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diff --git a/43306-0.txt b/43306-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6500532 --- /dev/null +++ b/43306-0.txt @@ -0,0 +1,8370 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43306 *** + + Note de transcription: + + Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été + corrigées. Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre. + + + + + INVASIONS + DES SARRAZINS + EN FRANCE + ET + DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET EN SUISSE. + + + + + Ouvrage du même auteur se trouvant à la même librairie: + + _Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas + et d'autres cabinets; considérés et décrits d'après leurs rapports + avec les croyances, les moeurs et l'histoire des nations musulmanes._ + + Paris, 1828, deux vol. in-8º, avec dix planches. Prix: 18 fr. + + + IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPRÉ, + Rue Saint-Louis, No 46, au Marais. + + + + + INVASIONS + DES SARRAZINS + EN FRANCE + ET + DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, + PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SIÈCLES DE NOTRE ÈRE, + D'APRÈS LES AUTEURS CHRÉTIENS ET MAHOMÉTANS, + + PAR M. REINAUD, + MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET + BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX + DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE, ETC. + + + [Illustration] + + + PARIS, + A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPRÉ, + Rue Vivienne, 2. + + + 1836. + + + + + A + Monsieur Raynouard, + + MEMBRE DE L'INSTITUT, + + L'ILLUSTRE ÉDITEUR DES POÉSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR + DES MONUMENS DE LA LITTÉRATURE ROMANE. + + HOMMAGE DE SON CONFRÈRE. + + + + +INTRODUCTION. + + +Il fut un tems où la France était continuellement exposée aux attaques +et aux violences d'un peuple étranger; et ce peuple, qui déjà avait +subjugué l'Espagne et quelques autres contrées voisines, amenait +avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles +moeurs. Il s'agissait, pour la France et pour les pays de l'Europe +qui n'avaient pas encore subi le joug, de savoir s'ils conserveraient +tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les +institutions. + +On s'était plus d'une fois demandé quel était le caractère de ces +attaques qui furent accompagnées de l'occupation d'une partie de notre +territoire, d'où elles venaient, quelles en furent les circonstances +et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils à une seule et +même nation, à la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs +des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s'accordaient tous +dans le même but, professaient-ils la même religion? ou bien y avait-il +parmi eux des juifs, des idolâtres et même des chrétiens? Enfin, quels +furent les résultats d'invasions si souvent répétées, et en reste-t-il +encore des traces? + +Une partie de ces questions avait déjà été plus d'une fois examinée; +mais personne, ce nous semble, n'avait essayé de les envisager toutes +et d'en tirer des conséquences générales[1]. Pour traiter un pareil +sujet dans toute son étendue, il était indispensable de réunir aux +témoignages des écrivains chrétiens occidentaux, ceux des écrivains +arabes; aux témoignages des peuples vaincus, ceux des peuples +vainqueurs. + + [1] Nous devons cependant faire mention du _Précis historique + des guerres des Sarrazins dans les Gaules_; par M. B.... N. C. + F., Paris, 1810; et de l'_Histoire générale du moyen-âge_; par M. + Desmichels, Paris, 1831, t. II. + +Depuis bien des années on avait remarqué l'insuffisance des récits des +écrivains de l'Europe chrétienne. L'époque des invasions des Sarrazins +en France se lie précisément aux tems les plus désastreux et les plus +obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencèrent, vers +l'an 712 de notre ère, la France était morcelée entre les Francs du +Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne; +les Francs du Midi, qui étaient maîtres de l'Aquitaine, depuis la +Loire jusqu'aux Pyrénées, et les débris des Visigoths qui avaient +conservé une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis +long-tems la faiblesse des souverains et l'ambition des grands avaient +mis le désordre dans le gouvernement et dans la société; une foule +d'intérêts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il +parvenu que des notions très-imparfaites sur cette partie de nos +annales. Avec Pepin et Charlemagne, à mesure que l'unité politique +se rétablit, l'horizon historique s'étend et s'éclaire d'une lumière +nouvelle; mais dès lors les Sarrazins sont repoussés loin de notre +territoire. Lorsqu'ensuite, sous les fils de Louis-le-Débonnaire et +leurs descendans, les Sarrazins se montrèrent de nouveau en-deçà de nos +frontières, l'anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient +encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l'horizon historique +recommença-t-il à se rembrunir, à tel point que la France, étant +alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, où les +Sarrazins, les Normands et les Hongrois s'étaient donné rendez-vous, on +a souvent de la peine à démêler ce qui fut l'ouvrage des uns et ce qui +fut l'ouvrage des autres. + +Le récit des écrivains arabes sur des tems si éloignés, surtout pour ce +qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n'est pas toujours +plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages +nous sont parvenus, ont écrit long-tems après les événemens. Sans doute +il y eut dès l'origine, parmi les conquérans, des hommes empressés de +transmettre à la postérité des faits si merveilleux, si honorables en +général pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention +d'une histoire de Moussa, conquérant de l'Espagne, écrite par son +petit-fils[2], et d'un poème sur Tarec, rival de gloire de Moussa, +composé également deux générations après lui[3]. Mais le récit que ces +hommes laissèrent par écrit était sans doute bien imparfait, puisque +les auteurs postérieurs ont le plus souvent l'air de parler d'après des +traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes, à cette +époque d'enthousiasme et de gloire, étaient presque uniquement occupés +de ce qui pouvait relever l'éclat de leur religion. La seule branche +de la littérature qui attirât leurs hommages était la poésie. Aussi, +la même disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits +et les succès des conquérans de la Syrie, de l'Égypte et du reste de +l'Ancien-Monde. + + [2] Casiri, _Bibliotheca arabico-hispana Escurialensis_, t. II, p. + 139. + + [3] _Ibid._, p. 36. + + [4] Nous ne disons rien de l'_Histoire des deux conquêtes de + l'Espagne par les Mores, par Abulcacim-Tarif-Aben-Tarique, l'un + de ceux qui y ont pris part_. Cet ouvrage est apocryphe, et il fut + composé dans le seizième siècle, par Miguel de Luna, interprète de + Philippe II. + +Les récits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte à +notre sujet, sont postérieurs au neuvième siècle de notre ère, et +appartiennent par conséquent à une époque où le souvenir des événemens +était en partie effacé. Il y a d'ailleurs des séries considérables de +faits dont ils n'ont rien dit. + +Les Arabes avaient bien des moyens de connaître l'intérieur de la +France et des contrées voisines. Ils en occupèrent long-tems une +partie; plus tard, les relations qu'ils entretinrent avec ces pays +furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage, +qu'indépendamment des incursions à main armée qu'ils y faisaient, des +ambassadeurs se rendaient fréquemment d'une contrée à l'autre. On sait +d'ailleurs, par Massoudi, que vers l'an 939 de Jésus-Christ, un évêque +de Gironne, en Catalogne, appelé Godmar, ayant été envoyé en députation +auprès du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam, +fils et héritier présomptif du prince, et connu par son zèle éclairé +pour tous les genres de lumières, une Histoire de France depuis Clovis +jusqu'à son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, était sous la +domination française, et l'évêque de Gironne reconnaissait l'autorité +de Louis-d'Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France +était exacte. Massoudi déclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage +en Égypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots +qu'il en dit. + + [5] Les noms de Godmar et de Gironne, ainsi que le passage entier + sont altérés dans la plupart des exemplaires de Massoudi qui + se trouvent à la bibliothèque Royale. Nous avons fait usage des + divers manuscrits de la Bibliothèque, notamment d'un exemplaire + ayant appartenu à feu M. Schulz, et acquis récemment. Voyez aussi + Deguignes, _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. XLV, p. + 21; M. d'Ohsson, _Des Peuples du Caucase_; Paris, 1828, p. 123, et + le recueil espagnol intitulé _Espana Sagrada_, t. XLIII, p. 126 et + suiv. + +Une cause qui dut rebuter les écrivains arabes eux-mêmes, ce fut la +multitude de noms d'hommes et de lieux qui se présentaient sous leur +plume, et qui étaient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en +écrivant, ne sont pas dans l'usage de marquer les voyelles; quelquefois +même, pour les lettres de l'alphabet qui se ressemblent, les copistes +omettent les points placés en-dessus ou en-dessous qui doivent servir +à les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n'ont +pas d'analogue dans leur langue, sont-ils méconnaissables pour les +nationaux eux-mêmes. + +A défaut d'autres témoignages, les monnaies frappées par les vainqueurs +auraient pu être de la plus grande utilité. On sait de quel secours, en +général, sont ces monumens pour fixer les noms d'hommes et de lieux, +ainsi que les dates. Mais jusqu'au dixième siècle, les Sarrazins +d'Espagne et de France ne connurent qu'un hôtel des monnaies, celui +de Cordoue; et les monnaies antérieures à cette époque, qui nous sont +parvenues, renferment seulement quelques passages de l'Alcoran, sans +nom de souverain ni de gouverneur de province. + +On peut juger par là des nombreuses difficultés que présentent les +premiers tems de l'établissement des Sarrazins en Espagne, et à plus +forte raison de leur établissement en France. Il existe, au sujet de +l'occupation de l'Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publié +il y a quelques années et qui renferme des renseignemens précieux. +C'est l'_Histoire de la domination des Arabes en Espagne_ par Conde[6]. +L'auteur a eu à sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothèque +de l'Escurial et de quelques bibliothèques particulières d'Espagne; +et bien que certains écrits qui se trouvent à la Bibliothèque royale +de Paris lui soient restés inconnus, il a, en général, puisé à des +sources plus abondantes qu'il ne serait possible de le faire ailleurs. +Malheureusement Conde n'a pas eu le tems de mettre la dernière main +à son travail. Peut-être aussi manquait-il de la critique nécessaire +pour une tâche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol +que Conde paraît n'avoir pas connu, et qui lui aurait été fort utile. +C'est un recueil de lettres servant à éclaircir l'histoire de l'Espagne +sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publié à Madrid en 1796, est destiné +à combattre certains passages du douzième volume de l'_Histoire +d'Espagne_ de Masdeu. L'auteur laisse trop souvent percer l'envie qu'il +a de trouver en faute l'écrivain qu'il attaque. D'ailleurs une partie +des passages arabes qu'il allégue paraissent altérés. Néanmoins il fait +souvent preuve de beaucoup de sagacité; et les questions qu'il soulève +au sujet des différentes races dont se composaient les armées des +conquérans, des diverses religions qu'ils professaient, des déchiremens +qui furent la suite presque immédiate d'élémens aussi hétérogènes, +auraient mérité de fixer l'attention de Conde. + + [6] _Historia de la dominacion de los Arabes en Espana_; Madrid, + 1820, 3 vol. in-4º. Il a paru deux traductions françaises, + libres et abrégées de cet ouvrage, l'une par M. Audiffret dans + la _Continuation de l'art de vérifier les dates_; l'autre par M. + de Marlès, et formant un livre à part. Une traduction complète de + cet ouvrage avait été préparée par M. d'Avezac qui, à la parfaite + connaissance de l'espagnol, joint celle de la géographie et de + l'histoire de l'Espagne et de l'Afrique; mais cette traduction est + restée inédite. Nous devons encore faire mention d'un ouvrage écrit + en allemand; c'est le _Geschichte von Spanien_: par M. Lembke, + Hambourg, 1831. Le premier volume, le seul qui ait paru, s'étend + jusqu'en 822. + + [7] _Cartas para illustrar la historia de la Espana arabe_, 1 vol. + in-4º; par Faustino Borbon, qui avait l'avantage de pouvoir puiser + dans les manuscrits arabes de la bibliothèque de l'Escurial. + +En nous livrant à ce travail, nous ne nous sommes pas dissimulé les +nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous +a semblé qu'il était possible d'ajouter à la masse des faits déjà +connus. Une autre circonstance nous a encouragé; c'est que, même pour +certaines expéditions des Sarrazins sur lesquelles il n'existe d'autres +ressources que les témoignages des écrivains chrétiens du pays, nous +avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom +Bouquet et d'autres érudits non moins éminens. + +Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des récits souvent +incohérens que l'histoire nous a conservés, nous avons tâché de démêler +les témoignages contemporains, ou du moins les témoignages les plus +rapprochés des événemens. Sous ce rapport, nous devons nous hâter +de dire que les récits des écrivains chrétiens de l'époque, quelque +défectueux qu'ils soient, nous ont paru, en général, dignes de beaucoup +de considération. Quand ces témoignages et ceux des Arabes s'accordent +ensemble, nous avons cru y reconnaître le caractère de la vérité; quand +ils ne s'accordent pas, nous les avons rapportés les uns et les autres, +en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons +d'ailleurs, autant qu'il nous a été possible, puisé aux sources. Pour +les auteurs originaux que nous n'avons pu consulter, nous avons eu soin +d'en avertir; c'est ce qui nous est arrivé pour certains événemens que +Conde a fait connaître d'après les écrivains arabes. Sans doute, il eût +mieux valu pouvoir vérifier ces faits sur les originaux eux-mêmes, qui +doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a négligé ordinairement +d'indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8]. + + [8] Une partie des extraits originaux faits par Conde se trouvent + aujourd'hui à Paris, et appartiennent à la Société Asiatique; mais + nous n'avons dans ces extraits rien trouvé d'important pour notre + objet. + +A la fin de l'ouvrage, nous parlons des différens peuples qui, mêlés +aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l'Europe aux lois +de l'Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons +désigné ces peuples, tantôt par le nom générique de _Sarrazins_, mot +dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui s'appliquait alors aux +nomades en général; tantôt par celui de _Maures_, parce que c'est +par l'Afrique que les Arabes s'introduisirent en Espagne, et que +beaucoup de guerriers africains se joignirent à eux. Nous avons eu soin +d'ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des +Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, après la +mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son +vaste empire, et s'en disputèrent les tristes lambeaux. + +A l'époque où les Sarrazins traversaient la France, le fer et la +flamme à la main, et dévastaient le nord de l'Italie et la Suisse, +d'autres bandes, venues des mêmes contrées, régnaient en maîtres dans +la Sicile et la partie méridionale de l'Italie. Ces dernières invasions +se détachant tout-à -fait des premières, nous avons dû nous borner à +indiquer l'influence que des attaques, disséminées sur un si large +théâtre, exercèrent quelquefois les unes sur les autres. + +Il existe dans les divers pays qui ont été occupés, plus ou moins +long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives à cette +occupation même. Ici, on montre l'emplacement d'une forteresse d'où ils +répandaient la terreur dans les campagnes voisines. Là , est le passage +d'une rivière où ils rançonnaient les habitans du pays. Dans cette +vallée est une grotte où ils avaient coutume d'enfermer leur butin. Sur +ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes +formidables, au moyen de signaux particuliers, étaient dans l'usage +de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne +reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispensé +d'en parler. Nous citerons, comme exemple, l'opinion qui a cours au +sujet de Castel-Sarrazin, nom d'une ville située sur les bords de la +Garonne. Il n'est presque personne, surtout dans le midi de la France, +qui n'ait la conviction que cette place a été ainsi appelée parce +qu'elle servit jadis de position fortifiée aux Sarrazins; et cependant +cette dénomination n'est qu'une altération d'un nom jadis en usage dans +le pays[9]. + + [9] Castel-Sarrazin dérive évidemment de _Castrum Cerrucium_, nom + sur lequel on peut consulter le _Gallia Christiana_, t. I, p. 160, + et l'_Histoire générale du Languedoc_, par dom Vaissette, t. I, p. + 544. + +Nous avons également évité de nous appesantir sur certains épisodes, +au sujet desquels des écrivains postérieurs n'ont pas craint de donner +les détails les plus circonstanciés, et dont les auteurs contemporains +n'ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces épisodes sont l'ouvrage +de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de +romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions évidemment +erronées; il nous a semblé qu'il suffisait d'en indiquer l'objet et la +source. + +A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots +de certains de ces épisodes, qui tiennent directement à notre sujet, +et qui, ayant servi de base à une partie des monumens de notre vieille +littérature, formèrent long-tems l'opinion générale de nos pères. + +Les Sarrazins sont souvent appelés par les écrivains contemporains +du nom de _payens_, parce qu'on remarquait dans leurs rangs beaucoup +d'idolâtres, et parce que d'ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant, +les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un +culte divin. Plus tard, à l'époque des croisades, lorsque les restes du +paganisme furent éteints en Europe, les chrétiens d'Occident, n'ayant +plus d'ennemis à combattre que les musulmans, les mots _islamisme_ et +_paganisme_ devinrent synonymes; et on appela indifféremment du nom de +payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l'Alcoran, mais +encore les peuples idolâtres antérieurs à Mahomet, tels que les Francs +qui avaient envahi la France, avant Clovis, et même les Grecs et les +Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence +ainsi: «Ci commencent les chroniques de tous les rois de France, +chrétiens et sarrazins[10].» + + [10] _Catalogus codicum bibliothecæ Bernensis_, par Sinner, t. II, + p. 244. + +Par une idée analogue, dans le roman français de _Parthenopeus_, dont +l'action est censée se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins +se trouvent en scène[11]. Il n'est pas étonnant d'après cela que, dans +plus d'un écrit du moyen-âge, les restes imposans de la domination +romaine à Orange, à Lyon, à Vienne en Dauphiné, portent le nom +d'_ouvrage sarrazin_. Il n'est pas étonnant non plus qu'à la fin le +nom sarrazin eût couvert tous les autres noms, et que les véritables +sources de notre histoire étant négligées, les longues guerres de +Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la +Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables +récits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du +prophète des Arabes. + + [11] _Parthenopeus de Blois_, publié par M. Crapelet, Paris, 1834, + 2 vol. in-4º. Dans ce poème, t. II, p. 77, l'Espagne musulmane est + dépeinte telle qu'elle fut à partir du onzième siècle, c'est-à -dire + morcelée entre une foule de principautés. Ainsi ce poème ne remonte + pas à une haute antiquité. + +Ce ne fut pas la seule source d'erreurs: le grand nom de Charlemagne +avait fini par éclipser les noms de ses indignes successeurs, et même +ceux de son aïeul Charles-Martel et de son père Pepin. Plusieurs +auteurs de romans de chevalerie, et après eux, la plupart des +chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les événemens les +plus importans qui l'avaient précédé ou suivi. C'est ainsi que la +prétendue chronique de l'archevêque Turpin[12] place sous le règne de +Charlemagne l'ensemble des invasions sarrazines en France, à partir +de Charles-Martel jusqu'au dixième siècle, et même le mouvement qui, +vers la fin du onzième siècle, précipita les guerriers de la France en +Espagne, pour secourir les chrétiens de la Péninsule, menacés à la fois +par les musulmans du pays et les populations armées de l'Afrique[13]. +Il en est à peu près de même du _roman_ de Philomène[14], qui suppose +sous Charlemagne les Sarrazins maîtres de tout le midi de la France, à +peu près comme ils l'avaient été un moment sous Charles-Martel, et qui +fait honneur à Charlemagne de leur expulsion opérée long-tems avant +lui. Il n'est pas besoin d'ajouter que chacun de ces écrivains, en +déplaçant ainsi les événemens, a employé dans ses tableaux les couleurs +qui étaient propres à son tems. + + [12] _De vita Caroli Magni et Rolandi_, édition de M. Ciampi, + Florence, 1822, in-8º. D'après les événemens auxquels il est fait + allusion dans cette prétendue chronique, elle a nécessairement + été écrite après l'an 1100. M. Ciampi, l'éditeur, qui connaissait + imparfaitement les tems et les lieux, a méconnu beaucoup de noms + propres. + + [13] Il s'agit du moment où les Maures d'Espagne, vivement pressés + par les chrétiens de Tolède, appelèrent à leur secours Youssouf, + fils de Taschefin, fondateur de la ville de Marok et de l'empire + des Almoravides. + + [14] _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_, édition de + M. Ciampi, Florence, 1823, in-8º. Le roman de Philomène, d'abord + écrit en provençal, est d'une composition postérieure à celle de la + chronique de Turpin. + +D'un autre côté, des auteurs qui écrivaient au moment de la lutte de +nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaçant arbitrairement +les événemens dont nous parlons sous les règnes de Pepin et de +Charlemagne, ont attribué l'honneur du triomphe aux aïeux vrais ou +supposés des seigneurs de qui ils dépendaient. C'est l'idée qui domine +dans le _poème de Guillaume au-court-nez_, ainsi appelé du nom de +Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal héros, et à qui +le poète attribue le mérite d'avoir chassé les Sarrazins de Nismes, +d'Orange et d'autres cités du midi de la France[15]. C'était une +manière de célébrer la part réelle que les guerriers de ces contrées +prirent plus tard, non seulement à l'entière expulsion des mahométans, +mais à la conquête successive de l'Espagne sous les Maures. + + [15] Le _Poème de Guillaume au-court-nez_ est en français, et se + compose de près de quatre-vingt mille vers. On le trouve manuscrit + à la Bibliothèque royale, fonds de Lavallière, no 23. Le poème au + reste se divise en plusieurs branches ou parties. + +On comprend à quel point ces récits, amplifiés dans la suite par les +poètes italiens, notamment par l'Arioste, durent égarer les esprits. +Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans +la première moitié du dixième siècle, quittant les bords du Danube +où était établie leur demeure, franchirent les barrières du Rhin, et +mirent presque toute la France à feu et à sang. Leurs brigandages, +par le vaste théâtre où ils s'exercèrent autant que par leurs effets +désastreux, rappelèrent l'invasion des Vandales, qui, cinq cents +ans auparavant, étaient partis des mêmes lieux et avaient, par +rapport à la France, suivi presque les mêmes chemins. Or, dans les +rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appelées +Venèdes ou Wendes. Il paraît que les écrivains allemands et français, +particulièrement les poètes, voulant établir un rapprochement entre +les Hongrois et les Vandales, dont le nom désigne encore tout ce que la +barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s'attachèrent de préférence +au mot _Wandes_, qu'ils écrivirent aussi _Vandres_ et _Vandales_, +et l'appliquèrent aux Hongrois. Jacques de Guise, écrivain belge du +quatorzième siècle[16], parlant des peuples qui, aux huitième, neuvième +et dixième siècles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot +_Vandale_, dans les langues du Nord, est synonyme de _coureur_ et de +_vagabond_; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays, +couraient d'une contrée à l'autre, on les avait tous compris sous cette +dénomination[17]. + + [16] _Histoire de Hainaut_, en latin, publiée pour la première + fois en entier avec une traduction française, par M. le marquis de + Fortia d'Urban, Paris, 1826 et années suiv. 15 vol. in-8º. + + [17] Il est certain que, d'après le récit de Jacques de Guise, + les Vandales étaient venus en France à travers le Rhin, et que + cependant plusieurs faits rapportés par l'auteur appartiennent + aux Normands. A la vérité, il raconte deux fois l'invasion des + Vandales, une fois sous les règnes de Charles-Martel et de Pepin + (voy. t. VIII, p. 263 et suiv.); et une autre fois, sous les + règnes de Charles-le-Simple et de Louis d'Outremer (t. IX, p. 220 + et suiv.). La première fois, il sacrifie au goût des auteurs des + romans de chevalerie; la seconde fois il est guidé par l'ordre réel + des événemens. Du reste, sans vouloir garantir l'étymologie que + Jacques de Guise donne du mot _vandale_, nous ferons observer que + le verbe allemand _wandeln_ signifie _marcher_. + +Jacques de Guise paraît surtout avoir fait des emprunts au _roman de +Garin le Loherain_, poème français composé vers le douzième siècle[18]. +Dans le _roman de Garin_, l'invasion des Vandales est placée sous +Charles-Martel, et les héros du poème sont censés avoir fait plus +tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d'un côté, le poète +raconte le martyre de saint Nicaise, évêque de Rheims, et la mort de +saint Loup, évêque de Troyes, deux prélats qui vivaient au cinquième +siècle; d'un autre côté, les détails du poème appartiennent au dixième +siècle, et même aux siècles postérieurs. En effet, au moment où se +passe l'action, Paris obéissait à un duc particulier, et le roi de +France s'était retiré à Laon. Le pays situé entre la Champagne et +l'Alsace, et d'où le principal héros du poème a reçu son surnom de +_Loherain_, portait déjà le nom de _Lotharingia_ ou de Lorraine, mot +dérivé du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il +existait des ducs particuliers de Metz et d'autres villes; ajoutez +à cela que, dans le poème, les Vandales sont quelquefois nommés +Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins étaient alors maîtres de la +Maurienne, appelée aujourd'hui Savoie[20]. + + [18] Le _Roman de Garin le Loherain_, publié pour la première fois + par M. Paulin Paris; Paris, 1833. Il a été publié une _Analyse + critique et littéraire_ de ce poème, par M. Leroux de Lincy; Paris, + Techener, 1835, in-8º. + + [19] Comparez le _Roman de Garin_, t. I, p. 49 et suiv., et la + chronique de Turpin, p. 26, 81 et 83. + + [20] Ces observations s'appliquent à un passage d'une vieille + compilation française intitulée _La Fleur des histoires_, sur + laquelle on peut consulter le catalogue des manuscrits de la + bibliothèque de Berne, t. II, p. 189; ainsi qu'à un passage d'un + poème français inédit, intitulé _Renard le contrefait_, dont M. + Robert, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, prépare + la publication. + +Maintenant, il se présente une question. Les Sarrazins furent-ils +entièrement étrangers aux invasions du peuple appelé du nom de +Vandales? et s'ils n'y furent pas étrangers, quelle est la part qu'on +doit leur attribuer? De cette question, dépend la fixation des limites +entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs +passages de martyrologes et de légendes de saints, à la vérité, +d'une origine postérieure au huitième siècle, font mention, à ce même +siècle, d'églises détruites et de saints personnages mis à mort par +les Vandales. Or, sous les règnes de Charles-Martel, de Pepin et de +Charlemagne, les contrées situées entre le Rhin, les Pyrénées, les +Alpes et la mer, n'eurent à souffrir des incursions d'aucun autre +peuple étranger que les Sarrazins. D'un autre côté, les Vandales, dans +le _roman de Garin_, la chronique de Jacques de Guise et le _roman du +Renard le contrefait_, sont plus d'une fois appelés _Sarrazins_. Enfin, +les véritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d'Afrique, sont +quelquefois appelés _Vandales_, sans doute par allusion aux Vandales +qui avaient été conduits en Afrique par Genseric[21]. + + [21] Voyez la _vie de saint Nicolas_, publiée par M. Monmerqué dans + la collection de la _Société des bibliophiles Français_. Paris, + 1834, p. 258. + +La question fut examinée, il y a cent cinquante ans, par le P. +Lecointe, dans son histoire ecclésiastique de France[22]. Ce savant +oratorien n'hésita pas à voir des Sarrazins dans les Vandales, et +son opinion fut adoptée par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette, +dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus érudits. Mais, c'est +dans les derniers tems seulement, qu'on s'est occupé de mettre en +lumière les monumens de notre vieille littérature, où les invasions +des Vandales sont décrites avec le plus de détail et de suite. Ces +ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi +et le centre de la France, où les Sarrazins ont réellement pénétré, +mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les +divers pays riverains du Rhin, qui n'ont jamais vu flotter l'étendard +du prophète. C'est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve +quelquefois rien. + + [22] _Annales ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv. + +Nous le répétons: aucun des témoignages relatifs à l'invasion d'un +peuple vandale en France, au huitième siècle, n'est contemporain. +Tous ces témoignages sont postérieurs au dixième siècle. Là , où les +Vandales sont appelés Sarrazins, le mot _sarrazin_ ne peut-il pas +être synonyme de _payen_. Déjà , dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24] +avaient remarqué que certains faits, relatifs aux prétendus Vandales du +huitième siècle, appartenaient à une autre époque[25]. + + [23] _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, sæc. III, part. II, + p. 534, et _Annales benedictini_, t. II, p. 90. + + [24] _Histoire générale du Languedoc_, t. I, notes, p. 638 et suiv. + + [25] Voyez ci-après, p. 31; voyez aussi, au sujet de la prise de + l'abbaye de Luxeuil par les Vandales, les _Mémoires historiques sur + la ville de Poligny_, par Chevalier; Lons-le-Saulnier, 1767, t. I, + p. 45 et 66. + +En vain dira-t-on que ces faits ont été admis dans les grandes +chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez +nos pères. Les chroniques de Saint-Denis n'ont commencé à être mises +par écrit, que vers le milieu du douzième siècle; et pour les événemens +antérieurs, le rédacteur s'est borné à reproduire les récits qui +avaient cours de son tems. N'a-t-il pas également adopté les contes +absurdes de la chronique de Turpin? + +Tout cela vient à l'appui de ce qu'on savait déjà . C'est que, +pendant long-tems, les véritables sources de notre histoire restèrent +délaissées, et que jusqu'au dix-septième siècle, c'est-à -dire jusqu'au +rétablissement des études historiques, le roman de Garin et les +ouvrages analogues furent presque les seules autorités consultées. +C'est là ce qui explique la confusion qui avait passé des romans dans +les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de légendes de saints. + +Maintenant, revenons à notre ouvrage. Il ne s'agit pas ici de ces +sujets qui ne forment qu'un objet de curiosité ou qui n'intéressent +que de petites localités. Pendant plus ou moins long-tems, une grande +partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des +Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Piémont +et en Suisse; et les barbares occupèrent les lieux les mieux fortifiés +du centre de l'Europe, depuis le golfe de Saint-Tropès jusqu'au lac +de Constance, depuis le Rhône et le mont Jura jusqu'aux plaines du +Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages +faits par les Sarrazins ne fut pas étranger aux guerres des croisades, +à ce mouvement général, qui précipita l'Europe chrétienne sur l'Asie +et l'Afrique, et qui mit pendant plusieurs siècles en présence +l'Évangile et l'Alcoran. D'ailleurs, dans toutes les contrées occupées +par les Sarrazins, et même au-delà , le nom sarrazin est resté présent +à tous les esprits, et il se mêle encore aux diverses traditions de +l'antiquité et du moyen-âge. + +Les faits sont disposés dans un ordre chronologique. Si quelques +événemens ont échappé à nos recherches, il sera facile de les insérer +à leur place; s'il y en a qui ne soient pas présentés sous leur +véritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractère. A cet +égard, nous invoquons le zèle et les lumières des personnes que de si +grands événemens ne trouveront pas indifférentes, et qui, à portée des +lieux mêmes où les faits se passèrent, auront à leur disposition des +documens inconnus. L'écrit que nous publions, et qui, bien qu'assez +court, nous a coûté de longues recherches, peut être considéré comme +le cadre où viendront successivement prendre place les divers épisodes +du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous sépare de ces +tems éloignés ne permet pas d'espérer qu'on parvienne à remplir toutes +les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se présentera de +nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet écrit a jeté +quelque lumière sur la partie la plus obscure et la plus difficile de +nos annales, nous nous croirons suffisamment dédommagé de toutes nos +peines. + +L'ouvrage est divisé en quatre parties. Dans la première, il est parlé +des invasions des Sarrazins, venant surtout d'Espagne, à travers les +Pyrénées, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc +par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxième partie est consacrée aux +invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu'à leur +établissement sur les côtes de Provence, vers l'an 889. La troisième +fait voir comment les mahométans pénétrèrent par la Provence en +Dauphiné, en Savoie, en Piémont et dans la Suisse. Nous montrons, +dans la quatrième, quel fut le caractère général de ces invasions, et +quelles en furent les suites. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +PREMIÈRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU'A LEUR EXPULSION DE +NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759. + + +Un auteur arabe, racontant la conquête de l'Espagne par ses +compatriotes, rapporte d'abord ces paroles, qu'il place dans la bouche +de Mahomet: «Les royaumes du monde se sont présentés devant moi, et +mes yeux ont franchi la distance de l'Orient et de l'Occident. Tout +ce que j'ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26].» On +put croire, en effet, que tout l'univers allait fléchir sous le joug +du prophète. En quelques années, la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, +l'Égypte et l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, furent soumises par +le glaive. D'une part, les guerriers arabes envahissaient l'Espagne, +et, s'avançant à travers la France, menaçaient de subjuguer le reste de +l'Europe; de l'autre, franchissant l'Oxus et l'Indus, ils semblaient ne +vouloir reconnaître d'autres bornes que celles que la nature elle-même +a données à la terre que nous habitons. + + [26] _Description géographique et historique de l'Espagne_, en + arabe, par Maccary. Voyez les manuscrits arabes de la Bibliothèque + royale, ancien fonds, no 704, fol. 61 verso. Cet ouvrage est + une compilation en plusieurs volumes, rédigée au commencement du + dix-septième siècle, mais où l'auteur met à contribution certains + ouvrages qui ne nous sont point parvenus. Conde n'a pas eu cette + compilation à sa disposition. + +Le centre de cet immense empire était en Syrie, dans l'antique ville +de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le +temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui +régnait alors se nommait Valid. + +Les Arabes, en pénétrant dans l'Afrique, avaient rencontré dans +l'intérieur, particulièrement dans les chaînes du mont Atlas, +d'innombrables tribus nomades, appelées du nom général de Berbers. Ces +peuplades, qui avaient successivement défendu leur liberté contre les +Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judaïsme, les +autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart +de ces peuplades parlaient une langue particulière appelée le berber, +qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d'un langage +qui se rapprochait de l'arabe, de l'hébreu et du phénicien[27], soit +que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et +de la Phénicie qui, du tems de Josué et dans les tems postérieurs, +s'embarquèrent pour les parages d'Afrique[28], soit que, comme le +disent les plus savans d'entre les écrivains arabes, dans les premiers +siècles de notre ère, plusieurs tribus de l'Yémen ou Arabie Heureuse, +qui professaient le judaïsme, ayant été obligées de s'expatrier pour +échapper aux persécutions des Éthiopiens, alors maîtres de cette partie +de la presqu'île, se fussent réfugiées à travers les provinces romaines +dans ces régions éloignées[29]: quoi qu'il en soit, ces rapports de +langage ne contribuèrent pas peu à hâter les succès des Arabes; et, +bien que les Berbers continuassent en général à professer la religion +qu'ils avaient suivie jusque-là , ils furent d'un immense secours aux +vainqueurs pour les nouvelles conquêtes qu'ils étaient sur le point +d'entreprendre. En effet, les uns et les autres étaient habitués à la +vie nomade, à une vie dure et sauvage, qui se prêtait admirablement à +une guerre d'enthousiasme et de triomphes. + + [27] _Nouveau Journal Asiatique_, extrait des Prolégomènes + d'Ibn-Khaldoun, par M. Schultz, t. II, p. 117 et suiv. + + [28] Procope, _Histoire de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10; + et M. Dureau de Lamalle, _Recherches sur l'histoire de la partie de + l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de régence d'Alger_, + par une commission de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; + Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv. + + [29] Voy. les témoignages mentionnés par Ibn-Khaldoun, dans l'extrait + déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne + partage pas cette opinion. Voy. aussi l'article _berber_ de + l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac. + +Dès que la puissance des vainqueurs en Afrique commença à être +affermie, ils songèrent à traverser le petit détroit qui sépare cette +partie du monde de l'Europe. On était alors dans l'année 710. Celui +qui gouvernait l'Afrique au nom du khalife s'appelait Moussa, fils de +Nossayr. Né dans les dernières années du règne du khalife Omar, Moussa +avait pour ainsi dire sucé avec le lait les idées de prosélytisme et +de guerre qui caractérisaient l'islamisme. Il était alors âgé de près +de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l'ardeur d'un jeune +guerrier. Quant à l'Espagne, elle était au pouvoir des Goths, et le +prince qui régnait s'appelait Rodéric. La monarchie des Goths, qui +comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc +et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armées +nombreuses. Mais l'esprit de faction s'était emparé de chacun, et la +corruption générale avait énervé les courages. Il était facile de voir +qu'un royaume, en apparence très-puissant, succomberait devant un petit +nombre d'enthousiastes et de sectaires, excités par la soif du butin et +qui se croyaient envoyés de Dieu même. + +Moussa fit faire une première tentative par quelques Berbers, qui, +débarquant au lieu où fut bâti plus tard Tharifa[30], parcoururent +les côtes de l'Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les +villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrèrent pas de résistance, +Moussa, l'année suivante (711), fit partir une nouvelle expédition +beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, composée de douze mille hommes, +presque tous Berbers, était commandée par son affranchi Tharec, fils +de Zyad, le même qui donna son nom au rocher de Gibraltar, près +duquel il débarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu'on +allait entreprendre devait accroître le nombre des fidèles, et ils +s'assuraient à eux-mêmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu'à la +gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche +et fertile, où ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les +désirs des hommes. + + [30] Ce lieu fut ainsi appelé parce que le détachement des Berbers + avait pour chef Tharif. + + [31] _Gibraltar_ est l'altération de _Gibel-Tharec_ ou montagne + de Tharec. C'est par erreur que Conde n'a fait qu'un personnage de + Tharif et de Tharec. Voy. Novayry, man. arab. de la Biblioth. roy., + anc. fonds, no 702, fol. 9. + +La petite armée de Tharec suffit pour renverser l'armée des Goths. Le +roi fut vaincu, et sa tête envoyée comme trophée à la cour de Damas. +En moins d'un an, Tharec s'empara de Cordoue, de Malaga et de Tolède. +Un écrivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il +avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et après les avoir fait +cuire, les avait donnés à manger à ses soldats[32]. Une des principales +causes de ces succès sans exemple, ce fut l'appui que les vainqueurs +trouvèrent dans les juifs, alors très-nombreux en Espagne. Les juifs +étaient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils étaient en +butte de la part des chrétiens, et d'ailleurs ils voyaient des frères +dans une partie des conquérans. + + [32] _Histoire de la Conquête de l'Espagne par les Musulmans_, + par Ibn-Alcouthya; manuscrits arabes de la Biblioth. roy., anc. + fonds, no 706, fol. 4. Ibn-Alcouthya écrivait dans la dernière + moitié du dixième siècle de notre ère. Son nom signifie _fils de la + Gothe_, et il fut ainsi appelé parce qu'il descendait des anciens + maîtres de l'Espagne. On trouve dans le même volume une chronique + des premiers siècles de la domination des Maures en Espagne, par + un écrivain de la même époque qui cite quelquefois pour garant le + témoignage des anciens du pays. + +A la nouvelle de progrès si glorieux, Moussa éprouva le désir d'en +partager l'honneur. Il accourut du fond de l'Afrique avec une autre +armée composée d'Arabes et de Berbers, comptant d'autant plus sur le +succès, qu'on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophète, +âgé de près de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet. +Moussa porta ses pas d'un autre côté que son lieutenant, et subjugua +successivement Mérida, Saragosse et d'autres cités. Puis se disposant +à s'éloigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une +troupe d'élite armée à la légère. Les fantassins, du reste en petit +nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la +meilleure portion de l'armée, et qui étaient montés en partie sur les +chevaux des vaincus, n'avaient avec leurs armes qu'un petit sac pour +les provisions et une écuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque +bataillon reçut un nombre déterminé de mulets pour le transport des +bagages. + +Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu'en France. A +Narbonne, il trouva dans une église sept statues équestres en argent; +et, à Carcassonne, l'église de Sainte-Marie offrit à son avidité sept +colonnes d'argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent à la +France le surnom de _grande terre_, désignant par là toute la contrée +située entre les Pyrénées, les Alpes, l'Océan, l'Elbe et l'empire +grec, vaste contrée, qui en effet répond à la France du tems de +Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et où, suivant la +remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues. + + [33] Maccary, no 704, fol. 73 recto. + +Ce qui étonnait le plus les chrétiens, c'était de voir leurs +ennemis presque partout en même tems. Quand un pays se soumettait +de lui-même, les vainqueurs respectaient les propriétés et le culte +établi. Seulement ils s'emparaient d'une partie des églises qu'ils +convertissaient en mosquées, et prenaient les richesses des églises, +les terres vacantes, et les biens dont les propriétaires s'étaient +expatriés: ils s'emparaient également des armes et des chevaux qui +leur étaient si utiles dans cette carrière de guerres et d'aventures +continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait +suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme +un garant de fidélité. Pour les pays qui ne s'étaient soumis qu'à +la force, ils étaient exposés à toute la violence de la conquête, et +le tribut qui leur était imposé s'élevait au double des autres[34]. +Quelquefois les vainqueurs jugeaient nécessaire de laisser une +garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols +dont la haine pour les chrétiens était un gage assuré de dévouement. + + [34] Il sera parlé, dans la dernière partie, des impôts établis par + les Sarrazins en France, et de leur système d'administration. + +Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa était de s'en +retourner à Damas auprès du khalife son maître, à travers l'Allemagne, +le détroit de Constantinople et l'Asie-Mineure, menaçant de ne faire +de la mer Méditerranée qu'un grand lac qui aurait servi de voie de +communication aux diverses provinces de cet immense empire[35]. + + [35] Maccary, no 704, fol. 62 verso et 73 recto. + +Quant aux auteurs chrétiens, ils ne font aucune mention de l'entrée +de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna +à quelques légères incursions. Mais il est certain que la chrétienté +courait en ce moment le plus grand danger, et l'on frémit à l'idée de +ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s'était mise de bonne heure +parmi les vainqueurs. + +Moussa, dès l'origine de la conquête de l'Espagne, avait vu avec un vif +sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec. +D'ailleurs il aurait voulu s'approprier la meilleure partie du butin, +se réservant de satisfaire, par le don de quelques objets précieux, +au précepte de l'Alcoran qui attribue au souverain le cinquième des +richesses prises sur l'ennemi. Tharec, au contraire, qui désirait +exécuter le précepte dans toute sa rigueur, mettait fidèlement le +cinquième du butin à part, et distribuait le reste aux soldats. La +querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux +rivaux devant son tribunal. + +La conquête de l'Espagne et d'une partie du Languedoc s'était faite +en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays +subjugués son fils Abd-alazyz, qui fixa sa résidence à Séville, et +il le mit sous la surveillance d'un autre de ses fils, à qui il avait +donné le gouvernement de l'Afrique. Celui-ci résidait à Cayroan, ville +située à quelques journées de Tunis, dans l'intérieur des terres. + +Comme Moussa n'avait pas à sa disposition de flotte qui pût le conduire +en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le détroit de Gibraltar, +il longea la côte d'Afrique jusqu'en Egypte. Il était suivi des +otages, au nombre de trente mille, qu'il s'était fait livrer par les +peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes +choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des +auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne +d'or. Quant au butin, il était immense. Une partie était portée sur des +chars, une autre à dos d'animaux[36]. + + [36] Maccary, no 704, fol. 63 recto.--Ibn-Alcouthya, fol. 4 verso. + +Le débat entre Moussa et son lieutenant n'était pas encore réglé, +lorsque le khalife Valid mourut. On était alors en 715. Soliman, frère +et successeur de Valid, qui s'était laissé prévenir contre Moussa, +accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre +à une amende très-forte pour laquelle le vainqueur de l'Espagne fut +obligé de recourir à la générosité de ses amis, il déclara une guerre +implacable à ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l'Espagne, après +s'être distingué par sa bravoure, se faisait chérir par sa justice +et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, à l'exemple de +plusieurs d'entre ses compagnons, s'était empressé d'épouser une femme +du pays. Celle dont il fit choix était la veuve même de Roderic. Ses +égards pour son épouse et le soin qu'il avait de ménager les peuples +confiés à sa garde, fournirent à ses ennemis un prétexte pour l'accuser +d'aspirer au trône. Il fut mis à mort, et sa tête ayant été envoyée +dans du camphre à Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer à +Moussa, que tant d'ingratitude n'avait pas encore fait renoncer à ses +projets d'ambition. A ce spectacle, le père, saisi d'horreur, maudit le +jour où il avait sacrifié son repos et son sang pour des maîtres aussi +barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Médine. Quant à +Tharec, il finit ses jours dans l'obscurité. + +Ces événemens jetèrent quelque trouble parmi les conquérans, et leurs +progrès durent s'en ressentir. D'ailleurs l'attention du khalife et des +Sarrazins d'Asie et d'Afrique était alors portée vers Constantinople, +qui était assiégée par une armée de cent vingt mille guerriers et une +flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d'Egypte. +Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles +incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d'Alhaor, en 718. +Les vainqueurs, d'après leur récit, s'avancèrent jusqu'à Nîmes sans +rencontrer d'obstacle, et repassèrent les Pyrénées emmenant captifs un +grand nombre de femmes et d'enfans. L'usage était alors dans les armées +chrétiennes et mahométanes, et c'est encore l'usage des mahométans +de nos jours, que chaque guerrier eût sa part des objets pris sur +l'ennemi; et les captifs, par la facilité que les vainqueurs avaient +de les employer à leur usage personnel ou de les vendre, formaient en +général la portion la plus précieuse du butin. + + [37] Ils sont suivis en cela par Isidore, évêque de Beja, écrivain + contemporain, et par Roderic Ximenès, archevêque de Tolède. Le + récit d'Isidore, tel qu'on le lit dans les éditions ordinaires, + étant déparé par un grand nombre de fautes, nous le citerons + d'après le fragment revu sur plusieurs manuscrits, et inséré dans + les _cartas para illustrar la Historia de la Espana arabe_, p. XX + et suiv. Quant à Roderic Ximenès, qui écrivait dans le treizième + siècle, principalement d'après les auteurs arabes, sa relation se + trouve à la suite de la chronique arabe d'Elmacin, publiée en arabe + et en latin, par Erpenius, Leyde, 1625, in-fo. + +Les provinces méridionales de la France se trouvaient hors d'état +d'opposer une résistance efficace. On était au tems des _rois +fainéants_; le Languedoc, appelé _Gothie_, à cause du long séjour +des Goths, et _Septimanie_ à cause de ses sept principales villes, +Narbonne, Nîmes, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne et Maguelone, +se trouvait en partie dans la limite des pays échus à Eudes, duc +d'Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d'être issu du sang +de Clovis, et qui par conséquent était parent des princes du nord +de la France[38], voyait avec ombrage l'ascendant que les maires +du palais prenaient dans cette partie de l'empire; et toute sa +politique consistait à empêcher ces ministres ambitieux de supplanter +leurs maîtres. De leur côté, les maires du palais ne songeaient +qu'à accroître leur autorité; et d'ailleurs occupés à maintenir la +domination des Francs qui s'étendait alors fort loin en Allemagne, ils +voyaient avec quelque indifférence les progrès des Sarrazins dans le +midi. + + [38] Nous suivons ici l'opinion que le savant don Vaissette a émise + dans son _Histoire générale du Languedoc_, et qui a été adoptée par + les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_. + +Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-là +au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonnés à +eux-mêmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et +des colons romains, portait encore le nom des antiques maîtres du +monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races +conservaient entre elles une ligne de démarcation, et avaient chacune +leurs lois et leurs usages. Il s'était même formé divers partis qui +voulaient s'arroger toute l'autorité. + +Ce qui défendait le mieux le midi de la France, c'était le désordre +qui n'avait pas tardé à se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que +le gouvernement de l'Espagne relevait du gouvernement de l'Afrique, +lequel relevait à son tour du khalifat de Damas. Il était impossible +qu'une autorité ainsi partagée, et dont le siége se trouvait dans +plusieurs contrées à la fois, maintînt dans le devoir des hommes élevés +au milieu du tumulte des armes. La division éclata entre les différens +peuples qui avaient pris part à la conquête, entre les Arabes et les +Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l'étaient pas. Comme les +terres enlevées aux chrétiens avaient été la proie de quelques hommes +puissans, les guerriers se plaignirent de n'avoir pas été récompensés +dignement de leurs services, et se portèrent plus d'une fois à des +violences sanglantes. + +Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la +résistance que quelques chrétiens d'Espagne commencèrent dès lors +à opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poignée de guerriers, +fidèles à leur culte et à leur pays, se réfugièrent dans les montagnes +des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et là , sous la conduite +de Pélage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu'à l'entière +expulsion des disciples du prophète[39]. + + [39] Les efforts que les chrétiens firent de bonne heure dans + les montagnes du nord de l'Espagne, pour se soustraire au joug, + sont mentionnés par les auteurs arabes, comme ils le sont par les + chrétiens. C'est donc à tort que Conde n'a pas jugé convenable + d'en parler, d'autant plus que son silence a donné lieu à quelques + personnes de croire que ce récit était sans fondement. + +Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d'Abd-alazyz, s'étant fait +instruire de l'état des choses, choisit, pour remédier à ces maux, +Alsamah, qui s'était fait remarquer en Espagne par son zèle et ses +talens. Alsamah, également célèbre comme administrateur et comme +guerrier, était chargé de rétablir l'ordre dans les finances et de +donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considérables, +provenant des dernières conquêtes, leur furent distribuées, et le reste +des biens fut confié à des hommes intègres qui devaient en verser le +revenu dans le trésor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un +recensement exact des pays subjugués, et d'en indiquer la population +respective et les ressources[40]. + + [40] Voici en quels termes s'exprime Isidore de Beja, écrivain + contemporain, p. L: «Zama ulteriorem vel citeriorem Hiberiam + proprio stylo ad vectigalia inferenda describit. Prædia et + manualia, vel quidquid illud est quod olim prædabiliter indivisum + redemptabat in Hispaniâ gens omnis arabica, sorte sociis dividendo + (partem reliquit militibus dividendam), partent ex omni re mobili + et immobili fisco associat.» Le passage correspondant de Roderic + Ximenès est ainsi conçu: «Zama proprio stylo descripsit vectigalia + Hispanorum; et quod prius indivisum ab Arabibus habebatur, ipse + partem reliquit militibus dividendam, partem fisco de mobilibus + et immobilibus assignavit, et Galliam narbonensem divisione simili + ordinavit.» Roderic Ximenès, _Historia Arabum_, p. 10. Voy. aussi + Conde, p. 70 et 75. Conde attribue au successeur d'Alsamah ce qui + est dit d'Alsamah lui-même. Nous avons déjà dit qu'il sera question + dans la suite des impôts établis par les Sarrazins en Espagne et en + France. + +Le khalife, qui était très-pieux, et qui s'effrayait du grand nombre de +personnes restées fidèles à leur ancienne religion, aurait voulu qu'on +forçât tous les chrétiens de l'Espagne et de la Septimanie à quitter +leur patrie, et à venir dans le centre de l'empire, où leur présence +n'inspirerait pas les mêmes craintes. Alsamah rassura le prince, en +disant que le nombre des nouveaux musulmans s'accroissait chaque jour, +et que bientôt l'Espagne ne reconnaîtrait plus d'autres lois que celle +de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce récit, et qui +écrivaient à une époque où les chrétiens, descendus de leurs montagnes, +avaient commencé à se répandre dans les provinces méridionales de +l'Espagne, déplorent la faiblesse d'Alsamah, et regrettent que la +pensée du khalife n'eût pas été mise à exécution[41]. + + [41] Ibn-Alcouthya, fol. 5 verso, et 59 verso.--Maccary, no 705 + fol. 3 verso. + +Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zèle contre +les chrétiens un peu refroidi, depuis que tant d'ambitions étaient +parvenues à se satisfaire. Il devait présenter la guerre sacrée comme +l'action la plus agréable à Dieu, comme la source de toutes les faveurs +célestes en cette vie et en l'autre. + +Dès que l'ordre eut été rétabli, Alsamah résolut de signaler son ardeur +par quelque exploit éclatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre +les chrétiens retranchés dans les montagnes du nord de l'Espagne, et +les accabler avant qu'ils eussent le tems de s'y fortifier; il préféra +se porter en France, se flattant d'exécuter ce que n'avait pu accomplir +Moussa. On était alors en 721, sous le règne du khalife Yezyd: onze +ans s'étaient écoulés depuis la première entrée des Arabes en Espagne. +C'est à ce moment que les chroniqueurs français commencent à parler +des bandes sarrazines et de leur chef, qu'ils appellent Zama. D'après +leur récit, les Sarrazins venaient accompagnés de leurs femmes et de +leurs enfans, dans l'intention d'occuper le pays. En effet, il arrivait +continuellement en Espagne des familles pauvres d'Arabie, de Syrie, +d'Égypte et d'Afrique, et les chefs comptaient sur les conquêtes +futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42]. + + [42] Comparez la chronique de l'abbaye de Moissac, dans le recueil + des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. II, pag. 654; + Paul Diacre, _De Gestis Langobardorum_, dans le recueil de + Muratori, intitulé: _Rerum italicarum Scriptores_, t. I, part. 1re, + pag. 505. + +Alsamah, à l'exemple de ses prédécesseurs, s'avança dans le Languedoc, +et forma le siége de Narbonne, qui sans doute avait été fortifiée +dans l'intervalle. La ville ayant été obligée d'ouvrir ses portes, les +hommes furent passés au fil de l'épée, les femmes et les enfans emmenés +en esclavage. Narbonne, par sa situation près de la mer et au milieu +de marais, offrait un accès facile aux navires qui venaient d'Espagne, +et était en état, du côté de terre, d'opposer une longue résistance. +Alsamah résolut d'en faire la place d'armes des musulmans en France, et +il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes +voisines; puis il marcha du côté de Toulouse. Cette ville était alors +la capitale de l'Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut +avec toutes les troupes qu'il put rassembler. Les Sarrazins avaient +commencé le siége de la ville, et ils mettaient en usage les machines +qu'ils avaient apportées. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient +à repousser les habitans de dessus les remparts; la ville était sur +le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs +arabes, telle était la multitude des chrétiens, que la poussière +soulevée par leurs pas obscurcissait la lumière du jour. Alsamah, +pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l'Alcoran: «Si +Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Les deux armées, ajoutent +les Arabes, s'avancèrent l'une contre l'autre avec l'impétuosité +de torrens qui se précipitent du haut des montagnes, ou comme deux +montagnes qui cherchent à se rencontrer. La lutte fut terrible et le +succès long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable +à un lion que l'ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du +geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que +laissait son épée; mais pendant qu'il se trouvait au plus épais de la +mêlée, une lance l'atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins +l'ayant vu tomber, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se +retirèrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette +bataille se donna au mois de mai de l'année 721, et il y périt un grand +nombre d'illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part +aux conquêtes précédentes[43]. Abd-alrahman, appelé par nos vieilles +chroniques Abdérame, prit le commandement des troupes, et les ramena en +Espagne. + + [43] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 71, Isidore de Beja, p. + L; Anastase le bibliothécaire, _Vie du pape Grégoire II_, dans + le grand recueil de Muratori, t. III, part. 1re, p. 155, et la + chronique de Moissac, recueil des _Historiens de France_, t. II, p. + 654. + +Ce succès rendit le courage aux chrétiens du Languedoc et des Pyrénées, +qui se hâtèrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins +restaient maîtres de Narbonne, et de cette place avancée, ils avaient +la facilité de faire des courses dans les contrées voisines. Des +secours leur ayant été envoyés d'Espagne, ils reprirent l'offensive, et +mirent presque tout le Languedoc à feu et à sang. + +A cette époque, le clergé était tout-puissant, et les églises et les +monastères passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins +devaient d'ailleurs décharger de préférence leur fureur sur ces asiles +de la piété, comme sur des lieux d'où partait le plus souvent le signal +de la résistance. D'un autre côté, les courts récits qui nous sont +parvenus sur cette déplorable partie de notre histoire sont en général +l'ouvrage des moines et des ecclésiastiques. Il n'est donc pas étonnant +que les églises et les couvens figurent presque exclusivement dans les +récits lamentables qu'ils nous ont transmis de cette époque. + +Des documens qui remontent à une assez haute antiquité, font mention de +la destruction du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, du couvent +de Saint-Gilles, près d'Arles, là où a été bâtie plus tard une ville du +même nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d'Aiguemortes. +Ce dernier monastère était, dit-on, ainsi appelé, parce que les moines +s'étaient imposé pour règle de chanter jour et nuit et à tour de rôle +les louanges du Seigneur. L'arrivée des Sarrazins fut si précipitée, +que, dans ces divers couvens, les moines eurent à peine le tems de se +retirer ailleurs, et d'emporter avec eux les reliques des saints[44]. +Les barbares avaient soin de briser les cloches des églises ou plutôt +les instrumens analogues avec lesquels on était alors dans l'usage +d'appeler les fidèles à la prière[45]. + + [44] Voy. l'_Histoire de Nîmes_, par Menard, t. I, p. 98 et suiv. + + [45] Novayry, manuscrits arabes, no 702, fol. 10. + +Sans doute les Sarrazins rencontrèrent de la part des habitans quelque +résistance, ou bien les incursions étaient l'ouvrage de quelques bandes +isolées. Il est certain qu'en général les Sarrazins n'avaient pas +exercé les mêmes violences dans les pays qui s'étaient soumis de plein +gré. + +En 724, le nouveau gouverneur d'Espagne, Ambissa, franchit lui-même +avec une nombreuse armée les Pyrénées, et résolut de pousser la +guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livrée à toute la +fureur du soldat. Nîmes ouvrit ses portes, et des otages choisis +parmi ses habitans furent envoyés à Barcelonne pour y répondre de +leur fidélité[46]. Les conquêtes d'Ambissa, suivant Isidore de Beja, +furent plutôt l'ouvrage de l'adresse que de la force; et telle fut +l'importance de ces conquêtes, que sous le gouvernement d'Ambissa +l'argent enlevé de la Gaule fut le double de ce qui en avait été retiré +les années précédentes[47]. Le cours de ces dévastations fut un moment +ralenti par la mort d'Ambissa, qui fut tué dans une de ses expéditions, +en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut obligé de ramener l'armée sur la +frontière; mais bientôt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et +de grands secours étant venus d'Espagne, les chefs, enhardis par le +peu de résistance qu'ils rencontraient, ne craignirent pas d'envoyer +des détachemens dans toutes les directions. Le vent de l'islamisme, dit +un auteur arabe, commença dès-lors à souffler de tous les côtés contre +les chrétiens. La Septimanie jusqu'au Rhône, l'Albigeois, le Rouergue, +le Gévaudan, le Velay, furent traversés dans tous les sens par les +barbares, et livrés aux plus horribles ravages. Ce que le fer épargnait +était livré aux flammes. Plusieurs d'entre les vainqueurs eux-mêmes +furent indignés de tant d'atrocités. Les barbares ne conservaient +que les objets précieux qu'ils pouvaient emporter, ou les armes, les +chevaux, et ce qui, en épuisant le pays, devait accroître leurs forces. + + [46] Chronique de Moissac, recueil des _Historiens des Gaules_, t. + II, pag. 654. + + [47] Voici les propres expressions d'Isidore de Beja, qui ne + sont rien moins que claires: «Ambiza cum gente Francorum pugnas + meditando et per directos satrapas insequendo, infeliciter certat. + Furtivis vero obreptionibus per lacertorum cuneos nonnullas + civitates demutilando stimulat: sicque vectigalia christianis + duplicata exagitans, fascibus honorum apud Hispanias valdè + triumphat.» _Cartas_, pag. LII. Quelques auteurs ont induit de ce + passage qu'Ambiza avait doublé le taux des impôts que payaient + les chrétiens de France; cette explication nous paraît manquer + d'exactitude. + +Parmi les lieux qui eurent le plus à souffrir de ces dévastations, +on cite le diocèse de Rhodès. Les barbares s'étaient établis dans un +château-fort, que les uns croient répondre à celui de Roqueprive, et +les autres à celui de Balaguier[48]. Aidés par des hommes du pays, ils +parcouraient impunément tous les environs. Il nous reste à ce sujet le +témoignage d'un poète qui écrivait au commencement du neuvième siècle, +et ce témoignage est trop important pour que nous ne l'insérions pas +ici. Il y est parlé d'un jeune homme appelé Datus ou Dadon, qui, à +l'approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa +mère seule, s'était retiré à quelque distance avec les guerriers du +pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et après +avoir tout dévasté, ils se retirèrent emmenant sa mère et le reste +du butin dans leur château-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec +quelques-uns de ses compagnons; il était monté sur un cheval, et armé +de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le poète. + + [48] Voy. les _Essais historiques sur le Rouergue_, par M. le baron + de Gaujal, Limoges, 1824, 2 vol. in-8º, t. I, p. 170. M. de Gaujal + nous apprend dans une note manuscrite qu'il existe sur le plateau + du Larzac, près de Sainte-Eulalie, les débris d'un troisième fort + appelé _Castel-Sarrazin_, où sans doute les Sarrazins prirent + position. + +«Dadon et ses amis étaient disposés à forcer l'entrée du château; mais +de même que le cruel épervier, après avoir enlevé le timide oiseau qui +s'était aventuré dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les +compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gémissemens, +de même les Maures, tranquilles à l'abri de leurs remparts, se rient +des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d'entre +eux adresse la parole à Dadon, et, d'un ton railleur, lui demande ce +qui l'a amené. «Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta +mère, donne-nous le cheval sur lequel tu es monté; sinon ta mère va +être égorgée sous tes yeux.» Dadon, irrité, répond qu'on peut faire de +sa mère ce qu'on voudra, que jamais il ne cèdera son cheval. Là -dessus +le barbare amène la mère de Dadon sur le rempart, et lui coupant la +tête, il la jette au fils en disant: «Voilà ta mère!» A ce spectacle, +Dadon recule d'horreur. Il pleure, il gémit, il court ça et là en +criant vengeance; mais comment forcer l'entrée de la forteresse?» A +la fin, il s'éloigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une +solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu où s'éleva plus tard le +monastère de Conques[49]. + + [49] Le poème d'_Ermoldus Nigellus_, publié d'abord par Muratori, + l'a été plus tard par dom Bouquet, recueil des _Historiens des + Gaules_, t. VI; et par M. Pertz, _Monumenta germanicæ historiæ_, + t. II, p. 466 et suiv. Le témoignage d'Ermoldus Nigellus, relatif à + Dadon, et qui commence au vers 207, est confirmé par un capitulaire + de Louis-le-Débonnaire, en faveur de l'abbaye de Conques, en + date de l'année 819. Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 236. + A la vérité ni le poète ni le diplôme n'indiquent l'année où les + Sarrazins envahirent le Rouergue; mais d'une part on sait que Dadon + mourut vers la fin du huitième siècle; de l'autre le poète donne à + Dadon l'épithète de _Juvenis_, ce qui nous ramène vers l'an 730. Le + monastère de Conques a subsisté jusqu'à la révolution. + +Un autre fait, en l'absence de témoignages plus nombreux, servira +encore à faire connaître le caractère des épouvantables invasions +auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c'est ce +qui arriva au monastère du _Monastier_, dans le Velay. Les Sarrazins +avaient envahi les diocèses du Puy et de Clermont, et dévasté l'église +de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Théofroi, +autrement appelé saint Chaffre, abbé du monastère, assembla ses moines, +et les exhorta à se retirer dans les bois des environs avec ce que +le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu'à ce +que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes +occupations; pour lui, il déclara qu'il était décidé à subir les +traitemens que les barbares voudraient lui faire éprouver, heureux +si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie; +plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre. +A ces mots, les moines se mirent à fondre en larmes, demandant qu'il +s'enfuît avec eux dans la forêt, ou qu'il leur permît de mourir avec +lui; mais le saint persista dans sa résolution, et, pour ce qui les +concernait, il leur représenta qu'il était plus conforme à la volonté +divine de se dérober à un danger qu'on pouvait éviter, lorsque surtout +on avait l'espoir de se rendre plus tard utile à la religion. Là -dessus +il leur cita l'exemple de saint Paul, qui, étant poursuivi à Damas par +les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille +hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui, +en butte aux fureurs de Néron, eut également pris la fuite, si Dieu +lui-même n'était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui +le regardait personnellement, il fit voir qu'il était quelquefois du +devoir d'un pasteur de se dévouer pour le salut de son troupeau; que +peut-être il aurait le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares à la +vérité, et que s'il était mis à mort, son sang désarmerait la colère +céleste, irritée sans doute par les péchés des hommes. + + [50] _Gallia Christiana_, t. II, p. 468. + +A la fin les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le +lendemain. Après qu'ils eurent entendu la messe, l'abbé leur fit une +nouvelle exhortation; ensuite ils se chargèrent des objets les plus +précieux du couvent, et s'éloignèrent. Deux d'entre eux seulement +restèrent secrètement, et allèrent se placer au haut d'une montagne qui +domine le monastère, afin d'être témoins de ce qui arriverait. + +Les barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l'abbé s'était +retiré dans un coin, occupé à prier Dieu, ils ne firent aucune +attention à lui, et se mirent à visiter le monastère, espérant faire un +riche butin. Leur projet était de s'emparer des moines les plus jeunes +et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves. +Quand ils reconnurent que les moines étaient partis, et que les objets +les plus précieux avaient été enlevés, ils entrèrent en fureur, et +l'abbé s'étant enfin offert à leurs yeux, ils l'accablèrent de coups. + +Ce jour-là était pour les barbares un jour de fête, où ils avaient +coutume d'offrir un sacrifice à Dieu. Le chroniqueur d'après lequel +nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il paraît +seulement qu'il consistait en libations; d'où on pourrait induire que +la bande sarrazine qui envahit le Velay n'était pas mahométane, mais +se composait de Berbers, dont plusieurs étaient encore plongés dans +les ténèbres de l'idolâtrie. Quoi qu'il en soit, les barbares s'étant +retirés à l'écart pour s'acquitter de leurs devoirs religieux, le +saint, qui s'en aperçut, crut que c'était une occasion favorable pour +les faire rentrer en eux-mêmes. Là -dessus, il s'approcha d'eux, et leur +représenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des démons, ils +feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l'auteur de toutes +choses, pour celui qui a créé les élémens et tout ce qui existe. Mais +cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils +tournèrent leur rage contre lui, et l'homme qui célébrait le sacrifice, +saisissant un gros caillou, le lui jeta à la tête, et le fit tomber +par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient même à mettre +le feu au monastère, et à n'y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu'on +annonça l'approche de troupes chrétiennes, ou plutôt, si on en croit +l'auteur d'après lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement +irrité d'un tel attentat, suscita une horrible tempête, accompagnée de +grêle et de tonnerre, qui força les barbares à prendre la fuite. Le +saint mourut quelques jours après; mais les moines purent revenir en +toute sûreté[51]. + + [51] L'église célèbre la fête du saint le 19 octobre. Pour sa + vie, on peut consulter Mabillon, _Acta sanctorum ordinis sancti + Benedicti_, sec. III, part. I, p. 476 et suiv. Le Monastier, + autrement appelé Saint-Chaffre, s'est conservé jusqu'à la + révolution. + +C'est probablement à la même époque, bien que les écrivains arabes ne +s'expriment pas clairement, et que les auteurs chrétiens varient entre +eux, qu'il faut placer l'invasion des Sarrazins en Dauphiné, à Lyon et +dans la Bourgogne. Un écrivain mahométan s'exprime ainsi: «Dieu avait +jeté la terreur dans le coeur des infidèles. Si quelqu'un d'eux se +présentait, c'était pour demander merci. Les musulmans prirent du pays, +accordèrent des sauvegardes, s'enfoncèrent, s'élevèrent, jusqu'à ce +qu'ils arrivèrent à la vallée du Rhône. Là , s'éloignant des côtes, ils +s'avancèrent dans l'intérieur des terres[52].» + + [52] Maccary, no 704, fol. 72 recto. + +On ne connaît les lieux où pénétrèrent les Sarrazins que par les +souvenirs des dégâts qu'ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur +les bords du Rhône, les églises et les couvens n'offrirent plus que +des ruines. Lyon, que les arabes appellent _Loudoun_, eut à déplorer la +dévastation de ses principales églises[53]; Mâcon et Châlons-sur-Saône +furent saccagées[54]; Beaune fut en proie à d'horribles ravages; Autun +vit ses églises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean livrées aux flammes; +le monastère de Saint-Martin, auprès de la ville, fut abattu[55]; à +Saulieu, l'abbaye de Saint-Andoche fut pillée[56]; près de Dijon, les +Sarrazins abattirent le monastère de Bèze[57]. + + [53] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 51. + + [54] _Ibid._ t. IV, p. 860 et 1042. + + [55] Voy. la chronique de Moissac, recueil des _Historiens des + Gaules_, t. II, p. 655. Il existe sur ce même sujet une charte de + Charles-le-Chauve de l'année 844. Voy. l'_Histoire de Bourgogne_, + par dom Plancher, t. I, preuves, p. VII, et le _Gallia Christiana_, + t. IV, p. 450. + + [56] _Histoire de Bourgogne_, à l'endroit cité. + + [57] _Spicilège_ de d'Achery, édit. in-fo, t. II, p. 411. + +Ces diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l'opinion commune, +se seraient étendues beaucoup plus loin[58], étaient faites sans un +plan arrêté d'avance; néanmoins elles ne rencontrèrent qu'une faible +résistance, ce qui montre l'état déplorable où se trouvait la France, +et l'absence de tout gouvernement tutélaire. Mais si on les compare à +ce qui s'était passé quelques années auparavant en Espagne, elles font +voir que nulle part, si on excepte quelques individus sans religion et +sans patrie, les envahisseurs ne trouvèrent de la sympathie, que nulle +part une portion notable de la population ne fit cause commune avec +eux. Dans les villes mêmes telles que Narbonne, Carcassonne, où les +Sarrazins s'établirent d'une manière fixe, la masse resta fidèle aux +lois de l'Évangile. + + [58] On a cru jusqu'à ce jour que les Sarrazins avaient envoyé des + détachemens d'un côté sur les bords de la Loire, auprès de Nevers, + et de l'autre en Franche-Comté. D'après cette opinion, le monastère + de Saint-Colomban, à Nevers, aurait été détruit. A Besançon, le + clergé et la plus grande partie des moines auraient été mis à mort. + Cette opinion n'a rien d'invraisemblable, surtout par rapport à + la Franche-Comté, où plusieurs localités rappellent encore le + nom Sarrazin. On a ajouté que l'abbaye de Luxeuil au pied des + Vosges, avait été renversée, et les religieux, dirigés par saint + Mellin, passés au fil de l'épée. Voy. le P. Lecointe, _Annales + ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv., et 795 et suiv. + Voyez aussi Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 88, et _Acta + Sanctorum ordinis Sancti Benedicti_, t. III, part. 1re, p. 527 et + suiv. + + D'après cette même opinion, les Sarrazins n'auraient rencontré + d'obstacle sérieux que devant Sens. Cette ville avait alors + pour évêque un ancien comte de Tonnerre, Ebbes ou Ebbon, que ses + vertus ont fait ranger au nombre des saints. Voy. le recueil des + _Bollandistes_, au 27 août. Aux approches des barbares, Ebbes + s'occupa lui-même de préparer les moyens de défense. En vain les + Sarrazins eurent recours aux machines employées à cette époque. + L'évêque fit lancer du haut des murs des traits enflammés qui + mirent le feu aux machines; en même tems il fit une sortie à la + tête des habitans, et obligea les assaillans à prendre la fuite. + + Mais aucun des témoignages sur lesquels se fonde cette opinion + n'est contemporain, et dans aucun le mot _sarrazin_ ni aucun + des mots qui s'appliquaient alors aux disciples de Mahomet n'est + prononcé. Il y est simplement question des _Wandes_, _Vandales_ + ou _Gandales_; et comme ces mots servirent plus tard à désigner + les Hongrois qui, à l'exemple des anciens Vandales, dans la + première moitié du dixième siècle, vinrent en France à travers + l'Allemagne et dévastèrent successivement l'Alsace, la Lorraine, la + Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne et presque tout le reste + de la France, et que d'un autre côté pendant long-tems les auteurs + de romans de chevalerie, et à leur exemple les chroniqueurs, se + mirent sur le pied de placer sous les règnes de Charles-Martel, + de Pepin et de Charlemagne, les principaux événemens de notre + histoire antérieurs et postérieurs de plusieurs siècles, il nous + paraît que les ravages commis par les Vandales et attribués par + les bénédictins et les savans les plus éminens aux Sarrazins, + doivent s'appliquer du moins en partie soit aux Hongrois, soit + aux véritables Vandales. Ce qui explique comment des savans aussi + respectables ont pu faire cette confusion, c'est que les écrits où + les ravages d'un peuple quelconque appelé Wande ou Vandale sont + racontés avec le plus de détail et de suite, tels que le _Roman + de Garin le Loherain_, et l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de + Guyse, n'ont été publiés que dans ces dernières années. Voy. ce que + nous avons déjà dit à ce sujet dans l'introduction. + +Pendant tout ce tems, il n'est rien dit d'Eudes, duc d'Aquitaine, ni de +Charles-Martel, qui était alors maire du palais du royaume d'Austrasie. +Eudes n'étant pas, comme dans les années précédentes, attaqué au centre +de ses états, hésitait à armer de nouveau un aussi formidable ennemi +contre lui. Quant à Charles, il était occupé à soumettre les Frisons, +les Bavarois et les Saxons, qui menaçaient sans cesse de passer le +Rhin et de s'établir au siége même de sa puissance. Voilà sans doute +le motif qui l'empêcha de se venger de la tentative faite par les +Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorité. +D'ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s'observaient +mutuellement avec jalousie, et il était facile de voir que l'un serait +obligé de céder à l'autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de +cette funeste politique, et qui avaient appris à connaître la vigueur +avec laquelle Charles-Martel, qu'ils nomment _Karlé_[59], repoussait +les injures, éprouvaient le besoin de s'expliquer cette apparente +inaction, et ils font le récit suivant: + +«Plusieurs seigneurs français étant allés se plaindre à Charles de +l'excès des maux occasionés par les musulmans, et parlant de la honte +qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes +armés à la légère, et en général dénués de tout appareil militaire, +braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la +guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit: «Laissez-les +faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme +un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tient +lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains +seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles +demeures, que l'ambition se sera emparée des chefs, et que la division +aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à +bout sans peine[60].» + + [59] <mot en arabe>. + + [60] Maccary, no 704, fol. 72 verso. + +En 730, le gouvernement de l'Espagne fut déféré à Abd-alrahman, +le même qui, à la mort d'Alsamah devant Toulouse, avait ramené +l'armée musulmane en Espagne. Dans l'intervalle, il avait exercé +le commandement d'une partie de la Péninsule du côté des Pyrénées. +Homme sévère et juste, Abd-alrahman se faisait chérir des troupes par +le désintéressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait +sur l'ennemi. De plus, il était l'objet de la vénération des pieux +musulmans, parce qu'il avait eu l'avantage de vivre dans l'intimité +d'un des fils d'Omar, deuxième khalife, ce qui l'avait mis à même de +s'instruire d'une foule de particularités relatives au prophète[61]. + + [61] Maccary, no 705, fol. 3 verso. + +Abd-alrahman était impatient de venger les échecs partiels essuyés +les années précédentes par les armes musulmanes en France. Il voulait +subjuguer cette contrée tout entière, et une fois cet obstacle +surmonté, il se flattait de pouvoir joindre l'Italie, l'Allemagne +et l'empire grec aux autres conquêtes déjà si vastes, faites par les +champions de l'Alcoran. Comme l'enthousiasme religieux était encore +dans sa force, que d'ailleurs l'Espagne et le midi de la France, par +la douceur du climat et la fertilité du sol, offraient les habitations +les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et +des aventuriers de tous les pays, particulièrement des chaînes de +l'Atlas et des lieux sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie. A mesure +que ces hommes arrivaient, on les façonnait au maniement des armes. En +attendant que les préparatifs fussent terminés, Abd-alrahman, dont la +résidence ordinaire était Cordoue, devenue le siége du gouvernement, +visita les diverses provinces de l'Espagne, pour faire droit aux +réclamations qui s'élevaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs +de place, qui avaient prévariqué, furent destitués et remplacés par +des hommes probes. Musulmans et chrétiens, tous furent traités, sinon +de la même manière, du moins d'après les lois et les conventions +jurées. Abd-alrahman restitua aux chrétiens les églises qu'on leur +avait injustement enlevées; mais il fit abattre celles que la vénalité +de certains gouverneurs leur avait laissé construire. En effet, il a +de tout tems été de la politique musulmane de ne pas laisser bâtir de +nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent même elle n'a +pas permis de réparer les anciens. + +Sans doute, dans l'intervalle, les Sarrazins, maîtres de Narbonne, +de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continuèrent à faire +des courses dans les contrées voisines. Une circonstance singulière +dut néanmoins préserver pendant quelque tems une partie des provinces +chrétiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne +et dans le voisinage des Pyrénées était, suivant Isidore de Beja +et Roderic Ximenès, un de ces guerriers d'Afrique qui, unissant +leurs efforts à ceux des Arabes, avaient puissamment contribué à la +conquête de l'Espagne. Ce gouverneur, appelé Munuza, s'était d'abord +montré impitoyable envers les chrétiens du pays, et avait fait brûler +vif un évêque appelé Anambadus. Dans les querelles qui s'élevèrent +entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour +ses compatriotes, qu'il regardait comme victimes de la plus horrible +injustice. Il fit même alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine, qui, pour +se l'attacher, lui donna en mariage sa fille, appelée par quelques +auteurs Lampegie, et célèbre par sa beauté[62]. + + [62] Isidore de Beja, p. LVI, et Roderic Ximenès, p. 12. + +Conde, sans doute d'après quelque écrivain arabe, raconte cet événement +un peu autrement. Munuza, qu'il confond avec un personnage d'origine +arabe, appelé Osman fils d'Abou-Nassa, lequel avait à deux reprises +différentes exercé le gouvernement de l'Espagne, était en rivalité +de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que +lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie +prisonnière. Épris de sa beauté, il l'épousa, et s'unit d'intérêt avec +Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l'intention de pénétrer de +nouveau les armes à la main jusqu'au coeur de la France, Munuza se +crut obligé d'opposer les liens qui l'unissaient à Eudes; et comme +Abd-alrahman refusait de reconnaître un traité qu'il n'avait pas +lui-même dicté, disant qu'il ne pouvait pas exister entre les musulmans +et les chrétiens d'autre intermédiaire que le glaive, Munuza se hâta +d'instruire son beau-père de ce qui se passait, afin qu'il eût le tems +de se mettre sur la défensive[63]. + + [63] Conde, _Historia_, t. I, p. 83. Un auteur chrétien, le + continuateur de Frédegaire, rapporte qu'Eudes avait non seulement + fait alliance avec les Sarrazins, mais qu'il les appela en France. + Ce récit, qui a été adopté par plusieurs écrivains anciens et + modernes, paraît sans fondement. En effet, comme le remarque + le P. Pagi, critique des _Annales de Baronius_, an. 732, no + 1, le continuateur de Frédegaire écrivait sous l'influence de + Childebrand, frère de Charles-Martel; et comme après la bataille + de Poitiers, de nouvelles discussions d'intérêt s'élevèrent entre + Eudes et Charles, il ne serait pas étonnant que les partisans + eux-mêmes de Charles eussent donné naissance à un bruit pareil. + +Quoi qu'il en soit, Abd-alrahman, informé des relations qui existaient +entre son lieutenant et les chrétiens, résolut de le prévenir, de +peur qu'il ne devînt plus tard un obstacle à ses projets. Des troupes +choisies s'avancèrent vers les Pyrénées et attaquèrent Munuza au +moment où il s'y attendait le moins. Vivement pressé, et hors d'état +de résister, il s'enfuit dans les montagnes, accompagné de Lampegie. +Ses ennemis se mirent à sa poursuite sans lui laisser le tems de +se reconnaître; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de +blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter +sur l'appui des chrétiens, qu'il avait si cruellement offensés, il se +précipita du haut d'une roche. Aussitôt on lui coupa la tête, qui fut +envoyée à Damas. On fit également partir pour Damas Lampegie, qui fut +admise dans le sérail du khalife. L'événement qu'on vient de lire se +passa à Puycerda ou dans les environs[64]. + + [64] Isidore de Beja, p. LVI; et Roderic Ximenès, p. 12. + +A la même époque, si on en croit Roderic Ximenès, les troupes +sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles. +La ville était alors très-florissante, et elle opposa une vive +résistance. Roderic parle d'un sanglant combat qui fut livré sur les +bords du Rhône, et où un grand nombre de chrétiens perdirent la vie. +Plusieurs furent emportés par les eaux du Rhône; les autres furent +recueillis respectueusement et enterrés dans l'Aliscamp, nom de +l'antique cimetière d'Arles, où encore du tems de Roderic, c'est-à -dire +au commencement du treizième siècle, les fidèles allaient visiter +dévotement leurs tombeaux[65]. La ville d'Arles n'est pas positivement +nommée par les auteurs arabes. Ils font néanmoins mention d'une ville +qui est peut-être cette illustre cité. «Parmi les lieux, dit un d'entre +eux, où les musulmans portèrent leurs armes, était une ville située +en plaine, dans une vaste solitude, et célèbre par ses monumens.» Un +autre auteur ajoute que cette ville était bâtie sur un fleuve, sur le +plus grand fleuve du pays, à deux parasanges ou trois lieues de la mer. +Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient +l'une à l'autre par un pont de construction antique, si vaste et si +solide, qu'on avait pratiqué dessus des marchés. Les environs étaient +couverts de moulins et coupés par des chaussées[66]. + + [65] L'Aliscamp existe encore aujourd'hui; mais il a été dépouillé + de la plupart de ses anciens monumens. Voy. la _Statistique du + département des Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 438. Si on en croyait + la chronique attribuée à Turpin, le fait dont parle Roderic se + serait passé sous Charlemagne, et ce qui est dit des chrétiens + enterrés dans l'Aliscamp se rapporterait à une partie des guerriers + français tués à Roncevaux. Voy. l'édition de cette chronique, par + M. Ciampi, p. 83. D'un autre côté il existe un vieux poème français + intitulé _Poème de Guillaume au court nez_, qui, supposant les + Sarrazins maîtres sous Charlemagne de tout le midi de la France, + fait livrer auprès d'Arles une grande bataille, où beaucoup de + chrétiens furent tués. La partie du poème où il est question + de cette bataille, porte le nom de _Bataille d'Aleschans_. Il + y est dit que les chrétiens étaient commandés par les enfans et + petits-enfans d'Aimeri de Narbonne. Guillaume, fils d'Aimeri, y + courut plusieurs fois risque de perdre la vie; son neveu, Vivien, + resta parmi les morts. Ce récit, qui nous a été indiqué par M. + Paulin Paris, se trouve à la Bibliothèque du Roi, manuscrits de la + Vallière, no 23. + + [66] Voy. Maccary, manuscrits arabes de la Biblioth. roy., no 704, + fol. 73, et le no 596, fol. 37. A l'égard du pont d'Arles, c'était + peut-être le pont dont il est parlé dans ces vers d'Ausone: + + Præcipitis Rhodani sic intercisa fluentis, + Ut mediam facias navali ponte plateam. + Per quem Romani commercia suscipis orbis. + + Voy. Ausone, _Ordo nobilium urbium_, VIII. + + Il existe à Arles un grand nombre de traditions relatives à + l'occupation du pays par les Sarrazins. M. Anibert, avocat d'Arles, + publia, en 1779, une dissertation dans laquelle il prétendit que + la montagne de Cordes, située aux environs de la ville, avait + été ainsi appelée, parce que les Sarrazins, dont la capitale + était Cordoue, s'y étaient établis, pour inquiéter de là tout + le voisinage. On a également disputé au sujet de l'amphithéâtre + d'Arles, et quelques personnes ont supposé que ce monument, étant + contre l'ordinaire surmonté de tours, dont deux subsistent encore, + ces tours avaient été élevées à l'époque où la ville, menacée par + les Sarrazins, avait besoin de nouveaux moyens de défense. Ces + questions n'étant pas encore éclaircies, et faute de témoignages + contemporains, ne devant probablement l'être jamais, nous nous + bornons à les indiquer. + +L'attaque faite devant Arles n'avait probablement pour objet que +de détourner l'attention des chrétiens. Les préparatifs auxquels +Abd-alrahman travaillait depuis deux ans étant terminés, l'armée +se dirigea vers les Pyrénées. Les auteurs varient sur l'époque où +cette expédition eut lieu. On se trouvait probablement au printems +de l'année 732. L'armée était nombreuse et pleine d'enthousiasme. Il +paraît qu'Abd-alrahman prit sa route à travers l'Aragon et la Navarre, +et qu'il entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn[67]. +C'est d'ailleurs ce qu'indiquent les traces des dévastations qui se +commirent sur son passage. Partout les églises étaient brûlées, les +monastères détruits, les hommes passés au fil de l'épée. Les abbayes +de Saint-Savin, près de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre, +furent rasées; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68]. +L'abbaye de Sainte-Croix, près de Bordeaux, fut livrée aux flammes[69]. + + [67] Isidore de Beja s'exprime ainsi: «Tunc Abderraman multitudine + sui exercitus repletam prospiciens terram, montana Vaccæorum + dissecans, et fretosa ut plana percalcans, terras Francorum intus + experditat.» D'un autre côté on lit dans la chronique de l'_Abbaye + de Moissac_: «Abderaman cum exercitu magno per Pampelonam et montes + Pyreneos transiens, Burdigalem civitatem obsidet.» + + [68] _Gallia Christiana_, t. I, p. 1149, 1192, 1244, 1247, 1261 et + 1286. Bearn est une ancienne ville épiscopale dont le siége porta + plus tard le nom de Lescar. + + [69] _Gallia Christiana_, t. II, p. 858. + +Bordeaux n'opposa qu'une légère résistance. En vain Eudes, qui avait +eu le tems d'assembler toutes ses forces, essaya-t-il d'arrêter les +Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des +chrétiens tués fut si grand que, suivant l'expression d'Isidore de +Beja, Dieu seul put s'en faire une idée. Eudes n'étant plus en état de +tenir la campagne, alla invoquer l'appui de Charles-Martel, dont les +états étaient à la veille d'être envahis, et qui déjà avait appelé ses +vieilles bandes des bords du Danube, de l'Elbe et de l'Océan. Rien ne +pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils +détruisirent le monastère de Saint-Emilien; à Poitiers, ils brûlèrent +l'église de Saint-Hilaire[70]. + + [70] _Gallia Christiana_, t. II, p. 881, et recueil de dom Bouquet, + t. II, p. 454, 684, etc. + +Les auteurs arabes parlent d'un comte de la contrée qui, ayant osé +soutenir la présence des Sarrazins, fut vaincu, pris et décapité. +Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel +on remarquait des topazes, des hyacinthes et des émeraudes. Tel était +leur enthousiasme et leur impétuosité, que leurs propres auteurs les +comparent à une tempête qui renverse tout, à un glaive pour qui rien +n'est sacré[71]. + + [71] Conde, _Historia_, t. I, p. 86. + +Les Sarrazins se disposaient à faire subir un sort semblable à la +ville de Tours, où ils étaient attirés par le riche trésor de l'abbaye +de Saint-Martin, lorsqu'on annonça l'arrivée de Charles-Martel sur +les bords de la Loire. Aussitôt les deux armées se préparèrent à en +venir aux mains. Jamais de plus grands intérêts ne furent en présence. +Pour les chrétiens, il s'agissait de sauver leur religion, leurs +institutions, leurs propriétés, leur vie même. Pour les musulmans, +outre l'intime persuasion où ils étaient qu'ils défendaient la cause +même de Dieu, ils avaient à conserver le riche butin dont ils s'étaient +emparés; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur +assurer une retraite honorable. + +Un auteur arabe rapporte qu'aux approches de Charles, Abd-alrahman fut +effrayé du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses +soldats traînaient après eux, s'était introduit dans leurs rangs, et +qu'il eut un instant l'idée de les engager à abandonner une partie de +leur butin. Il craignait qu'au moment de l'action, ces biens acquis +au prix de tant de fatigues et d'excès ne devinssent un embarras. +Néanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mécontenter ses +troupes, et s'en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette +faiblesse, ajoute l'auteur, eut bientôt les suites les plus fatales. + +Le même auteur raconte qu'en présence même de Charles, les musulmans +se précipitèrent sur la ville de Tours, et que, semblables à des +tigres furieux, ils s'y gorgèrent de sang et de pillage; ce qui sans +doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain +désastre[72]. Les auteurs chrétiens, dont, il est vrai, le récit est +extrêmement défectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours, +et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact; d'où l'on peut +induire que les faubourgs seuls furent un instant livrés à la merci des +barbares. + + [72] Conde, _Historia_, t. I, p. 87. + +Enfin, après huit jours passés à s'observer réciproquement, et après +quelques légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une +action générale. La relation arabe déjà citée donne à entendre que +la bataille s'engagea aux environs de Tours; et c'est l'opinion qu'a +suivie Roderic Ximenès, qui écrivait surtout d'après le récit des +Arabes[73]. D'un autre côté, la plupart des chroniques françaises, +notamment celle de l'abbaye de Moissac, rédigée à l'époque même de +l'événement, affirment que le combat eut lieu près de Poitiers, ou +même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux +opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux +portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage; +que, dans l'engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les +Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous +les murs de Poitiers[74]. + + [73] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 87, l'auteur des + _Cartas_, p. CLXI, Isidore de Beja, p. LVIII, et Roderic Ximenès, + p. 13. + + [74] Une ancienne tradition qui a cours à Tours place le théâtre de + la bataille dans les environs, au lieu nommé Saint-Martin-le-Bel + (_Sanctus Martinus à Bello_, et non, comme l'ont écrit quelques + auteurs, _Sanctus Martinus à Betto_). M. Chalmel, auteur d'une + _Nouvelle Histoire de Tours_, publiée en 1828, 4 vol. in-8º, et + d'une dissertation relative à la bataille, qui déjà avait paru dans + ses _Tablettes chronologiques_, Tours, 1818, veut que la bataille + se soit livrée à environ trois lieues de la ville, dans une grande + plaine appelée les _Landes de Charlemagne_, et qui, suivant lui, + devrait se nommer les _Landes de Charles-Martel_. M. Chalmel cite + à ce même sujet, dans son histoire de Tours, une relation arabe de + la bataille, écrite par un musulman qui y était présent, et cette + relation, ajoute-t-il, lui a été envoyée traduite en français + par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans + les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ni dans les + traductions espagnoles de Conde, tout porte à croire qu'elle est + supposée. + +On était alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'année +732. Ce furent les Sarrazins qui commencèrent l'action par une charge +de toute leur cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir +de leurs victoires passées et par la présence de Charles-Martel, qui +se portait partout où le danger était le plus pressant. Vainement les +Sarrazins, par la légèreté de leurs mouvemens, cherchèrent à mettre le +désordre dans les rangs; les chrétiens, pesamment armés, et, suivant +l'expression d'un écrivain contemporain, semblables à un mur, ou à une +glace qu'aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux +les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la +nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain, l'action recommença. +Les guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s'attendaient pas +à une telle résistance, redoublèrent d'efforts. Tout-à -coup leur camp +se trouva envahi par un détachement chrétien, probablement dirigé par +le duc d'Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittèrent +leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En vain Abd-alrahman +accourut pour rétablir l'ordre; ses efforts furent inutiles; il fut +lui-même atteint d'un trait lancé par les chrétiens, et tomba expirant. +Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils +parvinrent à délivrer leur camp; mais une grande partie d'entre eux +resta sans vie sur le champ de bataille. + + [75] Voici les expressions d'Isidore de Beja: «Atque dum acriter + dimicant gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles + permanentes, sicut et zona rigoris glacialiter manent adstrictæ, + Arabes gladio enecant.» + + [76] Paul Diacre, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. + I, part. I, p. 505. Paul Diacre a peut-être confondu ensemble la + bataille de Poitiers et la bataille de Toulouse en 721. + +La nuit étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le +lendemain; mais les Sarrazins, qui s'étaient avancés en France dans +l'intention de la subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d'état +de faire une conquête aussi difficile, jugèrent inutile d'en venir de +nouveau aux mains. Profitant des ténèbres de la nuit, ils reprirent +en toute hâte le chemin des Pyrénées. Telle était leur précipitation, +qu'ils ne se donnèrent pas la peine d'abattre leurs tentes ni +d'emporter le butin qu'ils avaient fait. + +Le lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de +nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s'était passé, il fit +occuper le camp ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y +étaient amoncelées. Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit +qu'il craignît que cette retraite subite ne cachât quelque piége, soit +que, voyant ses états dorénavant à l'abri de tout danger, il dédaignât +de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu'immédiatement après +la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de +l'éclatant triomphe qu'il venait de remporter, et joignant à son nom de +Charles, déjà illustré par tant de victoires, le titre de martel ou de +marteau, à cause de la part qu'il avait, suivant son usage, prise en +personne au succès obtenu à cette occasion, et parce que, suivant la +chronique de Saint-Denis, «comme li martiaus debrise et froisse le fer +et l'acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il et brisait-il +par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77].» + + [77] Recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. III, + p. 310. + +Tel fut le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant +plusieurs années par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas +admettre le récit de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter +le nombre des Sarrazins tués dans le combat à trois cent soixante +et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne périrent pas dans la +bataille: où donc trouver une armée de quatre ou cinq cent mille +hommes, à une époque de guerres intestines et de désordres, comme +celle où l'on était alors? Et supposé que cette armée eût existé, +comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel que +l'Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des +précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres +sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne +saurait nier que l'armée d'Abd-alrahman ne fût la plus nombreuse et la +mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre +notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits +par la France tout entière, et que la place que ce grand événement n'a +pas cessé d'occuper dans la mémoire des hommes. + +Les écrivains arabes, qui n'avaient qu'une idée confuse du théâtre de +cette guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les +chrétiens, de relation détaillée de cette expédition, n'ont pu donner +de notions précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent +d'appeler le lieu où se livra la principale bataille _Pavé des +Martyrs_[78]. En effet, un très-grand nombre de disciples de Mahomet y +perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend encore le bruit que les +anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidèles à +la prière. + + [78] <mot en arabe> Maccary, no 704, fol. 63 recto, et no 705, fol. 3 + verso. + +Les débris de l'armée sarrazine s'étaient dirigés vers les Pyrénées, +détruisant tout sur leur passage. Un de leurs détachemens traversa +la Marche, près de Guéret[79], ainsi que le Limousin, où il détruisit +l'abbaye de Solignac[80]. Peut-être est-ce à cette retraite désespérée +des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages dont nous +avons parlé à l'occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe +suppose qu'ils furent poursuivis l'épée dans les reins par les +chrétiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible +qu'Eudes, non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se +venger des violences qui y avaient été commises par les barbares. + + [79] Voy. les _Bollandistes_, 6 octobre, _Vie de saint Pardou_, + abbé de Waract. + + [80] _Gallia Christiana_, t. II, p. 566. + + [81] Maccary, no 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-être parler + de ce qui eût lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel + pénétra en Languedoc. + +La nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France +produisit en Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les +musulmans. Les chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales +de l'Espagne crurent voir dans cet événement une marque de la +protection du ciel, et ils se hâtèrent de prendre les armes pour +assurer leur indépendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs +succès précédens avaient enflés d'orgueil, tombèrent dans l'abattement +et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des sentimens +pieux, profitèrent de l'occasion pour s'élever contre la corruption qui +s'était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet, +l'amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés +jusque-là de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu'à +satisfaire ses passions. + + [82] On lit dans les _Essais historiques sur le Bigorre_, de M. + d'Avezac, t. I, p. 118, qu'un détachement de l'armée musulmane + s'étant réfugié dans le Bigorre, les chrétiens du pays, conduits + par un prêtre de Tarbes, saint Missolin, prirent les armes et + taillèrent les Sarrazins en pièces. Le fait en lui-même n'a + rien d'invraisemblable; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que + saint Missolin est antérieur de plusieurs siècles aux invasions + sarrazines. Voy. Grégoire de Tours, édit. de Ruinart, _de gloria + confessorum_, p. 934 et 1402. + +Le lieutenant d'Abd-alrahman à Cordoue s'était hâté de mander ce +malheureux événement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas. +Un nouveau gouverneur fut envoyé d'Afrique avec des renforts. Ce +gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne +rien négliger pour venger le sang musulman, si abondamment répandu. +Abd-almalek marcha sans s'arrêter, vers les Pyrénées, et voyant ces +guerriers, naguères si superbes, en proie à une sombre terreur, il +chercha à ranimer leur courage: «Les plus beaux jours qui luisent +pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les +jours consacrés à la guerre sainte: c'est là l'échelle du paradis. Le +prophète ne s'appelait-il pas le Fils de l'Épée? Ne se vantait-il pas +d'aspirer au repos, à l'ombre des drapeaux pris sur les ennemis de +l'islamisme? La victoire, la défaite et la mort sont dans les mains +de Dieu; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier, +triomphe aujourd'hui.» Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que +les bons musulmans en attendaient[82a]. + + [82a] Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89. + +On a vu que les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne +avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle même d'une +expédition partie de France à travers les Pyrénées, et à la suite +de laquelle les Français se seraient emparés de Pampelune et de +Gironne[83]. En effet, les chrétiens du nord de l'Espagne et ceux +du midi de la France obéissaient à la même foi; ils s'attribuaient +même une origine commune, et ils se rappelaient encore l'époque où +une nombreuse colonie, partie des bords de l'Èbre, vint s'établir en +Gascogne[84]. + + [83] Comparez l'auteur des _Cartas_, p. CLXV, et _Gallia + Christiana_, t. XII, p. 270. + + [84] Voy. l'article _Basques_, de M. Walckenaer, dans + l'_Encyclopédie des Gens du Monde_, t. III, p. 117. + +Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon +et la Navarre; ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes +occupées par les Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même +pas à reprendre l'offensive. Les invasions des Sarrazins en France +n'avaient pas pu se faire sans relâcher tous les liens de la société. +Le désordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces +deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d'Espagne, +se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques hommes +ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer +des principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'étaient +rendus maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs +partisans et leurs intérêts. Pour que l'ordre fût rétabli, il fallait +que ces chefs se missent sous la dépendance soit du duc d'Aquitaine, +soit de Charles-Martel, et ils redoutaient également l'un et l'autre. +Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s'allièrent +avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles +chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l'autorité +s'étendait sur presque toute la Provence. + +Pendant ce tems, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître +son autorité en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne +se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dépendance du +royaume d'Austrasie, et où d'ailleurs l'invasion récente des Sarrazins +avait introduit les plus grands désordres. Il confia les postes les +plus importans du pays à ses _leudes_ ou fidèles, et se fit rendre +hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre +les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à déplorer +que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner +tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la +place éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois +contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout +sacrifier pour s'assurer le dévouement de ses soldats. Faute d'autres +moyens, il abandonnait à ses guerriers les biens des églises et des +monastères, et il s'était aliéné le clergé, alors très-puissant. De +plus, il existait une ligne de démarcation entre les habitans d'une +partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord, +Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles rencontra en général +si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui devaient leur +délivrance. + +En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord +avec Mauronte, passe le Rhône avec des forces considérables, et +s'empare, sans coup férir, d'Arles, où il fait saccager les couvens +des Saints-Apôtres et de la Vierge et détruire le tombeau de +Saint-Césaire[85]. Ensuite il s'avance au coeur de la Provence, et +s'empare, après un long siége, de la ville de Fretta, aujourd'hui +Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les guerriers de +cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance; les +Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors +au rocher où fut bâti plus tard le palais des papes; c'est le lieu que +les auteurs arabes paraissent désigner par le nom de _Roche d'Anyoun_. +Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares, +et cette occupation dura près de quatre ans[87]. + + [85] _Gallia Christiana_, t. I, p. 537, 544, 600 et 620. + + [86] Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'_Abbaye de + Moissac_: «Jusseph... Rhodanum fluvium transiit; Arelate civitate + pace ingreditur, thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor + annos totam Arelatensem provinciam depopulat.» Voy. le recueil + des _Historiens de France_, t. II, p. 655. On lit également dans + la continuation de Frédegaire, _ibid._, t. II, p. 456, ces mots: + «Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque + Rhodanum fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et + fraude mauronto, Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni + ingrediuntur, illisque rebellantibus ea regione vastata.» Le + siége de Fretta ne nous est connu que par un roman provençal écrit + long-tems après l'événement. Voy. l'_Histoire de Provence_, par + Papon, t. I, p. 85. Mais une armée sarrazine a dû stationner auprès + de la ville actuelle de Saint-Remy; car on trouve des monnaies + arabes du tems dans le pays. Voy. la _Description de quelques + médailles inédites de Massilia_, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4º, + p. 23. A l'égard du combat livré sur les bords de la Durance, on + peut citer à l'appui l'inscription latine qu'on lisait jadis dans + une chapelle aux environs de Bonpas, et qui était ainsi conçue: + «Sepultura nobilium avenionensium, qui occubuerunt in bello contra + Saracenos.» Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, Aix, 1664, 2 vol. + in-fol., t. I, p. 700. + + [87] Maccary, no 704, fol. 72. + +Eudes étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se +fit rendre hommage par ses deux fils. + +Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les +affaires des Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans +les montagnes des Pyrénées pour achever de dompter les habitans, qui +continuaient à opposer de la résistance. Mais s'étant laissé surprendre +pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une +défaite complète. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de +l'Espagne à Ocba, et il ne resta à Abd-almalek que le commandement des +provinces situées dans le voisinage des Pyrénées. + +Les auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle +pour l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il +préféra l'Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui +procurerait de se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait +un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire +musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc établirent +des positions fortifiées dans tous les lieux susceptibles de défense +jusqu'aux rives du Rhône[88]. Ces positions, appelées par les Arabes +_rebath_[89], étaient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient +observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens. + + [88] Maccary, no 704, fol. 63 verso, no 705, fol. 4 verso, et + Ibn-Alcouthya, fol. 61. + + [89] <mot en arabe>. + +C'est sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs +incursions dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se +couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupée, et toutes les églises +voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhône, qui avaient +échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres. +Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de +Charles-Martel de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait +essuyer quelques années auparavant. Leurs détachemens, occupant de +nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne. + + [90] _Gallia Christiana_, t. I, p. 703 et 737. + +Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En +737, se voyant tranquille du côté du nord et de l'Orient, il fit +partir pour Lyon une armée commandée par son frère Childebrand, qui +l'avait puissamment secondé dans toutes ses guerres. En même tems, +il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour réclamer +son secours[91]. Il paraît que les Sarrazins de Provence, favorisés +par Mauronte, s'étaient établis jusque dans les montagnes du Dauphiné +et du Piémont, et que, sans le concours d'une armée venue des bords +du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d'éloigner les Barbares. +Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône, +commença le siége d'Avignon. Cette ville était alors très-forte, +et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage dans ce +tems-là . Bientôt Charles lui-même s'avança avec une nouvelle armée. En +même tems Luitprand attaqua les Sarrazins du côté de l'Italie[92]. La +ville d'Avignon fut prise d'assaut, et les Sarrazins qui la défendaient +furent passés au fil de l'épée[93]. Charles se hâta de traverser le +Rhône, et s'avança jusqu'à Narbonne. Celui qui commandait dans cette +célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les +passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne +en armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles +que par mer. A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba +envoya par eau une armée commandée par Amor[94]. Cette armée débarqua +à quelque distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles +marcha à sa rencontre avec une partie de ses forces. L'action eut lieu +un dimanche, sur les bords de la rivière de Berre, dans la vallée +de Corbière, à quelques lieues de Narbonne. L'armée musulmane était +postée sur un lieu élevé, et l'émir qui la commandait, fier du nombre +de ses soldats, avait négligé de prendre aucune précaution. Charles ne +lui laissa pas le tems de se reconnaître, et l'attaqua avec la plus +grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut complète; leur chef +lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient échappé au +carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les étangs +qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les +poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans +la ville[95]. + + [91] Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508. + + [92] L'épitaphe de Luitprand, à Pavie, était en vers latins et + renfermait ces mots: + + .....Deinceps tremuere feroces + Usque Saraceni, quos dispulit impiger, ipso, + Cum premerent Gallos, Carolo poscente juvari. + + Voy. Sigonius, _de Regno Italiæ_, ann. 743. + + [93] Voici en quels termes le continuateur de Frédegaire rend + compte de la prise d'Avignon: «Carolus urbem aggreditur, muros + circumdat in modum Hierico cum strepitu hostium et sonitu tubarum, + cùm machinis et restium funibus super muros et ædium mænia irruunt, + urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes trucidant.» Voy. + le recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 456. + + [94] Isidore de Beja, p. LX. + + [95] Comparez la continuation de Frédegaire, tom. II du recueil des + _Historiens de France_, p. 456, la chronique de Moissac, _ibid._, + p. 656, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 72, recto. + +Malgré ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se +défendre, et Charles, dont le caractère ne s'accommodait pas des +lenteurs d'un siége, qui d'ailleurs était appelé d'un autre côté par +le caractère indomptable des Frisons et des Saxons qu'il avait si +souvent vaincus, renonça à prendre une ville dont tout concourait +alors à rendre l'accès difficile. Mais en s'éloignant, il résolut de +désarmer la population chrétienne du pays dont les dispositions lui +étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l'impossibilité de +s'établir d'une manière solide ailleurs qu'à Narbonne. Il fit raser +les fortifications de Béziers, d'Agde et d'autres cités considérables. +Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes renversées, +et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa +solidité, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livrée aux +flammes. Le même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une +époque où Montpellier n'existait pas encore, présentait un aspect +imposant, et qui d'ailleurs, par la commodité de son port, offrait un +lieu de retraite aux navires sarrazins venus d'Espagne et d'Afrique. +Telle était la défiance de Charles, qu'il emmena avec lui, outre un +grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi +les chrétiens du pays[96]. + + [96] Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de + Frédegaire. L'histoire se tait au sujet de Carcassonne. Il est + probable que cette ville, alors bâtie au haut du rocher où se voit + encore la cathédrale et défendue par le cours de l'Aude, ne tarda + pas à retomber au pouvoir des chrétiens. + +Il est certain que l'autorité de Charles fut vue de très mauvais +oeil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient +d'avoir conservé une partie des institutions et de la civilisation +romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore +empreints de la rudesse germanique. Le clergé surtout, tant dans +le nord que dans le midi, ne pardonnait pas à Charles la manière +arbitraire dont il disposait des biens ecclésiastiques. Les Sarrazins, +dans leurs invasions, avaient dévasté la plupart des églises et des +couvens, et avaient aliéné les biens affectés à ces établissemens. +Charles, en chassant les Sarrazins, ne rétablit pas le clergé dans +ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons à ses +hommes d'armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des +siéges épiscopaux et des monastères restèrent vacans, faute de moyens +d'entretien. L'histoire fait mention de Wilicarius, évêque de Vienne, +qui, après l'expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession +de son siége. Mais, trouvant tous les biens des églises au pouvoir des +laïques, il se retira dans le Valais, où on le nomma abbé du monastère +de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent réformés que peu à peu et +quelques années après, sous Pepin et sous Charlemagne. + + [97] Charvet, _Histoire de la sainte église de Vienne_, p. 147. + +Dans un autre tems, le clergé, menacé dans son existence, aurait fait +un appel au zèle des fidèles; mais à en juger par le peu de témoignages +qui nous restent de cette époque reculée, les ecclésiastiques en +général se bornèrent à représenter les fléaux sous lesquels la +chrétienté gémissait, comme une juste punition de Dieu, pour la +corruption des hommes, et à exhorter les pécheurs à revenir au sentier +de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclésiastiques qui, entraînés +par leur humeur belliqueuse, s'attachèrent à la personne de Charles, et +l'accompagnèrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut +Hainmarus, évêque d'Auxerre, dont les vastes propriétés s'étendaient +sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, dédaignant de +s'assujétir au service des autels, laissa à un autre l'administration +de son diocèse, et alla signaler la vigueur de son bras du côté des +Pyrénées[99]. + + [98] Voy. la _Lettre de saint Boniface_, archevêque de Mayence, à + Ethelbaldus, roi de Mercie, en Angleterre, vers l'an 745, recueil + de Ferrarius, 1605, in-4º, p. 76. Voy. aussi différens passages des + capitulaires de Charlemagne, édition de Baluze, t. I, p. 413, 526, + 1056 et 1227. + + [99] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 270. + +Après le départ de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra +de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins. +Charles l'ayant appris, résolut de purger tout-à -fait cette contrée des +germes de troubles qui la désolaient depuis si long-tems. En 739, il +reparut dans le pays avec son frère Childebrand. Mauronte fut chassé de +toutes les positions qu'il occupait. Les côtes de la mer où les hommes +turbulens auraient pu se cacher, furent visitées avec le plus grand +soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes, +et les Sarrazins de Narbonne n'osèrent plus s'avancer au-delà du +Rhône[100]. + + [100] Continuation de Frédegaire, recueil des _Historiens des + Gaules_, t. II, p. 457. + +On manque de renseignemens certains sur la manière dont les Sarrazins +s'étaient conduits dans l'intérieur de la Provence. Il est probable +que, par considération pour Mauronte, qui les avait appelés et qui +aspirait à être maître du pays, ils ne se livrèrent pas aux mêmes +violences qu'en d'autres contrées[101]. + + [101] Les détails qu'on lit dans la vie de saint Porcaire, et qui + sont relatifs aux dévastations commises par les Sarrazins dans + l'intérieur de la Provence, nous paraissent devoir se rapporter à + l'occupation du pays par les barbares, postérieurement à l'an 889. + Voy. le recueil des _Bollandistes_, 12 août, p. 737. Il en est de + même des autres récits du même genre. Il sera question plus tard de + ces mêmes récits. + +Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc +une autre source de calamités, qui, pendant plusieurs siècles, ne +laissèrent presque pas de repos aux côtes du midi de la France. Nous +voulons parler des descentes que les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique +commencèrent à faire par mer. + +Les Arabes, à l'époque de leur plus grand enthousiasme guerrier, +n'avaient pas songé à profiter de la voie que leur offrait la mer, +pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout +tems les nomades de l'Arabie ont eu de l'éloignement pour l'élément +humide. Habitués à la vie indépendante du désert, ils croiraient faire +outrage à leur liberté, s'ils consentaient à s'enfermer dans un frêle +bâtiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l'antiquité, furent +faites pour établir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique, +furent-elles l'ouvrage des Phéniciens et d'autres peuples étrangers. +Cette répugnance pour la mer était partagée par Mahomet, et telle est +encore la manière de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans, +façonnés en général à l'esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans pitié +les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accroître +leur fortune ou pour satisfaire leur curiosité; et quelques docteurs +sont allés jusqu'à dire que, dès l'instant qu'un homme s'est décidé +plusieurs fois à se mettre en mer, il peut être considéré comme étant +privé de son bon sens, et comme n'étant plus recevable à faire admettre +son témoignage en justice[102]. + + [102] Voy. nos _Extraits d'auteurs arabes relatifs aux guerres des + Croisades_, Paris, 1829, p. 370 et 476. + +Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l'Égypte et +l'Afrique, et que l'étendard des nomades flotta dans les ports de Tyr, +de Sidon, d'Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine à leur +disposition; et il était naturel que les renégats et les aventuriers +de tous les pays leur donnassent l'idée de se livrer à des expéditions +maritimes. Dès l'année 648, quinze ans après la mort du prophète, +le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l'île de +Chypre. Une autre expédition fut faite, en 669, dans l'île de Sicile; +et depuis ce moment les provinces maritimes de l'empire grec, sans +excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les +musulmans, eurent autant à souffrir des attaques faites par mer que des +attaques faites par terre. + +Dans l'origine les navires sarrazins furent montés en général par +des renégats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientôt +les musulmans prirent part à ces expéditions, sources inépuisables de +richesses; et comme la plupart d'entre eux, tout en faisant du butin, +croyaient faire une action agréable à Dieu, plus l'entreprise leur +présentait de danger, plus elle leur parut méritoire. On a vu que +le prophète n'avait jamais songé à ce moyen d'étendre sa religion. +Néanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d'être excitées, +ne tardèrent pas à pouvoir invoquer en faveur de leur zèle nouveau +plusieurs témoignages propres à redoubler leur enthousiasme. On +commença à raconter que le prophète s'étant un jour endormi dans +la maison d'un de ses compagnons d'armes, avait vu dans son sommeil +quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe +de l'islamisme, et que, dans la joie qu'il eut de les voir entourés +de captifs, il s'éveilla en sursaut, célébrant la gloire d'une telle +entreprise. Aussi quelques années après, lorsque Moavia fit son +expédition contre l'île de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du +prophète, voulut avoir part aux mérites d'une tentative si sainte; et +comme Omm-Heram mourut dans le cours de l'expédition, les musulmans +lui élevèrent un tombeau, où dans la suite ils allaient implorer la +miséricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d'eau. + + +On rapportait encore qu'en 716, lorsque la grande flotte qui alla +assiéger Constantinople partit d'Alexandrie, un des fils du khalife +Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda à l'amiral ce qu'il +pensait des péchés dont la plupart des hommes de l'équipage devaient +avoir l'ame chargée; l'amiral ayant répondu qu'à l'exemple de chacun de +nous, ils devaient avoir leurs péchés pendus au cou: «Non pas pour ces +hommes-ci, s'écria le fils d'Omar; j'en jure par celui qui tient mon +ame dans ses mains, ils ont laissé leurs péchés sur le rivage.» + +D'après le récit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la +guerre sacrée faite par mer a dix fois plus de mérite que la guerre +faite par terre, et que ceux qui devaient venir après lui étant privés +de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mêmes avantages +s'ils se livraient aux expéditions maritimes. Mahomet aurait encore dit +que le musulman qui meurt en combattant sur terre éprouve l'effet d'une +piqûre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reçoit la même +sensation que l'homme à qui, au moment d'une soif ardente, on présente +de l'eau fraîche mêlée avec du miel. C'est par une suite de la même +idée qu'on fait dire à Ayescha, femme chérie du prophète, que, si elle +avait été homme, elle se serait vouée à la guerre sacrée sur mer[103]. + + [103] Pour tous les détails qu'on vient de lire, voyez le traité + arabe destiné à exciter les musulmans à faire la guerre aux peuples + d'une autre religion que la leur, et intitulé: _les Routes de + l'empressement vers les rendez-vous des Amans, et le Guide de la + Passion vers le séjour de la Paix_. Cet ouvrage a été imprimé au + Caire, l'an 1242 de l'hégire (1826 de J.-C.). Voy. la notice que + nous en avons donnée, dans le _Nouveau Journal Asiatique_, t. VIII, + p. 337, et t. IX, p. 189. + +Les premières expéditions maritimes faites par les musulmans partirent +des ports de Syrie et d'Égypte, et furent surtout dirigées contre les +provinces de l'empire grec, presque en guerre continuelle avec les +khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes, +il ne paraît pas que les vainqueurs songeassent d'abord aux avantages +que leur offrait cette fameuse cité pour se rendre maîtres du bassin +de la mer Méditerranée. Ils y songeaient si peu que leur chef, +voulant bâtir une ville qui leur servît d'asile au besoin, choisit +l'emplacement de Cayroan, à plusieurs journées de la côte[104]. Moussa, +gouverneur d'Afrique, à l'époque où il envahit l'Espagne, n'avait à sa +disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent +et revinssent plusieurs fois pour transporter l'armée musulmane d'un +côté du détroit de Gibraltar à l'autre[105]. Mais Moussa comprit tout +de suite la nécessité d'avoir une flotte à ses ordres pour maintenir +les communications libres entre la Péninsule et les rivages africains; +aussi il se hâta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports +de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu'à Cadix, les côtes +espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en était de même +des bords africains, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à Tripoli +de Barbarie. En 736, un gouverneur d'Afrique fit construire à Tunis +un arsenal formidable. C'est alors que Carthage vit disparaître son +antique renommée devant la nouvelle cité. + + [104] _Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du + Roi_, t. II, p. 157. + + [105] Ibn-Alcouthya, fol. 52 verso. + +En Espagne, il y avait un émir chargé spécialement de la direction des +flottes. Cet émir portait le titre d'_émir-alma_, ou d'émir de l'eau. +C'est probablement de là qu'est venu notre mot _amiral_[106]. + + [106] Novayry, manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ancien + fonds, no 702, fol. 10 verso. + +Les auteurs arabes font mention d'une expédition envoyée par Moussa +dans l'île de Sardaigne, dès l'année 712. Les auteurs chrétiens parlent +d'une descente faite deux ans auparavant dans l'île de Corse[107]. +Ces deux îles, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dépendu +des empereurs de Constantinople; mais à mesure que la puissance de +ces princes s'affaiblit, des pays aussi éloignés du siége de l'empire +se trouvèrent abandonnés à leurs propres forces; aussi les flottes +sarrazines, pour qui ces îles étaient un lieu de relâche commode, +durent n'y rencontrer qu'une faible résistance. Les barbares se +bornèrent d'abord à piller les églises et les maisons des riches. Ces +moyens commençant à s'épuiser, ils firent des courses dans l'intérieur, +massacrant les hommes qui résistaient, et emmenant les femmes et les +enfans en esclavage. + + [107] Un auteur corse du quinzième siècle a prétendu que les + Sarrazins étaient entrés dans l'île de Corse dès le tems de + Mahomet, et qu'ils occupèrent l'île sans interruption jusqu'à + Charlemagne. Ce récit est controuvé. + +La première descente que les Sarrazins firent sur les côtes de France +eut lieu dans l'île de Lerins, aux environs d'Antibes; mais on est +incertain sur l'année où cette descente eut lieu. Les auteurs varient +depuis l'an 728 jusqu'en 739. Voici de quelle manière ce malheureux +événement est raconté. + +L'île de Lerins était alors célèbre dans toute la chrétienté par +son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir à l'Église des +docteurs, des évêques et des martyrs. En ce moment, le couvent était +sous la conduite de saint Porcaire, et l'on y comptait cinq cents +moines venus de la France, de l'Italie et des autres contrées de +l'Europe, non compris un certain nombre d'enfans qui venaient s'y +former à la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint +Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour +l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait peut-être +ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et +les exhorta à attendre les Sarrazins, se résignant d'avance au sort +que ces barbares voudraient leur réserver; tous consentirent à rester, +excepté un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en +arrivant, se mirent à parcourir l'île, croyant y trouver de grandes +richesses. Comme ils ne rencontrèrent que de vils habits et d'autres +objets de peu de valeurs, ils déchargèrent leur fureur sur les moines, +qu'ils accablèrent de coups. En même tems ils se mirent à briser +les croix, renversèrent les autels et détruisirent les édifices. Ne +pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins +emmener les jeunes; et, pour les forcer à embrasser l'islamisme, ils se +livrèrent devant eux à l'égard des vieux à tout ce que la violence peut +suggérer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles; +jeunes et vieux, tous restèrent fidèles à leur religion. Alors les +barbares les mirent à mort, et ne laissèrent en vie que les quatre +plus jeunes et les mieux faits, qu'ils embarquèrent sur leurs navires. +Heureusement le vaisseau sur lequel les moines étaient montés aborda +sur la côte voisine, au port d'Aguay[108], et les quatre religieux +profitèrent de l'occasion pour se sauver dans les bois, d'où retournant +dans l'île de Lerins, ils rétablirent le couvent[109]. + + [108] _Portus Agathonis._ + + [109] La fête de saint Porcaire et de ses compagnons est célébrée + au 12 août. Voy. le recueil des _Bollandistes_. Voy. aussi la _Vie + de saint Honorat_, en vers provençaux, par le troubadour Raimond + Féraud. + +Charles-Martel étant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui +succéda dans le poste de maire du palais, consacra les premières +années de sa puissance à faire reconnaître son autorité, tant dans +l'Aquitaine, possédée par les enfans d'Eudes, que dans la France +septentrionale et les provinces situées au-delà du Rhin. Les Sarrazins +auraient pu profiter d'une aussi belle occasion pour renouveler leurs +funestes tentatives contre les provinces méridionales de la France; +mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems +hors d'état de rien entreprendre. + +On a vu que dans le principe les armées des conquérans s'étaient +formées des élémens les plus hétérogènes. Chaque détachement avait son +langage particulier, ses croyances, ses intérêts. La discorde ne tarda +pas à éclater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prétendaient +avoir contribué autant que les autres aux conquêtes précédentes, et ils +se plaignaient de n'avoir pas été traités aussi bien. + +Les Arabes eux-mêmes ne s'entendaient pas entre eux. On sait que de +tout tems les nomades ont mis une grande importance à connaître la race +et la tribu à laquelle ils appartiennent. C'est ce qui fait que, dans +leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagné +de celui de son père et du nom de la tribu à laquelle il doit son +origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes, +l'une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de +Noé, et l'autre d'Ismaël, fils d'Abraham. Les Kahtanites, pour se +distinguer des autres, reçurent le titre d'_Ariba_ ou d'_Arabes_ par +excellence. Ils occupaient jadis l'est et le sud-ouest de l'Arabie, +particulièrement le Yémen ou Arabie-Heureuse, d'où ils furent encore +surnommés _Yemenis_. Les Ismaélites, descendant d'Ismaël par ses +rejetons Cayssy et Modhar, furent désignés par les titres de _Cayssys_ +et de _Modharys_. Ils s'étaient établis de préférence dans le Hedjaz, +auprès de la Mecque et de Médine, et ils rappelaient avec orgueil +l'honneur qu'ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De +tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races, +et l'esprit de faction, après avoir ensanglanté l'Arabie, l'Égypte, la +Syrie, pénétra jusqu'en Espagne et en France. + +Tout-à -coup les conquérans coururent aux armes, et Arabes et +Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se décida pour le parti +qui convenait le mieux à ses intérêts. Le signal de cette vaste +conflagration partit de l'Afrique. Dans les premiers tems de la +conquête, les généraux arabes voulant attirer les populations, +s'étaient relâchés de leur sévérité envers les hommes qui se +soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laissé les +Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient réduit +l'impôt que ceux-ci étaient obligés de payer; ils les avaient même +quelquefois exemptés de toute charge, se contentant d'enrôler les +hommes en état de porter les armes. A l'époque dont il est question +ici, c'est-à -dire en 737, le gouverneur d'Afrique, pensant qu'il était +tems de faire disparaître toutes ces distinctions, annonça l'intention +de suivre dans toute leur rigueur les leçons laissées par le prophète, +et voulut obliger les Berbers à acquitter le droit établi par la +loi[110]. Or, ce droit consistait à payer deux et demi pour cent pour +les biens meubles, tels que le bétail et l'argent, seule richesse qui +puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitués à toute +l'indépendance du désert, traitèrent ce droit de tyrannique, et prirent +les armes pour s'en affranchir. On les vit accourir du fond des déserts +situés au midi de l'Atlas, nus jusqu'à la ceinture, et montés sur leurs +chevaux, petits de taille, mais très-légers à la course, montrant la +plus grande valeur pour la défense de leur liberté. + + [110] Novayry, no 702, fol. 11 verso. + + [111] De tout tems les nomades se sont refusés à toute espèce + d'impôts; il fallut toute l'adresse de Mahomet pour y soumettre + les Arabes bédouins, et ceux-ci s'en affranchirent dans la suite. + Comparez Gagnier, _Vie de Mahomet_, t. III, p. 119; les _Annales + d'Aboulfeda_, tom. I, p. 214, et Burckhardt, _Voyages en Arabie_, + traduction française, t. II, p. 26 et 296. + +Les Berbers ne pouvant être domptés, le gouverneur de l'Espagne, Ocba, +traversa le détroit pour aider à les ramener à l'obéissance, et cette +retraite ne contribua pas peu à faciliter les succès de Charles-Martel +dans le midi de la France. Ocba étant mort, son prédécesseur +Abd-almalek le remplaça. + +Cependant les efforts des Berbers n'avaient pu être réprimés, et une +partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient été +obligées de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes +et les Berbers établis dans la Péninsule et en France, et qui, en +récompense de leurs exploits, avaient reçu des terres considérables, +craignirent que l'arrivée de ces nouveaux venus n'occasionât un second +partage des terres. Aussitôt ils coururent aux armes et se disposèrent +à repousser par la force les Arabes d'Afrique. Un seul fait donnera une +idée de l'acharnement qui régnait parmi les conquérans. Le gouverneur +Abd-almalek étant tombé au pouvoir du parti opposé, fut attaché à un +gibet sur le pont de Cordoue, et sa tête fut exposée entre un cochon +et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s'était déclaré +pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes +les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit à marches forcées +en Andalousie. L'action eut lieu aux environs de Cordoue. L'armée +d'Abd-alrahman se montait, dit-on, à cent mille hommes. Au plus fort +du combat, Abd-alrahman, qui était un très-habile tireur, lança un +trait au général ennemi, et le tua. Après cet exploit, il rentra dans +Narbonne[112]. + + [112] Ibn-Alcouthya, fol. 7 verso. + +Les khalifes de Damas étaient hors d'état de rétablir l'ordre à une +distance si éloignée. Des partis rivaux se formaient dans les provinces +orientales de l'empire, et les nombreuses armées envoyées du côté de +l'Occident avaient fini par épuiser les khalifes eux-mêmes[113]. + + [113] Voy. les annales d'Aboulfeda, en arabe et en latin, + Copenhague, 1789, t. I, p. 468 et suiv. + +Ces guerres cruelles, malgré l'inaction de Pepin, ne restèrent pas +sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne +avaient repris possession de Nîmes et des villes voisines; mais ces +villes finirent par se dégarnir presque de troupes, et les commandans +furent obligés de s'en remettre sur beaucoup de points aux chrétiens +du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de +la population, recouvrèrent une partie de leur ancien crédit. C'est +alors qu'on voit les villes du Languedoc, telles que Béziers, Nîmes, +Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte +particulier et une administration qui leur était propre[114]. + + [114] Voy. l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette, et + l'_Histoire de Nîmes_, par Menard. Il sera question de ces mêmes + faits plus tard. + +Un changement analogue eut lieu chez les chrétiens des Asturies, de +la Navarre et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Ces +hommes généreux commencèrent à combiner leurs efforts, et jouirent +enfin de quelque indépendance. En 747, un émir appelé Youssouf étant +parvenu, non sans peine, à se mettre à la tête du gouvernement de +l'Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrénées, afin +de soumettre les populations chrétiennes en armes; mais les chrétiens +résistèrent avec succès. + +Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le siége du +gouvernement étant interceptées, la Septimanie ne pouvait tarder à +secouer le joug musulman. Ce pays était également convoité par le fils +d'Eudes, Vaifre, duc d'Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une +incursion du côté de Narbonne. Mais tel était l'ascendant que prenait +chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque +garantie de repos et de prospérité. Il venait de se faire accorder +par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgré +ses victoires, n'avait osé s'arroger, le relevait encore aux yeux des +peuples. + +En 752 Pepin se rendit avec une armée en Languedoc, et un seigneur +goth, appelé Ansemundus, lui livra les villes de Nîmes, Agde, +Maguelone et Béziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se +diriger contre Narbonne; et comme cette ville était en état d'opposer +une longue résistance, il se contenta de laisser quelques troupes, +commandées par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance +qui ralentit beaucoup les progrès des troupes françaises, ce fut d'une +part la mort d'Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins +dans une embuscade, de l'autre une horrible famine qui désola le midi +de la France et l'Espagne. La disette des vivres devint telle, que les +mouvemens des armées en furent suspendus[116]. + + [115] Chronique de Moissac dans le recueil des _Historiens de + France_, t. V, p. 68. + + [116] Comparez la chronique de Moissac, dans le recueil de dom + Bouquet, et Ibn-Alcouthya, fol. 75. + +Sur ces entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu'on l'a vu, +résidaient à Damas, furent renversés, et firent place à une famille +rivale qui descendait d'Abbas, oncle du prophète. Les nouveaux khalifes +ne tardèrent pas à s'établir à Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont +eux qui portèrent la gloire du nom musulman au plus haut degré. Quant +à la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des +supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribué +à étendre les conquêtes de l'islamisme, échappa aux recherches des +bourreaux. Réfugié en Afrique, il resta quelque tems caché parmi les +tribus berbères. Apprenant ensuite les désordres qui avaient lieu en +Espagne, il se mit en relation avec quelques émirs; bientôt même, il +débarqua sur les côtes de Malaga, et les enfans des conquérans, établis +la plupart en Andalousie, le reçurent comme un libérateur. On était +alors en 755. Le prince s'appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en +arabe le _serviteur du miséricordieux_[117]. En effet, tel était alors +l'esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le +plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de +Dieu, etc. + + [117] Abd-alrahman avait pour père un prince ommiade, appelé + _Moavia_, et d'après l'usage des arabes on l'appelait quelquefois + _fils de Moavia_, Ebn-Moavia, d'où nos vieux chroniqueurs ont fait + par corruption _Benemaugius_. + +Abd-alrahman et ses descendans, étaient destinés à donner le plus +grand éclat à la domination mahométane en Espagne. C'est sous eux que +se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si +imposans; jusque-là , les conquérans avaient été trop occupés de leurs +croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien édifier +de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems à +combattre en Espagne l'esprit de faction irrité par la différence des +races et la diversité des intérêts. D'ailleurs tous les pays musulmans, +sans excepter l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, s'étaient soumis +sans résistance à la révolution qui venait de s'opérer dans les +provinces orientales de l'empire. Abd-alrahman, bien qu'investi d'une +autorité indépendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le +temporel, se trouva réduit à une partie de l'Espagne; voilà sans doute +ce qui l'empêcha de s'arroger le titre de khalife, et qui jusqu'au +commencement du dixième siècle engagea ses successeurs à se contenter +du simple titre d'émir[118]. La capitale de ces princes était Cordoue, +qui ne tarda pas à devenir le centre des lumières et des arts. + + [118] C'est à tort qu'Assemani, trompé par des écrivains arabes + modernes, a soutenu le contraire. Voy. le recueil intitulé _Italicæ + Historiæ scriptores_, Rome, 1752, t. III, p. 135 et suiv. + +Dès qu'Abd-alrahman vit son autorité un peu raffermie, il songea à la +ville de Narbonne qui était vivement pressée par les soldats de Pepin. +Un corps considérable de troupes, commandé par un chef nommé Soleyman, +s'avança vers les Pyrénées, pour porter secours à la place. Mais les +Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taillés en pièces. + +Enfin, les chrétiens de Narbonne qui formaient la masse de la +population, et qui avaient beaucoup à souffrir du blocus, prirent la +résolution de s'affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les +détails de cet événement[119]. On sait seulement qu'ils entrèrent +secrètement en négociation avec Pepin, et qu'ils obtinrent de lui la +promesse qu'on les laisserait libres de se gouverner d'après leurs +lois gothes. Alors ils profitèrent d'un moment où les soldats sarrazins +n'étaient pas sur leurs gardes, et les massacrèrent; en même tems ils +ouvrirent les portes de la ville aux Français[120]. On était alors en +759. Dès ce moment, le royaume fut entièrement purgé de la présence des +barbares, et Pepin laissa des troupes considérables dans le pays, pour +en défendre l'accès[121]. + + [119] De longs détails à ce sujet existent, il est vrai, dans le + roman de Philomène, publié à Florence, par M. Ciampi, en 1823, + sous le titre de _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_. + L'auteur prétend écrire par ordre de Charlemagne; mais cet ouvrage, + rédigé originairement en provençal, et où l'auteur place sous + Charlemagne des événemens qui avaient eu lieu sous son père Pepin + et sous Charles-Martel, a été composé au plutôt dans le douzième + siècle et ne mérite aucune foi. + + [120] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 69 et 335. + + [121] Voy. dom Bouquet, t. V, p. 6. Si on en croyait certains + auteurs, il serait resté quelques partis de Sarrazins dans le + Dauphiné, le comté de Nice et dans la chaîne des Alpes; et ces + partis se seraient maintenus en silence pendant les règnes de + Pepin et de Charlemagne. Il est fait mention dans divers ouvrages + relatifs au Dauphiné de l'occupation de Grenoble et des pays + voisins par les Sarrazins. D'un autre côté, un historien de + l'abbaye de Lerins (Vincent Barral, part. Ire, p. 132) suppose + les Sarrazins établis à Nice, et les fait chasser du pays par + Charlemagne, aidé par son prétendu neveu, appelé Siagrius. Voy. le + _Gallia Christiana_, t. III, p. 1275. C'est ce qui a fait croire + à quelques auteurs que les Sarrazins n'ont jamais été entièrement + chassés du Dauphiné, depuis Charles-Martel jusqu'au commencement du + dixième siècle, époque où de nouveaux barbares, maîtres des côtes + de Provence, s'avancèrent jusqu'en Piémont et en Suisse. Cette + opinion, mise d'abord en avant par certains auteurs de romans de + chevalerie, qui voulaient accumuler sous le règne de Charlemagne + les principaux événemens de notre histoire, a été accueillie par + les anciennes familles dont la fortune remonte à la part glorieuse + que leurs ancêtres prirent aux guerres faites aux barbares, et qui + étaient flattées de pouvoir faire remonter aussi loin la date de + leur origine. Voy. l'_Histoire généalogique des pairs de France_, + par M. de Courcelles, aux articles _d'Agoult_, _Clermont-Tonnerre_, + etc. Mais cette opinion ne repose sur aucun témoignage + contemporain, et l'on ne peut pas croire que si elle avait eu + quelque fondement, des princes tels que Charlemagne et ses enfans + eussent négligé de purger le coeur de leurs états de la présence + des infidèles, eux qui allaient les attaquer dans leur propre pays. + + + + +DEUXIEME PARTIE. + +INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE +JUSQU'A LEUR ÉTABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889. + + +L'époque que nous allons parcourir offre un caractère tout différent de +celle qui précède. On a vu que les Sarrazins, en pénétrant en France, +avaient non seulement l'intention de la conquérir et d'y faire fleurir +l'islamisme, mais que leur projet était de subjuguer tout le reste de +l'Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains, +avait menacé d'envahir l'Univers, une simple province du nouvel empire. +Il ne faut pas oublier que les chefs de l'armée conquérante étaient en +général originaires de l'Arabie, de la Syrie et de la Mésopotamie; le +centre de leur religion et celui de leur puissance était en Orient; +et leurs pensées ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers +les mêmes lieux. Aucune difficulté n'arrêtait des hommes qui avaient +pris part à des conquêtes sans exemple. Plus une contrée était vaste +et peuplée, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mérite aux +yeux de Dieu. + +Le tableau change avec l'époque que nous allons retracer. Le nouveau +dominateur de l'Espagne avait vu sa famille renversée du trône en +Syrie, et périr de mort violente. Retiré en Espagne, il n'apercevait +en général que des ennemis dans l'Afrique et les autres parties de +l'empire, qui avaient si largement contribué aux succès précédens. La +Péninsule, d'ailleurs, par la situation où elle se trouvait, était loin +de pouvoir fournir les moyens de se livrer à des entreprises hardies. A +la suite des guerres intestines qui la désolaient depuis si long-tems, +l'esprit de faction ne cessait de faire des progrès, et les chrétiens +des provinces septentrionales de l'Espagne avaient profité du désordre +pour prendre une attitude menaçante; enfin, le souvenir des échecs +précédens était présent à tous les esprits. + +D'un autre côté, la France, objet immédiat de ces invasions, acquérait +chaque jour plus d'ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette +vaste contrée obéissait à un même chef; et l'avantage qu'elle avait de +pouvoir, au besoin, appeler à son secours les guerriers de l'Allemagne, +de la Belgique et de l'Italie, la mettait à l'abri de toute agression. +Aussi, ce ne furent pas en général les Sarrazins d'Espagne qui +attaquèrent les chrétiens de France; ce furent plutôt les chrétiens de +France qui attaquèrent les Sarrazins d'Espagne. Pepin et Charlemagne +se mettant en relation avec les chrétiens de la Catalogne, de l'Aragon +et de la Navarre, les habituèrent peu à peu à recourir à leur haut +patronage; en même tems, ils favorisèrent de tous leurs moyens les +tentatives des émirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui +voulaient se rendre indépendans du souverain de Cordoue. Bientôt même, +Charlemagne et ses enfans entrèrent à main armée en Espagne, et pendant +long-tems les provinces voisines de l'Èbre furent une dépendance de +la France. Plus tard, lorsque les chrétiens du nord de la péninsule +s'occupèrent de reconquérir le pays de leurs pères, les guerriers du +midi de la France, dont la plupart se vantaient d'avoir la même origine +qu'eux, accoururent pour les seconder. + +Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions +humaines! L'émir de Cordoue et les khalifes d'orient étaient plus +occupés de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conquêtes sur +les chrétiens d'Europe; tandis que les princes de Cordoue s'unissaient +d'intérêt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en +guerre avec les mahométans de la Syrie, de la Perse et de l'Égypte, les +khalifes d'orient firent alliance avec les princes français. A cette +époque, comme dès l'origine du commerce national, des navires partis de +Marseille, de Fréjus et d'autres villes, allaient se pourvoir, dans les +ports de Syrie et d'Égypte, d'épiceries, d'étoffes de soie, de parfums, +etc.[122]. Aux relations commerciales, s'étaient joints les motifs de +piété, qui portaient alors une foule de personnes à braver tous les +dangers, pour aller visiter les lieux sanctifiés par les mystères de +notre religion. Au plus fort même des ravages des Sarrazins en France, +vers l'an 733, des pélerins partis de l'occident circulaient librement +à Jérusalem, à Nazareth, à Damas, à la cour même du khalife, soit que +le prince n'eût qu'une idée confuse des pays d'où ces hommes venaient, +soit que, connaissant le motif qui les amenait, il dédaignât de faire +attention à eux[123]. + + [122] Voy. la dissertation de Deguignes, _Mémoire de l'Académie des + Inscriptions_, t. XXXVII, p. 466. Voy. aussi M. Pardessus, _Lois + maritimes_, t. Ier; Introduction, p. 62. + + [123] Voy. _la Vie de saint Guillebaud_, dans le Recueil des + Bollandistes, au 7 juillet. + +Les princes abbassides adoptèrent la politique la plus amicale envers +la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confié +les côtes d'Afrique se livrèrent à d'horribles déprédations sur nos +rivages, c'est que ces gouverneurs, séparés du centre de l'empire par +d'affreux déserts et d'immenses distances, profitèrent de la première +occasion pour se rendre indépendans. + +Depuis la prise de Narbonne jusqu'à la mort de Pepin en 768, aucune +hostilité n'eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait +les Pyrénées comme la frontière naturelle de la France, et Abd-alrahman +était occupé à soumettre les émirs qui refusaient de reconnaître son +autorité. Mais Pepin ne négligeait rien pour entretenir l'esprit de +faction parmi les Sarrazins. Dès l'année 759, un an après l'occupation +de Narbonne par les Français, le gouverneur musulman de Barcelonne et +de Gironne, appelé Solinoan ou plutôt Soleyman, entra en relation avec +Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs français, Soleyman se rangeait +sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel +de croire que l'émir sarrazin, visant à l'indépendance, cherchait +seulement un appui dans le roi des Français. On verra bientôt se +développer la politique des émirs musulmans du nord de la Péninsule, +lesquels recouraient à la France, lorsqu'ils étaient pressés par +l'émir de Cordoue, et qui retournaient à l'émir de Cordoue, lorsque les +Français se montraient exigeans. + + [124] _Annales de Metz_, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. + 335. + +Ce qui favorisait les tentatives de ces émirs, ainsi que celles +des chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne, c'est la +nature du terrain. On sait que la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, +etc., sont hérissés de montagnes, et qu'il est facile à une petite +troupe aguerrie de s'y maintenir contre des armées innombrables. Les +Arabes n'ayant occupé la plupart de ces contrées qu'en passant, leurs +écrivains n'en ont eu qu'une idée confuse. Ils appellent ordinairement +la Vieille-Castille et l'Alava actuel _le pays d'Alaba et des +châteaux_[125], région défendue en effet par des positions extrêmement +fortes. D'un autre côté, la Navarre est appelée pays des _Baschones_. +Quelquefois, dans la pensée des écrivains arabes, cette dénomination +comprend la partie de la Gascogne située en-deçà des Pyrénées, laquelle +était en communauté d'origine et de langage avec la Navarre. + + [125] <mot en arabe> Ce sont les pays qui dans de vieilles chartes + latines sont rendus par _Alava et Castella Vetula_. Voy. _l'Art de + vérifier les dates_, édit. in-4º, t. II, p. 349. + +A l'égard de la chaîne des Pyrénées proprement dite, les Arabes +l'appellent _la Montagne des Ports_[126], du mot latin _portus_, +et de l'espagnol _puerto_, signifiant _passage_, parce qu'en +effet c'est par les Pyrénées qu'il faut passer pour communiquer de +l'Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports +ou passages qui, disent-ils, sont à peine assez larges pour donner +entrée à un cavalier. Ces quatre passages sont, 1º la route de +Barcelonne à Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2º la +route de Puycerda à travers la Cerdagne; 3º la route qui conduit de +Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port; 4º enfin la route de Tolosa +à Bayonne[127]. La chaîne des Pyrénées, au moyen-âge, était moins +accessible qu'aujourd'hui. Le récit des Arabes s'en est ressenti, et +il y a plusieurs de leurs dénominations géographiques qu'il nous a été +impossible de rétablir. + + [126] <mot en arabe> + + [127] Edrisi, de qui nous empruntons ces détails, a confondu + quelques-unes de ces routes ensemble. Par exemple il confond la + première avec une cinquième route qui mène de Jaca dans le Béarn. + A la troisième route appartient le passage de Roncevaux qui + traverse le pays de Cize, et qu'Edrisi nomme en conséquence _port + de Schazerou_; ce lieu, dans la Chronique de Turpin, p. 60, et dans + l'_Histoire du Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. IX, p. 24, reçoit + le nom de _portus Ciserei_, et dans Roger de Hoveden, ann. 1177, + celui de _portus Sizaræ_. C'est de ce passage qu'est venu le nom de + Saint-Jean-Pied-de-Port. + +Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des +grandes villes, chez les Arabes d'Espagne, étaient revêtus du titre de +visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de +roi, parce que le plus souvent ils affectaient l'indépendance. Quant +aux commandans de villes d'un ordre secondaire, ils se contentaient du +titre d'alcayd ou de _conducteur_. + +Tandis que Pepin cherchait à tenir les différens partis en Espagne en +échec les uns par les autres, la discorde était attisée par le khalife +d'Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et était +impatient de rétablir dans l'empire l'unité politique et religieuse, +qui se trouvait rompue par l'élévation d'Abd-alrahman. Déjà il +avait fait partir une flotte des côtes d'Afrique, et plusieurs émirs +espagnols espérant, à la faveur d'une si grande distance, exercer une +autorité moins restreinte, s'étaient déclarés pour lui. Pepin, qui +n'avait rien à craindre d'Almansor, et qui pouvait en être aidé au +besoin, se hâta d'entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs +désignent le prince musulman par son titre d'_émir-almoumenyn_, ou +de commandeur des croyans. En 765, des députés envoyés par Pepin se +rendirent à Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagnés des +députés du khalife. Les uns et les autres débarquèrent à Marseille. +Pepin accueillit très-bien les députés de Bagdad; il leur fit passer +l'hiver à Metz; puis les fit venir au château de Sels, sur les bords de +la Loire. Les députés furent congédiés, chargés de présens, par la voie +de Marseille[128]. + + [128] Continuation de Frédegaire, dans le Recueil des Historiens de + France, t. V, p. 8 et ailleurs. + +La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Dès que ce +prince entreprenant vit son autorité affermie, il rechercha l'amitié +des personnages les plus influens de l'Espagne, musulmans et chrétiens. +Aux uns il montrait le désir de les affranchir du joug de l'émir de +Cordoue, et de les rendre tout-à -fait indépendans; aux autres il se +présentait lui-même comme le protecteur naturel du christianisme, comme +le défenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme +l'ami le plus ardent des saines doctrines, attaquées par les novateurs +et les hérétiques. + + +Les Arabes, en subjuguant l'Espagne, avaient laissé aux chrétiens le +libre exercice de leur religion. Il existait des évêques, ou du moins +des préposés ecclésiastiques à Cordoue, à Tolède, et dans les autres +villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontières, dans +les contrées qui étaient tantôt au pouvoir des chrétiens et tantôt +au pouvoir des musulmans, il ne paraît pas qu'il y eût d'évêques. +C'est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels +des habitans. La ville métropolitaine de Tarragone ayant été détruite +par les Sarrazins, les chrétiens de la Catalogne furent placés sous +la juridiction de l'archevêque de Narbonne; de son côté, l'archevêque +d'Auch eut sous sa surveillance les chrétiens d'Aragon[129]. +S'élevait-il quelque conflit entre les chrétiens d'Espagne, Charlemagne +apparaissait comme arbitre. Ces chrétiens avaient-ils quelque +réclamation à faire auprès du pape, Charlemagne offrait sa puissante +médiation. + + [129] _Gallia Christiana_, t. VI, p. 15. + +Sur ces entrefaites, en 777, deux émirs sarrazins des environs de +l'Èbre se trouvant en guerre avec l'émir de Cordoue, franchirent les +Pyrénées, et se rendirent avec une grande suite auprès de Charlemagne, +en Westphalie, dans la ville de Paderborn, où se tenait alors une +diète solennelle[130]. Un des deux émirs se nommait Solyman, et avait +été gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livré aux troupes +de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage +à Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent même qu'il se soumit à la +puissance du prince français. + + [130] On voit que nos rois commençaient à être jaloux de faire + figurer les émirs sarrazins dans les grandes réunions publiques. + C'est sans doute de là que dans les romans de chevalerie, à propos + des tournois, il est si souvent parlé de _chevaliers_ sarrazins + qui venaient des extrémités de la terre pour disputer aux guerriers + chrétiens le prix de l'adresse et de la bravoure. + + [131] Voy. le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 19, 40, 142, 203, + 319, et 328, ainsi que Ibn-Alcouthya, fol. 95, verso. Les auteurs + arabes ne s'accordent pas sur le nom de l'émir. Les uns l'appellent + Soleyman Ebn-Jaktan Alarabi; les autres, Motraf Ebn-Alarabi. + +Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d'étendre son autorité, +crut l'occasion favorable pour se rendre maître d'une partie de +l'Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l'Allemagne +et de la Lombardie, et se disposa à franchir les Pyrénées. On était +alors en 778. Il ne doutait pas qu'à son approche les populations +n'accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins, +qui dans leurs démarches avaient eu uniquement pour but de consolider +leur indépendance, se préparèrent à résister. Il en fut de même des +chrétiens des montagnes, qui avaient juré de ne plus reconnaître de +joug étranger. Quand Charlemagne arriva de l'autre côté des Pyrénées, +il fut obligé d'entreprendre le siége de Pampelune, qui ne se rendit +qu'après une bataille sanglante. Saragosse résista également[132]. +Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentèrent +d'envoyer des otages. + + [132] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 14, 20, 26, 142, 203 + et 343. Les auteurs chrétiens rapportent que Charlemagne entra de + force dans Saragosse, et que l'émir, en punition de sa résistance, + fut conduit enchaîné en France. Suivant quelques auteurs arabes, + Charlemagne échoua dans ses efforts pour prendre la ville; mais + peu de tems après le gouverneur ayant été assassiné, son fils se + réfugia en France. + +Tout-à -coup l'on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer +les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hâta +de retourner en France; mais à son passage à travers les Pyrénées, +son arrière-garde fut attaquée dans la vallée de Roncevaux, par les +chrétiens montagnards, aidés peut-être par les musulmans, et un grand +nombre de ses plus illustres guerriers furent tués. C'est là , dit-on, +que périt Roland[133]. + + [133] Le souvenir de cet événement est encore si présent dans le + pays, que les jours de fête le peuple joue une pièce dite _pièce de + Roncevaux_. Voy. _Histoire littéraire de la France_, t. XVIII, p. + 720. + +Le pays que, dès ce moment, la France se trouva posséder de l'autre +côté des Pyrénées varia d'étendue suivant les époques. C'est le pays +qui fut appelé _Marche_, c'est-à -dire frontière, parce qu'en effet il +servait de position avancée à la France du côté de l'Espagne. Il fit +partie du royaume d'Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas à fonder en +faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale était Toulouse. Les +écrivains arabes le comprennent sous la dénomination générale de _Pays +des Francs_, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur +récit[134]. + + [134] Les Arabes le nomment encore _pays de Narbonne_, soit parce + que jusqu'à l'entrée des Français dans Barcelonne, les possessions + françaises dépendirent de Narbonne, soit parce qu'il en avait déjà + été de même à l'époque où la Septimanie se trouvait au pouvoir des + Sarrazins. + +Il n'est pas de notre sujet de raconter au long les événemens qui +furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a +pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions +des Français en Espagne. Il suffira de faire connaître les résultats de +ces nouvelles entreprises. + +Après le départ de Charlemagne, la plupart des villes, qui s'étaient +abaissées sous son autorité, secouèrent le joug. Les Sarrazins +surtout se regardèrent comme humiliés de cette soumission, et pour +se venger, ils tournèrent leurs efforts contre les chrétiens de leur +voisinage. Les chrétiens, habitués à une vie dure, et vêtus de peaux +d'ours, se retirèrent au haut des montagnes ou au fond des vallées, +et s'y défendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de +personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent +obligées de s'expatrier, et vinrent demander un asile à Charlemagne. Il +existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient +été plusieurs fois ravagées dans les guerres précédentes, et qui se +trouvaient désertes. Ce prince distribua ces campagnes aux réfugiés, +leur imposant pour unique charge l'obligation du service militaire. +Il paraît que parmi ces réfugiés il y avait des musulmans devenus +chrétiens; c'est du moins ce qu'indiquent leurs noms[135]. Plusieurs +réfugiés devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe +encore des familles illustres qui font remonter jusqu'à eux leur +origine[136]. + + [135] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 776; t. VI, p. 486. + + [136] Telle est la maison des Villeneuve, du Languedoc. Voy. + l'_Histoire généalogique de la maison de Villeneuve_. Paris. 1830, + in-4º. + +L'émir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs +français du tems le représentent comme un homme cruel, qui fit mettre +à mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent +que les chrétiens et les juifs eurent tellement à souffrir de ses +exactions, qu'ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour +subsister[137]. Il est certain que ce prince, forcé de conquérir son +royaume, et obligé de résister à des attaques sans cesse renaissantes, +ne put pas toujours préserver la fortune et la vie de ses sujets; mais +il était naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c'est à +ses grandes qualités qu'il faut faire remonter la civilisation maure en +Espagne. Il ne paraît pas qu'Abd-alrahman ait eu des relations directes +avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda +à Charlemagne, qu'il appelle simplement _Carlé_, une de ses filles en +mariage[138]; mais il veut probablement parler d'Abd-alrahman II, qui +entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait +à une époque où ces sortes d'alliances n'excitaient pas les mêmes +scrupules qu'autrefois. + + [137] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 74. + + [138] Maccary, man. arab. anc. fonds, no 704, fol. 84 verso. + +Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisième fils, +Hescham, de préférence aux deux aînés. Cette circonstance ne tarda +pas à amener de nouveaux troubles. Hescham s'occupa d'abord de faire +reconnaître son autorité à Cordoue et dans les provinces voisines; +ensuite il s'avança du côté de l'Èbre pour faire rentrer les émirs +rebelles dans le devoir. + +L'ordre étant à peu près rétabli, Hescham crut que le meilleur moyen +d'extirper l'esprit de faction qui avait causé tant de maux en Espagne, +était d'exprimer au dehors une grande pensée, une pensée propre à +rallier tous les esprits. Il avait à se venger des désordres que la +politique de Pepin et de Charlemagne avait excités de l'autre côté +des Pyrénées; de plus il commençait à s'effrayer de l'aspect menaçant +que prenaient les chrétiens des Asturies et des autres provinces +septentrionales de l'Espagne. Il forma donc le dessein d'attaquer les +chrétiens par tous les côtés, et il voulut que toutes les ressources +de l'empire concourussent au succès d'une si importante entreprise. En +effet, les pieux mahométans se plaignaient depuis long-tems de voir +les forces musulmanes tournées les unes contre les autres. Plusieurs +étaient allés jusqu'à dire qu'on n'était pas obligé de payer d'impôt +à des princes qui ne savaient faire la guerre qu'aux disciples du +prophète, et ils citaient malignement l'exemple des khalifes de +Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de +Constantinople, jetaient le plus grand éclat sur l'islamisme[139]. + + [139] Conde, _Historia_, t. I, p. 199. + +Hescham, voulant donner à cette guerre la plus imposante solennité, la +présenta comme une entreprise religieuse, et fit publier dans toute +l'Espagne musulmane _l'algihad_[140], c'est-à -dire la guerre contre +les ennemis de l'Alcoran. Par ses ordres, on lut le vendredi dans les +mosquées, pendant que le peuple y était assemblé pour rendre hommage à +l'Éternel, une invitation aux fidèles de se lever pour la défense de la +religion. Ceux qui étaient en état de porter les armes devaient marcher +sur-le-champ vers les Pyrénées; ceux qui ne l'étaient pas devaient +concourir de leur argent et de leurs autres moyens au succès de +l'expédition. Le discours qui fut lu en chaire était en prose rimée, et +susceptible d'être chanté; il était entremêlé de passages de l'Alcoran +propres à en augmenter l'effet. Voici la traduction d'une partie de ce +discours: + +«Louanges à Dieu, qui a relevé la gloire de l'islamisme par l'épée +des champions de la foi, et qui, dans son livre sacré, a promis aux +fidèles, de la manière la plus expresse, son secours et une victoire +brillante. Cet Être à jamais adorable s'est ainsi exprimé: _O vous +qui croyez, si vous prêtez assistance à Dieu, Dieu vous secourra et +affermira vos pas. Consacrez donc au Seigneur vos bonnes actions; lui +seul peut par son aide rallier vos drapeaux._ Il n'y a pas d'autre +dieu que Dieu; il est unique et n'a pas de compagnon; Mahomet est son +apôtre et son ami chéri. O hommes! Dieu a bien voulu vous mettre sous +la conduite du plus noble de ses prophètes, et il vous a gratifiés +du don de la foi. Il vous réserve dans la vie future une félicité que +jamais oeil n'a vue, que jamais oreille n'a entendue, que jamais coeur +n'a sentie. Montrez-vous dignes de ce bienfait; c'était la plus grande +marque de bonté que Dieu pût vous donner. Défendez la cause de votre +immortelle religion, et soyez fidèles à la droite voie; Dieu vous le +commande dans le livre qu'il vous a envoyé pour vous servir de guide. +L'Être-Suprême n'a-t-il pas dit: _O vous qui croyez, combattez les +peuples infidèles qui sont près de vous, et montrez-vous durs envers +eux_. Volez donc à la guerre sainte, et rendez-vous agréables au maître +des créatures. Vous obtiendrez la victoire et la puissance; car le Dieu +très-haut a dit: _C'est une obligation pour nous de prêter secours aux +fidèles_[141].» + + [140] Ce mot est arabe. Les Arabes se servent encore du mot + _gazat_. + + [141] Nous empruntons ce discours à un formulaire de lois et + d'actes de tout genre, en arabe, lequel a été imprimé au Caire, p. + 78. Voy. le _Nouveau Journal asiatique_, t. VIII, p. 338. Il n'est + pas certain que ce soit le même discours qui fut prononcé en cette + occasion; mais le fond n'a pas pu différer beaucoup. + +A ce discours, les pieux musulmans des diverses provinces de l'Espagne +sentirent leur zèle se réveiller, et les plus ardens coururent aux +armes. L'appel fait aux fidèles devait être d'autant mieux entendu, +qu'il n'y avait pas alors chez les Sarrazins d'armées permanentes: +les personnes qui prenaient les armes ne s'engageaient que pour une +campagne, et la campagne terminée, elles étaient libres de rentrer +dans leurs foyers. Mais le tems n'était plus où, au seul mot de guerre +contre les chrétiens, les masses entières se levaient spontanément. +Les enfans des conquérans de l'Espagne étaient en possession de terres +considérables, et la plupart n'étaient pas empressés de quitter la +vie agréable qu'ils menaient pour s'exposer à toute sorte de dangers. +D'ailleurs, ce qui aidait le plus à former les anciennes armées des +conquérans, c'étaient les hommes de bonne volonté qui accouraient +de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie, et maintenant ces contrées +étaient presque fermées à l'Espagne. + +On était alors dans l'année 792. Cette espèce de croisade n'attira pas +cent mille hommes sous les drapeaux. Les Sarrazins furent divisés en +deux corps; l'un marcha contre les chrétiens des Asturies, et n'obtint +que de faibles succès; l'autre, commandé par le visir Abd-almalek, +s'avança en Catalogne, et se disposa à entrer de là en France. + +Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne se trouvait alors sur +les bords du Danube, occupé à faire la guerre aux Avares; et les +meilleures troupes du midi de la France s'étaient rendues en Italie, +avec Louis, roi d'Aquitaine. Aux approches des Sarrazins, les habitans +des plaines allèrent se cacher dans les cavernes, ou se réfugièrent sur +les lieux élevés. Les Sarrazins se dirigèrent vers Narbonne, impatiens +de reconquérir un boulevart où ils s'étaient maintenus si long-tems. +Trouvant la ville en état de défense, ils mirent le feu aux faubourgs, +puis se portèrent du côté de Carcassonne[142]. + + [142] Chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, t. V, + p. 74. + +Cependant le comte de Toulouse, Guillaume, à qui Louis avait confié la +garde de la Septimanie, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs +du pays. De toute part les chrétiens en état de porter les armes +accoururent se ranger sous son étendard. Les deux armées en vinrent aux +mains sur les bords de la rivière d'Orbieux, au lieu nommé Villedaigne, +entre Carcassonne et Narbonne. L'action fut extrêmement vive. Guillaume +fit des prodiges de valeur; mais les Français, ayant essuyé de grandes +pertes, se retirèrent. De leur côté, les Sarrazins, qui avaient perdu +un de leurs chefs, n'osèrent pas aller plus avant, et, contens du riche +butin qu'ils avaient fait, ils retournèrent en Espagne, où ils furent +reçus comme en triomphe. Dans toutes les mosquées de l'Espagne, les +musulmans rendirent à Dieu des actions de grâces pour un succès auquel +depuis long-tems ils n'étaient plus accoutumés[143]. + + [143] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 74 et 360. + Novayry, man. arab., no 645, fol. 95 verso. + +La cinquième partie du butin réservée par la loi au souverain, se monta +à quarante-cinq mille mitscals d'or, ce qui fait environ sept cent +mille francs de notre monnaie actuelle, valeur intrinsèque, et ce qui +en ferait neuf fois plus, si on avait égard au peu d'argent monnayé qui +circulait alors. Cette somme paraîtra considérable, si on se rappelle +que le pays qui servit de théâtre à cette guerre ou était naturellement +pauvre, ou avait été dévasté plusieurs fois. Hescham voulant sanctifier +en quelque sorte les fruits de cette expédition, les employa à terminer +la grande mosquée de Cordoue, commencée par son père, et qui sert +aujourd'hui de cathédrale. Ce qui avait surtout attiré à la partie +de la mosquée bâtie par Abd-alrahman le respect des musulmans, c'est +qu'elle avait été entièrement construite du produit du butin fait +sur les chrétiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles +constructions furent achevées, les musulmans refusèrent d'y prendre +place pour offrir leurs voeux à Dieu; et comme Hescham étonné demanda +le motif de ce refus, on lui dit que c'était parce que l'autre partie +de l'édifice provenait de l'argent pris sur les chrétiens, et qu'on +était bien plus sûr d'y voir ses prières exaucées. Là -dessus, le prince +déclara qu'il en était de même de la partie de la mosquée qui était +son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves, pour +attester la vérité de ce qu'il disait[144]. + + [144] Voy. l'extrait d'une Histoire des Arabes d'Espagne, à la + suite des fragmens de la Géographie d'Aboulfeda, publiés par Rinck; + Leipsick, 1791, in-8º. + +Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la +mosquée furent assises sur une terre provenant des dernières conquêtes, +et que cette terre fut apportée de la Galice et du Languedoc, +c'est-à -dire d'une distance de près de deux cents lieues, soit sur des +chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrétiens[145]. + + [145] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Maccary, manuscrits + arabes, no 704, fol. 86, et no 705, fol. 51. + +Si on en croyait certains auteurs arabes, et Roderic Ximenès qui les a +copiés, les Sarrazins dans cette expédition auraient repris Narbonne. +Mais le récit de ces écrivains est fort confus, et le nom de _pays des +Francs_ qu'ils donnent à la fois aux provinces chrétiennes situées +en-deçà et au-delà des Pyrénées, les empêche de se rendre un compte +exact de la marche des troupes musulmanes[146]. Si une ville telle que +Narbonne était retombée au pouvoir des Sarrazins, les auteurs chrétiens +du tems en auraient parlé, ne fût-ce que pour dire comment les Français +y étaient rentrés. Il faut faire attention qu'à l'époque où l'invasion +eut lieu, Charlemagne avait établi un ordre parfait dans ses états, et +que les chroniqueurs du tems nous apprennent, année par année, tout ce +qui se faisait d'important. + + [146] Par exemple Edrisi place la Ville de Gironne, _Gerunda_, + située en Catalogne, dans la Gascogne, aux environs d'Auch. + D'ailleurs Novayry, qui raconte cette expédition avec quelques + détails, ne dit pas positivement que Narbonne fût tombée au pouvoir + des musulmans. Voy. les manuscrits arabes de la Biblioth. roy., + ancien fonds, no 645, fol. 95 verso. + +Mais, tandis que les écrivains chrétiens contemporains ne disent rien +de la prise de Narbonne par les musulmans, des écrivains postérieurs +supposent les Sarrazins maîtres, non seulement de cette antique cité, +mais de tout le midi de la France. On a vu que le chef chrétien qui +se distingua le plus dans le cours de cette guerre, fut le comte +Guillaume. Guillaume appartenait à une famille illustre; et il s'était +rendu digne du haut rang qu'il occupait, par sa piété autant que par +sa valeur. C'est le même qui, quelques années plus tard, contribua le +plus à la conquête de Barcelonne, par les Français. Guillaume, las des +grandeurs de ce monde, se retira dans le monastère de Gellone, situé +aux environs de Lodève et qu'il avait lui-même fondé. Il y mourut +dans les plus vifs sentimens de religion, et mérita d'être rangé au +nombre des saints. Ces diverses circonstances, au milieu d'un siècle +très-porté à la piété, rendirent le nom de Guillaume très-populaire +dans le midi de la France. Un auteur, qui a écrit sa vie et qui vivait +vers le dixième siècle, nous apprend que, de son tems, on chantait dans +les églises et dans toutes les réunions un peu nombreuses la gloire +de Guillaume et ses exploits contre les Sarrazins[147]. Peu de tems +après, lorsque les poètes français se mirent à célébrer les grandes +actions, les unes vraies, les autres fabuleuses, de Charlemagne et de +ses paladins, ils n'oublièrent pas le comte de Toulouse. Nous possédons +encore en français un poème intitulé _poème de Guillaume au court-nez_, +dans lequel on représente Nîmes, Orange et Arles comme se trouvant au +pouvoir des Sarrazins, et comme ayant dû leur délivrance au courage +invincible de ce héros[148]. D'un autre côté, une inscription latine +que l'on conservait avant la révolution aux environs d'Arles, dans +l'abbaye de Mont-Major, portait que Charlemagne fut obligé de venir en +personne à Arles, pour aider à l'expulsion des musulmans. + + [147] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 369. + + [148] Les récits qui forment le fonds de ce poème sont fort + anciens, puisque déjà , au onzième siècle, ils avaient cours + parmi le peuple. Voy. la chronique d'Orderic Vital, recueil des + _Historiens de la Normandie_, par Duchesne, p. 598. Voy. aussi le + _roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p. 72. + +Ces divers récits n'ont pas le moindre fondement. On sait que les +auteurs des romans de chevalerie n'ont jamais été très-scrupuleux +sur la fidélité historique; de plus, l'inscription de l'abbaye de +Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se +rendit à Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe +qu'il venait de remporter, par la fondation de l'abbaye; or, l'abbaye +ne fut fondée que plus de cent cinquante ans après; il est évident que +le faussaire, en fabriquant l'inscription qui reposait du reste sur +des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le +monastère plus ancien qu'il n'était réellement, et de lui donner une +origine qui ne lui appartenait pas[149]. + + [149] Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la France_, + t. IV, p. 2. + +Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son +fils Hakam. Aussitôt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur +qualité d'aînés, avaient déjà tenté de s'emparer du pouvoir, reprirent +les armes. Hakam fut obligé de consacrer ses premiers soins à dompter +les rebelles. + +L'année suivante, tandis que Charlemagne était à Aix-la-Chapelle, +on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne, +qui implorait son appui. On y vit également arriver Abd-allah, oncle +de l'émir de Cordoue, qui avait succombé dans ses tentatives pour +s'emparer du trône, et qui invoquait l'assistance de la France[150]. +La même année, le fils de Charlemagne, Louis, roi d'Aquitaine, dans +la diète qu'il tint, suivant l'usage, à Toulouse, reçut un député +d'Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes +les forces chrétiennes se réunissent contre l'ennemi commun. Il vint +aussi à la diète un député d'un émir sarrazin des environs de Huesca, +appelé Bahaluc, qui demandait à vivre en bonne intelligence avec les +chrétiens[151]. + + [150] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 22 et 50. + + [151] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 90 et 91. + +Le moment parut favorable pour se venger des dégâts faits par les +Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes +françaises de l'autre côté des Pyrénées. Déjà Louis et son frère +Charles avaient fait quelques incursions du côté de l'Èbre, mettant +tout à feu et à sang. Louis passa de nouveau les Pyrénées, du côté +de l'Aragon, et pressa le siége de Huesca, dont le gouverneur avait +envoyé les clefs à Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir +les Français. En même tems Abd-allah, oncle de l'émir de Cordoue, se +rendait maître de la ville de Tolède, et son autre oncle, Soleyman, +s'établissait dans Valence. + +Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son armée contre +Tolède. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrénées, +fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes +qui s'étaient soulevées; puis s'avançant contre les chrétiens des +Pyrénées, il fit les plus horribles dégâts sur leurs terres, massacrant +les hommes en état de porter les armes, et emmenant les femmes et +les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits +eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand +scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutilés pour certains +emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui +veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s'était, le premier en +Espagne, formé une garde particulière; et cette garde, pour qu'elle fût +plus dévouée, se composait de captifs pris à la guerre, et d'esclaves +achetés à prix d'argent. + + [152] Voy. Maccary, no 705, fol. 87. Ici Conde, trompé par le + récit confus de quelques auteurs arabes, suppose que les Sarrazins + entrèrent de nouveau dans Narbonne. + +Les succès remportés par Hakam sur les chrétiens lui avaient fait +donner par ses soldats le titre d'almodaffer ou de _victorieux_[153]. A +son retour devant Tolède, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tué +dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu'il +se présentât une nouvelle occasion de reparaître sur la scène. + + [153] C'est de là que nos vieux chroniqueurs ont fait le mot + barbare _abulafer_. + +Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expédition +aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya à Charlemagne, comme +trophée de ses succès, quelques captifs sarrazins montés sur des mulets +et couverts de leur cuirasse. De son côté le roi d'Aquitaine avait +pillé les environs de Huesca[154]. + + [154] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 213. + +Ces succès partagés n'offraient pas de résultat, et la conséquence +la plus immédiate de ces guerres continuelles, était la ruine des +contrées qui faisaient l'objet de la querelle. Le plus grand obstacle +pour les Français venait de ce que les gouverneurs sarrazins, après +les avoir appelés, refusaient de les recevoir, et que, si on avait +recours à la force, ils invoquaient l'appui de l'émir de Cordoue. Les +Sarrazins étant restés maîtres des villes les plus fortes, telles que +Barcelonne, Tortose, Saragosse, étaient sûrs de trouver un asile au +besoin; et de là , s'ils voulaient se venger, ils avaient la facilité +de faire des courses sur les terres chrétiennes. Aucune ville, sous ce +rapport, n'était mieux située que Barcelonne. Cette place, extrêmement +fortifiée, était rapprochée des frontières de France, et soit par mer, +soit par terre, elle pouvait répandre la terreur dans les environs. +L'émir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques +appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa +principauté à Charlemagne; mais il s'était toujours défendu d'y laisser +entrer les Français. + +De l'avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis résolut de tout tenter +pour s'emparer de cette ville. On était alors en 800; Charlemagne +se trouvait à Rome, occupé à se faire donner la couronne impériale. +Louis, à la diète de Toulouse, annonça ses intentions aux comtes et aux +seigneurs, et chacun reçut ordre, dès que la belle saison serait venue, +de marcher avec ses hommes d'armes vers la capitale de la Catalogne. + +Il nous reste, au sujet des incidens de ce siége, de nombreux détails +dans le poème latin d'Ermoldus Nigellus déjà cité; et comme ces détails +jettent du jour sur la manière dont la guerre se faisait alors, tant +chez les musulmans que chez les chrétiens, nous allons en rapporter +quelques fragmens[155]. + + [155] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 13 et suiv. + Voy. le même recueil, t. V, p. 80 et 81. + +«Barcelonne, dit le poète, était devenue pour les Maures un boulevart +assuré. C'est de là que partaient, sur des chevaux légers, les +guerriers qui en voulaient aux terres chrétiennes; c'est là qu'ils +revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Français +firent d'horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put décider +le commandant à se soumettre. + +«Les guerriers de l'Aquitaine étant arrivés devant la ville, chacun +s'occupe de remplir la tâche qui lui avait été imposée. Celui-ci +prépare des échelles, celui-là enfonce des pieux en terre. L'un apporte +des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes +parts, les murs retentissent sous les coups du bélier, la fronde cause +les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage +des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite, +montrant de la main les Français: «Vous voyez, leur dit-il, ces hommes +de haute stature, qui ne laissent pas de repos à la ville; ils sont +courageux, habiles à manier les armes, endurcis au danger, et pleins +d'agilité; toujours ils ont les armes à la main; elles plaisent à leur +jeunesse, et leur vieillesse ne s'en rebute pas. Défendons bravement +nos remparts.» + +L'armée chrétienne avait été divisée en trois corps. Le premier était +chargé d'attaquer la ville; le second, commandé par le comte Guillaume, +devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue. +Louis, avec le troisième, s'était placé au sommet des Pyrénées, prêt +à se porter partout où les circonstances l'exigeraient. Les troupes +qui s'avançaient au secours de la place, trouvant le passage fermé, se +portèrent contre les chrétiens des Asturies, qui les mirent en fuite. +Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le siége fut repris avec +une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d'état de résister plus +long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrétiens. A la +fin les Français montèrent à l'assaut, et la ville ouvrit ses portes. + +La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville était restée +quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosquées furent +purifiées et converties en églises. Louis envoya à son père une partie +du butin fait dans la ville. Ces présens se composaient de cuirasses, +de casques ornés de cimiers, de chevaux superbement enharnachés. + +Les possessions françaises en Espagne furent alors divisées en deux +Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui répondait à la +Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche +de Gascogne, qui comprenait les villes françaises de Navarre et +d'Aragon. + +La même année, Charlemagne reçut une ambassade du célèbre +Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoyé en +députation au khalife un juif appelé Isaac, accompagné de deux +chrétiens français. Les députés avaient ordre, en se rendant à +Bagdad, de passer par Jérusalem, qui était devenu à la fois un lieu de +pélerinage et de commerce, et après s'être assurés de l'état des saints +lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en +relever l'éclat, et rendre leur accès plus facile aux pélerins et aux +marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus, +ils devaient demander un éléphant, animal qu'on n'avait peut-être plus +vu en France depuis Annibal, et qui était de nature à frapper vivement +la curiosité. Le khalife accueillit très-bien les députés français. +Il accorda à Charles le droit de veiller à la sûreté des saints lieux; +en même tems, il lui envoya un éléphant, le seul qui fût alors dans sa +ménagerie. Enfin il lui fit présent d'une tente magnifique, d'étoffes +en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et +d'aromates de tout genre, de deux candélabres en laiton d'une grandeur +colossale, et d'une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force +de l'eau, et qui marquait les douze heures du jour. L'éléphant et les +autres présens ayant débarqué à Pise, furent transportés avec un grand +appareil à Aix-la-Chapelle, séjour favori de l'empereur. Les députés +étaient chargés de présenter à Charles les complimens du khalife, et +de lui dire qu'Aaron-Alraschid mettait son amitié au-dessus de celle de +tous les rois[156]. + + [156] Eginard, recueil de dom Bouquet, t. V, p. 95; voy. aussi p. + 56. + +Les députés français avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers +les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife +en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission +d'emporter les corps de saint Cyprien et d'autres martyrs qui avaient +arrosé de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l'Afrique. +Ibrahym accorda sans peine ce qu'on lui demandait; il envoya même +à la suite des députés français un ambassadeur qui devait offrir à +l'empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que +de tels événemens produisirent au milieu de peuples presque sans +communications avec le dehors, et dans l'opinion desquels toute la +terre semblait rendre hommage à l'éclat extraordinaire qui brillait sur +la personne du souverain[157]. + + [157] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 53, 95 etc. Les + auteurs arabes ne parlent pas des relations de Charlemagne avec + le khalife Aaron-Alraschid; mais il en est fait mention dans la + plupart des écrits des auteurs français de l'époque. Le récit de + ces auteurs s'accorde avec ce que le continuateur de Frédegaire + avait dit des relations de Pepin-le-Bref avec le khalife + Almansor, et ce qui est dit plus bas de la députation envoyée par + Almamoun, fils d'Aaron-Alraschid, à Louis-le Débonnaire. Ajoutez + à ces témoignages celui du pape Léon III qui, après la mort + d'Aaron-Alraschid, en 813, mande à Charlemagne que si les pirates + des côtes d'Afrique commençaient à ne plus respecter les côtes de + l'empire français, non plus que celles de l'empire grec, c'est que + ces barbares n'étaient plus retenus par le grand nom du khalife. + Voy. Pagi, _Critique des annales de Baronius_, an. 813, no 20 et + suiv. Néanmoins le savant M. Pouqueville, dans le t. X, p. 529, + des nouveaux _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, traite ces + relations de fausses, et conteste le récit d'Éginard tout entier. + Il est probable que M. Pouqueville aura confondu Éginard avec le + moine de Saint-Gall qui a aussi écrit sur Charlemagne, et dont le + récit a plus d'une fois donné lieu à des critiques fondées. Voy. + la préface que dom Bouquet a placée en tête du cinquième volume du + recueil des _Historiens de France_. + +Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en +Navarre avec des succès partagés. Sans doute Charlemagne n'avait pas +le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontières, +ou bien ses instructions n'étaient pas suivies. Il est certain que ce +grand homme fut loin d'obtenir de ce côté les mêmes succès que partout +ailleurs. On aura une idée de la singulière situation où il s'était +placé, et de la politique de l'émir de Cordoue par le fait suivant. + +En 809, le comte Auréole, qui commandait pour les Français en +Aragon, étant mort, l'émir musulman de Saragosse, appelé Amoros, prit +possession des places qu'il occupait, dans l'intention apparente de +les remettre à Charlemagne; mais, lorsque les troupes françaises se +présentèrent, il refusa de les recevoir, disant qu'il remplirait sa +promesse à la diète prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut +privé de son gouvernement par l'émir de Cordoue, les villes d'Auréole +restèrent au pouvoir des musulmans. Tel est le récit des auteurs +français[158]. Or, voici, d'après un auteur arabe, quel homme était +Amoros. Cet émir était né à Huesca, d'un père musulman et d'une mère +chrétienne, genre d'alliance qui était alors fort commun en Espagne, +surtout dans les provinces septentrionales, habitées en grande partie +par des chrétiens. Les hommes nés ainsi de deux personnes de religion +différente étaient appelés par les Arabes du nom de _moallad_[159]. Ces +hommes, en général, n'avaient aucun principe de religion, et ils se +déclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques +années auparavant, la ville de Tolède, remplie de personnes de cette +caste, avait menacé de lever l'étendard de la révolte. Aussitôt l'émir +de Cordoue, qui était sûr du dévouement d'Amoros, fit choix de lui pour +réprimer les habitans. Amoros, après avoir concerté avec l'émir le plan +de conduite qu'il devait tenir, se présenta aux habitans comme un homme +mécontent qui partageait leurs dispositions, et qui n'attendait que la +première occasion pour se révolter. D'accord avec les habitans, il fit +bâtir à l'endroit le plus élevé de la ville une forteresse qui devait +être le boulevart le plus sûr de leur liberté; mais, dès que le château +fut construit, il invita comme pour une fête les principaux d'entre +eux, et à mesure qu'ils entraient dans le château, on leur coupait la +tête. Quatre cents, d'autres disent cinq mille, furent ainsi massacrés, +et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans +ne s'étaient aperçus à tems de cette boucherie. Voilà l'homme qui +avait pris possession des villes du comte Auréole, dans l'intention, +disait-il, de les remettre aux Français[161]. + + [158] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 58 et suiv. + + [159] <mot en arabe> Ce mot se rapproche de l'espagnol _mulato_ et du + français _mulâtre_. + + [160] Voy. Ibn-Alcouthya, fol. 28 et 36 verso. + + [161] Nous racontons ce fait d'après Ibn-Alcouthya, fol. 19, et + Novayry, no 645, fol. 98. Voy. aussi Roderic, p. 20. Conde rapporte + le fait un peu autrement. + +Nous parlerons maintenant des progrès que la marine des Sarrazins +d'Espagne et d'Afrique avait faits à cette époque, et des conséquences +funestes qui en résultèrent pour la France. + +On a vu que, lorsque par suite de la chute des khalifes ommiades et +de l'établissement d'Abd-alrahman Ier à Cordoue, l'Espagne se trouva +former un état distinct du reste des provinces musulmanes, les khalifes +de Bagdad firent plusieurs tentatives pour y établir leur autorité, et +que ces tentatives avaient lieu par mer et à l'aide de flottes parties +des côtes d'Afrique. Cette circonstance obligea les émirs de Cordoue à +donner une attention particulière à leur marine. + +Dès l'année 773, Abd-alrahman Ier avait fait construire des arsenaux +dans les ports de Tarragone, Tortose, Carthagène, Séville, Almerie, +etc., et déjà avant cette époque les îles Baléares, la Sardaigne et la +Corse se trouvaient exposées aux déprédations des pirates. Ces îles, +abandonnées, pour ainsi dire, à elles-mêmes, finirent par se placer +sous la protection de Charlemagne[162], et dès lors les Sarrazins +d'Espagne, en y exerçant leurs ravages, outre qu'ils s'enrichissaient +de butin, se vengeaient d'un prince avec lequel ils étaient en guerre +ouverte. Aussi n'y avait-il pour eux rien de sacré. Les hommes en +état de porter les armes étaient ou faits captifs ou mis à mort, les +femmes et les enfans emmenés en esclavage. Les vieillards seuls et les +infirmes étaient épargnés, comme ne pouvant opposer de résistance, ni +être d'aucune utilité. + + [162] En 799, les chrétiens des îles Baléares, ayant remporté + quelques succès sur les Sarrazins et enlevé plusieurs drapeaux, + firent hommage des drapeaux au prince français. Voy. le recueil de + dom Bouquet, t. V, p. 51. + +En 806, les Sarrazins mettant tout à feu et à sang dans l'île de +Corse, Pepin, à qui son père Charlemagne avait confié le gouvernement +de l'Italie, fit partir une flotte pour les chasser. Les Sarrazins +n'attendirent pas les chrétiens, et se retirèrent; mais dans le trajet, +Adémar, comte de Gênes, les ayant attaqués imprudemment, fut défait et +tué. Les barbares emmenèrent avec eux soixante moines, qu'ils allèrent +vendre en Espagne, et dont quelques-uns furent plus tard rachetés par +l'empereur[163]. + + [163] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 25 et 56. + +En 808, d'autres pirates espagnols qui avaient fait une descente +en Sardaigne, ayant été repoussés de cette île par les habitans, +déchargèrent leur fureur sur la Corse; mais attaqués à l'improviste +par le connétable Burchard, ils perdirent treize de leurs navires. Les +chrétiens regardèrent cet important succès comme un juste châtiment +que Dieu avait voulu infliger aux cruautés sans nombre commises par les +barbares[164]. + + [164] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 56. + +Néanmoins l'année suivante les Sarrazins d'Afrique firent une descente +dans l'île de Sardaigne; en même tems les Sarrazins d'Espagne, +s'introduisant le jour de Pâques dans l'île de Corse, y mirent tout +à feu et à sang[165]. Ils retournèrent dans l'île de Corse en 813. +Mais, en se retirant, ils tombèrent dans une embuscade que leur avait +dressée Ermengaire, comte d'Ampourias, près de la ville actuelle de +Perpignan. Le comte leur enleva huit vaisseaux, dans lesquels étaient +entassés plus de cinq cents malheureux captifs. Les Sarrazins, pour se +venger, allèrent dévaster les environs de Nice, en Provence, et ceux de +Centocelle, aujourd'hui Civita-Vecchia, dans le voisinage de Rome[166]. + + [165] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 60 et 61; voyez + aussi p. 355. Si on en croit les écrivains du pays, les Sarrazins + s'établirent sur la côte orientale de l'île, au milieu des débris + de l'antique ville d'Aléria, et les Français, malgré le concours + des habitans, eurent beaucoup de peine à les chasser. Jacobi, + _Histoire de la Corse_, Paris, 1835, t. I, p. 110 et suiv. + + [166] Dom Bouquet, t. V, p. 62. + +Ce redoublement de brigandages et d'atrocités annonçait assez que +de nouveaux combattans s'étaient présentés dans l'arène, et que si +l'empereur ne prenait des mesures extraordinaires, c'en était fait de +l'empire qu'il avait élevé avec tant de peine. On a vu que les côtes +d'Afrique reconnaissaient, au moins de nom, l'autorité des khalifes +de Bagdad, et que la France était en relation d'amitié avec les +princes abbassides. Tant qu'Aaron-Alraschid vécut, le prince aglabite +de Cayroan, par un reste de considération pour lui, respecta les +côtes de l'empire; mais à peine eut-il fermé les yeux (en 809), la +guerre s'étant élevée entre ses deux fils aînés, pour savoir qui lui +succéderait, le prince aglabite se crut dispensé de tous ménagemens, et +les ports de Tunis, de Sousa, etc., devinrent des repaires de pirates. +Un gouverneur de Sicile se plaignant à un député aglabite des cruautés +qui chaque jour se commettaient au mépris de la foi jurée, le député +répondit: «Depuis la mort du commandeur des croyans, ceux qui étaient +esclaves ont voulu être libres; ceux qui étaient libres, mais pauvres, +ont voulu être riches;» et les pirates, pour être plus à l'aise, +allaient chercher des richesses là où il s'en trouvait. Le commerce +qui continuait à se faire entre la France et l'Italie, d'une part, +l'Égypte, la Syrie et l'Asie-Mineure, de l'autre, devait être un appât +pour les aventuriers africains[167]. + + [167] Pagi, critique des annales de Baronius, ann. 813, no 20 et + suiv. + +Aux pirates d'Afrique s'étaient joints les pirates normands. A cette +époque, le Jutland et les bords de la mer Baltique, où se maintenaient +encore les grossières pratiques du paganisme, regorgeaient d'une +population pauvre et aguerrie; et comme dans ces contrées barbares le +moyen le plus sûr d'arriver à la gloire était de verser le sang et +de se charger de butin, tous les hommes d'un caractère entreprenant +aspiraient à se mesurer avec les peuples amollis du Midi. Déjà leurs +barques légères commençaient à se montrer sur les côtes françaises +de l'Océan[168]. Charlemagne, qui ne se dissimulait pas le danger +des circonstances, ordonna, en 810, aux comtes et aux gouverneurs +de provinces de faire construire des tours et des forteresses à +l'embouchure des rivières par où les pirates avaient coutume de +pénétrer dans l'intérieur des terres. Il voulut de plus qu'on tînt +des flottes prêtes dans les principaux ports de mer, afin de donner +la chasse aux escadres ennemies. Tant que vécut ce grand prince, ces +mesures suffirent pour préserver le continent français[169]. + + [168] Voy. M. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des + Normands_, Paris, 1826, 2 vol. in-8º; et M. Auguste Leprevost, + _Notes pour servir à l'Histoire de la Normandie_, Caen, 1834, + in-8º. + + [169] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 96; t. VI, p. 93. + +Cependant les deux partis commençaient à se lasser de ces hostilités +continuelles, qui ne pouvaient tourner qu'au désavantage de l'un et +de l'autre. Il fut question d'une trève, et c'est la première fois +que les chroniqueurs du tems parlent d'une négociation de ce genre +entre les souverains de la France et les émirs de Cordoue[170]. Il +s'agissait seulement d'une paix momentanée. En effet, d'après l'esprit +de l'islamisme, il ne peut pas y avoir de paix permanente entre les +vrais-croyans et les chrétiens qui habitent des pays limitrophes. +Mahomet s'est ainsi exprimé dans l'Alcoran: «Combattez les infidèles +jusqu'à ce qu'il n'y ait plus lieu aux disputes; combattez jusqu'à ce +que la religion de Dieu domine seule sur la terre[171].» C'est par une +simple tolérance que les musulmans, dans les divers pays qu'ils ont +conquis, ont laissé aux chrétiens et aux peuples d'une autre religion +que l'islamisme, l'exercice de leur culte; et toutes les fois qu'il est +parlé d'un traité à conclure entre eux et les chrétiens, ils se servent +d'un mot particulier qui répond à celui de trève[172]. + + [170] _Ibid._, t. V, p. 60 et 82. + + [171] Sourate VIII, vers. 39. + + [172] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, + t. V, p. 66; Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p. + 50, et nos _Extraits des historiens arabes relatifs aux guerres + des Croisades_, Paris, 1829, p. 164 et 542. (_Bibliothèque des + Croisades_, de M. Michaud, t. IV.) + +Une première trève, convenue en 810, ayant été violée, on en conclut +une autre deux ans après. Un député sarrazin, qui est peut-être +l'amiral Yahya-ben-Hakem, personnage que les écrivains arabes +représentent comme un homme d'esprit[173], se rendit pour cet objet à +Aix-la-Chapelle auprès de l'empereur. On convint d'une trève de trois +ans; mais elle ne fut pas mieux observée que l'autre; car on a vu les +Sarrazins faire, en 813, une descente dans l'île de Corse, et dans le +même tems Abd-alrahman, fils de l'émir de Cordoue, se dirigeait vers +les Pyrénées, mettant tout à feu et à sang. Les musulmans s'avancèrent +jusqu'aux frontières de France, et c'est peut-être alors qu'ils mirent +à mort saint Aventin, qui habitait aux environs de Bagnères-de-Luchon, +dans le département actuel de la Haute-Garonne[174]. + + [173] Conde, _Historia_, t. I, p. 294, et recueil des _Historiens + de France_, t. V, p. 82 et 258. + + [174] _Notice de l'église de Saint-Aventin_, par M. le comte de + Castellane, dans les _Mémoires de la Société archéologique du midi + de la France_, établie à Toulouse, t. I. + +La mort de Charlemagne, en 814, apporta d'abord peu de changement +à la situation de la France par rapport aux Sarrazins. Son fils, +Louis-le-Débonnaire, qui lui succéda dans la dignité d'empereur, et +qui depuis long-tems agissait sous sa direction, tâcha de suivre la +même politique. Malheureusement, pendant que la guerre ne discontinuait +presque pas sur les bords de l'Èbre, la piraterie sarrazine faisait +sans cesse de nouveaux progrès. Un événement qui se passa à cette +époque en Espagne contribua singulièrement à donner de l'extension aux +courses des pirates. + +On a vu que Hakam avait formé autour de lui une garde permanente, ce +qui l'obligea à faire de nouvelles dépenses et à établir de nouveaux +impôts. Hakam était détesté de ses sujets à cause de sa cruauté et +de son humeur farouche. Une révolte ayant éclaté dans les faubourgs +de Cordoue, Hakam se précipita avec sa garde sur les habitans, et +pendant plusieurs jours le sang coula par torrens. Quand la rébellion +eut été domptée, le prince fit raser les maisons des faubourgs, et +ordonna à tous ceux qui avaient échappé au massacre d'aller chercher +une patrie ailleurs. Une partie de ces infortunés, au nombre de plus +de quinze mille, firent voile pour l'Égypte et entrèrent de force dans +Alexandrie. Acceptant ensuite une somme d'argent que leur offrit le +gouverneur, ils se dirigèrent, accompagnés d'une foule d'aventuriers de +tous les pays, vers l'île de Crète, alors au pouvoir des Grecs[175]. En +vain les habitans opposèrent de la résistance. Les exilés s'établirent +dans l'île. Bientôt même des Sarrazins d'Espagne se rendirent maîtres +des îles Baléares, et ceux d'Afrique de l'île de Sicile, de manière que +toute la mer Méditerranée ne fut plus qu'un vaste théâtre de violences +et de brigandages. + + [175] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 253; M. Et. Quatremère, + _Mémoires historiques sur l'Égypte_, t. II, p. 197, et Lebeau, + _Histoire du Bas-Empire_, liv. LXVIII, §. 43. + +En 816, des députés sarrazins se rendirent auprès de l'empereur à +Compiègne, de la part d'Abd-alrahman, à qui son père Hakam avait remis +le timon des affaires. De là ces députés allèrent attendre l'empereur +à Aix-la-Chapelle où il devait se tenir une diète[176]; mais la trève +dont on convint ne fut observée ni d'un côté ni de l'autre. Une flotte +sarrazine partie, en 820, de Tarragone, fit une descente dans l'île +de Sardaigne; et une flotte chrétienne s'étant présentée pour la +combattre, fut mise en déroute. Huit navires chrétiens furent submergés +et plusieurs autres brûlés[177]. + + [176] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 98 et suiv. + + [177] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 180, et Conde, t. I, p. + 255. + +La même année Hakam mourut, et son fils, Abd-alrahman II, lui succéda. +Hakam, par suite de ses cruautés, avait reçu de ses sujets arabes le +surnom d'_Aboulassy_[178] ou de méchant. C'est de là que nos vieilles +chroniques le désignent ordinairement par le mot barbare _abulaz_[179]. + + [178] <mot en arabe> + + [179] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 80 et 81. + +A la mort de Hakam, son oncle, Abd-allah, le même qui plusieurs fois +avait essayé de se saisir du trône, et qui avait invoqué l'appui de +Charlemagne, accourut d'Afrique où il s'était retiré, et fit une +nouvelle tentative. Les Français profitèrent d'une occasion aussi +favorable pour pénétrer dans les parties de la Catalogne et de l'Aragon +qui ne reconnaissaient pas leur autorité, et y mirent tout à feu et à +sang. Mais déjà les liens divers qui tenaient les différentes parties +de l'empire unies ensemble, et que la main puissante de Charlemagne +avait eu tant de peine à rapprocher, commençaient à se relâcher. De +toutes parts les mécontentemens éclataient, les ambitions se montraient +exigeantes. En 820, Bera, gouverneur de Barcelonne, fut accusé de +félonie, c'est-à -dire probablement d'intelligence avec les Sarrazins, +qu'il était chargé de combattre. Bera était du sang goth; son +accusateur l'était aussi. Comme les preuves manquaient à l'accusation, +on suivit l'usage établi en pareil cas chez les Goths, et qui ne tarda +pas à s'introduire chez les Sarrazins d'Espagne. On fit battre ensemble +les deux adversaires; et Bera ayant été vaincu fut considéré comme +coupable[180]. + + [180] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 48, etc. + +Peu de tems après, les chrétiens de la Navarre, qui apparemment avaient +à se plaindre de la domination française, firent alliance avec les +musulmans et leur livrèrent la ville de Pampelune. Deux comtes ayant +été envoyés par l'empereur pour étouffer la rébellion, furent attaqués +à leur passage dans les Pyrénées par les chrétiens des montagnes. +Asnar, l'un des deux, qui était d'origine gasconne, fut respecté; +mais l'autre, nommé Eble, qui était Français, fut livré à l'émir de +Cordoue[181]. + + [181] _Ibid._, p. 106 et 185. + +Louis était impatient de venger les outrages faits à sa puissance. Sur +ces entrefaites, en 826, la ville de Merida, en Estramadure, où de tout +tems il avait régné des dispositions peu bienveillantes pour les émirs +de Cordoue, ayant de nouveau pris les armes sous prétexte de mauvais +traitemens de la part du gouverneur[182], Louis se hâta de se mettre en +relation avec les habitans. Voici la lettre qu'il leur écrivit: + +«Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, Louis, +par la grâce divine, empereur auguste, aux primats et au peuple de +Merida, salut en notre Seigneur. Nous avons appris vos tribulations et +tout ce que vous avez à souffrir de la cruauté du roi Abd-alrahman, +qui ne cesse de vous opprimer et de convoiter vos richesses. Il fait +comme faisait son père Aboulaz, lequel voulait vous obliger à payer +des sommes que vous ne deviez pas, et qui de ses amis avait fait +ses ennemis, des hommes obéissans des hommes rebelles. Il veut vous +priver de votre liberté, vous accabler d'impôts de tout genre, et +vous humilier de toutes les manières. Heureusement vous avez bravement +repoussé l'injustice de vos rois, vous avez courageusement résisté à +leur barbarie et à leur avidité. Cette nouvelle nous est arrivée de +différens côtés; en conséquence nous avons cru devoir vous écrire cette +lettre pour vous consoler, et pour vous exhorter à persévérer dans la +lutte que vous avez entreprise pour la défense de votre liberté; et +comme ce barbare roi est notre ennemi aussi bien que le vôtre, nous +vous proposons de combattre de concert sa méchanceté. Notre intention +est, l'été prochain, avec le secours du Dieu tout puissant, d'envoyer +une armée au-delà des Pyrénées, et de la mettre à votre disposition. +Si Abd-alrahman et ses troupes essaient de marcher contre vous, notre +armée fera une diversion puissante. Nous déclarons que si vous êtes +décidés à vous affranchir de son autorité et à vous donner à nous, +nous vous rendrons votre ancienne liberté, sans y porter la moindre +atteinte, et que nous ne vous demanderons aucun tribut. Vous choisirez +la loi sous laquelle vous voulez vivre, et nous vous traiterons comme +des amis et comme des personnes qui veulent bien s'associer à la +défense de notre empire. Nous prions Dieu de vous conserver en bonne +santé[183].» + + [182] Novayry, manuscrits arabes, no 645, fol. 101 verso. + + [183] Cette lettre, publiée d'abord par Lecointe, a été + reproduite par dom Bouquet, dans le recueil des _Historiens de + France_, t. VI, p. 379. Mais comme ces deux illustres savans + ignoraient les rapports qui avaient existé entre l'empereur et + les habitans de Merida, ils avaient changé le mot _Emeritanos_ en + _Cæsaraugustanos_. + +Dans la diète générale que Louis tint à Aix-la-Chapelle, et où +s'étaient rendus son fils Pepin, devenu roi d'Aquitaine, et les comtes +des diverses provinces voisines de l'Espagne, l'empereur annonça +l'intention de faire les plus grands efforts pour punir l'insulte faite +à ses armes; mais avant même que la diète fût levée, un seigneur goth, +nommé Aïzon, qu'on soupçonnait d'intelligence avec les Sarrazins, et +qu'on avait mandé pour cet objet à Aix-la-Chapelle, prit la fuite, +franchit les Pyrénées, et se mettant à la tête des mécontens de la +Catalogne et de l'Aragon, s'empara de la ville d'Ausone, d'où il fit du +dégât dans les pays occupés par les Français[184]. + + [184] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 107, 149 et 187. + +En vain l'armée française se mit en marche au printems de l'année +827. Aïzon, qui déjà avait envoyé demander du secours à l'émir de +Cordoue, se rendit lui-même dans cette capitale pour presser le départ +des troupes. Abd-alrahman fit partir quelques-uns de ses meilleurs +soldats, entre autres une portion de sa garde commandée par son parent +Obeyd-allah. Comme l'armée française s'avançait très-lentement, Aïzon +et ses alliés eurent le tems de dévaster les territoires de Barcelonne +et de Gironne, et de s'avancer jusqu'en Cerdagne et dans le Val-Spir, +en deçà des Pyrénées, où ils commirent d'horribles ravages[185]. + + [185] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 108 et 188. + +Pendant ce tems les habitans de Merida faisaient les plus grands +efforts pour soutenir leur rébellion. Au bout de trois ans, n'étant pas +secourus, ils furent obligés d'ouvrir leurs portes. + +A la même époque, les Normands, quittant les contrées sauvages du +nord, devenues trop petites pour leur grand nombre, faisaient chaque +année des descentes sur les côtes de l'Allemagne, de la France, de +l'Angleterre et de l'Espagne. De leur côté les pirates d'Espagne et +d'Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes du midi de la France ni +à celles de l'Italie. En 828, Boniface, gouverneur de l'île de Corse, +pour se venger de ces continuelles déprédations, dirigea une expédition +en Afrique, entre Carthage et Utique, et parcourut tout le pays le fer +et la flamme à la main[186]. + + [186] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 109. + +Les ports de l'Espagne et de l'Afrique, d'où partaient les navires de +pirates, étant en général situés dans le bassin de la mer Méditerranée, +c'est dans l'enceinte de ce bassin qu'ordinairement leurs entreprises +avaient lieu. Il est cependant parlé à cette époque d'un vaisseau +sarrazin d'une grandeur telle qu'on l'aurait pris de loin pour une +muraille, lequel fit une descente dans l'île d'Oye, en Bretagne, vers +l'embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas +beaucoup de traces de son passage; car il n'en est point fait mention +dans les histoires particulières du pays[188]. + + [187] _Ibid._, t. VI, p. 308. + + [188] Ni dans l'histoire de D. Morice, ni dans celle de M. Daru. + +La situation de l'empire devenait chaque jour plus effrayante, et +Louis, à qui l'histoire a donné le titre peu honorable de _Débonnaire_, +était hors d'état de s'élever au-dessus des circonstances fâcheuses +où sa propre faiblesse l'avait placé. Après avoir eu l'imprudence de +partager de son vivant ses vastes états à ses trois fils aînés, il +eut encore l'imprudence de changer le partage qu'il avait fait, et de +réserver une quatrième part pour le plus jeune de ses fils. Les trois +aînés, irrités, crièrent à l'injustice et prirent les armes. Louis, +tantôt vaincu, tantôt vainqueur, déposé du trône, puis rétabli, perdit +toute considération aux yeux de ses propres sujets. + +L'anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant, +les personnes pieuses crurent reconnaître dans cette décadence +générale une marque de la colère céleste, excitée par la corruption +qui s'introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre +adressée à tous les évêques, et datée de l'année 828, s'exprime en +ces termes: «La famine, la peste, tous les genres de fléaux ont fondu +sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a été irrité +par nos actions perverses[189]?» Là -dessus l'empereur commande un +jeûne général, et ordonne aux évêques de s'assembler en concile dans +les quatre principales villes de l'empire, au nombre desquelles était +Toulouse, afin d'aviser aux moyens de faire cesser ce déplorable état +de choses. Les mêmes désordres affligeaient l'Espagne musulmane, et +l'émir de Cordoue avait continuellement à combattre quelque rébellion +nouvelle. + + [189] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 344. + +Les relations commerciales entre l'empire français et les provinces +d'Égypte et de Syrie n'avaient jamais été interrompues. Les rapports +politiques qui avaient existé entre Charlemagne et Aaron-alraschid +durent être repris avec Bagdad, dès que l'orient eut recouvré la +tranquillité. Il est fait mention, à l'année 831, de l'arrivée en +France de trois députés envoyés de delà les mers par le khalife Mamoun, +fils d'Aaron-alraschid. Deux de ces députés étaient musulmans, et le +troisième chrétien. Ils offrirent à l'empereur, entre autres présens, +des parfums et des étoffes[190]. + + [190] _Vita Ludovici pii_, et annales de saint Bertin, dans le + recueil des _Historiens de France_, t. VI, p. 112 et 193. Le + khalife est simplement désigné par son titre de _emir-elmoumenyn_. + +La guerre continuait toujours au-delà des Pyrénées. En 838, +Obeyd-allah, parent de l'émir de Cordoue, fit de grands dégâts sur +les provinces occupées par les Français; de leur côté les Français +pénétrèrent en Castille et y mirent tout à feu et à sang. + +Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforcée par les +navires des îles Maïorque et Iviça faisait une descente aux environs +de Marseille, et se rendant maîtresse des faubourgs, emmenait tous les +hommes laïques et ecclésiastiques en état de porter les armes[191]. +C'est peut-être en cette occasion qu'eut lieu le fait attribué à +sainte Eusébie, abbesse d'un couvent de Marseille, et à ses quarante +religieuses, lesquelles ne voulant pas être exposées à la brutalité des +barbares, se mutilèrent le nez et se rendirent la figure difforme; d'où +elles furent appelées dans le pays les _denazzadas_[192]. + + [191] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 199. + + [192] Une inscription relative à sainte Eusébie existe encore à + Marseille; mais elle ne porte pas de date. Voy. Millin, _Voyage + dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 179. + Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 90, a placé le martyre + de sainte Eusébie, en 732. + +Louis-le-Débonnaire mourut en 840, et aussitôt la guerre éclata +parmi ses enfans. L'Europe se trouvait alors sous le poids d'un de +ces terribles châtimens qui, suivant l'expression de Bossuet, font +sentir leur puissance à des nations entières, et par lesquels la +Providence frappe souvent le bon avec le méchant, l'innocent avec +le coupable. Les Sarrazins profitèrent de la confusion générale pour +s'introduire en Provence, par l'embouchure du Rhône, et dévastèrent les +environs d'Arles[193]. Dans le même tems un gouverneur de Tudèle en +Navarre, appelé Moussa, pénétra dans la Cerdagne, et y fit de grands +ravages[194]. De leur côté les Normands, à l'aide de leurs barques +légères, s'avançaient au centre de la France, par l'embouchure de +l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commençaient +à faire du royaume presque un monceau de ruines. L'histoire de +cette époque n'est qu'un tissu d'intrigues ambitieuses, de honteuses +trahisons et de calamités de tout genre; on a la plus grande peine à en +suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve, +fils de Louis, avait reçu en partage la France actuelle presque +tout entière; mais à la suite des guerres intestines, les provinces +changeaient de maître presque chaque année. On ne laissait pas même +de province intacte; et comme si on avait voulu anéantir toute espèce +de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient été +partagés entre l'empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le +jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d'Aquitaine. Bientôt même +un seigneur, appelé Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se +déclara comte d'Arles et de Provence[195]. + + [193] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 61. + + [194] Maccary, man. arab., no 704, fol. 87 verso. + + [195] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 63, etc. + +Le relâchement de tous les liens sociaux en vint au point que les +princes et les chefs de parti, pour accroître leur influence, perdirent +toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de +Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les +associèrent à leurs propres querelles. + +L'Italie n'était pas plus heureuse. Les Sarrazins étaient maîtres +de l'île de Sicile; d'autres Sarrazins avaient été appelés sur +le continent par deux seigneurs chrétiens qui se disputaient la +principauté de Bénévent. Enfin les pirates d'Espagne et d'Afrique ne +laissaient pas de repos aux côtes. En 846, ces pirates remontèrent le +Tibre, et vinrent piller les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul +aux portes de Rome. Les parages de la rivière de Gênes avaient +tellement à souffrir de ces déprédations, que les prêtres et les moines +eux-mêmes prirent les armes pour aider à la délivrance du pays[196]. + + [196] Voy. le recueil des Bollandistes, _Vie de saint Bernulphe_, + au 24 mars. Il existe sur les descentes des Sarrazins, dans le + comté de Nice, beaucoup de détails dans l'ouvrage manuscrit de + Giofredo, intitulé _Storia delle Alpi maritime_, et qui est + conservé à Turin, dans les archives de cour. M. le chevalier + César de Saluces, membre de l'académie de Turin, a bien voulu + faire faire pour nous un extrait de ce manuscrit. On peut encore + consulter l'_Histoire de Nice_, de M. Louis Durante, Turin, 1823, + 3 vol. in-8º. Ces deux ouvrages au reste, pour ce qui concerne les + Sarrazins, renferment beaucoup d'inexactitudes. + +Enfin l'Espagne musulmane elle-même était frappée de tous les genres +de fléaux. Les factions s'y succédaient les unes aux autres. D'un +autre côté, les Normands, qui commençaient à ne plus trouver les +mêmes richesses sur les côtes de France, faisaient successivement des +descentes à Lisbonne, à Séville et dans d'autres cités opulentes. Pour +surcroît de malheur, une horrible sécheresse fit périr une partie des +récoltes et des troupeaux; des nuées de sauterelles, venues d'Afrique, +détruisirent ce qui avait résisté au manque d'eau; mais du moins +Abd-alrahman, dans des circonstances si fâcheuses, fit ce qui était en +son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets. + +En 848, tandis que des pirates sarrazins dévastaient de nouveau +Marseille et toute la côte jusqu'à Gênes[197], le jeune Pepin, qui +était en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession +du Languedoc, et qui déjà une fois avait appelé à son secours les +Normands, ne craignit pas de recourir à l'appui des Sarrazins. Celui +dont il fit choix pour cette négociation était Guillaume, comte de +Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant, +s'était signalé par son zèle pour la religion et la patrie. Guillaume +se rendit à Cordoue et fut bien reçu du prince musulman. A l'aide +des troupes qu'il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en +Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198]. + + [197] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 66. + + [198] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 41, 65 et 581. + +Quelques pirates sarrazins, ayant pénétré de nouveau aux environs +d'Arles, furent retenus sur la côte par les vents contraires; et les +habitans accourant en armes les massacrèrent. Mais pendant ce tems, +une armée musulmane, commandée par Moussa, gouverneur de Saragosse, +s'avançait du côté d'Urgel et de Ribagorse, et pénétrait jusqu'en +France, mettant tout à feu et à sang. Telle était la frayeur des +habitans, qu'ils offrirent d'eux-mêmes leur argent et tout ce qui +était à leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve +fut obligé de demander la paix, et ne l'obtint qu'en donnant de riches +présens[199]. + + [199] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 42, 64 et 66, note. + +En ce tems-là (850) les chrétiens d'Espagne eurent à éprouver une +vive persécution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de +cette persécution arriva jusqu'en France. Voici ce qui donna lieu à ces +vexations. + +D'après la législation musulmane, il y a liberté de conscience pour +les chrétiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut +qu'ils soient nés de père et de mère chrétiens; si l'un des époux a +été musulman, l'enfant doit l'être aussi, conformément à cette maxime +de Mahomet, que les musulmans interprètent à l'avantage de leur +religion: «L'enfant suit nécessairement celui de ses père et mère +dont la religion est la meilleure[200].» Il en est de même des enfans +mineurs d'un chrétien ou d'une chrétienne qui a embrassé l'islamisme; +si l'enfant parvenu à sa majorité refuse de professer la religion +mahométane, le magistrat a le droit de l'y contraindre[201]. Il faut +en second lieu que les chrétiens n'aient jamais fait profession de +l'islamisme: eussent-ils simplement levé la main et prononcé les mots: +_Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète_, +les eussent-ils prononcés pour se jouer ou en état d'ivresse, ils sont +censés musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte. +Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane. +Enfin il faut que les chrétiens s'abstiennent de toute injure contre +Mahomet et sa religion; s'ils manquent à un seul de ces points, ils +n'ont pas d'autre alternative que l'islamisme ou la mort. + + [200] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. + II, p. 313, t. V, p. 167. + + [201] _Ibid._, t. VI, p. 111 et suiv. + +Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrétiens +étaient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les +mères inculquaient à leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes +du christianisme: ce qui avait déjà plus d'une fois donné lieu à des +scènes sanglantes. + +Il y avait alors à Cordoue un prêtre fort instruit dans les lettres +chrétiennes et arabes, appelé Parfait. Le bruit courait que ce prêtre, +dans un moment d'oubli, avait prononcé la profession de foi mahométane. +Quelques musulmans l'ayant un jour rencontré dans une rue de Cordoue +lièrent conversation avec lui, et lui demandèrent ce qu'il pensait de +leur prophète et de la religion qu'il avait établie. Parfait refusa +d'abord de répondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque +piége; mais comme ces hommes insistaient, il s'exprima librement, +et traita Mahomet d'imposteur et de suppôt de l'enfer. D'abord les +musulmans ne lui répondirent rien; mais à quelques jours de là , l'ayant +rencontré au milieu d'une grande foule, ils le dénoncèrent comme une +personne qui avait mal parlé du prophète. Aussitôt la foule se jeta sur +lui et le conduisit devant le cadi ou l'alcade, que nous appelons juge. +Le cadi interrogea Parfait, et comme le prêtre ne voulut pas rétracter +ce qu'il avait dit, il fut condamné à mort. + +On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jeûne +des musulmans. Pour donner à cette exécution plus de solennité, il +fut décidé qu'elle n'aurait lieu qu'à la fin du mois, époque où les +musulmans, voulant se dédommager de leurs privations, se livrent à +la joie la plus vive. Au jour fixé, Parfait fut amené au milieu d'une +grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et là , en présence d'une +foule innombrable, il eut la tête tranchée[202]. + + [202] L'église célèbre la fête de saint Parfait le 18 avril. + +Cet événement causa une sensation extraordinaire: les chrétiens étaient +alors fort nombreux en Espagne, même à Cordoue, siége de l'empire. +Non seulement on leur avait laissé une partie des églises de la +ville; mais ils avaient des monastères de l'un et de l'autre sexe, +surtout dans les montagnes situées au nord de la cité. La religion +chrétienne avait pénétré jusque dans le palais du roi, à la suite du +grand nombre d'esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie +des emplois de la cour. Les musulmans zélés crurent faire une bonne +oeuvre en dénonçant les chrétiens qui rentraient dans une des trois +catégories dont nous avons parlé. Bientôt même on vit au sein d'une +même famille des frères accuser leurs soeurs pour avoir leurs biens. +Le jugement n'était pas long: on demandait à l'accusé s'il persistait +dans le christianisme: s'il répondait affirmativement, on le mettait à +mort. Ordinairement les martyrs étaient attachés à un pieu; on brûlait +leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les +chrétiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des +reliques. Quelquefois on donnait les corps à manger aux chiens[203]. + + [203] Voy. les _Vies des Saints_, aux 3, 5, 7 et 13 juin, 27 + juillet, 16 septembre, 21 ou 22 octobre, 24 novembre, etc. + +Ces barbaries produisirent un effet bien différent de celui que le +gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs +était si remarquable, qu'il devint l'objet de l'admiration générale. +Plusieurs chrétiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois +catégories se présentèrent d'eux-mêmes pour partager le sort de leurs +frères. Parmi eux nous citerons un Français, nommé Sanche, originaire +d'Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement +avait été fait captif dans sa jeunesse; il y avait également deux +eunuques. Les femmes surtout se distinguèrent en cette occasion. On +vit des vierges timides qui jusque-là n'avaient pas osé s'éloigner +des regards de leurs parens, accourir à pied vers Cordoue de plusieurs +lieues à la ronde, et demander à grands cris le martyre. Il suffisait +pour cela qu'elles proférassent quelque injure contre le prophète. + +La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrayés +des suites d'une telle effusion de sang. D'ailleurs les évêques du +pays s'assemblèrent, et, malgré quelques prêtres ardens, décidèrent +qu'autant il fallait savoir endurer la rage des persécuteurs de la foi +quand elle s'excitait elle-même, autant il était contraire à l'esprit +de l'Évangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait été +sollicité par les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne +chez qui les mêmes violences commençaient à s'exercer, interposa sa +médiation[204]. + + [204] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 64, 74 et 354. + +Abd-alrahman avait d'abord paru aussi irrité qu'étonné du grand nombre +de chrétiens établis au coeur de ses états; dans sa colère il chassa de +son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le +nombre des chrétiens était grand, plus les moyens que l'on prenait pour +en réduire la quantité étaient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur +ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed. + +Abd-alrahman avait un goût très-vif pour les arts et pour les plaisirs, +et sous son règne Cordoue devint le séjour des lettres, de la musique, +du chant et des fêtes de tout genre. A l'exemple de son père, de son +grand-père et des anciens Arabes en général, il cultivait la poésie. +Voici la traduction de quelques vers qu'il composa dans une de ses +expéditions contre les chrétiens. Ils étaient adressés à sa femme +favorite, et ils donneront une idée de l'esprit qui dominait à cette +époque: + +«Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l'ennemi, +et je lui envoie des flèches qui ne manquent jamais leur but! + +»Que de chemins j'ai foulés! que de défilés j'ai traversés après +d'autres défilés! + +»Mon visage a été exposé à toute l'ardeur du soleil, tandis que les +cailloux embrasés se fondaient de chaleur. + +»Mais Dieu a relevé par mes mains sa religion véritable. Je lui ai +donné une nouvelle vie, et j'ai renversé la croix sous mes pieds. + +»J'ai marché avec mon armée contre les infidèles, et mes troupes ont +rempli les lieux escarpés et les lieux unis[205].» + + [205] Maccary, man. arab., no 704, fol. 88. + +Le successeur d'Abd-alrahman se montra d'abord fort sévère contre les +chrétiens. Il fit abattre toutes les églises bâties depuis l'occupation +du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions +qui avaient été ajoutées aux anciens édifices. Dans son zèle fanatique, +il eut un instant l'idée de chasser de ses états non seulement les +chrétiens, mais les juifs qui en toute occasion s'étaient montrés les +ennemis acharnés du christianisme. Heureusement les révoltes qui ne +tardèrent pas à éclater et la crainte de voir ses revenus diminuer +donnèrent à ses vues une autre direction. + +La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l'Èbre. +Moussa, qui les années précédentes avait remporté quelques succès +contre les chrétiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l'émir de +Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ôter son gouvernement, il +se tourna du côté des chrétiens; il donna même sa fille en mariage +à Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de +Tolède leva de nouveau l'étendard de la révolte, l'émir de Cordoue fut +hors d'état de rien entreprendre. + +De quelque côté qu'on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages, +calamités. En 859, les Normands franchissant le détroit de Gibraltar, +s'emparent de Narbonne qui, un siècle auparavant, avait résisté +à toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhône, ils +s'avancent jusqu'aux portes de Valence, mettant tout le pays à feu et +à sang[206]. Gérard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans +nos romans de chevalerie, les força de se remettre en mer. A la même +époque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dégâts dans les îles de +Sardaigne et de Corse. + + [206] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 75. + +Voici le tableau de la France qu'on trouve dans un document presque +contemporain: «Sur toutes les côtes les églises étaient renversées, +les villes saccagées, les monastères dévastés. Telle était la rage des +barbares que les chrétiens qui tombaient entre leurs mains étaient mis +à mort ou obligés de se racheter à prix d'argent. Plusieurs chrétiens +abandonnèrent leurs propriétés et quittèrent leur pays pour vivre dans +les lieux fortifiés ou dans l'intérieur des terres; mais plusieurs +aimèrent mieux mourir que de renoncer à leurs biens. Il y en eut +encore chez qui la foi avait jeté des racines moins profondes et qui ne +rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-là étaient les pires de +tous; car ils connaissaient le pays, et il n'était pas possible de se +soustraire à leurs investigations. A la fin les lieux les plus célèbres +se convertirent en déserts, et les édifices les plus fameux disparurent +sous les ronces et les épines[207].» + + [207] Dom Vaissette, _Histoire générale du Languedoc_, t. I, + preuves, p. 108. + +Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrétien d'origine et ancien +tailleur, avait pénétré avec une troupe d'aventuriers et de vagabonds +dans la chaîne des Pyrénées; et s'unissant d'intérêt avec les chrétiens +du pays, s'était emparé de plusieurs places fortes, d'où il bravait +toute la puissance des émirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui était +menacé de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix +à Charles-le-Chauve, qui n'était guère en état de lui faire la guerre; +il fut convenu que les Français resteraient maîtres de la Catalogne, +mais qu'ils s'abstiendraient de prêter secours aux rebelles. On était +alors en 866. Les députés envoyés en cette occasion à Cordoue par +Charles revinrent amenant des chameaux chargés de litières, d'étoffes +de divers genres, de parfums, etc.[209]. + + [208] Voy. Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 200. + + [209] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 83, 88 et 92. + +L'Espagne était dans l'état le plus déplorable: la sécheresse, la +famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les révoltes, +tout semblait conspirer à la perte de ce malheureux pays. Sur ces +entrefaites une éclipse de lune ayant couvert le ciel d'épaisses +ténèbres, les musulmans crurent que c'en était fait de leur empire; +et comme les personnes pieuses d'entre eux attribuaient ces maux à la +colère céleste, elles pensèrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu +favorable était de faire une guerre à mort aux chrétiens. Les provinces +soumises à l'émir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce +qu'ayant à combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l'émir ne voulait +pas s'attirer ce nouvel ennemi sur les bras. + +Dans cette disposition des esprits, la politique des rois était +impuissante pour maîtriser les passions des particuliers. En 869, +des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans +la Camargue, île formée par le Rhône, et où ils s'étaient ménagé une +espèce de port. En ce moment, l'archevêque d'Arles, Roland, se trouvait +dans l'île où il possédait de grands biens, et où, faute de pierres, +il s'était fait bâtir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de +leurs navires attaquèrent la maison; plus de trois cents serviteurs +de l'archevêque furent tués et lui-même fut pris. Les pirates le +garrottèrent, et après l'avoir conduit à bord d'un de leurs navires, +ils fixèrent sa rançon à cent cinquante livres d'argent, cent cinquante +manteaux, cent cinquante épées et cent cinquante esclaves, genre de +marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur +tous les marchés; mais dans l'intervalle l'archevêque mourut, sans +doute d'effroi; et les Sarrazins, pour n'être pas frustrés de la +rançon, tenant cette mort secrète, pressèrent le plus qu'ils purent la +remise du prix convenu. Dès que leur avidité eut été satisfaite, ils +déposèrent à terre le corps de l'archevêque, vêtu des mêmes habits que +le jour où il avait été pris, et mirent à la voile; de manière que les +chrétiens qui étaient venus pour féliciter le prélat de sa délivrance +n'eurent plus à s'occuper que de ses funérailles[210]. + + [210] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 107. + +Charles-le-Chauve mourut en 876; il se disposait à aller combattre +les Sarrazins d'Italie, qui, devenus maîtres de tout le midi de la +presqu'île, menaçaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacité, +sans courage, et toujours disposé à entreprendre sur les états +d'autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale +qui avait éteint les forces de la France et des contrées voisines. En +effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel côté tourner leurs +regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire juré +de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient +entre les princes et les chefs de factions, comme s'il se fût agi de se +disputer les plus riches provinces. L'état de la France, de l'Italie et +de l'Espagne septentrionale, semblait être arrivé au dernier degré de +l'abaissement et de la misère; mais des épreuves encore plus terribles +étaient réservées à ces malheureux pays. + + + + +TROISIÈME PARTIE. + +ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU'ILS FONT +DE LA EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU'A LEUR EXPULSION +TOTALE DE FRANCE. + + +La dernière époque qui nous reste à parcourir présente de grandes +analogies avec celle qui précède; c'est la même violence dans +l'attaque, ce sont les mêmes scènes de pillage et de cruauté; mais les +premières calamités ne frappaient en général que les côtes de la France +et les provinces frontières, au lieu que celles-ci vont s'étendre à +travers le Dauphiné jusqu'aux limites de l'Allemagne. Les premières +étaient passagères; celles-ci partent d'un point fixe et menacent +de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems +lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a été fait de +grand et de patriotique en France, soit avant, soit après cette période +fatale! Comme on se sent humilié de voir les plus vastes contrées, +des contrées d'où sont sortis tant de braves et de héros, livrées à +la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant généreux ne +rachetait les excès! + +On se trouvait aux environs de l'année 889. La Provence et le Dauphiné +appartenaient à Boson, qui s'était fait donner le titre de roi d'Arles. +Malheureusement Boson n'était pas issu du sang impérial de Charlemagne; +et son élévation, regardée comme une usurpation, lui attirait des +attaques fréquentes. De leur côté les hommes riches et puissans +ne songeaient qu'à profiter de la confusion générale pour se créer +des seigneuries et des principautés. Ainsi les barbares ne devaient +rencontrer aucun obstacle. + +Voici de quelle manière l'établissement des Sarrazins en Provence est +raconté par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mêmes +vérifié le récit sur les lieux[211]. + + [211] Voy. surtout Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum + scriptores_, t. II, p. 425; la chronique de l'abbaye de Novalèse, + _ibid._, t. II, part. II, p. 730; et le recueil de dom Bouquet, t. + IX, p. 48. La plupart des écrivains italiens modernes ont placé le + lieu où s'établirent les Sarrazins, dans le comté de Nice, auprès + de Ville-Franche, à l'endroit où fut bâti plus tard le château de + Saint-Hospice. Voy. à ce sujet une longue discussion dans le grand + recueil de Muratori, t. X, p. CIII, CV et suiv. Mais d'une part la + suite des événemens, de l'autre l'état des lieux, nous paraissent + lever toute incertitude à cet égard. Voy. au reste les observations + de Bouche, _Histoire de Provence_, t. I, p. 170 et 772. + +Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant +vers les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe +de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropès, et débarquèrent au +fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait +au loin une forêt qui subsiste encore en partie, et qui était +tellement épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine +à y pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant +les unes au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de +quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les +Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de la +côte, et, massacrant les habitans, se répandirent dans les environs. +Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le golfe du +côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté vers la mer +et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilité +qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement fixe. La mer +leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient +besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées qui n'avaient +pas encore été pillées, et où il n'avait été pris aucune mesure de +défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le golfe leur +assurait une retraite au besoin. + +Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient +les parages voisins; ils envoyèrent aussi demander du secours en +Espagne et en Afrique; en même tems ils se mirent à l'ouvrage, et +en peu d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de +forteresses. Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains +du tems _Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient +les environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la +Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du +côté des Alpes. Il est certain que la position occupée par ce village +dut paraître fort importante; car c'est le seul passage par lequel il +soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le +plat pays, en se dirigeant vers le nord. D'ailleurs on aperçoit encore +au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des +portions de murs taillées dans le roc, une citerne également taillée +dans le roc et quelques pans de muraille[212]. + + [212] Aujourd'hui il n'existe plus de frênes dans la contrée; mais + M. Germond, actuellement notaire à Saint-Tropès, et qui a fait + une étude particulière des localités, pense qu'anciennement il y + avait un bois de frênes au fond du golfe sur les bords de la mer; + que là se trouvait un village romain appelé _Fraxinetum_, et que + les Sarrazins, après avoir ruiné ce village, ayant choisi sur les + hauteurs un lieu pour en faire leur château-fort, lui donnèrent le + nom de Fraxinet. A l'égard de la place qu'occupait ce château-fort, + M. Germond croit que le lieu où d'après l'opinion commune nous + l'avons mis n'était qu'une espèce d'avant-poste d'où l'on avait + vue sur les plaines de la Basse-Provence; en effet le plateau n'a + qu'environ trois cents pas de tour et il pouvait contenir à peine + une centaine d'hommes; que le véritable château-fort était à une + demi-lieue plus près de la mer, sur la montagne appelée aujourd'hui + _Notre Dame de Miremar_, où l'on aperçoit encore des vestiges de + larges fossés. + + Bouche fait remarquer qu'il a dû exister plusieurs lieux appelés + _Frassinet_ ou Frainet, disant que sans doute les Sarrazins, à + mesure qu'ils élevèrent quelque nouveau château-fort, soit en + Dauphiné, soit en Savoie, soit en Piémont, lui donnaient le nom de + leur principal boulevart. Cette opinion de Bouche nous semble fort + juste; en effet, il existe encore dans les contrées que nous venons + de citer plusieurs endroits ainsi dénommés. + +Quand les travaux furent terminés, les Sarrazins commencèrent à faire +des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde d'abord de s'éloigner +du centre de leurs forces; mais bientôt les seigneurs les associèrent +à leurs querelles particulières. Ils aidèrent à abattre les hommes +puissans; ensuite, se débarrassant de ceux qui les avaient appelés, +ils se déclarèrent les maîtres du pays; en peu de tems une grande +partie de la Provence se trouva exposée à leurs ravages. Telle était +la terreur qu'ils inspiraient que, suivant l'expression d'un écrivain +contemporain, on vit se vérifier en eux ces mots souvent cités: _Un +d'entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux +mille_[213]. + + [213] Voy. Liutprand à l'endroit indiqué. On lit dans l'Alcoran, + sour. VIII, vers. 66: «Si vous êtes vingt hommes décidés à vaincre, + vous vaincrez deux cents infidèles, et si vous êtes cent, vous en + vaincrez mille.» + +La terreur devint bientôt générale[214]; le plat pays étant dévasté, +les Sarrazins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes. Le neuvième siècle +touchait à sa fin. Le royaume d'Arles était occupé par Louis, fils +de Boson; mais Louis avait été appelé en Italie par les ennemis de +Béranger, roi de la Lombardie, et avait abandonné la défense de ses +états pour en aller conquérir d'autres. Fait prisonnier par son rival, +il eut les yeux crevés, et ne fut plus en état de s'occuper des soins +de son royaume. Dans le même tems les Normands continuaient leurs +ravages au coeur de la France. Quelques années auparavant ils avaient +assiégé Paris, qui aurait été pris sans le dévouement d'une poignée +de guerriers[215]. D'autres barbares, également payens, les Hongrois, +repoussés des environs du Danube, parcouraient l'Allemagne et l'Italie, +le fer et la flamme à la main, et attendaient aussi une occasion pour +envahir la France. + + [214] Une étiquette trouvée en 1279, dans le tombeau de sainte + Magdeleine, à Vézelay, en Bourgogne, portait que le corps de + la sainte avait été transféré en ce lieu de la ville d'Aix, en + Provence, par la crainte des Sarrazins, sous le règne d'Odoin. + Voy. à ce sujet l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, + t. VIII, p. 203 et suiv., et Bouche, _Histoire de Provence_, t. + I, p. 703. Les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_ avaient + placé cette translation sous Eudes, duc d'Aquitaine, vers l'an 730; + mais l'abbaye de Vézelay ne fut fondée que vers l'an 867. Voy. le + _Gallia Christiana_, t. IV, p. 466. Ainsi sur l'étiquette il ne + peut être question que de Eudes, comte de Paris, lequel, vers l'an + 897, prit le titre de roi de France. + + [215] Il existe au sujet de ce siége un poème latin contemporain, + par Abbon, publié en latin et en français avec des notes, par M. + Taranne, Paris, 1834, in-8º. Mais tel était l'isolement où se + trouvaient les diverses parties de la France, que dans tout le + poème les Sarrazins ne sont pas nommés une seule fois. + +Dès l'année 906, les Sarrazins avaient traversé les gorges du Dauphiné, +et franchissant le Mont-Cenis, s'étaient emparés de l'abbaye de +Novalèse, sur les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Les +moines eurent à peine le tems de se retirer à Turin, avec les reliques +des saints et les autres objets précieux, y compris une bibliothèque +fort riche pour le tems, particulièrement en livres classiques. Les +Sarrazins, à leur arrivée, ne trouvant que deux moines qui étaient +restés pour veiller à la sûreté du monastère, les chargèrent de coups. +Le couvent et le village situé dans les environs furent pillés, et les +églises livrées aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n'étaient +pas en état de résister, se réfugièrent dans les montagnes, entre +Suse et Briançon, là où était le couvent d'Oulx. Les Sarrazins les y +suivirent et tuèrent un si grand nombre de chrétiens, que ce lieu porta +le nom de _champ des martyrs_[217]. + + [216] Voy. la chronique de l'abbaye de Novalèse, dans Muratori, + _Rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. 730. Le + chroniqueur, p. 743, cite entre autres chapelles de l'église de + l'abbaye qui furent alors détruites, celle de saint Heldrad, ancien + abbé du monastère et qui vivait au commencement du neuvième siècle. + L'église célèbre la fête de saint Heldrad le 13 mars. Les auteurs + du recueil des Bollandistes ont cru que ce saint était né aux + environs de Nice; mais la ville de Lambesc, aux environs d'Aix, en + Provence, réclame l'avantage de lui avoir donné le jour. + + [217] Ou plutôt de _Peuple de Martyrs_, Plebs Martyrum. Voy. le + recueil des chartes de l'abbaye d'Oulx, publié par Rivantella, sous + le titre de _Ulciensis ecclesiæ chartarium_, Turin, 1753, in-fo, p. + X et suiv., et p. 151. + +Ce n'est pas qu'en certains endroits les chrétiens ne se réunissent +pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers +furent conduits à Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs +chaînes, mirent le feu au couvent de Saint-André dans lequel ils +avaient été enfermés, et une grande partie de la ville fut sur le point +de devenir la proie des flammes[218]. + + [218] Pingonius, _Augusta Taurinorum_, p. 25 et suiv. + +Bientôt les communications entre la France et l'Italie furent +interceptées. En 911, un archevêque de Narbonne, que des intérêts +pressans appelaient à Rome, ne put se mettre en route à cause des +Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes; +et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d'être mis à mort, ou +du moins on était taxé à une forte rançon. Ils ne tardèrent même pas à +faire des excursions dans les plaines du Piémont et du Montferrat[220]. + + [219] Catel, _Mémoires de l'Histoire du Languedoc_, p. 775. + + [220] Liutprand, dans le recueil de Muratori, t. II, part. I, p. + 440. + +Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une +descente sur les côtes du Languedoc, aux environs d'Aiguemortes, et +saccagèrent l'abbaye de Psalmodie qui, déjà détruite une fois sous +Charles-Martel, avait été rebâtie[221]. + + [221] Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. II, p. 45, et + _Preuves_, p. 52. + +L'Espagne musulmane était depuis long-tems en proie aux factions. +En 912, le trône de Cordoue échut à Abd-alrahman III, qui, par ses +imposantes actions, mérita le nom de Grand. Ce prince, à la suite d'un +règne de cinquante ans, réunit sous son pouvoir toutes les provinces +musulmanes, et porta au plus haut degré la prospérité et la gloire des +Maures d'Espagne. C'est lui qui le premier, dans la Péninsule, prit le +titre de khalife et de commandeur des croyans. + +Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Léon, s'étant réunis +à Kaleb, fils de Hafsoun, maître de Tolède et des bords de l'Èbre, et +aidés par les guerriers du midi de la France, résistèrent d'abord avec +succès aux armes d'Abd-alrahman; leurs efforts étaient la meilleure +défense des frontières de France de ce côté. Mais en 920, l'oncle du +khalife, appelé comme lui Abd-alrahman, et surnommé Almodaffer ou le +Victorieux, franchit, à la suite d'une grande victoire, la chaîne des +Pyrénées, et ravagea une partie considérable de la Gascogne, jusqu'aux +portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas +de l'autre côté des Pyrénées, amenaient de tems en tems des incursions +semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris à son retour par +Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222]. + + [222] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 374; et Pagi, critique + des Annales de Baronius, an. 920, no 6. + +En Provence et en Dauphiné, ainsi que dans la chaîne des Alpes, un +cri d'indignation se faisait entendre contre les brigandages des +Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayèrent, à défaut de +prince qui voulût prendre en main la cause des peuples, de s'opposer +à ce torrent dévastateur; en vain, du haut de certains lieux élevés, +commencèrent-ils à donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient +sans concert, ils virent leurs efforts échouer, et la plupart moururent +malheureusement. + +Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entièrement dévastés, +et les barbares s'étaient montrés d'autant plus impitoyables, que +les ruines qui les entouraient de toutes parts étaient pour eux un +nouveau gage de sûreté. Marseille, à son tour, vit sa principale +église détruite; Aix fut également envahie, et les barbares, dans leur +fureur, y écorchèrent plusieurs personnes vivantes[223]. L'évêque, +nommé Odolricus, s'enfuit à Reims où on le chargea de l'administration +du diocèse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaçaient +de perpétuer leur race; on croira d'ailleurs sans peine que plus d'un +chrétien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l'honneur, +faisaient cause commune avec eux et avaient part à leurs rapines. + + [223] Comparez la _Gallia Christiana_, t. I, p. 696; Bouche, + _Histoire de Provence_, t. I, p. 736; et Jacques de Guyse, + _Histoire de Hainaut_, t. VIII, p. 201. + +Telle était la terreur répandue par les Sarrazins, que les hommes +riches et puissans étaient obligés de tout quitter pour mettre +leur vie hors de danger. On ne se croyait à l'abri qu'au haut des +montagnes, au fond des forêts ou dans des lieux situés à une grande +distance. Saint Mayeul, né de parens riches, aux environs d'Avignon, +et qui possédait de grands biens à Valençoles, dans le département +actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprès d'un de ses +parens[224]. Les églises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus +grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent à mort l'archevêque, +saint Benoît, avec l'évêque de la Maurienne et beaucoup d'habitans +des contrées voisines qui y avaient cherché un refuge[225]. Un acte +ancien signale auprès d'Embrun trois tours fortifiées où les Sarrazins +s'étaient établis et d'où ils dominaient dans les environs[226]. Saint +Libéral, successeur de saint Benoît, fut obligé de s'en retourner à son +pays, Brives-la-Gaillarde. + + [224] _Vie de saint Mayeul_, dans le recueil des Bollandistes, 11 + mai, p. 670 et 679. + + [225] _Gallia Christiana_, t. III, p. 1067. + + [226] _Histoire, topographie, etc., des Hautes-Alpes_, par M. de + Ladoucette, 2e édit., Paris, 1834, p. 262. + +A cette malheureuse époque, le commerce était nul et les pays +communiquaient peu entre eux. L'usage s'était pourtant maintenu parmi +les personnes pieuses de France, d'Espagne et d'Angleterre, d'aller, au +moins une fois dans sa vie, en pélerinage à Rome, pour y visiter les +tombeaux des apôtres. Il existait également des relations habituelles +entre les divers évêques de la chrétienté et le saint-siége. Mais +depuis l'occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les +voyageurs étaient exposés à des accidens aussi fâcheux que fréquens; +vainement se munissaient-ils d'armes et se réunissaient-ils en +caravanes; il n'est pas d'année où les chroniques du tems ne fassent +mention de quelque scène sanglante[227]. + + [227] Recueil des _Historiens de France_, t. VIII, p. 177, 180, + 182, 189, 192, 194, etc. + +Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle, +commençaient à prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois +franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidité de l'éclair le +Dauphiné et la Provence, ils mirent le Languedoc à feu et à sang! Les +Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, étaient, à l'exemple +de leurs ancêtres et des Tartares actuels, toujours à cheval, et ne se +battaient qu'à coups de flèches. Ils ne savaient ni faire des siéges, +ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec +furie, et se dispersaient aussitôt. Les auteurs contemporains nous les +représentent comme vivant de viande crue, étanchant leur soif avec du +sang, et coupant par morceaux le coeur de leurs ennemis vaincus. Comme +ils étaient venus par les extrémités du nord de l'Europe et de l'Asie, +le vulgaire crut reconnaître en eux les peuples de Gog et de Magog +dont il est parlé dans les prophéties d'Ézechiel et dans l'Apocalypse, +et qui doivent venir à la fin du monde pour faire justice des crimes +des humains. Ce qui ajoutait à l'erreur, c'est qu'on approchait de +l'an 1000, et que beaucoup de chrétiens, à l'exemple des anciens +Millenaires, croyaient que le monde était trop corrompu pour pouvoir +subsister plus long-tems. Un évêque de Verdun, pour éclaircir ses +doutes, consulta à ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que +Gog et Magog devaient être secondés dans leur épouvantable mission par +plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une +nation isolée[228]. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Hongrois, en +très-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque +oublier les excès commis avant eux. + + [228] Voy. le _Spicilége_ de d'Achery, édition in-fol., t. III, p. + 369. + +Hugues, régent du royaume d'Arles, au nom du roi Louis, s'exprime ainsi +dans la charte de fondation d'un monastère qu'il fit bâtir auprès de la +ville de Vienne, dans l'année 924: «La vénérable religion des chrétiens +et l'honneur de l'église ont été privés, par l'excès de nos péchés, de +leur ancien éclat, et il n'en reste presque plus de traces. Comme ces +maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite +de la cruelle persécution des païens, mais encore par la cupidité de +beaucoup de perfides chrétiens, nous avons jugé convenable, etc.[229].» + + [229] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 689. + +Le Piémont et le Montferrat n'étaient pas à l'abri des ravages des +Sarrazins. Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse[230] raconte qu'un +de ses oncles, qui s'était adonné à la carrière militaire, ayant à +se rendre de la Maurienne à Verceil, fut surpris par une bande de +Sarrazins, dans une forêt située près de cette ville. On en vint aux +mains; plusieurs hommes furent blessés de part et d'autre; mais les +Sarrazins, plus nombreux, l'emportèrent. Un certain nombre de chrétiens +étant tombés en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui étaient en état de +payer une rançon. Parmi eux se trouvaient l'oncle du chroniqueur et son +domestique. L'un et l'autre furent garrottés et conduits dans la ville. +Le grand-père du chroniqueur, se rendant par hasard chez l'évêque, +vit le domestique enchaîné dans la rue; comme il ne connaissait pas +l'événement qui l'avait amené là , il donna, pour le racheter, une +cuirasse à triple tissu qu'il portait sur lui. Apprenant ensuite que +son fils était aussi prisonnier, il fut obligé de parcourir toute +la ville, et de faire un appel à la générosité de ses amis pour lui +trouver une rançon. + + [230] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. + 733. + +Le chroniqueur ajoute qu'à cette époque les Sarrazins s'avançaient +jusque sur les frontières de la Ligurie. En effet, on lit dans +Liutprand, écrivain contemporain, à l'année 935, que les barbares qui +déjà une fois, vers l'an 906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat, +célèbre par ses bains, y revinrent sous la conduite d'un chef appelé +_Sagitus_. Heureusement ils furent repoussés par les habitans et +taillés tous en pièces. Le même auteur parle, sous la même date, de +quelques pirates venus d'Afrique, qui, ayant pénétré dans la ville de +Gênes, massacrèrent les hommes et emmenèrent les femmes et les enfans +en esclavage[231]. + + [231] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, + t. II, p. 440 et 452. + +Pendant ce tems les Hongrois, franchissant les barrières du Rhin, +envahissaient l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Champagne, +où ils assiégèrent Sens; ensuite, ils s'avancèrent sur les bords de +la Loire. Ebbon et les guerriers de la Touraine et du Berry, leur +livrèrent combat auprès d'Orléans et les obligèrent à rebrousser +chemin; mais alors les barbares se replièrent vers la Suisse d'où ils +dévastèrent toutes les contrées voisines[232]. + + [232] Au sujet de l'invasion des Hongrois, voyez le recueil des + _Historiens de France_, t. IX, p. 6, 23, 34, 44, etc. Il nous + paraît que c'est la même invasion qui est racontée fort au long + dans le _Roman de Garin le Loherain_, sous le nom de Wandes et de + Vandales, t. I. + +Jusque-là , le Valais, contrée qui, au milieu d'un climat sévère, +présente un aspect riant, et qui réunit les productions des pays +tempérés et des pays froids, avait été à l'abri d'invasions si +terribles. C'est dans ces régions reculées que le successeur de saint +Libéral au siége épiscopal d'Embrun et plusieurs autres évêques, avec +une partie de leur clergé, avaient cherché un refuge. En 939, les +Sarrazins pénétrèrent dans la vallée et y mirent tout à feu et à sang. +La célèbre abbaye d'Agaune, sanctifiée par le martyre de saint Maurice +et de la légion Thébéenne, et que la munificence de Charlemagne et +d'autres grands princes s'était plû à embellir, fut presque renversée +de fond en comble[233]. + + [233] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 793. D'après quelques + auteurs, l'abbaye aurait été déjà détruite une fois par les + Sarrazins, en 900. Voy. _ibid._, p. 792. On lit encore dans + l'église de Saint-Pierre, village situé entre Martigny et Sion, à + la descente du Mont-Saint-Bernard, cette inscription latine qui + paraît avoir été érigée vers l'an 1010, par Hugues, évêque de + Genève, lorsque ce prélat fit bâtir l'église: + + Ismaelita cohors Rhodani cum sparsa per agros, + Igne, fame et ferro sæviret tempore longo, + Vertit in hanc vallem pæninam mersio falcem; + Hugo præsul Genevæ Christi post ductus amore, + Struxerat hoc templum, etc. + + Voy. Schiner, _Description du département du Simplon_, Sion, 1812, + p. 134. + +La Tarantaise se trouvait en proie aux mêmes ravages; chaque jour les +barbares devenaient plus entreprenans. Une nombreuse caravane, qui +se rendait de France en Italie, s'étant présentée pour franchir le +passage, fut obligée de rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu, +plusieurs chrétiens furent tués, d'autres blessés[234]. + + [234] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 194. + +Toute la Suisse se vit envahie à la fois par les Hongrois et les +Sarrazins. Les Sarrazins, maîtres du Valais, s'avancèrent jusqu'au +centre du pays des Grisons. L'abbaye de Disentis, fondée par un +disciple de saint Colomban, et qui était célèbre dans toute la Suisse, +fut dépouillée de tous ses biens[235]. Il en fut de même de l'église +de Coire[236]. On dit même que les Sarrazins, se rapprochant du lac +de Genève, marchèrent vers le Jura. A cette époque la Suisse faisait +partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mère du jeune roi +Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire, à l'endroit où est +aujourd'hui Neuchâtel[237]. + + [235] Sprecher, _Chronicon Rhetiæ_, Bâle, 1617, p. 68, 197 et suiv. + + [236] L'évêque Waldo, se plaignait, en 940, des continuelles + déprédations des Sarrazins. Les traces de ces dévastations + existaient encore, en 952, lorsque Othon, revenant d'Italie, passa + par la Rhétie. Il existe un diplome daté de l'année 956, par lequel + Othon donne à l'évêque certains biens comme dédommagement. Voy. le + recueil allemand publié à Coire, sous le titre de _Collecteur_, + année 1811, p. 235. Ce même diplome fut confirmé en 965 et 972. + Voy. Herrgott, _Genealogiæ diplomaticæ Augustæ gentis Habsburgicæ_, + t. II, part. I, p. 84. + + [237] Voy. Muller, _Histoire des Suisses_, t. II, p. 117, + traduction française. + +A la même époque, une guerre acharnée avait lieu entre les rois des +Asturies et de la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui +s'engagea pour la possession de la ville de Zamora, il périt plus de +cent mille hommes[238]. Les chrétiens avaient acquis de l'ascendant; +mais Abd-alrahman, qui enfin avait étouffé les rébellions sans cesse +renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces musulmanes +de l'Espagne, était devenu un adversaire formidable. Un auteur arabe +rapporte que ce prince, en fait de guerre sacrée, avait la _main +blanche de Moïse_, c'est-à -dire la main avec laquelle, dans l'opinion +des Orientaux, le législateur des hébreux faisait jaillir l'eau des +rochers, fendait les flots de la mer, et s'était rendu maître de la +nature entière. Il ajoute qu'Abd-alrahman porta l'étendard musulman +plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs[239]. Heureusement pour les +chrétiens que sur ces entrefaites, des révolutions étant survenues +dans les provinces de l'Afrique qui répondent à l'empire actuel de +Maroc, Abd-alrahman éprouva le désir d'étendre son autorité au-delà +des mers. Comme à la même époque il s'était formé du côté de Tunis un +nouvel empire, appelé Fatimide, à cause de la prétention qu'avaient +les princes de cette dynastie de descendre de Mahomet par sa fille +Fatime, les provinces en état de révolution devinrent comme un +sujet de discorde entre les deux royaumes; de manière que les forces +d'Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvèrent partagées. + + [238] Le roi de Navarre, dont les troupes figurèrent dans la + bataille, se nommait Garcie; mais les auteurs arabes ne font + mention que de sa mère, qui, apparemment, était régente du royaume + et qu'ils nomment _Thoutheh_. Voy. Maccary, no 704, fol. 90 verso. + En effet, il est parlé dans un chroniqueur allemand, sous la date + 939, d'une grande victoire remportée par la reine _Toïa_ sur les + Sarrazins. Voy. M. Pertz, _Monumenta historiæ germanicæ_, t. I, p. + 78. + + [239] Maccary, no 704, fol. 88 et suiv. + + +En 940, Fréjus, ville alors assez considérable, parce que les +navires continuaient encore à entrer dans son port, fut tellement +maltraitée par les Sarrazins, que la population entière fut obligée +de s'expatrier, et qu'il n'y resta pas même de traces des propriétés. +Il en fut de même de Toulon, aujourd'hui l'effroi des barbares. Les +chrétiens placés entre la mer et les Alpes abandonnèrent leurs demeures +et se réfugièrent au haut des montagnes. Les Sarrazins ne mirent plus +de bornes à leurs cruautés, et firent de la plus grande partie d'un +pays naguère florissant une affreuse solitude. Les villes les plus +importantes furent renversées, les châteaux détruits, les églises +et les couvens réduits en cendres. Le séjour de l'homme, est-il dit +dans une vieille charte, était devenu le repaire des bêtes féroces. +En effet, on lit dans les chroniques du tems, que les loups s'étaient +tellement multipliés, qu'on ne pouvait plus voyager en sûreté[239a]. + + [239a] On lit dans une charte de l'abbaye de Saint-Victor, à + Marseille, à l'année 1005, ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet + populum christianum flagellare per sævitiam paganorum, gens barbara + in regno provinciæ irruens, circumquaque diffusa vehementer + invaluit, ac munitissima quæque loca obtinens et inhabitans, + cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et + loca quæ prius desiderabilia videbantur in solitudinem redacta + sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum + coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima collectio_, + t. I, p. 369. D'un autre côté, voici quel était, en 975, l'état + de l'église de Fréjus, d'après une charte rédigée au moment où + le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas + Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem + redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius + fuerunt effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel + possessiones quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum + paginæ, desunt regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia + testimonia, aut vetustate consumpta aut igne perierunt, nihil + aliud nisi tantum solo episcopatus nomine permanente. _Gallia + Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82. + +Sur ces entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l'exemple +du roi Louis n'avait pas éclairé, s'était rendu en Italie pour y +disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets +l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de +chasser entièrement les Sarrazins. Il s'agissait de s'emparer d'abord +du château _Fraxinet_, à l'aide duquel les Sarrazins se maintenaient +en relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient +leurs expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce +château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une +flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait +aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre les +flottes sarrazines[240]. + + [240] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, + t. II, p. 462. + +En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropès; +en même tems Hugues accourut avec une armée. Les Sarrazins furent +attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs +ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté, +Hugues força l'entrée du château, et obligea les barbares à se retirer +sur les hauteurs voisines[241]. C'en était fait de la puissance des +Sarrazins en France; mais tout-à -coup Hugues apprit que Béranger, +son rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se +disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux +maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte +grecque, et maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu'ils +occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand +Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient +le passage de l'Italie à son rival. C'est à ce sujet que Liutprand +interrompt son récit pour adresser cette apostrophe à Hugues: «Voilà +une étrange manière de défendre tes états! Hérode, pour n'être pas +privé d'un royaume terrestre, ne craignit pas de faire tuer un grand +nombre d'innocens; toi, au contraire, pour arriver au même but, tu +laisses échapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans doute tu +ignores quelle fut la colère du seigneur contre le roi d'Israël, Achab, +qui avait épargné la vie du roi de Syrie, Benadab; le seigneur lui dit: +_Puisque tu as laissé vivre un homme que j'avais condamné à perdre +la vie, ton ame paiera pour son ame et ton peuple pour son peuple_.» +Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard, +lui adresse ces vers: «Tu laisses périr les hommes les plus pieux, et +tu offres un abri aux scélérats appelés du nom de _Maures_. Misérable! +tu ne rougis pas de prêter ton ombre à des gens qui répandent le sang +humain et qui vivent de brigandage! Que dirai-je? puisses-tu être +consumée par la foudre, ou brisée en mille pièces et plongée dans le +chaos éternel[242]!» + + [241] Voy. le récit de Liutprand, _ibid._, p. 464. On trouve sur + les divers incidens de ce siége des détails très-circonstanciés + dans l'ouvrage de Delbène, intitulé _De regno Burgundiæ transjuranæ + et arelatis_, Lyon, 1602, in-4º, p. 58 et suiv.; et ces détails ont + été rapportés par plusieurs écrivains; mais Delbène ne cite aucune + autorité; et ces détails, ainsi qu'une bonne partie de son livre, + paraissent être de son invention. Nous reviendrons sur l'ouvrage de + Delbène. + + [242] Voici les vers de Liutprand, p. 463: + + Mons transire Jovis, mirum + Haud suetos perdere sanctos, + Et servare malos, vocitant + Heu! quos nomine Mauros. + Sanguine qui gaudent hominum + Juvat et vivere rapto. + Quid loquar? ecce dei cupio + Tete fulmine aduri, + Conscissusque chaos cunctis + Fias tempore cuncto. + + Ce témoignage, comme on voit, ne pouvait pas être plus positif. + Cependant Muratori, qui a publié dans son grand recueil le récit de + Liutprand, l'avait apparemment perdu tout-à -fait de vue, lorsqu'il + rédigea ses annales d'Italie; car, arrivé à l'année 942, et + obligé de parler de l'accord fait par Hugues avec les Sarrazins du + Fraxinet, il dit qu'on ignore où les Sarrazins furent cantonnés. En + général, ce que Muratori dit dans ses annales sur les invasions des + Sarrazins en Italie et en France, est défectueux. + +Dès ce moment les Sarrazins montrèrent encore plus de hardiesse +qu'auparavant, et l'on dut croire qu'ils étaient établis pour toujours +dans le coeur de l'Europe. Non seulement ils épousèrent les femmes +du pays; mais ils commencèrent à s'adonner à la culture des terres. +Les princes de la contrée se contentèrent d'exiger d'eux un léger +tribut; ils les recherchaient même quelquefois[243]. Quant à ceux qui +occupaient les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur +déplaisaient, et exigeaient des autres une forte rançon. «Le nombre des +chrétiens qu'ils tuèrent fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul +peut s'en faire une idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de +vie[244].» + + [243] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6. + + [244] Comparez le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 207, et la + chronique de Liutprand, dans le grand recueil de Muratori, t. II, + p. 464. + +Le grand Saint-Bernard, appelé jadis _Mont-de-Jupiter_, d'où on a fait +ensuite _Montjoux_, a toujours, par sa situation entre le Valais et +la vallée d'Aoste, servi de communication entre la Suisse et l'Italie. +Maîtres de cette position importante et des autres passages des Alpes, +les Sarrazins se répandirent dans les contrées voisines. + +Les mêmes ravages furent commis dans le comté de Nice, qui dépendait +alors du royaume d'Arles, ainsi que sur toute la côte de Gênes. Il +paraît qu'un corps sarrazin s'était établi dans Nice même. Un quartier +de la ville porte encore le nom de _Canton des Sarrazins_[245]. + + [245] Durante, _Histoire de Nice_, t. I, p. 150. + +Enfin les barbares occupèrent Grenoble avec la riche vallée du +Graisivaudan, et l'évêque de Grenoble se retira, avec les reliques des +saints et les richesses de son église, du côté du Rhône, au prieuré de +Saint-Donat, à quelques lieues au nord de Valence[246]. + + [246] Nous ignorons l'année précise où les Sarrazins entrèrent dans + Grenoble; mais ce ne doit pas être long-tems après l'an 945; car un + monument incontestable nous apprend que déjà , en 954, il y avait + long-tems que cette occupation avait lieu. Voici ce qui se lisait + naguère parmi les débris du prieuré de Saint-Donat, autrement + appelé Jovinzieux, sur la façade d'un clocher bâti par l'évêque de + Grenoble, Izarn, et qui porte la date LMIIII, c'est-à -dire 954: + + Per Mauros habitanda diù Granopolis ista + Lipsana sanctorum præsul ab orbe tollit. + + Nous citons cette inscription d'après une dissertation publiée sur + les lieux, par M. Jean-Claude Martin, sous le titre de _Histoire + chronologique de Jovinzieux, de nos jours Saint-Donat_, Valence, + 1812, in-8º. Nous supposons qu'il y a quelques fautes dans la + copie de l'inscription et dans l'interprétation que M. Martin en a + donnée. Dans tous les cas l'incertitude est levée par ce passage + d'une hymne qu'on chantait autrefois au prieuré, et que cite M. + Martin lui-même: + + Quum a Mauris habitanda diù Grannopolis esset, + Lipsana sanctorum præsul habere cavet. + + +Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Piémont s'étaient ménagé +dans la contrée une ou plusieurs forteresses, d'où ils dirigeaient +leurs nombreuses expéditions, et qui leur servaient d'asile au besoin. +Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse fait mention d'un château de ce +genre qu'il appelle _Frascenedellum_; peut-être est-ce _Frassineto_, +lieu situé près du Pô, à une petite distance de Casal, et qu'on avait +appelé _Fraxinetum_, soit à cause du voisinage de quelque bois de +frêne, soit à l'imitation du fameux _Fraxinetum_ de Provence; ou bien +est-ce la forteresse appelée aujourd'hui Fenestrelle. Quoi qu'il en +soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalèse, qui, vivant +sur les lieux, a dû être bien informé. A l'époque où les Sarrazins +occupaient le château de _Frascenedellum_, et que de là ils se +répandaient dans les environs, un homme du pays, appelé Aymon, se fit +admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les +enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un +jour, parmi le butin, il se trouva une femme d'une grande beauté. Aymon +se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la réclama +et l'enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte +Rotbaldus qui, à cette époque, dominait sur la Haute-Provence[247]; +et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des +affidés, il lui fit part de son projet de se dévouer à la délivrance +du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand +empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la +contrée. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le +pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille +d'Aymon existait encore de son tems[248]. + + [247] C'est probablement Rotbaldus II, comte de Forcalquier, lequel + vivait vers l'an 945. Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, + p. 30. + + [248] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. + 736. + +Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi +l'Alsace et menaçant toutes les contrées voisines du mont Jura, +Conrad, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Suisse +et du Dauphiné, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les +Hongrois. Il écrivit en ces termes aux Sarrazins: «Voilà les _pillards_ +de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilité des terres +que vous cultivez, demandent à les occuper. Joignez-vous à moi et +exterminons-les de concert.» En même tems il fit dire ces mots aux +Hongrois: «Pourquoi vous en prenez-vous à moi? Les Sarrazins occupent +les vallées les plus riches. Aidez-moi à les chasser, et je vous +établirai à leur place.» Conrad indiqua aux barbares un lieu où ils +devaient se rencontrer. Lui-même se rendit en ce lieu avec toutes ses +troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les +autres, et leurs forces affaiblies, il se précipita sur eux et en fit +un horrible carnage. Ceux qui échappèrent au massacre furent envoyés à +Arles et vendus comme esclaves[249]. + + [249] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6; et le recueil de + M. Pertz, t. II, p. 110. + +On ignore où cet événement qui, au premier aspect, pourrait paraître +invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs +forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l'Alsace et la +Franche-Comté, il est à croire que la rencontre des deux peuples se +fit dans un pays intermédiaire, tel que la Savoie. Le fait est que +cette contrée, appelée alors Maurienne, fut long-tems occupée par les +Sarrazins[250], à tel point que certains écrivains instruits n'ont pas +craint de dire que le nom de Maurienne était une dérivation de celui +des Maures, bien que le nom de Maurienne fût en usage dès le sixième +siècle[251]. Peut-être c'est l'événement qui, à quelques différences +de noms près, a été longuement raconté dans le _Roman de Garin le +Loherain_. D'après le roman, la Maurienne était alors sous les lois +d'un prince appelé Thierry; ce prince étant vivement pressé par quatre +rois sarrazins, eut recours à l'appui du roi de France[252], qui fit un +appel à ses guerriers. Les Français, parmi lesquels se distinguaient +les Lorrains, se rendirent auprès de Lyon et descendirent le Rhône +jusqu'auprès de l'Isère; là , dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils +trouvèrent les Sarrazins postés dans une vallée nommée _Valprofonde_ et +les taillèrent en pièces[253]. + + [250] Nous apprenons par une lettre de Mgr. Billiet, actuellement + évêque de Saint-Jean de Maurienne, et qui a fait une étude + spéciale de l'histoire du pays, qu'on y trouve encore plusieurs + dénominations qui rappellent le séjour des Sarrazins, par exemple, + aux environs de Modane, le _vallon sarrazin_ et le village de + _Freney_. On a vu que Bouche avait déjà fait une observation + semblable. + + [251] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. II, p. 11, + etc. + + [252] Le poète, par un singulier anachronisme, suppose que cet + événement s'est passé sous Pepin-le-Bref. Voy. notre introduction. + + [253] Voy. le _Roman de Garin_, t. I, p. 73 et suiv. Voy. aussi + l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. VIII, p. 270. Si + on en croyait Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 124, les Sarrazins + seraient restés beaucoup plus long-tems en Savoie. Ils seraient + demeurés maîtres du château de Cules, sur les bords du Rhône, en + face de Seyssel, et auraient été chassés du pays seulement en 970, + par un guerrier saxon qu'il appelle Geraudus, et qu'il regarde + comme la souche de la maison actuelle de Savoie; mais la véracité + de Delbène est suspecte; et d'après l'observation de Guichenon, + _Histoire de Savoie_, t. I, p. 183, le château de Cules n'a été + construit que beaucoup plus tard. + +A cette époque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et +s'avançaient jusqu'aux portes de la ville de Saint-Gall, près du lac de +Constance, où ils perçaient de leurs traits les moines qui sortaient +pour se livrer à leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la +guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un écrivain du tems, les +chevreuils par la légèreté de leurs pas. D'ailleurs ils s'étaient sans +doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnaître +encore les restes. Telle fut l'étendue des maux qu'ils causèrent aux +chrétiens, qu'on eût pu, dit le même auteur, en composer un gros livre. +Enfin un doyen de l'abbaye, appelé Walton, se dévouant pour le salut +commun, prit avec lui un certain nombre d'hommes courageux, armés de +lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant +qu'ils étaient endormis, les tailla en pièces. Quelques-uns furent +faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amenés +à l'abbaye, ayant refusé de boire et de manger, moururent tous de +faim[254]. + + [254] Chronique de l'abbaye du Saint-Gall, dans le recueil de M. + Pertz, t. II, p. 137. Le chroniqueur donne quelquefois aux Hongrois + le nom d'_Agareni_, mot qui est appliqué par les écrivains du tems + aux Sarrazins, et cette circonstance a jeté quelque confusion dans + son récit; mais ici il nomme expressément les Sarrazins. + +Ce succès, joint à une grande victoire que les Allemands remportèrent +sur les Hongrois, et qui réduisit désormais ces barbares à +l'impuissance, promettait quelque repos à la Suisse et aux régions +voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamités qui +pesaient sur le Dauphiné, la Provence et une partie des Alpes. +D'ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme +ils avaient la facilité de recevoir du secours par mer, le pays ne +pouvait se croire à l'abri de leurs dévastations. Le prince chrétien +qui jouait alors le rôle le plus important dans la politique de +l'Europe, était Othon, roi de Germanie, le même qui devint plus tard +empereur, et à qui ses brillantes qualités ont fait donner le titre de +_grand_. Othon s'était mis en relation avec les principaux souverains +de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour +le protecteur de la colonie sarrazine du _Fraxinet_. Un écrivain +contemporain parle avec admiration des présens qu'Othon recevait +de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des +chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux étrangers +à la France et à l'Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des +chrétiens, résolut d'envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement +Abd-alrahman, dans une lettre qu'il avait envoyée précédemment à +Othon, s'était servi de quelques expressions injurieuses pour le +christianisme, de manière que le prince se crut obligé de faire choix +pour une mission à laquelle il attachait tant de prix, d'un théologien +et d'un homme qui fût en état de soutenir la controverse, et qui même +essayât de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba était +un moine de l'abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait +Jean. + + [255] Witikind, dans le recueil de Meibom, _scriptores rerum + germanicarum_, Helmstædt, 1688, t. I, p. 658. + +On était alors en 956. Les auteurs arabes et chrétiens s'accordent +à vanter l'éclat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts, +l'industrie, la politesse des manières avaient fait de cette ville +un objet d'admiration pour l'Europe chrétienne. Abd-alrahman était +en relation directe avec l'empereur de Constantinople, le pape et les +divers princes chrétiens de l'Espagne, de la France, de l'Allemagne et +des pays slaves. Les monarques chrétiens, disent les auteurs arabes, +tendaient la main de l'obéissance au khalife, et tenaient à grand +honneur que le khalife voulût bien donner sa main à baiser à leurs +députés. Lorsqu'il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque +c'était une députation de l'empereur grec, Abd-alrahman déployait une +magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l'ambassadeur +passait étaient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre +de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes +ainsi que les grands fonctionnaires de l'état se plaçaient près du +trône. Ensuite les imams des mosquées retraçaient en chaire, devant +le peuple assemblé, des scènes si glorieuses pour l'islamisme; et +les poètes, dont les écrits étaient alors accueillis avec transport +par toutes les classes de la société, célébraient dans leurs vers les +traits les plus propres à faire de l'effet sur la multitude[256]. + + [256] Maccary, man. arab. de la Biblioth. roy. anc. fonds, no 704, + fol. 91, et no 1377, fol. 151 et suiv. Pour ce que ces relations + avaient quelquefois de scientifique, voyez ci-devant, introduction, + et la traduction française de la relation arabe d'Abd-allathif, par + M. Sylvestre de Sacy, p. 496. + +L'ambassade du moine de Gorze n'eut pas le même éclat. Cependant elle +ne fut pas dénuée de toute solennité; et comme la relation qui nous +en reste, et qui fut écrite par un disciple même du moine, jette une +vive lumière sur l'état respectif de la France et de l'Espagne, nous en +citerons quelques fragmens. + +Jean partit accompagné seulement d'un autre moine, et les présens qu'il +était, suivant l'usage, chargé de présenter au khalife, furent fournis +par son abbaye. Il fit sa route à pied jusqu'à Vienne en Dauphiné. Là +il s'embarqua sur le Rhône, d'où il se rendit par mer à Barcelonne. +A cette époque la Catalogne était une dépendance de la France, et la +ville qui donnait entrée dans les états du khalife était Tortose. Le +gouverneur musulman de Tortose, à qui on avait fait connaître l'arrivée +de l'ambassadeur, ayant donné son agrément, le moine se remit en route. +Il traversa une grande partie de la Péninsule, et, suivant l'antique +hospitalité arabe, il arriva à Cordoue défrayé de tout. A Cordoue on +le reçut magnifiquement, et il fut logé dans une maison située à deux +milles du palais. + +Dans l'intervalle le khalife avait appris la nature des instructions +dont le moine était chargé. Voulant prévenir toute espèce de +discussion religieuse, qui nécessairement lui aurait été désagréable, +il fit proposer au moine de supprimer la lettre d'Othon et de la +regarder comme non avenue. Il était, disait-il, peu convenable à +deux personnages de ce rang d'entrer en discussion sur de pareilles +matières; d'ailleurs, les lois du pays défendaient à qui que ce +fût, même au prince, de mal parler de Mahomet[257]. Toutes ces +remontrances furent inutiles. L'évêque de Cordoue s'étant présenté à +son tour, le moine lui reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines +condescendances des chrétiens du pays pour les musulmans, telles que de +s'abstenir du porc et de circoncire les enfans. Alors le khalife refusa +de recevoir l'ambassadeur; et comme celui-ci insistait, le khalife lui +dit qu'un évêque qu'il avait envoyé précédemment à Othon, avait été +retenu par ce prince pendant trois ans, et que lui entendait le garder +neuf années, apparemment parce qu'il se mettait trois fois au-dessus du +roi de Germanie. + + [257] Voy. précédemment, p. 143. On lit dans le code des Ottomans + ces paroles: «Quiconque profère des blasphèmes contre Dieu, contre + ses attributs, contre son saint prophète, contre le livre céleste, + sera mis à mort sans rémission ni délai.» Voy. Mouradgea d'Ohsson, + édition in-8º, t. VI, p. 244. + +Cependant l'ambassadeur s'excusait sur les instructions qu'il avait +reçues, et il fut convenu que le khalife enverrait à Othon un nouveau +député, pour savoir s'il était toujours dans les mêmes intentions. Mais +on eut beaucoup de peine à trouver quelqu'un qui voulût se charger du +message. Aucun musulman n'était disposé à braver les ennuis d'un si +long voyage. En effet, de tout tems les musulmans, dont la religion +est surchargée de pratiques minutieuses, ont répugné à se rendre parmi +des peuples qu'ils traitent d'infidèles[258]. En général, les députés +sarrazins étaient des chrétiens, particulièrement des ecclésiastiques +qui, par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine +à se mettre en harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient +entrer. Enfin il se présenta un chrétien laïque qui parlait le latin et +l'arabe, et qui, en récompense, fut plus tard nommé évêque[259]. + + [258] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. + IV, p. 212 et suiv.; t. V, p. 47. + + [259] Ce chrétien se nommait Recemundus; d'un autre côté Remundus + est le nom d'un évêque espagnol avec qui l'historien Liutprand + était en rapport d'amitié, et à qui il a adressé son histoire. + Les Bollandistes en ont induit avec vraisemblance que ces noms + indiquent un seul et même personnage. + +Sur ces entrefaites, le fils et le gendre d'Othon, à qui le prince, +suivant l'usage de ces tems, avait cédé une partie de ses états en +apanage, se révoltèrent, et Othon eut besoin de toutes ses forces pour +dompter les rebelles. Aussi, lorsque le député espagnol lui exposa +l'état des choses, Othon fit toutes les concessions qu'on voulut. Le +khalife consentit donc à recevoir le moine de Gorze. On convint du jour +de l'audience. + +Le moine, pendant son séjour à Cordoue, avait vécu avec la plus grande +simplicité. Le khalife, voulant donner de l'éclat à sa réception, lui +fit proposer de faire ce jour-là exception à la sévérité de sa règle +et de mettre de beaux habits; le moine répondit qu'il n'en connaissait +pas de plus beaux que ceux de son ordre. Le prince crut qu'il manquait +de moyens d'en acheter d'autres, et lui envoya dix livres d'argent, +c'est-à -dire un peu plus de 7,000 fr. de notre monnaie actuelle[260]; +mais le moine distribua cet argent aux pauvres; et alors le khalife lui +fit dire qu'il le laissait libre, s'il voulait, de venir couvert d'un +sac, qu'il ne l'en recevrait pas moins bien. + + [260] Sous Charlemagne la livre était de douze onces, et la livre + d'argent pesait environ 77 fr. 88 c. de notre monnaie actuelle, + ce qui, vu la rareté de l'argent à cette époque et à raison d'une + valeur répétée neuf fois, faisait 712 fr., valeur commerciale + actuelle. Voy. l'_Essai sur les divisions territoriales de la + Gaule_, par M. Guérard, Paris, 1832, p. 172 et 181. + +Au jour fixé, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes +rangées sur deux files bordaient le passage. Ici étaient des hommes +à pied de race slavonne, tenant une lance plantée en terre; là se +trouvaient d'autres hommes brandissant un javelot. D'un côté étaient +des guerriers montés sur des mules et armés à la légère; de l'autre, +des hommes caracolant à cheval. L'ambassadeur vit surtout avec +étonnement des Maures vêtus d'une manière bizarre, et qui faisaient +toutes sortes de contorsions. On était alors dans l'été; et, comme +apparemment les rues n'étaient point pavées, ces hommes excitaient sur +leurs pas une poussière incommode. C'étaient probablement des derviches +et des moines mahométans, qui accompagnent les troupes musulmanes, et +qui figurent dans toutes les cérémonies publiques. + +A l'arrivée de l'ambassadeur devant le palais, les principaux +dignitaires de l'état vinrent à sa rencontre. Le seuil du palais +et l'intérieur des appartemens étaient couverts de riches tapis. +L'ambassadeur fut introduit dans la salle où se trouvait le khalife, et +où il se tenait seul, _comme un Dieu dans son sanctuaire_. Le prince, +placé sur un trône, était accroupi à la manière orientale. Dès qu'il +aperçut l'ambassadeur, il lui présenta sa main à baiser en dedans, +ce qui était la plus grande politesse qu'il pût lui faire; ensuite +il le fit asseoir. Après les premiers complimens d'usage, on se mit à +parler des affaires de l'Europe. Abd-alrahman s'étendit beaucoup sur +la puissance d'Othon, sur ses victoires et la grande considération +qu'il s'était acquise. Néanmoins, comme il avait été instruit, par ses +agens, de la position difficile où la révolte du fils et du gendre +d'Othon avait mis ce prince, il ne put s'empêcher de témoigner sa +désapprobation de la politique qui avait dirigé le roi allemand, disant +qu'un souverain ne doit jamais se dessaisir de l'autorité. En effet, +quelques années auparavant, un fils d'Abd-alrahman ayant fait mine de +vouloir se frayer le chemin du trône, le père l'avait fait aussitôt +étouffer[261]. + + [261] Conde, _Historia_, t. I, p. 433. + +Enfin on en vint à l'objet principal de l'ambassade. Les auteurs +arabes, du moins ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de +l'établissement des Sarrazins sur les côtes de Provence et de leurs +courses dans l'intérieur des terres, ce qui ferait croire qu'on +n'attachait pas en Espagne une grande importance à cette colonie. +Néanmoins Liutprand, écrivain contemporain, affirme que cette colonie +était protégée par le khalife[262], et l'auteur de la relation dit +positivement que l'objet de l'ambassade était de mettre un terme +aux dévastations commises par les Sarrazins de France et d'Italie. +Malheureusement la relation s'arrête au moment le plus intéressant, au +milieu même d'une phrase, et l'on ne peut guère en espérer davantage; +car le manuscrit qui la renferme est unique et paraît autographe[263]. + + [262] Muratori, _Rerum italicarum script._, t. II, p. 425 et 462. + + [263] Cette relation se trouve dans les _Acta sanctorum ordinis + sancti Benedicti_, par Mabillon, sæc. V, p. 404 et suiv. + +Vers l'an 960, les Sarrazins furent chassés du mont Saint-Bernard. +L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement. Il +paraît que les Sarrazins opposèrent une vive résistance; car c'est +dans cette partie des Alpes que certains écrivains postérieurs, plus +occupés des récits romanesques qui avaient cours de leur tems que de la +fidélité historique, ont placé le théâtre des guerres de Charlemagne +contre les Sarrazins et les exploits de Roland[264]; il paraît encore +que saint Bernard de Menthone, qui bientôt construisit un hospice au +haut de la montagne et qui donna son nom à la chaîne entière, ne fut +pas étranger à ce triomphe; car les mêmes auteurs parlent du rude +combat que le saint fut obligé de livrer aux démons et aux faux dieux +alors maîtres de la montagne[265]. + + [264] Voy. le recueil des _Bollandistes_, au 15 juin, _Vie de saint + Bernard de Menthone_, p. 1076. + + [265] _Ibid._, p. 1077. Voy. aussi l'_Histoire de la destruction + du paganisme en occident_, par M. A. Beugnot, Paris, 1835, 2 vol. + in-8º, t. II, p. 344 et suiv. Faute de connaître l'occupation du + grand Saint-Bernard par les Sarrazins, on avait jusqu'ici tout + rapporté aux divinités du paganisme. + +Abd-alrahman III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis +long-tems était associé à son autorité, lui succéda. Hakam était un +prince pacifique et ami des lettres. Sous son règne les arts et les +sciences furent cultivés avec le plus grand succès. L'industrie et +l'agriculture reçurent des encouragemens et enfantèrent des merveilles. +La férocité des premiers conquérans avait fait place à la politesse; +il s'établit même une espèce de galanterie chez ces peuples, où les +femmes ont toujours eu à se plaindre du rang indigne d'elles qu'elles +occupent; et l'on vit des personnes du sexe briller à la cour et dans +les réunions particulières par leurs grâces naturelles et les ornemens +de leur esprit[266]. + + [266] Conde, t. I, p. 482. + +Dans les commencemens de son règne, Hakam, pour gagner la confiance des +musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrétiens de la Galice, +des Asturies et de la Catalogne; mais les chrétiens ayant témoigné le +désir de renouveler la paix, il s'empressa d'accéder à leur demande; +et comme ensuite ses visirs et ses généraux lui donnaient le conseil +de rompre le traité, disant que les bons musulmans étaient impatiens +de signaler leur zèle pour la religion, il s'y refusa, et répondit par +ces belles paroles de l'Alcoran: «Gardez religieusement votre parole; +car Dieu vous en demandera compte[267].» En ce qui concerne le comte de +Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions +de raser les forteresses voisines de ses états, et de ne pas prendre +parti pour les princes chrétiens avec lesquels il serait en guerre. + + [267] Conde, t. I, p. 464. + +Les Sarrazins continuaient à occuper la Provence et le Dauphiné, et +leur aspect était encore menaçant. Souvent, dans les querelles entre +les chefs chrétiens, la décision qu'ils prenaient était de quelque +poids dans la balance. A cette époque, Othon, vainqueur des Hongrois +et maître de toute l'Allemagne, cherchait à étendre son autorité en +Italie. Béranger, roi de Lombardie, avait été obligé d'abandonner +ses états, et le prince allemand avait forcé le pape de lui ceindre +la couronne impériale; mais déjà la politique italienne, qui, en +haine du joug étranger, devait plus tard amener tant de guerres et de +révolutions, commençait à se dessiner. Le fils de Béranger, Adalbert, +impatient de recouvrer les états de son père, alla, suivant quelques +auteurs[268], implorer l'appui des Sarrazins du Fraxinet, et le +pape Jean XII, le même qui avait couronné Othon, se déclara pour les +mécontens. + + [268] Alberic des Trois-Fontaines, dans le recueil de Leibnitz, + intitulé _Scriptores rerum germanicarum, accessiones_, Leipsicht, + 1698, in-4º, t. II, p. 3 et 4. + +En 965, les Sarrazins furent chassés du diocèse de Grenoble. On a vu +que les évêques de cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du +côté de Valence. Cette année, Isarn, impatient de reprendre possession +de son siége, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans +de la contrée; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les +plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier +aurait sa part des terres conquises, à proportion de sa bravoure et +de ses services. Après l'expulsion des Sarrazins de Grenoble et de +la vallée du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles +du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter +l'origine de leur fortune à cette espèce de croisade. + +Isarn se hâta de rétablir l'ordre dans son diocèse qui était dans +la plus grande confusion. En vertu de son droit de conquête, il se +déclara le souverain de la ville et de la vallée, et ses successeurs +se maintinrent dans une partie de ces priviléges jusqu'à la +révolution[269]. + + [269] Ce qui concerne l'occupation de Grenoble et de la vallée du + Graisivaudan par les Sarrazins, était resté jusqu'ici enveloppé + de doutes et de ténèbres. On a vu ci-devant, p. 181, un témoignage + irrécusable de l'occupation elle-même. D'un autre côté, il existe + dans le cartulaire de l'église de Saint-Hugues, à Grenoble, une + charte de la fin du onzième siècle, qui commence ainsi: + + «Notum sit omnibus fidelibus filiis Gratianopolitanæ ecclesiæ, + quod post destructionem paganorum, Isarnus episcopus ædificavit + ecclesiam gratianopolitanam; et ideò quia paucos invenit + habitatores in prædicto episcopatu, collegit nobiles, mediocres + et pauperes ex longinquis terris, de quibus hominibus consolata + esset gratianopolitana terra; deditque prædictus episcopus illis + hominibus castra ad habitandum, et terras ad laborandum; in quorum + castra sive in terras episcopus jam dictus retinuit dominationem et + servitia, sicut utriusque partibus placuit. Habuit autem prædictus + episcopus et successor ejus Humbertus prædictum episcopatum + sicut proprius episcopus debet habere propriam terram et propria + castra, per alodium, sicut terram quam abstraxerat à gente paganâ. + Nam generatio comitum istorum, qui modo regnant per episcopatum + gratianopolitanum, nullus inventus fuit in diebus suis, scilicet in + diebus Isarni episcopi, qui comes vocaretur, sed totum episcopatum + sine calumniâ prædictorum comitum prædictus episcopus in pace per + alodium possidebat, excepto hoc quod ipse dederat ex suâ spontaneâ + voluntate. Post istum vero episcopum successit ei Humbertus + episcopus in gratianopolitanam ecclesiam, et habuit prædicta omnia + in pace, etc.» + + Voy. Chorier, _Estat politique de la province du Dauphiné_, t. II, + p. 69. On trouve dans le même ouvrage, t. II, p. 77, une deuxième + charte, tirée du même cartulaire, et où il est parlé des terres + qui furent concédées par Isarn à Rodolphe, chef de la maison + des Aynard, en récompense de sa bravoure. Quant au cartulaire + de Saint-Hugues, d'où ces deux chartes ont été tirées, voy. le + _Bulletin_ de la Société de l'Histoire de France, t. II, p. 294 et + suiv. + + Dans un débat qui eut lieu en 1094, entre saint Hugues, évêque de + Grenoble, et Guy, archevêque de Vienne, au sujet de la possession + du prieuré de Saint-Donat et d'un autre canton, il fut reconnu + de part et d'autre que, sous Isarn, les païens, c'est-à -dire les + Sarrazins, avaient occupé Grenoble, et que pendant tout ce tems le + prélat avait résidé à Saint-Donat. Seulement Guy prétendait que + c'était de l'archevêque de Vienne d'alors qu'Isarn avait reçu ce + prieuré comme lieu d'asile, tandis que saint Hugues faisait voir + que la donation du prieuré remontait à l'an 879, époque où Boson, + roi de Provence, le donna à l'église de Grenoble. + + Ce qui, pour les modernes, avait embrouillé la question, c'est, + d'une part, que tous les documens écrits relatifs à l'occupation + de Grenoble par les Sarrazins, désignent ces barbares par le mot + vague de _païens_, et que, de l'autre, l'inscription de Saint-Donat + était restée inconnue jusqu'à ces derniers tems. De là beaucoup + de personnes, d'ailleurs instruites, pensaient que les Sarrazins + n'avaient pas cessé d'occuper une partie plus ou moins considérable + du diocèse de Grenoble, depuis Charles-Martel jusqu'à l'époque + dont nous parlons. Voy. la _Statistique du département de la + Drôme_, par M. de Lacroix, 2e édit., Valence, 1835, in-4º, p. + 72 et 78. D'autres personnes au contraire étaient persuadées que + les Sarrazins n'avaient jamais mis les pieds dans le pays. Voy. + l'_Histoire de Grenoble_, par M. Pilot, Grenoble, 1829, un vol. + in-8º. Dom Brial qui, dans le t. XIV du recueil des _Historiens + de France_, p. 757 et suiv., a rapporté les pièces du débat entre + saint Hugues et Guy, archevêque de Vienne, ne s'est pas douté que, + sous le nom de _païens_, il s'agissait des disciples de Mahomet; et + le recueil tout entier ne renferme pas un seul mot sur l'occupation + du diocèse de Grenoble par les mahométans. + +Tous ces succès annonçaient que les affaires des Sarrazins allaient +en déclinant, et ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se +manifestait de tous côtés d'en être tout-à -fait délivré. En 968, +l'empereur Othon, alors retenu en Italie, annonça l'intention de se +dévouer à une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans +avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent +à un nouvel attentat, pour que les peuples se décidassent à en faire +eux-mêmes justice. + + [270] Witikind, dans le recueil de Meibom, _Scriptores rerum + germanicarum_, t. I, p. 661. + +Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération +universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des +nations et des rois. C'est saint Mayeul, dont il a déjà été parlé, et +qui était devenu abbé de Cluny, en Bourgogne. Telle était la réputation +qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on songea un moment à le faire +pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour satisfaire sa dévotion aux +églises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre. +A son retour, il s'avança par le Piémont, et résolut de rentrer dans +son monastère par le mont Genèvre et les vallées du Dauphiné. En ce +moment, les Sarrazins étaient établis entre Gap et Embrun, sur une +hauteur qui domine la vallée du Drac, en face du pont d'Orcières[271]. +A l'arrivée du saint au pied de la chaîne des Alpes, un grand nombre de +pélerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion +favorable pour franchir le passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en +présenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais, +parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserré entre la rivière +et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les +hauteurs, lui lancent une grêle de traits. En vain les chrétiens, +pressés de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris, +entre autres le saint; celui-ci est même blessé à la main, en voulant +garantir la personne d'un de ses compagnons. + + [271] _Pons Ursarii._ Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 126 + et 127. Le passage d'Orcières existe encore aujourd'hui. Personne + jusqu'ici ne s'était fait une idée exacte de l'itinéraire de saint + Mayeul; ce n'est que depuis la construction de la carte de Cassini, + qu'on a pu étudier en détail la géographie de la France. En + général, les cartes qui accompagnent les ouvrages des Bénédictins, + d'ailleurs si estimables, sont défectueuses. + +Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant +de pauvres pélerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au +personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses +moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de +parens fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait +abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu; +mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance +des terres et des biens considérables. Là -dessus les Sarrazins, qui +voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du +reste des prisonniers à mille livres d'argent, ce qui faisait environ +quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En même tems +le saint fut invité à envoyer le moine qui l'accompagnait, à Cluny, +pour apporter la somme convenue. Ils fixèrent un terme, passé lequel +tous les prisonniers seraient mis à mort. + + [272] Valeur intrinsèque, ou environ sept cent mille francs, valeur + commerciale. Voy. ci-devant, p. 192 et le recueil de dom Bouquet, + t. VIII, p. 239 et 240. On peut aussi consulter le recueil des + _Bollandistes_, au 11 mai. + +Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par +ces mots: «Aux seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux, +captif et chargé de chaînes; les torrens de Bélial m'ont entouré, et +les lacets de la mort m'ont saisi[273].» A la lecture de cette lettre, +toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui +se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses +ornemens; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes pieuses +du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut remise aux +barbares un peu avant le terme fixé, et tous les prisonniers furent mis +en liberté. + + [273] Voy. le 2e livre des rois, ch. XXII, vers. 5. + +Le saint, au moment où il était tombé au pouvoir des Sarrazins, avait +essayé de les ramener à une vie moins criminelle. S'armant, dit un +de ses biographes, du bouclier de la foi, il s'efforça de percer les +ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver +aux Sarrazins la vérité de la religion chrétienne, et leur représenta +que celui qu'ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de +la mort de l'ame, ni leur être d'aucun secours. A ces paroles, les +barbares entrèrent en fureur, et garrottant le saint, ils l'enfermèrent +au fond d'une caverne; mais ensuite ils s'apaisèrent, et touchés du +calme inaltérable de leur prisonnier, ils cherchèrent à adoucir son +sort. Quand il eut besoin de manger, un d'entre eux, après s'être lavé +les mains, prépara un peu de pâte sur son bouclier, et la faisant +cuire, il la lui présenta respectueusement. Un autre ayant jeté par +terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui, +et s'en servant pour un usage profane, ses compagnons témoignèrent +leur improbation, disant qu'on devait avoir plus de respect pour les +livres des prophètes. Là -dessus un auteur contemporain fait remarquer +avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de +l'Ancien-Testament, et qu'ils regardent Notre-Seigneur comme un grand +prophète; mais qu'ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu'à +Mahomet était réservé d'éclairer les hommes de la lumière qui doit les +guider jusqu'à la fin des siècles. Le même auteur ajoute que Mahomet, +dans l'opinion des musulmans, descendait d'Ismaël, fils d'Abraham, et +qu'à les en croire, ce n'était pas Isaac qui était fils de l'épouse +légitime, mais Ismaël[274]. + + [274] On peut consulter sur l'opinion que les musulmans ont + d'Ismaël, de Jésus-Christ et de Mahomet, nos _Monumens arabes, + persans et turcs_, t. I et II. + +La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet événement causa une +sensation extraordinaire; de toutes parts les chrétiens grands et +petits se levèrent pour demander vengeance d'un tel attentat. Il y +avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, +un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois +avait signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de +l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois, +en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui +voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire, +non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse occupée +par les Sarrazins. Son intention était d'observer de là tous leurs +mouvemens, et de profiter de la première occasion pour les exterminer. +Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait voeu à Dieu, s'il +venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa +vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins +essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives +furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé par les +Sarrazins se nommait _Petra Impia_, et s'appelle encore dans le langage +du pays _Peyro Empio_. Peu de tems après, le chef des Sarrazins de la +forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à la garde de la +porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter +l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra +sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent +passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le +baptême[275]. + + [275] Beuvon a été rangé au nombre des saints. Voy. sa vie dans le + recueil des _Bollandistes_, au 22 mai. Le lieu où naquit le saint + et où eurent lieu ses exploits, était resté jusqu'ici inconnu, + et on l'avait confondu avec le Fraxinet. On n'avait pas fait + attention qu'aux environs de Sisteron, est encore un lieu appelé + _Fraissinie_. Les détails de localité qu'on vient de lire nous ont + été fournis par M. de Laplane, ancien sous-préfet. M. de Laplane + est de Sisteron même, et il a fait une étude particulière de notre + histoire, au moyen-âge. Voy. d'ailleurs Bouche, t. I, p. 240. + +A la même époque, les habitans de Gap se délivrèrent de la présence +des barbares. On lit dans l'ancien bréviaire de cette ville, que, par +suite d'un accord fait entre un chef appelé Guillaume et les guerriers +du pays, les Sarrazins furent attaqués dans toutes les positions qu'ils +occupaient et exterminés. Les guerriers se réservèrent la moitié de la +ville et des terres, et abandonnèrent l'autre moitié à l'évêque et aux +églises[276]. + + [276] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 44. + +Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être +aussi. Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien +transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la +tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence[277], le même +peut-être qui avait figuré dans l'expulsion des Sarrazins de Gap; en +effet, cette ville dépendait alors de la Provence[278]. + + [277] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 240. + + [278] La Provence elle-même faisait partie du royaume de Bourgogne; + celui qui régnait en ce moment était Conrad, dit _le Pacifique_, + dont il a déjà été parlé. + +Guillaume se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice +et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, +du Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les +Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur côté les Sarrazins, qui se +voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, réunirent toutes +leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrés. +Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de Draguignan, +dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une tour qu'on +dit avoir été élevée en mémoire de la bataille[279]. Les Sarrazins +ayant été battus, se réfugièrent dans le château-fort. Les chrétiens se +mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive +résistance; les chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin les +barbares, étant pressés de toutes parts, sortirent du château pendant +la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis +avec vigueur, la plupart furent tués ou faits prisonniers, le reste mit +bas les armes[280]. + + [279] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42. + + [280] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IX, p. 127. + Il est probable que plus d'un Sarrazin, profitant de la voie de + la mer, s'étaient réfugiés en Espagne, en Sicile et sur les côtes + d'Afrique. Si on en croyait d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_, + au mot _moezz_, et Cardonne, _Histoire des Maures d'Afrique_, t. + II, p. 82, les Sarrazins auraient été également maîtres, à cette + époque, de l'île de Sardaigne, et, en 970, le khalife Moezz, dont + les armées venaient de conquérir l'Égypte, aurait passé une année + dans l'île avant de se rendre dans ses nouveaux états. Le fait + de l'occupation de la Sardaigne par les Sarrazins a été admis par + M. Mimaut, _Histoire de Sardaigne_, t. I, p. 93; mais ce fait est + sans fondement, et l'historien arabe, Novayry, sur le témoignage + duquel d'Herbelot et Cardonne s'étaient fondés, dit seulement que + Moezz, avant de partir pour l'Égypte, passa un an dans le château + de plaisance appelé _Sardanya_, qui était situé en Afrique, aux + environs de Cayroan. Voyez le recueil des _Notices et extraits des + manuscrits_, t. XII, p. 483. Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 146, + suppose également que les Sarrazins étaient maîtres de la Sardaigne + et même de la Corse. Il y fait apparaître un chef appelé _Musectus_ + ou _Muget_, contre lequel, suivant lui, le comte de Provence + dirigea une expédition, de concert avec les Génois et les Pisans. + Delbène veut parler d'un chef sarrazin d'Espagne, qui, en effet, + envahit la Sardaigne, et contre lequel eurent à se défendre les + Pisans; mais ce chef, que les Arabes appellent Modjahed, ne parut + sur la scène que plus de trente ans après. Il en sera question plus + tard. + +Tous les Sarrazins qui se rendirent furent épargnés. Les chrétiens +laissèrent également la vie aux mahométans qui occupaient les villages +voisins. Plusieurs demandèrent le baptême et se fondirent peu à peu +dans la population; les autres restèrent serfs et attachés au service, +soit des églises, soit des propriétaires de terres; leur race se +conserva long-tems, comme on le verra plus tard. + +La prise du château de Fraxinet eut lieu vers l'an 975. Ce château +était resté plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et +comme c'était le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins +dans l'intérieur de la France, l'Italie septentrionale et la Suisse, +on doit croire qu'il s'y trouvait des richesses immenses. Tout le +butin fut distribué aux guerriers. En même tems, comme la contrée +située à plusieurs lieues à la ronde était entièrement dévastée, le +comte Guillaume récompensa le zèle des chefs par le don de terres +considérables. On cite parmi les hommes qui eurent part à ces +distributions, Gibelin de Grimaldi, qui était d'origine génoise, et +qui reçut les terres situées au fond du golfe de Saint-Tropès, d'où le +golfe porte encore le nom de _Golfe de Grimaud_[281]. + + [281] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42, a rapporté une + charte datée de l'an 980, par laquelle Guillaume accorde à Gibelin + de Grimaldi le golfe de Grimaud. Papon, _Histoire de Provence_, t. + II, p. 171, a contesté l'authenticité de cette charte; mais ses + raisonnemens contre le fait en lui-même ne nous ont point paru + concluans. + +On cite encore un guerrier chrétien, qui devint seigneur de la ville +de Castellane, dans le département actuel des Basses-Alpes. Peut-être +l'origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de +conquêtes particulières faites sur les lieux mêmes, par un membre +de cette famille. Il faut faire également une mention à part de la +délivrance de la ville de Riez, située dans le même département, et qui +célèbre tous les ans, aux fêtes de la Pentecôte, son affranchissement, +par des combats simulés[282]. + + [282] Voy. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la + France_, t. III, p. 54. + +On pense bien que, dans ces largesses, les églises ne furent pas +oubliées. En effet, le clergé avait eu plus à souffrir des ravages des +Sarrazins qu'aucune autre partie de la population; et, dans toutes les +tentatives faites pour affranchir le pays, il s'était mis à la tête du +mouvement. Les évêques de Fréjus, de Nice, etc., reçurent des terres +fort étendues[283]. + + [283] Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 425, et instrum. p. 82. + +Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple +à Toulon, la foule se présenta pour occuper les terres vacantes; +on a vu qu'il ne restait plus de traces des anciennes propriétés, +et chacun élevait ses prétentions. Guillaume accourut d'Arles où il +faisait habituellement sa résidence, et fit la part des bourgeois, +des seigneurs et des églises[284]. Peu à peu les villes détruites se +relevèrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems +étaient restées sans communications, reprirent leurs anciennes +relations. + + [284] Il nous reste à ce sujet un passage curieux d'une charte + datée de l'année 993, qui a été publiée par dom Martenne, + _Amplissima Collectio_, t. I, p. 349. Ce passage est relatif à une + querelle qui s'était élevée entre Guillaume, vicomte de Marseille, + et un seigneur appelé Pons de Fos: «Cum gens pagana fuisset è + finibus suis, videlicet de Fraxineto, expulsa, et terra Tolonensis + coepisset vestiri et a cultoribus coli, unusquisque secundum + propriam virtutem rapiebat terram, transgrediens terminos ad suam + possessionem. Quapropter illi qui potentiores videbantur esse, + altercatione facta, impingebant se ad invicem, rapientes terram + ad posse, videlicet Willelmus vicecomes, et Pontius de Fossis. + Qui Pontius pergens ad comitem, dixit ei: _Domne comes, ecce + terra soluta est a vinculo paganæ gentis; tradita est in manu tua + donatione regis: ideo rogamus ut pergas illuc et mittas terminos + inter oppida et castra et terram sanctuariam; nam tuæ potestatis + est terminare et unicuique distribuere quantum tibi placitum + fuerit_. Quod ille, ut audivit, concessit; et continuo ascendens + in suis equis perrexit. Cumque fuisset infrà fines cathedræ villæ, + coepit inquirere nomina montium, et concava vallium et aquarum et + fontium.» + +Le dévouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa +carrière, lui gagna l'attachement de ses sujets; et quand il mourut, la +voix publique lui décerna le glorieux titre de _Père de la patrie_. + +On a vu que le château de Fraxinet fut repris par les chrétiens, +vers l'an 975. Les Sarrazins ne possédaient plus rien sur le sol +français[285]; et comme les chrétiens des provinces septentrionales +de l'Espagne se maintenaient dans les conquêtes faites depuis deux +siècles, il semblait que la cause de l'Évangile en France n'avait +plus rien à redouter des entreprises des disciples de l'Alcoran: il +semblait que la France n'avait plus à craindre que quelques incursions +de pirates, dont le pays ne serait tout-à -fait débarrassé que lorsque +les barbares auraient été poursuivis jusqu'au fond de leur repaire; +mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son +fils, réduit à l'état d'imbécillité, la conduite des affaires se trouva +remise à un homme actif et vaillant, à un homme qui, faisant revivre +les idées des premiers conquérans et y joignant les lumières d'un +siècle plus policé, menaça le christianisme, en Espagne et dans les +contrées voisines, d'une ruine totale. Cet homme s'appelait Mohammed, +et il reçut de ses exploits le titre d'_Almansor_ ou de Victorieux. La +dignité dont il était revêtu était celle de _hageb_ ou de chambellan, +et ce titre équivalait pour lui à celui de _maire de palais_. Almansor, +dès qu'il eut saisi le timon de l'état, se hâta de mettre ordre aux +affaires des provinces d'Afrique, où la domination des princes de +Cordoue avait beaucoup de peine à se maintenir; il tira de ces vastes +contrées un grand nombre de guerriers; en même tems il fit un appel aux +hommes robustes de l'Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems +se plaignaient d'être laissés dans l'inaction. Une trève existait en +ce moment entre les chrétiens et les musulmans; mais Almansor, fidèle à +l'esprit de l'Alcoran, qui défend de sacrifier aucun de ses avantages, +lorsqu'il s'agit de peuples d'une autre religion que l'islamisme, était +impatient de faire sortir l'épée du fourreau. + + [285] En effet, après avoir conduit les Sarrazins jusqu'à + l'extrémité des Alpes, les chroniques contemporaines, à la vérité + très-défectueuses, les font revenir peu à peu vers les côtes d'où + ils étaient partis. S'il était resté quelques bandes sarrazines + dans les Alpes, on doit croire qu'elles avaient mis bas les armes + et embrassé le christianisme, ou qu'elles avaient été réduites à + l'état de serfs. Néanmoins Delbène, _de regno Burgundiæ_, p. 169 + et 187, suppose les Sarrazins encore établis dans les Alpes, après + l'an 980 et même après l'an 1000, et il fait remporter sur eux + les succès les plus merveilleux à un personnage d'origine saxonne, + qu'il appelle Geroldus, Guillaume-Géraud ou Béraud, et dont nous + avons déjà parlé; mais Delbène aurait dû citer à l'appui quelque + témoignage authentique; d'ailleurs Guillaume-Géraud eût été alors + trop jeune pour combattre les barbares. On ne peut se fier au + témoignage de Delbène. + +Les musulmans d'Espagne, presque tous originaires d'Afrique et d'autres +contrées situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la +température rigoureuse des pays du nord; d'ailleurs, à l'exception +de la garde particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas +de service permanent, et ne s'engageaient que pour une campagne. En +conséquence toutes les expéditions d'Almansor, à l'exception d'une +seule, eurent lieu pendant l'été. Néanmoins, en vingt-sept ans, +le nombre de ces expéditions s'éleva à cinquante-six; et, suivant +l'expression d'un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu +et son armée ne tourna le dos. + +Les musulmans étaient presque tous à cheval; se dirigeant vers les +lieux où ils n'étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en +état de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves, +enlevaient ce qu'ils pouvaient emporter et détruisaient tout le reste. +A la suite de chacune de ces expéditions, les marchés de Cordoue, de +Séville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrétiens des deux +sexes à vendre; et ces chrétiens étaient ensuite emmenés en Afrique, +en Égypte et dans les autres pays mahométans. Almansor regardait ses +efforts contre les disciples de l'Évangile comme son plus beau titre +à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse où +il devait être enterré. A l'issue de chaque bataille, il secouait sur +la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il +espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il +serait élevé tout droit au paradis[286]. + + [286] Maccary, man. arab., no 704, fol. 98 et suiv. + +Les provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon +et de Catalogne, jusqu'aux frontières de la Gascogne et du Languedoc, +furent tour à tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor +porta ses armes là où jamais l'étendard musulman n'avait flotté. +Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrétiens +d'Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livrée aux +flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches de l'église de +Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la grande +mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus +éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches +sur leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues; +il est vrai que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue, +firent reporter les cloches en Galice, sur les épaules des captifs +musulmans[287]. + + [287] Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 101, et no 705, fol. + 51. + +C'en était fait des chrétiens d'Espagne, s'ils ne mettaient enfin un +terme à leurs querelles particulières, et s'ils n'étaient secourus +par leurs frères de l'autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de +Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent +tout esprit de discorde, et firent le serment de se dévouer à la +cause commune. Les prêtres et les moines prirent aussi les armes, et +demandèrent à marcher à la tête des combattans[288]; en même tems on +fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence +et des autres provinces de France. Une armée formidable se réunit sur +les frontières de la Vieille-Castille; de son côté Almansor rassembla +toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d'autre on était +disposé à vaincre ou à périr. Les deux armées se rencontrèrent aux +environs de Soria, près des sources du Duero. L'action fut terrible +et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne +voulait céder; mais les chrétiens, bardés de fer eux et leurs chevaux, +se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue, Almansor, +qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour +recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses émirs +et ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d'attaque. +Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui +répondit que les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts. +Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite, +il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours. +On l'ensevelit avec les habits qu'il portait le jour du combat; on +l'enterra dans la caisse qu'il avait destinée à cet usage. Son tombeau +se voit encore dans la ville de Medina-Coeli[289]. + + [288] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 21. + + [289] Almansor, tout le tems qu'il avait exercé l'autorité, avait + su allier la gloire des armes, le goût des lettres et des arts, + et l'amour de l'industrie et de l'agriculture. Jamais l'Espagne + musulmane n'avait été plus prospère que sous sa domination. C'était + l'époque où les idées chevaleresques commençaient à se développer, + et avec elles un sentiment exalté de l'honneur, le respect pour + le sexe faible et le courage malheureux, et d'autres idées qui + devaient faire un singulier contraste avec les moeurs de la masse + du peuple. Il nous paraît néanmoins que M. Viardot, dans ses + _Scènes de moeurs arabes, en Espagne, au dixième siècle_, est allé + trop loin en plaçant chez les Maures, dès le tems d'Almansor, la + chevalerie avec ses institutions, telles qu'elles se développèrent + plus tard chez les chrétiens. M. Viardot aurait dû donner la preuve + des faits qu'il a avancés, et dont il n'est point parlé dans les + chroniques contemporaines. + +On était alors en 1002. Abd-almalek, fils d'Almansor, lui succéda dans +la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent +les beaux jours de l'Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda +pas à déchirer le pays; les gouvernemens se renversèrent les uns les +autres; l'esprit de patriotisme s'affaiblit, et l'islamisme ne cessa +plus de décliner. + +Au milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des +provinces septentrionales de l'Espagne de rentrer dans le pays de leurs +pères; mais ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n'y avait pas +plus d'union entre la Navarre et la Galice, qu'entre ces deux états +et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent +lieu entre les Sarrazins, les chrétiens furent souvent appelés à y +prendre part. Ils se décidaient d'après le plus ou moins d'avantages +qu'on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les +uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes figuraient dans ces tristes +débats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livré aux environs de +Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par les chrétiens de +Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu fit un appel +aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s'avancèrent à leur tour au +centre de l'Andalousie; mais dans l'action qui eut lieu, il périt trois +évêques, ainsi que le comte d'Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait +auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits. + +La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans +le cours de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les +mains, ils se montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte +que, dans la dernière bataille, les Sarrazins coupèrent la tête +d'Ermangaud, et que leur chef, après avoir fait couvrir le crâne d'or, +le porta comme trophée dans toutes ses guerres[290]. + + [290] Recueil des _Historiens de France_, t. X, p. 148. + +Nous ne pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d'Espagne +n'étaient plus en état de faire des invasions en France, et la France +venait d'entrer dans une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui +rendre sa prospérité et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes +enfans de Charlemagne avait fait place à la vigueur naissante de la +race de Hugues-Capet. D'un autre côté, les Normands avaient embrassé +le christianisme, et, fixés dans le riche pays auquel ils ont donné +leur nom, ils trouvaient plus d'avantage à cultiver les terres qu'à +les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les bords +du Danube. Bientôt l'Europe chrétienne ne forma plus qu'une espèce de +vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur +rôle inévitable; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui +devait la placer à la tête de la civilisation[291]. + + [291] On a vu qu'à partir de l'an 950, l'excès du mal avait + amené une amélioration. Il est certain que le besoin de la + défense mutuelle et le sentiment de la dignité humaine avaient + rendu quelque énergie aux esprits. C'est alors que commencent à + se répandre dans toute la France et les contrées voisines, les + associations des citoyens entre eux et les franchises municipales. + Alors aussi paraissent sur la scène les républiques d'Italie, et + celles de Marseille et d'Arles. + +Néanmoins les côtes du midi de la France et de l'Italie continuèrent +à souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d'Espagne +avaient fait une descente aux environs d'Antibes, et emmené entre +autres infortunés plusieurs religieux. En 1019, d'autres Sarrazins +espagnols abordèrent de nuit devant la ville de Narbonne, espérant, +dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de +quelques devins. Ils essayèrent de forcer l'entrée de la cité; mais +les habitans, guidés par le clergé, firent une communion générale; +et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux +qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent +vendus comme esclaves. Vingt d'entre eux, qui étaient d'une grandeur +colossale, furent envoyés à l'abbaye de Saint-Martial, à Limoges. +L'abbé en retint deux qui furent employés au service de l'abbaye, et +distribua les autres à divers personnages étrangers qui se trouvaient +alors à Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces +prisonniers n'était pas sarrazin, c'est-à -dire arabe, et qu'en parlant +ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l'île de +Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des +ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares; +une partie de ses moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé +de Saint-Victor, à Marseille, se rendit dans la Péninsule pour les +délivrer[293]. + + [292] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 153. + + [293] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. + +Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était +l'effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en +Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs +et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti +de se confier à la mer et d'aller tenter la fortune sur les côtes +chrétiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent +principalement un homme appelé Modjahed, qui s'était emparé de Denia et +des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de _Muget_ ou _Musectus_, +devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des côtes de Pise +et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les soldats de +Modjahed, qu'à l'exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient +des carquois d'or ou d'argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates +ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en quelque +sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l'abbaye de +Cluny[294]. + + [294] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 590, 591 et 595, et + le recueil de dom Bouquet, t. X, p. 52 et 156. Ce qui concerne + ce personnage est rapporté inexactement par M. Mimaut, _Histoire + de Sardaigne_, t. I, p. 93 et suiv. On a d'ailleurs de la peine + à en concilier certains détails, avec ce qui est raconté par les + écrivains italiens. Voy. la _Storia di Sardegna_, par M. Manno, + Turin, 1826, t. II, p. 168 et suiv. + +Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu'au +grand développement de la marine française, et ne devaient tout-à -fait +cesser qu'à la glorieuse conquête d'Alger. Les côtes de Provence et de +Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d'où +ils pouvaient diriger leurs courses dans l'intérieur des terres. La +ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, était restée ensevelie sous +ses ruines; mais le port était si souvent visité par les barbares, +qu'il avait reçu le nom de _Port Sarrazin_. Cet état de choses cessa +vers l'an 1040, époque où l'évêque Arnaud fit reconstruire la ville, et +donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s'abattit +de nouveau pour ne plus se relever, les mêmes circonstances durent se +renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprès de laquelle +sont quelques constructions qu'on a cru sarrazines, ainsi que les +environs de Hyères, etc.[295]. + + [295] Sur Maguelone, voy. le recueil des _Historiens des + Gaules_, t. XI, p. 454, et les _Monumens de quelques anciens + diocèses de Bas-Languedoc, expliqués dans leur histoire et leur + architecture_, par MM. Renouvier et Thomassy; Montpellier, 1836, + in-fol. Sur le Martigues, voyez la _Statistique du département des + Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 475. M. Toulousan, un des auteurs de + ce bel ouvrage, a trouvé dans les archives du Martigues la mention + du séjour des Sarrazins dans le pays; il en est aussi parlé, ajoute + M. Toulousan, dans les archives de Fos et de Berre. A l'égard + de Hyères, voy. la _Promenade pittoresque et statistique dans le + département du Var_, par M. Alphonse Denys, Toulon, 1834, in-folio. + Cet ouvrage, accompagné de lithographies et qui n'est pas encore + achevé, est destiné à faire, pour le département du Var, ce que les + belles publications de MM. le baron Taylor, de Cailleux et Charles + Nodier, ont fait pour la Normandie, l'Auvergne, etc. + +Cependant, à partir du milieu du onzième siècle, les incursions des +Sarrazins commencèrent à être moins fréquentes. En 961, l'île de Crête +était retombée au pouvoir des Grecs. Vers l'an 1050, les Sarrazins +furent chassés de l'Italie méridionale par une poignée de guerriers +normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrétiens de +Sicile firent même des descentes sur les côtes d'Afrique, et y virent +long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d'une part, les chrétiens +du nord de l'Espagne, malgré leurs cruelles discordes, envahirent +successivement les villes de Tolède, Cordoue, Séville, etc.; de +l'autre, les innombrables armées des croisés obligèrent les musulmans +d'Asie et d'Afrique à se tenir sur leur propre territoire. + +A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et +dans la partie sud-ouest de l'Europe. Déjà en 960, l'écrivain arabe, +Ibn-Haucal, représentait les musulmans d'Espagne comme un peuple mou +et léger. Ibn-Sayd, écrivain du douzième siècle, fait à ces musulmans +les mêmes reproches, et s'étonne que les chrétiens ne les eussent pas +encore entièrement chassés de la Péninsule[296]. On se fera une idée +exacte de la disposition d'esprit où étaient les musulmans, et de +l'opinion qui leur était restée des peuples chrétiens avec lesquels ils +avaient été si long-tems en guerre, par les deux faits suivans: + +Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conquérant de +l'Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s'empressa de recevoir un +homme qui s'était illustré par des exploits si merveilleux, et qu'il +l'interrogea au sujet des divers peuples qu'il avait rencontrés sur +son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux étaient +le nombre et la vigueur, le courage et la fermeté[297]. Il n'est pas +possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, supposé qu'il se +soit avancé jusque dans le Languedoc, comme l'affirment les Arabes, il +n'eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors maîtres du pays. +Néanmoins ces mots nous offrent l'expression fidèle de la manière +de voir des musulmans d'Espagne, depuis qu'ils eurent occasion de se +mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne, +soit avec les Français, que l'enthousiasme religieux et l'amour de +la gloire entraînèrent plus tard de l'autre côté des Pyrénées, pour y +faire refleurir les lois de l'Évangile. + + [296] Man. arab. de la Biblioth. roy., no 704, fol. 58 recto. + + [297] Voy. le _Traité de la guerre à faire aux infidèles_, volume + arabe imprimé au Caire, p. 232. Conde, citant ce même passage, fait + dire de plus à Moussa, sans doute d'après quelque autre auteur + arabe, que les Francs une fois en déroute étaient faibles et + timides. + +Le second fait qui conduit à la même conclusion, c'est la description +que font les auteurs arabes d'une statue érigée dans la ville de +Narbonne, le bras levé, avec cette inscription: «O enfans d'Ismaël, +n'allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez +exterminés[298].» + + [298] Man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, no 596, fol. 37; + et Maccary, no 704, fol. 73, recto. + +D'après quelques auteurs musulmans, les Français étant exclus d'avance +du paradis, Dieu a voulu les dédommager en ce monde par le don de +pays riches et fertiles, où le figuier, le châtaignier, le pistachier +étalent leurs fruits savoureux[299]. + + [299] Maccary, no 704, fol. 45 recto. + + + + +QUATRIÈME PARTIE. + +CARACTÈRE GÉNÉRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSÉQUENCES QUI EN +FURENT LA SUITE. + + +Ici nous considérerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur +ensemble, et nous ferons connaître un certain ordre de faits dont nous +n'avions pas encore eu occasion de parler. + +Et d'abord nous parlerons des différens peuples qui prirent part à ces +sanglantes invasions. + +L'impulsion première ayant été donnée par les Arabes, et toutes les +expéditions un peu considérables se faisant au nom de chefs appartenant +à cette nation, le nom arabe a naturellement dominé. Ce sont les Arabes +que les écrivains chrétiens contemporains ont voulu désigner par le nom +de _Sarrazins_. + +Le mot _sarrazin_ ayant toujours été inconnu aux Arabes eux-mêmes, +quelle est l'origine de cette dénomination? Le mot _sarrazin_ dérivé +du latin _saracenus_, lequel à son tour provenait du grec _sarakenos_, +se montre pour la première fois dans les écrivains des premiers +siècles de notre ère[300]. Il sert à désigner les Arabes Bédouins, qui +occupaient l'Arabie Pétrée et les contrées situées entre l'Euphrate et +le Tigre, et qui, placés entre la Syrie et la Perse, entre les Romains +et les Parthes, s'attachaient tantôt à un parti, tantôt à un autre, +et faisaient souvent pencher la victoire. On a écrit un grand nombre +d'opinions sur l'origine de ce nom; mais aucune ne se présente d'une +manière tout-à -fait plausible; celle qui a réuni le plus de suffrages +fait dériver le mot _sarrazin_ de l'arabe _scharky_ ou oriental. En +effet, les Arabes nomades de la Mésopotamie et de l'Arabie Pétrée +bornaient à l'orient l'empire romain. Un écrivain grec, qui pénétra +en Arabie dans le sixième siècle de notre ère, parlant des divers +peuples qu'il avait eu occasion de rencontrer, a soin de distinguer les +Homérites ou habitans de l'Yemen des Sarrazins proprement dits[301]. +Quant à l'opinion des chrétiens du moyen-âge qui, d'après l'autorité de +saint Jérôme[302], faisaient dériver le mot _sarrazin_ de Sara, épouse +d'Abraham, il n'est pas besoin de s'y arrêter. Les Arabes n'ont jamais +rien eu de commun avec Sara, mère d'Isaac. + + [300] Voy. la Notice publiée par M. le marquis de Fortia d'Urban, à + la suite du mémoire de M. Oelsner sur les _effets de la religion de + Mohammed_, Paris, 1810. + + [301] Comparez Pococke, _Specimen historiæ Arabum_, p. 33 et + suiv., et Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 18 et + 19. On pourrait donner une autre explication du mot _sarrazin_. + Nous avons dit que c'est vers les commencemens de notre ère que + ce nom fut d'abord mis en usage. D'un autre côté, Ptolémée, dans + sa _Géographie_, cite un peuple appelé _Machurèbe_, comme occupant + la province actuelle d'Alger. Voyez le _Voyage_ de Shaw, p. 84, et + les extraits placés à la fin de l'ouvrage, p. 23; voy. aussi Pline + le naturaliste, liv. V, no 2. S'il était vrai qu'à la même époque, + ainsi que l'assurent certains auteurs, plusieurs tribus arabes + se fussent retirées dans l'Afrique occidentale, ne pourrait-on + pas voir dans le mot _machurèbe_ l'équivalent du mot arabe actuel + _magharibé_ (au singulier _maghraby_) signifiant _occidentaux_, + et étant encore employé dans ce sens par les Arabes de tous les + pays? et le mot _scharakyoun_ ou _orientaux_ n'aurait-il pas servi + à désigner les Arabes demeurés fidèles à leur première patrie? + mais alors pourquoi cette distinction entre les Sarrazins et les + Homérites? Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer + que d'après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., + la partie de l'Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès + avant notre ère, comme elle l'est encore de nos jours, habitée par + des tribus arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait + donc également possible que la dénomination d'_orientaux_ eût + servi à distinguer les nomades restés dans la presqu'île, de ceux + qui avaient traversé la mer Rouge. Encore aujourd'hui que l'Égypte + est occupée par les Arabes, la contrée située à l'orient du Delta + est nommée _scharkyé_ ou orientale, et la partie comprise dans le + Delta, _gharbyé_ ou occidentale. C'est ainsi que les Goths, dès + avant leur départ des pays qu'ils occupaient au nord de l'Europe, + s'étaient divisés en _Ostrogoths_ ou Goths de l'est, et _Visigoths_ + ou Goths de l'ouest; mais la difficulté qui résulte du passage de + Nonnosus existe toujours. + + [302] Voy. le _Glossaire_ de la basse latinité de Ducange, au mot + _saraceni_. + +Les Arabes sont encore nommés par les écrivains chrétiens du moyen-âge +_Ismaélites_, c'est-à -dire fils d'Ismaël. C'est une descendance que +les Arabes admettent, du moins pour un certain nombre de leurs tribus, +notamment celle à laquelle appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par +tous leurs auteurs et ne paraît pas susceptible de doute. Seulement, +comme on l'a déjà remarqué, les Arabes n'avouent pas qu'Ismaël fût fils +d'une esclave, et qu'Isaac eût la moindre supériorité sur lui. D'abord, +dans l'opinion des musulmans, il n'y a pas de différence entre le fils +d'une esclave et le fils d'une femme libre; si le père est libre, il +suffit que le père reconnaisse son enfant pour que celui-ci le soit +aussi. D'ailleurs, les mahométans mettent sur le compte d'Ismaël tout +ce que la Bible raconte au sujet d'Isaac. + +Par une suite de la même idée, les auteurs chrétiens du moyen-âge +donnent aux Arabes le titre d'_agareni_, c'est-à -dire de descendans +d'Agar. Dans leur pensée ce titre a quelque chose d'humiliant, par +suite de l'état d'infériorité où les chrétiens placent les personnes +réduites à l'esclavage. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que cette +dénomination est inconnue aux Arabes eux-mêmes. + + +Après les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux +expéditions des Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples +d'Afrique, vulgairement appelés Berbers. On entend par Berbers les +nations indigènes du mont Atlas et des contrées voisines, depuis +les oasis de l'Égypte jusqu'à l'océan Atlantique, depuis la mer +Méditerranée jusqu'aux pays des Nègres. On les distingue à leur teint +olivâtre, leur nez droit, leurs lèvres minces, leur visage arrondi. +On croit que ces peuples précédèrent en Afrique l'établissement des +Tyriens à Carthage, et même l'émigration de certaines peuplades du +pays de Chanaan, du tems de Josué et de David. Jamais ces peuples +ne furent entièrement asservis; à l'abri de leurs montagnes, ils ont +conservé leur nationalité et leurs usages. Les Grecs et les Romains +les désignèrent par le nom général de _Barbares_, d'où probablement +s'est formé le nom de _Berber_[303]. Pour les Berbers, ils s'appellent +eux-mêmes _amazyghs_ ou nobles, mot qui paraît répondre aux _mazyces_ +des Grecs et des Romains[304]. + +Ni l'une ni l'autre de ces dénominations n'a été connue des auteurs +chrétiens du moyen-âge. Les Berbers et les Africains en général, y +compris les restes des populations carthaginoise, romaine et vandale, +sont confondus sous la désignation générale de _Mauri_ ou Maures, +_Afri_ ou Africains, _Poeni_ ou Carthaginois, _fusci_ ou basanés[305], +etc. + + [303] _Mémoire géographique sur la partie orientale de la + Barbarie_, par M. le comte Castiglioni. Milan, 1826, p. 84. + + [304] _Nouveaux Mémoires de l'Académie des inscriptions_, t. XII. + Mémoire de M. Saint-Martin, p. 190 et suiv. + + [305] Il y avait encore, parmi les envahisseurs, des renégats + et des aventuriers de toutes les provinces de l'empire grec. + Ces derniers sont appelés par les écrivains arabes _Roumy_, par + altération du mot _romain_, titre que se donnaient les indignes + héritiers des conquêtes des Scipion et des Paul-Emile. + + +Entre les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France, +il y avait des peuples d'origine germaine et slave. On sait qu'à +la suite de la grande migration des peuples, dans les quatrième et +cinquième siècles de notre ère, les Slaves qui habitaient primitivement +les contrées situées au nord de la mer Noire et du Danube, s'avancèrent +peu à peu vers le centre et le midi de l'Europe, et occupèrent, sous +les divers noms d'Esclavons, de Croates, de Serbes, de Moraves, de +Bohêmes, les contrées appelées plus tard la Pologne, la Bohême, la +Servie, la Dalmatie et même une partie de la Grèce. Les Slaves, à +mesure qu'ils s'avancèrent, eurent à combattre les peuples dont ils +voulaient soumettre le territoire, particulièrement les Saxons, les +Huns, etc.; de plus, les uns et les autres se trouvèrent en état +d'hostilité avec Charles-Martel, Pepin, Charlemagne et les enfans de +Charlemagne, dont les domaines étaient continuellement menacés par ces +hordes sauvages. Ces guerres terribles ne cessèrent que lorsque les +peuples de la Germanie, soit Germains, soit Slaves, eurent embrassé +le christianisme. Or, il a de tout tems été admis dans le droit public +des barbares de disposer des prisonniers comme d'un vil bétail. Tacite +raconte que, de son tems, les peuples qui habitaient la Hollande +actuelle étaient dans l'usage de vendre leurs prisonniers, et que ces +prisonniers se répandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme +esclaves, dans toutes les provinces de l'empire romain[306]. Cette +coutume inhumaine s'établit en France et dans les contrées voisines. Le +commerce d'esclaves y était devenu un genre d'industrie autorisé, et il +ne cessa qu'après que les Germains, les Slaves et les autres barbares +du nord eurent pris place dans la grande famille chrétienne[307]. + + [306] _Vie d'Agricola_, ch. 28. + + [307] Comparez deux lettres d'Alcuin, dans le recueil de dom + Bouquet, t. V, p. 609 et 610, la géographie d'Ibn-Haucal, man. + arab. de la Biblioth. roy., p. 57, et Maccary, man. arab., no 704, + fol. 46 verso. Voy. aussi M. d'Ohsson, _Peuples du Caucase_, Paris, + 1828, p. 86; et M. Pardessus, _Lois maritimes_, t. I, introduction, + p. LXXIX et LXXX. + +Ce commerce prit surtout de l'extension après que la Syrie, l'Égypte, +l'Afrique et l'Espagne furent tombées au pouvoir des Sarrazins. L'on +sait que, de tout tems, l'esclavage a subsisté chez les Arabes, et +que, parmi ce peuple, les travaux les plus pénibles, particulièrement +les travaux mécaniques et ceux de l'agriculture, sont mis à la charge +d'hommes privés de leur liberté. A la vérité, d'après la législation +musulmane, l'esclavage ne laisse après lui aucune marque d'infériorité, +et l'esclave qui fait preuve de capacité ou que la fortune favorise +parvient aux mêmes emplois que l'homme libre. L'usage de vendre aux +Sarrazins des captifs et des enfans de l'un et de l'autre sexe se +propagea de très-bonne heure. + +Les marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur +les côtes d'Allemagne, à l'embouchure du Rhin, de l'Elbe et d'autres +rivières. On en trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[308], +ainsi que sur les côtes de la mer Noire, où, jusqu'à ces derniers +tems, les peuples de la Circassie et de la Géorgie ont été dans l'usage +de donner leurs enfans en échange des objets qui leur manquaient. Un +marché pour ces derniers existait à Constantinople. Enfin il arrivait +un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu'ils provinssent des +guerres entre les Français et les nations du nord, soit qu'ils eussent +été achetés par des spéculateurs. + + [308] Au sujet des descentes des Sarrazins sur les côtes de la mer + Adriatique, voy. Constantin Porphyrogenète, _De administratione + imperii_, dans Banduri, _Imperium orientale_, t. I, p. 88 et suiv., + et p. 131. + +Bientôt même les Sarrazins, par une suite de l'esprit de jalousie +inné chez les peuples du midi, commencèrent à mutiler une partie des +esclaves en bas-âge, afin de les rendre propres à certains emplois +dans les sérails et les harems des princes et des hommes riches. +Cet usage ne tarda pas à donner naissance en France à un nouveau +genre d'industrie. Au dixième siècle, il s'était formé à Verdun en +Lorraine une espèce de grande manufacture d'eunuques; et les enfans +qui survivaient à cette cruelle opération étaient envoyés en Espagne, +où les grands les achetaient fort cher[309]. Ce commerce d'eunuques +était devenu si commun, qu'on faisait présent d'un être ainsi dégradé, +comme on offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un écrivain arabe +rapporte qu'en 966, les seigneurs français de la Catalogne, voulant +se rendre favorable le khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres +présens vingt jeunes Slavons faits eunuques[310]. + + [309] Comparez Liutprand, dans le recueil de Muratori, _Rerum + italicarum scriptores_, t. II, part. I, p. 470, et Ibn-Haucal, man. + arab., p. 57. Voy. aussi Deguignes, _Mémoires de l'Académie des + inscriptions_, t. XXXVII, p. 485. + + [310] Voy. Maccary, no 704, fol. 94 verso. Les autres présens + consistaient dans vingt quintaux de martre zibeline, cinq quintaux + d'étain et des armes. + +Les auteurs arabes attribuent à tous les esclaves germains et slavons +une origine slave, et les appellent du nom général de _saclabi_, terme +d'où est probablement dérivé notre mot _esclave_[311]. Une grande +partie de la garde des émirs et des khalifes de Cordoue se composait de +saclabis. Il y avait encore beaucoup de saclabis mêlés aux Sarrazins +de Sicile, notamment à Palerme, où un quartier particulier portait +leur nom. On en remarquait également en Afrique, en Syrie[312]; et +dans toutes ces contrées, les saclabis étaient quelquefois investis +des fonctions les plus importantes. C'est ainsi qu'il faut expliquer +les nombreux passages des chroniques arabes, où il est fait mention des +saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles. + + [311] Charmoy, _Mémoire sur la relation de Massoudi_, dans le t. + II, des _Mém. de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, 1835, p. 370 et + suiv. + + [312] Ibn Haucal, man. arab. de la Bibliothèque royale, p. 57 et + 62. Charmoy, Mémoire déjà cité. + + +Les Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un +grand nombre de payens du nord de l'Europe, mais, on est honteux de le +dire, beaucoup d'hommes nés au sein du christianisme, en Italie et en +France. Les juifs, spéculant sur la misère des peuples, se faisaient +vendre des enfans de l'un et de l'autre sexe, et les conduisaient +dans les ports de mer; là , des navires grecs et vénitiens venaient +les chercher, pour les transporter chez les Sarrazins. Ce scandaleux +trafic, proscrit par l'autorité ecclésiastique et l'autorité civile, +se faisait jusque dans la capitale du monde chrétien. En 750, le pape +Zacharie fut obligé de racheter des mains des Vénitiens un grand nombre +d'enfans des deux sexes, qui allaient être emmenés de Rome[313]. Le +successeur de Zacharie, en 778, prit le parti de livrer aux flammes, +à Civitta-Vecchia, plusieurs bâtimens grecs qui étaient venus dans ce +port pour le même genre de commerce[314]. + + [313] Anastase le bibliothécaire, dans le grand recueil de + Muratori, t. III, part. I, p. 164. + + [314] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 557. Ce commerce + avait encore lieu, quoique secrètement, au treizième siècle. Voy. + l'_Histoire des Croisades_ de M. Michaud, 4e édit., t. III, p. 610 + et 613. + +Aux chrétiens achetés comme esclaves, qui étaient admis dans les +bandes sarrazines, il faut joindre les captifs de tout âge et de +toute condition qui tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse +aux hommes était chez les Sarrazins un des grands objets de leurs +invasions; à la suite de chaque expédition, les marchés des principales +villes de l'Espagne et de l'Afrique regorgeaient de chrétiens à vendre. +Les captifs surpris en bas-âge et séparés de leurs parens étaient +élevés dans la religion et le langage des vainqueurs; s'ils faisaient +de la résistance, le magistrat avait le droit de les contraindre. +Une grande partie de ces enfans devenaient ensuite soldats. Quant aux +chrétiens qui étaient enlevés à l'état adulte, on ne les forçait pas +toujours à embrasser l'islamisme, car Mahomet a dit: «Ne faites pas +violence aux hommes, à cause de leur foi.» Mais plusieurs ne laissaient +pas de prendre du service dans les bandes sarrazines. + +Il faut également joindre à ces indignes chrétiens quelques habitans +des pays mêmes qui étaient victimes de ces courses dévastatrices. +Lorsque les Arabes et les Berbers entrèrent en Espagne, ils furent +aidés par beaucoup de chrétiens du pays, et par les juifs alors +très-nombreux dans la Péninsule. Comme ils n'avaient pas des troupes +suffisantes pour occuper les places fortes, ils confiaient en partie +aux juifs la garde des villes dont ils voulaient s'assurer la fidélité. +Dans leurs invasions en France et au sein des contrées voisines, ils +eurent également pour auxiliaires les hommes sans foi et sans patrie, +qui sont toujours prêts à profiter des malheurs publics pour s'élever. +On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d'autres personnages +notables prirent aux succès des Sarrazins. Si les grands étaient aussi +peu délicats, quels devaient être les petits? On ne peut douter que, +dans les invasions et l'établissement des Sarrazins en Dauphiné, en +Piémont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne fût +d'intelligence avec eux et n'eût part à leurs rapines. Les écrivains +contemporains ne le disent pas expressément; ils se contentent de se +plaindre de la cupidité et de la perfidie de certains chrétiens, de +leur manque de foi; mais comment expliquer autrement la facilité que +les barbares eurent à envahir ces âpres contrées et à s'y maintenir? +comment leurs bandes placées à de si grandes distances les unes +des autres, à une époque surtout où les communications étaient si +difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble? Les envahisseurs, +bien que parlant une langue à part et professant des croyances toutes +différentes, avaient fini par se mêler avec le reste de la population. +L'on en a vu un exemple[315] dans ce que le chroniqueur de l'abbaye +de Novalèse rapporte au sujet de son oncle, qui tomba au pouvoir des +Sarrazins. Un combat est livré aux environs de Verceil; les Sarrazins +sont vainqueurs et entrent paisiblement dans la ville avec leurs +prisonniers; les prisonniers sont exposés dans les rues; chaque passant +est libre de les examiner et d'en offrir un prix. Pendant ce tems, +les parens et les amis de ces infortunés vont chez l'évêque, chez les +notables; c'est comme de nos jours, lorsqu'un marchand arrive dans une +ville pour y vendre ses marchandises. + + [315] Page 170. + + +Nous allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de +la France, lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contrées. On +lit dans une vie de saint Théodard, archevêque de Narbonne[316], +que, lors de la première entrée des Sarrazins dans le Languedoc, +les juifs se déclarèrent pour eux et leur ouvrirent les portes de la +ville de Toulouse. L'auteur ajoute que Charlemagne, pour punir cette +trahison, ordonna que chaque année, aux trois principales fêtes, un +juif de Toulouse serait souffleté publiquement devant la porte de la +cathédrale. L'usage du soufflet n'est que trop certain[317]. Mais il +n'en est pas de même de la trahison des juifs; car les Sarrazins, comme +on l'a vu, ne sont jamais entrés dans Toulouse; peut-être l'auteur +a-t-il voulu parler de l'occupation de la capitale du Languedoc par +les Normands, en 850, occupation à laquelle il serait possible que les +juifs eussent contribué, comme ils avaient contribué, quelques années +auparavant, à l'entrée des mêmes barbares dans la ville de Bordeaux. + + [316] Saint Théodard vivait vers l'an 880; mais sa vie a été écrite + beaucoup plus tard. Voy. le recueil des Bollandistes, au 1er mai. + + [317] Il fut plus tard commué en une somme d'argent, que les juifs + payaient chaque année à diverses églises de Toulouse. + + +Si des races nous passons au langage et à la religion des envahisseurs, +nous y remarquerons la même diversité. Une partie seulement parlait +la langue arabe; le reste faisait usage du berber ou de tout autre +idiome[318]. On se rappelle que les Sarrazins qui, en 1019, firent une +tentative contre Narbonne, ne parlaient pas arabe. + + [318] L'auteur arabe, Ibn-Alcouthya, au fol. 13 verso, fait mention + d'un corps de troupes berbères, qui parlaient le berber. + +Il n'y avait également qu'une partie des agresseurs qui professassent +la religion musulmane; les autres étaient juifs, payens et même +chrétiens. On a vu que la bande qui, vers l'an 730, envahit le +Velay, était probablement idolâtre[319]. Nous avons peu de détails +au sujet du culte pratiqué par les Berbers, qui prirent tant de part +aux conquêtes faites par les Sarrazins en Espagne et en France. On +sait seulement que plusieurs de leurs tribus étaient chrétiennes et +juives; d'autres adoraient le feu et les astres, ou étaient adonnées au +culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades +de l'Atlas, remonte à une haute antiquité. Des médailles du roi de +Numidie, Bocchus, présentent les mêmes emblêmes que certains monumens +de l'ancienne Perse[320], et l'on se rappelle à cette occasion le +témoignage de Salluste qui, d'après des livres puniques, affirme qu'à +une époque extrêmement reculée, une troupe d'aventuriers composée en +grande partie de Mèdes et de Perses, vint s'établir en Afrique[321]. +Les écrivains arabes accusent aussi les tribus berbères qui n'avaient +pas encore embrassé l'islamisme, de rendre un culte au feu et aux +astres[322]; d'ailleurs ils leur donnent le titre de _Sabéens_, mot qui +s'applique ordinairement aux adorateurs des astres. Enfin l'idolâtrie +proprement dite n'était pas inconnue parmi les tribus de l'Atlas. +Un écrivain latin du sixième siècle de notre ère, nous fournit des +détails précieux sur les pratiques religieuses mises en usage en +Afrique, antérieurement à la conquête arabe[323]. C'est ce qui fait +que les écrivains arabes comprennent les tribus berbères qui n'étaient +pas encore soumises à l'Alcoran, sous la dénomination générale de +_Madjous_, mot qu'ils appliquent aussi aux nations payennes du nord, +notamment aux Normands. Ce ne fut que long-tems après la conquête de +l'Afrique par les musulmans, que les tribus berbères embrassèrent en +masse l'islamisme[324]. + + [319] Ci-devant, p. 28. + + [320] Mionnet, _Description de médailles antiques_, t. VI, p. 597. + + [321] Voy. les _Nouveaux Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, + t. XII, p. 181 et suiv., mémoire de M. Saint-Martin. + + [322] Comparez l'extrait d'Ibn-Khaldoun, publié dans le _Nouveau + Journal Asiatique_, t. II, p. 131, et la _Relation_ de Léon + l'Africain. + + [323] Corippus, _Joannidos seu de bellis Libycis_, édition de + Mazzucchelli, Milan, 1820, in-4º. Consultez l'index aux mots + _gurzil_, _mastiman_, _ammon_, _apollin_, etc.; voy. aussi pour les + pratiques païennes qui se maintinrent en Afrique, après la conquête + musulmane, le recueil des _Notices et extraits des manuscrits_, t. + XII, p. 639. + + [324] Voy. l'_Histoire d'Afrique_, par Cartas, traduite de l'arabe + en portugais, par le P. Santo Antonio Moura, sous le titre de + _Historia dos soberanos mohametanos que reinarao na Mauritania_, + Lisbonne, 1828, p. 19. + +Les auteurs chrétiens du moyen-âge enveloppent toutes les classes des +envahisseurs sous l'épithète vague de _payens_. Ce n'est pas que les +chrétiens instruits ne sussent dès lors, que rien n'est plus éloigné du +polythéisme et de l'idolâtrie que l'islamisme; en effet, les musulmans +n'admettent qu'un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, et, dans +leur horreur pour les pratiques du paganisme, ils s'interdisent, à +l'exemple des juifs, toute représentation d'être animé; mais il n'en +était pas de même d'une partie des peuples qui s'étaient joints aux +conquérans; d'ailleurs, dans l'opinion du vulgaire, le respect des +musulmans pour le fondateur de leur religion, avait dégénéré dans une +espèce d'idolâtrie. Enfin, l'on sait qu'au moyen-âge les épithètes +d'_idolâtres_ et surtout de _payens_ s'appliquaient indistinctement aux +peuples qui ne professaient pas le christianisme. + +On lit dans la prétendue chronique de l'archevêque Turpin[325], qu'en +Espagne, sur les bords de la mer, s'élevait au haut d'une immense +colonne une statue en bronze, fabriquée par Mahomet lui-même, et à +laquelle les musulmans rendaient hommage. Philoméne, dans son histoire +romanesque de la conquête du Languedoc par Charlemagne[326], fait +mention d'une statue de Mahomet, en vermeil, que les musulmans de +Narbonne, à l'époque où ils occupaient encore cette ville, avaient +érigée dans une espèce de chapelle, et qu'ils regardaient comme le plus +ferme soutien de leur autorité. D'un autre côté, il est parlé dans le +_jeu de Saint-Nicolas_, espèce de pièce de théâtre qui eut beaucoup +de cours dans le moyen-âge[327], d'un prince musulman d'Afrique, dont +les hommages s'adressaient à une idole appelée _Tervagant_, et qui +recouvrait les joues de l'idole de feuilles d'or, lorsqu'il en avait +obtenu quelque grâce signalée. Enfin, d'après un poème français relatif +aux exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix +d'une grotte pour servir de temple à leurs dieux; dans la grotte +étaient des statues en or, tenant un sceptre à la main, et portant +une couronne sur la tête. C'est là que les Sarrazins se rassemblaient, +quand ils voulaient se rendre le ciel favorable[328]. + + [325] Edition de M. Ciampi, p. 10. + + [326] Edition de M. Ciampi, p. 78. + + [327] Legrand d'Aussy avait donné un extrait de cette pièce dans le + t. Ier de ses _Fabliaux_, p. 339 et suiv. La pièce entière a été + publiée par M. Monmerqué, dans le recueil des publications de la + Société des bibliophiles français, volume de 1834. + + [328] _Dissertation sur le roman de Roncevaux_, par M. Monin, p. 46 + et 104. + +Le nom de Tervagant, changé quelquefois en Termagant, et les noms +d'Apolin et d'autres êtres chimériques reviennent fort souvent dans +nos vieux romans, et dans les autres monumens de notre ancienne +littérature[329]; or, ces noms en général paraissent s'appliquer à de +prétendues divinités musulmanes. Telle était la prévention de nos pères +à cet égard, que, dans le _jeu de Saint-Nicolas_, une statue du saint, +qui suivant l'usage est représentée ayant la mitre sur la tête, est +appelée un _Mahomet cornu_, et que les temples d'idoles avaient reçu +le nom générique de _mahomerie_. Étrange effet des destinées humaines! +Ce n'est pas là l'objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque +faisant, vers l'an 1025, la conquête des plus riches contrées idolâtres +de l'Inde, il refusa de rendre aux habitans une idole qu'on offrait +de racheter au poids de l'or, et la fit placer sur le seuil de la +porte de la principale mosquée de sa capitale, afin que tous ceux qui +entreraient dans le temple, fissent acte de religion en la foulant aux +pieds et en crachant dessus[330]. + + [329] _Roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p. + 73 et 332. + + [330] Ce trait de Mahmoud n'est pas le seul de ce genre. Voy. nos + _Extraits des historiens arabes relatifs aux croisades_, p. 236 (t. + IV de la _Bibliothèque des croisades_). + +Quelle est l'origine de la fausse opinion de nos pères? quelques +auteurs ont pensé que les Normands et les autres peuples payens du +nord ayant été au moyen-âge compris sous la dénomination générale +de _Sarrazins_, c'est dans le nord de l'Europe qu'il faut chercher +la patrie des noms _Tervagant_, _Apolin_, etc.,[331]. Mais comme +les Berbers partageaient en quelque sorte les grossières pratiques +des peuples septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher +l'origine de ces noms en Afrique? + + [331] Voy. l'édition de _Roland l'Amoureux_, de Boyardo, et de + _Roland-le-Furieux_, de l'Arioste, par Antonio Panizzi, avec un + volume d'introduction, intitulé _Essay on the romantic narrative + poetry of the Italians_, Londres, 1830, in-8º, p. 126. + +Au reste, dans les ouvrages que nous avons cités, le prétendu respect +des musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de métal est +toujours subordonné aux avantages immédiats qu'ils en attendaient; +à la moindre disgrâce, ils se précipitaient contre les idoles, les +couvraient d'outrages, les renversaient et les mettaient en pièces. + +En somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conquérans +ont dû dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun +souvenir de leurs exploits; leurs enfans, sinon eux-mêmes, embrassèrent +l'islamisme; tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons +des Arabes et des écrivains mahométans. + + +Une grande diversité devait également exister dans les motifs qui +faisaient agir les conquérans. Chez plusieurs, c'étaient la soif des +richesses, le goût des aventures, l'amour des plaisirs; mais chez +d'autres, on remarquait le désir de propager la religion musulmane, et +l'espérance d'obtenir les faveurs attachées à une oeuvre si méritoire. +Mahomet s'exprime ainsi dans l'Alcoran: «Grands et petits, marchez à la +guerre sainte, et consacrez vos jours et vos richesses à la défense de +la foi. Il n'est point pour vous de sort plus glorieux[332].» Il a dit +de plus: «Celui dont les pieds se couvrent de poussière pour la cause +de Dieu, Dieu le préservera du feu de l'enfer.» + + [332] _Alcoran_, sourate IX, vers. 41. + +Les musulmans en état de porter les armes, se croyaient obligés de +se dévouer au triomphe de leur religion; ceux qui ne l'étaient pas, +espéraient acquérir les mêmes mérites par le sacrifice de leurs +biens. Mahomet s'exprime ainsi: «Annoncez à ceux qui entassent l'or et +l'argent dans leurs coffres, et qui refusent de l'employer au soutien +de la foi, qu'ils souffriront d'horribles tourmens[333].» + + [333] _Alcoran_, sourate IX, vers. 34. + +Tout musulman qui mourait les armes à la main était censé aller au +paradis. On lit dans l'Alcoran: «Ne dis pas que ceux qui ont été tués +pour la cause de Dieu, sont morts; ils sont vivans et reçoivent leur +nourriture des mains du Tout-Puissant[334].» Les mahométans donnent +à ceux d'entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour +l'islamisme, le titre de _schahyd_ ou de _martyr_, c'est-à -dire de +témoin, par un sentiment tout-à -fait analogue à celui qui a fait +appeler chez nous _martyrs_, les personnes mortes pour le triomphe du +christianisme. + + [334] _Alcoran_, sourate II, vers. 149. + +Un mahométan mort les armes à la main n'avait pas besoin, comme le +reste des fidèles, d'être lavé ni couvert d'un linceul. Le sang dont il +était couvert l'avait purifié de toute souillure; l'habit dans lequel +il était mort faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit: «Inhumez +les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et +leur sang. Ne les lavez pas; car leurs blessures, au jour du jugement, +auront l'odeur du musc.» + + +La loi voulait qu'avant de commencer les hostilités, le chef fît +une sommation aux peuples qu'on devait attaquer, et leur proposât +d'embrasser l'islamisme ou de payer le tribut[335]. Cette sommation +devait être conçue en termes modérés, conformément à ces paroles de +Mahomet: «Invite-les à la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec +prudence, avec des exhortations douces et persuasives.» Il est probable +que cette sommation se fit à la première entrée des musulmans sur le +sol français; mais, comme les habitans ne s'empressèrent pas de se +soumettre au joug, les conquérans eurent recours à l'épée[336]. + + [335] Cette alternative, à s'en tenir à l'esprit de l'_Alcoran_, + aurait dû n'être accordée qu'aux chrétiens, aux juifs et aux + guèbres, c'est-à -dire aux peuples qui admettent une religion + révélée, et que les musulmans appellent en conséquence _peuples + du livre_. Pour les idolâtres, ils n'auraient dû recevoir d'autre + alternative que l'islamisme ou la mort; mais cette doctrine n'a été + mise à exécution dans toute sa rigueur que dans la presqu'île de + l'Arabie. On a vu qu'une partie des Berbers était restée idolâtre. + La même politique a été suivie dans l'Inde à l'égard des Gentils. + + [336] La chronique de Turpin et les romans de chevalerie, à propos + des guerres des chrétiens et des Sarrazins, font souvent mention + de défis faits de _chevalier à chevalier_, et d'invitations à + embrasser la religion l'un de l'autre. Il est probable qu'en + général ces défis n'eurent lieu qu'après l'établissement de la + chevalerie en Europe, et qu'ils étaient une suite de l'opinion qui + ne permettait plus d'attaquer un ennemi sans défense. + + +On dépeint ainsi le costume et les armes des premiers conquérans: une +épée au côté; une massue appuyée sur le cheval; à la main une lance, +à laquelle était attaché un drapeau; un arc suspendu à l'épaule et +un turban sur la tête. Mais ce costume changea avec le tems, et les +musulmans cherchèrent à imiter les chrétiens; abandonnant l'usage de +l'arc et de la massue, ils adoptèrent le bouclier, la cuirasse et la +longue lance propre à percer. Ils recherchaient aussi les épées de +Bordeaux, alors très-fameuses[337], et leurs guerriers, renonçant au +turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que +les seigneurs français de la Catalogne donnèrent au khalife de Cordoue, +étaient dix cuirasses slavonnes et deux cents épées françaises. +Le même khalife, le jour de l'installation de son hageb ou premier +ministre, qui du reste était d'origine slavonne, lui fit présent de +cent guerriers français, à cheval, armés de l'épée, de la lance, de +la cuirasse, du bouclier et du bonnet indien[338]. Chez la plupart +des musulmans, grands et petits, les armes, les tuniques d'écarlate, +les selles et les drapeaux étaient faits à l'imitation de ce qui se +pratiquait dans l'Europe chrétienne[339]. Il est à croire pourtant +qu'en général, l'équipement des guerriers sarrazins conserva toujours +quelque chose de la légèreté qui les distinguait, lors de leurs +premières invasions. + + [337] Maccary, man. arab., no 704, fol. 56 recto. + + [338] Maccary, no 704, fol. 94 verso. + + [339] Maccary, no 704, fol. 60. + + +Nous avons dit que parmi les conquérans, plusieurs étaient excités +par l'appât du butin. Pendant long-tems, les guerriers sarrazins +n'eurent pas d'autre moyen de se dédommager de leurs dépenses et de +leurs fatigues. Le guerrier qui agissait isolément était maître de +tout ce qui tombait entre ses mains. Celui qui faisait partie d'un +corps, portait ce qu'il prenait dans un lieu désigné par les chefs; le +butin était mis en commun, et, quand l'expédition était terminée, on +procédait au partage. + +Le butin se composait des métaux précieux, monnayés ou non monnayés, +des étoffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux +et des captifs de tout sexe et de tout âge. Les captifs formaient +toujours la meilleure partie du butin, par la facilité qu'on avait, +soit de les vendre, soit d'en tirer un service personnel. On les +estimait d'après leur âge, leur sexe, leurs forces physiques et la +forme de leurs traits. + +Le chef commençait par prélever, pour le souverain, le cinquième de +tout le butin, appelé le _lot de Dieu_, et le souverain disposait de ce +cinquième comme il voulait; mais il en convertissait ordinairement une +partie en bonnes oeuvres, comme secours aux pauvres, etc.,[340]. Tout +le reste était distribué aux soldats, de manière que le cavalier eût le +double du fantassin[341]. + + [340] _Alcoran_, sourate VIII, vers. 42. + + [341] Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p. 49; + Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 80; et + Conde, _Historia_, t. I, p. 461. + +Aussitôt le partage fini, il s'établissait une espèce de marché, +où ceux qui n'étaient pas contens de leur lot le vendaient ou +l'échangeaient. A la suite des armées se trouvaient des marchands et +des spéculateurs, et les objets vendus étaient ensuite répandus dans +toutes les provinces de l'empire. + + +C'est ici le lieu de parler, avec quelques détails, des chrétiens +français des deux sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains +des barbares. On a vu qu'il fallait bien se garder de confondre ces +captifs avec ce qu'on nomme aujourd'hui des prisonniers de guerre. + +Dès qu'un chrétien était pris, on lui attachait les mains derrière le +dos; c'est ce qui fait qu'on l'appelait _assyr_[342], d'un mot arabe +qui signifie garrotté, à peu près comme les Romains nommaient leurs +captifs _vinctus_. Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les +mains duquel le chrétien était tombé, devenait son maître; il pouvait +l'employer à son service, le vendre, le battre ou même le tuer. Le +chrétien devenu esclave était alors appelé _mamlouk_[343], c'est à dire +_possédé_, parce qu'en effet il ne s'appartenait plus à lui-même; on +le nommait aussi _ricc_[344] ou _mince_, parce que ses facultés étaient +fort restreintes; car il ne pouvait posséder, et tout ce qu'il gagnait +devenait la propriété de son maître. On le transmettait par héritage, +de la même manière qu'un champ ou une maison, et ses enfans étaient +destinés au même sort que lui. + + [342] <mot en arabe> + + [343] <mot en arabe>. C'est le mot qu'on prononce ordinairement + _mamelouk_, et qui a servi à désigner les esclaves-rois de + l'Égypte, au moyen-âge. + + [344] <mot en arabe> + +Quelquefois le maître, s'il était zélé pour l'islamisme, sollicitait +son esclave de se faire musulman. Si le chrétien y consentait, il +était ordinairement mis en liberté; si non, il avait l'espoir d'être +racheté par d'autres pieux musulmans; car Mahomet a dit: «Le fidèle +qui affranchit son semblable, s'affranchit lui-même des peines de +cette vie et des tourmens du feu éternel.» Le nouveau musulman, bien +qu'affranchi, ne laissait pas d'être obligé à certains devoirs envers +celui qui lui avait rendu la liberté; mais il était admis dans le +sein de la société, et pouvait prétendre aux mêmes avantages que les +hommes les plus favorisés. Le titre par lequel il était distingué, +était commun à son ancien maître et à lui; c'est celui de _maula_[345], +mot arabe qui signifie _être sous la protection de quelqu'un_, et qui +exprimait d'une manière touchante les devoirs réciproques imposés au +patron et à l'affranchi[346]. + + [345] <mot en arabe> + + [346] Quelquefois l'esclave était seulement _habilité_, + c'est-à -dire rendu apte à posséder. Alors il pouvait se livrer à la + profession qu'il voulait; ce qu'il gagnait était sa propriété, à la + charge pourtant de payer tous les ans une certaine somme d'argent à + son maître, supposé que celui-ci y eût mis cette condition. + +Si le chrétien résistait aux sollicitations, aux menaces et même +quelquefois aux violences, on lui mettait ordinairement les fers aux +pieds, et le maître l'occupait à la culture de ses terres, à quelque +travail mécanique, en un mot, à tout ouvrage qui pouvait lui rapporter +du profit. + +On a vu, au reste, que les captifs chrétiens devenus musulmans ou +demeurés fidèles aux lois de l'Évangile, étaient très-recherchés +pour leur bravoure, et qu'ils figuraient dans toutes les expéditions +sarrazines. Il s'en trouvait dans les armées, dans la garde +particulière des émirs et des khalifes de Cordoue, et à la suite des +seigneurs. Nous avons déjà parlé du hageb de Cordoue, à qui le khalife +Hakam II fit présent de cent mamelouks français armés de pied en cap. +Il a été également fait mention de captifs chrétiens, rendus eunuques +ou conservés intacts, employés dans le palais des rois et dans celui +des grands. + +Les esclaves restés fidèles aux lois du christianisme ne perdaient pas +tout espoir de recouvrer leur liberté. Les princes et les riches, parmi +les mahométans, quand il leur arrivait quelque événement heureux, ne +connaissaient pas de meilleure manière de témoigner leur reconnaissance +à Dieu, que de mettre leurs esclaves en liberté. Le fameux Almansor, en +l'an 997, ayant appris que les troupes de Cordoue avaient remporté de +grands succès en Afrique, fit briser, en actions de grâces, les fers de +dix-huit cents chrétiens des deux sexes[347]. + + [347] Conde, _Historia_, t. I, p. 569. + +Les chrétiens devaient exciter encore plus d'intérêt dans leur propre +patrie, auprès de leurs parens, de leurs amis et des personnes qui +partageaient leurs sympathies. Tous les ans, il partait de France des +hommes munis d'argent, qui allaient en Espagne et en Afrique, racheter +un père, un frère ou un ami. Souvent le prince s'interposait dans la +négociation, et payait une partie du prix du rachat. Plus tard l'esprit +de charité, qui caractérise le christianisme, donna naissance à ces +touchantes confréries qui ont subsisté jusqu'à la révolution, et qui se +vouaient à la rédemption des captifs. Quitter ses foyers et renoncer à +toutes ses commodités pour aller dans des pays barbares, au secours de +frères malheureux, au risque de partager leur sort, était regardé comme +le comble de l'héroïsme, et l'était en effet. L'histoire a conservé le +souvenir du dévouement d'Isarn, abbé de Saint-Victor à Marseille, qui, +en 1047, se rendit en Espagne, pour racheter quelques chrétiens enlevés +par des pirates, sur les côtes de Provence. Isarn était alors affaibli +par une longue maladie; il eut à vaincre les instances de ses moines, +qui ne voulaient pas le laisser partir. Vinrent ensuite les fatigues +du voyage; Isarn eut beaucoup de peine à parvenir dans les lieux où +les captifs avaient été déposés; enfin, quand les chrétiens eurent +recouvré leur liberté, et qu'ils se furent mis en mer pour retourner +dans leur patrie, d'autres pirates se présentèrent, qui les enlevèrent. +Là -dessus, nouvelles courses, nouvelles sollicitations; tels furent +les obstacles qu'eut à surmonter Isarn, qu'à peine de retour avec les +captifs à Marseille, il succomba à ses fatigues[348]. + + [348] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. On + montre encore le tombeau d'Isarn, à Marseille. Voy. Millin, _Voyage + dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 181 et suiv. + +Les femmes surtout étaient à plaindre, dans ces déplacemens forcés de +populations. Faibles et vouées, par la nature de leur sexe, à une vie +retirée, elles ne pouvaient pas toujours, comme les hommes, continuer +à fixer les regards de leurs parens et de leurs amis. Quelquefois +elles étaient employées dans les harems et les sérails, auprès des +épouses de leur maître, en qualité de femmes de chambre. Celles qui +se faisaient remarquer par leurs attraits, leurs dispositions pour la +danse, la musique, la broderie, étaient achetées par des femmes qui +leur faisaient donner une éducation soignée, et les revendaient à haut +prix. C'était le don le plus précieux qu'on pût faire aux khalifes +et aux grands. Ces femmes, ainsi que les captives d'un rang illustre, +partageaient quelquefois le lit de leur maître. Qui sait si Lampégie, +fille d'Eudes, duc d'Aquitaine, n'éprouva pas la même destinée? + +En général, les captives jeunes se trouvaient à la merci de l'homme +qui les possédait, et finissaient par être associées à son sort. Nous +avons dit que, chez les musulmans, la loi ne tient presque aucun compte +de la condition dans laquelle est née la femme. On sait d'ailleurs que +cette loi, qui a été faite pour des climats ardens, permet aux hommes, +non seulement d'avoir quatre épouses, mais de cohabiter avec toutes +les esclaves qu'ils peuvent se procurer. Il est rare que chez les +musulmans, un homme épouse quatre femmes à la fois; ces quatre épouses +seraient un grand embarras, même dans un pays où la femme est censée +occuper un rang inférieur; mais il y a peu d'hommes qui n'aient quelque +esclave; les plus pauvres ont une esclave qui leur tient lieu d'épouse +et de servante. + +Si le maître admettait son esclave au rang d'épouse, elle devenait par +cela même libre, et les enfans l'étaient aussi. La mère et les enfans +participaient aux mêmes avantages que les personnes nées dans le rang +le plus illustre. Si le maître, tout en ne contractant pas de lien avec +son esclave, reconnaissait les enfans qu'il en avait eus, les enfans +étaient censés nés libres; de plus, la mère était affranchie par le +fait même; mais elle restait sous le pouvoir du maître; seulement, à sa +mort elle recevait de droit la liberté; en attendant, on ne la traitait +plus en esclave; elle était appelée _ommveled_ ou mère d'enfant. Les +khalifes de Damas, de Bagdad, de Cordoue, avaient, dans leur sérail, de +ces _mères d'enfant_. Tous les enfans d'Aaron-alraschid, à l'exception +d'un seul, n'avaient pas d'autre origine. Mais si les enfans que le +maître avait de son esclave n'étaient pas reconnus par lui, ils étaient +censés bâtards; eux et leur mère restaient dans la servitude. Alors, +ils étaient traités à peu près comme un vil bétail. + +Pour donner une idée des étranges destinées réservées aux chrétiens +des deux sexes, qui furent emmenés de France, nous nous bornerons à +citer les traits suivans: Un guerrier des environs de Toulouse, appelé +Raymond, vers la fin du dixième siècle, s'était mis en mer pour aller +visiter les saints lieux. En route, son vaisseau fit naufrage sur +les côtes d'Afrique, et il tomba au pouvoir des Sarrazins. Réduit à +l'esclavage, son maître l'occupa à la culture de ses terres. Alors +Raymond, qui n'était pas habitué à ce genre de travail, avoua qu'il +avait été élevé pour la gloire des combats. On l'admit donc au nombre +des guerriers du pays, et il ne tarda pas à se signaler. Il prit part +aux différentes guerres qui eurent lieu parmi les peuples de l'Afrique, +étant quelquefois fait prisonnier, et chaque fois s'attachant avec +le même zèle aux intérêts de ses nouveaux maîtres; enfin la fortune +des armes l'amena en Espagne. Il se trouvait présent, avec beaucoup +d'autres chrétiens, à la bataille qui fut livrée en 1009, aux environs +de Cordoue; c'est là , qu'après quinze années de courses et d'aventures, +il fut repris et mis en liberté par Sanche, comte de Castille[349]. +Quelque tems auparavant, une captive chrétienne, prise fort jeune, +avait été formée aux arts de la danse, du chant et de la musique. +Conduite en Arabie, elle avait fait le charme des amateurs de Médine +et d'autres villes d'orient; à son retour, le roi de Cordoue l'avait +attachée à sa personne, et en avait fait sa femme favorite[350]. Enfin, +pour compléter le tableau, quelques chrétiens, employés à la même +époque dans le palais des princes de Cordoue, se rendaient dignes de la +palme du martyre. + + [349] Voy. le recueil des Bollandistes, 6 octobre, p. 327, et + ci-devant, p. 217. + + [350] Maccary, no 705, fol. 35. + + +Le sort des musulmans qui tombaient entre les mains des Français se +rapprochait beaucoup de celui qu'avaient à subir les captifs chrétiens. +On a vu que l'esclavage était admis, en France, à l'égard des captifs +germains, slaves et autres payens du nord de l'Europe; il devait l'être +aussi pour les captifs sarrazins. La principale différence entre les +captifs français au pouvoir des Sarrazins, et les captifs sarrazins au +pouvoir des Français, c'est qu'en France, il y a toujours eu une ligne +de démarcation entre les hommes nés esclaves ou traités comme tels, et +les personnes de condition libre. La loi mettait même alors une grande +différence entre les simples bourgeois et les gentilshommes. + +Parmi les captifs sarrazins, plusieurs étaient rachetés, soit par +leurs parens, soit par leurs amis, soit par leur souverain, soit enfin +à l'aide de legs que faisaient pour cet objet de pieux mahométans. En +effet, tandis qu'il s'était formé, en France, des établissemens pour +la rédemption des captifs, des établissemens analogues avaient pris +naissance chez les musulmans d'Espagne. Quelqu'un demandant à Mahomet +ce qu'il devait faire pour mériter le ciel, le prophète répondit: +«Délivrez vos frères des chaînes de l'esclavage.» Un auteur arabe nous +apprend que, du tems de Charlemagne, sous l'émir de Cordoue, Hescham, +les armes musulmanes furent une année si heureuses, qu'on ne trouva pas +à employer l'argent légué pour cet effet[351]. + + [351] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Novayry, man. arab. de la + Bibliothèque royale, no 645, fol. 95 et 96. + +Les captifs musulmans destinés à être vendus étaient amenés à Arles, +à Marseille, à Narbonne, où se rendaient des agens de leur nation. +Quelquefois, les guerriers sarrazins profitaient des descentes +qu'ils faisaient sur nos côtes, pour réclamer les captifs qui s'y +trouvaient[352]. D'autres fois, les princes chrétiens qui voulaient se +rendre les chefs favorables les leur envoyaient en présent. + + [352] Voy. ci-devant, p. 152. + +A l'égard des musulmans qui n'avaient pas de rançon à offrir, ils +étaient, à l'exemple des juifs et des payens, réduits à l'état +d'esclavage. Les esclaves attachés au service d'un maître, et les serfs +rangés parmi les dépendances des fermes et des terres, formaient dans +l'Europe chrétienne une grande partie de la population des villes et +des campagnes; ils ne pouvaient ni posséder ni tester, et constituaient +une partie de la richesse. On pouvait les vendre, les battre, ou +même les mettre à la torture. La plupart des serfs étaient chargés de +chaînes, afin qu'ils ne pussent s'échapper. Heureusement, l'intérêt, +à défaut de la charité, vint au secours de l'humanité souffrante. +Comme les serfs et les esclaves, lorsqu'ils étaient maltraités, +prenaient la fuite, et que les seigneurs, dans leurs guerres entre +eux, s'efforçaient de se les enlever réciproquement, les maîtres furent +obligés d'user de quelques ménagemens. + +Les serfs et les esclaves sarrazins, non plus que les serfs et les +esclaves juifs et payens, ne pouvaient s'allier avec des femmes +chrétiennes, même réduites à l'état de servage; celles qui avaient la +faiblesse de céder étaient privées de la sépulture ecclésiastique. +Pendant long-tems, il ne fut pas même permis aux serfs de la même +religion de se marier entre eux; seulement les deux sexes, avec la +permission du maître, pouvaient cohabiter ensemble, et les enfans qui +naissaient de cette union étaient, ainsi que les parens, la propriété +du maître. + +L'esclavage paraît avoir fini en Europe dès le douzième siècle; mais +il continua dans quelques contrées pour les peuples non chrétiens, +notamment pour les Sarrazins; c'est du moins ce qu'indiquent plusieurs +faits du douzième siècle et des siècles suivans[353]. + + [353] On trouvera plusieurs témoignages irrécusables à ce sujet + dans le t. IV du recueil des _Anciennes Lois maritimes_ de M. + Pardessus, ch. XXVII. Ce volume s'imprime en ce moment. + +Pour le servage, il se maintint beaucoup plus long-tems. Néanmoins +il diminua à mesure que les moeurs se polirent, et que l'esprit +de l'évangile, qui a proclamé tous les hommes frères, reçut son +développement. Les hommes pieux se firent, en certaines occasions, +notamment quand il leur survenait un événement heureux, un devoir de +mettre leurs serfs en liberté. D'un autre côté, l'usage s'établit de +considérer comme libre tout serf qui demandait le baptême. Les serfs +finirent par se fondre dans le reste de la population. + +Ordinairement les serfs sarrazins étaient attachés aux fermes +appartenant, soit à des particuliers, soit à des églises et à des +monastères. D'autres fois ils étaient attachés à la personne du maître, +et l'accompagnaient partout où il allait. On a vu qu'une partie des +captifs sarrazins qui, en 1019, furent pris devant Narbonne, furent +cédés à des églises ou distribués à des particuliers. Il avait dû en +être de même des Sarrazins de Provence, qui survécurent au désastre de +leur nation, en 975, et en général de tous les détachemens sarrazins +qui, dans le cours de leurs expéditions en France, avaient été séparés +du corps de l'armée. + +Le nombre des serfs et des esclaves sarrazins fut sans doute alimenté, +soit par les guerres des croisades proprement dites, soit par les +guerres des Français contre les Maures d'Espagne et contre les autres +peuples musulmans établis sur les bords de la mer Méditerranée, soit +enfin par le commerce[354]; il est certain que leur existence en +France se prolongea fort long-tems. Arnaud, archevêque de Narbonne en +1149, légua des Sarrazins de ses domaines à l'évêque de Béziers[355]. +Vers l'an 1250, Roméo de Villeneuve, ministre des comtes de Provence, +ordonna par son testament de vendre les Sarrazins des deux sexes qui +étaient dans ses terres[356]. Deux cents ans après, il est fait mention +de trois serfs maures achetés par le roi René[357]. + + [354] Pour ce dernier point, voy. le recueil de M. Pardessus déjà + cité. + + [355] _Gallia Christiana_, t. VI, instrum. col. 39. + + [356] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 257. + + [357] Fauris de Saint-Vincens, _Mémoires sur la Provence_, Aix, + Ponties, 1817, p. 63. + +Voici quelques traits qui achèveront de faire connaître le sort réservé +aux Sarrazins qui tombaient au pouvoir des Français, et qui n'étaient +pas rachetés par leurs frères. + +Un article du concile de Taragonne en 1239, et un statut de l'évêque de +Béziers en 1368, voulaient que les Sarrazins de l'un et l'autre sexe, +ainsi que les juifs, portassent un habillement particulier, et pour la +couleur et pour la forme[358]. + + [358] Martenne, _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132, et + _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 657. + +Le commerce entre Sarrazins d'un sexe différent, qui avait lieu dans +certaines localités, scandalisant beaucoup de personnes pieuses, un +statut de l'ordre de Cîteaux, en 1195, défendit aux maisons de l'ordre +de réunir dans la même habitation des Sarrazins et des Sarrazines. Il y +avait même des établissemens religieux où il était défendu de recevoir +des serfs sarrazins[359]. + + [359] _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 1246. + +On a vu que les Sarrazins qui se faisaient baptiser devenaient par là +même libres. Comme il arrivait quelquefois que la demande faite par les +serfs de recevoir le baptême, cachait une ruse, et que devenus libres, +ils retournaient à leurs égaremens, les maîtres eurent la faculté de +les éprouver pendant quelque tems[360]. Mais alors on vit des chrétiens +inhumains, pour n'être pas frustrés d'un vil avantage, gêner leurs +serfs dans les efforts qu'ils faisaient pour être admis au sein du +christianisme[361]; on les vit même, après que leurs serfs étaient +baptisés, les retenir malgré les lois sous le joug et user des plus +cruelles violences. Il existe une lettre foudroyante du pape Clément +IV, adressée, en 1266, à Thibaud, roi de Navarre, dans laquelle le +souverain pontife s'élève contre un abbé du monastère de Saint-Benoist +de Mirande, lequel avait fait mettre à la torture un riche Sarrazin +converti, sous prétexte que sa conversion n'était pas sincère, et +qui s'était emparé des biens de cet infortuné, au détriment de ses +enfans[362]. + + [360] _Ibid._, t. IV, p. 290. + + [361] _Ibid._, t. IV, p. 1246 et 1250. + + [362] _Thesaurus anecdotorum_, t. II, p. 360. + +On voit qu'outre les serfs sarrazins, il y avait en France des +Sarrazins propriétaires. La plupart, à l'exemple des juifs, +s'occupaient de finances et prêtaient à intérêt; plus d'une fois, +lorsque la fureur populaire éclata contre les juifs usuriers, les +Sarrazins furent enveloppés dans leurs désastres[363]. + + [363] _Ibid._, t. IV, p. 904. + +Ces Sarrazins, non plus que les serfs de la même nation, ne pouvaient +épouser des femmes chrétiennes, ni les donner comme nourrices à leurs +enfans. Eux et toute chrétienne qui aurait cohabité avec eux, étaient +privés de la sépulture ecclésiastique. Ils payaient la dîme de leurs +biens comme les chrétiens; de plus, ils étaient obligés d'observer +les fêtes chrétiennes, et ne pouvaient ces jours-là se livrer à aucun +ouvrage servile[364]. Il ne reste plus maintenant de trace de cette +classe infortunée. + + [364] _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132; _Thesaurus + anecdotorum_, t. IV, p. 657 et 736. + + +Sans doute il y eut en France beaucoup de musulmans qui embrassèrent +le christianisme. C'était une suite naturelle de l'état de choses +qui existait alors. Mais il y eut malheureusement beaucoup plus de +Français qui se firent musulmans. Les premières invasions des Sarrazins +en France, et l'abominable commerce d'enfans chrétiens des deux sexes +qui se faisait dans toute l'Europe, durent conduire chez les musulmans +un nombre incalculable d'individus. D'ailleurs, il ne faut pas se le +dissimuler, l'extrême facilité avec laquelle les musulmans ont de tout +tems accueilli les chrétiens qui se présentaient, jointe aux avantages +que les renégats et les aventuriers ont toujours rencontrés chez eux, +multiplia nécessairement les apostasies. + + +Passons maintenant à la manière dont les Sarrazins, en s'établissant +en France, traitèrent les peuples vaincus, et à la politique qui +les dirigea dans l'administration civile et religieuse et dans les +impôts. On sent bien qu'il ne s'agit pas ici des courses à main armée +que firent les Sarrazins, et qui furent accompagnées de violences +et d'excès de tout genre. Nous excluons non seulement les premières +invasions des Sarrazins dans le midi de la France, mais encore le long +séjour que ces barbares firent plus tard en Provence, en Dauphiné, +en Piémont, en Savoie et dans la Suisse. En effet, comme on l'a vu, +ce séjour, si on excepte quelques positions fortifiées, fut toujours +précaire. Dans aucune de ces contrées, les Sarrazins n'occupèrent le +pays tout entier. Tandis que certaines bandes étaient maîtresses des +passages des montagnes et des rivières, et se bornaient à rançonner +les voyageurs, les hommes paisibles cultivaient les vallées fertiles, +et consentaient même quelquefois à payer un tribut au prince du pays. +Quant à la partie de la Provence qui était située aux environs de +leur château-fort du Fraxinet, les Sarrazins ne conçurent pas d'autre +politique que d'y tout détruire et de s'entourer de ruines. On ne peut +mieux comparer les bandes sarrazines, à cette époque, qu'aux troupes +de brigands qui, dans les dernières années, ont désolé une partie des +états du pape et du roi de Naples. + +Les observations que nous avons à faire s'appliquent uniquement à +la forme de gouvernement que les Sarrazins établirent en Languedoc, +lorsqu'ils se trouvèrent maîtres paisibles de cette province, entre les +années 724 et 758, sous le règne de Charles-Martel et de Pepin-le-Bref. +Les renseignemens nous manquent pour ces tems reculés; mais on a vu +qu'à la suite des guerres intestines qui ne tardèrent pas à s'élever +parmi les vainqueurs, c'est-à -dire à partir de l'année 737, les +chrétiens goths du Languedoc avaient repris une partie de leur ancien +crédit, et qu'ils avaient leurs comtes particuliers, leurs viguiers et +leurs lois nationales[365]. D'un autre côté, Isidore de Beja, écrivain +contemporain, nous apprend, sous la date de 734, que le gouverneur de +l'Espagne, Ocba, avait coutume d'appliquer à chacun des peuples qui +étaient soumis à son autorité leur législation particulière. Enfin, il +nous reste une ordonnance rendue à la même époque par un gouverneur +sarrazin de Coïmbre, et qui montre que les chrétiens du Portugal +étaient assujétis à une administration analogue. Voici ce que porte +cette ordonnance: + +«Les chrétiens de Coïmbre auront leur comte particulier, qui les +régira d'une bonne manière, et comme les chrétiens ont coutume d'être +régis. Ce sera au comte de régler leurs différends; seulement il ne +pourra condamner personne à mort sans l'ordre du magistrat musulman. +Il sera obligé de conduire le prévenu devant le magistrat; on donnera +lecture du texte de la loi chrétienne, et si le magistrat y consent, +on mettra le prévenu à mort. Les petites villes auront aussi leur juge +particulier, qui les gouvernera équitablement, et tâchera de prévenir +les altercations. Si un chrétien offense un musulman, le magistrat lui +appliquera la loi musulmane; si un chrétien porte atteinte à l'honneur +d'une musulmane non mariée, il embrassera l'islamisme, et épousera la +musulmane; sinon il sera mis à mort. Si la musulmane était mariée, son +séducteur sera tué sans rémission[366].» + + [365] Seulement le comte était privé de toute juridiction + militaire. Ce qui eut lieu alors en Languedoc, et dans les pays + chrétiens subjugués par les musulmans, n'était que la répétition + de ce qui avait été mis en pratique lors de la chute de l'empire + romain. Quand les Goths, les Vandales et les Francs envahirent les + provinces romaines, les peuples conquis conservèrent leurs comtes + et leurs viguiers; et quand les Goths et les Vandales furent soumis + par d'autres barbares, ils réclamèrent les mêmes priviléges. Voy. + M. de Sismondi, _Histoire de la chute de l'empire romain_, Paris, + 1835, t. I. + + [366] L'ordonnance de Coïmbre était conservée jadis dans l'abbaye + de Lorban, et a été publiée d'abord dans la _Monarchia Lusytana_, + Lisbonne, 1609, in-4º, part. II, p. 283, 287, etc. Comme + cette ordonnance est de plus fort intéressante sous le rapport + philologique, M. Raynouard l'a reproduite dans son choix de + _Poésies originales des Troubadours_, Paris, 1816, t. I, p. 11, en + l'accompagnant d'observations très-curieuses. + +Ces divers témoignages nous montrent quel fut le système +d'administration adopté par les Sarrazins pour le Languedoc; et ce +système était à peu près le même partout. + + +Si de l'administration politique nous passons à l'administration +religieuse, nous manquons également de renseignemens positifs; mais, +à l'aide d'inductions tirées de ce que les mahométans pratiquèrent +ailleurs, on pourra se faire une opinion raisonnée. + +La masse de la population à Narbonne et dans les villes voisines resta +chrétienne; et cette masse était nombreuse, puisqu'elle suffit plus +tard pour exterminer la garnison musulmane. Les Sarrazins avaient donc +respecté la religion du pays, et ils avaient laissé aux habitans des +chapelles et des églises pour exercer leur culte; il était de plus +resté des ecclésiastiques pour desservir ces églises. + +Mais là , ce nous semble, se bornèrent les concessions; et ce serait +une erreur de croire que les Sarrazins agirent avec Narbonne et les +autres villes frontières, comme ils le faisaient à l'égard de Cordoue +et des autres contrées situées au centre de l'empire. A Cordoue, les +Sarrazins s'étaient bornés à s'emparer des églises principales, et à +dépouiller les autres de leurs biens; ces dernières étaient restées au +pouvoir des chrétiens, et ceux-ci avaient conservé leurs évêques, ou du +moins des préposés ecclésiastiques d'un ordre supérieur. Ils avaient +même conservé des monastères de l'un et de l'autre sexe; en un mot, +les Sarrazins leur avaient laissé l'usage des cloches, faveur qu'ils +n'avaient accordée aux chrétiens ni en Afrique ni en Asie[367]. + + [367] Voy. l'_Indiculus luminosus_, ouvrage écrit vers l'an 852, + dans l'_Espana sagrada_, t. XI, p. 229. Les chrétiens du mont Liban + sont maintenant les seuls qui jouissent de la même faveur. + +Rien de semblable ne se voit ni à Narbonne, ni dans les villes +voisines. On n'y aperçoit ni évêques, ni couvens. Il est vrai que le +désordre qui se manifeste à cette époque dans la plupart des églises +du midi de la France n'était pas seulement l'ouvrage des Sarrazins; il +existait depuis plus de cinquante ans, ainsi que le reconnaît saint +Boniface, archevêque de Mayence, dans une lettre qu'il écrivit en +742, au pape Zacharie[368]; et c'était une suite des bouleversemens +occasionés par les guerres entre les enfans de Clovis. Mais ce +désordre ne s'était pas jusque-là fait remarquer dans les provinces +septentrionales de l'Espagne, et il se manifeste avec l'arrivée même +des Sarrazins; il y a plus, il ne finit qu'à mesure que les Sarrazins +évacuent le pays[369]. + + [368] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IV, p. 94. + + [369] A Jaca, en Aragon, à l'arrivée des Sarrazins, vers l'an 712, + l'évêque se retira sur les sommets des Pyrénées; et la ville ne + recouvra son évêque que plus de trois cents ans après, en 1096, + quand les Sarrazins évacuèrent le pays. Voy. le _Teatro historico + de las iglesias del reyno de Aragon_, Pampelune, 1792, in-4º, t. V, + p. 102; voy. encore p. 130, 233 et 376. + +On lit, dans une vie anonyme de Louis-le-Débonnaire[370], qu'en +802, lorsque les Français enlevèrent Barcelone aux Sarrazins, Louis, +avant de prendre possession de la ville, se rendit dans l'église de +Sainte-Croix, pour y remercier Dieu d'une conquête si importante. +Comme l'église de Sainte-Croix sert encore aujourd'hui de cathédrale, +le savant de Marca avait induit de ce passage que les chrétiens +de Barcelone, sous la domination musulmane, avaient conservé leur +principale église, et par conséquent leur évêque et leur haut clergé. +Mais, dans le passage correspondant du poème d'Ermoldus Nigellus, +déjà cité, et qui n'a été publié que long-tems après de Marca, il +est dit que Louis, avant de se rendre à l'église, la fit purifier; +par conséquent, dans l'intervalle, l'église de Sainte-Croix avait été +convertie en mosquée. En effet, pour nous servir de l'expression du +poète, la cathédrale de la capitale de la Catalogne avait été vouée au +culte du démon[371]. + + [370] Recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, t. VI, + p. 92. + + [371] Voici le 533e vers du poème d'Ermoldus Nigellus: + + Mundavitque locos, ubi dæmonis alma colebant. + + Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 23. + +Nous pensons que les musulmans mirent leur politique à écarter des +villes frontières les évêques et le haut clergé, et à restreindre, le +plus qu'ils purent, les relations des chrétiens de leurs domaines avec +ceux des autres contrées. Ce qui le prouve, c'est l'importance que +Charlemagne, à mesure que son pouvoir s'étendit, mit à favoriser ces +relations, et à s'en charger lui-même. + +On peut, du reste, à certaines restrictions près, juger des rapports +religieux qui durent se former entre les chrétiens de France et les +Sarrazins, par ce qui eut lieu en Espagne. + +Le nombre des églises laissées aux chrétiens avait été déterminé au +moment de la conquête, et il leur était défendu d'en construire de +nouvelles. Mahomet a dit: «Ne laissez pas élever, par les infidèles, +des synagogues, des églises et des temples nouveaux; mais qu'il leur +soit libre de réparer les anciens édifices, et même de les rebâtir, +pourvu que ce soit sur l'ancien sol[372].» + + [372] Quelques docteurs exigent même qu'en rebâtissant l'église, + on emploie la même terre, les mêmes pierres, en un mot les mêmes + matériaux. Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, + t. V, p. 109 et 112. + +Les chrétiens ne pouvaient faire de procession en public, et les +offices sacrés devaient se célébrer les portes fermées. Si un chrétien +voulait se faire musulman, il était défendu aux autres chrétiens d'y +mettre obstacle[373]. + + [373] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre nous apprend + de plus qu'en Portugal, chaque église payait au fisc vingt-cinq + pièces d'argent, les monastères cinquante, et les cathédrales cent. + +Nous avons dit que les chrétiens de Cordoue et des autres villes de +l'Andalousie étaient en général traités avec douceur, et que, de leur +côté, les chrétiens avaient pour les musulmans certaines déférences: +par exemple, ils circoncisaient leurs enfans, et s'abstenaient de chair +de porc[374]. Néanmoins, à s'en tenir au témoignage d'un chrétien de +Cordoue, qui, à la vérité, écrivait au moment de la persécution de +l'année 850, il existait une haine profonde entre les musulmans et +les chrétiens, surtout en ce qui concernait les pratiques extérieures +du christianisme. Cet auteur s'exprime ainsi: «Aucun de nous n'ose +manifester ouvertement ses croyances; quand quelque devoir sacré +oblige les ecclésiastiques à paraître en public, sitôt que les +mahométans voient en eux les marques de leur ordre, ils éclatent en +propos outrageans; et, non contens de leur adresser des injures et des +railleries, ils les poursuivent à coups de pierres. S'ils entendent le +bruit de la cloche, ils se répandent en malédictions contre la religion +chrétienne[375].» Plusieurs d'entre les musulmans auraient cru être +souillés, si un chrétien les eût approchés. + + [374] Voy. ci-devant, p. 190. + + [375] Alvare, _Indiculus luminosus_, dans le recueil déjà cité. + +De leur côté, les chrétiens, de l'aveu de saint Euloge, qui fut +lui-même victime de la persécution de 850[376], quand ils entendaient +les crieurs musulmans appeler du haut des mosquées les fidèles à la +prière, croyaient entendre la voix de l'antechrist, et se hâtaient de +faire le signe de la croix. + + [376] _Apologie pour les martyrs_, dans le recueil intitulé + _Hispania illustrata_, par André Schott, Francfort, 1608, t. IV, p. + 313. + + +A l'égard des impôts établis par les Sarrazins, on a vu que le +gouverneur d'Espagne, Alsamah, fut le premier qui, en 720, mit +de l'ordre dans les finances, et qu'il étendit successivement les +mêmes mesures à l'Espagne et au Languedoc. Jusque-là , la plus grande +confusion s'était fait remarquer dans l'assiette des impôts et la solde +des troupes[377]. + + [377] Voy. ci-devant, p. 16. + +Alsamah commença par distribuer aux guerriers et aux familles +musulmanes pauvres une partie des terres enlevées aux chrétiens, terres +dont quelques hommes puissans s'étaient arrogés les revenus. Le reste +fut laissé au fisc, et les revenus en furent déposés dans le trésor +public. + +Les biens distribués aux vainqueurs furent taxés au dixième du +produit; ceux qui furent laissés aux chrétiens payèrent le cinquième, +c'est-à -dire le double[378]. Dans les commencemens, pour attirer les +chrétiens, il fut décidé que ceux qui se soumettraient volontairement +seraient traités comme les musulmans eux-mêmes; mais cette faveur ne +fut pas maintenue. + + [378] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre porte aussi + qu'en Portugal les chrétiens payaient le double des musulmans. + +Indépendamment de ce tribut de vingt pour cent, qui devait être +fort lourd, si on en juge par la nature de certains terrains, les +chrétiens avaient à acquitter une espèce de capitation ou d'imposition +personnelle, qui variait suivant la fortune des individus. Cette +imposition n'atteignait que les chrétiens mâles parvenus à l'âge +adulte, qui pouvaient vivre soit du revenu de leurs biens, soit +du travail de leurs mains; elle portait le nom de _djizyé_, +ou compensation, et était regardée par les musulmans comme un +dédommagement de la faveur qu'ils avaient faite aux chrétiens, en +leur laissant la vie et l'exercice de leur religion. Tout chrétien +qui embrassait l'islamisme était par cela même affranchi de cette +charge[379]. + + [379] Pour les détails qu'on vient de lire, comparez Ibn-Alcouthya, + man. arab. de la Bibliothèque royale, no 706, fol. 59; et Conde, + _Historia_, t. I, premières conquêtes des Sarrazins en Espagne. + Au reste le récit des écrivains arabes, au sujet des impôts, est + très-incomplet. + +Enfin, les chrétiens payaient un droit pour les marchandises et les +biens meubles. Ce droit, qui était pour les musulmans de deux et demi +pour cent, a varié pour les chrétiens suivant les tems et les lieux. +Il était, à cette époque, pour ces derniers, de cinq pour cent. Ce +droit était appelé ordinairement _zekat_, c'est-à -dire purification, +et était censé rendre licite l'usage des biens eux-mêmes. En effet, les +musulmans, témoins chaque jour des excès du despotisme, sont persuadés +que le bien mal acquis ne porte pas bonheur; et ils croient se mettre +en garde contre les chances auxquelles nous sommes continuellement +sujets, en sacrifiant une partie de leurs richesses. Le _zekat_ payé +par les musulmans est regardé comme un sacrifice volontaire, et doit +être abandonné aux pauvres. Quant à celui qui était acquitté par les +chrétiens, il était employé en partie à secourir les pauvres et à +racheter les captifs[380]. + + [380] Comparez Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, + t. II, p. 403, et t. V, p. 15, ainsi que Conde, _Historia_, t. I, + p. 270 et 611. + + +On sera peut-être curieux de savoir de quelle manière les auteurs +arabes désignent les peuples chrétiens avec lesquels leur nation a été +si long-tems en rapport, soit de guerre, soit d'amitié. Les chrétiens +soumis à la domination musulmane sont appelés _moahid_[381], ou +confédérés, et _ahl-aldzimmet_[382], ou protégés. En effet, du moment +que les chrétiens obtenaient la vie et l'exercice de leur religion, et +qu'ils se soumettaient à payer tribut, il y avait obligation réciproque +entre les deux parties, et promesse de la part des vainqueurs de +protéger les vaincus. Les Arabes donnent encore aux chrétiens, +surtout à ceux qui ne reconnaissaient pas leur autorité, les titres +de _eledj_[383], ou professant une autre religion; _adjemy_[384], ou +appartenant à une autre race. Ils les nomment aussi _moschrik_[385], ou +polythéistes; en effet, les musulmans sont persuadés que les chrétiens, +en admettant un Dieu en trois personnes, admettent trois Dieux +différens[386]. + + [381] <mot en arabe> + + [382] <mot en arabe> + + [383] <mot en arabe> + + [384] <mot en arabe> + + [385] <mot en arabe> + + [386] Voy. nos _Monumens arabes du cabinet de M. le duc de + Blacas_, t. II, p. 8. Nous n'avons pas une seule fois rencontré + dans les chroniques arabes le terme _mosarabe_ appliqué aux + chrétiens d'Espagne qui vivaient sous la domination maure, bien + que quelques auteurs chrétiens aient cherché l'origine de cette + dénomination dans la langue arabe. A l'égard du mot par lequel + les Espagnols désignaient les musulmans qui, à mesure que la + cause de l'Évangile fit des progrès, consentirent à vivre sous la + domination chrétienne, mot qui s'écrit _mudejare_, on trouve dans + les écrivains ottomans un terme qui en paraît être l'équivalent; + c'est celui de <mot en arabe>. Ce mot n'est pas expliqué dans les + dictionnaires turcs ni arabes. Au sujet des mudejares, voy. Marmol, + édit. de 1573, t. I, p. 154. + + +Les vainqueurs et les vaincus parlant un langage différent, quel moyen +avaient-ils de communiquer ensemble? Les Arabes n'ont jamais eu de +goût pour les langues étrangères. De leur côté, les chrétiens, dans ces +tems d'ignorance et de barbarie, ne pouvaient guère songer à apprendre +la langue arabe. L'histoire ne cite, à cet égard, qu'un abbé du +monastère de Saint-Gall, appelé Hartmote, lequel en 880 joignit l'étude +de l'arabe à celle du grec et de l'hébreu[387]. Ce ne fut que plus +tard, au tems des croisades, que les lumières ayant fait des progrès, +nos pères commencèrent à s'occuper de la langue et des croyances +d'un peuple, qui avait si long-tems été maître d'une partie de leur +territoire. Pour cette étude, on se rendait de préférence en Espagne, +où le latin et l'arabe étaient également cultivés, et où l'on était sûr +de trouver tous les secours nécessaires. Ce fut à Tolède, qu'en 1142, +Pierre le vénérable, abbé de Cluny, fit faire la première traduction +latine de l'Alcoran que l'on connaisse; c'est là qu'il entreprit une +réfutation de la religion musulmane, qui fut le signal de beaucoup +d'autres ouvrages du même genre[388]. + + [387] _Histoire littéraire de la France_, t. V, p. 611. + + [388] Voy. le _Roman de Mahomet et le livre de la loi au Sarrazin_, + publiés par MM. Reinaud et Francisque Michel, Paris, Sylvestre, + 1831, préface. + +Mais on ne saurait douter que, dès le principe, il n'y eût en France un +grand nombre de personnes qui parlaient l'arabe. Nous avons dit que les +premiers conquérans, à mesure qu'un pays était subjugué, choisissaient +un certain nombre d'otages parmi les familles les plus notables, et +les envoyaient au centre de l'empire[389]. Une partie de ces otages +revirent nécessairement leur patrie. Il en fut de même des captifs et +des esclaves chrétiens qui avaient recouvré leur liberté; enfin, il y +avait les serfs sarrazins disséminés sur tout notre territoire. + + [389] Voy. ci-devant, p. 10. + +Nous ferons encore mention des pélerins et des marchands qui, même à +l'époque des invasions les plus sanglantes, se rendaient en Égypte, en +Syrie et dans les autres pays musulmans. On peut citer l'Anglais saint +Guillebaud, qui, vers l'an 730, se mit en route à travers la France +et l'Italie, et qui se trouvait en Syrie vers l'an 734. Ces pélerins +et ces marchands auraient pu nous fournir les renseignemens les plus +curieux sur la politique et les ressources des princes mahométans, +à cette époque, et sur les dispositions de leurs peuples; en effet, +combien il eût été important de savoir ce qui se disait à Damas, de la +marche des armées musulmanes en occident, des effets que l'on attendait +de conquêtes si merveilleuses. Malheureusement, les pélerins et les +marchands ne nous ont rien transmis. Saint Guillebaud, à son arrivée +en Syrie, avait d'abord été arrêté comme espion; il fit voir que son +unique objet était la visite des lieux sanctifiés par les mystères +de notre religion, et on le mit en liberté. Il parcourut donc la +Palestine, la Phoenicie et la Syrie. A Damas, il parla au khalife; mais +nulle part, dans la relation qui nous reste de ses voyages, et qui a +été écrite par une de ses cousines, il n'est dit un mot des choses que +nous aurions tant d'intérêt à savoir. + +A cette époque, la disposition des esprits devait empêcher les +personnes pieuses d'apporter une attention convenable à ces malheureux +événemens. On était persuadé que ces horribles invasions étaient un +effet du courroux céleste, excité par les péchés des hommes. Or, la +piété dirigée d'une certaine manière tient en quelque chose à l'esprit +de fatalisme. Les personnes préoccupées de cette idée négligeaient les +moyens humains, et se résignaient à un sort qu'elles auraient peut-être +évité sans cela[390]. Quelle différence entre cet abattement et +l'entraînement qui plus tard amena le mouvement des croisades! + + [390] Voy. ci-devant, p. 61 et 62. + +On a vu que les Sarrazins, dans leurs courses dévastatrices, +s'emparaient des femmes et des enfans des deux sexes. Les garçons +devenaient soldats; pour les femmes et les filles, elles servaient à +perpétuer la race des envahisseurs. Cette manière d'entretenir leurs +forces, indépendamment des secours qu'ils recevaient continuellement +d'Espagne et d'Afrique, entrait d'avance dans leurs calculs. On en +peut juger par ce qui eut lieu lors de leur établissement dans l'île +de Crète. Nous avons dit, qu'à la suite d'une rébellion des faubourgs +de Cordoue, quinze mille habitans furent obligés de s'expatrier, +et qu'après avoir fait une descente sur les côtes d'Égypte, ils se +dirigèrent, avec d'autres aventuriers, vers l'île de Crète. Le chef de +l'expédition, charmé de la beauté du climat et de la fertilité du sol, +résolut d'y former une colonie, et mit le feu à sa flotte. A la vue +des flammes, ses compagnons étonnés demandèrent comment ils pourraient +désormais communiquer avec leurs femmes et leurs enfans. Là -dessus, le +chef leur dit: «Je vous donne une nouvelle patrie; elle vous fournira +des femmes; c'est à vous à vous procurer des enfans[391]. + + [391] Voy. ci-devant, p. 128, les ouvrages cités. + +Les Sarrazins, à leur première entrée en France, ne pensaient à rien +moins qu'à subjuguer cette belle contrée, et à la soumettre, ainsi +que le reste de l'Europe, aux lois de l'Alcoran. Mais plus tard, leurs +bandes eurent uniquement pour mobiles l'amour du pillage, la soif de +la vengeance et le goût des aventures. L'établissement des Sarrazins +en Provence, à la fin du neuvième siècle, et leurs incursions dans +les montagnes des Alpes, furent un événement purement fortuit. Au +témoignage de l'historien Liutprand, on peut joindre la manière dont +les mahométans subjuguèrent l'île de Sicile. Deux années s'étaient +écoulées depuis la mort de Charlemagne (en 816), et le nom de ce +grand prince était encore un objet de terreur pour les barbares. Le +gouverneur grec de l'île de Sicile, s'étant révolté contre l'empereur +de Constantinople, envoya demander du secours au prince africain de +Cayroan. Le prince consulta les notables du pays; tous furent d'avis +qu'on envoyât du secours au gouverneur; mais ils voulaient qu'on ne +fît aucun établissement dans l'île, et qu'on se bornât à enlever les +richesses faciles à emporter. Tous étaient persuadés que l'île, étant +si rapprochée du continent italien, serait secourue, soit par les +Grecs, soit par les Français, et que jamais un peuple qui parlait une +langue et professait des croyances différentes ne parviendrait à s'y +fixer d'une manière solide. «Quelle est, demanda quelqu'un, la distance +qui sépare l'île du continent?» On lui dit qu'une même personne pouvait +aller deux ou trois fois en un jour, de l'île sur le continent et du +continent dans l'île. «Et quelle est, reprit le premier, la distance de +la Sicile à l'Afrique?» On lui dit qu'il y avait pour un jour et une +nuit de navigation. «En ce cas, répliqua l'autre, fussé-je un oiseau, +je ne me hasarderais pas à prendre ma demeure dans cette île[392].» En +effet, ce ne fut qu'après coup, que les Sarrazins d'Afrique songèrent +à occuper la Sicile; et ce qui les y décida, ce ne fut pas seulement +la richesse du pays, ce fut encore l'anarchie qui désolait l'île. On +en peut dire autant de leur établissement dans l'Italie méridionale. Ce +furent les princes du pays, divisés entre eux, qui les y appelèrent et +les y maintinrent. + + [392] Voy. l'historien arabe Novayry, dans le recueil de Rosario + Gregorio, relatif à la Sicile, et intitulé _Rerum arabicarum_, + etc., Palerme, 1790, in-fol., p. 3. + + +Telles sont les considérations qui nous ont paru propres à jeter du +jour sur le caractère général des invasions des Sarrazins en France, +et sur les circonstances qui les accompagnèrent; elles se plaçaient +d'autant plus convenablement ici, qu'elles serviront à éclaircir +les questions qui nous restent à examiner. Et d'abord, quel vestige +trouve-t-on du séjour des Sarrazins dans le royaume et dans les +contrées voisines? + +Nous croyons que les premières invasions des Sarrazins, si on fait +abstraction des dévastations qui en furent la suite immédiate, ne +laissèrent qu'une trace assez légère. Ce n'est pas que l'esprit +religieux eût aveuglé les habitans du midi de la France, au point de +leur fermer les yeux sur les exploits et les travaux de guerriers qui, +à l'exemple des Romains, se croyaient destinés à la conquête du monde. +L'espèce d'éloignement des hommes du midi de la France pour les hommes +du nord d'une part, et de l'autre le désordre qui existait dans toutes +les classes de la société, avaient éteint presque tout patriotisme. + +Le peu de traces que les Sarrazins laissèrent d'abord de leur séjour +nous semble tenir à une autre cause. C'est que sortant à peine de leur +désert, ils étaient encore étrangers à toute idée de civilisation, +et qu'ils ne purent par eux-mêmes rien édifier de grand. En effet, +à Narbonne, où ils se maintinrent pendant quarante ans, et qui était +devenue leur boulevart en France, il ne reste pas le moindre vestige de +monument élevé par eux. Apparemment ils se bornèrent à augmenter les +fortifications de la ville, et à en faire une place imprenable. Dans +une cité où l'on rencontre à chaque pas des débris de la domination +romaine, il n'existe plus aucun pan de muraille, aucune inscription +qu'on puisse rattacher d'une manière certaine aux Sarrazins, et il ne +paraît pas qu'aucun écrivain en ait jamais mentionné. + +On a parlé d'un édifice qui sert aujourd'hui d'église au village de +Planès, dans la Cerdagne française, aux environs de Mont-Louis; et on +a dit que cet édifice avait été élevé par les Sarrazins, à l'époque +où, antérieurement à Charlemagne, les mahométans étaient maîtres de +cette partie des Pyrénées; on a ajouté qu'il leur servait de mosquée; +mais cet édifice, encore parfaitement conservé, n'a rien qui ressemble +à une mosquée: c'est un triangle équilatéral, ayant à chacune de ses +faces un cercle dont la circonférence va passer par le centre d'un +quatrième cercle qui forme la coupole supérieure. Ce ne peut pas +non plus être, comme on l'a dit[393], le mausolée de Munuza, chef +sarrazin, qui, ainsi qu'on l'a vu, fut pendant quelque tems à la tête +du gouvernement des Pyrénées[394]. L'édifice n'a nullement la forme +d'un tombeau. D'ailleurs, qui aurait élevé ce tombeau? ce ne seraient +pas les chrétiens, qui avaient à reprocher à Munuza d'avoir fait brûler +vif un de leurs évêques; ce ne seraient pas non plus les musulmans, qui +regardaient Munuza comme un traître, et qui machinèrent sa mort. Cet +édifice est d'une construction postérieure à l'occupation du pays par +les Sarrazins. L'absence de tout ornement d'architecture ne permet pas +d'en fixer la date précise; mais tout porte à croire qu'il fut élevé +par les chrétiens, postérieurement au dixième siècle[395]. + + [393] _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 213. + + [394] Voy. ci-devant, p. 36 et suiv. + +La seule chose qui nous reste des premières invasions des Sarrazins, +ce sont des médailles arabes, ayant primitivement servi de +monnaies. On trouve assez souvent de ces monnaies en Languedoc et +en Provence; malheureusement elles ne portent ni nom de souverain +ni nom de gouverneur de province, et ne sont d'aucun secours pour +l'histoire[395]. + + [395] C'est l'opinion M. le baron Taylor, qui a examiné le + monument, et dont le jugement est d'un grand poids dans ces + matières. + + +Lorsqu'à la fin du neuvième siècle, les Sarrazins s'établirent en +Provence et se répandirent de là en Dauphiné, en Savoie et en Suisse, +ils avaient fait dans l'intervalle de grands progrès dans les sciences +et les arts, et ils en faisaient chaque jour de nouveaux. On ne +peut nier que les mahométans de l'Espagne, de la Sicile et même de +l'Afrique, ne fussent alors plus avancés que les chrétiens de France +et des contrées voisines, en proie à l'anarchie et à tous les malheurs +qui en sont la suite. Il serait inutile de tracer ici le tableau des +merveilles que la civilisation enfanta chez les Maures d'Espagne. +Qui n'a entendu parler de la magnifique mosquée de Cordoue, servant +aujourd'hui de cathédrale, et qui fut élevée dans la dernière moitié +du huitième siècle? Qui ne connaît les ponts, les canaux d'irrigation +et les monumens de tout genre, qui furent érigés en Espagne, à partir +de cette époque? Ce n'était pas seulement dans les arts proprement +dits que se montrait la supériorité des Sarrazins; elle se manifestait +aussi dans les sciences, sans lesquelles il ne peut y avoir de +véritable civilisation. Les Sarrazins possédaient dans la langue arabe +des traductions des ouvrages d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, de +Dioscoride, de Ptolemée; ils avaient même ajouté aux découvertes des +savans de l'antiquité. + +Leur supériorité était avouée par les chrétiens eux-mêmes. L'histoire +a conservé le souvenir de Sanche, prince de Léon, qui, vers l'an 960, +étant attaqué d'une maladie incurable, demanda un sauf-conduit au +khalife Abd-alrahman III, et se rendit à Cordoue, pour y consulter les +médecins arabes. L'histoire ajoute que Sanche trouva dans le savoir +de ces médecins tous les secours qu'il en attendait, et que le reste +de sa vie, il se montra reconnaissant du généreux accueil qu'il avait +reçu[396]. Vers la même époque, un moine auvergnat, Gerbert, devenu +plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, allait en Espagne pour +s'y former à l'étude des sciences physiques et mathématiques; et ses +progrès furent tels, qu'à son retour, le vulgaire le prit pour un +sorcier. + + [396] Voy. un autre fait d'un genre analogue dans Maccary, + manuscrits arabes, no 704, fol. 96. + +Mais un très-petit nombre de personnes, en France, pouvait puiser +à cette source d'instruction, et la masse du peuple croupissait +dans l'ignorance. De quel secours pouvaient être pour nos pères les +bandes sarrazines qui, le fer et la flamme à la main, dévastaient +nos plus belles provinces? On l'a déjà vu: ces bandes se composaient +d'aventuriers, venus de tous les pays, et ces hommes avaient pour +unique objet de s'enrichir de butin. La véritable influence exercée par +la civilisation arabe ne commença que plus tard, c'est-à -dire à partir +seulement du douzième siècle, à la suite des guerres des croisades, +lorsque la religion chrétienne et la religion musulmane, l'Orient et +l'Occident, étant pour ainsi dire en présence, les peuples de France, +d'Angleterre, d'Allemagne, sortirent enfin de leur léthargie, et +manifestèrent le désir de prendre part aux avantages de la civilisation +sarrazine. La connaissance du grec étant alors perdue en Occident, +et les traités grecs se trouvant traduits en arabe, des chrétiens +de France et des contrées voisines se rendirent en Espagne, pour +transporter en latin les versions arabes. C'est d'après ces traductions +que, jusqu'au quinzième siècle, on étudia dans nos universités la +plupart des écrits légués par l'antiquité grecque. + + +Disons cependant quelques mots de certains souvenirs qui se rattachent +plus ou moins directement à la seconde occupation de notre territoire +par les Sarrazins. Ces souvenirs, quelque frappans qu'ils aient pu +être d'abord, doivent l'être moins, aujourd'hui que les monumens qui +devaient les perpétuer ont nécessairement été altérés par le tems. + +Il est à regretter que le château élevé par les Sarrazins, au fond du +golfe de Saint-Tropès, ait été détruit. Les travaux exécutés dans le +roc, et dont il reste encore des vestiges, donnent une haute idée de +la patience des hommes qui l'occupaient. Mais nulle part on n'aperçoit +d'inscription; nulle part on ne distingue de ces signes écrits que les +Grecs et les Romains n'oubliaient pas en pareil cas, et que les Arabes +eux-mêmes surent employer en Espagne et ailleurs. + +On a cité quelques châteaux forts, construits sur les lieux élevés, +et on les a attribués aux envahisseurs; on a également rapporté à +ces derniers les nombreuses tours qui, dans une grande partie de la +France et de l'Italie, particulièrement sur les côtes, couronnent +les montagnes et les collines; on a dit que de ces hauteurs les +bandes sarrazines, soit à l'aide de feux allumés pendant la nuit, +soit de toute autre manière, se faisaient part des nouvelles qui les +intéressaient, et concertaient leurs mouvemens[397]. En effet, les +auteurs arabes font mention des _rebaths_, ou lieux d'observation, +élevés dans le Languedoc par Ocba, vers l'an 734[398]. Ainsi, l'opinion +qui a été émise au sujet de ces tours n'est pas sans quelque fondement; +mais en général, ne serait-il pas plus naturel d'attribuer les tours +bâties près des côtes aux chrétiens, qui étaient sans cesse menacés par +les descentes des pirates, et qui n'ayant pas de moyen de se défendre, +étaient par là instruits de leur approche et avaient le tems de +pourvoir à leur sûreté. + + [397] Voy. la _Promenade pittoresque dans le département du Var_, + par M. Alphonse Denys. Voy. également ci-devant, p. 56. + + [398] Isidore de Beja fait un récit analogue au sujet du + prédécesseur d'Ocba, Alsamah. Voy. à la p. 16. + +Nous ne nous arrêterons pas à divers objets conservés jadis +précieusement en France, et dont on faisait remonter l'origine aux +Sarrazins. Ces objets consistaient en étoffes de soie, en coffrets +d'ivoire ou d'argent, en calices de cristal, en armes, etc. Une partie +de ces objets existe encore dans les trésors des églises ou dans les +cabinets des curieux. Le prix qu'on y mettait montre la haute idée +qu'on avait de l'habileté des artistes sarrazins; mais il ne prouve +pas que pour le moment nos pères cherchassent à les imiter[399]. +D'ailleurs, la plupart de ces objets sont postérieurs au huitième +siècle[400]. + + [399] Nos pères faisaient alors usage de certaines étoffes appelées + du nom de _sarrazines_, à cause du pays d'où elles venaient. Voy. + Ducange, _Glossaire de la basse latinité_, aux mots _saracenicum_ + et _saracenum_. + + [400] Telles sont deux timbales que l'on conservait jadis à + Narbonne, et avec lesquelles on frappait le jour de la Fête-Dieu. + Une histoire manuscrite de Narbonne, par le P. Louis Piquet, + et appartenant à M. Jallabert, amateur zélé de Narbonne, porte + que ces deux timbales étaient un reste du séjour des Sarrazins + dans cette ville; mais les légendes marquées sur les timbales + annoncent qu'elles ont été fabriquées en Egypte ou en Syrie, sous + la domination des sultans mamelouks; elles sont par conséquent du + treizième siècle au plus tôt. + +Le second séjour des Sarrazins n'a pas dû être sans influence sur +l'agriculture. On ne trouve ni en Provence ni en Dauphiné aucune trace +de ces magnifiques canaux d'irrigation, qui font encore la richesse de +Murcie, de Valence, de Grenade. Mais sans doute, dans le cours d'une si +longue occupation, il se trouva parmi les envahisseurs quelques hommes +amis de l'humanité, qui cherchaient à faire jouir leur nouvelle patrie +des avantages de l'ancienne. + +On dit que le blé noir, autrement appelé blé-sarrazin, qui forme +aujourd'hui une des productions les plus importantes de nos campagnes, +est originaire de la Perse; que de là il passa en Égypte, et qu'après +avoir parcouru, avec les conquérans arabes, tout le littoral de +l'Afrique, il pénétra avec eux en Espagne et de là en France. Chacun +sait que cette plante précieuse peut servir à la fois d'engrais et de +fourrage, et que sa graine fournit une farine qu'on peut convertir en +bouillie. + +On attribue aux Sarrazins établis en Provence l'art d'exploiter le +chêne-liège, très-abondant dans la forêt qui a retenu d'eux le nom +de _forêt des Maures_; cet arbre était depuis long-tems cultivé en +Catalogne, et il constitue encore aujourd'hui une des principales +richesses des environs du Fraxinet[401]. + + [401] Le centre de cette industrie est dans le village même + de la Garde-Freinet. Voy. la _Statistique du département des + Bouches-du-Rhône_, t. IV, p. 18. + +Les Sarrazins donnèrent peut-être une nouvelle activité à l'art +d'extraire du pin maritime, de tout tems très-commun en Provence, +notamment dans la forêt des Maures, la résine réduite à l'état de +goudron, et servant à calfater les navires. Le nom de _quitran_, +que le goudron porte encore en Provence, vient des Arabes. Il est à +croire que les Sarrazins entretenaient une marine au fond du golfe de +Saint-Tropès, afin d'avoir leurs communications libres par mer[402]. + + [402] Sur l'exploitation du pin chez les anciens, voy. Pline le + naturaliste, liv. XVI, no 16 et suiv. C'est à tort que l'auteur + de la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. IV, p. + 18, semble croire que l'exploitation du pin était inconnue avant le + moyen-âge. + +On a, dans un autre genre, attribué aux Sarrazins le renouvellement de +la race des chevaux du midi de la France, notamment de la Camargue. +Il paraît qu'en effet les chevaux actuels de la Camargue proviennent +d'un croisement entre les jumens du pays et des chevaux andalous. Or, +les flottes sarrazines, lorsqu'elles se mettaient en mer, devaient +emmener des chevaux, afin qu'arrivés à leur destination, les hommes +de l'équipage pussent faire des courses dans l'intérieur des terres. +Une lettre du pape Léon III à Charlemagne fait mention d'une escadre +sarrazine qui était descendue dans une île voisine de la côte de +Naples, ayant à bord quelques _chevaux maurisques_[403]. Il est vrai +que le pape ajoute que l'escadre étant obligée de remettre à la voile +sans pouvoir ramener les chevaux, ces malheureux animaux furent mis à +mort[404]. En effet, un des articles du code militaire des mahométans +est ainsi conçu: «Lorsque vous vous retirerez d'un pays ennemi, vous +n'y laisserez ni chevaux, ni bestiaux, ni fourrages, ni provisions, ni +rien de ce qui pourrait tourner à la défense de l'ennemi[405].» + + [403] _Caballi maurisci._ + + [404] Voy. la _Critique des annales de Baronius_, par le P. Pagi, à + l'an 813, no 20 et suiv. + + [405] Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. + 60. + +Nous penchons à croire que c'est plus tard qu'eut lieu le +renouvellement de la race des chevaux de Provence; c'est-à -dire à +l'époque où ce pays et la Catalogne appartenant au même prince, il +était facile de les faire participer aux avantages l'un de l'autre. +Ce qui le prouve, c'est que la race actuelle est désignée par les +habitans sous le nom d'_egos_, mot qui est le même que l'espagnol +_yegua_, appliqué à la jument. D'ailleurs il est fait mention, dans +une charte de l'an 1184, c'est-à -dire de l'époque dont nous parlons, +de deux taureaux catalans qui se trouvaient dans une des fermes de la +Camargue[406]. + + [406] Voy. la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. + IV, p. 24. L'auteur du reste émet une opinion un peu différente de + celle que nous exprimons ici. + +On peut également faire remonter le renouvellement de la race des +chevaux du pays des Landes à l'époque où les guerriers de la Gascogne +allant presque toutes les années au-delà des Pyrénées, pour seconder +les chrétiens leurs frères dans leurs efforts contre les Maures, +avaient la facilité de s'y procurer tout ce qui pouvait enrichir leur +patrie. + +La Provence offre encore à l'attention des curieux divers usages +particuliers au pays, et qu'on a cru un reste du séjour des Sarrazins. +Ce sont certaines danses qui s'exécutent le soir et dans la nuit; +ces danses varient suivant les localités; mais elles s'accordent en +ce qu'on y voit figurer un danseur entre deux danseuses, présentant +alternativement une orange à chacune d'elles; ou bien ce sont des +hommes et des femmes placés sur deux files, et qui dansent en se +croisant. La personne placée à la tête de chaque file fait des gestes +qui sont successivement imités par les autres. Il existe encore une +espèce de danse guerrière, dans laquelle deux hommes brandissent +chacun une épée, et s'agitent de manière à figurer des guerriers qui +veulent enlever une bergère, ou qui essaient de la défendre contre son +ravisseur[407]. + + [407] _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. III, + p. 208 et suiv. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la + France_, t. III, p. 360, t. IV, p. 197. + +Ou ces danses n'ont pas été introduites par les Sarrazins, ou bien +elles ont perdu leur caractère primitif. En Orient et dans les contrées +du Midi, l'esprit de jalousie ne permet pas aux femmes et aux filles de +se mêler ainsi avec les hommes; les femmes figurent dans les danses et +les fêtes, mais elles figurent seules; d'ailleurs ce sont des femmes +exclues du sein de la société. Quant à la danse guerrière, c'est un +reste des usages des anciens, chez qui ces sortes de danses étaient +fort recherchées[408]. + + [408] Burckhardt, _Voyages en Arabie_, traduct. franç., t. III, p. + 60 et 182, a donné des détails fort intéressans sur les danses en + usage parmi les Bédouins. + + +C'est ici le lieu d'examiner si, à la suite des invasions des +Sarrazins, il se forma quelque colonie de ce peuple chez nous. On +a cité plusieurs de ces colonies; et en effet, il est probable que +dans le cours d'invasions souvent malheureuses, quelques détachemens +sarrazins furent coupés du gros de l'armée et obligés de mettre bas +les armes. Mais l'histoire ne nous ayant transmis le souvenir d'aucune +de ces colonies, quel moyen avons-nous aujourd'hui de suppléer à son +silence? Les Sarrazins ne sont pas les seuls qui aient envahi notre +territoire. Sans parler des hordes barbares qui les avaient précédés, +les Normands et les Hongrois ne se montrèrent-ils pas aussi acharnés +qu'eux? On peut également citer les peuples de race germaine, notamment +les Saxons, dont un grand nombre de familles, d'après le témoignage +de l'histoire, furent transplantées par Charlemagne dans différentes +provinces de l'empire. Pour distinguer ces différentes races, il +faudrait que leurs descendans eussent conservé quelques restes de leur +langage et de leurs usages. Mais, dans un pays comme la France, où +toutes les provinces se tiennent, et où tout tend à la longue à prendre +une physionomie uniforme, comment ces différences se seraient-elles +maintenues si long-tems? D'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu, les bandes +sarrazines comptaient dans leur propre sein plusieurs races et +plusieurs croyances particulières. + +Nous ne pensons pas qu'il existe maintenant en France de population +dont on puisse, d'une manière certaine, faire remonter l'origine aux +bandes sarrazines. On a cité une peuplade qui habite les bords de la +Saône, entre Mâcon et Lyon, particulièrement celle qui est établie +sur la rive gauche, et on a prétendu que cette peuplade provient +d'un détachement qui, sous Charles-Martel, ne put, avec le reste de +l'armée, regagner les Pyrénées. On a fait mention de quelques usages +particuliers à cette peuplade; on a même relevé quelques expressions +qu'on a cru d'origine arabe[409]. Mais les expressions qui ont été +signalées dérivent du latin ou du vieux français, ou ont une origine +absolument inconnue. Quant aux usages, ils ne renferment rien qui +ne puisse s'appliquer aussi bien aux Bohémiens ou à toute autre race +étrangère[410]. + + [409] Voy. la dissertation de M. Riboud, dans le t. V des _Mémoires + de la Société des antiquaires_, p. 1 et suiv. + + [410] Sur les Bohémiens, voy. la lettre curieuse de M. Walckenaer, + _Nouvelles Annales des Voyages_, t. LX, p. 64 et suiv. + +Il y a plus, si nous consultons l'histoire, elle nous dira que jamais +colonie de Sarrazins n'exista là où l'on place celle-ci. Dans la +première moitié du dixième siècle, à l'époque où les Sarrazins, les +Normands et les Hongrois, s'étaient, pour ainsi dire, donné rendez-vous +dans notre infortunée patrie, et que chacun de leur côté, ils +entassaient ruines sur ruines, l'histoire affirme que les environs de +Tournus et de Mâcon, par un privilége particulier, furent à l'abri de +ces épouvantables dévastations; et que c'est là que les évêques et les +moines accouraient de toutes les parties de la France avec les reliques +des saints, et les trésors des églises[411]. Si une colonie sarrazine +s'était trouvée dans le pays, comme l'éloignement qu'on a cru remarquer +entre la population actuelle et les populations voisines aurait été +alors encore plus sensible, est-ce là que les chrétiens pressés de +toute part auraient cherché un refuge? + + [411] Voy. le recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, + t. IX, p. 7, 565, 669, etc. + +Nous rejetons également l'opinion de ceux qui ont rattaché aux +invasions sarrazines la classe d'hommes établis dans le Bigorre et +dans les contrées voisines des Pyrénées, et qu'on appelle _Cagots_. +Les Cagots, qui ont subsisté jusqu'à ces derniers tems, formaient +une classe à part, et passaient pour être en proie à des maladies +contagieuses. Le savant de Marca supposa qu'ils étaient un reste +des Sarrazins, et il faisait dériver leur nom de _caas-goths_, ou +chasseurs de goths. Mais les Cagots sont appelés dans le pays du nom de +_Christaas_, ou de chrétiens; ce qui a donné lieu à un savant de nos +jours de penser que c'étaient des chrétiens primitifs, qui n'étaient +jamais sortis de leurs montagnes, et qui, n'adoptant pas les pratiques +mises plus tard en usage par le reste de la population, avaient fini +par se trouver isolés[412]. Quoi qu'il en soit, l'opinion de Marca est +insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots à ce +grand nombre de peuplades éparses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs, +sous les noms de _Caqueux_, _Cacous_, _Capots_, etc.,[413]. + + [412] Voy. la lettre que M. Walckenaer a insérée dans les + _Nouvelles annales des Voyages_, t. LVIII, p. 326 et suiv. + + [413] Comparez l'_Histoire de France_, par M. Michelet, t. I, p. + 495, et les _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 217. + Ce que nous avons dit de la prétendue colonie sarrazine des bords + de la Saône, et des Cagots, s'applique également à une certaine + peuplade établie sur les bords de la Loire, dans la presqu'île + nommée le Véron, entre la Loire et la Vienne. Voy. le _Voyage aux + Alpes maritimes_, par M. Emm. Fodéré, t. I, p. 45 et suiv. + +Nous ne parlons pas ici des Maures d'Espagne, qui, sous Henri IV, +émigrèrent en France, particulièrement dans les provinces méridionales +du royaume. On sait que le roi d'Espagne, Philippe III, ne voulant plus +tolérer dans ses états des hommes qui étaient en opposition avec la +religion dominante, et qui, bien que faisant la richesse et la force +du pays, pouvaient, par leurs relations avec l'empire ottoman, alors +formidable, mettre le royaume en danger, ces hommes, au nombre de plus +d'un million, furent obligés de renoncer à leur patrie. Cent cinquante +mille d'entre eux franchirent les Pyrénées et entrèrent en France. +Mais le gouvernement leur permit seulement de traverser le royaume. +Presque tous se rendirent en Afrique ou dans les provinces de l'empire +ottoman; ceux qui restèrent en France embrassèrent le christianisme et +se fondirent dans la masse de la population[414]. + + [414] Comparez Chenier, _Recherches historiques sur les Maures_, t. + II, p. 385, et M. Capefigue, _Richelieu, Mazarin, la Fronde et le + règne de Louis XIV_, t. I, p. 31, 88 et suiv. + + +La littérature arabe n'a-t-elle exercé aucune influence sur la +littérature des peuples du midi de l'Europe? On a attribué aux nomades +de l'Arabie le premier emploi de la rime, des poésies amoureuses et +des chants de guerre. En effet, c'est vers les derniers tems du séjour +des Sarrazins en France, que commencèrent à se former la langue d'oc +et la langue d'oil; la langue latine n'existait plus que dans les +livres, et la langue germanique était tombée en désuétude. L'influence +arabe dut s'exercer principalement sur la langue d'oc, commune aux +peuples du midi de la France et de la Catalogne, d'abord parce que ce +furent les pays où les Sarrazins se maintinrent plus long-tems; de +plus, parce que la littérature des troubadours paraît avoir précédé +les autres littératures de l'Europe moderne. Mais cette influence ne +dut devenir vraiment sensible qu'après l'entière expulsion des Arabes +du sol français. Les monumens de la littérature romane qui nous sont +parvenus, sont tous postérieurs à la première moitié du dixième siècle; +et sans doute, l'occupation d'une partie du royaume par les Sarrazins +n'eut d'abord d'autre effet que d'entraver le développement d'une +civilisation qui tendait à se communiquer à toute la société chrétienne +de cette époque[415]. + + [415] Nous empruntons quelques-unes de ces observations à M. + de Sismondi, _Histoire de la littérature des peuples du midi de + l'Europe_. + +A l'égard des mots d'une origine incontestablement arabe qui se +sont introduits dans la langue française, par exemple l'expression +_salam alayk_ (salamalek), qui signifie _salut à toi_, et à laquelle +l'interlocuteur répond _alayk alsalam_, ou _sur toi le salut_, ces +mots ont pu s'introduire en France postérieurement aux invasions des +Sarrazins, et pendant les guerres des croisades. Il ne faut pas oublier +que les relations entre la France et les Sarrazins n'ont pas cessé +avec les invasions de ces derniers; bien au contraire, ces relations +n'ont fait que s'accroître, et leurs effets ont dû être d'autant +plus puissans, qu'en général, à la différence des anciennes, elles +reposaient sur des rapports de commerce et d'amitié. + +Un effet de la domination passagère des Sarrazins que l'on ne saurait +méconnaître, c'est la création d'une foule de seigneuries et de +fortunes dont il existe encore des débris. Les Sarrazins s'étaient +mis en possession de vallées fertiles et riches; d'autres contrées, +par suite d'une politique barbare, avaient été entièrement dévastées; +il était naturel que les personnes qui avaient aidé à l'expulsion des +barbares eussent part aux terres conquises. C'est ce qui eut lieu dans +les diocèses de Grenoble, de Gap, et dans la Basse-Provence[416]. C'est +ce qui avait déjà été mis en usage dans les provinces septentrionales +de l'Espagne. + + [416] Seulement il est bon de rappeler l'erreur de certains + écrivains qui, voulant flatter la vanité de quelques anciennes + familles, ont fait remonter l'origine de ces fortunes jusqu'avant + Charlemagne. Voy. ci-devant, p. 82. C'est encore à tort que + d'autres écrivains, attribuant à ce genre de conquêtes une + influence qu'elles n'ont pas eue, y ont rattaché l'établissement + des franchises municipales et de l'esprit de liberté qui se + firent remarquer dans le midi de la France plutôt qu'ailleurs. Ces + franchises étaient un reste de la domination romaine, et se sont + toujours conservées d'une manière plus ou moins intacte dans la + Provence et le Languedoc. Voyez l'_Histoire du Droit municipal en + France_, par M. Raynouard, Paris, 1829, 2 vol. in-8º. + +Cette manière d'arriver à l'opulence paraissait tellement naturelle, +que les princes et les grands s'en étaient fait comme une branche +de revenu, et qu'on spéculait sur une expédition tentée contre les +infidèles, comme maintenant on spéculerait sur l'armement d'un navire. +En 1034, le comte d'Urgel, Ermengaud IIe, fait don à un monastère +de ses états de la dîme de toutes les prises qu'il fera sur les +mécréans[417]. En 1074, le pape Grégoire VII écrit aux grands d'Espagne +pour leur annoncer qu'il investissait d'avance Ebles II, comte de +Roucy, de toutes les terres que celui-ci parviendrait à enlever aux +Sarrazins, à condition qu'Ebles déclarerait les tenir du saint-siége, +et qu'il lui paierait un tribut annuel[418]. + + [417] Bibliothèque royale, grand recueil des chartes, cartulaire + majeur de Saint-Michel de Cuxa, fol. 111 verso. + + [418] _Art de vérifier les Dates_, t. III, 2e partie, p. 273. + + +En somme, il semble que l'influence exercée directement par les +Sarrazins ne fut pas aussi considérable qu'on serait tenté de le +croire d'abord. Les dégâts mêmes qu'ils commirent, quelque affreux +qu'ils fussent, s'affaiblirent en présence de ceux des Normands +et des Hongrois; ils furent même inférieurs à ceux des Normands, +puisque ceux-ci, bien que venus plus tard, eurent un théâtre plus +vaste, et se maintinrent avec moins d'interruption. D'ailleurs, ce +n'est pas le souvenir des maux causés par les Sarrazins qui resta +gravé le plus profondément dans les esprits; pendant long-tems on +songea de préférence aux lumières, aux exploits et à la puissance +des Sarrazins; ce fut au point que le nom de _sarrazin_ et les noms +de _païen_ et de _romain_, se confondirent dans les esprits[419], et +que le vulgaire attribua aux Sarrazins tout ce qui apparaissait de +grand et de colossal. On sait que la ville d'Orange offre encore des +restes imposans de la domination romaine. Un poème manuscrit fait de +ce magnifique monument un _ouvrage sarrazin_. Il en a été de même des +anciens murs romains de Vienne en Dauphiné[420]. Encore aujourd'hui, +dans le midi de la France, chaque fois qu'on retire de la terre +quelqu'une de ces larges briques, par lesquelles les Romains avaient +coutume de recouvrir la toiture de leurs édifices, le peuple, dans les +pays mêmes où les mahométans n'ont peut-être jamais mis les pieds, ne +manque pas de donner à ces débris le nom de _tuile sarrazine_. + + [419] Voy. le _Roman de Garin le Loherain_, publié par M. Paulin + Paris, t. I, p. 88, et t. II, p. 57 et 199. + + [420] Voy. l'_Histoire de la ville de Vienne_, par M. Mermet, 2e + partie, 1833, in-8º, p. 148 et suiv. + +Le souvenir des invasions des Normands et des Hongrois n'existe plus +que dans les livres. D'où vient que le souvenir des Sarrasins est resté +présent à tous les esprits? Les Sarrazins se montrèrent en France avant +les Normands et les Hongrois, et leur séjour se prolongea après les +incursions des uns et des autres. Les premières invasions des Sarrazins +sont empreintes d'un tel caractère de grandeur, qu'on ne peut en lire +le récit sans émotion. Les Sarrazins, à la différence des Normands +et des Hongrois, marchèrent long-tems à la tête de la civilisation; +de plus, lorsqu'ils eurent cessé d'occuper notre territoire, ils +continuaient à être un sujet d'épouvante pour nos côtes; enfin, les +guerres qu'ils soutinrent pendant les croisades en Espagne, en Afrique +et en Asie, durent ajouter à leur nom un nouvel éclat. Mais toutes ces +raisons seraient insuffisantes pour expliquer la grande place que le +nom sarrazin remplit encore en Europe dans la mémoire des hommes. La +cause, la véritable cause d'un fait si singulier, c'est l'influence +qu'exercèrent au moyen-âge les romans de chevalerie, influence qui +s'est maintenue plus ou moins jusqu'à nos jours. + + +Maintenant que les romans de chevalerie sont presque oubliés, nous +avons de la peine à nous rendre compte de l'effet qu'ils produisirent. +Mais au moyen-âge, ces romans formaient presque l'unique lecture de la +noblesse et même du peuple. C'est là que les guerriers et les hommes +qui se piquaient d'élévation dans les sentimens, allaient chercher des +leçons de valeur et de générosité; c'est là que les personnes de l'un +et de l'autre sexe se formaient à la galanterie, qualité qui tenait +alors une place très-importante dans les moeurs publiques. En général, +les monumens de l'antiquité classique étaient perdus de vue; on +dédaignait même les chroniques nationales qui auraient pu mettre sur la +voie de la vérité. + +Les romans de chevalerie, dont une partie seulement nous est parvenue, +furent écrits dans les onzième, douzième et treizième siècles. La +plupart étaient en vers, et n'étaient pas seulement lus des personnes +de toutes les classes; des chanteurs ambulans, nommés _jongleurs_, +allaient de ville en ville, de bourg en bourg, et les récitaient en +présence du peuple assemblé. Il n'y avait presque pas de fête dans +les châteaux et dans les villages, où quelque morceau de ce genre ne +fût exposé à l'admiration populaire. Ce sont ces mêmes récits qui, +plus tard, reproduits par la plume des poètes italiens, surtout de +l'Arioste, ont continué, sous une nouvelle forme, à circuler dans +toutes les bouches. + +On sait que les guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, +qui forment le sujet d'une grande partie des romans de chevalerie, +furent principalement dirigées contre les Frisons, les Bavarois, +les Saxons et les autres peuples germains et slaves, qui sans cesse +menaçaient de forcer les barrières de l'empire. Mais, à l'époque où +les romans de chevalerie furent composés, il n'existait plus d'empire +français; la France était à peu près réduite à ses limites actuelles; +et les hommes qui voulaient signaler leur valeur allaient combattre les +mécréans, soit sur les bords de l'Èbre, du Tage, ou du Guadalquivir, +soit sur ceux du Jourdain, de l'Oronte et du Nil. Comme les auteurs +de romans de chevalerie écrivaient surtout pour les gens de guerre et +pour les personnes qui aimaient à figurer dans les tournois et les +exercices militaires, ils se crurent obligés de mettre en scène les +idées et les moeurs de leur tems. Dès lors, les noms de Roland et des +héros qui, depuis Charlemagne, étaient pour ainsi dire en possession +d'enflammer les imaginations, ne furent plus qu'une espèce de thème, +auquel venaient se rattacher les grands coups de lance et les triomphes +des guerriers de l'époque. Les poètes avaient même fini par comprendre, +sous la dénomination de Sarrazins, les Saxons et les autres peuples du +Nord, qui avaient été successivement en lutte avec la France[421]. + + [421] Quelques-unes de ces idées se trouvaient déjà dans les + articles que M. Fauriel inséra, en 1832, dans la _Revue des + Deux-Mondes_, relativement aux épopées provençales. + +Il fut donc admis en principe que tous les exploits des paladins et +des braves de l'âge héroïque de notre histoire avaient eu lieu contre +les Sarrazins. Il ne s'agit plus que de multiplier les occasions où +ces braves pourraient se signaler. Presque chaque ville du midi de +la France et de l'Italie fut censée avoir eu son émir et son prince +sarrazin, ne fût-ce que pour ménager aux preux de la chrétienté le +mérite de les déposséder[422]. On fit même intervenir les Sarrazins +dans les combats et les tournois des chrétiens, en un mot, dans tous +les lieux de la terre où il y avait quelque laurier à cueillir. Il +y a plus, afin de relever la gloire des chevaliers chrétiens, qui +naturellement finissaient par l'emporter, on rehaussa le caractère +de quelques-uns des chevaliers sarrazins; on en fit des modèles de +noblesse et de générosité[423]; enfin on ne reconnut de supérieur à +leur courage que le courage surhumain de Renaud et de Roland. + + [422] Voy. le _roman de Philomène_, déjà cité. + + [423] Dans le roman de _Partenopeus de Blois_, le héros chrétien + du poème est pris d'une manière traîtreuse par quelques Sarrazins. + Aussitôt le chef de l'armée sarrazine vient se remettre entre + les mains du roi de France, et déclare qu'il est prêt à subir le + traitement que le roi voudra lui infliger en représailles. Le même + trait est raconté d'un autre roi sarrazin. Voy. le _Journal des + Savans_, décembre, 1834, p. 728, article de M. Raynouard. + +Ici encore on retrouve la preuve de la supériorité morale des Maures +d'Espagne. Quelques chroniqueurs espagnols rapportent que, vers l'an +890, le roi des Asturies, Alphonse-le-Grand, ne trouvant point parmi +les chrétiens d'homme assez éclairé pour élever dignement son fils +et héritier présomptif, fit venir de Cordoue deux Sarrazins pour lui +servir de précepteurs. Une idée analogue se retrouve peut-être dans un +roman de chevalerie relatif à Charlemagne, où il est dit que Charles, +encore enfant, se rendit chez les Maures, ce qui donna probablement +lieu de croire à nos pères que ce prince, à l'aide des lumières qui +distinguaient alors les mahométans, s'était mis en état de renouveler +la face de l'occident[424]. + + [424] Voy. le _Roman des enfances de Charlemagne_, par Girard + d'Amiens, manusc. français de la Biblioth. roy., no 7188, fol. 30, + verso. + +Ce n'est guère que depuis quelques siècles qu'on est revenu à l'étude +des documens originaux de l'histoire nationale; et c'est seulement +depuis environ cent cinquante ans que la critique a pour toujours fait +justice des contes mis en circulation par les romans de chevalerie. +On est étonné de voir l'illustre Mabillon hésiter sur la fausseté de +certains épisodes du poème de _Guillaume-au-Court-Nez_, et ranger dans +le domaine de l'histoire la prétendue occupation du midi de la France +par les Sarrazins, sous Charlemagne[425]. + + [425] _Annales Benedictini_, t. II, p. 369. + +Assurément, si les Moussa, les Tharec, les Abd-alrahman et les Almansor +revenaient au monde, ils seraient bien étonnés de voir le changement +qui s'est opéré en Europe dans la position respective des chrétiens et +des musulmans. Mais cette première impression effacée, ils seraient +agréablement surpris de la large place que nos vieux romanciers ont +accordée à leurs exploits; et leur ame, habituée aux grandes choses, +rendrait hommage à un sentiment de courtoisie qui ennoblit les moeurs +barbares de nos pères, et qui semble disparaître chaque jour. + + FIN. + + + + +ADDITIONS ET CORRECTIONS. + + +Page 3. La note deuxième doit être ainsi conçue: «Procope, _Histoire +de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10; et M. Dureau de Lamalle, +_Recherches sur l'histoire de la partie de l'Afrique septentrionale, +connue sous le nom de régence d'Alger_, par une commission de +l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; Paris, 1835, t. I, p. +114 et suiv.» + +_Ibid._ Lisez ainsi la note 3: «Voy. les témoignages mentionnés par +Ibn-Khaldoun, dans l'extrait déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien +qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne partage pas cette opinion. Voy. aussi +l'article _berber_ de l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac.» + +Page 21. Le premier alinéa doit commencer ainsi: «Des documens qui +remontent à une assez haute antiquité, font mention de la destruction +du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, etc.» + +Page 51. Au bas de la page, ajoutez en note: «Voyez Conde, _Historia_, +t. I, p. 89.» + +Page 176. A la fin du dernier alinéa, ajoutez en note: «On lit dans +une charte de l'abbaye de Saint-Victor, à Marseille, à l'année 1005, +ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet populum christianum flagellare +per sævitiam paganorum, gens barbara in regno provinciæ irruens, +circumquaque diffusa vehementer invaluit, ac munitissima quæque loca +obtinens et inhabitans, cuncta vastavit, ecclesias et monasteria +plurima destruxit, et loca quæ prius desiderabilia videbantur in +solitudinem redacta sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum, +habitatio postmodum coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima +collectio_, t. I, p. 369. D'un autre côté, voici quel était, en 975, +l'état de l'église de Fréjus, d'après une charte rédigée au moment +où le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas +Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem +redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius fuerunt +effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel possessiones +quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum paginæ, desunt +regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia testimonia, aut vetustate +consumpta aut igne perierunt, nihil aliud nisi tantum solo episcopatus +nomine permanente. _Gallia Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82.» + +Page 230, note. A propos de l'origine du mot _sarrazin_, ajoutez ces +mots: «Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer que +d'après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., la partie +de l'Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès avant notre +ère, comme elle l'est encore de nos jours, habitée par des tribus +arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait donc également +possible que la dénomination d'_orientaux_ eût servi à distinguer les +nomades restés dans la presqu'île, de ceux qui avaient traversé la mer +Rouge. Encore aujourd'hui que l'Égypte est occupée par les Arabes, la +contrée située à l'orient du Delta est nommée _scharkyé_ ou orientale, +et la partie comprise dans le Delta, _gharbyé_ ou occidentale. C'est +ainsi que les Goths, dès avant leur départ des pays qu'ils occupaient +au nord de l'Europe, s'étaient divisés en _Ostrogoths_ ou Goths de +l'est, et _Visigoths_ ou Goths de l'ouest; mais la difficulté qui +résulte du passage de Nonnosus existe toujours.» + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + Pag. + + Dédicace v + + Introduction ix + + PREMIÈRE PARTIE. Premières invasions des Sarrazins + en France, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et + de tout le Languedoc, en 759 1 + + DEUXIÈME PARTIE. Invasions des Sarrazins en France, + depuis leur expulsion de Narbonne jusqu'à leur établissement + en Provence, en 889 85 + + TROISIÈME PARTIE. Établissement des Sarrazins en Provence, + et incursions qu'ils font de là en Savoie, en Piémont + et dans la Suisse, jusqu'à leur expulsion + totale de France 157 + + QUATRIÈME PARTIE. Caractère général des invasions + sarrazines, et conséquences qui en furent la suite 229 + + Des peuples qui prirent part à ces invasions: les Arabes 229 + --les Berbers 232 + --les Germains, les Slaves, etc. 233 + + Commerce des esclaves 235 + + Les juifs prirent-ils part à ces invasions? 241 + + Langages et religions des envahisseurs 242 + + Motifs qui faisaient agir les conquérans 249 + + Costume des conquérans 251 + + Partage du butin 253 + + Sort des chrétiens qui tombaient entre les mains des + Sarrazins 254 + + Sort des Sarrazins qui tombaient entre les mains des + chrétiens 262 + + Servage et esclavage en France 265 + + Système d'administration établi par les Sarrazins 270 + + Impôts 279 + + Manière dont s'opéraient les invasions sarrazines 286 + + Traces qui restent de ces invasions 289 + + Progrès dans l'agriculture 296 + + Races des chevaux 298 + + Danses 300 + + Colonies sarrazines en France 301 + + Influence des Arabes sur la littérature française 306 + + L'influence des invasions sarrazines en général exagérée 309 + + Cette exagération est l'ouvrage des romans de chevalerie 311 + + Grande place que les Sarrazins occupent dans ces romans 313 + + Additions et corrections 319 + + + + +Note de transcription détaillée: + +Cette version électronique comporte les corrections suivantes: + + p. xxix, «Narbonam et Carcassonam» corrigé en + «Carcassonam et Narbonam» (note no 14), + p. 8 et 61, «Pépin» harmonisé en «Pepin», + p. 12, «Béjà » corrigé en «Beja» («évêque de Beja»), + p. 14, «Beziers» corrigé en «Béziers», + p. 18, «Paul, diacre,» corrigé en «Paul Diacre,» (note no 42), + p. 30, «Acheri» corrigé en «Achery» («Spicilège de d'Achery», + note no 57), + p. 40, «Ausonne» corrigé en «Ausone» + («ces vers d'Ausone», note no 66), + p. 39, «Bouches-du-Rhônes» corrigé en «Bouches-du-Rhône», + p. 71, «il» corrigé en «ils» («qu'ils accablèrent»), + p. 74, «Voyage» corrigé en «Voyages» («Voyages en Arabie», + note no 111), + p. 79, «Refugié» corrigé en «Réfugié» («Réfugié en Afrique»), + p. 94, ajout d'un «d» manquant dans «C'est sans doute de là », + p. 94, «christiana» harmonisé en «Christiana» («Gallia Christiana», + note no 129), + p. 101, «secourera» corrigé en «secourra» («Dieu vous secourra»), + p. 128, «rebellion» corrigé en «rébellion» («Quand la rébellion»), + p. 133, ajout de «dom» dans «Recueil de dom Bouquet» (Note no 184), + p. 164, «fut» corrigé en «furent» («la France et l'Italie furent»), + p. 173, «mersio» corrigé en «messio» («pæninam messio falcem»), + p. 175, «rebellions» corrigé en «rébellions» + («les rébellions sans cesse renaissantes»), + p. 210, «Voyages» corrigé en «Voyage» («Voyage dans les départemens du + midi de la France», note no 282), + p. 220, «japer» corrigé en «japper» («ils semblaient japper»), + p. 230, «OElsner» corrigé en «Oelsner» («mémoire de M. Oelsner»), + p. 279, «arrogé» corrigé en «arrogés» + («s'étaient arrogés les revenus»), + p. 300, «tauraux» corrigé en «taureaux» («deux taureaux catalans»). + +Les erreurs évidentes de ponctuation ont été corrigées silencieusement; +certains point manquants, comme dans «ibid.» ou «t.» ont été ajoutés. + +À l'exception des corrections mentionnées ci-dessus, l'orthographe, la +ponctuation et l'accentuation n'ont pas été harmonisées, comme dans par +exemple: + + Guillaume... au court-nez / au-court-nez / au court nez + Spicilège / Spicilége + Aaron-Alraschid / Aaron-alraschid + +Plusieurs notes contenaient quelques mots écrits en arabe. Ceux-ci n'ont +pas fait l'objet d'une transliterration en caractères latins puisque +cela est déjà fait lors du renvoi à la note; ils ont été remplacé par +«<mot en arabe>». + +Les «additions et corrections» mentionnées à la fin du livre ont été +intégrées à l'ouvrage. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by +Joseph Toussaint Reinaud + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43306 *** diff --git a/43306-8.txt b/43306-8.txt deleted file mode 100644 index 6c2749e..0000000 --- a/43306-8.txt +++ /dev/null @@ -1,8769 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by -Joseph Toussaint Reinaud - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Invasions des Sarrazins en France - et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, - pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère - -Author: Joseph Toussaint Reinaud - -Release Date: July 26, 2013 [EBook #43306] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Note de transcription: - - Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre. - - - - - INVASIONS - DES SARRAZINS - EN FRANCE - ET - DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET EN SUISSE. - - - - - Ouvrage du même auteur se trouvant à la même librairie: - - _Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas - et d'autres cabinets; considérés et décrits d'après leurs rapports - avec les croyances, les moeurs et l'histoire des nations musulmanes._ - - Paris, 1828, deux vol. in-8º, avec dix planches. Prix: 18 fr. - - - IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPRÉ, - Rue Saint-Louis, No 46, au Marais. - - - - - INVASIONS - DES SARRAZINS - EN FRANCE - ET - DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, - PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SIÈCLES DE NOTRE ÈRE, - D'APRÈS LES AUTEURS CHRÉTIENS ET MAHOMÉTANS, - - PAR M. REINAUD, - MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET - BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX - DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE, ETC. - - - [Illustration] - - - PARIS, - A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPRÉ, - Rue Vivienne, 2. - - - 1836. - - - - - A - Monsieur Raynouard, - - MEMBRE DE L'INSTITUT, - - L'ILLUSTRE ÉDITEUR DES POÉSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR - DES MONUMENS DE LA LITTÉRATURE ROMANE. - - HOMMAGE DE SON CONFRÈRE. - - - - -INTRODUCTION. - - -Il fut un tems où la France était continuellement exposée aux attaques -et aux violences d'un peuple étranger; et ce peuple, qui déjà avait -subjugué l'Espagne et quelques autres contrées voisines, amenait -avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles -moeurs. Il s'agissait, pour la France et pour les pays de l'Europe -qui n'avaient pas encore subi le joug, de savoir s'ils conserveraient -tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les -institutions. - -On s'était plus d'une fois demandé quel était le caractère de ces -attaques qui furent accompagnées de l'occupation d'une partie de notre -territoire, d'où elles venaient, quelles en furent les circonstances -et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils à une seule et -même nation, à la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs -des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s'accordaient tous -dans le même but, professaient-ils la même religion? ou bien y avait-il -parmi eux des juifs, des idolâtres et même des chrétiens? Enfin, quels -furent les résultats d'invasions si souvent répétées, et en reste-t-il -encore des traces? - -Une partie de ces questions avait déjà été plus d'une fois examinée; -mais personne, ce nous semble, n'avait essayé de les envisager toutes -et d'en tirer des conséquences générales[1]. Pour traiter un pareil -sujet dans toute son étendue, il était indispensable de réunir aux -témoignages des écrivains chrétiens occidentaux, ceux des écrivains -arabes; aux témoignages des peuples vaincus, ceux des peuples -vainqueurs. - - [1] Nous devons cependant faire mention du _Précis historique - des guerres des Sarrazins dans les Gaules_; par M. B.... N. C. - F., Paris, 1810; et de l'_Histoire générale du moyen-âge_; par M. - Desmichels, Paris, 1831, t. II. - -Depuis bien des années on avait remarqué l'insuffisance des récits des -écrivains de l'Europe chrétienne. L'époque des invasions des Sarrazins -en France se lie précisément aux tems les plus désastreux et les plus -obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencèrent, vers -l'an 712 de notre ère, la France était morcelée entre les Francs du -Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne; -les Francs du Midi, qui étaient maîtres de l'Aquitaine, depuis la -Loire jusqu'aux Pyrénées, et les débris des Visigoths qui avaient -conservé une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis -long-tems la faiblesse des souverains et l'ambition des grands avaient -mis le désordre dans le gouvernement et dans la société; une foule -d'intérêts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il -parvenu que des notions très-imparfaites sur cette partie de nos -annales. Avec Pepin et Charlemagne, à mesure que l'unité politique -se rétablit, l'horizon historique s'étend et s'éclaire d'une lumière -nouvelle; mais dès lors les Sarrazins sont repoussés loin de notre -territoire. Lorsqu'ensuite, sous les fils de Louis-le-Débonnaire et -leurs descendans, les Sarrazins se montrèrent de nouveau en-deçà de nos -frontières, l'anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient -encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l'horizon historique -recommença-t-il à se rembrunir, à tel point que la France, étant -alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, où les -Sarrazins, les Normands et les Hongrois s'étaient donné rendez-vous, on -a souvent de la peine à démêler ce qui fut l'ouvrage des uns et ce qui -fut l'ouvrage des autres. - -Le récit des écrivains arabes sur des tems si éloignés, surtout pour ce -qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n'est pas toujours -plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages -nous sont parvenus, ont écrit long-tems après les événemens. Sans doute -il y eut dès l'origine, parmi les conquérans, des hommes empressés de -transmettre à la postérité des faits si merveilleux, si honorables en -général pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention -d'une histoire de Moussa, conquérant de l'Espagne, écrite par son -petit-fils[2], et d'un poème sur Tarec, rival de gloire de Moussa, -composé également deux générations après lui[3]. Mais le récit que ces -hommes laissèrent par écrit était sans doute bien imparfait, puisque -les auteurs postérieurs ont le plus souvent l'air de parler d'après des -traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes, à cette -époque d'enthousiasme et de gloire, étaient presque uniquement occupés -de ce qui pouvait relever l'éclat de leur religion. La seule branche -de la littérature qui attirât leurs hommages était la poésie. Aussi, -la même disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits -et les succès des conquérans de la Syrie, de l'Égypte et du reste de -l'Ancien-Monde. - - [2] Casiri, _Bibliotheca arabico-hispana Escurialensis_, t. II, p. - 139. - - [3] _Ibid._, p. 36. - - [4] Nous ne disons rien de l'_Histoire des deux conquêtes de - l'Espagne par les Mores, par Abulcacim-Tarif-Aben-Tarique, l'un - de ceux qui y ont pris part_. Cet ouvrage est apocryphe, et il fut - composé dans le seizième siècle, par Miguel de Luna, interprète de - Philippe II. - -Les récits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte à -notre sujet, sont postérieurs au neuvième siècle de notre ère, et -appartiennent par conséquent à une époque où le souvenir des événemens -était en partie effacé. Il y a d'ailleurs des séries considérables de -faits dont ils n'ont rien dit. - -Les Arabes avaient bien des moyens de connaître l'intérieur de la -France et des contrées voisines. Ils en occupèrent long-tems une -partie; plus tard, les relations qu'ils entretinrent avec ces pays -furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage, -qu'indépendamment des incursions à main armée qu'ils y faisaient, des -ambassadeurs se rendaient fréquemment d'une contrée à l'autre. On sait -d'ailleurs, par Massoudi, que vers l'an 939 de Jésus-Christ, un évêque -de Gironne, en Catalogne, appelé Godmar, ayant été envoyé en députation -auprès du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam, -fils et héritier présomptif du prince, et connu par son zèle éclairé -pour tous les genres de lumières, une Histoire de France depuis Clovis -jusqu'à son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, était sous la -domination française, et l'évêque de Gironne reconnaissait l'autorité -de Louis-d'Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France -était exacte. Massoudi déclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage -en Égypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots -qu'il en dit. - - [5] Les noms de Godmar et de Gironne, ainsi que le passage entier - sont altérés dans la plupart des exemplaires de Massoudi qui - se trouvent à la bibliothèque Royale. Nous avons fait usage des - divers manuscrits de la Bibliothèque, notamment d'un exemplaire - ayant appartenu à feu M. Schulz, et acquis récemment. Voyez aussi - Deguignes, _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. XLV, p. - 21; M. d'Ohsson, _Des Peuples du Caucase_; Paris, 1828, p. 123, et - le recueil espagnol intitulé _Espana Sagrada_, t. XLIII, p. 126 et - suiv. - -Une cause qui dut rebuter les écrivains arabes eux-mêmes, ce fut la -multitude de noms d'hommes et de lieux qui se présentaient sous leur -plume, et qui étaient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en -écrivant, ne sont pas dans l'usage de marquer les voyelles; quelquefois -même, pour les lettres de l'alphabet qui se ressemblent, les copistes -omettent les points placés en-dessus ou en-dessous qui doivent servir -à les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n'ont -pas d'analogue dans leur langue, sont-ils méconnaissables pour les -nationaux eux-mêmes. - -A défaut d'autres témoignages, les monnaies frappées par les vainqueurs -auraient pu être de la plus grande utilité. On sait de quel secours, en -général, sont ces monumens pour fixer les noms d'hommes et de lieux, -ainsi que les dates. Mais jusqu'au dixième siècle, les Sarrazins -d'Espagne et de France ne connurent qu'un hôtel des monnaies, celui -de Cordoue; et les monnaies antérieures à cette époque, qui nous sont -parvenues, renferment seulement quelques passages de l'Alcoran, sans -nom de souverain ni de gouverneur de province. - -On peut juger par là des nombreuses difficultés que présentent les -premiers tems de l'établissement des Sarrazins en Espagne, et à plus -forte raison de leur établissement en France. Il existe, au sujet de -l'occupation de l'Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publié -il y a quelques années et qui renferme des renseignemens précieux. -C'est l'_Histoire de la domination des Arabes en Espagne_ par Conde[6]. -L'auteur a eu à sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothèque -de l'Escurial et de quelques bibliothèques particulières d'Espagne; -et bien que certains écrits qui se trouvent à la Bibliothèque royale -de Paris lui soient restés inconnus, il a, en général, puisé à des -sources plus abondantes qu'il ne serait possible de le faire ailleurs. -Malheureusement Conde n'a pas eu le tems de mettre la dernière main -à son travail. Peut-être aussi manquait-il de la critique nécessaire -pour une tâche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol -que Conde paraît n'avoir pas connu, et qui lui aurait été fort utile. -C'est un recueil de lettres servant à éclaircir l'histoire de l'Espagne -sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publié à Madrid en 1796, est destiné -à combattre certains passages du douzième volume de l'_Histoire -d'Espagne_ de Masdeu. L'auteur laisse trop souvent percer l'envie qu'il -a de trouver en faute l'écrivain qu'il attaque. D'ailleurs une partie -des passages arabes qu'il allégue paraissent altérés. Néanmoins il fait -souvent preuve de beaucoup de sagacité; et les questions qu'il soulève -au sujet des différentes races dont se composaient les armées des -conquérans, des diverses religions qu'ils professaient, des déchiremens -qui furent la suite presque immédiate d'élémens aussi hétérogènes, -auraient mérité de fixer l'attention de Conde. - - [6] _Historia de la dominacion de los Arabes en Espana_; Madrid, - 1820, 3 vol. in-4º. Il a paru deux traductions françaises, - libres et abrégées de cet ouvrage, l'une par M. Audiffret dans - la _Continuation de l'art de vérifier les dates_; l'autre par M. - de Marlès, et formant un livre à part. Une traduction complète de - cet ouvrage avait été préparée par M. d'Avezac qui, à la parfaite - connaissance de l'espagnol, joint celle de la géographie et de - l'histoire de l'Espagne et de l'Afrique; mais cette traduction est - restée inédite. Nous devons encore faire mention d'un ouvrage écrit - en allemand; c'est le _Geschichte von Spanien_: par M. Lembke, - Hambourg, 1831. Le premier volume, le seul qui ait paru, s'étend - jusqu'en 822. - - [7] _Cartas para illustrar la historia de la Espana arabe_, 1 vol. - in-4º; par Faustino Borbon, qui avait l'avantage de pouvoir puiser - dans les manuscrits arabes de la bibliothèque de l'Escurial. - -En nous livrant à ce travail, nous ne nous sommes pas dissimulé les -nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous -a semblé qu'il était possible d'ajouter à la masse des faits déjà -connus. Une autre circonstance nous a encouragé; c'est que, même pour -certaines expéditions des Sarrazins sur lesquelles il n'existe d'autres -ressources que les témoignages des écrivains chrétiens du pays, nous -avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom -Bouquet et d'autres érudits non moins éminens. - -Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des récits souvent -incohérens que l'histoire nous a conservés, nous avons tâché de démêler -les témoignages contemporains, ou du moins les témoignages les plus -rapprochés des événemens. Sous ce rapport, nous devons nous hâter -de dire que les récits des écrivains chrétiens de l'époque, quelque -défectueux qu'ils soient, nous ont paru, en général, dignes de beaucoup -de considération. Quand ces témoignages et ceux des Arabes s'accordent -ensemble, nous avons cru y reconnaître le caractère de la vérité; quand -ils ne s'accordent pas, nous les avons rapportés les uns et les autres, -en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons -d'ailleurs, autant qu'il nous a été possible, puisé aux sources. Pour -les auteurs originaux que nous n'avons pu consulter, nous avons eu soin -d'en avertir; c'est ce qui nous est arrivé pour certains événemens que -Conde a fait connaître d'après les écrivains arabes. Sans doute, il eût -mieux valu pouvoir vérifier ces faits sur les originaux eux-mêmes, qui -doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a négligé ordinairement -d'indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8]. - - [8] Une partie des extraits originaux faits par Conde se trouvent - aujourd'hui à Paris, et appartiennent à la Société Asiatique; mais - nous n'avons dans ces extraits rien trouvé d'important pour notre - objet. - -A la fin de l'ouvrage, nous parlons des différens peuples qui, mêlés -aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l'Europe aux lois -de l'Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons -désigné ces peuples, tantôt par le nom générique de _Sarrazins_, mot -dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui s'appliquait alors aux -nomades en général; tantôt par celui de _Maures_, parce que c'est -par l'Afrique que les Arabes s'introduisirent en Espagne, et que -beaucoup de guerriers africains se joignirent à eux. Nous avons eu soin -d'ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des -Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, après la -mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son -vaste empire, et s'en disputèrent les tristes lambeaux. - -A l'époque où les Sarrazins traversaient la France, le fer et la -flamme à la main, et dévastaient le nord de l'Italie et la Suisse, -d'autres bandes, venues des mêmes contrées, régnaient en maîtres dans -la Sicile et la partie méridionale de l'Italie. Ces dernières invasions -se détachant tout-à-fait des premières, nous avons dû nous borner à -indiquer l'influence que des attaques, disséminées sur un si large -théâtre, exercèrent quelquefois les unes sur les autres. - -Il existe dans les divers pays qui ont été occupés, plus ou moins -long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives à cette -occupation même. Ici, on montre l'emplacement d'une forteresse d'où ils -répandaient la terreur dans les campagnes voisines. Là, est le passage -d'une rivière où ils rançonnaient les habitans du pays. Dans cette -vallée est une grotte où ils avaient coutume d'enfermer leur butin. Sur -ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes -formidables, au moyen de signaux particuliers, étaient dans l'usage -de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne -reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispensé -d'en parler. Nous citerons, comme exemple, l'opinion qui a cours au -sujet de Castel-Sarrazin, nom d'une ville située sur les bords de la -Garonne. Il n'est presque personne, surtout dans le midi de la France, -qui n'ait la conviction que cette place a été ainsi appelée parce -qu'elle servit jadis de position fortifiée aux Sarrazins; et cependant -cette dénomination n'est qu'une altération d'un nom jadis en usage dans -le pays[9]. - - [9] Castel-Sarrazin dérive évidemment de _Castrum Cerrucium_, nom - sur lequel on peut consulter le _Gallia Christiana_, t. I, p. 160, - et l'_Histoire générale du Languedoc_, par dom Vaissette, t. I, p. - 544. - -Nous avons également évité de nous appesantir sur certains épisodes, -au sujet desquels des écrivains postérieurs n'ont pas craint de donner -les détails les plus circonstanciés, et dont les auteurs contemporains -n'ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces épisodes sont l'ouvrage -de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de -romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions évidemment -erronées; il nous a semblé qu'il suffisait d'en indiquer l'objet et la -source. - -A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots -de certains de ces épisodes, qui tiennent directement à notre sujet, -et qui, ayant servi de base à une partie des monumens de notre vieille -littérature, formèrent long-tems l'opinion générale de nos pères. - -Les Sarrazins sont souvent appelés par les écrivains contemporains -du nom de _payens_, parce qu'on remarquait dans leurs rangs beaucoup -d'idolâtres, et parce que d'ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant, -les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un -culte divin. Plus tard, à l'époque des croisades, lorsque les restes du -paganisme furent éteints en Europe, les chrétiens d'Occident, n'ayant -plus d'ennemis à combattre que les musulmans, les mots _islamisme_ et -_paganisme_ devinrent synonymes; et on appela indifféremment du nom de -payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l'Alcoran, mais -encore les peuples idolâtres antérieurs à Mahomet, tels que les Francs -qui avaient envahi la France, avant Clovis, et même les Grecs et les -Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence -ainsi: «Ci commencent les chroniques de tous les rois de France, -chrétiens et sarrazins[10].» - - [10] _Catalogus codicum bibliothecæ Bernensis_, par Sinner, t. II, - p. 244. - -Par une idée analogue, dans le roman français de _Parthenopeus_, dont -l'action est censée se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins -se trouvent en scène[11]. Il n'est pas étonnant d'après cela que, dans -plus d'un écrit du moyen-âge, les restes imposans de la domination -romaine à Orange, à Lyon, à Vienne en Dauphiné, portent le nom -d'_ouvrage sarrazin_. Il n'est pas étonnant non plus qu'à la fin le -nom sarrazin eût couvert tous les autres noms, et que les véritables -sources de notre histoire étant négligées, les longues guerres de -Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la -Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables -récits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du -prophète des Arabes. - - [11] _Parthenopeus de Blois_, publié par M. Crapelet, Paris, 1834, - 2 vol. in-4º. Dans ce poème, t. II, p. 77, l'Espagne musulmane est - dépeinte telle qu'elle fut à partir du onzième siècle, c'est-à-dire - morcelée entre une foule de principautés. Ainsi ce poème ne remonte - pas à une haute antiquité. - -Ce ne fut pas la seule source d'erreurs: le grand nom de Charlemagne -avait fini par éclipser les noms de ses indignes successeurs, et même -ceux de son aïeul Charles-Martel et de son père Pepin. Plusieurs -auteurs de romans de chevalerie, et après eux, la plupart des -chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les événemens les -plus importans qui l'avaient précédé ou suivi. C'est ainsi que la -prétendue chronique de l'archevêque Turpin[12] place sous le règne de -Charlemagne l'ensemble des invasions sarrazines en France, à partir -de Charles-Martel jusqu'au dixième siècle, et même le mouvement qui, -vers la fin du onzième siècle, précipita les guerriers de la France en -Espagne, pour secourir les chrétiens de la Péninsule, menacés à la fois -par les musulmans du pays et les populations armées de l'Afrique[13]. -Il en est à peu près de même du _roman_ de Philomène[14], qui suppose -sous Charlemagne les Sarrazins maîtres de tout le midi de la France, à -peu près comme ils l'avaient été un moment sous Charles-Martel, et qui -fait honneur à Charlemagne de leur expulsion opérée long-tems avant -lui. Il n'est pas besoin d'ajouter que chacun de ces écrivains, en -déplaçant ainsi les événemens, a employé dans ses tableaux les couleurs -qui étaient propres à son tems. - - [12] _De vita Caroli Magni et Rolandi_, édition de M. Ciampi, - Florence, 1822, in-8º. D'après les événemens auxquels il est fait - allusion dans cette prétendue chronique, elle a nécessairement - été écrite après l'an 1100. M. Ciampi, l'éditeur, qui connaissait - imparfaitement les tems et les lieux, a méconnu beaucoup de noms - propres. - - [13] Il s'agit du moment où les Maures d'Espagne, vivement pressés - par les chrétiens de Tolède, appelèrent à leur secours Youssouf, - fils de Taschefin, fondateur de la ville de Marok et de l'empire - des Almoravides. - - [14] _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_, édition de - M. Ciampi, Florence, 1823, in-8º. Le roman de Philomène, d'abord - écrit en provençal, est d'une composition postérieure à celle de la - chronique de Turpin. - -D'un autre côté, des auteurs qui écrivaient au moment de la lutte de -nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaçant arbitrairement -les événemens dont nous parlons sous les règnes de Pepin et de -Charlemagne, ont attribué l'honneur du triomphe aux aïeux vrais ou -supposés des seigneurs de qui ils dépendaient. C'est l'idée qui domine -dans le _poème de Guillaume au-court-nez_, ainsi appelé du nom de -Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal héros, et à qui -le poète attribue le mérite d'avoir chassé les Sarrazins de Nismes, -d'Orange et d'autres cités du midi de la France[15]. C'était une -manière de célébrer la part réelle que les guerriers de ces contrées -prirent plus tard, non seulement à l'entière expulsion des mahométans, -mais à la conquête successive de l'Espagne sous les Maures. - - [15] Le _Poème de Guillaume au-court-nez_ est en français, et se - compose de près de quatre-vingt mille vers. On le trouve manuscrit - à la Bibliothèque royale, fonds de Lavallière, no 23. Le poème au - reste se divise en plusieurs branches ou parties. - -On comprend à quel point ces récits, amplifiés dans la suite par les -poètes italiens, notamment par l'Arioste, durent égarer les esprits. -Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans -la première moitié du dixième siècle, quittant les bords du Danube -où était établie leur demeure, franchirent les barrières du Rhin, et -mirent presque toute la France à feu et à sang. Leurs brigandages, -par le vaste théâtre où ils s'exercèrent autant que par leurs effets -désastreux, rappelèrent l'invasion des Vandales, qui, cinq cents -ans auparavant, étaient partis des mêmes lieux et avaient, par -rapport à la France, suivi presque les mêmes chemins. Or, dans les -rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appelées -Venèdes ou Wendes. Il paraît que les écrivains allemands et français, -particulièrement les poètes, voulant établir un rapprochement entre -les Hongrois et les Vandales, dont le nom désigne encore tout ce que la -barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s'attachèrent de préférence -au mot _Wandes_, qu'ils écrivirent aussi _Vandres_ et _Vandales_, -et l'appliquèrent aux Hongrois. Jacques de Guise, écrivain belge du -quatorzième siècle[16], parlant des peuples qui, aux huitième, neuvième -et dixième siècles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot -_Vandale_, dans les langues du Nord, est synonyme de _coureur_ et de -_vagabond_; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays, -couraient d'une contrée à l'autre, on les avait tous compris sous cette -dénomination[17]. - - [16] _Histoire de Hainaut_, en latin, publiée pour la première - fois en entier avec une traduction française, par M. le marquis de - Fortia d'Urban, Paris, 1826 et années suiv. 15 vol. in-8º. - - [17] Il est certain que, d'après le récit de Jacques de Guise, - les Vandales étaient venus en France à travers le Rhin, et que - cependant plusieurs faits rapportés par l'auteur appartiennent - aux Normands. A la vérité, il raconte deux fois l'invasion des - Vandales, une fois sous les règnes de Charles-Martel et de Pepin - (voy. t. VIII, p. 263 et suiv.); et une autre fois, sous les - règnes de Charles-le-Simple et de Louis d'Outremer (t. IX, p. 220 - et suiv.). La première fois, il sacrifie au goût des auteurs des - romans de chevalerie; la seconde fois il est guidé par l'ordre réel - des événemens. Du reste, sans vouloir garantir l'étymologie que - Jacques de Guise donne du mot _vandale_, nous ferons observer que - le verbe allemand _wandeln_ signifie _marcher_. - -Jacques de Guise paraît surtout avoir fait des emprunts au _roman de -Garin le Loherain_, poème français composé vers le douzième siècle[18]. -Dans le _roman de Garin_, l'invasion des Vandales est placée sous -Charles-Martel, et les héros du poème sont censés avoir fait plus -tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d'un côté, le poète -raconte le martyre de saint Nicaise, évêque de Rheims, et la mort de -saint Loup, évêque de Troyes, deux prélats qui vivaient au cinquième -siècle; d'un autre côté, les détails du poème appartiennent au dixième -siècle, et même aux siècles postérieurs. En effet, au moment où se -passe l'action, Paris obéissait à un duc particulier, et le roi de -France s'était retiré à Laon. Le pays situé entre la Champagne et -l'Alsace, et d'où le principal héros du poème a reçu son surnom de -_Loherain_, portait déjà le nom de _Lotharingia_ ou de Lorraine, mot -dérivé du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il -existait des ducs particuliers de Metz et d'autres villes; ajoutez -à cela que, dans le poème, les Vandales sont quelquefois nommés -Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins étaient alors maîtres de la -Maurienne, appelée aujourd'hui Savoie[20]. - - [18] Le _Roman de Garin le Loherain_, publié pour la première fois - par M. Paulin Paris; Paris, 1833. Il a été publié une _Analyse - critique et littéraire_ de ce poème, par M. Leroux de Lincy; Paris, - Techener, 1835, in-8º. - - [19] Comparez le _Roman de Garin_, t. I, p. 49 et suiv., et la - chronique de Turpin, p. 26, 81 et 83. - - [20] Ces observations s'appliquent à un passage d'une vieille - compilation française intitulée _La Fleur des histoires_, sur - laquelle on peut consulter le catalogue des manuscrits de la - bibliothèque de Berne, t. II, p. 189; ainsi qu'à un passage d'un - poème français inédit, intitulé _Renard le contrefait_, dont M. - Robert, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, prépare - la publication. - -Maintenant, il se présente une question. Les Sarrazins furent-ils -entièrement étrangers aux invasions du peuple appelé du nom de -Vandales? et s'ils n'y furent pas étrangers, quelle est la part qu'on -doit leur attribuer? De cette question, dépend la fixation des limites -entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs -passages de martyrologes et de légendes de saints, à la vérité, -d'une origine postérieure au huitième siècle, font mention, à ce même -siècle, d'églises détruites et de saints personnages mis à mort par -les Vandales. Or, sous les règnes de Charles-Martel, de Pepin et de -Charlemagne, les contrées situées entre le Rhin, les Pyrénées, les -Alpes et la mer, n'eurent à souffrir des incursions d'aucun autre -peuple étranger que les Sarrazins. D'un autre côté, les Vandales, dans -le _roman de Garin_, la chronique de Jacques de Guise et le _roman du -Renard le contrefait_, sont plus d'une fois appelés _Sarrazins_. Enfin, -les véritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d'Afrique, sont -quelquefois appelés _Vandales_, sans doute par allusion aux Vandales -qui avaient été conduits en Afrique par Genseric[21]. - - [21] Voyez la _vie de saint Nicolas_, publiée par M. Monmerqué dans - la collection de la _Société des bibliophiles Français_. Paris, - 1834, p. 258. - -La question fut examinée, il y a cent cinquante ans, par le P. -Lecointe, dans son histoire ecclésiastique de France[22]. Ce savant -oratorien n'hésita pas à voir des Sarrazins dans les Vandales, et -son opinion fut adoptée par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette, -dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus érudits. Mais, c'est -dans les derniers tems seulement, qu'on s'est occupé de mettre en -lumière les monumens de notre vieille littérature, où les invasions -des Vandales sont décrites avec le plus de détail et de suite. Ces -ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi -et le centre de la France, où les Sarrazins ont réellement pénétré, -mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les -divers pays riverains du Rhin, qui n'ont jamais vu flotter l'étendard -du prophète. C'est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve -quelquefois rien. - - [22] _Annales ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv. - -Nous le répétons: aucun des témoignages relatifs à l'invasion d'un -peuple vandale en France, au huitième siècle, n'est contemporain. -Tous ces témoignages sont postérieurs au dixième siècle. Là, où les -Vandales sont appelés Sarrazins, le mot _sarrazin_ ne peut-il pas -être synonyme de _payen_. Déjà, dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24] -avaient remarqué que certains faits, relatifs aux prétendus Vandales du -huitième siècle, appartenaient à une autre époque[25]. - - [23] _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, sæc. III, part. II, - p. 534, et _Annales benedictini_, t. II, p. 90. - - [24] _Histoire générale du Languedoc_, t. I, notes, p. 638 et suiv. - - [25] Voyez ci-après, p. 31; voyez aussi, au sujet de la prise de - l'abbaye de Luxeuil par les Vandales, les _Mémoires historiques sur - la ville de Poligny_, par Chevalier; Lons-le-Saulnier, 1767, t. I, - p. 45 et 66. - -En vain dira-t-on que ces faits ont été admis dans les grandes -chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez -nos pères. Les chroniques de Saint-Denis n'ont commencé à être mises -par écrit, que vers le milieu du douzième siècle; et pour les événemens -antérieurs, le rédacteur s'est borné à reproduire les récits qui -avaient cours de son tems. N'a-t-il pas également adopté les contes -absurdes de la chronique de Turpin? - -Tout cela vient à l'appui de ce qu'on savait déjà. C'est que, -pendant long-tems, les véritables sources de notre histoire restèrent -délaissées, et que jusqu'au dix-septième siècle, c'est-à-dire jusqu'au -rétablissement des études historiques, le roman de Garin et les -ouvrages analogues furent presque les seules autorités consultées. -C'est là ce qui explique la confusion qui avait passé des romans dans -les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de légendes de saints. - -Maintenant, revenons à notre ouvrage. Il ne s'agit pas ici de ces -sujets qui ne forment qu'un objet de curiosité ou qui n'intéressent -que de petites localités. Pendant plus ou moins long-tems, une grande -partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des -Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Piémont -et en Suisse; et les barbares occupèrent les lieux les mieux fortifiés -du centre de l'Europe, depuis le golfe de Saint-Tropès jusqu'au lac -de Constance, depuis le Rhône et le mont Jura jusqu'aux plaines du -Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages -faits par les Sarrazins ne fut pas étranger aux guerres des croisades, -à ce mouvement général, qui précipita l'Europe chrétienne sur l'Asie -et l'Afrique, et qui mit pendant plusieurs siècles en présence -l'Évangile et l'Alcoran. D'ailleurs, dans toutes les contrées occupées -par les Sarrazins, et même au-delà, le nom sarrazin est resté présent -à tous les esprits, et il se mêle encore aux diverses traditions de -l'antiquité et du moyen-âge. - -Les faits sont disposés dans un ordre chronologique. Si quelques -événemens ont échappé à nos recherches, il sera facile de les insérer -à leur place; s'il y en a qui ne soient pas présentés sous leur -véritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractère. A cet -égard, nous invoquons le zèle et les lumières des personnes que de si -grands événemens ne trouveront pas indifférentes, et qui, à portée des -lieux mêmes où les faits se passèrent, auront à leur disposition des -documens inconnus. L'écrit que nous publions, et qui, bien qu'assez -court, nous a coûté de longues recherches, peut être considéré comme -le cadre où viendront successivement prendre place les divers épisodes -du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous sépare de ces -tems éloignés ne permet pas d'espérer qu'on parvienne à remplir toutes -les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se présentera de -nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet écrit a jeté -quelque lumière sur la partie la plus obscure et la plus difficile de -nos annales, nous nous croirons suffisamment dédommagé de toutes nos -peines. - -L'ouvrage est divisé en quatre parties. Dans la première, il est parlé -des invasions des Sarrazins, venant surtout d'Espagne, à travers les -Pyrénées, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc -par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxième partie est consacrée aux -invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu'à leur -établissement sur les côtes de Provence, vers l'an 889. La troisième -fait voir comment les mahométans pénétrèrent par la Provence en -Dauphiné, en Savoie, en Piémont et dans la Suisse. Nous montrons, -dans la quatrième, quel fut le caractère général de ces invasions, et -quelles en furent les suites. - - - - -PREMIÈRE PARTIE. - -PREMIÈRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU'A LEUR EXPULSION DE -NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759. - - -Un auteur arabe, racontant la conquête de l'Espagne par ses -compatriotes, rapporte d'abord ces paroles, qu'il place dans la bouche -de Mahomet: «Les royaumes du monde se sont présentés devant moi, et -mes yeux ont franchi la distance de l'Orient et de l'Occident. Tout -ce que j'ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26].» On -put croire, en effet, que tout l'univers allait fléchir sous le joug -du prophète. En quelques années, la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, -l'Égypte et l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, furent soumises par -le glaive. D'une part, les guerriers arabes envahissaient l'Espagne, -et, s'avançant à travers la France, menaçaient de subjuguer le reste de -l'Europe; de l'autre, franchissant l'Oxus et l'Indus, ils semblaient ne -vouloir reconnaître d'autres bornes que celles que la nature elle-même -a données à la terre que nous habitons. - - [26] _Description géographique et historique de l'Espagne_, en - arabe, par Maccary. Voyez les manuscrits arabes de la Bibliothèque - royale, ancien fonds, no 704, fol. 61 verso. Cet ouvrage est - une compilation en plusieurs volumes, rédigée au commencement du - dix-septième siècle, mais où l'auteur met à contribution certains - ouvrages qui ne nous sont point parvenus. Conde n'a pas eu cette - compilation à sa disposition. - -Le centre de cet immense empire était en Syrie, dans l'antique ville -de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le -temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui -régnait alors se nommait Valid. - -Les Arabes, en pénétrant dans l'Afrique, avaient rencontré dans -l'intérieur, particulièrement dans les chaînes du mont Atlas, -d'innombrables tribus nomades, appelées du nom général de Berbers. Ces -peuplades, qui avaient successivement défendu leur liberté contre les -Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judaïsme, les -autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart -de ces peuplades parlaient une langue particulière appelée le berber, -qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d'un langage -qui se rapprochait de l'arabe, de l'hébreu et du phénicien[27], soit -que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et -de la Phénicie qui, du tems de Josué et dans les tems postérieurs, -s'embarquèrent pour les parages d'Afrique[28], soit que, comme le -disent les plus savans d'entre les écrivains arabes, dans les premiers -siècles de notre ère, plusieurs tribus de l'Yémen ou Arabie Heureuse, -qui professaient le judaïsme, ayant été obligées de s'expatrier pour -échapper aux persécutions des Éthiopiens, alors maîtres de cette partie -de la presqu'île, se fussent réfugiées à travers les provinces romaines -dans ces régions éloignées[29]: quoi qu'il en soit, ces rapports de -langage ne contribuèrent pas peu à hâter les succès des Arabes; et, -bien que les Berbers continuassent en général à professer la religion -qu'ils avaient suivie jusque-là, ils furent d'un immense secours aux -vainqueurs pour les nouvelles conquêtes qu'ils étaient sur le point -d'entreprendre. En effet, les uns et les autres étaient habitués à la -vie nomade, à une vie dure et sauvage, qui se prêtait admirablement à -une guerre d'enthousiasme et de triomphes. - - [27] _Nouveau Journal Asiatique_, extrait des Prolégomènes - d'Ibn-Khaldoun, par M. Schultz, t. II, p. 117 et suiv. - - [28] Procope, _Histoire de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10; - et M. Dureau de Lamalle, _Recherches sur l'histoire de la partie de - l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de régence d'Alger_, - par une commission de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; - Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv. - - [29] Voy. les témoignages mentionnés par Ibn-Khaldoun, dans l'extrait - déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne - partage pas cette opinion. Voy. aussi l'article _berber_ de - l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac. - -Dès que la puissance des vainqueurs en Afrique commença à être -affermie, ils songèrent à traverser le petit détroit qui sépare cette -partie du monde de l'Europe. On était alors dans l'année 710. Celui -qui gouvernait l'Afrique au nom du khalife s'appelait Moussa, fils de -Nossayr. Né dans les dernières années du règne du khalife Omar, Moussa -avait pour ainsi dire sucé avec le lait les idées de prosélytisme et -de guerre qui caractérisaient l'islamisme. Il était alors âgé de près -de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l'ardeur d'un jeune -guerrier. Quant à l'Espagne, elle était au pouvoir des Goths, et le -prince qui régnait s'appelait Rodéric. La monarchie des Goths, qui -comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc -et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armées -nombreuses. Mais l'esprit de faction s'était emparé de chacun, et la -corruption générale avait énervé les courages. Il était facile de voir -qu'un royaume, en apparence très-puissant, succomberait devant un petit -nombre d'enthousiastes et de sectaires, excités par la soif du butin et -qui se croyaient envoyés de Dieu même. - -Moussa fit faire une première tentative par quelques Berbers, qui, -débarquant au lieu où fut bâti plus tard Tharifa[30], parcoururent -les côtes de l'Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les -villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrèrent pas de résistance, -Moussa, l'année suivante (711), fit partir une nouvelle expédition -beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, composée de douze mille hommes, -presque tous Berbers, était commandée par son affranchi Tharec, fils -de Zyad, le même qui donna son nom au rocher de Gibraltar, près -duquel il débarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu'on -allait entreprendre devait accroître le nombre des fidèles, et ils -s'assuraient à eux-mêmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu'à la -gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche -et fertile, où ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les -désirs des hommes. - - [30] Ce lieu fut ainsi appelé parce que le détachement des Berbers - avait pour chef Tharif. - - [31] _Gibraltar_ est l'altération de _Gibel-Tharec_ ou montagne - de Tharec. C'est par erreur que Conde n'a fait qu'un personnage de - Tharif et de Tharec. Voy. Novayry, man. arab. de la Biblioth. roy., - anc. fonds, no 702, fol. 9. - -La petite armée de Tharec suffit pour renverser l'armée des Goths. Le -roi fut vaincu, et sa tête envoyée comme trophée à la cour de Damas. -En moins d'un an, Tharec s'empara de Cordoue, de Malaga et de Tolède. -Un écrivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il -avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et après les avoir fait -cuire, les avait donnés à manger à ses soldats[32]. Une des principales -causes de ces succès sans exemple, ce fut l'appui que les vainqueurs -trouvèrent dans les juifs, alors très-nombreux en Espagne. Les juifs -étaient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils étaient en -butte de la part des chrétiens, et d'ailleurs ils voyaient des frères -dans une partie des conquérans. - - [32] _Histoire de la Conquête de l'Espagne par les Musulmans_, - par Ibn-Alcouthya; manuscrits arabes de la Biblioth. roy., anc. - fonds, no 706, fol. 4. Ibn-Alcouthya écrivait dans la dernière - moitié du dixième siècle de notre ère. Son nom signifie _fils de la - Gothe_, et il fut ainsi appelé parce qu'il descendait des anciens - maîtres de l'Espagne. On trouve dans le même volume une chronique - des premiers siècles de la domination des Maures en Espagne, par - un écrivain de la même époque qui cite quelquefois pour garant le - témoignage des anciens du pays. - -A la nouvelle de progrès si glorieux, Moussa éprouva le désir d'en -partager l'honneur. Il accourut du fond de l'Afrique avec une autre -armée composée d'Arabes et de Berbers, comptant d'autant plus sur le -succès, qu'on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophète, -âgé de près de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet. -Moussa porta ses pas d'un autre côté que son lieutenant, et subjugua -successivement Mérida, Saragosse et d'autres cités. Puis se disposant -à s'éloigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une -troupe d'élite armée à la légère. Les fantassins, du reste en petit -nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la -meilleure portion de l'armée, et qui étaient montés en partie sur les -chevaux des vaincus, n'avaient avec leurs armes qu'un petit sac pour -les provisions et une écuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque -bataillon reçut un nombre déterminé de mulets pour le transport des -bagages. - -Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu'en France. A -Narbonne, il trouva dans une église sept statues équestres en argent; -et, à Carcassonne, l'église de Sainte-Marie offrit à son avidité sept -colonnes d'argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent à la -France le surnom de _grande terre_, désignant par là toute la contrée -située entre les Pyrénées, les Alpes, l'Océan, l'Elbe et l'empire -grec, vaste contrée, qui en effet répond à la France du tems de -Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et où, suivant la -remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues. - - [33] Maccary, no 704, fol. 73 recto. - -Ce qui étonnait le plus les chrétiens, c'était de voir leurs -ennemis presque partout en même tems. Quand un pays se soumettait -de lui-même, les vainqueurs respectaient les propriétés et le culte -établi. Seulement ils s'emparaient d'une partie des églises qu'ils -convertissaient en mosquées, et prenaient les richesses des églises, -les terres vacantes, et les biens dont les propriétaires s'étaient -expatriés: ils s'emparaient également des armes et des chevaux qui -leur étaient si utiles dans cette carrière de guerres et d'aventures -continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait -suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme -un garant de fidélité. Pour les pays qui ne s'étaient soumis qu'à -la force, ils étaient exposés à toute la violence de la conquête, et -le tribut qui leur était imposé s'élevait au double des autres[34]. -Quelquefois les vainqueurs jugeaient nécessaire de laisser une -garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols -dont la haine pour les chrétiens était un gage assuré de dévouement. - - [34] Il sera parlé, dans la dernière partie, des impôts établis par - les Sarrazins en France, et de leur système d'administration. - -Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa était de s'en -retourner à Damas auprès du khalife son maître, à travers l'Allemagne, -le détroit de Constantinople et l'Asie-Mineure, menaçant de ne faire -de la mer Méditerranée qu'un grand lac qui aurait servi de voie de -communication aux diverses provinces de cet immense empire[35]. - - [35] Maccary, no 704, fol. 62 verso et 73 recto. - -Quant aux auteurs chrétiens, ils ne font aucune mention de l'entrée -de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna -à quelques légères incursions. Mais il est certain que la chrétienté -courait en ce moment le plus grand danger, et l'on frémit à l'idée de -ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s'était mise de bonne heure -parmi les vainqueurs. - -Moussa, dès l'origine de la conquête de l'Espagne, avait vu avec un vif -sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec. -D'ailleurs il aurait voulu s'approprier la meilleure partie du butin, -se réservant de satisfaire, par le don de quelques objets précieux, -au précepte de l'Alcoran qui attribue au souverain le cinquième des -richesses prises sur l'ennemi. Tharec, au contraire, qui désirait -exécuter le précepte dans toute sa rigueur, mettait fidèlement le -cinquième du butin à part, et distribuait le reste aux soldats. La -querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux -rivaux devant son tribunal. - -La conquête de l'Espagne et d'une partie du Languedoc s'était faite -en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays -subjugués son fils Abd-alazyz, qui fixa sa résidence à Séville, et -il le mit sous la surveillance d'un autre de ses fils, à qui il avait -donné le gouvernement de l'Afrique. Celui-ci résidait à Cayroan, ville -située à quelques journées de Tunis, dans l'intérieur des terres. - -Comme Moussa n'avait pas à sa disposition de flotte qui pût le conduire -en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le détroit de Gibraltar, -il longea la côte d'Afrique jusqu'en Egypte. Il était suivi des -otages, au nombre de trente mille, qu'il s'était fait livrer par les -peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes -choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des -auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne -d'or. Quant au butin, il était immense. Une partie était portée sur des -chars, une autre à dos d'animaux[36]. - - [36] Maccary, no 704, fol. 63 recto.--Ibn-Alcouthya, fol. 4 verso. - -Le débat entre Moussa et son lieutenant n'était pas encore réglé, -lorsque le khalife Valid mourut. On était alors en 715. Soliman, frère -et successeur de Valid, qui s'était laissé prévenir contre Moussa, -accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre -à une amende très-forte pour laquelle le vainqueur de l'Espagne fut -obligé de recourir à la générosité de ses amis, il déclara une guerre -implacable à ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l'Espagne, après -s'être distingué par sa bravoure, se faisait chérir par sa justice -et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, à l'exemple de -plusieurs d'entre ses compagnons, s'était empressé d'épouser une femme -du pays. Celle dont il fit choix était la veuve même de Roderic. Ses -égards pour son épouse et le soin qu'il avait de ménager les peuples -confiés à sa garde, fournirent à ses ennemis un prétexte pour l'accuser -d'aspirer au trône. Il fut mis à mort, et sa tête ayant été envoyée -dans du camphre à Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer à -Moussa, que tant d'ingratitude n'avait pas encore fait renoncer à ses -projets d'ambition. A ce spectacle, le père, saisi d'horreur, maudit le -jour où il avait sacrifié son repos et son sang pour des maîtres aussi -barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Médine. Quant à -Tharec, il finit ses jours dans l'obscurité. - -Ces événemens jetèrent quelque trouble parmi les conquérans, et leurs -progrès durent s'en ressentir. D'ailleurs l'attention du khalife et des -Sarrazins d'Asie et d'Afrique était alors portée vers Constantinople, -qui était assiégée par une armée de cent vingt mille guerriers et une -flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d'Egypte. -Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles -incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d'Alhaor, en 718. -Les vainqueurs, d'après leur récit, s'avancèrent jusqu'à Nîmes sans -rencontrer d'obstacle, et repassèrent les Pyrénées emmenant captifs un -grand nombre de femmes et d'enfans. L'usage était alors dans les armées -chrétiennes et mahométanes, et c'est encore l'usage des mahométans -de nos jours, que chaque guerrier eût sa part des objets pris sur -l'ennemi; et les captifs, par la facilité que les vainqueurs avaient -de les employer à leur usage personnel ou de les vendre, formaient en -général la portion la plus précieuse du butin. - - [37] Ils sont suivis en cela par Isidore, évêque de Beja, écrivain - contemporain, et par Roderic Ximenès, archevêque de Tolède. Le - récit d'Isidore, tel qu'on le lit dans les éditions ordinaires, - étant déparé par un grand nombre de fautes, nous le citerons - d'après le fragment revu sur plusieurs manuscrits, et inséré dans - les _cartas para illustrar la Historia de la Espana arabe_, p. XX - et suiv. Quant à Roderic Ximenès, qui écrivait dans le treizième - siècle, principalement d'après les auteurs arabes, sa relation se - trouve à la suite de la chronique arabe d'Elmacin, publiée en arabe - et en latin, par Erpenius, Leyde, 1625, in-fo. - -Les provinces méridionales de la France se trouvaient hors d'état -d'opposer une résistance efficace. On était au tems des _rois -fainéants_; le Languedoc, appelé _Gothie_, à cause du long séjour -des Goths, et _Septimanie_ à cause de ses sept principales villes, -Narbonne, Nîmes, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne et Maguelone, -se trouvait en partie dans la limite des pays échus à Eudes, duc -d'Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d'être issu du sang -de Clovis, et qui par conséquent était parent des princes du nord -de la France[38], voyait avec ombrage l'ascendant que les maires -du palais prenaient dans cette partie de l'empire; et toute sa -politique consistait à empêcher ces ministres ambitieux de supplanter -leurs maîtres. De leur côté, les maires du palais ne songeaient -qu'à accroître leur autorité; et d'ailleurs occupés à maintenir la -domination des Francs qui s'étendait alors fort loin en Allemagne, ils -voyaient avec quelque indifférence les progrès des Sarrazins dans le -midi. - - [38] Nous suivons ici l'opinion que le savant don Vaissette a émise - dans son _Histoire générale du Languedoc_, et qui a été adoptée par - les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_. - -Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-là -au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonnés à -eux-mêmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et -des colons romains, portait encore le nom des antiques maîtres du -monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races -conservaient entre elles une ligne de démarcation, et avaient chacune -leurs lois et leurs usages. Il s'était même formé divers partis qui -voulaient s'arroger toute l'autorité. - -Ce qui défendait le mieux le midi de la France, c'était le désordre -qui n'avait pas tardé à se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que -le gouvernement de l'Espagne relevait du gouvernement de l'Afrique, -lequel relevait à son tour du khalifat de Damas. Il était impossible -qu'une autorité ainsi partagée, et dont le siége se trouvait dans -plusieurs contrées à la fois, maintînt dans le devoir des hommes élevés -au milieu du tumulte des armes. La division éclata entre les différens -peuples qui avaient pris part à la conquête, entre les Arabes et les -Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l'étaient pas. Comme les -terres enlevées aux chrétiens avaient été la proie de quelques hommes -puissans, les guerriers se plaignirent de n'avoir pas été récompensés -dignement de leurs services, et se portèrent plus d'une fois à des -violences sanglantes. - -Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la -résistance que quelques chrétiens d'Espagne commencèrent dès lors -à opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poignée de guerriers, -fidèles à leur culte et à leur pays, se réfugièrent dans les montagnes -des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et là, sous la conduite -de Pélage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu'à l'entière -expulsion des disciples du prophète[39]. - - [39] Les efforts que les chrétiens firent de bonne heure dans - les montagnes du nord de l'Espagne, pour se soustraire au joug, - sont mentionnés par les auteurs arabes, comme ils le sont par les - chrétiens. C'est donc à tort que Conde n'a pas jugé convenable - d'en parler, d'autant plus que son silence a donné lieu à quelques - personnes de croire que ce récit était sans fondement. - -Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d'Abd-alazyz, s'étant fait -instruire de l'état des choses, choisit, pour remédier à ces maux, -Alsamah, qui s'était fait remarquer en Espagne par son zèle et ses -talens. Alsamah, également célèbre comme administrateur et comme -guerrier, était chargé de rétablir l'ordre dans les finances et de -donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considérables, -provenant des dernières conquêtes, leur furent distribuées, et le reste -des biens fut confié à des hommes intègres qui devaient en verser le -revenu dans le trésor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un -recensement exact des pays subjugués, et d'en indiquer la population -respective et les ressources[40]. - - [40] Voici en quels termes s'exprime Isidore de Beja, écrivain - contemporain, p. L: «Zama ulteriorem vel citeriorem Hiberiam - proprio stylo ad vectigalia inferenda describit. Prædia et - manualia, vel quidquid illud est quod olim prædabiliter indivisum - redemptabat in Hispaniâ gens omnis arabica, sorte sociis dividendo - (partem reliquit militibus dividendam), partent ex omni re mobili - et immobili fisco associat.» Le passage correspondant de Roderic - Ximenès est ainsi conçu: «Zama proprio stylo descripsit vectigalia - Hispanorum; et quod prius indivisum ab Arabibus habebatur, ipse - partem reliquit militibus dividendam, partem fisco de mobilibus - et immobilibus assignavit, et Galliam narbonensem divisione simili - ordinavit.» Roderic Ximenès, _Historia Arabum_, p. 10. Voy. aussi - Conde, p. 70 et 75. Conde attribue au successeur d'Alsamah ce qui - est dit d'Alsamah lui-même. Nous avons déjà dit qu'il sera question - dans la suite des impôts établis par les Sarrazins en Espagne et en - France. - -Le khalife, qui était très-pieux, et qui s'effrayait du grand nombre de -personnes restées fidèles à leur ancienne religion, aurait voulu qu'on -forçât tous les chrétiens de l'Espagne et de la Septimanie à quitter -leur patrie, et à venir dans le centre de l'empire, où leur présence -n'inspirerait pas les mêmes craintes. Alsamah rassura le prince, en -disant que le nombre des nouveaux musulmans s'accroissait chaque jour, -et que bientôt l'Espagne ne reconnaîtrait plus d'autres lois que celle -de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce récit, et qui -écrivaient à une époque où les chrétiens, descendus de leurs montagnes, -avaient commencé à se répandre dans les provinces méridionales de -l'Espagne, déplorent la faiblesse d'Alsamah, et regrettent que la -pensée du khalife n'eût pas été mise à exécution[41]. - - [41] Ibn-Alcouthya, fol. 5 verso, et 59 verso.--Maccary, no 705 - fol. 3 verso. - -Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zèle contre -les chrétiens un peu refroidi, depuis que tant d'ambitions étaient -parvenues à se satisfaire. Il devait présenter la guerre sacrée comme -l'action la plus agréable à Dieu, comme la source de toutes les faveurs -célestes en cette vie et en l'autre. - -Dès que l'ordre eut été rétabli, Alsamah résolut de signaler son ardeur -par quelque exploit éclatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre -les chrétiens retranchés dans les montagnes du nord de l'Espagne, et -les accabler avant qu'ils eussent le tems de s'y fortifier; il préféra -se porter en France, se flattant d'exécuter ce que n'avait pu accomplir -Moussa. On était alors en 721, sous le règne du khalife Yezyd: onze -ans s'étaient écoulés depuis la première entrée des Arabes en Espagne. -C'est à ce moment que les chroniqueurs français commencent à parler -des bandes sarrazines et de leur chef, qu'ils appellent Zama. D'après -leur récit, les Sarrazins venaient accompagnés de leurs femmes et de -leurs enfans, dans l'intention d'occuper le pays. En effet, il arrivait -continuellement en Espagne des familles pauvres d'Arabie, de Syrie, -d'Égypte et d'Afrique, et les chefs comptaient sur les conquêtes -futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42]. - - [42] Comparez la chronique de l'abbaye de Moissac, dans le recueil - des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. II, pag. 654; - Paul Diacre, _De Gestis Langobardorum_, dans le recueil de - Muratori, intitulé: _Rerum italicarum Scriptores_, t. I, part. 1re, - pag. 505. - -Alsamah, à l'exemple de ses prédécesseurs, s'avança dans le Languedoc, -et forma le siége de Narbonne, qui sans doute avait été fortifiée -dans l'intervalle. La ville ayant été obligée d'ouvrir ses portes, les -hommes furent passés au fil de l'épée, les femmes et les enfans emmenés -en esclavage. Narbonne, par sa situation près de la mer et au milieu -de marais, offrait un accès facile aux navires qui venaient d'Espagne, -et était en état, du côté de terre, d'opposer une longue résistance. -Alsamah résolut d'en faire la place d'armes des musulmans en France, et -il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes -voisines; puis il marcha du côté de Toulouse. Cette ville était alors -la capitale de l'Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut -avec toutes les troupes qu'il put rassembler. Les Sarrazins avaient -commencé le siége de la ville, et ils mettaient en usage les machines -qu'ils avaient apportées. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient -à repousser les habitans de dessus les remparts; la ville était sur -le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs -arabes, telle était la multitude des chrétiens, que la poussière -soulevée par leurs pas obscurcissait la lumière du jour. Alsamah, -pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l'Alcoran: «Si -Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Les deux armées, ajoutent -les Arabes, s'avancèrent l'une contre l'autre avec l'impétuosité -de torrens qui se précipitent du haut des montagnes, ou comme deux -montagnes qui cherchent à se rencontrer. La lutte fut terrible et le -succès long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable -à un lion que l'ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du -geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que -laissait son épée; mais pendant qu'il se trouvait au plus épais de la -mêlée, une lance l'atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins -l'ayant vu tomber, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se -retirèrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette -bataille se donna au mois de mai de l'année 721, et il y périt un grand -nombre d'illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part -aux conquêtes précédentes[43]. Abd-alrahman, appelé par nos vieilles -chroniques Abdérame, prit le commandement des troupes, et les ramena en -Espagne. - - [43] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 71, Isidore de Beja, p. - L; Anastase le bibliothécaire, _Vie du pape Grégoire II_, dans - le grand recueil de Muratori, t. III, part. 1re, p. 155, et la - chronique de Moissac, recueil des _Historiens de France_, t. II, p. - 654. - -Ce succès rendit le courage aux chrétiens du Languedoc et des Pyrénées, -qui se hâtèrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins -restaient maîtres de Narbonne, et de cette place avancée, ils avaient -la facilité de faire des courses dans les contrées voisines. Des -secours leur ayant été envoyés d'Espagne, ils reprirent l'offensive, et -mirent presque tout le Languedoc à feu et à sang. - -A cette époque, le clergé était tout-puissant, et les églises et les -monastères passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins -devaient d'ailleurs décharger de préférence leur fureur sur ces asiles -de la piété, comme sur des lieux d'où partait le plus souvent le signal -de la résistance. D'un autre côté, les courts récits qui nous sont -parvenus sur cette déplorable partie de notre histoire sont en général -l'ouvrage des moines et des ecclésiastiques. Il n'est donc pas étonnant -que les églises et les couvens figurent presque exclusivement dans les -récits lamentables qu'ils nous ont transmis de cette époque. - -Des documens qui remontent à une assez haute antiquité, font mention de -la destruction du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, du couvent -de Saint-Gilles, près d'Arles, là où a été bâtie plus tard une ville du -même nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d'Aiguemortes. -Ce dernier monastère était, dit-on, ainsi appelé, parce que les moines -s'étaient imposé pour règle de chanter jour et nuit et à tour de rôle -les louanges du Seigneur. L'arrivée des Sarrazins fut si précipitée, -que, dans ces divers couvens, les moines eurent à peine le tems de se -retirer ailleurs, et d'emporter avec eux les reliques des saints[44]. -Les barbares avaient soin de briser les cloches des églises ou plutôt -les instrumens analogues avec lesquels on était alors dans l'usage -d'appeler les fidèles à la prière[45]. - - [44] Voy. l'_Histoire de Nîmes_, par Menard, t. I, p. 98 et suiv. - - [45] Novayry, manuscrits arabes, no 702, fol. 10. - -Sans doute les Sarrazins rencontrèrent de la part des habitans quelque -résistance, ou bien les incursions étaient l'ouvrage de quelques bandes -isolées. Il est certain qu'en général les Sarrazins n'avaient pas -exercé les mêmes violences dans les pays qui s'étaient soumis de plein -gré. - -En 724, le nouveau gouverneur d'Espagne, Ambissa, franchit lui-même -avec une nombreuse armée les Pyrénées, et résolut de pousser la -guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livrée à toute la -fureur du soldat. Nîmes ouvrit ses portes, et des otages choisis -parmi ses habitans furent envoyés à Barcelonne pour y répondre de -leur fidélité[46]. Les conquêtes d'Ambissa, suivant Isidore de Beja, -furent plutôt l'ouvrage de l'adresse que de la force; et telle fut -l'importance de ces conquêtes, que sous le gouvernement d'Ambissa -l'argent enlevé de la Gaule fut le double de ce qui en avait été retiré -les années précédentes[47]. Le cours de ces dévastations fut un moment -ralenti par la mort d'Ambissa, qui fut tué dans une de ses expéditions, -en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut obligé de ramener l'armée sur la -frontière; mais bientôt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et -de grands secours étant venus d'Espagne, les chefs, enhardis par le -peu de résistance qu'ils rencontraient, ne craignirent pas d'envoyer -des détachemens dans toutes les directions. Le vent de l'islamisme, dit -un auteur arabe, commença dès-lors à souffler de tous les côtés contre -les chrétiens. La Septimanie jusqu'au Rhône, l'Albigeois, le Rouergue, -le Gévaudan, le Velay, furent traversés dans tous les sens par les -barbares, et livrés aux plus horribles ravages. Ce que le fer épargnait -était livré aux flammes. Plusieurs d'entre les vainqueurs eux-mêmes -furent indignés de tant d'atrocités. Les barbares ne conservaient -que les objets précieux qu'ils pouvaient emporter, ou les armes, les -chevaux, et ce qui, en épuisant le pays, devait accroître leurs forces. - - [46] Chronique de Moissac, recueil des _Historiens des Gaules_, t. - II, pag. 654. - - [47] Voici les propres expressions d'Isidore de Beja, qui ne - sont rien moins que claires: «Ambiza cum gente Francorum pugnas - meditando et per directos satrapas insequendo, infeliciter certat. - Furtivis vero obreptionibus per lacertorum cuneos nonnullas - civitates demutilando stimulat: sicque vectigalia christianis - duplicata exagitans, fascibus honorum apud Hispanias valdè - triumphat.» _Cartas_, pag. LII. Quelques auteurs ont induit de ce - passage qu'Ambiza avait doublé le taux des impôts que payaient - les chrétiens de France; cette explication nous paraît manquer - d'exactitude. - -Parmi les lieux qui eurent le plus à souffrir de ces dévastations, -on cite le diocèse de Rhodès. Les barbares s'étaient établis dans un -château-fort, que les uns croient répondre à celui de Roqueprive, et -les autres à celui de Balaguier[48]. Aidés par des hommes du pays, ils -parcouraient impunément tous les environs. Il nous reste à ce sujet le -témoignage d'un poète qui écrivait au commencement du neuvième siècle, -et ce témoignage est trop important pour que nous ne l'insérions pas -ici. Il y est parlé d'un jeune homme appelé Datus ou Dadon, qui, à -l'approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa -mère seule, s'était retiré à quelque distance avec les guerriers du -pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et après -avoir tout dévasté, ils se retirèrent emmenant sa mère et le reste -du butin dans leur château-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec -quelques-uns de ses compagnons; il était monté sur un cheval, et armé -de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le poète. - - [48] Voy. les _Essais historiques sur le Rouergue_, par M. le baron - de Gaujal, Limoges, 1824, 2 vol. in-8º, t. I, p. 170. M. de Gaujal - nous apprend dans une note manuscrite qu'il existe sur le plateau - du Larzac, près de Sainte-Eulalie, les débris d'un troisième fort - appelé _Castel-Sarrazin_, où sans doute les Sarrazins prirent - position. - -«Dadon et ses amis étaient disposés à forcer l'entrée du château; mais -de même que le cruel épervier, après avoir enlevé le timide oiseau qui -s'était aventuré dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les -compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gémissemens, -de même les Maures, tranquilles à l'abri de leurs remparts, se rient -des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d'entre -eux adresse la parole à Dadon, et, d'un ton railleur, lui demande ce -qui l'a amené. «Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta -mère, donne-nous le cheval sur lequel tu es monté; sinon ta mère va -être égorgée sous tes yeux.» Dadon, irrité, répond qu'on peut faire de -sa mère ce qu'on voudra, que jamais il ne cèdera son cheval. Là-dessus -le barbare amène la mère de Dadon sur le rempart, et lui coupant la -tête, il la jette au fils en disant: «Voilà ta mère!» A ce spectacle, -Dadon recule d'horreur. Il pleure, il gémit, il court ça et là en -criant vengeance; mais comment forcer l'entrée de la forteresse?» A -la fin, il s'éloigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une -solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu où s'éleva plus tard le -monastère de Conques[49]. - - [49] Le poème d'_Ermoldus Nigellus_, publié d'abord par Muratori, - l'a été plus tard par dom Bouquet, recueil des _Historiens des - Gaules_, t. VI; et par M. Pertz, _Monumenta germanicæ historiæ_, - t. II, p. 466 et suiv. Le témoignage d'Ermoldus Nigellus, relatif à - Dadon, et qui commence au vers 207, est confirmé par un capitulaire - de Louis-le-Débonnaire, en faveur de l'abbaye de Conques, en - date de l'année 819. Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 236. - A la vérité ni le poète ni le diplôme n'indiquent l'année où les - Sarrazins envahirent le Rouergue; mais d'une part on sait que Dadon - mourut vers la fin du huitième siècle; de l'autre le poète donne à - Dadon l'épithète de _Juvenis_, ce qui nous ramène vers l'an 730. Le - monastère de Conques a subsisté jusqu'à la révolution. - -Un autre fait, en l'absence de témoignages plus nombreux, servira -encore à faire connaître le caractère des épouvantables invasions -auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c'est ce -qui arriva au monastère du _Monastier_, dans le Velay. Les Sarrazins -avaient envahi les diocèses du Puy et de Clermont, et dévasté l'église -de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Théofroi, -autrement appelé saint Chaffre, abbé du monastère, assembla ses moines, -et les exhorta à se retirer dans les bois des environs avec ce que -le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu'à ce -que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes -occupations; pour lui, il déclara qu'il était décidé à subir les -traitemens que les barbares voudraient lui faire éprouver, heureux -si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie; -plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre. -A ces mots, les moines se mirent à fondre en larmes, demandant qu'il -s'enfuît avec eux dans la forêt, ou qu'il leur permît de mourir avec -lui; mais le saint persista dans sa résolution, et, pour ce qui les -concernait, il leur représenta qu'il était plus conforme à la volonté -divine de se dérober à un danger qu'on pouvait éviter, lorsque surtout -on avait l'espoir de se rendre plus tard utile à la religion. Là-dessus -il leur cita l'exemple de saint Paul, qui, étant poursuivi à Damas par -les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille -hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui, -en butte aux fureurs de Néron, eut également pris la fuite, si Dieu -lui-même n'était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui -le regardait personnellement, il fit voir qu'il était quelquefois du -devoir d'un pasteur de se dévouer pour le salut de son troupeau; que -peut-être il aurait le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares à la -vérité, et que s'il était mis à mort, son sang désarmerait la colère -céleste, irritée sans doute par les péchés des hommes. - - [50] _Gallia Christiana_, t. II, p. 468. - -A la fin les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le -lendemain. Après qu'ils eurent entendu la messe, l'abbé leur fit une -nouvelle exhortation; ensuite ils se chargèrent des objets les plus -précieux du couvent, et s'éloignèrent. Deux d'entre eux seulement -restèrent secrètement, et allèrent se placer au haut d'une montagne qui -domine le monastère, afin d'être témoins de ce qui arriverait. - -Les barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l'abbé s'était -retiré dans un coin, occupé à prier Dieu, ils ne firent aucune -attention à lui, et se mirent à visiter le monastère, espérant faire un -riche butin. Leur projet était de s'emparer des moines les plus jeunes -et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves. -Quand ils reconnurent que les moines étaient partis, et que les objets -les plus précieux avaient été enlevés, ils entrèrent en fureur, et -l'abbé s'étant enfin offert à leurs yeux, ils l'accablèrent de coups. - -Ce jour-là était pour les barbares un jour de fête, où ils avaient -coutume d'offrir un sacrifice à Dieu. Le chroniqueur d'après lequel -nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il paraît -seulement qu'il consistait en libations; d'où on pourrait induire que -la bande sarrazine qui envahit le Velay n'était pas mahométane, mais -se composait de Berbers, dont plusieurs étaient encore plongés dans -les ténèbres de l'idolâtrie. Quoi qu'il en soit, les barbares s'étant -retirés à l'écart pour s'acquitter de leurs devoirs religieux, le -saint, qui s'en aperçut, crut que c'était une occasion favorable pour -les faire rentrer en eux-mêmes. Là-dessus, il s'approcha d'eux, et leur -représenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des démons, ils -feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l'auteur de toutes -choses, pour celui qui a créé les élémens et tout ce qui existe. Mais -cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils -tournèrent leur rage contre lui, et l'homme qui célébrait le sacrifice, -saisissant un gros caillou, le lui jeta à la tête, et le fit tomber -par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient même à mettre -le feu au monastère, et à n'y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu'on -annonça l'approche de troupes chrétiennes, ou plutôt, si on en croit -l'auteur d'après lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement -irrité d'un tel attentat, suscita une horrible tempête, accompagnée de -grêle et de tonnerre, qui força les barbares à prendre la fuite. Le -saint mourut quelques jours après; mais les moines purent revenir en -toute sûreté[51]. - - [51] L'église célèbre la fête du saint le 19 octobre. Pour sa - vie, on peut consulter Mabillon, _Acta sanctorum ordinis sancti - Benedicti_, sec. III, part. I, p. 476 et suiv. Le Monastier, - autrement appelé Saint-Chaffre, s'est conservé jusqu'à la - révolution. - -C'est probablement à la même époque, bien que les écrivains arabes ne -s'expriment pas clairement, et que les auteurs chrétiens varient entre -eux, qu'il faut placer l'invasion des Sarrazins en Dauphiné, à Lyon et -dans la Bourgogne. Un écrivain mahométan s'exprime ainsi: «Dieu avait -jeté la terreur dans le coeur des infidèles. Si quelqu'un d'eux se -présentait, c'était pour demander merci. Les musulmans prirent du pays, -accordèrent des sauvegardes, s'enfoncèrent, s'élevèrent, jusqu'à ce -qu'ils arrivèrent à la vallée du Rhône. Là, s'éloignant des côtes, ils -s'avancèrent dans l'intérieur des terres[52].» - - [52] Maccary, no 704, fol. 72 recto. - -On ne connaît les lieux où pénétrèrent les Sarrazins que par les -souvenirs des dégâts qu'ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur -les bords du Rhône, les églises et les couvens n'offrirent plus que -des ruines. Lyon, que les arabes appellent _Loudoun_, eut à déplorer la -dévastation de ses principales églises[53]; Mâcon et Châlons-sur-Saône -furent saccagées[54]; Beaune fut en proie à d'horribles ravages; Autun -vit ses églises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean livrées aux flammes; -le monastère de Saint-Martin, auprès de la ville, fut abattu[55]; à -Saulieu, l'abbaye de Saint-Andoche fut pillée[56]; près de Dijon, les -Sarrazins abattirent le monastère de Bèze[57]. - - [53] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 51. - - [54] _Ibid._ t. IV, p. 860 et 1042. - - [55] Voy. la chronique de Moissac, recueil des _Historiens des - Gaules_, t. II, p. 655. Il existe sur ce même sujet une charte de - Charles-le-Chauve de l'année 844. Voy. l'_Histoire de Bourgogne_, - par dom Plancher, t. I, preuves, p. VII, et le _Gallia Christiana_, - t. IV, p. 450. - - [56] _Histoire de Bourgogne_, à l'endroit cité. - - [57] _Spicilège_ de d'Achery, édit. in-fo, t. II, p. 411. - -Ces diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l'opinion commune, -se seraient étendues beaucoup plus loin[58], étaient faites sans un -plan arrêté d'avance; néanmoins elles ne rencontrèrent qu'une faible -résistance, ce qui montre l'état déplorable où se trouvait la France, -et l'absence de tout gouvernement tutélaire. Mais si on les compare à -ce qui s'était passé quelques années auparavant en Espagne, elles font -voir que nulle part, si on excepte quelques individus sans religion et -sans patrie, les envahisseurs ne trouvèrent de la sympathie, que nulle -part une portion notable de la population ne fit cause commune avec -eux. Dans les villes mêmes telles que Narbonne, Carcassonne, où les -Sarrazins s'établirent d'une manière fixe, la masse resta fidèle aux -lois de l'Évangile. - - [58] On a cru jusqu'à ce jour que les Sarrazins avaient envoyé des - détachemens d'un côté sur les bords de la Loire, auprès de Nevers, - et de l'autre en Franche-Comté. D'après cette opinion, le monastère - de Saint-Colomban, à Nevers, aurait été détruit. A Besançon, le - clergé et la plus grande partie des moines auraient été mis à mort. - Cette opinion n'a rien d'invraisemblable, surtout par rapport à - la Franche-Comté, où plusieurs localités rappellent encore le - nom Sarrazin. On a ajouté que l'abbaye de Luxeuil au pied des - Vosges, avait été renversée, et les religieux, dirigés par saint - Mellin, passés au fil de l'épée. Voy. le P. Lecointe, _Annales - ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv., et 795 et suiv. - Voyez aussi Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 88, et _Acta - Sanctorum ordinis Sancti Benedicti_, t. III, part. 1re, p. 527 et - suiv. - - D'après cette même opinion, les Sarrazins n'auraient rencontré - d'obstacle sérieux que devant Sens. Cette ville avait alors - pour évêque un ancien comte de Tonnerre, Ebbes ou Ebbon, que ses - vertus ont fait ranger au nombre des saints. Voy. le recueil des - _Bollandistes_, au 27 août. Aux approches des barbares, Ebbes - s'occupa lui-même de préparer les moyens de défense. En vain les - Sarrazins eurent recours aux machines employées à cette époque. - L'évêque fit lancer du haut des murs des traits enflammés qui - mirent le feu aux machines; en même tems il fit une sortie à la - tête des habitans, et obligea les assaillans à prendre la fuite. - - Mais aucun des témoignages sur lesquels se fonde cette opinion - n'est contemporain, et dans aucun le mot _sarrazin_ ni aucun - des mots qui s'appliquaient alors aux disciples de Mahomet n'est - prononcé. Il y est simplement question des _Wandes_, _Vandales_ - ou _Gandales_; et comme ces mots servirent plus tard à désigner - les Hongrois qui, à l'exemple des anciens Vandales, dans la - première moitié du dixième siècle, vinrent en France à travers - l'Allemagne et dévastèrent successivement l'Alsace, la Lorraine, la - Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne et presque tout le reste - de la France, et que d'un autre côté pendant long-tems les auteurs - de romans de chevalerie, et à leur exemple les chroniqueurs, se - mirent sur le pied de placer sous les règnes de Charles-Martel, - de Pepin et de Charlemagne, les principaux événemens de notre - histoire antérieurs et postérieurs de plusieurs siècles, il nous - paraît que les ravages commis par les Vandales et attribués par - les bénédictins et les savans les plus éminens aux Sarrazins, - doivent s'appliquer du moins en partie soit aux Hongrois, soit - aux véritables Vandales. Ce qui explique comment des savans aussi - respectables ont pu faire cette confusion, c'est que les écrits où - les ravages d'un peuple quelconque appelé Wande ou Vandale sont - racontés avec le plus de détail et de suite, tels que le _Roman - de Garin le Loherain_, et l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de - Guyse, n'ont été publiés que dans ces dernières années. Voy. ce que - nous avons déjà dit à ce sujet dans l'introduction. - -Pendant tout ce tems, il n'est rien dit d'Eudes, duc d'Aquitaine, ni de -Charles-Martel, qui était alors maire du palais du royaume d'Austrasie. -Eudes n'étant pas, comme dans les années précédentes, attaqué au centre -de ses états, hésitait à armer de nouveau un aussi formidable ennemi -contre lui. Quant à Charles, il était occupé à soumettre les Frisons, -les Bavarois et les Saxons, qui menaçaient sans cesse de passer le -Rhin et de s'établir au siége même de sa puissance. Voilà sans doute -le motif qui l'empêcha de se venger de la tentative faite par les -Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorité. -D'ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s'observaient -mutuellement avec jalousie, et il était facile de voir que l'un serait -obligé de céder à l'autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de -cette funeste politique, et qui avaient appris à connaître la vigueur -avec laquelle Charles-Martel, qu'ils nomment _Karlé_[59], repoussait -les injures, éprouvaient le besoin de s'expliquer cette apparente -inaction, et ils font le récit suivant: - -«Plusieurs seigneurs français étant allés se plaindre à Charles de -l'excès des maux occasionés par les musulmans, et parlant de la honte -qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes -armés à la légère, et en général dénués de tout appareil militaire, -braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la -guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit: «Laissez-les -faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme -un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tient -lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains -seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles -demeures, que l'ambition se sera emparée des chefs, et que la division -aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à -bout sans peine[60].» - - [59] <mot en arabe>. - - [60] Maccary, no 704, fol. 72 verso. - -En 730, le gouvernement de l'Espagne fut déféré à Abd-alrahman, -le même qui, à la mort d'Alsamah devant Toulouse, avait ramené -l'armée musulmane en Espagne. Dans l'intervalle, il avait exercé -le commandement d'une partie de la Péninsule du côté des Pyrénées. -Homme sévère et juste, Abd-alrahman se faisait chérir des troupes par -le désintéressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait -sur l'ennemi. De plus, il était l'objet de la vénération des pieux -musulmans, parce qu'il avait eu l'avantage de vivre dans l'intimité -d'un des fils d'Omar, deuxième khalife, ce qui l'avait mis à même de -s'instruire d'une foule de particularités relatives au prophète[61]. - - [61] Maccary, no 705, fol. 3 verso. - -Abd-alrahman était impatient de venger les échecs partiels essuyés -les années précédentes par les armes musulmanes en France. Il voulait -subjuguer cette contrée tout entière, et une fois cet obstacle -surmonté, il se flattait de pouvoir joindre l'Italie, l'Allemagne -et l'empire grec aux autres conquêtes déjà si vastes, faites par les -champions de l'Alcoran. Comme l'enthousiasme religieux était encore -dans sa force, que d'ailleurs l'Espagne et le midi de la France, par -la douceur du climat et la fertilité du sol, offraient les habitations -les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et -des aventuriers de tous les pays, particulièrement des chaînes de -l'Atlas et des lieux sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie. A mesure -que ces hommes arrivaient, on les façonnait au maniement des armes. En -attendant que les préparatifs fussent terminés, Abd-alrahman, dont la -résidence ordinaire était Cordoue, devenue le siége du gouvernement, -visita les diverses provinces de l'Espagne, pour faire droit aux -réclamations qui s'élevaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs -de place, qui avaient prévariqué, furent destitués et remplacés par -des hommes probes. Musulmans et chrétiens, tous furent traités, sinon -de la même manière, du moins d'après les lois et les conventions -jurées. Abd-alrahman restitua aux chrétiens les églises qu'on leur -avait injustement enlevées; mais il fit abattre celles que la vénalité -de certains gouverneurs leur avait laissé construire. En effet, il a -de tout tems été de la politique musulmane de ne pas laisser bâtir de -nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent même elle n'a -pas permis de réparer les anciens. - -Sans doute, dans l'intervalle, les Sarrazins, maîtres de Narbonne, -de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continuèrent à faire -des courses dans les contrées voisines. Une circonstance singulière -dut néanmoins préserver pendant quelque tems une partie des provinces -chrétiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne -et dans le voisinage des Pyrénées était, suivant Isidore de Beja -et Roderic Ximenès, un de ces guerriers d'Afrique qui, unissant -leurs efforts à ceux des Arabes, avaient puissamment contribué à la -conquête de l'Espagne. Ce gouverneur, appelé Munuza, s'était d'abord -montré impitoyable envers les chrétiens du pays, et avait fait brûler -vif un évêque appelé Anambadus. Dans les querelles qui s'élevèrent -entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour -ses compatriotes, qu'il regardait comme victimes de la plus horrible -injustice. Il fit même alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine, qui, pour -se l'attacher, lui donna en mariage sa fille, appelée par quelques -auteurs Lampegie, et célèbre par sa beauté[62]. - - [62] Isidore de Beja, p. LVI, et Roderic Ximenès, p. 12. - -Conde, sans doute d'après quelque écrivain arabe, raconte cet événement -un peu autrement. Munuza, qu'il confond avec un personnage d'origine -arabe, appelé Osman fils d'Abou-Nassa, lequel avait à deux reprises -différentes exercé le gouvernement de l'Espagne, était en rivalité -de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que -lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie -prisonnière. Épris de sa beauté, il l'épousa, et s'unit d'intérêt avec -Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l'intention de pénétrer de -nouveau les armes à la main jusqu'au coeur de la France, Munuza se -crut obligé d'opposer les liens qui l'unissaient à Eudes; et comme -Abd-alrahman refusait de reconnaître un traité qu'il n'avait pas -lui-même dicté, disant qu'il ne pouvait pas exister entre les musulmans -et les chrétiens d'autre intermédiaire que le glaive, Munuza se hâta -d'instruire son beau-père de ce qui se passait, afin qu'il eût le tems -de se mettre sur la défensive[63]. - - [63] Conde, _Historia_, t. I, p. 83. Un auteur chrétien, le - continuateur de Frédegaire, rapporte qu'Eudes avait non seulement - fait alliance avec les Sarrazins, mais qu'il les appela en France. - Ce récit, qui a été adopté par plusieurs écrivains anciens et - modernes, paraît sans fondement. En effet, comme le remarque - le P. Pagi, critique des _Annales de Baronius_, an. 732, no - 1, le continuateur de Frédegaire écrivait sous l'influence de - Childebrand, frère de Charles-Martel; et comme après la bataille - de Poitiers, de nouvelles discussions d'intérêt s'élevèrent entre - Eudes et Charles, il ne serait pas étonnant que les partisans - eux-mêmes de Charles eussent donné naissance à un bruit pareil. - -Quoi qu'il en soit, Abd-alrahman, informé des relations qui existaient -entre son lieutenant et les chrétiens, résolut de le prévenir, de -peur qu'il ne devînt plus tard un obstacle à ses projets. Des troupes -choisies s'avancèrent vers les Pyrénées et attaquèrent Munuza au -moment où il s'y attendait le moins. Vivement pressé, et hors d'état -de résister, il s'enfuit dans les montagnes, accompagné de Lampegie. -Ses ennemis se mirent à sa poursuite sans lui laisser le tems de -se reconnaître; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de -blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter -sur l'appui des chrétiens, qu'il avait si cruellement offensés, il se -précipita du haut d'une roche. Aussitôt on lui coupa la tête, qui fut -envoyée à Damas. On fit également partir pour Damas Lampegie, qui fut -admise dans le sérail du khalife. L'événement qu'on vient de lire se -passa à Puycerda ou dans les environs[64]. - - [64] Isidore de Beja, p. LVI; et Roderic Ximenès, p. 12. - -A la même époque, si on en croit Roderic Ximenès, les troupes -sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles. -La ville était alors très-florissante, et elle opposa une vive -résistance. Roderic parle d'un sanglant combat qui fut livré sur les -bords du Rhône, et où un grand nombre de chrétiens perdirent la vie. -Plusieurs furent emportés par les eaux du Rhône; les autres furent -recueillis respectueusement et enterrés dans l'Aliscamp, nom de -l'antique cimetière d'Arles, où encore du tems de Roderic, c'est-à-dire -au commencement du treizième siècle, les fidèles allaient visiter -dévotement leurs tombeaux[65]. La ville d'Arles n'est pas positivement -nommée par les auteurs arabes. Ils font néanmoins mention d'une ville -qui est peut-être cette illustre cité. «Parmi les lieux, dit un d'entre -eux, où les musulmans portèrent leurs armes, était une ville située -en plaine, dans une vaste solitude, et célèbre par ses monumens.» Un -autre auteur ajoute que cette ville était bâtie sur un fleuve, sur le -plus grand fleuve du pays, à deux parasanges ou trois lieues de la mer. -Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient -l'une à l'autre par un pont de construction antique, si vaste et si -solide, qu'on avait pratiqué dessus des marchés. Les environs étaient -couverts de moulins et coupés par des chaussées[66]. - - [65] L'Aliscamp existe encore aujourd'hui; mais il a été dépouillé - de la plupart de ses anciens monumens. Voy. la _Statistique du - département des Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 438. Si on en croyait - la chronique attribuée à Turpin, le fait dont parle Roderic se - serait passé sous Charlemagne, et ce qui est dit des chrétiens - enterrés dans l'Aliscamp se rapporterait à une partie des guerriers - français tués à Roncevaux. Voy. l'édition de cette chronique, par - M. Ciampi, p. 83. D'un autre côté il existe un vieux poème français - intitulé _Poème de Guillaume au court nez_, qui, supposant les - Sarrazins maîtres sous Charlemagne de tout le midi de la France, - fait livrer auprès d'Arles une grande bataille, où beaucoup de - chrétiens furent tués. La partie du poème où il est question - de cette bataille, porte le nom de _Bataille d'Aleschans_. Il - y est dit que les chrétiens étaient commandés par les enfans et - petits-enfans d'Aimeri de Narbonne. Guillaume, fils d'Aimeri, y - courut plusieurs fois risque de perdre la vie; son neveu, Vivien, - resta parmi les morts. Ce récit, qui nous a été indiqué par M. - Paulin Paris, se trouve à la Bibliothèque du Roi, manuscrits de la - Vallière, no 23. - - [66] Voy. Maccary, manuscrits arabes de la Biblioth. roy., no 704, - fol. 73, et le no 596, fol. 37. A l'égard du pont d'Arles, c'était - peut-être le pont dont il est parlé dans ces vers d'Ausone: - - Præcipitis Rhodani sic intercisa fluentis, - Ut mediam facias navali ponte plateam. - Per quem Romani commercia suscipis orbis. - - Voy. Ausone, _Ordo nobilium urbium_, VIII. - - Il existe à Arles un grand nombre de traditions relatives à - l'occupation du pays par les Sarrazins. M. Anibert, avocat d'Arles, - publia, en 1779, une dissertation dans laquelle il prétendit que - la montagne de Cordes, située aux environs de la ville, avait - été ainsi appelée, parce que les Sarrazins, dont la capitale - était Cordoue, s'y étaient établis, pour inquiéter de là tout - le voisinage. On a également disputé au sujet de l'amphithéâtre - d'Arles, et quelques personnes ont supposé que ce monument, étant - contre l'ordinaire surmonté de tours, dont deux subsistent encore, - ces tours avaient été élevées à l'époque où la ville, menacée par - les Sarrazins, avait besoin de nouveaux moyens de défense. Ces - questions n'étant pas encore éclaircies, et faute de témoignages - contemporains, ne devant probablement l'être jamais, nous nous - bornons à les indiquer. - -L'attaque faite devant Arles n'avait probablement pour objet que -de détourner l'attention des chrétiens. Les préparatifs auxquels -Abd-alrahman travaillait depuis deux ans étant terminés, l'armée -se dirigea vers les Pyrénées. Les auteurs varient sur l'époque où -cette expédition eut lieu. On se trouvait probablement au printems -de l'année 732. L'armée était nombreuse et pleine d'enthousiasme. Il -paraît qu'Abd-alrahman prit sa route à travers l'Aragon et la Navarre, -et qu'il entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn[67]. -C'est d'ailleurs ce qu'indiquent les traces des dévastations qui se -commirent sur son passage. Partout les églises étaient brûlées, les -monastères détruits, les hommes passés au fil de l'épée. Les abbayes -de Saint-Savin, près de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre, -furent rasées; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68]. -L'abbaye de Sainte-Croix, près de Bordeaux, fut livrée aux flammes[69]. - - [67] Isidore de Beja s'exprime ainsi: «Tunc Abderraman multitudine - sui exercitus repletam prospiciens terram, montana Vaccæorum - dissecans, et fretosa ut plana percalcans, terras Francorum intus - experditat.» D'un autre côté on lit dans la chronique de l'_Abbaye - de Moissac_: «Abderaman cum exercitu magno per Pampelonam et montes - Pyreneos transiens, Burdigalem civitatem obsidet.» - - [68] _Gallia Christiana_, t. I, p. 1149, 1192, 1244, 1247, 1261 et - 1286. Bearn est une ancienne ville épiscopale dont le siége porta - plus tard le nom de Lescar. - - [69] _Gallia Christiana_, t. II, p. 858. - -Bordeaux n'opposa qu'une légère résistance. En vain Eudes, qui avait -eu le tems d'assembler toutes ses forces, essaya-t-il d'arrêter les -Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des -chrétiens tués fut si grand que, suivant l'expression d'Isidore de -Beja, Dieu seul put s'en faire une idée. Eudes n'étant plus en état de -tenir la campagne, alla invoquer l'appui de Charles-Martel, dont les -états étaient à la veille d'être envahis, et qui déjà avait appelé ses -vieilles bandes des bords du Danube, de l'Elbe et de l'Océan. Rien ne -pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils -détruisirent le monastère de Saint-Emilien; à Poitiers, ils brûlèrent -l'église de Saint-Hilaire[70]. - - [70] _Gallia Christiana_, t. II, p. 881, et recueil de dom Bouquet, - t. II, p. 454, 684, etc. - -Les auteurs arabes parlent d'un comte de la contrée qui, ayant osé -soutenir la présence des Sarrazins, fut vaincu, pris et décapité. -Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel -on remarquait des topazes, des hyacinthes et des émeraudes. Tel était -leur enthousiasme et leur impétuosité, que leurs propres auteurs les -comparent à une tempête qui renverse tout, à un glaive pour qui rien -n'est sacré[71]. - - [71] Conde, _Historia_, t. I, p. 86. - -Les Sarrazins se disposaient à faire subir un sort semblable à la -ville de Tours, où ils étaient attirés par le riche trésor de l'abbaye -de Saint-Martin, lorsqu'on annonça l'arrivée de Charles-Martel sur -les bords de la Loire. Aussitôt les deux armées se préparèrent à en -venir aux mains. Jamais de plus grands intérêts ne furent en présence. -Pour les chrétiens, il s'agissait de sauver leur religion, leurs -institutions, leurs propriétés, leur vie même. Pour les musulmans, -outre l'intime persuasion où ils étaient qu'ils défendaient la cause -même de Dieu, ils avaient à conserver le riche butin dont ils s'étaient -emparés; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur -assurer une retraite honorable. - -Un auteur arabe rapporte qu'aux approches de Charles, Abd-alrahman fut -effrayé du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses -soldats traînaient après eux, s'était introduit dans leurs rangs, et -qu'il eut un instant l'idée de les engager à abandonner une partie de -leur butin. Il craignait qu'au moment de l'action, ces biens acquis -au prix de tant de fatigues et d'excès ne devinssent un embarras. -Néanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mécontenter ses -troupes, et s'en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette -faiblesse, ajoute l'auteur, eut bientôt les suites les plus fatales. - -Le même auteur raconte qu'en présence même de Charles, les musulmans -se précipitèrent sur la ville de Tours, et que, semblables à des -tigres furieux, ils s'y gorgèrent de sang et de pillage; ce qui sans -doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain -désastre[72]. Les auteurs chrétiens, dont, il est vrai, le récit est -extrêmement défectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours, -et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact; d'où l'on peut -induire que les faubourgs seuls furent un instant livrés à la merci des -barbares. - - [72] Conde, _Historia_, t. I, p. 87. - -Enfin, après huit jours passés à s'observer réciproquement, et après -quelques légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une -action générale. La relation arabe déjà citée donne à entendre que -la bataille s'engagea aux environs de Tours; et c'est l'opinion qu'a -suivie Roderic Ximenès, qui écrivait surtout d'après le récit des -Arabes[73]. D'un autre côté, la plupart des chroniques françaises, -notamment celle de l'abbaye de Moissac, rédigée à l'époque même de -l'événement, affirment que le combat eut lieu près de Poitiers, ou -même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux -opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux -portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage; -que, dans l'engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les -Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous -les murs de Poitiers[74]. - - [73] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 87, l'auteur des - _Cartas_, p. CLXI, Isidore de Beja, p. LVIII, et Roderic Ximenès, - p. 13. - - [74] Une ancienne tradition qui a cours à Tours place le théâtre de - la bataille dans les environs, au lieu nommé Saint-Martin-le-Bel - (_Sanctus Martinus à Bello_, et non, comme l'ont écrit quelques - auteurs, _Sanctus Martinus à Betto_). M. Chalmel, auteur d'une - _Nouvelle Histoire de Tours_, publiée en 1828, 4 vol. in-8º, et - d'une dissertation relative à la bataille, qui déjà avait paru dans - ses _Tablettes chronologiques_, Tours, 1818, veut que la bataille - se soit livrée à environ trois lieues de la ville, dans une grande - plaine appelée les _Landes de Charlemagne_, et qui, suivant lui, - devrait se nommer les _Landes de Charles-Martel_. M. Chalmel cite - à ce même sujet, dans son histoire de Tours, une relation arabe de - la bataille, écrite par un musulman qui y était présent, et cette - relation, ajoute-t-il, lui a été envoyée traduite en français - par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans - les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ni dans les - traductions espagnoles de Conde, tout porte à croire qu'elle est - supposée. - -On était alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'année -732. Ce furent les Sarrazins qui commencèrent l'action par une charge -de toute leur cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir -de leurs victoires passées et par la présence de Charles-Martel, qui -se portait partout où le danger était le plus pressant. Vainement les -Sarrazins, par la légèreté de leurs mouvemens, cherchèrent à mettre le -désordre dans les rangs; les chrétiens, pesamment armés, et, suivant -l'expression d'un écrivain contemporain, semblables à un mur, ou à une -glace qu'aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux -les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la -nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain, l'action recommença. -Les guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s'attendaient pas -à une telle résistance, redoublèrent d'efforts. Tout-à-coup leur camp -se trouva envahi par un détachement chrétien, probablement dirigé par -le duc d'Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittèrent -leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En vain Abd-alrahman -accourut pour rétablir l'ordre; ses efforts furent inutiles; il fut -lui-même atteint d'un trait lancé par les chrétiens, et tomba expirant. -Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils -parvinrent à délivrer leur camp; mais une grande partie d'entre eux -resta sans vie sur le champ de bataille. - - [75] Voici les expressions d'Isidore de Beja: «Atque dum acriter - dimicant gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles - permanentes, sicut et zona rigoris glacialiter manent adstrictæ, - Arabes gladio enecant.» - - [76] Paul Diacre, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. - I, part. I, p. 505. Paul Diacre a peut-être confondu ensemble la - bataille de Poitiers et la bataille de Toulouse en 721. - -La nuit étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le -lendemain; mais les Sarrazins, qui s'étaient avancés en France dans -l'intention de la subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d'état -de faire une conquête aussi difficile, jugèrent inutile d'en venir de -nouveau aux mains. Profitant des ténèbres de la nuit, ils reprirent -en toute hâte le chemin des Pyrénées. Telle était leur précipitation, -qu'ils ne se donnèrent pas la peine d'abattre leurs tentes ni -d'emporter le butin qu'ils avaient fait. - -Le lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de -nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s'était passé, il fit -occuper le camp ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y -étaient amoncelées. Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit -qu'il craignît que cette retraite subite ne cachât quelque piége, soit -que, voyant ses états dorénavant à l'abri de tout danger, il dédaignât -de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu'immédiatement après -la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de -l'éclatant triomphe qu'il venait de remporter, et joignant à son nom de -Charles, déjà illustré par tant de victoires, le titre de martel ou de -marteau, à cause de la part qu'il avait, suivant son usage, prise en -personne au succès obtenu à cette occasion, et parce que, suivant la -chronique de Saint-Denis, «comme li martiaus debrise et froisse le fer -et l'acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il et brisait-il -par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77].» - - [77] Recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. III, - p. 310. - -Tel fut le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant -plusieurs années par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas -admettre le récit de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter -le nombre des Sarrazins tués dans le combat à trois cent soixante -et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne périrent pas dans la -bataille: où donc trouver une armée de quatre ou cinq cent mille -hommes, à une époque de guerres intestines et de désordres, comme -celle où l'on était alors? Et supposé que cette armée eût existé, -comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel que -l'Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des -précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres -sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne -saurait nier que l'armée d'Abd-alrahman ne fût la plus nombreuse et la -mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre -notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits -par la France tout entière, et que la place que ce grand événement n'a -pas cessé d'occuper dans la mémoire des hommes. - -Les écrivains arabes, qui n'avaient qu'une idée confuse du théâtre de -cette guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les -chrétiens, de relation détaillée de cette expédition, n'ont pu donner -de notions précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent -d'appeler le lieu où se livra la principale bataille _Pavé des -Martyrs_[78]. En effet, un très-grand nombre de disciples de Mahomet y -perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend encore le bruit que les -anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidèles à -la prière. - - [78] <mot en arabe> Maccary, no 704, fol. 63 recto, et no 705, fol. 3 - verso. - -Les débris de l'armée sarrazine s'étaient dirigés vers les Pyrénées, -détruisant tout sur leur passage. Un de leurs détachemens traversa -la Marche, près de Guéret[79], ainsi que le Limousin, où il détruisit -l'abbaye de Solignac[80]. Peut-être est-ce à cette retraite désespérée -des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages dont nous -avons parlé à l'occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe -suppose qu'ils furent poursuivis l'épée dans les reins par les -chrétiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible -qu'Eudes, non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se -venger des violences qui y avaient été commises par les barbares. - - [79] Voy. les _Bollandistes_, 6 octobre, _Vie de saint Pardou_, - abbé de Waract. - - [80] _Gallia Christiana_, t. II, p. 566. - - [81] Maccary, no 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-être parler - de ce qui eût lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel - pénétra en Languedoc. - -La nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France -produisit en Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les -musulmans. Les chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales -de l'Espagne crurent voir dans cet événement une marque de la -protection du ciel, et ils se hâtèrent de prendre les armes pour -assurer leur indépendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs -succès précédens avaient enflés d'orgueil, tombèrent dans l'abattement -et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des sentimens -pieux, profitèrent de l'occasion pour s'élever contre la corruption qui -s'était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet, -l'amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés -jusque-là de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu'à -satisfaire ses passions. - - [82] On lit dans les _Essais historiques sur le Bigorre_, de M. - d'Avezac, t. I, p. 118, qu'un détachement de l'armée musulmane - s'étant réfugié dans le Bigorre, les chrétiens du pays, conduits - par un prêtre de Tarbes, saint Missolin, prirent les armes et - taillèrent les Sarrazins en pièces. Le fait en lui-même n'a - rien d'invraisemblable; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que - saint Missolin est antérieur de plusieurs siècles aux invasions - sarrazines. Voy. Grégoire de Tours, édit. de Ruinart, _de gloria - confessorum_, p. 934 et 1402. - -Le lieutenant d'Abd-alrahman à Cordoue s'était hâté de mander ce -malheureux événement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas. -Un nouveau gouverneur fut envoyé d'Afrique avec des renforts. Ce -gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne -rien négliger pour venger le sang musulman, si abondamment répandu. -Abd-almalek marcha sans s'arrêter, vers les Pyrénées, et voyant ces -guerriers, naguères si superbes, en proie à une sombre terreur, il -chercha à ranimer leur courage: «Les plus beaux jours qui luisent -pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les -jours consacrés à la guerre sainte: c'est là l'échelle du paradis. Le -prophète ne s'appelait-il pas le Fils de l'Épée? Ne se vantait-il pas -d'aspirer au repos, à l'ombre des drapeaux pris sur les ennemis de -l'islamisme? La victoire, la défaite et la mort sont dans les mains -de Dieu; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier, -triomphe aujourd'hui.» Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que -les bons musulmans en attendaient[82a]. - - [82a] Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89. - -On a vu que les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne -avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle même d'une -expédition partie de France à travers les Pyrénées, et à la suite -de laquelle les Français se seraient emparés de Pampelune et de -Gironne[83]. En effet, les chrétiens du nord de l'Espagne et ceux -du midi de la France obéissaient à la même foi; ils s'attribuaient -même une origine commune, et ils se rappelaient encore l'époque où -une nombreuse colonie, partie des bords de l'Èbre, vint s'établir en -Gascogne[84]. - - [83] Comparez l'auteur des _Cartas_, p. CLXV, et _Gallia - Christiana_, t. XII, p. 270. - - [84] Voy. l'article _Basques_, de M. Walckenaer, dans - l'_Encyclopédie des Gens du Monde_, t. III, p. 117. - -Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon -et la Navarre; ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes -occupées par les Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même -pas à reprendre l'offensive. Les invasions des Sarrazins en France -n'avaient pas pu se faire sans relâcher tous les liens de la société. -Le désordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces -deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d'Espagne, -se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques hommes -ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer -des principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'étaient -rendus maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs -partisans et leurs intérêts. Pour que l'ordre fût rétabli, il fallait -que ces chefs se missent sous la dépendance soit du duc d'Aquitaine, -soit de Charles-Martel, et ils redoutaient également l'un et l'autre. -Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s'allièrent -avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles -chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l'autorité -s'étendait sur presque toute la Provence. - -Pendant ce tems, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître -son autorité en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne -se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dépendance du -royaume d'Austrasie, et où d'ailleurs l'invasion récente des Sarrazins -avait introduit les plus grands désordres. Il confia les postes les -plus importans du pays à ses _leudes_ ou fidèles, et se fit rendre -hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre -les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à déplorer -que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner -tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la -place éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois -contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout -sacrifier pour s'assurer le dévouement de ses soldats. Faute d'autres -moyens, il abandonnait à ses guerriers les biens des églises et des -monastères, et il s'était aliéné le clergé, alors très-puissant. De -plus, il existait une ligne de démarcation entre les habitans d'une -partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord, -Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles rencontra en général -si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui devaient leur -délivrance. - -En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord -avec Mauronte, passe le Rhône avec des forces considérables, et -s'empare, sans coup férir, d'Arles, où il fait saccager les couvens -des Saints-Apôtres et de la Vierge et détruire le tombeau de -Saint-Césaire[85]. Ensuite il s'avance au coeur de la Provence, et -s'empare, après un long siége, de la ville de Fretta, aujourd'hui -Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les guerriers de -cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance; les -Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors -au rocher où fut bâti plus tard le palais des papes; c'est le lieu que -les auteurs arabes paraissent désigner par le nom de _Roche d'Anyoun_. -Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares, -et cette occupation dura près de quatre ans[87]. - - [85] _Gallia Christiana_, t. I, p. 537, 544, 600 et 620. - - [86] Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'_Abbaye de - Moissac_: «Jusseph... Rhodanum fluvium transiit; Arelate civitate - pace ingreditur, thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor - annos totam Arelatensem provinciam depopulat.» Voy. le recueil - des _Historiens de France_, t. II, p. 655. On lit également dans - la continuation de Frédegaire, _ibid._, t. II, p. 456, ces mots: - «Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque - Rhodanum fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et - fraude mauronto, Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni - ingrediuntur, illisque rebellantibus ea regione vastata.» Le - siége de Fretta ne nous est connu que par un roman provençal écrit - long-tems après l'événement. Voy. l'_Histoire de Provence_, par - Papon, t. I, p. 85. Mais une armée sarrazine a dû stationner auprès - de la ville actuelle de Saint-Remy; car on trouve des monnaies - arabes du tems dans le pays. Voy. la _Description de quelques - médailles inédites de Massilia_, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4º, - p. 23. A l'égard du combat livré sur les bords de la Durance, on - peut citer à l'appui l'inscription latine qu'on lisait jadis dans - une chapelle aux environs de Bonpas, et qui était ainsi conçue: - «Sepultura nobilium avenionensium, qui occubuerunt in bello contra - Saracenos.» Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, Aix, 1664, 2 vol. - in-fol., t. I, p. 700. - - [87] Maccary, no 704, fol. 72. - -Eudes étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se -fit rendre hommage par ses deux fils. - -Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les -affaires des Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans -les montagnes des Pyrénées pour achever de dompter les habitans, qui -continuaient à opposer de la résistance. Mais s'étant laissé surprendre -pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une -défaite complète. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de -l'Espagne à Ocba, et il ne resta à Abd-almalek que le commandement des -provinces situées dans le voisinage des Pyrénées. - -Les auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle -pour l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il -préféra l'Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui -procurerait de se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait -un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire -musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc établirent -des positions fortifiées dans tous les lieux susceptibles de défense -jusqu'aux rives du Rhône[88]. Ces positions, appelées par les Arabes -_rebath_[89], étaient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient -observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens. - - [88] Maccary, no 704, fol. 63 verso, no 705, fol. 4 verso, et - Ibn-Alcouthya, fol. 61. - - [89] <mot en arabe>. - -C'est sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs -incursions dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se -couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupée, et toutes les églises -voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhône, qui avaient -échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres. -Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de -Charles-Martel de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait -essuyer quelques années auparavant. Leurs détachemens, occupant de -nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne. - - [90] _Gallia Christiana_, t. I, p. 703 et 737. - -Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En -737, se voyant tranquille du côté du nord et de l'Orient, il fit -partir pour Lyon une armée commandée par son frère Childebrand, qui -l'avait puissamment secondé dans toutes ses guerres. En même tems, -il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour réclamer -son secours[91]. Il paraît que les Sarrazins de Provence, favorisés -par Mauronte, s'étaient établis jusque dans les montagnes du Dauphiné -et du Piémont, et que, sans le concours d'une armée venue des bords -du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d'éloigner les Barbares. -Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône, -commença le siége d'Avignon. Cette ville était alors très-forte, -et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage dans ce -tems-là. Bientôt Charles lui-même s'avança avec une nouvelle armée. En -même tems Luitprand attaqua les Sarrazins du côté de l'Italie[92]. La -ville d'Avignon fut prise d'assaut, et les Sarrazins qui la défendaient -furent passés au fil de l'épée[93]. Charles se hâta de traverser le -Rhône, et s'avança jusqu'à Narbonne. Celui qui commandait dans cette -célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les -passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne -en armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles -que par mer. A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba -envoya par eau une armée commandée par Amor[94]. Cette armée débarqua -à quelque distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles -marcha à sa rencontre avec une partie de ses forces. L'action eut lieu -un dimanche, sur les bords de la rivière de Berre, dans la vallée -de Corbière, à quelques lieues de Narbonne. L'armée musulmane était -postée sur un lieu élevé, et l'émir qui la commandait, fier du nombre -de ses soldats, avait négligé de prendre aucune précaution. Charles ne -lui laissa pas le tems de se reconnaître, et l'attaqua avec la plus -grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut complète; leur chef -lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient échappé au -carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les étangs -qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les -poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans -la ville[95]. - - [91] Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508. - - [92] L'épitaphe de Luitprand, à Pavie, était en vers latins et - renfermait ces mots: - - .....Deinceps tremuere feroces - Usque Saraceni, quos dispulit impiger, ipso, - Cum premerent Gallos, Carolo poscente juvari. - - Voy. Sigonius, _de Regno Italiæ_, ann. 743. - - [93] Voici en quels termes le continuateur de Frédegaire rend - compte de la prise d'Avignon: «Carolus urbem aggreditur, muros - circumdat in modum Hierico cum strepitu hostium et sonitu tubarum, - cùm machinis et restium funibus super muros et ædium mænia irruunt, - urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes trucidant.» Voy. - le recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 456. - - [94] Isidore de Beja, p. LX. - - [95] Comparez la continuation de Frédegaire, tom. II du recueil des - _Historiens de France_, p. 456, la chronique de Moissac, _ibid._, - p. 656, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 72, recto. - -Malgré ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se -défendre, et Charles, dont le caractère ne s'accommodait pas des -lenteurs d'un siége, qui d'ailleurs était appelé d'un autre côté par -le caractère indomptable des Frisons et des Saxons qu'il avait si -souvent vaincus, renonça à prendre une ville dont tout concourait -alors à rendre l'accès difficile. Mais en s'éloignant, il résolut de -désarmer la population chrétienne du pays dont les dispositions lui -étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l'impossibilité de -s'établir d'une manière solide ailleurs qu'à Narbonne. Il fit raser -les fortifications de Béziers, d'Agde et d'autres cités considérables. -Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes renversées, -et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa -solidité, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livrée aux -flammes. Le même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une -époque où Montpellier n'existait pas encore, présentait un aspect -imposant, et qui d'ailleurs, par la commodité de son port, offrait un -lieu de retraite aux navires sarrazins venus d'Espagne et d'Afrique. -Telle était la défiance de Charles, qu'il emmena avec lui, outre un -grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi -les chrétiens du pays[96]. - - [96] Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de - Frédegaire. L'histoire se tait au sujet de Carcassonne. Il est - probable que cette ville, alors bâtie au haut du rocher où se voit - encore la cathédrale et défendue par le cours de l'Aude, ne tarda - pas à retomber au pouvoir des chrétiens. - -Il est certain que l'autorité de Charles fut vue de très mauvais -oeil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient -d'avoir conservé une partie des institutions et de la civilisation -romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore -empreints de la rudesse germanique. Le clergé surtout, tant dans -le nord que dans le midi, ne pardonnait pas à Charles la manière -arbitraire dont il disposait des biens ecclésiastiques. Les Sarrazins, -dans leurs invasions, avaient dévasté la plupart des églises et des -couvens, et avaient aliéné les biens affectés à ces établissemens. -Charles, en chassant les Sarrazins, ne rétablit pas le clergé dans -ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons à ses -hommes d'armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des -siéges épiscopaux et des monastères restèrent vacans, faute de moyens -d'entretien. L'histoire fait mention de Wilicarius, évêque de Vienne, -qui, après l'expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession -de son siége. Mais, trouvant tous les biens des églises au pouvoir des -laïques, il se retira dans le Valais, où on le nomma abbé du monastère -de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent réformés que peu à peu et -quelques années après, sous Pepin et sous Charlemagne. - - [97] Charvet, _Histoire de la sainte église de Vienne_, p. 147. - -Dans un autre tems, le clergé, menacé dans son existence, aurait fait -un appel au zèle des fidèles; mais à en juger par le peu de témoignages -qui nous restent de cette époque reculée, les ecclésiastiques en -général se bornèrent à représenter les fléaux sous lesquels la -chrétienté gémissait, comme une juste punition de Dieu, pour la -corruption des hommes, et à exhorter les pécheurs à revenir au sentier -de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclésiastiques qui, entraînés -par leur humeur belliqueuse, s'attachèrent à la personne de Charles, et -l'accompagnèrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut -Hainmarus, évêque d'Auxerre, dont les vastes propriétés s'étendaient -sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, dédaignant de -s'assujétir au service des autels, laissa à un autre l'administration -de son diocèse, et alla signaler la vigueur de son bras du côté des -Pyrénées[99]. - - [98] Voy. la _Lettre de saint Boniface_, archevêque de Mayence, à - Ethelbaldus, roi de Mercie, en Angleterre, vers l'an 745, recueil - de Ferrarius, 1605, in-4º, p. 76. Voy. aussi différens passages des - capitulaires de Charlemagne, édition de Baluze, t. I, p. 413, 526, - 1056 et 1227. - - [99] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 270. - -Après le départ de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra -de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins. -Charles l'ayant appris, résolut de purger tout-à-fait cette contrée des -germes de troubles qui la désolaient depuis si long-tems. En 739, il -reparut dans le pays avec son frère Childebrand. Mauronte fut chassé de -toutes les positions qu'il occupait. Les côtes de la mer où les hommes -turbulens auraient pu se cacher, furent visitées avec le plus grand -soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes, -et les Sarrazins de Narbonne n'osèrent plus s'avancer au-delà du -Rhône[100]. - - [100] Continuation de Frédegaire, recueil des _Historiens des - Gaules_, t. II, p. 457. - -On manque de renseignemens certains sur la manière dont les Sarrazins -s'étaient conduits dans l'intérieur de la Provence. Il est probable -que, par considération pour Mauronte, qui les avait appelés et qui -aspirait à être maître du pays, ils ne se livrèrent pas aux mêmes -violences qu'en d'autres contrées[101]. - - [101] Les détails qu'on lit dans la vie de saint Porcaire, et qui - sont relatifs aux dévastations commises par les Sarrazins dans - l'intérieur de la Provence, nous paraissent devoir se rapporter à - l'occupation du pays par les barbares, postérieurement à l'an 889. - Voy. le recueil des _Bollandistes_, 12 août, p. 737. Il en est de - même des autres récits du même genre. Il sera question plus tard de - ces mêmes récits. - -Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc -une autre source de calamités, qui, pendant plusieurs siècles, ne -laissèrent presque pas de repos aux côtes du midi de la France. Nous -voulons parler des descentes que les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique -commencèrent à faire par mer. - -Les Arabes, à l'époque de leur plus grand enthousiasme guerrier, -n'avaient pas songé à profiter de la voie que leur offrait la mer, -pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout -tems les nomades de l'Arabie ont eu de l'éloignement pour l'élément -humide. Habitués à la vie indépendante du désert, ils croiraient faire -outrage à leur liberté, s'ils consentaient à s'enfermer dans un frêle -bâtiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l'antiquité, furent -faites pour établir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique, -furent-elles l'ouvrage des Phéniciens et d'autres peuples étrangers. -Cette répugnance pour la mer était partagée par Mahomet, et telle est -encore la manière de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans, -façonnés en général à l'esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans pitié -les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accroître -leur fortune ou pour satisfaire leur curiosité; et quelques docteurs -sont allés jusqu'à dire que, dès l'instant qu'un homme s'est décidé -plusieurs fois à se mettre en mer, il peut être considéré comme étant -privé de son bon sens, et comme n'étant plus recevable à faire admettre -son témoignage en justice[102]. - - [102] Voy. nos _Extraits d'auteurs arabes relatifs aux guerres des - Croisades_, Paris, 1829, p. 370 et 476. - -Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l'Égypte et -l'Afrique, et que l'étendard des nomades flotta dans les ports de Tyr, -de Sidon, d'Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine à leur -disposition; et il était naturel que les renégats et les aventuriers -de tous les pays leur donnassent l'idée de se livrer à des expéditions -maritimes. Dès l'année 648, quinze ans après la mort du prophète, -le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l'île de -Chypre. Une autre expédition fut faite, en 669, dans l'île de Sicile; -et depuis ce moment les provinces maritimes de l'empire grec, sans -excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les -musulmans, eurent autant à souffrir des attaques faites par mer que des -attaques faites par terre. - -Dans l'origine les navires sarrazins furent montés en général par -des renégats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientôt -les musulmans prirent part à ces expéditions, sources inépuisables de -richesses; et comme la plupart d'entre eux, tout en faisant du butin, -croyaient faire une action agréable à Dieu, plus l'entreprise leur -présentait de danger, plus elle leur parut méritoire. On a vu que -le prophète n'avait jamais songé à ce moyen d'étendre sa religion. -Néanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d'être excitées, -ne tardèrent pas à pouvoir invoquer en faveur de leur zèle nouveau -plusieurs témoignages propres à redoubler leur enthousiasme. On -commença à raconter que le prophète s'étant un jour endormi dans -la maison d'un de ses compagnons d'armes, avait vu dans son sommeil -quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe -de l'islamisme, et que, dans la joie qu'il eut de les voir entourés -de captifs, il s'éveilla en sursaut, célébrant la gloire d'une telle -entreprise. Aussi quelques années après, lorsque Moavia fit son -expédition contre l'île de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du -prophète, voulut avoir part aux mérites d'une tentative si sainte; et -comme Omm-Heram mourut dans le cours de l'expédition, les musulmans -lui élevèrent un tombeau, où dans la suite ils allaient implorer la -miséricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d'eau. - - -On rapportait encore qu'en 716, lorsque la grande flotte qui alla -assiéger Constantinople partit d'Alexandrie, un des fils du khalife -Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda à l'amiral ce qu'il -pensait des péchés dont la plupart des hommes de l'équipage devaient -avoir l'ame chargée; l'amiral ayant répondu qu'à l'exemple de chacun de -nous, ils devaient avoir leurs péchés pendus au cou: «Non pas pour ces -hommes-ci, s'écria le fils d'Omar; j'en jure par celui qui tient mon -ame dans ses mains, ils ont laissé leurs péchés sur le rivage.» - -D'après le récit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la -guerre sacrée faite par mer a dix fois plus de mérite que la guerre -faite par terre, et que ceux qui devaient venir après lui étant privés -de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mêmes avantages -s'ils se livraient aux expéditions maritimes. Mahomet aurait encore dit -que le musulman qui meurt en combattant sur terre éprouve l'effet d'une -piqûre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reçoit la même -sensation que l'homme à qui, au moment d'une soif ardente, on présente -de l'eau fraîche mêlée avec du miel. C'est par une suite de la même -idée qu'on fait dire à Ayescha, femme chérie du prophète, que, si elle -avait été homme, elle se serait vouée à la guerre sacrée sur mer[103]. - - [103] Pour tous les détails qu'on vient de lire, voyez le traité - arabe destiné à exciter les musulmans à faire la guerre aux peuples - d'une autre religion que la leur, et intitulé: _les Routes de - l'empressement vers les rendez-vous des Amans, et le Guide de la - Passion vers le séjour de la Paix_. Cet ouvrage a été imprimé au - Caire, l'an 1242 de l'hégire (1826 de J.-C.). Voy. la notice que - nous en avons donnée, dans le _Nouveau Journal Asiatique_, t. VIII, - p. 337, et t. IX, p. 189. - -Les premières expéditions maritimes faites par les musulmans partirent -des ports de Syrie et d'Égypte, et furent surtout dirigées contre les -provinces de l'empire grec, presque en guerre continuelle avec les -khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes, -il ne paraît pas que les vainqueurs songeassent d'abord aux avantages -que leur offrait cette fameuse cité pour se rendre maîtres du bassin -de la mer Méditerranée. Ils y songeaient si peu que leur chef, -voulant bâtir une ville qui leur servît d'asile au besoin, choisit -l'emplacement de Cayroan, à plusieurs journées de la côte[104]. Moussa, -gouverneur d'Afrique, à l'époque où il envahit l'Espagne, n'avait à sa -disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent -et revinssent plusieurs fois pour transporter l'armée musulmane d'un -côté du détroit de Gibraltar à l'autre[105]. Mais Moussa comprit tout -de suite la nécessité d'avoir une flotte à ses ordres pour maintenir -les communications libres entre la Péninsule et les rivages africains; -aussi il se hâta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports -de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu'à Cadix, les côtes -espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en était de même -des bords africains, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à Tripoli -de Barbarie. En 736, un gouverneur d'Afrique fit construire à Tunis -un arsenal formidable. C'est alors que Carthage vit disparaître son -antique renommée devant la nouvelle cité. - - [104] _Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du - Roi_, t. II, p. 157. - - [105] Ibn-Alcouthya, fol. 52 verso. - -En Espagne, il y avait un émir chargé spécialement de la direction des -flottes. Cet émir portait le titre d'_émir-alma_, ou d'émir de l'eau. -C'est probablement de là qu'est venu notre mot _amiral_[106]. - - [106] Novayry, manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ancien - fonds, no 702, fol. 10 verso. - -Les auteurs arabes font mention d'une expédition envoyée par Moussa -dans l'île de Sardaigne, dès l'année 712. Les auteurs chrétiens parlent -d'une descente faite deux ans auparavant dans l'île de Corse[107]. -Ces deux îles, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dépendu -des empereurs de Constantinople; mais à mesure que la puissance de -ces princes s'affaiblit, des pays aussi éloignés du siége de l'empire -se trouvèrent abandonnés à leurs propres forces; aussi les flottes -sarrazines, pour qui ces îles étaient un lieu de relâche commode, -durent n'y rencontrer qu'une faible résistance. Les barbares se -bornèrent d'abord à piller les églises et les maisons des riches. Ces -moyens commençant à s'épuiser, ils firent des courses dans l'intérieur, -massacrant les hommes qui résistaient, et emmenant les femmes et les -enfans en esclavage. - - [107] Un auteur corse du quinzième siècle a prétendu que les - Sarrazins étaient entrés dans l'île de Corse dès le tems de - Mahomet, et qu'ils occupèrent l'île sans interruption jusqu'à - Charlemagne. Ce récit est controuvé. - -La première descente que les Sarrazins firent sur les côtes de France -eut lieu dans l'île de Lerins, aux environs d'Antibes; mais on est -incertain sur l'année où cette descente eut lieu. Les auteurs varient -depuis l'an 728 jusqu'en 739. Voici de quelle manière ce malheureux -événement est raconté. - -L'île de Lerins était alors célèbre dans toute la chrétienté par -son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir à l'Église des -docteurs, des évêques et des martyrs. En ce moment, le couvent était -sous la conduite de saint Porcaire, et l'on y comptait cinq cents -moines venus de la France, de l'Italie et des autres contrées de -l'Europe, non compris un certain nombre d'enfans qui venaient s'y -former à la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint -Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour -l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait peut-être -ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et -les exhorta à attendre les Sarrazins, se résignant d'avance au sort -que ces barbares voudraient leur réserver; tous consentirent à rester, -excepté un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en -arrivant, se mirent à parcourir l'île, croyant y trouver de grandes -richesses. Comme ils ne rencontrèrent que de vils habits et d'autres -objets de peu de valeurs, ils déchargèrent leur fureur sur les moines, -qu'ils accablèrent de coups. En même tems ils se mirent à briser -les croix, renversèrent les autels et détruisirent les édifices. Ne -pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins -emmener les jeunes; et, pour les forcer à embrasser l'islamisme, ils se -livrèrent devant eux à l'égard des vieux à tout ce que la violence peut -suggérer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles; -jeunes et vieux, tous restèrent fidèles à leur religion. Alors les -barbares les mirent à mort, et ne laissèrent en vie que les quatre -plus jeunes et les mieux faits, qu'ils embarquèrent sur leurs navires. -Heureusement le vaisseau sur lequel les moines étaient montés aborda -sur la côte voisine, au port d'Aguay[108], et les quatre religieux -profitèrent de l'occasion pour se sauver dans les bois, d'où retournant -dans l'île de Lerins, ils rétablirent le couvent[109]. - - [108] _Portus Agathonis._ - - [109] La fête de saint Porcaire et de ses compagnons est célébrée - au 12 août. Voy. le recueil des _Bollandistes_. Voy. aussi la _Vie - de saint Honorat_, en vers provençaux, par le troubadour Raimond - Féraud. - -Charles-Martel étant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui -succéda dans le poste de maire du palais, consacra les premières -années de sa puissance à faire reconnaître son autorité, tant dans -l'Aquitaine, possédée par les enfans d'Eudes, que dans la France -septentrionale et les provinces situées au-delà du Rhin. Les Sarrazins -auraient pu profiter d'une aussi belle occasion pour renouveler leurs -funestes tentatives contre les provinces méridionales de la France; -mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems -hors d'état de rien entreprendre. - -On a vu que dans le principe les armées des conquérans s'étaient -formées des élémens les plus hétérogènes. Chaque détachement avait son -langage particulier, ses croyances, ses intérêts. La discorde ne tarda -pas à éclater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prétendaient -avoir contribué autant que les autres aux conquêtes précédentes, et ils -se plaignaient de n'avoir pas été traités aussi bien. - -Les Arabes eux-mêmes ne s'entendaient pas entre eux. On sait que de -tout tems les nomades ont mis une grande importance à connaître la race -et la tribu à laquelle ils appartiennent. C'est ce qui fait que, dans -leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagné -de celui de son père et du nom de la tribu à laquelle il doit son -origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes, -l'une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de -Noé, et l'autre d'Ismaël, fils d'Abraham. Les Kahtanites, pour se -distinguer des autres, reçurent le titre d'_Ariba_ ou d'_Arabes_ par -excellence. Ils occupaient jadis l'est et le sud-ouest de l'Arabie, -particulièrement le Yémen ou Arabie-Heureuse, d'où ils furent encore -surnommés _Yemenis_. Les Ismaélites, descendant d'Ismaël par ses -rejetons Cayssy et Modhar, furent désignés par les titres de _Cayssys_ -et de _Modharys_. Ils s'étaient établis de préférence dans le Hedjaz, -auprès de la Mecque et de Médine, et ils rappelaient avec orgueil -l'honneur qu'ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De -tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races, -et l'esprit de faction, après avoir ensanglanté l'Arabie, l'Égypte, la -Syrie, pénétra jusqu'en Espagne et en France. - -Tout-à-coup les conquérans coururent aux armes, et Arabes et -Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se décida pour le parti -qui convenait le mieux à ses intérêts. Le signal de cette vaste -conflagration partit de l'Afrique. Dans les premiers tems de la -conquête, les généraux arabes voulant attirer les populations, -s'étaient relâchés de leur sévérité envers les hommes qui se -soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laissé les -Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient réduit -l'impôt que ceux-ci étaient obligés de payer; ils les avaient même -quelquefois exemptés de toute charge, se contentant d'enrôler les -hommes en état de porter les armes. A l'époque dont il est question -ici, c'est-à-dire en 737, le gouverneur d'Afrique, pensant qu'il était -tems de faire disparaître toutes ces distinctions, annonça l'intention -de suivre dans toute leur rigueur les leçons laissées par le prophète, -et voulut obliger les Berbers à acquitter le droit établi par la -loi[110]. Or, ce droit consistait à payer deux et demi pour cent pour -les biens meubles, tels que le bétail et l'argent, seule richesse qui -puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitués à toute -l'indépendance du désert, traitèrent ce droit de tyrannique, et prirent -les armes pour s'en affranchir. On les vit accourir du fond des déserts -situés au midi de l'Atlas, nus jusqu'à la ceinture, et montés sur leurs -chevaux, petits de taille, mais très-légers à la course, montrant la -plus grande valeur pour la défense de leur liberté. - - [110] Novayry, no 702, fol. 11 verso. - - [111] De tout tems les nomades se sont refusés à toute espèce - d'impôts; il fallut toute l'adresse de Mahomet pour y soumettre - les Arabes bédouins, et ceux-ci s'en affranchirent dans la suite. - Comparez Gagnier, _Vie de Mahomet_, t. III, p. 119; les _Annales - d'Aboulfeda_, tom. I, p. 214, et Burckhardt, _Voyages en Arabie_, - traduction française, t. II, p. 26 et 296. - -Les Berbers ne pouvant être domptés, le gouverneur de l'Espagne, Ocba, -traversa le détroit pour aider à les ramener à l'obéissance, et cette -retraite ne contribua pas peu à faciliter les succès de Charles-Martel -dans le midi de la France. Ocba étant mort, son prédécesseur -Abd-almalek le remplaça. - -Cependant les efforts des Berbers n'avaient pu être réprimés, et une -partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient été -obligées de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes -et les Berbers établis dans la Péninsule et en France, et qui, en -récompense de leurs exploits, avaient reçu des terres considérables, -craignirent que l'arrivée de ces nouveaux venus n'occasionât un second -partage des terres. Aussitôt ils coururent aux armes et se disposèrent -à repousser par la force les Arabes d'Afrique. Un seul fait donnera une -idée de l'acharnement qui régnait parmi les conquérans. Le gouverneur -Abd-almalek étant tombé au pouvoir du parti opposé, fut attaché à un -gibet sur le pont de Cordoue, et sa tête fut exposée entre un cochon -et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s'était déclaré -pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes -les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit à marches forcées -en Andalousie. L'action eut lieu aux environs de Cordoue. L'armée -d'Abd-alrahman se montait, dit-on, à cent mille hommes. Au plus fort -du combat, Abd-alrahman, qui était un très-habile tireur, lança un -trait au général ennemi, et le tua. Après cet exploit, il rentra dans -Narbonne[112]. - - [112] Ibn-Alcouthya, fol. 7 verso. - -Les khalifes de Damas étaient hors d'état de rétablir l'ordre à une -distance si éloignée. Des partis rivaux se formaient dans les provinces -orientales de l'empire, et les nombreuses armées envoyées du côté de -l'Occident avaient fini par épuiser les khalifes eux-mêmes[113]. - - [113] Voy. les annales d'Aboulfeda, en arabe et en latin, - Copenhague, 1789, t. I, p. 468 et suiv. - -Ces guerres cruelles, malgré l'inaction de Pepin, ne restèrent pas -sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne -avaient repris possession de Nîmes et des villes voisines; mais ces -villes finirent par se dégarnir presque de troupes, et les commandans -furent obligés de s'en remettre sur beaucoup de points aux chrétiens -du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de -la population, recouvrèrent une partie de leur ancien crédit. C'est -alors qu'on voit les villes du Languedoc, telles que Béziers, Nîmes, -Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte -particulier et une administration qui leur était propre[114]. - - [114] Voy. l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette, et - l'_Histoire de Nîmes_, par Menard. Il sera question de ces mêmes - faits plus tard. - -Un changement analogue eut lieu chez les chrétiens des Asturies, de -la Navarre et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Ces -hommes généreux commencèrent à combiner leurs efforts, et jouirent -enfin de quelque indépendance. En 747, un émir appelé Youssouf étant -parvenu, non sans peine, à se mettre à la tête du gouvernement de -l'Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrénées, afin -de soumettre les populations chrétiennes en armes; mais les chrétiens -résistèrent avec succès. - -Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le siége du -gouvernement étant interceptées, la Septimanie ne pouvait tarder à -secouer le joug musulman. Ce pays était également convoité par le fils -d'Eudes, Vaifre, duc d'Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une -incursion du côté de Narbonne. Mais tel était l'ascendant que prenait -chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque -garantie de repos et de prospérité. Il venait de se faire accorder -par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgré -ses victoires, n'avait osé s'arroger, le relevait encore aux yeux des -peuples. - -En 752 Pepin se rendit avec une armée en Languedoc, et un seigneur -goth, appelé Ansemundus, lui livra les villes de Nîmes, Agde, -Maguelone et Béziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se -diriger contre Narbonne; et comme cette ville était en état d'opposer -une longue résistance, il se contenta de laisser quelques troupes, -commandées par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance -qui ralentit beaucoup les progrès des troupes françaises, ce fut d'une -part la mort d'Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins -dans une embuscade, de l'autre une horrible famine qui désola le midi -de la France et l'Espagne. La disette des vivres devint telle, que les -mouvemens des armées en furent suspendus[116]. - - [115] Chronique de Moissac dans le recueil des _Historiens de - France_, t. V, p. 68. - - [116] Comparez la chronique de Moissac, dans le recueil de dom - Bouquet, et Ibn-Alcouthya, fol. 75. - -Sur ces entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu'on l'a vu, -résidaient à Damas, furent renversés, et firent place à une famille -rivale qui descendait d'Abbas, oncle du prophète. Les nouveaux khalifes -ne tardèrent pas à s'établir à Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont -eux qui portèrent la gloire du nom musulman au plus haut degré. Quant -à la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des -supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribué -à étendre les conquêtes de l'islamisme, échappa aux recherches des -bourreaux. Réfugié en Afrique, il resta quelque tems caché parmi les -tribus berbères. Apprenant ensuite les désordres qui avaient lieu en -Espagne, il se mit en relation avec quelques émirs; bientôt même, il -débarqua sur les côtes de Malaga, et les enfans des conquérans, établis -la plupart en Andalousie, le reçurent comme un libérateur. On était -alors en 755. Le prince s'appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en -arabe le _serviteur du miséricordieux_[117]. En effet, tel était alors -l'esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le -plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de -Dieu, etc. - - [117] Abd-alrahman avait pour père un prince ommiade, appelé - _Moavia_, et d'après l'usage des arabes on l'appelait quelquefois - _fils de Moavia_, Ebn-Moavia, d'où nos vieux chroniqueurs ont fait - par corruption _Benemaugius_. - -Abd-alrahman et ses descendans, étaient destinés à donner le plus -grand éclat à la domination mahométane en Espagne. C'est sous eux que -se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si -imposans; jusque-là, les conquérans avaient été trop occupés de leurs -croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien édifier -de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems à -combattre en Espagne l'esprit de faction irrité par la différence des -races et la diversité des intérêts. D'ailleurs tous les pays musulmans, -sans excepter l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, s'étaient soumis -sans résistance à la révolution qui venait de s'opérer dans les -provinces orientales de l'empire. Abd-alrahman, bien qu'investi d'une -autorité indépendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le -temporel, se trouva réduit à une partie de l'Espagne; voilà sans doute -ce qui l'empêcha de s'arroger le titre de khalife, et qui jusqu'au -commencement du dixième siècle engagea ses successeurs à se contenter -du simple titre d'émir[118]. La capitale de ces princes était Cordoue, -qui ne tarda pas à devenir le centre des lumières et des arts. - - [118] C'est à tort qu'Assemani, trompé par des écrivains arabes - modernes, a soutenu le contraire. Voy. le recueil intitulé _Italicæ - Historiæ scriptores_, Rome, 1752, t. III, p. 135 et suiv. - -Dès qu'Abd-alrahman vit son autorité un peu raffermie, il songea à la -ville de Narbonne qui était vivement pressée par les soldats de Pepin. -Un corps considérable de troupes, commandé par un chef nommé Soleyman, -s'avança vers les Pyrénées, pour porter secours à la place. Mais les -Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taillés en pièces. - -Enfin, les chrétiens de Narbonne qui formaient la masse de la -population, et qui avaient beaucoup à souffrir du blocus, prirent la -résolution de s'affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les -détails de cet événement[119]. On sait seulement qu'ils entrèrent -secrètement en négociation avec Pepin, et qu'ils obtinrent de lui la -promesse qu'on les laisserait libres de se gouverner d'après leurs -lois gothes. Alors ils profitèrent d'un moment où les soldats sarrazins -n'étaient pas sur leurs gardes, et les massacrèrent; en même tems ils -ouvrirent les portes de la ville aux Français[120]. On était alors en -759. Dès ce moment, le royaume fut entièrement purgé de la présence des -barbares, et Pepin laissa des troupes considérables dans le pays, pour -en défendre l'accès[121]. - - [119] De longs détails à ce sujet existent, il est vrai, dans le - roman de Philomène, publié à Florence, par M. Ciampi, en 1823, - sous le titre de _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_. - L'auteur prétend écrire par ordre de Charlemagne; mais cet ouvrage, - rédigé originairement en provençal, et où l'auteur place sous - Charlemagne des événemens qui avaient eu lieu sous son père Pepin - et sous Charles-Martel, a été composé au plutôt dans le douzième - siècle et ne mérite aucune foi. - - [120] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 69 et 335. - - [121] Voy. dom Bouquet, t. V, p. 6. Si on en croyait certains - auteurs, il serait resté quelques partis de Sarrazins dans le - Dauphiné, le comté de Nice et dans la chaîne des Alpes; et ces - partis se seraient maintenus en silence pendant les règnes de - Pepin et de Charlemagne. Il est fait mention dans divers ouvrages - relatifs au Dauphiné de l'occupation de Grenoble et des pays - voisins par les Sarrazins. D'un autre côté, un historien de - l'abbaye de Lerins (Vincent Barral, part. Ire, p. 132) suppose - les Sarrazins établis à Nice, et les fait chasser du pays par - Charlemagne, aidé par son prétendu neveu, appelé Siagrius. Voy. le - _Gallia Christiana_, t. III, p. 1275. C'est ce qui a fait croire - à quelques auteurs que les Sarrazins n'ont jamais été entièrement - chassés du Dauphiné, depuis Charles-Martel jusqu'au commencement du - dixième siècle, époque où de nouveaux barbares, maîtres des côtes - de Provence, s'avancèrent jusqu'en Piémont et en Suisse. Cette - opinion, mise d'abord en avant par certains auteurs de romans de - chevalerie, qui voulaient accumuler sous le règne de Charlemagne - les principaux événemens de notre histoire, a été accueillie par - les anciennes familles dont la fortune remonte à la part glorieuse - que leurs ancêtres prirent aux guerres faites aux barbares, et qui - étaient flattées de pouvoir faire remonter aussi loin la date de - leur origine. Voy. l'_Histoire généalogique des pairs de France_, - par M. de Courcelles, aux articles _d'Agoult_, _Clermont-Tonnerre_, - etc. Mais cette opinion ne repose sur aucun témoignage - contemporain, et l'on ne peut pas croire que si elle avait eu - quelque fondement, des princes tels que Charlemagne et ses enfans - eussent négligé de purger le coeur de leurs états de la présence - des infidèles, eux qui allaient les attaquer dans leur propre pays. - - - - -DEUXIEME PARTIE. - -INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE -JUSQU'A LEUR ÉTABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889. - - -L'époque que nous allons parcourir offre un caractère tout différent de -celle qui précède. On a vu que les Sarrazins, en pénétrant en France, -avaient non seulement l'intention de la conquérir et d'y faire fleurir -l'islamisme, mais que leur projet était de subjuguer tout le reste de -l'Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains, -avait menacé d'envahir l'Univers, une simple province du nouvel empire. -Il ne faut pas oublier que les chefs de l'armée conquérante étaient en -général originaires de l'Arabie, de la Syrie et de la Mésopotamie; le -centre de leur religion et celui de leur puissance était en Orient; -et leurs pensées ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers -les mêmes lieux. Aucune difficulté n'arrêtait des hommes qui avaient -pris part à des conquêtes sans exemple. Plus une contrée était vaste -et peuplée, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mérite aux -yeux de Dieu. - -Le tableau change avec l'époque que nous allons retracer. Le nouveau -dominateur de l'Espagne avait vu sa famille renversée du trône en -Syrie, et périr de mort violente. Retiré en Espagne, il n'apercevait -en général que des ennemis dans l'Afrique et les autres parties de -l'empire, qui avaient si largement contribué aux succès précédens. La -Péninsule, d'ailleurs, par la situation où elle se trouvait, était loin -de pouvoir fournir les moyens de se livrer à des entreprises hardies. A -la suite des guerres intestines qui la désolaient depuis si long-tems, -l'esprit de faction ne cessait de faire des progrès, et les chrétiens -des provinces septentrionales de l'Espagne avaient profité du désordre -pour prendre une attitude menaçante; enfin, le souvenir des échecs -précédens était présent à tous les esprits. - -D'un autre côté, la France, objet immédiat de ces invasions, acquérait -chaque jour plus d'ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette -vaste contrée obéissait à un même chef; et l'avantage qu'elle avait de -pouvoir, au besoin, appeler à son secours les guerriers de l'Allemagne, -de la Belgique et de l'Italie, la mettait à l'abri de toute agression. -Aussi, ce ne furent pas en général les Sarrazins d'Espagne qui -attaquèrent les chrétiens de France; ce furent plutôt les chrétiens de -France qui attaquèrent les Sarrazins d'Espagne. Pepin et Charlemagne -se mettant en relation avec les chrétiens de la Catalogne, de l'Aragon -et de la Navarre, les habituèrent peu à peu à recourir à leur haut -patronage; en même tems, ils favorisèrent de tous leurs moyens les -tentatives des émirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui -voulaient se rendre indépendans du souverain de Cordoue. Bientôt même, -Charlemagne et ses enfans entrèrent à main armée en Espagne, et pendant -long-tems les provinces voisines de l'Èbre furent une dépendance de -la France. Plus tard, lorsque les chrétiens du nord de la péninsule -s'occupèrent de reconquérir le pays de leurs pères, les guerriers du -midi de la France, dont la plupart se vantaient d'avoir la même origine -qu'eux, accoururent pour les seconder. - -Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions -humaines! L'émir de Cordoue et les khalifes d'orient étaient plus -occupés de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conquêtes sur -les chrétiens d'Europe; tandis que les princes de Cordoue s'unissaient -d'intérêt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en -guerre avec les mahométans de la Syrie, de la Perse et de l'Égypte, les -khalifes d'orient firent alliance avec les princes français. A cette -époque, comme dès l'origine du commerce national, des navires partis de -Marseille, de Fréjus et d'autres villes, allaient se pourvoir, dans les -ports de Syrie et d'Égypte, d'épiceries, d'étoffes de soie, de parfums, -etc.[122]. Aux relations commerciales, s'étaient joints les motifs de -piété, qui portaient alors une foule de personnes à braver tous les -dangers, pour aller visiter les lieux sanctifiés par les mystères de -notre religion. Au plus fort même des ravages des Sarrazins en France, -vers l'an 733, des pélerins partis de l'occident circulaient librement -à Jérusalem, à Nazareth, à Damas, à la cour même du khalife, soit que -le prince n'eût qu'une idée confuse des pays d'où ces hommes venaient, -soit que, connaissant le motif qui les amenait, il dédaignât de faire -attention à eux[123]. - - [122] Voy. la dissertation de Deguignes, _Mémoire de l'Académie des - Inscriptions_, t. XXXVII, p. 466. Voy. aussi M. Pardessus, _Lois - maritimes_, t. Ier; Introduction, p. 62. - - [123] Voy. _la Vie de saint Guillebaud_, dans le Recueil des - Bollandistes, au 7 juillet. - -Les princes abbassides adoptèrent la politique la plus amicale envers -la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confié -les côtes d'Afrique se livrèrent à d'horribles déprédations sur nos -rivages, c'est que ces gouverneurs, séparés du centre de l'empire par -d'affreux déserts et d'immenses distances, profitèrent de la première -occasion pour se rendre indépendans. - -Depuis la prise de Narbonne jusqu'à la mort de Pepin en 768, aucune -hostilité n'eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait -les Pyrénées comme la frontière naturelle de la France, et Abd-alrahman -était occupé à soumettre les émirs qui refusaient de reconnaître son -autorité. Mais Pepin ne négligeait rien pour entretenir l'esprit de -faction parmi les Sarrazins. Dès l'année 759, un an après l'occupation -de Narbonne par les Français, le gouverneur musulman de Barcelonne et -de Gironne, appelé Solinoan ou plutôt Soleyman, entra en relation avec -Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs français, Soleyman se rangeait -sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel -de croire que l'émir sarrazin, visant à l'indépendance, cherchait -seulement un appui dans le roi des Français. On verra bientôt se -développer la politique des émirs musulmans du nord de la Péninsule, -lesquels recouraient à la France, lorsqu'ils étaient pressés par -l'émir de Cordoue, et qui retournaient à l'émir de Cordoue, lorsque les -Français se montraient exigeans. - - [124] _Annales de Metz_, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. - 335. - -Ce qui favorisait les tentatives de ces émirs, ainsi que celles -des chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne, c'est la -nature du terrain. On sait que la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, -etc., sont hérissés de montagnes, et qu'il est facile à une petite -troupe aguerrie de s'y maintenir contre des armées innombrables. Les -Arabes n'ayant occupé la plupart de ces contrées qu'en passant, leurs -écrivains n'en ont eu qu'une idée confuse. Ils appellent ordinairement -la Vieille-Castille et l'Alava actuel _le pays d'Alaba et des -châteaux_[125], région défendue en effet par des positions extrêmement -fortes. D'un autre côté, la Navarre est appelée pays des _Baschones_. -Quelquefois, dans la pensée des écrivains arabes, cette dénomination -comprend la partie de la Gascogne située en-deçà des Pyrénées, laquelle -était en communauté d'origine et de langage avec la Navarre. - - [125] <mot en arabe> Ce sont les pays qui dans de vieilles chartes - latines sont rendus par _Alava et Castella Vetula_. Voy. _l'Art de - vérifier les dates_, édit. in-4º, t. II, p. 349. - -A l'égard de la chaîne des Pyrénées proprement dite, les Arabes -l'appellent _la Montagne des Ports_[126], du mot latin _portus_, -et de l'espagnol _puerto_, signifiant _passage_, parce qu'en -effet c'est par les Pyrénées qu'il faut passer pour communiquer de -l'Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports -ou passages qui, disent-ils, sont à peine assez larges pour donner -entrée à un cavalier. Ces quatre passages sont, 1º la route de -Barcelonne à Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2º la -route de Puycerda à travers la Cerdagne; 3º la route qui conduit de -Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port; 4º enfin la route de Tolosa -à Bayonne[127]. La chaîne des Pyrénées, au moyen-âge, était moins -accessible qu'aujourd'hui. Le récit des Arabes s'en est ressenti, et -il y a plusieurs de leurs dénominations géographiques qu'il nous a été -impossible de rétablir. - - [126] <mot en arabe> - - [127] Edrisi, de qui nous empruntons ces détails, a confondu - quelques-unes de ces routes ensemble. Par exemple il confond la - première avec une cinquième route qui mène de Jaca dans le Béarn. - A la troisième route appartient le passage de Roncevaux qui - traverse le pays de Cize, et qu'Edrisi nomme en conséquence _port - de Schazerou_; ce lieu, dans la Chronique de Turpin, p. 60, et dans - l'_Histoire du Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. IX, p. 24, reçoit - le nom de _portus Ciserei_, et dans Roger de Hoveden, ann. 1177, - celui de _portus Sizaræ_. C'est de ce passage qu'est venu le nom de - Saint-Jean-Pied-de-Port. - -Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des -grandes villes, chez les Arabes d'Espagne, étaient revêtus du titre de -visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de -roi, parce que le plus souvent ils affectaient l'indépendance. Quant -aux commandans de villes d'un ordre secondaire, ils se contentaient du -titre d'alcayd ou de _conducteur_. - -Tandis que Pepin cherchait à tenir les différens partis en Espagne en -échec les uns par les autres, la discorde était attisée par le khalife -d'Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et était -impatient de rétablir dans l'empire l'unité politique et religieuse, -qui se trouvait rompue par l'élévation d'Abd-alrahman. Déjà il -avait fait partir une flotte des côtes d'Afrique, et plusieurs émirs -espagnols espérant, à la faveur d'une si grande distance, exercer une -autorité moins restreinte, s'étaient déclarés pour lui. Pepin, qui -n'avait rien à craindre d'Almansor, et qui pouvait en être aidé au -besoin, se hâta d'entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs -désignent le prince musulman par son titre d'_émir-almoumenyn_, ou -de commandeur des croyans. En 765, des députés envoyés par Pepin se -rendirent à Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagnés des -députés du khalife. Les uns et les autres débarquèrent à Marseille. -Pepin accueillit très-bien les députés de Bagdad; il leur fit passer -l'hiver à Metz; puis les fit venir au château de Sels, sur les bords de -la Loire. Les députés furent congédiés, chargés de présens, par la voie -de Marseille[128]. - - [128] Continuation de Frédegaire, dans le Recueil des Historiens de - France, t. V, p. 8 et ailleurs. - -La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Dès que ce -prince entreprenant vit son autorité affermie, il rechercha l'amitié -des personnages les plus influens de l'Espagne, musulmans et chrétiens. -Aux uns il montrait le désir de les affranchir du joug de l'émir de -Cordoue, et de les rendre tout-à-fait indépendans; aux autres il se -présentait lui-même comme le protecteur naturel du christianisme, comme -le défenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme -l'ami le plus ardent des saines doctrines, attaquées par les novateurs -et les hérétiques. - - -Les Arabes, en subjuguant l'Espagne, avaient laissé aux chrétiens le -libre exercice de leur religion. Il existait des évêques, ou du moins -des préposés ecclésiastiques à Cordoue, à Tolède, et dans les autres -villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontières, dans -les contrées qui étaient tantôt au pouvoir des chrétiens et tantôt -au pouvoir des musulmans, il ne paraît pas qu'il y eût d'évêques. -C'est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels -des habitans. La ville métropolitaine de Tarragone ayant été détruite -par les Sarrazins, les chrétiens de la Catalogne furent placés sous -la juridiction de l'archevêque de Narbonne; de son côté, l'archevêque -d'Auch eut sous sa surveillance les chrétiens d'Aragon[129]. -S'élevait-il quelque conflit entre les chrétiens d'Espagne, Charlemagne -apparaissait comme arbitre. Ces chrétiens avaient-ils quelque -réclamation à faire auprès du pape, Charlemagne offrait sa puissante -médiation. - - [129] _Gallia Christiana_, t. VI, p. 15. - -Sur ces entrefaites, en 777, deux émirs sarrazins des environs de -l'Èbre se trouvant en guerre avec l'émir de Cordoue, franchirent les -Pyrénées, et se rendirent avec une grande suite auprès de Charlemagne, -en Westphalie, dans la ville de Paderborn, où se tenait alors une -diète solennelle[130]. Un des deux émirs se nommait Solyman, et avait -été gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livré aux troupes -de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage -à Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent même qu'il se soumit à la -puissance du prince français. - - [130] On voit que nos rois commençaient à être jaloux de faire - figurer les émirs sarrazins dans les grandes réunions publiques. - C'est sans doute de là que dans les romans de chevalerie, à propos - des tournois, il est si souvent parlé de _chevaliers_ sarrazins - qui venaient des extrémités de la terre pour disputer aux guerriers - chrétiens le prix de l'adresse et de la bravoure. - - [131] Voy. le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 19, 40, 142, 203, - 319, et 328, ainsi que Ibn-Alcouthya, fol. 95, verso. Les auteurs - arabes ne s'accordent pas sur le nom de l'émir. Les uns l'appellent - Soleyman Ebn-Jaktan Alarabi; les autres, Motraf Ebn-Alarabi. - -Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d'étendre son autorité, -crut l'occasion favorable pour se rendre maître d'une partie de -l'Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l'Allemagne -et de la Lombardie, et se disposa à franchir les Pyrénées. On était -alors en 778. Il ne doutait pas qu'à son approche les populations -n'accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins, -qui dans leurs démarches avaient eu uniquement pour but de consolider -leur indépendance, se préparèrent à résister. Il en fut de même des -chrétiens des montagnes, qui avaient juré de ne plus reconnaître de -joug étranger. Quand Charlemagne arriva de l'autre côté des Pyrénées, -il fut obligé d'entreprendre le siége de Pampelune, qui ne se rendit -qu'après une bataille sanglante. Saragosse résista également[132]. -Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentèrent -d'envoyer des otages. - - [132] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 14, 20, 26, 142, 203 - et 343. Les auteurs chrétiens rapportent que Charlemagne entra de - force dans Saragosse, et que l'émir, en punition de sa résistance, - fut conduit enchaîné en France. Suivant quelques auteurs arabes, - Charlemagne échoua dans ses efforts pour prendre la ville; mais - peu de tems après le gouverneur ayant été assassiné, son fils se - réfugia en France. - -Tout-à-coup l'on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer -les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hâta -de retourner en France; mais à son passage à travers les Pyrénées, -son arrière-garde fut attaquée dans la vallée de Roncevaux, par les -chrétiens montagnards, aidés peut-être par les musulmans, et un grand -nombre de ses plus illustres guerriers furent tués. C'est là, dit-on, -que périt Roland[133]. - - [133] Le souvenir de cet événement est encore si présent dans le - pays, que les jours de fête le peuple joue une pièce dite _pièce de - Roncevaux_. Voy. _Histoire littéraire de la France_, t. XVIII, p. - 720. - -Le pays que, dès ce moment, la France se trouva posséder de l'autre -côté des Pyrénées varia d'étendue suivant les époques. C'est le pays -qui fut appelé _Marche_, c'est-à-dire frontière, parce qu'en effet il -servait de position avancée à la France du côté de l'Espagne. Il fit -partie du royaume d'Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas à fonder en -faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale était Toulouse. Les -écrivains arabes le comprennent sous la dénomination générale de _Pays -des Francs_, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur -récit[134]. - - [134] Les Arabes le nomment encore _pays de Narbonne_, soit parce - que jusqu'à l'entrée des Français dans Barcelonne, les possessions - françaises dépendirent de Narbonne, soit parce qu'il en avait déjà - été de même à l'époque où la Septimanie se trouvait au pouvoir des - Sarrazins. - -Il n'est pas de notre sujet de raconter au long les événemens qui -furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a -pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions -des Français en Espagne. Il suffira de faire connaître les résultats de -ces nouvelles entreprises. - -Après le départ de Charlemagne, la plupart des villes, qui s'étaient -abaissées sous son autorité, secouèrent le joug. Les Sarrazins -surtout se regardèrent comme humiliés de cette soumission, et pour -se venger, ils tournèrent leurs efforts contre les chrétiens de leur -voisinage. Les chrétiens, habitués à une vie dure, et vêtus de peaux -d'ours, se retirèrent au haut des montagnes ou au fond des vallées, -et s'y défendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de -personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent -obligées de s'expatrier, et vinrent demander un asile à Charlemagne. Il -existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient -été plusieurs fois ravagées dans les guerres précédentes, et qui se -trouvaient désertes. Ce prince distribua ces campagnes aux réfugiés, -leur imposant pour unique charge l'obligation du service militaire. -Il paraît que parmi ces réfugiés il y avait des musulmans devenus -chrétiens; c'est du moins ce qu'indiquent leurs noms[135]. Plusieurs -réfugiés devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe -encore des familles illustres qui font remonter jusqu'à eux leur -origine[136]. - - [135] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 776; t. VI, p. 486. - - [136] Telle est la maison des Villeneuve, du Languedoc. Voy. - l'_Histoire généalogique de la maison de Villeneuve_. Paris. 1830, - in-4º. - -L'émir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs -français du tems le représentent comme un homme cruel, qui fit mettre -à mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent -que les chrétiens et les juifs eurent tellement à souffrir de ses -exactions, qu'ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour -subsister[137]. Il est certain que ce prince, forcé de conquérir son -royaume, et obligé de résister à des attaques sans cesse renaissantes, -ne put pas toujours préserver la fortune et la vie de ses sujets; mais -il était naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c'est à -ses grandes qualités qu'il faut faire remonter la civilisation maure en -Espagne. Il ne paraît pas qu'Abd-alrahman ait eu des relations directes -avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda -à Charlemagne, qu'il appelle simplement _Carlé_, une de ses filles en -mariage[138]; mais il veut probablement parler d'Abd-alrahman II, qui -entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait -à une époque où ces sortes d'alliances n'excitaient pas les mêmes -scrupules qu'autrefois. - - [137] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 74. - - [138] Maccary, man. arab. anc. fonds, no 704, fol. 84 verso. - -Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisième fils, -Hescham, de préférence aux deux aînés. Cette circonstance ne tarda -pas à amener de nouveaux troubles. Hescham s'occupa d'abord de faire -reconnaître son autorité à Cordoue et dans les provinces voisines; -ensuite il s'avança du côté de l'Èbre pour faire rentrer les émirs -rebelles dans le devoir. - -L'ordre étant à peu près rétabli, Hescham crut que le meilleur moyen -d'extirper l'esprit de faction qui avait causé tant de maux en Espagne, -était d'exprimer au dehors une grande pensée, une pensée propre à -rallier tous les esprits. Il avait à se venger des désordres que la -politique de Pepin et de Charlemagne avait excités de l'autre côté -des Pyrénées; de plus il commençait à s'effrayer de l'aspect menaçant -que prenaient les chrétiens des Asturies et des autres provinces -septentrionales de l'Espagne. Il forma donc le dessein d'attaquer les -chrétiens par tous les côtés, et il voulut que toutes les ressources -de l'empire concourussent au succès d'une si importante entreprise. En -effet, les pieux mahométans se plaignaient depuis long-tems de voir -les forces musulmanes tournées les unes contre les autres. Plusieurs -étaient allés jusqu'à dire qu'on n'était pas obligé de payer d'impôt -à des princes qui ne savaient faire la guerre qu'aux disciples du -prophète, et ils citaient malignement l'exemple des khalifes de -Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de -Constantinople, jetaient le plus grand éclat sur l'islamisme[139]. - - [139] Conde, _Historia_, t. I, p. 199. - -Hescham, voulant donner à cette guerre la plus imposante solennité, la -présenta comme une entreprise religieuse, et fit publier dans toute -l'Espagne musulmane _l'algihad_[140], c'est-à-dire la guerre contre -les ennemis de l'Alcoran. Par ses ordres, on lut le vendredi dans les -mosquées, pendant que le peuple y était assemblé pour rendre hommage à -l'Éternel, une invitation aux fidèles de se lever pour la défense de la -religion. Ceux qui étaient en état de porter les armes devaient marcher -sur-le-champ vers les Pyrénées; ceux qui ne l'étaient pas devaient -concourir de leur argent et de leurs autres moyens au succès de -l'expédition. Le discours qui fut lu en chaire était en prose rimée, et -susceptible d'être chanté; il était entremêlé de passages de l'Alcoran -propres à en augmenter l'effet. Voici la traduction d'une partie de ce -discours: - -«Louanges à Dieu, qui a relevé la gloire de l'islamisme par l'épée -des champions de la foi, et qui, dans son livre sacré, a promis aux -fidèles, de la manière la plus expresse, son secours et une victoire -brillante. Cet Être à jamais adorable s'est ainsi exprimé: _O vous -qui croyez, si vous prêtez assistance à Dieu, Dieu vous secourra et -affermira vos pas. Consacrez donc au Seigneur vos bonnes actions; lui -seul peut par son aide rallier vos drapeaux._ Il n'y a pas d'autre -dieu que Dieu; il est unique et n'a pas de compagnon; Mahomet est son -apôtre et son ami chéri. O hommes! Dieu a bien voulu vous mettre sous -la conduite du plus noble de ses prophètes, et il vous a gratifiés -du don de la foi. Il vous réserve dans la vie future une félicité que -jamais oeil n'a vue, que jamais oreille n'a entendue, que jamais coeur -n'a sentie. Montrez-vous dignes de ce bienfait; c'était la plus grande -marque de bonté que Dieu pût vous donner. Défendez la cause de votre -immortelle religion, et soyez fidèles à la droite voie; Dieu vous le -commande dans le livre qu'il vous a envoyé pour vous servir de guide. -L'Être-Suprême n'a-t-il pas dit: _O vous qui croyez, combattez les -peuples infidèles qui sont près de vous, et montrez-vous durs envers -eux_. Volez donc à la guerre sainte, et rendez-vous agréables au maître -des créatures. Vous obtiendrez la victoire et la puissance; car le Dieu -très-haut a dit: _C'est une obligation pour nous de prêter secours aux -fidèles_[141].» - - [140] Ce mot est arabe. Les Arabes se servent encore du mot - _gazat_. - - [141] Nous empruntons ce discours à un formulaire de lois et - d'actes de tout genre, en arabe, lequel a été imprimé au Caire, p. - 78. Voy. le _Nouveau Journal asiatique_, t. VIII, p. 338. Il n'est - pas certain que ce soit le même discours qui fut prononcé en cette - occasion; mais le fond n'a pas pu différer beaucoup. - -A ce discours, les pieux musulmans des diverses provinces de l'Espagne -sentirent leur zèle se réveiller, et les plus ardens coururent aux -armes. L'appel fait aux fidèles devait être d'autant mieux entendu, -qu'il n'y avait pas alors chez les Sarrazins d'armées permanentes: -les personnes qui prenaient les armes ne s'engageaient que pour une -campagne, et la campagne terminée, elles étaient libres de rentrer -dans leurs foyers. Mais le tems n'était plus où, au seul mot de guerre -contre les chrétiens, les masses entières se levaient spontanément. -Les enfans des conquérans de l'Espagne étaient en possession de terres -considérables, et la plupart n'étaient pas empressés de quitter la -vie agréable qu'ils menaient pour s'exposer à toute sorte de dangers. -D'ailleurs, ce qui aidait le plus à former les anciennes armées des -conquérans, c'étaient les hommes de bonne volonté qui accouraient -de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie, et maintenant ces contrées -étaient presque fermées à l'Espagne. - -On était alors dans l'année 792. Cette espèce de croisade n'attira pas -cent mille hommes sous les drapeaux. Les Sarrazins furent divisés en -deux corps; l'un marcha contre les chrétiens des Asturies, et n'obtint -que de faibles succès; l'autre, commandé par le visir Abd-almalek, -s'avança en Catalogne, et se disposa à entrer de là en France. - -Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne se trouvait alors sur -les bords du Danube, occupé à faire la guerre aux Avares; et les -meilleures troupes du midi de la France s'étaient rendues en Italie, -avec Louis, roi d'Aquitaine. Aux approches des Sarrazins, les habitans -des plaines allèrent se cacher dans les cavernes, ou se réfugièrent sur -les lieux élevés. Les Sarrazins se dirigèrent vers Narbonne, impatiens -de reconquérir un boulevart où ils s'étaient maintenus si long-tems. -Trouvant la ville en état de défense, ils mirent le feu aux faubourgs, -puis se portèrent du côté de Carcassonne[142]. - - [142] Chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, t. V, - p. 74. - -Cependant le comte de Toulouse, Guillaume, à qui Louis avait confié la -garde de la Septimanie, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs -du pays. De toute part les chrétiens en état de porter les armes -accoururent se ranger sous son étendard. Les deux armées en vinrent aux -mains sur les bords de la rivière d'Orbieux, au lieu nommé Villedaigne, -entre Carcassonne et Narbonne. L'action fut extrêmement vive. Guillaume -fit des prodiges de valeur; mais les Français, ayant essuyé de grandes -pertes, se retirèrent. De leur côté, les Sarrazins, qui avaient perdu -un de leurs chefs, n'osèrent pas aller plus avant, et, contens du riche -butin qu'ils avaient fait, ils retournèrent en Espagne, où ils furent -reçus comme en triomphe. Dans toutes les mosquées de l'Espagne, les -musulmans rendirent à Dieu des actions de grâces pour un succès auquel -depuis long-tems ils n'étaient plus accoutumés[143]. - - [143] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 74 et 360. - Novayry, man. arab., no 645, fol. 95 verso. - -La cinquième partie du butin réservée par la loi au souverain, se monta -à quarante-cinq mille mitscals d'or, ce qui fait environ sept cent -mille francs de notre monnaie actuelle, valeur intrinsèque, et ce qui -en ferait neuf fois plus, si on avait égard au peu d'argent monnayé qui -circulait alors. Cette somme paraîtra considérable, si on se rappelle -que le pays qui servit de théâtre à cette guerre ou était naturellement -pauvre, ou avait été dévasté plusieurs fois. Hescham voulant sanctifier -en quelque sorte les fruits de cette expédition, les employa à terminer -la grande mosquée de Cordoue, commencée par son père, et qui sert -aujourd'hui de cathédrale. Ce qui avait surtout attiré à la partie -de la mosquée bâtie par Abd-alrahman le respect des musulmans, c'est -qu'elle avait été entièrement construite du produit du butin fait -sur les chrétiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles -constructions furent achevées, les musulmans refusèrent d'y prendre -place pour offrir leurs voeux à Dieu; et comme Hescham étonné demanda -le motif de ce refus, on lui dit que c'était parce que l'autre partie -de l'édifice provenait de l'argent pris sur les chrétiens, et qu'on -était bien plus sûr d'y voir ses prières exaucées. Là-dessus, le prince -déclara qu'il en était de même de la partie de la mosquée qui était -son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves, pour -attester la vérité de ce qu'il disait[144]. - - [144] Voy. l'extrait d'une Histoire des Arabes d'Espagne, à la - suite des fragmens de la Géographie d'Aboulfeda, publiés par Rinck; - Leipsick, 1791, in-8º. - -Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la -mosquée furent assises sur une terre provenant des dernières conquêtes, -et que cette terre fut apportée de la Galice et du Languedoc, -c'est-à-dire d'une distance de près de deux cents lieues, soit sur des -chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrétiens[145]. - - [145] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Maccary, manuscrits - arabes, no 704, fol. 86, et no 705, fol. 51. - -Si on en croyait certains auteurs arabes, et Roderic Ximenès qui les a -copiés, les Sarrazins dans cette expédition auraient repris Narbonne. -Mais le récit de ces écrivains est fort confus, et le nom de _pays des -Francs_ qu'ils donnent à la fois aux provinces chrétiennes situées -en-deçà et au-delà des Pyrénées, les empêche de se rendre un compte -exact de la marche des troupes musulmanes[146]. Si une ville telle que -Narbonne était retombée au pouvoir des Sarrazins, les auteurs chrétiens -du tems en auraient parlé, ne fût-ce que pour dire comment les Français -y étaient rentrés. Il faut faire attention qu'à l'époque où l'invasion -eut lieu, Charlemagne avait établi un ordre parfait dans ses états, et -que les chroniqueurs du tems nous apprennent, année par année, tout ce -qui se faisait d'important. - - [146] Par exemple Edrisi place la Ville de Gironne, _Gerunda_, - située en Catalogne, dans la Gascogne, aux environs d'Auch. - D'ailleurs Novayry, qui raconte cette expédition avec quelques - détails, ne dit pas positivement que Narbonne fût tombée au pouvoir - des musulmans. Voy. les manuscrits arabes de la Biblioth. roy., - ancien fonds, no 645, fol. 95 verso. - -Mais, tandis que les écrivains chrétiens contemporains ne disent rien -de la prise de Narbonne par les musulmans, des écrivains postérieurs -supposent les Sarrazins maîtres, non seulement de cette antique cité, -mais de tout le midi de la France. On a vu que le chef chrétien qui -se distingua le plus dans le cours de cette guerre, fut le comte -Guillaume. Guillaume appartenait à une famille illustre; et il s'était -rendu digne du haut rang qu'il occupait, par sa piété autant que par -sa valeur. C'est le même qui, quelques années plus tard, contribua le -plus à la conquête de Barcelonne, par les Français. Guillaume, las des -grandeurs de ce monde, se retira dans le monastère de Gellone, situé -aux environs de Lodève et qu'il avait lui-même fondé. Il y mourut -dans les plus vifs sentimens de religion, et mérita d'être rangé au -nombre des saints. Ces diverses circonstances, au milieu d'un siècle -très-porté à la piété, rendirent le nom de Guillaume très-populaire -dans le midi de la France. Un auteur, qui a écrit sa vie et qui vivait -vers le dixième siècle, nous apprend que, de son tems, on chantait dans -les églises et dans toutes les réunions un peu nombreuses la gloire -de Guillaume et ses exploits contre les Sarrazins[147]. Peu de tems -après, lorsque les poètes français se mirent à célébrer les grandes -actions, les unes vraies, les autres fabuleuses, de Charlemagne et de -ses paladins, ils n'oublièrent pas le comte de Toulouse. Nous possédons -encore en français un poème intitulé _poème de Guillaume au court-nez_, -dans lequel on représente Nîmes, Orange et Arles comme se trouvant au -pouvoir des Sarrazins, et comme ayant dû leur délivrance au courage -invincible de ce héros[148]. D'un autre côté, une inscription latine -que l'on conservait avant la révolution aux environs d'Arles, dans -l'abbaye de Mont-Major, portait que Charlemagne fut obligé de venir en -personne à Arles, pour aider à l'expulsion des musulmans. - - [147] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 369. - - [148] Les récits qui forment le fonds de ce poème sont fort - anciens, puisque déjà, au onzième siècle, ils avaient cours - parmi le peuple. Voy. la chronique d'Orderic Vital, recueil des - _Historiens de la Normandie_, par Duchesne, p. 598. Voy. aussi le - _roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p. 72. - -Ces divers récits n'ont pas le moindre fondement. On sait que les -auteurs des romans de chevalerie n'ont jamais été très-scrupuleux -sur la fidélité historique; de plus, l'inscription de l'abbaye de -Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se -rendit à Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe -qu'il venait de remporter, par la fondation de l'abbaye; or, l'abbaye -ne fut fondée que plus de cent cinquante ans après; il est évident que -le faussaire, en fabriquant l'inscription qui reposait du reste sur -des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le -monastère plus ancien qu'il n'était réellement, et de lui donner une -origine qui ne lui appartenait pas[149]. - - [149] Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la France_, - t. IV, p. 2. - -Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son -fils Hakam. Aussitôt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur -qualité d'aînés, avaient déjà tenté de s'emparer du pouvoir, reprirent -les armes. Hakam fut obligé de consacrer ses premiers soins à dompter -les rebelles. - -L'année suivante, tandis que Charlemagne était à Aix-la-Chapelle, -on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne, -qui implorait son appui. On y vit également arriver Abd-allah, oncle -de l'émir de Cordoue, qui avait succombé dans ses tentatives pour -s'emparer du trône, et qui invoquait l'assistance de la France[150]. -La même année, le fils de Charlemagne, Louis, roi d'Aquitaine, dans -la diète qu'il tint, suivant l'usage, à Toulouse, reçut un député -d'Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes -les forces chrétiennes se réunissent contre l'ennemi commun. Il vint -aussi à la diète un député d'un émir sarrazin des environs de Huesca, -appelé Bahaluc, qui demandait à vivre en bonne intelligence avec les -chrétiens[151]. - - [150] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 22 et 50. - - [151] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 90 et 91. - -Le moment parut favorable pour se venger des dégâts faits par les -Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes -françaises de l'autre côté des Pyrénées. Déjà Louis et son frère -Charles avaient fait quelques incursions du côté de l'Èbre, mettant -tout à feu et à sang. Louis passa de nouveau les Pyrénées, du côté -de l'Aragon, et pressa le siége de Huesca, dont le gouverneur avait -envoyé les clefs à Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir -les Français. En même tems Abd-allah, oncle de l'émir de Cordoue, se -rendait maître de la ville de Tolède, et son autre oncle, Soleyman, -s'établissait dans Valence. - -Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son armée contre -Tolède. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrénées, -fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes -qui s'étaient soulevées; puis s'avançant contre les chrétiens des -Pyrénées, il fit les plus horribles dégâts sur leurs terres, massacrant -les hommes en état de porter les armes, et emmenant les femmes et -les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits -eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand -scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutilés pour certains -emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui -veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s'était, le premier en -Espagne, formé une garde particulière; et cette garde, pour qu'elle fût -plus dévouée, se composait de captifs pris à la guerre, et d'esclaves -achetés à prix d'argent. - - [152] Voy. Maccary, no 705, fol. 87. Ici Conde, trompé par le - récit confus de quelques auteurs arabes, suppose que les Sarrazins - entrèrent de nouveau dans Narbonne. - -Les succès remportés par Hakam sur les chrétiens lui avaient fait -donner par ses soldats le titre d'almodaffer ou de _victorieux_[153]. A -son retour devant Tolède, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tué -dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu'il -se présentât une nouvelle occasion de reparaître sur la scène. - - [153] C'est de là que nos vieux chroniqueurs ont fait le mot - barbare _abulafer_. - -Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expédition -aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya à Charlemagne, comme -trophée de ses succès, quelques captifs sarrazins montés sur des mulets -et couverts de leur cuirasse. De son côté le roi d'Aquitaine avait -pillé les environs de Huesca[154]. - - [154] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 213. - -Ces succès partagés n'offraient pas de résultat, et la conséquence -la plus immédiate de ces guerres continuelles, était la ruine des -contrées qui faisaient l'objet de la querelle. Le plus grand obstacle -pour les Français venait de ce que les gouverneurs sarrazins, après -les avoir appelés, refusaient de les recevoir, et que, si on avait -recours à la force, ils invoquaient l'appui de l'émir de Cordoue. Les -Sarrazins étant restés maîtres des villes les plus fortes, telles que -Barcelonne, Tortose, Saragosse, étaient sûrs de trouver un asile au -besoin; et de là, s'ils voulaient se venger, ils avaient la facilité -de faire des courses sur les terres chrétiennes. Aucune ville, sous ce -rapport, n'était mieux située que Barcelonne. Cette place, extrêmement -fortifiée, était rapprochée des frontières de France, et soit par mer, -soit par terre, elle pouvait répandre la terreur dans les environs. -L'émir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques -appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa -principauté à Charlemagne; mais il s'était toujours défendu d'y laisser -entrer les Français. - -De l'avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis résolut de tout tenter -pour s'emparer de cette ville. On était alors en 800; Charlemagne -se trouvait à Rome, occupé à se faire donner la couronne impériale. -Louis, à la diète de Toulouse, annonça ses intentions aux comtes et aux -seigneurs, et chacun reçut ordre, dès que la belle saison serait venue, -de marcher avec ses hommes d'armes vers la capitale de la Catalogne. - -Il nous reste, au sujet des incidens de ce siége, de nombreux détails -dans le poème latin d'Ermoldus Nigellus déjà cité; et comme ces détails -jettent du jour sur la manière dont la guerre se faisait alors, tant -chez les musulmans que chez les chrétiens, nous allons en rapporter -quelques fragmens[155]. - - [155] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 13 et suiv. - Voy. le même recueil, t. V, p. 80 et 81. - -«Barcelonne, dit le poète, était devenue pour les Maures un boulevart -assuré. C'est de là que partaient, sur des chevaux légers, les -guerriers qui en voulaient aux terres chrétiennes; c'est là qu'ils -revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Français -firent d'horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put décider -le commandant à se soumettre. - -«Les guerriers de l'Aquitaine étant arrivés devant la ville, chacun -s'occupe de remplir la tâche qui lui avait été imposée. Celui-ci -prépare des échelles, celui-là enfonce des pieux en terre. L'un apporte -des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes -parts, les murs retentissent sous les coups du bélier, la fronde cause -les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage -des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite, -montrant de la main les Français: «Vous voyez, leur dit-il, ces hommes -de haute stature, qui ne laissent pas de repos à la ville; ils sont -courageux, habiles à manier les armes, endurcis au danger, et pleins -d'agilité; toujours ils ont les armes à la main; elles plaisent à leur -jeunesse, et leur vieillesse ne s'en rebute pas. Défendons bravement -nos remparts.» - -L'armée chrétienne avait été divisée en trois corps. Le premier était -chargé d'attaquer la ville; le second, commandé par le comte Guillaume, -devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue. -Louis, avec le troisième, s'était placé au sommet des Pyrénées, prêt -à se porter partout où les circonstances l'exigeraient. Les troupes -qui s'avançaient au secours de la place, trouvant le passage fermé, se -portèrent contre les chrétiens des Asturies, qui les mirent en fuite. -Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le siége fut repris avec -une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d'état de résister plus -long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrétiens. A la -fin les Français montèrent à l'assaut, et la ville ouvrit ses portes. - -La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville était restée -quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosquées furent -purifiées et converties en églises. Louis envoya à son père une partie -du butin fait dans la ville. Ces présens se composaient de cuirasses, -de casques ornés de cimiers, de chevaux superbement enharnachés. - -Les possessions françaises en Espagne furent alors divisées en deux -Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui répondait à la -Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche -de Gascogne, qui comprenait les villes françaises de Navarre et -d'Aragon. - -La même année, Charlemagne reçut une ambassade du célèbre -Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoyé en -députation au khalife un juif appelé Isaac, accompagné de deux -chrétiens français. Les députés avaient ordre, en se rendant à -Bagdad, de passer par Jérusalem, qui était devenu à la fois un lieu de -pélerinage et de commerce, et après s'être assurés de l'état des saints -lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en -relever l'éclat, et rendre leur accès plus facile aux pélerins et aux -marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus, -ils devaient demander un éléphant, animal qu'on n'avait peut-être plus -vu en France depuis Annibal, et qui était de nature à frapper vivement -la curiosité. Le khalife accueillit très-bien les députés français. -Il accorda à Charles le droit de veiller à la sûreté des saints lieux; -en même tems, il lui envoya un éléphant, le seul qui fût alors dans sa -ménagerie. Enfin il lui fit présent d'une tente magnifique, d'étoffes -en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et -d'aromates de tout genre, de deux candélabres en laiton d'une grandeur -colossale, et d'une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force -de l'eau, et qui marquait les douze heures du jour. L'éléphant et les -autres présens ayant débarqué à Pise, furent transportés avec un grand -appareil à Aix-la-Chapelle, séjour favori de l'empereur. Les députés -étaient chargés de présenter à Charles les complimens du khalife, et -de lui dire qu'Aaron-Alraschid mettait son amitié au-dessus de celle de -tous les rois[156]. - - [156] Eginard, recueil de dom Bouquet, t. V, p. 95; voy. aussi p. - 56. - -Les députés français avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers -les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife -en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission -d'emporter les corps de saint Cyprien et d'autres martyrs qui avaient -arrosé de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l'Afrique. -Ibrahym accorda sans peine ce qu'on lui demandait; il envoya même -à la suite des députés français un ambassadeur qui devait offrir à -l'empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que -de tels événemens produisirent au milieu de peuples presque sans -communications avec le dehors, et dans l'opinion desquels toute la -terre semblait rendre hommage à l'éclat extraordinaire qui brillait sur -la personne du souverain[157]. - - [157] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 53, 95 etc. Les - auteurs arabes ne parlent pas des relations de Charlemagne avec - le khalife Aaron-Alraschid; mais il en est fait mention dans la - plupart des écrits des auteurs français de l'époque. Le récit de - ces auteurs s'accorde avec ce que le continuateur de Frédegaire - avait dit des relations de Pepin-le-Bref avec le khalife - Almansor, et ce qui est dit plus bas de la députation envoyée par - Almamoun, fils d'Aaron-Alraschid, à Louis-le Débonnaire. Ajoutez - à ces témoignages celui du pape Léon III qui, après la mort - d'Aaron-Alraschid, en 813, mande à Charlemagne que si les pirates - des côtes d'Afrique commençaient à ne plus respecter les côtes de - l'empire français, non plus que celles de l'empire grec, c'est que - ces barbares n'étaient plus retenus par le grand nom du khalife. - Voy. Pagi, _Critique des annales de Baronius_, an. 813, no 20 et - suiv. Néanmoins le savant M. Pouqueville, dans le t. X, p. 529, - des nouveaux _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, traite ces - relations de fausses, et conteste le récit d'Éginard tout entier. - Il est probable que M. Pouqueville aura confondu Éginard avec le - moine de Saint-Gall qui a aussi écrit sur Charlemagne, et dont le - récit a plus d'une fois donné lieu à des critiques fondées. Voy. - la préface que dom Bouquet a placée en tête du cinquième volume du - recueil des _Historiens de France_. - -Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en -Navarre avec des succès partagés. Sans doute Charlemagne n'avait pas -le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontières, -ou bien ses instructions n'étaient pas suivies. Il est certain que ce -grand homme fut loin d'obtenir de ce côté les mêmes succès que partout -ailleurs. On aura une idée de la singulière situation où il s'était -placé, et de la politique de l'émir de Cordoue par le fait suivant. - -En 809, le comte Auréole, qui commandait pour les Français en -Aragon, étant mort, l'émir musulman de Saragosse, appelé Amoros, prit -possession des places qu'il occupait, dans l'intention apparente de -les remettre à Charlemagne; mais, lorsque les troupes françaises se -présentèrent, il refusa de les recevoir, disant qu'il remplirait sa -promesse à la diète prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut -privé de son gouvernement par l'émir de Cordoue, les villes d'Auréole -restèrent au pouvoir des musulmans. Tel est le récit des auteurs -français[158]. Or, voici, d'après un auteur arabe, quel homme était -Amoros. Cet émir était né à Huesca, d'un père musulman et d'une mère -chrétienne, genre d'alliance qui était alors fort commun en Espagne, -surtout dans les provinces septentrionales, habitées en grande partie -par des chrétiens. Les hommes nés ainsi de deux personnes de religion -différente étaient appelés par les Arabes du nom de _moallad_[159]. Ces -hommes, en général, n'avaient aucun principe de religion, et ils se -déclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques -années auparavant, la ville de Tolède, remplie de personnes de cette -caste, avait menacé de lever l'étendard de la révolte. Aussitôt l'émir -de Cordoue, qui était sûr du dévouement d'Amoros, fit choix de lui pour -réprimer les habitans. Amoros, après avoir concerté avec l'émir le plan -de conduite qu'il devait tenir, se présenta aux habitans comme un homme -mécontent qui partageait leurs dispositions, et qui n'attendait que la -première occasion pour se révolter. D'accord avec les habitans, il fit -bâtir à l'endroit le plus élevé de la ville une forteresse qui devait -être le boulevart le plus sûr de leur liberté; mais, dès que le château -fut construit, il invita comme pour une fête les principaux d'entre -eux, et à mesure qu'ils entraient dans le château, on leur coupait la -tête. Quatre cents, d'autres disent cinq mille, furent ainsi massacrés, -et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans -ne s'étaient aperçus à tems de cette boucherie. Voilà l'homme qui -avait pris possession des villes du comte Auréole, dans l'intention, -disait-il, de les remettre aux Français[161]. - - [158] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 58 et suiv. - - [159] <mot en arabe> Ce mot se rapproche de l'espagnol _mulato_ et du - français _mulâtre_. - - [160] Voy. Ibn-Alcouthya, fol. 28 et 36 verso. - - [161] Nous racontons ce fait d'après Ibn-Alcouthya, fol. 19, et - Novayry, no 645, fol. 98. Voy. aussi Roderic, p. 20. Conde rapporte - le fait un peu autrement. - -Nous parlerons maintenant des progrès que la marine des Sarrazins -d'Espagne et d'Afrique avait faits à cette époque, et des conséquences -funestes qui en résultèrent pour la France. - -On a vu que, lorsque par suite de la chute des khalifes ommiades et -de l'établissement d'Abd-alrahman Ier à Cordoue, l'Espagne se trouva -former un état distinct du reste des provinces musulmanes, les khalifes -de Bagdad firent plusieurs tentatives pour y établir leur autorité, et -que ces tentatives avaient lieu par mer et à l'aide de flottes parties -des côtes d'Afrique. Cette circonstance obligea les émirs de Cordoue à -donner une attention particulière à leur marine. - -Dès l'année 773, Abd-alrahman Ier avait fait construire des arsenaux -dans les ports de Tarragone, Tortose, Carthagène, Séville, Almerie, -etc., et déjà avant cette époque les îles Baléares, la Sardaigne et la -Corse se trouvaient exposées aux déprédations des pirates. Ces îles, -abandonnées, pour ainsi dire, à elles-mêmes, finirent par se placer -sous la protection de Charlemagne[162], et dès lors les Sarrazins -d'Espagne, en y exerçant leurs ravages, outre qu'ils s'enrichissaient -de butin, se vengeaient d'un prince avec lequel ils étaient en guerre -ouverte. Aussi n'y avait-il pour eux rien de sacré. Les hommes en -état de porter les armes étaient ou faits captifs ou mis à mort, les -femmes et les enfans emmenés en esclavage. Les vieillards seuls et les -infirmes étaient épargnés, comme ne pouvant opposer de résistance, ni -être d'aucune utilité. - - [162] En 799, les chrétiens des îles Baléares, ayant remporté - quelques succès sur les Sarrazins et enlevé plusieurs drapeaux, - firent hommage des drapeaux au prince français. Voy. le recueil de - dom Bouquet, t. V, p. 51. - -En 806, les Sarrazins mettant tout à feu et à sang dans l'île de -Corse, Pepin, à qui son père Charlemagne avait confié le gouvernement -de l'Italie, fit partir une flotte pour les chasser. Les Sarrazins -n'attendirent pas les chrétiens, et se retirèrent; mais dans le trajet, -Adémar, comte de Gênes, les ayant attaqués imprudemment, fut défait et -tué. Les barbares emmenèrent avec eux soixante moines, qu'ils allèrent -vendre en Espagne, et dont quelques-uns furent plus tard rachetés par -l'empereur[163]. - - [163] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 25 et 56. - -En 808, d'autres pirates espagnols qui avaient fait une descente -en Sardaigne, ayant été repoussés de cette île par les habitans, -déchargèrent leur fureur sur la Corse; mais attaqués à l'improviste -par le connétable Burchard, ils perdirent treize de leurs navires. Les -chrétiens regardèrent cet important succès comme un juste châtiment -que Dieu avait voulu infliger aux cruautés sans nombre commises par les -barbares[164]. - - [164] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 56. - -Néanmoins l'année suivante les Sarrazins d'Afrique firent une descente -dans l'île de Sardaigne; en même tems les Sarrazins d'Espagne, -s'introduisant le jour de Pâques dans l'île de Corse, y mirent tout -à feu et à sang[165]. Ils retournèrent dans l'île de Corse en 813. -Mais, en se retirant, ils tombèrent dans une embuscade que leur avait -dressée Ermengaire, comte d'Ampourias, près de la ville actuelle de -Perpignan. Le comte leur enleva huit vaisseaux, dans lesquels étaient -entassés plus de cinq cents malheureux captifs. Les Sarrazins, pour se -venger, allèrent dévaster les environs de Nice, en Provence, et ceux de -Centocelle, aujourd'hui Civita-Vecchia, dans le voisinage de Rome[166]. - - [165] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 60 et 61; voyez - aussi p. 355. Si on en croit les écrivains du pays, les Sarrazins - s'établirent sur la côte orientale de l'île, au milieu des débris - de l'antique ville d'Aléria, et les Français, malgré le concours - des habitans, eurent beaucoup de peine à les chasser. Jacobi, - _Histoire de la Corse_, Paris, 1835, t. I, p. 110 et suiv. - - [166] Dom Bouquet, t. V, p. 62. - -Ce redoublement de brigandages et d'atrocités annonçait assez que -de nouveaux combattans s'étaient présentés dans l'arène, et que si -l'empereur ne prenait des mesures extraordinaires, c'en était fait de -l'empire qu'il avait élevé avec tant de peine. On a vu que les côtes -d'Afrique reconnaissaient, au moins de nom, l'autorité des khalifes -de Bagdad, et que la France était en relation d'amitié avec les -princes abbassides. Tant qu'Aaron-Alraschid vécut, le prince aglabite -de Cayroan, par un reste de considération pour lui, respecta les -côtes de l'empire; mais à peine eut-il fermé les yeux (en 809), la -guerre s'étant élevée entre ses deux fils aînés, pour savoir qui lui -succéderait, le prince aglabite se crut dispensé de tous ménagemens, et -les ports de Tunis, de Sousa, etc., devinrent des repaires de pirates. -Un gouverneur de Sicile se plaignant à un député aglabite des cruautés -qui chaque jour se commettaient au mépris de la foi jurée, le député -répondit: «Depuis la mort du commandeur des croyans, ceux qui étaient -esclaves ont voulu être libres; ceux qui étaient libres, mais pauvres, -ont voulu être riches;» et les pirates, pour être plus à l'aise, -allaient chercher des richesses là où il s'en trouvait. Le commerce -qui continuait à se faire entre la France et l'Italie, d'une part, -l'Égypte, la Syrie et l'Asie-Mineure, de l'autre, devait être un appât -pour les aventuriers africains[167]. - - [167] Pagi, critique des annales de Baronius, ann. 813, no 20 et - suiv. - -Aux pirates d'Afrique s'étaient joints les pirates normands. A cette -époque, le Jutland et les bords de la mer Baltique, où se maintenaient -encore les grossières pratiques du paganisme, regorgeaient d'une -population pauvre et aguerrie; et comme dans ces contrées barbares le -moyen le plus sûr d'arriver à la gloire était de verser le sang et -de se charger de butin, tous les hommes d'un caractère entreprenant -aspiraient à se mesurer avec les peuples amollis du Midi. Déjà leurs -barques légères commençaient à se montrer sur les côtes françaises -de l'Océan[168]. Charlemagne, qui ne se dissimulait pas le danger -des circonstances, ordonna, en 810, aux comtes et aux gouverneurs -de provinces de faire construire des tours et des forteresses à -l'embouchure des rivières par où les pirates avaient coutume de -pénétrer dans l'intérieur des terres. Il voulut de plus qu'on tînt -des flottes prêtes dans les principaux ports de mer, afin de donner -la chasse aux escadres ennemies. Tant que vécut ce grand prince, ces -mesures suffirent pour préserver le continent français[169]. - - [168] Voy. M. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des - Normands_, Paris, 1826, 2 vol. in-8º; et M. Auguste Leprevost, - _Notes pour servir à l'Histoire de la Normandie_, Caen, 1834, - in-8º. - - [169] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 96; t. VI, p. 93. - -Cependant les deux partis commençaient à se lasser de ces hostilités -continuelles, qui ne pouvaient tourner qu'au désavantage de l'un et -de l'autre. Il fut question d'une trève, et c'est la première fois -que les chroniqueurs du tems parlent d'une négociation de ce genre -entre les souverains de la France et les émirs de Cordoue[170]. Il -s'agissait seulement d'une paix momentanée. En effet, d'après l'esprit -de l'islamisme, il ne peut pas y avoir de paix permanente entre les -vrais-croyans et les chrétiens qui habitent des pays limitrophes. -Mahomet s'est ainsi exprimé dans l'Alcoran: «Combattez les infidèles -jusqu'à ce qu'il n'y ait plus lieu aux disputes; combattez jusqu'à ce -que la religion de Dieu domine seule sur la terre[171].» C'est par une -simple tolérance que les musulmans, dans les divers pays qu'ils ont -conquis, ont laissé aux chrétiens et aux peuples d'une autre religion -que l'islamisme, l'exercice de leur culte; et toutes les fois qu'il est -parlé d'un traité à conclure entre eux et les chrétiens, ils se servent -d'un mot particulier qui répond à celui de trève[172]. - - [170] _Ibid._, t. V, p. 60 et 82. - - [171] Sourate VIII, vers. 39. - - [172] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, - t. V, p. 66; Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p. - 50, et nos _Extraits des historiens arabes relatifs aux guerres - des Croisades_, Paris, 1829, p. 164 et 542. (_Bibliothèque des - Croisades_, de M. Michaud, t. IV.) - -Une première trève, convenue en 810, ayant été violée, on en conclut -une autre deux ans après. Un député sarrazin, qui est peut-être -l'amiral Yahya-ben-Hakem, personnage que les écrivains arabes -représentent comme un homme d'esprit[173], se rendit pour cet objet à -Aix-la-Chapelle auprès de l'empereur. On convint d'une trève de trois -ans; mais elle ne fut pas mieux observée que l'autre; car on a vu les -Sarrazins faire, en 813, une descente dans l'île de Corse, et dans le -même tems Abd-alrahman, fils de l'émir de Cordoue, se dirigeait vers -les Pyrénées, mettant tout à feu et à sang. Les musulmans s'avancèrent -jusqu'aux frontières de France, et c'est peut-être alors qu'ils mirent -à mort saint Aventin, qui habitait aux environs de Bagnères-de-Luchon, -dans le département actuel de la Haute-Garonne[174]. - - [173] Conde, _Historia_, t. I, p. 294, et recueil des _Historiens - de France_, t. V, p. 82 et 258. - - [174] _Notice de l'église de Saint-Aventin_, par M. le comte de - Castellane, dans les _Mémoires de la Société archéologique du midi - de la France_, établie à Toulouse, t. I. - -La mort de Charlemagne, en 814, apporta d'abord peu de changement -à la situation de la France par rapport aux Sarrazins. Son fils, -Louis-le-Débonnaire, qui lui succéda dans la dignité d'empereur, et -qui depuis long-tems agissait sous sa direction, tâcha de suivre la -même politique. Malheureusement, pendant que la guerre ne discontinuait -presque pas sur les bords de l'Èbre, la piraterie sarrazine faisait -sans cesse de nouveaux progrès. Un événement qui se passa à cette -époque en Espagne contribua singulièrement à donner de l'extension aux -courses des pirates. - -On a vu que Hakam avait formé autour de lui une garde permanente, ce -qui l'obligea à faire de nouvelles dépenses et à établir de nouveaux -impôts. Hakam était détesté de ses sujets à cause de sa cruauté et -de son humeur farouche. Une révolte ayant éclaté dans les faubourgs -de Cordoue, Hakam se précipita avec sa garde sur les habitans, et -pendant plusieurs jours le sang coula par torrens. Quand la rébellion -eut été domptée, le prince fit raser les maisons des faubourgs, et -ordonna à tous ceux qui avaient échappé au massacre d'aller chercher -une patrie ailleurs. Une partie de ces infortunés, au nombre de plus -de quinze mille, firent voile pour l'Égypte et entrèrent de force dans -Alexandrie. Acceptant ensuite une somme d'argent que leur offrit le -gouverneur, ils se dirigèrent, accompagnés d'une foule d'aventuriers de -tous les pays, vers l'île de Crète, alors au pouvoir des Grecs[175]. En -vain les habitans opposèrent de la résistance. Les exilés s'établirent -dans l'île. Bientôt même des Sarrazins d'Espagne se rendirent maîtres -des îles Baléares, et ceux d'Afrique de l'île de Sicile, de manière que -toute la mer Méditerranée ne fut plus qu'un vaste théâtre de violences -et de brigandages. - - [175] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 253; M. Et. Quatremère, - _Mémoires historiques sur l'Égypte_, t. II, p. 197, et Lebeau, - _Histoire du Bas-Empire_, liv. LXVIII, §. 43. - -En 816, des députés sarrazins se rendirent auprès de l'empereur à -Compiègne, de la part d'Abd-alrahman, à qui son père Hakam avait remis -le timon des affaires. De là ces députés allèrent attendre l'empereur -à Aix-la-Chapelle où il devait se tenir une diète[176]; mais la trève -dont on convint ne fut observée ni d'un côté ni de l'autre. Une flotte -sarrazine partie, en 820, de Tarragone, fit une descente dans l'île -de Sardaigne; et une flotte chrétienne s'étant présentée pour la -combattre, fut mise en déroute. Huit navires chrétiens furent submergés -et plusieurs autres brûlés[177]. - - [176] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 98 et suiv. - - [177] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 180, et Conde, t. I, p. - 255. - -La même année Hakam mourut, et son fils, Abd-alrahman II, lui succéda. -Hakam, par suite de ses cruautés, avait reçu de ses sujets arabes le -surnom d'_Aboulassy_[178] ou de méchant. C'est de là que nos vieilles -chroniques le désignent ordinairement par le mot barbare _abulaz_[179]. - - [178] <mot en arabe> - - [179] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 80 et 81. - -A la mort de Hakam, son oncle, Abd-allah, le même qui plusieurs fois -avait essayé de se saisir du trône, et qui avait invoqué l'appui de -Charlemagne, accourut d'Afrique où il s'était retiré, et fit une -nouvelle tentative. Les Français profitèrent d'une occasion aussi -favorable pour pénétrer dans les parties de la Catalogne et de l'Aragon -qui ne reconnaissaient pas leur autorité, et y mirent tout à feu et à -sang. Mais déjà les liens divers qui tenaient les différentes parties -de l'empire unies ensemble, et que la main puissante de Charlemagne -avait eu tant de peine à rapprocher, commençaient à se relâcher. De -toutes parts les mécontentemens éclataient, les ambitions se montraient -exigeantes. En 820, Bera, gouverneur de Barcelonne, fut accusé de -félonie, c'est-à-dire probablement d'intelligence avec les Sarrazins, -qu'il était chargé de combattre. Bera était du sang goth; son -accusateur l'était aussi. Comme les preuves manquaient à l'accusation, -on suivit l'usage établi en pareil cas chez les Goths, et qui ne tarda -pas à s'introduire chez les Sarrazins d'Espagne. On fit battre ensemble -les deux adversaires; et Bera ayant été vaincu fut considéré comme -coupable[180]. - - [180] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 48, etc. - -Peu de tems après, les chrétiens de la Navarre, qui apparemment avaient -à se plaindre de la domination française, firent alliance avec les -musulmans et leur livrèrent la ville de Pampelune. Deux comtes ayant -été envoyés par l'empereur pour étouffer la rébellion, furent attaqués -à leur passage dans les Pyrénées par les chrétiens des montagnes. -Asnar, l'un des deux, qui était d'origine gasconne, fut respecté; -mais l'autre, nommé Eble, qui était Français, fut livré à l'émir de -Cordoue[181]. - - [181] _Ibid._, p. 106 et 185. - -Louis était impatient de venger les outrages faits à sa puissance. Sur -ces entrefaites, en 826, la ville de Merida, en Estramadure, où de tout -tems il avait régné des dispositions peu bienveillantes pour les émirs -de Cordoue, ayant de nouveau pris les armes sous prétexte de mauvais -traitemens de la part du gouverneur[182], Louis se hâta de se mettre en -relation avec les habitans. Voici la lettre qu'il leur écrivit: - -«Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, Louis, -par la grâce divine, empereur auguste, aux primats et au peuple de -Merida, salut en notre Seigneur. Nous avons appris vos tribulations et -tout ce que vous avez à souffrir de la cruauté du roi Abd-alrahman, -qui ne cesse de vous opprimer et de convoiter vos richesses. Il fait -comme faisait son père Aboulaz, lequel voulait vous obliger à payer -des sommes que vous ne deviez pas, et qui de ses amis avait fait -ses ennemis, des hommes obéissans des hommes rebelles. Il veut vous -priver de votre liberté, vous accabler d'impôts de tout genre, et -vous humilier de toutes les manières. Heureusement vous avez bravement -repoussé l'injustice de vos rois, vous avez courageusement résisté à -leur barbarie et à leur avidité. Cette nouvelle nous est arrivée de -différens côtés; en conséquence nous avons cru devoir vous écrire cette -lettre pour vous consoler, et pour vous exhorter à persévérer dans la -lutte que vous avez entreprise pour la défense de votre liberté; et -comme ce barbare roi est notre ennemi aussi bien que le vôtre, nous -vous proposons de combattre de concert sa méchanceté. Notre intention -est, l'été prochain, avec le secours du Dieu tout puissant, d'envoyer -une armée au-delà des Pyrénées, et de la mettre à votre disposition. -Si Abd-alrahman et ses troupes essaient de marcher contre vous, notre -armée fera une diversion puissante. Nous déclarons que si vous êtes -décidés à vous affranchir de son autorité et à vous donner à nous, -nous vous rendrons votre ancienne liberté, sans y porter la moindre -atteinte, et que nous ne vous demanderons aucun tribut. Vous choisirez -la loi sous laquelle vous voulez vivre, et nous vous traiterons comme -des amis et comme des personnes qui veulent bien s'associer à la -défense de notre empire. Nous prions Dieu de vous conserver en bonne -santé[183].» - - [182] Novayry, manuscrits arabes, no 645, fol. 101 verso. - - [183] Cette lettre, publiée d'abord par Lecointe, a été - reproduite par dom Bouquet, dans le recueil des _Historiens de - France_, t. VI, p. 379. Mais comme ces deux illustres savans - ignoraient les rapports qui avaient existé entre l'empereur et - les habitans de Merida, ils avaient changé le mot _Emeritanos_ en - _Cæsaraugustanos_. - -Dans la diète générale que Louis tint à Aix-la-Chapelle, et où -s'étaient rendus son fils Pepin, devenu roi d'Aquitaine, et les comtes -des diverses provinces voisines de l'Espagne, l'empereur annonça -l'intention de faire les plus grands efforts pour punir l'insulte faite -à ses armes; mais avant même que la diète fût levée, un seigneur goth, -nommé Aïzon, qu'on soupçonnait d'intelligence avec les Sarrazins, et -qu'on avait mandé pour cet objet à Aix-la-Chapelle, prit la fuite, -franchit les Pyrénées, et se mettant à la tête des mécontens de la -Catalogne et de l'Aragon, s'empara de la ville d'Ausone, d'où il fit du -dégât dans les pays occupés par les Français[184]. - - [184] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 107, 149 et 187. - -En vain l'armée française se mit en marche au printems de l'année -827. Aïzon, qui déjà avait envoyé demander du secours à l'émir de -Cordoue, se rendit lui-même dans cette capitale pour presser le départ -des troupes. Abd-alrahman fit partir quelques-uns de ses meilleurs -soldats, entre autres une portion de sa garde commandée par son parent -Obeyd-allah. Comme l'armée française s'avançait très-lentement, Aïzon -et ses alliés eurent le tems de dévaster les territoires de Barcelonne -et de Gironne, et de s'avancer jusqu'en Cerdagne et dans le Val-Spir, -en deçà des Pyrénées, où ils commirent d'horribles ravages[185]. - - [185] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 108 et 188. - -Pendant ce tems les habitans de Merida faisaient les plus grands -efforts pour soutenir leur rébellion. Au bout de trois ans, n'étant pas -secourus, ils furent obligés d'ouvrir leurs portes. - -A la même époque, les Normands, quittant les contrées sauvages du -nord, devenues trop petites pour leur grand nombre, faisaient chaque -année des descentes sur les côtes de l'Allemagne, de la France, de -l'Angleterre et de l'Espagne. De leur côté les pirates d'Espagne et -d'Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes du midi de la France ni -à celles de l'Italie. En 828, Boniface, gouverneur de l'île de Corse, -pour se venger de ces continuelles déprédations, dirigea une expédition -en Afrique, entre Carthage et Utique, et parcourut tout le pays le fer -et la flamme à la main[186]. - - [186] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 109. - -Les ports de l'Espagne et de l'Afrique, d'où partaient les navires de -pirates, étant en général situés dans le bassin de la mer Méditerranée, -c'est dans l'enceinte de ce bassin qu'ordinairement leurs entreprises -avaient lieu. Il est cependant parlé à cette époque d'un vaisseau -sarrazin d'une grandeur telle qu'on l'aurait pris de loin pour une -muraille, lequel fit une descente dans l'île d'Oye, en Bretagne, vers -l'embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas -beaucoup de traces de son passage; car il n'en est point fait mention -dans les histoires particulières du pays[188]. - - [187] _Ibid._, t. VI, p. 308. - - [188] Ni dans l'histoire de D. Morice, ni dans celle de M. Daru. - -La situation de l'empire devenait chaque jour plus effrayante, et -Louis, à qui l'histoire a donné le titre peu honorable de _Débonnaire_, -était hors d'état de s'élever au-dessus des circonstances fâcheuses -où sa propre faiblesse l'avait placé. Après avoir eu l'imprudence de -partager de son vivant ses vastes états à ses trois fils aînés, il -eut encore l'imprudence de changer le partage qu'il avait fait, et de -réserver une quatrième part pour le plus jeune de ses fils. Les trois -aînés, irrités, crièrent à l'injustice et prirent les armes. Louis, -tantôt vaincu, tantôt vainqueur, déposé du trône, puis rétabli, perdit -toute considération aux yeux de ses propres sujets. - -L'anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant, -les personnes pieuses crurent reconnaître dans cette décadence -générale une marque de la colère céleste, excitée par la corruption -qui s'introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre -adressée à tous les évêques, et datée de l'année 828, s'exprime en -ces termes: «La famine, la peste, tous les genres de fléaux ont fondu -sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a été irrité -par nos actions perverses[189]?» Là-dessus l'empereur commande un -jeûne général, et ordonne aux évêques de s'assembler en concile dans -les quatre principales villes de l'empire, au nombre desquelles était -Toulouse, afin d'aviser aux moyens de faire cesser ce déplorable état -de choses. Les mêmes désordres affligeaient l'Espagne musulmane, et -l'émir de Cordoue avait continuellement à combattre quelque rébellion -nouvelle. - - [189] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 344. - -Les relations commerciales entre l'empire français et les provinces -d'Égypte et de Syrie n'avaient jamais été interrompues. Les rapports -politiques qui avaient existé entre Charlemagne et Aaron-alraschid -durent être repris avec Bagdad, dès que l'orient eut recouvré la -tranquillité. Il est fait mention, à l'année 831, de l'arrivée en -France de trois députés envoyés de delà les mers par le khalife Mamoun, -fils d'Aaron-alraschid. Deux de ces députés étaient musulmans, et le -troisième chrétien. Ils offrirent à l'empereur, entre autres présens, -des parfums et des étoffes[190]. - - [190] _Vita Ludovici pii_, et annales de saint Bertin, dans le - recueil des _Historiens de France_, t. VI, p. 112 et 193. Le - khalife est simplement désigné par son titre de _emir-elmoumenyn_. - -La guerre continuait toujours au-delà des Pyrénées. En 838, -Obeyd-allah, parent de l'émir de Cordoue, fit de grands dégâts sur -les provinces occupées par les Français; de leur côté les Français -pénétrèrent en Castille et y mirent tout à feu et à sang. - -Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforcée par les -navires des îles Maïorque et Iviça faisait une descente aux environs -de Marseille, et se rendant maîtresse des faubourgs, emmenait tous les -hommes laïques et ecclésiastiques en état de porter les armes[191]. -C'est peut-être en cette occasion qu'eut lieu le fait attribué à -sainte Eusébie, abbesse d'un couvent de Marseille, et à ses quarante -religieuses, lesquelles ne voulant pas être exposées à la brutalité des -barbares, se mutilèrent le nez et se rendirent la figure difforme; d'où -elles furent appelées dans le pays les _denazzadas_[192]. - - [191] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 199. - - [192] Une inscription relative à sainte Eusébie existe encore à - Marseille; mais elle ne porte pas de date. Voy. Millin, _Voyage - dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 179. - Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 90, a placé le martyre - de sainte Eusébie, en 732. - -Louis-le-Débonnaire mourut en 840, et aussitôt la guerre éclata -parmi ses enfans. L'Europe se trouvait alors sous le poids d'un de -ces terribles châtimens qui, suivant l'expression de Bossuet, font -sentir leur puissance à des nations entières, et par lesquels la -Providence frappe souvent le bon avec le méchant, l'innocent avec -le coupable. Les Sarrazins profitèrent de la confusion générale pour -s'introduire en Provence, par l'embouchure du Rhône, et dévastèrent les -environs d'Arles[193]. Dans le même tems un gouverneur de Tudèle en -Navarre, appelé Moussa, pénétra dans la Cerdagne, et y fit de grands -ravages[194]. De leur côté les Normands, à l'aide de leurs barques -légères, s'avançaient au centre de la France, par l'embouchure de -l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commençaient -à faire du royaume presque un monceau de ruines. L'histoire de -cette époque n'est qu'un tissu d'intrigues ambitieuses, de honteuses -trahisons et de calamités de tout genre; on a la plus grande peine à en -suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve, -fils de Louis, avait reçu en partage la France actuelle presque -tout entière; mais à la suite des guerres intestines, les provinces -changeaient de maître presque chaque année. On ne laissait pas même -de province intacte; et comme si on avait voulu anéantir toute espèce -de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient été -partagés entre l'empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le -jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d'Aquitaine. Bientôt même -un seigneur, appelé Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se -déclara comte d'Arles et de Provence[195]. - - [193] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 61. - - [194] Maccary, man. arab., no 704, fol. 87 verso. - - [195] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 63, etc. - -Le relâchement de tous les liens sociaux en vint au point que les -princes et les chefs de parti, pour accroître leur influence, perdirent -toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de -Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les -associèrent à leurs propres querelles. - -L'Italie n'était pas plus heureuse. Les Sarrazins étaient maîtres -de l'île de Sicile; d'autres Sarrazins avaient été appelés sur -le continent par deux seigneurs chrétiens qui se disputaient la -principauté de Bénévent. Enfin les pirates d'Espagne et d'Afrique ne -laissaient pas de repos aux côtes. En 846, ces pirates remontèrent le -Tibre, et vinrent piller les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul -aux portes de Rome. Les parages de la rivière de Gênes avaient -tellement à souffrir de ces déprédations, que les prêtres et les moines -eux-mêmes prirent les armes pour aider à la délivrance du pays[196]. - - [196] Voy. le recueil des Bollandistes, _Vie de saint Bernulphe_, - au 24 mars. Il existe sur les descentes des Sarrazins, dans le - comté de Nice, beaucoup de détails dans l'ouvrage manuscrit de - Giofredo, intitulé _Storia delle Alpi maritime_, et qui est - conservé à Turin, dans les archives de cour. M. le chevalier - César de Saluces, membre de l'académie de Turin, a bien voulu - faire faire pour nous un extrait de ce manuscrit. On peut encore - consulter l'_Histoire de Nice_, de M. Louis Durante, Turin, 1823, - 3 vol. in-8º. Ces deux ouvrages au reste, pour ce qui concerne les - Sarrazins, renferment beaucoup d'inexactitudes. - -Enfin l'Espagne musulmane elle-même était frappée de tous les genres -de fléaux. Les factions s'y succédaient les unes aux autres. D'un -autre côté, les Normands, qui commençaient à ne plus trouver les -mêmes richesses sur les côtes de France, faisaient successivement des -descentes à Lisbonne, à Séville et dans d'autres cités opulentes. Pour -surcroît de malheur, une horrible sécheresse fit périr une partie des -récoltes et des troupeaux; des nuées de sauterelles, venues d'Afrique, -détruisirent ce qui avait résisté au manque d'eau; mais du moins -Abd-alrahman, dans des circonstances si fâcheuses, fit ce qui était en -son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets. - -En 848, tandis que des pirates sarrazins dévastaient de nouveau -Marseille et toute la côte jusqu'à Gênes[197], le jeune Pepin, qui -était en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession -du Languedoc, et qui déjà une fois avait appelé à son secours les -Normands, ne craignit pas de recourir à l'appui des Sarrazins. Celui -dont il fit choix pour cette négociation était Guillaume, comte de -Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant, -s'était signalé par son zèle pour la religion et la patrie. Guillaume -se rendit à Cordoue et fut bien reçu du prince musulman. A l'aide -des troupes qu'il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en -Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198]. - - [197] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 66. - - [198] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 41, 65 et 581. - -Quelques pirates sarrazins, ayant pénétré de nouveau aux environs -d'Arles, furent retenus sur la côte par les vents contraires; et les -habitans accourant en armes les massacrèrent. Mais pendant ce tems, -une armée musulmane, commandée par Moussa, gouverneur de Saragosse, -s'avançait du côté d'Urgel et de Ribagorse, et pénétrait jusqu'en -France, mettant tout à feu et à sang. Telle était la frayeur des -habitans, qu'ils offrirent d'eux-mêmes leur argent et tout ce qui -était à leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve -fut obligé de demander la paix, et ne l'obtint qu'en donnant de riches -présens[199]. - - [199] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 42, 64 et 66, note. - -En ce tems-là (850) les chrétiens d'Espagne eurent à éprouver une -vive persécution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de -cette persécution arriva jusqu'en France. Voici ce qui donna lieu à ces -vexations. - -D'après la législation musulmane, il y a liberté de conscience pour -les chrétiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut -qu'ils soient nés de père et de mère chrétiens; si l'un des époux a -été musulman, l'enfant doit l'être aussi, conformément à cette maxime -de Mahomet, que les musulmans interprètent à l'avantage de leur -religion: «L'enfant suit nécessairement celui de ses père et mère -dont la religion est la meilleure[200].» Il en est de même des enfans -mineurs d'un chrétien ou d'une chrétienne qui a embrassé l'islamisme; -si l'enfant parvenu à sa majorité refuse de professer la religion -mahométane, le magistrat a le droit de l'y contraindre[201]. Il faut -en second lieu que les chrétiens n'aient jamais fait profession de -l'islamisme: eussent-ils simplement levé la main et prononcé les mots: -_Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète_, -les eussent-ils prononcés pour se jouer ou en état d'ivresse, ils sont -censés musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte. -Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane. -Enfin il faut que les chrétiens s'abstiennent de toute injure contre -Mahomet et sa religion; s'ils manquent à un seul de ces points, ils -n'ont pas d'autre alternative que l'islamisme ou la mort. - - [200] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. - II, p. 313, t. V, p. 167. - - [201] _Ibid._, t. VI, p. 111 et suiv. - -Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrétiens -étaient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les -mères inculquaient à leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes -du christianisme: ce qui avait déjà plus d'une fois donné lieu à des -scènes sanglantes. - -Il y avait alors à Cordoue un prêtre fort instruit dans les lettres -chrétiennes et arabes, appelé Parfait. Le bruit courait que ce prêtre, -dans un moment d'oubli, avait prononcé la profession de foi mahométane. -Quelques musulmans l'ayant un jour rencontré dans une rue de Cordoue -lièrent conversation avec lui, et lui demandèrent ce qu'il pensait de -leur prophète et de la religion qu'il avait établie. Parfait refusa -d'abord de répondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque -piége; mais comme ces hommes insistaient, il s'exprima librement, -et traita Mahomet d'imposteur et de suppôt de l'enfer. D'abord les -musulmans ne lui répondirent rien; mais à quelques jours de là, l'ayant -rencontré au milieu d'une grande foule, ils le dénoncèrent comme une -personne qui avait mal parlé du prophète. Aussitôt la foule se jeta sur -lui et le conduisit devant le cadi ou l'alcade, que nous appelons juge. -Le cadi interrogea Parfait, et comme le prêtre ne voulut pas rétracter -ce qu'il avait dit, il fut condamné à mort. - -On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jeûne -des musulmans. Pour donner à cette exécution plus de solennité, il -fut décidé qu'elle n'aurait lieu qu'à la fin du mois, époque où les -musulmans, voulant se dédommager de leurs privations, se livrent à -la joie la plus vive. Au jour fixé, Parfait fut amené au milieu d'une -grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et là, en présence d'une -foule innombrable, il eut la tête tranchée[202]. - - [202] L'église célèbre la fête de saint Parfait le 18 avril. - -Cet événement causa une sensation extraordinaire: les chrétiens étaient -alors fort nombreux en Espagne, même à Cordoue, siége de l'empire. -Non seulement on leur avait laissé une partie des églises de la -ville; mais ils avaient des monastères de l'un et de l'autre sexe, -surtout dans les montagnes situées au nord de la cité. La religion -chrétienne avait pénétré jusque dans le palais du roi, à la suite du -grand nombre d'esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie -des emplois de la cour. Les musulmans zélés crurent faire une bonne -oeuvre en dénonçant les chrétiens qui rentraient dans une des trois -catégories dont nous avons parlé. Bientôt même on vit au sein d'une -même famille des frères accuser leurs soeurs pour avoir leurs biens. -Le jugement n'était pas long: on demandait à l'accusé s'il persistait -dans le christianisme: s'il répondait affirmativement, on le mettait à -mort. Ordinairement les martyrs étaient attachés à un pieu; on brûlait -leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les -chrétiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des -reliques. Quelquefois on donnait les corps à manger aux chiens[203]. - - [203] Voy. les _Vies des Saints_, aux 3, 5, 7 et 13 juin, 27 - juillet, 16 septembre, 21 ou 22 octobre, 24 novembre, etc. - -Ces barbaries produisirent un effet bien différent de celui que le -gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs -était si remarquable, qu'il devint l'objet de l'admiration générale. -Plusieurs chrétiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois -catégories se présentèrent d'eux-mêmes pour partager le sort de leurs -frères. Parmi eux nous citerons un Français, nommé Sanche, originaire -d'Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement -avait été fait captif dans sa jeunesse; il y avait également deux -eunuques. Les femmes surtout se distinguèrent en cette occasion. On -vit des vierges timides qui jusque-là n'avaient pas osé s'éloigner -des regards de leurs parens, accourir à pied vers Cordoue de plusieurs -lieues à la ronde, et demander à grands cris le martyre. Il suffisait -pour cela qu'elles proférassent quelque injure contre le prophète. - -La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrayés -des suites d'une telle effusion de sang. D'ailleurs les évêques du -pays s'assemblèrent, et, malgré quelques prêtres ardens, décidèrent -qu'autant il fallait savoir endurer la rage des persécuteurs de la foi -quand elle s'excitait elle-même, autant il était contraire à l'esprit -de l'Évangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait été -sollicité par les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne -chez qui les mêmes violences commençaient à s'exercer, interposa sa -médiation[204]. - - [204] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 64, 74 et 354. - -Abd-alrahman avait d'abord paru aussi irrité qu'étonné du grand nombre -de chrétiens établis au coeur de ses états; dans sa colère il chassa de -son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le -nombre des chrétiens était grand, plus les moyens que l'on prenait pour -en réduire la quantité étaient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur -ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed. - -Abd-alrahman avait un goût très-vif pour les arts et pour les plaisirs, -et sous son règne Cordoue devint le séjour des lettres, de la musique, -du chant et des fêtes de tout genre. A l'exemple de son père, de son -grand-père et des anciens Arabes en général, il cultivait la poésie. -Voici la traduction de quelques vers qu'il composa dans une de ses -expéditions contre les chrétiens. Ils étaient adressés à sa femme -favorite, et ils donneront une idée de l'esprit qui dominait à cette -époque: - -«Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l'ennemi, -et je lui envoie des flèches qui ne manquent jamais leur but! - -»Que de chemins j'ai foulés! que de défilés j'ai traversés après -d'autres défilés! - -»Mon visage a été exposé à toute l'ardeur du soleil, tandis que les -cailloux embrasés se fondaient de chaleur. - -»Mais Dieu a relevé par mes mains sa religion véritable. Je lui ai -donné une nouvelle vie, et j'ai renversé la croix sous mes pieds. - -»J'ai marché avec mon armée contre les infidèles, et mes troupes ont -rempli les lieux escarpés et les lieux unis[205].» - - [205] Maccary, man. arab., no 704, fol. 88. - -Le successeur d'Abd-alrahman se montra d'abord fort sévère contre les -chrétiens. Il fit abattre toutes les églises bâties depuis l'occupation -du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions -qui avaient été ajoutées aux anciens édifices. Dans son zèle fanatique, -il eut un instant l'idée de chasser de ses états non seulement les -chrétiens, mais les juifs qui en toute occasion s'étaient montrés les -ennemis acharnés du christianisme. Heureusement les révoltes qui ne -tardèrent pas à éclater et la crainte de voir ses revenus diminuer -donnèrent à ses vues une autre direction. - -La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l'Èbre. -Moussa, qui les années précédentes avait remporté quelques succès -contre les chrétiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l'émir de -Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ôter son gouvernement, il -se tourna du côté des chrétiens; il donna même sa fille en mariage -à Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de -Tolède leva de nouveau l'étendard de la révolte, l'émir de Cordoue fut -hors d'état de rien entreprendre. - -De quelque côté qu'on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages, -calamités. En 859, les Normands franchissant le détroit de Gibraltar, -s'emparent de Narbonne qui, un siècle auparavant, avait résisté -à toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhône, ils -s'avancent jusqu'aux portes de Valence, mettant tout le pays à feu et -à sang[206]. Gérard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans -nos romans de chevalerie, les força de se remettre en mer. A la même -époque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dégâts dans les îles de -Sardaigne et de Corse. - - [206] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 75. - -Voici le tableau de la France qu'on trouve dans un document presque -contemporain: «Sur toutes les côtes les églises étaient renversées, -les villes saccagées, les monastères dévastés. Telle était la rage des -barbares que les chrétiens qui tombaient entre leurs mains étaient mis -à mort ou obligés de se racheter à prix d'argent. Plusieurs chrétiens -abandonnèrent leurs propriétés et quittèrent leur pays pour vivre dans -les lieux fortifiés ou dans l'intérieur des terres; mais plusieurs -aimèrent mieux mourir que de renoncer à leurs biens. Il y en eut -encore chez qui la foi avait jeté des racines moins profondes et qui ne -rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-là étaient les pires de -tous; car ils connaissaient le pays, et il n'était pas possible de se -soustraire à leurs investigations. A la fin les lieux les plus célèbres -se convertirent en déserts, et les édifices les plus fameux disparurent -sous les ronces et les épines[207].» - - [207] Dom Vaissette, _Histoire générale du Languedoc_, t. I, - preuves, p. 108. - -Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrétien d'origine et ancien -tailleur, avait pénétré avec une troupe d'aventuriers et de vagabonds -dans la chaîne des Pyrénées; et s'unissant d'intérêt avec les chrétiens -du pays, s'était emparé de plusieurs places fortes, d'où il bravait -toute la puissance des émirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui était -menacé de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix -à Charles-le-Chauve, qui n'était guère en état de lui faire la guerre; -il fut convenu que les Français resteraient maîtres de la Catalogne, -mais qu'ils s'abstiendraient de prêter secours aux rebelles. On était -alors en 866. Les députés envoyés en cette occasion à Cordoue par -Charles revinrent amenant des chameaux chargés de litières, d'étoffes -de divers genres, de parfums, etc.[209]. - - [208] Voy. Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 200. - - [209] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 83, 88 et 92. - -L'Espagne était dans l'état le plus déplorable: la sécheresse, la -famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les révoltes, -tout semblait conspirer à la perte de ce malheureux pays. Sur ces -entrefaites une éclipse de lune ayant couvert le ciel d'épaisses -ténèbres, les musulmans crurent que c'en était fait de leur empire; -et comme les personnes pieuses d'entre eux attribuaient ces maux à la -colère céleste, elles pensèrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu -favorable était de faire une guerre à mort aux chrétiens. Les provinces -soumises à l'émir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce -qu'ayant à combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l'émir ne voulait -pas s'attirer ce nouvel ennemi sur les bras. - -Dans cette disposition des esprits, la politique des rois était -impuissante pour maîtriser les passions des particuliers. En 869, -des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans -la Camargue, île formée par le Rhône, et où ils s'étaient ménagé une -espèce de port. En ce moment, l'archevêque d'Arles, Roland, se trouvait -dans l'île où il possédait de grands biens, et où, faute de pierres, -il s'était fait bâtir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de -leurs navires attaquèrent la maison; plus de trois cents serviteurs -de l'archevêque furent tués et lui-même fut pris. Les pirates le -garrottèrent, et après l'avoir conduit à bord d'un de leurs navires, -ils fixèrent sa rançon à cent cinquante livres d'argent, cent cinquante -manteaux, cent cinquante épées et cent cinquante esclaves, genre de -marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur -tous les marchés; mais dans l'intervalle l'archevêque mourut, sans -doute d'effroi; et les Sarrazins, pour n'être pas frustrés de la -rançon, tenant cette mort secrète, pressèrent le plus qu'ils purent la -remise du prix convenu. Dès que leur avidité eut été satisfaite, ils -déposèrent à terre le corps de l'archevêque, vêtu des mêmes habits que -le jour où il avait été pris, et mirent à la voile; de manière que les -chrétiens qui étaient venus pour féliciter le prélat de sa délivrance -n'eurent plus à s'occuper que de ses funérailles[210]. - - [210] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 107. - -Charles-le-Chauve mourut en 876; il se disposait à aller combattre -les Sarrazins d'Italie, qui, devenus maîtres de tout le midi de la -presqu'île, menaçaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacité, -sans courage, et toujours disposé à entreprendre sur les états -d'autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale -qui avait éteint les forces de la France et des contrées voisines. En -effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel côté tourner leurs -regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire juré -de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient -entre les princes et les chefs de factions, comme s'il se fût agi de se -disputer les plus riches provinces. L'état de la France, de l'Italie et -de l'Espagne septentrionale, semblait être arrivé au dernier degré de -l'abaissement et de la misère; mais des épreuves encore plus terribles -étaient réservées à ces malheureux pays. - - - - -TROISIÈME PARTIE. - -ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU'ILS FONT -DE LA EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU'A LEUR EXPULSION -TOTALE DE FRANCE. - - -La dernière époque qui nous reste à parcourir présente de grandes -analogies avec celle qui précède; c'est la même violence dans -l'attaque, ce sont les mêmes scènes de pillage et de cruauté; mais les -premières calamités ne frappaient en général que les côtes de la France -et les provinces frontières, au lieu que celles-ci vont s'étendre à -travers le Dauphiné jusqu'aux limites de l'Allemagne. Les premières -étaient passagères; celles-ci partent d'un point fixe et menacent -de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems -lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a été fait de -grand et de patriotique en France, soit avant, soit après cette période -fatale! Comme on se sent humilié de voir les plus vastes contrées, -des contrées d'où sont sortis tant de braves et de héros, livrées à -la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant généreux ne -rachetait les excès! - -On se trouvait aux environs de l'année 889. La Provence et le Dauphiné -appartenaient à Boson, qui s'était fait donner le titre de roi d'Arles. -Malheureusement Boson n'était pas issu du sang impérial de Charlemagne; -et son élévation, regardée comme une usurpation, lui attirait des -attaques fréquentes. De leur côté les hommes riches et puissans -ne songeaient qu'à profiter de la confusion générale pour se créer -des seigneuries et des principautés. Ainsi les barbares ne devaient -rencontrer aucun obstacle. - -Voici de quelle manière l'établissement des Sarrazins en Provence est -raconté par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mêmes -vérifié le récit sur les lieux[211]. - - [211] Voy. surtout Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum - scriptores_, t. II, p. 425; la chronique de l'abbaye de Novalèse, - _ibid._, t. II, part. II, p. 730; et le recueil de dom Bouquet, t. - IX, p. 48. La plupart des écrivains italiens modernes ont placé le - lieu où s'établirent les Sarrazins, dans le comté de Nice, auprès - de Ville-Franche, à l'endroit où fut bâti plus tard le château de - Saint-Hospice. Voy. à ce sujet une longue discussion dans le grand - recueil de Muratori, t. X, p. CIII, CV et suiv. Mais d'une part la - suite des événemens, de l'autre l'état des lieux, nous paraissent - lever toute incertitude à cet égard. Voy. au reste les observations - de Bouche, _Histoire de Provence_, t. I, p. 170 et 772. - -Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant -vers les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe -de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropès, et débarquèrent au -fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait -au loin une forêt qui subsiste encore en partie, et qui était -tellement épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine -à y pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant -les unes au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de -quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les -Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de la -côte, et, massacrant les habitans, se répandirent dans les environs. -Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le golfe du -côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté vers la mer -et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilité -qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement fixe. La mer -leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient -besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées qui n'avaient -pas encore été pillées, et où il n'avait été pris aucune mesure de -défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le golfe leur -assurait une retraite au besoin. - -Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient -les parages voisins; ils envoyèrent aussi demander du secours en -Espagne et en Afrique; en même tems ils se mirent à l'ouvrage, et -en peu d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de -forteresses. Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains -du tems _Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient -les environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la -Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du -côté des Alpes. Il est certain que la position occupée par ce village -dut paraître fort importante; car c'est le seul passage par lequel il -soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le -plat pays, en se dirigeant vers le nord. D'ailleurs on aperçoit encore -au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des -portions de murs taillées dans le roc, une citerne également taillée -dans le roc et quelques pans de muraille[212]. - - [212] Aujourd'hui il n'existe plus de frênes dans la contrée; mais - M. Germond, actuellement notaire à Saint-Tropès, et qui a fait - une étude particulière des localités, pense qu'anciennement il y - avait un bois de frênes au fond du golfe sur les bords de la mer; - que là se trouvait un village romain appelé _Fraxinetum_, et que - les Sarrazins, après avoir ruiné ce village, ayant choisi sur les - hauteurs un lieu pour en faire leur château-fort, lui donnèrent le - nom de Fraxinet. A l'égard de la place qu'occupait ce château-fort, - M. Germond croit que le lieu où d'après l'opinion commune nous - l'avons mis n'était qu'une espèce d'avant-poste d'où l'on avait - vue sur les plaines de la Basse-Provence; en effet le plateau n'a - qu'environ trois cents pas de tour et il pouvait contenir à peine - une centaine d'hommes; que le véritable château-fort était à une - demi-lieue plus près de la mer, sur la montagne appelée aujourd'hui - _Notre Dame de Miremar_, où l'on aperçoit encore des vestiges de - larges fossés. - - Bouche fait remarquer qu'il a dû exister plusieurs lieux appelés - _Frassinet_ ou Frainet, disant que sans doute les Sarrazins, à - mesure qu'ils élevèrent quelque nouveau château-fort, soit en - Dauphiné, soit en Savoie, soit en Piémont, lui donnaient le nom de - leur principal boulevart. Cette opinion de Bouche nous semble fort - juste; en effet, il existe encore dans les contrées que nous venons - de citer plusieurs endroits ainsi dénommés. - -Quand les travaux furent terminés, les Sarrazins commencèrent à faire -des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde d'abord de s'éloigner -du centre de leurs forces; mais bientôt les seigneurs les associèrent -à leurs querelles particulières. Ils aidèrent à abattre les hommes -puissans; ensuite, se débarrassant de ceux qui les avaient appelés, -ils se déclarèrent les maîtres du pays; en peu de tems une grande -partie de la Provence se trouva exposée à leurs ravages. Telle était -la terreur qu'ils inspiraient que, suivant l'expression d'un écrivain -contemporain, on vit se vérifier en eux ces mots souvent cités: _Un -d'entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux -mille_[213]. - - [213] Voy. Liutprand à l'endroit indiqué. On lit dans l'Alcoran, - sour. VIII, vers. 66: «Si vous êtes vingt hommes décidés à vaincre, - vous vaincrez deux cents infidèles, et si vous êtes cent, vous en - vaincrez mille.» - -La terreur devint bientôt générale[214]; le plat pays étant dévasté, -les Sarrazins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes. Le neuvième siècle -touchait à sa fin. Le royaume d'Arles était occupé par Louis, fils -de Boson; mais Louis avait été appelé en Italie par les ennemis de -Béranger, roi de la Lombardie, et avait abandonné la défense de ses -états pour en aller conquérir d'autres. Fait prisonnier par son rival, -il eut les yeux crevés, et ne fut plus en état de s'occuper des soins -de son royaume. Dans le même tems les Normands continuaient leurs -ravages au coeur de la France. Quelques années auparavant ils avaient -assiégé Paris, qui aurait été pris sans le dévouement d'une poignée -de guerriers[215]. D'autres barbares, également payens, les Hongrois, -repoussés des environs du Danube, parcouraient l'Allemagne et l'Italie, -le fer et la flamme à la main, et attendaient aussi une occasion pour -envahir la France. - - [214] Une étiquette trouvée en 1279, dans le tombeau de sainte - Magdeleine, à Vézelay, en Bourgogne, portait que le corps de - la sainte avait été transféré en ce lieu de la ville d'Aix, en - Provence, par la crainte des Sarrazins, sous le règne d'Odoin. - Voy. à ce sujet l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, - t. VIII, p. 203 et suiv., et Bouche, _Histoire de Provence_, t. - I, p. 703. Les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_ avaient - placé cette translation sous Eudes, duc d'Aquitaine, vers l'an 730; - mais l'abbaye de Vézelay ne fut fondée que vers l'an 867. Voy. le - _Gallia Christiana_, t. IV, p. 466. Ainsi sur l'étiquette il ne - peut être question que de Eudes, comte de Paris, lequel, vers l'an - 897, prit le titre de roi de France. - - [215] Il existe au sujet de ce siége un poème latin contemporain, - par Abbon, publié en latin et en français avec des notes, par M. - Taranne, Paris, 1834, in-8º. Mais tel était l'isolement où se - trouvaient les diverses parties de la France, que dans tout le - poème les Sarrazins ne sont pas nommés une seule fois. - -Dès l'année 906, les Sarrazins avaient traversé les gorges du Dauphiné, -et franchissant le Mont-Cenis, s'étaient emparés de l'abbaye de -Novalèse, sur les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Les -moines eurent à peine le tems de se retirer à Turin, avec les reliques -des saints et les autres objets précieux, y compris une bibliothèque -fort riche pour le tems, particulièrement en livres classiques. Les -Sarrazins, à leur arrivée, ne trouvant que deux moines qui étaient -restés pour veiller à la sûreté du monastère, les chargèrent de coups. -Le couvent et le village situé dans les environs furent pillés, et les -églises livrées aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n'étaient -pas en état de résister, se réfugièrent dans les montagnes, entre -Suse et Briançon, là où était le couvent d'Oulx. Les Sarrazins les y -suivirent et tuèrent un si grand nombre de chrétiens, que ce lieu porta -le nom de _champ des martyrs_[217]. - - [216] Voy. la chronique de l'abbaye de Novalèse, dans Muratori, - _Rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. 730. Le - chroniqueur, p. 743, cite entre autres chapelles de l'église de - l'abbaye qui furent alors détruites, celle de saint Heldrad, ancien - abbé du monastère et qui vivait au commencement du neuvième siècle. - L'église célèbre la fête de saint Heldrad le 13 mars. Les auteurs - du recueil des Bollandistes ont cru que ce saint était né aux - environs de Nice; mais la ville de Lambesc, aux environs d'Aix, en - Provence, réclame l'avantage de lui avoir donné le jour. - - [217] Ou plutôt de _Peuple de Martyrs_, Plebs Martyrum. Voy. le - recueil des chartes de l'abbaye d'Oulx, publié par Rivantella, sous - le titre de _Ulciensis ecclesiæ chartarium_, Turin, 1753, in-fo, p. - X et suiv., et p. 151. - -Ce n'est pas qu'en certains endroits les chrétiens ne se réunissent -pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers -furent conduits à Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs -chaînes, mirent le feu au couvent de Saint-André dans lequel ils -avaient été enfermés, et une grande partie de la ville fut sur le point -de devenir la proie des flammes[218]. - - [218] Pingonius, _Augusta Taurinorum_, p. 25 et suiv. - -Bientôt les communications entre la France et l'Italie furent -interceptées. En 911, un archevêque de Narbonne, que des intérêts -pressans appelaient à Rome, ne put se mettre en route à cause des -Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes; -et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d'être mis à mort, ou -du moins on était taxé à une forte rançon. Ils ne tardèrent même pas à -faire des excursions dans les plaines du Piémont et du Montferrat[220]. - - [219] Catel, _Mémoires de l'Histoire du Languedoc_, p. 775. - - [220] Liutprand, dans le recueil de Muratori, t. II, part. I, p. - 440. - -Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une -descente sur les côtes du Languedoc, aux environs d'Aiguemortes, et -saccagèrent l'abbaye de Psalmodie qui, déjà détruite une fois sous -Charles-Martel, avait été rebâtie[221]. - - [221] Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. II, p. 45, et - _Preuves_, p. 52. - -L'Espagne musulmane était depuis long-tems en proie aux factions. -En 912, le trône de Cordoue échut à Abd-alrahman III, qui, par ses -imposantes actions, mérita le nom de Grand. Ce prince, à la suite d'un -règne de cinquante ans, réunit sous son pouvoir toutes les provinces -musulmanes, et porta au plus haut degré la prospérité et la gloire des -Maures d'Espagne. C'est lui qui le premier, dans la Péninsule, prit le -titre de khalife et de commandeur des croyans. - -Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Léon, s'étant réunis -à Kaleb, fils de Hafsoun, maître de Tolède et des bords de l'Èbre, et -aidés par les guerriers du midi de la France, résistèrent d'abord avec -succès aux armes d'Abd-alrahman; leurs efforts étaient la meilleure -défense des frontières de France de ce côté. Mais en 920, l'oncle du -khalife, appelé comme lui Abd-alrahman, et surnommé Almodaffer ou le -Victorieux, franchit, à la suite d'une grande victoire, la chaîne des -Pyrénées, et ravagea une partie considérable de la Gascogne, jusqu'aux -portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas -de l'autre côté des Pyrénées, amenaient de tems en tems des incursions -semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris à son retour par -Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222]. - - [222] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 374; et Pagi, critique - des Annales de Baronius, an. 920, no 6. - -En Provence et en Dauphiné, ainsi que dans la chaîne des Alpes, un -cri d'indignation se faisait entendre contre les brigandages des -Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayèrent, à défaut de -prince qui voulût prendre en main la cause des peuples, de s'opposer -à ce torrent dévastateur; en vain, du haut de certains lieux élevés, -commencèrent-ils à donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient -sans concert, ils virent leurs efforts échouer, et la plupart moururent -malheureusement. - -Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entièrement dévastés, -et les barbares s'étaient montrés d'autant plus impitoyables, que -les ruines qui les entouraient de toutes parts étaient pour eux un -nouveau gage de sûreté. Marseille, à son tour, vit sa principale -église détruite; Aix fut également envahie, et les barbares, dans leur -fureur, y écorchèrent plusieurs personnes vivantes[223]. L'évêque, -nommé Odolricus, s'enfuit à Reims où on le chargea de l'administration -du diocèse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaçaient -de perpétuer leur race; on croira d'ailleurs sans peine que plus d'un -chrétien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l'honneur, -faisaient cause commune avec eux et avaient part à leurs rapines. - - [223] Comparez la _Gallia Christiana_, t. I, p. 696; Bouche, - _Histoire de Provence_, t. I, p. 736; et Jacques de Guyse, - _Histoire de Hainaut_, t. VIII, p. 201. - -Telle était la terreur répandue par les Sarrazins, que les hommes -riches et puissans étaient obligés de tout quitter pour mettre -leur vie hors de danger. On ne se croyait à l'abri qu'au haut des -montagnes, au fond des forêts ou dans des lieux situés à une grande -distance. Saint Mayeul, né de parens riches, aux environs d'Avignon, -et qui possédait de grands biens à Valençoles, dans le département -actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprès d'un de ses -parens[224]. Les églises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus -grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent à mort l'archevêque, -saint Benoît, avec l'évêque de la Maurienne et beaucoup d'habitans -des contrées voisines qui y avaient cherché un refuge[225]. Un acte -ancien signale auprès d'Embrun trois tours fortifiées où les Sarrazins -s'étaient établis et d'où ils dominaient dans les environs[226]. Saint -Libéral, successeur de saint Benoît, fut obligé de s'en retourner à son -pays, Brives-la-Gaillarde. - - [224] _Vie de saint Mayeul_, dans le recueil des Bollandistes, 11 - mai, p. 670 et 679. - - [225] _Gallia Christiana_, t. III, p. 1067. - - [226] _Histoire, topographie, etc., des Hautes-Alpes_, par M. de - Ladoucette, 2e édit., Paris, 1834, p. 262. - -A cette malheureuse époque, le commerce était nul et les pays -communiquaient peu entre eux. L'usage s'était pourtant maintenu parmi -les personnes pieuses de France, d'Espagne et d'Angleterre, d'aller, au -moins une fois dans sa vie, en pélerinage à Rome, pour y visiter les -tombeaux des apôtres. Il existait également des relations habituelles -entre les divers évêques de la chrétienté et le saint-siége. Mais -depuis l'occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les -voyageurs étaient exposés à des accidens aussi fâcheux que fréquens; -vainement se munissaient-ils d'armes et se réunissaient-ils en -caravanes; il n'est pas d'année où les chroniques du tems ne fassent -mention de quelque scène sanglante[227]. - - [227] Recueil des _Historiens de France_, t. VIII, p. 177, 180, - 182, 189, 192, 194, etc. - -Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle, -commençaient à prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois -franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidité de l'éclair le -Dauphiné et la Provence, ils mirent le Languedoc à feu et à sang! Les -Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, étaient, à l'exemple -de leurs ancêtres et des Tartares actuels, toujours à cheval, et ne se -battaient qu'à coups de flèches. Ils ne savaient ni faire des siéges, -ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec -furie, et se dispersaient aussitôt. Les auteurs contemporains nous les -représentent comme vivant de viande crue, étanchant leur soif avec du -sang, et coupant par morceaux le coeur de leurs ennemis vaincus. Comme -ils étaient venus par les extrémités du nord de l'Europe et de l'Asie, -le vulgaire crut reconnaître en eux les peuples de Gog et de Magog -dont il est parlé dans les prophéties d'Ézechiel et dans l'Apocalypse, -et qui doivent venir à la fin du monde pour faire justice des crimes -des humains. Ce qui ajoutait à l'erreur, c'est qu'on approchait de -l'an 1000, et que beaucoup de chrétiens, à l'exemple des anciens -Millenaires, croyaient que le monde était trop corrompu pour pouvoir -subsister plus long-tems. Un évêque de Verdun, pour éclaircir ses -doutes, consulta à ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que -Gog et Magog devaient être secondés dans leur épouvantable mission par -plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une -nation isolée[228]. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Hongrois, en -très-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque -oublier les excès commis avant eux. - - [228] Voy. le _Spicilége_ de d'Achery, édition in-fol., t. III, p. - 369. - -Hugues, régent du royaume d'Arles, au nom du roi Louis, s'exprime ainsi -dans la charte de fondation d'un monastère qu'il fit bâtir auprès de la -ville de Vienne, dans l'année 924: «La vénérable religion des chrétiens -et l'honneur de l'église ont été privés, par l'excès de nos péchés, de -leur ancien éclat, et il n'en reste presque plus de traces. Comme ces -maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite -de la cruelle persécution des païens, mais encore par la cupidité de -beaucoup de perfides chrétiens, nous avons jugé convenable, etc.[229].» - - [229] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 689. - -Le Piémont et le Montferrat n'étaient pas à l'abri des ravages des -Sarrazins. Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse[230] raconte qu'un -de ses oncles, qui s'était adonné à la carrière militaire, ayant à -se rendre de la Maurienne à Verceil, fut surpris par une bande de -Sarrazins, dans une forêt située près de cette ville. On en vint aux -mains; plusieurs hommes furent blessés de part et d'autre; mais les -Sarrazins, plus nombreux, l'emportèrent. Un certain nombre de chrétiens -étant tombés en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui étaient en état de -payer une rançon. Parmi eux se trouvaient l'oncle du chroniqueur et son -domestique. L'un et l'autre furent garrottés et conduits dans la ville. -Le grand-père du chroniqueur, se rendant par hasard chez l'évêque, -vit le domestique enchaîné dans la rue; comme il ne connaissait pas -l'événement qui l'avait amené là, il donna, pour le racheter, une -cuirasse à triple tissu qu'il portait sur lui. Apprenant ensuite que -son fils était aussi prisonnier, il fut obligé de parcourir toute -la ville, et de faire un appel à la générosité de ses amis pour lui -trouver une rançon. - - [230] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. - 733. - -Le chroniqueur ajoute qu'à cette époque les Sarrazins s'avançaient -jusque sur les frontières de la Ligurie. En effet, on lit dans -Liutprand, écrivain contemporain, à l'année 935, que les barbares qui -déjà une fois, vers l'an 906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat, -célèbre par ses bains, y revinrent sous la conduite d'un chef appelé -_Sagitus_. Heureusement ils furent repoussés par les habitans et -taillés tous en pièces. Le même auteur parle, sous la même date, de -quelques pirates venus d'Afrique, qui, ayant pénétré dans la ville de -Gênes, massacrèrent les hommes et emmenèrent les femmes et les enfans -en esclavage[231]. - - [231] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, - t. II, p. 440 et 452. - -Pendant ce tems les Hongrois, franchissant les barrières du Rhin, -envahissaient l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Champagne, -où ils assiégèrent Sens; ensuite, ils s'avancèrent sur les bords de -la Loire. Ebbon et les guerriers de la Touraine et du Berry, leur -livrèrent combat auprès d'Orléans et les obligèrent à rebrousser -chemin; mais alors les barbares se replièrent vers la Suisse d'où ils -dévastèrent toutes les contrées voisines[232]. - - [232] Au sujet de l'invasion des Hongrois, voyez le recueil des - _Historiens de France_, t. IX, p. 6, 23, 34, 44, etc. Il nous - paraît que c'est la même invasion qui est racontée fort au long - dans le _Roman de Garin le Loherain_, sous le nom de Wandes et de - Vandales, t. I. - -Jusque-là, le Valais, contrée qui, au milieu d'un climat sévère, -présente un aspect riant, et qui réunit les productions des pays -tempérés et des pays froids, avait été à l'abri d'invasions si -terribles. C'est dans ces régions reculées que le successeur de saint -Libéral au siége épiscopal d'Embrun et plusieurs autres évêques, avec -une partie de leur clergé, avaient cherché un refuge. En 939, les -Sarrazins pénétrèrent dans la vallée et y mirent tout à feu et à sang. -La célèbre abbaye d'Agaune, sanctifiée par le martyre de saint Maurice -et de la légion Thébéenne, et que la munificence de Charlemagne et -d'autres grands princes s'était plû à embellir, fut presque renversée -de fond en comble[233]. - - [233] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 793. D'après quelques - auteurs, l'abbaye aurait été déjà détruite une fois par les - Sarrazins, en 900. Voy. _ibid._, p. 792. On lit encore dans - l'église de Saint-Pierre, village situé entre Martigny et Sion, à - la descente du Mont-Saint-Bernard, cette inscription latine qui - paraît avoir été érigée vers l'an 1010, par Hugues, évêque de - Genève, lorsque ce prélat fit bâtir l'église: - - Ismaelita cohors Rhodani cum sparsa per agros, - Igne, fame et ferro sæviret tempore longo, - Vertit in hanc vallem pæninam mersio falcem; - Hugo præsul Genevæ Christi post ductus amore, - Struxerat hoc templum, etc. - - Voy. Schiner, _Description du département du Simplon_, Sion, 1812, - p. 134. - -La Tarantaise se trouvait en proie aux mêmes ravages; chaque jour les -barbares devenaient plus entreprenans. Une nombreuse caravane, qui -se rendait de France en Italie, s'étant présentée pour franchir le -passage, fut obligée de rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu, -plusieurs chrétiens furent tués, d'autres blessés[234]. - - [234] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 194. - -Toute la Suisse se vit envahie à la fois par les Hongrois et les -Sarrazins. Les Sarrazins, maîtres du Valais, s'avancèrent jusqu'au -centre du pays des Grisons. L'abbaye de Disentis, fondée par un -disciple de saint Colomban, et qui était célèbre dans toute la Suisse, -fut dépouillée de tous ses biens[235]. Il en fut de même de l'église -de Coire[236]. On dit même que les Sarrazins, se rapprochant du lac -de Genève, marchèrent vers le Jura. A cette époque la Suisse faisait -partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mère du jeune roi -Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire, à l'endroit où est -aujourd'hui Neuchâtel[237]. - - [235] Sprecher, _Chronicon Rhetiæ_, Bâle, 1617, p. 68, 197 et suiv. - - [236] L'évêque Waldo, se plaignait, en 940, des continuelles - déprédations des Sarrazins. Les traces de ces dévastations - existaient encore, en 952, lorsque Othon, revenant d'Italie, passa - par la Rhétie. Il existe un diplome daté de l'année 956, par lequel - Othon donne à l'évêque certains biens comme dédommagement. Voy. le - recueil allemand publié à Coire, sous le titre de _Collecteur_, - année 1811, p. 235. Ce même diplome fut confirmé en 965 et 972. - Voy. Herrgott, _Genealogiæ diplomaticæ Augustæ gentis Habsburgicæ_, - t. II, part. I, p. 84. - - [237] Voy. Muller, _Histoire des Suisses_, t. II, p. 117, - traduction française. - -A la même époque, une guerre acharnée avait lieu entre les rois des -Asturies et de la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui -s'engagea pour la possession de la ville de Zamora, il périt plus de -cent mille hommes[238]. Les chrétiens avaient acquis de l'ascendant; -mais Abd-alrahman, qui enfin avait étouffé les rébellions sans cesse -renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces musulmanes -de l'Espagne, était devenu un adversaire formidable. Un auteur arabe -rapporte que ce prince, en fait de guerre sacrée, avait la _main -blanche de Moïse_, c'est-à-dire la main avec laquelle, dans l'opinion -des Orientaux, le législateur des hébreux faisait jaillir l'eau des -rochers, fendait les flots de la mer, et s'était rendu maître de la -nature entière. Il ajoute qu'Abd-alrahman porta l'étendard musulman -plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs[239]. Heureusement pour les -chrétiens que sur ces entrefaites, des révolutions étant survenues -dans les provinces de l'Afrique qui répondent à l'empire actuel de -Maroc, Abd-alrahman éprouva le désir d'étendre son autorité au-delà -des mers. Comme à la même époque il s'était formé du côté de Tunis un -nouvel empire, appelé Fatimide, à cause de la prétention qu'avaient -les princes de cette dynastie de descendre de Mahomet par sa fille -Fatime, les provinces en état de révolution devinrent comme un -sujet de discorde entre les deux royaumes; de manière que les forces -d'Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvèrent partagées. - - [238] Le roi de Navarre, dont les troupes figurèrent dans la - bataille, se nommait Garcie; mais les auteurs arabes ne font - mention que de sa mère, qui, apparemment, était régente du royaume - et qu'ils nomment _Thoutheh_. Voy. Maccary, no 704, fol. 90 verso. - En effet, il est parlé dans un chroniqueur allemand, sous la date - 939, d'une grande victoire remportée par la reine _Toïa_ sur les - Sarrazins. Voy. M. Pertz, _Monumenta historiæ germanicæ_, t. I, p. - 78. - - [239] Maccary, no 704, fol. 88 et suiv. - - -En 940, Fréjus, ville alors assez considérable, parce que les -navires continuaient encore à entrer dans son port, fut tellement -maltraitée par les Sarrazins, que la population entière fut obligée -de s'expatrier, et qu'il n'y resta pas même de traces des propriétés. -Il en fut de même de Toulon, aujourd'hui l'effroi des barbares. Les -chrétiens placés entre la mer et les Alpes abandonnèrent leurs demeures -et se réfugièrent au haut des montagnes. Les Sarrazins ne mirent plus -de bornes à leurs cruautés, et firent de la plus grande partie d'un -pays naguère florissant une affreuse solitude. Les villes les plus -importantes furent renversées, les châteaux détruits, les églises -et les couvens réduits en cendres. Le séjour de l'homme, est-il dit -dans une vieille charte, était devenu le repaire des bêtes féroces. -En effet, on lit dans les chroniques du tems, que les loups s'étaient -tellement multipliés, qu'on ne pouvait plus voyager en sûreté[239a]. - - [239a] On lit dans une charte de l'abbaye de Saint-Victor, à - Marseille, à l'année 1005, ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet - populum christianum flagellare per sævitiam paganorum, gens barbara - in regno provinciæ irruens, circumquaque diffusa vehementer - invaluit, ac munitissima quæque loca obtinens et inhabitans, - cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et - loca quæ prius desiderabilia videbantur in solitudinem redacta - sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum - coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima collectio_, - t. I, p. 369. D'un autre côté, voici quel était, en 975, l'état - de l'église de Fréjus, d'après une charte rédigée au moment où - le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas - Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem - redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius - fuerunt effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel - possessiones quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum - paginæ, desunt regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia - testimonia, aut vetustate consumpta aut igne perierunt, nihil - aliud nisi tantum solo episcopatus nomine permanente. _Gallia - Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82. - -Sur ces entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l'exemple -du roi Louis n'avait pas éclairé, s'était rendu en Italie pour y -disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets -l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de -chasser entièrement les Sarrazins. Il s'agissait de s'emparer d'abord -du château _Fraxinet_, à l'aide duquel les Sarrazins se maintenaient -en relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient -leurs expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce -château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une -flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait -aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre les -flottes sarrazines[240]. - - [240] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, - t. II, p. 462. - -En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropès; -en même tems Hugues accourut avec une armée. Les Sarrazins furent -attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs -ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté, -Hugues força l'entrée du château, et obligea les barbares à se retirer -sur les hauteurs voisines[241]. C'en était fait de la puissance des -Sarrazins en France; mais tout-à-coup Hugues apprit que Béranger, -son rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se -disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux -maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte -grecque, et maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu'ils -occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand -Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient -le passage de l'Italie à son rival. C'est à ce sujet que Liutprand -interrompt son récit pour adresser cette apostrophe à Hugues: «Voilà -une étrange manière de défendre tes états! Hérode, pour n'être pas -privé d'un royaume terrestre, ne craignit pas de faire tuer un grand -nombre d'innocens; toi, au contraire, pour arriver au même but, tu -laisses échapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans doute tu -ignores quelle fut la colère du seigneur contre le roi d'Israël, Achab, -qui avait épargné la vie du roi de Syrie, Benadab; le seigneur lui dit: -_Puisque tu as laissé vivre un homme que j'avais condamné à perdre -la vie, ton ame paiera pour son ame et ton peuple pour son peuple_.» -Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard, -lui adresse ces vers: «Tu laisses périr les hommes les plus pieux, et -tu offres un abri aux scélérats appelés du nom de _Maures_. Misérable! -tu ne rougis pas de prêter ton ombre à des gens qui répandent le sang -humain et qui vivent de brigandage! Que dirai-je? puisses-tu être -consumée par la foudre, ou brisée en mille pièces et plongée dans le -chaos éternel[242]!» - - [241] Voy. le récit de Liutprand, _ibid._, p. 464. On trouve sur - les divers incidens de ce siége des détails très-circonstanciés - dans l'ouvrage de Delbène, intitulé _De regno Burgundiæ transjuranæ - et arelatis_, Lyon, 1602, in-4º, p. 58 et suiv.; et ces détails ont - été rapportés par plusieurs écrivains; mais Delbène ne cite aucune - autorité; et ces détails, ainsi qu'une bonne partie de son livre, - paraissent être de son invention. Nous reviendrons sur l'ouvrage de - Delbène. - - [242] Voici les vers de Liutprand, p. 463: - - Mons transire Jovis, mirum - Haud suetos perdere sanctos, - Et servare malos, vocitant - Heu! quos nomine Mauros. - Sanguine qui gaudent hominum - Juvat et vivere rapto. - Quid loquar? ecce dei cupio - Tete fulmine aduri, - Conscissusque chaos cunctis - Fias tempore cuncto. - - Ce témoignage, comme on voit, ne pouvait pas être plus positif. - Cependant Muratori, qui a publié dans son grand recueil le récit de - Liutprand, l'avait apparemment perdu tout-à-fait de vue, lorsqu'il - rédigea ses annales d'Italie; car, arrivé à l'année 942, et - obligé de parler de l'accord fait par Hugues avec les Sarrazins du - Fraxinet, il dit qu'on ignore où les Sarrazins furent cantonnés. En - général, ce que Muratori dit dans ses annales sur les invasions des - Sarrazins en Italie et en France, est défectueux. - -Dès ce moment les Sarrazins montrèrent encore plus de hardiesse -qu'auparavant, et l'on dut croire qu'ils étaient établis pour toujours -dans le coeur de l'Europe. Non seulement ils épousèrent les femmes -du pays; mais ils commencèrent à s'adonner à la culture des terres. -Les princes de la contrée se contentèrent d'exiger d'eux un léger -tribut; ils les recherchaient même quelquefois[243]. Quant à ceux qui -occupaient les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur -déplaisaient, et exigeaient des autres une forte rançon. «Le nombre des -chrétiens qu'ils tuèrent fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul -peut s'en faire une idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de -vie[244].» - - [243] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6. - - [244] Comparez le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 207, et la - chronique de Liutprand, dans le grand recueil de Muratori, t. II, - p. 464. - -Le grand Saint-Bernard, appelé jadis _Mont-de-Jupiter_, d'où on a fait -ensuite _Montjoux_, a toujours, par sa situation entre le Valais et -la vallée d'Aoste, servi de communication entre la Suisse et l'Italie. -Maîtres de cette position importante et des autres passages des Alpes, -les Sarrazins se répandirent dans les contrées voisines. - -Les mêmes ravages furent commis dans le comté de Nice, qui dépendait -alors du royaume d'Arles, ainsi que sur toute la côte de Gênes. Il -paraît qu'un corps sarrazin s'était établi dans Nice même. Un quartier -de la ville porte encore le nom de _Canton des Sarrazins_[245]. - - [245] Durante, _Histoire de Nice_, t. I, p. 150. - -Enfin les barbares occupèrent Grenoble avec la riche vallée du -Graisivaudan, et l'évêque de Grenoble se retira, avec les reliques des -saints et les richesses de son église, du côté du Rhône, au prieuré de -Saint-Donat, à quelques lieues au nord de Valence[246]. - - [246] Nous ignorons l'année précise où les Sarrazins entrèrent dans - Grenoble; mais ce ne doit pas être long-tems après l'an 945; car un - monument incontestable nous apprend que déjà, en 954, il y avait - long-tems que cette occupation avait lieu. Voici ce qui se lisait - naguère parmi les débris du prieuré de Saint-Donat, autrement - appelé Jovinzieux, sur la façade d'un clocher bâti par l'évêque de - Grenoble, Izarn, et qui porte la date LMIIII, c'est-à-dire 954: - - Per Mauros habitanda diù Granopolis ista - Lipsana sanctorum præsul ab orbe tollit. - - Nous citons cette inscription d'après une dissertation publiée sur - les lieux, par M. Jean-Claude Martin, sous le titre de _Histoire - chronologique de Jovinzieux, de nos jours Saint-Donat_, Valence, - 1812, in-8º. Nous supposons qu'il y a quelques fautes dans la - copie de l'inscription et dans l'interprétation que M. Martin en a - donnée. Dans tous les cas l'incertitude est levée par ce passage - d'une hymne qu'on chantait autrefois au prieuré, et que cite M. - Martin lui-même: - - Quum a Mauris habitanda diù Grannopolis esset, - Lipsana sanctorum præsul habere cavet. - - -Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Piémont s'étaient ménagé -dans la contrée une ou plusieurs forteresses, d'où ils dirigeaient -leurs nombreuses expéditions, et qui leur servaient d'asile au besoin. -Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse fait mention d'un château de ce -genre qu'il appelle _Frascenedellum_; peut-être est-ce _Frassineto_, -lieu situé près du Pô, à une petite distance de Casal, et qu'on avait -appelé _Fraxinetum_, soit à cause du voisinage de quelque bois de -frêne, soit à l'imitation du fameux _Fraxinetum_ de Provence; ou bien -est-ce la forteresse appelée aujourd'hui Fenestrelle. Quoi qu'il en -soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalèse, qui, vivant -sur les lieux, a dû être bien informé. A l'époque où les Sarrazins -occupaient le château de _Frascenedellum_, et que de là ils se -répandaient dans les environs, un homme du pays, appelé Aymon, se fit -admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les -enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un -jour, parmi le butin, il se trouva une femme d'une grande beauté. Aymon -se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la réclama -et l'enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte -Rotbaldus qui, à cette époque, dominait sur la Haute-Provence[247]; -et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des -affidés, il lui fit part de son projet de se dévouer à la délivrance -du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand -empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la -contrée. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le -pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille -d'Aymon existait encore de son tems[248]. - - [247] C'est probablement Rotbaldus II, comte de Forcalquier, lequel - vivait vers l'an 945. Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, - p. 30. - - [248] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. - 736. - -Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi -l'Alsace et menaçant toutes les contrées voisines du mont Jura, -Conrad, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Suisse -et du Dauphiné, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les -Hongrois. Il écrivit en ces termes aux Sarrazins: «Voilà les _pillards_ -de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilité des terres -que vous cultivez, demandent à les occuper. Joignez-vous à moi et -exterminons-les de concert.» En même tems il fit dire ces mots aux -Hongrois: «Pourquoi vous en prenez-vous à moi? Les Sarrazins occupent -les vallées les plus riches. Aidez-moi à les chasser, et je vous -établirai à leur place.» Conrad indiqua aux barbares un lieu où ils -devaient se rencontrer. Lui-même se rendit en ce lieu avec toutes ses -troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les -autres, et leurs forces affaiblies, il se précipita sur eux et en fit -un horrible carnage. Ceux qui échappèrent au massacre furent envoyés à -Arles et vendus comme esclaves[249]. - - [249] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6; et le recueil de - M. Pertz, t. II, p. 110. - -On ignore où cet événement qui, au premier aspect, pourrait paraître -invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs -forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l'Alsace et la -Franche-Comté, il est à croire que la rencontre des deux peuples se -fit dans un pays intermédiaire, tel que la Savoie. Le fait est que -cette contrée, appelée alors Maurienne, fut long-tems occupée par les -Sarrazins[250], à tel point que certains écrivains instruits n'ont pas -craint de dire que le nom de Maurienne était une dérivation de celui -des Maures, bien que le nom de Maurienne fût en usage dès le sixième -siècle[251]. Peut-être c'est l'événement qui, à quelques différences -de noms près, a été longuement raconté dans le _Roman de Garin le -Loherain_. D'après le roman, la Maurienne était alors sous les lois -d'un prince appelé Thierry; ce prince étant vivement pressé par quatre -rois sarrazins, eut recours à l'appui du roi de France[252], qui fit un -appel à ses guerriers. Les Français, parmi lesquels se distinguaient -les Lorrains, se rendirent auprès de Lyon et descendirent le Rhône -jusqu'auprès de l'Isère; là, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils -trouvèrent les Sarrazins postés dans une vallée nommée _Valprofonde_ et -les taillèrent en pièces[253]. - - [250] Nous apprenons par une lettre de Mgr. Billiet, actuellement - évêque de Saint-Jean de Maurienne, et qui a fait une étude - spéciale de l'histoire du pays, qu'on y trouve encore plusieurs - dénominations qui rappellent le séjour des Sarrazins, par exemple, - aux environs de Modane, le _vallon sarrazin_ et le village de - _Freney_. On a vu que Bouche avait déjà fait une observation - semblable. - - [251] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. II, p. 11, - etc. - - [252] Le poète, par un singulier anachronisme, suppose que cet - événement s'est passé sous Pepin-le-Bref. Voy. notre introduction. - - [253] Voy. le _Roman de Garin_, t. I, p. 73 et suiv. Voy. aussi - l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. VIII, p. 270. Si - on en croyait Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 124, les Sarrazins - seraient restés beaucoup plus long-tems en Savoie. Ils seraient - demeurés maîtres du château de Cules, sur les bords du Rhône, en - face de Seyssel, et auraient été chassés du pays seulement en 970, - par un guerrier saxon qu'il appelle Geraudus, et qu'il regarde - comme la souche de la maison actuelle de Savoie; mais la véracité - de Delbène est suspecte; et d'après l'observation de Guichenon, - _Histoire de Savoie_, t. I, p. 183, le château de Cules n'a été - construit que beaucoup plus tard. - -A cette époque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et -s'avançaient jusqu'aux portes de la ville de Saint-Gall, près du lac de -Constance, où ils perçaient de leurs traits les moines qui sortaient -pour se livrer à leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la -guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un écrivain du tems, les -chevreuils par la légèreté de leurs pas. D'ailleurs ils s'étaient sans -doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnaître -encore les restes. Telle fut l'étendue des maux qu'ils causèrent aux -chrétiens, qu'on eût pu, dit le même auteur, en composer un gros livre. -Enfin un doyen de l'abbaye, appelé Walton, se dévouant pour le salut -commun, prit avec lui un certain nombre d'hommes courageux, armés de -lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant -qu'ils étaient endormis, les tailla en pièces. Quelques-uns furent -faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amenés -à l'abbaye, ayant refusé de boire et de manger, moururent tous de -faim[254]. - - [254] Chronique de l'abbaye du Saint-Gall, dans le recueil de M. - Pertz, t. II, p. 137. Le chroniqueur donne quelquefois aux Hongrois - le nom d'_Agareni_, mot qui est appliqué par les écrivains du tems - aux Sarrazins, et cette circonstance a jeté quelque confusion dans - son récit; mais ici il nomme expressément les Sarrazins. - -Ce succès, joint à une grande victoire que les Allemands remportèrent -sur les Hongrois, et qui réduisit désormais ces barbares à -l'impuissance, promettait quelque repos à la Suisse et aux régions -voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamités qui -pesaient sur le Dauphiné, la Provence et une partie des Alpes. -D'ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme -ils avaient la facilité de recevoir du secours par mer, le pays ne -pouvait se croire à l'abri de leurs dévastations. Le prince chrétien -qui jouait alors le rôle le plus important dans la politique de -l'Europe, était Othon, roi de Germanie, le même qui devint plus tard -empereur, et à qui ses brillantes qualités ont fait donner le titre de -_grand_. Othon s'était mis en relation avec les principaux souverains -de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour -le protecteur de la colonie sarrazine du _Fraxinet_. Un écrivain -contemporain parle avec admiration des présens qu'Othon recevait -de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des -chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux étrangers -à la France et à l'Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des -chrétiens, résolut d'envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement -Abd-alrahman, dans une lettre qu'il avait envoyée précédemment à -Othon, s'était servi de quelques expressions injurieuses pour le -christianisme, de manière que le prince se crut obligé de faire choix -pour une mission à laquelle il attachait tant de prix, d'un théologien -et d'un homme qui fût en état de soutenir la controverse, et qui même -essayât de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba était -un moine de l'abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait -Jean. - - [255] Witikind, dans le recueil de Meibom, _scriptores rerum - germanicarum_, Helmstædt, 1688, t. I, p. 658. - -On était alors en 956. Les auteurs arabes et chrétiens s'accordent -à vanter l'éclat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts, -l'industrie, la politesse des manières avaient fait de cette ville -un objet d'admiration pour l'Europe chrétienne. Abd-alrahman était -en relation directe avec l'empereur de Constantinople, le pape et les -divers princes chrétiens de l'Espagne, de la France, de l'Allemagne et -des pays slaves. Les monarques chrétiens, disent les auteurs arabes, -tendaient la main de l'obéissance au khalife, et tenaient à grand -honneur que le khalife voulût bien donner sa main à baiser à leurs -députés. Lorsqu'il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque -c'était une députation de l'empereur grec, Abd-alrahman déployait une -magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l'ambassadeur -passait étaient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre -de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes -ainsi que les grands fonctionnaires de l'état se plaçaient près du -trône. Ensuite les imams des mosquées retraçaient en chaire, devant -le peuple assemblé, des scènes si glorieuses pour l'islamisme; et -les poètes, dont les écrits étaient alors accueillis avec transport -par toutes les classes de la société, célébraient dans leurs vers les -traits les plus propres à faire de l'effet sur la multitude[256]. - - [256] Maccary, man. arab. de la Biblioth. roy. anc. fonds, no 704, - fol. 91, et no 1377, fol. 151 et suiv. Pour ce que ces relations - avaient quelquefois de scientifique, voyez ci-devant, introduction, - et la traduction française de la relation arabe d'Abd-allathif, par - M. Sylvestre de Sacy, p. 496. - -L'ambassade du moine de Gorze n'eut pas le même éclat. Cependant elle -ne fut pas dénuée de toute solennité; et comme la relation qui nous -en reste, et qui fut écrite par un disciple même du moine, jette une -vive lumière sur l'état respectif de la France et de l'Espagne, nous en -citerons quelques fragmens. - -Jean partit accompagné seulement d'un autre moine, et les présens qu'il -était, suivant l'usage, chargé de présenter au khalife, furent fournis -par son abbaye. Il fit sa route à pied jusqu'à Vienne en Dauphiné. Là -il s'embarqua sur le Rhône, d'où il se rendit par mer à Barcelonne. -A cette époque la Catalogne était une dépendance de la France, et la -ville qui donnait entrée dans les états du khalife était Tortose. Le -gouverneur musulman de Tortose, à qui on avait fait connaître l'arrivée -de l'ambassadeur, ayant donné son agrément, le moine se remit en route. -Il traversa une grande partie de la Péninsule, et, suivant l'antique -hospitalité arabe, il arriva à Cordoue défrayé de tout. A Cordoue on -le reçut magnifiquement, et il fut logé dans une maison située à deux -milles du palais. - -Dans l'intervalle le khalife avait appris la nature des instructions -dont le moine était chargé. Voulant prévenir toute espèce de -discussion religieuse, qui nécessairement lui aurait été désagréable, -il fit proposer au moine de supprimer la lettre d'Othon et de la -regarder comme non avenue. Il était, disait-il, peu convenable à -deux personnages de ce rang d'entrer en discussion sur de pareilles -matières; d'ailleurs, les lois du pays défendaient à qui que ce -fût, même au prince, de mal parler de Mahomet[257]. Toutes ces -remontrances furent inutiles. L'évêque de Cordoue s'étant présenté à -son tour, le moine lui reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines -condescendances des chrétiens du pays pour les musulmans, telles que de -s'abstenir du porc et de circoncire les enfans. Alors le khalife refusa -de recevoir l'ambassadeur; et comme celui-ci insistait, le khalife lui -dit qu'un évêque qu'il avait envoyé précédemment à Othon, avait été -retenu par ce prince pendant trois ans, et que lui entendait le garder -neuf années, apparemment parce qu'il se mettait trois fois au-dessus du -roi de Germanie. - - [257] Voy. précédemment, p. 143. On lit dans le code des Ottomans - ces paroles: «Quiconque profère des blasphèmes contre Dieu, contre - ses attributs, contre son saint prophète, contre le livre céleste, - sera mis à mort sans rémission ni délai.» Voy. Mouradgea d'Ohsson, - édition in-8º, t. VI, p. 244. - -Cependant l'ambassadeur s'excusait sur les instructions qu'il avait -reçues, et il fut convenu que le khalife enverrait à Othon un nouveau -député, pour savoir s'il était toujours dans les mêmes intentions. Mais -on eut beaucoup de peine à trouver quelqu'un qui voulût se charger du -message. Aucun musulman n'était disposé à braver les ennuis d'un si -long voyage. En effet, de tout tems les musulmans, dont la religion -est surchargée de pratiques minutieuses, ont répugné à se rendre parmi -des peuples qu'ils traitent d'infidèles[258]. En général, les députés -sarrazins étaient des chrétiens, particulièrement des ecclésiastiques -qui, par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine -à se mettre en harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient -entrer. Enfin il se présenta un chrétien laïque qui parlait le latin et -l'arabe, et qui, en récompense, fut plus tard nommé évêque[259]. - - [258] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. - IV, p. 212 et suiv.; t. V, p. 47. - - [259] Ce chrétien se nommait Recemundus; d'un autre côté Remundus - est le nom d'un évêque espagnol avec qui l'historien Liutprand - était en rapport d'amitié, et à qui il a adressé son histoire. - Les Bollandistes en ont induit avec vraisemblance que ces noms - indiquent un seul et même personnage. - -Sur ces entrefaites, le fils et le gendre d'Othon, à qui le prince, -suivant l'usage de ces tems, avait cédé une partie de ses états en -apanage, se révoltèrent, et Othon eut besoin de toutes ses forces pour -dompter les rebelles. Aussi, lorsque le député espagnol lui exposa -l'état des choses, Othon fit toutes les concessions qu'on voulut. Le -khalife consentit donc à recevoir le moine de Gorze. On convint du jour -de l'audience. - -Le moine, pendant son séjour à Cordoue, avait vécu avec la plus grande -simplicité. Le khalife, voulant donner de l'éclat à sa réception, lui -fit proposer de faire ce jour-là exception à la sévérité de sa règle -et de mettre de beaux habits; le moine répondit qu'il n'en connaissait -pas de plus beaux que ceux de son ordre. Le prince crut qu'il manquait -de moyens d'en acheter d'autres, et lui envoya dix livres d'argent, -c'est-à-dire un peu plus de 7,000 fr. de notre monnaie actuelle[260]; -mais le moine distribua cet argent aux pauvres; et alors le khalife lui -fit dire qu'il le laissait libre, s'il voulait, de venir couvert d'un -sac, qu'il ne l'en recevrait pas moins bien. - - [260] Sous Charlemagne la livre était de douze onces, et la livre - d'argent pesait environ 77 fr. 88 c. de notre monnaie actuelle, - ce qui, vu la rareté de l'argent à cette époque et à raison d'une - valeur répétée neuf fois, faisait 712 fr., valeur commerciale - actuelle. Voy. l'_Essai sur les divisions territoriales de la - Gaule_, par M. Guérard, Paris, 1832, p. 172 et 181. - -Au jour fixé, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes -rangées sur deux files bordaient le passage. Ici étaient des hommes -à pied de race slavonne, tenant une lance plantée en terre; là se -trouvaient d'autres hommes brandissant un javelot. D'un côté étaient -des guerriers montés sur des mules et armés à la légère; de l'autre, -des hommes caracolant à cheval. L'ambassadeur vit surtout avec -étonnement des Maures vêtus d'une manière bizarre, et qui faisaient -toutes sortes de contorsions. On était alors dans l'été; et, comme -apparemment les rues n'étaient point pavées, ces hommes excitaient sur -leurs pas une poussière incommode. C'étaient probablement des derviches -et des moines mahométans, qui accompagnent les troupes musulmanes, et -qui figurent dans toutes les cérémonies publiques. - -A l'arrivée de l'ambassadeur devant le palais, les principaux -dignitaires de l'état vinrent à sa rencontre. Le seuil du palais -et l'intérieur des appartemens étaient couverts de riches tapis. -L'ambassadeur fut introduit dans la salle où se trouvait le khalife, et -où il se tenait seul, _comme un Dieu dans son sanctuaire_. Le prince, -placé sur un trône, était accroupi à la manière orientale. Dès qu'il -aperçut l'ambassadeur, il lui présenta sa main à baiser en dedans, -ce qui était la plus grande politesse qu'il pût lui faire; ensuite -il le fit asseoir. Après les premiers complimens d'usage, on se mit à -parler des affaires de l'Europe. Abd-alrahman s'étendit beaucoup sur -la puissance d'Othon, sur ses victoires et la grande considération -qu'il s'était acquise. Néanmoins, comme il avait été instruit, par ses -agens, de la position difficile où la révolte du fils et du gendre -d'Othon avait mis ce prince, il ne put s'empêcher de témoigner sa -désapprobation de la politique qui avait dirigé le roi allemand, disant -qu'un souverain ne doit jamais se dessaisir de l'autorité. En effet, -quelques années auparavant, un fils d'Abd-alrahman ayant fait mine de -vouloir se frayer le chemin du trône, le père l'avait fait aussitôt -étouffer[261]. - - [261] Conde, _Historia_, t. I, p. 433. - -Enfin on en vint à l'objet principal de l'ambassade. Les auteurs -arabes, du moins ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de -l'établissement des Sarrazins sur les côtes de Provence et de leurs -courses dans l'intérieur des terres, ce qui ferait croire qu'on -n'attachait pas en Espagne une grande importance à cette colonie. -Néanmoins Liutprand, écrivain contemporain, affirme que cette colonie -était protégée par le khalife[262], et l'auteur de la relation dit -positivement que l'objet de l'ambassade était de mettre un terme -aux dévastations commises par les Sarrazins de France et d'Italie. -Malheureusement la relation s'arrête au moment le plus intéressant, au -milieu même d'une phrase, et l'on ne peut guère en espérer davantage; -car le manuscrit qui la renferme est unique et paraît autographe[263]. - - [262] Muratori, _Rerum italicarum script._, t. II, p. 425 et 462. - - [263] Cette relation se trouve dans les _Acta sanctorum ordinis - sancti Benedicti_, par Mabillon, sæc. V, p. 404 et suiv. - -Vers l'an 960, les Sarrazins furent chassés du mont Saint-Bernard. -L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement. Il -paraît que les Sarrazins opposèrent une vive résistance; car c'est -dans cette partie des Alpes que certains écrivains postérieurs, plus -occupés des récits romanesques qui avaient cours de leur tems que de la -fidélité historique, ont placé le théâtre des guerres de Charlemagne -contre les Sarrazins et les exploits de Roland[264]; il paraît encore -que saint Bernard de Menthone, qui bientôt construisit un hospice au -haut de la montagne et qui donna son nom à la chaîne entière, ne fut -pas étranger à ce triomphe; car les mêmes auteurs parlent du rude -combat que le saint fut obligé de livrer aux démons et aux faux dieux -alors maîtres de la montagne[265]. - - [264] Voy. le recueil des _Bollandistes_, au 15 juin, _Vie de saint - Bernard de Menthone_, p. 1076. - - [265] _Ibid._, p. 1077. Voy. aussi l'_Histoire de la destruction - du paganisme en occident_, par M. A. Beugnot, Paris, 1835, 2 vol. - in-8º, t. II, p. 344 et suiv. Faute de connaître l'occupation du - grand Saint-Bernard par les Sarrazins, on avait jusqu'ici tout - rapporté aux divinités du paganisme. - -Abd-alrahman III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis -long-tems était associé à son autorité, lui succéda. Hakam était un -prince pacifique et ami des lettres. Sous son règne les arts et les -sciences furent cultivés avec le plus grand succès. L'industrie et -l'agriculture reçurent des encouragemens et enfantèrent des merveilles. -La férocité des premiers conquérans avait fait place à la politesse; -il s'établit même une espèce de galanterie chez ces peuples, où les -femmes ont toujours eu à se plaindre du rang indigne d'elles qu'elles -occupent; et l'on vit des personnes du sexe briller à la cour et dans -les réunions particulières par leurs grâces naturelles et les ornemens -de leur esprit[266]. - - [266] Conde, t. I, p. 482. - -Dans les commencemens de son règne, Hakam, pour gagner la confiance des -musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrétiens de la Galice, -des Asturies et de la Catalogne; mais les chrétiens ayant témoigné le -désir de renouveler la paix, il s'empressa d'accéder à leur demande; -et comme ensuite ses visirs et ses généraux lui donnaient le conseil -de rompre le traité, disant que les bons musulmans étaient impatiens -de signaler leur zèle pour la religion, il s'y refusa, et répondit par -ces belles paroles de l'Alcoran: «Gardez religieusement votre parole; -car Dieu vous en demandera compte[267].» En ce qui concerne le comte de -Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions -de raser les forteresses voisines de ses états, et de ne pas prendre -parti pour les princes chrétiens avec lesquels il serait en guerre. - - [267] Conde, t. I, p. 464. - -Les Sarrazins continuaient à occuper la Provence et le Dauphiné, et -leur aspect était encore menaçant. Souvent, dans les querelles entre -les chefs chrétiens, la décision qu'ils prenaient était de quelque -poids dans la balance. A cette époque, Othon, vainqueur des Hongrois -et maître de toute l'Allemagne, cherchait à étendre son autorité en -Italie. Béranger, roi de Lombardie, avait été obligé d'abandonner -ses états, et le prince allemand avait forcé le pape de lui ceindre -la couronne impériale; mais déjà la politique italienne, qui, en -haine du joug étranger, devait plus tard amener tant de guerres et de -révolutions, commençait à se dessiner. Le fils de Béranger, Adalbert, -impatient de recouvrer les états de son père, alla, suivant quelques -auteurs[268], implorer l'appui des Sarrazins du Fraxinet, et le -pape Jean XII, le même qui avait couronné Othon, se déclara pour les -mécontens. - - [268] Alberic des Trois-Fontaines, dans le recueil de Leibnitz, - intitulé _Scriptores rerum germanicarum, accessiones_, Leipsicht, - 1698, in-4º, t. II, p. 3 et 4. - -En 965, les Sarrazins furent chassés du diocèse de Grenoble. On a vu -que les évêques de cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du -côté de Valence. Cette année, Isarn, impatient de reprendre possession -de son siége, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans -de la contrée; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les -plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier -aurait sa part des terres conquises, à proportion de sa bravoure et -de ses services. Après l'expulsion des Sarrazins de Grenoble et de -la vallée du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles -du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter -l'origine de leur fortune à cette espèce de croisade. - -Isarn se hâta de rétablir l'ordre dans son diocèse qui était dans -la plus grande confusion. En vertu de son droit de conquête, il se -déclara le souverain de la ville et de la vallée, et ses successeurs -se maintinrent dans une partie de ces priviléges jusqu'à la -révolution[269]. - - [269] Ce qui concerne l'occupation de Grenoble et de la vallée du - Graisivaudan par les Sarrazins, était resté jusqu'ici enveloppé - de doutes et de ténèbres. On a vu ci-devant, p. 181, un témoignage - irrécusable de l'occupation elle-même. D'un autre côté, il existe - dans le cartulaire de l'église de Saint-Hugues, à Grenoble, une - charte de la fin du onzième siècle, qui commence ainsi: - - «Notum sit omnibus fidelibus filiis Gratianopolitanæ ecclesiæ, - quod post destructionem paganorum, Isarnus episcopus ædificavit - ecclesiam gratianopolitanam; et ideò quia paucos invenit - habitatores in prædicto episcopatu, collegit nobiles, mediocres - et pauperes ex longinquis terris, de quibus hominibus consolata - esset gratianopolitana terra; deditque prædictus episcopus illis - hominibus castra ad habitandum, et terras ad laborandum; in quorum - castra sive in terras episcopus jam dictus retinuit dominationem et - servitia, sicut utriusque partibus placuit. Habuit autem prædictus - episcopus et successor ejus Humbertus prædictum episcopatum - sicut proprius episcopus debet habere propriam terram et propria - castra, per alodium, sicut terram quam abstraxerat à gente paganâ. - Nam generatio comitum istorum, qui modo regnant per episcopatum - gratianopolitanum, nullus inventus fuit in diebus suis, scilicet in - diebus Isarni episcopi, qui comes vocaretur, sed totum episcopatum - sine calumniâ prædictorum comitum prædictus episcopus in pace per - alodium possidebat, excepto hoc quod ipse dederat ex suâ spontaneâ - voluntate. Post istum vero episcopum successit ei Humbertus - episcopus in gratianopolitanam ecclesiam, et habuit prædicta omnia - in pace, etc.» - - Voy. Chorier, _Estat politique de la province du Dauphiné_, t. II, - p. 69. On trouve dans le même ouvrage, t. II, p. 77, une deuxième - charte, tirée du même cartulaire, et où il est parlé des terres - qui furent concédées par Isarn à Rodolphe, chef de la maison - des Aynard, en récompense de sa bravoure. Quant au cartulaire - de Saint-Hugues, d'où ces deux chartes ont été tirées, voy. le - _Bulletin_ de la Société de l'Histoire de France, t. II, p. 294 et - suiv. - - Dans un débat qui eut lieu en 1094, entre saint Hugues, évêque de - Grenoble, et Guy, archevêque de Vienne, au sujet de la possession - du prieuré de Saint-Donat et d'un autre canton, il fut reconnu - de part et d'autre que, sous Isarn, les païens, c'est-à-dire les - Sarrazins, avaient occupé Grenoble, et que pendant tout ce tems le - prélat avait résidé à Saint-Donat. Seulement Guy prétendait que - c'était de l'archevêque de Vienne d'alors qu'Isarn avait reçu ce - prieuré comme lieu d'asile, tandis que saint Hugues faisait voir - que la donation du prieuré remontait à l'an 879, époque où Boson, - roi de Provence, le donna à l'église de Grenoble. - - Ce qui, pour les modernes, avait embrouillé la question, c'est, - d'une part, que tous les documens écrits relatifs à l'occupation - de Grenoble par les Sarrazins, désignent ces barbares par le mot - vague de _païens_, et que, de l'autre, l'inscription de Saint-Donat - était restée inconnue jusqu'à ces derniers tems. De là beaucoup - de personnes, d'ailleurs instruites, pensaient que les Sarrazins - n'avaient pas cessé d'occuper une partie plus ou moins considérable - du diocèse de Grenoble, depuis Charles-Martel jusqu'à l'époque - dont nous parlons. Voy. la _Statistique du département de la - Drôme_, par M. de Lacroix, 2e édit., Valence, 1835, in-4º, p. - 72 et 78. D'autres personnes au contraire étaient persuadées que - les Sarrazins n'avaient jamais mis les pieds dans le pays. Voy. - l'_Histoire de Grenoble_, par M. Pilot, Grenoble, 1829, un vol. - in-8º. Dom Brial qui, dans le t. XIV du recueil des _Historiens - de France_, p. 757 et suiv., a rapporté les pièces du débat entre - saint Hugues et Guy, archevêque de Vienne, ne s'est pas douté que, - sous le nom de _païens_, il s'agissait des disciples de Mahomet; et - le recueil tout entier ne renferme pas un seul mot sur l'occupation - du diocèse de Grenoble par les mahométans. - -Tous ces succès annonçaient que les affaires des Sarrazins allaient -en déclinant, et ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se -manifestait de tous côtés d'en être tout-à-fait délivré. En 968, -l'empereur Othon, alors retenu en Italie, annonça l'intention de se -dévouer à une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans -avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent -à un nouvel attentat, pour que les peuples se décidassent à en faire -eux-mêmes justice. - - [270] Witikind, dans le recueil de Meibom, _Scriptores rerum - germanicarum_, t. I, p. 661. - -Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération -universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des -nations et des rois. C'est saint Mayeul, dont il a déjà été parlé, et -qui était devenu abbé de Cluny, en Bourgogne. Telle était la réputation -qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on songea un moment à le faire -pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour satisfaire sa dévotion aux -églises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre. -A son retour, il s'avança par le Piémont, et résolut de rentrer dans -son monastère par le mont Genèvre et les vallées du Dauphiné. En ce -moment, les Sarrazins étaient établis entre Gap et Embrun, sur une -hauteur qui domine la vallée du Drac, en face du pont d'Orcières[271]. -A l'arrivée du saint au pied de la chaîne des Alpes, un grand nombre de -pélerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion -favorable pour franchir le passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en -présenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais, -parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserré entre la rivière -et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les -hauteurs, lui lancent une grêle de traits. En vain les chrétiens, -pressés de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris, -entre autres le saint; celui-ci est même blessé à la main, en voulant -garantir la personne d'un de ses compagnons. - - [271] _Pons Ursarii._ Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 126 - et 127. Le passage d'Orcières existe encore aujourd'hui. Personne - jusqu'ici ne s'était fait une idée exacte de l'itinéraire de saint - Mayeul; ce n'est que depuis la construction de la carte de Cassini, - qu'on a pu étudier en détail la géographie de la France. En - général, les cartes qui accompagnent les ouvrages des Bénédictins, - d'ailleurs si estimables, sont défectueuses. - -Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant -de pauvres pélerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au -personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses -moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de -parens fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait -abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu; -mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance -des terres et des biens considérables. Là-dessus les Sarrazins, qui -voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du -reste des prisonniers à mille livres d'argent, ce qui faisait environ -quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En même tems -le saint fut invité à envoyer le moine qui l'accompagnait, à Cluny, -pour apporter la somme convenue. Ils fixèrent un terme, passé lequel -tous les prisonniers seraient mis à mort. - - [272] Valeur intrinsèque, ou environ sept cent mille francs, valeur - commerciale. Voy. ci-devant, p. 192 et le recueil de dom Bouquet, - t. VIII, p. 239 et 240. On peut aussi consulter le recueil des - _Bollandistes_, au 11 mai. - -Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par -ces mots: «Aux seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux, -captif et chargé de chaînes; les torrens de Bélial m'ont entouré, et -les lacets de la mort m'ont saisi[273].» A la lecture de cette lettre, -toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui -se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses -ornemens; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes pieuses -du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut remise aux -barbares un peu avant le terme fixé, et tous les prisonniers furent mis -en liberté. - - [273] Voy. le 2e livre des rois, ch. XXII, vers. 5. - -Le saint, au moment où il était tombé au pouvoir des Sarrazins, avait -essayé de les ramener à une vie moins criminelle. S'armant, dit un -de ses biographes, du bouclier de la foi, il s'efforça de percer les -ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver -aux Sarrazins la vérité de la religion chrétienne, et leur représenta -que celui qu'ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de -la mort de l'ame, ni leur être d'aucun secours. A ces paroles, les -barbares entrèrent en fureur, et garrottant le saint, ils l'enfermèrent -au fond d'une caverne; mais ensuite ils s'apaisèrent, et touchés du -calme inaltérable de leur prisonnier, ils cherchèrent à adoucir son -sort. Quand il eut besoin de manger, un d'entre eux, après s'être lavé -les mains, prépara un peu de pâte sur son bouclier, et la faisant -cuire, il la lui présenta respectueusement. Un autre ayant jeté par -terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui, -et s'en servant pour un usage profane, ses compagnons témoignèrent -leur improbation, disant qu'on devait avoir plus de respect pour les -livres des prophètes. Là-dessus un auteur contemporain fait remarquer -avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de -l'Ancien-Testament, et qu'ils regardent Notre-Seigneur comme un grand -prophète; mais qu'ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu'à -Mahomet était réservé d'éclairer les hommes de la lumière qui doit les -guider jusqu'à la fin des siècles. Le même auteur ajoute que Mahomet, -dans l'opinion des musulmans, descendait d'Ismaël, fils d'Abraham, et -qu'à les en croire, ce n'était pas Isaac qui était fils de l'épouse -légitime, mais Ismaël[274]. - - [274] On peut consulter sur l'opinion que les musulmans ont - d'Ismaël, de Jésus-Christ et de Mahomet, nos _Monumens arabes, - persans et turcs_, t. I et II. - -La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet événement causa une -sensation extraordinaire; de toutes parts les chrétiens grands et -petits se levèrent pour demander vengeance d'un tel attentat. Il y -avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, -un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois -avait signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de -l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois, -en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui -voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire, -non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse occupée -par les Sarrazins. Son intention était d'observer de là tous leurs -mouvemens, et de profiter de la première occasion pour les exterminer. -Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait voeu à Dieu, s'il -venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa -vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins -essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives -furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé par les -Sarrazins se nommait _Petra Impia_, et s'appelle encore dans le langage -du pays _Peyro Empio_. Peu de tems après, le chef des Sarrazins de la -forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à la garde de la -porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter -l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra -sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent -passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le -baptême[275]. - - [275] Beuvon a été rangé au nombre des saints. Voy. sa vie dans le - recueil des _Bollandistes_, au 22 mai. Le lieu où naquit le saint - et où eurent lieu ses exploits, était resté jusqu'ici inconnu, - et on l'avait confondu avec le Fraxinet. On n'avait pas fait - attention qu'aux environs de Sisteron, est encore un lieu appelé - _Fraissinie_. Les détails de localité qu'on vient de lire nous ont - été fournis par M. de Laplane, ancien sous-préfet. M. de Laplane - est de Sisteron même, et il a fait une étude particulière de notre - histoire, au moyen-âge. Voy. d'ailleurs Bouche, t. I, p. 240. - -A la même époque, les habitans de Gap se délivrèrent de la présence -des barbares. On lit dans l'ancien bréviaire de cette ville, que, par -suite d'un accord fait entre un chef appelé Guillaume et les guerriers -du pays, les Sarrazins furent attaqués dans toutes les positions qu'ils -occupaient et exterminés. Les guerriers se réservèrent la moitié de la -ville et des terres, et abandonnèrent l'autre moitié à l'évêque et aux -églises[276]. - - [276] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 44. - -Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être -aussi. Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien -transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la -tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence[277], le même -peut-être qui avait figuré dans l'expulsion des Sarrazins de Gap; en -effet, cette ville dépendait alors de la Provence[278]. - - [277] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 240. - - [278] La Provence elle-même faisait partie du royaume de Bourgogne; - celui qui régnait en ce moment était Conrad, dit _le Pacifique_, - dont il a déjà été parlé. - -Guillaume se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice -et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, -du Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les -Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur côté les Sarrazins, qui se -voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, réunirent toutes -leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrés. -Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de Draguignan, -dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une tour qu'on -dit avoir été élevée en mémoire de la bataille[279]. Les Sarrazins -ayant été battus, se réfugièrent dans le château-fort. Les chrétiens se -mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive -résistance; les chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin les -barbares, étant pressés de toutes parts, sortirent du château pendant -la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis -avec vigueur, la plupart furent tués ou faits prisonniers, le reste mit -bas les armes[280]. - - [279] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42. - - [280] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IX, p. 127. - Il est probable que plus d'un Sarrazin, profitant de la voie de - la mer, s'étaient réfugiés en Espagne, en Sicile et sur les côtes - d'Afrique. Si on en croyait d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_, - au mot _moezz_, et Cardonne, _Histoire des Maures d'Afrique_, t. - II, p. 82, les Sarrazins auraient été également maîtres, à cette - époque, de l'île de Sardaigne, et, en 970, le khalife Moezz, dont - les armées venaient de conquérir l'Égypte, aurait passé une année - dans l'île avant de se rendre dans ses nouveaux états. Le fait - de l'occupation de la Sardaigne par les Sarrazins a été admis par - M. Mimaut, _Histoire de Sardaigne_, t. I, p. 93; mais ce fait est - sans fondement, et l'historien arabe, Novayry, sur le témoignage - duquel d'Herbelot et Cardonne s'étaient fondés, dit seulement que - Moezz, avant de partir pour l'Égypte, passa un an dans le château - de plaisance appelé _Sardanya_, qui était situé en Afrique, aux - environs de Cayroan. Voyez le recueil des _Notices et extraits des - manuscrits_, t. XII, p. 483. Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 146, - suppose également que les Sarrazins étaient maîtres de la Sardaigne - et même de la Corse. Il y fait apparaître un chef appelé _Musectus_ - ou _Muget_, contre lequel, suivant lui, le comte de Provence - dirigea une expédition, de concert avec les Génois et les Pisans. - Delbène veut parler d'un chef sarrazin d'Espagne, qui, en effet, - envahit la Sardaigne, et contre lequel eurent à se défendre les - Pisans; mais ce chef, que les Arabes appellent Modjahed, ne parut - sur la scène que plus de trente ans après. Il en sera question plus - tard. - -Tous les Sarrazins qui se rendirent furent épargnés. Les chrétiens -laissèrent également la vie aux mahométans qui occupaient les villages -voisins. Plusieurs demandèrent le baptême et se fondirent peu à peu -dans la population; les autres restèrent serfs et attachés au service, -soit des églises, soit des propriétaires de terres; leur race se -conserva long-tems, comme on le verra plus tard. - -La prise du château de Fraxinet eut lieu vers l'an 975. Ce château -était resté plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et -comme c'était le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins -dans l'intérieur de la France, l'Italie septentrionale et la Suisse, -on doit croire qu'il s'y trouvait des richesses immenses. Tout le -butin fut distribué aux guerriers. En même tems, comme la contrée -située à plusieurs lieues à la ronde était entièrement dévastée, le -comte Guillaume récompensa le zèle des chefs par le don de terres -considérables. On cite parmi les hommes qui eurent part à ces -distributions, Gibelin de Grimaldi, qui était d'origine génoise, et -qui reçut les terres situées au fond du golfe de Saint-Tropès, d'où le -golfe porte encore le nom de _Golfe de Grimaud_[281]. - - [281] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42, a rapporté une - charte datée de l'an 980, par laquelle Guillaume accorde à Gibelin - de Grimaldi le golfe de Grimaud. Papon, _Histoire de Provence_, t. - II, p. 171, a contesté l'authenticité de cette charte; mais ses - raisonnemens contre le fait en lui-même ne nous ont point paru - concluans. - -On cite encore un guerrier chrétien, qui devint seigneur de la ville -de Castellane, dans le département actuel des Basses-Alpes. Peut-être -l'origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de -conquêtes particulières faites sur les lieux mêmes, par un membre -de cette famille. Il faut faire également une mention à part de la -délivrance de la ville de Riez, située dans le même département, et qui -célèbre tous les ans, aux fêtes de la Pentecôte, son affranchissement, -par des combats simulés[282]. - - [282] Voy. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la - France_, t. III, p. 54. - -On pense bien que, dans ces largesses, les églises ne furent pas -oubliées. En effet, le clergé avait eu plus à souffrir des ravages des -Sarrazins qu'aucune autre partie de la population; et, dans toutes les -tentatives faites pour affranchir le pays, il s'était mis à la tête du -mouvement. Les évêques de Fréjus, de Nice, etc., reçurent des terres -fort étendues[283]. - - [283] Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 425, et instrum. p. 82. - -Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple -à Toulon, la foule se présenta pour occuper les terres vacantes; -on a vu qu'il ne restait plus de traces des anciennes propriétés, -et chacun élevait ses prétentions. Guillaume accourut d'Arles où il -faisait habituellement sa résidence, et fit la part des bourgeois, -des seigneurs et des églises[284]. Peu à peu les villes détruites se -relevèrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems -étaient restées sans communications, reprirent leurs anciennes -relations. - - [284] Il nous reste à ce sujet un passage curieux d'une charte - datée de l'année 993, qui a été publiée par dom Martenne, - _Amplissima Collectio_, t. I, p. 349. Ce passage est relatif à une - querelle qui s'était élevée entre Guillaume, vicomte de Marseille, - et un seigneur appelé Pons de Fos: «Cum gens pagana fuisset è - finibus suis, videlicet de Fraxineto, expulsa, et terra Tolonensis - coepisset vestiri et a cultoribus coli, unusquisque secundum - propriam virtutem rapiebat terram, transgrediens terminos ad suam - possessionem. Quapropter illi qui potentiores videbantur esse, - altercatione facta, impingebant se ad invicem, rapientes terram - ad posse, videlicet Willelmus vicecomes, et Pontius de Fossis. - Qui Pontius pergens ad comitem, dixit ei: _Domne comes, ecce - terra soluta est a vinculo paganæ gentis; tradita est in manu tua - donatione regis: ideo rogamus ut pergas illuc et mittas terminos - inter oppida et castra et terram sanctuariam; nam tuæ potestatis - est terminare et unicuique distribuere quantum tibi placitum - fuerit_. Quod ille, ut audivit, concessit; et continuo ascendens - in suis equis perrexit. Cumque fuisset infrà fines cathedræ villæ, - coepit inquirere nomina montium, et concava vallium et aquarum et - fontium.» - -Le dévouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa -carrière, lui gagna l'attachement de ses sujets; et quand il mourut, la -voix publique lui décerna le glorieux titre de _Père de la patrie_. - -On a vu que le château de Fraxinet fut repris par les chrétiens, -vers l'an 975. Les Sarrazins ne possédaient plus rien sur le sol -français[285]; et comme les chrétiens des provinces septentrionales -de l'Espagne se maintenaient dans les conquêtes faites depuis deux -siècles, il semblait que la cause de l'Évangile en France n'avait -plus rien à redouter des entreprises des disciples de l'Alcoran: il -semblait que la France n'avait plus à craindre que quelques incursions -de pirates, dont le pays ne serait tout-à-fait débarrassé que lorsque -les barbares auraient été poursuivis jusqu'au fond de leur repaire; -mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son -fils, réduit à l'état d'imbécillité, la conduite des affaires se trouva -remise à un homme actif et vaillant, à un homme qui, faisant revivre -les idées des premiers conquérans et y joignant les lumières d'un -siècle plus policé, menaça le christianisme, en Espagne et dans les -contrées voisines, d'une ruine totale. Cet homme s'appelait Mohammed, -et il reçut de ses exploits le titre d'_Almansor_ ou de Victorieux. La -dignité dont il était revêtu était celle de _hageb_ ou de chambellan, -et ce titre équivalait pour lui à celui de _maire de palais_. Almansor, -dès qu'il eut saisi le timon de l'état, se hâta de mettre ordre aux -affaires des provinces d'Afrique, où la domination des princes de -Cordoue avait beaucoup de peine à se maintenir; il tira de ces vastes -contrées un grand nombre de guerriers; en même tems il fit un appel aux -hommes robustes de l'Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems -se plaignaient d'être laissés dans l'inaction. Une trève existait en -ce moment entre les chrétiens et les musulmans; mais Almansor, fidèle à -l'esprit de l'Alcoran, qui défend de sacrifier aucun de ses avantages, -lorsqu'il s'agit de peuples d'une autre religion que l'islamisme, était -impatient de faire sortir l'épée du fourreau. - - [285] En effet, après avoir conduit les Sarrazins jusqu'à - l'extrémité des Alpes, les chroniques contemporaines, à la vérité - très-défectueuses, les font revenir peu à peu vers les côtes d'où - ils étaient partis. S'il était resté quelques bandes sarrazines - dans les Alpes, on doit croire qu'elles avaient mis bas les armes - et embrassé le christianisme, ou qu'elles avaient été réduites à - l'état de serfs. Néanmoins Delbène, _de regno Burgundiæ_, p. 169 - et 187, suppose les Sarrazins encore établis dans les Alpes, après - l'an 980 et même après l'an 1000, et il fait remporter sur eux - les succès les plus merveilleux à un personnage d'origine saxonne, - qu'il appelle Geroldus, Guillaume-Géraud ou Béraud, et dont nous - avons déjà parlé; mais Delbène aurait dû citer à l'appui quelque - témoignage authentique; d'ailleurs Guillaume-Géraud eût été alors - trop jeune pour combattre les barbares. On ne peut se fier au - témoignage de Delbène. - -Les musulmans d'Espagne, presque tous originaires d'Afrique et d'autres -contrées situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la -température rigoureuse des pays du nord; d'ailleurs, à l'exception -de la garde particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas -de service permanent, et ne s'engageaient que pour une campagne. En -conséquence toutes les expéditions d'Almansor, à l'exception d'une -seule, eurent lieu pendant l'été. Néanmoins, en vingt-sept ans, -le nombre de ces expéditions s'éleva à cinquante-six; et, suivant -l'expression d'un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu -et son armée ne tourna le dos. - -Les musulmans étaient presque tous à cheval; se dirigeant vers les -lieux où ils n'étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en -état de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves, -enlevaient ce qu'ils pouvaient emporter et détruisaient tout le reste. -A la suite de chacune de ces expéditions, les marchés de Cordoue, de -Séville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrétiens des deux -sexes à vendre; et ces chrétiens étaient ensuite emmenés en Afrique, -en Égypte et dans les autres pays mahométans. Almansor regardait ses -efforts contre les disciples de l'Évangile comme son plus beau titre -à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse où -il devait être enterré. A l'issue de chaque bataille, il secouait sur -la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il -espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il -serait élevé tout droit au paradis[286]. - - [286] Maccary, man. arab., no 704, fol. 98 et suiv. - -Les provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon -et de Catalogne, jusqu'aux frontières de la Gascogne et du Languedoc, -furent tour à tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor -porta ses armes là où jamais l'étendard musulman n'avait flotté. -Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrétiens -d'Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livrée aux -flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches de l'église de -Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la grande -mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus -éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches -sur leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues; -il est vrai que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue, -firent reporter les cloches en Galice, sur les épaules des captifs -musulmans[287]. - - [287] Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 101, et no 705, fol. - 51. - -C'en était fait des chrétiens d'Espagne, s'ils ne mettaient enfin un -terme à leurs querelles particulières, et s'ils n'étaient secourus -par leurs frères de l'autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de -Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent -tout esprit de discorde, et firent le serment de se dévouer à la -cause commune. Les prêtres et les moines prirent aussi les armes, et -demandèrent à marcher à la tête des combattans[288]; en même tems on -fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence -et des autres provinces de France. Une armée formidable se réunit sur -les frontières de la Vieille-Castille; de son côté Almansor rassembla -toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d'autre on était -disposé à vaincre ou à périr. Les deux armées se rencontrèrent aux -environs de Soria, près des sources du Duero. L'action fut terrible -et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne -voulait céder; mais les chrétiens, bardés de fer eux et leurs chevaux, -se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue, Almansor, -qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour -recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses émirs -et ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d'attaque. -Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui -répondit que les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts. -Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite, -il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours. -On l'ensevelit avec les habits qu'il portait le jour du combat; on -l'enterra dans la caisse qu'il avait destinée à cet usage. Son tombeau -se voit encore dans la ville de Medina-Coeli[289]. - - [288] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 21. - - [289] Almansor, tout le tems qu'il avait exercé l'autorité, avait - su allier la gloire des armes, le goût des lettres et des arts, - et l'amour de l'industrie et de l'agriculture. Jamais l'Espagne - musulmane n'avait été plus prospère que sous sa domination. C'était - l'époque où les idées chevaleresques commençaient à se développer, - et avec elles un sentiment exalté de l'honneur, le respect pour - le sexe faible et le courage malheureux, et d'autres idées qui - devaient faire un singulier contraste avec les moeurs de la masse - du peuple. Il nous paraît néanmoins que M. Viardot, dans ses - _Scènes de moeurs arabes, en Espagne, au dixième siècle_, est allé - trop loin en plaçant chez les Maures, dès le tems d'Almansor, la - chevalerie avec ses institutions, telles qu'elles se développèrent - plus tard chez les chrétiens. M. Viardot aurait dû donner la preuve - des faits qu'il a avancés, et dont il n'est point parlé dans les - chroniques contemporaines. - -On était alors en 1002. Abd-almalek, fils d'Almansor, lui succéda dans -la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent -les beaux jours de l'Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda -pas à déchirer le pays; les gouvernemens se renversèrent les uns les -autres; l'esprit de patriotisme s'affaiblit, et l'islamisme ne cessa -plus de décliner. - -Au milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des -provinces septentrionales de l'Espagne de rentrer dans le pays de leurs -pères; mais ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n'y avait pas -plus d'union entre la Navarre et la Galice, qu'entre ces deux états -et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent -lieu entre les Sarrazins, les chrétiens furent souvent appelés à y -prendre part. Ils se décidaient d'après le plus ou moins d'avantages -qu'on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les -uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes figuraient dans ces tristes -débats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livré aux environs de -Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par les chrétiens de -Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu fit un appel -aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s'avancèrent à leur tour au -centre de l'Andalousie; mais dans l'action qui eut lieu, il périt trois -évêques, ainsi que le comte d'Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait -auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits. - -La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans -le cours de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les -mains, ils se montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte -que, dans la dernière bataille, les Sarrazins coupèrent la tête -d'Ermangaud, et que leur chef, après avoir fait couvrir le crâne d'or, -le porta comme trophée dans toutes ses guerres[290]. - - [290] Recueil des _Historiens de France_, t. X, p. 148. - -Nous ne pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d'Espagne -n'étaient plus en état de faire des invasions en France, et la France -venait d'entrer dans une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui -rendre sa prospérité et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes -enfans de Charlemagne avait fait place à la vigueur naissante de la -race de Hugues-Capet. D'un autre côté, les Normands avaient embrassé -le christianisme, et, fixés dans le riche pays auquel ils ont donné -leur nom, ils trouvaient plus d'avantage à cultiver les terres qu'à -les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les bords -du Danube. Bientôt l'Europe chrétienne ne forma plus qu'une espèce de -vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur -rôle inévitable; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui -devait la placer à la tête de la civilisation[291]. - - [291] On a vu qu'à partir de l'an 950, l'excès du mal avait - amené une amélioration. Il est certain que le besoin de la - défense mutuelle et le sentiment de la dignité humaine avaient - rendu quelque énergie aux esprits. C'est alors que commencent à - se répandre dans toute la France et les contrées voisines, les - associations des citoyens entre eux et les franchises municipales. - Alors aussi paraissent sur la scène les républiques d'Italie, et - celles de Marseille et d'Arles. - -Néanmoins les côtes du midi de la France et de l'Italie continuèrent -à souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d'Espagne -avaient fait une descente aux environs d'Antibes, et emmené entre -autres infortunés plusieurs religieux. En 1019, d'autres Sarrazins -espagnols abordèrent de nuit devant la ville de Narbonne, espérant, -dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de -quelques devins. Ils essayèrent de forcer l'entrée de la cité; mais -les habitans, guidés par le clergé, firent une communion générale; -et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux -qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent -vendus comme esclaves. Vingt d'entre eux, qui étaient d'une grandeur -colossale, furent envoyés à l'abbaye de Saint-Martial, à Limoges. -L'abbé en retint deux qui furent employés au service de l'abbaye, et -distribua les autres à divers personnages étrangers qui se trouvaient -alors à Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces -prisonniers n'était pas sarrazin, c'est-à-dire arabe, et qu'en parlant -ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l'île de -Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des -ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares; -une partie de ses moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé -de Saint-Victor, à Marseille, se rendit dans la Péninsule pour les -délivrer[293]. - - [292] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 153. - - [293] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. - -Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était -l'effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en -Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs -et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti -de se confier à la mer et d'aller tenter la fortune sur les côtes -chrétiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent -principalement un homme appelé Modjahed, qui s'était emparé de Denia et -des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de _Muget_ ou _Musectus_, -devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des côtes de Pise -et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les soldats de -Modjahed, qu'à l'exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient -des carquois d'or ou d'argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates -ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en quelque -sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l'abbaye de -Cluny[294]. - - [294] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 590, 591 et 595, et - le recueil de dom Bouquet, t. X, p. 52 et 156. Ce qui concerne - ce personnage est rapporté inexactement par M. Mimaut, _Histoire - de Sardaigne_, t. I, p. 93 et suiv. On a d'ailleurs de la peine - à en concilier certains détails, avec ce qui est raconté par les - écrivains italiens. Voy. la _Storia di Sardegna_, par M. Manno, - Turin, 1826, t. II, p. 168 et suiv. - -Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu'au -grand développement de la marine française, et ne devaient tout-à-fait -cesser qu'à la glorieuse conquête d'Alger. Les côtes de Provence et de -Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d'où -ils pouvaient diriger leurs courses dans l'intérieur des terres. La -ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, était restée ensevelie sous -ses ruines; mais le port était si souvent visité par les barbares, -qu'il avait reçu le nom de _Port Sarrazin_. Cet état de choses cessa -vers l'an 1040, époque où l'évêque Arnaud fit reconstruire la ville, et -donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s'abattit -de nouveau pour ne plus se relever, les mêmes circonstances durent se -renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprès de laquelle -sont quelques constructions qu'on a cru sarrazines, ainsi que les -environs de Hyères, etc.[295]. - - [295] Sur Maguelone, voy. le recueil des _Historiens des - Gaules_, t. XI, p. 454, et les _Monumens de quelques anciens - diocèses de Bas-Languedoc, expliqués dans leur histoire et leur - architecture_, par MM. Renouvier et Thomassy; Montpellier, 1836, - in-fol. Sur le Martigues, voyez la _Statistique du département des - Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 475. M. Toulousan, un des auteurs de - ce bel ouvrage, a trouvé dans les archives du Martigues la mention - du séjour des Sarrazins dans le pays; il en est aussi parlé, ajoute - M. Toulousan, dans les archives de Fos et de Berre. A l'égard - de Hyères, voy. la _Promenade pittoresque et statistique dans le - département du Var_, par M. Alphonse Denys, Toulon, 1834, in-folio. - Cet ouvrage, accompagné de lithographies et qui n'est pas encore - achevé, est destiné à faire, pour le département du Var, ce que les - belles publications de MM. le baron Taylor, de Cailleux et Charles - Nodier, ont fait pour la Normandie, l'Auvergne, etc. - -Cependant, à partir du milieu du onzième siècle, les incursions des -Sarrazins commencèrent à être moins fréquentes. En 961, l'île de Crête -était retombée au pouvoir des Grecs. Vers l'an 1050, les Sarrazins -furent chassés de l'Italie méridionale par une poignée de guerriers -normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrétiens de -Sicile firent même des descentes sur les côtes d'Afrique, et y virent -long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d'une part, les chrétiens -du nord de l'Espagne, malgré leurs cruelles discordes, envahirent -successivement les villes de Tolède, Cordoue, Séville, etc.; de -l'autre, les innombrables armées des croisés obligèrent les musulmans -d'Asie et d'Afrique à se tenir sur leur propre territoire. - -A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et -dans la partie sud-ouest de l'Europe. Déjà en 960, l'écrivain arabe, -Ibn-Haucal, représentait les musulmans d'Espagne comme un peuple mou -et léger. Ibn-Sayd, écrivain du douzième siècle, fait à ces musulmans -les mêmes reproches, et s'étonne que les chrétiens ne les eussent pas -encore entièrement chassés de la Péninsule[296]. On se fera une idée -exacte de la disposition d'esprit où étaient les musulmans, et de -l'opinion qui leur était restée des peuples chrétiens avec lesquels ils -avaient été si long-tems en guerre, par les deux faits suivans: - -Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conquérant de -l'Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s'empressa de recevoir un -homme qui s'était illustré par des exploits si merveilleux, et qu'il -l'interrogea au sujet des divers peuples qu'il avait rencontrés sur -son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux étaient -le nombre et la vigueur, le courage et la fermeté[297]. Il n'est pas -possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, supposé qu'il se -soit avancé jusque dans le Languedoc, comme l'affirment les Arabes, il -n'eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors maîtres du pays. -Néanmoins ces mots nous offrent l'expression fidèle de la manière -de voir des musulmans d'Espagne, depuis qu'ils eurent occasion de se -mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne, -soit avec les Français, que l'enthousiasme religieux et l'amour de -la gloire entraînèrent plus tard de l'autre côté des Pyrénées, pour y -faire refleurir les lois de l'Évangile. - - [296] Man. arab. de la Biblioth. roy., no 704, fol. 58 recto. - - [297] Voy. le _Traité de la guerre à faire aux infidèles_, volume - arabe imprimé au Caire, p. 232. Conde, citant ce même passage, fait - dire de plus à Moussa, sans doute d'après quelque autre auteur - arabe, que les Francs une fois en déroute étaient faibles et - timides. - -Le second fait qui conduit à la même conclusion, c'est la description -que font les auteurs arabes d'une statue érigée dans la ville de -Narbonne, le bras levé, avec cette inscription: «O enfans d'Ismaël, -n'allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez -exterminés[298].» - - [298] Man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, no 596, fol. 37; - et Maccary, no 704, fol. 73, recto. - -D'après quelques auteurs musulmans, les Français étant exclus d'avance -du paradis, Dieu a voulu les dédommager en ce monde par le don de -pays riches et fertiles, où le figuier, le châtaignier, le pistachier -étalent leurs fruits savoureux[299]. - - [299] Maccary, no 704, fol. 45 recto. - - - - -QUATRIÈME PARTIE. - -CARACTÈRE GÉNÉRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSÉQUENCES QUI EN -FURENT LA SUITE. - - -Ici nous considérerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur -ensemble, et nous ferons connaître un certain ordre de faits dont nous -n'avions pas encore eu occasion de parler. - -Et d'abord nous parlerons des différens peuples qui prirent part à ces -sanglantes invasions. - -L'impulsion première ayant été donnée par les Arabes, et toutes les -expéditions un peu considérables se faisant au nom de chefs appartenant -à cette nation, le nom arabe a naturellement dominé. Ce sont les Arabes -que les écrivains chrétiens contemporains ont voulu désigner par le nom -de _Sarrazins_. - -Le mot _sarrazin_ ayant toujours été inconnu aux Arabes eux-mêmes, -quelle est l'origine de cette dénomination? Le mot _sarrazin_ dérivé -du latin _saracenus_, lequel à son tour provenait du grec _sarakenos_, -se montre pour la première fois dans les écrivains des premiers -siècles de notre ère[300]. Il sert à désigner les Arabes Bédouins, qui -occupaient l'Arabie Pétrée et les contrées situées entre l'Euphrate et -le Tigre, et qui, placés entre la Syrie et la Perse, entre les Romains -et les Parthes, s'attachaient tantôt à un parti, tantôt à un autre, -et faisaient souvent pencher la victoire. On a écrit un grand nombre -d'opinions sur l'origine de ce nom; mais aucune ne se présente d'une -manière tout-à-fait plausible; celle qui a réuni le plus de suffrages -fait dériver le mot _sarrazin_ de l'arabe _scharky_ ou oriental. En -effet, les Arabes nomades de la Mésopotamie et de l'Arabie Pétrée -bornaient à l'orient l'empire romain. Un écrivain grec, qui pénétra -en Arabie dans le sixième siècle de notre ère, parlant des divers -peuples qu'il avait eu occasion de rencontrer, a soin de distinguer les -Homérites ou habitans de l'Yemen des Sarrazins proprement dits[301]. -Quant à l'opinion des chrétiens du moyen-âge qui, d'après l'autorité de -saint Jérôme[302], faisaient dériver le mot _sarrazin_ de Sara, épouse -d'Abraham, il n'est pas besoin de s'y arrêter. Les Arabes n'ont jamais -rien eu de commun avec Sara, mère d'Isaac. - - [300] Voy. la Notice publiée par M. le marquis de Fortia d'Urban, à - la suite du mémoire de M. Oelsner sur les _effets de la religion de - Mohammed_, Paris, 1810. - - [301] Comparez Pococke, _Specimen historiæ Arabum_, p. 33 et - suiv., et Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 18 et - 19. On pourrait donner une autre explication du mot _sarrazin_. - Nous avons dit que c'est vers les commencemens de notre ère que - ce nom fut d'abord mis en usage. D'un autre côté, Ptolémée, dans - sa _Géographie_, cite un peuple appelé _Machurèbe_, comme occupant - la province actuelle d'Alger. Voyez le _Voyage_ de Shaw, p. 84, et - les extraits placés à la fin de l'ouvrage, p. 23; voy. aussi Pline - le naturaliste, liv. V, no 2. S'il était vrai qu'à la même époque, - ainsi que l'assurent certains auteurs, plusieurs tribus arabes - se fussent retirées dans l'Afrique occidentale, ne pourrait-on - pas voir dans le mot _machurèbe_ l'équivalent du mot arabe actuel - _magharibé_ (au singulier _maghraby_) signifiant _occidentaux_, - et étant encore employé dans ce sens par les Arabes de tous les - pays? et le mot _scharakyoun_ ou _orientaux_ n'aurait-il pas servi - à désigner les Arabes demeurés fidèles à leur première patrie? - mais alors pourquoi cette distinction entre les Sarrazins et les - Homérites? Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer - que d'après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., - la partie de l'Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès - avant notre ère, comme elle l'est encore de nos jours, habitée par - des tribus arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait - donc également possible que la dénomination d'_orientaux_ eût - servi à distinguer les nomades restés dans la presqu'île, de ceux - qui avaient traversé la mer Rouge. Encore aujourd'hui que l'Égypte - est occupée par les Arabes, la contrée située à l'orient du Delta - est nommée _scharkyé_ ou orientale, et la partie comprise dans le - Delta, _gharbyé_ ou occidentale. C'est ainsi que les Goths, dès - avant leur départ des pays qu'ils occupaient au nord de l'Europe, - s'étaient divisés en _Ostrogoths_ ou Goths de l'est, et _Visigoths_ - ou Goths de l'ouest; mais la difficulté qui résulte du passage de - Nonnosus existe toujours. - - [302] Voy. le _Glossaire_ de la basse latinité de Ducange, au mot - _saraceni_. - -Les Arabes sont encore nommés par les écrivains chrétiens du moyen-âge -_Ismaélites_, c'est-à-dire fils d'Ismaël. C'est une descendance que -les Arabes admettent, du moins pour un certain nombre de leurs tribus, -notamment celle à laquelle appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par -tous leurs auteurs et ne paraît pas susceptible de doute. Seulement, -comme on l'a déjà remarqué, les Arabes n'avouent pas qu'Ismaël fût fils -d'une esclave, et qu'Isaac eût la moindre supériorité sur lui. D'abord, -dans l'opinion des musulmans, il n'y a pas de différence entre le fils -d'une esclave et le fils d'une femme libre; si le père est libre, il -suffit que le père reconnaisse son enfant pour que celui-ci le soit -aussi. D'ailleurs, les mahométans mettent sur le compte d'Ismaël tout -ce que la Bible raconte au sujet d'Isaac. - -Par une suite de la même idée, les auteurs chrétiens du moyen-âge -donnent aux Arabes le titre d'_agareni_, c'est-à-dire de descendans -d'Agar. Dans leur pensée ce titre a quelque chose d'humiliant, par -suite de l'état d'infériorité où les chrétiens placent les personnes -réduites à l'esclavage. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que cette -dénomination est inconnue aux Arabes eux-mêmes. - - -Après les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux -expéditions des Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples -d'Afrique, vulgairement appelés Berbers. On entend par Berbers les -nations indigènes du mont Atlas et des contrées voisines, depuis -les oasis de l'Égypte jusqu'à l'océan Atlantique, depuis la mer -Méditerranée jusqu'aux pays des Nègres. On les distingue à leur teint -olivâtre, leur nez droit, leurs lèvres minces, leur visage arrondi. -On croit que ces peuples précédèrent en Afrique l'établissement des -Tyriens à Carthage, et même l'émigration de certaines peuplades du -pays de Chanaan, du tems de Josué et de David. Jamais ces peuples -ne furent entièrement asservis; à l'abri de leurs montagnes, ils ont -conservé leur nationalité et leurs usages. Les Grecs et les Romains -les désignèrent par le nom général de _Barbares_, d'où probablement -s'est formé le nom de _Berber_[303]. Pour les Berbers, ils s'appellent -eux-mêmes _amazyghs_ ou nobles, mot qui paraît répondre aux _mazyces_ -des Grecs et des Romains[304]. - -Ni l'une ni l'autre de ces dénominations n'a été connue des auteurs -chrétiens du moyen-âge. Les Berbers et les Africains en général, y -compris les restes des populations carthaginoise, romaine et vandale, -sont confondus sous la désignation générale de _Mauri_ ou Maures, -_Afri_ ou Africains, _Poeni_ ou Carthaginois, _fusci_ ou basanés[305], -etc. - - [303] _Mémoire géographique sur la partie orientale de la - Barbarie_, par M. le comte Castiglioni. Milan, 1826, p. 84. - - [304] _Nouveaux Mémoires de l'Académie des inscriptions_, t. XII. - Mémoire de M. Saint-Martin, p. 190 et suiv. - - [305] Il y avait encore, parmi les envahisseurs, des renégats - et des aventuriers de toutes les provinces de l'empire grec. - Ces derniers sont appelés par les écrivains arabes _Roumy_, par - altération du mot _romain_, titre que se donnaient les indignes - héritiers des conquêtes des Scipion et des Paul-Emile. - - -Entre les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France, -il y avait des peuples d'origine germaine et slave. On sait qu'à -la suite de la grande migration des peuples, dans les quatrième et -cinquième siècles de notre ère, les Slaves qui habitaient primitivement -les contrées situées au nord de la mer Noire et du Danube, s'avancèrent -peu à peu vers le centre et le midi de l'Europe, et occupèrent, sous -les divers noms d'Esclavons, de Croates, de Serbes, de Moraves, de -Bohêmes, les contrées appelées plus tard la Pologne, la Bohême, la -Servie, la Dalmatie et même une partie de la Grèce. Les Slaves, à -mesure qu'ils s'avancèrent, eurent à combattre les peuples dont ils -voulaient soumettre le territoire, particulièrement les Saxons, les -Huns, etc.; de plus, les uns et les autres se trouvèrent en état -d'hostilité avec Charles-Martel, Pepin, Charlemagne et les enfans de -Charlemagne, dont les domaines étaient continuellement menacés par ces -hordes sauvages. Ces guerres terribles ne cessèrent que lorsque les -peuples de la Germanie, soit Germains, soit Slaves, eurent embrassé -le christianisme. Or, il a de tout tems été admis dans le droit public -des barbares de disposer des prisonniers comme d'un vil bétail. Tacite -raconte que, de son tems, les peuples qui habitaient la Hollande -actuelle étaient dans l'usage de vendre leurs prisonniers, et que ces -prisonniers se répandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme -esclaves, dans toutes les provinces de l'empire romain[306]. Cette -coutume inhumaine s'établit en France et dans les contrées voisines. Le -commerce d'esclaves y était devenu un genre d'industrie autorisé, et il -ne cessa qu'après que les Germains, les Slaves et les autres barbares -du nord eurent pris place dans la grande famille chrétienne[307]. - - [306] _Vie d'Agricola_, ch. 28. - - [307] Comparez deux lettres d'Alcuin, dans le recueil de dom - Bouquet, t. V, p. 609 et 610, la géographie d'Ibn-Haucal, man. - arab. de la Biblioth. roy., p. 57, et Maccary, man. arab., no 704, - fol. 46 verso. Voy. aussi M. d'Ohsson, _Peuples du Caucase_, Paris, - 1828, p. 86; et M. Pardessus, _Lois maritimes_, t. I, introduction, - p. LXXIX et LXXX. - -Ce commerce prit surtout de l'extension après que la Syrie, l'Égypte, -l'Afrique et l'Espagne furent tombées au pouvoir des Sarrazins. L'on -sait que, de tout tems, l'esclavage a subsisté chez les Arabes, et -que, parmi ce peuple, les travaux les plus pénibles, particulièrement -les travaux mécaniques et ceux de l'agriculture, sont mis à la charge -d'hommes privés de leur liberté. A la vérité, d'après la législation -musulmane, l'esclavage ne laisse après lui aucune marque d'infériorité, -et l'esclave qui fait preuve de capacité ou que la fortune favorise -parvient aux mêmes emplois que l'homme libre. L'usage de vendre aux -Sarrazins des captifs et des enfans de l'un et de l'autre sexe se -propagea de très-bonne heure. - -Les marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur -les côtes d'Allemagne, à l'embouchure du Rhin, de l'Elbe et d'autres -rivières. On en trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[308], -ainsi que sur les côtes de la mer Noire, où, jusqu'à ces derniers -tems, les peuples de la Circassie et de la Géorgie ont été dans l'usage -de donner leurs enfans en échange des objets qui leur manquaient. Un -marché pour ces derniers existait à Constantinople. Enfin il arrivait -un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu'ils provinssent des -guerres entre les Français et les nations du nord, soit qu'ils eussent -été achetés par des spéculateurs. - - [308] Au sujet des descentes des Sarrazins sur les côtes de la mer - Adriatique, voy. Constantin Porphyrogenète, _De administratione - imperii_, dans Banduri, _Imperium orientale_, t. I, p. 88 et suiv., - et p. 131. - -Bientôt même les Sarrazins, par une suite de l'esprit de jalousie -inné chez les peuples du midi, commencèrent à mutiler une partie des -esclaves en bas-âge, afin de les rendre propres à certains emplois -dans les sérails et les harems des princes et des hommes riches. -Cet usage ne tarda pas à donner naissance en France à un nouveau -genre d'industrie. Au dixième siècle, il s'était formé à Verdun en -Lorraine une espèce de grande manufacture d'eunuques; et les enfans -qui survivaient à cette cruelle opération étaient envoyés en Espagne, -où les grands les achetaient fort cher[309]. Ce commerce d'eunuques -était devenu si commun, qu'on faisait présent d'un être ainsi dégradé, -comme on offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un écrivain arabe -rapporte qu'en 966, les seigneurs français de la Catalogne, voulant -se rendre favorable le khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres -présens vingt jeunes Slavons faits eunuques[310]. - - [309] Comparez Liutprand, dans le recueil de Muratori, _Rerum - italicarum scriptores_, t. II, part. I, p. 470, et Ibn-Haucal, man. - arab., p. 57. Voy. aussi Deguignes, _Mémoires de l'Académie des - inscriptions_, t. XXXVII, p. 485. - - [310] Voy. Maccary, no 704, fol. 94 verso. Les autres présens - consistaient dans vingt quintaux de martre zibeline, cinq quintaux - d'étain et des armes. - -Les auteurs arabes attribuent à tous les esclaves germains et slavons -une origine slave, et les appellent du nom général de _saclabi_, terme -d'où est probablement dérivé notre mot _esclave_[311]. Une grande -partie de la garde des émirs et des khalifes de Cordoue se composait de -saclabis. Il y avait encore beaucoup de saclabis mêlés aux Sarrazins -de Sicile, notamment à Palerme, où un quartier particulier portait -leur nom. On en remarquait également en Afrique, en Syrie[312]; et -dans toutes ces contrées, les saclabis étaient quelquefois investis -des fonctions les plus importantes. C'est ainsi qu'il faut expliquer -les nombreux passages des chroniques arabes, où il est fait mention des -saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles. - - [311] Charmoy, _Mémoire sur la relation de Massoudi_, dans le t. - II, des _Mém. de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, 1835, p. 370 et - suiv. - - [312] Ibn Haucal, man. arab. de la Bibliothèque royale, p. 57 et - 62. Charmoy, Mémoire déjà cité. - - -Les Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un -grand nombre de payens du nord de l'Europe, mais, on est honteux de le -dire, beaucoup d'hommes nés au sein du christianisme, en Italie et en -France. Les juifs, spéculant sur la misère des peuples, se faisaient -vendre des enfans de l'un et de l'autre sexe, et les conduisaient -dans les ports de mer; là, des navires grecs et vénitiens venaient -les chercher, pour les transporter chez les Sarrazins. Ce scandaleux -trafic, proscrit par l'autorité ecclésiastique et l'autorité civile, -se faisait jusque dans la capitale du monde chrétien. En 750, le pape -Zacharie fut obligé de racheter des mains des Vénitiens un grand nombre -d'enfans des deux sexes, qui allaient être emmenés de Rome[313]. Le -successeur de Zacharie, en 778, prit le parti de livrer aux flammes, -à Civitta-Vecchia, plusieurs bâtimens grecs qui étaient venus dans ce -port pour le même genre de commerce[314]. - - [313] Anastase le bibliothécaire, dans le grand recueil de - Muratori, t. III, part. I, p. 164. - - [314] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 557. Ce commerce - avait encore lieu, quoique secrètement, au treizième siècle. Voy. - l'_Histoire des Croisades_ de M. Michaud, 4e édit., t. III, p. 610 - et 613. - -Aux chrétiens achetés comme esclaves, qui étaient admis dans les -bandes sarrazines, il faut joindre les captifs de tout âge et de -toute condition qui tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse -aux hommes était chez les Sarrazins un des grands objets de leurs -invasions; à la suite de chaque expédition, les marchés des principales -villes de l'Espagne et de l'Afrique regorgeaient de chrétiens à vendre. -Les captifs surpris en bas-âge et séparés de leurs parens étaient -élevés dans la religion et le langage des vainqueurs; s'ils faisaient -de la résistance, le magistrat avait le droit de les contraindre. -Une grande partie de ces enfans devenaient ensuite soldats. Quant aux -chrétiens qui étaient enlevés à l'état adulte, on ne les forçait pas -toujours à embrasser l'islamisme, car Mahomet a dit: «Ne faites pas -violence aux hommes, à cause de leur foi.» Mais plusieurs ne laissaient -pas de prendre du service dans les bandes sarrazines. - -Il faut également joindre à ces indignes chrétiens quelques habitans -des pays mêmes qui étaient victimes de ces courses dévastatrices. -Lorsque les Arabes et les Berbers entrèrent en Espagne, ils furent -aidés par beaucoup de chrétiens du pays, et par les juifs alors -très-nombreux dans la Péninsule. Comme ils n'avaient pas des troupes -suffisantes pour occuper les places fortes, ils confiaient en partie -aux juifs la garde des villes dont ils voulaient s'assurer la fidélité. -Dans leurs invasions en France et au sein des contrées voisines, ils -eurent également pour auxiliaires les hommes sans foi et sans patrie, -qui sont toujours prêts à profiter des malheurs publics pour s'élever. -On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d'autres personnages -notables prirent aux succès des Sarrazins. Si les grands étaient aussi -peu délicats, quels devaient être les petits? On ne peut douter que, -dans les invasions et l'établissement des Sarrazins en Dauphiné, en -Piémont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne fût -d'intelligence avec eux et n'eût part à leurs rapines. Les écrivains -contemporains ne le disent pas expressément; ils se contentent de se -plaindre de la cupidité et de la perfidie de certains chrétiens, de -leur manque de foi; mais comment expliquer autrement la facilité que -les barbares eurent à envahir ces âpres contrées et à s'y maintenir? -comment leurs bandes placées à de si grandes distances les unes -des autres, à une époque surtout où les communications étaient si -difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble? Les envahisseurs, -bien que parlant une langue à part et professant des croyances toutes -différentes, avaient fini par se mêler avec le reste de la population. -L'on en a vu un exemple[315] dans ce que le chroniqueur de l'abbaye -de Novalèse rapporte au sujet de son oncle, qui tomba au pouvoir des -Sarrazins. Un combat est livré aux environs de Verceil; les Sarrazins -sont vainqueurs et entrent paisiblement dans la ville avec leurs -prisonniers; les prisonniers sont exposés dans les rues; chaque passant -est libre de les examiner et d'en offrir un prix. Pendant ce tems, -les parens et les amis de ces infortunés vont chez l'évêque, chez les -notables; c'est comme de nos jours, lorsqu'un marchand arrive dans une -ville pour y vendre ses marchandises. - - [315] Page 170. - - -Nous allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de -la France, lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contrées. On -lit dans une vie de saint Théodard, archevêque de Narbonne[316], -que, lors de la première entrée des Sarrazins dans le Languedoc, -les juifs se déclarèrent pour eux et leur ouvrirent les portes de la -ville de Toulouse. L'auteur ajoute que Charlemagne, pour punir cette -trahison, ordonna que chaque année, aux trois principales fêtes, un -juif de Toulouse serait souffleté publiquement devant la porte de la -cathédrale. L'usage du soufflet n'est que trop certain[317]. Mais il -n'en est pas de même de la trahison des juifs; car les Sarrazins, comme -on l'a vu, ne sont jamais entrés dans Toulouse; peut-être l'auteur -a-t-il voulu parler de l'occupation de la capitale du Languedoc par -les Normands, en 850, occupation à laquelle il serait possible que les -juifs eussent contribué, comme ils avaient contribué, quelques années -auparavant, à l'entrée des mêmes barbares dans la ville de Bordeaux. - - [316] Saint Théodard vivait vers l'an 880; mais sa vie a été écrite - beaucoup plus tard. Voy. le recueil des Bollandistes, au 1er mai. - - [317] Il fut plus tard commué en une somme d'argent, que les juifs - payaient chaque année à diverses églises de Toulouse. - - -Si des races nous passons au langage et à la religion des envahisseurs, -nous y remarquerons la même diversité. Une partie seulement parlait -la langue arabe; le reste faisait usage du berber ou de tout autre -idiome[318]. On se rappelle que les Sarrazins qui, en 1019, firent une -tentative contre Narbonne, ne parlaient pas arabe. - - [318] L'auteur arabe, Ibn-Alcouthya, au fol. 13 verso, fait mention - d'un corps de troupes berbères, qui parlaient le berber. - -Il n'y avait également qu'une partie des agresseurs qui professassent -la religion musulmane; les autres étaient juifs, payens et même -chrétiens. On a vu que la bande qui, vers l'an 730, envahit le -Velay, était probablement idolâtre[319]. Nous avons peu de détails -au sujet du culte pratiqué par les Berbers, qui prirent tant de part -aux conquêtes faites par les Sarrazins en Espagne et en France. On -sait seulement que plusieurs de leurs tribus étaient chrétiennes et -juives; d'autres adoraient le feu et les astres, ou étaient adonnées au -culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades -de l'Atlas, remonte à une haute antiquité. Des médailles du roi de -Numidie, Bocchus, présentent les mêmes emblêmes que certains monumens -de l'ancienne Perse[320], et l'on se rappelle à cette occasion le -témoignage de Salluste qui, d'après des livres puniques, affirme qu'à -une époque extrêmement reculée, une troupe d'aventuriers composée en -grande partie de Mèdes et de Perses, vint s'établir en Afrique[321]. -Les écrivains arabes accusent aussi les tribus berbères qui n'avaient -pas encore embrassé l'islamisme, de rendre un culte au feu et aux -astres[322]; d'ailleurs ils leur donnent le titre de _Sabéens_, mot qui -s'applique ordinairement aux adorateurs des astres. Enfin l'idolâtrie -proprement dite n'était pas inconnue parmi les tribus de l'Atlas. -Un écrivain latin du sixième siècle de notre ère, nous fournit des -détails précieux sur les pratiques religieuses mises en usage en -Afrique, antérieurement à la conquête arabe[323]. C'est ce qui fait -que les écrivains arabes comprennent les tribus berbères qui n'étaient -pas encore soumises à l'Alcoran, sous la dénomination générale de -_Madjous_, mot qu'ils appliquent aussi aux nations payennes du nord, -notamment aux Normands. Ce ne fut que long-tems après la conquête de -l'Afrique par les musulmans, que les tribus berbères embrassèrent en -masse l'islamisme[324]. - - [319] Ci-devant, p. 28. - - [320] Mionnet, _Description de médailles antiques_, t. VI, p. 597. - - [321] Voy. les _Nouveaux Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, - t. XII, p. 181 et suiv., mémoire de M. Saint-Martin. - - [322] Comparez l'extrait d'Ibn-Khaldoun, publié dans le _Nouveau - Journal Asiatique_, t. II, p. 131, et la _Relation_ de Léon - l'Africain. - - [323] Corippus, _Joannidos seu de bellis Libycis_, édition de - Mazzucchelli, Milan, 1820, in-4º. Consultez l'index aux mots - _gurzil_, _mastiman_, _ammon_, _apollin_, etc.; voy. aussi pour les - pratiques païennes qui se maintinrent en Afrique, après la conquête - musulmane, le recueil des _Notices et extraits des manuscrits_, t. - XII, p. 639. - - [324] Voy. l'_Histoire d'Afrique_, par Cartas, traduite de l'arabe - en portugais, par le P. Santo Antonio Moura, sous le titre de - _Historia dos soberanos mohametanos que reinarao na Mauritania_, - Lisbonne, 1828, p. 19. - -Les auteurs chrétiens du moyen-âge enveloppent toutes les classes des -envahisseurs sous l'épithète vague de _payens_. Ce n'est pas que les -chrétiens instruits ne sussent dès lors, que rien n'est plus éloigné du -polythéisme et de l'idolâtrie que l'islamisme; en effet, les musulmans -n'admettent qu'un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, et, dans -leur horreur pour les pratiques du paganisme, ils s'interdisent, à -l'exemple des juifs, toute représentation d'être animé; mais il n'en -était pas de même d'une partie des peuples qui s'étaient joints aux -conquérans; d'ailleurs, dans l'opinion du vulgaire, le respect des -musulmans pour le fondateur de leur religion, avait dégénéré dans une -espèce d'idolâtrie. Enfin, l'on sait qu'au moyen-âge les épithètes -d'_idolâtres_ et surtout de _payens_ s'appliquaient indistinctement aux -peuples qui ne professaient pas le christianisme. - -On lit dans la prétendue chronique de l'archevêque Turpin[325], qu'en -Espagne, sur les bords de la mer, s'élevait au haut d'une immense -colonne une statue en bronze, fabriquée par Mahomet lui-même, et à -laquelle les musulmans rendaient hommage. Philoméne, dans son histoire -romanesque de la conquête du Languedoc par Charlemagne[326], fait -mention d'une statue de Mahomet, en vermeil, que les musulmans de -Narbonne, à l'époque où ils occupaient encore cette ville, avaient -érigée dans une espèce de chapelle, et qu'ils regardaient comme le plus -ferme soutien de leur autorité. D'un autre côté, il est parlé dans le -_jeu de Saint-Nicolas_, espèce de pièce de théâtre qui eut beaucoup -de cours dans le moyen-âge[327], d'un prince musulman d'Afrique, dont -les hommages s'adressaient à une idole appelée _Tervagant_, et qui -recouvrait les joues de l'idole de feuilles d'or, lorsqu'il en avait -obtenu quelque grâce signalée. Enfin, d'après un poème français relatif -aux exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix -d'une grotte pour servir de temple à leurs dieux; dans la grotte -étaient des statues en or, tenant un sceptre à la main, et portant -une couronne sur la tête. C'est là que les Sarrazins se rassemblaient, -quand ils voulaient se rendre le ciel favorable[328]. - - [325] Edition de M. Ciampi, p. 10. - - [326] Edition de M. Ciampi, p. 78. - - [327] Legrand d'Aussy avait donné un extrait de cette pièce dans le - t. Ier de ses _Fabliaux_, p. 339 et suiv. La pièce entière a été - publiée par M. Monmerqué, dans le recueil des publications de la - Société des bibliophiles français, volume de 1834. - - [328] _Dissertation sur le roman de Roncevaux_, par M. Monin, p. 46 - et 104. - -Le nom de Tervagant, changé quelquefois en Termagant, et les noms -d'Apolin et d'autres êtres chimériques reviennent fort souvent dans -nos vieux romans, et dans les autres monumens de notre ancienne -littérature[329]; or, ces noms en général paraissent s'appliquer à de -prétendues divinités musulmanes. Telle était la prévention de nos pères -à cet égard, que, dans le _jeu de Saint-Nicolas_, une statue du saint, -qui suivant l'usage est représentée ayant la mitre sur la tête, est -appelée un _Mahomet cornu_, et que les temples d'idoles avaient reçu -le nom générique de _mahomerie_. Étrange effet des destinées humaines! -Ce n'est pas là l'objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque -faisant, vers l'an 1025, la conquête des plus riches contrées idolâtres -de l'Inde, il refusa de rendre aux habitans une idole qu'on offrait -de racheter au poids de l'or, et la fit placer sur le seuil de la -porte de la principale mosquée de sa capitale, afin que tous ceux qui -entreraient dans le temple, fissent acte de religion en la foulant aux -pieds et en crachant dessus[330]. - - [329] _Roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p. - 73 et 332. - - [330] Ce trait de Mahmoud n'est pas le seul de ce genre. Voy. nos - _Extraits des historiens arabes relatifs aux croisades_, p. 236 (t. - IV de la _Bibliothèque des croisades_). - -Quelle est l'origine de la fausse opinion de nos pères? quelques -auteurs ont pensé que les Normands et les autres peuples payens du -nord ayant été au moyen-âge compris sous la dénomination générale -de _Sarrazins_, c'est dans le nord de l'Europe qu'il faut chercher -la patrie des noms _Tervagant_, _Apolin_, etc.,[331]. Mais comme -les Berbers partageaient en quelque sorte les grossières pratiques -des peuples septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher -l'origine de ces noms en Afrique? - - [331] Voy. l'édition de _Roland l'Amoureux_, de Boyardo, et de - _Roland-le-Furieux_, de l'Arioste, par Antonio Panizzi, avec un - volume d'introduction, intitulé _Essay on the romantic narrative - poetry of the Italians_, Londres, 1830, in-8º, p. 126. - -Au reste, dans les ouvrages que nous avons cités, le prétendu respect -des musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de métal est -toujours subordonné aux avantages immédiats qu'ils en attendaient; -à la moindre disgrâce, ils se précipitaient contre les idoles, les -couvraient d'outrages, les renversaient et les mettaient en pièces. - -En somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conquérans -ont dû dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun -souvenir de leurs exploits; leurs enfans, sinon eux-mêmes, embrassèrent -l'islamisme; tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons -des Arabes et des écrivains mahométans. - - -Une grande diversité devait également exister dans les motifs qui -faisaient agir les conquérans. Chez plusieurs, c'étaient la soif des -richesses, le goût des aventures, l'amour des plaisirs; mais chez -d'autres, on remarquait le désir de propager la religion musulmane, et -l'espérance d'obtenir les faveurs attachées à une oeuvre si méritoire. -Mahomet s'exprime ainsi dans l'Alcoran: «Grands et petits, marchez à la -guerre sainte, et consacrez vos jours et vos richesses à la défense de -la foi. Il n'est point pour vous de sort plus glorieux[332].» Il a dit -de plus: «Celui dont les pieds se couvrent de poussière pour la cause -de Dieu, Dieu le préservera du feu de l'enfer.» - - [332] _Alcoran_, sourate IX, vers. 41. - -Les musulmans en état de porter les armes, se croyaient obligés de -se dévouer au triomphe de leur religion; ceux qui ne l'étaient pas, -espéraient acquérir les mêmes mérites par le sacrifice de leurs -biens. Mahomet s'exprime ainsi: «Annoncez à ceux qui entassent l'or et -l'argent dans leurs coffres, et qui refusent de l'employer au soutien -de la foi, qu'ils souffriront d'horribles tourmens[333].» - - [333] _Alcoran_, sourate IX, vers. 34. - -Tout musulman qui mourait les armes à la main était censé aller au -paradis. On lit dans l'Alcoran: «Ne dis pas que ceux qui ont été tués -pour la cause de Dieu, sont morts; ils sont vivans et reçoivent leur -nourriture des mains du Tout-Puissant[334].» Les mahométans donnent -à ceux d'entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour -l'islamisme, le titre de _schahyd_ ou de _martyr_, c'est-à-dire de -témoin, par un sentiment tout-à-fait analogue à celui qui a fait -appeler chez nous _martyrs_, les personnes mortes pour le triomphe du -christianisme. - - [334] _Alcoran_, sourate II, vers. 149. - -Un mahométan mort les armes à la main n'avait pas besoin, comme le -reste des fidèles, d'être lavé ni couvert d'un linceul. Le sang dont il -était couvert l'avait purifié de toute souillure; l'habit dans lequel -il était mort faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit: «Inhumez -les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et -leur sang. Ne les lavez pas; car leurs blessures, au jour du jugement, -auront l'odeur du musc.» - - -La loi voulait qu'avant de commencer les hostilités, le chef fît -une sommation aux peuples qu'on devait attaquer, et leur proposât -d'embrasser l'islamisme ou de payer le tribut[335]. Cette sommation -devait être conçue en termes modérés, conformément à ces paroles de -Mahomet: «Invite-les à la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec -prudence, avec des exhortations douces et persuasives.» Il est probable -que cette sommation se fit à la première entrée des musulmans sur le -sol français; mais, comme les habitans ne s'empressèrent pas de se -soumettre au joug, les conquérans eurent recours à l'épée[336]. - - [335] Cette alternative, à s'en tenir à l'esprit de l'_Alcoran_, - aurait dû n'être accordée qu'aux chrétiens, aux juifs et aux - guèbres, c'est-à-dire aux peuples qui admettent une religion - révélée, et que les musulmans appellent en conséquence _peuples - du livre_. Pour les idolâtres, ils n'auraient dû recevoir d'autre - alternative que l'islamisme ou la mort; mais cette doctrine n'a été - mise à exécution dans toute sa rigueur que dans la presqu'île de - l'Arabie. On a vu qu'une partie des Berbers était restée idolâtre. - La même politique a été suivie dans l'Inde à l'égard des Gentils. - - [336] La chronique de Turpin et les romans de chevalerie, à propos - des guerres des chrétiens et des Sarrazins, font souvent mention - de défis faits de _chevalier à chevalier_, et d'invitations à - embrasser la religion l'un de l'autre. Il est probable qu'en - général ces défis n'eurent lieu qu'après l'établissement de la - chevalerie en Europe, et qu'ils étaient une suite de l'opinion qui - ne permettait plus d'attaquer un ennemi sans défense. - - -On dépeint ainsi le costume et les armes des premiers conquérans: une -épée au côté; une massue appuyée sur le cheval; à la main une lance, -à laquelle était attaché un drapeau; un arc suspendu à l'épaule et -un turban sur la tête. Mais ce costume changea avec le tems, et les -musulmans cherchèrent à imiter les chrétiens; abandonnant l'usage de -l'arc et de la massue, ils adoptèrent le bouclier, la cuirasse et la -longue lance propre à percer. Ils recherchaient aussi les épées de -Bordeaux, alors très-fameuses[337], et leurs guerriers, renonçant au -turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que -les seigneurs français de la Catalogne donnèrent au khalife de Cordoue, -étaient dix cuirasses slavonnes et deux cents épées françaises. -Le même khalife, le jour de l'installation de son hageb ou premier -ministre, qui du reste était d'origine slavonne, lui fit présent de -cent guerriers français, à cheval, armés de l'épée, de la lance, de -la cuirasse, du bouclier et du bonnet indien[338]. Chez la plupart -des musulmans, grands et petits, les armes, les tuniques d'écarlate, -les selles et les drapeaux étaient faits à l'imitation de ce qui se -pratiquait dans l'Europe chrétienne[339]. Il est à croire pourtant -qu'en général, l'équipement des guerriers sarrazins conserva toujours -quelque chose de la légèreté qui les distinguait, lors de leurs -premières invasions. - - [337] Maccary, man. arab., no 704, fol. 56 recto. - - [338] Maccary, no 704, fol. 94 verso. - - [339] Maccary, no 704, fol. 60. - - -Nous avons dit que parmi les conquérans, plusieurs étaient excités -par l'appât du butin. Pendant long-tems, les guerriers sarrazins -n'eurent pas d'autre moyen de se dédommager de leurs dépenses et de -leurs fatigues. Le guerrier qui agissait isolément était maître de -tout ce qui tombait entre ses mains. Celui qui faisait partie d'un -corps, portait ce qu'il prenait dans un lieu désigné par les chefs; le -butin était mis en commun, et, quand l'expédition était terminée, on -procédait au partage. - -Le butin se composait des métaux précieux, monnayés ou non monnayés, -des étoffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux -et des captifs de tout sexe et de tout âge. Les captifs formaient -toujours la meilleure partie du butin, par la facilité qu'on avait, -soit de les vendre, soit d'en tirer un service personnel. On les -estimait d'après leur âge, leur sexe, leurs forces physiques et la -forme de leurs traits. - -Le chef commençait par prélever, pour le souverain, le cinquième de -tout le butin, appelé le _lot de Dieu_, et le souverain disposait de ce -cinquième comme il voulait; mais il en convertissait ordinairement une -partie en bonnes oeuvres, comme secours aux pauvres, etc.,[340]. Tout -le reste était distribué aux soldats, de manière que le cavalier eût le -double du fantassin[341]. - - [340] _Alcoran_, sourate VIII, vers. 42. - - [341] Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p. 49; - Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 80; et - Conde, _Historia_, t. I, p. 461. - -Aussitôt le partage fini, il s'établissait une espèce de marché, -où ceux qui n'étaient pas contens de leur lot le vendaient ou -l'échangeaient. A la suite des armées se trouvaient des marchands et -des spéculateurs, et les objets vendus étaient ensuite répandus dans -toutes les provinces de l'empire. - - -C'est ici le lieu de parler, avec quelques détails, des chrétiens -français des deux sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains -des barbares. On a vu qu'il fallait bien se garder de confondre ces -captifs avec ce qu'on nomme aujourd'hui des prisonniers de guerre. - -Dès qu'un chrétien était pris, on lui attachait les mains derrière le -dos; c'est ce qui fait qu'on l'appelait _assyr_[342], d'un mot arabe -qui signifie garrotté, à peu près comme les Romains nommaient leurs -captifs _vinctus_. Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les -mains duquel le chrétien était tombé, devenait son maître; il pouvait -l'employer à son service, le vendre, le battre ou même le tuer. Le -chrétien devenu esclave était alors appelé _mamlouk_[343], c'est à dire -_possédé_, parce qu'en effet il ne s'appartenait plus à lui-même; on -le nommait aussi _ricc_[344] ou _mince_, parce que ses facultés étaient -fort restreintes; car il ne pouvait posséder, et tout ce qu'il gagnait -devenait la propriété de son maître. On le transmettait par héritage, -de la même manière qu'un champ ou une maison, et ses enfans étaient -destinés au même sort que lui. - - [342] <mot en arabe> - - [343] <mot en arabe>. C'est le mot qu'on prononce ordinairement - _mamelouk_, et qui a servi à désigner les esclaves-rois de - l'Égypte, au moyen-âge. - - [344] <mot en arabe> - -Quelquefois le maître, s'il était zélé pour l'islamisme, sollicitait -son esclave de se faire musulman. Si le chrétien y consentait, il -était ordinairement mis en liberté; si non, il avait l'espoir d'être -racheté par d'autres pieux musulmans; car Mahomet a dit: «Le fidèle -qui affranchit son semblable, s'affranchit lui-même des peines de -cette vie et des tourmens du feu éternel.» Le nouveau musulman, bien -qu'affranchi, ne laissait pas d'être obligé à certains devoirs envers -celui qui lui avait rendu la liberté; mais il était admis dans le -sein de la société, et pouvait prétendre aux mêmes avantages que les -hommes les plus favorisés. Le titre par lequel il était distingué, -était commun à son ancien maître et à lui; c'est celui de _maula_[345], -mot arabe qui signifie _être sous la protection de quelqu'un_, et qui -exprimait d'une manière touchante les devoirs réciproques imposés au -patron et à l'affranchi[346]. - - [345] <mot en arabe> - - [346] Quelquefois l'esclave était seulement _habilité_, - c'est-à-dire rendu apte à posséder. Alors il pouvait se livrer à la - profession qu'il voulait; ce qu'il gagnait était sa propriété, à la - charge pourtant de payer tous les ans une certaine somme d'argent à - son maître, supposé que celui-ci y eût mis cette condition. - -Si le chrétien résistait aux sollicitations, aux menaces et même -quelquefois aux violences, on lui mettait ordinairement les fers aux -pieds, et le maître l'occupait à la culture de ses terres, à quelque -travail mécanique, en un mot, à tout ouvrage qui pouvait lui rapporter -du profit. - -On a vu, au reste, que les captifs chrétiens devenus musulmans ou -demeurés fidèles aux lois de l'Évangile, étaient très-recherchés -pour leur bravoure, et qu'ils figuraient dans toutes les expéditions -sarrazines. Il s'en trouvait dans les armées, dans la garde -particulière des émirs et des khalifes de Cordoue, et à la suite des -seigneurs. Nous avons déjà parlé du hageb de Cordoue, à qui le khalife -Hakam II fit présent de cent mamelouks français armés de pied en cap. -Il a été également fait mention de captifs chrétiens, rendus eunuques -ou conservés intacts, employés dans le palais des rois et dans celui -des grands. - -Les esclaves restés fidèles aux lois du christianisme ne perdaient pas -tout espoir de recouvrer leur liberté. Les princes et les riches, parmi -les mahométans, quand il leur arrivait quelque événement heureux, ne -connaissaient pas de meilleure manière de témoigner leur reconnaissance -à Dieu, que de mettre leurs esclaves en liberté. Le fameux Almansor, en -l'an 997, ayant appris que les troupes de Cordoue avaient remporté de -grands succès en Afrique, fit briser, en actions de grâces, les fers de -dix-huit cents chrétiens des deux sexes[347]. - - [347] Conde, _Historia_, t. I, p. 569. - -Les chrétiens devaient exciter encore plus d'intérêt dans leur propre -patrie, auprès de leurs parens, de leurs amis et des personnes qui -partageaient leurs sympathies. Tous les ans, il partait de France des -hommes munis d'argent, qui allaient en Espagne et en Afrique, racheter -un père, un frère ou un ami. Souvent le prince s'interposait dans la -négociation, et payait une partie du prix du rachat. Plus tard l'esprit -de charité, qui caractérise le christianisme, donna naissance à ces -touchantes confréries qui ont subsisté jusqu'à la révolution, et qui se -vouaient à la rédemption des captifs. Quitter ses foyers et renoncer à -toutes ses commodités pour aller dans des pays barbares, au secours de -frères malheureux, au risque de partager leur sort, était regardé comme -le comble de l'héroïsme, et l'était en effet. L'histoire a conservé le -souvenir du dévouement d'Isarn, abbé de Saint-Victor à Marseille, qui, -en 1047, se rendit en Espagne, pour racheter quelques chrétiens enlevés -par des pirates, sur les côtes de Provence. Isarn était alors affaibli -par une longue maladie; il eut à vaincre les instances de ses moines, -qui ne voulaient pas le laisser partir. Vinrent ensuite les fatigues -du voyage; Isarn eut beaucoup de peine à parvenir dans les lieux où -les captifs avaient été déposés; enfin, quand les chrétiens eurent -recouvré leur liberté, et qu'ils se furent mis en mer pour retourner -dans leur patrie, d'autres pirates se présentèrent, qui les enlevèrent. -Là-dessus, nouvelles courses, nouvelles sollicitations; tels furent -les obstacles qu'eut à surmonter Isarn, qu'à peine de retour avec les -captifs à Marseille, il succomba à ses fatigues[348]. - - [348] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. On - montre encore le tombeau d'Isarn, à Marseille. Voy. Millin, _Voyage - dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 181 et suiv. - -Les femmes surtout étaient à plaindre, dans ces déplacemens forcés de -populations. Faibles et vouées, par la nature de leur sexe, à une vie -retirée, elles ne pouvaient pas toujours, comme les hommes, continuer -à fixer les regards de leurs parens et de leurs amis. Quelquefois -elles étaient employées dans les harems et les sérails, auprès des -épouses de leur maître, en qualité de femmes de chambre. Celles qui -se faisaient remarquer par leurs attraits, leurs dispositions pour la -danse, la musique, la broderie, étaient achetées par des femmes qui -leur faisaient donner une éducation soignée, et les revendaient à haut -prix. C'était le don le plus précieux qu'on pût faire aux khalifes -et aux grands. Ces femmes, ainsi que les captives d'un rang illustre, -partageaient quelquefois le lit de leur maître. Qui sait si Lampégie, -fille d'Eudes, duc d'Aquitaine, n'éprouva pas la même destinée? - -En général, les captives jeunes se trouvaient à la merci de l'homme -qui les possédait, et finissaient par être associées à son sort. Nous -avons dit que, chez les musulmans, la loi ne tient presque aucun compte -de la condition dans laquelle est née la femme. On sait d'ailleurs que -cette loi, qui a été faite pour des climats ardens, permet aux hommes, -non seulement d'avoir quatre épouses, mais de cohabiter avec toutes -les esclaves qu'ils peuvent se procurer. Il est rare que chez les -musulmans, un homme épouse quatre femmes à la fois; ces quatre épouses -seraient un grand embarras, même dans un pays où la femme est censée -occuper un rang inférieur; mais il y a peu d'hommes qui n'aient quelque -esclave; les plus pauvres ont une esclave qui leur tient lieu d'épouse -et de servante. - -Si le maître admettait son esclave au rang d'épouse, elle devenait par -cela même libre, et les enfans l'étaient aussi. La mère et les enfans -participaient aux mêmes avantages que les personnes nées dans le rang -le plus illustre. Si le maître, tout en ne contractant pas de lien avec -son esclave, reconnaissait les enfans qu'il en avait eus, les enfans -étaient censés nés libres; de plus, la mère était affranchie par le -fait même; mais elle restait sous le pouvoir du maître; seulement, à sa -mort elle recevait de droit la liberté; en attendant, on ne la traitait -plus en esclave; elle était appelée _ommveled_ ou mère d'enfant. Les -khalifes de Damas, de Bagdad, de Cordoue, avaient, dans leur sérail, de -ces _mères d'enfant_. Tous les enfans d'Aaron-alraschid, à l'exception -d'un seul, n'avaient pas d'autre origine. Mais si les enfans que le -maître avait de son esclave n'étaient pas reconnus par lui, ils étaient -censés bâtards; eux et leur mère restaient dans la servitude. Alors, -ils étaient traités à peu près comme un vil bétail. - -Pour donner une idée des étranges destinées réservées aux chrétiens -des deux sexes, qui furent emmenés de France, nous nous bornerons à -citer les traits suivans: Un guerrier des environs de Toulouse, appelé -Raymond, vers la fin du dixième siècle, s'était mis en mer pour aller -visiter les saints lieux. En route, son vaisseau fit naufrage sur -les côtes d'Afrique, et il tomba au pouvoir des Sarrazins. Réduit à -l'esclavage, son maître l'occupa à la culture de ses terres. Alors -Raymond, qui n'était pas habitué à ce genre de travail, avoua qu'il -avait été élevé pour la gloire des combats. On l'admit donc au nombre -des guerriers du pays, et il ne tarda pas à se signaler. Il prit part -aux différentes guerres qui eurent lieu parmi les peuples de l'Afrique, -étant quelquefois fait prisonnier, et chaque fois s'attachant avec -le même zèle aux intérêts de ses nouveaux maîtres; enfin la fortune -des armes l'amena en Espagne. Il se trouvait présent, avec beaucoup -d'autres chrétiens, à la bataille qui fut livrée en 1009, aux environs -de Cordoue; c'est là, qu'après quinze années de courses et d'aventures, -il fut repris et mis en liberté par Sanche, comte de Castille[349]. -Quelque tems auparavant, une captive chrétienne, prise fort jeune, -avait été formée aux arts de la danse, du chant et de la musique. -Conduite en Arabie, elle avait fait le charme des amateurs de Médine -et d'autres villes d'orient; à son retour, le roi de Cordoue l'avait -attachée à sa personne, et en avait fait sa femme favorite[350]. Enfin, -pour compléter le tableau, quelques chrétiens, employés à la même -époque dans le palais des princes de Cordoue, se rendaient dignes de la -palme du martyre. - - [349] Voy. le recueil des Bollandistes, 6 octobre, p. 327, et - ci-devant, p. 217. - - [350] Maccary, no 705, fol. 35. - - -Le sort des musulmans qui tombaient entre les mains des Français se -rapprochait beaucoup de celui qu'avaient à subir les captifs chrétiens. -On a vu que l'esclavage était admis, en France, à l'égard des captifs -germains, slaves et autres payens du nord de l'Europe; il devait l'être -aussi pour les captifs sarrazins. La principale différence entre les -captifs français au pouvoir des Sarrazins, et les captifs sarrazins au -pouvoir des Français, c'est qu'en France, il y a toujours eu une ligne -de démarcation entre les hommes nés esclaves ou traités comme tels, et -les personnes de condition libre. La loi mettait même alors une grande -différence entre les simples bourgeois et les gentilshommes. - -Parmi les captifs sarrazins, plusieurs étaient rachetés, soit par -leurs parens, soit par leurs amis, soit par leur souverain, soit enfin -à l'aide de legs que faisaient pour cet objet de pieux mahométans. En -effet, tandis qu'il s'était formé, en France, des établissemens pour -la rédemption des captifs, des établissemens analogues avaient pris -naissance chez les musulmans d'Espagne. Quelqu'un demandant à Mahomet -ce qu'il devait faire pour mériter le ciel, le prophète répondit: -«Délivrez vos frères des chaînes de l'esclavage.» Un auteur arabe nous -apprend que, du tems de Charlemagne, sous l'émir de Cordoue, Hescham, -les armes musulmanes furent une année si heureuses, qu'on ne trouva pas -à employer l'argent légué pour cet effet[351]. - - [351] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Novayry, man. arab. de la - Bibliothèque royale, no 645, fol. 95 et 96. - -Les captifs musulmans destinés à être vendus étaient amenés à Arles, -à Marseille, à Narbonne, où se rendaient des agens de leur nation. -Quelquefois, les guerriers sarrazins profitaient des descentes -qu'ils faisaient sur nos côtes, pour réclamer les captifs qui s'y -trouvaient[352]. D'autres fois, les princes chrétiens qui voulaient se -rendre les chefs favorables les leur envoyaient en présent. - - [352] Voy. ci-devant, p. 152. - -A l'égard des musulmans qui n'avaient pas de rançon à offrir, ils -étaient, à l'exemple des juifs et des payens, réduits à l'état -d'esclavage. Les esclaves attachés au service d'un maître, et les serfs -rangés parmi les dépendances des fermes et des terres, formaient dans -l'Europe chrétienne une grande partie de la population des villes et -des campagnes; ils ne pouvaient ni posséder ni tester, et constituaient -une partie de la richesse. On pouvait les vendre, les battre, ou -même les mettre à la torture. La plupart des serfs étaient chargés de -chaînes, afin qu'ils ne pussent s'échapper. Heureusement, l'intérêt, -à défaut de la charité, vint au secours de l'humanité souffrante. -Comme les serfs et les esclaves, lorsqu'ils étaient maltraités, -prenaient la fuite, et que les seigneurs, dans leurs guerres entre -eux, s'efforçaient de se les enlever réciproquement, les maîtres furent -obligés d'user de quelques ménagemens. - -Les serfs et les esclaves sarrazins, non plus que les serfs et les -esclaves juifs et payens, ne pouvaient s'allier avec des femmes -chrétiennes, même réduites à l'état de servage; celles qui avaient la -faiblesse de céder étaient privées de la sépulture ecclésiastique. -Pendant long-tems, il ne fut pas même permis aux serfs de la même -religion de se marier entre eux; seulement les deux sexes, avec la -permission du maître, pouvaient cohabiter ensemble, et les enfans qui -naissaient de cette union étaient, ainsi que les parens, la propriété -du maître. - -L'esclavage paraît avoir fini en Europe dès le douzième siècle; mais -il continua dans quelques contrées pour les peuples non chrétiens, -notamment pour les Sarrazins; c'est du moins ce qu'indiquent plusieurs -faits du douzième siècle et des siècles suivans[353]. - - [353] On trouvera plusieurs témoignages irrécusables à ce sujet - dans le t. IV du recueil des _Anciennes Lois maritimes_ de M. - Pardessus, ch. XXVII. Ce volume s'imprime en ce moment. - -Pour le servage, il se maintint beaucoup plus long-tems. Néanmoins -il diminua à mesure que les moeurs se polirent, et que l'esprit -de l'évangile, qui a proclamé tous les hommes frères, reçut son -développement. Les hommes pieux se firent, en certaines occasions, -notamment quand il leur survenait un événement heureux, un devoir de -mettre leurs serfs en liberté. D'un autre côté, l'usage s'établit de -considérer comme libre tout serf qui demandait le baptême. Les serfs -finirent par se fondre dans le reste de la population. - -Ordinairement les serfs sarrazins étaient attachés aux fermes -appartenant, soit à des particuliers, soit à des églises et à des -monastères. D'autres fois ils étaient attachés à la personne du maître, -et l'accompagnaient partout où il allait. On a vu qu'une partie des -captifs sarrazins qui, en 1019, furent pris devant Narbonne, furent -cédés à des églises ou distribués à des particuliers. Il avait dû en -être de même des Sarrazins de Provence, qui survécurent au désastre de -leur nation, en 975, et en général de tous les détachemens sarrazins -qui, dans le cours de leurs expéditions en France, avaient été séparés -du corps de l'armée. - -Le nombre des serfs et des esclaves sarrazins fut sans doute alimenté, -soit par les guerres des croisades proprement dites, soit par les -guerres des Français contre les Maures d'Espagne et contre les autres -peuples musulmans établis sur les bords de la mer Méditerranée, soit -enfin par le commerce[354]; il est certain que leur existence en -France se prolongea fort long-tems. Arnaud, archevêque de Narbonne en -1149, légua des Sarrazins de ses domaines à l'évêque de Béziers[355]. -Vers l'an 1250, Roméo de Villeneuve, ministre des comtes de Provence, -ordonna par son testament de vendre les Sarrazins des deux sexes qui -étaient dans ses terres[356]. Deux cents ans après, il est fait mention -de trois serfs maures achetés par le roi René[357]. - - [354] Pour ce dernier point, voy. le recueil de M. Pardessus déjà - cité. - - [355] _Gallia Christiana_, t. VI, instrum. col. 39. - - [356] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 257. - - [357] Fauris de Saint-Vincens, _Mémoires sur la Provence_, Aix, - Ponties, 1817, p. 63. - -Voici quelques traits qui achèveront de faire connaître le sort réservé -aux Sarrazins qui tombaient au pouvoir des Français, et qui n'étaient -pas rachetés par leurs frères. - -Un article du concile de Taragonne en 1239, et un statut de l'évêque de -Béziers en 1368, voulaient que les Sarrazins de l'un et l'autre sexe, -ainsi que les juifs, portassent un habillement particulier, et pour la -couleur et pour la forme[358]. - - [358] Martenne, _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132, et - _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 657. - -Le commerce entre Sarrazins d'un sexe différent, qui avait lieu dans -certaines localités, scandalisant beaucoup de personnes pieuses, un -statut de l'ordre de Cîteaux, en 1195, défendit aux maisons de l'ordre -de réunir dans la même habitation des Sarrazins et des Sarrazines. Il y -avait même des établissemens religieux où il était défendu de recevoir -des serfs sarrazins[359]. - - [359] _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 1246. - -On a vu que les Sarrazins qui se faisaient baptiser devenaient par là -même libres. Comme il arrivait quelquefois que la demande faite par les -serfs de recevoir le baptême, cachait une ruse, et que devenus libres, -ils retournaient à leurs égaremens, les maîtres eurent la faculté de -les éprouver pendant quelque tems[360]. Mais alors on vit des chrétiens -inhumains, pour n'être pas frustrés d'un vil avantage, gêner leurs -serfs dans les efforts qu'ils faisaient pour être admis au sein du -christianisme[361]; on les vit même, après que leurs serfs étaient -baptisés, les retenir malgré les lois sous le joug et user des plus -cruelles violences. Il existe une lettre foudroyante du pape Clément -IV, adressée, en 1266, à Thibaud, roi de Navarre, dans laquelle le -souverain pontife s'élève contre un abbé du monastère de Saint-Benoist -de Mirande, lequel avait fait mettre à la torture un riche Sarrazin -converti, sous prétexte que sa conversion n'était pas sincère, et -qui s'était emparé des biens de cet infortuné, au détriment de ses -enfans[362]. - - [360] _Ibid._, t. IV, p. 290. - - [361] _Ibid._, t. IV, p. 1246 et 1250. - - [362] _Thesaurus anecdotorum_, t. II, p. 360. - -On voit qu'outre les serfs sarrazins, il y avait en France des -Sarrazins propriétaires. La plupart, à l'exemple des juifs, -s'occupaient de finances et prêtaient à intérêt; plus d'une fois, -lorsque la fureur populaire éclata contre les juifs usuriers, les -Sarrazins furent enveloppés dans leurs désastres[363]. - - [363] _Ibid._, t. IV, p. 904. - -Ces Sarrazins, non plus que les serfs de la même nation, ne pouvaient -épouser des femmes chrétiennes, ni les donner comme nourrices à leurs -enfans. Eux et toute chrétienne qui aurait cohabité avec eux, étaient -privés de la sépulture ecclésiastique. Ils payaient la dîme de leurs -biens comme les chrétiens; de plus, ils étaient obligés d'observer -les fêtes chrétiennes, et ne pouvaient ces jours-là se livrer à aucun -ouvrage servile[364]. Il ne reste plus maintenant de trace de cette -classe infortunée. - - [364] _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132; _Thesaurus - anecdotorum_, t. IV, p. 657 et 736. - - -Sans doute il y eut en France beaucoup de musulmans qui embrassèrent -le christianisme. C'était une suite naturelle de l'état de choses -qui existait alors. Mais il y eut malheureusement beaucoup plus de -Français qui se firent musulmans. Les premières invasions des Sarrazins -en France, et l'abominable commerce d'enfans chrétiens des deux sexes -qui se faisait dans toute l'Europe, durent conduire chez les musulmans -un nombre incalculable d'individus. D'ailleurs, il ne faut pas se le -dissimuler, l'extrême facilité avec laquelle les musulmans ont de tout -tems accueilli les chrétiens qui se présentaient, jointe aux avantages -que les renégats et les aventuriers ont toujours rencontrés chez eux, -multiplia nécessairement les apostasies. - - -Passons maintenant à la manière dont les Sarrazins, en s'établissant -en France, traitèrent les peuples vaincus, et à la politique qui -les dirigea dans l'administration civile et religieuse et dans les -impôts. On sent bien qu'il ne s'agit pas ici des courses à main armée -que firent les Sarrazins, et qui furent accompagnées de violences -et d'excès de tout genre. Nous excluons non seulement les premières -invasions des Sarrazins dans le midi de la France, mais encore le long -séjour que ces barbares firent plus tard en Provence, en Dauphiné, -en Piémont, en Savoie et dans la Suisse. En effet, comme on l'a vu, -ce séjour, si on excepte quelques positions fortifiées, fut toujours -précaire. Dans aucune de ces contrées, les Sarrazins n'occupèrent le -pays tout entier. Tandis que certaines bandes étaient maîtresses des -passages des montagnes et des rivières, et se bornaient à rançonner -les voyageurs, les hommes paisibles cultivaient les vallées fertiles, -et consentaient même quelquefois à payer un tribut au prince du pays. -Quant à la partie de la Provence qui était située aux environs de -leur château-fort du Fraxinet, les Sarrazins ne conçurent pas d'autre -politique que d'y tout détruire et de s'entourer de ruines. On ne peut -mieux comparer les bandes sarrazines, à cette époque, qu'aux troupes -de brigands qui, dans les dernières années, ont désolé une partie des -états du pape et du roi de Naples. - -Les observations que nous avons à faire s'appliquent uniquement à -la forme de gouvernement que les Sarrazins établirent en Languedoc, -lorsqu'ils se trouvèrent maîtres paisibles de cette province, entre les -années 724 et 758, sous le règne de Charles-Martel et de Pepin-le-Bref. -Les renseignemens nous manquent pour ces tems reculés; mais on a vu -qu'à la suite des guerres intestines qui ne tardèrent pas à s'élever -parmi les vainqueurs, c'est-à-dire à partir de l'année 737, les -chrétiens goths du Languedoc avaient repris une partie de leur ancien -crédit, et qu'ils avaient leurs comtes particuliers, leurs viguiers et -leurs lois nationales[365]. D'un autre côté, Isidore de Beja, écrivain -contemporain, nous apprend, sous la date de 734, que le gouverneur de -l'Espagne, Ocba, avait coutume d'appliquer à chacun des peuples qui -étaient soumis à son autorité leur législation particulière. Enfin, il -nous reste une ordonnance rendue à la même époque par un gouverneur -sarrazin de Coïmbre, et qui montre que les chrétiens du Portugal -étaient assujétis à une administration analogue. Voici ce que porte -cette ordonnance: - -«Les chrétiens de Coïmbre auront leur comte particulier, qui les -régira d'une bonne manière, et comme les chrétiens ont coutume d'être -régis. Ce sera au comte de régler leurs différends; seulement il ne -pourra condamner personne à mort sans l'ordre du magistrat musulman. -Il sera obligé de conduire le prévenu devant le magistrat; on donnera -lecture du texte de la loi chrétienne, et si le magistrat y consent, -on mettra le prévenu à mort. Les petites villes auront aussi leur juge -particulier, qui les gouvernera équitablement, et tâchera de prévenir -les altercations. Si un chrétien offense un musulman, le magistrat lui -appliquera la loi musulmane; si un chrétien porte atteinte à l'honneur -d'une musulmane non mariée, il embrassera l'islamisme, et épousera la -musulmane; sinon il sera mis à mort. Si la musulmane était mariée, son -séducteur sera tué sans rémission[366].» - - [365] Seulement le comte était privé de toute juridiction - militaire. Ce qui eut lieu alors en Languedoc, et dans les pays - chrétiens subjugués par les musulmans, n'était que la répétition - de ce qui avait été mis en pratique lors de la chute de l'empire - romain. Quand les Goths, les Vandales et les Francs envahirent les - provinces romaines, les peuples conquis conservèrent leurs comtes - et leurs viguiers; et quand les Goths et les Vandales furent soumis - par d'autres barbares, ils réclamèrent les mêmes priviléges. Voy. - M. de Sismondi, _Histoire de la chute de l'empire romain_, Paris, - 1835, t. I. - - [366] L'ordonnance de Coïmbre était conservée jadis dans l'abbaye - de Lorban, et a été publiée d'abord dans la _Monarchia Lusytana_, - Lisbonne, 1609, in-4º, part. II, p. 283, 287, etc. Comme - cette ordonnance est de plus fort intéressante sous le rapport - philologique, M. Raynouard l'a reproduite dans son choix de - _Poésies originales des Troubadours_, Paris, 1816, t. I, p. 11, en - l'accompagnant d'observations très-curieuses. - -Ces divers témoignages nous montrent quel fut le système -d'administration adopté par les Sarrazins pour le Languedoc; et ce -système était à peu près le même partout. - - -Si de l'administration politique nous passons à l'administration -religieuse, nous manquons également de renseignemens positifs; mais, -à l'aide d'inductions tirées de ce que les mahométans pratiquèrent -ailleurs, on pourra se faire une opinion raisonnée. - -La masse de la population à Narbonne et dans les villes voisines resta -chrétienne; et cette masse était nombreuse, puisqu'elle suffit plus -tard pour exterminer la garnison musulmane. Les Sarrazins avaient donc -respecté la religion du pays, et ils avaient laissé aux habitans des -chapelles et des églises pour exercer leur culte; il était de plus -resté des ecclésiastiques pour desservir ces églises. - -Mais là, ce nous semble, se bornèrent les concessions; et ce serait -une erreur de croire que les Sarrazins agirent avec Narbonne et les -autres villes frontières, comme ils le faisaient à l'égard de Cordoue -et des autres contrées situées au centre de l'empire. A Cordoue, les -Sarrazins s'étaient bornés à s'emparer des églises principales, et à -dépouiller les autres de leurs biens; ces dernières étaient restées au -pouvoir des chrétiens, et ceux-ci avaient conservé leurs évêques, ou du -moins des préposés ecclésiastiques d'un ordre supérieur. Ils avaient -même conservé des monastères de l'un et de l'autre sexe; en un mot, -les Sarrazins leur avaient laissé l'usage des cloches, faveur qu'ils -n'avaient accordée aux chrétiens ni en Afrique ni en Asie[367]. - - [367] Voy. l'_Indiculus luminosus_, ouvrage écrit vers l'an 852, - dans l'_Espana sagrada_, t. XI, p. 229. Les chrétiens du mont Liban - sont maintenant les seuls qui jouissent de la même faveur. - -Rien de semblable ne se voit ni à Narbonne, ni dans les villes -voisines. On n'y aperçoit ni évêques, ni couvens. Il est vrai que le -désordre qui se manifeste à cette époque dans la plupart des églises -du midi de la France n'était pas seulement l'ouvrage des Sarrazins; il -existait depuis plus de cinquante ans, ainsi que le reconnaît saint -Boniface, archevêque de Mayence, dans une lettre qu'il écrivit en -742, au pape Zacharie[368]; et c'était une suite des bouleversemens -occasionés par les guerres entre les enfans de Clovis. Mais ce -désordre ne s'était pas jusque-là fait remarquer dans les provinces -septentrionales de l'Espagne, et il se manifeste avec l'arrivée même -des Sarrazins; il y a plus, il ne finit qu'à mesure que les Sarrazins -évacuent le pays[369]. - - [368] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IV, p. 94. - - [369] A Jaca, en Aragon, à l'arrivée des Sarrazins, vers l'an 712, - l'évêque se retira sur les sommets des Pyrénées; et la ville ne - recouvra son évêque que plus de trois cents ans après, en 1096, - quand les Sarrazins évacuèrent le pays. Voy. le _Teatro historico - de las iglesias del reyno de Aragon_, Pampelune, 1792, in-4º, t. V, - p. 102; voy. encore p. 130, 233 et 376. - -On lit, dans une vie anonyme de Louis-le-Débonnaire[370], qu'en -802, lorsque les Français enlevèrent Barcelone aux Sarrazins, Louis, -avant de prendre possession de la ville, se rendit dans l'église de -Sainte-Croix, pour y remercier Dieu d'une conquête si importante. -Comme l'église de Sainte-Croix sert encore aujourd'hui de cathédrale, -le savant de Marca avait induit de ce passage que les chrétiens -de Barcelone, sous la domination musulmane, avaient conservé leur -principale église, et par conséquent leur évêque et leur haut clergé. -Mais, dans le passage correspondant du poème d'Ermoldus Nigellus, -déjà cité, et qui n'a été publié que long-tems après de Marca, il -est dit que Louis, avant de se rendre à l'église, la fit purifier; -par conséquent, dans l'intervalle, l'église de Sainte-Croix avait été -convertie en mosquée. En effet, pour nous servir de l'expression du -poète, la cathédrale de la capitale de la Catalogne avait été vouée au -culte du démon[371]. - - [370] Recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, t. VI, - p. 92. - - [371] Voici le 533e vers du poème d'Ermoldus Nigellus: - - Mundavitque locos, ubi dæmonis alma colebant. - - Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 23. - -Nous pensons que les musulmans mirent leur politique à écarter des -villes frontières les évêques et le haut clergé, et à restreindre, le -plus qu'ils purent, les relations des chrétiens de leurs domaines avec -ceux des autres contrées. Ce qui le prouve, c'est l'importance que -Charlemagne, à mesure que son pouvoir s'étendit, mit à favoriser ces -relations, et à s'en charger lui-même. - -On peut, du reste, à certaines restrictions près, juger des rapports -religieux qui durent se former entre les chrétiens de France et les -Sarrazins, par ce qui eut lieu en Espagne. - -Le nombre des églises laissées aux chrétiens avait été déterminé au -moment de la conquête, et il leur était défendu d'en construire de -nouvelles. Mahomet a dit: «Ne laissez pas élever, par les infidèles, -des synagogues, des églises et des temples nouveaux; mais qu'il leur -soit libre de réparer les anciens édifices, et même de les rebâtir, -pourvu que ce soit sur l'ancien sol[372].» - - [372] Quelques docteurs exigent même qu'en rebâtissant l'église, - on emploie la même terre, les mêmes pierres, en un mot les mêmes - matériaux. Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, - t. V, p. 109 et 112. - -Les chrétiens ne pouvaient faire de procession en public, et les -offices sacrés devaient se célébrer les portes fermées. Si un chrétien -voulait se faire musulman, il était défendu aux autres chrétiens d'y -mettre obstacle[373]. - - [373] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre nous apprend - de plus qu'en Portugal, chaque église payait au fisc vingt-cinq - pièces d'argent, les monastères cinquante, et les cathédrales cent. - -Nous avons dit que les chrétiens de Cordoue et des autres villes de -l'Andalousie étaient en général traités avec douceur, et que, de leur -côté, les chrétiens avaient pour les musulmans certaines déférences: -par exemple, ils circoncisaient leurs enfans, et s'abstenaient de chair -de porc[374]. Néanmoins, à s'en tenir au témoignage d'un chrétien de -Cordoue, qui, à la vérité, écrivait au moment de la persécution de -l'année 850, il existait une haine profonde entre les musulmans et -les chrétiens, surtout en ce qui concernait les pratiques extérieures -du christianisme. Cet auteur s'exprime ainsi: «Aucun de nous n'ose -manifester ouvertement ses croyances; quand quelque devoir sacré -oblige les ecclésiastiques à paraître en public, sitôt que les -mahométans voient en eux les marques de leur ordre, ils éclatent en -propos outrageans; et, non contens de leur adresser des injures et des -railleries, ils les poursuivent à coups de pierres. S'ils entendent le -bruit de la cloche, ils se répandent en malédictions contre la religion -chrétienne[375].» Plusieurs d'entre les musulmans auraient cru être -souillés, si un chrétien les eût approchés. - - [374] Voy. ci-devant, p. 190. - - [375] Alvare, _Indiculus luminosus_, dans le recueil déjà cité. - -De leur côté, les chrétiens, de l'aveu de saint Euloge, qui fut -lui-même victime de la persécution de 850[376], quand ils entendaient -les crieurs musulmans appeler du haut des mosquées les fidèles à la -prière, croyaient entendre la voix de l'antechrist, et se hâtaient de -faire le signe de la croix. - - [376] _Apologie pour les martyrs_, dans le recueil intitulé - _Hispania illustrata_, par André Schott, Francfort, 1608, t. IV, p. - 313. - - -A l'égard des impôts établis par les Sarrazins, on a vu que le -gouverneur d'Espagne, Alsamah, fut le premier qui, en 720, mit -de l'ordre dans les finances, et qu'il étendit successivement les -mêmes mesures à l'Espagne et au Languedoc. Jusque-là, la plus grande -confusion s'était fait remarquer dans l'assiette des impôts et la solde -des troupes[377]. - - [377] Voy. ci-devant, p. 16. - -Alsamah commença par distribuer aux guerriers et aux familles -musulmanes pauvres une partie des terres enlevées aux chrétiens, terres -dont quelques hommes puissans s'étaient arrogés les revenus. Le reste -fut laissé au fisc, et les revenus en furent déposés dans le trésor -public. - -Les biens distribués aux vainqueurs furent taxés au dixième du -produit; ceux qui furent laissés aux chrétiens payèrent le cinquième, -c'est-à-dire le double[378]. Dans les commencemens, pour attirer les -chrétiens, il fut décidé que ceux qui se soumettraient volontairement -seraient traités comme les musulmans eux-mêmes; mais cette faveur ne -fut pas maintenue. - - [378] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre porte aussi - qu'en Portugal les chrétiens payaient le double des musulmans. - -Indépendamment de ce tribut de vingt pour cent, qui devait être -fort lourd, si on en juge par la nature de certains terrains, les -chrétiens avaient à acquitter une espèce de capitation ou d'imposition -personnelle, qui variait suivant la fortune des individus. Cette -imposition n'atteignait que les chrétiens mâles parvenus à l'âge -adulte, qui pouvaient vivre soit du revenu de leurs biens, soit -du travail de leurs mains; elle portait le nom de _djizyé_, -ou compensation, et était regardée par les musulmans comme un -dédommagement de la faveur qu'ils avaient faite aux chrétiens, en -leur laissant la vie et l'exercice de leur religion. Tout chrétien -qui embrassait l'islamisme était par cela même affranchi de cette -charge[379]. - - [379] Pour les détails qu'on vient de lire, comparez Ibn-Alcouthya, - man. arab. de la Bibliothèque royale, no 706, fol. 59; et Conde, - _Historia_, t. I, premières conquêtes des Sarrazins en Espagne. - Au reste le récit des écrivains arabes, au sujet des impôts, est - très-incomplet. - -Enfin, les chrétiens payaient un droit pour les marchandises et les -biens meubles. Ce droit, qui était pour les musulmans de deux et demi -pour cent, a varié pour les chrétiens suivant les tems et les lieux. -Il était, à cette époque, pour ces derniers, de cinq pour cent. Ce -droit était appelé ordinairement _zekat_, c'est-à-dire purification, -et était censé rendre licite l'usage des biens eux-mêmes. En effet, les -musulmans, témoins chaque jour des excès du despotisme, sont persuadés -que le bien mal acquis ne porte pas bonheur; et ils croient se mettre -en garde contre les chances auxquelles nous sommes continuellement -sujets, en sacrifiant une partie de leurs richesses. Le _zekat_ payé -par les musulmans est regardé comme un sacrifice volontaire, et doit -être abandonné aux pauvres. Quant à celui qui était acquitté par les -chrétiens, il était employé en partie à secourir les pauvres et à -racheter les captifs[380]. - - [380] Comparez Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, - t. II, p. 403, et t. V, p. 15, ainsi que Conde, _Historia_, t. I, - p. 270 et 611. - - -On sera peut-être curieux de savoir de quelle manière les auteurs -arabes désignent les peuples chrétiens avec lesquels leur nation a été -si long-tems en rapport, soit de guerre, soit d'amitié. Les chrétiens -soumis à la domination musulmane sont appelés _moahid_[381], ou -confédérés, et _ahl-aldzimmet_[382], ou protégés. En effet, du moment -que les chrétiens obtenaient la vie et l'exercice de leur religion, et -qu'ils se soumettaient à payer tribut, il y avait obligation réciproque -entre les deux parties, et promesse de la part des vainqueurs de -protéger les vaincus. Les Arabes donnent encore aux chrétiens, -surtout à ceux qui ne reconnaissaient pas leur autorité, les titres -de _eledj_[383], ou professant une autre religion; _adjemy_[384], ou -appartenant à une autre race. Ils les nomment aussi _moschrik_[385], ou -polythéistes; en effet, les musulmans sont persuadés que les chrétiens, -en admettant un Dieu en trois personnes, admettent trois Dieux -différens[386]. - - [381] <mot en arabe> - - [382] <mot en arabe> - - [383] <mot en arabe> - - [384] <mot en arabe> - - [385] <mot en arabe> - - [386] Voy. nos _Monumens arabes du cabinet de M. le duc de - Blacas_, t. II, p. 8. Nous n'avons pas une seule fois rencontré - dans les chroniques arabes le terme _mosarabe_ appliqué aux - chrétiens d'Espagne qui vivaient sous la domination maure, bien - que quelques auteurs chrétiens aient cherché l'origine de cette - dénomination dans la langue arabe. A l'égard du mot par lequel - les Espagnols désignaient les musulmans qui, à mesure que la - cause de l'Évangile fit des progrès, consentirent à vivre sous la - domination chrétienne, mot qui s'écrit _mudejare_, on trouve dans - les écrivains ottomans un terme qui en paraît être l'équivalent; - c'est celui de <mot en arabe>. Ce mot n'est pas expliqué dans les - dictionnaires turcs ni arabes. Au sujet des mudejares, voy. Marmol, - édit. de 1573, t. I, p. 154. - - -Les vainqueurs et les vaincus parlant un langage différent, quel moyen -avaient-ils de communiquer ensemble? Les Arabes n'ont jamais eu de -goût pour les langues étrangères. De leur côté, les chrétiens, dans ces -tems d'ignorance et de barbarie, ne pouvaient guère songer à apprendre -la langue arabe. L'histoire ne cite, à cet égard, qu'un abbé du -monastère de Saint-Gall, appelé Hartmote, lequel en 880 joignit l'étude -de l'arabe à celle du grec et de l'hébreu[387]. Ce ne fut que plus -tard, au tems des croisades, que les lumières ayant fait des progrès, -nos pères commencèrent à s'occuper de la langue et des croyances -d'un peuple, qui avait si long-tems été maître d'une partie de leur -territoire. Pour cette étude, on se rendait de préférence en Espagne, -où le latin et l'arabe étaient également cultivés, et où l'on était sûr -de trouver tous les secours nécessaires. Ce fut à Tolède, qu'en 1142, -Pierre le vénérable, abbé de Cluny, fit faire la première traduction -latine de l'Alcoran que l'on connaisse; c'est là qu'il entreprit une -réfutation de la religion musulmane, qui fut le signal de beaucoup -d'autres ouvrages du même genre[388]. - - [387] _Histoire littéraire de la France_, t. V, p. 611. - - [388] Voy. le _Roman de Mahomet et le livre de la loi au Sarrazin_, - publiés par MM. Reinaud et Francisque Michel, Paris, Sylvestre, - 1831, préface. - -Mais on ne saurait douter que, dès le principe, il n'y eût en France un -grand nombre de personnes qui parlaient l'arabe. Nous avons dit que les -premiers conquérans, à mesure qu'un pays était subjugué, choisissaient -un certain nombre d'otages parmi les familles les plus notables, et -les envoyaient au centre de l'empire[389]. Une partie de ces otages -revirent nécessairement leur patrie. Il en fut de même des captifs et -des esclaves chrétiens qui avaient recouvré leur liberté; enfin, il y -avait les serfs sarrazins disséminés sur tout notre territoire. - - [389] Voy. ci-devant, p. 10. - -Nous ferons encore mention des pélerins et des marchands qui, même à -l'époque des invasions les plus sanglantes, se rendaient en Égypte, en -Syrie et dans les autres pays musulmans. On peut citer l'Anglais saint -Guillebaud, qui, vers l'an 730, se mit en route à travers la France -et l'Italie, et qui se trouvait en Syrie vers l'an 734. Ces pélerins -et ces marchands auraient pu nous fournir les renseignemens les plus -curieux sur la politique et les ressources des princes mahométans, -à cette époque, et sur les dispositions de leurs peuples; en effet, -combien il eût été important de savoir ce qui se disait à Damas, de la -marche des armées musulmanes en occident, des effets que l'on attendait -de conquêtes si merveilleuses. Malheureusement, les pélerins et les -marchands ne nous ont rien transmis. Saint Guillebaud, à son arrivée -en Syrie, avait d'abord été arrêté comme espion; il fit voir que son -unique objet était la visite des lieux sanctifiés par les mystères -de notre religion, et on le mit en liberté. Il parcourut donc la -Palestine, la Phoenicie et la Syrie. A Damas, il parla au khalife; mais -nulle part, dans la relation qui nous reste de ses voyages, et qui a -été écrite par une de ses cousines, il n'est dit un mot des choses que -nous aurions tant d'intérêt à savoir. - -A cette époque, la disposition des esprits devait empêcher les -personnes pieuses d'apporter une attention convenable à ces malheureux -événemens. On était persuadé que ces horribles invasions étaient un -effet du courroux céleste, excité par les péchés des hommes. Or, la -piété dirigée d'une certaine manière tient en quelque chose à l'esprit -de fatalisme. Les personnes préoccupées de cette idée négligeaient les -moyens humains, et se résignaient à un sort qu'elles auraient peut-être -évité sans cela[390]. Quelle différence entre cet abattement et -l'entraînement qui plus tard amena le mouvement des croisades! - - [390] Voy. ci-devant, p. 61 et 62. - -On a vu que les Sarrazins, dans leurs courses dévastatrices, -s'emparaient des femmes et des enfans des deux sexes. Les garçons -devenaient soldats; pour les femmes et les filles, elles servaient à -perpétuer la race des envahisseurs. Cette manière d'entretenir leurs -forces, indépendamment des secours qu'ils recevaient continuellement -d'Espagne et d'Afrique, entrait d'avance dans leurs calculs. On en -peut juger par ce qui eut lieu lors de leur établissement dans l'île -de Crète. Nous avons dit, qu'à la suite d'une rébellion des faubourgs -de Cordoue, quinze mille habitans furent obligés de s'expatrier, -et qu'après avoir fait une descente sur les côtes d'Égypte, ils se -dirigèrent, avec d'autres aventuriers, vers l'île de Crète. Le chef de -l'expédition, charmé de la beauté du climat et de la fertilité du sol, -résolut d'y former une colonie, et mit le feu à sa flotte. A la vue -des flammes, ses compagnons étonnés demandèrent comment ils pourraient -désormais communiquer avec leurs femmes et leurs enfans. Là-dessus, le -chef leur dit: «Je vous donne une nouvelle patrie; elle vous fournira -des femmes; c'est à vous à vous procurer des enfans[391]. - - [391] Voy. ci-devant, p. 128, les ouvrages cités. - -Les Sarrazins, à leur première entrée en France, ne pensaient à rien -moins qu'à subjuguer cette belle contrée, et à la soumettre, ainsi -que le reste de l'Europe, aux lois de l'Alcoran. Mais plus tard, leurs -bandes eurent uniquement pour mobiles l'amour du pillage, la soif de -la vengeance et le goût des aventures. L'établissement des Sarrazins -en Provence, à la fin du neuvième siècle, et leurs incursions dans -les montagnes des Alpes, furent un événement purement fortuit. Au -témoignage de l'historien Liutprand, on peut joindre la manière dont -les mahométans subjuguèrent l'île de Sicile. Deux années s'étaient -écoulées depuis la mort de Charlemagne (en 816), et le nom de ce -grand prince était encore un objet de terreur pour les barbares. Le -gouverneur grec de l'île de Sicile, s'étant révolté contre l'empereur -de Constantinople, envoya demander du secours au prince africain de -Cayroan. Le prince consulta les notables du pays; tous furent d'avis -qu'on envoyât du secours au gouverneur; mais ils voulaient qu'on ne -fît aucun établissement dans l'île, et qu'on se bornât à enlever les -richesses faciles à emporter. Tous étaient persuadés que l'île, étant -si rapprochée du continent italien, serait secourue, soit par les -Grecs, soit par les Français, et que jamais un peuple qui parlait une -langue et professait des croyances différentes ne parviendrait à s'y -fixer d'une manière solide. «Quelle est, demanda quelqu'un, la distance -qui sépare l'île du continent?» On lui dit qu'une même personne pouvait -aller deux ou trois fois en un jour, de l'île sur le continent et du -continent dans l'île. «Et quelle est, reprit le premier, la distance de -la Sicile à l'Afrique?» On lui dit qu'il y avait pour un jour et une -nuit de navigation. «En ce cas, répliqua l'autre, fussé-je un oiseau, -je ne me hasarderais pas à prendre ma demeure dans cette île[392].» En -effet, ce ne fut qu'après coup, que les Sarrazins d'Afrique songèrent -à occuper la Sicile; et ce qui les y décida, ce ne fut pas seulement -la richesse du pays, ce fut encore l'anarchie qui désolait l'île. On -en peut dire autant de leur établissement dans l'Italie méridionale. Ce -furent les princes du pays, divisés entre eux, qui les y appelèrent et -les y maintinrent. - - [392] Voy. l'historien arabe Novayry, dans le recueil de Rosario - Gregorio, relatif à la Sicile, et intitulé _Rerum arabicarum_, - etc., Palerme, 1790, in-fol., p. 3. - - -Telles sont les considérations qui nous ont paru propres à jeter du -jour sur le caractère général des invasions des Sarrazins en France, -et sur les circonstances qui les accompagnèrent; elles se plaçaient -d'autant plus convenablement ici, qu'elles serviront à éclaircir -les questions qui nous restent à examiner. Et d'abord, quel vestige -trouve-t-on du séjour des Sarrazins dans le royaume et dans les -contrées voisines? - -Nous croyons que les premières invasions des Sarrazins, si on fait -abstraction des dévastations qui en furent la suite immédiate, ne -laissèrent qu'une trace assez légère. Ce n'est pas que l'esprit -religieux eût aveuglé les habitans du midi de la France, au point de -leur fermer les yeux sur les exploits et les travaux de guerriers qui, -à l'exemple des Romains, se croyaient destinés à la conquête du monde. -L'espèce d'éloignement des hommes du midi de la France pour les hommes -du nord d'une part, et de l'autre le désordre qui existait dans toutes -les classes de la société, avaient éteint presque tout patriotisme. - -Le peu de traces que les Sarrazins laissèrent d'abord de leur séjour -nous semble tenir à une autre cause. C'est que sortant à peine de leur -désert, ils étaient encore étrangers à toute idée de civilisation, -et qu'ils ne purent par eux-mêmes rien édifier de grand. En effet, -à Narbonne, où ils se maintinrent pendant quarante ans, et qui était -devenue leur boulevart en France, il ne reste pas le moindre vestige de -monument élevé par eux. Apparemment ils se bornèrent à augmenter les -fortifications de la ville, et à en faire une place imprenable. Dans -une cité où l'on rencontre à chaque pas des débris de la domination -romaine, il n'existe plus aucun pan de muraille, aucune inscription -qu'on puisse rattacher d'une manière certaine aux Sarrazins, et il ne -paraît pas qu'aucun écrivain en ait jamais mentionné. - -On a parlé d'un édifice qui sert aujourd'hui d'église au village de -Planès, dans la Cerdagne française, aux environs de Mont-Louis; et on -a dit que cet édifice avait été élevé par les Sarrazins, à l'époque -où, antérieurement à Charlemagne, les mahométans étaient maîtres de -cette partie des Pyrénées; on a ajouté qu'il leur servait de mosquée; -mais cet édifice, encore parfaitement conservé, n'a rien qui ressemble -à une mosquée: c'est un triangle équilatéral, ayant à chacune de ses -faces un cercle dont la circonférence va passer par le centre d'un -quatrième cercle qui forme la coupole supérieure. Ce ne peut pas -non plus être, comme on l'a dit[393], le mausolée de Munuza, chef -sarrazin, qui, ainsi qu'on l'a vu, fut pendant quelque tems à la tête -du gouvernement des Pyrénées[394]. L'édifice n'a nullement la forme -d'un tombeau. D'ailleurs, qui aurait élevé ce tombeau? ce ne seraient -pas les chrétiens, qui avaient à reprocher à Munuza d'avoir fait brûler -vif un de leurs évêques; ce ne seraient pas non plus les musulmans, qui -regardaient Munuza comme un traître, et qui machinèrent sa mort. Cet -édifice est d'une construction postérieure à l'occupation du pays par -les Sarrazins. L'absence de tout ornement d'architecture ne permet pas -d'en fixer la date précise; mais tout porte à croire qu'il fut élevé -par les chrétiens, postérieurement au dixième siècle[395]. - - [393] _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 213. - - [394] Voy. ci-devant, p. 36 et suiv. - -La seule chose qui nous reste des premières invasions des Sarrazins, -ce sont des médailles arabes, ayant primitivement servi de -monnaies. On trouve assez souvent de ces monnaies en Languedoc et -en Provence; malheureusement elles ne portent ni nom de souverain -ni nom de gouverneur de province, et ne sont d'aucun secours pour -l'histoire[395]. - - [395] C'est l'opinion M. le baron Taylor, qui a examiné le - monument, et dont le jugement est d'un grand poids dans ces - matières. - - -Lorsqu'à la fin du neuvième siècle, les Sarrazins s'établirent en -Provence et se répandirent de là en Dauphiné, en Savoie et en Suisse, -ils avaient fait dans l'intervalle de grands progrès dans les sciences -et les arts, et ils en faisaient chaque jour de nouveaux. On ne -peut nier que les mahométans de l'Espagne, de la Sicile et même de -l'Afrique, ne fussent alors plus avancés que les chrétiens de France -et des contrées voisines, en proie à l'anarchie et à tous les malheurs -qui en sont la suite. Il serait inutile de tracer ici le tableau des -merveilles que la civilisation enfanta chez les Maures d'Espagne. -Qui n'a entendu parler de la magnifique mosquée de Cordoue, servant -aujourd'hui de cathédrale, et qui fut élevée dans la dernière moitié -du huitième siècle? Qui ne connaît les ponts, les canaux d'irrigation -et les monumens de tout genre, qui furent érigés en Espagne, à partir -de cette époque? Ce n'était pas seulement dans les arts proprement -dits que se montrait la supériorité des Sarrazins; elle se manifestait -aussi dans les sciences, sans lesquelles il ne peut y avoir de -véritable civilisation. Les Sarrazins possédaient dans la langue arabe -des traductions des ouvrages d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, de -Dioscoride, de Ptolemée; ils avaient même ajouté aux découvertes des -savans de l'antiquité. - -Leur supériorité était avouée par les chrétiens eux-mêmes. L'histoire -a conservé le souvenir de Sanche, prince de Léon, qui, vers l'an 960, -étant attaqué d'une maladie incurable, demanda un sauf-conduit au -khalife Abd-alrahman III, et se rendit à Cordoue, pour y consulter les -médecins arabes. L'histoire ajoute que Sanche trouva dans le savoir -de ces médecins tous les secours qu'il en attendait, et que le reste -de sa vie, il se montra reconnaissant du généreux accueil qu'il avait -reçu[396]. Vers la même époque, un moine auvergnat, Gerbert, devenu -plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, allait en Espagne pour -s'y former à l'étude des sciences physiques et mathématiques; et ses -progrès furent tels, qu'à son retour, le vulgaire le prit pour un -sorcier. - - [396] Voy. un autre fait d'un genre analogue dans Maccary, - manuscrits arabes, no 704, fol. 96. - -Mais un très-petit nombre de personnes, en France, pouvait puiser -à cette source d'instruction, et la masse du peuple croupissait -dans l'ignorance. De quel secours pouvaient être pour nos pères les -bandes sarrazines qui, le fer et la flamme à la main, dévastaient -nos plus belles provinces? On l'a déjà vu: ces bandes se composaient -d'aventuriers, venus de tous les pays, et ces hommes avaient pour -unique objet de s'enrichir de butin. La véritable influence exercée par -la civilisation arabe ne commença que plus tard, c'est-à-dire à partir -seulement du douzième siècle, à la suite des guerres des croisades, -lorsque la religion chrétienne et la religion musulmane, l'Orient et -l'Occident, étant pour ainsi dire en présence, les peuples de France, -d'Angleterre, d'Allemagne, sortirent enfin de leur léthargie, et -manifestèrent le désir de prendre part aux avantages de la civilisation -sarrazine. La connaissance du grec étant alors perdue en Occident, -et les traités grecs se trouvant traduits en arabe, des chrétiens -de France et des contrées voisines se rendirent en Espagne, pour -transporter en latin les versions arabes. C'est d'après ces traductions -que, jusqu'au quinzième siècle, on étudia dans nos universités la -plupart des écrits légués par l'antiquité grecque. - - -Disons cependant quelques mots de certains souvenirs qui se rattachent -plus ou moins directement à la seconde occupation de notre territoire -par les Sarrazins. Ces souvenirs, quelque frappans qu'ils aient pu -être d'abord, doivent l'être moins, aujourd'hui que les monumens qui -devaient les perpétuer ont nécessairement été altérés par le tems. - -Il est à regretter que le château élevé par les Sarrazins, au fond du -golfe de Saint-Tropès, ait été détruit. Les travaux exécutés dans le -roc, et dont il reste encore des vestiges, donnent une haute idée de -la patience des hommes qui l'occupaient. Mais nulle part on n'aperçoit -d'inscription; nulle part on ne distingue de ces signes écrits que les -Grecs et les Romains n'oubliaient pas en pareil cas, et que les Arabes -eux-mêmes surent employer en Espagne et ailleurs. - -On a cité quelques châteaux forts, construits sur les lieux élevés, -et on les a attribués aux envahisseurs; on a également rapporté à -ces derniers les nombreuses tours qui, dans une grande partie de la -France et de l'Italie, particulièrement sur les côtes, couronnent -les montagnes et les collines; on a dit que de ces hauteurs les -bandes sarrazines, soit à l'aide de feux allumés pendant la nuit, -soit de toute autre manière, se faisaient part des nouvelles qui les -intéressaient, et concertaient leurs mouvemens[397]. En effet, les -auteurs arabes font mention des _rebaths_, ou lieux d'observation, -élevés dans le Languedoc par Ocba, vers l'an 734[398]. Ainsi, l'opinion -qui a été émise au sujet de ces tours n'est pas sans quelque fondement; -mais en général, ne serait-il pas plus naturel d'attribuer les tours -bâties près des côtes aux chrétiens, qui étaient sans cesse menacés par -les descentes des pirates, et qui n'ayant pas de moyen de se défendre, -étaient par là instruits de leur approche et avaient le tems de -pourvoir à leur sûreté. - - [397] Voy. la _Promenade pittoresque dans le département du Var_, - par M. Alphonse Denys. Voy. également ci-devant, p. 56. - - [398] Isidore de Beja fait un récit analogue au sujet du - prédécesseur d'Ocba, Alsamah. Voy. à la p. 16. - -Nous ne nous arrêterons pas à divers objets conservés jadis -précieusement en France, et dont on faisait remonter l'origine aux -Sarrazins. Ces objets consistaient en étoffes de soie, en coffrets -d'ivoire ou d'argent, en calices de cristal, en armes, etc. Une partie -de ces objets existe encore dans les trésors des églises ou dans les -cabinets des curieux. Le prix qu'on y mettait montre la haute idée -qu'on avait de l'habileté des artistes sarrazins; mais il ne prouve -pas que pour le moment nos pères cherchassent à les imiter[399]. -D'ailleurs, la plupart de ces objets sont postérieurs au huitième -siècle[400]. - - [399] Nos pères faisaient alors usage de certaines étoffes appelées - du nom de _sarrazines_, à cause du pays d'où elles venaient. Voy. - Ducange, _Glossaire de la basse latinité_, aux mots _saracenicum_ - et _saracenum_. - - [400] Telles sont deux timbales que l'on conservait jadis à - Narbonne, et avec lesquelles on frappait le jour de la Fête-Dieu. - Une histoire manuscrite de Narbonne, par le P. Louis Piquet, - et appartenant à M. Jallabert, amateur zélé de Narbonne, porte - que ces deux timbales étaient un reste du séjour des Sarrazins - dans cette ville; mais les légendes marquées sur les timbales - annoncent qu'elles ont été fabriquées en Egypte ou en Syrie, sous - la domination des sultans mamelouks; elles sont par conséquent du - treizième siècle au plus tôt. - -Le second séjour des Sarrazins n'a pas dû être sans influence sur -l'agriculture. On ne trouve ni en Provence ni en Dauphiné aucune trace -de ces magnifiques canaux d'irrigation, qui font encore la richesse de -Murcie, de Valence, de Grenade. Mais sans doute, dans le cours d'une si -longue occupation, il se trouva parmi les envahisseurs quelques hommes -amis de l'humanité, qui cherchaient à faire jouir leur nouvelle patrie -des avantages de l'ancienne. - -On dit que le blé noir, autrement appelé blé-sarrazin, qui forme -aujourd'hui une des productions les plus importantes de nos campagnes, -est originaire de la Perse; que de là il passa en Égypte, et qu'après -avoir parcouru, avec les conquérans arabes, tout le littoral de -l'Afrique, il pénétra avec eux en Espagne et de là en France. Chacun -sait que cette plante précieuse peut servir à la fois d'engrais et de -fourrage, et que sa graine fournit une farine qu'on peut convertir en -bouillie. - -On attribue aux Sarrazins établis en Provence l'art d'exploiter le -chêne-liège, très-abondant dans la forêt qui a retenu d'eux le nom -de _forêt des Maures_; cet arbre était depuis long-tems cultivé en -Catalogne, et il constitue encore aujourd'hui une des principales -richesses des environs du Fraxinet[401]. - - [401] Le centre de cette industrie est dans le village même - de la Garde-Freinet. Voy. la _Statistique du département des - Bouches-du-Rhône_, t. IV, p. 18. - -Les Sarrazins donnèrent peut-être une nouvelle activité à l'art -d'extraire du pin maritime, de tout tems très-commun en Provence, -notamment dans la forêt des Maures, la résine réduite à l'état de -goudron, et servant à calfater les navires. Le nom de _quitran_, -que le goudron porte encore en Provence, vient des Arabes. Il est à -croire que les Sarrazins entretenaient une marine au fond du golfe de -Saint-Tropès, afin d'avoir leurs communications libres par mer[402]. - - [402] Sur l'exploitation du pin chez les anciens, voy. Pline le - naturaliste, liv. XVI, no 16 et suiv. C'est à tort que l'auteur - de la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. IV, p. - 18, semble croire que l'exploitation du pin était inconnue avant le - moyen-âge. - -On a, dans un autre genre, attribué aux Sarrazins le renouvellement de -la race des chevaux du midi de la France, notamment de la Camargue. -Il paraît qu'en effet les chevaux actuels de la Camargue proviennent -d'un croisement entre les jumens du pays et des chevaux andalous. Or, -les flottes sarrazines, lorsqu'elles se mettaient en mer, devaient -emmener des chevaux, afin qu'arrivés à leur destination, les hommes -de l'équipage pussent faire des courses dans l'intérieur des terres. -Une lettre du pape Léon III à Charlemagne fait mention d'une escadre -sarrazine qui était descendue dans une île voisine de la côte de -Naples, ayant à bord quelques _chevaux maurisques_[403]. Il est vrai -que le pape ajoute que l'escadre étant obligée de remettre à la voile -sans pouvoir ramener les chevaux, ces malheureux animaux furent mis à -mort[404]. En effet, un des articles du code militaire des mahométans -est ainsi conçu: «Lorsque vous vous retirerez d'un pays ennemi, vous -n'y laisserez ni chevaux, ni bestiaux, ni fourrages, ni provisions, ni -rien de ce qui pourrait tourner à la défense de l'ennemi[405].» - - [403] _Caballi maurisci._ - - [404] Voy. la _Critique des annales de Baronius_, par le P. Pagi, à - l'an 813, no 20 et suiv. - - [405] Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. - 60. - -Nous penchons à croire que c'est plus tard qu'eut lieu le -renouvellement de la race des chevaux de Provence; c'est-à-dire à -l'époque où ce pays et la Catalogne appartenant au même prince, il -était facile de les faire participer aux avantages l'un de l'autre. -Ce qui le prouve, c'est que la race actuelle est désignée par les -habitans sous le nom d'_egos_, mot qui est le même que l'espagnol -_yegua_, appliqué à la jument. D'ailleurs il est fait mention, dans -une charte de l'an 1184, c'est-à-dire de l'époque dont nous parlons, -de deux taureaux catalans qui se trouvaient dans une des fermes de la -Camargue[406]. - - [406] Voy. la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. - IV, p. 24. L'auteur du reste émet une opinion un peu différente de - celle que nous exprimons ici. - -On peut également faire remonter le renouvellement de la race des -chevaux du pays des Landes à l'époque où les guerriers de la Gascogne -allant presque toutes les années au-delà des Pyrénées, pour seconder -les chrétiens leurs frères dans leurs efforts contre les Maures, -avaient la facilité de s'y procurer tout ce qui pouvait enrichir leur -patrie. - -La Provence offre encore à l'attention des curieux divers usages -particuliers au pays, et qu'on a cru un reste du séjour des Sarrazins. -Ce sont certaines danses qui s'exécutent le soir et dans la nuit; -ces danses varient suivant les localités; mais elles s'accordent en -ce qu'on y voit figurer un danseur entre deux danseuses, présentant -alternativement une orange à chacune d'elles; ou bien ce sont des -hommes et des femmes placés sur deux files, et qui dansent en se -croisant. La personne placée à la tête de chaque file fait des gestes -qui sont successivement imités par les autres. Il existe encore une -espèce de danse guerrière, dans laquelle deux hommes brandissent -chacun une épée, et s'agitent de manière à figurer des guerriers qui -veulent enlever une bergère, ou qui essaient de la défendre contre son -ravisseur[407]. - - [407] _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. III, - p. 208 et suiv. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la - France_, t. III, p. 360, t. IV, p. 197. - -Ou ces danses n'ont pas été introduites par les Sarrazins, ou bien -elles ont perdu leur caractère primitif. En Orient et dans les contrées -du Midi, l'esprit de jalousie ne permet pas aux femmes et aux filles de -se mêler ainsi avec les hommes; les femmes figurent dans les danses et -les fêtes, mais elles figurent seules; d'ailleurs ce sont des femmes -exclues du sein de la société. Quant à la danse guerrière, c'est un -reste des usages des anciens, chez qui ces sortes de danses étaient -fort recherchées[408]. - - [408] Burckhardt, _Voyages en Arabie_, traduct. franç., t. III, p. - 60 et 182, a donné des détails fort intéressans sur les danses en - usage parmi les Bédouins. - - -C'est ici le lieu d'examiner si, à la suite des invasions des -Sarrazins, il se forma quelque colonie de ce peuple chez nous. On -a cité plusieurs de ces colonies; et en effet, il est probable que -dans le cours d'invasions souvent malheureuses, quelques détachemens -sarrazins furent coupés du gros de l'armée et obligés de mettre bas -les armes. Mais l'histoire ne nous ayant transmis le souvenir d'aucune -de ces colonies, quel moyen avons-nous aujourd'hui de suppléer à son -silence? Les Sarrazins ne sont pas les seuls qui aient envahi notre -territoire. Sans parler des hordes barbares qui les avaient précédés, -les Normands et les Hongrois ne se montrèrent-ils pas aussi acharnés -qu'eux? On peut également citer les peuples de race germaine, notamment -les Saxons, dont un grand nombre de familles, d'après le témoignage -de l'histoire, furent transplantées par Charlemagne dans différentes -provinces de l'empire. Pour distinguer ces différentes races, il -faudrait que leurs descendans eussent conservé quelques restes de leur -langage et de leurs usages. Mais, dans un pays comme la France, où -toutes les provinces se tiennent, et où tout tend à la longue à prendre -une physionomie uniforme, comment ces différences se seraient-elles -maintenues si long-tems? D'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu, les bandes -sarrazines comptaient dans leur propre sein plusieurs races et -plusieurs croyances particulières. - -Nous ne pensons pas qu'il existe maintenant en France de population -dont on puisse, d'une manière certaine, faire remonter l'origine aux -bandes sarrazines. On a cité une peuplade qui habite les bords de la -Saône, entre Mâcon et Lyon, particulièrement celle qui est établie -sur la rive gauche, et on a prétendu que cette peuplade provient -d'un détachement qui, sous Charles-Martel, ne put, avec le reste de -l'armée, regagner les Pyrénées. On a fait mention de quelques usages -particuliers à cette peuplade; on a même relevé quelques expressions -qu'on a cru d'origine arabe[409]. Mais les expressions qui ont été -signalées dérivent du latin ou du vieux français, ou ont une origine -absolument inconnue. Quant aux usages, ils ne renferment rien qui -ne puisse s'appliquer aussi bien aux Bohémiens ou à toute autre race -étrangère[410]. - - [409] Voy. la dissertation de M. Riboud, dans le t. V des _Mémoires - de la Société des antiquaires_, p. 1 et suiv. - - [410] Sur les Bohémiens, voy. la lettre curieuse de M. Walckenaer, - _Nouvelles Annales des Voyages_, t. LX, p. 64 et suiv. - -Il y a plus, si nous consultons l'histoire, elle nous dira que jamais -colonie de Sarrazins n'exista là où l'on place celle-ci. Dans la -première moitié du dixième siècle, à l'époque où les Sarrazins, les -Normands et les Hongrois, s'étaient, pour ainsi dire, donné rendez-vous -dans notre infortunée patrie, et que chacun de leur côté, ils -entassaient ruines sur ruines, l'histoire affirme que les environs de -Tournus et de Mâcon, par un privilége particulier, furent à l'abri de -ces épouvantables dévastations; et que c'est là que les évêques et les -moines accouraient de toutes les parties de la France avec les reliques -des saints, et les trésors des églises[411]. Si une colonie sarrazine -s'était trouvée dans le pays, comme l'éloignement qu'on a cru remarquer -entre la population actuelle et les populations voisines aurait été -alors encore plus sensible, est-ce là que les chrétiens pressés de -toute part auraient cherché un refuge? - - [411] Voy. le recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, - t. IX, p. 7, 565, 669, etc. - -Nous rejetons également l'opinion de ceux qui ont rattaché aux -invasions sarrazines la classe d'hommes établis dans le Bigorre et -dans les contrées voisines des Pyrénées, et qu'on appelle _Cagots_. -Les Cagots, qui ont subsisté jusqu'à ces derniers tems, formaient -une classe à part, et passaient pour être en proie à des maladies -contagieuses. Le savant de Marca supposa qu'ils étaient un reste -des Sarrazins, et il faisait dériver leur nom de _caas-goths_, ou -chasseurs de goths. Mais les Cagots sont appelés dans le pays du nom de -_Christaas_, ou de chrétiens; ce qui a donné lieu à un savant de nos -jours de penser que c'étaient des chrétiens primitifs, qui n'étaient -jamais sortis de leurs montagnes, et qui, n'adoptant pas les pratiques -mises plus tard en usage par le reste de la population, avaient fini -par se trouver isolés[412]. Quoi qu'il en soit, l'opinion de Marca est -insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots à ce -grand nombre de peuplades éparses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs, -sous les noms de _Caqueux_, _Cacous_, _Capots_, etc.,[413]. - - [412] Voy. la lettre que M. Walckenaer a insérée dans les - _Nouvelles annales des Voyages_, t. LVIII, p. 326 et suiv. - - [413] Comparez l'_Histoire de France_, par M. Michelet, t. I, p. - 495, et les _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 217. - Ce que nous avons dit de la prétendue colonie sarrazine des bords - de la Saône, et des Cagots, s'applique également à une certaine - peuplade établie sur les bords de la Loire, dans la presqu'île - nommée le Véron, entre la Loire et la Vienne. Voy. le _Voyage aux - Alpes maritimes_, par M. Emm. Fodéré, t. I, p. 45 et suiv. - -Nous ne parlons pas ici des Maures d'Espagne, qui, sous Henri IV, -émigrèrent en France, particulièrement dans les provinces méridionales -du royaume. On sait que le roi d'Espagne, Philippe III, ne voulant plus -tolérer dans ses états des hommes qui étaient en opposition avec la -religion dominante, et qui, bien que faisant la richesse et la force -du pays, pouvaient, par leurs relations avec l'empire ottoman, alors -formidable, mettre le royaume en danger, ces hommes, au nombre de plus -d'un million, furent obligés de renoncer à leur patrie. Cent cinquante -mille d'entre eux franchirent les Pyrénées et entrèrent en France. -Mais le gouvernement leur permit seulement de traverser le royaume. -Presque tous se rendirent en Afrique ou dans les provinces de l'empire -ottoman; ceux qui restèrent en France embrassèrent le christianisme et -se fondirent dans la masse de la population[414]. - - [414] Comparez Chenier, _Recherches historiques sur les Maures_, t. - II, p. 385, et M. Capefigue, _Richelieu, Mazarin, la Fronde et le - règne de Louis XIV_, t. I, p. 31, 88 et suiv. - - -La littérature arabe n'a-t-elle exercé aucune influence sur la -littérature des peuples du midi de l'Europe? On a attribué aux nomades -de l'Arabie le premier emploi de la rime, des poésies amoureuses et -des chants de guerre. En effet, c'est vers les derniers tems du séjour -des Sarrazins en France, que commencèrent à se former la langue d'oc -et la langue d'oil; la langue latine n'existait plus que dans les -livres, et la langue germanique était tombée en désuétude. L'influence -arabe dut s'exercer principalement sur la langue d'oc, commune aux -peuples du midi de la France et de la Catalogne, d'abord parce que ce -furent les pays où les Sarrazins se maintinrent plus long-tems; de -plus, parce que la littérature des troubadours paraît avoir précédé -les autres littératures de l'Europe moderne. Mais cette influence ne -dut devenir vraiment sensible qu'après l'entière expulsion des Arabes -du sol français. Les monumens de la littérature romane qui nous sont -parvenus, sont tous postérieurs à la première moitié du dixième siècle; -et sans doute, l'occupation d'une partie du royaume par les Sarrazins -n'eut d'abord d'autre effet que d'entraver le développement d'une -civilisation qui tendait à se communiquer à toute la société chrétienne -de cette époque[415]. - - [415] Nous empruntons quelques-unes de ces observations à M. - de Sismondi, _Histoire de la littérature des peuples du midi de - l'Europe_. - -A l'égard des mots d'une origine incontestablement arabe qui se -sont introduits dans la langue française, par exemple l'expression -_salam alayk_ (salamalek), qui signifie _salut à toi_, et à laquelle -l'interlocuteur répond _alayk alsalam_, ou _sur toi le salut_, ces -mots ont pu s'introduire en France postérieurement aux invasions des -Sarrazins, et pendant les guerres des croisades. Il ne faut pas oublier -que les relations entre la France et les Sarrazins n'ont pas cessé -avec les invasions de ces derniers; bien au contraire, ces relations -n'ont fait que s'accroître, et leurs effets ont dû être d'autant -plus puissans, qu'en général, à la différence des anciennes, elles -reposaient sur des rapports de commerce et d'amitié. - -Un effet de la domination passagère des Sarrazins que l'on ne saurait -méconnaître, c'est la création d'une foule de seigneuries et de -fortunes dont il existe encore des débris. Les Sarrazins s'étaient -mis en possession de vallées fertiles et riches; d'autres contrées, -par suite d'une politique barbare, avaient été entièrement dévastées; -il était naturel que les personnes qui avaient aidé à l'expulsion des -barbares eussent part aux terres conquises. C'est ce qui eut lieu dans -les diocèses de Grenoble, de Gap, et dans la Basse-Provence[416]. C'est -ce qui avait déjà été mis en usage dans les provinces septentrionales -de l'Espagne. - - [416] Seulement il est bon de rappeler l'erreur de certains - écrivains qui, voulant flatter la vanité de quelques anciennes - familles, ont fait remonter l'origine de ces fortunes jusqu'avant - Charlemagne. Voy. ci-devant, p. 82. C'est encore à tort que - d'autres écrivains, attribuant à ce genre de conquêtes une - influence qu'elles n'ont pas eue, y ont rattaché l'établissement - des franchises municipales et de l'esprit de liberté qui se - firent remarquer dans le midi de la France plutôt qu'ailleurs. Ces - franchises étaient un reste de la domination romaine, et se sont - toujours conservées d'une manière plus ou moins intacte dans la - Provence et le Languedoc. Voyez l'_Histoire du Droit municipal en - France_, par M. Raynouard, Paris, 1829, 2 vol. in-8º. - -Cette manière d'arriver à l'opulence paraissait tellement naturelle, -que les princes et les grands s'en étaient fait comme une branche -de revenu, et qu'on spéculait sur une expédition tentée contre les -infidèles, comme maintenant on spéculerait sur l'armement d'un navire. -En 1034, le comte d'Urgel, Ermengaud IIe, fait don à un monastère -de ses états de la dîme de toutes les prises qu'il fera sur les -mécréans[417]. En 1074, le pape Grégoire VII écrit aux grands d'Espagne -pour leur annoncer qu'il investissait d'avance Ebles II, comte de -Roucy, de toutes les terres que celui-ci parviendrait à enlever aux -Sarrazins, à condition qu'Ebles déclarerait les tenir du saint-siége, -et qu'il lui paierait un tribut annuel[418]. - - [417] Bibliothèque royale, grand recueil des chartes, cartulaire - majeur de Saint-Michel de Cuxa, fol. 111 verso. - - [418] _Art de vérifier les Dates_, t. III, 2e partie, p. 273. - - -En somme, il semble que l'influence exercée directement par les -Sarrazins ne fut pas aussi considérable qu'on serait tenté de le -croire d'abord. Les dégâts mêmes qu'ils commirent, quelque affreux -qu'ils fussent, s'affaiblirent en présence de ceux des Normands -et des Hongrois; ils furent même inférieurs à ceux des Normands, -puisque ceux-ci, bien que venus plus tard, eurent un théâtre plus -vaste, et se maintinrent avec moins d'interruption. D'ailleurs, ce -n'est pas le souvenir des maux causés par les Sarrazins qui resta -gravé le plus profondément dans les esprits; pendant long-tems on -songea de préférence aux lumières, aux exploits et à la puissance -des Sarrazins; ce fut au point que le nom de _sarrazin_ et les noms -de _païen_ et de _romain_, se confondirent dans les esprits[419], et -que le vulgaire attribua aux Sarrazins tout ce qui apparaissait de -grand et de colossal. On sait que la ville d'Orange offre encore des -restes imposans de la domination romaine. Un poème manuscrit fait de -ce magnifique monument un _ouvrage sarrazin_. Il en a été de même des -anciens murs romains de Vienne en Dauphiné[420]. Encore aujourd'hui, -dans le midi de la France, chaque fois qu'on retire de la terre -quelqu'une de ces larges briques, par lesquelles les Romains avaient -coutume de recouvrir la toiture de leurs édifices, le peuple, dans les -pays mêmes où les mahométans n'ont peut-être jamais mis les pieds, ne -manque pas de donner à ces débris le nom de _tuile sarrazine_. - - [419] Voy. le _Roman de Garin le Loherain_, publié par M. Paulin - Paris, t. I, p. 88, et t. II, p. 57 et 199. - - [420] Voy. l'_Histoire de la ville de Vienne_, par M. Mermet, 2e - partie, 1833, in-8º, p. 148 et suiv. - -Le souvenir des invasions des Normands et des Hongrois n'existe plus -que dans les livres. D'où vient que le souvenir des Sarrasins est resté -présent à tous les esprits? Les Sarrazins se montrèrent en France avant -les Normands et les Hongrois, et leur séjour se prolongea après les -incursions des uns et des autres. Les premières invasions des Sarrazins -sont empreintes d'un tel caractère de grandeur, qu'on ne peut en lire -le récit sans émotion. Les Sarrazins, à la différence des Normands -et des Hongrois, marchèrent long-tems à la tête de la civilisation; -de plus, lorsqu'ils eurent cessé d'occuper notre territoire, ils -continuaient à être un sujet d'épouvante pour nos côtes; enfin, les -guerres qu'ils soutinrent pendant les croisades en Espagne, en Afrique -et en Asie, durent ajouter à leur nom un nouvel éclat. Mais toutes ces -raisons seraient insuffisantes pour expliquer la grande place que le -nom sarrazin remplit encore en Europe dans la mémoire des hommes. La -cause, la véritable cause d'un fait si singulier, c'est l'influence -qu'exercèrent au moyen-âge les romans de chevalerie, influence qui -s'est maintenue plus ou moins jusqu'à nos jours. - - -Maintenant que les romans de chevalerie sont presque oubliés, nous -avons de la peine à nous rendre compte de l'effet qu'ils produisirent. -Mais au moyen-âge, ces romans formaient presque l'unique lecture de la -noblesse et même du peuple. C'est là que les guerriers et les hommes -qui se piquaient d'élévation dans les sentimens, allaient chercher des -leçons de valeur et de générosité; c'est là que les personnes de l'un -et de l'autre sexe se formaient à la galanterie, qualité qui tenait -alors une place très-importante dans les moeurs publiques. En général, -les monumens de l'antiquité classique étaient perdus de vue; on -dédaignait même les chroniques nationales qui auraient pu mettre sur la -voie de la vérité. - -Les romans de chevalerie, dont une partie seulement nous est parvenue, -furent écrits dans les onzième, douzième et treizième siècles. La -plupart étaient en vers, et n'étaient pas seulement lus des personnes -de toutes les classes; des chanteurs ambulans, nommés _jongleurs_, -allaient de ville en ville, de bourg en bourg, et les récitaient en -présence du peuple assemblé. Il n'y avait presque pas de fête dans -les châteaux et dans les villages, où quelque morceau de ce genre ne -fût exposé à l'admiration populaire. Ce sont ces mêmes récits qui, -plus tard, reproduits par la plume des poètes italiens, surtout de -l'Arioste, ont continué, sous une nouvelle forme, à circuler dans -toutes les bouches. - -On sait que les guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, -qui forment le sujet d'une grande partie des romans de chevalerie, -furent principalement dirigées contre les Frisons, les Bavarois, -les Saxons et les autres peuples germains et slaves, qui sans cesse -menaçaient de forcer les barrières de l'empire. Mais, à l'époque où -les romans de chevalerie furent composés, il n'existait plus d'empire -français; la France était à peu près réduite à ses limites actuelles; -et les hommes qui voulaient signaler leur valeur allaient combattre les -mécréans, soit sur les bords de l'Èbre, du Tage, ou du Guadalquivir, -soit sur ceux du Jourdain, de l'Oronte et du Nil. Comme les auteurs -de romans de chevalerie écrivaient surtout pour les gens de guerre et -pour les personnes qui aimaient à figurer dans les tournois et les -exercices militaires, ils se crurent obligés de mettre en scène les -idées et les moeurs de leur tems. Dès lors, les noms de Roland et des -héros qui, depuis Charlemagne, étaient pour ainsi dire en possession -d'enflammer les imaginations, ne furent plus qu'une espèce de thème, -auquel venaient se rattacher les grands coups de lance et les triomphes -des guerriers de l'époque. Les poètes avaient même fini par comprendre, -sous la dénomination de Sarrazins, les Saxons et les autres peuples du -Nord, qui avaient été successivement en lutte avec la France[421]. - - [421] Quelques-unes de ces idées se trouvaient déjà dans les - articles que M. Fauriel inséra, en 1832, dans la _Revue des - Deux-Mondes_, relativement aux épopées provençales. - -Il fut donc admis en principe que tous les exploits des paladins et -des braves de l'âge héroïque de notre histoire avaient eu lieu contre -les Sarrazins. Il ne s'agit plus que de multiplier les occasions où -ces braves pourraient se signaler. Presque chaque ville du midi de -la France et de l'Italie fut censée avoir eu son émir et son prince -sarrazin, ne fût-ce que pour ménager aux preux de la chrétienté le -mérite de les déposséder[422]. On fit même intervenir les Sarrazins -dans les combats et les tournois des chrétiens, en un mot, dans tous -les lieux de la terre où il y avait quelque laurier à cueillir. Il -y a plus, afin de relever la gloire des chevaliers chrétiens, qui -naturellement finissaient par l'emporter, on rehaussa le caractère -de quelques-uns des chevaliers sarrazins; on en fit des modèles de -noblesse et de générosité[423]; enfin on ne reconnut de supérieur à -leur courage que le courage surhumain de Renaud et de Roland. - - [422] Voy. le _roman de Philomène_, déjà cité. - - [423] Dans le roman de _Partenopeus de Blois_, le héros chrétien - du poème est pris d'une manière traîtreuse par quelques Sarrazins. - Aussitôt le chef de l'armée sarrazine vient se remettre entre - les mains du roi de France, et déclare qu'il est prêt à subir le - traitement que le roi voudra lui infliger en représailles. Le même - trait est raconté d'un autre roi sarrazin. Voy. le _Journal des - Savans_, décembre, 1834, p. 728, article de M. Raynouard. - -Ici encore on retrouve la preuve de la supériorité morale des Maures -d'Espagne. Quelques chroniqueurs espagnols rapportent que, vers l'an -890, le roi des Asturies, Alphonse-le-Grand, ne trouvant point parmi -les chrétiens d'homme assez éclairé pour élever dignement son fils -et héritier présomptif, fit venir de Cordoue deux Sarrazins pour lui -servir de précepteurs. Une idée analogue se retrouve peut-être dans un -roman de chevalerie relatif à Charlemagne, où il est dit que Charles, -encore enfant, se rendit chez les Maures, ce qui donna probablement -lieu de croire à nos pères que ce prince, à l'aide des lumières qui -distinguaient alors les mahométans, s'était mis en état de renouveler -la face de l'occident[424]. - - [424] Voy. le _Roman des enfances de Charlemagne_, par Girard - d'Amiens, manusc. français de la Biblioth. roy., no 7188, fol. 30, - verso. - -Ce n'est guère que depuis quelques siècles qu'on est revenu à l'étude -des documens originaux de l'histoire nationale; et c'est seulement -depuis environ cent cinquante ans que la critique a pour toujours fait -justice des contes mis en circulation par les romans de chevalerie. -On est étonné de voir l'illustre Mabillon hésiter sur la fausseté de -certains épisodes du poème de _Guillaume-au-Court-Nez_, et ranger dans -le domaine de l'histoire la prétendue occupation du midi de la France -par les Sarrazins, sous Charlemagne[425]. - - [425] _Annales Benedictini_, t. II, p. 369. - -Assurément, si les Moussa, les Tharec, les Abd-alrahman et les Almansor -revenaient au monde, ils seraient bien étonnés de voir le changement -qui s'est opéré en Europe dans la position respective des chrétiens et -des musulmans. Mais cette première impression effacée, ils seraient -agréablement surpris de la large place que nos vieux romanciers ont -accordée à leurs exploits; et leur ame, habituée aux grandes choses, -rendrait hommage à un sentiment de courtoisie qui ennoblit les moeurs -barbares de nos pères, et qui semble disparaître chaque jour. - - FIN. - - - - -ADDITIONS ET CORRECTIONS. - - -Page 3. La note deuxième doit être ainsi conçue: «Procope, _Histoire -de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10; et M. Dureau de Lamalle, -_Recherches sur l'histoire de la partie de l'Afrique septentrionale, -connue sous le nom de régence d'Alger_, par une commission de -l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; Paris, 1835, t. I, p. -114 et suiv.» - -_Ibid._ Lisez ainsi la note 3: «Voy. les témoignages mentionnés par -Ibn-Khaldoun, dans l'extrait déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien -qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne partage pas cette opinion. Voy. aussi -l'article _berber_ de l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac.» - -Page 21. Le premier alinéa doit commencer ainsi: «Des documens qui -remontent à une assez haute antiquité, font mention de la destruction -du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, etc.» - -Page 51. Au bas de la page, ajoutez en note: «Voyez Conde, _Historia_, -t. I, p. 89.» - -Page 176. A la fin du dernier alinéa, ajoutez en note: «On lit dans -une charte de l'abbaye de Saint-Victor, à Marseille, à l'année 1005, -ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet populum christianum flagellare -per sævitiam paganorum, gens barbara in regno provinciæ irruens, -circumquaque diffusa vehementer invaluit, ac munitissima quæque loca -obtinens et inhabitans, cuncta vastavit, ecclesias et monasteria -plurima destruxit, et loca quæ prius desiderabilia videbantur in -solitudinem redacta sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum, -habitatio postmodum coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima -collectio_, t. I, p. 369. D'un autre côté, voici quel était, en 975, -l'état de l'église de Fréjus, d'après une charte rédigée au moment -où le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas -Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem -redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius fuerunt -effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel possessiones -quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum paginæ, desunt -regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia testimonia, aut vetustate -consumpta aut igne perierunt, nihil aliud nisi tantum solo episcopatus -nomine permanente. _Gallia Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82.» - -Page 230, note. A propos de l'origine du mot _sarrazin_, ajoutez ces -mots: «Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer que -d'après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., la partie -de l'Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès avant notre -ère, comme elle l'est encore de nos jours, habitée par des tribus -arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait donc également -possible que la dénomination d'_orientaux_ eût servi à distinguer les -nomades restés dans la presqu'île, de ceux qui avaient traversé la mer -Rouge. Encore aujourd'hui que l'Égypte est occupée par les Arabes, la -contrée située à l'orient du Delta est nommée _scharkyé_ ou orientale, -et la partie comprise dans le Delta, _gharbyé_ ou occidentale. C'est -ainsi que les Goths, dès avant leur départ des pays qu'ils occupaient -au nord de l'Europe, s'étaient divisés en _Ostrogoths_ ou Goths de -l'est, et _Visigoths_ ou Goths de l'ouest; mais la difficulté qui -résulte du passage de Nonnosus existe toujours.» - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - Pag. - - Dédicace v - - Introduction ix - - PREMIÈRE PARTIE. Premières invasions des Sarrazins - en France, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et - de tout le Languedoc, en 759 1 - - DEUXIÈME PARTIE. Invasions des Sarrazins en France, - depuis leur expulsion de Narbonne jusqu'à leur établissement - en Provence, en 889 85 - - TROISIÈME PARTIE. Établissement des Sarrazins en Provence, - et incursions qu'ils font de là en Savoie, en Piémont - et dans la Suisse, jusqu'à leur expulsion - totale de France 157 - - QUATRIÈME PARTIE. Caractère général des invasions - sarrazines, et conséquences qui en furent la suite 229 - - Des peuples qui prirent part à ces invasions: les Arabes 229 - --les Berbers 232 - --les Germains, les Slaves, etc. 233 - - Commerce des esclaves 235 - - Les juifs prirent-ils part à ces invasions? 241 - - Langages et religions des envahisseurs 242 - - Motifs qui faisaient agir les conquérans 249 - - Costume des conquérans 251 - - Partage du butin 253 - - Sort des chrétiens qui tombaient entre les mains des - Sarrazins 254 - - Sort des Sarrazins qui tombaient entre les mains des - chrétiens 262 - - Servage et esclavage en France 265 - - Système d'administration établi par les Sarrazins 270 - - Impôts 279 - - Manière dont s'opéraient les invasions sarrazines 286 - - Traces qui restent de ces invasions 289 - - Progrès dans l'agriculture 296 - - Races des chevaux 298 - - Danses 300 - - Colonies sarrazines en France 301 - - Influence des Arabes sur la littérature française 306 - - L'influence des invasions sarrazines en général exagérée 309 - - Cette exagération est l'ouvrage des romans de chevalerie 311 - - Grande place que les Sarrazins occupent dans ces romans 313 - - Additions et corrections 319 - - - - -Note de transcription détaillée: - -Cette version électronique comporte les corrections suivantes: - - p. xxix, «Narbonam et Carcassonam» corrigé en - «Carcassonam et Narbonam» (note no 14), - p. 8 et 61, «Pépin» harmonisé en «Pepin», - p. 12, «Béjà» corrigé en «Beja» («évêque de Beja»), - p. 14, «Beziers» corrigé en «Béziers», - p. 18, «Paul, diacre,» corrigé en «Paul Diacre,» (note no 42), - p. 30, «Acheri» corrigé en «Achery» («Spicilège de d'Achery», - note no 57), - p. 40, «Ausonne» corrigé en «Ausone» - («ces vers d'Ausone», note no 66), - p. 39, «Bouches-du-Rhônes» corrigé en «Bouches-du-Rhône», - p. 71, «il» corrigé en «ils» («qu'ils accablèrent»), - p. 74, «Voyage» corrigé en «Voyages» («Voyages en Arabie», - note no 111), - p. 79, «Refugié» corrigé en «Réfugié» («Réfugié en Afrique»), - p. 94, ajout d'un «d» manquant dans «C'est sans doute de là», - p. 94, «christiana» harmonisé en «Christiana» («Gallia Christiana», - note no 129), - p. 101, «secourera» corrigé en «secourra» («Dieu vous secourra»), - p. 128, «rebellion» corrigé en «rébellion» («Quand la rébellion»), - p. 133, ajout de «dom» dans «Recueil de dom Bouquet» (Note no 184), - p. 164, «fut» corrigé en «furent» («la France et l'Italie furent»), - p. 173, «mersio» corrigé en «messio» («pæninam messio falcem»), - p. 175, «rebellions» corrigé en «rébellions» - («les rébellions sans cesse renaissantes»), - p. 210, «Voyages» corrigé en «Voyage» («Voyage dans les départemens du - midi de la France», note no 282), - p. 220, «japer» corrigé en «japper» («ils semblaient japper»), - p. 230, «OElsner» corrigé en «Oelsner» («mémoire de M. Oelsner»), - p. 279, «arrogé» corrigé en «arrogés» - («s'étaient arrogés les revenus»), - p. 300, «tauraux» corrigé en «taureaux» («deux taureaux catalans»). - -Les erreurs évidentes de ponctuation ont été corrigées silencieusement; -certains point manquants, comme dans «ibid.» ou «t.» ont été ajoutés. - -À l'exception des corrections mentionnées ci-dessus, l'orthographe, la -ponctuation et l'accentuation n'ont pas été harmonisées, comme dans par -exemple: - - Guillaume... au court-nez / au-court-nez / au court nez - Spicilège / Spicilége - Aaron-Alraschid / Aaron-alraschid - -Plusieurs notes contenaient quelques mots écrits en arabe. Ceux-ci n'ont -pas fait l'objet d'une transliterration en caractères latins puisque -cela est déjà fait lors du renvoi à la note; ils ont été remplacé par -«<mot en arabe>». - -Les «additions et corrections» mentionnées à la fin du livre ont été -intégrées à l'ouvrage. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by -Joseph Toussaint Reinaud - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE *** - -***** This file should be named 43306-8.txt or 43306-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/0/43306/ - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Invasions des Sarrazins en France - et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, - pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère - -Author: Joseph Toussaint Reinaud - -Release Date: July 26, 2013 [EBook #43306] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43306 ***</div> <div class="tnote"> <p>Note de transcription:</p> @@ -13977,388 +13936,6 @@ la fin du livre ont été intégrées à l'ouvrage. </div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by -Joseph Toussaint Reinaud - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE *** - -***** This file should be named 43306-h.htm or 43306-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/0/43306/ - -Produced by Laurent Vogel, Bibimbop and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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