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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe - -Author: René Bazin - -Release Date: September 16, 2013 [EBook #43748] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE MADEMOISELLE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites -par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a -été conservée et n'a pas été harmonisée. - - - - - LE MARIAGE - DE - MADEMOISELLE GIMEL - - DACTYLOGRAPHE - - - - -DU MÊME AUTEUR - -LIBRAIRIE CALMANN-LÉVY - - -Format grand in-18. - - UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronné par - l'Académie française_) 1 vol. - - LES NOELLET 1 -- - - A L'AVENTURE (croquis italiens) 1 -- - - MA TANTE GIRON 1 -- - - LA SARCELLE BLEUE 1 -- - - SICILE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_) 1 -- - - MADAME CORENTINE 1 -- - - LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI 1 -- - - TERRE D'ESPAGNE 1 -- - - EN PROVINCE 1 -- - - DE TOUTE SON AME 1 -- - - LA TERRE QUI MEURT 1 -- - - CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT 1 -- - - LES OBERLÉ 1 -- - - DONATIENNE 1 -- - - PAGES CHOISIES 1 -- - - RÉCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE 1 -- - - LE GUIDE DE L'EMPEREUR 1 -- - - CONTES DE BONNE PERRETTE 1 -- - - L'ISOLÉE 1 -- - - QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES 1 -- - - LE BLÉ QUI LÈVE 1 -- - - MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE 1 -- - - -ÉDITION ILLUSTRÉE - - LES OBERLÉ, un volume in-8º jésus, aquarelles et dessins de - CHARLES SPINDLER. - - -LIBRAIRIE ÉMILE-PAUL - - LE DUC DE NEMOURS 1 vol. - - - - - RENÉ BAZIN - DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE - - LE MARIAGE - DE - MADEMOISELLE GIMEL - - DACTYLOGRAPHE - - [Illustration] - - PARIS - CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS - 3, RUE AUBER, 3 - - -Droits de reproduction, et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Hollande. - - Published December sixth, nineteen hundred and eight. Privilege - of copyright in the United States reserved under the Act - approved March third, nineteen hundred and five, by CALMANN-LÉVY. - - - - -AVIS - - -Des cinq nouvelles qui composent ce recueil, les trois premières n'ont -jamais paru en librairie. Les deux dernières formaient, groupées avec -d'autres, avec _Donatienne_, _Madame Dor_, _l'Adjudant_, _les Trois -Peines d'un Rossignol_, un volume édité en 1894 sous le titre de -_Humble amour_. - -Or, en écrivant cette première version de Donatienne, celle que publia -la _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1894, j'avais eu, très -nettement, le sentiment que je composais le début d'un roman. Mais -aucun des développements imaginés ne m'avait satisfait. Ce ne fut -qu'après plusieurs années, vers l'été de 1900, que je trouvai, dans la -vie réelle, comme toujours, le dénouement de ce drame de l'abandon. -Je me remis aussitôt au travail. La nouvelle devint un roman. Le -volume de _Humble amour_ fut retiré de la librairie, et les -exemplaires furent détruits. - -Voilà de quel naufrage singulier j'ai cru pouvoir sauver deux -nouvelles qui reparaissent ici. - - R. B. - - - - -LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL DACTYLOGRAPHE - - -I - -LA CRÈMERIE DE MADAME MAULÉON - ---Pour un joli jour, c'est un joli jour, mademoiselle Evelyne. C'est -comme votre nom. En avez-vous eu de l'esprit, de choisir un nom -pareil! - ---Dites ça à maman: vous lui ferez plaisir. - ---Je ne la connais pas. Mais je ne manquerai pas l'occasion, si madame -Gimel vient déjeuner chez moi. Evelyne! On voit tout de suite la -personne: blanche, frileuse, des yeux bleus, de la distinction, des -cheveux de quoi rembourrer un matelas, et fins, et du blond de Paris, -justement, couleur de noisette de l'année... - ---Madame Mauléon, je demande l'addition, je suis pressée! - ---Oui, oui, je comprends, je suis trop familière. Avec vous, il n'y a -pas moyen de s'y tromper! Vos cils parlent malgré vous: ils se -rapprochent, ils frémissent quand vous êtes fâchée; ils s'étalent pour -dire merci... - -La grande jeune fille, debout à côté du bureau de la crémière, ne put -s'empêcher de rire. - ---C'est vrai, dit-elle, mes camarades m'appellent quelquefois -«mademoiselle aux yeux plissés». - ---Ah! la jolie poupée vivante que vous faites! Et sage, avec cela! -Dites, mademoiselle Evelyne, vous m'accorderez bien deux minutes; j'ai -à vous... - -La crémière s'interrompit: - ---Mais enfin, Louise, donnez donc un carafon au 4. Monsieur attend -depuis cinq minutes! - -En parlant, madame Mauléon s'était penchée, pour désigner le client du -4, et le tablier de linon à bretelles, qu'elle portait, se sépara du -corsage et fit poche. Elle aimait le blanc, madame Mauléon. Elle -avait des manches de toile toujours immaculées, un comptoir comme une -petite chaire de professeur, mais tout recouvert de faïence blanche, -et sur lequel, à gauche, à droite, encadrant la patronne et complétant -l'harmonie, se levaient des piles d'assiettes et des flacons de lait -«double crème». A gauche encore, il y avait mademoiselle Gimel, dont -les deux poignets touchaient la tablette du comptoir, et laissaient -libres les deux mains, gantées, petites, et qui tapotaient -inconsciemment l'une contre l'autre. On eût pu la prendre pour une -pianiste jouant un air sur un clavier de songe; mais elle ne savait -pas la musique, et c'était simplement une dactylographe, habituée à -faire mouvoir ses doigts, et qui composait cette phrase muette: - ---Madame Mauléon, vous êtes bavarde; que pouvez-vous bien avoir à me -dire? Est-ce la peine de rester là? - -Comme elle savait, à deux sous près, le prix de son déjeuner: un petit -pain, un oeuf au jambon, un verre de lait, elle se mît à étaler la -monnaie sur le comptoir. - -A ce moment, un client entrait, et madame Mauléon, du regard -l'installait, et d'une inclination de tête lui faisait comprendre -qu'on le reconnaissait, qu'on allait le servir. Elle appuyait sur un -bouton électrique, et Louise, la petite bonne avenante, accourait. - ---Voyez au 1, Louise, et vivement! - -Mademoiselle Gimel est une fort agréable personne, en effet, et le -client qui vient d'entrer, un petit employé de la mairie de la rue -d'Anjou, en est déjà tout persuadé. Il la regarde avec intérêt, en -dépliant son journal. Mademoiselle Gimel est simplement mise, mais -avec soin, comme une Parisienne qu'elle est. Elle n'a d'autre luxe -qu'un petit bouquet de violettes piqué à son corsage, un corsage -blanc, qui signifie: «Nous sommes au mois de juillet.» La jupe noire -ressemble à celle de tant d'ouvrières, qui n'aiment pas le noir, mais -qui s'y résignent, parce que c'est une couleur «peu salissante». Le -chapeau de paille ne vaut pas six francs: mais les deux roses du -dessus ont été choisies, et la mousseline du dessous, le bouillonné -qui touche les cheveux, a été délicieusement chiffonné. Mademoiselle -Gimel a vingt-deux ans, et en voilà dix au moins qu'elle travaille. -Ses yeux sont cernés d'ombre. Madame Mauléon peut les trouver bleus, -mais elle se trompe: ils sont gris de lin, avec un peu de fleur si -l'on veut, quand ils s'ouvrent en pleine lumière. On dirait qu'ils ont -de l'esprit, car ils brillent; mais un psychologue entendu, ou -simplement un homme du monde qui causerait avec mademoiselle Gimel de -la place de la Concorde à l'Arc de Triomphe, promenade dominicale de -la dactylographe et de sa mère, s'apercevrait vite que cette jolie -fille a moins d'esprit que de décision, qu'elle est fière, qu'elle -cache son coeur, et que cette petite flamme, c'est la volonté d'une -enfant de Paris, qui n'a pas peur de la vie, et qui regarde la route -avec une prudence secrète et un air amusé. Mademoiselle Gimel est -grande et très mince. Elle a le teint pâle, mais vivant, le nez un peu -relevé, des lèvres à peine roses au repos, qui deviennent lisses et -rouges quand elle rit. Lorsqu'elle a passé à son cou sa chaîne -d'argent doré, et qu'elle se promène le dimanche, on la prend pour une -jeune femme heureuse, presque riche; les receveurs d'omnibus lui -disent: - ---Ma petite dame, si vous avez oublié votre monnaie, vous donnerez -votre adresse au bureau, voilà tout. - -Elle a la sagesse des jeunes filles de grande ville, laquelle est -aussi solide que rare, ayant été secouée et éprouvée. Elle a un petit -fonds de tristesse, comme beaucoup d'autres, comme presque toutes, -mais bien caché et bien gardé. Elle est une tendre avertie, qui -placerait sa confiance mieux que ses économies, mais qui n'a point été -à même d'en faire l'expérience. Avec madame Mauléon elle-même, elle -est encore défiante, elle ne s'avance pas, et c'est pourquoi elle n'a -pas l'air d'attacher la moindre importance aux propos de la crémière. -Pourtant, elle n'est plus aussi pressée qu'elle paraissait l'être: -elle n'a pas de témoin gênant; l'employé de mairie lui importe peu, et -la servante Louise n'entend rien quand elle marche. - ---Je vous disais donc, reprit madame Mauléon, qu'il y en a beaucoup -qui voudraient vous ressembler. J'ai l'idée que vous ne resterez pas -longtemps mademoiselle Evelyne. - -Les deux mains de mademoiselle Gimel se dressèrent comme un écran pour -repousser l'offre. - ---Ne plaisantons pas, madame Mauléon! Dans notre métier, on n'a pas le -temps de songer à ce qui n'arrive pas. Voilà les quatre-vingt-dix -centimes. - ---Et si je vous disais que le lieutenant est revenu hier chez moi? - ---Hier? - ---Hier, presque au moment où vous entriez, il sortait; il était sur le -trottoir en face. - -Mademoiselle Gimel regarda la patronne, et ses cils s'abaissèrent, et -ses yeux se firent doux comme si elle regardait une belle étoile. Mais -ce n'était qu'un oubli. Elle sourit. - ---Je ne l'ai pas vu, répondit-elle. C'est vraiment dommage. - ---Il vous a bien vue, lui! Il est resté là, dehors, devant la porte, -comme s'il y avait eu un accident dans la rue, tout le temps, je -suppose, que vous avez été debout, visible encore au-dessus des -rideaux. - ---Et après? - ---Il est parti. - ---Allons, tant mieux! Au revoir, madame Mauléon! - ---A demain, mademoiselle Evelyne. - -La jeune fille sortit, suivit la rue Boissy-d'Anglas, où se trouvait -la crèmerie, et remonta le boulevard Malesherbes. Elle allait très -lentement. Il était une heure dix, et, pourvu qu'elle fût rentrée à -une heure vingt-cinq à la banque Maclarey, elle aurait encore cinq -bonnes minutes d'avance sur mademoiselle Raymonde et sur mademoiselle -Marthe, qui déjeunaient chez elles, dans le quartier des Ternes. - -Le soleil très chaud fondait l'asphalte. La joie habitait cette -lumière d'été faite encore pour l'accroissement de la vie, et elle -rendait plus rapide et plus souple la marche des promeneurs de tout -âge qui descendaient ou remontaient le boulevard. Les voitures -éventaient la chaussée, et la poussière s'élevait, blonde, jusqu'au -troisième étage. Dominant le bruit des cornes, des sirènes et des -roues, la dispute de deux hommes fit s'arrêter Evelyne. L'auto avait -failli renverser le fiacre. Le cocher injuriait le chauffeur, la -rivalité professionnelle rendait les propos vifs. L'homme au cheval -criait: - ---Espèce d'aristo! Va donc, roulotte! Va donc, fume toujours! - -Le mécanicien répliquait: - ---Voyez donc l'autre avec son moteur à crottin! A la remise, vieux, à -la remise! - -Trente passants riaient, se groupaient devant l'endroit où l'auto, une -surprenante voiture couleur d'acajou, achevant sa courbe avec l'allure -glissante d'un navire qui accoste, se rangeait et s'arrêtait à deux -centimètres du trottoir. Evelyne n'avait pas vu encore une berline -aussi spacieuse: siège, coupé, et, derrière le coupé, séparé par une -vitre, un troisième compartiment. - ---C'est pour la dame de compagnie, expliqua un ouvrier. - -Evelyne était au premier rang. Elle admirait l'aménagement intérieur, -les glaces biseautées, l'étoffe de soie capucine, la poche gonflée de -cartes, la longue-vue logée dans une gaine de cuir au plafond, et -puis, sur le toit, les malles et le jeu complet de pneus arrimés comme -des barils sur un pont de navire. - ---Comme ça doit aller loin! dit-elle. On voudrait être la dame de -compagnie! - ---Eh bien! mademoiselle, si j'étais le maître, votre place serait à -l'intérieur, pour sûr! - -Elle avait donc parlé tout haut? Elle tourna la tête, prit son air -offensé, les sourcils rapprochés, et aperçut un jeune employé à barbe -fine, à profil fin, relieur, graveur, décorateur, un peu gouailleur en -tout cas, et artiste, qui se tenait en arrière, un carton sous le -bras; puis, éclatant de rire: - ---Merci, dit-elle, j'aime mieux ne pas me faire rouler! - -Elle fendit le groupe, qui s'ouvrit devant cette belle fille qui -riait; elle n'eut pas l'air de remarquer le petit salut de la tête -fine et barbue, et elle reprit sa route, vivement, dans le soleil. - -Elle aurait voulu entrer dans le parc Monceau et faire le tour d'une -pelouse: c'était sa campagne préférée. Elle tira sa montre et tourna -court, à gauche: impossible de prendre une pareille liberté. La -direction de la banque avait remis un travail urgent au bureau des -dactylographes. Si Evelyne tardait, mademoiselle Raymonde ne -manquerait pas de faire remarquer à M. Maclarey, en la personne d'un -employé supérieur, que mademoiselle Evelyne prenait des permissions -bien singulières, «sans doute parce qu'elle était jolie». Ah! quelle -impardonnable inégalité! Presque toutes les difficultés du métier -venaient à mademoiselle Gimel de ce qu'elle avait un visage agréable, -et ce je ne sais quoi, en outre, qui fait qu'une femme en jalouse une -autre, même à beauté égale. - -Pendant qu'elle s'acheminait vers la banque Maclarey, les clients -emplissaient la crèmerie: quelques ouvriers,--comme on ne pouvait se -faire servir que de l'eau, du lait et de la bière, ils étaient rares -chez madame Mauléon,--des employés des postes, une comptable d'une -grosse maison de confiserie, un jeune homme qui devait être étudiant, -ou avocat stagiaire, à moins qu'il ne fût assureur, car il avait -toujours sous le bras, en entrant, une serviette en maroquin, qu'il -déposait sur une chaise, avec ses gants et son chapeau de soie. Onze -personnes. La petite salle était presque pleine. Il ne restait qu'une -seule place. Madame Mauléon, magnifique de contentement, -s'épanouissait au cliquetis des assiettes, baissant la tête et -présentant ses bandeaux bruns aux reflets du jour, les yeux à demi -clos sur des comptes faciles, ou bien elle avançait une soucoupe, une -tasse, une assiette, rassurait d'un geste le client pressé, -gourmandait à demi-voix l'unique servante, Louise. Celle-ci faisait -des prodiges. Elle avait une manière de glisser sur les dalles -saupoudrées de sciure de bois, de pousser du pied la porte de la -cuisine, de revenir avec quatre ou cinq assiettes pleines, de les -distribuer, sans jamais se tromper; elle avait une allure souple, un -geste sûr, des yeux noirs qui voyaient tout, une manière preste de -dire: «Je sais; tout à l'heure je reviens», qui eût fait l'admiration -d'un maître d'hôtel. Il faut croire que les spécialistes manquaient -dans la salle. Nul ne pensait à faire à la petite bonne les -compliments qu'elle méritait le mieux. Elle entendait d'autres -hommages, discrets à cause de la présence de madame Mauléon; elle les -accueillait avec indifférence, comme quelqu'un qui n'a pas le temps. -Ce n'était pas une sotte. Quand le commis des postes, ayant sucré son -café, tira de sa poche et disposa en éventail cinq billets de la -loterie des Enfants scrofuleux de la Seine, et demanda: «Mademoiselle -Louise, s'il vous plaît, pour que je gagne, choisissez pour moi deux -billets, je rends les autres», elle répondit: - ---Choisissez vous-même! - ---Non. Vous avez la main heureuse. Si je gagne... - ---Vous partagez? - ---Pas tout à fait, mais je vous embrasse. - ---Pas gêné! Ça vous ferait deux gros lots à la fois! - -Et elle enleva la cafetière. On riait. Madame Mauléon elle-même -approuvait, parce que la plaisanterie n'avait pas ralenti le service. -L'employé sortit, l'éventail de billets encore ouvert au bout des -doigts. A ce moment même, le lieutenant entrait. Il était en civil. -Sans répondre à l'inclination de tête de madame Mauléon, sans paraître -même la remarquer, il s'assit devant une table sur laquelle étaient -servis des hors-d'oeuvre, et se mit à croquer un quartier d'artichaut. -On vit, sous ses moustaches, toutes ses dents qui étaient blanches, -pointues et ardentes. On eût dit qu'il riait. Il mangeait, comme font -les êtres jeunes et affamés, qui ont toujours l'air d'attaquer une -proie. C'était un de ces hommes, nombreux en France, qu'on peut -appeler des soldats nés. Sous le front, nettement et fortement -encadré, sous les sourcils droits, courts, brusquement arrêtés, les -yeux, d'un brun de vêtement de travail, semblaient sans curiosité. -Quand on rencontrait leur regard, on sentait devant soi une âme -disciplinée, une pensée continue, forte, que les images intéressaient -peu et ne brisaient jamais. Un gamin avait crié, un jour: - ---C'est un revanchard! - -Il avait deviné juste: un homme de peu, mais qui portait en lui -l'image de la France, et la petite lampe allumée devant. Les traits du -visage étaient réguliers, mais d'un modelé rude, et la mâchoire, par -exemple, un peu avançante et carrée en avant, se relevait près de -l'oreille à angle droit, et partout l'os affleurait la peau. Les -moustaches maigres, courtes, qu'il essayait de tordre et de redresser -au coin des lèvres, disaient la jeunesse et le jeune orgueil. Ce -devait être un de ces fils de fonctionnaire subalterne, ou de -sous-officier retraité, ou de minime propriétaire, qui ont appris, dès -l'enfance, qu'il faudrait avoir une carrière et en vivre, et qui ont, -tout aussitôt, choisi l'armée, sachant qu'elle les laisserait pauvres, -mais la préférant à tout, parce qu'elle répond chez eux à une passion -d'autorité, d'honneur et d'action. Avec eux, ils apportent au -régiment le goût de l'ordre, de la préparation minutieuse des moindres -entreprises, des besognes manuelles, de la stricte économie, et aussi -une facilité de compagnonnage avec le soldat, une serviabilité -précieuse dans la vie de la caserne ou du camp. Comme la vraie -noblesse, et pour des raisons autres, ils ont été, ils sont la force, -l'élément traditionnel du commandement, le cadre normal de l'armée. -Souvent, ils passent par les écoles. Souvent, ils s'engagent. Ils sont -méthodiques, sérieux et braves. Un chef qui connaît l'espèce, et qui -ne les heurte pas, peut faire d'eux des héros. Ils parlent peu. Quand -ils ont le temps, ils rêvent, mais le sentiment est un subordonné. - -Louis Morand n'était pas depuis longtemps le client de madame Mauléon. -Elle savait peu de chose à son sujet, pour ne pas dire qu'elle ne -savait rien. Cela ne pouvait durer, les habitudes de la patronne ne le -permettaient pas. Quand le lieutenant eut achevé son déjeuner, il -s'approcha du comptoir, et madame Mauléon sourit. - ---Monsieur le lieutenant est venu en retard, aujourd'hui. Et il avait -faim, je suppose! - -Louis Morand inclina légèrement la tête. - ---C'est de son âge! reprit la patronne, voyant qu'elle ne recevait -d'autre réponse que celle des pièces de monnaie rapidement posées sur -la faïence. - -La plupart des clients avaient quitté la salle. Madame Mauléon -insista: - ---Et puis, le métier, n'est-ce pas? Vous faites l'exercice loin d'ici, -je parie? - ---A Bagatelle ou à Issy-les-Moulineaux, dit enfin M. Morand. - ---Rien que ça! Et vingt-cinq degrés à l'ombre. Vous avez trimé! Je ne -m'étonne pas que vous ayez bon appétit! - -Elle était ravie d'avoir obtenu deux mots du lieutenant; elle -souriait, elle triomphait, elle voulait retenir ce client peu parleur, -et, le rappelant d'un geste arrondi de la main, car il se détournait: - ---Dites, monsieur le lieutenant, je vous assure que j'ai là des -clients qui ne la respirent pas souvent, «la bonne air» de la -campagne. Tenez, la jolie dactylographe de la banque Maclarey... - -Il fronça les sourcils et dit négligemment, mais sans chercher à -quitter le comptoir: - ---Je ne sais pas qui vous voulez dire. - ---Mais si, la jeune fille qui entrait l'autre jour, comme vous -sortiez. Elle déjeune toujours avant vous; vous l'avez regardée, de -votre trottoir, là-bas. Une jeune fille comme on en voit guère, je -vous assure: c'est joli, c'est sage, c'est travailleur. - -Les lèvres du lieutenant s'allongèrent de quelques millimètres, -brusquement, et, aussitôt, reprirent la ligne normale. - ----Allons, au revoir, madame Mauléon! - ---Au revoir, monsieur le lieutenant... A l'honneur, une autre fois. - -Il n'entendit même pas. Il gagnait la porte, d'un air grave, au pas de -marche, préoccupé de donner une idée avantageuse de l'armée française, -de son sérieux, du bon emploi qu'elle fait du temps, aux trois -derniers clients, qui regardaient l'officier s'éloigner. - ---N'empêche, pensa madame Mauléon, qu'il a jeté un coup d'oeil sur la -table que je lui montrais, et qui est celle de mademoiselle Evelyne. -Il se souvenait donc de quelque chose. C'est un jeune homme très bien, -mais froid. Défunt Mauléon ne serait pas parti si vite, quand on lui -parlait d'une jeune fille. Il était artiste!... Celui-ci, je ne sais -pas. - -Elle approfondit ces pensées, les yeux levés vers les vitres qui -versaient dans la crèmerie la lumière presque éblouissante de la rue -Boissy-d'Anglas. - -C'était l'heure où Paris tremble moins, frémit moins, où le bruit -diminue, où, dans les quatre mille veines que sont ses rues, la vie se -ralentit et la fièvre tombe. Il faisait très chaud. Les passants -marchaient sur l'asphalte comme sur du feutre, et sentaient leurs -talons s'enfoncer dans le trottoir. Beaucoup d'employés dormaient en -gardant le magasin, le ministère, la fabrique. C'était l'heure où le -travail va reprendre dans les chantiers et dans les bureaux. Il y -avait des têtes jeunes, qui, en franchissant une porte, se -retournaient un instant vers la découpure bleue du ciel, par où la vie -coulait. - -Mademoiselle Gimel était entrée dans le cabinet où travaillaient les -trois dactylographes de la banque, lorsque la dictée de la -correspondance ou la tenue d'un Conseil d'administration ne les -appelait pas dans un des salons. Trois tables disposées le long du -mur, près des fenêtres; trois chaises, trois machines; un cartonnier -et un porte-manteau, au fond, meublaient la pièce. Evelyne enleva son -chapeau. - ---Avez-vous chaud, ma chère! Est-ce qu'on vous aurait suivie? - -La jeune fille releva ses cheveux, et, sans répondre, s'assit devant -la machine qui était la seconde. - -La même voix reprit: - ---Ça ne vous va pas, vous savez; vous êtes d'un rouge! - -La titulaire de la table la plus voisine de la porte, mademoiselle -Raymonde, en voyant entrer Evelyne, s'était arrêtée d'écrire, et, -penchée en arrière, la regardait, avec une expression qu'elle croyait -rendre moqueuse, mais qui trahissait, malgré elle, son âme de -souffrance et de révolte. Cette petite femme, proche de la -quarantaine, tout en nerfs et en yeux, se sentait vaincue, ou sur le -point de l'être, et elle se vengeait de la vie en détestant quelqu'un. -Mademoiselle Raymonde était la plus ancienne des dactylographes de la -maison, quelque chose comme le chef de la dactylographie. Elle en -tirait vanité; elle pouvait dire à Evelyne ou à Marthe, ses deux -compagnons d'atelier: «Je suis en pied, mesdemoiselles, je suis la -première ici»; mais elle n'ignorait pas que M. Maclarey tenait peu de -compte de l'ancienneté, qu'il exigeait de la vitesse de main, de -l'exactitude, de la divination, de la finesse d'oreille, pour entendre -les mots prononcés en sourdine ou bredouillés, quand il dictait, et -que toutes ces virtuosités-là se perdent peu à peu. Vieux caissier, -oui; vieille dactylographe, non. Elle en voulait à mademoiselle Marthe -et à mademoiselle Evelyne d'être jeunes, et à mademoiselle Evelyne, en -outre, d'être jolie. Elle avait remarqué, dès le premier jour, les -préférences des employés de la banque pour cette grande employée qui -marchait comme une dame sur les tapis du Conseil, et qui portait de la -lumière autour de son front jeune. - -Mademoiselle Raymonde avait ce visage flasque et à demi fondu qu'on -observe si souvent chez les femmes du monde qui veillent trop, des -cheveux tout las d'être blondis et ondulés, un teint qu'il fallait -poudrer, des lèvres et des paupières pâles. Mais, en ce moment, cette -figurine de Saxe craquelée, ranimée par la colère, en était aussi -rajeunie. Mademoiselle Raymonde, malgré la chaleur, avait sur les -épaules un tour de cou en gaze de soie qui lui seyait. De sa main -gauche, exaspérée et tremblante, elle en pinça l'extrémité. - ---Tout à l'heure, dit-elle, quand on viendra demander une employée -pour le Conseil des Huileries de Mogador, faites-moi le plaisir de ne -pas vous proposer. C'est mon droit. - ---Mais je ne vous le dispute pas! répondit Evelyne. Je ne me propose -jamais. Pour ce que c'est amusant, les Huileries de Mogador! - ---Suffit, on vous connaît! - -Mademoiselle Marthe, très noire, coiffée en bandeaux, et qu'on eût -prise pour une étudiante, entrait dans la salle pour reprendre son -travail. Comme elle avait beaucoup de raideur dans les mouvements, ses -camarades la surnommaient Monolythe. - ---N'est-ce pas, Monolythe, on la connaît, cette demoiselle? Elle vous -a des manières de se faire bien voir des patrons! On sait par quels -moyens vous arrivez! - -Evelyne, que la promenade avait mise de bonne humeur, leva les -épaules. - ---Alors, imitez-moi! - -Mademoiselle Marthe eut un sourire de mépris qui tira en bas ses -lèvres duvetées et ses paupières aux longs cils. On entendit le -flottement et le bruit de cassure des feuilles de papier remuées, puis -le coup sec d'une lettre frappant la feuille, puis dix, puis cent -coups menus, tout pareils, qui se répondaient. Les trois femmes -s'étaient remises à dactylographier. La porte s'ouvrit. Le jeune M. -Amédée, l'un des employés pour les ordres de bourse, avança, dans -l'entre-bâillement, sa tête carrée, qu'essayait d'allonger une barbe -en pointe trop clairsemée et qui laissait voir toute la charpente de -la mâchoire et du cou. - ---Mesdemoiselles, l'une de vous, s'il vous plaît, pour le Conseil des -Huileries... - ---Voici, monsieur, j'y vais! - -Mais le jeune homme, comme s'il n'avait pas entendu mademoiselle -Raymonde, reprit: - ---Mademoiselle Evelyne, voulez-vous venir? - -Evelyne se leva. Elle évita de regarder ses compagnes, et emporta son -cahier de sténographie. Derrière elle, les petits claviers se remirent -à battre furieusement. Puis, l'une des dactylographes s'interrompit, -et éclata en sanglots. - -L'après-midi s'acheva; la lumière décrut très lentement; la chaleur -resta étouffante. Quand la nuit fut venue, les fenêtres, peu à peu, -s'ouvrirent sur cette braise impalpable des poussières que les hommes, -les bêtes, les machines, la trépidation des pavés et des murs, -chassaient en haut, par la coupure des rues. Chacune des cellules, -riches ou pauvres, où les hommes vivent, les uns au-dessus des autres, -était reliée ainsi, plus étroitement, à ce grand courant trouble de -mouvement et de bruit qui baigne nos maisons jusqu'aux heures voisines -du jour. Chacune recevait, en même temps, un peu de l'air frais qui -tombait, par lames, dans la fournaise. Cela ne donnait point de -pensée, mais cela écartait l'épouvante qu'est, pour beaucoup, la -solitude de la nuit; cela suffisait pour entretenir le demi-sommeil du -rêve et du repos. - -Madame Gimel, qui habitait au quatrième étage, rue Saint-Honoré, non -loin du Nouveau-Cirque, avait ouvert, comme tout le monde, la fenêtre -de sa chambre. Elle se tenait assise près du balcon; elle voyait assez -clair, grâce aux becs de gaz et aux reflets des façades, pour coudre -les plis d'un corsage blanc, qu'elle achevait. Car elle travaillait, -jusque vers cinq heures, dans les bureaux d'une maison de gros du -quartier de la Banque, et, le soir, elle trouvait le moyen de faire -encore quelque ouvrage de lingerie fine. En arrière, dans l'ombre, -quelqu'un se taisait et songeait. Madame Gimel, par moments, se -redressait; elle tournait la tête, et, bien qu'elle ne vît qu'une -forme immobile, étendue dans le fauteuil bergère, elle s'épanouissait. -Elle demanda: - ---Si tu allumais la lampe? - -Une voix répondit: - ---A quoi bon, maman? Cela repose si bien, l'ombre! Je trouve qu'il -fait délicieux. - ---Pas moi. - -Il se passa une demi-minute. Dans le précipice de la rue, en bas, le -gros omnibus des Ternes cria de ses quatre moyeux freinés subitement; -des jurons sans paroles, des ronflements de moteur, des murmures de -badauds, s'élevèrent en vagues. Puis, comme si le flot avait déferlé, -il y eut accalmie, roulement sourd, et un petit frisson de la terre -secouée par le retrait des masses pesantes qui s'étaient de nouveau -mises en mouvement. - ---Je ne me plains pas... Je pensais au temps où tu seras mariée. - ---Moi, je ne vois pas si loin que vous. Vous seriez contente? - ---Pas trop: je n'ai que toi. Mais, tout de même, tu as l'âge... - ---Vingt-deux ans, oui, bien sonnés, et puis?.... - ---Tout le reste: un courage de Parisienne, un métier, une frimousse, -des dents blanches... Ah! oui, qui en veut des perles, vrai collier, -deux rangs, pas une fausse! - ---Mais, maman, il n'y a que les messieurs qui n'épousent pas qui les -admirent! Quelles idées vous avez ce soir, en effet! - -Dans le fond de la chambre, Evelyne riait, et ses dents blanches -mettaient un peu de lumière dans l'ombre. Il y avait les marges -blanches d'une gravure et une statuette en ivoire, haute d'un doigt, -qui luisaient de même. Evelyne, assise sur une chaise basse, avait -posé sur sa robe et abandonné aux plis de l'étoffe ses mains qui -luisaient aussi, très vaguement. Elle dit,--et madame Gimel devina -que sa fille ne riait plus: - ---Alors, votre pressentiment de mariage n'est fondé sur rien? - ---Sur rien. - ---Est-ce curieux! J'en ai un tout pareil à vous offrir. Aucune raison, -et le coeur en voyage. C'est le mois qui veut ça. - -Elle se leva, et s'en alla vers la vieille femme qui laissa tomber son -ouvrage et leva les bras. Près de la fenêtre, sans s'inquiéter des -voisins, dans le demi-jour que versait la rue, Evelyne embrassa madame -Gimel, qui garda, près de sa tête blanche, la tête blonde, et qui -songeait à tout le bonheur passé, comme si un événement en avait -marqué la fin, tandis qu'Evelyne songeait à tout le bonheur à venir, -bien qu'elle n'aimât personne et que rien ne fût changé dans sa vie. -Et elles ne se parlèrent plus, quand elles se furent séparées, quand -Evelyne se fut assise, tournant le dos à la rue, à côté de sa mère, et -que celle-ci eut repris son aiguille, dont le petit crissement -régulier se perdait, comme tant d'autres, dans la rumeur de la ville. -Elles pensaient, l'une et l'autre, au mariage d'Evelyne. Et, toute -vague qu'elle fût, cette pensée les divisait déjà. Madame Gimel -songeait que, si Evelyne se mariait avec le bottier Quart-de-Place ou -avec un autre, l'intimité de vingt années ne continuerait pas, malgré -le serment qu'Evelyne, dans ses jours d'expansion, faisait d'une voix -si grave et si ardente, avec toute son âme dans ses yeux: - ---S'il veut me séparer de vous, je le refuse! - -Evelyne, qui avait moins d'imagination, repassait simplement dans son -esprit les mots de la crémière; elle n'y croyait pas; elle aurait -voulu savoir, pourtant, s'il y aurait une suite. - ---On a vu des choses plus étonnantes, pensait-elle. Si j'étais aimée, -il me semble que je reconnaîtrais vite s'il me trouve seulement une -jolie femme, ou bien, et je ne l'aimerais qu'à cette condition-là, -s'il a confiance, s'il comprend que je puis être une amie, une force, -une ménagère, une vraie femme, et même une dame, pourquoi pas? - -Le temps s'écoulait; elle ne pensait pas du tout à madame Gimel. Et -c'est pourquoi, deux ou trois fois, elle se reprocha l'égoïsme de -cette paresse et de ce silence, et mit la main sur les mains de sa -mère, qui s'arrêtait de coudre, tout attendrie. - -Dans la chambre, qui était basse d'étage et de moyenne largeur, madame -Gimel s'était ingéniée à loger tous les meubles qu'elle avait hérités -de son mari: un canapé et quatre chaises de velours vert, une crédence -noire qu'elle croyait être Renaissance, un lit debout du même style, -et que recouvrait une courtepointe, également de velours vert, coupée -par deux bandes de tapisserie à la main. La pièce était sombre; madame -Gimel la trouvait de haut goût. Quand le jour baissait, les marges de -bristol qui encadraient la photographie pendue en face du lit -prenaient une importance extraordinaire, et faisaient comme une gloire -autour du portrait de feu M. Gimel, ancien adjudant de la garde -républicaine. - - -II - -LE CAHIER - -Evelyne Gimel, comme tant d'autres de sa condition, avait un cahier -sur lequel,--irrégulièrement, d'ailleurs,--elle notait certains menus -faits de sa vie, des dates, des vers qu'elle avait lus, et des -«impressions de théâtre». Le cahier, en tout, avait trente-deux pages. -Il s'accrut tout à coup de dix pages nouvelles. Et voici ce qu'elles -racontaient: - - _Samedi, 6 juillet 190..._ - -«Ce matin, il m'est arrivé quelque chose de nouveau. Je n'ose pas dire -de doux, car on ne sait jamais, quand on n'a pas de dot et qu'on est -un peu jolie, si on doit se réjouir d'une attention ou s'en offenser. -Mais, malgré moi, je ne me sens pas offensée. D'abord, lui, il paraît -extrêmement sérieux; il ne rit pas avec madame Mauléon; je l'ai -observé, il ne fait même pas attention aux gens qui entrent, qui -sortent, ou à la petite Louise, qui sert... Justement, c'est ce qui a -commencé à m'émouvoir: il n'a regardé que moi. Je suis arrivée tard -dans la crèmerie... J'avais fait tout un tour, dans le parc Monceau, -en sortant de chez Maclarey, au risque d'être grondée par l'aimable -Raymonde. La raison? Tout simplement le souvenir de cette plaisanterie -de madame Mauléon, qui voulait que cet officier, son client, m'eût -remarquée au moment où je sortais de chez elle... En le rencontrant, -je verrais bien. Il était là, justement, à sa table; il m'a regardée -au moment où j'entrais. J'entrais pour lui, mais il n'en savait -rien. Et je ne puis pas dire qu'il a manifesté de l'émotion, -ou de l'admiration; mais, quand il a vu que, moi aussi, je le -regardais,--oh! comme les autres,--il a baissé les yeux; il n'a pas -«insisté», et c'est déjà très gentil; c'est une preuve qu'il ne me -méprise pas. Je me suis assise à la table qui est en face du -comptoir, près de la glace. Elle me dévorait à coups de paupières, -madame Mauléon; elle m'assassinait de sourires. Elle avait l'air de me -dire: - -»--Enfin, petite, vous voilà venue à l'heure où il déjeune, bravo! -Mais tournez donc la tête, rien qu'un peu, à droite. - -»Je n'avais pas l'air de comprendre. Cependant, à gauche, dans la -glace, sans avoir besoin de faire le moindre mouvement, je voyais -toute la salle. Et je n'eus pas de peine à découvrir que j'étais -l'objet d'une étude. Il procédait à petits coups, sournoisement, quand -il supposait que je ne pouvais pas le voir. Je sais bien que la -crèmerie n'offrait pas beaucoup de sujets d'intérêt. Trois, tout au -plus: moi, une employée de chez Piver, qui n'est pas laide, et une -passementière que j'ai rencontrée déjà, et qui est peu farouche. Il ne -regardait que moi, mais discrètement, comme si je l'intimidais. Moi, -intimider quelqu'un! Il me semble que cela est curieux! Un compliment -m'aurait moins flattée. Je suis partie la première. Je ne crois pas -avoir mis dix minutes à déjeuner.» - - _Lundi, 8 juillet._ - -«Je l'ai revu. Cette fois, c'est à peine s'il a levé les yeux de mon -côté; mais il n'a pas regardé ailleurs. Madame Mauléon m'a appelée -près d'elle, quand elle a vu que je voulais payer mon déjeuner à la -petite Louise. - -»--Je crois, en vérité, qu'il en tient pour vous, mademoiselle -Evelyne. Hier dimanche,--vous n'étiez pas là, naturellement,--il m'a -demandé toutes sortes de renseignements. - -»--Lesquels? Sur qui? - -»--Sur vous! Que faisiez-vous? Est-ce que je vous connaissais depuis -longtemps? Quel âge aviez-vous exactement? - -»--C'est drôle. - -»Je disais: c'est drôle. Je pensais tout autre chose. Mais j'ai ri -pour ne pas avoir l'air trop naïve. - -»--Vingt-deux ans, ma chère madame Mauléon, et assez de vertu pour me -défier des hommes qui me trouvent bien. - -»J'avais le coeur troublé, en vérité... Il faut si peu de chose, même -quand on se croit sûre de soi!» - - _Mardi, 9 juillet._ - -«J'ai mis longtemps à déjeuner, d'un oeuf et d'un morceau de pain... -Personne n'est venu, puisqu'il n'est pas venu, lui. Suis-je oubliée, -déjà?» - - _Lundi, 15 juillet._ - -«Lendemain de fête nationale. Pour moi, la fête, c'est aujourd'hui. -Depuis huit jours, je n'avais aucune nouvelle. Et, ce matin, oh! je ne -l'ai pas seulement revu, il m'a parlé; il m'a presque avoué. Et même -tout à fait, je crois. J'écris pour être plus sûre, pour pouvoir mieux -réfléchir au sens des mots, aux détails, en relisant mon cahier; -peut-être aussi pour le plaisir qu'il y a, quand un sentiment vous -naît dans le coeur, à le confier à quelque chose, faute de quelqu'un. -Donc, c'est moi qui suis entrée la première, et je n'étais pas là -depuis cinq minutes qu'il est entré lui-même. Du premier coup, j'ai -compris non seulement qu'il me cherchait, mais que cette rencontre -allait être une date dans ma vie. Nous étions presque seuls; avec -nous, rien qu'un client de hasard, et puis la petite parfumeuse de -chez Piver, qui regardait son bifteck avec ses yeux de myope. Madame -Mauléon avait pâli, comme il arrive quand elle se trompe dans une -addition. M. Morand s'est assis, à gauche, quand j'étais à droite de -la salle, et s'est plongé dans la lecture d'un journal; mais je voyais -bien qu'il ne lisait pas; ses yeux ne quittaient pas le titre d'un -article; il ne commandait rien à la servante, debout près de lui, et -qui, inoccupée un moment, remuait en mesure sa tête rose, son pied -gauche et la serviette pliée qu'elle portait sur le radius (appris ce -mot-là à l'école), pour dire: - -»--Quand monsieur le lieutenant daignera s'apercevoir que je suis là! - -»Il ne s'apercevait de rien. La petite Piver étant partie, madame -Mauléon, qui n'est pas une gourde, s'agita dans sa loge blanche et -dit: - -»--Monsieur le lieutenant, vous m'aviez promis de m'apporter un -souvenir de votre pays! - -»Il tressaillit comme un homme qui entend sa -condamnation,--j'imagine,--et balbutia, gêné, essayant de sourire et -fouillant dans sa poche: - -»--En effet, madame, je crois que je l'ai là, sur moi... - -»Il se leva, pendant que la petite Louise, pour le laisser passer, se -retirait à reculons, et il alla vers le comptoir de madame Mauléon, -mon amie, et je vis qu'il lui montrait une série de dessins, ou de -cartes postales, et elle remerciait, et il expliquait, et j'entendais -des mots coupés d'exclamations, une espèce de duo, incompréhensible à -peu près autant que les paroles d'un ensemble à l'Opéra: - -»--Parfaitement, ma mère est seule. - -»--Cinquante ans? - -»--Non, cinquante-sept. - -»--Joli petit pays! - -»--Que dites-vous là! Grand, immense, madame Mauléon!... Et voici... -Nous avons été deux... A peine de quoi vivre... Heureux quand même, -allez! Cela s'appelle le Valromey. - -»--Vous dites? - -»--Valromey, un vieux mot; vallée des Romains. - -»Un rayon de soleil touchait la glace de gauche, et rebondissait sur -le comptoir et sur l'épaule de la crémière. Madame Mauléon se pencha. - -»--Mademoiselle Evelyne, venez donc voir les jolies cartes postales -que monsieur Morand m'a apportées... Monsieur Louis Morand, lieutenant -au 28e de ligne. - -»Il se détourna, salua très bas, comme font les gens de bonne société -qu'on présente à une dame, et, avec une décision, une audace que je -n'eus pas le temps de goûter et qui me troublèrent tout de suite, il -rassembla les cartes postales et vint à moi: - -»--Si elles pouvaient vous intéresser, mademoiselle, j'en serais bien -heureux. - -»Quelle situation! Je déjeunais, ou je faisais semblant; j'avais -devant moi un couteau, une fourchette, un verre et je ne sais quoi -dans une assiette, et c'est à ce moment-là, sans que j'aie pu rien -prévoir, que M. Louis Morand m'adressa la parole pour la première -fois! J'avais si peu pensé que cette minute fût proche, ou même -possible, que j'avais mis mon corsage de tous les jours et même, sous -mon col droit, une cravate bleu vif, que maman m'a donnée et que je -n'aime pas. Je me levai, je fis trois pas, non pour me rapprocher de -lui, mais pour me placer derrière la table voisine, qui était libre et -nette, et je dis: - -»--Mais, monsieur, je veux bien. Nous serons mieux, ici... - -»Je me sentais bête et timide, ce qui ne m'est pas habituel. Je me -rends compte que je devais avoir l'air d'une pensionnaire, comme ils -disent, moi qui n'ai jamais fait d'autres études que celles de la -primaire, et comme externe! Je baissais les yeux. Il me suivit et se -mit, non pas devant moi, mais tout à côté, très près. Il est plus -grand que moi d'une tête. Sur le marbre, il étala dix cartes postales, -comme un jeu. Il avait l'air de deviner qu'il avait de l'atout. - -»--Un pays que vous ne connaissez pas sans doute, mademoiselle, l'Ain, -des montagnes, comme vous voyez: la Dent du Chat, le Colombier; de ce -côté, le lac du Bourget... Est-ce que cela vous plaît, mademoiselle? - -»--Je connais si peu la campagne, monsieur. La rue Saint-Honoré, -songez donc! - -»Je n'osais pas le regarder. La main qu'il avait posée sur la table se -crispa, puis s'allongea de nouveau et saisit une nouvelle image. Il a -la main longue, sèche, les phalanges fines et les articulations -fortement nouées; c'est la main d'un fort et d'un sentimental. Madame -Mauléon, immobile d'inquiétude, devait interroger mon visage. - -»--Alors, ceci, mademoiselle? La haute vallée du Valromey, si vous y -passiez, vous étonnerait au moins, j'en suis sûr. Ce sont des villages -dans une grande cuve fraîche et verte, que remplit le vent des -montagnes. En hiver, nous avons souvent un mètre de neige. - -»Il hésita un instant, prit une nouvelle carte postale, la retourna, -et, mettant le doigt sur une tache d'un gris clair: - -»--Voici notre maison. Elle est connue, là-bas, comme le Louvre à -Paris. Ma mère y habite encore, seule, à présent que je suis parti... -madame Théodore Morand. - -»Pourquoi me disait-il cela? Le ton de sa voix était subitement devenu -autre. Je levai la tête, pas beaucoup, assez pour que mon regard, du -coin de mes yeux, pût rencontrer les yeux de M. Morand. Ce lieutenant -est un singulier homme: il était aussi pâle, aussi sévère -d'expression, que s'il m'eût proposé un duel. Il attendait ma réponse -comme si sa phrase avait eu une signification d'une haute importance. -Et je crois, en vérité, qu'il avait voulu dire: - -»--C'est là qu'habitera, un jour, celle qui sera ma femme, et si vous -écoutiez bien, mademoiselle, mon coeur qui est si près du vôtre, vous -entendriez votre nom... - -»Je l'entendais, monsieur; mais je suis de Paris, et je suis une -employée qui gagne sa vie; cela fait deux raisons pour être défiante. -J'ai eu l'air de ne pas comprendre, pensant qu'il répéterait plus -clairement sa pensée, si je faisais ainsi. Et j'ai dit: - -»--En vérité, non: le plus loin que j'aie été c'est Bagnolet. - -»Il m'a regardée avec plus d'attention, pour voir si j'étais -intelligente, et probablement aussi il a trouvé que je ne m'exprimais -pas dans un français très pur. - -»Car il a eu un sourire bref, comme un tour de roue d'auto. Puis, -négligemment, il a rassemblé les cartes postales, même celles que je -n'avais pas vues. - -»--Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous avoir montré des -choses si peu intéressantes pour vous. - -»--Mais comment donc, monsieur, il n'y a pas d'offense: au contraire. - -»Il a repris sa place, et moi j'ai repris la mienne. Madame Mauléon, -très émue, et qui croit toujours qu'il n'en paraît rien, s'est remise -à contempler le soleil à travers les vitres. Je n'ai plus avalé une -bouchée de pain, j'ai laissé dans sa soucoupe une portion de cerises. -Le lieutenant a bu d'un trait un verre de café, et il est parti, sans -dire un mot à la crémière. En passant à côté de moi, il a salué -militairement, et comme il aurait salué madame Mauléon, rien de plus, -rien de moins. - -»Quand il a eu fermé la porte, je me suis levée, moi aussi. Et ce n'a -pas été long: - -»--Expliquez-vous, madame Mauléon, qu'est-ce que cela signifie? - -»--Qu'il vous aime, ma petite. - -»--Parlez plus bas: vous avez un client. - -»--Il est sourd... Mais vous voilà toute pâle, ma belle. Qu'avez-vous? - -»--C'est qu'il fait froid dans votre boîte. - -»--Vingt-six degrés: vous appelez ça froid? Allons, avouez donc! Vous -en tenez pour lui, vous aussi. - -»--Vous plaisantez, je ne le connais pas! - -»--On aime toujours avant de connaître. Et puis, vous allez le -connaître, il ne souhaite que cela... Approchez encore, que Louise -n'entende pas: il vous demande un rendez-vous. - -»--A moi! mais je ne suis pas de celles-là! - -»--Vous vous fâchez? Vous ne le connaissez pas, en effet! Eh bien! -voici les mots mêmes qu'il m'a dits, je vous les répète:--Vous -demanderez, madame Mauléon, si Mademoiselle Gimel voudrait bien me -faire l'honneur de m'accorder dix minutes d'entretien. - -»--Il a dit: «l'honneur?» - -»--Mais oui. - -»--Vous êtes bien sûre? - -»--Je l'entends encore: l'honneur, l'honneur, je le jurerais! - -»--Alors, je dois accepter. L'honneur! C'est pour le bon motif! -c'est... Ah! je vous en prie, madame, ne me donnez pas une fausse -joie. Je ne suis qu'une pauvre fille. J'ai l'air de plaisanter -souvent, mais c'est parce qu'il le faut. Je suis une tendre, tout au -fond. - -»--Comme moi! - -»--Être aimée pour soi-même, c'est une chose qu'on a toujours désiré. -Quand elle vient comme ça, tout à coup, vous comprenez... - -»--Oui, on en pleure. - -»--Non, je ris, vous le voyez. - -»--C'est la même chose, petite! Qu'on rie, qu'on pleure, le coeur ne -sait plus ce qu'il fait. Qu'est-ce qu'il faut que je lui réponde, à -votre... amoureux? - -»--Pas encore! Je ne sais pas si je lui plairai, quand il aura causé -avec moi... Où me conseillez-vous de le rencontrer?... Ah! c'est maman -qui va être contente!... Pas chez elle, tout de même? - -»--Non, il veut vous parler d'abord, à vous seule, ni chez moi, ni -chez vous; un endroit tranquille, sans autobus. - -»--Place de la Concorde, alors, à côté de la statue... Ah! non, c'est -impossible, toutes mes petites amies croisent par là. - -»--Faites cent pas de plus; il vous attendra près de la serre des -Tuileries, sur la terrasse à droite, du côté de la Seine, à six heures -et demie. - -»--C'est cela! - -»--L'endroit est parfait. Jusqu'à huit heures, on trouve encore des -enfants avec des bonnes. Elles ne s'étonneront pas, vous savez. Elles -sont habituées. Et pour quel jour? - -»--Mais, demain! Pourquoi tarder? Il désire que ça ne soit pas demain? - -»La crémière se mit à rire. - -»--Où prenez-vous cela? Mais non! Il est plus amoureux que vous, plus -pressé de vous le dire que vous de l'entendre; et, quand je lui dirai -«demain», il me demandera:--Pourquoi pas aujourd'hui? - -»J'avais cette grande joie qui transparaît et qui se trahit, quoi -qu'on fasse. Je m'étais souvent dit: - -»--J'aimerai peut-être, mais je ne le montrerai pas, c'est trop bête! - -»Je sens bien que je n'ai pas tenu parole. «Être aimée», je goûtais -ces deux mots-là, comme, autrefois, je laissais fondre une dragée dans -ma bouche. Les passants me regardaient-ils plus que d'ordinaire? Ceux -qui portent un secret joyeux s'imaginent qu'ils sont transparents. Ils -n'ont peut-être pas tort. A la banque, je ne tenais pas en place. -Cette sotte de Marthe, qui se croit artiste parce qu'elle a des -bandeaux à la Vierge, n'a pas manqué de faire remarquer que je m'étais -dérangée quatre fois pour demander des renseignements à M. Amédée, -dont je copiais le rapport; mais Raymonde, qui est plus experte et -plus méchante, a pris le rapport achevé, sur une table, sous prétexte -de l'examiner, et elle est allée le porter elle-même au jeune -secrétaire. J'ai laissé faire. Elle est restée longtemps. Elle est -revenue avec les yeux plus rouges que de coutume. Il paraît qu'elle a -fait la scène la plus incroyable,--c'est de M. Amédée que je tiens le -détail: il m'a parlé, à la sortie,--la scène de jalousie. Ah! bien -placée! - -»--Il y a vraiment, monsieur, une préférence que je ne m'explique pas, -pour mademoiselle Evelyne. Je suis la plus ancienne, et les rapports -lui sont confiés... Ce n'est pas la peine d'être dévouée... Je ne sais -pas si vous avez remarqué, monsieur, que cette péronnelle est de plus -en plus évaporée... Aujourd'hui, cela dépasse les bornes. - -»Ici, elle s'attendrissait. - -»--J'ai pourtant demandé des renseignements à une amie que j'ai, dans -l'établissement de crédit où M. Amédée a travaillé avant de venir chez -M. Maclarey... Vous me pardonnerez d'être si franche... Je lui ai -demandé si vous étiez capable de...--comment dirais-je?--de favoriser -une des dactylographes parce qu'elle est plus jeune et plus -coquette... Elle m'a répondu: - ---Je ne crois pas, c'est un homme rangé... Et cependant, monsieur, -quand il y a un travail important, c'est mademoiselle Evelyne qui l'a! - -»Elle s'est mise à pleurer. M. Amédée a déclaré qu'il aimerait mieux -diriger trente employés que trois femmes, et il a laissé mademoiselle -Raymonde se sécher. - -»Tout cela parce que j'avais l'air heureux. J'étais heureuse, en -effet, je le suis encore. A l'heure tardive où j'écris, ma mère dort -dans sa chambre à côté; moi, je sens bien que le sommeil ne me viendra -pas de si tôt. Elle a deviné quelque chose, elle aussi, la chère -maman! Pendant que nous dînions, au jour, en tête à tête, dans la -cuisine, elle a remarqué, d'abord, que je mangeais avec un appétit de -jeune loup, ou de trottin, et que, cependant, j'oubliais de manger, -par moments, pour regarder par la fenêtre: - -»--A qui ris-tu, Evelyne? - -»--A personne! - -»--Si. - -»--Voyez vous-même: les fenêtres sur la cour, en face, sont toutes -fermées, malgré la chaleur. - -»--Alors, tu ris à une idée? Je connais ça! - -»Elle se tut, et je compris qu'elle faisait beaucoup de chemin -silencieux, qu'elle furetait dans toutes les maisons où j'aurais pu, -selon elle, avoir un prétendant. Pauvre maman! Comme si Paris était le -même, pour elle et pour moi! Elle n'a pas voulu le dire, mais elle -souffrait aussi à la pensée que je n'étais pas confiante. Moi, je ne -voulais, je ne veux rien dire parce que je ne suis pas sûre... Un -pareil amour! Est-ce possible? Moi, la petite dac? Que je voudrais -être à demain soir! Ah! demain soir, s'il m'a parlé comme je n'ose pas -croire qu'il me parlera, alors, je serai expansive. Oui, je partagerai -avec elle ma joie, je réparerai la déconvenue de ce jour. Maman m'a -dit: - -»--Le fils du bottier, notre voisin, quand je rentrais, ce soir, m'a -fait un signe d'amitié; ce n'est pas la première fois; je suis sûre -qu'il pense à toi. - -»--Quart-de-Place? - -»--Pourquoi l'appelles-tu comme ça? Pauvre garçon! - -»--C'est son nom pour tous ceux qui ne se fournissent pas chez son -père. - -»--Oui, plus d'une fois, je l'ai vu, en me détournant un peu, quand je -passais avec toi, je l'ai vu qui te mangeait des yeux. - -»--Ça me laisse intacte, maman. - -»--Sans doute, mais indifférente! - -»--Oh! tu parles!... Non, je vous demande pardon, je veux dire -absolument. - -»La pauvre chère maman n'a rien répondu; mais elle a eu ce petit -pincement de lèvres qui est, chez elle, le signe d'un coup reçu, le -«touché» du maître d'armes. Et ça me faisait de la peine de lui en -faire. Mais le moyen? Nous nous sommes séparées de meilleure heure que -d'ordinaire. Elle ne doit pas dormir non plus. Elle pense: - -»--Les enfants sont ingrats, tous et toutes! - -»Non, ce n'est pas vrai. Je lui suis reconnaissante, au contraire, de -ce qu'elle a été une vraie mère, une de celles pour qui l'enfant n'est -pas un joujou qu'on habille et qu'on embrasse, mais un amour qui -change toute la vie. J'étais grosse comme le poing,--que de fois je -l'ai entendue me raconter cela!--j'étais délicate, j'étais «vive comme -une souris qui aurait eu les yeux bleus». Maman a eu peur que je ne -fusse mal soignée, si elle me confiait à une nourrice de campagne. -Elle n'était déjà plus jeune quand elle s'est mariée avec le «beau -Gimel», mon père, que j'ai à peine connu... Un petit frisson de peur, -et le grand sacrifice a été tout de suite accompli. Maman, qui avait -une bonne place; maman, qui était vendeuse chez Revillon, a tout -laissé là pour Evelyne. Elle ne m'a plus quittée, et tout le bénéfice -qu'elle a eu, hélas! c'est moi, qui ne lui dis pas même, ce soir, -qu'une joie me tient éveillée. - -»Pauvre maman! L'ancien adjudant de la garde républicaine, son mari, -n'a jamais été, je crois bien, un puissant travailleur. Il avait sa -retraite. Il disait: - -»--Je cherche du travail dans le civil. - -»Maman ne disait rien; mais elle brodait, elle cousait, elle gagnait -ce qui manquait pour vivre, et le droit de ne pas se séparer de la -«petite». Grâce à elle, nous n'avons jamais manqué de rien. Elle -prétendait même que nous finirions par être «bien à notre aise». - -»J'en ris, ce soir. Nous ne sommes pas devenues riches. Et voici que -je suis aimée! Est-ce mystérieux! Aurais-je pu imaginer qu'un officier -s'éprendrait de moi pour m'avoir vu, chez madame Mauléon, manger des -petits radis roses! Il a dû deviner que j'avais été bien élevée, par -une femme courageuse, nette d'esprit, aimant Paris qui ne la gâte pas, -mais qui l'amuse, et que j'étais une honnête fille née d'une maman -admirable. Ah! si nous devons nous marier, lui et moi, il faudra qu'il -soit poli et prévenant avec maman. Pas de morgue! Pas de fausse honte! -Je le lui dirai demain, avec d'autres choses..., tant d'autres.» - -»_Minuit et demi._--Je n'ai aucune envie de dormir. Il faut, -cependant, se coucher, parce que, demain matin, la dactylographe devra -être au travail à neuf heures. Nous n'avons pas de congés pour cause -d'amour. Je vois la tête de M. Maclarey, si je lui disais: - -»--J'ai un amoureux; me permettez-vous de sortir une heure avant les -autres? - -»Il se demanderait si je jouis de mon bon sens. Et M. Amédée? Il -mettrait son monocle, pour s'assurer que je suis bien mademoiselle -Gimel, dactylographe réputée pour sa régulière application et sa bonne -humeur, et il me répondrait, avec son air de diplomate: - -»--N'oubliez pas, mademoiselle, que la copie du rapport sur l'emprunt -de l'Herzégovine vous a été confiée, parce que vous êtes la moins -légère de nos dactylographes. - -»Mais, par exemple, à six heures, je file, et sans attendre -mademoiselle Raymonde!» - - _Mardi, 16 juillet._ - -»Depuis midi, je ne vivais pas. J'ai toujours été fière de mon -sang-froid, mais je n'en avais plus. J'ai toujours cru que je ne me -laisserais pas emballer, et mon coeur battait follement, sottement, -dès que je pensais: «Six heures et demie, aux Tuileries, Louis -Morand»; et je ne pensais pas à autre chose, et il m'a fallu une -volonté, une application lassante, pour ne pas mêler ces mots-là aux -cours des charbonnages et aux rapports financiers que j'ai transcrits -pour la banque. - -»Je suis donc faible, oh! oui, faible comme toutes. Je n'avais de -résolu que le menton, que je porte un peu haut, par habitude, quand je -suis sortie de chez Maclarey, six heures sonnant. Raymonde m'a -appelée. J'étais déjà loin; la rue était chaude comme un atelier de -repasseuse, et je ne songeais qu'à aller vite; je n'avais pas peur -d'être rouge quand je le verrais. C'est une peur que j'ai eue d'autres -fois, quand il s'agissait de présentations moins graves. Je n'avais -pas peur de ne pas plaire: j'étais comme sûre d'être aimée, à jamais, -et toute mon âme était tendue seulement vers les mots qui diraient -cela, et vers son regard, à lui, la seule chose qui me fit peur. J'ai -pris l'avenue des Champs-Élysées du côté gauche, pour ne pas être en -face de la serre; je ne voyais que la balustrade, blanche au soleil, -comme un tour de plume, les arbres au-dessus, et des points noirs qui -allaient lentement d'un tronc d'arbre à l'autre. J'aurais voulu avoir -les jumelles de maman. Les voitures revenaient du Bois, beaucoup de -sapins découverts, des landaus de noces, des autos: personne n'avait -le coeur aussi noyé que moi dans la même pensée; j'aurais voulu avoir -un ballon, monter dedans, traverser la place, et descendre sur la -terrasse, en disant: - -»--Me voilà! - -»Eh bien! c'est à peu près ce que j'ai dit à M. Morand. J'avais -tellement envie de le voir la première, de le surprendre ainsi, -pensant à moi, que j'ai usé d'un moyen qui m'a paru tout simple et -qu'il a beaucoup admiré, quand je le lui ai raconté. Où devait se -tenir M. Louis Morand, qui attendait mademoiselle Evelyne Gimel, -venant du boulevard Malesherbes? Au coin de l'orangerie, près de la -place de la Concorde, et il devait regarder vers l'ouest. J'ai donc -tourné l'orangerie, je suis arrivée par l'est, j'ai suivi la terrasse -au-dessus du quai... Et, tout au bout, immobile, penché sur la -balustrade, il y avait un jeune homme, qui protégeait ses yeux, de sa -main droite posée en visière sur son front, et qui interrogeait, avec -passion, avec un dépit visible et les sourcils froncés, la place de la -Concorde... Je me suis approchée le plus doucement possible, et j'ai -dit: - -»--C'est moi, monsieur, Evelyne Gimel. - -»Je riais, pour ne pas avoir l'air d'être émue. Je ne veux pas qu'on -voie mes émotions. Trois petites bonnes cerclées d'enfants me -voyaient. J'ai préféré qu'elles me prissent pour une aventurière. Et, -lui aussi, il a été suffoqué de m'entendre rire. Oh! il ne me l'a pas -dit. On a le pardon facile quand on voit, pour la première fois, seul -à seule ou à peu près, celle qu'on aime. Il m'a regardée; et son -regard, qui rencontrait successivement, sur ma frimousse, mes yeux qui -riaient, mes joues qui riaient, et le rire de mes lèvres, ne savait -plus où se poser parce qu'il était, lui, tout grave et ému. -Finalement, il a regardé mes mains, et m'a dit: - -»--Je vous remercie; je suis bien content. - -»Moi, alors, je les lui ai données toutes les deux. Et j'ai ri un peu -plus doucement, en répondant: - -»--Voulez-vous que nous nous promenions? - -»Les trois petites bonnes nous considéraient avec un si vif intérêt, -que j'aurais voulu me promener de l'autre côté de la balustrade, en -bas, sur la place, et que j'ai esquissé une conversion à gauche. Mais -il s'y est opposé, oh! gentiment, mais très nettement: - -»--Tout droit, si vous voulez bien. - -»Nous avons passé devant le banc, au milieu des gosses. Il m'a dit, -tout de suite après, me regardant de nouveau: - -»--Mademoiselle, vous riez bien volontiers. - -»--Oh! monsieur, c'est impossible à cacher... - -»--Je l'avais remarqué déjà, et je vais vous paraître bien singulier: -je ne ris de presque rien. - -»--Moi, de presque tout. - -»--Cependant, vous ne ririez pas, j'espère, si quelqu'un vous disait -qu'il vous aime? - -»J'étais ravie de ce mot-là, reconnaissante; mais je ne sais quel -stupide esprit d'indépendance et de taquinerie, quelque chose qui -n'est pas moi, a prévalu sur ce qui est moi; j'ai tourné la tête vers -le lointain de l'île, les quais, et une mouche qui remontait la Seine. - -»--Ça dépend qui? - -»--Si c'était moi? - -»Je me suis arrêtée, je lui ai planté dans les yeux mon petit regard -décidé, qui ricanait encore, méchamment; j'ai vu qu'il était à moitié -blessé, et j'ai continué, comme pour l'achever: - -»--Ma foi, monsieur, nous ne nous connaissons guère. - -»--En effet, mademoiselle, vous ne me connaissez pas. Je me suis -permis de vous demander de venir, précisément pour vous expliquer... - -»--Et peut-être aussi pour savoir qui je suis? - -»--Ce que vous voudrez bien me dire de vous me fera plaisir, mais -m'apprendra peu de chose. - -»--Ah! vraiment? - -»--Je vous connais, moi. - -»--Par madame Mauléon, alors? - -»--Un peu, mais surtout par vous-même: je vous ai regardée pendant -onze déjeuners. - -»--C'est tout au plus un signalement, ce que vous avez; mais, se -connaître, c'est plus long. - -»--Vous vous trompez: un regard suffit. - -»Il disait cela avec tant de passion, tout au bout de la terrasse, -près du pont Solférino, que j'ai eu envie de le remercier. Mais, comme -j'ai honte des démonstrations, et que je trouve cela faible, j'ai eu -l'air incrédule. - -»--Un regard pareil, personne ne l'a eu de moi. - -»--Vous voyez bien que je vous connais, mademoiselle; j'en étais -persuadé. Vous n'avez encore aimé personne. - -»Eh bien! il est tout à fait gentil, M. Louis Morand! J'avais beau lui -répondre en plaisantant, et peu de mots, quand il aurait tant voulu -m'entendre, il ne se lassait pas d'être aimable, de me trouver bien, -et de me le dire. Nous arpentions la terrasse, comme disent les -poètes, dans la gloire du couchant. Plus de bonnes à l'étage, plus -d'enfants; rien que des passants, au-dessous de la terrasse, qui -allaient dîner. Je sentais que maman devait s'inquiéter, aller à la -fenêtre, répéter: - -»--Cette chérie ne rentre pas! Où est Evelyne? Six heures et demie, -six heures trente-cinq, même! - -»Il racontait sa vie. Il se faisait très simple, très modeste,--un -peu, probablement, pour se rapprocher de moi,--et je ne le trouvais -cependant pas familier, ce qui me touchait infiniment. Le respect, -dans notre monde, c'est presque un rêve. Je n'avais pas l'air de -m'étonner de cette politesse parfaite dont il me donnait la preuve; -mais je levais moins souvent les yeux de son côté, et j'évitais de le -faire quand il s'excusait de ne pas être riche, de ne pas pouvoir me -donner, si j'acceptais de devenir sa femme, le luxe qu'il aurait voulu -(ce sont ses mots) «mettre à mes pieds». Si nos yeux s'étaient -rencontrés, il aurait vu trop clair dans les miens. Il me racontait -qu'il est né dans le département de l'Ain, dans un joli endroit qui se -nomme Linot, celui qu'il me montrait, sur la carte postale. Il a perdu -son père, qui était conducteur des ponts et chaussées. Et, comme -j'avais l'air de trouver ce titre-là très beau, sans savoir ce que -c'est, il m'a tout de suite expliqué que je me trompais; il s'y est, -je puis le dire, acharné, ne sachant comment me persuader qu'il était -de famille très modeste. Vraiment, ce M. Morand ne ressemble à aucun -des jeunes hommes que j'ai connus jusqu'ici: il ne se flatte pas du -tout, il a peur qu'on ne le croie meilleur qu'il n'est, ou plus riche. - -«--Nous sommes presque pauvres, disait-il, ou, plutôt, moi, je puis -vivre, à condition que maman se gêne un peu: ma solde ne me suffit -pas. Maman la complète. Elle est admirable. Si vous me faites -l'honneur de m'écouter... - -»--Mais je ne fais pas autre chose! - -»--Alors, si vous me faites l'honneur de m'aimer,--ah! comme il -prononçait ce mot-là, arrêté, la tête près de la mienne, et cherchant -mes yeux qui regardaient au loin, obstinément, méchamment, vers l'Arc -de Triomphe!--si vous me faites l'honneur de m'aimer, je veux que vous -sachiez bien que ce n'est pas la fortune que vous épouserez. L'armée -n'enrichit pas. - -»--La dactylographie non plus. - -»Nous nous mîmes à rire tous deux ensemble, longuement, sans nous -parler, lui me regardant, moi les yeux dans le vague, mais nos deux -coeurs si près l'un de l'autre, et si contents, que je ne bougeais -pas, pour que cela ne finît pas. Un gros ramier, qui allait se -coucher, passa, à me décoiffer, devant nous, et rompit le charme. -J'eus un peu honte de ma faiblesse, je demandai: - -»--Vous ne m'en voulez pas, monsieur, si je suis prudente. C'est une -qualité que la vie d'employée donnerait à celles mêmes qui ne -l'auraient pas naturellement. Vous pouvez choisir une jeune fille qui -vous apporterait la fortune. Pourquoi une employée? Pourquoi moi? - -»Nous avions repris la promenade, et, jusqu'à la place de la Concorde, -il me fit sa réponse. Je l'avais peiné. Il fut ardent, rude, -passionné, un peu peuple,--j'aime ça,--dans sa façon d'accuser le -coup. Il me dit qu'il s'était juré de n'épouser qu'une femme qui ne -rougît pas de la modeste famille des Morand, qu'une femme brave, -habituée au travail, ingénieuse à vaincre la vie, et, en même temps, -jolie, distinguée, pour qu'elle pût faire quelques visites,--les -réglementaires,--vive d'esprit, pas embarrassée... - -»--C'est donc bien vous que je cherchais, mademoiselle. A présent, si -je ne dois pas vous plaire, je préfère le savoir tout de suite; ma -demande ou ma personne vous paraît peut-être ridicule... Dites-le-moi. - -»J'étais troublée, je ne riais plus. J'ai répondu: - -»--Je ne peux pas vous juger en si peu de temps! - -»--Est-ce que je vous le demande, mademoiselle? - -»--Mais oui! - -»--Pas du tout; je demande à vous revoir. - -»--Alors, nous sommes d'accord. Voulez-vous venir, demain, chez ma -mère? Il faut qu'elle soit avertie. - -»--Non! - -»--Je ne peux cependant pas... - -»--Si, vous pouvez retarder... Je vous supplie de revenir ici, demain, -de me connaître avant de consulter une autre personne, fût-ce votre -mère. C'est beaucoup vous demander? - -»Je l'ai considéré, un moment, de tous mes yeux, de tout mon coeur, de -toute ma bonne foi inquiète, et j'ai trouvé, au fond de ce regard, -tant de décision, de loyauté et d'amour, que je n'ai plus hésité. - -»--Oui, monsieur, c'est beaucoup me demander. Elle est digne de tout -savoir. Mais je veux bien. Je ne parlerai pas. Je reviendrai. A -demain! - -»Je lui ai tendu la main, sérieusement. J'ai cru qu'il allait la -baiser. Il l'a serrée légèrement, respectueusement, et je suis partie. - -»Je ne sais pas comment j'ai pu avoir encore la présence d'esprit de -bien marcher, en descendant la rampe, en traversant la place. Je -devinais son âme. J'étais enveloppée dans sa pensée qu'il avait jetée -sur moi. Et j'avais envie d'écarter les mailles avec la main. Je ne me -suis pas détournée une seule fois. Mais je suis sûre qu'il est resté -là, au coin, à côté de l'escalier qui sert d'entrée pendant -l'Exposition canine, jusqu'à ce que j'eusse disparu par la rue -Royale... - -»Maman écoutait, sur le palier, pour être plus vite avertie de mon -retour. Elle a presque crié, en reconnaissant mon pas et mon chapeau. -Et j'ai dit, d'un étage à l'autre, la tête levée: - -»--Ma pauvre maman, nous avons veillé à la banque... Qu'avez-vous à -vous inquiéter?... La maison lance un gros emprunt péruvien, -après-demain. - -»--Sacré Pérou! a-t-elle répondu du haut de la rampe. M'en a-t-il fait -faire du mauvais sang!» - - _Mercredi, 17 juillet._ - -»Je l'ai revu. Quand on se voit une première fois, l'émotion, -l'immensité de l'inconnu, entre deux êtres qui ont vécu loin l'un de -l'autre, la crainte de trop se confier,--chez moi, du moins,--font de -la première rencontre de ceux qui croient s'aimer un mélange -d'effusion et de diplomatie, une parade un peu, une recherche inquiète -de la permission d'aimer, une sorte d'examen, qu'on sent trop -redoutable pour qu'il soit tout à fait doux. On joue son coeur, son -repos, ses rêves, on joue une famille qui n'est pas née et plus -encore. J'avais le sentiment si vif de ce péril où nous sommes, au -moment où nous allons aimer, que je retenais tout le temps, non -seulement mes mots, mais mon coeur, mais mon rire. Cela me ressemble -bien peu! Je ne le remerciais pas quand il me disait des choses dont -j'étais fière au fond, parce que j'avais peur d'être obligée, -l'instant d'après, de me retirer, de redevenir la petite dactylographe -qui n'est pas facile à marier, parce qu'elle a l'ambition d'épouser un -homme «très bien». - -»Je commence à croire qu'il est vraiment très bien. Notre seconde -entrevue a été moins longue, mais plus intime: nous avions, l'un et -l'autre, moins de crainte de nous être trompés. J'avais mis mon -corsage de linon blanc, qui a un empiècement de broderie à jour, et, -dans le ruban cerise noué autour de mon cou, j'avais passé un brin de -réséda. C'est une fleur fine, et fidèle jusqu'au bout: ça meurt, mais -ça ne s'effeuille pas. M. Morand a tout de suite aperçu le réséda, -parce qu'il a regardé mon petit cou blanc et mes épaules, et il m'a -dit: - -»--La fleur que j'aime le mieux, tout justement, mademoiselle! Chez -nous, à la maison du Valromey, ma mère sème tous les ans du réséda -dans une plate-bande, toujours la même, qui embaume la vallée. - -»--Elle est petite, alors, la vallée? - -»--Non, très grande. Un être de rien, un brin de lavande ou de réséda, -mais qui a une âme très parfumée, quelle puissance, et comme elle va -loin! - -»--Vous êtes poète? - -»--Non, je suis heureux. - -»Les bonnes, sur le banc, étaient au complet. Elles ont ri, en nous -revoyant, et nous aussi, nous avons ri. Ça devenait gênant. J'ai -proposé à M. Louis Morand de nous promener sur le côté de la terrasse -qui longe la place de la Concorde. Il a accepté. C'est un grand point -que de s'entendre sur le chemin. Tout de suite après, nous sommes -devenus graves. Oui, tous les deux ensemble, et presque tristes. -Pendant un long moment, nous avons cessé d'être jeunes et de sentir -que nous étions amis. Est-ce ainsi pour tout le monde? Peut-être. Nous -étions comme ceux qui arrivent au quai d'embarquement, et qui -s'arrêtent, moins désireux de la route, pleins de questions sur la -mer, et sur le bateau, et sur le vent. Tout à l'heure, un pas de plus, -il ne sera plus temps. Nous avions prévu cette minute-là, l'un et -l'autre, mais elle était venue, soudaine. Lui, il m'a interrogée sur -mon enfance, mon caractère, mes goûts, et, moi, je lui ai demandé: - -»--Que dirait votre mère, si vous lui parliez de votre projet, -monsieur? Elle ne me trouverait pas de son monde. - -»--Elle est fille d'un tout petit propriétaire. - -»--Elle était femme d'un conducteur des ponts et chaussées. - -»--C'est un fonctionnaire bien modeste. Je vous garantis le -consentement de ma mère, mademoiselle, et, mieux, son adoration. - -»Je le remerciai d'un regard, et je vis qu'il pâlissait, parce que le -regard était doux. C'est un tendre, cet homme qui a l'air dur. Je -voulais savoir une chose infiniment délicate; j'ai profité de -l'émotion. - -»--Les mots que je devine, que je sens tout près de vous sont très -beaux; ne les dites pas, cependant, monsieur; je voudrais qu'il n'y -eût aucun mensonge entre nous. Ne me dites pas encore que vous -m'aimez... Je vous parais singulière, peut-être? - -»--Non, vous me surprenez, mais délicieusement. - -»--Alors, je puis continuer et vous interroger avec une franchise -complète? - -»--Oui. - -»--Même indiscrète? Je voudrais savoir une chose que vous auriez le -droit de me cacher. - -»Il fronça les sourcils, et mit une ou deux minutes à prendre son -parti. - -»--Allez toujours: je ne mens jamais. - -»--Eh bien! je voudrais savoir si vous avez souvent dit à d'autres -femmes ce que vous me diriez à moi-même, tout de suite, si je ne vous -arrêtais pas. - -»--Non, vous n'êtes pas la première à qui j'ai dit: «Je vous aime»; je -ne veux pas me faire meilleur que je ne suis; je vous jure, pourtant, -que je ne vous aurai pas été souvent infidèle avant de vous connaître, -et que, si nous étions mariés... - -»--Qu'en savez-vous? - -»--J'en réponds, je serais l'ami qui ne varie pas. J'ai l'habitude de -la consigne, et puis, ce serait facile avec vous. - -»--Facile? Je n'ai pas vu beaucoup de pièces de théâtre, monsieur; -mais aucune ne disait cela. Pourtant, je vous crois... J'ai besoin de -vous croire. - -»Il laissa tomber ces mots, et nous sommes allés côte à côte, l'espace -de quatre arbres au moins, sans plus parler. Je suis persuadée qu'il -était sincère. Quand ils sont jeunes et près de nous, ils sont très -sûrs d'eux-mêmes. Puis, il m'a posé, de nouveau, deux questions: - -»--Quitteriez-vous Paris? - -»--Cela me serait très dur: je l'aime. - -»--Impossible? - -»--Non, parce que je puis aimer quelqu'un plus que mon Paris; cela, -moi aussi, j'en suis sûre. - -»Puis, sans transition, impérieusement, comme s'il faisait un -discours à ses hommes, il m'a dit: - -»--Je suis très militaire; mais le reste m'est moins familier. Un -petit collège, puis de bonne heure dans la troupe, puis Saint-Maixent: -vous comprenez qu'il me manque des cordes. Ainsi, je vous avoue que je -sais mal la religion. Mais je ne demande pas mieux que de l'apprendre -de vous, parce que j'ai des camarades que j'estime beaucoup, que -j'estime le plus, et qui sont fervents. Ma mère est une chrétienne -admirable. Que pensez vous là-dessus? - -»Il a fallu répondre. J'étais contente qu'il fût meilleur que moi, qui -n'ai pas ses excuses, et qui suis de médiocre pratique... Des excuses, -j'en ai peut-être d'autres, en y songeant bien: j'ai maman, qui n'est -guère dévote; j'ai la vie d'employée, qui n'a pas beaucoup de ces -exemples-là autour d'elle... J'ai promis d'instruire M. Louis Morand. -Mais il faudra d'abord former le professeur, qui n'est pas de premier -ordre... Je ne puis pas dire combien j'étais heureuse de cette -causerie à plein coeur, sans l'ombre d'une hypocrisie de part ou -d'autre. Mon grand Paris s'était fait presque silencieux: on ne peut -pas lui demander le silence complet. L'air venait du Bois, si doux -qu'à le respirer je me sentais m'attendrir. M. Morand, quelquefois, -suivait de l'oeil les nuages roses, et leur souriait. J'ai trouvé cela -dangereux, pour une petite Evelyne Gimel qui n'aura pas de conseil -véritable, dans cette grave affaire, et qui a beaucoup de mal déjà à -prendre quarante-huit heures de réflexion. J'ai rompu cette mélancolie -d'amour qui nous prenait tous deux. J'ai demandé: - -»--Où avez-vous fait l'exercice, ce matin, monsieur? - -»--A Issy-les-Moulineaux. - -»--Vous voulez dire Issy-les-Aéroplanes? - -»--Justement, j'en ai vu deux. - -»--Comme j'aurais voulu être là! Ma passion! J'achète tous les jours -un journal pour savoir quand nous volerons. Qui était-ce? Delagrange? -Malécot? Ferber? la dame aviatrice? - -»--Aucun d'eux, mais des nouveaux, des tout jeunes, qui se sont lancés -en l'air, portés par des ailes, en toile très fine, qui ressemblaient -à celles d'un papillon. - -»--Contez-moi cela! - -»--J'aimerais mieux vous le raconter demain... - -»Il avait l'air si grave que j'ai bien vu que mon rire, à moi, sonnait -faux. Il avait tant de bon amour dans les yeux que j'ai dit oui. J'ai -promis de revenir, pour la dernière fois.» - - _Jeudi, 18 juillet._ - -«C'est le troisième soir de mon amour. Hélas! le dernier de ma joie! -Tout est brisé. J'écris ceci à je ne sais quelle heure de la nuit, -pendant que madame Gimel--il faut que je l'appelle ainsi à -présent--pleure, elle aussi, et souffre presque autant que moi. - -»Cela débutait si bien, mon amour! Ce soir encore, à six heures dix, -sur la terrasse que nous avions choisie pour nos accordailles, il -m'attendait, lui, et il avait, comme moi, toute une marée montante de -pensées dans le coeur. Je ne lui avais pas dit que je commençais à -l'aimer; j'allais le lui dire; il ne me faisait plus peur. En sortant -de la banque, je regarde en l'air, et je reçois sur la joue une goutte -d'eau: il pleuvait. Un autre jour, tous les jours, j'aurais été -furieuse, car j'étais sans parapluie; eh bien! j'ai étendu mes dix -doigts, las d'avoir tapoté les touches de ma machine, et j'ai dit, je -me rappelle: - -»--J'arriverai fripée s'il le faut, mais cela ne me fait plus rien; il -m'aime, à présent, et moi, je vais lui dire que je l'aime! - -»Pourquoi? C'est le secret des mots d'hier, des mots qui sont des -graines et qui lèvent leurs deux premières feuilles dans une nuit. Et -je ne suis pas allée au rendez-vous en prenant des détours, non, mais -tout droit, sous la bruine qui tombait et que j'aurais voulu qu'il pût -boire sur ma joue. Lui, il était à son poste de guetteur; je voyais sa -haute silhouette, de loin, au-dessus de la balustrade blanche, entre -deux troncs d'arbres; et puis, j'ai vu son visage immobile; nous -étions attirés l'un par l'autre, et moi seule j'avançais; j'ai vu ses -yeux qui étaient tout pleins de moi; j'ai monté; personne n'était là -que nous; j'ai couru, et j'ai dit: - -»--Je vous aime! - -»Alors, oh! alors, ses yeux se sont emplis de larmes, subitement. Et, -lui pleurant, moi presque, sous la pluie, dans ces Tuileries désertes, -nous étions infiniment heureux. Je crois que nous marchions très -doucement, mais je ne suis pas sûre. Nous étions, dans nos coeurs, -fiancés. Il m'a regardée longtemps, sans mot dire, ses yeux fermes, -ses yeux de commandement et de justice fixés sur les miens, et je -voyais trembler, au coin de ses lèvres, des mots d'amour qu'il était -trop ému pour prononcer. Il était devenu muet. - -»--J'ai tout compris, monsieur, mais il pleut. Si nous rentrions? - -»Une pluie véritable tombait. J'avais dit étourdiment: si nous -rentrions? - -»Mais où? La grande serre des Tuileries était là, toutes ses baies -vitrées bien ouvertes, laissant voir les palmiers, les orangers, les -bananiers, les fougères, et défendue seulement par une chaînette de -fer qui, d'un pilier à l'autre, faisait feston. Ma foi, nous entrâmes; -je m'adossai à une caisse et M. Morand s'adossa à la même. C'était une -très grande caisse; nous étions sous l'oranger, et je ne sais pas si -cela porte chance, mais je ne vivrai jamais des minutes plus douces. -Il regardait devant lui, la pluie qui tombait, et moi de même, et je -crois bien que nous ne voyions rien, que l'avenir, dont nous ne -parlions pas. Il avait pris ma main, et il la pressait souvent, et -même, dans l'intervalle, je la sentais petite, confiante, aimée entre -ses doigts très rudes, mais qui tremblaient. Ce qu'il me disait? Peu -de chose; c'était une espèce de plainte qui me semblait délicieuse et -qu'il appelait «raconter sa jeunesse». - -»--J'ai souffert, répétait-il, jusqu'au moment où je vous ai connue. -Ma vie a été seule, pauvre, et vous voici enfin. - -»Quel bonheur il y avait pour moi, et pour lui, dans cette tristesse -passée! Je compatissais. J'avais le sentiment que je commençais mon -rôle de femme, qui est de consoler. Il radotait, et moi aussi, pour -que cela durât. Nous laissions des silences entre les mots; mais ils -étaient remplis par une espèce de pitié amoureuse, qu'il demandait et -que je donnais. Il y a un langage, d'âme à âme, qui n'a point de -paroles; c'est comme une couleur changeante dont on se serait -enveloppé. Contre mon habitude, je n'étais pas gaie. Je ne retrouvais -pas ce qui a été ma manière d'être heureuse jusqu'à présent. Je ne -souhaitais rien tant que l'entendre dire toujours: - -»--J'ai souffert, et vous voici enfin. - -»Tout à coup, une porte s'ouvrit dans le fond de la serre; un -jardinier entra par derrière les palmiers. - -»--Eh bien! les amoureux! Pas gênés! Voulez-vous filer! C'est pas une -marquise de restaurant, la serre des Tuileries! - -»M. Louis Morand est un homme de sang-froid. Je l'ai bien vu. Il s'est -dressé. Il a observé le jardinier qui arrivait, et, à trois pas, il -lui a dit tranquillement: - -»--Vous vous appelez Jean-Jules Plot, caporal, il y a trois ans, à la -troisième du 2. Est-ce vrai? - -»--Peut-être bien. Et vous? - -»--Lieutenant Louis Morand. Vous n'étiez pas dans ma compagnie, mais -je vous reconnais bien. - -»--C'est que vous êtes en civil, mon lieutenant, excusez. - -»Alors, ils se sont écartés de moi, et j'ai entendu le jardinier qui -disait très bas: - -»--Mes compliments: elle est tout à fait chic votre bonne amie, mon -lieutenant. - -»--Dites ma fiancée, Jean-Jules Plot. - -»Et, se détournant, il m'a regardée. Ah! les beaux yeux francs, où il -y avait de l'amour pour toute une vie et même pour deux! La pluie -tombait moins fort; j'ai fait signe: - -»--Si nous sortions? - -»Il a ouvert son parapluie; je me suis mise tout près de mon «fiancé»; -il était si content que je l'aurais emmené à droite, à gauche, -n'importe où. - -»--Je vous aime, mademoiselle Evelyne. - -»Nous descendions la rampe du jardin, nous passions à côté du bassin, -près du vieux père Nil, tout écrasé sous l'avalanche de ses enfants; -nous franchissions la grille. - -»--Mademoiselle Evelyne, je vous... Au fait, où allons-nous? -demanda-t-il. - -»--Voir maman: il est temps de la prévenir, après trois rendez-vous! - -»Je ne sais s'il avait bien compris, car, des Tuileries jusqu'à la rue -Saint-Honoré, il ne s'occupa que de moi, et ne me parla pas d'elle. - -»Je n'ai jamais monté plus lentement l'escalier de notre maison. Ah! -que j'avais raison! Le bonheur, c'est de la joie qui croit qu'elle va -durer. Le mien n'était pas tout à fait complet, Il tremblait un peu. -Qu'allait dire maman? Mais je la savais faible pour moi. M. Morand, -dès la première marche, avait pris mon bras et l'avait posé sur le -sien. - -»--Il n'y a que quatre étages? disait-il. Quel dommage! -J'apprécierais, en ce moment, une maison américaine. - -»Je pensais de même. Il faisait jour encore, dans la grande cage -blanche. Personne ne troubla l'ascension. Quand nous nous trouvâmes en -haut, nous eûmes ensemble le même battement de coeur, le même recul -devant le bouton de cuivre de la sonnette. Derrière la porte, quelle -parole allait être dite? Quelle destinée nous guettait? J'avançai la -main, très lentement. M. Morand vit le geste, et, peut-être pour -retarder le moment où nous serions trois, il prit ma main et la porta -à ses lèvres, et je sentis celles-ci qui priaient sur mes doigts et -qui disaient: - -»--Pas encore. - -»Cela dura un peu. Je crois que j'aurais laissé durer la prière si je -n'avais entendu le pas de maman. Elle venait, probablement, pour se -pencher sur la rampe. Ce fut M. Morand qui sonna. Puis, il s'effaça. -Et maman vint ouvrir, précipitamment, joyeusement, comme chaque soir. - -»Elle m'aperçut d'abord; je vis commencer le sourire qui m'accueille -et qui m'appartient; mais, tout de suite, il cessa. Maman venait de -découvrir, en arrière, ce jeune homme; ses yeux myopes firent effort, -elle plissa les paupières, elle se demanda: - -»--Est-ce que je le connais? - -»Elle eut son petit mouvement de tête qui précède le bonjour. Mais -non, elle ne connaissait pas ce monsieur. C'était un étranger. Elle ne -comprenait plus; elle pensa qu'elle avait encore son tablier de -popeline noire, et je vis se reculer dans l'ombre du couloir sa pauvre -figure troublée, froide, pincée, tandis que je m'avançais, et que je -disais tout bas: - -»--Maman, je vais vous expliquer. Ne craignez rien. Allons dans le -salon. - -»Son premier geste, en entrant dans le salon, c'est-à-dire dans sa -chambre, fut de jeter, sous la machine à coudre, le tablier surpris. -Alors, elle parut se remettre. Elle leva la mèche de la lampe. - -»--Entrez donc, monsieur; qu'est-ce qu'il y a? Je ne m'attendais pas à -une visite. Si tu fermais la fenêtre, Evelyne? - -»Quand elle fut assise, à contre-jour, quand la fenêtre fut fermée, -maman avait déjà repris son air très sûr, son air parisien. - -»--Mais asseyez-vous donc, monsieur. - -»Et elle le regardait, pendant ce temps-là. Elle l'étudiait. Elle le -cataloguait. Moi, j'étais à sa gauche, près du fauteuil, et joliment -plus émue qu'aux Tuileries, et je le regardais, lui aussi, et je le -trouvais stupéfiant et charmant. - -»Il n'était pas embarrassé, pas gauche, pas godiche; il était ému, et, -ce qui me parut très bien et très fort, de tout ce qui était dans le -salon, il ne considérait que maman. Il la laissait, avec déférence, -s'agiter. Il attendait, sans impatience, qu'il pût dire ce qu'il -voulait dire. Il restait debout; et ce fut très simple. Moi, je -n'avais eu le temps de rien expliquer. Il se chargea des -éclaircissements. - -»--Madame, dit-il, j'aurais dû vous parler avant-hier; voilà trois -jours déjà que j'ai fait ma déclaration à mademoiselle Evelyne. - -»Elle a pris son air étonné,--heureux, au fond, pauvre maman, très -heureux,--un air qu'elle avait vu prendre à Bartet, dans les comédies. - -»--Quelle sorte de déclaration, monsieur? - -»J'étais si près d'elle, je me suis penchée, je l'ai embrassée là où -commencent ses cheveux blancs, et j'ai dit: - -»--D'amour, maman. - -»Et, un peu bas: - -»--Ça s'est très bien passé... Aux Tuileries... Il est très comme il -faut... Recevez-le bien. - -»Lui, il ne disait plus rien. Elle l'a considéré peut-être une -demi-minute. Elle est sensible, impressionnable! Je lisais tout sur -son visage; elle se demandait: - -»--Voyons, cette physionomie-là me revient-elle? Du temps de ma -jeunesse, quand j'étais vendeuse chez Revillon, m'aurait-il plu? -Voyons, ces moustaches, ces sourcils un peu rudes, ce front calme et -têtu, ces yeux de commandement, mais qui aiment, qui ont un peu peur, -non pas de moi, mais de ce que je vais dire... Oui, sûrement, Evelyne -a fait ce que j'aurais fait... Quoique... Vraiment oui, monsieur -Gimel, adjudant de la garde républicaine, était un plus bel homme. - -»--Excusez-moi, monsieur; on ne s'attend pas à des nouvelles -pareilles. Je suis toute saisie. Dites-moi comment vous avez connu -Evelyne. Êtes-vous de sa banque? - -»Il se mit à rire, et j'entends encore ce rire contenu, mais si franc, -le dernier entre nous. - -»--Oh! non, madame! non! J'ai commencé par deux années au Soudan... - -»--Seigneur! Vous habitez les colonies? - -»--Je les habitais hier; j'y retournerais volontiers si je n'avais pas -une idée que je viens de vous avouer. Je suis lieutenant d'infanterie. - -»Maman devint toute pâle, subitement. Elle chercha ses mots, elle qui -les trouve toujours, et si vite! - -»--Officier! Mais, monsieur, il faut une dot réglementaire? Je ne sais -pas si Evelyne, même après ma mort... - -»--Non, maman, il n'en faut plus! J'ai fait l'objection, moi aussi, -vous rappelez-vous, monsieur, à côté du myrte, quand le jardinier est -entré? Je vous demandais, justement... Non, maman, il y a une -circulaire du général... - -»Je croyais que maman allait rire. Non, elle pâlissait encore; elle -avait l'air de défaillir; elle nous regardait avec une espèce de -stupeur, comme si nous allions mourir l'un ou l'autre. - -»--En vérité, monsieur, dit-elle, ce projet-là est impossible..., tout -à fait impossible... L'honneur était grand, sans doute... Mais Evelyne -ne peut pas épouser un officier. Voulez-vous m'attendre ici?... J'ai à -parler à l'enfant, qui ne comprend pas plus que vous ce que je veux -dire. Viens, ma petite. - -»Et, en disant cela, elle m'entraînait dans ma chambre. Je n'avais pas -peur; je me sentais forte contre toute opposition, capable d'attendre, -de m'exiler, de continuer de travailler, d'apprendre un métier -nouveau, s'il le fallait, de tant de choses, que j'étais sûre que -celle que maman allait m'opposer comme argument ne tiendrait pas -contre ma volonté... Pouvais-je prévoir? Ah! trop confiante que -j'étais! Un mot a suffi pour m'accabler. Elle m'a emmenée près de la -fenêtre; elle a passé sa main autour de ma taille; elle m'a caché son -visage; son front touchant mes cheveux, elle m'a parlé. Aussitôt, j'ai -senti mon pauvre amour frappé à mort. Je ne me suis pas défendue; je -ne répondais pas; je souffrais. Combien de temps suis-je restée là, -sans force, tandis qu'elle me disait: - -»--Allons, rentre, mon enfant, trouve un prétexte, écarte-le puisqu'il -le faut! - -»Voyant que je me taisais, elle me proposa même de retourner seule et -de dire elle-même à M. Morand: - -»--C'est fini, ne revenez pas. - -»Alors seulement, je revins à moi; je la repoussai; elle me laissa -faire. J'étais nerveuse, dès lors courageuse. Je devais être très -singulière avec mes yeux brillants de larmes que je retenais; avec ma -volonté nouvelle de le quitter; avec ma voix que j'avais peur -d'entendre moi-même parce qu'elle allait nous séparer. Je ne sais pas -comment j'ai eu le courage. J'ai été droit à lui, qui était debout au -milieu du salon. - -»--Monsieur, voici un grand chagrin pour moi, et pour vous: madame -Gimel vient de me parler... J'ignorais ce qu'elle m'a appris, je vous -le jure. Elle a bien fait de me l'apprendre. Je ne dois pas, je ne -peux pas être votre fiancée. - -»--Mais que vous a-t-elle appris, mademoiselle? Elle ne me connaît -pas. On m'a peut-être calomnié près d'elle? Qu'elle se renseigne. Je -n'ai pas à craindre. Mais ne dites pas des mots comme celui-là. - -»--Oh! non, cela ne vous concerne pas. - -»--Alors, comment une chose que vous ne saviez pas, et qui vous -concernait, mademoiselle, pouvait-elle avoir tant d'importance? Vous -l'ignoriez? Qu'est-ce que c'est! Vous ai-je dit que les questions de -dot n'entraient pas dans mes préoccupations? Vous seriez sans mobilier -et sans trousseau que je ne changerais pas d'avis. N'est-ce que cela? - -»--Non, hélas! - -»--Mais parlez donc! - -»--Je ne peux pas... - -»--Vous le devez! Je ne vous quitterai pas sans savoir pourquoi vous -rompez. J'ai droit à une explication. - -»--Et si je vous demande, monsieur, de ne pas vous en donner? - -»--Je refuse... Vous voyez que je souffre cruellement... Je croirai -que j'ai été repoussé pour des raisons d'ambition, qu'on vous a fait -partager. - -»--Non, par exemple! N'injuriez pas la petite, monsieur! Elle avait le -droit de choisir, en effet; mais elle avait choisi, et elle n'est pas -femme à se reprendre par ambition! - -»C'était madame Gimel qui sortait à son tour de ma chambre, animée, -rouge, susceptible pour moi, qui n'étais que malheureuse. J'ai étendu -la main, pour arrêter la plaidoirie de cette chère offensée. J'ai dit: - -»--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux que vous sachiez la -vérité. - -»--Quoi, Evelyne, tu vas lui dire?... - -»--Tout. Monsieur Morand va voir, par là, combien je l'estime. Il -verra aussi que je ne puis pas être sa femme... Je suis une enfant -abandonnée, monsieur, une pupille de l'Assistance publique, adoptée -par madame Gimel... Comprenez-vous, maintenant? Cette femme, qui m'a -élevée, n'avait qu'à me laisser avec les autres: j'aurais grandi dans -une ferme de la Nièvre ou de la Normandie. Je suis sans père ni -mère... Vous voyez vous-même que je ne suis pas de celles qu'on peut -présenter à des femmes d'officiers. Dites le contraire! - -»Il me regarda, et il m'aimait encore. Mais il ne répondit rien. Il -voyait que je ne mentais pas, que j'avais tout ignoré, que je ne -voulais pas pleurer, que je ne voulais pas qu'il restât... Et il a -voulu, lui aussi, être courageux; il ne m'a même pas demandé de lui -tendre la main; il a salué maman, le pauvre garçon, perdu d'esprit et -toujours correct; il l'a saluée, et puis il n'a plus eu la force de me -dire adieu. Je crois qu'il a essayé de commencer: «Pardonnez-moi», -mais il n'a pas eu la force de finir, il a senti que tout s'écroulait -et il a quitté le salon... Je suis presque sûre qu'il s'est arrêté -pour me regarder, sur le palier. Je n'ai pas couru. La pupille de -l'Assistance publique n'avait aucune parole d'espérance à lui donner, -aucune illusion. Le bruit sec de la serrure, qui reprenait son rôle de -gardienne, nous a séparés. - -»Madame Gimel m'a dit: - -»--Viens, que je te raconte tout! - -»Nous avons causé et pleuré jusqu'à deux heures du matin. Et, -maintenant, je n'ai plus de père, plus de mère, plus de nom à moi, et -plus de fiancé.» - - -III - -LE NUMÉRO 149 007 - -A huit heures, Evelyne était debout. Elle avait fait son lit, balayé -la chambre, et mis à chauffer le lait que le laitier, à sept heures et -demie, tous les matins, déposait sur le paillasson de la porte, dans -un flacon cacheté, scellé avec une étiquette bleue: «Grand lait du -château de Perray.» - -Elle apportait les deux tasses sur un plateau, dans la chambre de -madame Gimel. - ---Merci, ma petite... Ne te presse pas. Tu as tout le temps. Là, pose -le plateau sur le guéridon. Va chercher le croissant... Bien... -Pourquoi as-tu mis ta robe noire, et ta cravate noire? Tu as l'air... - ---En deuil. C'est ce que je veux. - ---Oui, ma pauvre mignonne. Mais que diront-elles, à la banque, les -dactys? - ---Je n'y vais pas. - ---Comment! tu n'y vas pas? - ---Non, nous allons toutes les deux faire une course pressée, et -j'envoie un mot à monsieur Amédée pour dire que je suis souffrante. - ---S'ils apprennent que ça n'est pas vrai?... - ---C'est plus vrai que si le médecin l'avait dit... - ---En effet... Et où veux-tu?... - ---A l'Assistance publique. Je vais redemander maman... Je veux savoir -son nom, qui elle est, la retrouver si elle n'est pas morte... - ---Tu ne sauras rien, ma petite, puisque, moi, je n'ai rien su... - ---Parce que vous êtes timide! Parce que vous êtes de Romorantin, -tandis que, moi, je suis Parisienne... Au fait, je ne suis plus sûre -de rien... Mais je vous assure qu'ils me le diront! - -Elle avait l'air d'une toute jeune veuve qui déraisonne. - ---Oui, ma chérie, ils le diront peut-être. Tu as raison. Bois ton -lait. Je vais mettre mon chapeau. Assieds-toi... Là, ne te dépêche -pas... Nous avons le temps... Je suis toujours ta maman, mon Evelyne. - -Elle mit plus de temps que d'ordinaire à piquer son chapeau, la pâle -madame Gimel. Comme d'autres, quand elles ont un peu vieilli, elle -cherchait des mots pour consoler le chagrin d'amour qui ne voulait pas -être consolé, et qui s'avivait au bruit inutile. Evelyne, assise à -contrejour, près du guéridon, regardait dans le vide, au-dessus des -toits d'en face, qu'on apercevait par la fenêtre ouverte, et elle -oubliait de toucher au bol de lait qui fumait en spirale inquiète. - -En arrière, madame Gimel, tout armée pour la promenade, ayant même -pris son ombrelle «habillée», qui avait une cerise au bout du manche, -se tint droite pendant un peu de temps. Elle plaignait Evelyne; elle -l'enviait, peut-être; elle travaillait sur la donnée de ce roman -vivant qu'elle avait sous les yeux, comme elle faisait, dans les -heures de solitude, quand elle avait achevé le feuilleton du _Petit -Journal_. Mais, cette fois, elle se heurtait, de tous côtés, à -l'inconnu et à l'impossible. - ---Je suis prête, ma petite. Je t'attends. - -Evelyne avala une gorgée de lait, et sortit la première. - -Tant que les deux femmes marchèrent dans la rue, elles eurent les yeux -distraits, et même un peu le coeur. Il était encore de bonne heure. -Elles suivaient la rue de Rivoli, qu'elles avaient gagnée en remontant -la rue Saint-Honoré. Madame Gimel avait fait exprès de passer sous les -galeries des magasins du Louvre, afin de pouvoir dire des mots qui ont -une puissance sur l'esprit des femmes,--elle le savait bien,--et où il -y a de l'amour de soi, de l'autre, ou de l'enfant: - ---Vois donc la jolie berthe en guipure; et cette robe de bains de mer, -«robe de plage», crois-tu! Et l'adorable layette... - -Malgré son chagrin, Evelyne regardait. Elle n'allait pas jusqu'à -sourire, mais une petite caresse lui venait des choses qui lui -plaisaient, à l'étalage. Le coeur n'était pas tout fermé à la vie, -mais presque. Elle avait sa jupe noire, une ceinture de cuir souple, -un corsage blanc, et le canotier de tous les jours, d'où se levait -une aile de pigeon, une seule. - -Lorsque madame Gimel tourna à droite, un peu avant l'Hôtel de Ville, -il y avait bien deux minutes qu'elle n'avait parlé. D'anciens -souvenirs et l'appréhension de ces bureaux, derrière lesquels est -assis l'État, l'assombrissaient. Evelyne, l'impressionnable Evelyne, -hautaine parce qu'elle avait honte, hostile d'avance à tout ce qu'elle -allait voir et entendre, hésitait, la tête levée, entre les deux -façades de monuments publics qui occupent presque toute la longueur de -l'avenue Victoria. - ---C'est au 3, l'Assistance publique, dit madame Gimel. Je me souviens, -il faut entrer dans la cour... Ah! mon Dieu, voilà vingt-deux ans, -j'étais si contente quand je suis sortie de là, avec toi dans les -bras, et mon brave homme de mari qui ronchonnait en arrière: «Tu la -tiens pas bien. Passe-la-moi donc!» Ça me rappelle tant de choses! Il -y avait un employé, qu'est-ce que je dis, plusieurs chefs de bureau et -le directeur qui nous ont fait signer les papiers, ce jour-là. J'en -reconnaîtrais peut-être quelques-uns... - -La mémoire du coeur n'est pas celle des yeux. Madame Gimel, entrée -dans l'immeuble numéro 3, avait pris son face-à-main et considérait, -sans pouvoir prendre parti, les perrons et les portes distribués -autour de la cour, quand Evelyne se dirigea, à droite, vers la porte -vitrée sur laquelle étaient inscrits ces mots: «Enfants -assistés.--Nouvelles et renseignements.» Les deux femmes entrèrent, -tournèrent à gauche, et passèrent devant un bureau où causaient et -péroraient, rendant compte de leurs recherches, les employés -enquêteurs de la banlieue de Paris. Elles arrivèrent alors devant un -guichet pareil à celui d'une banque, et derrière lequel se tenait un -homme gras, sérieux, rasé, qui avait les lèvres expressives et qui le -savait. Il ne broncha pas, en voyant madame Gimel et Evelyne. Celle-ci -ne s'approcha pas. Madame Gimel glissa le pied, comme elle faisait -chez Revillon en s'avançant au-devant d'une cliente, et dit: - ---Monsieur le chef de bureau? - -Il répondit aussitôt: - ---Vous avez le numéro de l'enfant? - ---Non, monsieur, je ne l'ai pas sur moi, mais je me le rappelle très -bien: 149 007. - -L'employé se tourna vers une table inclinée sur laquelle reposait un -registre. Madame Gimel voyait bien qu'il faisait erreur, mais elle -n'osait le dire, à cause de la crainte révérencielle que lui inspirait -tout fonctionnaire. L'employé écrasa sous son pouce et souleva d'un -mouvement preste, en virgule, cinq ou six feuillets, puis les laissa -retomber. - ---Mais, dit-il, nous en sommes à 170 000. Il est vieux, votre numéro, -madame. - -Une voix ferme, jeune, dit: - ---C'est moi, monsieur, le 149 007! - -Le gros scribe fut frappé de l'accent de cette voix, et, quand il eut -regardé Evelyne, qui s'était avancée à la droite de madame Gimel, son -étonnement devint de l'admiration. Les lèvres expressives eurent une -moue. - ---Pardonnez-moi, mademoiselle, je ne pouvais pas me douter... - ---Peu importe, interrompit la jeune fille. J'ai été adoptée, il y a -vingt-deux ans, par madame. - ---Oh! Evelyne! - ---Évidemment. Comment voulez-vous que je dise?... Je viens, monsieur, -pour avoir des renseignements sur mon origine. - -Elle était nerveuse et décidée à être impertinente. - -Le chef de bureau ne s'y méprit pas. Il fit l'économie d'un reste de -sourire, qui attendait son tour, et répondit: - ---Bien, mademoiselle; alors, adressez-vous au bureau des adoptions, -escalier A, tout en haut. - -Il saluait, avec une politesse administrative, et, cependant, avec une -nuance de réserve, à cause de la brusquerie de cette jeune fille. -Madame Gimel seule répondit. L'aile de pigeon avait déjà filé devant, -et passait en bordure des enquêteurs, qui clignaient l'oeil sur le -sillage d'Evelyne. - -Celle-ci, retraversant la cour, trouva l'escalier A, monta plusieurs -étages, et suivit un couloir sur lequel ouvraient des portes -numérotées. Elle frappa à l'une des dernières, et entra dans une -cellule chaude dont elle venait de réveiller le titulaire. - ---Je ne le reconnais pas non plus, souffla madame Gimel, en passant -près d'Evelyne. - -L'homme avait avancé deux chaises, les deux seules qui meublassent la -pièce. Il était de l'espèce intelligente et ardente qui se rue aux -emplois publics, invente, médite des réformes, fait des rapports, -espère de l'avancement et, n'en recevant que fort peu, enrage -quelquefois et, plus souvent, s'endort. Son large front, qui se -prolongeait en calvitie aux tempes, son menton pointu et sa barbiche -en virgule, lui faisaient une tête triangulaire. Il jeta un coup -d'oeil sur les petits rideaux d'étoffe rouge qui encadraient la -fenêtre, sur la pendule Empire,--deux colonnes noires et un cadran -d'or,--sur les dossiers alignés devant lui, afin de s'assurer que tout -était en ordre, mit sur son nez, triangulaire aussi, un lorgnon -d'écaille, et demanda: - ---Qu'y a-t-il, madame, pour votre service? - -Evelyne ne laissa pas à madame Gimel le temps de répondre. - ---Il paraît, monsieur, dit-elle, que je suis le numéro 149 007. J'ai -appris, hier soir, que je n'étais pas la fille de madame Gimel; que -j'étais pupille de l'Assistance publique. Je viens vous demander de me -nommer ma mère, de me permettre de la retrouver si elle vit... Je suis -extrêmement malheureuse... Surtout, je vous en prie, pas de -consolations et pas de banalités. - -M. Heidemetz eut un regard approbateur, et répondit: - ---Cela ne me paraît pas possible. Vous devez avoir, ou madame?... - ---Gimel, monsieur; mon mari était adjudant dans la garde républicaine. - ---Madame Gimel doit avoir un certificat d'origine, établi par -l'administration. - ---Oui, je l'ai vu, une pièce où il n'y a rien... Vous ne pouvez pas -admettre qu'on abandonne un enfant sans que la mère se nomme? - ---Mais je vous demande pardon, mademoiselle. - ---Sans qu'elle fasse connaître quel motif l'a conduite? - ---Cela se peut, au contraire. - ---D'où l'on sort, de quelle misère ou de quel vice? Car je ne peux -hésiter qu'entre les deux. - ---Voyons, ma petite Evelyne... Calme-toi. - ---Laissez-moi; je m'adresse à monsieur, qui voit que je veux savoir -tout ce qu'il sait lui-même... Et je trouve que ma prétention n'est -pas excessive... - -La main de M. Heidemetz ôta le lorgnon, et eut l'air de le tendre. - ---Elle l'est, mademoiselle. Vous n'avez droit qu'aux renseignements -contenus dans le certificat d'origine de l'administration. Cependant, -pour vous être agréable, je vais faire une chose exceptionnelle, tout -à fait exceptionnelle, dont j'ai vainement demandé qu'on fît une -obligation pour l'Assistance. - -Il sonna un garçon de bureau. - ---Allez demander, aux archives, ce dossier. - -Il écrivit deux lignes sur un carré de papier, qu'il remit à -l'employé. - -Et, aussitôt, il s'informa, auprès de madame Gimel, des circonstances -de ce qu'il appelait: «Le placement sous réserve de tutelle.» Madame -Gimel rappelait avec complaisance les longues discussions qu'elle -avait eues avec M. Gimel avant de le décider à adopter; l'indécision -du mari, qui ne savait s'il adopterait un garçon ou une fille; -l'insistance qu'elle avait mise à demander «une petite»; les -photographies de «candidates» comparées; puis, la comparution des deux -époux, assistés d'un notaire, devant M. le directeur de l'Assistance -publique lui-même, «dans ce beau cabinet où il y a des portraits de -bienfaisants personnages de tous les temps». - -Evelyne ne parlait pas, malgré les prévenances du jeune chef de -bureau, qui lui fournissait des explications qu'elle ne demandait pas. - -Quand le garçon de bureau rentra, elle se leva, et s'approcha vivement -du meuble sur lequel il déposait un petit dossier jauni. - ---Ah! laissez-moi voir! - ---Voyez! - -Evelyne était penchée, les mains appuyées sur la table. Elle suivait -le texte que M. Heidemetz lisait à demi-voix, rapidement. C'était une -feuille double, de grand format, couleur crème, qui portait, sur -chaque feuillet, au recto et au verso, un questionnaire imprimé, et, -en face, des cases, hélas! presque toutes vides: - -«Bulletin de renseignements concernant un enfant présenté à l'hospice -des Enfants Assistés... Sexe de l'enfant: féminin. Nom et prénom: -Evelyne.» - ---Alors, je n'ai pas de nom, monsieur? - ---Evelyne, en tout, mademoiselle. Vous voyez. «Lieu et date de -naissance, département: Paris, 1er octobre 1886.» - ---C'est au moins cela, dit Evelyne: je suis de Paris. - -«Est-il légitime ou naturel? Naturel.--Reconnu par le père? Non.--Par -la mère? Non.--Lieu de l'accouchement? Néant.--Voeu des parents quant -au culte? Néant...» - ---Ah! par exemple, elle a été baptisée, monsieur! interrompit madame -Gimel. J'ai eu soin de la faire baptiser, sous condition, comme on -dit. Et même je puis dire qu'elle a beaucoup de religion pour une... -Enfin, je sais ce que je veux dire: je l'ai élevée comme mon enfant. - -«Date du dépôt.»--Vous aviez douze jours, mademoiselle.--«Explication -détaillée des motifs qui ont amené l'abandon de l'enfant...» - -Ici, M. Heidemetz eut une attention délicate. Il avait le sentiment -que l'être jeune qui était là, tout près de lui, souffrait, et il ne -lut pas tout haut le motif écrit dans la case aux réponses, le motif -en un seul mot: misère. Evelyne lui en sut gré. Il tourna la page. La -mère n'avait voulu donner aucun renseignement sur elle-même qui pût la -faire connaître, et tout ce qu'elle avait consenti à dire, c'est -qu'elle n'avait pas eu d'autre enfant que celui qu'elle abandonnait. - -La troisième page devait être la plus rude pour Evelyne, et le silence -fut complet, pendant qu'Evelyne lisait ces lignes cruelles: - -«--A-t-on dit à la mère que l'admission d'un enfant à l'hospice des -Enfants Assistés ne constituait pas un placement temporaire, mais bien -un abandon? - -»--Oui. - -»--Et que les conséquences étaient les suivantes: ignorance absolue -des lieux où l'enfant serait mis en nourrice ou placé? - -»--Oui. - -»--Absence de toute communication, même indirecte, avec lui? - -»--Oui. - -La jeune fille détourna un instant la tête du côté de madame Gimel. - ---Ma mère devait être bien malheureuse! dit-elle. Accepter cela! - -Madame Gimel avait les yeux rouges, et ne pouvait répondre. Evelyne -lut cette dernière condition: - -«Nouvelles de l'enfant données tous les trois mois seulement, et ne -répondant qu'à la question de l'existence ou du décès.» - -Et il y avait encore «oui» dans la colonne des réponses. - -M. Heidemetz replia la feuille, et le bruit de cassure du papier -courut d'un mur à l'autre, et régna seul, pendant quelques secondes, -dans cette mansarde, au-dessus du grand Paris, où trois personnes -revivaient une histoire vieille de vingt-deux ans. Evelyne demanda, -très bas: - ---C'est tout ce que je saurai d'elle? - ---C'est tout ce que nous savons, mademoiselle. - ---Elle n'est pas venue demander des nouvelles de son enfant, après? - ---J'ignore; il faudrait faire des recherches; pour vous obliger, je -puis... - ---Non, je vous remercie... - -Elle se recula; le chef de bureau feuilletait, un peu par conscience, -un peu pour cacher son émotion, le dossier 149 007. - ---Ah! montrez ceci, monsieur, je crois me souvenir... - -Madame Gimel, entre un rapport et le livret à couverture noire -d'Evelyne, avait aperçu une note de service, envoyée par l'agent de -Bourbon-l'Archambault; elle la saisit et la lut, pour consoler -Evelyne, pour se consoler elle-même: - ---Tiens, petite, comme tu étais gentille déjà! Voilà ce qui a décidé -monsieur Gimel et moi. Oh! nous avons médité chaque mot: «Deux élèves -me paraissent avoir des chances différentes pour être proposées en vue -d'adoption: numéro 149 007. Belle enfant, blonde, forte pour son âge.» - -Elle rayonnait. - -Evelyne, en arrière, dit: - ---Venez, voulez-vous? Au revoir, monsieur! - ---Mademoiselle! - -Elle eut le sentiment qu'il demeurait dans l'ouverture de la porte, -sur le seuil, et qu'il suivait des yeux cette abandonnée qui -souffrait, à travers les années, de la faute d'une femme inconnue. -Pauvre Evelyne, la rieuse! Personne, du moins, ne l'avait vue pleurer; -elle ne pleurerait pas; elle allait très vite pour éviter les -questions de l'«adoptive», qui trottait en arrière. Dans l'escalier, -deux infirmières, un employé de l'Assistance et trois péronnelles qui -montaient en baguenaudant, s'écartèrent de la rampe, et se turent un -moment pour laisser passer cette douleur. Une des femmes dit même: - ---Pourquoi est-elle en demi-deuil? Ça doit être tout récent. Elle a le -visage tout blessé par la peine. - -Madame Gimel avait aussi sa large part de chagrin; elle souffrait -surtout de cette diminution de tendresse et de respect qu'elle -constatait, depuis la veille, chez la jeune fille. - ---On essaie de faire la mère, songeait-elle; on se fait un coeur -pareil à celui des mères, mais le dévouement ne compte guère pour les -filles qu'on a seulement aimées: il faut les avoir portées... - -Dans la rue, la conversation se borna à des mots échangés à la hâte: - ---Prends garde à l'auto. - ---Je vois. - ---Il va pleuvoir. - ---Probable. - ---Pluie d'orage. - ---Oui. - -Evelyne et madame Gimel, ayant descendu l'avenue Victoria, prirent, -pour rentrer chez elles, et sans y trop songer d'ailleurs, le quai de -la Mégisserie et le quai du Louvre. Là, comme Evelyne obliquait à -droite: - ---Tu désires reprendre cette rue de Rivoli? C'est plus frais, ici. - ---Non, je vais à Saint-Germain-l'Auxerrois. - -Madame Gimel fut stupéfaite. Elle le fut plus encore quand elle vit -Evelyne demander à un employé de l'église si le vicaire de service -était là, quand elle la suivit dans la sacristie et qu'elle entendit -cette conversation: - ---Monsieur l'abbé, peut-on faire dire une messe pour une femme qu'on -n'a pas connue, dont on ne sait pas le nom, rien, rien? - ---Sans doute, mademoiselle, il suffit qu'elle ait existé et que votre -pensée lui attribue le mérite. - ---Alors, je vous prie de dire une messe pour ma mère inconnue. - ---Bien, mademoiselle. Vous désirez un jour déterminé? - ---Non. - -Elle remit trois francs à l'abbé, qui dit: - ---Mais c'est moins que cela, mademoiselle. - -Evelyne était déjà sortie de la sacristie. A la porte, elle s'arrêta -sur les marches, devant la grille, et, quand elle se sentit rejointe -par l'ombre maternelle: - ---Maman,--madame Gimel trouva doux le retour de ce mot-là,--je vous -demande pardon si je vous ai blessée, peinée, étonnée. Je n'ai pas -bien eu mon coeur ni ma tête à moi, depuis hier... Je vais me -retrouver... Je vous demande seulement de ne pas me plaindre. Ça -diminuerait mon courage... Et de ne pas même me demander à quoi je -penserai... - -Madame Gimel l'embrassa, là, debout sur les marches, et ce fut sa -réponse, et sa manière de prêter serment. - -IV - -SUR LA PELOUSE DE BAGATELLE - -Sur la pelouse de Bagatelle, à six heures du matin, le 12 août, trois -compagnies d'infanterie manoeuvraient. Elles étaient fort réduites, et -l'un des trois témoins qui suivaient les évolutions des troupes,--je -ne parle que des témoins manifestes,--venait de compter, en tout, cent -cinquante-trois hommes, et il inscrivait ce chiffre sur un calepin, au -milieu de quelques notes en abrégé. C'était le colonel Ridault. Les -deux autres observateurs, qui ne prenaient pas de notes, étaient deux -apaches, couchés à l'entrée de la pelouse, les jarrets ployés, -l'espadrille faisant drapeau au bout des pieds balancés. - -Le colonel, venu sans être attendu, ni invité, et qui avait laissé son -cheval sur la route, s'était placé en bordure de l'avenue qui monte -vers le château. Debout et de face, il avait encore une belle tournure -militaire; de profil, on voyait trop l'accent circonflexe. Il -grossissait, et le déplorait. - -Mais il ne faisait rien pour ne pas grossir, et continuait de dîner -beaucoup en ville. On le recherchait. M. Ridault supportait le régime, -et n'en souffrait que dans ce qu'il appelait «sa ligne». Il savait que -ses opinions, surtout celles qu'on lui prêtait, l'arrêtaient dans sa -carrière. Quelles opinions avait, au juste, le colonel Ridault? Il eut -été lui-même embarrassé de le dire. Doué d'un esprit de contradiction -qu'il n'avait pas exercé sans perdre quelque chose de ses idées les -mieux raisonnées et les plus chères, on aurait pu dire qu'il n'avait -qu'une conviction, qu'une passion, qu'une idée dont il n'eût jamais -fait lui-même la critique: l'armée. Cela lui nuisait, auprès des -civils qui disposent des grades. Il était trop soldat dans un temps où -l'on ne se bat pas. Ce vieux garçon, qui ne manifestait qu'une -sympathie discrète pour les épreuves des gens du monde, devenait -paternel, ridiculement bon quelquefois, quand il s'agissait d'un de -ses officiers ou de ses soldats. Sa solde passait en prêts, -c'est-à-dire en dons. La tête ronde, la moustache droite, grise et -blonde, l'oeil bleu, le menton toujours un peu haut, le colonel -Ridault ne riait jamais en tenue. Il ne se permettait d'avoir de -l'esprit que le soir, jugeant que c'était là, comme la bonne chère, le -repos d'un homme fort. On avait dit de lui, longtemps: «C'est un futur -grand chef.» On disait, à présent: «Dix-huit de ses jeunes ont passé -devant lui. Dans quinze mois, il sera retraité comme colonel. C'est -fini.«M. Ridault avait plus de mal que l'opinion publique à en prendre -son parti. Cependant, il commençait à exposer, entre amis, ses projets -pour cette époque prochaine. N'ayant d'autres parents que des cousins -éloignés, avec lesquels il s'était brouillé pour des questions de -chasse, le colonel se retirerait dans un bastidon, au soleil, près de -Villefranche, et, là, il ferait des économies relatives, pour pouvoir -passer trois beaux mois à Paris, au printemps. «En attendant, -disait-il, je continuerai le devoir de ma vie, qui est de faire de la -discipline.» - -Le colonel inspectait attentivement les trois compagnies, depuis dix -minutes, lorsque, profitant d'un temps de repos, il cria: - ---Lieutenant Morand? - -Le lieutenant se détacha d'un groupe d'officiers et de sous-officiers, -et vint, au pas de course, la main gauche tenant le sabre. Ce fut vite -fait. Il sauta de la pelouse sur le sable de l'allée, et prit la -position de l'inférieur devant le chef. - ---Vous faites fonction de commandant de compagnie? - ---Oui, mon colonel, je suis le plus ancien. - ---Combien d'hommes? - ---Dans ma compagnie, quarante-huit; dans les trois, cent cinquante et -un. - ---C'est une erreur; j'en ai compté cent cinquante-trois; vous avez des -malades? - ---Cinq en tout, mon colonel; mais le service de place, les corvées, -les bureaux... - ---La carotte aussi, n'est-ce pas? Vous m'enverrez, dès que vous serez -de retour, la situation d'effectif. - -Le lieutenant fit un signe d'assentiment. Le colonel lui tendit alors -la main. - ---Monsieur Morand, vous n'avez pas fait de pertes au jeu? - -La physionomie grave du lieutenant se détendit une seconde. - ---Non, mon colonel. - ---Pas de difficultés avec vos chefs? - ---Aucune. - ---Rien dans le métier qui vous chagrine? - ---Rien. - ---Vous avez de la chance!... Tout de même, vous avez vos ennuis, cela -se voit, tout le monde le voit; votre capitaine m'a raconté que vous -ne disiez plus un mot en dehors du service... Je sais que ça ne me -regarde plus, les chagrins civils... Je n'ai pas de remède contre eux, -à moins que l'amitié d'un vieil homme puisse servir à quelque chose... -Et c'est rare. - -Morand, qui avait un grand pouvoir sur lui-même, ne laissa d'abord -rien deviner de ce qu'il pensait. Puis, les yeux, tant surveillés, -s'adoucirent, quelque chose de glacé, un revêtement de fermeté et de -réserve tomba. - ---J'ai, en effet, un conseil à vous demander, mon colonel. - ---Venez, mon cher. - -Il fit signe aux officiers, qui observaient, à cent pas, sur la -pelouse, de continuer l'exercice, et il se mit à marcher, sur le sable -de l'allée encore déserte, à droite du lieutenant, qui parlait en -regardant les lointains. Ils firent deux cents pas du nord au sud, -revinrent, repartirent. Le sous-lieutenant Léguillé, l'adjudant Prat, -le lieutenant Roy, se disaient, de loin: «Il en a une chance, ce -Morand! Et, le pire, c'est qu'il ne nous la racontera pas. On ne saura -jamais si le colon lui a confié le secret de la mobilisation, ou -demandé des nouvelles de son grand-père.» - -M. Ridault ne racontait rien, ne demandait rien: il écoutait. Ni l'un -ni l'autre ne faisait de gestes. Un observateur attentif aurait noté -certaine parenté de tenue et d'allure, entre ce jeune homme svelte et -cet homme alourdi, mais entraîné encore, et surtout cet instinct qui -faisait lever la tête tantôt à l'un, tantôt à l'autre, et qui les -portait à chercher à l'horizon les points où des yeux tristes peuvent -errer, sans danger de larmes ou de trahison. C'est à peine si M. -Ridault relançait quelquefois Morand, d'un mot ayant un sens -déterminé. «Et après? Que dit votre mère?» Le plus souvent, il -n'avait qu'un monosyllabe encourageant: «Bien.» - -Morand se tut et attendit le jugement, comme s'il avait été devant le -Conseil de guerre. Rien ne vint. Les mots restaient dans la gorge du -colonel et l'étranglaient. - ---Je vous répète ma question, mon colonel: n'est-ce pas votre avis -qu'il n'y avait rien à faire, que je ne réussirais pas à faire -admettre une enfant trouvée dans le monde du régiment? - ---Non, rien à faire que ce que vous avez fait. Je vous plains. -Donnez-moi la main. Et reprenez des fiançailles avec l'armée. Au -revoir! - -V - -LE 12 AOUT - -Evelyne tenait parole: elle ne pleurait pas; elle ne parlait jamais de -l'épreuve si rude qui avait atteint sa jeunesse; elle ne se plaignait -pas même de la vie en termes vagues, afin de ne point entrer, par -cette large route, dans les chemins où chacun retourne si volontiers -se blesser aux mêmes pierres et aux mêmes ronces. Quelque chose était -mort, en elle: sa gaieté; malgré sa volonté si ferme, Evelyne ne riait -plus. - -Ses deux camarades de la banque Maclarey l'avaient remarqué dès le -premier jour, mais elles ne s'étaient permis des allusions blessantes -que le deuxième, en voyant que cela durait. Mademoiselle Raymonde -avait fini par deviner qu'Evelyne souffrait d'une peine sans remède, -comme elle souffrait, elle-même, de l'usure de la vie. Dans la -première semaine d'août, à la fin d'une journée étouffante, elle avait -ri avec mademoiselle Marthe des «amours orageuses» d'Evelyne Gimel. -Celle-ci pianotait à la machine, et n'écoutait pas. Tout à coup, -mademoiselle Raymonde, qui déchiffrait une page de sténographie, -s'arrêta, froissa le papier, le jeta contre la muraille, et, -s'épongeant le front, les yeux, le cou, resta hébétée et haletante sur -sa chaise, comme une bête forcée. Elle fut une heure sans faire -d'autre geste que celui de la main droite, qui agitait le mouchoir -mouillé, comme un éventail, devant la face blême et tirée. Au moment -où six heures sonnaient, elle dit, s'adressant à Evelyne: - ---Je suis finie; je n'ai plus qu'à faire la noce, je n'ai plus de -courage. Et vous? - ---Oh! moi, quand je n'ai plus de courage, je fais comme si j'en avais. - -La stupide Marthe avait ri. Mais Raymonde, comprenant que, seule, une -douleur profonde pouvait dire ces mots-là, était sortie avec Evelyne. - ---Ma pauvre amie, avait-elle dit, je connais les hommes, c'est tous -des canailles. Le vôtre vous a lâchée? Contez-moi ça; vous me ferez du -bien. - -Evelyne n'avait rien raconté; mais, depuis ce jour-là, elle était -rentrée en grâce auprès de la «première dactylographe» de la banque -Maclarey. - -A la maison, Evelyne et madame Gimel se retrouvaient, chaque soir, -avec la même joie apparente et les mêmes mots que par le passé. La -jeune fille avait repris l'habitude de dire: «Maman», et l'autre -n'avait pas un instant cessé de dire: «Mon enfant, ma fille.» Elles -mentaient toutes deux, elles ne pouvaient prononcer de tels mots sans -songer à la vérité, qui était autre et cruelle. Deux solitudes -voisines, voilà ce qu'était devenue, tout à coup, la vie familiale. Et -nulle volonté ne prévalait contre le souvenir à chaque seconde -rappelé. Evelyne se représentait les longs soins, la générosité, la -tendresse de madame Gimel. «Je l'aime toujours autant», pensait-elle. -Madame Gimel se demandait: «Ce qu'Evelyne a appris, moi, je l'ai -toujours su. Nous continuerons d'être l'une pour l'autre ce que nous -avons été.» Voisines, oui, mais déliées: l'air du dehors courait entre -elles. La conversation était devenue moins libre. On ne se disait plus -tout. Les deux peines, même, étaient différentes. Madame Gimel, qui -avait plus de tendresse que d'invention, crut que le théâtre -distrairait Evelyne. En cette saison de canicule, on ne pouvait aller -qu'au Théâtre-Français, l'Opéra-Comique étant fermé. Mais -_Britannicus_ était bien sérieux, après une journée de dactylographie. -Et puis, ce public d'étrangers et de minces provinciaux -intéresserait-il Evelyne? - ---Ce que je regrette _Mignon_, disait madame Gimel, et _Lakmé_! - -Elle se rabattit sur les cinématographes et sur les petits théâtres -encore ouverts. On organisa quelques parties de troisième galerie, ou -de troisième loge de côté. Il fallut défoncer une tirelire en forme de -pomme, où dormaient des économies destinées à un voyage à Dieppe. -Evelyne s'amusa quelquefois, et, d'autres fois, parut si parfaitement -étrangère à la pièce qu'elle était censée écouter, que madame Gimel -songea: - ---Pauvre petite, elle a sa pièce à elle, dans le coeur, et qui n'est -pas gaie. - -Une promenade chez une tante qui demeurait à Charenton, un dîner chez -un ami de feu M. Gimel, du côté de Bercy, et des «surprises» au -dessert, quand on dînait rue Saint-Honoré, et des fleurs, des roses, -des oeillets, une botte de réséda: rien ne ramenait plus le sourire -ancien, celui qui disait: «La vie est bonne, maman! Regardez-moi -vivre!» - -Madame Gimel ne pensait plus à autre chose: «Un si beau parti! un bel -homme! Et officier! Le mien n'était qu'adjudant. Il est vrai que -c'était dans la garde! Tout cela manque, parce que le père et la mère -manquent, je veux dire leurs noms. Je comprends le refus d'Evelyne. -Car c'est elle qui s'est retirée, elle qui n'a pas voulu! Elle est -fière, mais ça la tue.» - -Elle était tellement pénétrée de cette idée, et tellement malheureuse -de n'avoir personne à qui se confier, qu'elle alla, sans rien dire à -Evelyne, causer avec madame Mauléon. L'ancienne première vendeuse, -toujours «distinguée», et madame Mauléon, simplement plaisante et -accorte, se convinrent rapidement et bavardèrent longtemps. Quand elle -se retira, madame Gimel dit, d'un air assez pincé: - ---Ma chère madame Mauléon, faites-le si vous l'osez; moi, je n'oserai -jamais. - -Le lendemain, cependant, elle retournait à la crèmerie de la rue -Boissy-d'Anglas. C'était au milieu de l'après-midi, pendant les heures -qui appartenaient aux mouches, au bruit de la rue et au sommeil léger -de la patronne. Madame Gimel se mit à gauche du bureau blanc de la -crémière,--où, si souvent, Evelyne s'était appuyée; elle tira de son -réticule un papier qu'elle déplia, et se mit à lire, avec un peu de -recherche et beaucoup d'émotion, articulant mieux qu'à la Comédie, -baissant la voix et soupirant sans l'avoir voulu, ponctuant les -phrases, quelquefois, d'un geste de sa main gantée de filoselle. -Madame Mauléon, grave, le menton sur ses poings, les yeux vagues et -prêts à se mouiller, écoutait. A mesure que sa nouvelle amie lisait, -la crémière s'exaltait; un sourire de contentement, de dégustation, -d'approbation, écarta ses joues et découvrit les dents, qu'elle avait -belles. - -Il se passa, ensuite, quinze grands jours, pendant lesquels madame -Gimel fut étrangement agitée. Elle avait des distractions si longues -en regardant «sa fille» que celle-ci lui demandait: - ---Qu'avez-vous? Où êtes-vous? Je suis sûre que vous n'avez pas entendu -un mot de ce que je vous ai dit? - -C'était vrai. Elle dormait à peine, maigrissait, pâlissait, tellement -qu'Evelyne, un dimanche, viola elle-même la consigne qu'elle avait -imposée. Madame Gimel revenait d'une promenade assez courte, qu'elles -avaient coutume de faire toutes deux, entre quatre et cinq, lorsque le -temps était beau: Champs-Élysées, tour de l'Arc de Triomphe et retour -par l'avenue de Friedland. A l'angle de la rue du Faubourg -Saint-Honoré, elle s'arrêta, et, avisant un omnibus qui descendait: - ---Prenons les Filles-du-Calvaire, dit-elle, je n'en puis plus. - -Alors, entre les deux femmes, secouées l'une à côté de l'autre sur la -même banquette, tout au fond de la voiture, quelques mots furent -échangés, que les voyageurs n'entendirent pas: - ---Voyons, maman, c'est à cause de moi que vous souffrez? - ---Oui. - ---Vous ne blâmez pourtant pas ce que j'ai fait? - ---Non, pauvre mignonne! Tu as agi comme une... - -Elle chercha la comparaison, cela fit un petit silence. - ---Comme une sainte. - ---Vous ne blâmez pas davantage monsieur Morand? - ---Non. - ---Alors, puisque rien ne peut être changé à ce qui est, il faut que -vous guérissiez, comme moi. Vous devez vous soigner, d'abord. Nous -sommes au temps des bains de mer. Je vous offre, sur mes économies et -sur les vôtres, un billet pour Trouville. Vous y passerez une ou deux -semaines, et vous reviendrez guérie. - ---Et toi? - ---Moi? Je travaillerai, je n'ai besoin de rien. - -A la grande surprise d'Evelyne, madame Gimel reprit, un moment après, -en regardant à travers la vitre cintrée: - ---Mon enfant, j'attends un remède que j'ai demandé, et qui ne vient -pas. - -Ce soir-là, elles se sentirent toutes les deux si lasses qu'elles se -couchèrent sans avoir dîné. Et elles comprirent que le silence vaut -encore mieux que les moitiés de confidences. - -Jusqu'au lundi 12, aucun incident ne rompit la monotonie du travail à -la banque ou de la vie à la maison. Evelyne avait déjeuné, comme -d'habitude, chez madame Mauléon; mais, depuis que le projet de mariage -était abandonné, elle évitait de causer avec la crémière, et se -contentait d'un signe de tête amical, à l'entrée et à la sortie. Il -était exactement trois heures quarante-cinq, quand le bruit d'une -musique militaire s'engouffra dans la salle où travaillaient les -dactylographes, et arrêta net l'autre musique. Mademoiselle Raymonde -se leva la première, esquissa un pas de galop, en secouant sa jupe, et -dit: - ---J'y vais! je ne manque jamais d'aller les voir! - -Mademoiselle Marthe dit: - ---Je n'aime pas leur métier, mais j'y vais tout de même. - -Evelyne hésita un moment, et suivit ses camarades. Les trois jeunes -filles coururent jusqu'au fond du couloir, à gauche, et se penchèrent -sur l'appui de la fenêtre. Un régiment passait, remontant le boulevard -Malesherbes, tous les cuivres sonnant. Première compagnie; deuxième -compagnie, les hommes marchaient vite, troisième compagnie: un -officier placé en serre-file, et qui a l'allure nerveuse d'un alpin, -un grand, à mâchoire carrée, la moustache courte et la joue plate, un -jeune, qui regarde, comme l'ordonne la théorie, à vingt pas en avant, -arrivé à la hauteur de la banque Maclarey, tourne la tête, aperçoit -les trois jeunes filles à la fenêtre, salue de l'épée, et continue sa -route. Le geste a été prompt; mais on l'a vu. - ---Eh bien! ma chère, c'est vous qu'il a saluée? - ---Mais non, c'est vous. - ---C'est vous! - -Un fou rire de Raymonde et de Marthe. La fenêtre est fermée. -Qu'importe la fin du défilé? - -On revient dans la salle des copistes. Mademoiselle Raymonde n'a pas -de peine à deviner l'émotion d'Evelyne. Elle a surpris, au moment même -où l'officier saluait, un geste de recul involontaire de sa voisine. -Étonnement? protestation? colère? Preuve, en tout cas, et aveu. - ---Vous ne le connaissez pas, Marthe? - ---Non. - ---Alors, c'est vous qu'il a saluée, Evelyne, il n'y a pas le moindre -doute. Pourquoi vous défendez-vous? Il est fort bien, votre -lieutenant. - ---Vous nous le présenterez? - ---Vient-il vous attendre à la sortie de la banque? - -Evelyne nia effrontément. Elle eut de l'esprit, elle s'anima,--les -machines ne claquaient pas vite,--et ses deux camarades commençaient à -douter, quand, sous prétexte d'ordres à transmettre, de renseignements -à donner au service de la dactylographie, M. Amédée, et un autre petit -secrétaire, et M. Honoré Pope, le caissier aux cheveux gras, firent -une apparition, l'un après l'autre, dans la salle des sténographes. -Eux, ils ne doutaient pas. Ils avaient, à travers les barreaux de la -fenêtre du rez-de-chaussée, remarqué le salut du lieutenant; ils -avaient entendu les éclats de rire à la fenêtre de l'entresol; un -instinct infaillible les avertissait qu'une seule des trois femmes -avait pu être saluée de la sorte par un officier: cette Evelyne qui -plaisait à tous et à qui personne n'avait l'air de plaire. M. Amédée, -selon son habitude, arriva en glissant sur le parquet,--il était du -monde;--il avait, entre les sourcils, le pli de l'homme chargé de gros -intérêts, dans les yeux ce petit feu follet qui démentait la ride, et -le sérieux, et l'allure affairée. Il se pencha au-dessus de la table -de mademoiselle Raymonde, mais il observait Evelyne, appliquée et -penchée; et, en partant, il murmura, impatienté de n'avoir pas été -l'objet de la plus petite attention: - ---Mes compliments, mademoiselle Evelyne: il est très bien. - -Evelyne rougit, tourna la tête: il avait reglissé, gagné la porte et -disparu. - -Ce fut le tour d'un second employé, qui sourit d'un air entendu, en -disant: - ---Mesdemoiselles, je vous salue. - -Puis, le caissier en second, M. Honoré Pope, entra, pressant sous son -bras d'athlète amoindri par la graisse une liasse de papiers. - ---Voilà, voilà du travail pour vos quenottes, mes enfants! dit-il. - -Avec intention, il déposa la liasse sur la table d'Evelyne, et mit -longtemps à détacher la sangle, ce qui lui permit de pousser le coude -d'Evelyne. A la deuxième fois, celle-ci se recula, sans cesser de -travailler. Le gros homme, qui parlait avec la moitié de ses lèvres -seulement, l'autre restant close, dit, en visant à gauche et -au-dessous: - ---Pas la peine de faire tant de façons, mademoiselle Evelyne: on vous -connaît, maintenant! - ---Vieux satyre! Vous n'avez pas honte! - ---Vous dites? - ---Je dis: vieux satyre! - ---Très bien! vous aurez de mes nouvelles, mademoiselle Evelyne! - ---Il est possible que j'en aie, mais je n'irai jamais en prendre, -monsieur Honoré Pope, et, si monsieur Maclarey m'interroge, je lui -dirai pourquoi vous sortez de votre boîte! - -Elle se leva. Le caissier prit un air de dignité offensée, changea le -dossier de place, et le porta à mademoiselle Raymonde, qui sourit -agréablement. Mais, à peine l'homme avait-il disparu, que, de la table -en avant qui était celle de Raymonde, et de la table en arrière où -travaillait Marthe, les mêmes mots vinrent à Evelyne: - ---Allons! Ne faites pas de coup de tête! Vous avez raison, il est -odieux. Mais, tout de même, le travail, ce n'est pas facile à trouver. - -Evelyne se remit à copier. Mais, à six heures moins un quart, elle -prit son chapeau: - ---Tant pis si on me voit; tant pis si on me congédie: je rentre! - -Elle revint tout droit rue Saint-Honoré. Elle était furieuse contre -Honoré Pope: mais furieuse aussi contre Louis Morand. Madame Gimel la -fit éclater, en lui disant: - ---Mademoiselle, j'ai une petite surprise... - ---Et, moi, une invraisemblable balourdise de monsieur Morand à vous -raconter, à moins qu'il ne faille dire une cruauté dont je le croyais -incapable... - ---Mais quoi, Evelyne? quoi encore? à quel moment? - ---Trois heures quarante-cinq de l'après-midi... Une manière de me -désigner qui a pu lui paraître une élégante plaisanterie, à lui, mais -qui a lâché contre moi tout le chenil de la banque, jusqu'à ce gros -imbécile d'Honoré Pope, à qui j'ai dit ma pensée... - ---Oh! Evelyne! - ---Toute ma pensée, si bien que, à cette heure-ci, je suis peut-être -renvoyée de chez Maclarey. - -Madame Gimel ne fut ni terrassée ni même très émue. - ---Cela me paraîtrait fâcheux. Voyons, procède par ordre. - -En cinq minutes, Evelyne raconta l'après-midi. Pendant qu'elle parlait -et qu'elle se montrait fort vive en paroles, la jeune fille observait, -avec stupéfaction, le visage de madame Gimel. Madame Gimel -s'épanouissait. Cette femme malade, amaigrie, tourmentée, semblait -écouter avec plaisir, en tout cas avec une espèce de placidité -ironique, l'histoire que revivait Evelyne. - ---Petite, interrompit-elle, tu ne pouvais pas comprendre. Il y a une -explication. Je t'ai annoncé une petite surprise; c'était pour te -ménager: elle est grande. - ---Vous avez une obligation à lots qui gagne vingt-cinq francs? - ---C'est mieux. Tu vas me pardonner... - ---Allez toujours? - ---Evelyne, j'ai pris sur moi d'écrire à madame Morand. - ---A la mère de monsieur Morand qui est venu ici? A madame Morand qui -habite le Bugey? - ---Parfaitement. Je lui ai dit que tu aimais toujours son fils. - ---Mais vous n'en savez rien! - ---Je lui ai dit que tu étais une femme remarquable, un coeur charmant, -une laborieuse, et une pauvre enfant qui souffre trop... - -Elle s'arrêta, ne pouvant prononcer les autres mots... Evelyne -écoutait, blanche, effarée. - ---La lettre était jolie, je t'assure; madame Mauléon me l'a répété... -Ma petite, ce que je n'osais pas espérer est arrivé: madame Morand a -répondu. J'ai trouvé une vraie mère. J'ai sa lettre. Tiens, lis, mon -trésor! Moi, je ne pourrais pas. - -Elle se mit à sangloter, le dos appuyé à la chaise basse, contente de -pleurer enfin devant témoin, ce qui est un aveu, un partage; contente, -à présent, qu'elle commençait à espérer, et qu'elle pouvait -s'attendrir sur elle-même, sans risquer d'émouvoir par trop l'adorée -Evelyne aux cheveux couleur de noisette, la petite qui lisait en face -d'elle. - -Evelyne lisait une lettre d'une écriture fine, penchée, sans ornement -ni rature, sur une feuille de papier bordée d'un filet noir: - - _Le Haut-Clos, 10 août 190..._ - - «Madame, - -»J'ai été bien troublée en recevant votre lettre, d'autant plus que, -presque au même moment, j'en recevais une de mon Louis, si -malheureuse, si sombre et si résolue, hélas! que j'aurais voulu courir -jusqu'à Paris pour le conseiller, le consoler, l'empêcher de prendre -un parti bien digne de lui, mais dont je mourrai. Je le connais trop -bien pour ne pas savoir que des paroles aux actes, avec lui, la -distance est courte. Il veut permuter avec un officier du Congo -Français ou du Soudan. Il a déjà fait des démarches. Je le perdrai, si -je n'arrive point à rendre possible un projet qui est plein -d'impossibilités. Lui, il ne cherche plus. Moi, je suis mère, je -cherche encore. J'ai tant songé, et j'ajouterai, pour que vous sachiez -mieux qui je suis, tant prié, que je ne veux pas désespérer. Je suis -encore dans la nuit. Mais j'essaie d'en sortir. Je vous avouerai tout -simplement, madame, que j'ai fait prendre, à l'insu de mon fils, des -renseignements sur vous et sur mademoiselle Evelyne. Ils ont été aussi -bons que je pouvais l'espérer, ou le redouter: je ne sais lequel des -deux mots convient. Je veux voir cette enfant que des parents lâches -ont abandonnée. Elle saura, si nous devons à jamais rester étrangères -l'une pour l'autre, que je ne me crois pas le droit d'être dure, et -que j'ai voulu voir, entendre et plaindre au moins celle que mon fils -avait distinguée. - - »VEUVE THÉODORE MORAND.» - -«_P.-S._--Mon fils ne sait pas ma démarche. Il ne sera pas chez moi. -Mademoiselle Evelyne, si elle n'a qu'une journée à passer au -Haut-Clos, peut arriver de très bonne heure: je me lève avec le jour.» - ---Eh bien! Evelyne, que veux-tu que je réponde? Est-ce une femme, -cette dame Morand, est-ce une mère? - ---Vous aviez fait comme elle, avant elle, maman; et encore mieux: vous -ne saviez pas quelle petite canaille je pouvais devenir, et vous -m'avez recueillie. Cette dame ne veut de moi qu'une visite. C'est -gentil tout de même. - -Toute l'intimité d'autrefois, et la reconnaissance, en plus, se -trouvaient dans ces mots que madame Gimel s'était penchée pour -entendre, tout près, et qu'elle écoutait encore. Madame Gimel ne -pleurait plus. - ---Que veux-tu que je réponde? - -Evelyne relut la lettre, et leva les yeux vers la clarté de la rue. - ---Il faut aller, dit-elle. - ---C'est mon avis. Quand partons-nous? - -Les yeux qui erraient sur les toits d'en face s'allongèrent un peu, -mais ne sourirent pas tout à fait. - ---Maman, je préfère avoir toute la responsabilité de ce qui arrivera. -Si je me trompe, si je ne suis pas bien jugée, je n'aurai à m'en -prendre qu'à moi-même. Laissez-moi aller seule. Vous serez au courant -des moindres détails, je vous le promets. L'Assomption est jeudi -prochain. Je demanderai un congé à monsieur Maclarey. Au besoin, -monsieur Honoré Pope m'appuiera, pour avoir l'air d'un brave homme -sans rancune. Maman, nous passerons la fête ensemble, je partirai -jeudi soir... J'espère qu'il y a un train, le soir, pour le Bugey? Où -est-ce au juste, le Bugey? - ---J'ai ta petite géographie de l'école, dit madame Gimel, et j'ai -aussi un Indicateur de l'an dernier. - -Elles passèrent la soirée à combiner le voyage que ferait Evelyne, et -à prévoir, et à craindre que ce ne fût pas une joie. Mais, l'inconnu, -presque toujours, se résout en espérance. Elles finirent par espérer -un peu. L'avenir, les images, les mots de bienvenue, les -interrogations probables, les objections, tout cela sonnait dans la -chambre où deux pauvres femmes causaient, l'une jeune et l'autre -vieille, et s'empressaient autour d'un amour qui avait l'air de -revivre. - - -VI - -LE HAUT-CLOS - -Le vendredi 16 août, à six heures du matin, Evelyne descendait du -train de P.-L.-M., à la gare d'Artemare. Elle était seule; il faisait -de la brume; on ne voyait qu'une petite butte pierreuse à gauche de la -route, des prés à droite et des silhouettes de peupliers dans le -brouillard. Evelyne, en remettant son billet au chef de station, -demanda: - ---La route de Linot, s'il vous plaît, monsieur? - ---C'est là-haut, mademoiselle. Vous traverserez la ville,--ils ont la -ville facile, les gens qui habitent les bourgs,--tout droit, puis vous -trouverez un lacet qui monte à Don; Linot est sur le molard, -au-dessus de Don. - -Il suivit des yeux, un moment, la jeune fille vêtue d'une robe très -simple, mais si bien coiffée, si bien chaussée, et qui marchait si -finement, portant l'ombrelle couchée sur le bras gauche, et, de la -main droite, tenant un sac. Le chapeau canotier garni de tulle, le -chignon blond, le cou mince et droit, la robe, qui ondulait à droite, -à gauche, au rythme sûr du pas parisien, ne furent bientôt qu'une -ombre en mouvement parmi d'autres qui ne bougeaient pas. L'employé -rentra. Evelyne traversa le bourg d'Artemare et prit le chemin qui -monte, en pente raide, de la vallée de Virieu jusqu'à la haute vallée -de Valmorey. Le chemin s'élevait, d'abord au flanc des roches à pic -qui soutiennent le poids de la haute plaine et qui barrent en ligne -droite, comme le barrage d'un grand fleuve tari, tout l'espace entre -le mont du Colombier et la montagne de Colère; il tournait; il passait -au milieu du village de Don, tournait encore, et aboutissait à la -lisière du plateau. Lorsque Evelyne fut arrivée là, elle sentit que -l'air était plus léger et la brume mêlée de soleil. Autour d'elle, une -route, deux routes, des sentiers escaladant des vignes: plus de -maisons. Elle demanda Linot à un cantonnier entre deux âges, à genoux -devant un tas de cailloux, et qui, pour la mieux voir, releva ses -lunettes et s'assit, d'un mouvement lent, sur le talon de ses sabots. - ---Ma mignonne, vous n'avez qu'à filer droit sur la gare du tramway. -Là, vous trouverez le chemin. Vous gâteriez votre ombrelle et vos -beaux petits souliers jaunes à vouloir monter le molard, comme nous -autres, par la traverse. - -Un rire qui n'était pas du pays, un rire léger, qui avait de l'esprit -comme une ligne de musique, s'envola dans le matin tranquille. - ---Quel bien ça fait à la poitrine, l'air de chez vous! dit Evelyne, -flattée. Si j'en pouvais boire de pareil, à Paris, je me priverais de -lait tous les matins. - ---Alors, vous êtes de Paris? - ---D'où voulez-vous que je sois? Est-ce loin encore, le Haut-Clos? - ---Une promenade de demoiselle. Ah! ce sacré Paris! J'ai un fils qui -aurait pu y aller, s'il avait voulu. Mais, voilà: il a une place à -Montpellier. Ce sacré Paris, tout de même! - -Il ramena ses lunettes sur son nez, et se remit à casser les pierres; -le bruit du maillet et celui des talons d'Evelyne sur la route sèche -et bombée sonnèrent ensemble un peu de temps. Evelyne modéra bientôt -son allure de Parisienne, non pas qu'elle fût lasse, mais de peur -d'être rouge en arrivant. Il était sept heures et demie quand elle -atteignit le sommet du molard de Linot, et elle reconnut tout de -suite, au delà d'un groupe de fermes et de vergers, sur une partie -rase et légèrement relevée du plateau, le logis où elle était -attendue. C'était bien celui dont elle avait vu la photographie, et -dont Louis Morand avait parlé, avec tant d'amour, chez madame Mauléon. -On n'apercevait que la façade latérale, inégalement percée d'une -porte, d'une grande fenêtre et de trois petites. Même de ce côté, le -toit d'ardoise rabattu, à cause de la neige, faisait un triangle bleu -barrant la pointe du pignon blanc. La façade du midi, vers la plaine -d'Artemare et de Virieu, devait être la principale. Elle ouvrait sur -un jardin en pente, entouré d'une palissade, et au bas duquel il y -avait une vigne, la vigne, sans doute, d'où venait le nom de -Haut-Clos. En arrière, du côté du nord, Evelyne reconnut aussi le -noyer où grimpait un lierre. Il poussait isolé, protégeant la maison, -dans une terre inculte, une sorte de pâture, à laquelle faisaient -suite, encore voilées de brume, des bandes d'herbes de hauteurs -différentes, les unes vertes, les autres blondes, et dont Evelyne -n'aurait pu dire les noms. Elle s'avança jusqu'à cinquante mètres, et, -le coeur battant, elle écouta. Malgré la lettre qui disait: «Je me -lève avec le jour», comment oser frapper, ou sonner, à la porte de -cette maison? Aucun bruit. Sept heures trente-cinq. A pareille heure, -les compagnes de dactylographie commençaient à peine à s'éveiller, et -madame Gimel n'avait pas encore mis la bouilloire sur le fourneau à -gaz. - -Evelyne sentait son coeur battre moins vite et la fraîcheur de l'air -courir dans sa poitrine, dans les veines de son cou et de ses tempes. -Elle respira trois fois, ses poumons tout ouverts et goûtant la brume -de montagne, et elle répéta: - ---Que c'est bon, l'air d'ici! - -Et, la troisième fois, elle entendit un pas derrière elle. Une dame -venait, par un sentier de culture, à peine tracé, entre une luzerne -et une planche de chaume. Elle était petite, assez forte, vêtue d'un -costume de deuil dont l'étoffe ne devait pas être neuve et dont la -coupe était ancienne; elle avait des yeux bleu vif sous des sourcils -châtains, et, en marchant, elle regardait Evelyne. Elle la considérait -depuis quelque temps sans doute, et d'une façon si attentive et si -ferme, que son visage n'avait pas d'autre expression que cette -curiosité et cette application. Elle ne se préparait pas à sourire. -Quand elle fut à quelques pas de la jeune fille, elle s'arrêta, et -elle respira, elle aussi, mais avec effort, et, en pâlissant beaucoup, -comme ceux que l'émotion étreint et étouffe, elle dit: - ---Je comptais être ici avant vous, mademoiselle... Vous avez dû monter -vite... Comme vous ressemblez à la description qu'il m'a envoyée! - -Alors seulement, elle s'approcha tout à fait, et elle tendit la main, -mais sans pouvoir sourire. Ses yeux, qui regardaient Evelyne, -s'efforçaient de voir tout un avenir en elle, et ils étaient dans -l'angoisse. Elle ajouta: - ---Est-ce que je vous fais peur? Vous êtes toute pâle. - ---Je crois que nous le sommes toutes les deux, madame. Cela n'est pas -étonnant, pour moi surtout. Et c'est vrai que j'ai peur de vous... - ---Une Parisienne! Je les croyais plus braves que nous. - ---Oh! il n'y a pas de Parisienne, quand... - ---Dites? - ---Quand on aime, madame... Je ne suis pas timide, d'ordinaire; mais, -aujourd'hui, c'est autre chose. Je viens peut-être pour apprendre que -je vous déplairai. - -La vieille femme répondit sérieusement: - ---Je vous le dirai, si cela est. Venez. Vous devez avoir faim. - -L'une près de l'autre, les deux femmes se mirent à marcher vers la -maison. - ---Voici mon domaine, disait madame Morand; il n'est pas grand... - ---Mais le pays doit être joli. - ---Vous en jugerez: dans une demi-heure, le brouillard sera haut. Chez -moi, les choses n'ont pas changé depuis cinquante ans et plus. Mais -ceux qui ont habité la maison avec moi m'ont laissée seule; je l'aime -encore à cause d'eux; ailleurs, je serais un peu plus seule. Ma -chambre a une petite fenêtre de ce côté, et une grande du côté des -vallées basses. Quand il fait beau, je puis apercevoir de là, presque -depuis Virieu, mon fils qui monte à Linot. Il vient passer trois -semaines avec moi, chaque année. C'est ma provision de joie pour les -onze mois qui suivent..., pas toute, cependant: je ne m'ennuie jamais. - ---Ni moi, madame, excepté quand mademoiselle Raymonde se plaint de la -destinée. - ---Qui est-ce? - ---Une dactylographe comme moi, chez Maclarey. - -Evelyne était plus grande, d'une demi-tête au moins, que madame -Morand. Elle vit un commencement de sourire sur les lèvres ridées. -Elle observait, sans danger d'être découverte et du coin de l'oeil, -celle qui lui montrait la maison, et le jardin, et la vigne. - ---A côté de la haie, mademoiselle, voyez-vous la tonnelle? C'est là -que... - -Evelyne étudiait cette figure un peu trop pleine, ridée en cercle et -réduite à un seul ton, que le sang ne vivifiait plus, mais qui pouvait -encore pâlir; les lèvres gercées; le nez rond et commun; le regard et -le front admirables: un de ces fronts transparents, au travers -desquels on devine la flamme droite de l'esprit, un regard calme, -ménager de la tendresse de l'âme, et devant lequel le monde est comme -une chose déjà passée. Elles firent ainsi une centaine de pas; madame -Morand entra, par la barrière, dans la partie de l'enclos qui -enveloppait la façade latérale du logis, et, de là, dans la cuisine, -où la servante, une fille de l'Isère, haute sur jambes et accorte, -s'effaça devant la Parisienne, en s'inclinant sur la hanche pour mieux -voir la toilette. Madame Morand allait devant, ouvrant et fermant des -portes qui avaient de grosses ferrures. - ---Entrez ici, mademoiselle Evelyne, dit-elle enfin; votre café au lait -doit être servi... Oui, parfaitement... Mangez d'abord, et puis nous -causerons... Le soleil vous rend visite, tenez, tout le jardin est -clair. - -Le jardin était clair, en effet; il venait jusqu'au seuil du -salon,--une large pièce tapissée d'un papier fané, et meublée de -meubles d'acajou tendus de cretonne à ramages;--il entrait même un peu -de chaque côté de la porte-fenêtre, qui était grande ouverte: les -plates-bandes envoyaient en reconnaissance, jusque sur le parquet, -quelques branches aventurières, comme il y en a dans tout massif; du -coin de droite, venait une poignée de réséda; de la gauche, une tige -de mauve. L'allée centrale descendait en face, bordée de rosiers dont -pas un n'était rare, mais qui étaient féconds comme du petit peuple -heureux. - -Evelyne s'assit devant le guéridon bas où madame Morand avait coutume -de placer son panier à ouvrage, et où étaient disposés, ce matin, la -cafetière, la tasse, le sucrier, du beurre, des confitures, et le pot -à crème, sur un napperon blanc. Et elle commença de croquer une -tartine, qui lui donna le courage de rire, pour la première fois. - ---De quoi riez-vous? demanda la vieille dame, qui allait quelquefois -jusqu'au bourg, pour voir rire un enfant. - ---Je ris d'une expression que j'entends souvent, dans les crèmeries: -«Il n'y a de beurre franc qu'à Paris.» Maman dit cela aussi; madame -Gimel, je veux dire..., enfin, vous savez, celle qui m'a élevée. - -Le rire n'avait pas duré. Evelyne était devenue rouge. Deux larmes -montaient au coin de ses yeux. Elle eut l'air de s'intéresser à la -tonnelle de buis, au fond du jardin. Et madame Morand, qui aurait pu -parler, écarter le souvenir, consoler, n'en fit rien; mais elle -regarda en silence les yeux gris de lin que la lumière éclairait -jusqu'au fond, jusqu'à l'âme douloureuse, qui cherchait à se -ressaisir. - -Ce même jour, à deux heures de l'après-midi, le facteur, qui passait -par le Haut-Clos, emporta une lettre d'Evelyne, qui écrivait à madame -Gimel: - -«Il faut que vous sachiez tout; je vous l'ai promis, je tiens. Donc, à -huit heures, après la réception que je viens de vous raconter, je -venais de pleurer pour une bêtise, pour rien, lorsque madame Morand, -qui était debout jusque-là, vint s'asseoir à contre-jour, devant moi, -tournant le dos au jardin. Et cette petite personne commença un -interrogatoire... Que de choses elle m'a demandées! Elle m'a parlé de -vous, de mon éducation, de ce que je pense des théâtres où je suis -allée, de l'atelier, de tout, enfin, avec plus de détails que son fils -n'avait fait, oh! beaucoup plus. Lui, il me croyait plus vite. Avec -elle, je sentais que la défiance diminuait seulement. J'étais -quelqu'un de bien loin, de la ville dangereuse, du pays où les hommes -se perdent, à cause des femmes qui sont entreprenantes. J'avais mon -aplomb. Je lui ai dit: - -»--Madame, c'est tout le contraire: ce sont les hommes qui perdent les -femmes. J'en sais quelque chose! - -»--Vraiment? - -»--Comme toutes celles qui sont honnêtes. Ils sont d'une audace! Avec -les pauvres filles comme nous, ils ne se gênent pas, je vous assure, -dans la rue, dans les omnibus, dans les escaliers, au restaurant... - -»--Les polissons! - -»--Bien mis, souvent, avec des monocles. Des jeunes, des vieux, ça -vous regarde, ça vous dit tout. - -»--Moi, je rougirais. Que répondez-vous? - -»--Rien, à moins que ça ne soit trop fort. On trotte; on fait la -sourde; quelquefois, on entre dans un magasin. Oh! il y a un -apprentissage! Le mien est fait. Je passerais entre deux files de -gendarmes. - -»--Vous êtes vaillante, ma petite. - -»--Je ne suis pas tout ce qu'il faudrait, madame, mais, vaillante, -oui, un peu. Et je ne suis pas la seule. Elles sont plus nombreuses -qu'on ne croit, les vaillantes; et, si vous voulez que je vous dise -une pensée que j'ai souvent: le bien, à Paris, est tout à fait chic; -il est vacciné, éprouvé, poinçonné, et, avec cela, de belle humeur. -J'ai des amies qui n'ont pas des airs imposants; mais, quand on les -connaît bien, on leur découvre de la vertu, et de la vraie. La plupart -feraient des femmes délicieuses. Il y en a beaucoup de fières, il y a -des tendres, des princesses d'élégance, des spirituelles, des... - -»Je m'arrêtai, comprenant que j'étais allée trop loin. Madame Morand -ne me répondit pas directement. Elle dit: - -»--Vous rougissez, mademoiselle Evelyne? Vous avez bien tort... Je -crois ce que vous dites... Tenez, laissez-moi vous servir des -confitures. Ce sont des confitures de framboises de montagne, comme -vous n'en avez jamais mangé à Paris. - -»Pour la première fois, j'eus le sentiment que je ne déplaisais pas. -J'en fus tellement contente que j'obéis à madame Morand, et qu'il se -trouva que j'avais faim. - -»La visite de la maison,--qui n'est pas belle, qui ressemble à la -maison de pilote que nous avons vue ensemble, vous souvenez-vous, à -Dieppe, le jour du train de plaisir?--prit trois bons quarts d'heure. -Il était dix heures quand nous sortîmes. Ah! quelles délices, s'il -avait été là, lui, pour me montrer son pays! Le soleil partout, la -brume envolée, plus de terre sous mes yeux que je n'en ai jamais vu. -Devant nous, dans le creux d'où je suis montée, ce matin, jusqu'à -Linot, je ne sais combien de vallées basses, de villages, de -montagnettes et de montagnes. C'est le côté bleu. Autour de nous, à -droite, à gauche, des montagnes encore, mais proches et tachetées de -forêts, et, entre les grandes pentes, des ondulations couvertes de -vignes, de prés, de maisons. - -»--Nous sommes, vous le voyez, disait madame Morand, dans la vallée -haute, et sur le molard de Linot; un peu plus loin, voici le molard -d'Hostel, avec ses vignes et ses tilleuls; puis celui d'Arcollière... - -»--Elle se délectait à prononcer ces noms familiers. Moi, je songeais -qu'elle ne me parlait pas de son fils. Nous marchions dans des -sentiers de paysans, souvent dans l'herbe, et elle s'arrêtait pour me -demander: - -»--Vous n'êtes pas lasse? - -»Je répondais: - -»--Madame, je le suis bien plus quand j'ai fait sept heures de -sténographie et de machine. Ce sont les épaules qui sont courbaturées, -alors, et les mains qui s'énervent. En montagne, aujourd'hui, je -marcherais jusqu'à ce soir. - -»Nous arrivâmes à un chemin; elle se plaça à côté de moi, et me dit, -d'un ton qui était, je crois, une récompense, et que j'avais gagné: - -»--Ce matin, quand je vous ai rencontrée, mademoiselle Evelyne, je -revenais de la messe. J'y vais chaque jour. Toute ma force est de là. -Maintenant que je vous connais, et que je vois que vous êtes une -enfant naturellement noble, et si franche, je puis vous avouer le voeu -le plus cher que j'ai formé pour mon Louis... - -»Nous étions l'une en face de l'autre, sur le chemin, entre deux -grandes haies de ronces. Elle était redevenue toute pâle, comme au -premier moment où elle m'avait aperçue. Mais elle me regardait avec -des yeux où il y avait de l'amour pour moi, et qui me rappelaient les -vôtres. Elle continua: - -»--Mademoiselle Evelyne, j'ai désiré, toute ma vie, que mon fils -épousât une femme pieuse. Celles qui sont passables sans religion, -avec la prière en plus seraient admirables. C'est un monde fermé à -beaucoup. Je ne veux pas vous faire de sermon. Je vous demande de me -dire, sincèrement, si votre chère âme jeune pourrait monter de ce -côté-là. - -»Je n'ai jamais vu d'aussi beaux yeux que les siens qui attendaient et -qui répétaient: - -»--Votre chère âme jeune pourrait-elle monter? - -»J'ai répondu: - -»--Pourquoi pas? J'ai pensé plus d'une fois à ce que vous me dites. Ça -ne s'est pas trouvé sur ma route, voilà tout. - -»--Si vous cherchiez? - -»--Vous croyez que ce serait une manière de mieux l'aimer? - -»--J'en suis très sûre, ma petite. - -»J'ai fermé les yeux, j'ai tendu un peu les mains, et j'ai senti -cette vieille femme, très tendre comme vous, qui pleurait sur ma -poitrine. Et j'ai penché ma tête, tout contre la sienne. Quand j'ai pu -parler, je lui ai dit, en reprenant mon chemin auprès d'elle: - -»--Madame, je veux tout vous dire, moi aussi... Je suis sûre que -personne n'aimera votre fils comme je l'aime; mais je serais un -obstacle à sa carrière; même si j'étais moralement telle que vous -me voudriez, j'aurais mon misérable état civil d'enfant trouvée. -Il y a des portes qui se fermeraient devant nous, ou qui ne -s'entr'ouvriraient qu'à la pince-monseigneur, par ordre... Je suis -bien malheureuse, je vous assure; je n'aurais pas dû venir; quand nous -aurons bien causé, de lui et de moi, nous arriverons à la même -conclusion: «Je ne peux pas l'épouser!» En vérité, non, je n'aurais -pas dû venir. J'ai fait déjà une fois le sacrifice, et il sera plus -dur à refaire... Avez-vous une solution? Avez-vous un moyen? - -»Elle était, comme moi, en larmes. Elle redressait, en marchant, son -pauvre chapeau noir, que j'avais déplacé, avec mes bras. Et elle se -taisait. - -»Bientôt, nous aperçûmes les maisons du bourg de Vieu. Les chemins, -les paysages, entre les arbres et par-dessus les prés en bosse, -étaient peut-être jolis: je ne les voyais pas. Nous entrâmes dans -l'église; madame Morand me fit entrer la première, et j'allai d'abord -vers le bénitier, puis je revins vers elle, naturellement, pour lui -offrir l'eau bénite, ce qui l'étonna. Nous étions seules. Elle monta -un peu, dans la nef, et s'agenouilla. Moi, je restai dans le dernier -rang de chaises. Et il est sûr que j'étais meilleure que d'habitude: -je fis une vraie prière, et je ne m'aperçus pas du temps qu'elle -durait. - -»Madame Morand me toucha l'épaule; nous sortîmes, et elle me dit -simplement: - -»--J'ai une commission à donner à Angélique Samonoz. Nous prendrons -par ici, s'il vous plaît. - -»Chez l'épicière, je vis bien, du seuil où je l'attendais et très -triste, qu'elle parlementait, qu'elle comptait de l'argent, qu'elle -écrivait quelques lignes. Mais que m'importait? Je fus seulement -frappée de la physionomie gaie qu'elle avait, en reprenant la route du -Haut-Clos. Elle levait la tête de mon côté. Elle cherchait autre -chose que le sourire médiocre, le sourire de seconde classe que je lui -donnais. Que voulait-elle? Pouvais-je deviner? A la dernière maison du -bourg, sans me prévenir, elle me prit la main, et, la serrant: - -»--Petite mademoiselle Evelyne, soyez heureuse! - -»--Pourquoi, madame? - -»--Je viens d'envoyer un commissionnaire au bureau de poste de -Champagne. Je télégraphie à mon fils. - -»--Que lui dites-vous? - -»--De venir. - -»--Quand sera-t-il ici? - -»--Demain matin. Et je vous garde. - -»... Maman, je ne vous raconte plus le retour au logis du Haut-Clos. -Nous n'avons parlé que de Louis. Je suis dans la joie: ça ne se décrit -pas. Il n'y a que la peine qui se raconte longuement, et je n'en ai -plus qu'une, qui se débat au milieu de mon bonheur, et que je ne peux -pas faire envoler, comme une mouche dans de la crème, et la voici: -quelle carrière trouver pour Louis, s'il abandonne l'armée? N'est-ce -pas trop demander à un homme? A demain. - - »EVELYNE.» - -_«P.-S._--Ne cherchez pas ma photographie. Je l'ai emportée. Était-ce -un pressentiment? Je voudrais bien ne pas la rapporter.» - - * * * * * - -Le lendemain, à la même heure, Evelyne écrivait une seconde lettre: - - _Le Haut-Clos, samedi._ - -«Il est arrivé ce matin, pas comme moi, par la route, non, par les -sentiers connus des seuls habitants du pays, et rudes, je vous en -réponds. Il a mis une demi-heure de moins que moi, pour grimper -d'Artemare au Haut-Clos. C'est un énergique, et ce n'est pas de le -voir accourir à travers champs et sauter par-dessus les palis qui m'a -le mieux prouvé cette énergie. Madame Morand attendait son fils à -cette place même. Bien qu'elle se fût couchée fort tard,--dix heures, -maman, une folie au Linot, une date dans la montagne!--elle était -descendue dès l'aube, dans la cuisine, dans la lingerie, puis dans le -jardin. On aurait dit une perdrix en cage. Tout le long de la -palissade, en bordure de la vigne, elle trottinait, sans chapeau, la -tête couverte d'un châle. Elle se soulevait parfois, sur la pointe des -sabots, guettant de l'oeil et de l'oreille son lieutenant, mon -lieutenant. Moi, j'étais dans le salon, derrière la fenêtre. Nous -avions distribué les rôles, hier soir. Elle voulait lui parler la -première, lui raconter toute seule ce que nous avions dit toutes deux, -faire la mère, enfin, une dernière fois. Je l'aperçois qui se penche -entre deux lignes de ceps, qui se redresse, qui lève les mains. Une -ombre saute par-dessus la clôture. C'est lui. Je l'aperçois qui -embrasse la maman, qui l'interroge, qui lui prend le bras, qui essaie -de l'entraîner. Elle résiste en riant. Ah! il m'aime toujours. Il a -très bon air, en vareuse et en béret, comme un alpin, les jambes -guêtrées. Je le trouve plus grand qu'à Paris. Il vient, décidément, -par l'allée centrale, entre les vieux rosiers, au bras de madame -Morand. Il ne regarde que la fenêtre où je ne suis plus. J'ai couru à -la porte, et je l'ai ouverte... Alors, maman, nous sommes restés les -uns en face des autres, moi sur le seuil, eux dans l'allée, immobiles, -tout saisis. J'ai cru que j'allais m'évanouir; j'ai fait un grand -effort; j'ai dit: - -»--Monsieur, je vous aime toujours, mais il ne faudrait pas me -sacrifier votre carrière; il ne faudrait pas regretter. - -»Lui, il a quitté le bras de madame Morand, il a monté jusqu'à moi, -et, avec ma permission, il m'a embrassée, et de tout son coeur, je -vous en réponds. Puis, il a dit: - -»--Vous êtes ma fiancée: à présent, venez causer de l'avenir. - -»Nous avons passé une partie de la matinée dans le salon, tous trois, -et le reste dans la campagne, tous deux, autour du Haut-Clos. Louis -voulait me montrer les coins du pays où sont encore au gîte, comme il -dit, tous les souvenirs de sa jeunesse. Nous étions, et nous sommes -très heureux. Nous avons causé de tant de choses qu'il me faudrait un -vrai travail, très doux, mais trop long pour une lettre, si j'essayais -seulement de les énumérer. Il faisait clair; toutes les bandes de -cultures coulaient autour de nous, sur les pentes, et remuaient au -vent, comme un flot de rubans neufs. Louis me demandait: - -»--Vous aimez la campagne? - -»--Je ne la connais pas. - -»--Moi, je l'adore. Si j'y reviens, vous l'aimerez? - -»--Je vous aime, et partout ce sera de même... - -»Madame Morand, à qui nous avons rapporté le dialogue, a pris un air -un peu triste, et elle a déclaré: - -»--Depuis le temps qu'on se dit ces douceurs-là, et qu'elles font -vivre le monde! - -»Oh! oui, vivre! Je me sens vivante, et, moi qui ne tenais pas aux -heures, je tiens aux minutes. J'ai dit, à mon tour: - -»--Vous vous rappèlerez le 12 août? la banque Maclarey, le régiment -qui défile, le salut de l'épée? Je vous en ai voulu. Pourquoi -m'avez-vous saluée? - -»--Parce que, la veille au soir, j'avais reçu la nouvelle que je -n'obtiendrais pas d'être envoyé au Soudan. Ma résolution était prise -depuis une semaine, si je n'obtenais pas le Soudan, de démissionner, -et, puisque ma carrière était l'obstacle entre nous, de supprimer -l'obstacle... C'est ce que je vais faire... En vous saluant, j'étais -dans mon droit, vous le voyez... - -»Il ajouta: - -»--Je n'ai qu'une vocation, mais, pour vous, Evelyne, je puis avoir un -métier. - -»Que c'est bien, ces mots-là, n'est-ce pas? Vous comprenez que je sois -flattée, touchée, et que j'aie pleuré, moi, la rieuse, en les -écoutant? Il est simple, il est bon, il a une volonté rapide et qui -donne confiance. - -»Je lui ai dit encore: - -»--Savez-vous ce qui m'a plu tout de suite en vous? - -»--Quoi? l'uniforme? - -»--Non, ce n'est pas aussi joli qu'une robe. - -»--Mes moustaches? - -»--Trop courtes. - -»--Alors, je les laisserai pousser. Mon air martial? - -»--Le tendre me va mieux. - -»--Je ne sais plus. Dites vous-même. - -»--Ce qui m'a ravie, c'est que vous avez eu du respect pour moi. Nous -ne sommes pas habituées... - -»Voilà où nous en sommes. Un seul point nous inquiète: comment, par -quelle carrière remplacer l'armée, où Louis ne peut pas rester? Il est -jeune, il va chercher, à Paris d'abord, pour l'amour de moi... Je -ferme vite cette longue lettre. Peut-être vous arrivera-t-elle en même -temps que moi... Je pars cette nuit. On me fait conduire à la gare en -voiture. Louis ne quittera la montagne que dans deux jours. A -bientôt!» - - »EVELYNE.» - - -VII - -LA DOUBLE VISITE - -Dès qu'il fut de retour à Paris, Louis Morand se mit en tenue, et se -rendit chez son colonel, qui habitait, place d'Iéna, au-dessus des -jardins et de la Seine. Il était dix heures du matin. Le congé du -lieutenant ne finissait que le lendemain, et c'est ce qu'observa tout -d'abord M. Ridault, en voyant venir à lui l'officier. - ---Vous, dit-il, vous avez changé vos habitudes d'autrefois: quatre -jours libres, quatre jours dans l'Ain; vous rentriez à Paris à cinq -heures du matin, et, à six heures, vous étiez à la Pépinière... Est-ce -que vous vieillissez? - ---Peut-être, mon colonel. - ---Moi, pas. Regardez ça; est-il assez joli, le plan de mon -bastidon?... Supposez la mer, par ici, et, par là, le fond de la baie -de Villefranche; les terrasses, vous vous souvenez, cuites et dorées -comme du pain... - ---Je n'ai jamais pu voyager, mon colonel; je ne connais pas; mais la -maison sera plaisante, en effet... - -Il faisait beau, admirablement. Le soleil et l'air remué par le -courant du fleuve entraient dans le cabinet de travail, qui eût été -tout Louis XV, sans le râtelier de pipes pendu à côté de la cheminée. -Le colonel, en veston clair, assis devant son bureau, étudiait un -croquis d'architecte, une aquarelle éclatante, qui représentait une -villa basse, couverte en tuiles, et dont les fenêtres semblaient -taillées dans les touffes des bougainvilliers. Il releva la tête, -écarta un peu son fauteuil, cherchant à deviner, dans la physionomie -du lieutenant, le progrès ou la guérison d'une peine d'amour dont il -avait été le premier confident. - ---Toujours fermé ce visage-là, mon cher Morand. J'y vois, pourtant, -que vous avez le moral plus solide... Allons! voilà que vous -pâlissez!... Qu'avez-vous?... Une larme!... Je ne vous reconnais pas! -Est-ce bien un de mes officiers? - ---Qui va quitter le régiment... - ---Vous permutez? - ---Je démissionne. - ---Vous? Mais, je vous le défends! - ---Mon colonel!... - ---Je ne veux même pas que vous m'en parliez! J'ai le devoir d'empêcher -les suicides, Morand, et celui de veiller à l'honneur du régiment. Eh -bien! vous vous suicideriez en donnant votre démission, car vous êtes -le plus militaire de tous mes officiers, l'homme de discipline, qui -mange du devoir comme du pain, tous les jours, et qui trouve ça bon, -l'homme à qui je confierais un bataillon dans une guerre, et que tous -les soldats suivraient en chantant la charge. Mais vous ne savez donc -pas que ce qui fait le chef, ce n'est pas le galon, c'est le coeur qui -ne tremble pas, c'est l'oeil clair, c'est l'ordre rude, c'est toujours -le souci des autres et l'oubli de soi-même, et que tout cela, Morand, -vous l'avez! - -Le colonel s'était brusquement approché du jeune homme, et il lui -avait pris l'épaule, qu'il serrait dans sa forte main, comme pour -montrer que Morand était son prisonnier, et que le régiment ne le -lâcherait pas. En même temps, entre ces deux hommes, que ne séparait -qu'une longueur de bras, le duel des regards se poursuivait, émouvant -et rapide. Le vieux soldat ordonnait, suppliait, s'étonnait de ne pas -vaincre, et redevenait le supérieur offensé, dont l'oeil bleu, tout -chargé de volonté, commandait impérieusement, tandis que, devant lui, -bien ouverts dans la pleine lumière, les yeux bruns du lieutenant, un -moment troublés et humides, refusaient de dire oui, et, de plus en -plus, s'assombrissaient. - ---Je n'aurais pas cru cela de vous, Morand, dit le colonel, en lâchant -prise. - -Il boutonna rageusement son veston de toile, se rejeta dans le -fauteuil, et se mit à frapper, avec son coupe-papier, l'aquarelle du -bastidon étalée devant lui. Morand se redressa un peu plus; ses yeux, -à lui, ne s'étaient pas détournés, n'avaient pas cédé. - ---Mon colonel, je suis résolu à épouser la jeune fille dont je vous ai -parlé. Je lui sacrifie ma vocation de soldat, et tout le travail qu'il -m'a fallu pour gagner mon grade. - ---C'est fou! C'est archifou! - ---C'est possible, mon colonel, mais cela sera, ce soir même... - ---Non, monsieur! - ---J'écrirai ma lettre au ministre... Je devais vous prévenir: c'est -fait. - ---Non, ce n'est pas fait! Morand, ne nous quittez pas! Pour l'amour de -l'armée, qui n'a que trop de lâcheurs..., non, je veux dire... - -Le lieutenant salua et se détourna vers la porte. - ---Morand? Je ne peux pas, mon enfant, vous laisser partir ainsi... -Revenez. J'ai quelque chose encore à vous demander. - -M. Ridault s'était levé, et il ramenait le lieutenant vers la fenêtre -ouverte. Ces dernières phrases, il les avait dites avec un tel accent -d'affection et de douleur, que, subitement, toute la rudesse factice -et même la fermeté naturelle de Morand furent brisées. - ---Vous pouvez croire, mon colonel, que la bataille a été cruelle en -moi; j'aurais mieux aimé la bataille pour laquelle j'ai été préparé, -la vraie, celle des armes... - ---Non pas! la vraie c'est celle de tous les jours; et ceux qui ne font -pas de faute contre l'honneur dans celle-là n'en commettent pas non -plus sous les armes... Je ne veux pas dire que vous alliez contre -l'honneur, mon cher ami, non, mais contre votre intérêt, contre votre -vocation, contre tout, comme vous l'avouez... Dites-moi: elle est donc -charmante? - -Il y eut un sourire jeune, très bref, le premier. Les deux hommes -s'accoudèrent sur l'appui de la fenêtre, devant Paris tout transparent -dans le clair d'été, comme un vitrail. - ---Oui, mon colonel..., oui... Ah! oui! - ---L'expression manque, n'est-ce pas? Le mot n'est pas assez fort? - -Et le premier rire sonna, discrètement, au-dessus des arbres. - ---Est-ce que vous auriez une photographie, Morand? - ---Depuis trois jours, mon colonel. Elle ne me quitte pas. - -Il chercha dans la poche de son dolman, et tendit la carte album: M. -Ridault la saisit vivement, la mit en lumière, et l'écarta tant qu'il -put de son visage, car il était devenu presbyte. De l'autre main, il -relevait la pointe de ses moustaches. - ---Charmante n'est pas assez, vous avez raison... Il y a de l'esprit, -dans ces yeux-là. Bleus? - ---Non, mon colonel, gris clair. - ---Nuance rare. Ils doivent avoir un sourire piquant et tendre, -n'est-ce pas? - ---Ah! mon colonel! - ---Et pas commune du tout, cette ligne du menton, ferme, impolie un -peu... Et ces lèvres, qui diraient vite une bêtise, mais pas une -méchanceté, et que je croirais souveraines pour plaindre... C'est à se -demander où va se nicher la race!... Enfin, mon cher, puisque vous -êtes sûr qu'elle est une honnête fille, et que, moi, je la trouve -aussi jolie que vous la trouvez vous-même, voulez-vous me dire -pourquoi elle ne ferait pas sa petite partie, modestement, dans le -choeur des «dames» du régiment? - ---Vous le savez... - ---Eh! oui, son père... un Jean-Jacques dont il ne reste que ça... Il -pouvait être très bien, son père, il devait être même très bien... -Lieutenant Louis Morand, regardez-moi? - ---C'est fait. - ---Si je vous assurais que cette jeune femme sera reçue dans le monde -militaire, bien reçue même, renonceriez-vous à donner votre -démission? - ---Mon colonel, je vous remercie de votre sympathie; je suis très -touché; mais je suis résolu à quitter l'armée. - ---Oui, parce que vous pensez que j'ai changé d'opinion, et que le -monde n'en changera pas... Mais si vous aviez des preuves du -contraire? - ---Lesquelles? - ---Si des preuves parfaitement sûres vous étaient données, que les -femmes les plus élégantes, les plus mondaines du régiment, recevront -la visite de madame Louis Morand, et rendront cette visite,--car -l'accueil des autres, de celles que j'appelle les femmes de coeur, -n'est pas douteux,--enverriez-vous votre lettre? - ---Non, je resterais. Mais cela est invraisemblable, il faut même dire -impossible. - ---Attendez trois jours. Vous me promettez? - -Le lieutenant, flatté et ému de l'insistance de son chef, considéra -Paris, où les arbitres de sa destinée, bien inconscients de leur rôle, -femmes de lieutenants, de capitaines, de commandants, devaient faire, -en ce moment, quelques courses du matin. - ---Soit, dit-il. J'aurai obéi jusqu'au bout, mon colonel. J'attendrai -trois jours. - -Il serra la main que M. Ridault lui tendait, et se retira. Sur le -palier, le colonel lui fit encore un signe d'amitié; puis, voyant -disparaître, dans la cage aux murs de stuc pourpre, cette jeune -silhouette de soldat, il murmura: - ---Va, mon petit! Je veux que tu sois mon cadeau d'adieu, mon souvenir -au régiment. Je te redonnerai à lui... Il ne se doute pas, le pauvre -enfant, que je vais faire une sottise pour lui. Ce n'est pas la -première de ma vie, c'est la meilleure, celle qui me vaudra, j'espère, -le pardon de plusieurs autres... Bah! je n'ai plus rien à attendre du -ministre! Qu'est-ce que je risque?... D'ailleurs, je n'affirmerai -rien: ce serait mentir... je laisserai la légende se former et -s'envoler. Nous verrons bien. - -Rentré dans son cabinet, il sifflota un air de marche, déroula le plan -assez maltraité du bastidon, et appuya sur le bouton d'une sonnerie -électrique. Une ordonnance ouvrit la porte. - ---Lancret, je sortirai à deux heures. Vous préparerez mon complet -numéro 1. - - * * * * * - -Le colonel Ridault fit plusieurs visites dans l'après-midi. Il eut la -chance, qu'il cherchait, d'être reçu par trois ou quatre des femmes du -régiment, non les plus jeunes, mais les mieux qualifiées par le nombre -de leurs relations et la curiosité de leur esprit, pour construire une -légende avec un mot, la répandre et lui donner l'autorité de la petite -histoire. Chez l'une, il ne parla que de l'esprit et des yeux de -mademoiselle Evelyne; chez l'autre, il déclara qu'il voulait être un -des témoins du lieutenant, qui faisait un mariage imprévu et -délicieux; chez la troisième, qui demandait: «Mais, enfin, à qui -ressemble-t-elle?» il répondit: - ---A moi, madame. - -C'en fut assez. Dès le lendemain, on racontait, dans le monde -militaire, que le colonel se proposait de reconnaître plus tard -l'enfant abandonnée; qu'en attendant, il avouait sa paternité, avec -beaucoup de franchise, avec cette tendresse qui ne saurait tromper, et -que, pour réparer sa faute, il dotait mademoiselle Evelyne. On fixa -même le chiffre de la dot. Elle était modeste au commencement du jour. -Vers la fin, quelques personnes demandaient: - ---Croyez-vous qu'il soit aussi riche? - -Le surlendemain, plusieurs camarades félicitèrent le lieutenant -pendant l'exercice du matin, dans la cour de la caserne. Ils dirent -tous: - ---On la dit charmante. - -Et, quand il rentra chez lui, dans l'après-midi, le concierge lui -remit deux cartes, les premières d'une série qui fut longue. L'une -portait: - - «Félicitations bien sympathiques de notre ménage.» - -L'autre, plus explicite, disait: - - «Mon cher Morand, nous avons appris l'heureuse nouvelle. Ma femme - se réjouit de connaître madame Louis Morand, dont on ne cesse, - depuis deux jours, de nous dire le plus grand bien. Elle tient à - la présenter à nos meilleurs amis. Cordiale poignée de main.» - -Enfin, dans la soirée, un capitaine du régiment, qui avait passé au -ministère de la guerre, affirmait que, subitement, les préventions qui -avaient retardé l'avancement du colonel étaient tombées, et que M. -Ridault, à la prochaine promotion, serait nommé général de brigade. -Mais la rumeur était peut-être fausse, et le lieutenant, ce soir-là, -oublia tout à fait d'en parler à Evelyne, qu'il allait revoir. - - - - -LE PETIT CINQ - - -I - -M. de Rabelcourt, Louis-Jean-Népomucène, assis sous une tonnelle de -jasmin, au fond de son jardin anglais, murmura: - ---Je suis un lâche! - -Et il ajouta presque aussitôt ce commentaire, qui n'alla pas plus loin -que les parois vertes, immobiles dans la chaleur de juin: - ---Elle n'a plus que moi. Je suis son seul appui. Elle a crié vers moi, -voici déjà trois semaines, et je n'ai pas bougé. Je suis un lâche! - -Chaque jour, plusieurs fois, M. de Rabelcourt s'adressait à lui-même -ce propos désobligeant, et il ne pouvait se décider à quitter le -domaine de Wimerelles, où il habitait l'été, à un quart d'heure au -delà de la frontière belge. Court et alerte, le buste un peu gros et -les jambes nerveuses, la figure pleine, colorée, rasée sauf deux -petits favoris qui étaient tout ronds au bas de l'oreille, et tout -blancs, et tout légers comme si on les eût fabriqués avec de la soie, -M. de Rabelcourt appartenait à cette catégorie des hommes âgés qui -restent jeunes. Leur jeunesse est presque toujours faite d'une qualité -particulière de leur esprit, que sa vie n'a pas détrompé. Ils gardent -l'illusion, ou d'eux-mêmes, ou de la science, ou de leur profession, -ou de la durée, ou seulement la curiosité de l'heure présente et le -goût du fait divers. Il suffisait d'observer les yeux de M. de -Rabelcourt, des yeux gris bleu, toujours frémissants et vibrants, qui -s'amusaient à regarder, qui fouillaient, qui interrogeaient, qui -lisaient le regard ou le sourire d'autrui, pour deviner que cet homme -avait, ou croyait avoir un talent singulier de psychologue. Pour lui, -toute visite, toute rencontre, même banale, ressemblait à une -consultation, et tournait à l'expérience. Il avait l'air de demander -à ceux qu'il abordait pour la première fois, surtout aux femmes qu'il -trouvait infiniment plus intéressantes que les hommes: «Quel est ce -coeur? Bat-il? Ne bat-il pas? Battra-t-il? A-t-il un secret? Peut-on -savoir?» et à ceux qu'il retrouvait, même à bref intervalle: «Où en -sommes-nous, depuis l'autre jour?» - -Dans le monde de Bruxelles, qu'il fréquentait l'été, à Paris où il -vivait l'hiver, il avait la réputation d'un causeur aimable, d'une -érudition supérieure dans les affaires de coeur, un peu trop porté à -enrichir ses observations, et d'une discrétion au-dessous de la -moyenne, ce qui ne veut pas dire très sûre. On le recherchait, et on -le redoutait. On aimait, surtout dans leur fraîcheur, les histoires -qu'il contait. On avait peur de celles qu'il pouvait surprendre ou -inventer. - -Tout s'expliquait, lorsqu'on apprenait que M. de Rabelcourt avait été -dans la diplomatie, et cette tension perpétuelle de sa curiosité vers -l'inconnu féminin, l'insistance et le papillonnement de ses yeux, le -tour insidieux de sa conversation, perdaient de leur singularité, et -devenaient une transposition, excusable et gênante, de l'habitude -professionnelle. On se disait qu'il avait un tempérament de -diplomate, qu'il continuait dans les salons sa carrière interrompue -par la retraite, et, si on craignait encore sa manière, on ne s'en -étonnait plus. - -Il passait donc, dans deux capitales au moins, pour un homme d'esprit. -C'eût été le calomnier, d'ailleurs, que de lui refuser une certaine -sensibilité. Il aimait ses souvenirs de Washington, où il avait débuté -comme attaché d'ambassade, de Montevideo, de Valparaiso, de Lima où il -avait lentement monté en grade, de Buenos-Ayres, où, devenu ministre, -dans cette même Amérique d'où on ne le sortait point, il avait -vieilli, jalousé, croyait-il, oublié en réalité; il aimait les -dépêches qu'il avait adressées à vingt ministres successifs, et qu'il -était seul à connaître; il aimait des images familières que le seul -mot d'Amérique évoquait devant lui, des créoles, des métisses, des -Espagnoles, des Portugaises, des femmes qui fumaient, balancées dans -des hamacs, un bras pendant, sous l'ombre des bananiers et des -mimosas; il aimait ses voyages d'autrefois dans les défilés des -Cordillères, et son repos d'à présent dans la campagne plate de la -frontière belge, son chalet de brique, son jardin si différent d'une -forêt vierge, son angora qui ressemblait à une chenille jaune, ses -décorations, au nombre d'une vingtaine, enfermées dans un écrin aussi -gros qu'une valise; il aimait son cercle de Bruxelles où il passait -régulièrement le samedi et le dimanche de chaque semaine; il aimait -aussi la comtesse Guillaumette, sa petite nièce, sa dernière parente, -mariée à un officier de cavalerie, celle-là justement, au sujet de -laquelle, depuis vingt et un jours, M. de Rabelcourt s'accusait -d'égoïsme et d'irrésolution. - -«Chère enfant! murmurait-il, sous la tonnelle de jasmin. A peine huit -ans de mariage, et déjà malheureuse! Elle si jolie, si spirituelle, si -ailée: un peu le portrait de mon frère, un peu le mien, avec une grâce -qui n'est qu'à elle! Et je n'ai pas répondu à sa lettre! Et je ne suis -pas accouru chez elle! Tu vieillis, Rabelcourt, tu as peur d'un voyage -en Berry; tu jouis de ton repos, tandis que Guillaumette pleure et -t'attend!» - -L'ancien diplomate interrompit son monologue, pourchasser, d'une -pichenette, un pétale blanc, effilé, courbé comme le col neigeux d'un -cygne minuscule, qui venait de tomber, en tournoyant, sur la manche -de sa jaquette. Puis il releva son regard, et, par la baie cintrée de -la tonnelle, contempla amoureusement, avec l'inquiète tendresse qui -précède un adieu, le rectangle allongé que formait son jardin: les -grands arbres, pressés en mince futaie aux deux bords, et qui se -dressaient, comme une falaise verte, dans la plaine toute rase; les -deux avenues qui passaient à leur ombre et enveloppaient un ovale de -gazon; la pelouse, fraîche comme aux jours d'avril, arrosée chaque -matin, tondue chaque quinzaine, où les pâquerettes ne fleurissaient -jamais qu'à condition de se tapir contre le sol; enfin, tout au bout, -derrière le voile transparent de l'air qui tremblait, la maison rose, -basse, dont les tuiles étaient çà et là effleurées par des branches -d'ormeaux, éventails silencieux que remuait la brise d'été. - -«Voilà donc ce qui me retient!» pensa M. de Rabelcourt. - -Il releva la tête, qu'il avait un peu penchée en avant, pour mieux -voir par-dessous les tiges folles qui pendaient du cintre et -diminuaient l'ouverture de la porte, et il appela: - ---Eugène? - -Rien ne répondit d'abord, puis le sable d'une allée craqua, de plus en -plus nettement, sous des pas qui se rapprochaient. Le valet de chambre -de M. de Rabelcourt, blond et gourmé, vêtu de noir, apparut à l'angle -d'un massif. - ---Eugène, tu vas monter dans ma chambre et préparer ma valise. Je -prends l'express ce soir. Mets mon habit numéro deux; c'est pour la -campagne. - -Le pas s'éloigna, et se perdit dans le silence de la plaine accablée -sous le soleil, tandis que M. de Rabelcourt tirait de sa poche une -enveloppe lilas, déjà usée aux angles, l'ouvrait pour la vingtième -fois, et relisait, en sautant les phrases inutiles et scandant les -autres, une lettre qu'il aurait pu réciter. - -«Mon cher oncle, je veux vous donner d'abord des nouvelles des -enfants... Jean, Pierre... Ta, ta, ta... Louise souffre des dents... -Ta, ta, ta... Roberte... Ta, ta, ta... Quant à moi, j'aimerais mieux -ne pas répondre à vos questions, si affectueuses. Il ne faut -interroger que ceux qui sont jeunes, gais, contents, car, sans cela, -on s'expose à se charger, hélas! inutilement, de la peine des autres. -Non, mon oncle, je ne suis plus la nièce rieuse que vous avez connue; -je voudrais pouvoir m'en aller loin, à Buenos-Ayres, à Lima, et vivre -libre avec vous. J'en ai assez de la vie. C'est trop lourd. Ah! bien -sûr, quand mes filles seront en âge de se marier, je leur dirai de -réfléchir à deux fois, à cent fois... Mais qu'est-ce que je vous -raconte? Il y a une faiblesse à se plaindre. Oubliez ce que je viens -d'écrire... Surtout ne me répondez rien à ce sujet: ce serait -désastreux. Racontez-moi plutôt la fin de cette histoire que vous -aviez commencé à me dire, dans votre dernière lettre, l'histoire de -cette madame de... Ta, ta, ta.--Recevez, mon cher oncle... Ta, ta, -ta.--Post-scriptum: Édouard est revenu d'Algérie, voilà neuf semaines. -Il se porte parfaitement.» - -M. de Rabelcourt soupira longuement, en remettant la lettre dans sa -poche, mais sa physionomie, comme sa voix, était devenue de plus en -plus ferme, à mesure qu'il lisait. - -«Est-ce assez clair, dit-il tout haut, assez limpide! Il n'y a pas -besoin d'être diplomate pour déchiffrer cette pauvre énigme. C'est -l'éternelle dépêche du livre jaune de la vie. Guillaumette se plaint -de son mari; elle souffre à cause de lui: la sécheresse du -post-scriptum est assez éloquente: «Édouard se porte parfaitement.» Il -l'a trompée. Où? avec qui? Est-ce à Limoges où ils sont en garnison? -Je ne le pense pas, puisque M. de Rueil vient de séjourner six mois en -Algérie, pour une mission topographique, et la lettre de Guillaumette -révèle une douleur qui éclate, une surprise; elle est un cri. Alors, -quoi? Je ne vois que deux hypothèses: une aventure algérienne, que -cette pauvre enfant a découverte, ou bien une liaison en Berry, au -retour, dans ce coin paisible où elle se réjouissait de passer leurs -trois mois de congé... Je vais savoir ce qu'il en est. Elle me le -dira, puisqu'elle a commencé les aveux. Elle m'appelle, puisqu'elle -m'a pris pour confident. Je pars, Guillaumette! Je pars! Je vais -t'aider!» - -Il traversa son jardin, dans toute sa longueur, ouvrit l'écrin des -Ordres, où il choisit une décoration que Don Pedro avait attachée -lui-même sur la poitrine du «cher ministre», et ne put s'empêcher de -sourire tristement, en passant le ruban à sa boutonnière. «Je rentre -dans la diplomatie active, pensa-t-il, et il est de bon augure -d'emporter avec soi le témoignage de ses meilleurs succès. Puissé-je -réussir, comme j'ai réussi dans l'affaire de la concession Jacobson!» - -Il dîna, et, la nuit venue, monta dans le rapide qui venait de -Bruxelles. - - -II - -Le voyageur ne fit que traverser Paris. Cinq ou six courses entre -l'arrivée, au petit jour, par la gare du Nord, et le départ, dans -l'après-midi, par la gare d'Orléans, lui rendirent son élan naturel, -qu'une nuit de tressautements et d'éveils brusques avait un peu -déprimé. Quand il fut remonté en wagon, et qu'il se sentit rouler vers -ces campagnes du Berry dont il n'était plus séparé que par quelques -heures de route, il retrouva toute la confiance en son étoile -diplomatique, toute l'humeur vibrante, toute l'abondance d'idées et de -formes oratoires, qu'il avait connues jadis, la veille des audiences -princières ou des entrevues avec les ministres de l'Amérique du Sud. -Son imagination le devançait et lui représentait le château de -Monant, vieille demeure familiale, d'où il s'était échappé de bonne -heure pour courir le monde. La dernière fois qu'il avait pris le -chemin du Berry, c'était pour assister au mariage de Guillaumette. On -avait retardé les noces d'un mois, afin que l'oncle diplomate eût le -temps d'arriver. Comme il revoyait nettement ces deux tours bâtardes -reliées par un corps de logis, posées sur une colline et enveloppées -de châtaigneraies descendantes; la tente fleurie de drapeaux, de -gerbes de marguerites et de bleuets, où avait eu lieu le déjeuner, au -retour de l'église, et ce départ précipité, disputé, plein de trouble -et plein de joie des jeunes mariés, qui se levaient de table avant -leurs hôtes, et quittaient la salle pour se rendre à la station -voisine, tous deux, tout seuls, mais suivis par la pensée de tous! -Était-elle jolie, en ce moment-là, cette Guillaumette, radieuse et -émue, à qui cent amis et amies, Parisiens, Berrichons, Poitevins, -disaient, dans un murmure où il y avait des larmes et des rires mêlés: -«Adieu, mignonne! au revoir, madame! soyez heureuse! oubliez-nous, -Guillaumette! songez à nous, bien-aimée!» Et les regards étaient -attachés sur cette apparition souriante, arrêtée un dernier moment -dans l'encadrement de la portière qu'elle soulevait d'une main, sur ce -visage où chacun cherchait avec une jalousie secrète, avec des -sanglots refoulés, avec un désir infini, le rayonnement fugitif de la -parfaite croyance en la vie, tandis qu'elle, déjà détachée des autres, -ne regardait plus qu'une seule personne, son plus vieil et son plus -fidèle ami. Oui, M. de Rabelcourt avait eu la suprême pensée de -Guillaumette, à l'heure où l'enfance finissait pour elle. Lui, protégé -contre l'attendrissement par la longue habitude des séparations, il -avait pleuré, lui, sceptique, il avait cru, et cru fermement au -bonheur qu'il souhaitait à sa nièce, et qu'il enviait presque. Cet -Édouard de Rueil, qui enlevait Guillaumette et l'emmenait hors du -château de Monant, était si évidemment amoureux! Jeune aussi, plein -d'avenir comme tous les officiers qui se marient, il passait bien pour -un peu brusque, rude, entêté, mais ses camarades le jugeaient comme -une nature loyale, toute droite, incapable d'une trahison. - -«Qui l'eût dit alors? se répétait M. de Rabelcourt, en voyant l'ombre -descendre sur les campagnes embrumées du Berry. Qui l'eût deviné? -Rueil, avec son grand cou, son nez busqué, ses yeux très noirs, avait -l'air d'un aigle, d'un épervier, mais pas le moins du monde d'un -tourtereau volage! Il n'est pas d'humeur facile. Cela même a dû -augmenter. En vérité, j'ai là une jolie affaire sur les bras!» - -Il s'inquiétait un peu de son rôle. Mais une petite fièvre -d'amour-propre et de colère le poussait en avant. - -Il était huit heures du soir, lorsqu'il mit pied à terre sur le quai -d'une petite station rurale, au milieu d'un pays presque désert, -couvert d'arbres et frais comme une cave à champignons. - ---Ouf! fit-il, quel voyage! Parti hier soir à onze heures! Enfin, m'y -voici. Je reconnais cet air vif de Monant. Des jours brûlants, des -nuits glacées! - -Il jeta sur ses épaules, bien qu'il eût mis un pardessus d'été, son -plaid écossais, et regarda autour de lui. Comme il avait négligé de -prévenir, afin de tomber «en plein jeu», selon son expression -favorite, il n'aperçut que le train qui filait, le chef de station qui -rentrait avec sa lanterne, et les étoiles qui se levaient. Le hasard -fit heureusement passer un petit vacher qui s'en retournait, sifflant, -vers quelque métairie. - ---Prends ma valise et accompagne-moi au château, dit M. de Rabelcourt; -je te récompenserai. - ---Vous allez au bal? demanda l'enfant. - ---Au bal? Non, mon ami. Je vais au château de Monant, pas ailleurs. Il -y a, en effet, deux ou trois gentilhommières un peu folles, dans les -environs, mais moi, je vais à Monant, tu entends, Monant! - -Le petit le regarda, eut un hochement de tête qui signifiait: «Je me -trompais, en effet», et, le prenant sans doute pour quelque homme -d'affaires, le précéda, sans plus dire un mot. - -Il faisait une nuit reposante, tout embaumée de l'odeur des feuilles, -des blés en grain et des ajoncs en fleur. M. de Rabelcourt, à la suite -de son guide, prit par la traverse, par les chemins creux, marchant -sur la crête des ornières, sur les pentes d'herbe qu'aucune tondeuse -n'avait jamais fauché. Il allait, de son pas relevé, la tête haute, -les narines au vent, aspirant l'air à pleins poumons. De temps en -temps, il prononçait à demi-voix des phrases qui lui semblaient -opportunes et saisissantes: - ---Ce pays est capiteux, monsieur, j'en conviens, capiteux et poétique. -Mais quand on a femme et enfants, que diable, on vit chez soi! Il y a -une morale après tout! - -Le petit crut qu'il récitait des fables. - -Ensemble ils descendirent au creux des vallons, ils grimpèrent des -pentes où les fougères luisaient sous les branches des châtaigniers. -Enfin, après une demi-heure, au tournant d'une futaie qui s'ouvrait -subitement sur une clairière montante, ils se trouvèrent subitement -sur une avenue sablée, à cent pas du château qui se dressait sur la -crête de la colline, et dont les fenêtres, du haut en bas, étaient -illuminées. - ---Sapristi! dit M. de Rabelcourt, ils ne m'attendent cependant pas? - ---C'est qu'ils _dansont_! fit le petit gars. Ça leur arrive. Ils ne -s'en gênent guère. - -Le voyageur écouta un instant les notes grêles d'un piano qui fusaient -dans la nuit, et il ne douta plus. Contrarié, il continua de -s'avancer, doucement, pour reprendre haleine. Quelques hommes de -service, groupés le long des écuries, causaient, à droite du château. -L'un d'eux se détacha, un vieux maître d'hôtel à gros favoris blancs, -solennel, qui servait depuis trente ans les châtelains de Monant, et -qui avait connu M. de Rabelcourt au temps de l'activité diplomatique, -au plus beau de la carrière. - ---Comment! dit-il, c'est monsieur le Ministre! - ---Moi-même, Claude, répondit M. de Rabelcourt, flatté d'une -appellation qu'on ne lui donnait plus aussi fréquemment qu'autrefois. -Une surprise! J'arrive sans qu'on en sache rien. - ---Monsieur le Ministre désire qu'on prévienne madame? - ---Du tout! au contraire. Vous monterez seulement ma valise, afin que -je puisse changer, et vous m'ouvrirez une chambre d'ami... Mais qu'y -a-t-il donc ce soir à Monant? Un bal? - ---Pardon, monsieur le Ministre. Les appartements se prêteraient mal à -ce qu'on appelle un grand bal. Nous recevons quelques personnes des -environs, une trentaine. Ça n'est qu'une sauterie. Ça va finir à onze -heures. Je me permets de l'assurer à monsieur le Ministre, parce que -madame a donné déjà quelques réunions de ce genre pour égayer les -dernières semaines de congé de monsieur. - -Il s'inclina, en prenant la valise, et l'on eût dit, à l'air dont il -passa devant le front de ses camarades, qu'il portait celle-là même où -le ministre de jadis enfermait ses dépêches. - -«Brave et imprudente enfant, pensa M. de Rabelcourt, je la reconnais -bien! Elle danse pour donner le change au monde. Elle veut faire -croire à un bonheur qui n'est plus. Je n'ai peur que d'une chose: -c'est que les masques tombent d'eux-mêmes, et trop brusquement, quand -je vais entrer. Car j'arrive, monsieur de Rueil, et je serai de la -fête!» - -Lorsqu'il eut passé son habit,--neuf heures sonnaient à l'horloge du -vestibule,--le diplomate eut une petite tape pour écraser, sur sa -boutonnière, le ruban brésilien dont les ailes s'insurgeaient, tira -bien droit, dans l'alignement de l'ouverture de la chemise, les quatre -boutons de son gilet blanc, et, sans bruit, poussa la porte du salon. - -Il s'arrêta à trois pas. On valsait. D'abord personne ne le vit. Puis -une jeune femme, assise près d'une douairière et qui cherchait des -yeux un sujet de paroles, remarquant l'inconnu, se pencha et demanda: - ---Qui est-ce? - -La douairière se pencha à son tour vers la gauche, et le mouvement se -propagea, comme dans un champ d'épis; des épaules blanches -s'inclinèrent; le même mot. «Qui est-ce?» vola de groupe en groupe, -jusqu'à Guillaumette de Rueil, que le diplomate, aveuglé par l'éclat -des lumières, s'efforçait de découvrir derrière les couples de -danseurs. Elle était assise dans l'angle le plus éloigné du salon, au -milieu de quatre amies de son âge, un peu renversée sur le dossier de -son fauteuil, écoutant rire autour d'elle, un peu distraite, et -effaçant, à petits coups, les plis du tulle perlé qui recouvrait sa -robe de satin rose. Tout à coup, le murmure qui gagnait de proche en -proche arriva jusqu'à elle: «Qui est-ce?» D'un mouvement souple, elle -se redressa. Toutes ses amies suivirent le geste de son visage qui se -penchait en avant. Ses yeux se plissèrent une seconde; puis deux -fossettes creusèrent ses joues; ses dents parurent, éclatantes, entre -les lèvres lisses. - ---Ah! dit-elle, mon oncle Rabelcourt! - -Et, glissant parmi les valseurs qui n'avaient rien vu, les mains -tendues, rose et rousselée sous l'auréole de ses cheveux blonds -relevés, la mouche impertinente qui marquait sa pommette droite -déplacée par le sourire et remontée d'une ligne, comme la pointe des -sourcils, comme le coin des yeux, comme les ailes du nez, comme le -fuseau des lèvres, Guillaumette de Rueil, dans le reflet des étoffes -et des glaces, rythmant sa marche sur la musique de la valse lente, -s'avança vers M. de Rabelcourt immobile, déjà courbé pour le -baise-main, et qui la regardait venir. - -Elle l'embrassa. - ---Quelle bonne surprise, mon oncle! - ---Je n'ai pas pu venir plus tôt, dit M. de Rabelcourt rapidement et à -voix basse: les affaires, de grosses affaires m'ont retenu, mais je -n'ai pas voulu manquer au rendez-vous, chère petite! - -Elle répondit, du ton le plus naturel, et sans baisser la voix: - ---Je n'en crois pas mes yeux: mon oncle à Monant! D'où venez-vous? - ---Mais, de Belgique, murmura M. de Rabelcourt, tu sais bien. - ---Exprès pour nous voir! - ---Naturellement. - ---Et vous nous restez, je suppose? - ---J'ai fait porter mon bagage par Claude. - ---Voilà qui est gentil! Édouard va être ravi. - -Et comme elle riait, ses yeux bleus, encore câlins comme ceux d'un -enfant, fixés sur le vieillard, celui-ci eut un hochement de tête -admiratif, et songea: «Merveilleusement joué, Guillaumette! Pas un -trouble de physionomie, pas un aveu devant témoin! Tu es de ma race!» - -Puis, comme la valse avait pris fin, et que tous les yeux se -tournaient à présent vers Guillaumette de Rueil et vers lui, M. de -Rabelcourt, jusque-là très grave, ajouta d'un air dégagé, à voix -haute: - ---Plus Watteau que jamais, ma nièce! - ---Vous trouvez? - ---Fraîche, mince, une taille de jeune fille! - -Le sourire s'accentua sur les lèvres de madame de Rueil. Une pensée -drôle dut lui traverser l'esprit. - ---Toujours diplomate! répondit-elle. Vous ne changez pas non plus, mon -oncle! Voulez-vous venir avec moi: Édouard est de ce côté? - -En parlant, elle entraînait M. de Rabelcourt vers un petit salon où -une dizaine d'hommes, campagnards de haute mine et retraités de la -danse, jouaient aux cartes. Au moment où madame de Rueil entrait, l'un -d'eux se retourna, en posant son jeu sur le tapis de la table. Il -était grand, nerveux; ses cheveux en brosse grisonnaient; son nez -dessinait une courbe accentuée au-dessus d'une forte moustache. Chez -lui, dans sa physionomie de soldat qui n'avait qu'un petit nombre -d'expressions simples, sans nuances intermédiaires, le premier -mouvement se lisait à livre ouvert. Il ne put dissimuler une -impression de contrariété que M. de Rabelcourt nota précieusement. -Mais, en homme bien élevé, il se ressaisit vite, se leva, tendit la -main: - ---Tiens, mon oncle? dit-il. Vous êtes si rare ici que vous me voyez -étonné. Est-ce que vous seriez en mission dans le Berry? - ---A peu près, mon neveu. - ---J'en suis ravi, parce que j'espère qu'elle vous retiendra près de -nous. - ---Oh! cela dépend, je ne suis pas encore fixé, vous comprenez? - -M. de Rabelcourt avait dit cela la tête haute, les yeux fixés sur -ceux de Rueil, qui essayait de comprendre. Mais le jeune homme ne -chercha pas longtemps, et, une demi-minute plus tard, un gros rire -étouffé apprenait aux joueurs du petit salon que l'arrivée de l'oncle -n'avait rien qui enchantât le neveu. - -Déjà le diplomate s'était mêlé aux invités qui remplissaient la pièce -voisine. Guillaumette le présentait. On s'empressait autour de lui. -Quelques vieilles dames le reconnaissaient, pour l'avoir aperçu, soit -à la fameuse fête de Monant, soit dans le monde, à Paris. «Ce cher -ministre! Monsieur de Rabelcourt! Comment donc! mais qui pourrait vous -oublier! Quelle bonne chance pour notre Berry! Vous souvenez-vous de -ce bal à l'ambassade d'Autriche, à la fin du second Empire..» M. de -Rabelcourt répondait: «Parfaitement.» Il se souvenait de tout. Il -avait des oreilles pour tout le monde, des paroles pour chacun, et des -yeux pour toutes les jeunes femmes qui s'inclinaient: «Madame de -Hulle, mon oncle; madame de Houssy; madame Guy Milet; madame O'Parell; -ma bonne amie la baronne de Saint-Saulge...» En même temps, des mots -se croisaient derrière lui, chuchotés: «Comment, ma chère, -ministre?--Oui, plénipotentiaire.--Ah! très bien! où donc?--En -Amérique, autrefois, je ne sais pas trop.--Amusant?--Tout à fait!» - -Dans le nombre, insidieusement, selon sa coutume, et sans décourager -aucune sympathie, M. de Rabelcourt choisissait les privilégiées qu'il -désirait grouper autour de lui, les retenait d'un mot, d'un coup -d'oeil plus attentif, plus ému, qui disait: «Je vous reviens.» Il -revint bientôt, en effet, après avoir fait le tour du salon, et, comme -la danse recommençait, alla s'asseoir à côté de la baronne de -Saint-Saulge, qui rangea sa traîne avec un sourire flatté. Deux -douairières, non expressément invitées, l'encadrèrent. Quelques toutes -jeunes châtelaines formèrent cercle devant eux. Celles qui étaient -moins jeunes et moins candides préférèrent danser. M. de Rabelcourt -débuta par complimenter sa voisine, à voix très basse, sur la façon de -son corsage. Les sept femmes se penchèrent pour recueillir les mots de -l'ancien ministre, et elles s'épanouirent toutes. Alors, se sentant -écouté, étudié, maître de son auditoire, retrouvant ce léger frisson -d'aise que doivent éprouver les vieux oiseaux au soleil d'avril, il -se mit à causer. L'histoire de la concession Jacobson eut encore un -renouveau; on vit reparaître les hamacs suspendus aux lianes fleuries, -Pepita la Péruvienne, dont le nom rassemble les lèvres comme pour un -double baiser; Juana, «sombre et jalouse créature», d'autres encore, -dont le souvenir, habilement mêlé à des noms d'empereurs, de -présidents de Républiques lointaines, de fleuves et de montagnes, -éveillait, chez les jeunes auditrices de M. de Rabelcourt, une idée de -la diplomatie qu'elles n'avaient point encore. Il contait bien, et, -sans s'interrompre, à cause de la grande habitude qu'il avait des -mêmes récits, il pouvait lever les yeux au delà de son petit cercle, -et observer ce qui se passait dans les deux salons. Il observait par -exemple, que madame de Rueil, invitée trois fois dans un court espace -de temps, avait refusé de danser, et s'était mise au piano. Il notait -en lui-même qu'elle était un peu rouge et agitée, et que, parfois, se -penchant à droite du clavier, tout au bout du salon, là-bas, elle -jetait sur le groupe un regard de maîtresse de maison, qui pensait: -«Mes amies ne dansent plus depuis que mon oncle est là.» L'oncle -songeait: «Elle est inquiète.» Cela ne l'empêchait pas de discourir. -Les phrases se succédaient dans la bouche de M. de Rabelcourt, comme -au piano, également faciles, pleines de la même gaieté légère, banale -et mesurée. - -Elles produisirent assez vite l'inévitable ennui des musiques faciles. -Les imprudentes qui avaient recherché le voisinage du diplomate -s'aperçurent que celui-ci prenait plus de plaisir à raconter -qu'elles-mêmes à écouter; elles se rendirent compte qu'elles -rajeunissaient, tout simplement, un vieux succès de salon; elles -commencèrent à trouver que les histoires d'Amérique n'avaient de -nouveauté que les noms, qu'on avait mieux dans l'ancien monde, et -elles regrettèrent de s'être laissées prendre au piège. Une à une, -elles écartèrent leur chaise, élargirent le cercle, promenèrent des -yeux quêteurs autour du grand salon, appelèrent au secours d'un -mouvement de paupière, se laissèrent inviter, et, s'excusant d'un -geste navré auprès de M. de Rabelcourt, partirent en tournant pour ne -plus revenir. - -Il ne resta, dans l'angle de l'appartement, que les deux vieilles -dames dont M. de Rabelcourt s'occupait assez peu, mais qui -s'attendaient à moins encore, et la petite baronne de Saint-Saulge, -femme de trente-deux ans, laide, osseuse, qui lui plaisait par -l'insolence naturelle de son esprit, l'exubérance de ses gestes, le -timbre de sa voix qui était cristallin, par la vengeance qu'elle -tirait de sa laideur, en supportant comme s'ils s'adressaient à une -autre, les regards les plus insistants et les mots les plus crus, et -surtout à cause de l'intimité qu'il savait maintenant exister entre -madame de Rueil et cette voisine de campagne. En tacticien -expérimenté, il réfléchissait que Guillaumette pouvait se dérober, ou -ne pas tout dire, tandis qu'il avait là, ce soir, une occasion unique -de s'instruire, un témoin qui ne devait rien ignorer, et qui ne -demandait sans doute qu'à être indiscrète. Interroger sans rien -livrer, employer des mots vagues dans l'espoir d'attirer des réponses -précises, avoir l'air de tout connaître pour obtenir un secret, tel -avait été, dans la vie publique, le procédé classique de M. de -Rabelcourt. Il résolut de l'employer de nouveau. - -Dès qu'il se sentit seul, ou à peu près, avec madame de Saint-Saulge, -il se détourna insensiblement de la douairière de droite, opéra une -conversion à gauche et, se penchant au-dessus du fauteuil où la -baronne était pelotonnée: - ---Je vois avec plaisir, dit-il, que vous êtes, madame, l'une des -meilleures amies de ma nièce. Elle a besoin d'appui, la chère petite! - ---Oui, nous nous entendons à merveille, bien que nos caractères soient -très différents. - ---Il y a des circonstances, fit sentencieusement M. de Rabelcourt, qui -rapprochent les natures les plus opposées. - ---Nous habitons tout près l'une de l'autre, en effet, repartit madame -de Saint-Saulge. Jusqu'à ces derniers mois, nous nous connaissions -sans doute, mais nous nous sommes liées surtout pendant ce long congé -que monsieur de Rueil a passé tout entier à Monant. Je viens chez -elle, elle vient chez moi, c'est-à-dire ils viennent. Oui, je l'aime -beaucoup, cette pauvre chérie, si bonne, si oublieuse d'elle-même... - ---Vous la plaignez, baronne, puisque vous dites pauvre? - ---Le mot s'applique si souvent aux riches! Qui est-ce qui n'a pas ses -misères? même les plus heureuses, même Guillaumette? - -Il se pencha un peu plus, et murmura: - ---Vous savez donc tout, vous aussi? - -Madame de Saint-Saulge se déplaça légèrement dans son fauteuil, afin -de rétablir les distances que M. de Rabelcourt tendait à rapprocher; -elle regarda fixement le diplomate, se demandant: «Que veut-il dire? A -quoi fait-il allusion? Je ne sais rien que de tout simple au sujet de -ce ménage tout droit et tout heureux. Laissons venir ce vieux -dénicheur de nids, et ne nous avançons pas!» - -Elle répondit donc, du ton le plus simple, en jouant avec la chaîne -d'or de son face-à-main, qu'elle enroulait sur le bois de son -éventail: - ---Que voulez-vous dire, monsieur? - ---Que Guillaumette, d'abord, a l'air préoccupée. - ---Je ne trouve pas. - ---Elle nous regarde sans cesse, voyez! - ---Apparemment nous lui sommes chers, tous deux. - ---Elle ne danse pas! - ---C'est... tout naturel. - ---Non, madame, ce n'est pas naturel. Elle adorait la danse -autrefois... Elle souffre. N'essayez pas de me tromper: j'ai deviné -l'injure qu'on lui a faite, le délaissement, l'abandon... Pauvre -petite! - -Madame de Saint-Saulge eut un sursaut. Elle releva vivement les yeux, -qui suivaient les saluts de huit danseurs de menuet, et prit son -face-à-main pour mieux considérer M. de Rabelcourt. Toute sa jeunesse -amusée, son large mépris de la finesse des hommes, son ravissement de -trouver une occasion de berner un diplomate, l'espièglerie de -l'enfant, persistante et vivante chez la femme de trente ans, -s'épanouirent dans le regard dont elle fit le tour du visage inquiet -de son interlocuteur. Et, ravie d'enfoncer M. de Rabelcourt dans sa -méprise, penchant un peu la tête: - ---Vous voulez parler de leur liaison? dit-elle. - ---Justement! - ---Bien forte! - ---J'en étais sûr! dit M. de Rabelcourt en s'enhardissant. Je l'avais -deviné à ses signes certains. Mais quel triste événement, madame, et -invraisemblable! - ---Invraisemblable? Non. Je m'y attendais, et d'autres avec moi, tout -le monde... - -Elle souriait. Il prit une physionomie plus grave encore pour ajouter: - ---Vraiment? Est-ce que le voisinage se doute de quelque chose? - ---Un soupçon, vague encore. C'est si récent! - ---Deux mois, peut-être? - ---Pas plus de trois, assurément, dit madame de Saint-Saulge en riant -tout à fait. - ---Je vous envie, madame, fit M. de Rabelcourt, de parler d'une -situation pareille avec tant de détachement. Vous n'avez pas, comme -moi, des liens étroits de parenté avec Guillaumette. Dites-moi: -a-t-elle fait des reproches à son mari? Y a-t-il eu des scènes? - ---Mais, je n'en sais rien! répondit la jeune femme, en ouvrant son -éventail... Personne n'en peut rien savoir... vous me demandez des -détails d'une intimité... - ---Tant mieux! mille fois tant mieux, madame! Je suis heureux qu'il n'y -ait pas de scandale. Un simple murmure dans le voisinage... Ma nièce -est si brave qu'elle a dissimulé... On ne lui reproche rien, j'espère, -pas la plus légère faute? - ---Comment dites-vous? - ---Je dis qu'Édouard est le seul coupable, et que c'est bien ce que je -pensais! - ---Mais non, monsieur, il ne l'est pas! - ---Vous l'absolvez? - ---Sans doute: un homme accompli, sérieux et gai, charmant, que tout le -monde aime! - -«C'est elle», pensa M. de Rabelcourt. - -Il se leva, sévère, et, incapable de contenir son indignation: - ---Madame, murmura-t-il, vous êtes très jeune. Mais dussé-je vous -paraître appartenir à l'âge du fer ou de la pierre, je trouve la -conduite de monsieur de Rueil inqualifiable. - -La baronne de Saint-Saulge, luttant contre le fou rire, répondit après -un instant: - ---Quel drôle de dictionnaire vous avez, monsieur! - ---Ce n'est pas une question de dictionnaire, madame; c'est le fond -même de nos sentiments qui diffère... complètement... complètement. - -Il salua, et la jeune femme suivit, de ses yeux où le rire diminuait, -cet oncle singulier qu'elle n'avait pas encore catalogué dans sa riche -collection de souvenirs mondains. - -Il faisait chaud. La soirée manquait d'entrain depuis l'arrivée de ce -personnage encombrant qui semblait accaparer, de loin, l'attention de -madame de Rueil et, de près, celle de madame de Saint-Saulge. Elle se -traîna une demi-heure encore, jusqu'au thé. Puis, le bruit des -voitures, tournant une à une devant le château, fit crépiter les -vitres. Les voisins se séparèrent avec des «Charmante soirée, à -bientôt», qui n'étaient pas tout à fait aussi faux qu'ailleurs. Madame -de Saint-Saulge, en prenant congé de son amie, lui dit à l'oreille: - ---Exquis, ton oncle! - ---Tu trouves? - ---Impossible de s'ennuyer un instant avec lui. Il a inventé sur ton -compte une histoire folle. Je l'ai emballé. Nous avons fini par nous -dire des injures. Je viendrai te conter cela demain matin. - -Guillaumette répondit, avec le sourire calme qui lui était habituel: - ---C'est cela, chérie, à demain. - -Et elle demeura au salon, seule avec M. de Rabelcourt, tandis que son -mari reconduisait un groupe d'amis jusqu'au perron. - -A peine la porte fut-elle fermée, que M. de Rabelcourt, ressaisi par -le sentiment de sa mission, s'approcha de la jeune femme et, serrant -entre ses deux mains la main de sa nièce, lui dit tragiquement, à mots -pressés: - ---Nous n'avons qu'un moment, Guillaumette... J'en sais long... Tu me -diras le reste... Nous agirons de concert, ma pauvre enfant! - -Elle n'eut pas l'air de comprendre. - ---Mais, je n'ai rien à vous dire, mon cher oncle! - ---N'équivoquons pas. Rien ce soir, mais demain? Tu m'as appelé? - ---Non. - ---Ta lettre! - -Guillaumette de Rueil rougit jusqu'à son auréole blonde. Embarrassée, -hésitante, confuse, elle demeura un moment sans rien dire, se -demandant s'il fallait ou non se confier à l'oncle si peu discret, -qu'elle avait eu le tort d'alarmer. Elle se décida pour la négative, -et, mettant ses deux bras sur les épaules du vieillard, rieuse et -caressante, elle l'embrassa en disant: - ---J'ai écrit cela dans un moment de folie. Vous saurez tout un jour, -bientôt, je vous le promets. Ne vous alarmez de rien. Je ne pense plus -rien de ce que je disais... Si vous voulez me faire plaisir... - ---Certes oui! - ---Eh bien! n'insistez pas. Oubliez la lettre. Surtout, n'y faites -jamais allusion devant Édouard! Il serait furieux contre moi. - ---Allons, mon cher oncle, dit Édouard de Rueil en entrant, une partie -de billard, voulez-vous? Il n'est que onze heures! - ---Je vous remercie, mon neveu, dit froidement M. de Rabelcourt. J'ai -cent vingt-sept lieues de chemin de fer dans le corps, et beaucoup de -soucis dans l'esprit. Je te prie de sonner le valet de chambre, -Guillaumette; je me retire. - -Un moment plus tard, sur la première volée de l'escalier, M. de -Rabelcourt, très digne, suivi de son ombre agrandie qui tournait sur -le mur, montait, en posant les deux pieds sur chaque marche, et par -petites enjambées saccadées qui faisaient valoir la forme et -l'élasticité de son mollet. Devant lui, le valet de chambre portait -le bougeoir. Dans le grand salon, derrière la porte entre-bâillée, -monsieur et madame de Rueil, pris d'un accès de gaieté, se disaient: - ---Qu'est-ce qu'il a, votre bonhomme d'oncle, Guillaumette? Je le -trouve d'un baissé! Comprenez-vous pourquoi il me fait une tête -pareille? - ---Pas encore. Je le saurai demain. - ---Est-il de passage, au moins? - ---J'espère... - ---Vous ne l'avez pas invité? - ---Oh! pas précisément! - ---Délivrez-m'en, dites! Pour nos derniers jours, est-ce gai? A la fin -de la semaine, nous réintégrons Limoges. S'il reste ici, je considère -mon congé comme déjà fini! - -Elle réfléchit un moment, et dit: - ---Je trouverai en dormant. - -Lui, habitué à ce qu'elle eût de l'esprit pour deux, il la regarda -avec admiration, la crut sur parole, et déjà délivré, demanda: - ---Si nous montions, nous aussi? - -Et ils montèrent, sans valet de chambre et sans solennité. - - -III - -M. de Rabelcourt dormit peu: la fatigue du voyage, le changement de -lit, quelques cris d'enfant qui venaient de la nursery du deuxième, à -travers le plafond, le tinrent éveillé une partie de la nuit. Il eut -le temps de combiner son plan de bataille. Malgré tout, son esprit -s'était reposé; ses idées se classaient d'elles-mêmes; sa vieille -expérience lui conseillait, sans même hésiter, la conduite à tenir: - ---Je me trouve en présence d'un cas bien simple, et bien connu. Une -femme est trompée. C'est elle. Dans le premier moment de son -indignation, elle cherche un sauveur, un homme qui soit un confident -discret et un appui naturel. C'est moi. Cet ami, ce parent accourt. -Elle s'affole à la pensée de compléter l'aveu, d'analyser elle-même -son mal, elle hésite par pudeur, par crainte aussi des conséquences -nécessaires, l'explication qui n'a pas eu lieu, la colère, la -séparation probable. Que doit-il faire? Premièrement rester, afin -d'augmenter les preuves qu'il possède déjà, et deuxièmement, quand il -aura son dossier complet, l'ouvrir devant cette femme trop faible, lui -dire paternellement: «Je n'ai besoin d'aucun aveu; la preuve est -acquise; agissons!» - -A l'heure du premier déjeuner, il trouva la famille rassemblée dans la -salle à manger. Les enfants étaient sous les armes, en sarraux -immaculés, rangés par taille décroissante, à côté de leur mère, Jean -et Pierre en bleu, Louise en rose; la petite Roberte, soutenue par les -deux bras de sa mère, se tenait debout, fléchissante sur ses chaussons -de laine. - ---Bonjour, mon oncle! - -Trois voix fraîches saluèrent M. de Rabelcourt qui entrait, trois -sourires l'accueillirent, le suivirent pendant qu'il s'approchait, et -s'effacèrent lorsque, en récompense, l'oncle distrait, peu paternel, -n'eut donné à chaque enfant qu'une petite tape sur la joue. - ---Sont-ils gentils? demanda Guillaumette. A qui ressemblent-ils? - ---Ma chère, dit M. de Rabelcourt, je n'ai jamais jugé les femmes avant -vingt ans et les hommes avant trente. - -Il serra la main d'Édouard de Rueil, qui s'était levé à moitié de la -chaise où il était assis, et disait: - ---Eh bien! mon oncle, avez-vous des projets pour aujourd'hui? - ---Toujours, mon neveu. - ---Je parierais que c'est de revoir madame de Saint-Saulge? Savez-vous -que vous lui faisiez, hier soir, une cour assidue? Confidences, airs -penchés, rires discrets, rien n'y manquait. - ---Si ce n'est la sympathie, fit M. de Rabelcourt, en s'asseyant devant -sa tasse de chocolat à la crème. - ---Comment! s'écria Guillaumette, qui nouait la serviette derrière le -cou de Roberte, Thérèse ne vous a pas séduit? Elle plaît à tout le -monde! - -M. de Rabelcourt lui jeta un coup d'oeil de pitié, comme à une enfant -qui ne comprend pas, et, fixant M. de Rueil, qui levait la tête, un -peu étonné, de l'autre côté de la table: - ---Une évaporée! - ---Pleine de bon sens, pleine de coeur, dit Édouard. - ---Sur ce dernier point, vous ne vous trompez pas, monsieur de Rueil: -je crois qu'elle en a pour deux. - -Il eut un de ces rires qu'il appelait sardoniques, mais qui -ressemblaient à tous les autres. - ---Votre meilleure amie? ajouta-t-il. - ---Sans doute. - ---Guillaumette me l'a dit, madame de Saint-Saulge me l'a confirmé; -vous me le répétez; je n'en doute aucunement, mais je prétends que -Guillaumette aurait pu mieux choisir. Cette intime amie--il appuya sur -l'épithète--m'a tenu des propos... - ---Légers, mon oncle? dit M. de Rueil, dont la forte et rude figure -s'épanouissait d'aise. Mais vous avez dû les provoquer? Je vous -connais: vous êtes ermite, mais pas de la stricte obédience. Avouez -que vous avez raconté à madame de Saint-Saulge de ces histoires de -l'Amérique du Sud... - ---Non, monsieur, les histoires venaient d'elle. Il était question de -ce pays-ci, de vos environs, de vos environs immédiats... - -Il s'arrêta, pour juger l'effet, qui ne parut pas considérable. Et M. -de Rabelcourt, haussant le ton, rouge, les lèvres serrées, ajouta: - ---Sans insister davantage, pour le moment, je vous répète qu'elle a -fait étalage devant moi d'une morale facile, plus que facile... Je -n'ai pas la prétention d'être un modèle, mais enfin, entre sa morale -et la mienne, il y a, Dieu merci, un abîme. - ---Mon cher oncle, dit Guillaumette, inquiète de la tournure que -prenait la conversation, je vous assure que vous vous trompez. Elle a -pu plaisanter. Elle est fine. Elle aime la contradiction. Quand vous -la connaîtrez mieux, vous verrez que l'abîme est un tout petit fossé. - ---Toi, dit M. de Rabelcourt, tu es aveugle. Mais monsieur de Rueil -doit mieux m'entendre. J'aimerais mieux voir votre baronne à dix -lieues d'ici. - ---Parlez pour vous! répondit Rueil, qui se montait. - ---Je parle pour vous, au contraire, pour vous personnellement, dit M. -de Rabelcourt. J'aimerais mieux la voir à cent lieues d'ici que dans -votre maison! - ---Madame la baronne de Saint-Saulge désirerait dire un mot à madame, -dit le valet de chambre en ouvrant la porte. Je l'ai fait entrer dans -le petit salon. - -Guillaumette de Rueil, après un instant de surprise, se souvint du -rendez-vous donné la veille au soir, et, se penchant vers ses quatre -enfants, barbouillés, qui achevaient de manger, n'ayant pas soufflé -mot: - ---Mes mignons, fit-elle, vous demanderez à votre grand-oncle sa plus -belle histoire d'Amérique. Voyez s'ils sont sages, monsieur le -Ministre! ajouta-t-elle en riant. Gâtez-les pendant cinq minutes. Et -ne dites pas de mal de mon amie derrière moi, ce serait la trahir. - -Elle adressa à son mari un regard plein de recommandations prudentes, -auquel Édouard de Rueil répondit par un haussement d'épaules qui -voulait dire: «Je vais me taire, mais ne me laissez pas longtemps en -présence de votre oncle: il m'exaspère!» - -Puis elle traversa l'appartement et sortit. - -M. de Rabelcourt regarda fixement son neveu, acheva son chocolat, ne -prononça plus un mot, et remonta dans sa chambre. - -Édouard de Rueil ne le retint pas. - - -IV - -Après cinq minutes de conversation, les deux jeunes femmes se levaient -et s'embrassaient. - -Madame de Rueil avait des larmes au bord des yeux. L'autre riait. - ---Vous êtes folle, Guillaumette, de pleurer parce que votre oncle -n'est pas bon psychologue! - ---Soupçonner mon mari! Inventer une histoire pareille! En parler dans -un bal, chez moi! Faire un visage de justicier devant Édouard qui n'a -pas un tort, que j'aime, que je... vous admettez cela? - ---Pourquoi avez-vous écrit? - ---Je ne savais pas ce que je faisais. - ---Dites tout à votre mari! - ---Il m'en voudra. Il trouvera que j'ai été sotte, et il aura raison. -Et cependant, si je ne dis rien, nous aurons une scène de famille, -Rabelcourt contre Rueil. - ---Faites mieux. - ---Quoi donc? - ---Cédez-moi Édouard. Je l'invite à déjeuner. Tout s'arrange: ma -voiture est au bout du parc; nous partons à l'instant, lui et moi; je -le garde jusqu'à cinq heures; vous aurez le temps de mettre votre -oncle à la raison, et, quand ils se rencontreront, il n'y aura plus de -nuages pour faire l'éclair. - ---Admirable! Mais ne dites rien de ma lettre! - ---C'est promis. - -Guillaumette essuya ses yeux, traversa le salon, entr'ouvrit la porte -de la salle à manger, et, passant la tête dans l'ouverture: - ---Édouard, dit-elle, bonne nouvelle! La maison est intenable avec ce -pauvre oncle, qui me semble de plus en plus original. Madame de -Saint-Saulge va vous sauver: elle vous invite à déjeuner. - ---J'y cours! dit Rueil. Tâchez de le liquider! Qu'est-ce qu'il a donc -contre moi? - ---Je vais vous conter cela, dit madame de Saint-Saulge en lui prenant -le bras. - -Ensemble ils descendirent le perron, et madame de Rueil les vit -s'éloigner doucement dans l'avenue ensoleillée, vers les bois qui -commençaient à mi-pente. L'ombrelle cachait la tête de madame de -Saint-Saulge, mais on entendait la note perlée de son rire. L'officier -secouait la tête comme pour dire: «Ce n'est pas croyable!» faisait des -gestes avec sa canne, se penchait pour entendre ce que racontait sa -voisine, et les confidences devaient être amusantes, car elles -modéraient l'allure de leur commune jeunesse. Ils formaient un joli -groupe, lui, serré dans un complet d'étoffe bleue, qui faisait valoir -sa haute taille, elle vêtue d'une robe claire, mousseuse, rayée de -mauve, dont la jupe, à cent pas, traînant sur l'herbe et sur le sable, -avait l'air d'un grand pavot blanc. Guillaumette les suivit du regard, -à travers les vitres, et ils allaient atteindre le tournant de la -futaie et disparaître sous les arbres, quand elle observa que son amie -avait relevé son ombrelle, regardé une seconde du côté de la maison, -et pris tout aussitôt une allure plus rapide Madame de Saint-Saulge -fuyait avec son invité. - -Devant qui? - -Ce ne fut pas longtemps une question. - -Se dégageant de l'ombre de la tour de droite, passant entre les -verveines du massif central et la corbeille de pétunias qui bordait la -pelouse, lancé à toute la vitesse que permettait la rondeur de son -buste, M. de Rabelcourt apparut. Il filait dans la même direction. Sa -tête, qu'il tendait en avant, ses yeux fixés sur le lointain de -l'avenue, suivaient les fugitifs. Il les avait aperçus de sa chambre. -Doutant de ses yeux, il avait examiné, avec ses jumelles d'opéra, ce -couple de jeunes gens qui s'évadait si résolument et si gaiement dans -la campagne. C'était lui! c'était elle! M. de Rabelcourt n'avait pas -hésité. Il avait saisi sa canne, descendu l'escalier, ouvert la porte -avec précaution. Il s'était juré de les rattraper, et, de tout son -pouvoir, il s'efforçait d'accomplir sa promesse. - -Madame de Rueil devina bien que les promeneurs, là-bas, hâtaient la -marche à cause de lui. Mais elle hésitait à croire que son oncle -cherchât à les rejoindre. - -Elle étudia un moment la silhouette diminuante de M. de Rabelcourt. -Bientôt le doute ne fut plus possible. «Ah! mon Dieu! pensa-t-elle, il -court après eux!» - -Elle ouvrit la fenêtre, et appela: - ---Mon oncle! mon oncle! - -Il n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre. Ses épaules se -trémoussant, ses jambes qui décrivaient des courbes inusitées et -soulevaient à chaque pas une fusée de poussière, son chapeau de soie -agité par la course et présentant au soleil toutes les faces du -cylindre, continuèrent de s'éloigner vers les allées couvertes où -venaient de disparaître madame de Saint-Saulge et Édouard de Rueil. - -Guillaumette aurait voulu avoir un cheval, une bicyclette, des ailes, -pour courir après lui, l'arrêter, prévenir un esclandre. - -Agitée, inquiète, ne pouvant songer à empêcher désormais la rencontre -des deux parties adverses, elle prit un chapeau de jardin, le piqua -rapidement sur ses cheveux, et, s'engageant dans un sentier qui -coupait la prairie et rejoignait les bois sur la droite, elle -s'enfonça sous la futaie, afin de trouver au moins son oncle au -retour, quand il reviendrait de l'extrémité du parc, et par le chemin -le plus direct. - -Elle avait marché vite, elle aussi. Elle s'assit sur un banc, dans une -clairière d'où l'on voyait, devant soi, trois allées divergentes, -pleines d'une ombre étoilée que berçait le vent. Madame de Rueil -écouta, l'oreille tendue vers les lointains, là-bas, par où l'avenue -principale trouait les massifs du bois, par où se poursuivait cette -chasse du diplomate galopant une intrigue en fuite. Les grillons seuls -chantaient. Elle entendit cependant, après quelques minutes, une voix -assourdie par la distance et par les feuilles. La voix s'éleva trois -fois, et, bien qu'on ne pût distinguer les mots, il était évident -qu'elle était violente, qu'elle commandait. Puis tout se tut. Les bois -s'endormaient de chaleur. Autour de Monant, dans les taillis et dans -les futaies, on sentait diminuer même et mourir peu à peu ce long -frissonnement des frondaisons que l'oreille confond avec le silence et -qui défaille à certaines heures, comme le bruit de la mer. - -Dix minutes s'écoulèrent. Madame de Rueil agita tout à coup son -ombrelle, et fit signe: - ---Je suis là! Venez! - -Au bout de l'allée verte débouchait M. de Rabelcourt. Il avait vu sa -nièce. Il s'avançait d'un pas moins rapide qu'en partant du château, -mais encore ému et forcé. Il devait entretenir avec lui-même une -conversation très vive, car sa canne faisait le moulinet, à -intervalles rapprochés, et s'abattait sur des pousses de ronces, et il -levait les épaules, et il se redressait par moments, comme s'il avait -devant lui un contradicteur. - -Quand il fut à portée de la voix, madame de Rueil lui cria: - ---Les avez-vous rattrapés? - ---Oui! - -Elle devint toute pâle. Il s'approcha. - ---Alors, qu'avez-vous fait? Mon oncle, que je suis inquiète! -Qu'avez-vous fait? - ---Mon devoir! - -Il était rouge et essoufflé. Le sentiment de sa victoire le -remplissait encore. Mais il s'y mêlait de la pitié pour cette jeune -femme qui, de si loin, le regardait venir et se troublait à mesure. -M. de Rabelcourt s'arrêta, à deux pas d'elle, et dit: - ---Ne t'alarme pas, ma pauvre chérie; ne t'agite pas; laisse-moi -reprendre les choses à l'origine... - -Mais elle l'attira, se recula un peu, le fit asseoir près d'elle. - ---Vite, vite, dites-moi au contraire ce qui vient de se passer... Je -suis si malheureuse!... C'est ma faute... J'aurais dû vous expliquer -ma lettre... Vous n'avez pas compris... - ---Tout, mon enfant, tout... - ---Mais non! - ---Laisse-moi parler! Tu vas voir! Mais ne m'arrête plus! Oui, ta -lettre m'a donné le premier soupçon, presque une certitude. J'accours -à Monant; je te vois agitée; je vois ton mari gêné par ma présence! -j'interroge madame de Saint-Saulge, elle avoue... - ---Quoi donc, puisqu'il n'y a rien? - ---Elle avoue cette trahison dont tu souffres, malheureuse enfant, et -que tu voudrais me cacher maintenant! reprit M. de Rabelcourt, en -levant les deux bras. Elle le fait avec un cynisme complet, à moi ton -oncle, chez toi! Ah! je ne l'ai pas manquée, tout à l'heure! J'ai -aperçu ton mari qui la rejoignait dans les allées, j'ai couru après -eux, la colère me rendait la jeunesse, je les ai, non pas rejoints, -car ils trottaient presque, mais approchés d'assez près pour que ma -voix portât, et... - ---Mon Dieu, qu'avez-vous dit? - ---J'ai dit, de toutes mes forces: «Monsieur de Rueil, vous trahissez -vos devoirs les plus sacrés, mais désormais, il y a un témoin, c'est -moi!» - ---Et qu'est-ce qu'il a fait? il s'est emporté? - ---Non. - ---Il a répondu, du moins, très vertement? - ---En aucune façon: au lieu de s'arrêter, il a continué à courir, il a -seulement tourné la tête, et il m'a jeté cette simple impertinence: -«Au revoir, tonton!» pendant que sa complice, encore plus légère que -lui, l'entraînait. Je les ai entendus rire, Guillaumette, rire, quand -je ne les voyais plus! - ---Ah! tant mieux! tant mieux! - -Elle n'en put dire davantage. Des larmes, l'agitation de ses nerfs, le -contre-coup de l'émotion qu'elle avait eue l'empêchaient de parler. -Et, à demi tournée vers M. de Rabelcourt, elle faisait signe avec ses -paupières, avec ses lèvres qui se relevaient aux angles, avec toute sa -jolie tête blonde qu'elle agitait: «Ne faites pas attention, j'ai eu -peur, j'ai un moment de faiblesse, mais je suis contente, enchantée, -ravie, et je vais vous le dire!» - -M. de Rabelcourt la crut folle. Il la considérait en silence, il -étudiait ces jeux changeants de physionomie et ces gestes qui -s'effaçaient l'un l'autre; il éprouvait un peu d'inquiétude et de -remords devant sa nièce, comme devant un de ces jolis jouets fragiles, -dont on a faussé le ressort sans le vouloir, et qu'on ne sait plus -comment réparer. - -Elle se répara toute seule. - -Madame de Rueil cessa de pleurer tout à coup, saisit les deux mains de -son oncle, et devenue grave, affectueuse même, ayant retrouvé cette -limpidité du regard qu'elle avait plus que personne, elle dit: - ---Mon cher oncle, c'est ma faute, mais vous avez commis une erreur -énorme! - -Elle ressemblait si bien en ce moment à la raison qui parle, elle -avait un tel air de conviction, qu'il perdit toute la sienne. M. de -Rabelcourt sentit qu'il avait erré, et rougit par avance de ce qu'il -allait apprendre. - ---Quelle erreur, Guillaumette? demanda-t-il. N'es-tu pas malheureuse? - ---Je l'ai été vingt-quatre heures. Je ne le suis plus du tout. - ---Ton mari ne te trompe pas? - ---Il est le plus fidèle et le plus aimant des maris! - ---Je n'ai cependant pas rêvé ma conversation avec madame de -Saint-Saulge? - ---Une plaisanterie! - ---Elle m'a parlé d'une liaison d'Édouard! - ---Avec moi. - ---Elle vient de l'emmener chez elle. - ---De mon plein consentement: il déjeune aux Roches. - ---Alors, pourquoi diable m'as-tu appelé? - ---Je n'en ai rien fait! - ---Par exemple! Et ta lettre? - ---Mon cher petit oncle, dit Guillaumette de sa voix la plus douce, il -ne faut pas m'en vouloir; vous avez trop d'expérience pour ne pas -savoir que les jeunes femmes, même les plus heureuses, ont des -moments où elles maudissent la vie, où leur jeunesse ne leur est pas -une consolation, au contraire. J'ai passé par une de ces crises-là. Ma -lettre a été écrite par votre Guillaumette, déjà chargée d'une assez -lourde famille... - ---Jean, Pierre, Louise, Roberte, compta l'oncle. - ---En six ans, reprit-elle. La mère souhaitait un peu de liberté, des -vacances... Elle a eu la surprise désagréable... - ---Tu serais? - ---Oui, mon oncle: un petit cinq! - ---Avec ta taille fine? - ---Nous le baptiserons cet hiver, à Limoges. - ---Et c'est tout! - ---C'est bien assez! Ne vous fâchez pas! - ---Et tu as eu le front de m'écrire, pour si peu, que tu voudrais -partir avec moi pour Buenos-Ayres? - ---Je l'ai regretté le lendemain! - ---Et tu me donnes trois semaines d'angoisses en ne m'expliquant rien! -Tu me fais faire cent vingt-sept lieues. J'arrive, je te crois -trompée, je soupçonne madame de Saint-Saulge, j'offense ton mari, je -risque de brouiller deux ménages, j'aventure gravement ma réputation -d'homme du monde et de diplomate, et quand le mal est fait, tu veux -bien m'apprendre que tout ce beau désespoir te venait de ce qu'on -appelle une espérance! En vérité, non, ma chère, ce n'est pas -pardonnable! - - * * * * * - -M. de Rabelcourt retira ses deux mains que, jusque-là, Guillaumette de -Rueil avait retenues entre les siennes, et, froissé, redressé contre -le dossier du banc, il se mit à regarder vaguement les futaies. - -La jeune femme n'essaya pas de se défendre. Elle se sentait en faute, -mais, se souvenant des recommandations d'Édouard et de l'heure qui -s'écoulait, elle s'efforça de deviner les intentions de M. de -Rabelcourt. - -A l'autre extrémité du banc, les yeux vagues aussi et devenus -songeurs: - ---Je me charge de vous réconcilier, dit-elle, avec madame de -Saint-Saulge... - -Il ne répondit pas. - ---Le plus difficile, continua-t-elle, ce sera de faire entendre raison -à mon mari. Vous, mon oncle, il vous excusera sans peine;... mais il -faudra lui avouer que j'ai écrit cette lettre fâcheuse, ridicule... Et -je m'en inquiète un peu... Il ne sera que trop disposé à penser comme -vous, que j'ai manqué d'esprit ce jour-là en ne me taisant pas, et que -j'en ai manqué hier soir, en me taisant... Il est si bon pour moi, que -ses reproches me sont infiniment durs. - -M. de Rabelcourt la laissa continuer son monologue, sans l'interrompre. - -Au bout d'un quart d'heure, il soupira, ses traits se détendirent, il -regarda sa nièce avec des yeux où il y avait beaucoup d'indulgence et -un peu de regret. - ---Allons! dit-il, Guillaumette, rentrons au château. Je vais te rendre -l'explication toute facile: ne crains rien. Es-tu de force à revenir à -pied? - -Ils se levèrent tous les deux. - -En montant les marches du perron, M. de Rabelcourt, qui recouvrait de -moment en moment sa belle humeur, ajouta: - ---C'est égal, le voyage n'aura pas été sans profit pour moi. Il m'aura -rappelé ce que nous sommes toujours tentés d'oublier, nous autres -hommes: qu'il ne faut pas se hâter de secourir une femme qui se -plaint. Fais atteler, ma petite Guillaumette. - - * * * * * - -Quelques minutes plus tard, comme la Victoria qui faisait le service -de Monant à la station voisine emportait M. de Rabelcourt et tournait -l'angle du château, le diplomate allongea la tête hors de la voiture, -et, complètement rasséréné, souriant déjà aux ombrages de Wimerelles, -saluant sa nièce qui se penchait à une fenêtre basse: - ---Au revoir, cria-t-il, au revoir, Guillaumette! Ne me dérange pas -pour le sixième! - - - - -LE - -TESTAMENT DU VIEUX CHOGNE - - -Rien ne disait l'heure, si ce n'est le silence. On devait être au -milieu de la nuit, ou un peu après, dans cette courte période, point -mort du cadran, où les chiens de garde eux-mêmes s'éveillent -difficilement. A peine s'il arrivait de l'étable, à de longs -intervalles, un meuglement bref, la plainte d'une bête fatiguée par la -chaleur que la neige des toits maintenait amassée. Pas de bruit; pas -de lumière non plus dans la grande salle de la ferme. Deux hommes -étaient cependant assis près de la table où mangeaient soir et matin -les maîtres et les domestiques de la Grange de Beinost; tous les deux -du même côté et regardant le lit dont les draps et l'édredon étaient -immobiles et soulevés, dans toute la longueur, par une forme humaine. -Autour du lit, à droite de la cheminée, des linges traînaient à terre; -d'autres séchaient, étendus sur le dos d'une chaise, devant des tisons -dispersés, que la cendre aveuglait. Ailleurs, le long des murs de la -pièce, il y avait, comme dans toutes les fermes de la région, une -provision de bois soigneusement empilée, un vaisselier, une armoire -couronnée de paires de bottes dont les tiges s'évasaient, un coffre, -deux ou trois sacs de pommes de terre ou de châtaignes. Ces choses, -très vaguement, émergeaient des ténèbres. Le reflets des champs de -neige, qui ne perdent pas toute clarté dans la nuit, entrait à travers -les vitres des fenêtres opposées, et maintenait, pour les yeux -habitués des témoins, un peu de la vie des couleurs et des reliefs. -Les hommes parlèrent enfin, à demi-voix. - ---Depuis une heure, dit l'un, il n'a pas bougé. - ---Je n'entends plus le souffle, répondit l'autre. - ---Il a passé si subitement, reprit l'aîné, qu'on n'a pas eu le temps -de lui faire faire son testament. Ça ne se peut, pourtant, que Mélanie -partage avec nous le bien du père. - ---Non, ça ne se peut: le pré doit nous rester, et aussi la vigne d'en -bas et toute la Grange. - ---Alors, tu es d'accord avec moi, Francis? - ---Oui. - ---Tout à fait? - -Le cadet répondit d'un signe de tête, accompagné d'un abaissement des -paupières, qui signifiait: «Je sais ce que j'ai à faire, inutile de -parler.» Il était jeune, maigre, sans teint, jaune de cheveux; il -avait le nez aquilin, les yeux pâles et toujours errants. Quelques-uns -le prenaient pour un être de peu de jugement: ils ne remarquaient pas -le rire bref qui avait peine à détendre les lèvres et les joues, mais -où transparaissait un esprit résolu et rusé. - -Anthelme, l'aîné, lourd paysan, barbu, épais de visage et camard, -donnait l'impression d'une force brutale et impulsive; mais il avait, -lui aussi, sa part de ruse, qu'il dissimulait sous la violence des -mots, du ton et du geste. D'habitude, on n'entendait que lui à la -Grange de Beinost; le vrai maître était cependant le père qui venait -de mourir, et après lui le cadet qui ressemblait au père. Francis se -leva le premier. - ---Va donc chercher le Biolaz, dit-il; moi je m'occupe des témoins, et -du reste. - -Un quart d'heure plus tard, la grosse poulinière noire dont la bouche, -trop tôt tirée par le mors, était restée allongée par un rire stupide, -attendait sous la neige, dans la cour de la ferme. Francis se tenait -auprès du traîneau, il avait une dernière recommandation à faire, et, -quand la porte de l'étable s'ouvrit: - ---Anthelme, dit-il, tiens bien ta langue avec le Biolaz! - -Et il rentra aussitôt, en secouant sa veste. Anthelme s'était -enveloppé dans une limousine doublée, manteau de misère, qui servait -depuis vingt années à tous les gardeurs de vaches de la Grange, et sa -tête disparaissait presque dans l'entonnoir du col relevé. Il -s'avança, portant devant lui la lanterne allumée, qu'il fixa dans une -bague de fer, à droite du siège, et il partit. La montagne était -entièrement blanche, sans arbre ni buisson jusqu'aux premiers plans de -la vallée. Il tâchait donc, dans le rayonnement des pentes, de -reconnaître le lacet qu'il n'aurait pu quitter sans risquer sa vie. -Il neigeait mollement. Les villages, au-dessous, dans le brouillard -glacé, dormaient. Aucun bruit ne montait des vallées. Rien ne remuait, -dans cette nuit d'hiver, si ce n'est, très haut sur le Colombier, la -flamme de la lanterne qui faisait, autour du traîneau, un halo -minuscule, et qui descendait en zigzags à travers les champs de neige. - -Anthelme Chogne allait chercher le notaire. - -Ces Chogne étaient connus dans la montagne pour une famille riche, -processive, et de tout temps redoutable à ceux qui ne la servaient -pas. Les voisins disaient: «On ne fait jamais une bonne affaire avec -un Chogne, et ceux-là sont heureux, qui n'en font point une mauvaise.» -Le vieux père ne descendait presque jamais de sa ferme, perchée à huit -cents mètres en l'air, dans la partie du massif du Colombier, où les -crêtes diminuent, et où la montagne élargit ses flancs. Autour de la -Grange de Beinost, quand l'été avait fondu la neige, on n'apercevait -que des pâturages maigres et semés de pierres, et quelques champs non -limités, où l'écorce du sol, égratignée par la charrue et par la -bêche, donnait de maigres récoltes de seigle, de fèves et de pommes -de terre; mais il y en avait en bas, sur une ancienne moraine, que -côtoyait un torrent, une vigne en forme de tortue, qui donnait un vin -rouget, clairet, piquant, très renommé dans la contrée. C'était la -richesse, le joyau des Chogne. Il y avait encore au-dessus de la -ferme, montant toute noire, pressée, fût contre fût, jusqu'au sommet -de la chaîne, une forêt de pins qui n'appartenait point aux Chogne, -mais que les Chogne exploitaient, dévastaient, de père en fils, avec -une audace contre laquelle le propriétaire n'avait jamais trouvé de -défense utile. Si des arbres disparaissaient, personne n'avait jamais -vu le bûcheron qui les abattait; s'ils étaient trouvés au bas de la -montagne, dans les plis où les troncs d'arbres coulent, soit avec les -avalanches, soit avec le torrent, les Chogne prétendaient toujours que -le bois leur appartenait, qu'il venait d'une coupe achetée par eux, -sur les lisières, et la preuve était impossible contre eux, dans ce -pays vaste, peu habité, difficile d'accès, et où pas un témoin -n'aurait osé dire: «Chogne a menti.» Sombre d'humeur, avare, très rude -avec les siens, le père Chogne n'avait jamais pu supporter la présence -d'une femme à la maison. Son unique fille, Mélanie, à l'âge de quinze -ans, hébétée par l'abandon, et par le manque de nourriture, s'était -placée comme domestique à Nantua. Elle avait à présent vingt-cinq ans. -C'était elle qu'il fallait dépouiller de la vigne et de la Grange, et -de tout ce que le père aurait pu lui enlever s'il n'était pas mort si -vite, par cette nuit d'hiver. - -Anthelme avait mis la jument au trot dès l'arrivée en plaine. Il -traversa les bourgs, l'un après l'autre, sans arrêter, et c'est à -peine s'il ralentit l'allure pour remonter la pente, de l'autre côté -de la vallée et pour atteindre le col qui fait communiquer le Valromey -avec Hauteville. La neige était molle et très épaisse sur les -hauteurs. Heureusement, elle ne tombait plus dans cette région -nouvelle. Le traîneau glissait sur une route large, balisée par des -forêts ou des bouquets d'arbres. La seconde descente fut aisée et -rapide. Le paysan s'arrêta dans la principale rue de la ville, vers le -milieu, devant une porte à laquelle on accédait par quatre marches, -munies d'une rampe, et il jeta sa couverture sur la jument dont tout -le corps fumait comme une mare au petit jour. - ---Allons, monsieur Firmin Biolaz! cria-t-il. - -Et il tira, en même temps, la sonnette. Une musique aiguë et prolongée -lui répondit, un grelottement de cuivre qui s'apaisa lentement et sans -fruit. Au troisième appel seulement, les volets du premier étage, -légèrement poussés sur la tôle de l'appui, chassèrent dehors un -bourrelet blanc qui s'émietta en l'air, et une voix demanda: - ---Vous ne pourriez pas sonner moins fort? Qui êtes-vous? - ---Je viens vous querir pour un testament. - ---Est-ce pressé? - ---Oui bien. - ---Alors, j'irai dans la matinée. Qui êtes-vous? - ---Dans la matinée! Mais non! C'est tout de suite qu'il faut venir. -Tout est prêt. - -L'homme éleva la voix, de façon à être entendu jusqu'au fond des -alcôves, où les voisins dormaient sous les rideaux tirés. - ---Ouvrez, monsieur Biolaz; c'est dans la loi que les notaires ne -peuvent pas refuser les clients! Ouvrez! - -Les volets se rapprochèrent l'un de l'autre. Puis Anthelme perçut le -bruit douillet des bourrelets de la fenêtre qu'on fermait. Il ne -demeura dehors que le temps qu'il faut à un notaire pour allumer une -bougie, pour expliquer à sa femme qu'il n'y a pas de danger, pour -chausser des pantoufles, enfiler un pantalon, y insérer les plis -amples de la chemise de nuit, et descendre un étage. - ---Entrez vite, dit M. Biolaz; il fait diablement froid. - ---Vous ne me l'apprenez pas! - ---Par ici, dit le notaire, en poussant, à gauche, dans le corridor, la -porte de son cabinet. - -Il passa le premier, avança une chaise, dans l'ombre troublée par la -bougie errante, fit le tour du bureau, et s'assit à la place -accoutumée, en élevant le bougeoir, pour étudier le client. Celui-ci -déboutonnait le col de sa limousine, en retirait sa barbe, sur -laquelle coulaient des gouttes de neige fondue, enlevait sa casquette, -et proclamait: - ---Je suis Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost. - ---Chogne, dit le notaire en posant le bougeoir; ah! très bien! Qui -donc est malade, chez vous? - ---Le vieux; il ne passera pas la nuit, c'est sûr. - ---Très bien; très bien, répéta le notaire. - -Les deux hommes s'observèrent l'un l'autre pendant une demi-minute de -silence, chacun cherchant à lire et à ne pas être lu. Les visages -restèrent inexpressifs, au cran d'arrêt. Néanmoins, par une -communication directe, qui s'établit toujours entre deux esprits en -lutte, Anthelme comprit, il vit nettement que M. Biolaz pensait: «Tous -les Chogne sont des canailles; défions-nous.» M. Biolaz, de son côté, -sut, à n'en pas douter, que Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost, -songeait: «Le notaire a entendu parler de nous; il n'a pas bonne -opinion, mais je suis plus fin que lui.» Cet homme encore jeune et -tout rond, rappelait par sa figure tavelée de rouge, ses paupières -abaissées, le tic nerveux qui tirait le coin d'une de ses lèvres, ses -cheveux coupés en brosse et comme à l'ordonnance, par la gaucherie de -son geste, le type légendaire du fantassin qui entre à la caserne: -mais il avait toujours vécu dans le pays et approfondi ce qu'il -nommait «la clinique notariale». Il demanda: - ---Vous aurez des témoins, à cette heure-ci? - ---Ils seront à la Grange, tous les quatre, quand vous arriverez. Ah -çà!... - -Le cou du paysan se tuméfia; ses yeux rosirent; il frappa du poing la -table. - ---Ah çà! vous déciderez-vous, à la fin? - -M. Biolaz eut un papillotement de paupières et une sorte de salut de -la tête qu'Anthelme prit pour un signe de peur. Il ne répondit pas, -mais se leva, saisit une sacoche pendue le long de la tapisserie -verte, y glissa du papier écolier, du papier timbré, des plumes, et, -au dernier moment, un objet enfermé dans une gaine de cuir haute d'une -main, rectangulaire, qui se trouvait sur le bureau. - ---Vous savez, dit Anthelme d'un ton de moquerie, vous n'avez pas -besoin d'emporter votre revolver: la maison est sûre. - -Le notaire fit claquer le ressort qui fermait son sac. - ---Passez donc le premier, monsieur Chogne; ce n'est pas un revolver -que j'emporte, c'est un petit instrument avec lequel je prends des -notes, quand j'en ai besoin. - -Anthelme n'attendit pas longtemps dans la rue. M. Biolaz reparut, -chaussé de bottes, enveloppé d'une peau de bique, traînant après lui -une couverture de fourrure. Sans faire une observation ou une -recommandation, il s'empaqueta dans ces pelleteries, se coucha à -l'arrière du traîneau, la valise sous la tête, et murmura: - ---A vos ordres, monsieur Chogne! - -Pendant la plus longue partie de la route, et jusqu'à ce qu'il fût -arrivé au bas de sa montagne, près de sa vigne, Anthelme sembla -n'avoir d'autre préoccupation que de faire galoper sa jument déjà -lasse. Le brusque changement de vitesse, quand le sol se releva, -rendit la parole au conducteur. Anthelme se détourna à moitié, sur le -siège du traîneau. Il vit, à l'aspect des brumes qui se formaient en -paquets, que le jour approchait, et que la matinée serait claire. - ---Monsieur Biolaz, est-ce que vous connaissez bien mon père? - ---Pour l'avoir rencontré, une ou deux fois, dans des foires. - ---Il vous reconnaîtra sûrement, lui; il a une mémoire!... Dites donc, -monsieur Biolaz, et mon frère Francis, le connaissez-vous bien? - ---Pas du tout. - -Le paysan fouetta la jument qui n'en pouvait plus, et ajouta: - ---Il sera peut-être là; il n'y sera peut-être pas: il est allé au -médecin, rapport au père, n'est-ce pas? - -De la Grange de Beinost, on guettait les voyageurs. Dès que le -traîneau vira sur l'espèce de plate-forme qui s'étendait en arrière de -la ferme, la porte de la grande salle s'ouvrit, et un homme s'avança -dans la nuit, en disant: - ---Salut! Entrez donc! Il n'est pas mort, mais il faut faire vite; il -se plaint tout le temps. - -Le notaire entra. La salle n'était éclairée que par une lanterne -d'écurie, à verre bombé, qu'on avait placée au milieu de la table. Il -aperçut le lit, mais il ne put voir du malade, caché entre les -oreillers et les draps, qu'un bonnet de coton et un profil fuyant, -tourné du côté de la venelle. Il s'échappait de là une plainte -ininterrompue. Le notaire fit le grand tour, et s'arrêta dans les -environs de la cheminée parmi les chaises chargées de linge. Les -rideaux étaient à moitié fermés. - ---C'est moi, monsieur Chogne; c'est moi, le notaire. Vous m'entendez -bien? - -Une voix assourdie répondit: - ---Oui, oui, monsieur Biolaz, de Hauteville. Ah! là, là, que je suis -malade, mon pauvre monsieur! - ---Pas tant que vous le croyez, monsieur Chogne... regardez-moi? - -Au fond de la pièce, plusieurs voix d'hommes protestèrent: - ---Faut le laisser... Il est assez malade comme ça... Puisqu'il ne veut -pas remuer, cet homme, pourquoi le tourmenter? - -On entendit la voix traînante du notaire: - ---Passez-moi la lanterne? - -Les quatre mots tombèrent dans un silence aussi profond que s'ils -avaient été prononcés au milieu des champs de neige et de la brume de -l'aube. M. Biolaz les répéta, du même ton tranquille. Alors, l'homme -qui était venu au-devant de lui, dans la cour, un très grand, qui -avait son chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, prit la lanterne par l'anse -de cuivre et la leva, sans quitter le milieu de sa chambre. M. Biolaz -n'insista pas; mais il observa, en se penchant, le testateur qui -s'était remis à geindre, puis il se détourna vivement. Au fond de la -pièce, sur un banc, le long du mur, trois autres paysans écoutaient et -regardaient, respirant à peine, le buste tendu en avant. Le mouvement -du notaire les fit se redresser, comme s'ils avaient été pris en -faute. L'un d'eux dit avec humeur: - ---Faites donc votre métier, monsieur Biolaz, au lieu de vous dandiner -comme ça dans votre peau de bique. - -Le notaire n'hésita plus: il eut le sentiment qu'il était seul contre -cinq, car Anthelme rentrait, après avoir dételé la jument, et il -disait: - ---C'est ça; approchez vos papiers de la lanterne, monsieur Biolaz; là, -vous serez bien pour écrire; nous n'avons plus de pétrole, -malheureusement; on a tout dépensé ces jours-ci, vous comprenez. - -Puis, comme M. Biolaz commençait à demander aux témoins leurs noms, -prénoms et professions: - ---Dommage que mon frère Francis ne soit pas revenu pour le testament -du père, reprit Anthelme; ça sera un chagrin pour sa vie. - -Le notaire n'avait plus l'air d'écouter; il rédigeait. Ayant étalé -une feuille de papier timbré sous le rayon de la lanterne, il -s'appliquait, le front plissé d'une ride unique, à combiner ses -formules, et à peser ses mots. Les témoins devenaient expansifs. Ils -causaient entre eux. «Par-devant Me Firmin Biolaz, a comparu M. -Mathieu-Napoléon Chogne, lequel, se croyant gravement malade, a requis -ledit Me Biolaz de dresser son testament.» Le notaire relevait -ensuite, avec minutie, les circonstances de date et de lieu, décrivant -la salle de la Grange de Beinost, et le malade lui-même, «pour le peu -que j'en ai vu», disait-il. Puis il demanda au testateur de lui dicter -ses volontés. Le vieux Chogne, dont la parole était coupée par de -fréquents soupirs, plaintes et accès de toux, dicta quand même -quelques phrases qui décelaient une longue expérience des affaires. Il -léguait, «par préciput et hors part, à ses fils Anthelme et Francis, -tout ce qu'il pouvait enlever à sa fille Mélanie, et ce, pour les -remercier des bons soins dont ils avaient entouré sa vieillesse.» Il -exprimait le désir «qui serait sacré pour tous», que la vigne -appartînt à Francis et la Grange de Beinost à Anthelme. - -La rédaction achevée, M. Biolaz relut l'acte à haute voix, et se leva -pour faire signer le malade. Deux des quatre témoins et Anthelme se -dressèrent en même temps, et se placèrent entre le notaire et le lit. -Les deux autres passèrent dans la venelle. - ---Je ne peux pas signer, gémit le malade, je ne peux pas. - ---Encore le tourmenter! Vous l'entendez! grognèrent les hommes. -Monsieur Biolaz, il faut coucher sur le papier qu'il ne pouvait pas -signer... Monsieur Biolaz, n'approchez pas comme ça; il a peur de -vous, vous voyez... Laissez la lanterne sur la table... Ça lui fait -mal, la lumière... - -Le notaire était au pied du lit, que cachait une couverture qui -tombait jusque sur le sol. Les hommes s'agitaient, aux deux côtés du -malade, et se courbaient pour lui parler, tellement qu'on ne le voyait -plus. - ---N'est-ce pas que tu ne peux pas signer, vieux père? Répète-le! Il -faut qu'il s'en aille, à présent, le notaire... On ne doit pas -contrarier comme ça les malades, monsieur Biolaz. - -Pendant ce temps, le notaire relevait, avec précaution, et sans -qu'ils y prissent garde, la couverture sur laquelle il marchait. Il -avait senti, à travers la laine, quelque chose de résistant et de mou -à la fois; il en avait suivi le contour, du bout de ses bottes, et -sans baisser les yeux un seul moment. - -Si les témoins et Anthelme n'avaient été si violemment occupés de -défendre le vieux Chogne, ils eussent vu que M. Biolaz pâlissait. Le -notaire tourna la tête vers la fenêtre qui était toute proche. La -lumière de l'aube était vive au dehors, et, relancée par la neige, -elle entrait dans la salle. Il se recula. - ---J'ajouterai la formule légale, messieurs; je mettrai que le -testateur ne peut signer. Venez, et terminons. - -Ils se placèrent aussitôt et tous devant lui, de l'autre côté de la -table. De la main droite, il écrivit la formule; de la gauche, il -fouilla dans le sac de voyage, et prit la petite boîte enveloppée de -cuir qu'il posa debout sur le bois de la table. - ---Qu'avez-vous à faire de ça? cria Anthelme. Je ne permets pas!... -Empêchez-le! - ---C'est moi qui ne permets pas que vous empêchiez les témoins de -signer! A moi, témoins! - -Les témoins écartèrent Anthelme, qui se débattait. M. Biolaz orienta -la boîte vers le pied du lit, pressa un ressort muet, et enfouit -l'objet dans la poche de sa peau de bique. - -A ce moment, l'aîné des Chogne bondit sur le lit, se baissa, ramena -jusqu'à terre la couverture qui avait été relevée, et accroupi, les -poings tendus, chercha du regard le compagnon qui l'aiderait à faire -un mauvais coup. On pouvait aisément se jeter sur M. Biolaz, le -fouiller, le ligotter s'il résistait. Mais le notaire paraissait si -calme, et si bien occupé à contrôler les signatures, que les yeux -auxquels s'adressait Anthelme répondirent, d'un clignement expressif: -«Inutile; il n'a rien vu; ne compromets rien». - ---Imbéciles! dit Anthelme tout haut, en se redressant, et en prenant -faction au pied du lit. - ---Anthelme, dit simplement M. Biolaz; c'est le premier témoin qui me -reconduira. Faites atteler un autre cheval au traîneau. - -Nul n'aurait pu deviner, quand le notaire s'étendit, pour la seconde -fois, dans la cage de bois qui devait le ramener à Hauteville, qu'il -venait, dans la même heure, de découvrir un crime et d'en commettre un -autre. - - * * * * * - -L'enterrement du vieux Chogne eut lieu le surlendemain. Le cinquième -jour, dans la matinée, les deux fils se présentaient à l'étude Biolaz. -Le notaire s'attendait à leur visite. Il les fit asseoir devant son -bureau, et resta debout de l'autre côté. Il avait son air naïf et le -ton traînant de tous les jours, mais les lèvres tiquaient plus fort -que de coutume. - ---Eh bien! dit-il, qu'est-ce que vous me voulez? - -Il s'en doutait. - ---Savoir si vous avez fait enregistrer l'acte, répondit l'aîné. - ---Car ma soeur Mélanie, ajouta le cadet, accepte tout ce que le père a -voulu; elle ne fera pas d'opposition. - -M. Biolaz se recueillit, baissa très bas les paupières, coula les yeux -vers Anthelme au museau de loup, puis vers Francis au museau de -fouine, et dit, en détachant les syllabes: - ---Le testament n'a pas été enregistré, et il ne le sera pas: il est -nul! - ---Nul! dit Anthelme en repoussant violemment sa chaise. Il ne l'est -pas. Je l'ai vu, et je m'y connais! - ---Il faudrait le prouver, qu'il est nul! ajouta Francis. - -Les deux frères étaient debout, les mains appuyées sur le bord du -bureau. - ---Voilà la pièce, dit le notaire en prenant une feuille de papier -qu'ils reconnurent. Elle est trois fois nulle. D'abord ceci, vous -voyez: «lequel a requis Me Biolaz de dresser son testament». - ---Eh bien? - ---Il fallait mettre à la suite: «et l'a dicté». La mention que le -testament a été dicté est une mention nécessaire. Je l'ai omise. - ---Exprès? - ---Oui. - ---Misérable! - ---Attendez avant de dire ce gros mot-là, Anthelme; nous verrons qui de -nous trois le mérite. - ---Et après, monsieur Biolaz? demanda Francis. - ---J'ai négligé, en outre, d'indiquer que j'avais lu le testament au -testateur et aux témoins, et enfin, troisième nullité, j'ai bien écrit -que le testateur était trop faible pour signer, mais je n'ai pas -constaté qu'il me l'avait lui-même déclaré. - -La petite feuille tomba sur le bureau, sans bruit, comme la neige. Une -émotion égale étreignait les trois hommes, et leurs trois colères se -heurtaient dans l'étroit espace qui séparait les visages, les bras, -les poitrines. - ---Dites donc, Biolaz, cria Anthelme, cela s'appelle un faux en -écriture publique! - ---Je le sais. - ---Cela conduit un homme aux galères! dit Francis. - ---Parfaitement, riposta M. Biolaz, cela conduit un officier public aux -galères, quand il n'a pas, pour se justifier, le petit document que -voici. - -Il tendit un petit papier carré et brun. - -Les deux Chogne se reculèrent. - ---Oh! vous pouvez prendre; j'ai vingt épreuves pareilles, et le cliché -est en lieu sûr. - -Ce fut le cadet qui prit la photographie, et qui l'approcha de la -fenêtre. L'épreuve était floue; les rideaux du lit, les draps, les -oreillers, s'arrondissaient en volutes de brume autour d'un profit -très typique, mais imprécis et sans âge. Au premier plan seulement, à -l'endroit où la fenêtre avait versé plus abondamment la lumière, on -voyait sous le lit, on distinguait deux surfaces blanches, évasées, -accolées, qui se terminaient par une dentelure. - ---J'ai étudié le cliché à la loupe, dit M. Biolaz, et il n'y a pas de -doute, ce sont des pieds humains, les pieds du mort, entendez-vous, -les deux Chogne, de votre père mort que vous aviez jeté sous le lit! - -Anthelme et Francis ne se retournèrent pas; ils se regardèrent l'un -l'autre, et, dans ce regard, il y eut l'ordre à Anthelme de ne pas -parler, et l'aveu d'un moment de désarroi. Francis retourna la -photographie, la considéra de près et de loin, pour se donner du -temps. Enfin il dit: - ---Personne ne pourrait jurer que c'étaient les pieds d'un mort, -monsieur Biolaz. Personne non plus ne reconnaîtrait la figure qui est -dans le lit; elle est trop petite... Non, il n'y a aucun danger pour -nous. Seulement, le monde est si jaloux: ces choses-là feraient du -bruit; on raconterait des histoires... Tenez, mon frère et moi, nous -laisserons tomber le testament. - -Le notaire ne répondit pas, et montra la porte. Ils la prirent. Au -moment de saluer, avant de descendre les marches du perron, Anthelme -se détourna, et dit, comme s'il confiait un secret: - ---Vous êtes tout de même fort dans votre partie, monsieur Biolaz; je -ne dis pas qu'on ne reviendra pas chez vous, quand même. - ---Tu ne peux donc pas te taire! dit Francis. - -Et il l'emmena. - -M. Biolaz poussa la porte, et il écouta, avec satisfaction, le bruit -du ressort qui terminait la visite. - - - - -AUX PETITES SOEURS - - -I - -Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de -l'appentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la -chaise qu'il venait de rempailler: car il était, de son état, -rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis -l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il -se sentit pauvre. - -Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas -toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas -l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de -quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et -bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à -la base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant,--à -cette époque napoléonienne où il y avait des commandants si -décoratifs,--les épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins -blancs, la poitrine bombée, il jouissait de la considération de ses -compagnons d'armes! et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret -ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques -fortes bordées militaires, à des anniversaires glorieux: une poule -chapardée à des Bédouins; deux ou trois réparties trop vives à des -chefs plus jeunes que lui; des misères. L'actif était superbe: cinq -campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation à -l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor de chasse de tir, la -menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois il avait passé en -triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur -les fleurs, applaudi par les femmes, au retour d'Italie ou de Crimée. -On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de sa prestance et de -quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir, aux bons moments et -aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe à Solférino, -et une balle dans le mollet, à Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire. -Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur -grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans doute, le disaient -seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué d'une santé à -toute épreuve. Le Bolloche était heureux. - -Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et -sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie -civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être -commandé et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. -Encore vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément -trouvé à se marier. La femme n'était pas toute jeune, mais il -commençait à vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer -pour jeunesse aux yeux de bien des gens: une dot, une petite maison -bâtie dans un bas-fond, au delà des octrois, et autour, un pré de -quelques ares, ou pour mieux dire deux bandes d'herbe en pente, -traversées l'hiver par un filet d'eau, dont il restait, l'été, un -marécage en rond, grand comme une aire à battre. - -Le voisinage des joncs qui poussaient là, l'ignorance de tout métier, -une certaine adresse de main furent causes que l'ancien soldat se mit -à rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui -arrivait abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui -donner de l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années -encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre. - -Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, -et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une -fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. -Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration -immédiate. Il voulut,--bien que très peu dévot,--la porter lui-même à -l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait -être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien -désiré tant qu'elle.» Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que -la mère. Toute petite, avant même ses premiers pas, elle se roulait -dans l'appentis, tandis qu'il travaillait. Elle riait, et il était -content. Si elle pleurait, il avait des inventions incroyables pour la -consoler, il la berçait, il lui chantait, comme une nourrice, des -chansons qui n'ont que trois notes, de celles qu'on entend dans les -arbres, au temps des nids. - -A peine fut-elle assez sage pour se tenir tranquille et assez forte -pour plier un jonc, il lui apprit à tresser des cages, des paniers, -des bateaux, qu'on allait ensemble lancer sur la mare. Puis, -l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père, et -plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages -fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention. -Et toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement -joncée, mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux -couleurs, arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure -à fermer seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée. - -Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à -l'envi,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère -aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas -aimable. En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et -dans la campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on -l'eût prise pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose -de visage, légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux -plus longs ou plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout -droit, si franchement qu'on devinait en elle un coeur tout simple. - -Elle riait volontiers, et son rire demeurait dans la pensée, comme une -chose fraîche. Elle ne portait pas de bonnet, un peu par économie, -beaucoup pour montrer ses cheveux qui ondulaient sur ses tempes en -deux écheveaux d'or, et qu'elle tordait par derrière, à la diable. Son -goût lui conseillait les robes claires. Elle piquait souvent un brin -de fuchsia rouge à son corsage d'indienne. - -Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui, Le -Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour -causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en -travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils -parlaient presque toujours d'avenir. - -Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le -père Le Bolloche. D'abord, la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais -totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit. -Après des semaines de souffrances, il fallut couper la cuisse. Toute -la réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en -petites fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des -étiquettes rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de -voir couler son argent. Il fut une saison entière convalescent. Et, -quand il reprit sa place sous l'appentis, il constata bien vite qu'il -avait perdu de son corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la -souplesse, l'énergie, cette vaillance de muscles enfin qui est la -bonne humeur de nos membres. Le mal l'avait usé. - -Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le -pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère -augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes, -l'âne, les poulets et la chatte, qui formaient le personnel confié à -sa sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet -accident qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait -moins, peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat -serait le même. Il se trompait. - -Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le père ni la fille -ne refusaient le travail: ce fut le travail qui commença à manquer. -D'une saison à l'autre, la diminution des commandes se faisait plus -sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis des jours -entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette, continua -de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et d'envoyer -aux fenêtres, où fleurissent les géraniums-lierres en éventail et les -oeillets en pyramide, son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur de -chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la cause? -Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des -châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, -supplante l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures -massives recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon -marché sortis des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, -des fauteuils d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier -blanc, par lequel les rempailleurs étaient lentement évincés. Un -métier finissait. Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien -d'humbles artisans ont senti avec un étonnement désespéré l'outil -tomber de leurs mains, et l'état appris aux jours d'enfance, l'état -qui avait honorablement nourri le père et leur avait suffi à eux-mêmes -une moitié de leur vie, devenir ainsi progressivement hasardeux et -ingrat! Est-il rien d'aussi dur? Quelques-uns sans doute peuvent -chercher un autre ouvrage. Mais les vieux, pour qui le temps de -l'apprentissage est passé, accrochés à ces professions en ruine, n'ont -plus qu'à disparaître avec elles. - -C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il -laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que -nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir -l'atelier, sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le -pied. Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois, -grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme, -ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour -quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant -jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet -pour leurs petits. Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le -dernier sou de leur épargne à tous fût dépensé. Et voilà que cette -heure était arrivée. La grand'mère,--qui tenait les comptes, de -mémoire bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le matin même, -prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver un -expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré. C'est à quoi -Le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée par la -tristesse, à trois pas de l'appentis, un jour de printemps. - -Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées -d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui -lui vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable -de ce sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était -pas une solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition? -Jamais il n'y consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire -à la grand'mère: «Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, -demandez à l'Assistance publique...»? Allons donc! Est-ce qu'un -enfant peut seulement penser à cela? Vendre la maison? Il faudrait en -louer une autre, et les loyers avaient doublé, triplé, depuis que Le -Bolloche habitait son coin de pré. Où serait l'avantage? Évidemment il -n'y avait qu'un seul parti, dont sa femme et lui avaient causé déjà: -ils partiraient tous deux, ils laisseraient la maison à l'aïeule qui -était trop vieille, et à Désirée qui était trop jeune et trop aimée -pour porter un tel deuil. - -Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son -coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce -regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle -aux choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les -boutons d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut -promettre une fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés, -couraient autour, n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces -trouées lamentables qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues, -tendues de fil de fer aux endroits faibles, elles défendaient la -maison mieux qu'un mur. Et le mur qui longeait la route, pour un peu -moussu qu'il fût, était encore solide et d'aplomb. Le Bolloche avait -souvent rêvé d'élever là, pour son gendre, une maison semblable à -l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le métier ne l'avait pas trahi! -Quelle jolie vue on aurait eue des fenêtres, sur la rue qui remonte -vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie le dimanche, si coquette avec -ses cabarets peints de couleurs vives, ses jeux de boules, ses -charmilles et ses grands jardins tout roses de pêchers en fleurs! - -A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le -vent l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombant le -long de sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une -chaise qui, pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de -rayons jaunes. La jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver -ce travail. Elle arrivait sans se plaindre, contente même, dans la -lueur du couchant qui traînait sur le pré. Quand Le Bolloche la vit, -il comprit mieux encore que la séparation d'avec elle serait la plus -dure de toutes, et qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien. - ---Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la -besogne, en voilà: une chaise, comme vous les aimez, à rempailler en -gros jonc. - ---Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma -dernière, et je suis assis dessus. - -Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant -seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle -était joyeuse. Qu'avait-il? - ---Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler. - -Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son -énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau -que longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement -comme il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre -chose, mais presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et -hors de son naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait -côte à côte, lui un peu penché, elle au contraire la taille cambrée -et la tête levée. Ils parlaient bas. Malgré le calme du soir, on -n'entendait que des bourdonnements alternés et le grincement régulier -de la gaine de cuir où s'enfonçait la jambe coupée. - -Quand ils rentrèrent, Le Bolloche alla se placer en face de la -grand'mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de -la cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste -familier d'ancien soldat. - ---Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus. - ---C'est vrai, mon petit. - ---Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus -que je ne gagne. Ça ne peut durer: il faut que je m'en aille avec -Victorine. - -La nonagénaire, tout alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un -tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses -yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement -ridé de l'orbite. - ---T'en aller, fit-elle, et où t'en iras-tu, Honoré? - -Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand'mère l'eût -réellement regardé et qu'il n'eût pu supporter ce regard. Il répondit -avec un peu de confusion: - ---Aux Petites Soeurs: Victorine prétend qu'on y est bien. - -La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil. - ---C'est moi qui partirai! dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait -transmis à son fils. - ---Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus -jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas! - ---C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez... - ---Chez toi, dit rapidement Le Bolloche. - -Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre -sa mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras, et -lui dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai: - ---Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups, -je dépensais plus que mon prêt, hein? - ---Oui. - ---Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait? - ---C'était moi. - ---T'ai-je rendu l'argent? - ---Non. - ---Alors tu vois bien que tu es chez toi, puisque je te dois! - -Elle resta un moment sans rien dire, puis reprit: - ---Je veux bien, seulement tu emporteras des hardes et du meuble, pour -ne pas arriver là-bas comme un mendiant. - ---Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas -mieux. - -La grand'mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était -fini. - -Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il -n'y en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, -les souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était -touchée. - -Ce fut tout. - -Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait -les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si -prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les -poignait tous. Ils avaient lutté jusqu'au bout. La misère était la -plus forte. A quoi bon? - -Cependant Le Bolloche remarqua que la grand'mère ne mangeait rien. -Elle remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui -la troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa -bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et, d'une voix tout -angoissée: - ---Honoré, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée? - -Deux gros soupirs lui répondirent oui. - -Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu -comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux, -s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face -d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au -travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même -regard morne. La place que la jeune fille tenait dans le coeur de tous -se montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car -un enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. -Et quand ces pauvres gens s'étaient unis pour vivre sous le même -toit, la mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit -patrimoine qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de -l'un à l'autre à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle -assistance que leur misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout -la jeunesse de Désirée. - -Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu, pour chasser cette -tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la -grand'mère à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se -promener avec elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis -l'appentis qui terminait la maison à droite jusqu'au clapier en -treillage accolé au mur de gauche. - -S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges: - ---Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne -pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de -te quitter pas mariée. - ---Pourquoi donc? - ---Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous aurions choisi -tous deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas... -tu comprends... - -Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les -yeux dans les yeux de sa fille: - ---Dis-moi au moins, fit-il, avant que je parte, une chose que je -voudrais savoir? - -Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés -d'étoiles passaient. - ---As-tu un amoureux? - -Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin: - ---Mais non, père, je n'ai personne. - ---Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils -t'avaient vue, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée, -si tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien -soldat. - ---Un ancien? - ---Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les -armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le -monde n'est pas médaillé comme moi. - ---Sans doute. - ---Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me -plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier. -Il y a de beaux petits dragons. - ---Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon. - ---Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite. -Mais pas un lignard, tu entends? - ---Non. - ---Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand -je le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui -n'ait jamais servi, je refuse! - -Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville. -Cet ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain -penchant au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas, -d'ailleurs, à conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait -sans doute répondre «non» pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche, -machinalement, laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé; -il aperçut les toits d'ardoises étagés qui luisaient sous la lune -comme des écailles d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne -paraissaient que de misérables points jaunes dans l'immensité bleue de -la nuit, tout le quartier qu'il parcourait si souvent depuis des -années. Derrière ces fenêtres éclairées, que de gens il connaissait, -tranquilles, assurés de dormir demain dans la même chambre où ils -veillaient encore ce soir! Cette pensée lui fit mal. - -Il se détourna brusquement, et dit: - ---Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe. - - -II - -Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Soeurs des -pauvres, à Jeanne Jugan, comme on disait dans le faubourg, l'âne -traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât -de misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le -Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa -femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés -derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux, -une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins -habillés du ménage, d'une caisse percée de trous, qu'habitait une -famille de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement, -une bourriche d'où sortaient, en houppes blanches et noires, les -plumes d'un couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; -enfin trois pots de basilic, un gros flanqué de deux petits, -luxuriants, arrondis, superbes, amarrés sur une corde sur le plancher -du véhicule, terminaient le chargement en poupe. Il y avait encore, -entre les bonnes gens, à la naissance des brancards, une petite chatte -maigre et grise, compagne du rempailleur et qui, de temps à autre, le -long de la jambe de son maître, frottait sa tête de vipère. - -Tout cela s'en allait, cahotant, les gens, les bêtes, les meubles, -vers la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour -arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure -au train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de -hâte d'achever ce voyage-là. Il ne criait pas comme autrefois par les -rues: «Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le -monde, pas même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand -il levait les yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses -anciennes pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que -provoquait son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les -seuils; les grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un -mouvement d'épaules, tenant encore à brassée les paillasses qu'elles -remuaient, se penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en -bas. Ce déménagement leur paraissait drôle. Ils ne se doutaient pas du -chagrin de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, -se résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il -s'y mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer, -lui qui avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une -religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par -avance à celle qui allait le recueillir. Et, à mesure qu'il s'avançait -vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses -sourcils se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le -Bolloche entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour -un fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, -non sûrement, ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander -comme un enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y -tromperait pas! - -Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le -moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils -occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un -peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés -s'avançaient à angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne -montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait -autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cimes d'arbres, aux -feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres -étaient ouvertes. - -Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit. - -C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une -abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une Soeur toute petite, -toute jeune et toute brune. - ---Que voulez-vous? demanda-t-elle. - ---Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche. - ---Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très -occupée, voyez-vous, et si c'était pour cela... - ---Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche. -Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle,--il insista sur le mot, sachant -fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse,--j'ai à -lui parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire. - -La Soeur jeta un coup d'oeil sur les voyageurs, le coffre, les trois -pots de basilic. - ---Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher. - -Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait -disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche. - ---Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour -m'appeler petit bonhomme! - -Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les -rênes de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée -en arrière, un peu de côté. - -Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre Soeur -parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si -frêle qu'elle paraissait petite. Ses mains, qu'elle avait jointes sur -sa robe noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile -de dire son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient -encore amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme -ardente. On n'y voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le -regard quelque chose d'enfantin, et en même temps le sourire -compatissant de celles qui ont vécu. Sa coiffe cachait la couleur de -ses cheveux. C'était la «bonne mère», une grande dame qui gouvernait -deux cents pauvres et soixante religieuses d'un signe de ses doigts. - -Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa -bouche mince se souleva involontairement par une surprise de sa nature -qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté -réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait -ni timbre, ni chant, mais très douce, pourtant: - ---Vous venez pour entrer chez nous? - -Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit: - ---Oui, madame, si vous avez de la place. - ---Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre -mieux. - ---D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage. - ---Et jusqu'à votre chat! - ---Tout cela est à vous, reprit-il, en désignant d'un geste large -l'âne, la voiture et le chargement: je n'y mets que deux conditions. - ---Lesquelles? - ---Tout à l'heure, une de vos inférieures... - ---Vous voulez dire une de nos Soeurs? - ---Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui -n'est pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre Soeur m'a -appelé «petit homme», je n'aime pas cela. - ---Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la Soeur, sur le -visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage -chez nous. - ---Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici? -Je préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose, -moi, je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a -pas la liberté de son opinion, je me remmène! - -Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec -étonnement que la Soeur souriait pour tout de bon, d'un sourire si -épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance. - ---Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion! - ---Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits -bonshommes qui pensent comme vous. - -Puis elle descendit le perron, et vint donner la main, pour l'aider à -sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces -de son mari. - -Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne. - ---Conduisez-le à l'écurie, dit la Soeur, là-bas... oui, c'est cela... -tournez à gauche... devant vous maintenant. - -Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service, -porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la -colline, du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle -avec des cordons de pommiers nains. - -Dans les allées se promenait une population lente, voûtée, cassée, -trébuchante de vieillards. Il y avait autant de béquilles que de -jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait des nuées -fumeuses, aurait pu, sans se gêner, coucher à terre ces pauvres ruines -humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son propre -sort. Il détela l'âne, l'attacha devant une crèche, et le combla de -foin. - ---Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas. - -Ensuite il se mit à décharger la voiture et, commençant par la -bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la -poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se -frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le -moindre trouble. - -Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, -leva les épaules. - ---Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout -leur est égal! - -Et, du revers de sa manche, il essuya une larme, que personne -heureusement n'avait vu couler. - - -III - -C'étaient bien des ruines, en effet, ces pensionnaires de Jeanne -Jugan, ruines de toutes sortes et de toutes provenances. Les uns -avaient toute leur vie miséré, les autres étaient déchus d'une petite -aisance ou même d'une fortune. Les causes qui les avaient amenés là, -dans cet abri où la charité se faisait aveugle pour les recevoir, -variaient peu: c'était le malheur pour quelques-uns, l'inconduite pour -beaucoup. Certains avaient usé vingt professions, couru l'Europe et -l'Amérique, photographié des noces de boutiquiers à Paris, ramassé des -escargots pour les restaurants, cueilli de la mousse pour les -fleuristes dans les bois de Viroflay et lacé les boeufs sauvages dans -les prairies de la Plata; ils avaient essayé de tout, n'avaient pris -pied nulle part, et, traqués par la faim, ne s'étaient remisés chez -les Petites Soeurs qu'avec l'espoir secret d'en sortir encore. - -Tous ils vivaient de la vie commune, mais non pas de la même manière. -Des rencontres de goûts et d'origine, des similitudes de métiers ou de -souffrances même, les groupaient en petites compagnies, pour la -promenade ou le travail. Car on travaillait, à l'hospice: oh! pour -rire, à des travaux d'enfants qui, laissés au caprice de chacun ne -duraient guère, et ne rapportaient rien. D'aucuns, tisserands, dans -une salle basse, poussaient la châsse une heure ou deux; une -demi-douzaine de tailleurs passaient des fils dans des déchirures -d'habits déjà reprisés; des campagnards soignaient les vaches et le -cheval, coupaient de l'herbe ou tressaient des paniers; au beau temps, -la fenaison réunissait les plus valides, pendant huit jours, dans un -petit pré; d'un bout de l'année à l'autre, ceux qui pouvaient tenir -une bêche remuaient un demi-mètre de terre ou coupaient une mauvaise -herbe dans un jardinet qui leur était concédé en propre, et dont ils -aménageaient la culture au gré de leur esprit, celui-ci en potager, -celui-là en verger minuscule, l'autre en parterre fleuri. Il y avait -aussi des paresseux incorrigibles ou des impotents qui ne faisaient -rien. Autour d'eux, pour eux, la charité veillait, peinait et -souriait. Afin qu'ils pussent se reposer pleinement, elle ne prenait -pas de repos. On l'eût dite riche, tant elle trouvait de moyens d'être -aimable et secourable. Sa patience n'avait presque point de limite. -Elle pratiquait l'art ingrat d'être maternelle avec les vieux. - -Le Bolloche eut rapidement son groupe. C'étaient tous les anciens -soldats, épars jusque-là et flottants dans la population de l'hospice. -L'éloquence du vieux sous-officier, sa prestance, l'éclat magique des -galons dont ils croyaient voir le rayon d'or sur sa manche d'invalide, -les avaient attirés. Ils l'écoutaient volontiers. Au milieu d'eux, Le -Bolloche retrouvait l'illusion de la caserne et du commandement. -Bataillon très mêlé sans doute, où toutes les armes se confondaient et -dont plusieurs dignitaires arrivaient des compagnies de discipline. -Mais qu'importait? Ils étaient du métier. On mettait les campagnes en -commun. Chacun disait la sienne, souvent la même, et jamais de la même -façon. Ils avaient une manière à eux de parler de la guerre. Chacun -n'avait vu qu'un petit coin du champ de bataille. Beaucoup étaient -restés l'arme au pied une demi-journée sous la pluie des obus -éclatant. Leurs récits donnaient une idée mesquine et tronquée des -choses militaires. Ils s'y complaisaient pourtant, et y revenaient -sans cesse, à propos d'un détail qu'ils ne se souvenaient pas d'avoir -dit. - -Les jours de sortie, ceux qui rentraient de la ville avec un journal -lisaient aux autres des nouvelles merveilleuses. On s'échauffait à -propos des armements prodigieux de la Russie ou de l'Allemagne, des -fusils capables de percer des troncs de chêne de cinquante -centimètres, d'une poudre sans fumée, d'un bateau sous-marin, d'une -expérience de torpilles. Les plus chauvins donnaient le ton, les vieux -redevenaient jeunes, un ferment des anciennes fièvres glorieuses leur -courait dans le sang. Alors, c'étaient des défis à tous les peuples -ennemis, des jurons d'amour pour la patrie française, des prédictions -de victoires. Tous ils voyaient l'armée victorieuse passant la -frontière, et se ruant sur les villages du Rhin; ils croyaient en -être, ils pillaient, ils tuaient, ils s'enivraient, et s'endormaient -dans les petits draps blancs des vaincus. Dans ces moments-là, Le -Bolloche était superbe. Il les empoignait tous, avec sa voix encore -frappée au timbre des alcools de cantine. Le pas s'accélérait, les -cannes se levaient, les bras rhumatisants s'étendaient en avant. -Pauvres bonshommes! leurs coeurs de troupiers français n'avaient pas -vieilli! - -D'habitude, ils causaient de ces sujets passionnants autour du seigle, -dont les épis commençaient à montrer le nez. Et là-haut, sur la -terrasse de l'hospice, quand une Soeur passait, étonnée de tant -d'animation, elle s'arrêtait un moment. D'un oeil tranquille elle -suivait ces guerriers et les comptait, craignant toujours que le -compte n'y fût pas. «Voilà nos petits vieux qui parlent de la guerre», -pensait-elle. Le genre de plaisir qu'ils y prenaient lui était -complètement étranger. Mais elle n'était pas fâchée de les voir si -martiaux. Cela lui faisait l'impression que font aux mères les garçons -qui jouent aux soldats de plomb, tapageusement. Puis, satisfaite de -son inspection, la cornette blanche s'en allait. Les petits vieux ne -l'avaient pas aperçue. - -Le régime n'était pas dur. Le Bolloche avouait même qu'il ne lui -déplaisait point. Il avait l'illusion de l'activité et la réalité du -repos. Ses compagnons donnaient pleine satisfaction à son goût de -gloriole. Il mangeait bien, souffrait peu de sa jambe, respirait huit -heures par jour l'air des collines que vivifiait le cours prochain -d'une grande rivière, étendue et ramifiée à l'infini dans la campagne -verte, comme la nervure bleue d'une feuille de chardon. - -Et cependant il dépérissait. Les rides creuses de ses joues se -creusaient encore. Il avait des moments de mutisme et de sauvagerie -auxquels les Soeurs ne se trompaient pas. Soeur Dorothée avait essayé -d'une ration supplémentaire de tabac, un moyen pourtant bien efficace. -Le Bolloche avait pris, remercié, fumé: il ne s'était pas ragaillardi. - -«Peut-être qu'il voudrait voir sa femme plus souvent,» avait songé la -Soeur. - -Et, au lieu de deux fois par semaine, Le Bolloche s'était rencontré -chaque jour, dans un corridor de l'hospice, avec sa femme, très bien -habituée, elle, très douce et effacée, là comme ailleurs. Ils -causaient un peu. Mais ils n'avaient pas grand'chose à se dire, -n'ayant jamais eu la même humeur, et n'ayant plus la même vie. Le -bonhomme ne revenait pas plus gai de ces visites de faveur. - -A force d'y songer, Soeur Dorothée eut une inspiration. - -L'ayant aperçu qui, au milieu de son parterre, le pied sur sa pelle, -immobile, regardait obstinément la partie basse de la ville, les -horizons voilés où les maisons, les rues, les jardins, n'ont plus de -forme arrêtée, et ne sont plus que des nuances dans la gamme adoucie -des lointains, elle devina sa pensée. - ---C'est votre fille qui vous manque? dit-elle. - -Le Bolloche, qui n'avait pas vu la Soeur, tressaillit à ce mot. Son -vieux visage devint dur, ses yeux s'emplirent d'un feu sombre: il -n'aimait pas qu'on sût ses affaires, et la découverte d'un chagrin, -qu'il était trop fier pour confier à personne, le blessait comme une -indiscrétion. - -Mais bientôt, l'émotion que ce nom lui avait causée: «votre fille», -fut la plus forte. Il ne fut point maître de s'y abandonner; elle -l'emporta tout entier, elle le changea. Ses traits se détendirent, et, -humblement, doucement, d'un ton où perçait l'aveu de sa longue -souffrance, il répondit: - ---C'est vrai! - ---Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? reprit la Soeur. Depuis cinq -semaines que vous êtes ici, vous ne l'avez pas vue? - ---Non. - ---Voulez-vous que je lui écrive de venir? - ---Oh! oui! - ---Vous l'aimez bien cette Désirée? - -Il n'eut pas la force de répondre. Ses mains tremblaient sur le manche -de sa pelle, et ses yeux qu'il avait détournés, voyaient sans doute en -songe, debout dans l'herbe du pré, l'enfant qui venait à lui. - -Le soir, quand Soeur Dorothée demanda à la supérieure la permission -d'écrire, elle ajouta: - ---Ce petit vieux est incroyable: on dirait que c'est lui qui est la -mère. - -Et, ayant couvert une feuille de papier d'une écriture inégale et -hâtive, elle la mit à la poste, à l'adresse de Désirée. - - -IV - -Si la jeune fille n'avait point encore visité ses parents, ce n'avait -pas été faute d'y songer. Mais l'aïeule était tombée malade assez -gravement, et, malade, elle était, comme beaucoup d'infirmes, d'une -exigence extrême. La solitude lui faisait horreur. Il avait fallu la -soigner, la veiller, ne jamais la quitter. A peine laissait-elle -Désirée sortir le temps d'aller acheter des provisions, un peu au delà -de l'octroi. Comment eût-elle permis une course à l'hospice qui, vu la -longue distance, eût pris toute une matinée? Désirée avait dû -attendre, et les semaines s'étaient écoulées. - -La lettre de Soeur Dorothée arriva en pleine convalescence de la -malade, et ces deux causes combinées, instances d'un côté, santé -renaissante de l'autre, décidèrent l'aïeule. - ---Va, ma petite, dit-elle. Sois le moins longtemps possible. Tu me -rapporteras des nouvelles d'Honoré. - -Elle ne pensait guère à sa bru, ni autrefois, ni à présent. Honoré -seul l'occupait. - -Désirée partit aussitôt. Elle était contente à la pensée de revoir les -siens, contente aussi d'être libre et de la beauté du jour. Il faisait -un temps gris si léger que tous les rayons le traversaient, un de ces -ciels de fin de mai qui habituent les fleurs au grand soleil d'été. -Les stellaires étoilaient les talus de la banlieue. Des deux côtés de -la route, quand Désirée passait, des moineaux perchés sur les toits, -sur les vieux murs, s'envolaient en troupes, avec un petit cri d'appel -si gai, si vif, qu'il semblait à Désirée que son coeur s'envolait -aussi. Il n'allait pas d'ailleurs bien loin, pas plus qu'eux. Sa -nature n'était pas rêveuse, mais plutôt agissante et vaillante. Elle -songeait à des commandes qu'il fallait livrer dans la semaine, à une -lessive qu'elle aurait bientôt, à un semis de volubilis qu'elle avait -fait le long de la maison, et qui commençait à lever, mais surtout au -moyen d'apprendre à tresser le rotin et l'osier, maintenant que son -métier d'enfance périssait. Elle avait mis sa robe bleue, un col blanc -attaché par une broche de cornaline et un chapeau,--pour un si long -voyage!--composé d'un seul ruban bleu chiffonné sur du tulle noir. -C'était ce qu'elle avait de plus beau. Un autre aurait trouvé la -toilette bien pauvre. Mais elle s'en inquiétait peu, n'ayant souci, -pour le moment, que de plaire à ceux qu'elle allait voir. Elle était -sûre d'y réussir. Et ainsi faite, songeant, pour le résoudre, au -problème toujours compliqué de sa vie de travail, elle marchait sans -se presser sur la route où des brises folles, soufflant au travers des -haies, s'amusaient à faire tourner des pincées de poussière. - -Avant d'entrer à l'hospice, Désirée s'arrêta devant le moulin, un peu -lasse, un peu rouge, afin de reprendre haleine et de relever ses -cheveux dont la masse trop lourde, détachée par la marche, lui tombait -sur la nuque. La route, à quelques pas de là, finissait. Un tertre au -gazon pelé par le pied des mulets portait le moulin blanc. Les quatre -ailes viraient d'un mouvement puissant, avec un doux gémissement de -bois qui plie, comme il en sort des mâts de navires ou du joug des -boeufs en labour. Le vent montait de la rivière. Et Désirée était -charmante, tête nue, la taille cambrée, les bras écartés pour nouer -ses cheveux d'or. - -C'est précisément à quoi réfléchissait un jeune meunier qui, sans -qu'elle l'aperçût, s'était accoudé à la lucarne du moulin. - -De tout temps les meuniers ont passé pour philosophes et méditatifs. -Je parle de ceux des hauteurs: leur métier les y porte. Ils tiennent -de l'ermite et du guetteur de phare. Une partie de leur vie se passe à -attendre, l'autre à laisser travailler le vent. Ils voient de grands -horizons, et les choses petites au-dessous d'eux. Quand leur nature -n'y est point rebelle, les meuniers ont beau jeu pour songer. - -Celui-là ne sortait pas de la tradition. Son large feutre enfariné -coiffait une assez belle tête de garçon, un peu molle, mais -intelligente, des yeux bruns, des joues sans teint et une bouche -légèrement relevée, dont le visage prenait un air de goguenardise: -signe distinctif de l'espèce. Il s'avança encore un peu dans la -lucarne, et dit: - ---Vous n'avez pas l'air bien pressée, mademoiselle? - -Ce sont là de ces phrases banales par lesquelles, dans le peuple, les -inconnus se tâtent, et manifestent l'intention d'engager un brin de -causerie. Elle le regarda, surprise, et ne lui trouvant pas les yeux -trop hardis, répliqua: - ---Ni vous non plus, à ce que je vois. - ---Que voulez-vous, reprit-il, quand le moulin va, les meuniers n'ont -rien de mieux à faire que de regarder les filles qui passent; c'est un -joli métier: même quand ça va le mieux, on a de la liberté. - ---Tous les métiers ne sont pas de même, fit Désirée en soupirant. - -Elle renoua la bride fanée de son chapeau, et se détourna pour s'en -aller. Mais elle lui plaisait évidemment, car il la retint en -demandant: - ---Que faites-vous donc? - ---Pailleuse de chaises, répondit-elle. Autrefois c'était bon. Nous -gagnions notre vie. Et puis ça s'est perdu. Mon père a été obligé de -se mettre à l'hospice. Un bon travailleur, pourtant, je vous assure, -jamais en retard, point dépensier; tout le monde l'aimait. - ---Il est à Jeanne Jugan? - ---Oui, et ma mère aussi: je vais les voir. - ---Alors, vous êtes comme orpheline chez vous, mademoiselle Rose? - ---Non, pas Rose, dit-elle en riant: Désirée. - -Ils se regardèrent un moment, riant tous deux de la façon drôle dont -il lui avait demandé son nom. Elle ajouta: - ---Je ne suis pas si seule que vous croyez: j'ai ma grand'mère avec -moi. - ---Vous habitez loin? - ---De l'autre côté de la ville, proche l'octroi. Grand'mère est -aveugle. - ---Aveugle! répéta le jeune homme, ce ne doit pas être gai pour vous? - ---C'est surtout triste pour elle. - ---Mais alors vous ne sortez guère? - ---Presque pas. - ---Le dimanche, n'est-ce pas, un tour à la foire ou bien dans les -assemblées? - ---Jamais! fit Désirée, comme si cette supposition l'eût offensée, je -n'y vais jamais. - -Elle se mit à rougir, subitement devenue confuse du tour intime que -prenait la causerie. Lui, au contraire, montrait ses dents blanches. -Il avait l'air tout content. - ---Je vous crois, mademoiselle Désirée, et ça se voit bien sans que -vous le disiez. Au revoir donc! - ---Bonsoir, monsieur! - -A peine eut-elle tourné le coin de la haie, qu'elle se sentit toute -dépitée. S'arrêter ainsi à causer dans les chemins! Comment avait-elle -fait cela? Et que de choses elle avait racontées en peu de temps: son -père, sa mère, l'aïeule, la vie qu'on menait à la maison! Il lui -faisait dire tout ce qu'il voulait. Et lui, prudemment, savait se -taire. Comme il était adroit pour enjôler les filles, ce garçon! Avant -de pénétrer dans la cour, comme elle était cachée par le mur, elle -tourna la tête rapidement, et jeta un coup d'oeil du côté du moulin. -La lucarne était vide, toute noire sur le mur blanc. «Heureusement, -pensa Désirée, qu'il avait l'air honnête et que personne ne m'a vue.» - -Elle monta les marches du perron, et demanda son père. - -Le Bolloche était dehors, au milieu d'un espace découvert et sablé, -qui s'étendait au bas du champ de seigle. On l'avait pris pour arbitre -d'un coup de boule douteux, et, courbé, il mesurait avec sa canne la -distance contestée. Une dizaine de joueurs, ses compagnons, penchés en -cercle, étaient absorbés par l'attrait de cette vérification. Ils se -relevèrent tous ensemble, et Le Bolloche aperçut Désirée qui dévalait -le long du champ, sa robe bleue frôlant les pommiers nains et la -bordure de fraisiers hardiment fleurie par-dessous. - ---Ma fille! dit-il. - -C'était un événement, ces vingt ans dans un asile de vieillards, cette -santé rayonnante au milieu de toutes les décrépitudes humaines. Les -camarades de Le Bolloche, leurs boules à la main, regardaient venir la -jeune fille. Presque tous sans famille, ayant roulé partout sans -s'attacher nulle part, isolés d'ailleurs par leur âge et enserrés déjà -dans cette demi-mort de refuge que la charité ne peut déguiser -complètement, ils respiraient comme un parfum cette apparition qui -s'avançait. Tous en étaient réjouis. Elle rappelait à chacun quelque -souvenir cher. - ---Elle ressemble à une belle cantinière que j'ai connue, dit l'un. - ---Si elle avait des cheveux sur le front, ne jurerait-on pas une -actrice du café du cours Dajo? reprit un autre, un ancien marin dont -la mémoire refluait très loin en arrière, à la vue de Désirée. - -Un troisième murmura un nom que personne n'entendit. Sa tête, branlant -par saccades, s'abaissa sur sa poitrine, deux larmes tombèrent sur les -chiffons de laine dont ses pieds malades étaient enveloppés, et nul ne -sut quelle image lointaine de femme ou de jeune fille saluait, à -travers les temps, l'émotion de cet abandonné. - -Ils virent Le Bolloche s'avancer vers Désirée, passer son bras sous le -sien, et s'enfoncer dans l'allée qui coupait les champs à mi-côte. -Tirés de leur extase, ils s'entreregardèrent alors les uns les autres -d'un air dur. Ils étaient jaloux de l'ancien sergent. Personne ne -venait ainsi pour eux. La partie de boules fut laissée là. - -Le Bolloche et sa fille se promenèrent d'abord tous deux dans l'allée. -Il était rayonnant. Son bonheur se doublait de la fierté de marcher -près d'elle. Il jouissait des étonnements qu'elle provoquait. Il la -considérait, comme pour réhabituer ses yeux à chacun des traits de son -enfant. - ---Ah! petite, disait-il, petite, que je suis content! Je ne puis vivre -sans te voir! - -Il ne pouvait dire autre chose. - -Puis la mère Le Bolloche vint les retrouver. On monta vers l'hospice -dont il fallut faire le tour, vers le grand verger entouré de murs, -qui ne s'ouvrait que par faveur aux parents en visite. Et alors la -conversation s'engagea. Désirée avait dû se mettre entre les deux -vieux. Ils lui parlaient en même temps, chacun de ce qui -l'intéressait. Les moindres choses du domaine revivaient dans leur -souvenir avec une merveilleuse intensité de tendresse et de regret. -C'est incroyable tout ce qu'un pré, une maison et une pauvre aïeule -qu'on a laissés peuvent fournir de questions. - -Désirée répondait de son mieux. La joie des siens l'épanouissait -aussi. Elle n'avait pas le temps de penser à elle-même. Et cependant, -chaque fois qu'elle arrivait au détour d'une certaine allée, l'ombre -des ailes du moulin, franchissant les murs, accourait au-devant -d'elle, l'enveloppait, semblait vouloir l'enlever au passage. Désirée -en éprouvait un petit frisson. Elle s'imaginait, bien à tort -peut-être, et sans avoir la liberté d'y penser, d'ailleurs, que ces -grands bras d'ombre l'appelaient, et qu'il y avait là-bas, par une -fente ignorée du moulin, deux yeux bruns qui la suivaient. - - -V - -De retour chez elle, Désirée trouva l'aïeule moins inquiète qu'elle ne -le supposait, heureuse de lui annoncer: - ---Petite, il est venu pendant ton absence une belle commande, douze -chaises à rempailler finement, en blanc et noir: on dirait que le -métier veut reprendre. - -Désirée ne se faisait pas d'illusion à ce sujet, mais l'occasion n'en -était pas moins bonne. - -Dès le lendemain elle se mit au travail, toute reposée et renouvelée -par cet après-midi de la veille. Elle dut sortir de l'appentis les -gerbes de seigle trié, qu'un trop long séjour à l'ombre avait rendues -humides, les délier et les étendre sur un coin fauché du pré, par -jonchées régulières. Et, tandis que le soleil et l'air les séchaient, -elle s'occupa à enlever les garnitures usées des chaises, à consolider -leurs barreaux, à teindre quelques poignées de tiges qui feraient, sur -les sièges nouveaux, des mouchetures régulières, comme des queues -d'hermine sur une pelleterie claire. Cela lui prit deux jours. - -Pendant ce temps, elle songea bien, plusieurs fois, à la rencontre -qu'elle avait faite de ce meunier, sans déplaisir, mais sans trouble -non plus, ainsi que nous pensons aux choses qui n'auront pas de suite. -De la côte de l'octroi, en allant acheter ses provisions, elle chercha -les ailes du moulin à l'horizon, et elle les aperçut qui tournaient, -toutes petites, comme un jouet d'enfant. - -Le troisième jour au soir, voyant que la paille était sèche et qu'elle -avait repris sa belle teinte d'or pâle, elle jugea qu'il était temps -de la rassembler. Par javelles minces, soigneusement, pour ne pas -froisser les tuyaux droits du seigle, elle la relevait et la portait -sous l'appentis. On eût dit une moissonneuse. Elle aimait à manier -cette matière souple et frémissante que chaque pas faisait trembler -sous son bras; il lui plaisait de courir ainsi dans la longueur du -pré, dans l'herbe encore chaude de l'ardente rayée qu'elle avait bue. - -La moindre circonstance qui la tirait du logis semblait une -distraction à cette fille laborieuse. Au moment où elle ramassait les -dernières brassées de paille, le soleil était depuis longtemps couché, -le crépuscule envahissait le faubourg. Et voilà qu'en se redressant, -Désirée vit la forme d'une tête d'homme au-dessus du mur qui se -dessinait comme un ruban brun sur le couchant. Elle n'hésita pas une -seconde: c'était lui. Une rougeur lui monta au visage. Elle se baissa -vivement, saisit le reste de sa paille, et, sans se détourner vers la -porte, rentra dans l'appentis. - -Quand elle en sortit, le jeune homme, ou cette forme qu'elle avait -pris pour lui, s'était effacé. Que venait-il faire? Depuis combien de -temps la regardait-il? Oh! ceci était une chose grave. Pourquoi lui, -qui l'avait appelée le premier jour par la fenêtre de son moulin, -avait-il peur d'elle à présent? Car il avait disparu, sitôt qu'elle -l'avait regardé. Disparu? Peut-être s'était-il caché? Toutes ces -questions se pressaient dans l'esprit de Désirée. - -«Après tout, se dit-elle, ce garçon ne peut me vouloir du mal. Je veux -savoir ce qu'il est devenu, et j'irai voir.» - -Elle remonta le pré dans le foin haut, longea le mur, et bravement, à -l'endroit où l'apparition s'était évanouie, posant le pied sur une -pierre en saillie, elle se haussa jusqu'à dépasser le mur de la moitié -de son corps. La route fuyait, floconneuse et grise. Personne qu'un -paysan, qui descendait la côte au trot de sa carriole. Pourtant elle -ne s'était pas trompée. Elle considéra le sommet du mur: les barbes -des mousses qui le couvraient, les rameaux étoilés d'une plante jaune -qui y fleurissait, étaient couchés par place. Quelqu'un s'était appuyé -là. Elle chercha encore, et, sur une ardoise nue, déchaussée de la -muraille, au dernier rayon du jour, elle reconnut vaguement que des -lettres avaient été tracées. Elle enleva la pierre, la tourna vers le -couchant que bordait une dernière frange d'or pâle, et lut: «Désirée.» -Quel autre que lui avait pu écrire ce nom-là? La rosée d'une seule -nuit eût suffi à effacer les caractères tracés à la pointe du -couteau, tandis qu'au contraire, sur le bord de chaque trait, un duvet -de poussière enlevé par l'entaille restait encore. C'était donc lui -qui, tout à l'heure, l'avait regardée quand elle levait ses javelles -de seigle, et, pour lui faire entendre ce qu'il n'osait lui dire, pour -lui montrer qu'il songeait à elle, avait écrit: «Désirée.» Ce mot-là, -c'était une lettre, en somme. - -Une lettre d'amour. Qu'est-ce que cela signifiait, «Désirée», sinon: -«Je vous aime?» - -Il l'aimait donc? - -La jeune fille emporta l'ardoise, et rentra. - -La grand'mère attendait. - ---Tu as été bien longtemps, dit-elle. L'Angélus a sonné aux deux -paroisses. - -Désirée lisait pour la dixième fois, à la lumière d'une bougie, le mot -écrit sur la pierre. - ---Tu avais donc bonne envie de travailler ce soir? reprenait -l'aïeule... Allons, mange un peu... Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu es -lasse?... - -Mais elle ne répondait que des mots distraits. - -Et l'aïeule, au son un peu altéré de la voix de sa petite-fille, se -confirmant dans la pensée que l'enfant s'était surmenée, disait -amicalement: - ---Tu te donnes trop de tourment, ma pauvre petite, tu veilles trop -tard dans l'appentis, et cela te change la voix. - -Désirée déclara qu'elle était lasse, fatiguée, et la grand'mère fit -semblant d'avoir sommeil plus tôt que de coutume ce soir-là. - -Alors, libre de songer, d'étudier ce qui était arrivé et ce qu'elle -éprouvait en elle-même, la jeune fille se laissa emporter par le rêve. -Elle était donc aimée! Cela lui semblait très sûr et très doux. Le -soupçon ne lui vint pas même qu'il eût voulu plaisanter. Le premier -mot d'amour, incertain et voilé, le premier hommage rendu à son charme -de jeune fille, avait atteint le fond de cette nature primitive. Elle -y répondait déjà par de grands élans de coeur qui la surprenaient -elle-même. Et, peu à peu, elle en vint à songer que ces idées qui la -remplissaient maintenant étaient nées le jour même où elle avait -rencontré ce garçon. Un trouble profond et délicieux s'en suivit. -Demain, l'avenir, se marier, être heureuse: elle était remuée par ces -lointains magiques et vagues, comme ces petites rivières aux bords -pleins d'ombre, qui ressentent, jusqu'à leur source, la poussée de la -mer invisible. Tous les détails de leur courte entrevue lui -redevenaient présents. Elle se rappelait les questions qu'il lui avait -faites, les moindres paroles qu'il lui avait dites, afin d'y découvrir -aussi un sens nouveau. Elle n'y réussit que trop. - -L'une d'elles, que Désirée n'avait point remarquée d'abord, commença à -l'inquiéter. Quand elle avait répondu qu'elle n'allait jamais aux -assemblées: - ---Je vous crois, avait-il dit en riant, cela se voit sans que vous le -disiez. - -A quoi donc l'avait-il deviné? Sans doute il la trouvait trop pauvre -et trop mal habillée? Les filles qui vont le dimanche en promenade, -celles qui peuvent prétendre à plaire, sont autrement vêtues. Il l'en -avait avertie. - ---On voit bien que vous n'avez pas de belles façons, et que vous ne -savez pas vous mettre. - -Oui, voilà ce que signifiaient la phrase et le sourire qui -l'accompagnait. S'il la retrouvait ainsi, quand elle retournerait voir -son père et passerait près du moulin blanc, le caprice passager -qu'elle avait pu lui inspirer disparaîtrait. Désirée Le Bolloche -n'était pas assez bien habillée, pas assez coquette, non sûrement, -pour qu'un homme fût fier de la promener à son bras. Lui surtout, car -il devait être riche; il devait aimer les jolies robes, les gants, les -plumes au chapeau, les petits souliers mordorés que portent les -ouvrières de la ville, et même les jeunes laitières de la campagne. -Tandis qu'elle! Oh! la pauvreté dure! Oh! le bonheur de celles qui ont -un peu d'argent pour se faire belles! - -Cette pensée triste remplaça bientôt toutes les autres. La chanson -d'amour à peine commencée dégénérait en plainte. Désirée demeura -éveillée une partie de la nuit. Puis, lentement, un projet lui vint. -Elle hésita, le repoussa, le reprit... - -Le lendemain, avant le jour, elle était au travail. Elle se hâtait si -fiévreusement que jamais elle n'avait travaillé de la sorte. En moins -de temps qu'on ne lui en avait accordé, les douze chaises purent être -livrées et payées. - -Désirée, en rapportant l'argent, dit à l'aïeule: - ---Grand'mère, si tu voulais bien, j'irais demain à Jeanne Jugan. - ---Demain, petite, c'est bien tôt. Il n'y a pas dix jours que tu ne les -as vus! - ---Grand'mère, j'ai fini l'ouvrage, laisse-moi aller. - -L'aïeule répondit après un moment: - ---Je vois bien que tu ne te plais plus ici, ma petite. Je suis trop -vieille, et tu es trop jeune. Je le savais bien quand ton père est -parti. Va donc comme il te plaira. - -Et ni l'une ni l'autre ne causèrent plus de cette absence du -lendemain. - -Désirée tâcha d'être douce et prévenante. Elle aida la grand'mère à se -déshabiller, et, assise près de la table, prétextant un ouvrage de -couture à terminer, elle attendit. - -Lorsque l'aïeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une -pèlerine sur ses épaules, sortit de la chambre avec précaution, et, -traversant le pré, fut bientôt sur la route qui montait vers la ville. -Elle hâtait le pas, un peu inquiète d'être seule à cette heure déjà -tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient, la regardaient -effrontément. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A -chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant la -pensée ne lui venait pas de retourner en arrière. Son projet lui -donnait courage, et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientôt -les rues devinrent plus éclairées. Des devantures de boutiques -étincelèrent à droite et à gauche. Elle marcha plus tranquille. Les -passants la protégeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrêta devant -la porte d'un grand magasin de nouveautés, qui projetait aux deux -angles du boulevard la lumière de ses lampes électriques. - -C'était là. Avec un peu d'hésitation, elle s'avança, éblouie, les yeux -à demi fermés. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall -immense. Un employé vint à elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils -prennent volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie: - ---A quel rayon mademoiselle désire-t-elle que je la conduise: -soieries, dentelles, trousseaux, layettes? - -Quel rayon? Jamais Désirée n'était entrée dans un grand magasin. - ---Oui, répéta-t-il, que demandez-vous? - -Alors son secret lui échappa, et elle dit, non pas comme une réponse, -mais se parlant à elle-même d'un ton de rêve et dans la vision d'une -chose lointaine, étrangement douce: - ---Je voudrais une ombrelle rose! - -Elle n'eut que vingt pas à faire. On lui montra des ombrelles chères, -d'abord, tendues en soie, frangées, montées sur des manches sculptés. -Dans le nombre, il y en avait de roses. Mais Désirée n'avait pas -beaucoup d'argent. Il fallut descendre jusqu'au plus bas prix. Enfin -elle trouva ce qu'elle cherchait: une ombrelle d'étoffe commune, -blanche par-dessus, doublée à l'intérieur de mauve assez vif qui -pouvait passer pour du rose. Le manche en était blanc et recourbé. -Désirée l'acheta. Elle fit encore l'acquisition d'une paire de gants -de fil à jours, d'un dessin léger, ayant remarqué que, le dimanche, de -pauvres filles comme elles commençaient à ne plus vouloir sortir les -mains nues. - -Et par les rues elle se remit à marcher vers la banlieue de moins en -moins éclairée et peuplée de passants. Mais maintenant elle n'avait -plus peur. Elle portait sous son bras l'ombrelle, roulée dans une -gaine de papier gris. Elle n'aurait pas plus joyeusement emporté un -trésor. Il s'agissait bien en effet d'un trésor, puisque c'était pour -être plus belle, pour mieux gagner l'amour de ce jeune meunier, -qu'elle avait dépensé, sans en prévenir sa grand'mère, une grande -partie de son gain de toute la semaine. Comme elle serait élégante -demain, lorsque, midi sonnant, elle s'en irait vers Jeanne Jugan, vers -le moulin qui peut-être aurait encore ouvert sa fenêtre! Elle pensait -à cela. La route du retour lui parut courte. - -Elle rentra dans les ténèbres. La grand'mère ne s'était pas réveillée. -Tous les grillons du pré chantaient autour de la maison, sous les épis -du foin haut. - - -VI - -Le lendemain, dans l'après-midi, Désirée se rendit à l'hospice. En si -peu de temps, comme tout avait poussé! Les dahlias de la cour -dépassaient d'un pied leurs tuteurs; des roses grimpantes, ouvertes -toutes ensemble au soleil de juin, débordaient, à flots roses et -jaunes, l'arête moussue des murs. En apercevant la visiteuse, son -ancienne maîtresse, le coq de Barbarie, qui jouissait, vu sa petite -taille, du droit de libre parcours, sortit de l'abri d'un fusain, et -suivit la jeune fille, comme si elle eût eu encore du menu grain dans -son tablier. - -Désirée, qui était de bonne humeur, se détourna vers lui, et demanda: - ---Petit, sais-tu où est le père Le Bolloche? - -Il répondit un tel kirikiki, d'un ton si drôle et si décidé, qu'elle -ne pût s'empêcher de rire. - ---Sorti! reprit-elle, que chantes-tu là? Il est tout au plus dans le -verger, n'est-ce pas, ma Soeur? - ---Ma foi, mademoiselle, dit la religieuse qui passait, je ne sais -trop: de ce temps-ci, tous nos petits bonshommes sont en l'air. - -Le soleil vivifiait, en effet, les pensionnaires de Jeanne Jugan. A -l'exception de quelques-uns, trop fanés pour reverdir, qui les aurait -reconnus? Ils râtissaient les allées, sarclaient des massifs, se -promenaient d'une allure double de celle d'hiver. Plusieurs faisaient -des dessins sur le sable avec leurs béquilles. Il y en avait un qui -cueillait des cerises, à califourchon sur une branche. Tous portaient -une veste claire, faite en chiffons de coutil par des mains qui ne -laissent rien perdre. - -Jour de trêve, illusion que répand sur les souffrances humaines la -grande lumière douce! - -Désirée interrogea celui qui cueillait des cerises. - ---Tu demandes le sergent, ma jolie fille? - ---Mais oui, le père Le Bolloche. - ---A faucher dans le pré! - ---Vous dites? - ---Je dis qu'il est à faucher dans le pré. Même il commande l'escouade. -C'est qu'il est rudement jeune, lui! - -Et, galamment, le bonhomme se laissa glisser à terre pour conduire la -fille d'Honoré Le Bolloche. - ---Tu ne sais pas la route, dit-il sérieusement, et nous autres, -vois-tu bien, nous ne sommes pas à l'heure ici: on a toujours le temps -de faire l'ouvrage. - -Ils remontèrent la pente, prirent à droite de l'hospice, et, par une -barrière qui coupait le mur d'enceinte, pénétrèrent dans un pré long -et tournant autour de l'enclos. Ce pré formait comme une couronne, -comme un anneau vert enserrant le domaine des Soeurs, et confinait, -par une haie vive, au tertre du meunier. - -Arrivée là, Désirée vit un spectacle nouveau. Huit vieux, armés de -huit faux, les manches de chemises retroussées, taillaient en ligne -dans l'herbe haute. Au milieu, Le Bolloche, le plus grand de tous, sa -jambe de bois en avant, travaillait comme un jeune homme. C'était -merveille de voir l'ampleur de l'entaille circulaire qui se creusait -devant lui, à chaque coup de sa faux. Il ne s'arrêtait pas, comme -faisaient les autres, qui, sous prétexte de redresser une brèche, -tapotaient un petit quart d'heure sur leur lame. Il était de corvée, -et prenait la chose au sérieux. Chef d'escouade, songez donc! Il -mettait de la vanité à paraître infatigable, à largement arrondir ses -bras, à ne pas se laisser distraire surtout; non, pas même quand une -vieille Soeur passait derrière la ligne des faucheurs, un pichet de -cidre à la main, et disait: - ---Allons, mes petits bonshommes, ne travaillez pas trop, buvez un peu, -il fait si chaud! - -Désirée s'approcha. Il la regarda d'un air contrarié. - ---Tu vois bien, dit-il, que j'ai de la besogne à abattre! Va -m'attendre là-bas. Le fauchage, mon enfant, c'est comme l'astiquage: -ça ne s'interrompt pas! - -Et, disant cela, il était superbe, la tête droite, la main appuyée sur -sa faux relevée; il se sentait admiré par les camarades, ruines plus -effrondées que lui. - ---Là-bas! répéta-t-il. - -Désirée gagna la place qu'indiquait le geste du bonhomme, un peu loin -dans le pré, à côté de la haie. - -Là, elle s'assit sur l'herbe, non sans avoir observé, en elle-même, -que le moulin était proche, et qu'il ne virait pas. La pensée du -meunier ne l'avait guère quittée. Elle l'avait occupée le long du -chemin, à présent elle faisait battre son coeur, plus vite que de -coutume, sous sa taille de coutil à fleurs. Et la pensée qui nous -tient, vous le savez, nous pose et nous modèle à sa guise. - -La jeune fille ne regardait pas la haie, sans doute, mais elle la -surveillait du coin de ses yeux clairs errant sur la prairie. Elle -attendait quelque chose qui devait venir de là. Elle se sentait toute -voisine d'une heure grave et mystérieuse encore de sa vie. Pour un -souffle d'air dans les ronces, elle tressaillait. La coulée d'un mulot -sur les feuilles mortes lui paraissait un pas qui s'approche. Parfois -elle fermait les yeux pour se ressaisir elle-même, pour ne pas céder à -je ne sais quel vertige qui la prenait. Elle avait envie de dire aux -marguerites,--voyez ces idées folles qu'elle n'avait jamais eues!--«Ne -me regardez pas ainsi, toutes ensemble, avec vos yeux d'or. Je suis -une pauvre fille dont vous ne vous souciez pas d'ordinaire.» Il lui -semblait que ces milliers de témoins observaient son air troublé. Elle -serrait alors, de sa main gantée, l'ombrelle qui baignait ses joues, -son front, toute sa blonde personne, d'un reflet rose. L'idée que son -ombrelle la rendait plus jolie, qu'elle lui donnait l'air d'une -demoiselle, lui traversait l'esprit. Et, souriante, heureuse et -inquiète à la fois, parmi les herbes qui l'enveloppaient de leurs -fleurs, ou semaient sur sa robe le duvet de leurs graines, elle était -plus charmante encore. - -La grande rayée de deux heures chauffait le pré. Le parfum du foin -s'en élevait comme l'encens de l'été. Et les faucheurs s'avançaient, -en balançant leurs bras. Combien de temps elle demeura ainsi? Elle -n'en savait rien. L'amour ne compte pas la durée de ses rêves. Tout à -coup, sans qu'elle eût perçu le moindre bruit de pas ou de feuilles -remuées, elle entendit une voix qui disait, de l'autre côté de la -haie: - ---Désirée! - -Tout le sang de ses veines reflua vers son coeur. Elle resta -immobile, pâle comme si elle allait s'évanouir. A travers l'aubépine, -la même voix répéta: - ---Désirée! - -Alors elle se leva doucement, et se détourna. - -C'était lui. Il était venu, ainsi qu'elle l'avait pressenti. Il la -regardait, à moitié caché par la haie. Et dans ses yeux il y avait -l'aveu de son amour, et la fierté de se sentir aimé. Un brin de genêt -pendait au ruban de son chapeau. Il n'avait pas fait toilette. Il -était accouru en l'apercevant, lui riche, dans ses vêtements de -travail, comme un brave garçon, qui ne cherche pas à en imposer. - -Chose étrange, ce fut ce contraste entre elle et lui qui frappa -d'abord Désirée, et son trouble s'en augmenta. Elle s'était attifée, -elle qui gagnait à peine sa vie, elle dont les parents, faute de pain, -avaient dû recourir à la charité des Soeurs. Son ombrelle et ses gants -de fil, deux luxes qu'elle n'avait jamais eus, lui firent l'effet d'un -mensonge. Elle en fut gênée. Elle eut honte. Sa joie de tout à -l'heure, sa gloriole d'être bien mise, lui parurent ridicules, -coupables même. Elle se prit à se détester. Sans cesser de regarder -vers la haie, sans rien dire, elle enleva ses gants de fil, et les -laissa tomber à terre. L'ombrelle rose échappa à ses mains, et roula -sur l'herbe. Puis, quand elle fut redevenue la simple ouvrière, aux -mains nues, les joues exposées au soleil, dans la robe qu'elle portait -depuis longtemps, sans plus rien d'apprêté, la vraie fille enfin du -pailleur de chaises, un seul mot lui monta aux lèvres, un mot d'amour -humble et triste. - ---C'est que je suis très pauvre! dit-elle. - -Mais lui se prit à sourire, d'un bon sourire tendre. Pauvre? il savait -bien qu'elle l'était. Il la voulait ainsi. Et comme elle demeurait -immobile, toute rouge à présent, dans la joie grandissante de l'amour -accueilli, il écarta les branches, pour la mieux voir, et dit: - ---Viens, Désirée! - -Elle obéit, comme s'il eût été en droit de la commander. Elle lui -appartenait déjà. A quelques mètres de là elle trouva une brèche, il -lui tendit la main, elle passa la haie. Toute une volée de papillons -passa devant elle. - -Une fois de l'autre côté, Désirée ne retira pas la main qu'elle avait -donnée, et, se tenant ainsi, tous deux, elle et son ami commencèrent -autour du moulin une promenade, la meilleure qu'ils eussent faite l'un -et l'autre. - -Cependant Le Bolloche, arrivé à l'endroit du pré qu'il avait désigné à -sa fille, s'arrêta devant l'ombrelle qui n'abritait plus, posée sur -son manche et deux de ses baleines, qu'une touffe de marguerites et de -boutons d'or. Il en conclut naturellement que Désirée n'était pas -loin, chercha dans le pré, n'y trouva rien, regarda par-dessus la -haie, et l'aperçut au bras du meunier. Il ne s'en émut pas plus que de -raison, sachant que sa fille était sage, et trouvant à l'autre l'air -honnête. Son premier mouvement fut de les héler. Mais il y avait trop -de monde autour de lui. Il préféra les aller trouver. Si bien que, -cinq minutes après, le père Le Bolloche, Désirée et le meunier -causaient tous trois. - -Dix minutes plus tard, il en était de même. Une heure s'écoula sans -que le sujet, paraît-il, fût épuisé. L'ombre du moulin s'allongeait -sur le tertre. Les sept faucheurs restants se reposaient de plus en -plus. Le chef d'escouade ne rentrait pas. Il fallut qu'une Soeur le -rappelât en disant: - ---Eh bien! eh bien! père Le Bolloche, ce n'est pas jour de sortie, -aujourd'hui! - -Alors, le groupe se sépara: le vieux revint vers l'hospice, Désirée -reprit le chemin de la ville, et le meunier monta son échelle... - -Quand la nuit fut arrivée, et que les petits vieux furent couchés, Le -Bolloche, qu'un rayon de lune empêchait de dormir, éveilla son voisin -de lit pour lui dire: - ---Père Lizourette, je marie ma fille! - ---Désirée? avec un zouave? - ---Non. - ---Avec un cavalier, alors? - ---Non. - ---Ce n'est qu'un lignard? reprit le voisin avec un air de -commisération. Tu la maries dans la ligne? - ---Pas même. Il n'a fait que deux mois comme fils de veuve. Je sais -bien que ce n'est guère. Mais, que veux-tu, il joue du fifre dans une -musique, où il y a beaucoup d'anciens soldats. - ---Ah! il joue du fifre! - ---Oui. - ---Joli instrument! - ---Un peu petit, répondit Le Bolloche. Seulement les enfants se -convenaient. J'ai vu ça, et alors... - ---T'as bien fait, dit Lizourette sentencieusement, faut pas être dur -avec la jeunesse. - -Et les deux vieux braves, satisfaits, ayant épuisé toutes leurs idées -s'endormirent. Le rayon de lune qui donnait sur Le Bolloche se promena -sur Lizourette, puis sur les lits voisins dont l' alignement avait -l'air d'une rangée de pierres blanches. Quand la Soeur Dorothée, en -tournée d'inspection, passa près de Le Bolloche: - ---Ce bon petit vieux, pensa-t-elle, a-t-il l'air content! Ça fait -plaisir! - -A la même heure, le jeune meunier, accoudé à sa fenêtre ronde, -songeait, la tête baignée dans l'air vif qui soufflait de la rivière, -et si joyeux d'être au monde que lui, tranquille et taciturne de -nature et pas poète du tout, il avait envie de chanter. Il regardait -au loin, par-dessus la ville, un point de l'horizon où les petites -lumières des becs de gaz, plus espacées qu'ailleurs, indiquaient le -commencement de la campagne. Là, son coeur lui montrait, radieuse, -étendant la paille au soleil, la fille qu'il avait choisie, celle qui -tantôt lui avait donné la main, celle qui bientôt serait sa femme. - -Et cependant il faisait tout nuit, et dans l'enclos, Désirée n'éparait -point la paille de seigle. Elle était debout, près du lit de la -grand'mère, qui avait bien voulu se coucher comme à l'ordinaire, mais -qui ne voulait pas dormir. - ---Raconte-moi encore quelque chose de lui, disait l'aveugle. Est-ce -qu'il est blond de cheveux? - ---Plutôt brun, répondit en riant Désirée. - ---Un visage réjoui? - ---Assez. - ---J'aime ça, reprenait la vieille. Mon défunt était de même. -Cause-t-il beaucoup? - ---C'est selon. Avec moi, il ne s'arrêtait guère. - ---Voyez-vous, cette petite, comme c'est fier d'être jeune! Et tu dis -qu'il a du bien? - ---Oh! beaucoup, grand'mère, bien plus que nous. - ---Mais sais-tu que je n'en reviens pas, ma fille! Comment as-tu fait -pour lui plaire! - -Désirée riait de tout son coeur, d'un rire qui signifiait: «Dame, -grand'mère, si vous pouviez me voir!» Et, de fait, elle était belle -ainsi, toute rayonnante de joie profonde et calme, l'humble pailleuse -de chaises. Et quand la grand'mère eut cessé de bavarder, quand -elle-même, aux premières heures du matin, parvint à s'endormir, elle -rêva des rêves charmants: que le moulin avait des ailes neuves, qu'il -y avait au bout quatre bouquets d'oranger, qu'elle se tenait, en beaux -habits, sur le seuil de la porte, et qu'en sortant de l'école les -enfants passaient devant elle, et la saluaient disant: - ---Bonjour, madame! - - -VII - -La grand'mère avait raison de se réjouir, car il avait été convenu, de -convention expresse, sur la demande de Désirée, que le jeune ménage -habiterait la maison du pré. Sa vieillesse allait se trouver bien -abritée entre ces deux mariés qui la soigneraient. Elle aurait -assurément sa part de leur bonheur, comme dans un verger un vieil -arbre étêté, sur qui d'autres pleins de sève laissent tomber leurs -fleurs, si bien qu'on s'imagine encore qu'il a fleuri. Ce meunier du -moulin blanc était un honnête garçon, accommodant et très amoureux, -puisqu'il consentait à faire ainsi, chaque matin et chaque soir, la -route qui séparait son moulin du faubourg. - -De ce côté-là, tout était rose; il n'y avait point de gens si -contents d'être jeunes que Désirée et son fiancé, ni de vieille femme -moins triste d'être vieille que la grand'mère Le Bolloche. Mais, aux -Petites Soeurs, un nuage assombrissait l'humeur de l'ancien sergent. -Après quelques jours de parfaite satisfaction, il était tout à coup -tombé dans une mélancolie noire. Qu'avait-il? Du chagrin de quitter sa -fille? Eh non! le sacrifice était consommé. Même il s'habituait de -plus en plus à l'hospice, aux camarades, au café abondant des Soeurs, -à leurs soins, au _farniente_ ensoleillé du champ de seigle. Son futur -gendre l'avait-il offensé? En aucune façon. Le Bolloche souffrait de -ce qui, dans sa vie, avait tenu et tenait encore une si grande place: -du besoin du panache. C'était un glorieux. Dans sa pensée étroite -d'ancien sergent galonné, chevronné, il roulait maintenant, à toute -heure du jour, la même plainte qu'il ne contait à personne: - ---Quelle mine aurai-je, à la noce de Désirée, nippé comme je suis, -avec une veste loqueteuse, mon pantalon trop court, mes sabots, ma -chéchia de zouave usée par plaques et sans fond? Est-ce là une tenue? -Je ferai rire de moi les parents et les amis qu'on invitera en -nombre,--car ce sera une belle fête;--ceux qui m'ont vu il y a vingt -ans auront honte de me connaître, et Désirée elle-même, toute bonne -fille qu'elle soit, ne sera pas flattée, elle, dans sa robe neuve de -mariée, d'avoir à côté d'elle un tel bonhomme de père. Il vaut mieux -n'y pas aller. Non, je n'irai pas! - -Et il avait déjà commencé à préparer ses compagnons d'armes et de -dernier asile à cette résolution désespérée. - ---Je n'irai probablement pas, leur disait-il. J'ai un diantre de -rhumatisme à l'épaule! - -Mais ils n'en croyaient rien. Un rhumatisme, lui! Allons donc! Quand -il se promenait seul, ils le voyaient de loin, faire le moulinet avec -sa canne et couper d'un coup sec les têtes des laiterons poussées au -bord du champ. La vigueur seule du moulinet avait suffi à prouver que -Le Bolloche mentait; elle indiquait aussi un état violent de l'âme, -que les Soeurs, naturellement, n'étaient pas sans remarquer. - ---Je ne sais pas ce qu'a notre petit père Le Bolloche, disait Soeur -Dorothée: il mange bien, il boit bien, il dort bien, il a eu, -avant-hier encore, sa provision de tabac. Et il n'a pas l'air -heureux! - -En effet, d'ordinaire, les petits bonshommes, qui ont tous ces -biens-là, ne se trouvent pas à plaindre. Comme elle était femme et -très fine,--ce qu'aucun voeu n'empêche,--elle voulait savoir. Un matin -qu'elle habillait un de ses compagnons d'armes,--car Le Bolloche -s'habillait tout seul,--elle pressa celui-ci de questions adroitement -posées. Elle ne lui demanda pas: - ---Qu'avez-vous? - -Non, mais soupçonnant bien que la peine avait pour cause le mariage de -Désirée, elle dit: - ---J'espère que vous serez content, mon petit père, de voir votre fille -en mariée. - ---Sans doute, grogna Le Bolloche. - ---Et la noce, où se fera-t-elle! Dans le pré, je parie? - ---Oui. - ---On dansera? - ---Oui. - ---Et vous ouvrirez la danse, n'est-ce pas? - -Le Bolloche ne se contint plus. - ---F... comme ça, oui, n'est-ce pas? s'écria-t-il. Un ancien -sous-officier de zouaves! Plus souvent que j'y danserai... Je n'irai -même pas! - ---Oh! mon petit père, dit la Soeur en riant, que vous êtes coquet! - -Elle qui ne l'avait jamais été! - -Le Bolloche prit mal la plaisanterie. Le pli de sa bouche, aux deux -coins, se creusa. - ---Je ne suis plus qu'un mendiant ici, dit-il; mon temps est fini, -fini; je ne veux plus paraître en société, et voilà! - -Il s'en alla à grands pas, en maugréant. - -Soeur Dorothée le suivit des yeux. Un sourire allongeait ses lèvres, -un sourire où il y avait de la pitié et du plaisir d'avoir été -adroite, et aussi le rayonnement d'une jolie idée qu'elle venait -d'avoir. Elle se hâta d'habiller le père Lizourette, lui fit un noeud -de cravate, qu'elle s'amusa à disposer en ailes de papillon, et dit en -lui donnant sa canne: - ---Vous êtes beau comme un astre, allez vous promener! - -Puis elle quitta la salle, et se dirigea vers la chambre de la -supérieure. Le long des grands corridors silencieux, elle glissait -légère, et comme portée sur les ailes de la pensée qui lui était -venue... - -Il se passa trois semaines, pendant lesquelles Le Bolloche fut de plus -en plus triste. - -Enfin, le jour fixé pour les noces de Désirée arriva. - -Ce matin-là, Le Bolloche, qui avait à peine dormi, se leva un peu -avant les autres, et descendit, sous prétexte d'aller bêcher son -jardinet. Mais, à peine dehors, il s'arrêta, il chercha au loin la -contrée où son pauvre esprit avait erré toute la nuit. De la colline -de l'hospice, et ancien comme il était, il ne pouvait apercevoir la -maison. Mais dans la brume bleue du matin il distingua la tache -blanche que faisait le faubourg, et les verdures pâles qui étaient les -vergers. Un souffle pur arrivait de là. Le pauvre vieux se sentit les -yeux pleins de larmes. Et il crut entendre, apportée par le vent, une -voix qui disait: - ---Allons, père, levez-vous, venez, voici les noces! Grand'mère a une -robe neuve, que mon fiancé lui a donnée. Moi, je suis belle comme le -jour. J'ai une couronne en fleurs de cire, un châle à dessins et une -broche pour l'attacher, j'ai le coeur en joie surtout, car dans trois -heures nous partirons pour nous aller marier. Venez, je veux vous -embrasser bien fort, pour m'avoir donné la vie, qui est si bonne à -présent, la vie qui s'ouvre comme une fête. Venez me voir heureuse! - -Le Bolloche, troublé, l'esprit à moitié égaré, hésita un moment: puis -il reprit ses sens, branla la tête, regarda une dernière fois le -faubourg, et répéta ce qu'il n'avait cessé de dire: - ---Non, je n'irai pas! - -Il se mit à descendre vers le fond de l'enclos où était le jardin. -Mais il n'avait pas fait trente pas, que quelqu'un lui frappa sur -l'épaule. Il se retourna. - -C'était sa femme. - ---Mon homme, dit-elle, viens-t'en avec moi. - ---Où donc? - ---Viens-t'en au parloir, avant d'aller chez nous. - ---Il n'y a plus de chez nous. - ---Viens-t'en tout de même, tu verras. - -D'ordinaire, il ne cédait pas facilement aux demandes de sa femme, -mais il était si abattu et elle avait l'air de si belle humeur, que, -moitié par indifférence et passivité, moitié pour l'attrait d'une -surprise entrevue, il la suivit. - -Arrivé à la porte du parloir, près de la porterie, la mère Le Bolloche -s'effaça le long du mur, et laissa passer son mari. - ---Entre, Le Bolloche, dit-elle, et habillons-nous pour les noces. - -Le bonhomme entra, et demeura stupéfait. - -Il venait de découvrir, bien plié sur le dossier d'une chaise, un -vêtement complet, plus beau que tous ceux qu'il avait portés depuis -qu'il était dans le civil: un pantalon gris encore propre, un gilet, -une redingote noire, une cravate claire à pois bleus et un chapeau de -soie qui avait subi plus d'un coup de fer, mais droit encore sur sa -base, suffisamment noir et d'une forme évasée par le haut, en tout -semblable à celle de l'ancien shako, ce qui ne pouvait manquer de -plaire à un vieux militaire comme Le Bolloche. Celui-ci, sans plus -hésiter, commença à s'habiller. Tout allait bien. On aurait juré qu'un -tailleur lui avait pris mesure. Quand il mit la main dans la poche de -son pantalon, il retira une pièce de monnaie. Quand il croisa sur sa -poitrine les larges ailes de la redingote, sa médaille militaire y -brillait au bout d'un ruban neuf. - -Pendant ce temps-là, la petite vieille passait une robe de cotonnade à -grands plis, épinglait sur sa taille un mouchoir jaune à raies brunes, -éclatant et nuancé comme un oeillet d'Inde, attachait les brides d'un -bonnet ruché orné de deux coques bleues. Décidément Soeur Dorothée -n'avait rien oublié. Pour elle, tant de belles choses représentaient -bien des heures de travail, plusieurs veillées tardives,--puisque les -Soeurs n'ont pas de loisir le jour, pour ces gâteries exceptionnelles. - -Le Bolloche se sentit le coeur tout gros en y songeant. Il se rappela -les paroles dures qu'il avait eues bien des fois. Une larme lui vint -aux yeux, et il eut toutes les peines du monde à la retenir, car un -ancien sergent ne pleure pas. - -Mais quand ils sortirent du parloir, et qu'il vit dans la cour sa -charrette nouvellement peinte, l'âne attelé, brossé, endimanché lui -aussi, avec des pompons rouges aux oeillères, le pauvre bonhomme n'y -put tenir: la grosse larme roula sur sa joue. Il alla droit vers la -Soeur Dorothée, qui se tenait à la tête de l'équipage, et lui prit la -main. - ---Ma Soeur! dit-il d'une voix étouffée. - ---Quoi donc, mon bon petit vieux? - ---Ma Soeur, ça, c'est de la religion, et de la bonne! Je m'y connais, -vous pouvez me croire, car j'ai beaucoup voyagé! Eh bien vrai!... - -Il ne put achever. Mais la Soeur comprit bien. Il monta, fit asseoir -sa femme près de lui, et piqua l'âne. - -Au bout de dix pas, avant de sortir de l'hospice, il arrêta la bête, -se retourna, et dit encore, la mine épanouie cette fois: - ---Soeur Dorothée, puisque ça avait l'air de vous faire plaisir, je -danserai aux noces de Désirée. - ---Soyez sage! répondit la Soeur. - -Et pendant qu'ils s'éloignaient au trot menu de l'âne, entre les deux -murs de la rue voisine, la Soeur avait envie de pleurer, elle aussi, -sentant bien qu'elle avait gagné le coeur du vieux zouave, du plus -rude de ses «petits bonshommes». - - - - -LE - -RAPHAËL DE M. PRUNELIER - - -I - -Pourquoi se promenait-il au bord de l'Aulne, lui qui ne se promenait -jamais? Pourquoi revenait-il à petits pas le long de la jolie allée -bordée de hêtres qui va de Port-Launay à Châteaulin, le visage -épanoui, et d'un geste paternel répondant aux laveuses qui de loin en -loin, agenouillées sur la berge en pente, s'arrêtaient de battre leur -linge pour dire: - ---Bonjour, monsieur Piédouche! - -C'est là un point que nul n'éclaircira. M. Piédouche, banquier depuis -trente ans à Châteaulin, gros, riche et considéré, ne racontait ses -affaires à personne. Une dépêche de la Bourse, arrivée dans -l'après-midi, l'avait mis en liesse: voilà tout ce que savaient les -plus avisés de ses commis. Il était sorti, il avait marché une heure, -et maintenant il rentrait, satisfait de lui-même, du temps, du -paysage, plein d'une sympathie débordante pour les mendiants du -chemin. Sa joie prenait toutes les formes: aumônes, coups de chapeau, -sourires, refrains de jeunesse fredonnés ou sifflés. Il était si -content qu'il lui vint une irrésistible envie d'acheter quelque chose, -et que, dans la rue du Tribunal, apercevant une gravure, il s'arrêta. - -Cette gravure, exposée au milieu de plusieurs autres, derrière la -fenêtre basse d'un vieil hôtel, était tout bonnement de Nicolas -Berghem. Elle représentait un groupe d'arbres à demi dépouillés de -leurs feuilles, un gué, une femme sur son âne, un ciel moutonné, tout -cela de belle humeur et dans la note précisément où se trouvait l'âme -de M. Piédouche. - -«Je vais faire plaisir à deux personnes, pensa-t-il, à moi d'abord, et -à ce pauvre M. Prunelier.» - -Il monta les trois marches de granit moussues, usées aux extrémités, -où tant de générations avaient posé le pied, et sonna. La maîtresse du -logis vint ouvrir. Ce n'était sûrement pas une femme du pays. Ses -cheveux blonds relevés par un peigne d'écaille en travers, je ne sais -quoi de fin et de preste dans l'allure, de jeune malgré la quarantaine -qui criblait sa figure rose de petites hachures, sa parole aussi, très -rapide et sans accent, toute sa personne restait en dehors du convenu -provincial. Quand elle eut fait entrer M. Piédouche dans le salon, -elle s'assit à contre-jour, sur une chaise basse. - ---Vous venez pour monsieur Prunelier? dit-elle. - ---Non, madame. - ---Quel dommage! continua-t-elle sans entendre la réponse: mon mari est -sorti. Je ne crois pas qu'il rentre avant six heures, ce soir. Mais -vous savez qu'il se rend à domicile. Les conditions sont des plus -douces: pour un simple crayon, cinq francs seulement la séance, -ressemblance garantie; l'huile est plus chère, naturellement. Je vous -conseille beaucoup l'huile. C'est la spécialité de monsieur -Prunelier. Il a tant de talent, Félix! - ---Vous vous méprenez, interrompit le banquier. Je n'ai aucunement -l'intention de faire faire mon portrait. Je venais vous demander le -prix de cette gravure exposée là-bas. - -La pauvre femme avait espéré mieux de la visite du banquier. -Susceptible comme ceux qui ont connu des jours meilleurs, elle -redressa la tête, et répondit d'un air quelque peu offensé: - ---Le Berghem de monsieur Prunelier n'est pas à vendre, monsieur. - -L'autre, qui était un bon homme, se leva, et, voulant sortir sur un -mot aimable, désigna trois tableaux pendus au-dessus du canapé de -cretonne usée. - ---Un spécimen de votre fameuse collection, madame Prunelier? Jolie -peinture! - ---Ce sont des Lancret, répondit-elle négligemment, école française. -Lancret est un maître recherché dans les ventes. - ---Très recherché, répéta le banquier, sans trop savoir, mais toujours -désireux de bien finir. - ---Voulez-vous visiter la galerie? dit aussitôt madame Prunelier. - -Il accepta. Il n'était pas fâché de voir cette collection, qui avait -une réputation dans tout le Finistère, et qui faisait dire à -Châteaulin: «Vous savez, quand les Prunelier voudront se faire des -rentes, cela leur sera facile.» - -Madame Prunelier monta devant lui, le laissa un instant devant une -porte, pendant qu'elle allait chercher la clef, revint, ouvrit, et -s'effaça pour que le banquier entrât le premier, et reçût mieux «le -choc des maîtres». - -C'était, en effet, de prime abord, un éblouissement. Des quatre murs -de la salle, couverts de tableaux aux cadres dorés, des gerbes -d'étincelles jaillissaient, éparpillement d'or rouge et d'or jaune, -et, mêlées aux petites flammes des vernis, aux reflets des draperies -éclatantes tombant par plaques des toiles penchées, s'allongeaient sur -le parquet brun et blond, un beau parquet en fougère où les trois -fenêtres de façade se dessinaient comme des miroirs. - -Un second étonnement succédait à celui-là. Chaque tableau portait, sur -un cartouche, le nom de son auteur. Et quels noms! les plus grands de -toutes les écoles et de tous les temps, groupés par une baguette -magique qui n'en avait oublié aucun. Ruysdaël coudoyait Hobbéma; un -mendiant de Ribéra invoquait une vierge de Léonard; deux Pérugin -flanquaient un triptyque du vieil Holbein. Les moindres toiles étaient -de Téniers, de Terburg, de Potter, de Fragonard. Quelques-unes, très -rares, confuses d'un anonymat qui les diminuait tant, se tenaient dans -les coins avec la mention: «École vénitienne, école florentine, école -flamande.» - ---Tout cela découvert, restauré, retouché par monsieur Prunelier, dit -la dame après un instant: il a tant de talent, Félix! - -Puis, remarquant le peu de discernement artistique de M. Piédouche, -qui ne s'arrêtait que devant les cadres sculptés: - ---Tenez, dit-elle aimablement, notre Poussin, école française: _le -Baiser de saint Dominique et de saint François_. - -Le banquier trouva bien que les deux saints avaient l'air de deux -guêpes; mais il ne commit pas l'impolitesse de l'avouer. - ---Ici, maintenant, continua son hôtesse: un tableau de premier ordre, -_le Combat_, par Salvator Rosa. Voyez, quel relief, quelle vie! Il y a -longtemps qu'il serait chez Rothschild, si nous l'avions voulu. - -Cela parut frapper beaucoup M. Piédouche. Il s'approcha très près: -trois croupes de chevaux occupaient le premier plan, et derrière ces -rondeurs gris pommelé, il se passait, paraît-il, une terrible lutte de -partisans. - ---Alors, vous n'avez pas voulu? dit-il. - ---Naturellement. - -Il eut un mouvement de sourcils qui montrait qu'il ne comprenait pas -le moins du monde pourquoi M. Prunelier n'avait pas cédé aux instances -de Rothschild. - ---Où est-il donc signé? demanda-t-il. J'ai si peu l'habitude des -tableaux que je ne sais pas même s'il faut chercher la signature à -droite où à gauche. - -Le pauvre homme ignorait que ces recherches de paternité sont, en -général, du plus mauvais goût dans les collections particulières. -Madame Prunelier le lui fit sentir. - ---Vous devriez savoir, dit-elle, que Salvator ne signait presque -jamais... La belle affaire qu'une signature! C'est la pâte, monsieur, -le dessin, la couleur, qui sont la vraie signature, celle qu'on -n'imite pas. - -Sous la pluie d'apostrophes, M. Piédouche longeait toujours le même -mur! seulement il se hâtait davantage. - -Madame Prunelier se tut, et le laissa trotter. Mais quand elle vit que -le visiteur approchait du dernier panneau, qu'il allait passer, -peut-être sans le remarquer, devant cette merveille qu'enchâssait un -cadre de bois noir ajouré, elle ne put résister à la tentation de le -rejoindre et de reprendre son rôle de cicerone. - ---Raphaël! murmura-t-elle d'une voix de songe, lente, troublée par -l'émotion. - -Et elle attendit. - -Si résolu que fut M. Piédouche à ne plus laisser paraître la moindre -marque de scepticisme, il eut, à ce nom, un léger mouvement de recul. - ---Vous êtes frappé! Tout le monde l'est comme vous! continua madame -Prunelier, de la même voix suffoquée. Oui, monsieur, Raphaël Sanzio; -la copie de cette madone est au musée de Naples. - -Le banquier s'inclina. - ---Je dis bien: la copie. Des amateurs de Châteaulin sont récemment -allés à Naples, ils l'ont vue, cette copie, et ils m'ont déclaré au -retour, ici, à la place où vous êtes: «C'est joli, mais ça n'est plus -ça, madame Prunelier; chez vous, on se sent en présence de l'original. -C'est justement ce que vous venez d'éprouver. Je l'attendais, ce -mouvement d'épaules, ce frisson de l'authentique, comme dit mon mari.» - -Le brave homme, devenu prudent, ne soufflait mot. Elle le considéra un -instant, et conclut par cette phrase qui était un avertissement: - ---D'ailleurs, le Raphaël de monsieur Prunelier n'a jamais été discuté! - -M. Piédouche n'avait aucune envie de discuter le Raphaël. Il -descendit, et il allait prendre congé de madame Prunelier, lorsque la -porte de la maison s'ouvrit, et M. Prunelier entra comme un coup de -vent, grand, déhanché, le chapeau sur la tête. Les deux yeux de M. -Prunelier vivaient éloignés l'un de l'autre, ce qui lui donnait un air -farouche. Il fixa l'un d'eux sur le banquier, et son regard demandait: -«Qu'est-ce que ce monsieur? Huile? Crayon? Simple badaud!» - ---Monsieur vient de visiter notre galerie, répondit sa femme. - -M. Prunelier leva les épaules, outré sans doute de s'être arrêté si -longtemps pour un bourgeois, poussa du poing la porte du salon, et -disparut en criant: - ---J'ai à te parler, Valentine! - -Puis, quand il fut seul avec elle, accourue et attentive, dans la -salle à manger attenante au salon, il lui dit, toujours tragique: - ---Valentine, il y a une exposition des beaux-arts à Châteaulin! - -Elle devina la pensée inexprimée du maître. Quelque chose de -douloureux et d'attendri passa sur son visage, et, voulant être sûre, -elle dit: - ---Eh bien, Félix? - -Il était encore théâtral quand il répondit: - ---C'est une décision. Je l'exposerai. Je veux le vendre. Ne me le -défends pas! - -Mais elle fut naturelle et touchante quand elle le remercia en disant, -les yeux mouillés de deux grosses larmes: - ---Tu es généreux, Félix, tu es brave, c'est bien! - -L'émotion, d'ailleurs, leur passa vite à tous deux. Ils se mirent à -table devant une tranche de pâté et une assiette de cerises, -trouvèrent qu'ils avaient appétit, et se prirent à causer et à rire de -M. Piédouche, des bourgeois, de la province, comme ils n'avaient ni -causé ni ri depuis vingt ans, depuis l'âge d'or où, le dimanche, dans -un coin de Clamart ou de Meudon, las d'une longue course à travers les -bois, des noisettes plein leurs poches et de l'espérance à plein -coeur, ils dînaient sous les treilles ensoleillées, en face de Paris -brumeux. - - -II - -Il y a loin de Paris à Châteaulin! Comment étaient-ils venus s'échouer -là, lui gascon, elle parisienne, tous deux bohèmes et fanatiques de la -grande ville? Quelle raison de choisir ce coin de Bretagne? La plus -commune, hélas! Après dix ans passés à attendre une médaille au Salon, -la médaille n'était pas venue, la dot de madame Prunelier était -mangée, M. Prunelier aigri. Tout l'hiver, on vivait d'expédients. -L'été, on voyageait, par économie, dans les pays pauvres où l'on -trouve des hôtels à quatre francs par jour, bougie comprise. Prunelier -continuait de brosser des sous-bois qui ne se vendaient pas. Et voilà -qu'une fois, à Châteaulin précisément, quelqu'un lui avait commandé un -portrait. A peine la commande achevée, il en était venu une seconde, -puis une troisième. On le priait de rentoiler des galeries d'ancêtres. -Des femmes du monde lui écrivaient: «Mon cher monsieur Prunelier.» -Plusieurs le suppliaient d'ouvrir un cours de dessin. Il fut conquis, -il s'imagina que la veine ne tarirait pas, et se fixa au milieu de ses -modèles. - -Voilà comment, depuis dix ans, il habitait Châteaulin, de moins en -moins occupé. Sa femme le soignait, l'entretenait dans la tiède -atmosphère d'illusions qui convenait à cette nature d'enfant. C'était -une vaillante. Elle avait ce ressort des Parisiennes qui sont -merveilleuses de patience, d'invention, d'entrain dans la lutte contre -la misère. Vous devinez bien qu'elle avait souvent pensé à vendre le -Raphaël. C'eût été si bon de n'avoir plus de dettes, de vivre -largement, d'acheter des rideaux pour les fenêtres, un manteau de -loutre dont elle raffolait, des fleurs à profusion, et, qui sait? -d'oser dire un matin, en s'éveillant, à M. Prunelier: «Félix, ta -jeunesse et la mienne nous rappellent là-bas. Les entends-tu qui -chantent sur les deux bords de la Seine, notre amour de vingt ans, -nos espérances longues, tant d'amitiés, tant d'heures charmantes dont -la moindre à présent m'est un regret? Allons-nous-en, dis, veux-tu? -Puisque nous sommes riches!» Oui, bien souvent, elle avait songé à -tout cela, sans jamais le dire. Le sacrifice eût été trop rude pour M. -Prunelier d'aliéner la perle de sa collection, et l'excellente femme -avait mis un peu de sa tendresse à ne point parler d'une telle -séparation. - -Mais maintenant! Maintenant qu'il s'était résolu de lui-même à exposer -le chef-d'oeuvre et à le vendre, voyez cette faiblesse humaine, elle -n'avait plus le courage de dire non; elle se sentait envahie par une -joie qu'elle se reprochait; le Raphaël lui devenait odieux; elle -aurait voulu le savoir très loin, dans le château de quelqu'un de ces -lords anglais qui payent des prix fabuleux les belles oeuvres d'art. -Cette exposition ne viendrait donc jamais? - -Le jour arriva pourtant, comme ils arrivent tous, désirés ou non. Dans -la salle des Pas-Perdus du tribunal civil, alors en vacances, des -peintres de tout ordre, ceux surtout qui fréquentent les plages -bretonnes, avaient envoyé beaucoup de pommiers en fleurs, beaucoup de -marines avec une gerbe de rayons traînant sur l'eau, des pêcheuses à -la Feyen-Perrin, des paysannes ressemblant à celles de Jules Breton, -cinq ou six tableaux immenses puisqu'ils traitaient d'histoire, une -nature morte. Sur un panneau réservé, au milieu d'oeuvres anciennes -prêtées par les châteaux du Finistère, et rasant la cimaise, les trois -perles de M. Prunelier: le Poussin, le Salvator Rosa et le Raphaël. -Ces trois noms, dorés à neuf, étincelaient au bas des cadres. En -dessous, une banderole de carton, se déroulant sur une longueur de -trois mètres, portait: «De la galerie de M. Prunelier (Félix), artiste -peintre à Châteaulin--à vendre.» L'artiste peintre entrait là comme -chez lui, à toute heure, sans payer, ce qui le réjouissait à chaque -fois, sa carte d'exposant attachée par un caoutchouc et dansant à sa -boutonnière. On le regardait beaucoup. Il demeurait des après-midi -entiers mêlé aux groupes de visiteurs, essayant de saisir un éloge, de -le provoquer au besoin, prêt à répondre aux propositions des -acquéreurs. Car il venait du monde. Des affiches, placardées dans -toutes les villes de l'Ouest, convoquaient les peuples aux «fêtes de -Châteaulin, à l'occasion de l'exposition des beaux-arts»; les -journaux, ceux-mêmes de Paris, applaudissaient à cet essai de -«décentralisation artistique», et M. Prunelier, radieux, avait pu lire -à sa femme ces lignes extraites de l'un d'eux: «Le clou de -l'exposition est sans contredit le Raphaël tiré de la galerie de M. -Prunelier, un des amateurs les plus distingués de Châteaulin. Cette -superbe toile est à vendre. Nous voulons espérer que l'administration -des beaux-arts ne se laissera pas, une fois de plus, devancer par la -concurrence étrangère, et que notre Louvre, si pauvre..., etc.» - -Depuis lors, madame Prunelier ne sortait plus. - ---Tu comprends, Valentine, avait dit le peintre, il va venir un -délégué de l'administration des beaux-arts. Il faut qu'il trouve à qui -parler. Moi je serai là-bas. Ne bouge pas d'ici. De la sorte, nous ne -le manquerons pas. - -Elle avait observé fidèlement la consigne, tressailli à chaque coup de -sonnette, cru cent fois _le_ voir passer, comme son mari croyait _le_ -reconnaître parmi les visiteurs. - ---Ce doit être lui, disait-elle, grand, mince, décoré, un -portefeuille, l'air de ne pas connaître Châteaulin. - ---Il n'est pas entré? - ---Non. - ---Il se rendait sans doute à l'hôtel. Ce sera pour demain, Valentine. - -Le mois s'écoula, l'exposition prit fin; le délégué n'avait pas paru. -M. Prunelier commençait à parler dans les plus mauvais termes de cette -administration, la plus insouciante de l'Europe, lorsque, un matin -qu'il travaillait seul dans la petite salle à manger, le facteur -apporta une lettre de format allongé, au timbre étranger. M. Prunelier -comprit tout de suite qu'une heure décisive était venue. Sur -l'enveloppe, il y avait d'abord l'adresse imprimée de l'expéditeur: -_Thos Sheppard and Sons, dealers in old pictures; 253, Southampton -Street, London_; au-dessous, d'une admirable écriture anglaise: -_Monsieur Prunelier (Félix), esq.._ et, dans un angle, la mention -«confidentielle». Le peintre l'ouvrit, poussa un cri, et se mit à -danser autour de l'appartement. - -Dix minutes lui parurent une heure. - -Quand il entendit le grincement de la clef dans la serrure, il se -précipita au-devant de sa femme, qui rentrait du marché. - ---Vendu! cria-t-il, vendu! - -Elle devint toute pâle, et, chancelante, sans mot dire, suivit son -mari dans la salle à manger. Il ferma les portes, la fit asseoir près -de la table, lui prit les mains, et, tandis que ses yeux, les ailes -mobiles de son nez, sa bouche cachée dans les frisons de sa barbe -grise, tout son visage s'épanouissait: - ---Comprends-tu? répéta-t-il, vendu! - -Elle sourit avec effort, comme une personne qui n'est pas maîtresse de -son émotion première, et qui doute encore. - ---Vraiment, Félix! Il est donc venu pendant que j'étais sortie? - ---Non, une lettre d'une grande maison de Londres. Tant pis pour -l'administration. Tu n'es pas d'avis que je l'attende plus longtemps? - ---Oh, non! dit-elle vivement, je t'en prie! - ---Il m'en coûte, Valentine. Mon patriotisme en souffre: voir une -oeuvre comme celle-là passer en des mains étrangères, une oeuvre!... - ---Combien t'offrent-ils? interrompit-elle. - -Et dans son regard, fixé sur son mari, on aurait pu lire que c'était -la question même de la misère ou de la vie heureuse qu'elle posait. - -Il détourna les yeux, et dit, en faisant courir ses doigts sur la -table: - ---Mon Dieu! ce n'est pas une fortune... bien moins que cela ne vaut: -huit cents francs. - -Madame Prunelier se dressa tout debout: - ---Huit cents francs, le Raphaël! - ---Non, mon amie, reprit M. Prunelier en baissant la voix, le -Raphaël... avec le Poussin et le Salvator... Je l'avoue, c'est bien... - ---Comment? les trois! Mais c'est une plaisanterie, une affreuse -duperie... ou bien alors, ta collection... - ---Valentine! - ---Que veux-tu? cela passe les bornes aussi! Huit cents francs, un -Raphaël qui n'a jamais été discuté! Combien me l'as-tu dit de fois -qu'il n'avait jamais été... - ---Eux-mêmes ne le discutent pas, ma chère! Ils écrivent positivement: -«Votre Raphaël, votre Poussin, votre Salvator.» Regarde. Seulement les -arts ne vont plus, pas plus à Londres qu'à Châteaulin. Est-ce ma -faute?... Ah! tiens, pourquoi es-tu rentrée? J'étais si content tout -à l'heure! - -Le long des joues du peintre, deux larmes coulaient et roulaient sur -les broussailles de sa barbe. Il avait l'air si malheureux que sa -femme en eut pitié. Elle s'approcha de lui et l'embrassa. - ---Mon pauvre Félix, dit-elle, je m'étais forgé des idées folles, -vois-tu. Cette madone me semblait une fortune. Enfin, huit cents -francs, c'est quelque chose, certainement... Cela va nous faire du -bien, beaucoup de bien... - -Il était déjà consolé, ce vieil enfant, qu'apaisait une caresse et -qu'un mot d'espérance emportait dans le rêve. - ---Tu es une brave femme! dit-il, une vraie femme d'artiste! Tu peux -compter que je vais travailler ferme, va! Cela donne du courage, de -voir arriver un peu d'eau au moulin. Car, tu viens de le dire avec -raison: huit cents francs, c'est une somme. D'abord, je t'achète un -manteau pour cet hiver. - ---Non, non, Félix je ne veux pas. - ---Puisque je te l'offre, Valentine! Nous en recauserons. Sortons, -veux-tu? - -M. Prunelier avait pris le bras de sa femme, et l'entraînait dehors. -Il avait besoin de montrer sa joie. Et dehors, vraiment, le jour était -d'une limpidité exquise et tentante. Sur les murs effrités des -vieilles cours, les giroflées buvaient le soleil. Le ruissellement de -lumière qui fouillait toutes choses argentait des restes de mica dans -le granit des hôtels sombres. Les grandes fenêtres à petits carreaux -étaient ouvertes de chaque côté de la rue, et les ménagères, qu'un -seul bruit de pas attire, regardaient, étonnées, M. Prunelier, qui -marchait doucement, contre son habitude, le nez au vent, rajeuni, -ayant l'air d'un homme nouveau parmi les choses nouvelles. - -Elles ne se trompaient pas. Il allait en plein songe d'avenir. Il -n'avait plus tout à fait vingt ans, sans doute, mais la vie était -encore longue devant lui, heureuse surtout. Avec le prix de son -Raphaël, il achetait une obligation à lots, et aussi un complet de -molleton bleu, large et douillet, une tenue matinale de gentilhomme -artiste. - -Il entrevoyait même, dans son atelier agrandi, un élève à barbe -pointue qui viendrait, sous sa direction, apprendre à découvrir et à -réparer les oeuvres des maîtres. Car se faire chef d'école, et -préparer des prix de Rome, il y pensait beaucoup moins à présent. - -Madame Prunelier l'écoutait, encore triste de la déception qu'elle -avait eue, contente pourtant de le voir heureux. - -Ils rencontrèrent M. Piédouche, et M. Prunelier l'aborda -familièrement. - ---Vous savez, dit-il, ce Raphaël que vous ne preniez pas au sérieux? - ---Eh bien! - ---Vendu à l'Angleterre. - ---Ce n'est pas possible? - ---Comme je vous le dis. Il n'y a pas de profits que dans la banque, -monsieur Piédouche: l'art a ses revanches! - -Le banquier était un bon homme. Il répondit simplement: - ---Tant mieux, monsieur Prunelier, tant mieux! - -Et les deux époux continuèrent leur promenade. Ils traversèrent -l'Aulne, tournèrent à gauche et montèrent par le chemin que suivent -les pardons, jusque sur les collines qui dominent la petite ville. -Ils s'assirent. La rivière tournait à leurs pieds; un double mur -d'arbres tournait avec elle; des hauteurs boisées se levaient çà et là -dans l'horizon vaste; le ciel était bleu. - ---Ça ressemble un peu à Saint-Germain, dit M. Prunelier. Te -rappelles-tu, le lendemain de nos noces, quand nous nous promenions -sur la terrasse? J'avais vingt-quatre ans. Que tu étais jolie, -Valentine! Il faisait un jour bleu comme aujourd'hui, te rappelles-tu? - -Pour le coup, madame Prunelier fut prise au piège des souvenirs. Tous -deux s'en allèrent bien loin dans le passé joyeux, tous deux -convinrent que la vie avait de douces heures, et, quand ils -descendirent de la colline, longtemps après, Châteaulin eut de madame -Prunelier un petit sourire d'autrefois, qui s'adressait à -Saint-Germain-en-Laye. - -Puis M. Prunelier commença à attendre le payement de son Raphaël, avec -la tranquillité confiante de ceux qui n'ont, d'habitude, que des -créanciers. - - -III - -Trois mois plus tard, le peintre était alité, malade de misère et de -chagrin. Hélas! cette grande maison anglaise! Elle avait eu l'audace, -quelques semaines après la livraison des tableaux, de réclamer les -cadres, tous trois anciens, que M. Prunelier s'était cru autorisé à -conserver, vu le petit prix des toiles. Elle laissait entendre qu'elle -payerait sitôt cette condition remplie. Le pauvre homme avait envoyé -les cadres rejoindre Salvator, Raphaël et Poussin. Mais rien n'était -venu en retour, pas un rouge liard. - -Dans son lit de fer sans rideaux, il était couché en proie à la -fièvre, amaigri et abattu. Le fameux manteau de fausse loutre, acheté -à crédit, qui lui couvrait les pieds en guise d'édredon, le papier de -la chambre qui se détachait et pendait par endroits, les barreaux de -chaises et les morceaux de planches brûlant dans la cheminée, tout, -autour de lui, annonçait une misère contre laquelle on ne lutte plus. - -C'était la fin. A quoi bon réparer, à quoi bon conserver? Le maître -mourait. Pour lui acheter des remèdes ou quelques douceurs qu'il -aimait, madame Prunelier se privait de manger. - -Elle s'efforçait de lui rendre courage, et, bien que n'ayant plus, -depuis longtemps, la moindre lueur d'espérance, elle en parlait -souvent. Son tour était venu d'appeler l'avenir au secours du présent, -et, vingt fois le jour, elle s'approchait du malade, et disait, avec -un sourire faible: - ---Je ne sais pas pourquoi, j'ai l'idée que nous serons payés, Félix... -Quelqu'un me disait encore hier qu'il n'y avait rien de perdu... Quel -plaisir ce sera, n'est-ce pas, dès que tu seras mieux, d'aller toucher -toi-même cette lettre de change?... Nous payerons nos dettes, toutes -nos dettes... Et il restera encore... Certainement, Félix; j'ai -calculé qu'il resterait encore quelque chose. - -Mais il n'avait plus foi dans la vie. Elle le regardait, se -détournait, et son sourire était déjà passé. - -Un soir, M. Piédouche sonna et monta. Il avait un air discrètement -épanoui quand il entra dans la chambre. - -Ses breloques frétillaient sur sa poitrine essoufflée. En le voyant -s'asseoir au pied du lit, le malade se redressa sur les coudes. Un -éclair de sa belle jeunesse d'artiste farouche, un vieux brandon de sa -haine contre les bourgeois traversa ses yeux. - ---Comment allez-vous, monsieur Prunelier? dit le banquier. - ---Mal, monsieur. - ---Qu'avez-vous donc? - ---Le grand ressort brisé. - ---Sapristi, ce n'est pas le moment. Nos affaires sont en bonne voie. - ---Pas les miennes, toujours... - ---Et voici la preuve, mon cher monsieur. - -Le banquier prit dans son portefeuille quatre billets de banque et les -tendit au maigre bohème. - -M. Prunelier, qui avait instinctivement allongé la main, la retira -dignement. - ---A quel titre, s'il vous plaît? demanda-t-il. - -L'autre rougit légèrement, et dit: - ---Eh mais! c'est un acompte de la maison anglaise. - ---Sheppard and Sons? - ---Précisément. - ---C'est bien, monsieur. Excusez-moi. J'avais cru que c'était une -aumône. - -Et le pauvre homme saisit les billets, les compta, les retourna, les -disposa à la file sur son lit. On eût dit que la vie revenait en lui. -L'accablement dont rien ne le sortait jusque-là disparaissait par -degrés. Il se mit à causer, pendant plus d'un quart d'heure. Une lueur -de gaieté l'effleura même, et il retrouva sa voix gouailleuse -d'atelier pour dire au banquier, qui prenait congé de lui: - ---Farceur! vous voyez bien que je ne m'étais pas trompé: c'était une -grande maison! - -Illusions, reines souriantes du monde, comme il vous appartenait -celui-là! - - * * * * * - -Il mourut. Mais il laissait par testament, à sa veuve, «en retour de -son inaltérable dévouement dans la bonne comme dans la mauvaise -fortune, tous ses biens meubles et immeubles, en toute propriété, -notamment le reliquat de la créance Sheppard and Sons, de Londres.» - -Le banquier paya une seconde fois, du même argent sans doute que la -première, sans exiger de commission. - -Madame Prunelier, reconnaissante de ce bon procédé, pria M. Piédouche -d'accepter la gravure de Berghem. - -Et c'est chez lui que je l'ai vu, dans le cabinet du banquier, -au-dessus du trébuchet qui pèse l'or, le joli paysage hollandais, avec -son moulin, sa rivière, son pâle soleil discret comme un sourire de -pitié. - -M. Piédouche y tient. Il le regarde avec un plaisir où l'art entre -pour bien peu. Car un jour que quelqu'un lui disait: - ---Combien l'avez-vous payé? - -Il répondit étourdiment: - ---Huit cents francs. - -Et, comme l'autre se récriait, le brave homme reprit: - ---Je ne le céderais pas pour le double. - - -FIN - - - - -TABLE - - - AVIS I - - - LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL 1 - - I. La crèmerie de madame Mauléon 1 - - II. Le cahier 29 - - III. Le numéro 149.007 85 - - IV. Sur la pelouse de Bagatelle 104 - - V. Le 12 août 111 - - VI. Le Haut-Clos 131 - - VII. La double visite 156 - - - LE PETIT CINQ 169 - - LE TESTAMENT DU VIEUX CHOGNE 227 - - AUX PETITES SOEURS 251 - - LE RAPHAEL DE M. PRUNELIER 337 - - -ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--17856-3-09. E. GREVIN, SUCCr - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Mademoiselle Gimel, -Dactylographe, by René Bazin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE MADEMOISELLE *** - -***** This file should be named 43748-8.txt or 43748-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/7/4/43748/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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