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diff --git a/43003-0.txt b/43003-0.txt new file mode 100644 index 0000000..e92bbdd --- /dev/null +++ b/43003-0.txt @@ -0,0 +1,6475 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43003 *** + +Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895), La Mère de Dieu (Die Gottesmutter) (1886) + +Produced by Daniel FROMONT + + +SACHER MASOCH + + +NOUVELLES TRADUITES DE L'ALLEMAND +AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR +PAR +Mlle STREBINGER + +PARIS +LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE +79, BOULEVARD SAINT - GERMAIN, 79 +1886 + +Droits de propriété et de traduction réserves + + +LA MÈRE DE DIEU + + +CHAPITRE PREMIER + + +Sabadil, un jeune paysan de Solisko, était sorti dans la forêt pour +entendre le chant des oiseaux. Lorsqu'il était tout petit, déjà il +abandonnait ses jouets, il quittait son chariot et ses chevaux de bois +dès qu'un oiseau gazouillait dans le feuillage. Plus tard il avait +tendu des pièges et des lacs dans tous les bocages; toute l'année +retentissaient des chants, des sifflements et des soupirs mélodieux +dans la chaumière qu'habitaient les parents de Sabadil. + +Un édit avait été proclamé par la suite. Il était sévèrement interdit +de s'emparer d'aucun oiseau chanteur. Sabadil, alors, alla se promener +au loin dans la campagne, pour les entendre. Il s'y rendait chaque +jour, après avoir terminé son ouvrage; et, le dimanche après midi, il +ne manquait jamais d'errer deux ou trois heures dans la forêt, dont +les chênes puissants, les hêtres et les bouleaux frêles s'étendaient +entre les villages de Solisko, de Brebaki et de Fargowiza-polna. + +Les gens s'étonnaient de ne pas voir Sabadil à l'auberge, ou, comme il +était garçon, de ne pas le voir se rendre derrière l'église, sur la +plate-forme où la jeunesse dansait, les jours de fête, pendant que le +vieux prêtre envoyait sa bénédiction du haut de sa chaire sur les +fidèles et que l'orgue grondait sourdement en une longue +plainte. Sabadil ne s'inquiétait pas de ce qu'on pouvait penser de +lui. Oh non! pas ça. Lui-même était surpris quelquefois de cette force +irrésistible qui l'entraînait depuis si longtemps dans la solitude, +sous les grands arbres. + +Il y allait comme à une fête; ses hautes bottes luisaient au soleil, +son pantalon de fin drap bleu formait de larges plis, s'arrêtant +au-dessous du genou; sa blouse du même tissu, fort courte, était +serrée par une belle ceinture de cuir qui lui servait à la fois de +bourse et de blague à tabac, et où étaient suspendus son couteau, son +briquet et sa pipe. Sur son bonnet d'agneau blanc se balançaient deux +superbes plumes de paon. + +Sabadil s'était arrêté au sortir du village. Il avait cru entendre le +gazouillement suave d'une fauvette dans une grosse touffe de lilas en +fleurs. Puis il avait pris à travers champs. On avait récolté une +grande partie des grains; mais le maïs était encore debout, dressant +ses larges épis dont la teinte dorée rivalisait avec les cheveux des +petits enfants du hameau; le seigle brunissait au soleil, et partout +entre les sillons se trouvaient des alouettes prêtes à s'élever dans +l'air en chantant. + +Sabadil les suivait des yeux lorsqu'elles s'envolaient, mais il devait +bientôt ramener son regard à terre, tant le bleu du ciel était pur et +éblouissant. Il n'y avait qu'un petit nuage au ciel, un léger flocon +blanc et immobile comme un agneau qui se serait égaré de son troupeau +et qui n'ose avancer tout seul. L'air était chaud et lourd. Le soleil +éclairait la campagne, réchauffant ses teintes vives. + +Une source limpide, aux ondes vertes et écumeuses, descendait dans la +vallée en sautillant, et près de cette source, au milieu d'un bouquet +de bouleaux aux troncs satinés, se trouvait un petit moulin, qui, lui +aussi, était en fête ce jour de dimanche. Sa roue séchait aux caresses +de la brise. Ses volets étaient fermés. Pas un souffle n'agitait les +branches des arbres fruitiers qui l'entouraient baignés de +lumière. Tout à coup un rouge-gorge se mit à chanter dans un +noisetier. Et comme Sabadil s'arrêtait et tendait l'oreille, +absolument ravi, la gentille petite bête sautilla de feuille en +feuille et contempla le paysan d'un oeil hardi, sans aucune +frayeur. Plus loin, un pic frappant des coups sonores sur l'écorce +d'un arbre. Ces battements troublaient le silence du dimanche d'une +note étrange. + +Sabadil avançait toujours. Autour de lui une grande fraîcheur +montait. Il se trouvait maintenant dans un bosquet de bouleaux dont +les troncs luisants semblaient recouverts de satin blanc. A ses pieds, +la mousse étincelait comme semée d'étincelles d'or. Sabadil suivit le +ruisseau tout pensif. De petits poissons se tenaient immobiles, se +chauffant au soleil, et, au-dessus, des libellules voltigeaient. Il y +avait aussi des papillons qui humaient la fraîcheur, et des escargots +qui rampaient lentement le long des tiges humides. Une forte odeur de +vanille remplissait l'air. + +Bientôt deux, trois ruisseaux se rejoignirent. La forêt +s'éclaircit. Une sorte de petite vallée s'ouvrit entre les coteaux +fleuris. Et tout à coup Sabadil remarqua une prairie blanche, +complètement blanche, comme couverte de neige. Il demeura un instant +très surpris. + +Lorsqu'il s'en approcha, il vit que la vallée était entièrement +tapissée de narcisses dont les pistils jaunes embaumaient l'air. Des +abeilles et des guêpes y butinaient avec un bourdonnement sourd et +continuel. Sabadil cueillit une branche d'arbre et s'assit à l'ombre +d'un buisson d'églantiers pour se tailler un sifflet. Tandis qu'il y +perçait des trous, les oiseaux se mirent à chanter autour de lui, +comme s'ils n'eussent attendu que sa présence pour commencer leur +concert. De son bec dur, le pic semblait battre la mesure, non pas +cependant à la façon d'un chef d'orchestre, mais comme un musicien de +village qui frappe de son coude la table mouillée d'eau-de-vie à la +taverne. Des serins sautillaient dans la ramure, se suspendant à des +branches flexibles qui pliaient; des grives jetaient aux échos leur +note stridente, et de loin en loin le merle sifflait sa vieille +mélodie si douce et qui parle au coeur comme une de ces chansons +populaires que les travailleurs chantent le soir dans la plaine. + +Sabadil interrompait son travail de temps en temps et prêtait +l'oreille. Enfin, son sifflet était terminé, un véritable sifflet +galicien, long et mince comme une flûte de berger. Sabadil le porta à +ses lèvres et en tira des sons clairs, puis des notes graves et +plaintives, semblables à celles de la mélancolique Dumka. Les oiseaux +arrêtèrent leur ramage, comme surpris par ces modulations +langoureuses, si différentes de leurs cris joyeux et de leurs +gazouillements poussés au soleil dans les rameaux verts des arbres. + +Un long moment s'écoula avant que les petits oiseaux reprissent leur +ramage et répondissent à Sabadil dans ce langage qu'ils tiennent +depuis des milliers d'années, sans jamais en varier une seule +note. Ils ne comprenaient pas Sabadil, mais Sabadil les comprenait, +car son joli visage s'illumina soudain d'une joie candide et d'un +sourire trop enfantin, presque, pour un homme de trente ans. Un lièvre +arriva dans la clairière en trottinant. Il s'assit, dressa ses longues +oreilles et regarda le paysan d'un oeil surpris, puis il fit volte-face +et disparut dans le fourré. Pendant un instant on n'entendit que le +battement régulier du pic; puis un cri perçant s'éleva dans le +lointain. Sabadil se releva précipitamment. Il se dit que ce n'était +pas un cri d'alarme, mais quelque oiseau d'eau occupé à pondre ses +oeufs dans les roseaux de la mare voisine. Cependant Sabadil, presque +malgré lui, se dirigea du côté d'où le cri était parti. L'étang était +proche, il l'atteignit en quelques pas. Sabadil regarda à sa surface +verte, aussi polie qu'un miroir. Les longs roseaux qui y baignaient +aussi étaient tranquilles, depuis leurs tiges droites et sveltes, +jusqu'à leurs panaches bruns pailletés d'argent. Des algues, des +nénuphars, des lis de rivière étoilaient la mare, y dessinant de +bizarres broderies. Des narcisses odoriférants fleurissaient dans la +mousse humide de la rive. Sabadil s'assit dans la verdure et regarda +l'eau. De petites lueurs y passaient comme des éclairs. Par moments un +bouillonnement montait à la surface, ou un poisson fouettait l'onde +avec sa queue. Une grande fraîcheur régnait. Comme Sabadil ne +détournait pas les yeux de l'eau, il lui parut qu'elle montait jusqu'à +lui; il se sentit enlacé comme par deux bras glacés, et le même cri +lugubre qui l'avait effrayé tout à l'heure se fit entendre avec un +accent rauque et désagréable. Soudain un visage se dessina dans l'onde +pure, un beau visage de vierge encadré de cheveux blonds. + +Sabadil bondit, fit un grand signe de croix et recula vivement. + +A ses côtés, maintenant, se tenait une femme jeune, grande et forte, +si grande qu'elle le dominait presque de la tête, bien qu'il fût de +taille moyenne. Son visage était un visage de Madone au teint blanc, +délicatement teinté de rose. Sa chevelure blonde, aux reflets fauves, +était tressée et disposée en nattes lourdes au sommet de la +tête. L'étrangère portait de hautes bottes de maroquin rouge, un jupon +de percale aux couleurs voyantes et un corsage de drap vert foncé d'où +sortait une chemise d'une blancheur éblouissante. Son cou était paré +de gros coraux. Elle regarda Sabadil de ses grands yeux bleus, +longuement, avec une bienveillante surprise. + +Sabadil ne l'avait jamais vue, et pourtant il lui semblait que cette +femme était là , qu'elle était venue pour le +rencontrer. Involontairement il retira sa casquette et de sa manche +s'épongea le front. Son coeur battait à se rompre. Un bourdonnement lui +montait aux oreilles. + +Tout à coup, la jeune fille rougit et baissa les yeux. Elle voulut +reculer, et cependant son pied demeura comme attaché au sol; elle se +pencha et cueillit un narcisse, très bas, près de sa racine. Puis, sa +fleur à la main, elle resta devant le jeune homme, les yeux baissés, +humble à la fois et fière comme une sainte. + +«Que fais-tu ici? » demanda enfin Sabadil remis de son émotion et +enveloppant l'étrangère d'un bon et doux regard. + +Sans lui répondre, la jeune fille le toisa et le considéra un +instant. Puis, d'une voix basse et étrangement mélodieuse, elle lui +dit, à son tour: + +« Qui es-tu? et quel est ton nom? + +- Tu me questionnes comme si la forêt t'appartenait, repartit Sabadil +avec un malicieux sourire. + +- Tu ne me connais pas, dit la jeune fille à voix basse. Ainsi, +dis-moi plutôt comment tu t'appelles. + +- Sabadil. + +- Et d'où es-tu? + +- De Solisko. + +- Tu es paysan? + +- Oui. + +- Tu es bien mis, continua l'étrangère: tu es sans doute riche. + +- J'ai de quoi vivre », répondit Sabadil. + +La jeune fille se tut. Elle traversa lentement le fourré et les +touffes d'herbe, et se dirigea du côté de la forêt. + +« Et toi, qui es-tu? » demanda Sabadil qui l'avait suivie. + +Pas de réponse. + +« N'entends-tu pas? Ne veux-tu pas m'écouter? » + +Toujours pas de réponse. + +«As-tu du chagrin? continua Sabadil; pourquoi as-tu l'air triste? Qui +donc t'attire dans cette solitude? + +- Je fuis les hommes. Je viens ici chercher la béatitude, répondit la +jeune fille. Je trouve ici la présence de Dieu. » + +Une flamme passa dans les yeux bleus de l'étrangère, comme elle disait +ces mots. + +« Par ma foi, tu as raison, dit Sabadil; on est mieux ici qu'à +l'église. Moi, j'aime mieux le chant des oiseaux que les sermons du +prêtre, et je préfère le parfum des fleurs à l'encens des églises. + +- Tu as raison! oh oui! tu as raison, s'écria l'étrangère d'un ton +vif, presque joyeux. + +- Tu as quelque chose de singulier, dit Sabadil en l'examinant avec +attention. Je ne puis imaginer que tu sois comme les filles du +village, et que tu danses avec les garçons, sous les ormeaux, le +dimanche. Non, vraiment, il ne me paraît pas possible qu'on te prenne +par la taille pour te faire danser, et pourtant... oui, pourtant, +comme tu es parée... et comme tu es belle! Par Dieu! tu es bien la +plus belle femme que j'aie vue!» + +Sabadil passa son bras autour des épaules de la jeune fille; mais +celle-ci se dégagea avec une telle douceur, une si grande dignité et +une figure si sérieuse, que le jeune paysan n'osa renouveler ses +caresses. Il recula de deux pas, très confus. + +« Tu es peut-être mariée? » dit-il au bout d'un instant, d'une voix +très faible. + +Elle secoua la tête avec un sourire imperceptible. Lui la considéra +longuement. Quelle belle fille c'était! Et non seulement elle était +belle, mais encore elle avait une grande distinction et quelque chose +de majestueux et d'imposant, bien qu'elle ne portât point haut la +tête; au contraire, elle la baissait humblement et avec une chasteté +naïve. Non, sûrement, ce ne pouvait être une paysanne! Sabadil, tout +d'un coup, se sentit envahi par une grande gêne, quoiqu'il ne fût +guère timide. + +« On ne te prendrait pas pour une paysanne, à te voir, reprit-il. + +- Je suis peut-être comtesse, répondit-elle avec calme. + +- Non, tu es une sainte! » + +Elle ne répliqua rien, mais un sourire ironique passa sur ses lèvres +roses. + +« Quelles belles fleurs! dit-elle tout à coup, et comme elles +embaument! Que disais-tu donc tout à l'heure? Comme elles sont plus +odoriférantes que l'encens! » + +Un regard suffit à Sabadil. Il comprit qu'elle désirait un bouquet de +ces fleurs. Sans perdre un instant, il se mit à l'oeuvre et rassembla +une gerbe énorme et parfumée, qu'il tendit à sa compagne. Lorsqu'elle +la prit, Sabadil remarqua ses mains, qui étaient fines et +blanches. Sûrement ces mains-là n'avaient même jamais tenu d'aiguille. + +« Vois ces fleurs, reprit l'étrangère, elles sont l'image du +vice. Comme lui, elles sont séduisantes, et belles, et nuisibles. Quel +parfum suave! Et si nous les laissons près de nous, durant notre +sommeil, elles nous rendent malades. Oui, elles vont jusqu'à tuer par +leur odeur exquise? Sabadil, je te crois un enfant du monde, sans +souci de ton salut éternel. Le péché flatte tes sens, menace ton âme +de perdition! » + +Ses beaux yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, pénétrants et +sévères. + +« Es-tu fille d'un prêtre?» demanda le jeune homme en riant, non sans +ironie. + +L'étrangère secoua la tête et soupira. Ils avaient atteint un endroit +marécageux, plein d'eau et de grandes herbes. La jeune fille regarda +autour d'elle. + +«Que veux-tu? lui demanda son compagnon; que dois-je faire? + +- Un pont », dit-elle gravement. + +Il se hâta d'apporter quelques troncs de jeunes arbres abattus et +couchés dans le gazon et de les étendre sur le sol fangeux. La jolie +fille le considérait avec admiration. Elle regardait sa stature svelte +et robuste, ses bras musculeux, son front bas où les boucles de sa +chevelure étendaient comme un voile, son nez retroussé, ses pommettes +saillantes, son menton arrondi et ses joues hâlées par le soleil et le +grand air. Lorsque le pont fut fini, il y posa le pied +lourdement. L'étrangère vit qu'il avait le pied petit et bien fait +dans son élégante chaussure. Il lui tendit la main pour l'aider à +passer l'eau. Elle ne le remercia pas. Cela allait sans dire qu'il +était fait pour obéir, et elle pour lui donner des ordres. Du reste, +on voyait qu'elle avait l'habitude de commander. + +« Comme tu as le cou blanc! s'écria tout à coup Sabadil, qui suivait +la jeune fille à quelque distance. On voit bien que tu ne vas pas aux +champs et que tu ne travailles pas au soleil. » + +Il fit un mouvement pour la toucher, mais elle l'évita, et un rang de +son collier de corail resta aux doigts de Sabadil. Les grains rouges +roulèrent dans la mousse. + +« Allons! ramasse-les-moi à présent », dit la jeune fille, toujours +grave, presque suppliante. + +Sabadil s'agenouilla dans la fougère et rassembla les coraux épars +sous les feuilles. Elle se tenait devant lui, la main tendue. Puis ils +reprirent leur route. Elle le priait tantôt d'écarter les branches qui +la gênaient dans son passage, tantôt de lui apporter les baies de +quelque buisson éloigné. Sabadil, le fier Sabadil, lui obéissait sans +même qu'elle lui donnât d'ordre. Un mot, un signe, un regard lui +suffisaient. Il agissait comme sous la domination d'un +rêve. L'étrangère l'étonnait de plus en plus par son maintien digne et +grave. Ordinairement, n'est-ce pas? une jeune fille rit à tout propos +lorsqu'elle discourt avec un homme, ou bien elle rougit, elle cache +son visage, elle est gauche. + +L'étrangère, elle, n'avait rien de tout cela. Elle restait simple, +naturelle, froide et majestueuse. + +Ce maintien ravit Sabadil, et fit grandir peu à peu son enthousiasme; +ses yeux brillaient, sa bouche s'entr'ouvrait, découvrant ses dents +blanches, comme s'il avait eu besoin de respirer longuement. + +Ils atteignirent un gros chêne, près duquel était dressée une croix +taillée à coups de hache. La jeune fille s'arrêta. + +« Dieu te conduise, dit-elle. Mon chemin va de ce côté. Où vas-tu, +toi? + +- Tu ne veux pas que je t'accompagne? demanda Sabadil. + +- Non. + +- Alors, dis-moi d'où tu es. » + +Elle se tut. + +« Es-tu de Brebaki?» + +Elle ne fit aucun mouvement. Ses lèvres ne laissèrent pas échapper un +son. + +« Te reverrai-je? continua Sabadil. + +- Si Dieu le permet, répondit-elle en le perçant d'un regard froid qui +l'intimida. + +- Dis-moi où je puis te voir, insista Sabadil. + +- Je ne le chercherai pas. + +- Mais moi, je te chercherai. + +- Ne fais pas cela; dans ton intérêt, ne le fais pas, dit-elle avec +une sereine majesté. + +- Crois-tu me faire peur? s'écria-t-il d'un ton arrogant. Je ne crains +rien, moi, entends-tu? + +- Tu ne me connais pas! interrompit-elle, la lèvre dédaigneusement +retroussée; sans cela, tu....» + +Elle n'acheva pas. + +« Te craindre? dit Sabadil en riant; ah non! par exemple! + +- Sais-tu qui je suis? demanda-t-elle froidement, en laissant tomber +ses mains jointes. + +- Une fille aussi chaste que belle! » + +Il s'approcha d'elle, très près, et saisit ses mains; elle ne le +repoussa pas, mais le perça d'un regard si pur, qu'il avait quelque +chose de surnaturel. Sa bouche rose s'entr'ouvrit comme pour provoquer +un baiser. Pourtant elle fronçait les sourcils d'un air de colère. + +« Ne me touche pas, dit-elle d'une voix douce. Tu commets un péché en +portant les mains sur moi. + +- Ce péché, Dieu me le pardonnera! » dit Sabadil. + +Il enlaça dans ses bras la jolie fille, vivement, et lui donna un +baiser. + +Elle se dégagea sans un mot. Son beau visage était enflammé de colère, +mais son grand oeil bleu luisait doucement, lorsqu'il rencontra celui +de l'audacieux. Et, tandis qu'il restait là , immobile, comme pétrifié, +elle s'enfuit et disparut sans laisser de trace, comme elle était +venue. + +A la suite de la rencontre dans le bois avec la jolie étrangère, +Sabadil se sentit saisi d'un trouble étrange. Un sentiment inconnu et +qui n'avait rien d'agréable le poursuivait et l'empêchait de vaquer à +ses occupations comme à l'ordinaire. Il était devenu pensif. Il ne +mangeait pas. Il n'avait aucun appétit. Il ne buvait pas non plus, et +ne pouvait dormir la nuit. Le travail l'ennuyait. Le chant des oiseaux +même ne parvenait plus à le distraire. Il ne se rendait plus dans la +forêt pour les entendre, mais dans l'espoir d'y rencontrer de nouveau +l'inconnue. Il y alla fréquemment. Il ne la rencontra nulle part. + +Il se mit alors à errer dans les bois, chaque jour, durant plusieurs +heures. Une fois, il pénétra si avant dans le fourré, qu'il aperçut, +par une éclaircie, la croix dorée et le toit de briques rouges de +l'église de Fargowiza-polna, qui luisaient au soleil. De grands +tilleuls ombrageaient l'enceinte sacrée. Il marcha encore plus avant +jusqu'à la lisière de la forêt. Le village s'étendait à quelque +distance. Un peu à l'écart, Sabadil remarqua une vaste métairie. Elle +était entourée d'une forte haie, très haute. Mais Sabadil, de la +colline où il se trouvait, pouvait voir les dispositions du +bâtiment. Il se composait d'une belle maison d'habitation, construite +en bois, passée à la chaux et recouverte de lattes neuves, une grande +galerie en ornait le fronton. Une galerie à colonnes, cachée à demi +par des rosiers grimpants dont les touffes et les festons avaient un +charmant aspect. + +Celle que Sabadil cherchait demeurait ici. Personne ne le lui avait +dit; mais il le savait, il le sentait au trouble indescriptible qui se +saisit de lui tout à coup. Il se jeta sur le gazon, à l'ombre d'un +noisetier, et regarda dans la cour, dans le jardin, aux fenêtres de la +métairie. Il croyait à chaque instant voir la porte s'ouvrir pour +livrer passage à l'inconnue. Il ne voyait rien. Et il ne se lassait +pas de regarder. + +Le soleil se coucha. Les petits nuages blancs qui flottaient à +l'horizon se dorèrent subitement. Et les oiseaux se mirent à chanter +dans les ombrages. + +Sabadil remarqua un petit chariot traîné par deux forts chevaux qui +s'avançait sur la route. Le chariot prit la direction de la +métairie. Il en passa la porte et entra dans la cour. Il était conduit +par une femme, elle tenait les rênes à la main et un fouet. Elle +tourna la tête du côté de Sabadil. C'était l'étrangère de la +forêt. Deux énormes chiens-loups se précipitèrent à sa rencontre, en +aboyant au poitrail des chevaux, qui leur répondirent par des +hennissements joyeux. La carriole s'arrêta à la porte de la maison. Un +jeune gars en sortit et tint les chevaux, tandis que l'inconnue +descendait du chariot. Elle parut lui adresser quelques questions. Les +énormes chiens s'étaient couchés à ses pieds. Ils se levèrent et la +suivirent lorsqu'elle entra dans la maison. + +Sabadil, qui involontairement avait quitté son lit de gazon pour +suivre cette scène, se dirigea entre les taillis qui s'étendaient de +la forêt, à la route, du côté de la métairie. Son attention fut +vivement frappée tout à coup par quelque chose de rouge, comme un +pavot gigantesque qui surgit d'une touffe de myrtilles. Il s'approcha, +et se trouva en présence d'une toute petite fille, pieds nus, vêtue +d'une chemise, la tête couverte d'un mouchoir écarlate et qui rongeait +un épis de maïs rôti, assise dans la mousse. + +« Dis-moi, petite, sais-tu à qui appartient cette belle métairie? » +lui demanda-t-il. + +L'enfant le regarda de l'air indécis d'un animal qui ne sait s'il doit +mordre ou caresser. « Qui demeure là ? dans cette métairie? Ne +comprends-tu pas? répéta Sabadil. + +- La mère de Dieu », répondit la petite d'un air craintif. + +Sabadil éclata de rire. + +« Comment nommes-tu le paysan à qui appartient cette ferme? » + +Il l'indiqua du doigt. + +« Ossipowitch », dit l'enfant. + +Elle se leva, prit son épi de maïs qu'elle avait posé près d'elle et +s'enfuit à toutes jambes. + +Sabadil s'avança jusqu'auprès de la haie. Il se blottit dans un +buisson et attendit l'obscurité, qui tomba rapidement. Les oiseaux +s'étaient tus depuis longtemps. Le sifflement rapide des +chauves-souris seul traversait l'air. Une large étoile étincelait dans +le ciel bleu. La forêt et les taillis se trempaient de rosée. La brise +souillait, tout imprégnée d'une odeur de fenouil et de thym, et plus +tard, lorsque le ciel fut couvert d'étoiles et que les fenêtres de la +ferme furent éclairées, les rossignols se mirent à chanter au bord du +ruisseau. + +Sabadil se tint col jusqu'à ce que les lumières des croisées fussent +éteintes et que l'on n'entendît plus les soupirs des rossignols. Tout +dormait. L'air était chaud et lourd, chargé de parfums. De temps en +temps retentissaient le cri d'une chouette, les aboiements d'un chien +dans la campagne. Dans la forêt deux lueurs se mirent à errer entre +les troncs blancs des bouleaux. C'étaient les yeux d'un chat +sauvage. Ils disparurent dans les feuilles. + +Sabadil s'assit par terre et appuya sa tête sur une pierre recouverte +de mousse. Il écouta un moment encore les grelots des chevaux qui +paissaient dans la prairie, puis il s'endormit. + +Lorsque Sabadil se réveilla, un frisson de fièvre le secoua. Il se +leva, rejeta ses cheveux en arrière, et regarda autour de lui. Le +soleil n'était pas levé. On ne voyait aucune lueur à +l'horizon. Cependant l'obscurité était moins intense. Les étoiles +pâlissaient. Le vent était vif et frais. Il soufflait à travers les +arbres, dont les feuilles frissonnaient comme des bannières. Il +faisait vraiment très froid. + +Soudain une clarté livide passa dans la campagne et sur les pâturages; +les oiseaux se mirent à chanter dans les jardins et sur les arbres de +la forêt, tous à la fois et joyeusement. + +Des lumières parurent aux croisées de la métairie. + +La porte s'ouvrit. Sabadil aperçut, agenouillée dans le corridor, une +jeune fille occupée à laver les carreaux. Une bougie était placée près +d'elle. Deux autres jeunes filles parurent, suivies d'une vieille +femme; toutes trois sortirent, et restèrent un instant à respirer +l'air frais du matin, dans le jour pâle de l'aube naissante. Enfin, +elle parut, celle que Sabadil attendait, et à qui tous semblaient +obéir dans la maison, l'étrangère de la forêt. Elle sembla à Sabadil +plus grande et plus majestueuse encore, sur le seuil de la porte +encadrée de roses sauvages, dans ses hautes bottes de maroquin rouge +et sa pelisse bleue bordée d'agneau. Sur la tête elle avait un foulard +blanc noué en manière de turban. Elle s'assit sur un banc, dans la +galerie, et parut surveiller le travail de ses compagnes. + +Une des jeunes filles, grande et forte comme l'inconnue, se rendit à +la fontaine avec deux seaux passés à une perche qu'elle portait sur +l'épaule. Elle remplit ses seaux à plusieurs reprises et alla les +vider dans une grande cuve, près de la porte. La vieille femme et les +deux filles revinrent apportant toutes sortes d'ustensiles de cuisine +en terre et en bois, qu'elles se mirent à nettoyer dans la grande +cuve. Chaque fois que l'étrangère donnait un ordre, celle à qui il +était adressé accourait rapidement, et se tenait en sa présence dans +une attitude respectueuse, comme une esclave. + +Sabadil s'approcha de la haie, la franchit, traversa la galerie sur la +pointe des pieds, et se présenta devant l'étrangère, subitement. Les +chiens se précipitèrent vers lui, avec des hurlements +terribles. L'étrangère étendit la main en leur ordonnant de se +taire. Ils se retirèrent en grognant et en montrant leurs crocs aigus. + +« Qui cherches-tu ici? demanda l'étrangère sans s'émouvoir et arrêtant +sur lui un regard sévère. + +- Toi. + +- Moi?... Et que me veux-tu? + +- Dieu le sait. Moi-même je l'ignore. » + +Sabadil resta debout devant elle, la dévorant des yeux. L'étrangère +n'avait fait aucun mouvement. Elle tenait ses mains jointes sur ses +genoux, comme en prière. + +« Tu es bien matinale! continua-t-il. + +- Oui, reprit-elle d'un ton ferme. Chez nous, c'est l'usage de +terminer tous les travaux du ménage avant le lever du soleil. + +- Mais, toi, tu ne travailles pas. + +- Je n'ai pas à travailler. » + +Les oiseaux se turent subitement. L'orient s'éclaircit, s'alluma. Le +soleil parut et inonda de ses rayons les herbes et les feuilles +humides. + +« Et toi, demanda la mystérieuse fille, comment se fait-il que tu sois +ici à cette heure? + +- J'ai passé la nuit dehors, répondit-il. + +- Pour quoi faire? + +- Pour être près de toi, dit-il d'une voix basse et très douce, en +baissant les yeux. Voilà bien longtemps que je te cherche. C'est +hier enfin que j'ai connu la demeure. Je me suis blotti là -bas dans +ce buisson; j'y ai attendu le lever et le coucher des étoiles. Je +voulais te revoir. » + +Elle baissa les yeux et parut réfléchir. Puis elle releva la tête et, +tournant vers lui son doux visage, elle le considéra longuement, comme +si elle eût voulu lire dans son âme. + + +CHAPITRE II + +« Et tu sais qui je suis? lui demanda-t-elle d'une voix brève. + +- Je sais seulement comment s'appelle le paysan à qui appartient cette +métairie. Il se nomme Ossipowitch. Est-ce ton père? + +- Nilko Ossipowitch est mon père. » + +La grande fille s'approcha, ses seaux sur l'épaule. + +« As-tu fini? demanda celle à qui tous obéissaient. + +- Oui, Mardona. + +- Tu t'appelles Mardona? + +- Tu l'entends », repartit-elle; puis, se tournant du côté de la +grande fille, elle continua: « Va à l'étable, Anuschka, et trais les +vaches. + +- Est-ce ta soeur? demanda Sabadil; elle te ressemble. + +- Oui, c'est ma soeur. » + +Anuschka avait en effet la taille de Mardona et son beau teint +coloré. Mais elle était loin d'être aussi jolie que sa soeur. Son +visage avait aussi peu d'expression qu'une citrouille creuse où l'on +aurait placé une chandelle. Ses cheveux étaient d'un blond très +clair. Elle tenait les yeux très ouverts et avait toujours l'air +stupéfait. Elle s'éloigna, suivie des autres jeunes filles, tandis que +la vieille femme, qui était petite et maigre et marchait voûtée et +comme courbée sous un joug, tirait Mardona par sa manche. + +« La vaisselle est-elle lavée? » lui demanda celle-ci. + +La vieille fit de la tête un signe affirmatif. + +« Maintenant tu peux aller préparer le déjeuner, mère », ordonna +Mardona. + +La vieille femme soupira, s'éloigna et rentra dans la maison, dont +elle ferma la porte derrière elle. Sabadil resta seul avec Mardona. Il +était surpris de ce qu'elle donnait des ordres à tout le monde; et de +la façon respectueuse avec laquelle on lui obéissait, tandis qu'elle +restait assise, là , les bras croisés, comme une barine. Le sang afflua +au cerveau de Sabadil. Il sentit qu'il craignait cette femme et que +son amour pour elle était profond. + +« Eh bien, Sabadil, reprit la jeune fille, maintenant que nous sommes +seuls, si tu as quelque chose à me demander, parle. + +- Je ne sais,... les paroles me manquent,... balbutia-t-il. + +- Dois-je parler pour toi? + +- Tu le peux, murmura-t-il. A toi mon coeur est ouvert.... + +- Tu m'aimes, Sabadil? + +- Oui, Mardona, je t'aime!» + +Le coeur du jeune paysan battait à se rompre. Il regardait l'étrangère +d'un oeil suppliant, comme pour lui demander pardon. + +« Je ne sais que faire de toi, dit-elle en plissant les lèvres +dédaigneusement. + +- Tu es fâchée contre moi? + +- Non. + +- Mais toi, tu ne m'aimes pas? » + +Il fit un mouvement, qu'elle interpréta à faux. Elle étendit la main +vers lui, d'un geste menaçant. Ne m'approche pas, homme, si le salut +de ton âme t'est cher. Tu as déjà assez péché. + +- Mais... je voulais..., bégaya-t-il. + +- Rien ne presse, dit-elle en souriant. Nous verrons. + +- Tu me permets de venir te voir? » + +Il faisait grand jour. Le soleil luisait sur les champs de maïs. Le +brouillard matinal se traînait lentement à terre, s'évaporant peu à +peu. + +« Je te le permets », dit Mardona. + +Elle regarda Sabadil. Ses yeux bleus rayonnaient, disant bien des +choses. + +« Je te remercie, s'écria Sabadil fou de joie. + +- Ne te réjouis pas, dit-elle d'un ton glacial; tu ne viendras pas: je +sais que tu auras peur de moi. + +- Peur!... pourquoi donc? + +- Lorsque tu sauras qui je suis. + +- Je ne te comprends pas. + +- Prends patience! tu ne tarderas pas à apprendre bien des choses que +tu ne soupçonnes pas. Adieu! » + +Elle se dirigea vers la porte. Là elle hésita un instant sans le +regarder. Puis elle tourna la tête et le contempla longuement, avec +tendresse, presque amoureusement, par-dessus son épaule. + +« Oui, Sabadil, tu reviendras! je le veux! » + +En prononçant ces mots, elle rentra et ferma la porte. + +Sabadil resta un instant à regarder la maison; puis il soupira, +repassa par-dessus la haie, et se dirigea du côté de la forêt. Le +brouillard se traînait dans les taillis, pareil à de l'eau sale, et +voilait les arbres. Le soleil, en l'éclairant, semblait l'attacher à +la terre, l'écrasant lourdement. Sabadil resta un instant sur la +route, plongé dans ses réflexions. + +Il entendit résonner de petites clochettes près de lui: il regarda et +vit surgir du milieu du brouillard un petit chariot recouvert de +toile, traîné par deux haridelles, et que dirigeait un vieux juif tout +cassé, revêtu d'un cafetan vert grenouille. + +« Hé! Moschkou (1) [(1) Sobriquet donné aux juifs.], as-tu une petite +place pour moi? lui cria Sabadil. + +- Pourquoi pas? » répondit le juif d'un ton aimable en lui faisant une +place sur la planche qui lui servait de siège. + +Les chevaux s'étaient arrêtés d'eux-mêmes. A peine Sabadil se fut-il +assis, que le juif claqua du bout de la langue, et que les chevaux se +remirent en route. La carriole longea la forêt, d'où s'élevait un +brouillard intense, pareil à la vapeur d'une chaudière. + +« Le paradis a aujourd'hui bien l'air d'un enfer, commença le juif +d'un air goguenard. + +- Comment? + +- Ignorez-vous que le paradis se trouve à Fargowiza-polna? + +- Je ne vous comprends pas. + +- Le paradis,... le beau jardin. + +- Je sais, interrompit Sabadil; mais qu'a donc à faire Fargowiza-polna +avec le paradis? + +- D'où donc êtes-vous? demanda le juif tout surpris. + +- De Solisko. + +- Et vous n'avez pas entendu parler de Fargowiza- polna ni des +Duchobarzen (1) [(1) Secte des Petits-Russiens de la Galicie et de +la Bukowine, très répandue, et qui a du rapport avec les Adamites.]? + +- Si fait! mais je ne m'en suis guère inquiété. + +- Pourtant cela vaut la peine qu'on en parle, murmura le juif en +faisant claquer les rênes sur l'échine de ses maigres chevaux. Ces +gens sont loin d'être aussi dangereux qu'on veut bien les faire. Ils +sont, du reste, loin d'être aussi saints qu'ils en ont l'air. + +- Comment? ce ne sont pas des chrétiens? + +- Pourquoi ne seraient-ils pas chrétiens? reprit le juif. C'est vrai +qu'ils n'ont pas de prêtres et pas d'églises, ni baptême, ni +communion, ni, en général, aucun sacrement, comme vous autres. Ils +n'adorent pas les saints. + +- Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur? » + +Le juif ne fit pas de réponse. + +« Ce sont, du reste, reprit-il après une pause, des gens très actifs, +très paisibles et très doux. Ils sont tous égaux entre eux. Il ne s'y +trouve ni maître ni serviteurs. Ils sont riches, propres, bien +habillés, tout à fait remarquables sous certains rapports, comme les +Lipowaner (1) [(1) Lipowaner ou Starowierzi, vieille secte russe. Les +Karaïtes, ou Enfants de l'Ecriture, au contraire, sortent d'une secte +juive qui rejette le Talmud, défend le commerce et s'occupe +d'agriculture. Les uns et les autres possèdent en Galicie et dans la +Bukowine de nombreux villages, Ils sont d'une grande moralité et très +actifs.] ou les Karaïtes. Chez eux, par exemple, l'amour s'exerce bien +librement. C'est pourquoi, je le répète, ils ne sont pas si saints +qu'ils en ont l'air. + +- Ils adorent cependant notre sainte Vierge? + +- Oui, oui, répondit le juif en riant à gorge déployée. Pourquoi ne +l'adoreraient-ils pas? Ils possèdent une Mère de Dieu et une jolie +Mère de Dieu, vivante, et pas trop sainte, à ce que l'on dit. Du +reste toutes leurs femmes sont belles, travailleuses et gaies, tout +le jour durant. Et, parées, Seigneur Dieu, parées magnifiquement +comme pour la danse. + +- Mais que fait donc cette Mère de Dieu? demanda Sabadil vivement +intrigué. + +- Elle rend justice; elle prononce l'arrêt sur les pécheurs. Mais leur +croyance est de beaucoup plus libre que toutes les autres. + +- La Mère de Dieu est donc une créature vivante? + +- Pourquoi serait-ce une créature morte? repartit le juif. Elle est à +leur tête et prétend représenter Dieu sur la terre. Tous l'adorent +et lui obéissent avec une sainte frayeur. Ils croient que Dieu se +manifeste à eux par son entremise, aussi lui sont-ils tout +dévoués. Ils vont jusqu'à baiser ses vêtements et à lui embrasser +les pieds. + +- Etrange! dit Sabadil en secouant la tête. Et par quel hasard est-ce +une femme qui est à la tête de cette secte? + +- Parce que c'est par la femme que le péché est entré dans le +monde. Aussi assurent-ils que de la femme seule peuvent venir la +rédemption et le rétablissement du paradis. + +- Mais qui leur indique la femme dans laquelle Dieu s'est soi-disant +incarné? + +- La Mère de Dieu est élue par la communauté entière, repartit le juif +en souriant, lorsqu'elle a prié et se croit pénétrée de +l'Esprit-Saint. Celle qu'ils ont maintenant, personne ne l'a +choisie. Elle l'est devenue sans qu'on sache comment, sans qu'elle +fît rien pour cela. Il paraît qu'elle exerce une influence sur ces +hommes.... Une vraie enchanteresse, quoi! Et, on doit l'avouer parce +que c'est vrai,... il paraît qu'elle a fait des miracles, déjà . Des +malades ont été guéris par elle; des morts ont été ressuscités; la +prière seule a suffi, et l'imposition des mains ou son haleine, tout +comme un rabbi ou un zadik (1) [(1) Homme qui fait des miracles chez +les Chassides.]. + +- Etes-vous par hasard un Chasside? » demanda Sabadil. + +Le juif haussa les épaules. + +« Pourquoi ne serais-je pas un Chasside? Est-ce que j'ai l'air d'un +Prostock (1) [(1) Paria, imbécile, chez les Chassides, celui qui ne +comprend pas leurs leçons.]? + +- Et cette Mère de Dieu est belle et jeune? demanda Sabadil pénétré +d'un étrange soupçon. + +- Pourquoi ne serait-elle pas jeune? demanda le juif. C'est une belle +femme, mise comme une princesse. + +- Vraiment? + +- Pourquoi ne serait-elle pas mise comme une princesse? Elle reçoit +des cadeaux de tous côtés. Elle vit en barine, en vraie comtesse. Et +non seulement des Chassides, mais d'autres juifs, des chrétiens, et +des Turcs, et des païens, se rendent vers elle en pèlerinage. Ils la +révèrent tout comme les vrais Duchobarzen de Fargowiza-polna. Toute +la contrée de ce côté de la forêt lui rend hommage. Elle règne comme +un sultan. Ils tremblent tous devant elle. + +- Et quel est son nom? demanda timidement Sabadil. + +- Mardona. + +- Mardona Ossipowitch! s'écria Sabadil. + +- Oui, Mardona Ossipowitch.» + + +CHAPITRE III + +Le jour suivant, Mardona s'habilla avec un soin tout particulier. Elle +resta assise au balcon tout l'après- midi, regardant sur la route à +travers le rideau d'églantiers qui tapissait sa maison. Au coucher du +soleil elle rentra, de fort mauvaise humeur. Plus tard elle se montra +de nouveau à la fenêtre; la pâle clarté de la lune baignait en plein +son visage calme. Au bout de quelque temps, son front se plissa +douloureusement. Elle ferma la fenêtre, sans bruit, avec une telle +précaution, que les gonds de la croisée ne grincèrent même +pas. Quelques jours s'écoulèrent, Sabadil ne se rendit pas à +Fargowiza-polna. Il sentait quelque chose lui peser sur la poitrine +comme une pierre. Jusqu'à présent il était allé à l'église, chaque +dimanche, entendre la messe; maintenant il n'y prenait plus aucun +goût. Sa foi chancelait et diminuait tous les jours. Il est vrai qu'il +n'avait, en fait de religion, pas de connaissances profondes. Il ne se +rappelait que ce que sa mère lui avait enseigné. On oublie rarement +les leçons et les conseils des mères. Par moments il lui prenait +l'envie de seller son cheval et de se rendre à Fargowiza-polna. Puis +une crainte le retenait. Il lui semblait qu'aller là -bas, c'était +quitter sa patrie, ses habitudes; cependant, tout ce qui autrefois +l'égayait et l'intéressait lui paraissait maintenant terne et sans +charme. Toutes ses pensées étaient concentrées sur une femme, sur une +seule. Il sentait qu'il l'aimait, qu'il lui avait donné son coeur, +réellement, et qu'un moment viendrait, tôt ou tard, où il se +rapprocherait d'elle et ne pourrait plus vivre sans la voir. + +Un jour, deux heures avant le coucher du soleil, il sella son cheval +et traversa la forêt, suivant de petits sentiers touffus où ne +passaient guère que des cerfs et des renards. Il se dirigeait sur +Fargowiza-polna. + +La vallée qu'habitait Mardona était, lorsque le soleil y brillait, un +véritable paradis. L'agriculture y florissait. Les routes et les ponts +y étaient parfaitement entretenus, et le village lui-même était si +joli que Sabadil ne se rappela pas en avoir jamais vu de semblable. Il +y régnait un grand calme, une tranquillité solennelle de jour de +fête. Les rues, les cours des métairies, y étaient dans l'ordre le +plus parfait. + +Sabadil traversa le hameau sans rencontrer personne. Un petit chien +seul le flaira en grognant. Il atteignit bientôt une grande métairie, +la métairie de Nilko Ossipowitch, dont il fit le tour, au pas de sa +monture, lentement. Les barrières et les dépendances de la ferme +étaient, comme dans la plupart des constructions houzoules, faites de +troncs de jeunes arbres recouverts d'épaisses lattes et rappelant +vaguement les blockhaus des Prairies. + +Sabadil remarqua que la propriété se composait de deux maisons, dont +l'une était en façade sur la route, du côté de la forêt, tandis que +l'autre était bâtie un peu à l'écart et presque entièrement dissimulée +par de hauts massifs de lilas. Le jeune homme ne douta pas un instant +que cette dernière ne fût l'habitation de Mardona, la Mère de +Dieu. Elle avait deux sorties: une porte donnait dans la grande cour, +et une autre sur le derrière, en communication avec une petite grille +ouvrant sur les champs, par où l'on pouvait, sans être vu, sortir dans +la campagne. + +La grande métairie des Ossipowitch avait un grand nombre de +dépendances, de granges, de chenils et d'étables. Au milieu de la cour +se dressait un immense pigeonnier. A droite s'étendait le jardin +potager, qui était très vaste. + +Les toits des bâtiments étaient couverts de nuées de pigeons, dont le +roucoulement accompagnait le tac régulier des batteurs en grange. Un +paon superbe se promenait majestueusement sur le sable de +l'avenue. Tout ici respirait l'opulence, le bien-être et l'ordre le +plus parfait. + +Personne n'eût pris pour des paysans les habitants de cette +métairie. Elle ressemblait à une propriété seigneuriale, avec plus de +soin cependant, car la plupart de nos châteaux de Galicie ont des +vitres cassées par où entre librement la volaille de la basse-cour, +tandis que leur propriétaire porte des chemises en loques sous des +vêtements de velours. + +Sabadil, sans descendre de cheval, fit deux fois le tour de la +métairie, puis se dirigea du côté des champs. Il commençait réellement +à avoir une grande crainte de Mardona. + +Lorsqu'il revint, un peu plus tard, il faisait sombre. Les fenêtres de +la ferme étaient vivement éclairées. Des voix confuses s'élevaient à +l'intérieur, dominées par des éclats de rire. Cela donna du courage à +Sabadil. Il sauta de cheval, conduisit sa monture à travers la cour, +l'attacha à un anneau rivé au puits, et, poussant la porte du +vestibule, qu'il trouva entr'ouverte, il pénétra dans le corridor. Un +sillon de lumière, à ses pieds, sur les dalles, lui montra le +chemin. II poussa à demi la porte de la chambre et demeura sur le +seuil, sans bouger. Personne ne le remarqua. Il eut ainsi le temps +d'examiner à son aise les paysans qui s'y trouvaient réunis. + +Mardona était absente. Vis-à -vis de la porte il y avait des femmes et +des jeunes filles occupées à égrener du maïs amoncelé en tas devant +elles. Les hommes les entouraient, debout, une courte pipe aux dents, +parlant très haut, avec de bruyants éclats de rire. Sabadil trouva que +leur maintien et leurs manières n'offraient aucune particularité. Il +se serait cru chez des paysans ordinaires au temps de la Wetsehernizi +(1) [(1) Veillées d'hiver, durant lesquelles les jeunes gens se +réunissent pour filer et s'entretenir ensemble.]; seulement, ici, tout +était plus élégant et plus luxueux que dans les habitations de son +village. + +« Bonsoir », dit enfin Sabadil. + +Il tira sa casquette et entra. + +« Que le ciel bénisse ton arrivée au milieu de nous! » répondirent en +choeur les assistants. Et ils le regardèrent avec quelque curiosité, +mais sans méfiance et d'un air très bienveillant. Quelques-unes des +jeunes filles, même, lui sourirent malicieusement; alors seulement il +vit que Mardona était dans la chambre. Derrière la porte qu'il avait +tenue entr'ouverte, dans un coin, se trouvait un siège élevé, comme +une espèce de trône, où l'on arrivait par des degrés de bois. Mardona +y était assise. Elle portait de hautes bottes de maroquin jaune et une +jupe et un corsage de soie bleue. Son cou, ses bras et les nattes +blondes de ses cheveux étaient parés de gros coraux et de sequins +scintillants comme des étoiles. Elle était fort bien ainsi, très +calme, et avait, la majesté d'une souveraine. + +Elle se leva lorsqu'elle aperçut Sabadil, s'avança à sa rencontre avec +beaucoup de dignité et le salua d'un air affable. Puis elle lui prit +la main et lui donna un baiser. Sabadil rougit, tout confus. Mardona +remarqua son trouble et sourit. + +« Je suis contente que tu sois venu, lui dit-elle. Assieds-toi là , +près des autres. » + +Sabadil s'inclina sans parler, et, tandis qu'elle retournait à sa +place, il se glissa vers la muraille. Il se sentait tout honteux +maintenant, et très intimidé. Il n'osait, ni s'asseoir, ni se +rapprocher de Mardona, et encore moins lui adresser la parole. + +Les assistants ne faisaient plus attention à lui, à l'exception de +l'un d'eux cependant, un homme d'une quarantaine d'années, nommé +Barabasch. Celui-là ne le perdait pas de vue et l'examinait avec +défiance et une sorte de dédain. Il était petit, légèrement, voûté, +avec des cheveux châtain roux coupés sur le front et très longs sur +les épaules. Sa moustache était couleur de rouille. Ses yeux gris +avaient des éclairs haineux, Il était facile de reconnaître en lui un +fanatique, au caractère violent et sauvage. + +Après un moment, les frères de Mardona s'approchèrent de Sabadil pour +le saluer. L'aîné, Turib, était svelte, de grandeur moyenne, avec des +yeux noirs, brillants. Il parlait fort peu. Le second, au contraire, +Jehorig, était fort bavard. C'était un jeune homme de vingt ans, +petit, maigre, au visage pâle, sans barbe, fiévreux et agité comme le +sont ordinairement les poitrinaires. + +« Ne devons-nous pas chanter et jouer de quelque instrument en +l'honneur de notre hôte? demanda-t-il à Mardona humblement. + +- Sans doute, vous pouvez chanter », répondit-elle. + +Jehorig apporta des cymbales et les posa sur la table; durant un +instant, un silence complet régna dans la salle. Puis il commença à +jouer. Il en tira des sons plaintifs, très doux, qui peu à peu +grandirent, s'élevèrent et firent place à une puissante et sauvage +mélodie. + +C'était la mélodie de Hricin que Jehorig jouait, ce magnifique poème +dont la musique rend si bien la tristesse poignante. Lorsque le jeune +homme s'arrêta, les assistants entonnèrent d'une voix gaie un refrain +cosaque. + +Mardona prêtait l'oreille, pensive, le menton dans la paume de sa +main, échangeant de temps à autre, un regard avec Sabadil, dont la +voix sonore dominait celle des Duchobarzen, comme la mélodie d'un +oiseau qui s'élève au-dessus des cimes des arbres de la forêt. La voix +de Sabadil émut profondément Mardona, car pour les Petits-Russiens la +musique est une vraie magie. Leurs chants populaires nous rapportent +les plaintes des morts couchés sous les vastes tertres de la steppe, +et les accents des esprits de la forêt, de l'eau et de l'air. + +Sur ces entrefaites, le père de Mardona, accompagné d'un jeune homme, +entra dans la chambre. Le vieillard se débarrassa à la hâte de son +chapeau de paille et posa son bâton derrière le poêle. Puis il vint +saluer sa fille et baisa sa main, qu'elle lui tendit avec +majesté. Lorsqu'il remarqua l'étranger, il lui souhaita la bienvenue +d'un signe de tête et engagea avec lui la conversation, c'est-à -dire +qu'il écouta plutôt ce que Sabadil lui disait, en l'approuvant d'un +geste ou en répondant: « Dieu soit loué! » « Grâces à Dieu! » tout en +soupirant profondément. Nilko Ossipowitch, malgré ses soixante années, +était un vigoureux et alerte paysan. Il n'avait pas un cheveu +blanc. Il était très grand, comme sa fille, fort et majestueux. Il +parlait avec lenteur, comme si chacune de ses paroles eût été un +trésor qu'il fût obligé de déterrer. + +Un signe de Mardona appela Sabadil à ses côtés. + +« Tu es peut-être surpris, commença-t-elle, de nous voir tous si gais +et si joyeux. Notre religion, vois tu, n'a rien de lugubre. Elle +diffère en cela complètement de la vôtre, qui ne demande que des +sacrifices et du renoncement, qui taxe de péché tout ce qui divertit +le coeur de l'homme. Nous, nous servons Dieu, sans pour cela condamner +les plaisirs qui par eux-mêmes n'ont rien que d'absolument +innocent. Nous avons l'habitude de nous réunir, le soir, les femmes, +les jeunes filles et les jeunes hommes, pour discourir ensemble. Quand +les vieillards se mêlent à nous, ils sont les bienvenus. On cause, on +s'entretient de choses utiles, on se divertit souvent, et nos veillées +sont fort gaies. » + +Mardona parlait à Sabadil d'une voix douce et avec beaucoup de +bonté. Elle était si belle et si chaste en lui parlant ainsi, qu'il +croyait voir son visage illuminé comme la face d'une sainte. Cependant +il soutint hardiment son regard: ce qui étonna la Mère de Dieu, +accoutumée à voir se baisser tous les yeux devant elle. + +Le jeune paysan qui était entré en compagnie du père de Mardona se +nommait Wadasch. Il se tenait encore debout vers la porte, et ses +petits yeux noirs étaient arrêtés sur la Mère de Dieu, remplis de +crainte. Son petit nez retroussé ne s'accordait nullement avec sa +bouche aux lèvres épaisses, sévère et empreinte d'un cachet de +mélancolie. Il tenait ses mains derrière son dos, ou dans les poches, +comme si elles ne lui eussent pas appartenu et qu'il eût craint qu'on +ne les lui réclamât. + +« Wadasch, dit au bout d'un moment la Mère de Dieu d'une voix calme, +ne viens-tu pas me saluer? » + +Le jeune homme regarda devant lui, d'un air épouvanté, comme s'il se +fût agi pour lui de franchir un abîme. Enfin, il se glissa le long du +mur, sur la pointe des pieds, jusqu'à Mardona, et tomba devant elle, à +genoux, la tête inclinée. + +« Plus près, Wadasch, plus près », dit Mardona. + +Il s'avança, traînant ses genoux sur le carreau, et gravit péniblement +les marches conduisant au siège de la Mère de Dieu. Celle-ci se pencha +vers lui, pleine de compassion, et lui donna le baiser de +paix. Wadasch retourna à sa place en chancelant, puis s'approcha de +Jehorig et des autres jeunes gens, afin de les embrasser également. + +Sabadil, avec cet instinct que les hommes épris ont de commun avec les +animaux, comprit immédiatement que ces deux hommes, Barabasch et +Wadasch, étaient amoureux de Mardona. Seulement Barabasch était +possédé pour elle d'une violente passion, tandis que le pauvre Wadasch +l'adorait de loin, d'un amour timide, rempli de respect et de frayeur. + +La porte s'ouvrit de nouveau. Cette fois, ce fut pour livrer passage à +une jolie femme qui n'était plus tout à fait jeune. Sa taille était +svelte; elle avait de splendides cheveux blonds et un admirable visage +pâle, d'une pureté de vierge. + +« Pourquoi viens-tu si tard, Sofia? » demanda Mardona, fronçant le +sourcil. + +Elle paraissait lui en vouloir beaucoup. + +« J'avais affaire.... Mon mari,... tu le connais bien? » balbutia +Sofia toute interdite. + +Et elle s'agenouilla aux pieds de la Mère de Dieu. + +« Viens-tu de chez toi? continua Mardona. + +- Pas directement,... mais.... + +- Sofia Kenulla, prends garde! Cela ne finira pas bien pour toi », dit +la Mère de Dieu d'un ton dur en lui tendant les lèvres. + +Tandis que Sofia saluait les assistants et leur donnait le baiser de +paix, Mardona se pencha vers Sabadil: + +« Regarde-la donc, murmura-t-elle: ne dirait-on pas un ange? +Cependant, parmi nous, il n'y a pas de pire pécheresse. + +- Est-ce possible? exclama Sabadil. C'est vrai, elle est +extraordinairement belle! » + +Mardona perça d'un regard haineux Sofia, puis elle observa Sabadil. Si +le jeune homme eût surpris ce regard, il aurait frémi à coup sûr. Il +eût lu dans l'oeil bleu de Mardona l'arrêt de mort de Sofia. Dès ce +moment elle était condamnée. + +Wadasch avait décroché de la muraille un vieux violon et s'était assis +près de Jehorig. Les deux jeunes gens regardaient Mardona. + +« Nous permets-tu de danser?» demanda Turib, qui n'osait pas lever les +yeux sur sa soeur. + +Celle-ci était de bonne humeur ce soir-là . Elle approuva du geste. + +Aussitôt Turib et Sofia Kenulla et, vis-à -vis d'eux, Barabasch et la +soeur de Mardona se mirent à danser une cosaque, les bras gracieusement +entrelacés, au son des cymbales et des accords graves du violon. + +« Et toi, demanda Mardona à Sabadil plongé dans une douloureuse +rêverie, près d'elle, tu ne danses pas? + +- Oh non! certes », répondit-il en rougissant. + +Ils se turent tous deux et regardèrent les danses. Au bout d'un +moment, Mardona demanda à boire. + +« Veux-tu de l'eau? lui dit Sabadil. + +- Oui, va m'en chercher de la fraîche à la fontaine. » + +Sabadil sortit précipitamment, rapporta une cruche pleine et versa de +l'eau à Mardona dans une grande coupe de cristal taillé, qu'il lui +tendit. Mardona y trempa les lèvres, et but avidement à grands +traits. Lorsqu'elle en eut assez, elle rendit le verre à Sabadil sans +le remercier, très calme. Elle était habituée à un accomplissement +immédiat de chacun de ses désirs, sans même qu'elle prît la peine de +les émettre. C'était pour ses disciples une faveur que de lui rendre +un service ou de prévenir ses désirs. Bientôt après, elle se leva et +descendit à pas lents les degrés de son siège. La musique se tut +aussitôt. + +« Je me retire, dit Mardona d'un ton fort doux. Dieu vous donne à tous +une bonne nuit! » + +Les assistants, à l'exception de Sabadil, tombèrent à genoux. La Mère +de Dieu étendit les mains sur leurs têtes inclinées, comme pour les +bénir. Puis elle sortit avec une grande dignité. + +Ceux qui étaient présents commencèrent à s'embrasser en se souhaitant +mutuellement un bon repos. Sabadil sauta en selle et partit à travers +champs. Tandis que son cheval gravissait, au pas, la petite colline, +il se retourna et regarda derrière lui. Il aperçut Mardona, debout +devant la porte de sa maison, et toute baignée de la clarté de la +lune. + +Elle le vit et leva sa main blanche pour le saluer. Sabadil, alors, +tira de sa poitrine le mouchoir brodé de la jeune fille, dont il +s'était emparé furtivement, et le secoua au-dessus de sa tête, comme +une bannière, d'un geste vainqueur. + + +CHAPITRE IV + +C'était par un froid jour de pluie du mois de septembre. La campagne +était toute grise, derrière le rideau de larges gouttes qui +tombaient. Les gouttières vomissaient des cascades de boue jaunâtre; +les branches des lilas chargées d'eau s'inclinaient pesamment vers la +terre; les moineaux, le plumage hérissé, se pressaient en grelottant +sur les poutres où s'appuyait la toiture. Devant la maison, le vent +ridait l'eau d'une immense flaque. Sabadil était assis dans la grande +salle des Ossipowitch, près du père de Mardona. Ils se taisaient tous +les deux. Mardona était absente. Cela sans doute rendait Sabadil plus +morose que les torrents de pluie. Il venait justement de faire la +connaissance de Lampad Kenulla, le mari de la belle Sofia. C'était un +gros homme flegmatique, au visage large et rouge, à l'expression plate +et bête. Il s'était mis à parler avec volubilité, par politesse; mais, +comme aucun des assistants ne lui donnait la réplique, il se tut et se +mit, de son gros doigt orné d'un anneau d'argent, à écraser toutes les +mouches qui voltigeaient aux vitres. + +Un temps assez long se passa. Enfin un bruit de roues et les coups +secs donnés par des sabots de chevaux sur le pavé de la cour +annoncèrent l'arrivée de Mardona. + +Tous se levèrent et la saluèrent respectueusement. Elle entra +gravement, adressa à ses disciples un signe de la tête, et prit place +sur une chaise. Ses frères s'avancèrent pour la servir. Jehorig la +débarrassa de plusieurs objets qu'elle avait achetés en ville, et +Turib lui retira ses hautes bottes, couvertes de boue. + +« Quelle bonne nouvelle nous apportes-tu, Lampad? » demanda la Mère de +Dieu. + +Kenulla tomba à genoux et se traîna jusque près de Mardona pour +recevoir d'elle le baiser de paix. + +«As-tu apporté l'acte de donation? demanda la Mère de Dieu. + +- Voici, tout est écrit là -dessus, ainsi que tu me l'as ordonné. C'est +le notaire de la ville qui s'est chargé de la besogne. + +- Allons, lis!» + +Mardona feignait de ne pas remarquer Sabadil. + +« Tu ferais mieux de lire toi-même, repartit Kenulla. + +- Lis, toi. Je le veux. » + +Kenulla se leva, alla vers la fenêtre, comme s'il n'y voyait pas +clair, regarda longuement le document et garda le silence. + +« Lis à haute voix. + +- Je ne le puis. + +- Pourquoi donc? + +- Parce que, pardonne-moi ce péché, Mardona,... parce que je ne sais +pas lire. + +- Donne-le-moi alors, dit Mardona en prenant le document des mains de +Lampad. Elle le tint ouvert devant elle; mais Sabadil, qui +l'observait, vit que son oeil restait arrêté à une seule place. Il +comprit qu'elle aussi ne savait pas lire. + +« Laisse-moi lire, Mardona, dit-il en s'avançant vers la jeune +femme. C'est un péché que de fatiguer ainsi tes beaux yeux. + +- Tu sais donc lire? exclama-t-elle en rougissant profondément. + +- Je sais lire et écrire », répondit Sabadil. + +Et il lut ce que portait le document d'une voix haute et +sonore. C'était une donation de Lampad Kenulla à Mardona +Ossipowitch. Il lui faisait cadeau de deux pièces de terre et d'un +verger planté d'arbres fruitiers, bornant ses domaines. « Tout cela de +sa propre volonté, pour se rendre agréable à Dieu », selon ce que +portait le document. + +Mardona examina Sabadil avec l'attention la plus minutieuse. Elle +savait maintenant qu'elle pourrait tirer profit de cet homme, qu'elle +aimait de toute l'ardeur de son âme. + +Et pour elle ce n'était pas à dédaigner. Lorsqu'il eut replié le +document, Mardona le lui retira des mains et le serra dans son +corsage, lentement, avec une grande dignité. + +« Et comment se comporte Sofia?» demanda-t-elle d'une voix oppressée. + +Son visage, cependant, était fort calme, et même souriant et aimable. + +« Hélas! c'est vrai, c'est bien vrai! Ce doit être vrai, puisque tous +les gens l'affirment; elle me déteste, elle court dans la maison et +bouleverse tout, comme une louve. + +- On dit même que ta vie n'est pas en sûreté, Lampad. + +- On ne se trompe pas. + +- Alors porte plainte contre elle », continua Mardona en s'inclinant +vers lui. + +Elle parlait fort bas, mais d'une, voix distincte, comme si elle eût +voulu être bien comprise de Kenulla, mais de lui seulement. + +« N'aie pas de crainte. Tu as pour toi le droit. Porte plainte contre +elle, et laisse-moi me charger de la punir! + +- Je n'en aurai jamais le courage, geignit Kenulla. + +- Dans ce cas tu mérites les traitements que ta femme te fait subir, +reprit Mardona, et je te conseille fort de te cacher pendant le +jour, de peur que les petits enfants ne courent après toi en te +montrant au doigt, et que les mendiants ne chantent des mélodies sur +ton compte. + +- Du reste, ajouta Kenulla, nous avons le temps. Un jugement précipité +est rarement juste. + +- C'est ton idée? » + +Mardona se leva et s'avança vers le miroir pour réparer le désordre de +sa coiffure. + +Kenulla soupira, se gratta l'oreille et quitta la salle sur la pointe +des pieds, avec Ossipowitch et ses fils. Mardona et Sabadil restèrent +seuls. + +Un long moment se passa avant qu'ils échangeassent un regard. Enfin +Sabadil prit la parole: + +« Explique-moi, Mardona, commença-t-il, comment il se fait que vous +punissiez la femme qui offense son mari, puisque, à ce que l'on +dit,... le mariage n'est pas considéré comme un sacrement dans votre +secte? + +- Nous n'avons ni ne reconnaissons pas de sacrement, répondit Mardona +en prenant place sur un siège près de Sabadil. La décision de deux +êtres qui s'aiment et le consentement de leurs parents suffisent +pour accomplir un mariage. Les parents et les amis des époux se +réunissent dans la maison de la fiancée et déclarent, en présence de +la congrégation, leur union accomplie. La séparation s'accomplit de +la même manière, aussi simplement: les époux déclarent qu'ils sont +décidés à se séparer, et le divorce est prononcé. + +- Il se peut que cela ne mène à rien de bon, interrompit Sabadil en +secouant la tête. + +- Jusqu'à présent j'ai observé chez nous bien moins de séparations que +chez vous ou chez les juifs. + +- Mais un mariage sans la bénédiction du prêtre ne peut être +sanctionné par Dieu, murmura Sabadil. + +- Tu parles selon tes opinions, dit Mardona avec une grande +douceur. Nous simplifions les devoirs du mariage, son +accomplissement et sa nullité, pour punir beaucoup plus sévèrement +toutes les contraventions qui peuvent lui porter préjudice. + +- Dans ce cas, pourquoi accuse-t-on vos femmes de légèreté et de +vanité? + +- Elles ne sont pas autrement que le reste des femmes, répondit +Mardona, toujours calme, digne et bonne. La femme aime les plaisirs, +les divertissements, le changement. Au lieu d'agir contre la nature, +ce qui irrite inutilement ses penchants, nous lui accordons tout ce +qu'elle aime, la parure, la danse, les amusements, mais seulement +alors qu'elle a terminé sa tâche journalière. Et, vois-tu, c'est +pour cela que toutes nos femmes sont si actives, si laborieuses. De +grand matin, avant le jour, elles se lèvent et mettent tout en ordre +dans la maison. Lorsque, durant le jour, elles aiment à se parer, à +se promener et à se divertir, il me semble qu'elles en ont +parfaitement le droit. + +- Etrange! murmura Sabadil. Quels singuliers usages! + +- Plus tu connaîtras notre secte, ajouta Mardona, plus tu te heurteras +à des choses qui t'étonneront. » + + +CHAPITRE V + +Une autre fois, Sabadil était assis chez les Ossipowitch, dans la +grande chambre. Il écoutait Jehorig jouer des cymbales. Le vieux Nilko +était en train de nettoyer sa pipe. Anastasie reprisait des bas, +penchée sur son ouvrage et soupirant très fort, et Anuschka brodait +une chemise pour sa soeur. Celle-ci était absente. + +Bientôt arriva un homme qui attira immédiatement l'attention de +Sabadil, ou, pour mieux dire, il n'arriva pas. Il se contenta de +passer son nez, un long nez pointu, par la fente de la porte; ce nez +fut suivi de sa tête: un crâne chauve, un visage aux yeux clignotants, +et des oreilles ornées d'épais anneaux en argent. + +« Tiens! Sukalou! » s'écria Jehorig. + +Tous sourirent: Anuschka, d'un air étonné; sa mère, avec un regard +terne. Le vieil Ossipowitch lui-même sourit, et, qui plus est, il +parla: + +« Entre donc, Sukalou, lui cria-t-il. + +- J'entre », répondit l'inconnu. + +Mais il n'entra pas tout de suite. Quelques instants s'écoulèrent; +puis un long cou passa par l'ouverture de la porte. Après ce cou vint +une redingote bleu clair extrêmement longue, puis une botte au talon +usé, et enfin Sukalou en personne. II resta près de la porte, tira de +sa poche une petite tabatière d'écorce de bouleau, saisit une prise +entre ses doigts, délicatement, et la huma d'un air vainqueur, comme +s'il eût défié chacun d'en faire autant. + +« Eh bien, qu'y a-t-il encore? Crains-tu d'être assassiné chez nous? +demanda Ossipowitch, qui tout d'un coup devint éloquent. Viens donc +vers moi, mon pigeon, et embrasse-moi. » + +Le long et maigre Sukalou, qui, comme les hommes de haute taille, se +tenait un peu voûté, s'approcha du vieillard et lui donna un +baiser. Il dégouttait littéralement de piété, de béatitude, et +marchait comme s'il eût eu de l'eau dans ses bottes. On était surpris +de ne pas voir de traces mouillées sur les carreaux, à son passage. + +Il embrassa tous les assistants l'un après l'autre, et, après chaque +accolade, il essuya avec un immense mouchoir bleu son nez barbouillé +de tabac. Lorsqu'il eut embrassé Anuschka, il s'essuya la bouche à +deux reprises, cligna de l'oeil et frotta son crâne dénudé de la paume +de sa main. Il remarqua Sabadil, qu'il n'avait jamais vu. II le +considéra avec surprise, resta un moment debout devant lui, et, pour +se donner une contenance, tira une nouvelle prise de sa tabatière et +la huma avec mille précautions et une affectation infinie. Grâce à +toutes ces manières, il était impossible de ne pas remarquer son +nez. Ce nez n'avait pas besoin d'être en lumière pour attirer +l'attention, du reste. Il était là , cela suffisait. Chacun le +remarquait. Il étonnait tout le monde. Mais aussi quel nez +extraordinaire! On l'aurait pu croire destiné à autre chose qu'à +éternuer, tant il était long, et mince, et pointu. Son extrémité, par +contre, était légèrement tordue, comme s'il avait été pétri de mie de +pain et qu'on lui eût donné une inflexion fausse. + +«Cela fait du bien, dit enfin Sukalou en présentant sa tabatière à +Sabadil, qui prit une pincée de tabac, par politesse. + +- Le tabac, voyez-vous, continua-t-il, c'est la seule jouissance que +puisse s'accorder un pauvre homme éprouvé de Dieu; oui, mes chers +amis, la misère est une triste chose. Tel que vous me voyez, c'est +le tabac qui bien souvent me tient lieu de nourriture. + +- Tu n'as rien mangé aujourd'hui? demanda Anastasie. + +- Et où aurais-je mangé? s'écria Sukalou regardant furtivement à +droite et à gauche dans la chambre, les narines frémissantes comme +un chien en arrêt. Je n'ai pas de bois pour allumer un peu de +feu. Et si j'avais du bois, je n'aurais rien à faire cuire. Pauvre +homme que je suis! Il y a longtemps que ma vache a péri, et mon +jardinet est envahi par les mauvaises herbes. + +- Parce que tu ne le cultives pas, dit Ossipowitch. + +- C'est ma consolation cela, répondit Sukalou clignotant vivement des +yeux. Dieu a-t-il créé l'homme pour qu'il songe à son estomac du +matin au soir? Non. Avant tout, l'homme doit apaiser la faim de son +âme. Il le doit, et je le fais. Oui, certes, oui, j'aime mieux prier +que d'user mes forces au travail. + +- Alors il n'est pas bien étonnant que tu aies faim, soupira +Anastasie. + +- Oui, j'ai faim, une faim terrible, s'écria Sukalou d'une voix +presque joyeuse. Personne ne peut nier que je meurs de faim, +littéralement. La prière et la contemplation assouvissent l'esprit, +mais non le corps. Que voulez-vous? Je suis ainsi fait. Vous ne me +changerez pas; certes non, vous ne me changerez pas. Au lieu de +labourer le sol, de l'ensemencer, de récolter les grains, je prie; +au lieu de me cuire du pain, je prie. + +- Et au lieu d'entreprendre un petit commerce ou d'apprendre un état +qui t'entretienne.... + +- Je prie », s'écria Sukalou. + +Il ne laissa pas continuer Jehorig qui l'avait interrompu. + +« Ah! mes amis, la faim, c'est bien dur; mais je la supporte. Ah! je +la préfère à la perte du salut de mon âme. » + +Il s'assit dans un coin, ferma les yeux et murmura une prière. « +Est-ce un saint ou un coquin? » se demanda Sabadil. + +Mais il ne put définir l'expression béate répandue sur le visage de +Sukalou. Il n'y vit ni ruse ni fausseté, rien que la plus parfaite +candeur. + +Ossipowitch poussa sa femme du coude. Celle-ci se leva en soupirant et +se dirigea vers un buffet, non loin de la place où était assis +Sukalou. Aussitôt celui-ci ouvrit les yeux, mais les referma vivement, +à demi, et continua sa prière. Et lorsque Anastasie tira du buffet un +pain et une assiette de fromage, il prit une pincée de tabac, qu'il +aspira derrière sa main, ce qui lui permit de regarder prestement dans +le buffet, où il découvrit un morceau de rôti et une bouteille de vin +à demi pleine. + +« C'est curieux! vous, vous mangez tout le jour durant, dit Sukalou +lorsque Anastasie eut posé sur la table le pain et le fromage. + +- C'est pour toi, répondit celle-ci en prenant un couteau dans le +tiroir. + +- Pour moi! exclama Sukalou. Répétez-le, mes amis, je ne puis y +croire! + +- Mais oui, pour toi. + +- O Dieu! s'écria Sukalou en levant au ciel ses mains jointes, tu ne +m'as pas abandonné! Oui, il est encore au monde des coeurs purs qui +prouvent leur foi par leurs oeuvres. » + +Il regarda la salle et, instinctivement, passa ses mains sur son +ventre. + +« Dites-moi, dois-je manger, véritablement? » + +Il chercha du regard quelqu'un qui l'y forçât, et, tout en promenant +ses regards à droite et à gauche, il se léchait les lèvres avec +gourmandise. + +« Dois-je vraiment manger? Dois-je interrompre ma prière pour +contenter cette misérable enveloppe du péché, notre corps? Dois-je +exposer mon âme? + +- Viens, Sukalou, dit Jehorig en riant. Allons, viens! Pas tant de +luttes. Ne te prive donc pas de toute jouissance terrestre, que +diable! » + +Il le prit par le bras et l'entraîna; mais celui-ci se défendit avec +dignité, fermant les yeux et murmurant une prière, comme pour +repousser la tentation. + +« Voyez, soupira enfin Sukalou en se tournant vers les assistants, +voyez: les privations m'ont affaibli au point que je suis vaincu par +un enfant. » + +Il prit place à table et se prépara rapidement une énorme tartine de +fromage. + +« J'obéis. Je mange. Vous voyez que je mange. Vous permettrez +cependant que je ne perde pas trop de temps à cette occupation indigne +d'un enfant de la lumière. » + +Il avalait gloutonnement de formidables bouchées. Il se prépara une +seconde tartine, puis une troisième, et il mangeait, et il avalait +avec une telle prestesse, que les assiettes furent vides en un clin +d'oeil. + +« Qu'est-ce qui nous distingue de la bête? murmura Sukalou lorsqu'il +eut fini et englouti jusqu'aux dernières miettes. Ah oui! vous êtes +les élus de Dieu, vous! Vous m'avez sauvé la vie, vraiment. Il est sûr +que du fromage, c'est un peu indigeste pour l'estomac d'un homme qui +jeûne toujours et qui ne vit que de privations. + +- Tu as un fort bon estomac, remarqua Jehorig. + +- Comment aurais-je un bon estomac? » repartit Sukalou aspirant une +prise derrière sa main à demi fermée. + +Il eut l'air subitement triste. + +« Pour tout il faut de l'exercice. Veux-tu avoir une forte tête, +exerce-la; veux-tu être vigoureux, travaille; Et moi, comment puis-je +avoir un bon estomac, je te le demande? + +- Tu avales des mets qui en tueraient d'autres. + +- Cela se comprend; c'est la misère, la détresse qui m'y poussent. Et +pourtant, que ne donnerais-je pas pour manger, par exemple, un bon +morceau de rôti?» + +Il cligna de l'oeil du côté du buffet. + +« Mon Dieu! oui, du rôti, ce serait une vraie manne pour l'estomac +d'un pauvre homme, d'un vieillard. » + +Sukalou n'avait pas dépassé la cinquantaine. + +« Vois-tu, c'est une chose que je ne pourrai jamais m'accorder; et où +trouverais-je un homme assez bon, assez généreux, assez charitable, +pour m'offrir cette friandise? Cet homme-là , Dieu a oublié de le +créer. + +- Ecoute, ma vieille, dis-moi, commença Ossipowitch aspirant une +bouffée de sa pipe, ne nous reste-t-il pas un morceau de rôti +d'hier? + +- Sans doute. + +- Eh bien! » + +Il lui fit signe. + +Anastasie apporta le rôti. + +« Vraiment! Que vois-je? Un morceau de rôti, s'écria Sukalou, et +quelle viande, sapristi! Jamais je n'en ai vu de pareille; jamais je +ne pourrai manger tout cela. Songez que vous avez affaire à un +malheureux qui a perdu l'habitude de se rassasier. + +- Allons! ne te gêne pas. Vas-y, mon vieux, et attaque ferme, si tu la +trouves bonne. + +- Ah! je le crois que je la trouve bonne; mais il y en a trop, +infiniment trop », affirma Sukalou. + +La moitié de la viande avait déjà disparu. + +« Du reste, à mon âge, et faible comme je suis, la nourriture, c'est +un détail. Parlez-moi d'un verre de vin. Voilà qui vous remonte un +homme! Et à ce propos... Oh! il faut que je vous raconte le drôle de +rêve que j'ai eu. Un rêve, mes amis, mais quelque chose d'étrange, +quelque chose de vraiment surnaturel. Imaginez-vous que je me trouvais +dans un désert, une vaste plaine de sable. On n'y voyait ni arbres, ni +verdure, ni le moindre filet d'eau. J'étais tourmenté par une grande +soif, oh! mais une soif!... la langue me desséchait dans la bouche. Je +pris peur. Je me sentais défaillir. Je criai à Dieu, dans mon +angoisse; je l'implorai de toutes mes forces. Et alors... un ange +m'apparut. Non, non; premièrement, je vis une grande lumière, une +sorte de buisson de feu, grand comme le soleil. Et un ange sortit de +cette lumière. Il avait des ailes blanches comme la neige, et il me +parla d'une voix qui retentissait comme une harpe. « Sukalou, me +dit-il, Ossipowitch a dans son garde-manger une bouteille de vin. Va +vers lui, il t'en donnera un verre.» + +- Ah! s'écria le vieillard surpris, mais..., c'est vrai,... il y a là +une bouteille... dans le buffet. + +- Une bouteille de vin? + +- Oui. + +- Peut-être tout cela n'était-il pas un rêve de Sukalou! Peut-être +ai-je réellement conversé avec un ange! Et toi, me donneras-tu un +verre de ton vin? + +- Si vraiment c'était un ange? + +- Allons! je sais bien comment sont les anges! objecta Sukalou +offensé. + +- Eh bien, Anuschka? » + +Celle-ci se leva et alla chercher la bouteille, à pas lents. + +« Ne vous donnez pas la peine », s'écria Sukalou. + +Il courut au buffet, prit le plus grand verre qu'il y trouva, le +remplit jusqu'au bord et revint, le tenant avec précaution. + +« Je vois bien maintenant que c'était un ange véritable! » +murmura-t-il. + +Et en parlant il ne pouvait s'empêcher de rire de la bonne idée qu'il +avait eue. II se remit à attaquer le rôti avec un nouvel appétit; il +avalait aussi de grandes gorgées de vin en faisant claquer sa langue +contre son palais, en clignant de l'oeil et en léchant ses lèvres +surmontées d'une moustache aux poils hérissés et taillés en brosse. + +C'est ainsi que le trouva Barabasch, qui entra à ce moment, portant +une lourde corbeille, qu'il déposa par terre, devant le buffet. Cette +corbeille suffit pour ravir à Sukalou toute sa tranquillité, tout son +plaisir; il la contempla à la dérobée, finit son vin plus vite qu'il +n'en avait l'intention, faillit s'étrangler avec l'os du rôti qu'il +était en train de ronger, se leva, prisa une fois, puis une seconde, +regardant toujours la corbeille, derrière sa main à demi fermée, enfin +se dirigea du côté du buffet. Là il prit une troisième pincée de +tabac, se frotta vivement le crâne de la paume de sa main, et enfin +regarda vivement ce que renfermait la corbeille. + +Il profita d'un moment où l'attention de tous était arrêtée sur +Barabasch, qui avait tiré de sa poche deux superbes perdreaux et les +avait posés sur la table. Mais cet instant suffit à Sukalou. Il +souleva le couvercle de la corbeille et le referma très vite. Il +courut ensuite vers la table, prit les perdreaux, les soupesa et les +admira beaucoup. Il savait maintenant que Barabasch avait du miel dans +sa corbeille, et il était satisfait!... + +« Quel homme que ce Barabasch! » + +Il l'embrassa avec effusion. + +«Voilà un ange incarné sur la terre, et qui n'est heureux que +lorsqu'il peut faire de bonnes oeuvres! Oh! mon doux Barabasch! mon +petit Barabasch d'argent! Sur tout ce que tu entreprends repose la +bénédiction divine. Quelles belles ruches à miel tu as dans ton +jardin, Barabasch, et quelle masse! Comment le pauvre Sukalou +pourrait-il élever des abeilles, lui? Il a besoin de tant de prières +pour le salut de son âme! Et lorsqu'il a mal à la gorge, et que la +poitrine le fait souffrir, et qu'on lui conseille de manger du miel +pour se soulager, où le prendrait-il, ce miel? avec quoi +l'achèterait-il, si tu ne te trouvais là , mon petit Barabasch doré? +C'est alors que tu donnes essor à ta générosité et que tu fais cadeau +au pauvre Sukalou d'un petit pot de ton miel. + +- J'en ai précisément là , dans ma corbeille, que je porte à la +seigneurie. Mais, bah! je vais t'en donner un peu. + +- Tu fais une bonne action, Barabasch, dit Anastasie. Ce pauvre +Sukalou est réellement malade: il tousse constamment. » + +Au même instant, Sukalou eut un accès de toux terrible, qui ne diminua +et ne passa complètement que lorsque Jehorig se mit à lui tambouriner +sur le dos, de toute la force de ses deux poings. + +« Entends-tu, Barabasch, soupira Sukalou en repoussant Jehorig, +entends-tu comme je tousse? » + +Anastasie s'approcha, portant un joli petit compotier. + +« A quoi bon ce joli compotier pour un pauvre vieillard? » s'écria +Sukalou. + +Il saisit le compotier, le remit à sa place et choisit dans le buffet +un pot trois fois plus grand que le compotier. + +« Cette écuelle me suffit, mes bons amis. Avec moi, il ne faut pas +tant de façons. » + +A peine Barabasch eut-il rempli de miel le pot de Sukalou, que Mardona +entra. + +Tous s'agenouillèrent, et la Mère de Dieu les embrassa tous l'un après +l'autre. Sabadil, seul, ne s'agenouilla pas. Aussi Mardona +feignit-elle de ne pas le remarquer. Barabasch déposa respectueusement +ses perdreaux aux pieds de Mardona. + +« Que contient cette corbeille-là ? demanda la Mère de Dieu. + +- Ma corbeille? répondit Barabasch. Elle contient du miel que je porte +à la seigneurie. + +- A la seigneurie? Donne-moi ce miel! + +- Si tu le désires, Mardona, il est à toi. + +- Oui. II me plaît de le garder. Tu m'entends? » Elle fit un signe à +sa soeur, qui emporta la corbeille. Tandis que Mardona s'entretenait +avec ses disciples, Sabadil la contemplait avec adoration. Il +voyait, il sentait qu'elle le traitait avec le plus grand +dédain. Mais cela lui était égal. Le mépris que lui témoignait +Mardona enflammait encore sa passion, et cette passion était nourrie +par le respect qu'on témoignait à la Mère de Dieu, par l'obéissance +aveugle qu'elle inspirait. Et il semblait à Sabadil que d'elle +émanait une lumière qui retombait sur lui et l'embrasait. Il la +trouvait belle aussi, plus belle que jamais. + +Barabasch le suivait des yeux d'un air étrange. Il soupçonnait en lui +un rival. Il ne se donnait aucune peine pour dissimuler la haine qu'il +lui témoignait. Il regardait d'un tout autre oeil le pauvre +Wadasch. Celui-ci venait d'entrer, modeste, les mains derrière le +dos. On voyait que, pour lui, Barabasch ressentait de la compassion, +la sympathie d'une commune souffrance. Wadasch, comme d'habitude, +resta près de la porte, d'un air triste; entre lui et Mardona il y +avait toute la chambre, un abîme donc, un vrai désert à franchir. + +Il hésitait. + +« Eh bien, Wadasch, où restes-tu encore? dit Mardona d'un ton de +commandement. Viens ici, à mes pieds. » + +Le malheureux tenta deux pas en avant. Puis ses genoux vacillèrent, +fléchirent; il vit Sabadil, Sukalou, Barabasch, Anuschka, Jehorig, et +même Anastasie et le vieux Nilko Ossipowitch tournoyer autour de +lui. Il se sentit défaillir. Il tomba à genoux. Mardona s'avança +gracieusement à sa rencontre, se pencha vers lui et lui donna le +baiser de paix. + +« Allons-nous-en », s'écria tout à coup Sukalou. + +Il se jeta à genoux devant Mardona, lui embrassa les pieds et sortit +très vite, son pot de miel à la main. Barabasch le suivit. Sabadil, +seul, hésita. Enfin il se décida à sortir. Il monta à cheval et +s'éloigna sur la route lentement. Tout à coup une angoisse +inexprimable s'empara de lui. Il tourna bride, instinctivement, et +retourna à la métairie à travers champs. + +Durant quelques instants, il ne vit rien. Le vent d'automne faisait +tourbillonner des feuilles sèches, jaunes et rouges, dans la cour, +devant la maison de la Mère de Dieu. Enfin, Mardona parut. Elle se +rendit dans sa demeure. Wadasch la suivait, tête basse et absolument +pâle. Ils entrèrent tous deux dans sa maison. + +Une jalousie terrible, une frayeur étrange s'emparèrent de +Sabadil. Son coeur battait à se rompre. La tête lui faisait mal. Une +grande chaleur lui montait au cerveau et menaçait de l'étouffer. + +Il descendit de cheval près de la haie, s'arrêta tout près et tendit +l'oreille. Un murmure triste et monotone arriva à ses oreilles. Il ne +se trompait pas: ils priaient.... Wadasch et la Mère de Dieu priaient +ensemble dans l'enceinte sacrée et solitaire. Sabadil se frappa le +front du poing à trois reprises. + +« A quoi bon s'inquiéter? se dit-il à demi-voix. A quoi bon? Mardona +est une sainte, et moi... moi, je suis un insensé! » + + +CHAPITRE VI + +II pleuvait. L'eau tombait jour et nuit, sans s'arrêter. Quelquefois, +au milieu de la journée, il y avait une heure ou deux où le soleil +luisait. Mais les matins et les soirées étaient froids. Il commençait +à geler pendant la nuit. Un brouillard épais remplissait la vallée du +Nouveau-Paradis. Il disparaissait pour quelques heures, au soleil, +puis reprenait de plus belle, roulant ses vagues dans les champs et à +travers les arbres. Les buissons resplendissaient, sous leur feuillage +rouge ou jaune, dont le vent enlevait les feuilles par bouffées. Des +châtaignes se détachaient de leur tige et tombaient à terre, faisant +éclater leurs enveloppes. On entendait partout le sifflement des +mésanges. Des oiseaux de passage traversaient l'air, par bandes, en +piaillant bien haut, au-dessus des champs de vaine pâture, se +dirigeant vers le sud. + +Dans le village, où ordinairement en cette saison on n'entendait que +les coups alternés des batteurs en grange, un bruit confus et +grandissant, montait. On s'appelait. Il y avait un cliquetis de faux, +comme lors de la Révolution. Des chevaux hennissaient, des chiens +aboyaient. Enfin, les cloches se mirent à sonner, pesamment. + +Un paysan de Brebaki avait apporté de mauvaises nouvelles. Depuis des +années, depuis l'abolition du robot, il y avait querelle entre les +anciens seigneurs et les paysans de Fargowiza-polna. On avait, en +1848, réellement promis à ces derniers la donation de leurs chaumières +et de leurs terres; mais les seigneurs avaient gardé pour eux les +pâturages et les forêts. + +Les paysans, qui se trouvaient ainsi sans fourrage pour leur bétail et +sans bois à brûler, n'hésitèrent pas longtemps. Ils se servirent des +bois et des pâturages, tout comme au temps du robot. De là , des +querelles incessantes. On leur démontra qu'ils avaient tort. On les +arrêta, on les condamna. Rien ne servit. Les choses en vinrent au +point qu'une véritable guerre éclata entre les villages et les +seigneuries. + +Le district de Fargowiza-polna dut mettre des gens sur pied et les +envoyer pour maintenir les rebelles. + + A cette nouvelle éclata un nouveau tumulte. Les paysans se + rassemblèrent, décidés à une résistance terrible. Ils n'écoutèrent ni + les conseils du wujt (l) [(1) Juge de district.], ni les + avertissements de leur curé. Ils s'armèrent de faux, de fléaux et de + fusils, et sonnèrent le tocsin pour avertir les villages + d'alentour. Bientôt, en effet, arrivèrent les paysans de Brebaki, de + Klosno, de Serenzize, montés sur leurs chevaux. Ils s'unirent à ceux + de Fargowiza-polna. La grande place de l'église se transforma en un + camp. Les vieillards tenaient conseil; il y en avait qui étaient + d'avis de marcher à la rencontre de l'ennemi, d'autres voulaient + assiéger le château; d'autres encore refusaient de s'associer à la + révolte. On se décida enfin, à l'unanimité, à demander l'avis de la + Mère de Dieu. + +Mardona parut au milieu du tumulte. Elle était à cheval. Sabadil +l'accompagnait. Mardona était assise en selle à califourchon, comme un +homme. Ses cheveux étaient noués dans un foulard blanc. Son visage +était pâle et triste, très grave. + +Elle demanda ce qui se passait; on lui expliqua le différend et on la +pria de donner son avis dans cette affaire. Lorsqu'elle s'arrêta +devant l'église, tous se pressèrent autour d'elle, tous agitèrent +leurs casquettes, leurs chapeaux. Quelques-uns baisèrent ses bottes +jaunes, d'autres le bord de son vêtement. Un grand nombre +s'agenouillèrent, levant leurs bras vers elle. Elle écouta leurs +explications en silence, puis leur fit signe de se taire, d'un +geste. Le tumulte s'apaisa. On n'entendit plus que des chuchotements +ou le grincement de deux faux qui se heurtaient. + +C'est à ce moment que le vieux wujt se précipita vers la Mère de Dieu +et s'agenouilla par terre, devant son cheval. Ses cheveux blancs +étaient soulevés par la bise. Le pauvre homme tremblait, et son visage +était livide. + +« Sauve-nous, sainte femme! cria-t-il; toi seule peux nous sauver! » + +Le vieux prêtre, lui aussi, s'approcha de Mardona. Il la salua et +saisit d'une main fiévreuse l'étrier où elle appuyait le pied. + +« Rétablis la paix, pria-t-il d'un ton bas mais suppliant. Ils sont +tous comme des fous, les malheureux! Oh! cela finira d'une manière +horrible, horrible! + +- Écoutez-moi », dit Mardona. + +Elle se souleva sur sa selle et parcourut la foule d'un regard ferme. + +« Cessez immédiatement de sonner le tocsin! Retournez dans vos +chaumières! Le wujt et deux des doyens vont aller au-devant de +l'escorte pour la saluer. Vous recevrez bien et logerez les soldats +qu'on enverra chez vous en quartier. J'accorde moi-même l'hospitalité +aux chefs et aux officiers. Je me charge de leur faire entendre +raison. Je vous promets de réussir à souhait. Que Dieu vous garde! » + +Personne ne la contredit. Nul ne protesta. Lorsque Mardona tourna +bride pour rentrer chez elle, le peuple tomba à genoux. Elle le bénit +en souriant. + +Tout ce qu'elle avait ordonné fut exécuté. Les cloches se turent. Les +rues se vidèrent peu à peu. Un silence religieux régna dans le hameau. + +Le commissaire du district arriva en voiture, accompagné de deux +gendarmes; trente hussards, conduits par un officier, suivaient. Les +soldats furent distribués dans le village. Le wujt conduisit +l'officier et le commissaire chez les Ossipowitch. Les hôtes furent +frappés du luxe, de l'ordre et de l'élégance qui régnaient à la +métairie. + +On s'assit à table dans la grande salle: la famille, les deux hôtes et +Sabadil. Ce dernier était resté, sur l'ordre de Mardona. Il savait +lire et écrire: Mardona avait pensé qu'elle pourrait avoir besoin de +lui. Le souper qu'on servit était succulent, et les vins eussent fait +honneur à plus d'un monastère. Vers la fin du repas, Mardona entra; +elle portait un costume de paysanne et de riches atours, comme une +princesse qui se rend au bal masqué. Elle était sérieuse et un peu +pâle. Un sourire entr'ouvrait ses lèvres. Les hommes furent +éblouis. Ils se levèrent et ne reprirent leurs places que lorsque la +belle Sainte de Fargowiza-polna se fut assise à table. Mardona ne +mangea pas. Elle parla à ses hôtes et les écouta discourir. Elle leur +servit du tokay et se montra très aimable. A la fin du repas, elle les +avait gagnés à sa cause. Elle leur expliqua les exigences des paysans, +sans passion, sans s'emporter, mais comme un homme de loi qui met en +lumière tous les côtés d'une question. L'officier se montra tout à +fait de son avis. Le commissaire essaya bien de lui résister, mais il +finit par convenir qu'elle avait raison. Il fallait des concessions de +part et d'autre, afin de vider complètement cette querelle. + +« Et si vous vous rendiez vous-même au château, Mardona Ossipowitch? +On ne saura vous résister. Les débats seront terminés ainsi. + +- Vous me flattez, monsieur le commissaire, repartit la Mère de Dieu, +mais il ne m'est pas permis de représenter les paysans, et je ne +puis prendre un parti pour les uns ou les autres. Je ne puis non +plus me rendre à la seigneurie. Si le baron veut me parler, qu'il +vienne auprès de moi. L'honneur sera de son côté, je vous l'assure. + +- Certainement; je suis sûr qu'il viendra, s'écria l'officier. Je vais +me rendre tout de suite au château. » + +Le seigneur arriva en effet. Le wujt aussi arriva, accompagné de deux +doyens du village et suivi de l'écrivain pour dresser le +protocole. Mardona prit place entre le commissaire et l'officier. Les +assistants se groupèrent autour d'elle. Et elle exposa la question, +très calme, d'une voix ferme et avec un grand jugement. L'un et +l'autre parti furent également satisfaits. Chaque fermier s'engageait +à travailler pour le seigneur, un jour par semaine; le seigneur, de +son côté, mettait à la disposition des paysans les pâturages et les +bois, comme auparavant. + +La tâche de la commission était terminée. Les messieurs se mirent en +devoir de quitter Fargowiza-polna. Mais Mardona s'y opposa. + +« Passez la soirée avec nous, leur dit-elle. Nos jeunes gens vont +danser et faire de la musique en votre honneur. + +- Si vous nous y autorisez, Mardona, dit le commissaire en +s'inclinant, nous acceptons avec grand plaisir. » + +Le hussard salua respectueusement. + +« Je vous prie de rester », répéta la belle Sainte. + +Les jeunes filles et les garçons ne se firent pas attendre. Jehorig +joua des cymbales, Wadasch du violon, et le diak (chantre de l'Église +russe) de la flûte. Bientôt un flot de danseurs tournoya dans la +salle, renvoyant un épais nuage de poussière. Mardona et Sabadil se +tenaient vers la porte. Le hussard dansait avec Sofia, et le +commissaire tenait enlacée la fine taille d'Anuschka, dansant avec +elle la cosaque comme un enragé, et oubliant complètement la mission +qui l'avait amené dans le village. + +« Comme tu as bien réglé tous ces différends, Mardona! dit Sabadil; ta +prudence me surprend, et ta sagesse, qui fait de chaque homme +absolument ce que tu désires. Cependant, comment se fait-il que tu +traites ceux qui ne sont pas de ta secte en amis, et même en +coreligionnaires? Tu t'assieds avec eux à table, tu les invites sous +ton toit. Un juif ne consentirait jamais à cela. Agis-tu par calcul? +Dissimules-tu à leur égard? + +- Pas le moins du monde, repartit Mardona. Cela te prouve simplement +que notre croyance est plus libre et meilleure qu'aucune autre. » + + +CHAPITRE VII + +Une fois que Nilko Ossipowitch avait, par sa grande bonté, préservé +encore le pauvre Sukalou de mourir de faim, et que ce gourmand était +justement en train de ronger gloutonnement un os de poulet, les yeux +fermés, deux paysannes complètement inconnues à Sabadil entrèrent dans +la salle. L'une d'elles, une jolie jeune fille, resta vers la porte, +modestement; l'autre se précipita aussi vite que le permettait sa +corpulence vers Sukalou et se campa devant lui, les poings sur les +hanches. + +« Ah! enfin, te voilà , s'écria-t-elle d'une voix qui eût suffi à +commander tout un régiment; oui, cache-toi, fais-loi aussi petit que +possible, mon bon; je t'ai retrouvé maintenant et tu ne m'échapperas +plus. » + +Tous les assistants se mirent à rire; même Ossipowitch sourit, ainsi +que sa femme, qui causait près de la grande table. + +« Que lui veux-tu, Wewa? » demanda Mardona qui essayait en vain de +rester sérieuse. + +Wewa, pour toute réponse, se jeta à genoux devant la Mère de Dieu. Sa +chute fut si impétueuse, que la vaisselle de l'armoire résonna. Et, +comme Mardona se penchait vers elle pour l'embrasser, Wewa s'écria: + +« Je n'en suis pas digne, notre petite Mère; oh! pas digne; laisse-moi +baiser tes petits pieds, tes jolis petits pieds d'or! » + +Elle saisit les bottines de Mardona et y appliqua ses lèvres à +plusieurs reprises. + +« Enfin, voyons! Que reproches-tu à Sukalou? + +- Elle me poursuit, répondit Sukalou d'une voix pleurarde en aspirant +une prise sur le dos de sa main. Elle m'obsède de son +amour. Malheureux que je suis! cette insensée, cette baba.... + +- Moi, une baba! Ah! je suis une baba! cria Wewa en bondissant et en +s'approchant si vivement de Sukalou que celui-ci cacha +involontairement son visage dans ses mains. J'ai quarante-cinq ans, +pas un mois de plus. Cela s'appelle-t-il être vieille, par hasard? +Et ne suis-je pas veuve? Et n'y a-t-il pas deux ans déjà que mon +pauvre Skowrow est mort? Et n'est-il pas permis à un coeur de femme, +après un si long veuvage, d'aspirer à un peu d'amour? N'est-on pas +jeune aussi longtemps qu'on est susceptible de passion? Je suis +encore jeune, mon cher ami, car j'aime, j'aime passionnément. Et qui +est l'objet de ma tendresse? C'est toi, mon chéri, mon petit pigeon, +mon bijou! Oui, je t'aime, je t'adore. Pourquoi donc restes-tu +insensible? + +- Ma vocation est de prier et de faire pénitence, et non de courtiser +de vieilles femmes. + +- Quoi! est-ce que je ne te plais pas, par hasard?» s'écria Wewa +Skowrow. + +Et vraiment elle avait le droit de s'en étonner, car, après tout, elle +était fort jolie femme. Son visage, au petit nez recourbé, aux beaux +yeux noirs et pétillants, et à la petite bouche rose, était fort +appétissant quoique un peu large. Quant à ses mains, elles étaient +charmantes, petites et douces comme du velours, et elle avait les plus +jolis pieds du monde. + +« Avant tout, tu vas m'embrasser, et cela immédiatement! continua +Wewa. Puisque tu te piques de tant de piété, puisque tu te vantes de +suivre à la lettre les préceptes de notre croyance, tu vas me donner +le baiser de paix. » + +La veuve résolue se haussa sur ses orteils et lit résonner bruyamment +ses lèvres sur celles de Sukalou, qui exécuta une grimace comme si on +l'eût forcé de boire du vinaigre. + +« L'amour aussi est un commandement divin, et tu dois m'aimer si tu +veux mériter le ciel. Dis-moi, grand nigaud, où tu trouveras une femme +ou une jeune fille capable de supporter la vie austère que je mène? +Oh! mais je ne la mènerai pas plus longtemps que ça, certes! Tout cela +va changer, et c'est toi, toi, mon doux pigeon, à qui j'ai donné mon +coeur et à qui je prétends bien appartenir. + +- Laisse-moi tranquille! » dit Sukalou avec humeur. + +Et il tira un sac de dessous son siège. + +« Mardona, je t'implore, continua Wewa: fais-moi la grâce de parler à +ce fou et de le convaincre. + +- Voyons, Sukalou, épouse-la donc, puisqu'elle t'aime! + +- Tu entends? Tu dois m'épouser », s'écria Wewa en riant aux éclats et +en tournant sur elle-même de façon à faire bruire ses jupes +amidonnées. + +Elle, était, malgré sa corpulence, très agile, et même gracieuse. + +« Mais je ne veux pas de toi! Je te répète que je ne veux pas de toi! +dit Sukalou. Epouses-en un autre. » + +Il souleva son sac sur son épaule. + +« Et puisque tu continues à m'obséder de tes propositions, apprends +qu'il est encore au monde des gens honnêtes qui estiment plus haut la +vertu que la richesse et les faveurs des femmes. + +- Tu dois m'épouser, entends-tu? et non pas prêcher », s'écria Wewa. + +Sukalou essaya de prendre la fuite; mais il n'avait pas atteint la +porte que les bras robustes de Wewa l'empoignèrent et le firent +tournoyer en trébuchant: + +« Reste là , fripon, je te l'ordonne, et pas un pas! As-tu compris? +cria la veuve, pourpre de colère. Mais... que vois-je? Qu'as-tu là , +dans ton sac? Laisse voir. + +- Je crois que ce sont des peaux de martre. + +- Montre-les-nous!» + +Sukalou, du plat de sa main, frotta vivement sa tête chauve à +plusieurs reprises en perçant Wewa d'un regard furieux. Mais cela ne +lui servit à rien. Il fut forcé de reposer son sac et de +l'ouvrir. Aussitôt toutes les femmes l'entourèrent, et chacune d'elles +se saisit d'une peau de martre pour l'admirer, la vieille Anastasie +aussi bien que la Mère de Dieu. + +« Quelles belles peaux! s'écria cette dernière en passant ses mains +blanches dans la fourrure dorée aux raies sombres. Sont-elles à toi, +Sukalou? + +- Hélas! non! + +- A qui appartiennent-elles? + +- A un juif. » + +Il pinça dans sa tabatière une prise pour dissimuler son embarras. + +« Elles sont à toi, dis, Sukalou? et tu vas m'en faire cadeau », +s'écria Wewa. + +Elle se mit à le caresser de la main, sur ses joues hâves, où les +poils de la barbe se hérissaient comme des épines. + +« Laisse-moi la paix! grommela-t-il. + +- L'avare! s'écria Wewa. Mais je n'attendrai pas plus longtemps ta +permission pour les prendre et m'en faire une garniture de +jaquette. Je suis sûre que je te plairai avec cette jaquette! » + +Elle appliqua sur son épaule la peau qu'elle tenait à la main et se +tourna vers lui, coquettement. + +« Tâte un peu comme c'est agréable de passer les mains sur cette +fourrure-là . + +- Je n'en ai aucune envie », pleurnicha Sukalou. + +Et il se mit à ramasser ses peaux, aussi vite que possible. + +« Oh! le monstre! oh! le manant! cria Wewa en lui jetant à la figure +la martre qu'elle avait à la main. + +- Ainsi, Sukalou, ces martres sont à toi? reprit Mardona. + +- Non. Elles appartiennent à un juif, aussi vrai que j'aime Dieu. + +- Et elles sont à vendre? + +- Sûrement, dit Sukalou d'une voix humble en soufflant dans les soies +fauves de ses fourrures. Je suis chargé d'aller dans les seigneuries +les faire voir. Et si je réussis à les placer avantageusement, il me +reviendra un petit bénéfice. + +- Allons! Qu'est-ce que tu en veux? demanda Mardona dont les yeux +brillaient de convoitise. + +- Elles sont de dix florins pièce. Pardonne, Mardona, les martres ne +m'appartiennent pas. Si elles étaient à moi, je m'empresserais de +les déposer à tes pieds en te priant de les accepter en cadeau, et +je serais fier que tu veuilles bien en recevoir l'hommage. Mais, +dans le cas présent, il me faut tenir mon prix comme avec un +acheteur ordinaire. + +- Donne-les-moi pour six florins. + +- Impossible. + +- Sukalou, prends garde de m'irriter, dit Mardona. Dis ton dernier +prix. + +- Eh bien! huit, parce que c'est toi. + +- Six. » + +Sukalou secoua la tête. + +« Donne-lui-en sept, chuchota Anuschka à l'oreille de sa soeur. + +- Sept florins la peau, dit Mardona. C'est très cher, mais +passe. Emporte les martres, Anuschka, et toi, père, paye Sukalou. » + +Elle tendit sa main. Sukalou soupira, mais lui donna la sienne, tête +basse. Ossipowitch lui compta l'argent. Il le plaça dans un angle de +son mouchoir de coton bleu, fit un noeud, qu'il serra avec ses dents, +et cacha le tout dans sa poitrine. + +« Dieu vous bénisse! » + +Il ramassa son sac, pour partir. + +« Pas un pas, s'écria Wewa! Je ne te laisserai partir que lorsque tu +m'auras promis de venir me voir. Allons, ta main. + +- Je te le promets, répondit Sukalou, clignant des yeux, comme un chat +au soleil. + +- Ta main! » + +Il la lui donna. + +« Et maintenant, encore un baiser, mon petit coeur. » + +Elle l'embrassa furieusement. Lui, ne s'en défendit pas, mais il +détourna la tête tout honteux. + +Peu après le départ de Sukalou, Sofia Kenulla entra. On lui montra les +belles peaux de martre. Elle les admira et les loua beaucoup, tandis +qu'une ombre d'envie obscurcissait son visage d'ange. + +« Sukalou a aussi de très belles martres à vendre, dit-elle. Je suis +sûr qu'il les laisserait à un bas prix. Il les a tirées lui-même. + +- Vraiment! s'écria Mardona, qui échangea un coup d'oeil avec Wewa. + +- Du reste, elles ne sont pas chères, continua Sofia Kenulla. Les +juifs, dans la capitale, en donnent cinq florins, pas davantage. + +- En es-tu sûre? + +- Pourquoi te tromperais-je? + +- Oh! le voleur! le coquin! s'écria Wewa. Mais qu'il vienne +maintenant, et je lui dirai son fait. + +- Tu ne lui diras rien du tout, ordonna Mardona, pas un mot! Cela me +regarde. + +- Comme tu voudras, Mardona », dit Wewa à voix basse. + +Puis, se tournant vers la jeune fille qui l'accompagnait: + +« Je t'en prie, Lisinka, notre petite mère m'a promis des +carottes. Fais-toi les donner dehors, et place-les dans notre +charrette. Va, mon enfant! + +- Une jolie et honnête fille, dit Mardona. + +- Viens donc baiser les pieds de la Mère de Dieu, Lisinka », dit Wewa +très haut. + +Lisinka se mit à genoux devant Mardona; mais celle-ci ne laissa pas la +jolie fille s'incliner jusqu'à ses bottines. Elle se baissa vers elle +et l'embrassa gracieusement sur les lèvres. + +« C'est votre fille? demanda Sabadil à la veuve. + +- Non, répondit-elle. C'est une pauvre fillette que j'ai recueillie +chez moi, et qui m'aide au ménage. + +- Chez vous, ajouta Mardona en se tournant vers Sabadil, on nommerait +simplement Lisinka une servante. + +- Et Wewa, sa maîtresse, la prie poliment de bien vouloir exécuter ses +ordres! dit Sabadil avec étonnement. Et toi, Mardona, tu lui as +donné un baiser! + +- Chez nous, mon ami, lui répondit Mardona, il n'y a pas de maîtres et +pas de valets: il n'y a que des frères et des soeurs. C'est Dieu qui +a créé tous les hommes. Ils sont égaux et il n'en est pas un qui ait +un avantage sur l'autre.» + + +CHAPITRE VIII + +Wewa possédait à Fargowiza-polna une jolie propriété; elle avait une +maison, une petite ferme, du bétail, des chevaux et de la volaille en +abondance. En outre, elle avait plus de deux mille florins à la caisse +d'épargne et une centaine de florins dans une cruche de grès placée +dans sa chambre. En somme, elle était un bon parti, d'autant plus +qu'elle n'avait pas d'enfants. Elle était active, très travailleuse, +douée d'une certaine intelligence et fort bien conservée. Ce sont les +considérations qui décidèrent Sukalou, après quelques jours de +réflexions, à lui rendre visite. Il marmotta des prières, tout le +long, en y allant, et en même temps il calculait avec soin les +avantages que cet hymen pourrait bien lui apporter. + +Wewa le vit de loin, comme il s'était arrêté au milieu de la route +pour bourrer son nez de tabac, et, quoiqu'elle fût déjà très bien +mise, elle se hâta de faire un peu de toilette. Elle remplaça le +mouchoir blanc qui recouvrait ses cheveux par un foulard aux couleurs +vives, et attacha cinq rangs de gros coraux autour de son cou blanc et +gras. Elle passait justement sa sukmana de drap vert foncé lorsque +Sukalou frappa à la porte. + +« Qui est là ? demanda-t-elle, et un sourire malicieux entr'ouvrit ses +lèvres roses. + +- C'est moi, Wewa, si vous voulez bien me permettre.... + +- Seigneur! qu'entends-je?... Mais c'est Sukalou. » + +Elle ouvrit la porte et embrassa cordialement le nouveau venu. + +« Entre, mon bien-aimé, à quoi bon toutes ces façons? Tu es ici chez +toi; mets-toi à ton aise. » + +Elle lui enleva son chapeau et sa canne, lui avança une chaise, ferma +la porte et appela Lisinka, prestement et sans trahir aucun +embarras. Puis elle prit place en face de lui, lissant soigneusement +ses jupes amidonnées et faisant bouffer sa chemise couverte de +broderies. + +« L'amour t'a enfin poussé jusqu'à moi? commença-t-elle. + +- L'amour,... oui,... répondit Sukalou d'un air langoureux, +mais... c'est aussi la faim. + +- Tu as faim! s'écria Wewa. Lisinka, viens vite, je te prie. Nous +avons un hôte, ma chère, et quel hôte! Dis-moi, cher ami, que +voudrais-tu bien manger? Du lard, du fromage, du beurre, des oeufs, +ou un morceau de gâteau? Il y a de tout cela ici. » + +Sukalou réfléchit. + +«Je mangerais bien quelques oeufs, dit-il enfin; puis, peut-être, du +fromage et un morceau de beurre. Quant au gâteau, que tu as sûrement +pétri toi-même, de tes jolies mains, - Wewa rougit de plaisir - j'en +goûterai un peu plus tard, pour te faire plaisir, puisque tu y +tiens. » + +Lisinka parut et commença à apprêter les oeufs, tandis que Wewa mettait +la table et allait chercher tout ce que contenait son garde-manger. + +Sukalou examina un instant les assiettes et les pots, et soupira. Puis +il prit une pincée de tabac dans sa tabatière, d'un air grave. Enfin +il saisit le couteau: + +« Je crois que je commencerai par un peu de beurre et de fromage, +dit-il nonchalamment, en se taillant, une énorme tartine. + +- Tu as changé d'avis, à ce qu'il paraît? demanda Wewa. + +- Oui, murmura Sukalou la bouche pleine, en avalant de gros morceaux +de fromage. + +- Ainsi, tu ne me traites plus de baba? reprit Wewa avec un sourire. + +- A quoi penses-tu? s'écria Sukalou indigné et hors de lui, et si hors +de lui, qu'un morceau de pain faillit l'étrangler; mais, Wewa, me +prends-tu pour un Tartare? Je t'ai dit cela devant Mardona, tu +comprends? Je voulais lui plaire, à cette femme. Elle a un naturel +si jaloux, qu'en sa présence il n'est pas permis de trouver +quelqu'un joli. Mon Dieu! que veux-tu? elle est curieuse. Toi, Wewa, +tu as la taille un peu forte, mais cela prouve que tu es robuste, +bonne au travail. Et tu es très jolie; oh! mais, très jolie, Wewa, +sais-tu cela? Dieu! que ces dents sont jolies, et quelle ravissante +petite bouche tu as! Tiens, donne-moi un baiser, friponne! » + +La jeune amoureuse se leva précipitamment et embrassa Sukalou à deux +reprises. + +« Encore, ma Wewa, ma jolie petite Wewa, encore! » + +Elle l'embrassa une troisième fois. + +« Mais, sais-tu, interrompit soudain Sukalou qui avait mangé presque +tout ce qu'il y avait sur la table, sais-tu, ma petite Wewa, que j'ai +plus soif encore que je n'ai faim? Tu as dû remarquer que j'ai +beaucoup de peine à avaler, tant j'ai la bouche sèche. + +- Parle, que veux-tu boire, mon chéri? + +- Qu'as-tu à me donner? + +- De la bière ou du meth. + +- Mon Dieu, je boirais bien une petite cruche de bière, puisqu'il y en +a là , puis un peu de meth, pour favoriser la digestion. Ne m'en +apporte pas trop peu, Wewa: la nourriture affaiblit l'estomac, tu +sais? Par la même occasion, ma colombe, tu pourras m'apporter un petit +morceau de lard. Tu as oublié de m'en donner, il me semble? » + +Wewa apporta le lard et du meth, et Lisinka descendit à la cave, tirer +de la bière. Sukalou finissait le plat de gâteaux. Il but quelques +verres de bière et commença à attaquer le lard. + +« Es-tu rassasié? demanda Wewa tendrement, s'asseyant près de lui et +passant son bras rondelet autour de cou de Sukalou. Nous pourrions +maintenant, si tu es disposé, traiter de nos petites affaires. Je +t'aime, Sukalou, tu le sais, et je voudrais bien être sûre que tu +m'aimes aussi, toi. Voyons, réponds-moi? Tu pourras recommencer à +manger après, lorsque nous nous serons expliqués. + +- Mangeons auparavant », repartit Sukalou. + +Il se remit à manger et à boire avec un nouvel appétit. + +« Est-ce tout, ma petite Wewa? N'as-tu plus rien à m'offrir? + +- Ah! je me souviens. » + +Wewa s'éloigna en courant, et revint, tenant une longue saucisse et +une bouteille d'eau-de-vie. + +« Ah! voyez la belle petite femme, la jolie petite femme! Est-elle +assez gentille, hein? est-elle assez bonne? Ah! mais c'est que tu +seras une épouse délicieuse, ma Wewa, un vrai trésor pour une maison! +Une baronne ne me régalerait pas aussi bien, pour sûr! » + +Il saisit les mains de Wewa et les embrassa l'une après l'autre. Puis +il attira à lui la grosse femme et lui déposa deux baisers sur la +nuque. Wewa rougit et le repoussa, toute confuse. + +Cette fois, il ne restait plus rien à manger sur la table. Le cruchon +de bière était vide, l'eau-de-vie avait considérablement +diminué. Sukalou se leva et s'étendit la face contre terre devant la +jolie paysanne, à la façon de nos campagnards lorsqu'ils ont une +requête à adresser à leur seigneur, ou qu'ils lui expriment leur +gratitude. + +« Lève-loi donc! » s'écria Wewa en se rengorgeant, très flattée. + +Sukalou, pour toute réponse, baisa le bord de sa robe, et même +commença à lui baiser les pieds. Il se mit ensuite à genoux. + +« Wewa! s'écria-t-il, je te respecte, je t'estime infiniment. Ah! si +l'on voulait m'écouter, on t'élirait Mère de Dieu, à la place de +Mardona. Tu vaux infiniment mieux qu'elle, Wewa; je t'estime de tout +mon coeur. + +- Et tu m'aimes aussi, dans ce cas? + +- Je t'aime , et je suis tout prêt à t'épouser. + +- Ah! enfin!... + +- Seulement, je te demande que notre contrat m'assure la possession de +ta ferme et de ta maison. + +- Ne me parle pas de cela, répondit Wewa aigrement. + +- Si, Wewa, si, ma petite Wewa, je t'en parlerai. C'est chez moi une +faiblesse, tu le sais. Je t'aime depuis longtemps. Je suis épris +sérieusement de toi, Wewa, au point que souvent j'en suis malade; +mais j'aime encore mieux me consumer et mourir d'amour que de +commettre un péché sans en tirer aucun avantage. Dresse une donation +par laquelle tu m'assures ta maison et tes champs, et nous nous +marierons tout de suite. + +- Sukalou, tu recommences!... » + +Wewa fronça les sourcils avec humeur. + +« Veux-tu que je te prouve que ce n'est pas un péché que de se marier? +le veux-tu, dis?... + +- Prouve-moi ton amour en faisant ce que je demande. J'aime mieux +cela. + +- Ah! le coquin! » + +Wewa fit un geste qui rejeta Sukalou tout tremblant contre la +muraille. + +« Tu m'aimes! C'est ma maison que tu aimes, et mes vaches, et mes +porcs gras! C'est de mon argent que tu es épris! » + +Elle s'avança vers lui, les poings sur les hanches. + +« Allons! parle-moi encore de cette donation! + +- Je suis un homme vertueux. + +- Un coquin, veux-tu dire, un misérable! » + +Elle tourbillonnait dans la cuisine avec une telle colère, que ses +jupons amidonnés bruissaient comme des feuilles fouettées par l'orage. + +« Tiens! je crois que je vais te rosser d'importance, hypocrite! » + +Elle courut à la porte et en poussa les verrous; mais Sukalou, avec +une agilité inconcevable, ouvrit la croisée, l'escalada, sauta dans le +jardin, et s'enfuit à travers champs, comme un lièvre harcelé par des +chiens. + + +CHAPITRE IX + +Le soir tombait. Sabadil se rendit chez Mardona. Elle l'avait mandé +auprès d'elle. Sabadil conduisit son cheval à l'écurie, traversa la +cour et frappa à la porte de la Mère de Dieu. Il entra dans la +chambre, Mardona n'était pas seule. Elle était assise dans un grand +fauteuil, près de son lit, que recouvrait une cotonnade à grosses +fleurs. Barabasch, établi non loin d'elle, rongeait ses ongles d'un +air maussade. + +Tout, clans la demeure de Mardona, respirait un confort et un luxe +rares dans les habitations des paysans galiciens. Les dalles étaient +recouvertes de jolis et moelleux tapis; on se mirait dans les armoires +et les tables en noyer poli; le sofa et les chaises étaient recouverts +d'une étoffe en laine très soyeuse. A la muraille était accroché un +immense miroir dans un cadre doré. Des tableaux garnissaient la +pièce. De longs rideaux souples voilaient à demi les croisées. Les +fenêtres étaient garnies de fleurs; un petit canari dormait la tête +sous son aile, perché dans sa cage de laiton. Devant le lit de la Mère +de Dieu on avait étendu une grande peau de loup. C'est là qu'elle +appuyait ses pieds lorsque Sabadil entra. + +« Laisse-nous, Barabasch, ordonna Mardona sans un geste. + +- Pourquoi m'en irais-je? répondit le paysan d'un ton aigre. + +- Tu n'as pas de questions à m'adresser, dit Mardona, très calme; tu +as à obéir à mes ordres. Allons, va! » + +Barabasch jeta sur Sabadil un regard venimeux et se dirigea lentement +vers la porte. + +« Tu t'en vas sans me saluer? » demanda Mardona. + +Ses grands yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, brillant d'une +douceur infinie. Nul ne pouvait résister à ce regard. Barabasch revint +précipitamment sur ses pas, et s'agenouilla aux pieds de la Mère de +Dieu. + +«Je tiens à t'avertir, mon ami, continua-t-elle, que tu me parais +changé depuis quelque temps. Tu t'oublies souvent en ma présence! +Prends-y garde! » + +Elle l'embrassa et lui adressa un signe de la tête. + +Barabasch soupira et sortit tout pensif. On entendit quelques instants +encore ses pas lourds résonner sur le pavé de la cour, puis tout se +tut. Mardona et Sabadil restèrent seuls. + +« Qu'a-t-il? demanda Sabadil après une pause. + +- Il est jaloux. + +- De qui? + +- De toi. » + +Sabadil eut un sourire amer. + +« Toi aussi, tu es mécontent, et tu m'en veux, tout comme lui. Tu ne +peux admettre que je ne ressemble pas aux autres jeunes filles, +continua Mardona. + +- Tu es une sainte, repartit Sabadil avec tristesse, et moi je suis un +pauvre pécheur, voilà tout. + +- Tâche donc de comprendre ce qui m'éloigne de toi, ce qui m'interdit +de répondre à ton amour, dit Mardona. Je suis l'Elue de Dieu, du +Dieu qui a créé le ciel et la terre, qui a rassemblé les eaux sous +sa main, et à qui la lune et les astres obéissent. + +- Ma croyance ne m'enseigne pas cela. + +- Ta croyance te parle de paradis et du péché de nos premiers parents, +répondit Mardona d'une vois douce. Elle te parle de la corruption des +hommes et du déluge que Dieu envoya dans sa colère. Ta croyance +t'apprend, aussi bien que la mienne, que l'humanité pèche constamment +et a sans cesse besoin de rédemption. Eh bien, moi, je te répète et je +t'affirme que cette rédemption, Dieu l'a incarnée sur la terre et +qu'il m'a instituée pour la représenter. + +- Parles-tu de la Trinité que nous adorons? + +- La Trinité ne se révèle qu'à l'âme des hommes, répondit-elle: le +Père, dans la puissance de la mémoire; le Fils, dans la sagesse de +l'intelligence; l'Esprit, dans la force de la volonté. + +- Si vous accordez à l'homme une si haute place, comment se fait-il +que vous le jugiez si faible et si misérable? + +- Qui t'a dit cela? s'écria Mardona d'un ton vif, très surprise mais +nullement froissée. Nous suivons mieux que vous la prescription que +le Christ nous a laissée. + +- Quelle prescription? + +- La seule vraie: Aime ton prochain comme toi-même, et ne fais pas aux +autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toi-même. Notre +croyance, de plus, nous ordonne de reconnaître et de révérer dans +notre prochain l'image de Dieu, puisque l'homme est appelé à +représenter Dieu sur la terre. + +- C'est un beau précepte, je ne puis le nier. + +- Approche-toi de moi, continua Mardona, et regarde-moi en face. Ai-je +l'air de méditer de mauvais desseins? » + +Sabadil se rapprocha de la jeune femme et s'adossa à la muraille, à +côté de son siège. + +« Je crains, fit-il observer d'une voix basse et tremblante, que tu ne +me ravisses ma foi, Mardona, de même que tu t'es emparée de mon coeur. + +- Je ne t'ai rien ravi, repartit Mardona en fixant sur le jeune homme +ses beaux yeux bleus rayonnants d'enthousiasme. C'est toi qui te +donnes à moi, sans que je l'exige ou que je t'en prie. + +- Hélas! je ne suis pas maître de faire autrement. + +- Prends patience, dit Mardona très grave. L'heure viendra, pour toi +aussi, où le paradis te sera ouvert. + +- Comment? + +- Ecoute-moi, continua la Mère de Dieu, et tâche de me comprendre. On +t'a enseigné, n'est-ce pas? que les premiers hommes ont été chassés +du paradis après leur péché. Mais personne, jusqu'à présent, ne t'a +révélé le sens profond que renferme cette leçon. C'est un secret +céleste que je vais te révéler, Sabadil. Tu sais que les premiers +hommes mangèrent du fruit de l'arbre de la science du bien et du +mal. Aussitôt après, ils firent la distinction de l'esprit et de la +chair. Cette différence établie en nous, c'est la malédiction +prononcée sur le monde, et ce paradis d'où les hommes ont été +bannis, c'est... la nature. + +- Je t'admire, dit Sabadil. A t'entendre on croirait que ce n'est pas +une paysanne qui parle, mais un prêtre du haut de sa +chaire. Cependant, Mardona, tu ne sais ni lire ni écrire. + +- Insensé! il m'est donné, par contre, de lire dans les étoiles, et +j'écris ce que je veux dans le coeur des hommes. + +- Et comment tes Duchobarzen entendent-ils rappeler le paradis sur la +terre? demanda le jeune homme après une pause. + +- En rendant, au lieu de la crucifier comme vous le faites, à la +nature toute son innocence, toute sa virginité première, répondit +Mardona avec assurance: Dieu nous a donné l'esprit pour dominer la +nature, et non pour la martyriser. + +- Tu as raison, dit Sabadil. Mais dis-moi encore, Mardona, pourquoi +vous avez choisi la femme, cette créature capricieuse et faible, +pour votre rédempteur, pourquoi c'est d'elle que vous attendez le +secours? + +- C'est par la femme que le péché est entré dans le monde: la femme +seule a le pouvoir de nous racheter. L'homme est possédé de plus +d'esprit que la femme; celle-ci se laisse diriger plus puissamment +par la nature. » + +Sabadil regarda Mardona. Les yeux de la jeune fille brillaient d'un +éclat surnaturel. Une douce extase était empreinte sur son +visage. Elle se tut et se tourna vers Sabadil. + +« Crois-tu à la résurrection? demanda soudain le jeune homme. Crois-tu +qu'un jour viendra où Dieu jugera les vivants et les morts? + +- Au dernier jour, tous ressusciteront, répondit-elle, mais en esprit +seulement. Le jugement viendra après. + +- Ainsi, les Duchobarzen croient qu'une femme qu'ils appellent la Mère +de Dieu est investie de la puissance céleste pour juger et régner +sur la terre? + +- Ils le croient, Sabadil. La Mère de Dieu représente l'Eternel sur la +terre. Tous doivent l'adorer et la révérer comme ils adorent et +révèrent leur Dieu, parce que l'Eternel a choisi la femme pour +ramener les hommes au paradis perdu. La Mère de Dieu seule peut +punir les péchés et les pardonner. Ses ordres sont la volonté de +l'Éternel. Les Duchobarzen ne reconnaissent pas de pape. Ils ne +révèrent pas de saints. Ils n'ont pas de prêtres, pas d'images, pas +de sacrements. La Mère de Dieu, au milieu d'eux, est l'incarnation +de l'Etre divin. Elle est sa volonté. + +- Et qui te prouve, Mardona, que tu es celle que Dieu a élue pour le +représenter sur la terre? + +- Si tu ne crois pas à moi, Sabadil, je ne puis te le prouver. + +- Je crois à toi, s'écria-t-il en la dévorant du regard. Je crois à +toi parce que je t'aime. Je veux croire à toi, et cependant ma +pauvre intelligence de paysan, mon esprit inculte doutent de ta +mission divine. Si tu veux me convertir, Mardona, il ne le faudra +pas beaucoup de paroles; tu n'as qu'à me regarder, comme là -bas, +dans la forêt tranquille, alors que je croyais, pauvre insensé, +qu'un jour viendrait où tu pourrais m'aimer! » + +La Mère de Dieu releva la tête, sans fierté, mais avec une majesté +grave qui éblouit Sabadil; un sourire dédaigneux passa sur ses +lèvres, le même sourire qu'elle avait eu en lui parlant lors de leur +première rencontre au bord de l'étang solitaire, sous les ombrages +de la grande forêt. « Comment peux-tu me parler d'amour comme à une +femme ordinaire? dit-elle. + +- Pardonne-moi, oh! pardonne! balbutia Sabadil, dont la poitrine était +oppressée, et qui ne respirait que faiblement. C'est un péché, je le +sais, je le sens. Punis-moi, Mardona. Je ne suis pas un saint, mais +un grand pécheur. Je ne sais rien de ta mission. Pour moi, tu n'es +qu'une femme belle et que j'aime, et dont l'aspect me trouble et me +rend fou.... » + +Mardona se leva et se tint debout devant lui, une main appuyée au +dossier de sa chaise, le visage calme et pur, empreint d'une douce +compassion. + +« Tu es un misérable pécheur, et moi, je suis à la place de Dieu, +dit-elle avec une excessive dignité. L'amour t'aveugle. Ouvre les +yeux. Saisis bien quelle est ma situation envers toi. L'orgueil humain +t'étouffe. Allons, à genoux! et adore Dieu qui m'a envoyée! - Ah! +Mardona, murmura-t-il, dis-moi seulement que tu ne me hais pas! + +- Humilie-toi! » + +Il tomba à ses pieds, anéanti. + +« Je suis perdu dans ce monde sans toi! cria-t-il. Tu es mon ciel et +mon enfer! + +- Crois-tu que Dieu m'a élue? demanda Mardona d'une voix extrêmement +douce tandis qu'elle le regardait fixement de ses deux grands yeux +brûlant d'enthousiasme. Sens-tu maintenant que tu n'es rien sans +moi? que tu as besoin de mon intercession auprès de Dieu? + +- Oui, je le sens. + +- Eh bien, à genoux! s'écria Mardona, et prie. » + +Lorsqu'elle vit Sabadil étendu devant elle, la face contre terre, un +fier sourire illumina le visage de Mardona, de ses yeux brillants à +ses lèvres mi-closes. + + +CHAPITRE X + +Le dimanche suivant, Sabadil parut pour la première fois à l'église +des Duchobarzen, pour assister aux cérémonies de leur culte. Dans la +maison de Mardona se trouvait une immense salle très simple. C'est là +que l'assemblée se réunissait le dimanche. Il y avait bien à peu près +deux cents personnes. On remarquait, mêlés aux costumes clairs et +bariolés des paysans, deux juifs polonais revêtus de leur talar de +soie noire. Les hommes se tenaient à gauche de l'autel, les femmes à +droite. Tous étaient en habits de fête. Vis-à -vis de l'autel se +trouvait une table, où l'on avait posé le pain et le sel. + +Tandis que tous s'entretenaient à voix basse, Sukalou, comme en +extase, les yeux levés au ciel, murmurait une prière. Il sentit bien +tout à coup que quelqu'un le tirait par sa manche, mais il ne se +retourna pas. + +« Sukalou! murmura une voix caressante à son oreille.» + +Il se mit à prier avec plus de ferveur et ne prêta pas attention. On +le tira de nouveau par sa manche, plus fort. + +« Ecoute-moi donc! + +- Laisse-moi prier », dit Sukalou sans daigner jeter un regard à Wewa, +qui se tenait derrière lui. + +Celle-ci, furieuse, lui donna un coup de poing dans le dos et +s'éloigna rapidement. + +Lorsque Mardona entra, vêtue de son costume de cérémonie, l'assemblée +entière tomba à genoux. La Mère de Dieu bénit les assistants et +s'assit, avec une grande dignité, devant la table où se trouvaient le +pain et le sel. Sabadil se tenait à ses côtés. Elle le lui avait +ordonné. + +« Si quelque chose te surprend ou t'embarrasse, lui avait-elle dit, +interroge-moi. + +- Permets-moi de te dire, en ce cas, répondit Sabadil, l'étonnement +que me cause dans ce saint lieu la présence de ces deux juifs. + +- Tout homme, qu'il soit juif, ou chrétien, ou musulman, ou même +païen, peut prendre part à notre service divin, repartit Mardona. Ce +n'est pas la présence de l'homme qui souille un temple, ce sont ses +mauvaises actions. » + +Un des Duchobarzen s'avança et entonna le psaume: « C'est ainsi que +parle notre souverain le Dieu d'Israël ». Le reste de l'assemblée +s'unit en choeur à sa voix et répéta l'hymne. Lorsque le chant fut +terminé, un des vieillards se leva et alla prendre par la main le +doyen de l'assemblée. Ce fut touchant de voir comme ces deux +patriarches s'inclinèrent devant les assistants, se donnèrent le +baiser de paix et se saluèrent humblement. Un troisième membre +s'approcha, salua et embrassa ses deux compagnons, de même qu'ils +l'avaient fait, précédemment. Tous les assistants suivirent leur +exemple, l'un après l'autre, les hommes les premiers, puis les femmes. + +« Que signifie cette cérémonie? demanda Sabadil. + +- Elle signifie, dit la Mère de Dieu, ce que je t'ai déjà enseigné une +fois, que l'homme doit vénérer son prochain, qui représente Dieu sur +la terre. » + +Lorsque la cérémonie fut terminée, Mardona se leva, prit Sabadil par +la main et le conduisit au milieu des vieillards. + +« Je vous amène un nouveau frère, leur dit-elle d'une voix +douce. Accueillez-le bien, estimez-le et l'aimez! » + +Le doyen donna la main à Sabadil et l'embrassa. Tous les membres de +l'Eglise suivirent son exemple. Ils s'éloignèrent ensuite, +tranquillement et graves, comme ils étaient venus. + +Sabadil hésitait, le regard baissé. La main de Mardona se posa sur son +épaule avec une tendre pression. + +« Qu'as-tu, Sabadil? demanda la sainte fille. + +- Toi, Mardona, tu ne m'as pas donné de baiser, murmura-t-il d'une +voix émue. + +- Maintenant tu fais partie de notre secte, répondit-elle. Tous t'ont +salué comme leur frère. Je ne suis pas ta soeur, Sabadil, ne l'oublie +pas. » + +Mardona se tenait au milieu de la salle, grande et forte. Elle était +vêtue d'une robe bleue à larges plis. Ses cheveux étaient noués dans +un foulard blanc. Elle souriait, et ce sourire adoucissait sa +physionomie, la rendant plus séduisante encore. + +- Mais je ne t'aime pas comme une soeur! s'écria-t-il. Mardona, je t'en +conjure, renonce à ta position! Elle ne te rend pas heureuse. Sois à +moi, Mardona, deviens ma femme! + +- Jamais, Sabadil! + +- Et pourquoi pas? + +- On ne peut boire à la fois au calice de Dieu et au calice du diable, +répliqua-t-elle. Es-tu digne de m'approcher, moi que le Seigneur a +élue? As-tu abjuré de tout ton coeur les fausses croyances? Te +sens-tu pénétré de nos saints préceptes? Non, tu ne l'es pas! C'est +le péché qui parle par ta bouche. + +- T'aimer, Mardona, est-ce un crime? + +- Prie avec moi, Sabadil, dit-elle d'une voix exaltée qui résonna dans +la salle comme un son d'orgue. Prie, pour qu'il te soit donné de +vaincre le mal! » + + +CHAPITRE XI + +La Mère de Dieu rendait justice. La maison de prières, la cour, la +grande chambre des Ossipowitch étaient remplies de monde. Un grand +nombre de curieux se tenaient dehors, sur la route, près de la +haie. La table qui, le dimanche, portait le symbole, était recouverte +d'un tapis bleu. On y voyait une Bible ouverte et un crucifix de +bois. Mardona était assise devant cette table, sur la chaise +haute. Elle portait une longue robe de velours rouge, garnie de +martre, de hautes bottes de maroquin vert à talons d'argent et un +foulard vert, en soie, noué sur ses tresses blondes. Son cou, sa gorge +et son front disparaissaient sous des colliers de gros coraux, semés +de sequins étincelants. Des bijoux de prix brillaient à ses oreilles +et à ses bras. Ses doigts étaient ornés de bagues. Elle rappelait une +tsarine de Moscou, du temps d'Ivan le Terrible. Son visage était doux +et calme. On n'y lisait aucune sévérité. + +Sabadil se tenait dans la foule, un peu à l'écart. Il ne perdait pas +des yeux Mardona. Il considérait avec extase cette femme à qui tous +obéissaient et il sentait son coeur battre avec force. + +Le givre avait décoré les vitres de la salle de ses grands dessins +étoilés; la neige craquait sous les pieds de ceux qui se tenaient dans +la cour ou sur la route, mais un soleil éclatant rayonnait dans la +campagne. Il donnait aux glaçons des reflets chatoyants de joyaux et +argentait le moindre brin d'herbe. Un bourdonnement confus de voix +humaines montait de la cour. Des becs-croisés, avec leur plumage rouge +et vert, gémissaient en sifflant entre les aiguilles des pins. Sur un +tilleul dépouillé une corneille s'était établie, appelant une de ses +compagnes. Dans la salle où l'on rendait la justice, par contre, +régnait un silence de mort. Lorsqu'une femme perdait une épingle à +cheveux, on l'entendait tomber et résonner à terre. + +Mardona leva sa main et donna le signal. Aussitôt le chantre entonna +une hymne sacrée, que toute la communauté répéta en choeur. Quand le +dernier accord se fut éteint, Mardona fit de nouveau un signe et tous +les assistants se jetèrent à genoux devant elle: + +« Je tiens ici la place de Dieu, dit Mardona d'une voix forte, pour +punir les péchés ou les pardonner. Que celui d'entre vous qui se sent +coupable le reconnaisse et implore la miséricorde divine. Que celui +que son prochain a offensé le déclare et porte plainte contre lui. » + +Un frémissement, un chuchotement passa à travers la foule. Puis une +jolie jeune fille sortit des rangs et se frappa trois fois la +poitrine, en tombant à genoux aux pieds de la Mère de Dieu. + +« Je me reconnais coupable devant Dieu et devant toi, Mardona, +commença-t-elle. Depuis quelque temps je chagrine fort mes parents. + +- Te repens-tu de ta faute? + +- Je me repens. + +- Tu t'agenouilleras durant deux heures, en t'humiliant, décida +Mardona, et en répétant ces mots: « Tu honoreras ton père et ta +mère, afin que tes jours soient heureux. » + +Mardona, là -dessus, embrassa la pécheresse, et celle-ci s'éloigna, le +visage caché dans son mouchoir. + +« Humiliez-vous tous, s'écria Mardona, car, devant Dieu, personne +n'est parfait. » + +Une jeune femme s'avança près de Mardona, se jeta à ses pieds +brusquement et demanda, en désignant une de ses compagnes, qu'on la +punît pour l'avoir offensée. + +« Que t'a-t-elle dit? demanda la Mère de Dieu. + +- Elle m'a appelée « crapaud venimeux, serpent, fille de chienne ». + +- Qu'as-tu à répondre? demanda Mardona à l'accusée, qui se tenait là +toute rouge et horriblement embarrassée. + +- Je l'ai dit,... j'étais en colère. + +- Même dans la colère nous devons respecter notre prochain et le +vénérer comme l'image de Dieu, s'écria Mardona. Demande pardon à ta +compagne, à l'instant même; agenouille-toi, et fais pénitence. » + +La pécheresse vint tomber aux genoux de son ennemie et lui demanda +pardon. Puis les deux femmes s'embrassèrent. En retournant à leurs +places, elles furent bousculées par un paysan qui traînait par la +manche un jeune homme pâle, aux traits décomposés, devant la chaise de +leur juge. + +« En voilà un qui m'a volé une faux, commença le paysan. + +- Point du tout, mon petit père, je l'avais seulement empruntée. + +- Tu l'as volée! cria le paysan. Durant mon absence tu t'es introduit +dans ma chaumière, et tu m'as enlevé ma faux! + +- Empruntée, petit père, empruntée, répéta le jeune homme, très +effrayé. + +- Tu l'as volée, s'écria le plaignant, car, lorsque j'ai envoyé Jur +chez toi... Jur, c'est mon fils... tu lui dis.... + +- Jur n'est pas venu chez moi. + +- Où est Jur? » demanda Mardona. + +Un jeune gars s'avança. + +« J'ai été chez lui, petite mère, et je lui ai dit que ce ne pouvait +être que lui qui avait pris notre faux, et qu'il eût à nous la +rendre. Il s'est mis à rire et m'a répondu: « Je n'ai pas votre faux +», et il ne nous l'a pas encore rendue. + +- Nieras-tu encore? » demanda Mardona à l'accusé. + +Le malheureux tremblait de tous ses membres. Il resta muet. + +« Je décide que tu as volé, continua Mardona et que tu subiras la +peine des voleurs. Tu vas rendre immédiatement à son propriétaire la +faux que tu lui as dérobée. Et-toi, dit-elle en se tournant vers le +plaignant, garrotte-le, conduis-le chez toi et fouette-le +d'importance. » + +Elle prit un knout posé par terre près d'elle et le tendit au paysan. + +« Donne-lui-en cinquante coups, pas un de plus, tu m'entends? » + +Le larron soupira, mais n'opposa aucune résistance. On le garrotta et +on l'emmena. Quelques minutes se passèrent. Personne ne se présentait. + +« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable ou qui ait à se +plaindre d'une injustice? » demanda Mardona. + +Personne ne répondit. + +« Dans ce cas, je nommerai moi-même ceux dont j'ai à me plaindre et +qui ont irrité l'Eternel par leur conduite, continua la mère de +Dieu. Où est Barabasch? » + +Barabasch tressaillit vivement, mais il se contint, s'approcha de +Mardona et s'agenouilla devant elle, la tête basse, un peu pâle, mais +d'apparence calme. + +« Tu as désobéi, dit Mardona d'un ton glacial. Tu t'es, malgré mes +fréquents avertissements, révolté souvent contre mes décrets. C'est un +grand péché, Barabasch. Car ma volonté est la volonté divine. Te +repens-tu de cette faute? » + +Barabasch se frappa la poitrine à trois reprises. + +« Je me repens! je me repens! je me repens! bégaya-t-il. + +- Je te pardonne, dit Mardona en le baisant au front. Mais le salut de +ton âme exige que tu t'humilies et que tu fasses pénitence. Ta +fierté, ton orgueil doivent être traînés dans la fange. Tu vas te +coucher le visage contre terre en travers de la porte, près du +seuil, et ceux qui entreront, comme ceux qui sortiront, te fouleront +aux pieds. » + +Barabasch se leva, marcha en chancelant vers la porte et se jeta sur +le carreau, couvrant de ses deux mains son visage désolé et honteux. + +Tous ceux qui entraient ou sortaient devaient passer sur lui. Sabadil +remarqua que la plupart des hommes évitaient, en sortant, de le +toucher du pied, tandis que les femmes, au contraire, foulaient son +corps de leurs lourdes bottes, sans aucune pitié, la douce et belle +Sofia, aussi bien que la pétulante Wewa, qui l'écrasa si brutalement, +qu'il se tordit à son passage comme un ver, ou comme un malheureux +condamné à périr foulé sous les pieds des éléphants. + +« Où est Sukalou? demanda Mardona, tandis qu'un sourire malicieux +éclairait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres roses. + +- Me voilà , petite mère, s'écria Sukalou. Qu'ordonnes-tu de moi, +étoile d'or, rose de.... + +- Pas tant de paroles, interrompit Mardona; à genoux et avoue ta +faute. + +- Moi? + +Sukalou se jeta à terre, baisa les pieds de la Mère de Dieu, et leva +les mains vers le ciel. + +« Je suis innocent, siège de toutes les béatitudes, colombe céleste, +toi.... » + +Mardona saisit une peau de martre et lui en frotta le visage. + +« Connais-tu cela, hein? Ces peaux t'ont appartenu, Sukalou, continua +Mardona, et tu me les as vendues plus cher qu'on ne te les achète en +ville. + +- Est-ce possible? Mon Dieu! voilà , on ne connaît pas toujours les +prix courants. + +- Tu m'as menti, tu m'as volée et trompée. + +- Je suis un vieillard, Mardona. Souvent la mémoire me fait défaut, +gémit Sukalou. Tu sais que je suis incapable d'une mauvaise +action. Je passe mon temps dans le jeûne et la prière, tu le sais. + +- « Et il vit des gens, assis dans le temple, et qui vendaient des +boeufs, des moutons et des pigeons, dit Mardona, d'une voix forte et +avec un oeil sévère, et des changeurs et des banquiers. Et il prit +des cordes; de ces cordes il tressa un fouet, et il chassa avec ce +fouet tous ces commerçants qui souillaient le temple avec leurs +boeufs et leurs brebis. Il renversa les tables des changeurs et foula +aux pieds leur monnaie, et il chassa les marchands de pigeons, en +criant: « La maison de mon Père est une maison de prières: vous en +avez fait une caverne de voleurs! » + +- Songe à ma mémoire, petite mère, à cette vieille mémoire qui me fait +défaut, pleurnicha Sukalou! Si je t'ai vendu les martres trop cher, +je suis prêt.... + +- Silence! + +- Je me tais. » + +Et Sukalou, saisi d'une frayeur mortelle, prit une pincée de tabac, +puis une autre, sans interruption, durant quelques secondes. + +Tu as trompé, tu dois être puni, continua Mardona. Tu m'as trompée, +moi, et ta punition sera double, comme ta faute. Je te pardonne. Mais +le salut de ton âme exige que tu fasses pénitence et que tu jeûnes +pendant trois jours. + +- Je mourrai, Mardona. + +- Le premier jour, tu ne recevras rien à manger. Le second et le +troisième jour, on te donnera un morceau de pain et une cruche +d'eau. De plus, tu auras à réciter mille fois l'Oraison +dominicale. » + +Sukalou, éperdu, embrassa nerveusement les genoux de Mardona. + +« Fais-moi battre, petite mère, supplia-t-il en pleurant, ou plutôt +bats-moi toi-même. Ce sera pour moi une joie d'être battu par ta jolie +petite main d'ivoire. Fouette-moi de verges, de cordes, ou avec un +bâton; fouette-moi aussi longtemps que cela te conviendra; mais, pour +l'amour de Dieu, ne me fais pas jeûner! » + +Mardona le repoussa doucement. + +« Tu me salis, va-t'en! dit-elle. + +- Fais-moi appliquer la torture si tu veux, implora Sukalou, +attelle-moi à un chariot, crucifie-moi, fais-moi pendre, mais ne me +soumets pas au jeûne. + +- Plus un mot! Ton arrêt est prononcé. + +- Pour l'amour de Dieu, cria Sukalou, il faut que je parle! Tu veux +sauver mon âme, dis-tu; mais, quand j'ai faim, je suis capable de +tout. Je crains, Mardona, sainte femme, ô toi la plus belle rose du +jardin céleste, je crains que ma chair ne faiblisse, que mon esprit ne +perde sa force, si tu me fais jeûner. Les autres pèchent après un bon +repas, de copieuses libations; chez moi, c'est tout le contraire. Ce +n'est que lorsque je suis à jeun que me viennent les mauvaises +pensées. Quand j'ai bien mangé, lorsque j'ai bu de l'excellent vin, il +n'y a pas au monde d'homme plus pur, plus pieux, de caractère plus +honnête, plus loyal que moi. J'ai péché envers toi, je le +reconnais. Mais, si je me rappelle bien, j'avais faim, le jour que je +t'ai vendu les peaux de martre; oui, j'étais très affamé, et de là +possédé du diable! + +- J'ai prononcé ton jugement, répéta Mardona d'un ton calme. Dieu a +parlé par ma bouche. Tu obéiras, et durant trois jours tu jeûneras +comme je te l'ai ordonné. + +- Je ne peux pas! je ne peux pas, gémit Sukalou; je ne peux réellement +pas. + +- Ne crains rien, continua la Mère de Dieu avec un sourire, mon amour +viendra en aide à ta faiblesse. Enfermez-le dans le caveau qui se +trouve dans ma maison! Faites ce que j'ai ordonné. » + +Wewa, Turib et Wadasch s'emparèrent de Sukalou, qui se débattait avec +violence. D'autres le poussèrent par derrière. Il fut entraîné dans le +caveau et mis sous les verrous. + +« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable, reprit Mardona, ou +qui ait à porter plainte contre son prochain? + +- Moi, sainte femme, s'écria Lampad Kenulla en conduisant sa femme +devant le trône de Mardona. Je porte plainte contre ma +femme. J'exige que tu la châties au nom de Dieu. + +- Quel est son crime? + +- Elle m'a trompé; elle a trahi ma confiance; elle a tenté de +m'empoisonner. + +- Te reconnais-tu coupable, Sofia? demanda la Mère de Dieu avec +douceur; mais dans son oeil luisait comme un éclair de triomphe +haineux. + +- J'ai des preuves et des témoins à l'appui de mon accusation », dit +Kenulla. + +Il fit un signe. Deux jeunes filles, employées chez lui, +s'approchèrent. + +« Je suis coupable », bégaya Sofia. + +Elle tomba aux pieds de Mardona, anéantie, cachant sa face +rougissante. + +« Tu savais le châtiment qui t'attend, la peine infligée aux +adultères? dit Mardona avec une froide majesté. Dans notre croyance, +le mariage est libre. L'amour suffit à lier deux êtres; lorsque cet +amour n'existe plus, ils sont libres de se quitter; c'est pourquoi +nous punissons rigoureusement l'adultère. La loi existe. Je ne puis +accorder de grâce: « Si vous ne me croyez pas, lorsque je vous parle +de choses terrestres, comment me croiriez-vous si je vous parlais des +arrêts célestes? » + +- Punis ma femme, dit Lampad. + +- Je te condamne », continua Mardona. + +Ses lèvres touchèrent le front de Sofia, les yeux de la Mère de Dieu +interrogeaient la foule anxieusement; elle retenait son haleine. + +« Saisissez-la et la châtiez selon notre loi, dit-elle après un +instant. + +- Grâce! » cria Sofia. + +Les larmes, les sanglots étouffaient sa voix. + +Mardona secoua la tête. + +Les assistants se pressèrent autour de la condamnée pour lui donner le +baiser de paix. Puis les femmes et les jeunes filles l'entraînèrent +dehors. Les hommes suivirent. Tous semblaient électrisés, possédés +subitement d'un saint courroux. Ils se précipitèrent hors de la salle +avec une telle violence, qu'ils faillirent assommer, avec les talons +de leurs lourdes bottes, Barabasch, toujours couché sur le sol en +travers de la porte. + +Au moment où Mardona avait prononcé l'arrêt fatal sur la malheureuse +Sofia, le premier mouvement de Sabadil avait été de se jeter aux pieds +de la Mère de Dieu et d'implorer la grâce de la coupable. Il traversa +même la foule dans cette intention. Mais il recula sous le regard de +Mardona. Elle fixa sur lui un oeil froid, brillant de haine et de +colère. Il comprit que son intercession serait inutile, que même elle +augmenterait le courroux de Mardona et la rendrait peut-être plus +cruelle encore pour la condamnée. + +Il garda le silence et suivit la foule au dehors. + +Les fanatiques traînèrent la pauvre Sofia à travers la cour et sur la +route, jusqu'aux premières maisons du village. Là seulement ils +s'arrêtèrent et la lâchèrent. Elle se tint un moment debout, livide, +tout échevelée, les vêtements déchirés, à moitié nue, levant les bras +au ciel. + +Puis la foule entonna une hymne sainte; c'était son signal, semblable +au chant de carnage des Machabées. Et de tous les côtés on commença la +lapidation. Des pierres, de la boue, de la neige, des mottes de terre, +furent lancées à la tête de la malheureuse. Elle s'enfuit, affolée, à +travers les rues. Les justiciers se jetèrent à sa poursuite, en hordes +sauvages, avec des cris et des hurlements. Mardona assistait à ce +carnage, montée sur son cheval, allant au pas. + +Sofia se soutenait à peine. Le sang ruisselait de ses épaules, de sa +poitrine nue. Son visage était couvert de boue et d'ordures. + +A trois reprises, Sabadil, dont le cerveau bouillait d'indignation, +voulut s'élancer au secours de la pauvre femme et la protéger de son +corps. Mais Mardona était là . Elle ne le perdait pas de vue. Et +Sabadil se sentait lié, retenu par une force inconnue qui le faisait +souffrir et paralysait ses membres. Il ne bougea pas. + +Devant l'église, sur la place, Sofia tomba, complètement inanimée. Son +front donna contre les sabots du cheval de Mardona. Celle-ci contempla +un instant le corps de son ennemie, gisant dans la boue. La Mère de +Dieu était pâle, mais un sourire de satisfaction passa dans son +regard. Elle étendit la main. + +Déjà un enfant, par un excès de zèle comique, soulevait péniblement +une énorme pierre pour fracasser la tête de Sofia, lorsque la Mère de +Dieu l'arrêta du geste. + +« J'aurai compassion, dit-elle avec un plissement orgueilleux des +lèvres. Je lui fais grâce de la vie. Je lui pardonne ses péchés et son +inconduite. » + +Sabadil se tenait à quelque distance, considérant Mardona. Jamais il +ne l'avait vue si belle, avec son visage courroucé et ses lèvres +frémissantes. + +« Humiliez-vous tous, cria-t-elle tournée vers la foule. Ne vous jugez +pas meilleurs que celle qui est là à terre. Il n'y en a pas un qui +soit sans péché, a dit l'Eternel, notre Dieu, non! pas même un seul. » + + +CHAPITRE XII + +Sabadil était à présent plus souvent chez Mardona que chez lui. Il ne +vivait plus lorsqu'il ne voyait pas la Mère de Dieu, lorsqu'il +n'entendait pas sa douce voix, lorsqu'il ne sentait pas la main de la +jeune fille lui caresser le front avec tendresse. La Mère de Dieu et +le paysan de Solisko s'aimaient depuis le moment où ils s'étaient +rencontrés pour la première fois dans la forêt solitaire, avec cette +différence que Sabadil éprouvait pour la jeune fille une violente +passion et qu'il la désirait avec ardeur, tandis que celle-ci l'aimait +d'un amour calme, plaçant entre elle et lui le ciel et les devoirs +auxquels elle se croyait appelée. Pour Sabadil, Mardona était une +image pure, couronnée d'une auréole, et tenant un lis ouvert dans sa +main blanche. Il lui appartenait tout entier. Elle, Mardona, n'était +pas à Sabadil. + +La Mère de Dieu, étendue dans son fauteuil, considérait avec un joyeux +sourire Sabadil qui s'était établi à ses pieds. + +« Je t'aime trop, vois-tu, murmurait-elle, oh oui! je t'aime trop. Tu +perdras peu à peu le respect que tu me dois. Déjà je ne t'inspire plus +aucune crainte. + +- Tu te trompes, Mardona: souvent tu me fais peur. + +- Est-ce vrai? » + +Elle se mit à rire aux éclats et parut s'amuser beaucoup de ces +paroles. + +Dans la grande salle se trouvait Ossipowitch, sa femme et ses enfants, +réunis autour d'une terrine fumante. Wadasch, assis près de la table, +accordait son violon. + +Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et Sukalou +entra. D'ordinaire il mettait beaucoup de temps et faisait de grandes +cérémonies pour se présenter. Cette fois il se précipita dans la +chambre, sans saluer personne. Il secoua si fort ses vêtements +couverts de neige, qu'un tourbillon blanc vola de tous côtés dans la +salle. + +« Un événement terrible, oh! terrible! commença-t-il. J'arrive de la +ville avec une nouvelle,... Seigneur! une nouvelle.... » + +Il s'assit comme hors d'haleine, et se mit à gémir. + +«Vous êtes perdus, tous,... perdus... sans moi,... vous courez un +danger,... je viens vous avertir.... Mais je vois que j'ai perdu la +parole. » + +Il indiqua de la main qu'il désirait parler et que cela lui était +impossible. + +« Remets-toi, premièrement, lui dit Turib. Tu parleras après. Qu'y +a-t-il? + +- Un malheur! + +- Quoi donc? demandèrent à la fois tous les assistants. + +- C'est... pour le dire tout de suite,... mais vraiment je ne puis +parler, pleurnicha Sukalou,...je tombe de lassitude,... j'ai couru +comme un cheval,... c'est pour l'amour de Mardona, pour la sauver, +s'il est temps encore, et aussi parce que je meurs de faim. + +- Femme, donne-lui à manger, dit Ossipowitch. + +- Allons, raconte ce que tu sais, s'écrièrent les assistants, qui +avaient quitté la table et entouraient Sukalou. + +- Je veux manger d'abord, interrompit Sukalou; je raconterai +après. Trois jours de jeûne, vous vous imaginez que cela n'abat pas +un homme; je voudrais vous y voir. Je ne m'en remettrai jamais. » + +Chacun se hâta de lui apporter quelque chose à manger. Ils se +pressaient tous autour de lui, comme les bergers de Bethléem avec +leurs offrandes. Turib tenait une assiette de jambon, Anuschka un +petit pot de lait, Wadasch un hareng, Jehorig un pain, Anastasie un +tonnelet de brindze, et le vieil Ossipowitch une carafe d'eau-de-vie +et un petit verre. + +« Mange, Sukalou, bois et mange, criait-on de tous côtés. + +- Je ne puis manger aussi vite que vous le désirez, repartit +Sukalou. Il vous faut avoir patience. Songez donc, un homme à demi +mort d'inanition! » + +Il but un verre d'eau-de-vie et avala le hareng en deux bouchées. Il +attaqua ensuite le jambon. « Une plainte,... une plainte a été portée +au tribunal, dit enfin Sukalou. Le coeur me tourne quand j'y +songe.... Ah! que j'ai mal! Verse à boire, bon Nilko.» + +Il avala un second verre d'eau-de-vie. + +« C'est à cause du châtiment infligé à Sofia Kenulla,... vous +comprenez. Il paraît qu'elle est dangereusement atteinte. On va +procéder à une enquête.... Mon Dieu! que je suis faible encore!... » + +Il se coupa du pain et s'en remplit la bouche, avec du brindze. + +« Ils ne veulent pourtant pas porter plainte contre Mardona?» demanda +Wadasch. + +Sukalou hocha vivement la tête. + +« On la conduira en prison? » s'écria Turib. Sukalou fit un geste +affirmatif. + +Jehorig courut vers Mardona pour l'avertir. + +Dans la cour, des voix s'élevèrent. Puis Lampad Kenulla entra, +accompagné d'un juif qui s'inclinait très bas, la bouche fendue d'un +sourire embarrassé. + +A leur vue, Sukalou se versa vite un dernier verre d'eau-de-vie, et +prit une pincée de tabac, en détournant la tête. + +« Mauvaises nouvelles! dit enfin Kenulla; cet homme... - il désigna le +juif - arrive de la ville, et il assure qu'on va faire prisonnière +notre Mère de Dieu. + +- Nous le savons, répondit le vieil Ossipowitch d'un ton grave. Mais +nous ne craignons rien. + +- Sukalou, qui arrive de la ville, nous a appris la nouvelle, ajouta +Anuschka. + +- Sukalou! » s'écria le juif très désappointé. + +Il cessa de s'incliner, et ne sourit plus. + +« Le coquin! le misérable! Je suis venu tout exprès de la ville pour +avertir notre petite Mère, notre vierge d'or, et pour gagner une +petite récompense. Et il faut que ce menteur me fasse du tort! + +- Sois tranquille, juif, repartit Kenulla. Je puis prouver que c'est +de toi que Sukalou tient la nouvelle. Tu la lui as racontée à +l'auberge où tu t'es arrêté pour abreuver tes chevaux. + +- C'est vrai,... dit Sukalou; cependant il était de mon devoir.... + +- Tais-toi, lui cria le juif. + +- Je ne dis rien. + +- Vous dites que vous n'avez pas peur, continua Kenulla. Pourtant le +cas est grave. Il est de fait que les preuves manqueront. Car qui +osera témoigner contre Mardona! Mais c'est bien assez si on nous +l'emmène et qu'on la garde en prison durant un mois. + +- Cela ne sera pas », cria Turib. + +Les assistants se mirent tous à parler à haute voix. + +« Mardona doit se cacher, dit Ossipowitch. + +- Il vaut mieux qu'elle passe la frontière, objecta Sukalou. + +- Je lui procurerai un costume juif et je l'emmènerai moi-même dans +mon traîneau, dit le juif. + +- S'il faut de l'argent, dit Kenulla, moi j'offre tout ce que je +possède. » + +La Mère de Dieu était arrivée sur ces entrefaites. Elle se tenait au +seuil de la porte, les bras croisés sur la poitrine. + +« Je ne fuirai pas et je ne me cacherai pas », dit-elle en s'avançant +au milieu de ses disciples effrayés. + +Elle souriait d'un sourire plein de grâce et resta parfaitement calme. + +« Tu as raison, s'écria Barabasch, qui se précipita dans la chambre +comme un possédé, ne fuis pas, Mardona! Ne sommes-nous pas là pour te +protéger? + +- Oui, nous te défendrons! » crièrent en choeur une foule de +Duchobarzen attirés par le tapage. + +La chambre, la cour, la route furent en peu de temps envahies par les +partisans de la Mère de Dieu. + +« Mardona, dit Sabadil d'une voix ferme, aussi longtemps que je +vivrai, personne ne portera la main sur toi! + +- Je vous remercie, mes amis, dit Mardona avec beaucoup de +douceur. Vos intentions sont bonnes. Cependant, je ne puis les +approuver. J'agirai selon la volonté de Dieu, et, s'il l'exige, eh +bien, je porterai ma croix pour l'amour du Christ. Je vais partir +immédiatement pour la ville: je vais me livrer à la justice. + +- Tu veux...? s'écria Barabasch épouvanté. + +- Oui, je le veux, interrompit Mardona. Ainsi, trêve de paroles, je +vous prie! Je vais m'habiller tout de suite. Ce juif m'emmènera dans +son traîneau. + +- Je t'accompagne, dit Sabadil. + +- Non! vous resterez tous ici. » + +Mardona s'habilla rapidement et monta dans le traîneau du +juif. Personne n'osa la retenir. Ses partisans la suivirent du regard, +mornes et consternés. Elle resta calme et digne. Chemin faisant, elle +s'entretint avec le juif; elle le questionna: elle lui demanda le nom +du juge, si celui-ci était jeune, s'il était marié. Elle n'oublia pas +de lui demander s'il aimait les femmes. Le juif lui donna une foule de +renseignements et il sourit. Bientôt aussi, Mardona se prit à +sourire. Elle parut satisfaite des renseignements. Son front +s'éclaircit. + +Quelque temps après le départ du misérable traîneau qui avait emmené +de Fargowiza-polna la Mère de Dieu et son compagnon, Sukalou entrait à +pas pressés dans la chaumière de Wewa. Il ne trouva la veuve ni dans +la grande salle, ni dans sa chambre. Il trébucha sur un balai et une +corbeille de choux qui encombraient le corridor et se rendit à la +cuisine, où Wewa était en train de préparer son repas, debout près de +l'âtre. Sukalou tomba assis sur le bloc de pierre qui servait à couper +du bois et resta quelques moments sans parler, comme anéanti. + +« Quoi! tu as l'audace de te présenter ici, lui cria Wewa. Coquin! +misérable impudent! homme au coeur de glace! vil mannequin! » + +La main de la veuve retentit avec un claquement sec sur la joue de +Sukalou. + +« Donne-moi une gifle, Wewa, donne-m'en encore une, je t'en prie +instamment», dit Sukalou sans chercher à se défendre. + +Wewa le considéra, très surprise. + +« Oui, je mérite que tu me battes, continua-t-il. J'étais aveuglé, +vois-tu, je ne jouissais pas de ma raison! O Wewa, combien je t'ai +méconnue! + +- Enfin! tu conviens de tes torts! + +- Ah! certes, certes! + +- Et tu viens me dire que tu m'aimes? + +- Oui, Wewa, je t'aime. Il faut bien que je t'aime, s'écria +Sukalou. Mais laisse-moi parler. Le règne de Mardona a pris fin. Le +tribunal l'a fait appeler. On va la mettre en prison. + +- Pourquoi? + +- Parce qu'elle a fait lapider Sofia. + +- Impossible! + +- C'est pourtant vrai. Elle va être punie comme criminelle. Dieu l'a +abandonnée. + +- D'où sais-tu cela? + +- Il me l'a dit lui-même, affirma Sukalou. + +- Dieu s'est révélé à toi? + +- Oui, Wewa, cette nuit, repartit Sukalou. Je dirais que c'était un +songe si je n'étais parfaitement sûr de n'avoir pas rêvé. Je vis +tout à coup surgir un grand nuage, d'un rouge de feu, ardent comme +le buisson où l'Eternel s'est révélé à Moïse.... + +- Et il t'a dit?... + +- « J'ai rejeté Mardona, la fille d'Ossipowitch, et je choisis pour +lui succéder Wewa, la veuve de Skowrow. C'est elle qui sera votre +Mère de Dieu... Va la trouver, mon cher Sukalou, et annonce-lui +cette nouvelle, - remarque que Dieu m'a nommé son cher Sukalou, - et +adore-la! » + +Sukalou se jeta à genoux et embrassa avec frénésie les pieds de la +veuve. + +« O mon étoile, dit-il, jardin céleste, riche en joies et en +béatitude, toi, bonheur des anges et reine des mortels! + +- Mais....dis-tu bien la vérité? demanda Wewa, dont le visage +resplendissait. Pourquoi Dieu ne m'apparaît-il pas, à moi, pour +m'annoncer sa volonté? + +- Les décrets de l'Eternel sont insondables, répliqua Sukalou. Il +m'envoie vers toi, comme il envoya l'ange à Marie. + +- Puisque c'est la volonté de l'Eternel, dit Wewa qui avait repris +tout son sang-froid et redressait fièrement la tête comme un cheval +de traîneau, j'obéirai. Je vais revêtir tout de suite l'emploi saint +qui m'est assigné. Je le remplirai en toute humilité, +consciencieusement et fidèlement. + +- Oui, sainte femme, oui, agneau pascal, j'en suis bien sûr, s'écria +Sukalou. Et avant tout, n'est-ce pas? tu viendras en aide aux +malheureux, tu rassasieras les affamés, et tu donneras à boire à +ceux qui ont soif. Tu me vois à tes pieds, Wewa; j'implore ta pitié. + +- Relève-toi », répondit Wewa. + +Elle s'avança vers la table, portant une grande terrine de +kasche. Sukalou la suivit, se léchant les lèvres avec gourmandise. + +« Tiens! - elle posa la terrine sur la table - assieds-toi près de +moi, messager de Dieu. Nous allons manger ensemble, puis nous +parlerons de nos projets. Lisinka! Lisinka, où donc es-tu? » + +Lisinka parut, souriant d'un air confus. + +« Mardona est en prison, lui dit Wewa d'un air digne, et l'Eternel m'a +élue pour la remplacer. Je suis maintenant votre Mère de Dieu. » + +Lisinka tomba à genoux et adora Wewa. + +« Lève-toi, mon enfant, reprit la veuve avec bonté, et +assieds-toi. Nous allons souper. » + +Lisinka obéit. Tout en mangeant, elle jetait sur Wewa des regards +effrayés. Sukalou, lui, ne craignait personne. Il mangeait comme +quatre; il engloutit une portion formidable de kasche, et ingurgita la +moitié d'une grande cruche d'eau-de-vie, + +« Je ne peux cependant pas me présenter ainsi à mes disciples, dit +Wewa, désignant ses pieds nus et sa chemise grossière. + +- Qui donc y songe? dit Sukalou. Tu te vêtiras selon ton rang, comme +une noble dame. + +- J'aurai des bottes à talons d'argent? + +- A talons d'or, Wewa, à talons d'or! Mardona en a eu en argent, elle. + +- Et des habits de soie? + +- De soie et de velours. + +- Avant tout, procure-moi une pelisse de martre; mais une pelisse plus +belle que celle de Mardona. + +- Tu auras de la zibeline, Wewa, affirma Sukalou. Toutes les comtesses +portent de la zibeline. Et... que dit donc cette belle légende du +pécheur... où le poisson d'or, pour récompenser l'homme qui avait +levé le charme jeté sur lui, fit de sa femme une barine?... + +- Elle parut sur l'escalier seigneurial, s'écria Wewa, la tète prise +dans une splendide parure; elle avait au cou des colliers de perles; +ses doigts étaient couverts de bagues d'or, ses pieds chaussés de +pantoufles rouges. Elle portait un manteau de velours garni de +zibeline. » + + +CHAPITRE XIII + +Le juge Zomiofalski ne ressemblait guère à un fonctionnaire +autrichien. On l'eût pris pour un bon bourgeois, propriétaire, avec +des manières de gentilhomme, et dont le temps se passe, non à écrire +et à parcourir des registres, mais à la chasse, à la pêche, à cultiver +les plaisirs de l'équitation, et qui, le soir, flirte auprès des dames +dans les salons, ou fume, enveloppé d'une moelleuse robe de chambre, +en parcourant le dernier livre de Daudet ou de Zola. Il était d'une +taille au-dessus de la moyenne. Ses mains étaient fort belles et bien +soignées. Il avait le nez en bec d'aigle, très polonais, un menton +accentué et de superbes yeux noirs, assez francs. Sur le front, les +cheveux commençaient à lui manquer; mais il possédait toutes ses +dents, des dents superbes, d'une blancheur vive et qui donnait à son +visage un grand charme. + +Lorsque Mardona se présenta au seuil de son cabinet, il était en train +de feuilleter des actes passés devant lui, en fumant un cigare dont +l'arome remplissait toute la chambre. Près de lui travaillait un +clerc, qui ne cessait de tousser et de cracher. + +« Qui est là ? » demanda Zomiofalski, d'un ton haut et bref. + +Pas de réponse. + +« Eh bien, qu'y a-t-il? » + +Mardona s'avança, humble et presque craintive. Elle fit deux pas +seulement et s'arrêta les yeux baissés. + +Zomiofalski tourna la tête, posa son cigare et se leva. + +« Que voulez-vous? Avez-vous reçu une citation? » dit-il en s'adossant +au pupitre. + +Mardona fit signe que oui. + +« Ah! précisément! » + +Il feuilleta un acte. + +« Ainsi vous êtes la nommée Mardona Ossipowitch, la Mère de Dieu des +Duchobarzen? » + +Mardona répondit de nouveau du geste. + +« Mais vous êtes une femme terrible,... vous agissez avec une +barbarie... comme les Turcs ou les Tartares, continua +Zomiofalski. Ignorez-vous qu'il y a des lois? Toi et les tiens... vous +avez lapidé... cette..., comment diable se nomme-t-elle donc? Vous +l'avez lapidée, blessée grièvement. C'est par miracle qu'elle en a +réchappé. Qui donc t'a chargée de la juger? Cela peut avoir des suites +fort tristes pour vous, et surtout pour toi.» + +Mardona ne répondit pas. Elle écouta les reproches de Zomiofalski sans +un mot, digne comme Jésus devant Pilate, et fière comme Roxelane en +présence de Soliman le Grand. Elle inclinait la tête et joignait ses +mains baissées. Ses longs cils formaient une raie d'ombre sur ses +joues. Un foulard blanc, orné de dentelles superbes, était noué dans +son épaisse chevelure. Des pierres fines étincelaient à ses oreilles, +à ses doigts. Des coraux et des sequins d'or se balançaient doucement +sur sa poitrine haletante. + +« Oui, c'est sûr! Maintenant tu baisses la tête », reprit Zomiofalski. + +Il arpenta la chambre à grands pas, les mains derrière le dos. + +« Vous êtes tous les mêmes, vous autres paysans! tous! Vous vous +moquez de la légalité et de l'ordre, aussi longtemps que cela va. Vous +êtes des rebelles, des haydamaks! Vous voulez vous venir en aide à +vous-mêmes, c'est bien, mais vous oubliez qu'il y a des bornes. Vous +empiétez sur les droits de votre prochain. Une vie d'homme, à vos +yeux, ce n'est donc rien? » + +Mardona releva la tête lentement. Pour la première fois, ses yeux +rencontrèrent ceux de son juge. Celui-ci tressaillit: les paroles lui +manquèrent. + +« Tu refuses de croire que tu as manqué gravement à la loi, dit-il +après une pause, en dévorant du regard la belle fille. Tu tiens la +place de Dieu, n'est-ce pas? Tout t'est permis. Tu n'as de compte à +rendre à personne, n'est-il pas vrai? Mais, aux yeux de la loi, tu es +simplement une criminelle. » + +Mardona ne chercha pas à se justifier. Elle était toujours debout +devant Zomiofalski, et le regardait silencieuse. Il lui parlait d'un +ton plus doux; il s'embrouilla dans son discours, et finalement perdit +complètement le fil de ce qu'il avait à lui dire. + +« Ah oui! que voulais-je donc ajouter?... Je crois que tu auras +grand'peine à éviter la prison, reprit-il lorsqu'il se fut remis de +son émotion. Nous ne pouvons pas te ménager, tu comprends? Devant les +lois il n'y a ni princes ni mendiants. Mais... peut-être auras-tu des +circonstances atténuantes à faire valoir? Parle, dis-moi tout sans +crainte. Nous ne sommes pour votre secte ni des amis ni des +ennemis. Nous voulons être justes. Tu objecteras, peut-être, qu'ainsi +que toi la loi punit l'adultère et le crime; sans doute. Mais nul n'a +le droit de prévenir nos décrets. Ce.... Comment s'appelle-t-il, cet +homme...? Il aurait dû porter plainte contre sa femme, tout +simplement. Mais, je comprends,... ta vanité s'est sentie flattée du +rôle que l'on t'attribuait. Il te plaisait, ce rôle de juge, auquel tu +n'as cependant aucun droit. + +- Lampad Kenulla aurait-il dû faire jeter sa femme en prison? » +demanda Mardona. + +C'étaient ses premières paroles. + +« Nous rendons la justice, et nous punissons poussés par l'amour +chrétien, continua-t-elle; c'est le bien de notre prochain que nous +avons en vue. » + +Zomiofalski sourit. + +« Si tu fais lapider ceux que tu aimes, dit-il, je voudrais bien +savoir ce que tu fais à tes ennemis. + +- Je ne hais personne. + +- Pas même moi? + +- Pas même vous. » + +Zomiofalski renvoya le clerc sous un prétexte. + +« Mardona Ossipowitch, dit-il d'une voix sourde,... il faut que je +t'avoue que je... j'ai eu de toi une opinion absolument fausse. Tu +n'es ni une méchante femme, ni une hypocrite. Tu as agi par +conviction: j'aurais plaisir à te sauver, mais par quel moyen...? oui, +comment?» + +Il réfléchit un instant. + +« Tu n'as rien d'une paysanne. Une grande dame déguisée n'aurait pas +l'air plus distingué que toi.... Tu as quelque chose de noble et +d'original qui me plaît. Voilà , tout dépend surtout des dépositions +des témoins. + +- Personne ne témoignera contre moi, répondit Mardona avec une +majestueuse assurance. + +- Et Sofia? + +- Elle ne m'accusera pas. + +- Où donc as-tu pris ces yeux-là ? » s'écria Zomiofalski. + +Il étendit la main, dans l'intention de saisir Mardona au menton; +mais, au regard dont elle le perça, il recula, pour la première fois +de sa vie peut-être. + +«Tu es une sorcière! s'écria-t-il. On devrait te noyer. Tu corromps un +honnête homme! + +- Comment oserais-je, demanda Mardona, et par quel moyen? + +- Par ton regard, avec tes yeux, belle sainte, dit Zomiofalski à voix +basse. Tu te rends maîtresse de tes ennemis, et tu fais ce que tu +veux de ton juge. » + +Il prit la main de Mardona et la baisa à plusieurs reprises avec +transport. + +Mardona baissa ses paupières et sourit doucement. + +Lorsque l'humble traîneau qui ramenait la Mère de Dieu, plus fière +qu'un vainqueur romain, rasa dans sa course les premières maisons de +Fargowiza-polna, un homme parut dans un chemin de traverse, se mit à +courir après le traîneau, et cria si fort, que le juif arrêta ses +chevaux. C'était Sabadil. Il était venu là , attendre sa bien-aimée, le +coeur serré; et, maintenant qu'il la retrouvait saine et sauve, il +était si joyeux et si ému, qu'il se sentait incapable de lui parler et +de lui adresser des questions. Et aussi, à quoi bon? Il savait qu'elle +était sauvée. Ne le voyait-il pas à son visage radieux? Et elle, ne le +lui laissait-elle pas sentir par mille petites faveurs, tandis qu'ils +étaient assis l'un près de l'autre? Mardona était gaie. Elle riait +comme une enfant. Elle eût voulu égayer tout le monde, avant tout +Sabadil, puisqu'elle l'aimait de toute son âme. + +Le même soir encore, Mardona fit appeler auprès d'elle la malheureuse +Sofia. Elle attendit sa victime, assise sur sa chaise haute, parée de +tous ses atours et entourée de ses partisans. + +Sofia arriva, non plus douce et résignée, comme à l'habitude, mais +sombre et haineuse. Son beau visage pâle était coupé de deux larges +cicatrices qui s'étendaient sur son front et sur sa joue. + +« Que me veux-tu, Mardona? demanda-t-elle d'une voix aigre, sans +détours. + +- Je veux te dire, Sofia, ce que tu auras à affirmer au tribunal +lorsque, tu auras à déposer contre moi, répondit Mardona d'un ton +calme. + +- As-tu peur? s'écria Sofia. Dame! tu as raison d'avoir peur. + +- Moi? » + +Mardona se leva, mais elle resta douce et majestueuse. + +« C'est toi, Sofia, qui dois trembler à l'idée de me manquer un seul +instant. + +- Je dirai la vérité au tribunal, pas davantage. + +- Sofia, je te plains. Dieu t'a livrée entre mes mains. Mais, pour +toi, je ne serai pas un juge. J'agirai comme une mère qui punit son +enfant désobéissant. Laisse-toi conduire, Sofia; quelle attitude +as-tu devant moi, qui suis ton Dieu, ton Seigneur? As-tu oublié où +est ta place? A mes pieds, misérable insensée! » + +Sofia baissa les yeux, mais ne bougea pas. + +« Sofia! cria la Mère de Dieu d'une voix forte et irritée, Sofia, je +t'ordonne de t'agenouiller à l'instant devant ton Dieu! je t'avertis +une fois, une dernière fois encore. A genoux! » + +Sofia leva des yeux suppliants vers la Mère de Dieu, puis elle tomba à +genoux, en sanglotant et comme si elle eût été poussée par une force +invisible. + +« Ici, Sofia! continua Mardona de sa voix pure et +mélodieuse. Repens-toi, et je te pardonnerai. + +- Je me repens, murmura la malheureuse! Aie pitié! je me repens de +tout mon coeur! + +- Allons! je serai miséricordieuse, dit Mardona; embrasse mes pieds, +je te le permets, bien que tu te sois rendue indigne de cette +faveur. » + +Sofia tomba à genoux et embrassa les pieds de son ennemie. + +« Eh bien, qu'es-tu, à présent, Sofia? Moins que ma servante. Et tu +veux me dénoncer! tu veux me menacer! Ecoute bien ce que je vais te +dire, Sofia, et, si ta vie t'est chère, ne perds pas un mot de mes +paroles, pas un mot, pas une syllabe. C'est mon amour pour toi qui me +conseille, Sofia. Chaque parole que tu prononcerais contre moi est un +péché mortel. Dieu punira les pécheurs, sans merci. + +- Parle,... balbutia Sofia, j'écoute,... je t'obéirai. » + +Les jours suivants, les témoins furent appelés au tribunal. Pas un +n'accusa Mardona. Barabasch, surtout, la défendit avec énergie, +éloignant d'elle tout soupçon, même l'ombre d'un soupçon. Il jura que +la Mère de Dieu avait condamné Sofia à faire pénitence tout le long du +village, mais n'avait autorisé personne à l'offenser. On lui avait +jeté de la boue, et tout à coup, sans qu'on sût comment, des pierres +lui avaient été lancées. C'était Mardona elle-même qui l'avait +arrachée à la fureur de ses ennemis. Sofia affirma avoir été blessée +par une pierre. Mais elle ne savait qui la lui avait jetée. + +« Est-ce que cela est arrivé sur l'ordre de la Mère de Dieu? » demanda +Zomiofalski. + +La plume qu'il tenait pour écrire le protocole tremblait dans sa main. + +« Non, répondit Sofia. Mardona m'a protégée. + +- Et cette seconde cicatrice? demanda le juge. + +- Mon mari m'a battue, dit Sofia les yeux baissés. Je l'ai mérité. » + +La Mère de Dieu fut condamnée à une petite amende. Elle rentra à +Fargowiza-polna comme une reine, précédée de fanfares et acclamée par +ses partisans. + + +CHAPITRE XIV + +Un traîneau attelé de trois chevaux s'arrêta devant la ferme de Nilko +Ossipowitch. Le cocher se mit à bourrer sa pipe, tandis que son maître +se dirigeait à grands pas vers la métairie. Mardona était dans la +chambre, seule avec Sabadil. Lorsqu'elle avait entendu le tintement +des clochettes, elle avait soufflé sur le givre des fenêtres et +l'avait enlevé de sa main gauche pour regarder au dehors. + +Elle rougit alors, jeta un regard rapide sur Sabadil, et, comme si +elle eût eu à l'implorer, elle le baisa sur le front. + +Il se fit un grand bruit dans le corridor. C'était Zomiofalski qui +secouait la neige de ses habits et de sa chaussure. Il se présenta à +la porte. + +« Comment, Excellence, lui dit Mardona, c'est vous! Quel honneur pour +nous! + +- J'ai passé par ici, je suis en tournée d'affaires, répondit le +juge. Je me rends à Brebaki, et j'ai pensé.... » + +Seulement alors il remarqua Sabadil et hésita à en dire davantage. + +« Venez donc chez moi, sous mon toit, dit Mardona; ici habitent mes +parents. » + +Elle marcha vers la porte, et, se retournant: + +« Sabadil, aie soin qu'on ne nous dérange pas. » + +Sabadil lui jeta un regard suppliant, mais elle n'y prit pas +garde. Elle traversa le corridor et la cour pour aller chez +elle. Zomiofalski la suivait, les yeux fixés sur sa taille gracieuse, +très rouge et un peu confus. Arrivé dans la chambre de Mardona, il +regarda autour de lui avec surprise, puis il s'empara des mains de la +jeune fille. + +« M'en veux-tu? commença-t-il à voix basse. + +- A propos de quoi? + +- De ce qu'il m'a été impossible de t'acquitter selon mon désir. + +- Vous avez été bon pour moi. Je vous dois une entière reconnaissance. + +- Ainsi tu me pardonnes? + +- Mais, monseigneur, je vous en prie, répondit Mardona avec un fin +sourire, vous savez bien que vous m'avez sauvée. Dois-je vous le +dire? Voulez-vous me remplir de confusion? + +- Ne parle pas de cette bagatelle, dit Zomiofalski; tout est terminé, +heureusement. Mais... j'avais l'intention.... Et maintenant le +courage me fait défaut.... + +- Quelle était votre intention, Excellence? + +- Je voulais te demander la faveur de te rendre visite de temps à +autre. + +- Vous me témoignez trop de bonté, interrompit Mardona. A quoi bon +tant de paroles? Vous savez bien que tout ce qui est chez moi vous +appartient. + +- Oui, oui, et si je te prenais au mot? » continua Zomiofalski. + +Mardona ne répondit pas. Elle alla au miroir et se mit à jouer avec +son collier. Elle lui tourna le clos, mais elle vit dans la glace le +visage passionné de Zomiofalski, et cela lui procura une vive +satisfaction. Nul ne pouvait lui être d'une aussi grande utilité que +le juge. Elle le savait et ne perdrait certainement pas l'occasion de +gagner son amitié. + +« Pardonne-moi, Mardona, s'écria Zomiofalski, je sais que je +t'offense. Mes propos te blessent, je le sais. Mais, vois-tu, je me +tiens devant toi comme un pécheur qui implore sa grâce. Tu es mon +juge, je te dois la vérité. Je t'aime, Mardona, je t'aime comme un +fou. Punis-moi si c'est un crime. Je me remets entre tes mains. + +- Quelle punition puis-je vous imposer? lui demanda-t-elle doucement, +- avec un sourire dans le regard. Crois-moi, continua Zomiofalski, +- je te respecte, je te vénère. Il y a peu de temps que je te +- connais, mais tu es une femme supérieure; on en trouverait peu +- comme toi dans les palais, on n'en trouverait pas une sous le +- chaume. Je t'aime, Mardona, et je te respecte. + +- Dites-vous la vérité? + +- Je te le jure. + +- C'est bien, je vous crois, dit Mardona. Maintenant, agenouillez-vous +et adorez en moi Dieu, que je représente. » + +Zomiofalski la regarda, très surpris. + +« Vous ne croyez pas à ma mission, seigneur? + +- Mardona! c'est à toi que je crois, s'écria Zomiofalski frappé +subitement par la majesté de la jeune paysanne et par son calme +triste. Oui, je crois à toi, et, si tu l'ordonnes, je me mettrai à +genoux, dans la poussière, à tes pieds. + +- Et vous croirez à ma mission divine si je vous l'ordonne? » +continua-t-elle d'une voix grave. + +Zomiofalski essaya de l'entourer de ses bras, mais Mardona le +repoussa, froidement digne. + +« Vous agissez avec moi comme avec une femme ordinaire, seigneur, +dit-elle. Je représente Dieu sur la terre. C'est lui que vous devez +adorer en moi et vénérer. Allons, seigneur, humiliez-vous devant votre +Créateur, bien bas, le front à terre. Vous pouvez me baiser les pieds +aussi. Cela témoigne d'un plus grand respect. » + +Elle lui tendit sa botte sans rien perdre de sa sérénité. + +Et Zomiofalski, le gentilhomme polonais, s'inclina profondément et +pressa avec ardeur ses lèvres sur le maroquin des bottes de Mardona la +paysanne. + +« Tu me permets désormais de te rendre visite? tu me permets de +t'aimer? lui demanda-t-il. + +- Sans doute, répondit-elle. Seulement je ne serai jamais à vous. » + +Lorsque la Mère de Dieu accompagna Zomiofalski jusqu'à son traîneau, à +travers la haute neige, où l'on n'avait tracé qu'un petit sentier, +Sabadil se tenait là , les mains dans ses poches. Il ne retira pas son +bonnet. Quand le cocher fit claquer son fouet pour le départ, Sabadil +proféra un juron énergique en grimaçant. A peine le tintement des +clochettes se fut-il perdu dans l'éloignement, Mardona s'avança vers +Sabadil. Elle voulait l'interroger sur sa conduite; il la prévint. + +« Je vois, lui dit-il, que tu as déjà fait la conquête de ce noble +seigneur. » + +Les paroles sifflaient entre ses lèvres comme des gouttes d'eau qui +tombent sur du fer rouge. + +« Dis-moi, comment t'y es-tu donc prise pour le gagner aussi vite? Tu +n'as sûrement été avare ni de paroles ni surtout de baisers? » + +Mardona le regarda avec une surprise mêlée de dédain, mais sans +pitié. Elle était femme après tout, et la jalousie de Sabadil la +flattait agréablement. + +« Toi, dit-elle au jeune homme, tu ignores la vraie croyance, tu n'as +pas la foi. Voyons, peut-on être jaloux de Dieu? Désires-tu que le +soleil luise pour toi seul? Je suis comme Dieu dans sa miséricorde, +comme le soleil qui existe pour tout le monde. Prétends-tu me tracer +une ligne de conduite? Viens! j'ai à te parler. » + +Mardona rentra avec lui. + +Tandis que Sabadil restait, hésitant, au seuil de la porte, Mardona +s'établit dans son fauteuil, étendit ses pieds sur la peau de loup qui +garnissait le carreau, et appela le jeune homme à elle, d'un signe de +tête. + +« Ici, à mes pieds, lui dit-elle, et écoute ce que je vais te dire. » + +Sabadil se jeta à ses genoux et se mit à pleurer amèrement. + +« Mardona! s'écria-t-il, ne vois-tu pas que l'amour et la jalousie me +consument? » + +Il cacha son visage sur les genoux de Mardona, Elle lui passa la main +dans les boucles de sa chevelure, doucement, avec tendresse. Elle +souriait en se penchant sur lui. Et elle commença à lui parler +longuement, à lui enseigner la foi, la résignation et le pardon. + +« Rappelle-toi ce que je t'ai déjà enseigné, dit-elle, c'est l'amour +de la Mère de Dieu qui apporte la rédemption. Il constitue pour +l'homme une nouvelle naissance: car ce qui est né de la chair est +chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit. Tous doivent m'aimer, +et mon coeur doit être accessible à tous, - spirituellement, bien +entendu. Il m'est interdit de connaître l'amour terrestre. + +- Pourquoi me dis-tu cela? demanda Sabadil très découragé. + +- Pour que tu te souviennes que je n'ai rien de commun avec les autres +femmes. Je suis à la place de Dieu. L'amour que l'on me témoigne, +c'est un culte. + +- Je le sais, dit Sabadil d'un air sombre, mais, vois-tu, je souffre +comme un martyr sur un gril ardent. » + +Mardona eut un doux sourire. « Satan est en toi, +murmura-t-elle. Efforce-toi de le vaincre. Prie et jeûne. » + +Anuschka entra, annonçant que deux paysans de l'autre rive du Dniéper +étaient venus soumettre à la Mère de Dieu une querelle qu'ils avaient +ensemble depuis longtemps. + +Mardona se rendit dans la maison de son père. Tandis qu'elle jugeait +le différend des deux paysans, Sabadil sella son cheval, secrètement, +et s'éloigna. Il ne rentra pas à Solisko, mais alla chez Michel Obrok, +le plus hardi chasseur d'ours des Carpathes. Il y passa la nuit et, le +matin avant le jour, se rendit avec lui dans la forêt, le fusil sur +l'épaule. + +Ils découvrirent les traces d'un ours imprimées dans la neige, et +celles d'un loup, mais ne surprirent aucune proie. Sabadil rentra chez +lui sombre et de très mauvaise humeur. Il se jeta sur son lit de +paille et y resta une nuit et une journée, comme anéanti. Puis il se +rendit à Fargowiza-polna, pénétra dans la métairie sans être vu et +conduisit son cheval à l'écurie. + +Il était pénétré de sensations à lui tout à fait inconnues et qui le +surprenaient; des idées étranges bourdonnaient dans sa tête et lui +faisaient monter le sang aux joues. Il devait vaincre le démon qui le +tentait, avait dit Mardona; mais il lui semblait, au contraire, que +c'était le démon qui acquérait de plus en plus d'ascendant sur +lui. Des doutes cruels l'assaillaient: il était jaloux. La haine lui +brûlait le coeur. Il détestait Mardona et il la craignait tout à la +fois. Il eût voulu la mépriser et il sentait qu'elle s'était emparée +de son âme, de toutes ses pensées, qu'il lui appartenait plus +complètement qu'auparavant, maintenant qu'elle le torturait de +douleurs inouïes. + +Ce qui l'irritait surtout, c'est qu'elle ne se départait jamais de son +inaltérable sérénité. + +Sabadil traversa la cour, blême, le regard morne. Il pouvait à peine +se tenir; il resta clans le corridor, à quelque distance de la porte +de la salle, qui était entre-bâillée. + +Il vit Mardona commodément assise sur une chaise, les bras +croisés. Devant elle était agenouillée une jeune fille occupée à lui +laver les pieds. Soudain, la Mère de Dieu aperçut Sabadil. + +« Que fais-tu là ? lui cria-t-elle, et pourquoi ne viens-tu pas me +saluer? » + +Sabadil s'inclina et baisa le pied nu de Mardona, que celle-ci lui +tendit avec un sourire étrange. + +Au moment où Sabadil se releva, la jeune fille qui lavait les pieds de +Mardona se redressa d'un mouvement brusque et le regarda en face. Lui, +ne vit qu'un doux visage pâle, encadré de mèches soyeuses de cheveux +noirs et éclairé d'une paire de grands yeux sombres, langoureux et +presque tristes. Chose singulière! ce regard fit du bien à Sabadil. Il +était si pur, si calme et si tendre, que le jeune homme se sentit +soulagé et qu'il lui sembla en quelque sorte qu'un arc-en-ciel se +dessinait au-dessus de sa tête. Et elle, celle qui venait de produire +cette métamorphose, elle devint encore plus pâle, oh! infiniment pâle; +mais elle ne se détourna pas. Son regard demeura attaché à celui de +Sabadil, rayonnant et comme en extase. + +« Nimfodora, essuie-moi les pieds », ordonna la Mère de Dieu d'un ton +affable. + +La fille pâle se courba humblement à terre et enveloppa d'un linge +blanc les pieds de Mardona. + +« Pourquoi ne vous saluez-vous pas? » demanda la Mère de Dieu. + +Nimfodora se leva précipitamment. Un léger frisson passa dans son +corps svelte, aux formes naissantes. Ses mains froissèrent +machinalement les rubans et les fleurs de son corsage, et une flamme +passa dans ses beaux yeux rêveurs. + +Les lèvres de Sabadil effleurèrent les siennes. Tout à coup une +rougeur ardente envahit les joues et le cou de la jeune fille. Et ils +restèrent là tous deux, profondément émus, se tenant les mains sans +parler.... + + +CHAPITRE XV + +Plusieurs jours se passèrent. Sabadil n'était pas retourné à +Fargowiza-polna. Mardona lui envoya Jehorig, mais celui-ci ne le +trouva pas à la maison. Sabadil, qui jusqu'à ce jour n'avait pas fait +gagner un kreuzer aux aubergistes juifs du village, passait ses +journées et ses nuits à la taverne; il buvait, il fumait, il jouait +aux cartes. Il invitait la jeunesse de Solisko à se divertir avec +lui. On s'enivrait, on chantait des refrains obscènes. + +Un soir, cependant, Sabadil n'y put tenir. Il quitta sa place, jeta +sur la table une poignée de monnaie, enfonça son bonnet sur ses +cheveux épars, demanda son cheval et partit pour Fargowiza. Il +atteignit la porte de la maison habitée par Mardona, mais il n'entra +pas. Il réfléchit un instant, puis fit le tour du bâtiment, à cheval; +arrivé à la petite sortie ménagée sur les champs, il s'arrêta. Il +attacha son cheval aux branches de la haie, traversa la haute neige et +se glissa sous les fenêtres de la Mère de Dieu. Elles étaient +éclairées. Sabadil essaya de regarder à l'intérieur, mais les vitres +étaient couvertes d'un givre si épais qu'il ne put rien +distinguer. Par contre, il entendit distinctement un murmure lent et +continu comme une prière. La jalousie se réveilla de nouveau dans le +coeur de Sabadil. Il prêta l'oreille anxieusement. Il reconnut alors la +belle voix forte de Mardona, accompagnée par une autre voix de femme, +plaintive et triste. Sabadil fit pour la seconde fois le tour de la +maison. Il vit la grande porte ouverte et se glissa, sans être vu, +jusqu'à la chambre de Mardona. Les prières étaient +terminées. Cependant Mardona et Nimfodora parurent surprises et même +effrayées de l'arrivée de Sabadil. + +« C'est toi », dit enfin la Mère de Dieu. + +Nimfodora se tenait debout près de Mardona, cambrant sa taille fine et +détournant un peu la tête, de manière à laisser voir son profil +pur. Elle tenait les yeux baissés. + +« Tu ne m'attendais pas? demanda Sabadil. + +- Mais si. J'ai envoyé chez toi Jehorig. + +- Chez moi? + +- Certainement. + +- J'étais décidé à ne plus revenir ici. + +- Tu y es revenu, cependant. » + +Mardona s'établit dans son fauteuil. + +Nimfodora lui arrangea les nattes de sa chevelure, les lui lissa avec +le peigne et s'agenouilla pour lui embrasser les pieds, avec une +soumission d'esclave et une sorte d'extase dans le regard. + +Lorsque Nimfodora traversa la chambre pour serrer le peigne dans le +tiroir de l'armoire à glace, sa démarche surprit beaucoup +Sabadil. Elle avançait lentement, mais on ne la voyait pas faire de +pas; elle baissait la tète et regardait un peu de côté, comme un +animal effrayé. + +Mardona se leva et alla au miroir. + +« Interroge-moi, questionne-moi,... dit Nimfodora lentement, d'une +voix semblable au râle d'un cerf expirant, je te dirai la vérité, moi! +Ah! tu es si belle! » + +Elle regarda Sabadil avec une douce exaltation. Elle semblait lui +demander: + +« Et toi, ne la trouves-tu pas belle, dis? ne l'admires-tu pas aussi? + +- Sais-tu, Nimfodora, que je commence à avoir des rides? répondit +Mardona en riant. + +- Où? Allons donc, tu veux rire. Je ne vois rien. + +- Tous ne voient pas par tes yeux. Avant peu, beaucoup s'en +apercevront. Oui, je serai bientôt vieille et laide. + +- Toi! interrompit Nimfodora. Mais tu es toute jeune, tu n'as que deux +ans de plus que moi. + +- Oh! tu n'as pas encore vingt ans, s'écria Mardona, et il m'en manque +quatre, à moi, pour atteindre la trentaine. + +- Toi, du moins, tu resteras toujours belle! » + +Nimfodora frissonna et regarda son amie d'un oeil suppliant. + +« Sais-tu un remède pour m'empêcher de vieillir, par hasard? + +- J'en connais un, dit Sabadil. C'est une croyance très répandue dans +le peuple.... + +- Dis-le-moi, s'écria Mardona, que je puisse me débarrasser de ces +vilaines rides. + +- Du sang humain, répondit Sabadil avec candeur. + +- Du sang humain! mais où en prendre?» + +Mardona n'avait pas achevé, que déjà Nimfodora avait arraché un +couteau de la ceinture de Sabadil et s'était fait au bras une entaille +profonde. Le sang coulait, chaud et rouge. + +« Mon Dieu! » s'écria Sabadil, tout effrayé. + +Nimfodora avait pâli, ses lèvres avaient des tressaillements. Ses yeux +sombres étaient fixés sur le jeune homme. + +« Qu'as-tu fait? murmura Mardona, es-tu folle? » + +Elle lui enleva le couteau. + +« C'est fini, dit Nimfodora avec un joyeux sourire. Voilà mon +sang. Prends-le. Il t'appartient. » + +Mardona saisit la jeune fille dans ses bras et couvrit son visage pâle +d'ardents baisers. Sabadil examinait Nimfodora avec étonnement. Elle +lui paraissait si étrange, si extraordinaire: une créature +surnaturelle enfin. Mardona aussi l'étonnait, car, tout en assaillant +Nimfodora de doux reproches, elle se lava bel et bien le visage de son +sang. Elle prit même le bras de la jeune fille et y appliqua ses +lèvres, buvant le sang qui coulait de la blessure. Elle apporta +ensuite, sans se hâter le moins du monde, un mouchoir, le trempa dans +l'eau froide et banda la plaie. Puis elle se remit à embrasser +Nimfodora et à la caresser. + +Lorsque la lune parut au-dessus du rideau sombre de la forêt, +Nimfodora se prépara à retourner chez elle. + +« Tu ne vas pas te rendre à Brebaki si tard? demanda Mardona. + +- Je le dois: mes parents m'attendent. + +- Si vous le désirez, Nimfodora, je vous reconduirai. + +- Je vous remercie et j'accepte. + +- Non. Tu ne partiras pas, interrompit Mardona. Je te le défends. Tu +as perdu trop de sang. Et on dit que des loups se montrent dans la +contrée. Tu resteras auprès de moi. » + +Nimfodora baissa la tête d'un air soumis. + +« Ainsi vous restez à la métairie? dit Sabadil. + +- Je reste », balbutia Nimfodora. + +Elle perça Sabadil d'un regard profond et mystérieux. + +« Quelle fille étrange!» se répétait-il en retournant chez lui, à la +clarté d'un magnifique ciel d'hiver. + +Il réfléchit longtemps. Mais il ne put la définir. + +A partir de cette soirée, Sabadil rencontra presque chaque jour +Nimfodora chez les Ossipowitch. Elle n'y était venue que rarement +auparavant. Avec Nimfodora, cette enfant mélancolique, Mardona se +départait de sa majesté et de son calme. Elles jouaient ensemble comme +deux jeunes chats, s'ébattant et folâtrant à l'envi. Sabadil se tenait +d'habitude dans quelque coin sombre de la pièce, observant ceux qui +s'y trouvaient. Il remarqua que Nimfodora, elle, ne riait +jamais. Lorsque les autres riaient, elle restait sérieuse, ou parfois +souriait d'un sourire douloureux et vague. Souvent même elle était +absorbée au point de ne rien entendre de ce qui se passait autour +d'elle. Elle inclinait en avant son beau visage pâle, comme pour +écouter; mais son regard était pensif et morne, et elle ne faisait +aucun mouvement. + +Que Nimfodora fût debout ou qu'elle marchât, elle tenait toujours ses +mains attachées à son corps, comme si elle eût craint le contact de +tout ce qui l'environnait. Sabadil lui parlait rarement, et toujours +en peu de mots. Elle le regardait fort peu, bien que les yeux de +Sabadil fussent maintenant constamment fixés sur elle. Mais, +lorsqu'elle le regardait, c'était avec un calme, une sympathie qui lui +faisaient du bien, qui le réjouissaient. Sabadil n'éprouvait pas de +passion à considérer cette fille pâle et triste ou à penser à elle; +non, c'était plutôt un grand soulagement. Elle lui plaisait. + +Il se sentait heureux et calme en sa présence. Mardona le rendait fou, +faisait bouillir son sang par son regard; Nimfodora, elle, le calmait, +apaisait la fièvre qui lui brûlait le cerveau. Dès qu'elle paraissait, +il lui semblait qu'un son d'orgue traversait la chambre, et, là où +elle se trouvait, il entendait la forêt bruire, les ruisseaux +gazouiller, les oiseaux chanter; il voyait luire le soleil effaçant +les grandes ombres. + +Sabadil l'aimait. Et il n'osait se demander si elle répondait à son +amour. Elle était comme une fleur, s'ouvrant et embaumant à l'ombre, +dans la solitude. Elle ne parlait pas, comme s'il ne se fût pas trouvé +de paroles pour exprimer ses pensées. Lui, Sabadil, ne comprenait pas +ce calme triste, ni le regard énigmatique de ses beaux yeux rêveurs. + +Une fois, une seule fois, ils se rencontrèrent sans témoins dans la +maison du vieil Ossipowitch. C'était par hasard, du moins à ce qu'il +semblait. Mardona s'était rendue à la ville; Nimfodora était venue +quand même, nul ne savait dans quelle intention. Personne non plus ne +sut pourquoi elle sortit précipitamment de la grande salle lorsqu'elle +entendit retentir les sabots d'un cheval sur la neige durcie. C'est +ainsi que Sabadil la rencontra dans la cour. + +« Tu retournes déjà chez loi, Nimfodora? demanda Sabadil. + +- Il le faut,... sûrement, il le faut. » + +Elle regarda par terre, tristement. + +Il lui donna le baiser de paix. Elle se laissa embrasser par lui, très +calme, les mains enfouies dans les manches de son manteau. + +« Si tu veux, je te prendrai avec moi sur mon cheval. + +- Je préfère aller à pied. + +- Avec cette hauteur de neige? + +- Mardona ne serait pas contente si elle savait que tu m'as +reconduite. + +- Dis plutôt que tu ne veux pas que je te reconduise chez toi, s'écria +Sabadil. Tu as sûrement un amoureux à Brebaki. + +- Je n'ai pas d'amoureux, repartit Nimfodora d'un ton lent et baissant +la tête humblement. + +- Ah! j'en suis bien aise. + +- Pourquoi parais-tu t'en réjouir? + +- Parce que.... Tu as raison. Il vaut mieux que tu ailles seule à +Brebaki. + +- Dieu le garde », balbutia-t-elle. + +Sabadil l'enlaça de ses bras et lui donna un baiser, non plus comme un +frère, cependant, mais avec passion. Elle ne le repoussa pas; elle +resta muette et calme, et même elle ne rougit pas. Elle sortit +lentement de la cour, les yeux baissés, et s'éloigna sur la route, +dans la direction de son village. + + +CHAPITRE XVI + +C'était la foire de Kolomea. Les parents de Nimfodora s'y étaient +rendus à cheval. Elle était seule au logis. Elle s'était établie près +du foyer, où brillait un grand feu, et travaillait à un filet de +pêcheur. Elle n'entendit pas qu'on marchait derrière elle; elle ne vit +pas que quelqu'un étant entré dans la chambre s'était arrêté à ses +côtés; elle pensait, elle rêvait comme à l'ordinaire, et ce ne fut que +lorsqu'une voix forte et gaie lui souhaita le bonjour, qu'elle +tressaillit et sortit de sa somnolence. Elle leva les yeux. Sabadil +était devant elle et lui souriait. Toute autre fille se fût effrayée +ou eût rougi; Nimfodora ne se montra ni étonnée ni effarouchée; elle +n'eut l'air ni joyeux ni fâché. Sabadil lui prit la main: elle la lui +abandonna; il l'embrassa: elle le laissa faire. Puis elle baissa la +tête de nouveau et se remit à son ouvrage. + +Sabadil ne dit pas un mot. Elle non plus ne parla pas. Ses narines +seules frémissaient imperceptiblement, et ses lèvres rondes étaient +entr'ouvertes comme si elle était hors d'haleine. + +« Que fais-tu là ? dit enfin Sabadil. + +- Un filet. + +- A quoi bon, un filet? + +- Pour prendre du poisson. Nous approchons de Noël. + +- Et c'est pour cela que tu te donnes tant de peine? reprit-il. Ta +chevelure est un filet qui enlace et emprisonne qui tu veux; tes +yeux noirs sont des hameçons, et ta bouche rose est une amorce, +jeune fille. » + +Nimfodora regarda fixement les flammes du foyer, comme si elle eût +voulu y chercher du secours. Ses mains retombèrent sur ses genoux, +avec le filet qu'elle tenait, ses lèvres s'agitèrent: on eût dit +qu'elle parlait un langage sans paroles. Une lueur vive et rouge +éclaira son beau visage pâle et mélancolique. + +« Nimfodora, parle, - me hais-tu? recommença Sabadil. + +- Non. + +- Mais tu ne m'aimes pas? » + +Elle le regarda. Elle semblait lui demander: Es-tu sûr, dis, que je ne +t'aime pas? Puis elle retomba dans sa rêverie. Elle parut regarder en +elle-même, sonder son âme, étonnée, avec une douloureuse curiosité; +elle parut se dire: Mais est-ce que je l'aime? est-ce que je l'aime, +vraiment? + +Et rien ne lui répondit. + +Sabadil attendait avec elle. Il se plaça derrière elle lentement, il +passa son bras autour de sa taille, doucement, avec tendresse; il se +pencha vers elle, et ses lèvres s'approchèrent de celles de la jeune +fille. Elle le laissa faire. Elle frémit légèrement, comme prise d'un +grand frisson. Et lui l'embrassa de nouveau, et encore, et +toujours. Elle, elle s'attacha à ses lèvres, pâle, immobile, terrifiée +de ce qui arrivait. + +Le jour suivant, Sabadil se rendit chez Mardona. Il trouva Nimfodora +avec elle. Ils échangèrent un regard, un seul. Sabadil comprit que la +Mère de Dieu ignorait sa visite à Brebaki. Il n'y fit aucune allusion. + +Nimfodora se laissa embrasser et choyer par Mardona; mais elle ne lui +rendit pas ses caresses. Elle était plus sombre encore que de coutume +et plus blême. Elle regardait devant elle d'un oeil fixe, comme si elle +eût vu poindre quelque chose d'horrible dans le lointain, et qu'elle +se sentît condamnée à le supporter. Sabadil la regardait. Il +regardait aussi Mardona en poussant de longs soupirs. + +Il y avait un souffle chaud clans l'air comme avant un orage. Par +bonheur Turib entra. Il jeta avec colère sur le carreau son bonnet +d'agneau noir et s'écria: + +« Vous êtes là , assis, de parfaite humeur, vous vous divertissez, et +pendant ce temps le monde est sens dessus dessous. + +- Eh quoi! demanda Mardona d'une voix gaie, que se passe-t-il? + +- Une révolte est en train de se faire. Et à la tête de cette révolte +se trouve... Wewa. + +- Wewa! Wewa Skowrow, la veuve amoureuse? + +- Ne parle donc pas si longuement, ordonna Mardona. Qu'as-tu appris? +.Raconte. + +- Dieu lui-même est apparu à ce scélérat de Sukalou, à ce coquin. Il +lui est apparu en rêve, repartit Turib, et il lui a dit qu'il te +rejetait et élisait à ta place Wewa Skowrow, Mère de Dieu. » + +Mardona se prit à rire aux éclats. + +« Il ne faut pas rire, c'est ainsi. Et réellement Wewa se comporte +maintenant comme une sainte, ou comme un gouverneur de +province. Beaucoup de tes disciples ont passé dans son camp. Elle +tient une cour dans sa propriété comme l'impératrice à Vienne. » + +Mardona continua à rire de plus en plus fort. + +« Je ne sais pas ce qu'il y a de si drôle là dedans », s'écria Turib +froissé. + +Il se leva, mit son bonnet sur l'oreille et sortit très vivement. + + +CHAPITRE XVII + +La nouvelle apportée par Turib n'était que trop vraie. Une partie des +Duchobarzen étaient en révolte ouverte contre Mardona et ses +disciples. Cette division et ces troubles étaient simplement le +résultat d'un acte de désespoir de Sukalou. + +Ce saint étrange avait gagné pas mal de partisans à la cause de la +nouvelle Mère de Dieu, lorsque Mardona, au lieu d'être condamnée à la +prison comme il s'y attendait, était revenue gaie et sereine à +Fargowiza. L'issue de cette affaire avait littéralement anéanti +Sukalou. C'était un coup de foudre, quoi! un coup qui détruisait ses +projets et toutes ses espérances. Ce coup l'atteignit si profondément, +qu'il en devint tout petit, menu comme une souris, et même il se +retira, grandement penaud, dans une sorte de souricière, un trou +creusé sous terre et habité par Mischko, le bohémien. Sukalou y passa +quelques jours blotti et tremblant. Comme il ne pouvait se décider à +se nourrir de chats, de chiens et de corneilles, il souffrit +réellement de la faim dans la demeure du pauvre bohémien. Un jour, +enfin, il se décida à sortir. Il se rendit chez lui, mangea tout ce +qui s'y trouvait, se reposa, et, après un somme, se tint le monologue +suivant: Ne sois donc pas si lâche, imbécile! La poltronnerie expose à +de plus grands dangers encore que le courage. Tu es libre de +reconnaître ta faute, d'en demander pardon et de t'humilier; mais, +voilà , Mardona est capable de te faire rosser d'importance; des coups, +ce ne serait rien encore. Mais elle peut te forcer à jeûner, à jeûner +durant un mois entier, jusqu'à ce que tu ressembles à ton ombre. Non, +Sukalou, tu ne t'humilieras pas! tu ne reviendras pas sur ce que tu as +affirmé. Tu tiendras bravement le parti de Wewa, tu lui gagneras des +partisans, et, lorsqu'elle se sera constitué une armée, qui peut +t'atteindre et te menacer, dis? - Et si cela tournait mal? s'il +t'arrivait de tomber au pouvoir de Mardona? Quoi, alors, quoi? Elle ne +peut cependant te faire pendre comme cela, sans autre forme! Non, elle +ne le peut. Il y a des lois, Sukalou, je t'assure qu'il y en a. Il y +en a pour protéger les honnêtes gens, les hommes paisibles et pieux. + +Là -dessus il se rendit à l'auberge, se grisa et reprit son oeuvre avec +un nouveau zèle. Il se transporta de village en village, sur ses +longues jambes maigres, et partout il annonça la révélation qui lui +avait été faite. Il chanta les louanges de la nouvelle Mère de Dieu et +lui gagna ainsi un grand nombre de disciples. + +Le dimanche suivant, il y eut bien une vingtaine de Duchobarzen qui se +réunirent dans la maison de Wewa, où le premier office divin fut +célébré avec une grande solennité. On remarquait dans le nombre +Sukalou et Sofia Kenulla. Wewa ne parut pas durant la cérémonie. Ce ne +fut que vers la fin, lorsque l'assemblée entonna un pieux cantique, +que Wewa entra dans la salle, à longues et lentes enjambées. Elle +portait sur la tête une sorte de couronne en paillettes d'or qui la +faisait ressembler à une fiancée valaque. Sur les épaules, elle avait +un manteau de satin rouge, doublé et garni de lapin blanc. Ses pieds +étaient serrés dans des bottes bleues en maroquin, à talons d'argent; +enfin elle disparaissait littéralement sous une pluie de ducats, de +perles fausses, de grains de corail et de monnaies d'argents Elle +faisait de grands efforts pour avoir l'air digne et majestueux et, à +cet effet, redressait sa gorge, levait haut la tête et parlait d'une +voix sourde et profonde, comme un homme. + +A sa vue, les assistants se jetèrent à genoux. Elle les bénit en +étendant sur eux ses belles mains rondelettes , luisantes de graisse, +où brillaient plusieurs bagues enrichies de clinquant et de pierres +fausses. + +« Je te salue, étoile des croyants, consolation des affligés, s'écria +Sukalou en jouant de la prunelle et en levant les mains au ciel; aie +pitié de nous! + +- Prie pour nous, cria Sofia, le regard brûlant d'extase; délivre-nous +des faux prophètes qui prennent le nom de l'Eternel en vain et se +promènent couverts des riches atours d'une souveraine, au lieu de +s'humilier sous le sac et la cendre pour racheter leurs fautes! + +- Je vous écoute, répondit Wewa d'une voix de basse taille, comme un +chantre ivre, je vous écoute, et Dieu aussi prête l'oreille à vos +prières. J'ai compassion de vous, pauvres pécheurs, de vos vices et +de vos turpitudes; je vous promets de vous aider à suivre le droit +chemin, de vous soutenir d'une main ferme et douce. Soyez pieux et +obéissants, priez, faites pénitence! Je vois venir le jour où +j'aurai à juger les infidèles, et cette maudite, cette pécheresse, +cette Athalie de Fargowiza-polna. » + +Wewa les embrassa tous ensuite, l'un après l'autre. Les Duchobarzen +baisèrent avec transport ses bottes bleues. Sukalou alla même jusqu'à +presser ses lèvres sur une tache au manteau de la Mère de Dieu. + +Lorsqu'ils furent dispersés, Wewa se tint un instant assise sur un +siège élevé, une sorte de trône. Elle ressemblait à une idole chinoise +sur son piédestal. Sukalou se jeta à genoux devant elle, au milieu de +la salle. + +« Eh bien, siège de la souveraine sagesse, commença-t-il avec de longs +soupirs, es-tu contente de ton esclave? + +- Je suis contente, Sukalou. + +- Ta gloire s'étend au loin, Tour de David, comme la lumière du +soleil, de l'aube au couchant. Aie pitié de moi, misérable, ô +rémission de toutes les fautes, apaise ma faim et délivre-moi de la +soif inextinguible qui me dévore! + +- J'ai fait préparer un festin pour toi et pour moi, reprit Wewa. Nous +voulons glorifier ensemble cette journée où j'ai si heureusement +revêtu ma sainte charge. J'aurai compassion de tes faiblesses et je +récompenserai ta fidélité. + +- Je suis sûr, Wewa, que tu as un quartier de porc à la broche, +s'écria Sukalou enthousiasmé et se pourléchant les lèvres avec +gourmandise. + +- Non, ô le plus fidèle de mes alliés; mais je te ferai la grâce de +t'accorder ma main. + +- Je n'en suis pas digne, gémit Sukalou. + +- Je le sais, repartit Wewa d'un ton résolu. Si tu en étais digne, je +ne parlerais pas de la grâce dont je veux te donner la preuve. + +- Mais tu es beaucoup trop bonne à mon égard, répondit Sukalou d'une +voix plaintive; il suffit que tu m'autorises à ramasser les miettes +qui tombent de ta table, reine des anges.... » + +Un soufflet terrible, appliqué d'une main ferme sur sa joue, coupa +court aux flagorneries de Sukalou. + +« Pas un mot de plus, misérable imbécile, âne bâté, fieffé coquin! Tu +n'es même pas digne de lécher la poussière de ma chaussure. Ne suis-je +pas pareille à la fiancée du Cantique, belle comme la lune, aimable +comme Jérusalem, terrible comme des armées? » + +Elle arpentait la chambre à grands pas, faisant bruire ses jupons. Sa +robe fouettait ses bottes de maroquin bleu, et ses talons d'argent +cliquetaient comme des castagnettes sur le carreau. Sukalou soupira +d'un air grave et prit une pincée de tabac. + +« As-tu jamais entendu qu'une Mère de Dieu se fût mariée? » +hasarda-t-il timidement. Wewa se redressa. + +« Tu as raison, lui dit-elle. + +- Tu dois nous être à tous une image de pureté, un siège de vertu +céleste, continua Sukalou en souriant, et non la femme d'un pauvre +vieux perclus comme moi. + +- Tu as raison, Sukalou! s'écria Wewa fièrement. C'est vrai que tu es +indigne de marcher à mes côtés à l'autel; aucun homme n'en est +digne. J'agirai selon qu'il convient à l'Elue du +Très-Haut. Viens. Nous allons manger, et boire, et nous réjouir. » + +Sukalou sourit, l'air ravi. + + +CHAPITRE XVIII + +Mardona s'inquiétait fort peu de ce qui se passait dans la maison de +Wewa, l'Antéchrist féminin de Fargowiza-polna. Elle avait assez à +faire à s'occuper d'elle-même. Elle s'étonnait du changement survenu +en elle depuis quelque temps, des pensées et des sensations qui la +tourmentaient: elle avait changé, sans même s'en rendre compte. Elle +était devenue douce, distraite, presque rêveuse. Elle ne pensait plus +qu'à Sabadil. Moins il venait lui rendre visite maintenant, plus il la +traitait avec un respect plein de froideur, plus elle sentait la +passion l'enflammer et grandir en elle. + +Elle l'aimait chaque jour davantage d'un amour vif et profond. Elle +sentait qu'il était nécessaire qu'elle fît une démarche afin de le +gagner de nouveau tout entier. Elle eût voulu enflammer sa passion, et +son amour pour lui devint si grand, qu'il anéantit tout autre +sentiment, et même sa fierté. + +C'était par une belle matinée d'hiver. L'air était plein de +soleil. Les oiseaux chantaient dans les rameaux verts des +sapins. Sabadil était à l'écurie, étrillant lui-même son cheval, qui +avait la tète tournée vers lui elle regardait de ses bons yeux +affectueux. L'écurie était un petit recoin noir, où le soleil ne +pénétrait que par quelques fissures ou entre des poutres +disjointes. Lorsque Mardona parut sur le seuil, elle sembla à Sabadil +entourée d'une sorte d'auréole, dans la pleine lueur du jour. Il la +considéra avec admiration. C'était la première fois que la sainte de +Fargowiza-polna se montrait dans sa maison. + +« Puis-je t'aider, ami? » lui demanda-t-elle de sa belle voix, et avec +un regard empreint de bonté et de franche gaieté. + +Sabadil ne répondit pas à sa question. Il se contenta de caresser le +cou nerveux de son cheval, en le flattant de la main à petits coups. + +Puis il posa l'étrille. + +« As-tu fini? demanda-t-elle. + +- Qu'y a-t-il à votre service? + +- Crois-tu que je suis venue parce que j'ai besoin d'un service? +répondit Mardona affectueusement. Non, mon ami. Mon coeur soupirait +après toi, et je suis venue t'embrasser et surveiller un peu ton +petit ménage. + +- Il n'en vaut guère la peine, dit Sabadil avec un sourire. Un pauvre +paysan n'aime guère à étaler le peu qu'il a. + +- Tu n es pas pauvre, cependant.... + +- Un cheval et deux vaches ne signifient pas grand'chose. + +- Qui te parle de ton cheval? Ne me possèdes-tu pas, moi? + +- Toi?» + +Sabadil eut un sourire triste. + +« Pourquoi es-tu si sombre? continua-t-elle. Tu t'affliges. Dans ton +regard il y a comme un reproche à mon adresse. Je veux te voir joyeux, +Sabadil. joyeux comme la première fois que nous nous vîmes... dans la +forêt, tu sais, alors que le soleil brillait et que les oiseaux +chantaient... et que toi.... » + +Elle ne termina pas, et regarda à terre malicieusement. + +« Il vaudrait mieux que nous ne nous fussions jamais rencontrés. + +- Sabadil! Regarde-moi. Qu'as-tu donc contre moi? » + +Mardona lui prit la main et le regarda dans les yeux, longuement, avec +tendresse. + +« Tu te fais du mal, Sabadil, et à moi aussi tu m'en fais. A moi plus +encore qu'à toi, peut-être, parce que.... Oui, tu ne sais pas, +Sabadil, comme je t'aime. + +- Mardona! » + +Elle ne dit plus rien. Mais elle passa son bras autour du cou du jeune +homme, doucement, et elle laissa parler ses yeux et ses lèvres avec +passion. Et ils parlèrent un langage plus persuasif qu'aucun autre, ce +langage qui existe depuis des milliers d'années, et qui est connu des +oiseaux et des animaux, des eaux et des forêts embaumées. Bientôt +aussi Sabadil se prit à sourire joyeusement. Il retrouva son sourire +candide des jours heureux, lorsqu'il se promenait dans les bois, où il +rencontra Mardona, près de l'étang solitaire aux flots dormants. Il +attira la jeune fille sur son coeur, non pas avec une passion sauvage, +mais avec un sentiment profond de bonheur. Et en ce moment les torts +qu'il avait envers la Mère de Dieu l'aiguillonnèrent et il éprouva un +vif repentir. Il se mit à la caresser et à l'embrasser et à la +caresser encore avec une tendresse qui la toucha et qui la rendit bien +heureuse. + +« Je t'ai retrouvé maintenant, mon bien-aimé, murmura Mardona. Et je +te jure que tu ne m'échapperas plus. » + +Elle l'embrassa et l'embrassa encore, et toujours, jusqu'à ce qu'une +voix de femme, claire et vibrante, vînt séparer les amoureux +brusquement. + +« Qui est-ce? demanda Mardona, fronçant les sourcils. + +- Une jeune fille qui fait ma cuisine et soigne la volaille. + +- Est-elle jolie? » + +Sabadil haussa les épaules. + +« Mais jeune? + +- Jeune, oui. + +- Jolie et jeune, s'écria Mardona. Cela doit donner à causer dans le +village. Pourquoi ne prends-tu pas plutôt une vieille femme? + +- A quoi bon? Une jeune femme travaille mieux. » + +Ils sortirent de l'étable; Mardona dévisagea avec une curiosité aiguë +la jeune servante, qui, malgré ses lourdes bottes et son jupon +crottés, était fort avenante, fraîche, avec de grands yeux noirs et la +bouche rieuse. + +Elle, de son côté, regarda Mardona, très surprise. + +« Qu'y a-t-il? demanda Sabadil. + +- Le juif est là , qui désire acheter des pommes de terre. + +- Je n'en vends pas. » + +La servante s'éloigna. + +« Ecoute, mon ami, commença Mardona, tu ne garderas pas cette fille +chez toi. + +- Pourquoi donc? + +- Parce que..., parce que cela ne me plaît pas, répliqua +Mardona. Montre-moi ta maison, à présent. » + +Mardona visita la métairie et l'appartement. Il n'était rien qu'elle +n'examinât avec plaisir. Elle était redevenue la belle jeune fille +douce et sérieuse. Elle n'avait plus le cachet mystique de la Mère de +Dieu, de la sainte étrange de Fargowiza-polna. Elle se comportait en +femme qui aime, et qui est heureuse par son amour. Sabadil ne se +souvenait pas de l'avoir vue si bonne et si douce, et si séduisante. + +« Nous allons voir maintenant ce que nous aurons pour notre dîner, +dit-elle tout à coup. Je reste ici avec toi, et je partagerai ton +repas. + +- Je crois qu'il n'y a pas grand'chose ici, remarqua Sabadil +visiblement embarrassé. + +- Laisse-moi faire, s'écria Mardona. Je préparerai moi-même tout ce +qu'il faut. + +- Toi? + +- Pourquoi pas? Allons, donne-moi les clefs. » + +Mardona se dépouilla, en souriant, de ses colliers et ôta ses +bracelets. Elle mit un tablier de toile, retroussa ses manches et +alluma du feu dans l'âtre. Elle se rendit ensuite au garde-manger, +avec Sabadil, qu'elle chargea de tout ce dont elle avait besoin. Elle +décrocha de la muraille des casseroles et des plats, et se mit +prestement à l'oeuvre. L'eau chantait gaiement sur la braise +ardente. Mardona cassa des oeufs dans la farine, y versa du lait, y mit +du beurre et du sel, et pétrit la pâte. Sabadil préparait des +pois. Tout fut terminé en un clin d'oeil. Mardona mit le couvert, et +apporta sur la table la soupière fumante. + +Ils prirent place et dînèrent. Ils avaient grand appétit. Sabadil +s'étonnait de ce que la Mère de Dieu avait tout apprêté, et d'une +façon si exquise. + +«Sûrement, dit-il, un gentilhomme ne mange pas mieux que nous +aujourd'hui. + +- Mon coeur, c'est parce que l'amour assaisonne notre dîner », railla +Mardona en souriant. + +Ils prirent leur repas, ils rirent, ils s'embrassèrent. Ils étaient si +heureux! Ils restèrent ensemble à causer jusqu'à la tombée de la +nuit. Sabadil, alors, attela ses chevaux pour accompagner Mardona à +Fargowiza. II conduisit le traîneau lui-même. Elle était assise à ses +côtés, le regardant de ses yeux bleus, languissants et doux. Elle +appuyait sa tête à l'épaule de Sabadil, et souriait amoureusement. + + +CHAPITRE XIX + +Sabadil passa le jour suivant à Fargowiza-polna, près de la Mère de +Dieu. Il ne rentra chez lui que le soir, très tard. Il avait quelques +affaires à régler. Son intention était de repartir aussi vite que +possible chez les Ossipowitch. Mais voilà que, le matin, un juif +arriva, qui tourmenta Sabadil, voulant à tout prix lui acheter un de +ses chevaux. Il reçut aussi la visite de plusieurs vieillards du +voisinage qu'il respectait fort, et dont il ne put se débarrasser. Il +prit donc encore son dîner à Solisko, se promettant bien de se mettre +en route après la table. Il était justement en train d'atteler, et +prenait déjà son fouet pour le départ, lorsqu'un véhicule arriva, à +toute vitesse, et fit halte devant sa maison. Sofia Kenulla y était +assise, parée et souriante. + +« Qu'est-ce que cela signifie? » se demanda Sabadil. + +Et un pressentiment triste et vague lui serra le coeur. + +Sofia sauta à terre, embrassa Sabadil de ses lèvres froides et entra +dans la salle, lui faisant signe de la suivre. + +« Il fait bon chez toi, dit-elle en se frottant les mains. Ça t'étonne +que je vienne te voir comme cela, hein? Mais attends! tu béniras +encore ma visite. Assieds-toi près de moi; ne sois pas si fier. » + +Sabadil prit place à ses côtés. L'ange blond et svelte le regarda un +instant en face, avec complaisance, la face éclairée d'un sourire. + +« Je t'apporte une bonne nouvelle, dit enfin Sofia. Seulement je la +garderai pour moi, si tu n'es pas plus gentil, plus aimable. + +- Si Mardona apprend que tu es venue, dit Sabadil, elle nous fera +lapider tous les deux. + +- Qu'importe Mardona! s'écria Sofia. Ah! je ne la crains plus, moi, je +t'en réponds. Elle ne peut pas m'obliger à lui obéir. Si elle +s'avise de me faire quelque chose, je la tiens, va! Du reste, tu +ferais mieux, toi aussi, de reconnaître la nouvelle Mère de Dieu. + +- Wewa! » + +Sabadil se mit à rire. + +« J'en connais une autre, insinua Sofia. Si elle était Mère de Dieu, +celle-là , je crois que tu n'hésiterais pas à te soumettre à elle. + +- De qui parles-tu? + +- De celle que tu aimes. + +- Comment cela? + +- Je parle de Nimfodora. » + +Sabadil devint pourpre. + +« Es-tu pincé, hein? » murmura Sofia à voix basse. + +Elle sifflait en parlant, comme un serpent. + +« Sais-tu maintenant ce que je peux te faire, si tel est mon bon +plaisir? le sais-tu? + +- Je n'ai rien dit », remarqua Sabadil. + +Il baissait la tête, comme anéanti. + +« N'essaye pas de me mentir. Je sais tout ce que je veux savoir, +ajouta Sofia. Tu aimes Nimfodora, et, aussi vrai que je crois à Dieu, +elle t'aime aussi, elle. Eh bien, tu viendras chez moi, et tu y +trouveras Nimfodora. + +- Femme!» + +L'ange eut un sourire candide. + +« Et c'est pour cela que tu es venue? + +- Oui, répondit Sofia. + +- Mais c'est un péché que nous allons commettre, dit-il tristement. + +- Un péché? Dans notre croyance l'amour est-il un péché? s'écria +Sofia; il nous apporte la rédemption. » + +Elle se mit à rire très fort. + +Dès le lendemain, vers le soir, Sabadil se rendit chez Sofia. Son mari +était absent. Elle était seule au logis, en train de filer, près du +poêle. + +« Dieu bénisse ta visite! dit-elle toute radieuse. Assieds-toi là , +près de moi. Je te distrairai un moment, jusqu'à ce qu'elle vienne. » + +Elle se mit à lui parler de toutes sortes de choses. Sabadil +l'écoutait; il ne disait rien. Il regardait constamment du côté de la +porte. + +Au bout d'un instant, Nimfodora entra. + +Sofia l'embrassa. Nimfodora resta là , les yeux baissés, très +pâle. Elle semblait attendre le salut de Sabadil. Mais lui ne +l'embrassa pas. Il l'aimait de toute son âme, et il eût considéré +comme un péché de toucher seulement le bord de son vêtement devant un +tiers. Sofia les examinait l'un et l'autre avec attention. Puis, comme +ils ne se disaient rien, elle se leva et sortit, un sourire discret +aux lèvres. + +Il neigeait. Il neigeait des flocons si épais, qu'on n'apercevait, +qu'on ne distinguait rien dans la campagne. Des murailles étincelantes +s'élevaient autour des chaumières et des seigneuries. Chacun restait +chez soi, ou profitait le plus longtemps possible de l'hospitalité qui +lui était offerte. + +Nilko Ossipowitch, Kenulla et le Wujt jouaient au tarok depuis le +matin, autour de la grande table ronde.... La fumée de leurs longues +pipes avait rempli la salle d'un brouillard tout achéronien. Lorsque +le crépuscule envahit la chambre de sa lueur grisâtre, ceux qui s'y +trouvaient ne se distinguèrent pas plus à trois pas de distance qu'au +travers de la fumée d'un champ de bataille. Les joueurs eux-mêmes ne +se reconnaissaient pas d'un bout de la table à l'autre. + +Peu à peu, Anastasie, Turib et Jehorig, qui étaient assis sur le banc +du poêle et chuchotaient, prirent des formes vagues d'apparitions. On +entendait le grincement aigre d'un couteau que Turib aiguisait. + +Mardona entra sans être remarquée. Elle s'assit tranquillement à côté +de son père, et le regarda jouer. Vis-à -vis se tenait Sabadil, qui +examinait les cartes de Kenulla par-dessus son épaule, tandis que +Nimfodora était établie sur une chaise plus loin, contre la +muraille. Personne ne l'avait vue arriver, pas plus que Sabadil. + +Tout à coup la lumière se fit. Anuschka entra brusquement, portant une +grande lampe, qu'elle posa sur la table, devant les joueurs. Mardona +regarda Sabadil involontairement. Les grands yeux brillants du jeune +homme n'étaient pas arrêtés sur elle. Elle se retourna vivement et +saisit un regard qu'il échangeait avec Nimfodora. L'instant d'après, +Sabadil était replongé dans les cartes de Kenulla, et Nimfodora +baissait de nouveau les yeux tristement, et comme absorbée. Mais +Mardona en avait vu assez. Elle devina le reste aussitôt. Elle sentit +une douleur brûlante, qui l'aiguillonna au coeur, et des flots de sang +affluèrent à son cerveau; toutefois elle n'était pas femme à perdre +son empire sur elle-même, bien qu'un nuage épais couvrît sa vue, et +qu'elle fût en proie à la jalousie la plus impétueuse. + +Son visage calme et froid ne trahit aucune des émotions qu'elle +éprouva, et elle ne laissa voir aucunement avec quelle fièvre, quelle +attention, elle épiait le moindre geste de Sabadil, le plus léger +mouvement de Nimfodora. Elle parut suivre le jeu avec intérêt, et +examinait Sabadil; elle alla ensuite au miroir, pour réparer le +désordre de sa coiffure, et regarda longuement l'expression et le +maintien de Nimfodora. + +Lorsque Sabadil remonta en traîneau, ce soir-là , pour retourner chez +lui, il aperçut Sofia sur la route, malgré la neige et la tourmente. + +« Que fais-tu ici? lui demanda-t-il tout effrayé. + +- Je t'attends. + +- Pour l'amour du ciel! mais tu aurais pu être surprise par les loups +ou ensevelie sous la neige. + +- Ah! je n'ai pas peur. » + +Elle monta près de lui, s'assit à ses côtés, et se mit à rire. + +« Comme tu as froid. Tu aurais pu geler là , dans cet ouragan! + +- Eh bien! que se passe-t-il? S'est-elle aperçue de quelque chose? + +- Et de quoi s'apercevrait-elle? + +- Que tu ne l'aimes plus. + +- Je ne peux pas dire cela, répondit Sabadil d'un air sombre, en +baissant la tête. Souvent je m'imagine que je la hais, et +cependant.... + +- Rappelle-toi sa manière d'agir à ton égard, insinua Sofia; dans son +regard papillotait quelque chose d'étrange. N'oublie pas les +tourments qu'elle t'a fait subir. + +- Vois-tu, Sofia, c'est justement cela. Lorsque je songe qu'elle t'a +fait lapider sans merci, quand je pense qu'elle reçoit les visites +de ce noble seigneur.... + +- Je vois que cela t'exaspère! + +- Oui, Sofia, et cependant..., cependant elle en est encore plus +séduisante à mes yeux. + +- Tu es fou. + +- Cependant c'est ainsi. + +- Quant à elle, continua Sofia, elle t'aime davantage depuis qu'elle +sent qu'elle t'a perdu. Car elle le sent, bien qu'elle ne sache rien +de ce qui se passe. Cette femme a le diable au corps. + +- Tu doutes de sa vertu, dis? + +- Non, certes. Elle n'a pas de coeur.... » + +Le lendemain, Nimfodora se tenait devant sa porte, à Brebaki, causant +avec Anuschka, lorsque Sukalou vint à passer. Il s'arrêta, huma une +prise de tabac, et cligna finement de l'oeil en regardant Nimfodora +d'un air narquois. + +« Eh bien, commença-t-il, à quand les noces, jeune fille? + +- Que veut-il dire? demanda Anuschka. + +- Je ne sais pas, répondit Nimfodora à voix basse. + +- Mais vous m'y inviterez au moins », s'écria Sukalou, et il reprit sa +route en souriant. + +Anuschka retourna chez elle. + +« Est-il vrai que Nimfodora se marie prochainement? demanda-t-elle à +Mardona. Qui donc épouse-t-elle? + +- On s'est moqué de toi pour sûr, repartit la Mère de Dieu d'un ton +glacial. + +- C'est Sukalou qui l'a dit. » + +Par malheur, Sukalou passa justement près de la métairie une heure +plus tard. Mardona, qui se tenait près de la fenêtre, absorbée dans de +douloureuses réflexions, l'aperçut de loin. Elle appela ses frères et +leur ordonna d'aller lui chercher Sukalou. Lorsque celui-ci longea la +haie qui entourait la métairie, en regardant prudemment autour de lui, +Turib et Jehorig l'assaillirent et l'entraînèrent dans la maison. + +« Que voulez-vous? Laissez-moi! cria Sukalou, en se débattant de +toutes ses forces, jusqu'à ce que la porte se fût refermée derrière +lui et qu'il eût aperçu Mardona assise sur son siège. + +- Tu as peur, Sukalou? commença la Mère de Dieu. Ta conscience te +tourmente, n'est-ce pas? + +- Aie pitié, refuge des croyants, cria Sukalou en se jetant aux pieds +de Mardona. J'ai failli, j'ai péché. Ah! je le sais, Satan était en +moi. Crois à mes paroles. Je me repens! je me repens! Fais-moi +grâce. + +- Lève-toi, dit Mardona, et dis-moi ce que tu sais du mariage de +Nimfodora. + +- Je ne sais rien. + +- Cependant, en présence même d'Anuschka.... + +- Une plaisanterie, notre petite mère, un simple badinage, affirma +Sukalou, toujours vautré dans la poussière. + +- Lève-toi, et dis-moi tout, continua Mardona. Tu sais quelque chose +que tu me caches. Allons, parle, ou nous réglerons sur-le-champ nos +comptes ensemble, à propos de l'histoire que tu as arrangée avec +Wewa. » + +Elle se leva, alla au buffet, et en tira un plat de rôti froid. + +« Aussi vrai que j'aime Dieu, je ne sais ce que tu veux dire, jura +Sukalou, suivant Mardona dans la chambre, en se traînant sur les +genoux. + +- Assieds-toi là , dit-elle, et mange. » + +Sukalou se releva lentement, soupira et s'assit près de la table où +Mardona avait posé le rôti. + +« Eh bien! que sais-tu sur le compte de Nimfodora? demanda la Mère de +Dieu. + +- Peut-être n'est-ce qu'un bavardage. » + +Il voulut se servir du rôti, mais Mardona le retint. + +« Quel bavardage? + +- Sur son compte, à propos de ce... de ce jeune paysan de +Solisko. Comment se nomme-t-il déjà ? + +- Il y a beaucoup de paysans à Solisko. + +- C'est juste. Il se nomme Sabadil. » + +Sukalou regarda le rôti douloureusement. + +« Et que dit-on de lui? + +- Que..., on raconte.... Oh! c'est un mensonge pour sûr.... On dit +qu'il lui rend visite et... qu'ils ont de l'amour l'un pour +l'autre. » + +Mardona retira sa main. Sukalou entama le rôti, et en avala de grandes +bouchées, avidement, tandis que la Mère de Dieu tirait du buffet un +verre à pied et une bouteille d'eau-de-vie. Elle remplit le verre et +le plaça devant Sukalou. + +« Dieu te bénisse, consolatrice des affligés! » s'écria Sukalou, en +étendant la main prestement vers l'eau-de-vie. + +Mais déjà Mardona le retint et l'empêcha de boire. + +« Mais toi, tu en sais plus long que ce que les gens disent. Ainsi, +raconte. » + +Sukalou regarda l'eau-de-vie et soupira. + +« J'étais à la foire de Kolomea, commença-t-il, et j'y rencontrai ce +Sabadil. Il avait beaucoup d'argent sur lui et paraissait très gai. Il +acheta un collier de corail, un foulard de tête en soie bleue et +encore un petit fichu, et le dimanche suivant, je vis.... + +- Que vis-tu? » + +Mardona retira sa main. + +« Je vis. - Sukalou vida le verre d'un trait. - A ta santé, reine des +prophètes! Je vis donc, le dimanche suivant, Nimfodora qui avait mis +ce foulard et ces coraux, et cet autre petit fichu, noué au cou. Je la +taquinai là -dessus, mais elle ne rougit pas. Non, et même elle me +regarda d'un air courroucé, comme si c'était moi qui avais commis la +faute. Elle est, pour ainsi dire, déjà corrompue par cette Sofia. + +- Sofia Kenulla? + +- Oui, par elle; c'est chez elle qu'ils se rencontrent, et qu'ils se +divertissent tous ensemble, continua Sukalou. Cette Sofia est un +serpent venimeux, et je puis jurer que Sabadil lui a fait cadeau +d'une paire de boucles d'oreilles en vrai or. » + +Mardona fut saisie d'un léger frisson. Sa main saisit convulsivement +le bord de la table, et ses lèvres eurent un sourire humilié, haineux +et ironique. Personne, cependant, ne remarqua ce qui se passait en +elle. Personne ne devina ce qu'elle souffrait. + +A peine Sukalou fut-il parti, que Mardona envoya Turib à Brebaki, en +traîneau. Le soleil se couchait lorsque celui-ci revint avec +Nimfodora; celle-ci entra tout de suite dans la salle pour saluer la +Mère de Dieu. Elle avait un foulard bleu noué dans ses cheveux noirs, +le foulard dont Sukalou avait parlé. Elle frappa à terre de ses +lourdes bottes pour détacher la neige qui les couvrait, et se +débarrassa de sa pelisse d'agneau. Mardona vit alors qu'elle était +parée d'un superbe collier de corail, et qu'elle avait au cou un petit +fichu aux couleurs vives. + +Mardona s'avança à la rencontre de son amie, et la prit par la +main. Elle l'emmena dans sa chambre, traversant la cour sans proférer +un mot. Quand elle fut chez elle et qu'elle eut soigneusement refermé +la porte, elle s'assit dans son fauteuil. Nimfodora voulut lui baiser +la main; elle la lui retira lentement, d'un geste hautain. + +« Ne m'embrasse pas, lui dit-elle. Jette-toi plutôt à genoux, et avoue +ta faute. » + +Elle regardait Nimfodora fixement, dardant ses yeux dans les yeux de +la jeune paysanne, que celle-ci, contre son habitude, ne put baisser à +terre, mais tint attachés au regard de son juge, grands ouverts, +effarés, comme implorant grâce. Nimfodora tremblait de tous ses +membres. Elle s'agenouilla sur le carreau sans rien dire. + +« Parle! de qui tiens-tu ce foulard? + +- C'est Sabadil qui me l'a donné. + +- Et ce petit fichu? + +- Il me l'a donné aussi. + +- Et ce collier de corail? + +- Ce collier aussi. + +- Il t'aime? continua Mardona, non pas du ton d'une femme jalouse et +passionnée, mais avec la voix caressante d'une mère qui sonde le +coeur de son enfant. + +- Oui, râla Nimfodora. + +- Et toi, tu l'aimes aussi? » + +Nimfodora regarda la mère de Dieu avec surprise. Elle semblait lui +demander: «Tu sais donc si je l'aime? Je ne le sais pas, moi ». + +« Sabadil veut faire de toi sa femme? + +- Non. Il n'en a jamais été question, répondit Nimfodora. + +- Vous vous voyez souvent cependant?» + +Nimfodora se tut. + +« C'est chez Sofia que vous vous voyez? » + +Nimfodora jeta à la Mère de Dieu un coup d'oeil suppliant. Ses lèvres +s'agitèrent, mais ne laissèrent échapper aucun son. + +« Réponds! » + +Nimfodora laissa retomber sa tête sur sa poitrine et regarda à terre. + +« Dis-moi la vérité! » + +Mardona la prit par le menton, lui releva la tête et la perça d'un +long regard bien en face. + +« Je.... C'est.... Aie pitié de moi!» + +Elle se jeta aux pieds de Mardona et cacha son visage, envahi tout à +coup d'une rougeur ardente, dans les jupons de la Mère de Dieu. + +« Je croyais, moi, que tu m'aimais, Nimfodora, commença la Mère de +Dieu après un moment de silence. Puisque tu me haïssais, pourquoi +as-tu trompé mon coeur, dis? Pourquoi ne m'as-tu pas craché à la +figure, au lieu de me couvrir de baisers? Tu m'as ravi tout mon +bonheur, Nimfodora, car je t'aimais, et je l'aimais aussi, moi! + +- Mardona! frappe-moi », répliqua Nimfodora. + +Sa voix râlait comme la plainte d'un cerf expirant. + +« Frappe-moi, foule-moi aux pieds, tue-moi! Je ne suis pas digne de +conserver la vie! + +- Calme-toi, dit Mardona avec douceur. + +- Ne sois pas si bonne pour moi! Tu m'accables! murmura Nimfodora. Tu +me déchires le coeur! Foule-moi aux pieds. Je serais heureuse si tu +me donnais des coups.» + +Elle saisit le pied de Mardona et le posa sur sa nuque. Mais la Mère +de Dieu ne la foula pas. + +« Laisse-moi seule », ordonna-t-elle. + +Nimfodora se leva, pâle comme une morte, fixa ses yeux secs et +brûlants sur les yeux de Mardona et sortit en chancelant. + +Mardona resta un moment très calme, les mains abandonnées sur ses +genoux, envahie par une rêverie froide. Puis, tout à coup, elle leva +les yeux au ciel et se mit à pleurer amèrement. + +Sur ces entrefaites, une société nombreuse et gaie s'était rassemblée +dans la grande salle. Jehorig et Wadasch accordaient leurs +instruments. Les jeunes gens taquinaient les filles, dont les longues +tresses fouettaient l'air joyeusement. Ossipowitch, le Wujt et +Barabasch jouaient du tarok. + +Nimfodora s'était étendue par terre, dehors, dans la neige. Elle se +frappait la poitrine à coups de poing et priait d'une voix +haute. Bientôt Mardona sortit de sa maison. Elle prit Nimfodora par la +main et la releva. Toutes deux se rendirent dans la grande +salle. Mardona prit place sur son siège élevé et bénit les assistants, +qui à sa vue s'étaient agenouillés. + +« Levez-vous, leur dit-elle, et amusez-vous selon les désirs de vos +coeurs. Je veux vous voir joyeux. » + +Les cymbales et le violon retentirent, mêlant les accents joyeux aux +notes mélancoliques; les couples se disposèrent pour danser la +kolomijka. Tandis que la jeunesse tourbillonnait, faisant voler des +masses de poussière, que le Wujt et Barabasch se disputaient à propos +de leurs jeux, et que Turib roulait dans la salle un tonnelet de +bière, Sabadil entra avec Lampad Kenulla. + +Nimfodora, qui jusqu'à ce moment s'était tenue adossée à la muraille, +dans l'immobilité d'une statue, se jeta aux pieds de Mardona et enlaça +ses genoux de ses deux bras comme pour chercher une protection auprès +d'elle. La Mère de Dieu embrassa la jeune fille et regarda Sabadil +fièrement. + +«Silence! silence! s'écria Kenulla. Ce n'est pas maintenant le moment +de jouer des instruments et de danser. Nous sommes menacés par un +jugement terrible du Très-Haut. Sodome et Gomorrhe ont pris naissance +au milieu de nous, et l'heure est proche où le feu du ciel viendra +exterminer les pécheurs. » + +La musique se tut. Tous les assistants acclamèrent Kenulla. + +« Quelle nouvelle apportes-tu? Qu'est-il arrivé? demanda Mardona. + +- De faux prophètes s'élèvent, continua Kenulla; ils détournent et +séduisent ton peuple, reine des anges. Ce coquin de Sukalou et Wewa, +cette oie stupide, soulèvent la masse contre toi. Wewa prétend que +Dieu l'a élue, et te rejette. Il y en a un grand nombre qui se sont +retirés de toi, pour se rattacher à ces faux prophètes. Ce nombre +augmente chaque jour; il s'accroît comme le sable de la mer. + +- Qu'y a-t-il à faire? demanda Nilko Ossipowitch très ému, les cartes +de tarok à la main. + +- Vous le demandez? hurla Barabasch exaspéré. Mais... exterminez-les +tous sur-le-champ! transpercez-les et anéantissez-les comme des +loups, de misérables bêtes fauves. + +- A quoi songez-vous? demanda Sabadil. Voulez-vous tuer tous ceux qui +ne partagent pas votre croyance? + +- Ce ne sont pas des gens d'une autre croyance, repartit Barabasch: ce +sont des blasphémateurs, des impies. + +- Tu as raison, Barabasch, repartit Mardona,. ce sont des pécheurs que +Dieu a livrés entre mes mains. Je les jugerai, et les condamnerai. + +- Etes-vous fous! s'écria Sabadil. Mardona, es-tu possédée du diable? +- Que dit cet insensé? interrompit Kenulla. + +- Il blasphème! » cria Barabasch. + +Mardona se leva et étendit le bras entre les antagonistes. + +« Taisez-vous immédiatement, ordonna-t-elle. + +- Non, je ne me tairai pas », reprit Sabadil. Dans ses yeux luisaient +des éclairs de haine contre Mardona. + +« Oubliez-vous donc, misérables égarés, qu'il y a des lois qui +protègent notre prochain aussi bien que vous-même? Mettez la main sur +vos ennemis, tuez-les, et l'on dressera des potences à votre +intention, scélérats, infâmes, assassins! + +- Il blasphème! crièrent plusieurs Duchobarzen d'une seule voix. + +- Lapidez-le! hurla Barabasch. + +- Oui, lapidez-le! » + +- Silence, commanda Mardona. Dieu vous punira, aussi bien que cet +impie ici présent et les parjures qui se soulèvent contre moi. Je +suis ici à la place de Dieu. Celui qui blâme le jugement de Dieu, je +le rejette. Une m'appartient plus. Il est destiné à la géhenne. + +- Punis-le toi-même! dit Barabasch. Puis, juge et condamne ces +parjures. + +- Je ferai tout cela lorsqu'il en sera temps, repartit Mardona, +toujours calme et très digne. + +- O aveugles! cria Sabadil. Ne voyez-vous pas qu'elle vous mène droit +à la perdition? + +- Dieu parle par sa bouche, répondit Wadasch. Humilie-toi. A genoux, +et adore! + +- J'ai deux yeux, qui voient encore, continua Sabadil, et je ne me +laisserai aveugler par personne. Je vois que vous rejetez le pape +pour élire à sa place un pape femelle. Des caprices de fille sont +pour vous des révélations divines. » + +Barabasch poussa un cri rauque, un cri de fanatique exaspéré. Il se +jeta sur Sabadil et le saisit à la poitrine. Celui-ci s'en débarrassa +d'un violent coup de poing et l'envoya rouler sur le carreau, bien +fort. Il s'élança dehors, ensuite, en courant, sauta à cheval et +partit au galop. Une confusion terrible s'ensuivit. Tous criaient à +tue-tête, et couraient comme des fous, à droite et à gauche, dans la +salle. Barabasch se releva baigné de sang; Anastasie apporta de l'eau; +Nimfodora se battait avec Turib, qui, un pistolet à la main, menaçait +de se mettre à la poursuite de Sabadil. Il n'y avait que Mardona qui +restât sereine dans cette mêlée. Elle souriait d'un sourire de +triomphe, un pli d'ineffable dédain aux lèvres. + +Sabadil venait de se livrer entre ses mains. + +Après avoir passé la nuit dans une auberge sur la route de Kolomea, +Sabadil se rendit de bon matin à Brebaki, à cheval. Lampad n'était pas +à la maison. Sofia sourit fièrement lorsqu'elle vit rentrer +Sabadil. Elle le fit asseoir à ses côtés, sur le banc du poêle, et +envoya chercher Nimfodora. Mais celle-ci n'était pas encore de retour +de Fargowiza. Sofia entreprit de distraire et d'égayer Sabadil. Cela +lui réussit si bien, qu'il resta à Brebaki jusqu'au soir, jusqu'à ce +qu'il commençât à faire sombre. + +Il était fort tard déjà lorsque Sabadil rentra chez lui. Il conduisit +son cheval à l'écurie, se rendit dans la grande salle, battit le +briquet avec son couteau, de l'amadou et une pierre à feu, et alluma +la chandelle qui était sur la table. + +A la faible lueur qui éclairait la chambre, Sabadil distingua tout à +coup Mardona. Elle était entièrement vêtue de noir. Elle était assise +sur le banc du poêle, et l'attendait. Quelque courageux que fût +Sabadil, il tressaillit cependant avec violence et eut peur. Il ne put +prononcer une parole. Elle, au contraire, était fort calme et +sereine. Son visage de madone était blanc, et rose, et pur, et +tranquille, comme à l'ordinaire. Sa bouche rouge invitait aux baisers, +ses belles mains étaient enfouies sous sa pelisse noire, +chaudement. Ses yeux seuls perçaient Sabadil d'un regard +scrutateur. On eût dit qu'elle voulait lire au plus profond de son âme +et l'interroger. + +« Je suis venue à toi, Sabadil, commença-t-elle de sa jolie voix +caressante et mélodieuse, comme le bon berger qui cherche sa brebis +perdue. Sais-tu ce que tu as fait, dis-moi? Et t'en repens-tu? + +- A quoi penses-tu? repartit Sabadil, qui avait repris sa +tranquillité. Ai-je l'air d'un imbécile? Ce que j'ai fait, ce que +j'ai dit, je l'ai fait et dit, non pas dans la colère, mais parce +que c'est mon intime conviction. + +- Tant pis! interrompit la Mère de Dieu d'un ton sévère. + +- Tant pis ou tant mieux, reprit Sabadil. Je n'ai fait que dire la +vérité. Je le répète: j'ai parlé franchement, selon ma conviction, +du fond du coeur. Je ne mens pas, moi. Je ne suis pas hypocrite; +c'est vous qui êtes des hypocrites! + +- Malheureux! + +- Oh! je n'ai aucun besoin de ta compassion, de ta pitié, continua +Sabadil, avec un rire dédaigneux. Je ne me repens pas de ce que j'ai +fait. Non, certes, je ne le regrette pas. Aussi ne me vient-il pas à +l'idée de faire pénitence. + +- Cependant tu t'humilieras. + +- Jamais! + +- Quel entêtement! quelle morgue tu as tout d'un coup! continua +Mardona. Je ne te reconnais pas. Et tu affirmes que c'est la sagesse +qui parle par ta bouche! Tu es possédé du diable, Sabadil! » + +Il se mit à rire aux éclats. + +« S'il en est ainsi, exorcise-moi, élue du Très-Haut, Vierge +toute-puissante, reine des saints et des anges. + +- Oui, Sabadil, telle est aussi mon intention », repartit Mardona. + +Elle se leva, lente et majestueuse, drapée dans sa pelisse noire, qui +lui tombait jusqu'aux pieds. Les sequins d'or qui ornaient sa poitrine +scintillaient avec un cliquetis. + +Elle étendit le bras. + +« A genoux, pécheur! + +- Je ne m'agenouillerai pas devant toi. » + +Mardona le regarda avec plus de pitié que de colère. + +« Tu t'agenouilleras devant moi cependant, reprit-elle avec une sûreté +qui le troubla, quoique d'une voix très douce. + +- Tu essayeras en vain de m'y obliger. Je ne te crains pas. + +- Ton devoir est de me craindre, Sabadil, répondit-elle +affectueusement. Tu dois craindre Dieu que je représente. La crainte +de Dieu est le commencement de la sagesse. » + +Elle s'approcha de lui, posa sa main sur son épaule, et le regarda +dans les yeux, longuement, avec amour. Et il y avait beaucoup de +choses dans ce regard. Il y avait surtout de la tristesse, une +tristesse amère. + +« Veux-tu nier que tu gis dans les ténèbres, et que tu as besoin de la +lumière? + +- Ces ténèbres, c'est toi qui m'y as conduit. + +- Non. Ce n'est pas moi. Ce sont tes doutes, mon pauvre ami. Tu ne +possèdes pas la vraie foi. Tu donnes trop de prix aux jouissances +terrestres. Aussi Satan a-t-il un plein pouvoir sur toi. La +jalousie, l'envie, la passion et l'orgueil t'ont aveuglé. Tu as +offensé Dieu en moi, tu t'es révolté contre ma volonté, qui est la +volonté de l'Eternel, tu as été en mauvais exemple pour tes frères +et soeurs; tes péchés crient au ciel contre toi. + +- Tu le dis. + +- Oui, je le dis. » + +Elle posa les mains sur son épaule, il sentit son haleine et le parfum +enivrant de sa chevelure. + +« Je le dis, moi, moi qui t'ai tant aimé, et que tu as trahie si +honteusement. + +- Je t'ai trahie? » + +Sabadil avait pâli jusqu'aux lèvres. Elle le sentait frissonner sous +ses mains. + +« Oui, tu m'as trahie. + +- Qui t'a dit cela? » balbutia-t-il. + +Son regard errait, tout effaré, dans la chambre; ses yeux avaient des +lueurs folles comme ceux d'un insensé. + +« Agenouille-toi, et reconnais ta faute! » + +Mardona recula de deux pas et indiqua le sol du doigt. + +«Que dois-je avouer? demanda-t-il, toujours plus troublé. Je ne sais +ce que tu demandes. + +- Ne m'as-tu pas trahie avec Nimfodora? » + +Sabadil cacha son visage dans ses mains et lui tourna le dos, anéanti. + +« Peux-tu te justifier? Tu te tiens devant moi comme un malfaiteur +devant son juge. Tu ne trouves rien à me dire, tu n'oses pas me +regarder et tu trembles de honte et de confusion. + +- Si j'ai failli, reprit-il, toujours en se détournant, c'est ta faute +plutôt que la mienne. Comme je t'ai aimée! et comme tu as récompensé +mon amour! + +- Tu blasphèmes, Sabadil, s'écria-t-elle. Accuses-tu l'Eternel de ce +qu'il a compassion de toutes ses créatures, et pas seulement de toi +seul? Le valet a-t-il le droit de blâmer son maître de ce qu'il paye +ses autres serviteurs et non pas lui seulement? Qui es-tu? Un pauvre +pécheur. Je suis ton Dieu. Je suis ton maître. Que me reproches-tu? + +- Pourquoi m'as-tu menti en me faisant croire que tu m'aimais? + +- Je ne t'ai pas menti. Je t'aimais comme je n'ai jamais aimé +personne, et je t'aime encore », répondit Mardona. + +Sa voix frissonnait comme une corde brisée. + +« Mais toi, tu m'as trahie! Je t'ai toujours averti de ne pas voir en +moi une femme ordinaire. Tu savais que, comme Dieu, j'aime tous ceux +qui croient en moi, pas toi seulement; tu savais aussi qu'il m'est +impossible de répondre à ta passion. Tu n'as pas le droit de te +plaindre. Et ne te justifie pas, Sabadil. C'était infâme à toi d'en +aimer une autre, et de l'attirer ainsi sur ton coeur. + +- Si j'ai péché, c'est l'amour que je te témoignais qui m'y a poussé, +c'est aussi la jalousie, repartit Sabadil. + +- Ne cherche pas à t'excuser, reconnais ta faute, continua +Mardona. Repens-toi, repens-toi sincèrement, humilie-toi, livre-toi +entre mes mains. + +- Je suis assailli de doutes affreux, je le reconnais, dit Sabadil. Je +veux croire à toi, et je ne le peux. Souvent je pense que Dieu parle +par ta bouche, puis je suis saisi d'une angoisse terrible que tout +cela ne soit que de vaines paroles. » + +Mardona sourit avec dédain. + +« Je me suis révolté contre toi, continua Sabadil, parce que je ne +crois plus à toi, je n'ai pas voulu offenser Dieu. Mon intention était +de témoigner mon mépris à la femme que j'ai aimée, et qui raillait mon +amour, à l'hypocrite dont les paroles ne sont que mensonge. + +- Tu me hais donc? + +- Je t'ai haïe, Mardona. Maintenant je t'aime, je sens que je t'aime +plus que jamais. + +- Reconnais que tu as offensé Dieu en ma personne. + +- Je le reconnais. + +- Avoue que tu m'as trahie. » + +Sabadil se tourna brusquement vers elle, et se précipita à ses pieds. + +« Aie pitié, Mardona », cria-t-il, en embrassant ses genoux avec +frénésie, comme un condamné qui demande sa grâce. + +Elle posa la main sur sa tète. Il lui appartenait de nouveau +maintenant. + +« Tu aimes Nimfodora? » + +Il ne répondit rien. + +« Avoue que vous vous aimez. + +- J'avoue tout ce que tu désires, murmura-t-il: j'ai péché. Je veux +racheter mes fautes, juge-moi, je le prie! Punis-moi, oh! punis-moi. + +- Sois calme. Je le ferai sûrement », répondit-elle, très calme. Elle +le regardait d'un air étrange, avec un sourire mauvais. Lui, se +tenait étendu à ses pieds, tout pâle. + +« Hélas! je n'ai aimé que toi, recommença Sabadil, mais ton coeur +appartient à tous. + +- C'est mon devoir. + +- Et tu blâmais l'amour passionné que je te portais; tu me punissais, +tu me maltraitais. + +- Je ne l'ai pas fait assez, Sabadil, repartit Mardona. Je ne suis pas +parvenue, comme je le désirais, à mortifier ta chair, à transformer +ton amour charnel en affection divine. Cette fois-ci, je m'y +prendrai autrement. Tu m'as dit, du reste, que tu n'avais aucun +besoin de ma pitié. Allons, viens! » + +Un vague pressentiment serra Sabadil au coeur. Mais la beauté de +Mardona, la puissance qu'elle avait sur lui et jusqu'à sa froide +sévérité enflammaient à nouveau sa passion. Il se laissait emmener, il +partait contre sa volonté. Il éprouvait une douce volupté à se livrer +entre les mains de Mardona; il la suivait machinalement. Il se sentait +comme dans un de ces rêves où l'on veut poignarder son adversaire, et +où l'on a le bras paralysé. + +Mardona s'assit dans son traîneau, qui était resté arrêté près d'un +taillis, derrière la maison. Elle prit les rênes, et ordonna à Sabadil +de monter près d'elle. Lorsqu'elle le vit à ses côtés et que le +traîneau se mit en marche, Mardona sourit d'un air mauvais, avec +amertume. Elle emmenait le rebelle qu'elle avait fait prisonnier à +cette heure. Lorsqu'ils longèrent la forêt, des lueurs ardentes, +mobiles comme des feux follets, se montrèrent à travers les arbres, +s'approchant peu à peu. + +« Des loups! » murmura Sabadil. + +Mardona ne dit rien. Elle se leva, droite, dans le traîneau, et prit +son fouet. Les loups approchaient. On entendait déjà leurs cris +féroces, leurs hurlements prolongés. Mardona brandit son fouet et en +laboura les flancs de ses chevaux, qui partirent ventre à terre. + +Les clochettes de l'attelage rendaient un tintement aigu pareil à une +plainte. La neige et la glace sautaient et tourbillonnaient sous les +sabots des chevaux; le traîneau volait comme un oiseau à travers la +tourmente. Peu à peu les hurlements devinrent moins distincts, et les +yeux phosphorescents des loups disparurent dans les ténèbres. Le +danger était passé, Sabadil respira profondément. Mardona le. regarda +par-dessus l'épaule avec dédain. Puis elle sourit de nouveau, de son +mauvais sourire. + + +CHAPITRE XX + +Il était nuit lorsque la Mère de Dieu ramena le pécheur repentant à +Fargowiza-polna. Le traîneau entra dans la cour, lentement; les +clochettes tintaient faiblement d'un ton triste, comme la cloche des +morts qui accompagne le saint-sacrement. Une chouette criait dans le +lointain. Les chiens se mirent à hurler horriblement fort. La lune, +voilée de nuages, répandait dans la campagne une lueur gris de plomb, +blême et laide. Mardona abandonna l'attelage à ses frères, et se +rendit chez elle avec Sabadil. + +Un grand feu pétillait dans le poêle. Une lampe qui pendait du plafond +éclairait la pièce. Les fleurs de givre qui tendaient les vitres +scintillaient, au clair de la lune. + +La Mère de Dieu alla chercher un faisceau de cordes et en sortit les +deux plus gros liens. Puis elle emmena Sabadil dans un petit cabinet +sans issue, dépourvu de fenêtre, qui attenait à sa chambre, et en +referma la porte. Là encore il y avait une petite lampe. Sa lueur +faible vacillait, prêtant au visage calme de Mardona quelque chose de +fantastique. + +« Que vas-tu faire de moi? commença Sabadil. + +- Tu le vois. Je veux t'attacher. + +- Et après? + +- Pourquoi me questionnes-tu? Je ferai de toi ce que bon me +semblera. » + +Elle lui lia les mains et les pieds et le jeta à genoux. Il se laissa +faire sans résistance et attendit curieusement. Maintenant Mardona +ouvrit la porte, et Nimfodora entra, baissant la tête. Sabadil +frémit. Mardona remarqua ce frisson. Elle rejeta la tête en arrière +d'un geste fier et sourit ironiquement. Nimfodora s'agenouilla devant +la Mère de Dieu et lui embrassa les pieds humblement. Elle releva +Nimfodora qui tremblait, et la baisa à deux reprises sur ses lèvres +pâles. + +Le coeur de Sabadil battait à se rompre. Il défaillait, envahi par la +confusion et par la honte. D'un mouvement brusque il essaya de rompre +ses liens. Effort inutile. Les cordes pénétrèrent plus profondément +encore dans ses chairs, le déchirant cruellement. Alors il laissa +retomber sa tête sur sa poitrine, il se rendit, il n'était plus +libre. Il s'était livré au pouvoir de Mardona. Et elle ne s'inquiétait +pas de ce qu'il souffrait. + +« Où passeras-tu la nuit? demanda, après une pause, la Mère de Dieu à +Nimfodora. + +- Près de ta soeur. » + +Mardona affirma de la tête, et embrassa la jeune fille encore une +fois. Nimfodora s'éloigna tranquillement, les yeux baissés, courbant +douloureusement la tète. + +« Tu resteras cette nuit à genoux, en prières, lui dit-elle d'un ton +glacial. Prépare-toi à être jugé par moi demain. Je me montrerai +sévère à ton égard. » + +Elle le contempla avec son mauvais sourire. + +Sabadil releva lentement la tête. Il n'avait jamais vu Mardona si +belle. Ses cheveux dorés flottaient dénoués sur son cou et sa +poitrine. Ses lèvres roses s'entr'ouvraient, comme sous des +baisers. Vainement Sabadil essaya de résister à la passion qui +l'aveuglait, vainement il ferma les yeux et tenta de prier. Il ne put +se contenir. + +« Mardona, commença-t-il, en levant vers elle ses mains chargées de +noeuds, Mardona, tu me tortures jusqu'à la mort. Comment puis-je +m'humilier et prier, lorsque je te vois si belle, si séduisante? Je ne +puis pas prier, non, je ne le peux pas! + +- N'est-ce pas, tu désires Nimfodora? + +- Ne me parle pas d'elle. + +- Pourquoi non, puisque tu l'aimes? + +- Mardona, je t'adore! Je n'aime que toi, gémit Sabadil. + +- Pure imagination, repartit la Mère de Dieu. + +- Aie pitié, Mardona. Je t'adore. Mets une fin à mes souffrances, +supplia-t-il hors de lui. + +- Tu n'as aucun besoin de ma pitié, as-tu dit. Tu me l'as affirmé tout +dernièrement à Solisko, chez toi. Ne te le rappelles-tu pas? + +- J'étais aveugle. J'étais fou. + +- Et maintenant tu es homme, s'écria-t-elle sévèrement. Que me fait +ton amour? Tu as offensé Dieu en ma personne. Je ne suis plus pour +toi qu'un juge. Je te condamnerai. + +- Grâce! grâce! + +- Silence! pas un mot de plus. Ne m'exaspère pas. Je ne suis déjà pas +trop bien disposée à ton égard. » + +Elle sortit vivement, tandis que Sabadil, fou de douleur, pressait ses +mains liées sur son visage brûlant. + +Lorsque Mardona se réveilla le lendemain matin, Sabadil était endormi +sur le carreau dans la chambre borgne. + +La Mère de Dieu s'habilla à la hâte et sortit dans la cour. Les tiges +des sapins chargées de neige étaient toutes roses, au soleil qui se +levait à l'horizon, rasant les champs de maïs de la steppe. Des +becs-croisés sautillaient en sifflant, accrochés aux tiges sveltes des +pins. La neige glacée formait une mousse sur le toit de la +métairie. Au bord du ruisseau se balançaient des tiges et des roseaux +recouverts de glace, où le soleil allumait des étincelles diaprées. + +Mardona regarda autour d'elle avec satisfaction, et respira à pleine +poitrine l'air pur et frais. + +On aperçut alors sur la route une singulière procession. Un paysan aux +cheveux blancs, une hache sur l'épaule, marchait le premier. Derrière +lui s'avançait un énorme traîneau où se trouvait une grande croix de +bois brut. Une forte jeune fille dirigeait l'attelage, un fouet à la +main. Quatre hommes portant des marteaux, des clous et d'autres outils +venaient après. + +Lorsque Mardona les vit, son visage s'assombrit. Elle fixa les yeux +sur la croix avec une sorte de terreur, puis elle soupira +profondément. + +« Où devons-nous dresser la croix, sainte femme? demanda le vieillard, +qui entra le premier dans la cour et se jeta à genoux devant la Mère +de Dieu. + +- Il n'y a pas besoin de la dresser, repartit celle-ci. Posez-la par +terre, derrière la maison, et laissez-moi ici les clous et le +marteau. Vous pouvez remporter les autres outils. » + +Le vieillard lui montra les clous. + +« Ceux-là sont-ils assez grands? » + +Mardona affirma de la tête. Ils déchargèrent la croix, l'appuyèrent au +mur, derrière la maison, et s'éloignèrent. Sur la chaussée ils +rencontrèrent les Duchobarzen qui arrivaient par masses. La Mère de +Dieu les aperçut, elle aussi. Elle devint extraordinairement pâle et +rentra dans la maison de son père, à pas lents. + +La métairie, la cour, la chaussée se remplissent bientôt de monde. Les +paysans étaient graves; ils avaient revêtu leurs habits de fête. Un +murmure confus traversait la foule. Les regards de tous se fixaient +sur la maison et les fenêtres de la Mère de Dieu; on lisait +l'inquiétude sur chaque visage. + +Tout à coup une nouvelle procession, poussant des clameurs sauvages, +arriva, du côté de Brebaki. A sa tête on voyait Wewa, à cheval. Elle +avait mis son manteau rouge et ses colliers de ducats et de +coraux. Elle portait sur le front une couronne de paillettes d'or, et +aux pieds des bottes de maroquin bleu. Sukalou conduisait son cheval +par la bride. Sofia aussi était à cheval, à côté de Wewa, brandissant +un knout. Un jeune géant habillé en paysan portait une grande +bannière, où était dessinée l'image de la Vierge. + +Wewa s'arrêta devant la porte, et leva les bras au ciel +solennellement. + +« Où est Sabadil? s'écria-t-elle d'une voix de tonnerre. Vous le +retenez prisonnier sans mandat, contre la loi? Rendez-nous +sur-le-champ Sabadil. Je vous l'ordonne, moi la Mère de Dieu! + +- Quelle audace! cria Barabasch rouge de colère! sortant brusquement +de la foule. Sauve-toi aussi vite que possible, je te le conseille, +car c'est aujourd'hui qu'auront lieu le jugement et la punition des +impies. + +- Un jugement! cria Wewa avec fureur, oui, un jugement! Et c'est moi, +la Mère de Dieu, qui le rendrai. Je suis venue prononcer l'anathème +sur cette fausse prophétesse, cette hypocrite, cette Athalie! Je le +prononce maintenant sur vous, idolâtres, qui offensez l'Éternel, +journellement maudits! Je vous voue à jamais aux flammes de l'enfer. + +- Silence, païenne, vociféra Barabasch. Que tes péchés t'étouffent! » + +Il se précipita comme un possédé sur Wewa. Mais les partisans de cette +dernière s'élancèrent à son secours, et le jeune géant lui donna un +tel coup de poing dans la poitrine, qu'il chancela et alla rouler sans +mouvement dans la neige. + +Lorsque les Duchobarzen qui remplissaient la cour virent cela, ils +poussèrent des cris de rage, et coururent en masse sur les +impies. Barabasch se releva, et essaya d'arracher au géant la bannière +qu'il portait. Une mêlée horrible s'ensuivit. On se jeta de la neige, +des pierres, des mottes de terre. Wewa fut précipitée à bas de son +cheval, la bannière avec l'image de la sainte Vierge déchirée, et +foulée aux pieds. Il y avait déjà des blessés dans les deux partis, +lorsque Mardona arriva. A sa vue, les combattants se séparèrent. + +Sa voix accomplit un vrai miracle. Elle n'eut pas plus tôt dit un mot, +que les adversaires se calmèrent. Les injures cessèrent. Il se fit un +grand calme. Au milieu de la cour se forma une place libre. C'est là +que se tenait Mardona. + +« Malheur à vous! cria-t-elle, malheur à vous qui semez la discorde et +la haine dans le jardin de l'Eternel! Convertissez-vous, aveugles, +repentez-vous avant que Dieu vous envoie ses foudres pour vous +disperser et vous anéantir. Humiliez-vous, faites pénitence, et +j'intercéderai pour vous auprès du Très-Haut. + +- Toi? cria Wewa, s'avançant à sa rencontre les poings fièrement +campés sur ses hanches; toi! mais tu es toi-même damnée! Je suis +l'élue de Dieu. A moi, fidèles croyants. + + - Dieu vous a livrés entre mes mains, s'écria Mardona, élevant les + bras au ciel, avec une sainte dignité! Un mot de ma bouche, et la + terre s'ouvrira pour vous engloutir. Vous serez tous voués aux + flammes éternelles si je n'ai pas pitié de vous, parjures! » + +Wewa fit un geste, dans l'intention d'assaillir Mardona à coups de +poing. Malheureusement, son soulier rencontra un morceau de +glace. Elle glissa et tomba tout étendue aux pieds de son +ennemie. Celle-ci posa prestement son pied sur le dos de Wewa, qui se +débattit durant quelques secondes, le visage dans la boue, faisant +tous ses efforts pour se relever. Elle n'y réussit pas. + +« Regardez maintenant votre Mère de Dieu, cette menteuse, ce serpent +venimeux! dit Mardona majestueusement: Dieu l'a livrée entre mes +mains. Soumettez-vous, ou vous êtes morts! » + +Les rebelles se jetèrent tous à genoux, dans un effarement +indescriptible. Ils pleuraient, ils joignaient les mains. + +« Grâce! grâce! criaient-ils en sanglotant. + +- Je vous pardonne, leur dit Mardona. Je vous pardonne à +tous. Cependant je punirai ceux d'entre vous dont la conduite a le +plus offensé l'Éternel. Je les punirai avec amour, afin de les +préserver de la damnation et des flammes de la géhenne. Saisissez +sur-le- champ Wewa Skowrow, Sofia Kenulla et Sukalou. Liez-leur les +mains derrière le dos et les menez dans la maison de Dieu. C'est là +que je les jugerai, ainsi que Sabadil le blasphémateur.» + +Les coupables furent garrottés solidement. Sofia se rendit, sans +prononcer un mot, pâle et triste; Wewa criait à tue-tête, et Sukalou +demandait grâce en pleurant. + +« Quant à vous, pauvres égarés, continua Mardona, vous jeûnerez et +prierez durant trois jours. C'est la pénitence que je vous impose. + +- Merci, notre petite Mère, merci! crièrent les rebelles, en se +précipitant vers Mardona. Ils se mirent à genoux et baisèrent ses +vêtements, ses pieds et même la trace de ses pas. La Mère de Dieu +bénit la foule, et s'éloigna à pas lents; elle rentra dans la maison +de son père. + +Les Duchobarzen se rendirent ensuite au temple. Sukalou, Wewa et Sofia +y attendaient leur juge, agenouillés et tout tremblants. La vaste +salle se remplit en un clin d'oeil. Beaucoup de fidèles durent rester +dans le corridor ou dans la cour. + +Le doyen de l'assemblée entonna un cantique, que tous répétèrent en +choeur. Lorsque le chant cessa, Mardona parut en grand costume de +cérémonie, sombre et pâle. Elle prit place sur son trône. Le jugement +commença. + +« Wewa! dit la Mère de Dieu avec une dignité douce, tu as offensé +l'Eternel en te donnant pour une sainte, une élue du Très-Haut. + +- C'est Sukalou qui m'a induite en erreur, gémit Wewa, je suis +innocente. + +- Pas un mot, Antéchrist, ordonna Mardona, tu as irrité Dieu par tes +tromperies, tes mensonges et ta conduite honteuse. Et toi, Sofia, +serpent venimeux, tu as été la complice de tous ses crimes, qui +crient au ciel contre vous. Vous serez toutes deux fouettées de +verges jusqu'à ce que votre sang coule et vous réconcilie avec +l'Eternel. » + +Mardona étendit la main. Les jeunes filles et les femmes saisirent +Sofia et Wewa, les dépouillèrent de leurs vêtements et les traînèrent +dans la cour. Une foule s'assembla autour des deux victimes qui se +tenaient là , tremblant de tous leurs membres. Sofia courbait la tête, +rouge de confusion, tandis que Wewa se débattait et hurlait, demandant +grâce. + +Barabasch et Turib distribuèrent les verges. Ce fut Nimfodora qui +donna le premier coup à Sofia. Puis il en tomba de tous les côtés dru +comme grêle. Sofia s'était jetée à genoux et pleurait. Wewa +bondissait, hurlant et faisant tous ses efforts pour s'échapper. + +« Eh bien, Wewa, demanda Mardona d'un ton calme, es-tu vraiment la +Mère de Dieu, l'élue du Très-Haut. + +- Je suis une bête, une oie stupide! cria Wewa. Je suis une folle. Aie +pitié de moi. En voilà assez. Je n'y tiens plus. » + +Elle se jeta à terre et se roula dans la neige, en +gémissant. Cependant les coups continuaient à pleuvoir sur les deux +coupables. + +« Grâce! Mardona, cria Sofia. Je me sens mourir! » + +Elle tomba sans mouvement. + +Mardona ordonna de faire halte. + +Tandis que les femmes ranimaient Sofia, puis la conduisaient avec Wewa +dans la grande salle pour les restaurer. Mardona, de retour au temple, +prononçait le jugement de Sukalou. + +« Tu as égaré mon peuple par de fausses prophéties et des révélations +mensongères. Tu as menti et trompé. Tu t'es révolté contre moi, contre +ton Dieu. Tu as été poussé à ces fautes par ta gourmandise: tu subiras +donc la punition appliquée à ce péché mortel. » + +Sukalou soupira. Il savait que ses supplications et ses larmes +seraient inutiles. Mardona ne se laisserait pas fléchir. On s'empara +de lui, on l'emmena dans la cour. On l'adossa à la porte de la +grange. Puis on lui passa sur les épaules un joug qu'on fixa +solidement à la porte. On lui ouvrit alors la bouche toute grande, et +on la maintint ouverte au moyen d'une pièce de bois. Il resta ainsi +exposé aux regards de la foule, comme un paillasse sur un tréteau. + +Quand Mardona se montra, au seuil de sa maison, Wewa et Sofia +s'approchèrent pour baiser ses pieds humblement et pour la remercier +de la punition qu'elle leur avait infligée. La Mère de Dieu se montra +pleine de compassion. Elle eut un sourire aimable, et les baisa toutes +les deux au front; puis elle se tourna vers la foule. + +« Sukalou supporte la punition infligée aux gourmands et aux ivrognes, +dit-elle. Ceux qui lui aideront à faire pénitence obtiendront la +rémission de leurs péchés. » + +Aussitôt les hommes et les femmes se pressèrent autour du malheureux +Sukalou. Chacun, à sa manière, l'aida à faire pénitence. Anuschka lui +barbouilla le visage avec de la boue; Sofia se haussa sur la pointe +des pieds et lui bourra la bouche d'ordures, et Wewa, acclamée par les +rires de tous, lui remplit le nez de poivre. Le sauvage Barabasch +arriva portant une bûche enflammée et lui alluma les cheveux. Sukalou +hurlait comme un possédé; Kenulla l'arrosa d'un seau d'eau froide. Les +flammes s'éteignirent, mais au bout d'un instant Sukalou disparaissait +sous une couche de glace, et criait en pleurant qu'il gelait. + +« Réchauffez-le, dit Mardona. Ayez-en pitié! » + +Une trentaine d'hommes alors se mirent à rosser Sukalou. Ils lui +tombèrent sus avec des verges, des bâtons, des fouets et des +cannes. Ceux qui regardaient de loin le criblaient de boules de neige +et de pierres aiguës. + +« Je ne le ferai plus, gémissait-il. Aie pitié, Mardona. Grâce! reine +des anges! Ne me tue pas, tour d'ivoire! + +- Dieu t'est-il réellement apparu? demanda Mardona, très digne. + +- Non! non! non!» + +Lorsque Sukalou fut remis en liberté, il se traîna aux pieds de la +Mère de Dieu, pressa ses lèvres sur les bottes de cette dernière et +poussa de longs gémissements, comme un chien qui a recule +fouet. Mardona sourit d'un air satisfait. + +Turib, cependant, venait d'atteler à un traîneau trois petits chevaux +pétulants. Il conduisit l'attelage devant la demeure de ses +parents. Ceux-ci en sortirent, baisèrent les mains de la Mère de Dieu +et montèrent en traîneau. Anuschka s'assit près d'eux en +hésitant. Quant à Jehorig, il refusa de s'en aller, au premier +abord. Mais Mardona le lui ordonna. Il obéit enfin, comme les +autres. Turib s'était établi sur le siège. + +« Vous vous rendrez chez notre oncle, sur l'autre rive du Dniester, +dit Mardona, son beau visage empreint soudain d'une expression triste, +et vous ne reviendrez pas ici avant trois jours. + +- Que vas-tu faire? demanda Turib d'un air sombre. + +- Je suis seule responsable de mes actes, répliqua Mardona. Ainsi, +faites ce que je vous ai commandé. Que Dieu vous conduise! » + +Le traîneau sortit de la cour, lentement. Sur la chaussée, les chevaux +partirent au galop. Mardona le suivit des yeux, longtemps, jusqu'à ce +qu'il disparût à l'horizon, comme un oiseau. Puis elle soupira et +rentra au temple, juger Sabadil. + +Lorsque Sabadil, chargé de liens, fut amené à l'église, une foule +compacte s'y pressait, inquiète et palpitante. Sabadil promena ses +regards sur l'assemblée, et contempla ensuite Mardona, qui +l'attendait. Elle était en grand costume de cérémonie. Elle avait mis +sa grande pelisse de martre et ses bottes rouges. Elle était parée de +bijoux d'or, de pierres fines et de colliers de perles. Des grains de +corail s'entrelaçaient dans ses nattes blondes. Son visage était +triste et pâle. Ses lèvres même étaient blêmes et crispées. + +« Approche, Sabadil, commença-t-elle très calme. Mets-toi à genoux et +avoue ta faute. » + +Il tomba à ses pieds. + +« Je reconnais, murmura-t-il faiblement, avoir blasphémé et offensé +Dieu en ta personne. + +- Reconnais-tu aussi que le diable a une grande puissance sur toi, +qu'il te séduit fréquemment et qu'il t'inspire des doutes et même +l'incrédulité? + +- Je le reconnais. + +- Ton aveu même te condamne, Sabadil, dit Mardona d'une voix +forte. Maintenant, réponds. Te sens-tu digne d'appartenir dorénavant +à notre secte? + +- Non, je ne m'en sens pas digne. + +- Comment penses-tu échapper à la damnation éternelle? + +- Par le repentir et la pénitence. + +- Es-tu décidé à te soumettre à ma sentence? Accepteras-tu la +pénitence que je t'infligerai? + +- Oui. + +- Je vais donc prononcer mon jugement sur toi, continua-t-elle d'une +voix douce, et sans trahir la moindre émotion. Comme punition de tes +blasphèmes qui crient au Ciel et témoignent contre toi, pour +arracher ton âme à la puissance de Satan, je te condamne à être +crucifié. » + +Un murmure traversa la foule. Sur chaque visage se lisaient l'effroi +et l'horreur. + +Sabadil frissonna, mais resta muet. + +Mardona remarqua l'effet terrible que ses paroles avaient causé. Elle +eut peur, elle que rien n'effrayait. Dans ses yeux passa une lueur +étrange, une lueur pleine de ruse et de colère. + +« Tu seras attaché à une croix avec des cordes, continua-t-elle, et tu +y resteras durant trois jours. Le Seigneur l'exige. Que sa volonté +s'accomplisse! » + +Un nouveau murmure s'éleva. Cette fois, c'était un murmure +d'approbation. + +Mardona sourit dédaigneusement. + +« Humiliez-vous tous, s'écria-t-elle d'une voix sonore, car devant +Dieu nul n'est parfait. » + +Tous se jetèrent à genoux et se frappèrent la poitrine par trois +fois. Mardona se leva et donna quelques ordres à Barabasch; puis elle +s'approcha de Sabadil et lui posa la main sur l'épaule. + +« Je ne te force pas, dit-elle doucement. Un mot de ta bouche, et je +te rends la liberté. Veux-tu supporter la punition que je t'inflige, +oui ou non? » + +Elle se pencha vers lui tendrement. + +« Je supporterai tout ce que tu ordonneras, Mardona; seulement, tu me +pardonneras, dis? + +- Je te pardonne déjà maintenant », repartit-elle avec bonté. + +Barabasch rentra suivi de deux hommes qui portaient la croix. Ils la +couchèrent par terre, au milieu du temple. Kenulla tenait des cordes. + +« Es-tu prêt? demanda Mardona à sa victime. + +- Oui », répondit Sabadil. + +Elle se courba vers lui et l'embrassa; après elle, vinrent les +assistants, qui lui donnèrent aussi le baiser de paix. Puis +l'assemblée entonna en choeur un cantique. Barabasch et ses compagnons +saisirent Sabadil, défirent les liens qui le garrottaient, +l'étendirent sur la croix et l'y attachèrent, par les pieds et par les +mains, avec de grosses cordes. Ils redressèrent ensuite la croix et +l'appuyèrent à la muraille. + +La foule demeura quelques moments encore dans le temple, murmurant des +prières, glacée par ce spectacle inusité, et inquiète. Enfin tous +sortirent et se dispersèrent. + +Nimfodora, Sofia et Sukalou restèrent près de Sabadil. Mardona le leur +avait ordonné. Barabasch montait la garde à la porte de la métairie, +où l'on avait fermé et barricadé toutes les issues. Personne ne devait +entrer jusqu'au prochain lever du soleil. + +Une heure s'écoula. Mardona sortit de nouveau dans la cour. Elle +regarda au loin, de tous les côtés, durant quelques minutes. Alors, +comme elle ne remarqua rien de suspect, elle déchaîna les grands +chiens-loups, les lâcha, appela Barabasch et retourna avec lui au +temple. + +A son ordre, les assistants enlevèrent la croix de la muraille et la +couchèrent par terre. + +« Cela ne suffit pas, dit la Mère de Dieu, très calme, mais avec son +regard étrange. L'Eternel n'est pas satisfait. Je sens l'inspiration +de l'Esprit, qui me dit que ta punition est trop faible. Tu vas être +fixé à cette croix au moyen de trois clous, Sabadil. Seulement alors +je serai contente. » + +Une pâleur mortelle envahit le visage de Sabadil. Les assistants +regardèrent Mardona, terrifiés. + +« Dieu le veut! dit-elle d'un ton solennel! Que sa volonté +s'accomplisse! + +- Amen! murmurèrent les assistants. + +- Amen! répéta Sabadil, complètement résigné. + +- Il est temps de nous mettre à l'oeuvre et d'accomplir ce sacrifice, +dans le temple même, continua Mardona. Nimfodora, tu cloueras les +mains de Sabadil à la croix. Toi, Sofia, tu lui cloueras les +pieds. » + +Sukalou était horriblement agité. Il clignait de l'oeil, et prisait +sans désemparer. Les deux femmes se tenaient là , pâles, les yeux +baissés, pétrifiées. Barabasch jeta sur le carreau quatre gros clous +et un marteau. + +« Nimfodora, ordonna la Mère de Dieu d'une voix douce, commence! » + +Nimfodora choisit un clou et prit le marteau. Puis elle s'agenouilla à +gauche de Sabadil, et resta immobile. + +« Tu manques de courage? C'est ta pénitence, entends-tu bien, que tu +accomplis », dit la Mère de Dieu. + +Nimfodora leva le clou et le marteau. La victime tressaillit et eut un +frisson dans la main. + +Nimfodora hésita. + +« Ne me torture pas, dit Sabadil, le front couvert de larges gouttes +de sueur: fais ton devoir, pour l'amour de Dieu. » + +Le coup tomba. Un frémissement horrible traversa la victime. Nimfodora +frappait vite et fort, maintenant, enfonçant le clou dans la croix, +meurtrissant les chairs. + +« Cela fait-il mal? demanda Mardona avec un bon sourire. + +- Je souffre volontiers, puisque tu l'exiges, repartit Sabadil, +couvant la Mère de Dieu d'un regard fanatique et enfiévré. + +- Le second clou maintenant, Nimfodora », commanda Mardona. + +Cette fois, la mystérieuse fille ne tressaillit nullement. Elle donna +des coups de marteau d'une main vigoureuse. Mardona vit le sang de +Sabadil qui coulait. Elle vit la figure du jeune homme se contracter +douloureusement et sa poitrine se soulever, et palpiter, et se +crisper. Mais elle ne changea pas de couleur; elle resta calme, +impassible. Son visage ne trahissait ni satisfaction, ni joie, ni +compassion. + +« A toi maintenant, Sofia », ordonna-t-elle d'une voix douce. + +Barabasch et Sukalou placèrent les pieds de Sabadil l'un sur l'autre, +de façon à relever ses genoux. Sofia saisit nerveusement les clous et +le marteau. Elle semblait un cadavre sortant du tombeau. + +« Pardonne-moi », murmura-t-elle. + +Lui, affirma de la tête, faiblement. Elle leva le marteau. Mardona la +surveillait avec attention. Au second coup, Sofia tomba +lourdement. Elle donna du front contre la croix. Elle était évanouie. + +Tandis que Nimfodora la délaçait et lui jetait de l'eau au visage, +Mardona prit elle-même le marteau avec un sourire dédaigneux. Elle +donna trois coups vivement. Sabadil était crucifié. + +Mardona s'agenouilla près de lui, les mains jointes devant elle, +pieusement, et le regarda longuement avec amour. + +« Souffres-tu beaucoup? » demanda-t-elle. + +Il inclina la tête. Deux grosses larmes scintillaient à ses paupières. + +« Cela me réjouit, dit-elle. Oh oui! je suis heureuse que tu endures +tout cela volontairement. C'est seulement ainsi que ton âme peut être +préservée de la condamnation éternelle, Sabadil. + +- Mes souffrances sont atroces, soupira-t-il. + +- Oh! Sabadil, je ne puis te dire comme cela me rend heureuse », +s'écria-t-elle avec un saint enthousiasme. + +Elle resta quelque temps encore auprès de lui, à le contempler. Elle +semblait examiner son visage pâle avec plus de curiosité que de +compassion. Puis elle se releva lentement et sortit dans la +cour. Alors seulement, comme elle n'était vue de personne, elle +respira plusieurs fois, très fort, joignit les mains et resta là , en +proie à une extase douloureuse, le regard perdu à l'horizon. + +Le jour parut bien long à Sabadil; il souffrait des tourments +horribles, l'enfer même ne l'effrayait plus. Il eût préféré la géhenne +aux tortures qu'il éprouvait. Et, comme si Mardona, avec ses coups de +marteau, eût condamné ses pensées à se fixer sur un seul point, il lui +était absolument impossible de songer à autre chose qu'à elle. Il +essayait de la haïr, et il l'aimait passionnément; il voulait la +maudire, et il ne pouvait que pleurer à chaudes larmes. Elle lui +apparaissait plus belle, plus divine que jamais, maintenant qu'elle +l'avait fait mettre en croix et que par sa seule volonté il souffrait +des tortures inexprimables. + +Barabasch veillait toujours à la porte. Les autres assistants +entraient et sortaient. Il y en avait toujours un au pied de la croix, +en prières. + +Une fois, Sofia resta seule avec Sabadil durant un instant. Elle +sortit prestement de sa poche son mouchoir, qu'elle avait imbibé +d'eau-de-vie, et le restaura, en le lui pressant entre les lèvres et +en lui épongeant les tempes et le front. + +Mardona venait de temps en temps contempler sa victime. Elle +l'examinait avec une grande attention, sans rien perdre de son +impassibilité apparente. Et elle s'éloignait, elle ne prononçait pas +une parole. + +Lorsque le soir tomba, et que le temple se remplit de grandes ombres, +Sabadil prit peur. + +« Mon Dieu! s'écria-t-il, n'y a-t-il personne ici? m'a-t-on abandonné? + +- Je suis là , répondit la voix douce de Nimfodora. + +- Toi? demanda-t-il très bas. Pourquoi m'as-tu trahi, dis-moi? » + +Elle ne lui répondit pas. + +Sofia apporta de la lumière, tandis que Sukalou allumait un grand feu +dans le poêle, et que Nimfodora priait, le visage contre +terre. Sabadil entendit à côté de lui le bruissement d'un vêtement de +femme. Il tourna la tête: c'était Mardona qui s'approchait à pas +lents. Elle s'arrêta devant la croix. + +«Eh bien! comment te sens-tu? demanda-t-elle anxieusement. + +- Aie pitié, Mardona. En voilà assez, dit Sabadil. + +- Mais tu n'as aucun besoin de ma compassion, répondit-elle avec un +froncement dédaigneux des lèvres. + +- Si je passe trois jours ainsi, cloué à cette croix, je mourrai, +soupira Sabadil. + +- Tu mourras, repartit la Mère de Dieu, et aujourd'hui même! » + +Elle parut frissonner, et resserra sa pelisse autour +d'elle. Avait-elle froid ou était-ce un frémissement de douleur qui la +prenait? + +« Mardona! s'écria Sabadil. + +- Dieu le veut! » dit-elle. + +Nimfodora regarda la Mère de Dieu, pâle de frayeur. Sofia se mit à +pleurer. + +« Je me sens faiblir », dit Sukalou. + +Son visage, était d'une pâleur terreuse; lorsqu'il se leva, ses jambes +fléchirent. Il chancela. + +« Je ne puis supporter ce spectacle, il faut que je mange. » + +Il se faufila dehors, se tenant à la muraille. + +« Pourquoi dois-je mourir? demanda Sabadil. + +- Dieu le veut! répondit Mardona. + +- C'est toi qui le veux! murmura-t-il. Pourquoi me tues-tu? N'ai-je +pas cruellement expié ma faute? Je n'aime que toi. » + +Nimfodora le regarda, brusquement surprise. + +« De quoi parles-tu? reprit Mardona, d'une voix grave et bonne. Dans +tout ceci il ne s'agit pas de moi ni d'amour, ou de péché et de +pénitence. Quand un membre souffre, tous les autres membres souffrent +par lui. Tu es un serpent dans notre Paradis. J'écraserai la tête à ce +serpent. » + +La nuit vint. La victime restait accrochée à la croix, muette et +résignée. La lueur jaune des chandelles, les flammes du poêle et le +clair de lune bleuâtre l'illuminaient de leurs teintes étranges. + +« Mardona, dit Sabadil d'une voix brisée, mets une fin à mes +souffrances, je t'en conjure. + +- La mort seule peut y mettre fin. + +- Eh bien, tue-moi, supplia-t-il, levant vers elle ses grands yeux +enfiévrés, largement ouverts et pleins de reproches. Je mourrai de +bon coeur, puisque tu l'exiges, et la mort me sera douce si c'est toi +qui me la donnes. + +- J'aurai pitié de toi, dit Mardona. Je te donnerai moi-même le coup +de grâce. + +- Je te remercie », répondit Sabadil. + +Et il regarda avec une sorte de curiosité la Mère de Dieu choisir un +clou, et prendre le marteau. Une sueur glacée l'envahit, son coeur +battait à se rompre. Il vit que Mardona restait froide et sans +émotion. + +Elle s'agenouilla près de lui, elle regarda dans les yeux +tranquillement. + +« Embrasse-moi », supplia-t-il avec un soupir. + +Mardona passa tendrement ses bras autour du cou de Sabadil et lui +donna un baiser. + +Puis elle lui enfonça le clou dans le coeur, d'une main sûre, +lentement. + +La victime eut un tressaillement. + +« Ah! que c'est doux!... » balbutia Sabadil, tandis que son sang +coulait, rouge, sur les mains de Mardona. + +Sofia et Nimfodora récitaient la prière des agonisants. + +Sabadil laissa retomber sa tête sur sa poitrine. + +Il était mort! + +Mardona passa toute la nuit assise sur le banc du poêle, les yeux +arrêtés sur le cadavre, les mains jointes sur ses genoux, pâle, +muette, sans verser une larme. + +Sukalou escalada la haie secrètement et traversa, aussi vite que ses +longues jambes le lui permettaient, les champs couverts de neige, pour +se rendre au village. Il ne pressentait rien de bon. Sofia aussi avait +disparu, sans qu'on sût où elle avait passé. Les autres étaient allés +dormir. + +A l'aube, Barabasch se rendit auprès de Mardona, et lui demanda si ce +ne serait pas mieux d'ensevelir le cadavre sans rien ébruiter. + +Elle ne lui répondit rien. Elle resta là assise depuis le matin +jusqu'au soir, inanimée, sans dire un mot, sans bouger, sans manger ni +boire. La nuit suivante elle ne dormit pas non plus. + +Lorsque le soleil rosa les cimes des sapins, le troisième jour, +Barabasch se précipita dans le temple, tout effaré. + +« On aperçoit des fusils et des épées qui brillent au loin, +annonça-t-il tout essoufflé. Ils veulent te faire prisonnière. Saute à +cheval et prends la fuite. Je les retiendrai aussi longtemps que +possible. » + +Mardona secoua la tête, Nimfodora suivait Barabasch. + +« Fuis avant qu'il soit trop tard, cria-t-elle, se jetant à genoux +devant Mardona, et la suppliant, levant à elle ses mains jointes. + +- Je ne fuirai pas », répondit Mardona. + +C'étaient ses premières paroles. + +« Tu nous perdras tous », dit Nimfodora, courbant la tête avec +soumission. + +Barabasch avait couru au village. Le tocsin se mit à sonner. Les +paysans s'armèrent de fléaux et de faux. Beaucoup d'entre eux +arrivèrent à cheval pour protéger la Mère de Dieu. Les autres +suivaient, des hommes, des femmes, des enfants, une masse de +fanatiques, prêts à tout subir. + +Ils remplirent bientôt la métairie, et couvrirent la route. Lorsqu'un +traîneau, où se trouvaient deux gendarmes et une paysanne, arriva, +plusieurs paysans s'élancèrent à sa rencontre, saisissant les chevaux +par la bride et vociférant, tandis que d'autres criaient des +injures. Déjà il y avait des hommes qui brandissaient leurs faux, et +les gendarmes apprêtaient leurs fusils, lorsque Mardona parut, +majestueuse, la tête haute. Elle s'avança parmi les assaillants et +commanda le silence. + +A ce moment, la paysanne qui se trouvait dans le traîneau releva le +fichu blanc qui lui couvrait la figure, sauta à terre et indiqua +Mardona du geste. C'était Sofia. + +« Voici l'assassin », cria-t-elle. + +Barabasch éleva le pistolet chargé qu'il tenait à la main; mais +Mardona lui arrêta le bras. + +« Que faites-vous? dit-elle tranquillement. Etes-vous fou? + +- Nous ne te laisserons pas emprisonner, répondirent en choeur une +centaine de voix. Nous te défendrons. + +- Mettez bas les armes sur-le-champ, continua Mardona. Je vous +l'ordonne, Dieu m'éprouve. Je supporterai cette épreuve sans me +plaindre. » + +Elle tendit ses mains aux gendarmes en souriant, et se laissa +enchaîner. + +« Humiliez-vous tous, dit-elle d'une voix douce, et vous repentez, car +devant Dieu nul n'est parfait. » + +Les Duchobarzen se pressèrent autour de Mardona, en pleurant. Ils se +jetèrent le visage contre terre, l'adorant, baisant ses mains, ses +pieds et ses vêtements. + +Elle se tenait debout, au milieu, calme et sereine comme une sainte. + + + + +FIN + + + + +BOURLOTON. - Imprimeries réunies, B. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43003 *** diff --git a/43003-8.txt b/43003-8.txt deleted file mode 100644 index 5df40a6..0000000 --- a/43003-8.txt +++ /dev/null @@ -1,6860 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook, La Mère de Dieu, by Leopold von Sacher-Masoch - - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - - - - -Title: La Mère de Dieu - - -Author: Leopold von Sacher-Masoch - - - -Release Date: June 21, 2013 [eBook #43003] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - - -***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MèRE DE DIEU*** - - -Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895), La Mère de Dieu (Die Gottesmutter) (1886) - -Produced by Daniel FROMONT - - -SACHER MASOCH - - -NOUVELLES TRADUITES DE L'ALLEMAND -AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR -PAR -Mlle STREBINGER - -PARIS -LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE -79, BOULEVARD SAINT - GERMAIN, 79 -1886 - -Droits de propriété et de traduction réserves - - -LA MÈRE DE DIEU - - -CHAPITRE PREMIER - - -Sabadil, un jeune paysan de Solisko, était sorti dans la forêt pour -entendre le chant des oiseaux. Lorsqu'il était tout petit, déjà il -abandonnait ses jouets, il quittait son chariot et ses chevaux de bois -dès qu'un oiseau gazouillait dans le feuillage. Plus tard il avait -tendu des pièges et des lacs dans tous les bocages; toute l'année -retentissaient des chants, des sifflements et des soupirs mélodieux -dans la chaumière qu'habitaient les parents de Sabadil. - -Un édit avait été proclamé par la suite. Il était sévèrement interdit -de s'emparer d'aucun oiseau chanteur. Sabadil, alors, alla se promener -au loin dans la campagne, pour les entendre. Il s'y rendait chaque -jour, après avoir terminé son ouvrage; et, le dimanche après midi, il -ne manquait jamais d'errer deux ou trois heures dans la forêt, dont -les chênes puissants, les hêtres et les bouleaux frêles s'étendaient -entre les villages de Solisko, de Brebaki et de Fargowiza-polna. - -Les gens s'étonnaient de ne pas voir Sabadil à l'auberge, ou, comme il -était garçon, de ne pas le voir se rendre derrière l'église, sur la -plate-forme où la jeunesse dansait, les jours de fête, pendant que le -vieux prêtre envoyait sa bénédiction du haut de sa chaire sur les -fidèles et que l'orgue grondait sourdement en une longue -plainte. Sabadil ne s'inquiétait pas de ce qu'on pouvait penser de -lui. Oh non! pas ça. Lui-même était surpris quelquefois de cette force -irrésistible qui l'entraînait depuis si longtemps dans la solitude, -sous les grands arbres. - -Il y allait comme à une fête; ses hautes bottes luisaient au soleil, -son pantalon de fin drap bleu formait de larges plis, s'arrêtant -au-dessous du genou; sa blouse du même tissu, fort courte, était -serrée par une belle ceinture de cuir qui lui servait à la fois de -bourse et de blague à tabac, et où étaient suspendus son couteau, son -briquet et sa pipe. Sur son bonnet d'agneau blanc se balançaient deux -superbes plumes de paon. - -Sabadil s'était arrêté au sortir du village. Il avait cru entendre le -gazouillement suave d'une fauvette dans une grosse touffe de lilas en -fleurs. Puis il avait pris à travers champs. On avait récolté une -grande partie des grains; mais le maïs était encore debout, dressant -ses larges épis dont la teinte dorée rivalisait avec les cheveux des -petits enfants du hameau; le seigle brunissait au soleil, et partout -entre les sillons se trouvaient des alouettes prêtes à s'élever dans -l'air en chantant. - -Sabadil les suivait des yeux lorsqu'elles s'envolaient, mais il devait -bientôt ramener son regard à terre, tant le bleu du ciel était pur et -éblouissant. Il n'y avait qu'un petit nuage au ciel, un léger flocon -blanc et immobile comme un agneau qui se serait égaré de son troupeau -et qui n'ose avancer tout seul. L'air était chaud et lourd. Le soleil -éclairait la campagne, réchauffant ses teintes vives. - -Une source limpide, aux ondes vertes et écumeuses, descendait dans la -vallée en sautillant, et près de cette source, au milieu d'un bouquet -de bouleaux aux troncs satinés, se trouvait un petit moulin, qui, lui -aussi, était en fête ce jour de dimanche. Sa roue séchait aux caresses -de la brise. Ses volets étaient fermés. Pas un souffle n'agitait les -branches des arbres fruitiers qui l'entouraient baignés de -lumière. Tout à coup un rouge-gorge se mit à chanter dans un -noisetier. Et comme Sabadil s'arrêtait et tendait l'oreille, -absolument ravi, la gentille petite bête sautilla de feuille en -feuille et contempla le paysan d'un oeil hardi, sans aucune -frayeur. Plus loin, un pic frappant des coups sonores sur l'écorce -d'un arbre. Ces battements troublaient le silence du dimanche d'une -note étrange. - -Sabadil avançait toujours. Autour de lui une grande fraîcheur -montait. Il se trouvait maintenant dans un bosquet de bouleaux dont -les troncs luisants semblaient recouverts de satin blanc. A ses pieds, -la mousse étincelait comme semée d'étincelles d'or. Sabadil suivit le -ruisseau tout pensif. De petits poissons se tenaient immobiles, se -chauffant au soleil, et, au-dessus, des libellules voltigeaient. Il y -avait aussi des papillons qui humaient la fraîcheur, et des escargots -qui rampaient lentement le long des tiges humides. Une forte odeur de -vanille remplissait l'air. - -Bientôt deux, trois ruisseaux se rejoignirent. La forêt -s'éclaircit. Une sorte de petite vallée s'ouvrit entre les coteaux -fleuris. Et tout à coup Sabadil remarqua une prairie blanche, -complètement blanche, comme couverte de neige. Il demeura un instant -très surpris. - -Lorsqu'il s'en approcha, il vit que la vallée était entièrement -tapissée de narcisses dont les pistils jaunes embaumaient l'air. Des -abeilles et des guêpes y butinaient avec un bourdonnement sourd et -continuel. Sabadil cueillit une branche d'arbre et s'assit à l'ombre -d'un buisson d'églantiers pour se tailler un sifflet. Tandis qu'il y -perçait des trous, les oiseaux se mirent à chanter autour de lui, -comme s'ils n'eussent attendu que sa présence pour commencer leur -concert. De son bec dur, le pic semblait battre la mesure, non pas -cependant à la façon d'un chef d'orchestre, mais comme un musicien de -village qui frappe de son coude la table mouillée d'eau-de-vie à la -taverne. Des serins sautillaient dans la ramure, se suspendant à des -branches flexibles qui pliaient; des grives jetaient aux échos leur -note stridente, et de loin en loin le merle sifflait sa vieille -mélodie si douce et qui parle au coeur comme une de ces chansons -populaires que les travailleurs chantent le soir dans la plaine. - -Sabadil interrompait son travail de temps en temps et prêtait -l'oreille. Enfin, son sifflet était terminé, un véritable sifflet -galicien, long et mince comme une flûte de berger. Sabadil le porta à -ses lèvres et en tira des sons clairs, puis des notes graves et -plaintives, semblables à celles de la mélancolique Dumka. Les oiseaux -arrêtèrent leur ramage, comme surpris par ces modulations -langoureuses, si différentes de leurs cris joyeux et de leurs -gazouillements poussés au soleil dans les rameaux verts des arbres. - -Un long moment s'écoula avant que les petits oiseaux reprissent leur -ramage et répondissent à Sabadil dans ce langage qu'ils tiennent -depuis des milliers d'années, sans jamais en varier une seule -note. Ils ne comprenaient pas Sabadil, mais Sabadil les comprenait, -car son joli visage s'illumina soudain d'une joie candide et d'un -sourire trop enfantin, presque, pour un homme de trente ans. Un lièvre -arriva dans la clairière en trottinant. Il s'assit, dressa ses longues -oreilles et regarda le paysan d'un oeil surpris, puis il fit volte-face -et disparut dans le fourré. Pendant un instant on n'entendit que le -battement régulier du pic; puis un cri perçant s'éleva dans le -lointain. Sabadil se releva précipitamment. Il se dit que ce n'était -pas un cri d'alarme, mais quelque oiseau d'eau occupé à pondre ses -oeufs dans les roseaux de la mare voisine. Cependant Sabadil, presque -malgré lui, se dirigea du côté d'où le cri était parti. L'étang était -proche, il l'atteignit en quelques pas. Sabadil regarda à sa surface -verte, aussi polie qu'un miroir. Les longs roseaux qui y baignaient -aussi étaient tranquilles, depuis leurs tiges droites et sveltes, -jusqu'à leurs panaches bruns pailletés d'argent. Des algues, des -nénuphars, des lis de rivière étoilaient la mare, y dessinant de -bizarres broderies. Des narcisses odoriférants fleurissaient dans la -mousse humide de la rive. Sabadil s'assit dans la verdure et regarda -l'eau. De petites lueurs y passaient comme des éclairs. Par moments un -bouillonnement montait à la surface, ou un poisson fouettait l'onde -avec sa queue. Une grande fraîcheur régnait. Comme Sabadil ne -détournait pas les yeux de l'eau, il lui parut qu'elle montait jusqu'à -lui; il se sentit enlacé comme par deux bras glacés, et le même cri -lugubre qui l'avait effrayé tout à l'heure se fit entendre avec un -accent rauque et désagréable. Soudain un visage se dessina dans l'onde -pure, un beau visage de vierge encadré de cheveux blonds. - -Sabadil bondit, fit un grand signe de croix et recula vivement. - -A ses côtés, maintenant, se tenait une femme jeune, grande et forte, -si grande qu'elle le dominait presque de la tête, bien qu'il fût de -taille moyenne. Son visage était un visage de Madone au teint blanc, -délicatement teinté de rose. Sa chevelure blonde, aux reflets fauves, -était tressée et disposée en nattes lourdes au sommet de la -tête. L'étrangère portait de hautes bottes de maroquin rouge, un jupon -de percale aux couleurs voyantes et un corsage de drap vert foncé d'où -sortait une chemise d'une blancheur éblouissante. Son cou était paré -de gros coraux. Elle regarda Sabadil de ses grands yeux bleus, -longuement, avec une bienveillante surprise. - -Sabadil ne l'avait jamais vue, et pourtant il lui semblait que cette -femme était là, qu'elle était venue pour le -rencontrer. Involontairement il retira sa casquette et de sa manche -s'épongea le front. Son coeur battait à se rompre. Un bourdonnement lui -montait aux oreilles. - -Tout à coup, la jeune fille rougit et baissa les yeux. Elle voulut -reculer, et cependant son pied demeura comme attaché au sol; elle se -pencha et cueillit un narcisse, très bas, près de sa racine. Puis, sa -fleur à la main, elle resta devant le jeune homme, les yeux baissés, -humble à la fois et fière comme une sainte. - -«Que fais-tu ici? » demanda enfin Sabadil remis de son émotion et -enveloppant l'étrangère d'un bon et doux regard. - -Sans lui répondre, la jeune fille le toisa et le considéra un -instant. Puis, d'une voix basse et étrangement mélodieuse, elle lui -dit, à son tour: - -« Qui es-tu? et quel est ton nom? - -- Tu me questionnes comme si la forêt t'appartenait, repartit Sabadil -avec un malicieux sourire. - -- Tu ne me connais pas, dit la jeune fille à voix basse. Ainsi, -dis-moi plutôt comment tu t'appelles. - -- Sabadil. - -- Et d'où es-tu? - -- De Solisko. - -- Tu es paysan? - -- Oui. - -- Tu es bien mis, continua l'étrangère: tu es sans doute riche. - -- J'ai de quoi vivre », répondit Sabadil. - -La jeune fille se tut. Elle traversa lentement le fourré et les -touffes d'herbe, et se dirigea du côté de la forêt. - -« Et toi, qui es-tu? » demanda Sabadil qui l'avait suivie. - -Pas de réponse. - -« N'entends-tu pas? Ne veux-tu pas m'écouter? » - -Toujours pas de réponse. - -«As-tu du chagrin? continua Sabadil; pourquoi as-tu l'air triste? Qui -donc t'attire dans cette solitude? - -- Je fuis les hommes. Je viens ici chercher la béatitude, répondit la -jeune fille. Je trouve ici la présence de Dieu. » - -Une flamme passa dans les yeux bleus de l'étrangère, comme elle disait -ces mots. - -« Par ma foi, tu as raison, dit Sabadil; on est mieux ici qu'à -l'église. Moi, j'aime mieux le chant des oiseaux que les sermons du -prêtre, et je préfère le parfum des fleurs à l'encens des églises. - -- Tu as raison! oh oui! tu as raison, s'écria l'étrangère d'un ton -vif, presque joyeux. - -- Tu as quelque chose de singulier, dit Sabadil en l'examinant avec -attention. Je ne puis imaginer que tu sois comme les filles du -village, et que tu danses avec les garçons, sous les ormeaux, le -dimanche. Non, vraiment, il ne me paraît pas possible qu'on te prenne -par la taille pour te faire danser, et pourtant... oui, pourtant, -comme tu es parée... et comme tu es belle! Par Dieu! tu es bien la -plus belle femme que j'aie vue!» - -Sabadil passa son bras autour des épaules de la jeune fille; mais -celle-ci se dégagea avec une telle douceur, une si grande dignité et -une figure si sérieuse, que le jeune paysan n'osa renouveler ses -caresses. Il recula de deux pas, très confus. - -« Tu es peut-être mariée? » dit-il au bout d'un instant, d'une voix -très faible. - -Elle secoua la tête avec un sourire imperceptible. Lui la considéra -longuement. Quelle belle fille c'était! Et non seulement elle était -belle, mais encore elle avait une grande distinction et quelque chose -de majestueux et d'imposant, bien qu'elle ne portât point haut la -tête; au contraire, elle la baissait humblement et avec une chasteté -naïve. Non, sûrement, ce ne pouvait être une paysanne! Sabadil, tout -d'un coup, se sentit envahi par une grande gêne, quoiqu'il ne fût -guère timide. - -« On ne te prendrait pas pour une paysanne, à te voir, reprit-il. - -- Je suis peut-être comtesse, répondit-elle avec calme. - -- Non, tu es une sainte! » - -Elle ne répliqua rien, mais un sourire ironique passa sur ses lèvres -roses. - -« Quelles belles fleurs! dit-elle tout à coup, et comme elles -embaument! Que disais-tu donc tout à l'heure? Comme elles sont plus -odoriférantes que l'encens! » - -Un regard suffit à Sabadil. Il comprit qu'elle désirait un bouquet de -ces fleurs. Sans perdre un instant, il se mit à l'oeuvre et rassembla -une gerbe énorme et parfumée, qu'il tendit à sa compagne. Lorsqu'elle -la prit, Sabadil remarqua ses mains, qui étaient fines et -blanches. Sûrement ces mains-là n'avaient même jamais tenu d'aiguille. - -« Vois ces fleurs, reprit l'étrangère, elles sont l'image du -vice. Comme lui, elles sont séduisantes, et belles, et nuisibles. Quel -parfum suave! Et si nous les laissons près de nous, durant notre -sommeil, elles nous rendent malades. Oui, elles vont jusqu'à tuer par -leur odeur exquise? Sabadil, je te crois un enfant du monde, sans -souci de ton salut éternel. Le péché flatte tes sens, menace ton âme -de perdition! » - -Ses beaux yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, pénétrants et -sévères. - -« Es-tu fille d'un prêtre?» demanda le jeune homme en riant, non sans -ironie. - -L'étrangère secoua la tête et soupira. Ils avaient atteint un endroit -marécageux, plein d'eau et de grandes herbes. La jeune fille regarda -autour d'elle. - -«Que veux-tu? lui demanda son compagnon; que dois-je faire? - -- Un pont », dit-elle gravement. - -Il se hâta d'apporter quelques troncs de jeunes arbres abattus et -couchés dans le gazon et de les étendre sur le sol fangeux. La jolie -fille le considérait avec admiration. Elle regardait sa stature svelte -et robuste, ses bras musculeux, son front bas où les boucles de sa -chevelure étendaient comme un voile, son nez retroussé, ses pommettes -saillantes, son menton arrondi et ses joues hâlées par le soleil et le -grand air. Lorsque le pont fut fini, il y posa le pied -lourdement. L'étrangère vit qu'il avait le pied petit et bien fait -dans son élégante chaussure. Il lui tendit la main pour l'aider à -passer l'eau. Elle ne le remercia pas. Cela allait sans dire qu'il -était fait pour obéir, et elle pour lui donner des ordres. Du reste, -on voyait qu'elle avait l'habitude de commander. - -« Comme tu as le cou blanc! s'écria tout à coup Sabadil, qui suivait -la jeune fille à quelque distance. On voit bien que tu ne vas pas aux -champs et que tu ne travailles pas au soleil. » - -Il fit un mouvement pour la toucher, mais elle l'évita, et un rang de -son collier de corail resta aux doigts de Sabadil. Les grains rouges -roulèrent dans la mousse. - -« Allons! ramasse-les-moi à présent », dit la jeune fille, toujours -grave, presque suppliante. - -Sabadil s'agenouilla dans la fougère et rassembla les coraux épars -sous les feuilles. Elle se tenait devant lui, la main tendue. Puis ils -reprirent leur route. Elle le priait tantôt d'écarter les branches qui -la gênaient dans son passage, tantôt de lui apporter les baies de -quelque buisson éloigné. Sabadil, le fier Sabadil, lui obéissait sans -même qu'elle lui donnât d'ordre. Un mot, un signe, un regard lui -suffisaient. Il agissait comme sous la domination d'un -rêve. L'étrangère l'étonnait de plus en plus par son maintien digne et -grave. Ordinairement, n'est-ce pas? une jeune fille rit à tout propos -lorsqu'elle discourt avec un homme, ou bien elle rougit, elle cache -son visage, elle est gauche. - -L'étrangère, elle, n'avait rien de tout cela. Elle restait simple, -naturelle, froide et majestueuse. - -Ce maintien ravit Sabadil, et fit grandir peu à peu son enthousiasme; -ses yeux brillaient, sa bouche s'entr'ouvrait, découvrant ses dents -blanches, comme s'il avait eu besoin de respirer longuement. - -Ils atteignirent un gros chêne, près duquel était dressée une croix -taillée à coups de hache. La jeune fille s'arrêta. - -« Dieu te conduise, dit-elle. Mon chemin va de ce côté. Où vas-tu, -toi? - -- Tu ne veux pas que je t'accompagne? demanda Sabadil. - -- Non. - -- Alors, dis-moi d'où tu es. » - -Elle se tut. - -« Es-tu de Brebaki?» - -Elle ne fit aucun mouvement. Ses lèvres ne laissèrent pas échapper un -son. - -« Te reverrai-je? continua Sabadil. - -- Si Dieu le permet, répondit-elle en le perçant d'un regard froid qui -l'intimida. - -- Dis-moi où je puis te voir, insista Sabadil. - -- Je ne le chercherai pas. - -- Mais moi, je te chercherai. - -- Ne fais pas cela; dans ton intérêt, ne le fais pas, dit-elle avec -une sereine majesté. - -- Crois-tu me faire peur? s'écria-t-il d'un ton arrogant. Je ne crains -rien, moi, entends-tu? - -- Tu ne me connais pas! interrompit-elle, la lèvre dédaigneusement -retroussée; sans cela, tu....» - -Elle n'acheva pas. - -« Te craindre? dit Sabadil en riant; ah non! par exemple! - -- Sais-tu qui je suis? demanda-t-elle froidement, en laissant tomber -ses mains jointes. - -- Une fille aussi chaste que belle! » - -Il s'approcha d'elle, très près, et saisit ses mains; elle ne le -repoussa pas, mais le perça d'un regard si pur, qu'il avait quelque -chose de surnaturel. Sa bouche rose s'entr'ouvrit comme pour provoquer -un baiser. Pourtant elle fronçait les sourcils d'un air de colère. - -« Ne me touche pas, dit-elle d'une voix douce. Tu commets un péché en -portant les mains sur moi. - -- Ce péché, Dieu me le pardonnera! » dit Sabadil. - -Il enlaça dans ses bras la jolie fille, vivement, et lui donna un -baiser. - -Elle se dégagea sans un mot. Son beau visage était enflammé de colère, -mais son grand oeil bleu luisait doucement, lorsqu'il rencontra celui -de l'audacieux. Et, tandis qu'il restait là, immobile, comme pétrifié, -elle s'enfuit et disparut sans laisser de trace, comme elle était -venue. - -A la suite de la rencontre dans le bois avec la jolie étrangère, -Sabadil se sentit saisi d'un trouble étrange. Un sentiment inconnu et -qui n'avait rien d'agréable le poursuivait et l'empêchait de vaquer à -ses occupations comme à l'ordinaire. Il était devenu pensif. Il ne -mangeait pas. Il n'avait aucun appétit. Il ne buvait pas non plus, et -ne pouvait dormir la nuit. Le travail l'ennuyait. Le chant des oiseaux -même ne parvenait plus à le distraire. Il ne se rendait plus dans la -forêt pour les entendre, mais dans l'espoir d'y rencontrer de nouveau -l'inconnue. Il y alla fréquemment. Il ne la rencontra nulle part. - -Il se mit alors à errer dans les bois, chaque jour, durant plusieurs -heures. Une fois, il pénétra si avant dans le fourré, qu'il aperçut, -par une éclaircie, la croix dorée et le toit de briques rouges de -l'église de Fargowiza-polna, qui luisaient au soleil. De grands -tilleuls ombrageaient l'enceinte sacrée. Il marcha encore plus avant -jusqu'à la lisière de la forêt. Le village s'étendait à quelque -distance. Un peu à l'écart, Sabadil remarqua une vaste métairie. Elle -était entourée d'une forte haie, très haute. Mais Sabadil, de la -colline où il se trouvait, pouvait voir les dispositions du -bâtiment. Il se composait d'une belle maison d'habitation, construite -en bois, passée à la chaux et recouverte de lattes neuves, une grande -galerie en ornait le fronton. Une galerie à colonnes, cachée à demi -par des rosiers grimpants dont les touffes et les festons avaient un -charmant aspect. - -Celle que Sabadil cherchait demeurait ici. Personne ne le lui avait -dit; mais il le savait, il le sentait au trouble indescriptible qui se -saisit de lui tout à coup. Il se jeta sur le gazon, à l'ombre d'un -noisetier, et regarda dans la cour, dans le jardin, aux fenêtres de la -métairie. Il croyait à chaque instant voir la porte s'ouvrir pour -livrer passage à l'inconnue. Il ne voyait rien. Et il ne se lassait -pas de regarder. - -Le soleil se coucha. Les petits nuages blancs qui flottaient à -l'horizon se dorèrent subitement. Et les oiseaux se mirent à chanter -dans les ombrages. - -Sabadil remarqua un petit chariot traîné par deux forts chevaux qui -s'avançait sur la route. Le chariot prit la direction de la -métairie. Il en passa la porte et entra dans la cour. Il était conduit -par une femme, elle tenait les rênes à la main et un fouet. Elle -tourna la tête du côté de Sabadil. C'était l'étrangère de la -forêt. Deux énormes chiens-loups se précipitèrent à sa rencontre, en -aboyant au poitrail des chevaux, qui leur répondirent par des -hennissements joyeux. La carriole s'arrêta à la porte de la maison. Un -jeune gars en sortit et tint les chevaux, tandis que l'inconnue -descendait du chariot. Elle parut lui adresser quelques questions. Les -énormes chiens s'étaient couchés à ses pieds. Ils se levèrent et la -suivirent lorsqu'elle entra dans la maison. - -Sabadil, qui involontairement avait quitté son lit de gazon pour -suivre cette scène, se dirigea entre les taillis qui s'étendaient de -la forêt, à la route, du côté de la métairie. Son attention fut -vivement frappée tout à coup par quelque chose de rouge, comme un -pavot gigantesque qui surgit d'une touffe de myrtilles. Il s'approcha, -et se trouva en présence d'une toute petite fille, pieds nus, vêtue -d'une chemise, la tête couverte d'un mouchoir écarlate et qui rongeait -un épis de maïs rôti, assise dans la mousse. - -« Dis-moi, petite, sais-tu à qui appartient cette belle métairie? » -lui demanda-t-il. - -L'enfant le regarda de l'air indécis d'un animal qui ne sait s'il doit -mordre ou caresser. « Qui demeure là? dans cette métairie? Ne -comprends-tu pas? répéta Sabadil. - -- La mère de Dieu », répondit la petite d'un air craintif. - -Sabadil éclata de rire. - -« Comment nommes-tu le paysan à qui appartient cette ferme? » - -Il l'indiqua du doigt. - -« Ossipowitch », dit l'enfant. - -Elle se leva, prit son épi de maïs qu'elle avait posé près d'elle et -s'enfuit à toutes jambes. - -Sabadil s'avança jusqu'auprès de la haie. Il se blottit dans un -buisson et attendit l'obscurité, qui tomba rapidement. Les oiseaux -s'étaient tus depuis longtemps. Le sifflement rapide des -chauves-souris seul traversait l'air. Une large étoile étincelait dans -le ciel bleu. La forêt et les taillis se trempaient de rosée. La brise -souillait, tout imprégnée d'une odeur de fenouil et de thym, et plus -tard, lorsque le ciel fut couvert d'étoiles et que les fenêtres de la -ferme furent éclairées, les rossignols se mirent à chanter au bord du -ruisseau. - -Sabadil se tint col jusqu'à ce que les lumières des croisées fussent -éteintes et que l'on n'entendît plus les soupirs des rossignols. Tout -dormait. L'air était chaud et lourd, chargé de parfums. De temps en -temps retentissaient le cri d'une chouette, les aboiements d'un chien -dans la campagne. Dans la forêt deux lueurs se mirent à errer entre -les troncs blancs des bouleaux. C'étaient les yeux d'un chat -sauvage. Ils disparurent dans les feuilles. - -Sabadil s'assit par terre et appuya sa tête sur une pierre recouverte -de mousse. Il écouta un moment encore les grelots des chevaux qui -paissaient dans la prairie, puis il s'endormit. - -Lorsque Sabadil se réveilla, un frisson de fièvre le secoua. Il se -leva, rejeta ses cheveux en arrière, et regarda autour de lui. Le -soleil n'était pas levé. On ne voyait aucune lueur à -l'horizon. Cependant l'obscurité était moins intense. Les étoiles -pâlissaient. Le vent était vif et frais. Il soufflait à travers les -arbres, dont les feuilles frissonnaient comme des bannières. Il -faisait vraiment très froid. - -Soudain une clarté livide passa dans la campagne et sur les pâturages; -les oiseaux se mirent à chanter dans les jardins et sur les arbres de -la forêt, tous à la fois et joyeusement. - -Des lumières parurent aux croisées de la métairie. - -La porte s'ouvrit. Sabadil aperçut, agenouillée dans le corridor, une -jeune fille occupée à laver les carreaux. Une bougie était placée près -d'elle. Deux autres jeunes filles parurent, suivies d'une vieille -femme; toutes trois sortirent, et restèrent un instant à respirer -l'air frais du matin, dans le jour pâle de l'aube naissante. Enfin, -elle parut, celle que Sabadil attendait, et à qui tous semblaient -obéir dans la maison, l'étrangère de la forêt. Elle sembla à Sabadil -plus grande et plus majestueuse encore, sur le seuil de la porte -encadrée de roses sauvages, dans ses hautes bottes de maroquin rouge -et sa pelisse bleue bordée d'agneau. Sur la tête elle avait un foulard -blanc noué en manière de turban. Elle s'assit sur un banc, dans la -galerie, et parut surveiller le travail de ses compagnes. - -Une des jeunes filles, grande et forte comme l'inconnue, se rendit à -la fontaine avec deux seaux passés à une perche qu'elle portait sur -l'épaule. Elle remplit ses seaux à plusieurs reprises et alla les -vider dans une grande cuve, près de la porte. La vieille femme et les -deux filles revinrent apportant toutes sortes d'ustensiles de cuisine -en terre et en bois, qu'elles se mirent à nettoyer dans la grande -cuve. Chaque fois que l'étrangère donnait un ordre, celle à qui il -était adressé accourait rapidement, et se tenait en sa présence dans -une attitude respectueuse, comme une esclave. - -Sabadil s'approcha de la haie, la franchit, traversa la galerie sur la -pointe des pieds, et se présenta devant l'étrangère, subitement. Les -chiens se précipitèrent vers lui, avec des hurlements -terribles. L'étrangère étendit la main en leur ordonnant de se -taire. Ils se retirèrent en grognant et en montrant leurs crocs aigus. - -« Qui cherches-tu ici? demanda l'étrangère sans s'émouvoir et arrêtant -sur lui un regard sévère. - -- Toi. - -- Moi?... Et que me veux-tu? - -- Dieu le sait. Moi-même je l'ignore. » - -Sabadil resta debout devant elle, la dévorant des yeux. L'étrangère -n'avait fait aucun mouvement. Elle tenait ses mains jointes sur ses -genoux, comme en prière. - -« Tu es bien matinale! continua-t-il. - -- Oui, reprit-elle d'un ton ferme. Chez nous, c'est l'usage de -terminer tous les travaux du ménage avant le lever du soleil. - -- Mais, toi, tu ne travailles pas. - -- Je n'ai pas à travailler. » - -Les oiseaux se turent subitement. L'orient s'éclaircit, s'alluma. Le -soleil parut et inonda de ses rayons les herbes et les feuilles -humides. - -« Et toi, demanda la mystérieuse fille, comment se fait-il que tu sois -ici à cette heure? - -- J'ai passé la nuit dehors, répondit-il. - -- Pour quoi faire? - -- Pour être près de toi, dit-il d'une voix basse et très douce, en -baissant les yeux. Voilà bien longtemps que je te cherche. C'est -hier enfin que j'ai connu la demeure. Je me suis blotti là-bas dans -ce buisson; j'y ai attendu le lever et le coucher des étoiles. Je -voulais te revoir. » - -Elle baissa les yeux et parut réfléchir. Puis elle releva la tête et, -tournant vers lui son doux visage, elle le considéra longuement, comme -si elle eût voulu lire dans son âme. - - -CHAPITRE II - -« Et tu sais qui je suis? lui demanda-t-elle d'une voix brève. - -- Je sais seulement comment s'appelle le paysan à qui appartient cette -métairie. Il se nomme Ossipowitch. Est-ce ton père? - -- Nilko Ossipowitch est mon père. » - -La grande fille s'approcha, ses seaux sur l'épaule. - -« As-tu fini? demanda celle à qui tous obéissaient. - -- Oui, Mardona. - -- Tu t'appelles Mardona? - -- Tu l'entends », repartit-elle; puis, se tournant du côté de la -grande fille, elle continua: « Va à l'étable, Anuschka, et trais les -vaches. - -- Est-ce ta soeur? demanda Sabadil; elle te ressemble. - -- Oui, c'est ma soeur. » - -Anuschka avait en effet la taille de Mardona et son beau teint -coloré. Mais elle était loin d'être aussi jolie que sa soeur. Son -visage avait aussi peu d'expression qu'une citrouille creuse où l'on -aurait placé une chandelle. Ses cheveux étaient d'un blond très -clair. Elle tenait les yeux très ouverts et avait toujours l'air -stupéfait. Elle s'éloigna, suivie des autres jeunes filles, tandis que -la vieille femme, qui était petite et maigre et marchait voûtée et -comme courbée sous un joug, tirait Mardona par sa manche. - -« La vaisselle est-elle lavée? » lui demanda celle-ci. - -La vieille fit de la tête un signe affirmatif. - -« Maintenant tu peux aller préparer le déjeuner, mère », ordonna -Mardona. - -La vieille femme soupira, s'éloigna et rentra dans la maison, dont -elle ferma la porte derrière elle. Sabadil resta seul avec Mardona. Il -était surpris de ce qu'elle donnait des ordres à tout le monde; et de -la façon respectueuse avec laquelle on lui obéissait, tandis qu'elle -restait assise, là, les bras croisés, comme une barine. Le sang afflua -au cerveau de Sabadil. Il sentit qu'il craignait cette femme et que -son amour pour elle était profond. - -« Eh bien, Sabadil, reprit la jeune fille, maintenant que nous sommes -seuls, si tu as quelque chose à me demander, parle. - -- Je ne sais,... les paroles me manquent,... balbutia-t-il. - -- Dois-je parler pour toi? - -- Tu le peux, murmura-t-il. A toi mon coeur est ouvert.... - -- Tu m'aimes, Sabadil? - -- Oui, Mardona, je t'aime!» - -Le coeur du jeune paysan battait à se rompre. Il regardait l'étrangère -d'un oeil suppliant, comme pour lui demander pardon. - -« Je ne sais que faire de toi, dit-elle en plissant les lèvres -dédaigneusement. - -- Tu es fâchée contre moi? - -- Non. - -- Mais toi, tu ne m'aimes pas? » - -Il fit un mouvement, qu'elle interpréta à faux. Elle étendit la main -vers lui, d'un geste menaçant. Ne m'approche pas, homme, si le salut -de ton âme t'est cher. Tu as déjà assez péché. - -- Mais... je voulais..., bégaya-t-il. - -- Rien ne presse, dit-elle en souriant. Nous verrons. - -- Tu me permets de venir te voir? » - -Il faisait grand jour. Le soleil luisait sur les champs de maïs. Le -brouillard matinal se traînait lentement à terre, s'évaporant peu à -peu. - -« Je te le permets », dit Mardona. - -Elle regarda Sabadil. Ses yeux bleus rayonnaient, disant bien des -choses. - -« Je te remercie, s'écria Sabadil fou de joie. - -- Ne te réjouis pas, dit-elle d'un ton glacial; tu ne viendras pas: je -sais que tu auras peur de moi. - -- Peur!... pourquoi donc? - -- Lorsque tu sauras qui je suis. - -- Je ne te comprends pas. - -- Prends patience! tu ne tarderas pas à apprendre bien des choses que -tu ne soupçonnes pas. Adieu! » - -Elle se dirigea vers la porte. Là elle hésita un instant sans le -regarder. Puis elle tourna la tête et le contempla longuement, avec -tendresse, presque amoureusement, par-dessus son épaule. - -« Oui, Sabadil, tu reviendras! je le veux! » - -En prononçant ces mots, elle rentra et ferma la porte. - -Sabadil resta un instant à regarder la maison; puis il soupira, -repassa par-dessus la haie, et se dirigea du côté de la forêt. Le -brouillard se traînait dans les taillis, pareil à de l'eau sale, et -voilait les arbres. Le soleil, en l'éclairant, semblait l'attacher à -la terre, l'écrasant lourdement. Sabadil resta un instant sur la -route, plongé dans ses réflexions. - -Il entendit résonner de petites clochettes près de lui: il regarda et -vit surgir du milieu du brouillard un petit chariot recouvert de -toile, traîné par deux haridelles, et que dirigeait un vieux juif tout -cassé, revêtu d'un cafetan vert grenouille. - -« Hé! Moschkou (1) [(1) Sobriquet donné aux juifs.], as-tu une petite -place pour moi? lui cria Sabadil. - -- Pourquoi pas? » répondit le juif d'un ton aimable en lui faisant une -place sur la planche qui lui servait de siège. - -Les chevaux s'étaient arrêtés d'eux-mêmes. A peine Sabadil se fut-il -assis, que le juif claqua du bout de la langue, et que les chevaux se -remirent en route. La carriole longea la forêt, d'où s'élevait un -brouillard intense, pareil à la vapeur d'une chaudière. - -« Le paradis a aujourd'hui bien l'air d'un enfer, commença le juif -d'un air goguenard. - -- Comment? - -- Ignorez-vous que le paradis se trouve à Fargowiza-polna? - -- Je ne vous comprends pas. - -- Le paradis,... le beau jardin. - -- Je sais, interrompit Sabadil; mais qu'a donc à faire Fargowiza-polna -avec le paradis? - -- D'où donc êtes-vous? demanda le juif tout surpris. - -- De Solisko. - -- Et vous n'avez pas entendu parler de Fargowiza- polna ni des -Duchobarzen (1) [(1) Secte des Petits-Russiens de la Galicie et de -la Bukowine, très répandue, et qui a du rapport avec les Adamites.]? - -- Si fait! mais je ne m'en suis guère inquiété. - -- Pourtant cela vaut la peine qu'on en parle, murmura le juif en -faisant claquer les rênes sur l'échine de ses maigres chevaux. Ces -gens sont loin d'être aussi dangereux qu'on veut bien les faire. Ils -sont, du reste, loin d'être aussi saints qu'ils en ont l'air. - -- Comment? ce ne sont pas des chrétiens? - -- Pourquoi ne seraient-ils pas chrétiens? reprit le juif. C'est vrai -qu'ils n'ont pas de prêtres et pas d'églises, ni baptême, ni -communion, ni, en général, aucun sacrement, comme vous autres. Ils -n'adorent pas les saints. - -- Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur? » - -Le juif ne fit pas de réponse. - -« Ce sont, du reste, reprit-il après une pause, des gens très actifs, -très paisibles et très doux. Ils sont tous égaux entre eux. Il ne s'y -trouve ni maître ni serviteurs. Ils sont riches, propres, bien -habillés, tout à fait remarquables sous certains rapports, comme les -Lipowaner (1) [(1) Lipowaner ou Starowierzi, vieille secte russe. Les -Karaïtes, ou Enfants de l'Ecriture, au contraire, sortent d'une secte -juive qui rejette le Talmud, défend le commerce et s'occupe -d'agriculture. Les uns et les autres possèdent en Galicie et dans la -Bukowine de nombreux villages, Ils sont d'une grande moralité et très -actifs.] ou les Karaïtes. Chez eux, par exemple, l'amour s'exerce bien -librement. C'est pourquoi, je le répète, ils ne sont pas si saints -qu'ils en ont l'air. - -- Ils adorent cependant notre sainte Vierge? - -- Oui, oui, répondit le juif en riant à gorge déployée. Pourquoi ne -l'adoreraient-ils pas? Ils possèdent une Mère de Dieu et une jolie -Mère de Dieu, vivante, et pas trop sainte, à ce que l'on dit. Du -reste toutes leurs femmes sont belles, travailleuses et gaies, tout -le jour durant. Et, parées, Seigneur Dieu, parées magnifiquement -comme pour la danse. - -- Mais que fait donc cette Mère de Dieu? demanda Sabadil vivement -intrigué. - -- Elle rend justice; elle prononce l'arrêt sur les pécheurs. Mais leur -croyance est de beaucoup plus libre que toutes les autres. - -- La Mère de Dieu est donc une créature vivante? - -- Pourquoi serait-ce une créature morte? repartit le juif. Elle est à -leur tête et prétend représenter Dieu sur la terre. Tous l'adorent -et lui obéissent avec une sainte frayeur. Ils croient que Dieu se -manifeste à eux par son entremise, aussi lui sont-ils tout -dévoués. Ils vont jusqu'à baiser ses vêtements et à lui embrasser -les pieds. - -- Etrange! dit Sabadil en secouant la tête. Et par quel hasard est-ce -une femme qui est à la tête de cette secte? - -- Parce que c'est par la femme que le péché est entré dans le -monde. Aussi assurent-ils que de la femme seule peuvent venir la -rédemption et le rétablissement du paradis. - -- Mais qui leur indique la femme dans laquelle Dieu s'est soi-disant -incarné? - -- La Mère de Dieu est élue par la communauté entière, repartit le juif -en souriant, lorsqu'elle a prié et se croit pénétrée de -l'Esprit-Saint. Celle qu'ils ont maintenant, personne ne l'a -choisie. Elle l'est devenue sans qu'on sache comment, sans qu'elle -fît rien pour cela. Il paraît qu'elle exerce une influence sur ces -hommes.... Une vraie enchanteresse, quoi! Et, on doit l'avouer parce -que c'est vrai,... il paraît qu'elle a fait des miracles, déjà. Des -malades ont été guéris par elle; des morts ont été ressuscités; la -prière seule a suffi, et l'imposition des mains ou son haleine, tout -comme un rabbi ou un zadik (1) [(1) Homme qui fait des miracles chez -les Chassides.]. - -- Etes-vous par hasard un Chasside? » demanda Sabadil. - -Le juif haussa les épaules. - -« Pourquoi ne serais-je pas un Chasside? Est-ce que j'ai l'air d'un -Prostock (1) [(1) Paria, imbécile, chez les Chassides, celui qui ne -comprend pas leurs leçons.]? - -- Et cette Mère de Dieu est belle et jeune? demanda Sabadil pénétré -d'un étrange soupçon. - -- Pourquoi ne serait-elle pas jeune? demanda le juif. C'est une belle -femme, mise comme une princesse. - -- Vraiment? - -- Pourquoi ne serait-elle pas mise comme une princesse? Elle reçoit -des cadeaux de tous côtés. Elle vit en barine, en vraie comtesse. Et -non seulement des Chassides, mais d'autres juifs, des chrétiens, et -des Turcs, et des païens, se rendent vers elle en pèlerinage. Ils la -révèrent tout comme les vrais Duchobarzen de Fargowiza-polna. Toute -la contrée de ce côté de la forêt lui rend hommage. Elle règne comme -un sultan. Ils tremblent tous devant elle. - -- Et quel est son nom? demanda timidement Sabadil. - -- Mardona. - -- Mardona Ossipowitch! s'écria Sabadil. - -- Oui, Mardona Ossipowitch.» - - -CHAPITRE III - -Le jour suivant, Mardona s'habilla avec un soin tout particulier. Elle -resta assise au balcon tout l'après- midi, regardant sur la route à -travers le rideau d'églantiers qui tapissait sa maison. Au coucher du -soleil elle rentra, de fort mauvaise humeur. Plus tard elle se montra -de nouveau à la fenêtre; la pâle clarté de la lune baignait en plein -son visage calme. Au bout de quelque temps, son front se plissa -douloureusement. Elle ferma la fenêtre, sans bruit, avec une telle -précaution, que les gonds de la croisée ne grincèrent même -pas. Quelques jours s'écoulèrent, Sabadil ne se rendit pas à -Fargowiza-polna. Il sentait quelque chose lui peser sur la poitrine -comme une pierre. Jusqu'à présent il était allé à l'église, chaque -dimanche, entendre la messe; maintenant il n'y prenait plus aucun -goût. Sa foi chancelait et diminuait tous les jours. Il est vrai qu'il -n'avait, en fait de religion, pas de connaissances profondes. Il ne se -rappelait que ce que sa mère lui avait enseigné. On oublie rarement -les leçons et les conseils des mères. Par moments il lui prenait -l'envie de seller son cheval et de se rendre à Fargowiza-polna. Puis -une crainte le retenait. Il lui semblait qu'aller là-bas, c'était -quitter sa patrie, ses habitudes; cependant, tout ce qui autrefois -l'égayait et l'intéressait lui paraissait maintenant terne et sans -charme. Toutes ses pensées étaient concentrées sur une femme, sur une -seule. Il sentait qu'il l'aimait, qu'il lui avait donné son coeur, -réellement, et qu'un moment viendrait, tôt ou tard, où il se -rapprocherait d'elle et ne pourrait plus vivre sans la voir. - -Un jour, deux heures avant le coucher du soleil, il sella son cheval -et traversa la forêt, suivant de petits sentiers touffus où ne -passaient guère que des cerfs et des renards. Il se dirigeait sur -Fargowiza-polna. - -La vallée qu'habitait Mardona était, lorsque le soleil y brillait, un -véritable paradis. L'agriculture y florissait. Les routes et les ponts -y étaient parfaitement entretenus, et le village lui-même était si -joli que Sabadil ne se rappela pas en avoir jamais vu de semblable. Il -y régnait un grand calme, une tranquillité solennelle de jour de -fête. Les rues, les cours des métairies, y étaient dans l'ordre le -plus parfait. - -Sabadil traversa le hameau sans rencontrer personne. Un petit chien -seul le flaira en grognant. Il atteignit bientôt une grande métairie, -la métairie de Nilko Ossipowitch, dont il fit le tour, au pas de sa -monture, lentement. Les barrières et les dépendances de la ferme -étaient, comme dans la plupart des constructions houzoules, faites de -troncs de jeunes arbres recouverts d'épaisses lattes et rappelant -vaguement les blockhaus des Prairies. - -Sabadil remarqua que la propriété se composait de deux maisons, dont -l'une était en façade sur la route, du côté de la forêt, tandis que -l'autre était bâtie un peu à l'écart et presque entièrement dissimulée -par de hauts massifs de lilas. Le jeune homme ne douta pas un instant -que cette dernière ne fût l'habitation de Mardona, la Mère de -Dieu. Elle avait deux sorties: une porte donnait dans la grande cour, -et une autre sur le derrière, en communication avec une petite grille -ouvrant sur les champs, par où l'on pouvait, sans être vu, sortir dans -la campagne. - -La grande métairie des Ossipowitch avait un grand nombre de -dépendances, de granges, de chenils et d'étables. Au milieu de la cour -se dressait un immense pigeonnier. A droite s'étendait le jardin -potager, qui était très vaste. - -Les toits des bâtiments étaient couverts de nuées de pigeons, dont le -roucoulement accompagnait le tac régulier des batteurs en grange. Un -paon superbe se promenait majestueusement sur le sable de -l'avenue. Tout ici respirait l'opulence, le bien-être et l'ordre le -plus parfait. - -Personne n'eût pris pour des paysans les habitants de cette -métairie. Elle ressemblait à une propriété seigneuriale, avec plus de -soin cependant, car la plupart de nos châteaux de Galicie ont des -vitres cassées par où entre librement la volaille de la basse-cour, -tandis que leur propriétaire porte des chemises en loques sous des -vêtements de velours. - -Sabadil, sans descendre de cheval, fit deux fois le tour de la -métairie, puis se dirigea du côté des champs. Il commençait réellement -à avoir une grande crainte de Mardona. - -Lorsqu'il revint, un peu plus tard, il faisait sombre. Les fenêtres de -la ferme étaient vivement éclairées. Des voix confuses s'élevaient à -l'intérieur, dominées par des éclats de rire. Cela donna du courage à -Sabadil. Il sauta de cheval, conduisit sa monture à travers la cour, -l'attacha à un anneau rivé au puits, et, poussant la porte du -vestibule, qu'il trouva entr'ouverte, il pénétra dans le corridor. Un -sillon de lumière, à ses pieds, sur les dalles, lui montra le -chemin. II poussa à demi la porte de la chambre et demeura sur le -seuil, sans bouger. Personne ne le remarqua. Il eut ainsi le temps -d'examiner à son aise les paysans qui s'y trouvaient réunis. - -Mardona était absente. Vis-à-vis de la porte il y avait des femmes et -des jeunes filles occupées à égrener du maïs amoncelé en tas devant -elles. Les hommes les entouraient, debout, une courte pipe aux dents, -parlant très haut, avec de bruyants éclats de rire. Sabadil trouva que -leur maintien et leurs manières n'offraient aucune particularité. Il -se serait cru chez des paysans ordinaires au temps de la Wetsehernizi -(1) [(1) Veillées d'hiver, durant lesquelles les jeunes gens se -réunissent pour filer et s'entretenir ensemble.]; seulement, ici, tout -était plus élégant et plus luxueux que dans les habitations de son -village. - -« Bonsoir », dit enfin Sabadil. - -Il tira sa casquette et entra. - -« Que le ciel bénisse ton arrivée au milieu de nous! » répondirent en -choeur les assistants. Et ils le regardèrent avec quelque curiosité, -mais sans méfiance et d'un air très bienveillant. Quelques-unes des -jeunes filles, même, lui sourirent malicieusement; alors seulement il -vit que Mardona était dans la chambre. Derrière la porte qu'il avait -tenue entr'ouverte, dans un coin, se trouvait un siège élevé, comme -une espèce de trône, où l'on arrivait par des degrés de bois. Mardona -y était assise. Elle portait de hautes bottes de maroquin jaune et une -jupe et un corsage de soie bleue. Son cou, ses bras et les nattes -blondes de ses cheveux étaient parés de gros coraux et de sequins -scintillants comme des étoiles. Elle était fort bien ainsi, très -calme, et avait, la majesté d'une souveraine. - -Elle se leva lorsqu'elle aperçut Sabadil, s'avança à sa rencontre avec -beaucoup de dignité et le salua d'un air affable. Puis elle lui prit -la main et lui donna un baiser. Sabadil rougit, tout confus. Mardona -remarqua son trouble et sourit. - -« Je suis contente que tu sois venu, lui dit-elle. Assieds-toi là, -près des autres. » - -Sabadil s'inclina sans parler, et, tandis qu'elle retournait à sa -place, il se glissa vers la muraille. Il se sentait tout honteux -maintenant, et très intimidé. Il n'osait, ni s'asseoir, ni se -rapprocher de Mardona, et encore moins lui adresser la parole. - -Les assistants ne faisaient plus attention à lui, à l'exception de -l'un d'eux cependant, un homme d'une quarantaine d'années, nommé -Barabasch. Celui-là ne le perdait pas de vue et l'examinait avec -défiance et une sorte de dédain. Il était petit, légèrement, voûté, -avec des cheveux châtain roux coupés sur le front et très longs sur -les épaules. Sa moustache était couleur de rouille. Ses yeux gris -avaient des éclairs haineux, Il était facile de reconnaître en lui un -fanatique, au caractère violent et sauvage. - -Après un moment, les frères de Mardona s'approchèrent de Sabadil pour -le saluer. L'aîné, Turib, était svelte, de grandeur moyenne, avec des -yeux noirs, brillants. Il parlait fort peu. Le second, au contraire, -Jehorig, était fort bavard. C'était un jeune homme de vingt ans, -petit, maigre, au visage pâle, sans barbe, fiévreux et agité comme le -sont ordinairement les poitrinaires. - -« Ne devons-nous pas chanter et jouer de quelque instrument en -l'honneur de notre hôte? demanda-t-il à Mardona humblement. - -- Sans doute, vous pouvez chanter », répondit-elle. - -Jehorig apporta des cymbales et les posa sur la table; durant un -instant, un silence complet régna dans la salle. Puis il commença à -jouer. Il en tira des sons plaintifs, très doux, qui peu à peu -grandirent, s'élevèrent et firent place à une puissante et sauvage -mélodie. - -C'était la mélodie de Hricin que Jehorig jouait, ce magnifique poème -dont la musique rend si bien la tristesse poignante. Lorsque le jeune -homme s'arrêta, les assistants entonnèrent d'une voix gaie un refrain -cosaque. - -Mardona prêtait l'oreille, pensive, le menton dans la paume de sa -main, échangeant de temps à autre, un regard avec Sabadil, dont la -voix sonore dominait celle des Duchobarzen, comme la mélodie d'un -oiseau qui s'élève au-dessus des cimes des arbres de la forêt. La voix -de Sabadil émut profondément Mardona, car pour les Petits-Russiens la -musique est une vraie magie. Leurs chants populaires nous rapportent -les plaintes des morts couchés sous les vastes tertres de la steppe, -et les accents des esprits de la forêt, de l'eau et de l'air. - -Sur ces entrefaites, le père de Mardona, accompagné d'un jeune homme, -entra dans la chambre. Le vieillard se débarrassa à la hâte de son -chapeau de paille et posa son bâton derrière le poêle. Puis il vint -saluer sa fille et baisa sa main, qu'elle lui tendit avec -majesté. Lorsqu'il remarqua l'étranger, il lui souhaita la bienvenue -d'un signe de tête et engagea avec lui la conversation, c'est-à-dire -qu'il écouta plutôt ce que Sabadil lui disait, en l'approuvant d'un -geste ou en répondant: « Dieu soit loué! » « Grâces à Dieu! » tout en -soupirant profondément. Nilko Ossipowitch, malgré ses soixante années, -était un vigoureux et alerte paysan. Il n'avait pas un cheveu -blanc. Il était très grand, comme sa fille, fort et majestueux. Il -parlait avec lenteur, comme si chacune de ses paroles eût été un -trésor qu'il fût obligé de déterrer. - -Un signe de Mardona appela Sabadil à ses côtés. - -« Tu es peut-être surpris, commença-t-elle, de nous voir tous si gais -et si joyeux. Notre religion, vois tu, n'a rien de lugubre. Elle -diffère en cela complètement de la vôtre, qui ne demande que des -sacrifices et du renoncement, qui taxe de péché tout ce qui divertit -le coeur de l'homme. Nous, nous servons Dieu, sans pour cela condamner -les plaisirs qui par eux-mêmes n'ont rien que d'absolument -innocent. Nous avons l'habitude de nous réunir, le soir, les femmes, -les jeunes filles et les jeunes hommes, pour discourir ensemble. Quand -les vieillards se mêlent à nous, ils sont les bienvenus. On cause, on -s'entretient de choses utiles, on se divertit souvent, et nos veillées -sont fort gaies. » - -Mardona parlait à Sabadil d'une voix douce et avec beaucoup de -bonté. Elle était si belle et si chaste en lui parlant ainsi, qu'il -croyait voir son visage illuminé comme la face d'une sainte. Cependant -il soutint hardiment son regard: ce qui étonna la Mère de Dieu, -accoutumée à voir se baisser tous les yeux devant elle. - -Le jeune paysan qui était entré en compagnie du père de Mardona se -nommait Wadasch. Il se tenait encore debout vers la porte, et ses -petits yeux noirs étaient arrêtés sur la Mère de Dieu, remplis de -crainte. Son petit nez retroussé ne s'accordait nullement avec sa -bouche aux lèvres épaisses, sévère et empreinte d'un cachet de -mélancolie. Il tenait ses mains derrière son dos, ou dans les poches, -comme si elles ne lui eussent pas appartenu et qu'il eût craint qu'on -ne les lui réclamât. - -« Wadasch, dit au bout d'un moment la Mère de Dieu d'une voix calme, -ne viens-tu pas me saluer? » - -Le jeune homme regarda devant lui, d'un air épouvanté, comme s'il se -fût agi pour lui de franchir un abîme. Enfin, il se glissa le long du -mur, sur la pointe des pieds, jusqu'à Mardona, et tomba devant elle, à -genoux, la tête inclinée. - -« Plus près, Wadasch, plus près », dit Mardona. - -Il s'avança, traînant ses genoux sur le carreau, et gravit péniblement -les marches conduisant au siège de la Mère de Dieu. Celle-ci se pencha -vers lui, pleine de compassion, et lui donna le baiser de -paix. Wadasch retourna à sa place en chancelant, puis s'approcha de -Jehorig et des autres jeunes gens, afin de les embrasser également. - -Sabadil, avec cet instinct que les hommes épris ont de commun avec les -animaux, comprit immédiatement que ces deux hommes, Barabasch et -Wadasch, étaient amoureux de Mardona. Seulement Barabasch était -possédé pour elle d'une violente passion, tandis que le pauvre Wadasch -l'adorait de loin, d'un amour timide, rempli de respect et de frayeur. - -La porte s'ouvrit de nouveau. Cette fois, ce fut pour livrer passage à -une jolie femme qui n'était plus tout à fait jeune. Sa taille était -svelte; elle avait de splendides cheveux blonds et un admirable visage -pâle, d'une pureté de vierge. - -« Pourquoi viens-tu si tard, Sofia? » demanda Mardona, fronçant le -sourcil. - -Elle paraissait lui en vouloir beaucoup. - -« J'avais affaire.... Mon mari,... tu le connais bien? » balbutia -Sofia toute interdite. - -Et elle s'agenouilla aux pieds de la Mère de Dieu. - -« Viens-tu de chez toi? continua Mardona. - -- Pas directement,... mais.... - -- Sofia Kenulla, prends garde! Cela ne finira pas bien pour toi », dit -la Mère de Dieu d'un ton dur en lui tendant les lèvres. - -Tandis que Sofia saluait les assistants et leur donnait le baiser de -paix, Mardona se pencha vers Sabadil: - -« Regarde-la donc, murmura-t-elle: ne dirait-on pas un ange? -Cependant, parmi nous, il n'y a pas de pire pécheresse. - -- Est-ce possible? exclama Sabadil. C'est vrai, elle est -extraordinairement belle! » - -Mardona perça d'un regard haineux Sofia, puis elle observa Sabadil. Si -le jeune homme eût surpris ce regard, il aurait frémi à coup sûr. Il -eût lu dans l'oeil bleu de Mardona l'arrêt de mort de Sofia. Dès ce -moment elle était condamnée. - -Wadasch avait décroché de la muraille un vieux violon et s'était assis -près de Jehorig. Les deux jeunes gens regardaient Mardona. - -« Nous permets-tu de danser?» demanda Turib, qui n'osait pas lever les -yeux sur sa soeur. - -Celle-ci était de bonne humeur ce soir-là. Elle approuva du geste. - -Aussitôt Turib et Sofia Kenulla et, vis-à-vis d'eux, Barabasch et la -soeur de Mardona se mirent à danser une cosaque, les bras gracieusement -entrelacés, au son des cymbales et des accords graves du violon. - -« Et toi, demanda Mardona à Sabadil plongé dans une douloureuse -rêverie, près d'elle, tu ne danses pas? - -- Oh non! certes », répondit-il en rougissant. - -Ils se turent tous deux et regardèrent les danses. Au bout d'un -moment, Mardona demanda à boire. - -« Veux-tu de l'eau? lui dit Sabadil. - -- Oui, va m'en chercher de la fraîche à la fontaine. » - -Sabadil sortit précipitamment, rapporta une cruche pleine et versa de -l'eau à Mardona dans une grande coupe de cristal taillé, qu'il lui -tendit. Mardona y trempa les lèvres, et but avidement à grands -traits. Lorsqu'elle en eut assez, elle rendit le verre à Sabadil sans -le remercier, très calme. Elle était habituée à un accomplissement -immédiat de chacun de ses désirs, sans même qu'elle prît la peine de -les émettre. C'était pour ses disciples une faveur que de lui rendre -un service ou de prévenir ses désirs. Bientôt après, elle se leva et -descendit à pas lents les degrés de son siège. La musique se tut -aussitôt. - -« Je me retire, dit Mardona d'un ton fort doux. Dieu vous donne à tous -une bonne nuit! » - -Les assistants, à l'exception de Sabadil, tombèrent à genoux. La Mère -de Dieu étendit les mains sur leurs têtes inclinées, comme pour les -bénir. Puis elle sortit avec une grande dignité. - -Ceux qui étaient présents commencèrent à s'embrasser en se souhaitant -mutuellement un bon repos. Sabadil sauta en selle et partit à travers -champs. Tandis que son cheval gravissait, au pas, la petite colline, -il se retourna et regarda derrière lui. Il aperçut Mardona, debout -devant la porte de sa maison, et toute baignée de la clarté de la -lune. - -Elle le vit et leva sa main blanche pour le saluer. Sabadil, alors, -tira de sa poitrine le mouchoir brodé de la jeune fille, dont il -s'était emparé furtivement, et le secoua au-dessus de sa tête, comme -une bannière, d'un geste vainqueur. - - -CHAPITRE IV - -C'était par un froid jour de pluie du mois de septembre. La campagne -était toute grise, derrière le rideau de larges gouttes qui -tombaient. Les gouttières vomissaient des cascades de boue jaunâtre; -les branches des lilas chargées d'eau s'inclinaient pesamment vers la -terre; les moineaux, le plumage hérissé, se pressaient en grelottant -sur les poutres où s'appuyait la toiture. Devant la maison, le vent -ridait l'eau d'une immense flaque. Sabadil était assis dans la grande -salle des Ossipowitch, près du père de Mardona. Ils se taisaient tous -les deux. Mardona était absente. Cela sans doute rendait Sabadil plus -morose que les torrents de pluie. Il venait justement de faire la -connaissance de Lampad Kenulla, le mari de la belle Sofia. C'était un -gros homme flegmatique, au visage large et rouge, à l'expression plate -et bête. Il s'était mis à parler avec volubilité, par politesse; mais, -comme aucun des assistants ne lui donnait la réplique, il se tut et se -mit, de son gros doigt orné d'un anneau d'argent, à écraser toutes les -mouches qui voltigeaient aux vitres. - -Un temps assez long se passa. Enfin un bruit de roues et les coups -secs donnés par des sabots de chevaux sur le pavé de la cour -annoncèrent l'arrivée de Mardona. - -Tous se levèrent et la saluèrent respectueusement. Elle entra -gravement, adressa à ses disciples un signe de la tête, et prit place -sur une chaise. Ses frères s'avancèrent pour la servir. Jehorig la -débarrassa de plusieurs objets qu'elle avait achetés en ville, et -Turib lui retira ses hautes bottes, couvertes de boue. - -« Quelle bonne nouvelle nous apportes-tu, Lampad? » demanda la Mère de -Dieu. - -Kenulla tomba à genoux et se traîna jusque près de Mardona pour -recevoir d'elle le baiser de paix. - -«As-tu apporté l'acte de donation? demanda la Mère de Dieu. - -- Voici, tout est écrit là-dessus, ainsi que tu me l'as ordonné. C'est -le notaire de la ville qui s'est chargé de la besogne. - -- Allons, lis!» - -Mardona feignait de ne pas remarquer Sabadil. - -« Tu ferais mieux de lire toi-même, repartit Kenulla. - -- Lis, toi. Je le veux. » - -Kenulla se leva, alla vers la fenêtre, comme s'il n'y voyait pas -clair, regarda longuement le document et garda le silence. - -« Lis à haute voix. - -- Je ne le puis. - -- Pourquoi donc? - -- Parce que, pardonne-moi ce péché, Mardona,... parce que je ne sais -pas lire. - -- Donne-le-moi alors, dit Mardona en prenant le document des mains de -Lampad. Elle le tint ouvert devant elle; mais Sabadil, qui -l'observait, vit que son oeil restait arrêté à une seule place. Il -comprit qu'elle aussi ne savait pas lire. - -« Laisse-moi lire, Mardona, dit-il en s'avançant vers la jeune -femme. C'est un péché que de fatiguer ainsi tes beaux yeux. - -- Tu sais donc lire? exclama-t-elle en rougissant profondément. - -- Je sais lire et écrire », répondit Sabadil. - -Et il lut ce que portait le document d'une voix haute et -sonore. C'était une donation de Lampad Kenulla à Mardona -Ossipowitch. Il lui faisait cadeau de deux pièces de terre et d'un -verger planté d'arbres fruitiers, bornant ses domaines. « Tout cela de -sa propre volonté, pour se rendre agréable à Dieu », selon ce que -portait le document. - -Mardona examina Sabadil avec l'attention la plus minutieuse. Elle -savait maintenant qu'elle pourrait tirer profit de cet homme, qu'elle -aimait de toute l'ardeur de son âme. - -Et pour elle ce n'était pas à dédaigner. Lorsqu'il eut replié le -document, Mardona le lui retira des mains et le serra dans son -corsage, lentement, avec une grande dignité. - -« Et comment se comporte Sofia?» demanda-t-elle d'une voix oppressée. - -Son visage, cependant, était fort calme, et même souriant et aimable. - -« Hélas! c'est vrai, c'est bien vrai! Ce doit être vrai, puisque tous -les gens l'affirment; elle me déteste, elle court dans la maison et -bouleverse tout, comme une louve. - -- On dit même que ta vie n'est pas en sûreté, Lampad. - -- On ne se trompe pas. - -- Alors porte plainte contre elle », continua Mardona en s'inclinant -vers lui. - -Elle parlait fort bas, mais d'une, voix distincte, comme si elle eût -voulu être bien comprise de Kenulla, mais de lui seulement. - -« N'aie pas de crainte. Tu as pour toi le droit. Porte plainte contre -elle, et laisse-moi me charger de la punir! - -- Je n'en aurai jamais le courage, geignit Kenulla. - -- Dans ce cas tu mérites les traitements que ta femme te fait subir, -reprit Mardona, et je te conseille fort de te cacher pendant le -jour, de peur que les petits enfants ne courent après toi en te -montrant au doigt, et que les mendiants ne chantent des mélodies sur -ton compte. - -- Du reste, ajouta Kenulla, nous avons le temps. Un jugement précipité -est rarement juste. - -- C'est ton idée? » - -Mardona se leva et s'avança vers le miroir pour réparer le désordre de -sa coiffure. - -Kenulla soupira, se gratta l'oreille et quitta la salle sur la pointe -des pieds, avec Ossipowitch et ses fils. Mardona et Sabadil restèrent -seuls. - -Un long moment se passa avant qu'ils échangeassent un regard. Enfin -Sabadil prit la parole: - -« Explique-moi, Mardona, commença-t-il, comment il se fait que vous -punissiez la femme qui offense son mari, puisque, à ce que l'on -dit,... le mariage n'est pas considéré comme un sacrement dans votre -secte? - -- Nous n'avons ni ne reconnaissons pas de sacrement, répondit Mardona -en prenant place sur un siège près de Sabadil. La décision de deux -êtres qui s'aiment et le consentement de leurs parents suffisent -pour accomplir un mariage. Les parents et les amis des époux se -réunissent dans la maison de la fiancée et déclarent, en présence de -la congrégation, leur union accomplie. La séparation s'accomplit de -la même manière, aussi simplement: les époux déclarent qu'ils sont -décidés à se séparer, et le divorce est prononcé. - -- Il se peut que cela ne mène à rien de bon, interrompit Sabadil en -secouant la tête. - -- Jusqu'à présent j'ai observé chez nous bien moins de séparations que -chez vous ou chez les juifs. - -- Mais un mariage sans la bénédiction du prêtre ne peut être -sanctionné par Dieu, murmura Sabadil. - -- Tu parles selon tes opinions, dit Mardona avec une grande -douceur. Nous simplifions les devoirs du mariage, son -accomplissement et sa nullité, pour punir beaucoup plus sévèrement -toutes les contraventions qui peuvent lui porter préjudice. - -- Dans ce cas, pourquoi accuse-t-on vos femmes de légèreté et de -vanité? - -- Elles ne sont pas autrement que le reste des femmes, répondit -Mardona, toujours calme, digne et bonne. La femme aime les plaisirs, -les divertissements, le changement. Au lieu d'agir contre la nature, -ce qui irrite inutilement ses penchants, nous lui accordons tout ce -qu'elle aime, la parure, la danse, les amusements, mais seulement -alors qu'elle a terminé sa tâche journalière. Et, vois-tu, c'est -pour cela que toutes nos femmes sont si actives, si laborieuses. De -grand matin, avant le jour, elles se lèvent et mettent tout en ordre -dans la maison. Lorsque, durant le jour, elles aiment à se parer, à -se promener et à se divertir, il me semble qu'elles en ont -parfaitement le droit. - -- Etrange! murmura Sabadil. Quels singuliers usages! - -- Plus tu connaîtras notre secte, ajouta Mardona, plus tu te heurteras -à des choses qui t'étonneront. » - - -CHAPITRE V - -Une autre fois, Sabadil était assis chez les Ossipowitch, dans la -grande chambre. Il écoutait Jehorig jouer des cymbales. Le vieux Nilko -était en train de nettoyer sa pipe. Anastasie reprisait des bas, -penchée sur son ouvrage et soupirant très fort, et Anuschka brodait -une chemise pour sa soeur. Celle-ci était absente. - -Bientôt arriva un homme qui attira immédiatement l'attention de -Sabadil, ou, pour mieux dire, il n'arriva pas. Il se contenta de -passer son nez, un long nez pointu, par la fente de la porte; ce nez -fut suivi de sa tête: un crâne chauve, un visage aux yeux clignotants, -et des oreilles ornées d'épais anneaux en argent. - -« Tiens! Sukalou! » s'écria Jehorig. - -Tous sourirent: Anuschka, d'un air étonné; sa mère, avec un regard -terne. Le vieil Ossipowitch lui-même sourit, et, qui plus est, il -parla: - -« Entre donc, Sukalou, lui cria-t-il. - -- J'entre », répondit l'inconnu. - -Mais il n'entra pas tout de suite. Quelques instants s'écoulèrent; -puis un long cou passa par l'ouverture de la porte. Après ce cou vint -une redingote bleu clair extrêmement longue, puis une botte au talon -usé, et enfin Sukalou en personne. II resta près de la porte, tira de -sa poche une petite tabatière d'écorce de bouleau, saisit une prise -entre ses doigts, délicatement, et la huma d'un air vainqueur, comme -s'il eût défié chacun d'en faire autant. - -« Eh bien, qu'y a-t-il encore? Crains-tu d'être assassiné chez nous? -demanda Ossipowitch, qui tout d'un coup devint éloquent. Viens donc -vers moi, mon pigeon, et embrasse-moi. » - -Le long et maigre Sukalou, qui, comme les hommes de haute taille, se -tenait un peu voûté, s'approcha du vieillard et lui donna un -baiser. Il dégouttait littéralement de piété, de béatitude, et -marchait comme s'il eût eu de l'eau dans ses bottes. On était surpris -de ne pas voir de traces mouillées sur les carreaux, à son passage. - -Il embrassa tous les assistants l'un après l'autre, et, après chaque -accolade, il essuya avec un immense mouchoir bleu son nez barbouillé -de tabac. Lorsqu'il eut embrassé Anuschka, il s'essuya la bouche à -deux reprises, cligna de l'oeil et frotta son crâne dénudé de la paume -de sa main. Il remarqua Sabadil, qu'il n'avait jamais vu. II le -considéra avec surprise, resta un moment debout devant lui, et, pour -se donner une contenance, tira une nouvelle prise de sa tabatière et -la huma avec mille précautions et une affectation infinie. Grâce à -toutes ces manières, il était impossible de ne pas remarquer son -nez. Ce nez n'avait pas besoin d'être en lumière pour attirer -l'attention, du reste. Il était là, cela suffisait. Chacun le -remarquait. Il étonnait tout le monde. Mais aussi quel nez -extraordinaire! On l'aurait pu croire destiné à autre chose qu'à -éternuer, tant il était long, et mince, et pointu. Son extrémité, par -contre, était légèrement tordue, comme s'il avait été pétri de mie de -pain et qu'on lui eût donné une inflexion fausse. - -«Cela fait du bien, dit enfin Sukalou en présentant sa tabatière à -Sabadil, qui prit une pincée de tabac, par politesse. - -- Le tabac, voyez-vous, continua-t-il, c'est la seule jouissance que -puisse s'accorder un pauvre homme éprouvé de Dieu; oui, mes chers -amis, la misère est une triste chose. Tel que vous me voyez, c'est -le tabac qui bien souvent me tient lieu de nourriture. - -- Tu n'as rien mangé aujourd'hui? demanda Anastasie. - -- Et où aurais-je mangé? s'écria Sukalou regardant furtivement à -droite et à gauche dans la chambre, les narines frémissantes comme -un chien en arrêt. Je n'ai pas de bois pour allumer un peu de -feu. Et si j'avais du bois, je n'aurais rien à faire cuire. Pauvre -homme que je suis! Il y a longtemps que ma vache a péri, et mon -jardinet est envahi par les mauvaises herbes. - -- Parce que tu ne le cultives pas, dit Ossipowitch. - -- C'est ma consolation cela, répondit Sukalou clignotant vivement des -yeux. Dieu a-t-il créé l'homme pour qu'il songe à son estomac du -matin au soir? Non. Avant tout, l'homme doit apaiser la faim de son -âme. Il le doit, et je le fais. Oui, certes, oui, j'aime mieux prier -que d'user mes forces au travail. - -- Alors il n'est pas bien étonnant que tu aies faim, soupira -Anastasie. - -- Oui, j'ai faim, une faim terrible, s'écria Sukalou d'une voix -presque joyeuse. Personne ne peut nier que je meurs de faim, -littéralement. La prière et la contemplation assouvissent l'esprit, -mais non le corps. Que voulez-vous? Je suis ainsi fait. Vous ne me -changerez pas; certes non, vous ne me changerez pas. Au lieu de -labourer le sol, de l'ensemencer, de récolter les grains, je prie; -au lieu de me cuire du pain, je prie. - -- Et au lieu d'entreprendre un petit commerce ou d'apprendre un état -qui t'entretienne.... - -- Je prie », s'écria Sukalou. - -Il ne laissa pas continuer Jehorig qui l'avait interrompu. - -« Ah! mes amis, la faim, c'est bien dur; mais je la supporte. Ah! je -la préfère à la perte du salut de mon âme. » - -Il s'assit dans un coin, ferma les yeux et murmura une prière. « -Est-ce un saint ou un coquin? » se demanda Sabadil. - -Mais il ne put définir l'expression béate répandue sur le visage de -Sukalou. Il n'y vit ni ruse ni fausseté, rien que la plus parfaite -candeur. - -Ossipowitch poussa sa femme du coude. Celle-ci se leva en soupirant et -se dirigea vers un buffet, non loin de la place où était assis -Sukalou. Aussitôt celui-ci ouvrit les yeux, mais les referma vivement, -à demi, et continua sa prière. Et lorsque Anastasie tira du buffet un -pain et une assiette de fromage, il prit une pincée de tabac, qu'il -aspira derrière sa main, ce qui lui permit de regarder prestement dans -le buffet, où il découvrit un morceau de rôti et une bouteille de vin -à demi pleine. - -« C'est curieux! vous, vous mangez tout le jour durant, dit Sukalou -lorsque Anastasie eut posé sur la table le pain et le fromage. - -- C'est pour toi, répondit celle-ci en prenant un couteau dans le -tiroir. - -- Pour moi! exclama Sukalou. Répétez-le, mes amis, je ne puis y -croire! - -- Mais oui, pour toi. - -- O Dieu! s'écria Sukalou en levant au ciel ses mains jointes, tu ne -m'as pas abandonné! Oui, il est encore au monde des coeurs purs qui -prouvent leur foi par leurs oeuvres. » - -Il regarda la salle et, instinctivement, passa ses mains sur son -ventre. - -« Dites-moi, dois-je manger, véritablement? » - -Il chercha du regard quelqu'un qui l'y forçât, et, tout en promenant -ses regards à droite et à gauche, il se léchait les lèvres avec -gourmandise. - -« Dois-je vraiment manger? Dois-je interrompre ma prière pour -contenter cette misérable enveloppe du péché, notre corps? Dois-je -exposer mon âme? - -- Viens, Sukalou, dit Jehorig en riant. Allons, viens! Pas tant de -luttes. Ne te prive donc pas de toute jouissance terrestre, que -diable! » - -Il le prit par le bras et l'entraîna; mais celui-ci se défendit avec -dignité, fermant les yeux et murmurant une prière, comme pour -repousser la tentation. - -« Voyez, soupira enfin Sukalou en se tournant vers les assistants, -voyez: les privations m'ont affaibli au point que je suis vaincu par -un enfant. » - -Il prit place à table et se prépara rapidement une énorme tartine de -fromage. - -« J'obéis. Je mange. Vous voyez que je mange. Vous permettrez -cependant que je ne perde pas trop de temps à cette occupation indigne -d'un enfant de la lumière. » - -Il avalait gloutonnement de formidables bouchées. Il se prépara une -seconde tartine, puis une troisième, et il mangeait, et il avalait -avec une telle prestesse, que les assiettes furent vides en un clin -d'oeil. - -« Qu'est-ce qui nous distingue de la bête? murmura Sukalou lorsqu'il -eut fini et englouti jusqu'aux dernières miettes. Ah oui! vous êtes -les élus de Dieu, vous! Vous m'avez sauvé la vie, vraiment. Il est sûr -que du fromage, c'est un peu indigeste pour l'estomac d'un homme qui -jeûne toujours et qui ne vit que de privations. - -- Tu as un fort bon estomac, remarqua Jehorig. - -- Comment aurais-je un bon estomac? » repartit Sukalou aspirant une -prise derrière sa main à demi fermée. - -Il eut l'air subitement triste. - -« Pour tout il faut de l'exercice. Veux-tu avoir une forte tête, -exerce-la; veux-tu être vigoureux, travaille; Et moi, comment puis-je -avoir un bon estomac, je te le demande? - -- Tu avales des mets qui en tueraient d'autres. - -- Cela se comprend; c'est la misère, la détresse qui m'y poussent. Et -pourtant, que ne donnerais-je pas pour manger, par exemple, un bon -morceau de rôti?» - -Il cligna de l'oeil du côté du buffet. - -« Mon Dieu! oui, du rôti, ce serait une vraie manne pour l'estomac -d'un pauvre homme, d'un vieillard. » - -Sukalou n'avait pas dépassé la cinquantaine. - -« Vois-tu, c'est une chose que je ne pourrai jamais m'accorder; et où -trouverais-je un homme assez bon, assez généreux, assez charitable, -pour m'offrir cette friandise? Cet homme-là, Dieu a oublié de le -créer. - -- Ecoute, ma vieille, dis-moi, commença Ossipowitch aspirant une -bouffée de sa pipe, ne nous reste-t-il pas un morceau de rôti -d'hier? - -- Sans doute. - -- Eh bien! » - -Il lui fit signe. - -Anastasie apporta le rôti. - -« Vraiment! Que vois-je? Un morceau de rôti, s'écria Sukalou, et -quelle viande, sapristi! Jamais je n'en ai vu de pareille; jamais je -ne pourrai manger tout cela. Songez que vous avez affaire à un -malheureux qui a perdu l'habitude de se rassasier. - -- Allons! ne te gêne pas. Vas-y, mon vieux, et attaque ferme, si tu la -trouves bonne. - -- Ah! je le crois que je la trouve bonne; mais il y en a trop, -infiniment trop », affirma Sukalou. - -La moitié de la viande avait déjà disparu. - -« Du reste, à mon âge, et faible comme je suis, la nourriture, c'est -un détail. Parlez-moi d'un verre de vin. Voilà qui vous remonte un -homme! Et à ce propos... Oh! il faut que je vous raconte le drôle de -rêve que j'ai eu. Un rêve, mes amis, mais quelque chose d'étrange, -quelque chose de vraiment surnaturel. Imaginez-vous que je me trouvais -dans un désert, une vaste plaine de sable. On n'y voyait ni arbres, ni -verdure, ni le moindre filet d'eau. J'étais tourmenté par une grande -soif, oh! mais une soif!... la langue me desséchait dans la bouche. Je -pris peur. Je me sentais défaillir. Je criai à Dieu, dans mon -angoisse; je l'implorai de toutes mes forces. Et alors... un ange -m'apparut. Non, non; premièrement, je vis une grande lumière, une -sorte de buisson de feu, grand comme le soleil. Et un ange sortit de -cette lumière. Il avait des ailes blanches comme la neige, et il me -parla d'une voix qui retentissait comme une harpe. « Sukalou, me -dit-il, Ossipowitch a dans son garde-manger une bouteille de vin. Va -vers lui, il t'en donnera un verre.» - -- Ah! s'écria le vieillard surpris, mais..., c'est vrai,... il y a là -une bouteille... dans le buffet. - -- Une bouteille de vin? - -- Oui. - -- Peut-être tout cela n'était-il pas un rêve de Sukalou! Peut-être -ai-je réellement conversé avec un ange! Et toi, me donneras-tu un -verre de ton vin? - -- Si vraiment c'était un ange? - -- Allons! je sais bien comment sont les anges! objecta Sukalou -offensé. - -- Eh bien, Anuschka? » - -Celle-ci se leva et alla chercher la bouteille, à pas lents. - -« Ne vous donnez pas la peine », s'écria Sukalou. - -Il courut au buffet, prit le plus grand verre qu'il y trouva, le -remplit jusqu'au bord et revint, le tenant avec précaution. - -« Je vois bien maintenant que c'était un ange véritable! » -murmura-t-il. - -Et en parlant il ne pouvait s'empêcher de rire de la bonne idée qu'il -avait eue. II se remit à attaquer le rôti avec un nouvel appétit; il -avalait aussi de grandes gorgées de vin en faisant claquer sa langue -contre son palais, en clignant de l'oeil et en léchant ses lèvres -surmontées d'une moustache aux poils hérissés et taillés en brosse. - -C'est ainsi que le trouva Barabasch, qui entra à ce moment, portant -une lourde corbeille, qu'il déposa par terre, devant le buffet. Cette -corbeille suffit pour ravir à Sukalou toute sa tranquillité, tout son -plaisir; il la contempla à la dérobée, finit son vin plus vite qu'il -n'en avait l'intention, faillit s'étrangler avec l'os du rôti qu'il -était en train de ronger, se leva, prisa une fois, puis une seconde, -regardant toujours la corbeille, derrière sa main à demi fermée, enfin -se dirigea du côté du buffet. Là il prit une troisième pincée de -tabac, se frotta vivement le crâne de la paume de sa main, et enfin -regarda vivement ce que renfermait la corbeille. - -Il profita d'un moment où l'attention de tous était arrêtée sur -Barabasch, qui avait tiré de sa poche deux superbes perdreaux et les -avait posés sur la table. Mais cet instant suffit à Sukalou. Il -souleva le couvercle de la corbeille et le referma très vite. Il -courut ensuite vers la table, prit les perdreaux, les soupesa et les -admira beaucoup. Il savait maintenant que Barabasch avait du miel dans -sa corbeille, et il était satisfait!... - -« Quel homme que ce Barabasch! » - -Il l'embrassa avec effusion. - -«Voilà un ange incarné sur la terre, et qui n'est heureux que -lorsqu'il peut faire de bonnes oeuvres! Oh! mon doux Barabasch! mon -petit Barabasch d'argent! Sur tout ce que tu entreprends repose la -bénédiction divine. Quelles belles ruches à miel tu as dans ton -jardin, Barabasch, et quelle masse! Comment le pauvre Sukalou -pourrait-il élever des abeilles, lui? Il a besoin de tant de prières -pour le salut de son âme! Et lorsqu'il a mal à la gorge, et que la -poitrine le fait souffrir, et qu'on lui conseille de manger du miel -pour se soulager, où le prendrait-il, ce miel? avec quoi -l'achèterait-il, si tu ne te trouvais là, mon petit Barabasch doré? -C'est alors que tu donnes essor à ta générosité et que tu fais cadeau -au pauvre Sukalou d'un petit pot de ton miel. - -- J'en ai précisément là, dans ma corbeille, que je porte à la -seigneurie. Mais, bah! je vais t'en donner un peu. - -- Tu fais une bonne action, Barabasch, dit Anastasie. Ce pauvre -Sukalou est réellement malade: il tousse constamment. » - -Au même instant, Sukalou eut un accès de toux terrible, qui ne diminua -et ne passa complètement que lorsque Jehorig se mit à lui tambouriner -sur le dos, de toute la force de ses deux poings. - -« Entends-tu, Barabasch, soupira Sukalou en repoussant Jehorig, -entends-tu comme je tousse? » - -Anastasie s'approcha, portant un joli petit compotier. - -« A quoi bon ce joli compotier pour un pauvre vieillard? » s'écria -Sukalou. - -Il saisit le compotier, le remit à sa place et choisit dans le buffet -un pot trois fois plus grand que le compotier. - -« Cette écuelle me suffit, mes bons amis. Avec moi, il ne faut pas -tant de façons. » - -A peine Barabasch eut-il rempli de miel le pot de Sukalou, que Mardona -entra. - -Tous s'agenouillèrent, et la Mère de Dieu les embrassa tous l'un après -l'autre. Sabadil, seul, ne s'agenouilla pas. Aussi Mardona -feignit-elle de ne pas le remarquer. Barabasch déposa respectueusement -ses perdreaux aux pieds de Mardona. - -« Que contient cette corbeille-là? demanda la Mère de Dieu. - -- Ma corbeille? répondit Barabasch. Elle contient du miel que je porte -à la seigneurie. - -- A la seigneurie? Donne-moi ce miel! - -- Si tu le désires, Mardona, il est à toi. - -- Oui. II me plaît de le garder. Tu m'entends? » Elle fit un signe à -sa soeur, qui emporta la corbeille. Tandis que Mardona s'entretenait -avec ses disciples, Sabadil la contemplait avec adoration. Il -voyait, il sentait qu'elle le traitait avec le plus grand -dédain. Mais cela lui était égal. Le mépris que lui témoignait -Mardona enflammait encore sa passion, et cette passion était nourrie -par le respect qu'on témoignait à la Mère de Dieu, par l'obéissance -aveugle qu'elle inspirait. Et il semblait à Sabadil que d'elle -émanait une lumière qui retombait sur lui et l'embrasait. Il la -trouvait belle aussi, plus belle que jamais. - -Barabasch le suivait des yeux d'un air étrange. Il soupçonnait en lui -un rival. Il ne se donnait aucune peine pour dissimuler la haine qu'il -lui témoignait. Il regardait d'un tout autre oeil le pauvre -Wadasch. Celui-ci venait d'entrer, modeste, les mains derrière le -dos. On voyait que, pour lui, Barabasch ressentait de la compassion, -la sympathie d'une commune souffrance. Wadasch, comme d'habitude, -resta près de la porte, d'un air triste; entre lui et Mardona il y -avait toute la chambre, un abîme donc, un vrai désert à franchir. - -Il hésitait. - -« Eh bien, Wadasch, où restes-tu encore? dit Mardona d'un ton de -commandement. Viens ici, à mes pieds. » - -Le malheureux tenta deux pas en avant. Puis ses genoux vacillèrent, -fléchirent; il vit Sabadil, Sukalou, Barabasch, Anuschka, Jehorig, et -même Anastasie et le vieux Nilko Ossipowitch tournoyer autour de -lui. Il se sentit défaillir. Il tomba à genoux. Mardona s'avança -gracieusement à sa rencontre, se pencha vers lui et lui donna le -baiser de paix. - -« Allons-nous-en », s'écria tout à coup Sukalou. - -Il se jeta à genoux devant Mardona, lui embrassa les pieds et sortit -très vite, son pot de miel à la main. Barabasch le suivit. Sabadil, -seul, hésita. Enfin il se décida à sortir. Il monta à cheval et -s'éloigna sur la route lentement. Tout à coup une angoisse -inexprimable s'empara de lui. Il tourna bride, instinctivement, et -retourna à la métairie à travers champs. - -Durant quelques instants, il ne vit rien. Le vent d'automne faisait -tourbillonner des feuilles sèches, jaunes et rouges, dans la cour, -devant la maison de la Mère de Dieu. Enfin, Mardona parut. Elle se -rendit dans sa demeure. Wadasch la suivait, tête basse et absolument -pâle. Ils entrèrent tous deux dans sa maison. - -Une jalousie terrible, une frayeur étrange s'emparèrent de -Sabadil. Son coeur battait à se rompre. La tête lui faisait mal. Une -grande chaleur lui montait au cerveau et menaçait de l'étouffer. - -Il descendit de cheval près de la haie, s'arrêta tout près et tendit -l'oreille. Un murmure triste et monotone arriva à ses oreilles. Il ne -se trompait pas: ils priaient.... Wadasch et la Mère de Dieu priaient -ensemble dans l'enceinte sacrée et solitaire. Sabadil se frappa le -front du poing à trois reprises. - -« A quoi bon s'inquiéter? se dit-il à demi-voix. A quoi bon? Mardona -est une sainte, et moi... moi, je suis un insensé! » - - -CHAPITRE VI - -II pleuvait. L'eau tombait jour et nuit, sans s'arrêter. Quelquefois, -au milieu de la journée, il y avait une heure ou deux où le soleil -luisait. Mais les matins et les soirées étaient froids. Il commençait -à geler pendant la nuit. Un brouillard épais remplissait la vallée du -Nouveau-Paradis. Il disparaissait pour quelques heures, au soleil, -puis reprenait de plus belle, roulant ses vagues dans les champs et à -travers les arbres. Les buissons resplendissaient, sous leur feuillage -rouge ou jaune, dont le vent enlevait les feuilles par bouffées. Des -châtaignes se détachaient de leur tige et tombaient à terre, faisant -éclater leurs enveloppes. On entendait partout le sifflement des -mésanges. Des oiseaux de passage traversaient l'air, par bandes, en -piaillant bien haut, au-dessus des champs de vaine pâture, se -dirigeant vers le sud. - -Dans le village, où ordinairement en cette saison on n'entendait que -les coups alternés des batteurs en grange, un bruit confus et -grandissant, montait. On s'appelait. Il y avait un cliquetis de faux, -comme lors de la Révolution. Des chevaux hennissaient, des chiens -aboyaient. Enfin, les cloches se mirent à sonner, pesamment. - -Un paysan de Brebaki avait apporté de mauvaises nouvelles. Depuis des -années, depuis l'abolition du robot, il y avait querelle entre les -anciens seigneurs et les paysans de Fargowiza-polna. On avait, en -1848, réellement promis à ces derniers la donation de leurs chaumières -et de leurs terres; mais les seigneurs avaient gardé pour eux les -pâturages et les forêts. - -Les paysans, qui se trouvaient ainsi sans fourrage pour leur bétail et -sans bois à brûler, n'hésitèrent pas longtemps. Ils se servirent des -bois et des pâturages, tout comme au temps du robot. De là, des -querelles incessantes. On leur démontra qu'ils avaient tort. On les -arrêta, on les condamna. Rien ne servit. Les choses en vinrent au -point qu'une véritable guerre éclata entre les villages et les -seigneuries. - -Le district de Fargowiza-polna dut mettre des gens sur pied et les -envoyer pour maintenir les rebelles. - - A cette nouvelle éclata un nouveau tumulte. Les paysans se - rassemblèrent, décidés à une résistance terrible. Ils n'écoutèrent ni - les conseils du wujt (l) [(1) Juge de district.], ni les - avertissements de leur curé. Ils s'armèrent de faux, de fléaux et de - fusils, et sonnèrent le tocsin pour avertir les villages - d'alentour. Bientôt, en effet, arrivèrent les paysans de Brebaki, de - Klosno, de Serenzize, montés sur leurs chevaux. Ils s'unirent à ceux - de Fargowiza-polna. La grande place de l'église se transforma en un - camp. Les vieillards tenaient conseil; il y en avait qui étaient - d'avis de marcher à la rencontre de l'ennemi, d'autres voulaient - assiéger le château; d'autres encore refusaient de s'associer à la - révolte. On se décida enfin, à l'unanimité, à demander l'avis de la - Mère de Dieu. - -Mardona parut au milieu du tumulte. Elle était à cheval. Sabadil -l'accompagnait. Mardona était assise en selle à califourchon, comme un -homme. Ses cheveux étaient noués dans un foulard blanc. Son visage -était pâle et triste, très grave. - -Elle demanda ce qui se passait; on lui expliqua le différend et on la -pria de donner son avis dans cette affaire. Lorsqu'elle s'arrêta -devant l'église, tous se pressèrent autour d'elle, tous agitèrent -leurs casquettes, leurs chapeaux. Quelques-uns baisèrent ses bottes -jaunes, d'autres le bord de son vêtement. Un grand nombre -s'agenouillèrent, levant leurs bras vers elle. Elle écouta leurs -explications en silence, puis leur fit signe de se taire, d'un -geste. Le tumulte s'apaisa. On n'entendit plus que des chuchotements -ou le grincement de deux faux qui se heurtaient. - -C'est à ce moment que le vieux wujt se précipita vers la Mère de Dieu -et s'agenouilla par terre, devant son cheval. Ses cheveux blancs -étaient soulevés par la bise. Le pauvre homme tremblait, et son visage -était livide. - -« Sauve-nous, sainte femme! cria-t-il; toi seule peux nous sauver! » - -Le vieux prêtre, lui aussi, s'approcha de Mardona. Il la salua et -saisit d'une main fiévreuse l'étrier où elle appuyait le pied. - -« Rétablis la paix, pria-t-il d'un ton bas mais suppliant. Ils sont -tous comme des fous, les malheureux! Oh! cela finira d'une manière -horrible, horrible! - -- Écoutez-moi », dit Mardona. - -Elle se souleva sur sa selle et parcourut la foule d'un regard ferme. - -« Cessez immédiatement de sonner le tocsin! Retournez dans vos -chaumières! Le wujt et deux des doyens vont aller au-devant de -l'escorte pour la saluer. Vous recevrez bien et logerez les soldats -qu'on enverra chez vous en quartier. J'accorde moi-même l'hospitalité -aux chefs et aux officiers. Je me charge de leur faire entendre -raison. Je vous promets de réussir à souhait. Que Dieu vous garde! » - -Personne ne la contredit. Nul ne protesta. Lorsque Mardona tourna -bride pour rentrer chez elle, le peuple tomba à genoux. Elle le bénit -en souriant. - -Tout ce qu'elle avait ordonné fut exécuté. Les cloches se turent. Les -rues se vidèrent peu à peu. Un silence religieux régna dans le hameau. - -Le commissaire du district arriva en voiture, accompagné de deux -gendarmes; trente hussards, conduits par un officier, suivaient. Les -soldats furent distribués dans le village. Le wujt conduisit -l'officier et le commissaire chez les Ossipowitch. Les hôtes furent -frappés du luxe, de l'ordre et de l'élégance qui régnaient à la -métairie. - -On s'assit à table dans la grande salle: la famille, les deux hôtes et -Sabadil. Ce dernier était resté, sur l'ordre de Mardona. Il savait -lire et écrire: Mardona avait pensé qu'elle pourrait avoir besoin de -lui. Le souper qu'on servit était succulent, et les vins eussent fait -honneur à plus d'un monastère. Vers la fin du repas, Mardona entra; -elle portait un costume de paysanne et de riches atours, comme une -princesse qui se rend au bal masqué. Elle était sérieuse et un peu -pâle. Un sourire entr'ouvrait ses lèvres. Les hommes furent -éblouis. Ils se levèrent et ne reprirent leurs places que lorsque la -belle Sainte de Fargowiza-polna se fut assise à table. Mardona ne -mangea pas. Elle parla à ses hôtes et les écouta discourir. Elle leur -servit du tokay et se montra très aimable. A la fin du repas, elle les -avait gagnés à sa cause. Elle leur expliqua les exigences des paysans, -sans passion, sans s'emporter, mais comme un homme de loi qui met en -lumière tous les côtés d'une question. L'officier se montra tout à -fait de son avis. Le commissaire essaya bien de lui résister, mais il -finit par convenir qu'elle avait raison. Il fallait des concessions de -part et d'autre, afin de vider complètement cette querelle. - -« Et si vous vous rendiez vous-même au château, Mardona Ossipowitch? -On ne saura vous résister. Les débats seront terminés ainsi. - -- Vous me flattez, monsieur le commissaire, repartit la Mère de Dieu, -mais il ne m'est pas permis de représenter les paysans, et je ne -puis prendre un parti pour les uns ou les autres. Je ne puis non -plus me rendre à la seigneurie. Si le baron veut me parler, qu'il -vienne auprès de moi. L'honneur sera de son côté, je vous l'assure. - -- Certainement; je suis sûr qu'il viendra, s'écria l'officier. Je vais -me rendre tout de suite au château. » - -Le seigneur arriva en effet. Le wujt aussi arriva, accompagné de deux -doyens du village et suivi de l'écrivain pour dresser le -protocole. Mardona prit place entre le commissaire et l'officier. Les -assistants se groupèrent autour d'elle. Et elle exposa la question, -très calme, d'une voix ferme et avec un grand jugement. L'un et -l'autre parti furent également satisfaits. Chaque fermier s'engageait -à travailler pour le seigneur, un jour par semaine; le seigneur, de -son côté, mettait à la disposition des paysans les pâturages et les -bois, comme auparavant. - -La tâche de la commission était terminée. Les messieurs se mirent en -devoir de quitter Fargowiza-polna. Mais Mardona s'y opposa. - -« Passez la soirée avec nous, leur dit-elle. Nos jeunes gens vont -danser et faire de la musique en votre honneur. - -- Si vous nous y autorisez, Mardona, dit le commissaire en -s'inclinant, nous acceptons avec grand plaisir. » - -Le hussard salua respectueusement. - -« Je vous prie de rester », répéta la belle Sainte. - -Les jeunes filles et les garçons ne se firent pas attendre. Jehorig -joua des cymbales, Wadasch du violon, et le diak (chantre de l'Église -russe) de la flûte. Bientôt un flot de danseurs tournoya dans la -salle, renvoyant un épais nuage de poussière. Mardona et Sabadil se -tenaient vers la porte. Le hussard dansait avec Sofia, et le -commissaire tenait enlacée la fine taille d'Anuschka, dansant avec -elle la cosaque comme un enragé, et oubliant complètement la mission -qui l'avait amené dans le village. - -« Comme tu as bien réglé tous ces différends, Mardona! dit Sabadil; ta -prudence me surprend, et ta sagesse, qui fait de chaque homme -absolument ce que tu désires. Cependant, comment se fait-il que tu -traites ceux qui ne sont pas de ta secte en amis, et même en -coreligionnaires? Tu t'assieds avec eux à table, tu les invites sous -ton toit. Un juif ne consentirait jamais à cela. Agis-tu par calcul? -Dissimules-tu à leur égard? - -- Pas le moins du monde, repartit Mardona. Cela te prouve simplement -que notre croyance est plus libre et meilleure qu'aucune autre. » - - -CHAPITRE VII - -Une fois que Nilko Ossipowitch avait, par sa grande bonté, préservé -encore le pauvre Sukalou de mourir de faim, et que ce gourmand était -justement en train de ronger gloutonnement un os de poulet, les yeux -fermés, deux paysannes complètement inconnues à Sabadil entrèrent dans -la salle. L'une d'elles, une jolie jeune fille, resta vers la porte, -modestement; l'autre se précipita aussi vite que le permettait sa -corpulence vers Sukalou et se campa devant lui, les poings sur les -hanches. - -« Ah! enfin, te voilà, s'écria-t-elle d'une voix qui eût suffi à -commander tout un régiment; oui, cache-toi, fais-loi aussi petit que -possible, mon bon; je t'ai retrouvé maintenant et tu ne m'échapperas -plus. » - -Tous les assistants se mirent à rire; même Ossipowitch sourit, ainsi -que sa femme, qui causait près de la grande table. - -« Que lui veux-tu, Wewa? » demanda Mardona qui essayait en vain de -rester sérieuse. - -Wewa, pour toute réponse, se jeta à genoux devant la Mère de Dieu. Sa -chute fut si impétueuse, que la vaisselle de l'armoire résonna. Et, -comme Mardona se penchait vers elle pour l'embrasser, Wewa s'écria: - -« Je n'en suis pas digne, notre petite Mère; oh! pas digne; laisse-moi -baiser tes petits pieds, tes jolis petits pieds d'or! » - -Elle saisit les bottines de Mardona et y appliqua ses lèvres à -plusieurs reprises. - -« Enfin, voyons! Que reproches-tu à Sukalou? - -- Elle me poursuit, répondit Sukalou d'une voix pleurarde en aspirant -une prise sur le dos de sa main. Elle m'obsède de son -amour. Malheureux que je suis! cette insensée, cette baba.... - -- Moi, une baba! Ah! je suis une baba! cria Wewa en bondissant et en -s'approchant si vivement de Sukalou que celui-ci cacha -involontairement son visage dans ses mains. J'ai quarante-cinq ans, -pas un mois de plus. Cela s'appelle-t-il être vieille, par hasard? -Et ne suis-je pas veuve? Et n'y a-t-il pas deux ans déjà que mon -pauvre Skowrow est mort? Et n'est-il pas permis à un coeur de femme, -après un si long veuvage, d'aspirer à un peu d'amour? N'est-on pas -jeune aussi longtemps qu'on est susceptible de passion? Je suis -encore jeune, mon cher ami, car j'aime, j'aime passionnément. Et qui -est l'objet de ma tendresse? C'est toi, mon chéri, mon petit pigeon, -mon bijou! Oui, je t'aime, je t'adore. Pourquoi donc restes-tu -insensible? - -- Ma vocation est de prier et de faire pénitence, et non de courtiser -de vieilles femmes. - -- Quoi! est-ce que je ne te plais pas, par hasard?» s'écria Wewa -Skowrow. - -Et vraiment elle avait le droit de s'en étonner, car, après tout, elle -était fort jolie femme. Son visage, au petit nez recourbé, aux beaux -yeux noirs et pétillants, et à la petite bouche rose, était fort -appétissant quoique un peu large. Quant à ses mains, elles étaient -charmantes, petites et douces comme du velours, et elle avait les plus -jolis pieds du monde. - -« Avant tout, tu vas m'embrasser, et cela immédiatement! continua -Wewa. Puisque tu te piques de tant de piété, puisque tu te vantes de -suivre à la lettre les préceptes de notre croyance, tu vas me donner -le baiser de paix. » - -La veuve résolue se haussa sur ses orteils et lit résonner bruyamment -ses lèvres sur celles de Sukalou, qui exécuta une grimace comme si on -l'eût forcé de boire du vinaigre. - -« L'amour aussi est un commandement divin, et tu dois m'aimer si tu -veux mériter le ciel. Dis-moi, grand nigaud, où tu trouveras une femme -ou une jeune fille capable de supporter la vie austère que je mène? -Oh! mais je ne la mènerai pas plus longtemps que ça, certes! Tout cela -va changer, et c'est toi, toi, mon doux pigeon, à qui j'ai donné mon -coeur et à qui je prétends bien appartenir. - -- Laisse-moi tranquille! » dit Sukalou avec humeur. - -Et il tira un sac de dessous son siège. - -« Mardona, je t'implore, continua Wewa: fais-moi la grâce de parler à -ce fou et de le convaincre. - -- Voyons, Sukalou, épouse-la donc, puisqu'elle t'aime! - -- Tu entends? Tu dois m'épouser », s'écria Wewa en riant aux éclats et -en tournant sur elle-même de façon à faire bruire ses jupes -amidonnées. - -Elle, était, malgré sa corpulence, très agile, et même gracieuse. - -« Mais je ne veux pas de toi! Je te répète que je ne veux pas de toi! -dit Sukalou. Epouses-en un autre. » - -Il souleva son sac sur son épaule. - -« Et puisque tu continues à m'obséder de tes propositions, apprends -qu'il est encore au monde des gens honnêtes qui estiment plus haut la -vertu que la richesse et les faveurs des femmes. - -- Tu dois m'épouser, entends-tu? et non pas prêcher », s'écria Wewa. - -Sukalou essaya de prendre la fuite; mais il n'avait pas atteint la -porte que les bras robustes de Wewa l'empoignèrent et le firent -tournoyer en trébuchant: - -« Reste là, fripon, je te l'ordonne, et pas un pas! As-tu compris? -cria la veuve, pourpre de colère. Mais... que vois-je? Qu'as-tu là, -dans ton sac? Laisse voir. - -- Je crois que ce sont des peaux de martre. - -- Montre-les-nous!» - -Sukalou, du plat de sa main, frotta vivement sa tête chauve à -plusieurs reprises en perçant Wewa d'un regard furieux. Mais cela ne -lui servit à rien. Il fut forcé de reposer son sac et de -l'ouvrir. Aussitôt toutes les femmes l'entourèrent, et chacune d'elles -se saisit d'une peau de martre pour l'admirer, la vieille Anastasie -aussi bien que la Mère de Dieu. - -« Quelles belles peaux! s'écria cette dernière en passant ses mains -blanches dans la fourrure dorée aux raies sombres. Sont-elles à toi, -Sukalou? - -- Hélas! non! - -- A qui appartiennent-elles? - -- A un juif. » - -Il pinça dans sa tabatière une prise pour dissimuler son embarras. - -« Elles sont à toi, dis, Sukalou? et tu vas m'en faire cadeau », -s'écria Wewa. - -Elle se mit à le caresser de la main, sur ses joues hâves, où les -poils de la barbe se hérissaient comme des épines. - -« Laisse-moi la paix! grommela-t-il. - -- L'avare! s'écria Wewa. Mais je n'attendrai pas plus longtemps ta -permission pour les prendre et m'en faire une garniture de -jaquette. Je suis sûre que je te plairai avec cette jaquette! » - -Elle appliqua sur son épaule la peau qu'elle tenait à la main et se -tourna vers lui, coquettement. - -« Tâte un peu comme c'est agréable de passer les mains sur cette -fourrure-là. - -- Je n'en ai aucune envie », pleurnicha Sukalou. - -Et il se mit à ramasser ses peaux, aussi vite que possible. - -« Oh! le monstre! oh! le manant! cria Wewa en lui jetant à la figure -la martre qu'elle avait à la main. - -- Ainsi, Sukalou, ces martres sont à toi? reprit Mardona. - -- Non. Elles appartiennent à un juif, aussi vrai que j'aime Dieu. - -- Et elles sont à vendre? - -- Sûrement, dit Sukalou d'une voix humble en soufflant dans les soies -fauves de ses fourrures. Je suis chargé d'aller dans les seigneuries -les faire voir. Et si je réussis à les placer avantageusement, il me -reviendra un petit bénéfice. - -- Allons! Qu'est-ce que tu en veux? demanda Mardona dont les yeux -brillaient de convoitise. - -- Elles sont de dix florins pièce. Pardonne, Mardona, les martres ne -m'appartiennent pas. Si elles étaient à moi, je m'empresserais de -les déposer à tes pieds en te priant de les accepter en cadeau, et -je serais fier que tu veuilles bien en recevoir l'hommage. Mais, -dans le cas présent, il me faut tenir mon prix comme avec un -acheteur ordinaire. - -- Donne-les-moi pour six florins. - -- Impossible. - -- Sukalou, prends garde de m'irriter, dit Mardona. Dis ton dernier -prix. - -- Eh bien! huit, parce que c'est toi. - -- Six. » - -Sukalou secoua la tête. - -« Donne-lui-en sept, chuchota Anuschka à l'oreille de sa soeur. - -- Sept florins la peau, dit Mardona. C'est très cher, mais -passe. Emporte les martres, Anuschka, et toi, père, paye Sukalou. » - -Elle tendit sa main. Sukalou soupira, mais lui donna la sienne, tête -basse. Ossipowitch lui compta l'argent. Il le plaça dans un angle de -son mouchoir de coton bleu, fit un noeud, qu'il serra avec ses dents, -et cacha le tout dans sa poitrine. - -« Dieu vous bénisse! » - -Il ramassa son sac, pour partir. - -« Pas un pas, s'écria Wewa! Je ne te laisserai partir que lorsque tu -m'auras promis de venir me voir. Allons, ta main. - -- Je te le promets, répondit Sukalou, clignant des yeux, comme un chat -au soleil. - -- Ta main! » - -Il la lui donna. - -« Et maintenant, encore un baiser, mon petit coeur. » - -Elle l'embrassa furieusement. Lui, ne s'en défendit pas, mais il -détourna la tête tout honteux. - -Peu après le départ de Sukalou, Sofia Kenulla entra. On lui montra les -belles peaux de martre. Elle les admira et les loua beaucoup, tandis -qu'une ombre d'envie obscurcissait son visage d'ange. - -« Sukalou a aussi de très belles martres à vendre, dit-elle. Je suis -sûr qu'il les laisserait à un bas prix. Il les a tirées lui-même. - -- Vraiment! s'écria Mardona, qui échangea un coup d'oeil avec Wewa. - -- Du reste, elles ne sont pas chères, continua Sofia Kenulla. Les -juifs, dans la capitale, en donnent cinq florins, pas davantage. - -- En es-tu sûre? - -- Pourquoi te tromperais-je? - -- Oh! le voleur! le coquin! s'écria Wewa. Mais qu'il vienne -maintenant, et je lui dirai son fait. - -- Tu ne lui diras rien du tout, ordonna Mardona, pas un mot! Cela me -regarde. - -- Comme tu voudras, Mardona », dit Wewa à voix basse. - -Puis, se tournant vers la jeune fille qui l'accompagnait: - -« Je t'en prie, Lisinka, notre petite mère m'a promis des -carottes. Fais-toi les donner dehors, et place-les dans notre -charrette. Va, mon enfant! - -- Une jolie et honnête fille, dit Mardona. - -- Viens donc baiser les pieds de la Mère de Dieu, Lisinka », dit Wewa -très haut. - -Lisinka se mit à genoux devant Mardona; mais celle-ci ne laissa pas la -jolie fille s'incliner jusqu'à ses bottines. Elle se baissa vers elle -et l'embrassa gracieusement sur les lèvres. - -« C'est votre fille? demanda Sabadil à la veuve. - -- Non, répondit-elle. C'est une pauvre fillette que j'ai recueillie -chez moi, et qui m'aide au ménage. - -- Chez vous, ajouta Mardona en se tournant vers Sabadil, on nommerait -simplement Lisinka une servante. - -- Et Wewa, sa maîtresse, la prie poliment de bien vouloir exécuter ses -ordres! dit Sabadil avec étonnement. Et toi, Mardona, tu lui as -donné un baiser! - -- Chez nous, mon ami, lui répondit Mardona, il n'y a pas de maîtres et -pas de valets: il n'y a que des frères et des soeurs. C'est Dieu qui -a créé tous les hommes. Ils sont égaux et il n'en est pas un qui ait -un avantage sur l'autre.» - - -CHAPITRE VIII - -Wewa possédait à Fargowiza-polna une jolie propriété; elle avait une -maison, une petite ferme, du bétail, des chevaux et de la volaille en -abondance. En outre, elle avait plus de deux mille florins à la caisse -d'épargne et une centaine de florins dans une cruche de grès placée -dans sa chambre. En somme, elle était un bon parti, d'autant plus -qu'elle n'avait pas d'enfants. Elle était active, très travailleuse, -douée d'une certaine intelligence et fort bien conservée. Ce sont les -considérations qui décidèrent Sukalou, après quelques jours de -réflexions, à lui rendre visite. Il marmotta des prières, tout le -long, en y allant, et en même temps il calculait avec soin les -avantages que cet hymen pourrait bien lui apporter. - -Wewa le vit de loin, comme il s'était arrêté au milieu de la route -pour bourrer son nez de tabac, et, quoiqu'elle fût déjà très bien -mise, elle se hâta de faire un peu de toilette. Elle remplaça le -mouchoir blanc qui recouvrait ses cheveux par un foulard aux couleurs -vives, et attacha cinq rangs de gros coraux autour de son cou blanc et -gras. Elle passait justement sa sukmana de drap vert foncé lorsque -Sukalou frappa à la porte. - -« Qui est là? demanda-t-elle, et un sourire malicieux entr'ouvrit ses -lèvres roses. - -- C'est moi, Wewa, si vous voulez bien me permettre.... - -- Seigneur! qu'entends-je?... Mais c'est Sukalou. » - -Elle ouvrit la porte et embrassa cordialement le nouveau venu. - -« Entre, mon bien-aimé, à quoi bon toutes ces façons? Tu es ici chez -toi; mets-toi à ton aise. » - -Elle lui enleva son chapeau et sa canne, lui avança une chaise, ferma -la porte et appela Lisinka, prestement et sans trahir aucun -embarras. Puis elle prit place en face de lui, lissant soigneusement -ses jupes amidonnées et faisant bouffer sa chemise couverte de -broderies. - -« L'amour t'a enfin poussé jusqu'à moi? commença-t-elle. - -- L'amour,... oui,... répondit Sukalou d'un air langoureux, -mais... c'est aussi la faim. - -- Tu as faim! s'écria Wewa. Lisinka, viens vite, je te prie. Nous -avons un hôte, ma chère, et quel hôte! Dis-moi, cher ami, que -voudrais-tu bien manger? Du lard, du fromage, du beurre, des oeufs, -ou un morceau de gâteau? Il y a de tout cela ici. » - -Sukalou réfléchit. - -«Je mangerais bien quelques oeufs, dit-il enfin; puis, peut-être, du -fromage et un morceau de beurre. Quant au gâteau, que tu as sûrement -pétri toi-même, de tes jolies mains, - Wewa rougit de plaisir - j'en -goûterai un peu plus tard, pour te faire plaisir, puisque tu y -tiens. » - -Lisinka parut et commença à apprêter les oeufs, tandis que Wewa mettait -la table et allait chercher tout ce que contenait son garde-manger. - -Sukalou examina un instant les assiettes et les pots, et soupira. Puis -il prit une pincée de tabac dans sa tabatière, d'un air grave. Enfin -il saisit le couteau: - -« Je crois que je commencerai par un peu de beurre et de fromage, -dit-il nonchalamment, en se taillant, une énorme tartine. - -- Tu as changé d'avis, à ce qu'il paraît? demanda Wewa. - -- Oui, murmura Sukalou la bouche pleine, en avalant de gros morceaux -de fromage. - -- Ainsi, tu ne me traites plus de baba? reprit Wewa avec un sourire. - -- A quoi penses-tu? s'écria Sukalou indigné et hors de lui, et si hors -de lui, qu'un morceau de pain faillit l'étrangler; mais, Wewa, me -prends-tu pour un Tartare? Je t'ai dit cela devant Mardona, tu -comprends? Je voulais lui plaire, à cette femme. Elle a un naturel -si jaloux, qu'en sa présence il n'est pas permis de trouver -quelqu'un joli. Mon Dieu! que veux-tu? elle est curieuse. Toi, Wewa, -tu as la taille un peu forte, mais cela prouve que tu es robuste, -bonne au travail. Et tu es très jolie; oh! mais, très jolie, Wewa, -sais-tu cela? Dieu! que ces dents sont jolies, et quelle ravissante -petite bouche tu as! Tiens, donne-moi un baiser, friponne! » - -La jeune amoureuse se leva précipitamment et embrassa Sukalou à deux -reprises. - -« Encore, ma Wewa, ma jolie petite Wewa, encore! » - -Elle l'embrassa une troisième fois. - -« Mais, sais-tu, interrompit soudain Sukalou qui avait mangé presque -tout ce qu'il y avait sur la table, sais-tu, ma petite Wewa, que j'ai -plus soif encore que je n'ai faim? Tu as dû remarquer que j'ai -beaucoup de peine à avaler, tant j'ai la bouche sèche. - -- Parle, que veux-tu boire, mon chéri? - -- Qu'as-tu à me donner? - -- De la bière ou du meth. - -- Mon Dieu, je boirais bien une petite cruche de bière, puisqu'il y en -a là, puis un peu de meth, pour favoriser la digestion. Ne m'en -apporte pas trop peu, Wewa: la nourriture affaiblit l'estomac, tu -sais? Par la même occasion, ma colombe, tu pourras m'apporter un petit -morceau de lard. Tu as oublié de m'en donner, il me semble? » - -Wewa apporta le lard et du meth, et Lisinka descendit à la cave, tirer -de la bière. Sukalou finissait le plat de gâteaux. Il but quelques -verres de bière et commença à attaquer le lard. - -« Es-tu rassasié? demanda Wewa tendrement, s'asseyant près de lui et -passant son bras rondelet autour de cou de Sukalou. Nous pourrions -maintenant, si tu es disposé, traiter de nos petites affaires. Je -t'aime, Sukalou, tu le sais, et je voudrais bien être sûre que tu -m'aimes aussi, toi. Voyons, réponds-moi? Tu pourras recommencer à -manger après, lorsque nous nous serons expliqués. - -- Mangeons auparavant », repartit Sukalou. - -Il se remit à manger et à boire avec un nouvel appétit. - -« Est-ce tout, ma petite Wewa? N'as-tu plus rien à m'offrir? - -- Ah! je me souviens. » - -Wewa s'éloigna en courant, et revint, tenant une longue saucisse et -une bouteille d'eau-de-vie. - -« Ah! voyez la belle petite femme, la jolie petite femme! Est-elle -assez gentille, hein? est-elle assez bonne? Ah! mais c'est que tu -seras une épouse délicieuse, ma Wewa, un vrai trésor pour une maison! -Une baronne ne me régalerait pas aussi bien, pour sûr! » - -Il saisit les mains de Wewa et les embrassa l'une après l'autre. Puis -il attira à lui la grosse femme et lui déposa deux baisers sur la -nuque. Wewa rougit et le repoussa, toute confuse. - -Cette fois, il ne restait plus rien à manger sur la table. Le cruchon -de bière était vide, l'eau-de-vie avait considérablement -diminué. Sukalou se leva et s'étendit la face contre terre devant la -jolie paysanne, à la façon de nos campagnards lorsqu'ils ont une -requête à adresser à leur seigneur, ou qu'ils lui expriment leur -gratitude. - -« Lève-loi donc! » s'écria Wewa en se rengorgeant, très flattée. - -Sukalou, pour toute réponse, baisa le bord de sa robe, et même -commença à lui baiser les pieds. Il se mit ensuite à genoux. - -« Wewa! s'écria-t-il, je te respecte, je t'estime infiniment. Ah! si -l'on voulait m'écouter, on t'élirait Mère de Dieu, à la place de -Mardona. Tu vaux infiniment mieux qu'elle, Wewa; je t'estime de tout -mon coeur. - -- Et tu m'aimes aussi, dans ce cas? - -- Je t'aime , et je suis tout prêt à t'épouser. - -- Ah! enfin!... - -- Seulement, je te demande que notre contrat m'assure la possession de -ta ferme et de ta maison. - -- Ne me parle pas de cela, répondit Wewa aigrement. - -- Si, Wewa, si, ma petite Wewa, je t'en parlerai. C'est chez moi une -faiblesse, tu le sais. Je t'aime depuis longtemps. Je suis épris -sérieusement de toi, Wewa, au point que souvent j'en suis malade; -mais j'aime encore mieux me consumer et mourir d'amour que de -commettre un péché sans en tirer aucun avantage. Dresse une donation -par laquelle tu m'assures ta maison et tes champs, et nous nous -marierons tout de suite. - -- Sukalou, tu recommences!... » - -Wewa fronça les sourcils avec humeur. - -« Veux-tu que je te prouve que ce n'est pas un péché que de se marier? -le veux-tu, dis?... - -- Prouve-moi ton amour en faisant ce que je demande. J'aime mieux -cela. - -- Ah! le coquin! » - -Wewa fit un geste qui rejeta Sukalou tout tremblant contre la -muraille. - -« Tu m'aimes! C'est ma maison que tu aimes, et mes vaches, et mes -porcs gras! C'est de mon argent que tu es épris! » - -Elle s'avança vers lui, les poings sur les hanches. - -« Allons! parle-moi encore de cette donation! - -- Je suis un homme vertueux. - -- Un coquin, veux-tu dire, un misérable! » - -Elle tourbillonnait dans la cuisine avec une telle colère, que ses -jupons amidonnés bruissaient comme des feuilles fouettées par l'orage. - -« Tiens! je crois que je vais te rosser d'importance, hypocrite! » - -Elle courut à la porte et en poussa les verrous; mais Sukalou, avec -une agilité inconcevable, ouvrit la croisée, l'escalada, sauta dans le -jardin, et s'enfuit à travers champs, comme un lièvre harcelé par des -chiens. - - -CHAPITRE IX - -Le soir tombait. Sabadil se rendit chez Mardona. Elle l'avait mandé -auprès d'elle. Sabadil conduisit son cheval à l'écurie, traversa la -cour et frappa à la porte de la Mère de Dieu. Il entra dans la -chambre, Mardona n'était pas seule. Elle était assise dans un grand -fauteuil, près de son lit, que recouvrait une cotonnade à grosses -fleurs. Barabasch, établi non loin d'elle, rongeait ses ongles d'un -air maussade. - -Tout, clans la demeure de Mardona, respirait un confort et un luxe -rares dans les habitations des paysans galiciens. Les dalles étaient -recouvertes de jolis et moelleux tapis; on se mirait dans les armoires -et les tables en noyer poli; le sofa et les chaises étaient recouverts -d'une étoffe en laine très soyeuse. A la muraille était accroché un -immense miroir dans un cadre doré. Des tableaux garnissaient la -pièce. De longs rideaux souples voilaient à demi les croisées. Les -fenêtres étaient garnies de fleurs; un petit canari dormait la tête -sous son aile, perché dans sa cage de laiton. Devant le lit de la Mère -de Dieu on avait étendu une grande peau de loup. C'est là qu'elle -appuyait ses pieds lorsque Sabadil entra. - -« Laisse-nous, Barabasch, ordonna Mardona sans un geste. - -- Pourquoi m'en irais-je? répondit le paysan d'un ton aigre. - -- Tu n'as pas de questions à m'adresser, dit Mardona, très calme; tu -as à obéir à mes ordres. Allons, va! » - -Barabasch jeta sur Sabadil un regard venimeux et se dirigea lentement -vers la porte. - -« Tu t'en vas sans me saluer? » demanda Mardona. - -Ses grands yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, brillant d'une -douceur infinie. Nul ne pouvait résister à ce regard. Barabasch revint -précipitamment sur ses pas, et s'agenouilla aux pieds de la Mère de -Dieu. - -«Je tiens à t'avertir, mon ami, continua-t-elle, que tu me parais -changé depuis quelque temps. Tu t'oublies souvent en ma présence! -Prends-y garde! » - -Elle l'embrassa et lui adressa un signe de la tête. - -Barabasch soupira et sortit tout pensif. On entendit quelques instants -encore ses pas lourds résonner sur le pavé de la cour, puis tout se -tut. Mardona et Sabadil restèrent seuls. - -« Qu'a-t-il? demanda Sabadil après une pause. - -- Il est jaloux. - -- De qui? - -- De toi. » - -Sabadil eut un sourire amer. - -« Toi aussi, tu es mécontent, et tu m'en veux, tout comme lui. Tu ne -peux admettre que je ne ressemble pas aux autres jeunes filles, -continua Mardona. - -- Tu es une sainte, repartit Sabadil avec tristesse, et moi je suis un -pauvre pécheur, voilà tout. - -- Tâche donc de comprendre ce qui m'éloigne de toi, ce qui m'interdit -de répondre à ton amour, dit Mardona. Je suis l'Elue de Dieu, du -Dieu qui a créé le ciel et la terre, qui a rassemblé les eaux sous -sa main, et à qui la lune et les astres obéissent. - -- Ma croyance ne m'enseigne pas cela. - -- Ta croyance te parle de paradis et du péché de nos premiers parents, -répondit Mardona d'une vois douce. Elle te parle de la corruption des -hommes et du déluge que Dieu envoya dans sa colère. Ta croyance -t'apprend, aussi bien que la mienne, que l'humanité pèche constamment -et a sans cesse besoin de rédemption. Eh bien, moi, je te répète et je -t'affirme que cette rédemption, Dieu l'a incarnée sur la terre et -qu'il m'a instituée pour la représenter. - -- Parles-tu de la Trinité que nous adorons? - -- La Trinité ne se révèle qu'à l'âme des hommes, répondit-elle: le -Père, dans la puissance de la mémoire; le Fils, dans la sagesse de -l'intelligence; l'Esprit, dans la force de la volonté. - -- Si vous accordez à l'homme une si haute place, comment se fait-il -que vous le jugiez si faible et si misérable? - -- Qui t'a dit cela? s'écria Mardona d'un ton vif, très surprise mais -nullement froissée. Nous suivons mieux que vous la prescription que -le Christ nous a laissée. - -- Quelle prescription? - -- La seule vraie: Aime ton prochain comme toi-même, et ne fais pas aux -autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toi-même. Notre -croyance, de plus, nous ordonne de reconnaître et de révérer dans -notre prochain l'image de Dieu, puisque l'homme est appelé à -représenter Dieu sur la terre. - -- C'est un beau précepte, je ne puis le nier. - -- Approche-toi de moi, continua Mardona, et regarde-moi en face. Ai-je -l'air de méditer de mauvais desseins? » - -Sabadil se rapprocha de la jeune femme et s'adossa à la muraille, à -côté de son siège. - -« Je crains, fit-il observer d'une voix basse et tremblante, que tu ne -me ravisses ma foi, Mardona, de même que tu t'es emparée de mon coeur. - -- Je ne t'ai rien ravi, repartit Mardona en fixant sur le jeune homme -ses beaux yeux bleus rayonnants d'enthousiasme. C'est toi qui te -donnes à moi, sans que je l'exige ou que je t'en prie. - -- Hélas! je ne suis pas maître de faire autrement. - -- Prends patience, dit Mardona très grave. L'heure viendra, pour toi -aussi, où le paradis te sera ouvert. - -- Comment? - -- Ecoute-moi, continua la Mère de Dieu, et tâche de me comprendre. On -t'a enseigné, n'est-ce pas? que les premiers hommes ont été chassés -du paradis après leur péché. Mais personne, jusqu'à présent, ne t'a -révélé le sens profond que renferme cette leçon. C'est un secret -céleste que je vais te révéler, Sabadil. Tu sais que les premiers -hommes mangèrent du fruit de l'arbre de la science du bien et du -mal. Aussitôt après, ils firent la distinction de l'esprit et de la -chair. Cette différence établie en nous, c'est la malédiction -prononcée sur le monde, et ce paradis d'où les hommes ont été -bannis, c'est... la nature. - -- Je t'admire, dit Sabadil. A t'entendre on croirait que ce n'est pas -une paysanne qui parle, mais un prêtre du haut de sa -chaire. Cependant, Mardona, tu ne sais ni lire ni écrire. - -- Insensé! il m'est donné, par contre, de lire dans les étoiles, et -j'écris ce que je veux dans le coeur des hommes. - -- Et comment tes Duchobarzen entendent-ils rappeler le paradis sur la -terre? demanda le jeune homme après une pause. - -- En rendant, au lieu de la crucifier comme vous le faites, à la -nature toute son innocence, toute sa virginité première, répondit -Mardona avec assurance: Dieu nous a donné l'esprit pour dominer la -nature, et non pour la martyriser. - -- Tu as raison, dit Sabadil. Mais dis-moi encore, Mardona, pourquoi -vous avez choisi la femme, cette créature capricieuse et faible, -pour votre rédempteur, pourquoi c'est d'elle que vous attendez le -secours? - -- C'est par la femme que le péché est entré dans le monde: la femme -seule a le pouvoir de nous racheter. L'homme est possédé de plus -d'esprit que la femme; celle-ci se laisse diriger plus puissamment -par la nature. » - -Sabadil regarda Mardona. Les yeux de la jeune fille brillaient d'un -éclat surnaturel. Une douce extase était empreinte sur son -visage. Elle se tut et se tourna vers Sabadil. - -« Crois-tu à la résurrection? demanda soudain le jeune homme. Crois-tu -qu'un jour viendra où Dieu jugera les vivants et les morts? - -- Au dernier jour, tous ressusciteront, répondit-elle, mais en esprit -seulement. Le jugement viendra après. - -- Ainsi, les Duchobarzen croient qu'une femme qu'ils appellent la Mère -de Dieu est investie de la puissance céleste pour juger et régner -sur la terre? - -- Ils le croient, Sabadil. La Mère de Dieu représente l'Eternel sur la -terre. Tous doivent l'adorer et la révérer comme ils adorent et -révèrent leur Dieu, parce que l'Eternel a choisi la femme pour -ramener les hommes au paradis perdu. La Mère de Dieu seule peut -punir les péchés et les pardonner. Ses ordres sont la volonté de -l'Éternel. Les Duchobarzen ne reconnaissent pas de pape. Ils ne -révèrent pas de saints. Ils n'ont pas de prêtres, pas d'images, pas -de sacrements. La Mère de Dieu, au milieu d'eux, est l'incarnation -de l'Etre divin. Elle est sa volonté. - -- Et qui te prouve, Mardona, que tu es celle que Dieu a élue pour le -représenter sur la terre? - -- Si tu ne crois pas à moi, Sabadil, je ne puis te le prouver. - -- Je crois à toi, s'écria-t-il en la dévorant du regard. Je crois à -toi parce que je t'aime. Je veux croire à toi, et cependant ma -pauvre intelligence de paysan, mon esprit inculte doutent de ta -mission divine. Si tu veux me convertir, Mardona, il ne le faudra -pas beaucoup de paroles; tu n'as qu'à me regarder, comme là-bas, -dans la forêt tranquille, alors que je croyais, pauvre insensé, -qu'un jour viendrait où tu pourrais m'aimer! » - -La Mère de Dieu releva la tête, sans fierté, mais avec une majesté -grave qui éblouit Sabadil; un sourire dédaigneux passa sur ses -lèvres, le même sourire qu'elle avait eu en lui parlant lors de leur -première rencontre au bord de l'étang solitaire, sous les ombrages -de la grande forêt. « Comment peux-tu me parler d'amour comme à une -femme ordinaire? dit-elle. - -- Pardonne-moi, oh! pardonne! balbutia Sabadil, dont la poitrine était -oppressée, et qui ne respirait que faiblement. C'est un péché, je le -sais, je le sens. Punis-moi, Mardona. Je ne suis pas un saint, mais -un grand pécheur. Je ne sais rien de ta mission. Pour moi, tu n'es -qu'une femme belle et que j'aime, et dont l'aspect me trouble et me -rend fou.... » - -Mardona se leva et se tint debout devant lui, une main appuyée au -dossier de sa chaise, le visage calme et pur, empreint d'une douce -compassion. - -« Tu es un misérable pécheur, et moi, je suis à la place de Dieu, -dit-elle avec une excessive dignité. L'amour t'aveugle. Ouvre les -yeux. Saisis bien quelle est ma situation envers toi. L'orgueil humain -t'étouffe. Allons, à genoux! et adore Dieu qui m'a envoyée! - Ah! -Mardona, murmura-t-il, dis-moi seulement que tu ne me hais pas! - -- Humilie-toi! » - -Il tomba à ses pieds, anéanti. - -« Je suis perdu dans ce monde sans toi! cria-t-il. Tu es mon ciel et -mon enfer! - -- Crois-tu que Dieu m'a élue? demanda Mardona d'une voix extrêmement -douce tandis qu'elle le regardait fixement de ses deux grands yeux -brûlant d'enthousiasme. Sens-tu maintenant que tu n'es rien sans -moi? que tu as besoin de mon intercession auprès de Dieu? - -- Oui, je le sens. - -- Eh bien, à genoux! s'écria Mardona, et prie. » - -Lorsqu'elle vit Sabadil étendu devant elle, la face contre terre, un -fier sourire illumina le visage de Mardona, de ses yeux brillants à -ses lèvres mi-closes. - - -CHAPITRE X - -Le dimanche suivant, Sabadil parut pour la première fois à l'église -des Duchobarzen, pour assister aux cérémonies de leur culte. Dans la -maison de Mardona se trouvait une immense salle très simple. C'est là -que l'assemblée se réunissait le dimanche. Il y avait bien à peu près -deux cents personnes. On remarquait, mêlés aux costumes clairs et -bariolés des paysans, deux juifs polonais revêtus de leur talar de -soie noire. Les hommes se tenaient à gauche de l'autel, les femmes à -droite. Tous étaient en habits de fête. Vis-à-vis de l'autel se -trouvait une table, où l'on avait posé le pain et le sel. - -Tandis que tous s'entretenaient à voix basse, Sukalou, comme en -extase, les yeux levés au ciel, murmurait une prière. Il sentit bien -tout à coup que quelqu'un le tirait par sa manche, mais il ne se -retourna pas. - -« Sukalou! murmura une voix caressante à son oreille.» - -Il se mit à prier avec plus de ferveur et ne prêta pas attention. On -le tira de nouveau par sa manche, plus fort. - -« Ecoute-moi donc! - -- Laisse-moi prier », dit Sukalou sans daigner jeter un regard à Wewa, -qui se tenait derrière lui. - -Celle-ci, furieuse, lui donna un coup de poing dans le dos et -s'éloigna rapidement. - -Lorsque Mardona entra, vêtue de son costume de cérémonie, l'assemblée -entière tomba à genoux. La Mère de Dieu bénit les assistants et -s'assit, avec une grande dignité, devant la table où se trouvaient le -pain et le sel. Sabadil se tenait à ses côtés. Elle le lui avait -ordonné. - -« Si quelque chose te surprend ou t'embarrasse, lui avait-elle dit, -interroge-moi. - -- Permets-moi de te dire, en ce cas, répondit Sabadil, l'étonnement -que me cause dans ce saint lieu la présence de ces deux juifs. - -- Tout homme, qu'il soit juif, ou chrétien, ou musulman, ou même -païen, peut prendre part à notre service divin, repartit Mardona. Ce -n'est pas la présence de l'homme qui souille un temple, ce sont ses -mauvaises actions. » - -Un des Duchobarzen s'avança et entonna le psaume: « C'est ainsi que -parle notre souverain le Dieu d'Israël ». Le reste de l'assemblée -s'unit en choeur à sa voix et répéta l'hymne. Lorsque le chant fut -terminé, un des vieillards se leva et alla prendre par la main le -doyen de l'assemblée. Ce fut touchant de voir comme ces deux -patriarches s'inclinèrent devant les assistants, se donnèrent le -baiser de paix et se saluèrent humblement. Un troisième membre -s'approcha, salua et embrassa ses deux compagnons, de même qu'ils -l'avaient fait, précédemment. Tous les assistants suivirent leur -exemple, l'un après l'autre, les hommes les premiers, puis les femmes. - -« Que signifie cette cérémonie? demanda Sabadil. - -- Elle signifie, dit la Mère de Dieu, ce que je t'ai déjà enseigné une -fois, que l'homme doit vénérer son prochain, qui représente Dieu sur -la terre. » - -Lorsque la cérémonie fut terminée, Mardona se leva, prit Sabadil par -la main et le conduisit au milieu des vieillards. - -« Je vous amène un nouveau frère, leur dit-elle d'une voix -douce. Accueillez-le bien, estimez-le et l'aimez! » - -Le doyen donna la main à Sabadil et l'embrassa. Tous les membres de -l'Eglise suivirent son exemple. Ils s'éloignèrent ensuite, -tranquillement et graves, comme ils étaient venus. - -Sabadil hésitait, le regard baissé. La main de Mardona se posa sur son -épaule avec une tendre pression. - -« Qu'as-tu, Sabadil? demanda la sainte fille. - -- Toi, Mardona, tu ne m'as pas donné de baiser, murmura-t-il d'une -voix émue. - -- Maintenant tu fais partie de notre secte, répondit-elle. Tous t'ont -salué comme leur frère. Je ne suis pas ta soeur, Sabadil, ne l'oublie -pas. » - -Mardona se tenait au milieu de la salle, grande et forte. Elle était -vêtue d'une robe bleue à larges plis. Ses cheveux étaient noués dans -un foulard blanc. Elle souriait, et ce sourire adoucissait sa -physionomie, la rendant plus séduisante encore. - -- Mais je ne t'aime pas comme une soeur! s'écria-t-il. Mardona, je t'en -conjure, renonce à ta position! Elle ne te rend pas heureuse. Sois à -moi, Mardona, deviens ma femme! - -- Jamais, Sabadil! - -- Et pourquoi pas? - -- On ne peut boire à la fois au calice de Dieu et au calice du diable, -répliqua-t-elle. Es-tu digne de m'approcher, moi que le Seigneur a -élue? As-tu abjuré de tout ton coeur les fausses croyances? Te -sens-tu pénétré de nos saints préceptes? Non, tu ne l'es pas! C'est -le péché qui parle par ta bouche. - -- T'aimer, Mardona, est-ce un crime? - -- Prie avec moi, Sabadil, dit-elle d'une voix exaltée qui résonna dans -la salle comme un son d'orgue. Prie, pour qu'il te soit donné de -vaincre le mal! » - - -CHAPITRE XI - -La Mère de Dieu rendait justice. La maison de prières, la cour, la -grande chambre des Ossipowitch étaient remplies de monde. Un grand -nombre de curieux se tenaient dehors, sur la route, près de la -haie. La table qui, le dimanche, portait le symbole, était recouverte -d'un tapis bleu. On y voyait une Bible ouverte et un crucifix de -bois. Mardona était assise devant cette table, sur la chaise -haute. Elle portait une longue robe de velours rouge, garnie de -martre, de hautes bottes de maroquin vert à talons d'argent et un -foulard vert, en soie, noué sur ses tresses blondes. Son cou, sa gorge -et son front disparaissaient sous des colliers de gros coraux, semés -de sequins étincelants. Des bijoux de prix brillaient à ses oreilles -et à ses bras. Ses doigts étaient ornés de bagues. Elle rappelait une -tsarine de Moscou, du temps d'Ivan le Terrible. Son visage était doux -et calme. On n'y lisait aucune sévérité. - -Sabadil se tenait dans la foule, un peu à l'écart. Il ne perdait pas -des yeux Mardona. Il considérait avec extase cette femme à qui tous -obéissaient et il sentait son coeur battre avec force. - -Le givre avait décoré les vitres de la salle de ses grands dessins -étoilés; la neige craquait sous les pieds de ceux qui se tenaient dans -la cour ou sur la route, mais un soleil éclatant rayonnait dans la -campagne. Il donnait aux glaçons des reflets chatoyants de joyaux et -argentait le moindre brin d'herbe. Un bourdonnement confus de voix -humaines montait de la cour. Des becs-croisés, avec leur plumage rouge -et vert, gémissaient en sifflant entre les aiguilles des pins. Sur un -tilleul dépouillé une corneille s'était établie, appelant une de ses -compagnes. Dans la salle où l'on rendait la justice, par contre, -régnait un silence de mort. Lorsqu'une femme perdait une épingle à -cheveux, on l'entendait tomber et résonner à terre. - -Mardona leva sa main et donna le signal. Aussitôt le chantre entonna -une hymne sacrée, que toute la communauté répéta en choeur. Quand le -dernier accord se fut éteint, Mardona fit de nouveau un signe et tous -les assistants se jetèrent à genoux devant elle: - -« Je tiens ici la place de Dieu, dit Mardona d'une voix forte, pour -punir les péchés ou les pardonner. Que celui d'entre vous qui se sent -coupable le reconnaisse et implore la miséricorde divine. Que celui -que son prochain a offensé le déclare et porte plainte contre lui. » - -Un frémissement, un chuchotement passa à travers la foule. Puis une -jolie jeune fille sortit des rangs et se frappa trois fois la -poitrine, en tombant à genoux aux pieds de la Mère de Dieu. - -« Je me reconnais coupable devant Dieu et devant toi, Mardona, -commença-t-elle. Depuis quelque temps je chagrine fort mes parents. - -- Te repens-tu de ta faute? - -- Je me repens. - -- Tu t'agenouilleras durant deux heures, en t'humiliant, décida -Mardona, et en répétant ces mots: « Tu honoreras ton père et ta -mère, afin que tes jours soient heureux. » - -Mardona, là-dessus, embrassa la pécheresse, et celle-ci s'éloigna, le -visage caché dans son mouchoir. - -« Humiliez-vous tous, s'écria Mardona, car, devant Dieu, personne -n'est parfait. » - -Une jeune femme s'avança près de Mardona, se jeta à ses pieds -brusquement et demanda, en désignant une de ses compagnes, qu'on la -punît pour l'avoir offensée. - -« Que t'a-t-elle dit? demanda la Mère de Dieu. - -- Elle m'a appelée « crapaud venimeux, serpent, fille de chienne ». - -- Qu'as-tu à répondre? demanda Mardona à l'accusée, qui se tenait là -toute rouge et horriblement embarrassée. - -- Je l'ai dit,... j'étais en colère. - -- Même dans la colère nous devons respecter notre prochain et le -vénérer comme l'image de Dieu, s'écria Mardona. Demande pardon à ta -compagne, à l'instant même; agenouille-toi, et fais pénitence. » - -La pécheresse vint tomber aux genoux de son ennemie et lui demanda -pardon. Puis les deux femmes s'embrassèrent. En retournant à leurs -places, elles furent bousculées par un paysan qui traînait par la -manche un jeune homme pâle, aux traits décomposés, devant la chaise de -leur juge. - -« En voilà un qui m'a volé une faux, commença le paysan. - -- Point du tout, mon petit père, je l'avais seulement empruntée. - -- Tu l'as volée! cria le paysan. Durant mon absence tu t'es introduit -dans ma chaumière, et tu m'as enlevé ma faux! - -- Empruntée, petit père, empruntée, répéta le jeune homme, très -effrayé. - -- Tu l'as volée, s'écria le plaignant, car, lorsque j'ai envoyé Jur -chez toi... Jur, c'est mon fils... tu lui dis.... - -- Jur n'est pas venu chez moi. - -- Où est Jur? » demanda Mardona. - -Un jeune gars s'avança. - -« J'ai été chez lui, petite mère, et je lui ai dit que ce ne pouvait -être que lui qui avait pris notre faux, et qu'il eût à nous la -rendre. Il s'est mis à rire et m'a répondu: « Je n'ai pas votre faux -», et il ne nous l'a pas encore rendue. - -- Nieras-tu encore? » demanda Mardona à l'accusé. - -Le malheureux tremblait de tous ses membres. Il resta muet. - -« Je décide que tu as volé, continua Mardona et que tu subiras la -peine des voleurs. Tu vas rendre immédiatement à son propriétaire la -faux que tu lui as dérobée. Et-toi, dit-elle en se tournant vers le -plaignant, garrotte-le, conduis-le chez toi et fouette-le -d'importance. » - -Elle prit un knout posé par terre près d'elle et le tendit au paysan. - -« Donne-lui-en cinquante coups, pas un de plus, tu m'entends? » - -Le larron soupira, mais n'opposa aucune résistance. On le garrotta et -on l'emmena. Quelques minutes se passèrent. Personne ne se présentait. - -« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable ou qui ait à se -plaindre d'une injustice? » demanda Mardona. - -Personne ne répondit. - -« Dans ce cas, je nommerai moi-même ceux dont j'ai à me plaindre et -qui ont irrité l'Eternel par leur conduite, continua la mère de -Dieu. Où est Barabasch? » - -Barabasch tressaillit vivement, mais il se contint, s'approcha de -Mardona et s'agenouilla devant elle, la tête basse, un peu pâle, mais -d'apparence calme. - -« Tu as désobéi, dit Mardona d'un ton glacial. Tu t'es, malgré mes -fréquents avertissements, révolté souvent contre mes décrets. C'est un -grand péché, Barabasch. Car ma volonté est la volonté divine. Te -repens-tu de cette faute? » - -Barabasch se frappa la poitrine à trois reprises. - -« Je me repens! je me repens! je me repens! bégaya-t-il. - -- Je te pardonne, dit Mardona en le baisant au front. Mais le salut de -ton âme exige que tu t'humilies et que tu fasses pénitence. Ta -fierté, ton orgueil doivent être traînés dans la fange. Tu vas te -coucher le visage contre terre en travers de la porte, près du -seuil, et ceux qui entreront, comme ceux qui sortiront, te fouleront -aux pieds. » - -Barabasch se leva, marcha en chancelant vers la porte et se jeta sur -le carreau, couvrant de ses deux mains son visage désolé et honteux. - -Tous ceux qui entraient ou sortaient devaient passer sur lui. Sabadil -remarqua que la plupart des hommes évitaient, en sortant, de le -toucher du pied, tandis que les femmes, au contraire, foulaient son -corps de leurs lourdes bottes, sans aucune pitié, la douce et belle -Sofia, aussi bien que la pétulante Wewa, qui l'écrasa si brutalement, -qu'il se tordit à son passage comme un ver, ou comme un malheureux -condamné à périr foulé sous les pieds des éléphants. - -« Où est Sukalou? demanda Mardona, tandis qu'un sourire malicieux -éclairait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres roses. - -- Me voilà, petite mère, s'écria Sukalou. Qu'ordonnes-tu de moi, -étoile d'or, rose de.... - -- Pas tant de paroles, interrompit Mardona; à genoux et avoue ta -faute. - -- Moi? - -Sukalou se jeta à terre, baisa les pieds de la Mère de Dieu, et leva -les mains vers le ciel. - -« Je suis innocent, siège de toutes les béatitudes, colombe céleste, -toi.... » - -Mardona saisit une peau de martre et lui en frotta le visage. - -« Connais-tu cela, hein? Ces peaux t'ont appartenu, Sukalou, continua -Mardona, et tu me les as vendues plus cher qu'on ne te les achète en -ville. - -- Est-ce possible? Mon Dieu! voilà, on ne connaît pas toujours les -prix courants. - -- Tu m'as menti, tu m'as volée et trompée. - -- Je suis un vieillard, Mardona. Souvent la mémoire me fait défaut, -gémit Sukalou. Tu sais que je suis incapable d'une mauvaise -action. Je passe mon temps dans le jeûne et la prière, tu le sais. - -- « Et il vit des gens, assis dans le temple, et qui vendaient des -boeufs, des moutons et des pigeons, dit Mardona, d'une voix forte et -avec un oeil sévère, et des changeurs et des banquiers. Et il prit -des cordes; de ces cordes il tressa un fouet, et il chassa avec ce -fouet tous ces commerçants qui souillaient le temple avec leurs -boeufs et leurs brebis. Il renversa les tables des changeurs et foula -aux pieds leur monnaie, et il chassa les marchands de pigeons, en -criant: « La maison de mon Père est une maison de prières: vous en -avez fait une caverne de voleurs! » - -- Songe à ma mémoire, petite mère, à cette vieille mémoire qui me fait -défaut, pleurnicha Sukalou! Si je t'ai vendu les martres trop cher, -je suis prêt.... - -- Silence! - -- Je me tais. » - -Et Sukalou, saisi d'une frayeur mortelle, prit une pincée de tabac, -puis une autre, sans interruption, durant quelques secondes. - -Tu as trompé, tu dois être puni, continua Mardona. Tu m'as trompée, -moi, et ta punition sera double, comme ta faute. Je te pardonne. Mais -le salut de ton âme exige que tu fasses pénitence et que tu jeûnes -pendant trois jours. - -- Je mourrai, Mardona. - -- Le premier jour, tu ne recevras rien à manger. Le second et le -troisième jour, on te donnera un morceau de pain et une cruche -d'eau. De plus, tu auras à réciter mille fois l'Oraison -dominicale. » - -Sukalou, éperdu, embrassa nerveusement les genoux de Mardona. - -« Fais-moi battre, petite mère, supplia-t-il en pleurant, ou plutôt -bats-moi toi-même. Ce sera pour moi une joie d'être battu par ta jolie -petite main d'ivoire. Fouette-moi de verges, de cordes, ou avec un -bâton; fouette-moi aussi longtemps que cela te conviendra; mais, pour -l'amour de Dieu, ne me fais pas jeûner! » - -Mardona le repoussa doucement. - -« Tu me salis, va-t'en! dit-elle. - -- Fais-moi appliquer la torture si tu veux, implora Sukalou, -attelle-moi à un chariot, crucifie-moi, fais-moi pendre, mais ne me -soumets pas au jeûne. - -- Plus un mot! Ton arrêt est prononcé. - -- Pour l'amour de Dieu, cria Sukalou, il faut que je parle! Tu veux -sauver mon âme, dis-tu; mais, quand j'ai faim, je suis capable de -tout. Je crains, Mardona, sainte femme, ô toi la plus belle rose du -jardin céleste, je crains que ma chair ne faiblisse, que mon esprit ne -perde sa force, si tu me fais jeûner. Les autres pèchent après un bon -repas, de copieuses libations; chez moi, c'est tout le contraire. Ce -n'est que lorsque je suis à jeun que me viennent les mauvaises -pensées. Quand j'ai bien mangé, lorsque j'ai bu de l'excellent vin, il -n'y a pas au monde d'homme plus pur, plus pieux, de caractère plus -honnête, plus loyal que moi. J'ai péché envers toi, je le -reconnais. Mais, si je me rappelle bien, j'avais faim, le jour que je -t'ai vendu les peaux de martre; oui, j'étais très affamé, et de là -possédé du diable! - -- J'ai prononcé ton jugement, répéta Mardona d'un ton calme. Dieu a -parlé par ma bouche. Tu obéiras, et durant trois jours tu jeûneras -comme je te l'ai ordonné. - -- Je ne peux pas! je ne peux pas, gémit Sukalou; je ne peux réellement -pas. - -- Ne crains rien, continua la Mère de Dieu avec un sourire, mon amour -viendra en aide à ta faiblesse. Enfermez-le dans le caveau qui se -trouve dans ma maison! Faites ce que j'ai ordonné. » - -Wewa, Turib et Wadasch s'emparèrent de Sukalou, qui se débattait avec -violence. D'autres le poussèrent par derrière. Il fut entraîné dans le -caveau et mis sous les verrous. - -« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable, reprit Mardona, ou -qui ait à porter plainte contre son prochain? - -- Moi, sainte femme, s'écria Lampad Kenulla en conduisant sa femme -devant le trône de Mardona. Je porte plainte contre ma -femme. J'exige que tu la châties au nom de Dieu. - -- Quel est son crime? - -- Elle m'a trompé; elle a trahi ma confiance; elle a tenté de -m'empoisonner. - -- Te reconnais-tu coupable, Sofia? demanda la Mère de Dieu avec -douceur; mais dans son oeil luisait comme un éclair de triomphe -haineux. - -- J'ai des preuves et des témoins à l'appui de mon accusation », dit -Kenulla. - -Il fit un signe. Deux jeunes filles, employées chez lui, -s'approchèrent. - -« Je suis coupable », bégaya Sofia. - -Elle tomba aux pieds de Mardona, anéantie, cachant sa face -rougissante. - -« Tu savais le châtiment qui t'attend, la peine infligée aux -adultères? dit Mardona avec une froide majesté. Dans notre croyance, -le mariage est libre. L'amour suffit à lier deux êtres; lorsque cet -amour n'existe plus, ils sont libres de se quitter; c'est pourquoi -nous punissons rigoureusement l'adultère. La loi existe. Je ne puis -accorder de grâce: « Si vous ne me croyez pas, lorsque je vous parle -de choses terrestres, comment me croiriez-vous si je vous parlais des -arrêts célestes? » - -- Punis ma femme, dit Lampad. - -- Je te condamne », continua Mardona. - -Ses lèvres touchèrent le front de Sofia, les yeux de la Mère de Dieu -interrogeaient la foule anxieusement; elle retenait son haleine. - -« Saisissez-la et la châtiez selon notre loi, dit-elle après un -instant. - -- Grâce! » cria Sofia. - -Les larmes, les sanglots étouffaient sa voix. - -Mardona secoua la tête. - -Les assistants se pressèrent autour de la condamnée pour lui donner le -baiser de paix. Puis les femmes et les jeunes filles l'entraînèrent -dehors. Les hommes suivirent. Tous semblaient électrisés, possédés -subitement d'un saint courroux. Ils se précipitèrent hors de la salle -avec une telle violence, qu'ils faillirent assommer, avec les talons -de leurs lourdes bottes, Barabasch, toujours couché sur le sol en -travers de la porte. - -Au moment où Mardona avait prononcé l'arrêt fatal sur la malheureuse -Sofia, le premier mouvement de Sabadil avait été de se jeter aux pieds -de la Mère de Dieu et d'implorer la grâce de la coupable. Il traversa -même la foule dans cette intention. Mais il recula sous le regard de -Mardona. Elle fixa sur lui un oeil froid, brillant de haine et de -colère. Il comprit que son intercession serait inutile, que même elle -augmenterait le courroux de Mardona et la rendrait peut-être plus -cruelle encore pour la condamnée. - -Il garda le silence et suivit la foule au dehors. - -Les fanatiques traînèrent la pauvre Sofia à travers la cour et sur la -route, jusqu'aux premières maisons du village. Là seulement ils -s'arrêtèrent et la lâchèrent. Elle se tint un moment debout, livide, -tout échevelée, les vêtements déchirés, à moitié nue, levant les bras -au ciel. - -Puis la foule entonna une hymne sainte; c'était son signal, semblable -au chant de carnage des Machabées. Et de tous les côtés on commença la -lapidation. Des pierres, de la boue, de la neige, des mottes de terre, -furent lancées à la tête de la malheureuse. Elle s'enfuit, affolée, à -travers les rues. Les justiciers se jetèrent à sa poursuite, en hordes -sauvages, avec des cris et des hurlements. Mardona assistait à ce -carnage, montée sur son cheval, allant au pas. - -Sofia se soutenait à peine. Le sang ruisselait de ses épaules, de sa -poitrine nue. Son visage était couvert de boue et d'ordures. - -A trois reprises, Sabadil, dont le cerveau bouillait d'indignation, -voulut s'élancer au secours de la pauvre femme et la protéger de son -corps. Mais Mardona était là. Elle ne le perdait pas de vue. Et -Sabadil se sentait lié, retenu par une force inconnue qui le faisait -souffrir et paralysait ses membres. Il ne bougea pas. - -Devant l'église, sur la place, Sofia tomba, complètement inanimée. Son -front donna contre les sabots du cheval de Mardona. Celle-ci contempla -un instant le corps de son ennemie, gisant dans la boue. La Mère de -Dieu était pâle, mais un sourire de satisfaction passa dans son -regard. Elle étendit la main. - -Déjà un enfant, par un excès de zèle comique, soulevait péniblement -une énorme pierre pour fracasser la tête de Sofia, lorsque la Mère de -Dieu l'arrêta du geste. - -« J'aurai compassion, dit-elle avec un plissement orgueilleux des -lèvres. Je lui fais grâce de la vie. Je lui pardonne ses péchés et son -inconduite. » - -Sabadil se tenait à quelque distance, considérant Mardona. Jamais il -ne l'avait vue si belle, avec son visage courroucé et ses lèvres -frémissantes. - -« Humiliez-vous tous, cria-t-elle tournée vers la foule. Ne vous jugez -pas meilleurs que celle qui est là à terre. Il n'y en a pas un qui -soit sans péché, a dit l'Eternel, notre Dieu, non! pas même un seul. » - - -CHAPITRE XII - -Sabadil était à présent plus souvent chez Mardona que chez lui. Il ne -vivait plus lorsqu'il ne voyait pas la Mère de Dieu, lorsqu'il -n'entendait pas sa douce voix, lorsqu'il ne sentait pas la main de la -jeune fille lui caresser le front avec tendresse. La Mère de Dieu et -le paysan de Solisko s'aimaient depuis le moment où ils s'étaient -rencontrés pour la première fois dans la forêt solitaire, avec cette -différence que Sabadil éprouvait pour la jeune fille une violente -passion et qu'il la désirait avec ardeur, tandis que celle-ci l'aimait -d'un amour calme, plaçant entre elle et lui le ciel et les devoirs -auxquels elle se croyait appelée. Pour Sabadil, Mardona était une -image pure, couronnée d'une auréole, et tenant un lis ouvert dans sa -main blanche. Il lui appartenait tout entier. Elle, Mardona, n'était -pas à Sabadil. - -La Mère de Dieu, étendue dans son fauteuil, considérait avec un joyeux -sourire Sabadil qui s'était établi à ses pieds. - -« Je t'aime trop, vois-tu, murmurait-elle, oh oui! je t'aime trop. Tu -perdras peu à peu le respect que tu me dois. Déjà je ne t'inspire plus -aucune crainte. - -- Tu te trompes, Mardona: souvent tu me fais peur. - -- Est-ce vrai? » - -Elle se mit à rire aux éclats et parut s'amuser beaucoup de ces -paroles. - -Dans la grande salle se trouvait Ossipowitch, sa femme et ses enfants, -réunis autour d'une terrine fumante. Wadasch, assis près de la table, -accordait son violon. - -Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et Sukalou -entra. D'ordinaire il mettait beaucoup de temps et faisait de grandes -cérémonies pour se présenter. Cette fois il se précipita dans la -chambre, sans saluer personne. Il secoua si fort ses vêtements -couverts de neige, qu'un tourbillon blanc vola de tous côtés dans la -salle. - -« Un événement terrible, oh! terrible! commença-t-il. J'arrive de la -ville avec une nouvelle,... Seigneur! une nouvelle.... » - -Il s'assit comme hors d'haleine, et se mit à gémir. - -«Vous êtes perdus, tous,... perdus... sans moi,... vous courez un -danger,... je viens vous avertir.... Mais je vois que j'ai perdu la -parole. » - -Il indiqua de la main qu'il désirait parler et que cela lui était -impossible. - -« Remets-toi, premièrement, lui dit Turib. Tu parleras après. Qu'y -a-t-il? - -- Un malheur! - -- Quoi donc? demandèrent à la fois tous les assistants. - -- C'est... pour le dire tout de suite,... mais vraiment je ne puis -parler, pleurnicha Sukalou,...je tombe de lassitude,... j'ai couru -comme un cheval,... c'est pour l'amour de Mardona, pour la sauver, -s'il est temps encore, et aussi parce que je meurs de faim. - -- Femme, donne-lui à manger, dit Ossipowitch. - -- Allons, raconte ce que tu sais, s'écrièrent les assistants, qui -avaient quitté la table et entouraient Sukalou. - -- Je veux manger d'abord, interrompit Sukalou; je raconterai -après. Trois jours de jeûne, vous vous imaginez que cela n'abat pas -un homme; je voudrais vous y voir. Je ne m'en remettrai jamais. » - -Chacun se hâta de lui apporter quelque chose à manger. Ils se -pressaient tous autour de lui, comme les bergers de Bethléem avec -leurs offrandes. Turib tenait une assiette de jambon, Anuschka un -petit pot de lait, Wadasch un hareng, Jehorig un pain, Anastasie un -tonnelet de brindze, et le vieil Ossipowitch une carafe d'eau-de-vie -et un petit verre. - -« Mange, Sukalou, bois et mange, criait-on de tous côtés. - -- Je ne puis manger aussi vite que vous le désirez, repartit -Sukalou. Il vous faut avoir patience. Songez donc, un homme à demi -mort d'inanition! » - -Il but un verre d'eau-de-vie et avala le hareng en deux bouchées. Il -attaqua ensuite le jambon. « Une plainte,... une plainte a été portée -au tribunal, dit enfin Sukalou. Le coeur me tourne quand j'y -songe.... Ah! que j'ai mal! Verse à boire, bon Nilko.» - -Il avala un second verre d'eau-de-vie. - -« C'est à cause du châtiment infligé à Sofia Kenulla,... vous -comprenez. Il paraît qu'elle est dangereusement atteinte. On va -procéder à une enquête.... Mon Dieu! que je suis faible encore!... » - -Il se coupa du pain et s'en remplit la bouche, avec du brindze. - -« Ils ne veulent pourtant pas porter plainte contre Mardona?» demanda -Wadasch. - -Sukalou hocha vivement la tête. - -« On la conduira en prison? » s'écria Turib. Sukalou fit un geste -affirmatif. - -Jehorig courut vers Mardona pour l'avertir. - -Dans la cour, des voix s'élevèrent. Puis Lampad Kenulla entra, -accompagné d'un juif qui s'inclinait très bas, la bouche fendue d'un -sourire embarrassé. - -A leur vue, Sukalou se versa vite un dernier verre d'eau-de-vie, et -prit une pincée de tabac, en détournant la tête. - -« Mauvaises nouvelles! dit enfin Kenulla; cet homme... - il désigna le -juif - arrive de la ville, et il assure qu'on va faire prisonnière -notre Mère de Dieu. - -- Nous le savons, répondit le vieil Ossipowitch d'un ton grave. Mais -nous ne craignons rien. - -- Sukalou, qui arrive de la ville, nous a appris la nouvelle, ajouta -Anuschka. - -- Sukalou! » s'écria le juif très désappointé. - -Il cessa de s'incliner, et ne sourit plus. - -« Le coquin! le misérable! Je suis venu tout exprès de la ville pour -avertir notre petite Mère, notre vierge d'or, et pour gagner une -petite récompense. Et il faut que ce menteur me fasse du tort! - -- Sois tranquille, juif, repartit Kenulla. Je puis prouver que c'est -de toi que Sukalou tient la nouvelle. Tu la lui as racontée à -l'auberge où tu t'es arrêté pour abreuver tes chevaux. - -- C'est vrai,... dit Sukalou; cependant il était de mon devoir.... - -- Tais-toi, lui cria le juif. - -- Je ne dis rien. - -- Vous dites que vous n'avez pas peur, continua Kenulla. Pourtant le -cas est grave. Il est de fait que les preuves manqueront. Car qui -osera témoigner contre Mardona! Mais c'est bien assez si on nous -l'emmène et qu'on la garde en prison durant un mois. - -- Cela ne sera pas », cria Turib. - -Les assistants se mirent tous à parler à haute voix. - -« Mardona doit se cacher, dit Ossipowitch. - -- Il vaut mieux qu'elle passe la frontière, objecta Sukalou. - -- Je lui procurerai un costume juif et je l'emmènerai moi-même dans -mon traîneau, dit le juif. - -- S'il faut de l'argent, dit Kenulla, moi j'offre tout ce que je -possède. » - -La Mère de Dieu était arrivée sur ces entrefaites. Elle se tenait au -seuil de la porte, les bras croisés sur la poitrine. - -« Je ne fuirai pas et je ne me cacherai pas », dit-elle en s'avançant -au milieu de ses disciples effrayés. - -Elle souriait d'un sourire plein de grâce et resta parfaitement calme. - -« Tu as raison, s'écria Barabasch, qui se précipita dans la chambre -comme un possédé, ne fuis pas, Mardona! Ne sommes-nous pas là pour te -protéger? - -- Oui, nous te défendrons! » crièrent en choeur une foule de -Duchobarzen attirés par le tapage. - -La chambre, la cour, la route furent en peu de temps envahies par les -partisans de la Mère de Dieu. - -« Mardona, dit Sabadil d'une voix ferme, aussi longtemps que je -vivrai, personne ne portera la main sur toi! - -- Je vous remercie, mes amis, dit Mardona avec beaucoup de -douceur. Vos intentions sont bonnes. Cependant, je ne puis les -approuver. J'agirai selon la volonté de Dieu, et, s'il l'exige, eh -bien, je porterai ma croix pour l'amour du Christ. Je vais partir -immédiatement pour la ville: je vais me livrer à la justice. - -- Tu veux...? s'écria Barabasch épouvanté. - -- Oui, je le veux, interrompit Mardona. Ainsi, trêve de paroles, je -vous prie! Je vais m'habiller tout de suite. Ce juif m'emmènera dans -son traîneau. - -- Je t'accompagne, dit Sabadil. - -- Non! vous resterez tous ici. » - -Mardona s'habilla rapidement et monta dans le traîneau du -juif. Personne n'osa la retenir. Ses partisans la suivirent du regard, -mornes et consternés. Elle resta calme et digne. Chemin faisant, elle -s'entretint avec le juif; elle le questionna: elle lui demanda le nom -du juge, si celui-ci était jeune, s'il était marié. Elle n'oublia pas -de lui demander s'il aimait les femmes. Le juif lui donna une foule de -renseignements et il sourit. Bientôt aussi, Mardona se prit à -sourire. Elle parut satisfaite des renseignements. Son front -s'éclaircit. - -Quelque temps après le départ du misérable traîneau qui avait emmené -de Fargowiza-polna la Mère de Dieu et son compagnon, Sukalou entrait à -pas pressés dans la chaumière de Wewa. Il ne trouva la veuve ni dans -la grande salle, ni dans sa chambre. Il trébucha sur un balai et une -corbeille de choux qui encombraient le corridor et se rendit à la -cuisine, où Wewa était en train de préparer son repas, debout près de -l'âtre. Sukalou tomba assis sur le bloc de pierre qui servait à couper -du bois et resta quelques moments sans parler, comme anéanti. - -« Quoi! tu as l'audace de te présenter ici, lui cria Wewa. Coquin! -misérable impudent! homme au coeur de glace! vil mannequin! » - -La main de la veuve retentit avec un claquement sec sur la joue de -Sukalou. - -« Donne-moi une gifle, Wewa, donne-m'en encore une, je t'en prie -instamment», dit Sukalou sans chercher à se défendre. - -Wewa le considéra, très surprise. - -« Oui, je mérite que tu me battes, continua-t-il. J'étais aveuglé, -vois-tu, je ne jouissais pas de ma raison! O Wewa, combien je t'ai -méconnue! - -- Enfin! tu conviens de tes torts! - -- Ah! certes, certes! - -- Et tu viens me dire que tu m'aimes? - -- Oui, Wewa, je t'aime. Il faut bien que je t'aime, s'écria -Sukalou. Mais laisse-moi parler. Le règne de Mardona a pris fin. Le -tribunal l'a fait appeler. On va la mettre en prison. - -- Pourquoi? - -- Parce qu'elle a fait lapider Sofia. - -- Impossible! - -- C'est pourtant vrai. Elle va être punie comme criminelle. Dieu l'a -abandonnée. - -- D'où sais-tu cela? - -- Il me l'a dit lui-même, affirma Sukalou. - -- Dieu s'est révélé à toi? - -- Oui, Wewa, cette nuit, repartit Sukalou. Je dirais que c'était un -songe si je n'étais parfaitement sûr de n'avoir pas rêvé. Je vis -tout à coup surgir un grand nuage, d'un rouge de feu, ardent comme -le buisson où l'Eternel s'est révélé à Moïse.... - -- Et il t'a dit?... - -- « J'ai rejeté Mardona, la fille d'Ossipowitch, et je choisis pour -lui succéder Wewa, la veuve de Skowrow. C'est elle qui sera votre -Mère de Dieu... Va la trouver, mon cher Sukalou, et annonce-lui -cette nouvelle, - remarque que Dieu m'a nommé son cher Sukalou, - et -adore-la! » - -Sukalou se jeta à genoux et embrassa avec frénésie les pieds de la -veuve. - -« O mon étoile, dit-il, jardin céleste, riche en joies et en -béatitude, toi, bonheur des anges et reine des mortels! - -- Mais....dis-tu bien la vérité? demanda Wewa, dont le visage -resplendissait. Pourquoi Dieu ne m'apparaît-il pas, à moi, pour -m'annoncer sa volonté? - -- Les décrets de l'Eternel sont insondables, répliqua Sukalou. Il -m'envoie vers toi, comme il envoya l'ange à Marie. - -- Puisque c'est la volonté de l'Eternel, dit Wewa qui avait repris -tout son sang-froid et redressait fièrement la tête comme un cheval -de traîneau, j'obéirai. Je vais revêtir tout de suite l'emploi saint -qui m'est assigné. Je le remplirai en toute humilité, -consciencieusement et fidèlement. - -- Oui, sainte femme, oui, agneau pascal, j'en suis bien sûr, s'écria -Sukalou. Et avant tout, n'est-ce pas? tu viendras en aide aux -malheureux, tu rassasieras les affamés, et tu donneras à boire à -ceux qui ont soif. Tu me vois à tes pieds, Wewa; j'implore ta pitié. - -- Relève-toi », répondit Wewa. - -Elle s'avança vers la table, portant une grande terrine de -kasche. Sukalou la suivit, se léchant les lèvres avec gourmandise. - -« Tiens! - elle posa la terrine sur la table - assieds-toi près de -moi, messager de Dieu. Nous allons manger ensemble, puis nous -parlerons de nos projets. Lisinka! Lisinka, où donc es-tu? » - -Lisinka parut, souriant d'un air confus. - -« Mardona est en prison, lui dit Wewa d'un air digne, et l'Eternel m'a -élue pour la remplacer. Je suis maintenant votre Mère de Dieu. » - -Lisinka tomba à genoux et adora Wewa. - -« Lève-toi, mon enfant, reprit la veuve avec bonté, et -assieds-toi. Nous allons souper. » - -Lisinka obéit. Tout en mangeant, elle jetait sur Wewa des regards -effrayés. Sukalou, lui, ne craignait personne. Il mangeait comme -quatre; il engloutit une portion formidable de kasche, et ingurgita la -moitié d'une grande cruche d'eau-de-vie, - -« Je ne peux cependant pas me présenter ainsi à mes disciples, dit -Wewa, désignant ses pieds nus et sa chemise grossière. - -- Qui donc y songe? dit Sukalou. Tu te vêtiras selon ton rang, comme -une noble dame. - -- J'aurai des bottes à talons d'argent? - -- A talons d'or, Wewa, à talons d'or! Mardona en a eu en argent, elle. - -- Et des habits de soie? - -- De soie et de velours. - -- Avant tout, procure-moi une pelisse de martre; mais une pelisse plus -belle que celle de Mardona. - -- Tu auras de la zibeline, Wewa, affirma Sukalou. Toutes les comtesses -portent de la zibeline. Et... que dit donc cette belle légende du -pécheur... où le poisson d'or, pour récompenser l'homme qui avait -levé le charme jeté sur lui, fit de sa femme une barine?... - -- Elle parut sur l'escalier seigneurial, s'écria Wewa, la tète prise -dans une splendide parure; elle avait au cou des colliers de perles; -ses doigts étaient couverts de bagues d'or, ses pieds chaussés de -pantoufles rouges. Elle portait un manteau de velours garni de -zibeline. » - - -CHAPITRE XIII - -Le juge Zomiofalski ne ressemblait guère à un fonctionnaire -autrichien. On l'eût pris pour un bon bourgeois, propriétaire, avec -des manières de gentilhomme, et dont le temps se passe, non à écrire -et à parcourir des registres, mais à la chasse, à la pêche, à cultiver -les plaisirs de l'équitation, et qui, le soir, flirte auprès des dames -dans les salons, ou fume, enveloppé d'une moelleuse robe de chambre, -en parcourant le dernier livre de Daudet ou de Zola. Il était d'une -taille au-dessus de la moyenne. Ses mains étaient fort belles et bien -soignées. Il avait le nez en bec d'aigle, très polonais, un menton -accentué et de superbes yeux noirs, assez francs. Sur le front, les -cheveux commençaient à lui manquer; mais il possédait toutes ses -dents, des dents superbes, d'une blancheur vive et qui donnait à son -visage un grand charme. - -Lorsque Mardona se présenta au seuil de son cabinet, il était en train -de feuilleter des actes passés devant lui, en fumant un cigare dont -l'arome remplissait toute la chambre. Près de lui travaillait un -clerc, qui ne cessait de tousser et de cracher. - -« Qui est là? » demanda Zomiofalski, d'un ton haut et bref. - -Pas de réponse. - -« Eh bien, qu'y a-t-il? » - -Mardona s'avança, humble et presque craintive. Elle fit deux pas -seulement et s'arrêta les yeux baissés. - -Zomiofalski tourna la tête, posa son cigare et se leva. - -« Que voulez-vous? Avez-vous reçu une citation? » dit-il en s'adossant -au pupitre. - -Mardona fit signe que oui. - -« Ah! précisément! » - -Il feuilleta un acte. - -« Ainsi vous êtes la nommée Mardona Ossipowitch, la Mère de Dieu des -Duchobarzen? » - -Mardona répondit de nouveau du geste. - -« Mais vous êtes une femme terrible,... vous agissez avec une -barbarie... comme les Turcs ou les Tartares, continua -Zomiofalski. Ignorez-vous qu'il y a des lois? Toi et les tiens... vous -avez lapidé... cette..., comment diable se nomme-t-elle donc? Vous -l'avez lapidée, blessée grièvement. C'est par miracle qu'elle en a -réchappé. Qui donc t'a chargée de la juger? Cela peut avoir des suites -fort tristes pour vous, et surtout pour toi.» - -Mardona ne répondit pas. Elle écouta les reproches de Zomiofalski sans -un mot, digne comme Jésus devant Pilate, et fière comme Roxelane en -présence de Soliman le Grand. Elle inclinait la tête et joignait ses -mains baissées. Ses longs cils formaient une raie d'ombre sur ses -joues. Un foulard blanc, orné de dentelles superbes, était noué dans -son épaisse chevelure. Des pierres fines étincelaient à ses oreilles, -à ses doigts. Des coraux et des sequins d'or se balançaient doucement -sur sa poitrine haletante. - -« Oui, c'est sûr! Maintenant tu baisses la tête », reprit Zomiofalski. - -Il arpenta la chambre à grands pas, les mains derrière le dos. - -« Vous êtes tous les mêmes, vous autres paysans! tous! Vous vous -moquez de la légalité et de l'ordre, aussi longtemps que cela va. Vous -êtes des rebelles, des haydamaks! Vous voulez vous venir en aide à -vous-mêmes, c'est bien, mais vous oubliez qu'il y a des bornes. Vous -empiétez sur les droits de votre prochain. Une vie d'homme, à vos -yeux, ce n'est donc rien? » - -Mardona releva la tête lentement. Pour la première fois, ses yeux -rencontrèrent ceux de son juge. Celui-ci tressaillit: les paroles lui -manquèrent. - -« Tu refuses de croire que tu as manqué gravement à la loi, dit-il -après une pause, en dévorant du regard la belle fille. Tu tiens la -place de Dieu, n'est-ce pas? Tout t'est permis. Tu n'as de compte à -rendre à personne, n'est-il pas vrai? Mais, aux yeux de la loi, tu es -simplement une criminelle. » - -Mardona ne chercha pas à se justifier. Elle était toujours debout -devant Zomiofalski, et le regardait silencieuse. Il lui parlait d'un -ton plus doux; il s'embrouilla dans son discours, et finalement perdit -complètement le fil de ce qu'il avait à lui dire. - -« Ah oui! que voulais-je donc ajouter?... Je crois que tu auras -grand'peine à éviter la prison, reprit-il lorsqu'il se fut remis de -son émotion. Nous ne pouvons pas te ménager, tu comprends? Devant les -lois il n'y a ni princes ni mendiants. Mais... peut-être auras-tu des -circonstances atténuantes à faire valoir? Parle, dis-moi tout sans -crainte. Nous ne sommes pour votre secte ni des amis ni des -ennemis. Nous voulons être justes. Tu objecteras, peut-être, qu'ainsi -que toi la loi punit l'adultère et le crime; sans doute. Mais nul n'a -le droit de prévenir nos décrets. Ce.... Comment s'appelle-t-il, cet -homme...? Il aurait dû porter plainte contre sa femme, tout -simplement. Mais, je comprends,... ta vanité s'est sentie flattée du -rôle que l'on t'attribuait. Il te plaisait, ce rôle de juge, auquel tu -n'as cependant aucun droit. - -- Lampad Kenulla aurait-il dû faire jeter sa femme en prison? » -demanda Mardona. - -C'étaient ses premières paroles. - -« Nous rendons la justice, et nous punissons poussés par l'amour -chrétien, continua-t-elle; c'est le bien de notre prochain que nous -avons en vue. » - -Zomiofalski sourit. - -« Si tu fais lapider ceux que tu aimes, dit-il, je voudrais bien -savoir ce que tu fais à tes ennemis. - -- Je ne hais personne. - -- Pas même moi? - -- Pas même vous. » - -Zomiofalski renvoya le clerc sous un prétexte. - -« Mardona Ossipowitch, dit-il d'une voix sourde,... il faut que je -t'avoue que je... j'ai eu de toi une opinion absolument fausse. Tu -n'es ni une méchante femme, ni une hypocrite. Tu as agi par -conviction: j'aurais plaisir à te sauver, mais par quel moyen...? oui, -comment?» - -Il réfléchit un instant. - -« Tu n'as rien d'une paysanne. Une grande dame déguisée n'aurait pas -l'air plus distingué que toi.... Tu as quelque chose de noble et -d'original qui me plaît. Voilà, tout dépend surtout des dépositions -des témoins. - -- Personne ne témoignera contre moi, répondit Mardona avec une -majestueuse assurance. - -- Et Sofia? - -- Elle ne m'accusera pas. - -- Où donc as-tu pris ces yeux-là? » s'écria Zomiofalski. - -Il étendit la main, dans l'intention de saisir Mardona au menton; -mais, au regard dont elle le perça, il recula, pour la première fois -de sa vie peut-être. - -«Tu es une sorcière! s'écria-t-il. On devrait te noyer. Tu corromps un -honnête homme! - -- Comment oserais-je, demanda Mardona, et par quel moyen? - -- Par ton regard, avec tes yeux, belle sainte, dit Zomiofalski à voix -basse. Tu te rends maîtresse de tes ennemis, et tu fais ce que tu -veux de ton juge. » - -Il prit la main de Mardona et la baisa à plusieurs reprises avec -transport. - -Mardona baissa ses paupières et sourit doucement. - -Lorsque l'humble traîneau qui ramenait la Mère de Dieu, plus fière -qu'un vainqueur romain, rasa dans sa course les premières maisons de -Fargowiza-polna, un homme parut dans un chemin de traverse, se mit à -courir après le traîneau, et cria si fort, que le juif arrêta ses -chevaux. C'était Sabadil. Il était venu là, attendre sa bien-aimée, le -coeur serré; et, maintenant qu'il la retrouvait saine et sauve, il -était si joyeux et si ému, qu'il se sentait incapable de lui parler et -de lui adresser des questions. Et aussi, à quoi bon? Il savait qu'elle -était sauvée. Ne le voyait-il pas à son visage radieux? Et elle, ne le -lui laissait-elle pas sentir par mille petites faveurs, tandis qu'ils -étaient assis l'un près de l'autre? Mardona était gaie. Elle riait -comme une enfant. Elle eût voulu égayer tout le monde, avant tout -Sabadil, puisqu'elle l'aimait de toute son âme. - -Le même soir encore, Mardona fit appeler auprès d'elle la malheureuse -Sofia. Elle attendit sa victime, assise sur sa chaise haute, parée de -tous ses atours et entourée de ses partisans. - -Sofia arriva, non plus douce et résignée, comme à l'habitude, mais -sombre et haineuse. Son beau visage pâle était coupé de deux larges -cicatrices qui s'étendaient sur son front et sur sa joue. - -« Que me veux-tu, Mardona? demanda-t-elle d'une voix aigre, sans -détours. - -- Je veux te dire, Sofia, ce que tu auras à affirmer au tribunal -lorsque, tu auras à déposer contre moi, répondit Mardona d'un ton -calme. - -- As-tu peur? s'écria Sofia. Dame! tu as raison d'avoir peur. - -- Moi? » - -Mardona se leva, mais elle resta douce et majestueuse. - -« C'est toi, Sofia, qui dois trembler à l'idée de me manquer un seul -instant. - -- Je dirai la vérité au tribunal, pas davantage. - -- Sofia, je te plains. Dieu t'a livrée entre mes mains. Mais, pour -toi, je ne serai pas un juge. J'agirai comme une mère qui punit son -enfant désobéissant. Laisse-toi conduire, Sofia; quelle attitude -as-tu devant moi, qui suis ton Dieu, ton Seigneur? As-tu oublié où -est ta place? A mes pieds, misérable insensée! » - -Sofia baissa les yeux, mais ne bougea pas. - -« Sofia! cria la Mère de Dieu d'une voix forte et irritée, Sofia, je -t'ordonne de t'agenouiller à l'instant devant ton Dieu! je t'avertis -une fois, une dernière fois encore. A genoux! » - -Sofia leva des yeux suppliants vers la Mère de Dieu, puis elle tomba à -genoux, en sanglotant et comme si elle eût été poussée par une force -invisible. - -« Ici, Sofia! continua Mardona de sa voix pure et -mélodieuse. Repens-toi, et je te pardonnerai. - -- Je me repens, murmura la malheureuse! Aie pitié! je me repens de -tout mon coeur! - -- Allons! je serai miséricordieuse, dit Mardona; embrasse mes pieds, -je te le permets, bien que tu te sois rendue indigne de cette -faveur. » - -Sofia tomba à genoux et embrassa les pieds de son ennemie. - -« Eh bien, qu'es-tu, à présent, Sofia? Moins que ma servante. Et tu -veux me dénoncer! tu veux me menacer! Ecoute bien ce que je vais te -dire, Sofia, et, si ta vie t'est chère, ne perds pas un mot de mes -paroles, pas un mot, pas une syllabe. C'est mon amour pour toi qui me -conseille, Sofia. Chaque parole que tu prononcerais contre moi est un -péché mortel. Dieu punira les pécheurs, sans merci. - -- Parle,... balbutia Sofia, j'écoute,... je t'obéirai. » - -Les jours suivants, les témoins furent appelés au tribunal. Pas un -n'accusa Mardona. Barabasch, surtout, la défendit avec énergie, -éloignant d'elle tout soupçon, même l'ombre d'un soupçon. Il jura que -la Mère de Dieu avait condamné Sofia à faire pénitence tout le long du -village, mais n'avait autorisé personne à l'offenser. On lui avait -jeté de la boue, et tout à coup, sans qu'on sût comment, des pierres -lui avaient été lancées. C'était Mardona elle-même qui l'avait -arrachée à la fureur de ses ennemis. Sofia affirma avoir été blessée -par une pierre. Mais elle ne savait qui la lui avait jetée. - -« Est-ce que cela est arrivé sur l'ordre de la Mère de Dieu? » demanda -Zomiofalski. - -La plume qu'il tenait pour écrire le protocole tremblait dans sa main. - -« Non, répondit Sofia. Mardona m'a protégée. - -- Et cette seconde cicatrice? demanda le juge. - -- Mon mari m'a battue, dit Sofia les yeux baissés. Je l'ai mérité. » - -La Mère de Dieu fut condamnée à une petite amende. Elle rentra à -Fargowiza-polna comme une reine, précédée de fanfares et acclamée par -ses partisans. - - -CHAPITRE XIV - -Un traîneau attelé de trois chevaux s'arrêta devant la ferme de Nilko -Ossipowitch. Le cocher se mit à bourrer sa pipe, tandis que son maître -se dirigeait à grands pas vers la métairie. Mardona était dans la -chambre, seule avec Sabadil. Lorsqu'elle avait entendu le tintement -des clochettes, elle avait soufflé sur le givre des fenêtres et -l'avait enlevé de sa main gauche pour regarder au dehors. - -Elle rougit alors, jeta un regard rapide sur Sabadil, et, comme si -elle eût eu à l'implorer, elle le baisa sur le front. - -Il se fit un grand bruit dans le corridor. C'était Zomiofalski qui -secouait la neige de ses habits et de sa chaussure. Il se présenta à -la porte. - -« Comment, Excellence, lui dit Mardona, c'est vous! Quel honneur pour -nous! - -- J'ai passé par ici, je suis en tournée d'affaires, répondit le -juge. Je me rends à Brebaki, et j'ai pensé.... » - -Seulement alors il remarqua Sabadil et hésita à en dire davantage. - -« Venez donc chez moi, sous mon toit, dit Mardona; ici habitent mes -parents. » - -Elle marcha vers la porte, et, se retournant: - -« Sabadil, aie soin qu'on ne nous dérange pas. » - -Sabadil lui jeta un regard suppliant, mais elle n'y prit pas -garde. Elle traversa le corridor et la cour pour aller chez -elle. Zomiofalski la suivait, les yeux fixés sur sa taille gracieuse, -très rouge et un peu confus. Arrivé dans la chambre de Mardona, il -regarda autour de lui avec surprise, puis il s'empara des mains de la -jeune fille. - -« M'en veux-tu? commença-t-il à voix basse. - -- A propos de quoi? - -- De ce qu'il m'a été impossible de t'acquitter selon mon désir. - -- Vous avez été bon pour moi. Je vous dois une entière reconnaissance. - -- Ainsi tu me pardonnes? - -- Mais, monseigneur, je vous en prie, répondit Mardona avec un fin -sourire, vous savez bien que vous m'avez sauvée. Dois-je vous le -dire? Voulez-vous me remplir de confusion? - -- Ne parle pas de cette bagatelle, dit Zomiofalski; tout est terminé, -heureusement. Mais... j'avais l'intention.... Et maintenant le -courage me fait défaut.... - -- Quelle était votre intention, Excellence? - -- Je voulais te demander la faveur de te rendre visite de temps à -autre. - -- Vous me témoignez trop de bonté, interrompit Mardona. A quoi bon -tant de paroles? Vous savez bien que tout ce qui est chez moi vous -appartient. - -- Oui, oui, et si je te prenais au mot? » continua Zomiofalski. - -Mardona ne répondit pas. Elle alla au miroir et se mit à jouer avec -son collier. Elle lui tourna le clos, mais elle vit dans la glace le -visage passionné de Zomiofalski, et cela lui procura une vive -satisfaction. Nul ne pouvait lui être d'une aussi grande utilité que -le juge. Elle le savait et ne perdrait certainement pas l'occasion de -gagner son amitié. - -« Pardonne-moi, Mardona, s'écria Zomiofalski, je sais que je -t'offense. Mes propos te blessent, je le sais. Mais, vois-tu, je me -tiens devant toi comme un pécheur qui implore sa grâce. Tu es mon -juge, je te dois la vérité. Je t'aime, Mardona, je t'aime comme un -fou. Punis-moi si c'est un crime. Je me remets entre tes mains. - -- Quelle punition puis-je vous imposer? lui demanda-t-elle doucement, -- avec un sourire dans le regard. Crois-moi, continua Zomiofalski, -- je te respecte, je te vénère. Il y a peu de temps que je te -- connais, mais tu es une femme supérieure; on en trouverait peu -- comme toi dans les palais, on n'en trouverait pas une sous le -- chaume. Je t'aime, Mardona, et je te respecte. - -- Dites-vous la vérité? - -- Je te le jure. - -- C'est bien, je vous crois, dit Mardona. Maintenant, agenouillez-vous -et adorez en moi Dieu, que je représente. » - -Zomiofalski la regarda, très surpris. - -« Vous ne croyez pas à ma mission, seigneur? - -- Mardona! c'est à toi que je crois, s'écria Zomiofalski frappé -subitement par la majesté de la jeune paysanne et par son calme -triste. Oui, je crois à toi, et, si tu l'ordonnes, je me mettrai à -genoux, dans la poussière, à tes pieds. - -- Et vous croirez à ma mission divine si je vous l'ordonne? » -continua-t-elle d'une voix grave. - -Zomiofalski essaya de l'entourer de ses bras, mais Mardona le -repoussa, froidement digne. - -« Vous agissez avec moi comme avec une femme ordinaire, seigneur, -dit-elle. Je représente Dieu sur la terre. C'est lui que vous devez -adorer en moi et vénérer. Allons, seigneur, humiliez-vous devant votre -Créateur, bien bas, le front à terre. Vous pouvez me baiser les pieds -aussi. Cela témoigne d'un plus grand respect. » - -Elle lui tendit sa botte sans rien perdre de sa sérénité. - -Et Zomiofalski, le gentilhomme polonais, s'inclina profondément et -pressa avec ardeur ses lèvres sur le maroquin des bottes de Mardona la -paysanne. - -« Tu me permets désormais de te rendre visite? tu me permets de -t'aimer? lui demanda-t-il. - -- Sans doute, répondit-elle. Seulement je ne serai jamais à vous. » - -Lorsque la Mère de Dieu accompagna Zomiofalski jusqu'à son traîneau, à -travers la haute neige, où l'on n'avait tracé qu'un petit sentier, -Sabadil se tenait là, les mains dans ses poches. Il ne retira pas son -bonnet. Quand le cocher fit claquer son fouet pour le départ, Sabadil -proféra un juron énergique en grimaçant. A peine le tintement des -clochettes se fut-il perdu dans l'éloignement, Mardona s'avança vers -Sabadil. Elle voulait l'interroger sur sa conduite; il la prévint. - -« Je vois, lui dit-il, que tu as déjà fait la conquête de ce noble -seigneur. » - -Les paroles sifflaient entre ses lèvres comme des gouttes d'eau qui -tombent sur du fer rouge. - -« Dis-moi, comment t'y es-tu donc prise pour le gagner aussi vite? Tu -n'as sûrement été avare ni de paroles ni surtout de baisers? » - -Mardona le regarda avec une surprise mêlée de dédain, mais sans -pitié. Elle était femme après tout, et la jalousie de Sabadil la -flattait agréablement. - -« Toi, dit-elle au jeune homme, tu ignores la vraie croyance, tu n'as -pas la foi. Voyons, peut-on être jaloux de Dieu? Désires-tu que le -soleil luise pour toi seul? Je suis comme Dieu dans sa miséricorde, -comme le soleil qui existe pour tout le monde. Prétends-tu me tracer -une ligne de conduite? Viens! j'ai à te parler. » - -Mardona rentra avec lui. - -Tandis que Sabadil restait, hésitant, au seuil de la porte, Mardona -s'établit dans son fauteuil, étendit ses pieds sur la peau de loup qui -garnissait le carreau, et appela le jeune homme à elle, d'un signe de -tête. - -« Ici, à mes pieds, lui dit-elle, et écoute ce que je vais te dire. » - -Sabadil se jeta à ses genoux et se mit à pleurer amèrement. - -« Mardona! s'écria-t-il, ne vois-tu pas que l'amour et la jalousie me -consument? » - -Il cacha son visage sur les genoux de Mardona, Elle lui passa la main -dans les boucles de sa chevelure, doucement, avec tendresse. Elle -souriait en se penchant sur lui. Et elle commença à lui parler -longuement, à lui enseigner la foi, la résignation et le pardon. - -« Rappelle-toi ce que je t'ai déjà enseigné, dit-elle, c'est l'amour -de la Mère de Dieu qui apporte la rédemption. Il constitue pour -l'homme une nouvelle naissance: car ce qui est né de la chair est -chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit. Tous doivent m'aimer, -et mon coeur doit être accessible à tous, - spirituellement, bien -entendu. Il m'est interdit de connaître l'amour terrestre. - -- Pourquoi me dis-tu cela? demanda Sabadil très découragé. - -- Pour que tu te souviennes que je n'ai rien de commun avec les autres -femmes. Je suis à la place de Dieu. L'amour que l'on me témoigne, -c'est un culte. - -- Je le sais, dit Sabadil d'un air sombre, mais, vois-tu, je souffre -comme un martyr sur un gril ardent. » - -Mardona eut un doux sourire. « Satan est en toi, -murmura-t-elle. Efforce-toi de le vaincre. Prie et jeûne. » - -Anuschka entra, annonçant que deux paysans de l'autre rive du Dniéper -étaient venus soumettre à la Mère de Dieu une querelle qu'ils avaient -ensemble depuis longtemps. - -Mardona se rendit dans la maison de son père. Tandis qu'elle jugeait -le différend des deux paysans, Sabadil sella son cheval, secrètement, -et s'éloigna. Il ne rentra pas à Solisko, mais alla chez Michel Obrok, -le plus hardi chasseur d'ours des Carpathes. Il y passa la nuit et, le -matin avant le jour, se rendit avec lui dans la forêt, le fusil sur -l'épaule. - -Ils découvrirent les traces d'un ours imprimées dans la neige, et -celles d'un loup, mais ne surprirent aucune proie. Sabadil rentra chez -lui sombre et de très mauvaise humeur. Il se jeta sur son lit de -paille et y resta une nuit et une journée, comme anéanti. Puis il se -rendit à Fargowiza-polna, pénétra dans la métairie sans être vu et -conduisit son cheval à l'écurie. - -Il était pénétré de sensations à lui tout à fait inconnues et qui le -surprenaient; des idées étranges bourdonnaient dans sa tête et lui -faisaient monter le sang aux joues. Il devait vaincre le démon qui le -tentait, avait dit Mardona; mais il lui semblait, au contraire, que -c'était le démon qui acquérait de plus en plus d'ascendant sur -lui. Des doutes cruels l'assaillaient: il était jaloux. La haine lui -brûlait le coeur. Il détestait Mardona et il la craignait tout à la -fois. Il eût voulu la mépriser et il sentait qu'elle s'était emparée -de son âme, de toutes ses pensées, qu'il lui appartenait plus -complètement qu'auparavant, maintenant qu'elle le torturait de -douleurs inouïes. - -Ce qui l'irritait surtout, c'est qu'elle ne se départait jamais de son -inaltérable sérénité. - -Sabadil traversa la cour, blême, le regard morne. Il pouvait à peine -se tenir; il resta clans le corridor, à quelque distance de la porte -de la salle, qui était entre-bâillée. - -Il vit Mardona commodément assise sur une chaise, les bras -croisés. Devant elle était agenouillée une jeune fille occupée à lui -laver les pieds. Soudain, la Mère de Dieu aperçut Sabadil. - -« Que fais-tu là? lui cria-t-elle, et pourquoi ne viens-tu pas me -saluer? » - -Sabadil s'inclina et baisa le pied nu de Mardona, que celle-ci lui -tendit avec un sourire étrange. - -Au moment où Sabadil se releva, la jeune fille qui lavait les pieds de -Mardona se redressa d'un mouvement brusque et le regarda en face. Lui, -ne vit qu'un doux visage pâle, encadré de mèches soyeuses de cheveux -noirs et éclairé d'une paire de grands yeux sombres, langoureux et -presque tristes. Chose singulière! ce regard fit du bien à Sabadil. Il -était si pur, si calme et si tendre, que le jeune homme se sentit -soulagé et qu'il lui sembla en quelque sorte qu'un arc-en-ciel se -dessinait au-dessus de sa tête. Et elle, celle qui venait de produire -cette métamorphose, elle devint encore plus pâle, oh! infiniment pâle; -mais elle ne se détourna pas. Son regard demeura attaché à celui de -Sabadil, rayonnant et comme en extase. - -« Nimfodora, essuie-moi les pieds », ordonna la Mère de Dieu d'un ton -affable. - -La fille pâle se courba humblement à terre et enveloppa d'un linge -blanc les pieds de Mardona. - -« Pourquoi ne vous saluez-vous pas? » demanda la Mère de Dieu. - -Nimfodora se leva précipitamment. Un léger frisson passa dans son -corps svelte, aux formes naissantes. Ses mains froissèrent -machinalement les rubans et les fleurs de son corsage, et une flamme -passa dans ses beaux yeux rêveurs. - -Les lèvres de Sabadil effleurèrent les siennes. Tout à coup une -rougeur ardente envahit les joues et le cou de la jeune fille. Et ils -restèrent là tous deux, profondément émus, se tenant les mains sans -parler.... - - -CHAPITRE XV - -Plusieurs jours se passèrent. Sabadil n'était pas retourné à -Fargowiza-polna. Mardona lui envoya Jehorig, mais celui-ci ne le -trouva pas à la maison. Sabadil, qui jusqu'à ce jour n'avait pas fait -gagner un kreuzer aux aubergistes juifs du village, passait ses -journées et ses nuits à la taverne; il buvait, il fumait, il jouait -aux cartes. Il invitait la jeunesse de Solisko à se divertir avec -lui. On s'enivrait, on chantait des refrains obscènes. - -Un soir, cependant, Sabadil n'y put tenir. Il quitta sa place, jeta -sur la table une poignée de monnaie, enfonça son bonnet sur ses -cheveux épars, demanda son cheval et partit pour Fargowiza. Il -atteignit la porte de la maison habitée par Mardona, mais il n'entra -pas. Il réfléchit un instant, puis fit le tour du bâtiment, à cheval; -arrivé à la petite sortie ménagée sur les champs, il s'arrêta. Il -attacha son cheval aux branches de la haie, traversa la haute neige et -se glissa sous les fenêtres de la Mère de Dieu. Elles étaient -éclairées. Sabadil essaya de regarder à l'intérieur, mais les vitres -étaient couvertes d'un givre si épais qu'il ne put rien -distinguer. Par contre, il entendit distinctement un murmure lent et -continu comme une prière. La jalousie se réveilla de nouveau dans le -coeur de Sabadil. Il prêta l'oreille anxieusement. Il reconnut alors la -belle voix forte de Mardona, accompagnée par une autre voix de femme, -plaintive et triste. Sabadil fit pour la seconde fois le tour de la -maison. Il vit la grande porte ouverte et se glissa, sans être vu, -jusqu'à la chambre de Mardona. Les prières étaient -terminées. Cependant Mardona et Nimfodora parurent surprises et même -effrayées de l'arrivée de Sabadil. - -« C'est toi », dit enfin la Mère de Dieu. - -Nimfodora se tenait debout près de Mardona, cambrant sa taille fine et -détournant un peu la tête, de manière à laisser voir son profil -pur. Elle tenait les yeux baissés. - -« Tu ne m'attendais pas? demanda Sabadil. - -- Mais si. J'ai envoyé chez toi Jehorig. - -- Chez moi? - -- Certainement. - -- J'étais décidé à ne plus revenir ici. - -- Tu y es revenu, cependant. » - -Mardona s'établit dans son fauteuil. - -Nimfodora lui arrangea les nattes de sa chevelure, les lui lissa avec -le peigne et s'agenouilla pour lui embrasser les pieds, avec une -soumission d'esclave et une sorte d'extase dans le regard. - -Lorsque Nimfodora traversa la chambre pour serrer le peigne dans le -tiroir de l'armoire à glace, sa démarche surprit beaucoup -Sabadil. Elle avançait lentement, mais on ne la voyait pas faire de -pas; elle baissait la tète et regardait un peu de côté, comme un -animal effrayé. - -Mardona se leva et alla au miroir. - -« Interroge-moi, questionne-moi,... dit Nimfodora lentement, d'une -voix semblable au râle d'un cerf expirant, je te dirai la vérité, moi! -Ah! tu es si belle! » - -Elle regarda Sabadil avec une douce exaltation. Elle semblait lui -demander: - -« Et toi, ne la trouves-tu pas belle, dis? ne l'admires-tu pas aussi? - -- Sais-tu, Nimfodora, que je commence à avoir des rides? répondit -Mardona en riant. - -- Où? Allons donc, tu veux rire. Je ne vois rien. - -- Tous ne voient pas par tes yeux. Avant peu, beaucoup s'en -apercevront. Oui, je serai bientôt vieille et laide. - -- Toi! interrompit Nimfodora. Mais tu es toute jeune, tu n'as que deux -ans de plus que moi. - -- Oh! tu n'as pas encore vingt ans, s'écria Mardona, et il m'en manque -quatre, à moi, pour atteindre la trentaine. - -- Toi, du moins, tu resteras toujours belle! » - -Nimfodora frissonna et regarda son amie d'un oeil suppliant. - -« Sais-tu un remède pour m'empêcher de vieillir, par hasard? - -- J'en connais un, dit Sabadil. C'est une croyance très répandue dans -le peuple.... - -- Dis-le-moi, s'écria Mardona, que je puisse me débarrasser de ces -vilaines rides. - -- Du sang humain, répondit Sabadil avec candeur. - -- Du sang humain! mais où en prendre?» - -Mardona n'avait pas achevé, que déjà Nimfodora avait arraché un -couteau de la ceinture de Sabadil et s'était fait au bras une entaille -profonde. Le sang coulait, chaud et rouge. - -« Mon Dieu! » s'écria Sabadil, tout effrayé. - -Nimfodora avait pâli, ses lèvres avaient des tressaillements. Ses yeux -sombres étaient fixés sur le jeune homme. - -« Qu'as-tu fait? murmura Mardona, es-tu folle? » - -Elle lui enleva le couteau. - -« C'est fini, dit Nimfodora avec un joyeux sourire. Voilà mon -sang. Prends-le. Il t'appartient. » - -Mardona saisit la jeune fille dans ses bras et couvrit son visage pâle -d'ardents baisers. Sabadil examinait Nimfodora avec étonnement. Elle -lui paraissait si étrange, si extraordinaire: une créature -surnaturelle enfin. Mardona aussi l'étonnait, car, tout en assaillant -Nimfodora de doux reproches, elle se lava bel et bien le visage de son -sang. Elle prit même le bras de la jeune fille et y appliqua ses -lèvres, buvant le sang qui coulait de la blessure. Elle apporta -ensuite, sans se hâter le moins du monde, un mouchoir, le trempa dans -l'eau froide et banda la plaie. Puis elle se remit à embrasser -Nimfodora et à la caresser. - -Lorsque la lune parut au-dessus du rideau sombre de la forêt, -Nimfodora se prépara à retourner chez elle. - -« Tu ne vas pas te rendre à Brebaki si tard? demanda Mardona. - -- Je le dois: mes parents m'attendent. - -- Si vous le désirez, Nimfodora, je vous reconduirai. - -- Je vous remercie et j'accepte. - -- Non. Tu ne partiras pas, interrompit Mardona. Je te le défends. Tu -as perdu trop de sang. Et on dit que des loups se montrent dans la -contrée. Tu resteras auprès de moi. » - -Nimfodora baissa la tête d'un air soumis. - -« Ainsi vous restez à la métairie? dit Sabadil. - -- Je reste », balbutia Nimfodora. - -Elle perça Sabadil d'un regard profond et mystérieux. - -« Quelle fille étrange!» se répétait-il en retournant chez lui, à la -clarté d'un magnifique ciel d'hiver. - -Il réfléchit longtemps. Mais il ne put la définir. - -A partir de cette soirée, Sabadil rencontra presque chaque jour -Nimfodora chez les Ossipowitch. Elle n'y était venue que rarement -auparavant. Avec Nimfodora, cette enfant mélancolique, Mardona se -départait de sa majesté et de son calme. Elles jouaient ensemble comme -deux jeunes chats, s'ébattant et folâtrant à l'envi. Sabadil se tenait -d'habitude dans quelque coin sombre de la pièce, observant ceux qui -s'y trouvaient. Il remarqua que Nimfodora, elle, ne riait -jamais. Lorsque les autres riaient, elle restait sérieuse, ou parfois -souriait d'un sourire douloureux et vague. Souvent même elle était -absorbée au point de ne rien entendre de ce qui se passait autour -d'elle. Elle inclinait en avant son beau visage pâle, comme pour -écouter; mais son regard était pensif et morne, et elle ne faisait -aucun mouvement. - -Que Nimfodora fût debout ou qu'elle marchât, elle tenait toujours ses -mains attachées à son corps, comme si elle eût craint le contact de -tout ce qui l'environnait. Sabadil lui parlait rarement, et toujours -en peu de mots. Elle le regardait fort peu, bien que les yeux de -Sabadil fussent maintenant constamment fixés sur elle. Mais, -lorsqu'elle le regardait, c'était avec un calme, une sympathie qui lui -faisaient du bien, qui le réjouissaient. Sabadil n'éprouvait pas de -passion à considérer cette fille pâle et triste ou à penser à elle; -non, c'était plutôt un grand soulagement. Elle lui plaisait. - -Il se sentait heureux et calme en sa présence. Mardona le rendait fou, -faisait bouillir son sang par son regard; Nimfodora, elle, le calmait, -apaisait la fièvre qui lui brûlait le cerveau. Dès qu'elle paraissait, -il lui semblait qu'un son d'orgue traversait la chambre, et, là où -elle se trouvait, il entendait la forêt bruire, les ruisseaux -gazouiller, les oiseaux chanter; il voyait luire le soleil effaçant -les grandes ombres. - -Sabadil l'aimait. Et il n'osait se demander si elle répondait à son -amour. Elle était comme une fleur, s'ouvrant et embaumant à l'ombre, -dans la solitude. Elle ne parlait pas, comme s'il ne se fût pas trouvé -de paroles pour exprimer ses pensées. Lui, Sabadil, ne comprenait pas -ce calme triste, ni le regard énigmatique de ses beaux yeux rêveurs. - -Une fois, une seule fois, ils se rencontrèrent sans témoins dans la -maison du vieil Ossipowitch. C'était par hasard, du moins à ce qu'il -semblait. Mardona s'était rendue à la ville; Nimfodora était venue -quand même, nul ne savait dans quelle intention. Personne non plus ne -sut pourquoi elle sortit précipitamment de la grande salle lorsqu'elle -entendit retentir les sabots d'un cheval sur la neige durcie. C'est -ainsi que Sabadil la rencontra dans la cour. - -« Tu retournes déjà chez loi, Nimfodora? demanda Sabadil. - -- Il le faut,... sûrement, il le faut. » - -Elle regarda par terre, tristement. - -Il lui donna le baiser de paix. Elle se laissa embrasser par lui, très -calme, les mains enfouies dans les manches de son manteau. - -« Si tu veux, je te prendrai avec moi sur mon cheval. - -- Je préfère aller à pied. - -- Avec cette hauteur de neige? - -- Mardona ne serait pas contente si elle savait que tu m'as -reconduite. - -- Dis plutôt que tu ne veux pas que je te reconduise chez toi, s'écria -Sabadil. Tu as sûrement un amoureux à Brebaki. - -- Je n'ai pas d'amoureux, repartit Nimfodora d'un ton lent et baissant -la tête humblement. - -- Ah! j'en suis bien aise. - -- Pourquoi parais-tu t'en réjouir? - -- Parce que.... Tu as raison. Il vaut mieux que tu ailles seule à -Brebaki. - -- Dieu le garde », balbutia-t-elle. - -Sabadil l'enlaça de ses bras et lui donna un baiser, non plus comme un -frère, cependant, mais avec passion. Elle ne le repoussa pas; elle -resta muette et calme, et même elle ne rougit pas. Elle sortit -lentement de la cour, les yeux baissés, et s'éloigna sur la route, -dans la direction de son village. - - -CHAPITRE XVI - -C'était la foire de Kolomea. Les parents de Nimfodora s'y étaient -rendus à cheval. Elle était seule au logis. Elle s'était établie près -du foyer, où brillait un grand feu, et travaillait à un filet de -pêcheur. Elle n'entendit pas qu'on marchait derrière elle; elle ne vit -pas que quelqu'un étant entré dans la chambre s'était arrêté à ses -côtés; elle pensait, elle rêvait comme à l'ordinaire, et ce ne fut que -lorsqu'une voix forte et gaie lui souhaita le bonjour, qu'elle -tressaillit et sortit de sa somnolence. Elle leva les yeux. Sabadil -était devant elle et lui souriait. Toute autre fille se fût effrayée -ou eût rougi; Nimfodora ne se montra ni étonnée ni effarouchée; elle -n'eut l'air ni joyeux ni fâché. Sabadil lui prit la main: elle la lui -abandonna; il l'embrassa: elle le laissa faire. Puis elle baissa la -tête de nouveau et se remit à son ouvrage. - -Sabadil ne dit pas un mot. Elle non plus ne parla pas. Ses narines -seules frémissaient imperceptiblement, et ses lèvres rondes étaient -entr'ouvertes comme si elle était hors d'haleine. - -« Que fais-tu là? dit enfin Sabadil. - -- Un filet. - -- A quoi bon, un filet? - -- Pour prendre du poisson. Nous approchons de Noël. - -- Et c'est pour cela que tu te donnes tant de peine? reprit-il. Ta -chevelure est un filet qui enlace et emprisonne qui tu veux; tes -yeux noirs sont des hameçons, et ta bouche rose est une amorce, -jeune fille. » - -Nimfodora regarda fixement les flammes du foyer, comme si elle eût -voulu y chercher du secours. Ses mains retombèrent sur ses genoux, -avec le filet qu'elle tenait, ses lèvres s'agitèrent: on eût dit -qu'elle parlait un langage sans paroles. Une lueur vive et rouge -éclaira son beau visage pâle et mélancolique. - -« Nimfodora, parle, - me hais-tu? recommença Sabadil. - -- Non. - -- Mais tu ne m'aimes pas? » - -Elle le regarda. Elle semblait lui demander: Es-tu sûr, dis, que je ne -t'aime pas? Puis elle retomba dans sa rêverie. Elle parut regarder en -elle-même, sonder son âme, étonnée, avec une douloureuse curiosité; -elle parut se dire: Mais est-ce que je l'aime? est-ce que je l'aime, -vraiment? - -Et rien ne lui répondit. - -Sabadil attendait avec elle. Il se plaça derrière elle lentement, il -passa son bras autour de sa taille, doucement, avec tendresse; il se -pencha vers elle, et ses lèvres s'approchèrent de celles de la jeune -fille. Elle le laissa faire. Elle frémit légèrement, comme prise d'un -grand frisson. Et lui l'embrassa de nouveau, et encore, et -toujours. Elle, elle s'attacha à ses lèvres, pâle, immobile, terrifiée -de ce qui arrivait. - -Le jour suivant, Sabadil se rendit chez Mardona. Il trouva Nimfodora -avec elle. Ils échangèrent un regard, un seul. Sabadil comprit que la -Mère de Dieu ignorait sa visite à Brebaki. Il n'y fit aucune allusion. - -Nimfodora se laissa embrasser et choyer par Mardona; mais elle ne lui -rendit pas ses caresses. Elle était plus sombre encore que de coutume -et plus blême. Elle regardait devant elle d'un oeil fixe, comme si elle -eût vu poindre quelque chose d'horrible dans le lointain, et qu'elle -se sentît condamnée à le supporter. Sabadil la regardait. Il -regardait aussi Mardona en poussant de longs soupirs. - -Il y avait un souffle chaud clans l'air comme avant un orage. Par -bonheur Turib entra. Il jeta avec colère sur le carreau son bonnet -d'agneau noir et s'écria: - -« Vous êtes là, assis, de parfaite humeur, vous vous divertissez, et -pendant ce temps le monde est sens dessus dessous. - -- Eh quoi! demanda Mardona d'une voix gaie, que se passe-t-il? - -- Une révolte est en train de se faire. Et à la tête de cette révolte -se trouve... Wewa. - -- Wewa! Wewa Skowrow, la veuve amoureuse? - -- Ne parle donc pas si longuement, ordonna Mardona. Qu'as-tu appris? -.Raconte. - -- Dieu lui-même est apparu à ce scélérat de Sukalou, à ce coquin. Il -lui est apparu en rêve, repartit Turib, et il lui a dit qu'il te -rejetait et élisait à ta place Wewa Skowrow, Mère de Dieu. » - -Mardona se prit à rire aux éclats. - -« Il ne faut pas rire, c'est ainsi. Et réellement Wewa se comporte -maintenant comme une sainte, ou comme un gouverneur de -province. Beaucoup de tes disciples ont passé dans son camp. Elle -tient une cour dans sa propriété comme l'impératrice à Vienne. » - -Mardona continua à rire de plus en plus fort. - -« Je ne sais pas ce qu'il y a de si drôle là dedans », s'écria Turib -froissé. - -Il se leva, mit son bonnet sur l'oreille et sortit très vivement. - - -CHAPITRE XVII - -La nouvelle apportée par Turib n'était que trop vraie. Une partie des -Duchobarzen étaient en révolte ouverte contre Mardona et ses -disciples. Cette division et ces troubles étaient simplement le -résultat d'un acte de désespoir de Sukalou. - -Ce saint étrange avait gagné pas mal de partisans à la cause de la -nouvelle Mère de Dieu, lorsque Mardona, au lieu d'être condamnée à la -prison comme il s'y attendait, était revenue gaie et sereine à -Fargowiza. L'issue de cette affaire avait littéralement anéanti -Sukalou. C'était un coup de foudre, quoi! un coup qui détruisait ses -projets et toutes ses espérances. Ce coup l'atteignit si profondément, -qu'il en devint tout petit, menu comme une souris, et même il se -retira, grandement penaud, dans une sorte de souricière, un trou -creusé sous terre et habité par Mischko, le bohémien. Sukalou y passa -quelques jours blotti et tremblant. Comme il ne pouvait se décider à -se nourrir de chats, de chiens et de corneilles, il souffrit -réellement de la faim dans la demeure du pauvre bohémien. Un jour, -enfin, il se décida à sortir. Il se rendit chez lui, mangea tout ce -qui s'y trouvait, se reposa, et, après un somme, se tint le monologue -suivant: Ne sois donc pas si lâche, imbécile! La poltronnerie expose à -de plus grands dangers encore que le courage. Tu es libre de -reconnaître ta faute, d'en demander pardon et de t'humilier; mais, -voilà, Mardona est capable de te faire rosser d'importance; des coups, -ce ne serait rien encore. Mais elle peut te forcer à jeûner, à jeûner -durant un mois entier, jusqu'à ce que tu ressembles à ton ombre. Non, -Sukalou, tu ne t'humilieras pas! tu ne reviendras pas sur ce que tu as -affirmé. Tu tiendras bravement le parti de Wewa, tu lui gagneras des -partisans, et, lorsqu'elle se sera constitué une armée, qui peut -t'atteindre et te menacer, dis? - Et si cela tournait mal? s'il -t'arrivait de tomber au pouvoir de Mardona? Quoi, alors, quoi? Elle ne -peut cependant te faire pendre comme cela, sans autre forme! Non, elle -ne le peut. Il y a des lois, Sukalou, je t'assure qu'il y en a. Il y -en a pour protéger les honnêtes gens, les hommes paisibles et pieux. - -Là-dessus il se rendit à l'auberge, se grisa et reprit son oeuvre avec -un nouveau zèle. Il se transporta de village en village, sur ses -longues jambes maigres, et partout il annonça la révélation qui lui -avait été faite. Il chanta les louanges de la nouvelle Mère de Dieu et -lui gagna ainsi un grand nombre de disciples. - -Le dimanche suivant, il y eut bien une vingtaine de Duchobarzen qui se -réunirent dans la maison de Wewa, où le premier office divin fut -célébré avec une grande solennité. On remarquait dans le nombre -Sukalou et Sofia Kenulla. Wewa ne parut pas durant la cérémonie. Ce ne -fut que vers la fin, lorsque l'assemblée entonna un pieux cantique, -que Wewa entra dans la salle, à longues et lentes enjambées. Elle -portait sur la tête une sorte de couronne en paillettes d'or qui la -faisait ressembler à une fiancée valaque. Sur les épaules, elle avait -un manteau de satin rouge, doublé et garni de lapin blanc. Ses pieds -étaient serrés dans des bottes bleues en maroquin, à talons d'argent; -enfin elle disparaissait littéralement sous une pluie de ducats, de -perles fausses, de grains de corail et de monnaies d'argents Elle -faisait de grands efforts pour avoir l'air digne et majestueux et, à -cet effet, redressait sa gorge, levait haut la tête et parlait d'une -voix sourde et profonde, comme un homme. - -A sa vue, les assistants se jetèrent à genoux. Elle les bénit en -étendant sur eux ses belles mains rondelettes , luisantes de graisse, -où brillaient plusieurs bagues enrichies de clinquant et de pierres -fausses. - -« Je te salue, étoile des croyants, consolation des affligés, s'écria -Sukalou en jouant de la prunelle et en levant les mains au ciel; aie -pitié de nous! - -- Prie pour nous, cria Sofia, le regard brûlant d'extase; délivre-nous -des faux prophètes qui prennent le nom de l'Eternel en vain et se -promènent couverts des riches atours d'une souveraine, au lieu de -s'humilier sous le sac et la cendre pour racheter leurs fautes! - -- Je vous écoute, répondit Wewa d'une voix de basse taille, comme un -chantre ivre, je vous écoute, et Dieu aussi prête l'oreille à vos -prières. J'ai compassion de vous, pauvres pécheurs, de vos vices et -de vos turpitudes; je vous promets de vous aider à suivre le droit -chemin, de vous soutenir d'une main ferme et douce. Soyez pieux et -obéissants, priez, faites pénitence! Je vois venir le jour où -j'aurai à juger les infidèles, et cette maudite, cette pécheresse, -cette Athalie de Fargowiza-polna. » - -Wewa les embrassa tous ensuite, l'un après l'autre. Les Duchobarzen -baisèrent avec transport ses bottes bleues. Sukalou alla même jusqu'à -presser ses lèvres sur une tache au manteau de la Mère de Dieu. - -Lorsqu'ils furent dispersés, Wewa se tint un instant assise sur un -siège élevé, une sorte de trône. Elle ressemblait à une idole chinoise -sur son piédestal. Sukalou se jeta à genoux devant elle, au milieu de -la salle. - -« Eh bien, siège de la souveraine sagesse, commença-t-il avec de longs -soupirs, es-tu contente de ton esclave? - -- Je suis contente, Sukalou. - -- Ta gloire s'étend au loin, Tour de David, comme la lumière du -soleil, de l'aube au couchant. Aie pitié de moi, misérable, ô -rémission de toutes les fautes, apaise ma faim et délivre-moi de la -soif inextinguible qui me dévore! - -- J'ai fait préparer un festin pour toi et pour moi, reprit Wewa. Nous -voulons glorifier ensemble cette journée où j'ai si heureusement -revêtu ma sainte charge. J'aurai compassion de tes faiblesses et je -récompenserai ta fidélité. - -- Je suis sûr, Wewa, que tu as un quartier de porc à la broche, -s'écria Sukalou enthousiasmé et se pourléchant les lèvres avec -gourmandise. - -- Non, ô le plus fidèle de mes alliés; mais je te ferai la grâce de -t'accorder ma main. - -- Je n'en suis pas digne, gémit Sukalou. - -- Je le sais, repartit Wewa d'un ton résolu. Si tu en étais digne, je -ne parlerais pas de la grâce dont je veux te donner la preuve. - -- Mais tu es beaucoup trop bonne à mon égard, répondit Sukalou d'une -voix plaintive; il suffit que tu m'autorises à ramasser les miettes -qui tombent de ta table, reine des anges.... » - -Un soufflet terrible, appliqué d'une main ferme sur sa joue, coupa -court aux flagorneries de Sukalou. - -« Pas un mot de plus, misérable imbécile, âne bâté, fieffé coquin! Tu -n'es même pas digne de lécher la poussière de ma chaussure. Ne suis-je -pas pareille à la fiancée du Cantique, belle comme la lune, aimable -comme Jérusalem, terrible comme des armées? » - -Elle arpentait la chambre à grands pas, faisant bruire ses jupons. Sa -robe fouettait ses bottes de maroquin bleu, et ses talons d'argent -cliquetaient comme des castagnettes sur le carreau. Sukalou soupira -d'un air grave et prit une pincée de tabac. - -« As-tu jamais entendu qu'une Mère de Dieu se fût mariée? » -hasarda-t-il timidement. Wewa se redressa. - -« Tu as raison, lui dit-elle. - -- Tu dois nous être à tous une image de pureté, un siège de vertu -céleste, continua Sukalou en souriant, et non la femme d'un pauvre -vieux perclus comme moi. - -- Tu as raison, Sukalou! s'écria Wewa fièrement. C'est vrai que tu es -indigne de marcher à mes côtés à l'autel; aucun homme n'en est -digne. J'agirai selon qu'il convient à l'Elue du -Très-Haut. Viens. Nous allons manger, et boire, et nous réjouir. » - -Sukalou sourit, l'air ravi. - - -CHAPITRE XVIII - -Mardona s'inquiétait fort peu de ce qui se passait dans la maison de -Wewa, l'Antéchrist féminin de Fargowiza-polna. Elle avait assez à -faire à s'occuper d'elle-même. Elle s'étonnait du changement survenu -en elle depuis quelque temps, des pensées et des sensations qui la -tourmentaient: elle avait changé, sans même s'en rendre compte. Elle -était devenue douce, distraite, presque rêveuse. Elle ne pensait plus -qu'à Sabadil. Moins il venait lui rendre visite maintenant, plus il la -traitait avec un respect plein de froideur, plus elle sentait la -passion l'enflammer et grandir en elle. - -Elle l'aimait chaque jour davantage d'un amour vif et profond. Elle -sentait qu'il était nécessaire qu'elle fît une démarche afin de le -gagner de nouveau tout entier. Elle eût voulu enflammer sa passion, et -son amour pour lui devint si grand, qu'il anéantit tout autre -sentiment, et même sa fierté. - -C'était par une belle matinée d'hiver. L'air était plein de -soleil. Les oiseaux chantaient dans les rameaux verts des -sapins. Sabadil était à l'écurie, étrillant lui-même son cheval, qui -avait la tète tournée vers lui elle regardait de ses bons yeux -affectueux. L'écurie était un petit recoin noir, où le soleil ne -pénétrait que par quelques fissures ou entre des poutres -disjointes. Lorsque Mardona parut sur le seuil, elle sembla à Sabadil -entourée d'une sorte d'auréole, dans la pleine lueur du jour. Il la -considéra avec admiration. C'était la première fois que la sainte de -Fargowiza-polna se montrait dans sa maison. - -« Puis-je t'aider, ami? » lui demanda-t-elle de sa belle voix, et avec -un regard empreint de bonté et de franche gaieté. - -Sabadil ne répondit pas à sa question. Il se contenta de caresser le -cou nerveux de son cheval, en le flattant de la main à petits coups. - -Puis il posa l'étrille. - -« As-tu fini? demanda-t-elle. - -- Qu'y a-t-il à votre service? - -- Crois-tu que je suis venue parce que j'ai besoin d'un service? -répondit Mardona affectueusement. Non, mon ami. Mon coeur soupirait -après toi, et je suis venue t'embrasser et surveiller un peu ton -petit ménage. - -- Il n'en vaut guère la peine, dit Sabadil avec un sourire. Un pauvre -paysan n'aime guère à étaler le peu qu'il a. - -- Tu n es pas pauvre, cependant.... - -- Un cheval et deux vaches ne signifient pas grand'chose. - -- Qui te parle de ton cheval? Ne me possèdes-tu pas, moi? - -- Toi?» - -Sabadil eut un sourire triste. - -« Pourquoi es-tu si sombre? continua-t-elle. Tu t'affliges. Dans ton -regard il y a comme un reproche à mon adresse. Je veux te voir joyeux, -Sabadil. joyeux comme la première fois que nous nous vîmes... dans la -forêt, tu sais, alors que le soleil brillait et que les oiseaux -chantaient... et que toi.... » - -Elle ne termina pas, et regarda à terre malicieusement. - -« Il vaudrait mieux que nous ne nous fussions jamais rencontrés. - -- Sabadil! Regarde-moi. Qu'as-tu donc contre moi? » - -Mardona lui prit la main et le regarda dans les yeux, longuement, avec -tendresse. - -« Tu te fais du mal, Sabadil, et à moi aussi tu m'en fais. A moi plus -encore qu'à toi, peut-être, parce que.... Oui, tu ne sais pas, -Sabadil, comme je t'aime. - -- Mardona! » - -Elle ne dit plus rien. Mais elle passa son bras autour du cou du jeune -homme, doucement, et elle laissa parler ses yeux et ses lèvres avec -passion. Et ils parlèrent un langage plus persuasif qu'aucun autre, ce -langage qui existe depuis des milliers d'années, et qui est connu des -oiseaux et des animaux, des eaux et des forêts embaumées. Bientôt -aussi Sabadil se prit à sourire joyeusement. Il retrouva son sourire -candide des jours heureux, lorsqu'il se promenait dans les bois, où il -rencontra Mardona, près de l'étang solitaire aux flots dormants. Il -attira la jeune fille sur son coeur, non pas avec une passion sauvage, -mais avec un sentiment profond de bonheur. Et en ce moment les torts -qu'il avait envers la Mère de Dieu l'aiguillonnèrent et il éprouva un -vif repentir. Il se mit à la caresser et à l'embrasser et à la -caresser encore avec une tendresse qui la toucha et qui la rendit bien -heureuse. - -« Je t'ai retrouvé maintenant, mon bien-aimé, murmura Mardona. Et je -te jure que tu ne m'échapperas plus. » - -Elle l'embrassa et l'embrassa encore, et toujours, jusqu'à ce qu'une -voix de femme, claire et vibrante, vînt séparer les amoureux -brusquement. - -« Qui est-ce? demanda Mardona, fronçant les sourcils. - -- Une jeune fille qui fait ma cuisine et soigne la volaille. - -- Est-elle jolie? » - -Sabadil haussa les épaules. - -« Mais jeune? - -- Jeune, oui. - -- Jolie et jeune, s'écria Mardona. Cela doit donner à causer dans le -village. Pourquoi ne prends-tu pas plutôt une vieille femme? - -- A quoi bon? Une jeune femme travaille mieux. » - -Ils sortirent de l'étable; Mardona dévisagea avec une curiosité aiguë -la jeune servante, qui, malgré ses lourdes bottes et son jupon -crottés, était fort avenante, fraîche, avec de grands yeux noirs et la -bouche rieuse. - -Elle, de son côté, regarda Mardona, très surprise. - -« Qu'y a-t-il? demanda Sabadil. - -- Le juif est là, qui désire acheter des pommes de terre. - -- Je n'en vends pas. » - -La servante s'éloigna. - -« Ecoute, mon ami, commença Mardona, tu ne garderas pas cette fille -chez toi. - -- Pourquoi donc? - -- Parce que..., parce que cela ne me plaît pas, répliqua -Mardona. Montre-moi ta maison, à présent. » - -Mardona visita la métairie et l'appartement. Il n'était rien qu'elle -n'examinât avec plaisir. Elle était redevenue la belle jeune fille -douce et sérieuse. Elle n'avait plus le cachet mystique de la Mère de -Dieu, de la sainte étrange de Fargowiza-polna. Elle se comportait en -femme qui aime, et qui est heureuse par son amour. Sabadil ne se -souvenait pas de l'avoir vue si bonne et si douce, et si séduisante. - -« Nous allons voir maintenant ce que nous aurons pour notre dîner, -dit-elle tout à coup. Je reste ici avec toi, et je partagerai ton -repas. - -- Je crois qu'il n'y a pas grand'chose ici, remarqua Sabadil -visiblement embarrassé. - -- Laisse-moi faire, s'écria Mardona. Je préparerai moi-même tout ce -qu'il faut. - -- Toi? - -- Pourquoi pas? Allons, donne-moi les clefs. » - -Mardona se dépouilla, en souriant, de ses colliers et ôta ses -bracelets. Elle mit un tablier de toile, retroussa ses manches et -alluma du feu dans l'âtre. Elle se rendit ensuite au garde-manger, -avec Sabadil, qu'elle chargea de tout ce dont elle avait besoin. Elle -décrocha de la muraille des casseroles et des plats, et se mit -prestement à l'oeuvre. L'eau chantait gaiement sur la braise -ardente. Mardona cassa des oeufs dans la farine, y versa du lait, y mit -du beurre et du sel, et pétrit la pâte. Sabadil préparait des -pois. Tout fut terminé en un clin d'oeil. Mardona mit le couvert, et -apporta sur la table la soupière fumante. - -Ils prirent place et dînèrent. Ils avaient grand appétit. Sabadil -s'étonnait de ce que la Mère de Dieu avait tout apprêté, et d'une -façon si exquise. - -«Sûrement, dit-il, un gentilhomme ne mange pas mieux que nous -aujourd'hui. - -- Mon coeur, c'est parce que l'amour assaisonne notre dîner », railla -Mardona en souriant. - -Ils prirent leur repas, ils rirent, ils s'embrassèrent. Ils étaient si -heureux! Ils restèrent ensemble à causer jusqu'à la tombée de la -nuit. Sabadil, alors, attela ses chevaux pour accompagner Mardona à -Fargowiza. II conduisit le traîneau lui-même. Elle était assise à ses -côtés, le regardant de ses yeux bleus, languissants et doux. Elle -appuyait sa tête à l'épaule de Sabadil, et souriait amoureusement. - - -CHAPITRE XIX - -Sabadil passa le jour suivant à Fargowiza-polna, près de la Mère de -Dieu. Il ne rentra chez lui que le soir, très tard. Il avait quelques -affaires à régler. Son intention était de repartir aussi vite que -possible chez les Ossipowitch. Mais voilà que, le matin, un juif -arriva, qui tourmenta Sabadil, voulant à tout prix lui acheter un de -ses chevaux. Il reçut aussi la visite de plusieurs vieillards du -voisinage qu'il respectait fort, et dont il ne put se débarrasser. Il -prit donc encore son dîner à Solisko, se promettant bien de se mettre -en route après la table. Il était justement en train d'atteler, et -prenait déjà son fouet pour le départ, lorsqu'un véhicule arriva, à -toute vitesse, et fit halte devant sa maison. Sofia Kenulla y était -assise, parée et souriante. - -« Qu'est-ce que cela signifie? » se demanda Sabadil. - -Et un pressentiment triste et vague lui serra le coeur. - -Sofia sauta à terre, embrassa Sabadil de ses lèvres froides et entra -dans la salle, lui faisant signe de la suivre. - -« Il fait bon chez toi, dit-elle en se frottant les mains. Ça t'étonne -que je vienne te voir comme cela, hein? Mais attends! tu béniras -encore ma visite. Assieds-toi près de moi; ne sois pas si fier. » - -Sabadil prit place à ses côtés. L'ange blond et svelte le regarda un -instant en face, avec complaisance, la face éclairée d'un sourire. - -« Je t'apporte une bonne nouvelle, dit enfin Sofia. Seulement je la -garderai pour moi, si tu n'es pas plus gentil, plus aimable. - -- Si Mardona apprend que tu es venue, dit Sabadil, elle nous fera -lapider tous les deux. - -- Qu'importe Mardona! s'écria Sofia. Ah! je ne la crains plus, moi, je -t'en réponds. Elle ne peut pas m'obliger à lui obéir. Si elle -s'avise de me faire quelque chose, je la tiens, va! Du reste, tu -ferais mieux, toi aussi, de reconnaître la nouvelle Mère de Dieu. - -- Wewa! » - -Sabadil se mit à rire. - -« J'en connais une autre, insinua Sofia. Si elle était Mère de Dieu, -celle-là, je crois que tu n'hésiterais pas à te soumettre à elle. - -- De qui parles-tu? - -- De celle que tu aimes. - -- Comment cela? - -- Je parle de Nimfodora. » - -Sabadil devint pourpre. - -« Es-tu pincé, hein? » murmura Sofia à voix basse. - -Elle sifflait en parlant, comme un serpent. - -« Sais-tu maintenant ce que je peux te faire, si tel est mon bon -plaisir? le sais-tu? - -- Je n'ai rien dit », remarqua Sabadil. - -Il baissait la tête, comme anéanti. - -« N'essaye pas de me mentir. Je sais tout ce que je veux savoir, -ajouta Sofia. Tu aimes Nimfodora, et, aussi vrai que je crois à Dieu, -elle t'aime aussi, elle. Eh bien, tu viendras chez moi, et tu y -trouveras Nimfodora. - -- Femme!» - -L'ange eut un sourire candide. - -« Et c'est pour cela que tu es venue? - -- Oui, répondit Sofia. - -- Mais c'est un péché que nous allons commettre, dit-il tristement. - -- Un péché? Dans notre croyance l'amour est-il un péché? s'écria -Sofia; il nous apporte la rédemption. » - -Elle se mit à rire très fort. - -Dès le lendemain, vers le soir, Sabadil se rendit chez Sofia. Son mari -était absent. Elle était seule au logis, en train de filer, près du -poêle. - -« Dieu bénisse ta visite! dit-elle toute radieuse. Assieds-toi là, -près de moi. Je te distrairai un moment, jusqu'à ce qu'elle vienne. » - -Elle se mit à lui parler de toutes sortes de choses. Sabadil -l'écoutait; il ne disait rien. Il regardait constamment du côté de la -porte. - -Au bout d'un instant, Nimfodora entra. - -Sofia l'embrassa. Nimfodora resta là, les yeux baissés, très -pâle. Elle semblait attendre le salut de Sabadil. Mais lui ne -l'embrassa pas. Il l'aimait de toute son âme, et il eût considéré -comme un péché de toucher seulement le bord de son vêtement devant un -tiers. Sofia les examinait l'un et l'autre avec attention. Puis, comme -ils ne se disaient rien, elle se leva et sortit, un sourire discret -aux lèvres. - -Il neigeait. Il neigeait des flocons si épais, qu'on n'apercevait, -qu'on ne distinguait rien dans la campagne. Des murailles étincelantes -s'élevaient autour des chaumières et des seigneuries. Chacun restait -chez soi, ou profitait le plus longtemps possible de l'hospitalité qui -lui était offerte. - -Nilko Ossipowitch, Kenulla et le Wujt jouaient au tarok depuis le -matin, autour de la grande table ronde.... La fumée de leurs longues -pipes avait rempli la salle d'un brouillard tout achéronien. Lorsque -le crépuscule envahit la chambre de sa lueur grisâtre, ceux qui s'y -trouvaient ne se distinguèrent pas plus à trois pas de distance qu'au -travers de la fumée d'un champ de bataille. Les joueurs eux-mêmes ne -se reconnaissaient pas d'un bout de la table à l'autre. - -Peu à peu, Anastasie, Turib et Jehorig, qui étaient assis sur le banc -du poêle et chuchotaient, prirent des formes vagues d'apparitions. On -entendait le grincement aigre d'un couteau que Turib aiguisait. - -Mardona entra sans être remarquée. Elle s'assit tranquillement à côté -de son père, et le regarda jouer. Vis-à-vis se tenait Sabadil, qui -examinait les cartes de Kenulla par-dessus son épaule, tandis que -Nimfodora était établie sur une chaise plus loin, contre la -muraille. Personne ne l'avait vue arriver, pas plus que Sabadil. - -Tout à coup la lumière se fit. Anuschka entra brusquement, portant une -grande lampe, qu'elle posa sur la table, devant les joueurs. Mardona -regarda Sabadil involontairement. Les grands yeux brillants du jeune -homme n'étaient pas arrêtés sur elle. Elle se retourna vivement et -saisit un regard qu'il échangeait avec Nimfodora. L'instant d'après, -Sabadil était replongé dans les cartes de Kenulla, et Nimfodora -baissait de nouveau les yeux tristement, et comme absorbée. Mais -Mardona en avait vu assez. Elle devina le reste aussitôt. Elle sentit -une douleur brûlante, qui l'aiguillonna au coeur, et des flots de sang -affluèrent à son cerveau; toutefois elle n'était pas femme à perdre -son empire sur elle-même, bien qu'un nuage épais couvrît sa vue, et -qu'elle fût en proie à la jalousie la plus impétueuse. - -Son visage calme et froid ne trahit aucune des émotions qu'elle -éprouva, et elle ne laissa voir aucunement avec quelle fièvre, quelle -attention, elle épiait le moindre geste de Sabadil, le plus léger -mouvement de Nimfodora. Elle parut suivre le jeu avec intérêt, et -examinait Sabadil; elle alla ensuite au miroir, pour réparer le -désordre de sa coiffure, et regarda longuement l'expression et le -maintien de Nimfodora. - -Lorsque Sabadil remonta en traîneau, ce soir-là, pour retourner chez -lui, il aperçut Sofia sur la route, malgré la neige et la tourmente. - -« Que fais-tu ici? lui demanda-t-il tout effrayé. - -- Je t'attends. - -- Pour l'amour du ciel! mais tu aurais pu être surprise par les loups -ou ensevelie sous la neige. - -- Ah! je n'ai pas peur. » - -Elle monta près de lui, s'assit à ses côtés, et se mit à rire. - -« Comme tu as froid. Tu aurais pu geler là, dans cet ouragan! - -- Eh bien! que se passe-t-il? S'est-elle aperçue de quelque chose? - -- Et de quoi s'apercevrait-elle? - -- Que tu ne l'aimes plus. - -- Je ne peux pas dire cela, répondit Sabadil d'un air sombre, en -baissant la tête. Souvent je m'imagine que je la hais, et -cependant.... - -- Rappelle-toi sa manière d'agir à ton égard, insinua Sofia; dans son -regard papillotait quelque chose d'étrange. N'oublie pas les -tourments qu'elle t'a fait subir. - -- Vois-tu, Sofia, c'est justement cela. Lorsque je songe qu'elle t'a -fait lapider sans merci, quand je pense qu'elle reçoit les visites -de ce noble seigneur.... - -- Je vois que cela t'exaspère! - -- Oui, Sofia, et cependant..., cependant elle en est encore plus -séduisante à mes yeux. - -- Tu es fou. - -- Cependant c'est ainsi. - -- Quant à elle, continua Sofia, elle t'aime davantage depuis qu'elle -sent qu'elle t'a perdu. Car elle le sent, bien qu'elle ne sache rien -de ce qui se passe. Cette femme a le diable au corps. - -- Tu doutes de sa vertu, dis? - -- Non, certes. Elle n'a pas de coeur.... » - -Le lendemain, Nimfodora se tenait devant sa porte, à Brebaki, causant -avec Anuschka, lorsque Sukalou vint à passer. Il s'arrêta, huma une -prise de tabac, et cligna finement de l'oeil en regardant Nimfodora -d'un air narquois. - -« Eh bien, commença-t-il, à quand les noces, jeune fille? - -- Que veut-il dire? demanda Anuschka. - -- Je ne sais pas, répondit Nimfodora à voix basse. - -- Mais vous m'y inviterez au moins », s'écria Sukalou, et il reprit sa -route en souriant. - -Anuschka retourna chez elle. - -« Est-il vrai que Nimfodora se marie prochainement? demanda-t-elle à -Mardona. Qui donc épouse-t-elle? - -- On s'est moqué de toi pour sûr, repartit la Mère de Dieu d'un ton -glacial. - -- C'est Sukalou qui l'a dit. » - -Par malheur, Sukalou passa justement près de la métairie une heure -plus tard. Mardona, qui se tenait près de la fenêtre, absorbée dans de -douloureuses réflexions, l'aperçut de loin. Elle appela ses frères et -leur ordonna d'aller lui chercher Sukalou. Lorsque celui-ci longea la -haie qui entourait la métairie, en regardant prudemment autour de lui, -Turib et Jehorig l'assaillirent et l'entraînèrent dans la maison. - -« Que voulez-vous? Laissez-moi! cria Sukalou, en se débattant de -toutes ses forces, jusqu'à ce que la porte se fût refermée derrière -lui et qu'il eût aperçu Mardona assise sur son siège. - -- Tu as peur, Sukalou? commença la Mère de Dieu. Ta conscience te -tourmente, n'est-ce pas? - -- Aie pitié, refuge des croyants, cria Sukalou en se jetant aux pieds -de Mardona. J'ai failli, j'ai péché. Ah! je le sais, Satan était en -moi. Crois à mes paroles. Je me repens! je me repens! Fais-moi -grâce. - -- Lève-toi, dit Mardona, et dis-moi ce que tu sais du mariage de -Nimfodora. - -- Je ne sais rien. - -- Cependant, en présence même d'Anuschka.... - -- Une plaisanterie, notre petite mère, un simple badinage, affirma -Sukalou, toujours vautré dans la poussière. - -- Lève-toi, et dis-moi tout, continua Mardona. Tu sais quelque chose -que tu me caches. Allons, parle, ou nous réglerons sur-le-champ nos -comptes ensemble, à propos de l'histoire que tu as arrangée avec -Wewa. » - -Elle se leva, alla au buffet, et en tira un plat de rôti froid. - -« Aussi vrai que j'aime Dieu, je ne sais ce que tu veux dire, jura -Sukalou, suivant Mardona dans la chambre, en se traînant sur les -genoux. - -- Assieds-toi là, dit-elle, et mange. » - -Sukalou se releva lentement, soupira et s'assit près de la table où -Mardona avait posé le rôti. - -« Eh bien! que sais-tu sur le compte de Nimfodora? demanda la Mère de -Dieu. - -- Peut-être n'est-ce qu'un bavardage. » - -Il voulut se servir du rôti, mais Mardona le retint. - -« Quel bavardage? - -- Sur son compte, à propos de ce... de ce jeune paysan de -Solisko. Comment se nomme-t-il déjà? - -- Il y a beaucoup de paysans à Solisko. - -- C'est juste. Il se nomme Sabadil. » - -Sukalou regarda le rôti douloureusement. - -« Et que dit-on de lui? - -- Que..., on raconte.... Oh! c'est un mensonge pour sûr.... On dit -qu'il lui rend visite et... qu'ils ont de l'amour l'un pour -l'autre. » - -Mardona retira sa main. Sukalou entama le rôti, et en avala de grandes -bouchées, avidement, tandis que la Mère de Dieu tirait du buffet un -verre à pied et une bouteille d'eau-de-vie. Elle remplit le verre et -le plaça devant Sukalou. - -« Dieu te bénisse, consolatrice des affligés! » s'écria Sukalou, en -étendant la main prestement vers l'eau-de-vie. - -Mais déjà Mardona le retint et l'empêcha de boire. - -« Mais toi, tu en sais plus long que ce que les gens disent. Ainsi, -raconte. » - -Sukalou regarda l'eau-de-vie et soupira. - -« J'étais à la foire de Kolomea, commença-t-il, et j'y rencontrai ce -Sabadil. Il avait beaucoup d'argent sur lui et paraissait très gai. Il -acheta un collier de corail, un foulard de tête en soie bleue et -encore un petit fichu, et le dimanche suivant, je vis.... - -- Que vis-tu? » - -Mardona retira sa main. - -« Je vis. - Sukalou vida le verre d'un trait. - A ta santé, reine des -prophètes! Je vis donc, le dimanche suivant, Nimfodora qui avait mis -ce foulard et ces coraux, et cet autre petit fichu, noué au cou. Je la -taquinai là-dessus, mais elle ne rougit pas. Non, et même elle me -regarda d'un air courroucé, comme si c'était moi qui avais commis la -faute. Elle est, pour ainsi dire, déjà corrompue par cette Sofia. - -- Sofia Kenulla? - -- Oui, par elle; c'est chez elle qu'ils se rencontrent, et qu'ils se -divertissent tous ensemble, continua Sukalou. Cette Sofia est un -serpent venimeux, et je puis jurer que Sabadil lui a fait cadeau -d'une paire de boucles d'oreilles en vrai or. » - -Mardona fut saisie d'un léger frisson. Sa main saisit convulsivement -le bord de la table, et ses lèvres eurent un sourire humilié, haineux -et ironique. Personne, cependant, ne remarqua ce qui se passait en -elle. Personne ne devina ce qu'elle souffrait. - -A peine Sukalou fut-il parti, que Mardona envoya Turib à Brebaki, en -traîneau. Le soleil se couchait lorsque celui-ci revint avec -Nimfodora; celle-ci entra tout de suite dans la salle pour saluer la -Mère de Dieu. Elle avait un foulard bleu noué dans ses cheveux noirs, -le foulard dont Sukalou avait parlé. Elle frappa à terre de ses -lourdes bottes pour détacher la neige qui les couvrait, et se -débarrassa de sa pelisse d'agneau. Mardona vit alors qu'elle était -parée d'un superbe collier de corail, et qu'elle avait au cou un petit -fichu aux couleurs vives. - -Mardona s'avança à la rencontre de son amie, et la prit par la -main. Elle l'emmena dans sa chambre, traversant la cour sans proférer -un mot. Quand elle fut chez elle et qu'elle eut soigneusement refermé -la porte, elle s'assit dans son fauteuil. Nimfodora voulut lui baiser -la main; elle la lui retira lentement, d'un geste hautain. - -« Ne m'embrasse pas, lui dit-elle. Jette-toi plutôt à genoux, et avoue -ta faute. » - -Elle regardait Nimfodora fixement, dardant ses yeux dans les yeux de -la jeune paysanne, que celle-ci, contre son habitude, ne put baisser à -terre, mais tint attachés au regard de son juge, grands ouverts, -effarés, comme implorant grâce. Nimfodora tremblait de tous ses -membres. Elle s'agenouilla sur le carreau sans rien dire. - -« Parle! de qui tiens-tu ce foulard? - -- C'est Sabadil qui me l'a donné. - -- Et ce petit fichu? - -- Il me l'a donné aussi. - -- Et ce collier de corail? - -- Ce collier aussi. - -- Il t'aime? continua Mardona, non pas du ton d'une femme jalouse et -passionnée, mais avec la voix caressante d'une mère qui sonde le -coeur de son enfant. - -- Oui, râla Nimfodora. - -- Et toi, tu l'aimes aussi? » - -Nimfodora regarda la mère de Dieu avec surprise. Elle semblait lui -demander: «Tu sais donc si je l'aime? Je ne le sais pas, moi ». - -« Sabadil veut faire de toi sa femme? - -- Non. Il n'en a jamais été question, répondit Nimfodora. - -- Vous vous voyez souvent cependant?» - -Nimfodora se tut. - -« C'est chez Sofia que vous vous voyez? » - -Nimfodora jeta à la Mère de Dieu un coup d'oeil suppliant. Ses lèvres -s'agitèrent, mais ne laissèrent échapper aucun son. - -« Réponds! » - -Nimfodora laissa retomber sa tête sur sa poitrine et regarda à terre. - -« Dis-moi la vérité! » - -Mardona la prit par le menton, lui releva la tête et la perça d'un -long regard bien en face. - -« Je.... C'est.... Aie pitié de moi!» - -Elle se jeta aux pieds de Mardona et cacha son visage, envahi tout à -coup d'une rougeur ardente, dans les jupons de la Mère de Dieu. - -« Je croyais, moi, que tu m'aimais, Nimfodora, commença la Mère de -Dieu après un moment de silence. Puisque tu me haïssais, pourquoi -as-tu trompé mon coeur, dis? Pourquoi ne m'as-tu pas craché à la -figure, au lieu de me couvrir de baisers? Tu m'as ravi tout mon -bonheur, Nimfodora, car je t'aimais, et je l'aimais aussi, moi! - -- Mardona! frappe-moi », répliqua Nimfodora. - -Sa voix râlait comme la plainte d'un cerf expirant. - -« Frappe-moi, foule-moi aux pieds, tue-moi! Je ne suis pas digne de -conserver la vie! - -- Calme-toi, dit Mardona avec douceur. - -- Ne sois pas si bonne pour moi! Tu m'accables! murmura Nimfodora. Tu -me déchires le coeur! Foule-moi aux pieds. Je serais heureuse si tu -me donnais des coups.» - -Elle saisit le pied de Mardona et le posa sur sa nuque. Mais la Mère -de Dieu ne la foula pas. - -« Laisse-moi seule », ordonna-t-elle. - -Nimfodora se leva, pâle comme une morte, fixa ses yeux secs et -brûlants sur les yeux de Mardona et sortit en chancelant. - -Mardona resta un moment très calme, les mains abandonnées sur ses -genoux, envahie par une rêverie froide. Puis, tout à coup, elle leva -les yeux au ciel et se mit à pleurer amèrement. - -Sur ces entrefaites, une société nombreuse et gaie s'était rassemblée -dans la grande salle. Jehorig et Wadasch accordaient leurs -instruments. Les jeunes gens taquinaient les filles, dont les longues -tresses fouettaient l'air joyeusement. Ossipowitch, le Wujt et -Barabasch jouaient du tarok. - -Nimfodora s'était étendue par terre, dehors, dans la neige. Elle se -frappait la poitrine à coups de poing et priait d'une voix -haute. Bientôt Mardona sortit de sa maison. Elle prit Nimfodora par la -main et la releva. Toutes deux se rendirent dans la grande -salle. Mardona prit place sur son siège élevé et bénit les assistants, -qui à sa vue s'étaient agenouillés. - -« Levez-vous, leur dit-elle, et amusez-vous selon les désirs de vos -coeurs. Je veux vous voir joyeux. » - -Les cymbales et le violon retentirent, mêlant les accents joyeux aux -notes mélancoliques; les couples se disposèrent pour danser la -kolomijka. Tandis que la jeunesse tourbillonnait, faisant voler des -masses de poussière, que le Wujt et Barabasch se disputaient à propos -de leurs jeux, et que Turib roulait dans la salle un tonnelet de -bière, Sabadil entra avec Lampad Kenulla. - -Nimfodora, qui jusqu'à ce moment s'était tenue adossée à la muraille, -dans l'immobilité d'une statue, se jeta aux pieds de Mardona et enlaça -ses genoux de ses deux bras comme pour chercher une protection auprès -d'elle. La Mère de Dieu embrassa la jeune fille et regarda Sabadil -fièrement. - -«Silence! silence! s'écria Kenulla. Ce n'est pas maintenant le moment -de jouer des instruments et de danser. Nous sommes menacés par un -jugement terrible du Très-Haut. Sodome et Gomorrhe ont pris naissance -au milieu de nous, et l'heure est proche où le feu du ciel viendra -exterminer les pécheurs. » - -La musique se tut. Tous les assistants acclamèrent Kenulla. - -« Quelle nouvelle apportes-tu? Qu'est-il arrivé? demanda Mardona. - -- De faux prophètes s'élèvent, continua Kenulla; ils détournent et -séduisent ton peuple, reine des anges. Ce coquin de Sukalou et Wewa, -cette oie stupide, soulèvent la masse contre toi. Wewa prétend que -Dieu l'a élue, et te rejette. Il y en a un grand nombre qui se sont -retirés de toi, pour se rattacher à ces faux prophètes. Ce nombre -augmente chaque jour; il s'accroît comme le sable de la mer. - -- Qu'y a-t-il à faire? demanda Nilko Ossipowitch très ému, les cartes -de tarok à la main. - -- Vous le demandez? hurla Barabasch exaspéré. Mais... exterminez-les -tous sur-le-champ! transpercez-les et anéantissez-les comme des -loups, de misérables bêtes fauves. - -- A quoi songez-vous? demanda Sabadil. Voulez-vous tuer tous ceux qui -ne partagent pas votre croyance? - -- Ce ne sont pas des gens d'une autre croyance, repartit Barabasch: ce -sont des blasphémateurs, des impies. - -- Tu as raison, Barabasch, repartit Mardona,. ce sont des pécheurs que -Dieu a livrés entre mes mains. Je les jugerai, et les condamnerai. - -- Etes-vous fous! s'écria Sabadil. Mardona, es-tu possédée du diable? -- Que dit cet insensé? interrompit Kenulla. - -- Il blasphème! » cria Barabasch. - -Mardona se leva et étendit le bras entre les antagonistes. - -« Taisez-vous immédiatement, ordonna-t-elle. - -- Non, je ne me tairai pas », reprit Sabadil. Dans ses yeux luisaient -des éclairs de haine contre Mardona. - -« Oubliez-vous donc, misérables égarés, qu'il y a des lois qui -protègent notre prochain aussi bien que vous-même? Mettez la main sur -vos ennemis, tuez-les, et l'on dressera des potences à votre -intention, scélérats, infâmes, assassins! - -- Il blasphème! crièrent plusieurs Duchobarzen d'une seule voix. - -- Lapidez-le! hurla Barabasch. - -- Oui, lapidez-le! » - -- Silence, commanda Mardona. Dieu vous punira, aussi bien que cet -impie ici présent et les parjures qui se soulèvent contre moi. Je -suis ici à la place de Dieu. Celui qui blâme le jugement de Dieu, je -le rejette. Une m'appartient plus. Il est destiné à la géhenne. - -- Punis-le toi-même! dit Barabasch. Puis, juge et condamne ces -parjures. - -- Je ferai tout cela lorsqu'il en sera temps, repartit Mardona, -toujours calme et très digne. - -- O aveugles! cria Sabadil. Ne voyez-vous pas qu'elle vous mène droit -à la perdition? - -- Dieu parle par sa bouche, répondit Wadasch. Humilie-toi. A genoux, -et adore! - -- J'ai deux yeux, qui voient encore, continua Sabadil, et je ne me -laisserai aveugler par personne. Je vois que vous rejetez le pape -pour élire à sa place un pape femelle. Des caprices de fille sont -pour vous des révélations divines. » - -Barabasch poussa un cri rauque, un cri de fanatique exaspéré. Il se -jeta sur Sabadil et le saisit à la poitrine. Celui-ci s'en débarrassa -d'un violent coup de poing et l'envoya rouler sur le carreau, bien -fort. Il s'élança dehors, ensuite, en courant, sauta à cheval et -partit au galop. Une confusion terrible s'ensuivit. Tous criaient à -tue-tête, et couraient comme des fous, à droite et à gauche, dans la -salle. Barabasch se releva baigné de sang; Anastasie apporta de l'eau; -Nimfodora se battait avec Turib, qui, un pistolet à la main, menaçait -de se mettre à la poursuite de Sabadil. Il n'y avait que Mardona qui -restât sereine dans cette mêlée. Elle souriait d'un sourire de -triomphe, un pli d'ineffable dédain aux lèvres. - -Sabadil venait de se livrer entre ses mains. - -Après avoir passé la nuit dans une auberge sur la route de Kolomea, -Sabadil se rendit de bon matin à Brebaki, à cheval. Lampad n'était pas -à la maison. Sofia sourit fièrement lorsqu'elle vit rentrer -Sabadil. Elle le fit asseoir à ses côtés, sur le banc du poêle, et -envoya chercher Nimfodora. Mais celle-ci n'était pas encore de retour -de Fargowiza. Sofia entreprit de distraire et d'égayer Sabadil. Cela -lui réussit si bien, qu'il resta à Brebaki jusqu'au soir, jusqu'à ce -qu'il commençât à faire sombre. - -Il était fort tard déjà lorsque Sabadil rentra chez lui. Il conduisit -son cheval à l'écurie, se rendit dans la grande salle, battit le -briquet avec son couteau, de l'amadou et une pierre à feu, et alluma -la chandelle qui était sur la table. - -A la faible lueur qui éclairait la chambre, Sabadil distingua tout à -coup Mardona. Elle était entièrement vêtue de noir. Elle était assise -sur le banc du poêle, et l'attendait. Quelque courageux que fût -Sabadil, il tressaillit cependant avec violence et eut peur. Il ne put -prononcer une parole. Elle, au contraire, était fort calme et -sereine. Son visage de madone était blanc, et rose, et pur, et -tranquille, comme à l'ordinaire. Sa bouche rouge invitait aux baisers, -ses belles mains étaient enfouies sous sa pelisse noire, -chaudement. Ses yeux seuls perçaient Sabadil d'un regard -scrutateur. On eût dit qu'elle voulait lire au plus profond de son âme -et l'interroger. - -« Je suis venue à toi, Sabadil, commença-t-elle de sa jolie voix -caressante et mélodieuse, comme le bon berger qui cherche sa brebis -perdue. Sais-tu ce que tu as fait, dis-moi? Et t'en repens-tu? - -- A quoi penses-tu? repartit Sabadil, qui avait repris sa -tranquillité. Ai-je l'air d'un imbécile? Ce que j'ai fait, ce que -j'ai dit, je l'ai fait et dit, non pas dans la colère, mais parce -que c'est mon intime conviction. - -- Tant pis! interrompit la Mère de Dieu d'un ton sévère. - -- Tant pis ou tant mieux, reprit Sabadil. Je n'ai fait que dire la -vérité. Je le répète: j'ai parlé franchement, selon ma conviction, -du fond du coeur. Je ne mens pas, moi. Je ne suis pas hypocrite; -c'est vous qui êtes des hypocrites! - -- Malheureux! - -- Oh! je n'ai aucun besoin de ta compassion, de ta pitié, continua -Sabadil, avec un rire dédaigneux. Je ne me repens pas de ce que j'ai -fait. Non, certes, je ne le regrette pas. Aussi ne me vient-il pas à -l'idée de faire pénitence. - -- Cependant tu t'humilieras. - -- Jamais! - -- Quel entêtement! quelle morgue tu as tout d'un coup! continua -Mardona. Je ne te reconnais pas. Et tu affirmes que c'est la sagesse -qui parle par ta bouche! Tu es possédé du diable, Sabadil! » - -Il se mit à rire aux éclats. - -« S'il en est ainsi, exorcise-moi, élue du Très-Haut, Vierge -toute-puissante, reine des saints et des anges. - -- Oui, Sabadil, telle est aussi mon intention », repartit Mardona. - -Elle se leva, lente et majestueuse, drapée dans sa pelisse noire, qui -lui tombait jusqu'aux pieds. Les sequins d'or qui ornaient sa poitrine -scintillaient avec un cliquetis. - -Elle étendit le bras. - -« A genoux, pécheur! - -- Je ne m'agenouillerai pas devant toi. » - -Mardona le regarda avec plus de pitié que de colère. - -« Tu t'agenouilleras devant moi cependant, reprit-elle avec une sûreté -qui le troubla, quoique d'une voix très douce. - -- Tu essayeras en vain de m'y obliger. Je ne te crains pas. - -- Ton devoir est de me craindre, Sabadil, répondit-elle -affectueusement. Tu dois craindre Dieu que je représente. La crainte -de Dieu est le commencement de la sagesse. » - -Elle s'approcha de lui, posa sa main sur son épaule, et le regarda -dans les yeux, longuement, avec amour. Et il y avait beaucoup de -choses dans ce regard. Il y avait surtout de la tristesse, une -tristesse amère. - -« Veux-tu nier que tu gis dans les ténèbres, et que tu as besoin de la -lumière? - -- Ces ténèbres, c'est toi qui m'y as conduit. - -- Non. Ce n'est pas moi. Ce sont tes doutes, mon pauvre ami. Tu ne -possèdes pas la vraie foi. Tu donnes trop de prix aux jouissances -terrestres. Aussi Satan a-t-il un plein pouvoir sur toi. La -jalousie, l'envie, la passion et l'orgueil t'ont aveuglé. Tu as -offensé Dieu en moi, tu t'es révolté contre ma volonté, qui est la -volonté de l'Eternel, tu as été en mauvais exemple pour tes frères -et soeurs; tes péchés crient au ciel contre toi. - -- Tu le dis. - -- Oui, je le dis. » - -Elle posa les mains sur son épaule, il sentit son haleine et le parfum -enivrant de sa chevelure. - -« Je le dis, moi, moi qui t'ai tant aimé, et que tu as trahie si -honteusement. - -- Je t'ai trahie? » - -Sabadil avait pâli jusqu'aux lèvres. Elle le sentait frissonner sous -ses mains. - -« Oui, tu m'as trahie. - -- Qui t'a dit cela? » balbutia-t-il. - -Son regard errait, tout effaré, dans la chambre; ses yeux avaient des -lueurs folles comme ceux d'un insensé. - -« Agenouille-toi, et reconnais ta faute! » - -Mardona recula de deux pas et indiqua le sol du doigt. - -«Que dois-je avouer? demanda-t-il, toujours plus troublé. Je ne sais -ce que tu demandes. - -- Ne m'as-tu pas trahie avec Nimfodora? » - -Sabadil cacha son visage dans ses mains et lui tourna le dos, anéanti. - -« Peux-tu te justifier? Tu te tiens devant moi comme un malfaiteur -devant son juge. Tu ne trouves rien à me dire, tu n'oses pas me -regarder et tu trembles de honte et de confusion. - -- Si j'ai failli, reprit-il, toujours en se détournant, c'est ta faute -plutôt que la mienne. Comme je t'ai aimée! et comme tu as récompensé -mon amour! - -- Tu blasphèmes, Sabadil, s'écria-t-elle. Accuses-tu l'Eternel de ce -qu'il a compassion de toutes ses créatures, et pas seulement de toi -seul? Le valet a-t-il le droit de blâmer son maître de ce qu'il paye -ses autres serviteurs et non pas lui seulement? Qui es-tu? Un pauvre -pécheur. Je suis ton Dieu. Je suis ton maître. Que me reproches-tu? - -- Pourquoi m'as-tu menti en me faisant croire que tu m'aimais? - -- Je ne t'ai pas menti. Je t'aimais comme je n'ai jamais aimé -personne, et je t'aime encore », répondit Mardona. - -Sa voix frissonnait comme une corde brisée. - -« Mais toi, tu m'as trahie! Je t'ai toujours averti de ne pas voir en -moi une femme ordinaire. Tu savais que, comme Dieu, j'aime tous ceux -qui croient en moi, pas toi seulement; tu savais aussi qu'il m'est -impossible de répondre à ta passion. Tu n'as pas le droit de te -plaindre. Et ne te justifie pas, Sabadil. C'était infâme à toi d'en -aimer une autre, et de l'attirer ainsi sur ton coeur. - -- Si j'ai péché, c'est l'amour que je te témoignais qui m'y a poussé, -c'est aussi la jalousie, repartit Sabadil. - -- Ne cherche pas à t'excuser, reconnais ta faute, continua -Mardona. Repens-toi, repens-toi sincèrement, humilie-toi, livre-toi -entre mes mains. - -- Je suis assailli de doutes affreux, je le reconnais, dit Sabadil. Je -veux croire à toi, et je ne le peux. Souvent je pense que Dieu parle -par ta bouche, puis je suis saisi d'une angoisse terrible que tout -cela ne soit que de vaines paroles. » - -Mardona sourit avec dédain. - -« Je me suis révolté contre toi, continua Sabadil, parce que je ne -crois plus à toi, je n'ai pas voulu offenser Dieu. Mon intention était -de témoigner mon mépris à la femme que j'ai aimée, et qui raillait mon -amour, à l'hypocrite dont les paroles ne sont que mensonge. - -- Tu me hais donc? - -- Je t'ai haïe, Mardona. Maintenant je t'aime, je sens que je t'aime -plus que jamais. - -- Reconnais que tu as offensé Dieu en ma personne. - -- Je le reconnais. - -- Avoue que tu m'as trahie. » - -Sabadil se tourna brusquement vers elle, et se précipita à ses pieds. - -« Aie pitié, Mardona », cria-t-il, en embrassant ses genoux avec -frénésie, comme un condamné qui demande sa grâce. - -Elle posa la main sur sa tète. Il lui appartenait de nouveau -maintenant. - -« Tu aimes Nimfodora? » - -Il ne répondit rien. - -« Avoue que vous vous aimez. - -- J'avoue tout ce que tu désires, murmura-t-il: j'ai péché. Je veux -racheter mes fautes, juge-moi, je le prie! Punis-moi, oh! punis-moi. - -- Sois calme. Je le ferai sûrement », répondit-elle, très calme. Elle -le regardait d'un air étrange, avec un sourire mauvais. Lui, se -tenait étendu à ses pieds, tout pâle. - -« Hélas! je n'ai aimé que toi, recommença Sabadil, mais ton coeur -appartient à tous. - -- C'est mon devoir. - -- Et tu blâmais l'amour passionné que je te portais; tu me punissais, -tu me maltraitais. - -- Je ne l'ai pas fait assez, Sabadil, repartit Mardona. Je ne suis pas -parvenue, comme je le désirais, à mortifier ta chair, à transformer -ton amour charnel en affection divine. Cette fois-ci, je m'y -prendrai autrement. Tu m'as dit, du reste, que tu n'avais aucun -besoin de ma pitié. Allons, viens! » - -Un vague pressentiment serra Sabadil au coeur. Mais la beauté de -Mardona, la puissance qu'elle avait sur lui et jusqu'à sa froide -sévérité enflammaient à nouveau sa passion. Il se laissait emmener, il -partait contre sa volonté. Il éprouvait une douce volupté à se livrer -entre les mains de Mardona; il la suivait machinalement. Il se sentait -comme dans un de ces rêves où l'on veut poignarder son adversaire, et -où l'on a le bras paralysé. - -Mardona s'assit dans son traîneau, qui était resté arrêté près d'un -taillis, derrière la maison. Elle prit les rênes, et ordonna à Sabadil -de monter près d'elle. Lorsqu'elle le vit à ses côtés et que le -traîneau se mit en marche, Mardona sourit d'un air mauvais, avec -amertume. Elle emmenait le rebelle qu'elle avait fait prisonnier à -cette heure. Lorsqu'ils longèrent la forêt, des lueurs ardentes, -mobiles comme des feux follets, se montrèrent à travers les arbres, -s'approchant peu à peu. - -« Des loups! » murmura Sabadil. - -Mardona ne dit rien. Elle se leva, droite, dans le traîneau, et prit -son fouet. Les loups approchaient. On entendait déjà leurs cris -féroces, leurs hurlements prolongés. Mardona brandit son fouet et en -laboura les flancs de ses chevaux, qui partirent ventre à terre. - -Les clochettes de l'attelage rendaient un tintement aigu pareil à une -plainte. La neige et la glace sautaient et tourbillonnaient sous les -sabots des chevaux; le traîneau volait comme un oiseau à travers la -tourmente. Peu à peu les hurlements devinrent moins distincts, et les -yeux phosphorescents des loups disparurent dans les ténèbres. Le -danger était passé, Sabadil respira profondément. Mardona le. regarda -par-dessus l'épaule avec dédain. Puis elle sourit de nouveau, de son -mauvais sourire. - - -CHAPITRE XX - -Il était nuit lorsque la Mère de Dieu ramena le pécheur repentant à -Fargowiza-polna. Le traîneau entra dans la cour, lentement; les -clochettes tintaient faiblement d'un ton triste, comme la cloche des -morts qui accompagne le saint-sacrement. Une chouette criait dans le -lointain. Les chiens se mirent à hurler horriblement fort. La lune, -voilée de nuages, répandait dans la campagne une lueur gris de plomb, -blême et laide. Mardona abandonna l'attelage à ses frères, et se -rendit chez elle avec Sabadil. - -Un grand feu pétillait dans le poêle. Une lampe qui pendait du plafond -éclairait la pièce. Les fleurs de givre qui tendaient les vitres -scintillaient, au clair de la lune. - -La Mère de Dieu alla chercher un faisceau de cordes et en sortit les -deux plus gros liens. Puis elle emmena Sabadil dans un petit cabinet -sans issue, dépourvu de fenêtre, qui attenait à sa chambre, et en -referma la porte. Là encore il y avait une petite lampe. Sa lueur -faible vacillait, prêtant au visage calme de Mardona quelque chose de -fantastique. - -« Que vas-tu faire de moi? commença Sabadil. - -- Tu le vois. Je veux t'attacher. - -- Et après? - -- Pourquoi me questionnes-tu? Je ferai de toi ce que bon me -semblera. » - -Elle lui lia les mains et les pieds et le jeta à genoux. Il se laissa -faire sans résistance et attendit curieusement. Maintenant Mardona -ouvrit la porte, et Nimfodora entra, baissant la tête. Sabadil -frémit. Mardona remarqua ce frisson. Elle rejeta la tête en arrière -d'un geste fier et sourit ironiquement. Nimfodora s'agenouilla devant -la Mère de Dieu et lui embrassa les pieds humblement. Elle releva -Nimfodora qui tremblait, et la baisa à deux reprises sur ses lèvres -pâles. - -Le coeur de Sabadil battait à se rompre. Il défaillait, envahi par la -confusion et par la honte. D'un mouvement brusque il essaya de rompre -ses liens. Effort inutile. Les cordes pénétrèrent plus profondément -encore dans ses chairs, le déchirant cruellement. Alors il laissa -retomber sa tête sur sa poitrine, il se rendit, il n'était plus -libre. Il s'était livré au pouvoir de Mardona. Et elle ne s'inquiétait -pas de ce qu'il souffrait. - -« Où passeras-tu la nuit? demanda, après une pause, la Mère de Dieu à -Nimfodora. - -- Près de ta soeur. » - -Mardona affirma de la tête, et embrassa la jeune fille encore une -fois. Nimfodora s'éloigna tranquillement, les yeux baissés, courbant -douloureusement la tète. - -« Tu resteras cette nuit à genoux, en prières, lui dit-elle d'un ton -glacial. Prépare-toi à être jugé par moi demain. Je me montrerai -sévère à ton égard. » - -Elle le contempla avec son mauvais sourire. - -Sabadil releva lentement la tête. Il n'avait jamais vu Mardona si -belle. Ses cheveux dorés flottaient dénoués sur son cou et sa -poitrine. Ses lèvres roses s'entr'ouvraient, comme sous des -baisers. Vainement Sabadil essaya de résister à la passion qui -l'aveuglait, vainement il ferma les yeux et tenta de prier. Il ne put -se contenir. - -« Mardona, commença-t-il, en levant vers elle ses mains chargées de -noeuds, Mardona, tu me tortures jusqu'à la mort. Comment puis-je -m'humilier et prier, lorsque je te vois si belle, si séduisante? Je ne -puis pas prier, non, je ne le peux pas! - -- N'est-ce pas, tu désires Nimfodora? - -- Ne me parle pas d'elle. - -- Pourquoi non, puisque tu l'aimes? - -- Mardona, je t'adore! Je n'aime que toi, gémit Sabadil. - -- Pure imagination, repartit la Mère de Dieu. - -- Aie pitié, Mardona. Je t'adore. Mets une fin à mes souffrances, -supplia-t-il hors de lui. - -- Tu n'as aucun besoin de ma pitié, as-tu dit. Tu me l'as affirmé tout -dernièrement à Solisko, chez toi. Ne te le rappelles-tu pas? - -- J'étais aveugle. J'étais fou. - -- Et maintenant tu es homme, s'écria-t-elle sévèrement. Que me fait -ton amour? Tu as offensé Dieu en ma personne. Je ne suis plus pour -toi qu'un juge. Je te condamnerai. - -- Grâce! grâce! - -- Silence! pas un mot de plus. Ne m'exaspère pas. Je ne suis déjà pas -trop bien disposée à ton égard. » - -Elle sortit vivement, tandis que Sabadil, fou de douleur, pressait ses -mains liées sur son visage brûlant. - -Lorsque Mardona se réveilla le lendemain matin, Sabadil était endormi -sur le carreau dans la chambre borgne. - -La Mère de Dieu s'habilla à la hâte et sortit dans la cour. Les tiges -des sapins chargées de neige étaient toutes roses, au soleil qui se -levait à l'horizon, rasant les champs de maïs de la steppe. Des -becs-croisés sautillaient en sifflant, accrochés aux tiges sveltes des -pins. La neige glacée formait une mousse sur le toit de la -métairie. Au bord du ruisseau se balançaient des tiges et des roseaux -recouverts de glace, où le soleil allumait des étincelles diaprées. - -Mardona regarda autour d'elle avec satisfaction, et respira à pleine -poitrine l'air pur et frais. - -On aperçut alors sur la route une singulière procession. Un paysan aux -cheveux blancs, une hache sur l'épaule, marchait le premier. Derrière -lui s'avançait un énorme traîneau où se trouvait une grande croix de -bois brut. Une forte jeune fille dirigeait l'attelage, un fouet à la -main. Quatre hommes portant des marteaux, des clous et d'autres outils -venaient après. - -Lorsque Mardona les vit, son visage s'assombrit. Elle fixa les yeux -sur la croix avec une sorte de terreur, puis elle soupira -profondément. - -« Où devons-nous dresser la croix, sainte femme? demanda le vieillard, -qui entra le premier dans la cour et se jeta à genoux devant la Mère -de Dieu. - -- Il n'y a pas besoin de la dresser, repartit celle-ci. Posez-la par -terre, derrière la maison, et laissez-moi ici les clous et le -marteau. Vous pouvez remporter les autres outils. » - -Le vieillard lui montra les clous. - -« Ceux-là sont-ils assez grands? » - -Mardona affirma de la tête. Ils déchargèrent la croix, l'appuyèrent au -mur, derrière la maison, et s'éloignèrent. Sur la chaussée ils -rencontrèrent les Duchobarzen qui arrivaient par masses. La Mère de -Dieu les aperçut, elle aussi. Elle devint extraordinairement pâle et -rentra dans la maison de son père, à pas lents. - -La métairie, la cour, la chaussée se remplissent bientôt de monde. Les -paysans étaient graves; ils avaient revêtu leurs habits de fête. Un -murmure confus traversait la foule. Les regards de tous se fixaient -sur la maison et les fenêtres de la Mère de Dieu; on lisait -l'inquiétude sur chaque visage. - -Tout à coup une nouvelle procession, poussant des clameurs sauvages, -arriva, du côté de Brebaki. A sa tête on voyait Wewa, à cheval. Elle -avait mis son manteau rouge et ses colliers de ducats et de -coraux. Elle portait sur le front une couronne de paillettes d'or, et -aux pieds des bottes de maroquin bleu. Sukalou conduisait son cheval -par la bride. Sofia aussi était à cheval, à côté de Wewa, brandissant -un knout. Un jeune géant habillé en paysan portait une grande -bannière, où était dessinée l'image de la Vierge. - -Wewa s'arrêta devant la porte, et leva les bras au ciel -solennellement. - -« Où est Sabadil? s'écria-t-elle d'une voix de tonnerre. Vous le -retenez prisonnier sans mandat, contre la loi? Rendez-nous -sur-le-champ Sabadil. Je vous l'ordonne, moi la Mère de Dieu! - -- Quelle audace! cria Barabasch rouge de colère! sortant brusquement -de la foule. Sauve-toi aussi vite que possible, je te le conseille, -car c'est aujourd'hui qu'auront lieu le jugement et la punition des -impies. - -- Un jugement! cria Wewa avec fureur, oui, un jugement! Et c'est moi, -la Mère de Dieu, qui le rendrai. Je suis venue prononcer l'anathème -sur cette fausse prophétesse, cette hypocrite, cette Athalie! Je le -prononce maintenant sur vous, idolâtres, qui offensez l'Éternel, -journellement maudits! Je vous voue à jamais aux flammes de l'enfer. - -- Silence, païenne, vociféra Barabasch. Que tes péchés t'étouffent! » - -Il se précipita comme un possédé sur Wewa. Mais les partisans de cette -dernière s'élancèrent à son secours, et le jeune géant lui donna un -tel coup de poing dans la poitrine, qu'il chancela et alla rouler sans -mouvement dans la neige. - -Lorsque les Duchobarzen qui remplissaient la cour virent cela, ils -poussèrent des cris de rage, et coururent en masse sur les -impies. Barabasch se releva, et essaya d'arracher au géant la bannière -qu'il portait. Une mêlée horrible s'ensuivit. On se jeta de la neige, -des pierres, des mottes de terre. Wewa fut précipitée à bas de son -cheval, la bannière avec l'image de la sainte Vierge déchirée, et -foulée aux pieds. Il y avait déjà des blessés dans les deux partis, -lorsque Mardona arriva. A sa vue, les combattants se séparèrent. - -Sa voix accomplit un vrai miracle. Elle n'eut pas plus tôt dit un mot, -que les adversaires se calmèrent. Les injures cessèrent. Il se fit un -grand calme. Au milieu de la cour se forma une place libre. C'est là -que se tenait Mardona. - -« Malheur à vous! cria-t-elle, malheur à vous qui semez la discorde et -la haine dans le jardin de l'Eternel! Convertissez-vous, aveugles, -repentez-vous avant que Dieu vous envoie ses foudres pour vous -disperser et vous anéantir. Humiliez-vous, faites pénitence, et -j'intercéderai pour vous auprès du Très-Haut. - -- Toi? cria Wewa, s'avançant à sa rencontre les poings fièrement -campés sur ses hanches; toi! mais tu es toi-même damnée! Je suis -l'élue de Dieu. A moi, fidèles croyants. - - - Dieu vous a livrés entre mes mains, s'écria Mardona, élevant les - bras au ciel, avec une sainte dignité! Un mot de ma bouche, et la - terre s'ouvrira pour vous engloutir. Vous serez tous voués aux - flammes éternelles si je n'ai pas pitié de vous, parjures! » - -Wewa fit un geste, dans l'intention d'assaillir Mardona à coups de -poing. Malheureusement, son soulier rencontra un morceau de -glace. Elle glissa et tomba tout étendue aux pieds de son -ennemie. Celle-ci posa prestement son pied sur le dos de Wewa, qui se -débattit durant quelques secondes, le visage dans la boue, faisant -tous ses efforts pour se relever. Elle n'y réussit pas. - -« Regardez maintenant votre Mère de Dieu, cette menteuse, ce serpent -venimeux! dit Mardona majestueusement: Dieu l'a livrée entre mes -mains. Soumettez-vous, ou vous êtes morts! » - -Les rebelles se jetèrent tous à genoux, dans un effarement -indescriptible. Ils pleuraient, ils joignaient les mains. - -« Grâce! grâce! criaient-ils en sanglotant. - -- Je vous pardonne, leur dit Mardona. Je vous pardonne à -tous. Cependant je punirai ceux d'entre vous dont la conduite a le -plus offensé l'Éternel. Je les punirai avec amour, afin de les -préserver de la damnation et des flammes de la géhenne. Saisissez -sur-le- champ Wewa Skowrow, Sofia Kenulla et Sukalou. Liez-leur les -mains derrière le dos et les menez dans la maison de Dieu. C'est là -que je les jugerai, ainsi que Sabadil le blasphémateur.» - -Les coupables furent garrottés solidement. Sofia se rendit, sans -prononcer un mot, pâle et triste; Wewa criait à tue-tête, et Sukalou -demandait grâce en pleurant. - -« Quant à vous, pauvres égarés, continua Mardona, vous jeûnerez et -prierez durant trois jours. C'est la pénitence que je vous impose. - -- Merci, notre petite Mère, merci! crièrent les rebelles, en se -précipitant vers Mardona. Ils se mirent à genoux et baisèrent ses -vêtements, ses pieds et même la trace de ses pas. La Mère de Dieu -bénit la foule, et s'éloigna à pas lents; elle rentra dans la maison -de son père. - -Les Duchobarzen se rendirent ensuite au temple. Sukalou, Wewa et Sofia -y attendaient leur juge, agenouillés et tout tremblants. La vaste -salle se remplit en un clin d'oeil. Beaucoup de fidèles durent rester -dans le corridor ou dans la cour. - -Le doyen de l'assemblée entonna un cantique, que tous répétèrent en -choeur. Lorsque le chant cessa, Mardona parut en grand costume de -cérémonie, sombre et pâle. Elle prit place sur son trône. Le jugement -commença. - -« Wewa! dit la Mère de Dieu avec une dignité douce, tu as offensé -l'Eternel en te donnant pour une sainte, une élue du Très-Haut. - -- C'est Sukalou qui m'a induite en erreur, gémit Wewa, je suis -innocente. - -- Pas un mot, Antéchrist, ordonna Mardona, tu as irrité Dieu par tes -tromperies, tes mensonges et ta conduite honteuse. Et toi, Sofia, -serpent venimeux, tu as été la complice de tous ses crimes, qui -crient au ciel contre vous. Vous serez toutes deux fouettées de -verges jusqu'à ce que votre sang coule et vous réconcilie avec -l'Eternel. » - -Mardona étendit la main. Les jeunes filles et les femmes saisirent -Sofia et Wewa, les dépouillèrent de leurs vêtements et les traînèrent -dans la cour. Une foule s'assembla autour des deux victimes qui se -tenaient là, tremblant de tous leurs membres. Sofia courbait la tête, -rouge de confusion, tandis que Wewa se débattait et hurlait, demandant -grâce. - -Barabasch et Turib distribuèrent les verges. Ce fut Nimfodora qui -donna le premier coup à Sofia. Puis il en tomba de tous les côtés dru -comme grêle. Sofia s'était jetée à genoux et pleurait. Wewa -bondissait, hurlant et faisant tous ses efforts pour s'échapper. - -« Eh bien, Wewa, demanda Mardona d'un ton calme, es-tu vraiment la -Mère de Dieu, l'élue du Très-Haut. - -- Je suis une bête, une oie stupide! cria Wewa. Je suis une folle. Aie -pitié de moi. En voilà assez. Je n'y tiens plus. » - -Elle se jeta à terre et se roula dans la neige, en -gémissant. Cependant les coups continuaient à pleuvoir sur les deux -coupables. - -« Grâce! Mardona, cria Sofia. Je me sens mourir! » - -Elle tomba sans mouvement. - -Mardona ordonna de faire halte. - -Tandis que les femmes ranimaient Sofia, puis la conduisaient avec Wewa -dans la grande salle pour les restaurer. Mardona, de retour au temple, -prononçait le jugement de Sukalou. - -« Tu as égaré mon peuple par de fausses prophéties et des révélations -mensongères. Tu as menti et trompé. Tu t'es révolté contre moi, contre -ton Dieu. Tu as été poussé à ces fautes par ta gourmandise: tu subiras -donc la punition appliquée à ce péché mortel. » - -Sukalou soupira. Il savait que ses supplications et ses larmes -seraient inutiles. Mardona ne se laisserait pas fléchir. On s'empara -de lui, on l'emmena dans la cour. On l'adossa à la porte de la -grange. Puis on lui passa sur les épaules un joug qu'on fixa -solidement à la porte. On lui ouvrit alors la bouche toute grande, et -on la maintint ouverte au moyen d'une pièce de bois. Il resta ainsi -exposé aux regards de la foule, comme un paillasse sur un tréteau. - -Quand Mardona se montra, au seuil de sa maison, Wewa et Sofia -s'approchèrent pour baiser ses pieds humblement et pour la remercier -de la punition qu'elle leur avait infligée. La Mère de Dieu se montra -pleine de compassion. Elle eut un sourire aimable, et les baisa toutes -les deux au front; puis elle se tourna vers la foule. - -« Sukalou supporte la punition infligée aux gourmands et aux ivrognes, -dit-elle. Ceux qui lui aideront à faire pénitence obtiendront la -rémission de leurs péchés. » - -Aussitôt les hommes et les femmes se pressèrent autour du malheureux -Sukalou. Chacun, à sa manière, l'aida à faire pénitence. Anuschka lui -barbouilla le visage avec de la boue; Sofia se haussa sur la pointe -des pieds et lui bourra la bouche d'ordures, et Wewa, acclamée par les -rires de tous, lui remplit le nez de poivre. Le sauvage Barabasch -arriva portant une bûche enflammée et lui alluma les cheveux. Sukalou -hurlait comme un possédé; Kenulla l'arrosa d'un seau d'eau froide. Les -flammes s'éteignirent, mais au bout d'un instant Sukalou disparaissait -sous une couche de glace, et criait en pleurant qu'il gelait. - -« Réchauffez-le, dit Mardona. Ayez-en pitié! » - -Une trentaine d'hommes alors se mirent à rosser Sukalou. Ils lui -tombèrent sus avec des verges, des bâtons, des fouets et des -cannes. Ceux qui regardaient de loin le criblaient de boules de neige -et de pierres aiguës. - -« Je ne le ferai plus, gémissait-il. Aie pitié, Mardona. Grâce! reine -des anges! Ne me tue pas, tour d'ivoire! - -- Dieu t'est-il réellement apparu? demanda Mardona, très digne. - -- Non! non! non!» - -Lorsque Sukalou fut remis en liberté, il se traîna aux pieds de la -Mère de Dieu, pressa ses lèvres sur les bottes de cette dernière et -poussa de longs gémissements, comme un chien qui a recule -fouet. Mardona sourit d'un air satisfait. - -Turib, cependant, venait d'atteler à un traîneau trois petits chevaux -pétulants. Il conduisit l'attelage devant la demeure de ses -parents. Ceux-ci en sortirent, baisèrent les mains de la Mère de Dieu -et montèrent en traîneau. Anuschka s'assit près d'eux en -hésitant. Quant à Jehorig, il refusa de s'en aller, au premier -abord. Mais Mardona le lui ordonna. Il obéit enfin, comme les -autres. Turib s'était établi sur le siège. - -« Vous vous rendrez chez notre oncle, sur l'autre rive du Dniester, -dit Mardona, son beau visage empreint soudain d'une expression triste, -et vous ne reviendrez pas ici avant trois jours. - -- Que vas-tu faire? demanda Turib d'un air sombre. - -- Je suis seule responsable de mes actes, répliqua Mardona. Ainsi, -faites ce que je vous ai commandé. Que Dieu vous conduise! » - -Le traîneau sortit de la cour, lentement. Sur la chaussée, les chevaux -partirent au galop. Mardona le suivit des yeux, longtemps, jusqu'à ce -qu'il disparût à l'horizon, comme un oiseau. Puis elle soupira et -rentra au temple, juger Sabadil. - -Lorsque Sabadil, chargé de liens, fut amené à l'église, une foule -compacte s'y pressait, inquiète et palpitante. Sabadil promena ses -regards sur l'assemblée, et contempla ensuite Mardona, qui -l'attendait. Elle était en grand costume de cérémonie. Elle avait mis -sa grande pelisse de martre et ses bottes rouges. Elle était parée de -bijoux d'or, de pierres fines et de colliers de perles. Des grains de -corail s'entrelaçaient dans ses nattes blondes. Son visage était -triste et pâle. Ses lèvres même étaient blêmes et crispées. - -« Approche, Sabadil, commença-t-elle très calme. Mets-toi à genoux et -avoue ta faute. » - -Il tomba à ses pieds. - -« Je reconnais, murmura-t-il faiblement, avoir blasphémé et offensé -Dieu en ta personne. - -- Reconnais-tu aussi que le diable a une grande puissance sur toi, -qu'il te séduit fréquemment et qu'il t'inspire des doutes et même -l'incrédulité? - -- Je le reconnais. - -- Ton aveu même te condamne, Sabadil, dit Mardona d'une voix -forte. Maintenant, réponds. Te sens-tu digne d'appartenir dorénavant -à notre secte? - -- Non, je ne m'en sens pas digne. - -- Comment penses-tu échapper à la damnation éternelle? - -- Par le repentir et la pénitence. - -- Es-tu décidé à te soumettre à ma sentence? Accepteras-tu la -pénitence que je t'infligerai? - -- Oui. - -- Je vais donc prononcer mon jugement sur toi, continua-t-elle d'une -voix douce, et sans trahir la moindre émotion. Comme punition de tes -blasphèmes qui crient au Ciel et témoignent contre toi, pour -arracher ton âme à la puissance de Satan, je te condamne à être -crucifié. » - -Un murmure traversa la foule. Sur chaque visage se lisaient l'effroi -et l'horreur. - -Sabadil frissonna, mais resta muet. - -Mardona remarqua l'effet terrible que ses paroles avaient causé. Elle -eut peur, elle que rien n'effrayait. Dans ses yeux passa une lueur -étrange, une lueur pleine de ruse et de colère. - -« Tu seras attaché à une croix avec des cordes, continua-t-elle, et tu -y resteras durant trois jours. Le Seigneur l'exige. Que sa volonté -s'accomplisse! » - -Un nouveau murmure s'éleva. Cette fois, c'était un murmure -d'approbation. - -Mardona sourit dédaigneusement. - -« Humiliez-vous tous, s'écria-t-elle d'une voix sonore, car devant -Dieu nul n'est parfait. » - -Tous se jetèrent à genoux et se frappèrent la poitrine par trois -fois. Mardona se leva et donna quelques ordres à Barabasch; puis elle -s'approcha de Sabadil et lui posa la main sur l'épaule. - -« Je ne te force pas, dit-elle doucement. Un mot de ta bouche, et je -te rends la liberté. Veux-tu supporter la punition que je t'inflige, -oui ou non? » - -Elle se pencha vers lui tendrement. - -« Je supporterai tout ce que tu ordonneras, Mardona; seulement, tu me -pardonneras, dis? - -- Je te pardonne déjà maintenant », repartit-elle avec bonté. - -Barabasch rentra suivi de deux hommes qui portaient la croix. Ils la -couchèrent par terre, au milieu du temple. Kenulla tenait des cordes. - -« Es-tu prêt? demanda Mardona à sa victime. - -- Oui », répondit Sabadil. - -Elle se courba vers lui et l'embrassa; après elle, vinrent les -assistants, qui lui donnèrent aussi le baiser de paix. Puis -l'assemblée entonna en choeur un cantique. Barabasch et ses compagnons -saisirent Sabadil, défirent les liens qui le garrottaient, -l'étendirent sur la croix et l'y attachèrent, par les pieds et par les -mains, avec de grosses cordes. Ils redressèrent ensuite la croix et -l'appuyèrent à la muraille. - -La foule demeura quelques moments encore dans le temple, murmurant des -prières, glacée par ce spectacle inusité, et inquiète. Enfin tous -sortirent et se dispersèrent. - -Nimfodora, Sofia et Sukalou restèrent près de Sabadil. Mardona le leur -avait ordonné. Barabasch montait la garde à la porte de la métairie, -où l'on avait fermé et barricadé toutes les issues. Personne ne devait -entrer jusqu'au prochain lever du soleil. - -Une heure s'écoula. Mardona sortit de nouveau dans la cour. Elle -regarda au loin, de tous les côtés, durant quelques minutes. Alors, -comme elle ne remarqua rien de suspect, elle déchaîna les grands -chiens-loups, les lâcha, appela Barabasch et retourna avec lui au -temple. - -A son ordre, les assistants enlevèrent la croix de la muraille et la -couchèrent par terre. - -« Cela ne suffit pas, dit la Mère de Dieu, très calme, mais avec son -regard étrange. L'Eternel n'est pas satisfait. Je sens l'inspiration -de l'Esprit, qui me dit que ta punition est trop faible. Tu vas être -fixé à cette croix au moyen de trois clous, Sabadil. Seulement alors -je serai contente. » - -Une pâleur mortelle envahit le visage de Sabadil. Les assistants -regardèrent Mardona, terrifiés. - -« Dieu le veut! dit-elle d'un ton solennel! Que sa volonté -s'accomplisse! - -- Amen! murmurèrent les assistants. - -- Amen! répéta Sabadil, complètement résigné. - -- Il est temps de nous mettre à l'oeuvre et d'accomplir ce sacrifice, -dans le temple même, continua Mardona. Nimfodora, tu cloueras les -mains de Sabadil à la croix. Toi, Sofia, tu lui cloueras les -pieds. » - -Sukalou était horriblement agité. Il clignait de l'oeil, et prisait -sans désemparer. Les deux femmes se tenaient là, pâles, les yeux -baissés, pétrifiées. Barabasch jeta sur le carreau quatre gros clous -et un marteau. - -« Nimfodora, ordonna la Mère de Dieu d'une voix douce, commence! » - -Nimfodora choisit un clou et prit le marteau. Puis elle s'agenouilla à -gauche de Sabadil, et resta immobile. - -« Tu manques de courage? C'est ta pénitence, entends-tu bien, que tu -accomplis », dit la Mère de Dieu. - -Nimfodora leva le clou et le marteau. La victime tressaillit et eut un -frisson dans la main. - -Nimfodora hésita. - -« Ne me torture pas, dit Sabadil, le front couvert de larges gouttes -de sueur: fais ton devoir, pour l'amour de Dieu. » - -Le coup tomba. Un frémissement horrible traversa la victime. Nimfodora -frappait vite et fort, maintenant, enfonçant le clou dans la croix, -meurtrissant les chairs. - -« Cela fait-il mal? demanda Mardona avec un bon sourire. - -- Je souffre volontiers, puisque tu l'exiges, repartit Sabadil, -couvant la Mère de Dieu d'un regard fanatique et enfiévré. - -- Le second clou maintenant, Nimfodora », commanda Mardona. - -Cette fois, la mystérieuse fille ne tressaillit nullement. Elle donna -des coups de marteau d'une main vigoureuse. Mardona vit le sang de -Sabadil qui coulait. Elle vit la figure du jeune homme se contracter -douloureusement et sa poitrine se soulever, et palpiter, et se -crisper. Mais elle ne changea pas de couleur; elle resta calme, -impassible. Son visage ne trahissait ni satisfaction, ni joie, ni -compassion. - -« A toi maintenant, Sofia », ordonna-t-elle d'une voix douce. - -Barabasch et Sukalou placèrent les pieds de Sabadil l'un sur l'autre, -de façon à relever ses genoux. Sofia saisit nerveusement les clous et -le marteau. Elle semblait un cadavre sortant du tombeau. - -« Pardonne-moi », murmura-t-elle. - -Lui, affirma de la tête, faiblement. Elle leva le marteau. Mardona la -surveillait avec attention. Au second coup, Sofia tomba -lourdement. Elle donna du front contre la croix. Elle était évanouie. - -Tandis que Nimfodora la délaçait et lui jetait de l'eau au visage, -Mardona prit elle-même le marteau avec un sourire dédaigneux. Elle -donna trois coups vivement. Sabadil était crucifié. - -Mardona s'agenouilla près de lui, les mains jointes devant elle, -pieusement, et le regarda longuement avec amour. - -« Souffres-tu beaucoup? » demanda-t-elle. - -Il inclina la tête. Deux grosses larmes scintillaient à ses paupières. - -« Cela me réjouit, dit-elle. Oh oui! je suis heureuse que tu endures -tout cela volontairement. C'est seulement ainsi que ton âme peut être -préservée de la condamnation éternelle, Sabadil. - -- Mes souffrances sont atroces, soupira-t-il. - -- Oh! Sabadil, je ne puis te dire comme cela me rend heureuse », -s'écria-t-elle avec un saint enthousiasme. - -Elle resta quelque temps encore auprès de lui, à le contempler. Elle -semblait examiner son visage pâle avec plus de curiosité que de -compassion. Puis elle se releva lentement et sortit dans la -cour. Alors seulement, comme elle n'était vue de personne, elle -respira plusieurs fois, très fort, joignit les mains et resta là, en -proie à une extase douloureuse, le regard perdu à l'horizon. - -Le jour parut bien long à Sabadil; il souffrait des tourments -horribles, l'enfer même ne l'effrayait plus. Il eût préféré la géhenne -aux tortures qu'il éprouvait. Et, comme si Mardona, avec ses coups de -marteau, eût condamné ses pensées à se fixer sur un seul point, il lui -était absolument impossible de songer à autre chose qu'à elle. Il -essayait de la haïr, et il l'aimait passionnément; il voulait la -maudire, et il ne pouvait que pleurer à chaudes larmes. Elle lui -apparaissait plus belle, plus divine que jamais, maintenant qu'elle -l'avait fait mettre en croix et que par sa seule volonté il souffrait -des tortures inexprimables. - -Barabasch veillait toujours à la porte. Les autres assistants -entraient et sortaient. Il y en avait toujours un au pied de la croix, -en prières. - -Une fois, Sofia resta seule avec Sabadil durant un instant. Elle -sortit prestement de sa poche son mouchoir, qu'elle avait imbibé -d'eau-de-vie, et le restaura, en le lui pressant entre les lèvres et -en lui épongeant les tempes et le front. - -Mardona venait de temps en temps contempler sa victime. Elle -l'examinait avec une grande attention, sans rien perdre de son -impassibilité apparente. Et elle s'éloignait, elle ne prononçait pas -une parole. - -Lorsque le soir tomba, et que le temple se remplit de grandes ombres, -Sabadil prit peur. - -« Mon Dieu! s'écria-t-il, n'y a-t-il personne ici? m'a-t-on abandonné? - -- Je suis là, répondit la voix douce de Nimfodora. - -- Toi? demanda-t-il très bas. Pourquoi m'as-tu trahi, dis-moi? » - -Elle ne lui répondit pas. - -Sofia apporta de la lumière, tandis que Sukalou allumait un grand feu -dans le poêle, et que Nimfodora priait, le visage contre -terre. Sabadil entendit à côté de lui le bruissement d'un vêtement de -femme. Il tourna la tête: c'était Mardona qui s'approchait à pas -lents. Elle s'arrêta devant la croix. - -«Eh bien! comment te sens-tu? demanda-t-elle anxieusement. - -- Aie pitié, Mardona. En voilà assez, dit Sabadil. - -- Mais tu n'as aucun besoin de ma compassion, répondit-elle avec un -froncement dédaigneux des lèvres. - -- Si je passe trois jours ainsi, cloué à cette croix, je mourrai, -soupira Sabadil. - -- Tu mourras, repartit la Mère de Dieu, et aujourd'hui même! » - -Elle parut frissonner, et resserra sa pelisse autour -d'elle. Avait-elle froid ou était-ce un frémissement de douleur qui la -prenait? - -« Mardona! s'écria Sabadil. - -- Dieu le veut! » dit-elle. - -Nimfodora regarda la Mère de Dieu, pâle de frayeur. Sofia se mit à -pleurer. - -« Je me sens faiblir », dit Sukalou. - -Son visage, était d'une pâleur terreuse; lorsqu'il se leva, ses jambes -fléchirent. Il chancela. - -« Je ne puis supporter ce spectacle, il faut que je mange. » - -Il se faufila dehors, se tenant à la muraille. - -« Pourquoi dois-je mourir? demanda Sabadil. - -- Dieu le veut! répondit Mardona. - -- C'est toi qui le veux! murmura-t-il. Pourquoi me tues-tu? N'ai-je -pas cruellement expié ma faute? Je n'aime que toi. » - -Nimfodora le regarda, brusquement surprise. - -« De quoi parles-tu? reprit Mardona, d'une voix grave et bonne. Dans -tout ceci il ne s'agit pas de moi ni d'amour, ou de péché et de -pénitence. Quand un membre souffre, tous les autres membres souffrent -par lui. Tu es un serpent dans notre Paradis. J'écraserai la tête à ce -serpent. » - -La nuit vint. La victime restait accrochée à la croix, muette et -résignée. La lueur jaune des chandelles, les flammes du poêle et le -clair de lune bleuâtre l'illuminaient de leurs teintes étranges. - -« Mardona, dit Sabadil d'une voix brisée, mets une fin à mes -souffrances, je t'en conjure. - -- La mort seule peut y mettre fin. - -- Eh bien, tue-moi, supplia-t-il, levant vers elle ses grands yeux -enfiévrés, largement ouverts et pleins de reproches. Je mourrai de -bon coeur, puisque tu l'exiges, et la mort me sera douce si c'est toi -qui me la donnes. - -- J'aurai pitié de toi, dit Mardona. Je te donnerai moi-même le coup -de grâce. - -- Je te remercie », répondit Sabadil. - -Et il regarda avec une sorte de curiosité la Mère de Dieu choisir un -clou, et prendre le marteau. Une sueur glacée l'envahit, son coeur -battait à se rompre. Il vit que Mardona restait froide et sans -émotion. - -Elle s'agenouilla près de lui, elle regarda dans les yeux -tranquillement. - -« Embrasse-moi », supplia-t-il avec un soupir. - -Mardona passa tendrement ses bras autour du cou de Sabadil et lui -donna un baiser. - -Puis elle lui enfonça le clou dans le coeur, d'une main sûre, -lentement. - -La victime eut un tressaillement. - -« Ah! que c'est doux!... » balbutia Sabadil, tandis que son sang -coulait, rouge, sur les mains de Mardona. - -Sofia et Nimfodora récitaient la prière des agonisants. - -Sabadil laissa retomber sa tête sur sa poitrine. - -Il était mort! - -Mardona passa toute la nuit assise sur le banc du poêle, les yeux -arrêtés sur le cadavre, les mains jointes sur ses genoux, pâle, -muette, sans verser une larme. - -Sukalou escalada la haie secrètement et traversa, aussi vite que ses -longues jambes le lui permettaient, les champs couverts de neige, pour -se rendre au village. Il ne pressentait rien de bon. Sofia aussi avait -disparu, sans qu'on sût où elle avait passé. Les autres étaient allés -dormir. - -A l'aube, Barabasch se rendit auprès de Mardona, et lui demanda si ce -ne serait pas mieux d'ensevelir le cadavre sans rien ébruiter. - -Elle ne lui répondit rien. Elle resta là assise depuis le matin -jusqu'au soir, inanimée, sans dire un mot, sans bouger, sans manger ni -boire. La nuit suivante elle ne dormit pas non plus. - -Lorsque le soleil rosa les cimes des sapins, le troisième jour, -Barabasch se précipita dans le temple, tout effaré. - -« On aperçoit des fusils et des épées qui brillent au loin, -annonça-t-il tout essoufflé. Ils veulent te faire prisonnière. Saute à -cheval et prends la fuite. Je les retiendrai aussi longtemps que -possible. » - -Mardona secoua la tête, Nimfodora suivait Barabasch. - -« Fuis avant qu'il soit trop tard, cria-t-elle, se jetant à genoux -devant Mardona, et la suppliant, levant à elle ses mains jointes. - -- Je ne fuirai pas », répondit Mardona. - -C'étaient ses premières paroles. - -« Tu nous perdras tous », dit Nimfodora, courbant la tête avec -soumission. - -Barabasch avait couru au village. Le tocsin se mit à sonner. Les -paysans s'armèrent de fléaux et de faux. Beaucoup d'entre eux -arrivèrent à cheval pour protéger la Mère de Dieu. Les autres -suivaient, des hommes, des femmes, des enfants, une masse de -fanatiques, prêts à tout subir. - -Ils remplirent bientôt la métairie, et couvrirent la route. Lorsqu'un -traîneau, où se trouvaient deux gendarmes et une paysanne, arriva, -plusieurs paysans s'élancèrent à sa rencontre, saisissant les chevaux -par la bride et vociférant, tandis que d'autres criaient des -injures. Déjà il y avait des hommes qui brandissaient leurs faux, et -les gendarmes apprêtaient leurs fusils, lorsque Mardona parut, -majestueuse, la tête haute. Elle s'avança parmi les assaillants et -commanda le silence. - -A ce moment, la paysanne qui se trouvait dans le traîneau releva le -fichu blanc qui lui couvrait la figure, sauta à terre et indiqua -Mardona du geste. C'était Sofia. - -« Voici l'assassin », cria-t-elle. - -Barabasch éleva le pistolet chargé qu'il tenait à la main; mais -Mardona lui arrêta le bras. - -« Que faites-vous? dit-elle tranquillement. Etes-vous fou? - -- Nous ne te laisserons pas emprisonner, répondirent en choeur une -centaine de voix. Nous te défendrons. - -- Mettez bas les armes sur-le-champ, continua Mardona. Je vous -l'ordonne, Dieu m'éprouve. Je supporterai cette épreuve sans me -plaindre. » - -Elle tendit ses mains aux gendarmes en souriant, et se laissa -enchaîner. - -« Humiliez-vous tous, dit-elle d'une voix douce, et vous repentez, car -devant Dieu nul n'est parfait. » - -Les Duchobarzen se pressèrent autour de Mardona, en pleurant. Ils se -jetèrent le visage contre terre, l'adorant, baisant ses mains, ses -pieds et ses vêtements. - -Elle se tenait debout, au milieu, calme et sereine comme une sainte. - - - - -FIN - - - - -BOURLOTON. - Imprimeries réunies, B. - - - -***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MèRE DE DIEU*** - - -******* This file should be named 43003-8.txt or 43003-8.zip ******* - - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/dirs/4/3/0/0/43003 - - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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