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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43306 ***
+
+ Note de transcription:
+
+ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+ corrigées. Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre.
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+ INVASIONS
+ DES SARRAZINS
+ EN FRANCE
+ ET
+ DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET EN SUISSE.
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+ Ouvrage du même auteur se trouvant à la même librairie:
+
+ _Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas
+ et d'autres cabinets; considérés et décrits d'après leurs rapports
+ avec les croyances, les moeurs et l'histoire des nations musulmanes._
+
+ Paris, 1828, deux vol. in-8º, avec dix planches. Prix: 18 fr.
+
+
+ IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPRÉ,
+ Rue Saint-Louis, No 46, au Marais.
+
+
+
+
+ INVASIONS
+ DES SARRAZINS
+ EN FRANCE
+ ET
+ DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE,
+ PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SIÈCLES DE NOTRE ÈRE,
+ D'APRÈS LES AUTEURS CHRÉTIENS ET MAHOMÉTANS,
+
+ PAR M. REINAUD,
+ MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET
+ BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX
+ DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE, ETC.
+
+
+ [Illustration]
+
+
+ PARIS,
+ A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPRÉ,
+ Rue Vivienne, 2.
+
+
+ 1836.
+
+
+
+
+ A
+ Monsieur Raynouard,
+
+ MEMBRE DE L'INSTITUT,
+
+ L'ILLUSTRE ÉDITEUR DES POÉSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR
+ DES MONUMENS DE LA LITTÉRATURE ROMANE.
+
+ HOMMAGE DE SON CONFRÈRE.
+
+
+
+
+INTRODUCTION.
+
+
+Il fut un tems où la France était continuellement exposée aux attaques
+et aux violences d'un peuple étranger; et ce peuple, qui déjà avait
+subjugué l'Espagne et quelques autres contrées voisines, amenait
+avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles
+moeurs. Il s'agissait, pour la France et pour les pays de l'Europe
+qui n'avaient pas encore subi le joug, de savoir s'ils conserveraient
+tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les
+institutions.
+
+On s'était plus d'une fois demandé quel était le caractère de ces
+attaques qui furent accompagnées de l'occupation d'une partie de notre
+territoire, d'où elles venaient, quelles en furent les circonstances
+et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils à une seule et
+même nation, à la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs
+des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s'accordaient tous
+dans le même but, professaient-ils la même religion? ou bien y avait-il
+parmi eux des juifs, des idolâtres et même des chrétiens? Enfin, quels
+furent les résultats d'invasions si souvent répétées, et en reste-t-il
+encore des traces?
+
+Une partie de ces questions avait déjà été plus d'une fois examinée;
+mais personne, ce nous semble, n'avait essayé de les envisager toutes
+et d'en tirer des conséquences générales[1]. Pour traiter un pareil
+sujet dans toute son étendue, il était indispensable de réunir aux
+témoignages des écrivains chrétiens occidentaux, ceux des écrivains
+arabes; aux témoignages des peuples vaincus, ceux des peuples
+vainqueurs.
+
+ [1] Nous devons cependant faire mention du _Précis historique
+ des guerres des Sarrazins dans les Gaules_; par M. B.... N. C.
+ F., Paris, 1810; et de l'_Histoire générale du moyen-âge_; par M.
+ Desmichels, Paris, 1831, t. II.
+
+Depuis bien des années on avait remarqué l'insuffisance des récits des
+écrivains de l'Europe chrétienne. L'époque des invasions des Sarrazins
+en France se lie précisément aux tems les plus désastreux et les plus
+obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencèrent, vers
+l'an 712 de notre ère, la France était morcelée entre les Francs du
+Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne;
+les Francs du Midi, qui étaient maîtres de l'Aquitaine, depuis la
+Loire jusqu'aux Pyrénées, et les débris des Visigoths qui avaient
+conservé une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis
+long-tems la faiblesse des souverains et l'ambition des grands avaient
+mis le désordre dans le gouvernement et dans la société; une foule
+d'intérêts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il
+parvenu que des notions très-imparfaites sur cette partie de nos
+annales. Avec Pepin et Charlemagne, à mesure que l'unité politique
+se rétablit, l'horizon historique s'étend et s'éclaire d'une lumière
+nouvelle; mais dès lors les Sarrazins sont repoussés loin de notre
+territoire. Lorsqu'ensuite, sous les fils de Louis-le-Débonnaire et
+leurs descendans, les Sarrazins se montrèrent de nouveau en-deçà de nos
+frontières, l'anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient
+encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l'horizon historique
+recommença-t-il à se rembrunir, à tel point que la France, étant
+alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, où les
+Sarrazins, les Normands et les Hongrois s'étaient donné rendez-vous, on
+a souvent de la peine à démêler ce qui fut l'ouvrage des uns et ce qui
+fut l'ouvrage des autres.
+
+Le récit des écrivains arabes sur des tems si éloignés, surtout pour ce
+qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n'est pas toujours
+plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages
+nous sont parvenus, ont écrit long-tems après les événemens. Sans doute
+il y eut dès l'origine, parmi les conquérans, des hommes empressés de
+transmettre à la postérité des faits si merveilleux, si honorables en
+général pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention
+d'une histoire de Moussa, conquérant de l'Espagne, écrite par son
+petit-fils[2], et d'un poème sur Tarec, rival de gloire de Moussa,
+composé également deux générations après lui[3]. Mais le récit que ces
+hommes laissèrent par écrit était sans doute bien imparfait, puisque
+les auteurs postérieurs ont le plus souvent l'air de parler d'après des
+traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes, à cette
+époque d'enthousiasme et de gloire, étaient presque uniquement occupés
+de ce qui pouvait relever l'éclat de leur religion. La seule branche
+de la littérature qui attirât leurs hommages était la poésie. Aussi,
+la même disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits
+et les succès des conquérans de la Syrie, de l'Égypte et du reste de
+l'Ancien-Monde.
+
+ [2] Casiri, _Bibliotheca arabico-hispana Escurialensis_, t. II, p.
+ 139.
+
+ [3] _Ibid._, p. 36.
+
+ [4] Nous ne disons rien de l'_Histoire des deux conquêtes de
+ l'Espagne par les Mores, par Abulcacim-Tarif-Aben-Tarique, l'un
+ de ceux qui y ont pris part_. Cet ouvrage est apocryphe, et il fut
+ composé dans le seizième siècle, par Miguel de Luna, interprète de
+ Philippe II.
+
+Les récits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte à
+notre sujet, sont postérieurs au neuvième siècle de notre ère, et
+appartiennent par conséquent à une époque où le souvenir des événemens
+était en partie effacé. Il y a d'ailleurs des séries considérables de
+faits dont ils n'ont rien dit.
+
+Les Arabes avaient bien des moyens de connaître l'intérieur de la
+France et des contrées voisines. Ils en occupèrent long-tems une
+partie; plus tard, les relations qu'ils entretinrent avec ces pays
+furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage,
+qu'indépendamment des incursions à main armée qu'ils y faisaient, des
+ambassadeurs se rendaient fréquemment d'une contrée à l'autre. On sait
+d'ailleurs, par Massoudi, que vers l'an 939 de Jésus-Christ, un évêque
+de Gironne, en Catalogne, appelé Godmar, ayant été envoyé en députation
+auprès du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam,
+fils et héritier présomptif du prince, et connu par son zèle éclairé
+pour tous les genres de lumières, une Histoire de France depuis Clovis
+jusqu'à son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, était sous la
+domination française, et l'évêque de Gironne reconnaissait l'autorité
+de Louis-d'Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France
+était exacte. Massoudi déclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage
+en Égypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots
+qu'il en dit.
+
+ [5] Les noms de Godmar et de Gironne, ainsi que le passage entier
+ sont altérés dans la plupart des exemplaires de Massoudi qui
+ se trouvent à la bibliothèque Royale. Nous avons fait usage des
+ divers manuscrits de la Bibliothèque, notamment d'un exemplaire
+ ayant appartenu à feu M. Schulz, et acquis récemment. Voyez aussi
+ Deguignes, _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. XLV, p.
+ 21; M. d'Ohsson, _Des Peuples du Caucase_; Paris, 1828, p. 123, et
+ le recueil espagnol intitulé _Espana Sagrada_, t. XLIII, p. 126 et
+ suiv.
+
+Une cause qui dut rebuter les écrivains arabes eux-mêmes, ce fut la
+multitude de noms d'hommes et de lieux qui se présentaient sous leur
+plume, et qui étaient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en
+écrivant, ne sont pas dans l'usage de marquer les voyelles; quelquefois
+même, pour les lettres de l'alphabet qui se ressemblent, les copistes
+omettent les points placés en-dessus ou en-dessous qui doivent servir
+à les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n'ont
+pas d'analogue dans leur langue, sont-ils méconnaissables pour les
+nationaux eux-mêmes.
+
+A défaut d'autres témoignages, les monnaies frappées par les vainqueurs
+auraient pu être de la plus grande utilité. On sait de quel secours, en
+général, sont ces monumens pour fixer les noms d'hommes et de lieux,
+ainsi que les dates. Mais jusqu'au dixième siècle, les Sarrazins
+d'Espagne et de France ne connurent qu'un hôtel des monnaies, celui
+de Cordoue; et les monnaies antérieures à cette époque, qui nous sont
+parvenues, renferment seulement quelques passages de l'Alcoran, sans
+nom de souverain ni de gouverneur de province.
+
+On peut juger par là des nombreuses difficultés que présentent les
+premiers tems de l'établissement des Sarrazins en Espagne, et à plus
+forte raison de leur établissement en France. Il existe, au sujet de
+l'occupation de l'Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publié
+il y a quelques années et qui renferme des renseignemens précieux.
+C'est l'_Histoire de la domination des Arabes en Espagne_ par Conde[6].
+L'auteur a eu à sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothèque
+de l'Escurial et de quelques bibliothèques particulières d'Espagne;
+et bien que certains écrits qui se trouvent à la Bibliothèque royale
+de Paris lui soient restés inconnus, il a, en général, puisé à des
+sources plus abondantes qu'il ne serait possible de le faire ailleurs.
+Malheureusement Conde n'a pas eu le tems de mettre la dernière main
+à son travail. Peut-être aussi manquait-il de la critique nécessaire
+pour une tâche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol
+que Conde paraît n'avoir pas connu, et qui lui aurait été fort utile.
+C'est un recueil de lettres servant à éclaircir l'histoire de l'Espagne
+sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publié à Madrid en 1796, est destiné
+à combattre certains passages du douzième volume de l'_Histoire
+d'Espagne_ de Masdeu. L'auteur laisse trop souvent percer l'envie qu'il
+a de trouver en faute l'écrivain qu'il attaque. D'ailleurs une partie
+des passages arabes qu'il allégue paraissent altérés. Néanmoins il fait
+souvent preuve de beaucoup de sagacité; et les questions qu'il soulève
+au sujet des différentes races dont se composaient les armées des
+conquérans, des diverses religions qu'ils professaient, des déchiremens
+qui furent la suite presque immédiate d'élémens aussi hétérogènes,
+auraient mérité de fixer l'attention de Conde.
+
+ [6] _Historia de la dominacion de los Arabes en Espana_; Madrid,
+ 1820, 3 vol. in-4º. Il a paru deux traductions françaises,
+ libres et abrégées de cet ouvrage, l'une par M. Audiffret dans
+ la _Continuation de l'art de vérifier les dates_; l'autre par M.
+ de Marlès, et formant un livre à part. Une traduction complète de
+ cet ouvrage avait été préparée par M. d'Avezac qui, à la parfaite
+ connaissance de l'espagnol, joint celle de la géographie et de
+ l'histoire de l'Espagne et de l'Afrique; mais cette traduction est
+ restée inédite. Nous devons encore faire mention d'un ouvrage écrit
+ en allemand; c'est le _Geschichte von Spanien_: par M. Lembke,
+ Hambourg, 1831. Le premier volume, le seul qui ait paru, s'étend
+ jusqu'en 822.
+
+ [7] _Cartas para illustrar la historia de la Espana arabe_, 1 vol.
+ in-4º; par Faustino Borbon, qui avait l'avantage de pouvoir puiser
+ dans les manuscrits arabes de la bibliothèque de l'Escurial.
+
+En nous livrant à ce travail, nous ne nous sommes pas dissimulé les
+nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous
+a semblé qu'il était possible d'ajouter à la masse des faits déjà
+connus. Une autre circonstance nous a encouragé; c'est que, même pour
+certaines expéditions des Sarrazins sur lesquelles il n'existe d'autres
+ressources que les témoignages des écrivains chrétiens du pays, nous
+avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom
+Bouquet et d'autres érudits non moins éminens.
+
+Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des récits souvent
+incohérens que l'histoire nous a conservés, nous avons tâché de démêler
+les témoignages contemporains, ou du moins les témoignages les plus
+rapprochés des événemens. Sous ce rapport, nous devons nous hâter
+de dire que les récits des écrivains chrétiens de l'époque, quelque
+défectueux qu'ils soient, nous ont paru, en général, dignes de beaucoup
+de considération. Quand ces témoignages et ceux des Arabes s'accordent
+ensemble, nous avons cru y reconnaître le caractère de la vérité; quand
+ils ne s'accordent pas, nous les avons rapportés les uns et les autres,
+en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons
+d'ailleurs, autant qu'il nous a été possible, puisé aux sources. Pour
+les auteurs originaux que nous n'avons pu consulter, nous avons eu soin
+d'en avertir; c'est ce qui nous est arrivé pour certains événemens que
+Conde a fait connaître d'après les écrivains arabes. Sans doute, il eût
+mieux valu pouvoir vérifier ces faits sur les originaux eux-mêmes, qui
+doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a négligé ordinairement
+d'indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8].
+
+ [8] Une partie des extraits originaux faits par Conde se trouvent
+ aujourd'hui à Paris, et appartiennent à la Société Asiatique; mais
+ nous n'avons dans ces extraits rien trouvé d'important pour notre
+ objet.
+
+A la fin de l'ouvrage, nous parlons des différens peuples qui, mêlés
+aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l'Europe aux lois
+de l'Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons
+désigné ces peuples, tantôt par le nom générique de _Sarrazins_, mot
+dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui s'appliquait alors aux
+nomades en général; tantôt par celui de _Maures_, parce que c'est
+par l'Afrique que les Arabes s'introduisirent en Espagne, et que
+beaucoup de guerriers africains se joignirent à eux. Nous avons eu soin
+d'ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des
+Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, après la
+mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son
+vaste empire, et s'en disputèrent les tristes lambeaux.
+
+A l'époque où les Sarrazins traversaient la France, le fer et la
+flamme à la main, et dévastaient le nord de l'Italie et la Suisse,
+d'autres bandes, venues des mêmes contrées, régnaient en maîtres dans
+la Sicile et la partie méridionale de l'Italie. Ces dernières invasions
+se détachant tout-à-fait des premières, nous avons dû nous borner à
+indiquer l'influence que des attaques, disséminées sur un si large
+théâtre, exercèrent quelquefois les unes sur les autres.
+
+Il existe dans les divers pays qui ont été occupés, plus ou moins
+long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives à cette
+occupation même. Ici, on montre l'emplacement d'une forteresse d'où ils
+répandaient la terreur dans les campagnes voisines. Là, est le passage
+d'une rivière où ils rançonnaient les habitans du pays. Dans cette
+vallée est une grotte où ils avaient coutume d'enfermer leur butin. Sur
+ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes
+formidables, au moyen de signaux particuliers, étaient dans l'usage
+de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne
+reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispensé
+d'en parler. Nous citerons, comme exemple, l'opinion qui a cours au
+sujet de Castel-Sarrazin, nom d'une ville située sur les bords de la
+Garonne. Il n'est presque personne, surtout dans le midi de la France,
+qui n'ait la conviction que cette place a été ainsi appelée parce
+qu'elle servit jadis de position fortifiée aux Sarrazins; et cependant
+cette dénomination n'est qu'une altération d'un nom jadis en usage dans
+le pays[9].
+
+ [9] Castel-Sarrazin dérive évidemment de _Castrum Cerrucium_, nom
+ sur lequel on peut consulter le _Gallia Christiana_, t. I, p. 160,
+ et l'_Histoire générale du Languedoc_, par dom Vaissette, t. I, p.
+ 544.
+
+Nous avons également évité de nous appesantir sur certains épisodes,
+au sujet desquels des écrivains postérieurs n'ont pas craint de donner
+les détails les plus circonstanciés, et dont les auteurs contemporains
+n'ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces épisodes sont l'ouvrage
+de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de
+romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions évidemment
+erronées; il nous a semblé qu'il suffisait d'en indiquer l'objet et la
+source.
+
+A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots
+de certains de ces épisodes, qui tiennent directement à notre sujet,
+et qui, ayant servi de base à une partie des monumens de notre vieille
+littérature, formèrent long-tems l'opinion générale de nos pères.
+
+Les Sarrazins sont souvent appelés par les écrivains contemporains
+du nom de _payens_, parce qu'on remarquait dans leurs rangs beaucoup
+d'idolâtres, et parce que d'ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant,
+les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un
+culte divin. Plus tard, à l'époque des croisades, lorsque les restes du
+paganisme furent éteints en Europe, les chrétiens d'Occident, n'ayant
+plus d'ennemis à combattre que les musulmans, les mots _islamisme_ et
+_paganisme_ devinrent synonymes; et on appela indifféremment du nom de
+payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l'Alcoran, mais
+encore les peuples idolâtres antérieurs à Mahomet, tels que les Francs
+qui avaient envahi la France, avant Clovis, et même les Grecs et les
+Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence
+ainsi: «Ci commencent les chroniques de tous les rois de France,
+chrétiens et sarrazins[10].»
+
+ [10] _Catalogus codicum bibliothecæ Bernensis_, par Sinner, t. II,
+ p. 244.
+
+Par une idée analogue, dans le roman français de _Parthenopeus_, dont
+l'action est censée se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins
+se trouvent en scène[11]. Il n'est pas étonnant d'après cela que, dans
+plus d'un écrit du moyen-âge, les restes imposans de la domination
+romaine à Orange, à Lyon, à Vienne en Dauphiné, portent le nom
+d'_ouvrage sarrazin_. Il n'est pas étonnant non plus qu'à la fin le
+nom sarrazin eût couvert tous les autres noms, et que les véritables
+sources de notre histoire étant négligées, les longues guerres de
+Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la
+Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables
+récits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du
+prophète des Arabes.
+
+ [11] _Parthenopeus de Blois_, publié par M. Crapelet, Paris, 1834,
+ 2 vol. in-4º. Dans ce poème, t. II, p. 77, l'Espagne musulmane est
+ dépeinte telle qu'elle fut à partir du onzième siècle, c'est-à-dire
+ morcelée entre une foule de principautés. Ainsi ce poème ne remonte
+ pas à une haute antiquité.
+
+Ce ne fut pas la seule source d'erreurs: le grand nom de Charlemagne
+avait fini par éclipser les noms de ses indignes successeurs, et même
+ceux de son aïeul Charles-Martel et de son père Pepin. Plusieurs
+auteurs de romans de chevalerie, et après eux, la plupart des
+chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les événemens les
+plus importans qui l'avaient précédé ou suivi. C'est ainsi que la
+prétendue chronique de l'archevêque Turpin[12] place sous le règne de
+Charlemagne l'ensemble des invasions sarrazines en France, à partir
+de Charles-Martel jusqu'au dixième siècle, et même le mouvement qui,
+vers la fin du onzième siècle, précipita les guerriers de la France en
+Espagne, pour secourir les chrétiens de la Péninsule, menacés à la fois
+par les musulmans du pays et les populations armées de l'Afrique[13].
+Il en est à peu près de même du _roman_ de Philomène[14], qui suppose
+sous Charlemagne les Sarrazins maîtres de tout le midi de la France, à
+peu près comme ils l'avaient été un moment sous Charles-Martel, et qui
+fait honneur à Charlemagne de leur expulsion opérée long-tems avant
+lui. Il n'est pas besoin d'ajouter que chacun de ces écrivains, en
+déplaçant ainsi les événemens, a employé dans ses tableaux les couleurs
+qui étaient propres à son tems.
+
+ [12] _De vita Caroli Magni et Rolandi_, édition de M. Ciampi,
+ Florence, 1822, in-8º. D'après les événemens auxquels il est fait
+ allusion dans cette prétendue chronique, elle a nécessairement
+ été écrite après l'an 1100. M. Ciampi, l'éditeur, qui connaissait
+ imparfaitement les tems et les lieux, a méconnu beaucoup de noms
+ propres.
+
+ [13] Il s'agit du moment où les Maures d'Espagne, vivement pressés
+ par les chrétiens de Tolède, appelèrent à leur secours Youssouf,
+ fils de Taschefin, fondateur de la ville de Marok et de l'empire
+ des Almoravides.
+
+ [14] _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_, édition de
+ M. Ciampi, Florence, 1823, in-8º. Le roman de Philomène, d'abord
+ écrit en provençal, est d'une composition postérieure à celle de la
+ chronique de Turpin.
+
+D'un autre côté, des auteurs qui écrivaient au moment de la lutte de
+nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaçant arbitrairement
+les événemens dont nous parlons sous les règnes de Pepin et de
+Charlemagne, ont attribué l'honneur du triomphe aux aïeux vrais ou
+supposés des seigneurs de qui ils dépendaient. C'est l'idée qui domine
+dans le _poème de Guillaume au-court-nez_, ainsi appelé du nom de
+Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal héros, et à qui
+le poète attribue le mérite d'avoir chassé les Sarrazins de Nismes,
+d'Orange et d'autres cités du midi de la France[15]. C'était une
+manière de célébrer la part réelle que les guerriers de ces contrées
+prirent plus tard, non seulement à l'entière expulsion des mahométans,
+mais à la conquête successive de l'Espagne sous les Maures.
+
+ [15] Le _Poème de Guillaume au-court-nez_ est en français, et se
+ compose de près de quatre-vingt mille vers. On le trouve manuscrit
+ à la Bibliothèque royale, fonds de Lavallière, no 23. Le poème au
+ reste se divise en plusieurs branches ou parties.
+
+On comprend à quel point ces récits, amplifiés dans la suite par les
+poètes italiens, notamment par l'Arioste, durent égarer les esprits.
+Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans
+la première moitié du dixième siècle, quittant les bords du Danube
+où était établie leur demeure, franchirent les barrières du Rhin, et
+mirent presque toute la France à feu et à sang. Leurs brigandages,
+par le vaste théâtre où ils s'exercèrent autant que par leurs effets
+désastreux, rappelèrent l'invasion des Vandales, qui, cinq cents
+ans auparavant, étaient partis des mêmes lieux et avaient, par
+rapport à la France, suivi presque les mêmes chemins. Or, dans les
+rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appelées
+Venèdes ou Wendes. Il paraît que les écrivains allemands et français,
+particulièrement les poètes, voulant établir un rapprochement entre
+les Hongrois et les Vandales, dont le nom désigne encore tout ce que la
+barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s'attachèrent de préférence
+au mot _Wandes_, qu'ils écrivirent aussi _Vandres_ et _Vandales_,
+et l'appliquèrent aux Hongrois. Jacques de Guise, écrivain belge du
+quatorzième siècle[16], parlant des peuples qui, aux huitième, neuvième
+et dixième siècles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot
+_Vandale_, dans les langues du Nord, est synonyme de _coureur_ et de
+_vagabond_; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays,
+couraient d'une contrée à l'autre, on les avait tous compris sous cette
+dénomination[17].
+
+ [16] _Histoire de Hainaut_, en latin, publiée pour la première
+ fois en entier avec une traduction française, par M. le marquis de
+ Fortia d'Urban, Paris, 1826 et années suiv. 15 vol. in-8º.
+
+ [17] Il est certain que, d'après le récit de Jacques de Guise,
+ les Vandales étaient venus en France à travers le Rhin, et que
+ cependant plusieurs faits rapportés par l'auteur appartiennent
+ aux Normands. A la vérité, il raconte deux fois l'invasion des
+ Vandales, une fois sous les règnes de Charles-Martel et de Pepin
+ (voy. t. VIII, p. 263 et suiv.); et une autre fois, sous les
+ règnes de Charles-le-Simple et de Louis d'Outremer (t. IX, p. 220
+ et suiv.). La première fois, il sacrifie au goût des auteurs des
+ romans de chevalerie; la seconde fois il est guidé par l'ordre réel
+ des événemens. Du reste, sans vouloir garantir l'étymologie que
+ Jacques de Guise donne du mot _vandale_, nous ferons observer que
+ le verbe allemand _wandeln_ signifie _marcher_.
+
+Jacques de Guise paraît surtout avoir fait des emprunts au _roman de
+Garin le Loherain_, poème français composé vers le douzième siècle[18].
+Dans le _roman de Garin_, l'invasion des Vandales est placée sous
+Charles-Martel, et les héros du poème sont censés avoir fait plus
+tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d'un côté, le poète
+raconte le martyre de saint Nicaise, évêque de Rheims, et la mort de
+saint Loup, évêque de Troyes, deux prélats qui vivaient au cinquième
+siècle; d'un autre côté, les détails du poème appartiennent au dixième
+siècle, et même aux siècles postérieurs. En effet, au moment où se
+passe l'action, Paris obéissait à un duc particulier, et le roi de
+France s'était retiré à Laon. Le pays situé entre la Champagne et
+l'Alsace, et d'où le principal héros du poème a reçu son surnom de
+_Loherain_, portait déjà le nom de _Lotharingia_ ou de Lorraine, mot
+dérivé du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il
+existait des ducs particuliers de Metz et d'autres villes; ajoutez
+à cela que, dans le poème, les Vandales sont quelquefois nommés
+Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins étaient alors maîtres de la
+Maurienne, appelée aujourd'hui Savoie[20].
+
+ [18] Le _Roman de Garin le Loherain_, publié pour la première fois
+ par M. Paulin Paris; Paris, 1833. Il a été publié une _Analyse
+ critique et littéraire_ de ce poème, par M. Leroux de Lincy; Paris,
+ Techener, 1835, in-8º.
+
+ [19] Comparez le _Roman de Garin_, t. I, p. 49 et suiv., et la
+ chronique de Turpin, p. 26, 81 et 83.
+
+ [20] Ces observations s'appliquent à un passage d'une vieille
+ compilation française intitulée _La Fleur des histoires_, sur
+ laquelle on peut consulter le catalogue des manuscrits de la
+ bibliothèque de Berne, t. II, p. 189; ainsi qu'à un passage d'un
+ poème français inédit, intitulé _Renard le contrefait_, dont M.
+ Robert, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, prépare
+ la publication.
+
+Maintenant, il se présente une question. Les Sarrazins furent-ils
+entièrement étrangers aux invasions du peuple appelé du nom de
+Vandales? et s'ils n'y furent pas étrangers, quelle est la part qu'on
+doit leur attribuer? De cette question, dépend la fixation des limites
+entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs
+passages de martyrologes et de légendes de saints, à la vérité,
+d'une origine postérieure au huitième siècle, font mention, à ce même
+siècle, d'églises détruites et de saints personnages mis à mort par
+les Vandales. Or, sous les règnes de Charles-Martel, de Pepin et de
+Charlemagne, les contrées situées entre le Rhin, les Pyrénées, les
+Alpes et la mer, n'eurent à souffrir des incursions d'aucun autre
+peuple étranger que les Sarrazins. D'un autre côté, les Vandales, dans
+le _roman de Garin_, la chronique de Jacques de Guise et le _roman du
+Renard le contrefait_, sont plus d'une fois appelés _Sarrazins_. Enfin,
+les véritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d'Afrique, sont
+quelquefois appelés _Vandales_, sans doute par allusion aux Vandales
+qui avaient été conduits en Afrique par Genseric[21].
+
+ [21] Voyez la _vie de saint Nicolas_, publiée par M. Monmerqué dans
+ la collection de la _Société des bibliophiles Français_. Paris,
+ 1834, p. 258.
+
+La question fut examinée, il y a cent cinquante ans, par le P.
+Lecointe, dans son histoire ecclésiastique de France[22]. Ce savant
+oratorien n'hésita pas à voir des Sarrazins dans les Vandales, et
+son opinion fut adoptée par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette,
+dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus érudits. Mais, c'est
+dans les derniers tems seulement, qu'on s'est occupé de mettre en
+lumière les monumens de notre vieille littérature, où les invasions
+des Vandales sont décrites avec le plus de détail et de suite. Ces
+ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi
+et le centre de la France, où les Sarrazins ont réellement pénétré,
+mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les
+divers pays riverains du Rhin, qui n'ont jamais vu flotter l'étendard
+du prophète. C'est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve
+quelquefois rien.
+
+ [22] _Annales ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv.
+
+Nous le répétons: aucun des témoignages relatifs à l'invasion d'un
+peuple vandale en France, au huitième siècle, n'est contemporain.
+Tous ces témoignages sont postérieurs au dixième siècle. Là, où les
+Vandales sont appelés Sarrazins, le mot _sarrazin_ ne peut-il pas
+être synonyme de _payen_. Déjà, dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24]
+avaient remarqué que certains faits, relatifs aux prétendus Vandales du
+huitième siècle, appartenaient à une autre époque[25].
+
+ [23] _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, sæc. III, part. II,
+ p. 534, et _Annales benedictini_, t. II, p. 90.
+
+ [24] _Histoire générale du Languedoc_, t. I, notes, p. 638 et suiv.
+
+ [25] Voyez ci-après, p. 31; voyez aussi, au sujet de la prise de
+ l'abbaye de Luxeuil par les Vandales, les _Mémoires historiques sur
+ la ville de Poligny_, par Chevalier; Lons-le-Saulnier, 1767, t. I,
+ p. 45 et 66.
+
+En vain dira-t-on que ces faits ont été admis dans les grandes
+chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez
+nos pères. Les chroniques de Saint-Denis n'ont commencé à être mises
+par écrit, que vers le milieu du douzième siècle; et pour les événemens
+antérieurs, le rédacteur s'est borné à reproduire les récits qui
+avaient cours de son tems. N'a-t-il pas également adopté les contes
+absurdes de la chronique de Turpin?
+
+Tout cela vient à l'appui de ce qu'on savait déjà. C'est que,
+pendant long-tems, les véritables sources de notre histoire restèrent
+délaissées, et que jusqu'au dix-septième siècle, c'est-à-dire jusqu'au
+rétablissement des études historiques, le roman de Garin et les
+ouvrages analogues furent presque les seules autorités consultées.
+C'est là ce qui explique la confusion qui avait passé des romans dans
+les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de légendes de saints.
+
+Maintenant, revenons à notre ouvrage. Il ne s'agit pas ici de ces
+sujets qui ne forment qu'un objet de curiosité ou qui n'intéressent
+que de petites localités. Pendant plus ou moins long-tems, une grande
+partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des
+Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Piémont
+et en Suisse; et les barbares occupèrent les lieux les mieux fortifiés
+du centre de l'Europe, depuis le golfe de Saint-Tropès jusqu'au lac
+de Constance, depuis le Rhône et le mont Jura jusqu'aux plaines du
+Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages
+faits par les Sarrazins ne fut pas étranger aux guerres des croisades,
+à ce mouvement général, qui précipita l'Europe chrétienne sur l'Asie
+et l'Afrique, et qui mit pendant plusieurs siècles en présence
+l'Évangile et l'Alcoran. D'ailleurs, dans toutes les contrées occupées
+par les Sarrazins, et même au-delà, le nom sarrazin est resté présent
+à tous les esprits, et il se mêle encore aux diverses traditions de
+l'antiquité et du moyen-âge.
+
+Les faits sont disposés dans un ordre chronologique. Si quelques
+événemens ont échappé à nos recherches, il sera facile de les insérer
+à leur place; s'il y en a qui ne soient pas présentés sous leur
+véritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractère. A cet
+égard, nous invoquons le zèle et les lumières des personnes que de si
+grands événemens ne trouveront pas indifférentes, et qui, à portée des
+lieux mêmes où les faits se passèrent, auront à leur disposition des
+documens inconnus. L'écrit que nous publions, et qui, bien qu'assez
+court, nous a coûté de longues recherches, peut être considéré comme
+le cadre où viendront successivement prendre place les divers épisodes
+du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous sépare de ces
+tems éloignés ne permet pas d'espérer qu'on parvienne à remplir toutes
+les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se présentera de
+nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet écrit a jeté
+quelque lumière sur la partie la plus obscure et la plus difficile de
+nos annales, nous nous croirons suffisamment dédommagé de toutes nos
+peines.
+
+L'ouvrage est divisé en quatre parties. Dans la première, il est parlé
+des invasions des Sarrazins, venant surtout d'Espagne, à travers les
+Pyrénées, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc
+par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxième partie est consacrée aux
+invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu'à leur
+établissement sur les côtes de Provence, vers l'an 889. La troisième
+fait voir comment les mahométans pénétrèrent par la Provence en
+Dauphiné, en Savoie, en Piémont et dans la Suisse. Nous montrons,
+dans la quatrième, quel fut le caractère général de ces invasions, et
+quelles en furent les suites.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+PREMIÈRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU'A LEUR EXPULSION DE
+NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759.
+
+
+Un auteur arabe, racontant la conquête de l'Espagne par ses
+compatriotes, rapporte d'abord ces paroles, qu'il place dans la bouche
+de Mahomet: «Les royaumes du monde se sont présentés devant moi, et
+mes yeux ont franchi la distance de l'Orient et de l'Occident. Tout
+ce que j'ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26].» On
+put croire, en effet, que tout l'univers allait fléchir sous le joug
+du prophète. En quelques années, la Mésopotamie, la Syrie, la Perse,
+l'Égypte et l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, furent soumises par
+le glaive. D'une part, les guerriers arabes envahissaient l'Espagne,
+et, s'avançant à travers la France, menaçaient de subjuguer le reste de
+l'Europe; de l'autre, franchissant l'Oxus et l'Indus, ils semblaient ne
+vouloir reconnaître d'autres bornes que celles que la nature elle-même
+a données à la terre que nous habitons.
+
+ [26] _Description géographique et historique de l'Espagne_, en
+ arabe, par Maccary. Voyez les manuscrits arabes de la Bibliothèque
+ royale, ancien fonds, no 704, fol. 61 verso. Cet ouvrage est
+ une compilation en plusieurs volumes, rédigée au commencement du
+ dix-septième siècle, mais où l'auteur met à contribution certains
+ ouvrages qui ne nous sont point parvenus. Conde n'a pas eu cette
+ compilation à sa disposition.
+
+Le centre de cet immense empire était en Syrie, dans l'antique ville
+de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le
+temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui
+régnait alors se nommait Valid.
+
+Les Arabes, en pénétrant dans l'Afrique, avaient rencontré dans
+l'intérieur, particulièrement dans les chaînes du mont Atlas,
+d'innombrables tribus nomades, appelées du nom général de Berbers. Ces
+peuplades, qui avaient successivement défendu leur liberté contre les
+Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judaïsme, les
+autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart
+de ces peuplades parlaient une langue particulière appelée le berber,
+qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d'un langage
+qui se rapprochait de l'arabe, de l'hébreu et du phénicien[27], soit
+que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et
+de la Phénicie qui, du tems de Josué et dans les tems postérieurs,
+s'embarquèrent pour les parages d'Afrique[28], soit que, comme le
+disent les plus savans d'entre les écrivains arabes, dans les premiers
+siècles de notre ère, plusieurs tribus de l'Yémen ou Arabie Heureuse,
+qui professaient le judaïsme, ayant été obligées de s'expatrier pour
+échapper aux persécutions des Éthiopiens, alors maîtres de cette partie
+de la presqu'île, se fussent réfugiées à travers les provinces romaines
+dans ces régions éloignées[29]: quoi qu'il en soit, ces rapports de
+langage ne contribuèrent pas peu à hâter les succès des Arabes; et,
+bien que les Berbers continuassent en général à professer la religion
+qu'ils avaient suivie jusque-là, ils furent d'un immense secours aux
+vainqueurs pour les nouvelles conquêtes qu'ils étaient sur le point
+d'entreprendre. En effet, les uns et les autres étaient habitués à la
+vie nomade, à une vie dure et sauvage, qui se prêtait admirablement à
+une guerre d'enthousiasme et de triomphes.
+
+ [27] _Nouveau Journal Asiatique_, extrait des Prolégomènes
+ d'Ibn-Khaldoun, par M. Schultz, t. II, p. 117 et suiv.
+
+ [28] Procope, _Histoire de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10;
+ et M. Dureau de Lamalle, _Recherches sur l'histoire de la partie de
+ l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de régence d'Alger_,
+ par une commission de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres;
+ Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv.
+
+ [29] Voy. les témoignages mentionnés par Ibn-Khaldoun, dans l'extrait
+ déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne
+ partage pas cette opinion. Voy. aussi l'article _berber_ de
+ l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac.
+
+Dès que la puissance des vainqueurs en Afrique commença à être
+affermie, ils songèrent à traverser le petit détroit qui sépare cette
+partie du monde de l'Europe. On était alors dans l'année 710. Celui
+qui gouvernait l'Afrique au nom du khalife s'appelait Moussa, fils de
+Nossayr. Né dans les dernières années du règne du khalife Omar, Moussa
+avait pour ainsi dire sucé avec le lait les idées de prosélytisme et
+de guerre qui caractérisaient l'islamisme. Il était alors âgé de près
+de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l'ardeur d'un jeune
+guerrier. Quant à l'Espagne, elle était au pouvoir des Goths, et le
+prince qui régnait s'appelait Rodéric. La monarchie des Goths, qui
+comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc
+et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armées
+nombreuses. Mais l'esprit de faction s'était emparé de chacun, et la
+corruption générale avait énervé les courages. Il était facile de voir
+qu'un royaume, en apparence très-puissant, succomberait devant un petit
+nombre d'enthousiastes et de sectaires, excités par la soif du butin et
+qui se croyaient envoyés de Dieu même.
+
+Moussa fit faire une première tentative par quelques Berbers, qui,
+débarquant au lieu où fut bâti plus tard Tharifa[30], parcoururent
+les côtes de l'Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les
+villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrèrent pas de résistance,
+Moussa, l'année suivante (711), fit partir une nouvelle expédition
+beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, composée de douze mille hommes,
+presque tous Berbers, était commandée par son affranchi Tharec, fils
+de Zyad, le même qui donna son nom au rocher de Gibraltar, près
+duquel il débarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu'on
+allait entreprendre devait accroître le nombre des fidèles, et ils
+s'assuraient à eux-mêmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu'à la
+gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche
+et fertile, où ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les
+désirs des hommes.
+
+ [30] Ce lieu fut ainsi appelé parce que le détachement des Berbers
+ avait pour chef Tharif.
+
+ [31] _Gibraltar_ est l'altération de _Gibel-Tharec_ ou montagne
+ de Tharec. C'est par erreur que Conde n'a fait qu'un personnage de
+ Tharif et de Tharec. Voy. Novayry, man. arab. de la Biblioth. roy.,
+ anc. fonds, no 702, fol. 9.
+
+La petite armée de Tharec suffit pour renverser l'armée des Goths. Le
+roi fut vaincu, et sa tête envoyée comme trophée à la cour de Damas.
+En moins d'un an, Tharec s'empara de Cordoue, de Malaga et de Tolède.
+Un écrivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il
+avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et après les avoir fait
+cuire, les avait donnés à manger à ses soldats[32]. Une des principales
+causes de ces succès sans exemple, ce fut l'appui que les vainqueurs
+trouvèrent dans les juifs, alors très-nombreux en Espagne. Les juifs
+étaient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils étaient en
+butte de la part des chrétiens, et d'ailleurs ils voyaient des frères
+dans une partie des conquérans.
+
+ [32] _Histoire de la Conquête de l'Espagne par les Musulmans_,
+ par Ibn-Alcouthya; manuscrits arabes de la Biblioth. roy., anc.
+ fonds, no 706, fol. 4. Ibn-Alcouthya écrivait dans la dernière
+ moitié du dixième siècle de notre ère. Son nom signifie _fils de la
+ Gothe_, et il fut ainsi appelé parce qu'il descendait des anciens
+ maîtres de l'Espagne. On trouve dans le même volume une chronique
+ des premiers siècles de la domination des Maures en Espagne, par
+ un écrivain de la même époque qui cite quelquefois pour garant le
+ témoignage des anciens du pays.
+
+A la nouvelle de progrès si glorieux, Moussa éprouva le désir d'en
+partager l'honneur. Il accourut du fond de l'Afrique avec une autre
+armée composée d'Arabes et de Berbers, comptant d'autant plus sur le
+succès, qu'on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophète,
+âgé de près de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet.
+Moussa porta ses pas d'un autre côté que son lieutenant, et subjugua
+successivement Mérida, Saragosse et d'autres cités. Puis se disposant
+à s'éloigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une
+troupe d'élite armée à la légère. Les fantassins, du reste en petit
+nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la
+meilleure portion de l'armée, et qui étaient montés en partie sur les
+chevaux des vaincus, n'avaient avec leurs armes qu'un petit sac pour
+les provisions et une écuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque
+bataillon reçut un nombre déterminé de mulets pour le transport des
+bagages.
+
+Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu'en France. A
+Narbonne, il trouva dans une église sept statues équestres en argent;
+et, à Carcassonne, l'église de Sainte-Marie offrit à son avidité sept
+colonnes d'argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent à la
+France le surnom de _grande terre_, désignant par là toute la contrée
+située entre les Pyrénées, les Alpes, l'Océan, l'Elbe et l'empire
+grec, vaste contrée, qui en effet répond à la France du tems de
+Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et où, suivant la
+remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues.
+
+ [33] Maccary, no 704, fol. 73 recto.
+
+Ce qui étonnait le plus les chrétiens, c'était de voir leurs
+ennemis presque partout en même tems. Quand un pays se soumettait
+de lui-même, les vainqueurs respectaient les propriétés et le culte
+établi. Seulement ils s'emparaient d'une partie des églises qu'ils
+convertissaient en mosquées, et prenaient les richesses des églises,
+les terres vacantes, et les biens dont les propriétaires s'étaient
+expatriés: ils s'emparaient également des armes et des chevaux qui
+leur étaient si utiles dans cette carrière de guerres et d'aventures
+continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait
+suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme
+un garant de fidélité. Pour les pays qui ne s'étaient soumis qu'à
+la force, ils étaient exposés à toute la violence de la conquête, et
+le tribut qui leur était imposé s'élevait au double des autres[34].
+Quelquefois les vainqueurs jugeaient nécessaire de laisser une
+garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols
+dont la haine pour les chrétiens était un gage assuré de dévouement.
+
+ [34] Il sera parlé, dans la dernière partie, des impôts établis par
+ les Sarrazins en France, et de leur système d'administration.
+
+Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa était de s'en
+retourner à Damas auprès du khalife son maître, à travers l'Allemagne,
+le détroit de Constantinople et l'Asie-Mineure, menaçant de ne faire
+de la mer Méditerranée qu'un grand lac qui aurait servi de voie de
+communication aux diverses provinces de cet immense empire[35].
+
+ [35] Maccary, no 704, fol. 62 verso et 73 recto.
+
+Quant aux auteurs chrétiens, ils ne font aucune mention de l'entrée
+de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna
+à quelques légères incursions. Mais il est certain que la chrétienté
+courait en ce moment le plus grand danger, et l'on frémit à l'idée de
+ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s'était mise de bonne heure
+parmi les vainqueurs.
+
+Moussa, dès l'origine de la conquête de l'Espagne, avait vu avec un vif
+sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec.
+D'ailleurs il aurait voulu s'approprier la meilleure partie du butin,
+se réservant de satisfaire, par le don de quelques objets précieux,
+au précepte de l'Alcoran qui attribue au souverain le cinquième des
+richesses prises sur l'ennemi. Tharec, au contraire, qui désirait
+exécuter le précepte dans toute sa rigueur, mettait fidèlement le
+cinquième du butin à part, et distribuait le reste aux soldats. La
+querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux
+rivaux devant son tribunal.
+
+La conquête de l'Espagne et d'une partie du Languedoc s'était faite
+en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays
+subjugués son fils Abd-alazyz, qui fixa sa résidence à Séville, et
+il le mit sous la surveillance d'un autre de ses fils, à qui il avait
+donné le gouvernement de l'Afrique. Celui-ci résidait à Cayroan, ville
+située à quelques journées de Tunis, dans l'intérieur des terres.
+
+Comme Moussa n'avait pas à sa disposition de flotte qui pût le conduire
+en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le détroit de Gibraltar,
+il longea la côte d'Afrique jusqu'en Egypte. Il était suivi des
+otages, au nombre de trente mille, qu'il s'était fait livrer par les
+peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes
+choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des
+auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne
+d'or. Quant au butin, il était immense. Une partie était portée sur des
+chars, une autre à dos d'animaux[36].
+
+ [36] Maccary, no 704, fol. 63 recto.--Ibn-Alcouthya, fol. 4 verso.
+
+Le débat entre Moussa et son lieutenant n'était pas encore réglé,
+lorsque le khalife Valid mourut. On était alors en 715. Soliman, frère
+et successeur de Valid, qui s'était laissé prévenir contre Moussa,
+accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre
+à une amende très-forte pour laquelle le vainqueur de l'Espagne fut
+obligé de recourir à la générosité de ses amis, il déclara une guerre
+implacable à ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l'Espagne, après
+s'être distingué par sa bravoure, se faisait chérir par sa justice
+et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, à l'exemple de
+plusieurs d'entre ses compagnons, s'était empressé d'épouser une femme
+du pays. Celle dont il fit choix était la veuve même de Roderic. Ses
+égards pour son épouse et le soin qu'il avait de ménager les peuples
+confiés à sa garde, fournirent à ses ennemis un prétexte pour l'accuser
+d'aspirer au trône. Il fut mis à mort, et sa tête ayant été envoyée
+dans du camphre à Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer à
+Moussa, que tant d'ingratitude n'avait pas encore fait renoncer à ses
+projets d'ambition. A ce spectacle, le père, saisi d'horreur, maudit le
+jour où il avait sacrifié son repos et son sang pour des maîtres aussi
+barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Médine. Quant à
+Tharec, il finit ses jours dans l'obscurité.
+
+Ces événemens jetèrent quelque trouble parmi les conquérans, et leurs
+progrès durent s'en ressentir. D'ailleurs l'attention du khalife et des
+Sarrazins d'Asie et d'Afrique était alors portée vers Constantinople,
+qui était assiégée par une armée de cent vingt mille guerriers et une
+flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d'Egypte.
+Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles
+incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d'Alhaor, en 718.
+Les vainqueurs, d'après leur récit, s'avancèrent jusqu'à Nîmes sans
+rencontrer d'obstacle, et repassèrent les Pyrénées emmenant captifs un
+grand nombre de femmes et d'enfans. L'usage était alors dans les armées
+chrétiennes et mahométanes, et c'est encore l'usage des mahométans
+de nos jours, que chaque guerrier eût sa part des objets pris sur
+l'ennemi; et les captifs, par la facilité que les vainqueurs avaient
+de les employer à leur usage personnel ou de les vendre, formaient en
+général la portion la plus précieuse du butin.
+
+ [37] Ils sont suivis en cela par Isidore, évêque de Beja, écrivain
+ contemporain, et par Roderic Ximenès, archevêque de Tolède. Le
+ récit d'Isidore, tel qu'on le lit dans les éditions ordinaires,
+ étant déparé par un grand nombre de fautes, nous le citerons
+ d'après le fragment revu sur plusieurs manuscrits, et inséré dans
+ les _cartas para illustrar la Historia de la Espana arabe_, p. XX
+ et suiv. Quant à Roderic Ximenès, qui écrivait dans le treizième
+ siècle, principalement d'après les auteurs arabes, sa relation se
+ trouve à la suite de la chronique arabe d'Elmacin, publiée en arabe
+ et en latin, par Erpenius, Leyde, 1625, in-fo.
+
+Les provinces méridionales de la France se trouvaient hors d'état
+d'opposer une résistance efficace. On était au tems des _rois
+fainéants_; le Languedoc, appelé _Gothie_, à cause du long séjour
+des Goths, et _Septimanie_ à cause de ses sept principales villes,
+Narbonne, Nîmes, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne et Maguelone,
+se trouvait en partie dans la limite des pays échus à Eudes, duc
+d'Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d'être issu du sang
+de Clovis, et qui par conséquent était parent des princes du nord
+de la France[38], voyait avec ombrage l'ascendant que les maires
+du palais prenaient dans cette partie de l'empire; et toute sa
+politique consistait à empêcher ces ministres ambitieux de supplanter
+leurs maîtres. De leur côté, les maires du palais ne songeaient
+qu'à accroître leur autorité; et d'ailleurs occupés à maintenir la
+domination des Francs qui s'étendait alors fort loin en Allemagne, ils
+voyaient avec quelque indifférence les progrès des Sarrazins dans le
+midi.
+
+ [38] Nous suivons ici l'opinion que le savant don Vaissette a émise
+ dans son _Histoire générale du Languedoc_, et qui a été adoptée par
+ les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_.
+
+Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-là
+au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonnés à
+eux-mêmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et
+des colons romains, portait encore le nom des antiques maîtres du
+monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races
+conservaient entre elles une ligne de démarcation, et avaient chacune
+leurs lois et leurs usages. Il s'était même formé divers partis qui
+voulaient s'arroger toute l'autorité.
+
+Ce qui défendait le mieux le midi de la France, c'était le désordre
+qui n'avait pas tardé à se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que
+le gouvernement de l'Espagne relevait du gouvernement de l'Afrique,
+lequel relevait à son tour du khalifat de Damas. Il était impossible
+qu'une autorité ainsi partagée, et dont le siége se trouvait dans
+plusieurs contrées à la fois, maintînt dans le devoir des hommes élevés
+au milieu du tumulte des armes. La division éclata entre les différens
+peuples qui avaient pris part à la conquête, entre les Arabes et les
+Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l'étaient pas. Comme les
+terres enlevées aux chrétiens avaient été la proie de quelques hommes
+puissans, les guerriers se plaignirent de n'avoir pas été récompensés
+dignement de leurs services, et se portèrent plus d'une fois à des
+violences sanglantes.
+
+Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la
+résistance que quelques chrétiens d'Espagne commencèrent dès lors
+à opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poignée de guerriers,
+fidèles à leur culte et à leur pays, se réfugièrent dans les montagnes
+des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et là, sous la conduite
+de Pélage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu'à l'entière
+expulsion des disciples du prophète[39].
+
+ [39] Les efforts que les chrétiens firent de bonne heure dans
+ les montagnes du nord de l'Espagne, pour se soustraire au joug,
+ sont mentionnés par les auteurs arabes, comme ils le sont par les
+ chrétiens. C'est donc à tort que Conde n'a pas jugé convenable
+ d'en parler, d'autant plus que son silence a donné lieu à quelques
+ personnes de croire que ce récit était sans fondement.
+
+Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d'Abd-alazyz, s'étant fait
+instruire de l'état des choses, choisit, pour remédier à ces maux,
+Alsamah, qui s'était fait remarquer en Espagne par son zèle et ses
+talens. Alsamah, également célèbre comme administrateur et comme
+guerrier, était chargé de rétablir l'ordre dans les finances et de
+donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considérables,
+provenant des dernières conquêtes, leur furent distribuées, et le reste
+des biens fut confié à des hommes intègres qui devaient en verser le
+revenu dans le trésor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un
+recensement exact des pays subjugués, et d'en indiquer la population
+respective et les ressources[40].
+
+ [40] Voici en quels termes s'exprime Isidore de Beja, écrivain
+ contemporain, p. L: «Zama ulteriorem vel citeriorem Hiberiam
+ proprio stylo ad vectigalia inferenda describit. Prædia et
+ manualia, vel quidquid illud est quod olim prædabiliter indivisum
+ redemptabat in Hispaniâ gens omnis arabica, sorte sociis dividendo
+ (partem reliquit militibus dividendam), partent ex omni re mobili
+ et immobili fisco associat.» Le passage correspondant de Roderic
+ Ximenès est ainsi conçu: «Zama proprio stylo descripsit vectigalia
+ Hispanorum; et quod prius indivisum ab Arabibus habebatur, ipse
+ partem reliquit militibus dividendam, partem fisco de mobilibus
+ et immobilibus assignavit, et Galliam narbonensem divisione simili
+ ordinavit.» Roderic Ximenès, _Historia Arabum_, p. 10. Voy. aussi
+ Conde, p. 70 et 75. Conde attribue au successeur d'Alsamah ce qui
+ est dit d'Alsamah lui-même. Nous avons déjà dit qu'il sera question
+ dans la suite des impôts établis par les Sarrazins en Espagne et en
+ France.
+
+Le khalife, qui était très-pieux, et qui s'effrayait du grand nombre de
+personnes restées fidèles à leur ancienne religion, aurait voulu qu'on
+forçât tous les chrétiens de l'Espagne et de la Septimanie à quitter
+leur patrie, et à venir dans le centre de l'empire, où leur présence
+n'inspirerait pas les mêmes craintes. Alsamah rassura le prince, en
+disant que le nombre des nouveaux musulmans s'accroissait chaque jour,
+et que bientôt l'Espagne ne reconnaîtrait plus d'autres lois que celle
+de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce récit, et qui
+écrivaient à une époque où les chrétiens, descendus de leurs montagnes,
+avaient commencé à se répandre dans les provinces méridionales de
+l'Espagne, déplorent la faiblesse d'Alsamah, et regrettent que la
+pensée du khalife n'eût pas été mise à exécution[41].
+
+ [41] Ibn-Alcouthya, fol. 5 verso, et 59 verso.--Maccary, no 705
+ fol. 3 verso.
+
+Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zèle contre
+les chrétiens un peu refroidi, depuis que tant d'ambitions étaient
+parvenues à se satisfaire. Il devait présenter la guerre sacrée comme
+l'action la plus agréable à Dieu, comme la source de toutes les faveurs
+célestes en cette vie et en l'autre.
+
+Dès que l'ordre eut été rétabli, Alsamah résolut de signaler son ardeur
+par quelque exploit éclatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre
+les chrétiens retranchés dans les montagnes du nord de l'Espagne, et
+les accabler avant qu'ils eussent le tems de s'y fortifier; il préféra
+se porter en France, se flattant d'exécuter ce que n'avait pu accomplir
+Moussa. On était alors en 721, sous le règne du khalife Yezyd: onze
+ans s'étaient écoulés depuis la première entrée des Arabes en Espagne.
+C'est à ce moment que les chroniqueurs français commencent à parler
+des bandes sarrazines et de leur chef, qu'ils appellent Zama. D'après
+leur récit, les Sarrazins venaient accompagnés de leurs femmes et de
+leurs enfans, dans l'intention d'occuper le pays. En effet, il arrivait
+continuellement en Espagne des familles pauvres d'Arabie, de Syrie,
+d'Égypte et d'Afrique, et les chefs comptaient sur les conquêtes
+futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42].
+
+ [42] Comparez la chronique de l'abbaye de Moissac, dans le recueil
+ des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. II, pag. 654;
+ Paul Diacre, _De Gestis Langobardorum_, dans le recueil de
+ Muratori, intitulé: _Rerum italicarum Scriptores_, t. I, part. 1re,
+ pag. 505.
+
+Alsamah, à l'exemple de ses prédécesseurs, s'avança dans le Languedoc,
+et forma le siége de Narbonne, qui sans doute avait été fortifiée
+dans l'intervalle. La ville ayant été obligée d'ouvrir ses portes, les
+hommes furent passés au fil de l'épée, les femmes et les enfans emmenés
+en esclavage. Narbonne, par sa situation près de la mer et au milieu
+de marais, offrait un accès facile aux navires qui venaient d'Espagne,
+et était en état, du côté de terre, d'opposer une longue résistance.
+Alsamah résolut d'en faire la place d'armes des musulmans en France, et
+il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes
+voisines; puis il marcha du côté de Toulouse. Cette ville était alors
+la capitale de l'Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut
+avec toutes les troupes qu'il put rassembler. Les Sarrazins avaient
+commencé le siége de la ville, et ils mettaient en usage les machines
+qu'ils avaient apportées. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient
+à repousser les habitans de dessus les remparts; la ville était sur
+le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs
+arabes, telle était la multitude des chrétiens, que la poussière
+soulevée par leurs pas obscurcissait la lumière du jour. Alsamah,
+pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l'Alcoran: «Si
+Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Les deux armées, ajoutent
+les Arabes, s'avancèrent l'une contre l'autre avec l'impétuosité
+de torrens qui se précipitent du haut des montagnes, ou comme deux
+montagnes qui cherchent à se rencontrer. La lutte fut terrible et le
+succès long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable
+à un lion que l'ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du
+geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que
+laissait son épée; mais pendant qu'il se trouvait au plus épais de la
+mêlée, une lance l'atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins
+l'ayant vu tomber, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se
+retirèrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette
+bataille se donna au mois de mai de l'année 721, et il y périt un grand
+nombre d'illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part
+aux conquêtes précédentes[43]. Abd-alrahman, appelé par nos vieilles
+chroniques Abdérame, prit le commandement des troupes, et les ramena en
+Espagne.
+
+ [43] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 71, Isidore de Beja, p.
+ L; Anastase le bibliothécaire, _Vie du pape Grégoire II_, dans
+ le grand recueil de Muratori, t. III, part. 1re, p. 155, et la
+ chronique de Moissac, recueil des _Historiens de France_, t. II, p.
+ 654.
+
+Ce succès rendit le courage aux chrétiens du Languedoc et des Pyrénées,
+qui se hâtèrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins
+restaient maîtres de Narbonne, et de cette place avancée, ils avaient
+la facilité de faire des courses dans les contrées voisines. Des
+secours leur ayant été envoyés d'Espagne, ils reprirent l'offensive, et
+mirent presque tout le Languedoc à feu et à sang.
+
+A cette époque, le clergé était tout-puissant, et les églises et les
+monastères passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins
+devaient d'ailleurs décharger de préférence leur fureur sur ces asiles
+de la piété, comme sur des lieux d'où partait le plus souvent le signal
+de la résistance. D'un autre côté, les courts récits qui nous sont
+parvenus sur cette déplorable partie de notre histoire sont en général
+l'ouvrage des moines et des ecclésiastiques. Il n'est donc pas étonnant
+que les églises et les couvens figurent presque exclusivement dans les
+récits lamentables qu'ils nous ont transmis de cette époque.
+
+Des documens qui remontent à une assez haute antiquité, font mention de
+la destruction du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, du couvent
+de Saint-Gilles, près d'Arles, là où a été bâtie plus tard une ville du
+même nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d'Aiguemortes.
+Ce dernier monastère était, dit-on, ainsi appelé, parce que les moines
+s'étaient imposé pour règle de chanter jour et nuit et à tour de rôle
+les louanges du Seigneur. L'arrivée des Sarrazins fut si précipitée,
+que, dans ces divers couvens, les moines eurent à peine le tems de se
+retirer ailleurs, et d'emporter avec eux les reliques des saints[44].
+Les barbares avaient soin de briser les cloches des églises ou plutôt
+les instrumens analogues avec lesquels on était alors dans l'usage
+d'appeler les fidèles à la prière[45].
+
+ [44] Voy. l'_Histoire de Nîmes_, par Menard, t. I, p. 98 et suiv.
+
+ [45] Novayry, manuscrits arabes, no 702, fol. 10.
+
+Sans doute les Sarrazins rencontrèrent de la part des habitans quelque
+résistance, ou bien les incursions étaient l'ouvrage de quelques bandes
+isolées. Il est certain qu'en général les Sarrazins n'avaient pas
+exercé les mêmes violences dans les pays qui s'étaient soumis de plein
+gré.
+
+En 724, le nouveau gouverneur d'Espagne, Ambissa, franchit lui-même
+avec une nombreuse armée les Pyrénées, et résolut de pousser la
+guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livrée à toute la
+fureur du soldat. Nîmes ouvrit ses portes, et des otages choisis
+parmi ses habitans furent envoyés à Barcelonne pour y répondre de
+leur fidélité[46]. Les conquêtes d'Ambissa, suivant Isidore de Beja,
+furent plutôt l'ouvrage de l'adresse que de la force; et telle fut
+l'importance de ces conquêtes, que sous le gouvernement d'Ambissa
+l'argent enlevé de la Gaule fut le double de ce qui en avait été retiré
+les années précédentes[47]. Le cours de ces dévastations fut un moment
+ralenti par la mort d'Ambissa, qui fut tué dans une de ses expéditions,
+en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut obligé de ramener l'armée sur la
+frontière; mais bientôt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et
+de grands secours étant venus d'Espagne, les chefs, enhardis par le
+peu de résistance qu'ils rencontraient, ne craignirent pas d'envoyer
+des détachemens dans toutes les directions. Le vent de l'islamisme, dit
+un auteur arabe, commença dès-lors à souffler de tous les côtés contre
+les chrétiens. La Septimanie jusqu'au Rhône, l'Albigeois, le Rouergue,
+le Gévaudan, le Velay, furent traversés dans tous les sens par les
+barbares, et livrés aux plus horribles ravages. Ce que le fer épargnait
+était livré aux flammes. Plusieurs d'entre les vainqueurs eux-mêmes
+furent indignés de tant d'atrocités. Les barbares ne conservaient
+que les objets précieux qu'ils pouvaient emporter, ou les armes, les
+chevaux, et ce qui, en épuisant le pays, devait accroître leurs forces.
+
+ [46] Chronique de Moissac, recueil des _Historiens des Gaules_, t.
+ II, pag. 654.
+
+ [47] Voici les propres expressions d'Isidore de Beja, qui ne
+ sont rien moins que claires: «Ambiza cum gente Francorum pugnas
+ meditando et per directos satrapas insequendo, infeliciter certat.
+ Furtivis vero obreptionibus per lacertorum cuneos nonnullas
+ civitates demutilando stimulat: sicque vectigalia christianis
+ duplicata exagitans, fascibus honorum apud Hispanias valdè
+ triumphat.» _Cartas_, pag. LII. Quelques auteurs ont induit de ce
+ passage qu'Ambiza avait doublé le taux des impôts que payaient
+ les chrétiens de France; cette explication nous paraît manquer
+ d'exactitude.
+
+Parmi les lieux qui eurent le plus à souffrir de ces dévastations,
+on cite le diocèse de Rhodès. Les barbares s'étaient établis dans un
+château-fort, que les uns croient répondre à celui de Roqueprive, et
+les autres à celui de Balaguier[48]. Aidés par des hommes du pays, ils
+parcouraient impunément tous les environs. Il nous reste à ce sujet le
+témoignage d'un poète qui écrivait au commencement du neuvième siècle,
+et ce témoignage est trop important pour que nous ne l'insérions pas
+ici. Il y est parlé d'un jeune homme appelé Datus ou Dadon, qui, à
+l'approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa
+mère seule, s'était retiré à quelque distance avec les guerriers du
+pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et après
+avoir tout dévasté, ils se retirèrent emmenant sa mère et le reste
+du butin dans leur château-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec
+quelques-uns de ses compagnons; il était monté sur un cheval, et armé
+de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le poète.
+
+ [48] Voy. les _Essais historiques sur le Rouergue_, par M. le baron
+ de Gaujal, Limoges, 1824, 2 vol. in-8º, t. I, p. 170. M. de Gaujal
+ nous apprend dans une note manuscrite qu'il existe sur le plateau
+ du Larzac, près de Sainte-Eulalie, les débris d'un troisième fort
+ appelé _Castel-Sarrazin_, où sans doute les Sarrazins prirent
+ position.
+
+«Dadon et ses amis étaient disposés à forcer l'entrée du château; mais
+de même que le cruel épervier, après avoir enlevé le timide oiseau qui
+s'était aventuré dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les
+compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gémissemens,
+de même les Maures, tranquilles à l'abri de leurs remparts, se rient
+des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d'entre
+eux adresse la parole à Dadon, et, d'un ton railleur, lui demande ce
+qui l'a amené. «Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta
+mère, donne-nous le cheval sur lequel tu es monté; sinon ta mère va
+être égorgée sous tes yeux.» Dadon, irrité, répond qu'on peut faire de
+sa mère ce qu'on voudra, que jamais il ne cèdera son cheval. Là-dessus
+le barbare amène la mère de Dadon sur le rempart, et lui coupant la
+tête, il la jette au fils en disant: «Voilà ta mère!» A ce spectacle,
+Dadon recule d'horreur. Il pleure, il gémit, il court ça et là en
+criant vengeance; mais comment forcer l'entrée de la forteresse?» A
+la fin, il s'éloigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une
+solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu où s'éleva plus tard le
+monastère de Conques[49].
+
+ [49] Le poème d'_Ermoldus Nigellus_, publié d'abord par Muratori,
+ l'a été plus tard par dom Bouquet, recueil des _Historiens des
+ Gaules_, t. VI; et par M. Pertz, _Monumenta germanicæ historiæ_,
+ t. II, p. 466 et suiv. Le témoignage d'Ermoldus Nigellus, relatif à
+ Dadon, et qui commence au vers 207, est confirmé par un capitulaire
+ de Louis-le-Débonnaire, en faveur de l'abbaye de Conques, en
+ date de l'année 819. Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 236.
+ A la vérité ni le poète ni le diplôme n'indiquent l'année où les
+ Sarrazins envahirent le Rouergue; mais d'une part on sait que Dadon
+ mourut vers la fin du huitième siècle; de l'autre le poète donne à
+ Dadon l'épithète de _Juvenis_, ce qui nous ramène vers l'an 730. Le
+ monastère de Conques a subsisté jusqu'à la révolution.
+
+Un autre fait, en l'absence de témoignages plus nombreux, servira
+encore à faire connaître le caractère des épouvantables invasions
+auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c'est ce
+qui arriva au monastère du _Monastier_, dans le Velay. Les Sarrazins
+avaient envahi les diocèses du Puy et de Clermont, et dévasté l'église
+de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Théofroi,
+autrement appelé saint Chaffre, abbé du monastère, assembla ses moines,
+et les exhorta à se retirer dans les bois des environs avec ce que
+le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu'à ce
+que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes
+occupations; pour lui, il déclara qu'il était décidé à subir les
+traitemens que les barbares voudraient lui faire éprouver, heureux
+si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie;
+plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre.
+A ces mots, les moines se mirent à fondre en larmes, demandant qu'il
+s'enfuît avec eux dans la forêt, ou qu'il leur permît de mourir avec
+lui; mais le saint persista dans sa résolution, et, pour ce qui les
+concernait, il leur représenta qu'il était plus conforme à la volonté
+divine de se dérober à un danger qu'on pouvait éviter, lorsque surtout
+on avait l'espoir de se rendre plus tard utile à la religion. Là-dessus
+il leur cita l'exemple de saint Paul, qui, étant poursuivi à Damas par
+les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille
+hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui,
+en butte aux fureurs de Néron, eut également pris la fuite, si Dieu
+lui-même n'était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui
+le regardait personnellement, il fit voir qu'il était quelquefois du
+devoir d'un pasteur de se dévouer pour le salut de son troupeau; que
+peut-être il aurait le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares à la
+vérité, et que s'il était mis à mort, son sang désarmerait la colère
+céleste, irritée sans doute par les péchés des hommes.
+
+ [50] _Gallia Christiana_, t. II, p. 468.
+
+A la fin les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le
+lendemain. Après qu'ils eurent entendu la messe, l'abbé leur fit une
+nouvelle exhortation; ensuite ils se chargèrent des objets les plus
+précieux du couvent, et s'éloignèrent. Deux d'entre eux seulement
+restèrent secrètement, et allèrent se placer au haut d'une montagne qui
+domine le monastère, afin d'être témoins de ce qui arriverait.
+
+Les barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l'abbé s'était
+retiré dans un coin, occupé à prier Dieu, ils ne firent aucune
+attention à lui, et se mirent à visiter le monastère, espérant faire un
+riche butin. Leur projet était de s'emparer des moines les plus jeunes
+et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves.
+Quand ils reconnurent que les moines étaient partis, et que les objets
+les plus précieux avaient été enlevés, ils entrèrent en fureur, et
+l'abbé s'étant enfin offert à leurs yeux, ils l'accablèrent de coups.
+
+Ce jour-là était pour les barbares un jour de fête, où ils avaient
+coutume d'offrir un sacrifice à Dieu. Le chroniqueur d'après lequel
+nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il paraît
+seulement qu'il consistait en libations; d'où on pourrait induire que
+la bande sarrazine qui envahit le Velay n'était pas mahométane, mais
+se composait de Berbers, dont plusieurs étaient encore plongés dans
+les ténèbres de l'idolâtrie. Quoi qu'il en soit, les barbares s'étant
+retirés à l'écart pour s'acquitter de leurs devoirs religieux, le
+saint, qui s'en aperçut, crut que c'était une occasion favorable pour
+les faire rentrer en eux-mêmes. Là-dessus, il s'approcha d'eux, et leur
+représenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des démons, ils
+feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l'auteur de toutes
+choses, pour celui qui a créé les élémens et tout ce qui existe. Mais
+cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils
+tournèrent leur rage contre lui, et l'homme qui célébrait le sacrifice,
+saisissant un gros caillou, le lui jeta à la tête, et le fit tomber
+par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient même à mettre
+le feu au monastère, et à n'y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu'on
+annonça l'approche de troupes chrétiennes, ou plutôt, si on en croit
+l'auteur d'après lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement
+irrité d'un tel attentat, suscita une horrible tempête, accompagnée de
+grêle et de tonnerre, qui força les barbares à prendre la fuite. Le
+saint mourut quelques jours après; mais les moines purent revenir en
+toute sûreté[51].
+
+ [51] L'église célèbre la fête du saint le 19 octobre. Pour sa
+ vie, on peut consulter Mabillon, _Acta sanctorum ordinis sancti
+ Benedicti_, sec. III, part. I, p. 476 et suiv. Le Monastier,
+ autrement appelé Saint-Chaffre, s'est conservé jusqu'à la
+ révolution.
+
+C'est probablement à la même époque, bien que les écrivains arabes ne
+s'expriment pas clairement, et que les auteurs chrétiens varient entre
+eux, qu'il faut placer l'invasion des Sarrazins en Dauphiné, à Lyon et
+dans la Bourgogne. Un écrivain mahométan s'exprime ainsi: «Dieu avait
+jeté la terreur dans le coeur des infidèles. Si quelqu'un d'eux se
+présentait, c'était pour demander merci. Les musulmans prirent du pays,
+accordèrent des sauvegardes, s'enfoncèrent, s'élevèrent, jusqu'à ce
+qu'ils arrivèrent à la vallée du Rhône. Là, s'éloignant des côtes, ils
+s'avancèrent dans l'intérieur des terres[52].»
+
+ [52] Maccary, no 704, fol. 72 recto.
+
+On ne connaît les lieux où pénétrèrent les Sarrazins que par les
+souvenirs des dégâts qu'ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur
+les bords du Rhône, les églises et les couvens n'offrirent plus que
+des ruines. Lyon, que les arabes appellent _Loudoun_, eut à déplorer la
+dévastation de ses principales églises[53]; Mâcon et Châlons-sur-Saône
+furent saccagées[54]; Beaune fut en proie à d'horribles ravages; Autun
+vit ses églises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean livrées aux flammes;
+le monastère de Saint-Martin, auprès de la ville, fut abattu[55]; à
+Saulieu, l'abbaye de Saint-Andoche fut pillée[56]; près de Dijon, les
+Sarrazins abattirent le monastère de Bèze[57].
+
+ [53] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 51.
+
+ [54] _Ibid._ t. IV, p. 860 et 1042.
+
+ [55] Voy. la chronique de Moissac, recueil des _Historiens des
+ Gaules_, t. II, p. 655. Il existe sur ce même sujet une charte de
+ Charles-le-Chauve de l'année 844. Voy. l'_Histoire de Bourgogne_,
+ par dom Plancher, t. I, preuves, p. VII, et le _Gallia Christiana_,
+ t. IV, p. 450.
+
+ [56] _Histoire de Bourgogne_, à l'endroit cité.
+
+ [57] _Spicilège_ de d'Achery, édit. in-fo, t. II, p. 411.
+
+Ces diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l'opinion commune,
+se seraient étendues beaucoup plus loin[58], étaient faites sans un
+plan arrêté d'avance; néanmoins elles ne rencontrèrent qu'une faible
+résistance, ce qui montre l'état déplorable où se trouvait la France,
+et l'absence de tout gouvernement tutélaire. Mais si on les compare à
+ce qui s'était passé quelques années auparavant en Espagne, elles font
+voir que nulle part, si on excepte quelques individus sans religion et
+sans patrie, les envahisseurs ne trouvèrent de la sympathie, que nulle
+part une portion notable de la population ne fit cause commune avec
+eux. Dans les villes mêmes telles que Narbonne, Carcassonne, où les
+Sarrazins s'établirent d'une manière fixe, la masse resta fidèle aux
+lois de l'Évangile.
+
+ [58] On a cru jusqu'à ce jour que les Sarrazins avaient envoyé des
+ détachemens d'un côté sur les bords de la Loire, auprès de Nevers,
+ et de l'autre en Franche-Comté. D'après cette opinion, le monastère
+ de Saint-Colomban, à Nevers, aurait été détruit. A Besançon, le
+ clergé et la plus grande partie des moines auraient été mis à mort.
+ Cette opinion n'a rien d'invraisemblable, surtout par rapport à
+ la Franche-Comté, où plusieurs localités rappellent encore le
+ nom Sarrazin. On a ajouté que l'abbaye de Luxeuil au pied des
+ Vosges, avait été renversée, et les religieux, dirigés par saint
+ Mellin, passés au fil de l'épée. Voy. le P. Lecointe, _Annales
+ ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv., et 795 et suiv.
+ Voyez aussi Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 88, et _Acta
+ Sanctorum ordinis Sancti Benedicti_, t. III, part. 1re, p. 527 et
+ suiv.
+
+ D'après cette même opinion, les Sarrazins n'auraient rencontré
+ d'obstacle sérieux que devant Sens. Cette ville avait alors
+ pour évêque un ancien comte de Tonnerre, Ebbes ou Ebbon, que ses
+ vertus ont fait ranger au nombre des saints. Voy. le recueil des
+ _Bollandistes_, au 27 août. Aux approches des barbares, Ebbes
+ s'occupa lui-même de préparer les moyens de défense. En vain les
+ Sarrazins eurent recours aux machines employées à cette époque.
+ L'évêque fit lancer du haut des murs des traits enflammés qui
+ mirent le feu aux machines; en même tems il fit une sortie à la
+ tête des habitans, et obligea les assaillans à prendre la fuite.
+
+ Mais aucun des témoignages sur lesquels se fonde cette opinion
+ n'est contemporain, et dans aucun le mot _sarrazin_ ni aucun
+ des mots qui s'appliquaient alors aux disciples de Mahomet n'est
+ prononcé. Il y est simplement question des _Wandes_, _Vandales_
+ ou _Gandales_; et comme ces mots servirent plus tard à désigner
+ les Hongrois qui, à l'exemple des anciens Vandales, dans la
+ première moitié du dixième siècle, vinrent en France à travers
+ l'Allemagne et dévastèrent successivement l'Alsace, la Lorraine, la
+ Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne et presque tout le reste
+ de la France, et que d'un autre côté pendant long-tems les auteurs
+ de romans de chevalerie, et à leur exemple les chroniqueurs, se
+ mirent sur le pied de placer sous les règnes de Charles-Martel,
+ de Pepin et de Charlemagne, les principaux événemens de notre
+ histoire antérieurs et postérieurs de plusieurs siècles, il nous
+ paraît que les ravages commis par les Vandales et attribués par
+ les bénédictins et les savans les plus éminens aux Sarrazins,
+ doivent s'appliquer du moins en partie soit aux Hongrois, soit
+ aux véritables Vandales. Ce qui explique comment des savans aussi
+ respectables ont pu faire cette confusion, c'est que les écrits où
+ les ravages d'un peuple quelconque appelé Wande ou Vandale sont
+ racontés avec le plus de détail et de suite, tels que le _Roman
+ de Garin le Loherain_, et l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de
+ Guyse, n'ont été publiés que dans ces dernières années. Voy. ce que
+ nous avons déjà dit à ce sujet dans l'introduction.
+
+Pendant tout ce tems, il n'est rien dit d'Eudes, duc d'Aquitaine, ni de
+Charles-Martel, qui était alors maire du palais du royaume d'Austrasie.
+Eudes n'étant pas, comme dans les années précédentes, attaqué au centre
+de ses états, hésitait à armer de nouveau un aussi formidable ennemi
+contre lui. Quant à Charles, il était occupé à soumettre les Frisons,
+les Bavarois et les Saxons, qui menaçaient sans cesse de passer le
+Rhin et de s'établir au siége même de sa puissance. Voilà sans doute
+le motif qui l'empêcha de se venger de la tentative faite par les
+Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorité.
+D'ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s'observaient
+mutuellement avec jalousie, et il était facile de voir que l'un serait
+obligé de céder à l'autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de
+cette funeste politique, et qui avaient appris à connaître la vigueur
+avec laquelle Charles-Martel, qu'ils nomment _Karlé_[59], repoussait
+les injures, éprouvaient le besoin de s'expliquer cette apparente
+inaction, et ils font le récit suivant:
+
+«Plusieurs seigneurs français étant allés se plaindre à Charles de
+l'excès des maux occasionés par les musulmans, et parlant de la honte
+qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes
+armés à la légère, et en général dénués de tout appareil militaire,
+braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la
+guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit: «Laissez-les
+faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme
+un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tient
+lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains
+seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles
+demeures, que l'ambition se sera emparée des chefs, et que la division
+aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à
+bout sans peine[60].»
+
+ [59] <mot en arabe>.
+
+ [60] Maccary, no 704, fol. 72 verso.
+
+En 730, le gouvernement de l'Espagne fut déféré à Abd-alrahman,
+le même qui, à la mort d'Alsamah devant Toulouse, avait ramené
+l'armée musulmane en Espagne. Dans l'intervalle, il avait exercé
+le commandement d'une partie de la Péninsule du côté des Pyrénées.
+Homme sévère et juste, Abd-alrahman se faisait chérir des troupes par
+le désintéressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait
+sur l'ennemi. De plus, il était l'objet de la vénération des pieux
+musulmans, parce qu'il avait eu l'avantage de vivre dans l'intimité
+d'un des fils d'Omar, deuxième khalife, ce qui l'avait mis à même de
+s'instruire d'une foule de particularités relatives au prophète[61].
+
+ [61] Maccary, no 705, fol. 3 verso.
+
+Abd-alrahman était impatient de venger les échecs partiels essuyés
+les années précédentes par les armes musulmanes en France. Il voulait
+subjuguer cette contrée tout entière, et une fois cet obstacle
+surmonté, il se flattait de pouvoir joindre l'Italie, l'Allemagne
+et l'empire grec aux autres conquêtes déjà si vastes, faites par les
+champions de l'Alcoran. Comme l'enthousiasme religieux était encore
+dans sa force, que d'ailleurs l'Espagne et le midi de la France, par
+la douceur du climat et la fertilité du sol, offraient les habitations
+les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et
+des aventuriers de tous les pays, particulièrement des chaînes de
+l'Atlas et des lieux sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie. A mesure
+que ces hommes arrivaient, on les façonnait au maniement des armes. En
+attendant que les préparatifs fussent terminés, Abd-alrahman, dont la
+résidence ordinaire était Cordoue, devenue le siége du gouvernement,
+visita les diverses provinces de l'Espagne, pour faire droit aux
+réclamations qui s'élevaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs
+de place, qui avaient prévariqué, furent destitués et remplacés par
+des hommes probes. Musulmans et chrétiens, tous furent traités, sinon
+de la même manière, du moins d'après les lois et les conventions
+jurées. Abd-alrahman restitua aux chrétiens les églises qu'on leur
+avait injustement enlevées; mais il fit abattre celles que la vénalité
+de certains gouverneurs leur avait laissé construire. En effet, il a
+de tout tems été de la politique musulmane de ne pas laisser bâtir de
+nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent même elle n'a
+pas permis de réparer les anciens.
+
+Sans doute, dans l'intervalle, les Sarrazins, maîtres de Narbonne,
+de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continuèrent à faire
+des courses dans les contrées voisines. Une circonstance singulière
+dut néanmoins préserver pendant quelque tems une partie des provinces
+chrétiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne
+et dans le voisinage des Pyrénées était, suivant Isidore de Beja
+et Roderic Ximenès, un de ces guerriers d'Afrique qui, unissant
+leurs efforts à ceux des Arabes, avaient puissamment contribué à la
+conquête de l'Espagne. Ce gouverneur, appelé Munuza, s'était d'abord
+montré impitoyable envers les chrétiens du pays, et avait fait brûler
+vif un évêque appelé Anambadus. Dans les querelles qui s'élevèrent
+entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour
+ses compatriotes, qu'il regardait comme victimes de la plus horrible
+injustice. Il fit même alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine, qui, pour
+se l'attacher, lui donna en mariage sa fille, appelée par quelques
+auteurs Lampegie, et célèbre par sa beauté[62].
+
+ [62] Isidore de Beja, p. LVI, et Roderic Ximenès, p. 12.
+
+Conde, sans doute d'après quelque écrivain arabe, raconte cet événement
+un peu autrement. Munuza, qu'il confond avec un personnage d'origine
+arabe, appelé Osman fils d'Abou-Nassa, lequel avait à deux reprises
+différentes exercé le gouvernement de l'Espagne, était en rivalité
+de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que
+lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie
+prisonnière. Épris de sa beauté, il l'épousa, et s'unit d'intérêt avec
+Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l'intention de pénétrer de
+nouveau les armes à la main jusqu'au coeur de la France, Munuza se
+crut obligé d'opposer les liens qui l'unissaient à Eudes; et comme
+Abd-alrahman refusait de reconnaître un traité qu'il n'avait pas
+lui-même dicté, disant qu'il ne pouvait pas exister entre les musulmans
+et les chrétiens d'autre intermédiaire que le glaive, Munuza se hâta
+d'instruire son beau-père de ce qui se passait, afin qu'il eût le tems
+de se mettre sur la défensive[63].
+
+ [63] Conde, _Historia_, t. I, p. 83. Un auteur chrétien, le
+ continuateur de Frédegaire, rapporte qu'Eudes avait non seulement
+ fait alliance avec les Sarrazins, mais qu'il les appela en France.
+ Ce récit, qui a été adopté par plusieurs écrivains anciens et
+ modernes, paraît sans fondement. En effet, comme le remarque
+ le P. Pagi, critique des _Annales de Baronius_, an. 732, no
+ 1, le continuateur de Frédegaire écrivait sous l'influence de
+ Childebrand, frère de Charles-Martel; et comme après la bataille
+ de Poitiers, de nouvelles discussions d'intérêt s'élevèrent entre
+ Eudes et Charles, il ne serait pas étonnant que les partisans
+ eux-mêmes de Charles eussent donné naissance à un bruit pareil.
+
+Quoi qu'il en soit, Abd-alrahman, informé des relations qui existaient
+entre son lieutenant et les chrétiens, résolut de le prévenir, de
+peur qu'il ne devînt plus tard un obstacle à ses projets. Des troupes
+choisies s'avancèrent vers les Pyrénées et attaquèrent Munuza au
+moment où il s'y attendait le moins. Vivement pressé, et hors d'état
+de résister, il s'enfuit dans les montagnes, accompagné de Lampegie.
+Ses ennemis se mirent à sa poursuite sans lui laisser le tems de
+se reconnaître; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de
+blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter
+sur l'appui des chrétiens, qu'il avait si cruellement offensés, il se
+précipita du haut d'une roche. Aussitôt on lui coupa la tête, qui fut
+envoyée à Damas. On fit également partir pour Damas Lampegie, qui fut
+admise dans le sérail du khalife. L'événement qu'on vient de lire se
+passa à Puycerda ou dans les environs[64].
+
+ [64] Isidore de Beja, p. LVI; et Roderic Ximenès, p. 12.
+
+A la même époque, si on en croit Roderic Ximenès, les troupes
+sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles.
+La ville était alors très-florissante, et elle opposa une vive
+résistance. Roderic parle d'un sanglant combat qui fut livré sur les
+bords du Rhône, et où un grand nombre de chrétiens perdirent la vie.
+Plusieurs furent emportés par les eaux du Rhône; les autres furent
+recueillis respectueusement et enterrés dans l'Aliscamp, nom de
+l'antique cimetière d'Arles, où encore du tems de Roderic, c'est-à-dire
+au commencement du treizième siècle, les fidèles allaient visiter
+dévotement leurs tombeaux[65]. La ville d'Arles n'est pas positivement
+nommée par les auteurs arabes. Ils font néanmoins mention d'une ville
+qui est peut-être cette illustre cité. «Parmi les lieux, dit un d'entre
+eux, où les musulmans portèrent leurs armes, était une ville située
+en plaine, dans une vaste solitude, et célèbre par ses monumens.» Un
+autre auteur ajoute que cette ville était bâtie sur un fleuve, sur le
+plus grand fleuve du pays, à deux parasanges ou trois lieues de la mer.
+Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient
+l'une à l'autre par un pont de construction antique, si vaste et si
+solide, qu'on avait pratiqué dessus des marchés. Les environs étaient
+couverts de moulins et coupés par des chaussées[66].
+
+ [65] L'Aliscamp existe encore aujourd'hui; mais il a été dépouillé
+ de la plupart de ses anciens monumens. Voy. la _Statistique du
+ département des Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 438. Si on en croyait
+ la chronique attribuée à Turpin, le fait dont parle Roderic se
+ serait passé sous Charlemagne, et ce qui est dit des chrétiens
+ enterrés dans l'Aliscamp se rapporterait à une partie des guerriers
+ français tués à Roncevaux. Voy. l'édition de cette chronique, par
+ M. Ciampi, p. 83. D'un autre côté il existe un vieux poème français
+ intitulé _Poème de Guillaume au court nez_, qui, supposant les
+ Sarrazins maîtres sous Charlemagne de tout le midi de la France,
+ fait livrer auprès d'Arles une grande bataille, où beaucoup de
+ chrétiens furent tués. La partie du poème où il est question
+ de cette bataille, porte le nom de _Bataille d'Aleschans_. Il
+ y est dit que les chrétiens étaient commandés par les enfans et
+ petits-enfans d'Aimeri de Narbonne. Guillaume, fils d'Aimeri, y
+ courut plusieurs fois risque de perdre la vie; son neveu, Vivien,
+ resta parmi les morts. Ce récit, qui nous a été indiqué par M.
+ Paulin Paris, se trouve à la Bibliothèque du Roi, manuscrits de la
+ Vallière, no 23.
+
+ [66] Voy. Maccary, manuscrits arabes de la Biblioth. roy., no 704,
+ fol. 73, et le no 596, fol. 37. A l'égard du pont d'Arles, c'était
+ peut-être le pont dont il est parlé dans ces vers d'Ausone:
+
+ Præcipitis Rhodani sic intercisa fluentis,
+ Ut mediam facias navali ponte plateam.
+ Per quem Romani commercia suscipis orbis.
+
+ Voy. Ausone, _Ordo nobilium urbium_, VIII.
+
+ Il existe à Arles un grand nombre de traditions relatives à
+ l'occupation du pays par les Sarrazins. M. Anibert, avocat d'Arles,
+ publia, en 1779, une dissertation dans laquelle il prétendit que
+ la montagne de Cordes, située aux environs de la ville, avait
+ été ainsi appelée, parce que les Sarrazins, dont la capitale
+ était Cordoue, s'y étaient établis, pour inquiéter de là tout
+ le voisinage. On a également disputé au sujet de l'amphithéâtre
+ d'Arles, et quelques personnes ont supposé que ce monument, étant
+ contre l'ordinaire surmonté de tours, dont deux subsistent encore,
+ ces tours avaient été élevées à l'époque où la ville, menacée par
+ les Sarrazins, avait besoin de nouveaux moyens de défense. Ces
+ questions n'étant pas encore éclaircies, et faute de témoignages
+ contemporains, ne devant probablement l'être jamais, nous nous
+ bornons à les indiquer.
+
+L'attaque faite devant Arles n'avait probablement pour objet que
+de détourner l'attention des chrétiens. Les préparatifs auxquels
+Abd-alrahman travaillait depuis deux ans étant terminés, l'armée
+se dirigea vers les Pyrénées. Les auteurs varient sur l'époque où
+cette expédition eut lieu. On se trouvait probablement au printems
+de l'année 732. L'armée était nombreuse et pleine d'enthousiasme. Il
+paraît qu'Abd-alrahman prit sa route à travers l'Aragon et la Navarre,
+et qu'il entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn[67].
+C'est d'ailleurs ce qu'indiquent les traces des dévastations qui se
+commirent sur son passage. Partout les églises étaient brûlées, les
+monastères détruits, les hommes passés au fil de l'épée. Les abbayes
+de Saint-Savin, près de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre,
+furent rasées; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68].
+L'abbaye de Sainte-Croix, près de Bordeaux, fut livrée aux flammes[69].
+
+ [67] Isidore de Beja s'exprime ainsi: «Tunc Abderraman multitudine
+ sui exercitus repletam prospiciens terram, montana Vaccæorum
+ dissecans, et fretosa ut plana percalcans, terras Francorum intus
+ experditat.» D'un autre côté on lit dans la chronique de l'_Abbaye
+ de Moissac_: «Abderaman cum exercitu magno per Pampelonam et montes
+ Pyreneos transiens, Burdigalem civitatem obsidet.»
+
+ [68] _Gallia Christiana_, t. I, p. 1149, 1192, 1244, 1247, 1261 et
+ 1286. Bearn est une ancienne ville épiscopale dont le siége porta
+ plus tard le nom de Lescar.
+
+ [69] _Gallia Christiana_, t. II, p. 858.
+
+Bordeaux n'opposa qu'une légère résistance. En vain Eudes, qui avait
+eu le tems d'assembler toutes ses forces, essaya-t-il d'arrêter les
+Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des
+chrétiens tués fut si grand que, suivant l'expression d'Isidore de
+Beja, Dieu seul put s'en faire une idée. Eudes n'étant plus en état de
+tenir la campagne, alla invoquer l'appui de Charles-Martel, dont les
+états étaient à la veille d'être envahis, et qui déjà avait appelé ses
+vieilles bandes des bords du Danube, de l'Elbe et de l'Océan. Rien ne
+pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils
+détruisirent le monastère de Saint-Emilien; à Poitiers, ils brûlèrent
+l'église de Saint-Hilaire[70].
+
+ [70] _Gallia Christiana_, t. II, p. 881, et recueil de dom Bouquet,
+ t. II, p. 454, 684, etc.
+
+Les auteurs arabes parlent d'un comte de la contrée qui, ayant osé
+soutenir la présence des Sarrazins, fut vaincu, pris et décapité.
+Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel
+on remarquait des topazes, des hyacinthes et des émeraudes. Tel était
+leur enthousiasme et leur impétuosité, que leurs propres auteurs les
+comparent à une tempête qui renverse tout, à un glaive pour qui rien
+n'est sacré[71].
+
+ [71] Conde, _Historia_, t. I, p. 86.
+
+Les Sarrazins se disposaient à faire subir un sort semblable à la
+ville de Tours, où ils étaient attirés par le riche trésor de l'abbaye
+de Saint-Martin, lorsqu'on annonça l'arrivée de Charles-Martel sur
+les bords de la Loire. Aussitôt les deux armées se préparèrent à en
+venir aux mains. Jamais de plus grands intérêts ne furent en présence.
+Pour les chrétiens, il s'agissait de sauver leur religion, leurs
+institutions, leurs propriétés, leur vie même. Pour les musulmans,
+outre l'intime persuasion où ils étaient qu'ils défendaient la cause
+même de Dieu, ils avaient à conserver le riche butin dont ils s'étaient
+emparés; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur
+assurer une retraite honorable.
+
+Un auteur arabe rapporte qu'aux approches de Charles, Abd-alrahman fut
+effrayé du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses
+soldats traînaient après eux, s'était introduit dans leurs rangs, et
+qu'il eut un instant l'idée de les engager à abandonner une partie de
+leur butin. Il craignait qu'au moment de l'action, ces biens acquis
+au prix de tant de fatigues et d'excès ne devinssent un embarras.
+Néanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mécontenter ses
+troupes, et s'en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette
+faiblesse, ajoute l'auteur, eut bientôt les suites les plus fatales.
+
+Le même auteur raconte qu'en présence même de Charles, les musulmans
+se précipitèrent sur la ville de Tours, et que, semblables à des
+tigres furieux, ils s'y gorgèrent de sang et de pillage; ce qui sans
+doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain
+désastre[72]. Les auteurs chrétiens, dont, il est vrai, le récit est
+extrêmement défectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours,
+et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact; d'où l'on peut
+induire que les faubourgs seuls furent un instant livrés à la merci des
+barbares.
+
+ [72] Conde, _Historia_, t. I, p. 87.
+
+Enfin, après huit jours passés à s'observer réciproquement, et après
+quelques légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une
+action générale. La relation arabe déjà citée donne à entendre que
+la bataille s'engagea aux environs de Tours; et c'est l'opinion qu'a
+suivie Roderic Ximenès, qui écrivait surtout d'après le récit des
+Arabes[73]. D'un autre côté, la plupart des chroniques françaises,
+notamment celle de l'abbaye de Moissac, rédigée à l'époque même de
+l'événement, affirment que le combat eut lieu près de Poitiers, ou
+même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux
+opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux
+portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage;
+que, dans l'engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les
+Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous
+les murs de Poitiers[74].
+
+ [73] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 87, l'auteur des
+ _Cartas_, p. CLXI, Isidore de Beja, p. LVIII, et Roderic Ximenès,
+ p. 13.
+
+ [74] Une ancienne tradition qui a cours à Tours place le théâtre de
+ la bataille dans les environs, au lieu nommé Saint-Martin-le-Bel
+ (_Sanctus Martinus à Bello_, et non, comme l'ont écrit quelques
+ auteurs, _Sanctus Martinus à Betto_). M. Chalmel, auteur d'une
+ _Nouvelle Histoire de Tours_, publiée en 1828, 4 vol. in-8º, et
+ d'une dissertation relative à la bataille, qui déjà avait paru dans
+ ses _Tablettes chronologiques_, Tours, 1818, veut que la bataille
+ se soit livrée à environ trois lieues de la ville, dans une grande
+ plaine appelée les _Landes de Charlemagne_, et qui, suivant lui,
+ devrait se nommer les _Landes de Charles-Martel_. M. Chalmel cite
+ à ce même sujet, dans son histoire de Tours, une relation arabe de
+ la bataille, écrite par un musulman qui y était présent, et cette
+ relation, ajoute-t-il, lui a été envoyée traduite en français
+ par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans
+ les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ni dans les
+ traductions espagnoles de Conde, tout porte à croire qu'elle est
+ supposée.
+
+On était alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'année
+732. Ce furent les Sarrazins qui commencèrent l'action par une charge
+de toute leur cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir
+de leurs victoires passées et par la présence de Charles-Martel, qui
+se portait partout où le danger était le plus pressant. Vainement les
+Sarrazins, par la légèreté de leurs mouvemens, cherchèrent à mettre le
+désordre dans les rangs; les chrétiens, pesamment armés, et, suivant
+l'expression d'un écrivain contemporain, semblables à un mur, ou à une
+glace qu'aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux
+les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la
+nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain, l'action recommença.
+Les guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s'attendaient pas
+à une telle résistance, redoublèrent d'efforts. Tout-à-coup leur camp
+se trouva envahi par un détachement chrétien, probablement dirigé par
+le duc d'Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittèrent
+leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En vain Abd-alrahman
+accourut pour rétablir l'ordre; ses efforts furent inutiles; il fut
+lui-même atteint d'un trait lancé par les chrétiens, et tomba expirant.
+Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils
+parvinrent à délivrer leur camp; mais une grande partie d'entre eux
+resta sans vie sur le champ de bataille.
+
+ [75] Voici les expressions d'Isidore de Beja: «Atque dum acriter
+ dimicant gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles
+ permanentes, sicut et zona rigoris glacialiter manent adstrictæ,
+ Arabes gladio enecant.»
+
+ [76] Paul Diacre, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t.
+ I, part. I, p. 505. Paul Diacre a peut-être confondu ensemble la
+ bataille de Poitiers et la bataille de Toulouse en 721.
+
+La nuit étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le
+lendemain; mais les Sarrazins, qui s'étaient avancés en France dans
+l'intention de la subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d'état
+de faire une conquête aussi difficile, jugèrent inutile d'en venir de
+nouveau aux mains. Profitant des ténèbres de la nuit, ils reprirent
+en toute hâte le chemin des Pyrénées. Telle était leur précipitation,
+qu'ils ne se donnèrent pas la peine d'abattre leurs tentes ni
+d'emporter le butin qu'ils avaient fait.
+
+Le lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de
+nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s'était passé, il fit
+occuper le camp ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y
+étaient amoncelées. Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit
+qu'il craignît que cette retraite subite ne cachât quelque piége, soit
+que, voyant ses états dorénavant à l'abri de tout danger, il dédaignât
+de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu'immédiatement après
+la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de
+l'éclatant triomphe qu'il venait de remporter, et joignant à son nom de
+Charles, déjà illustré par tant de victoires, le titre de martel ou de
+marteau, à cause de la part qu'il avait, suivant son usage, prise en
+personne au succès obtenu à cette occasion, et parce que, suivant la
+chronique de Saint-Denis, «comme li martiaus debrise et froisse le fer
+et l'acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il et brisait-il
+par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77].»
+
+ [77] Recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. III,
+ p. 310.
+
+Tel fut le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant
+plusieurs années par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas
+admettre le récit de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter
+le nombre des Sarrazins tués dans le combat à trois cent soixante
+et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne périrent pas dans la
+bataille: où donc trouver une armée de quatre ou cinq cent mille
+hommes, à une époque de guerres intestines et de désordres, comme
+celle où l'on était alors? Et supposé que cette armée eût existé,
+comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel que
+l'Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des
+précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres
+sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne
+saurait nier que l'armée d'Abd-alrahman ne fût la plus nombreuse et la
+mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre
+notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits
+par la France tout entière, et que la place que ce grand événement n'a
+pas cessé d'occuper dans la mémoire des hommes.
+
+Les écrivains arabes, qui n'avaient qu'une idée confuse du théâtre de
+cette guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les
+chrétiens, de relation détaillée de cette expédition, n'ont pu donner
+de notions précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent
+d'appeler le lieu où se livra la principale bataille _Pavé des
+Martyrs_[78]. En effet, un très-grand nombre de disciples de Mahomet y
+perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend encore le bruit que les
+anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidèles à
+la prière.
+
+ [78] <mot en arabe> Maccary, no 704, fol. 63 recto, et no 705, fol. 3
+ verso.
+
+Les débris de l'armée sarrazine s'étaient dirigés vers les Pyrénées,
+détruisant tout sur leur passage. Un de leurs détachemens traversa
+la Marche, près de Guéret[79], ainsi que le Limousin, où il détruisit
+l'abbaye de Solignac[80]. Peut-être est-ce à cette retraite désespérée
+des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages dont nous
+avons parlé à l'occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe
+suppose qu'ils furent poursuivis l'épée dans les reins par les
+chrétiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible
+qu'Eudes, non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se
+venger des violences qui y avaient été commises par les barbares.
+
+ [79] Voy. les _Bollandistes_, 6 octobre, _Vie de saint Pardou_,
+ abbé de Waract.
+
+ [80] _Gallia Christiana_, t. II, p. 566.
+
+ [81] Maccary, no 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-être parler
+ de ce qui eût lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel
+ pénétra en Languedoc.
+
+La nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France
+produisit en Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les
+musulmans. Les chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales
+de l'Espagne crurent voir dans cet événement une marque de la
+protection du ciel, et ils se hâtèrent de prendre les armes pour
+assurer leur indépendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs
+succès précédens avaient enflés d'orgueil, tombèrent dans l'abattement
+et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des sentimens
+pieux, profitèrent de l'occasion pour s'élever contre la corruption qui
+s'était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet,
+l'amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés
+jusque-là de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu'à
+satisfaire ses passions.
+
+ [82] On lit dans les _Essais historiques sur le Bigorre_, de M.
+ d'Avezac, t. I, p. 118, qu'un détachement de l'armée musulmane
+ s'étant réfugié dans le Bigorre, les chrétiens du pays, conduits
+ par un prêtre de Tarbes, saint Missolin, prirent les armes et
+ taillèrent les Sarrazins en pièces. Le fait en lui-même n'a
+ rien d'invraisemblable; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que
+ saint Missolin est antérieur de plusieurs siècles aux invasions
+ sarrazines. Voy. Grégoire de Tours, édit. de Ruinart, _de gloria
+ confessorum_, p. 934 et 1402.
+
+Le lieutenant d'Abd-alrahman à Cordoue s'était hâté de mander ce
+malheureux événement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas.
+Un nouveau gouverneur fut envoyé d'Afrique avec des renforts. Ce
+gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne
+rien négliger pour venger le sang musulman, si abondamment répandu.
+Abd-almalek marcha sans s'arrêter, vers les Pyrénées, et voyant ces
+guerriers, naguères si superbes, en proie à une sombre terreur, il
+chercha à ranimer leur courage: «Les plus beaux jours qui luisent
+pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les
+jours consacrés à la guerre sainte: c'est là l'échelle du paradis. Le
+prophète ne s'appelait-il pas le Fils de l'Épée? Ne se vantait-il pas
+d'aspirer au repos, à l'ombre des drapeaux pris sur les ennemis de
+l'islamisme? La victoire, la défaite et la mort sont dans les mains
+de Dieu; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier,
+triomphe aujourd'hui.» Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que
+les bons musulmans en attendaient[82a].
+
+ [82a] Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89.
+
+On a vu que les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne
+avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle même d'une
+expédition partie de France à travers les Pyrénées, et à la suite
+de laquelle les Français se seraient emparés de Pampelune et de
+Gironne[83]. En effet, les chrétiens du nord de l'Espagne et ceux
+du midi de la France obéissaient à la même foi; ils s'attribuaient
+même une origine commune, et ils se rappelaient encore l'époque où
+une nombreuse colonie, partie des bords de l'Èbre, vint s'établir en
+Gascogne[84].
+
+ [83] Comparez l'auteur des _Cartas_, p. CLXV, et _Gallia
+ Christiana_, t. XII, p. 270.
+
+ [84] Voy. l'article _Basques_, de M. Walckenaer, dans
+ l'_Encyclopédie des Gens du Monde_, t. III, p. 117.
+
+Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon
+et la Navarre; ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes
+occupées par les Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même
+pas à reprendre l'offensive. Les invasions des Sarrazins en France
+n'avaient pas pu se faire sans relâcher tous les liens de la société.
+Le désordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces
+deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d'Espagne,
+se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques hommes
+ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer
+des principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'étaient
+rendus maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs
+partisans et leurs intérêts. Pour que l'ordre fût rétabli, il fallait
+que ces chefs se missent sous la dépendance soit du duc d'Aquitaine,
+soit de Charles-Martel, et ils redoutaient également l'un et l'autre.
+Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s'allièrent
+avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles
+chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l'autorité
+s'étendait sur presque toute la Provence.
+
+Pendant ce tems, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître
+son autorité en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne
+se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dépendance du
+royaume d'Austrasie, et où d'ailleurs l'invasion récente des Sarrazins
+avait introduit les plus grands désordres. Il confia les postes les
+plus importans du pays à ses _leudes_ ou fidèles, et se fit rendre
+hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre
+les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à déplorer
+que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner
+tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la
+place éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois
+contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout
+sacrifier pour s'assurer le dévouement de ses soldats. Faute d'autres
+moyens, il abandonnait à ses guerriers les biens des églises et des
+monastères, et il s'était aliéné le clergé, alors très-puissant. De
+plus, il existait une ligne de démarcation entre les habitans d'une
+partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord,
+Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles rencontra en général
+si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui devaient leur
+délivrance.
+
+En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord
+avec Mauronte, passe le Rhône avec des forces considérables, et
+s'empare, sans coup férir, d'Arles, où il fait saccager les couvens
+des Saints-Apôtres et de la Vierge et détruire le tombeau de
+Saint-Césaire[85]. Ensuite il s'avance au coeur de la Provence, et
+s'empare, après un long siége, de la ville de Fretta, aujourd'hui
+Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les guerriers de
+cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance; les
+Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors
+au rocher où fut bâti plus tard le palais des papes; c'est le lieu que
+les auteurs arabes paraissent désigner par le nom de _Roche d'Anyoun_.
+Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares,
+et cette occupation dura près de quatre ans[87].
+
+ [85] _Gallia Christiana_, t. I, p. 537, 544, 600 et 620.
+
+ [86] Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'_Abbaye de
+ Moissac_: «Jusseph... Rhodanum fluvium transiit; Arelate civitate
+ pace ingreditur, thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor
+ annos totam Arelatensem provinciam depopulat.» Voy. le recueil
+ des _Historiens de France_, t. II, p. 655. On lit également dans
+ la continuation de Frédegaire, _ibid._, t. II, p. 456, ces mots:
+ «Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque
+ Rhodanum fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et
+ fraude mauronto, Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni
+ ingrediuntur, illisque rebellantibus ea regione vastata.» Le
+ siége de Fretta ne nous est connu que par un roman provençal écrit
+ long-tems après l'événement. Voy. l'_Histoire de Provence_, par
+ Papon, t. I, p. 85. Mais une armée sarrazine a dû stationner auprès
+ de la ville actuelle de Saint-Remy; car on trouve des monnaies
+ arabes du tems dans le pays. Voy. la _Description de quelques
+ médailles inédites de Massilia_, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4º,
+ p. 23. A l'égard du combat livré sur les bords de la Durance, on
+ peut citer à l'appui l'inscription latine qu'on lisait jadis dans
+ une chapelle aux environs de Bonpas, et qui était ainsi conçue:
+ «Sepultura nobilium avenionensium, qui occubuerunt in bello contra
+ Saracenos.» Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, Aix, 1664, 2 vol.
+ in-fol., t. I, p. 700.
+
+ [87] Maccary, no 704, fol. 72.
+
+Eudes étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se
+fit rendre hommage par ses deux fils.
+
+Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les
+affaires des Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans
+les montagnes des Pyrénées pour achever de dompter les habitans, qui
+continuaient à opposer de la résistance. Mais s'étant laissé surprendre
+pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une
+défaite complète. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de
+l'Espagne à Ocba, et il ne resta à Abd-almalek que le commandement des
+provinces situées dans le voisinage des Pyrénées.
+
+Les auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle
+pour l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il
+préféra l'Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui
+procurerait de se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait
+un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire
+musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc établirent
+des positions fortifiées dans tous les lieux susceptibles de défense
+jusqu'aux rives du Rhône[88]. Ces positions, appelées par les Arabes
+_rebath_[89], étaient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient
+observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens.
+
+ [88] Maccary, no 704, fol. 63 verso, no 705, fol. 4 verso, et
+ Ibn-Alcouthya, fol. 61.
+
+ [89] <mot en arabe>.
+
+C'est sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs
+incursions dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se
+couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupée, et toutes les églises
+voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhône, qui avaient
+échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres.
+Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de
+Charles-Martel de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait
+essuyer quelques années auparavant. Leurs détachemens, occupant de
+nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne.
+
+ [90] _Gallia Christiana_, t. I, p. 703 et 737.
+
+Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En
+737, se voyant tranquille du côté du nord et de l'Orient, il fit
+partir pour Lyon une armée commandée par son frère Childebrand, qui
+l'avait puissamment secondé dans toutes ses guerres. En même tems,
+il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour réclamer
+son secours[91]. Il paraît que les Sarrazins de Provence, favorisés
+par Mauronte, s'étaient établis jusque dans les montagnes du Dauphiné
+et du Piémont, et que, sans le concours d'une armée venue des bords
+du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d'éloigner les Barbares.
+Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône,
+commença le siége d'Avignon. Cette ville était alors très-forte,
+et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage dans ce
+tems-là. Bientôt Charles lui-même s'avança avec une nouvelle armée. En
+même tems Luitprand attaqua les Sarrazins du côté de l'Italie[92]. La
+ville d'Avignon fut prise d'assaut, et les Sarrazins qui la défendaient
+furent passés au fil de l'épée[93]. Charles se hâta de traverser le
+Rhône, et s'avança jusqu'à Narbonne. Celui qui commandait dans cette
+célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les
+passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne
+en armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles
+que par mer. A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba
+envoya par eau une armée commandée par Amor[94]. Cette armée débarqua
+à quelque distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles
+marcha à sa rencontre avec une partie de ses forces. L'action eut lieu
+un dimanche, sur les bords de la rivière de Berre, dans la vallée
+de Corbière, à quelques lieues de Narbonne. L'armée musulmane était
+postée sur un lieu élevé, et l'émir qui la commandait, fier du nombre
+de ses soldats, avait négligé de prendre aucune précaution. Charles ne
+lui laissa pas le tems de se reconnaître, et l'attaqua avec la plus
+grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut complète; leur chef
+lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient échappé au
+carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les étangs
+qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les
+poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans
+la ville[95].
+
+ [91] Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508.
+
+ [92] L'épitaphe de Luitprand, à Pavie, était en vers latins et
+ renfermait ces mots:
+
+ .....Deinceps tremuere feroces
+ Usque Saraceni, quos dispulit impiger, ipso,
+ Cum premerent Gallos, Carolo poscente juvari.
+
+ Voy. Sigonius, _de Regno Italiæ_, ann. 743.
+
+ [93] Voici en quels termes le continuateur de Frédegaire rend
+ compte de la prise d'Avignon: «Carolus urbem aggreditur, muros
+ circumdat in modum Hierico cum strepitu hostium et sonitu tubarum,
+ cùm machinis et restium funibus super muros et ædium mænia irruunt,
+ urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes trucidant.» Voy.
+ le recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 456.
+
+ [94] Isidore de Beja, p. LX.
+
+ [95] Comparez la continuation de Frédegaire, tom. II du recueil des
+ _Historiens de France_, p. 456, la chronique de Moissac, _ibid._,
+ p. 656, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 72, recto.
+
+Malgré ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se
+défendre, et Charles, dont le caractère ne s'accommodait pas des
+lenteurs d'un siége, qui d'ailleurs était appelé d'un autre côté par
+le caractère indomptable des Frisons et des Saxons qu'il avait si
+souvent vaincus, renonça à prendre une ville dont tout concourait
+alors à rendre l'accès difficile. Mais en s'éloignant, il résolut de
+désarmer la population chrétienne du pays dont les dispositions lui
+étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l'impossibilité de
+s'établir d'une manière solide ailleurs qu'à Narbonne. Il fit raser
+les fortifications de Béziers, d'Agde et d'autres cités considérables.
+Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes renversées,
+et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa
+solidité, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livrée aux
+flammes. Le même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une
+époque où Montpellier n'existait pas encore, présentait un aspect
+imposant, et qui d'ailleurs, par la commodité de son port, offrait un
+lieu de retraite aux navires sarrazins venus d'Espagne et d'Afrique.
+Telle était la défiance de Charles, qu'il emmena avec lui, outre un
+grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi
+les chrétiens du pays[96].
+
+ [96] Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de
+ Frédegaire. L'histoire se tait au sujet de Carcassonne. Il est
+ probable que cette ville, alors bâtie au haut du rocher où se voit
+ encore la cathédrale et défendue par le cours de l'Aude, ne tarda
+ pas à retomber au pouvoir des chrétiens.
+
+Il est certain que l'autorité de Charles fut vue de très mauvais
+oeil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient
+d'avoir conservé une partie des institutions et de la civilisation
+romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore
+empreints de la rudesse germanique. Le clergé surtout, tant dans
+le nord que dans le midi, ne pardonnait pas à Charles la manière
+arbitraire dont il disposait des biens ecclésiastiques. Les Sarrazins,
+dans leurs invasions, avaient dévasté la plupart des églises et des
+couvens, et avaient aliéné les biens affectés à ces établissemens.
+Charles, en chassant les Sarrazins, ne rétablit pas le clergé dans
+ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons à ses
+hommes d'armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des
+siéges épiscopaux et des monastères restèrent vacans, faute de moyens
+d'entretien. L'histoire fait mention de Wilicarius, évêque de Vienne,
+qui, après l'expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession
+de son siége. Mais, trouvant tous les biens des églises au pouvoir des
+laïques, il se retira dans le Valais, où on le nomma abbé du monastère
+de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent réformés que peu à peu et
+quelques années après, sous Pepin et sous Charlemagne.
+
+ [97] Charvet, _Histoire de la sainte église de Vienne_, p. 147.
+
+Dans un autre tems, le clergé, menacé dans son existence, aurait fait
+un appel au zèle des fidèles; mais à en juger par le peu de témoignages
+qui nous restent de cette époque reculée, les ecclésiastiques en
+général se bornèrent à représenter les fléaux sous lesquels la
+chrétienté gémissait, comme une juste punition de Dieu, pour la
+corruption des hommes, et à exhorter les pécheurs à revenir au sentier
+de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclésiastiques qui, entraînés
+par leur humeur belliqueuse, s'attachèrent à la personne de Charles, et
+l'accompagnèrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut
+Hainmarus, évêque d'Auxerre, dont les vastes propriétés s'étendaient
+sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, dédaignant de
+s'assujétir au service des autels, laissa à un autre l'administration
+de son diocèse, et alla signaler la vigueur de son bras du côté des
+Pyrénées[99].
+
+ [98] Voy. la _Lettre de saint Boniface_, archevêque de Mayence, à
+ Ethelbaldus, roi de Mercie, en Angleterre, vers l'an 745, recueil
+ de Ferrarius, 1605, in-4º, p. 76. Voy. aussi différens passages des
+ capitulaires de Charlemagne, édition de Baluze, t. I, p. 413, 526,
+ 1056 et 1227.
+
+ [99] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 270.
+
+Après le départ de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra
+de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins.
+Charles l'ayant appris, résolut de purger tout-à-fait cette contrée des
+germes de troubles qui la désolaient depuis si long-tems. En 739, il
+reparut dans le pays avec son frère Childebrand. Mauronte fut chassé de
+toutes les positions qu'il occupait. Les côtes de la mer où les hommes
+turbulens auraient pu se cacher, furent visitées avec le plus grand
+soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes,
+et les Sarrazins de Narbonne n'osèrent plus s'avancer au-delà du
+Rhône[100].
+
+ [100] Continuation de Frédegaire, recueil des _Historiens des
+ Gaules_, t. II, p. 457.
+
+On manque de renseignemens certains sur la manière dont les Sarrazins
+s'étaient conduits dans l'intérieur de la Provence. Il est probable
+que, par considération pour Mauronte, qui les avait appelés et qui
+aspirait à être maître du pays, ils ne se livrèrent pas aux mêmes
+violences qu'en d'autres contrées[101].
+
+ [101] Les détails qu'on lit dans la vie de saint Porcaire, et qui
+ sont relatifs aux dévastations commises par les Sarrazins dans
+ l'intérieur de la Provence, nous paraissent devoir se rapporter à
+ l'occupation du pays par les barbares, postérieurement à l'an 889.
+ Voy. le recueil des _Bollandistes_, 12 août, p. 737. Il en est de
+ même des autres récits du même genre. Il sera question plus tard de
+ ces mêmes récits.
+
+Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc
+une autre source de calamités, qui, pendant plusieurs siècles, ne
+laissèrent presque pas de repos aux côtes du midi de la France. Nous
+voulons parler des descentes que les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique
+commencèrent à faire par mer.
+
+Les Arabes, à l'époque de leur plus grand enthousiasme guerrier,
+n'avaient pas songé à profiter de la voie que leur offrait la mer,
+pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout
+tems les nomades de l'Arabie ont eu de l'éloignement pour l'élément
+humide. Habitués à la vie indépendante du désert, ils croiraient faire
+outrage à leur liberté, s'ils consentaient à s'enfermer dans un frêle
+bâtiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l'antiquité, furent
+faites pour établir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique,
+furent-elles l'ouvrage des Phéniciens et d'autres peuples étrangers.
+Cette répugnance pour la mer était partagée par Mahomet, et telle est
+encore la manière de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans,
+façonnés en général à l'esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans pitié
+les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accroître
+leur fortune ou pour satisfaire leur curiosité; et quelques docteurs
+sont allés jusqu'à dire que, dès l'instant qu'un homme s'est décidé
+plusieurs fois à se mettre en mer, il peut être considéré comme étant
+privé de son bon sens, et comme n'étant plus recevable à faire admettre
+son témoignage en justice[102].
+
+ [102] Voy. nos _Extraits d'auteurs arabes relatifs aux guerres des
+ Croisades_, Paris, 1829, p. 370 et 476.
+
+Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l'Égypte et
+l'Afrique, et que l'étendard des nomades flotta dans les ports de Tyr,
+de Sidon, d'Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine à leur
+disposition; et il était naturel que les renégats et les aventuriers
+de tous les pays leur donnassent l'idée de se livrer à des expéditions
+maritimes. Dès l'année 648, quinze ans après la mort du prophète,
+le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l'île de
+Chypre. Une autre expédition fut faite, en 669, dans l'île de Sicile;
+et depuis ce moment les provinces maritimes de l'empire grec, sans
+excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les
+musulmans, eurent autant à souffrir des attaques faites par mer que des
+attaques faites par terre.
+
+Dans l'origine les navires sarrazins furent montés en général par
+des renégats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientôt
+les musulmans prirent part à ces expéditions, sources inépuisables de
+richesses; et comme la plupart d'entre eux, tout en faisant du butin,
+croyaient faire une action agréable à Dieu, plus l'entreprise leur
+présentait de danger, plus elle leur parut méritoire. On a vu que
+le prophète n'avait jamais songé à ce moyen d'étendre sa religion.
+Néanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d'être excitées,
+ne tardèrent pas à pouvoir invoquer en faveur de leur zèle nouveau
+plusieurs témoignages propres à redoubler leur enthousiasme. On
+commença à raconter que le prophète s'étant un jour endormi dans
+la maison d'un de ses compagnons d'armes, avait vu dans son sommeil
+quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe
+de l'islamisme, et que, dans la joie qu'il eut de les voir entourés
+de captifs, il s'éveilla en sursaut, célébrant la gloire d'une telle
+entreprise. Aussi quelques années après, lorsque Moavia fit son
+expédition contre l'île de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du
+prophète, voulut avoir part aux mérites d'une tentative si sainte; et
+comme Omm-Heram mourut dans le cours de l'expédition, les musulmans
+lui élevèrent un tombeau, où dans la suite ils allaient implorer la
+miséricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d'eau.
+
+
+On rapportait encore qu'en 716, lorsque la grande flotte qui alla
+assiéger Constantinople partit d'Alexandrie, un des fils du khalife
+Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda à l'amiral ce qu'il
+pensait des péchés dont la plupart des hommes de l'équipage devaient
+avoir l'ame chargée; l'amiral ayant répondu qu'à l'exemple de chacun de
+nous, ils devaient avoir leurs péchés pendus au cou: «Non pas pour ces
+hommes-ci, s'écria le fils d'Omar; j'en jure par celui qui tient mon
+ame dans ses mains, ils ont laissé leurs péchés sur le rivage.»
+
+D'après le récit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la
+guerre sacrée faite par mer a dix fois plus de mérite que la guerre
+faite par terre, et que ceux qui devaient venir après lui étant privés
+de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mêmes avantages
+s'ils se livraient aux expéditions maritimes. Mahomet aurait encore dit
+que le musulman qui meurt en combattant sur terre éprouve l'effet d'une
+piqûre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reçoit la même
+sensation que l'homme à qui, au moment d'une soif ardente, on présente
+de l'eau fraîche mêlée avec du miel. C'est par une suite de la même
+idée qu'on fait dire à Ayescha, femme chérie du prophète, que, si elle
+avait été homme, elle se serait vouée à la guerre sacrée sur mer[103].
+
+ [103] Pour tous les détails qu'on vient de lire, voyez le traité
+ arabe destiné à exciter les musulmans à faire la guerre aux peuples
+ d'une autre religion que la leur, et intitulé: _les Routes de
+ l'empressement vers les rendez-vous des Amans, et le Guide de la
+ Passion vers le séjour de la Paix_. Cet ouvrage a été imprimé au
+ Caire, l'an 1242 de l'hégire (1826 de J.-C.). Voy. la notice que
+ nous en avons donnée, dans le _Nouveau Journal Asiatique_, t. VIII,
+ p. 337, et t. IX, p. 189.
+
+Les premières expéditions maritimes faites par les musulmans partirent
+des ports de Syrie et d'Égypte, et furent surtout dirigées contre les
+provinces de l'empire grec, presque en guerre continuelle avec les
+khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes,
+il ne paraît pas que les vainqueurs songeassent d'abord aux avantages
+que leur offrait cette fameuse cité pour se rendre maîtres du bassin
+de la mer Méditerranée. Ils y songeaient si peu que leur chef,
+voulant bâtir une ville qui leur servît d'asile au besoin, choisit
+l'emplacement de Cayroan, à plusieurs journées de la côte[104]. Moussa,
+gouverneur d'Afrique, à l'époque où il envahit l'Espagne, n'avait à sa
+disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent
+et revinssent plusieurs fois pour transporter l'armée musulmane d'un
+côté du détroit de Gibraltar à l'autre[105]. Mais Moussa comprit tout
+de suite la nécessité d'avoir une flotte à ses ordres pour maintenir
+les communications libres entre la Péninsule et les rivages africains;
+aussi il se hâta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports
+de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu'à Cadix, les côtes
+espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en était de même
+des bords africains, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à Tripoli
+de Barbarie. En 736, un gouverneur d'Afrique fit construire à Tunis
+un arsenal formidable. C'est alors que Carthage vit disparaître son
+antique renommée devant la nouvelle cité.
+
+ [104] _Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du
+ Roi_, t. II, p. 157.
+
+ [105] Ibn-Alcouthya, fol. 52 verso.
+
+En Espagne, il y avait un émir chargé spécialement de la direction des
+flottes. Cet émir portait le titre d'_émir-alma_, ou d'émir de l'eau.
+C'est probablement de là qu'est venu notre mot _amiral_[106].
+
+ [106] Novayry, manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ancien
+ fonds, no 702, fol. 10 verso.
+
+Les auteurs arabes font mention d'une expédition envoyée par Moussa
+dans l'île de Sardaigne, dès l'année 712. Les auteurs chrétiens parlent
+d'une descente faite deux ans auparavant dans l'île de Corse[107].
+Ces deux îles, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dépendu
+des empereurs de Constantinople; mais à mesure que la puissance de
+ces princes s'affaiblit, des pays aussi éloignés du siége de l'empire
+se trouvèrent abandonnés à leurs propres forces; aussi les flottes
+sarrazines, pour qui ces îles étaient un lieu de relâche commode,
+durent n'y rencontrer qu'une faible résistance. Les barbares se
+bornèrent d'abord à piller les églises et les maisons des riches. Ces
+moyens commençant à s'épuiser, ils firent des courses dans l'intérieur,
+massacrant les hommes qui résistaient, et emmenant les femmes et les
+enfans en esclavage.
+
+ [107] Un auteur corse du quinzième siècle a prétendu que les
+ Sarrazins étaient entrés dans l'île de Corse dès le tems de
+ Mahomet, et qu'ils occupèrent l'île sans interruption jusqu'à
+ Charlemagne. Ce récit est controuvé.
+
+La première descente que les Sarrazins firent sur les côtes de France
+eut lieu dans l'île de Lerins, aux environs d'Antibes; mais on est
+incertain sur l'année où cette descente eut lieu. Les auteurs varient
+depuis l'an 728 jusqu'en 739. Voici de quelle manière ce malheureux
+événement est raconté.
+
+L'île de Lerins était alors célèbre dans toute la chrétienté par
+son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir à l'Église des
+docteurs, des évêques et des martyrs. En ce moment, le couvent était
+sous la conduite de saint Porcaire, et l'on y comptait cinq cents
+moines venus de la France, de l'Italie et des autres contrées de
+l'Europe, non compris un certain nombre d'enfans qui venaient s'y
+former à la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint
+Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour
+l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait peut-être
+ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et
+les exhorta à attendre les Sarrazins, se résignant d'avance au sort
+que ces barbares voudraient leur réserver; tous consentirent à rester,
+excepté un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en
+arrivant, se mirent à parcourir l'île, croyant y trouver de grandes
+richesses. Comme ils ne rencontrèrent que de vils habits et d'autres
+objets de peu de valeurs, ils déchargèrent leur fureur sur les moines,
+qu'ils accablèrent de coups. En même tems ils se mirent à briser
+les croix, renversèrent les autels et détruisirent les édifices. Ne
+pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins
+emmener les jeunes; et, pour les forcer à embrasser l'islamisme, ils se
+livrèrent devant eux à l'égard des vieux à tout ce que la violence peut
+suggérer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles;
+jeunes et vieux, tous restèrent fidèles à leur religion. Alors les
+barbares les mirent à mort, et ne laissèrent en vie que les quatre
+plus jeunes et les mieux faits, qu'ils embarquèrent sur leurs navires.
+Heureusement le vaisseau sur lequel les moines étaient montés aborda
+sur la côte voisine, au port d'Aguay[108], et les quatre religieux
+profitèrent de l'occasion pour se sauver dans les bois, d'où retournant
+dans l'île de Lerins, ils rétablirent le couvent[109].
+
+ [108] _Portus Agathonis._
+
+ [109] La fête de saint Porcaire et de ses compagnons est célébrée
+ au 12 août. Voy. le recueil des _Bollandistes_. Voy. aussi la _Vie
+ de saint Honorat_, en vers provençaux, par le troubadour Raimond
+ Féraud.
+
+Charles-Martel étant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui
+succéda dans le poste de maire du palais, consacra les premières
+années de sa puissance à faire reconnaître son autorité, tant dans
+l'Aquitaine, possédée par les enfans d'Eudes, que dans la France
+septentrionale et les provinces situées au-delà du Rhin. Les Sarrazins
+auraient pu profiter d'une aussi belle occasion pour renouveler leurs
+funestes tentatives contre les provinces méridionales de la France;
+mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems
+hors d'état de rien entreprendre.
+
+On a vu que dans le principe les armées des conquérans s'étaient
+formées des élémens les plus hétérogènes. Chaque détachement avait son
+langage particulier, ses croyances, ses intérêts. La discorde ne tarda
+pas à éclater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prétendaient
+avoir contribué autant que les autres aux conquêtes précédentes, et ils
+se plaignaient de n'avoir pas été traités aussi bien.
+
+Les Arabes eux-mêmes ne s'entendaient pas entre eux. On sait que de
+tout tems les nomades ont mis une grande importance à connaître la race
+et la tribu à laquelle ils appartiennent. C'est ce qui fait que, dans
+leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagné
+de celui de son père et du nom de la tribu à laquelle il doit son
+origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes,
+l'une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de
+Noé, et l'autre d'Ismaël, fils d'Abraham. Les Kahtanites, pour se
+distinguer des autres, reçurent le titre d'_Ariba_ ou d'_Arabes_ par
+excellence. Ils occupaient jadis l'est et le sud-ouest de l'Arabie,
+particulièrement le Yémen ou Arabie-Heureuse, d'où ils furent encore
+surnommés _Yemenis_. Les Ismaélites, descendant d'Ismaël par ses
+rejetons Cayssy et Modhar, furent désignés par les titres de _Cayssys_
+et de _Modharys_. Ils s'étaient établis de préférence dans le Hedjaz,
+auprès de la Mecque et de Médine, et ils rappelaient avec orgueil
+l'honneur qu'ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De
+tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races,
+et l'esprit de faction, après avoir ensanglanté l'Arabie, l'Égypte, la
+Syrie, pénétra jusqu'en Espagne et en France.
+
+Tout-à-coup les conquérans coururent aux armes, et Arabes et
+Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se décida pour le parti
+qui convenait le mieux à ses intérêts. Le signal de cette vaste
+conflagration partit de l'Afrique. Dans les premiers tems de la
+conquête, les généraux arabes voulant attirer les populations,
+s'étaient relâchés de leur sévérité envers les hommes qui se
+soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laissé les
+Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient réduit
+l'impôt que ceux-ci étaient obligés de payer; ils les avaient même
+quelquefois exemptés de toute charge, se contentant d'enrôler les
+hommes en état de porter les armes. A l'époque dont il est question
+ici, c'est-à-dire en 737, le gouverneur d'Afrique, pensant qu'il était
+tems de faire disparaître toutes ces distinctions, annonça l'intention
+de suivre dans toute leur rigueur les leçons laissées par le prophète,
+et voulut obliger les Berbers à acquitter le droit établi par la
+loi[110]. Or, ce droit consistait à payer deux et demi pour cent pour
+les biens meubles, tels que le bétail et l'argent, seule richesse qui
+puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitués à toute
+l'indépendance du désert, traitèrent ce droit de tyrannique, et prirent
+les armes pour s'en affranchir. On les vit accourir du fond des déserts
+situés au midi de l'Atlas, nus jusqu'à la ceinture, et montés sur leurs
+chevaux, petits de taille, mais très-légers à la course, montrant la
+plus grande valeur pour la défense de leur liberté.
+
+ [110] Novayry, no 702, fol. 11 verso.
+
+ [111] De tout tems les nomades se sont refusés à toute espèce
+ d'impôts; il fallut toute l'adresse de Mahomet pour y soumettre
+ les Arabes bédouins, et ceux-ci s'en affranchirent dans la suite.
+ Comparez Gagnier, _Vie de Mahomet_, t. III, p. 119; les _Annales
+ d'Aboulfeda_, tom. I, p. 214, et Burckhardt, _Voyages en Arabie_,
+ traduction française, t. II, p. 26 et 296.
+
+Les Berbers ne pouvant être domptés, le gouverneur de l'Espagne, Ocba,
+traversa le détroit pour aider à les ramener à l'obéissance, et cette
+retraite ne contribua pas peu à faciliter les succès de Charles-Martel
+dans le midi de la France. Ocba étant mort, son prédécesseur
+Abd-almalek le remplaça.
+
+Cependant les efforts des Berbers n'avaient pu être réprimés, et une
+partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient été
+obligées de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes
+et les Berbers établis dans la Péninsule et en France, et qui, en
+récompense de leurs exploits, avaient reçu des terres considérables,
+craignirent que l'arrivée de ces nouveaux venus n'occasionât un second
+partage des terres. Aussitôt ils coururent aux armes et se disposèrent
+à repousser par la force les Arabes d'Afrique. Un seul fait donnera une
+idée de l'acharnement qui régnait parmi les conquérans. Le gouverneur
+Abd-almalek étant tombé au pouvoir du parti opposé, fut attaché à un
+gibet sur le pont de Cordoue, et sa tête fut exposée entre un cochon
+et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s'était déclaré
+pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes
+les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit à marches forcées
+en Andalousie. L'action eut lieu aux environs de Cordoue. L'armée
+d'Abd-alrahman se montait, dit-on, à cent mille hommes. Au plus fort
+du combat, Abd-alrahman, qui était un très-habile tireur, lança un
+trait au général ennemi, et le tua. Après cet exploit, il rentra dans
+Narbonne[112].
+
+ [112] Ibn-Alcouthya, fol. 7 verso.
+
+Les khalifes de Damas étaient hors d'état de rétablir l'ordre à une
+distance si éloignée. Des partis rivaux se formaient dans les provinces
+orientales de l'empire, et les nombreuses armées envoyées du côté de
+l'Occident avaient fini par épuiser les khalifes eux-mêmes[113].
+
+ [113] Voy. les annales d'Aboulfeda, en arabe et en latin,
+ Copenhague, 1789, t. I, p. 468 et suiv.
+
+Ces guerres cruelles, malgré l'inaction de Pepin, ne restèrent pas
+sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne
+avaient repris possession de Nîmes et des villes voisines; mais ces
+villes finirent par se dégarnir presque de troupes, et les commandans
+furent obligés de s'en remettre sur beaucoup de points aux chrétiens
+du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de
+la population, recouvrèrent une partie de leur ancien crédit. C'est
+alors qu'on voit les villes du Languedoc, telles que Béziers, Nîmes,
+Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte
+particulier et une administration qui leur était propre[114].
+
+ [114] Voy. l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette, et
+ l'_Histoire de Nîmes_, par Menard. Il sera question de ces mêmes
+ faits plus tard.
+
+Un changement analogue eut lieu chez les chrétiens des Asturies, de
+la Navarre et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Ces
+hommes généreux commencèrent à combiner leurs efforts, et jouirent
+enfin de quelque indépendance. En 747, un émir appelé Youssouf étant
+parvenu, non sans peine, à se mettre à la tête du gouvernement de
+l'Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrénées, afin
+de soumettre les populations chrétiennes en armes; mais les chrétiens
+résistèrent avec succès.
+
+Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le siége du
+gouvernement étant interceptées, la Septimanie ne pouvait tarder à
+secouer le joug musulman. Ce pays était également convoité par le fils
+d'Eudes, Vaifre, duc d'Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une
+incursion du côté de Narbonne. Mais tel était l'ascendant que prenait
+chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque
+garantie de repos et de prospérité. Il venait de se faire accorder
+par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgré
+ses victoires, n'avait osé s'arroger, le relevait encore aux yeux des
+peuples.
+
+En 752 Pepin se rendit avec une armée en Languedoc, et un seigneur
+goth, appelé Ansemundus, lui livra les villes de Nîmes, Agde,
+Maguelone et Béziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se
+diriger contre Narbonne; et comme cette ville était en état d'opposer
+une longue résistance, il se contenta de laisser quelques troupes,
+commandées par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance
+qui ralentit beaucoup les progrès des troupes françaises, ce fut d'une
+part la mort d'Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins
+dans une embuscade, de l'autre une horrible famine qui désola le midi
+de la France et l'Espagne. La disette des vivres devint telle, que les
+mouvemens des armées en furent suspendus[116].
+
+ [115] Chronique de Moissac dans le recueil des _Historiens de
+ France_, t. V, p. 68.
+
+ [116] Comparez la chronique de Moissac, dans le recueil de dom
+ Bouquet, et Ibn-Alcouthya, fol. 75.
+
+Sur ces entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu'on l'a vu,
+résidaient à Damas, furent renversés, et firent place à une famille
+rivale qui descendait d'Abbas, oncle du prophète. Les nouveaux khalifes
+ne tardèrent pas à s'établir à Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont
+eux qui portèrent la gloire du nom musulman au plus haut degré. Quant
+à la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des
+supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribué
+à étendre les conquêtes de l'islamisme, échappa aux recherches des
+bourreaux. Réfugié en Afrique, il resta quelque tems caché parmi les
+tribus berbères. Apprenant ensuite les désordres qui avaient lieu en
+Espagne, il se mit en relation avec quelques émirs; bientôt même, il
+débarqua sur les côtes de Malaga, et les enfans des conquérans, établis
+la plupart en Andalousie, le reçurent comme un libérateur. On était
+alors en 755. Le prince s'appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en
+arabe le _serviteur du miséricordieux_[117]. En effet, tel était alors
+l'esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le
+plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de
+Dieu, etc.
+
+ [117] Abd-alrahman avait pour père un prince ommiade, appelé
+ _Moavia_, et d'après l'usage des arabes on l'appelait quelquefois
+ _fils de Moavia_, Ebn-Moavia, d'où nos vieux chroniqueurs ont fait
+ par corruption _Benemaugius_.
+
+Abd-alrahman et ses descendans, étaient destinés à donner le plus
+grand éclat à la domination mahométane en Espagne. C'est sous eux que
+se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si
+imposans; jusque-là, les conquérans avaient été trop occupés de leurs
+croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien édifier
+de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems à
+combattre en Espagne l'esprit de faction irrité par la différence des
+races et la diversité des intérêts. D'ailleurs tous les pays musulmans,
+sans excepter l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, s'étaient soumis
+sans résistance à la révolution qui venait de s'opérer dans les
+provinces orientales de l'empire. Abd-alrahman, bien qu'investi d'une
+autorité indépendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le
+temporel, se trouva réduit à une partie de l'Espagne; voilà sans doute
+ce qui l'empêcha de s'arroger le titre de khalife, et qui jusqu'au
+commencement du dixième siècle engagea ses successeurs à se contenter
+du simple titre d'émir[118]. La capitale de ces princes était Cordoue,
+qui ne tarda pas à devenir le centre des lumières et des arts.
+
+ [118] C'est à tort qu'Assemani, trompé par des écrivains arabes
+ modernes, a soutenu le contraire. Voy. le recueil intitulé _Italicæ
+ Historiæ scriptores_, Rome, 1752, t. III, p. 135 et suiv.
+
+Dès qu'Abd-alrahman vit son autorité un peu raffermie, il songea à la
+ville de Narbonne qui était vivement pressée par les soldats de Pepin.
+Un corps considérable de troupes, commandé par un chef nommé Soleyman,
+s'avança vers les Pyrénées, pour porter secours à la place. Mais les
+Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taillés en pièces.
+
+Enfin, les chrétiens de Narbonne qui formaient la masse de la
+population, et qui avaient beaucoup à souffrir du blocus, prirent la
+résolution de s'affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les
+détails de cet événement[119]. On sait seulement qu'ils entrèrent
+secrètement en négociation avec Pepin, et qu'ils obtinrent de lui la
+promesse qu'on les laisserait libres de se gouverner d'après leurs
+lois gothes. Alors ils profitèrent d'un moment où les soldats sarrazins
+n'étaient pas sur leurs gardes, et les massacrèrent; en même tems ils
+ouvrirent les portes de la ville aux Français[120]. On était alors en
+759. Dès ce moment, le royaume fut entièrement purgé de la présence des
+barbares, et Pepin laissa des troupes considérables dans le pays, pour
+en défendre l'accès[121].
+
+ [119] De longs détails à ce sujet existent, il est vrai, dans le
+ roman de Philomène, publié à Florence, par M. Ciampi, en 1823,
+ sous le titre de _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_.
+ L'auteur prétend écrire par ordre de Charlemagne; mais cet ouvrage,
+ rédigé originairement en provençal, et où l'auteur place sous
+ Charlemagne des événemens qui avaient eu lieu sous son père Pepin
+ et sous Charles-Martel, a été composé au plutôt dans le douzième
+ siècle et ne mérite aucune foi.
+
+ [120] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 69 et 335.
+
+ [121] Voy. dom Bouquet, t. V, p. 6. Si on en croyait certains
+ auteurs, il serait resté quelques partis de Sarrazins dans le
+ Dauphiné, le comté de Nice et dans la chaîne des Alpes; et ces
+ partis se seraient maintenus en silence pendant les règnes de
+ Pepin et de Charlemagne. Il est fait mention dans divers ouvrages
+ relatifs au Dauphiné de l'occupation de Grenoble et des pays
+ voisins par les Sarrazins. D'un autre côté, un historien de
+ l'abbaye de Lerins (Vincent Barral, part. Ire, p. 132) suppose
+ les Sarrazins établis à Nice, et les fait chasser du pays par
+ Charlemagne, aidé par son prétendu neveu, appelé Siagrius. Voy. le
+ _Gallia Christiana_, t. III, p. 1275. C'est ce qui a fait croire
+ à quelques auteurs que les Sarrazins n'ont jamais été entièrement
+ chassés du Dauphiné, depuis Charles-Martel jusqu'au commencement du
+ dixième siècle, époque où de nouveaux barbares, maîtres des côtes
+ de Provence, s'avancèrent jusqu'en Piémont et en Suisse. Cette
+ opinion, mise d'abord en avant par certains auteurs de romans de
+ chevalerie, qui voulaient accumuler sous le règne de Charlemagne
+ les principaux événemens de notre histoire, a été accueillie par
+ les anciennes familles dont la fortune remonte à la part glorieuse
+ que leurs ancêtres prirent aux guerres faites aux barbares, et qui
+ étaient flattées de pouvoir faire remonter aussi loin la date de
+ leur origine. Voy. l'_Histoire généalogique des pairs de France_,
+ par M. de Courcelles, aux articles _d'Agoult_, _Clermont-Tonnerre_,
+ etc. Mais cette opinion ne repose sur aucun témoignage
+ contemporain, et l'on ne peut pas croire que si elle avait eu
+ quelque fondement, des princes tels que Charlemagne et ses enfans
+ eussent négligé de purger le coeur de leurs états de la présence
+ des infidèles, eux qui allaient les attaquer dans leur propre pays.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE.
+
+INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE
+JUSQU'A LEUR ÉTABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889.
+
+
+L'époque que nous allons parcourir offre un caractère tout différent de
+celle qui précède. On a vu que les Sarrazins, en pénétrant en France,
+avaient non seulement l'intention de la conquérir et d'y faire fleurir
+l'islamisme, mais que leur projet était de subjuguer tout le reste de
+l'Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains,
+avait menacé d'envahir l'Univers, une simple province du nouvel empire.
+Il ne faut pas oublier que les chefs de l'armée conquérante étaient en
+général originaires de l'Arabie, de la Syrie et de la Mésopotamie; le
+centre de leur religion et celui de leur puissance était en Orient;
+et leurs pensées ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers
+les mêmes lieux. Aucune difficulté n'arrêtait des hommes qui avaient
+pris part à des conquêtes sans exemple. Plus une contrée était vaste
+et peuplée, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mérite aux
+yeux de Dieu.
+
+Le tableau change avec l'époque que nous allons retracer. Le nouveau
+dominateur de l'Espagne avait vu sa famille renversée du trône en
+Syrie, et périr de mort violente. Retiré en Espagne, il n'apercevait
+en général que des ennemis dans l'Afrique et les autres parties de
+l'empire, qui avaient si largement contribué aux succès précédens. La
+Péninsule, d'ailleurs, par la situation où elle se trouvait, était loin
+de pouvoir fournir les moyens de se livrer à des entreprises hardies. A
+la suite des guerres intestines qui la désolaient depuis si long-tems,
+l'esprit de faction ne cessait de faire des progrès, et les chrétiens
+des provinces septentrionales de l'Espagne avaient profité du désordre
+pour prendre une attitude menaçante; enfin, le souvenir des échecs
+précédens était présent à tous les esprits.
+
+D'un autre côté, la France, objet immédiat de ces invasions, acquérait
+chaque jour plus d'ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette
+vaste contrée obéissait à un même chef; et l'avantage qu'elle avait de
+pouvoir, au besoin, appeler à son secours les guerriers de l'Allemagne,
+de la Belgique et de l'Italie, la mettait à l'abri de toute agression.
+Aussi, ce ne furent pas en général les Sarrazins d'Espagne qui
+attaquèrent les chrétiens de France; ce furent plutôt les chrétiens de
+France qui attaquèrent les Sarrazins d'Espagne. Pepin et Charlemagne
+se mettant en relation avec les chrétiens de la Catalogne, de l'Aragon
+et de la Navarre, les habituèrent peu à peu à recourir à leur haut
+patronage; en même tems, ils favorisèrent de tous leurs moyens les
+tentatives des émirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui
+voulaient se rendre indépendans du souverain de Cordoue. Bientôt même,
+Charlemagne et ses enfans entrèrent à main armée en Espagne, et pendant
+long-tems les provinces voisines de l'Èbre furent une dépendance de
+la France. Plus tard, lorsque les chrétiens du nord de la péninsule
+s'occupèrent de reconquérir le pays de leurs pères, les guerriers du
+midi de la France, dont la plupart se vantaient d'avoir la même origine
+qu'eux, accoururent pour les seconder.
+
+Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions
+humaines! L'émir de Cordoue et les khalifes d'orient étaient plus
+occupés de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conquêtes sur
+les chrétiens d'Europe; tandis que les princes de Cordoue s'unissaient
+d'intérêt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en
+guerre avec les mahométans de la Syrie, de la Perse et de l'Égypte, les
+khalifes d'orient firent alliance avec les princes français. A cette
+époque, comme dès l'origine du commerce national, des navires partis de
+Marseille, de Fréjus et d'autres villes, allaient se pourvoir, dans les
+ports de Syrie et d'Égypte, d'épiceries, d'étoffes de soie, de parfums,
+etc.[122]. Aux relations commerciales, s'étaient joints les motifs de
+piété, qui portaient alors une foule de personnes à braver tous les
+dangers, pour aller visiter les lieux sanctifiés par les mystères de
+notre religion. Au plus fort même des ravages des Sarrazins en France,
+vers l'an 733, des pélerins partis de l'occident circulaient librement
+à Jérusalem, à Nazareth, à Damas, à la cour même du khalife, soit que
+le prince n'eût qu'une idée confuse des pays d'où ces hommes venaient,
+soit que, connaissant le motif qui les amenait, il dédaignât de faire
+attention à eux[123].
+
+ [122] Voy. la dissertation de Deguignes, _Mémoire de l'Académie des
+ Inscriptions_, t. XXXVII, p. 466. Voy. aussi M. Pardessus, _Lois
+ maritimes_, t. Ier; Introduction, p. 62.
+
+ [123] Voy. _la Vie de saint Guillebaud_, dans le Recueil des
+ Bollandistes, au 7 juillet.
+
+Les princes abbassides adoptèrent la politique la plus amicale envers
+la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confié
+les côtes d'Afrique se livrèrent à d'horribles déprédations sur nos
+rivages, c'est que ces gouverneurs, séparés du centre de l'empire par
+d'affreux déserts et d'immenses distances, profitèrent de la première
+occasion pour se rendre indépendans.
+
+Depuis la prise de Narbonne jusqu'à la mort de Pepin en 768, aucune
+hostilité n'eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait
+les Pyrénées comme la frontière naturelle de la France, et Abd-alrahman
+était occupé à soumettre les émirs qui refusaient de reconnaître son
+autorité. Mais Pepin ne négligeait rien pour entretenir l'esprit de
+faction parmi les Sarrazins. Dès l'année 759, un an après l'occupation
+de Narbonne par les Français, le gouverneur musulman de Barcelonne et
+de Gironne, appelé Solinoan ou plutôt Soleyman, entra en relation avec
+Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs français, Soleyman se rangeait
+sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel
+de croire que l'émir sarrazin, visant à l'indépendance, cherchait
+seulement un appui dans le roi des Français. On verra bientôt se
+développer la politique des émirs musulmans du nord de la Péninsule,
+lesquels recouraient à la France, lorsqu'ils étaient pressés par
+l'émir de Cordoue, et qui retournaient à l'émir de Cordoue, lorsque les
+Français se montraient exigeans.
+
+ [124] _Annales de Metz_, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p.
+ 335.
+
+Ce qui favorisait les tentatives de ces émirs, ainsi que celles
+des chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne, c'est la
+nature du terrain. On sait que la Catalogne, l'Aragon, la Navarre,
+etc., sont hérissés de montagnes, et qu'il est facile à une petite
+troupe aguerrie de s'y maintenir contre des armées innombrables. Les
+Arabes n'ayant occupé la plupart de ces contrées qu'en passant, leurs
+écrivains n'en ont eu qu'une idée confuse. Ils appellent ordinairement
+la Vieille-Castille et l'Alava actuel _le pays d'Alaba et des
+châteaux_[125], région défendue en effet par des positions extrêmement
+fortes. D'un autre côté, la Navarre est appelée pays des _Baschones_.
+Quelquefois, dans la pensée des écrivains arabes, cette dénomination
+comprend la partie de la Gascogne située en-deçà des Pyrénées, laquelle
+était en communauté d'origine et de langage avec la Navarre.
+
+ [125] <mot en arabe> Ce sont les pays qui dans de vieilles chartes
+ latines sont rendus par _Alava et Castella Vetula_. Voy. _l'Art de
+ vérifier les dates_, édit. in-4º, t. II, p. 349.
+
+A l'égard de la chaîne des Pyrénées proprement dite, les Arabes
+l'appellent _la Montagne des Ports_[126], du mot latin _portus_,
+et de l'espagnol _puerto_, signifiant _passage_, parce qu'en
+effet c'est par les Pyrénées qu'il faut passer pour communiquer de
+l'Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports
+ou passages qui, disent-ils, sont à peine assez larges pour donner
+entrée à un cavalier. Ces quatre passages sont, 1º la route de
+Barcelonne à Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2º la
+route de Puycerda à travers la Cerdagne; 3º la route qui conduit de
+Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port; 4º enfin la route de Tolosa
+à Bayonne[127]. La chaîne des Pyrénées, au moyen-âge, était moins
+accessible qu'aujourd'hui. Le récit des Arabes s'en est ressenti, et
+il y a plusieurs de leurs dénominations géographiques qu'il nous a été
+impossible de rétablir.
+
+ [126] <mot en arabe>
+
+ [127] Edrisi, de qui nous empruntons ces détails, a confondu
+ quelques-unes de ces routes ensemble. Par exemple il confond la
+ première avec une cinquième route qui mène de Jaca dans le Béarn.
+ A la troisième route appartient le passage de Roncevaux qui
+ traverse le pays de Cize, et qu'Edrisi nomme en conséquence _port
+ de Schazerou_; ce lieu, dans la Chronique de Turpin, p. 60, et dans
+ l'_Histoire du Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. IX, p. 24, reçoit
+ le nom de _portus Ciserei_, et dans Roger de Hoveden, ann. 1177,
+ celui de _portus Sizaræ_. C'est de ce passage qu'est venu le nom de
+ Saint-Jean-Pied-de-Port.
+
+Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des
+grandes villes, chez les Arabes d'Espagne, étaient revêtus du titre de
+visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de
+roi, parce que le plus souvent ils affectaient l'indépendance. Quant
+aux commandans de villes d'un ordre secondaire, ils se contentaient du
+titre d'alcayd ou de _conducteur_.
+
+Tandis que Pepin cherchait à tenir les différens partis en Espagne en
+échec les uns par les autres, la discorde était attisée par le khalife
+d'Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et était
+impatient de rétablir dans l'empire l'unité politique et religieuse,
+qui se trouvait rompue par l'élévation d'Abd-alrahman. Déjà il
+avait fait partir une flotte des côtes d'Afrique, et plusieurs émirs
+espagnols espérant, à la faveur d'une si grande distance, exercer une
+autorité moins restreinte, s'étaient déclarés pour lui. Pepin, qui
+n'avait rien à craindre d'Almansor, et qui pouvait en être aidé au
+besoin, se hâta d'entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs
+désignent le prince musulman par son titre d'_émir-almoumenyn_, ou
+de commandeur des croyans. En 765, des députés envoyés par Pepin se
+rendirent à Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagnés des
+députés du khalife. Les uns et les autres débarquèrent à Marseille.
+Pepin accueillit très-bien les députés de Bagdad; il leur fit passer
+l'hiver à Metz; puis les fit venir au château de Sels, sur les bords de
+la Loire. Les députés furent congédiés, chargés de présens, par la voie
+de Marseille[128].
+
+ [128] Continuation de Frédegaire, dans le Recueil des Historiens de
+ France, t. V, p. 8 et ailleurs.
+
+La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Dès que ce
+prince entreprenant vit son autorité affermie, il rechercha l'amitié
+des personnages les plus influens de l'Espagne, musulmans et chrétiens.
+Aux uns il montrait le désir de les affranchir du joug de l'émir de
+Cordoue, et de les rendre tout-à-fait indépendans; aux autres il se
+présentait lui-même comme le protecteur naturel du christianisme, comme
+le défenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme
+l'ami le plus ardent des saines doctrines, attaquées par les novateurs
+et les hérétiques.
+
+
+Les Arabes, en subjuguant l'Espagne, avaient laissé aux chrétiens le
+libre exercice de leur religion. Il existait des évêques, ou du moins
+des préposés ecclésiastiques à Cordoue, à Tolède, et dans les autres
+villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontières, dans
+les contrées qui étaient tantôt au pouvoir des chrétiens et tantôt
+au pouvoir des musulmans, il ne paraît pas qu'il y eût d'évêques.
+C'est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels
+des habitans. La ville métropolitaine de Tarragone ayant été détruite
+par les Sarrazins, les chrétiens de la Catalogne furent placés sous
+la juridiction de l'archevêque de Narbonne; de son côté, l'archevêque
+d'Auch eut sous sa surveillance les chrétiens d'Aragon[129].
+S'élevait-il quelque conflit entre les chrétiens d'Espagne, Charlemagne
+apparaissait comme arbitre. Ces chrétiens avaient-ils quelque
+réclamation à faire auprès du pape, Charlemagne offrait sa puissante
+médiation.
+
+ [129] _Gallia Christiana_, t. VI, p. 15.
+
+Sur ces entrefaites, en 777, deux émirs sarrazins des environs de
+l'Èbre se trouvant en guerre avec l'émir de Cordoue, franchirent les
+Pyrénées, et se rendirent avec une grande suite auprès de Charlemagne,
+en Westphalie, dans la ville de Paderborn, où se tenait alors une
+diète solennelle[130]. Un des deux émirs se nommait Solyman, et avait
+été gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livré aux troupes
+de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage
+à Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent même qu'il se soumit à la
+puissance du prince français.
+
+ [130] On voit que nos rois commençaient à être jaloux de faire
+ figurer les émirs sarrazins dans les grandes réunions publiques.
+ C'est sans doute de là que dans les romans de chevalerie, à propos
+ des tournois, il est si souvent parlé de _chevaliers_ sarrazins
+ qui venaient des extrémités de la terre pour disputer aux guerriers
+ chrétiens le prix de l'adresse et de la bravoure.
+
+ [131] Voy. le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 19, 40, 142, 203,
+ 319, et 328, ainsi que Ibn-Alcouthya, fol. 95, verso. Les auteurs
+ arabes ne s'accordent pas sur le nom de l'émir. Les uns l'appellent
+ Soleyman Ebn-Jaktan Alarabi; les autres, Motraf Ebn-Alarabi.
+
+Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d'étendre son autorité,
+crut l'occasion favorable pour se rendre maître d'une partie de
+l'Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l'Allemagne
+et de la Lombardie, et se disposa à franchir les Pyrénées. On était
+alors en 778. Il ne doutait pas qu'à son approche les populations
+n'accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins,
+qui dans leurs démarches avaient eu uniquement pour but de consolider
+leur indépendance, se préparèrent à résister. Il en fut de même des
+chrétiens des montagnes, qui avaient juré de ne plus reconnaître de
+joug étranger. Quand Charlemagne arriva de l'autre côté des Pyrénées,
+il fut obligé d'entreprendre le siége de Pampelune, qui ne se rendit
+qu'après une bataille sanglante. Saragosse résista également[132].
+Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentèrent
+d'envoyer des otages.
+
+ [132] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 14, 20, 26, 142, 203
+ et 343. Les auteurs chrétiens rapportent que Charlemagne entra de
+ force dans Saragosse, et que l'émir, en punition de sa résistance,
+ fut conduit enchaîné en France. Suivant quelques auteurs arabes,
+ Charlemagne échoua dans ses efforts pour prendre la ville; mais
+ peu de tems après le gouverneur ayant été assassiné, son fils se
+ réfugia en France.
+
+Tout-à-coup l'on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer
+les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hâta
+de retourner en France; mais à son passage à travers les Pyrénées,
+son arrière-garde fut attaquée dans la vallée de Roncevaux, par les
+chrétiens montagnards, aidés peut-être par les musulmans, et un grand
+nombre de ses plus illustres guerriers furent tués. C'est là, dit-on,
+que périt Roland[133].
+
+ [133] Le souvenir de cet événement est encore si présent dans le
+ pays, que les jours de fête le peuple joue une pièce dite _pièce de
+ Roncevaux_. Voy. _Histoire littéraire de la France_, t. XVIII, p.
+ 720.
+
+Le pays que, dès ce moment, la France se trouva posséder de l'autre
+côté des Pyrénées varia d'étendue suivant les époques. C'est le pays
+qui fut appelé _Marche_, c'est-à-dire frontière, parce qu'en effet il
+servait de position avancée à la France du côté de l'Espagne. Il fit
+partie du royaume d'Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas à fonder en
+faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale était Toulouse. Les
+écrivains arabes le comprennent sous la dénomination générale de _Pays
+des Francs_, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur
+récit[134].
+
+ [134] Les Arabes le nomment encore _pays de Narbonne_, soit parce
+ que jusqu'à l'entrée des Français dans Barcelonne, les possessions
+ françaises dépendirent de Narbonne, soit parce qu'il en avait déjà
+ été de même à l'époque où la Septimanie se trouvait au pouvoir des
+ Sarrazins.
+
+Il n'est pas de notre sujet de raconter au long les événemens qui
+furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a
+pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions
+des Français en Espagne. Il suffira de faire connaître les résultats de
+ces nouvelles entreprises.
+
+Après le départ de Charlemagne, la plupart des villes, qui s'étaient
+abaissées sous son autorité, secouèrent le joug. Les Sarrazins
+surtout se regardèrent comme humiliés de cette soumission, et pour
+se venger, ils tournèrent leurs efforts contre les chrétiens de leur
+voisinage. Les chrétiens, habitués à une vie dure, et vêtus de peaux
+d'ours, se retirèrent au haut des montagnes ou au fond des vallées,
+et s'y défendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de
+personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent
+obligées de s'expatrier, et vinrent demander un asile à Charlemagne. Il
+existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient
+été plusieurs fois ravagées dans les guerres précédentes, et qui se
+trouvaient désertes. Ce prince distribua ces campagnes aux réfugiés,
+leur imposant pour unique charge l'obligation du service militaire.
+Il paraît que parmi ces réfugiés il y avait des musulmans devenus
+chrétiens; c'est du moins ce qu'indiquent leurs noms[135]. Plusieurs
+réfugiés devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe
+encore des familles illustres qui font remonter jusqu'à eux leur
+origine[136].
+
+ [135] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 776; t. VI, p. 486.
+
+ [136] Telle est la maison des Villeneuve, du Languedoc. Voy.
+ l'_Histoire généalogique de la maison de Villeneuve_. Paris. 1830,
+ in-4º.
+
+L'émir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs
+français du tems le représentent comme un homme cruel, qui fit mettre
+à mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent
+que les chrétiens et les juifs eurent tellement à souffrir de ses
+exactions, qu'ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour
+subsister[137]. Il est certain que ce prince, forcé de conquérir son
+royaume, et obligé de résister à des attaques sans cesse renaissantes,
+ne put pas toujours préserver la fortune et la vie de ses sujets; mais
+il était naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c'est à
+ses grandes qualités qu'il faut faire remonter la civilisation maure en
+Espagne. Il ne paraît pas qu'Abd-alrahman ait eu des relations directes
+avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda
+à Charlemagne, qu'il appelle simplement _Carlé_, une de ses filles en
+mariage[138]; mais il veut probablement parler d'Abd-alrahman II, qui
+entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait
+à une époque où ces sortes d'alliances n'excitaient pas les mêmes
+scrupules qu'autrefois.
+
+ [137] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 74.
+
+ [138] Maccary, man. arab. anc. fonds, no 704, fol. 84 verso.
+
+Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisième fils,
+Hescham, de préférence aux deux aînés. Cette circonstance ne tarda
+pas à amener de nouveaux troubles. Hescham s'occupa d'abord de faire
+reconnaître son autorité à Cordoue et dans les provinces voisines;
+ensuite il s'avança du côté de l'Èbre pour faire rentrer les émirs
+rebelles dans le devoir.
+
+L'ordre étant à peu près rétabli, Hescham crut que le meilleur moyen
+d'extirper l'esprit de faction qui avait causé tant de maux en Espagne,
+était d'exprimer au dehors une grande pensée, une pensée propre à
+rallier tous les esprits. Il avait à se venger des désordres que la
+politique de Pepin et de Charlemagne avait excités de l'autre côté
+des Pyrénées; de plus il commençait à s'effrayer de l'aspect menaçant
+que prenaient les chrétiens des Asturies et des autres provinces
+septentrionales de l'Espagne. Il forma donc le dessein d'attaquer les
+chrétiens par tous les côtés, et il voulut que toutes les ressources
+de l'empire concourussent au succès d'une si importante entreprise. En
+effet, les pieux mahométans se plaignaient depuis long-tems de voir
+les forces musulmanes tournées les unes contre les autres. Plusieurs
+étaient allés jusqu'à dire qu'on n'était pas obligé de payer d'impôt
+à des princes qui ne savaient faire la guerre qu'aux disciples du
+prophète, et ils citaient malignement l'exemple des khalifes de
+Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de
+Constantinople, jetaient le plus grand éclat sur l'islamisme[139].
+
+ [139] Conde, _Historia_, t. I, p. 199.
+
+Hescham, voulant donner à cette guerre la plus imposante solennité, la
+présenta comme une entreprise religieuse, et fit publier dans toute
+l'Espagne musulmane _l'algihad_[140], c'est-à-dire la guerre contre
+les ennemis de l'Alcoran. Par ses ordres, on lut le vendredi dans les
+mosquées, pendant que le peuple y était assemblé pour rendre hommage à
+l'Éternel, une invitation aux fidèles de se lever pour la défense de la
+religion. Ceux qui étaient en état de porter les armes devaient marcher
+sur-le-champ vers les Pyrénées; ceux qui ne l'étaient pas devaient
+concourir de leur argent et de leurs autres moyens au succès de
+l'expédition. Le discours qui fut lu en chaire était en prose rimée, et
+susceptible d'être chanté; il était entremêlé de passages de l'Alcoran
+propres à en augmenter l'effet. Voici la traduction d'une partie de ce
+discours:
+
+«Louanges à Dieu, qui a relevé la gloire de l'islamisme par l'épée
+des champions de la foi, et qui, dans son livre sacré, a promis aux
+fidèles, de la manière la plus expresse, son secours et une victoire
+brillante. Cet Être à jamais adorable s'est ainsi exprimé: _O vous
+qui croyez, si vous prêtez assistance à Dieu, Dieu vous secourra et
+affermira vos pas. Consacrez donc au Seigneur vos bonnes actions; lui
+seul peut par son aide rallier vos drapeaux._ Il n'y a pas d'autre
+dieu que Dieu; il est unique et n'a pas de compagnon; Mahomet est son
+apôtre et son ami chéri. O hommes! Dieu a bien voulu vous mettre sous
+la conduite du plus noble de ses prophètes, et il vous a gratifiés
+du don de la foi. Il vous réserve dans la vie future une félicité que
+jamais oeil n'a vue, que jamais oreille n'a entendue, que jamais coeur
+n'a sentie. Montrez-vous dignes de ce bienfait; c'était la plus grande
+marque de bonté que Dieu pût vous donner. Défendez la cause de votre
+immortelle religion, et soyez fidèles à la droite voie; Dieu vous le
+commande dans le livre qu'il vous a envoyé pour vous servir de guide.
+L'Être-Suprême n'a-t-il pas dit: _O vous qui croyez, combattez les
+peuples infidèles qui sont près de vous, et montrez-vous durs envers
+eux_. Volez donc à la guerre sainte, et rendez-vous agréables au maître
+des créatures. Vous obtiendrez la victoire et la puissance; car le Dieu
+très-haut a dit: _C'est une obligation pour nous de prêter secours aux
+fidèles_[141].»
+
+ [140] Ce mot est arabe. Les Arabes se servent encore du mot
+ _gazat_.
+
+ [141] Nous empruntons ce discours à un formulaire de lois et
+ d'actes de tout genre, en arabe, lequel a été imprimé au Caire, p.
+ 78. Voy. le _Nouveau Journal asiatique_, t. VIII, p. 338. Il n'est
+ pas certain que ce soit le même discours qui fut prononcé en cette
+ occasion; mais le fond n'a pas pu différer beaucoup.
+
+A ce discours, les pieux musulmans des diverses provinces de l'Espagne
+sentirent leur zèle se réveiller, et les plus ardens coururent aux
+armes. L'appel fait aux fidèles devait être d'autant mieux entendu,
+qu'il n'y avait pas alors chez les Sarrazins d'armées permanentes:
+les personnes qui prenaient les armes ne s'engageaient que pour une
+campagne, et la campagne terminée, elles étaient libres de rentrer
+dans leurs foyers. Mais le tems n'était plus où, au seul mot de guerre
+contre les chrétiens, les masses entières se levaient spontanément.
+Les enfans des conquérans de l'Espagne étaient en possession de terres
+considérables, et la plupart n'étaient pas empressés de quitter la
+vie agréable qu'ils menaient pour s'exposer à toute sorte de dangers.
+D'ailleurs, ce qui aidait le plus à former les anciennes armées des
+conquérans, c'étaient les hommes de bonne volonté qui accouraient
+de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie, et maintenant ces contrées
+étaient presque fermées à l'Espagne.
+
+On était alors dans l'année 792. Cette espèce de croisade n'attira pas
+cent mille hommes sous les drapeaux. Les Sarrazins furent divisés en
+deux corps; l'un marcha contre les chrétiens des Asturies, et n'obtint
+que de faibles succès; l'autre, commandé par le visir Abd-almalek,
+s'avança en Catalogne, et se disposa à entrer de là en France.
+
+Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne se trouvait alors sur
+les bords du Danube, occupé à faire la guerre aux Avares; et les
+meilleures troupes du midi de la France s'étaient rendues en Italie,
+avec Louis, roi d'Aquitaine. Aux approches des Sarrazins, les habitans
+des plaines allèrent se cacher dans les cavernes, ou se réfugièrent sur
+les lieux élevés. Les Sarrazins se dirigèrent vers Narbonne, impatiens
+de reconquérir un boulevart où ils s'étaient maintenus si long-tems.
+Trouvant la ville en état de défense, ils mirent le feu aux faubourgs,
+puis se portèrent du côté de Carcassonne[142].
+
+ [142] Chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, t. V,
+ p. 74.
+
+Cependant le comte de Toulouse, Guillaume, à qui Louis avait confié la
+garde de la Septimanie, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs
+du pays. De toute part les chrétiens en état de porter les armes
+accoururent se ranger sous son étendard. Les deux armées en vinrent aux
+mains sur les bords de la rivière d'Orbieux, au lieu nommé Villedaigne,
+entre Carcassonne et Narbonne. L'action fut extrêmement vive. Guillaume
+fit des prodiges de valeur; mais les Français, ayant essuyé de grandes
+pertes, se retirèrent. De leur côté, les Sarrazins, qui avaient perdu
+un de leurs chefs, n'osèrent pas aller plus avant, et, contens du riche
+butin qu'ils avaient fait, ils retournèrent en Espagne, où ils furent
+reçus comme en triomphe. Dans toutes les mosquées de l'Espagne, les
+musulmans rendirent à Dieu des actions de grâces pour un succès auquel
+depuis long-tems ils n'étaient plus accoutumés[143].
+
+ [143] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 74 et 360.
+ Novayry, man. arab., no 645, fol. 95 verso.
+
+La cinquième partie du butin réservée par la loi au souverain, se monta
+à quarante-cinq mille mitscals d'or, ce qui fait environ sept cent
+mille francs de notre monnaie actuelle, valeur intrinsèque, et ce qui
+en ferait neuf fois plus, si on avait égard au peu d'argent monnayé qui
+circulait alors. Cette somme paraîtra considérable, si on se rappelle
+que le pays qui servit de théâtre à cette guerre ou était naturellement
+pauvre, ou avait été dévasté plusieurs fois. Hescham voulant sanctifier
+en quelque sorte les fruits de cette expédition, les employa à terminer
+la grande mosquée de Cordoue, commencée par son père, et qui sert
+aujourd'hui de cathédrale. Ce qui avait surtout attiré à la partie
+de la mosquée bâtie par Abd-alrahman le respect des musulmans, c'est
+qu'elle avait été entièrement construite du produit du butin fait
+sur les chrétiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles
+constructions furent achevées, les musulmans refusèrent d'y prendre
+place pour offrir leurs voeux à Dieu; et comme Hescham étonné demanda
+le motif de ce refus, on lui dit que c'était parce que l'autre partie
+de l'édifice provenait de l'argent pris sur les chrétiens, et qu'on
+était bien plus sûr d'y voir ses prières exaucées. Là-dessus, le prince
+déclara qu'il en était de même de la partie de la mosquée qui était
+son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves, pour
+attester la vérité de ce qu'il disait[144].
+
+ [144] Voy. l'extrait d'une Histoire des Arabes d'Espagne, à la
+ suite des fragmens de la Géographie d'Aboulfeda, publiés par Rinck;
+ Leipsick, 1791, in-8º.
+
+Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la
+mosquée furent assises sur une terre provenant des dernières conquêtes,
+et que cette terre fut apportée de la Galice et du Languedoc,
+c'est-à-dire d'une distance de près de deux cents lieues, soit sur des
+chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrétiens[145].
+
+ [145] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Maccary, manuscrits
+ arabes, no 704, fol. 86, et no 705, fol. 51.
+
+Si on en croyait certains auteurs arabes, et Roderic Ximenès qui les a
+copiés, les Sarrazins dans cette expédition auraient repris Narbonne.
+Mais le récit de ces écrivains est fort confus, et le nom de _pays des
+Francs_ qu'ils donnent à la fois aux provinces chrétiennes situées
+en-deçà et au-delà des Pyrénées, les empêche de se rendre un compte
+exact de la marche des troupes musulmanes[146]. Si une ville telle que
+Narbonne était retombée au pouvoir des Sarrazins, les auteurs chrétiens
+du tems en auraient parlé, ne fût-ce que pour dire comment les Français
+y étaient rentrés. Il faut faire attention qu'à l'époque où l'invasion
+eut lieu, Charlemagne avait établi un ordre parfait dans ses états, et
+que les chroniqueurs du tems nous apprennent, année par année, tout ce
+qui se faisait d'important.
+
+ [146] Par exemple Edrisi place la Ville de Gironne, _Gerunda_,
+ située en Catalogne, dans la Gascogne, aux environs d'Auch.
+ D'ailleurs Novayry, qui raconte cette expédition avec quelques
+ détails, ne dit pas positivement que Narbonne fût tombée au pouvoir
+ des musulmans. Voy. les manuscrits arabes de la Biblioth. roy.,
+ ancien fonds, no 645, fol. 95 verso.
+
+Mais, tandis que les écrivains chrétiens contemporains ne disent rien
+de la prise de Narbonne par les musulmans, des écrivains postérieurs
+supposent les Sarrazins maîtres, non seulement de cette antique cité,
+mais de tout le midi de la France. On a vu que le chef chrétien qui
+se distingua le plus dans le cours de cette guerre, fut le comte
+Guillaume. Guillaume appartenait à une famille illustre; et il s'était
+rendu digne du haut rang qu'il occupait, par sa piété autant que par
+sa valeur. C'est le même qui, quelques années plus tard, contribua le
+plus à la conquête de Barcelonne, par les Français. Guillaume, las des
+grandeurs de ce monde, se retira dans le monastère de Gellone, situé
+aux environs de Lodève et qu'il avait lui-même fondé. Il y mourut
+dans les plus vifs sentimens de religion, et mérita d'être rangé au
+nombre des saints. Ces diverses circonstances, au milieu d'un siècle
+très-porté à la piété, rendirent le nom de Guillaume très-populaire
+dans le midi de la France. Un auteur, qui a écrit sa vie et qui vivait
+vers le dixième siècle, nous apprend que, de son tems, on chantait dans
+les églises et dans toutes les réunions un peu nombreuses la gloire
+de Guillaume et ses exploits contre les Sarrazins[147]. Peu de tems
+après, lorsque les poètes français se mirent à célébrer les grandes
+actions, les unes vraies, les autres fabuleuses, de Charlemagne et de
+ses paladins, ils n'oublièrent pas le comte de Toulouse. Nous possédons
+encore en français un poème intitulé _poème de Guillaume au court-nez_,
+dans lequel on représente Nîmes, Orange et Arles comme se trouvant au
+pouvoir des Sarrazins, et comme ayant dû leur délivrance au courage
+invincible de ce héros[148]. D'un autre côté, une inscription latine
+que l'on conservait avant la révolution aux environs d'Arles, dans
+l'abbaye de Mont-Major, portait que Charlemagne fut obligé de venir en
+personne à Arles, pour aider à l'expulsion des musulmans.
+
+ [147] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 369.
+
+ [148] Les récits qui forment le fonds de ce poème sont fort
+ anciens, puisque déjà, au onzième siècle, ils avaient cours
+ parmi le peuple. Voy. la chronique d'Orderic Vital, recueil des
+ _Historiens de la Normandie_, par Duchesne, p. 598. Voy. aussi le
+ _roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p. 72.
+
+Ces divers récits n'ont pas le moindre fondement. On sait que les
+auteurs des romans de chevalerie n'ont jamais été très-scrupuleux
+sur la fidélité historique; de plus, l'inscription de l'abbaye de
+Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se
+rendit à Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe
+qu'il venait de remporter, par la fondation de l'abbaye; or, l'abbaye
+ne fut fondée que plus de cent cinquante ans après; il est évident que
+le faussaire, en fabriquant l'inscription qui reposait du reste sur
+des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le
+monastère plus ancien qu'il n'était réellement, et de lui donner une
+origine qui ne lui appartenait pas[149].
+
+ [149] Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la France_,
+ t. IV, p. 2.
+
+Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son
+fils Hakam. Aussitôt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur
+qualité d'aînés, avaient déjà tenté de s'emparer du pouvoir, reprirent
+les armes. Hakam fut obligé de consacrer ses premiers soins à dompter
+les rebelles.
+
+L'année suivante, tandis que Charlemagne était à Aix-la-Chapelle,
+on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne,
+qui implorait son appui. On y vit également arriver Abd-allah, oncle
+de l'émir de Cordoue, qui avait succombé dans ses tentatives pour
+s'emparer du trône, et qui invoquait l'assistance de la France[150].
+La même année, le fils de Charlemagne, Louis, roi d'Aquitaine, dans
+la diète qu'il tint, suivant l'usage, à Toulouse, reçut un député
+d'Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes
+les forces chrétiennes se réunissent contre l'ennemi commun. Il vint
+aussi à la diète un député d'un émir sarrazin des environs de Huesca,
+appelé Bahaluc, qui demandait à vivre en bonne intelligence avec les
+chrétiens[151].
+
+ [150] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 22 et 50.
+
+ [151] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 90 et 91.
+
+Le moment parut favorable pour se venger des dégâts faits par les
+Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes
+françaises de l'autre côté des Pyrénées. Déjà Louis et son frère
+Charles avaient fait quelques incursions du côté de l'Èbre, mettant
+tout à feu et à sang. Louis passa de nouveau les Pyrénées, du côté
+de l'Aragon, et pressa le siége de Huesca, dont le gouverneur avait
+envoyé les clefs à Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir
+les Français. En même tems Abd-allah, oncle de l'émir de Cordoue, se
+rendait maître de la ville de Tolède, et son autre oncle, Soleyman,
+s'établissait dans Valence.
+
+Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son armée contre
+Tolède. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrénées,
+fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes
+qui s'étaient soulevées; puis s'avançant contre les chrétiens des
+Pyrénées, il fit les plus horribles dégâts sur leurs terres, massacrant
+les hommes en état de porter les armes, et emmenant les femmes et
+les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits
+eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand
+scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutilés pour certains
+emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui
+veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s'était, le premier en
+Espagne, formé une garde particulière; et cette garde, pour qu'elle fût
+plus dévouée, se composait de captifs pris à la guerre, et d'esclaves
+achetés à prix d'argent.
+
+ [152] Voy. Maccary, no 705, fol. 87. Ici Conde, trompé par le
+ récit confus de quelques auteurs arabes, suppose que les Sarrazins
+ entrèrent de nouveau dans Narbonne.
+
+Les succès remportés par Hakam sur les chrétiens lui avaient fait
+donner par ses soldats le titre d'almodaffer ou de _victorieux_[153]. A
+son retour devant Tolède, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tué
+dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu'il
+se présentât une nouvelle occasion de reparaître sur la scène.
+
+ [153] C'est de là que nos vieux chroniqueurs ont fait le mot
+ barbare _abulafer_.
+
+Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expédition
+aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya à Charlemagne, comme
+trophée de ses succès, quelques captifs sarrazins montés sur des mulets
+et couverts de leur cuirasse. De son côté le roi d'Aquitaine avait
+pillé les environs de Huesca[154].
+
+ [154] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 213.
+
+Ces succès partagés n'offraient pas de résultat, et la conséquence
+la plus immédiate de ces guerres continuelles, était la ruine des
+contrées qui faisaient l'objet de la querelle. Le plus grand obstacle
+pour les Français venait de ce que les gouverneurs sarrazins, après
+les avoir appelés, refusaient de les recevoir, et que, si on avait
+recours à la force, ils invoquaient l'appui de l'émir de Cordoue. Les
+Sarrazins étant restés maîtres des villes les plus fortes, telles que
+Barcelonne, Tortose, Saragosse, étaient sûrs de trouver un asile au
+besoin; et de là, s'ils voulaient se venger, ils avaient la facilité
+de faire des courses sur les terres chrétiennes. Aucune ville, sous ce
+rapport, n'était mieux située que Barcelonne. Cette place, extrêmement
+fortifiée, était rapprochée des frontières de France, et soit par mer,
+soit par terre, elle pouvait répandre la terreur dans les environs.
+L'émir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques
+appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa
+principauté à Charlemagne; mais il s'était toujours défendu d'y laisser
+entrer les Français.
+
+De l'avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis résolut de tout tenter
+pour s'emparer de cette ville. On était alors en 800; Charlemagne
+se trouvait à Rome, occupé à se faire donner la couronne impériale.
+Louis, à la diète de Toulouse, annonça ses intentions aux comtes et aux
+seigneurs, et chacun reçut ordre, dès que la belle saison serait venue,
+de marcher avec ses hommes d'armes vers la capitale de la Catalogne.
+
+Il nous reste, au sujet des incidens de ce siége, de nombreux détails
+dans le poème latin d'Ermoldus Nigellus déjà cité; et comme ces détails
+jettent du jour sur la manière dont la guerre se faisait alors, tant
+chez les musulmans que chez les chrétiens, nous allons en rapporter
+quelques fragmens[155].
+
+ [155] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 13 et suiv.
+ Voy. le même recueil, t. V, p. 80 et 81.
+
+«Barcelonne, dit le poète, était devenue pour les Maures un boulevart
+assuré. C'est de là que partaient, sur des chevaux légers, les
+guerriers qui en voulaient aux terres chrétiennes; c'est là qu'ils
+revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Français
+firent d'horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put décider
+le commandant à se soumettre.
+
+«Les guerriers de l'Aquitaine étant arrivés devant la ville, chacun
+s'occupe de remplir la tâche qui lui avait été imposée. Celui-ci
+prépare des échelles, celui-là enfonce des pieux en terre. L'un apporte
+des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes
+parts, les murs retentissent sous les coups du bélier, la fronde cause
+les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage
+des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite,
+montrant de la main les Français: «Vous voyez, leur dit-il, ces hommes
+de haute stature, qui ne laissent pas de repos à la ville; ils sont
+courageux, habiles à manier les armes, endurcis au danger, et pleins
+d'agilité; toujours ils ont les armes à la main; elles plaisent à leur
+jeunesse, et leur vieillesse ne s'en rebute pas. Défendons bravement
+nos remparts.»
+
+L'armée chrétienne avait été divisée en trois corps. Le premier était
+chargé d'attaquer la ville; le second, commandé par le comte Guillaume,
+devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue.
+Louis, avec le troisième, s'était placé au sommet des Pyrénées, prêt
+à se porter partout où les circonstances l'exigeraient. Les troupes
+qui s'avançaient au secours de la place, trouvant le passage fermé, se
+portèrent contre les chrétiens des Asturies, qui les mirent en fuite.
+Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le siége fut repris avec
+une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d'état de résister plus
+long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrétiens. A la
+fin les Français montèrent à l'assaut, et la ville ouvrit ses portes.
+
+La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville était restée
+quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosquées furent
+purifiées et converties en églises. Louis envoya à son père une partie
+du butin fait dans la ville. Ces présens se composaient de cuirasses,
+de casques ornés de cimiers, de chevaux superbement enharnachés.
+
+Les possessions françaises en Espagne furent alors divisées en deux
+Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui répondait à la
+Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche
+de Gascogne, qui comprenait les villes françaises de Navarre et
+d'Aragon.
+
+La même année, Charlemagne reçut une ambassade du célèbre
+Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoyé en
+députation au khalife un juif appelé Isaac, accompagné de deux
+chrétiens français. Les députés avaient ordre, en se rendant à
+Bagdad, de passer par Jérusalem, qui était devenu à la fois un lieu de
+pélerinage et de commerce, et après s'être assurés de l'état des saints
+lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en
+relever l'éclat, et rendre leur accès plus facile aux pélerins et aux
+marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus,
+ils devaient demander un éléphant, animal qu'on n'avait peut-être plus
+vu en France depuis Annibal, et qui était de nature à frapper vivement
+la curiosité. Le khalife accueillit très-bien les députés français.
+Il accorda à Charles le droit de veiller à la sûreté des saints lieux;
+en même tems, il lui envoya un éléphant, le seul qui fût alors dans sa
+ménagerie. Enfin il lui fit présent d'une tente magnifique, d'étoffes
+en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et
+d'aromates de tout genre, de deux candélabres en laiton d'une grandeur
+colossale, et d'une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force
+de l'eau, et qui marquait les douze heures du jour. L'éléphant et les
+autres présens ayant débarqué à Pise, furent transportés avec un grand
+appareil à Aix-la-Chapelle, séjour favori de l'empereur. Les députés
+étaient chargés de présenter à Charles les complimens du khalife, et
+de lui dire qu'Aaron-Alraschid mettait son amitié au-dessus de celle de
+tous les rois[156].
+
+ [156] Eginard, recueil de dom Bouquet, t. V, p. 95; voy. aussi p.
+ 56.
+
+Les députés français avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers
+les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife
+en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission
+d'emporter les corps de saint Cyprien et d'autres martyrs qui avaient
+arrosé de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l'Afrique.
+Ibrahym accorda sans peine ce qu'on lui demandait; il envoya même
+à la suite des députés français un ambassadeur qui devait offrir à
+l'empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que
+de tels événemens produisirent au milieu de peuples presque sans
+communications avec le dehors, et dans l'opinion desquels toute la
+terre semblait rendre hommage à l'éclat extraordinaire qui brillait sur
+la personne du souverain[157].
+
+ [157] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 53, 95 etc. Les
+ auteurs arabes ne parlent pas des relations de Charlemagne avec
+ le khalife Aaron-Alraschid; mais il en est fait mention dans la
+ plupart des écrits des auteurs français de l'époque. Le récit de
+ ces auteurs s'accorde avec ce que le continuateur de Frédegaire
+ avait dit des relations de Pepin-le-Bref avec le khalife
+ Almansor, et ce qui est dit plus bas de la députation envoyée par
+ Almamoun, fils d'Aaron-Alraschid, à Louis-le Débonnaire. Ajoutez
+ à ces témoignages celui du pape Léon III qui, après la mort
+ d'Aaron-Alraschid, en 813, mande à Charlemagne que si les pirates
+ des côtes d'Afrique commençaient à ne plus respecter les côtes de
+ l'empire français, non plus que celles de l'empire grec, c'est que
+ ces barbares n'étaient plus retenus par le grand nom du khalife.
+ Voy. Pagi, _Critique des annales de Baronius_, an. 813, no 20 et
+ suiv. Néanmoins le savant M. Pouqueville, dans le t. X, p. 529,
+ des nouveaux _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, traite ces
+ relations de fausses, et conteste le récit d'Éginard tout entier.
+ Il est probable que M. Pouqueville aura confondu Éginard avec le
+ moine de Saint-Gall qui a aussi écrit sur Charlemagne, et dont le
+ récit a plus d'une fois donné lieu à des critiques fondées. Voy.
+ la préface que dom Bouquet a placée en tête du cinquième volume du
+ recueil des _Historiens de France_.
+
+Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en
+Navarre avec des succès partagés. Sans doute Charlemagne n'avait pas
+le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontières,
+ou bien ses instructions n'étaient pas suivies. Il est certain que ce
+grand homme fut loin d'obtenir de ce côté les mêmes succès que partout
+ailleurs. On aura une idée de la singulière situation où il s'était
+placé, et de la politique de l'émir de Cordoue par le fait suivant.
+
+En 809, le comte Auréole, qui commandait pour les Français en
+Aragon, étant mort, l'émir musulman de Saragosse, appelé Amoros, prit
+possession des places qu'il occupait, dans l'intention apparente de
+les remettre à Charlemagne; mais, lorsque les troupes françaises se
+présentèrent, il refusa de les recevoir, disant qu'il remplirait sa
+promesse à la diète prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut
+privé de son gouvernement par l'émir de Cordoue, les villes d'Auréole
+restèrent au pouvoir des musulmans. Tel est le récit des auteurs
+français[158]. Or, voici, d'après un auteur arabe, quel homme était
+Amoros. Cet émir était né à Huesca, d'un père musulman et d'une mère
+chrétienne, genre d'alliance qui était alors fort commun en Espagne,
+surtout dans les provinces septentrionales, habitées en grande partie
+par des chrétiens. Les hommes nés ainsi de deux personnes de religion
+différente étaient appelés par les Arabes du nom de _moallad_[159]. Ces
+hommes, en général, n'avaient aucun principe de religion, et ils se
+déclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques
+années auparavant, la ville de Tolède, remplie de personnes de cette
+caste, avait menacé de lever l'étendard de la révolte. Aussitôt l'émir
+de Cordoue, qui était sûr du dévouement d'Amoros, fit choix de lui pour
+réprimer les habitans. Amoros, après avoir concerté avec l'émir le plan
+de conduite qu'il devait tenir, se présenta aux habitans comme un homme
+mécontent qui partageait leurs dispositions, et qui n'attendait que la
+première occasion pour se révolter. D'accord avec les habitans, il fit
+bâtir à l'endroit le plus élevé de la ville une forteresse qui devait
+être le boulevart le plus sûr de leur liberté; mais, dès que le château
+fut construit, il invita comme pour une fête les principaux d'entre
+eux, et à mesure qu'ils entraient dans le château, on leur coupait la
+tête. Quatre cents, d'autres disent cinq mille, furent ainsi massacrés,
+et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans
+ne s'étaient aperçus à tems de cette boucherie. Voilà l'homme qui
+avait pris possession des villes du comte Auréole, dans l'intention,
+disait-il, de les remettre aux Français[161].
+
+ [158] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 58 et suiv.
+
+ [159] <mot en arabe> Ce mot se rapproche de l'espagnol _mulato_ et du
+ français _mulâtre_.
+
+ [160] Voy. Ibn-Alcouthya, fol. 28 et 36 verso.
+
+ [161] Nous racontons ce fait d'après Ibn-Alcouthya, fol. 19, et
+ Novayry, no 645, fol. 98. Voy. aussi Roderic, p. 20. Conde rapporte
+ le fait un peu autrement.
+
+Nous parlerons maintenant des progrès que la marine des Sarrazins
+d'Espagne et d'Afrique avait faits à cette époque, et des conséquences
+funestes qui en résultèrent pour la France.
+
+On a vu que, lorsque par suite de la chute des khalifes ommiades et
+de l'établissement d'Abd-alrahman Ier à Cordoue, l'Espagne se trouva
+former un état distinct du reste des provinces musulmanes, les khalifes
+de Bagdad firent plusieurs tentatives pour y établir leur autorité, et
+que ces tentatives avaient lieu par mer et à l'aide de flottes parties
+des côtes d'Afrique. Cette circonstance obligea les émirs de Cordoue à
+donner une attention particulière à leur marine.
+
+Dès l'année 773, Abd-alrahman Ier avait fait construire des arsenaux
+dans les ports de Tarragone, Tortose, Carthagène, Séville, Almerie,
+etc., et déjà avant cette époque les îles Baléares, la Sardaigne et la
+Corse se trouvaient exposées aux déprédations des pirates. Ces îles,
+abandonnées, pour ainsi dire, à elles-mêmes, finirent par se placer
+sous la protection de Charlemagne[162], et dès lors les Sarrazins
+d'Espagne, en y exerçant leurs ravages, outre qu'ils s'enrichissaient
+de butin, se vengeaient d'un prince avec lequel ils étaient en guerre
+ouverte. Aussi n'y avait-il pour eux rien de sacré. Les hommes en
+état de porter les armes étaient ou faits captifs ou mis à mort, les
+femmes et les enfans emmenés en esclavage. Les vieillards seuls et les
+infirmes étaient épargnés, comme ne pouvant opposer de résistance, ni
+être d'aucune utilité.
+
+ [162] En 799, les chrétiens des îles Baléares, ayant remporté
+ quelques succès sur les Sarrazins et enlevé plusieurs drapeaux,
+ firent hommage des drapeaux au prince français. Voy. le recueil de
+ dom Bouquet, t. V, p. 51.
+
+En 806, les Sarrazins mettant tout à feu et à sang dans l'île de
+Corse, Pepin, à qui son père Charlemagne avait confié le gouvernement
+de l'Italie, fit partir une flotte pour les chasser. Les Sarrazins
+n'attendirent pas les chrétiens, et se retirèrent; mais dans le trajet,
+Adémar, comte de Gênes, les ayant attaqués imprudemment, fut défait et
+tué. Les barbares emmenèrent avec eux soixante moines, qu'ils allèrent
+vendre en Espagne, et dont quelques-uns furent plus tard rachetés par
+l'empereur[163].
+
+ [163] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 25 et 56.
+
+En 808, d'autres pirates espagnols qui avaient fait une descente
+en Sardaigne, ayant été repoussés de cette île par les habitans,
+déchargèrent leur fureur sur la Corse; mais attaqués à l'improviste
+par le connétable Burchard, ils perdirent treize de leurs navires. Les
+chrétiens regardèrent cet important succès comme un juste châtiment
+que Dieu avait voulu infliger aux cruautés sans nombre commises par les
+barbares[164].
+
+ [164] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 56.
+
+Néanmoins l'année suivante les Sarrazins d'Afrique firent une descente
+dans l'île de Sardaigne; en même tems les Sarrazins d'Espagne,
+s'introduisant le jour de Pâques dans l'île de Corse, y mirent tout
+à feu et à sang[165]. Ils retournèrent dans l'île de Corse en 813.
+Mais, en se retirant, ils tombèrent dans une embuscade que leur avait
+dressée Ermengaire, comte d'Ampourias, près de la ville actuelle de
+Perpignan. Le comte leur enleva huit vaisseaux, dans lesquels étaient
+entassés plus de cinq cents malheureux captifs. Les Sarrazins, pour se
+venger, allèrent dévaster les environs de Nice, en Provence, et ceux de
+Centocelle, aujourd'hui Civita-Vecchia, dans le voisinage de Rome[166].
+
+ [165] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 60 et 61; voyez
+ aussi p. 355. Si on en croit les écrivains du pays, les Sarrazins
+ s'établirent sur la côte orientale de l'île, au milieu des débris
+ de l'antique ville d'Aléria, et les Français, malgré le concours
+ des habitans, eurent beaucoup de peine à les chasser. Jacobi,
+ _Histoire de la Corse_, Paris, 1835, t. I, p. 110 et suiv.
+
+ [166] Dom Bouquet, t. V, p. 62.
+
+Ce redoublement de brigandages et d'atrocités annonçait assez que
+de nouveaux combattans s'étaient présentés dans l'arène, et que si
+l'empereur ne prenait des mesures extraordinaires, c'en était fait de
+l'empire qu'il avait élevé avec tant de peine. On a vu que les côtes
+d'Afrique reconnaissaient, au moins de nom, l'autorité des khalifes
+de Bagdad, et que la France était en relation d'amitié avec les
+princes abbassides. Tant qu'Aaron-Alraschid vécut, le prince aglabite
+de Cayroan, par un reste de considération pour lui, respecta les
+côtes de l'empire; mais à peine eut-il fermé les yeux (en 809), la
+guerre s'étant élevée entre ses deux fils aînés, pour savoir qui lui
+succéderait, le prince aglabite se crut dispensé de tous ménagemens, et
+les ports de Tunis, de Sousa, etc., devinrent des repaires de pirates.
+Un gouverneur de Sicile se plaignant à un député aglabite des cruautés
+qui chaque jour se commettaient au mépris de la foi jurée, le député
+répondit: «Depuis la mort du commandeur des croyans, ceux qui étaient
+esclaves ont voulu être libres; ceux qui étaient libres, mais pauvres,
+ont voulu être riches;» et les pirates, pour être plus à l'aise,
+allaient chercher des richesses là où il s'en trouvait. Le commerce
+qui continuait à se faire entre la France et l'Italie, d'une part,
+l'Égypte, la Syrie et l'Asie-Mineure, de l'autre, devait être un appât
+pour les aventuriers africains[167].
+
+ [167] Pagi, critique des annales de Baronius, ann. 813, no 20 et
+ suiv.
+
+Aux pirates d'Afrique s'étaient joints les pirates normands. A cette
+époque, le Jutland et les bords de la mer Baltique, où se maintenaient
+encore les grossières pratiques du paganisme, regorgeaient d'une
+population pauvre et aguerrie; et comme dans ces contrées barbares le
+moyen le plus sûr d'arriver à la gloire était de verser le sang et
+de se charger de butin, tous les hommes d'un caractère entreprenant
+aspiraient à se mesurer avec les peuples amollis du Midi. Déjà leurs
+barques légères commençaient à se montrer sur les côtes françaises
+de l'Océan[168]. Charlemagne, qui ne se dissimulait pas le danger
+des circonstances, ordonna, en 810, aux comtes et aux gouverneurs
+de provinces de faire construire des tours et des forteresses à
+l'embouchure des rivières par où les pirates avaient coutume de
+pénétrer dans l'intérieur des terres. Il voulut de plus qu'on tînt
+des flottes prêtes dans les principaux ports de mer, afin de donner
+la chasse aux escadres ennemies. Tant que vécut ce grand prince, ces
+mesures suffirent pour préserver le continent français[169].
+
+ [168] Voy. M. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des
+ Normands_, Paris, 1826, 2 vol. in-8º; et M. Auguste Leprevost,
+ _Notes pour servir à l'Histoire de la Normandie_, Caen, 1834,
+ in-8º.
+
+ [169] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 96; t. VI, p. 93.
+
+Cependant les deux partis commençaient à se lasser de ces hostilités
+continuelles, qui ne pouvaient tourner qu'au désavantage de l'un et
+de l'autre. Il fut question d'une trève, et c'est la première fois
+que les chroniqueurs du tems parlent d'une négociation de ce genre
+entre les souverains de la France et les émirs de Cordoue[170]. Il
+s'agissait seulement d'une paix momentanée. En effet, d'après l'esprit
+de l'islamisme, il ne peut pas y avoir de paix permanente entre les
+vrais-croyans et les chrétiens qui habitent des pays limitrophes.
+Mahomet s'est ainsi exprimé dans l'Alcoran: «Combattez les infidèles
+jusqu'à ce qu'il n'y ait plus lieu aux disputes; combattez jusqu'à ce
+que la religion de Dieu domine seule sur la terre[171].» C'est par une
+simple tolérance que les musulmans, dans les divers pays qu'ils ont
+conquis, ont laissé aux chrétiens et aux peuples d'une autre religion
+que l'islamisme, l'exercice de leur culte; et toutes les fois qu'il est
+parlé d'un traité à conclure entre eux et les chrétiens, ils se servent
+d'un mot particulier qui répond à celui de trève[172].
+
+ [170] _Ibid._, t. V, p. 60 et 82.
+
+ [171] Sourate VIII, vers. 39.
+
+ [172] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,
+ t. V, p. 66; Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p.
+ 50, et nos _Extraits des historiens arabes relatifs aux guerres
+ des Croisades_, Paris, 1829, p. 164 et 542. (_Bibliothèque des
+ Croisades_, de M. Michaud, t. IV.)
+
+Une première trève, convenue en 810, ayant été violée, on en conclut
+une autre deux ans après. Un député sarrazin, qui est peut-être
+l'amiral Yahya-ben-Hakem, personnage que les écrivains arabes
+représentent comme un homme d'esprit[173], se rendit pour cet objet à
+Aix-la-Chapelle auprès de l'empereur. On convint d'une trève de trois
+ans; mais elle ne fut pas mieux observée que l'autre; car on a vu les
+Sarrazins faire, en 813, une descente dans l'île de Corse, et dans le
+même tems Abd-alrahman, fils de l'émir de Cordoue, se dirigeait vers
+les Pyrénées, mettant tout à feu et à sang. Les musulmans s'avancèrent
+jusqu'aux frontières de France, et c'est peut-être alors qu'ils mirent
+à mort saint Aventin, qui habitait aux environs de Bagnères-de-Luchon,
+dans le département actuel de la Haute-Garonne[174].
+
+ [173] Conde, _Historia_, t. I, p. 294, et recueil des _Historiens
+ de France_, t. V, p. 82 et 258.
+
+ [174] _Notice de l'église de Saint-Aventin_, par M. le comte de
+ Castellane, dans les _Mémoires de la Société archéologique du midi
+ de la France_, établie à Toulouse, t. I.
+
+La mort de Charlemagne, en 814, apporta d'abord peu de changement
+à la situation de la France par rapport aux Sarrazins. Son fils,
+Louis-le-Débonnaire, qui lui succéda dans la dignité d'empereur, et
+qui depuis long-tems agissait sous sa direction, tâcha de suivre la
+même politique. Malheureusement, pendant que la guerre ne discontinuait
+presque pas sur les bords de l'Èbre, la piraterie sarrazine faisait
+sans cesse de nouveaux progrès. Un événement qui se passa à cette
+époque en Espagne contribua singulièrement à donner de l'extension aux
+courses des pirates.
+
+On a vu que Hakam avait formé autour de lui une garde permanente, ce
+qui l'obligea à faire de nouvelles dépenses et à établir de nouveaux
+impôts. Hakam était détesté de ses sujets à cause de sa cruauté et
+de son humeur farouche. Une révolte ayant éclaté dans les faubourgs
+de Cordoue, Hakam se précipita avec sa garde sur les habitans, et
+pendant plusieurs jours le sang coula par torrens. Quand la rébellion
+eut été domptée, le prince fit raser les maisons des faubourgs, et
+ordonna à tous ceux qui avaient échappé au massacre d'aller chercher
+une patrie ailleurs. Une partie de ces infortunés, au nombre de plus
+de quinze mille, firent voile pour l'Égypte et entrèrent de force dans
+Alexandrie. Acceptant ensuite une somme d'argent que leur offrit le
+gouverneur, ils se dirigèrent, accompagnés d'une foule d'aventuriers de
+tous les pays, vers l'île de Crète, alors au pouvoir des Grecs[175]. En
+vain les habitans opposèrent de la résistance. Les exilés s'établirent
+dans l'île. Bientôt même des Sarrazins d'Espagne se rendirent maîtres
+des îles Baléares, et ceux d'Afrique de l'île de Sicile, de manière que
+toute la mer Méditerranée ne fut plus qu'un vaste théâtre de violences
+et de brigandages.
+
+ [175] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 253; M. Et. Quatremère,
+ _Mémoires historiques sur l'Égypte_, t. II, p. 197, et Lebeau,
+ _Histoire du Bas-Empire_, liv. LXVIII, §. 43.
+
+En 816, des députés sarrazins se rendirent auprès de l'empereur à
+Compiègne, de la part d'Abd-alrahman, à qui son père Hakam avait remis
+le timon des affaires. De là ces députés allèrent attendre l'empereur
+à Aix-la-Chapelle où il devait se tenir une diète[176]; mais la trève
+dont on convint ne fut observée ni d'un côté ni de l'autre. Une flotte
+sarrazine partie, en 820, de Tarragone, fit une descente dans l'île
+de Sardaigne; et une flotte chrétienne s'étant présentée pour la
+combattre, fut mise en déroute. Huit navires chrétiens furent submergés
+et plusieurs autres brûlés[177].
+
+ [176] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 98 et suiv.
+
+ [177] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 180, et Conde, t. I, p.
+ 255.
+
+La même année Hakam mourut, et son fils, Abd-alrahman II, lui succéda.
+Hakam, par suite de ses cruautés, avait reçu de ses sujets arabes le
+surnom d'_Aboulassy_[178] ou de méchant. C'est de là que nos vieilles
+chroniques le désignent ordinairement par le mot barbare _abulaz_[179].
+
+ [178] <mot en arabe>
+
+ [179] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 80 et 81.
+
+A la mort de Hakam, son oncle, Abd-allah, le même qui plusieurs fois
+avait essayé de se saisir du trône, et qui avait invoqué l'appui de
+Charlemagne, accourut d'Afrique où il s'était retiré, et fit une
+nouvelle tentative. Les Français profitèrent d'une occasion aussi
+favorable pour pénétrer dans les parties de la Catalogne et de l'Aragon
+qui ne reconnaissaient pas leur autorité, et y mirent tout à feu et à
+sang. Mais déjà les liens divers qui tenaient les différentes parties
+de l'empire unies ensemble, et que la main puissante de Charlemagne
+avait eu tant de peine à rapprocher, commençaient à se relâcher. De
+toutes parts les mécontentemens éclataient, les ambitions se montraient
+exigeantes. En 820, Bera, gouverneur de Barcelonne, fut accusé de
+félonie, c'est-à-dire probablement d'intelligence avec les Sarrazins,
+qu'il était chargé de combattre. Bera était du sang goth; son
+accusateur l'était aussi. Comme les preuves manquaient à l'accusation,
+on suivit l'usage établi en pareil cas chez les Goths, et qui ne tarda
+pas à s'introduire chez les Sarrazins d'Espagne. On fit battre ensemble
+les deux adversaires; et Bera ayant été vaincu fut considéré comme
+coupable[180].
+
+ [180] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 48, etc.
+
+Peu de tems après, les chrétiens de la Navarre, qui apparemment avaient
+à se plaindre de la domination française, firent alliance avec les
+musulmans et leur livrèrent la ville de Pampelune. Deux comtes ayant
+été envoyés par l'empereur pour étouffer la rébellion, furent attaqués
+à leur passage dans les Pyrénées par les chrétiens des montagnes.
+Asnar, l'un des deux, qui était d'origine gasconne, fut respecté;
+mais l'autre, nommé Eble, qui était Français, fut livré à l'émir de
+Cordoue[181].
+
+ [181] _Ibid._, p. 106 et 185.
+
+Louis était impatient de venger les outrages faits à sa puissance. Sur
+ces entrefaites, en 826, la ville de Merida, en Estramadure, où de tout
+tems il avait régné des dispositions peu bienveillantes pour les émirs
+de Cordoue, ayant de nouveau pris les armes sous prétexte de mauvais
+traitemens de la part du gouverneur[182], Louis se hâta de se mettre en
+relation avec les habitans. Voici la lettre qu'il leur écrivit:
+
+«Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, Louis,
+par la grâce divine, empereur auguste, aux primats et au peuple de
+Merida, salut en notre Seigneur. Nous avons appris vos tribulations et
+tout ce que vous avez à souffrir de la cruauté du roi Abd-alrahman,
+qui ne cesse de vous opprimer et de convoiter vos richesses. Il fait
+comme faisait son père Aboulaz, lequel voulait vous obliger à payer
+des sommes que vous ne deviez pas, et qui de ses amis avait fait
+ses ennemis, des hommes obéissans des hommes rebelles. Il veut vous
+priver de votre liberté, vous accabler d'impôts de tout genre, et
+vous humilier de toutes les manières. Heureusement vous avez bravement
+repoussé l'injustice de vos rois, vous avez courageusement résisté à
+leur barbarie et à leur avidité. Cette nouvelle nous est arrivée de
+différens côtés; en conséquence nous avons cru devoir vous écrire cette
+lettre pour vous consoler, et pour vous exhorter à persévérer dans la
+lutte que vous avez entreprise pour la défense de votre liberté; et
+comme ce barbare roi est notre ennemi aussi bien que le vôtre, nous
+vous proposons de combattre de concert sa méchanceté. Notre intention
+est, l'été prochain, avec le secours du Dieu tout puissant, d'envoyer
+une armée au-delà des Pyrénées, et de la mettre à votre disposition.
+Si Abd-alrahman et ses troupes essaient de marcher contre vous, notre
+armée fera une diversion puissante. Nous déclarons que si vous êtes
+décidés à vous affranchir de son autorité et à vous donner à nous,
+nous vous rendrons votre ancienne liberté, sans y porter la moindre
+atteinte, et que nous ne vous demanderons aucun tribut. Vous choisirez
+la loi sous laquelle vous voulez vivre, et nous vous traiterons comme
+des amis et comme des personnes qui veulent bien s'associer à la
+défense de notre empire. Nous prions Dieu de vous conserver en bonne
+santé[183].»
+
+ [182] Novayry, manuscrits arabes, no 645, fol. 101 verso.
+
+ [183] Cette lettre, publiée d'abord par Lecointe, a été
+ reproduite par dom Bouquet, dans le recueil des _Historiens de
+ France_, t. VI, p. 379. Mais comme ces deux illustres savans
+ ignoraient les rapports qui avaient existé entre l'empereur et
+ les habitans de Merida, ils avaient changé le mot _Emeritanos_ en
+ _Cæsaraugustanos_.
+
+Dans la diète générale que Louis tint à Aix-la-Chapelle, et où
+s'étaient rendus son fils Pepin, devenu roi d'Aquitaine, et les comtes
+des diverses provinces voisines de l'Espagne, l'empereur annonça
+l'intention de faire les plus grands efforts pour punir l'insulte faite
+à ses armes; mais avant même que la diète fût levée, un seigneur goth,
+nommé Aïzon, qu'on soupçonnait d'intelligence avec les Sarrazins, et
+qu'on avait mandé pour cet objet à Aix-la-Chapelle, prit la fuite,
+franchit les Pyrénées, et se mettant à la tête des mécontens de la
+Catalogne et de l'Aragon, s'empara de la ville d'Ausone, d'où il fit du
+dégât dans les pays occupés par les Français[184].
+
+ [184] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 107, 149 et 187.
+
+En vain l'armée française se mit en marche au printems de l'année
+827. Aïzon, qui déjà avait envoyé demander du secours à l'émir de
+Cordoue, se rendit lui-même dans cette capitale pour presser le départ
+des troupes. Abd-alrahman fit partir quelques-uns de ses meilleurs
+soldats, entre autres une portion de sa garde commandée par son parent
+Obeyd-allah. Comme l'armée française s'avançait très-lentement, Aïzon
+et ses alliés eurent le tems de dévaster les territoires de Barcelonne
+et de Gironne, et de s'avancer jusqu'en Cerdagne et dans le Val-Spir,
+en deçà des Pyrénées, où ils commirent d'horribles ravages[185].
+
+ [185] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 108 et 188.
+
+Pendant ce tems les habitans de Merida faisaient les plus grands
+efforts pour soutenir leur rébellion. Au bout de trois ans, n'étant pas
+secourus, ils furent obligés d'ouvrir leurs portes.
+
+A la même époque, les Normands, quittant les contrées sauvages du
+nord, devenues trop petites pour leur grand nombre, faisaient chaque
+année des descentes sur les côtes de l'Allemagne, de la France, de
+l'Angleterre et de l'Espagne. De leur côté les pirates d'Espagne et
+d'Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes du midi de la France ni
+à celles de l'Italie. En 828, Boniface, gouverneur de l'île de Corse,
+pour se venger de ces continuelles déprédations, dirigea une expédition
+en Afrique, entre Carthage et Utique, et parcourut tout le pays le fer
+et la flamme à la main[186].
+
+ [186] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 109.
+
+Les ports de l'Espagne et de l'Afrique, d'où partaient les navires de
+pirates, étant en général situés dans le bassin de la mer Méditerranée,
+c'est dans l'enceinte de ce bassin qu'ordinairement leurs entreprises
+avaient lieu. Il est cependant parlé à cette époque d'un vaisseau
+sarrazin d'une grandeur telle qu'on l'aurait pris de loin pour une
+muraille, lequel fit une descente dans l'île d'Oye, en Bretagne, vers
+l'embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas
+beaucoup de traces de son passage; car il n'en est point fait mention
+dans les histoires particulières du pays[188].
+
+ [187] _Ibid._, t. VI, p. 308.
+
+ [188] Ni dans l'histoire de D. Morice, ni dans celle de M. Daru.
+
+La situation de l'empire devenait chaque jour plus effrayante, et
+Louis, à qui l'histoire a donné le titre peu honorable de _Débonnaire_,
+était hors d'état de s'élever au-dessus des circonstances fâcheuses
+où sa propre faiblesse l'avait placé. Après avoir eu l'imprudence de
+partager de son vivant ses vastes états à ses trois fils aînés, il
+eut encore l'imprudence de changer le partage qu'il avait fait, et de
+réserver une quatrième part pour le plus jeune de ses fils. Les trois
+aînés, irrités, crièrent à l'injustice et prirent les armes. Louis,
+tantôt vaincu, tantôt vainqueur, déposé du trône, puis rétabli, perdit
+toute considération aux yeux de ses propres sujets.
+
+L'anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant,
+les personnes pieuses crurent reconnaître dans cette décadence
+générale une marque de la colère céleste, excitée par la corruption
+qui s'introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre
+adressée à tous les évêques, et datée de l'année 828, s'exprime en
+ces termes: «La famine, la peste, tous les genres de fléaux ont fondu
+sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a été irrité
+par nos actions perverses[189]?» Là-dessus l'empereur commande un
+jeûne général, et ordonne aux évêques de s'assembler en concile dans
+les quatre principales villes de l'empire, au nombre desquelles était
+Toulouse, afin d'aviser aux moyens de faire cesser ce déplorable état
+de choses. Les mêmes désordres affligeaient l'Espagne musulmane, et
+l'émir de Cordoue avait continuellement à combattre quelque rébellion
+nouvelle.
+
+ [189] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 344.
+
+Les relations commerciales entre l'empire français et les provinces
+d'Égypte et de Syrie n'avaient jamais été interrompues. Les rapports
+politiques qui avaient existé entre Charlemagne et Aaron-alraschid
+durent être repris avec Bagdad, dès que l'orient eut recouvré la
+tranquillité. Il est fait mention, à l'année 831, de l'arrivée en
+France de trois députés envoyés de delà les mers par le khalife Mamoun,
+fils d'Aaron-alraschid. Deux de ces députés étaient musulmans, et le
+troisième chrétien. Ils offrirent à l'empereur, entre autres présens,
+des parfums et des étoffes[190].
+
+ [190] _Vita Ludovici pii_, et annales de saint Bertin, dans le
+ recueil des _Historiens de France_, t. VI, p. 112 et 193. Le
+ khalife est simplement désigné par son titre de _emir-elmoumenyn_.
+
+La guerre continuait toujours au-delà des Pyrénées. En 838,
+Obeyd-allah, parent de l'émir de Cordoue, fit de grands dégâts sur
+les provinces occupées par les Français; de leur côté les Français
+pénétrèrent en Castille et y mirent tout à feu et à sang.
+
+Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforcée par les
+navires des îles Maïorque et Iviça faisait une descente aux environs
+de Marseille, et se rendant maîtresse des faubourgs, emmenait tous les
+hommes laïques et ecclésiastiques en état de porter les armes[191].
+C'est peut-être en cette occasion qu'eut lieu le fait attribué à
+sainte Eusébie, abbesse d'un couvent de Marseille, et à ses quarante
+religieuses, lesquelles ne voulant pas être exposées à la brutalité des
+barbares, se mutilèrent le nez et se rendirent la figure difforme; d'où
+elles furent appelées dans le pays les _denazzadas_[192].
+
+ [191] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 199.
+
+ [192] Une inscription relative à sainte Eusébie existe encore à
+ Marseille; mais elle ne porte pas de date. Voy. Millin, _Voyage
+ dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 179.
+ Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 90, a placé le martyre
+ de sainte Eusébie, en 732.
+
+Louis-le-Débonnaire mourut en 840, et aussitôt la guerre éclata
+parmi ses enfans. L'Europe se trouvait alors sous le poids d'un de
+ces terribles châtimens qui, suivant l'expression de Bossuet, font
+sentir leur puissance à des nations entières, et par lesquels la
+Providence frappe souvent le bon avec le méchant, l'innocent avec
+le coupable. Les Sarrazins profitèrent de la confusion générale pour
+s'introduire en Provence, par l'embouchure du Rhône, et dévastèrent les
+environs d'Arles[193]. Dans le même tems un gouverneur de Tudèle en
+Navarre, appelé Moussa, pénétra dans la Cerdagne, et y fit de grands
+ravages[194]. De leur côté les Normands, à l'aide de leurs barques
+légères, s'avançaient au centre de la France, par l'embouchure de
+l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commençaient
+à faire du royaume presque un monceau de ruines. L'histoire de
+cette époque n'est qu'un tissu d'intrigues ambitieuses, de honteuses
+trahisons et de calamités de tout genre; on a la plus grande peine à en
+suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve,
+fils de Louis, avait reçu en partage la France actuelle presque
+tout entière; mais à la suite des guerres intestines, les provinces
+changeaient de maître presque chaque année. On ne laissait pas même
+de province intacte; et comme si on avait voulu anéantir toute espèce
+de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient été
+partagés entre l'empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le
+jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d'Aquitaine. Bientôt même
+un seigneur, appelé Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se
+déclara comte d'Arles et de Provence[195].
+
+ [193] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 61.
+
+ [194] Maccary, man. arab., no 704, fol. 87 verso.
+
+ [195] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 63, etc.
+
+Le relâchement de tous les liens sociaux en vint au point que les
+princes et les chefs de parti, pour accroître leur influence, perdirent
+toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de
+Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les
+associèrent à leurs propres querelles.
+
+L'Italie n'était pas plus heureuse. Les Sarrazins étaient maîtres
+de l'île de Sicile; d'autres Sarrazins avaient été appelés sur
+le continent par deux seigneurs chrétiens qui se disputaient la
+principauté de Bénévent. Enfin les pirates d'Espagne et d'Afrique ne
+laissaient pas de repos aux côtes. En 846, ces pirates remontèrent le
+Tibre, et vinrent piller les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul
+aux portes de Rome. Les parages de la rivière de Gênes avaient
+tellement à souffrir de ces déprédations, que les prêtres et les moines
+eux-mêmes prirent les armes pour aider à la délivrance du pays[196].
+
+ [196] Voy. le recueil des Bollandistes, _Vie de saint Bernulphe_,
+ au 24 mars. Il existe sur les descentes des Sarrazins, dans le
+ comté de Nice, beaucoup de détails dans l'ouvrage manuscrit de
+ Giofredo, intitulé _Storia delle Alpi maritime_, et qui est
+ conservé à Turin, dans les archives de cour. M. le chevalier
+ César de Saluces, membre de l'académie de Turin, a bien voulu
+ faire faire pour nous un extrait de ce manuscrit. On peut encore
+ consulter l'_Histoire de Nice_, de M. Louis Durante, Turin, 1823,
+ 3 vol. in-8º. Ces deux ouvrages au reste, pour ce qui concerne les
+ Sarrazins, renferment beaucoup d'inexactitudes.
+
+Enfin l'Espagne musulmane elle-même était frappée de tous les genres
+de fléaux. Les factions s'y succédaient les unes aux autres. D'un
+autre côté, les Normands, qui commençaient à ne plus trouver les
+mêmes richesses sur les côtes de France, faisaient successivement des
+descentes à Lisbonne, à Séville et dans d'autres cités opulentes. Pour
+surcroît de malheur, une horrible sécheresse fit périr une partie des
+récoltes et des troupeaux; des nuées de sauterelles, venues d'Afrique,
+détruisirent ce qui avait résisté au manque d'eau; mais du moins
+Abd-alrahman, dans des circonstances si fâcheuses, fit ce qui était en
+son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets.
+
+En 848, tandis que des pirates sarrazins dévastaient de nouveau
+Marseille et toute la côte jusqu'à Gênes[197], le jeune Pepin, qui
+était en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession
+du Languedoc, et qui déjà une fois avait appelé à son secours les
+Normands, ne craignit pas de recourir à l'appui des Sarrazins. Celui
+dont il fit choix pour cette négociation était Guillaume, comte de
+Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant,
+s'était signalé par son zèle pour la religion et la patrie. Guillaume
+se rendit à Cordoue et fut bien reçu du prince musulman. A l'aide
+des troupes qu'il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en
+Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198].
+
+ [197] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 66.
+
+ [198] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 41, 65 et 581.
+
+Quelques pirates sarrazins, ayant pénétré de nouveau aux environs
+d'Arles, furent retenus sur la côte par les vents contraires; et les
+habitans accourant en armes les massacrèrent. Mais pendant ce tems,
+une armée musulmane, commandée par Moussa, gouverneur de Saragosse,
+s'avançait du côté d'Urgel et de Ribagorse, et pénétrait jusqu'en
+France, mettant tout à feu et à sang. Telle était la frayeur des
+habitans, qu'ils offrirent d'eux-mêmes leur argent et tout ce qui
+était à leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve
+fut obligé de demander la paix, et ne l'obtint qu'en donnant de riches
+présens[199].
+
+ [199] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 42, 64 et 66, note.
+
+En ce tems-là (850) les chrétiens d'Espagne eurent à éprouver une
+vive persécution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de
+cette persécution arriva jusqu'en France. Voici ce qui donna lieu à ces
+vexations.
+
+D'après la législation musulmane, il y a liberté de conscience pour
+les chrétiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut
+qu'ils soient nés de père et de mère chrétiens; si l'un des époux a
+été musulman, l'enfant doit l'être aussi, conformément à cette maxime
+de Mahomet, que les musulmans interprètent à l'avantage de leur
+religion: «L'enfant suit nécessairement celui de ses père et mère
+dont la religion est la meilleure[200].» Il en est de même des enfans
+mineurs d'un chrétien ou d'une chrétienne qui a embrassé l'islamisme;
+si l'enfant parvenu à sa majorité refuse de professer la religion
+mahométane, le magistrat a le droit de l'y contraindre[201]. Il faut
+en second lieu que les chrétiens n'aient jamais fait profession de
+l'islamisme: eussent-ils simplement levé la main et prononcé les mots:
+_Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète_,
+les eussent-ils prononcés pour se jouer ou en état d'ivresse, ils sont
+censés musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte.
+Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane.
+Enfin il faut que les chrétiens s'abstiennent de toute injure contre
+Mahomet et sa religion; s'ils manquent à un seul de ces points, ils
+n'ont pas d'autre alternative que l'islamisme ou la mort.
+
+ [200] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t.
+ II, p. 313, t. V, p. 167.
+
+ [201] _Ibid._, t. VI, p. 111 et suiv.
+
+Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrétiens
+étaient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les
+mères inculquaient à leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes
+du christianisme: ce qui avait déjà plus d'une fois donné lieu à des
+scènes sanglantes.
+
+Il y avait alors à Cordoue un prêtre fort instruit dans les lettres
+chrétiennes et arabes, appelé Parfait. Le bruit courait que ce prêtre,
+dans un moment d'oubli, avait prononcé la profession de foi mahométane.
+Quelques musulmans l'ayant un jour rencontré dans une rue de Cordoue
+lièrent conversation avec lui, et lui demandèrent ce qu'il pensait de
+leur prophète et de la religion qu'il avait établie. Parfait refusa
+d'abord de répondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque
+piége; mais comme ces hommes insistaient, il s'exprima librement,
+et traita Mahomet d'imposteur et de suppôt de l'enfer. D'abord les
+musulmans ne lui répondirent rien; mais à quelques jours de là, l'ayant
+rencontré au milieu d'une grande foule, ils le dénoncèrent comme une
+personne qui avait mal parlé du prophète. Aussitôt la foule se jeta sur
+lui et le conduisit devant le cadi ou l'alcade, que nous appelons juge.
+Le cadi interrogea Parfait, et comme le prêtre ne voulut pas rétracter
+ce qu'il avait dit, il fut condamné à mort.
+
+On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jeûne
+des musulmans. Pour donner à cette exécution plus de solennité, il
+fut décidé qu'elle n'aurait lieu qu'à la fin du mois, époque où les
+musulmans, voulant se dédommager de leurs privations, se livrent à
+la joie la plus vive. Au jour fixé, Parfait fut amené au milieu d'une
+grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et là, en présence d'une
+foule innombrable, il eut la tête tranchée[202].
+
+ [202] L'église célèbre la fête de saint Parfait le 18 avril.
+
+Cet événement causa une sensation extraordinaire: les chrétiens étaient
+alors fort nombreux en Espagne, même à Cordoue, siége de l'empire.
+Non seulement on leur avait laissé une partie des églises de la
+ville; mais ils avaient des monastères de l'un et de l'autre sexe,
+surtout dans les montagnes situées au nord de la cité. La religion
+chrétienne avait pénétré jusque dans le palais du roi, à la suite du
+grand nombre d'esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie
+des emplois de la cour. Les musulmans zélés crurent faire une bonne
+oeuvre en dénonçant les chrétiens qui rentraient dans une des trois
+catégories dont nous avons parlé. Bientôt même on vit au sein d'une
+même famille des frères accuser leurs soeurs pour avoir leurs biens.
+Le jugement n'était pas long: on demandait à l'accusé s'il persistait
+dans le christianisme: s'il répondait affirmativement, on le mettait à
+mort. Ordinairement les martyrs étaient attachés à un pieu; on brûlait
+leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les
+chrétiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des
+reliques. Quelquefois on donnait les corps à manger aux chiens[203].
+
+ [203] Voy. les _Vies des Saints_, aux 3, 5, 7 et 13 juin, 27
+ juillet, 16 septembre, 21 ou 22 octobre, 24 novembre, etc.
+
+Ces barbaries produisirent un effet bien différent de celui que le
+gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs
+était si remarquable, qu'il devint l'objet de l'admiration générale.
+Plusieurs chrétiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois
+catégories se présentèrent d'eux-mêmes pour partager le sort de leurs
+frères. Parmi eux nous citerons un Français, nommé Sanche, originaire
+d'Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement
+avait été fait captif dans sa jeunesse; il y avait également deux
+eunuques. Les femmes surtout se distinguèrent en cette occasion. On
+vit des vierges timides qui jusque-là n'avaient pas osé s'éloigner
+des regards de leurs parens, accourir à pied vers Cordoue de plusieurs
+lieues à la ronde, et demander à grands cris le martyre. Il suffisait
+pour cela qu'elles proférassent quelque injure contre le prophète.
+
+La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrayés
+des suites d'une telle effusion de sang. D'ailleurs les évêques du
+pays s'assemblèrent, et, malgré quelques prêtres ardens, décidèrent
+qu'autant il fallait savoir endurer la rage des persécuteurs de la foi
+quand elle s'excitait elle-même, autant il était contraire à l'esprit
+de l'Évangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait été
+sollicité par les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne
+chez qui les mêmes violences commençaient à s'exercer, interposa sa
+médiation[204].
+
+ [204] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 64, 74 et 354.
+
+Abd-alrahman avait d'abord paru aussi irrité qu'étonné du grand nombre
+de chrétiens établis au coeur de ses états; dans sa colère il chassa de
+son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le
+nombre des chrétiens était grand, plus les moyens que l'on prenait pour
+en réduire la quantité étaient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur
+ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed.
+
+Abd-alrahman avait un goût très-vif pour les arts et pour les plaisirs,
+et sous son règne Cordoue devint le séjour des lettres, de la musique,
+du chant et des fêtes de tout genre. A l'exemple de son père, de son
+grand-père et des anciens Arabes en général, il cultivait la poésie.
+Voici la traduction de quelques vers qu'il composa dans une de ses
+expéditions contre les chrétiens. Ils étaient adressés à sa femme
+favorite, et ils donneront une idée de l'esprit qui dominait à cette
+époque:
+
+«Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l'ennemi,
+et je lui envoie des flèches qui ne manquent jamais leur but!
+
+»Que de chemins j'ai foulés! que de défilés j'ai traversés après
+d'autres défilés!
+
+»Mon visage a été exposé à toute l'ardeur du soleil, tandis que les
+cailloux embrasés se fondaient de chaleur.
+
+»Mais Dieu a relevé par mes mains sa religion véritable. Je lui ai
+donné une nouvelle vie, et j'ai renversé la croix sous mes pieds.
+
+»J'ai marché avec mon armée contre les infidèles, et mes troupes ont
+rempli les lieux escarpés et les lieux unis[205].»
+
+ [205] Maccary, man. arab., no 704, fol. 88.
+
+Le successeur d'Abd-alrahman se montra d'abord fort sévère contre les
+chrétiens. Il fit abattre toutes les églises bâties depuis l'occupation
+du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions
+qui avaient été ajoutées aux anciens édifices. Dans son zèle fanatique,
+il eut un instant l'idée de chasser de ses états non seulement les
+chrétiens, mais les juifs qui en toute occasion s'étaient montrés les
+ennemis acharnés du christianisme. Heureusement les révoltes qui ne
+tardèrent pas à éclater et la crainte de voir ses revenus diminuer
+donnèrent à ses vues une autre direction.
+
+La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l'Èbre.
+Moussa, qui les années précédentes avait remporté quelques succès
+contre les chrétiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l'émir de
+Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ôter son gouvernement, il
+se tourna du côté des chrétiens; il donna même sa fille en mariage
+à Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de
+Tolède leva de nouveau l'étendard de la révolte, l'émir de Cordoue fut
+hors d'état de rien entreprendre.
+
+De quelque côté qu'on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages,
+calamités. En 859, les Normands franchissant le détroit de Gibraltar,
+s'emparent de Narbonne qui, un siècle auparavant, avait résisté
+à toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhône, ils
+s'avancent jusqu'aux portes de Valence, mettant tout le pays à feu et
+à sang[206]. Gérard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans
+nos romans de chevalerie, les força de se remettre en mer. A la même
+époque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dégâts dans les îles de
+Sardaigne et de Corse.
+
+ [206] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 75.
+
+Voici le tableau de la France qu'on trouve dans un document presque
+contemporain: «Sur toutes les côtes les églises étaient renversées,
+les villes saccagées, les monastères dévastés. Telle était la rage des
+barbares que les chrétiens qui tombaient entre leurs mains étaient mis
+à mort ou obligés de se racheter à prix d'argent. Plusieurs chrétiens
+abandonnèrent leurs propriétés et quittèrent leur pays pour vivre dans
+les lieux fortifiés ou dans l'intérieur des terres; mais plusieurs
+aimèrent mieux mourir que de renoncer à leurs biens. Il y en eut
+encore chez qui la foi avait jeté des racines moins profondes et qui ne
+rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-là étaient les pires de
+tous; car ils connaissaient le pays, et il n'était pas possible de se
+soustraire à leurs investigations. A la fin les lieux les plus célèbres
+se convertirent en déserts, et les édifices les plus fameux disparurent
+sous les ronces et les épines[207].»
+
+ [207] Dom Vaissette, _Histoire générale du Languedoc_, t. I,
+ preuves, p. 108.
+
+Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrétien d'origine et ancien
+tailleur, avait pénétré avec une troupe d'aventuriers et de vagabonds
+dans la chaîne des Pyrénées; et s'unissant d'intérêt avec les chrétiens
+du pays, s'était emparé de plusieurs places fortes, d'où il bravait
+toute la puissance des émirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui était
+menacé de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix
+à Charles-le-Chauve, qui n'était guère en état de lui faire la guerre;
+il fut convenu que les Français resteraient maîtres de la Catalogne,
+mais qu'ils s'abstiendraient de prêter secours aux rebelles. On était
+alors en 866. Les députés envoyés en cette occasion à Cordoue par
+Charles revinrent amenant des chameaux chargés de litières, d'étoffes
+de divers genres, de parfums, etc.[209].
+
+ [208] Voy. Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 200.
+
+ [209] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 83, 88 et 92.
+
+L'Espagne était dans l'état le plus déplorable: la sécheresse, la
+famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les révoltes,
+tout semblait conspirer à la perte de ce malheureux pays. Sur ces
+entrefaites une éclipse de lune ayant couvert le ciel d'épaisses
+ténèbres, les musulmans crurent que c'en était fait de leur empire;
+et comme les personnes pieuses d'entre eux attribuaient ces maux à la
+colère céleste, elles pensèrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu
+favorable était de faire une guerre à mort aux chrétiens. Les provinces
+soumises à l'émir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce
+qu'ayant à combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l'émir ne voulait
+pas s'attirer ce nouvel ennemi sur les bras.
+
+Dans cette disposition des esprits, la politique des rois était
+impuissante pour maîtriser les passions des particuliers. En 869,
+des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans
+la Camargue, île formée par le Rhône, et où ils s'étaient ménagé une
+espèce de port. En ce moment, l'archevêque d'Arles, Roland, se trouvait
+dans l'île où il possédait de grands biens, et où, faute de pierres,
+il s'était fait bâtir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de
+leurs navires attaquèrent la maison; plus de trois cents serviteurs
+de l'archevêque furent tués et lui-même fut pris. Les pirates le
+garrottèrent, et après l'avoir conduit à bord d'un de leurs navires,
+ils fixèrent sa rançon à cent cinquante livres d'argent, cent cinquante
+manteaux, cent cinquante épées et cent cinquante esclaves, genre de
+marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur
+tous les marchés; mais dans l'intervalle l'archevêque mourut, sans
+doute d'effroi; et les Sarrazins, pour n'être pas frustrés de la
+rançon, tenant cette mort secrète, pressèrent le plus qu'ils purent la
+remise du prix convenu. Dès que leur avidité eut été satisfaite, ils
+déposèrent à terre le corps de l'archevêque, vêtu des mêmes habits que
+le jour où il avait été pris, et mirent à la voile; de manière que les
+chrétiens qui étaient venus pour féliciter le prélat de sa délivrance
+n'eurent plus à s'occuper que de ses funérailles[210].
+
+ [210] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 107.
+
+Charles-le-Chauve mourut en 876; il se disposait à aller combattre
+les Sarrazins d'Italie, qui, devenus maîtres de tout le midi de la
+presqu'île, menaçaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacité,
+sans courage, et toujours disposé à entreprendre sur les états
+d'autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale
+qui avait éteint les forces de la France et des contrées voisines. En
+effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel côté tourner leurs
+regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire juré
+de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient
+entre les princes et les chefs de factions, comme s'il se fût agi de se
+disputer les plus riches provinces. L'état de la France, de l'Italie et
+de l'Espagne septentrionale, semblait être arrivé au dernier degré de
+l'abaissement et de la misère; mais des épreuves encore plus terribles
+étaient réservées à ces malheureux pays.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU'ILS FONT
+DE LA EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU'A LEUR EXPULSION
+TOTALE DE FRANCE.
+
+
+La dernière époque qui nous reste à parcourir présente de grandes
+analogies avec celle qui précède; c'est la même violence dans
+l'attaque, ce sont les mêmes scènes de pillage et de cruauté; mais les
+premières calamités ne frappaient en général que les côtes de la France
+et les provinces frontières, au lieu que celles-ci vont s'étendre à
+travers le Dauphiné jusqu'aux limites de l'Allemagne. Les premières
+étaient passagères; celles-ci partent d'un point fixe et menacent
+de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems
+lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a été fait de
+grand et de patriotique en France, soit avant, soit après cette période
+fatale! Comme on se sent humilié de voir les plus vastes contrées,
+des contrées d'où sont sortis tant de braves et de héros, livrées à
+la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant généreux ne
+rachetait les excès!
+
+On se trouvait aux environs de l'année 889. La Provence et le Dauphiné
+appartenaient à Boson, qui s'était fait donner le titre de roi d'Arles.
+Malheureusement Boson n'était pas issu du sang impérial de Charlemagne;
+et son élévation, regardée comme une usurpation, lui attirait des
+attaques fréquentes. De leur côté les hommes riches et puissans
+ne songeaient qu'à profiter de la confusion générale pour se créer
+des seigneuries et des principautés. Ainsi les barbares ne devaient
+rencontrer aucun obstacle.
+
+Voici de quelle manière l'établissement des Sarrazins en Provence est
+raconté par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mêmes
+vérifié le récit sur les lieux[211].
+
+ [211] Voy. surtout Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum
+ scriptores_, t. II, p. 425; la chronique de l'abbaye de Novalèse,
+ _ibid._, t. II, part. II, p. 730; et le recueil de dom Bouquet, t.
+ IX, p. 48. La plupart des écrivains italiens modernes ont placé le
+ lieu où s'établirent les Sarrazins, dans le comté de Nice, auprès
+ de Ville-Franche, à l'endroit où fut bâti plus tard le château de
+ Saint-Hospice. Voy. à ce sujet une longue discussion dans le grand
+ recueil de Muratori, t. X, p. CIII, CV et suiv. Mais d'une part la
+ suite des événemens, de l'autre l'état des lieux, nous paraissent
+ lever toute incertitude à cet égard. Voy. au reste les observations
+ de Bouche, _Histoire de Provence_, t. I, p. 170 et 772.
+
+Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant
+vers les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe
+de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropès, et débarquèrent au
+fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait
+au loin une forêt qui subsiste encore en partie, et qui était
+tellement épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine
+à y pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant
+les unes au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de
+quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les
+Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de la
+côte, et, massacrant les habitans, se répandirent dans les environs.
+Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le golfe du
+côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté vers la mer
+et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilité
+qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement fixe. La mer
+leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient
+besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées qui n'avaient
+pas encore été pillées, et où il n'avait été pris aucune mesure de
+défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le golfe leur
+assurait une retraite au besoin.
+
+Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient
+les parages voisins; ils envoyèrent aussi demander du secours en
+Espagne et en Afrique; en même tems ils se mirent à l'ouvrage, et
+en peu d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de
+forteresses. Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains
+du tems _Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient
+les environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la
+Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du
+côté des Alpes. Il est certain que la position occupée par ce village
+dut paraître fort importante; car c'est le seul passage par lequel il
+soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le
+plat pays, en se dirigeant vers le nord. D'ailleurs on aperçoit encore
+au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des
+portions de murs taillées dans le roc, une citerne également taillée
+dans le roc et quelques pans de muraille[212].
+
+ [212] Aujourd'hui il n'existe plus de frênes dans la contrée; mais
+ M. Germond, actuellement notaire à Saint-Tropès, et qui a fait
+ une étude particulière des localités, pense qu'anciennement il y
+ avait un bois de frênes au fond du golfe sur les bords de la mer;
+ que là se trouvait un village romain appelé _Fraxinetum_, et que
+ les Sarrazins, après avoir ruiné ce village, ayant choisi sur les
+ hauteurs un lieu pour en faire leur château-fort, lui donnèrent le
+ nom de Fraxinet. A l'égard de la place qu'occupait ce château-fort,
+ M. Germond croit que le lieu où d'après l'opinion commune nous
+ l'avons mis n'était qu'une espèce d'avant-poste d'où l'on avait
+ vue sur les plaines de la Basse-Provence; en effet le plateau n'a
+ qu'environ trois cents pas de tour et il pouvait contenir à peine
+ une centaine d'hommes; que le véritable château-fort était à une
+ demi-lieue plus près de la mer, sur la montagne appelée aujourd'hui
+ _Notre Dame de Miremar_, où l'on aperçoit encore des vestiges de
+ larges fossés.
+
+ Bouche fait remarquer qu'il a dû exister plusieurs lieux appelés
+ _Frassinet_ ou Frainet, disant que sans doute les Sarrazins, à
+ mesure qu'ils élevèrent quelque nouveau château-fort, soit en
+ Dauphiné, soit en Savoie, soit en Piémont, lui donnaient le nom de
+ leur principal boulevart. Cette opinion de Bouche nous semble fort
+ juste; en effet, il existe encore dans les contrées que nous venons
+ de citer plusieurs endroits ainsi dénommés.
+
+Quand les travaux furent terminés, les Sarrazins commencèrent à faire
+des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde d'abord de s'éloigner
+du centre de leurs forces; mais bientôt les seigneurs les associèrent
+à leurs querelles particulières. Ils aidèrent à abattre les hommes
+puissans; ensuite, se débarrassant de ceux qui les avaient appelés,
+ils se déclarèrent les maîtres du pays; en peu de tems une grande
+partie de la Provence se trouva exposée à leurs ravages. Telle était
+la terreur qu'ils inspiraient que, suivant l'expression d'un écrivain
+contemporain, on vit se vérifier en eux ces mots souvent cités: _Un
+d'entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux
+mille_[213].
+
+ [213] Voy. Liutprand à l'endroit indiqué. On lit dans l'Alcoran,
+ sour. VIII, vers. 66: «Si vous êtes vingt hommes décidés à vaincre,
+ vous vaincrez deux cents infidèles, et si vous êtes cent, vous en
+ vaincrez mille.»
+
+La terreur devint bientôt générale[214]; le plat pays étant dévasté,
+les Sarrazins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes. Le neuvième siècle
+touchait à sa fin. Le royaume d'Arles était occupé par Louis, fils
+de Boson; mais Louis avait été appelé en Italie par les ennemis de
+Béranger, roi de la Lombardie, et avait abandonné la défense de ses
+états pour en aller conquérir d'autres. Fait prisonnier par son rival,
+il eut les yeux crevés, et ne fut plus en état de s'occuper des soins
+de son royaume. Dans le même tems les Normands continuaient leurs
+ravages au coeur de la France. Quelques années auparavant ils avaient
+assiégé Paris, qui aurait été pris sans le dévouement d'une poignée
+de guerriers[215]. D'autres barbares, également payens, les Hongrois,
+repoussés des environs du Danube, parcouraient l'Allemagne et l'Italie,
+le fer et la flamme à la main, et attendaient aussi une occasion pour
+envahir la France.
+
+ [214] Une étiquette trouvée en 1279, dans le tombeau de sainte
+ Magdeleine, à Vézelay, en Bourgogne, portait que le corps de
+ la sainte avait été transféré en ce lieu de la ville d'Aix, en
+ Provence, par la crainte des Sarrazins, sous le règne d'Odoin.
+ Voy. à ce sujet l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse,
+ t. VIII, p. 203 et suiv., et Bouche, _Histoire de Provence_, t.
+ I, p. 703. Les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_ avaient
+ placé cette translation sous Eudes, duc d'Aquitaine, vers l'an 730;
+ mais l'abbaye de Vézelay ne fut fondée que vers l'an 867. Voy. le
+ _Gallia Christiana_, t. IV, p. 466. Ainsi sur l'étiquette il ne
+ peut être question que de Eudes, comte de Paris, lequel, vers l'an
+ 897, prit le titre de roi de France.
+
+ [215] Il existe au sujet de ce siége un poème latin contemporain,
+ par Abbon, publié en latin et en français avec des notes, par M.
+ Taranne, Paris, 1834, in-8º. Mais tel était l'isolement où se
+ trouvaient les diverses parties de la France, que dans tout le
+ poème les Sarrazins ne sont pas nommés une seule fois.
+
+Dès l'année 906, les Sarrazins avaient traversé les gorges du Dauphiné,
+et franchissant le Mont-Cenis, s'étaient emparés de l'abbaye de
+Novalèse, sur les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Les
+moines eurent à peine le tems de se retirer à Turin, avec les reliques
+des saints et les autres objets précieux, y compris une bibliothèque
+fort riche pour le tems, particulièrement en livres classiques. Les
+Sarrazins, à leur arrivée, ne trouvant que deux moines qui étaient
+restés pour veiller à la sûreté du monastère, les chargèrent de coups.
+Le couvent et le village situé dans les environs furent pillés, et les
+églises livrées aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n'étaient
+pas en état de résister, se réfugièrent dans les montagnes, entre
+Suse et Briançon, là où était le couvent d'Oulx. Les Sarrazins les y
+suivirent et tuèrent un si grand nombre de chrétiens, que ce lieu porta
+le nom de _champ des martyrs_[217].
+
+ [216] Voy. la chronique de l'abbaye de Novalèse, dans Muratori,
+ _Rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. 730. Le
+ chroniqueur, p. 743, cite entre autres chapelles de l'église de
+ l'abbaye qui furent alors détruites, celle de saint Heldrad, ancien
+ abbé du monastère et qui vivait au commencement du neuvième siècle.
+ L'église célèbre la fête de saint Heldrad le 13 mars. Les auteurs
+ du recueil des Bollandistes ont cru que ce saint était né aux
+ environs de Nice; mais la ville de Lambesc, aux environs d'Aix, en
+ Provence, réclame l'avantage de lui avoir donné le jour.
+
+ [217] Ou plutôt de _Peuple de Martyrs_, Plebs Martyrum. Voy. le
+ recueil des chartes de l'abbaye d'Oulx, publié par Rivantella, sous
+ le titre de _Ulciensis ecclesiæ chartarium_, Turin, 1753, in-fo, p.
+ X et suiv., et p. 151.
+
+Ce n'est pas qu'en certains endroits les chrétiens ne se réunissent
+pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers
+furent conduits à Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs
+chaînes, mirent le feu au couvent de Saint-André dans lequel ils
+avaient été enfermés, et une grande partie de la ville fut sur le point
+de devenir la proie des flammes[218].
+
+ [218] Pingonius, _Augusta Taurinorum_, p. 25 et suiv.
+
+Bientôt les communications entre la France et l'Italie furent
+interceptées. En 911, un archevêque de Narbonne, que des intérêts
+pressans appelaient à Rome, ne put se mettre en route à cause des
+Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes;
+et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d'être mis à mort, ou
+du moins on était taxé à une forte rançon. Ils ne tardèrent même pas à
+faire des excursions dans les plaines du Piémont et du Montferrat[220].
+
+ [219] Catel, _Mémoires de l'Histoire du Languedoc_, p. 775.
+
+ [220] Liutprand, dans le recueil de Muratori, t. II, part. I, p.
+ 440.
+
+Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une
+descente sur les côtes du Languedoc, aux environs d'Aiguemortes, et
+saccagèrent l'abbaye de Psalmodie qui, déjà détruite une fois sous
+Charles-Martel, avait été rebâtie[221].
+
+ [221] Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. II, p. 45, et
+ _Preuves_, p. 52.
+
+L'Espagne musulmane était depuis long-tems en proie aux factions.
+En 912, le trône de Cordoue échut à Abd-alrahman III, qui, par ses
+imposantes actions, mérita le nom de Grand. Ce prince, à la suite d'un
+règne de cinquante ans, réunit sous son pouvoir toutes les provinces
+musulmanes, et porta au plus haut degré la prospérité et la gloire des
+Maures d'Espagne. C'est lui qui le premier, dans la Péninsule, prit le
+titre de khalife et de commandeur des croyans.
+
+Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Léon, s'étant réunis
+à Kaleb, fils de Hafsoun, maître de Tolède et des bords de l'Èbre, et
+aidés par les guerriers du midi de la France, résistèrent d'abord avec
+succès aux armes d'Abd-alrahman; leurs efforts étaient la meilleure
+défense des frontières de France de ce côté. Mais en 920, l'oncle du
+khalife, appelé comme lui Abd-alrahman, et surnommé Almodaffer ou le
+Victorieux, franchit, à la suite d'une grande victoire, la chaîne des
+Pyrénées, et ravagea une partie considérable de la Gascogne, jusqu'aux
+portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas
+de l'autre côté des Pyrénées, amenaient de tems en tems des incursions
+semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris à son retour par
+Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222].
+
+ [222] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 374; et Pagi, critique
+ des Annales de Baronius, an. 920, no 6.
+
+En Provence et en Dauphiné, ainsi que dans la chaîne des Alpes, un
+cri d'indignation se faisait entendre contre les brigandages des
+Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayèrent, à défaut de
+prince qui voulût prendre en main la cause des peuples, de s'opposer
+à ce torrent dévastateur; en vain, du haut de certains lieux élevés,
+commencèrent-ils à donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient
+sans concert, ils virent leurs efforts échouer, et la plupart moururent
+malheureusement.
+
+Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entièrement dévastés,
+et les barbares s'étaient montrés d'autant plus impitoyables, que
+les ruines qui les entouraient de toutes parts étaient pour eux un
+nouveau gage de sûreté. Marseille, à son tour, vit sa principale
+église détruite; Aix fut également envahie, et les barbares, dans leur
+fureur, y écorchèrent plusieurs personnes vivantes[223]. L'évêque,
+nommé Odolricus, s'enfuit à Reims où on le chargea de l'administration
+du diocèse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaçaient
+de perpétuer leur race; on croira d'ailleurs sans peine que plus d'un
+chrétien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l'honneur,
+faisaient cause commune avec eux et avaient part à leurs rapines.
+
+ [223] Comparez la _Gallia Christiana_, t. I, p. 696; Bouche,
+ _Histoire de Provence_, t. I, p. 736; et Jacques de Guyse,
+ _Histoire de Hainaut_, t. VIII, p. 201.
+
+Telle était la terreur répandue par les Sarrazins, que les hommes
+riches et puissans étaient obligés de tout quitter pour mettre
+leur vie hors de danger. On ne se croyait à l'abri qu'au haut des
+montagnes, au fond des forêts ou dans des lieux situés à une grande
+distance. Saint Mayeul, né de parens riches, aux environs d'Avignon,
+et qui possédait de grands biens à Valençoles, dans le département
+actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprès d'un de ses
+parens[224]. Les églises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus
+grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent à mort l'archevêque,
+saint Benoît, avec l'évêque de la Maurienne et beaucoup d'habitans
+des contrées voisines qui y avaient cherché un refuge[225]. Un acte
+ancien signale auprès d'Embrun trois tours fortifiées où les Sarrazins
+s'étaient établis et d'où ils dominaient dans les environs[226]. Saint
+Libéral, successeur de saint Benoît, fut obligé de s'en retourner à son
+pays, Brives-la-Gaillarde.
+
+ [224] _Vie de saint Mayeul_, dans le recueil des Bollandistes, 11
+ mai, p. 670 et 679.
+
+ [225] _Gallia Christiana_, t. III, p. 1067.
+
+ [226] _Histoire, topographie, etc., des Hautes-Alpes_, par M. de
+ Ladoucette, 2e édit., Paris, 1834, p. 262.
+
+A cette malheureuse époque, le commerce était nul et les pays
+communiquaient peu entre eux. L'usage s'était pourtant maintenu parmi
+les personnes pieuses de France, d'Espagne et d'Angleterre, d'aller, au
+moins une fois dans sa vie, en pélerinage à Rome, pour y visiter les
+tombeaux des apôtres. Il existait également des relations habituelles
+entre les divers évêques de la chrétienté et le saint-siége. Mais
+depuis l'occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les
+voyageurs étaient exposés à des accidens aussi fâcheux que fréquens;
+vainement se munissaient-ils d'armes et se réunissaient-ils en
+caravanes; il n'est pas d'année où les chroniques du tems ne fassent
+mention de quelque scène sanglante[227].
+
+ [227] Recueil des _Historiens de France_, t. VIII, p. 177, 180,
+ 182, 189, 192, 194, etc.
+
+Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle,
+commençaient à prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois
+franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidité de l'éclair le
+Dauphiné et la Provence, ils mirent le Languedoc à feu et à sang! Les
+Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, étaient, à l'exemple
+de leurs ancêtres et des Tartares actuels, toujours à cheval, et ne se
+battaient qu'à coups de flèches. Ils ne savaient ni faire des siéges,
+ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec
+furie, et se dispersaient aussitôt. Les auteurs contemporains nous les
+représentent comme vivant de viande crue, étanchant leur soif avec du
+sang, et coupant par morceaux le coeur de leurs ennemis vaincus. Comme
+ils étaient venus par les extrémités du nord de l'Europe et de l'Asie,
+le vulgaire crut reconnaître en eux les peuples de Gog et de Magog
+dont il est parlé dans les prophéties d'Ézechiel et dans l'Apocalypse,
+et qui doivent venir à la fin du monde pour faire justice des crimes
+des humains. Ce qui ajoutait à l'erreur, c'est qu'on approchait de
+l'an 1000, et que beaucoup de chrétiens, à l'exemple des anciens
+Millenaires, croyaient que le monde était trop corrompu pour pouvoir
+subsister plus long-tems. Un évêque de Verdun, pour éclaircir ses
+doutes, consulta à ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que
+Gog et Magog devaient être secondés dans leur épouvantable mission par
+plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une
+nation isolée[228]. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Hongrois, en
+très-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque
+oublier les excès commis avant eux.
+
+ [228] Voy. le _Spicilége_ de d'Achery, édition in-fol., t. III, p.
+ 369.
+
+Hugues, régent du royaume d'Arles, au nom du roi Louis, s'exprime ainsi
+dans la charte de fondation d'un monastère qu'il fit bâtir auprès de la
+ville de Vienne, dans l'année 924: «La vénérable religion des chrétiens
+et l'honneur de l'église ont été privés, par l'excès de nos péchés, de
+leur ancien éclat, et il n'en reste presque plus de traces. Comme ces
+maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite
+de la cruelle persécution des païens, mais encore par la cupidité de
+beaucoup de perfides chrétiens, nous avons jugé convenable, etc.[229].»
+
+ [229] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 689.
+
+Le Piémont et le Montferrat n'étaient pas à l'abri des ravages des
+Sarrazins. Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse[230] raconte qu'un
+de ses oncles, qui s'était adonné à la carrière militaire, ayant à
+se rendre de la Maurienne à Verceil, fut surpris par une bande de
+Sarrazins, dans une forêt située près de cette ville. On en vint aux
+mains; plusieurs hommes furent blessés de part et d'autre; mais les
+Sarrazins, plus nombreux, l'emportèrent. Un certain nombre de chrétiens
+étant tombés en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui étaient en état de
+payer une rançon. Parmi eux se trouvaient l'oncle du chroniqueur et son
+domestique. L'un et l'autre furent garrottés et conduits dans la ville.
+Le grand-père du chroniqueur, se rendant par hasard chez l'évêque,
+vit le domestique enchaîné dans la rue; comme il ne connaissait pas
+l'événement qui l'avait amené là, il donna, pour le racheter, une
+cuirasse à triple tissu qu'il portait sur lui. Apprenant ensuite que
+son fils était aussi prisonnier, il fut obligé de parcourir toute
+la ville, et de faire un appel à la générosité de ses amis pour lui
+trouver une rançon.
+
+ [230] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p.
+ 733.
+
+Le chroniqueur ajoute qu'à cette époque les Sarrazins s'avançaient
+jusque sur les frontières de la Ligurie. En effet, on lit dans
+Liutprand, écrivain contemporain, à l'année 935, que les barbares qui
+déjà une fois, vers l'an 906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat,
+célèbre par ses bains, y revinrent sous la conduite d'un chef appelé
+_Sagitus_. Heureusement ils furent repoussés par les habitans et
+taillés tous en pièces. Le même auteur parle, sous la même date, de
+quelques pirates venus d'Afrique, qui, ayant pénétré dans la ville de
+Gênes, massacrèrent les hommes et emmenèrent les femmes et les enfans
+en esclavage[231].
+
+ [231] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_,
+ t. II, p. 440 et 452.
+
+Pendant ce tems les Hongrois, franchissant les barrières du Rhin,
+envahissaient l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Champagne,
+où ils assiégèrent Sens; ensuite, ils s'avancèrent sur les bords de
+la Loire. Ebbon et les guerriers de la Touraine et du Berry, leur
+livrèrent combat auprès d'Orléans et les obligèrent à rebrousser
+chemin; mais alors les barbares se replièrent vers la Suisse d'où ils
+dévastèrent toutes les contrées voisines[232].
+
+ [232] Au sujet de l'invasion des Hongrois, voyez le recueil des
+ _Historiens de France_, t. IX, p. 6, 23, 34, 44, etc. Il nous
+ paraît que c'est la même invasion qui est racontée fort au long
+ dans le _Roman de Garin le Loherain_, sous le nom de Wandes et de
+ Vandales, t. I.
+
+Jusque-là, le Valais, contrée qui, au milieu d'un climat sévère,
+présente un aspect riant, et qui réunit les productions des pays
+tempérés et des pays froids, avait été à l'abri d'invasions si
+terribles. C'est dans ces régions reculées que le successeur de saint
+Libéral au siége épiscopal d'Embrun et plusieurs autres évêques, avec
+une partie de leur clergé, avaient cherché un refuge. En 939, les
+Sarrazins pénétrèrent dans la vallée et y mirent tout à feu et à sang.
+La célèbre abbaye d'Agaune, sanctifiée par le martyre de saint Maurice
+et de la légion Thébéenne, et que la munificence de Charlemagne et
+d'autres grands princes s'était plû à embellir, fut presque renversée
+de fond en comble[233].
+
+ [233] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 793. D'après quelques
+ auteurs, l'abbaye aurait été déjà détruite une fois par les
+ Sarrazins, en 900. Voy. _ibid._, p. 792. On lit encore dans
+ l'église de Saint-Pierre, village situé entre Martigny et Sion, à
+ la descente du Mont-Saint-Bernard, cette inscription latine qui
+ paraît avoir été érigée vers l'an 1010, par Hugues, évêque de
+ Genève, lorsque ce prélat fit bâtir l'église:
+
+ Ismaelita cohors Rhodani cum sparsa per agros,
+ Igne, fame et ferro sæviret tempore longo,
+ Vertit in hanc vallem pæninam mersio falcem;
+ Hugo præsul Genevæ Christi post ductus amore,
+ Struxerat hoc templum, etc.
+
+ Voy. Schiner, _Description du département du Simplon_, Sion, 1812,
+ p. 134.
+
+La Tarantaise se trouvait en proie aux mêmes ravages; chaque jour les
+barbares devenaient plus entreprenans. Une nombreuse caravane, qui
+se rendait de France en Italie, s'étant présentée pour franchir le
+passage, fut obligée de rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu,
+plusieurs chrétiens furent tués, d'autres blessés[234].
+
+ [234] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 194.
+
+Toute la Suisse se vit envahie à la fois par les Hongrois et les
+Sarrazins. Les Sarrazins, maîtres du Valais, s'avancèrent jusqu'au
+centre du pays des Grisons. L'abbaye de Disentis, fondée par un
+disciple de saint Colomban, et qui était célèbre dans toute la Suisse,
+fut dépouillée de tous ses biens[235]. Il en fut de même de l'église
+de Coire[236]. On dit même que les Sarrazins, se rapprochant du lac
+de Genève, marchèrent vers le Jura. A cette époque la Suisse faisait
+partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mère du jeune roi
+Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire, à l'endroit où est
+aujourd'hui Neuchâtel[237].
+
+ [235] Sprecher, _Chronicon Rhetiæ_, Bâle, 1617, p. 68, 197 et suiv.
+
+ [236] L'évêque Waldo, se plaignait, en 940, des continuelles
+ déprédations des Sarrazins. Les traces de ces dévastations
+ existaient encore, en 952, lorsque Othon, revenant d'Italie, passa
+ par la Rhétie. Il existe un diplome daté de l'année 956, par lequel
+ Othon donne à l'évêque certains biens comme dédommagement. Voy. le
+ recueil allemand publié à Coire, sous le titre de _Collecteur_,
+ année 1811, p. 235. Ce même diplome fut confirmé en 965 et 972.
+ Voy. Herrgott, _Genealogiæ diplomaticæ Augustæ gentis Habsburgicæ_,
+ t. II, part. I, p. 84.
+
+ [237] Voy. Muller, _Histoire des Suisses_, t. II, p. 117,
+ traduction française.
+
+A la même époque, une guerre acharnée avait lieu entre les rois des
+Asturies et de la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui
+s'engagea pour la possession de la ville de Zamora, il périt plus de
+cent mille hommes[238]. Les chrétiens avaient acquis de l'ascendant;
+mais Abd-alrahman, qui enfin avait étouffé les rébellions sans cesse
+renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces musulmanes
+de l'Espagne, était devenu un adversaire formidable. Un auteur arabe
+rapporte que ce prince, en fait de guerre sacrée, avait la _main
+blanche de Moïse_, c'est-à-dire la main avec laquelle, dans l'opinion
+des Orientaux, le législateur des hébreux faisait jaillir l'eau des
+rochers, fendait les flots de la mer, et s'était rendu maître de la
+nature entière. Il ajoute qu'Abd-alrahman porta l'étendard musulman
+plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs[239]. Heureusement pour les
+chrétiens que sur ces entrefaites, des révolutions étant survenues
+dans les provinces de l'Afrique qui répondent à l'empire actuel de
+Maroc, Abd-alrahman éprouva le désir d'étendre son autorité au-delà
+des mers. Comme à la même époque il s'était formé du côté de Tunis un
+nouvel empire, appelé Fatimide, à cause de la prétention qu'avaient
+les princes de cette dynastie de descendre de Mahomet par sa fille
+Fatime, les provinces en état de révolution devinrent comme un
+sujet de discorde entre les deux royaumes; de manière que les forces
+d'Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvèrent partagées.
+
+ [238] Le roi de Navarre, dont les troupes figurèrent dans la
+ bataille, se nommait Garcie; mais les auteurs arabes ne font
+ mention que de sa mère, qui, apparemment, était régente du royaume
+ et qu'ils nomment _Thoutheh_. Voy. Maccary, no 704, fol. 90 verso.
+ En effet, il est parlé dans un chroniqueur allemand, sous la date
+ 939, d'une grande victoire remportée par la reine _Toïa_ sur les
+ Sarrazins. Voy. M. Pertz, _Monumenta historiæ germanicæ_, t. I, p.
+ 78.
+
+ [239] Maccary, no 704, fol. 88 et suiv.
+
+
+En 940, Fréjus, ville alors assez considérable, parce que les
+navires continuaient encore à entrer dans son port, fut tellement
+maltraitée par les Sarrazins, que la population entière fut obligée
+de s'expatrier, et qu'il n'y resta pas même de traces des propriétés.
+Il en fut de même de Toulon, aujourd'hui l'effroi des barbares. Les
+chrétiens placés entre la mer et les Alpes abandonnèrent leurs demeures
+et se réfugièrent au haut des montagnes. Les Sarrazins ne mirent plus
+de bornes à leurs cruautés, et firent de la plus grande partie d'un
+pays naguère florissant une affreuse solitude. Les villes les plus
+importantes furent renversées, les châteaux détruits, les églises
+et les couvens réduits en cendres. Le séjour de l'homme, est-il dit
+dans une vieille charte, était devenu le repaire des bêtes féroces.
+En effet, on lit dans les chroniques du tems, que les loups s'étaient
+tellement multipliés, qu'on ne pouvait plus voyager en sûreté[239a].
+
+ [239a] On lit dans une charte de l'abbaye de Saint-Victor, à
+ Marseille, à l'année 1005, ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet
+ populum christianum flagellare per sævitiam paganorum, gens barbara
+ in regno provinciæ irruens, circumquaque diffusa vehementer
+ invaluit, ac munitissima quæque loca obtinens et inhabitans,
+ cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et
+ loca quæ prius desiderabilia videbantur in solitudinem redacta
+ sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum
+ coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima collectio_,
+ t. I, p. 369. D'un autre côté, voici quel était, en 975, l'état
+ de l'église de Fréjus, d'après une charte rédigée au moment où
+ le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas
+ Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem
+ redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius
+ fuerunt effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel
+ possessiones quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum
+ paginæ, desunt regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia
+ testimonia, aut vetustate consumpta aut igne perierunt, nihil
+ aliud nisi tantum solo episcopatus nomine permanente. _Gallia
+ Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82.
+
+Sur ces entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l'exemple
+du roi Louis n'avait pas éclairé, s'était rendu en Italie pour y
+disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets
+l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de
+chasser entièrement les Sarrazins. Il s'agissait de s'emparer d'abord
+du château _Fraxinet_, à l'aide duquel les Sarrazins se maintenaient
+en relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient
+leurs expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce
+château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une
+flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait
+aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre les
+flottes sarrazines[240].
+
+ [240] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_,
+ t. II, p. 462.
+
+En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropès;
+en même tems Hugues accourut avec une armée. Les Sarrazins furent
+attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs
+ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté,
+Hugues força l'entrée du château, et obligea les barbares à se retirer
+sur les hauteurs voisines[241]. C'en était fait de la puissance des
+Sarrazins en France; mais tout-à-coup Hugues apprit que Béranger,
+son rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se
+disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux
+maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte
+grecque, et maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu'ils
+occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand
+Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient
+le passage de l'Italie à son rival. C'est à ce sujet que Liutprand
+interrompt son récit pour adresser cette apostrophe à Hugues: «Voilà
+une étrange manière de défendre tes états! Hérode, pour n'être pas
+privé d'un royaume terrestre, ne craignit pas de faire tuer un grand
+nombre d'innocens; toi, au contraire, pour arriver au même but, tu
+laisses échapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans doute tu
+ignores quelle fut la colère du seigneur contre le roi d'Israël, Achab,
+qui avait épargné la vie du roi de Syrie, Benadab; le seigneur lui dit:
+_Puisque tu as laissé vivre un homme que j'avais condamné à perdre
+la vie, ton ame paiera pour son ame et ton peuple pour son peuple_.»
+Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard,
+lui adresse ces vers: «Tu laisses périr les hommes les plus pieux, et
+tu offres un abri aux scélérats appelés du nom de _Maures_. Misérable!
+tu ne rougis pas de prêter ton ombre à des gens qui répandent le sang
+humain et qui vivent de brigandage! Que dirai-je? puisses-tu être
+consumée par la foudre, ou brisée en mille pièces et plongée dans le
+chaos éternel[242]!»
+
+ [241] Voy. le récit de Liutprand, _ibid._, p. 464. On trouve sur
+ les divers incidens de ce siége des détails très-circonstanciés
+ dans l'ouvrage de Delbène, intitulé _De regno Burgundiæ transjuranæ
+ et arelatis_, Lyon, 1602, in-4º, p. 58 et suiv.; et ces détails ont
+ été rapportés par plusieurs écrivains; mais Delbène ne cite aucune
+ autorité; et ces détails, ainsi qu'une bonne partie de son livre,
+ paraissent être de son invention. Nous reviendrons sur l'ouvrage de
+ Delbène.
+
+ [242] Voici les vers de Liutprand, p. 463:
+
+ Mons transire Jovis, mirum
+ Haud suetos perdere sanctos,
+ Et servare malos, vocitant
+ Heu! quos nomine Mauros.
+ Sanguine qui gaudent hominum
+ Juvat et vivere rapto.
+ Quid loquar? ecce dei cupio
+ Tete fulmine aduri,
+ Conscissusque chaos cunctis
+ Fias tempore cuncto.
+
+ Ce témoignage, comme on voit, ne pouvait pas être plus positif.
+ Cependant Muratori, qui a publié dans son grand recueil le récit de
+ Liutprand, l'avait apparemment perdu tout-à-fait de vue, lorsqu'il
+ rédigea ses annales d'Italie; car, arrivé à l'année 942, et
+ obligé de parler de l'accord fait par Hugues avec les Sarrazins du
+ Fraxinet, il dit qu'on ignore où les Sarrazins furent cantonnés. En
+ général, ce que Muratori dit dans ses annales sur les invasions des
+ Sarrazins en Italie et en France, est défectueux.
+
+Dès ce moment les Sarrazins montrèrent encore plus de hardiesse
+qu'auparavant, et l'on dut croire qu'ils étaient établis pour toujours
+dans le coeur de l'Europe. Non seulement ils épousèrent les femmes
+du pays; mais ils commencèrent à s'adonner à la culture des terres.
+Les princes de la contrée se contentèrent d'exiger d'eux un léger
+tribut; ils les recherchaient même quelquefois[243]. Quant à ceux qui
+occupaient les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur
+déplaisaient, et exigeaient des autres une forte rançon. «Le nombre des
+chrétiens qu'ils tuèrent fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul
+peut s'en faire une idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de
+vie[244].»
+
+ [243] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6.
+
+ [244] Comparez le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 207, et la
+ chronique de Liutprand, dans le grand recueil de Muratori, t. II,
+ p. 464.
+
+Le grand Saint-Bernard, appelé jadis _Mont-de-Jupiter_, d'où on a fait
+ensuite _Montjoux_, a toujours, par sa situation entre le Valais et
+la vallée d'Aoste, servi de communication entre la Suisse et l'Italie.
+Maîtres de cette position importante et des autres passages des Alpes,
+les Sarrazins se répandirent dans les contrées voisines.
+
+Les mêmes ravages furent commis dans le comté de Nice, qui dépendait
+alors du royaume d'Arles, ainsi que sur toute la côte de Gênes. Il
+paraît qu'un corps sarrazin s'était établi dans Nice même. Un quartier
+de la ville porte encore le nom de _Canton des Sarrazins_[245].
+
+ [245] Durante, _Histoire de Nice_, t. I, p. 150.
+
+Enfin les barbares occupèrent Grenoble avec la riche vallée du
+Graisivaudan, et l'évêque de Grenoble se retira, avec les reliques des
+saints et les richesses de son église, du côté du Rhône, au prieuré de
+Saint-Donat, à quelques lieues au nord de Valence[246].
+
+ [246] Nous ignorons l'année précise où les Sarrazins entrèrent dans
+ Grenoble; mais ce ne doit pas être long-tems après l'an 945; car un
+ monument incontestable nous apprend que déjà, en 954, il y avait
+ long-tems que cette occupation avait lieu. Voici ce qui se lisait
+ naguère parmi les débris du prieuré de Saint-Donat, autrement
+ appelé Jovinzieux, sur la façade d'un clocher bâti par l'évêque de
+ Grenoble, Izarn, et qui porte la date LMIIII, c'est-à-dire 954:
+
+ Per Mauros habitanda diù Granopolis ista
+ Lipsana sanctorum præsul ab orbe tollit.
+
+ Nous citons cette inscription d'après une dissertation publiée sur
+ les lieux, par M. Jean-Claude Martin, sous le titre de _Histoire
+ chronologique de Jovinzieux, de nos jours Saint-Donat_, Valence,
+ 1812, in-8º. Nous supposons qu'il y a quelques fautes dans la
+ copie de l'inscription et dans l'interprétation que M. Martin en a
+ donnée. Dans tous les cas l'incertitude est levée par ce passage
+ d'une hymne qu'on chantait autrefois au prieuré, et que cite M.
+ Martin lui-même:
+
+ Quum a Mauris habitanda diù Grannopolis esset,
+ Lipsana sanctorum præsul habere cavet.
+
+
+Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Piémont s'étaient ménagé
+dans la contrée une ou plusieurs forteresses, d'où ils dirigeaient
+leurs nombreuses expéditions, et qui leur servaient d'asile au besoin.
+Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse fait mention d'un château de ce
+genre qu'il appelle _Frascenedellum_; peut-être est-ce _Frassineto_,
+lieu situé près du Pô, à une petite distance de Casal, et qu'on avait
+appelé _Fraxinetum_, soit à cause du voisinage de quelque bois de
+frêne, soit à l'imitation du fameux _Fraxinetum_ de Provence; ou bien
+est-ce la forteresse appelée aujourd'hui Fenestrelle. Quoi qu'il en
+soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalèse, qui, vivant
+sur les lieux, a dû être bien informé. A l'époque où les Sarrazins
+occupaient le château de _Frascenedellum_, et que de là ils se
+répandaient dans les environs, un homme du pays, appelé Aymon, se fit
+admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les
+enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un
+jour, parmi le butin, il se trouva une femme d'une grande beauté. Aymon
+se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la réclama
+et l'enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte
+Rotbaldus qui, à cette époque, dominait sur la Haute-Provence[247];
+et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des
+affidés, il lui fit part de son projet de se dévouer à la délivrance
+du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand
+empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la
+contrée. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le
+pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille
+d'Aymon existait encore de son tems[248].
+
+ [247] C'est probablement Rotbaldus II, comte de Forcalquier, lequel
+ vivait vers l'an 945. Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, t. II,
+ p. 30.
+
+ [248] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p.
+ 736.
+
+Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi
+l'Alsace et menaçant toutes les contrées voisines du mont Jura,
+Conrad, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Suisse
+et du Dauphiné, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les
+Hongrois. Il écrivit en ces termes aux Sarrazins: «Voilà les _pillards_
+de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilité des terres
+que vous cultivez, demandent à les occuper. Joignez-vous à moi et
+exterminons-les de concert.» En même tems il fit dire ces mots aux
+Hongrois: «Pourquoi vous en prenez-vous à moi? Les Sarrazins occupent
+les vallées les plus riches. Aidez-moi à les chasser, et je vous
+établirai à leur place.» Conrad indiqua aux barbares un lieu où ils
+devaient se rencontrer. Lui-même se rendit en ce lieu avec toutes ses
+troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les
+autres, et leurs forces affaiblies, il se précipita sur eux et en fit
+un horrible carnage. Ceux qui échappèrent au massacre furent envoyés à
+Arles et vendus comme esclaves[249].
+
+ [249] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6; et le recueil de
+ M. Pertz, t. II, p. 110.
+
+On ignore où cet événement qui, au premier aspect, pourrait paraître
+invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs
+forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l'Alsace et la
+Franche-Comté, il est à croire que la rencontre des deux peuples se
+fit dans un pays intermédiaire, tel que la Savoie. Le fait est que
+cette contrée, appelée alors Maurienne, fut long-tems occupée par les
+Sarrazins[250], à tel point que certains écrivains instruits n'ont pas
+craint de dire que le nom de Maurienne était une dérivation de celui
+des Maures, bien que le nom de Maurienne fût en usage dès le sixième
+siècle[251]. Peut-être c'est l'événement qui, à quelques différences
+de noms près, a été longuement raconté dans le _Roman de Garin le
+Loherain_. D'après le roman, la Maurienne était alors sous les lois
+d'un prince appelé Thierry; ce prince étant vivement pressé par quatre
+rois sarrazins, eut recours à l'appui du roi de France[252], qui fit un
+appel à ses guerriers. Les Français, parmi lesquels se distinguaient
+les Lorrains, se rendirent auprès de Lyon et descendirent le Rhône
+jusqu'auprès de l'Isère; là, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils
+trouvèrent les Sarrazins postés dans une vallée nommée _Valprofonde_ et
+les taillèrent en pièces[253].
+
+ [250] Nous apprenons par une lettre de Mgr. Billiet, actuellement
+ évêque de Saint-Jean de Maurienne, et qui a fait une étude
+ spéciale de l'histoire du pays, qu'on y trouve encore plusieurs
+ dénominations qui rappellent le séjour des Sarrazins, par exemple,
+ aux environs de Modane, le _vallon sarrazin_ et le village de
+ _Freney_. On a vu que Bouche avait déjà fait une observation
+ semblable.
+
+ [251] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. II, p. 11,
+ etc.
+
+ [252] Le poète, par un singulier anachronisme, suppose que cet
+ événement s'est passé sous Pepin-le-Bref. Voy. notre introduction.
+
+ [253] Voy. le _Roman de Garin_, t. I, p. 73 et suiv. Voy. aussi
+ l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. VIII, p. 270. Si
+ on en croyait Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 124, les Sarrazins
+ seraient restés beaucoup plus long-tems en Savoie. Ils seraient
+ demeurés maîtres du château de Cules, sur les bords du Rhône, en
+ face de Seyssel, et auraient été chassés du pays seulement en 970,
+ par un guerrier saxon qu'il appelle Geraudus, et qu'il regarde
+ comme la souche de la maison actuelle de Savoie; mais la véracité
+ de Delbène est suspecte; et d'après l'observation de Guichenon,
+ _Histoire de Savoie_, t. I, p. 183, le château de Cules n'a été
+ construit que beaucoup plus tard.
+
+A cette époque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et
+s'avançaient jusqu'aux portes de la ville de Saint-Gall, près du lac de
+Constance, où ils perçaient de leurs traits les moines qui sortaient
+pour se livrer à leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la
+guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un écrivain du tems, les
+chevreuils par la légèreté de leurs pas. D'ailleurs ils s'étaient sans
+doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnaître
+encore les restes. Telle fut l'étendue des maux qu'ils causèrent aux
+chrétiens, qu'on eût pu, dit le même auteur, en composer un gros livre.
+Enfin un doyen de l'abbaye, appelé Walton, se dévouant pour le salut
+commun, prit avec lui un certain nombre d'hommes courageux, armés de
+lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant
+qu'ils étaient endormis, les tailla en pièces. Quelques-uns furent
+faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amenés
+à l'abbaye, ayant refusé de boire et de manger, moururent tous de
+faim[254].
+
+ [254] Chronique de l'abbaye du Saint-Gall, dans le recueil de M.
+ Pertz, t. II, p. 137. Le chroniqueur donne quelquefois aux Hongrois
+ le nom d'_Agareni_, mot qui est appliqué par les écrivains du tems
+ aux Sarrazins, et cette circonstance a jeté quelque confusion dans
+ son récit; mais ici il nomme expressément les Sarrazins.
+
+Ce succès, joint à une grande victoire que les Allemands remportèrent
+sur les Hongrois, et qui réduisit désormais ces barbares à
+l'impuissance, promettait quelque repos à la Suisse et aux régions
+voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamités qui
+pesaient sur le Dauphiné, la Provence et une partie des Alpes.
+D'ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme
+ils avaient la facilité de recevoir du secours par mer, le pays ne
+pouvait se croire à l'abri de leurs dévastations. Le prince chrétien
+qui jouait alors le rôle le plus important dans la politique de
+l'Europe, était Othon, roi de Germanie, le même qui devint plus tard
+empereur, et à qui ses brillantes qualités ont fait donner le titre de
+_grand_. Othon s'était mis en relation avec les principaux souverains
+de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour
+le protecteur de la colonie sarrazine du _Fraxinet_. Un écrivain
+contemporain parle avec admiration des présens qu'Othon recevait
+de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des
+chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux étrangers
+à la France et à l'Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des
+chrétiens, résolut d'envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement
+Abd-alrahman, dans une lettre qu'il avait envoyée précédemment à
+Othon, s'était servi de quelques expressions injurieuses pour le
+christianisme, de manière que le prince se crut obligé de faire choix
+pour une mission à laquelle il attachait tant de prix, d'un théologien
+et d'un homme qui fût en état de soutenir la controverse, et qui même
+essayât de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba était
+un moine de l'abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait
+Jean.
+
+ [255] Witikind, dans le recueil de Meibom, _scriptores rerum
+ germanicarum_, Helmstædt, 1688, t. I, p. 658.
+
+On était alors en 956. Les auteurs arabes et chrétiens s'accordent
+à vanter l'éclat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts,
+l'industrie, la politesse des manières avaient fait de cette ville
+un objet d'admiration pour l'Europe chrétienne. Abd-alrahman était
+en relation directe avec l'empereur de Constantinople, le pape et les
+divers princes chrétiens de l'Espagne, de la France, de l'Allemagne et
+des pays slaves. Les monarques chrétiens, disent les auteurs arabes,
+tendaient la main de l'obéissance au khalife, et tenaient à grand
+honneur que le khalife voulût bien donner sa main à baiser à leurs
+députés. Lorsqu'il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque
+c'était une députation de l'empereur grec, Abd-alrahman déployait une
+magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l'ambassadeur
+passait étaient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre
+de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes
+ainsi que les grands fonctionnaires de l'état se plaçaient près du
+trône. Ensuite les imams des mosquées retraçaient en chaire, devant
+le peuple assemblé, des scènes si glorieuses pour l'islamisme; et
+les poètes, dont les écrits étaient alors accueillis avec transport
+par toutes les classes de la société, célébraient dans leurs vers les
+traits les plus propres à faire de l'effet sur la multitude[256].
+
+ [256] Maccary, man. arab. de la Biblioth. roy. anc. fonds, no 704,
+ fol. 91, et no 1377, fol. 151 et suiv. Pour ce que ces relations
+ avaient quelquefois de scientifique, voyez ci-devant, introduction,
+ et la traduction française de la relation arabe d'Abd-allathif, par
+ M. Sylvestre de Sacy, p. 496.
+
+L'ambassade du moine de Gorze n'eut pas le même éclat. Cependant elle
+ne fut pas dénuée de toute solennité; et comme la relation qui nous
+en reste, et qui fut écrite par un disciple même du moine, jette une
+vive lumière sur l'état respectif de la France et de l'Espagne, nous en
+citerons quelques fragmens.
+
+Jean partit accompagné seulement d'un autre moine, et les présens qu'il
+était, suivant l'usage, chargé de présenter au khalife, furent fournis
+par son abbaye. Il fit sa route à pied jusqu'à Vienne en Dauphiné. Là
+il s'embarqua sur le Rhône, d'où il se rendit par mer à Barcelonne.
+A cette époque la Catalogne était une dépendance de la France, et la
+ville qui donnait entrée dans les états du khalife était Tortose. Le
+gouverneur musulman de Tortose, à qui on avait fait connaître l'arrivée
+de l'ambassadeur, ayant donné son agrément, le moine se remit en route.
+Il traversa une grande partie de la Péninsule, et, suivant l'antique
+hospitalité arabe, il arriva à Cordoue défrayé de tout. A Cordoue on
+le reçut magnifiquement, et il fut logé dans une maison située à deux
+milles du palais.
+
+Dans l'intervalle le khalife avait appris la nature des instructions
+dont le moine était chargé. Voulant prévenir toute espèce de
+discussion religieuse, qui nécessairement lui aurait été désagréable,
+il fit proposer au moine de supprimer la lettre d'Othon et de la
+regarder comme non avenue. Il était, disait-il, peu convenable à
+deux personnages de ce rang d'entrer en discussion sur de pareilles
+matières; d'ailleurs, les lois du pays défendaient à qui que ce
+fût, même au prince, de mal parler de Mahomet[257]. Toutes ces
+remontrances furent inutiles. L'évêque de Cordoue s'étant présenté à
+son tour, le moine lui reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines
+condescendances des chrétiens du pays pour les musulmans, telles que de
+s'abstenir du porc et de circoncire les enfans. Alors le khalife refusa
+de recevoir l'ambassadeur; et comme celui-ci insistait, le khalife lui
+dit qu'un évêque qu'il avait envoyé précédemment à Othon, avait été
+retenu par ce prince pendant trois ans, et que lui entendait le garder
+neuf années, apparemment parce qu'il se mettait trois fois au-dessus du
+roi de Germanie.
+
+ [257] Voy. précédemment, p. 143. On lit dans le code des Ottomans
+ ces paroles: «Quiconque profère des blasphèmes contre Dieu, contre
+ ses attributs, contre son saint prophète, contre le livre céleste,
+ sera mis à mort sans rémission ni délai.» Voy. Mouradgea d'Ohsson,
+ édition in-8º, t. VI, p. 244.
+
+Cependant l'ambassadeur s'excusait sur les instructions qu'il avait
+reçues, et il fut convenu que le khalife enverrait à Othon un nouveau
+député, pour savoir s'il était toujours dans les mêmes intentions. Mais
+on eut beaucoup de peine à trouver quelqu'un qui voulût se charger du
+message. Aucun musulman n'était disposé à braver les ennuis d'un si
+long voyage. En effet, de tout tems les musulmans, dont la religion
+est surchargée de pratiques minutieuses, ont répugné à se rendre parmi
+des peuples qu'ils traitent d'infidèles[258]. En général, les députés
+sarrazins étaient des chrétiens, particulièrement des ecclésiastiques
+qui, par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine
+à se mettre en harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient
+entrer. Enfin il se présenta un chrétien laïque qui parlait le latin et
+l'arabe, et qui, en récompense, fut plus tard nommé évêque[259].
+
+ [258] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t.
+ IV, p. 212 et suiv.; t. V, p. 47.
+
+ [259] Ce chrétien se nommait Recemundus; d'un autre côté Remundus
+ est le nom d'un évêque espagnol avec qui l'historien Liutprand
+ était en rapport d'amitié, et à qui il a adressé son histoire.
+ Les Bollandistes en ont induit avec vraisemblance que ces noms
+ indiquent un seul et même personnage.
+
+Sur ces entrefaites, le fils et le gendre d'Othon, à qui le prince,
+suivant l'usage de ces tems, avait cédé une partie de ses états en
+apanage, se révoltèrent, et Othon eut besoin de toutes ses forces pour
+dompter les rebelles. Aussi, lorsque le député espagnol lui exposa
+l'état des choses, Othon fit toutes les concessions qu'on voulut. Le
+khalife consentit donc à recevoir le moine de Gorze. On convint du jour
+de l'audience.
+
+Le moine, pendant son séjour à Cordoue, avait vécu avec la plus grande
+simplicité. Le khalife, voulant donner de l'éclat à sa réception, lui
+fit proposer de faire ce jour-là exception à la sévérité de sa règle
+et de mettre de beaux habits; le moine répondit qu'il n'en connaissait
+pas de plus beaux que ceux de son ordre. Le prince crut qu'il manquait
+de moyens d'en acheter d'autres, et lui envoya dix livres d'argent,
+c'est-à-dire un peu plus de 7,000 fr. de notre monnaie actuelle[260];
+mais le moine distribua cet argent aux pauvres; et alors le khalife lui
+fit dire qu'il le laissait libre, s'il voulait, de venir couvert d'un
+sac, qu'il ne l'en recevrait pas moins bien.
+
+ [260] Sous Charlemagne la livre était de douze onces, et la livre
+ d'argent pesait environ 77 fr. 88 c. de notre monnaie actuelle,
+ ce qui, vu la rareté de l'argent à cette époque et à raison d'une
+ valeur répétée neuf fois, faisait 712 fr., valeur commerciale
+ actuelle. Voy. l'_Essai sur les divisions territoriales de la
+ Gaule_, par M. Guérard, Paris, 1832, p. 172 et 181.
+
+Au jour fixé, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes
+rangées sur deux files bordaient le passage. Ici étaient des hommes
+à pied de race slavonne, tenant une lance plantée en terre; là se
+trouvaient d'autres hommes brandissant un javelot. D'un côté étaient
+des guerriers montés sur des mules et armés à la légère; de l'autre,
+des hommes caracolant à cheval. L'ambassadeur vit surtout avec
+étonnement des Maures vêtus d'une manière bizarre, et qui faisaient
+toutes sortes de contorsions. On était alors dans l'été; et, comme
+apparemment les rues n'étaient point pavées, ces hommes excitaient sur
+leurs pas une poussière incommode. C'étaient probablement des derviches
+et des moines mahométans, qui accompagnent les troupes musulmanes, et
+qui figurent dans toutes les cérémonies publiques.
+
+A l'arrivée de l'ambassadeur devant le palais, les principaux
+dignitaires de l'état vinrent à sa rencontre. Le seuil du palais
+et l'intérieur des appartemens étaient couverts de riches tapis.
+L'ambassadeur fut introduit dans la salle où se trouvait le khalife, et
+où il se tenait seul, _comme un Dieu dans son sanctuaire_. Le prince,
+placé sur un trône, était accroupi à la manière orientale. Dès qu'il
+aperçut l'ambassadeur, il lui présenta sa main à baiser en dedans,
+ce qui était la plus grande politesse qu'il pût lui faire; ensuite
+il le fit asseoir. Après les premiers complimens d'usage, on se mit à
+parler des affaires de l'Europe. Abd-alrahman s'étendit beaucoup sur
+la puissance d'Othon, sur ses victoires et la grande considération
+qu'il s'était acquise. Néanmoins, comme il avait été instruit, par ses
+agens, de la position difficile où la révolte du fils et du gendre
+d'Othon avait mis ce prince, il ne put s'empêcher de témoigner sa
+désapprobation de la politique qui avait dirigé le roi allemand, disant
+qu'un souverain ne doit jamais se dessaisir de l'autorité. En effet,
+quelques années auparavant, un fils d'Abd-alrahman ayant fait mine de
+vouloir se frayer le chemin du trône, le père l'avait fait aussitôt
+étouffer[261].
+
+ [261] Conde, _Historia_, t. I, p. 433.
+
+Enfin on en vint à l'objet principal de l'ambassade. Les auteurs
+arabes, du moins ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de
+l'établissement des Sarrazins sur les côtes de Provence et de leurs
+courses dans l'intérieur des terres, ce qui ferait croire qu'on
+n'attachait pas en Espagne une grande importance à cette colonie.
+Néanmoins Liutprand, écrivain contemporain, affirme que cette colonie
+était protégée par le khalife[262], et l'auteur de la relation dit
+positivement que l'objet de l'ambassade était de mettre un terme
+aux dévastations commises par les Sarrazins de France et d'Italie.
+Malheureusement la relation s'arrête au moment le plus intéressant, au
+milieu même d'une phrase, et l'on ne peut guère en espérer davantage;
+car le manuscrit qui la renferme est unique et paraît autographe[263].
+
+ [262] Muratori, _Rerum italicarum script._, t. II, p. 425 et 462.
+
+ [263] Cette relation se trouve dans les _Acta sanctorum ordinis
+ sancti Benedicti_, par Mabillon, sæc. V, p. 404 et suiv.
+
+Vers l'an 960, les Sarrazins furent chassés du mont Saint-Bernard.
+L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement. Il
+paraît que les Sarrazins opposèrent une vive résistance; car c'est
+dans cette partie des Alpes que certains écrivains postérieurs, plus
+occupés des récits romanesques qui avaient cours de leur tems que de la
+fidélité historique, ont placé le théâtre des guerres de Charlemagne
+contre les Sarrazins et les exploits de Roland[264]; il paraît encore
+que saint Bernard de Menthone, qui bientôt construisit un hospice au
+haut de la montagne et qui donna son nom à la chaîne entière, ne fut
+pas étranger à ce triomphe; car les mêmes auteurs parlent du rude
+combat que le saint fut obligé de livrer aux démons et aux faux dieux
+alors maîtres de la montagne[265].
+
+ [264] Voy. le recueil des _Bollandistes_, au 15 juin, _Vie de saint
+ Bernard de Menthone_, p. 1076.
+
+ [265] _Ibid._, p. 1077. Voy. aussi l'_Histoire de la destruction
+ du paganisme en occident_, par M. A. Beugnot, Paris, 1835, 2 vol.
+ in-8º, t. II, p. 344 et suiv. Faute de connaître l'occupation du
+ grand Saint-Bernard par les Sarrazins, on avait jusqu'ici tout
+ rapporté aux divinités du paganisme.
+
+Abd-alrahman III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis
+long-tems était associé à son autorité, lui succéda. Hakam était un
+prince pacifique et ami des lettres. Sous son règne les arts et les
+sciences furent cultivés avec le plus grand succès. L'industrie et
+l'agriculture reçurent des encouragemens et enfantèrent des merveilles.
+La férocité des premiers conquérans avait fait place à la politesse;
+il s'établit même une espèce de galanterie chez ces peuples, où les
+femmes ont toujours eu à se plaindre du rang indigne d'elles qu'elles
+occupent; et l'on vit des personnes du sexe briller à la cour et dans
+les réunions particulières par leurs grâces naturelles et les ornemens
+de leur esprit[266].
+
+ [266] Conde, t. I, p. 482.
+
+Dans les commencemens de son règne, Hakam, pour gagner la confiance des
+musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrétiens de la Galice,
+des Asturies et de la Catalogne; mais les chrétiens ayant témoigné le
+désir de renouveler la paix, il s'empressa d'accéder à leur demande;
+et comme ensuite ses visirs et ses généraux lui donnaient le conseil
+de rompre le traité, disant que les bons musulmans étaient impatiens
+de signaler leur zèle pour la religion, il s'y refusa, et répondit par
+ces belles paroles de l'Alcoran: «Gardez religieusement votre parole;
+car Dieu vous en demandera compte[267].» En ce qui concerne le comte de
+Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions
+de raser les forteresses voisines de ses états, et de ne pas prendre
+parti pour les princes chrétiens avec lesquels il serait en guerre.
+
+ [267] Conde, t. I, p. 464.
+
+Les Sarrazins continuaient à occuper la Provence et le Dauphiné, et
+leur aspect était encore menaçant. Souvent, dans les querelles entre
+les chefs chrétiens, la décision qu'ils prenaient était de quelque
+poids dans la balance. A cette époque, Othon, vainqueur des Hongrois
+et maître de toute l'Allemagne, cherchait à étendre son autorité en
+Italie. Béranger, roi de Lombardie, avait été obligé d'abandonner
+ses états, et le prince allemand avait forcé le pape de lui ceindre
+la couronne impériale; mais déjà la politique italienne, qui, en
+haine du joug étranger, devait plus tard amener tant de guerres et de
+révolutions, commençait à se dessiner. Le fils de Béranger, Adalbert,
+impatient de recouvrer les états de son père, alla, suivant quelques
+auteurs[268], implorer l'appui des Sarrazins du Fraxinet, et le
+pape Jean XII, le même qui avait couronné Othon, se déclara pour les
+mécontens.
+
+ [268] Alberic des Trois-Fontaines, dans le recueil de Leibnitz,
+ intitulé _Scriptores rerum germanicarum, accessiones_, Leipsicht,
+ 1698, in-4º, t. II, p. 3 et 4.
+
+En 965, les Sarrazins furent chassés du diocèse de Grenoble. On a vu
+que les évêques de cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du
+côté de Valence. Cette année, Isarn, impatient de reprendre possession
+de son siége, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans
+de la contrée; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les
+plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier
+aurait sa part des terres conquises, à proportion de sa bravoure et
+de ses services. Après l'expulsion des Sarrazins de Grenoble et de
+la vallée du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles
+du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter
+l'origine de leur fortune à cette espèce de croisade.
+
+Isarn se hâta de rétablir l'ordre dans son diocèse qui était dans
+la plus grande confusion. En vertu de son droit de conquête, il se
+déclara le souverain de la ville et de la vallée, et ses successeurs
+se maintinrent dans une partie de ces priviléges jusqu'à la
+révolution[269].
+
+ [269] Ce qui concerne l'occupation de Grenoble et de la vallée du
+ Graisivaudan par les Sarrazins, était resté jusqu'ici enveloppé
+ de doutes et de ténèbres. On a vu ci-devant, p. 181, un témoignage
+ irrécusable de l'occupation elle-même. D'un autre côté, il existe
+ dans le cartulaire de l'église de Saint-Hugues, à Grenoble, une
+ charte de la fin du onzième siècle, qui commence ainsi:
+
+ «Notum sit omnibus fidelibus filiis Gratianopolitanæ ecclesiæ,
+ quod post destructionem paganorum, Isarnus episcopus ædificavit
+ ecclesiam gratianopolitanam; et ideò quia paucos invenit
+ habitatores in prædicto episcopatu, collegit nobiles, mediocres
+ et pauperes ex longinquis terris, de quibus hominibus consolata
+ esset gratianopolitana terra; deditque prædictus episcopus illis
+ hominibus castra ad habitandum, et terras ad laborandum; in quorum
+ castra sive in terras episcopus jam dictus retinuit dominationem et
+ servitia, sicut utriusque partibus placuit. Habuit autem prædictus
+ episcopus et successor ejus Humbertus prædictum episcopatum
+ sicut proprius episcopus debet habere propriam terram et propria
+ castra, per alodium, sicut terram quam abstraxerat à gente paganâ.
+ Nam generatio comitum istorum, qui modo regnant per episcopatum
+ gratianopolitanum, nullus inventus fuit in diebus suis, scilicet in
+ diebus Isarni episcopi, qui comes vocaretur, sed totum episcopatum
+ sine calumniâ prædictorum comitum prædictus episcopus in pace per
+ alodium possidebat, excepto hoc quod ipse dederat ex suâ spontaneâ
+ voluntate. Post istum vero episcopum successit ei Humbertus
+ episcopus in gratianopolitanam ecclesiam, et habuit prædicta omnia
+ in pace, etc.»
+
+ Voy. Chorier, _Estat politique de la province du Dauphiné_, t. II,
+ p. 69. On trouve dans le même ouvrage, t. II, p. 77, une deuxième
+ charte, tirée du même cartulaire, et où il est parlé des terres
+ qui furent concédées par Isarn à Rodolphe, chef de la maison
+ des Aynard, en récompense de sa bravoure. Quant au cartulaire
+ de Saint-Hugues, d'où ces deux chartes ont été tirées, voy. le
+ _Bulletin_ de la Société de l'Histoire de France, t. II, p. 294 et
+ suiv.
+
+ Dans un débat qui eut lieu en 1094, entre saint Hugues, évêque de
+ Grenoble, et Guy, archevêque de Vienne, au sujet de la possession
+ du prieuré de Saint-Donat et d'un autre canton, il fut reconnu
+ de part et d'autre que, sous Isarn, les païens, c'est-à-dire les
+ Sarrazins, avaient occupé Grenoble, et que pendant tout ce tems le
+ prélat avait résidé à Saint-Donat. Seulement Guy prétendait que
+ c'était de l'archevêque de Vienne d'alors qu'Isarn avait reçu ce
+ prieuré comme lieu d'asile, tandis que saint Hugues faisait voir
+ que la donation du prieuré remontait à l'an 879, époque où Boson,
+ roi de Provence, le donna à l'église de Grenoble.
+
+ Ce qui, pour les modernes, avait embrouillé la question, c'est,
+ d'une part, que tous les documens écrits relatifs à l'occupation
+ de Grenoble par les Sarrazins, désignent ces barbares par le mot
+ vague de _païens_, et que, de l'autre, l'inscription de Saint-Donat
+ était restée inconnue jusqu'à ces derniers tems. De là beaucoup
+ de personnes, d'ailleurs instruites, pensaient que les Sarrazins
+ n'avaient pas cessé d'occuper une partie plus ou moins considérable
+ du diocèse de Grenoble, depuis Charles-Martel jusqu'à l'époque
+ dont nous parlons. Voy. la _Statistique du département de la
+ Drôme_, par M. de Lacroix, 2e édit., Valence, 1835, in-4º, p.
+ 72 et 78. D'autres personnes au contraire étaient persuadées que
+ les Sarrazins n'avaient jamais mis les pieds dans le pays. Voy.
+ l'_Histoire de Grenoble_, par M. Pilot, Grenoble, 1829, un vol.
+ in-8º. Dom Brial qui, dans le t. XIV du recueil des _Historiens
+ de France_, p. 757 et suiv., a rapporté les pièces du débat entre
+ saint Hugues et Guy, archevêque de Vienne, ne s'est pas douté que,
+ sous le nom de _païens_, il s'agissait des disciples de Mahomet; et
+ le recueil tout entier ne renferme pas un seul mot sur l'occupation
+ du diocèse de Grenoble par les mahométans.
+
+Tous ces succès annonçaient que les affaires des Sarrazins allaient
+en déclinant, et ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se
+manifestait de tous côtés d'en être tout-à-fait délivré. En 968,
+l'empereur Othon, alors retenu en Italie, annonça l'intention de se
+dévouer à une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans
+avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent
+à un nouvel attentat, pour que les peuples se décidassent à en faire
+eux-mêmes justice.
+
+ [270] Witikind, dans le recueil de Meibom, _Scriptores rerum
+ germanicarum_, t. I, p. 661.
+
+Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération
+universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des
+nations et des rois. C'est saint Mayeul, dont il a déjà été parlé, et
+qui était devenu abbé de Cluny, en Bourgogne. Telle était la réputation
+qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on songea un moment à le faire
+pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour satisfaire sa dévotion aux
+églises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre.
+A son retour, il s'avança par le Piémont, et résolut de rentrer dans
+son monastère par le mont Genèvre et les vallées du Dauphiné. En ce
+moment, les Sarrazins étaient établis entre Gap et Embrun, sur une
+hauteur qui domine la vallée du Drac, en face du pont d'Orcières[271].
+A l'arrivée du saint au pied de la chaîne des Alpes, un grand nombre de
+pélerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion
+favorable pour franchir le passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en
+présenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais,
+parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserré entre la rivière
+et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les
+hauteurs, lui lancent une grêle de traits. En vain les chrétiens,
+pressés de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris,
+entre autres le saint; celui-ci est même blessé à la main, en voulant
+garantir la personne d'un de ses compagnons.
+
+ [271] _Pons Ursarii._ Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 126
+ et 127. Le passage d'Orcières existe encore aujourd'hui. Personne
+ jusqu'ici ne s'était fait une idée exacte de l'itinéraire de saint
+ Mayeul; ce n'est que depuis la construction de la carte de Cassini,
+ qu'on a pu étudier en détail la géographie de la France. En
+ général, les cartes qui accompagnent les ouvrages des Bénédictins,
+ d'ailleurs si estimables, sont défectueuses.
+
+Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant
+de pauvres pélerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au
+personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses
+moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de
+parens fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait
+abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu;
+mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance
+des terres et des biens considérables. Là-dessus les Sarrazins, qui
+voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du
+reste des prisonniers à mille livres d'argent, ce qui faisait environ
+quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En même tems
+le saint fut invité à envoyer le moine qui l'accompagnait, à Cluny,
+pour apporter la somme convenue. Ils fixèrent un terme, passé lequel
+tous les prisonniers seraient mis à mort.
+
+ [272] Valeur intrinsèque, ou environ sept cent mille francs, valeur
+ commerciale. Voy. ci-devant, p. 192 et le recueil de dom Bouquet,
+ t. VIII, p. 239 et 240. On peut aussi consulter le recueil des
+ _Bollandistes_, au 11 mai.
+
+Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par
+ces mots: «Aux seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux,
+captif et chargé de chaînes; les torrens de Bélial m'ont entouré, et
+les lacets de la mort m'ont saisi[273].» A la lecture de cette lettre,
+toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui
+se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses
+ornemens; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes pieuses
+du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut remise aux
+barbares un peu avant le terme fixé, et tous les prisonniers furent mis
+en liberté.
+
+ [273] Voy. le 2e livre des rois, ch. XXII, vers. 5.
+
+Le saint, au moment où il était tombé au pouvoir des Sarrazins, avait
+essayé de les ramener à une vie moins criminelle. S'armant, dit un
+de ses biographes, du bouclier de la foi, il s'efforça de percer les
+ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver
+aux Sarrazins la vérité de la religion chrétienne, et leur représenta
+que celui qu'ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de
+la mort de l'ame, ni leur être d'aucun secours. A ces paroles, les
+barbares entrèrent en fureur, et garrottant le saint, ils l'enfermèrent
+au fond d'une caverne; mais ensuite ils s'apaisèrent, et touchés du
+calme inaltérable de leur prisonnier, ils cherchèrent à adoucir son
+sort. Quand il eut besoin de manger, un d'entre eux, après s'être lavé
+les mains, prépara un peu de pâte sur son bouclier, et la faisant
+cuire, il la lui présenta respectueusement. Un autre ayant jeté par
+terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui,
+et s'en servant pour un usage profane, ses compagnons témoignèrent
+leur improbation, disant qu'on devait avoir plus de respect pour les
+livres des prophètes. Là-dessus un auteur contemporain fait remarquer
+avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de
+l'Ancien-Testament, et qu'ils regardent Notre-Seigneur comme un grand
+prophète; mais qu'ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu'à
+Mahomet était réservé d'éclairer les hommes de la lumière qui doit les
+guider jusqu'à la fin des siècles. Le même auteur ajoute que Mahomet,
+dans l'opinion des musulmans, descendait d'Ismaël, fils d'Abraham, et
+qu'à les en croire, ce n'était pas Isaac qui était fils de l'épouse
+légitime, mais Ismaël[274].
+
+ [274] On peut consulter sur l'opinion que les musulmans ont
+ d'Ismaël, de Jésus-Christ et de Mahomet, nos _Monumens arabes,
+ persans et turcs_, t. I et II.
+
+La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet événement causa une
+sensation extraordinaire; de toutes parts les chrétiens grands et
+petits se levèrent pour demander vengeance d'un tel attentat. Il y
+avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,
+un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois
+avait signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de
+l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois,
+en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui
+voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire,
+non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse occupée
+par les Sarrazins. Son intention était d'observer de là tous leurs
+mouvemens, et de profiter de la première occasion pour les exterminer.
+Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait voeu à Dieu, s'il
+venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa
+vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins
+essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives
+furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé par les
+Sarrazins se nommait _Petra Impia_, et s'appelle encore dans le langage
+du pays _Peyro Empio_. Peu de tems après, le chef des Sarrazins de la
+forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à la garde de la
+porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter
+l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra
+sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent
+passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le
+baptême[275].
+
+ [275] Beuvon a été rangé au nombre des saints. Voy. sa vie dans le
+ recueil des _Bollandistes_, au 22 mai. Le lieu où naquit le saint
+ et où eurent lieu ses exploits, était resté jusqu'ici inconnu,
+ et on l'avait confondu avec le Fraxinet. On n'avait pas fait
+ attention qu'aux environs de Sisteron, est encore un lieu appelé
+ _Fraissinie_. Les détails de localité qu'on vient de lire nous ont
+ été fournis par M. de Laplane, ancien sous-préfet. M. de Laplane
+ est de Sisteron même, et il a fait une étude particulière de notre
+ histoire, au moyen-âge. Voy. d'ailleurs Bouche, t. I, p. 240.
+
+A la même époque, les habitans de Gap se délivrèrent de la présence
+des barbares. On lit dans l'ancien bréviaire de cette ville, que, par
+suite d'un accord fait entre un chef appelé Guillaume et les guerriers
+du pays, les Sarrazins furent attaqués dans toutes les positions qu'ils
+occupaient et exterminés. Les guerriers se réservèrent la moitié de la
+ville et des terres, et abandonnèrent l'autre moitié à l'évêque et aux
+églises[276].
+
+ [276] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 44.
+
+Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être
+aussi. Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien
+transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la
+tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence[277], le même
+peut-être qui avait figuré dans l'expulsion des Sarrazins de Gap; en
+effet, cette ville dépendait alors de la Provence[278].
+
+ [277] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 240.
+
+ [278] La Provence elle-même faisait partie du royaume de Bourgogne;
+ celui qui régnait en ce moment était Conrad, dit _le Pacifique_,
+ dont il a déjà été parlé.
+
+Guillaume se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice
+et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence,
+du Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les
+Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur côté les Sarrazins, qui se
+voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, réunirent toutes
+leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrés.
+Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de Draguignan,
+dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une tour qu'on
+dit avoir été élevée en mémoire de la bataille[279]. Les Sarrazins
+ayant été battus, se réfugièrent dans le château-fort. Les chrétiens se
+mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive
+résistance; les chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin les
+barbares, étant pressés de toutes parts, sortirent du château pendant
+la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis
+avec vigueur, la plupart furent tués ou faits prisonniers, le reste mit
+bas les armes[280].
+
+ [279] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42.
+
+ [280] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IX, p. 127.
+ Il est probable que plus d'un Sarrazin, profitant de la voie de
+ la mer, s'étaient réfugiés en Espagne, en Sicile et sur les côtes
+ d'Afrique. Si on en croyait d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_,
+ au mot _moezz_, et Cardonne, _Histoire des Maures d'Afrique_, t.
+ II, p. 82, les Sarrazins auraient été également maîtres, à cette
+ époque, de l'île de Sardaigne, et, en 970, le khalife Moezz, dont
+ les armées venaient de conquérir l'Égypte, aurait passé une année
+ dans l'île avant de se rendre dans ses nouveaux états. Le fait
+ de l'occupation de la Sardaigne par les Sarrazins a été admis par
+ M. Mimaut, _Histoire de Sardaigne_, t. I, p. 93; mais ce fait est
+ sans fondement, et l'historien arabe, Novayry, sur le témoignage
+ duquel d'Herbelot et Cardonne s'étaient fondés, dit seulement que
+ Moezz, avant de partir pour l'Égypte, passa un an dans le château
+ de plaisance appelé _Sardanya_, qui était situé en Afrique, aux
+ environs de Cayroan. Voyez le recueil des _Notices et extraits des
+ manuscrits_, t. XII, p. 483. Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 146,
+ suppose également que les Sarrazins étaient maîtres de la Sardaigne
+ et même de la Corse. Il y fait apparaître un chef appelé _Musectus_
+ ou _Muget_, contre lequel, suivant lui, le comte de Provence
+ dirigea une expédition, de concert avec les Génois et les Pisans.
+ Delbène veut parler d'un chef sarrazin d'Espagne, qui, en effet,
+ envahit la Sardaigne, et contre lequel eurent à se défendre les
+ Pisans; mais ce chef, que les Arabes appellent Modjahed, ne parut
+ sur la scène que plus de trente ans après. Il en sera question plus
+ tard.
+
+Tous les Sarrazins qui se rendirent furent épargnés. Les chrétiens
+laissèrent également la vie aux mahométans qui occupaient les villages
+voisins. Plusieurs demandèrent le baptême et se fondirent peu à peu
+dans la population; les autres restèrent serfs et attachés au service,
+soit des églises, soit des propriétaires de terres; leur race se
+conserva long-tems, comme on le verra plus tard.
+
+La prise du château de Fraxinet eut lieu vers l'an 975. Ce château
+était resté plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et
+comme c'était le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins
+dans l'intérieur de la France, l'Italie septentrionale et la Suisse,
+on doit croire qu'il s'y trouvait des richesses immenses. Tout le
+butin fut distribué aux guerriers. En même tems, comme la contrée
+située à plusieurs lieues à la ronde était entièrement dévastée, le
+comte Guillaume récompensa le zèle des chefs par le don de terres
+considérables. On cite parmi les hommes qui eurent part à ces
+distributions, Gibelin de Grimaldi, qui était d'origine génoise, et
+qui reçut les terres situées au fond du golfe de Saint-Tropès, d'où le
+golfe porte encore le nom de _Golfe de Grimaud_[281].
+
+ [281] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42, a rapporté une
+ charte datée de l'an 980, par laquelle Guillaume accorde à Gibelin
+ de Grimaldi le golfe de Grimaud. Papon, _Histoire de Provence_, t.
+ II, p. 171, a contesté l'authenticité de cette charte; mais ses
+ raisonnemens contre le fait en lui-même ne nous ont point paru
+ concluans.
+
+On cite encore un guerrier chrétien, qui devint seigneur de la ville
+de Castellane, dans le département actuel des Basses-Alpes. Peut-être
+l'origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de
+conquêtes particulières faites sur les lieux mêmes, par un membre
+de cette famille. Il faut faire également une mention à part de la
+délivrance de la ville de Riez, située dans le même département, et qui
+célèbre tous les ans, aux fêtes de la Pentecôte, son affranchissement,
+par des combats simulés[282].
+
+ [282] Voy. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la
+ France_, t. III, p. 54.
+
+On pense bien que, dans ces largesses, les églises ne furent pas
+oubliées. En effet, le clergé avait eu plus à souffrir des ravages des
+Sarrazins qu'aucune autre partie de la population; et, dans toutes les
+tentatives faites pour affranchir le pays, il s'était mis à la tête du
+mouvement. Les évêques de Fréjus, de Nice, etc., reçurent des terres
+fort étendues[283].
+
+ [283] Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 425, et instrum. p. 82.
+
+Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple
+à Toulon, la foule se présenta pour occuper les terres vacantes;
+on a vu qu'il ne restait plus de traces des anciennes propriétés,
+et chacun élevait ses prétentions. Guillaume accourut d'Arles où il
+faisait habituellement sa résidence, et fit la part des bourgeois,
+des seigneurs et des églises[284]. Peu à peu les villes détruites se
+relevèrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems
+étaient restées sans communications, reprirent leurs anciennes
+relations.
+
+ [284] Il nous reste à ce sujet un passage curieux d'une charte
+ datée de l'année 993, qui a été publiée par dom Martenne,
+ _Amplissima Collectio_, t. I, p. 349. Ce passage est relatif à une
+ querelle qui s'était élevée entre Guillaume, vicomte de Marseille,
+ et un seigneur appelé Pons de Fos: «Cum gens pagana fuisset è
+ finibus suis, videlicet de Fraxineto, expulsa, et terra Tolonensis
+ coepisset vestiri et a cultoribus coli, unusquisque secundum
+ propriam virtutem rapiebat terram, transgrediens terminos ad suam
+ possessionem. Quapropter illi qui potentiores videbantur esse,
+ altercatione facta, impingebant se ad invicem, rapientes terram
+ ad posse, videlicet Willelmus vicecomes, et Pontius de Fossis.
+ Qui Pontius pergens ad comitem, dixit ei: _Domne comes, ecce
+ terra soluta est a vinculo paganæ gentis; tradita est in manu tua
+ donatione regis: ideo rogamus ut pergas illuc et mittas terminos
+ inter oppida et castra et terram sanctuariam; nam tuæ potestatis
+ est terminare et unicuique distribuere quantum tibi placitum
+ fuerit_. Quod ille, ut audivit, concessit; et continuo ascendens
+ in suis equis perrexit. Cumque fuisset infrà fines cathedræ villæ,
+ coepit inquirere nomina montium, et concava vallium et aquarum et
+ fontium.»
+
+Le dévouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa
+carrière, lui gagna l'attachement de ses sujets; et quand il mourut, la
+voix publique lui décerna le glorieux titre de _Père de la patrie_.
+
+On a vu que le château de Fraxinet fut repris par les chrétiens,
+vers l'an 975. Les Sarrazins ne possédaient plus rien sur le sol
+français[285]; et comme les chrétiens des provinces septentrionales
+de l'Espagne se maintenaient dans les conquêtes faites depuis deux
+siècles, il semblait que la cause de l'Évangile en France n'avait
+plus rien à redouter des entreprises des disciples de l'Alcoran: il
+semblait que la France n'avait plus à craindre que quelques incursions
+de pirates, dont le pays ne serait tout-à-fait débarrassé que lorsque
+les barbares auraient été poursuivis jusqu'au fond de leur repaire;
+mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son
+fils, réduit à l'état d'imbécillité, la conduite des affaires se trouva
+remise à un homme actif et vaillant, à un homme qui, faisant revivre
+les idées des premiers conquérans et y joignant les lumières d'un
+siècle plus policé, menaça le christianisme, en Espagne et dans les
+contrées voisines, d'une ruine totale. Cet homme s'appelait Mohammed,
+et il reçut de ses exploits le titre d'_Almansor_ ou de Victorieux. La
+dignité dont il était revêtu était celle de _hageb_ ou de chambellan,
+et ce titre équivalait pour lui à celui de _maire de palais_. Almansor,
+dès qu'il eut saisi le timon de l'état, se hâta de mettre ordre aux
+affaires des provinces d'Afrique, où la domination des princes de
+Cordoue avait beaucoup de peine à se maintenir; il tira de ces vastes
+contrées un grand nombre de guerriers; en même tems il fit un appel aux
+hommes robustes de l'Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems
+se plaignaient d'être laissés dans l'inaction. Une trève existait en
+ce moment entre les chrétiens et les musulmans; mais Almansor, fidèle à
+l'esprit de l'Alcoran, qui défend de sacrifier aucun de ses avantages,
+lorsqu'il s'agit de peuples d'une autre religion que l'islamisme, était
+impatient de faire sortir l'épée du fourreau.
+
+ [285] En effet, après avoir conduit les Sarrazins jusqu'à
+ l'extrémité des Alpes, les chroniques contemporaines, à la vérité
+ très-défectueuses, les font revenir peu à peu vers les côtes d'où
+ ils étaient partis. S'il était resté quelques bandes sarrazines
+ dans les Alpes, on doit croire qu'elles avaient mis bas les armes
+ et embrassé le christianisme, ou qu'elles avaient été réduites à
+ l'état de serfs. Néanmoins Delbène, _de regno Burgundiæ_, p. 169
+ et 187, suppose les Sarrazins encore établis dans les Alpes, après
+ l'an 980 et même après l'an 1000, et il fait remporter sur eux
+ les succès les plus merveilleux à un personnage d'origine saxonne,
+ qu'il appelle Geroldus, Guillaume-Géraud ou Béraud, et dont nous
+ avons déjà parlé; mais Delbène aurait dû citer à l'appui quelque
+ témoignage authentique; d'ailleurs Guillaume-Géraud eût été alors
+ trop jeune pour combattre les barbares. On ne peut se fier au
+ témoignage de Delbène.
+
+Les musulmans d'Espagne, presque tous originaires d'Afrique et d'autres
+contrées situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la
+température rigoureuse des pays du nord; d'ailleurs, à l'exception
+de la garde particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas
+de service permanent, et ne s'engageaient que pour une campagne. En
+conséquence toutes les expéditions d'Almansor, à l'exception d'une
+seule, eurent lieu pendant l'été. Néanmoins, en vingt-sept ans,
+le nombre de ces expéditions s'éleva à cinquante-six; et, suivant
+l'expression d'un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu
+et son armée ne tourna le dos.
+
+Les musulmans étaient presque tous à cheval; se dirigeant vers les
+lieux où ils n'étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en
+état de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves,
+enlevaient ce qu'ils pouvaient emporter et détruisaient tout le reste.
+A la suite de chacune de ces expéditions, les marchés de Cordoue, de
+Séville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrétiens des deux
+sexes à vendre; et ces chrétiens étaient ensuite emmenés en Afrique,
+en Égypte et dans les autres pays mahométans. Almansor regardait ses
+efforts contre les disciples de l'Évangile comme son plus beau titre
+à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse où
+il devait être enterré. A l'issue de chaque bataille, il secouait sur
+la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il
+espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il
+serait élevé tout droit au paradis[286].
+
+ [286] Maccary, man. arab., no 704, fol. 98 et suiv.
+
+Les provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon
+et de Catalogne, jusqu'aux frontières de la Gascogne et du Languedoc,
+furent tour à tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor
+porta ses armes là où jamais l'étendard musulman n'avait flotté.
+Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrétiens
+d'Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livrée aux
+flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches de l'église de
+Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la grande
+mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus
+éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches
+sur leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues;
+il est vrai que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue,
+firent reporter les cloches en Galice, sur les épaules des captifs
+musulmans[287].
+
+ [287] Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 101, et no 705, fol.
+ 51.
+
+C'en était fait des chrétiens d'Espagne, s'ils ne mettaient enfin un
+terme à leurs querelles particulières, et s'ils n'étaient secourus
+par leurs frères de l'autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de
+Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent
+tout esprit de discorde, et firent le serment de se dévouer à la
+cause commune. Les prêtres et les moines prirent aussi les armes, et
+demandèrent à marcher à la tête des combattans[288]; en même tems on
+fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence
+et des autres provinces de France. Une armée formidable se réunit sur
+les frontières de la Vieille-Castille; de son côté Almansor rassembla
+toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d'autre on était
+disposé à vaincre ou à périr. Les deux armées se rencontrèrent aux
+environs de Soria, près des sources du Duero. L'action fut terrible
+et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne
+voulait céder; mais les chrétiens, bardés de fer eux et leurs chevaux,
+se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue, Almansor,
+qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour
+recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses émirs
+et ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d'attaque.
+Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui
+répondit que les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts.
+Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite,
+il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours.
+On l'ensevelit avec les habits qu'il portait le jour du combat; on
+l'enterra dans la caisse qu'il avait destinée à cet usage. Son tombeau
+se voit encore dans la ville de Medina-Coeli[289].
+
+ [288] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 21.
+
+ [289] Almansor, tout le tems qu'il avait exercé l'autorité, avait
+ su allier la gloire des armes, le goût des lettres et des arts,
+ et l'amour de l'industrie et de l'agriculture. Jamais l'Espagne
+ musulmane n'avait été plus prospère que sous sa domination. C'était
+ l'époque où les idées chevaleresques commençaient à se développer,
+ et avec elles un sentiment exalté de l'honneur, le respect pour
+ le sexe faible et le courage malheureux, et d'autres idées qui
+ devaient faire un singulier contraste avec les moeurs de la masse
+ du peuple. Il nous paraît néanmoins que M. Viardot, dans ses
+ _Scènes de moeurs arabes, en Espagne, au dixième siècle_, est allé
+ trop loin en plaçant chez les Maures, dès le tems d'Almansor, la
+ chevalerie avec ses institutions, telles qu'elles se développèrent
+ plus tard chez les chrétiens. M. Viardot aurait dû donner la preuve
+ des faits qu'il a avancés, et dont il n'est point parlé dans les
+ chroniques contemporaines.
+
+On était alors en 1002. Abd-almalek, fils d'Almansor, lui succéda dans
+la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent
+les beaux jours de l'Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda
+pas à déchirer le pays; les gouvernemens se renversèrent les uns les
+autres; l'esprit de patriotisme s'affaiblit, et l'islamisme ne cessa
+plus de décliner.
+
+Au milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des
+provinces septentrionales de l'Espagne de rentrer dans le pays de leurs
+pères; mais ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n'y avait pas
+plus d'union entre la Navarre et la Galice, qu'entre ces deux états
+et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent
+lieu entre les Sarrazins, les chrétiens furent souvent appelés à y
+prendre part. Ils se décidaient d'après le plus ou moins d'avantages
+qu'on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les
+uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes figuraient dans ces tristes
+débats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livré aux environs de
+Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par les chrétiens de
+Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu fit un appel
+aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s'avancèrent à leur tour au
+centre de l'Andalousie; mais dans l'action qui eut lieu, il périt trois
+évêques, ainsi que le comte d'Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait
+auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits.
+
+La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans
+le cours de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les
+mains, ils se montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte
+que, dans la dernière bataille, les Sarrazins coupèrent la tête
+d'Ermangaud, et que leur chef, après avoir fait couvrir le crâne d'or,
+le porta comme trophée dans toutes ses guerres[290].
+
+ [290] Recueil des _Historiens de France_, t. X, p. 148.
+
+Nous ne pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d'Espagne
+n'étaient plus en état de faire des invasions en France, et la France
+venait d'entrer dans une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui
+rendre sa prospérité et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes
+enfans de Charlemagne avait fait place à la vigueur naissante de la
+race de Hugues-Capet. D'un autre côté, les Normands avaient embrassé
+le christianisme, et, fixés dans le riche pays auquel ils ont donné
+leur nom, ils trouvaient plus d'avantage à cultiver les terres qu'à
+les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les bords
+du Danube. Bientôt l'Europe chrétienne ne forma plus qu'une espèce de
+vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur
+rôle inévitable; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui
+devait la placer à la tête de la civilisation[291].
+
+ [291] On a vu qu'à partir de l'an 950, l'excès du mal avait
+ amené une amélioration. Il est certain que le besoin de la
+ défense mutuelle et le sentiment de la dignité humaine avaient
+ rendu quelque énergie aux esprits. C'est alors que commencent à
+ se répandre dans toute la France et les contrées voisines, les
+ associations des citoyens entre eux et les franchises municipales.
+ Alors aussi paraissent sur la scène les républiques d'Italie, et
+ celles de Marseille et d'Arles.
+
+Néanmoins les côtes du midi de la France et de l'Italie continuèrent
+à souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d'Espagne
+avaient fait une descente aux environs d'Antibes, et emmené entre
+autres infortunés plusieurs religieux. En 1019, d'autres Sarrazins
+espagnols abordèrent de nuit devant la ville de Narbonne, espérant,
+dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de
+quelques devins. Ils essayèrent de forcer l'entrée de la cité; mais
+les habitans, guidés par le clergé, firent une communion générale;
+et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux
+qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent
+vendus comme esclaves. Vingt d'entre eux, qui étaient d'une grandeur
+colossale, furent envoyés à l'abbaye de Saint-Martial, à Limoges.
+L'abbé en retint deux qui furent employés au service de l'abbaye, et
+distribua les autres à divers personnages étrangers qui se trouvaient
+alors à Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces
+prisonniers n'était pas sarrazin, c'est-à-dire arabe, et qu'en parlant
+ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l'île de
+Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des
+ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares;
+une partie de ses moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé
+de Saint-Victor, à Marseille, se rendit dans la Péninsule pour les
+délivrer[293].
+
+ [292] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 153.
+
+ [293] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493.
+
+Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était
+l'effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en
+Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs
+et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti
+de se confier à la mer et d'aller tenter la fortune sur les côtes
+chrétiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent
+principalement un homme appelé Modjahed, qui s'était emparé de Denia et
+des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de _Muget_ ou _Musectus_,
+devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des côtes de Pise
+et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les soldats de
+Modjahed, qu'à l'exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient
+des carquois d'or ou d'argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates
+ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en quelque
+sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l'abbaye de
+Cluny[294].
+
+ [294] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 590, 591 et 595, et
+ le recueil de dom Bouquet, t. X, p. 52 et 156. Ce qui concerne
+ ce personnage est rapporté inexactement par M. Mimaut, _Histoire
+ de Sardaigne_, t. I, p. 93 et suiv. On a d'ailleurs de la peine
+ à en concilier certains détails, avec ce qui est raconté par les
+ écrivains italiens. Voy. la _Storia di Sardegna_, par M. Manno,
+ Turin, 1826, t. II, p. 168 et suiv.
+
+Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu'au
+grand développement de la marine française, et ne devaient tout-à-fait
+cesser qu'à la glorieuse conquête d'Alger. Les côtes de Provence et de
+Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d'où
+ils pouvaient diriger leurs courses dans l'intérieur des terres. La
+ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, était restée ensevelie sous
+ses ruines; mais le port était si souvent visité par les barbares,
+qu'il avait reçu le nom de _Port Sarrazin_. Cet état de choses cessa
+vers l'an 1040, époque où l'évêque Arnaud fit reconstruire la ville, et
+donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s'abattit
+de nouveau pour ne plus se relever, les mêmes circonstances durent se
+renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprès de laquelle
+sont quelques constructions qu'on a cru sarrazines, ainsi que les
+environs de Hyères, etc.[295].
+
+ [295] Sur Maguelone, voy. le recueil des _Historiens des
+ Gaules_, t. XI, p. 454, et les _Monumens de quelques anciens
+ diocèses de Bas-Languedoc, expliqués dans leur histoire et leur
+ architecture_, par MM. Renouvier et Thomassy; Montpellier, 1836,
+ in-fol. Sur le Martigues, voyez la _Statistique du département des
+ Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 475. M. Toulousan, un des auteurs de
+ ce bel ouvrage, a trouvé dans les archives du Martigues la mention
+ du séjour des Sarrazins dans le pays; il en est aussi parlé, ajoute
+ M. Toulousan, dans les archives de Fos et de Berre. A l'égard
+ de Hyères, voy. la _Promenade pittoresque et statistique dans le
+ département du Var_, par M. Alphonse Denys, Toulon, 1834, in-folio.
+ Cet ouvrage, accompagné de lithographies et qui n'est pas encore
+ achevé, est destiné à faire, pour le département du Var, ce que les
+ belles publications de MM. le baron Taylor, de Cailleux et Charles
+ Nodier, ont fait pour la Normandie, l'Auvergne, etc.
+
+Cependant, à partir du milieu du onzième siècle, les incursions des
+Sarrazins commencèrent à être moins fréquentes. En 961, l'île de Crête
+était retombée au pouvoir des Grecs. Vers l'an 1050, les Sarrazins
+furent chassés de l'Italie méridionale par une poignée de guerriers
+normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrétiens de
+Sicile firent même des descentes sur les côtes d'Afrique, et y virent
+long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d'une part, les chrétiens
+du nord de l'Espagne, malgré leurs cruelles discordes, envahirent
+successivement les villes de Tolède, Cordoue, Séville, etc.; de
+l'autre, les innombrables armées des croisés obligèrent les musulmans
+d'Asie et d'Afrique à se tenir sur leur propre territoire.
+
+A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et
+dans la partie sud-ouest de l'Europe. Déjà en 960, l'écrivain arabe,
+Ibn-Haucal, représentait les musulmans d'Espagne comme un peuple mou
+et léger. Ibn-Sayd, écrivain du douzième siècle, fait à ces musulmans
+les mêmes reproches, et s'étonne que les chrétiens ne les eussent pas
+encore entièrement chassés de la Péninsule[296]. On se fera une idée
+exacte de la disposition d'esprit où étaient les musulmans, et de
+l'opinion qui leur était restée des peuples chrétiens avec lesquels ils
+avaient été si long-tems en guerre, par les deux faits suivans:
+
+Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conquérant de
+l'Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s'empressa de recevoir un
+homme qui s'était illustré par des exploits si merveilleux, et qu'il
+l'interrogea au sujet des divers peuples qu'il avait rencontrés sur
+son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux étaient
+le nombre et la vigueur, le courage et la fermeté[297]. Il n'est pas
+possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, supposé qu'il se
+soit avancé jusque dans le Languedoc, comme l'affirment les Arabes, il
+n'eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors maîtres du pays.
+Néanmoins ces mots nous offrent l'expression fidèle de la manière
+de voir des musulmans d'Espagne, depuis qu'ils eurent occasion de se
+mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne,
+soit avec les Français, que l'enthousiasme religieux et l'amour de
+la gloire entraînèrent plus tard de l'autre côté des Pyrénées, pour y
+faire refleurir les lois de l'Évangile.
+
+ [296] Man. arab. de la Biblioth. roy., no 704, fol. 58 recto.
+
+ [297] Voy. le _Traité de la guerre à faire aux infidèles_, volume
+ arabe imprimé au Caire, p. 232. Conde, citant ce même passage, fait
+ dire de plus à Moussa, sans doute d'après quelque autre auteur
+ arabe, que les Francs une fois en déroute étaient faibles et
+ timides.
+
+Le second fait qui conduit à la même conclusion, c'est la description
+que font les auteurs arabes d'une statue érigée dans la ville de
+Narbonne, le bras levé, avec cette inscription: «O enfans d'Ismaël,
+n'allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez
+exterminés[298].»
+
+ [298] Man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, no 596, fol. 37;
+ et Maccary, no 704, fol. 73, recto.
+
+D'après quelques auteurs musulmans, les Français étant exclus d'avance
+du paradis, Dieu a voulu les dédommager en ce monde par le don de
+pays riches et fertiles, où le figuier, le châtaignier, le pistachier
+étalent leurs fruits savoureux[299].
+
+ [299] Maccary, no 704, fol. 45 recto.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE.
+
+CARACTÈRE GÉNÉRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSÉQUENCES QUI EN
+FURENT LA SUITE.
+
+
+Ici nous considérerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur
+ensemble, et nous ferons connaître un certain ordre de faits dont nous
+n'avions pas encore eu occasion de parler.
+
+Et d'abord nous parlerons des différens peuples qui prirent part à ces
+sanglantes invasions.
+
+L'impulsion première ayant été donnée par les Arabes, et toutes les
+expéditions un peu considérables se faisant au nom de chefs appartenant
+à cette nation, le nom arabe a naturellement dominé. Ce sont les Arabes
+que les écrivains chrétiens contemporains ont voulu désigner par le nom
+de _Sarrazins_.
+
+Le mot _sarrazin_ ayant toujours été inconnu aux Arabes eux-mêmes,
+quelle est l'origine de cette dénomination? Le mot _sarrazin_ dérivé
+du latin _saracenus_, lequel à son tour provenait du grec _sarakenos_,
+se montre pour la première fois dans les écrivains des premiers
+siècles de notre ère[300]. Il sert à désigner les Arabes Bédouins, qui
+occupaient l'Arabie Pétrée et les contrées situées entre l'Euphrate et
+le Tigre, et qui, placés entre la Syrie et la Perse, entre les Romains
+et les Parthes, s'attachaient tantôt à un parti, tantôt à un autre,
+et faisaient souvent pencher la victoire. On a écrit un grand nombre
+d'opinions sur l'origine de ce nom; mais aucune ne se présente d'une
+manière tout-à-fait plausible; celle qui a réuni le plus de suffrages
+fait dériver le mot _sarrazin_ de l'arabe _scharky_ ou oriental. En
+effet, les Arabes nomades de la Mésopotamie et de l'Arabie Pétrée
+bornaient à l'orient l'empire romain. Un écrivain grec, qui pénétra
+en Arabie dans le sixième siècle de notre ère, parlant des divers
+peuples qu'il avait eu occasion de rencontrer, a soin de distinguer les
+Homérites ou habitans de l'Yemen des Sarrazins proprement dits[301].
+Quant à l'opinion des chrétiens du moyen-âge qui, d'après l'autorité de
+saint Jérôme[302], faisaient dériver le mot _sarrazin_ de Sara, épouse
+d'Abraham, il n'est pas besoin de s'y arrêter. Les Arabes n'ont jamais
+rien eu de commun avec Sara, mère d'Isaac.
+
+ [300] Voy. la Notice publiée par M. le marquis de Fortia d'Urban, à
+ la suite du mémoire de M. Oelsner sur les _effets de la religion de
+ Mohammed_, Paris, 1810.
+
+ [301] Comparez Pococke, _Specimen historiæ Arabum_, p. 33 et
+ suiv., et Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 18 et
+ 19. On pourrait donner une autre explication du mot _sarrazin_.
+ Nous avons dit que c'est vers les commencemens de notre ère que
+ ce nom fut d'abord mis en usage. D'un autre côté, Ptolémée, dans
+ sa _Géographie_, cite un peuple appelé _Machurèbe_, comme occupant
+ la province actuelle d'Alger. Voyez le _Voyage_ de Shaw, p. 84, et
+ les extraits placés à la fin de l'ouvrage, p. 23; voy. aussi Pline
+ le naturaliste, liv. V, no 2. S'il était vrai qu'à la même époque,
+ ainsi que l'assurent certains auteurs, plusieurs tribus arabes
+ se fussent retirées dans l'Afrique occidentale, ne pourrait-on
+ pas voir dans le mot _machurèbe_ l'équivalent du mot arabe actuel
+ _magharibé_ (au singulier _maghraby_) signifiant _occidentaux_,
+ et étant encore employé dans ce sens par les Arabes de tous les
+ pays? et le mot _scharakyoun_ ou _orientaux_ n'aurait-il pas servi
+ à désigner les Arabes demeurés fidèles à leur première patrie?
+ mais alors pourquoi cette distinction entre les Sarrazins et les
+ Homérites? Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer
+ que d'après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc.,
+ la partie de l'Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès
+ avant notre ère, comme elle l'est encore de nos jours, habitée par
+ des tribus arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait
+ donc également possible que la dénomination d'_orientaux_ eût
+ servi à distinguer les nomades restés dans la presqu'île, de ceux
+ qui avaient traversé la mer Rouge. Encore aujourd'hui que l'Égypte
+ est occupée par les Arabes, la contrée située à l'orient du Delta
+ est nommée _scharkyé_ ou orientale, et la partie comprise dans le
+ Delta, _gharbyé_ ou occidentale. C'est ainsi que les Goths, dès
+ avant leur départ des pays qu'ils occupaient au nord de l'Europe,
+ s'étaient divisés en _Ostrogoths_ ou Goths de l'est, et _Visigoths_
+ ou Goths de l'ouest; mais la difficulté qui résulte du passage de
+ Nonnosus existe toujours.
+
+ [302] Voy. le _Glossaire_ de la basse latinité de Ducange, au mot
+ _saraceni_.
+
+Les Arabes sont encore nommés par les écrivains chrétiens du moyen-âge
+_Ismaélites_, c'est-à-dire fils d'Ismaël. C'est une descendance que
+les Arabes admettent, du moins pour un certain nombre de leurs tribus,
+notamment celle à laquelle appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par
+tous leurs auteurs et ne paraît pas susceptible de doute. Seulement,
+comme on l'a déjà remarqué, les Arabes n'avouent pas qu'Ismaël fût fils
+d'une esclave, et qu'Isaac eût la moindre supériorité sur lui. D'abord,
+dans l'opinion des musulmans, il n'y a pas de différence entre le fils
+d'une esclave et le fils d'une femme libre; si le père est libre, il
+suffit que le père reconnaisse son enfant pour que celui-ci le soit
+aussi. D'ailleurs, les mahométans mettent sur le compte d'Ismaël tout
+ce que la Bible raconte au sujet d'Isaac.
+
+Par une suite de la même idée, les auteurs chrétiens du moyen-âge
+donnent aux Arabes le titre d'_agareni_, c'est-à-dire de descendans
+d'Agar. Dans leur pensée ce titre a quelque chose d'humiliant, par
+suite de l'état d'infériorité où les chrétiens placent les personnes
+réduites à l'esclavage. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que cette
+dénomination est inconnue aux Arabes eux-mêmes.
+
+
+Après les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux
+expéditions des Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples
+d'Afrique, vulgairement appelés Berbers. On entend par Berbers les
+nations indigènes du mont Atlas et des contrées voisines, depuis
+les oasis de l'Égypte jusqu'à l'océan Atlantique, depuis la mer
+Méditerranée jusqu'aux pays des Nègres. On les distingue à leur teint
+olivâtre, leur nez droit, leurs lèvres minces, leur visage arrondi.
+On croit que ces peuples précédèrent en Afrique l'établissement des
+Tyriens à Carthage, et même l'émigration de certaines peuplades du
+pays de Chanaan, du tems de Josué et de David. Jamais ces peuples
+ne furent entièrement asservis; à l'abri de leurs montagnes, ils ont
+conservé leur nationalité et leurs usages. Les Grecs et les Romains
+les désignèrent par le nom général de _Barbares_, d'où probablement
+s'est formé le nom de _Berber_[303]. Pour les Berbers, ils s'appellent
+eux-mêmes _amazyghs_ ou nobles, mot qui paraît répondre aux _mazyces_
+des Grecs et des Romains[304].
+
+Ni l'une ni l'autre de ces dénominations n'a été connue des auteurs
+chrétiens du moyen-âge. Les Berbers et les Africains en général, y
+compris les restes des populations carthaginoise, romaine et vandale,
+sont confondus sous la désignation générale de _Mauri_ ou Maures,
+_Afri_ ou Africains, _Poeni_ ou Carthaginois, _fusci_ ou basanés[305],
+etc.
+
+ [303] _Mémoire géographique sur la partie orientale de la
+ Barbarie_, par M. le comte Castiglioni. Milan, 1826, p. 84.
+
+ [304] _Nouveaux Mémoires de l'Académie des inscriptions_, t. XII.
+ Mémoire de M. Saint-Martin, p. 190 et suiv.
+
+ [305] Il y avait encore, parmi les envahisseurs, des renégats
+ et des aventuriers de toutes les provinces de l'empire grec.
+ Ces derniers sont appelés par les écrivains arabes _Roumy_, par
+ altération du mot _romain_, titre que se donnaient les indignes
+ héritiers des conquêtes des Scipion et des Paul-Emile.
+
+
+Entre les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France,
+il y avait des peuples d'origine germaine et slave. On sait qu'à
+la suite de la grande migration des peuples, dans les quatrième et
+cinquième siècles de notre ère, les Slaves qui habitaient primitivement
+les contrées situées au nord de la mer Noire et du Danube, s'avancèrent
+peu à peu vers le centre et le midi de l'Europe, et occupèrent, sous
+les divers noms d'Esclavons, de Croates, de Serbes, de Moraves, de
+Bohêmes, les contrées appelées plus tard la Pologne, la Bohême, la
+Servie, la Dalmatie et même une partie de la Grèce. Les Slaves, à
+mesure qu'ils s'avancèrent, eurent à combattre les peuples dont ils
+voulaient soumettre le territoire, particulièrement les Saxons, les
+Huns, etc.; de plus, les uns et les autres se trouvèrent en état
+d'hostilité avec Charles-Martel, Pepin, Charlemagne et les enfans de
+Charlemagne, dont les domaines étaient continuellement menacés par ces
+hordes sauvages. Ces guerres terribles ne cessèrent que lorsque les
+peuples de la Germanie, soit Germains, soit Slaves, eurent embrassé
+le christianisme. Or, il a de tout tems été admis dans le droit public
+des barbares de disposer des prisonniers comme d'un vil bétail. Tacite
+raconte que, de son tems, les peuples qui habitaient la Hollande
+actuelle étaient dans l'usage de vendre leurs prisonniers, et que ces
+prisonniers se répandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme
+esclaves, dans toutes les provinces de l'empire romain[306]. Cette
+coutume inhumaine s'établit en France et dans les contrées voisines. Le
+commerce d'esclaves y était devenu un genre d'industrie autorisé, et il
+ne cessa qu'après que les Germains, les Slaves et les autres barbares
+du nord eurent pris place dans la grande famille chrétienne[307].
+
+ [306] _Vie d'Agricola_, ch. 28.
+
+ [307] Comparez deux lettres d'Alcuin, dans le recueil de dom
+ Bouquet, t. V, p. 609 et 610, la géographie d'Ibn-Haucal, man.
+ arab. de la Biblioth. roy., p. 57, et Maccary, man. arab., no 704,
+ fol. 46 verso. Voy. aussi M. d'Ohsson, _Peuples du Caucase_, Paris,
+ 1828, p. 86; et M. Pardessus, _Lois maritimes_, t. I, introduction,
+ p. LXXIX et LXXX.
+
+Ce commerce prit surtout de l'extension après que la Syrie, l'Égypte,
+l'Afrique et l'Espagne furent tombées au pouvoir des Sarrazins. L'on
+sait que, de tout tems, l'esclavage a subsisté chez les Arabes, et
+que, parmi ce peuple, les travaux les plus pénibles, particulièrement
+les travaux mécaniques et ceux de l'agriculture, sont mis à la charge
+d'hommes privés de leur liberté. A la vérité, d'après la législation
+musulmane, l'esclavage ne laisse après lui aucune marque d'infériorité,
+et l'esclave qui fait preuve de capacité ou que la fortune favorise
+parvient aux mêmes emplois que l'homme libre. L'usage de vendre aux
+Sarrazins des captifs et des enfans de l'un et de l'autre sexe se
+propagea de très-bonne heure.
+
+Les marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur
+les côtes d'Allemagne, à l'embouchure du Rhin, de l'Elbe et d'autres
+rivières. On en trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[308],
+ainsi que sur les côtes de la mer Noire, où, jusqu'à ces derniers
+tems, les peuples de la Circassie et de la Géorgie ont été dans l'usage
+de donner leurs enfans en échange des objets qui leur manquaient. Un
+marché pour ces derniers existait à Constantinople. Enfin il arrivait
+un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu'ils provinssent des
+guerres entre les Français et les nations du nord, soit qu'ils eussent
+été achetés par des spéculateurs.
+
+ [308] Au sujet des descentes des Sarrazins sur les côtes de la mer
+ Adriatique, voy. Constantin Porphyrogenète, _De administratione
+ imperii_, dans Banduri, _Imperium orientale_, t. I, p. 88 et suiv.,
+ et p. 131.
+
+Bientôt même les Sarrazins, par une suite de l'esprit de jalousie
+inné chez les peuples du midi, commencèrent à mutiler une partie des
+esclaves en bas-âge, afin de les rendre propres à certains emplois
+dans les sérails et les harems des princes et des hommes riches.
+Cet usage ne tarda pas à donner naissance en France à un nouveau
+genre d'industrie. Au dixième siècle, il s'était formé à Verdun en
+Lorraine une espèce de grande manufacture d'eunuques; et les enfans
+qui survivaient à cette cruelle opération étaient envoyés en Espagne,
+où les grands les achetaient fort cher[309]. Ce commerce d'eunuques
+était devenu si commun, qu'on faisait présent d'un être ainsi dégradé,
+comme on offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un écrivain arabe
+rapporte qu'en 966, les seigneurs français de la Catalogne, voulant
+se rendre favorable le khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres
+présens vingt jeunes Slavons faits eunuques[310].
+
+ [309] Comparez Liutprand, dans le recueil de Muratori, _Rerum
+ italicarum scriptores_, t. II, part. I, p. 470, et Ibn-Haucal, man.
+ arab., p. 57. Voy. aussi Deguignes, _Mémoires de l'Académie des
+ inscriptions_, t. XXXVII, p. 485.
+
+ [310] Voy. Maccary, no 704, fol. 94 verso. Les autres présens
+ consistaient dans vingt quintaux de martre zibeline, cinq quintaux
+ d'étain et des armes.
+
+Les auteurs arabes attribuent à tous les esclaves germains et slavons
+une origine slave, et les appellent du nom général de _saclabi_, terme
+d'où est probablement dérivé notre mot _esclave_[311]. Une grande
+partie de la garde des émirs et des khalifes de Cordoue se composait de
+saclabis. Il y avait encore beaucoup de saclabis mêlés aux Sarrazins
+de Sicile, notamment à Palerme, où un quartier particulier portait
+leur nom. On en remarquait également en Afrique, en Syrie[312]; et
+dans toutes ces contrées, les saclabis étaient quelquefois investis
+des fonctions les plus importantes. C'est ainsi qu'il faut expliquer
+les nombreux passages des chroniques arabes, où il est fait mention des
+saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles.
+
+ [311] Charmoy, _Mémoire sur la relation de Massoudi_, dans le t.
+ II, des _Mém. de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, 1835, p. 370 et
+ suiv.
+
+ [312] Ibn Haucal, man. arab. de la Bibliothèque royale, p. 57 et
+ 62. Charmoy, Mémoire déjà cité.
+
+
+Les Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un
+grand nombre de payens du nord de l'Europe, mais, on est honteux de le
+dire, beaucoup d'hommes nés au sein du christianisme, en Italie et en
+France. Les juifs, spéculant sur la misère des peuples, se faisaient
+vendre des enfans de l'un et de l'autre sexe, et les conduisaient
+dans les ports de mer; là, des navires grecs et vénitiens venaient
+les chercher, pour les transporter chez les Sarrazins. Ce scandaleux
+trafic, proscrit par l'autorité ecclésiastique et l'autorité civile,
+se faisait jusque dans la capitale du monde chrétien. En 750, le pape
+Zacharie fut obligé de racheter des mains des Vénitiens un grand nombre
+d'enfans des deux sexes, qui allaient être emmenés de Rome[313]. Le
+successeur de Zacharie, en 778, prit le parti de livrer aux flammes,
+à Civitta-Vecchia, plusieurs bâtimens grecs qui étaient venus dans ce
+port pour le même genre de commerce[314].
+
+ [313] Anastase le bibliothécaire, dans le grand recueil de
+ Muratori, t. III, part. I, p. 164.
+
+ [314] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 557. Ce commerce
+ avait encore lieu, quoique secrètement, au treizième siècle. Voy.
+ l'_Histoire des Croisades_ de M. Michaud, 4e édit., t. III, p. 610
+ et 613.
+
+Aux chrétiens achetés comme esclaves, qui étaient admis dans les
+bandes sarrazines, il faut joindre les captifs de tout âge et de
+toute condition qui tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse
+aux hommes était chez les Sarrazins un des grands objets de leurs
+invasions; à la suite de chaque expédition, les marchés des principales
+villes de l'Espagne et de l'Afrique regorgeaient de chrétiens à vendre.
+Les captifs surpris en bas-âge et séparés de leurs parens étaient
+élevés dans la religion et le langage des vainqueurs; s'ils faisaient
+de la résistance, le magistrat avait le droit de les contraindre.
+Une grande partie de ces enfans devenaient ensuite soldats. Quant aux
+chrétiens qui étaient enlevés à l'état adulte, on ne les forçait pas
+toujours à embrasser l'islamisme, car Mahomet a dit: «Ne faites pas
+violence aux hommes, à cause de leur foi.» Mais plusieurs ne laissaient
+pas de prendre du service dans les bandes sarrazines.
+
+Il faut également joindre à ces indignes chrétiens quelques habitans
+des pays mêmes qui étaient victimes de ces courses dévastatrices.
+Lorsque les Arabes et les Berbers entrèrent en Espagne, ils furent
+aidés par beaucoup de chrétiens du pays, et par les juifs alors
+très-nombreux dans la Péninsule. Comme ils n'avaient pas des troupes
+suffisantes pour occuper les places fortes, ils confiaient en partie
+aux juifs la garde des villes dont ils voulaient s'assurer la fidélité.
+Dans leurs invasions en France et au sein des contrées voisines, ils
+eurent également pour auxiliaires les hommes sans foi et sans patrie,
+qui sont toujours prêts à profiter des malheurs publics pour s'élever.
+On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d'autres personnages
+notables prirent aux succès des Sarrazins. Si les grands étaient aussi
+peu délicats, quels devaient être les petits? On ne peut douter que,
+dans les invasions et l'établissement des Sarrazins en Dauphiné, en
+Piémont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne fût
+d'intelligence avec eux et n'eût part à leurs rapines. Les écrivains
+contemporains ne le disent pas expressément; ils se contentent de se
+plaindre de la cupidité et de la perfidie de certains chrétiens, de
+leur manque de foi; mais comment expliquer autrement la facilité que
+les barbares eurent à envahir ces âpres contrées et à s'y maintenir?
+comment leurs bandes placées à de si grandes distances les unes
+des autres, à une époque surtout où les communications étaient si
+difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble? Les envahisseurs,
+bien que parlant une langue à part et professant des croyances toutes
+différentes, avaient fini par se mêler avec le reste de la population.
+L'on en a vu un exemple[315] dans ce que le chroniqueur de l'abbaye
+de Novalèse rapporte au sujet de son oncle, qui tomba au pouvoir des
+Sarrazins. Un combat est livré aux environs de Verceil; les Sarrazins
+sont vainqueurs et entrent paisiblement dans la ville avec leurs
+prisonniers; les prisonniers sont exposés dans les rues; chaque passant
+est libre de les examiner et d'en offrir un prix. Pendant ce tems,
+les parens et les amis de ces infortunés vont chez l'évêque, chez les
+notables; c'est comme de nos jours, lorsqu'un marchand arrive dans une
+ville pour y vendre ses marchandises.
+
+ [315] Page 170.
+
+
+Nous allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de
+la France, lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contrées. On
+lit dans une vie de saint Théodard, archevêque de Narbonne[316],
+que, lors de la première entrée des Sarrazins dans le Languedoc,
+les juifs se déclarèrent pour eux et leur ouvrirent les portes de la
+ville de Toulouse. L'auteur ajoute que Charlemagne, pour punir cette
+trahison, ordonna que chaque année, aux trois principales fêtes, un
+juif de Toulouse serait souffleté publiquement devant la porte de la
+cathédrale. L'usage du soufflet n'est que trop certain[317]. Mais il
+n'en est pas de même de la trahison des juifs; car les Sarrazins, comme
+on l'a vu, ne sont jamais entrés dans Toulouse; peut-être l'auteur
+a-t-il voulu parler de l'occupation de la capitale du Languedoc par
+les Normands, en 850, occupation à laquelle il serait possible que les
+juifs eussent contribué, comme ils avaient contribué, quelques années
+auparavant, à l'entrée des mêmes barbares dans la ville de Bordeaux.
+
+ [316] Saint Théodard vivait vers l'an 880; mais sa vie a été écrite
+ beaucoup plus tard. Voy. le recueil des Bollandistes, au 1er mai.
+
+ [317] Il fut plus tard commué en une somme d'argent, que les juifs
+ payaient chaque année à diverses églises de Toulouse.
+
+
+Si des races nous passons au langage et à la religion des envahisseurs,
+nous y remarquerons la même diversité. Une partie seulement parlait
+la langue arabe; le reste faisait usage du berber ou de tout autre
+idiome[318]. On se rappelle que les Sarrazins qui, en 1019, firent une
+tentative contre Narbonne, ne parlaient pas arabe.
+
+ [318] L'auteur arabe, Ibn-Alcouthya, au fol. 13 verso, fait mention
+ d'un corps de troupes berbères, qui parlaient le berber.
+
+Il n'y avait également qu'une partie des agresseurs qui professassent
+la religion musulmane; les autres étaient juifs, payens et même
+chrétiens. On a vu que la bande qui, vers l'an 730, envahit le
+Velay, était probablement idolâtre[319]. Nous avons peu de détails
+au sujet du culte pratiqué par les Berbers, qui prirent tant de part
+aux conquêtes faites par les Sarrazins en Espagne et en France. On
+sait seulement que plusieurs de leurs tribus étaient chrétiennes et
+juives; d'autres adoraient le feu et les astres, ou étaient adonnées au
+culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades
+de l'Atlas, remonte à une haute antiquité. Des médailles du roi de
+Numidie, Bocchus, présentent les mêmes emblêmes que certains monumens
+de l'ancienne Perse[320], et l'on se rappelle à cette occasion le
+témoignage de Salluste qui, d'après des livres puniques, affirme qu'à
+une époque extrêmement reculée, une troupe d'aventuriers composée en
+grande partie de Mèdes et de Perses, vint s'établir en Afrique[321].
+Les écrivains arabes accusent aussi les tribus berbères qui n'avaient
+pas encore embrassé l'islamisme, de rendre un culte au feu et aux
+astres[322]; d'ailleurs ils leur donnent le titre de _Sabéens_, mot qui
+s'applique ordinairement aux adorateurs des astres. Enfin l'idolâtrie
+proprement dite n'était pas inconnue parmi les tribus de l'Atlas.
+Un écrivain latin du sixième siècle de notre ère, nous fournit des
+détails précieux sur les pratiques religieuses mises en usage en
+Afrique, antérieurement à la conquête arabe[323]. C'est ce qui fait
+que les écrivains arabes comprennent les tribus berbères qui n'étaient
+pas encore soumises à l'Alcoran, sous la dénomination générale de
+_Madjous_, mot qu'ils appliquent aussi aux nations payennes du nord,
+notamment aux Normands. Ce ne fut que long-tems après la conquête de
+l'Afrique par les musulmans, que les tribus berbères embrassèrent en
+masse l'islamisme[324].
+
+ [319] Ci-devant, p. 28.
+
+ [320] Mionnet, _Description de médailles antiques_, t. VI, p. 597.
+
+ [321] Voy. les _Nouveaux Mémoires de l'Académie des Inscriptions_,
+ t. XII, p. 181 et suiv., mémoire de M. Saint-Martin.
+
+ [322] Comparez l'extrait d'Ibn-Khaldoun, publié dans le _Nouveau
+ Journal Asiatique_, t. II, p. 131, et la _Relation_ de Léon
+ l'Africain.
+
+ [323] Corippus, _Joannidos seu de bellis Libycis_, édition de
+ Mazzucchelli, Milan, 1820, in-4º. Consultez l'index aux mots
+ _gurzil_, _mastiman_, _ammon_, _apollin_, etc.; voy. aussi pour les
+ pratiques païennes qui se maintinrent en Afrique, après la conquête
+ musulmane, le recueil des _Notices et extraits des manuscrits_, t.
+ XII, p. 639.
+
+ [324] Voy. l'_Histoire d'Afrique_, par Cartas, traduite de l'arabe
+ en portugais, par le P. Santo Antonio Moura, sous le titre de
+ _Historia dos soberanos mohametanos que reinarao na Mauritania_,
+ Lisbonne, 1828, p. 19.
+
+Les auteurs chrétiens du moyen-âge enveloppent toutes les classes des
+envahisseurs sous l'épithète vague de _payens_. Ce n'est pas que les
+chrétiens instruits ne sussent dès lors, que rien n'est plus éloigné du
+polythéisme et de l'idolâtrie que l'islamisme; en effet, les musulmans
+n'admettent qu'un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, et, dans
+leur horreur pour les pratiques du paganisme, ils s'interdisent, à
+l'exemple des juifs, toute représentation d'être animé; mais il n'en
+était pas de même d'une partie des peuples qui s'étaient joints aux
+conquérans; d'ailleurs, dans l'opinion du vulgaire, le respect des
+musulmans pour le fondateur de leur religion, avait dégénéré dans une
+espèce d'idolâtrie. Enfin, l'on sait qu'au moyen-âge les épithètes
+d'_idolâtres_ et surtout de _payens_ s'appliquaient indistinctement aux
+peuples qui ne professaient pas le christianisme.
+
+On lit dans la prétendue chronique de l'archevêque Turpin[325], qu'en
+Espagne, sur les bords de la mer, s'élevait au haut d'une immense
+colonne une statue en bronze, fabriquée par Mahomet lui-même, et à
+laquelle les musulmans rendaient hommage. Philoméne, dans son histoire
+romanesque de la conquête du Languedoc par Charlemagne[326], fait
+mention d'une statue de Mahomet, en vermeil, que les musulmans de
+Narbonne, à l'époque où ils occupaient encore cette ville, avaient
+érigée dans une espèce de chapelle, et qu'ils regardaient comme le plus
+ferme soutien de leur autorité. D'un autre côté, il est parlé dans le
+_jeu de Saint-Nicolas_, espèce de pièce de théâtre qui eut beaucoup
+de cours dans le moyen-âge[327], d'un prince musulman d'Afrique, dont
+les hommages s'adressaient à une idole appelée _Tervagant_, et qui
+recouvrait les joues de l'idole de feuilles d'or, lorsqu'il en avait
+obtenu quelque grâce signalée. Enfin, d'après un poème français relatif
+aux exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix
+d'une grotte pour servir de temple à leurs dieux; dans la grotte
+étaient des statues en or, tenant un sceptre à la main, et portant
+une couronne sur la tête. C'est là que les Sarrazins se rassemblaient,
+quand ils voulaient se rendre le ciel favorable[328].
+
+ [325] Edition de M. Ciampi, p. 10.
+
+ [326] Edition de M. Ciampi, p. 78.
+
+ [327] Legrand d'Aussy avait donné un extrait de cette pièce dans le
+ t. Ier de ses _Fabliaux_, p. 339 et suiv. La pièce entière a été
+ publiée par M. Monmerqué, dans le recueil des publications de la
+ Société des bibliophiles français, volume de 1834.
+
+ [328] _Dissertation sur le roman de Roncevaux_, par M. Monin, p. 46
+ et 104.
+
+Le nom de Tervagant, changé quelquefois en Termagant, et les noms
+d'Apolin et d'autres êtres chimériques reviennent fort souvent dans
+nos vieux romans, et dans les autres monumens de notre ancienne
+littérature[329]; or, ces noms en général paraissent s'appliquer à de
+prétendues divinités musulmanes. Telle était la prévention de nos pères
+à cet égard, que, dans le _jeu de Saint-Nicolas_, une statue du saint,
+qui suivant l'usage est représentée ayant la mitre sur la tête, est
+appelée un _Mahomet cornu_, et que les temples d'idoles avaient reçu
+le nom générique de _mahomerie_. Étrange effet des destinées humaines!
+Ce n'est pas là l'objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque
+faisant, vers l'an 1025, la conquête des plus riches contrées idolâtres
+de l'Inde, il refusa de rendre aux habitans une idole qu'on offrait
+de racheter au poids de l'or, et la fit placer sur le seuil de la
+porte de la principale mosquée de sa capitale, afin que tous ceux qui
+entreraient dans le temple, fissent acte de religion en la foulant aux
+pieds et en crachant dessus[330].
+
+ [329] _Roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p.
+ 73 et 332.
+
+ [330] Ce trait de Mahmoud n'est pas le seul de ce genre. Voy. nos
+ _Extraits des historiens arabes relatifs aux croisades_, p. 236 (t.
+ IV de la _Bibliothèque des croisades_).
+
+Quelle est l'origine de la fausse opinion de nos pères? quelques
+auteurs ont pensé que les Normands et les autres peuples payens du
+nord ayant été au moyen-âge compris sous la dénomination générale
+de _Sarrazins_, c'est dans le nord de l'Europe qu'il faut chercher
+la patrie des noms _Tervagant_, _Apolin_, etc.,[331]. Mais comme
+les Berbers partageaient en quelque sorte les grossières pratiques
+des peuples septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher
+l'origine de ces noms en Afrique?
+
+ [331] Voy. l'édition de _Roland l'Amoureux_, de Boyardo, et de
+ _Roland-le-Furieux_, de l'Arioste, par Antonio Panizzi, avec un
+ volume d'introduction, intitulé _Essay on the romantic narrative
+ poetry of the Italians_, Londres, 1830, in-8º, p. 126.
+
+Au reste, dans les ouvrages que nous avons cités, le prétendu respect
+des musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de métal est
+toujours subordonné aux avantages immédiats qu'ils en attendaient;
+à la moindre disgrâce, ils se précipitaient contre les idoles, les
+couvraient d'outrages, les renversaient et les mettaient en pièces.
+
+En somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conquérans
+ont dû dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun
+souvenir de leurs exploits; leurs enfans, sinon eux-mêmes, embrassèrent
+l'islamisme; tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons
+des Arabes et des écrivains mahométans.
+
+
+Une grande diversité devait également exister dans les motifs qui
+faisaient agir les conquérans. Chez plusieurs, c'étaient la soif des
+richesses, le goût des aventures, l'amour des plaisirs; mais chez
+d'autres, on remarquait le désir de propager la religion musulmane, et
+l'espérance d'obtenir les faveurs attachées à une oeuvre si méritoire.
+Mahomet s'exprime ainsi dans l'Alcoran: «Grands et petits, marchez à la
+guerre sainte, et consacrez vos jours et vos richesses à la défense de
+la foi. Il n'est point pour vous de sort plus glorieux[332].» Il a dit
+de plus: «Celui dont les pieds se couvrent de poussière pour la cause
+de Dieu, Dieu le préservera du feu de l'enfer.»
+
+ [332] _Alcoran_, sourate IX, vers. 41.
+
+Les musulmans en état de porter les armes, se croyaient obligés de
+se dévouer au triomphe de leur religion; ceux qui ne l'étaient pas,
+espéraient acquérir les mêmes mérites par le sacrifice de leurs
+biens. Mahomet s'exprime ainsi: «Annoncez à ceux qui entassent l'or et
+l'argent dans leurs coffres, et qui refusent de l'employer au soutien
+de la foi, qu'ils souffriront d'horribles tourmens[333].»
+
+ [333] _Alcoran_, sourate IX, vers. 34.
+
+Tout musulman qui mourait les armes à la main était censé aller au
+paradis. On lit dans l'Alcoran: «Ne dis pas que ceux qui ont été tués
+pour la cause de Dieu, sont morts; ils sont vivans et reçoivent leur
+nourriture des mains du Tout-Puissant[334].» Les mahométans donnent
+à ceux d'entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour
+l'islamisme, le titre de _schahyd_ ou de _martyr_, c'est-à-dire de
+témoin, par un sentiment tout-à-fait analogue à celui qui a fait
+appeler chez nous _martyrs_, les personnes mortes pour le triomphe du
+christianisme.
+
+ [334] _Alcoran_, sourate II, vers. 149.
+
+Un mahométan mort les armes à la main n'avait pas besoin, comme le
+reste des fidèles, d'être lavé ni couvert d'un linceul. Le sang dont il
+était couvert l'avait purifié de toute souillure; l'habit dans lequel
+il était mort faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit: «Inhumez
+les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et
+leur sang. Ne les lavez pas; car leurs blessures, au jour du jugement,
+auront l'odeur du musc.»
+
+
+La loi voulait qu'avant de commencer les hostilités, le chef fît
+une sommation aux peuples qu'on devait attaquer, et leur proposât
+d'embrasser l'islamisme ou de payer le tribut[335]. Cette sommation
+devait être conçue en termes modérés, conformément à ces paroles de
+Mahomet: «Invite-les à la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec
+prudence, avec des exhortations douces et persuasives.» Il est probable
+que cette sommation se fit à la première entrée des musulmans sur le
+sol français; mais, comme les habitans ne s'empressèrent pas de se
+soumettre au joug, les conquérans eurent recours à l'épée[336].
+
+ [335] Cette alternative, à s'en tenir à l'esprit de l'_Alcoran_,
+ aurait dû n'être accordée qu'aux chrétiens, aux juifs et aux
+ guèbres, c'est-à-dire aux peuples qui admettent une religion
+ révélée, et que les musulmans appellent en conséquence _peuples
+ du livre_. Pour les idolâtres, ils n'auraient dû recevoir d'autre
+ alternative que l'islamisme ou la mort; mais cette doctrine n'a été
+ mise à exécution dans toute sa rigueur que dans la presqu'île de
+ l'Arabie. On a vu qu'une partie des Berbers était restée idolâtre.
+ La même politique a été suivie dans l'Inde à l'égard des Gentils.
+
+ [336] La chronique de Turpin et les romans de chevalerie, à propos
+ des guerres des chrétiens et des Sarrazins, font souvent mention
+ de défis faits de _chevalier à chevalier_, et d'invitations à
+ embrasser la religion l'un de l'autre. Il est probable qu'en
+ général ces défis n'eurent lieu qu'après l'établissement de la
+ chevalerie en Europe, et qu'ils étaient une suite de l'opinion qui
+ ne permettait plus d'attaquer un ennemi sans défense.
+
+
+On dépeint ainsi le costume et les armes des premiers conquérans: une
+épée au côté; une massue appuyée sur le cheval; à la main une lance,
+à laquelle était attaché un drapeau; un arc suspendu à l'épaule et
+un turban sur la tête. Mais ce costume changea avec le tems, et les
+musulmans cherchèrent à imiter les chrétiens; abandonnant l'usage de
+l'arc et de la massue, ils adoptèrent le bouclier, la cuirasse et la
+longue lance propre à percer. Ils recherchaient aussi les épées de
+Bordeaux, alors très-fameuses[337], et leurs guerriers, renonçant au
+turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que
+les seigneurs français de la Catalogne donnèrent au khalife de Cordoue,
+étaient dix cuirasses slavonnes et deux cents épées françaises.
+Le même khalife, le jour de l'installation de son hageb ou premier
+ministre, qui du reste était d'origine slavonne, lui fit présent de
+cent guerriers français, à cheval, armés de l'épée, de la lance, de
+la cuirasse, du bouclier et du bonnet indien[338]. Chez la plupart
+des musulmans, grands et petits, les armes, les tuniques d'écarlate,
+les selles et les drapeaux étaient faits à l'imitation de ce qui se
+pratiquait dans l'Europe chrétienne[339]. Il est à croire pourtant
+qu'en général, l'équipement des guerriers sarrazins conserva toujours
+quelque chose de la légèreté qui les distinguait, lors de leurs
+premières invasions.
+
+ [337] Maccary, man. arab., no 704, fol. 56 recto.
+
+ [338] Maccary, no 704, fol. 94 verso.
+
+ [339] Maccary, no 704, fol. 60.
+
+
+Nous avons dit que parmi les conquérans, plusieurs étaient excités
+par l'appât du butin. Pendant long-tems, les guerriers sarrazins
+n'eurent pas d'autre moyen de se dédommager de leurs dépenses et de
+leurs fatigues. Le guerrier qui agissait isolément était maître de
+tout ce qui tombait entre ses mains. Celui qui faisait partie d'un
+corps, portait ce qu'il prenait dans un lieu désigné par les chefs; le
+butin était mis en commun, et, quand l'expédition était terminée, on
+procédait au partage.
+
+Le butin se composait des métaux précieux, monnayés ou non monnayés,
+des étoffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux
+et des captifs de tout sexe et de tout âge. Les captifs formaient
+toujours la meilleure partie du butin, par la facilité qu'on avait,
+soit de les vendre, soit d'en tirer un service personnel. On les
+estimait d'après leur âge, leur sexe, leurs forces physiques et la
+forme de leurs traits.
+
+Le chef commençait par prélever, pour le souverain, le cinquième de
+tout le butin, appelé le _lot de Dieu_, et le souverain disposait de ce
+cinquième comme il voulait; mais il en convertissait ordinairement une
+partie en bonnes oeuvres, comme secours aux pauvres, etc.,[340]. Tout
+le reste était distribué aux soldats, de manière que le cavalier eût le
+double du fantassin[341].
+
+ [340] _Alcoran_, sourate VIII, vers. 42.
+
+ [341] Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p. 49;
+ Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 80; et
+ Conde, _Historia_, t. I, p. 461.
+
+Aussitôt le partage fini, il s'établissait une espèce de marché,
+où ceux qui n'étaient pas contens de leur lot le vendaient ou
+l'échangeaient. A la suite des armées se trouvaient des marchands et
+des spéculateurs, et les objets vendus étaient ensuite répandus dans
+toutes les provinces de l'empire.
+
+
+C'est ici le lieu de parler, avec quelques détails, des chrétiens
+français des deux sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains
+des barbares. On a vu qu'il fallait bien se garder de confondre ces
+captifs avec ce qu'on nomme aujourd'hui des prisonniers de guerre.
+
+Dès qu'un chrétien était pris, on lui attachait les mains derrière le
+dos; c'est ce qui fait qu'on l'appelait _assyr_[342], d'un mot arabe
+qui signifie garrotté, à peu près comme les Romains nommaient leurs
+captifs _vinctus_. Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les
+mains duquel le chrétien était tombé, devenait son maître; il pouvait
+l'employer à son service, le vendre, le battre ou même le tuer. Le
+chrétien devenu esclave était alors appelé _mamlouk_[343], c'est à dire
+_possédé_, parce qu'en effet il ne s'appartenait plus à lui-même; on
+le nommait aussi _ricc_[344] ou _mince_, parce que ses facultés étaient
+fort restreintes; car il ne pouvait posséder, et tout ce qu'il gagnait
+devenait la propriété de son maître. On le transmettait par héritage,
+de la même manière qu'un champ ou une maison, et ses enfans étaient
+destinés au même sort que lui.
+
+ [342] <mot en arabe>
+
+ [343] <mot en arabe>. C'est le mot qu'on prononce ordinairement
+ _mamelouk_, et qui a servi à désigner les esclaves-rois de
+ l'Égypte, au moyen-âge.
+
+ [344] <mot en arabe>
+
+Quelquefois le maître, s'il était zélé pour l'islamisme, sollicitait
+son esclave de se faire musulman. Si le chrétien y consentait, il
+était ordinairement mis en liberté; si non, il avait l'espoir d'être
+racheté par d'autres pieux musulmans; car Mahomet a dit: «Le fidèle
+qui affranchit son semblable, s'affranchit lui-même des peines de
+cette vie et des tourmens du feu éternel.» Le nouveau musulman, bien
+qu'affranchi, ne laissait pas d'être obligé à certains devoirs envers
+celui qui lui avait rendu la liberté; mais il était admis dans le
+sein de la société, et pouvait prétendre aux mêmes avantages que les
+hommes les plus favorisés. Le titre par lequel il était distingué,
+était commun à son ancien maître et à lui; c'est celui de _maula_[345],
+mot arabe qui signifie _être sous la protection de quelqu'un_, et qui
+exprimait d'une manière touchante les devoirs réciproques imposés au
+patron et à l'affranchi[346].
+
+ [345] <mot en arabe>
+
+ [346] Quelquefois l'esclave était seulement _habilité_,
+ c'est-à-dire rendu apte à posséder. Alors il pouvait se livrer à la
+ profession qu'il voulait; ce qu'il gagnait était sa propriété, à la
+ charge pourtant de payer tous les ans une certaine somme d'argent à
+ son maître, supposé que celui-ci y eût mis cette condition.
+
+Si le chrétien résistait aux sollicitations, aux menaces et même
+quelquefois aux violences, on lui mettait ordinairement les fers aux
+pieds, et le maître l'occupait à la culture de ses terres, à quelque
+travail mécanique, en un mot, à tout ouvrage qui pouvait lui rapporter
+du profit.
+
+On a vu, au reste, que les captifs chrétiens devenus musulmans ou
+demeurés fidèles aux lois de l'Évangile, étaient très-recherchés
+pour leur bravoure, et qu'ils figuraient dans toutes les expéditions
+sarrazines. Il s'en trouvait dans les armées, dans la garde
+particulière des émirs et des khalifes de Cordoue, et à la suite des
+seigneurs. Nous avons déjà parlé du hageb de Cordoue, à qui le khalife
+Hakam II fit présent de cent mamelouks français armés de pied en cap.
+Il a été également fait mention de captifs chrétiens, rendus eunuques
+ou conservés intacts, employés dans le palais des rois et dans celui
+des grands.
+
+Les esclaves restés fidèles aux lois du christianisme ne perdaient pas
+tout espoir de recouvrer leur liberté. Les princes et les riches, parmi
+les mahométans, quand il leur arrivait quelque événement heureux, ne
+connaissaient pas de meilleure manière de témoigner leur reconnaissance
+à Dieu, que de mettre leurs esclaves en liberté. Le fameux Almansor, en
+l'an 997, ayant appris que les troupes de Cordoue avaient remporté de
+grands succès en Afrique, fit briser, en actions de grâces, les fers de
+dix-huit cents chrétiens des deux sexes[347].
+
+ [347] Conde, _Historia_, t. I, p. 569.
+
+Les chrétiens devaient exciter encore plus d'intérêt dans leur propre
+patrie, auprès de leurs parens, de leurs amis et des personnes qui
+partageaient leurs sympathies. Tous les ans, il partait de France des
+hommes munis d'argent, qui allaient en Espagne et en Afrique, racheter
+un père, un frère ou un ami. Souvent le prince s'interposait dans la
+négociation, et payait une partie du prix du rachat. Plus tard l'esprit
+de charité, qui caractérise le christianisme, donna naissance à ces
+touchantes confréries qui ont subsisté jusqu'à la révolution, et qui se
+vouaient à la rédemption des captifs. Quitter ses foyers et renoncer à
+toutes ses commodités pour aller dans des pays barbares, au secours de
+frères malheureux, au risque de partager leur sort, était regardé comme
+le comble de l'héroïsme, et l'était en effet. L'histoire a conservé le
+souvenir du dévouement d'Isarn, abbé de Saint-Victor à Marseille, qui,
+en 1047, se rendit en Espagne, pour racheter quelques chrétiens enlevés
+par des pirates, sur les côtes de Provence. Isarn était alors affaibli
+par une longue maladie; il eut à vaincre les instances de ses moines,
+qui ne voulaient pas le laisser partir. Vinrent ensuite les fatigues
+du voyage; Isarn eut beaucoup de peine à parvenir dans les lieux où
+les captifs avaient été déposés; enfin, quand les chrétiens eurent
+recouvré leur liberté, et qu'ils se furent mis en mer pour retourner
+dans leur patrie, d'autres pirates se présentèrent, qui les enlevèrent.
+Là-dessus, nouvelles courses, nouvelles sollicitations; tels furent
+les obstacles qu'eut à surmonter Isarn, qu'à peine de retour avec les
+captifs à Marseille, il succomba à ses fatigues[348].
+
+ [348] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. On
+ montre encore le tombeau d'Isarn, à Marseille. Voy. Millin, _Voyage
+ dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 181 et suiv.
+
+Les femmes surtout étaient à plaindre, dans ces déplacemens forcés de
+populations. Faibles et vouées, par la nature de leur sexe, à une vie
+retirée, elles ne pouvaient pas toujours, comme les hommes, continuer
+à fixer les regards de leurs parens et de leurs amis. Quelquefois
+elles étaient employées dans les harems et les sérails, auprès des
+épouses de leur maître, en qualité de femmes de chambre. Celles qui
+se faisaient remarquer par leurs attraits, leurs dispositions pour la
+danse, la musique, la broderie, étaient achetées par des femmes qui
+leur faisaient donner une éducation soignée, et les revendaient à haut
+prix. C'était le don le plus précieux qu'on pût faire aux khalifes
+et aux grands. Ces femmes, ainsi que les captives d'un rang illustre,
+partageaient quelquefois le lit de leur maître. Qui sait si Lampégie,
+fille d'Eudes, duc d'Aquitaine, n'éprouva pas la même destinée?
+
+En général, les captives jeunes se trouvaient à la merci de l'homme
+qui les possédait, et finissaient par être associées à son sort. Nous
+avons dit que, chez les musulmans, la loi ne tient presque aucun compte
+de la condition dans laquelle est née la femme. On sait d'ailleurs que
+cette loi, qui a été faite pour des climats ardens, permet aux hommes,
+non seulement d'avoir quatre épouses, mais de cohabiter avec toutes
+les esclaves qu'ils peuvent se procurer. Il est rare que chez les
+musulmans, un homme épouse quatre femmes à la fois; ces quatre épouses
+seraient un grand embarras, même dans un pays où la femme est censée
+occuper un rang inférieur; mais il y a peu d'hommes qui n'aient quelque
+esclave; les plus pauvres ont une esclave qui leur tient lieu d'épouse
+et de servante.
+
+Si le maître admettait son esclave au rang d'épouse, elle devenait par
+cela même libre, et les enfans l'étaient aussi. La mère et les enfans
+participaient aux mêmes avantages que les personnes nées dans le rang
+le plus illustre. Si le maître, tout en ne contractant pas de lien avec
+son esclave, reconnaissait les enfans qu'il en avait eus, les enfans
+étaient censés nés libres; de plus, la mère était affranchie par le
+fait même; mais elle restait sous le pouvoir du maître; seulement, à sa
+mort elle recevait de droit la liberté; en attendant, on ne la traitait
+plus en esclave; elle était appelée _ommveled_ ou mère d'enfant. Les
+khalifes de Damas, de Bagdad, de Cordoue, avaient, dans leur sérail, de
+ces _mères d'enfant_. Tous les enfans d'Aaron-alraschid, à l'exception
+d'un seul, n'avaient pas d'autre origine. Mais si les enfans que le
+maître avait de son esclave n'étaient pas reconnus par lui, ils étaient
+censés bâtards; eux et leur mère restaient dans la servitude. Alors,
+ils étaient traités à peu près comme un vil bétail.
+
+Pour donner une idée des étranges destinées réservées aux chrétiens
+des deux sexes, qui furent emmenés de France, nous nous bornerons à
+citer les traits suivans: Un guerrier des environs de Toulouse, appelé
+Raymond, vers la fin du dixième siècle, s'était mis en mer pour aller
+visiter les saints lieux. En route, son vaisseau fit naufrage sur
+les côtes d'Afrique, et il tomba au pouvoir des Sarrazins. Réduit à
+l'esclavage, son maître l'occupa à la culture de ses terres. Alors
+Raymond, qui n'était pas habitué à ce genre de travail, avoua qu'il
+avait été élevé pour la gloire des combats. On l'admit donc au nombre
+des guerriers du pays, et il ne tarda pas à se signaler. Il prit part
+aux différentes guerres qui eurent lieu parmi les peuples de l'Afrique,
+étant quelquefois fait prisonnier, et chaque fois s'attachant avec
+le même zèle aux intérêts de ses nouveaux maîtres; enfin la fortune
+des armes l'amena en Espagne. Il se trouvait présent, avec beaucoup
+d'autres chrétiens, à la bataille qui fut livrée en 1009, aux environs
+de Cordoue; c'est là, qu'après quinze années de courses et d'aventures,
+il fut repris et mis en liberté par Sanche, comte de Castille[349].
+Quelque tems auparavant, une captive chrétienne, prise fort jeune,
+avait été formée aux arts de la danse, du chant et de la musique.
+Conduite en Arabie, elle avait fait le charme des amateurs de Médine
+et d'autres villes d'orient; à son retour, le roi de Cordoue l'avait
+attachée à sa personne, et en avait fait sa femme favorite[350]. Enfin,
+pour compléter le tableau, quelques chrétiens, employés à la même
+époque dans le palais des princes de Cordoue, se rendaient dignes de la
+palme du martyre.
+
+ [349] Voy. le recueil des Bollandistes, 6 octobre, p. 327, et
+ ci-devant, p. 217.
+
+ [350] Maccary, no 705, fol. 35.
+
+
+Le sort des musulmans qui tombaient entre les mains des Français se
+rapprochait beaucoup de celui qu'avaient à subir les captifs chrétiens.
+On a vu que l'esclavage était admis, en France, à l'égard des captifs
+germains, slaves et autres payens du nord de l'Europe; il devait l'être
+aussi pour les captifs sarrazins. La principale différence entre les
+captifs français au pouvoir des Sarrazins, et les captifs sarrazins au
+pouvoir des Français, c'est qu'en France, il y a toujours eu une ligne
+de démarcation entre les hommes nés esclaves ou traités comme tels, et
+les personnes de condition libre. La loi mettait même alors une grande
+différence entre les simples bourgeois et les gentilshommes.
+
+Parmi les captifs sarrazins, plusieurs étaient rachetés, soit par
+leurs parens, soit par leurs amis, soit par leur souverain, soit enfin
+à l'aide de legs que faisaient pour cet objet de pieux mahométans. En
+effet, tandis qu'il s'était formé, en France, des établissemens pour
+la rédemption des captifs, des établissemens analogues avaient pris
+naissance chez les musulmans d'Espagne. Quelqu'un demandant à Mahomet
+ce qu'il devait faire pour mériter le ciel, le prophète répondit:
+«Délivrez vos frères des chaînes de l'esclavage.» Un auteur arabe nous
+apprend que, du tems de Charlemagne, sous l'émir de Cordoue, Hescham,
+les armes musulmanes furent une année si heureuses, qu'on ne trouva pas
+à employer l'argent légué pour cet effet[351].
+
+ [351] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Novayry, man. arab. de la
+ Bibliothèque royale, no 645, fol. 95 et 96.
+
+Les captifs musulmans destinés à être vendus étaient amenés à Arles,
+à Marseille, à Narbonne, où se rendaient des agens de leur nation.
+Quelquefois, les guerriers sarrazins profitaient des descentes
+qu'ils faisaient sur nos côtes, pour réclamer les captifs qui s'y
+trouvaient[352]. D'autres fois, les princes chrétiens qui voulaient se
+rendre les chefs favorables les leur envoyaient en présent.
+
+ [352] Voy. ci-devant, p. 152.
+
+A l'égard des musulmans qui n'avaient pas de rançon à offrir, ils
+étaient, à l'exemple des juifs et des payens, réduits à l'état
+d'esclavage. Les esclaves attachés au service d'un maître, et les serfs
+rangés parmi les dépendances des fermes et des terres, formaient dans
+l'Europe chrétienne une grande partie de la population des villes et
+des campagnes; ils ne pouvaient ni posséder ni tester, et constituaient
+une partie de la richesse. On pouvait les vendre, les battre, ou
+même les mettre à la torture. La plupart des serfs étaient chargés de
+chaînes, afin qu'ils ne pussent s'échapper. Heureusement, l'intérêt,
+à défaut de la charité, vint au secours de l'humanité souffrante.
+Comme les serfs et les esclaves, lorsqu'ils étaient maltraités,
+prenaient la fuite, et que les seigneurs, dans leurs guerres entre
+eux, s'efforçaient de se les enlever réciproquement, les maîtres furent
+obligés d'user de quelques ménagemens.
+
+Les serfs et les esclaves sarrazins, non plus que les serfs et les
+esclaves juifs et payens, ne pouvaient s'allier avec des femmes
+chrétiennes, même réduites à l'état de servage; celles qui avaient la
+faiblesse de céder étaient privées de la sépulture ecclésiastique.
+Pendant long-tems, il ne fut pas même permis aux serfs de la même
+religion de se marier entre eux; seulement les deux sexes, avec la
+permission du maître, pouvaient cohabiter ensemble, et les enfans qui
+naissaient de cette union étaient, ainsi que les parens, la propriété
+du maître.
+
+L'esclavage paraît avoir fini en Europe dès le douzième siècle; mais
+il continua dans quelques contrées pour les peuples non chrétiens,
+notamment pour les Sarrazins; c'est du moins ce qu'indiquent plusieurs
+faits du douzième siècle et des siècles suivans[353].
+
+ [353] On trouvera plusieurs témoignages irrécusables à ce sujet
+ dans le t. IV du recueil des _Anciennes Lois maritimes_ de M.
+ Pardessus, ch. XXVII. Ce volume s'imprime en ce moment.
+
+Pour le servage, il se maintint beaucoup plus long-tems. Néanmoins
+il diminua à mesure que les moeurs se polirent, et que l'esprit
+de l'évangile, qui a proclamé tous les hommes frères, reçut son
+développement. Les hommes pieux se firent, en certaines occasions,
+notamment quand il leur survenait un événement heureux, un devoir de
+mettre leurs serfs en liberté. D'un autre côté, l'usage s'établit de
+considérer comme libre tout serf qui demandait le baptême. Les serfs
+finirent par se fondre dans le reste de la population.
+
+Ordinairement les serfs sarrazins étaient attachés aux fermes
+appartenant, soit à des particuliers, soit à des églises et à des
+monastères. D'autres fois ils étaient attachés à la personne du maître,
+et l'accompagnaient partout où il allait. On a vu qu'une partie des
+captifs sarrazins qui, en 1019, furent pris devant Narbonne, furent
+cédés à des églises ou distribués à des particuliers. Il avait dû en
+être de même des Sarrazins de Provence, qui survécurent au désastre de
+leur nation, en 975, et en général de tous les détachemens sarrazins
+qui, dans le cours de leurs expéditions en France, avaient été séparés
+du corps de l'armée.
+
+Le nombre des serfs et des esclaves sarrazins fut sans doute alimenté,
+soit par les guerres des croisades proprement dites, soit par les
+guerres des Français contre les Maures d'Espagne et contre les autres
+peuples musulmans établis sur les bords de la mer Méditerranée, soit
+enfin par le commerce[354]; il est certain que leur existence en
+France se prolongea fort long-tems. Arnaud, archevêque de Narbonne en
+1149, légua des Sarrazins de ses domaines à l'évêque de Béziers[355].
+Vers l'an 1250, Roméo de Villeneuve, ministre des comtes de Provence,
+ordonna par son testament de vendre les Sarrazins des deux sexes qui
+étaient dans ses terres[356]. Deux cents ans après, il est fait mention
+de trois serfs maures achetés par le roi René[357].
+
+ [354] Pour ce dernier point, voy. le recueil de M. Pardessus déjà
+ cité.
+
+ [355] _Gallia Christiana_, t. VI, instrum. col. 39.
+
+ [356] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 257.
+
+ [357] Fauris de Saint-Vincens, _Mémoires sur la Provence_, Aix,
+ Ponties, 1817, p. 63.
+
+Voici quelques traits qui achèveront de faire connaître le sort réservé
+aux Sarrazins qui tombaient au pouvoir des Français, et qui n'étaient
+pas rachetés par leurs frères.
+
+Un article du concile de Taragonne en 1239, et un statut de l'évêque de
+Béziers en 1368, voulaient que les Sarrazins de l'un et l'autre sexe,
+ainsi que les juifs, portassent un habillement particulier, et pour la
+couleur et pour la forme[358].
+
+ [358] Martenne, _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132, et
+ _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 657.
+
+Le commerce entre Sarrazins d'un sexe différent, qui avait lieu dans
+certaines localités, scandalisant beaucoup de personnes pieuses, un
+statut de l'ordre de Cîteaux, en 1195, défendit aux maisons de l'ordre
+de réunir dans la même habitation des Sarrazins et des Sarrazines. Il y
+avait même des établissemens religieux où il était défendu de recevoir
+des serfs sarrazins[359].
+
+ [359] _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 1246.
+
+On a vu que les Sarrazins qui se faisaient baptiser devenaient par là
+même libres. Comme il arrivait quelquefois que la demande faite par les
+serfs de recevoir le baptême, cachait une ruse, et que devenus libres,
+ils retournaient à leurs égaremens, les maîtres eurent la faculté de
+les éprouver pendant quelque tems[360]. Mais alors on vit des chrétiens
+inhumains, pour n'être pas frustrés d'un vil avantage, gêner leurs
+serfs dans les efforts qu'ils faisaient pour être admis au sein du
+christianisme[361]; on les vit même, après que leurs serfs étaient
+baptisés, les retenir malgré les lois sous le joug et user des plus
+cruelles violences. Il existe une lettre foudroyante du pape Clément
+IV, adressée, en 1266, à Thibaud, roi de Navarre, dans laquelle le
+souverain pontife s'élève contre un abbé du monastère de Saint-Benoist
+de Mirande, lequel avait fait mettre à la torture un riche Sarrazin
+converti, sous prétexte que sa conversion n'était pas sincère, et
+qui s'était emparé des biens de cet infortuné, au détriment de ses
+enfans[362].
+
+ [360] _Ibid._, t. IV, p. 290.
+
+ [361] _Ibid._, t. IV, p. 1246 et 1250.
+
+ [362] _Thesaurus anecdotorum_, t. II, p. 360.
+
+On voit qu'outre les serfs sarrazins, il y avait en France des
+Sarrazins propriétaires. La plupart, à l'exemple des juifs,
+s'occupaient de finances et prêtaient à intérêt; plus d'une fois,
+lorsque la fureur populaire éclata contre les juifs usuriers, les
+Sarrazins furent enveloppés dans leurs désastres[363].
+
+ [363] _Ibid._, t. IV, p. 904.
+
+Ces Sarrazins, non plus que les serfs de la même nation, ne pouvaient
+épouser des femmes chrétiennes, ni les donner comme nourrices à leurs
+enfans. Eux et toute chrétienne qui aurait cohabité avec eux, étaient
+privés de la sépulture ecclésiastique. Ils payaient la dîme de leurs
+biens comme les chrétiens; de plus, ils étaient obligés d'observer
+les fêtes chrétiennes, et ne pouvaient ces jours-là se livrer à aucun
+ouvrage servile[364]. Il ne reste plus maintenant de trace de cette
+classe infortunée.
+
+ [364] _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132; _Thesaurus
+ anecdotorum_, t. IV, p. 657 et 736.
+
+
+Sans doute il y eut en France beaucoup de musulmans qui embrassèrent
+le christianisme. C'était une suite naturelle de l'état de choses
+qui existait alors. Mais il y eut malheureusement beaucoup plus de
+Français qui se firent musulmans. Les premières invasions des Sarrazins
+en France, et l'abominable commerce d'enfans chrétiens des deux sexes
+qui se faisait dans toute l'Europe, durent conduire chez les musulmans
+un nombre incalculable d'individus. D'ailleurs, il ne faut pas se le
+dissimuler, l'extrême facilité avec laquelle les musulmans ont de tout
+tems accueilli les chrétiens qui se présentaient, jointe aux avantages
+que les renégats et les aventuriers ont toujours rencontrés chez eux,
+multiplia nécessairement les apostasies.
+
+
+Passons maintenant à la manière dont les Sarrazins, en s'établissant
+en France, traitèrent les peuples vaincus, et à la politique qui
+les dirigea dans l'administration civile et religieuse et dans les
+impôts. On sent bien qu'il ne s'agit pas ici des courses à main armée
+que firent les Sarrazins, et qui furent accompagnées de violences
+et d'excès de tout genre. Nous excluons non seulement les premières
+invasions des Sarrazins dans le midi de la France, mais encore le long
+séjour que ces barbares firent plus tard en Provence, en Dauphiné,
+en Piémont, en Savoie et dans la Suisse. En effet, comme on l'a vu,
+ce séjour, si on excepte quelques positions fortifiées, fut toujours
+précaire. Dans aucune de ces contrées, les Sarrazins n'occupèrent le
+pays tout entier. Tandis que certaines bandes étaient maîtresses des
+passages des montagnes et des rivières, et se bornaient à rançonner
+les voyageurs, les hommes paisibles cultivaient les vallées fertiles,
+et consentaient même quelquefois à payer un tribut au prince du pays.
+Quant à la partie de la Provence qui était située aux environs de
+leur château-fort du Fraxinet, les Sarrazins ne conçurent pas d'autre
+politique que d'y tout détruire et de s'entourer de ruines. On ne peut
+mieux comparer les bandes sarrazines, à cette époque, qu'aux troupes
+de brigands qui, dans les dernières années, ont désolé une partie des
+états du pape et du roi de Naples.
+
+Les observations que nous avons à faire s'appliquent uniquement à
+la forme de gouvernement que les Sarrazins établirent en Languedoc,
+lorsqu'ils se trouvèrent maîtres paisibles de cette province, entre les
+années 724 et 758, sous le règne de Charles-Martel et de Pepin-le-Bref.
+Les renseignemens nous manquent pour ces tems reculés; mais on a vu
+qu'à la suite des guerres intestines qui ne tardèrent pas à s'élever
+parmi les vainqueurs, c'est-à-dire à partir de l'année 737, les
+chrétiens goths du Languedoc avaient repris une partie de leur ancien
+crédit, et qu'ils avaient leurs comtes particuliers, leurs viguiers et
+leurs lois nationales[365]. D'un autre côté, Isidore de Beja, écrivain
+contemporain, nous apprend, sous la date de 734, que le gouverneur de
+l'Espagne, Ocba, avait coutume d'appliquer à chacun des peuples qui
+étaient soumis à son autorité leur législation particulière. Enfin, il
+nous reste une ordonnance rendue à la même époque par un gouverneur
+sarrazin de Coïmbre, et qui montre que les chrétiens du Portugal
+étaient assujétis à une administration analogue. Voici ce que porte
+cette ordonnance:
+
+«Les chrétiens de Coïmbre auront leur comte particulier, qui les
+régira d'une bonne manière, et comme les chrétiens ont coutume d'être
+régis. Ce sera au comte de régler leurs différends; seulement il ne
+pourra condamner personne à mort sans l'ordre du magistrat musulman.
+Il sera obligé de conduire le prévenu devant le magistrat; on donnera
+lecture du texte de la loi chrétienne, et si le magistrat y consent,
+on mettra le prévenu à mort. Les petites villes auront aussi leur juge
+particulier, qui les gouvernera équitablement, et tâchera de prévenir
+les altercations. Si un chrétien offense un musulman, le magistrat lui
+appliquera la loi musulmane; si un chrétien porte atteinte à l'honneur
+d'une musulmane non mariée, il embrassera l'islamisme, et épousera la
+musulmane; sinon il sera mis à mort. Si la musulmane était mariée, son
+séducteur sera tué sans rémission[366].»
+
+ [365] Seulement le comte était privé de toute juridiction
+ militaire. Ce qui eut lieu alors en Languedoc, et dans les pays
+ chrétiens subjugués par les musulmans, n'était que la répétition
+ de ce qui avait été mis en pratique lors de la chute de l'empire
+ romain. Quand les Goths, les Vandales et les Francs envahirent les
+ provinces romaines, les peuples conquis conservèrent leurs comtes
+ et leurs viguiers; et quand les Goths et les Vandales furent soumis
+ par d'autres barbares, ils réclamèrent les mêmes priviléges. Voy.
+ M. de Sismondi, _Histoire de la chute de l'empire romain_, Paris,
+ 1835, t. I.
+
+ [366] L'ordonnance de Coïmbre était conservée jadis dans l'abbaye
+ de Lorban, et a été publiée d'abord dans la _Monarchia Lusytana_,
+ Lisbonne, 1609, in-4º, part. II, p. 283, 287, etc. Comme
+ cette ordonnance est de plus fort intéressante sous le rapport
+ philologique, M. Raynouard l'a reproduite dans son choix de
+ _Poésies originales des Troubadours_, Paris, 1816, t. I, p. 11, en
+ l'accompagnant d'observations très-curieuses.
+
+Ces divers témoignages nous montrent quel fut le système
+d'administration adopté par les Sarrazins pour le Languedoc; et ce
+système était à peu près le même partout.
+
+
+Si de l'administration politique nous passons à l'administration
+religieuse, nous manquons également de renseignemens positifs; mais,
+à l'aide d'inductions tirées de ce que les mahométans pratiquèrent
+ailleurs, on pourra se faire une opinion raisonnée.
+
+La masse de la population à Narbonne et dans les villes voisines resta
+chrétienne; et cette masse était nombreuse, puisqu'elle suffit plus
+tard pour exterminer la garnison musulmane. Les Sarrazins avaient donc
+respecté la religion du pays, et ils avaient laissé aux habitans des
+chapelles et des églises pour exercer leur culte; il était de plus
+resté des ecclésiastiques pour desservir ces églises.
+
+Mais là, ce nous semble, se bornèrent les concessions; et ce serait
+une erreur de croire que les Sarrazins agirent avec Narbonne et les
+autres villes frontières, comme ils le faisaient à l'égard de Cordoue
+et des autres contrées situées au centre de l'empire. A Cordoue, les
+Sarrazins s'étaient bornés à s'emparer des églises principales, et à
+dépouiller les autres de leurs biens; ces dernières étaient restées au
+pouvoir des chrétiens, et ceux-ci avaient conservé leurs évêques, ou du
+moins des préposés ecclésiastiques d'un ordre supérieur. Ils avaient
+même conservé des monastères de l'un et de l'autre sexe; en un mot,
+les Sarrazins leur avaient laissé l'usage des cloches, faveur qu'ils
+n'avaient accordée aux chrétiens ni en Afrique ni en Asie[367].
+
+ [367] Voy. l'_Indiculus luminosus_, ouvrage écrit vers l'an 852,
+ dans l'_Espana sagrada_, t. XI, p. 229. Les chrétiens du mont Liban
+ sont maintenant les seuls qui jouissent de la même faveur.
+
+Rien de semblable ne se voit ni à Narbonne, ni dans les villes
+voisines. On n'y aperçoit ni évêques, ni couvens. Il est vrai que le
+désordre qui se manifeste à cette époque dans la plupart des églises
+du midi de la France n'était pas seulement l'ouvrage des Sarrazins; il
+existait depuis plus de cinquante ans, ainsi que le reconnaît saint
+Boniface, archevêque de Mayence, dans une lettre qu'il écrivit en
+742, au pape Zacharie[368]; et c'était une suite des bouleversemens
+occasionés par les guerres entre les enfans de Clovis. Mais ce
+désordre ne s'était pas jusque-là fait remarquer dans les provinces
+septentrionales de l'Espagne, et il se manifeste avec l'arrivée même
+des Sarrazins; il y a plus, il ne finit qu'à mesure que les Sarrazins
+évacuent le pays[369].
+
+ [368] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IV, p. 94.
+
+ [369] A Jaca, en Aragon, à l'arrivée des Sarrazins, vers l'an 712,
+ l'évêque se retira sur les sommets des Pyrénées; et la ville ne
+ recouvra son évêque que plus de trois cents ans après, en 1096,
+ quand les Sarrazins évacuèrent le pays. Voy. le _Teatro historico
+ de las iglesias del reyno de Aragon_, Pampelune, 1792, in-4º, t. V,
+ p. 102; voy. encore p. 130, 233 et 376.
+
+On lit, dans une vie anonyme de Louis-le-Débonnaire[370], qu'en
+802, lorsque les Français enlevèrent Barcelone aux Sarrazins, Louis,
+avant de prendre possession de la ville, se rendit dans l'église de
+Sainte-Croix, pour y remercier Dieu d'une conquête si importante.
+Comme l'église de Sainte-Croix sert encore aujourd'hui de cathédrale,
+le savant de Marca avait induit de ce passage que les chrétiens
+de Barcelone, sous la domination musulmane, avaient conservé leur
+principale église, et par conséquent leur évêque et leur haut clergé.
+Mais, dans le passage correspondant du poème d'Ermoldus Nigellus,
+déjà cité, et qui n'a été publié que long-tems après de Marca, il
+est dit que Louis, avant de se rendre à l'église, la fit purifier;
+par conséquent, dans l'intervalle, l'église de Sainte-Croix avait été
+convertie en mosquée. En effet, pour nous servir de l'expression du
+poète, la cathédrale de la capitale de la Catalogne avait été vouée au
+culte du démon[371].
+
+ [370] Recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, t. VI,
+ p. 92.
+
+ [371] Voici le 533e vers du poème d'Ermoldus Nigellus:
+
+ Mundavitque locos, ubi dæmonis alma colebant.
+
+ Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 23.
+
+Nous pensons que les musulmans mirent leur politique à écarter des
+villes frontières les évêques et le haut clergé, et à restreindre, le
+plus qu'ils purent, les relations des chrétiens de leurs domaines avec
+ceux des autres contrées. Ce qui le prouve, c'est l'importance que
+Charlemagne, à mesure que son pouvoir s'étendit, mit à favoriser ces
+relations, et à s'en charger lui-même.
+
+On peut, du reste, à certaines restrictions près, juger des rapports
+religieux qui durent se former entre les chrétiens de France et les
+Sarrazins, par ce qui eut lieu en Espagne.
+
+Le nombre des églises laissées aux chrétiens avait été déterminé au
+moment de la conquête, et il leur était défendu d'en construire de
+nouvelles. Mahomet a dit: «Ne laissez pas élever, par les infidèles,
+des synagogues, des églises et des temples nouveaux; mais qu'il leur
+soit libre de réparer les anciens édifices, et même de les rebâtir,
+pourvu que ce soit sur l'ancien sol[372].»
+
+ [372] Quelques docteurs exigent même qu'en rebâtissant l'église,
+ on emploie la même terre, les mêmes pierres, en un mot les mêmes
+ matériaux. Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,
+ t. V, p. 109 et 112.
+
+Les chrétiens ne pouvaient faire de procession en public, et les
+offices sacrés devaient se célébrer les portes fermées. Si un chrétien
+voulait se faire musulman, il était défendu aux autres chrétiens d'y
+mettre obstacle[373].
+
+ [373] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre nous apprend
+ de plus qu'en Portugal, chaque église payait au fisc vingt-cinq
+ pièces d'argent, les monastères cinquante, et les cathédrales cent.
+
+Nous avons dit que les chrétiens de Cordoue et des autres villes de
+l'Andalousie étaient en général traités avec douceur, et que, de leur
+côté, les chrétiens avaient pour les musulmans certaines déférences:
+par exemple, ils circoncisaient leurs enfans, et s'abstenaient de chair
+de porc[374]. Néanmoins, à s'en tenir au témoignage d'un chrétien de
+Cordoue, qui, à la vérité, écrivait au moment de la persécution de
+l'année 850, il existait une haine profonde entre les musulmans et
+les chrétiens, surtout en ce qui concernait les pratiques extérieures
+du christianisme. Cet auteur s'exprime ainsi: «Aucun de nous n'ose
+manifester ouvertement ses croyances; quand quelque devoir sacré
+oblige les ecclésiastiques à paraître en public, sitôt que les
+mahométans voient en eux les marques de leur ordre, ils éclatent en
+propos outrageans; et, non contens de leur adresser des injures et des
+railleries, ils les poursuivent à coups de pierres. S'ils entendent le
+bruit de la cloche, ils se répandent en malédictions contre la religion
+chrétienne[375].» Plusieurs d'entre les musulmans auraient cru être
+souillés, si un chrétien les eût approchés.
+
+ [374] Voy. ci-devant, p. 190.
+
+ [375] Alvare, _Indiculus luminosus_, dans le recueil déjà cité.
+
+De leur côté, les chrétiens, de l'aveu de saint Euloge, qui fut
+lui-même victime de la persécution de 850[376], quand ils entendaient
+les crieurs musulmans appeler du haut des mosquées les fidèles à la
+prière, croyaient entendre la voix de l'antechrist, et se hâtaient de
+faire le signe de la croix.
+
+ [376] _Apologie pour les martyrs_, dans le recueil intitulé
+ _Hispania illustrata_, par André Schott, Francfort, 1608, t. IV, p.
+ 313.
+
+
+A l'égard des impôts établis par les Sarrazins, on a vu que le
+gouverneur d'Espagne, Alsamah, fut le premier qui, en 720, mit
+de l'ordre dans les finances, et qu'il étendit successivement les
+mêmes mesures à l'Espagne et au Languedoc. Jusque-là, la plus grande
+confusion s'était fait remarquer dans l'assiette des impôts et la solde
+des troupes[377].
+
+ [377] Voy. ci-devant, p. 16.
+
+Alsamah commença par distribuer aux guerriers et aux familles
+musulmanes pauvres une partie des terres enlevées aux chrétiens, terres
+dont quelques hommes puissans s'étaient arrogés les revenus. Le reste
+fut laissé au fisc, et les revenus en furent déposés dans le trésor
+public.
+
+Les biens distribués aux vainqueurs furent taxés au dixième du
+produit; ceux qui furent laissés aux chrétiens payèrent le cinquième,
+c'est-à-dire le double[378]. Dans les commencemens, pour attirer les
+chrétiens, il fut décidé que ceux qui se soumettraient volontairement
+seraient traités comme les musulmans eux-mêmes; mais cette faveur ne
+fut pas maintenue.
+
+ [378] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre porte aussi
+ qu'en Portugal les chrétiens payaient le double des musulmans.
+
+Indépendamment de ce tribut de vingt pour cent, qui devait être
+fort lourd, si on en juge par la nature de certains terrains, les
+chrétiens avaient à acquitter une espèce de capitation ou d'imposition
+personnelle, qui variait suivant la fortune des individus. Cette
+imposition n'atteignait que les chrétiens mâles parvenus à l'âge
+adulte, qui pouvaient vivre soit du revenu de leurs biens, soit
+du travail de leurs mains; elle portait le nom de _djizyé_,
+ou compensation, et était regardée par les musulmans comme un
+dédommagement de la faveur qu'ils avaient faite aux chrétiens, en
+leur laissant la vie et l'exercice de leur religion. Tout chrétien
+qui embrassait l'islamisme était par cela même affranchi de cette
+charge[379].
+
+ [379] Pour les détails qu'on vient de lire, comparez Ibn-Alcouthya,
+ man. arab. de la Bibliothèque royale, no 706, fol. 59; et Conde,
+ _Historia_, t. I, premières conquêtes des Sarrazins en Espagne.
+ Au reste le récit des écrivains arabes, au sujet des impôts, est
+ très-incomplet.
+
+Enfin, les chrétiens payaient un droit pour les marchandises et les
+biens meubles. Ce droit, qui était pour les musulmans de deux et demi
+pour cent, a varié pour les chrétiens suivant les tems et les lieux.
+Il était, à cette époque, pour ces derniers, de cinq pour cent. Ce
+droit était appelé ordinairement _zekat_, c'est-à-dire purification,
+et était censé rendre licite l'usage des biens eux-mêmes. En effet, les
+musulmans, témoins chaque jour des excès du despotisme, sont persuadés
+que le bien mal acquis ne porte pas bonheur; et ils croient se mettre
+en garde contre les chances auxquelles nous sommes continuellement
+sujets, en sacrifiant une partie de leurs richesses. Le _zekat_ payé
+par les musulmans est regardé comme un sacrifice volontaire, et doit
+être abandonné aux pauvres. Quant à celui qui était acquitté par les
+chrétiens, il était employé en partie à secourir les pauvres et à
+racheter les captifs[380].
+
+ [380] Comparez Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,
+ t. II, p. 403, et t. V, p. 15, ainsi que Conde, _Historia_, t. I,
+ p. 270 et 611.
+
+
+On sera peut-être curieux de savoir de quelle manière les auteurs
+arabes désignent les peuples chrétiens avec lesquels leur nation a été
+si long-tems en rapport, soit de guerre, soit d'amitié. Les chrétiens
+soumis à la domination musulmane sont appelés _moahid_[381], ou
+confédérés, et _ahl-aldzimmet_[382], ou protégés. En effet, du moment
+que les chrétiens obtenaient la vie et l'exercice de leur religion, et
+qu'ils se soumettaient à payer tribut, il y avait obligation réciproque
+entre les deux parties, et promesse de la part des vainqueurs de
+protéger les vaincus. Les Arabes donnent encore aux chrétiens,
+surtout à ceux qui ne reconnaissaient pas leur autorité, les titres
+de _eledj_[383], ou professant une autre religion; _adjemy_[384], ou
+appartenant à une autre race. Ils les nomment aussi _moschrik_[385], ou
+polythéistes; en effet, les musulmans sont persuadés que les chrétiens,
+en admettant un Dieu en trois personnes, admettent trois Dieux
+différens[386].
+
+ [381] <mot en arabe>
+
+ [382] <mot en arabe>
+
+ [383] <mot en arabe>
+
+ [384] <mot en arabe>
+
+ [385] <mot en arabe>
+
+ [386] Voy. nos _Monumens arabes du cabinet de M. le duc de
+ Blacas_, t. II, p. 8. Nous n'avons pas une seule fois rencontré
+ dans les chroniques arabes le terme _mosarabe_ appliqué aux
+ chrétiens d'Espagne qui vivaient sous la domination maure, bien
+ que quelques auteurs chrétiens aient cherché l'origine de cette
+ dénomination dans la langue arabe. A l'égard du mot par lequel
+ les Espagnols désignaient les musulmans qui, à mesure que la
+ cause de l'Évangile fit des progrès, consentirent à vivre sous la
+ domination chrétienne, mot qui s'écrit _mudejare_, on trouve dans
+ les écrivains ottomans un terme qui en paraît être l'équivalent;
+ c'est celui de <mot en arabe>. Ce mot n'est pas expliqué dans les
+ dictionnaires turcs ni arabes. Au sujet des mudejares, voy. Marmol,
+ édit. de 1573, t. I, p. 154.
+
+
+Les vainqueurs et les vaincus parlant un langage différent, quel moyen
+avaient-ils de communiquer ensemble? Les Arabes n'ont jamais eu de
+goût pour les langues étrangères. De leur côté, les chrétiens, dans ces
+tems d'ignorance et de barbarie, ne pouvaient guère songer à apprendre
+la langue arabe. L'histoire ne cite, à cet égard, qu'un abbé du
+monastère de Saint-Gall, appelé Hartmote, lequel en 880 joignit l'étude
+de l'arabe à celle du grec et de l'hébreu[387]. Ce ne fut que plus
+tard, au tems des croisades, que les lumières ayant fait des progrès,
+nos pères commencèrent à s'occuper de la langue et des croyances
+d'un peuple, qui avait si long-tems été maître d'une partie de leur
+territoire. Pour cette étude, on se rendait de préférence en Espagne,
+où le latin et l'arabe étaient également cultivés, et où l'on était sûr
+de trouver tous les secours nécessaires. Ce fut à Tolède, qu'en 1142,
+Pierre le vénérable, abbé de Cluny, fit faire la première traduction
+latine de l'Alcoran que l'on connaisse; c'est là qu'il entreprit une
+réfutation de la religion musulmane, qui fut le signal de beaucoup
+d'autres ouvrages du même genre[388].
+
+ [387] _Histoire littéraire de la France_, t. V, p. 611.
+
+ [388] Voy. le _Roman de Mahomet et le livre de la loi au Sarrazin_,
+ publiés par MM. Reinaud et Francisque Michel, Paris, Sylvestre,
+ 1831, préface.
+
+Mais on ne saurait douter que, dès le principe, il n'y eût en France un
+grand nombre de personnes qui parlaient l'arabe. Nous avons dit que les
+premiers conquérans, à mesure qu'un pays était subjugué, choisissaient
+un certain nombre d'otages parmi les familles les plus notables, et
+les envoyaient au centre de l'empire[389]. Une partie de ces otages
+revirent nécessairement leur patrie. Il en fut de même des captifs et
+des esclaves chrétiens qui avaient recouvré leur liberté; enfin, il y
+avait les serfs sarrazins disséminés sur tout notre territoire.
+
+ [389] Voy. ci-devant, p. 10.
+
+Nous ferons encore mention des pélerins et des marchands qui, même à
+l'époque des invasions les plus sanglantes, se rendaient en Égypte, en
+Syrie et dans les autres pays musulmans. On peut citer l'Anglais saint
+Guillebaud, qui, vers l'an 730, se mit en route à travers la France
+et l'Italie, et qui se trouvait en Syrie vers l'an 734. Ces pélerins
+et ces marchands auraient pu nous fournir les renseignemens les plus
+curieux sur la politique et les ressources des princes mahométans,
+à cette époque, et sur les dispositions de leurs peuples; en effet,
+combien il eût été important de savoir ce qui se disait à Damas, de la
+marche des armées musulmanes en occident, des effets que l'on attendait
+de conquêtes si merveilleuses. Malheureusement, les pélerins et les
+marchands ne nous ont rien transmis. Saint Guillebaud, à son arrivée
+en Syrie, avait d'abord été arrêté comme espion; il fit voir que son
+unique objet était la visite des lieux sanctifiés par les mystères
+de notre religion, et on le mit en liberté. Il parcourut donc la
+Palestine, la Phoenicie et la Syrie. A Damas, il parla au khalife; mais
+nulle part, dans la relation qui nous reste de ses voyages, et qui a
+été écrite par une de ses cousines, il n'est dit un mot des choses que
+nous aurions tant d'intérêt à savoir.
+
+A cette époque, la disposition des esprits devait empêcher les
+personnes pieuses d'apporter une attention convenable à ces malheureux
+événemens. On était persuadé que ces horribles invasions étaient un
+effet du courroux céleste, excité par les péchés des hommes. Or, la
+piété dirigée d'une certaine manière tient en quelque chose à l'esprit
+de fatalisme. Les personnes préoccupées de cette idée négligeaient les
+moyens humains, et se résignaient à un sort qu'elles auraient peut-être
+évité sans cela[390]. Quelle différence entre cet abattement et
+l'entraînement qui plus tard amena le mouvement des croisades!
+
+ [390] Voy. ci-devant, p. 61 et 62.
+
+On a vu que les Sarrazins, dans leurs courses dévastatrices,
+s'emparaient des femmes et des enfans des deux sexes. Les garçons
+devenaient soldats; pour les femmes et les filles, elles servaient à
+perpétuer la race des envahisseurs. Cette manière d'entretenir leurs
+forces, indépendamment des secours qu'ils recevaient continuellement
+d'Espagne et d'Afrique, entrait d'avance dans leurs calculs. On en
+peut juger par ce qui eut lieu lors de leur établissement dans l'île
+de Crète. Nous avons dit, qu'à la suite d'une rébellion des faubourgs
+de Cordoue, quinze mille habitans furent obligés de s'expatrier,
+et qu'après avoir fait une descente sur les côtes d'Égypte, ils se
+dirigèrent, avec d'autres aventuriers, vers l'île de Crète. Le chef de
+l'expédition, charmé de la beauté du climat et de la fertilité du sol,
+résolut d'y former une colonie, et mit le feu à sa flotte. A la vue
+des flammes, ses compagnons étonnés demandèrent comment ils pourraient
+désormais communiquer avec leurs femmes et leurs enfans. Là-dessus, le
+chef leur dit: «Je vous donne une nouvelle patrie; elle vous fournira
+des femmes; c'est à vous à vous procurer des enfans[391].
+
+ [391] Voy. ci-devant, p. 128, les ouvrages cités.
+
+Les Sarrazins, à leur première entrée en France, ne pensaient à rien
+moins qu'à subjuguer cette belle contrée, et à la soumettre, ainsi
+que le reste de l'Europe, aux lois de l'Alcoran. Mais plus tard, leurs
+bandes eurent uniquement pour mobiles l'amour du pillage, la soif de
+la vengeance et le goût des aventures. L'établissement des Sarrazins
+en Provence, à la fin du neuvième siècle, et leurs incursions dans
+les montagnes des Alpes, furent un événement purement fortuit. Au
+témoignage de l'historien Liutprand, on peut joindre la manière dont
+les mahométans subjuguèrent l'île de Sicile. Deux années s'étaient
+écoulées depuis la mort de Charlemagne (en 816), et le nom de ce
+grand prince était encore un objet de terreur pour les barbares. Le
+gouverneur grec de l'île de Sicile, s'étant révolté contre l'empereur
+de Constantinople, envoya demander du secours au prince africain de
+Cayroan. Le prince consulta les notables du pays; tous furent d'avis
+qu'on envoyât du secours au gouverneur; mais ils voulaient qu'on ne
+fît aucun établissement dans l'île, et qu'on se bornât à enlever les
+richesses faciles à emporter. Tous étaient persuadés que l'île, étant
+si rapprochée du continent italien, serait secourue, soit par les
+Grecs, soit par les Français, et que jamais un peuple qui parlait une
+langue et professait des croyances différentes ne parviendrait à s'y
+fixer d'une manière solide. «Quelle est, demanda quelqu'un, la distance
+qui sépare l'île du continent?» On lui dit qu'une même personne pouvait
+aller deux ou trois fois en un jour, de l'île sur le continent et du
+continent dans l'île. «Et quelle est, reprit le premier, la distance de
+la Sicile à l'Afrique?» On lui dit qu'il y avait pour un jour et une
+nuit de navigation. «En ce cas, répliqua l'autre, fussé-je un oiseau,
+je ne me hasarderais pas à prendre ma demeure dans cette île[392].» En
+effet, ce ne fut qu'après coup, que les Sarrazins d'Afrique songèrent
+à occuper la Sicile; et ce qui les y décida, ce ne fut pas seulement
+la richesse du pays, ce fut encore l'anarchie qui désolait l'île. On
+en peut dire autant de leur établissement dans l'Italie méridionale. Ce
+furent les princes du pays, divisés entre eux, qui les y appelèrent et
+les y maintinrent.
+
+ [392] Voy. l'historien arabe Novayry, dans le recueil de Rosario
+ Gregorio, relatif à la Sicile, et intitulé _Rerum arabicarum_,
+ etc., Palerme, 1790, in-fol., p. 3.
+
+
+Telles sont les considérations qui nous ont paru propres à jeter du
+jour sur le caractère général des invasions des Sarrazins en France,
+et sur les circonstances qui les accompagnèrent; elles se plaçaient
+d'autant plus convenablement ici, qu'elles serviront à éclaircir
+les questions qui nous restent à examiner. Et d'abord, quel vestige
+trouve-t-on du séjour des Sarrazins dans le royaume et dans les
+contrées voisines?
+
+Nous croyons que les premières invasions des Sarrazins, si on fait
+abstraction des dévastations qui en furent la suite immédiate, ne
+laissèrent qu'une trace assez légère. Ce n'est pas que l'esprit
+religieux eût aveuglé les habitans du midi de la France, au point de
+leur fermer les yeux sur les exploits et les travaux de guerriers qui,
+à l'exemple des Romains, se croyaient destinés à la conquête du monde.
+L'espèce d'éloignement des hommes du midi de la France pour les hommes
+du nord d'une part, et de l'autre le désordre qui existait dans toutes
+les classes de la société, avaient éteint presque tout patriotisme.
+
+Le peu de traces que les Sarrazins laissèrent d'abord de leur séjour
+nous semble tenir à une autre cause. C'est que sortant à peine de leur
+désert, ils étaient encore étrangers à toute idée de civilisation,
+et qu'ils ne purent par eux-mêmes rien édifier de grand. En effet,
+à Narbonne, où ils se maintinrent pendant quarante ans, et qui était
+devenue leur boulevart en France, il ne reste pas le moindre vestige de
+monument élevé par eux. Apparemment ils se bornèrent à augmenter les
+fortifications de la ville, et à en faire une place imprenable. Dans
+une cité où l'on rencontre à chaque pas des débris de la domination
+romaine, il n'existe plus aucun pan de muraille, aucune inscription
+qu'on puisse rattacher d'une manière certaine aux Sarrazins, et il ne
+paraît pas qu'aucun écrivain en ait jamais mentionné.
+
+On a parlé d'un édifice qui sert aujourd'hui d'église au village de
+Planès, dans la Cerdagne française, aux environs de Mont-Louis; et on
+a dit que cet édifice avait été élevé par les Sarrazins, à l'époque
+où, antérieurement à Charlemagne, les mahométans étaient maîtres de
+cette partie des Pyrénées; on a ajouté qu'il leur servait de mosquée;
+mais cet édifice, encore parfaitement conservé, n'a rien qui ressemble
+à une mosquée: c'est un triangle équilatéral, ayant à chacune de ses
+faces un cercle dont la circonférence va passer par le centre d'un
+quatrième cercle qui forme la coupole supérieure. Ce ne peut pas
+non plus être, comme on l'a dit[393], le mausolée de Munuza, chef
+sarrazin, qui, ainsi qu'on l'a vu, fut pendant quelque tems à la tête
+du gouvernement des Pyrénées[394]. L'édifice n'a nullement la forme
+d'un tombeau. D'ailleurs, qui aurait élevé ce tombeau? ce ne seraient
+pas les chrétiens, qui avaient à reprocher à Munuza d'avoir fait brûler
+vif un de leurs évêques; ce ne seraient pas non plus les musulmans, qui
+regardaient Munuza comme un traître, et qui machinèrent sa mort. Cet
+édifice est d'une construction postérieure à l'occupation du pays par
+les Sarrazins. L'absence de tout ornement d'architecture ne permet pas
+d'en fixer la date précise; mais tout porte à croire qu'il fut élevé
+par les chrétiens, postérieurement au dixième siècle[395].
+
+ [393] _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 213.
+
+ [394] Voy. ci-devant, p. 36 et suiv.
+
+La seule chose qui nous reste des premières invasions des Sarrazins,
+ce sont des médailles arabes, ayant primitivement servi de
+monnaies. On trouve assez souvent de ces monnaies en Languedoc et
+en Provence; malheureusement elles ne portent ni nom de souverain
+ni nom de gouverneur de province, et ne sont d'aucun secours pour
+l'histoire[395].
+
+ [395] C'est l'opinion M. le baron Taylor, qui a examiné le
+ monument, et dont le jugement est d'un grand poids dans ces
+ matières.
+
+
+Lorsqu'à la fin du neuvième siècle, les Sarrazins s'établirent en
+Provence et se répandirent de là en Dauphiné, en Savoie et en Suisse,
+ils avaient fait dans l'intervalle de grands progrès dans les sciences
+et les arts, et ils en faisaient chaque jour de nouveaux. On ne
+peut nier que les mahométans de l'Espagne, de la Sicile et même de
+l'Afrique, ne fussent alors plus avancés que les chrétiens de France
+et des contrées voisines, en proie à l'anarchie et à tous les malheurs
+qui en sont la suite. Il serait inutile de tracer ici le tableau des
+merveilles que la civilisation enfanta chez les Maures d'Espagne.
+Qui n'a entendu parler de la magnifique mosquée de Cordoue, servant
+aujourd'hui de cathédrale, et qui fut élevée dans la dernière moitié
+du huitième siècle? Qui ne connaît les ponts, les canaux d'irrigation
+et les monumens de tout genre, qui furent érigés en Espagne, à partir
+de cette époque? Ce n'était pas seulement dans les arts proprement
+dits que se montrait la supériorité des Sarrazins; elle se manifestait
+aussi dans les sciences, sans lesquelles il ne peut y avoir de
+véritable civilisation. Les Sarrazins possédaient dans la langue arabe
+des traductions des ouvrages d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, de
+Dioscoride, de Ptolemée; ils avaient même ajouté aux découvertes des
+savans de l'antiquité.
+
+Leur supériorité était avouée par les chrétiens eux-mêmes. L'histoire
+a conservé le souvenir de Sanche, prince de Léon, qui, vers l'an 960,
+étant attaqué d'une maladie incurable, demanda un sauf-conduit au
+khalife Abd-alrahman III, et se rendit à Cordoue, pour y consulter les
+médecins arabes. L'histoire ajoute que Sanche trouva dans le savoir
+de ces médecins tous les secours qu'il en attendait, et que le reste
+de sa vie, il se montra reconnaissant du généreux accueil qu'il avait
+reçu[396]. Vers la même époque, un moine auvergnat, Gerbert, devenu
+plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, allait en Espagne pour
+s'y former à l'étude des sciences physiques et mathématiques; et ses
+progrès furent tels, qu'à son retour, le vulgaire le prit pour un
+sorcier.
+
+ [396] Voy. un autre fait d'un genre analogue dans Maccary,
+ manuscrits arabes, no 704, fol. 96.
+
+Mais un très-petit nombre de personnes, en France, pouvait puiser
+à cette source d'instruction, et la masse du peuple croupissait
+dans l'ignorance. De quel secours pouvaient être pour nos pères les
+bandes sarrazines qui, le fer et la flamme à la main, dévastaient
+nos plus belles provinces? On l'a déjà vu: ces bandes se composaient
+d'aventuriers, venus de tous les pays, et ces hommes avaient pour
+unique objet de s'enrichir de butin. La véritable influence exercée par
+la civilisation arabe ne commença que plus tard, c'est-à-dire à partir
+seulement du douzième siècle, à la suite des guerres des croisades,
+lorsque la religion chrétienne et la religion musulmane, l'Orient et
+l'Occident, étant pour ainsi dire en présence, les peuples de France,
+d'Angleterre, d'Allemagne, sortirent enfin de leur léthargie, et
+manifestèrent le désir de prendre part aux avantages de la civilisation
+sarrazine. La connaissance du grec étant alors perdue en Occident,
+et les traités grecs se trouvant traduits en arabe, des chrétiens
+de France et des contrées voisines se rendirent en Espagne, pour
+transporter en latin les versions arabes. C'est d'après ces traductions
+que, jusqu'au quinzième siècle, on étudia dans nos universités la
+plupart des écrits légués par l'antiquité grecque.
+
+
+Disons cependant quelques mots de certains souvenirs qui se rattachent
+plus ou moins directement à la seconde occupation de notre territoire
+par les Sarrazins. Ces souvenirs, quelque frappans qu'ils aient pu
+être d'abord, doivent l'être moins, aujourd'hui que les monumens qui
+devaient les perpétuer ont nécessairement été altérés par le tems.
+
+Il est à regretter que le château élevé par les Sarrazins, au fond du
+golfe de Saint-Tropès, ait été détruit. Les travaux exécutés dans le
+roc, et dont il reste encore des vestiges, donnent une haute idée de
+la patience des hommes qui l'occupaient. Mais nulle part on n'aperçoit
+d'inscription; nulle part on ne distingue de ces signes écrits que les
+Grecs et les Romains n'oubliaient pas en pareil cas, et que les Arabes
+eux-mêmes surent employer en Espagne et ailleurs.
+
+On a cité quelques châteaux forts, construits sur les lieux élevés,
+et on les a attribués aux envahisseurs; on a également rapporté à
+ces derniers les nombreuses tours qui, dans une grande partie de la
+France et de l'Italie, particulièrement sur les côtes, couronnent
+les montagnes et les collines; on a dit que de ces hauteurs les
+bandes sarrazines, soit à l'aide de feux allumés pendant la nuit,
+soit de toute autre manière, se faisaient part des nouvelles qui les
+intéressaient, et concertaient leurs mouvemens[397]. En effet, les
+auteurs arabes font mention des _rebaths_, ou lieux d'observation,
+élevés dans le Languedoc par Ocba, vers l'an 734[398]. Ainsi, l'opinion
+qui a été émise au sujet de ces tours n'est pas sans quelque fondement;
+mais en général, ne serait-il pas plus naturel d'attribuer les tours
+bâties près des côtes aux chrétiens, qui étaient sans cesse menacés par
+les descentes des pirates, et qui n'ayant pas de moyen de se défendre,
+étaient par là instruits de leur approche et avaient le tems de
+pourvoir à leur sûreté.
+
+ [397] Voy. la _Promenade pittoresque dans le département du Var_,
+ par M. Alphonse Denys. Voy. également ci-devant, p. 56.
+
+ [398] Isidore de Beja fait un récit analogue au sujet du
+ prédécesseur d'Ocba, Alsamah. Voy. à la p. 16.
+
+Nous ne nous arrêterons pas à divers objets conservés jadis
+précieusement en France, et dont on faisait remonter l'origine aux
+Sarrazins. Ces objets consistaient en étoffes de soie, en coffrets
+d'ivoire ou d'argent, en calices de cristal, en armes, etc. Une partie
+de ces objets existe encore dans les trésors des églises ou dans les
+cabinets des curieux. Le prix qu'on y mettait montre la haute idée
+qu'on avait de l'habileté des artistes sarrazins; mais il ne prouve
+pas que pour le moment nos pères cherchassent à les imiter[399].
+D'ailleurs, la plupart de ces objets sont postérieurs au huitième
+siècle[400].
+
+ [399] Nos pères faisaient alors usage de certaines étoffes appelées
+ du nom de _sarrazines_, à cause du pays d'où elles venaient. Voy.
+ Ducange, _Glossaire de la basse latinité_, aux mots _saracenicum_
+ et _saracenum_.
+
+ [400] Telles sont deux timbales que l'on conservait jadis à
+ Narbonne, et avec lesquelles on frappait le jour de la Fête-Dieu.
+ Une histoire manuscrite de Narbonne, par le P. Louis Piquet,
+ et appartenant à M. Jallabert, amateur zélé de Narbonne, porte
+ que ces deux timbales étaient un reste du séjour des Sarrazins
+ dans cette ville; mais les légendes marquées sur les timbales
+ annoncent qu'elles ont été fabriquées en Egypte ou en Syrie, sous
+ la domination des sultans mamelouks; elles sont par conséquent du
+ treizième siècle au plus tôt.
+
+Le second séjour des Sarrazins n'a pas dû être sans influence sur
+l'agriculture. On ne trouve ni en Provence ni en Dauphiné aucune trace
+de ces magnifiques canaux d'irrigation, qui font encore la richesse de
+Murcie, de Valence, de Grenade. Mais sans doute, dans le cours d'une si
+longue occupation, il se trouva parmi les envahisseurs quelques hommes
+amis de l'humanité, qui cherchaient à faire jouir leur nouvelle patrie
+des avantages de l'ancienne.
+
+On dit que le blé noir, autrement appelé blé-sarrazin, qui forme
+aujourd'hui une des productions les plus importantes de nos campagnes,
+est originaire de la Perse; que de là il passa en Égypte, et qu'après
+avoir parcouru, avec les conquérans arabes, tout le littoral de
+l'Afrique, il pénétra avec eux en Espagne et de là en France. Chacun
+sait que cette plante précieuse peut servir à la fois d'engrais et de
+fourrage, et que sa graine fournit une farine qu'on peut convertir en
+bouillie.
+
+On attribue aux Sarrazins établis en Provence l'art d'exploiter le
+chêne-liège, très-abondant dans la forêt qui a retenu d'eux le nom
+de _forêt des Maures_; cet arbre était depuis long-tems cultivé en
+Catalogne, et il constitue encore aujourd'hui une des principales
+richesses des environs du Fraxinet[401].
+
+ [401] Le centre de cette industrie est dans le village même
+ de la Garde-Freinet. Voy. la _Statistique du département des
+ Bouches-du-Rhône_, t. IV, p. 18.
+
+Les Sarrazins donnèrent peut-être une nouvelle activité à l'art
+d'extraire du pin maritime, de tout tems très-commun en Provence,
+notamment dans la forêt des Maures, la résine réduite à l'état de
+goudron, et servant à calfater les navires. Le nom de _quitran_,
+que le goudron porte encore en Provence, vient des Arabes. Il est à
+croire que les Sarrazins entretenaient une marine au fond du golfe de
+Saint-Tropès, afin d'avoir leurs communications libres par mer[402].
+
+ [402] Sur l'exploitation du pin chez les anciens, voy. Pline le
+ naturaliste, liv. XVI, no 16 et suiv. C'est à tort que l'auteur
+ de la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. IV, p.
+ 18, semble croire que l'exploitation du pin était inconnue avant le
+ moyen-âge.
+
+On a, dans un autre genre, attribué aux Sarrazins le renouvellement de
+la race des chevaux du midi de la France, notamment de la Camargue.
+Il paraît qu'en effet les chevaux actuels de la Camargue proviennent
+d'un croisement entre les jumens du pays et des chevaux andalous. Or,
+les flottes sarrazines, lorsqu'elles se mettaient en mer, devaient
+emmener des chevaux, afin qu'arrivés à leur destination, les hommes
+de l'équipage pussent faire des courses dans l'intérieur des terres.
+Une lettre du pape Léon III à Charlemagne fait mention d'une escadre
+sarrazine qui était descendue dans une île voisine de la côte de
+Naples, ayant à bord quelques _chevaux maurisques_[403]. Il est vrai
+que le pape ajoute que l'escadre étant obligée de remettre à la voile
+sans pouvoir ramener les chevaux, ces malheureux animaux furent mis à
+mort[404]. En effet, un des articles du code militaire des mahométans
+est ainsi conçu: «Lorsque vous vous retirerez d'un pays ennemi, vous
+n'y laisserez ni chevaux, ni bestiaux, ni fourrages, ni provisions, ni
+rien de ce qui pourrait tourner à la défense de l'ennemi[405].»
+
+ [403] _Caballi maurisci._
+
+ [404] Voy. la _Critique des annales de Baronius_, par le P. Pagi, à
+ l'an 813, no 20 et suiv.
+
+ [405] Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p.
+ 60.
+
+Nous penchons à croire que c'est plus tard qu'eut lieu le
+renouvellement de la race des chevaux de Provence; c'est-à-dire à
+l'époque où ce pays et la Catalogne appartenant au même prince, il
+était facile de les faire participer aux avantages l'un de l'autre.
+Ce qui le prouve, c'est que la race actuelle est désignée par les
+habitans sous le nom d'_egos_, mot qui est le même que l'espagnol
+_yegua_, appliqué à la jument. D'ailleurs il est fait mention, dans
+une charte de l'an 1184, c'est-à-dire de l'époque dont nous parlons,
+de deux taureaux catalans qui se trouvaient dans une des fermes de la
+Camargue[406].
+
+ [406] Voy. la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t.
+ IV, p. 24. L'auteur du reste émet une opinion un peu différente de
+ celle que nous exprimons ici.
+
+On peut également faire remonter le renouvellement de la race des
+chevaux du pays des Landes à l'époque où les guerriers de la Gascogne
+allant presque toutes les années au-delà des Pyrénées, pour seconder
+les chrétiens leurs frères dans leurs efforts contre les Maures,
+avaient la facilité de s'y procurer tout ce qui pouvait enrichir leur
+patrie.
+
+La Provence offre encore à l'attention des curieux divers usages
+particuliers au pays, et qu'on a cru un reste du séjour des Sarrazins.
+Ce sont certaines danses qui s'exécutent le soir et dans la nuit;
+ces danses varient suivant les localités; mais elles s'accordent en
+ce qu'on y voit figurer un danseur entre deux danseuses, présentant
+alternativement une orange à chacune d'elles; ou bien ce sont des
+hommes et des femmes placés sur deux files, et qui dansent en se
+croisant. La personne placée à la tête de chaque file fait des gestes
+qui sont successivement imités par les autres. Il existe encore une
+espèce de danse guerrière, dans laquelle deux hommes brandissent
+chacun une épée, et s'agitent de manière à figurer des guerriers qui
+veulent enlever une bergère, ou qui essaient de la défendre contre son
+ravisseur[407].
+
+ [407] _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. III,
+ p. 208 et suiv. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la
+ France_, t. III, p. 360, t. IV, p. 197.
+
+Ou ces danses n'ont pas été introduites par les Sarrazins, ou bien
+elles ont perdu leur caractère primitif. En Orient et dans les contrées
+du Midi, l'esprit de jalousie ne permet pas aux femmes et aux filles de
+se mêler ainsi avec les hommes; les femmes figurent dans les danses et
+les fêtes, mais elles figurent seules; d'ailleurs ce sont des femmes
+exclues du sein de la société. Quant à la danse guerrière, c'est un
+reste des usages des anciens, chez qui ces sortes de danses étaient
+fort recherchées[408].
+
+ [408] Burckhardt, _Voyages en Arabie_, traduct. franç., t. III, p.
+ 60 et 182, a donné des détails fort intéressans sur les danses en
+ usage parmi les Bédouins.
+
+
+C'est ici le lieu d'examiner si, à la suite des invasions des
+Sarrazins, il se forma quelque colonie de ce peuple chez nous. On
+a cité plusieurs de ces colonies; et en effet, il est probable que
+dans le cours d'invasions souvent malheureuses, quelques détachemens
+sarrazins furent coupés du gros de l'armée et obligés de mettre bas
+les armes. Mais l'histoire ne nous ayant transmis le souvenir d'aucune
+de ces colonies, quel moyen avons-nous aujourd'hui de suppléer à son
+silence? Les Sarrazins ne sont pas les seuls qui aient envahi notre
+territoire. Sans parler des hordes barbares qui les avaient précédés,
+les Normands et les Hongrois ne se montrèrent-ils pas aussi acharnés
+qu'eux? On peut également citer les peuples de race germaine, notamment
+les Saxons, dont un grand nombre de familles, d'après le témoignage
+de l'histoire, furent transplantées par Charlemagne dans différentes
+provinces de l'empire. Pour distinguer ces différentes races, il
+faudrait que leurs descendans eussent conservé quelques restes de leur
+langage et de leurs usages. Mais, dans un pays comme la France, où
+toutes les provinces se tiennent, et où tout tend à la longue à prendre
+une physionomie uniforme, comment ces différences se seraient-elles
+maintenues si long-tems? D'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu, les bandes
+sarrazines comptaient dans leur propre sein plusieurs races et
+plusieurs croyances particulières.
+
+Nous ne pensons pas qu'il existe maintenant en France de population
+dont on puisse, d'une manière certaine, faire remonter l'origine aux
+bandes sarrazines. On a cité une peuplade qui habite les bords de la
+Saône, entre Mâcon et Lyon, particulièrement celle qui est établie
+sur la rive gauche, et on a prétendu que cette peuplade provient
+d'un détachement qui, sous Charles-Martel, ne put, avec le reste de
+l'armée, regagner les Pyrénées. On a fait mention de quelques usages
+particuliers à cette peuplade; on a même relevé quelques expressions
+qu'on a cru d'origine arabe[409]. Mais les expressions qui ont été
+signalées dérivent du latin ou du vieux français, ou ont une origine
+absolument inconnue. Quant aux usages, ils ne renferment rien qui
+ne puisse s'appliquer aussi bien aux Bohémiens ou à toute autre race
+étrangère[410].
+
+ [409] Voy. la dissertation de M. Riboud, dans le t. V des _Mémoires
+ de la Société des antiquaires_, p. 1 et suiv.
+
+ [410] Sur les Bohémiens, voy. la lettre curieuse de M. Walckenaer,
+ _Nouvelles Annales des Voyages_, t. LX, p. 64 et suiv.
+
+Il y a plus, si nous consultons l'histoire, elle nous dira que jamais
+colonie de Sarrazins n'exista là où l'on place celle-ci. Dans la
+première moitié du dixième siècle, à l'époque où les Sarrazins, les
+Normands et les Hongrois, s'étaient, pour ainsi dire, donné rendez-vous
+dans notre infortunée patrie, et que chacun de leur côté, ils
+entassaient ruines sur ruines, l'histoire affirme que les environs de
+Tournus et de Mâcon, par un privilége particulier, furent à l'abri de
+ces épouvantables dévastations; et que c'est là que les évêques et les
+moines accouraient de toutes les parties de la France avec les reliques
+des saints, et les trésors des églises[411]. Si une colonie sarrazine
+s'était trouvée dans le pays, comme l'éloignement qu'on a cru remarquer
+entre la population actuelle et les populations voisines aurait été
+alors encore plus sensible, est-ce là que les chrétiens pressés de
+toute part auraient cherché un refuge?
+
+ [411] Voy. le recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet,
+ t. IX, p. 7, 565, 669, etc.
+
+Nous rejetons également l'opinion de ceux qui ont rattaché aux
+invasions sarrazines la classe d'hommes établis dans le Bigorre et
+dans les contrées voisines des Pyrénées, et qu'on appelle _Cagots_.
+Les Cagots, qui ont subsisté jusqu'à ces derniers tems, formaient
+une classe à part, et passaient pour être en proie à des maladies
+contagieuses. Le savant de Marca supposa qu'ils étaient un reste
+des Sarrazins, et il faisait dériver leur nom de _caas-goths_, ou
+chasseurs de goths. Mais les Cagots sont appelés dans le pays du nom de
+_Christaas_, ou de chrétiens; ce qui a donné lieu à un savant de nos
+jours de penser que c'étaient des chrétiens primitifs, qui n'étaient
+jamais sortis de leurs montagnes, et qui, n'adoptant pas les pratiques
+mises plus tard en usage par le reste de la population, avaient fini
+par se trouver isolés[412]. Quoi qu'il en soit, l'opinion de Marca est
+insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots à ce
+grand nombre de peuplades éparses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs,
+sous les noms de _Caqueux_, _Cacous_, _Capots_, etc.,[413].
+
+ [412] Voy. la lettre que M. Walckenaer a insérée dans les
+ _Nouvelles annales des Voyages_, t. LVIII, p. 326 et suiv.
+
+ [413] Comparez l'_Histoire de France_, par M. Michelet, t. I, p.
+ 495, et les _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 217.
+ Ce que nous avons dit de la prétendue colonie sarrazine des bords
+ de la Saône, et des Cagots, s'applique également à une certaine
+ peuplade établie sur les bords de la Loire, dans la presqu'île
+ nommée le Véron, entre la Loire et la Vienne. Voy. le _Voyage aux
+ Alpes maritimes_, par M. Emm. Fodéré, t. I, p. 45 et suiv.
+
+Nous ne parlons pas ici des Maures d'Espagne, qui, sous Henri IV,
+émigrèrent en France, particulièrement dans les provinces méridionales
+du royaume. On sait que le roi d'Espagne, Philippe III, ne voulant plus
+tolérer dans ses états des hommes qui étaient en opposition avec la
+religion dominante, et qui, bien que faisant la richesse et la force
+du pays, pouvaient, par leurs relations avec l'empire ottoman, alors
+formidable, mettre le royaume en danger, ces hommes, au nombre de plus
+d'un million, furent obligés de renoncer à leur patrie. Cent cinquante
+mille d'entre eux franchirent les Pyrénées et entrèrent en France.
+Mais le gouvernement leur permit seulement de traverser le royaume.
+Presque tous se rendirent en Afrique ou dans les provinces de l'empire
+ottoman; ceux qui restèrent en France embrassèrent le christianisme et
+se fondirent dans la masse de la population[414].
+
+ [414] Comparez Chenier, _Recherches historiques sur les Maures_, t.
+ II, p. 385, et M. Capefigue, _Richelieu, Mazarin, la Fronde et le
+ règne de Louis XIV_, t. I, p. 31, 88 et suiv.
+
+
+La littérature arabe n'a-t-elle exercé aucune influence sur la
+littérature des peuples du midi de l'Europe? On a attribué aux nomades
+de l'Arabie le premier emploi de la rime, des poésies amoureuses et
+des chants de guerre. En effet, c'est vers les derniers tems du séjour
+des Sarrazins en France, que commencèrent à se former la langue d'oc
+et la langue d'oil; la langue latine n'existait plus que dans les
+livres, et la langue germanique était tombée en désuétude. L'influence
+arabe dut s'exercer principalement sur la langue d'oc, commune aux
+peuples du midi de la France et de la Catalogne, d'abord parce que ce
+furent les pays où les Sarrazins se maintinrent plus long-tems; de
+plus, parce que la littérature des troubadours paraît avoir précédé
+les autres littératures de l'Europe moderne. Mais cette influence ne
+dut devenir vraiment sensible qu'après l'entière expulsion des Arabes
+du sol français. Les monumens de la littérature romane qui nous sont
+parvenus, sont tous postérieurs à la première moitié du dixième siècle;
+et sans doute, l'occupation d'une partie du royaume par les Sarrazins
+n'eut d'abord d'autre effet que d'entraver le développement d'une
+civilisation qui tendait à se communiquer à toute la société chrétienne
+de cette époque[415].
+
+ [415] Nous empruntons quelques-unes de ces observations à M.
+ de Sismondi, _Histoire de la littérature des peuples du midi de
+ l'Europe_.
+
+A l'égard des mots d'une origine incontestablement arabe qui se
+sont introduits dans la langue française, par exemple l'expression
+_salam alayk_ (salamalek), qui signifie _salut à toi_, et à laquelle
+l'interlocuteur répond _alayk alsalam_, ou _sur toi le salut_, ces
+mots ont pu s'introduire en France postérieurement aux invasions des
+Sarrazins, et pendant les guerres des croisades. Il ne faut pas oublier
+que les relations entre la France et les Sarrazins n'ont pas cessé
+avec les invasions de ces derniers; bien au contraire, ces relations
+n'ont fait que s'accroître, et leurs effets ont dû être d'autant
+plus puissans, qu'en général, à la différence des anciennes, elles
+reposaient sur des rapports de commerce et d'amitié.
+
+Un effet de la domination passagère des Sarrazins que l'on ne saurait
+méconnaître, c'est la création d'une foule de seigneuries et de
+fortunes dont il existe encore des débris. Les Sarrazins s'étaient
+mis en possession de vallées fertiles et riches; d'autres contrées,
+par suite d'une politique barbare, avaient été entièrement dévastées;
+il était naturel que les personnes qui avaient aidé à l'expulsion des
+barbares eussent part aux terres conquises. C'est ce qui eut lieu dans
+les diocèses de Grenoble, de Gap, et dans la Basse-Provence[416]. C'est
+ce qui avait déjà été mis en usage dans les provinces septentrionales
+de l'Espagne.
+
+ [416] Seulement il est bon de rappeler l'erreur de certains
+ écrivains qui, voulant flatter la vanité de quelques anciennes
+ familles, ont fait remonter l'origine de ces fortunes jusqu'avant
+ Charlemagne. Voy. ci-devant, p. 82. C'est encore à tort que
+ d'autres écrivains, attribuant à ce genre de conquêtes une
+ influence qu'elles n'ont pas eue, y ont rattaché l'établissement
+ des franchises municipales et de l'esprit de liberté qui se
+ firent remarquer dans le midi de la France plutôt qu'ailleurs. Ces
+ franchises étaient un reste de la domination romaine, et se sont
+ toujours conservées d'une manière plus ou moins intacte dans la
+ Provence et le Languedoc. Voyez l'_Histoire du Droit municipal en
+ France_, par M. Raynouard, Paris, 1829, 2 vol. in-8º.
+
+Cette manière d'arriver à l'opulence paraissait tellement naturelle,
+que les princes et les grands s'en étaient fait comme une branche
+de revenu, et qu'on spéculait sur une expédition tentée contre les
+infidèles, comme maintenant on spéculerait sur l'armement d'un navire.
+En 1034, le comte d'Urgel, Ermengaud IIe, fait don à un monastère
+de ses états de la dîme de toutes les prises qu'il fera sur les
+mécréans[417]. En 1074, le pape Grégoire VII écrit aux grands d'Espagne
+pour leur annoncer qu'il investissait d'avance Ebles II, comte de
+Roucy, de toutes les terres que celui-ci parviendrait à enlever aux
+Sarrazins, à condition qu'Ebles déclarerait les tenir du saint-siége,
+et qu'il lui paierait un tribut annuel[418].
+
+ [417] Bibliothèque royale, grand recueil des chartes, cartulaire
+ majeur de Saint-Michel de Cuxa, fol. 111 verso.
+
+ [418] _Art de vérifier les Dates_, t. III, 2e partie, p. 273.
+
+
+En somme, il semble que l'influence exercée directement par les
+Sarrazins ne fut pas aussi considérable qu'on serait tenté de le
+croire d'abord. Les dégâts mêmes qu'ils commirent, quelque affreux
+qu'ils fussent, s'affaiblirent en présence de ceux des Normands
+et des Hongrois; ils furent même inférieurs à ceux des Normands,
+puisque ceux-ci, bien que venus plus tard, eurent un théâtre plus
+vaste, et se maintinrent avec moins d'interruption. D'ailleurs, ce
+n'est pas le souvenir des maux causés par les Sarrazins qui resta
+gravé le plus profondément dans les esprits; pendant long-tems on
+songea de préférence aux lumières, aux exploits et à la puissance
+des Sarrazins; ce fut au point que le nom de _sarrazin_ et les noms
+de _païen_ et de _romain_, se confondirent dans les esprits[419], et
+que le vulgaire attribua aux Sarrazins tout ce qui apparaissait de
+grand et de colossal. On sait que la ville d'Orange offre encore des
+restes imposans de la domination romaine. Un poème manuscrit fait de
+ce magnifique monument un _ouvrage sarrazin_. Il en a été de même des
+anciens murs romains de Vienne en Dauphiné[420]. Encore aujourd'hui,
+dans le midi de la France, chaque fois qu'on retire de la terre
+quelqu'une de ces larges briques, par lesquelles les Romains avaient
+coutume de recouvrir la toiture de leurs édifices, le peuple, dans les
+pays mêmes où les mahométans n'ont peut-être jamais mis les pieds, ne
+manque pas de donner à ces débris le nom de _tuile sarrazine_.
+
+ [419] Voy. le _Roman de Garin le Loherain_, publié par M. Paulin
+ Paris, t. I, p. 88, et t. II, p. 57 et 199.
+
+ [420] Voy. l'_Histoire de la ville de Vienne_, par M. Mermet, 2e
+ partie, 1833, in-8º, p. 148 et suiv.
+
+Le souvenir des invasions des Normands et des Hongrois n'existe plus
+que dans les livres. D'où vient que le souvenir des Sarrasins est resté
+présent à tous les esprits? Les Sarrazins se montrèrent en France avant
+les Normands et les Hongrois, et leur séjour se prolongea après les
+incursions des uns et des autres. Les premières invasions des Sarrazins
+sont empreintes d'un tel caractère de grandeur, qu'on ne peut en lire
+le récit sans émotion. Les Sarrazins, à la différence des Normands
+et des Hongrois, marchèrent long-tems à la tête de la civilisation;
+de plus, lorsqu'ils eurent cessé d'occuper notre territoire, ils
+continuaient à être un sujet d'épouvante pour nos côtes; enfin, les
+guerres qu'ils soutinrent pendant les croisades en Espagne, en Afrique
+et en Asie, durent ajouter à leur nom un nouvel éclat. Mais toutes ces
+raisons seraient insuffisantes pour expliquer la grande place que le
+nom sarrazin remplit encore en Europe dans la mémoire des hommes. La
+cause, la véritable cause d'un fait si singulier, c'est l'influence
+qu'exercèrent au moyen-âge les romans de chevalerie, influence qui
+s'est maintenue plus ou moins jusqu'à nos jours.
+
+
+Maintenant que les romans de chevalerie sont presque oubliés, nous
+avons de la peine à nous rendre compte de l'effet qu'ils produisirent.
+Mais au moyen-âge, ces romans formaient presque l'unique lecture de la
+noblesse et même du peuple. C'est là que les guerriers et les hommes
+qui se piquaient d'élévation dans les sentimens, allaient chercher des
+leçons de valeur et de générosité; c'est là que les personnes de l'un
+et de l'autre sexe se formaient à la galanterie, qualité qui tenait
+alors une place très-importante dans les moeurs publiques. En général,
+les monumens de l'antiquité classique étaient perdus de vue; on
+dédaignait même les chroniques nationales qui auraient pu mettre sur la
+voie de la vérité.
+
+Les romans de chevalerie, dont une partie seulement nous est parvenue,
+furent écrits dans les onzième, douzième et treizième siècles. La
+plupart étaient en vers, et n'étaient pas seulement lus des personnes
+de toutes les classes; des chanteurs ambulans, nommés _jongleurs_,
+allaient de ville en ville, de bourg en bourg, et les récitaient en
+présence du peuple assemblé. Il n'y avait presque pas de fête dans
+les châteaux et dans les villages, où quelque morceau de ce genre ne
+fût exposé à l'admiration populaire. Ce sont ces mêmes récits qui,
+plus tard, reproduits par la plume des poètes italiens, surtout de
+l'Arioste, ont continué, sous une nouvelle forme, à circuler dans
+toutes les bouches.
+
+On sait que les guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne,
+qui forment le sujet d'une grande partie des romans de chevalerie,
+furent principalement dirigées contre les Frisons, les Bavarois,
+les Saxons et les autres peuples germains et slaves, qui sans cesse
+menaçaient de forcer les barrières de l'empire. Mais, à l'époque où
+les romans de chevalerie furent composés, il n'existait plus d'empire
+français; la France était à peu près réduite à ses limites actuelles;
+et les hommes qui voulaient signaler leur valeur allaient combattre les
+mécréans, soit sur les bords de l'Èbre, du Tage, ou du Guadalquivir,
+soit sur ceux du Jourdain, de l'Oronte et du Nil. Comme les auteurs
+de romans de chevalerie écrivaient surtout pour les gens de guerre et
+pour les personnes qui aimaient à figurer dans les tournois et les
+exercices militaires, ils se crurent obligés de mettre en scène les
+idées et les moeurs de leur tems. Dès lors, les noms de Roland et des
+héros qui, depuis Charlemagne, étaient pour ainsi dire en possession
+d'enflammer les imaginations, ne furent plus qu'une espèce de thème,
+auquel venaient se rattacher les grands coups de lance et les triomphes
+des guerriers de l'époque. Les poètes avaient même fini par comprendre,
+sous la dénomination de Sarrazins, les Saxons et les autres peuples du
+Nord, qui avaient été successivement en lutte avec la France[421].
+
+ [421] Quelques-unes de ces idées se trouvaient déjà dans les
+ articles que M. Fauriel inséra, en 1832, dans la _Revue des
+ Deux-Mondes_, relativement aux épopées provençales.
+
+Il fut donc admis en principe que tous les exploits des paladins et
+des braves de l'âge héroïque de notre histoire avaient eu lieu contre
+les Sarrazins. Il ne s'agit plus que de multiplier les occasions où
+ces braves pourraient se signaler. Presque chaque ville du midi de
+la France et de l'Italie fut censée avoir eu son émir et son prince
+sarrazin, ne fût-ce que pour ménager aux preux de la chrétienté le
+mérite de les déposséder[422]. On fit même intervenir les Sarrazins
+dans les combats et les tournois des chrétiens, en un mot, dans tous
+les lieux de la terre où il y avait quelque laurier à cueillir. Il
+y a plus, afin de relever la gloire des chevaliers chrétiens, qui
+naturellement finissaient par l'emporter, on rehaussa le caractère
+de quelques-uns des chevaliers sarrazins; on en fit des modèles de
+noblesse et de générosité[423]; enfin on ne reconnut de supérieur à
+leur courage que le courage surhumain de Renaud et de Roland.
+
+ [422] Voy. le _roman de Philomène_, déjà cité.
+
+ [423] Dans le roman de _Partenopeus de Blois_, le héros chrétien
+ du poème est pris d'une manière traîtreuse par quelques Sarrazins.
+ Aussitôt le chef de l'armée sarrazine vient se remettre entre
+ les mains du roi de France, et déclare qu'il est prêt à subir le
+ traitement que le roi voudra lui infliger en représailles. Le même
+ trait est raconté d'un autre roi sarrazin. Voy. le _Journal des
+ Savans_, décembre, 1834, p. 728, article de M. Raynouard.
+
+Ici encore on retrouve la preuve de la supériorité morale des Maures
+d'Espagne. Quelques chroniqueurs espagnols rapportent que, vers l'an
+890, le roi des Asturies, Alphonse-le-Grand, ne trouvant point parmi
+les chrétiens d'homme assez éclairé pour élever dignement son fils
+et héritier présomptif, fit venir de Cordoue deux Sarrazins pour lui
+servir de précepteurs. Une idée analogue se retrouve peut-être dans un
+roman de chevalerie relatif à Charlemagne, où il est dit que Charles,
+encore enfant, se rendit chez les Maures, ce qui donna probablement
+lieu de croire à nos pères que ce prince, à l'aide des lumières qui
+distinguaient alors les mahométans, s'était mis en état de renouveler
+la face de l'occident[424].
+
+ [424] Voy. le _Roman des enfances de Charlemagne_, par Girard
+ d'Amiens, manusc. français de la Biblioth. roy., no 7188, fol. 30,
+ verso.
+
+Ce n'est guère que depuis quelques siècles qu'on est revenu à l'étude
+des documens originaux de l'histoire nationale; et c'est seulement
+depuis environ cent cinquante ans que la critique a pour toujours fait
+justice des contes mis en circulation par les romans de chevalerie.
+On est étonné de voir l'illustre Mabillon hésiter sur la fausseté de
+certains épisodes du poème de _Guillaume-au-Court-Nez_, et ranger dans
+le domaine de l'histoire la prétendue occupation du midi de la France
+par les Sarrazins, sous Charlemagne[425].
+
+ [425] _Annales Benedictini_, t. II, p. 369.
+
+Assurément, si les Moussa, les Tharec, les Abd-alrahman et les Almansor
+revenaient au monde, ils seraient bien étonnés de voir le changement
+qui s'est opéré en Europe dans la position respective des chrétiens et
+des musulmans. Mais cette première impression effacée, ils seraient
+agréablement surpris de la large place que nos vieux romanciers ont
+accordée à leurs exploits; et leur ame, habituée aux grandes choses,
+rendrait hommage à un sentiment de courtoisie qui ennoblit les moeurs
+barbares de nos pères, et qui semble disparaître chaque jour.
+
+ FIN.
+
+
+
+
+ADDITIONS ET CORRECTIONS.
+
+
+Page 3. La note deuxième doit être ainsi conçue: «Procope, _Histoire
+de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10; et M. Dureau de Lamalle,
+_Recherches sur l'histoire de la partie de l'Afrique septentrionale,
+connue sous le nom de régence d'Alger_, par une commission de
+l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; Paris, 1835, t. I, p.
+114 et suiv.»
+
+_Ibid._ Lisez ainsi la note 3: «Voy. les témoignages mentionnés par
+Ibn-Khaldoun, dans l'extrait déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien
+qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne partage pas cette opinion. Voy. aussi
+l'article _berber_ de l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac.»
+
+Page 21. Le premier alinéa doit commencer ainsi: «Des documens qui
+remontent à une assez haute antiquité, font mention de la destruction
+du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, etc.»
+
+Page 51. Au bas de la page, ajoutez en note: «Voyez Conde, _Historia_,
+t. I, p. 89.»
+
+Page 176. A la fin du dernier alinéa, ajoutez en note: «On lit dans
+une charte de l'abbaye de Saint-Victor, à Marseille, à l'année 1005,
+ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet populum christianum flagellare
+per sævitiam paganorum, gens barbara in regno provinciæ irruens,
+circumquaque diffusa vehementer invaluit, ac munitissima quæque loca
+obtinens et inhabitans, cuncta vastavit, ecclesias et monasteria
+plurima destruxit, et loca quæ prius desiderabilia videbantur in
+solitudinem redacta sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum,
+habitatio postmodum coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima
+collectio_, t. I, p. 369. D'un autre côté, voici quel était, en 975,
+l'état de l'église de Fréjus, d'après une charte rédigée au moment
+où le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas
+Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem
+redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius fuerunt
+effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel possessiones
+quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum paginæ, desunt
+regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia testimonia, aut vetustate
+consumpta aut igne perierunt, nihil aliud nisi tantum solo episcopatus
+nomine permanente. _Gallia Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82.»
+
+Page 230, note. A propos de l'origine du mot _sarrazin_, ajoutez ces
+mots: «Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer que
+d'après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., la partie
+de l'Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès avant notre
+ère, comme elle l'est encore de nos jours, habitée par des tribus
+arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait donc également
+possible que la dénomination d'_orientaux_ eût servi à distinguer les
+nomades restés dans la presqu'île, de ceux qui avaient traversé la mer
+Rouge. Encore aujourd'hui que l'Égypte est occupée par les Arabes, la
+contrée située à l'orient du Delta est nommée _scharkyé_ ou orientale,
+et la partie comprise dans le Delta, _gharbyé_ ou occidentale. C'est
+ainsi que les Goths, dès avant leur départ des pays qu'ils occupaient
+au nord de l'Europe, s'étaient divisés en _Ostrogoths_ ou Goths de
+l'est, et _Visigoths_ ou Goths de l'ouest; mais la difficulté qui
+résulte du passage de Nonnosus existe toujours.»
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ Pag.
+
+ Dédicace v
+
+ Introduction ix
+
+ PREMIÈRE PARTIE. Premières invasions des Sarrazins
+ en France, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et
+ de tout le Languedoc, en 759 1
+
+ DEUXIÈME PARTIE. Invasions des Sarrazins en France,
+ depuis leur expulsion de Narbonne jusqu'à leur établissement
+ en Provence, en 889 85
+
+ TROISIÈME PARTIE. Établissement des Sarrazins en Provence,
+ et incursions qu'ils font de là en Savoie, en Piémont
+ et dans la Suisse, jusqu'à leur expulsion
+ totale de France 157
+
+ QUATRIÈME PARTIE. Caractère général des invasions
+ sarrazines, et conséquences qui en furent la suite 229
+
+ Des peuples qui prirent part à ces invasions: les Arabes 229
+ --les Berbers 232
+ --les Germains, les Slaves, etc. 233
+
+ Commerce des esclaves 235
+
+ Les juifs prirent-ils part à ces invasions? 241
+
+ Langages et religions des envahisseurs 242
+
+ Motifs qui faisaient agir les conquérans 249
+
+ Costume des conquérans 251
+
+ Partage du butin 253
+
+ Sort des chrétiens qui tombaient entre les mains des
+ Sarrazins 254
+
+ Sort des Sarrazins qui tombaient entre les mains des
+ chrétiens 262
+
+ Servage et esclavage en France 265
+
+ Système d'administration établi par les Sarrazins 270
+
+ Impôts 279
+
+ Manière dont s'opéraient les invasions sarrazines 286
+
+ Traces qui restent de ces invasions 289
+
+ Progrès dans l'agriculture 296
+
+ Races des chevaux 298
+
+ Danses 300
+
+ Colonies sarrazines en France 301
+
+ Influence des Arabes sur la littérature française 306
+
+ L'influence des invasions sarrazines en général exagérée 309
+
+ Cette exagération est l'ouvrage des romans de chevalerie 311
+
+ Grande place que les Sarrazins occupent dans ces romans 313
+
+ Additions et corrections 319
+
+
+
+
+Note de transcription détaillée:
+
+Cette version électronique comporte les corrections suivantes:
+
+ p. xxix, «Narbonam et Carcassonam» corrigé en
+ «Carcassonam et Narbonam» (note no 14),
+ p. 8 et 61, «Pépin» harmonisé en «Pepin»,
+ p. 12, «Béjà» corrigé en «Beja» («évêque de Beja»),
+ p. 14, «Beziers» corrigé en «Béziers»,
+ p. 18, «Paul, diacre,» corrigé en «Paul Diacre,» (note no 42),
+ p. 30, «Acheri» corrigé en «Achery» («Spicilège de d'Achery»,
+ note no 57),
+ p. 40, «Ausonne» corrigé en «Ausone»
+ («ces vers d'Ausone», note no 66),
+ p. 39, «Bouches-du-Rhônes» corrigé en «Bouches-du-Rhône»,
+ p. 71, «il» corrigé en «ils» («qu'ils accablèrent»),
+ p. 74, «Voyage» corrigé en «Voyages» («Voyages en Arabie»,
+ note no 111),
+ p. 79, «Refugié» corrigé en «Réfugié» («Réfugié en Afrique»),
+ p. 94, ajout d'un «d» manquant dans «C'est sans doute de là»,
+ p. 94, «christiana» harmonisé en «Christiana» («Gallia Christiana»,
+ note no 129),
+ p. 101, «secourera» corrigé en «secourra» («Dieu vous secourra»),
+ p. 128, «rebellion» corrigé en «rébellion» («Quand la rébellion»),
+ p. 133, ajout de «dom» dans «Recueil de dom Bouquet» (Note no 184),
+ p. 164, «fut» corrigé en «furent» («la France et l'Italie furent»),
+ p. 173, «mersio» corrigé en «messio» («pæninam messio falcem»),
+ p. 175, «rebellions» corrigé en «rébellions»
+ («les rébellions sans cesse renaissantes»),
+ p. 210, «Voyages» corrigé en «Voyage» («Voyage dans les départemens du
+ midi de la France», note no 282),
+ p. 220, «japer» corrigé en «japper» («ils semblaient japper»),
+ p. 230, «OElsner» corrigé en «Oelsner» («mémoire de M. Oelsner»),
+ p. 279, «arrogé» corrigé en «arrogés»
+ («s'étaient arrogés les revenus»),
+ p. 300, «tauraux» corrigé en «taureaux» («deux taureaux catalans»).
+
+Les erreurs évidentes de ponctuation ont été corrigées silencieusement;
+certains point manquants, comme dans «ibid.» ou «t.» ont été ajoutés.
+
+À l'exception des corrections mentionnées ci-dessus, l'orthographe, la
+ponctuation et l'accentuation n'ont pas été harmonisées, comme dans par
+exemple:
+
+ Guillaume... au court-nez / au-court-nez / au court nez
+ Spicilège / Spicilége
+ Aaron-Alraschid / Aaron-alraschid
+
+Plusieurs notes contenaient quelques mots écrits en arabe. Ceux-ci n'ont
+pas fait l'objet d'une transliterration en caractères latins puisque
+cela est déjà fait lors du renvoi à la note; ils ont été remplacé par
+«<mot en arabe>».
+
+Les «additions et corrections» mentionnées à la fin du livre ont été
+intégrées à l'ouvrage.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by
+Joseph Toussaint Reinaud
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43306 ***
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@@ -1,8769 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by
-Joseph Toussaint Reinaud
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Invasions des Sarrazins en France
- et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse,
- pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère
-
-Author: Joseph Toussaint Reinaud
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43306]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Bibimbop and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Note de transcription:
-
- Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées. Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre.
-
-
-
-
- INVASIONS
- DES SARRAZINS
- EN FRANCE
- ET
- DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET EN SUISSE.
-
-
-
-
- Ouvrage du même auteur se trouvant à la même librairie:
-
- _Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas
- et d'autres cabinets; considérés et décrits d'après leurs rapports
- avec les croyances, les moeurs et l'histoire des nations musulmanes._
-
- Paris, 1828, deux vol. in-8º, avec dix planches. Prix: 18 fr.
-
-
- IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPRÉ,
- Rue Saint-Louis, No 46, au Marais.
-
-
-
-
- INVASIONS
- DES SARRAZINS
- EN FRANCE
- ET
- DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE,
- PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SIÈCLES DE NOTRE ÈRE,
- D'APRÈS LES AUTEURS CHRÉTIENS ET MAHOMÉTANS,
-
- PAR M. REINAUD,
- MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET
- BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX
- DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE, ETC.
-
-
- [Illustration]
-
-
- PARIS,
- A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPRÉ,
- Rue Vivienne, 2.
-
-
- 1836.
-
-
-
-
- A
- Monsieur Raynouard,
-
- MEMBRE DE L'INSTITUT,
-
- L'ILLUSTRE ÉDITEUR DES POÉSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR
- DES MONUMENS DE LA LITTÉRATURE ROMANE.
-
- HOMMAGE DE SON CONFRÈRE.
-
-
-
-
-INTRODUCTION.
-
-
-Il fut un tems où la France était continuellement exposée aux attaques
-et aux violences d'un peuple étranger; et ce peuple, qui déjà avait
-subjugué l'Espagne et quelques autres contrées voisines, amenait
-avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles
-moeurs. Il s'agissait, pour la France et pour les pays de l'Europe
-qui n'avaient pas encore subi le joug, de savoir s'ils conserveraient
-tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les
-institutions.
-
-On s'était plus d'une fois demandé quel était le caractère de ces
-attaques qui furent accompagnées de l'occupation d'une partie de notre
-territoire, d'où elles venaient, quelles en furent les circonstances
-et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils à une seule et
-même nation, à la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs
-des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s'accordaient tous
-dans le même but, professaient-ils la même religion? ou bien y avait-il
-parmi eux des juifs, des idolâtres et même des chrétiens? Enfin, quels
-furent les résultats d'invasions si souvent répétées, et en reste-t-il
-encore des traces?
-
-Une partie de ces questions avait déjà été plus d'une fois examinée;
-mais personne, ce nous semble, n'avait essayé de les envisager toutes
-et d'en tirer des conséquences générales[1]. Pour traiter un pareil
-sujet dans toute son étendue, il était indispensable de réunir aux
-témoignages des écrivains chrétiens occidentaux, ceux des écrivains
-arabes; aux témoignages des peuples vaincus, ceux des peuples
-vainqueurs.
-
- [1] Nous devons cependant faire mention du _Précis historique
- des guerres des Sarrazins dans les Gaules_; par M. B.... N. C.
- F., Paris, 1810; et de l'_Histoire générale du moyen-âge_; par M.
- Desmichels, Paris, 1831, t. II.
-
-Depuis bien des années on avait remarqué l'insuffisance des récits des
-écrivains de l'Europe chrétienne. L'époque des invasions des Sarrazins
-en France se lie précisément aux tems les plus désastreux et les plus
-obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencèrent, vers
-l'an 712 de notre ère, la France était morcelée entre les Francs du
-Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne;
-les Francs du Midi, qui étaient maîtres de l'Aquitaine, depuis la
-Loire jusqu'aux Pyrénées, et les débris des Visigoths qui avaient
-conservé une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis
-long-tems la faiblesse des souverains et l'ambition des grands avaient
-mis le désordre dans le gouvernement et dans la société; une foule
-d'intérêts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il
-parvenu que des notions très-imparfaites sur cette partie de nos
-annales. Avec Pepin et Charlemagne, à mesure que l'unité politique
-se rétablit, l'horizon historique s'étend et s'éclaire d'une lumière
-nouvelle; mais dès lors les Sarrazins sont repoussés loin de notre
-territoire. Lorsqu'ensuite, sous les fils de Louis-le-Débonnaire et
-leurs descendans, les Sarrazins se montrèrent de nouveau en-deçà de nos
-frontières, l'anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient
-encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l'horizon historique
-recommença-t-il à se rembrunir, à tel point que la France, étant
-alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, où les
-Sarrazins, les Normands et les Hongrois s'étaient donné rendez-vous, on
-a souvent de la peine à démêler ce qui fut l'ouvrage des uns et ce qui
-fut l'ouvrage des autres.
-
-Le récit des écrivains arabes sur des tems si éloignés, surtout pour ce
-qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n'est pas toujours
-plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages
-nous sont parvenus, ont écrit long-tems après les événemens. Sans doute
-il y eut dès l'origine, parmi les conquérans, des hommes empressés de
-transmettre à la postérité des faits si merveilleux, si honorables en
-général pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention
-d'une histoire de Moussa, conquérant de l'Espagne, écrite par son
-petit-fils[2], et d'un poème sur Tarec, rival de gloire de Moussa,
-composé également deux générations après lui[3]. Mais le récit que ces
-hommes laissèrent par écrit était sans doute bien imparfait, puisque
-les auteurs postérieurs ont le plus souvent l'air de parler d'après des
-traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes, à cette
-époque d'enthousiasme et de gloire, étaient presque uniquement occupés
-de ce qui pouvait relever l'éclat de leur religion. La seule branche
-de la littérature qui attirât leurs hommages était la poésie. Aussi,
-la même disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits
-et les succès des conquérans de la Syrie, de l'Égypte et du reste de
-l'Ancien-Monde.
-
- [2] Casiri, _Bibliotheca arabico-hispana Escurialensis_, t. II, p.
- 139.
-
- [3] _Ibid._, p. 36.
-
- [4] Nous ne disons rien de l'_Histoire des deux conquêtes de
- l'Espagne par les Mores, par Abulcacim-Tarif-Aben-Tarique, l'un
- de ceux qui y ont pris part_. Cet ouvrage est apocryphe, et il fut
- composé dans le seizième siècle, par Miguel de Luna, interprète de
- Philippe II.
-
-Les récits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte à
-notre sujet, sont postérieurs au neuvième siècle de notre ère, et
-appartiennent par conséquent à une époque où le souvenir des événemens
-était en partie effacé. Il y a d'ailleurs des séries considérables de
-faits dont ils n'ont rien dit.
-
-Les Arabes avaient bien des moyens de connaître l'intérieur de la
-France et des contrées voisines. Ils en occupèrent long-tems une
-partie; plus tard, les relations qu'ils entretinrent avec ces pays
-furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage,
-qu'indépendamment des incursions à main armée qu'ils y faisaient, des
-ambassadeurs se rendaient fréquemment d'une contrée à l'autre. On sait
-d'ailleurs, par Massoudi, que vers l'an 939 de Jésus-Christ, un évêque
-de Gironne, en Catalogne, appelé Godmar, ayant été envoyé en députation
-auprès du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam,
-fils et héritier présomptif du prince, et connu par son zèle éclairé
-pour tous les genres de lumières, une Histoire de France depuis Clovis
-jusqu'à son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, était sous la
-domination française, et l'évêque de Gironne reconnaissait l'autorité
-de Louis-d'Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France
-était exacte. Massoudi déclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage
-en Égypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots
-qu'il en dit.
-
- [5] Les noms de Godmar et de Gironne, ainsi que le passage entier
- sont altérés dans la plupart des exemplaires de Massoudi qui
- se trouvent à la bibliothèque Royale. Nous avons fait usage des
- divers manuscrits de la Bibliothèque, notamment d'un exemplaire
- ayant appartenu à feu M. Schulz, et acquis récemment. Voyez aussi
- Deguignes, _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. XLV, p.
- 21; M. d'Ohsson, _Des Peuples du Caucase_; Paris, 1828, p. 123, et
- le recueil espagnol intitulé _Espana Sagrada_, t. XLIII, p. 126 et
- suiv.
-
-Une cause qui dut rebuter les écrivains arabes eux-mêmes, ce fut la
-multitude de noms d'hommes et de lieux qui se présentaient sous leur
-plume, et qui étaient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en
-écrivant, ne sont pas dans l'usage de marquer les voyelles; quelquefois
-même, pour les lettres de l'alphabet qui se ressemblent, les copistes
-omettent les points placés en-dessus ou en-dessous qui doivent servir
-à les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n'ont
-pas d'analogue dans leur langue, sont-ils méconnaissables pour les
-nationaux eux-mêmes.
-
-A défaut d'autres témoignages, les monnaies frappées par les vainqueurs
-auraient pu être de la plus grande utilité. On sait de quel secours, en
-général, sont ces monumens pour fixer les noms d'hommes et de lieux,
-ainsi que les dates. Mais jusqu'au dixième siècle, les Sarrazins
-d'Espagne et de France ne connurent qu'un hôtel des monnaies, celui
-de Cordoue; et les monnaies antérieures à cette époque, qui nous sont
-parvenues, renferment seulement quelques passages de l'Alcoran, sans
-nom de souverain ni de gouverneur de province.
-
-On peut juger par là des nombreuses difficultés que présentent les
-premiers tems de l'établissement des Sarrazins en Espagne, et à plus
-forte raison de leur établissement en France. Il existe, au sujet de
-l'occupation de l'Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publié
-il y a quelques années et qui renferme des renseignemens précieux.
-C'est l'_Histoire de la domination des Arabes en Espagne_ par Conde[6].
-L'auteur a eu à sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothèque
-de l'Escurial et de quelques bibliothèques particulières d'Espagne;
-et bien que certains écrits qui se trouvent à la Bibliothèque royale
-de Paris lui soient restés inconnus, il a, en général, puisé à des
-sources plus abondantes qu'il ne serait possible de le faire ailleurs.
-Malheureusement Conde n'a pas eu le tems de mettre la dernière main
-à son travail. Peut-être aussi manquait-il de la critique nécessaire
-pour une tâche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol
-que Conde paraît n'avoir pas connu, et qui lui aurait été fort utile.
-C'est un recueil de lettres servant à éclaircir l'histoire de l'Espagne
-sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publié à Madrid en 1796, est destiné
-à combattre certains passages du douzième volume de l'_Histoire
-d'Espagne_ de Masdeu. L'auteur laisse trop souvent percer l'envie qu'il
-a de trouver en faute l'écrivain qu'il attaque. D'ailleurs une partie
-des passages arabes qu'il allégue paraissent altérés. Néanmoins il fait
-souvent preuve de beaucoup de sagacité; et les questions qu'il soulève
-au sujet des différentes races dont se composaient les armées des
-conquérans, des diverses religions qu'ils professaient, des déchiremens
-qui furent la suite presque immédiate d'élémens aussi hétérogènes,
-auraient mérité de fixer l'attention de Conde.
-
- [6] _Historia de la dominacion de los Arabes en Espana_; Madrid,
- 1820, 3 vol. in-4º. Il a paru deux traductions françaises,
- libres et abrégées de cet ouvrage, l'une par M. Audiffret dans
- la _Continuation de l'art de vérifier les dates_; l'autre par M.
- de Marlès, et formant un livre à part. Une traduction complète de
- cet ouvrage avait été préparée par M. d'Avezac qui, à la parfaite
- connaissance de l'espagnol, joint celle de la géographie et de
- l'histoire de l'Espagne et de l'Afrique; mais cette traduction est
- restée inédite. Nous devons encore faire mention d'un ouvrage écrit
- en allemand; c'est le _Geschichte von Spanien_: par M. Lembke,
- Hambourg, 1831. Le premier volume, le seul qui ait paru, s'étend
- jusqu'en 822.
-
- [7] _Cartas para illustrar la historia de la Espana arabe_, 1 vol.
- in-4º; par Faustino Borbon, qui avait l'avantage de pouvoir puiser
- dans les manuscrits arabes de la bibliothèque de l'Escurial.
-
-En nous livrant à ce travail, nous ne nous sommes pas dissimulé les
-nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous
-a semblé qu'il était possible d'ajouter à la masse des faits déjà
-connus. Une autre circonstance nous a encouragé; c'est que, même pour
-certaines expéditions des Sarrazins sur lesquelles il n'existe d'autres
-ressources que les témoignages des écrivains chrétiens du pays, nous
-avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom
-Bouquet et d'autres érudits non moins éminens.
-
-Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des récits souvent
-incohérens que l'histoire nous a conservés, nous avons tâché de démêler
-les témoignages contemporains, ou du moins les témoignages les plus
-rapprochés des événemens. Sous ce rapport, nous devons nous hâter
-de dire que les récits des écrivains chrétiens de l'époque, quelque
-défectueux qu'ils soient, nous ont paru, en général, dignes de beaucoup
-de considération. Quand ces témoignages et ceux des Arabes s'accordent
-ensemble, nous avons cru y reconnaître le caractère de la vérité; quand
-ils ne s'accordent pas, nous les avons rapportés les uns et les autres,
-en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons
-d'ailleurs, autant qu'il nous a été possible, puisé aux sources. Pour
-les auteurs originaux que nous n'avons pu consulter, nous avons eu soin
-d'en avertir; c'est ce qui nous est arrivé pour certains événemens que
-Conde a fait connaître d'après les écrivains arabes. Sans doute, il eût
-mieux valu pouvoir vérifier ces faits sur les originaux eux-mêmes, qui
-doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a négligé ordinairement
-d'indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8].
-
- [8] Une partie des extraits originaux faits par Conde se trouvent
- aujourd'hui à Paris, et appartiennent à la Société Asiatique; mais
- nous n'avons dans ces extraits rien trouvé d'important pour notre
- objet.
-
-A la fin de l'ouvrage, nous parlons des différens peuples qui, mêlés
-aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l'Europe aux lois
-de l'Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons
-désigné ces peuples, tantôt par le nom générique de _Sarrazins_, mot
-dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui s'appliquait alors aux
-nomades en général; tantôt par celui de _Maures_, parce que c'est
-par l'Afrique que les Arabes s'introduisirent en Espagne, et que
-beaucoup de guerriers africains se joignirent à eux. Nous avons eu soin
-d'ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des
-Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, après la
-mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son
-vaste empire, et s'en disputèrent les tristes lambeaux.
-
-A l'époque où les Sarrazins traversaient la France, le fer et la
-flamme à la main, et dévastaient le nord de l'Italie et la Suisse,
-d'autres bandes, venues des mêmes contrées, régnaient en maîtres dans
-la Sicile et la partie méridionale de l'Italie. Ces dernières invasions
-se détachant tout-à-fait des premières, nous avons dû nous borner à
-indiquer l'influence que des attaques, disséminées sur un si large
-théâtre, exercèrent quelquefois les unes sur les autres.
-
-Il existe dans les divers pays qui ont été occupés, plus ou moins
-long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives à cette
-occupation même. Ici, on montre l'emplacement d'une forteresse d'où ils
-répandaient la terreur dans les campagnes voisines. Là, est le passage
-d'une rivière où ils rançonnaient les habitans du pays. Dans cette
-vallée est une grotte où ils avaient coutume d'enfermer leur butin. Sur
-ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes
-formidables, au moyen de signaux particuliers, étaient dans l'usage
-de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne
-reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispensé
-d'en parler. Nous citerons, comme exemple, l'opinion qui a cours au
-sujet de Castel-Sarrazin, nom d'une ville située sur les bords de la
-Garonne. Il n'est presque personne, surtout dans le midi de la France,
-qui n'ait la conviction que cette place a été ainsi appelée parce
-qu'elle servit jadis de position fortifiée aux Sarrazins; et cependant
-cette dénomination n'est qu'une altération d'un nom jadis en usage dans
-le pays[9].
-
- [9] Castel-Sarrazin dérive évidemment de _Castrum Cerrucium_, nom
- sur lequel on peut consulter le _Gallia Christiana_, t. I, p. 160,
- et l'_Histoire générale du Languedoc_, par dom Vaissette, t. I, p.
- 544.
-
-Nous avons également évité de nous appesantir sur certains épisodes,
-au sujet desquels des écrivains postérieurs n'ont pas craint de donner
-les détails les plus circonstanciés, et dont les auteurs contemporains
-n'ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces épisodes sont l'ouvrage
-de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de
-romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions évidemment
-erronées; il nous a semblé qu'il suffisait d'en indiquer l'objet et la
-source.
-
-A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots
-de certains de ces épisodes, qui tiennent directement à notre sujet,
-et qui, ayant servi de base à une partie des monumens de notre vieille
-littérature, formèrent long-tems l'opinion générale de nos pères.
-
-Les Sarrazins sont souvent appelés par les écrivains contemporains
-du nom de _payens_, parce qu'on remarquait dans leurs rangs beaucoup
-d'idolâtres, et parce que d'ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant,
-les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un
-culte divin. Plus tard, à l'époque des croisades, lorsque les restes du
-paganisme furent éteints en Europe, les chrétiens d'Occident, n'ayant
-plus d'ennemis à combattre que les musulmans, les mots _islamisme_ et
-_paganisme_ devinrent synonymes; et on appela indifféremment du nom de
-payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l'Alcoran, mais
-encore les peuples idolâtres antérieurs à Mahomet, tels que les Francs
-qui avaient envahi la France, avant Clovis, et même les Grecs et les
-Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence
-ainsi: «Ci commencent les chroniques de tous les rois de France,
-chrétiens et sarrazins[10].»
-
- [10] _Catalogus codicum bibliothecæ Bernensis_, par Sinner, t. II,
- p. 244.
-
-Par une idée analogue, dans le roman français de _Parthenopeus_, dont
-l'action est censée se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins
-se trouvent en scène[11]. Il n'est pas étonnant d'après cela que, dans
-plus d'un écrit du moyen-âge, les restes imposans de la domination
-romaine à Orange, à Lyon, à Vienne en Dauphiné, portent le nom
-d'_ouvrage sarrazin_. Il n'est pas étonnant non plus qu'à la fin le
-nom sarrazin eût couvert tous les autres noms, et que les véritables
-sources de notre histoire étant négligées, les longues guerres de
-Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la
-Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables
-récits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du
-prophète des Arabes.
-
- [11] _Parthenopeus de Blois_, publié par M. Crapelet, Paris, 1834,
- 2 vol. in-4º. Dans ce poème, t. II, p. 77, l'Espagne musulmane est
- dépeinte telle qu'elle fut à partir du onzième siècle, c'est-à-dire
- morcelée entre une foule de principautés. Ainsi ce poème ne remonte
- pas à une haute antiquité.
-
-Ce ne fut pas la seule source d'erreurs: le grand nom de Charlemagne
-avait fini par éclipser les noms de ses indignes successeurs, et même
-ceux de son aïeul Charles-Martel et de son père Pepin. Plusieurs
-auteurs de romans de chevalerie, et après eux, la plupart des
-chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les événemens les
-plus importans qui l'avaient précédé ou suivi. C'est ainsi que la
-prétendue chronique de l'archevêque Turpin[12] place sous le règne de
-Charlemagne l'ensemble des invasions sarrazines en France, à partir
-de Charles-Martel jusqu'au dixième siècle, et même le mouvement qui,
-vers la fin du onzième siècle, précipita les guerriers de la France en
-Espagne, pour secourir les chrétiens de la Péninsule, menacés à la fois
-par les musulmans du pays et les populations armées de l'Afrique[13].
-Il en est à peu près de même du _roman_ de Philomène[14], qui suppose
-sous Charlemagne les Sarrazins maîtres de tout le midi de la France, à
-peu près comme ils l'avaient été un moment sous Charles-Martel, et qui
-fait honneur à Charlemagne de leur expulsion opérée long-tems avant
-lui. Il n'est pas besoin d'ajouter que chacun de ces écrivains, en
-déplaçant ainsi les événemens, a employé dans ses tableaux les couleurs
-qui étaient propres à son tems.
-
- [12] _De vita Caroli Magni et Rolandi_, édition de M. Ciampi,
- Florence, 1822, in-8º. D'après les événemens auxquels il est fait
- allusion dans cette prétendue chronique, elle a nécessairement
- été écrite après l'an 1100. M. Ciampi, l'éditeur, qui connaissait
- imparfaitement les tems et les lieux, a méconnu beaucoup de noms
- propres.
-
- [13] Il s'agit du moment où les Maures d'Espagne, vivement pressés
- par les chrétiens de Tolède, appelèrent à leur secours Youssouf,
- fils de Taschefin, fondateur de la ville de Marok et de l'empire
- des Almoravides.
-
- [14] _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_, édition de
- M. Ciampi, Florence, 1823, in-8º. Le roman de Philomène, d'abord
- écrit en provençal, est d'une composition postérieure à celle de la
- chronique de Turpin.
-
-D'un autre côté, des auteurs qui écrivaient au moment de la lutte de
-nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaçant arbitrairement
-les événemens dont nous parlons sous les règnes de Pepin et de
-Charlemagne, ont attribué l'honneur du triomphe aux aïeux vrais ou
-supposés des seigneurs de qui ils dépendaient. C'est l'idée qui domine
-dans le _poème de Guillaume au-court-nez_, ainsi appelé du nom de
-Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal héros, et à qui
-le poète attribue le mérite d'avoir chassé les Sarrazins de Nismes,
-d'Orange et d'autres cités du midi de la France[15]. C'était une
-manière de célébrer la part réelle que les guerriers de ces contrées
-prirent plus tard, non seulement à l'entière expulsion des mahométans,
-mais à la conquête successive de l'Espagne sous les Maures.
-
- [15] Le _Poème de Guillaume au-court-nez_ est en français, et se
- compose de près de quatre-vingt mille vers. On le trouve manuscrit
- à la Bibliothèque royale, fonds de Lavallière, no 23. Le poème au
- reste se divise en plusieurs branches ou parties.
-
-On comprend à quel point ces récits, amplifiés dans la suite par les
-poètes italiens, notamment par l'Arioste, durent égarer les esprits.
-Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans
-la première moitié du dixième siècle, quittant les bords du Danube
-où était établie leur demeure, franchirent les barrières du Rhin, et
-mirent presque toute la France à feu et à sang. Leurs brigandages,
-par le vaste théâtre où ils s'exercèrent autant que par leurs effets
-désastreux, rappelèrent l'invasion des Vandales, qui, cinq cents
-ans auparavant, étaient partis des mêmes lieux et avaient, par
-rapport à la France, suivi presque les mêmes chemins. Or, dans les
-rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appelées
-Venèdes ou Wendes. Il paraît que les écrivains allemands et français,
-particulièrement les poètes, voulant établir un rapprochement entre
-les Hongrois et les Vandales, dont le nom désigne encore tout ce que la
-barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s'attachèrent de préférence
-au mot _Wandes_, qu'ils écrivirent aussi _Vandres_ et _Vandales_,
-et l'appliquèrent aux Hongrois. Jacques de Guise, écrivain belge du
-quatorzième siècle[16], parlant des peuples qui, aux huitième, neuvième
-et dixième siècles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot
-_Vandale_, dans les langues du Nord, est synonyme de _coureur_ et de
-_vagabond_; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays,
-couraient d'une contrée à l'autre, on les avait tous compris sous cette
-dénomination[17].
-
- [16] _Histoire de Hainaut_, en latin, publiée pour la première
- fois en entier avec une traduction française, par M. le marquis de
- Fortia d'Urban, Paris, 1826 et années suiv. 15 vol. in-8º.
-
- [17] Il est certain que, d'après le récit de Jacques de Guise,
- les Vandales étaient venus en France à travers le Rhin, et que
- cependant plusieurs faits rapportés par l'auteur appartiennent
- aux Normands. A la vérité, il raconte deux fois l'invasion des
- Vandales, une fois sous les règnes de Charles-Martel et de Pepin
- (voy. t. VIII, p. 263 et suiv.); et une autre fois, sous les
- règnes de Charles-le-Simple et de Louis d'Outremer (t. IX, p. 220
- et suiv.). La première fois, il sacrifie au goût des auteurs des
- romans de chevalerie; la seconde fois il est guidé par l'ordre réel
- des événemens. Du reste, sans vouloir garantir l'étymologie que
- Jacques de Guise donne du mot _vandale_, nous ferons observer que
- le verbe allemand _wandeln_ signifie _marcher_.
-
-Jacques de Guise paraît surtout avoir fait des emprunts au _roman de
-Garin le Loherain_, poème français composé vers le douzième siècle[18].
-Dans le _roman de Garin_, l'invasion des Vandales est placée sous
-Charles-Martel, et les héros du poème sont censés avoir fait plus
-tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d'un côté, le poète
-raconte le martyre de saint Nicaise, évêque de Rheims, et la mort de
-saint Loup, évêque de Troyes, deux prélats qui vivaient au cinquième
-siècle; d'un autre côté, les détails du poème appartiennent au dixième
-siècle, et même aux siècles postérieurs. En effet, au moment où se
-passe l'action, Paris obéissait à un duc particulier, et le roi de
-France s'était retiré à Laon. Le pays situé entre la Champagne et
-l'Alsace, et d'où le principal héros du poème a reçu son surnom de
-_Loherain_, portait déjà le nom de _Lotharingia_ ou de Lorraine, mot
-dérivé du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il
-existait des ducs particuliers de Metz et d'autres villes; ajoutez
-à cela que, dans le poème, les Vandales sont quelquefois nommés
-Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins étaient alors maîtres de la
-Maurienne, appelée aujourd'hui Savoie[20].
-
- [18] Le _Roman de Garin le Loherain_, publié pour la première fois
- par M. Paulin Paris; Paris, 1833. Il a été publié une _Analyse
- critique et littéraire_ de ce poème, par M. Leroux de Lincy; Paris,
- Techener, 1835, in-8º.
-
- [19] Comparez le _Roman de Garin_, t. I, p. 49 et suiv., et la
- chronique de Turpin, p. 26, 81 et 83.
-
- [20] Ces observations s'appliquent à un passage d'une vieille
- compilation française intitulée _La Fleur des histoires_, sur
- laquelle on peut consulter le catalogue des manuscrits de la
- bibliothèque de Berne, t. II, p. 189; ainsi qu'à un passage d'un
- poème français inédit, intitulé _Renard le contrefait_, dont M.
- Robert, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, prépare
- la publication.
-
-Maintenant, il se présente une question. Les Sarrazins furent-ils
-entièrement étrangers aux invasions du peuple appelé du nom de
-Vandales? et s'ils n'y furent pas étrangers, quelle est la part qu'on
-doit leur attribuer? De cette question, dépend la fixation des limites
-entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs
-passages de martyrologes et de légendes de saints, à la vérité,
-d'une origine postérieure au huitième siècle, font mention, à ce même
-siècle, d'églises détruites et de saints personnages mis à mort par
-les Vandales. Or, sous les règnes de Charles-Martel, de Pepin et de
-Charlemagne, les contrées situées entre le Rhin, les Pyrénées, les
-Alpes et la mer, n'eurent à souffrir des incursions d'aucun autre
-peuple étranger que les Sarrazins. D'un autre côté, les Vandales, dans
-le _roman de Garin_, la chronique de Jacques de Guise et le _roman du
-Renard le contrefait_, sont plus d'une fois appelés _Sarrazins_. Enfin,
-les véritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d'Afrique, sont
-quelquefois appelés _Vandales_, sans doute par allusion aux Vandales
-qui avaient été conduits en Afrique par Genseric[21].
-
- [21] Voyez la _vie de saint Nicolas_, publiée par M. Monmerqué dans
- la collection de la _Société des bibliophiles Français_. Paris,
- 1834, p. 258.
-
-La question fut examinée, il y a cent cinquante ans, par le P.
-Lecointe, dans son histoire ecclésiastique de France[22]. Ce savant
-oratorien n'hésita pas à voir des Sarrazins dans les Vandales, et
-son opinion fut adoptée par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette,
-dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus érudits. Mais, c'est
-dans les derniers tems seulement, qu'on s'est occupé de mettre en
-lumière les monumens de notre vieille littérature, où les invasions
-des Vandales sont décrites avec le plus de détail et de suite. Ces
-ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi
-et le centre de la France, où les Sarrazins ont réellement pénétré,
-mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les
-divers pays riverains du Rhin, qui n'ont jamais vu flotter l'étendard
-du prophète. C'est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve
-quelquefois rien.
-
- [22] _Annales ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv.
-
-Nous le répétons: aucun des témoignages relatifs à l'invasion d'un
-peuple vandale en France, au huitième siècle, n'est contemporain.
-Tous ces témoignages sont postérieurs au dixième siècle. Là, où les
-Vandales sont appelés Sarrazins, le mot _sarrazin_ ne peut-il pas
-être synonyme de _payen_. Déjà, dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24]
-avaient remarqué que certains faits, relatifs aux prétendus Vandales du
-huitième siècle, appartenaient à une autre époque[25].
-
- [23] _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, sæc. III, part. II,
- p. 534, et _Annales benedictini_, t. II, p. 90.
-
- [24] _Histoire générale du Languedoc_, t. I, notes, p. 638 et suiv.
-
- [25] Voyez ci-après, p. 31; voyez aussi, au sujet de la prise de
- l'abbaye de Luxeuil par les Vandales, les _Mémoires historiques sur
- la ville de Poligny_, par Chevalier; Lons-le-Saulnier, 1767, t. I,
- p. 45 et 66.
-
-En vain dira-t-on que ces faits ont été admis dans les grandes
-chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez
-nos pères. Les chroniques de Saint-Denis n'ont commencé à être mises
-par écrit, que vers le milieu du douzième siècle; et pour les événemens
-antérieurs, le rédacteur s'est borné à reproduire les récits qui
-avaient cours de son tems. N'a-t-il pas également adopté les contes
-absurdes de la chronique de Turpin?
-
-Tout cela vient à l'appui de ce qu'on savait déjà. C'est que,
-pendant long-tems, les véritables sources de notre histoire restèrent
-délaissées, et que jusqu'au dix-septième siècle, c'est-à-dire jusqu'au
-rétablissement des études historiques, le roman de Garin et les
-ouvrages analogues furent presque les seules autorités consultées.
-C'est là ce qui explique la confusion qui avait passé des romans dans
-les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de légendes de saints.
-
-Maintenant, revenons à notre ouvrage. Il ne s'agit pas ici de ces
-sujets qui ne forment qu'un objet de curiosité ou qui n'intéressent
-que de petites localités. Pendant plus ou moins long-tems, une grande
-partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des
-Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Piémont
-et en Suisse; et les barbares occupèrent les lieux les mieux fortifiés
-du centre de l'Europe, depuis le golfe de Saint-Tropès jusqu'au lac
-de Constance, depuis le Rhône et le mont Jura jusqu'aux plaines du
-Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages
-faits par les Sarrazins ne fut pas étranger aux guerres des croisades,
-à ce mouvement général, qui précipita l'Europe chrétienne sur l'Asie
-et l'Afrique, et qui mit pendant plusieurs siècles en présence
-l'Évangile et l'Alcoran. D'ailleurs, dans toutes les contrées occupées
-par les Sarrazins, et même au-delà, le nom sarrazin est resté présent
-à tous les esprits, et il se mêle encore aux diverses traditions de
-l'antiquité et du moyen-âge.
-
-Les faits sont disposés dans un ordre chronologique. Si quelques
-événemens ont échappé à nos recherches, il sera facile de les insérer
-à leur place; s'il y en a qui ne soient pas présentés sous leur
-véritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractère. A cet
-égard, nous invoquons le zèle et les lumières des personnes que de si
-grands événemens ne trouveront pas indifférentes, et qui, à portée des
-lieux mêmes où les faits se passèrent, auront à leur disposition des
-documens inconnus. L'écrit que nous publions, et qui, bien qu'assez
-court, nous a coûté de longues recherches, peut être considéré comme
-le cadre où viendront successivement prendre place les divers épisodes
-du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous sépare de ces
-tems éloignés ne permet pas d'espérer qu'on parvienne à remplir toutes
-les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se présentera de
-nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet écrit a jeté
-quelque lumière sur la partie la plus obscure et la plus difficile de
-nos annales, nous nous croirons suffisamment dédommagé de toutes nos
-peines.
-
-L'ouvrage est divisé en quatre parties. Dans la première, il est parlé
-des invasions des Sarrazins, venant surtout d'Espagne, à travers les
-Pyrénées, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc
-par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxième partie est consacrée aux
-invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu'à leur
-établissement sur les côtes de Provence, vers l'an 889. La troisième
-fait voir comment les mahométans pénétrèrent par la Provence en
-Dauphiné, en Savoie, en Piémont et dans la Suisse. Nous montrons,
-dans la quatrième, quel fut le caractère général de ces invasions, et
-quelles en furent les suites.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE.
-
-PREMIÈRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU'A LEUR EXPULSION DE
-NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759.
-
-
-Un auteur arabe, racontant la conquête de l'Espagne par ses
-compatriotes, rapporte d'abord ces paroles, qu'il place dans la bouche
-de Mahomet: «Les royaumes du monde se sont présentés devant moi, et
-mes yeux ont franchi la distance de l'Orient et de l'Occident. Tout
-ce que j'ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26].» On
-put croire, en effet, que tout l'univers allait fléchir sous le joug
-du prophète. En quelques années, la Mésopotamie, la Syrie, la Perse,
-l'Égypte et l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, furent soumises par
-le glaive. D'une part, les guerriers arabes envahissaient l'Espagne,
-et, s'avançant à travers la France, menaçaient de subjuguer le reste de
-l'Europe; de l'autre, franchissant l'Oxus et l'Indus, ils semblaient ne
-vouloir reconnaître d'autres bornes que celles que la nature elle-même
-a données à la terre que nous habitons.
-
- [26] _Description géographique et historique de l'Espagne_, en
- arabe, par Maccary. Voyez les manuscrits arabes de la Bibliothèque
- royale, ancien fonds, no 704, fol. 61 verso. Cet ouvrage est
- une compilation en plusieurs volumes, rédigée au commencement du
- dix-septième siècle, mais où l'auteur met à contribution certains
- ouvrages qui ne nous sont point parvenus. Conde n'a pas eu cette
- compilation à sa disposition.
-
-Le centre de cet immense empire était en Syrie, dans l'antique ville
-de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le
-temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui
-régnait alors se nommait Valid.
-
-Les Arabes, en pénétrant dans l'Afrique, avaient rencontré dans
-l'intérieur, particulièrement dans les chaînes du mont Atlas,
-d'innombrables tribus nomades, appelées du nom général de Berbers. Ces
-peuplades, qui avaient successivement défendu leur liberté contre les
-Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judaïsme, les
-autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart
-de ces peuplades parlaient une langue particulière appelée le berber,
-qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d'un langage
-qui se rapprochait de l'arabe, de l'hébreu et du phénicien[27], soit
-que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et
-de la Phénicie qui, du tems de Josué et dans les tems postérieurs,
-s'embarquèrent pour les parages d'Afrique[28], soit que, comme le
-disent les plus savans d'entre les écrivains arabes, dans les premiers
-siècles de notre ère, plusieurs tribus de l'Yémen ou Arabie Heureuse,
-qui professaient le judaïsme, ayant été obligées de s'expatrier pour
-échapper aux persécutions des Éthiopiens, alors maîtres de cette partie
-de la presqu'île, se fussent réfugiées à travers les provinces romaines
-dans ces régions éloignées[29]: quoi qu'il en soit, ces rapports de
-langage ne contribuèrent pas peu à hâter les succès des Arabes; et,
-bien que les Berbers continuassent en général à professer la religion
-qu'ils avaient suivie jusque-là, ils furent d'un immense secours aux
-vainqueurs pour les nouvelles conquêtes qu'ils étaient sur le point
-d'entreprendre. En effet, les uns et les autres étaient habitués à la
-vie nomade, à une vie dure et sauvage, qui se prêtait admirablement à
-une guerre d'enthousiasme et de triomphes.
-
- [27] _Nouveau Journal Asiatique_, extrait des Prolégomènes
- d'Ibn-Khaldoun, par M. Schultz, t. II, p. 117 et suiv.
-
- [28] Procope, _Histoire de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10;
- et M. Dureau de Lamalle, _Recherches sur l'histoire de la partie de
- l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de régence d'Alger_,
- par une commission de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres;
- Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv.
-
- [29] Voy. les témoignages mentionnés par Ibn-Khaldoun, dans l'extrait
- déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne
- partage pas cette opinion. Voy. aussi l'article _berber_ de
- l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac.
-
-Dès que la puissance des vainqueurs en Afrique commença à être
-affermie, ils songèrent à traverser le petit détroit qui sépare cette
-partie du monde de l'Europe. On était alors dans l'année 710. Celui
-qui gouvernait l'Afrique au nom du khalife s'appelait Moussa, fils de
-Nossayr. Né dans les dernières années du règne du khalife Omar, Moussa
-avait pour ainsi dire sucé avec le lait les idées de prosélytisme et
-de guerre qui caractérisaient l'islamisme. Il était alors âgé de près
-de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l'ardeur d'un jeune
-guerrier. Quant à l'Espagne, elle était au pouvoir des Goths, et le
-prince qui régnait s'appelait Rodéric. La monarchie des Goths, qui
-comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc
-et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armées
-nombreuses. Mais l'esprit de faction s'était emparé de chacun, et la
-corruption générale avait énervé les courages. Il était facile de voir
-qu'un royaume, en apparence très-puissant, succomberait devant un petit
-nombre d'enthousiastes et de sectaires, excités par la soif du butin et
-qui se croyaient envoyés de Dieu même.
-
-Moussa fit faire une première tentative par quelques Berbers, qui,
-débarquant au lieu où fut bâti plus tard Tharifa[30], parcoururent
-les côtes de l'Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les
-villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrèrent pas de résistance,
-Moussa, l'année suivante (711), fit partir une nouvelle expédition
-beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, composée de douze mille hommes,
-presque tous Berbers, était commandée par son affranchi Tharec, fils
-de Zyad, le même qui donna son nom au rocher de Gibraltar, près
-duquel il débarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu'on
-allait entreprendre devait accroître le nombre des fidèles, et ils
-s'assuraient à eux-mêmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu'à la
-gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche
-et fertile, où ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les
-désirs des hommes.
-
- [30] Ce lieu fut ainsi appelé parce que le détachement des Berbers
- avait pour chef Tharif.
-
- [31] _Gibraltar_ est l'altération de _Gibel-Tharec_ ou montagne
- de Tharec. C'est par erreur que Conde n'a fait qu'un personnage de
- Tharif et de Tharec. Voy. Novayry, man. arab. de la Biblioth. roy.,
- anc. fonds, no 702, fol. 9.
-
-La petite armée de Tharec suffit pour renverser l'armée des Goths. Le
-roi fut vaincu, et sa tête envoyée comme trophée à la cour de Damas.
-En moins d'un an, Tharec s'empara de Cordoue, de Malaga et de Tolède.
-Un écrivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il
-avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et après les avoir fait
-cuire, les avait donnés à manger à ses soldats[32]. Une des principales
-causes de ces succès sans exemple, ce fut l'appui que les vainqueurs
-trouvèrent dans les juifs, alors très-nombreux en Espagne. Les juifs
-étaient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils étaient en
-butte de la part des chrétiens, et d'ailleurs ils voyaient des frères
-dans une partie des conquérans.
-
- [32] _Histoire de la Conquête de l'Espagne par les Musulmans_,
- par Ibn-Alcouthya; manuscrits arabes de la Biblioth. roy., anc.
- fonds, no 706, fol. 4. Ibn-Alcouthya écrivait dans la dernière
- moitié du dixième siècle de notre ère. Son nom signifie _fils de la
- Gothe_, et il fut ainsi appelé parce qu'il descendait des anciens
- maîtres de l'Espagne. On trouve dans le même volume une chronique
- des premiers siècles de la domination des Maures en Espagne, par
- un écrivain de la même époque qui cite quelquefois pour garant le
- témoignage des anciens du pays.
-
-A la nouvelle de progrès si glorieux, Moussa éprouva le désir d'en
-partager l'honneur. Il accourut du fond de l'Afrique avec une autre
-armée composée d'Arabes et de Berbers, comptant d'autant plus sur le
-succès, qu'on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophète,
-âgé de près de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet.
-Moussa porta ses pas d'un autre côté que son lieutenant, et subjugua
-successivement Mérida, Saragosse et d'autres cités. Puis se disposant
-à s'éloigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une
-troupe d'élite armée à la légère. Les fantassins, du reste en petit
-nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la
-meilleure portion de l'armée, et qui étaient montés en partie sur les
-chevaux des vaincus, n'avaient avec leurs armes qu'un petit sac pour
-les provisions et une écuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque
-bataillon reçut un nombre déterminé de mulets pour le transport des
-bagages.
-
-Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu'en France. A
-Narbonne, il trouva dans une église sept statues équestres en argent;
-et, à Carcassonne, l'église de Sainte-Marie offrit à son avidité sept
-colonnes d'argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent à la
-France le surnom de _grande terre_, désignant par là toute la contrée
-située entre les Pyrénées, les Alpes, l'Océan, l'Elbe et l'empire
-grec, vaste contrée, qui en effet répond à la France du tems de
-Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et où, suivant la
-remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues.
-
- [33] Maccary, no 704, fol. 73 recto.
-
-Ce qui étonnait le plus les chrétiens, c'était de voir leurs
-ennemis presque partout en même tems. Quand un pays se soumettait
-de lui-même, les vainqueurs respectaient les propriétés et le culte
-établi. Seulement ils s'emparaient d'une partie des églises qu'ils
-convertissaient en mosquées, et prenaient les richesses des églises,
-les terres vacantes, et les biens dont les propriétaires s'étaient
-expatriés: ils s'emparaient également des armes et des chevaux qui
-leur étaient si utiles dans cette carrière de guerres et d'aventures
-continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait
-suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme
-un garant de fidélité. Pour les pays qui ne s'étaient soumis qu'à
-la force, ils étaient exposés à toute la violence de la conquête, et
-le tribut qui leur était imposé s'élevait au double des autres[34].
-Quelquefois les vainqueurs jugeaient nécessaire de laisser une
-garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols
-dont la haine pour les chrétiens était un gage assuré de dévouement.
-
- [34] Il sera parlé, dans la dernière partie, des impôts établis par
- les Sarrazins en France, et de leur système d'administration.
-
-Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa était de s'en
-retourner à Damas auprès du khalife son maître, à travers l'Allemagne,
-le détroit de Constantinople et l'Asie-Mineure, menaçant de ne faire
-de la mer Méditerranée qu'un grand lac qui aurait servi de voie de
-communication aux diverses provinces de cet immense empire[35].
-
- [35] Maccary, no 704, fol. 62 verso et 73 recto.
-
-Quant aux auteurs chrétiens, ils ne font aucune mention de l'entrée
-de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna
-à quelques légères incursions. Mais il est certain que la chrétienté
-courait en ce moment le plus grand danger, et l'on frémit à l'idée de
-ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s'était mise de bonne heure
-parmi les vainqueurs.
-
-Moussa, dès l'origine de la conquête de l'Espagne, avait vu avec un vif
-sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec.
-D'ailleurs il aurait voulu s'approprier la meilleure partie du butin,
-se réservant de satisfaire, par le don de quelques objets précieux,
-au précepte de l'Alcoran qui attribue au souverain le cinquième des
-richesses prises sur l'ennemi. Tharec, au contraire, qui désirait
-exécuter le précepte dans toute sa rigueur, mettait fidèlement le
-cinquième du butin à part, et distribuait le reste aux soldats. La
-querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux
-rivaux devant son tribunal.
-
-La conquête de l'Espagne et d'une partie du Languedoc s'était faite
-en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays
-subjugués son fils Abd-alazyz, qui fixa sa résidence à Séville, et
-il le mit sous la surveillance d'un autre de ses fils, à qui il avait
-donné le gouvernement de l'Afrique. Celui-ci résidait à Cayroan, ville
-située à quelques journées de Tunis, dans l'intérieur des terres.
-
-Comme Moussa n'avait pas à sa disposition de flotte qui pût le conduire
-en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le détroit de Gibraltar,
-il longea la côte d'Afrique jusqu'en Egypte. Il était suivi des
-otages, au nombre de trente mille, qu'il s'était fait livrer par les
-peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes
-choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des
-auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne
-d'or. Quant au butin, il était immense. Une partie était portée sur des
-chars, une autre à dos d'animaux[36].
-
- [36] Maccary, no 704, fol. 63 recto.--Ibn-Alcouthya, fol. 4 verso.
-
-Le débat entre Moussa et son lieutenant n'était pas encore réglé,
-lorsque le khalife Valid mourut. On était alors en 715. Soliman, frère
-et successeur de Valid, qui s'était laissé prévenir contre Moussa,
-accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre
-à une amende très-forte pour laquelle le vainqueur de l'Espagne fut
-obligé de recourir à la générosité de ses amis, il déclara une guerre
-implacable à ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l'Espagne, après
-s'être distingué par sa bravoure, se faisait chérir par sa justice
-et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, à l'exemple de
-plusieurs d'entre ses compagnons, s'était empressé d'épouser une femme
-du pays. Celle dont il fit choix était la veuve même de Roderic. Ses
-égards pour son épouse et le soin qu'il avait de ménager les peuples
-confiés à sa garde, fournirent à ses ennemis un prétexte pour l'accuser
-d'aspirer au trône. Il fut mis à mort, et sa tête ayant été envoyée
-dans du camphre à Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer à
-Moussa, que tant d'ingratitude n'avait pas encore fait renoncer à ses
-projets d'ambition. A ce spectacle, le père, saisi d'horreur, maudit le
-jour où il avait sacrifié son repos et son sang pour des maîtres aussi
-barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Médine. Quant à
-Tharec, il finit ses jours dans l'obscurité.
-
-Ces événemens jetèrent quelque trouble parmi les conquérans, et leurs
-progrès durent s'en ressentir. D'ailleurs l'attention du khalife et des
-Sarrazins d'Asie et d'Afrique était alors portée vers Constantinople,
-qui était assiégée par une armée de cent vingt mille guerriers et une
-flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d'Egypte.
-Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles
-incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d'Alhaor, en 718.
-Les vainqueurs, d'après leur récit, s'avancèrent jusqu'à Nîmes sans
-rencontrer d'obstacle, et repassèrent les Pyrénées emmenant captifs un
-grand nombre de femmes et d'enfans. L'usage était alors dans les armées
-chrétiennes et mahométanes, et c'est encore l'usage des mahométans
-de nos jours, que chaque guerrier eût sa part des objets pris sur
-l'ennemi; et les captifs, par la facilité que les vainqueurs avaient
-de les employer à leur usage personnel ou de les vendre, formaient en
-général la portion la plus précieuse du butin.
-
- [37] Ils sont suivis en cela par Isidore, évêque de Beja, écrivain
- contemporain, et par Roderic Ximenès, archevêque de Tolède. Le
- récit d'Isidore, tel qu'on le lit dans les éditions ordinaires,
- étant déparé par un grand nombre de fautes, nous le citerons
- d'après le fragment revu sur plusieurs manuscrits, et inséré dans
- les _cartas para illustrar la Historia de la Espana arabe_, p. XX
- et suiv. Quant à Roderic Ximenès, qui écrivait dans le treizième
- siècle, principalement d'après les auteurs arabes, sa relation se
- trouve à la suite de la chronique arabe d'Elmacin, publiée en arabe
- et en latin, par Erpenius, Leyde, 1625, in-fo.
-
-Les provinces méridionales de la France se trouvaient hors d'état
-d'opposer une résistance efficace. On était au tems des _rois
-fainéants_; le Languedoc, appelé _Gothie_, à cause du long séjour
-des Goths, et _Septimanie_ à cause de ses sept principales villes,
-Narbonne, Nîmes, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne et Maguelone,
-se trouvait en partie dans la limite des pays échus à Eudes, duc
-d'Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d'être issu du sang
-de Clovis, et qui par conséquent était parent des princes du nord
-de la France[38], voyait avec ombrage l'ascendant que les maires
-du palais prenaient dans cette partie de l'empire; et toute sa
-politique consistait à empêcher ces ministres ambitieux de supplanter
-leurs maîtres. De leur côté, les maires du palais ne songeaient
-qu'à accroître leur autorité; et d'ailleurs occupés à maintenir la
-domination des Francs qui s'étendait alors fort loin en Allemagne, ils
-voyaient avec quelque indifférence les progrès des Sarrazins dans le
-midi.
-
- [38] Nous suivons ici l'opinion que le savant don Vaissette a émise
- dans son _Histoire générale du Languedoc_, et qui a été adoptée par
- les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_.
-
-Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-là
-au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonnés à
-eux-mêmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et
-des colons romains, portait encore le nom des antiques maîtres du
-monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races
-conservaient entre elles une ligne de démarcation, et avaient chacune
-leurs lois et leurs usages. Il s'était même formé divers partis qui
-voulaient s'arroger toute l'autorité.
-
-Ce qui défendait le mieux le midi de la France, c'était le désordre
-qui n'avait pas tardé à se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que
-le gouvernement de l'Espagne relevait du gouvernement de l'Afrique,
-lequel relevait à son tour du khalifat de Damas. Il était impossible
-qu'une autorité ainsi partagée, et dont le siége se trouvait dans
-plusieurs contrées à la fois, maintînt dans le devoir des hommes élevés
-au milieu du tumulte des armes. La division éclata entre les différens
-peuples qui avaient pris part à la conquête, entre les Arabes et les
-Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l'étaient pas. Comme les
-terres enlevées aux chrétiens avaient été la proie de quelques hommes
-puissans, les guerriers se plaignirent de n'avoir pas été récompensés
-dignement de leurs services, et se portèrent plus d'une fois à des
-violences sanglantes.
-
-Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la
-résistance que quelques chrétiens d'Espagne commencèrent dès lors
-à opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poignée de guerriers,
-fidèles à leur culte et à leur pays, se réfugièrent dans les montagnes
-des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et là, sous la conduite
-de Pélage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu'à l'entière
-expulsion des disciples du prophète[39].
-
- [39] Les efforts que les chrétiens firent de bonne heure dans
- les montagnes du nord de l'Espagne, pour se soustraire au joug,
- sont mentionnés par les auteurs arabes, comme ils le sont par les
- chrétiens. C'est donc à tort que Conde n'a pas jugé convenable
- d'en parler, d'autant plus que son silence a donné lieu à quelques
- personnes de croire que ce récit était sans fondement.
-
-Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d'Abd-alazyz, s'étant fait
-instruire de l'état des choses, choisit, pour remédier à ces maux,
-Alsamah, qui s'était fait remarquer en Espagne par son zèle et ses
-talens. Alsamah, également célèbre comme administrateur et comme
-guerrier, était chargé de rétablir l'ordre dans les finances et de
-donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considérables,
-provenant des dernières conquêtes, leur furent distribuées, et le reste
-des biens fut confié à des hommes intègres qui devaient en verser le
-revenu dans le trésor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un
-recensement exact des pays subjugués, et d'en indiquer la population
-respective et les ressources[40].
-
- [40] Voici en quels termes s'exprime Isidore de Beja, écrivain
- contemporain, p. L: «Zama ulteriorem vel citeriorem Hiberiam
- proprio stylo ad vectigalia inferenda describit. Prædia et
- manualia, vel quidquid illud est quod olim prædabiliter indivisum
- redemptabat in Hispaniâ gens omnis arabica, sorte sociis dividendo
- (partem reliquit militibus dividendam), partent ex omni re mobili
- et immobili fisco associat.» Le passage correspondant de Roderic
- Ximenès est ainsi conçu: «Zama proprio stylo descripsit vectigalia
- Hispanorum; et quod prius indivisum ab Arabibus habebatur, ipse
- partem reliquit militibus dividendam, partem fisco de mobilibus
- et immobilibus assignavit, et Galliam narbonensem divisione simili
- ordinavit.» Roderic Ximenès, _Historia Arabum_, p. 10. Voy. aussi
- Conde, p. 70 et 75. Conde attribue au successeur d'Alsamah ce qui
- est dit d'Alsamah lui-même. Nous avons déjà dit qu'il sera question
- dans la suite des impôts établis par les Sarrazins en Espagne et en
- France.
-
-Le khalife, qui était très-pieux, et qui s'effrayait du grand nombre de
-personnes restées fidèles à leur ancienne religion, aurait voulu qu'on
-forçât tous les chrétiens de l'Espagne et de la Septimanie à quitter
-leur patrie, et à venir dans le centre de l'empire, où leur présence
-n'inspirerait pas les mêmes craintes. Alsamah rassura le prince, en
-disant que le nombre des nouveaux musulmans s'accroissait chaque jour,
-et que bientôt l'Espagne ne reconnaîtrait plus d'autres lois que celle
-de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce récit, et qui
-écrivaient à une époque où les chrétiens, descendus de leurs montagnes,
-avaient commencé à se répandre dans les provinces méridionales de
-l'Espagne, déplorent la faiblesse d'Alsamah, et regrettent que la
-pensée du khalife n'eût pas été mise à exécution[41].
-
- [41] Ibn-Alcouthya, fol. 5 verso, et 59 verso.--Maccary, no 705
- fol. 3 verso.
-
-Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zèle contre
-les chrétiens un peu refroidi, depuis que tant d'ambitions étaient
-parvenues à se satisfaire. Il devait présenter la guerre sacrée comme
-l'action la plus agréable à Dieu, comme la source de toutes les faveurs
-célestes en cette vie et en l'autre.
-
-Dès que l'ordre eut été rétabli, Alsamah résolut de signaler son ardeur
-par quelque exploit éclatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre
-les chrétiens retranchés dans les montagnes du nord de l'Espagne, et
-les accabler avant qu'ils eussent le tems de s'y fortifier; il préféra
-se porter en France, se flattant d'exécuter ce que n'avait pu accomplir
-Moussa. On était alors en 721, sous le règne du khalife Yezyd: onze
-ans s'étaient écoulés depuis la première entrée des Arabes en Espagne.
-C'est à ce moment que les chroniqueurs français commencent à parler
-des bandes sarrazines et de leur chef, qu'ils appellent Zama. D'après
-leur récit, les Sarrazins venaient accompagnés de leurs femmes et de
-leurs enfans, dans l'intention d'occuper le pays. En effet, il arrivait
-continuellement en Espagne des familles pauvres d'Arabie, de Syrie,
-d'Égypte et d'Afrique, et les chefs comptaient sur les conquêtes
-futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42].
-
- [42] Comparez la chronique de l'abbaye de Moissac, dans le recueil
- des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. II, pag. 654;
- Paul Diacre, _De Gestis Langobardorum_, dans le recueil de
- Muratori, intitulé: _Rerum italicarum Scriptores_, t. I, part. 1re,
- pag. 505.
-
-Alsamah, à l'exemple de ses prédécesseurs, s'avança dans le Languedoc,
-et forma le siége de Narbonne, qui sans doute avait été fortifiée
-dans l'intervalle. La ville ayant été obligée d'ouvrir ses portes, les
-hommes furent passés au fil de l'épée, les femmes et les enfans emmenés
-en esclavage. Narbonne, par sa situation près de la mer et au milieu
-de marais, offrait un accès facile aux navires qui venaient d'Espagne,
-et était en état, du côté de terre, d'opposer une longue résistance.
-Alsamah résolut d'en faire la place d'armes des musulmans en France, et
-il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes
-voisines; puis il marcha du côté de Toulouse. Cette ville était alors
-la capitale de l'Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut
-avec toutes les troupes qu'il put rassembler. Les Sarrazins avaient
-commencé le siége de la ville, et ils mettaient en usage les machines
-qu'ils avaient apportées. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient
-à repousser les habitans de dessus les remparts; la ville était sur
-le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs
-arabes, telle était la multitude des chrétiens, que la poussière
-soulevée par leurs pas obscurcissait la lumière du jour. Alsamah,
-pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l'Alcoran: «Si
-Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Les deux armées, ajoutent
-les Arabes, s'avancèrent l'une contre l'autre avec l'impétuosité
-de torrens qui se précipitent du haut des montagnes, ou comme deux
-montagnes qui cherchent à se rencontrer. La lutte fut terrible et le
-succès long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable
-à un lion que l'ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du
-geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que
-laissait son épée; mais pendant qu'il se trouvait au plus épais de la
-mêlée, une lance l'atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins
-l'ayant vu tomber, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se
-retirèrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette
-bataille se donna au mois de mai de l'année 721, et il y périt un grand
-nombre d'illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part
-aux conquêtes précédentes[43]. Abd-alrahman, appelé par nos vieilles
-chroniques Abdérame, prit le commandement des troupes, et les ramena en
-Espagne.
-
- [43] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 71, Isidore de Beja, p.
- L; Anastase le bibliothécaire, _Vie du pape Grégoire II_, dans
- le grand recueil de Muratori, t. III, part. 1re, p. 155, et la
- chronique de Moissac, recueil des _Historiens de France_, t. II, p.
- 654.
-
-Ce succès rendit le courage aux chrétiens du Languedoc et des Pyrénées,
-qui se hâtèrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins
-restaient maîtres de Narbonne, et de cette place avancée, ils avaient
-la facilité de faire des courses dans les contrées voisines. Des
-secours leur ayant été envoyés d'Espagne, ils reprirent l'offensive, et
-mirent presque tout le Languedoc à feu et à sang.
-
-A cette époque, le clergé était tout-puissant, et les églises et les
-monastères passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins
-devaient d'ailleurs décharger de préférence leur fureur sur ces asiles
-de la piété, comme sur des lieux d'où partait le plus souvent le signal
-de la résistance. D'un autre côté, les courts récits qui nous sont
-parvenus sur cette déplorable partie de notre histoire sont en général
-l'ouvrage des moines et des ecclésiastiques. Il n'est donc pas étonnant
-que les églises et les couvens figurent presque exclusivement dans les
-récits lamentables qu'ils nous ont transmis de cette époque.
-
-Des documens qui remontent à une assez haute antiquité, font mention de
-la destruction du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, du couvent
-de Saint-Gilles, près d'Arles, là où a été bâtie plus tard une ville du
-même nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d'Aiguemortes.
-Ce dernier monastère était, dit-on, ainsi appelé, parce que les moines
-s'étaient imposé pour règle de chanter jour et nuit et à tour de rôle
-les louanges du Seigneur. L'arrivée des Sarrazins fut si précipitée,
-que, dans ces divers couvens, les moines eurent à peine le tems de se
-retirer ailleurs, et d'emporter avec eux les reliques des saints[44].
-Les barbares avaient soin de briser les cloches des églises ou plutôt
-les instrumens analogues avec lesquels on était alors dans l'usage
-d'appeler les fidèles à la prière[45].
-
- [44] Voy. l'_Histoire de Nîmes_, par Menard, t. I, p. 98 et suiv.
-
- [45] Novayry, manuscrits arabes, no 702, fol. 10.
-
-Sans doute les Sarrazins rencontrèrent de la part des habitans quelque
-résistance, ou bien les incursions étaient l'ouvrage de quelques bandes
-isolées. Il est certain qu'en général les Sarrazins n'avaient pas
-exercé les mêmes violences dans les pays qui s'étaient soumis de plein
-gré.
-
-En 724, le nouveau gouverneur d'Espagne, Ambissa, franchit lui-même
-avec une nombreuse armée les Pyrénées, et résolut de pousser la
-guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livrée à toute la
-fureur du soldat. Nîmes ouvrit ses portes, et des otages choisis
-parmi ses habitans furent envoyés à Barcelonne pour y répondre de
-leur fidélité[46]. Les conquêtes d'Ambissa, suivant Isidore de Beja,
-furent plutôt l'ouvrage de l'adresse que de la force; et telle fut
-l'importance de ces conquêtes, que sous le gouvernement d'Ambissa
-l'argent enlevé de la Gaule fut le double de ce qui en avait été retiré
-les années précédentes[47]. Le cours de ces dévastations fut un moment
-ralenti par la mort d'Ambissa, qui fut tué dans une de ses expéditions,
-en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut obligé de ramener l'armée sur la
-frontière; mais bientôt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et
-de grands secours étant venus d'Espagne, les chefs, enhardis par le
-peu de résistance qu'ils rencontraient, ne craignirent pas d'envoyer
-des détachemens dans toutes les directions. Le vent de l'islamisme, dit
-un auteur arabe, commença dès-lors à souffler de tous les côtés contre
-les chrétiens. La Septimanie jusqu'au Rhône, l'Albigeois, le Rouergue,
-le Gévaudan, le Velay, furent traversés dans tous les sens par les
-barbares, et livrés aux plus horribles ravages. Ce que le fer épargnait
-était livré aux flammes. Plusieurs d'entre les vainqueurs eux-mêmes
-furent indignés de tant d'atrocités. Les barbares ne conservaient
-que les objets précieux qu'ils pouvaient emporter, ou les armes, les
-chevaux, et ce qui, en épuisant le pays, devait accroître leurs forces.
-
- [46] Chronique de Moissac, recueil des _Historiens des Gaules_, t.
- II, pag. 654.
-
- [47] Voici les propres expressions d'Isidore de Beja, qui ne
- sont rien moins que claires: «Ambiza cum gente Francorum pugnas
- meditando et per directos satrapas insequendo, infeliciter certat.
- Furtivis vero obreptionibus per lacertorum cuneos nonnullas
- civitates demutilando stimulat: sicque vectigalia christianis
- duplicata exagitans, fascibus honorum apud Hispanias valdè
- triumphat.» _Cartas_, pag. LII. Quelques auteurs ont induit de ce
- passage qu'Ambiza avait doublé le taux des impôts que payaient
- les chrétiens de France; cette explication nous paraît manquer
- d'exactitude.
-
-Parmi les lieux qui eurent le plus à souffrir de ces dévastations,
-on cite le diocèse de Rhodès. Les barbares s'étaient établis dans un
-château-fort, que les uns croient répondre à celui de Roqueprive, et
-les autres à celui de Balaguier[48]. Aidés par des hommes du pays, ils
-parcouraient impunément tous les environs. Il nous reste à ce sujet le
-témoignage d'un poète qui écrivait au commencement du neuvième siècle,
-et ce témoignage est trop important pour que nous ne l'insérions pas
-ici. Il y est parlé d'un jeune homme appelé Datus ou Dadon, qui, à
-l'approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa
-mère seule, s'était retiré à quelque distance avec les guerriers du
-pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et après
-avoir tout dévasté, ils se retirèrent emmenant sa mère et le reste
-du butin dans leur château-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec
-quelques-uns de ses compagnons; il était monté sur un cheval, et armé
-de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le poète.
-
- [48] Voy. les _Essais historiques sur le Rouergue_, par M. le baron
- de Gaujal, Limoges, 1824, 2 vol. in-8º, t. I, p. 170. M. de Gaujal
- nous apprend dans une note manuscrite qu'il existe sur le plateau
- du Larzac, près de Sainte-Eulalie, les débris d'un troisième fort
- appelé _Castel-Sarrazin_, où sans doute les Sarrazins prirent
- position.
-
-«Dadon et ses amis étaient disposés à forcer l'entrée du château; mais
-de même que le cruel épervier, après avoir enlevé le timide oiseau qui
-s'était aventuré dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les
-compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gémissemens,
-de même les Maures, tranquilles à l'abri de leurs remparts, se rient
-des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d'entre
-eux adresse la parole à Dadon, et, d'un ton railleur, lui demande ce
-qui l'a amené. «Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta
-mère, donne-nous le cheval sur lequel tu es monté; sinon ta mère va
-être égorgée sous tes yeux.» Dadon, irrité, répond qu'on peut faire de
-sa mère ce qu'on voudra, que jamais il ne cèdera son cheval. Là-dessus
-le barbare amène la mère de Dadon sur le rempart, et lui coupant la
-tête, il la jette au fils en disant: «Voilà ta mère!» A ce spectacle,
-Dadon recule d'horreur. Il pleure, il gémit, il court ça et là en
-criant vengeance; mais comment forcer l'entrée de la forteresse?» A
-la fin, il s'éloigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une
-solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu où s'éleva plus tard le
-monastère de Conques[49].
-
- [49] Le poème d'_Ermoldus Nigellus_, publié d'abord par Muratori,
- l'a été plus tard par dom Bouquet, recueil des _Historiens des
- Gaules_, t. VI; et par M. Pertz, _Monumenta germanicæ historiæ_,
- t. II, p. 466 et suiv. Le témoignage d'Ermoldus Nigellus, relatif à
- Dadon, et qui commence au vers 207, est confirmé par un capitulaire
- de Louis-le-Débonnaire, en faveur de l'abbaye de Conques, en
- date de l'année 819. Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 236.
- A la vérité ni le poète ni le diplôme n'indiquent l'année où les
- Sarrazins envahirent le Rouergue; mais d'une part on sait que Dadon
- mourut vers la fin du huitième siècle; de l'autre le poète donne à
- Dadon l'épithète de _Juvenis_, ce qui nous ramène vers l'an 730. Le
- monastère de Conques a subsisté jusqu'à la révolution.
-
-Un autre fait, en l'absence de témoignages plus nombreux, servira
-encore à faire connaître le caractère des épouvantables invasions
-auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c'est ce
-qui arriva au monastère du _Monastier_, dans le Velay. Les Sarrazins
-avaient envahi les diocèses du Puy et de Clermont, et dévasté l'église
-de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Théofroi,
-autrement appelé saint Chaffre, abbé du monastère, assembla ses moines,
-et les exhorta à se retirer dans les bois des environs avec ce que
-le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu'à ce
-que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes
-occupations; pour lui, il déclara qu'il était décidé à subir les
-traitemens que les barbares voudraient lui faire éprouver, heureux
-si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie;
-plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre.
-A ces mots, les moines se mirent à fondre en larmes, demandant qu'il
-s'enfuît avec eux dans la forêt, ou qu'il leur permît de mourir avec
-lui; mais le saint persista dans sa résolution, et, pour ce qui les
-concernait, il leur représenta qu'il était plus conforme à la volonté
-divine de se dérober à un danger qu'on pouvait éviter, lorsque surtout
-on avait l'espoir de se rendre plus tard utile à la religion. Là-dessus
-il leur cita l'exemple de saint Paul, qui, étant poursuivi à Damas par
-les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille
-hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui,
-en butte aux fureurs de Néron, eut également pris la fuite, si Dieu
-lui-même n'était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui
-le regardait personnellement, il fit voir qu'il était quelquefois du
-devoir d'un pasteur de se dévouer pour le salut de son troupeau; que
-peut-être il aurait le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares à la
-vérité, et que s'il était mis à mort, son sang désarmerait la colère
-céleste, irritée sans doute par les péchés des hommes.
-
- [50] _Gallia Christiana_, t. II, p. 468.
-
-A la fin les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le
-lendemain. Après qu'ils eurent entendu la messe, l'abbé leur fit une
-nouvelle exhortation; ensuite ils se chargèrent des objets les plus
-précieux du couvent, et s'éloignèrent. Deux d'entre eux seulement
-restèrent secrètement, et allèrent se placer au haut d'une montagne qui
-domine le monastère, afin d'être témoins de ce qui arriverait.
-
-Les barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l'abbé s'était
-retiré dans un coin, occupé à prier Dieu, ils ne firent aucune
-attention à lui, et se mirent à visiter le monastère, espérant faire un
-riche butin. Leur projet était de s'emparer des moines les plus jeunes
-et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves.
-Quand ils reconnurent que les moines étaient partis, et que les objets
-les plus précieux avaient été enlevés, ils entrèrent en fureur, et
-l'abbé s'étant enfin offert à leurs yeux, ils l'accablèrent de coups.
-
-Ce jour-là était pour les barbares un jour de fête, où ils avaient
-coutume d'offrir un sacrifice à Dieu. Le chroniqueur d'après lequel
-nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il paraît
-seulement qu'il consistait en libations; d'où on pourrait induire que
-la bande sarrazine qui envahit le Velay n'était pas mahométane, mais
-se composait de Berbers, dont plusieurs étaient encore plongés dans
-les ténèbres de l'idolâtrie. Quoi qu'il en soit, les barbares s'étant
-retirés à l'écart pour s'acquitter de leurs devoirs religieux, le
-saint, qui s'en aperçut, crut que c'était une occasion favorable pour
-les faire rentrer en eux-mêmes. Là-dessus, il s'approcha d'eux, et leur
-représenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des démons, ils
-feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l'auteur de toutes
-choses, pour celui qui a créé les élémens et tout ce qui existe. Mais
-cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils
-tournèrent leur rage contre lui, et l'homme qui célébrait le sacrifice,
-saisissant un gros caillou, le lui jeta à la tête, et le fit tomber
-par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient même à mettre
-le feu au monastère, et à n'y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu'on
-annonça l'approche de troupes chrétiennes, ou plutôt, si on en croit
-l'auteur d'après lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement
-irrité d'un tel attentat, suscita une horrible tempête, accompagnée de
-grêle et de tonnerre, qui força les barbares à prendre la fuite. Le
-saint mourut quelques jours après; mais les moines purent revenir en
-toute sûreté[51].
-
- [51] L'église célèbre la fête du saint le 19 octobre. Pour sa
- vie, on peut consulter Mabillon, _Acta sanctorum ordinis sancti
- Benedicti_, sec. III, part. I, p. 476 et suiv. Le Monastier,
- autrement appelé Saint-Chaffre, s'est conservé jusqu'à la
- révolution.
-
-C'est probablement à la même époque, bien que les écrivains arabes ne
-s'expriment pas clairement, et que les auteurs chrétiens varient entre
-eux, qu'il faut placer l'invasion des Sarrazins en Dauphiné, à Lyon et
-dans la Bourgogne. Un écrivain mahométan s'exprime ainsi: «Dieu avait
-jeté la terreur dans le coeur des infidèles. Si quelqu'un d'eux se
-présentait, c'était pour demander merci. Les musulmans prirent du pays,
-accordèrent des sauvegardes, s'enfoncèrent, s'élevèrent, jusqu'à ce
-qu'ils arrivèrent à la vallée du Rhône. Là, s'éloignant des côtes, ils
-s'avancèrent dans l'intérieur des terres[52].»
-
- [52] Maccary, no 704, fol. 72 recto.
-
-On ne connaît les lieux où pénétrèrent les Sarrazins que par les
-souvenirs des dégâts qu'ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur
-les bords du Rhône, les églises et les couvens n'offrirent plus que
-des ruines. Lyon, que les arabes appellent _Loudoun_, eut à déplorer la
-dévastation de ses principales églises[53]; Mâcon et Châlons-sur-Saône
-furent saccagées[54]; Beaune fut en proie à d'horribles ravages; Autun
-vit ses églises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean livrées aux flammes;
-le monastère de Saint-Martin, auprès de la ville, fut abattu[55]; à
-Saulieu, l'abbaye de Saint-Andoche fut pillée[56]; près de Dijon, les
-Sarrazins abattirent le monastère de Bèze[57].
-
- [53] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 51.
-
- [54] _Ibid._ t. IV, p. 860 et 1042.
-
- [55] Voy. la chronique de Moissac, recueil des _Historiens des
- Gaules_, t. II, p. 655. Il existe sur ce même sujet une charte de
- Charles-le-Chauve de l'année 844. Voy. l'_Histoire de Bourgogne_,
- par dom Plancher, t. I, preuves, p. VII, et le _Gallia Christiana_,
- t. IV, p. 450.
-
- [56] _Histoire de Bourgogne_, à l'endroit cité.
-
- [57] _Spicilège_ de d'Achery, édit. in-fo, t. II, p. 411.
-
-Ces diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l'opinion commune,
-se seraient étendues beaucoup plus loin[58], étaient faites sans un
-plan arrêté d'avance; néanmoins elles ne rencontrèrent qu'une faible
-résistance, ce qui montre l'état déplorable où se trouvait la France,
-et l'absence de tout gouvernement tutélaire. Mais si on les compare à
-ce qui s'était passé quelques années auparavant en Espagne, elles font
-voir que nulle part, si on excepte quelques individus sans religion et
-sans patrie, les envahisseurs ne trouvèrent de la sympathie, que nulle
-part une portion notable de la population ne fit cause commune avec
-eux. Dans les villes mêmes telles que Narbonne, Carcassonne, où les
-Sarrazins s'établirent d'une manière fixe, la masse resta fidèle aux
-lois de l'Évangile.
-
- [58] On a cru jusqu'à ce jour que les Sarrazins avaient envoyé des
- détachemens d'un côté sur les bords de la Loire, auprès de Nevers,
- et de l'autre en Franche-Comté. D'après cette opinion, le monastère
- de Saint-Colomban, à Nevers, aurait été détruit. A Besançon, le
- clergé et la plus grande partie des moines auraient été mis à mort.
- Cette opinion n'a rien d'invraisemblable, surtout par rapport à
- la Franche-Comté, où plusieurs localités rappellent encore le
- nom Sarrazin. On a ajouté que l'abbaye de Luxeuil au pied des
- Vosges, avait été renversée, et les religieux, dirigés par saint
- Mellin, passés au fil de l'épée. Voy. le P. Lecointe, _Annales
- ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv., et 795 et suiv.
- Voyez aussi Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 88, et _Acta
- Sanctorum ordinis Sancti Benedicti_, t. III, part. 1re, p. 527 et
- suiv.
-
- D'après cette même opinion, les Sarrazins n'auraient rencontré
- d'obstacle sérieux que devant Sens. Cette ville avait alors
- pour évêque un ancien comte de Tonnerre, Ebbes ou Ebbon, que ses
- vertus ont fait ranger au nombre des saints. Voy. le recueil des
- _Bollandistes_, au 27 août. Aux approches des barbares, Ebbes
- s'occupa lui-même de préparer les moyens de défense. En vain les
- Sarrazins eurent recours aux machines employées à cette époque.
- L'évêque fit lancer du haut des murs des traits enflammés qui
- mirent le feu aux machines; en même tems il fit une sortie à la
- tête des habitans, et obligea les assaillans à prendre la fuite.
-
- Mais aucun des témoignages sur lesquels se fonde cette opinion
- n'est contemporain, et dans aucun le mot _sarrazin_ ni aucun
- des mots qui s'appliquaient alors aux disciples de Mahomet n'est
- prononcé. Il y est simplement question des _Wandes_, _Vandales_
- ou _Gandales_; et comme ces mots servirent plus tard à désigner
- les Hongrois qui, à l'exemple des anciens Vandales, dans la
- première moitié du dixième siècle, vinrent en France à travers
- l'Allemagne et dévastèrent successivement l'Alsace, la Lorraine, la
- Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne et presque tout le reste
- de la France, et que d'un autre côté pendant long-tems les auteurs
- de romans de chevalerie, et à leur exemple les chroniqueurs, se
- mirent sur le pied de placer sous les règnes de Charles-Martel,
- de Pepin et de Charlemagne, les principaux événemens de notre
- histoire antérieurs et postérieurs de plusieurs siècles, il nous
- paraît que les ravages commis par les Vandales et attribués par
- les bénédictins et les savans les plus éminens aux Sarrazins,
- doivent s'appliquer du moins en partie soit aux Hongrois, soit
- aux véritables Vandales. Ce qui explique comment des savans aussi
- respectables ont pu faire cette confusion, c'est que les écrits où
- les ravages d'un peuple quelconque appelé Wande ou Vandale sont
- racontés avec le plus de détail et de suite, tels que le _Roman
- de Garin le Loherain_, et l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de
- Guyse, n'ont été publiés que dans ces dernières années. Voy. ce que
- nous avons déjà dit à ce sujet dans l'introduction.
-
-Pendant tout ce tems, il n'est rien dit d'Eudes, duc d'Aquitaine, ni de
-Charles-Martel, qui était alors maire du palais du royaume d'Austrasie.
-Eudes n'étant pas, comme dans les années précédentes, attaqué au centre
-de ses états, hésitait à armer de nouveau un aussi formidable ennemi
-contre lui. Quant à Charles, il était occupé à soumettre les Frisons,
-les Bavarois et les Saxons, qui menaçaient sans cesse de passer le
-Rhin et de s'établir au siége même de sa puissance. Voilà sans doute
-le motif qui l'empêcha de se venger de la tentative faite par les
-Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorité.
-D'ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s'observaient
-mutuellement avec jalousie, et il était facile de voir que l'un serait
-obligé de céder à l'autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de
-cette funeste politique, et qui avaient appris à connaître la vigueur
-avec laquelle Charles-Martel, qu'ils nomment _Karlé_[59], repoussait
-les injures, éprouvaient le besoin de s'expliquer cette apparente
-inaction, et ils font le récit suivant:
-
-«Plusieurs seigneurs français étant allés se plaindre à Charles de
-l'excès des maux occasionés par les musulmans, et parlant de la honte
-qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes
-armés à la légère, et en général dénués de tout appareil militaire,
-braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la
-guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit: «Laissez-les
-faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme
-un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tient
-lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains
-seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles
-demeures, que l'ambition se sera emparée des chefs, et que la division
-aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à
-bout sans peine[60].»
-
- [59] <mot en arabe>.
-
- [60] Maccary, no 704, fol. 72 verso.
-
-En 730, le gouvernement de l'Espagne fut déféré à Abd-alrahman,
-le même qui, à la mort d'Alsamah devant Toulouse, avait ramené
-l'armée musulmane en Espagne. Dans l'intervalle, il avait exercé
-le commandement d'une partie de la Péninsule du côté des Pyrénées.
-Homme sévère et juste, Abd-alrahman se faisait chérir des troupes par
-le désintéressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait
-sur l'ennemi. De plus, il était l'objet de la vénération des pieux
-musulmans, parce qu'il avait eu l'avantage de vivre dans l'intimité
-d'un des fils d'Omar, deuxième khalife, ce qui l'avait mis à même de
-s'instruire d'une foule de particularités relatives au prophète[61].
-
- [61] Maccary, no 705, fol. 3 verso.
-
-Abd-alrahman était impatient de venger les échecs partiels essuyés
-les années précédentes par les armes musulmanes en France. Il voulait
-subjuguer cette contrée tout entière, et une fois cet obstacle
-surmonté, il se flattait de pouvoir joindre l'Italie, l'Allemagne
-et l'empire grec aux autres conquêtes déjà si vastes, faites par les
-champions de l'Alcoran. Comme l'enthousiasme religieux était encore
-dans sa force, que d'ailleurs l'Espagne et le midi de la France, par
-la douceur du climat et la fertilité du sol, offraient les habitations
-les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et
-des aventuriers de tous les pays, particulièrement des chaînes de
-l'Atlas et des lieux sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie. A mesure
-que ces hommes arrivaient, on les façonnait au maniement des armes. En
-attendant que les préparatifs fussent terminés, Abd-alrahman, dont la
-résidence ordinaire était Cordoue, devenue le siége du gouvernement,
-visita les diverses provinces de l'Espagne, pour faire droit aux
-réclamations qui s'élevaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs
-de place, qui avaient prévariqué, furent destitués et remplacés par
-des hommes probes. Musulmans et chrétiens, tous furent traités, sinon
-de la même manière, du moins d'après les lois et les conventions
-jurées. Abd-alrahman restitua aux chrétiens les églises qu'on leur
-avait injustement enlevées; mais il fit abattre celles que la vénalité
-de certains gouverneurs leur avait laissé construire. En effet, il a
-de tout tems été de la politique musulmane de ne pas laisser bâtir de
-nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent même elle n'a
-pas permis de réparer les anciens.
-
-Sans doute, dans l'intervalle, les Sarrazins, maîtres de Narbonne,
-de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continuèrent à faire
-des courses dans les contrées voisines. Une circonstance singulière
-dut néanmoins préserver pendant quelque tems une partie des provinces
-chrétiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne
-et dans le voisinage des Pyrénées était, suivant Isidore de Beja
-et Roderic Ximenès, un de ces guerriers d'Afrique qui, unissant
-leurs efforts à ceux des Arabes, avaient puissamment contribué à la
-conquête de l'Espagne. Ce gouverneur, appelé Munuza, s'était d'abord
-montré impitoyable envers les chrétiens du pays, et avait fait brûler
-vif un évêque appelé Anambadus. Dans les querelles qui s'élevèrent
-entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour
-ses compatriotes, qu'il regardait comme victimes de la plus horrible
-injustice. Il fit même alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine, qui, pour
-se l'attacher, lui donna en mariage sa fille, appelée par quelques
-auteurs Lampegie, et célèbre par sa beauté[62].
-
- [62] Isidore de Beja, p. LVI, et Roderic Ximenès, p. 12.
-
-Conde, sans doute d'après quelque écrivain arabe, raconte cet événement
-un peu autrement. Munuza, qu'il confond avec un personnage d'origine
-arabe, appelé Osman fils d'Abou-Nassa, lequel avait à deux reprises
-différentes exercé le gouvernement de l'Espagne, était en rivalité
-de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que
-lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie
-prisonnière. Épris de sa beauté, il l'épousa, et s'unit d'intérêt avec
-Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l'intention de pénétrer de
-nouveau les armes à la main jusqu'au coeur de la France, Munuza se
-crut obligé d'opposer les liens qui l'unissaient à Eudes; et comme
-Abd-alrahman refusait de reconnaître un traité qu'il n'avait pas
-lui-même dicté, disant qu'il ne pouvait pas exister entre les musulmans
-et les chrétiens d'autre intermédiaire que le glaive, Munuza se hâta
-d'instruire son beau-père de ce qui se passait, afin qu'il eût le tems
-de se mettre sur la défensive[63].
-
- [63] Conde, _Historia_, t. I, p. 83. Un auteur chrétien, le
- continuateur de Frédegaire, rapporte qu'Eudes avait non seulement
- fait alliance avec les Sarrazins, mais qu'il les appela en France.
- Ce récit, qui a été adopté par plusieurs écrivains anciens et
- modernes, paraît sans fondement. En effet, comme le remarque
- le P. Pagi, critique des _Annales de Baronius_, an. 732, no
- 1, le continuateur de Frédegaire écrivait sous l'influence de
- Childebrand, frère de Charles-Martel; et comme après la bataille
- de Poitiers, de nouvelles discussions d'intérêt s'élevèrent entre
- Eudes et Charles, il ne serait pas étonnant que les partisans
- eux-mêmes de Charles eussent donné naissance à un bruit pareil.
-
-Quoi qu'il en soit, Abd-alrahman, informé des relations qui existaient
-entre son lieutenant et les chrétiens, résolut de le prévenir, de
-peur qu'il ne devînt plus tard un obstacle à ses projets. Des troupes
-choisies s'avancèrent vers les Pyrénées et attaquèrent Munuza au
-moment où il s'y attendait le moins. Vivement pressé, et hors d'état
-de résister, il s'enfuit dans les montagnes, accompagné de Lampegie.
-Ses ennemis se mirent à sa poursuite sans lui laisser le tems de
-se reconnaître; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de
-blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter
-sur l'appui des chrétiens, qu'il avait si cruellement offensés, il se
-précipita du haut d'une roche. Aussitôt on lui coupa la tête, qui fut
-envoyée à Damas. On fit également partir pour Damas Lampegie, qui fut
-admise dans le sérail du khalife. L'événement qu'on vient de lire se
-passa à Puycerda ou dans les environs[64].
-
- [64] Isidore de Beja, p. LVI; et Roderic Ximenès, p. 12.
-
-A la même époque, si on en croit Roderic Ximenès, les troupes
-sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles.
-La ville était alors très-florissante, et elle opposa une vive
-résistance. Roderic parle d'un sanglant combat qui fut livré sur les
-bords du Rhône, et où un grand nombre de chrétiens perdirent la vie.
-Plusieurs furent emportés par les eaux du Rhône; les autres furent
-recueillis respectueusement et enterrés dans l'Aliscamp, nom de
-l'antique cimetière d'Arles, où encore du tems de Roderic, c'est-à-dire
-au commencement du treizième siècle, les fidèles allaient visiter
-dévotement leurs tombeaux[65]. La ville d'Arles n'est pas positivement
-nommée par les auteurs arabes. Ils font néanmoins mention d'une ville
-qui est peut-être cette illustre cité. «Parmi les lieux, dit un d'entre
-eux, où les musulmans portèrent leurs armes, était une ville située
-en plaine, dans une vaste solitude, et célèbre par ses monumens.» Un
-autre auteur ajoute que cette ville était bâtie sur un fleuve, sur le
-plus grand fleuve du pays, à deux parasanges ou trois lieues de la mer.
-Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient
-l'une à l'autre par un pont de construction antique, si vaste et si
-solide, qu'on avait pratiqué dessus des marchés. Les environs étaient
-couverts de moulins et coupés par des chaussées[66].
-
- [65] L'Aliscamp existe encore aujourd'hui; mais il a été dépouillé
- de la plupart de ses anciens monumens. Voy. la _Statistique du
- département des Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 438. Si on en croyait
- la chronique attribuée à Turpin, le fait dont parle Roderic se
- serait passé sous Charlemagne, et ce qui est dit des chrétiens
- enterrés dans l'Aliscamp se rapporterait à une partie des guerriers
- français tués à Roncevaux. Voy. l'édition de cette chronique, par
- M. Ciampi, p. 83. D'un autre côté il existe un vieux poème français
- intitulé _Poème de Guillaume au court nez_, qui, supposant les
- Sarrazins maîtres sous Charlemagne de tout le midi de la France,
- fait livrer auprès d'Arles une grande bataille, où beaucoup de
- chrétiens furent tués. La partie du poème où il est question
- de cette bataille, porte le nom de _Bataille d'Aleschans_. Il
- y est dit que les chrétiens étaient commandés par les enfans et
- petits-enfans d'Aimeri de Narbonne. Guillaume, fils d'Aimeri, y
- courut plusieurs fois risque de perdre la vie; son neveu, Vivien,
- resta parmi les morts. Ce récit, qui nous a été indiqué par M.
- Paulin Paris, se trouve à la Bibliothèque du Roi, manuscrits de la
- Vallière, no 23.
-
- [66] Voy. Maccary, manuscrits arabes de la Biblioth. roy., no 704,
- fol. 73, et le no 596, fol. 37. A l'égard du pont d'Arles, c'était
- peut-être le pont dont il est parlé dans ces vers d'Ausone:
-
- Præcipitis Rhodani sic intercisa fluentis,
- Ut mediam facias navali ponte plateam.
- Per quem Romani commercia suscipis orbis.
-
- Voy. Ausone, _Ordo nobilium urbium_, VIII.
-
- Il existe à Arles un grand nombre de traditions relatives à
- l'occupation du pays par les Sarrazins. M. Anibert, avocat d'Arles,
- publia, en 1779, une dissertation dans laquelle il prétendit que
- la montagne de Cordes, située aux environs de la ville, avait
- été ainsi appelée, parce que les Sarrazins, dont la capitale
- était Cordoue, s'y étaient établis, pour inquiéter de là tout
- le voisinage. On a également disputé au sujet de l'amphithéâtre
- d'Arles, et quelques personnes ont supposé que ce monument, étant
- contre l'ordinaire surmonté de tours, dont deux subsistent encore,
- ces tours avaient été élevées à l'époque où la ville, menacée par
- les Sarrazins, avait besoin de nouveaux moyens de défense. Ces
- questions n'étant pas encore éclaircies, et faute de témoignages
- contemporains, ne devant probablement l'être jamais, nous nous
- bornons à les indiquer.
-
-L'attaque faite devant Arles n'avait probablement pour objet que
-de détourner l'attention des chrétiens. Les préparatifs auxquels
-Abd-alrahman travaillait depuis deux ans étant terminés, l'armée
-se dirigea vers les Pyrénées. Les auteurs varient sur l'époque où
-cette expédition eut lieu. On se trouvait probablement au printems
-de l'année 732. L'armée était nombreuse et pleine d'enthousiasme. Il
-paraît qu'Abd-alrahman prit sa route à travers l'Aragon et la Navarre,
-et qu'il entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn[67].
-C'est d'ailleurs ce qu'indiquent les traces des dévastations qui se
-commirent sur son passage. Partout les églises étaient brûlées, les
-monastères détruits, les hommes passés au fil de l'épée. Les abbayes
-de Saint-Savin, près de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre,
-furent rasées; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68].
-L'abbaye de Sainte-Croix, près de Bordeaux, fut livrée aux flammes[69].
-
- [67] Isidore de Beja s'exprime ainsi: «Tunc Abderraman multitudine
- sui exercitus repletam prospiciens terram, montana Vaccæorum
- dissecans, et fretosa ut plana percalcans, terras Francorum intus
- experditat.» D'un autre côté on lit dans la chronique de l'_Abbaye
- de Moissac_: «Abderaman cum exercitu magno per Pampelonam et montes
- Pyreneos transiens, Burdigalem civitatem obsidet.»
-
- [68] _Gallia Christiana_, t. I, p. 1149, 1192, 1244, 1247, 1261 et
- 1286. Bearn est une ancienne ville épiscopale dont le siége porta
- plus tard le nom de Lescar.
-
- [69] _Gallia Christiana_, t. II, p. 858.
-
-Bordeaux n'opposa qu'une légère résistance. En vain Eudes, qui avait
-eu le tems d'assembler toutes ses forces, essaya-t-il d'arrêter les
-Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des
-chrétiens tués fut si grand que, suivant l'expression d'Isidore de
-Beja, Dieu seul put s'en faire une idée. Eudes n'étant plus en état de
-tenir la campagne, alla invoquer l'appui de Charles-Martel, dont les
-états étaient à la veille d'être envahis, et qui déjà avait appelé ses
-vieilles bandes des bords du Danube, de l'Elbe et de l'Océan. Rien ne
-pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils
-détruisirent le monastère de Saint-Emilien; à Poitiers, ils brûlèrent
-l'église de Saint-Hilaire[70].
-
- [70] _Gallia Christiana_, t. II, p. 881, et recueil de dom Bouquet,
- t. II, p. 454, 684, etc.
-
-Les auteurs arabes parlent d'un comte de la contrée qui, ayant osé
-soutenir la présence des Sarrazins, fut vaincu, pris et décapité.
-Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel
-on remarquait des topazes, des hyacinthes et des émeraudes. Tel était
-leur enthousiasme et leur impétuosité, que leurs propres auteurs les
-comparent à une tempête qui renverse tout, à un glaive pour qui rien
-n'est sacré[71].
-
- [71] Conde, _Historia_, t. I, p. 86.
-
-Les Sarrazins se disposaient à faire subir un sort semblable à la
-ville de Tours, où ils étaient attirés par le riche trésor de l'abbaye
-de Saint-Martin, lorsqu'on annonça l'arrivée de Charles-Martel sur
-les bords de la Loire. Aussitôt les deux armées se préparèrent à en
-venir aux mains. Jamais de plus grands intérêts ne furent en présence.
-Pour les chrétiens, il s'agissait de sauver leur religion, leurs
-institutions, leurs propriétés, leur vie même. Pour les musulmans,
-outre l'intime persuasion où ils étaient qu'ils défendaient la cause
-même de Dieu, ils avaient à conserver le riche butin dont ils s'étaient
-emparés; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur
-assurer une retraite honorable.
-
-Un auteur arabe rapporte qu'aux approches de Charles, Abd-alrahman fut
-effrayé du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses
-soldats traînaient après eux, s'était introduit dans leurs rangs, et
-qu'il eut un instant l'idée de les engager à abandonner une partie de
-leur butin. Il craignait qu'au moment de l'action, ces biens acquis
-au prix de tant de fatigues et d'excès ne devinssent un embarras.
-Néanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mécontenter ses
-troupes, et s'en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette
-faiblesse, ajoute l'auteur, eut bientôt les suites les plus fatales.
-
-Le même auteur raconte qu'en présence même de Charles, les musulmans
-se précipitèrent sur la ville de Tours, et que, semblables à des
-tigres furieux, ils s'y gorgèrent de sang et de pillage; ce qui sans
-doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain
-désastre[72]. Les auteurs chrétiens, dont, il est vrai, le récit est
-extrêmement défectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours,
-et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact; d'où l'on peut
-induire que les faubourgs seuls furent un instant livrés à la merci des
-barbares.
-
- [72] Conde, _Historia_, t. I, p. 87.
-
-Enfin, après huit jours passés à s'observer réciproquement, et après
-quelques légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une
-action générale. La relation arabe déjà citée donne à entendre que
-la bataille s'engagea aux environs de Tours; et c'est l'opinion qu'a
-suivie Roderic Ximenès, qui écrivait surtout d'après le récit des
-Arabes[73]. D'un autre côté, la plupart des chroniques françaises,
-notamment celle de l'abbaye de Moissac, rédigée à l'époque même de
-l'événement, affirment que le combat eut lieu près de Poitiers, ou
-même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux
-opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux
-portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage;
-que, dans l'engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les
-Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous
-les murs de Poitiers[74].
-
- [73] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 87, l'auteur des
- _Cartas_, p. CLXI, Isidore de Beja, p. LVIII, et Roderic Ximenès,
- p. 13.
-
- [74] Une ancienne tradition qui a cours à Tours place le théâtre de
- la bataille dans les environs, au lieu nommé Saint-Martin-le-Bel
- (_Sanctus Martinus à Bello_, et non, comme l'ont écrit quelques
- auteurs, _Sanctus Martinus à Betto_). M. Chalmel, auteur d'une
- _Nouvelle Histoire de Tours_, publiée en 1828, 4 vol. in-8º, et
- d'une dissertation relative à la bataille, qui déjà avait paru dans
- ses _Tablettes chronologiques_, Tours, 1818, veut que la bataille
- se soit livrée à environ trois lieues de la ville, dans une grande
- plaine appelée les _Landes de Charlemagne_, et qui, suivant lui,
- devrait se nommer les _Landes de Charles-Martel_. M. Chalmel cite
- à ce même sujet, dans son histoire de Tours, une relation arabe de
- la bataille, écrite par un musulman qui y était présent, et cette
- relation, ajoute-t-il, lui a été envoyée traduite en français
- par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans
- les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ni dans les
- traductions espagnoles de Conde, tout porte à croire qu'elle est
- supposée.
-
-On était alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'année
-732. Ce furent les Sarrazins qui commencèrent l'action par une charge
-de toute leur cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir
-de leurs victoires passées et par la présence de Charles-Martel, qui
-se portait partout où le danger était le plus pressant. Vainement les
-Sarrazins, par la légèreté de leurs mouvemens, cherchèrent à mettre le
-désordre dans les rangs; les chrétiens, pesamment armés, et, suivant
-l'expression d'un écrivain contemporain, semblables à un mur, ou à une
-glace qu'aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux
-les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la
-nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain, l'action recommença.
-Les guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s'attendaient pas
-à une telle résistance, redoublèrent d'efforts. Tout-à-coup leur camp
-se trouva envahi par un détachement chrétien, probablement dirigé par
-le duc d'Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittèrent
-leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En vain Abd-alrahman
-accourut pour rétablir l'ordre; ses efforts furent inutiles; il fut
-lui-même atteint d'un trait lancé par les chrétiens, et tomba expirant.
-Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils
-parvinrent à délivrer leur camp; mais une grande partie d'entre eux
-resta sans vie sur le champ de bataille.
-
- [75] Voici les expressions d'Isidore de Beja: «Atque dum acriter
- dimicant gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles
- permanentes, sicut et zona rigoris glacialiter manent adstrictæ,
- Arabes gladio enecant.»
-
- [76] Paul Diacre, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t.
- I, part. I, p. 505. Paul Diacre a peut-être confondu ensemble la
- bataille de Poitiers et la bataille de Toulouse en 721.
-
-La nuit étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le
-lendemain; mais les Sarrazins, qui s'étaient avancés en France dans
-l'intention de la subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d'état
-de faire une conquête aussi difficile, jugèrent inutile d'en venir de
-nouveau aux mains. Profitant des ténèbres de la nuit, ils reprirent
-en toute hâte le chemin des Pyrénées. Telle était leur précipitation,
-qu'ils ne se donnèrent pas la peine d'abattre leurs tentes ni
-d'emporter le butin qu'ils avaient fait.
-
-Le lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de
-nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s'était passé, il fit
-occuper le camp ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y
-étaient amoncelées. Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit
-qu'il craignît que cette retraite subite ne cachât quelque piége, soit
-que, voyant ses états dorénavant à l'abri de tout danger, il dédaignât
-de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu'immédiatement après
-la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de
-l'éclatant triomphe qu'il venait de remporter, et joignant à son nom de
-Charles, déjà illustré par tant de victoires, le titre de martel ou de
-marteau, à cause de la part qu'il avait, suivant son usage, prise en
-personne au succès obtenu à cette occasion, et parce que, suivant la
-chronique de Saint-Denis, «comme li martiaus debrise et froisse le fer
-et l'acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il et brisait-il
-par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77].»
-
- [77] Recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. III,
- p. 310.
-
-Tel fut le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant
-plusieurs années par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas
-admettre le récit de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter
-le nombre des Sarrazins tués dans le combat à trois cent soixante
-et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne périrent pas dans la
-bataille: où donc trouver une armée de quatre ou cinq cent mille
-hommes, à une époque de guerres intestines et de désordres, comme
-celle où l'on était alors? Et supposé que cette armée eût existé,
-comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel que
-l'Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des
-précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres
-sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne
-saurait nier que l'armée d'Abd-alrahman ne fût la plus nombreuse et la
-mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre
-notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits
-par la France tout entière, et que la place que ce grand événement n'a
-pas cessé d'occuper dans la mémoire des hommes.
-
-Les écrivains arabes, qui n'avaient qu'une idée confuse du théâtre de
-cette guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les
-chrétiens, de relation détaillée de cette expédition, n'ont pu donner
-de notions précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent
-d'appeler le lieu où se livra la principale bataille _Pavé des
-Martyrs_[78]. En effet, un très-grand nombre de disciples de Mahomet y
-perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend encore le bruit que les
-anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidèles à
-la prière.
-
- [78] <mot en arabe> Maccary, no 704, fol. 63 recto, et no 705, fol. 3
- verso.
-
-Les débris de l'armée sarrazine s'étaient dirigés vers les Pyrénées,
-détruisant tout sur leur passage. Un de leurs détachemens traversa
-la Marche, près de Guéret[79], ainsi que le Limousin, où il détruisit
-l'abbaye de Solignac[80]. Peut-être est-ce à cette retraite désespérée
-des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages dont nous
-avons parlé à l'occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe
-suppose qu'ils furent poursuivis l'épée dans les reins par les
-chrétiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible
-qu'Eudes, non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se
-venger des violences qui y avaient été commises par les barbares.
-
- [79] Voy. les _Bollandistes_, 6 octobre, _Vie de saint Pardou_,
- abbé de Waract.
-
- [80] _Gallia Christiana_, t. II, p. 566.
-
- [81] Maccary, no 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-être parler
- de ce qui eût lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel
- pénétra en Languedoc.
-
-La nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France
-produisit en Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les
-musulmans. Les chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales
-de l'Espagne crurent voir dans cet événement une marque de la
-protection du ciel, et ils se hâtèrent de prendre les armes pour
-assurer leur indépendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs
-succès précédens avaient enflés d'orgueil, tombèrent dans l'abattement
-et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des sentimens
-pieux, profitèrent de l'occasion pour s'élever contre la corruption qui
-s'était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet,
-l'amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés
-jusque-là de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu'à
-satisfaire ses passions.
-
- [82] On lit dans les _Essais historiques sur le Bigorre_, de M.
- d'Avezac, t. I, p. 118, qu'un détachement de l'armée musulmane
- s'étant réfugié dans le Bigorre, les chrétiens du pays, conduits
- par un prêtre de Tarbes, saint Missolin, prirent les armes et
- taillèrent les Sarrazins en pièces. Le fait en lui-même n'a
- rien d'invraisemblable; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que
- saint Missolin est antérieur de plusieurs siècles aux invasions
- sarrazines. Voy. Grégoire de Tours, édit. de Ruinart, _de gloria
- confessorum_, p. 934 et 1402.
-
-Le lieutenant d'Abd-alrahman à Cordoue s'était hâté de mander ce
-malheureux événement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas.
-Un nouveau gouverneur fut envoyé d'Afrique avec des renforts. Ce
-gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne
-rien négliger pour venger le sang musulman, si abondamment répandu.
-Abd-almalek marcha sans s'arrêter, vers les Pyrénées, et voyant ces
-guerriers, naguères si superbes, en proie à une sombre terreur, il
-chercha à ranimer leur courage: «Les plus beaux jours qui luisent
-pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les
-jours consacrés à la guerre sainte: c'est là l'échelle du paradis. Le
-prophète ne s'appelait-il pas le Fils de l'Épée? Ne se vantait-il pas
-d'aspirer au repos, à l'ombre des drapeaux pris sur les ennemis de
-l'islamisme? La victoire, la défaite et la mort sont dans les mains
-de Dieu; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier,
-triomphe aujourd'hui.» Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que
-les bons musulmans en attendaient[82a].
-
- [82a] Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89.
-
-On a vu que les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne
-avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle même d'une
-expédition partie de France à travers les Pyrénées, et à la suite
-de laquelle les Français se seraient emparés de Pampelune et de
-Gironne[83]. En effet, les chrétiens du nord de l'Espagne et ceux
-du midi de la France obéissaient à la même foi; ils s'attribuaient
-même une origine commune, et ils se rappelaient encore l'époque où
-une nombreuse colonie, partie des bords de l'Èbre, vint s'établir en
-Gascogne[84].
-
- [83] Comparez l'auteur des _Cartas_, p. CLXV, et _Gallia
- Christiana_, t. XII, p. 270.
-
- [84] Voy. l'article _Basques_, de M. Walckenaer, dans
- l'_Encyclopédie des Gens du Monde_, t. III, p. 117.
-
-Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon
-et la Navarre; ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes
-occupées par les Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même
-pas à reprendre l'offensive. Les invasions des Sarrazins en France
-n'avaient pas pu se faire sans relâcher tous les liens de la société.
-Le désordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces
-deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d'Espagne,
-se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques hommes
-ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer
-des principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'étaient
-rendus maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs
-partisans et leurs intérêts. Pour que l'ordre fût rétabli, il fallait
-que ces chefs se missent sous la dépendance soit du duc d'Aquitaine,
-soit de Charles-Martel, et ils redoutaient également l'un et l'autre.
-Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s'allièrent
-avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles
-chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l'autorité
-s'étendait sur presque toute la Provence.
-
-Pendant ce tems, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître
-son autorité en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne
-se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dépendance du
-royaume d'Austrasie, et où d'ailleurs l'invasion récente des Sarrazins
-avait introduit les plus grands désordres. Il confia les postes les
-plus importans du pays à ses _leudes_ ou fidèles, et se fit rendre
-hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre
-les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à déplorer
-que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner
-tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la
-place éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois
-contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout
-sacrifier pour s'assurer le dévouement de ses soldats. Faute d'autres
-moyens, il abandonnait à ses guerriers les biens des églises et des
-monastères, et il s'était aliéné le clergé, alors très-puissant. De
-plus, il existait une ligne de démarcation entre les habitans d'une
-partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord,
-Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles rencontra en général
-si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui devaient leur
-délivrance.
-
-En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord
-avec Mauronte, passe le Rhône avec des forces considérables, et
-s'empare, sans coup férir, d'Arles, où il fait saccager les couvens
-des Saints-Apôtres et de la Vierge et détruire le tombeau de
-Saint-Césaire[85]. Ensuite il s'avance au coeur de la Provence, et
-s'empare, après un long siége, de la ville de Fretta, aujourd'hui
-Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les guerriers de
-cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance; les
-Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors
-au rocher où fut bâti plus tard le palais des papes; c'est le lieu que
-les auteurs arabes paraissent désigner par le nom de _Roche d'Anyoun_.
-Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares,
-et cette occupation dura près de quatre ans[87].
-
- [85] _Gallia Christiana_, t. I, p. 537, 544, 600 et 620.
-
- [86] Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'_Abbaye de
- Moissac_: «Jusseph... Rhodanum fluvium transiit; Arelate civitate
- pace ingreditur, thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor
- annos totam Arelatensem provinciam depopulat.» Voy. le recueil
- des _Historiens de France_, t. II, p. 655. On lit également dans
- la continuation de Frédegaire, _ibid._, t. II, p. 456, ces mots:
- «Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque
- Rhodanum fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et
- fraude mauronto, Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni
- ingrediuntur, illisque rebellantibus ea regione vastata.» Le
- siége de Fretta ne nous est connu que par un roman provençal écrit
- long-tems après l'événement. Voy. l'_Histoire de Provence_, par
- Papon, t. I, p. 85. Mais une armée sarrazine a dû stationner auprès
- de la ville actuelle de Saint-Remy; car on trouve des monnaies
- arabes du tems dans le pays. Voy. la _Description de quelques
- médailles inédites de Massilia_, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4º,
- p. 23. A l'égard du combat livré sur les bords de la Durance, on
- peut citer à l'appui l'inscription latine qu'on lisait jadis dans
- une chapelle aux environs de Bonpas, et qui était ainsi conçue:
- «Sepultura nobilium avenionensium, qui occubuerunt in bello contra
- Saracenos.» Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, Aix, 1664, 2 vol.
- in-fol., t. I, p. 700.
-
- [87] Maccary, no 704, fol. 72.
-
-Eudes étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se
-fit rendre hommage par ses deux fils.
-
-Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les
-affaires des Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans
-les montagnes des Pyrénées pour achever de dompter les habitans, qui
-continuaient à opposer de la résistance. Mais s'étant laissé surprendre
-pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une
-défaite complète. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de
-l'Espagne à Ocba, et il ne resta à Abd-almalek que le commandement des
-provinces situées dans le voisinage des Pyrénées.
-
-Les auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle
-pour l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il
-préféra l'Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui
-procurerait de se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait
-un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire
-musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc établirent
-des positions fortifiées dans tous les lieux susceptibles de défense
-jusqu'aux rives du Rhône[88]. Ces positions, appelées par les Arabes
-_rebath_[89], étaient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient
-observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens.
-
- [88] Maccary, no 704, fol. 63 verso, no 705, fol. 4 verso, et
- Ibn-Alcouthya, fol. 61.
-
- [89] <mot en arabe>.
-
-C'est sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs
-incursions dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se
-couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupée, et toutes les églises
-voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhône, qui avaient
-échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres.
-Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de
-Charles-Martel de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait
-essuyer quelques années auparavant. Leurs détachemens, occupant de
-nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne.
-
- [90] _Gallia Christiana_, t. I, p. 703 et 737.
-
-Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En
-737, se voyant tranquille du côté du nord et de l'Orient, il fit
-partir pour Lyon une armée commandée par son frère Childebrand, qui
-l'avait puissamment secondé dans toutes ses guerres. En même tems,
-il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour réclamer
-son secours[91]. Il paraît que les Sarrazins de Provence, favorisés
-par Mauronte, s'étaient établis jusque dans les montagnes du Dauphiné
-et du Piémont, et que, sans le concours d'une armée venue des bords
-du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d'éloigner les Barbares.
-Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône,
-commença le siége d'Avignon. Cette ville était alors très-forte,
-et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage dans ce
-tems-là. Bientôt Charles lui-même s'avança avec une nouvelle armée. En
-même tems Luitprand attaqua les Sarrazins du côté de l'Italie[92]. La
-ville d'Avignon fut prise d'assaut, et les Sarrazins qui la défendaient
-furent passés au fil de l'épée[93]. Charles se hâta de traverser le
-Rhône, et s'avança jusqu'à Narbonne. Celui qui commandait dans cette
-célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les
-passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne
-en armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles
-que par mer. A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba
-envoya par eau une armée commandée par Amor[94]. Cette armée débarqua
-à quelque distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles
-marcha à sa rencontre avec une partie de ses forces. L'action eut lieu
-un dimanche, sur les bords de la rivière de Berre, dans la vallée
-de Corbière, à quelques lieues de Narbonne. L'armée musulmane était
-postée sur un lieu élevé, et l'émir qui la commandait, fier du nombre
-de ses soldats, avait négligé de prendre aucune précaution. Charles ne
-lui laissa pas le tems de se reconnaître, et l'attaqua avec la plus
-grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut complète; leur chef
-lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient échappé au
-carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les étangs
-qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les
-poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans
-la ville[95].
-
- [91] Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508.
-
- [92] L'épitaphe de Luitprand, à Pavie, était en vers latins et
- renfermait ces mots:
-
- .....Deinceps tremuere feroces
- Usque Saraceni, quos dispulit impiger, ipso,
- Cum premerent Gallos, Carolo poscente juvari.
-
- Voy. Sigonius, _de Regno Italiæ_, ann. 743.
-
- [93] Voici en quels termes le continuateur de Frédegaire rend
- compte de la prise d'Avignon: «Carolus urbem aggreditur, muros
- circumdat in modum Hierico cum strepitu hostium et sonitu tubarum,
- cùm machinis et restium funibus super muros et ædium mænia irruunt,
- urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes trucidant.» Voy.
- le recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 456.
-
- [94] Isidore de Beja, p. LX.
-
- [95] Comparez la continuation de Frédegaire, tom. II du recueil des
- _Historiens de France_, p. 456, la chronique de Moissac, _ibid._,
- p. 656, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 72, recto.
-
-Malgré ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se
-défendre, et Charles, dont le caractère ne s'accommodait pas des
-lenteurs d'un siége, qui d'ailleurs était appelé d'un autre côté par
-le caractère indomptable des Frisons et des Saxons qu'il avait si
-souvent vaincus, renonça à prendre une ville dont tout concourait
-alors à rendre l'accès difficile. Mais en s'éloignant, il résolut de
-désarmer la population chrétienne du pays dont les dispositions lui
-étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l'impossibilité de
-s'établir d'une manière solide ailleurs qu'à Narbonne. Il fit raser
-les fortifications de Béziers, d'Agde et d'autres cités considérables.
-Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes renversées,
-et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa
-solidité, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livrée aux
-flammes. Le même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une
-époque où Montpellier n'existait pas encore, présentait un aspect
-imposant, et qui d'ailleurs, par la commodité de son port, offrait un
-lieu de retraite aux navires sarrazins venus d'Espagne et d'Afrique.
-Telle était la défiance de Charles, qu'il emmena avec lui, outre un
-grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi
-les chrétiens du pays[96].
-
- [96] Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de
- Frédegaire. L'histoire se tait au sujet de Carcassonne. Il est
- probable que cette ville, alors bâtie au haut du rocher où se voit
- encore la cathédrale et défendue par le cours de l'Aude, ne tarda
- pas à retomber au pouvoir des chrétiens.
-
-Il est certain que l'autorité de Charles fut vue de très mauvais
-oeil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient
-d'avoir conservé une partie des institutions et de la civilisation
-romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore
-empreints de la rudesse germanique. Le clergé surtout, tant dans
-le nord que dans le midi, ne pardonnait pas à Charles la manière
-arbitraire dont il disposait des biens ecclésiastiques. Les Sarrazins,
-dans leurs invasions, avaient dévasté la plupart des églises et des
-couvens, et avaient aliéné les biens affectés à ces établissemens.
-Charles, en chassant les Sarrazins, ne rétablit pas le clergé dans
-ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons à ses
-hommes d'armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des
-siéges épiscopaux et des monastères restèrent vacans, faute de moyens
-d'entretien. L'histoire fait mention de Wilicarius, évêque de Vienne,
-qui, après l'expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession
-de son siége. Mais, trouvant tous les biens des églises au pouvoir des
-laïques, il se retira dans le Valais, où on le nomma abbé du monastère
-de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent réformés que peu à peu et
-quelques années après, sous Pepin et sous Charlemagne.
-
- [97] Charvet, _Histoire de la sainte église de Vienne_, p. 147.
-
-Dans un autre tems, le clergé, menacé dans son existence, aurait fait
-un appel au zèle des fidèles; mais à en juger par le peu de témoignages
-qui nous restent de cette époque reculée, les ecclésiastiques en
-général se bornèrent à représenter les fléaux sous lesquels la
-chrétienté gémissait, comme une juste punition de Dieu, pour la
-corruption des hommes, et à exhorter les pécheurs à revenir au sentier
-de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclésiastiques qui, entraînés
-par leur humeur belliqueuse, s'attachèrent à la personne de Charles, et
-l'accompagnèrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut
-Hainmarus, évêque d'Auxerre, dont les vastes propriétés s'étendaient
-sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, dédaignant de
-s'assujétir au service des autels, laissa à un autre l'administration
-de son diocèse, et alla signaler la vigueur de son bras du côté des
-Pyrénées[99].
-
- [98] Voy. la _Lettre de saint Boniface_, archevêque de Mayence, à
- Ethelbaldus, roi de Mercie, en Angleterre, vers l'an 745, recueil
- de Ferrarius, 1605, in-4º, p. 76. Voy. aussi différens passages des
- capitulaires de Charlemagne, édition de Baluze, t. I, p. 413, 526,
- 1056 et 1227.
-
- [99] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 270.
-
-Après le départ de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra
-de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins.
-Charles l'ayant appris, résolut de purger tout-à-fait cette contrée des
-germes de troubles qui la désolaient depuis si long-tems. En 739, il
-reparut dans le pays avec son frère Childebrand. Mauronte fut chassé de
-toutes les positions qu'il occupait. Les côtes de la mer où les hommes
-turbulens auraient pu se cacher, furent visitées avec le plus grand
-soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes,
-et les Sarrazins de Narbonne n'osèrent plus s'avancer au-delà du
-Rhône[100].
-
- [100] Continuation de Frédegaire, recueil des _Historiens des
- Gaules_, t. II, p. 457.
-
-On manque de renseignemens certains sur la manière dont les Sarrazins
-s'étaient conduits dans l'intérieur de la Provence. Il est probable
-que, par considération pour Mauronte, qui les avait appelés et qui
-aspirait à être maître du pays, ils ne se livrèrent pas aux mêmes
-violences qu'en d'autres contrées[101].
-
- [101] Les détails qu'on lit dans la vie de saint Porcaire, et qui
- sont relatifs aux dévastations commises par les Sarrazins dans
- l'intérieur de la Provence, nous paraissent devoir se rapporter à
- l'occupation du pays par les barbares, postérieurement à l'an 889.
- Voy. le recueil des _Bollandistes_, 12 août, p. 737. Il en est de
- même des autres récits du même genre. Il sera question plus tard de
- ces mêmes récits.
-
-Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc
-une autre source de calamités, qui, pendant plusieurs siècles, ne
-laissèrent presque pas de repos aux côtes du midi de la France. Nous
-voulons parler des descentes que les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique
-commencèrent à faire par mer.
-
-Les Arabes, à l'époque de leur plus grand enthousiasme guerrier,
-n'avaient pas songé à profiter de la voie que leur offrait la mer,
-pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout
-tems les nomades de l'Arabie ont eu de l'éloignement pour l'élément
-humide. Habitués à la vie indépendante du désert, ils croiraient faire
-outrage à leur liberté, s'ils consentaient à s'enfermer dans un frêle
-bâtiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l'antiquité, furent
-faites pour établir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique,
-furent-elles l'ouvrage des Phéniciens et d'autres peuples étrangers.
-Cette répugnance pour la mer était partagée par Mahomet, et telle est
-encore la manière de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans,
-façonnés en général à l'esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans pitié
-les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accroître
-leur fortune ou pour satisfaire leur curiosité; et quelques docteurs
-sont allés jusqu'à dire que, dès l'instant qu'un homme s'est décidé
-plusieurs fois à se mettre en mer, il peut être considéré comme étant
-privé de son bon sens, et comme n'étant plus recevable à faire admettre
-son témoignage en justice[102].
-
- [102] Voy. nos _Extraits d'auteurs arabes relatifs aux guerres des
- Croisades_, Paris, 1829, p. 370 et 476.
-
-Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l'Égypte et
-l'Afrique, et que l'étendard des nomades flotta dans les ports de Tyr,
-de Sidon, d'Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine à leur
-disposition; et il était naturel que les renégats et les aventuriers
-de tous les pays leur donnassent l'idée de se livrer à des expéditions
-maritimes. Dès l'année 648, quinze ans après la mort du prophète,
-le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l'île de
-Chypre. Une autre expédition fut faite, en 669, dans l'île de Sicile;
-et depuis ce moment les provinces maritimes de l'empire grec, sans
-excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les
-musulmans, eurent autant à souffrir des attaques faites par mer que des
-attaques faites par terre.
-
-Dans l'origine les navires sarrazins furent montés en général par
-des renégats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientôt
-les musulmans prirent part à ces expéditions, sources inépuisables de
-richesses; et comme la plupart d'entre eux, tout en faisant du butin,
-croyaient faire une action agréable à Dieu, plus l'entreprise leur
-présentait de danger, plus elle leur parut méritoire. On a vu que
-le prophète n'avait jamais songé à ce moyen d'étendre sa religion.
-Néanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d'être excitées,
-ne tardèrent pas à pouvoir invoquer en faveur de leur zèle nouveau
-plusieurs témoignages propres à redoubler leur enthousiasme. On
-commença à raconter que le prophète s'étant un jour endormi dans
-la maison d'un de ses compagnons d'armes, avait vu dans son sommeil
-quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe
-de l'islamisme, et que, dans la joie qu'il eut de les voir entourés
-de captifs, il s'éveilla en sursaut, célébrant la gloire d'une telle
-entreprise. Aussi quelques années après, lorsque Moavia fit son
-expédition contre l'île de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du
-prophète, voulut avoir part aux mérites d'une tentative si sainte; et
-comme Omm-Heram mourut dans le cours de l'expédition, les musulmans
-lui élevèrent un tombeau, où dans la suite ils allaient implorer la
-miséricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d'eau.
-
-
-On rapportait encore qu'en 716, lorsque la grande flotte qui alla
-assiéger Constantinople partit d'Alexandrie, un des fils du khalife
-Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda à l'amiral ce qu'il
-pensait des péchés dont la plupart des hommes de l'équipage devaient
-avoir l'ame chargée; l'amiral ayant répondu qu'à l'exemple de chacun de
-nous, ils devaient avoir leurs péchés pendus au cou: «Non pas pour ces
-hommes-ci, s'écria le fils d'Omar; j'en jure par celui qui tient mon
-ame dans ses mains, ils ont laissé leurs péchés sur le rivage.»
-
-D'après le récit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la
-guerre sacrée faite par mer a dix fois plus de mérite que la guerre
-faite par terre, et que ceux qui devaient venir après lui étant privés
-de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mêmes avantages
-s'ils se livraient aux expéditions maritimes. Mahomet aurait encore dit
-que le musulman qui meurt en combattant sur terre éprouve l'effet d'une
-piqûre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reçoit la même
-sensation que l'homme à qui, au moment d'une soif ardente, on présente
-de l'eau fraîche mêlée avec du miel. C'est par une suite de la même
-idée qu'on fait dire à Ayescha, femme chérie du prophète, que, si elle
-avait été homme, elle se serait vouée à la guerre sacrée sur mer[103].
-
- [103] Pour tous les détails qu'on vient de lire, voyez le traité
- arabe destiné à exciter les musulmans à faire la guerre aux peuples
- d'une autre religion que la leur, et intitulé: _les Routes de
- l'empressement vers les rendez-vous des Amans, et le Guide de la
- Passion vers le séjour de la Paix_. Cet ouvrage a été imprimé au
- Caire, l'an 1242 de l'hégire (1826 de J.-C.). Voy. la notice que
- nous en avons donnée, dans le _Nouveau Journal Asiatique_, t. VIII,
- p. 337, et t. IX, p. 189.
-
-Les premières expéditions maritimes faites par les musulmans partirent
-des ports de Syrie et d'Égypte, et furent surtout dirigées contre les
-provinces de l'empire grec, presque en guerre continuelle avec les
-khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes,
-il ne paraît pas que les vainqueurs songeassent d'abord aux avantages
-que leur offrait cette fameuse cité pour se rendre maîtres du bassin
-de la mer Méditerranée. Ils y songeaient si peu que leur chef,
-voulant bâtir une ville qui leur servît d'asile au besoin, choisit
-l'emplacement de Cayroan, à plusieurs journées de la côte[104]. Moussa,
-gouverneur d'Afrique, à l'époque où il envahit l'Espagne, n'avait à sa
-disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent
-et revinssent plusieurs fois pour transporter l'armée musulmane d'un
-côté du détroit de Gibraltar à l'autre[105]. Mais Moussa comprit tout
-de suite la nécessité d'avoir une flotte à ses ordres pour maintenir
-les communications libres entre la Péninsule et les rivages africains;
-aussi il se hâta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports
-de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu'à Cadix, les côtes
-espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en était de même
-des bords africains, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à Tripoli
-de Barbarie. En 736, un gouverneur d'Afrique fit construire à Tunis
-un arsenal formidable. C'est alors que Carthage vit disparaître son
-antique renommée devant la nouvelle cité.
-
- [104] _Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du
- Roi_, t. II, p. 157.
-
- [105] Ibn-Alcouthya, fol. 52 verso.
-
-En Espagne, il y avait un émir chargé spécialement de la direction des
-flottes. Cet émir portait le titre d'_émir-alma_, ou d'émir de l'eau.
-C'est probablement de là qu'est venu notre mot _amiral_[106].
-
- [106] Novayry, manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ancien
- fonds, no 702, fol. 10 verso.
-
-Les auteurs arabes font mention d'une expédition envoyée par Moussa
-dans l'île de Sardaigne, dès l'année 712. Les auteurs chrétiens parlent
-d'une descente faite deux ans auparavant dans l'île de Corse[107].
-Ces deux îles, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dépendu
-des empereurs de Constantinople; mais à mesure que la puissance de
-ces princes s'affaiblit, des pays aussi éloignés du siége de l'empire
-se trouvèrent abandonnés à leurs propres forces; aussi les flottes
-sarrazines, pour qui ces îles étaient un lieu de relâche commode,
-durent n'y rencontrer qu'une faible résistance. Les barbares se
-bornèrent d'abord à piller les églises et les maisons des riches. Ces
-moyens commençant à s'épuiser, ils firent des courses dans l'intérieur,
-massacrant les hommes qui résistaient, et emmenant les femmes et les
-enfans en esclavage.
-
- [107] Un auteur corse du quinzième siècle a prétendu que les
- Sarrazins étaient entrés dans l'île de Corse dès le tems de
- Mahomet, et qu'ils occupèrent l'île sans interruption jusqu'à
- Charlemagne. Ce récit est controuvé.
-
-La première descente que les Sarrazins firent sur les côtes de France
-eut lieu dans l'île de Lerins, aux environs d'Antibes; mais on est
-incertain sur l'année où cette descente eut lieu. Les auteurs varient
-depuis l'an 728 jusqu'en 739. Voici de quelle manière ce malheureux
-événement est raconté.
-
-L'île de Lerins était alors célèbre dans toute la chrétienté par
-son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir à l'Église des
-docteurs, des évêques et des martyrs. En ce moment, le couvent était
-sous la conduite de saint Porcaire, et l'on y comptait cinq cents
-moines venus de la France, de l'Italie et des autres contrées de
-l'Europe, non compris un certain nombre d'enfans qui venaient s'y
-former à la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint
-Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour
-l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait peut-être
-ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et
-les exhorta à attendre les Sarrazins, se résignant d'avance au sort
-que ces barbares voudraient leur réserver; tous consentirent à rester,
-excepté un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en
-arrivant, se mirent à parcourir l'île, croyant y trouver de grandes
-richesses. Comme ils ne rencontrèrent que de vils habits et d'autres
-objets de peu de valeurs, ils déchargèrent leur fureur sur les moines,
-qu'ils accablèrent de coups. En même tems ils se mirent à briser
-les croix, renversèrent les autels et détruisirent les édifices. Ne
-pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins
-emmener les jeunes; et, pour les forcer à embrasser l'islamisme, ils se
-livrèrent devant eux à l'égard des vieux à tout ce que la violence peut
-suggérer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles;
-jeunes et vieux, tous restèrent fidèles à leur religion. Alors les
-barbares les mirent à mort, et ne laissèrent en vie que les quatre
-plus jeunes et les mieux faits, qu'ils embarquèrent sur leurs navires.
-Heureusement le vaisseau sur lequel les moines étaient montés aborda
-sur la côte voisine, au port d'Aguay[108], et les quatre religieux
-profitèrent de l'occasion pour se sauver dans les bois, d'où retournant
-dans l'île de Lerins, ils rétablirent le couvent[109].
-
- [108] _Portus Agathonis._
-
- [109] La fête de saint Porcaire et de ses compagnons est célébrée
- au 12 août. Voy. le recueil des _Bollandistes_. Voy. aussi la _Vie
- de saint Honorat_, en vers provençaux, par le troubadour Raimond
- Féraud.
-
-Charles-Martel étant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui
-succéda dans le poste de maire du palais, consacra les premières
-années de sa puissance à faire reconnaître son autorité, tant dans
-l'Aquitaine, possédée par les enfans d'Eudes, que dans la France
-septentrionale et les provinces situées au-delà du Rhin. Les Sarrazins
-auraient pu profiter d'une aussi belle occasion pour renouveler leurs
-funestes tentatives contre les provinces méridionales de la France;
-mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems
-hors d'état de rien entreprendre.
-
-On a vu que dans le principe les armées des conquérans s'étaient
-formées des élémens les plus hétérogènes. Chaque détachement avait son
-langage particulier, ses croyances, ses intérêts. La discorde ne tarda
-pas à éclater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prétendaient
-avoir contribué autant que les autres aux conquêtes précédentes, et ils
-se plaignaient de n'avoir pas été traités aussi bien.
-
-Les Arabes eux-mêmes ne s'entendaient pas entre eux. On sait que de
-tout tems les nomades ont mis une grande importance à connaître la race
-et la tribu à laquelle ils appartiennent. C'est ce qui fait que, dans
-leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagné
-de celui de son père et du nom de la tribu à laquelle il doit son
-origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes,
-l'une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de
-Noé, et l'autre d'Ismaël, fils d'Abraham. Les Kahtanites, pour se
-distinguer des autres, reçurent le titre d'_Ariba_ ou d'_Arabes_ par
-excellence. Ils occupaient jadis l'est et le sud-ouest de l'Arabie,
-particulièrement le Yémen ou Arabie-Heureuse, d'où ils furent encore
-surnommés _Yemenis_. Les Ismaélites, descendant d'Ismaël par ses
-rejetons Cayssy et Modhar, furent désignés par les titres de _Cayssys_
-et de _Modharys_. Ils s'étaient établis de préférence dans le Hedjaz,
-auprès de la Mecque et de Médine, et ils rappelaient avec orgueil
-l'honneur qu'ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De
-tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races,
-et l'esprit de faction, après avoir ensanglanté l'Arabie, l'Égypte, la
-Syrie, pénétra jusqu'en Espagne et en France.
-
-Tout-à-coup les conquérans coururent aux armes, et Arabes et
-Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se décida pour le parti
-qui convenait le mieux à ses intérêts. Le signal de cette vaste
-conflagration partit de l'Afrique. Dans les premiers tems de la
-conquête, les généraux arabes voulant attirer les populations,
-s'étaient relâchés de leur sévérité envers les hommes qui se
-soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laissé les
-Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient réduit
-l'impôt que ceux-ci étaient obligés de payer; ils les avaient même
-quelquefois exemptés de toute charge, se contentant d'enrôler les
-hommes en état de porter les armes. A l'époque dont il est question
-ici, c'est-à-dire en 737, le gouverneur d'Afrique, pensant qu'il était
-tems de faire disparaître toutes ces distinctions, annonça l'intention
-de suivre dans toute leur rigueur les leçons laissées par le prophète,
-et voulut obliger les Berbers à acquitter le droit établi par la
-loi[110]. Or, ce droit consistait à payer deux et demi pour cent pour
-les biens meubles, tels que le bétail et l'argent, seule richesse qui
-puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitués à toute
-l'indépendance du désert, traitèrent ce droit de tyrannique, et prirent
-les armes pour s'en affranchir. On les vit accourir du fond des déserts
-situés au midi de l'Atlas, nus jusqu'à la ceinture, et montés sur leurs
-chevaux, petits de taille, mais très-légers à la course, montrant la
-plus grande valeur pour la défense de leur liberté.
-
- [110] Novayry, no 702, fol. 11 verso.
-
- [111] De tout tems les nomades se sont refusés à toute espèce
- d'impôts; il fallut toute l'adresse de Mahomet pour y soumettre
- les Arabes bédouins, et ceux-ci s'en affranchirent dans la suite.
- Comparez Gagnier, _Vie de Mahomet_, t. III, p. 119; les _Annales
- d'Aboulfeda_, tom. I, p. 214, et Burckhardt, _Voyages en Arabie_,
- traduction française, t. II, p. 26 et 296.
-
-Les Berbers ne pouvant être domptés, le gouverneur de l'Espagne, Ocba,
-traversa le détroit pour aider à les ramener à l'obéissance, et cette
-retraite ne contribua pas peu à faciliter les succès de Charles-Martel
-dans le midi de la France. Ocba étant mort, son prédécesseur
-Abd-almalek le remplaça.
-
-Cependant les efforts des Berbers n'avaient pu être réprimés, et une
-partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient été
-obligées de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes
-et les Berbers établis dans la Péninsule et en France, et qui, en
-récompense de leurs exploits, avaient reçu des terres considérables,
-craignirent que l'arrivée de ces nouveaux venus n'occasionât un second
-partage des terres. Aussitôt ils coururent aux armes et se disposèrent
-à repousser par la force les Arabes d'Afrique. Un seul fait donnera une
-idée de l'acharnement qui régnait parmi les conquérans. Le gouverneur
-Abd-almalek étant tombé au pouvoir du parti opposé, fut attaché à un
-gibet sur le pont de Cordoue, et sa tête fut exposée entre un cochon
-et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s'était déclaré
-pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes
-les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit à marches forcées
-en Andalousie. L'action eut lieu aux environs de Cordoue. L'armée
-d'Abd-alrahman se montait, dit-on, à cent mille hommes. Au plus fort
-du combat, Abd-alrahman, qui était un très-habile tireur, lança un
-trait au général ennemi, et le tua. Après cet exploit, il rentra dans
-Narbonne[112].
-
- [112] Ibn-Alcouthya, fol. 7 verso.
-
-Les khalifes de Damas étaient hors d'état de rétablir l'ordre à une
-distance si éloignée. Des partis rivaux se formaient dans les provinces
-orientales de l'empire, et les nombreuses armées envoyées du côté de
-l'Occident avaient fini par épuiser les khalifes eux-mêmes[113].
-
- [113] Voy. les annales d'Aboulfeda, en arabe et en latin,
- Copenhague, 1789, t. I, p. 468 et suiv.
-
-Ces guerres cruelles, malgré l'inaction de Pepin, ne restèrent pas
-sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne
-avaient repris possession de Nîmes et des villes voisines; mais ces
-villes finirent par se dégarnir presque de troupes, et les commandans
-furent obligés de s'en remettre sur beaucoup de points aux chrétiens
-du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de
-la population, recouvrèrent une partie de leur ancien crédit. C'est
-alors qu'on voit les villes du Languedoc, telles que Béziers, Nîmes,
-Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte
-particulier et une administration qui leur était propre[114].
-
- [114] Voy. l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette, et
- l'_Histoire de Nîmes_, par Menard. Il sera question de ces mêmes
- faits plus tard.
-
-Un changement analogue eut lieu chez les chrétiens des Asturies, de
-la Navarre et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Ces
-hommes généreux commencèrent à combiner leurs efforts, et jouirent
-enfin de quelque indépendance. En 747, un émir appelé Youssouf étant
-parvenu, non sans peine, à se mettre à la tête du gouvernement de
-l'Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrénées, afin
-de soumettre les populations chrétiennes en armes; mais les chrétiens
-résistèrent avec succès.
-
-Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le siége du
-gouvernement étant interceptées, la Septimanie ne pouvait tarder à
-secouer le joug musulman. Ce pays était également convoité par le fils
-d'Eudes, Vaifre, duc d'Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une
-incursion du côté de Narbonne. Mais tel était l'ascendant que prenait
-chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque
-garantie de repos et de prospérité. Il venait de se faire accorder
-par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgré
-ses victoires, n'avait osé s'arroger, le relevait encore aux yeux des
-peuples.
-
-En 752 Pepin se rendit avec une armée en Languedoc, et un seigneur
-goth, appelé Ansemundus, lui livra les villes de Nîmes, Agde,
-Maguelone et Béziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se
-diriger contre Narbonne; et comme cette ville était en état d'opposer
-une longue résistance, il se contenta de laisser quelques troupes,
-commandées par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance
-qui ralentit beaucoup les progrès des troupes françaises, ce fut d'une
-part la mort d'Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins
-dans une embuscade, de l'autre une horrible famine qui désola le midi
-de la France et l'Espagne. La disette des vivres devint telle, que les
-mouvemens des armées en furent suspendus[116].
-
- [115] Chronique de Moissac dans le recueil des _Historiens de
- France_, t. V, p. 68.
-
- [116] Comparez la chronique de Moissac, dans le recueil de dom
- Bouquet, et Ibn-Alcouthya, fol. 75.
-
-Sur ces entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu'on l'a vu,
-résidaient à Damas, furent renversés, et firent place à une famille
-rivale qui descendait d'Abbas, oncle du prophète. Les nouveaux khalifes
-ne tardèrent pas à s'établir à Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont
-eux qui portèrent la gloire du nom musulman au plus haut degré. Quant
-à la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des
-supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribué
-à étendre les conquêtes de l'islamisme, échappa aux recherches des
-bourreaux. Réfugié en Afrique, il resta quelque tems caché parmi les
-tribus berbères. Apprenant ensuite les désordres qui avaient lieu en
-Espagne, il se mit en relation avec quelques émirs; bientôt même, il
-débarqua sur les côtes de Malaga, et les enfans des conquérans, établis
-la plupart en Andalousie, le reçurent comme un libérateur. On était
-alors en 755. Le prince s'appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en
-arabe le _serviteur du miséricordieux_[117]. En effet, tel était alors
-l'esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le
-plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de
-Dieu, etc.
-
- [117] Abd-alrahman avait pour père un prince ommiade, appelé
- _Moavia_, et d'après l'usage des arabes on l'appelait quelquefois
- _fils de Moavia_, Ebn-Moavia, d'où nos vieux chroniqueurs ont fait
- par corruption _Benemaugius_.
-
-Abd-alrahman et ses descendans, étaient destinés à donner le plus
-grand éclat à la domination mahométane en Espagne. C'est sous eux que
-se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si
-imposans; jusque-là, les conquérans avaient été trop occupés de leurs
-croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien édifier
-de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems à
-combattre en Espagne l'esprit de faction irrité par la différence des
-races et la diversité des intérêts. D'ailleurs tous les pays musulmans,
-sans excepter l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, s'étaient soumis
-sans résistance à la révolution qui venait de s'opérer dans les
-provinces orientales de l'empire. Abd-alrahman, bien qu'investi d'une
-autorité indépendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le
-temporel, se trouva réduit à une partie de l'Espagne; voilà sans doute
-ce qui l'empêcha de s'arroger le titre de khalife, et qui jusqu'au
-commencement du dixième siècle engagea ses successeurs à se contenter
-du simple titre d'émir[118]. La capitale de ces princes était Cordoue,
-qui ne tarda pas à devenir le centre des lumières et des arts.
-
- [118] C'est à tort qu'Assemani, trompé par des écrivains arabes
- modernes, a soutenu le contraire. Voy. le recueil intitulé _Italicæ
- Historiæ scriptores_, Rome, 1752, t. III, p. 135 et suiv.
-
-Dès qu'Abd-alrahman vit son autorité un peu raffermie, il songea à la
-ville de Narbonne qui était vivement pressée par les soldats de Pepin.
-Un corps considérable de troupes, commandé par un chef nommé Soleyman,
-s'avança vers les Pyrénées, pour porter secours à la place. Mais les
-Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taillés en pièces.
-
-Enfin, les chrétiens de Narbonne qui formaient la masse de la
-population, et qui avaient beaucoup à souffrir du blocus, prirent la
-résolution de s'affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les
-détails de cet événement[119]. On sait seulement qu'ils entrèrent
-secrètement en négociation avec Pepin, et qu'ils obtinrent de lui la
-promesse qu'on les laisserait libres de se gouverner d'après leurs
-lois gothes. Alors ils profitèrent d'un moment où les soldats sarrazins
-n'étaient pas sur leurs gardes, et les massacrèrent; en même tems ils
-ouvrirent les portes de la ville aux Français[120]. On était alors en
-759. Dès ce moment, le royaume fut entièrement purgé de la présence des
-barbares, et Pepin laissa des troupes considérables dans le pays, pour
-en défendre l'accès[121].
-
- [119] De longs détails à ce sujet existent, il est vrai, dans le
- roman de Philomène, publié à Florence, par M. Ciampi, en 1823,
- sous le titre de _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_.
- L'auteur prétend écrire par ordre de Charlemagne; mais cet ouvrage,
- rédigé originairement en provençal, et où l'auteur place sous
- Charlemagne des événemens qui avaient eu lieu sous son père Pepin
- et sous Charles-Martel, a été composé au plutôt dans le douzième
- siècle et ne mérite aucune foi.
-
- [120] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 69 et 335.
-
- [121] Voy. dom Bouquet, t. V, p. 6. Si on en croyait certains
- auteurs, il serait resté quelques partis de Sarrazins dans le
- Dauphiné, le comté de Nice et dans la chaîne des Alpes; et ces
- partis se seraient maintenus en silence pendant les règnes de
- Pepin et de Charlemagne. Il est fait mention dans divers ouvrages
- relatifs au Dauphiné de l'occupation de Grenoble et des pays
- voisins par les Sarrazins. D'un autre côté, un historien de
- l'abbaye de Lerins (Vincent Barral, part. Ire, p. 132) suppose
- les Sarrazins établis à Nice, et les fait chasser du pays par
- Charlemagne, aidé par son prétendu neveu, appelé Siagrius. Voy. le
- _Gallia Christiana_, t. III, p. 1275. C'est ce qui a fait croire
- à quelques auteurs que les Sarrazins n'ont jamais été entièrement
- chassés du Dauphiné, depuis Charles-Martel jusqu'au commencement du
- dixième siècle, époque où de nouveaux barbares, maîtres des côtes
- de Provence, s'avancèrent jusqu'en Piémont et en Suisse. Cette
- opinion, mise d'abord en avant par certains auteurs de romans de
- chevalerie, qui voulaient accumuler sous le règne de Charlemagne
- les principaux événemens de notre histoire, a été accueillie par
- les anciennes familles dont la fortune remonte à la part glorieuse
- que leurs ancêtres prirent aux guerres faites aux barbares, et qui
- étaient flattées de pouvoir faire remonter aussi loin la date de
- leur origine. Voy. l'_Histoire généalogique des pairs de France_,
- par M. de Courcelles, aux articles _d'Agoult_, _Clermont-Tonnerre_,
- etc. Mais cette opinion ne repose sur aucun témoignage
- contemporain, et l'on ne peut pas croire que si elle avait eu
- quelque fondement, des princes tels que Charlemagne et ses enfans
- eussent négligé de purger le coeur de leurs états de la présence
- des infidèles, eux qui allaient les attaquer dans leur propre pays.
-
-
-
-
-DEUXIEME PARTIE.
-
-INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE
-JUSQU'A LEUR ÉTABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889.
-
-
-L'époque que nous allons parcourir offre un caractère tout différent de
-celle qui précède. On a vu que les Sarrazins, en pénétrant en France,
-avaient non seulement l'intention de la conquérir et d'y faire fleurir
-l'islamisme, mais que leur projet était de subjuguer tout le reste de
-l'Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains,
-avait menacé d'envahir l'Univers, une simple province du nouvel empire.
-Il ne faut pas oublier que les chefs de l'armée conquérante étaient en
-général originaires de l'Arabie, de la Syrie et de la Mésopotamie; le
-centre de leur religion et celui de leur puissance était en Orient;
-et leurs pensées ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers
-les mêmes lieux. Aucune difficulté n'arrêtait des hommes qui avaient
-pris part à des conquêtes sans exemple. Plus une contrée était vaste
-et peuplée, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mérite aux
-yeux de Dieu.
-
-Le tableau change avec l'époque que nous allons retracer. Le nouveau
-dominateur de l'Espagne avait vu sa famille renversée du trône en
-Syrie, et périr de mort violente. Retiré en Espagne, il n'apercevait
-en général que des ennemis dans l'Afrique et les autres parties de
-l'empire, qui avaient si largement contribué aux succès précédens. La
-Péninsule, d'ailleurs, par la situation où elle se trouvait, était loin
-de pouvoir fournir les moyens de se livrer à des entreprises hardies. A
-la suite des guerres intestines qui la désolaient depuis si long-tems,
-l'esprit de faction ne cessait de faire des progrès, et les chrétiens
-des provinces septentrionales de l'Espagne avaient profité du désordre
-pour prendre une attitude menaçante; enfin, le souvenir des échecs
-précédens était présent à tous les esprits.
-
-D'un autre côté, la France, objet immédiat de ces invasions, acquérait
-chaque jour plus d'ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette
-vaste contrée obéissait à un même chef; et l'avantage qu'elle avait de
-pouvoir, au besoin, appeler à son secours les guerriers de l'Allemagne,
-de la Belgique et de l'Italie, la mettait à l'abri de toute agression.
-Aussi, ce ne furent pas en général les Sarrazins d'Espagne qui
-attaquèrent les chrétiens de France; ce furent plutôt les chrétiens de
-France qui attaquèrent les Sarrazins d'Espagne. Pepin et Charlemagne
-se mettant en relation avec les chrétiens de la Catalogne, de l'Aragon
-et de la Navarre, les habituèrent peu à peu à recourir à leur haut
-patronage; en même tems, ils favorisèrent de tous leurs moyens les
-tentatives des émirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui
-voulaient se rendre indépendans du souverain de Cordoue. Bientôt même,
-Charlemagne et ses enfans entrèrent à main armée en Espagne, et pendant
-long-tems les provinces voisines de l'Èbre furent une dépendance de
-la France. Plus tard, lorsque les chrétiens du nord de la péninsule
-s'occupèrent de reconquérir le pays de leurs pères, les guerriers du
-midi de la France, dont la plupart se vantaient d'avoir la même origine
-qu'eux, accoururent pour les seconder.
-
-Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions
-humaines! L'émir de Cordoue et les khalifes d'orient étaient plus
-occupés de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conquêtes sur
-les chrétiens d'Europe; tandis que les princes de Cordoue s'unissaient
-d'intérêt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en
-guerre avec les mahométans de la Syrie, de la Perse et de l'Égypte, les
-khalifes d'orient firent alliance avec les princes français. A cette
-époque, comme dès l'origine du commerce national, des navires partis de
-Marseille, de Fréjus et d'autres villes, allaient se pourvoir, dans les
-ports de Syrie et d'Égypte, d'épiceries, d'étoffes de soie, de parfums,
-etc.[122]. Aux relations commerciales, s'étaient joints les motifs de
-piété, qui portaient alors une foule de personnes à braver tous les
-dangers, pour aller visiter les lieux sanctifiés par les mystères de
-notre religion. Au plus fort même des ravages des Sarrazins en France,
-vers l'an 733, des pélerins partis de l'occident circulaient librement
-à Jérusalem, à Nazareth, à Damas, à la cour même du khalife, soit que
-le prince n'eût qu'une idée confuse des pays d'où ces hommes venaient,
-soit que, connaissant le motif qui les amenait, il dédaignât de faire
-attention à eux[123].
-
- [122] Voy. la dissertation de Deguignes, _Mémoire de l'Académie des
- Inscriptions_, t. XXXVII, p. 466. Voy. aussi M. Pardessus, _Lois
- maritimes_, t. Ier; Introduction, p. 62.
-
- [123] Voy. _la Vie de saint Guillebaud_, dans le Recueil des
- Bollandistes, au 7 juillet.
-
-Les princes abbassides adoptèrent la politique la plus amicale envers
-la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confié
-les côtes d'Afrique se livrèrent à d'horribles déprédations sur nos
-rivages, c'est que ces gouverneurs, séparés du centre de l'empire par
-d'affreux déserts et d'immenses distances, profitèrent de la première
-occasion pour se rendre indépendans.
-
-Depuis la prise de Narbonne jusqu'à la mort de Pepin en 768, aucune
-hostilité n'eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait
-les Pyrénées comme la frontière naturelle de la France, et Abd-alrahman
-était occupé à soumettre les émirs qui refusaient de reconnaître son
-autorité. Mais Pepin ne négligeait rien pour entretenir l'esprit de
-faction parmi les Sarrazins. Dès l'année 759, un an après l'occupation
-de Narbonne par les Français, le gouverneur musulman de Barcelonne et
-de Gironne, appelé Solinoan ou plutôt Soleyman, entra en relation avec
-Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs français, Soleyman se rangeait
-sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel
-de croire que l'émir sarrazin, visant à l'indépendance, cherchait
-seulement un appui dans le roi des Français. On verra bientôt se
-développer la politique des émirs musulmans du nord de la Péninsule,
-lesquels recouraient à la France, lorsqu'ils étaient pressés par
-l'émir de Cordoue, et qui retournaient à l'émir de Cordoue, lorsque les
-Français se montraient exigeans.
-
- [124] _Annales de Metz_, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p.
- 335.
-
-Ce qui favorisait les tentatives de ces émirs, ainsi que celles
-des chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne, c'est la
-nature du terrain. On sait que la Catalogne, l'Aragon, la Navarre,
-etc., sont hérissés de montagnes, et qu'il est facile à une petite
-troupe aguerrie de s'y maintenir contre des armées innombrables. Les
-Arabes n'ayant occupé la plupart de ces contrées qu'en passant, leurs
-écrivains n'en ont eu qu'une idée confuse. Ils appellent ordinairement
-la Vieille-Castille et l'Alava actuel _le pays d'Alaba et des
-châteaux_[125], région défendue en effet par des positions extrêmement
-fortes. D'un autre côté, la Navarre est appelée pays des _Baschones_.
-Quelquefois, dans la pensée des écrivains arabes, cette dénomination
-comprend la partie de la Gascogne située en-deçà des Pyrénées, laquelle
-était en communauté d'origine et de langage avec la Navarre.
-
- [125] <mot en arabe> Ce sont les pays qui dans de vieilles chartes
- latines sont rendus par _Alava et Castella Vetula_. Voy. _l'Art de
- vérifier les dates_, édit. in-4º, t. II, p. 349.
-
-A l'égard de la chaîne des Pyrénées proprement dite, les Arabes
-l'appellent _la Montagne des Ports_[126], du mot latin _portus_,
-et de l'espagnol _puerto_, signifiant _passage_, parce qu'en
-effet c'est par les Pyrénées qu'il faut passer pour communiquer de
-l'Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports
-ou passages qui, disent-ils, sont à peine assez larges pour donner
-entrée à un cavalier. Ces quatre passages sont, 1º la route de
-Barcelonne à Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2º la
-route de Puycerda à travers la Cerdagne; 3º la route qui conduit de
-Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port; 4º enfin la route de Tolosa
-à Bayonne[127]. La chaîne des Pyrénées, au moyen-âge, était moins
-accessible qu'aujourd'hui. Le récit des Arabes s'en est ressenti, et
-il y a plusieurs de leurs dénominations géographiques qu'il nous a été
-impossible de rétablir.
-
- [126] <mot en arabe>
-
- [127] Edrisi, de qui nous empruntons ces détails, a confondu
- quelques-unes de ces routes ensemble. Par exemple il confond la
- première avec une cinquième route qui mène de Jaca dans le Béarn.
- A la troisième route appartient le passage de Roncevaux qui
- traverse le pays de Cize, et qu'Edrisi nomme en conséquence _port
- de Schazerou_; ce lieu, dans la Chronique de Turpin, p. 60, et dans
- l'_Histoire du Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. IX, p. 24, reçoit
- le nom de _portus Ciserei_, et dans Roger de Hoveden, ann. 1177,
- celui de _portus Sizaræ_. C'est de ce passage qu'est venu le nom de
- Saint-Jean-Pied-de-Port.
-
-Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des
-grandes villes, chez les Arabes d'Espagne, étaient revêtus du titre de
-visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de
-roi, parce que le plus souvent ils affectaient l'indépendance. Quant
-aux commandans de villes d'un ordre secondaire, ils se contentaient du
-titre d'alcayd ou de _conducteur_.
-
-Tandis que Pepin cherchait à tenir les différens partis en Espagne en
-échec les uns par les autres, la discorde était attisée par le khalife
-d'Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et était
-impatient de rétablir dans l'empire l'unité politique et religieuse,
-qui se trouvait rompue par l'élévation d'Abd-alrahman. Déjà il
-avait fait partir une flotte des côtes d'Afrique, et plusieurs émirs
-espagnols espérant, à la faveur d'une si grande distance, exercer une
-autorité moins restreinte, s'étaient déclarés pour lui. Pepin, qui
-n'avait rien à craindre d'Almansor, et qui pouvait en être aidé au
-besoin, se hâta d'entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs
-désignent le prince musulman par son titre d'_émir-almoumenyn_, ou
-de commandeur des croyans. En 765, des députés envoyés par Pepin se
-rendirent à Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagnés des
-députés du khalife. Les uns et les autres débarquèrent à Marseille.
-Pepin accueillit très-bien les députés de Bagdad; il leur fit passer
-l'hiver à Metz; puis les fit venir au château de Sels, sur les bords de
-la Loire. Les députés furent congédiés, chargés de présens, par la voie
-de Marseille[128].
-
- [128] Continuation de Frédegaire, dans le Recueil des Historiens de
- France, t. V, p. 8 et ailleurs.
-
-La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Dès que ce
-prince entreprenant vit son autorité affermie, il rechercha l'amitié
-des personnages les plus influens de l'Espagne, musulmans et chrétiens.
-Aux uns il montrait le désir de les affranchir du joug de l'émir de
-Cordoue, et de les rendre tout-à-fait indépendans; aux autres il se
-présentait lui-même comme le protecteur naturel du christianisme, comme
-le défenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme
-l'ami le plus ardent des saines doctrines, attaquées par les novateurs
-et les hérétiques.
-
-
-Les Arabes, en subjuguant l'Espagne, avaient laissé aux chrétiens le
-libre exercice de leur religion. Il existait des évêques, ou du moins
-des préposés ecclésiastiques à Cordoue, à Tolède, et dans les autres
-villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontières, dans
-les contrées qui étaient tantôt au pouvoir des chrétiens et tantôt
-au pouvoir des musulmans, il ne paraît pas qu'il y eût d'évêques.
-C'est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels
-des habitans. La ville métropolitaine de Tarragone ayant été détruite
-par les Sarrazins, les chrétiens de la Catalogne furent placés sous
-la juridiction de l'archevêque de Narbonne; de son côté, l'archevêque
-d'Auch eut sous sa surveillance les chrétiens d'Aragon[129].
-S'élevait-il quelque conflit entre les chrétiens d'Espagne, Charlemagne
-apparaissait comme arbitre. Ces chrétiens avaient-ils quelque
-réclamation à faire auprès du pape, Charlemagne offrait sa puissante
-médiation.
-
- [129] _Gallia Christiana_, t. VI, p. 15.
-
-Sur ces entrefaites, en 777, deux émirs sarrazins des environs de
-l'Èbre se trouvant en guerre avec l'émir de Cordoue, franchirent les
-Pyrénées, et se rendirent avec une grande suite auprès de Charlemagne,
-en Westphalie, dans la ville de Paderborn, où se tenait alors une
-diète solennelle[130]. Un des deux émirs se nommait Solyman, et avait
-été gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livré aux troupes
-de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage
-à Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent même qu'il se soumit à la
-puissance du prince français.
-
- [130] On voit que nos rois commençaient à être jaloux de faire
- figurer les émirs sarrazins dans les grandes réunions publiques.
- C'est sans doute de là que dans les romans de chevalerie, à propos
- des tournois, il est si souvent parlé de _chevaliers_ sarrazins
- qui venaient des extrémités de la terre pour disputer aux guerriers
- chrétiens le prix de l'adresse et de la bravoure.
-
- [131] Voy. le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 19, 40, 142, 203,
- 319, et 328, ainsi que Ibn-Alcouthya, fol. 95, verso. Les auteurs
- arabes ne s'accordent pas sur le nom de l'émir. Les uns l'appellent
- Soleyman Ebn-Jaktan Alarabi; les autres, Motraf Ebn-Alarabi.
-
-Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d'étendre son autorité,
-crut l'occasion favorable pour se rendre maître d'une partie de
-l'Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l'Allemagne
-et de la Lombardie, et se disposa à franchir les Pyrénées. On était
-alors en 778. Il ne doutait pas qu'à son approche les populations
-n'accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins,
-qui dans leurs démarches avaient eu uniquement pour but de consolider
-leur indépendance, se préparèrent à résister. Il en fut de même des
-chrétiens des montagnes, qui avaient juré de ne plus reconnaître de
-joug étranger. Quand Charlemagne arriva de l'autre côté des Pyrénées,
-il fut obligé d'entreprendre le siége de Pampelune, qui ne se rendit
-qu'après une bataille sanglante. Saragosse résista également[132].
-Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentèrent
-d'envoyer des otages.
-
- [132] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 14, 20, 26, 142, 203
- et 343. Les auteurs chrétiens rapportent que Charlemagne entra de
- force dans Saragosse, et que l'émir, en punition de sa résistance,
- fut conduit enchaîné en France. Suivant quelques auteurs arabes,
- Charlemagne échoua dans ses efforts pour prendre la ville; mais
- peu de tems après le gouverneur ayant été assassiné, son fils se
- réfugia en France.
-
-Tout-à-coup l'on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer
-les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hâta
-de retourner en France; mais à son passage à travers les Pyrénées,
-son arrière-garde fut attaquée dans la vallée de Roncevaux, par les
-chrétiens montagnards, aidés peut-être par les musulmans, et un grand
-nombre de ses plus illustres guerriers furent tués. C'est là, dit-on,
-que périt Roland[133].
-
- [133] Le souvenir de cet événement est encore si présent dans le
- pays, que les jours de fête le peuple joue une pièce dite _pièce de
- Roncevaux_. Voy. _Histoire littéraire de la France_, t. XVIII, p.
- 720.
-
-Le pays que, dès ce moment, la France se trouva posséder de l'autre
-côté des Pyrénées varia d'étendue suivant les époques. C'est le pays
-qui fut appelé _Marche_, c'est-à-dire frontière, parce qu'en effet il
-servait de position avancée à la France du côté de l'Espagne. Il fit
-partie du royaume d'Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas à fonder en
-faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale était Toulouse. Les
-écrivains arabes le comprennent sous la dénomination générale de _Pays
-des Francs_, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur
-récit[134].
-
- [134] Les Arabes le nomment encore _pays de Narbonne_, soit parce
- que jusqu'à l'entrée des Français dans Barcelonne, les possessions
- françaises dépendirent de Narbonne, soit parce qu'il en avait déjà
- été de même à l'époque où la Septimanie se trouvait au pouvoir des
- Sarrazins.
-
-Il n'est pas de notre sujet de raconter au long les événemens qui
-furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a
-pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions
-des Français en Espagne. Il suffira de faire connaître les résultats de
-ces nouvelles entreprises.
-
-Après le départ de Charlemagne, la plupart des villes, qui s'étaient
-abaissées sous son autorité, secouèrent le joug. Les Sarrazins
-surtout se regardèrent comme humiliés de cette soumission, et pour
-se venger, ils tournèrent leurs efforts contre les chrétiens de leur
-voisinage. Les chrétiens, habitués à une vie dure, et vêtus de peaux
-d'ours, se retirèrent au haut des montagnes ou au fond des vallées,
-et s'y défendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de
-personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent
-obligées de s'expatrier, et vinrent demander un asile à Charlemagne. Il
-existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient
-été plusieurs fois ravagées dans les guerres précédentes, et qui se
-trouvaient désertes. Ce prince distribua ces campagnes aux réfugiés,
-leur imposant pour unique charge l'obligation du service militaire.
-Il paraît que parmi ces réfugiés il y avait des musulmans devenus
-chrétiens; c'est du moins ce qu'indiquent leurs noms[135]. Plusieurs
-réfugiés devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe
-encore des familles illustres qui font remonter jusqu'à eux leur
-origine[136].
-
- [135] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 776; t. VI, p. 486.
-
- [136] Telle est la maison des Villeneuve, du Languedoc. Voy.
- l'_Histoire généalogique de la maison de Villeneuve_. Paris. 1830,
- in-4º.
-
-L'émir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs
-français du tems le représentent comme un homme cruel, qui fit mettre
-à mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent
-que les chrétiens et les juifs eurent tellement à souffrir de ses
-exactions, qu'ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour
-subsister[137]. Il est certain que ce prince, forcé de conquérir son
-royaume, et obligé de résister à des attaques sans cesse renaissantes,
-ne put pas toujours préserver la fortune et la vie de ses sujets; mais
-il était naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c'est à
-ses grandes qualités qu'il faut faire remonter la civilisation maure en
-Espagne. Il ne paraît pas qu'Abd-alrahman ait eu des relations directes
-avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda
-à Charlemagne, qu'il appelle simplement _Carlé_, une de ses filles en
-mariage[138]; mais il veut probablement parler d'Abd-alrahman II, qui
-entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait
-à une époque où ces sortes d'alliances n'excitaient pas les mêmes
-scrupules qu'autrefois.
-
- [137] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 74.
-
- [138] Maccary, man. arab. anc. fonds, no 704, fol. 84 verso.
-
-Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisième fils,
-Hescham, de préférence aux deux aînés. Cette circonstance ne tarda
-pas à amener de nouveaux troubles. Hescham s'occupa d'abord de faire
-reconnaître son autorité à Cordoue et dans les provinces voisines;
-ensuite il s'avança du côté de l'Èbre pour faire rentrer les émirs
-rebelles dans le devoir.
-
-L'ordre étant à peu près rétabli, Hescham crut que le meilleur moyen
-d'extirper l'esprit de faction qui avait causé tant de maux en Espagne,
-était d'exprimer au dehors une grande pensée, une pensée propre à
-rallier tous les esprits. Il avait à se venger des désordres que la
-politique de Pepin et de Charlemagne avait excités de l'autre côté
-des Pyrénées; de plus il commençait à s'effrayer de l'aspect menaçant
-que prenaient les chrétiens des Asturies et des autres provinces
-septentrionales de l'Espagne. Il forma donc le dessein d'attaquer les
-chrétiens par tous les côtés, et il voulut que toutes les ressources
-de l'empire concourussent au succès d'une si importante entreprise. En
-effet, les pieux mahométans se plaignaient depuis long-tems de voir
-les forces musulmanes tournées les unes contre les autres. Plusieurs
-étaient allés jusqu'à dire qu'on n'était pas obligé de payer d'impôt
-à des princes qui ne savaient faire la guerre qu'aux disciples du
-prophète, et ils citaient malignement l'exemple des khalifes de
-Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de
-Constantinople, jetaient le plus grand éclat sur l'islamisme[139].
-
- [139] Conde, _Historia_, t. I, p. 199.
-
-Hescham, voulant donner à cette guerre la plus imposante solennité, la
-présenta comme une entreprise religieuse, et fit publier dans toute
-l'Espagne musulmane _l'algihad_[140], c'est-à-dire la guerre contre
-les ennemis de l'Alcoran. Par ses ordres, on lut le vendredi dans les
-mosquées, pendant que le peuple y était assemblé pour rendre hommage à
-l'Éternel, une invitation aux fidèles de se lever pour la défense de la
-religion. Ceux qui étaient en état de porter les armes devaient marcher
-sur-le-champ vers les Pyrénées; ceux qui ne l'étaient pas devaient
-concourir de leur argent et de leurs autres moyens au succès de
-l'expédition. Le discours qui fut lu en chaire était en prose rimée, et
-susceptible d'être chanté; il était entremêlé de passages de l'Alcoran
-propres à en augmenter l'effet. Voici la traduction d'une partie de ce
-discours:
-
-«Louanges à Dieu, qui a relevé la gloire de l'islamisme par l'épée
-des champions de la foi, et qui, dans son livre sacré, a promis aux
-fidèles, de la manière la plus expresse, son secours et une victoire
-brillante. Cet Être à jamais adorable s'est ainsi exprimé: _O vous
-qui croyez, si vous prêtez assistance à Dieu, Dieu vous secourra et
-affermira vos pas. Consacrez donc au Seigneur vos bonnes actions; lui
-seul peut par son aide rallier vos drapeaux._ Il n'y a pas d'autre
-dieu que Dieu; il est unique et n'a pas de compagnon; Mahomet est son
-apôtre et son ami chéri. O hommes! Dieu a bien voulu vous mettre sous
-la conduite du plus noble de ses prophètes, et il vous a gratifiés
-du don de la foi. Il vous réserve dans la vie future une félicité que
-jamais oeil n'a vue, que jamais oreille n'a entendue, que jamais coeur
-n'a sentie. Montrez-vous dignes de ce bienfait; c'était la plus grande
-marque de bonté que Dieu pût vous donner. Défendez la cause de votre
-immortelle religion, et soyez fidèles à la droite voie; Dieu vous le
-commande dans le livre qu'il vous a envoyé pour vous servir de guide.
-L'Être-Suprême n'a-t-il pas dit: _O vous qui croyez, combattez les
-peuples infidèles qui sont près de vous, et montrez-vous durs envers
-eux_. Volez donc à la guerre sainte, et rendez-vous agréables au maître
-des créatures. Vous obtiendrez la victoire et la puissance; car le Dieu
-très-haut a dit: _C'est une obligation pour nous de prêter secours aux
-fidèles_[141].»
-
- [140] Ce mot est arabe. Les Arabes se servent encore du mot
- _gazat_.
-
- [141] Nous empruntons ce discours à un formulaire de lois et
- d'actes de tout genre, en arabe, lequel a été imprimé au Caire, p.
- 78. Voy. le _Nouveau Journal asiatique_, t. VIII, p. 338. Il n'est
- pas certain que ce soit le même discours qui fut prononcé en cette
- occasion; mais le fond n'a pas pu différer beaucoup.
-
-A ce discours, les pieux musulmans des diverses provinces de l'Espagne
-sentirent leur zèle se réveiller, et les plus ardens coururent aux
-armes. L'appel fait aux fidèles devait être d'autant mieux entendu,
-qu'il n'y avait pas alors chez les Sarrazins d'armées permanentes:
-les personnes qui prenaient les armes ne s'engageaient que pour une
-campagne, et la campagne terminée, elles étaient libres de rentrer
-dans leurs foyers. Mais le tems n'était plus où, au seul mot de guerre
-contre les chrétiens, les masses entières se levaient spontanément.
-Les enfans des conquérans de l'Espagne étaient en possession de terres
-considérables, et la plupart n'étaient pas empressés de quitter la
-vie agréable qu'ils menaient pour s'exposer à toute sorte de dangers.
-D'ailleurs, ce qui aidait le plus à former les anciennes armées des
-conquérans, c'étaient les hommes de bonne volonté qui accouraient
-de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie, et maintenant ces contrées
-étaient presque fermées à l'Espagne.
-
-On était alors dans l'année 792. Cette espèce de croisade n'attira pas
-cent mille hommes sous les drapeaux. Les Sarrazins furent divisés en
-deux corps; l'un marcha contre les chrétiens des Asturies, et n'obtint
-que de faibles succès; l'autre, commandé par le visir Abd-almalek,
-s'avança en Catalogne, et se disposa à entrer de là en France.
-
-Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne se trouvait alors sur
-les bords du Danube, occupé à faire la guerre aux Avares; et les
-meilleures troupes du midi de la France s'étaient rendues en Italie,
-avec Louis, roi d'Aquitaine. Aux approches des Sarrazins, les habitans
-des plaines allèrent se cacher dans les cavernes, ou se réfugièrent sur
-les lieux élevés. Les Sarrazins se dirigèrent vers Narbonne, impatiens
-de reconquérir un boulevart où ils s'étaient maintenus si long-tems.
-Trouvant la ville en état de défense, ils mirent le feu aux faubourgs,
-puis se portèrent du côté de Carcassonne[142].
-
- [142] Chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, t. V,
- p. 74.
-
-Cependant le comte de Toulouse, Guillaume, à qui Louis avait confié la
-garde de la Septimanie, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs
-du pays. De toute part les chrétiens en état de porter les armes
-accoururent se ranger sous son étendard. Les deux armées en vinrent aux
-mains sur les bords de la rivière d'Orbieux, au lieu nommé Villedaigne,
-entre Carcassonne et Narbonne. L'action fut extrêmement vive. Guillaume
-fit des prodiges de valeur; mais les Français, ayant essuyé de grandes
-pertes, se retirèrent. De leur côté, les Sarrazins, qui avaient perdu
-un de leurs chefs, n'osèrent pas aller plus avant, et, contens du riche
-butin qu'ils avaient fait, ils retournèrent en Espagne, où ils furent
-reçus comme en triomphe. Dans toutes les mosquées de l'Espagne, les
-musulmans rendirent à Dieu des actions de grâces pour un succès auquel
-depuis long-tems ils n'étaient plus accoutumés[143].
-
- [143] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 74 et 360.
- Novayry, man. arab., no 645, fol. 95 verso.
-
-La cinquième partie du butin réservée par la loi au souverain, se monta
-à quarante-cinq mille mitscals d'or, ce qui fait environ sept cent
-mille francs de notre monnaie actuelle, valeur intrinsèque, et ce qui
-en ferait neuf fois plus, si on avait égard au peu d'argent monnayé qui
-circulait alors. Cette somme paraîtra considérable, si on se rappelle
-que le pays qui servit de théâtre à cette guerre ou était naturellement
-pauvre, ou avait été dévasté plusieurs fois. Hescham voulant sanctifier
-en quelque sorte les fruits de cette expédition, les employa à terminer
-la grande mosquée de Cordoue, commencée par son père, et qui sert
-aujourd'hui de cathédrale. Ce qui avait surtout attiré à la partie
-de la mosquée bâtie par Abd-alrahman le respect des musulmans, c'est
-qu'elle avait été entièrement construite du produit du butin fait
-sur les chrétiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles
-constructions furent achevées, les musulmans refusèrent d'y prendre
-place pour offrir leurs voeux à Dieu; et comme Hescham étonné demanda
-le motif de ce refus, on lui dit que c'était parce que l'autre partie
-de l'édifice provenait de l'argent pris sur les chrétiens, et qu'on
-était bien plus sûr d'y voir ses prières exaucées. Là-dessus, le prince
-déclara qu'il en était de même de la partie de la mosquée qui était
-son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves, pour
-attester la vérité de ce qu'il disait[144].
-
- [144] Voy. l'extrait d'une Histoire des Arabes d'Espagne, à la
- suite des fragmens de la Géographie d'Aboulfeda, publiés par Rinck;
- Leipsick, 1791, in-8º.
-
-Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la
-mosquée furent assises sur une terre provenant des dernières conquêtes,
-et que cette terre fut apportée de la Galice et du Languedoc,
-c'est-à-dire d'une distance de près de deux cents lieues, soit sur des
-chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrétiens[145].
-
- [145] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Maccary, manuscrits
- arabes, no 704, fol. 86, et no 705, fol. 51.
-
-Si on en croyait certains auteurs arabes, et Roderic Ximenès qui les a
-copiés, les Sarrazins dans cette expédition auraient repris Narbonne.
-Mais le récit de ces écrivains est fort confus, et le nom de _pays des
-Francs_ qu'ils donnent à la fois aux provinces chrétiennes situées
-en-deçà et au-delà des Pyrénées, les empêche de se rendre un compte
-exact de la marche des troupes musulmanes[146]. Si une ville telle que
-Narbonne était retombée au pouvoir des Sarrazins, les auteurs chrétiens
-du tems en auraient parlé, ne fût-ce que pour dire comment les Français
-y étaient rentrés. Il faut faire attention qu'à l'époque où l'invasion
-eut lieu, Charlemagne avait établi un ordre parfait dans ses états, et
-que les chroniqueurs du tems nous apprennent, année par année, tout ce
-qui se faisait d'important.
-
- [146] Par exemple Edrisi place la Ville de Gironne, _Gerunda_,
- située en Catalogne, dans la Gascogne, aux environs d'Auch.
- D'ailleurs Novayry, qui raconte cette expédition avec quelques
- détails, ne dit pas positivement que Narbonne fût tombée au pouvoir
- des musulmans. Voy. les manuscrits arabes de la Biblioth. roy.,
- ancien fonds, no 645, fol. 95 verso.
-
-Mais, tandis que les écrivains chrétiens contemporains ne disent rien
-de la prise de Narbonne par les musulmans, des écrivains postérieurs
-supposent les Sarrazins maîtres, non seulement de cette antique cité,
-mais de tout le midi de la France. On a vu que le chef chrétien qui
-se distingua le plus dans le cours de cette guerre, fut le comte
-Guillaume. Guillaume appartenait à une famille illustre; et il s'était
-rendu digne du haut rang qu'il occupait, par sa piété autant que par
-sa valeur. C'est le même qui, quelques années plus tard, contribua le
-plus à la conquête de Barcelonne, par les Français. Guillaume, las des
-grandeurs de ce monde, se retira dans le monastère de Gellone, situé
-aux environs de Lodève et qu'il avait lui-même fondé. Il y mourut
-dans les plus vifs sentimens de religion, et mérita d'être rangé au
-nombre des saints. Ces diverses circonstances, au milieu d'un siècle
-très-porté à la piété, rendirent le nom de Guillaume très-populaire
-dans le midi de la France. Un auteur, qui a écrit sa vie et qui vivait
-vers le dixième siècle, nous apprend que, de son tems, on chantait dans
-les églises et dans toutes les réunions un peu nombreuses la gloire
-de Guillaume et ses exploits contre les Sarrazins[147]. Peu de tems
-après, lorsque les poètes français se mirent à célébrer les grandes
-actions, les unes vraies, les autres fabuleuses, de Charlemagne et de
-ses paladins, ils n'oublièrent pas le comte de Toulouse. Nous possédons
-encore en français un poème intitulé _poème de Guillaume au court-nez_,
-dans lequel on représente Nîmes, Orange et Arles comme se trouvant au
-pouvoir des Sarrazins, et comme ayant dû leur délivrance au courage
-invincible de ce héros[148]. D'un autre côté, une inscription latine
-que l'on conservait avant la révolution aux environs d'Arles, dans
-l'abbaye de Mont-Major, portait que Charlemagne fut obligé de venir en
-personne à Arles, pour aider à l'expulsion des musulmans.
-
- [147] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 369.
-
- [148] Les récits qui forment le fonds de ce poème sont fort
- anciens, puisque déjà, au onzième siècle, ils avaient cours
- parmi le peuple. Voy. la chronique d'Orderic Vital, recueil des
- _Historiens de la Normandie_, par Duchesne, p. 598. Voy. aussi le
- _roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p. 72.
-
-Ces divers récits n'ont pas le moindre fondement. On sait que les
-auteurs des romans de chevalerie n'ont jamais été très-scrupuleux
-sur la fidélité historique; de plus, l'inscription de l'abbaye de
-Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se
-rendit à Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe
-qu'il venait de remporter, par la fondation de l'abbaye; or, l'abbaye
-ne fut fondée que plus de cent cinquante ans après; il est évident que
-le faussaire, en fabriquant l'inscription qui reposait du reste sur
-des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le
-monastère plus ancien qu'il n'était réellement, et de lui donner une
-origine qui ne lui appartenait pas[149].
-
- [149] Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la France_,
- t. IV, p. 2.
-
-Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son
-fils Hakam. Aussitôt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur
-qualité d'aînés, avaient déjà tenté de s'emparer du pouvoir, reprirent
-les armes. Hakam fut obligé de consacrer ses premiers soins à dompter
-les rebelles.
-
-L'année suivante, tandis que Charlemagne était à Aix-la-Chapelle,
-on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne,
-qui implorait son appui. On y vit également arriver Abd-allah, oncle
-de l'émir de Cordoue, qui avait succombé dans ses tentatives pour
-s'emparer du trône, et qui invoquait l'assistance de la France[150].
-La même année, le fils de Charlemagne, Louis, roi d'Aquitaine, dans
-la diète qu'il tint, suivant l'usage, à Toulouse, reçut un député
-d'Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes
-les forces chrétiennes se réunissent contre l'ennemi commun. Il vint
-aussi à la diète un député d'un émir sarrazin des environs de Huesca,
-appelé Bahaluc, qui demandait à vivre en bonne intelligence avec les
-chrétiens[151].
-
- [150] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 22 et 50.
-
- [151] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 90 et 91.
-
-Le moment parut favorable pour se venger des dégâts faits par les
-Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes
-françaises de l'autre côté des Pyrénées. Déjà Louis et son frère
-Charles avaient fait quelques incursions du côté de l'Èbre, mettant
-tout à feu et à sang. Louis passa de nouveau les Pyrénées, du côté
-de l'Aragon, et pressa le siége de Huesca, dont le gouverneur avait
-envoyé les clefs à Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir
-les Français. En même tems Abd-allah, oncle de l'émir de Cordoue, se
-rendait maître de la ville de Tolède, et son autre oncle, Soleyman,
-s'établissait dans Valence.
-
-Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son armée contre
-Tolède. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrénées,
-fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes
-qui s'étaient soulevées; puis s'avançant contre les chrétiens des
-Pyrénées, il fit les plus horribles dégâts sur leurs terres, massacrant
-les hommes en état de porter les armes, et emmenant les femmes et
-les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits
-eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand
-scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutilés pour certains
-emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui
-veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s'était, le premier en
-Espagne, formé une garde particulière; et cette garde, pour qu'elle fût
-plus dévouée, se composait de captifs pris à la guerre, et d'esclaves
-achetés à prix d'argent.
-
- [152] Voy. Maccary, no 705, fol. 87. Ici Conde, trompé par le
- récit confus de quelques auteurs arabes, suppose que les Sarrazins
- entrèrent de nouveau dans Narbonne.
-
-Les succès remportés par Hakam sur les chrétiens lui avaient fait
-donner par ses soldats le titre d'almodaffer ou de _victorieux_[153]. A
-son retour devant Tolède, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tué
-dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu'il
-se présentât une nouvelle occasion de reparaître sur la scène.
-
- [153] C'est de là que nos vieux chroniqueurs ont fait le mot
- barbare _abulafer_.
-
-Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expédition
-aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya à Charlemagne, comme
-trophée de ses succès, quelques captifs sarrazins montés sur des mulets
-et couverts de leur cuirasse. De son côté le roi d'Aquitaine avait
-pillé les environs de Huesca[154].
-
- [154] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 213.
-
-Ces succès partagés n'offraient pas de résultat, et la conséquence
-la plus immédiate de ces guerres continuelles, était la ruine des
-contrées qui faisaient l'objet de la querelle. Le plus grand obstacle
-pour les Français venait de ce que les gouverneurs sarrazins, après
-les avoir appelés, refusaient de les recevoir, et que, si on avait
-recours à la force, ils invoquaient l'appui de l'émir de Cordoue. Les
-Sarrazins étant restés maîtres des villes les plus fortes, telles que
-Barcelonne, Tortose, Saragosse, étaient sûrs de trouver un asile au
-besoin; et de là, s'ils voulaient se venger, ils avaient la facilité
-de faire des courses sur les terres chrétiennes. Aucune ville, sous ce
-rapport, n'était mieux située que Barcelonne. Cette place, extrêmement
-fortifiée, était rapprochée des frontières de France, et soit par mer,
-soit par terre, elle pouvait répandre la terreur dans les environs.
-L'émir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques
-appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa
-principauté à Charlemagne; mais il s'était toujours défendu d'y laisser
-entrer les Français.
-
-De l'avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis résolut de tout tenter
-pour s'emparer de cette ville. On était alors en 800; Charlemagne
-se trouvait à Rome, occupé à se faire donner la couronne impériale.
-Louis, à la diète de Toulouse, annonça ses intentions aux comtes et aux
-seigneurs, et chacun reçut ordre, dès que la belle saison serait venue,
-de marcher avec ses hommes d'armes vers la capitale de la Catalogne.
-
-Il nous reste, au sujet des incidens de ce siége, de nombreux détails
-dans le poème latin d'Ermoldus Nigellus déjà cité; et comme ces détails
-jettent du jour sur la manière dont la guerre se faisait alors, tant
-chez les musulmans que chez les chrétiens, nous allons en rapporter
-quelques fragmens[155].
-
- [155] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 13 et suiv.
- Voy. le même recueil, t. V, p. 80 et 81.
-
-«Barcelonne, dit le poète, était devenue pour les Maures un boulevart
-assuré. C'est de là que partaient, sur des chevaux légers, les
-guerriers qui en voulaient aux terres chrétiennes; c'est là qu'ils
-revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Français
-firent d'horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put décider
-le commandant à se soumettre.
-
-«Les guerriers de l'Aquitaine étant arrivés devant la ville, chacun
-s'occupe de remplir la tâche qui lui avait été imposée. Celui-ci
-prépare des échelles, celui-là enfonce des pieux en terre. L'un apporte
-des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes
-parts, les murs retentissent sous les coups du bélier, la fronde cause
-les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage
-des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite,
-montrant de la main les Français: «Vous voyez, leur dit-il, ces hommes
-de haute stature, qui ne laissent pas de repos à la ville; ils sont
-courageux, habiles à manier les armes, endurcis au danger, et pleins
-d'agilité; toujours ils ont les armes à la main; elles plaisent à leur
-jeunesse, et leur vieillesse ne s'en rebute pas. Défendons bravement
-nos remparts.»
-
-L'armée chrétienne avait été divisée en trois corps. Le premier était
-chargé d'attaquer la ville; le second, commandé par le comte Guillaume,
-devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue.
-Louis, avec le troisième, s'était placé au sommet des Pyrénées, prêt
-à se porter partout où les circonstances l'exigeraient. Les troupes
-qui s'avançaient au secours de la place, trouvant le passage fermé, se
-portèrent contre les chrétiens des Asturies, qui les mirent en fuite.
-Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le siége fut repris avec
-une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d'état de résister plus
-long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrétiens. A la
-fin les Français montèrent à l'assaut, et la ville ouvrit ses portes.
-
-La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville était restée
-quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosquées furent
-purifiées et converties en églises. Louis envoya à son père une partie
-du butin fait dans la ville. Ces présens se composaient de cuirasses,
-de casques ornés de cimiers, de chevaux superbement enharnachés.
-
-Les possessions françaises en Espagne furent alors divisées en deux
-Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui répondait à la
-Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche
-de Gascogne, qui comprenait les villes françaises de Navarre et
-d'Aragon.
-
-La même année, Charlemagne reçut une ambassade du célèbre
-Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoyé en
-députation au khalife un juif appelé Isaac, accompagné de deux
-chrétiens français. Les députés avaient ordre, en se rendant à
-Bagdad, de passer par Jérusalem, qui était devenu à la fois un lieu de
-pélerinage et de commerce, et après s'être assurés de l'état des saints
-lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en
-relever l'éclat, et rendre leur accès plus facile aux pélerins et aux
-marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus,
-ils devaient demander un éléphant, animal qu'on n'avait peut-être plus
-vu en France depuis Annibal, et qui était de nature à frapper vivement
-la curiosité. Le khalife accueillit très-bien les députés français.
-Il accorda à Charles le droit de veiller à la sûreté des saints lieux;
-en même tems, il lui envoya un éléphant, le seul qui fût alors dans sa
-ménagerie. Enfin il lui fit présent d'une tente magnifique, d'étoffes
-en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et
-d'aromates de tout genre, de deux candélabres en laiton d'une grandeur
-colossale, et d'une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force
-de l'eau, et qui marquait les douze heures du jour. L'éléphant et les
-autres présens ayant débarqué à Pise, furent transportés avec un grand
-appareil à Aix-la-Chapelle, séjour favori de l'empereur. Les députés
-étaient chargés de présenter à Charles les complimens du khalife, et
-de lui dire qu'Aaron-Alraschid mettait son amitié au-dessus de celle de
-tous les rois[156].
-
- [156] Eginard, recueil de dom Bouquet, t. V, p. 95; voy. aussi p.
- 56.
-
-Les députés français avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers
-les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife
-en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission
-d'emporter les corps de saint Cyprien et d'autres martyrs qui avaient
-arrosé de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l'Afrique.
-Ibrahym accorda sans peine ce qu'on lui demandait; il envoya même
-à la suite des députés français un ambassadeur qui devait offrir à
-l'empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que
-de tels événemens produisirent au milieu de peuples presque sans
-communications avec le dehors, et dans l'opinion desquels toute la
-terre semblait rendre hommage à l'éclat extraordinaire qui brillait sur
-la personne du souverain[157].
-
- [157] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 53, 95 etc. Les
- auteurs arabes ne parlent pas des relations de Charlemagne avec
- le khalife Aaron-Alraschid; mais il en est fait mention dans la
- plupart des écrits des auteurs français de l'époque. Le récit de
- ces auteurs s'accorde avec ce que le continuateur de Frédegaire
- avait dit des relations de Pepin-le-Bref avec le khalife
- Almansor, et ce qui est dit plus bas de la députation envoyée par
- Almamoun, fils d'Aaron-Alraschid, à Louis-le Débonnaire. Ajoutez
- à ces témoignages celui du pape Léon III qui, après la mort
- d'Aaron-Alraschid, en 813, mande à Charlemagne que si les pirates
- des côtes d'Afrique commençaient à ne plus respecter les côtes de
- l'empire français, non plus que celles de l'empire grec, c'est que
- ces barbares n'étaient plus retenus par le grand nom du khalife.
- Voy. Pagi, _Critique des annales de Baronius_, an. 813, no 20 et
- suiv. Néanmoins le savant M. Pouqueville, dans le t. X, p. 529,
- des nouveaux _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, traite ces
- relations de fausses, et conteste le récit d'Éginard tout entier.
- Il est probable que M. Pouqueville aura confondu Éginard avec le
- moine de Saint-Gall qui a aussi écrit sur Charlemagne, et dont le
- récit a plus d'une fois donné lieu à des critiques fondées. Voy.
- la préface que dom Bouquet a placée en tête du cinquième volume du
- recueil des _Historiens de France_.
-
-Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en
-Navarre avec des succès partagés. Sans doute Charlemagne n'avait pas
-le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontières,
-ou bien ses instructions n'étaient pas suivies. Il est certain que ce
-grand homme fut loin d'obtenir de ce côté les mêmes succès que partout
-ailleurs. On aura une idée de la singulière situation où il s'était
-placé, et de la politique de l'émir de Cordoue par le fait suivant.
-
-En 809, le comte Auréole, qui commandait pour les Français en
-Aragon, étant mort, l'émir musulman de Saragosse, appelé Amoros, prit
-possession des places qu'il occupait, dans l'intention apparente de
-les remettre à Charlemagne; mais, lorsque les troupes françaises se
-présentèrent, il refusa de les recevoir, disant qu'il remplirait sa
-promesse à la diète prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut
-privé de son gouvernement par l'émir de Cordoue, les villes d'Auréole
-restèrent au pouvoir des musulmans. Tel est le récit des auteurs
-français[158]. Or, voici, d'après un auteur arabe, quel homme était
-Amoros. Cet émir était né à Huesca, d'un père musulman et d'une mère
-chrétienne, genre d'alliance qui était alors fort commun en Espagne,
-surtout dans les provinces septentrionales, habitées en grande partie
-par des chrétiens. Les hommes nés ainsi de deux personnes de religion
-différente étaient appelés par les Arabes du nom de _moallad_[159]. Ces
-hommes, en général, n'avaient aucun principe de religion, et ils se
-déclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques
-années auparavant, la ville de Tolède, remplie de personnes de cette
-caste, avait menacé de lever l'étendard de la révolte. Aussitôt l'émir
-de Cordoue, qui était sûr du dévouement d'Amoros, fit choix de lui pour
-réprimer les habitans. Amoros, après avoir concerté avec l'émir le plan
-de conduite qu'il devait tenir, se présenta aux habitans comme un homme
-mécontent qui partageait leurs dispositions, et qui n'attendait que la
-première occasion pour se révolter. D'accord avec les habitans, il fit
-bâtir à l'endroit le plus élevé de la ville une forteresse qui devait
-être le boulevart le plus sûr de leur liberté; mais, dès que le château
-fut construit, il invita comme pour une fête les principaux d'entre
-eux, et à mesure qu'ils entraient dans le château, on leur coupait la
-tête. Quatre cents, d'autres disent cinq mille, furent ainsi massacrés,
-et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans
-ne s'étaient aperçus à tems de cette boucherie. Voilà l'homme qui
-avait pris possession des villes du comte Auréole, dans l'intention,
-disait-il, de les remettre aux Français[161].
-
- [158] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 58 et suiv.
-
- [159] <mot en arabe> Ce mot se rapproche de l'espagnol _mulato_ et du
- français _mulâtre_.
-
- [160] Voy. Ibn-Alcouthya, fol. 28 et 36 verso.
-
- [161] Nous racontons ce fait d'après Ibn-Alcouthya, fol. 19, et
- Novayry, no 645, fol. 98. Voy. aussi Roderic, p. 20. Conde rapporte
- le fait un peu autrement.
-
-Nous parlerons maintenant des progrès que la marine des Sarrazins
-d'Espagne et d'Afrique avait faits à cette époque, et des conséquences
-funestes qui en résultèrent pour la France.
-
-On a vu que, lorsque par suite de la chute des khalifes ommiades et
-de l'établissement d'Abd-alrahman Ier à Cordoue, l'Espagne se trouva
-former un état distinct du reste des provinces musulmanes, les khalifes
-de Bagdad firent plusieurs tentatives pour y établir leur autorité, et
-que ces tentatives avaient lieu par mer et à l'aide de flottes parties
-des côtes d'Afrique. Cette circonstance obligea les émirs de Cordoue à
-donner une attention particulière à leur marine.
-
-Dès l'année 773, Abd-alrahman Ier avait fait construire des arsenaux
-dans les ports de Tarragone, Tortose, Carthagène, Séville, Almerie,
-etc., et déjà avant cette époque les îles Baléares, la Sardaigne et la
-Corse se trouvaient exposées aux déprédations des pirates. Ces îles,
-abandonnées, pour ainsi dire, à elles-mêmes, finirent par se placer
-sous la protection de Charlemagne[162], et dès lors les Sarrazins
-d'Espagne, en y exerçant leurs ravages, outre qu'ils s'enrichissaient
-de butin, se vengeaient d'un prince avec lequel ils étaient en guerre
-ouverte. Aussi n'y avait-il pour eux rien de sacré. Les hommes en
-état de porter les armes étaient ou faits captifs ou mis à mort, les
-femmes et les enfans emmenés en esclavage. Les vieillards seuls et les
-infirmes étaient épargnés, comme ne pouvant opposer de résistance, ni
-être d'aucune utilité.
-
- [162] En 799, les chrétiens des îles Baléares, ayant remporté
- quelques succès sur les Sarrazins et enlevé plusieurs drapeaux,
- firent hommage des drapeaux au prince français. Voy. le recueil de
- dom Bouquet, t. V, p. 51.
-
-En 806, les Sarrazins mettant tout à feu et à sang dans l'île de
-Corse, Pepin, à qui son père Charlemagne avait confié le gouvernement
-de l'Italie, fit partir une flotte pour les chasser. Les Sarrazins
-n'attendirent pas les chrétiens, et se retirèrent; mais dans le trajet,
-Adémar, comte de Gênes, les ayant attaqués imprudemment, fut défait et
-tué. Les barbares emmenèrent avec eux soixante moines, qu'ils allèrent
-vendre en Espagne, et dont quelques-uns furent plus tard rachetés par
-l'empereur[163].
-
- [163] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 25 et 56.
-
-En 808, d'autres pirates espagnols qui avaient fait une descente
-en Sardaigne, ayant été repoussés de cette île par les habitans,
-déchargèrent leur fureur sur la Corse; mais attaqués à l'improviste
-par le connétable Burchard, ils perdirent treize de leurs navires. Les
-chrétiens regardèrent cet important succès comme un juste châtiment
-que Dieu avait voulu infliger aux cruautés sans nombre commises par les
-barbares[164].
-
- [164] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 56.
-
-Néanmoins l'année suivante les Sarrazins d'Afrique firent une descente
-dans l'île de Sardaigne; en même tems les Sarrazins d'Espagne,
-s'introduisant le jour de Pâques dans l'île de Corse, y mirent tout
-à feu et à sang[165]. Ils retournèrent dans l'île de Corse en 813.
-Mais, en se retirant, ils tombèrent dans une embuscade que leur avait
-dressée Ermengaire, comte d'Ampourias, près de la ville actuelle de
-Perpignan. Le comte leur enleva huit vaisseaux, dans lesquels étaient
-entassés plus de cinq cents malheureux captifs. Les Sarrazins, pour se
-venger, allèrent dévaster les environs de Nice, en Provence, et ceux de
-Centocelle, aujourd'hui Civita-Vecchia, dans le voisinage de Rome[166].
-
- [165] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 60 et 61; voyez
- aussi p. 355. Si on en croit les écrivains du pays, les Sarrazins
- s'établirent sur la côte orientale de l'île, au milieu des débris
- de l'antique ville d'Aléria, et les Français, malgré le concours
- des habitans, eurent beaucoup de peine à les chasser. Jacobi,
- _Histoire de la Corse_, Paris, 1835, t. I, p. 110 et suiv.
-
- [166] Dom Bouquet, t. V, p. 62.
-
-Ce redoublement de brigandages et d'atrocités annonçait assez que
-de nouveaux combattans s'étaient présentés dans l'arène, et que si
-l'empereur ne prenait des mesures extraordinaires, c'en était fait de
-l'empire qu'il avait élevé avec tant de peine. On a vu que les côtes
-d'Afrique reconnaissaient, au moins de nom, l'autorité des khalifes
-de Bagdad, et que la France était en relation d'amitié avec les
-princes abbassides. Tant qu'Aaron-Alraschid vécut, le prince aglabite
-de Cayroan, par un reste de considération pour lui, respecta les
-côtes de l'empire; mais à peine eut-il fermé les yeux (en 809), la
-guerre s'étant élevée entre ses deux fils aînés, pour savoir qui lui
-succéderait, le prince aglabite se crut dispensé de tous ménagemens, et
-les ports de Tunis, de Sousa, etc., devinrent des repaires de pirates.
-Un gouverneur de Sicile se plaignant à un député aglabite des cruautés
-qui chaque jour se commettaient au mépris de la foi jurée, le député
-répondit: «Depuis la mort du commandeur des croyans, ceux qui étaient
-esclaves ont voulu être libres; ceux qui étaient libres, mais pauvres,
-ont voulu être riches;» et les pirates, pour être plus à l'aise,
-allaient chercher des richesses là où il s'en trouvait. Le commerce
-qui continuait à se faire entre la France et l'Italie, d'une part,
-l'Égypte, la Syrie et l'Asie-Mineure, de l'autre, devait être un appât
-pour les aventuriers africains[167].
-
- [167] Pagi, critique des annales de Baronius, ann. 813, no 20 et
- suiv.
-
-Aux pirates d'Afrique s'étaient joints les pirates normands. A cette
-époque, le Jutland et les bords de la mer Baltique, où se maintenaient
-encore les grossières pratiques du paganisme, regorgeaient d'une
-population pauvre et aguerrie; et comme dans ces contrées barbares le
-moyen le plus sûr d'arriver à la gloire était de verser le sang et
-de se charger de butin, tous les hommes d'un caractère entreprenant
-aspiraient à se mesurer avec les peuples amollis du Midi. Déjà leurs
-barques légères commençaient à se montrer sur les côtes françaises
-de l'Océan[168]. Charlemagne, qui ne se dissimulait pas le danger
-des circonstances, ordonna, en 810, aux comtes et aux gouverneurs
-de provinces de faire construire des tours et des forteresses à
-l'embouchure des rivières par où les pirates avaient coutume de
-pénétrer dans l'intérieur des terres. Il voulut de plus qu'on tînt
-des flottes prêtes dans les principaux ports de mer, afin de donner
-la chasse aux escadres ennemies. Tant que vécut ce grand prince, ces
-mesures suffirent pour préserver le continent français[169].
-
- [168] Voy. M. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des
- Normands_, Paris, 1826, 2 vol. in-8º; et M. Auguste Leprevost,
- _Notes pour servir à l'Histoire de la Normandie_, Caen, 1834,
- in-8º.
-
- [169] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 96; t. VI, p. 93.
-
-Cependant les deux partis commençaient à se lasser de ces hostilités
-continuelles, qui ne pouvaient tourner qu'au désavantage de l'un et
-de l'autre. Il fut question d'une trève, et c'est la première fois
-que les chroniqueurs du tems parlent d'une négociation de ce genre
-entre les souverains de la France et les émirs de Cordoue[170]. Il
-s'agissait seulement d'une paix momentanée. En effet, d'après l'esprit
-de l'islamisme, il ne peut pas y avoir de paix permanente entre les
-vrais-croyans et les chrétiens qui habitent des pays limitrophes.
-Mahomet s'est ainsi exprimé dans l'Alcoran: «Combattez les infidèles
-jusqu'à ce qu'il n'y ait plus lieu aux disputes; combattez jusqu'à ce
-que la religion de Dieu domine seule sur la terre[171].» C'est par une
-simple tolérance que les musulmans, dans les divers pays qu'ils ont
-conquis, ont laissé aux chrétiens et aux peuples d'une autre religion
-que l'islamisme, l'exercice de leur culte; et toutes les fois qu'il est
-parlé d'un traité à conclure entre eux et les chrétiens, ils se servent
-d'un mot particulier qui répond à celui de trève[172].
-
- [170] _Ibid._, t. V, p. 60 et 82.
-
- [171] Sourate VIII, vers. 39.
-
- [172] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,
- t. V, p. 66; Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p.
- 50, et nos _Extraits des historiens arabes relatifs aux guerres
- des Croisades_, Paris, 1829, p. 164 et 542. (_Bibliothèque des
- Croisades_, de M. Michaud, t. IV.)
-
-Une première trève, convenue en 810, ayant été violée, on en conclut
-une autre deux ans après. Un député sarrazin, qui est peut-être
-l'amiral Yahya-ben-Hakem, personnage que les écrivains arabes
-représentent comme un homme d'esprit[173], se rendit pour cet objet à
-Aix-la-Chapelle auprès de l'empereur. On convint d'une trève de trois
-ans; mais elle ne fut pas mieux observée que l'autre; car on a vu les
-Sarrazins faire, en 813, une descente dans l'île de Corse, et dans le
-même tems Abd-alrahman, fils de l'émir de Cordoue, se dirigeait vers
-les Pyrénées, mettant tout à feu et à sang. Les musulmans s'avancèrent
-jusqu'aux frontières de France, et c'est peut-être alors qu'ils mirent
-à mort saint Aventin, qui habitait aux environs de Bagnères-de-Luchon,
-dans le département actuel de la Haute-Garonne[174].
-
- [173] Conde, _Historia_, t. I, p. 294, et recueil des _Historiens
- de France_, t. V, p. 82 et 258.
-
- [174] _Notice de l'église de Saint-Aventin_, par M. le comte de
- Castellane, dans les _Mémoires de la Société archéologique du midi
- de la France_, établie à Toulouse, t. I.
-
-La mort de Charlemagne, en 814, apporta d'abord peu de changement
-à la situation de la France par rapport aux Sarrazins. Son fils,
-Louis-le-Débonnaire, qui lui succéda dans la dignité d'empereur, et
-qui depuis long-tems agissait sous sa direction, tâcha de suivre la
-même politique. Malheureusement, pendant que la guerre ne discontinuait
-presque pas sur les bords de l'Èbre, la piraterie sarrazine faisait
-sans cesse de nouveaux progrès. Un événement qui se passa à cette
-époque en Espagne contribua singulièrement à donner de l'extension aux
-courses des pirates.
-
-On a vu que Hakam avait formé autour de lui une garde permanente, ce
-qui l'obligea à faire de nouvelles dépenses et à établir de nouveaux
-impôts. Hakam était détesté de ses sujets à cause de sa cruauté et
-de son humeur farouche. Une révolte ayant éclaté dans les faubourgs
-de Cordoue, Hakam se précipita avec sa garde sur les habitans, et
-pendant plusieurs jours le sang coula par torrens. Quand la rébellion
-eut été domptée, le prince fit raser les maisons des faubourgs, et
-ordonna à tous ceux qui avaient échappé au massacre d'aller chercher
-une patrie ailleurs. Une partie de ces infortunés, au nombre de plus
-de quinze mille, firent voile pour l'Égypte et entrèrent de force dans
-Alexandrie. Acceptant ensuite une somme d'argent que leur offrit le
-gouverneur, ils se dirigèrent, accompagnés d'une foule d'aventuriers de
-tous les pays, vers l'île de Crète, alors au pouvoir des Grecs[175]. En
-vain les habitans opposèrent de la résistance. Les exilés s'établirent
-dans l'île. Bientôt même des Sarrazins d'Espagne se rendirent maîtres
-des îles Baléares, et ceux d'Afrique de l'île de Sicile, de manière que
-toute la mer Méditerranée ne fut plus qu'un vaste théâtre de violences
-et de brigandages.
-
- [175] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 253; M. Et. Quatremère,
- _Mémoires historiques sur l'Égypte_, t. II, p. 197, et Lebeau,
- _Histoire du Bas-Empire_, liv. LXVIII, §. 43.
-
-En 816, des députés sarrazins se rendirent auprès de l'empereur à
-Compiègne, de la part d'Abd-alrahman, à qui son père Hakam avait remis
-le timon des affaires. De là ces députés allèrent attendre l'empereur
-à Aix-la-Chapelle où il devait se tenir une diète[176]; mais la trève
-dont on convint ne fut observée ni d'un côté ni de l'autre. Une flotte
-sarrazine partie, en 820, de Tarragone, fit une descente dans l'île
-de Sardaigne; et une flotte chrétienne s'étant présentée pour la
-combattre, fut mise en déroute. Huit navires chrétiens furent submergés
-et plusieurs autres brûlés[177].
-
- [176] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 98 et suiv.
-
- [177] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 180, et Conde, t. I, p.
- 255.
-
-La même année Hakam mourut, et son fils, Abd-alrahman II, lui succéda.
-Hakam, par suite de ses cruautés, avait reçu de ses sujets arabes le
-surnom d'_Aboulassy_[178] ou de méchant. C'est de là que nos vieilles
-chroniques le désignent ordinairement par le mot barbare _abulaz_[179].
-
- [178] <mot en arabe>
-
- [179] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 80 et 81.
-
-A la mort de Hakam, son oncle, Abd-allah, le même qui plusieurs fois
-avait essayé de se saisir du trône, et qui avait invoqué l'appui de
-Charlemagne, accourut d'Afrique où il s'était retiré, et fit une
-nouvelle tentative. Les Français profitèrent d'une occasion aussi
-favorable pour pénétrer dans les parties de la Catalogne et de l'Aragon
-qui ne reconnaissaient pas leur autorité, et y mirent tout à feu et à
-sang. Mais déjà les liens divers qui tenaient les différentes parties
-de l'empire unies ensemble, et que la main puissante de Charlemagne
-avait eu tant de peine à rapprocher, commençaient à se relâcher. De
-toutes parts les mécontentemens éclataient, les ambitions se montraient
-exigeantes. En 820, Bera, gouverneur de Barcelonne, fut accusé de
-félonie, c'est-à-dire probablement d'intelligence avec les Sarrazins,
-qu'il était chargé de combattre. Bera était du sang goth; son
-accusateur l'était aussi. Comme les preuves manquaient à l'accusation,
-on suivit l'usage établi en pareil cas chez les Goths, et qui ne tarda
-pas à s'introduire chez les Sarrazins d'Espagne. On fit battre ensemble
-les deux adversaires; et Bera ayant été vaincu fut considéré comme
-coupable[180].
-
- [180] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 48, etc.
-
-Peu de tems après, les chrétiens de la Navarre, qui apparemment avaient
-à se plaindre de la domination française, firent alliance avec les
-musulmans et leur livrèrent la ville de Pampelune. Deux comtes ayant
-été envoyés par l'empereur pour étouffer la rébellion, furent attaqués
-à leur passage dans les Pyrénées par les chrétiens des montagnes.
-Asnar, l'un des deux, qui était d'origine gasconne, fut respecté;
-mais l'autre, nommé Eble, qui était Français, fut livré à l'émir de
-Cordoue[181].
-
- [181] _Ibid._, p. 106 et 185.
-
-Louis était impatient de venger les outrages faits à sa puissance. Sur
-ces entrefaites, en 826, la ville de Merida, en Estramadure, où de tout
-tems il avait régné des dispositions peu bienveillantes pour les émirs
-de Cordoue, ayant de nouveau pris les armes sous prétexte de mauvais
-traitemens de la part du gouverneur[182], Louis se hâta de se mettre en
-relation avec les habitans. Voici la lettre qu'il leur écrivit:
-
-«Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, Louis,
-par la grâce divine, empereur auguste, aux primats et au peuple de
-Merida, salut en notre Seigneur. Nous avons appris vos tribulations et
-tout ce que vous avez à souffrir de la cruauté du roi Abd-alrahman,
-qui ne cesse de vous opprimer et de convoiter vos richesses. Il fait
-comme faisait son père Aboulaz, lequel voulait vous obliger à payer
-des sommes que vous ne deviez pas, et qui de ses amis avait fait
-ses ennemis, des hommes obéissans des hommes rebelles. Il veut vous
-priver de votre liberté, vous accabler d'impôts de tout genre, et
-vous humilier de toutes les manières. Heureusement vous avez bravement
-repoussé l'injustice de vos rois, vous avez courageusement résisté à
-leur barbarie et à leur avidité. Cette nouvelle nous est arrivée de
-différens côtés; en conséquence nous avons cru devoir vous écrire cette
-lettre pour vous consoler, et pour vous exhorter à persévérer dans la
-lutte que vous avez entreprise pour la défense de votre liberté; et
-comme ce barbare roi est notre ennemi aussi bien que le vôtre, nous
-vous proposons de combattre de concert sa méchanceté. Notre intention
-est, l'été prochain, avec le secours du Dieu tout puissant, d'envoyer
-une armée au-delà des Pyrénées, et de la mettre à votre disposition.
-Si Abd-alrahman et ses troupes essaient de marcher contre vous, notre
-armée fera une diversion puissante. Nous déclarons que si vous êtes
-décidés à vous affranchir de son autorité et à vous donner à nous,
-nous vous rendrons votre ancienne liberté, sans y porter la moindre
-atteinte, et que nous ne vous demanderons aucun tribut. Vous choisirez
-la loi sous laquelle vous voulez vivre, et nous vous traiterons comme
-des amis et comme des personnes qui veulent bien s'associer à la
-défense de notre empire. Nous prions Dieu de vous conserver en bonne
-santé[183].»
-
- [182] Novayry, manuscrits arabes, no 645, fol. 101 verso.
-
- [183] Cette lettre, publiée d'abord par Lecointe, a été
- reproduite par dom Bouquet, dans le recueil des _Historiens de
- France_, t. VI, p. 379. Mais comme ces deux illustres savans
- ignoraient les rapports qui avaient existé entre l'empereur et
- les habitans de Merida, ils avaient changé le mot _Emeritanos_ en
- _Cæsaraugustanos_.
-
-Dans la diète générale que Louis tint à Aix-la-Chapelle, et où
-s'étaient rendus son fils Pepin, devenu roi d'Aquitaine, et les comtes
-des diverses provinces voisines de l'Espagne, l'empereur annonça
-l'intention de faire les plus grands efforts pour punir l'insulte faite
-à ses armes; mais avant même que la diète fût levée, un seigneur goth,
-nommé Aïzon, qu'on soupçonnait d'intelligence avec les Sarrazins, et
-qu'on avait mandé pour cet objet à Aix-la-Chapelle, prit la fuite,
-franchit les Pyrénées, et se mettant à la tête des mécontens de la
-Catalogne et de l'Aragon, s'empara de la ville d'Ausone, d'où il fit du
-dégât dans les pays occupés par les Français[184].
-
- [184] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 107, 149 et 187.
-
-En vain l'armée française se mit en marche au printems de l'année
-827. Aïzon, qui déjà avait envoyé demander du secours à l'émir de
-Cordoue, se rendit lui-même dans cette capitale pour presser le départ
-des troupes. Abd-alrahman fit partir quelques-uns de ses meilleurs
-soldats, entre autres une portion de sa garde commandée par son parent
-Obeyd-allah. Comme l'armée française s'avançait très-lentement, Aïzon
-et ses alliés eurent le tems de dévaster les territoires de Barcelonne
-et de Gironne, et de s'avancer jusqu'en Cerdagne et dans le Val-Spir,
-en deçà des Pyrénées, où ils commirent d'horribles ravages[185].
-
- [185] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 108 et 188.
-
-Pendant ce tems les habitans de Merida faisaient les plus grands
-efforts pour soutenir leur rébellion. Au bout de trois ans, n'étant pas
-secourus, ils furent obligés d'ouvrir leurs portes.
-
-A la même époque, les Normands, quittant les contrées sauvages du
-nord, devenues trop petites pour leur grand nombre, faisaient chaque
-année des descentes sur les côtes de l'Allemagne, de la France, de
-l'Angleterre et de l'Espagne. De leur côté les pirates d'Espagne et
-d'Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes du midi de la France ni
-à celles de l'Italie. En 828, Boniface, gouverneur de l'île de Corse,
-pour se venger de ces continuelles déprédations, dirigea une expédition
-en Afrique, entre Carthage et Utique, et parcourut tout le pays le fer
-et la flamme à la main[186].
-
- [186] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 109.
-
-Les ports de l'Espagne et de l'Afrique, d'où partaient les navires de
-pirates, étant en général situés dans le bassin de la mer Méditerranée,
-c'est dans l'enceinte de ce bassin qu'ordinairement leurs entreprises
-avaient lieu. Il est cependant parlé à cette époque d'un vaisseau
-sarrazin d'une grandeur telle qu'on l'aurait pris de loin pour une
-muraille, lequel fit une descente dans l'île d'Oye, en Bretagne, vers
-l'embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas
-beaucoup de traces de son passage; car il n'en est point fait mention
-dans les histoires particulières du pays[188].
-
- [187] _Ibid._, t. VI, p. 308.
-
- [188] Ni dans l'histoire de D. Morice, ni dans celle de M. Daru.
-
-La situation de l'empire devenait chaque jour plus effrayante, et
-Louis, à qui l'histoire a donné le titre peu honorable de _Débonnaire_,
-était hors d'état de s'élever au-dessus des circonstances fâcheuses
-où sa propre faiblesse l'avait placé. Après avoir eu l'imprudence de
-partager de son vivant ses vastes états à ses trois fils aînés, il
-eut encore l'imprudence de changer le partage qu'il avait fait, et de
-réserver une quatrième part pour le plus jeune de ses fils. Les trois
-aînés, irrités, crièrent à l'injustice et prirent les armes. Louis,
-tantôt vaincu, tantôt vainqueur, déposé du trône, puis rétabli, perdit
-toute considération aux yeux de ses propres sujets.
-
-L'anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant,
-les personnes pieuses crurent reconnaître dans cette décadence
-générale une marque de la colère céleste, excitée par la corruption
-qui s'introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre
-adressée à tous les évêques, et datée de l'année 828, s'exprime en
-ces termes: «La famine, la peste, tous les genres de fléaux ont fondu
-sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a été irrité
-par nos actions perverses[189]?» Là-dessus l'empereur commande un
-jeûne général, et ordonne aux évêques de s'assembler en concile dans
-les quatre principales villes de l'empire, au nombre desquelles était
-Toulouse, afin d'aviser aux moyens de faire cesser ce déplorable état
-de choses. Les mêmes désordres affligeaient l'Espagne musulmane, et
-l'émir de Cordoue avait continuellement à combattre quelque rébellion
-nouvelle.
-
- [189] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 344.
-
-Les relations commerciales entre l'empire français et les provinces
-d'Égypte et de Syrie n'avaient jamais été interrompues. Les rapports
-politiques qui avaient existé entre Charlemagne et Aaron-alraschid
-durent être repris avec Bagdad, dès que l'orient eut recouvré la
-tranquillité. Il est fait mention, à l'année 831, de l'arrivée en
-France de trois députés envoyés de delà les mers par le khalife Mamoun,
-fils d'Aaron-alraschid. Deux de ces députés étaient musulmans, et le
-troisième chrétien. Ils offrirent à l'empereur, entre autres présens,
-des parfums et des étoffes[190].
-
- [190] _Vita Ludovici pii_, et annales de saint Bertin, dans le
- recueil des _Historiens de France_, t. VI, p. 112 et 193. Le
- khalife est simplement désigné par son titre de _emir-elmoumenyn_.
-
-La guerre continuait toujours au-delà des Pyrénées. En 838,
-Obeyd-allah, parent de l'émir de Cordoue, fit de grands dégâts sur
-les provinces occupées par les Français; de leur côté les Français
-pénétrèrent en Castille et y mirent tout à feu et à sang.
-
-Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforcée par les
-navires des îles Maïorque et Iviça faisait une descente aux environs
-de Marseille, et se rendant maîtresse des faubourgs, emmenait tous les
-hommes laïques et ecclésiastiques en état de porter les armes[191].
-C'est peut-être en cette occasion qu'eut lieu le fait attribué à
-sainte Eusébie, abbesse d'un couvent de Marseille, et à ses quarante
-religieuses, lesquelles ne voulant pas être exposées à la brutalité des
-barbares, se mutilèrent le nez et se rendirent la figure difforme; d'où
-elles furent appelées dans le pays les _denazzadas_[192].
-
- [191] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 199.
-
- [192] Une inscription relative à sainte Eusébie existe encore à
- Marseille; mais elle ne porte pas de date. Voy. Millin, _Voyage
- dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 179.
- Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 90, a placé le martyre
- de sainte Eusébie, en 732.
-
-Louis-le-Débonnaire mourut en 840, et aussitôt la guerre éclata
-parmi ses enfans. L'Europe se trouvait alors sous le poids d'un de
-ces terribles châtimens qui, suivant l'expression de Bossuet, font
-sentir leur puissance à des nations entières, et par lesquels la
-Providence frappe souvent le bon avec le méchant, l'innocent avec
-le coupable. Les Sarrazins profitèrent de la confusion générale pour
-s'introduire en Provence, par l'embouchure du Rhône, et dévastèrent les
-environs d'Arles[193]. Dans le même tems un gouverneur de Tudèle en
-Navarre, appelé Moussa, pénétra dans la Cerdagne, et y fit de grands
-ravages[194]. De leur côté les Normands, à l'aide de leurs barques
-légères, s'avançaient au centre de la France, par l'embouchure de
-l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commençaient
-à faire du royaume presque un monceau de ruines. L'histoire de
-cette époque n'est qu'un tissu d'intrigues ambitieuses, de honteuses
-trahisons et de calamités de tout genre; on a la plus grande peine à en
-suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve,
-fils de Louis, avait reçu en partage la France actuelle presque
-tout entière; mais à la suite des guerres intestines, les provinces
-changeaient de maître presque chaque année. On ne laissait pas même
-de province intacte; et comme si on avait voulu anéantir toute espèce
-de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient été
-partagés entre l'empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le
-jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d'Aquitaine. Bientôt même
-un seigneur, appelé Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se
-déclara comte d'Arles et de Provence[195].
-
- [193] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 61.
-
- [194] Maccary, man. arab., no 704, fol. 87 verso.
-
- [195] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 63, etc.
-
-Le relâchement de tous les liens sociaux en vint au point que les
-princes et les chefs de parti, pour accroître leur influence, perdirent
-toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de
-Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les
-associèrent à leurs propres querelles.
-
-L'Italie n'était pas plus heureuse. Les Sarrazins étaient maîtres
-de l'île de Sicile; d'autres Sarrazins avaient été appelés sur
-le continent par deux seigneurs chrétiens qui se disputaient la
-principauté de Bénévent. Enfin les pirates d'Espagne et d'Afrique ne
-laissaient pas de repos aux côtes. En 846, ces pirates remontèrent le
-Tibre, et vinrent piller les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul
-aux portes de Rome. Les parages de la rivière de Gênes avaient
-tellement à souffrir de ces déprédations, que les prêtres et les moines
-eux-mêmes prirent les armes pour aider à la délivrance du pays[196].
-
- [196] Voy. le recueil des Bollandistes, _Vie de saint Bernulphe_,
- au 24 mars. Il existe sur les descentes des Sarrazins, dans le
- comté de Nice, beaucoup de détails dans l'ouvrage manuscrit de
- Giofredo, intitulé _Storia delle Alpi maritime_, et qui est
- conservé à Turin, dans les archives de cour. M. le chevalier
- César de Saluces, membre de l'académie de Turin, a bien voulu
- faire faire pour nous un extrait de ce manuscrit. On peut encore
- consulter l'_Histoire de Nice_, de M. Louis Durante, Turin, 1823,
- 3 vol. in-8º. Ces deux ouvrages au reste, pour ce qui concerne les
- Sarrazins, renferment beaucoup d'inexactitudes.
-
-Enfin l'Espagne musulmane elle-même était frappée de tous les genres
-de fléaux. Les factions s'y succédaient les unes aux autres. D'un
-autre côté, les Normands, qui commençaient à ne plus trouver les
-mêmes richesses sur les côtes de France, faisaient successivement des
-descentes à Lisbonne, à Séville et dans d'autres cités opulentes. Pour
-surcroît de malheur, une horrible sécheresse fit périr une partie des
-récoltes et des troupeaux; des nuées de sauterelles, venues d'Afrique,
-détruisirent ce qui avait résisté au manque d'eau; mais du moins
-Abd-alrahman, dans des circonstances si fâcheuses, fit ce qui était en
-son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets.
-
-En 848, tandis que des pirates sarrazins dévastaient de nouveau
-Marseille et toute la côte jusqu'à Gênes[197], le jeune Pepin, qui
-était en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession
-du Languedoc, et qui déjà une fois avait appelé à son secours les
-Normands, ne craignit pas de recourir à l'appui des Sarrazins. Celui
-dont il fit choix pour cette négociation était Guillaume, comte de
-Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant,
-s'était signalé par son zèle pour la religion et la patrie. Guillaume
-se rendit à Cordoue et fut bien reçu du prince musulman. A l'aide
-des troupes qu'il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en
-Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198].
-
- [197] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 66.
-
- [198] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 41, 65 et 581.
-
-Quelques pirates sarrazins, ayant pénétré de nouveau aux environs
-d'Arles, furent retenus sur la côte par les vents contraires; et les
-habitans accourant en armes les massacrèrent. Mais pendant ce tems,
-une armée musulmane, commandée par Moussa, gouverneur de Saragosse,
-s'avançait du côté d'Urgel et de Ribagorse, et pénétrait jusqu'en
-France, mettant tout à feu et à sang. Telle était la frayeur des
-habitans, qu'ils offrirent d'eux-mêmes leur argent et tout ce qui
-était à leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve
-fut obligé de demander la paix, et ne l'obtint qu'en donnant de riches
-présens[199].
-
- [199] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 42, 64 et 66, note.
-
-En ce tems-là (850) les chrétiens d'Espagne eurent à éprouver une
-vive persécution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de
-cette persécution arriva jusqu'en France. Voici ce qui donna lieu à ces
-vexations.
-
-D'après la législation musulmane, il y a liberté de conscience pour
-les chrétiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut
-qu'ils soient nés de père et de mère chrétiens; si l'un des époux a
-été musulman, l'enfant doit l'être aussi, conformément à cette maxime
-de Mahomet, que les musulmans interprètent à l'avantage de leur
-religion: «L'enfant suit nécessairement celui de ses père et mère
-dont la religion est la meilleure[200].» Il en est de même des enfans
-mineurs d'un chrétien ou d'une chrétienne qui a embrassé l'islamisme;
-si l'enfant parvenu à sa majorité refuse de professer la religion
-mahométane, le magistrat a le droit de l'y contraindre[201]. Il faut
-en second lieu que les chrétiens n'aient jamais fait profession de
-l'islamisme: eussent-ils simplement levé la main et prononcé les mots:
-_Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète_,
-les eussent-ils prononcés pour se jouer ou en état d'ivresse, ils sont
-censés musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte.
-Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane.
-Enfin il faut que les chrétiens s'abstiennent de toute injure contre
-Mahomet et sa religion; s'ils manquent à un seul de ces points, ils
-n'ont pas d'autre alternative que l'islamisme ou la mort.
-
- [200] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t.
- II, p. 313, t. V, p. 167.
-
- [201] _Ibid._, t. VI, p. 111 et suiv.
-
-Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrétiens
-étaient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les
-mères inculquaient à leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes
-du christianisme: ce qui avait déjà plus d'une fois donné lieu à des
-scènes sanglantes.
-
-Il y avait alors à Cordoue un prêtre fort instruit dans les lettres
-chrétiennes et arabes, appelé Parfait. Le bruit courait que ce prêtre,
-dans un moment d'oubli, avait prononcé la profession de foi mahométane.
-Quelques musulmans l'ayant un jour rencontré dans une rue de Cordoue
-lièrent conversation avec lui, et lui demandèrent ce qu'il pensait de
-leur prophète et de la religion qu'il avait établie. Parfait refusa
-d'abord de répondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque
-piége; mais comme ces hommes insistaient, il s'exprima librement,
-et traita Mahomet d'imposteur et de suppôt de l'enfer. D'abord les
-musulmans ne lui répondirent rien; mais à quelques jours de là, l'ayant
-rencontré au milieu d'une grande foule, ils le dénoncèrent comme une
-personne qui avait mal parlé du prophète. Aussitôt la foule se jeta sur
-lui et le conduisit devant le cadi ou l'alcade, que nous appelons juge.
-Le cadi interrogea Parfait, et comme le prêtre ne voulut pas rétracter
-ce qu'il avait dit, il fut condamné à mort.
-
-On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jeûne
-des musulmans. Pour donner à cette exécution plus de solennité, il
-fut décidé qu'elle n'aurait lieu qu'à la fin du mois, époque où les
-musulmans, voulant se dédommager de leurs privations, se livrent à
-la joie la plus vive. Au jour fixé, Parfait fut amené au milieu d'une
-grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et là, en présence d'une
-foule innombrable, il eut la tête tranchée[202].
-
- [202] L'église célèbre la fête de saint Parfait le 18 avril.
-
-Cet événement causa une sensation extraordinaire: les chrétiens étaient
-alors fort nombreux en Espagne, même à Cordoue, siége de l'empire.
-Non seulement on leur avait laissé une partie des églises de la
-ville; mais ils avaient des monastères de l'un et de l'autre sexe,
-surtout dans les montagnes situées au nord de la cité. La religion
-chrétienne avait pénétré jusque dans le palais du roi, à la suite du
-grand nombre d'esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie
-des emplois de la cour. Les musulmans zélés crurent faire une bonne
-oeuvre en dénonçant les chrétiens qui rentraient dans une des trois
-catégories dont nous avons parlé. Bientôt même on vit au sein d'une
-même famille des frères accuser leurs soeurs pour avoir leurs biens.
-Le jugement n'était pas long: on demandait à l'accusé s'il persistait
-dans le christianisme: s'il répondait affirmativement, on le mettait à
-mort. Ordinairement les martyrs étaient attachés à un pieu; on brûlait
-leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les
-chrétiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des
-reliques. Quelquefois on donnait les corps à manger aux chiens[203].
-
- [203] Voy. les _Vies des Saints_, aux 3, 5, 7 et 13 juin, 27
- juillet, 16 septembre, 21 ou 22 octobre, 24 novembre, etc.
-
-Ces barbaries produisirent un effet bien différent de celui que le
-gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs
-était si remarquable, qu'il devint l'objet de l'admiration générale.
-Plusieurs chrétiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois
-catégories se présentèrent d'eux-mêmes pour partager le sort de leurs
-frères. Parmi eux nous citerons un Français, nommé Sanche, originaire
-d'Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement
-avait été fait captif dans sa jeunesse; il y avait également deux
-eunuques. Les femmes surtout se distinguèrent en cette occasion. On
-vit des vierges timides qui jusque-là n'avaient pas osé s'éloigner
-des regards de leurs parens, accourir à pied vers Cordoue de plusieurs
-lieues à la ronde, et demander à grands cris le martyre. Il suffisait
-pour cela qu'elles proférassent quelque injure contre le prophète.
-
-La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrayés
-des suites d'une telle effusion de sang. D'ailleurs les évêques du
-pays s'assemblèrent, et, malgré quelques prêtres ardens, décidèrent
-qu'autant il fallait savoir endurer la rage des persécuteurs de la foi
-quand elle s'excitait elle-même, autant il était contraire à l'esprit
-de l'Évangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait été
-sollicité par les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne
-chez qui les mêmes violences commençaient à s'exercer, interposa sa
-médiation[204].
-
- [204] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 64, 74 et 354.
-
-Abd-alrahman avait d'abord paru aussi irrité qu'étonné du grand nombre
-de chrétiens établis au coeur de ses états; dans sa colère il chassa de
-son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le
-nombre des chrétiens était grand, plus les moyens que l'on prenait pour
-en réduire la quantité étaient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur
-ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed.
-
-Abd-alrahman avait un goût très-vif pour les arts et pour les plaisirs,
-et sous son règne Cordoue devint le séjour des lettres, de la musique,
-du chant et des fêtes de tout genre. A l'exemple de son père, de son
-grand-père et des anciens Arabes en général, il cultivait la poésie.
-Voici la traduction de quelques vers qu'il composa dans une de ses
-expéditions contre les chrétiens. Ils étaient adressés à sa femme
-favorite, et ils donneront une idée de l'esprit qui dominait à cette
-époque:
-
-«Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l'ennemi,
-et je lui envoie des flèches qui ne manquent jamais leur but!
-
-»Que de chemins j'ai foulés! que de défilés j'ai traversés après
-d'autres défilés!
-
-»Mon visage a été exposé à toute l'ardeur du soleil, tandis que les
-cailloux embrasés se fondaient de chaleur.
-
-»Mais Dieu a relevé par mes mains sa religion véritable. Je lui ai
-donné une nouvelle vie, et j'ai renversé la croix sous mes pieds.
-
-»J'ai marché avec mon armée contre les infidèles, et mes troupes ont
-rempli les lieux escarpés et les lieux unis[205].»
-
- [205] Maccary, man. arab., no 704, fol. 88.
-
-Le successeur d'Abd-alrahman se montra d'abord fort sévère contre les
-chrétiens. Il fit abattre toutes les églises bâties depuis l'occupation
-du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions
-qui avaient été ajoutées aux anciens édifices. Dans son zèle fanatique,
-il eut un instant l'idée de chasser de ses états non seulement les
-chrétiens, mais les juifs qui en toute occasion s'étaient montrés les
-ennemis acharnés du christianisme. Heureusement les révoltes qui ne
-tardèrent pas à éclater et la crainte de voir ses revenus diminuer
-donnèrent à ses vues une autre direction.
-
-La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l'Èbre.
-Moussa, qui les années précédentes avait remporté quelques succès
-contre les chrétiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l'émir de
-Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ôter son gouvernement, il
-se tourna du côté des chrétiens; il donna même sa fille en mariage
-à Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de
-Tolède leva de nouveau l'étendard de la révolte, l'émir de Cordoue fut
-hors d'état de rien entreprendre.
-
-De quelque côté qu'on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages,
-calamités. En 859, les Normands franchissant le détroit de Gibraltar,
-s'emparent de Narbonne qui, un siècle auparavant, avait résisté
-à toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhône, ils
-s'avancent jusqu'aux portes de Valence, mettant tout le pays à feu et
-à sang[206]. Gérard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans
-nos romans de chevalerie, les força de se remettre en mer. A la même
-époque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dégâts dans les îles de
-Sardaigne et de Corse.
-
- [206] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 75.
-
-Voici le tableau de la France qu'on trouve dans un document presque
-contemporain: «Sur toutes les côtes les églises étaient renversées,
-les villes saccagées, les monastères dévastés. Telle était la rage des
-barbares que les chrétiens qui tombaient entre leurs mains étaient mis
-à mort ou obligés de se racheter à prix d'argent. Plusieurs chrétiens
-abandonnèrent leurs propriétés et quittèrent leur pays pour vivre dans
-les lieux fortifiés ou dans l'intérieur des terres; mais plusieurs
-aimèrent mieux mourir que de renoncer à leurs biens. Il y en eut
-encore chez qui la foi avait jeté des racines moins profondes et qui ne
-rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-là étaient les pires de
-tous; car ils connaissaient le pays, et il n'était pas possible de se
-soustraire à leurs investigations. A la fin les lieux les plus célèbres
-se convertirent en déserts, et les édifices les plus fameux disparurent
-sous les ronces et les épines[207].»
-
- [207] Dom Vaissette, _Histoire générale du Languedoc_, t. I,
- preuves, p. 108.
-
-Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrétien d'origine et ancien
-tailleur, avait pénétré avec une troupe d'aventuriers et de vagabonds
-dans la chaîne des Pyrénées; et s'unissant d'intérêt avec les chrétiens
-du pays, s'était emparé de plusieurs places fortes, d'où il bravait
-toute la puissance des émirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui était
-menacé de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix
-à Charles-le-Chauve, qui n'était guère en état de lui faire la guerre;
-il fut convenu que les Français resteraient maîtres de la Catalogne,
-mais qu'ils s'abstiendraient de prêter secours aux rebelles. On était
-alors en 866. Les députés envoyés en cette occasion à Cordoue par
-Charles revinrent amenant des chameaux chargés de litières, d'étoffes
-de divers genres, de parfums, etc.[209].
-
- [208] Voy. Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 200.
-
- [209] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 83, 88 et 92.
-
-L'Espagne était dans l'état le plus déplorable: la sécheresse, la
-famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les révoltes,
-tout semblait conspirer à la perte de ce malheureux pays. Sur ces
-entrefaites une éclipse de lune ayant couvert le ciel d'épaisses
-ténèbres, les musulmans crurent que c'en était fait de leur empire;
-et comme les personnes pieuses d'entre eux attribuaient ces maux à la
-colère céleste, elles pensèrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu
-favorable était de faire une guerre à mort aux chrétiens. Les provinces
-soumises à l'émir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce
-qu'ayant à combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l'émir ne voulait
-pas s'attirer ce nouvel ennemi sur les bras.
-
-Dans cette disposition des esprits, la politique des rois était
-impuissante pour maîtriser les passions des particuliers. En 869,
-des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans
-la Camargue, île formée par le Rhône, et où ils s'étaient ménagé une
-espèce de port. En ce moment, l'archevêque d'Arles, Roland, se trouvait
-dans l'île où il possédait de grands biens, et où, faute de pierres,
-il s'était fait bâtir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de
-leurs navires attaquèrent la maison; plus de trois cents serviteurs
-de l'archevêque furent tués et lui-même fut pris. Les pirates le
-garrottèrent, et après l'avoir conduit à bord d'un de leurs navires,
-ils fixèrent sa rançon à cent cinquante livres d'argent, cent cinquante
-manteaux, cent cinquante épées et cent cinquante esclaves, genre de
-marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur
-tous les marchés; mais dans l'intervalle l'archevêque mourut, sans
-doute d'effroi; et les Sarrazins, pour n'être pas frustrés de la
-rançon, tenant cette mort secrète, pressèrent le plus qu'ils purent la
-remise du prix convenu. Dès que leur avidité eut été satisfaite, ils
-déposèrent à terre le corps de l'archevêque, vêtu des mêmes habits que
-le jour où il avait été pris, et mirent à la voile; de manière que les
-chrétiens qui étaient venus pour féliciter le prélat de sa délivrance
-n'eurent plus à s'occuper que de ses funérailles[210].
-
- [210] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 107.
-
-Charles-le-Chauve mourut en 876; il se disposait à aller combattre
-les Sarrazins d'Italie, qui, devenus maîtres de tout le midi de la
-presqu'île, menaçaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacité,
-sans courage, et toujours disposé à entreprendre sur les états
-d'autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale
-qui avait éteint les forces de la France et des contrées voisines. En
-effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel côté tourner leurs
-regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire juré
-de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient
-entre les princes et les chefs de factions, comme s'il se fût agi de se
-disputer les plus riches provinces. L'état de la France, de l'Italie et
-de l'Espagne septentrionale, semblait être arrivé au dernier degré de
-l'abaissement et de la misère; mais des épreuves encore plus terribles
-étaient réservées à ces malheureux pays.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE.
-
-ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU'ILS FONT
-DE LA EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU'A LEUR EXPULSION
-TOTALE DE FRANCE.
-
-
-La dernière époque qui nous reste à parcourir présente de grandes
-analogies avec celle qui précède; c'est la même violence dans
-l'attaque, ce sont les mêmes scènes de pillage et de cruauté; mais les
-premières calamités ne frappaient en général que les côtes de la France
-et les provinces frontières, au lieu que celles-ci vont s'étendre à
-travers le Dauphiné jusqu'aux limites de l'Allemagne. Les premières
-étaient passagères; celles-ci partent d'un point fixe et menacent
-de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems
-lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a été fait de
-grand et de patriotique en France, soit avant, soit après cette période
-fatale! Comme on se sent humilié de voir les plus vastes contrées,
-des contrées d'où sont sortis tant de braves et de héros, livrées à
-la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant généreux ne
-rachetait les excès!
-
-On se trouvait aux environs de l'année 889. La Provence et le Dauphiné
-appartenaient à Boson, qui s'était fait donner le titre de roi d'Arles.
-Malheureusement Boson n'était pas issu du sang impérial de Charlemagne;
-et son élévation, regardée comme une usurpation, lui attirait des
-attaques fréquentes. De leur côté les hommes riches et puissans
-ne songeaient qu'à profiter de la confusion générale pour se créer
-des seigneuries et des principautés. Ainsi les barbares ne devaient
-rencontrer aucun obstacle.
-
-Voici de quelle manière l'établissement des Sarrazins en Provence est
-raconté par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mêmes
-vérifié le récit sur les lieux[211].
-
- [211] Voy. surtout Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum
- scriptores_, t. II, p. 425; la chronique de l'abbaye de Novalèse,
- _ibid._, t. II, part. II, p. 730; et le recueil de dom Bouquet, t.
- IX, p. 48. La plupart des écrivains italiens modernes ont placé le
- lieu où s'établirent les Sarrazins, dans le comté de Nice, auprès
- de Ville-Franche, à l'endroit où fut bâti plus tard le château de
- Saint-Hospice. Voy. à ce sujet une longue discussion dans le grand
- recueil de Muratori, t. X, p. CIII, CV et suiv. Mais d'une part la
- suite des événemens, de l'autre l'état des lieux, nous paraissent
- lever toute incertitude à cet égard. Voy. au reste les observations
- de Bouche, _Histoire de Provence_, t. I, p. 170 et 772.
-
-Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant
-vers les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe
-de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropès, et débarquèrent au
-fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait
-au loin une forêt qui subsiste encore en partie, et qui était
-tellement épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine
-à y pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant
-les unes au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de
-quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les
-Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de la
-côte, et, massacrant les habitans, se répandirent dans les environs.
-Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le golfe du
-côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté vers la mer
-et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilité
-qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement fixe. La mer
-leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient
-besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées qui n'avaient
-pas encore été pillées, et où il n'avait été pris aucune mesure de
-défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le golfe leur
-assurait une retraite au besoin.
-
-Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient
-les parages voisins; ils envoyèrent aussi demander du secours en
-Espagne et en Afrique; en même tems ils se mirent à l'ouvrage, et
-en peu d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de
-forteresses. Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains
-du tems _Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient
-les environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la
-Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du
-côté des Alpes. Il est certain que la position occupée par ce village
-dut paraître fort importante; car c'est le seul passage par lequel il
-soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le
-plat pays, en se dirigeant vers le nord. D'ailleurs on aperçoit encore
-au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des
-portions de murs taillées dans le roc, une citerne également taillée
-dans le roc et quelques pans de muraille[212].
-
- [212] Aujourd'hui il n'existe plus de frênes dans la contrée; mais
- M. Germond, actuellement notaire à Saint-Tropès, et qui a fait
- une étude particulière des localités, pense qu'anciennement il y
- avait un bois de frênes au fond du golfe sur les bords de la mer;
- que là se trouvait un village romain appelé _Fraxinetum_, et que
- les Sarrazins, après avoir ruiné ce village, ayant choisi sur les
- hauteurs un lieu pour en faire leur château-fort, lui donnèrent le
- nom de Fraxinet. A l'égard de la place qu'occupait ce château-fort,
- M. Germond croit que le lieu où d'après l'opinion commune nous
- l'avons mis n'était qu'une espèce d'avant-poste d'où l'on avait
- vue sur les plaines de la Basse-Provence; en effet le plateau n'a
- qu'environ trois cents pas de tour et il pouvait contenir à peine
- une centaine d'hommes; que le véritable château-fort était à une
- demi-lieue plus près de la mer, sur la montagne appelée aujourd'hui
- _Notre Dame de Miremar_, où l'on aperçoit encore des vestiges de
- larges fossés.
-
- Bouche fait remarquer qu'il a dû exister plusieurs lieux appelés
- _Frassinet_ ou Frainet, disant que sans doute les Sarrazins, à
- mesure qu'ils élevèrent quelque nouveau château-fort, soit en
- Dauphiné, soit en Savoie, soit en Piémont, lui donnaient le nom de
- leur principal boulevart. Cette opinion de Bouche nous semble fort
- juste; en effet, il existe encore dans les contrées que nous venons
- de citer plusieurs endroits ainsi dénommés.
-
-Quand les travaux furent terminés, les Sarrazins commencèrent à faire
-des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde d'abord de s'éloigner
-du centre de leurs forces; mais bientôt les seigneurs les associèrent
-à leurs querelles particulières. Ils aidèrent à abattre les hommes
-puissans; ensuite, se débarrassant de ceux qui les avaient appelés,
-ils se déclarèrent les maîtres du pays; en peu de tems une grande
-partie de la Provence se trouva exposée à leurs ravages. Telle était
-la terreur qu'ils inspiraient que, suivant l'expression d'un écrivain
-contemporain, on vit se vérifier en eux ces mots souvent cités: _Un
-d'entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux
-mille_[213].
-
- [213] Voy. Liutprand à l'endroit indiqué. On lit dans l'Alcoran,
- sour. VIII, vers. 66: «Si vous êtes vingt hommes décidés à vaincre,
- vous vaincrez deux cents infidèles, et si vous êtes cent, vous en
- vaincrez mille.»
-
-La terreur devint bientôt générale[214]; le plat pays étant dévasté,
-les Sarrazins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes. Le neuvième siècle
-touchait à sa fin. Le royaume d'Arles était occupé par Louis, fils
-de Boson; mais Louis avait été appelé en Italie par les ennemis de
-Béranger, roi de la Lombardie, et avait abandonné la défense de ses
-états pour en aller conquérir d'autres. Fait prisonnier par son rival,
-il eut les yeux crevés, et ne fut plus en état de s'occuper des soins
-de son royaume. Dans le même tems les Normands continuaient leurs
-ravages au coeur de la France. Quelques années auparavant ils avaient
-assiégé Paris, qui aurait été pris sans le dévouement d'une poignée
-de guerriers[215]. D'autres barbares, également payens, les Hongrois,
-repoussés des environs du Danube, parcouraient l'Allemagne et l'Italie,
-le fer et la flamme à la main, et attendaient aussi une occasion pour
-envahir la France.
-
- [214] Une étiquette trouvée en 1279, dans le tombeau de sainte
- Magdeleine, à Vézelay, en Bourgogne, portait que le corps de
- la sainte avait été transféré en ce lieu de la ville d'Aix, en
- Provence, par la crainte des Sarrazins, sous le règne d'Odoin.
- Voy. à ce sujet l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse,
- t. VIII, p. 203 et suiv., et Bouche, _Histoire de Provence_, t.
- I, p. 703. Les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_ avaient
- placé cette translation sous Eudes, duc d'Aquitaine, vers l'an 730;
- mais l'abbaye de Vézelay ne fut fondée que vers l'an 867. Voy. le
- _Gallia Christiana_, t. IV, p. 466. Ainsi sur l'étiquette il ne
- peut être question que de Eudes, comte de Paris, lequel, vers l'an
- 897, prit le titre de roi de France.
-
- [215] Il existe au sujet de ce siége un poème latin contemporain,
- par Abbon, publié en latin et en français avec des notes, par M.
- Taranne, Paris, 1834, in-8º. Mais tel était l'isolement où se
- trouvaient les diverses parties de la France, que dans tout le
- poème les Sarrazins ne sont pas nommés une seule fois.
-
-Dès l'année 906, les Sarrazins avaient traversé les gorges du Dauphiné,
-et franchissant le Mont-Cenis, s'étaient emparés de l'abbaye de
-Novalèse, sur les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Les
-moines eurent à peine le tems de se retirer à Turin, avec les reliques
-des saints et les autres objets précieux, y compris une bibliothèque
-fort riche pour le tems, particulièrement en livres classiques. Les
-Sarrazins, à leur arrivée, ne trouvant que deux moines qui étaient
-restés pour veiller à la sûreté du monastère, les chargèrent de coups.
-Le couvent et le village situé dans les environs furent pillés, et les
-églises livrées aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n'étaient
-pas en état de résister, se réfugièrent dans les montagnes, entre
-Suse et Briançon, là où était le couvent d'Oulx. Les Sarrazins les y
-suivirent et tuèrent un si grand nombre de chrétiens, que ce lieu porta
-le nom de _champ des martyrs_[217].
-
- [216] Voy. la chronique de l'abbaye de Novalèse, dans Muratori,
- _Rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. 730. Le
- chroniqueur, p. 743, cite entre autres chapelles de l'église de
- l'abbaye qui furent alors détruites, celle de saint Heldrad, ancien
- abbé du monastère et qui vivait au commencement du neuvième siècle.
- L'église célèbre la fête de saint Heldrad le 13 mars. Les auteurs
- du recueil des Bollandistes ont cru que ce saint était né aux
- environs de Nice; mais la ville de Lambesc, aux environs d'Aix, en
- Provence, réclame l'avantage de lui avoir donné le jour.
-
- [217] Ou plutôt de _Peuple de Martyrs_, Plebs Martyrum. Voy. le
- recueil des chartes de l'abbaye d'Oulx, publié par Rivantella, sous
- le titre de _Ulciensis ecclesiæ chartarium_, Turin, 1753, in-fo, p.
- X et suiv., et p. 151.
-
-Ce n'est pas qu'en certains endroits les chrétiens ne se réunissent
-pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers
-furent conduits à Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs
-chaînes, mirent le feu au couvent de Saint-André dans lequel ils
-avaient été enfermés, et une grande partie de la ville fut sur le point
-de devenir la proie des flammes[218].
-
- [218] Pingonius, _Augusta Taurinorum_, p. 25 et suiv.
-
-Bientôt les communications entre la France et l'Italie furent
-interceptées. En 911, un archevêque de Narbonne, que des intérêts
-pressans appelaient à Rome, ne put se mettre en route à cause des
-Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes;
-et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d'être mis à mort, ou
-du moins on était taxé à une forte rançon. Ils ne tardèrent même pas à
-faire des excursions dans les plaines du Piémont et du Montferrat[220].
-
- [219] Catel, _Mémoires de l'Histoire du Languedoc_, p. 775.
-
- [220] Liutprand, dans le recueil de Muratori, t. II, part. I, p.
- 440.
-
-Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une
-descente sur les côtes du Languedoc, aux environs d'Aiguemortes, et
-saccagèrent l'abbaye de Psalmodie qui, déjà détruite une fois sous
-Charles-Martel, avait été rebâtie[221].
-
- [221] Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. II, p. 45, et
- _Preuves_, p. 52.
-
-L'Espagne musulmane était depuis long-tems en proie aux factions.
-En 912, le trône de Cordoue échut à Abd-alrahman III, qui, par ses
-imposantes actions, mérita le nom de Grand. Ce prince, à la suite d'un
-règne de cinquante ans, réunit sous son pouvoir toutes les provinces
-musulmanes, et porta au plus haut degré la prospérité et la gloire des
-Maures d'Espagne. C'est lui qui le premier, dans la Péninsule, prit le
-titre de khalife et de commandeur des croyans.
-
-Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Léon, s'étant réunis
-à Kaleb, fils de Hafsoun, maître de Tolède et des bords de l'Èbre, et
-aidés par les guerriers du midi de la France, résistèrent d'abord avec
-succès aux armes d'Abd-alrahman; leurs efforts étaient la meilleure
-défense des frontières de France de ce côté. Mais en 920, l'oncle du
-khalife, appelé comme lui Abd-alrahman, et surnommé Almodaffer ou le
-Victorieux, franchit, à la suite d'une grande victoire, la chaîne des
-Pyrénées, et ravagea une partie considérable de la Gascogne, jusqu'aux
-portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas
-de l'autre côté des Pyrénées, amenaient de tems en tems des incursions
-semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris à son retour par
-Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222].
-
- [222] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 374; et Pagi, critique
- des Annales de Baronius, an. 920, no 6.
-
-En Provence et en Dauphiné, ainsi que dans la chaîne des Alpes, un
-cri d'indignation se faisait entendre contre les brigandages des
-Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayèrent, à défaut de
-prince qui voulût prendre en main la cause des peuples, de s'opposer
-à ce torrent dévastateur; en vain, du haut de certains lieux élevés,
-commencèrent-ils à donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient
-sans concert, ils virent leurs efforts échouer, et la plupart moururent
-malheureusement.
-
-Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entièrement dévastés,
-et les barbares s'étaient montrés d'autant plus impitoyables, que
-les ruines qui les entouraient de toutes parts étaient pour eux un
-nouveau gage de sûreté. Marseille, à son tour, vit sa principale
-église détruite; Aix fut également envahie, et les barbares, dans leur
-fureur, y écorchèrent plusieurs personnes vivantes[223]. L'évêque,
-nommé Odolricus, s'enfuit à Reims où on le chargea de l'administration
-du diocèse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaçaient
-de perpétuer leur race; on croira d'ailleurs sans peine que plus d'un
-chrétien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l'honneur,
-faisaient cause commune avec eux et avaient part à leurs rapines.
-
- [223] Comparez la _Gallia Christiana_, t. I, p. 696; Bouche,
- _Histoire de Provence_, t. I, p. 736; et Jacques de Guyse,
- _Histoire de Hainaut_, t. VIII, p. 201.
-
-Telle était la terreur répandue par les Sarrazins, que les hommes
-riches et puissans étaient obligés de tout quitter pour mettre
-leur vie hors de danger. On ne se croyait à l'abri qu'au haut des
-montagnes, au fond des forêts ou dans des lieux situés à une grande
-distance. Saint Mayeul, né de parens riches, aux environs d'Avignon,
-et qui possédait de grands biens à Valençoles, dans le département
-actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprès d'un de ses
-parens[224]. Les églises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus
-grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent à mort l'archevêque,
-saint Benoît, avec l'évêque de la Maurienne et beaucoup d'habitans
-des contrées voisines qui y avaient cherché un refuge[225]. Un acte
-ancien signale auprès d'Embrun trois tours fortifiées où les Sarrazins
-s'étaient établis et d'où ils dominaient dans les environs[226]. Saint
-Libéral, successeur de saint Benoît, fut obligé de s'en retourner à son
-pays, Brives-la-Gaillarde.
-
- [224] _Vie de saint Mayeul_, dans le recueil des Bollandistes, 11
- mai, p. 670 et 679.
-
- [225] _Gallia Christiana_, t. III, p. 1067.
-
- [226] _Histoire, topographie, etc., des Hautes-Alpes_, par M. de
- Ladoucette, 2e édit., Paris, 1834, p. 262.
-
-A cette malheureuse époque, le commerce était nul et les pays
-communiquaient peu entre eux. L'usage s'était pourtant maintenu parmi
-les personnes pieuses de France, d'Espagne et d'Angleterre, d'aller, au
-moins une fois dans sa vie, en pélerinage à Rome, pour y visiter les
-tombeaux des apôtres. Il existait également des relations habituelles
-entre les divers évêques de la chrétienté et le saint-siége. Mais
-depuis l'occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les
-voyageurs étaient exposés à des accidens aussi fâcheux que fréquens;
-vainement se munissaient-ils d'armes et se réunissaient-ils en
-caravanes; il n'est pas d'année où les chroniques du tems ne fassent
-mention de quelque scène sanglante[227].
-
- [227] Recueil des _Historiens de France_, t. VIII, p. 177, 180,
- 182, 189, 192, 194, etc.
-
-Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle,
-commençaient à prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois
-franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidité de l'éclair le
-Dauphiné et la Provence, ils mirent le Languedoc à feu et à sang! Les
-Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, étaient, à l'exemple
-de leurs ancêtres et des Tartares actuels, toujours à cheval, et ne se
-battaient qu'à coups de flèches. Ils ne savaient ni faire des siéges,
-ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec
-furie, et se dispersaient aussitôt. Les auteurs contemporains nous les
-représentent comme vivant de viande crue, étanchant leur soif avec du
-sang, et coupant par morceaux le coeur de leurs ennemis vaincus. Comme
-ils étaient venus par les extrémités du nord de l'Europe et de l'Asie,
-le vulgaire crut reconnaître en eux les peuples de Gog et de Magog
-dont il est parlé dans les prophéties d'Ézechiel et dans l'Apocalypse,
-et qui doivent venir à la fin du monde pour faire justice des crimes
-des humains. Ce qui ajoutait à l'erreur, c'est qu'on approchait de
-l'an 1000, et que beaucoup de chrétiens, à l'exemple des anciens
-Millenaires, croyaient que le monde était trop corrompu pour pouvoir
-subsister plus long-tems. Un évêque de Verdun, pour éclaircir ses
-doutes, consulta à ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que
-Gog et Magog devaient être secondés dans leur épouvantable mission par
-plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une
-nation isolée[228]. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Hongrois, en
-très-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque
-oublier les excès commis avant eux.
-
- [228] Voy. le _Spicilége_ de d'Achery, édition in-fol., t. III, p.
- 369.
-
-Hugues, régent du royaume d'Arles, au nom du roi Louis, s'exprime ainsi
-dans la charte de fondation d'un monastère qu'il fit bâtir auprès de la
-ville de Vienne, dans l'année 924: «La vénérable religion des chrétiens
-et l'honneur de l'église ont été privés, par l'excès de nos péchés, de
-leur ancien éclat, et il n'en reste presque plus de traces. Comme ces
-maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite
-de la cruelle persécution des païens, mais encore par la cupidité de
-beaucoup de perfides chrétiens, nous avons jugé convenable, etc.[229].»
-
- [229] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 689.
-
-Le Piémont et le Montferrat n'étaient pas à l'abri des ravages des
-Sarrazins. Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse[230] raconte qu'un
-de ses oncles, qui s'était adonné à la carrière militaire, ayant à
-se rendre de la Maurienne à Verceil, fut surpris par une bande de
-Sarrazins, dans une forêt située près de cette ville. On en vint aux
-mains; plusieurs hommes furent blessés de part et d'autre; mais les
-Sarrazins, plus nombreux, l'emportèrent. Un certain nombre de chrétiens
-étant tombés en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui étaient en état de
-payer une rançon. Parmi eux se trouvaient l'oncle du chroniqueur et son
-domestique. L'un et l'autre furent garrottés et conduits dans la ville.
-Le grand-père du chroniqueur, se rendant par hasard chez l'évêque,
-vit le domestique enchaîné dans la rue; comme il ne connaissait pas
-l'événement qui l'avait amené là, il donna, pour le racheter, une
-cuirasse à triple tissu qu'il portait sur lui. Apprenant ensuite que
-son fils était aussi prisonnier, il fut obligé de parcourir toute
-la ville, et de faire un appel à la générosité de ses amis pour lui
-trouver une rançon.
-
- [230] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p.
- 733.
-
-Le chroniqueur ajoute qu'à cette époque les Sarrazins s'avançaient
-jusque sur les frontières de la Ligurie. En effet, on lit dans
-Liutprand, écrivain contemporain, à l'année 935, que les barbares qui
-déjà une fois, vers l'an 906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat,
-célèbre par ses bains, y revinrent sous la conduite d'un chef appelé
-_Sagitus_. Heureusement ils furent repoussés par les habitans et
-taillés tous en pièces. Le même auteur parle, sous la même date, de
-quelques pirates venus d'Afrique, qui, ayant pénétré dans la ville de
-Gênes, massacrèrent les hommes et emmenèrent les femmes et les enfans
-en esclavage[231].
-
- [231] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_,
- t. II, p. 440 et 452.
-
-Pendant ce tems les Hongrois, franchissant les barrières du Rhin,
-envahissaient l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Champagne,
-où ils assiégèrent Sens; ensuite, ils s'avancèrent sur les bords de
-la Loire. Ebbon et les guerriers de la Touraine et du Berry, leur
-livrèrent combat auprès d'Orléans et les obligèrent à rebrousser
-chemin; mais alors les barbares se replièrent vers la Suisse d'où ils
-dévastèrent toutes les contrées voisines[232].
-
- [232] Au sujet de l'invasion des Hongrois, voyez le recueil des
- _Historiens de France_, t. IX, p. 6, 23, 34, 44, etc. Il nous
- paraît que c'est la même invasion qui est racontée fort au long
- dans le _Roman de Garin le Loherain_, sous le nom de Wandes et de
- Vandales, t. I.
-
-Jusque-là, le Valais, contrée qui, au milieu d'un climat sévère,
-présente un aspect riant, et qui réunit les productions des pays
-tempérés et des pays froids, avait été à l'abri d'invasions si
-terribles. C'est dans ces régions reculées que le successeur de saint
-Libéral au siége épiscopal d'Embrun et plusieurs autres évêques, avec
-une partie de leur clergé, avaient cherché un refuge. En 939, les
-Sarrazins pénétrèrent dans la vallée et y mirent tout à feu et à sang.
-La célèbre abbaye d'Agaune, sanctifiée par le martyre de saint Maurice
-et de la légion Thébéenne, et que la munificence de Charlemagne et
-d'autres grands princes s'était plû à embellir, fut presque renversée
-de fond en comble[233].
-
- [233] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 793. D'après quelques
- auteurs, l'abbaye aurait été déjà détruite une fois par les
- Sarrazins, en 900. Voy. _ibid._, p. 792. On lit encore dans
- l'église de Saint-Pierre, village situé entre Martigny et Sion, à
- la descente du Mont-Saint-Bernard, cette inscription latine qui
- paraît avoir été érigée vers l'an 1010, par Hugues, évêque de
- Genève, lorsque ce prélat fit bâtir l'église:
-
- Ismaelita cohors Rhodani cum sparsa per agros,
- Igne, fame et ferro sæviret tempore longo,
- Vertit in hanc vallem pæninam mersio falcem;
- Hugo præsul Genevæ Christi post ductus amore,
- Struxerat hoc templum, etc.
-
- Voy. Schiner, _Description du département du Simplon_, Sion, 1812,
- p. 134.
-
-La Tarantaise se trouvait en proie aux mêmes ravages; chaque jour les
-barbares devenaient plus entreprenans. Une nombreuse caravane, qui
-se rendait de France en Italie, s'étant présentée pour franchir le
-passage, fut obligée de rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu,
-plusieurs chrétiens furent tués, d'autres blessés[234].
-
- [234] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 194.
-
-Toute la Suisse se vit envahie à la fois par les Hongrois et les
-Sarrazins. Les Sarrazins, maîtres du Valais, s'avancèrent jusqu'au
-centre du pays des Grisons. L'abbaye de Disentis, fondée par un
-disciple de saint Colomban, et qui était célèbre dans toute la Suisse,
-fut dépouillée de tous ses biens[235]. Il en fut de même de l'église
-de Coire[236]. On dit même que les Sarrazins, se rapprochant du lac
-de Genève, marchèrent vers le Jura. A cette époque la Suisse faisait
-partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mère du jeune roi
-Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire, à l'endroit où est
-aujourd'hui Neuchâtel[237].
-
- [235] Sprecher, _Chronicon Rhetiæ_, Bâle, 1617, p. 68, 197 et suiv.
-
- [236] L'évêque Waldo, se plaignait, en 940, des continuelles
- déprédations des Sarrazins. Les traces de ces dévastations
- existaient encore, en 952, lorsque Othon, revenant d'Italie, passa
- par la Rhétie. Il existe un diplome daté de l'année 956, par lequel
- Othon donne à l'évêque certains biens comme dédommagement. Voy. le
- recueil allemand publié à Coire, sous le titre de _Collecteur_,
- année 1811, p. 235. Ce même diplome fut confirmé en 965 et 972.
- Voy. Herrgott, _Genealogiæ diplomaticæ Augustæ gentis Habsburgicæ_,
- t. II, part. I, p. 84.
-
- [237] Voy. Muller, _Histoire des Suisses_, t. II, p. 117,
- traduction française.
-
-A la même époque, une guerre acharnée avait lieu entre les rois des
-Asturies et de la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui
-s'engagea pour la possession de la ville de Zamora, il périt plus de
-cent mille hommes[238]. Les chrétiens avaient acquis de l'ascendant;
-mais Abd-alrahman, qui enfin avait étouffé les rébellions sans cesse
-renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces musulmanes
-de l'Espagne, était devenu un adversaire formidable. Un auteur arabe
-rapporte que ce prince, en fait de guerre sacrée, avait la _main
-blanche de Moïse_, c'est-à-dire la main avec laquelle, dans l'opinion
-des Orientaux, le législateur des hébreux faisait jaillir l'eau des
-rochers, fendait les flots de la mer, et s'était rendu maître de la
-nature entière. Il ajoute qu'Abd-alrahman porta l'étendard musulman
-plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs[239]. Heureusement pour les
-chrétiens que sur ces entrefaites, des révolutions étant survenues
-dans les provinces de l'Afrique qui répondent à l'empire actuel de
-Maroc, Abd-alrahman éprouva le désir d'étendre son autorité au-delà
-des mers. Comme à la même époque il s'était formé du côté de Tunis un
-nouvel empire, appelé Fatimide, à cause de la prétention qu'avaient
-les princes de cette dynastie de descendre de Mahomet par sa fille
-Fatime, les provinces en état de révolution devinrent comme un
-sujet de discorde entre les deux royaumes; de manière que les forces
-d'Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvèrent partagées.
-
- [238] Le roi de Navarre, dont les troupes figurèrent dans la
- bataille, se nommait Garcie; mais les auteurs arabes ne font
- mention que de sa mère, qui, apparemment, était régente du royaume
- et qu'ils nomment _Thoutheh_. Voy. Maccary, no 704, fol. 90 verso.
- En effet, il est parlé dans un chroniqueur allemand, sous la date
- 939, d'une grande victoire remportée par la reine _Toïa_ sur les
- Sarrazins. Voy. M. Pertz, _Monumenta historiæ germanicæ_, t. I, p.
- 78.
-
- [239] Maccary, no 704, fol. 88 et suiv.
-
-
-En 940, Fréjus, ville alors assez considérable, parce que les
-navires continuaient encore à entrer dans son port, fut tellement
-maltraitée par les Sarrazins, que la population entière fut obligée
-de s'expatrier, et qu'il n'y resta pas même de traces des propriétés.
-Il en fut de même de Toulon, aujourd'hui l'effroi des barbares. Les
-chrétiens placés entre la mer et les Alpes abandonnèrent leurs demeures
-et se réfugièrent au haut des montagnes. Les Sarrazins ne mirent plus
-de bornes à leurs cruautés, et firent de la plus grande partie d'un
-pays naguère florissant une affreuse solitude. Les villes les plus
-importantes furent renversées, les châteaux détruits, les églises
-et les couvens réduits en cendres. Le séjour de l'homme, est-il dit
-dans une vieille charte, était devenu le repaire des bêtes féroces.
-En effet, on lit dans les chroniques du tems, que les loups s'étaient
-tellement multipliés, qu'on ne pouvait plus voyager en sûreté[239a].
-
- [239a] On lit dans une charte de l'abbaye de Saint-Victor, à
- Marseille, à l'année 1005, ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet
- populum christianum flagellare per sævitiam paganorum, gens barbara
- in regno provinciæ irruens, circumquaque diffusa vehementer
- invaluit, ac munitissima quæque loca obtinens et inhabitans,
- cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et
- loca quæ prius desiderabilia videbantur in solitudinem redacta
- sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum
- coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima collectio_,
- t. I, p. 369. D'un autre côté, voici quel était, en 975, l'état
- de l'église de Fréjus, d'après une charte rédigée au moment où
- le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas
- Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem
- redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius
- fuerunt effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel
- possessiones quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum
- paginæ, desunt regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia
- testimonia, aut vetustate consumpta aut igne perierunt, nihil
- aliud nisi tantum solo episcopatus nomine permanente. _Gallia
- Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82.
-
-Sur ces entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l'exemple
-du roi Louis n'avait pas éclairé, s'était rendu en Italie pour y
-disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets
-l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de
-chasser entièrement les Sarrazins. Il s'agissait de s'emparer d'abord
-du château _Fraxinet_, à l'aide duquel les Sarrazins se maintenaient
-en relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient
-leurs expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce
-château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une
-flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait
-aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre les
-flottes sarrazines[240].
-
- [240] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_,
- t. II, p. 462.
-
-En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropès;
-en même tems Hugues accourut avec une armée. Les Sarrazins furent
-attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs
-ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté,
-Hugues força l'entrée du château, et obligea les barbares à se retirer
-sur les hauteurs voisines[241]. C'en était fait de la puissance des
-Sarrazins en France; mais tout-à-coup Hugues apprit que Béranger,
-son rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se
-disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux
-maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte
-grecque, et maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu'ils
-occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand
-Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient
-le passage de l'Italie à son rival. C'est à ce sujet que Liutprand
-interrompt son récit pour adresser cette apostrophe à Hugues: «Voilà
-une étrange manière de défendre tes états! Hérode, pour n'être pas
-privé d'un royaume terrestre, ne craignit pas de faire tuer un grand
-nombre d'innocens; toi, au contraire, pour arriver au même but, tu
-laisses échapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans doute tu
-ignores quelle fut la colère du seigneur contre le roi d'Israël, Achab,
-qui avait épargné la vie du roi de Syrie, Benadab; le seigneur lui dit:
-_Puisque tu as laissé vivre un homme que j'avais condamné à perdre
-la vie, ton ame paiera pour son ame et ton peuple pour son peuple_.»
-Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard,
-lui adresse ces vers: «Tu laisses périr les hommes les plus pieux, et
-tu offres un abri aux scélérats appelés du nom de _Maures_. Misérable!
-tu ne rougis pas de prêter ton ombre à des gens qui répandent le sang
-humain et qui vivent de brigandage! Que dirai-je? puisses-tu être
-consumée par la foudre, ou brisée en mille pièces et plongée dans le
-chaos éternel[242]!»
-
- [241] Voy. le récit de Liutprand, _ibid._, p. 464. On trouve sur
- les divers incidens de ce siége des détails très-circonstanciés
- dans l'ouvrage de Delbène, intitulé _De regno Burgundiæ transjuranæ
- et arelatis_, Lyon, 1602, in-4º, p. 58 et suiv.; et ces détails ont
- été rapportés par plusieurs écrivains; mais Delbène ne cite aucune
- autorité; et ces détails, ainsi qu'une bonne partie de son livre,
- paraissent être de son invention. Nous reviendrons sur l'ouvrage de
- Delbène.
-
- [242] Voici les vers de Liutprand, p. 463:
-
- Mons transire Jovis, mirum
- Haud suetos perdere sanctos,
- Et servare malos, vocitant
- Heu! quos nomine Mauros.
- Sanguine qui gaudent hominum
- Juvat et vivere rapto.
- Quid loquar? ecce dei cupio
- Tete fulmine aduri,
- Conscissusque chaos cunctis
- Fias tempore cuncto.
-
- Ce témoignage, comme on voit, ne pouvait pas être plus positif.
- Cependant Muratori, qui a publié dans son grand recueil le récit de
- Liutprand, l'avait apparemment perdu tout-à-fait de vue, lorsqu'il
- rédigea ses annales d'Italie; car, arrivé à l'année 942, et
- obligé de parler de l'accord fait par Hugues avec les Sarrazins du
- Fraxinet, il dit qu'on ignore où les Sarrazins furent cantonnés. En
- général, ce que Muratori dit dans ses annales sur les invasions des
- Sarrazins en Italie et en France, est défectueux.
-
-Dès ce moment les Sarrazins montrèrent encore plus de hardiesse
-qu'auparavant, et l'on dut croire qu'ils étaient établis pour toujours
-dans le coeur de l'Europe. Non seulement ils épousèrent les femmes
-du pays; mais ils commencèrent à s'adonner à la culture des terres.
-Les princes de la contrée se contentèrent d'exiger d'eux un léger
-tribut; ils les recherchaient même quelquefois[243]. Quant à ceux qui
-occupaient les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur
-déplaisaient, et exigeaient des autres une forte rançon. «Le nombre des
-chrétiens qu'ils tuèrent fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul
-peut s'en faire une idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de
-vie[244].»
-
- [243] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6.
-
- [244] Comparez le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 207, et la
- chronique de Liutprand, dans le grand recueil de Muratori, t. II,
- p. 464.
-
-Le grand Saint-Bernard, appelé jadis _Mont-de-Jupiter_, d'où on a fait
-ensuite _Montjoux_, a toujours, par sa situation entre le Valais et
-la vallée d'Aoste, servi de communication entre la Suisse et l'Italie.
-Maîtres de cette position importante et des autres passages des Alpes,
-les Sarrazins se répandirent dans les contrées voisines.
-
-Les mêmes ravages furent commis dans le comté de Nice, qui dépendait
-alors du royaume d'Arles, ainsi que sur toute la côte de Gênes. Il
-paraît qu'un corps sarrazin s'était établi dans Nice même. Un quartier
-de la ville porte encore le nom de _Canton des Sarrazins_[245].
-
- [245] Durante, _Histoire de Nice_, t. I, p. 150.
-
-Enfin les barbares occupèrent Grenoble avec la riche vallée du
-Graisivaudan, et l'évêque de Grenoble se retira, avec les reliques des
-saints et les richesses de son église, du côté du Rhône, au prieuré de
-Saint-Donat, à quelques lieues au nord de Valence[246].
-
- [246] Nous ignorons l'année précise où les Sarrazins entrèrent dans
- Grenoble; mais ce ne doit pas être long-tems après l'an 945; car un
- monument incontestable nous apprend que déjà, en 954, il y avait
- long-tems que cette occupation avait lieu. Voici ce qui se lisait
- naguère parmi les débris du prieuré de Saint-Donat, autrement
- appelé Jovinzieux, sur la façade d'un clocher bâti par l'évêque de
- Grenoble, Izarn, et qui porte la date LMIIII, c'est-à-dire 954:
-
- Per Mauros habitanda diù Granopolis ista
- Lipsana sanctorum præsul ab orbe tollit.
-
- Nous citons cette inscription d'après une dissertation publiée sur
- les lieux, par M. Jean-Claude Martin, sous le titre de _Histoire
- chronologique de Jovinzieux, de nos jours Saint-Donat_, Valence,
- 1812, in-8º. Nous supposons qu'il y a quelques fautes dans la
- copie de l'inscription et dans l'interprétation que M. Martin en a
- donnée. Dans tous les cas l'incertitude est levée par ce passage
- d'une hymne qu'on chantait autrefois au prieuré, et que cite M.
- Martin lui-même:
-
- Quum a Mauris habitanda diù Grannopolis esset,
- Lipsana sanctorum præsul habere cavet.
-
-
-Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Piémont s'étaient ménagé
-dans la contrée une ou plusieurs forteresses, d'où ils dirigeaient
-leurs nombreuses expéditions, et qui leur servaient d'asile au besoin.
-Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse fait mention d'un château de ce
-genre qu'il appelle _Frascenedellum_; peut-être est-ce _Frassineto_,
-lieu situé près du Pô, à une petite distance de Casal, et qu'on avait
-appelé _Fraxinetum_, soit à cause du voisinage de quelque bois de
-frêne, soit à l'imitation du fameux _Fraxinetum_ de Provence; ou bien
-est-ce la forteresse appelée aujourd'hui Fenestrelle. Quoi qu'il en
-soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalèse, qui, vivant
-sur les lieux, a dû être bien informé. A l'époque où les Sarrazins
-occupaient le château de _Frascenedellum_, et que de là ils se
-répandaient dans les environs, un homme du pays, appelé Aymon, se fit
-admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les
-enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un
-jour, parmi le butin, il se trouva une femme d'une grande beauté. Aymon
-se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la réclama
-et l'enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte
-Rotbaldus qui, à cette époque, dominait sur la Haute-Provence[247];
-et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des
-affidés, il lui fit part de son projet de se dévouer à la délivrance
-du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand
-empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la
-contrée. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le
-pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille
-d'Aymon existait encore de son tems[248].
-
- [247] C'est probablement Rotbaldus II, comte de Forcalquier, lequel
- vivait vers l'an 945. Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, t. II,
- p. 30.
-
- [248] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p.
- 736.
-
-Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi
-l'Alsace et menaçant toutes les contrées voisines du mont Jura,
-Conrad, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Suisse
-et du Dauphiné, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les
-Hongrois. Il écrivit en ces termes aux Sarrazins: «Voilà les _pillards_
-de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilité des terres
-que vous cultivez, demandent à les occuper. Joignez-vous à moi et
-exterminons-les de concert.» En même tems il fit dire ces mots aux
-Hongrois: «Pourquoi vous en prenez-vous à moi? Les Sarrazins occupent
-les vallées les plus riches. Aidez-moi à les chasser, et je vous
-établirai à leur place.» Conrad indiqua aux barbares un lieu où ils
-devaient se rencontrer. Lui-même se rendit en ce lieu avec toutes ses
-troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les
-autres, et leurs forces affaiblies, il se précipita sur eux et en fit
-un horrible carnage. Ceux qui échappèrent au massacre furent envoyés à
-Arles et vendus comme esclaves[249].
-
- [249] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6; et le recueil de
- M. Pertz, t. II, p. 110.
-
-On ignore où cet événement qui, au premier aspect, pourrait paraître
-invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs
-forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l'Alsace et la
-Franche-Comté, il est à croire que la rencontre des deux peuples se
-fit dans un pays intermédiaire, tel que la Savoie. Le fait est que
-cette contrée, appelée alors Maurienne, fut long-tems occupée par les
-Sarrazins[250], à tel point que certains écrivains instruits n'ont pas
-craint de dire que le nom de Maurienne était une dérivation de celui
-des Maures, bien que le nom de Maurienne fût en usage dès le sixième
-siècle[251]. Peut-être c'est l'événement qui, à quelques différences
-de noms près, a été longuement raconté dans le _Roman de Garin le
-Loherain_. D'après le roman, la Maurienne était alors sous les lois
-d'un prince appelé Thierry; ce prince étant vivement pressé par quatre
-rois sarrazins, eut recours à l'appui du roi de France[252], qui fit un
-appel à ses guerriers. Les Français, parmi lesquels se distinguaient
-les Lorrains, se rendirent auprès de Lyon et descendirent le Rhône
-jusqu'auprès de l'Isère; là, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils
-trouvèrent les Sarrazins postés dans une vallée nommée _Valprofonde_ et
-les taillèrent en pièces[253].
-
- [250] Nous apprenons par une lettre de Mgr. Billiet, actuellement
- évêque de Saint-Jean de Maurienne, et qui a fait une étude
- spéciale de l'histoire du pays, qu'on y trouve encore plusieurs
- dénominations qui rappellent le séjour des Sarrazins, par exemple,
- aux environs de Modane, le _vallon sarrazin_ et le village de
- _Freney_. On a vu que Bouche avait déjà fait une observation
- semblable.
-
- [251] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. II, p. 11,
- etc.
-
- [252] Le poète, par un singulier anachronisme, suppose que cet
- événement s'est passé sous Pepin-le-Bref. Voy. notre introduction.
-
- [253] Voy. le _Roman de Garin_, t. I, p. 73 et suiv. Voy. aussi
- l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. VIII, p. 270. Si
- on en croyait Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 124, les Sarrazins
- seraient restés beaucoup plus long-tems en Savoie. Ils seraient
- demeurés maîtres du château de Cules, sur les bords du Rhône, en
- face de Seyssel, et auraient été chassés du pays seulement en 970,
- par un guerrier saxon qu'il appelle Geraudus, et qu'il regarde
- comme la souche de la maison actuelle de Savoie; mais la véracité
- de Delbène est suspecte; et d'après l'observation de Guichenon,
- _Histoire de Savoie_, t. I, p. 183, le château de Cules n'a été
- construit que beaucoup plus tard.
-
-A cette époque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et
-s'avançaient jusqu'aux portes de la ville de Saint-Gall, près du lac de
-Constance, où ils perçaient de leurs traits les moines qui sortaient
-pour se livrer à leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la
-guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un écrivain du tems, les
-chevreuils par la légèreté de leurs pas. D'ailleurs ils s'étaient sans
-doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnaître
-encore les restes. Telle fut l'étendue des maux qu'ils causèrent aux
-chrétiens, qu'on eût pu, dit le même auteur, en composer un gros livre.
-Enfin un doyen de l'abbaye, appelé Walton, se dévouant pour le salut
-commun, prit avec lui un certain nombre d'hommes courageux, armés de
-lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant
-qu'ils étaient endormis, les tailla en pièces. Quelques-uns furent
-faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amenés
-à l'abbaye, ayant refusé de boire et de manger, moururent tous de
-faim[254].
-
- [254] Chronique de l'abbaye du Saint-Gall, dans le recueil de M.
- Pertz, t. II, p. 137. Le chroniqueur donne quelquefois aux Hongrois
- le nom d'_Agareni_, mot qui est appliqué par les écrivains du tems
- aux Sarrazins, et cette circonstance a jeté quelque confusion dans
- son récit; mais ici il nomme expressément les Sarrazins.
-
-Ce succès, joint à une grande victoire que les Allemands remportèrent
-sur les Hongrois, et qui réduisit désormais ces barbares à
-l'impuissance, promettait quelque repos à la Suisse et aux régions
-voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamités qui
-pesaient sur le Dauphiné, la Provence et une partie des Alpes.
-D'ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme
-ils avaient la facilité de recevoir du secours par mer, le pays ne
-pouvait se croire à l'abri de leurs dévastations. Le prince chrétien
-qui jouait alors le rôle le plus important dans la politique de
-l'Europe, était Othon, roi de Germanie, le même qui devint plus tard
-empereur, et à qui ses brillantes qualités ont fait donner le titre de
-_grand_. Othon s'était mis en relation avec les principaux souverains
-de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour
-le protecteur de la colonie sarrazine du _Fraxinet_. Un écrivain
-contemporain parle avec admiration des présens qu'Othon recevait
-de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des
-chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux étrangers
-à la France et à l'Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des
-chrétiens, résolut d'envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement
-Abd-alrahman, dans une lettre qu'il avait envoyée précédemment à
-Othon, s'était servi de quelques expressions injurieuses pour le
-christianisme, de manière que le prince se crut obligé de faire choix
-pour une mission à laquelle il attachait tant de prix, d'un théologien
-et d'un homme qui fût en état de soutenir la controverse, et qui même
-essayât de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba était
-un moine de l'abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait
-Jean.
-
- [255] Witikind, dans le recueil de Meibom, _scriptores rerum
- germanicarum_, Helmstædt, 1688, t. I, p. 658.
-
-On était alors en 956. Les auteurs arabes et chrétiens s'accordent
-à vanter l'éclat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts,
-l'industrie, la politesse des manières avaient fait de cette ville
-un objet d'admiration pour l'Europe chrétienne. Abd-alrahman était
-en relation directe avec l'empereur de Constantinople, le pape et les
-divers princes chrétiens de l'Espagne, de la France, de l'Allemagne et
-des pays slaves. Les monarques chrétiens, disent les auteurs arabes,
-tendaient la main de l'obéissance au khalife, et tenaient à grand
-honneur que le khalife voulût bien donner sa main à baiser à leurs
-députés. Lorsqu'il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque
-c'était une députation de l'empereur grec, Abd-alrahman déployait une
-magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l'ambassadeur
-passait étaient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre
-de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes
-ainsi que les grands fonctionnaires de l'état se plaçaient près du
-trône. Ensuite les imams des mosquées retraçaient en chaire, devant
-le peuple assemblé, des scènes si glorieuses pour l'islamisme; et
-les poètes, dont les écrits étaient alors accueillis avec transport
-par toutes les classes de la société, célébraient dans leurs vers les
-traits les plus propres à faire de l'effet sur la multitude[256].
-
- [256] Maccary, man. arab. de la Biblioth. roy. anc. fonds, no 704,
- fol. 91, et no 1377, fol. 151 et suiv. Pour ce que ces relations
- avaient quelquefois de scientifique, voyez ci-devant, introduction,
- et la traduction française de la relation arabe d'Abd-allathif, par
- M. Sylvestre de Sacy, p. 496.
-
-L'ambassade du moine de Gorze n'eut pas le même éclat. Cependant elle
-ne fut pas dénuée de toute solennité; et comme la relation qui nous
-en reste, et qui fut écrite par un disciple même du moine, jette une
-vive lumière sur l'état respectif de la France et de l'Espagne, nous en
-citerons quelques fragmens.
-
-Jean partit accompagné seulement d'un autre moine, et les présens qu'il
-était, suivant l'usage, chargé de présenter au khalife, furent fournis
-par son abbaye. Il fit sa route à pied jusqu'à Vienne en Dauphiné. Là
-il s'embarqua sur le Rhône, d'où il se rendit par mer à Barcelonne.
-A cette époque la Catalogne était une dépendance de la France, et la
-ville qui donnait entrée dans les états du khalife était Tortose. Le
-gouverneur musulman de Tortose, à qui on avait fait connaître l'arrivée
-de l'ambassadeur, ayant donné son agrément, le moine se remit en route.
-Il traversa une grande partie de la Péninsule, et, suivant l'antique
-hospitalité arabe, il arriva à Cordoue défrayé de tout. A Cordoue on
-le reçut magnifiquement, et il fut logé dans une maison située à deux
-milles du palais.
-
-Dans l'intervalle le khalife avait appris la nature des instructions
-dont le moine était chargé. Voulant prévenir toute espèce de
-discussion religieuse, qui nécessairement lui aurait été désagréable,
-il fit proposer au moine de supprimer la lettre d'Othon et de la
-regarder comme non avenue. Il était, disait-il, peu convenable à
-deux personnages de ce rang d'entrer en discussion sur de pareilles
-matières; d'ailleurs, les lois du pays défendaient à qui que ce
-fût, même au prince, de mal parler de Mahomet[257]. Toutes ces
-remontrances furent inutiles. L'évêque de Cordoue s'étant présenté à
-son tour, le moine lui reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines
-condescendances des chrétiens du pays pour les musulmans, telles que de
-s'abstenir du porc et de circoncire les enfans. Alors le khalife refusa
-de recevoir l'ambassadeur; et comme celui-ci insistait, le khalife lui
-dit qu'un évêque qu'il avait envoyé précédemment à Othon, avait été
-retenu par ce prince pendant trois ans, et que lui entendait le garder
-neuf années, apparemment parce qu'il se mettait trois fois au-dessus du
-roi de Germanie.
-
- [257] Voy. précédemment, p. 143. On lit dans le code des Ottomans
- ces paroles: «Quiconque profère des blasphèmes contre Dieu, contre
- ses attributs, contre son saint prophète, contre le livre céleste,
- sera mis à mort sans rémission ni délai.» Voy. Mouradgea d'Ohsson,
- édition in-8º, t. VI, p. 244.
-
-Cependant l'ambassadeur s'excusait sur les instructions qu'il avait
-reçues, et il fut convenu que le khalife enverrait à Othon un nouveau
-député, pour savoir s'il était toujours dans les mêmes intentions. Mais
-on eut beaucoup de peine à trouver quelqu'un qui voulût se charger du
-message. Aucun musulman n'était disposé à braver les ennuis d'un si
-long voyage. En effet, de tout tems les musulmans, dont la religion
-est surchargée de pratiques minutieuses, ont répugné à se rendre parmi
-des peuples qu'ils traitent d'infidèles[258]. En général, les députés
-sarrazins étaient des chrétiens, particulièrement des ecclésiastiques
-qui, par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine
-à se mettre en harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient
-entrer. Enfin il se présenta un chrétien laïque qui parlait le latin et
-l'arabe, et qui, en récompense, fut plus tard nommé évêque[259].
-
- [258] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t.
- IV, p. 212 et suiv.; t. V, p. 47.
-
- [259] Ce chrétien se nommait Recemundus; d'un autre côté Remundus
- est le nom d'un évêque espagnol avec qui l'historien Liutprand
- était en rapport d'amitié, et à qui il a adressé son histoire.
- Les Bollandistes en ont induit avec vraisemblance que ces noms
- indiquent un seul et même personnage.
-
-Sur ces entrefaites, le fils et le gendre d'Othon, à qui le prince,
-suivant l'usage de ces tems, avait cédé une partie de ses états en
-apanage, se révoltèrent, et Othon eut besoin de toutes ses forces pour
-dompter les rebelles. Aussi, lorsque le député espagnol lui exposa
-l'état des choses, Othon fit toutes les concessions qu'on voulut. Le
-khalife consentit donc à recevoir le moine de Gorze. On convint du jour
-de l'audience.
-
-Le moine, pendant son séjour à Cordoue, avait vécu avec la plus grande
-simplicité. Le khalife, voulant donner de l'éclat à sa réception, lui
-fit proposer de faire ce jour-là exception à la sévérité de sa règle
-et de mettre de beaux habits; le moine répondit qu'il n'en connaissait
-pas de plus beaux que ceux de son ordre. Le prince crut qu'il manquait
-de moyens d'en acheter d'autres, et lui envoya dix livres d'argent,
-c'est-à-dire un peu plus de 7,000 fr. de notre monnaie actuelle[260];
-mais le moine distribua cet argent aux pauvres; et alors le khalife lui
-fit dire qu'il le laissait libre, s'il voulait, de venir couvert d'un
-sac, qu'il ne l'en recevrait pas moins bien.
-
- [260] Sous Charlemagne la livre était de douze onces, et la livre
- d'argent pesait environ 77 fr. 88 c. de notre monnaie actuelle,
- ce qui, vu la rareté de l'argent à cette époque et à raison d'une
- valeur répétée neuf fois, faisait 712 fr., valeur commerciale
- actuelle. Voy. l'_Essai sur les divisions territoriales de la
- Gaule_, par M. Guérard, Paris, 1832, p. 172 et 181.
-
-Au jour fixé, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes
-rangées sur deux files bordaient le passage. Ici étaient des hommes
-à pied de race slavonne, tenant une lance plantée en terre; là se
-trouvaient d'autres hommes brandissant un javelot. D'un côté étaient
-des guerriers montés sur des mules et armés à la légère; de l'autre,
-des hommes caracolant à cheval. L'ambassadeur vit surtout avec
-étonnement des Maures vêtus d'une manière bizarre, et qui faisaient
-toutes sortes de contorsions. On était alors dans l'été; et, comme
-apparemment les rues n'étaient point pavées, ces hommes excitaient sur
-leurs pas une poussière incommode. C'étaient probablement des derviches
-et des moines mahométans, qui accompagnent les troupes musulmanes, et
-qui figurent dans toutes les cérémonies publiques.
-
-A l'arrivée de l'ambassadeur devant le palais, les principaux
-dignitaires de l'état vinrent à sa rencontre. Le seuil du palais
-et l'intérieur des appartemens étaient couverts de riches tapis.
-L'ambassadeur fut introduit dans la salle où se trouvait le khalife, et
-où il se tenait seul, _comme un Dieu dans son sanctuaire_. Le prince,
-placé sur un trône, était accroupi à la manière orientale. Dès qu'il
-aperçut l'ambassadeur, il lui présenta sa main à baiser en dedans,
-ce qui était la plus grande politesse qu'il pût lui faire; ensuite
-il le fit asseoir. Après les premiers complimens d'usage, on se mit à
-parler des affaires de l'Europe. Abd-alrahman s'étendit beaucoup sur
-la puissance d'Othon, sur ses victoires et la grande considération
-qu'il s'était acquise. Néanmoins, comme il avait été instruit, par ses
-agens, de la position difficile où la révolte du fils et du gendre
-d'Othon avait mis ce prince, il ne put s'empêcher de témoigner sa
-désapprobation de la politique qui avait dirigé le roi allemand, disant
-qu'un souverain ne doit jamais se dessaisir de l'autorité. En effet,
-quelques années auparavant, un fils d'Abd-alrahman ayant fait mine de
-vouloir se frayer le chemin du trône, le père l'avait fait aussitôt
-étouffer[261].
-
- [261] Conde, _Historia_, t. I, p. 433.
-
-Enfin on en vint à l'objet principal de l'ambassade. Les auteurs
-arabes, du moins ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de
-l'établissement des Sarrazins sur les côtes de Provence et de leurs
-courses dans l'intérieur des terres, ce qui ferait croire qu'on
-n'attachait pas en Espagne une grande importance à cette colonie.
-Néanmoins Liutprand, écrivain contemporain, affirme que cette colonie
-était protégée par le khalife[262], et l'auteur de la relation dit
-positivement que l'objet de l'ambassade était de mettre un terme
-aux dévastations commises par les Sarrazins de France et d'Italie.
-Malheureusement la relation s'arrête au moment le plus intéressant, au
-milieu même d'une phrase, et l'on ne peut guère en espérer davantage;
-car le manuscrit qui la renferme est unique et paraît autographe[263].
-
- [262] Muratori, _Rerum italicarum script._, t. II, p. 425 et 462.
-
- [263] Cette relation se trouve dans les _Acta sanctorum ordinis
- sancti Benedicti_, par Mabillon, sæc. V, p. 404 et suiv.
-
-Vers l'an 960, les Sarrazins furent chassés du mont Saint-Bernard.
-L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement. Il
-paraît que les Sarrazins opposèrent une vive résistance; car c'est
-dans cette partie des Alpes que certains écrivains postérieurs, plus
-occupés des récits romanesques qui avaient cours de leur tems que de la
-fidélité historique, ont placé le théâtre des guerres de Charlemagne
-contre les Sarrazins et les exploits de Roland[264]; il paraît encore
-que saint Bernard de Menthone, qui bientôt construisit un hospice au
-haut de la montagne et qui donna son nom à la chaîne entière, ne fut
-pas étranger à ce triomphe; car les mêmes auteurs parlent du rude
-combat que le saint fut obligé de livrer aux démons et aux faux dieux
-alors maîtres de la montagne[265].
-
- [264] Voy. le recueil des _Bollandistes_, au 15 juin, _Vie de saint
- Bernard de Menthone_, p. 1076.
-
- [265] _Ibid._, p. 1077. Voy. aussi l'_Histoire de la destruction
- du paganisme en occident_, par M. A. Beugnot, Paris, 1835, 2 vol.
- in-8º, t. II, p. 344 et suiv. Faute de connaître l'occupation du
- grand Saint-Bernard par les Sarrazins, on avait jusqu'ici tout
- rapporté aux divinités du paganisme.
-
-Abd-alrahman III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis
-long-tems était associé à son autorité, lui succéda. Hakam était un
-prince pacifique et ami des lettres. Sous son règne les arts et les
-sciences furent cultivés avec le plus grand succès. L'industrie et
-l'agriculture reçurent des encouragemens et enfantèrent des merveilles.
-La férocité des premiers conquérans avait fait place à la politesse;
-il s'établit même une espèce de galanterie chez ces peuples, où les
-femmes ont toujours eu à se plaindre du rang indigne d'elles qu'elles
-occupent; et l'on vit des personnes du sexe briller à la cour et dans
-les réunions particulières par leurs grâces naturelles et les ornemens
-de leur esprit[266].
-
- [266] Conde, t. I, p. 482.
-
-Dans les commencemens de son règne, Hakam, pour gagner la confiance des
-musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrétiens de la Galice,
-des Asturies et de la Catalogne; mais les chrétiens ayant témoigné le
-désir de renouveler la paix, il s'empressa d'accéder à leur demande;
-et comme ensuite ses visirs et ses généraux lui donnaient le conseil
-de rompre le traité, disant que les bons musulmans étaient impatiens
-de signaler leur zèle pour la religion, il s'y refusa, et répondit par
-ces belles paroles de l'Alcoran: «Gardez religieusement votre parole;
-car Dieu vous en demandera compte[267].» En ce qui concerne le comte de
-Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions
-de raser les forteresses voisines de ses états, et de ne pas prendre
-parti pour les princes chrétiens avec lesquels il serait en guerre.
-
- [267] Conde, t. I, p. 464.
-
-Les Sarrazins continuaient à occuper la Provence et le Dauphiné, et
-leur aspect était encore menaçant. Souvent, dans les querelles entre
-les chefs chrétiens, la décision qu'ils prenaient était de quelque
-poids dans la balance. A cette époque, Othon, vainqueur des Hongrois
-et maître de toute l'Allemagne, cherchait à étendre son autorité en
-Italie. Béranger, roi de Lombardie, avait été obligé d'abandonner
-ses états, et le prince allemand avait forcé le pape de lui ceindre
-la couronne impériale; mais déjà la politique italienne, qui, en
-haine du joug étranger, devait plus tard amener tant de guerres et de
-révolutions, commençait à se dessiner. Le fils de Béranger, Adalbert,
-impatient de recouvrer les états de son père, alla, suivant quelques
-auteurs[268], implorer l'appui des Sarrazins du Fraxinet, et le
-pape Jean XII, le même qui avait couronné Othon, se déclara pour les
-mécontens.
-
- [268] Alberic des Trois-Fontaines, dans le recueil de Leibnitz,
- intitulé _Scriptores rerum germanicarum, accessiones_, Leipsicht,
- 1698, in-4º, t. II, p. 3 et 4.
-
-En 965, les Sarrazins furent chassés du diocèse de Grenoble. On a vu
-que les évêques de cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du
-côté de Valence. Cette année, Isarn, impatient de reprendre possession
-de son siége, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans
-de la contrée; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les
-plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier
-aurait sa part des terres conquises, à proportion de sa bravoure et
-de ses services. Après l'expulsion des Sarrazins de Grenoble et de
-la vallée du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles
-du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter
-l'origine de leur fortune à cette espèce de croisade.
-
-Isarn se hâta de rétablir l'ordre dans son diocèse qui était dans
-la plus grande confusion. En vertu de son droit de conquête, il se
-déclara le souverain de la ville et de la vallée, et ses successeurs
-se maintinrent dans une partie de ces priviléges jusqu'à la
-révolution[269].
-
- [269] Ce qui concerne l'occupation de Grenoble et de la vallée du
- Graisivaudan par les Sarrazins, était resté jusqu'ici enveloppé
- de doutes et de ténèbres. On a vu ci-devant, p. 181, un témoignage
- irrécusable de l'occupation elle-même. D'un autre côté, il existe
- dans le cartulaire de l'église de Saint-Hugues, à Grenoble, une
- charte de la fin du onzième siècle, qui commence ainsi:
-
- «Notum sit omnibus fidelibus filiis Gratianopolitanæ ecclesiæ,
- quod post destructionem paganorum, Isarnus episcopus ædificavit
- ecclesiam gratianopolitanam; et ideò quia paucos invenit
- habitatores in prædicto episcopatu, collegit nobiles, mediocres
- et pauperes ex longinquis terris, de quibus hominibus consolata
- esset gratianopolitana terra; deditque prædictus episcopus illis
- hominibus castra ad habitandum, et terras ad laborandum; in quorum
- castra sive in terras episcopus jam dictus retinuit dominationem et
- servitia, sicut utriusque partibus placuit. Habuit autem prædictus
- episcopus et successor ejus Humbertus prædictum episcopatum
- sicut proprius episcopus debet habere propriam terram et propria
- castra, per alodium, sicut terram quam abstraxerat à gente paganâ.
- Nam generatio comitum istorum, qui modo regnant per episcopatum
- gratianopolitanum, nullus inventus fuit in diebus suis, scilicet in
- diebus Isarni episcopi, qui comes vocaretur, sed totum episcopatum
- sine calumniâ prædictorum comitum prædictus episcopus in pace per
- alodium possidebat, excepto hoc quod ipse dederat ex suâ spontaneâ
- voluntate. Post istum vero episcopum successit ei Humbertus
- episcopus in gratianopolitanam ecclesiam, et habuit prædicta omnia
- in pace, etc.»
-
- Voy. Chorier, _Estat politique de la province du Dauphiné_, t. II,
- p. 69. On trouve dans le même ouvrage, t. II, p. 77, une deuxième
- charte, tirée du même cartulaire, et où il est parlé des terres
- qui furent concédées par Isarn à Rodolphe, chef de la maison
- des Aynard, en récompense de sa bravoure. Quant au cartulaire
- de Saint-Hugues, d'où ces deux chartes ont été tirées, voy. le
- _Bulletin_ de la Société de l'Histoire de France, t. II, p. 294 et
- suiv.
-
- Dans un débat qui eut lieu en 1094, entre saint Hugues, évêque de
- Grenoble, et Guy, archevêque de Vienne, au sujet de la possession
- du prieuré de Saint-Donat et d'un autre canton, il fut reconnu
- de part et d'autre que, sous Isarn, les païens, c'est-à-dire les
- Sarrazins, avaient occupé Grenoble, et que pendant tout ce tems le
- prélat avait résidé à Saint-Donat. Seulement Guy prétendait que
- c'était de l'archevêque de Vienne d'alors qu'Isarn avait reçu ce
- prieuré comme lieu d'asile, tandis que saint Hugues faisait voir
- que la donation du prieuré remontait à l'an 879, époque où Boson,
- roi de Provence, le donna à l'église de Grenoble.
-
- Ce qui, pour les modernes, avait embrouillé la question, c'est,
- d'une part, que tous les documens écrits relatifs à l'occupation
- de Grenoble par les Sarrazins, désignent ces barbares par le mot
- vague de _païens_, et que, de l'autre, l'inscription de Saint-Donat
- était restée inconnue jusqu'à ces derniers tems. De là beaucoup
- de personnes, d'ailleurs instruites, pensaient que les Sarrazins
- n'avaient pas cessé d'occuper une partie plus ou moins considérable
- du diocèse de Grenoble, depuis Charles-Martel jusqu'à l'époque
- dont nous parlons. Voy. la _Statistique du département de la
- Drôme_, par M. de Lacroix, 2e édit., Valence, 1835, in-4º, p.
- 72 et 78. D'autres personnes au contraire étaient persuadées que
- les Sarrazins n'avaient jamais mis les pieds dans le pays. Voy.
- l'_Histoire de Grenoble_, par M. Pilot, Grenoble, 1829, un vol.
- in-8º. Dom Brial qui, dans le t. XIV du recueil des _Historiens
- de France_, p. 757 et suiv., a rapporté les pièces du débat entre
- saint Hugues et Guy, archevêque de Vienne, ne s'est pas douté que,
- sous le nom de _païens_, il s'agissait des disciples de Mahomet; et
- le recueil tout entier ne renferme pas un seul mot sur l'occupation
- du diocèse de Grenoble par les mahométans.
-
-Tous ces succès annonçaient que les affaires des Sarrazins allaient
-en déclinant, et ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se
-manifestait de tous côtés d'en être tout-à-fait délivré. En 968,
-l'empereur Othon, alors retenu en Italie, annonça l'intention de se
-dévouer à une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans
-avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent
-à un nouvel attentat, pour que les peuples se décidassent à en faire
-eux-mêmes justice.
-
- [270] Witikind, dans le recueil de Meibom, _Scriptores rerum
- germanicarum_, t. I, p. 661.
-
-Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération
-universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des
-nations et des rois. C'est saint Mayeul, dont il a déjà été parlé, et
-qui était devenu abbé de Cluny, en Bourgogne. Telle était la réputation
-qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on songea un moment à le faire
-pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour satisfaire sa dévotion aux
-églises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre.
-A son retour, il s'avança par le Piémont, et résolut de rentrer dans
-son monastère par le mont Genèvre et les vallées du Dauphiné. En ce
-moment, les Sarrazins étaient établis entre Gap et Embrun, sur une
-hauteur qui domine la vallée du Drac, en face du pont d'Orcières[271].
-A l'arrivée du saint au pied de la chaîne des Alpes, un grand nombre de
-pélerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion
-favorable pour franchir le passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en
-présenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais,
-parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserré entre la rivière
-et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les
-hauteurs, lui lancent une grêle de traits. En vain les chrétiens,
-pressés de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris,
-entre autres le saint; celui-ci est même blessé à la main, en voulant
-garantir la personne d'un de ses compagnons.
-
- [271] _Pons Ursarii._ Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 126
- et 127. Le passage d'Orcières existe encore aujourd'hui. Personne
- jusqu'ici ne s'était fait une idée exacte de l'itinéraire de saint
- Mayeul; ce n'est que depuis la construction de la carte de Cassini,
- qu'on a pu étudier en détail la géographie de la France. En
- général, les cartes qui accompagnent les ouvrages des Bénédictins,
- d'ailleurs si estimables, sont défectueuses.
-
-Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant
-de pauvres pélerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au
-personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses
-moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de
-parens fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait
-abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu;
-mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance
-des terres et des biens considérables. Là-dessus les Sarrazins, qui
-voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du
-reste des prisonniers à mille livres d'argent, ce qui faisait environ
-quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En même tems
-le saint fut invité à envoyer le moine qui l'accompagnait, à Cluny,
-pour apporter la somme convenue. Ils fixèrent un terme, passé lequel
-tous les prisonniers seraient mis à mort.
-
- [272] Valeur intrinsèque, ou environ sept cent mille francs, valeur
- commerciale. Voy. ci-devant, p. 192 et le recueil de dom Bouquet,
- t. VIII, p. 239 et 240. On peut aussi consulter le recueil des
- _Bollandistes_, au 11 mai.
-
-Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par
-ces mots: «Aux seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux,
-captif et chargé de chaînes; les torrens de Bélial m'ont entouré, et
-les lacets de la mort m'ont saisi[273].» A la lecture de cette lettre,
-toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui
-se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses
-ornemens; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes pieuses
-du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut remise aux
-barbares un peu avant le terme fixé, et tous les prisonniers furent mis
-en liberté.
-
- [273] Voy. le 2e livre des rois, ch. XXII, vers. 5.
-
-Le saint, au moment où il était tombé au pouvoir des Sarrazins, avait
-essayé de les ramener à une vie moins criminelle. S'armant, dit un
-de ses biographes, du bouclier de la foi, il s'efforça de percer les
-ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver
-aux Sarrazins la vérité de la religion chrétienne, et leur représenta
-que celui qu'ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de
-la mort de l'ame, ni leur être d'aucun secours. A ces paroles, les
-barbares entrèrent en fureur, et garrottant le saint, ils l'enfermèrent
-au fond d'une caverne; mais ensuite ils s'apaisèrent, et touchés du
-calme inaltérable de leur prisonnier, ils cherchèrent à adoucir son
-sort. Quand il eut besoin de manger, un d'entre eux, après s'être lavé
-les mains, prépara un peu de pâte sur son bouclier, et la faisant
-cuire, il la lui présenta respectueusement. Un autre ayant jeté par
-terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui,
-et s'en servant pour un usage profane, ses compagnons témoignèrent
-leur improbation, disant qu'on devait avoir plus de respect pour les
-livres des prophètes. Là-dessus un auteur contemporain fait remarquer
-avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de
-l'Ancien-Testament, et qu'ils regardent Notre-Seigneur comme un grand
-prophète; mais qu'ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu'à
-Mahomet était réservé d'éclairer les hommes de la lumière qui doit les
-guider jusqu'à la fin des siècles. Le même auteur ajoute que Mahomet,
-dans l'opinion des musulmans, descendait d'Ismaël, fils d'Abraham, et
-qu'à les en croire, ce n'était pas Isaac qui était fils de l'épouse
-légitime, mais Ismaël[274].
-
- [274] On peut consulter sur l'opinion que les musulmans ont
- d'Ismaël, de Jésus-Christ et de Mahomet, nos _Monumens arabes,
- persans et turcs_, t. I et II.
-
-La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet événement causa une
-sensation extraordinaire; de toutes parts les chrétiens grands et
-petits se levèrent pour demander vengeance d'un tel attentat. Il y
-avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,
-un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois
-avait signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de
-l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois,
-en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui
-voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire,
-non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse occupée
-par les Sarrazins. Son intention était d'observer de là tous leurs
-mouvemens, et de profiter de la première occasion pour les exterminer.
-Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait voeu à Dieu, s'il
-venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa
-vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins
-essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives
-furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé par les
-Sarrazins se nommait _Petra Impia_, et s'appelle encore dans le langage
-du pays _Peyro Empio_. Peu de tems après, le chef des Sarrazins de la
-forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à la garde de la
-porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter
-l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra
-sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent
-passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le
-baptême[275].
-
- [275] Beuvon a été rangé au nombre des saints. Voy. sa vie dans le
- recueil des _Bollandistes_, au 22 mai. Le lieu où naquit le saint
- et où eurent lieu ses exploits, était resté jusqu'ici inconnu,
- et on l'avait confondu avec le Fraxinet. On n'avait pas fait
- attention qu'aux environs de Sisteron, est encore un lieu appelé
- _Fraissinie_. Les détails de localité qu'on vient de lire nous ont
- été fournis par M. de Laplane, ancien sous-préfet. M. de Laplane
- est de Sisteron même, et il a fait une étude particulière de notre
- histoire, au moyen-âge. Voy. d'ailleurs Bouche, t. I, p. 240.
-
-A la même époque, les habitans de Gap se délivrèrent de la présence
-des barbares. On lit dans l'ancien bréviaire de cette ville, que, par
-suite d'un accord fait entre un chef appelé Guillaume et les guerriers
-du pays, les Sarrazins furent attaqués dans toutes les positions qu'ils
-occupaient et exterminés. Les guerriers se réservèrent la moitié de la
-ville et des terres, et abandonnèrent l'autre moitié à l'évêque et aux
-églises[276].
-
- [276] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 44.
-
-Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être
-aussi. Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien
-transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la
-tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence[277], le même
-peut-être qui avait figuré dans l'expulsion des Sarrazins de Gap; en
-effet, cette ville dépendait alors de la Provence[278].
-
- [277] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 240.
-
- [278] La Provence elle-même faisait partie du royaume de Bourgogne;
- celui qui régnait en ce moment était Conrad, dit _le Pacifique_,
- dont il a déjà été parlé.
-
-Guillaume se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice
-et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence,
-du Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les
-Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur côté les Sarrazins, qui se
-voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, réunirent toutes
-leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrés.
-Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de Draguignan,
-dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une tour qu'on
-dit avoir été élevée en mémoire de la bataille[279]. Les Sarrazins
-ayant été battus, se réfugièrent dans le château-fort. Les chrétiens se
-mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive
-résistance; les chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin les
-barbares, étant pressés de toutes parts, sortirent du château pendant
-la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis
-avec vigueur, la plupart furent tués ou faits prisonniers, le reste mit
-bas les armes[280].
-
- [279] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42.
-
- [280] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IX, p. 127.
- Il est probable que plus d'un Sarrazin, profitant de la voie de
- la mer, s'étaient réfugiés en Espagne, en Sicile et sur les côtes
- d'Afrique. Si on en croyait d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_,
- au mot _moezz_, et Cardonne, _Histoire des Maures d'Afrique_, t.
- II, p. 82, les Sarrazins auraient été également maîtres, à cette
- époque, de l'île de Sardaigne, et, en 970, le khalife Moezz, dont
- les armées venaient de conquérir l'Égypte, aurait passé une année
- dans l'île avant de se rendre dans ses nouveaux états. Le fait
- de l'occupation de la Sardaigne par les Sarrazins a été admis par
- M. Mimaut, _Histoire de Sardaigne_, t. I, p. 93; mais ce fait est
- sans fondement, et l'historien arabe, Novayry, sur le témoignage
- duquel d'Herbelot et Cardonne s'étaient fondés, dit seulement que
- Moezz, avant de partir pour l'Égypte, passa un an dans le château
- de plaisance appelé _Sardanya_, qui était situé en Afrique, aux
- environs de Cayroan. Voyez le recueil des _Notices et extraits des
- manuscrits_, t. XII, p. 483. Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 146,
- suppose également que les Sarrazins étaient maîtres de la Sardaigne
- et même de la Corse. Il y fait apparaître un chef appelé _Musectus_
- ou _Muget_, contre lequel, suivant lui, le comte de Provence
- dirigea une expédition, de concert avec les Génois et les Pisans.
- Delbène veut parler d'un chef sarrazin d'Espagne, qui, en effet,
- envahit la Sardaigne, et contre lequel eurent à se défendre les
- Pisans; mais ce chef, que les Arabes appellent Modjahed, ne parut
- sur la scène que plus de trente ans après. Il en sera question plus
- tard.
-
-Tous les Sarrazins qui se rendirent furent épargnés. Les chrétiens
-laissèrent également la vie aux mahométans qui occupaient les villages
-voisins. Plusieurs demandèrent le baptême et se fondirent peu à peu
-dans la population; les autres restèrent serfs et attachés au service,
-soit des églises, soit des propriétaires de terres; leur race se
-conserva long-tems, comme on le verra plus tard.
-
-La prise du château de Fraxinet eut lieu vers l'an 975. Ce château
-était resté plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et
-comme c'était le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins
-dans l'intérieur de la France, l'Italie septentrionale et la Suisse,
-on doit croire qu'il s'y trouvait des richesses immenses. Tout le
-butin fut distribué aux guerriers. En même tems, comme la contrée
-située à plusieurs lieues à la ronde était entièrement dévastée, le
-comte Guillaume récompensa le zèle des chefs par le don de terres
-considérables. On cite parmi les hommes qui eurent part à ces
-distributions, Gibelin de Grimaldi, qui était d'origine génoise, et
-qui reçut les terres situées au fond du golfe de Saint-Tropès, d'où le
-golfe porte encore le nom de _Golfe de Grimaud_[281].
-
- [281] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42, a rapporté une
- charte datée de l'an 980, par laquelle Guillaume accorde à Gibelin
- de Grimaldi le golfe de Grimaud. Papon, _Histoire de Provence_, t.
- II, p. 171, a contesté l'authenticité de cette charte; mais ses
- raisonnemens contre le fait en lui-même ne nous ont point paru
- concluans.
-
-On cite encore un guerrier chrétien, qui devint seigneur de la ville
-de Castellane, dans le département actuel des Basses-Alpes. Peut-être
-l'origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de
-conquêtes particulières faites sur les lieux mêmes, par un membre
-de cette famille. Il faut faire également une mention à part de la
-délivrance de la ville de Riez, située dans le même département, et qui
-célèbre tous les ans, aux fêtes de la Pentecôte, son affranchissement,
-par des combats simulés[282].
-
- [282] Voy. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la
- France_, t. III, p. 54.
-
-On pense bien que, dans ces largesses, les églises ne furent pas
-oubliées. En effet, le clergé avait eu plus à souffrir des ravages des
-Sarrazins qu'aucune autre partie de la population; et, dans toutes les
-tentatives faites pour affranchir le pays, il s'était mis à la tête du
-mouvement. Les évêques de Fréjus, de Nice, etc., reçurent des terres
-fort étendues[283].
-
- [283] Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 425, et instrum. p. 82.
-
-Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple
-à Toulon, la foule se présenta pour occuper les terres vacantes;
-on a vu qu'il ne restait plus de traces des anciennes propriétés,
-et chacun élevait ses prétentions. Guillaume accourut d'Arles où il
-faisait habituellement sa résidence, et fit la part des bourgeois,
-des seigneurs et des églises[284]. Peu à peu les villes détruites se
-relevèrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems
-étaient restées sans communications, reprirent leurs anciennes
-relations.
-
- [284] Il nous reste à ce sujet un passage curieux d'une charte
- datée de l'année 993, qui a été publiée par dom Martenne,
- _Amplissima Collectio_, t. I, p. 349. Ce passage est relatif à une
- querelle qui s'était élevée entre Guillaume, vicomte de Marseille,
- et un seigneur appelé Pons de Fos: «Cum gens pagana fuisset è
- finibus suis, videlicet de Fraxineto, expulsa, et terra Tolonensis
- coepisset vestiri et a cultoribus coli, unusquisque secundum
- propriam virtutem rapiebat terram, transgrediens terminos ad suam
- possessionem. Quapropter illi qui potentiores videbantur esse,
- altercatione facta, impingebant se ad invicem, rapientes terram
- ad posse, videlicet Willelmus vicecomes, et Pontius de Fossis.
- Qui Pontius pergens ad comitem, dixit ei: _Domne comes, ecce
- terra soluta est a vinculo paganæ gentis; tradita est in manu tua
- donatione regis: ideo rogamus ut pergas illuc et mittas terminos
- inter oppida et castra et terram sanctuariam; nam tuæ potestatis
- est terminare et unicuique distribuere quantum tibi placitum
- fuerit_. Quod ille, ut audivit, concessit; et continuo ascendens
- in suis equis perrexit. Cumque fuisset infrà fines cathedræ villæ,
- coepit inquirere nomina montium, et concava vallium et aquarum et
- fontium.»
-
-Le dévouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa
-carrière, lui gagna l'attachement de ses sujets; et quand il mourut, la
-voix publique lui décerna le glorieux titre de _Père de la patrie_.
-
-On a vu que le château de Fraxinet fut repris par les chrétiens,
-vers l'an 975. Les Sarrazins ne possédaient plus rien sur le sol
-français[285]; et comme les chrétiens des provinces septentrionales
-de l'Espagne se maintenaient dans les conquêtes faites depuis deux
-siècles, il semblait que la cause de l'Évangile en France n'avait
-plus rien à redouter des entreprises des disciples de l'Alcoran: il
-semblait que la France n'avait plus à craindre que quelques incursions
-de pirates, dont le pays ne serait tout-à-fait débarrassé que lorsque
-les barbares auraient été poursuivis jusqu'au fond de leur repaire;
-mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son
-fils, réduit à l'état d'imbécillité, la conduite des affaires se trouva
-remise à un homme actif et vaillant, à un homme qui, faisant revivre
-les idées des premiers conquérans et y joignant les lumières d'un
-siècle plus policé, menaça le christianisme, en Espagne et dans les
-contrées voisines, d'une ruine totale. Cet homme s'appelait Mohammed,
-et il reçut de ses exploits le titre d'_Almansor_ ou de Victorieux. La
-dignité dont il était revêtu était celle de _hageb_ ou de chambellan,
-et ce titre équivalait pour lui à celui de _maire de palais_. Almansor,
-dès qu'il eut saisi le timon de l'état, se hâta de mettre ordre aux
-affaires des provinces d'Afrique, où la domination des princes de
-Cordoue avait beaucoup de peine à se maintenir; il tira de ces vastes
-contrées un grand nombre de guerriers; en même tems il fit un appel aux
-hommes robustes de l'Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems
-se plaignaient d'être laissés dans l'inaction. Une trève existait en
-ce moment entre les chrétiens et les musulmans; mais Almansor, fidèle à
-l'esprit de l'Alcoran, qui défend de sacrifier aucun de ses avantages,
-lorsqu'il s'agit de peuples d'une autre religion que l'islamisme, était
-impatient de faire sortir l'épée du fourreau.
-
- [285] En effet, après avoir conduit les Sarrazins jusqu'à
- l'extrémité des Alpes, les chroniques contemporaines, à la vérité
- très-défectueuses, les font revenir peu à peu vers les côtes d'où
- ils étaient partis. S'il était resté quelques bandes sarrazines
- dans les Alpes, on doit croire qu'elles avaient mis bas les armes
- et embrassé le christianisme, ou qu'elles avaient été réduites à
- l'état de serfs. Néanmoins Delbène, _de regno Burgundiæ_, p. 169
- et 187, suppose les Sarrazins encore établis dans les Alpes, après
- l'an 980 et même après l'an 1000, et il fait remporter sur eux
- les succès les plus merveilleux à un personnage d'origine saxonne,
- qu'il appelle Geroldus, Guillaume-Géraud ou Béraud, et dont nous
- avons déjà parlé; mais Delbène aurait dû citer à l'appui quelque
- témoignage authentique; d'ailleurs Guillaume-Géraud eût été alors
- trop jeune pour combattre les barbares. On ne peut se fier au
- témoignage de Delbène.
-
-Les musulmans d'Espagne, presque tous originaires d'Afrique et d'autres
-contrées situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la
-température rigoureuse des pays du nord; d'ailleurs, à l'exception
-de la garde particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas
-de service permanent, et ne s'engageaient que pour une campagne. En
-conséquence toutes les expéditions d'Almansor, à l'exception d'une
-seule, eurent lieu pendant l'été. Néanmoins, en vingt-sept ans,
-le nombre de ces expéditions s'éleva à cinquante-six; et, suivant
-l'expression d'un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu
-et son armée ne tourna le dos.
-
-Les musulmans étaient presque tous à cheval; se dirigeant vers les
-lieux où ils n'étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en
-état de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves,
-enlevaient ce qu'ils pouvaient emporter et détruisaient tout le reste.
-A la suite de chacune de ces expéditions, les marchés de Cordoue, de
-Séville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrétiens des deux
-sexes à vendre; et ces chrétiens étaient ensuite emmenés en Afrique,
-en Égypte et dans les autres pays mahométans. Almansor regardait ses
-efforts contre les disciples de l'Évangile comme son plus beau titre
-à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse où
-il devait être enterré. A l'issue de chaque bataille, il secouait sur
-la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il
-espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il
-serait élevé tout droit au paradis[286].
-
- [286] Maccary, man. arab., no 704, fol. 98 et suiv.
-
-Les provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon
-et de Catalogne, jusqu'aux frontières de la Gascogne et du Languedoc,
-furent tour à tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor
-porta ses armes là où jamais l'étendard musulman n'avait flotté.
-Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrétiens
-d'Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livrée aux
-flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches de l'église de
-Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la grande
-mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus
-éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches
-sur leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues;
-il est vrai que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue,
-firent reporter les cloches en Galice, sur les épaules des captifs
-musulmans[287].
-
- [287] Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 101, et no 705, fol.
- 51.
-
-C'en était fait des chrétiens d'Espagne, s'ils ne mettaient enfin un
-terme à leurs querelles particulières, et s'ils n'étaient secourus
-par leurs frères de l'autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de
-Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent
-tout esprit de discorde, et firent le serment de se dévouer à la
-cause commune. Les prêtres et les moines prirent aussi les armes, et
-demandèrent à marcher à la tête des combattans[288]; en même tems on
-fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence
-et des autres provinces de France. Une armée formidable se réunit sur
-les frontières de la Vieille-Castille; de son côté Almansor rassembla
-toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d'autre on était
-disposé à vaincre ou à périr. Les deux armées se rencontrèrent aux
-environs de Soria, près des sources du Duero. L'action fut terrible
-et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne
-voulait céder; mais les chrétiens, bardés de fer eux et leurs chevaux,
-se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue, Almansor,
-qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour
-recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses émirs
-et ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d'attaque.
-Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui
-répondit que les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts.
-Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite,
-il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours.
-On l'ensevelit avec les habits qu'il portait le jour du combat; on
-l'enterra dans la caisse qu'il avait destinée à cet usage. Son tombeau
-se voit encore dans la ville de Medina-Coeli[289].
-
- [288] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 21.
-
- [289] Almansor, tout le tems qu'il avait exercé l'autorité, avait
- su allier la gloire des armes, le goût des lettres et des arts,
- et l'amour de l'industrie et de l'agriculture. Jamais l'Espagne
- musulmane n'avait été plus prospère que sous sa domination. C'était
- l'époque où les idées chevaleresques commençaient à se développer,
- et avec elles un sentiment exalté de l'honneur, le respect pour
- le sexe faible et le courage malheureux, et d'autres idées qui
- devaient faire un singulier contraste avec les moeurs de la masse
- du peuple. Il nous paraît néanmoins que M. Viardot, dans ses
- _Scènes de moeurs arabes, en Espagne, au dixième siècle_, est allé
- trop loin en plaçant chez les Maures, dès le tems d'Almansor, la
- chevalerie avec ses institutions, telles qu'elles se développèrent
- plus tard chez les chrétiens. M. Viardot aurait dû donner la preuve
- des faits qu'il a avancés, et dont il n'est point parlé dans les
- chroniques contemporaines.
-
-On était alors en 1002. Abd-almalek, fils d'Almansor, lui succéda dans
-la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent
-les beaux jours de l'Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda
-pas à déchirer le pays; les gouvernemens se renversèrent les uns les
-autres; l'esprit de patriotisme s'affaiblit, et l'islamisme ne cessa
-plus de décliner.
-
-Au milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des
-provinces septentrionales de l'Espagne de rentrer dans le pays de leurs
-pères; mais ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n'y avait pas
-plus d'union entre la Navarre et la Galice, qu'entre ces deux états
-et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent
-lieu entre les Sarrazins, les chrétiens furent souvent appelés à y
-prendre part. Ils se décidaient d'après le plus ou moins d'avantages
-qu'on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les
-uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes figuraient dans ces tristes
-débats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livré aux environs de
-Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par les chrétiens de
-Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu fit un appel
-aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s'avancèrent à leur tour au
-centre de l'Andalousie; mais dans l'action qui eut lieu, il périt trois
-évêques, ainsi que le comte d'Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait
-auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits.
-
-La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans
-le cours de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les
-mains, ils se montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte
-que, dans la dernière bataille, les Sarrazins coupèrent la tête
-d'Ermangaud, et que leur chef, après avoir fait couvrir le crâne d'or,
-le porta comme trophée dans toutes ses guerres[290].
-
- [290] Recueil des _Historiens de France_, t. X, p. 148.
-
-Nous ne pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d'Espagne
-n'étaient plus en état de faire des invasions en France, et la France
-venait d'entrer dans une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui
-rendre sa prospérité et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes
-enfans de Charlemagne avait fait place à la vigueur naissante de la
-race de Hugues-Capet. D'un autre côté, les Normands avaient embrassé
-le christianisme, et, fixés dans le riche pays auquel ils ont donné
-leur nom, ils trouvaient plus d'avantage à cultiver les terres qu'à
-les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les bords
-du Danube. Bientôt l'Europe chrétienne ne forma plus qu'une espèce de
-vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur
-rôle inévitable; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui
-devait la placer à la tête de la civilisation[291].
-
- [291] On a vu qu'à partir de l'an 950, l'excès du mal avait
- amené une amélioration. Il est certain que le besoin de la
- défense mutuelle et le sentiment de la dignité humaine avaient
- rendu quelque énergie aux esprits. C'est alors que commencent à
- se répandre dans toute la France et les contrées voisines, les
- associations des citoyens entre eux et les franchises municipales.
- Alors aussi paraissent sur la scène les républiques d'Italie, et
- celles de Marseille et d'Arles.
-
-Néanmoins les côtes du midi de la France et de l'Italie continuèrent
-à souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d'Espagne
-avaient fait une descente aux environs d'Antibes, et emmené entre
-autres infortunés plusieurs religieux. En 1019, d'autres Sarrazins
-espagnols abordèrent de nuit devant la ville de Narbonne, espérant,
-dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de
-quelques devins. Ils essayèrent de forcer l'entrée de la cité; mais
-les habitans, guidés par le clergé, firent une communion générale;
-et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux
-qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent
-vendus comme esclaves. Vingt d'entre eux, qui étaient d'une grandeur
-colossale, furent envoyés à l'abbaye de Saint-Martial, à Limoges.
-L'abbé en retint deux qui furent employés au service de l'abbaye, et
-distribua les autres à divers personnages étrangers qui se trouvaient
-alors à Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces
-prisonniers n'était pas sarrazin, c'est-à-dire arabe, et qu'en parlant
-ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l'île de
-Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des
-ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares;
-une partie de ses moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé
-de Saint-Victor, à Marseille, se rendit dans la Péninsule pour les
-délivrer[293].
-
- [292] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 153.
-
- [293] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493.
-
-Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était
-l'effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en
-Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs
-et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti
-de se confier à la mer et d'aller tenter la fortune sur les côtes
-chrétiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent
-principalement un homme appelé Modjahed, qui s'était emparé de Denia et
-des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de _Muget_ ou _Musectus_,
-devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des côtes de Pise
-et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les soldats de
-Modjahed, qu'à l'exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient
-des carquois d'or ou d'argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates
-ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en quelque
-sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l'abbaye de
-Cluny[294].
-
- [294] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 590, 591 et 595, et
- le recueil de dom Bouquet, t. X, p. 52 et 156. Ce qui concerne
- ce personnage est rapporté inexactement par M. Mimaut, _Histoire
- de Sardaigne_, t. I, p. 93 et suiv. On a d'ailleurs de la peine
- à en concilier certains détails, avec ce qui est raconté par les
- écrivains italiens. Voy. la _Storia di Sardegna_, par M. Manno,
- Turin, 1826, t. II, p. 168 et suiv.
-
-Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu'au
-grand développement de la marine française, et ne devaient tout-à-fait
-cesser qu'à la glorieuse conquête d'Alger. Les côtes de Provence et de
-Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d'où
-ils pouvaient diriger leurs courses dans l'intérieur des terres. La
-ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, était restée ensevelie sous
-ses ruines; mais le port était si souvent visité par les barbares,
-qu'il avait reçu le nom de _Port Sarrazin_. Cet état de choses cessa
-vers l'an 1040, époque où l'évêque Arnaud fit reconstruire la ville, et
-donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s'abattit
-de nouveau pour ne plus se relever, les mêmes circonstances durent se
-renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprès de laquelle
-sont quelques constructions qu'on a cru sarrazines, ainsi que les
-environs de Hyères, etc.[295].
-
- [295] Sur Maguelone, voy. le recueil des _Historiens des
- Gaules_, t. XI, p. 454, et les _Monumens de quelques anciens
- diocèses de Bas-Languedoc, expliqués dans leur histoire et leur
- architecture_, par MM. Renouvier et Thomassy; Montpellier, 1836,
- in-fol. Sur le Martigues, voyez la _Statistique du département des
- Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 475. M. Toulousan, un des auteurs de
- ce bel ouvrage, a trouvé dans les archives du Martigues la mention
- du séjour des Sarrazins dans le pays; il en est aussi parlé, ajoute
- M. Toulousan, dans les archives de Fos et de Berre. A l'égard
- de Hyères, voy. la _Promenade pittoresque et statistique dans le
- département du Var_, par M. Alphonse Denys, Toulon, 1834, in-folio.
- Cet ouvrage, accompagné de lithographies et qui n'est pas encore
- achevé, est destiné à faire, pour le département du Var, ce que les
- belles publications de MM. le baron Taylor, de Cailleux et Charles
- Nodier, ont fait pour la Normandie, l'Auvergne, etc.
-
-Cependant, à partir du milieu du onzième siècle, les incursions des
-Sarrazins commencèrent à être moins fréquentes. En 961, l'île de Crête
-était retombée au pouvoir des Grecs. Vers l'an 1050, les Sarrazins
-furent chassés de l'Italie méridionale par une poignée de guerriers
-normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrétiens de
-Sicile firent même des descentes sur les côtes d'Afrique, et y virent
-long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d'une part, les chrétiens
-du nord de l'Espagne, malgré leurs cruelles discordes, envahirent
-successivement les villes de Tolède, Cordoue, Séville, etc.; de
-l'autre, les innombrables armées des croisés obligèrent les musulmans
-d'Asie et d'Afrique à se tenir sur leur propre territoire.
-
-A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et
-dans la partie sud-ouest de l'Europe. Déjà en 960, l'écrivain arabe,
-Ibn-Haucal, représentait les musulmans d'Espagne comme un peuple mou
-et léger. Ibn-Sayd, écrivain du douzième siècle, fait à ces musulmans
-les mêmes reproches, et s'étonne que les chrétiens ne les eussent pas
-encore entièrement chassés de la Péninsule[296]. On se fera une idée
-exacte de la disposition d'esprit où étaient les musulmans, et de
-l'opinion qui leur était restée des peuples chrétiens avec lesquels ils
-avaient été si long-tems en guerre, par les deux faits suivans:
-
-Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conquérant de
-l'Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s'empressa de recevoir un
-homme qui s'était illustré par des exploits si merveilleux, et qu'il
-l'interrogea au sujet des divers peuples qu'il avait rencontrés sur
-son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux étaient
-le nombre et la vigueur, le courage et la fermeté[297]. Il n'est pas
-possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, supposé qu'il se
-soit avancé jusque dans le Languedoc, comme l'affirment les Arabes, il
-n'eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors maîtres du pays.
-Néanmoins ces mots nous offrent l'expression fidèle de la manière
-de voir des musulmans d'Espagne, depuis qu'ils eurent occasion de se
-mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne,
-soit avec les Français, que l'enthousiasme religieux et l'amour de
-la gloire entraînèrent plus tard de l'autre côté des Pyrénées, pour y
-faire refleurir les lois de l'Évangile.
-
- [296] Man. arab. de la Biblioth. roy., no 704, fol. 58 recto.
-
- [297] Voy. le _Traité de la guerre à faire aux infidèles_, volume
- arabe imprimé au Caire, p. 232. Conde, citant ce même passage, fait
- dire de plus à Moussa, sans doute d'après quelque autre auteur
- arabe, que les Francs une fois en déroute étaient faibles et
- timides.
-
-Le second fait qui conduit à la même conclusion, c'est la description
-que font les auteurs arabes d'une statue érigée dans la ville de
-Narbonne, le bras levé, avec cette inscription: «O enfans d'Ismaël,
-n'allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez
-exterminés[298].»
-
- [298] Man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, no 596, fol. 37;
- et Maccary, no 704, fol. 73, recto.
-
-D'après quelques auteurs musulmans, les Français étant exclus d'avance
-du paradis, Dieu a voulu les dédommager en ce monde par le don de
-pays riches et fertiles, où le figuier, le châtaignier, le pistachier
-étalent leurs fruits savoureux[299].
-
- [299] Maccary, no 704, fol. 45 recto.
-
-
-
-
-QUATRIÈME PARTIE.
-
-CARACTÈRE GÉNÉRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSÉQUENCES QUI EN
-FURENT LA SUITE.
-
-
-Ici nous considérerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur
-ensemble, et nous ferons connaître un certain ordre de faits dont nous
-n'avions pas encore eu occasion de parler.
-
-Et d'abord nous parlerons des différens peuples qui prirent part à ces
-sanglantes invasions.
-
-L'impulsion première ayant été donnée par les Arabes, et toutes les
-expéditions un peu considérables se faisant au nom de chefs appartenant
-à cette nation, le nom arabe a naturellement dominé. Ce sont les Arabes
-que les écrivains chrétiens contemporains ont voulu désigner par le nom
-de _Sarrazins_.
-
-Le mot _sarrazin_ ayant toujours été inconnu aux Arabes eux-mêmes,
-quelle est l'origine de cette dénomination? Le mot _sarrazin_ dérivé
-du latin _saracenus_, lequel à son tour provenait du grec _sarakenos_,
-se montre pour la première fois dans les écrivains des premiers
-siècles de notre ère[300]. Il sert à désigner les Arabes Bédouins, qui
-occupaient l'Arabie Pétrée et les contrées situées entre l'Euphrate et
-le Tigre, et qui, placés entre la Syrie et la Perse, entre les Romains
-et les Parthes, s'attachaient tantôt à un parti, tantôt à un autre,
-et faisaient souvent pencher la victoire. On a écrit un grand nombre
-d'opinions sur l'origine de ce nom; mais aucune ne se présente d'une
-manière tout-à-fait plausible; celle qui a réuni le plus de suffrages
-fait dériver le mot _sarrazin_ de l'arabe _scharky_ ou oriental. En
-effet, les Arabes nomades de la Mésopotamie et de l'Arabie Pétrée
-bornaient à l'orient l'empire romain. Un écrivain grec, qui pénétra
-en Arabie dans le sixième siècle de notre ère, parlant des divers
-peuples qu'il avait eu occasion de rencontrer, a soin de distinguer les
-Homérites ou habitans de l'Yemen des Sarrazins proprement dits[301].
-Quant à l'opinion des chrétiens du moyen-âge qui, d'après l'autorité de
-saint Jérôme[302], faisaient dériver le mot _sarrazin_ de Sara, épouse
-d'Abraham, il n'est pas besoin de s'y arrêter. Les Arabes n'ont jamais
-rien eu de commun avec Sara, mère d'Isaac.
-
- [300] Voy. la Notice publiée par M. le marquis de Fortia d'Urban, à
- la suite du mémoire de M. Oelsner sur les _effets de la religion de
- Mohammed_, Paris, 1810.
-
- [301] Comparez Pococke, _Specimen historiæ Arabum_, p. 33 et
- suiv., et Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 18 et
- 19. On pourrait donner une autre explication du mot _sarrazin_.
- Nous avons dit que c'est vers les commencemens de notre ère que
- ce nom fut d'abord mis en usage. D'un autre côté, Ptolémée, dans
- sa _Géographie_, cite un peuple appelé _Machurèbe_, comme occupant
- la province actuelle d'Alger. Voyez le _Voyage_ de Shaw, p. 84, et
- les extraits placés à la fin de l'ouvrage, p. 23; voy. aussi Pline
- le naturaliste, liv. V, no 2. S'il était vrai qu'à la même époque,
- ainsi que l'assurent certains auteurs, plusieurs tribus arabes
- se fussent retirées dans l'Afrique occidentale, ne pourrait-on
- pas voir dans le mot _machurèbe_ l'équivalent du mot arabe actuel
- _magharibé_ (au singulier _maghraby_) signifiant _occidentaux_,
- et étant encore employé dans ce sens par les Arabes de tous les
- pays? et le mot _scharakyoun_ ou _orientaux_ n'aurait-il pas servi
- à désigner les Arabes demeurés fidèles à leur première patrie?
- mais alors pourquoi cette distinction entre les Sarrazins et les
- Homérites? Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer
- que d'après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc.,
- la partie de l'Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès
- avant notre ère, comme elle l'est encore de nos jours, habitée par
- des tribus arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait
- donc également possible que la dénomination d'_orientaux_ eût
- servi à distinguer les nomades restés dans la presqu'île, de ceux
- qui avaient traversé la mer Rouge. Encore aujourd'hui que l'Égypte
- est occupée par les Arabes, la contrée située à l'orient du Delta
- est nommée _scharkyé_ ou orientale, et la partie comprise dans le
- Delta, _gharbyé_ ou occidentale. C'est ainsi que les Goths, dès
- avant leur départ des pays qu'ils occupaient au nord de l'Europe,
- s'étaient divisés en _Ostrogoths_ ou Goths de l'est, et _Visigoths_
- ou Goths de l'ouest; mais la difficulté qui résulte du passage de
- Nonnosus existe toujours.
-
- [302] Voy. le _Glossaire_ de la basse latinité de Ducange, au mot
- _saraceni_.
-
-Les Arabes sont encore nommés par les écrivains chrétiens du moyen-âge
-_Ismaélites_, c'est-à-dire fils d'Ismaël. C'est une descendance que
-les Arabes admettent, du moins pour un certain nombre de leurs tribus,
-notamment celle à laquelle appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par
-tous leurs auteurs et ne paraît pas susceptible de doute. Seulement,
-comme on l'a déjà remarqué, les Arabes n'avouent pas qu'Ismaël fût fils
-d'une esclave, et qu'Isaac eût la moindre supériorité sur lui. D'abord,
-dans l'opinion des musulmans, il n'y a pas de différence entre le fils
-d'une esclave et le fils d'une femme libre; si le père est libre, il
-suffit que le père reconnaisse son enfant pour que celui-ci le soit
-aussi. D'ailleurs, les mahométans mettent sur le compte d'Ismaël tout
-ce que la Bible raconte au sujet d'Isaac.
-
-Par une suite de la même idée, les auteurs chrétiens du moyen-âge
-donnent aux Arabes le titre d'_agareni_, c'est-à-dire de descendans
-d'Agar. Dans leur pensée ce titre a quelque chose d'humiliant, par
-suite de l'état d'infériorité où les chrétiens placent les personnes
-réduites à l'esclavage. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que cette
-dénomination est inconnue aux Arabes eux-mêmes.
-
-
-Après les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux
-expéditions des Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples
-d'Afrique, vulgairement appelés Berbers. On entend par Berbers les
-nations indigènes du mont Atlas et des contrées voisines, depuis
-les oasis de l'Égypte jusqu'à l'océan Atlantique, depuis la mer
-Méditerranée jusqu'aux pays des Nègres. On les distingue à leur teint
-olivâtre, leur nez droit, leurs lèvres minces, leur visage arrondi.
-On croit que ces peuples précédèrent en Afrique l'établissement des
-Tyriens à Carthage, et même l'émigration de certaines peuplades du
-pays de Chanaan, du tems de Josué et de David. Jamais ces peuples
-ne furent entièrement asservis; à l'abri de leurs montagnes, ils ont
-conservé leur nationalité et leurs usages. Les Grecs et les Romains
-les désignèrent par le nom général de _Barbares_, d'où probablement
-s'est formé le nom de _Berber_[303]. Pour les Berbers, ils s'appellent
-eux-mêmes _amazyghs_ ou nobles, mot qui paraît répondre aux _mazyces_
-des Grecs et des Romains[304].
-
-Ni l'une ni l'autre de ces dénominations n'a été connue des auteurs
-chrétiens du moyen-âge. Les Berbers et les Africains en général, y
-compris les restes des populations carthaginoise, romaine et vandale,
-sont confondus sous la désignation générale de _Mauri_ ou Maures,
-_Afri_ ou Africains, _Poeni_ ou Carthaginois, _fusci_ ou basanés[305],
-etc.
-
- [303] _Mémoire géographique sur la partie orientale de la
- Barbarie_, par M. le comte Castiglioni. Milan, 1826, p. 84.
-
- [304] _Nouveaux Mémoires de l'Académie des inscriptions_, t. XII.
- Mémoire de M. Saint-Martin, p. 190 et suiv.
-
- [305] Il y avait encore, parmi les envahisseurs, des renégats
- et des aventuriers de toutes les provinces de l'empire grec.
- Ces derniers sont appelés par les écrivains arabes _Roumy_, par
- altération du mot _romain_, titre que se donnaient les indignes
- héritiers des conquêtes des Scipion et des Paul-Emile.
-
-
-Entre les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France,
-il y avait des peuples d'origine germaine et slave. On sait qu'à
-la suite de la grande migration des peuples, dans les quatrième et
-cinquième siècles de notre ère, les Slaves qui habitaient primitivement
-les contrées situées au nord de la mer Noire et du Danube, s'avancèrent
-peu à peu vers le centre et le midi de l'Europe, et occupèrent, sous
-les divers noms d'Esclavons, de Croates, de Serbes, de Moraves, de
-Bohêmes, les contrées appelées plus tard la Pologne, la Bohême, la
-Servie, la Dalmatie et même une partie de la Grèce. Les Slaves, à
-mesure qu'ils s'avancèrent, eurent à combattre les peuples dont ils
-voulaient soumettre le territoire, particulièrement les Saxons, les
-Huns, etc.; de plus, les uns et les autres se trouvèrent en état
-d'hostilité avec Charles-Martel, Pepin, Charlemagne et les enfans de
-Charlemagne, dont les domaines étaient continuellement menacés par ces
-hordes sauvages. Ces guerres terribles ne cessèrent que lorsque les
-peuples de la Germanie, soit Germains, soit Slaves, eurent embrassé
-le christianisme. Or, il a de tout tems été admis dans le droit public
-des barbares de disposer des prisonniers comme d'un vil bétail. Tacite
-raconte que, de son tems, les peuples qui habitaient la Hollande
-actuelle étaient dans l'usage de vendre leurs prisonniers, et que ces
-prisonniers se répandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme
-esclaves, dans toutes les provinces de l'empire romain[306]. Cette
-coutume inhumaine s'établit en France et dans les contrées voisines. Le
-commerce d'esclaves y était devenu un genre d'industrie autorisé, et il
-ne cessa qu'après que les Germains, les Slaves et les autres barbares
-du nord eurent pris place dans la grande famille chrétienne[307].
-
- [306] _Vie d'Agricola_, ch. 28.
-
- [307] Comparez deux lettres d'Alcuin, dans le recueil de dom
- Bouquet, t. V, p. 609 et 610, la géographie d'Ibn-Haucal, man.
- arab. de la Biblioth. roy., p. 57, et Maccary, man. arab., no 704,
- fol. 46 verso. Voy. aussi M. d'Ohsson, _Peuples du Caucase_, Paris,
- 1828, p. 86; et M. Pardessus, _Lois maritimes_, t. I, introduction,
- p. LXXIX et LXXX.
-
-Ce commerce prit surtout de l'extension après que la Syrie, l'Égypte,
-l'Afrique et l'Espagne furent tombées au pouvoir des Sarrazins. L'on
-sait que, de tout tems, l'esclavage a subsisté chez les Arabes, et
-que, parmi ce peuple, les travaux les plus pénibles, particulièrement
-les travaux mécaniques et ceux de l'agriculture, sont mis à la charge
-d'hommes privés de leur liberté. A la vérité, d'après la législation
-musulmane, l'esclavage ne laisse après lui aucune marque d'infériorité,
-et l'esclave qui fait preuve de capacité ou que la fortune favorise
-parvient aux mêmes emplois que l'homme libre. L'usage de vendre aux
-Sarrazins des captifs et des enfans de l'un et de l'autre sexe se
-propagea de très-bonne heure.
-
-Les marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur
-les côtes d'Allemagne, à l'embouchure du Rhin, de l'Elbe et d'autres
-rivières. On en trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[308],
-ainsi que sur les côtes de la mer Noire, où, jusqu'à ces derniers
-tems, les peuples de la Circassie et de la Géorgie ont été dans l'usage
-de donner leurs enfans en échange des objets qui leur manquaient. Un
-marché pour ces derniers existait à Constantinople. Enfin il arrivait
-un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu'ils provinssent des
-guerres entre les Français et les nations du nord, soit qu'ils eussent
-été achetés par des spéculateurs.
-
- [308] Au sujet des descentes des Sarrazins sur les côtes de la mer
- Adriatique, voy. Constantin Porphyrogenète, _De administratione
- imperii_, dans Banduri, _Imperium orientale_, t. I, p. 88 et suiv.,
- et p. 131.
-
-Bientôt même les Sarrazins, par une suite de l'esprit de jalousie
-inné chez les peuples du midi, commencèrent à mutiler une partie des
-esclaves en bas-âge, afin de les rendre propres à certains emplois
-dans les sérails et les harems des princes et des hommes riches.
-Cet usage ne tarda pas à donner naissance en France à un nouveau
-genre d'industrie. Au dixième siècle, il s'était formé à Verdun en
-Lorraine une espèce de grande manufacture d'eunuques; et les enfans
-qui survivaient à cette cruelle opération étaient envoyés en Espagne,
-où les grands les achetaient fort cher[309]. Ce commerce d'eunuques
-était devenu si commun, qu'on faisait présent d'un être ainsi dégradé,
-comme on offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un écrivain arabe
-rapporte qu'en 966, les seigneurs français de la Catalogne, voulant
-se rendre favorable le khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres
-présens vingt jeunes Slavons faits eunuques[310].
-
- [309] Comparez Liutprand, dans le recueil de Muratori, _Rerum
- italicarum scriptores_, t. II, part. I, p. 470, et Ibn-Haucal, man.
- arab., p. 57. Voy. aussi Deguignes, _Mémoires de l'Académie des
- inscriptions_, t. XXXVII, p. 485.
-
- [310] Voy. Maccary, no 704, fol. 94 verso. Les autres présens
- consistaient dans vingt quintaux de martre zibeline, cinq quintaux
- d'étain et des armes.
-
-Les auteurs arabes attribuent à tous les esclaves germains et slavons
-une origine slave, et les appellent du nom général de _saclabi_, terme
-d'où est probablement dérivé notre mot _esclave_[311]. Une grande
-partie de la garde des émirs et des khalifes de Cordoue se composait de
-saclabis. Il y avait encore beaucoup de saclabis mêlés aux Sarrazins
-de Sicile, notamment à Palerme, où un quartier particulier portait
-leur nom. On en remarquait également en Afrique, en Syrie[312]; et
-dans toutes ces contrées, les saclabis étaient quelquefois investis
-des fonctions les plus importantes. C'est ainsi qu'il faut expliquer
-les nombreux passages des chroniques arabes, où il est fait mention des
-saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles.
-
- [311] Charmoy, _Mémoire sur la relation de Massoudi_, dans le t.
- II, des _Mém. de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, 1835, p. 370 et
- suiv.
-
- [312] Ibn Haucal, man. arab. de la Bibliothèque royale, p. 57 et
- 62. Charmoy, Mémoire déjà cité.
-
-
-Les Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un
-grand nombre de payens du nord de l'Europe, mais, on est honteux de le
-dire, beaucoup d'hommes nés au sein du christianisme, en Italie et en
-France. Les juifs, spéculant sur la misère des peuples, se faisaient
-vendre des enfans de l'un et de l'autre sexe, et les conduisaient
-dans les ports de mer; là, des navires grecs et vénitiens venaient
-les chercher, pour les transporter chez les Sarrazins. Ce scandaleux
-trafic, proscrit par l'autorité ecclésiastique et l'autorité civile,
-se faisait jusque dans la capitale du monde chrétien. En 750, le pape
-Zacharie fut obligé de racheter des mains des Vénitiens un grand nombre
-d'enfans des deux sexes, qui allaient être emmenés de Rome[313]. Le
-successeur de Zacharie, en 778, prit le parti de livrer aux flammes,
-à Civitta-Vecchia, plusieurs bâtimens grecs qui étaient venus dans ce
-port pour le même genre de commerce[314].
-
- [313] Anastase le bibliothécaire, dans le grand recueil de
- Muratori, t. III, part. I, p. 164.
-
- [314] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 557. Ce commerce
- avait encore lieu, quoique secrètement, au treizième siècle. Voy.
- l'_Histoire des Croisades_ de M. Michaud, 4e édit., t. III, p. 610
- et 613.
-
-Aux chrétiens achetés comme esclaves, qui étaient admis dans les
-bandes sarrazines, il faut joindre les captifs de tout âge et de
-toute condition qui tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse
-aux hommes était chez les Sarrazins un des grands objets de leurs
-invasions; à la suite de chaque expédition, les marchés des principales
-villes de l'Espagne et de l'Afrique regorgeaient de chrétiens à vendre.
-Les captifs surpris en bas-âge et séparés de leurs parens étaient
-élevés dans la religion et le langage des vainqueurs; s'ils faisaient
-de la résistance, le magistrat avait le droit de les contraindre.
-Une grande partie de ces enfans devenaient ensuite soldats. Quant aux
-chrétiens qui étaient enlevés à l'état adulte, on ne les forçait pas
-toujours à embrasser l'islamisme, car Mahomet a dit: «Ne faites pas
-violence aux hommes, à cause de leur foi.» Mais plusieurs ne laissaient
-pas de prendre du service dans les bandes sarrazines.
-
-Il faut également joindre à ces indignes chrétiens quelques habitans
-des pays mêmes qui étaient victimes de ces courses dévastatrices.
-Lorsque les Arabes et les Berbers entrèrent en Espagne, ils furent
-aidés par beaucoup de chrétiens du pays, et par les juifs alors
-très-nombreux dans la Péninsule. Comme ils n'avaient pas des troupes
-suffisantes pour occuper les places fortes, ils confiaient en partie
-aux juifs la garde des villes dont ils voulaient s'assurer la fidélité.
-Dans leurs invasions en France et au sein des contrées voisines, ils
-eurent également pour auxiliaires les hommes sans foi et sans patrie,
-qui sont toujours prêts à profiter des malheurs publics pour s'élever.
-On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d'autres personnages
-notables prirent aux succès des Sarrazins. Si les grands étaient aussi
-peu délicats, quels devaient être les petits? On ne peut douter que,
-dans les invasions et l'établissement des Sarrazins en Dauphiné, en
-Piémont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne fût
-d'intelligence avec eux et n'eût part à leurs rapines. Les écrivains
-contemporains ne le disent pas expressément; ils se contentent de se
-plaindre de la cupidité et de la perfidie de certains chrétiens, de
-leur manque de foi; mais comment expliquer autrement la facilité que
-les barbares eurent à envahir ces âpres contrées et à s'y maintenir?
-comment leurs bandes placées à de si grandes distances les unes
-des autres, à une époque surtout où les communications étaient si
-difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble? Les envahisseurs,
-bien que parlant une langue à part et professant des croyances toutes
-différentes, avaient fini par se mêler avec le reste de la population.
-L'on en a vu un exemple[315] dans ce que le chroniqueur de l'abbaye
-de Novalèse rapporte au sujet de son oncle, qui tomba au pouvoir des
-Sarrazins. Un combat est livré aux environs de Verceil; les Sarrazins
-sont vainqueurs et entrent paisiblement dans la ville avec leurs
-prisonniers; les prisonniers sont exposés dans les rues; chaque passant
-est libre de les examiner et d'en offrir un prix. Pendant ce tems,
-les parens et les amis de ces infortunés vont chez l'évêque, chez les
-notables; c'est comme de nos jours, lorsqu'un marchand arrive dans une
-ville pour y vendre ses marchandises.
-
- [315] Page 170.
-
-
-Nous allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de
-la France, lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contrées. On
-lit dans une vie de saint Théodard, archevêque de Narbonne[316],
-que, lors de la première entrée des Sarrazins dans le Languedoc,
-les juifs se déclarèrent pour eux et leur ouvrirent les portes de la
-ville de Toulouse. L'auteur ajoute que Charlemagne, pour punir cette
-trahison, ordonna que chaque année, aux trois principales fêtes, un
-juif de Toulouse serait souffleté publiquement devant la porte de la
-cathédrale. L'usage du soufflet n'est que trop certain[317]. Mais il
-n'en est pas de même de la trahison des juifs; car les Sarrazins, comme
-on l'a vu, ne sont jamais entrés dans Toulouse; peut-être l'auteur
-a-t-il voulu parler de l'occupation de la capitale du Languedoc par
-les Normands, en 850, occupation à laquelle il serait possible que les
-juifs eussent contribué, comme ils avaient contribué, quelques années
-auparavant, à l'entrée des mêmes barbares dans la ville de Bordeaux.
-
- [316] Saint Théodard vivait vers l'an 880; mais sa vie a été écrite
- beaucoup plus tard. Voy. le recueil des Bollandistes, au 1er mai.
-
- [317] Il fut plus tard commué en une somme d'argent, que les juifs
- payaient chaque année à diverses églises de Toulouse.
-
-
-Si des races nous passons au langage et à la religion des envahisseurs,
-nous y remarquerons la même diversité. Une partie seulement parlait
-la langue arabe; le reste faisait usage du berber ou de tout autre
-idiome[318]. On se rappelle que les Sarrazins qui, en 1019, firent une
-tentative contre Narbonne, ne parlaient pas arabe.
-
- [318] L'auteur arabe, Ibn-Alcouthya, au fol. 13 verso, fait mention
- d'un corps de troupes berbères, qui parlaient le berber.
-
-Il n'y avait également qu'une partie des agresseurs qui professassent
-la religion musulmane; les autres étaient juifs, payens et même
-chrétiens. On a vu que la bande qui, vers l'an 730, envahit le
-Velay, était probablement idolâtre[319]. Nous avons peu de détails
-au sujet du culte pratiqué par les Berbers, qui prirent tant de part
-aux conquêtes faites par les Sarrazins en Espagne et en France. On
-sait seulement que plusieurs de leurs tribus étaient chrétiennes et
-juives; d'autres adoraient le feu et les astres, ou étaient adonnées au
-culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades
-de l'Atlas, remonte à une haute antiquité. Des médailles du roi de
-Numidie, Bocchus, présentent les mêmes emblêmes que certains monumens
-de l'ancienne Perse[320], et l'on se rappelle à cette occasion le
-témoignage de Salluste qui, d'après des livres puniques, affirme qu'à
-une époque extrêmement reculée, une troupe d'aventuriers composée en
-grande partie de Mèdes et de Perses, vint s'établir en Afrique[321].
-Les écrivains arabes accusent aussi les tribus berbères qui n'avaient
-pas encore embrassé l'islamisme, de rendre un culte au feu et aux
-astres[322]; d'ailleurs ils leur donnent le titre de _Sabéens_, mot qui
-s'applique ordinairement aux adorateurs des astres. Enfin l'idolâtrie
-proprement dite n'était pas inconnue parmi les tribus de l'Atlas.
-Un écrivain latin du sixième siècle de notre ère, nous fournit des
-détails précieux sur les pratiques religieuses mises en usage en
-Afrique, antérieurement à la conquête arabe[323]. C'est ce qui fait
-que les écrivains arabes comprennent les tribus berbères qui n'étaient
-pas encore soumises à l'Alcoran, sous la dénomination générale de
-_Madjous_, mot qu'ils appliquent aussi aux nations payennes du nord,
-notamment aux Normands. Ce ne fut que long-tems après la conquête de
-l'Afrique par les musulmans, que les tribus berbères embrassèrent en
-masse l'islamisme[324].
-
- [319] Ci-devant, p. 28.
-
- [320] Mionnet, _Description de médailles antiques_, t. VI, p. 597.
-
- [321] Voy. les _Nouveaux Mémoires de l'Académie des Inscriptions_,
- t. XII, p. 181 et suiv., mémoire de M. Saint-Martin.
-
- [322] Comparez l'extrait d'Ibn-Khaldoun, publié dans le _Nouveau
- Journal Asiatique_, t. II, p. 131, et la _Relation_ de Léon
- l'Africain.
-
- [323] Corippus, _Joannidos seu de bellis Libycis_, édition de
- Mazzucchelli, Milan, 1820, in-4º. Consultez l'index aux mots
- _gurzil_, _mastiman_, _ammon_, _apollin_, etc.; voy. aussi pour les
- pratiques païennes qui se maintinrent en Afrique, après la conquête
- musulmane, le recueil des _Notices et extraits des manuscrits_, t.
- XII, p. 639.
-
- [324] Voy. l'_Histoire d'Afrique_, par Cartas, traduite de l'arabe
- en portugais, par le P. Santo Antonio Moura, sous le titre de
- _Historia dos soberanos mohametanos que reinarao na Mauritania_,
- Lisbonne, 1828, p. 19.
-
-Les auteurs chrétiens du moyen-âge enveloppent toutes les classes des
-envahisseurs sous l'épithète vague de _payens_. Ce n'est pas que les
-chrétiens instruits ne sussent dès lors, que rien n'est plus éloigné du
-polythéisme et de l'idolâtrie que l'islamisme; en effet, les musulmans
-n'admettent qu'un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, et, dans
-leur horreur pour les pratiques du paganisme, ils s'interdisent, à
-l'exemple des juifs, toute représentation d'être animé; mais il n'en
-était pas de même d'une partie des peuples qui s'étaient joints aux
-conquérans; d'ailleurs, dans l'opinion du vulgaire, le respect des
-musulmans pour le fondateur de leur religion, avait dégénéré dans une
-espèce d'idolâtrie. Enfin, l'on sait qu'au moyen-âge les épithètes
-d'_idolâtres_ et surtout de _payens_ s'appliquaient indistinctement aux
-peuples qui ne professaient pas le christianisme.
-
-On lit dans la prétendue chronique de l'archevêque Turpin[325], qu'en
-Espagne, sur les bords de la mer, s'élevait au haut d'une immense
-colonne une statue en bronze, fabriquée par Mahomet lui-même, et à
-laquelle les musulmans rendaient hommage. Philoméne, dans son histoire
-romanesque de la conquête du Languedoc par Charlemagne[326], fait
-mention d'une statue de Mahomet, en vermeil, que les musulmans de
-Narbonne, à l'époque où ils occupaient encore cette ville, avaient
-érigée dans une espèce de chapelle, et qu'ils regardaient comme le plus
-ferme soutien de leur autorité. D'un autre côté, il est parlé dans le
-_jeu de Saint-Nicolas_, espèce de pièce de théâtre qui eut beaucoup
-de cours dans le moyen-âge[327], d'un prince musulman d'Afrique, dont
-les hommages s'adressaient à une idole appelée _Tervagant_, et qui
-recouvrait les joues de l'idole de feuilles d'or, lorsqu'il en avait
-obtenu quelque grâce signalée. Enfin, d'après un poème français relatif
-aux exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix
-d'une grotte pour servir de temple à leurs dieux; dans la grotte
-étaient des statues en or, tenant un sceptre à la main, et portant
-une couronne sur la tête. C'est là que les Sarrazins se rassemblaient,
-quand ils voulaient se rendre le ciel favorable[328].
-
- [325] Edition de M. Ciampi, p. 10.
-
- [326] Edition de M. Ciampi, p. 78.
-
- [327] Legrand d'Aussy avait donné un extrait de cette pièce dans le
- t. Ier de ses _Fabliaux_, p. 339 et suiv. La pièce entière a été
- publiée par M. Monmerqué, dans le recueil des publications de la
- Société des bibliophiles français, volume de 1834.
-
- [328] _Dissertation sur le roman de Roncevaux_, par M. Monin, p. 46
- et 104.
-
-Le nom de Tervagant, changé quelquefois en Termagant, et les noms
-d'Apolin et d'autres êtres chimériques reviennent fort souvent dans
-nos vieux romans, et dans les autres monumens de notre ancienne
-littérature[329]; or, ces noms en général paraissent s'appliquer à de
-prétendues divinités musulmanes. Telle était la prévention de nos pères
-à cet égard, que, dans le _jeu de Saint-Nicolas_, une statue du saint,
-qui suivant l'usage est représentée ayant la mitre sur la tête, est
-appelée un _Mahomet cornu_, et que les temples d'idoles avaient reçu
-le nom générique de _mahomerie_. Étrange effet des destinées humaines!
-Ce n'est pas là l'objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque
-faisant, vers l'an 1025, la conquête des plus riches contrées idolâtres
-de l'Inde, il refusa de rendre aux habitans une idole qu'on offrait
-de racheter au poids de l'or, et la fit placer sur le seuil de la
-porte de la principale mosquée de sa capitale, afin que tous ceux qui
-entreraient dans le temple, fissent acte de religion en la foulant aux
-pieds et en crachant dessus[330].
-
- [329] _Roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p.
- 73 et 332.
-
- [330] Ce trait de Mahmoud n'est pas le seul de ce genre. Voy. nos
- _Extraits des historiens arabes relatifs aux croisades_, p. 236 (t.
- IV de la _Bibliothèque des croisades_).
-
-Quelle est l'origine de la fausse opinion de nos pères? quelques
-auteurs ont pensé que les Normands et les autres peuples payens du
-nord ayant été au moyen-âge compris sous la dénomination générale
-de _Sarrazins_, c'est dans le nord de l'Europe qu'il faut chercher
-la patrie des noms _Tervagant_, _Apolin_, etc.,[331]. Mais comme
-les Berbers partageaient en quelque sorte les grossières pratiques
-des peuples septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher
-l'origine de ces noms en Afrique?
-
- [331] Voy. l'édition de _Roland l'Amoureux_, de Boyardo, et de
- _Roland-le-Furieux_, de l'Arioste, par Antonio Panizzi, avec un
- volume d'introduction, intitulé _Essay on the romantic narrative
- poetry of the Italians_, Londres, 1830, in-8º, p. 126.
-
-Au reste, dans les ouvrages que nous avons cités, le prétendu respect
-des musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de métal est
-toujours subordonné aux avantages immédiats qu'ils en attendaient;
-à la moindre disgrâce, ils se précipitaient contre les idoles, les
-couvraient d'outrages, les renversaient et les mettaient en pièces.
-
-En somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conquérans
-ont dû dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun
-souvenir de leurs exploits; leurs enfans, sinon eux-mêmes, embrassèrent
-l'islamisme; tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons
-des Arabes et des écrivains mahométans.
-
-
-Une grande diversité devait également exister dans les motifs qui
-faisaient agir les conquérans. Chez plusieurs, c'étaient la soif des
-richesses, le goût des aventures, l'amour des plaisirs; mais chez
-d'autres, on remarquait le désir de propager la religion musulmane, et
-l'espérance d'obtenir les faveurs attachées à une oeuvre si méritoire.
-Mahomet s'exprime ainsi dans l'Alcoran: «Grands et petits, marchez à la
-guerre sainte, et consacrez vos jours et vos richesses à la défense de
-la foi. Il n'est point pour vous de sort plus glorieux[332].» Il a dit
-de plus: «Celui dont les pieds se couvrent de poussière pour la cause
-de Dieu, Dieu le préservera du feu de l'enfer.»
-
- [332] _Alcoran_, sourate IX, vers. 41.
-
-Les musulmans en état de porter les armes, se croyaient obligés de
-se dévouer au triomphe de leur religion; ceux qui ne l'étaient pas,
-espéraient acquérir les mêmes mérites par le sacrifice de leurs
-biens. Mahomet s'exprime ainsi: «Annoncez à ceux qui entassent l'or et
-l'argent dans leurs coffres, et qui refusent de l'employer au soutien
-de la foi, qu'ils souffriront d'horribles tourmens[333].»
-
- [333] _Alcoran_, sourate IX, vers. 34.
-
-Tout musulman qui mourait les armes à la main était censé aller au
-paradis. On lit dans l'Alcoran: «Ne dis pas que ceux qui ont été tués
-pour la cause de Dieu, sont morts; ils sont vivans et reçoivent leur
-nourriture des mains du Tout-Puissant[334].» Les mahométans donnent
-à ceux d'entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour
-l'islamisme, le titre de _schahyd_ ou de _martyr_, c'est-à-dire de
-témoin, par un sentiment tout-à-fait analogue à celui qui a fait
-appeler chez nous _martyrs_, les personnes mortes pour le triomphe du
-christianisme.
-
- [334] _Alcoran_, sourate II, vers. 149.
-
-Un mahométan mort les armes à la main n'avait pas besoin, comme le
-reste des fidèles, d'être lavé ni couvert d'un linceul. Le sang dont il
-était couvert l'avait purifié de toute souillure; l'habit dans lequel
-il était mort faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit: «Inhumez
-les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et
-leur sang. Ne les lavez pas; car leurs blessures, au jour du jugement,
-auront l'odeur du musc.»
-
-
-La loi voulait qu'avant de commencer les hostilités, le chef fît
-une sommation aux peuples qu'on devait attaquer, et leur proposât
-d'embrasser l'islamisme ou de payer le tribut[335]. Cette sommation
-devait être conçue en termes modérés, conformément à ces paroles de
-Mahomet: «Invite-les à la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec
-prudence, avec des exhortations douces et persuasives.» Il est probable
-que cette sommation se fit à la première entrée des musulmans sur le
-sol français; mais, comme les habitans ne s'empressèrent pas de se
-soumettre au joug, les conquérans eurent recours à l'épée[336].
-
- [335] Cette alternative, à s'en tenir à l'esprit de l'_Alcoran_,
- aurait dû n'être accordée qu'aux chrétiens, aux juifs et aux
- guèbres, c'est-à-dire aux peuples qui admettent une religion
- révélée, et que les musulmans appellent en conséquence _peuples
- du livre_. Pour les idolâtres, ils n'auraient dû recevoir d'autre
- alternative que l'islamisme ou la mort; mais cette doctrine n'a été
- mise à exécution dans toute sa rigueur que dans la presqu'île de
- l'Arabie. On a vu qu'une partie des Berbers était restée idolâtre.
- La même politique a été suivie dans l'Inde à l'égard des Gentils.
-
- [336] La chronique de Turpin et les romans de chevalerie, à propos
- des guerres des chrétiens et des Sarrazins, font souvent mention
- de défis faits de _chevalier à chevalier_, et d'invitations à
- embrasser la religion l'un de l'autre. Il est probable qu'en
- général ces défis n'eurent lieu qu'après l'établissement de la
- chevalerie en Europe, et qu'ils étaient une suite de l'opinion qui
- ne permettait plus d'attaquer un ennemi sans défense.
-
-
-On dépeint ainsi le costume et les armes des premiers conquérans: une
-épée au côté; une massue appuyée sur le cheval; à la main une lance,
-à laquelle était attaché un drapeau; un arc suspendu à l'épaule et
-un turban sur la tête. Mais ce costume changea avec le tems, et les
-musulmans cherchèrent à imiter les chrétiens; abandonnant l'usage de
-l'arc et de la massue, ils adoptèrent le bouclier, la cuirasse et la
-longue lance propre à percer. Ils recherchaient aussi les épées de
-Bordeaux, alors très-fameuses[337], et leurs guerriers, renonçant au
-turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que
-les seigneurs français de la Catalogne donnèrent au khalife de Cordoue,
-étaient dix cuirasses slavonnes et deux cents épées françaises.
-Le même khalife, le jour de l'installation de son hageb ou premier
-ministre, qui du reste était d'origine slavonne, lui fit présent de
-cent guerriers français, à cheval, armés de l'épée, de la lance, de
-la cuirasse, du bouclier et du bonnet indien[338]. Chez la plupart
-des musulmans, grands et petits, les armes, les tuniques d'écarlate,
-les selles et les drapeaux étaient faits à l'imitation de ce qui se
-pratiquait dans l'Europe chrétienne[339]. Il est à croire pourtant
-qu'en général, l'équipement des guerriers sarrazins conserva toujours
-quelque chose de la légèreté qui les distinguait, lors de leurs
-premières invasions.
-
- [337] Maccary, man. arab., no 704, fol. 56 recto.
-
- [338] Maccary, no 704, fol. 94 verso.
-
- [339] Maccary, no 704, fol. 60.
-
-
-Nous avons dit que parmi les conquérans, plusieurs étaient excités
-par l'appât du butin. Pendant long-tems, les guerriers sarrazins
-n'eurent pas d'autre moyen de se dédommager de leurs dépenses et de
-leurs fatigues. Le guerrier qui agissait isolément était maître de
-tout ce qui tombait entre ses mains. Celui qui faisait partie d'un
-corps, portait ce qu'il prenait dans un lieu désigné par les chefs; le
-butin était mis en commun, et, quand l'expédition était terminée, on
-procédait au partage.
-
-Le butin se composait des métaux précieux, monnayés ou non monnayés,
-des étoffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux
-et des captifs de tout sexe et de tout âge. Les captifs formaient
-toujours la meilleure partie du butin, par la facilité qu'on avait,
-soit de les vendre, soit d'en tirer un service personnel. On les
-estimait d'après leur âge, leur sexe, leurs forces physiques et la
-forme de leurs traits.
-
-Le chef commençait par prélever, pour le souverain, le cinquième de
-tout le butin, appelé le _lot de Dieu_, et le souverain disposait de ce
-cinquième comme il voulait; mais il en convertissait ordinairement une
-partie en bonnes oeuvres, comme secours aux pauvres, etc.,[340]. Tout
-le reste était distribué aux soldats, de manière que le cavalier eût le
-double du fantassin[341].
-
- [340] _Alcoran_, sourate VIII, vers. 42.
-
- [341] Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p. 49;
- Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 80; et
- Conde, _Historia_, t. I, p. 461.
-
-Aussitôt le partage fini, il s'établissait une espèce de marché,
-où ceux qui n'étaient pas contens de leur lot le vendaient ou
-l'échangeaient. A la suite des armées se trouvaient des marchands et
-des spéculateurs, et les objets vendus étaient ensuite répandus dans
-toutes les provinces de l'empire.
-
-
-C'est ici le lieu de parler, avec quelques détails, des chrétiens
-français des deux sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains
-des barbares. On a vu qu'il fallait bien se garder de confondre ces
-captifs avec ce qu'on nomme aujourd'hui des prisonniers de guerre.
-
-Dès qu'un chrétien était pris, on lui attachait les mains derrière le
-dos; c'est ce qui fait qu'on l'appelait _assyr_[342], d'un mot arabe
-qui signifie garrotté, à peu près comme les Romains nommaient leurs
-captifs _vinctus_. Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les
-mains duquel le chrétien était tombé, devenait son maître; il pouvait
-l'employer à son service, le vendre, le battre ou même le tuer. Le
-chrétien devenu esclave était alors appelé _mamlouk_[343], c'est à dire
-_possédé_, parce qu'en effet il ne s'appartenait plus à lui-même; on
-le nommait aussi _ricc_[344] ou _mince_, parce que ses facultés étaient
-fort restreintes; car il ne pouvait posséder, et tout ce qu'il gagnait
-devenait la propriété de son maître. On le transmettait par héritage,
-de la même manière qu'un champ ou une maison, et ses enfans étaient
-destinés au même sort que lui.
-
- [342] <mot en arabe>
-
- [343] <mot en arabe>. C'est le mot qu'on prononce ordinairement
- _mamelouk_, et qui a servi à désigner les esclaves-rois de
- l'Égypte, au moyen-âge.
-
- [344] <mot en arabe>
-
-Quelquefois le maître, s'il était zélé pour l'islamisme, sollicitait
-son esclave de se faire musulman. Si le chrétien y consentait, il
-était ordinairement mis en liberté; si non, il avait l'espoir d'être
-racheté par d'autres pieux musulmans; car Mahomet a dit: «Le fidèle
-qui affranchit son semblable, s'affranchit lui-même des peines de
-cette vie et des tourmens du feu éternel.» Le nouveau musulman, bien
-qu'affranchi, ne laissait pas d'être obligé à certains devoirs envers
-celui qui lui avait rendu la liberté; mais il était admis dans le
-sein de la société, et pouvait prétendre aux mêmes avantages que les
-hommes les plus favorisés. Le titre par lequel il était distingué,
-était commun à son ancien maître et à lui; c'est celui de _maula_[345],
-mot arabe qui signifie _être sous la protection de quelqu'un_, et qui
-exprimait d'une manière touchante les devoirs réciproques imposés au
-patron et à l'affranchi[346].
-
- [345] <mot en arabe>
-
- [346] Quelquefois l'esclave était seulement _habilité_,
- c'est-à-dire rendu apte à posséder. Alors il pouvait se livrer à la
- profession qu'il voulait; ce qu'il gagnait était sa propriété, à la
- charge pourtant de payer tous les ans une certaine somme d'argent à
- son maître, supposé que celui-ci y eût mis cette condition.
-
-Si le chrétien résistait aux sollicitations, aux menaces et même
-quelquefois aux violences, on lui mettait ordinairement les fers aux
-pieds, et le maître l'occupait à la culture de ses terres, à quelque
-travail mécanique, en un mot, à tout ouvrage qui pouvait lui rapporter
-du profit.
-
-On a vu, au reste, que les captifs chrétiens devenus musulmans ou
-demeurés fidèles aux lois de l'Évangile, étaient très-recherchés
-pour leur bravoure, et qu'ils figuraient dans toutes les expéditions
-sarrazines. Il s'en trouvait dans les armées, dans la garde
-particulière des émirs et des khalifes de Cordoue, et à la suite des
-seigneurs. Nous avons déjà parlé du hageb de Cordoue, à qui le khalife
-Hakam II fit présent de cent mamelouks français armés de pied en cap.
-Il a été également fait mention de captifs chrétiens, rendus eunuques
-ou conservés intacts, employés dans le palais des rois et dans celui
-des grands.
-
-Les esclaves restés fidèles aux lois du christianisme ne perdaient pas
-tout espoir de recouvrer leur liberté. Les princes et les riches, parmi
-les mahométans, quand il leur arrivait quelque événement heureux, ne
-connaissaient pas de meilleure manière de témoigner leur reconnaissance
-à Dieu, que de mettre leurs esclaves en liberté. Le fameux Almansor, en
-l'an 997, ayant appris que les troupes de Cordoue avaient remporté de
-grands succès en Afrique, fit briser, en actions de grâces, les fers de
-dix-huit cents chrétiens des deux sexes[347].
-
- [347] Conde, _Historia_, t. I, p. 569.
-
-Les chrétiens devaient exciter encore plus d'intérêt dans leur propre
-patrie, auprès de leurs parens, de leurs amis et des personnes qui
-partageaient leurs sympathies. Tous les ans, il partait de France des
-hommes munis d'argent, qui allaient en Espagne et en Afrique, racheter
-un père, un frère ou un ami. Souvent le prince s'interposait dans la
-négociation, et payait une partie du prix du rachat. Plus tard l'esprit
-de charité, qui caractérise le christianisme, donna naissance à ces
-touchantes confréries qui ont subsisté jusqu'à la révolution, et qui se
-vouaient à la rédemption des captifs. Quitter ses foyers et renoncer à
-toutes ses commodités pour aller dans des pays barbares, au secours de
-frères malheureux, au risque de partager leur sort, était regardé comme
-le comble de l'héroïsme, et l'était en effet. L'histoire a conservé le
-souvenir du dévouement d'Isarn, abbé de Saint-Victor à Marseille, qui,
-en 1047, se rendit en Espagne, pour racheter quelques chrétiens enlevés
-par des pirates, sur les côtes de Provence. Isarn était alors affaibli
-par une longue maladie; il eut à vaincre les instances de ses moines,
-qui ne voulaient pas le laisser partir. Vinrent ensuite les fatigues
-du voyage; Isarn eut beaucoup de peine à parvenir dans les lieux où
-les captifs avaient été déposés; enfin, quand les chrétiens eurent
-recouvré leur liberté, et qu'ils se furent mis en mer pour retourner
-dans leur patrie, d'autres pirates se présentèrent, qui les enlevèrent.
-Là-dessus, nouvelles courses, nouvelles sollicitations; tels furent
-les obstacles qu'eut à surmonter Isarn, qu'à peine de retour avec les
-captifs à Marseille, il succomba à ses fatigues[348].
-
- [348] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. On
- montre encore le tombeau d'Isarn, à Marseille. Voy. Millin, _Voyage
- dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 181 et suiv.
-
-Les femmes surtout étaient à plaindre, dans ces déplacemens forcés de
-populations. Faibles et vouées, par la nature de leur sexe, à une vie
-retirée, elles ne pouvaient pas toujours, comme les hommes, continuer
-à fixer les regards de leurs parens et de leurs amis. Quelquefois
-elles étaient employées dans les harems et les sérails, auprès des
-épouses de leur maître, en qualité de femmes de chambre. Celles qui
-se faisaient remarquer par leurs attraits, leurs dispositions pour la
-danse, la musique, la broderie, étaient achetées par des femmes qui
-leur faisaient donner une éducation soignée, et les revendaient à haut
-prix. C'était le don le plus précieux qu'on pût faire aux khalifes
-et aux grands. Ces femmes, ainsi que les captives d'un rang illustre,
-partageaient quelquefois le lit de leur maître. Qui sait si Lampégie,
-fille d'Eudes, duc d'Aquitaine, n'éprouva pas la même destinée?
-
-En général, les captives jeunes se trouvaient à la merci de l'homme
-qui les possédait, et finissaient par être associées à son sort. Nous
-avons dit que, chez les musulmans, la loi ne tient presque aucun compte
-de la condition dans laquelle est née la femme. On sait d'ailleurs que
-cette loi, qui a été faite pour des climats ardens, permet aux hommes,
-non seulement d'avoir quatre épouses, mais de cohabiter avec toutes
-les esclaves qu'ils peuvent se procurer. Il est rare que chez les
-musulmans, un homme épouse quatre femmes à la fois; ces quatre épouses
-seraient un grand embarras, même dans un pays où la femme est censée
-occuper un rang inférieur; mais il y a peu d'hommes qui n'aient quelque
-esclave; les plus pauvres ont une esclave qui leur tient lieu d'épouse
-et de servante.
-
-Si le maître admettait son esclave au rang d'épouse, elle devenait par
-cela même libre, et les enfans l'étaient aussi. La mère et les enfans
-participaient aux mêmes avantages que les personnes nées dans le rang
-le plus illustre. Si le maître, tout en ne contractant pas de lien avec
-son esclave, reconnaissait les enfans qu'il en avait eus, les enfans
-étaient censés nés libres; de plus, la mère était affranchie par le
-fait même; mais elle restait sous le pouvoir du maître; seulement, à sa
-mort elle recevait de droit la liberté; en attendant, on ne la traitait
-plus en esclave; elle était appelée _ommveled_ ou mère d'enfant. Les
-khalifes de Damas, de Bagdad, de Cordoue, avaient, dans leur sérail, de
-ces _mères d'enfant_. Tous les enfans d'Aaron-alraschid, à l'exception
-d'un seul, n'avaient pas d'autre origine. Mais si les enfans que le
-maître avait de son esclave n'étaient pas reconnus par lui, ils étaient
-censés bâtards; eux et leur mère restaient dans la servitude. Alors,
-ils étaient traités à peu près comme un vil bétail.
-
-Pour donner une idée des étranges destinées réservées aux chrétiens
-des deux sexes, qui furent emmenés de France, nous nous bornerons à
-citer les traits suivans: Un guerrier des environs de Toulouse, appelé
-Raymond, vers la fin du dixième siècle, s'était mis en mer pour aller
-visiter les saints lieux. En route, son vaisseau fit naufrage sur
-les côtes d'Afrique, et il tomba au pouvoir des Sarrazins. Réduit à
-l'esclavage, son maître l'occupa à la culture de ses terres. Alors
-Raymond, qui n'était pas habitué à ce genre de travail, avoua qu'il
-avait été élevé pour la gloire des combats. On l'admit donc au nombre
-des guerriers du pays, et il ne tarda pas à se signaler. Il prit part
-aux différentes guerres qui eurent lieu parmi les peuples de l'Afrique,
-étant quelquefois fait prisonnier, et chaque fois s'attachant avec
-le même zèle aux intérêts de ses nouveaux maîtres; enfin la fortune
-des armes l'amena en Espagne. Il se trouvait présent, avec beaucoup
-d'autres chrétiens, à la bataille qui fut livrée en 1009, aux environs
-de Cordoue; c'est là, qu'après quinze années de courses et d'aventures,
-il fut repris et mis en liberté par Sanche, comte de Castille[349].
-Quelque tems auparavant, une captive chrétienne, prise fort jeune,
-avait été formée aux arts de la danse, du chant et de la musique.
-Conduite en Arabie, elle avait fait le charme des amateurs de Médine
-et d'autres villes d'orient; à son retour, le roi de Cordoue l'avait
-attachée à sa personne, et en avait fait sa femme favorite[350]. Enfin,
-pour compléter le tableau, quelques chrétiens, employés à la même
-époque dans le palais des princes de Cordoue, se rendaient dignes de la
-palme du martyre.
-
- [349] Voy. le recueil des Bollandistes, 6 octobre, p. 327, et
- ci-devant, p. 217.
-
- [350] Maccary, no 705, fol. 35.
-
-
-Le sort des musulmans qui tombaient entre les mains des Français se
-rapprochait beaucoup de celui qu'avaient à subir les captifs chrétiens.
-On a vu que l'esclavage était admis, en France, à l'égard des captifs
-germains, slaves et autres payens du nord de l'Europe; il devait l'être
-aussi pour les captifs sarrazins. La principale différence entre les
-captifs français au pouvoir des Sarrazins, et les captifs sarrazins au
-pouvoir des Français, c'est qu'en France, il y a toujours eu une ligne
-de démarcation entre les hommes nés esclaves ou traités comme tels, et
-les personnes de condition libre. La loi mettait même alors une grande
-différence entre les simples bourgeois et les gentilshommes.
-
-Parmi les captifs sarrazins, plusieurs étaient rachetés, soit par
-leurs parens, soit par leurs amis, soit par leur souverain, soit enfin
-à l'aide de legs que faisaient pour cet objet de pieux mahométans. En
-effet, tandis qu'il s'était formé, en France, des établissemens pour
-la rédemption des captifs, des établissemens analogues avaient pris
-naissance chez les musulmans d'Espagne. Quelqu'un demandant à Mahomet
-ce qu'il devait faire pour mériter le ciel, le prophète répondit:
-«Délivrez vos frères des chaînes de l'esclavage.» Un auteur arabe nous
-apprend que, du tems de Charlemagne, sous l'émir de Cordoue, Hescham,
-les armes musulmanes furent une année si heureuses, qu'on ne trouva pas
-à employer l'argent légué pour cet effet[351].
-
- [351] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Novayry, man. arab. de la
- Bibliothèque royale, no 645, fol. 95 et 96.
-
-Les captifs musulmans destinés à être vendus étaient amenés à Arles,
-à Marseille, à Narbonne, où se rendaient des agens de leur nation.
-Quelquefois, les guerriers sarrazins profitaient des descentes
-qu'ils faisaient sur nos côtes, pour réclamer les captifs qui s'y
-trouvaient[352]. D'autres fois, les princes chrétiens qui voulaient se
-rendre les chefs favorables les leur envoyaient en présent.
-
- [352] Voy. ci-devant, p. 152.
-
-A l'égard des musulmans qui n'avaient pas de rançon à offrir, ils
-étaient, à l'exemple des juifs et des payens, réduits à l'état
-d'esclavage. Les esclaves attachés au service d'un maître, et les serfs
-rangés parmi les dépendances des fermes et des terres, formaient dans
-l'Europe chrétienne une grande partie de la population des villes et
-des campagnes; ils ne pouvaient ni posséder ni tester, et constituaient
-une partie de la richesse. On pouvait les vendre, les battre, ou
-même les mettre à la torture. La plupart des serfs étaient chargés de
-chaînes, afin qu'ils ne pussent s'échapper. Heureusement, l'intérêt,
-à défaut de la charité, vint au secours de l'humanité souffrante.
-Comme les serfs et les esclaves, lorsqu'ils étaient maltraités,
-prenaient la fuite, et que les seigneurs, dans leurs guerres entre
-eux, s'efforçaient de se les enlever réciproquement, les maîtres furent
-obligés d'user de quelques ménagemens.
-
-Les serfs et les esclaves sarrazins, non plus que les serfs et les
-esclaves juifs et payens, ne pouvaient s'allier avec des femmes
-chrétiennes, même réduites à l'état de servage; celles qui avaient la
-faiblesse de céder étaient privées de la sépulture ecclésiastique.
-Pendant long-tems, il ne fut pas même permis aux serfs de la même
-religion de se marier entre eux; seulement les deux sexes, avec la
-permission du maître, pouvaient cohabiter ensemble, et les enfans qui
-naissaient de cette union étaient, ainsi que les parens, la propriété
-du maître.
-
-L'esclavage paraît avoir fini en Europe dès le douzième siècle; mais
-il continua dans quelques contrées pour les peuples non chrétiens,
-notamment pour les Sarrazins; c'est du moins ce qu'indiquent plusieurs
-faits du douzième siècle et des siècles suivans[353].
-
- [353] On trouvera plusieurs témoignages irrécusables à ce sujet
- dans le t. IV du recueil des _Anciennes Lois maritimes_ de M.
- Pardessus, ch. XXVII. Ce volume s'imprime en ce moment.
-
-Pour le servage, il se maintint beaucoup plus long-tems. Néanmoins
-il diminua à mesure que les moeurs se polirent, et que l'esprit
-de l'évangile, qui a proclamé tous les hommes frères, reçut son
-développement. Les hommes pieux se firent, en certaines occasions,
-notamment quand il leur survenait un événement heureux, un devoir de
-mettre leurs serfs en liberté. D'un autre côté, l'usage s'établit de
-considérer comme libre tout serf qui demandait le baptême. Les serfs
-finirent par se fondre dans le reste de la population.
-
-Ordinairement les serfs sarrazins étaient attachés aux fermes
-appartenant, soit à des particuliers, soit à des églises et à des
-monastères. D'autres fois ils étaient attachés à la personne du maître,
-et l'accompagnaient partout où il allait. On a vu qu'une partie des
-captifs sarrazins qui, en 1019, furent pris devant Narbonne, furent
-cédés à des églises ou distribués à des particuliers. Il avait dû en
-être de même des Sarrazins de Provence, qui survécurent au désastre de
-leur nation, en 975, et en général de tous les détachemens sarrazins
-qui, dans le cours de leurs expéditions en France, avaient été séparés
-du corps de l'armée.
-
-Le nombre des serfs et des esclaves sarrazins fut sans doute alimenté,
-soit par les guerres des croisades proprement dites, soit par les
-guerres des Français contre les Maures d'Espagne et contre les autres
-peuples musulmans établis sur les bords de la mer Méditerranée, soit
-enfin par le commerce[354]; il est certain que leur existence en
-France se prolongea fort long-tems. Arnaud, archevêque de Narbonne en
-1149, légua des Sarrazins de ses domaines à l'évêque de Béziers[355].
-Vers l'an 1250, Roméo de Villeneuve, ministre des comtes de Provence,
-ordonna par son testament de vendre les Sarrazins des deux sexes qui
-étaient dans ses terres[356]. Deux cents ans après, il est fait mention
-de trois serfs maures achetés par le roi René[357].
-
- [354] Pour ce dernier point, voy. le recueil de M. Pardessus déjà
- cité.
-
- [355] _Gallia Christiana_, t. VI, instrum. col. 39.
-
- [356] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 257.
-
- [357] Fauris de Saint-Vincens, _Mémoires sur la Provence_, Aix,
- Ponties, 1817, p. 63.
-
-Voici quelques traits qui achèveront de faire connaître le sort réservé
-aux Sarrazins qui tombaient au pouvoir des Français, et qui n'étaient
-pas rachetés par leurs frères.
-
-Un article du concile de Taragonne en 1239, et un statut de l'évêque de
-Béziers en 1368, voulaient que les Sarrazins de l'un et l'autre sexe,
-ainsi que les juifs, portassent un habillement particulier, et pour la
-couleur et pour la forme[358].
-
- [358] Martenne, _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132, et
- _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 657.
-
-Le commerce entre Sarrazins d'un sexe différent, qui avait lieu dans
-certaines localités, scandalisant beaucoup de personnes pieuses, un
-statut de l'ordre de Cîteaux, en 1195, défendit aux maisons de l'ordre
-de réunir dans la même habitation des Sarrazins et des Sarrazines. Il y
-avait même des établissemens religieux où il était défendu de recevoir
-des serfs sarrazins[359].
-
- [359] _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 1246.
-
-On a vu que les Sarrazins qui se faisaient baptiser devenaient par là
-même libres. Comme il arrivait quelquefois que la demande faite par les
-serfs de recevoir le baptême, cachait une ruse, et que devenus libres,
-ils retournaient à leurs égaremens, les maîtres eurent la faculté de
-les éprouver pendant quelque tems[360]. Mais alors on vit des chrétiens
-inhumains, pour n'être pas frustrés d'un vil avantage, gêner leurs
-serfs dans les efforts qu'ils faisaient pour être admis au sein du
-christianisme[361]; on les vit même, après que leurs serfs étaient
-baptisés, les retenir malgré les lois sous le joug et user des plus
-cruelles violences. Il existe une lettre foudroyante du pape Clément
-IV, adressée, en 1266, à Thibaud, roi de Navarre, dans laquelle le
-souverain pontife s'élève contre un abbé du monastère de Saint-Benoist
-de Mirande, lequel avait fait mettre à la torture un riche Sarrazin
-converti, sous prétexte que sa conversion n'était pas sincère, et
-qui s'était emparé des biens de cet infortuné, au détriment de ses
-enfans[362].
-
- [360] _Ibid._, t. IV, p. 290.
-
- [361] _Ibid._, t. IV, p. 1246 et 1250.
-
- [362] _Thesaurus anecdotorum_, t. II, p. 360.
-
-On voit qu'outre les serfs sarrazins, il y avait en France des
-Sarrazins propriétaires. La plupart, à l'exemple des juifs,
-s'occupaient de finances et prêtaient à intérêt; plus d'une fois,
-lorsque la fureur populaire éclata contre les juifs usuriers, les
-Sarrazins furent enveloppés dans leurs désastres[363].
-
- [363] _Ibid._, t. IV, p. 904.
-
-Ces Sarrazins, non plus que les serfs de la même nation, ne pouvaient
-épouser des femmes chrétiennes, ni les donner comme nourrices à leurs
-enfans. Eux et toute chrétienne qui aurait cohabité avec eux, étaient
-privés de la sépulture ecclésiastique. Ils payaient la dîme de leurs
-biens comme les chrétiens; de plus, ils étaient obligés d'observer
-les fêtes chrétiennes, et ne pouvaient ces jours-là se livrer à aucun
-ouvrage servile[364]. Il ne reste plus maintenant de trace de cette
-classe infortunée.
-
- [364] _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132; _Thesaurus
- anecdotorum_, t. IV, p. 657 et 736.
-
-
-Sans doute il y eut en France beaucoup de musulmans qui embrassèrent
-le christianisme. C'était une suite naturelle de l'état de choses
-qui existait alors. Mais il y eut malheureusement beaucoup plus de
-Français qui se firent musulmans. Les premières invasions des Sarrazins
-en France, et l'abominable commerce d'enfans chrétiens des deux sexes
-qui se faisait dans toute l'Europe, durent conduire chez les musulmans
-un nombre incalculable d'individus. D'ailleurs, il ne faut pas se le
-dissimuler, l'extrême facilité avec laquelle les musulmans ont de tout
-tems accueilli les chrétiens qui se présentaient, jointe aux avantages
-que les renégats et les aventuriers ont toujours rencontrés chez eux,
-multiplia nécessairement les apostasies.
-
-
-Passons maintenant à la manière dont les Sarrazins, en s'établissant
-en France, traitèrent les peuples vaincus, et à la politique qui
-les dirigea dans l'administration civile et religieuse et dans les
-impôts. On sent bien qu'il ne s'agit pas ici des courses à main armée
-que firent les Sarrazins, et qui furent accompagnées de violences
-et d'excès de tout genre. Nous excluons non seulement les premières
-invasions des Sarrazins dans le midi de la France, mais encore le long
-séjour que ces barbares firent plus tard en Provence, en Dauphiné,
-en Piémont, en Savoie et dans la Suisse. En effet, comme on l'a vu,
-ce séjour, si on excepte quelques positions fortifiées, fut toujours
-précaire. Dans aucune de ces contrées, les Sarrazins n'occupèrent le
-pays tout entier. Tandis que certaines bandes étaient maîtresses des
-passages des montagnes et des rivières, et se bornaient à rançonner
-les voyageurs, les hommes paisibles cultivaient les vallées fertiles,
-et consentaient même quelquefois à payer un tribut au prince du pays.
-Quant à la partie de la Provence qui était située aux environs de
-leur château-fort du Fraxinet, les Sarrazins ne conçurent pas d'autre
-politique que d'y tout détruire et de s'entourer de ruines. On ne peut
-mieux comparer les bandes sarrazines, à cette époque, qu'aux troupes
-de brigands qui, dans les dernières années, ont désolé une partie des
-états du pape et du roi de Naples.
-
-Les observations que nous avons à faire s'appliquent uniquement à
-la forme de gouvernement que les Sarrazins établirent en Languedoc,
-lorsqu'ils se trouvèrent maîtres paisibles de cette province, entre les
-années 724 et 758, sous le règne de Charles-Martel et de Pepin-le-Bref.
-Les renseignemens nous manquent pour ces tems reculés; mais on a vu
-qu'à la suite des guerres intestines qui ne tardèrent pas à s'élever
-parmi les vainqueurs, c'est-à-dire à partir de l'année 737, les
-chrétiens goths du Languedoc avaient repris une partie de leur ancien
-crédit, et qu'ils avaient leurs comtes particuliers, leurs viguiers et
-leurs lois nationales[365]. D'un autre côté, Isidore de Beja, écrivain
-contemporain, nous apprend, sous la date de 734, que le gouverneur de
-l'Espagne, Ocba, avait coutume d'appliquer à chacun des peuples qui
-étaient soumis à son autorité leur législation particulière. Enfin, il
-nous reste une ordonnance rendue à la même époque par un gouverneur
-sarrazin de Coïmbre, et qui montre que les chrétiens du Portugal
-étaient assujétis à une administration analogue. Voici ce que porte
-cette ordonnance:
-
-«Les chrétiens de Coïmbre auront leur comte particulier, qui les
-régira d'une bonne manière, et comme les chrétiens ont coutume d'être
-régis. Ce sera au comte de régler leurs différends; seulement il ne
-pourra condamner personne à mort sans l'ordre du magistrat musulman.
-Il sera obligé de conduire le prévenu devant le magistrat; on donnera
-lecture du texte de la loi chrétienne, et si le magistrat y consent,
-on mettra le prévenu à mort. Les petites villes auront aussi leur juge
-particulier, qui les gouvernera équitablement, et tâchera de prévenir
-les altercations. Si un chrétien offense un musulman, le magistrat lui
-appliquera la loi musulmane; si un chrétien porte atteinte à l'honneur
-d'une musulmane non mariée, il embrassera l'islamisme, et épousera la
-musulmane; sinon il sera mis à mort. Si la musulmane était mariée, son
-séducteur sera tué sans rémission[366].»
-
- [365] Seulement le comte était privé de toute juridiction
- militaire. Ce qui eut lieu alors en Languedoc, et dans les pays
- chrétiens subjugués par les musulmans, n'était que la répétition
- de ce qui avait été mis en pratique lors de la chute de l'empire
- romain. Quand les Goths, les Vandales et les Francs envahirent les
- provinces romaines, les peuples conquis conservèrent leurs comtes
- et leurs viguiers; et quand les Goths et les Vandales furent soumis
- par d'autres barbares, ils réclamèrent les mêmes priviléges. Voy.
- M. de Sismondi, _Histoire de la chute de l'empire romain_, Paris,
- 1835, t. I.
-
- [366] L'ordonnance de Coïmbre était conservée jadis dans l'abbaye
- de Lorban, et a été publiée d'abord dans la _Monarchia Lusytana_,
- Lisbonne, 1609, in-4º, part. II, p. 283, 287, etc. Comme
- cette ordonnance est de plus fort intéressante sous le rapport
- philologique, M. Raynouard l'a reproduite dans son choix de
- _Poésies originales des Troubadours_, Paris, 1816, t. I, p. 11, en
- l'accompagnant d'observations très-curieuses.
-
-Ces divers témoignages nous montrent quel fut le système
-d'administration adopté par les Sarrazins pour le Languedoc; et ce
-système était à peu près le même partout.
-
-
-Si de l'administration politique nous passons à l'administration
-religieuse, nous manquons également de renseignemens positifs; mais,
-à l'aide d'inductions tirées de ce que les mahométans pratiquèrent
-ailleurs, on pourra se faire une opinion raisonnée.
-
-La masse de la population à Narbonne et dans les villes voisines resta
-chrétienne; et cette masse était nombreuse, puisqu'elle suffit plus
-tard pour exterminer la garnison musulmane. Les Sarrazins avaient donc
-respecté la religion du pays, et ils avaient laissé aux habitans des
-chapelles et des églises pour exercer leur culte; il était de plus
-resté des ecclésiastiques pour desservir ces églises.
-
-Mais là, ce nous semble, se bornèrent les concessions; et ce serait
-une erreur de croire que les Sarrazins agirent avec Narbonne et les
-autres villes frontières, comme ils le faisaient à l'égard de Cordoue
-et des autres contrées situées au centre de l'empire. A Cordoue, les
-Sarrazins s'étaient bornés à s'emparer des églises principales, et à
-dépouiller les autres de leurs biens; ces dernières étaient restées au
-pouvoir des chrétiens, et ceux-ci avaient conservé leurs évêques, ou du
-moins des préposés ecclésiastiques d'un ordre supérieur. Ils avaient
-même conservé des monastères de l'un et de l'autre sexe; en un mot,
-les Sarrazins leur avaient laissé l'usage des cloches, faveur qu'ils
-n'avaient accordée aux chrétiens ni en Afrique ni en Asie[367].
-
- [367] Voy. l'_Indiculus luminosus_, ouvrage écrit vers l'an 852,
- dans l'_Espana sagrada_, t. XI, p. 229. Les chrétiens du mont Liban
- sont maintenant les seuls qui jouissent de la même faveur.
-
-Rien de semblable ne se voit ni à Narbonne, ni dans les villes
-voisines. On n'y aperçoit ni évêques, ni couvens. Il est vrai que le
-désordre qui se manifeste à cette époque dans la plupart des églises
-du midi de la France n'était pas seulement l'ouvrage des Sarrazins; il
-existait depuis plus de cinquante ans, ainsi que le reconnaît saint
-Boniface, archevêque de Mayence, dans une lettre qu'il écrivit en
-742, au pape Zacharie[368]; et c'était une suite des bouleversemens
-occasionés par les guerres entre les enfans de Clovis. Mais ce
-désordre ne s'était pas jusque-là fait remarquer dans les provinces
-septentrionales de l'Espagne, et il se manifeste avec l'arrivée même
-des Sarrazins; il y a plus, il ne finit qu'à mesure que les Sarrazins
-évacuent le pays[369].
-
- [368] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IV, p. 94.
-
- [369] A Jaca, en Aragon, à l'arrivée des Sarrazins, vers l'an 712,
- l'évêque se retira sur les sommets des Pyrénées; et la ville ne
- recouvra son évêque que plus de trois cents ans après, en 1096,
- quand les Sarrazins évacuèrent le pays. Voy. le _Teatro historico
- de las iglesias del reyno de Aragon_, Pampelune, 1792, in-4º, t. V,
- p. 102; voy. encore p. 130, 233 et 376.
-
-On lit, dans une vie anonyme de Louis-le-Débonnaire[370], qu'en
-802, lorsque les Français enlevèrent Barcelone aux Sarrazins, Louis,
-avant de prendre possession de la ville, se rendit dans l'église de
-Sainte-Croix, pour y remercier Dieu d'une conquête si importante.
-Comme l'église de Sainte-Croix sert encore aujourd'hui de cathédrale,
-le savant de Marca avait induit de ce passage que les chrétiens
-de Barcelone, sous la domination musulmane, avaient conservé leur
-principale église, et par conséquent leur évêque et leur haut clergé.
-Mais, dans le passage correspondant du poème d'Ermoldus Nigellus,
-déjà cité, et qui n'a été publié que long-tems après de Marca, il
-est dit que Louis, avant de se rendre à l'église, la fit purifier;
-par conséquent, dans l'intervalle, l'église de Sainte-Croix avait été
-convertie en mosquée. En effet, pour nous servir de l'expression du
-poète, la cathédrale de la capitale de la Catalogne avait été vouée au
-culte du démon[371].
-
- [370] Recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, t. VI,
- p. 92.
-
- [371] Voici le 533e vers du poème d'Ermoldus Nigellus:
-
- Mundavitque locos, ubi dæmonis alma colebant.
-
- Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 23.
-
-Nous pensons que les musulmans mirent leur politique à écarter des
-villes frontières les évêques et le haut clergé, et à restreindre, le
-plus qu'ils purent, les relations des chrétiens de leurs domaines avec
-ceux des autres contrées. Ce qui le prouve, c'est l'importance que
-Charlemagne, à mesure que son pouvoir s'étendit, mit à favoriser ces
-relations, et à s'en charger lui-même.
-
-On peut, du reste, à certaines restrictions près, juger des rapports
-religieux qui durent se former entre les chrétiens de France et les
-Sarrazins, par ce qui eut lieu en Espagne.
-
-Le nombre des églises laissées aux chrétiens avait été déterminé au
-moment de la conquête, et il leur était défendu d'en construire de
-nouvelles. Mahomet a dit: «Ne laissez pas élever, par les infidèles,
-des synagogues, des églises et des temples nouveaux; mais qu'il leur
-soit libre de réparer les anciens édifices, et même de les rebâtir,
-pourvu que ce soit sur l'ancien sol[372].»
-
- [372] Quelques docteurs exigent même qu'en rebâtissant l'église,
- on emploie la même terre, les mêmes pierres, en un mot les mêmes
- matériaux. Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,
- t. V, p. 109 et 112.
-
-Les chrétiens ne pouvaient faire de procession en public, et les
-offices sacrés devaient se célébrer les portes fermées. Si un chrétien
-voulait se faire musulman, il était défendu aux autres chrétiens d'y
-mettre obstacle[373].
-
- [373] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre nous apprend
- de plus qu'en Portugal, chaque église payait au fisc vingt-cinq
- pièces d'argent, les monastères cinquante, et les cathédrales cent.
-
-Nous avons dit que les chrétiens de Cordoue et des autres villes de
-l'Andalousie étaient en général traités avec douceur, et que, de leur
-côté, les chrétiens avaient pour les musulmans certaines déférences:
-par exemple, ils circoncisaient leurs enfans, et s'abstenaient de chair
-de porc[374]. Néanmoins, à s'en tenir au témoignage d'un chrétien de
-Cordoue, qui, à la vérité, écrivait au moment de la persécution de
-l'année 850, il existait une haine profonde entre les musulmans et
-les chrétiens, surtout en ce qui concernait les pratiques extérieures
-du christianisme. Cet auteur s'exprime ainsi: «Aucun de nous n'ose
-manifester ouvertement ses croyances; quand quelque devoir sacré
-oblige les ecclésiastiques à paraître en public, sitôt que les
-mahométans voient en eux les marques de leur ordre, ils éclatent en
-propos outrageans; et, non contens de leur adresser des injures et des
-railleries, ils les poursuivent à coups de pierres. S'ils entendent le
-bruit de la cloche, ils se répandent en malédictions contre la religion
-chrétienne[375].» Plusieurs d'entre les musulmans auraient cru être
-souillés, si un chrétien les eût approchés.
-
- [374] Voy. ci-devant, p. 190.
-
- [375] Alvare, _Indiculus luminosus_, dans le recueil déjà cité.
-
-De leur côté, les chrétiens, de l'aveu de saint Euloge, qui fut
-lui-même victime de la persécution de 850[376], quand ils entendaient
-les crieurs musulmans appeler du haut des mosquées les fidèles à la
-prière, croyaient entendre la voix de l'antechrist, et se hâtaient de
-faire le signe de la croix.
-
- [376] _Apologie pour les martyrs_, dans le recueil intitulé
- _Hispania illustrata_, par André Schott, Francfort, 1608, t. IV, p.
- 313.
-
-
-A l'égard des impôts établis par les Sarrazins, on a vu que le
-gouverneur d'Espagne, Alsamah, fut le premier qui, en 720, mit
-de l'ordre dans les finances, et qu'il étendit successivement les
-mêmes mesures à l'Espagne et au Languedoc. Jusque-là, la plus grande
-confusion s'était fait remarquer dans l'assiette des impôts et la solde
-des troupes[377].
-
- [377] Voy. ci-devant, p. 16.
-
-Alsamah commença par distribuer aux guerriers et aux familles
-musulmanes pauvres une partie des terres enlevées aux chrétiens, terres
-dont quelques hommes puissans s'étaient arrogés les revenus. Le reste
-fut laissé au fisc, et les revenus en furent déposés dans le trésor
-public.
-
-Les biens distribués aux vainqueurs furent taxés au dixième du
-produit; ceux qui furent laissés aux chrétiens payèrent le cinquième,
-c'est-à-dire le double[378]. Dans les commencemens, pour attirer les
-chrétiens, il fut décidé que ceux qui se soumettraient volontairement
-seraient traités comme les musulmans eux-mêmes; mais cette faveur ne
-fut pas maintenue.
-
- [378] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre porte aussi
- qu'en Portugal les chrétiens payaient le double des musulmans.
-
-Indépendamment de ce tribut de vingt pour cent, qui devait être
-fort lourd, si on en juge par la nature de certains terrains, les
-chrétiens avaient à acquitter une espèce de capitation ou d'imposition
-personnelle, qui variait suivant la fortune des individus. Cette
-imposition n'atteignait que les chrétiens mâles parvenus à l'âge
-adulte, qui pouvaient vivre soit du revenu de leurs biens, soit
-du travail de leurs mains; elle portait le nom de _djizyé_,
-ou compensation, et était regardée par les musulmans comme un
-dédommagement de la faveur qu'ils avaient faite aux chrétiens, en
-leur laissant la vie et l'exercice de leur religion. Tout chrétien
-qui embrassait l'islamisme était par cela même affranchi de cette
-charge[379].
-
- [379] Pour les détails qu'on vient de lire, comparez Ibn-Alcouthya,
- man. arab. de la Bibliothèque royale, no 706, fol. 59; et Conde,
- _Historia_, t. I, premières conquêtes des Sarrazins en Espagne.
- Au reste le récit des écrivains arabes, au sujet des impôts, est
- très-incomplet.
-
-Enfin, les chrétiens payaient un droit pour les marchandises et les
-biens meubles. Ce droit, qui était pour les musulmans de deux et demi
-pour cent, a varié pour les chrétiens suivant les tems et les lieux.
-Il était, à cette époque, pour ces derniers, de cinq pour cent. Ce
-droit était appelé ordinairement _zekat_, c'est-à-dire purification,
-et était censé rendre licite l'usage des biens eux-mêmes. En effet, les
-musulmans, témoins chaque jour des excès du despotisme, sont persuadés
-que le bien mal acquis ne porte pas bonheur; et ils croient se mettre
-en garde contre les chances auxquelles nous sommes continuellement
-sujets, en sacrifiant une partie de leurs richesses. Le _zekat_ payé
-par les musulmans est regardé comme un sacrifice volontaire, et doit
-être abandonné aux pauvres. Quant à celui qui était acquitté par les
-chrétiens, il était employé en partie à secourir les pauvres et à
-racheter les captifs[380].
-
- [380] Comparez Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,
- t. II, p. 403, et t. V, p. 15, ainsi que Conde, _Historia_, t. I,
- p. 270 et 611.
-
-
-On sera peut-être curieux de savoir de quelle manière les auteurs
-arabes désignent les peuples chrétiens avec lesquels leur nation a été
-si long-tems en rapport, soit de guerre, soit d'amitié. Les chrétiens
-soumis à la domination musulmane sont appelés _moahid_[381], ou
-confédérés, et _ahl-aldzimmet_[382], ou protégés. En effet, du moment
-que les chrétiens obtenaient la vie et l'exercice de leur religion, et
-qu'ils se soumettaient à payer tribut, il y avait obligation réciproque
-entre les deux parties, et promesse de la part des vainqueurs de
-protéger les vaincus. Les Arabes donnent encore aux chrétiens,
-surtout à ceux qui ne reconnaissaient pas leur autorité, les titres
-de _eledj_[383], ou professant une autre religion; _adjemy_[384], ou
-appartenant à une autre race. Ils les nomment aussi _moschrik_[385], ou
-polythéistes; en effet, les musulmans sont persuadés que les chrétiens,
-en admettant un Dieu en trois personnes, admettent trois Dieux
-différens[386].
-
- [381] <mot en arabe>
-
- [382] <mot en arabe>
-
- [383] <mot en arabe>
-
- [384] <mot en arabe>
-
- [385] <mot en arabe>
-
- [386] Voy. nos _Monumens arabes du cabinet de M. le duc de
- Blacas_, t. II, p. 8. Nous n'avons pas une seule fois rencontré
- dans les chroniques arabes le terme _mosarabe_ appliqué aux
- chrétiens d'Espagne qui vivaient sous la domination maure, bien
- que quelques auteurs chrétiens aient cherché l'origine de cette
- dénomination dans la langue arabe. A l'égard du mot par lequel
- les Espagnols désignaient les musulmans qui, à mesure que la
- cause de l'Évangile fit des progrès, consentirent à vivre sous la
- domination chrétienne, mot qui s'écrit _mudejare_, on trouve dans
- les écrivains ottomans un terme qui en paraît être l'équivalent;
- c'est celui de <mot en arabe>. Ce mot n'est pas expliqué dans les
- dictionnaires turcs ni arabes. Au sujet des mudejares, voy. Marmol,
- édit. de 1573, t. I, p. 154.
-
-
-Les vainqueurs et les vaincus parlant un langage différent, quel moyen
-avaient-ils de communiquer ensemble? Les Arabes n'ont jamais eu de
-goût pour les langues étrangères. De leur côté, les chrétiens, dans ces
-tems d'ignorance et de barbarie, ne pouvaient guère songer à apprendre
-la langue arabe. L'histoire ne cite, à cet égard, qu'un abbé du
-monastère de Saint-Gall, appelé Hartmote, lequel en 880 joignit l'étude
-de l'arabe à celle du grec et de l'hébreu[387]. Ce ne fut que plus
-tard, au tems des croisades, que les lumières ayant fait des progrès,
-nos pères commencèrent à s'occuper de la langue et des croyances
-d'un peuple, qui avait si long-tems été maître d'une partie de leur
-territoire. Pour cette étude, on se rendait de préférence en Espagne,
-où le latin et l'arabe étaient également cultivés, et où l'on était sûr
-de trouver tous les secours nécessaires. Ce fut à Tolède, qu'en 1142,
-Pierre le vénérable, abbé de Cluny, fit faire la première traduction
-latine de l'Alcoran que l'on connaisse; c'est là qu'il entreprit une
-réfutation de la religion musulmane, qui fut le signal de beaucoup
-d'autres ouvrages du même genre[388].
-
- [387] _Histoire littéraire de la France_, t. V, p. 611.
-
- [388] Voy. le _Roman de Mahomet et le livre de la loi au Sarrazin_,
- publiés par MM. Reinaud et Francisque Michel, Paris, Sylvestre,
- 1831, préface.
-
-Mais on ne saurait douter que, dès le principe, il n'y eût en France un
-grand nombre de personnes qui parlaient l'arabe. Nous avons dit que les
-premiers conquérans, à mesure qu'un pays était subjugué, choisissaient
-un certain nombre d'otages parmi les familles les plus notables, et
-les envoyaient au centre de l'empire[389]. Une partie de ces otages
-revirent nécessairement leur patrie. Il en fut de même des captifs et
-des esclaves chrétiens qui avaient recouvré leur liberté; enfin, il y
-avait les serfs sarrazins disséminés sur tout notre territoire.
-
- [389] Voy. ci-devant, p. 10.
-
-Nous ferons encore mention des pélerins et des marchands qui, même à
-l'époque des invasions les plus sanglantes, se rendaient en Égypte, en
-Syrie et dans les autres pays musulmans. On peut citer l'Anglais saint
-Guillebaud, qui, vers l'an 730, se mit en route à travers la France
-et l'Italie, et qui se trouvait en Syrie vers l'an 734. Ces pélerins
-et ces marchands auraient pu nous fournir les renseignemens les plus
-curieux sur la politique et les ressources des princes mahométans,
-à cette époque, et sur les dispositions de leurs peuples; en effet,
-combien il eût été important de savoir ce qui se disait à Damas, de la
-marche des armées musulmanes en occident, des effets que l'on attendait
-de conquêtes si merveilleuses. Malheureusement, les pélerins et les
-marchands ne nous ont rien transmis. Saint Guillebaud, à son arrivée
-en Syrie, avait d'abord été arrêté comme espion; il fit voir que son
-unique objet était la visite des lieux sanctifiés par les mystères
-de notre religion, et on le mit en liberté. Il parcourut donc la
-Palestine, la Phoenicie et la Syrie. A Damas, il parla au khalife; mais
-nulle part, dans la relation qui nous reste de ses voyages, et qui a
-été écrite par une de ses cousines, il n'est dit un mot des choses que
-nous aurions tant d'intérêt à savoir.
-
-A cette époque, la disposition des esprits devait empêcher les
-personnes pieuses d'apporter une attention convenable à ces malheureux
-événemens. On était persuadé que ces horribles invasions étaient un
-effet du courroux céleste, excité par les péchés des hommes. Or, la
-piété dirigée d'une certaine manière tient en quelque chose à l'esprit
-de fatalisme. Les personnes préoccupées de cette idée négligeaient les
-moyens humains, et se résignaient à un sort qu'elles auraient peut-être
-évité sans cela[390]. Quelle différence entre cet abattement et
-l'entraînement qui plus tard amena le mouvement des croisades!
-
- [390] Voy. ci-devant, p. 61 et 62.
-
-On a vu que les Sarrazins, dans leurs courses dévastatrices,
-s'emparaient des femmes et des enfans des deux sexes. Les garçons
-devenaient soldats; pour les femmes et les filles, elles servaient à
-perpétuer la race des envahisseurs. Cette manière d'entretenir leurs
-forces, indépendamment des secours qu'ils recevaient continuellement
-d'Espagne et d'Afrique, entrait d'avance dans leurs calculs. On en
-peut juger par ce qui eut lieu lors de leur établissement dans l'île
-de Crète. Nous avons dit, qu'à la suite d'une rébellion des faubourgs
-de Cordoue, quinze mille habitans furent obligés de s'expatrier,
-et qu'après avoir fait une descente sur les côtes d'Égypte, ils se
-dirigèrent, avec d'autres aventuriers, vers l'île de Crète. Le chef de
-l'expédition, charmé de la beauté du climat et de la fertilité du sol,
-résolut d'y former une colonie, et mit le feu à sa flotte. A la vue
-des flammes, ses compagnons étonnés demandèrent comment ils pourraient
-désormais communiquer avec leurs femmes et leurs enfans. Là-dessus, le
-chef leur dit: «Je vous donne une nouvelle patrie; elle vous fournira
-des femmes; c'est à vous à vous procurer des enfans[391].
-
- [391] Voy. ci-devant, p. 128, les ouvrages cités.
-
-Les Sarrazins, à leur première entrée en France, ne pensaient à rien
-moins qu'à subjuguer cette belle contrée, et à la soumettre, ainsi
-que le reste de l'Europe, aux lois de l'Alcoran. Mais plus tard, leurs
-bandes eurent uniquement pour mobiles l'amour du pillage, la soif de
-la vengeance et le goût des aventures. L'établissement des Sarrazins
-en Provence, à la fin du neuvième siècle, et leurs incursions dans
-les montagnes des Alpes, furent un événement purement fortuit. Au
-témoignage de l'historien Liutprand, on peut joindre la manière dont
-les mahométans subjuguèrent l'île de Sicile. Deux années s'étaient
-écoulées depuis la mort de Charlemagne (en 816), et le nom de ce
-grand prince était encore un objet de terreur pour les barbares. Le
-gouverneur grec de l'île de Sicile, s'étant révolté contre l'empereur
-de Constantinople, envoya demander du secours au prince africain de
-Cayroan. Le prince consulta les notables du pays; tous furent d'avis
-qu'on envoyât du secours au gouverneur; mais ils voulaient qu'on ne
-fît aucun établissement dans l'île, et qu'on se bornât à enlever les
-richesses faciles à emporter. Tous étaient persuadés que l'île, étant
-si rapprochée du continent italien, serait secourue, soit par les
-Grecs, soit par les Français, et que jamais un peuple qui parlait une
-langue et professait des croyances différentes ne parviendrait à s'y
-fixer d'une manière solide. «Quelle est, demanda quelqu'un, la distance
-qui sépare l'île du continent?» On lui dit qu'une même personne pouvait
-aller deux ou trois fois en un jour, de l'île sur le continent et du
-continent dans l'île. «Et quelle est, reprit le premier, la distance de
-la Sicile à l'Afrique?» On lui dit qu'il y avait pour un jour et une
-nuit de navigation. «En ce cas, répliqua l'autre, fussé-je un oiseau,
-je ne me hasarderais pas à prendre ma demeure dans cette île[392].» En
-effet, ce ne fut qu'après coup, que les Sarrazins d'Afrique songèrent
-à occuper la Sicile; et ce qui les y décida, ce ne fut pas seulement
-la richesse du pays, ce fut encore l'anarchie qui désolait l'île. On
-en peut dire autant de leur établissement dans l'Italie méridionale. Ce
-furent les princes du pays, divisés entre eux, qui les y appelèrent et
-les y maintinrent.
-
- [392] Voy. l'historien arabe Novayry, dans le recueil de Rosario
- Gregorio, relatif à la Sicile, et intitulé _Rerum arabicarum_,
- etc., Palerme, 1790, in-fol., p. 3.
-
-
-Telles sont les considérations qui nous ont paru propres à jeter du
-jour sur le caractère général des invasions des Sarrazins en France,
-et sur les circonstances qui les accompagnèrent; elles se plaçaient
-d'autant plus convenablement ici, qu'elles serviront à éclaircir
-les questions qui nous restent à examiner. Et d'abord, quel vestige
-trouve-t-on du séjour des Sarrazins dans le royaume et dans les
-contrées voisines?
-
-Nous croyons que les premières invasions des Sarrazins, si on fait
-abstraction des dévastations qui en furent la suite immédiate, ne
-laissèrent qu'une trace assez légère. Ce n'est pas que l'esprit
-religieux eût aveuglé les habitans du midi de la France, au point de
-leur fermer les yeux sur les exploits et les travaux de guerriers qui,
-à l'exemple des Romains, se croyaient destinés à la conquête du monde.
-L'espèce d'éloignement des hommes du midi de la France pour les hommes
-du nord d'une part, et de l'autre le désordre qui existait dans toutes
-les classes de la société, avaient éteint presque tout patriotisme.
-
-Le peu de traces que les Sarrazins laissèrent d'abord de leur séjour
-nous semble tenir à une autre cause. C'est que sortant à peine de leur
-désert, ils étaient encore étrangers à toute idée de civilisation,
-et qu'ils ne purent par eux-mêmes rien édifier de grand. En effet,
-à Narbonne, où ils se maintinrent pendant quarante ans, et qui était
-devenue leur boulevart en France, il ne reste pas le moindre vestige de
-monument élevé par eux. Apparemment ils se bornèrent à augmenter les
-fortifications de la ville, et à en faire une place imprenable. Dans
-une cité où l'on rencontre à chaque pas des débris de la domination
-romaine, il n'existe plus aucun pan de muraille, aucune inscription
-qu'on puisse rattacher d'une manière certaine aux Sarrazins, et il ne
-paraît pas qu'aucun écrivain en ait jamais mentionné.
-
-On a parlé d'un édifice qui sert aujourd'hui d'église au village de
-Planès, dans la Cerdagne française, aux environs de Mont-Louis; et on
-a dit que cet édifice avait été élevé par les Sarrazins, à l'époque
-où, antérieurement à Charlemagne, les mahométans étaient maîtres de
-cette partie des Pyrénées; on a ajouté qu'il leur servait de mosquée;
-mais cet édifice, encore parfaitement conservé, n'a rien qui ressemble
-à une mosquée: c'est un triangle équilatéral, ayant à chacune de ses
-faces un cercle dont la circonférence va passer par le centre d'un
-quatrième cercle qui forme la coupole supérieure. Ce ne peut pas
-non plus être, comme on l'a dit[393], le mausolée de Munuza, chef
-sarrazin, qui, ainsi qu'on l'a vu, fut pendant quelque tems à la tête
-du gouvernement des Pyrénées[394]. L'édifice n'a nullement la forme
-d'un tombeau. D'ailleurs, qui aurait élevé ce tombeau? ce ne seraient
-pas les chrétiens, qui avaient à reprocher à Munuza d'avoir fait brûler
-vif un de leurs évêques; ce ne seraient pas non plus les musulmans, qui
-regardaient Munuza comme un traître, et qui machinèrent sa mort. Cet
-édifice est d'une construction postérieure à l'occupation du pays par
-les Sarrazins. L'absence de tout ornement d'architecture ne permet pas
-d'en fixer la date précise; mais tout porte à croire qu'il fut élevé
-par les chrétiens, postérieurement au dixième siècle[395].
-
- [393] _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 213.
-
- [394] Voy. ci-devant, p. 36 et suiv.
-
-La seule chose qui nous reste des premières invasions des Sarrazins,
-ce sont des médailles arabes, ayant primitivement servi de
-monnaies. On trouve assez souvent de ces monnaies en Languedoc et
-en Provence; malheureusement elles ne portent ni nom de souverain
-ni nom de gouverneur de province, et ne sont d'aucun secours pour
-l'histoire[395].
-
- [395] C'est l'opinion M. le baron Taylor, qui a examiné le
- monument, et dont le jugement est d'un grand poids dans ces
- matières.
-
-
-Lorsqu'à la fin du neuvième siècle, les Sarrazins s'établirent en
-Provence et se répandirent de là en Dauphiné, en Savoie et en Suisse,
-ils avaient fait dans l'intervalle de grands progrès dans les sciences
-et les arts, et ils en faisaient chaque jour de nouveaux. On ne
-peut nier que les mahométans de l'Espagne, de la Sicile et même de
-l'Afrique, ne fussent alors plus avancés que les chrétiens de France
-et des contrées voisines, en proie à l'anarchie et à tous les malheurs
-qui en sont la suite. Il serait inutile de tracer ici le tableau des
-merveilles que la civilisation enfanta chez les Maures d'Espagne.
-Qui n'a entendu parler de la magnifique mosquée de Cordoue, servant
-aujourd'hui de cathédrale, et qui fut élevée dans la dernière moitié
-du huitième siècle? Qui ne connaît les ponts, les canaux d'irrigation
-et les monumens de tout genre, qui furent érigés en Espagne, à partir
-de cette époque? Ce n'était pas seulement dans les arts proprement
-dits que se montrait la supériorité des Sarrazins; elle se manifestait
-aussi dans les sciences, sans lesquelles il ne peut y avoir de
-véritable civilisation. Les Sarrazins possédaient dans la langue arabe
-des traductions des ouvrages d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, de
-Dioscoride, de Ptolemée; ils avaient même ajouté aux découvertes des
-savans de l'antiquité.
-
-Leur supériorité était avouée par les chrétiens eux-mêmes. L'histoire
-a conservé le souvenir de Sanche, prince de Léon, qui, vers l'an 960,
-étant attaqué d'une maladie incurable, demanda un sauf-conduit au
-khalife Abd-alrahman III, et se rendit à Cordoue, pour y consulter les
-médecins arabes. L'histoire ajoute que Sanche trouva dans le savoir
-de ces médecins tous les secours qu'il en attendait, et que le reste
-de sa vie, il se montra reconnaissant du généreux accueil qu'il avait
-reçu[396]. Vers la même époque, un moine auvergnat, Gerbert, devenu
-plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, allait en Espagne pour
-s'y former à l'étude des sciences physiques et mathématiques; et ses
-progrès furent tels, qu'à son retour, le vulgaire le prit pour un
-sorcier.
-
- [396] Voy. un autre fait d'un genre analogue dans Maccary,
- manuscrits arabes, no 704, fol. 96.
-
-Mais un très-petit nombre de personnes, en France, pouvait puiser
-à cette source d'instruction, et la masse du peuple croupissait
-dans l'ignorance. De quel secours pouvaient être pour nos pères les
-bandes sarrazines qui, le fer et la flamme à la main, dévastaient
-nos plus belles provinces? On l'a déjà vu: ces bandes se composaient
-d'aventuriers, venus de tous les pays, et ces hommes avaient pour
-unique objet de s'enrichir de butin. La véritable influence exercée par
-la civilisation arabe ne commença que plus tard, c'est-à-dire à partir
-seulement du douzième siècle, à la suite des guerres des croisades,
-lorsque la religion chrétienne et la religion musulmane, l'Orient et
-l'Occident, étant pour ainsi dire en présence, les peuples de France,
-d'Angleterre, d'Allemagne, sortirent enfin de leur léthargie, et
-manifestèrent le désir de prendre part aux avantages de la civilisation
-sarrazine. La connaissance du grec étant alors perdue en Occident,
-et les traités grecs se trouvant traduits en arabe, des chrétiens
-de France et des contrées voisines se rendirent en Espagne, pour
-transporter en latin les versions arabes. C'est d'après ces traductions
-que, jusqu'au quinzième siècle, on étudia dans nos universités la
-plupart des écrits légués par l'antiquité grecque.
-
-
-Disons cependant quelques mots de certains souvenirs qui se rattachent
-plus ou moins directement à la seconde occupation de notre territoire
-par les Sarrazins. Ces souvenirs, quelque frappans qu'ils aient pu
-être d'abord, doivent l'être moins, aujourd'hui que les monumens qui
-devaient les perpétuer ont nécessairement été altérés par le tems.
-
-Il est à regretter que le château élevé par les Sarrazins, au fond du
-golfe de Saint-Tropès, ait été détruit. Les travaux exécutés dans le
-roc, et dont il reste encore des vestiges, donnent une haute idée de
-la patience des hommes qui l'occupaient. Mais nulle part on n'aperçoit
-d'inscription; nulle part on ne distingue de ces signes écrits que les
-Grecs et les Romains n'oubliaient pas en pareil cas, et que les Arabes
-eux-mêmes surent employer en Espagne et ailleurs.
-
-On a cité quelques châteaux forts, construits sur les lieux élevés,
-et on les a attribués aux envahisseurs; on a également rapporté à
-ces derniers les nombreuses tours qui, dans une grande partie de la
-France et de l'Italie, particulièrement sur les côtes, couronnent
-les montagnes et les collines; on a dit que de ces hauteurs les
-bandes sarrazines, soit à l'aide de feux allumés pendant la nuit,
-soit de toute autre manière, se faisaient part des nouvelles qui les
-intéressaient, et concertaient leurs mouvemens[397]. En effet, les
-auteurs arabes font mention des _rebaths_, ou lieux d'observation,
-élevés dans le Languedoc par Ocba, vers l'an 734[398]. Ainsi, l'opinion
-qui a été émise au sujet de ces tours n'est pas sans quelque fondement;
-mais en général, ne serait-il pas plus naturel d'attribuer les tours
-bâties près des côtes aux chrétiens, qui étaient sans cesse menacés par
-les descentes des pirates, et qui n'ayant pas de moyen de se défendre,
-étaient par là instruits de leur approche et avaient le tems de
-pourvoir à leur sûreté.
-
- [397] Voy. la _Promenade pittoresque dans le département du Var_,
- par M. Alphonse Denys. Voy. également ci-devant, p. 56.
-
- [398] Isidore de Beja fait un récit analogue au sujet du
- prédécesseur d'Ocba, Alsamah. Voy. à la p. 16.
-
-Nous ne nous arrêterons pas à divers objets conservés jadis
-précieusement en France, et dont on faisait remonter l'origine aux
-Sarrazins. Ces objets consistaient en étoffes de soie, en coffrets
-d'ivoire ou d'argent, en calices de cristal, en armes, etc. Une partie
-de ces objets existe encore dans les trésors des églises ou dans les
-cabinets des curieux. Le prix qu'on y mettait montre la haute idée
-qu'on avait de l'habileté des artistes sarrazins; mais il ne prouve
-pas que pour le moment nos pères cherchassent à les imiter[399].
-D'ailleurs, la plupart de ces objets sont postérieurs au huitième
-siècle[400].
-
- [399] Nos pères faisaient alors usage de certaines étoffes appelées
- du nom de _sarrazines_, à cause du pays d'où elles venaient. Voy.
- Ducange, _Glossaire de la basse latinité_, aux mots _saracenicum_
- et _saracenum_.
-
- [400] Telles sont deux timbales que l'on conservait jadis à
- Narbonne, et avec lesquelles on frappait le jour de la Fête-Dieu.
- Une histoire manuscrite de Narbonne, par le P. Louis Piquet,
- et appartenant à M. Jallabert, amateur zélé de Narbonne, porte
- que ces deux timbales étaient un reste du séjour des Sarrazins
- dans cette ville; mais les légendes marquées sur les timbales
- annoncent qu'elles ont été fabriquées en Egypte ou en Syrie, sous
- la domination des sultans mamelouks; elles sont par conséquent du
- treizième siècle au plus tôt.
-
-Le second séjour des Sarrazins n'a pas dû être sans influence sur
-l'agriculture. On ne trouve ni en Provence ni en Dauphiné aucune trace
-de ces magnifiques canaux d'irrigation, qui font encore la richesse de
-Murcie, de Valence, de Grenade. Mais sans doute, dans le cours d'une si
-longue occupation, il se trouva parmi les envahisseurs quelques hommes
-amis de l'humanité, qui cherchaient à faire jouir leur nouvelle patrie
-des avantages de l'ancienne.
-
-On dit que le blé noir, autrement appelé blé-sarrazin, qui forme
-aujourd'hui une des productions les plus importantes de nos campagnes,
-est originaire de la Perse; que de là il passa en Égypte, et qu'après
-avoir parcouru, avec les conquérans arabes, tout le littoral de
-l'Afrique, il pénétra avec eux en Espagne et de là en France. Chacun
-sait que cette plante précieuse peut servir à la fois d'engrais et de
-fourrage, et que sa graine fournit une farine qu'on peut convertir en
-bouillie.
-
-On attribue aux Sarrazins établis en Provence l'art d'exploiter le
-chêne-liège, très-abondant dans la forêt qui a retenu d'eux le nom
-de _forêt des Maures_; cet arbre était depuis long-tems cultivé en
-Catalogne, et il constitue encore aujourd'hui une des principales
-richesses des environs du Fraxinet[401].
-
- [401] Le centre de cette industrie est dans le village même
- de la Garde-Freinet. Voy. la _Statistique du département des
- Bouches-du-Rhône_, t. IV, p. 18.
-
-Les Sarrazins donnèrent peut-être une nouvelle activité à l'art
-d'extraire du pin maritime, de tout tems très-commun en Provence,
-notamment dans la forêt des Maures, la résine réduite à l'état de
-goudron, et servant à calfater les navires. Le nom de _quitran_,
-que le goudron porte encore en Provence, vient des Arabes. Il est à
-croire que les Sarrazins entretenaient une marine au fond du golfe de
-Saint-Tropès, afin d'avoir leurs communications libres par mer[402].
-
- [402] Sur l'exploitation du pin chez les anciens, voy. Pline le
- naturaliste, liv. XVI, no 16 et suiv. C'est à tort que l'auteur
- de la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. IV, p.
- 18, semble croire que l'exploitation du pin était inconnue avant le
- moyen-âge.
-
-On a, dans un autre genre, attribué aux Sarrazins le renouvellement de
-la race des chevaux du midi de la France, notamment de la Camargue.
-Il paraît qu'en effet les chevaux actuels de la Camargue proviennent
-d'un croisement entre les jumens du pays et des chevaux andalous. Or,
-les flottes sarrazines, lorsqu'elles se mettaient en mer, devaient
-emmener des chevaux, afin qu'arrivés à leur destination, les hommes
-de l'équipage pussent faire des courses dans l'intérieur des terres.
-Une lettre du pape Léon III à Charlemagne fait mention d'une escadre
-sarrazine qui était descendue dans une île voisine de la côte de
-Naples, ayant à bord quelques _chevaux maurisques_[403]. Il est vrai
-que le pape ajoute que l'escadre étant obligée de remettre à la voile
-sans pouvoir ramener les chevaux, ces malheureux animaux furent mis à
-mort[404]. En effet, un des articles du code militaire des mahométans
-est ainsi conçu: «Lorsque vous vous retirerez d'un pays ennemi, vous
-n'y laisserez ni chevaux, ni bestiaux, ni fourrages, ni provisions, ni
-rien de ce qui pourrait tourner à la défense de l'ennemi[405].»
-
- [403] _Caballi maurisci._
-
- [404] Voy. la _Critique des annales de Baronius_, par le P. Pagi, à
- l'an 813, no 20 et suiv.
-
- [405] Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p.
- 60.
-
-Nous penchons à croire que c'est plus tard qu'eut lieu le
-renouvellement de la race des chevaux de Provence; c'est-à-dire à
-l'époque où ce pays et la Catalogne appartenant au même prince, il
-était facile de les faire participer aux avantages l'un de l'autre.
-Ce qui le prouve, c'est que la race actuelle est désignée par les
-habitans sous le nom d'_egos_, mot qui est le même que l'espagnol
-_yegua_, appliqué à la jument. D'ailleurs il est fait mention, dans
-une charte de l'an 1184, c'est-à-dire de l'époque dont nous parlons,
-de deux taureaux catalans qui se trouvaient dans une des fermes de la
-Camargue[406].
-
- [406] Voy. la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t.
- IV, p. 24. L'auteur du reste émet une opinion un peu différente de
- celle que nous exprimons ici.
-
-On peut également faire remonter le renouvellement de la race des
-chevaux du pays des Landes à l'époque où les guerriers de la Gascogne
-allant presque toutes les années au-delà des Pyrénées, pour seconder
-les chrétiens leurs frères dans leurs efforts contre les Maures,
-avaient la facilité de s'y procurer tout ce qui pouvait enrichir leur
-patrie.
-
-La Provence offre encore à l'attention des curieux divers usages
-particuliers au pays, et qu'on a cru un reste du séjour des Sarrazins.
-Ce sont certaines danses qui s'exécutent le soir et dans la nuit;
-ces danses varient suivant les localités; mais elles s'accordent en
-ce qu'on y voit figurer un danseur entre deux danseuses, présentant
-alternativement une orange à chacune d'elles; ou bien ce sont des
-hommes et des femmes placés sur deux files, et qui dansent en se
-croisant. La personne placée à la tête de chaque file fait des gestes
-qui sont successivement imités par les autres. Il existe encore une
-espèce de danse guerrière, dans laquelle deux hommes brandissent
-chacun une épée, et s'agitent de manière à figurer des guerriers qui
-veulent enlever une bergère, ou qui essaient de la défendre contre son
-ravisseur[407].
-
- [407] _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. III,
- p. 208 et suiv. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la
- France_, t. III, p. 360, t. IV, p. 197.
-
-Ou ces danses n'ont pas été introduites par les Sarrazins, ou bien
-elles ont perdu leur caractère primitif. En Orient et dans les contrées
-du Midi, l'esprit de jalousie ne permet pas aux femmes et aux filles de
-se mêler ainsi avec les hommes; les femmes figurent dans les danses et
-les fêtes, mais elles figurent seules; d'ailleurs ce sont des femmes
-exclues du sein de la société. Quant à la danse guerrière, c'est un
-reste des usages des anciens, chez qui ces sortes de danses étaient
-fort recherchées[408].
-
- [408] Burckhardt, _Voyages en Arabie_, traduct. franç., t. III, p.
- 60 et 182, a donné des détails fort intéressans sur les danses en
- usage parmi les Bédouins.
-
-
-C'est ici le lieu d'examiner si, à la suite des invasions des
-Sarrazins, il se forma quelque colonie de ce peuple chez nous. On
-a cité plusieurs de ces colonies; et en effet, il est probable que
-dans le cours d'invasions souvent malheureuses, quelques détachemens
-sarrazins furent coupés du gros de l'armée et obligés de mettre bas
-les armes. Mais l'histoire ne nous ayant transmis le souvenir d'aucune
-de ces colonies, quel moyen avons-nous aujourd'hui de suppléer à son
-silence? Les Sarrazins ne sont pas les seuls qui aient envahi notre
-territoire. Sans parler des hordes barbares qui les avaient précédés,
-les Normands et les Hongrois ne se montrèrent-ils pas aussi acharnés
-qu'eux? On peut également citer les peuples de race germaine, notamment
-les Saxons, dont un grand nombre de familles, d'après le témoignage
-de l'histoire, furent transplantées par Charlemagne dans différentes
-provinces de l'empire. Pour distinguer ces différentes races, il
-faudrait que leurs descendans eussent conservé quelques restes de leur
-langage et de leurs usages. Mais, dans un pays comme la France, où
-toutes les provinces se tiennent, et où tout tend à la longue à prendre
-une physionomie uniforme, comment ces différences se seraient-elles
-maintenues si long-tems? D'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu, les bandes
-sarrazines comptaient dans leur propre sein plusieurs races et
-plusieurs croyances particulières.
-
-Nous ne pensons pas qu'il existe maintenant en France de population
-dont on puisse, d'une manière certaine, faire remonter l'origine aux
-bandes sarrazines. On a cité une peuplade qui habite les bords de la
-Saône, entre Mâcon et Lyon, particulièrement celle qui est établie
-sur la rive gauche, et on a prétendu que cette peuplade provient
-d'un détachement qui, sous Charles-Martel, ne put, avec le reste de
-l'armée, regagner les Pyrénées. On a fait mention de quelques usages
-particuliers à cette peuplade; on a même relevé quelques expressions
-qu'on a cru d'origine arabe[409]. Mais les expressions qui ont été
-signalées dérivent du latin ou du vieux français, ou ont une origine
-absolument inconnue. Quant aux usages, ils ne renferment rien qui
-ne puisse s'appliquer aussi bien aux Bohémiens ou à toute autre race
-étrangère[410].
-
- [409] Voy. la dissertation de M. Riboud, dans le t. V des _Mémoires
- de la Société des antiquaires_, p. 1 et suiv.
-
- [410] Sur les Bohémiens, voy. la lettre curieuse de M. Walckenaer,
- _Nouvelles Annales des Voyages_, t. LX, p. 64 et suiv.
-
-Il y a plus, si nous consultons l'histoire, elle nous dira que jamais
-colonie de Sarrazins n'exista là où l'on place celle-ci. Dans la
-première moitié du dixième siècle, à l'époque où les Sarrazins, les
-Normands et les Hongrois, s'étaient, pour ainsi dire, donné rendez-vous
-dans notre infortunée patrie, et que chacun de leur côté, ils
-entassaient ruines sur ruines, l'histoire affirme que les environs de
-Tournus et de Mâcon, par un privilége particulier, furent à l'abri de
-ces épouvantables dévastations; et que c'est là que les évêques et les
-moines accouraient de toutes les parties de la France avec les reliques
-des saints, et les trésors des églises[411]. Si une colonie sarrazine
-s'était trouvée dans le pays, comme l'éloignement qu'on a cru remarquer
-entre la population actuelle et les populations voisines aurait été
-alors encore plus sensible, est-ce là que les chrétiens pressés de
-toute part auraient cherché un refuge?
-
- [411] Voy. le recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet,
- t. IX, p. 7, 565, 669, etc.
-
-Nous rejetons également l'opinion de ceux qui ont rattaché aux
-invasions sarrazines la classe d'hommes établis dans le Bigorre et
-dans les contrées voisines des Pyrénées, et qu'on appelle _Cagots_.
-Les Cagots, qui ont subsisté jusqu'à ces derniers tems, formaient
-une classe à part, et passaient pour être en proie à des maladies
-contagieuses. Le savant de Marca supposa qu'ils étaient un reste
-des Sarrazins, et il faisait dériver leur nom de _caas-goths_, ou
-chasseurs de goths. Mais les Cagots sont appelés dans le pays du nom de
-_Christaas_, ou de chrétiens; ce qui a donné lieu à un savant de nos
-jours de penser que c'étaient des chrétiens primitifs, qui n'étaient
-jamais sortis de leurs montagnes, et qui, n'adoptant pas les pratiques
-mises plus tard en usage par le reste de la population, avaient fini
-par se trouver isolés[412]. Quoi qu'il en soit, l'opinion de Marca est
-insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots à ce
-grand nombre de peuplades éparses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs,
-sous les noms de _Caqueux_, _Cacous_, _Capots_, etc.,[413].
-
- [412] Voy. la lettre que M. Walckenaer a insérée dans les
- _Nouvelles annales des Voyages_, t. LVIII, p. 326 et suiv.
-
- [413] Comparez l'_Histoire de France_, par M. Michelet, t. I, p.
- 495, et les _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 217.
- Ce que nous avons dit de la prétendue colonie sarrazine des bords
- de la Saône, et des Cagots, s'applique également à une certaine
- peuplade établie sur les bords de la Loire, dans la presqu'île
- nommée le Véron, entre la Loire et la Vienne. Voy. le _Voyage aux
- Alpes maritimes_, par M. Emm. Fodéré, t. I, p. 45 et suiv.
-
-Nous ne parlons pas ici des Maures d'Espagne, qui, sous Henri IV,
-émigrèrent en France, particulièrement dans les provinces méridionales
-du royaume. On sait que le roi d'Espagne, Philippe III, ne voulant plus
-tolérer dans ses états des hommes qui étaient en opposition avec la
-religion dominante, et qui, bien que faisant la richesse et la force
-du pays, pouvaient, par leurs relations avec l'empire ottoman, alors
-formidable, mettre le royaume en danger, ces hommes, au nombre de plus
-d'un million, furent obligés de renoncer à leur patrie. Cent cinquante
-mille d'entre eux franchirent les Pyrénées et entrèrent en France.
-Mais le gouvernement leur permit seulement de traverser le royaume.
-Presque tous se rendirent en Afrique ou dans les provinces de l'empire
-ottoman; ceux qui restèrent en France embrassèrent le christianisme et
-se fondirent dans la masse de la population[414].
-
- [414] Comparez Chenier, _Recherches historiques sur les Maures_, t.
- II, p. 385, et M. Capefigue, _Richelieu, Mazarin, la Fronde et le
- règne de Louis XIV_, t. I, p. 31, 88 et suiv.
-
-
-La littérature arabe n'a-t-elle exercé aucune influence sur la
-littérature des peuples du midi de l'Europe? On a attribué aux nomades
-de l'Arabie le premier emploi de la rime, des poésies amoureuses et
-des chants de guerre. En effet, c'est vers les derniers tems du séjour
-des Sarrazins en France, que commencèrent à se former la langue d'oc
-et la langue d'oil; la langue latine n'existait plus que dans les
-livres, et la langue germanique était tombée en désuétude. L'influence
-arabe dut s'exercer principalement sur la langue d'oc, commune aux
-peuples du midi de la France et de la Catalogne, d'abord parce que ce
-furent les pays où les Sarrazins se maintinrent plus long-tems; de
-plus, parce que la littérature des troubadours paraît avoir précédé
-les autres littératures de l'Europe moderne. Mais cette influence ne
-dut devenir vraiment sensible qu'après l'entière expulsion des Arabes
-du sol français. Les monumens de la littérature romane qui nous sont
-parvenus, sont tous postérieurs à la première moitié du dixième siècle;
-et sans doute, l'occupation d'une partie du royaume par les Sarrazins
-n'eut d'abord d'autre effet que d'entraver le développement d'une
-civilisation qui tendait à se communiquer à toute la société chrétienne
-de cette époque[415].
-
- [415] Nous empruntons quelques-unes de ces observations à M.
- de Sismondi, _Histoire de la littérature des peuples du midi de
- l'Europe_.
-
-A l'égard des mots d'une origine incontestablement arabe qui se
-sont introduits dans la langue française, par exemple l'expression
-_salam alayk_ (salamalek), qui signifie _salut à toi_, et à laquelle
-l'interlocuteur répond _alayk alsalam_, ou _sur toi le salut_, ces
-mots ont pu s'introduire en France postérieurement aux invasions des
-Sarrazins, et pendant les guerres des croisades. Il ne faut pas oublier
-que les relations entre la France et les Sarrazins n'ont pas cessé
-avec les invasions de ces derniers; bien au contraire, ces relations
-n'ont fait que s'accroître, et leurs effets ont dû être d'autant
-plus puissans, qu'en général, à la différence des anciennes, elles
-reposaient sur des rapports de commerce et d'amitié.
-
-Un effet de la domination passagère des Sarrazins que l'on ne saurait
-méconnaître, c'est la création d'une foule de seigneuries et de
-fortunes dont il existe encore des débris. Les Sarrazins s'étaient
-mis en possession de vallées fertiles et riches; d'autres contrées,
-par suite d'une politique barbare, avaient été entièrement dévastées;
-il était naturel que les personnes qui avaient aidé à l'expulsion des
-barbares eussent part aux terres conquises. C'est ce qui eut lieu dans
-les diocèses de Grenoble, de Gap, et dans la Basse-Provence[416]. C'est
-ce qui avait déjà été mis en usage dans les provinces septentrionales
-de l'Espagne.
-
- [416] Seulement il est bon de rappeler l'erreur de certains
- écrivains qui, voulant flatter la vanité de quelques anciennes
- familles, ont fait remonter l'origine de ces fortunes jusqu'avant
- Charlemagne. Voy. ci-devant, p. 82. C'est encore à tort que
- d'autres écrivains, attribuant à ce genre de conquêtes une
- influence qu'elles n'ont pas eue, y ont rattaché l'établissement
- des franchises municipales et de l'esprit de liberté qui se
- firent remarquer dans le midi de la France plutôt qu'ailleurs. Ces
- franchises étaient un reste de la domination romaine, et se sont
- toujours conservées d'une manière plus ou moins intacte dans la
- Provence et le Languedoc. Voyez l'_Histoire du Droit municipal en
- France_, par M. Raynouard, Paris, 1829, 2 vol. in-8º.
-
-Cette manière d'arriver à l'opulence paraissait tellement naturelle,
-que les princes et les grands s'en étaient fait comme une branche
-de revenu, et qu'on spéculait sur une expédition tentée contre les
-infidèles, comme maintenant on spéculerait sur l'armement d'un navire.
-En 1034, le comte d'Urgel, Ermengaud IIe, fait don à un monastère
-de ses états de la dîme de toutes les prises qu'il fera sur les
-mécréans[417]. En 1074, le pape Grégoire VII écrit aux grands d'Espagne
-pour leur annoncer qu'il investissait d'avance Ebles II, comte de
-Roucy, de toutes les terres que celui-ci parviendrait à enlever aux
-Sarrazins, à condition qu'Ebles déclarerait les tenir du saint-siége,
-et qu'il lui paierait un tribut annuel[418].
-
- [417] Bibliothèque royale, grand recueil des chartes, cartulaire
- majeur de Saint-Michel de Cuxa, fol. 111 verso.
-
- [418] _Art de vérifier les Dates_, t. III, 2e partie, p. 273.
-
-
-En somme, il semble que l'influence exercée directement par les
-Sarrazins ne fut pas aussi considérable qu'on serait tenté de le
-croire d'abord. Les dégâts mêmes qu'ils commirent, quelque affreux
-qu'ils fussent, s'affaiblirent en présence de ceux des Normands
-et des Hongrois; ils furent même inférieurs à ceux des Normands,
-puisque ceux-ci, bien que venus plus tard, eurent un théâtre plus
-vaste, et se maintinrent avec moins d'interruption. D'ailleurs, ce
-n'est pas le souvenir des maux causés par les Sarrazins qui resta
-gravé le plus profondément dans les esprits; pendant long-tems on
-songea de préférence aux lumières, aux exploits et à la puissance
-des Sarrazins; ce fut au point que le nom de _sarrazin_ et les noms
-de _païen_ et de _romain_, se confondirent dans les esprits[419], et
-que le vulgaire attribua aux Sarrazins tout ce qui apparaissait de
-grand et de colossal. On sait que la ville d'Orange offre encore des
-restes imposans de la domination romaine. Un poème manuscrit fait de
-ce magnifique monument un _ouvrage sarrazin_. Il en a été de même des
-anciens murs romains de Vienne en Dauphiné[420]. Encore aujourd'hui,
-dans le midi de la France, chaque fois qu'on retire de la terre
-quelqu'une de ces larges briques, par lesquelles les Romains avaient
-coutume de recouvrir la toiture de leurs édifices, le peuple, dans les
-pays mêmes où les mahométans n'ont peut-être jamais mis les pieds, ne
-manque pas de donner à ces débris le nom de _tuile sarrazine_.
-
- [419] Voy. le _Roman de Garin le Loherain_, publié par M. Paulin
- Paris, t. I, p. 88, et t. II, p. 57 et 199.
-
- [420] Voy. l'_Histoire de la ville de Vienne_, par M. Mermet, 2e
- partie, 1833, in-8º, p. 148 et suiv.
-
-Le souvenir des invasions des Normands et des Hongrois n'existe plus
-que dans les livres. D'où vient que le souvenir des Sarrasins est resté
-présent à tous les esprits? Les Sarrazins se montrèrent en France avant
-les Normands et les Hongrois, et leur séjour se prolongea après les
-incursions des uns et des autres. Les premières invasions des Sarrazins
-sont empreintes d'un tel caractère de grandeur, qu'on ne peut en lire
-le récit sans émotion. Les Sarrazins, à la différence des Normands
-et des Hongrois, marchèrent long-tems à la tête de la civilisation;
-de plus, lorsqu'ils eurent cessé d'occuper notre territoire, ils
-continuaient à être un sujet d'épouvante pour nos côtes; enfin, les
-guerres qu'ils soutinrent pendant les croisades en Espagne, en Afrique
-et en Asie, durent ajouter à leur nom un nouvel éclat. Mais toutes ces
-raisons seraient insuffisantes pour expliquer la grande place que le
-nom sarrazin remplit encore en Europe dans la mémoire des hommes. La
-cause, la véritable cause d'un fait si singulier, c'est l'influence
-qu'exercèrent au moyen-âge les romans de chevalerie, influence qui
-s'est maintenue plus ou moins jusqu'à nos jours.
-
-
-Maintenant que les romans de chevalerie sont presque oubliés, nous
-avons de la peine à nous rendre compte de l'effet qu'ils produisirent.
-Mais au moyen-âge, ces romans formaient presque l'unique lecture de la
-noblesse et même du peuple. C'est là que les guerriers et les hommes
-qui se piquaient d'élévation dans les sentimens, allaient chercher des
-leçons de valeur et de générosité; c'est là que les personnes de l'un
-et de l'autre sexe se formaient à la galanterie, qualité qui tenait
-alors une place très-importante dans les moeurs publiques. En général,
-les monumens de l'antiquité classique étaient perdus de vue; on
-dédaignait même les chroniques nationales qui auraient pu mettre sur la
-voie de la vérité.
-
-Les romans de chevalerie, dont une partie seulement nous est parvenue,
-furent écrits dans les onzième, douzième et treizième siècles. La
-plupart étaient en vers, et n'étaient pas seulement lus des personnes
-de toutes les classes; des chanteurs ambulans, nommés _jongleurs_,
-allaient de ville en ville, de bourg en bourg, et les récitaient en
-présence du peuple assemblé. Il n'y avait presque pas de fête dans
-les châteaux et dans les villages, où quelque morceau de ce genre ne
-fût exposé à l'admiration populaire. Ce sont ces mêmes récits qui,
-plus tard, reproduits par la plume des poètes italiens, surtout de
-l'Arioste, ont continué, sous une nouvelle forme, à circuler dans
-toutes les bouches.
-
-On sait que les guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne,
-qui forment le sujet d'une grande partie des romans de chevalerie,
-furent principalement dirigées contre les Frisons, les Bavarois,
-les Saxons et les autres peuples germains et slaves, qui sans cesse
-menaçaient de forcer les barrières de l'empire. Mais, à l'époque où
-les romans de chevalerie furent composés, il n'existait plus d'empire
-français; la France était à peu près réduite à ses limites actuelles;
-et les hommes qui voulaient signaler leur valeur allaient combattre les
-mécréans, soit sur les bords de l'Èbre, du Tage, ou du Guadalquivir,
-soit sur ceux du Jourdain, de l'Oronte et du Nil. Comme les auteurs
-de romans de chevalerie écrivaient surtout pour les gens de guerre et
-pour les personnes qui aimaient à figurer dans les tournois et les
-exercices militaires, ils se crurent obligés de mettre en scène les
-idées et les moeurs de leur tems. Dès lors, les noms de Roland et des
-héros qui, depuis Charlemagne, étaient pour ainsi dire en possession
-d'enflammer les imaginations, ne furent plus qu'une espèce de thème,
-auquel venaient se rattacher les grands coups de lance et les triomphes
-des guerriers de l'époque. Les poètes avaient même fini par comprendre,
-sous la dénomination de Sarrazins, les Saxons et les autres peuples du
-Nord, qui avaient été successivement en lutte avec la France[421].
-
- [421] Quelques-unes de ces idées se trouvaient déjà dans les
- articles que M. Fauriel inséra, en 1832, dans la _Revue des
- Deux-Mondes_, relativement aux épopées provençales.
-
-Il fut donc admis en principe que tous les exploits des paladins et
-des braves de l'âge héroïque de notre histoire avaient eu lieu contre
-les Sarrazins. Il ne s'agit plus que de multiplier les occasions où
-ces braves pourraient se signaler. Presque chaque ville du midi de
-la France et de l'Italie fut censée avoir eu son émir et son prince
-sarrazin, ne fût-ce que pour ménager aux preux de la chrétienté le
-mérite de les déposséder[422]. On fit même intervenir les Sarrazins
-dans les combats et les tournois des chrétiens, en un mot, dans tous
-les lieux de la terre où il y avait quelque laurier à cueillir. Il
-y a plus, afin de relever la gloire des chevaliers chrétiens, qui
-naturellement finissaient par l'emporter, on rehaussa le caractère
-de quelques-uns des chevaliers sarrazins; on en fit des modèles de
-noblesse et de générosité[423]; enfin on ne reconnut de supérieur à
-leur courage que le courage surhumain de Renaud et de Roland.
-
- [422] Voy. le _roman de Philomène_, déjà cité.
-
- [423] Dans le roman de _Partenopeus de Blois_, le héros chrétien
- du poème est pris d'une manière traîtreuse par quelques Sarrazins.
- Aussitôt le chef de l'armée sarrazine vient se remettre entre
- les mains du roi de France, et déclare qu'il est prêt à subir le
- traitement que le roi voudra lui infliger en représailles. Le même
- trait est raconté d'un autre roi sarrazin. Voy. le _Journal des
- Savans_, décembre, 1834, p. 728, article de M. Raynouard.
-
-Ici encore on retrouve la preuve de la supériorité morale des Maures
-d'Espagne. Quelques chroniqueurs espagnols rapportent que, vers l'an
-890, le roi des Asturies, Alphonse-le-Grand, ne trouvant point parmi
-les chrétiens d'homme assez éclairé pour élever dignement son fils
-et héritier présomptif, fit venir de Cordoue deux Sarrazins pour lui
-servir de précepteurs. Une idée analogue se retrouve peut-être dans un
-roman de chevalerie relatif à Charlemagne, où il est dit que Charles,
-encore enfant, se rendit chez les Maures, ce qui donna probablement
-lieu de croire à nos pères que ce prince, à l'aide des lumières qui
-distinguaient alors les mahométans, s'était mis en état de renouveler
-la face de l'occident[424].
-
- [424] Voy. le _Roman des enfances de Charlemagne_, par Girard
- d'Amiens, manusc. français de la Biblioth. roy., no 7188, fol. 30,
- verso.
-
-Ce n'est guère que depuis quelques siècles qu'on est revenu à l'étude
-des documens originaux de l'histoire nationale; et c'est seulement
-depuis environ cent cinquante ans que la critique a pour toujours fait
-justice des contes mis en circulation par les romans de chevalerie.
-On est étonné de voir l'illustre Mabillon hésiter sur la fausseté de
-certains épisodes du poème de _Guillaume-au-Court-Nez_, et ranger dans
-le domaine de l'histoire la prétendue occupation du midi de la France
-par les Sarrazins, sous Charlemagne[425].
-
- [425] _Annales Benedictini_, t. II, p. 369.
-
-Assurément, si les Moussa, les Tharec, les Abd-alrahman et les Almansor
-revenaient au monde, ils seraient bien étonnés de voir le changement
-qui s'est opéré en Europe dans la position respective des chrétiens et
-des musulmans. Mais cette première impression effacée, ils seraient
-agréablement surpris de la large place que nos vieux romanciers ont
-accordée à leurs exploits; et leur ame, habituée aux grandes choses,
-rendrait hommage à un sentiment de courtoisie qui ennoblit les moeurs
-barbares de nos pères, et qui semble disparaître chaque jour.
-
- FIN.
-
-
-
-
-ADDITIONS ET CORRECTIONS.
-
-
-Page 3. La note deuxième doit être ainsi conçue: «Procope, _Histoire
-de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10; et M. Dureau de Lamalle,
-_Recherches sur l'histoire de la partie de l'Afrique septentrionale,
-connue sous le nom de régence d'Alger_, par une commission de
-l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; Paris, 1835, t. I, p.
-114 et suiv.»
-
-_Ibid._ Lisez ainsi la note 3: «Voy. les témoignages mentionnés par
-Ibn-Khaldoun, dans l'extrait déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien
-qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne partage pas cette opinion. Voy. aussi
-l'article _berber_ de l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac.»
-
-Page 21. Le premier alinéa doit commencer ainsi: «Des documens qui
-remontent à une assez haute antiquité, font mention de la destruction
-du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, etc.»
-
-Page 51. Au bas de la page, ajoutez en note: «Voyez Conde, _Historia_,
-t. I, p. 89.»
-
-Page 176. A la fin du dernier alinéa, ajoutez en note: «On lit dans
-une charte de l'abbaye de Saint-Victor, à Marseille, à l'année 1005,
-ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet populum christianum flagellare
-per sævitiam paganorum, gens barbara in regno provinciæ irruens,
-circumquaque diffusa vehementer invaluit, ac munitissima quæque loca
-obtinens et inhabitans, cuncta vastavit, ecclesias et monasteria
-plurima destruxit, et loca quæ prius desiderabilia videbantur in
-solitudinem redacta sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum,
-habitatio postmodum coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima
-collectio_, t. I, p. 369. D'un autre côté, voici quel était, en 975,
-l'état de l'église de Fréjus, d'après une charte rédigée au moment
-où le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas
-Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem
-redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius fuerunt
-effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel possessiones
-quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum paginæ, desunt
-regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia testimonia, aut vetustate
-consumpta aut igne perierunt, nihil aliud nisi tantum solo episcopatus
-nomine permanente. _Gallia Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82.»
-
-Page 230, note. A propos de l'origine du mot _sarrazin_, ajoutez ces
-mots: «Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer que
-d'après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., la partie
-de l'Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès avant notre
-ère, comme elle l'est encore de nos jours, habitée par des tribus
-arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait donc également
-possible que la dénomination d'_orientaux_ eût servi à distinguer les
-nomades restés dans la presqu'île, de ceux qui avaient traversé la mer
-Rouge. Encore aujourd'hui que l'Égypte est occupée par les Arabes, la
-contrée située à l'orient du Delta est nommée _scharkyé_ ou orientale,
-et la partie comprise dans le Delta, _gharbyé_ ou occidentale. C'est
-ainsi que les Goths, dès avant leur départ des pays qu'ils occupaient
-au nord de l'Europe, s'étaient divisés en _Ostrogoths_ ou Goths de
-l'est, et _Visigoths_ ou Goths de l'ouest; mais la difficulté qui
-résulte du passage de Nonnosus existe toujours.»
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pag.
-
- Dédicace v
-
- Introduction ix
-
- PREMIÈRE PARTIE. Premières invasions des Sarrazins
- en France, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et
- de tout le Languedoc, en 759 1
-
- DEUXIÈME PARTIE. Invasions des Sarrazins en France,
- depuis leur expulsion de Narbonne jusqu'à leur établissement
- en Provence, en 889 85
-
- TROISIÈME PARTIE. Établissement des Sarrazins en Provence,
- et incursions qu'ils font de là en Savoie, en Piémont
- et dans la Suisse, jusqu'à leur expulsion
- totale de France 157
-
- QUATRIÈME PARTIE. Caractère général des invasions
- sarrazines, et conséquences qui en furent la suite 229
-
- Des peuples qui prirent part à ces invasions: les Arabes 229
- --les Berbers 232
- --les Germains, les Slaves, etc. 233
-
- Commerce des esclaves 235
-
- Les juifs prirent-ils part à ces invasions? 241
-
- Langages et religions des envahisseurs 242
-
- Motifs qui faisaient agir les conquérans 249
-
- Costume des conquérans 251
-
- Partage du butin 253
-
- Sort des chrétiens qui tombaient entre les mains des
- Sarrazins 254
-
- Sort des Sarrazins qui tombaient entre les mains des
- chrétiens 262
-
- Servage et esclavage en France 265
-
- Système d'administration établi par les Sarrazins 270
-
- Impôts 279
-
- Manière dont s'opéraient les invasions sarrazines 286
-
- Traces qui restent de ces invasions 289
-
- Progrès dans l'agriculture 296
-
- Races des chevaux 298
-
- Danses 300
-
- Colonies sarrazines en France 301
-
- Influence des Arabes sur la littérature française 306
-
- L'influence des invasions sarrazines en général exagérée 309
-
- Cette exagération est l'ouvrage des romans de chevalerie 311
-
- Grande place que les Sarrazins occupent dans ces romans 313
-
- Additions et corrections 319
-
-
-
-
-Note de transcription détaillée:
-
-Cette version électronique comporte les corrections suivantes:
-
- p. xxix, «Narbonam et Carcassonam» corrigé en
- «Carcassonam et Narbonam» (note no 14),
- p. 8 et 61, «Pépin» harmonisé en «Pepin»,
- p. 12, «Béjà» corrigé en «Beja» («évêque de Beja»),
- p. 14, «Beziers» corrigé en «Béziers»,
- p. 18, «Paul, diacre,» corrigé en «Paul Diacre,» (note no 42),
- p. 30, «Acheri» corrigé en «Achery» («Spicilège de d'Achery»,
- note no 57),
- p. 40, «Ausonne» corrigé en «Ausone»
- («ces vers d'Ausone», note no 66),
- p. 39, «Bouches-du-Rhônes» corrigé en «Bouches-du-Rhône»,
- p. 71, «il» corrigé en «ils» («qu'ils accablèrent»),
- p. 74, «Voyage» corrigé en «Voyages» («Voyages en Arabie»,
- note no 111),
- p. 79, «Refugié» corrigé en «Réfugié» («Réfugié en Afrique»),
- p. 94, ajout d'un «d» manquant dans «C'est sans doute de là»,
- p. 94, «christiana» harmonisé en «Christiana» («Gallia Christiana»,
- note no 129),
- p. 101, «secourera» corrigé en «secourra» («Dieu vous secourra»),
- p. 128, «rebellion» corrigé en «rébellion» («Quand la rébellion»),
- p. 133, ajout de «dom» dans «Recueil de dom Bouquet» (Note no 184),
- p. 164, «fut» corrigé en «furent» («la France et l'Italie furent»),
- p. 173, «mersio» corrigé en «messio» («pæninam messio falcem»),
- p. 175, «rebellions» corrigé en «rébellions»
- («les rébellions sans cesse renaissantes»),
- p. 210, «Voyages» corrigé en «Voyage» («Voyage dans les départemens du
- midi de la France», note no 282),
- p. 220, «japer» corrigé en «japper» («ils semblaient japper»),
- p. 230, «OElsner» corrigé en «Oelsner» («mémoire de M. Oelsner»),
- p. 279, «arrogé» corrigé en «arrogés»
- («s'étaient arrogés les revenus»),
- p. 300, «tauraux» corrigé en «taureaux» («deux taureaux catalans»).
-
-Les erreurs évidentes de ponctuation ont été corrigées silencieusement;
-certains point manquants, comme dans «ibid.» ou «t.» ont été ajoutés.
-
-À l'exception des corrections mentionnées ci-dessus, l'orthographe, la
-ponctuation et l'accentuation n'ont pas été harmonisées, comme dans par
-exemple:
-
- Guillaume... au court-nez / au-court-nez / au court nez
- Spicilège / Spicilége
- Aaron-Alraschid / Aaron-alraschid
-
-Plusieurs notes contenaient quelques mots écrits en arabe. Ceux-ci n'ont
-pas fait l'objet d'une transliterration en caractères latins puisque
-cela est déjà fait lors du renvoi à la note; ils ont été remplacé par
-«<mot en arabe>».
-
-Les «additions et corrections» mentionnées à la fin du livre ont été
-intégrées à l'ouvrage.
-
-
-
-
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-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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- must be paid within 60 days following each date on which you
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-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
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-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
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-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
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-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/43306-8.zip b/43306-8.zip
deleted file mode 100644
index e8d0ddf..0000000
--- a/43306-8.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/43306-h.zip b/43306-h.zip
deleted file mode 100644
index 53c6b24..0000000
--- a/43306-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/43306-h/43306-h.htm b/43306-h/43306-h.htm
index bf31fe9..b2ffbae 100644
--- a/43306-h/43306-h.htm
+++ b/43306-h/43306-h.htm
@@ -2,7 +2,7 @@
"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
<head>
- <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
<title>Histoire des Sarrazins en France,
et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse,
@@ -165,48 +165,7 @@ div.introduction > p { margin-top: 2em; }
</style>
</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by
-Joseph Toussaint Reinaud
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Invasions des Sarrazins en France
- et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse,
- pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère
-
-Author: Joseph Toussaint Reinaud
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43306]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Bibimbop and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43306 ***</div>
<div class="tnote">
<p>Note de transcription:</p>
@@ -13977,388 +13936,6 @@ la fin du livre ont été intégrées à l'ouvrage.
</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Invasions des Sarrazins en France, by
-Joseph Toussaint Reinaud
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE ***
-
-***** This file should be named 43306-h.htm or 43306-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/3/3/0/43306/
-
-Produced by Laurent Vogel, Bibimbop and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
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-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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-
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-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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-
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-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
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- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
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-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
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-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
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-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43306 ***</div>
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