie de sonner le valet de chambre,
-Guillaumette; je me retire.
-
-Un moment plus tard, sur la première volée de l'escalier, M. de
-Rabelcourt, très digne, suivi de son ombre agrandie qui tournait sur
-le mur, montait, en posant les deux pieds sur chaque marche, et par
-petites enjambées saccadées qui faisaient valoir la forme et
-l'élasticité de son mollet. Devant lui, le valet de chambre portait
-le bougeoir. Dans le grand salon, derrière la porte entre-bâillée,
-monsieur et madame de Rueil, pris d'un accès de gaieté, se disaient:
-
---Qu'est-ce qu'il a, votre bonhomme d'oncle, Guillaumette? Je le
-trouve d'un baissé! Comprenez-vous pourquoi il me fait une tête
-pareille?
-
---Pas encore. Je le saurai demain.
-
---Est-il de passage, au moins?
-
---J'espère...
-
---Vous ne l'avez pas invité?
-
---Oh! pas précisément!
-
---Délivrez-m'en, dites! Pour nos derniers jours, est-ce gai? A la fin
-de la semaine, nous réintégrons Limoges. S'il reste ici, je considère
-mon congé comme déjà fini!
-
-Elle réfléchit un moment, et dit:
-
---Je trouverai en dormant.
-
-Lui, habitué à ce qu'elle eût de l'esprit pour deux, il la regarda
-avec admiration, la crut sur parole, et déjà délivré, demanda:
-
---Si nous montions, nous aussi?
-
-Et ils montèrent, sans valet de chambre et sans solennité.
-
-
-III
-
-M. de Rabelcourt dormit peu: la fatigue du voyage, le changement de
-lit, quelques cris d'enfant qui venaient de la nursery du deuxième, à
-travers le plafond, le tinrent éveillé une partie de la nuit. Il eut
-le temps de combiner son plan de bataille. Malgré tout, son esprit
-s'était reposé; ses idées se classaient d'elles-mêmes; sa vieille
-expérience lui conseillait, sans même hésiter, la conduite à tenir:
-
---Je me trouve en présence d'un cas bien simple, et bien connu. Une
-femme est trompée. C'est elle. Dans le premier moment de son
-indignation, elle cherche un sauveur, un homme qui soit un confident
-discret et un appui naturel. C'est moi. Cet ami, ce parent accourt.
-Elle s'affole à la pensée de compléter l'aveu, d'analyser elle-même
-son mal, elle hésite par pudeur, par crainte aussi des conséquences
-nécessaires, l'explication qui n'a pas eu lieu, la colère, la
-séparation probable. Que doit-il faire? Premièrement rester, afin
-d'augmenter les preuves qu'il possède déjà, et deuxièmement, quand il
-aura son dossier complet, l'ouvrir devant cette femme trop faible, lui
-dire paternellement: «Je n'ai besoin d'aucun aveu; la preuve est
-acquise; agissons!»
-
-A l'heure du premier déjeuner, il trouva la famille rassemblée dans la
-salle à manger. Les enfants étaient sous les armes, en sarraux
-immaculés, rangés par taille décroissante, à côté de leur mère, Jean
-et Pierre en bleu, Louise en rose; la petite Roberte, soutenue par les
-deux bras de sa mère, se tenait debout, fléchissante sur ses chaussons
-de laine.
-
---Bonjour, mon oncle!
-
-Trois voix fraîches saluèrent M. de Rabelcourt qui entrait, trois
-sourires l'accueillirent, le suivirent pendant qu'il s'approchait, et
-s'effacèrent lorsque, en récompense, l'oncle distrait, peu paternel,
-n'eut donné à chaque enfant qu'une petite tape sur la joue.
-
---Sont-ils gentils? demanda Guillaumette. A qui ressemblent-ils?
-
---Ma chère, dit M. de Rabelcourt, je n'ai jamais jugé les femmes avant
-vingt ans et les hommes avant trente.
-
-Il serra la main d'Édouard de Rueil, qui s'était levé à moitié de la
-chaise où il était assis, et disait:
-
---Eh bien! mon oncle, avez-vous des projets pour aujourd'hui?
-
---Toujours, mon neveu.
-
---Je parierais que c'est de revoir madame de Saint-Saulge? Savez-vous
-que vous lui faisiez, hier soir, une cour assidue? Confidences, airs
-penchés, rires discrets, rien n'y manquait.
-
---Si ce n'est la sympathie, fit M. de Rabelcourt, en s'asseyant devant
-sa tasse de chocolat à la crème.
-
---Comment! s'écria Guillaumette, qui nouait la serviette derrière le
-cou de Roberte, Thérèse ne vous a pas séduit? Elle plaît à tout le
-monde!
-
-M. de Rabelcourt lui jeta un coup d'oeil de pitié, comme à une enfant
-qui ne comprend pas, et, fixant M. de Rueil, qui levait la tête, un
-peu étonné, de l'autre côté de la table:
-
---Une évaporée!
-
---Pleine de bon sens, pleine de coeur, dit Édouard.
-
---Sur ce dernier point, vous ne vous trompez pas, monsieur de Rueil:
-je crois qu'elle en a pour deux.
-
-Il eut un de ces rires qu'il appelait sardoniques, mais qui
-ressemblaient à tous les autres.
-
---Votre meilleure amie? ajouta-t-il.
-
---Sans doute.
-
---Guillaumette me l'a dit, madame de Saint-Saulge me l'a confirmé;
-vous me le répétez; je n'en doute aucunement, mais je prétends que
-Guillaumette aurait pu mieux choisir. Cette intime amie--il appuya sur
-l'épithète--m'a tenu des propos...
-
---Légers, mon oncle? dit M. de Rueil, dont la forte et rude figure
-s'épanouissait d'aise. Mais vous avez dû les provoquer? Je vous
-connais: vous êtes ermite, mais pas de la stricte obédience. Avouez
-que vous avez raconté à madame de Saint-Saulge de ces histoires de
-l'Amérique du Sud...
-
---Non, monsieur, les histoires venaient d'elle. Il était question de
-ce pays-ci, de vos environs, de vos environs immédiats...
-
-Il s'arrêta, pour juger l'effet, qui ne parut pas considérable. Et M.
-de Rabelcourt, haussant le ton, rouge, les lèvres serrées, ajouta:
-
---Sans insister davantage, pour le moment, je vous répète qu'elle a
-fait étalage devant moi d'une morale facile, plus que facile... Je
-n'ai pas la prétention d'être un modèle, mais enfin, entre sa morale
-et la mienne, il y a, Dieu merci, un abîme.
-
---Mon cher oncle, dit Guillaumette, inquiète de la tournure que
-prenait la conversation, je vous assure que vous vous trompez. Elle a
-pu plaisanter. Elle est fine. Elle aime la contradiction. Quand vous
-la connaîtrez mieux, vous verrez que l'abîme est un tout petit fossé.
-
---Toi, dit M. de Rabelcourt, tu es aveugle. Mais monsieur de Rueil
-doit mieux m'entendre. J'aimerais mieux voir votre baronne à dix
-lieues d'ici.
-
---Parlez pour vous! répondit Rueil, qui se montait.
-
---Je parle pour vous, au contraire, pour vous personnellement, dit M.
-de Rabelcourt. J'aimerais mieux la voir à cent lieues d'ici que dans
-votre maison!
-
---Madame la baronne de Saint-Saulge désirerait dire un mot à madame,
-dit le valet de chambre en ouvrant la porte. Je l'ai fait entrer dans
-le petit salon.
-
-Guillaumette de Rueil, après un instant de surprise, se souvint du
-rendez-vous donné la veille au soir, et, se penchant vers ses quatre
-enfants, barbouillés, qui achevaient de manger, n'ayant pas soufflé
-mot:
-
---Mes mignons, fit-elle, vous demanderez à votre grand-oncle sa plus
-belle histoire d'Amérique. Voyez s'ils sont sages, monsieur le
-Ministre! ajouta-t-elle en riant. Gâtez-les pendant cinq minutes. Et
-ne dites pas de mal de mon amie derrière moi, ce serait la trahir.
-
-Elle adressa à son mari un regard plein de recommandations prudentes,
-auquel Édouard de Rueil répondit par un haussement d'épaules qui
-voulait dire: «Je vais me taire, mais ne me laissez pas longtemps en
-présence de votre oncle: il m'exaspère!»
-
-Puis elle traversa l'appartement et sortit.
-
-M. de Rabelcourt regarda fixement son neveu, acheva son chocolat, ne
-prononça plus un mot, et remonta dans sa chambre.
-
-Édouard de Rueil ne le retint pas.
-
-
-IV
-
-Après cinq minutes de conversation, les deux jeunes femmes se levaient
-et s'embrassaient.
-
-Madame de Rueil avait des larmes au bord des yeux. L'autre riait.
-
---Vous êtes folle, Guillaumette, de pleurer parce que votre oncle
-n'est pas bon psychologue!
-
---Soupçonner mon mari! Inventer une histoire pareille! En parler dans
-un bal, chez moi! Faire un visage de justicier devant Édouard qui n'a
-pas un tort, que j'aime, que je... vous admettez cela?
-
---Pourquoi avez-vous écrit?
-
---Je ne savais pas ce que je faisais.
-
---Dites tout à votre mari!
-
---Il m'en voudra. Il trouvera que j'ai été sotte, et il aura raison.
-Et cependant, si je ne dis rien, nous aurons une scène de famille,
-Rabelcourt contre Rueil.
-
---Faites mieux.
-
---Quoi donc?
-
---Cédez-moi Édouard. Je l'invite à déjeuner. Tout s'arrange: ma
-voiture est au bout du parc; nous partons à l'instant, lui et moi; je
-le garde jusqu'à cinq heures; vous aurez le temps de mettre votre
-oncle à la raison, et, quand ils se rencontreront, il n'y aura plus de
-nuages pour faire l'éclair.
-
---Admirable! Mais ne dites rien de ma lettre!
-
---C'est promis.
-
-Guillaumette essuya ses yeux, traversa le salon, entr'ouvrit la porte
-de la salle à manger, et, passant la tête dans l'ouverture:
-
---Édouard, dit-elle, bonne nouvelle! La maison est intenable avec ce
-pauvre oncle, qui me semble de plus en plus original. Madame de
-Saint-Saulge va vous sauver: elle vous invite à déjeuner.
-
---J'y cours! dit Rueil. Tâchez de le liquider! Qu'est-ce qu'il a donc
-contre moi?
-
---Je vais vous conter cela, dit madame de Saint-Saulge en lui prenant
-le bras.
-
-Ensemble ils descendirent le perron, et madame de Rueil les vit
-s'éloigner doucement dans l'avenue ensoleillée, vers les bois qui
-commençaient à mi-pente. L'ombrelle cachait la tête de madame de
-Saint-Saulge, mais on entendait la note perlée de son rire. L'officier
-secouait la tête comme pour dire: «Ce n'est pas croyable!» faisait des
-gestes avec sa canne, se penchait pour entendre ce que racontait sa
-voisine, et les confidences devaient être amusantes, car elles
-modéraient l'allure de leur commune jeunesse. Ils formaient un joli
-groupe, lui, serré dans un complet d'étoffe bleue, qui faisait valoir
-sa haute taille, elle vêtue d'une robe claire, mousseuse, rayée de
-mauve, dont la jupe, à cent pas, traînant sur l'herbe et sur le sable,
-avait l'air d'un grand pavot blanc. Guillaumette les suivit du regard,
-à travers les vitres, et ils allaient atteindre le tournant de la
-futaie et disparaître sous les arbres, quand elle observa que son amie
-avait relevé son ombrelle, regardé une seconde du côté de la maison,
-et pris tout aussitôt une allure plus rapide Madame de Saint-Saulge
-fuyait avec son invité.
-
-Devant qui?
-
-Ce ne fut pas longtemps une question.
-
-Se dégageant de l'ombre de la tour de droite, passant entre les
-verveines du massif central et la corbeille de pétunias qui bordait la
-pelouse, lancé à toute la vitesse que permettait la rondeur de son
-buste, M. de Rabelcourt apparut. Il filait dans la même direction. Sa
-tête, qu'il tendait en avant, ses yeux fixés sur le lointain de
-l'avenue, suivaient les fugitifs. Il les avait aperçus de sa chambre.
-Doutant de ses yeux, il avait examiné, avec ses jumelles d'opéra, ce
-couple de jeunes gens qui s'évadait si résolument et si gaiement dans
-la campagne. C'était lui! c'était elle! M. de Rabelcourt n'avait pas
-hésité. Il avait saisi sa canne, descendu l'escalier, ouvert la porte
-avec précaution. Il s'était juré de les rattraper, et, de tout son
-pouvoir, il s'efforçait d'accomplir sa promesse.
-
-Madame de Rueil devina bien que les promeneurs, là-bas, hâtaient la
-marche à cause de lui. Mais elle hésitait à croire que son oncle
-cherchât à les rejoindre.
-
-Elle étudia un moment la silhouette diminuante de M. de Rabelcourt.
-Bientôt le doute ne fut plus possible. «Ah! mon Dieu! pensa-t-elle, il
-court après eux!»
-
-Elle ouvrit la fenêtre, et appela:
-
---Mon oncle! mon oncle!
-
-Il n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre. Ses épaules se
-trémoussant, ses jambes qui décrivaient des courbes inusitées et
-soulevaient à chaque pas une fusée de poussière, son chapeau de soie
-agité par la course et présentant au soleil toutes les faces du
-cylindre, continuèrent de s'éloigner vers les allées couvertes où
-venaient de disparaître madame de Saint-Saulge et Édouard de Rueil.
-
-Guillaumette aurait voulu avoir un cheval, une bicyclette, des ailes,
-pour courir après lui, l'arrêter, prévenir un esclandre.
-
-Agitée, inquiète, ne pouvant songer à empêcher désormais la rencontre
-des deux parties adverses, elle prit un chapeau de jardin, le piqua
-rapidement sur ses cheveux, et, s'engageant dans un sentier qui
-coupait la prairie et rejoignait les bois sur la droite, elle
-s'enfonça sous la futaie, afin de trouver au moins son oncle au
-retour, quand il reviendrait de l'extrémité du parc, et par le chemin
-le plus direct.
-
-Elle avait marché vite, elle aussi. Elle s'assit sur un banc, dans une
-clairière d'où l'on voyait, devant soi, trois allées divergentes,
-pleines d'une ombre étoilée que berçait le vent. Madame de Rueil
-écouta, l'oreille tendue vers les lointains, là-bas, par où l'avenue
-principale trouait les massifs du bois, par où se poursuivait cette
-chasse du diplomate galopant une intrigue en fuite. Les grillons seuls
-chantaient. Elle entendit cependant, après quelques minutes, une voix
-assourdie par la distance et par les feuilles. La voix s'éleva trois
-fois, et, bien qu'on ne pût distinguer les mots, il était évident
-qu'elle était violente, qu'elle commandait. Puis tout se tut. Les bois
-s'endormaient de chaleur. Autour de Monant, dans les taillis et dans
-les futaies, on sentait diminuer même et mourir peu à peu ce long
-frissonnement des frondaisons que l'oreille confond avec le silence et
-qui défaille à certaines heures, comme le bruit de la mer.
-
-Dix minutes s'écoulèrent. Madame de Rueil agita tout à coup son
-ombrelle, et fit signe:
-
---Je suis là! Venez!
-
-Au bout de l'allée verte débouchait M. de Rabelcourt. Il avait vu sa
-nièce. Il s'avançait d'un pas moins rapide qu'en partant du château,
-mais encore ému et forcé. Il devait entretenir avec lui-même une
-conversation très vive, car sa canne faisait le moulinet, à
-intervalles rapprochés, et s'abattait sur des pousses de ronces, et il
-levait les épaules, et il se redressait par moments, comme s'il avait
-devant lui un contradicteur.
-
-Quand il fut à portée de la voix, madame de Rueil lui cria:
-
---Les avez-vous rattrapés?
-
---Oui!
-
-Elle devint toute pâle. Il s'approcha.
-
---Alors, qu'avez-vous fait? Mon oncle, que je suis inquiète!
-Qu'avez-vous fait?
-
---Mon devoir!
-
-Il était rouge et essoufflé. Le sentiment de sa victoire le
-remplissait encore. Mais il s'y mêlait de la pitié pour cette jeune
-femme qui, de si loin, le regardait venir et se troublait à mesure.
-M. de Rabelcourt s'arrêta, à deux pas d'elle, et dit:
-
---Ne t'alarme pas, ma pauvre chérie; ne t'agite pas; laisse-moi
-reprendre les choses à l'origine...
-
-Mais elle l'attira, se recula un peu, le fit asseoir près d'elle.
-
---Vite, vite, dites-moi au contraire ce qui vient de se passer... Je
-suis si malheureuse!... C'est ma faute... J'aurais dû vous expliquer
-ma lettre... Vous n'avez pas compris...
-
---Tout, mon enfant, tout...
-
---Mais non!
-
---Laisse-moi parler! Tu vas voir! Mais ne m'arrête plus! Oui, ta
-lettre m'a donné le premier soupçon, presque une certitude. J'accours
-à Monant; je te vois agitée; je vois ton mari gêné par ma présence!
-j'interroge madame de Saint-Saulge, elle avoue...
-
---Quoi donc, puisqu'il n'y a rien?
-
---Elle avoue cette trahison dont tu souffres, malheureuse enfant, et
-que tu voudrais me cacher maintenant! reprit M. de Rabelcourt, en
-levant les deux bras. Elle le fait avec un cynisme complet, à moi ton
-oncle, chez toi! Ah! je ne l'ai pas manquée, tout à l'heure! J'ai
-aperçu ton mari qui la rejoignait dans les allées, j'ai couru après
-eux, la colère me rendait la jeunesse, je les ai, non pas rejoints,
-car ils trottaient presque, mais approchés d'assez près pour que ma
-voix portât, et...
-
---Mon Dieu, qu'avez-vous dit?
-
---J'ai dit, de toutes mes forces: «Monsieur de Rueil, vous trahissez
-vos devoirs les plus sacrés, mais désormais, il y a un témoin, c'est
-moi!»
-
---Et qu'est-ce qu'il a fait? il s'est emporté?
-
---Non.
-
---Il a répondu, du moins, très vertement?
-
---En aucune façon: au lieu de s'arrêter, il a continué à courir, il a
-seulement tourné la tête, et il m'a jeté cette simple impertinence:
-«Au revoir, tonton!» pendant que sa complice, encore plus légère que
-lui, l'entraînait. Je les ai entendus rire, Guillaumette, rire, quand
-je ne les voyais plus!
-
---Ah! tant mieux! tant mieux!
-
-Elle n'en put dire davantage. Des larmes, l'agitation de ses nerfs, le
-contre-coup de l'émotion qu'elle avait eue l'empêchaient de parler.
-Et, à demi tournée vers M. de Rabelcourt, elle faisait signe avec ses
-paupières, avec ses lèvres qui se relevaient aux angles, avec toute sa
-jolie tête blonde qu'elle agitait: «Ne faites pas attention, j'ai eu
-peur, j'ai un moment de faiblesse, mais je suis contente, enchantée,
-ravie, et je vais vous le dire!»
-
-M. de Rabelcourt la crut folle. Il la considérait en silence, il
-étudiait ces jeux changeants de physionomie et ces gestes qui
-s'effaçaient l'un l'autre; il éprouvait un peu d'inquiétude et de
-remords devant sa nièce, comme devant un de ces jolis jouets fragiles,
-dont on a faussé le ressort sans le vouloir, et qu'on ne sait plus
-comment réparer.
-
-Elle se répara toute seule.
-
-Madame de Rueil cessa de pleurer tout à coup, saisit les deux mains de
-son oncle, et devenue grave, affectueuse même, ayant retrouvé cette
-limpidité du regard qu'elle avait plus que personne, elle dit:
-
---Mon cher oncle, c'est ma faute, mais vous avez commis une erreur
-énorme!
-
-Elle ressemblait si bien en ce moment à la raison qui parle, elle
-avait un tel air de conviction, qu'il perdit toute la sienne. M. de
-Rabelcourt sentit qu'il avait erré, et rougit par avance de ce qu'il
-allait apprendre.
-
---Quelle erreur, Guillaumette? demanda-t-il. N'es-tu pas malheureuse?
-
---Je l'ai été vingt-quatre heures. Je ne le suis plus du tout.
-
---Ton mari ne te trompe pas?
-
---Il est le plus fidèle et le plus aimant des maris!
-
---Je n'ai cependant pas rêvé ma conversation avec madame de
-Saint-Saulge?
-
---Une plaisanterie!
-
---Elle m'a parlé d'une liaison d'Édouard!
-
---Avec moi.
-
---Elle vient de l'emmener chez elle.
-
---De mon plein consentement: il déjeune aux Roches.
-
---Alors, pourquoi diable m'as-tu appelé?
-
---Je n'en ai rien fait!
-
---Par exemple! Et ta lettre?
-
---Mon cher petit oncle, dit Guillaumette de sa voix la plus douce, il
-ne faut pas m'en vouloir; vous avez trop d'expérience pour ne pas
-savoir que les jeunes femmes, même les plus heureuses, ont des
-moments où elles maudissent la vie, où leur jeunesse ne leur est pas
-une consolation, au contraire. J'ai passé par une de ces crises-là. Ma
-lettre a été écrite par votre Guillaumette, déjà chargée d'une assez
-lourde famille...
-
---Jean, Pierre, Louise, Roberte, compta l'oncle.
-
---En six ans, reprit-elle. La mère souhaitait un peu de liberté, des
-vacances... Elle a eu la surprise désagréable...
-
---Tu serais?
-
---Oui, mon oncle: un petit cinq!
-
---Avec ta taille fine?
-
---Nous le baptiserons cet hiver, à Limoges.
-
---Et c'est tout!
-
---C'est bien assez! Ne vous fâchez pas!
-
---Et tu as eu le front de m'écrire, pour si peu, que tu voudrais
-partir avec moi pour Buenos-Ayres?
-
---Je l'ai regretté le lendemain!
-
---Et tu me donnes trois semaines d'angoisses en ne m'expliquant rien!
-Tu me fais faire cent vingt-sept lieues. J'arrive, je te crois
-trompée, je soupçonne madame de Saint-Saulge, j'offense ton mari, je
-risque de brouiller deux ménages, j'aventure gravement ma réputation
-d'homme du monde et de diplomate, et quand le mal est fait, tu veux
-bien m'apprendre que tout ce beau désespoir te venait de ce qu'on
-appelle une espérance! En vérité, non, ma chère, ce n'est pas
-pardonnable!
-
- * * * * *
-
-M. de Rabelcourt retira ses deux mains que, jusque-là, Guillaumette de
-Rueil avait retenues entre les siennes, et, froissé, redressé contre
-le dossier du banc, il se mit à regarder vaguement les futaies.
-
-La jeune femme n'essaya pas de se défendre. Elle se sentait en faute,
-mais, se souvenant des recommandations d'Édouard et de l'heure qui
-s'écoulait, elle s'efforça de deviner les intentions de M. de
-Rabelcourt.
-
-A l'autre extrémité du banc, les yeux vagues aussi et devenus
-songeurs:
-
---Je me charge de vous réconcilier, dit-elle, avec madame de
-Saint-Saulge...
-
-Il ne répondit pas.
-
---Le plus difficile, continua-t-elle, ce sera de faire entendre raison
-à mon mari. Vous, mon oncle, il vous excusera sans peine;... mais il
-faudra lui avouer que j'ai écrit cette lettre fâcheuse, ridicule... Et
-je m'en inquiète un peu... Il ne sera que trop disposé à penser comme
-vous, que j'ai manqué d'esprit ce jour-là en ne me taisant pas, et que
-j'en ai manqué hier soir, en me taisant... Il est si bon pour moi, que
-ses reproches me sont infiniment durs.
-
-M. de Rabelcourt la laissa continuer son monologue, sans l'interrompre.
-
-Au bout d'un quart d'heure, il soupira, ses traits se détendirent, il
-regarda sa nièce avec des yeux où il y avait beaucoup d'indulgence et
-un peu de regret.
-
---Allons! dit-il, Guillaumette, rentrons au château. Je vais te rendre
-l'explication toute facile: ne crains rien. Es-tu de force à revenir à
-pied?
-
-Ils se levèrent tous les deux.
-
-En montant les marches du perron, M. de Rabelcourt, qui recouvrait de
-moment en moment sa belle humeur, ajouta:
-
---C'est égal, le voyage n'aura pas été sans profit pour moi. Il m'aura
-rappelé ce que nous sommes toujours tentés d'oublier, nous autres
-hommes: qu'il ne faut pas se hâter de secourir une femme qui se
-plaint. Fais atteler, ma petite Guillaumette.
-
- * * * * *
-
-Quelques minutes plus tard, comme la Victoria qui faisait le service
-de Monant à la station voisine emportait M. de Rabelcourt et tournait
-l'angle du château, le diplomate allongea la tête hors de la voiture,
-et, complètement rasséréné, souriant déjà aux ombrages de Wimerelles,
-saluant sa nièce qui se penchait à une fenêtre basse:
-
---Au revoir, cria-t-il, au revoir, Guillaumette! Ne me dérange pas
-pour le sixième!
-
-
-
-
-LE
-
-TESTAMENT DU VIEUX CHOGNE
-
-
-Rien ne disait l'heure, si ce n'est le silence. On devait être au
-milieu de la nuit, ou un peu après, dans cette courte période, point
-mort du cadran, où les chiens de garde eux-mêmes s'éveillent
-difficilement. A peine s'il arrivait de l'étable, à de longs
-intervalles, un meuglement bref, la plainte d'une bête fatiguée par la
-chaleur que la neige des toits maintenait amassée. Pas de bruit; pas
-de lumière non plus dans la grande salle de la ferme. Deux hommes
-étaient cependant assis près de la table où mangeaient soir et matin
-les maîtres et les domestiques de la Grange de Beinost; tous les deux
-du même côté et regardant le lit dont les draps et l'édredon étaient
-immobiles et soulevés, dans toute la longueur, par une forme humaine.
-Autour du lit, à droite de la cheminée, des linges traînaient à terre;
-d'autres séchaient, étendus sur le dos d'une chaise, devant des tisons
-dispersés, que la cendre aveuglait. Ailleurs, le long des murs de la
-pièce, il y avait, comme dans toutes les fermes de la région, une
-provision de bois soigneusement empilée, un vaisselier, une armoire
-couronnée de paires de bottes dont les tiges s'évasaient, un coffre,
-deux ou trois sacs de pommes de terre ou de châtaignes. Ces choses,
-très vaguement, émergeaient des ténèbres. Le reflets des champs de
-neige, qui ne perdent pas toute clarté dans la nuit, entrait à travers
-les vitres des fenêtres opposées, et maintenait, pour les yeux
-habitués des témoins, un peu de la vie des couleurs et des reliefs.
-Les hommes parlèrent enfin, à demi-voix.
-
---Depuis une heure, dit l'un, il n'a pas bougé.
-
---Je n'entends plus le souffle, répondit l'autre.
-
---Il a passé si subitement, reprit l'aîné, qu'on n'a pas eu le temps
-de lui faire faire son testament. Ça ne se peut, pourtant, que Mélanie
-partage avec nous le bien du père.
-
---Non, ça ne se peut: le pré doit nous rester, et aussi la vigne d'en
-bas et toute la Grange.
-
---Alors, tu es d'accord avec moi, Francis?
-
---Oui.
-
---Tout à fait?
-
-Le cadet répondit d'un signe de tête, accompagné d'un abaissement des
-paupières, qui signifiait: «Je sais ce que j'ai à faire, inutile de
-parler.» Il était jeune, maigre, sans teint, jaune de cheveux; il
-avait le nez aquilin, les yeux pâles et toujours errants. Quelques-uns
-le prenaient pour un être de peu de jugement: ils ne remarquaient pas
-le rire bref qui avait peine à détendre les lèvres et les joues, mais
-où transparaissait un esprit résolu et rusé.
-
-Anthelme, l'aîné, lourd paysan, barbu, épais de visage et camard,
-donnait l'impression d'une force brutale et impulsive; mais il avait,
-lui aussi, sa part de ruse, qu'il dissimulait sous la violence des
-mots, du ton et du geste. D'habitude, on n'entendait que lui à la
-Grange de Beinost; le vrai maître était cependant le père qui venait
-de mourir, et après lui le cadet qui ressemblait au père. Francis se
-leva le premier.
-
---Va donc chercher le Biolaz, dit-il; moi je m'occupe des témoins, et
-du reste.
-
-Un quart d'heure plus tard, la grosse poulinière noire dont la bouche,
-trop tôt tirée par le mors, était restée allongée par un rire stupide,
-attendait sous la neige, dans la cour de la ferme. Francis se tenait
-auprès du traîneau, il avait une dernière recommandation à faire, et,
-quand la porte de l'étable s'ouvrit:
-
---Anthelme, dit-il, tiens bien ta langue avec le Biolaz!
-
-Et il rentra aussitôt, en secouant sa veste. Anthelme s'était
-enveloppé dans une limousine doublée, manteau de misère, qui servait
-depuis vingt années à tous les gardeurs de vaches de la Grange, et sa
-tête disparaissait presque dans l'entonnoir du col relevé. Il
-s'avança, portant devant lui la lanterne allumée, qu'il fixa dans une
-bague de fer, à droite du siège, et il partit. La montagne était
-entièrement blanche, sans arbre ni buisson jusqu'aux premiers plans de
-la vallée. Il tâchait donc, dans le rayonnement des pentes, de
-reconnaître le lacet qu'il n'aurait pu quitter sans risquer sa vie.
-Il neigeait mollement. Les villages, au-dessous, dans le brouillard
-glacé, dormaient. Aucun bruit ne montait des vallées. Rien ne remuait,
-dans cette nuit d'hiver, si ce n'est, très haut sur le Colombier, la
-flamme de la lanterne qui faisait, autour du traîneau, un halo
-minuscule, et qui descendait en zigzags à travers les champs de neige.
-
-Anthelme Chogne allait chercher le notaire.
-
-Ces Chogne étaient connus dans la montagne pour une famille riche,
-processive, et de tout temps redoutable à ceux qui ne la servaient
-pas. Les voisins disaient: «On ne fait jamais une bonne affaire avec
-un Chogne, et ceux-là sont heureux, qui n'en font point une mauvaise.»
-Le vieux père ne descendait presque jamais de sa ferme, perchée à huit
-cents mètres en l'air, dans la partie du massif du Colombier, où les
-crêtes diminuent, et où la montagne élargit ses flancs. Autour de la
-Grange de Beinost, quand l'été avait fondu la neige, on n'apercevait
-que des pâturages maigres et semés de pierres, et quelques champs non
-limités, où l'écorce du sol, égratignée par la charrue et par la
-bêche, donnait de maigres récoltes de seigle, de fèves et de pommes
-de terre; mais il y en avait en bas, sur une ancienne moraine, que
-côtoyait un torrent, une vigne en forme de tortue, qui donnait un vin
-rouget, clairet, piquant, très renommé dans la contrée. C'était la
-richesse, le joyau des Chogne. Il y avait encore au-dessus de la
-ferme, montant toute noire, pressée, fût contre fût, jusqu'au sommet
-de la chaîne, une forêt de pins qui n'appartenait point aux Chogne,
-mais que les Chogne exploitaient, dévastaient, de père en fils, avec
-une audace contre laquelle le propriétaire n'avait jamais trouvé de
-défense utile. Si des arbres disparaissaient, personne n'avait jamais
-vu le bûcheron qui les abattait; s'ils étaient trouvés au bas de la
-montagne, dans les plis où les troncs d'arbres coulent, soit avec les
-avalanches, soit avec le torrent, les Chogne prétendaient toujours que
-le bois leur appartenait, qu'il venait d'une coupe achetée par eux,
-sur les lisières, et la preuve était impossible contre eux, dans ce
-pays vaste, peu habité, difficile d'accès, et où pas un témoin
-n'aurait osé dire: «Chogne a menti.» Sombre d'humeur, avare, très rude
-avec les siens, le père Chogne n'avait jamais pu supporter la présence
-d'une femme à la maison. Son unique fille, Mélanie, à l'âge de quinze
-ans, hébétée par l'abandon, et par le manque de nourriture, s'était
-placée comme domestique à Nantua. Elle avait à présent vingt-cinq ans.
-C'était elle qu'il fallait dépouiller de la vigne et de la Grange, et
-de tout ce que le père aurait pu lui enlever s'il n'était pas mort si
-vite, par cette nuit d'hiver.
-
-Anthelme avait mis la jument au trot dès l'arrivée en plaine. Il
-traversa les bourgs, l'un après l'autre, sans arrêter, et c'est à
-peine s'il ralentit l'allure pour remonter la pente, de l'autre côté
-de la vallée et pour atteindre le col qui fait communiquer le Valromey
-avec Hauteville. La neige était molle et très épaisse sur les
-hauteurs. Heureusement, elle ne tombait plus dans cette région
-nouvelle. Le traîneau glissait sur une route large, balisée par des
-forêts ou des bouquets d'arbres. La seconde descente fut aisée et
-rapide. Le paysan s'arrêta dans la principale rue de la ville, vers le
-milieu, devant une porte à laquelle on accédait par quatre marches,
-munies d'une rampe, et il jeta sa couverture sur la jument dont tout
-le corps fumait comme une mare au petit jour.
-
---Allons, monsieur Firmin Biolaz! cria-t-il.
-
-Et il tira, en même temps, la sonnette. Une musique aiguë et prolongée
-lui répondit, un grelottement de cuivre qui s'apaisa lentement et sans
-fruit. Au troisième appel seulement, les volets du premier étage,
-légèrement poussés sur la tôle de l'appui, chassèrent dehors un
-bourrelet blanc qui s'émietta en l'air, et une voix demanda:
-
---Vous ne pourriez pas sonner moins fort? Qui êtes-vous?
-
---Je viens vous querir pour un testament.
-
---Est-ce pressé?
-
---Oui bien.
-
---Alors, j'irai dans la matinée. Qui êtes-vous?
-
---Dans la matinée! Mais non! C'est tout de suite qu'il faut venir.
-Tout est prêt.
-
-L'homme éleva la voix, de façon à être entendu jusqu'au fond des
-alcôves, où les voisins dormaient sous les rideaux tirés.
-
---Ouvrez, monsieur Biolaz; c'est dans la loi que les notaires ne
-peuvent pas refuser les clients! Ouvrez!
-
-Les volets se rapprochèrent l'un de l'autre. Puis Anthelme perçut le
-bruit douillet des bourrelets de la fenêtre qu'on fermait. Il ne
-demeura dehors que le temps qu'il faut à un notaire pour allumer une
-bougie, pour expliquer à sa femme qu'il n'y a pas de danger, pour
-chausser des pantoufles, enfiler un pantalon, y insérer les plis
-amples de la chemise de nuit, et descendre un étage.
-
---Entrez vite, dit M. Biolaz; il fait diablement froid.
-
---Vous ne me l'apprenez pas!
-
---Par ici, dit le notaire, en poussant, à gauche, dans le corridor, la
-porte de son cabinet.
-
-Il passa le premier, avança une chaise, dans l'ombre troublée par la
-bougie errante, fit le tour du bureau, et s'assit à la place
-accoutumée, en élevant le bougeoir, pour étudier le client. Celui-ci
-déboutonnait le col de sa limousine, en retirait sa barbe, sur
-laquelle coulaient des gouttes de neige fondue, enlevait sa casquette,
-et proclamait:
-
---Je suis Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost.
-
---Chogne, dit le notaire en posant le bougeoir; ah! très bien! Qui
-donc est malade, chez vous?
-
---Le vieux; il ne passera pas la nuit, c'est sûr.
-
---Très bien; très bien, répéta le notaire.
-
-Les deux hommes s'observèrent l'un l'autre pendant une demi-minute de
-silence, chacun cherchant à lire et à ne pas être lu. Les visages
-restèrent inexpressifs, au cran d'arrêt. Néanmoins, par une
-communication directe, qui s'établit toujours entre deux esprits en
-lutte, Anthelme comprit, il vit nettement que M. Biolaz pensait: «Tous
-les Chogne sont des canailles; défions-nous.» M. Biolaz, de son côté,
-sut, à n'en pas douter, que Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost,
-songeait: «Le notaire a entendu parler de nous; il n'a pas bonne
-opinion, mais je suis plus fin que lui.» Cet homme encore jeune et
-tout rond, rappelait par sa figure tavelée de rouge, ses paupières
-abaissées, le tic nerveux qui tirait le coin d'une de ses lèvres, ses
-cheveux coupés en brosse et comme à l'ordonnance, par la gaucherie de
-son geste, le type légendaire du fantassin qui entre à la caserne:
-mais il avait toujours vécu dans le pays et approfondi ce qu'il
-nommait «la clinique notariale». Il demanda:
-
---Vous aurez des témoins, à cette heure-ci?
-
---Ils seront à la Grange, tous les quatre, quand vous arriverez. Ah
-çà!...
-
-Le cou du paysan se tuméfia; ses yeux rosirent; il frappa du poing la
-table.
-
---Ah çà! vous déciderez-vous, à la fin?
-
-M. Biolaz eut un papillotement de paupières et une sorte de salut de
-la tête qu'Anthelme prit pour un signe de peur. Il ne répondit pas,
-mais se leva, saisit une sacoche pendue le long de la tapisserie
-verte, y glissa du papier écolier, du papier timbré, des plumes, et,
-au dernier moment, un objet enfermé dans une gaine de cuir haute d'une
-main, rectangulaire, qui se trouvait sur le bureau.
-
---Vous savez, dit Anthelme d'un ton de moquerie, vous n'avez pas
-besoin d'emporter votre revolver: la maison est sûre.
-
-Le notaire fit claquer le ressort qui fermait son sac.
-
---Passez donc le premier, monsieur Chogne; ce n'est pas un revolver
-que j'emporte, c'est un petit instrument avec lequel je prends des
-notes, quand j'en ai besoin.
-
-Anthelme n'attendit pas longtemps dans la rue. M. Biolaz reparut,
-chaussé de bottes, enveloppé d'une peau de bique, traînant après lui
-une couverture de fourrure. Sans faire une observation ou une
-recommandation, il s'empaqueta dans ces pelleteries, se coucha à
-l'arrière du traîneau, la valise sous la tête, et murmura:
-
---A vos ordres, monsieur Chogne!
-
-Pendant la plus longue partie de la route, et jusqu'à ce qu'il fût
-arrivé au bas de sa montagne, près de sa vigne, Anthelme sembla
-n'avoir d'autre préoccupation que de faire galoper sa jument déjà
-lasse. Le brusque changement de vitesse, quand le sol se releva,
-rendit la parole au conducteur. Anthelme se détourna à moitié, sur le
-siège du traîneau. Il vit, à l'aspect des brumes qui se formaient en
-paquets, que le jour approchait, et que la matinée serait claire.
-
---Monsieur Biolaz, est-ce que vous connaissez bien mon père?
-
---Pour l'avoir rencontré, une ou deux fois, dans des foires.
-
---Il vous reconnaîtra sûrement, lui; il a une mémoire!... Dites donc,
-monsieur Biolaz, et mon frère Francis, le connaissez-vous bien?
-
---Pas du tout.
-
-Le paysan fouetta la jument qui n'en pouvait plus, et ajouta:
-
---Il sera peut-être là; il n'y sera peut-être pas: il est allé au
-médecin, rapport au père, n'est-ce pas?
-
-De la Grange de Beinost, on guettait les voyageurs. Dès que le
-traîneau vira sur l'espèce de plate-forme qui s'étendait en arrière de
-la ferme, la porte de la grande salle s'ouvrit, et un homme s'avança
-dans la nuit, en disant:
-
---Salut! Entrez donc! Il n'est pas mort, mais il faut faire vite; il
-se plaint tout le temps.
-
-Le notaire entra. La salle n'était éclairée que par une lanterne
-d'écurie, à verre bombé, qu'on avait placée au milieu de la table. Il
-aperçut le lit, mais il ne put voir du malade, caché entre les
-oreillers et les draps, qu'un bonnet de coton et un profil fuyant,
-tourné du côté de la venelle. Il s'échappait de là une plainte
-ininterrompue. Le notaire fit le grand tour, et s'arrêta dans les
-environs de la cheminée parmi les chaises chargées de linge. Les
-rideaux étaient à moitié fermés.
-
---C'est moi, monsieur Chogne; c'est moi, le notaire. Vous m'entendez
-bien?
-
-Une voix assourdie répondit:
-
---Oui, oui, monsieur Biolaz, de Hauteville. Ah! là, là, que je suis
-malade, mon pauvre monsieur!
-
---Pas tant que vous le croyez, monsieur Chogne... regardez-moi?
-
-Au fond de la pièce, plusieurs voix d'hommes protestèrent:
-
---Faut le laisser... Il est assez malade comme ça... Puisqu'il ne veut
-pas remuer, cet homme, pourquoi le tourmenter?
-
-On entendit la voix traînante du notaire:
-
---Passez-moi la lanterne?
-
-Les quatre mots tombèrent dans un silence aussi profond que s'ils
-avaient été prononcés au milieu des champs de neige et de la brume de
-l'aube. M. Biolaz les répéta, du même ton tranquille. Alors, l'homme
-qui était venu au-devant de lui, dans la cour, un très grand, qui
-avait son chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, prit la lanterne par l'anse
-de cuivre et la leva, sans quitter le milieu de sa chambre. M. Biolaz
-n'insista pas; mais il observa, en se penchant, le testateur qui
-s'était remis à geindre, puis il se détourna vivement. Au fond de la
-pièce, sur un banc, le long du mur, trois autres paysans écoutaient et
-regardaient, respirant à peine, le buste tendu en avant. Le mouvement
-du notaire les fit se redresser, comme s'ils avaient été pris en
-faute. L'un d'eux dit avec humeur:
-
---Faites donc votre métier, monsieur Biolaz, au lieu de vous dandiner
-comme ça dans votre peau de bique.
-
-Le notaire n'hésita plus: il eut le sentiment qu'il était seul contre
-cinq, car Anthelme rentrait, après avoir dételé la jument, et il
-disait:
-
---C'est ça; approchez vos papiers de la lanterne, monsieur Biolaz; là,
-vous serez bien pour écrire; nous n'avons plus de pétrole,
-malheureusement; on a tout dépensé ces jours-ci, vous comprenez.
-
-Puis, comme M. Biolaz commençait à demander aux témoins leurs noms,
-prénoms et professions:
-
---Dommage que mon frère Francis ne soit pas revenu pour le testament
-du père, reprit Anthelme; ça sera un chagrin pour sa vie.
-
-Le notaire n'avait plus l'air d'écouter; il rédigeait. Ayant étalé
-une feuille de papier timbré sous le rayon de la lanterne, il
-s'appliquait, le front plissé d'une ride unique, à combiner ses
-formules, et à peser ses mots. Les témoins devenaient expansifs. Ils
-causaient entre eux. «Par-devant Me Firmin Biolaz, a comparu M.
-Mathieu-Napoléon Chogne, lequel, se croyant gravement malade, a requis
-ledit Me Biolaz de dresser son testament.» Le notaire relevait
-ensuite, avec minutie, les circonstances de date et de lieu, décrivant
-la salle de la Grange de Beinost, et le malade lui-même, «pour le peu
-que j'en ai vu», disait-il. Puis il demanda au testateur de lui dicter
-ses volontés. Le vieux Chogne, dont la parole était coupée par de
-fréquents soupirs, plaintes et accès de toux, dicta quand même
-quelques phrases qui décelaient une longue expérience des affaires. Il
-léguait, «par préciput et hors part, à ses fils Anthelme et Francis,
-tout ce qu'il pouvait enlever à sa fille Mélanie, et ce, pour les
-remercier des bons soins dont ils avaient entouré sa vieillesse.» Il
-exprimait le désir «qui serait sacré pour tous», que la vigne
-appartînt à Francis et la Grange de Beinost à Anthelme.
-
-La rédaction achevée, M. Biolaz relut l'acte à haute voix, et se leva
-pour faire signer le malade. Deux des quatre témoins et Anthelme se
-dressèrent en même temps, et se placèrent entre le notaire et le lit.
-Les deux autres passèrent dans la venelle.
-
---Je ne peux pas signer, gémit le malade, je ne peux pas.
-
---Encore le tourmenter! Vous l'entendez! grognèrent les hommes.
-Monsieur Biolaz, il faut coucher sur le papier qu'il ne pouvait pas
-signer... Monsieur Biolaz, n'approchez pas comme ça; il a peur de
-vous, vous voyez... Laissez la lanterne sur la table... Ça lui fait
-mal, la lumière...
-
-Le notaire était au pied du lit, que cachait une couverture qui
-tombait jusque sur le sol. Les hommes s'agitaient, aux deux côtés du
-malade, et se courbaient pour lui parler, tellement qu'on ne le voyait
-plus.
-
---N'est-ce pas que tu ne peux pas signer, vieux père? Répète-le! Il
-faut qu'il s'en aille, à présent, le notaire... On ne doit pas
-contrarier comme ça les malades, monsieur Biolaz.
-
-Pendant ce temps, le notaire relevait, avec précaution, et sans
-qu'ils y prissent garde, la couverture sur laquelle il marchait. Il
-avait senti, à travers la laine, quelque chose de résistant et de mou
-à la fois; il en avait suivi le contour, du bout de ses bottes, et
-sans baisser les yeux un seul moment.
-
-Si les témoins et Anthelme n'avaient été si violemment occupés de
-défendre le vieux Chogne, ils eussent vu que M. Biolaz pâlissait. Le
-notaire tourna la tête vers la fenêtre qui était toute proche. La
-lumière de l'aube était vive au dehors, et, relancée par la neige,
-elle entrait dans la salle. Il se recula.
-
---J'ajouterai la formule légale, messieurs; je mettrai que le
-testateur ne peut signer. Venez, et terminons.
-
-Ils se placèrent aussitôt et tous devant lui, de l'autre côté de la
-table. De la main droite, il écrivit la formule; de la gauche, il
-fouilla dans le sac de voyage, et prit la petite boîte enveloppée de
-cuir qu'il posa debout sur le bois de la table.
-
---Qu'avez-vous à faire de ça? cria Anthelme. Je ne permets pas!...
-Empêchez-le!
-
---C'est moi qui ne permets pas que vous empêchiez les témoins de
-signer! A moi, témoins!
-
-Les témoins écartèrent Anthelme, qui se débattait. M. Biolaz orienta
-la boîte vers le pied du lit, pressa un ressort muet, et enfouit
-l'objet dans la poche de sa peau de bique.
-
-A ce moment, l'aîné des Chogne bondit sur le lit, se baissa, ramena
-jusqu'à terre la couverture qui avait été relevée, et accroupi, les
-poings tendus, chercha du regard le compagnon qui l'aiderait à faire
-un mauvais coup. On pouvait aisément se jeter sur M. Biolaz, le
-fouiller, le ligotter s'il résistait. Mais le notaire paraissait si
-calme, et si bien occupé à contrôler les signatures, que les yeux
-auxquels s'adressait Anthelme répondirent, d'un clignement expressif:
-«Inutile; il n'a rien vu; ne compromets rien».
-
---Imbéciles! dit Anthelme tout haut, en se redressant, et en prenant
-faction au pied du lit.
-
---Anthelme, dit simplement M. Biolaz; c'est le premier témoin qui me
-reconduira. Faites atteler un autre cheval au traîneau.
-
-Nul n'aurait pu deviner, quand le notaire s'étendit, pour la seconde
-fois, dans la cage de bois qui devait le ramener à Hauteville, qu'il
-venait, dans la même heure, de découvrir un crime et d'en commettre un
-autre.
-
- * * * * *
-
-L'enterrement du vieux Chogne eut lieu le surlendemain. Le cinquième
-jour, dans la matinée, les deux fils se présentaient à l'étude Biolaz.
-Le notaire s'attendait à leur visite. Il les fit asseoir devant son
-bureau, et resta debout de l'autre côté. Il avait son air naïf et le
-ton traînant de tous les jours, mais les lèvres tiquaient plus fort
-que de coutume.
-
---Eh bien! dit-il, qu'est-ce que vous me voulez?
-
-Il s'en doutait.
-
---Savoir si vous avez fait enregistrer l'acte, répondit l'aîné.
-
---Car ma soeur Mélanie, ajouta le cadet, accepte tout ce que le père a
-voulu; elle ne fera pas d'opposition.
-
-M. Biolaz se recueillit, baissa très bas les paupières, coula les yeux
-vers Anthelme au museau de loup, puis vers Francis au museau de
-fouine, et dit, en détachant les syllabes:
-
---Le testament n'a pas été enregistré, et il ne le sera pas: il est
-nul!
-
---Nul! dit Anthelme en repoussant violemment sa chaise. Il ne l'est
-pas. Je l'ai vu, et je m'y connais!
-
---Il faudrait le prouver, qu'il est nul! ajouta Francis.
-
-Les deux frères étaient debout, les mains appuyées sur le bord du
-bureau.
-
---Voilà la pièce, dit le notaire en prenant une feuille de papier
-qu'ils reconnurent. Elle est trois fois nulle. D'abord ceci, vous
-voyez: «lequel a requis Me Biolaz de dresser son testament».
-
---Eh bien?
-
---Il fallait mettre à la suite: «et l'a dicté». La mention que le
-testament a été dicté est une mention nécessaire. Je l'ai omise.
-
---Exprès?
-
---Oui.
-
---Misérable!
-
---Attendez avant de dire ce gros mot-là, Anthelme; nous verrons qui de
-nous trois le mérite.
-
---Et après, monsieur Biolaz? demanda Francis.
-
---J'ai négligé, en outre, d'indiquer que j'avais lu le testament au
-testateur et aux témoins, et enfin, troisième nullité, j'ai bien écrit
-que le testateur était trop faible pour signer, mais je n'ai pas
-constaté qu'il me l'avait lui-même déclaré.
-
-La petite feuille tomba sur le bureau, sans bruit, comme la neige. Une
-émotion égale étreignait les trois hommes, et leurs trois colères se
-heurtaient dans l'étroit espace qui séparait les visages, les bras,
-les poitrines.
-
---Dites donc, Biolaz, cria Anthelme, cela s'appelle un faux en
-écriture publique!
-
---Je le sais.
-
---Cela conduit un homme aux galères! dit Francis.
-
---Parfaitement, riposta M. Biolaz, cela conduit un officier public aux
-galères, quand il n'a pas, pour se justifier, le petit document que
-voici.
-
-Il tendit un petit papier carré et brun.
-
-Les deux Chogne se reculèrent.
-
---Oh! vous pouvez prendre; j'ai vingt épreuves pareilles, et le cliché
-est en lieu sûr.
-
-Ce fut le cadet qui prit la photographie, et qui l'approcha de la
-fenêtre. L'épreuve était floue; les rideaux du lit, les draps, les
-oreillers, s'arrondissaient en volutes de brume autour d'un profit
-très typique, mais imprécis et sans âge. Au premier plan seulement, à
-l'endroit où la fenêtre avait versé plus abondamment la lumière, on
-voyait sous le lit, on distinguait deux surfaces blanches, évasées,
-accolées, qui se terminaient par une dentelure.
-
---J'ai étudié le cliché à la loupe, dit M. Biolaz, et il n'y a pas de
-doute, ce sont des pieds humains, les pieds du mort, entendez-vous,
-les deux Chogne, de votre père mort que vous aviez jeté sous le lit!
-
-Anthelme et Francis ne se retournèrent pas; ils se regardèrent l'un
-l'autre, et, dans ce regard, il y eut l'ordre à Anthelme de ne pas
-parler, et l'aveu d'un moment de désarroi. Francis retourna la
-photographie, la considéra de près et de loin, pour se donner du
-temps. Enfin il dit:
-
---Personne ne pourrait jurer que c'étaient les pieds d'un mort,
-monsieur Biolaz. Personne non plus ne reconnaîtrait la figure qui est
-dans le lit; elle est trop petite... Non, il n'y a aucun danger pour
-nous. Seulement, le monde est si jaloux: ces choses-là feraient du
-bruit; on raconterait des histoires... Tenez, mon frère et moi, nous
-laisserons tomber le testament.
-
-Le notaire ne répondit pas, et montra la porte. Ils la prirent. Au
-moment de saluer, avant de descendre les marches du perron, Anthelme
-se détourna, et dit, comme s'il confiait un secret:
-
---Vous êtes tout de même fort dans votre partie, monsieur Biolaz; je
-ne dis pas qu'on ne reviendra pas chez vous, quand même.
-
---Tu ne peux donc pas te taire! dit Francis.
-
-Et il l'emmena.
-
-M. Biolaz poussa la porte, et il écouta, avec satisfaction, le bruit
-du ressort qui terminait la visite.
-
-
-
-
-AUX PETITES SOEURS
-
-
-I
-
-Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de
-l'appentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la
-chaise qu'il venait de rempailler: car il était, de son état,
-rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis
-l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il
-se sentit pauvre.
-
-Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas
-toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas
-l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de
-quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et
-bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à
-la base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant,--à
-cette époque napoléonienne où il y avait des commandants si
-décoratifs,--les épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins
-blancs, la poitrine bombée, il jouissait de la considération de ses
-compagnons d'armes! et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret
-ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques
-fortes bordées militaires, à des anniversaires glorieux: une poule
-chapardée à des Bédouins; deux ou trois réparties trop vives à des
-chefs plus jeunes que lui; des misères. L'actif était superbe: cinq
-campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation à
-l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor de chasse de tir, la
-menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois il avait passé en
-triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur
-les fleurs, applaudi par les femmes, au retour d'Italie ou de Crimée.
-On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de sa prestance et de
-quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir, aux bons moments et
-aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe à Solférino,
-et une balle dans le mollet, à Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire.
-Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur
-grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans doute, le disaient
-seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué d'une santé à
-toute épreuve. Le Bolloche était heureux.
-
-Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et
-sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie
-civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être
-commandé et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude.
-Encore vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément
-trouvé à se marier. La femme n'était pas toute jeune, mais il
-commençait à vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer
-pour jeunesse aux yeux de bien des gens: une dot, une petite maison
-bâtie dans un bas-fond, au delà des octrois, et autour, un pré de
-quelques ares, ou pour mieux dire deux bandes d'herbe en pente,
-traversées l'hiver par un filet d'eau, dont il restait, l'été, un
-marécage en rond, grand comme une aire à battre.
-
-Le voisinage des joncs qui poussaient là, l'ignorance de tout métier,
-une certaine adresse de main furent causes que l'ancien soldat se mit
-à rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui
-arrivait abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui
-donner de l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années
-encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.
-
-Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue,
-et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une
-fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde.
-Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration
-immédiate. Il voulut,--bien que très peu dévot,--la porter lui-même à
-l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait
-être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien
-désiré tant qu'elle.» Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que
-la mère. Toute petite, avant même ses premiers pas, elle se roulait
-dans l'appentis, tandis qu'il travaillait. Elle riait, et il était
-content. Si elle pleurait, il avait des inventions incroyables pour la
-consoler, il la berçait, il lui chantait, comme une nourrice, des
-chansons qui n'ont que trois notes, de celles qu'on entend dans les
-arbres, au temps des nids.
-
-A peine fut-elle assez sage pour se tenir tranquille et assez forte
-pour plier un jonc, il lui apprit à tresser des cages, des paniers,
-des bateaux, qu'on allait ensemble lancer sur la mare. Puis,
-l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père, et
-plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages
-fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention.
-Et toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement
-joncée, mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux
-couleurs, arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure
-à fermer seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée.
-
-Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à
-l'envi,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère
-aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas
-aimable. En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et
-dans la campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on
-l'eût prise pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose
-de visage, légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux
-plus longs ou plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout
-droit, si franchement qu'on devinait en elle un coeur tout simple.
-
-Elle riait volontiers, et son rire demeurait dans la pensée, comme une
-chose fraîche. Elle ne portait pas de bonnet, un peu par économie,
-beaucoup pour montrer ses cheveux qui ondulaient sur ses tempes en
-deux écheveaux d'or, et qu'elle tordait par derrière, à la diable. Son
-goût lui conseillait les robes claires. Elle piquait souvent un brin
-de fuchsia rouge à son corsage d'indienne.
-
-Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui, Le
-Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour
-causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en
-travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils
-parlaient presque toujours d'avenir.
-
-Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le
-père Le Bolloche. D'abord, la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais
-totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit.
-Après des semaines de souffrances, il fallut couper la cuisse. Toute
-la réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en
-petites fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des
-étiquettes rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de
-voir couler son argent. Il fut une saison entière convalescent. Et,
-quand il reprit sa place sous l'appentis, il constata bien vite qu'il
-avait perdu de son corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la
-souplesse, l'énergie, cette vaillance de muscles enfin qui est la
-bonne humeur de nos membres. Le mal l'avait usé.
-
-Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le
-pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère
-augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes,
-l'âne, les poulets et la chatte, qui formaient le personnel confié à
-sa sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet
-accident qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait
-moins, peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat
-serait le même. Il se trompait.
-
-Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le père ni la fille
-ne refusaient le travail: ce fut le travail qui commença à manquer.
-D'une saison à l'autre, la diminution des commandes se faisait plus
-sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis des jours
-entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette, continua
-de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et d'envoyer
-aux fenêtres, où fleurissent les géraniums-lierres en éventail et les
-oeillets en pyramide, son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur de
-chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la cause?
-Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des
-châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes,
-supplante l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures
-massives recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon
-marché sortis des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin,
-des fauteuils d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier
-blanc, par lequel les rempailleurs étaient lentement évincés. Un
-métier finissait. Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien
-d'humbles artisans ont senti avec un étonnement désespéré l'outil
-tomber de leurs mains, et l'état appris aux jours d'enfance, l'état
-qui avait honorablement nourri le père et leur avait suffi à eux-mêmes
-une moitié de leur vie, devenir ainsi progressivement hasardeux et
-ingrat! Est-il rien d'aussi dur? Quelques-uns sans doute peuvent
-chercher un autre ouvrage. Mais les vieux, pour qui le temps de
-l'apprentissage est passé, accrochés à ces professions en ruine, n'ont
-plus qu'à disparaître avec elles.
-
-C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il
-laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que
-nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir
-l'atelier, sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le
-pied. Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois,
-grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme,
-ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour
-quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant
-jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet
-pour leurs petits. Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le
-dernier sou de leur épargne à tous fût dépensé. Et voilà que cette
-heure était arrivée. La grand'mère,--qui tenait les comptes, de
-mémoire bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le matin même,
-prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver un
-expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré. C'est à quoi
-Le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée par la
-tristesse, à trois pas de l'appentis, un jour de printemps.
-
-Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées
-d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui
-lui vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable
-de ce sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était
-pas une solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition?
-Jamais il n'y consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire
-à la grand'mère: «Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez,
-demandez à l'Assistance publique...»? Allons donc! Est-ce qu'un
-enfant peut seulement penser à cela? Vendre la maison? Il faudrait en
-louer une autre, et les loyers avaient doublé, triplé, depuis que Le
-Bolloche habitait son coin de pré. Où serait l'avantage? Évidemment il
-n'y avait qu'un seul parti, dont sa femme et lui avaient causé déjà:
-ils partiraient tous deux, ils laisseraient la maison à l'aïeule qui
-était trop vieille, et à Désirée qui était trop jeune et trop aimée
-pour porter un tel deuil.
-
-Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son
-coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce
-regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle
-aux choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les
-boutons d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut
-promettre une fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés,
-couraient autour, n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces
-trouées lamentables qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues,
-tendues de fil de fer aux endroits faibles, elles défendaient la
-maison mieux qu'un mur. Et le mur qui longeait la route, pour un peu
-moussu qu'il fût, était encore solide et d'aplomb. Le Bolloche avait
-souvent rêvé d'élever là, pour son gendre, une maison semblable à
-l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le métier ne l'avait pas trahi!
-Quelle jolie vue on aurait eue des fenêtres, sur la rue qui remonte
-vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie le dimanche, si coquette avec
-ses cabarets peints de couleurs vives, ses jeux de boules, ses
-charmilles et ses grands jardins tout roses de pêchers en fleurs!
-
-A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le
-vent l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombant le
-long de sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une
-chaise qui, pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de
-rayons jaunes. La jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver
-ce travail. Elle arrivait sans se plaindre, contente même, dans la
-lueur du couchant qui traînait sur le pré. Quand Le Bolloche la vit,
-il comprit mieux encore que la séparation d'avec elle serait la plus
-dure de toutes, et qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien.
-
---Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la
-besogne, en voilà: une chaise, comme vous les aimez, à rempailler en
-gros jonc.
-
---Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma
-dernière, et je suis assis dessus.
-
-Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant
-seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle
-était joyeuse. Qu'avait-il?
-
---Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler.
-
-Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son
-énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau
-que longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement
-comme il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre
-chose, mais presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et
-hors de son naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait
-côte à côte, lui un peu penché, elle au contraire la taille cambrée
-et la tête levée. Ils parlaient bas. Malgré le calme du soir, on
-n'entendait que des bourdonnements alternés et le grincement régulier
-de la gaine de cuir où s'enfonçait la jambe coupée.
-
-Quand ils rentrèrent, Le Bolloche alla se placer en face de la
-grand'mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de
-la cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste
-familier d'ancien soldat.
-
---Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.
-
---C'est vrai, mon petit.
-
---Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus
-que je ne gagne. Ça ne peut durer: il faut que je m'en aille avec
-Victorine.
-
-La nonagénaire, tout alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un
-tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses
-yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement
-ridé de l'orbite.
-
---T'en aller, fit-elle, et où t'en iras-tu, Honoré?
-
-Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand'mère l'eût
-réellement regardé et qu'il n'eût pu supporter ce regard. Il répondit
-avec un peu de confusion:
-
---Aux Petites Soeurs: Victorine prétend qu'on y est bien.
-
-La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.
-
---C'est moi qui partirai! dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait
-transmis à son fils.
-
---Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus
-jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!
-
---C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...
-
---Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.
-
-Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre
-sa mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras, et
-lui dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai:
-
---Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups,
-je dépensais plus que mon prêt, hein?
-
---Oui.
-
---Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?
-
---C'était moi.
-
---T'ai-je rendu l'argent?
-
---Non.
-
---Alors tu vois bien que tu es chez toi, puisque je te dois!
-
-Elle resta un moment sans rien dire, puis reprit:
-
---Je veux bien, seulement tu emporteras des hardes et du meuble, pour
-ne pas arriver là-bas comme un mendiant.
-
---Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas
-mieux.
-
-La grand'mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était
-fini.
-
-Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il
-n'y en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine,
-les souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était
-touchée.
-
-Ce fut tout.
-
-Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait
-les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si
-prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les
-poignait tous. Ils avaient lutté jusqu'au bout. La misère était la
-plus forte. A quoi bon?
-
-Cependant Le Bolloche remarqua que la grand'mère ne mangeait rien.
-Elle remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui
-la troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa
-bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et, d'une voix tout
-angoissée:
-
---Honoré, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée?
-
-Deux gros soupirs lui répondirent oui.
-
-Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu
-comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux,
-s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face
-d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au
-travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même
-regard morne. La place que la jeune fille tenait dans le coeur de tous
-se montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car
-un enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux.
-Et quand ces pauvres gens s'étaient unis pour vivre sous le même
-toit, la mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit
-patrimoine qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de
-l'un à l'autre à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle
-assistance que leur misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout
-la jeunesse de Désirée.
-
-Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu, pour chasser cette
-tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la
-grand'mère à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se
-promener avec elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis
-l'appentis qui terminait la maison à droite jusqu'au clapier en
-treillage accolé au mur de gauche.
-
-S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:
-
---Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne
-pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de
-te quitter pas mariée.
-
---Pourquoi donc?
-
---Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous aurions choisi
-tous deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas...
-tu comprends...
-
-Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les
-yeux dans les yeux de sa fille:
-
---Dis-moi au moins, fit-il, avant que je parte, une chose que je
-voudrais savoir?
-
-Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés
-d'étoiles passaient.
-
---As-tu un amoureux?
-
-Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin:
-
---Mais non, père, je n'ai personne.
-
---Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils
-t'avaient vue, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée,
-si tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien
-soldat.
-
---Un ancien?
-
---Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les
-armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le
-monde n'est pas médaillé comme moi.
-
---Sans doute.
-
---Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me
-plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier.
-Il y a de beaux petits dragons.
-
---Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.
-
---Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite.
-Mais pas un lignard, tu entends?
-
---Non.
-
---Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand
-je le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui
-n'ait jamais servi, je refuse!
-
-Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville.
-Cet ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain
-penchant au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas,
-d'ailleurs, à conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait
-sans doute répondre «non» pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche,
-machinalement, laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé;
-il aperçut les toits d'ardoises étagés qui luisaient sous la lune
-comme des écailles d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne
-paraissaient que de misérables points jaunes dans l'immensité bleue de
-la nuit, tout le quartier qu'il parcourait si souvent depuis des
-années. Derrière ces fenêtres éclairées, que de gens il connaissait,
-tranquilles, assurés de dormir demain dans la même chambre où ils
-veillaient encore ce soir! Cette pensée lui fit mal.
-
-Il se détourna brusquement, et dit:
-
---Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe.
-
-
-II
-
-Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Soeurs des
-pauvres, à Jeanne Jugan, comme on disait dans le faubourg, l'âne
-traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât
-de misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le
-Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa
-femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés
-derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux,
-une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins
-habillés du ménage, d'une caisse percée de trous, qu'habitait une
-famille de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement,
-une bourriche d'où sortaient, en houppes blanches et noires, les
-plumes d'un couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes;
-enfin trois pots de basilic, un gros flanqué de deux petits,
-luxuriants, arrondis, superbes, amarrés sur une corde sur le plancher
-du véhicule, terminaient le chargement en poupe. Il y avait encore,
-entre les bonnes gens, à la naissance des brancards, une petite chatte
-maigre et grise, compagne du rempailleur et qui, de temps à autre, le
-long de la jambe de son maître, frottait sa tête de vipère.
-
-Tout cela s'en allait, cahotant, les gens, les bêtes, les meubles,
-vers la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour
-arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure
-au train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de
-hâte d'achever ce voyage-là. Il ne criait pas comme autrefois par les
-rues: «Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le
-monde, pas même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand
-il levait les yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses
-anciennes pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que
-provoquait son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les
-seuils; les grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un
-mouvement d'épaules, tenant encore à brassée les paillasses qu'elles
-remuaient, se penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en
-bas. Ce déménagement leur paraissait drôle. Ils ne se doutaient pas du
-chagrin de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature,
-se résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il
-s'y mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer,
-lui qui avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une
-religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par
-avance à celle qui allait le recueillir. Et, à mesure qu'il s'avançait
-vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses
-sourcils se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le
-Bolloche entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour
-un fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile,
-non sûrement, ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander
-comme un enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y
-tromperait pas!
-
-Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le
-moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils
-occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un
-peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés
-s'avançaient à angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne
-montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait
-autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cimes d'arbres, aux
-feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres
-étaient ouvertes.
-
-Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.
-
-C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une
-abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une Soeur toute petite,
-toute jeune et toute brune.
-
---Que voulez-vous? demanda-t-elle.
-
---Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche.
-
---Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très
-occupée, voyez-vous, et si c'était pour cela...
-
---Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche.
-Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle,--il insista sur le mot, sachant
-fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse,--j'ai à
-lui parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire.
-
-La Soeur jeta un coup d'oeil sur les voyageurs, le coffre, les trois
-pots de basilic.
-
---Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.
-
-Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait
-disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche.
-
---Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour
-m'appeler petit bonhomme!
-
-Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les
-rênes de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée
-en arrière, un peu de côté.
-
-Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre Soeur
-parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si
-frêle qu'elle paraissait petite. Ses mains, qu'elle avait jointes sur
-sa robe noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile
-de dire son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient
-encore amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme
-ardente. On n'y voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le
-regard quelque chose d'enfantin, et en même temps le sourire
-compatissant de celles qui ont vécu. Sa coiffe cachait la couleur de
-ses cheveux. C'était la «bonne mère», une grande dame qui gouvernait
-deux cents pauvres et soixante religieuses d'un signe de ses doigts.
-
-Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa
-bouche mince se souleva involontairement par une surprise de sa nature
-qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté
-réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait
-ni timbre, ni chant, mais très douce, pourtant:
-
---Vous venez pour entrer chez nous?
-
-Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit:
-
---Oui, madame, si vous avez de la place.
-
---Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre
-mieux.
-
---D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage.
-
---Et jusqu'à votre chat!
-
---Tout cela est à vous, reprit-il, en désignant d'un geste large
-l'âne, la voiture et le chargement: je n'y mets que deux conditions.
-
---Lesquelles?
-
---Tout à l'heure, une de vos inférieures...
-
---Vous voulez dire une de nos Soeurs?
-
---Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui
-n'est pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre Soeur m'a
-appelé «petit homme», je n'aime pas cela.
-
---Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la Soeur, sur le
-visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage
-chez nous.
-
---Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici?
-Je préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose,
-moi, je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a
-pas la liberté de son opinion, je me remmène!
-
-Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec
-étonnement que la Soeur souriait pour tout de bon, d'un sourire si
-épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.
-
---Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!
-
---Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits
-bonshommes qui pensent comme vous.
-
-Puis elle descendit le perron, et vint donner la main, pour l'aider à
-sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces
-de son mari.
-
-Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne.
-
---Conduisez-le à l'écurie, dit la Soeur, là-bas... oui, c'est cela...
-tournez à gauche... devant vous maintenant.
-
-Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service,
-porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la
-colline, du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle
-avec des cordons de pommiers nains.
-
-Dans les allées se promenait une population lente, voûtée, cassée,
-trébuchante de vieillards. Il y avait autant de béquilles que de
-jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait des nuées
-fumeuses, aurait pu, sans se gêner, coucher à terre ces pauvres ruines
-humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son propre
-sort. Il détela l'âne, l'attacha devant une crèche, et le combla de
-foin.
-
---Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.
-
-Ensuite il se mit à décharger la voiture et, commençant par la
-bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la
-poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se
-frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le
-moindre trouble.
-
-Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste,
-leva les épaules.
-
---Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout
-leur est égal!
-
-Et, du revers de sa manche, il essuya une larme, que personne
-heureusement n'avait vu couler.
-
-
-III
-
-C'étaient bien des ruines, en effet, ces pensionnaires de Jeanne
-Jugan, ruines de toutes sortes et de toutes provenances. Les uns
-avaient toute leur vie miséré, les autres étaient déchus d'une petite
-aisance ou même d'une fortune. Les causes qui les avaient amenés là,
-dans cet abri où la charité se faisait aveugle pour les recevoir,
-variaient peu: c'était le malheur pour quelques-uns, l'inconduite pour
-beaucoup. Certains avaient usé vingt professions, couru l'Europe et
-l'Amérique, photographié des noces de boutiquiers à Paris, ramassé des
-escargots pour les restaurants, cueilli de la mousse pour les
-fleuristes dans les bois de Viroflay et lacé les boeufs sauvages dans
-les prairies de la Plata; ils avaient essayé de tout, n'avaient pris
-pied nulle part, et, traqués par la faim, ne s'étaient remisés chez
-les Petites Soeurs qu'avec l'espoir secret d'en sortir encore.
-
-Tous ils vivaient de la vie commune, mais non pas de la même manière.
-Des rencontres de goûts et d'origine, des similitudes de métiers ou de
-souffrances même, les groupaient en petites compagnies, pour la
-promenade ou le travail. Car on travaillait, à l'hospice: oh! pour
-rire, à des travaux d'enfants qui, laissés au caprice de chacun ne
-duraient guère, et ne rapportaient rien. D'aucuns, tisserands, dans
-une salle basse, poussaient la châsse une heure ou deux; une
-demi-douzaine de tailleurs passaient des fils dans des déchirures
-d'habits déjà reprisés; des campagnards soignaient les vaches et le
-cheval, coupaient de l'herbe ou tressaient des paniers; au beau temps,
-la fenaison réunissait les plus valides, pendant huit jours, dans un
-petit pré; d'un bout de l'année à l'autre, ceux qui pouvaient tenir
-une bêche remuaient un demi-mètre de terre ou coupaient une mauvaise
-herbe dans un jardinet qui leur était concédé en propre, et dont ils
-aménageaient la culture au gré de leur esprit, celui-ci en potager,
-celui-là en verger minuscule, l'autre en parterre fleuri. Il y avait
-aussi des paresseux incorrigibles ou des impotents qui ne faisaient
-rien. Autour d'eux, pour eux, la charité veillait, peinait et
-souriait. Afin qu'ils pussent se reposer pleinement, elle ne prenait
-pas de repos. On l'eût dite riche, tant elle trouvait de moyens d'être
-aimable et secourable. Sa patience n'avait presque point de limite.
-Elle pratiquait l'art ingrat d'être maternelle avec les vieux.
-
-Le Bolloche eut rapidement son groupe. C'étaient tous les anciens
-soldats, épars jusque-là et flottants dans la population de l'hospice.
-L'éloquence du vieux sous-officier, sa prestance, l'éclat magique des
-galons dont ils croyaient voir le rayon d'or sur sa manche d'invalide,
-les avaient attirés. Ils l'écoutaient volontiers. Au milieu d'eux, Le
-Bolloche retrouvait l'illusion de la caserne et du commandement.
-Bataillon très mêlé sans doute, où toutes les armes se confondaient et
-dont plusieurs dignitaires arrivaient des compagnies de discipline.
-Mais qu'importait? Ils étaient du métier. On mettait les campagnes en
-commun. Chacun disait la sienne, souvent la même, et jamais de la même
-façon. Ils avaient une manière à eux de parler de la guerre. Chacun
-n'avait vu qu'un petit coin du champ de bataille. Beaucoup étaient
-restés l'arme au pied une demi-journée sous la pluie des obus
-éclatant. Leurs récits donnaient une idée mesquine et tronquée des
-choses militaires. Ils s'y complaisaient pourtant, et y revenaient
-sans cesse, à propos d'un détail qu'ils ne se souvenaient pas d'avoir
-dit.
-
-Les jours de sortie, ceux qui rentraient de la ville avec un journal
-lisaient aux autres des nouvelles merveilleuses. On s'échauffait à
-propos des armements prodigieux de la Russie ou de l'Allemagne, des
-fusils capables de percer des troncs de chêne de cinquante
-centimètres, d'une poudre sans fumée, d'un bateau sous-marin, d'une
-expérience de torpilles. Les plus chauvins donnaient le ton, les vieux
-redevenaient jeunes, un ferment des anciennes fièvres glorieuses leur
-courait dans le sang. Alors, c'étaient des défis à tous les peuples
-ennemis, des jurons d'amour pour la patrie française, des prédictions
-de victoires. Tous ils voyaient l'armée victorieuse passant la
-frontière, et se ruant sur les villages du Rhin; ils croyaient en
-être, ils pillaient, ils tuaient, ils s'enivraient, et s'endormaient
-dans les petits draps blancs des vaincus. Dans ces moments-là, Le
-Bolloche était superbe. Il les empoignait tous, avec sa voix encore
-frappée au timbre des alcools de cantine. Le pas s'accélérait, les
-cannes se levaient, les bras rhumatisants s'étendaient en avant.
-Pauvres bonshommes! leurs coeurs de troupiers français n'avaient pas
-vieilli!
-
-D'habitude, ils causaient de ces sujets passionnants autour du seigle,
-dont les épis commençaient à montrer le nez. Et là-haut, sur la
-terrasse de l'hospice, quand une Soeur passait, étonnée de tant
-d'animation, elle s'arrêtait un moment. D'un oeil tranquille elle
-suivait ces guerriers et les comptait, craignant toujours que le
-compte n'y fût pas. «Voilà nos petits vieux qui parlent de la guerre»,
-pensait-elle. Le genre de plaisir qu'ils y prenaient lui était
-complètement étranger. Mais elle n'était pas fâchée de les voir si
-martiaux. Cela lui faisait l'impression que font aux mères les garçons
-qui jouent aux soldats de plomb, tapageusement. Puis, satisfaite de
-son inspection, la cornette blanche s'en allait. Les petits vieux ne
-l'avaient pas aperçue.
-
-Le régime n'était pas dur. Le Bolloche avouait même qu'il ne lui
-déplaisait point. Il avait l'illusion de l'activité et la réalité du
-repos. Ses compagnons donnaient pleine satisfaction à son goût de
-gloriole. Il mangeait bien, souffrait peu de sa jambe, respirait huit
-heures par jour l'air des collines que vivifiait le cours prochain
-d'une grande rivière, étendue et ramifiée à l'infini dans la campagne
-verte, comme la nervure bleue d'une feuille de chardon.
-
-Et cependant il dépérissait. Les rides creuses de ses joues se
-creusaient encore. Il avait des moments de mutisme et de sauvagerie
-auxquels les Soeurs ne se trompaient pas. Soeur Dorothée avait essayé
-d'une ration supplémentaire de tabac, un moyen pourtant bien efficace.
-Le Bolloche avait pris, remercié, fumé: il ne s'était pas ragaillardi.
-
-«Peut-être qu'il voudrait voir sa femme plus souvent,» avait songé la
-Soeur.
-
-Et, au lieu de deux fois par semaine, Le Bolloche s'était rencontré
-chaque jour, dans un corridor de l'hospice, avec sa femme, très bien
-habituée, elle, très douce et effacée, là comme ailleurs. Ils
-causaient un peu. Mais ils n'avaient pas grand'chose à se dire,
-n'ayant jamais eu la même humeur, et n'ayant plus la même vie. Le
-bonhomme ne revenait pas plus gai de ces visites de faveur.
-
-A force d'y songer, Soeur Dorothée eut une inspiration.
-
-L'ayant aperçu qui, au milieu de son parterre, le pied sur sa pelle,
-immobile, regardait obstinément la partie basse de la ville, les
-horizons voilés où les maisons, les rues, les jardins, n'ont plus de
-forme arrêtée, et ne sont plus que des nuances dans la gamme adoucie
-des lointains, elle devina sa pensée.
-
---C'est votre fille qui vous manque? dit-elle.
-
-Le Bolloche, qui n'avait pas vu la Soeur, tressaillit à ce mot. Son
-vieux visage devint dur, ses yeux s'emplirent d'un feu sombre: il
-n'aimait pas qu'on sût ses affaires, et la découverte d'un chagrin,
-qu'il était trop fier pour confier à personne, le blessait comme une
-indiscrétion.
-
-Mais bientôt, l'émotion que ce nom lui avait causée: «votre fille»,
-fut la plus forte. Il ne fut point maître de s'y abandonner; elle
-l'emporta tout entier, elle le changea. Ses traits se détendirent, et,
-humblement, doucement, d'un ton où perçait l'aveu de sa longue
-souffrance, il répondit:
-
---C'est vrai!
-
---Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? reprit la Soeur. Depuis cinq
-semaines que vous êtes ici, vous ne l'avez pas vue?
-
---Non.
-
---Voulez-vous que je lui écrive de venir?
-
---Oh! oui!
-
---Vous l'aimez bien cette Désirée?
-
-Il n'eut pas la force de répondre. Ses mains tremblaient sur le manche
-de sa pelle, et ses yeux qu'il avait détournés, voyaient sans doute en
-songe, debout dans l'herbe du pré, l'enfant qui venait à lui.
-
-Le soir, quand Soeur Dorothée demanda à la supérieure la permission
-d'écrire, elle ajouta:
-
---Ce petit vieux est incroyable: on dirait que c'est lui qui est la
-mère.
-
-Et, ayant couvert une feuille de papier d'une écriture inégale et
-hâtive, elle la mit à la poste, à l'adresse de Désirée.
-
-
-IV
-
-Si la jeune fille n'avait point encore visité ses parents, ce n'avait
-pas été faute d'y songer. Mais l'aïeule était tombée malade assez
-gravement, et, malade, elle était, comme beaucoup d'infirmes, d'une
-exigence extrême. La solitude lui faisait horreur. Il avait fallu la
-soigner, la veiller, ne jamais la quitter. A peine laissait-elle
-Désirée sortir le temps d'aller acheter des provisions, un peu au delà
-de l'octroi. Comment eût-elle permis une course à l'hospice qui, vu la
-longue distance, eût pris toute une matinée? Désirée avait dû
-attendre, et les semaines s'étaient écoulées.
-
-La lettre de Soeur Dorothée arriva en pleine convalescence de la
-malade, et ces deux causes combinées, instances d'un côté, santé
-renaissante de l'autre, décidèrent l'aïeule.
-
---Va, ma petite, dit-elle. Sois le moins longtemps possible. Tu me
-rapporteras des nouvelles d'Honoré.
-
-Elle ne pensait guère à sa bru, ni autrefois, ni à présent. Honoré
-seul l'occupait.
-
-Désirée partit aussitôt. Elle était contente à la pensée de revoir les
-siens, contente aussi d'être libre et de la beauté du jour. Il faisait
-un temps gris si léger que tous les rayons le traversaient, un de ces
-ciels de fin de mai qui habituent les fleurs au grand soleil d'été.
-Les stellaires étoilaient les talus de la banlieue. Des deux côtés de
-la route, quand Désirée passait, des moineaux perchés sur les toits,
-sur les vieux murs, s'envolaient en troupes, avec un petit cri d'appel
-si gai, si vif, qu'il semblait à Désirée que son coeur s'envolait
-aussi. Il n'allait pas d'ailleurs bien loin, pas plus qu'eux. Sa
-nature n'était pas rêveuse, mais plutôt agissante et vaillante. Elle
-songeait à des commandes qu'il fallait livrer dans la semaine, à une
-lessive qu'elle aurait bientôt, à un semis de volubilis qu'elle avait
-fait le long de la maison, et qui commençait à lever, mais surtout au
-moyen d'apprendre à tresser le rotin et l'osier, maintenant que son
-métier d'enfance périssait. Elle avait mis sa robe bleue, un col blanc
-attaché par une broche de cornaline et un chapeau,--pour un si long
-voyage!--composé d'un seul ruban bleu chiffonné sur du tulle noir.
-C'était ce qu'elle avait de plus beau. Un autre aurait trouvé la
-toilette bien pauvre. Mais elle s'en inquiétait peu, n'ayant souci,
-pour le moment, que de plaire à ceux qu'elle allait voir. Elle était
-sûre d'y réussir. Et ainsi faite, songeant, pour le résoudre, au
-problème toujours compliqué de sa vie de travail, elle marchait sans
-se presser sur la route où des brises folles, soufflant au travers des
-haies, s'amusaient à faire tourner des pincées de poussière.
-
-Avant d'entrer à l'hospice, Désirée s'arrêta devant le moulin, un peu
-lasse, un peu rouge, afin de reprendre haleine et de relever ses
-cheveux dont la masse trop lourde, détachée par la marche, lui tombait
-sur la nuque. La route, à quelques pas de là, finissait. Un tertre au
-gazon pelé par le pied des mulets portait le moulin blanc. Les quatre
-ailes viraient d'un mouvement puissant, avec un doux gémissement de
-bois qui plie, comme il en sort des mâts de navires ou du joug des
-boeufs en labour. Le vent montait de la rivière. Et Désirée était
-charmante, tête nue, la taille cambrée, les bras écartés pour nouer
-ses cheveux d'or.
-
-C'est précisément à quoi réfléchissait un jeune meunier qui, sans
-qu'elle l'aperçût, s'était accoudé à la lucarne du moulin.
-
-De tout temps les meuniers ont passé pour philosophes et méditatifs.
-Je parle de ceux des hauteurs: leur métier les y porte. Ils tiennent
-de l'ermite et du guetteur de phare. Une partie de leur vie se passe à
-attendre, l'autre à laisser travailler le vent. Ils voient de grands
-horizons, et les choses petites au-dessous d'eux. Quand leur nature
-n'y est point rebelle, les meuniers ont beau jeu pour songer.
-
-Celui-là ne sortait pas de la tradition. Son large feutre enfariné
-coiffait une assez belle tête de garçon, un peu molle, mais
-intelligente, des yeux bruns, des joues sans teint et une bouche
-légèrement relevée, dont le visage prenait un air de goguenardise:
-signe distinctif de l'espèce. Il s'avança encore un peu dans la
-lucarne, et dit:
-
---Vous n'avez pas l'air bien pressée, mademoiselle?
-
-Ce sont là de ces phrases banales par lesquelles, dans le peuple, les
-inconnus se tâtent, et manifestent l'intention d'engager un brin de
-causerie. Elle le regarda, surprise, et ne lui trouvant pas les yeux
-trop hardis, répliqua:
-
---Ni vous non plus, à ce que je vois.
-
---Que voulez-vous, reprit-il, quand le moulin va, les meuniers n'ont
-rien de mieux à faire que de regarder les filles qui passent; c'est un
-joli métier: même quand ça va le mieux, on a de la liberté.
-
---Tous les métiers ne sont pas de même, fit Désirée en soupirant.
-
-Elle renoua la bride fanée de son chapeau, et se détourna pour s'en
-aller. Mais elle lui plaisait évidemment, car il la retint en
-demandant:
-
---Que faites-vous donc?
-
---Pailleuse de chaises, répondit-elle. Autrefois c'était bon. Nous
-gagnions notre vie. Et puis ça s'est perdu. Mon père a été obligé de
-se mettre à l'hospice. Un bon travailleur, pourtant, je vous assure,
-jamais en retard, point dépensier; tout le monde l'aimait.
-
---Il est à Jeanne Jugan?
-
---Oui, et ma mère aussi: je vais les voir.
-
---Alors, vous êtes comme orpheline chez vous, mademoiselle Rose?
-
---Non, pas Rose, dit-elle en riant: Désirée.
-
-Ils se regardèrent un moment, riant tous deux de la façon drôle dont
-il lui avait demandé son nom. Elle ajouta:
-
---Je ne suis pas si seule que vous croyez: j'ai ma grand'mère avec
-moi.
-
---Vous habitez loin?
-
---De l'autre côté de la ville, proche l'octroi. Grand'mère est
-aveugle.
-
---Aveugle! répéta le jeune homme, ce ne doit pas être gai pour vous?
-
---C'est surtout triste pour elle.
-
---Mais alors vous ne sortez guère?
-
---Presque pas.
-
---Le dimanche, n'est-ce pas, un tour à la foire ou bien dans les
-assemblées?
-
---Jamais! fit Désirée, comme si cette supposition l'eût offensée, je
-n'y vais jamais.
-
-Elle se mit à rougir, subitement devenue confuse du tour intime que
-prenait la causerie. Lui, au contraire, montrait ses dents blanches.
-Il avait l'air tout content.
-
---Je vous crois, mademoiselle Désirée, et ça se voit bien sans que
-vous le disiez. Au revoir donc!
-
---Bonsoir, monsieur!
-
-A peine eut-elle tourné le coin de la haie, qu'elle se sentit toute
-dépitée. S'arrêter ainsi à causer dans les chemins! Comment avait-elle
-fait cela? Et que de choses elle avait racontées en peu de temps: son
-père, sa mère, l'aïeule, la vie qu'on menait à la maison! Il lui
-faisait dire tout ce qu'il voulait. Et lui, prudemment, savait se
-taire. Comme il était adroit pour enjôler les filles, ce garçon! Avant
-de pénétrer dans la cour, comme elle était cachée par le mur, elle
-tourna la tête rapidement, et jeta un coup d'oeil du côté du moulin.
-La lucarne était vide, toute noire sur le mur blanc. «Heureusement,
-pensa Désirée, qu'il avait l'air honnête et que personne ne m'a vue.»
-
-Elle monta les marches du perron, et demanda son père.
-
-Le Bolloche était dehors, au milieu d'un espace découvert et sablé,
-qui s'étendait au bas du champ de seigle. On l'avait pris pour arbitre
-d'un coup de boule douteux, et, courbé, il mesurait avec sa canne la
-distance contestée. Une dizaine de joueurs, ses compagnons, penchés en
-cercle, étaient absorbés par l'attrait de cette vérification. Ils se
-relevèrent tous ensemble, et Le Bolloche aperçut Désirée qui dévalait
-le long du champ, sa robe bleue frôlant les pommiers nains et la
-bordure de fraisiers hardiment fleurie par-dessous.
-
---Ma fille! dit-il.
-
-C'était un événement, ces vingt ans dans un asile de vieillards, cette
-santé rayonnante au milieu de toutes les décrépitudes humaines. Les
-camarades de Le Bolloche, leurs boules à la main, regardaient venir la
-jeune fille. Presque tous sans famille, ayant roulé partout sans
-s'attacher nulle part, isolés d'ailleurs par leur âge et enserrés déjà
-dans cette demi-mort de refuge que la charité ne peut déguiser
-complètement, ils respiraient comme un parfum cette apparition qui
-s'avançait. Tous en étaient réjouis. Elle rappelait à chacun quelque
-souvenir cher.
-
---Elle ressemble à une belle cantinière que j'ai connue, dit l'un.
-
---Si elle avait des cheveux sur le front, ne jurerait-on pas une
-actrice du café du cours Dajo? reprit un autre, un ancien marin dont
-la mémoire refluait très loin en arrière, à la vue de Désirée.
-
-Un troisième murmura un nom que personne n'entendit. Sa tête, branlant
-par saccades, s'abaissa sur sa poitrine, deux larmes tombèrent sur les
-chiffons de laine dont ses pieds malades étaient enveloppés, et nul ne
-sut quelle image lointaine de femme ou de jeune fille saluait, à
-travers les temps, l'émotion de cet abandonné.
-
-Ils virent Le Bolloche s'avancer vers Désirée, passer son bras sous le
-sien, et s'enfoncer dans l'allée qui coupait les champs à mi-côte.
-Tirés de leur extase, ils s'entreregardèrent alors les uns les autres
-d'un air dur. Ils étaient jaloux de l'ancien sergent. Personne ne
-venait ainsi pour eux. La partie de boules fut laissée là.
-
-Le Bolloche et sa fille se promenèrent d'abord tous deux dans l'allée.
-Il était rayonnant. Son bonheur se doublait de la fierté de marcher
-près d'elle. Il jouissait des étonnements qu'elle provoquait. Il la
-considérait, comme pour réhabituer ses yeux à chacun des traits de son
-enfant.
-
---Ah! petite, disait-il, petite, que je suis content! Je ne puis vivre
-sans te voir!
-
-Il ne pouvait dire autre chose.
-
-Puis la mère Le Bolloche vint les retrouver. On monta vers l'hospice
-dont il fallut faire le tour, vers le grand verger entouré de murs,
-qui ne s'ouvrait que par faveur aux parents en visite. Et alors la
-conversation s'engagea. Désirée avait dû se mettre entre les deux
-vieux. Ils lui parlaient en même temps, chacun de ce qui
-l'intéressait. Les moindres choses du domaine revivaient dans leur
-souvenir avec une merveilleuse intensité de tendresse et de regret.
-C'est incroyable tout ce qu'un pré, une maison et une pauvre aïeule
-qu'on a laissés peuvent fournir de questions.
-
-Désirée répondait de son mieux. La joie des siens l'épanouissait
-aussi. Elle n'avait pas le temps de penser à elle-même. Et cependant,
-chaque fois qu'elle arrivait au détour d'une certaine allée, l'ombre
-des ailes du moulin, franchissant les murs, accourait au-devant
-d'elle, l'enveloppait, semblait vouloir l'enlever au passage. Désirée
-en éprouvait un petit frisson. Elle s'imaginait, bien à tort
-peut-être, et sans avoir la liberté d'y penser, d'ailleurs, que ces
-grands bras d'ombre l'appelaient, et qu'il y avait là-bas, par une
-fente ignorée du moulin, deux yeux bruns qui la suivaient.
-
-
-V
-
-De retour chez elle, Désirée trouva l'aïeule moins inquiète qu'elle ne
-le supposait, heureuse de lui annoncer:
-
---Petite, il est venu pendant ton absence une belle commande, douze
-chaises à rempailler finement, en blanc et noir: on dirait que le
-métier veut reprendre.
-
-Désirée ne se faisait pas d'illusion à ce sujet, mais l'occasion n'en
-était pas moins bonne.
-
-Dès le lendemain elle se mit au travail, toute reposée et renouvelée
-par cet après-midi de la veille. Elle dut sortir de l'appentis les
-gerbes de seigle trié, qu'un trop long séjour à l'ombre avait rendues
-humides, les délier et les étendre sur un coin fauché du pré, par
-jonchées régulières. Et, tandis que le soleil et l'air les séchaient,
-elle s'occupa à enlever les garnitures usées des chaises, à consolider
-leurs barreaux, à teindre quelques poignées de tiges qui feraient, sur
-les sièges nouveaux, des mouchetures régulières, comme des queues
-d'hermine sur une pelleterie claire. Cela lui prit deux jours.
-
-Pendant ce temps, elle songea bien, plusieurs fois, à la rencontre
-qu'elle avait faite de ce meunier, sans déplaisir, mais sans trouble
-non plus, ainsi que nous pensons aux choses qui n'auront pas de suite.
-De la côte de l'octroi, en allant acheter ses provisions, elle chercha
-les ailes du moulin à l'horizon, et elle les aperçut qui tournaient,
-toutes petites, comme un jouet d'enfant.
-
-Le troisième jour au soir, voyant que la paille était sèche et qu'elle
-avait repris sa belle teinte d'or pâle, elle jugea qu'il était temps
-de la rassembler. Par javelles minces, soigneusement, pour ne pas
-froisser les tuyaux droits du seigle, elle la relevait et la portait
-sous l'appentis. On eût dit une moissonneuse. Elle aimait à manier
-cette matière souple et frémissante que chaque pas faisait trembler
-sous son bras; il lui plaisait de courir ainsi dans la longueur du
-pré, dans l'herbe encore chaude de l'ardente rayée qu'elle avait bue.
-
-La moindre circonstance qui la tirait du logis semblait une
-distraction à cette fille laborieuse. Au moment où elle ramassait les
-dernières brassées de paille, le soleil était depuis longtemps couché,
-le crépuscule envahissait le faubourg. Et voilà qu'en se redressant,
-Désirée vit la forme d'une tête d'homme au-dessus du mur qui se
-dessinait comme un ruban brun sur le couchant. Elle n'hésita pas une
-seconde: c'était lui. Une rougeur lui monta au visage. Elle se baissa
-vivement, saisit le reste de sa paille, et, sans se détourner vers la
-porte, rentra dans l'appentis.
-
-Quand elle en sortit, le jeune homme, ou cette forme qu'elle avait
-pris pour lui, s'était effacé. Que venait-il faire? Depuis combien de
-temps la regardait-il? Oh! ceci était une chose grave. Pourquoi lui,
-qui l'avait appelée le premier jour par la fenêtre de son moulin,
-avait-il peur d'elle à présent? Car il avait disparu, sitôt qu'elle
-l'avait regardé. Disparu? Peut-être s'était-il caché? Toutes ces
-questions se pressaient dans l'esprit de Désirée.
-
-«Après tout, se dit-elle, ce garçon ne peut me vouloir du mal. Je veux
-savoir ce qu'il est devenu, et j'irai voir.»
-
-Elle remonta le pré dans le foin haut, longea le mur, et bravement, à
-l'endroit où l'apparition s'était évanouie, posant le pied sur une
-pierre en saillie, elle se haussa jusqu'à dépasser le mur de la moitié
-de son corps. La route fuyait, floconneuse et grise. Personne qu'un
-paysan, qui descendait la côte au trot de sa carriole. Pourtant elle
-ne s'était pas trompée. Elle considéra le sommet du mur: les barbes
-des mousses qui le couvraient, les rameaux étoilés d'une plante jaune
-qui y fleurissait, étaient couchés par place. Quelqu'un s'était appuyé
-là. Elle chercha encore, et, sur une ardoise nue, déchaussée de la
-muraille, au dernier rayon du jour, elle reconnut vaguement que des
-lettres avaient été tracées. Elle enleva la pierre, la tourna vers le
-couchant que bordait une dernière frange d'or pâle, et lut: «Désirée.»
-Quel autre que lui avait pu écrire ce nom-là? La rosée d'une seule
-nuit eût suffi à effacer les caractères tracés à la pointe du
-couteau, tandis qu'au contraire, sur le bord de chaque trait, un duvet
-de poussière enlevé par l'entaille restait encore. C'était donc lui
-qui, tout à l'heure, l'avait regardée quand elle levait ses javelles
-de seigle, et, pour lui faire entendre ce qu'il n'osait lui dire, pour
-lui montrer qu'il songeait à elle, avait écrit: «Désirée.» Ce mot-là,
-c'était une lettre, en somme.
-
-Une lettre d'amour. Qu'est-ce que cela signifiait, «Désirée», sinon:
-«Je vous aime?»
-
-Il l'aimait donc?
-
-La jeune fille emporta l'ardoise, et rentra.
-
-La grand'mère attendait.
-
---Tu as été bien longtemps, dit-elle. L'Angélus a sonné aux deux
-paroisses.
-
-Désirée lisait pour la dixième fois, à la lumière d'une bougie, le mot
-écrit sur la pierre.
-
---Tu avais donc bonne envie de travailler ce soir? reprenait
-l'aïeule... Allons, mange un peu... Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu es
-lasse?...
-
-Mais elle ne répondait que des mots distraits.
-
-Et l'aïeule, au son un peu altéré de la voix de sa petite-fille, se
-confirmant dans la pensée que l'enfant s'était surmenée, disait
-amicalement:
-
---Tu te donnes trop de tourment, ma pauvre petite, tu veilles trop
-tard dans l'appentis, et cela te change la voix.
-
-Désirée déclara qu'elle était lasse, fatiguée, et la grand'mère fit
-semblant d'avoir sommeil plus tôt que de coutume ce soir-là.
-
-Alors, libre de songer, d'étudier ce qui était arrivé et ce qu'elle
-éprouvait en elle-même, la jeune fille se laissa emporter par le rêve.
-Elle était donc aimée! Cela lui semblait très sûr et très doux. Le
-soupçon ne lui vint pas même qu'il eût voulu plaisanter. Le premier
-mot d'amour, incertain et voilé, le premier hommage rendu à son charme
-de jeune fille, avait atteint le fond de cette nature primitive. Elle
-y répondait déjà par de grands élans de coeur qui la surprenaient
-elle-même. Et, peu à peu, elle en vint à songer que ces idées qui la
-remplissaient maintenant étaient nées le jour même où elle avait
-rencontré ce garçon. Un trouble profond et délicieux s'en suivit.
-Demain, l'avenir, se marier, être heureuse: elle était remuée par ces
-lointains magiques et vagues, comme ces petites rivières aux bords
-pleins d'ombre, qui ressentent, jusqu'à leur source, la poussée de la
-mer invisible. Tous les détails de leur courte entrevue lui
-redevenaient présents. Elle se rappelait les questions qu'il lui avait
-faites, les moindres paroles qu'il lui avait dites, afin d'y découvrir
-aussi un sens nouveau. Elle n'y réussit que trop.
-
-L'une d'elles, que Désirée n'avait point remarquée d'abord, commença à
-l'inquiéter. Quand elle avait répondu qu'elle n'allait jamais aux
-assemblées:
-
---Je vous crois, avait-il dit en riant, cela se voit sans que vous le
-disiez.
-
-A quoi donc l'avait-il deviné? Sans doute il la trouvait trop pauvre
-et trop mal habillée? Les filles qui vont le dimanche en promenade,
-celles qui peuvent prétendre à plaire, sont autrement vêtues. Il l'en
-avait avertie.
-
---On voit bien que vous n'avez pas de belles façons, et que vous ne
-savez pas vous mettre.
-
-Oui, voilà ce que signifiaient la phrase et le sourire qui
-l'accompagnait. S'il la retrouvait ainsi, quand elle retournerait voir
-son père et passerait près du moulin blanc, le caprice passager
-qu'elle avait pu lui inspirer disparaîtrait. Désirée Le Bolloche
-n'était pas assez bien habillée, pas assez coquette, non sûrement,
-pour qu'un homme fût fier de la promener à son bras. Lui surtout, car
-il devait être riche; il devait aimer les jolies robes, les gants, les
-plumes au chapeau, les petits souliers mordorés que portent les
-ouvrières de la ville, et même les jeunes laitières de la campagne.
-Tandis qu'elle! Oh! la pauvreté dure! Oh! le bonheur de celles qui ont
-un peu d'argent pour se faire belles!
-
-Cette pensée triste remplaça bientôt toutes les autres. La chanson
-d'amour à peine commencée dégénérait en plainte. Désirée demeura
-éveillée une partie de la nuit. Puis, lentement, un projet lui vint.
-Elle hésita, le repoussa, le reprit...
-
-Le lendemain, avant le jour, elle était au travail. Elle se hâtait si
-fiévreusement que jamais elle n'avait travaillé de la sorte. En moins
-de temps qu'on ne lui en avait accordé, les douze chaises purent être
-livrées et payées.
-
-Désirée, en rapportant l'argent, dit à l'aïeule:
-
---Grand'mère, si tu voulais bien, j'irais demain à Jeanne Jugan.
-
---Demain, petite, c'est bien tôt. Il n'y a pas dix jours que tu ne les
-as vus!
-
---Grand'mère, j'ai fini l'ouvrage, laisse-moi aller.
-
-L'aïeule répondit après un moment:
-
---Je vois bien que tu ne te plais plus ici, ma petite. Je suis trop
-vieille, et tu es trop jeune. Je le savais bien quand ton père est
-parti. Va donc comme il te plaira.
-
-Et ni l'une ni l'autre ne causèrent plus de cette absence du
-lendemain.
-
-Désirée tâcha d'être douce et prévenante. Elle aida la grand'mère à se
-déshabiller, et, assise près de la table, prétextant un ouvrage de
-couture à terminer, elle attendit.
-
-Lorsque l'aïeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une
-pèlerine sur ses épaules, sortit de la chambre avec précaution, et,
-traversant le pré, fut bientôt sur la route qui montait vers la ville.
-Elle hâtait le pas, un peu inquiète d'être seule à cette heure déjà
-tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient, la regardaient
-effrontément. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A
-chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant la
-pensée ne lui venait pas de retourner en arrière. Son projet lui
-donnait courage, et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientôt
-les rues devinrent plus éclairées. Des devantures de boutiques
-étincelèrent à droite et à gauche. Elle marcha plus tranquille. Les
-passants la protégeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrêta devant
-la porte d'un grand magasin de nouveautés, qui projetait aux deux
-angles du boulevard la lumière de ses lampes électriques.
-
-C'était là. Avec un peu d'hésitation, elle s'avança, éblouie, les yeux
-à demi fermés. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall
-immense. Un employé vint à elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils
-prennent volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie:
-
---A quel rayon mademoiselle désire-t-elle que je la conduise:
-soieries, dentelles, trousseaux, layettes?
-
-Quel rayon? Jamais Désirée n'était entrée dans un grand magasin.
-
---Oui, répéta-t-il, que demandez-vous?
-
-Alors son secret lui échappa, et elle dit, non pas comme une réponse,
-mais se parlant à elle-même d'un ton de rêve et dans la vision d'une
-chose lointaine, étrangement douce:
-
---Je voudrais une ombrelle rose!
-
-Elle n'eut que vingt pas à faire. On lui montra des ombrelles chères,
-d'abord, tendues en soie, frangées, montées sur des manches sculptés.
-Dans le nombre, il y en avait de roses. Mais Désirée n'avait pas
-beaucoup d'argent. Il fallut descendre jusqu'au plus bas prix. Enfin
-elle trouva ce qu'elle cherchait: une ombrelle d'étoffe commune,
-blanche par-dessus, doublée à l'intérieur de mauve assez vif qui
-pouvait passer pour du rose. Le manche en était blanc et recourbé.
-Désirée l'acheta. Elle fit encore l'acquisition d'une paire de gants
-de fil à jours, d'un dessin léger, ayant remarqué que, le dimanche, de
-pauvres filles comme elles commençaient à ne plus vouloir sortir les
-mains nues.
-
-Et par les rues elle se remit à marcher vers la banlieue de moins en
-moins éclairée et peuplée de passants. Mais maintenant elle n'avait
-plus peur. Elle portait sous son bras l'ombrelle, roulée dans une
-gaine de papier gris. Elle n'aurait pas plus joyeusement emporté un
-trésor. Il s'agissait bien en effet d'un trésor, puisque c'était pour
-être plus belle, pour mieux gagner l'amour de ce jeune meunier,
-qu'elle avait dépensé, sans en prévenir sa grand'mère, une grande
-partie de son gain de toute la semaine. Comme elle serait élégante
-demain, lorsque, midi sonnant, elle s'en irait vers Jeanne Jugan, vers
-le moulin qui peut-être aurait encore ouvert sa fenêtre! Elle pensait
-à cela. La route du retour lui parut courte.
-
-Elle rentra dans les ténèbres. La grand'mère ne s'était pas réveillée.
-Tous les grillons du pré chantaient autour de la maison, sous les épis
-du foin haut.
-
-
-VI
-
-Le lendemain, dans l'après-midi, Désirée se rendit à l'hospice. En si
-peu de temps, comme tout avait poussé! Les dahlias de la cour
-dépassaient d'un pied leurs tuteurs; des roses grimpantes, ouvertes
-toutes ensemble au soleil de juin, débordaient, à flots roses et
-jaunes, l'arête moussue des murs. En apercevant la visiteuse, son
-ancienne maîtresse, le coq de Barbarie, qui jouissait, vu sa petite
-taille, du droit de libre parcours, sortit de l'abri d'un fusain, et
-suivit la jeune fille, comme si elle eût eu encore du menu grain dans
-son tablier.
-
-Désirée, qui était de bonne humeur, se détourna vers lui, et demanda:
-
---Petit, sais-tu où est le père Le Bolloche?
-
-Il répondit un tel kirikiki, d'un ton si drôle et si décidé, qu'elle
-ne pût s'empêcher de rire.
-
---Sorti! reprit-elle, que chantes-tu là? Il est tout au plus dans le
-verger, n'est-ce pas, ma Soeur?
-
---Ma foi, mademoiselle, dit la religieuse qui passait, je ne sais
-trop: de ce temps-ci, tous nos petits bonshommes sont en l'air.
-
-Le soleil vivifiait, en effet, les pensionnaires de Jeanne Jugan. A
-l'exception de quelques-uns, trop fanés pour reverdir, qui les aurait
-reconnus? Ils râtissaient les allées, sarclaient des massifs, se
-promenaient d'une allure double de celle d'hiver. Plusieurs faisaient
-des dessins sur le sable avec leurs béquilles. Il y en avait un qui
-cueillait des cerises, à califourchon sur une branche. Tous portaient
-une veste claire, faite en chiffons de coutil par des mains qui ne
-laissent rien perdre.
-
-Jour de trêve, illusion que répand sur les souffrances humaines la
-grande lumière douce!
-
-Désirée interrogea celui qui cueillait des cerises.
-
---Tu demandes le sergent, ma jolie fille?
-
---Mais oui, le père Le Bolloche.
-
---A faucher dans le pré!
-
---Vous dites?
-
---Je dis qu'il est à faucher dans le pré. Même il commande l'escouade.
-C'est qu'il est rudement jeune, lui!
-
-Et, galamment, le bonhomme se laissa glisser à terre pour conduire la
-fille d'Honoré Le Bolloche.
-
---Tu ne sais pas la route, dit-il sérieusement, et nous autres,
-vois-tu bien, nous ne sommes pas à l'heure ici: on a toujours le temps
-de faire l'ouvrage.
-
-Ils remontèrent la pente, prirent à droite de l'hospice, et, par une
-barrière qui coupait le mur d'enceinte, pénétrèrent dans un pré long
-et tournant autour de l'enclos. Ce pré formait comme une couronne,
-comme un anneau vert enserrant le domaine des Soeurs, et confinait,
-par une haie vive, au tertre du meunier.
-
-Arrivée là, Désirée vit un spectacle nouveau. Huit vieux, armés de
-huit faux, les manches de chemises retroussées, taillaient en ligne
-dans l'herbe haute. Au milieu, Le Bolloche, le plus grand de tous, sa
-jambe de bois en avant, travaillait comme un jeune homme. C'était
-merveille de voir l'ampleur de l'entaille circulaire qui se creusait
-devant lui, à chaque coup de sa faux. Il ne s'arrêtait pas, comme
-faisaient les autres, qui, sous prétexte de redresser une brèche,
-tapotaient un petit quart d'heure sur leur lame. Il était de corvée,
-et prenait la chose au sérieux. Chef d'escouade, songez donc! Il
-mettait de la vanité à paraître infatigable, à largement arrondir ses
-bras, à ne pas se laisser distraire surtout; non, pas même quand une
-vieille Soeur passait derrière la ligne des faucheurs, un pichet de
-cidre à la main, et disait:
-
---Allons, mes petits bonshommes, ne travaillez pas trop, buvez un peu,
-il fait si chaud!
-
-Désirée s'approcha. Il la regarda d'un air contrarié.
-
---Tu vois bien, dit-il, que j'ai de la besogne à abattre! Va
-m'attendre là-bas. Le fauchage, mon enfant, c'est comme l'astiquage:
-ça ne s'interrompt pas!
-
-Et, disant cela, il était superbe, la tête droite, la main appuyée sur
-sa faux relevée; il se sentait admiré par les camarades, ruines plus
-effrondées que lui.
-
---Là-bas! répéta-t-il.
-
-Désirée gagna la place qu'indiquait le geste du bonhomme, un peu loin
-dans le pré, à côté de la haie.
-
-Là, elle s'assit sur l'herbe, non sans avoir observé, en elle-même,
-que le moulin était proche, et qu'il ne virait pas. La pensée du
-meunier ne l'avait guère quittée. Elle l'avait occupée le long du
-chemin, à présent elle faisait battre son coeur, plus vite que de
-coutume, sous sa taille de coutil à fleurs. Et la pensée qui nous
-tient, vous le savez, nous pose et nous modèle à sa guise.
-
-La jeune fille ne regardait pas la haie, sans doute, mais elle la
-surveillait du coin de ses yeux clairs errant sur la prairie. Elle
-attendait quelque chose qui devait venir de là. Elle se sentait toute
-voisine d'une heure grave et mystérieuse encore de sa vie. Pour un
-souffle d'air dans les ronces, elle tressaillait. La coulée d'un mulot
-sur les feuilles mortes lui paraissait un pas qui s'approche. Parfois
-elle fermait les yeux pour se ressaisir elle-même, pour ne pas céder à
-je ne sais quel vertige qui la prenait. Elle avait envie de dire aux
-marguerites,--voyez ces idées folles qu'elle n'avait jamais eues!--«Ne
-me regardez pas ainsi, toutes ensemble, avec vos yeux d'or. Je suis
-une pauvre fille dont vous ne vous souciez pas d'ordinaire.» Il lui
-semblait que ces milliers de témoins observaient son air troublé. Elle
-serrait alors, de sa main gantée, l'ombrelle qui baignait ses joues,
-son front, toute sa blonde personne, d'un reflet rose. L'idée que son
-ombrelle la rendait plus jolie, qu'elle lui donnait l'air d'une
-demoiselle, lui traversait l'esprit. Et, souriante, heureuse et
-inquiète à la fois, parmi les herbes qui l'enveloppaient de leurs
-fleurs, ou semaient sur sa robe le duvet de leurs graines, elle était
-plus charmante encore.
-
-La grande rayée de deux heures chauffait le pré. Le parfum du foin
-s'en élevait comme l'encens de l'été. Et les faucheurs s'avançaient,
-en balançant leurs bras. Combien de temps elle demeura ainsi? Elle
-n'en savait rien. L'amour ne compte pas la durée de ses rêves. Tout à
-coup, sans qu'elle eût perçu le moindre bruit de pas ou de feuilles
-remuées, elle entendit une voix qui disait, de l'autre côté de la
-haie:
-
---Désirée!
-
-Tout le sang de ses veines reflua vers son coeur. Elle resta
-immobile, pâle comme si elle allait s'évanouir. A travers l'aubépine,
-la même voix répéta:
-
---Désirée!
-
-Alors elle se leva doucement, et se détourna.
-
-C'était lui. Il était venu, ainsi qu'elle l'avait pressenti. Il la
-regardait, à moitié caché par la haie. Et dans ses yeux il y avait
-l'aveu de son amour, et la fierté de se sentir aimé. Un brin de genêt
-pendait au ruban de son chapeau. Il n'avait pas fait toilette. Il
-était accouru en l'apercevant, lui riche, dans ses vêtements de
-travail, comme un brave garçon, qui ne cherche pas à en imposer.
-
-Chose étrange, ce fut ce contraste entre elle et lui qui frappa
-d'abord Désirée, et son trouble s'en augmenta. Elle s'était attifée,
-elle qui gagnait à peine sa vie, elle dont les parents, faute de pain,
-avaient dû recourir à la charité des Soeurs. Son ombrelle et ses gants
-de fil, deux luxes qu'elle n'avait jamais eus, lui firent l'effet d'un
-mensonge. Elle en fut gênée. Elle eut honte. Sa joie de tout à
-l'heure, sa gloriole d'être bien mise, lui parurent ridicules,
-coupables même. Elle se prit à se détester. Sans cesser de regarder
-vers la haie, sans rien dire, elle enleva ses gants de fil, et les
-laissa tomber à terre. L'ombrelle rose échappa à ses mains, et roula
-sur l'herbe. Puis, quand elle fut redevenue la simple ouvrière, aux
-mains nues, les joues exposées au soleil, dans la robe qu'elle portait
-depuis longtemps, sans plus rien d'apprêté, la vraie fille enfin du
-pailleur de chaises, un seul mot lui monta aux lèvres, un mot d'amour
-humble et triste.
-
---C'est que je suis très pauvre! dit-elle.
-
-Mais lui se prit à sourire, d'un bon sourire tendre. Pauvre? il savait
-bien qu'elle l'était. Il la voulait ainsi. Et comme elle demeurait
-immobile, toute rouge à présent, dans la joie grandissante de l'amour
-accueilli, il écarta les branches, pour la mieux voir, et dit:
-
---Viens, Désirée!
-
-Elle obéit, comme s'il eût été en droit de la commander. Elle lui
-appartenait déjà. A quelques mètres de là elle trouva une brèche, il
-lui tendit la main, elle passa la haie. Toute une volée de papillons
-passa devant elle.
-
-Une fois de l'autre côté, Désirée ne retira pas la main qu'elle avait
-donnée, et, se tenant ainsi, tous deux, elle et son ami commencèrent
-autour du moulin une promenade, la meilleure qu'ils eussent faite l'un
-et l'autre.
-
-Cependant Le Bolloche, arrivé à l'endroit du pré qu'il avait désigné à
-sa fille, s'arrêta devant l'ombrelle qui n'abritait plus, posée sur
-son manche et deux de ses baleines, qu'une touffe de marguerites et de
-boutons d'or. Il en conclut naturellement que Désirée n'était pas
-loin, chercha dans le pré, n'y trouva rien, regarda par-dessus la
-haie, et l'aperçut au bras du meunier. Il ne s'en émut pas plus que de
-raison, sachant que sa fille était sage, et trouvant à l'autre l'air
-honnête. Son premier mouvement fut de les héler. Mais il y avait trop
-de monde autour de lui. Il préféra les aller trouver. Si bien que,
-cinq minutes après, le père Le Bolloche, Désirée et le meunier
-causaient tous trois.
-
-Dix minutes plus tard, il en était de même. Une heure s'écoula sans
-que le sujet, paraît-il, fût épuisé. L'ombre du moulin s'allongeait
-sur le tertre. Les sept faucheurs restants se reposaient de plus en
-plus. Le chef d'escouade ne rentrait pas. Il fallut qu'une Soeur le
-rappelât en disant:
-
---Eh bien! eh bien! père Le Bolloche, ce n'est pas jour de sortie,
-aujourd'hui!
-
-Alors, le groupe se sépara: le vieux revint vers l'hospice, Désirée
-reprit le chemin de la ville, et le meunier monta son échelle...
-
-Quand la nuit fut arrivée, et que les petits vieux furent couchés, Le
-Bolloche, qu'un rayon de lune empêchait de dormir, éveilla son voisin
-de lit pour lui dire:
-
---Père Lizourette, je marie ma fille!
-
---Désirée? avec un zouave?
-
---Non.
-
---Avec un cavalier, alors?
-
---Non.
-
---Ce n'est qu'un lignard? reprit le voisin avec un air de
-commisération. Tu la maries dans la ligne?
-
---Pas même. Il n'a fait que deux mois comme fils de veuve. Je sais
-bien que ce n'est guère. Mais, que veux-tu, il joue du fifre dans une
-musique, où il y a beaucoup d'anciens soldats.
-
---Ah! il joue du fifre!
-
---Oui.
-
---Joli instrument!
-
---Un peu petit, répondit Le Bolloche. Seulement les enfants se
-convenaient. J'ai vu ça, et alors...
-
---T'as bien fait, dit Lizourette sentencieusement, faut pas être dur
-avec la jeunesse.
-
-Et les deux vieux braves, satisfaits, ayant épuisé toutes leurs idées
-s'endormirent. Le rayon de lune qui donnait sur Le Bolloche se promena
-sur Lizourette, puis sur les lits voisins dont l' alignement avait
-l'air d'une rangée de pierres blanches. Quand la Soeur Dorothée, en
-tournée d'inspection, passa près de Le Bolloche:
-
---Ce bon petit vieux, pensa-t-elle, a-t-il l'air content! Ça fait
-plaisir!
-
-A la même heure, le jeune meunier, accoudé à sa fenêtre ronde,
-songeait, la tête baignée dans l'air vif qui soufflait de la rivière,
-et si joyeux d'être au monde que lui, tranquille et taciturne de
-nature et pas poète du tout, il avait envie de chanter. Il regardait
-au loin, par-dessus la ville, un point de l'horizon où les petites
-lumières des becs de gaz, plus espacées qu'ailleurs, indiquaient le
-commencement de la campagne. Là, son coeur lui montrait, radieuse,
-étendant la paille au soleil, la fille qu'il avait choisie, celle qui
-tantôt lui avait donné la main, celle qui bientôt serait sa femme.
-
-Et cependant il faisait tout nuit, et dans l'enclos, Désirée n'éparait
-point la paille de seigle. Elle était debout, près du lit de la
-grand'mère, qui avait bien voulu se coucher comme à l'ordinaire, mais
-qui ne voulait pas dormir.
-
---Raconte-moi encore quelque chose de lui, disait l'aveugle. Est-ce
-qu'il est blond de cheveux?
-
---Plutôt brun, répondit en riant Désirée.
-
---Un visage réjoui?
-
---Assez.
-
---J'aime ça, reprenait la vieille. Mon défunt était de même.
-Cause-t-il beaucoup?
-
---C'est selon. Avec moi, il ne s'arrêtait guère.
-
---Voyez-vous, cette petite, comme c'est fier d'être jeune! Et tu dis
-qu'il a du bien?
-
---Oh! beaucoup, grand'mère, bien plus que nous.
-
---Mais sais-tu que je n'en reviens pas, ma fille! Comment as-tu fait
-pour lui plaire!
-
-Désirée riait de tout son coeur, d'un rire qui signifiait: «Dame,
-grand'mère, si vous pouviez me voir!» Et, de fait, elle était belle
-ainsi, toute rayonnante de joie profonde et calme, l'humble pailleuse
-de chaises. Et quand la grand'mère eut cessé de bavarder, quand
-elle-même, aux premières heures du matin, parvint à s'endormir, elle
-rêva des rêves charmants: que le moulin avait des ailes neuves, qu'il
-y avait au bout quatre bouquets d'oranger, qu'elle se tenait, en beaux
-habits, sur le seuil de la porte, et qu'en sortant de l'école les
-enfants passaient devant elle, et la saluaient disant:
-
---Bonjour, madame!
-
-
-VII
-
-La grand'mère avait raison de se réjouir, car il avait été convenu, de
-convention expresse, sur la demande de Désirée, que le jeune ménage
-habiterait la maison du pré. Sa vieillesse allait se trouver bien
-abritée entre ces deux mariés qui la soigneraient. Elle aurait
-assurément sa part de leur bonheur, comme dans un verger un vieil
-arbre étêté, sur qui d'autres pleins de sève laissent tomber leurs
-fleurs, si bien qu'on s'imagine encore qu'il a fleuri. Ce meunier du
-moulin blanc était un honnête garçon, accommodant et très amoureux,
-puisqu'il consentait à faire ainsi, chaque matin et chaque soir, la
-route qui séparait son moulin du faubourg.
-
-De ce côté-là, tout était rose; il n'y avait point de gens si
-contents d'être jeunes que Désirée et son fiancé, ni de vieille femme
-moins triste d'être vieille que la grand'mère Le Bolloche. Mais, aux
-Petites Soeurs, un nuage assombrissait l'humeur de l'ancien sergent.
-Après quelques jours de parfaite satisfaction, il était tout à coup
-tombé dans une mélancolie noire. Qu'avait-il? Du chagrin de quitter sa
-fille? Eh non! le sacrifice était consommé. Même il s'habituait de
-plus en plus à l'hospice, aux camarades, au café abondant des Soeurs,
-à leurs soins, au _farniente_ ensoleillé du champ de seigle. Son futur
-gendre l'avait-il offensé? En aucune façon. Le Bolloche souffrait de
-ce qui, dans sa vie, avait tenu et tenait encore une si grande place:
-du besoin du panache. C'était un glorieux. Dans sa pensée étroite
-d'ancien sergent galonné, chevronné, il roulait maintenant, à toute
-heure du jour, la même plainte qu'il ne contait à personne:
-
---Quelle mine aurai-je, à la noce de Désirée, nippé comme je suis,
-avec une veste loqueteuse, mon pantalon trop court, mes sabots, ma
-chéchia de zouave usée par plaques et sans fond? Est-ce là une tenue?
-Je ferai rire de moi les parents et les amis qu'on invitera en
-nombre,--car ce sera une belle fête;--ceux qui m'ont vu il y a vingt
-ans auront honte de me connaître, et Désirée elle-même, toute bonne
-fille qu'elle soit, ne sera pas flattée, elle, dans sa robe neuve de
-mariée, d'avoir à côté d'elle un tel bonhomme de père. Il vaut mieux
-n'y pas aller. Non, je n'irai pas!
-
-Et il avait déjà commencé à préparer ses compagnons d'armes et de
-dernier asile à cette résolution désespérée.
-
---Je n'irai probablement pas, leur disait-il. J'ai un diantre de
-rhumatisme à l'épaule!
-
-Mais ils n'en croyaient rien. Un rhumatisme, lui! Allons donc! Quand
-il se promenait seul, ils le voyaient de loin, faire le moulinet avec
-sa canne et couper d'un coup sec les têtes des laiterons poussées au
-bord du champ. La vigueur seule du moulinet avait suffi à prouver que
-Le Bolloche mentait; elle indiquait aussi un état violent de l'âme,
-que les Soeurs, naturellement, n'étaient pas sans remarquer.
-
---Je ne sais pas ce qu'a notre petit père Le Bolloche, disait Soeur
-Dorothée: il mange bien, il boit bien, il dort bien, il a eu,
-avant-hier encore, sa provision de tabac. Et il n'a pas l'air
-heureux!
-
-En effet, d'ordinaire, les petits bonshommes, qui ont tous ces
-biens-là, ne se trouvent pas à plaindre. Comme elle était femme et
-très fine,--ce qu'aucun voeu n'empêche,--elle voulait savoir. Un matin
-qu'elle habillait un de ses compagnons d'armes,--car Le Bolloche
-s'habillait tout seul,--elle pressa celui-ci de questions adroitement
-posées. Elle ne lui demanda pas:
-
---Qu'avez-vous?
-
-Non, mais soupçonnant bien que la peine avait pour cause le mariage de
-Désirée, elle dit:
-
---J'espère que vous serez content, mon petit père, de voir votre fille
-en mariée.
-
---Sans doute, grogna Le Bolloche.
-
---Et la noce, où se fera-t-elle! Dans le pré, je parie?
-
---Oui.
-
---On dansera?
-
---Oui.
-
---Et vous ouvrirez la danse, n'est-ce pas?
-
-Le Bolloche ne se contint plus.
-
---F... comme ça, oui, n'est-ce pas? s'écria-t-il. Un ancien
-sous-officier de zouaves! Plus souvent que j'y danserai... Je n'irai
-même pas!
-
---Oh! mon petit père, dit la Soeur en riant, que vous êtes coquet!
-
-Elle qui ne l'avait jamais été!
-
-Le Bolloche prit mal la plaisanterie. Le pli de sa bouche, aux deux
-coins, se creusa.
-
---Je ne suis plus qu'un mendiant ici, dit-il; mon temps est fini,
-fini; je ne veux plus paraître en société, et voilà!
-
-Il s'en alla à grands pas, en maugréant.
-
-Soeur Dorothée le suivit des yeux. Un sourire allongeait ses lèvres,
-un sourire où il y avait de la pitié et du plaisir d'avoir été
-adroite, et aussi le rayonnement d'une jolie idée qu'elle venait
-d'avoir. Elle se hâta d'habiller le père Lizourette, lui fit un noeud
-de cravate, qu'elle s'amusa à disposer en ailes de papillon, et dit en
-lui donnant sa canne:
-
---Vous êtes beau comme un astre, allez vous promener!
-
-Puis elle quitta la salle, et se dirigea vers la chambre de la
-supérieure. Le long des grands corridors silencieux, elle glissait
-légère, et comme portée sur les ailes de la pensée qui lui était
-venue...
-
-Il se passa trois semaines, pendant lesquelles Le Bolloche fut de plus
-en plus triste.
-
-Enfin, le jour fixé pour les noces de Désirée arriva.
-
-Ce matin-là, Le Bolloche, qui avait à peine dormi, se leva un peu
-avant les autres, et descendit, sous prétexte d'aller bêcher son
-jardinet. Mais, à peine dehors, il s'arrêta, il chercha au loin la
-contrée où son pauvre esprit avait erré toute la nuit. De la colline
-de l'hospice, et ancien comme il était, il ne pouvait apercevoir la
-maison. Mais dans la brume bleue du matin il distingua la tache
-blanche que faisait le faubourg, et les verdures pâles qui étaient les
-vergers. Un souffle pur arrivait de là. Le pauvre vieux se sentit les
-yeux pleins de larmes. Et il crut entendre, apportée par le vent, une
-voix qui disait:
-
---Allons, père, levez-vous, venez, voici les noces! Grand'mère a une
-robe neuve, que mon fiancé lui a donnée. Moi, je suis belle comme le
-jour. J'ai une couronne en fleurs de cire, un châle à dessins et une
-broche pour l'attacher, j'ai le coeur en joie surtout, car dans trois
-heures nous partirons pour nous aller marier. Venez, je veux vous
-embrasser bien fort, pour m'avoir donné la vie, qui est si bonne à
-présent, la vie qui s'ouvre comme une fête. Venez me voir heureuse!
-
-Le Bolloche, troublé, l'esprit à moitié égaré, hésita un moment: puis
-il reprit ses sens, branla la tête, regarda une dernière fois le
-faubourg, et répéta ce qu'il n'avait cessé de dire:
-
---Non, je n'irai pas!
-
-Il se mit à descendre vers le fond de l'enclos où était le jardin.
-Mais il n'avait pas fait trente pas, que quelqu'un lui frappa sur
-l'épaule. Il se retourna.
-
-C'était sa femme.
-
---Mon homme, dit-elle, viens-t'en avec moi.
-
---Où donc?
-
---Viens-t'en au parloir, avant d'aller chez nous.
-
---Il n'y a plus de chez nous.
-
---Viens-t'en tout de même, tu verras.
-
-D'ordinaire, il ne cédait pas facilement aux demandes de sa femme,
-mais il était si abattu et elle avait l'air de si belle humeur, que,
-moitié par indifférence et passivité, moitié pour l'attrait d'une
-surprise entrevue, il la suivit.
-
-Arrivé à la porte du parloir, près de la porterie, la mère Le Bolloche
-s'effaça le long du mur, et laissa passer son mari.
-
---Entre, Le Bolloche, dit-elle, et habillons-nous pour les noces.
-
-Le bonhomme entra, et demeura stupéfait.
-
-Il venait de découvrir, bien plié sur le dossier d'une chaise, un
-vêtement complet, plus beau que tous ceux qu'il avait portés depuis
-qu'il était dans le civil: un pantalon gris encore propre, un gilet,
-une redingote noire, une cravate claire à pois bleus et un chapeau de
-soie qui avait subi plus d'un coup de fer, mais droit encore sur sa
-base, suffisamment noir et d'une forme évasée par le haut, en tout
-semblable à celle de l'ancien shako, ce qui ne pouvait manquer de
-plaire à un vieux militaire comme Le Bolloche. Celui-ci, sans plus
-hésiter, commença à s'habiller. Tout allait bien. On aurait juré qu'un
-tailleur lui avait pris mesure. Quand il mit la main dans la poche de
-son pantalon, il retira une pièce de monnaie. Quand il croisa sur sa
-poitrine les larges ailes de la redingote, sa médaille militaire y
-brillait au bout d'un ruban neuf.
-
-Pendant ce temps-là, la petite vieille passait une robe de cotonnade à
-grands plis, épinglait sur sa taille un mouchoir jaune à raies brunes,
-éclatant et nuancé comme un oeillet d'Inde, attachait les brides d'un
-bonnet ruché orné de deux coques bleues. Décidément Soeur Dorothée
-n'avait rien oublié. Pour elle, tant de belles choses représentaient
-bien des heures de travail, plusieurs veillées tardives,--puisque les
-Soeurs n'ont pas de loisir le jour, pour ces gâteries exceptionnelles.
-
-Le Bolloche se sentit le coeur tout gros en y songeant. Il se rappela
-les paroles dures qu'il avait eues bien des fois. Une larme lui vint
-aux yeux, et il eut toutes les peines du monde à la retenir, car un
-ancien sergent ne pleure pas.
-
-Mais quand ils sortirent du parloir, et qu'il vit dans la cour sa
-charrette nouvellement peinte, l'âne attelé, brossé, endimanché lui
-aussi, avec des pompons rouges aux oeillères, le pauvre bonhomme n'y
-put tenir: la grosse larme roula sur sa joue. Il alla droit vers la
-Soeur Dorothée, qui se tenait à la tête de l'équipage, et lui prit la
-main.
-
---Ma Soeur! dit-il d'une voix étouffée.
-
---Quoi donc, mon bon petit vieux?
-
---Ma Soeur, ça, c'est de la religion, et de la bonne! Je m'y connais,
-vous pouvez me croire, car j'ai beaucoup voyagé! Eh bien vrai!...
-
-Il ne put achever. Mais la Soeur comprit bien. Il monta, fit asseoir
-sa femme près de lui, et piqua l'âne.
-
-Au bout de dix pas, avant de sortir de l'hospice, il arrêta la bête,
-se retourna, et dit encore, la mine épanouie cette fois:
-
---Soeur Dorothée, puisque ça avait l'air de vous faire plaisir, je
-danserai aux noces de Désirée.
-
---Soyez sage! répondit la Soeur.
-
-Et pendant qu'ils s'éloignaient au trot menu de l'âne, entre les deux
-murs de la rue voisine, la Soeur avait envie de pleurer, elle aussi,
-sentant bien qu'elle avait gagné le coeur du vieux zouave, du plus
-rude de ses «petits bonshommes».
-
-
-
-
-LE
-
-RAPHAËL DE M. PRUNELIER
-
-
-I
-
-Pourquoi se promenait-il au bord de l'Aulne, lui qui ne se promenait
-jamais? Pourquoi revenait-il à petits pas le long de la jolie allée
-bordée de hêtres qui va de Port-Launay à Châteaulin, le visage
-épanoui, et d'un geste paternel répondant aux laveuses qui de loin en
-loin, agenouillées sur la berge en pente, s'arrêtaient de battre leur
-linge pour dire:
-
---Bonjour, monsieur Piédouche!
-
-C'est là un point que nul n'éclaircira. M. Piédouche, banquier depuis
-trente ans à Châteaulin, gros, riche et considéré, ne racontait ses
-affaires à personne. Une dépêche de la Bourse, arrivée dans
-l'après-midi, l'avait mis en liesse: voilà tout ce que savaient les
-plus avisés de ses commis. Il était sorti, il avait marché une heure,
-et maintenant il rentrait, satisfait de lui-même, du temps, du
-paysage, plein d'une sympathie débordante pour les mendiants du
-chemin. Sa joie prenait toutes les formes: aumônes, coups de chapeau,
-sourires, refrains de jeunesse fredonnés ou sifflés. Il était si
-content qu'il lui vint une irrésistible envie d'acheter quelque chose,
-et que, dans la rue du Tribunal, apercevant une gravure, il s'arrêta.
-
-Cette gravure, exposée au milieu de plusieurs autres, derrière la
-fenêtre basse d'un vieil hôtel, était tout bonnement de Nicolas
-Berghem. Elle représentait un groupe d'arbres à demi dépouillés de
-leurs feuilles, un gué, une femme sur son âne, un ciel moutonné, tout
-cela de belle humeur et dans la note précisément où se trouvait l'âme
-de M. Piédouche.
-
-«Je vais faire plaisir à deux personnes, pensa-t-il, à moi d'abord, et
-à ce pauvre M. Prunelier.»
-
-Il monta les trois marches de granit moussues, usées aux extrémités,
-où tant de générations avaient posé le pied, et sonna. La maîtresse du
-logis vint ouvrir. Ce n'était sûrement pas une femme du pays. Ses
-cheveux blonds relevés par un peigne d'écaille en travers, je ne sais
-quoi de fin et de preste dans l'allure, de jeune malgré la quarantaine
-qui criblait sa figure rose de petites hachures, sa parole aussi, très
-rapide et sans accent, toute sa personne restait en dehors du convenu
-provincial. Quand elle eut fait entrer M. Piédouche dans le salon,
-elle s'assit à contre-jour, sur une chaise basse.
-
---Vous venez pour monsieur Prunelier? dit-elle.
-
---Non, madame.
-
---Quel dommage! continua-t-elle sans entendre la réponse: mon mari est
-sorti. Je ne crois pas qu'il rentre avant six heures, ce soir. Mais
-vous savez qu'il se rend à domicile. Les conditions sont des plus
-douces: pour un simple crayon, cinq francs seulement la séance,
-ressemblance garantie; l'huile est plus chère, naturellement. Je vous
-conseille beaucoup l'huile. C'est la spécialité de monsieur
-Prunelier. Il a tant de talent, Félix!
-
---Vous vous méprenez, interrompit le banquier. Je n'ai aucunement
-l'intention de faire faire mon portrait. Je venais vous demander le
-prix de cette gravure exposée là-bas.
-
-La pauvre femme avait espéré mieux de la visite du banquier.
-Susceptible comme ceux qui ont connu des jours meilleurs, elle
-redressa la tête, et répondit d'un air quelque peu offensé:
-
---Le Berghem de monsieur Prunelier n'est pas à vendre, monsieur.
-
-L'autre, qui était un bon homme, se leva, et, voulant sortir sur un
-mot aimable, désigna trois tableaux pendus au-dessus du canapé de
-cretonne usée.
-
---Un spécimen de votre fameuse collection, madame Prunelier? Jolie
-peinture!
-
---Ce sont des Lancret, répondit-elle négligemment, école française.
-Lancret est un maître recherché dans les ventes.
-
---Très recherché, répéta le banquier, sans trop savoir, mais toujours
-désireux de bien finir.
-
---Voulez-vous visiter la galerie? dit aussitôt madame Prunelier.
-
-Il accepta. Il n'était pas fâché de voir cette collection, qui avait
-une réputation dans tout le Finistère, et qui faisait dire à
-Châteaulin: «Vous savez, quand les Prunelier voudront se faire des
-rentes, cela leur sera facile.»
-
-Madame Prunelier monta devant lui, le laissa un instant devant une
-porte, pendant qu'elle allait chercher la clef, revint, ouvrit, et
-s'effaça pour que le banquier entrât le premier, et reçût mieux «le
-choc des maîtres».
-
-C'était, en effet, de prime abord, un éblouissement. Des quatre murs
-de la salle, couverts de tableaux aux cadres dorés, des gerbes
-d'étincelles jaillissaient, éparpillement d'or rouge et d'or jaune,
-et, mêlées aux petites flammes des vernis, aux reflets des draperies
-éclatantes tombant par plaques des toiles penchées, s'allongeaient sur
-le parquet brun et blond, un beau parquet en fougère où les trois
-fenêtres de façade se dessinaient comme des miroirs.
-
-Un second étonnement succédait à celui-là. Chaque tableau portait, sur
-un cartouche, le nom de son auteur. Et quels noms! les plus grands de
-toutes les écoles et de tous les temps, groupés par une baguette
-magique qui n'en avait oublié aucun. Ruysdaël coudoyait Hobbéma; un
-mendiant de Ribéra invoquait une vierge de Léonard; deux Pérugin
-flanquaient un triptyque du vieil Holbein. Les moindres toiles étaient
-de Téniers, de Terburg, de Potter, de Fragonard. Quelques-unes, très
-rares, confuses d'un anonymat qui les diminuait tant, se tenaient dans
-les coins avec la mention: «École vénitienne, école florentine, école
-flamande.»
-
---Tout cela découvert, restauré, retouché par monsieur Prunelier, dit
-la dame après un instant: il a tant de talent, Félix!
-
-Puis, remarquant le peu de discernement artistique de M. Piédouche,
-qui ne s'arrêtait que devant les cadres sculptés:
-
---Tenez, dit-elle aimablement, notre Poussin, école française: _le
-Baiser de saint Dominique et de saint François_.
-
-Le banquier trouva bien que les deux saints avaient l'air de deux
-guêpes; mais il ne commit pas l'impolitesse de l'avouer.
-
---Ici, maintenant, continua son hôtesse: un tableau de premier ordre,
-_le Combat_, par Salvator Rosa. Voyez, quel relief, quelle vie! Il y a
-longtemps qu'il serait chez Rothschild, si nous l'avions voulu.
-
-Cela parut frapper beaucoup M. Piédouche. Il s'approcha très près:
-trois croupes de chevaux occupaient le premier plan, et derrière ces
-rondeurs gris pommelé, il se passait, paraît-il, une terrible lutte de
-partisans.
-
---Alors, vous n'avez pas voulu? dit-il.
-
---Naturellement.
-
-Il eut un mouvement de sourcils qui montrait qu'il ne comprenait pas
-le moins du monde pourquoi M. Prunelier n'avait pas cédé aux instances
-de Rothschild.
-
---Où est-il donc signé? demanda-t-il. J'ai si peu l'habitude des
-tableaux que je ne sais pas même s'il faut chercher la signature à
-droite où à gauche.
-
-Le pauvre homme ignorait que ces recherches de paternité sont, en
-général, du plus mauvais goût dans les collections particulières.
-Madame Prunelier le lui fit sentir.
-
---Vous devriez savoir, dit-elle, que Salvator ne signait presque
-jamais... La belle affaire qu'une signature! C'est la pâte, monsieur,
-le dessin, la couleur, qui sont la vraie signature, celle qu'on
-n'imite pas.
-
-Sous la pluie d'apostrophes, M. Piédouche longeait toujours le même
-mur! seulement il se hâtait davantage.
-
-Madame Prunelier se tut, et le laissa trotter. Mais quand elle vit que
-le visiteur approchait du dernier panneau, qu'il allait passer,
-peut-être sans le remarquer, devant cette merveille qu'enchâssait un
-cadre de bois noir ajouré, elle ne put résister à la tentation de le
-rejoindre et de reprendre son rôle de cicerone.
-
---Raphaël! murmura-t-elle d'une voix de songe, lente, troublée par
-l'émotion.
-
-Et elle attendit.
-
-Si résolu que fut M. Piédouche à ne plus laisser paraître la moindre
-marque de scepticisme, il eut, à ce nom, un léger mouvement de recul.
-
---Vous êtes frappé! Tout le monde l'est comme vous! continua madame
-Prunelier, de la même voix suffoquée. Oui, monsieur, Raphaël Sanzio;
-la copie de cette madone est au musée de Naples.
-
-Le banquier s'inclina.
-
---Je dis bien: la copie. Des amateurs de Châteaulin sont récemment
-allés à Naples, ils l'ont vue, cette copie, et ils m'ont déclaré au
-retour, ici, à la place où vous êtes: «C'est joli, mais ça n'est plus
-ça, madame Prunelier; chez vous, on se sent en présence de l'original.
-C'est justement ce que vous venez d'éprouver. Je l'attendais, ce
-mouvement d'épaules, ce frisson de l'authentique, comme dit mon mari.»
-
-Le brave homme, devenu prudent, ne soufflait mot. Elle le considéra un
-instant, et conclut par cette phrase qui était un avertissement:
-
---D'ailleurs, le Raphaël de monsieur Prunelier n'a jamais été discuté!
-
-M. Piédouche n'avait aucune envie de discuter le Raphaël. Il
-descendit, et il allait prendre congé de madame Prunelier, lorsque la
-porte de la maison s'ouvrit, et M. Prunelier entra comme un coup de
-vent, grand, déhanché, le chapeau sur la tête. Les deux yeux de M.
-Prunelier vivaient éloignés l'un de l'autre, ce qui lui donnait un air
-farouche. Il fixa l'un d'eux sur le banquier, et son regard demandait:
-«Qu'est-ce que ce monsieur? Huile? Crayon? Simple badaud!»
-
---Monsieur vient de visiter notre galerie, répondit sa femme.
-
-M. Prunelier leva les épaules, outré sans doute de s'être arrêté si
-longtemps pour un bourgeois, poussa du poing la porte du salon, et
-disparut en criant:
-
---J'ai à te parler, Valentine!
-
-Puis, quand il fut seul avec elle, accourue et attentive, dans la
-salle à manger attenante au salon, il lui dit, toujours tragique:
-
---Valentine, il y a une exposition des beaux-arts à Châteaulin!
-
-Elle devina la pensée inexprimée du maître. Quelque chose de
-douloureux et d'attendri passa sur son visage, et, voulant être sûre,
-elle dit:
-
---Eh bien, Félix?
-
-Il était encore théâtral quand il répondit:
-
---C'est une décision. Je l'exposerai. Je veux le vendre. Ne me le
-défends pas!
-
-Mais elle fut naturelle et touchante quand elle le remercia en disant,
-les yeux mouillés de deux grosses larmes:
-
---Tu es généreux, Félix, tu es brave, c'est bien!
-
-L'émotion, d'ailleurs, leur passa vite à tous deux. Ils se mirent à
-table devant une tranche de pâté et une assiette de cerises,
-trouvèrent qu'ils avaient appétit, et se prirent à causer et à rire de
-M. Piédouche, des bourgeois, de la province, comme ils n'avaient ni
-causé ni ri depuis vingt ans, depuis l'âge d'or où, le dimanche, dans
-un coin de Clamart ou de Meudon, las d'une longue course à travers les
-bois, des noisettes plein leurs poches et de l'espérance à plein
-coeur, ils dînaient sous les treilles ensoleillées, en face de Paris
-brumeux.
-
-
-II
-
-Il y a loin de Paris à Châteaulin! Comment étaient-ils venus s'échouer
-là, lui gascon, elle parisienne, tous deux bohèmes et fanatiques de la
-grande ville? Quelle raison de choisir ce coin de Bretagne? La plus
-commune, hélas! Après dix ans passés à attendre une médaille au Salon,
-la médaille n'était pas venue, la dot de madame Prunelier était
-mangée, M. Prunelier aigri. Tout l'hiver, on vivait d'expédients.
-L'été, on voyageait, par économie, dans les pays pauvres où l'on
-trouve des hôtels à quatre francs par jour, bougie comprise. Prunelier
-continuait de brosser des sous-bois qui ne se vendaient pas. Et voilà
-qu'une fois, à Châteaulin précisément, quelqu'un lui avait commandé un
-portrait. A peine la commande achevée, il en était venu une seconde,
-puis une troisième. On le priait de rentoiler des galeries d'ancêtres.
-Des femmes du monde lui écrivaient: «Mon cher monsieur Prunelier.»
-Plusieurs le suppliaient d'ouvrir un cours de dessin. Il fut conquis,
-il s'imagina que la veine ne tarirait pas, et se fixa au milieu de ses
-modèles.
-
-Voilà comment, depuis dix ans, il habitait Châteaulin, de moins en
-moins occupé. Sa femme le soignait, l'entretenait dans la tiède
-atmosphère d'illusions qui convenait à cette nature d'enfant. C'était
-une vaillante. Elle avait ce ressort des Parisiennes qui sont
-merveilleuses de patience, d'invention, d'entrain dans la lutte contre
-la misère. Vous devinez bien qu'elle avait souvent pensé à vendre le
-Raphaël. C'eût été si bon de n'avoir plus de dettes, de vivre
-largement, d'acheter des rideaux pour les fenêtres, un manteau de
-loutre dont elle raffolait, des fleurs à profusion, et, qui sait?
-d'oser dire un matin, en s'éveillant, à M. Prunelier: «Félix, ta
-jeunesse et la mienne nous rappellent là-bas. Les entends-tu qui
-chantent sur les deux bords de la Seine, notre amour de vingt ans,
-nos espérances longues, tant d'amitiés, tant d'heures charmantes dont
-la moindre à présent m'est un regret? Allons-nous-en, dis, veux-tu?
-Puisque nous sommes riches!» Oui, bien souvent, elle avait songé à
-tout cela, sans jamais le dire. Le sacrifice eût été trop rude pour M.
-Prunelier d'aliéner la perle de sa collection, et l'excellente femme
-avait mis un peu de sa tendresse à ne point parler d'une telle
-séparation.
-
-Mais maintenant! Maintenant qu'il s'était résolu de lui-même à exposer
-le chef-d'oeuvre et à le vendre, voyez cette faiblesse humaine, elle
-n'avait plus le courage de dire non; elle se sentait envahie par une
-joie qu'elle se reprochait; le Raphaël lui devenait odieux; elle
-aurait voulu le savoir très loin, dans le château de quelqu'un de ces
-lords anglais qui payent des prix fabuleux les belles oeuvres d'art.
-Cette exposition ne viendrait donc jamais?
-
-Le jour arriva pourtant, comme ils arrivent tous, désirés ou non. Dans
-la salle des Pas-Perdus du tribunal civil, alors en vacances, des
-peintres de tout ordre, ceux surtout qui fréquentent les plages
-bretonnes, avaient envoyé beaucoup de pommiers en fleurs, beaucoup de
-marines avec une gerbe de rayons traînant sur l'eau, des pêcheuses à
-la Feyen-Perrin, des paysannes ressemblant à celles de Jules Breton,
-cinq ou six tableaux immenses puisqu'ils traitaient d'histoire, une
-nature morte. Sur un panneau réservé, au milieu d'oeuvres anciennes
-prêtées par les châteaux du Finistère, et rasant la cimaise, les trois
-perles de M. Prunelier: le Poussin, le Salvator Rosa et le Raphaël.
-Ces trois noms, dorés à neuf, étincelaient au bas des cadres. En
-dessous, une banderole de carton, se déroulant sur une longueur de
-trois mètres, portait: «De la galerie de M. Prunelier (Félix), artiste
-peintre à Châteaulin--à vendre.» L'artiste peintre entrait là comme
-chez lui, à toute heure, sans payer, ce qui le réjouissait à chaque
-fois, sa carte d'exposant attachée par un caoutchouc et dansant à sa
-boutonnière. On le regardait beaucoup. Il demeurait des après-midi
-entiers mêlé aux groupes de visiteurs, essayant de saisir un éloge, de
-le provoquer au besoin, prêt à répondre aux propositions des
-acquéreurs. Car il venait du monde. Des affiches, placardées dans
-toutes les villes de l'Ouest, convoquaient les peuples aux «fêtes de
-Châteaulin, à l'occasion de l'exposition des beaux-arts»; les
-journaux, ceux-mêmes de Paris, applaudissaient à cet essai de
-«décentralisation artistique», et M. Prunelier, radieux, avait pu lire
-à sa femme ces lignes extraites de l'un d'eux: «Le clou de
-l'exposition est sans contredit le Raphaël tiré de la galerie de M.
-Prunelier, un des amateurs les plus distingués de Châteaulin. Cette
-superbe toile est à vendre. Nous voulons espérer que l'administration
-des beaux-arts ne se laissera pas, une fois de plus, devancer par la
-concurrence étrangère, et que notre Louvre, si pauvre..., etc.»
-
-Depuis lors, madame Prunelier ne sortait plus.
-
---Tu comprends, Valentine, avait dit le peintre, il va venir un
-délégué de l'administration des beaux-arts. Il faut qu'il trouve à qui
-parler. Moi je serai là-bas. Ne bouge pas d'ici. De la sorte, nous ne
-le manquerons pas.
-
-Elle avait observé fidèlement la consigne, tressailli à chaque coup de
-sonnette, cru cent fois _le_ voir passer, comme son mari croyait _le_
-reconnaître parmi les visiteurs.
-
---Ce doit être lui, disait-elle, grand, mince, décoré, un
-portefeuille, l'air de ne pas connaître Châteaulin.
-
---Il n'est pas entré?
-
---Non.
-
---Il se rendait sans doute à l'hôtel. Ce sera pour demain, Valentine.
-
-Le mois s'écoula, l'exposition prit fin; le délégué n'avait pas paru.
-M. Prunelier commençait à parler dans les plus mauvais termes de cette
-administration, la plus insouciante de l'Europe, lorsque, un matin
-qu'il travaillait seul dans la petite salle à manger, le facteur
-apporta une lettre de format allongé, au timbre étranger. M. Prunelier
-comprit tout de suite qu'une heure décisive était venue. Sur
-l'enveloppe, il y avait d'abord l'adresse imprimée de l'expéditeur:
-_Thos Sheppard and Sons, dealers in old pictures; 253, Southampton
-Street, London_; au-dessous, d'une admirable écriture anglaise:
-_Monsieur Prunelier (Félix), esq.._ et, dans un angle, la mention
-«confidentielle». Le peintre l'ouvrit, poussa un cri, et se mit à
-danser autour de l'appartement.
-
-Dix minutes lui parurent une heure.
-
-Quand il entendit le grincement de la clef dans la serrure, il se
-précipita au-devant de sa femme, qui rentrait du marché.
-
---Vendu! cria-t-il, vendu!
-
-Elle devint toute pâle, et, chancelante, sans mot dire, suivit son
-mari dans la salle à manger. Il ferma les portes, la fit asseoir près
-de la table, lui prit les mains, et, tandis que ses yeux, les ailes
-mobiles de son nez, sa bouche cachée dans les frisons de sa barbe
-grise, tout son visage s'épanouissait:
-
---Comprends-tu? répéta-t-il, vendu!
-
-Elle sourit avec effort, comme une personne qui n'est pas maîtresse de
-son émotion première, et qui doute encore.
-
---Vraiment, Félix! Il est donc venu pendant que j'étais sortie?
-
---Non, une lettre d'une grande maison de Londres. Tant pis pour
-l'administration. Tu n'es pas d'avis que je l'attende plus longtemps?
-
---Oh, non! dit-elle vivement, je t'en prie!
-
---Il m'en coûte, Valentine. Mon patriotisme en souffre: voir une
-oeuvre comme celle-là passer en des mains étrangères, une oeuvre!...
-
---Combien t'offrent-ils? interrompit-elle.
-
-Et dans son regard, fixé sur son mari, on aurait pu lire que c'était
-la question même de la misère ou de la vie heureuse qu'elle posait.
-
-Il détourna les yeux, et dit, en faisant courir ses doigts sur la
-table:
-
---Mon Dieu! ce n'est pas une fortune... bien moins que cela ne vaut:
-huit cents francs.
-
-Madame Prunelier se dressa tout debout:
-
---Huit cents francs, le Raphaël!
-
---Non, mon amie, reprit M. Prunelier en baissant la voix, le
-Raphaël... avec le Poussin et le Salvator... Je l'avoue, c'est bien...
-
---Comment? les trois! Mais c'est une plaisanterie, une affreuse
-duperie... ou bien alors, ta collection...
-
---Valentine!
-
---Que veux-tu? cela passe les bornes aussi! Huit cents francs, un
-Raphaël qui n'a jamais été discuté! Combien me l'as-tu dit de fois
-qu'il n'avait jamais été...
-
---Eux-mêmes ne le discutent pas, ma chère! Ils écrivent positivement:
-«Votre Raphaël, votre Poussin, votre Salvator.» Regarde. Seulement les
-arts ne vont plus, pas plus à Londres qu'à Châteaulin. Est-ce ma
-faute?... Ah! tiens, pourquoi es-tu rentrée? J'étais si content tout
-à l'heure!
-
-Le long des joues du peintre, deux larmes coulaient et roulaient sur
-les broussailles de sa barbe. Il avait l'air si malheureux que sa
-femme en eut pitié. Elle s'approcha de lui et l'embrassa.
-
---Mon pauvre Félix, dit-elle, je m'étais forgé des idées folles,
-vois-tu. Cette madone me semblait une fortune. Enfin, huit cents
-francs, c'est quelque chose, certainement... Cela va nous faire du
-bien, beaucoup de bien...
-
-Il était déjà consolé, ce vieil enfant, qu'apaisait une caresse et
-qu'un mot d'espérance emportait dans le rêve.
-
---Tu es une brave femme! dit-il, une vraie femme d'artiste! Tu peux
-compter que je vais travailler ferme, va! Cela donne du courage, de
-voir arriver un peu d'eau au moulin. Car, tu viens de le dire avec
-raison: huit cents francs, c'est une somme. D'abord, je t'achète un
-manteau pour cet hiver.
-
---Non, non, Félix je ne veux pas.
-
---Puisque je te l'offre, Valentine! Nous en recauserons. Sortons,
-veux-tu?
-
-M. Prunelier avait pris le bras de sa femme, et l'entraînait dehors.
-Il avait besoin de montrer sa joie. Et dehors, vraiment, le jour était
-d'une limpidité exquise et tentante. Sur les murs effrités des
-vieilles cours, les giroflées buvaient le soleil. Le ruissellement de
-lumière qui fouillait toutes choses argentait des restes de mica dans
-le granit des hôtels sombres. Les grandes fenêtres à petits carreaux
-étaient ouvertes de chaque côté de la rue, et les ménagères, qu'un
-seul bruit de pas attire, regardaient, étonnées, M. Prunelier, qui
-marchait doucement, contre son habitude, le nez au vent, rajeuni,
-ayant l'air d'un homme nouveau parmi les choses nouvelles.
-
-Elles ne se trompaient pas. Il allait en plein songe d'avenir. Il
-n'avait plus tout à fait vingt ans, sans doute, mais la vie était
-encore longue devant lui, heureuse surtout. Avec le prix de son
-Raphaël, il achetait une obligation à lots, et aussi un complet de
-molleton bleu, large et douillet, une tenue matinale de gentilhomme
-artiste.
-
-Il entrevoyait même, dans son atelier agrandi, un élève à barbe
-pointue qui viendrait, sous sa direction, apprendre à découvrir et à
-réparer les oeuvres des maîtres. Car se faire chef d'école, et
-préparer des prix de Rome, il y pensait beaucoup moins à présent.
-
-Madame Prunelier l'écoutait, encore triste de la déception qu'elle
-avait eue, contente pourtant de le voir heureux.
-
-Ils rencontrèrent M. Piédouche, et M. Prunelier l'aborda
-familièrement.
-
---Vous savez, dit-il, ce Raphaël que vous ne preniez pas au sérieux?
-
---Eh bien!
-
---Vendu à l'Angleterre.
-
---Ce n'est pas possible?
-
---Comme je vous le dis. Il n'y a pas de profits que dans la banque,
-monsieur Piédouche: l'art a ses revanches!
-
-Le banquier était un bon homme. Il répondit simplement:
-
---Tant mieux, monsieur Prunelier, tant mieux!
-
-Et les deux époux continuèrent leur promenade. Ils traversèrent
-l'Aulne, tournèrent à gauche et montèrent par le chemin que suivent
-les pardons, jusque sur les collines qui dominent la petite ville.
-Ils s'assirent. La rivière tournait à leurs pieds; un double mur
-d'arbres tournait avec elle; des hauteurs boisées se levaient çà et là
-dans l'horizon vaste; le ciel était bleu.
-
---Ça ressemble un peu à Saint-Germain, dit M. Prunelier. Te
-rappelles-tu, le lendemain de nos noces, quand nous nous promenions
-sur la terrasse? J'avais vingt-quatre ans. Que tu étais jolie,
-Valentine! Il faisait un jour bleu comme aujourd'hui, te rappelles-tu?
-
-Pour le coup, madame Prunelier fut prise au piège des souvenirs. Tous
-deux s'en allèrent bien loin dans le passé joyeux, tous deux
-convinrent que la vie avait de douces heures, et, quand ils
-descendirent de la colline, longtemps après, Châteaulin eut de madame
-Prunelier un petit sourire d'autrefois, qui s'adressait à
-Saint-Germain-en-Laye.
-
-Puis M. Prunelier commença à attendre le payement de son Raphaël, avec
-la tranquillité confiante de ceux qui n'ont, d'habitude, que des
-créanciers.
-
-
-III
-
-Trois mois plus tard, le peintre était alité, malade de misère et de
-chagrin. Hélas! cette grande maison anglaise! Elle avait eu l'audace,
-quelques semaines après la livraison des tableaux, de réclamer les
-cadres, tous trois anciens, que M. Prunelier s'était cru autorisé à
-conserver, vu le petit prix des toiles. Elle laissait entendre qu'elle
-payerait sitôt cette condition remplie. Le pauvre homme avait envoyé
-les cadres rejoindre Salvator, Raphaël et Poussin. Mais rien n'était
-venu en retour, pas un rouge liard.
-
-Dans son lit de fer sans rideaux, il était couché en proie à la
-fièvre, amaigri et abattu. Le fameux manteau de fausse loutre, acheté
-à crédit, qui lui couvrait les pieds en guise d'édredon, le papier de
-la chambre qui se détachait et pendait par endroits, les barreaux de
-chaises et les morceaux de planches brûlant dans la cheminée, tout,
-autour de lui, annonçait une misère contre laquelle on ne lutte plus.
-
-C'était la fin. A quoi bon réparer, à quoi bon conserver? Le maître
-mourait. Pour lui acheter des remèdes ou quelques douceurs qu'il
-aimait, madame Prunelier se privait de manger.
-
-Elle s'efforçait de lui rendre courage, et, bien que n'ayant plus,
-depuis longtemps, la moindre lueur d'espérance, elle en parlait
-souvent. Son tour était venu d'appeler l'avenir au secours du présent,
-et, vingt fois le jour, elle s'approchait du malade, et disait, avec
-un sourire faible:
-
---Je ne sais pas pourquoi, j'ai l'idée que nous serons payés, Félix...
-Quelqu'un me disait encore hier qu'il n'y avait rien de perdu... Quel
-plaisir ce sera, n'est-ce pas, dès que tu seras mieux, d'aller toucher
-toi-même cette lettre de change?... Nous payerons nos dettes, toutes
-nos dettes... Et il restera encore... Certainement, Félix; j'ai
-calculé qu'il resterait encore quelque chose.
-
-Mais il n'avait plus foi dans la vie. Elle le regardait, se
-détournait, et son sourire était déjà passé.
-
-Un soir, M. Piédouche sonna et monta. Il avait un air discrètement
-épanoui quand il entra dans la chambre.
-
-Ses breloques frétillaient sur sa poitrine essoufflée. En le voyant
-s'asseoir au pied du lit, le malade se redressa sur les coudes. Un
-éclair de sa belle jeunesse d'artiste farouche, un vieux brandon de sa
-haine contre les bourgeois traversa ses yeux.
-
---Comment allez-vous, monsieur Prunelier? dit le banquier.
-
---Mal, monsieur.
-
---Qu'avez-vous donc?
-
---Le grand ressort brisé.
-
---Sapristi, ce n'est pas le moment. Nos affaires sont en bonne voie.
-
---Pas les miennes, toujours...
-
---Et voici la preuve, mon cher monsieur.
-
-Le banquier prit dans son portefeuille quatre billets de banque et les
-tendit au maigre bohème.
-
-M. Prunelier, qui avait instinctivement allongé la main, la retira
-dignement.
-
---A quel titre, s'il vous plaît? demanda-t-il.
-
-L'autre rougit légèrement, et dit:
-
---Eh mais! c'est un acompte de la maison anglaise.
-
---Sheppard and Sons?
-
---Précisément.
-
---C'est bien, monsieur. Excusez-moi. J'avais cru que c'était une
-aumône.
-
-Et le pauvre homme saisit les billets, les compta, les retourna, les
-disposa à la file sur son lit. On eût dit que la vie revenait en lui.
-L'accablement dont rien ne le sortait jusque-là disparaissait par
-degrés. Il se mit à causer, pendant plus d'un quart d'heure. Une lueur
-de gaieté l'effleura même, et il retrouva sa voix gouailleuse
-d'atelier pour dire au banquier, qui prenait congé de lui:
-
---Farceur! vous voyez bien que je ne m'étais pas trompé: c'était une
-grande maison!
-
-Illusions, reines souriantes du monde, comme il vous appartenait
-celui-là!
-
- * * * * *
-
-Il mourut. Mais il laissait par testament, à sa veuve, «en retour de
-son inaltérable dévouement dans la bonne comme dans la mauvaise
-fortune, tous ses biens meubles et immeubles, en toute propriété,
-notamment le reliquat de la créance Sheppard and Sons, de Londres.»
-
-Le banquier paya une seconde fois, du même argent sans doute que la
-première, sans exiger de commission.
-
-Madame Prunelier, reconnaissante de ce bon procédé, pria M. Piédouche
-d'accepter la gravure de Berghem.
-
-Et c'est chez lui que je l'ai vu, dans le cabinet du banquier,
-au-dessus du trébuchet qui pèse l'or, le joli paysage hollandais, avec
-son moulin, sa rivière, son pâle soleil discret comme un sourire de
-pitié.
-
-M. Piédouche y tient. Il le regarde avec un plaisir où l'art entre
-pour bien peu. Car un jour que quelqu'un lui disait:
-
---Combien l'avez-vous payé?
-
-Il répondit étourdiment:
-
---Huit cents francs.
-
-Et, comme l'autre se récriait, le brave homme reprit:
-
---Je ne le céderais pas pour le double.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- AVIS I
-
-
- LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL 1
-
- I. La crèmerie de madame Mauléon 1
-
- II. Le cahier 29
-
- III. Le numéro 149.007 85
-
- IV. Sur la pelouse de Bagatelle 104
-
- V. Le 12 août 111
-
- VI. Le Haut-Clos 131
-
- VII. La double visite 156
-
-
- LE PETIT CINQ 169
-
- LE TESTAMENT DU VIEUX CHOGNE 227
-
- AUX PETITES SOEURS 251
-
- LE RAPHAEL DE M. PRUNELIER 337
-
-
-ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--17856-3-09. E. GREVIN, SUCCr
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Mademoiselle Gimel,
-Dactylographe, by René Bazin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE MADEMOISELLE ***
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-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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-Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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