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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43003 ***
+
+Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895), La Mère de Dieu (Die Gottesmutter) (1886)
+
+Produced by Daniel FROMONT
+
+
+SACHER MASOCH
+
+
+NOUVELLES TRADUITES DE L'ALLEMAND
+AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
+PAR
+Mlle STREBINGER
+
+PARIS
+LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
+79, BOULEVARD SAINT - GERMAIN, 79
+1886
+
+Droits de propriété et de traduction réserves
+
+
+LA MÈRE DE DIEU
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+Sabadil, un jeune paysan de Solisko, était sorti dans la forêt pour
+entendre le chant des oiseaux. Lorsqu'il était tout petit, déjà il
+abandonnait ses jouets, il quittait son chariot et ses chevaux de bois
+dès qu'un oiseau gazouillait dans le feuillage. Plus tard il avait
+tendu des pièges et des lacs dans tous les bocages; toute l'année
+retentissaient des chants, des sifflements et des soupirs mélodieux
+dans la chaumière qu'habitaient les parents de Sabadil.
+
+Un édit avait été proclamé par la suite. Il était sévèrement interdit
+de s'emparer d'aucun oiseau chanteur. Sabadil, alors, alla se promener
+au loin dans la campagne, pour les entendre. Il s'y rendait chaque
+jour, après avoir terminé son ouvrage; et, le dimanche après midi, il
+ne manquait jamais d'errer deux ou trois heures dans la forêt, dont
+les chênes puissants, les hêtres et les bouleaux frêles s'étendaient
+entre les villages de Solisko, de Brebaki et de Fargowiza-polna.
+
+Les gens s'étonnaient de ne pas voir Sabadil à l'auberge, ou, comme il
+était garçon, de ne pas le voir se rendre derrière l'église, sur la
+plate-forme où la jeunesse dansait, les jours de fête, pendant que le
+vieux prêtre envoyait sa bénédiction du haut de sa chaire sur les
+fidèles et que l'orgue grondait sourdement en une longue
+plainte. Sabadil ne s'inquiétait pas de ce qu'on pouvait penser de
+lui. Oh non! pas ça. Lui-même était surpris quelquefois de cette force
+irrésistible qui l'entraînait depuis si longtemps dans la solitude,
+sous les grands arbres.
+
+Il y allait comme à une fête; ses hautes bottes luisaient au soleil,
+son pantalon de fin drap bleu formait de larges plis, s'arrêtant
+au-dessous du genou; sa blouse du même tissu, fort courte, était
+serrée par une belle ceinture de cuir qui lui servait à la fois de
+bourse et de blague à tabac, et où étaient suspendus son couteau, son
+briquet et sa pipe. Sur son bonnet d'agneau blanc se balançaient deux
+superbes plumes de paon.
+
+Sabadil s'était arrêté au sortir du village. Il avait cru entendre le
+gazouillement suave d'une fauvette dans une grosse touffe de lilas en
+fleurs. Puis il avait pris à travers champs. On avait récolté une
+grande partie des grains; mais le maïs était encore debout, dressant
+ses larges épis dont la teinte dorée rivalisait avec les cheveux des
+petits enfants du hameau; le seigle brunissait au soleil, et partout
+entre les sillons se trouvaient des alouettes prêtes à s'élever dans
+l'air en chantant.
+
+Sabadil les suivait des yeux lorsqu'elles s'envolaient, mais il devait
+bientôt ramener son regard à terre, tant le bleu du ciel était pur et
+éblouissant. Il n'y avait qu'un petit nuage au ciel, un léger flocon
+blanc et immobile comme un agneau qui se serait égaré de son troupeau
+et qui n'ose avancer tout seul. L'air était chaud et lourd. Le soleil
+éclairait la campagne, réchauffant ses teintes vives.
+
+Une source limpide, aux ondes vertes et écumeuses, descendait dans la
+vallée en sautillant, et près de cette source, au milieu d'un bouquet
+de bouleaux aux troncs satinés, se trouvait un petit moulin, qui, lui
+aussi, était en fête ce jour de dimanche. Sa roue séchait aux caresses
+de la brise. Ses volets étaient fermés. Pas un souffle n'agitait les
+branches des arbres fruitiers qui l'entouraient baignés de
+lumière. Tout à coup un rouge-gorge se mit à chanter dans un
+noisetier. Et comme Sabadil s'arrêtait et tendait l'oreille,
+absolument ravi, la gentille petite bête sautilla de feuille en
+feuille et contempla le paysan d'un oeil hardi, sans aucune
+frayeur. Plus loin, un pic frappant des coups sonores sur l'écorce
+d'un arbre. Ces battements troublaient le silence du dimanche d'une
+note étrange.
+
+Sabadil avançait toujours. Autour de lui une grande fraîcheur
+montait. Il se trouvait maintenant dans un bosquet de bouleaux dont
+les troncs luisants semblaient recouverts de satin blanc. A ses pieds,
+la mousse étincelait comme semée d'étincelles d'or. Sabadil suivit le
+ruisseau tout pensif. De petits poissons se tenaient immobiles, se
+chauffant au soleil, et, au-dessus, des libellules voltigeaient. Il y
+avait aussi des papillons qui humaient la fraîcheur, et des escargots
+qui rampaient lentement le long des tiges humides. Une forte odeur de
+vanille remplissait l'air.
+
+Bientôt deux, trois ruisseaux se rejoignirent. La forêt
+s'éclaircit. Une sorte de petite vallée s'ouvrit entre les coteaux
+fleuris. Et tout à coup Sabadil remarqua une prairie blanche,
+complètement blanche, comme couverte de neige. Il demeura un instant
+très surpris.
+
+Lorsqu'il s'en approcha, il vit que la vallée était entièrement
+tapissée de narcisses dont les pistils jaunes embaumaient l'air. Des
+abeilles et des guêpes y butinaient avec un bourdonnement sourd et
+continuel. Sabadil cueillit une branche d'arbre et s'assit à l'ombre
+d'un buisson d'églantiers pour se tailler un sifflet. Tandis qu'il y
+perçait des trous, les oiseaux se mirent à chanter autour de lui,
+comme s'ils n'eussent attendu que sa présence pour commencer leur
+concert. De son bec dur, le pic semblait battre la mesure, non pas
+cependant à la façon d'un chef d'orchestre, mais comme un musicien de
+village qui frappe de son coude la table mouillée d'eau-de-vie à la
+taverne. Des serins sautillaient dans la ramure, se suspendant à des
+branches flexibles qui pliaient; des grives jetaient aux échos leur
+note stridente, et de loin en loin le merle sifflait sa vieille
+mélodie si douce et qui parle au coeur comme une de ces chansons
+populaires que les travailleurs chantent le soir dans la plaine.
+
+Sabadil interrompait son travail de temps en temps et prêtait
+l'oreille. Enfin, son sifflet était terminé, un véritable sifflet
+galicien, long et mince comme une flûte de berger. Sabadil le porta à
+ses lèvres et en tira des sons clairs, puis des notes graves et
+plaintives, semblables à celles de la mélancolique Dumka. Les oiseaux
+arrêtèrent leur ramage, comme surpris par ces modulations
+langoureuses, si différentes de leurs cris joyeux et de leurs
+gazouillements poussés au soleil dans les rameaux verts des arbres.
+
+Un long moment s'écoula avant que les petits oiseaux reprissent leur
+ramage et répondissent à Sabadil dans ce langage qu'ils tiennent
+depuis des milliers d'années, sans jamais en varier une seule
+note. Ils ne comprenaient pas Sabadil, mais Sabadil les comprenait,
+car son joli visage s'illumina soudain d'une joie candide et d'un
+sourire trop enfantin, presque, pour un homme de trente ans. Un lièvre
+arriva dans la clairière en trottinant. Il s'assit, dressa ses longues
+oreilles et regarda le paysan d'un oeil surpris, puis il fit volte-face
+et disparut dans le fourré. Pendant un instant on n'entendit que le
+battement régulier du pic; puis un cri perçant s'éleva dans le
+lointain. Sabadil se releva précipitamment. Il se dit que ce n'était
+pas un cri d'alarme, mais quelque oiseau d'eau occupé à pondre ses
+oeufs dans les roseaux de la mare voisine. Cependant Sabadil, presque
+malgré lui, se dirigea du côté d'où le cri était parti. L'étang était
+proche, il l'atteignit en quelques pas. Sabadil regarda à sa surface
+verte, aussi polie qu'un miroir. Les longs roseaux qui y baignaient
+aussi étaient tranquilles, depuis leurs tiges droites et sveltes,
+jusqu'à leurs panaches bruns pailletés d'argent. Des algues, des
+nénuphars, des lis de rivière étoilaient la mare, y dessinant de
+bizarres broderies. Des narcisses odoriférants fleurissaient dans la
+mousse humide de la rive. Sabadil s'assit dans la verdure et regarda
+l'eau. De petites lueurs y passaient comme des éclairs. Par moments un
+bouillonnement montait à la surface, ou un poisson fouettait l'onde
+avec sa queue. Une grande fraîcheur régnait. Comme Sabadil ne
+détournait pas les yeux de l'eau, il lui parut qu'elle montait jusqu'à
+lui; il se sentit enlacé comme par deux bras glacés, et le même cri
+lugubre qui l'avait effrayé tout à l'heure se fit entendre avec un
+accent rauque et désagréable. Soudain un visage se dessina dans l'onde
+pure, un beau visage de vierge encadré de cheveux blonds.
+
+Sabadil bondit, fit un grand signe de croix et recula vivement.
+
+A ses côtés, maintenant, se tenait une femme jeune, grande et forte,
+si grande qu'elle le dominait presque de la tête, bien qu'il fût de
+taille moyenne. Son visage était un visage de Madone au teint blanc,
+délicatement teinté de rose. Sa chevelure blonde, aux reflets fauves,
+était tressée et disposée en nattes lourdes au sommet de la
+tête. L'étrangère portait de hautes bottes de maroquin rouge, un jupon
+de percale aux couleurs voyantes et un corsage de drap vert foncé d'où
+sortait une chemise d'une blancheur éblouissante. Son cou était paré
+de gros coraux. Elle regarda Sabadil de ses grands yeux bleus,
+longuement, avec une bienveillante surprise.
+
+Sabadil ne l'avait jamais vue, et pourtant il lui semblait que cette
+femme était là, qu'elle était venue pour le
+rencontrer. Involontairement il retira sa casquette et de sa manche
+s'épongea le front. Son coeur battait à se rompre. Un bourdonnement lui
+montait aux oreilles.
+
+Tout à coup, la jeune fille rougit et baissa les yeux. Elle voulut
+reculer, et cependant son pied demeura comme attaché au sol; elle se
+pencha et cueillit un narcisse, très bas, près de sa racine. Puis, sa
+fleur à la main, elle resta devant le jeune homme, les yeux baissés,
+humble à la fois et fière comme une sainte.
+
+«Que fais-tu ici? » demanda enfin Sabadil remis de son émotion et
+enveloppant l'étrangère d'un bon et doux regard.
+
+Sans lui répondre, la jeune fille le toisa et le considéra un
+instant. Puis, d'une voix basse et étrangement mélodieuse, elle lui
+dit, à son tour:
+
+« Qui es-tu? et quel est ton nom?
+
+- Tu me questionnes comme si la forêt t'appartenait, repartit Sabadil
+avec un malicieux sourire.
+
+- Tu ne me connais pas, dit la jeune fille à voix basse. Ainsi,
+dis-moi plutôt comment tu t'appelles.
+
+- Sabadil.
+
+- Et d'où es-tu?
+
+- De Solisko.
+
+- Tu es paysan?
+
+- Oui.
+
+- Tu es bien mis, continua l'étrangère: tu es sans doute riche.
+
+- J'ai de quoi vivre », répondit Sabadil.
+
+La jeune fille se tut. Elle traversa lentement le fourré et les
+touffes d'herbe, et se dirigea du côté de la forêt.
+
+« Et toi, qui es-tu? » demanda Sabadil qui l'avait suivie.
+
+Pas de réponse.
+
+« N'entends-tu pas? Ne veux-tu pas m'écouter? »
+
+Toujours pas de réponse.
+
+«As-tu du chagrin? continua Sabadil; pourquoi as-tu l'air triste? Qui
+donc t'attire dans cette solitude?
+
+- Je fuis les hommes. Je viens ici chercher la béatitude, répondit la
+jeune fille. Je trouve ici la présence de Dieu. »
+
+Une flamme passa dans les yeux bleus de l'étrangère, comme elle disait
+ces mots.
+
+« Par ma foi, tu as raison, dit Sabadil; on est mieux ici qu'à
+l'église. Moi, j'aime mieux le chant des oiseaux que les sermons du
+prêtre, et je préfère le parfum des fleurs à l'encens des églises.
+
+- Tu as raison! oh oui! tu as raison, s'écria l'étrangère d'un ton
+vif, presque joyeux.
+
+- Tu as quelque chose de singulier, dit Sabadil en l'examinant avec
+attention. Je ne puis imaginer que tu sois comme les filles du
+village, et que tu danses avec les garçons, sous les ormeaux, le
+dimanche. Non, vraiment, il ne me paraît pas possible qu'on te prenne
+par la taille pour te faire danser, et pourtant... oui, pourtant,
+comme tu es parée... et comme tu es belle! Par Dieu! tu es bien la
+plus belle femme que j'aie vue!»
+
+Sabadil passa son bras autour des épaules de la jeune fille; mais
+celle-ci se dégagea avec une telle douceur, une si grande dignité et
+une figure si sérieuse, que le jeune paysan n'osa renouveler ses
+caresses. Il recula de deux pas, très confus.
+
+« Tu es peut-être mariée? » dit-il au bout d'un instant, d'une voix
+très faible.
+
+Elle secoua la tête avec un sourire imperceptible. Lui la considéra
+longuement. Quelle belle fille c'était! Et non seulement elle était
+belle, mais encore elle avait une grande distinction et quelque chose
+de majestueux et d'imposant, bien qu'elle ne portât point haut la
+tête; au contraire, elle la baissait humblement et avec une chasteté
+naïve. Non, sûrement, ce ne pouvait être une paysanne! Sabadil, tout
+d'un coup, se sentit envahi par une grande gêne, quoiqu'il ne fût
+guère timide.
+
+« On ne te prendrait pas pour une paysanne, à te voir, reprit-il.
+
+- Je suis peut-être comtesse, répondit-elle avec calme.
+
+- Non, tu es une sainte! »
+
+Elle ne répliqua rien, mais un sourire ironique passa sur ses lèvres
+roses.
+
+« Quelles belles fleurs! dit-elle tout à coup, et comme elles
+embaument! Que disais-tu donc tout à l'heure? Comme elles sont plus
+odoriférantes que l'encens! »
+
+Un regard suffit à Sabadil. Il comprit qu'elle désirait un bouquet de
+ces fleurs. Sans perdre un instant, il se mit à l'oeuvre et rassembla
+une gerbe énorme et parfumée, qu'il tendit à sa compagne. Lorsqu'elle
+la prit, Sabadil remarqua ses mains, qui étaient fines et
+blanches. Sûrement ces mains-là n'avaient même jamais tenu d'aiguille.
+
+« Vois ces fleurs, reprit l'étrangère, elles sont l'image du
+vice. Comme lui, elles sont séduisantes, et belles, et nuisibles. Quel
+parfum suave! Et si nous les laissons près de nous, durant notre
+sommeil, elles nous rendent malades. Oui, elles vont jusqu'à tuer par
+leur odeur exquise? Sabadil, je te crois un enfant du monde, sans
+souci de ton salut éternel. Le péché flatte tes sens, menace ton âme
+de perdition! »
+
+Ses beaux yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, pénétrants et
+sévères.
+
+« Es-tu fille d'un prêtre?» demanda le jeune homme en riant, non sans
+ironie.
+
+L'étrangère secoua la tête et soupira. Ils avaient atteint un endroit
+marécageux, plein d'eau et de grandes herbes. La jeune fille regarda
+autour d'elle.
+
+«Que veux-tu? lui demanda son compagnon; que dois-je faire?
+
+- Un pont », dit-elle gravement.
+
+Il se hâta d'apporter quelques troncs de jeunes arbres abattus et
+couchés dans le gazon et de les étendre sur le sol fangeux. La jolie
+fille le considérait avec admiration. Elle regardait sa stature svelte
+et robuste, ses bras musculeux, son front bas où les boucles de sa
+chevelure étendaient comme un voile, son nez retroussé, ses pommettes
+saillantes, son menton arrondi et ses joues hâlées par le soleil et le
+grand air. Lorsque le pont fut fini, il y posa le pied
+lourdement. L'étrangère vit qu'il avait le pied petit et bien fait
+dans son élégante chaussure. Il lui tendit la main pour l'aider à
+passer l'eau. Elle ne le remercia pas. Cela allait sans dire qu'il
+était fait pour obéir, et elle pour lui donner des ordres. Du reste,
+on voyait qu'elle avait l'habitude de commander.
+
+« Comme tu as le cou blanc! s'écria tout à coup Sabadil, qui suivait
+la jeune fille à quelque distance. On voit bien que tu ne vas pas aux
+champs et que tu ne travailles pas au soleil. »
+
+Il fit un mouvement pour la toucher, mais elle l'évita, et un rang de
+son collier de corail resta aux doigts de Sabadil. Les grains rouges
+roulèrent dans la mousse.
+
+« Allons! ramasse-les-moi à présent », dit la jeune fille, toujours
+grave, presque suppliante.
+
+Sabadil s'agenouilla dans la fougère et rassembla les coraux épars
+sous les feuilles. Elle se tenait devant lui, la main tendue. Puis ils
+reprirent leur route. Elle le priait tantôt d'écarter les branches qui
+la gênaient dans son passage, tantôt de lui apporter les baies de
+quelque buisson éloigné. Sabadil, le fier Sabadil, lui obéissait sans
+même qu'elle lui donnât d'ordre. Un mot, un signe, un regard lui
+suffisaient. Il agissait comme sous la domination d'un
+rêve. L'étrangère l'étonnait de plus en plus par son maintien digne et
+grave. Ordinairement, n'est-ce pas? une jeune fille rit à tout propos
+lorsqu'elle discourt avec un homme, ou bien elle rougit, elle cache
+son visage, elle est gauche.
+
+L'étrangère, elle, n'avait rien de tout cela. Elle restait simple,
+naturelle, froide et majestueuse.
+
+Ce maintien ravit Sabadil, et fit grandir peu à peu son enthousiasme;
+ses yeux brillaient, sa bouche s'entr'ouvrait, découvrant ses dents
+blanches, comme s'il avait eu besoin de respirer longuement.
+
+Ils atteignirent un gros chêne, près duquel était dressée une croix
+taillée à coups de hache. La jeune fille s'arrêta.
+
+« Dieu te conduise, dit-elle. Mon chemin va de ce côté. Où vas-tu,
+toi?
+
+- Tu ne veux pas que je t'accompagne? demanda Sabadil.
+
+- Non.
+
+- Alors, dis-moi d'où tu es. »
+
+Elle se tut.
+
+« Es-tu de Brebaki?»
+
+Elle ne fit aucun mouvement. Ses lèvres ne laissèrent pas échapper un
+son.
+
+« Te reverrai-je? continua Sabadil.
+
+- Si Dieu le permet, répondit-elle en le perçant d'un regard froid qui
+l'intimida.
+
+- Dis-moi où je puis te voir, insista Sabadil.
+
+- Je ne le chercherai pas.
+
+- Mais moi, je te chercherai.
+
+- Ne fais pas cela; dans ton intérêt, ne le fais pas, dit-elle avec
+une sereine majesté.
+
+- Crois-tu me faire peur? s'écria-t-il d'un ton arrogant. Je ne crains
+rien, moi, entends-tu?
+
+- Tu ne me connais pas! interrompit-elle, la lèvre dédaigneusement
+retroussée; sans cela, tu....»
+
+Elle n'acheva pas.
+
+« Te craindre? dit Sabadil en riant; ah non! par exemple!
+
+- Sais-tu qui je suis? demanda-t-elle froidement, en laissant tomber
+ses mains jointes.
+
+- Une fille aussi chaste que belle! »
+
+Il s'approcha d'elle, très près, et saisit ses mains; elle ne le
+repoussa pas, mais le perça d'un regard si pur, qu'il avait quelque
+chose de surnaturel. Sa bouche rose s'entr'ouvrit comme pour provoquer
+un baiser. Pourtant elle fronçait les sourcils d'un air de colère.
+
+« Ne me touche pas, dit-elle d'une voix douce. Tu commets un péché en
+portant les mains sur moi.
+
+- Ce péché, Dieu me le pardonnera! » dit Sabadil.
+
+Il enlaça dans ses bras la jolie fille, vivement, et lui donna un
+baiser.
+
+Elle se dégagea sans un mot. Son beau visage était enflammé de colère,
+mais son grand oeil bleu luisait doucement, lorsqu'il rencontra celui
+de l'audacieux. Et, tandis qu'il restait là, immobile, comme pétrifié,
+elle s'enfuit et disparut sans laisser de trace, comme elle était
+venue.
+
+A la suite de la rencontre dans le bois avec la jolie étrangère,
+Sabadil se sentit saisi d'un trouble étrange. Un sentiment inconnu et
+qui n'avait rien d'agréable le poursuivait et l'empêchait de vaquer à
+ses occupations comme à l'ordinaire. Il était devenu pensif. Il ne
+mangeait pas. Il n'avait aucun appétit. Il ne buvait pas non plus, et
+ne pouvait dormir la nuit. Le travail l'ennuyait. Le chant des oiseaux
+même ne parvenait plus à le distraire. Il ne se rendait plus dans la
+forêt pour les entendre, mais dans l'espoir d'y rencontrer de nouveau
+l'inconnue. Il y alla fréquemment. Il ne la rencontra nulle part.
+
+Il se mit alors à errer dans les bois, chaque jour, durant plusieurs
+heures. Une fois, il pénétra si avant dans le fourré, qu'il aperçut,
+par une éclaircie, la croix dorée et le toit de briques rouges de
+l'église de Fargowiza-polna, qui luisaient au soleil. De grands
+tilleuls ombrageaient l'enceinte sacrée. Il marcha encore plus avant
+jusqu'à la lisière de la forêt. Le village s'étendait à quelque
+distance. Un peu à l'écart, Sabadil remarqua une vaste métairie. Elle
+était entourée d'une forte haie, très haute. Mais Sabadil, de la
+colline où il se trouvait, pouvait voir les dispositions du
+bâtiment. Il se composait d'une belle maison d'habitation, construite
+en bois, passée à la chaux et recouverte de lattes neuves, une grande
+galerie en ornait le fronton. Une galerie à colonnes, cachée à demi
+par des rosiers grimpants dont les touffes et les festons avaient un
+charmant aspect.
+
+Celle que Sabadil cherchait demeurait ici. Personne ne le lui avait
+dit; mais il le savait, il le sentait au trouble indescriptible qui se
+saisit de lui tout à coup. Il se jeta sur le gazon, à l'ombre d'un
+noisetier, et regarda dans la cour, dans le jardin, aux fenêtres de la
+métairie. Il croyait à chaque instant voir la porte s'ouvrir pour
+livrer passage à l'inconnue. Il ne voyait rien. Et il ne se lassait
+pas de regarder.
+
+Le soleil se coucha. Les petits nuages blancs qui flottaient à
+l'horizon se dorèrent subitement. Et les oiseaux se mirent à chanter
+dans les ombrages.
+
+Sabadil remarqua un petit chariot traîné par deux forts chevaux qui
+s'avançait sur la route. Le chariot prit la direction de la
+métairie. Il en passa la porte et entra dans la cour. Il était conduit
+par une femme, elle tenait les rênes à la main et un fouet. Elle
+tourna la tête du côté de Sabadil. C'était l'étrangère de la
+forêt. Deux énormes chiens-loups se précipitèrent à sa rencontre, en
+aboyant au poitrail des chevaux, qui leur répondirent par des
+hennissements joyeux. La carriole s'arrêta à la porte de la maison. Un
+jeune gars en sortit et tint les chevaux, tandis que l'inconnue
+descendait du chariot. Elle parut lui adresser quelques questions. Les
+énormes chiens s'étaient couchés à ses pieds. Ils se levèrent et la
+suivirent lorsqu'elle entra dans la maison.
+
+Sabadil, qui involontairement avait quitté son lit de gazon pour
+suivre cette scène, se dirigea entre les taillis qui s'étendaient de
+la forêt, à la route, du côté de la métairie. Son attention fut
+vivement frappée tout à coup par quelque chose de rouge, comme un
+pavot gigantesque qui surgit d'une touffe de myrtilles. Il s'approcha,
+et se trouva en présence d'une toute petite fille, pieds nus, vêtue
+d'une chemise, la tête couverte d'un mouchoir écarlate et qui rongeait
+un épis de maïs rôti, assise dans la mousse.
+
+« Dis-moi, petite, sais-tu à qui appartient cette belle métairie? »
+lui demanda-t-il.
+
+L'enfant le regarda de l'air indécis d'un animal qui ne sait s'il doit
+mordre ou caresser. « Qui demeure là? dans cette métairie? Ne
+comprends-tu pas? répéta Sabadil.
+
+- La mère de Dieu », répondit la petite d'un air craintif.
+
+Sabadil éclata de rire.
+
+« Comment nommes-tu le paysan à qui appartient cette ferme? »
+
+Il l'indiqua du doigt.
+
+« Ossipowitch », dit l'enfant.
+
+Elle se leva, prit son épi de maïs qu'elle avait posé près d'elle et
+s'enfuit à toutes jambes.
+
+Sabadil s'avança jusqu'auprès de la haie. Il se blottit dans un
+buisson et attendit l'obscurité, qui tomba rapidement. Les oiseaux
+s'étaient tus depuis longtemps. Le sifflement rapide des
+chauves-souris seul traversait l'air. Une large étoile étincelait dans
+le ciel bleu. La forêt et les taillis se trempaient de rosée. La brise
+souillait, tout imprégnée d'une odeur de fenouil et de thym, et plus
+tard, lorsque le ciel fut couvert d'étoiles et que les fenêtres de la
+ferme furent éclairées, les rossignols se mirent à chanter au bord du
+ruisseau.
+
+Sabadil se tint col jusqu'à ce que les lumières des croisées fussent
+éteintes et que l'on n'entendît plus les soupirs des rossignols. Tout
+dormait. L'air était chaud et lourd, chargé de parfums. De temps en
+temps retentissaient le cri d'une chouette, les aboiements d'un chien
+dans la campagne. Dans la forêt deux lueurs se mirent à errer entre
+les troncs blancs des bouleaux. C'étaient les yeux d'un chat
+sauvage. Ils disparurent dans les feuilles.
+
+Sabadil s'assit par terre et appuya sa tête sur une pierre recouverte
+de mousse. Il écouta un moment encore les grelots des chevaux qui
+paissaient dans la prairie, puis il s'endormit.
+
+Lorsque Sabadil se réveilla, un frisson de fièvre le secoua. Il se
+leva, rejeta ses cheveux en arrière, et regarda autour de lui. Le
+soleil n'était pas levé. On ne voyait aucune lueur à
+l'horizon. Cependant l'obscurité était moins intense. Les étoiles
+pâlissaient. Le vent était vif et frais. Il soufflait à travers les
+arbres, dont les feuilles frissonnaient comme des bannières. Il
+faisait vraiment très froid.
+
+Soudain une clarté livide passa dans la campagne et sur les pâturages;
+les oiseaux se mirent à chanter dans les jardins et sur les arbres de
+la forêt, tous à la fois et joyeusement.
+
+Des lumières parurent aux croisées de la métairie.
+
+La porte s'ouvrit. Sabadil aperçut, agenouillée dans le corridor, une
+jeune fille occupée à laver les carreaux. Une bougie était placée près
+d'elle. Deux autres jeunes filles parurent, suivies d'une vieille
+femme; toutes trois sortirent, et restèrent un instant à respirer
+l'air frais du matin, dans le jour pâle de l'aube naissante. Enfin,
+elle parut, celle que Sabadil attendait, et à qui tous semblaient
+obéir dans la maison, l'étrangère de la forêt. Elle sembla à Sabadil
+plus grande et plus majestueuse encore, sur le seuil de la porte
+encadrée de roses sauvages, dans ses hautes bottes de maroquin rouge
+et sa pelisse bleue bordée d'agneau. Sur la tête elle avait un foulard
+blanc noué en manière de turban. Elle s'assit sur un banc, dans la
+galerie, et parut surveiller le travail de ses compagnes.
+
+Une des jeunes filles, grande et forte comme l'inconnue, se rendit à
+la fontaine avec deux seaux passés à une perche qu'elle portait sur
+l'épaule. Elle remplit ses seaux à plusieurs reprises et alla les
+vider dans une grande cuve, près de la porte. La vieille femme et les
+deux filles revinrent apportant toutes sortes d'ustensiles de cuisine
+en terre et en bois, qu'elles se mirent à nettoyer dans la grande
+cuve. Chaque fois que l'étrangère donnait un ordre, celle à qui il
+était adressé accourait rapidement, et se tenait en sa présence dans
+une attitude respectueuse, comme une esclave.
+
+Sabadil s'approcha de la haie, la franchit, traversa la galerie sur la
+pointe des pieds, et se présenta devant l'étrangère, subitement. Les
+chiens se précipitèrent vers lui, avec des hurlements
+terribles. L'étrangère étendit la main en leur ordonnant de se
+taire. Ils se retirèrent en grognant et en montrant leurs crocs aigus.
+
+« Qui cherches-tu ici? demanda l'étrangère sans s'émouvoir et arrêtant
+sur lui un regard sévère.
+
+- Toi.
+
+- Moi?... Et que me veux-tu?
+
+- Dieu le sait. Moi-même je l'ignore. »
+
+Sabadil resta debout devant elle, la dévorant des yeux. L'étrangère
+n'avait fait aucun mouvement. Elle tenait ses mains jointes sur ses
+genoux, comme en prière.
+
+« Tu es bien matinale! continua-t-il.
+
+- Oui, reprit-elle d'un ton ferme. Chez nous, c'est l'usage de
+terminer tous les travaux du ménage avant le lever du soleil.
+
+- Mais, toi, tu ne travailles pas.
+
+- Je n'ai pas à travailler. »
+
+Les oiseaux se turent subitement. L'orient s'éclaircit, s'alluma. Le
+soleil parut et inonda de ses rayons les herbes et les feuilles
+humides.
+
+« Et toi, demanda la mystérieuse fille, comment se fait-il que tu sois
+ici à cette heure?
+
+- J'ai passé la nuit dehors, répondit-il.
+
+- Pour quoi faire?
+
+- Pour être près de toi, dit-il d'une voix basse et très douce, en
+baissant les yeux. Voilà bien longtemps que je te cherche. C'est
+hier enfin que j'ai connu la demeure. Je me suis blotti là-bas dans
+ce buisson; j'y ai attendu le lever et le coucher des étoiles. Je
+voulais te revoir. »
+
+Elle baissa les yeux et parut réfléchir. Puis elle releva la tête et,
+tournant vers lui son doux visage, elle le considéra longuement, comme
+si elle eût voulu lire dans son âme.
+
+
+CHAPITRE II
+
+« Et tu sais qui je suis? lui demanda-t-elle d'une voix brève.
+
+- Je sais seulement comment s'appelle le paysan à qui appartient cette
+métairie. Il se nomme Ossipowitch. Est-ce ton père?
+
+- Nilko Ossipowitch est mon père. »
+
+La grande fille s'approcha, ses seaux sur l'épaule.
+
+« As-tu fini? demanda celle à qui tous obéissaient.
+
+- Oui, Mardona.
+
+- Tu t'appelles Mardona?
+
+- Tu l'entends », repartit-elle; puis, se tournant du côté de la
+grande fille, elle continua: « Va à l'étable, Anuschka, et trais les
+vaches.
+
+- Est-ce ta soeur? demanda Sabadil; elle te ressemble.
+
+- Oui, c'est ma soeur. »
+
+Anuschka avait en effet la taille de Mardona et son beau teint
+coloré. Mais elle était loin d'être aussi jolie que sa soeur. Son
+visage avait aussi peu d'expression qu'une citrouille creuse où l'on
+aurait placé une chandelle. Ses cheveux étaient d'un blond très
+clair. Elle tenait les yeux très ouverts et avait toujours l'air
+stupéfait. Elle s'éloigna, suivie des autres jeunes filles, tandis que
+la vieille femme, qui était petite et maigre et marchait voûtée et
+comme courbée sous un joug, tirait Mardona par sa manche.
+
+« La vaisselle est-elle lavée? » lui demanda celle-ci.
+
+La vieille fit de la tête un signe affirmatif.
+
+« Maintenant tu peux aller préparer le déjeuner, mère », ordonna
+Mardona.
+
+La vieille femme soupira, s'éloigna et rentra dans la maison, dont
+elle ferma la porte derrière elle. Sabadil resta seul avec Mardona. Il
+était surpris de ce qu'elle donnait des ordres à tout le monde; et de
+la façon respectueuse avec laquelle on lui obéissait, tandis qu'elle
+restait assise, là, les bras croisés, comme une barine. Le sang afflua
+au cerveau de Sabadil. Il sentit qu'il craignait cette femme et que
+son amour pour elle était profond.
+
+« Eh bien, Sabadil, reprit la jeune fille, maintenant que nous sommes
+seuls, si tu as quelque chose à me demander, parle.
+
+- Je ne sais,... les paroles me manquent,... balbutia-t-il.
+
+- Dois-je parler pour toi?
+
+- Tu le peux, murmura-t-il. A toi mon coeur est ouvert....
+
+- Tu m'aimes, Sabadil?
+
+- Oui, Mardona, je t'aime!»
+
+Le coeur du jeune paysan battait à se rompre. Il regardait l'étrangère
+d'un oeil suppliant, comme pour lui demander pardon.
+
+« Je ne sais que faire de toi, dit-elle en plissant les lèvres
+dédaigneusement.
+
+- Tu es fâchée contre moi?
+
+- Non.
+
+- Mais toi, tu ne m'aimes pas? »
+
+Il fit un mouvement, qu'elle interpréta à faux. Elle étendit la main
+vers lui, d'un geste menaçant. Ne m'approche pas, homme, si le salut
+de ton âme t'est cher. Tu as déjà assez péché.
+
+- Mais... je voulais..., bégaya-t-il.
+
+- Rien ne presse, dit-elle en souriant. Nous verrons.
+
+- Tu me permets de venir te voir? »
+
+Il faisait grand jour. Le soleil luisait sur les champs de maïs. Le
+brouillard matinal se traînait lentement à terre, s'évaporant peu à
+peu.
+
+« Je te le permets », dit Mardona.
+
+Elle regarda Sabadil. Ses yeux bleus rayonnaient, disant bien des
+choses.
+
+« Je te remercie, s'écria Sabadil fou de joie.
+
+- Ne te réjouis pas, dit-elle d'un ton glacial; tu ne viendras pas: je
+sais que tu auras peur de moi.
+
+- Peur!... pourquoi donc?
+
+- Lorsque tu sauras qui je suis.
+
+- Je ne te comprends pas.
+
+- Prends patience! tu ne tarderas pas à apprendre bien des choses que
+tu ne soupçonnes pas. Adieu! »
+
+Elle se dirigea vers la porte. Là elle hésita un instant sans le
+regarder. Puis elle tourna la tête et le contempla longuement, avec
+tendresse, presque amoureusement, par-dessus son épaule.
+
+« Oui, Sabadil, tu reviendras! je le veux! »
+
+En prononçant ces mots, elle rentra et ferma la porte.
+
+Sabadil resta un instant à regarder la maison; puis il soupira,
+repassa par-dessus la haie, et se dirigea du côté de la forêt. Le
+brouillard se traînait dans les taillis, pareil à de l'eau sale, et
+voilait les arbres. Le soleil, en l'éclairant, semblait l'attacher à
+la terre, l'écrasant lourdement. Sabadil resta un instant sur la
+route, plongé dans ses réflexions.
+
+Il entendit résonner de petites clochettes près de lui: il regarda et
+vit surgir du milieu du brouillard un petit chariot recouvert de
+toile, traîné par deux haridelles, et que dirigeait un vieux juif tout
+cassé, revêtu d'un cafetan vert grenouille.
+
+« Hé! Moschkou (1) [(1) Sobriquet donné aux juifs.], as-tu une petite
+place pour moi? lui cria Sabadil.
+
+- Pourquoi pas? » répondit le juif d'un ton aimable en lui faisant une
+place sur la planche qui lui servait de siège.
+
+Les chevaux s'étaient arrêtés d'eux-mêmes. A peine Sabadil se fut-il
+assis, que le juif claqua du bout de la langue, et que les chevaux se
+remirent en route. La carriole longea la forêt, d'où s'élevait un
+brouillard intense, pareil à la vapeur d'une chaudière.
+
+« Le paradis a aujourd'hui bien l'air d'un enfer, commença le juif
+d'un air goguenard.
+
+- Comment?
+
+- Ignorez-vous que le paradis se trouve à Fargowiza-polna?
+
+- Je ne vous comprends pas.
+
+- Le paradis,... le beau jardin.
+
+- Je sais, interrompit Sabadil; mais qu'a donc à faire Fargowiza-polna
+avec le paradis?
+
+- D'où donc êtes-vous? demanda le juif tout surpris.
+
+- De Solisko.
+
+- Et vous n'avez pas entendu parler de Fargowiza- polna ni des
+Duchobarzen (1) [(1) Secte des Petits-Russiens de la Galicie et de
+la Bukowine, très répandue, et qui a du rapport avec les Adamites.]?
+
+- Si fait! mais je ne m'en suis guère inquiété.
+
+- Pourtant cela vaut la peine qu'on en parle, murmura le juif en
+faisant claquer les rênes sur l'échine de ses maigres chevaux. Ces
+gens sont loin d'être aussi dangereux qu'on veut bien les faire. Ils
+sont, du reste, loin d'être aussi saints qu'ils en ont l'air.
+
+- Comment? ce ne sont pas des chrétiens?
+
+- Pourquoi ne seraient-ils pas chrétiens? reprit le juif. C'est vrai
+qu'ils n'ont pas de prêtres et pas d'églises, ni baptême, ni
+communion, ni, en général, aucun sacrement, comme vous autres. Ils
+n'adorent pas les saints.
+
+- Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur? »
+
+Le juif ne fit pas de réponse.
+
+« Ce sont, du reste, reprit-il après une pause, des gens très actifs,
+très paisibles et très doux. Ils sont tous égaux entre eux. Il ne s'y
+trouve ni maître ni serviteurs. Ils sont riches, propres, bien
+habillés, tout à fait remarquables sous certains rapports, comme les
+Lipowaner (1) [(1) Lipowaner ou Starowierzi, vieille secte russe. Les
+Karaïtes, ou Enfants de l'Ecriture, au contraire, sortent d'une secte
+juive qui rejette le Talmud, défend le commerce et s'occupe
+d'agriculture. Les uns et les autres possèdent en Galicie et dans la
+Bukowine de nombreux villages, Ils sont d'une grande moralité et très
+actifs.] ou les Karaïtes. Chez eux, par exemple, l'amour s'exerce bien
+librement. C'est pourquoi, je le répète, ils ne sont pas si saints
+qu'ils en ont l'air.
+
+- Ils adorent cependant notre sainte Vierge?
+
+- Oui, oui, répondit le juif en riant à gorge déployée. Pourquoi ne
+l'adoreraient-ils pas? Ils possèdent une Mère de Dieu et une jolie
+Mère de Dieu, vivante, et pas trop sainte, à ce que l'on dit. Du
+reste toutes leurs femmes sont belles, travailleuses et gaies, tout
+le jour durant. Et, parées, Seigneur Dieu, parées magnifiquement
+comme pour la danse.
+
+- Mais que fait donc cette Mère de Dieu? demanda Sabadil vivement
+intrigué.
+
+- Elle rend justice; elle prononce l'arrêt sur les pécheurs. Mais leur
+croyance est de beaucoup plus libre que toutes les autres.
+
+- La Mère de Dieu est donc une créature vivante?
+
+- Pourquoi serait-ce une créature morte? repartit le juif. Elle est à
+leur tête et prétend représenter Dieu sur la terre. Tous l'adorent
+et lui obéissent avec une sainte frayeur. Ils croient que Dieu se
+manifeste à eux par son entremise, aussi lui sont-ils tout
+dévoués. Ils vont jusqu'à baiser ses vêtements et à lui embrasser
+les pieds.
+
+- Etrange! dit Sabadil en secouant la tête. Et par quel hasard est-ce
+une femme qui est à la tête de cette secte?
+
+- Parce que c'est par la femme que le péché est entré dans le
+monde. Aussi assurent-ils que de la femme seule peuvent venir la
+rédemption et le rétablissement du paradis.
+
+- Mais qui leur indique la femme dans laquelle Dieu s'est soi-disant
+incarné?
+
+- La Mère de Dieu est élue par la communauté entière, repartit le juif
+en souriant, lorsqu'elle a prié et se croit pénétrée de
+l'Esprit-Saint. Celle qu'ils ont maintenant, personne ne l'a
+choisie. Elle l'est devenue sans qu'on sache comment, sans qu'elle
+fît rien pour cela. Il paraît qu'elle exerce une influence sur ces
+hommes.... Une vraie enchanteresse, quoi! Et, on doit l'avouer parce
+que c'est vrai,... il paraît qu'elle a fait des miracles, déjà. Des
+malades ont été guéris par elle; des morts ont été ressuscités; la
+prière seule a suffi, et l'imposition des mains ou son haleine, tout
+comme un rabbi ou un zadik (1) [(1) Homme qui fait des miracles chez
+les Chassides.].
+
+- Etes-vous par hasard un Chasside? » demanda Sabadil.
+
+Le juif haussa les épaules.
+
+« Pourquoi ne serais-je pas un Chasside? Est-ce que j'ai l'air d'un
+Prostock (1) [(1) Paria, imbécile, chez les Chassides, celui qui ne
+comprend pas leurs leçons.]?
+
+- Et cette Mère de Dieu est belle et jeune? demanda Sabadil pénétré
+d'un étrange soupçon.
+
+- Pourquoi ne serait-elle pas jeune? demanda le juif. C'est une belle
+femme, mise comme une princesse.
+
+- Vraiment?
+
+- Pourquoi ne serait-elle pas mise comme une princesse? Elle reçoit
+des cadeaux de tous côtés. Elle vit en barine, en vraie comtesse. Et
+non seulement des Chassides, mais d'autres juifs, des chrétiens, et
+des Turcs, et des païens, se rendent vers elle en pèlerinage. Ils la
+révèrent tout comme les vrais Duchobarzen de Fargowiza-polna. Toute
+la contrée de ce côté de la forêt lui rend hommage. Elle règne comme
+un sultan. Ils tremblent tous devant elle.
+
+- Et quel est son nom? demanda timidement Sabadil.
+
+- Mardona.
+
+- Mardona Ossipowitch! s'écria Sabadil.
+
+- Oui, Mardona Ossipowitch.»
+
+
+CHAPITRE III
+
+Le jour suivant, Mardona s'habilla avec un soin tout particulier. Elle
+resta assise au balcon tout l'après- midi, regardant sur la route à
+travers le rideau d'églantiers qui tapissait sa maison. Au coucher du
+soleil elle rentra, de fort mauvaise humeur. Plus tard elle se montra
+de nouveau à la fenêtre; la pâle clarté de la lune baignait en plein
+son visage calme. Au bout de quelque temps, son front se plissa
+douloureusement. Elle ferma la fenêtre, sans bruit, avec une telle
+précaution, que les gonds de la croisée ne grincèrent même
+pas. Quelques jours s'écoulèrent, Sabadil ne se rendit pas à
+Fargowiza-polna. Il sentait quelque chose lui peser sur la poitrine
+comme une pierre. Jusqu'à présent il était allé à l'église, chaque
+dimanche, entendre la messe; maintenant il n'y prenait plus aucun
+goût. Sa foi chancelait et diminuait tous les jours. Il est vrai qu'il
+n'avait, en fait de religion, pas de connaissances profondes. Il ne se
+rappelait que ce que sa mère lui avait enseigné. On oublie rarement
+les leçons et les conseils des mères. Par moments il lui prenait
+l'envie de seller son cheval et de se rendre à Fargowiza-polna. Puis
+une crainte le retenait. Il lui semblait qu'aller là-bas, c'était
+quitter sa patrie, ses habitudes; cependant, tout ce qui autrefois
+l'égayait et l'intéressait lui paraissait maintenant terne et sans
+charme. Toutes ses pensées étaient concentrées sur une femme, sur une
+seule. Il sentait qu'il l'aimait, qu'il lui avait donné son coeur,
+réellement, et qu'un moment viendrait, tôt ou tard, où il se
+rapprocherait d'elle et ne pourrait plus vivre sans la voir.
+
+Un jour, deux heures avant le coucher du soleil, il sella son cheval
+et traversa la forêt, suivant de petits sentiers touffus où ne
+passaient guère que des cerfs et des renards. Il se dirigeait sur
+Fargowiza-polna.
+
+La vallée qu'habitait Mardona était, lorsque le soleil y brillait, un
+véritable paradis. L'agriculture y florissait. Les routes et les ponts
+y étaient parfaitement entretenus, et le village lui-même était si
+joli que Sabadil ne se rappela pas en avoir jamais vu de semblable. Il
+y régnait un grand calme, une tranquillité solennelle de jour de
+fête. Les rues, les cours des métairies, y étaient dans l'ordre le
+plus parfait.
+
+Sabadil traversa le hameau sans rencontrer personne. Un petit chien
+seul le flaira en grognant. Il atteignit bientôt une grande métairie,
+la métairie de Nilko Ossipowitch, dont il fit le tour, au pas de sa
+monture, lentement. Les barrières et les dépendances de la ferme
+étaient, comme dans la plupart des constructions houzoules, faites de
+troncs de jeunes arbres recouverts d'épaisses lattes et rappelant
+vaguement les blockhaus des Prairies.
+
+Sabadil remarqua que la propriété se composait de deux maisons, dont
+l'une était en façade sur la route, du côté de la forêt, tandis que
+l'autre était bâtie un peu à l'écart et presque entièrement dissimulée
+par de hauts massifs de lilas. Le jeune homme ne douta pas un instant
+que cette dernière ne fût l'habitation de Mardona, la Mère de
+Dieu. Elle avait deux sorties: une porte donnait dans la grande cour,
+et une autre sur le derrière, en communication avec une petite grille
+ouvrant sur les champs, par où l'on pouvait, sans être vu, sortir dans
+la campagne.
+
+La grande métairie des Ossipowitch avait un grand nombre de
+dépendances, de granges, de chenils et d'étables. Au milieu de la cour
+se dressait un immense pigeonnier. A droite s'étendait le jardin
+potager, qui était très vaste.
+
+Les toits des bâtiments étaient couverts de nuées de pigeons, dont le
+roucoulement accompagnait le tac régulier des batteurs en grange. Un
+paon superbe se promenait majestueusement sur le sable de
+l'avenue. Tout ici respirait l'opulence, le bien-être et l'ordre le
+plus parfait.
+
+Personne n'eût pris pour des paysans les habitants de cette
+métairie. Elle ressemblait à une propriété seigneuriale, avec plus de
+soin cependant, car la plupart de nos châteaux de Galicie ont des
+vitres cassées par où entre librement la volaille de la basse-cour,
+tandis que leur propriétaire porte des chemises en loques sous des
+vêtements de velours.
+
+Sabadil, sans descendre de cheval, fit deux fois le tour de la
+métairie, puis se dirigea du côté des champs. Il commençait réellement
+à avoir une grande crainte de Mardona.
+
+Lorsqu'il revint, un peu plus tard, il faisait sombre. Les fenêtres de
+la ferme étaient vivement éclairées. Des voix confuses s'élevaient à
+l'intérieur, dominées par des éclats de rire. Cela donna du courage à
+Sabadil. Il sauta de cheval, conduisit sa monture à travers la cour,
+l'attacha à un anneau rivé au puits, et, poussant la porte du
+vestibule, qu'il trouva entr'ouverte, il pénétra dans le corridor. Un
+sillon de lumière, à ses pieds, sur les dalles, lui montra le
+chemin. II poussa à demi la porte de la chambre et demeura sur le
+seuil, sans bouger. Personne ne le remarqua. Il eut ainsi le temps
+d'examiner à son aise les paysans qui s'y trouvaient réunis.
+
+Mardona était absente. Vis-à-vis de la porte il y avait des femmes et
+des jeunes filles occupées à égrener du maïs amoncelé en tas devant
+elles. Les hommes les entouraient, debout, une courte pipe aux dents,
+parlant très haut, avec de bruyants éclats de rire. Sabadil trouva que
+leur maintien et leurs manières n'offraient aucune particularité. Il
+se serait cru chez des paysans ordinaires au temps de la Wetsehernizi
+(1) [(1) Veillées d'hiver, durant lesquelles les jeunes gens se
+réunissent pour filer et s'entretenir ensemble.]; seulement, ici, tout
+était plus élégant et plus luxueux que dans les habitations de son
+village.
+
+« Bonsoir », dit enfin Sabadil.
+
+Il tira sa casquette et entra.
+
+« Que le ciel bénisse ton arrivée au milieu de nous! » répondirent en
+choeur les assistants. Et ils le regardèrent avec quelque curiosité,
+mais sans méfiance et d'un air très bienveillant. Quelques-unes des
+jeunes filles, même, lui sourirent malicieusement; alors seulement il
+vit que Mardona était dans la chambre. Derrière la porte qu'il avait
+tenue entr'ouverte, dans un coin, se trouvait un siège élevé, comme
+une espèce de trône, où l'on arrivait par des degrés de bois. Mardona
+y était assise. Elle portait de hautes bottes de maroquin jaune et une
+jupe et un corsage de soie bleue. Son cou, ses bras et les nattes
+blondes de ses cheveux étaient parés de gros coraux et de sequins
+scintillants comme des étoiles. Elle était fort bien ainsi, très
+calme, et avait, la majesté d'une souveraine.
+
+Elle se leva lorsqu'elle aperçut Sabadil, s'avança à sa rencontre avec
+beaucoup de dignité et le salua d'un air affable. Puis elle lui prit
+la main et lui donna un baiser. Sabadil rougit, tout confus. Mardona
+remarqua son trouble et sourit.
+
+« Je suis contente que tu sois venu, lui dit-elle. Assieds-toi là,
+près des autres. »
+
+Sabadil s'inclina sans parler, et, tandis qu'elle retournait à sa
+place, il se glissa vers la muraille. Il se sentait tout honteux
+maintenant, et très intimidé. Il n'osait, ni s'asseoir, ni se
+rapprocher de Mardona, et encore moins lui adresser la parole.
+
+Les assistants ne faisaient plus attention à lui, à l'exception de
+l'un d'eux cependant, un homme d'une quarantaine d'années, nommé
+Barabasch. Celui-là ne le perdait pas de vue et l'examinait avec
+défiance et une sorte de dédain. Il était petit, légèrement, voûté,
+avec des cheveux châtain roux coupés sur le front et très longs sur
+les épaules. Sa moustache était couleur de rouille. Ses yeux gris
+avaient des éclairs haineux, Il était facile de reconnaître en lui un
+fanatique, au caractère violent et sauvage.
+
+Après un moment, les frères de Mardona s'approchèrent de Sabadil pour
+le saluer. L'aîné, Turib, était svelte, de grandeur moyenne, avec des
+yeux noirs, brillants. Il parlait fort peu. Le second, au contraire,
+Jehorig, était fort bavard. C'était un jeune homme de vingt ans,
+petit, maigre, au visage pâle, sans barbe, fiévreux et agité comme le
+sont ordinairement les poitrinaires.
+
+« Ne devons-nous pas chanter et jouer de quelque instrument en
+l'honneur de notre hôte? demanda-t-il à Mardona humblement.
+
+- Sans doute, vous pouvez chanter », répondit-elle.
+
+Jehorig apporta des cymbales et les posa sur la table; durant un
+instant, un silence complet régna dans la salle. Puis il commença à
+jouer. Il en tira des sons plaintifs, très doux, qui peu à peu
+grandirent, s'élevèrent et firent place à une puissante et sauvage
+mélodie.
+
+C'était la mélodie de Hricin que Jehorig jouait, ce magnifique poème
+dont la musique rend si bien la tristesse poignante. Lorsque le jeune
+homme s'arrêta, les assistants entonnèrent d'une voix gaie un refrain
+cosaque.
+
+Mardona prêtait l'oreille, pensive, le menton dans la paume de sa
+main, échangeant de temps à autre, un regard avec Sabadil, dont la
+voix sonore dominait celle des Duchobarzen, comme la mélodie d'un
+oiseau qui s'élève au-dessus des cimes des arbres de la forêt. La voix
+de Sabadil émut profondément Mardona, car pour les Petits-Russiens la
+musique est une vraie magie. Leurs chants populaires nous rapportent
+les plaintes des morts couchés sous les vastes tertres de la steppe,
+et les accents des esprits de la forêt, de l'eau et de l'air.
+
+Sur ces entrefaites, le père de Mardona, accompagné d'un jeune homme,
+entra dans la chambre. Le vieillard se débarrassa à la hâte de son
+chapeau de paille et posa son bâton derrière le poêle. Puis il vint
+saluer sa fille et baisa sa main, qu'elle lui tendit avec
+majesté. Lorsqu'il remarqua l'étranger, il lui souhaita la bienvenue
+d'un signe de tête et engagea avec lui la conversation, c'est-à-dire
+qu'il écouta plutôt ce que Sabadil lui disait, en l'approuvant d'un
+geste ou en répondant: « Dieu soit loué! » « Grâces à Dieu! » tout en
+soupirant profondément. Nilko Ossipowitch, malgré ses soixante années,
+était un vigoureux et alerte paysan. Il n'avait pas un cheveu
+blanc. Il était très grand, comme sa fille, fort et majestueux. Il
+parlait avec lenteur, comme si chacune de ses paroles eût été un
+trésor qu'il fût obligé de déterrer.
+
+Un signe de Mardona appela Sabadil à ses côtés.
+
+« Tu es peut-être surpris, commença-t-elle, de nous voir tous si gais
+et si joyeux. Notre religion, vois tu, n'a rien de lugubre. Elle
+diffère en cela complètement de la vôtre, qui ne demande que des
+sacrifices et du renoncement, qui taxe de péché tout ce qui divertit
+le coeur de l'homme. Nous, nous servons Dieu, sans pour cela condamner
+les plaisirs qui par eux-mêmes n'ont rien que d'absolument
+innocent. Nous avons l'habitude de nous réunir, le soir, les femmes,
+les jeunes filles et les jeunes hommes, pour discourir ensemble. Quand
+les vieillards se mêlent à nous, ils sont les bienvenus. On cause, on
+s'entretient de choses utiles, on se divertit souvent, et nos veillées
+sont fort gaies. »
+
+Mardona parlait à Sabadil d'une voix douce et avec beaucoup de
+bonté. Elle était si belle et si chaste en lui parlant ainsi, qu'il
+croyait voir son visage illuminé comme la face d'une sainte. Cependant
+il soutint hardiment son regard: ce qui étonna la Mère de Dieu,
+accoutumée à voir se baisser tous les yeux devant elle.
+
+Le jeune paysan qui était entré en compagnie du père de Mardona se
+nommait Wadasch. Il se tenait encore debout vers la porte, et ses
+petits yeux noirs étaient arrêtés sur la Mère de Dieu, remplis de
+crainte. Son petit nez retroussé ne s'accordait nullement avec sa
+bouche aux lèvres épaisses, sévère et empreinte d'un cachet de
+mélancolie. Il tenait ses mains derrière son dos, ou dans les poches,
+comme si elles ne lui eussent pas appartenu et qu'il eût craint qu'on
+ne les lui réclamât.
+
+« Wadasch, dit au bout d'un moment la Mère de Dieu d'une voix calme,
+ne viens-tu pas me saluer? »
+
+Le jeune homme regarda devant lui, d'un air épouvanté, comme s'il se
+fût agi pour lui de franchir un abîme. Enfin, il se glissa le long du
+mur, sur la pointe des pieds, jusqu'à Mardona, et tomba devant elle, à
+genoux, la tête inclinée.
+
+« Plus près, Wadasch, plus près », dit Mardona.
+
+Il s'avança, traînant ses genoux sur le carreau, et gravit péniblement
+les marches conduisant au siège de la Mère de Dieu. Celle-ci se pencha
+vers lui, pleine de compassion, et lui donna le baiser de
+paix. Wadasch retourna à sa place en chancelant, puis s'approcha de
+Jehorig et des autres jeunes gens, afin de les embrasser également.
+
+Sabadil, avec cet instinct que les hommes épris ont de commun avec les
+animaux, comprit immédiatement que ces deux hommes, Barabasch et
+Wadasch, étaient amoureux de Mardona. Seulement Barabasch était
+possédé pour elle d'une violente passion, tandis que le pauvre Wadasch
+l'adorait de loin, d'un amour timide, rempli de respect et de frayeur.
+
+La porte s'ouvrit de nouveau. Cette fois, ce fut pour livrer passage à
+une jolie femme qui n'était plus tout à fait jeune. Sa taille était
+svelte; elle avait de splendides cheveux blonds et un admirable visage
+pâle, d'une pureté de vierge.
+
+« Pourquoi viens-tu si tard, Sofia? » demanda Mardona, fronçant le
+sourcil.
+
+Elle paraissait lui en vouloir beaucoup.
+
+« J'avais affaire.... Mon mari,... tu le connais bien? » balbutia
+Sofia toute interdite.
+
+Et elle s'agenouilla aux pieds de la Mère de Dieu.
+
+« Viens-tu de chez toi? continua Mardona.
+
+- Pas directement,... mais....
+
+- Sofia Kenulla, prends garde! Cela ne finira pas bien pour toi », dit
+la Mère de Dieu d'un ton dur en lui tendant les lèvres.
+
+Tandis que Sofia saluait les assistants et leur donnait le baiser de
+paix, Mardona se pencha vers Sabadil:
+
+« Regarde-la donc, murmura-t-elle: ne dirait-on pas un ange?
+Cependant, parmi nous, il n'y a pas de pire pécheresse.
+
+- Est-ce possible? exclama Sabadil. C'est vrai, elle est
+extraordinairement belle! »
+
+Mardona perça d'un regard haineux Sofia, puis elle observa Sabadil. Si
+le jeune homme eût surpris ce regard, il aurait frémi à coup sûr. Il
+eût lu dans l'oeil bleu de Mardona l'arrêt de mort de Sofia. Dès ce
+moment elle était condamnée.
+
+Wadasch avait décroché de la muraille un vieux violon et s'était assis
+près de Jehorig. Les deux jeunes gens regardaient Mardona.
+
+« Nous permets-tu de danser?» demanda Turib, qui n'osait pas lever les
+yeux sur sa soeur.
+
+Celle-ci était de bonne humeur ce soir-là. Elle approuva du geste.
+
+Aussitôt Turib et Sofia Kenulla et, vis-à-vis d'eux, Barabasch et la
+soeur de Mardona se mirent à danser une cosaque, les bras gracieusement
+entrelacés, au son des cymbales et des accords graves du violon.
+
+« Et toi, demanda Mardona à Sabadil plongé dans une douloureuse
+rêverie, près d'elle, tu ne danses pas?
+
+- Oh non! certes », répondit-il en rougissant.
+
+Ils se turent tous deux et regardèrent les danses. Au bout d'un
+moment, Mardona demanda à boire.
+
+« Veux-tu de l'eau? lui dit Sabadil.
+
+- Oui, va m'en chercher de la fraîche à la fontaine. »
+
+Sabadil sortit précipitamment, rapporta une cruche pleine et versa de
+l'eau à Mardona dans une grande coupe de cristal taillé, qu'il lui
+tendit. Mardona y trempa les lèvres, et but avidement à grands
+traits. Lorsqu'elle en eut assez, elle rendit le verre à Sabadil sans
+le remercier, très calme. Elle était habituée à un accomplissement
+immédiat de chacun de ses désirs, sans même qu'elle prît la peine de
+les émettre. C'était pour ses disciples une faveur que de lui rendre
+un service ou de prévenir ses désirs. Bientôt après, elle se leva et
+descendit à pas lents les degrés de son siège. La musique se tut
+aussitôt.
+
+« Je me retire, dit Mardona d'un ton fort doux. Dieu vous donne à tous
+une bonne nuit! »
+
+Les assistants, à l'exception de Sabadil, tombèrent à genoux. La Mère
+de Dieu étendit les mains sur leurs têtes inclinées, comme pour les
+bénir. Puis elle sortit avec une grande dignité.
+
+Ceux qui étaient présents commencèrent à s'embrasser en se souhaitant
+mutuellement un bon repos. Sabadil sauta en selle et partit à travers
+champs. Tandis que son cheval gravissait, au pas, la petite colline,
+il se retourna et regarda derrière lui. Il aperçut Mardona, debout
+devant la porte de sa maison, et toute baignée de la clarté de la
+lune.
+
+Elle le vit et leva sa main blanche pour le saluer. Sabadil, alors,
+tira de sa poitrine le mouchoir brodé de la jeune fille, dont il
+s'était emparé furtivement, et le secoua au-dessus de sa tête, comme
+une bannière, d'un geste vainqueur.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+C'était par un froid jour de pluie du mois de septembre. La campagne
+était toute grise, derrière le rideau de larges gouttes qui
+tombaient. Les gouttières vomissaient des cascades de boue jaunâtre;
+les branches des lilas chargées d'eau s'inclinaient pesamment vers la
+terre; les moineaux, le plumage hérissé, se pressaient en grelottant
+sur les poutres où s'appuyait la toiture. Devant la maison, le vent
+ridait l'eau d'une immense flaque. Sabadil était assis dans la grande
+salle des Ossipowitch, près du père de Mardona. Ils se taisaient tous
+les deux. Mardona était absente. Cela sans doute rendait Sabadil plus
+morose que les torrents de pluie. Il venait justement de faire la
+connaissance de Lampad Kenulla, le mari de la belle Sofia. C'était un
+gros homme flegmatique, au visage large et rouge, à l'expression plate
+et bête. Il s'était mis à parler avec volubilité, par politesse; mais,
+comme aucun des assistants ne lui donnait la réplique, il se tut et se
+mit, de son gros doigt orné d'un anneau d'argent, à écraser toutes les
+mouches qui voltigeaient aux vitres.
+
+Un temps assez long se passa. Enfin un bruit de roues et les coups
+secs donnés par des sabots de chevaux sur le pavé de la cour
+annoncèrent l'arrivée de Mardona.
+
+Tous se levèrent et la saluèrent respectueusement. Elle entra
+gravement, adressa à ses disciples un signe de la tête, et prit place
+sur une chaise. Ses frères s'avancèrent pour la servir. Jehorig la
+débarrassa de plusieurs objets qu'elle avait achetés en ville, et
+Turib lui retira ses hautes bottes, couvertes de boue.
+
+« Quelle bonne nouvelle nous apportes-tu, Lampad? » demanda la Mère de
+Dieu.
+
+Kenulla tomba à genoux et se traîna jusque près de Mardona pour
+recevoir d'elle le baiser de paix.
+
+«As-tu apporté l'acte de donation? demanda la Mère de Dieu.
+
+- Voici, tout est écrit là-dessus, ainsi que tu me l'as ordonné. C'est
+le notaire de la ville qui s'est chargé de la besogne.
+
+- Allons, lis!»
+
+Mardona feignait de ne pas remarquer Sabadil.
+
+« Tu ferais mieux de lire toi-même, repartit Kenulla.
+
+- Lis, toi. Je le veux. »
+
+Kenulla se leva, alla vers la fenêtre, comme s'il n'y voyait pas
+clair, regarda longuement le document et garda le silence.
+
+« Lis à haute voix.
+
+- Je ne le puis.
+
+- Pourquoi donc?
+
+- Parce que, pardonne-moi ce péché, Mardona,... parce que je ne sais
+pas lire.
+
+- Donne-le-moi alors, dit Mardona en prenant le document des mains de
+Lampad. Elle le tint ouvert devant elle; mais Sabadil, qui
+l'observait, vit que son oeil restait arrêté à une seule place. Il
+comprit qu'elle aussi ne savait pas lire.
+
+« Laisse-moi lire, Mardona, dit-il en s'avançant vers la jeune
+femme. C'est un péché que de fatiguer ainsi tes beaux yeux.
+
+- Tu sais donc lire? exclama-t-elle en rougissant profondément.
+
+- Je sais lire et écrire », répondit Sabadil.
+
+Et il lut ce que portait le document d'une voix haute et
+sonore. C'était une donation de Lampad Kenulla à Mardona
+Ossipowitch. Il lui faisait cadeau de deux pièces de terre et d'un
+verger planté d'arbres fruitiers, bornant ses domaines. « Tout cela de
+sa propre volonté, pour se rendre agréable à Dieu », selon ce que
+portait le document.
+
+Mardona examina Sabadil avec l'attention la plus minutieuse. Elle
+savait maintenant qu'elle pourrait tirer profit de cet homme, qu'elle
+aimait de toute l'ardeur de son âme.
+
+Et pour elle ce n'était pas à dédaigner. Lorsqu'il eut replié le
+document, Mardona le lui retira des mains et le serra dans son
+corsage, lentement, avec une grande dignité.
+
+« Et comment se comporte Sofia?» demanda-t-elle d'une voix oppressée.
+
+Son visage, cependant, était fort calme, et même souriant et aimable.
+
+« Hélas! c'est vrai, c'est bien vrai! Ce doit être vrai, puisque tous
+les gens l'affirment; elle me déteste, elle court dans la maison et
+bouleverse tout, comme une louve.
+
+- On dit même que ta vie n'est pas en sûreté, Lampad.
+
+- On ne se trompe pas.
+
+- Alors porte plainte contre elle », continua Mardona en s'inclinant
+vers lui.
+
+Elle parlait fort bas, mais d'une, voix distincte, comme si elle eût
+voulu être bien comprise de Kenulla, mais de lui seulement.
+
+« N'aie pas de crainte. Tu as pour toi le droit. Porte plainte contre
+elle, et laisse-moi me charger de la punir!
+
+- Je n'en aurai jamais le courage, geignit Kenulla.
+
+- Dans ce cas tu mérites les traitements que ta femme te fait subir,
+reprit Mardona, et je te conseille fort de te cacher pendant le
+jour, de peur que les petits enfants ne courent après toi en te
+montrant au doigt, et que les mendiants ne chantent des mélodies sur
+ton compte.
+
+- Du reste, ajouta Kenulla, nous avons le temps. Un jugement précipité
+est rarement juste.
+
+- C'est ton idée? »
+
+Mardona se leva et s'avança vers le miroir pour réparer le désordre de
+sa coiffure.
+
+Kenulla soupira, se gratta l'oreille et quitta la salle sur la pointe
+des pieds, avec Ossipowitch et ses fils. Mardona et Sabadil restèrent
+seuls.
+
+Un long moment se passa avant qu'ils échangeassent un regard. Enfin
+Sabadil prit la parole:
+
+« Explique-moi, Mardona, commença-t-il, comment il se fait que vous
+punissiez la femme qui offense son mari, puisque, à ce que l'on
+dit,... le mariage n'est pas considéré comme un sacrement dans votre
+secte?
+
+- Nous n'avons ni ne reconnaissons pas de sacrement, répondit Mardona
+en prenant place sur un siège près de Sabadil. La décision de deux
+êtres qui s'aiment et le consentement de leurs parents suffisent
+pour accomplir un mariage. Les parents et les amis des époux se
+réunissent dans la maison de la fiancée et déclarent, en présence de
+la congrégation, leur union accomplie. La séparation s'accomplit de
+la même manière, aussi simplement: les époux déclarent qu'ils sont
+décidés à se séparer, et le divorce est prononcé.
+
+- Il se peut que cela ne mène à rien de bon, interrompit Sabadil en
+secouant la tête.
+
+- Jusqu'à présent j'ai observé chez nous bien moins de séparations que
+chez vous ou chez les juifs.
+
+- Mais un mariage sans la bénédiction du prêtre ne peut être
+sanctionné par Dieu, murmura Sabadil.
+
+- Tu parles selon tes opinions, dit Mardona avec une grande
+douceur. Nous simplifions les devoirs du mariage, son
+accomplissement et sa nullité, pour punir beaucoup plus sévèrement
+toutes les contraventions qui peuvent lui porter préjudice.
+
+- Dans ce cas, pourquoi accuse-t-on vos femmes de légèreté et de
+vanité?
+
+- Elles ne sont pas autrement que le reste des femmes, répondit
+Mardona, toujours calme, digne et bonne. La femme aime les plaisirs,
+les divertissements, le changement. Au lieu d'agir contre la nature,
+ce qui irrite inutilement ses penchants, nous lui accordons tout ce
+qu'elle aime, la parure, la danse, les amusements, mais seulement
+alors qu'elle a terminé sa tâche journalière. Et, vois-tu, c'est
+pour cela que toutes nos femmes sont si actives, si laborieuses. De
+grand matin, avant le jour, elles se lèvent et mettent tout en ordre
+dans la maison. Lorsque, durant le jour, elles aiment à se parer, à
+se promener et à se divertir, il me semble qu'elles en ont
+parfaitement le droit.
+
+- Etrange! murmura Sabadil. Quels singuliers usages!
+
+- Plus tu connaîtras notre secte, ajouta Mardona, plus tu te heurteras
+à des choses qui t'étonneront. »
+
+
+CHAPITRE V
+
+Une autre fois, Sabadil était assis chez les Ossipowitch, dans la
+grande chambre. Il écoutait Jehorig jouer des cymbales. Le vieux Nilko
+était en train de nettoyer sa pipe. Anastasie reprisait des bas,
+penchée sur son ouvrage et soupirant très fort, et Anuschka brodait
+une chemise pour sa soeur. Celle-ci était absente.
+
+Bientôt arriva un homme qui attira immédiatement l'attention de
+Sabadil, ou, pour mieux dire, il n'arriva pas. Il se contenta de
+passer son nez, un long nez pointu, par la fente de la porte; ce nez
+fut suivi de sa tête: un crâne chauve, un visage aux yeux clignotants,
+et des oreilles ornées d'épais anneaux en argent.
+
+« Tiens! Sukalou! » s'écria Jehorig.
+
+Tous sourirent: Anuschka, d'un air étonné; sa mère, avec un regard
+terne. Le vieil Ossipowitch lui-même sourit, et, qui plus est, il
+parla:
+
+« Entre donc, Sukalou, lui cria-t-il.
+
+- J'entre », répondit l'inconnu.
+
+Mais il n'entra pas tout de suite. Quelques instants s'écoulèrent;
+puis un long cou passa par l'ouverture de la porte. Après ce cou vint
+une redingote bleu clair extrêmement longue, puis une botte au talon
+usé, et enfin Sukalou en personne. II resta près de la porte, tira de
+sa poche une petite tabatière d'écorce de bouleau, saisit une prise
+entre ses doigts, délicatement, et la huma d'un air vainqueur, comme
+s'il eût défié chacun d'en faire autant.
+
+« Eh bien, qu'y a-t-il encore? Crains-tu d'être assassiné chez nous?
+demanda Ossipowitch, qui tout d'un coup devint éloquent. Viens donc
+vers moi, mon pigeon, et embrasse-moi. »
+
+Le long et maigre Sukalou, qui, comme les hommes de haute taille, se
+tenait un peu voûté, s'approcha du vieillard et lui donna un
+baiser. Il dégouttait littéralement de piété, de béatitude, et
+marchait comme s'il eût eu de l'eau dans ses bottes. On était surpris
+de ne pas voir de traces mouillées sur les carreaux, à son passage.
+
+Il embrassa tous les assistants l'un après l'autre, et, après chaque
+accolade, il essuya avec un immense mouchoir bleu son nez barbouillé
+de tabac. Lorsqu'il eut embrassé Anuschka, il s'essuya la bouche à
+deux reprises, cligna de l'oeil et frotta son crâne dénudé de la paume
+de sa main. Il remarqua Sabadil, qu'il n'avait jamais vu. II le
+considéra avec surprise, resta un moment debout devant lui, et, pour
+se donner une contenance, tira une nouvelle prise de sa tabatière et
+la huma avec mille précautions et une affectation infinie. Grâce à
+toutes ces manières, il était impossible de ne pas remarquer son
+nez. Ce nez n'avait pas besoin d'être en lumière pour attirer
+l'attention, du reste. Il était là, cela suffisait. Chacun le
+remarquait. Il étonnait tout le monde. Mais aussi quel nez
+extraordinaire! On l'aurait pu croire destiné à autre chose qu'à
+éternuer, tant il était long, et mince, et pointu. Son extrémité, par
+contre, était légèrement tordue, comme s'il avait été pétri de mie de
+pain et qu'on lui eût donné une inflexion fausse.
+
+«Cela fait du bien, dit enfin Sukalou en présentant sa tabatière à
+Sabadil, qui prit une pincée de tabac, par politesse.
+
+- Le tabac, voyez-vous, continua-t-il, c'est la seule jouissance que
+puisse s'accorder un pauvre homme éprouvé de Dieu; oui, mes chers
+amis, la misère est une triste chose. Tel que vous me voyez, c'est
+le tabac qui bien souvent me tient lieu de nourriture.
+
+- Tu n'as rien mangé aujourd'hui? demanda Anastasie.
+
+- Et où aurais-je mangé? s'écria Sukalou regardant furtivement à
+droite et à gauche dans la chambre, les narines frémissantes comme
+un chien en arrêt. Je n'ai pas de bois pour allumer un peu de
+feu. Et si j'avais du bois, je n'aurais rien à faire cuire. Pauvre
+homme que je suis! Il y a longtemps que ma vache a péri, et mon
+jardinet est envahi par les mauvaises herbes.
+
+- Parce que tu ne le cultives pas, dit Ossipowitch.
+
+- C'est ma consolation cela, répondit Sukalou clignotant vivement des
+yeux. Dieu a-t-il créé l'homme pour qu'il songe à son estomac du
+matin au soir? Non. Avant tout, l'homme doit apaiser la faim de son
+âme. Il le doit, et je le fais. Oui, certes, oui, j'aime mieux prier
+que d'user mes forces au travail.
+
+- Alors il n'est pas bien étonnant que tu aies faim, soupira
+Anastasie.
+
+- Oui, j'ai faim, une faim terrible, s'écria Sukalou d'une voix
+presque joyeuse. Personne ne peut nier que je meurs de faim,
+littéralement. La prière et la contemplation assouvissent l'esprit,
+mais non le corps. Que voulez-vous? Je suis ainsi fait. Vous ne me
+changerez pas; certes non, vous ne me changerez pas. Au lieu de
+labourer le sol, de l'ensemencer, de récolter les grains, je prie;
+au lieu de me cuire du pain, je prie.
+
+- Et au lieu d'entreprendre un petit commerce ou d'apprendre un état
+qui t'entretienne....
+
+- Je prie », s'écria Sukalou.
+
+Il ne laissa pas continuer Jehorig qui l'avait interrompu.
+
+« Ah! mes amis, la faim, c'est bien dur; mais je la supporte. Ah! je
+la préfère à la perte du salut de mon âme. »
+
+Il s'assit dans un coin, ferma les yeux et murmura une prière. «
+Est-ce un saint ou un coquin? » se demanda Sabadil.
+
+Mais il ne put définir l'expression béate répandue sur le visage de
+Sukalou. Il n'y vit ni ruse ni fausseté, rien que la plus parfaite
+candeur.
+
+Ossipowitch poussa sa femme du coude. Celle-ci se leva en soupirant et
+se dirigea vers un buffet, non loin de la place où était assis
+Sukalou. Aussitôt celui-ci ouvrit les yeux, mais les referma vivement,
+à demi, et continua sa prière. Et lorsque Anastasie tira du buffet un
+pain et une assiette de fromage, il prit une pincée de tabac, qu'il
+aspira derrière sa main, ce qui lui permit de regarder prestement dans
+le buffet, où il découvrit un morceau de rôti et une bouteille de vin
+à demi pleine.
+
+« C'est curieux! vous, vous mangez tout le jour durant, dit Sukalou
+lorsque Anastasie eut posé sur la table le pain et le fromage.
+
+- C'est pour toi, répondit celle-ci en prenant un couteau dans le
+tiroir.
+
+- Pour moi! exclama Sukalou. Répétez-le, mes amis, je ne puis y
+croire!
+
+- Mais oui, pour toi.
+
+- O Dieu! s'écria Sukalou en levant au ciel ses mains jointes, tu ne
+m'as pas abandonné! Oui, il est encore au monde des coeurs purs qui
+prouvent leur foi par leurs oeuvres. »
+
+Il regarda la salle et, instinctivement, passa ses mains sur son
+ventre.
+
+« Dites-moi, dois-je manger, véritablement? »
+
+Il chercha du regard quelqu'un qui l'y forçât, et, tout en promenant
+ses regards à droite et à gauche, il se léchait les lèvres avec
+gourmandise.
+
+« Dois-je vraiment manger? Dois-je interrompre ma prière pour
+contenter cette misérable enveloppe du péché, notre corps? Dois-je
+exposer mon âme?
+
+- Viens, Sukalou, dit Jehorig en riant. Allons, viens! Pas tant de
+luttes. Ne te prive donc pas de toute jouissance terrestre, que
+diable! »
+
+Il le prit par le bras et l'entraîna; mais celui-ci se défendit avec
+dignité, fermant les yeux et murmurant une prière, comme pour
+repousser la tentation.
+
+« Voyez, soupira enfin Sukalou en se tournant vers les assistants,
+voyez: les privations m'ont affaibli au point que je suis vaincu par
+un enfant. »
+
+Il prit place à table et se prépara rapidement une énorme tartine de
+fromage.
+
+« J'obéis. Je mange. Vous voyez que je mange. Vous permettrez
+cependant que je ne perde pas trop de temps à cette occupation indigne
+d'un enfant de la lumière. »
+
+Il avalait gloutonnement de formidables bouchées. Il se prépara une
+seconde tartine, puis une troisième, et il mangeait, et il avalait
+avec une telle prestesse, que les assiettes furent vides en un clin
+d'oeil.
+
+« Qu'est-ce qui nous distingue de la bête? murmura Sukalou lorsqu'il
+eut fini et englouti jusqu'aux dernières miettes. Ah oui! vous êtes
+les élus de Dieu, vous! Vous m'avez sauvé la vie, vraiment. Il est sûr
+que du fromage, c'est un peu indigeste pour l'estomac d'un homme qui
+jeûne toujours et qui ne vit que de privations.
+
+- Tu as un fort bon estomac, remarqua Jehorig.
+
+- Comment aurais-je un bon estomac? » repartit Sukalou aspirant une
+prise derrière sa main à demi fermée.
+
+Il eut l'air subitement triste.
+
+« Pour tout il faut de l'exercice. Veux-tu avoir une forte tête,
+exerce-la; veux-tu être vigoureux, travaille; Et moi, comment puis-je
+avoir un bon estomac, je te le demande?
+
+- Tu avales des mets qui en tueraient d'autres.
+
+- Cela se comprend; c'est la misère, la détresse qui m'y poussent. Et
+pourtant, que ne donnerais-je pas pour manger, par exemple, un bon
+morceau de rôti?»
+
+Il cligna de l'oeil du côté du buffet.
+
+« Mon Dieu! oui, du rôti, ce serait une vraie manne pour l'estomac
+d'un pauvre homme, d'un vieillard. »
+
+Sukalou n'avait pas dépassé la cinquantaine.
+
+« Vois-tu, c'est une chose que je ne pourrai jamais m'accorder; et où
+trouverais-je un homme assez bon, assez généreux, assez charitable,
+pour m'offrir cette friandise? Cet homme-là, Dieu a oublié de le
+créer.
+
+- Ecoute, ma vieille, dis-moi, commença Ossipowitch aspirant une
+bouffée de sa pipe, ne nous reste-t-il pas un morceau de rôti
+d'hier?
+
+- Sans doute.
+
+- Eh bien! »
+
+Il lui fit signe.
+
+Anastasie apporta le rôti.
+
+« Vraiment! Que vois-je? Un morceau de rôti, s'écria Sukalou, et
+quelle viande, sapristi! Jamais je n'en ai vu de pareille; jamais je
+ne pourrai manger tout cela. Songez que vous avez affaire à un
+malheureux qui a perdu l'habitude de se rassasier.
+
+- Allons! ne te gêne pas. Vas-y, mon vieux, et attaque ferme, si tu la
+trouves bonne.
+
+- Ah! je le crois que je la trouve bonne; mais il y en a trop,
+infiniment trop », affirma Sukalou.
+
+La moitié de la viande avait déjà disparu.
+
+« Du reste, à mon âge, et faible comme je suis, la nourriture, c'est
+un détail. Parlez-moi d'un verre de vin. Voilà qui vous remonte un
+homme! Et à ce propos... Oh! il faut que je vous raconte le drôle de
+rêve que j'ai eu. Un rêve, mes amis, mais quelque chose d'étrange,
+quelque chose de vraiment surnaturel. Imaginez-vous que je me trouvais
+dans un désert, une vaste plaine de sable. On n'y voyait ni arbres, ni
+verdure, ni le moindre filet d'eau. J'étais tourmenté par une grande
+soif, oh! mais une soif!... la langue me desséchait dans la bouche. Je
+pris peur. Je me sentais défaillir. Je criai à Dieu, dans mon
+angoisse; je l'implorai de toutes mes forces. Et alors... un ange
+m'apparut. Non, non; premièrement, je vis une grande lumière, une
+sorte de buisson de feu, grand comme le soleil. Et un ange sortit de
+cette lumière. Il avait des ailes blanches comme la neige, et il me
+parla d'une voix qui retentissait comme une harpe. « Sukalou, me
+dit-il, Ossipowitch a dans son garde-manger une bouteille de vin. Va
+vers lui, il t'en donnera un verre.»
+
+- Ah! s'écria le vieillard surpris, mais..., c'est vrai,... il y a là
+une bouteille... dans le buffet.
+
+- Une bouteille de vin?
+
+- Oui.
+
+- Peut-être tout cela n'était-il pas un rêve de Sukalou! Peut-être
+ai-je réellement conversé avec un ange! Et toi, me donneras-tu un
+verre de ton vin?
+
+- Si vraiment c'était un ange?
+
+- Allons! je sais bien comment sont les anges! objecta Sukalou
+offensé.
+
+- Eh bien, Anuschka? »
+
+Celle-ci se leva et alla chercher la bouteille, à pas lents.
+
+« Ne vous donnez pas la peine », s'écria Sukalou.
+
+Il courut au buffet, prit le plus grand verre qu'il y trouva, le
+remplit jusqu'au bord et revint, le tenant avec précaution.
+
+« Je vois bien maintenant que c'était un ange véritable! »
+murmura-t-il.
+
+Et en parlant il ne pouvait s'empêcher de rire de la bonne idée qu'il
+avait eue. II se remit à attaquer le rôti avec un nouvel appétit; il
+avalait aussi de grandes gorgées de vin en faisant claquer sa langue
+contre son palais, en clignant de l'oeil et en léchant ses lèvres
+surmontées d'une moustache aux poils hérissés et taillés en brosse.
+
+C'est ainsi que le trouva Barabasch, qui entra à ce moment, portant
+une lourde corbeille, qu'il déposa par terre, devant le buffet. Cette
+corbeille suffit pour ravir à Sukalou toute sa tranquillité, tout son
+plaisir; il la contempla à la dérobée, finit son vin plus vite qu'il
+n'en avait l'intention, faillit s'étrangler avec l'os du rôti qu'il
+était en train de ronger, se leva, prisa une fois, puis une seconde,
+regardant toujours la corbeille, derrière sa main à demi fermée, enfin
+se dirigea du côté du buffet. Là il prit une troisième pincée de
+tabac, se frotta vivement le crâne de la paume de sa main, et enfin
+regarda vivement ce que renfermait la corbeille.
+
+Il profita d'un moment où l'attention de tous était arrêtée sur
+Barabasch, qui avait tiré de sa poche deux superbes perdreaux et les
+avait posés sur la table. Mais cet instant suffit à Sukalou. Il
+souleva le couvercle de la corbeille et le referma très vite. Il
+courut ensuite vers la table, prit les perdreaux, les soupesa et les
+admira beaucoup. Il savait maintenant que Barabasch avait du miel dans
+sa corbeille, et il était satisfait!...
+
+« Quel homme que ce Barabasch! »
+
+Il l'embrassa avec effusion.
+
+«Voilà un ange incarné sur la terre, et qui n'est heureux que
+lorsqu'il peut faire de bonnes oeuvres! Oh! mon doux Barabasch! mon
+petit Barabasch d'argent! Sur tout ce que tu entreprends repose la
+bénédiction divine. Quelles belles ruches à miel tu as dans ton
+jardin, Barabasch, et quelle masse! Comment le pauvre Sukalou
+pourrait-il élever des abeilles, lui? Il a besoin de tant de prières
+pour le salut de son âme! Et lorsqu'il a mal à la gorge, et que la
+poitrine le fait souffrir, et qu'on lui conseille de manger du miel
+pour se soulager, où le prendrait-il, ce miel? avec quoi
+l'achèterait-il, si tu ne te trouvais là, mon petit Barabasch doré?
+C'est alors que tu donnes essor à ta générosité et que tu fais cadeau
+au pauvre Sukalou d'un petit pot de ton miel.
+
+- J'en ai précisément là, dans ma corbeille, que je porte à la
+seigneurie. Mais, bah! je vais t'en donner un peu.
+
+- Tu fais une bonne action, Barabasch, dit Anastasie. Ce pauvre
+Sukalou est réellement malade: il tousse constamment. »
+
+Au même instant, Sukalou eut un accès de toux terrible, qui ne diminua
+et ne passa complètement que lorsque Jehorig se mit à lui tambouriner
+sur le dos, de toute la force de ses deux poings.
+
+« Entends-tu, Barabasch, soupira Sukalou en repoussant Jehorig,
+entends-tu comme je tousse? »
+
+Anastasie s'approcha, portant un joli petit compotier.
+
+« A quoi bon ce joli compotier pour un pauvre vieillard? » s'écria
+Sukalou.
+
+Il saisit le compotier, le remit à sa place et choisit dans le buffet
+un pot trois fois plus grand que le compotier.
+
+« Cette écuelle me suffit, mes bons amis. Avec moi, il ne faut pas
+tant de façons. »
+
+A peine Barabasch eut-il rempli de miel le pot de Sukalou, que Mardona
+entra.
+
+Tous s'agenouillèrent, et la Mère de Dieu les embrassa tous l'un après
+l'autre. Sabadil, seul, ne s'agenouilla pas. Aussi Mardona
+feignit-elle de ne pas le remarquer. Barabasch déposa respectueusement
+ses perdreaux aux pieds de Mardona.
+
+« Que contient cette corbeille-là? demanda la Mère de Dieu.
+
+- Ma corbeille? répondit Barabasch. Elle contient du miel que je porte
+à la seigneurie.
+
+- A la seigneurie? Donne-moi ce miel!
+
+- Si tu le désires, Mardona, il est à toi.
+
+- Oui. II me plaît de le garder. Tu m'entends? » Elle fit un signe à
+sa soeur, qui emporta la corbeille. Tandis que Mardona s'entretenait
+avec ses disciples, Sabadil la contemplait avec adoration. Il
+voyait, il sentait qu'elle le traitait avec le plus grand
+dédain. Mais cela lui était égal. Le mépris que lui témoignait
+Mardona enflammait encore sa passion, et cette passion était nourrie
+par le respect qu'on témoignait à la Mère de Dieu, par l'obéissance
+aveugle qu'elle inspirait. Et il semblait à Sabadil que d'elle
+émanait une lumière qui retombait sur lui et l'embrasait. Il la
+trouvait belle aussi, plus belle que jamais.
+
+Barabasch le suivait des yeux d'un air étrange. Il soupçonnait en lui
+un rival. Il ne se donnait aucune peine pour dissimuler la haine qu'il
+lui témoignait. Il regardait d'un tout autre oeil le pauvre
+Wadasch. Celui-ci venait d'entrer, modeste, les mains derrière le
+dos. On voyait que, pour lui, Barabasch ressentait de la compassion,
+la sympathie d'une commune souffrance. Wadasch, comme d'habitude,
+resta près de la porte, d'un air triste; entre lui et Mardona il y
+avait toute la chambre, un abîme donc, un vrai désert à franchir.
+
+Il hésitait.
+
+« Eh bien, Wadasch, où restes-tu encore? dit Mardona d'un ton de
+commandement. Viens ici, à mes pieds. »
+
+Le malheureux tenta deux pas en avant. Puis ses genoux vacillèrent,
+fléchirent; il vit Sabadil, Sukalou, Barabasch, Anuschka, Jehorig, et
+même Anastasie et le vieux Nilko Ossipowitch tournoyer autour de
+lui. Il se sentit défaillir. Il tomba à genoux. Mardona s'avança
+gracieusement à sa rencontre, se pencha vers lui et lui donna le
+baiser de paix.
+
+« Allons-nous-en », s'écria tout à coup Sukalou.
+
+Il se jeta à genoux devant Mardona, lui embrassa les pieds et sortit
+très vite, son pot de miel à la main. Barabasch le suivit. Sabadil,
+seul, hésita. Enfin il se décida à sortir. Il monta à cheval et
+s'éloigna sur la route lentement. Tout à coup une angoisse
+inexprimable s'empara de lui. Il tourna bride, instinctivement, et
+retourna à la métairie à travers champs.
+
+Durant quelques instants, il ne vit rien. Le vent d'automne faisait
+tourbillonner des feuilles sèches, jaunes et rouges, dans la cour,
+devant la maison de la Mère de Dieu. Enfin, Mardona parut. Elle se
+rendit dans sa demeure. Wadasch la suivait, tête basse et absolument
+pâle. Ils entrèrent tous deux dans sa maison.
+
+Une jalousie terrible, une frayeur étrange s'emparèrent de
+Sabadil. Son coeur battait à se rompre. La tête lui faisait mal. Une
+grande chaleur lui montait au cerveau et menaçait de l'étouffer.
+
+Il descendit de cheval près de la haie, s'arrêta tout près et tendit
+l'oreille. Un murmure triste et monotone arriva à ses oreilles. Il ne
+se trompait pas: ils priaient.... Wadasch et la Mère de Dieu priaient
+ensemble dans l'enceinte sacrée et solitaire. Sabadil se frappa le
+front du poing à trois reprises.
+
+« A quoi bon s'inquiéter? se dit-il à demi-voix. A quoi bon? Mardona
+est une sainte, et moi... moi, je suis un insensé! »
+
+
+CHAPITRE VI
+
+II pleuvait. L'eau tombait jour et nuit, sans s'arrêter. Quelquefois,
+au milieu de la journée, il y avait une heure ou deux où le soleil
+luisait. Mais les matins et les soirées étaient froids. Il commençait
+à geler pendant la nuit. Un brouillard épais remplissait la vallée du
+Nouveau-Paradis. Il disparaissait pour quelques heures, au soleil,
+puis reprenait de plus belle, roulant ses vagues dans les champs et à
+travers les arbres. Les buissons resplendissaient, sous leur feuillage
+rouge ou jaune, dont le vent enlevait les feuilles par bouffées. Des
+châtaignes se détachaient de leur tige et tombaient à terre, faisant
+éclater leurs enveloppes. On entendait partout le sifflement des
+mésanges. Des oiseaux de passage traversaient l'air, par bandes, en
+piaillant bien haut, au-dessus des champs de vaine pâture, se
+dirigeant vers le sud.
+
+Dans le village, où ordinairement en cette saison on n'entendait que
+les coups alternés des batteurs en grange, un bruit confus et
+grandissant, montait. On s'appelait. Il y avait un cliquetis de faux,
+comme lors de la Révolution. Des chevaux hennissaient, des chiens
+aboyaient. Enfin, les cloches se mirent à sonner, pesamment.
+
+Un paysan de Brebaki avait apporté de mauvaises nouvelles. Depuis des
+années, depuis l'abolition du robot, il y avait querelle entre les
+anciens seigneurs et les paysans de Fargowiza-polna. On avait, en
+1848, réellement promis à ces derniers la donation de leurs chaumières
+et de leurs terres; mais les seigneurs avaient gardé pour eux les
+pâturages et les forêts.
+
+Les paysans, qui se trouvaient ainsi sans fourrage pour leur bétail et
+sans bois à brûler, n'hésitèrent pas longtemps. Ils se servirent des
+bois et des pâturages, tout comme au temps du robot. De là, des
+querelles incessantes. On leur démontra qu'ils avaient tort. On les
+arrêta, on les condamna. Rien ne servit. Les choses en vinrent au
+point qu'une véritable guerre éclata entre les villages et les
+seigneuries.
+
+Le district de Fargowiza-polna dut mettre des gens sur pied et les
+envoyer pour maintenir les rebelles.
+
+ A cette nouvelle éclata un nouveau tumulte. Les paysans se
+ rassemblèrent, décidés à une résistance terrible. Ils n'écoutèrent ni
+ les conseils du wujt (l) [(1) Juge de district.], ni les
+ avertissements de leur curé. Ils s'armèrent de faux, de fléaux et de
+ fusils, et sonnèrent le tocsin pour avertir les villages
+ d'alentour. Bientôt, en effet, arrivèrent les paysans de Brebaki, de
+ Klosno, de Serenzize, montés sur leurs chevaux. Ils s'unirent à ceux
+ de Fargowiza-polna. La grande place de l'église se transforma en un
+ camp. Les vieillards tenaient conseil; il y en avait qui étaient
+ d'avis de marcher à la rencontre de l'ennemi, d'autres voulaient
+ assiéger le château; d'autres encore refusaient de s'associer à la
+ révolte. On se décida enfin, à l'unanimité, à demander l'avis de la
+ Mère de Dieu.
+
+Mardona parut au milieu du tumulte. Elle était à cheval. Sabadil
+l'accompagnait. Mardona était assise en selle à califourchon, comme un
+homme. Ses cheveux étaient noués dans un foulard blanc. Son visage
+était pâle et triste, très grave.
+
+Elle demanda ce qui se passait; on lui expliqua le différend et on la
+pria de donner son avis dans cette affaire. Lorsqu'elle s'arrêta
+devant l'église, tous se pressèrent autour d'elle, tous agitèrent
+leurs casquettes, leurs chapeaux. Quelques-uns baisèrent ses bottes
+jaunes, d'autres le bord de son vêtement. Un grand nombre
+s'agenouillèrent, levant leurs bras vers elle. Elle écouta leurs
+explications en silence, puis leur fit signe de se taire, d'un
+geste. Le tumulte s'apaisa. On n'entendit plus que des chuchotements
+ou le grincement de deux faux qui se heurtaient.
+
+C'est à ce moment que le vieux wujt se précipita vers la Mère de Dieu
+et s'agenouilla par terre, devant son cheval. Ses cheveux blancs
+étaient soulevés par la bise. Le pauvre homme tremblait, et son visage
+était livide.
+
+« Sauve-nous, sainte femme! cria-t-il; toi seule peux nous sauver! »
+
+Le vieux prêtre, lui aussi, s'approcha de Mardona. Il la salua et
+saisit d'une main fiévreuse l'étrier où elle appuyait le pied.
+
+« Rétablis la paix, pria-t-il d'un ton bas mais suppliant. Ils sont
+tous comme des fous, les malheureux! Oh! cela finira d'une manière
+horrible, horrible!
+
+- Écoutez-moi », dit Mardona.
+
+Elle se souleva sur sa selle et parcourut la foule d'un regard ferme.
+
+« Cessez immédiatement de sonner le tocsin! Retournez dans vos
+chaumières! Le wujt et deux des doyens vont aller au-devant de
+l'escorte pour la saluer. Vous recevrez bien et logerez les soldats
+qu'on enverra chez vous en quartier. J'accorde moi-même l'hospitalité
+aux chefs et aux officiers. Je me charge de leur faire entendre
+raison. Je vous promets de réussir à souhait. Que Dieu vous garde! »
+
+Personne ne la contredit. Nul ne protesta. Lorsque Mardona tourna
+bride pour rentrer chez elle, le peuple tomba à genoux. Elle le bénit
+en souriant.
+
+Tout ce qu'elle avait ordonné fut exécuté. Les cloches se turent. Les
+rues se vidèrent peu à peu. Un silence religieux régna dans le hameau.
+
+Le commissaire du district arriva en voiture, accompagné de deux
+gendarmes; trente hussards, conduits par un officier, suivaient. Les
+soldats furent distribués dans le village. Le wujt conduisit
+l'officier et le commissaire chez les Ossipowitch. Les hôtes furent
+frappés du luxe, de l'ordre et de l'élégance qui régnaient à la
+métairie.
+
+On s'assit à table dans la grande salle: la famille, les deux hôtes et
+Sabadil. Ce dernier était resté, sur l'ordre de Mardona. Il savait
+lire et écrire: Mardona avait pensé qu'elle pourrait avoir besoin de
+lui. Le souper qu'on servit était succulent, et les vins eussent fait
+honneur à plus d'un monastère. Vers la fin du repas, Mardona entra;
+elle portait un costume de paysanne et de riches atours, comme une
+princesse qui se rend au bal masqué. Elle était sérieuse et un peu
+pâle. Un sourire entr'ouvrait ses lèvres. Les hommes furent
+éblouis. Ils se levèrent et ne reprirent leurs places que lorsque la
+belle Sainte de Fargowiza-polna se fut assise à table. Mardona ne
+mangea pas. Elle parla à ses hôtes et les écouta discourir. Elle leur
+servit du tokay et se montra très aimable. A la fin du repas, elle les
+avait gagnés à sa cause. Elle leur expliqua les exigences des paysans,
+sans passion, sans s'emporter, mais comme un homme de loi qui met en
+lumière tous les côtés d'une question. L'officier se montra tout à
+fait de son avis. Le commissaire essaya bien de lui résister, mais il
+finit par convenir qu'elle avait raison. Il fallait des concessions de
+part et d'autre, afin de vider complètement cette querelle.
+
+« Et si vous vous rendiez vous-même au château, Mardona Ossipowitch?
+On ne saura vous résister. Les débats seront terminés ainsi.
+
+- Vous me flattez, monsieur le commissaire, repartit la Mère de Dieu,
+mais il ne m'est pas permis de représenter les paysans, et je ne
+puis prendre un parti pour les uns ou les autres. Je ne puis non
+plus me rendre à la seigneurie. Si le baron veut me parler, qu'il
+vienne auprès de moi. L'honneur sera de son côté, je vous l'assure.
+
+- Certainement; je suis sûr qu'il viendra, s'écria l'officier. Je vais
+me rendre tout de suite au château. »
+
+Le seigneur arriva en effet. Le wujt aussi arriva, accompagné de deux
+doyens du village et suivi de l'écrivain pour dresser le
+protocole. Mardona prit place entre le commissaire et l'officier. Les
+assistants se groupèrent autour d'elle. Et elle exposa la question,
+très calme, d'une voix ferme et avec un grand jugement. L'un et
+l'autre parti furent également satisfaits. Chaque fermier s'engageait
+à travailler pour le seigneur, un jour par semaine; le seigneur, de
+son côté, mettait à la disposition des paysans les pâturages et les
+bois, comme auparavant.
+
+La tâche de la commission était terminée. Les messieurs se mirent en
+devoir de quitter Fargowiza-polna. Mais Mardona s'y opposa.
+
+« Passez la soirée avec nous, leur dit-elle. Nos jeunes gens vont
+danser et faire de la musique en votre honneur.
+
+- Si vous nous y autorisez, Mardona, dit le commissaire en
+s'inclinant, nous acceptons avec grand plaisir. »
+
+Le hussard salua respectueusement.
+
+« Je vous prie de rester », répéta la belle Sainte.
+
+Les jeunes filles et les garçons ne se firent pas attendre. Jehorig
+joua des cymbales, Wadasch du violon, et le diak (chantre de l'Église
+russe) de la flûte. Bientôt un flot de danseurs tournoya dans la
+salle, renvoyant un épais nuage de poussière. Mardona et Sabadil se
+tenaient vers la porte. Le hussard dansait avec Sofia, et le
+commissaire tenait enlacée la fine taille d'Anuschka, dansant avec
+elle la cosaque comme un enragé, et oubliant complètement la mission
+qui l'avait amené dans le village.
+
+« Comme tu as bien réglé tous ces différends, Mardona! dit Sabadil; ta
+prudence me surprend, et ta sagesse, qui fait de chaque homme
+absolument ce que tu désires. Cependant, comment se fait-il que tu
+traites ceux qui ne sont pas de ta secte en amis, et même en
+coreligionnaires? Tu t'assieds avec eux à table, tu les invites sous
+ton toit. Un juif ne consentirait jamais à cela. Agis-tu par calcul?
+Dissimules-tu à leur égard?
+
+- Pas le moins du monde, repartit Mardona. Cela te prouve simplement
+que notre croyance est plus libre et meilleure qu'aucune autre. »
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Une fois que Nilko Ossipowitch avait, par sa grande bonté, préservé
+encore le pauvre Sukalou de mourir de faim, et que ce gourmand était
+justement en train de ronger gloutonnement un os de poulet, les yeux
+fermés, deux paysannes complètement inconnues à Sabadil entrèrent dans
+la salle. L'une d'elles, une jolie jeune fille, resta vers la porte,
+modestement; l'autre se précipita aussi vite que le permettait sa
+corpulence vers Sukalou et se campa devant lui, les poings sur les
+hanches.
+
+« Ah! enfin, te voilà, s'écria-t-elle d'une voix qui eût suffi à
+commander tout un régiment; oui, cache-toi, fais-loi aussi petit que
+possible, mon bon; je t'ai retrouvé maintenant et tu ne m'échapperas
+plus. »
+
+Tous les assistants se mirent à rire; même Ossipowitch sourit, ainsi
+que sa femme, qui causait près de la grande table.
+
+« Que lui veux-tu, Wewa? » demanda Mardona qui essayait en vain de
+rester sérieuse.
+
+Wewa, pour toute réponse, se jeta à genoux devant la Mère de Dieu. Sa
+chute fut si impétueuse, que la vaisselle de l'armoire résonna. Et,
+comme Mardona se penchait vers elle pour l'embrasser, Wewa s'écria:
+
+« Je n'en suis pas digne, notre petite Mère; oh! pas digne; laisse-moi
+baiser tes petits pieds, tes jolis petits pieds d'or! »
+
+Elle saisit les bottines de Mardona et y appliqua ses lèvres à
+plusieurs reprises.
+
+« Enfin, voyons! Que reproches-tu à Sukalou?
+
+- Elle me poursuit, répondit Sukalou d'une voix pleurarde en aspirant
+une prise sur le dos de sa main. Elle m'obsède de son
+amour. Malheureux que je suis! cette insensée, cette baba....
+
+- Moi, une baba! Ah! je suis une baba! cria Wewa en bondissant et en
+s'approchant si vivement de Sukalou que celui-ci cacha
+involontairement son visage dans ses mains. J'ai quarante-cinq ans,
+pas un mois de plus. Cela s'appelle-t-il être vieille, par hasard?
+Et ne suis-je pas veuve? Et n'y a-t-il pas deux ans déjà que mon
+pauvre Skowrow est mort? Et n'est-il pas permis à un coeur de femme,
+après un si long veuvage, d'aspirer à un peu d'amour? N'est-on pas
+jeune aussi longtemps qu'on est susceptible de passion? Je suis
+encore jeune, mon cher ami, car j'aime, j'aime passionnément. Et qui
+est l'objet de ma tendresse? C'est toi, mon chéri, mon petit pigeon,
+mon bijou! Oui, je t'aime, je t'adore. Pourquoi donc restes-tu
+insensible?
+
+- Ma vocation est de prier et de faire pénitence, et non de courtiser
+de vieilles femmes.
+
+- Quoi! est-ce que je ne te plais pas, par hasard?» s'écria Wewa
+Skowrow.
+
+Et vraiment elle avait le droit de s'en étonner, car, après tout, elle
+était fort jolie femme. Son visage, au petit nez recourbé, aux beaux
+yeux noirs et pétillants, et à la petite bouche rose, était fort
+appétissant quoique un peu large. Quant à ses mains, elles étaient
+charmantes, petites et douces comme du velours, et elle avait les plus
+jolis pieds du monde.
+
+« Avant tout, tu vas m'embrasser, et cela immédiatement! continua
+Wewa. Puisque tu te piques de tant de piété, puisque tu te vantes de
+suivre à la lettre les préceptes de notre croyance, tu vas me donner
+le baiser de paix. »
+
+La veuve résolue se haussa sur ses orteils et lit résonner bruyamment
+ses lèvres sur celles de Sukalou, qui exécuta une grimace comme si on
+l'eût forcé de boire du vinaigre.
+
+« L'amour aussi est un commandement divin, et tu dois m'aimer si tu
+veux mériter le ciel. Dis-moi, grand nigaud, où tu trouveras une femme
+ou une jeune fille capable de supporter la vie austère que je mène?
+Oh! mais je ne la mènerai pas plus longtemps que ça, certes! Tout cela
+va changer, et c'est toi, toi, mon doux pigeon, à qui j'ai donné mon
+coeur et à qui je prétends bien appartenir.
+
+- Laisse-moi tranquille! » dit Sukalou avec humeur.
+
+Et il tira un sac de dessous son siège.
+
+« Mardona, je t'implore, continua Wewa: fais-moi la grâce de parler à
+ce fou et de le convaincre.
+
+- Voyons, Sukalou, épouse-la donc, puisqu'elle t'aime!
+
+- Tu entends? Tu dois m'épouser », s'écria Wewa en riant aux éclats et
+en tournant sur elle-même de façon à faire bruire ses jupes
+amidonnées.
+
+Elle, était, malgré sa corpulence, très agile, et même gracieuse.
+
+« Mais je ne veux pas de toi! Je te répète que je ne veux pas de toi!
+dit Sukalou. Epouses-en un autre. »
+
+Il souleva son sac sur son épaule.
+
+« Et puisque tu continues à m'obséder de tes propositions, apprends
+qu'il est encore au monde des gens honnêtes qui estiment plus haut la
+vertu que la richesse et les faveurs des femmes.
+
+- Tu dois m'épouser, entends-tu? et non pas prêcher », s'écria Wewa.
+
+Sukalou essaya de prendre la fuite; mais il n'avait pas atteint la
+porte que les bras robustes de Wewa l'empoignèrent et le firent
+tournoyer en trébuchant:
+
+« Reste là, fripon, je te l'ordonne, et pas un pas! As-tu compris?
+cria la veuve, pourpre de colère. Mais... que vois-je? Qu'as-tu là,
+dans ton sac? Laisse voir.
+
+- Je crois que ce sont des peaux de martre.
+
+- Montre-les-nous!»
+
+Sukalou, du plat de sa main, frotta vivement sa tête chauve à
+plusieurs reprises en perçant Wewa d'un regard furieux. Mais cela ne
+lui servit à rien. Il fut forcé de reposer son sac et de
+l'ouvrir. Aussitôt toutes les femmes l'entourèrent, et chacune d'elles
+se saisit d'une peau de martre pour l'admirer, la vieille Anastasie
+aussi bien que la Mère de Dieu.
+
+« Quelles belles peaux! s'écria cette dernière en passant ses mains
+blanches dans la fourrure dorée aux raies sombres. Sont-elles à toi,
+Sukalou?
+
+- Hélas! non!
+
+- A qui appartiennent-elles?
+
+- A un juif. »
+
+Il pinça dans sa tabatière une prise pour dissimuler son embarras.
+
+« Elles sont à toi, dis, Sukalou? et tu vas m'en faire cadeau »,
+s'écria Wewa.
+
+Elle se mit à le caresser de la main, sur ses joues hâves, où les
+poils de la barbe se hérissaient comme des épines.
+
+« Laisse-moi la paix! grommela-t-il.
+
+- L'avare! s'écria Wewa. Mais je n'attendrai pas plus longtemps ta
+permission pour les prendre et m'en faire une garniture de
+jaquette. Je suis sûre que je te plairai avec cette jaquette! »
+
+Elle appliqua sur son épaule la peau qu'elle tenait à la main et se
+tourna vers lui, coquettement.
+
+« Tâte un peu comme c'est agréable de passer les mains sur cette
+fourrure-là.
+
+- Je n'en ai aucune envie », pleurnicha Sukalou.
+
+Et il se mit à ramasser ses peaux, aussi vite que possible.
+
+« Oh! le monstre! oh! le manant! cria Wewa en lui jetant à la figure
+la martre qu'elle avait à la main.
+
+- Ainsi, Sukalou, ces martres sont à toi? reprit Mardona.
+
+- Non. Elles appartiennent à un juif, aussi vrai que j'aime Dieu.
+
+- Et elles sont à vendre?
+
+- Sûrement, dit Sukalou d'une voix humble en soufflant dans les soies
+fauves de ses fourrures. Je suis chargé d'aller dans les seigneuries
+les faire voir. Et si je réussis à les placer avantageusement, il me
+reviendra un petit bénéfice.
+
+- Allons! Qu'est-ce que tu en veux? demanda Mardona dont les yeux
+brillaient de convoitise.
+
+- Elles sont de dix florins pièce. Pardonne, Mardona, les martres ne
+m'appartiennent pas. Si elles étaient à moi, je m'empresserais de
+les déposer à tes pieds en te priant de les accepter en cadeau, et
+je serais fier que tu veuilles bien en recevoir l'hommage. Mais,
+dans le cas présent, il me faut tenir mon prix comme avec un
+acheteur ordinaire.
+
+- Donne-les-moi pour six florins.
+
+- Impossible.
+
+- Sukalou, prends garde de m'irriter, dit Mardona. Dis ton dernier
+prix.
+
+- Eh bien! huit, parce que c'est toi.
+
+- Six. »
+
+Sukalou secoua la tête.
+
+« Donne-lui-en sept, chuchota Anuschka à l'oreille de sa soeur.
+
+- Sept florins la peau, dit Mardona. C'est très cher, mais
+passe. Emporte les martres, Anuschka, et toi, père, paye Sukalou. »
+
+Elle tendit sa main. Sukalou soupira, mais lui donna la sienne, tête
+basse. Ossipowitch lui compta l'argent. Il le plaça dans un angle de
+son mouchoir de coton bleu, fit un noeud, qu'il serra avec ses dents,
+et cacha le tout dans sa poitrine.
+
+« Dieu vous bénisse! »
+
+Il ramassa son sac, pour partir.
+
+« Pas un pas, s'écria Wewa! Je ne te laisserai partir que lorsque tu
+m'auras promis de venir me voir. Allons, ta main.
+
+- Je te le promets, répondit Sukalou, clignant des yeux, comme un chat
+au soleil.
+
+- Ta main! »
+
+Il la lui donna.
+
+« Et maintenant, encore un baiser, mon petit coeur. »
+
+Elle l'embrassa furieusement. Lui, ne s'en défendit pas, mais il
+détourna la tête tout honteux.
+
+Peu après le départ de Sukalou, Sofia Kenulla entra. On lui montra les
+belles peaux de martre. Elle les admira et les loua beaucoup, tandis
+qu'une ombre d'envie obscurcissait son visage d'ange.
+
+« Sukalou a aussi de très belles martres à vendre, dit-elle. Je suis
+sûr qu'il les laisserait à un bas prix. Il les a tirées lui-même.
+
+- Vraiment! s'écria Mardona, qui échangea un coup d'oeil avec Wewa.
+
+- Du reste, elles ne sont pas chères, continua Sofia Kenulla. Les
+juifs, dans la capitale, en donnent cinq florins, pas davantage.
+
+- En es-tu sûre?
+
+- Pourquoi te tromperais-je?
+
+- Oh! le voleur! le coquin! s'écria Wewa. Mais qu'il vienne
+maintenant, et je lui dirai son fait.
+
+- Tu ne lui diras rien du tout, ordonna Mardona, pas un mot! Cela me
+regarde.
+
+- Comme tu voudras, Mardona », dit Wewa à voix basse.
+
+Puis, se tournant vers la jeune fille qui l'accompagnait:
+
+« Je t'en prie, Lisinka, notre petite mère m'a promis des
+carottes. Fais-toi les donner dehors, et place-les dans notre
+charrette. Va, mon enfant!
+
+- Une jolie et honnête fille, dit Mardona.
+
+- Viens donc baiser les pieds de la Mère de Dieu, Lisinka », dit Wewa
+très haut.
+
+Lisinka se mit à genoux devant Mardona; mais celle-ci ne laissa pas la
+jolie fille s'incliner jusqu'à ses bottines. Elle se baissa vers elle
+et l'embrassa gracieusement sur les lèvres.
+
+« C'est votre fille? demanda Sabadil à la veuve.
+
+- Non, répondit-elle. C'est une pauvre fillette que j'ai recueillie
+chez moi, et qui m'aide au ménage.
+
+- Chez vous, ajouta Mardona en se tournant vers Sabadil, on nommerait
+simplement Lisinka une servante.
+
+- Et Wewa, sa maîtresse, la prie poliment de bien vouloir exécuter ses
+ordres! dit Sabadil avec étonnement. Et toi, Mardona, tu lui as
+donné un baiser!
+
+- Chez nous, mon ami, lui répondit Mardona, il n'y a pas de maîtres et
+pas de valets: il n'y a que des frères et des soeurs. C'est Dieu qui
+a créé tous les hommes. Ils sont égaux et il n'en est pas un qui ait
+un avantage sur l'autre.»
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Wewa possédait à Fargowiza-polna une jolie propriété; elle avait une
+maison, une petite ferme, du bétail, des chevaux et de la volaille en
+abondance. En outre, elle avait plus de deux mille florins à la caisse
+d'épargne et une centaine de florins dans une cruche de grès placée
+dans sa chambre. En somme, elle était un bon parti, d'autant plus
+qu'elle n'avait pas d'enfants. Elle était active, très travailleuse,
+douée d'une certaine intelligence et fort bien conservée. Ce sont les
+considérations qui décidèrent Sukalou, après quelques jours de
+réflexions, à lui rendre visite. Il marmotta des prières, tout le
+long, en y allant, et en même temps il calculait avec soin les
+avantages que cet hymen pourrait bien lui apporter.
+
+Wewa le vit de loin, comme il s'était arrêté au milieu de la route
+pour bourrer son nez de tabac, et, quoiqu'elle fût déjà très bien
+mise, elle se hâta de faire un peu de toilette. Elle remplaça le
+mouchoir blanc qui recouvrait ses cheveux par un foulard aux couleurs
+vives, et attacha cinq rangs de gros coraux autour de son cou blanc et
+gras. Elle passait justement sa sukmana de drap vert foncé lorsque
+Sukalou frappa à la porte.
+
+« Qui est là? demanda-t-elle, et un sourire malicieux entr'ouvrit ses
+lèvres roses.
+
+- C'est moi, Wewa, si vous voulez bien me permettre....
+
+- Seigneur! qu'entends-je?... Mais c'est Sukalou. »
+
+Elle ouvrit la porte et embrassa cordialement le nouveau venu.
+
+« Entre, mon bien-aimé, à quoi bon toutes ces façons? Tu es ici chez
+toi; mets-toi à ton aise. »
+
+Elle lui enleva son chapeau et sa canne, lui avança une chaise, ferma
+la porte et appela Lisinka, prestement et sans trahir aucun
+embarras. Puis elle prit place en face de lui, lissant soigneusement
+ses jupes amidonnées et faisant bouffer sa chemise couverte de
+broderies.
+
+« L'amour t'a enfin poussé jusqu'à moi? commença-t-elle.
+
+- L'amour,... oui,... répondit Sukalou d'un air langoureux,
+mais... c'est aussi la faim.
+
+- Tu as faim! s'écria Wewa. Lisinka, viens vite, je te prie. Nous
+avons un hôte, ma chère, et quel hôte! Dis-moi, cher ami, que
+voudrais-tu bien manger? Du lard, du fromage, du beurre, des oeufs,
+ou un morceau de gâteau? Il y a de tout cela ici. »
+
+Sukalou réfléchit.
+
+«Je mangerais bien quelques oeufs, dit-il enfin; puis, peut-être, du
+fromage et un morceau de beurre. Quant au gâteau, que tu as sûrement
+pétri toi-même, de tes jolies mains, - Wewa rougit de plaisir - j'en
+goûterai un peu plus tard, pour te faire plaisir, puisque tu y
+tiens. »
+
+Lisinka parut et commença à apprêter les oeufs, tandis que Wewa mettait
+la table et allait chercher tout ce que contenait son garde-manger.
+
+Sukalou examina un instant les assiettes et les pots, et soupira. Puis
+il prit une pincée de tabac dans sa tabatière, d'un air grave. Enfin
+il saisit le couteau:
+
+« Je crois que je commencerai par un peu de beurre et de fromage,
+dit-il nonchalamment, en se taillant, une énorme tartine.
+
+- Tu as changé d'avis, à ce qu'il paraît? demanda Wewa.
+
+- Oui, murmura Sukalou la bouche pleine, en avalant de gros morceaux
+de fromage.
+
+- Ainsi, tu ne me traites plus de baba? reprit Wewa avec un sourire.
+
+- A quoi penses-tu? s'écria Sukalou indigné et hors de lui, et si hors
+de lui, qu'un morceau de pain faillit l'étrangler; mais, Wewa, me
+prends-tu pour un Tartare? Je t'ai dit cela devant Mardona, tu
+comprends? Je voulais lui plaire, à cette femme. Elle a un naturel
+si jaloux, qu'en sa présence il n'est pas permis de trouver
+quelqu'un joli. Mon Dieu! que veux-tu? elle est curieuse. Toi, Wewa,
+tu as la taille un peu forte, mais cela prouve que tu es robuste,
+bonne au travail. Et tu es très jolie; oh! mais, très jolie, Wewa,
+sais-tu cela? Dieu! que ces dents sont jolies, et quelle ravissante
+petite bouche tu as! Tiens, donne-moi un baiser, friponne! »
+
+La jeune amoureuse se leva précipitamment et embrassa Sukalou à deux
+reprises.
+
+« Encore, ma Wewa, ma jolie petite Wewa, encore! »
+
+Elle l'embrassa une troisième fois.
+
+« Mais, sais-tu, interrompit soudain Sukalou qui avait mangé presque
+tout ce qu'il y avait sur la table, sais-tu, ma petite Wewa, que j'ai
+plus soif encore que je n'ai faim? Tu as dû remarquer que j'ai
+beaucoup de peine à avaler, tant j'ai la bouche sèche.
+
+- Parle, que veux-tu boire, mon chéri?
+
+- Qu'as-tu à me donner?
+
+- De la bière ou du meth.
+
+- Mon Dieu, je boirais bien une petite cruche de bière, puisqu'il y en
+a là, puis un peu de meth, pour favoriser la digestion. Ne m'en
+apporte pas trop peu, Wewa: la nourriture affaiblit l'estomac, tu
+sais? Par la même occasion, ma colombe, tu pourras m'apporter un petit
+morceau de lard. Tu as oublié de m'en donner, il me semble? »
+
+Wewa apporta le lard et du meth, et Lisinka descendit à la cave, tirer
+de la bière. Sukalou finissait le plat de gâteaux. Il but quelques
+verres de bière et commença à attaquer le lard.
+
+« Es-tu rassasié? demanda Wewa tendrement, s'asseyant près de lui et
+passant son bras rondelet autour de cou de Sukalou. Nous pourrions
+maintenant, si tu es disposé, traiter de nos petites affaires. Je
+t'aime, Sukalou, tu le sais, et je voudrais bien être sûre que tu
+m'aimes aussi, toi. Voyons, réponds-moi? Tu pourras recommencer à
+manger après, lorsque nous nous serons expliqués.
+
+- Mangeons auparavant », repartit Sukalou.
+
+Il se remit à manger et à boire avec un nouvel appétit.
+
+« Est-ce tout, ma petite Wewa? N'as-tu plus rien à m'offrir?
+
+- Ah! je me souviens. »
+
+Wewa s'éloigna en courant, et revint, tenant une longue saucisse et
+une bouteille d'eau-de-vie.
+
+« Ah! voyez la belle petite femme, la jolie petite femme! Est-elle
+assez gentille, hein? est-elle assez bonne? Ah! mais c'est que tu
+seras une épouse délicieuse, ma Wewa, un vrai trésor pour une maison!
+Une baronne ne me régalerait pas aussi bien, pour sûr! »
+
+Il saisit les mains de Wewa et les embrassa l'une après l'autre. Puis
+il attira à lui la grosse femme et lui déposa deux baisers sur la
+nuque. Wewa rougit et le repoussa, toute confuse.
+
+Cette fois, il ne restait plus rien à manger sur la table. Le cruchon
+de bière était vide, l'eau-de-vie avait considérablement
+diminué. Sukalou se leva et s'étendit la face contre terre devant la
+jolie paysanne, à la façon de nos campagnards lorsqu'ils ont une
+requête à adresser à leur seigneur, ou qu'ils lui expriment leur
+gratitude.
+
+« Lève-loi donc! » s'écria Wewa en se rengorgeant, très flattée.
+
+Sukalou, pour toute réponse, baisa le bord de sa robe, et même
+commença à lui baiser les pieds. Il se mit ensuite à genoux.
+
+« Wewa! s'écria-t-il, je te respecte, je t'estime infiniment. Ah! si
+l'on voulait m'écouter, on t'élirait Mère de Dieu, à la place de
+Mardona. Tu vaux infiniment mieux qu'elle, Wewa; je t'estime de tout
+mon coeur.
+
+- Et tu m'aimes aussi, dans ce cas?
+
+- Je t'aime , et je suis tout prêt à t'épouser.
+
+- Ah! enfin!...
+
+- Seulement, je te demande que notre contrat m'assure la possession de
+ta ferme et de ta maison.
+
+- Ne me parle pas de cela, répondit Wewa aigrement.
+
+- Si, Wewa, si, ma petite Wewa, je t'en parlerai. C'est chez moi une
+faiblesse, tu le sais. Je t'aime depuis longtemps. Je suis épris
+sérieusement de toi, Wewa, au point que souvent j'en suis malade;
+mais j'aime encore mieux me consumer et mourir d'amour que de
+commettre un péché sans en tirer aucun avantage. Dresse une donation
+par laquelle tu m'assures ta maison et tes champs, et nous nous
+marierons tout de suite.
+
+- Sukalou, tu recommences!... »
+
+Wewa fronça les sourcils avec humeur.
+
+« Veux-tu que je te prouve que ce n'est pas un péché que de se marier?
+le veux-tu, dis?...
+
+- Prouve-moi ton amour en faisant ce que je demande. J'aime mieux
+cela.
+
+- Ah! le coquin! »
+
+Wewa fit un geste qui rejeta Sukalou tout tremblant contre la
+muraille.
+
+« Tu m'aimes! C'est ma maison que tu aimes, et mes vaches, et mes
+porcs gras! C'est de mon argent que tu es épris! »
+
+Elle s'avança vers lui, les poings sur les hanches.
+
+« Allons! parle-moi encore de cette donation!
+
+- Je suis un homme vertueux.
+
+- Un coquin, veux-tu dire, un misérable! »
+
+Elle tourbillonnait dans la cuisine avec une telle colère, que ses
+jupons amidonnés bruissaient comme des feuilles fouettées par l'orage.
+
+« Tiens! je crois que je vais te rosser d'importance, hypocrite! »
+
+Elle courut à la porte et en poussa les verrous; mais Sukalou, avec
+une agilité inconcevable, ouvrit la croisée, l'escalada, sauta dans le
+jardin, et s'enfuit à travers champs, comme un lièvre harcelé par des
+chiens.
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Le soir tombait. Sabadil se rendit chez Mardona. Elle l'avait mandé
+auprès d'elle. Sabadil conduisit son cheval à l'écurie, traversa la
+cour et frappa à la porte de la Mère de Dieu. Il entra dans la
+chambre, Mardona n'était pas seule. Elle était assise dans un grand
+fauteuil, près de son lit, que recouvrait une cotonnade à grosses
+fleurs. Barabasch, établi non loin d'elle, rongeait ses ongles d'un
+air maussade.
+
+Tout, clans la demeure de Mardona, respirait un confort et un luxe
+rares dans les habitations des paysans galiciens. Les dalles étaient
+recouvertes de jolis et moelleux tapis; on se mirait dans les armoires
+et les tables en noyer poli; le sofa et les chaises étaient recouverts
+d'une étoffe en laine très soyeuse. A la muraille était accroché un
+immense miroir dans un cadre doré. Des tableaux garnissaient la
+pièce. De longs rideaux souples voilaient à demi les croisées. Les
+fenêtres étaient garnies de fleurs; un petit canari dormait la tête
+sous son aile, perché dans sa cage de laiton. Devant le lit de la Mère
+de Dieu on avait étendu une grande peau de loup. C'est là qu'elle
+appuyait ses pieds lorsque Sabadil entra.
+
+« Laisse-nous, Barabasch, ordonna Mardona sans un geste.
+
+- Pourquoi m'en irais-je? répondit le paysan d'un ton aigre.
+
+- Tu n'as pas de questions à m'adresser, dit Mardona, très calme; tu
+as à obéir à mes ordres. Allons, va! »
+
+Barabasch jeta sur Sabadil un regard venimeux et se dirigea lentement
+vers la porte.
+
+« Tu t'en vas sans me saluer? » demanda Mardona.
+
+Ses grands yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, brillant d'une
+douceur infinie. Nul ne pouvait résister à ce regard. Barabasch revint
+précipitamment sur ses pas, et s'agenouilla aux pieds de la Mère de
+Dieu.
+
+«Je tiens à t'avertir, mon ami, continua-t-elle, que tu me parais
+changé depuis quelque temps. Tu t'oublies souvent en ma présence!
+Prends-y garde! »
+
+Elle l'embrassa et lui adressa un signe de la tête.
+
+Barabasch soupira et sortit tout pensif. On entendit quelques instants
+encore ses pas lourds résonner sur le pavé de la cour, puis tout se
+tut. Mardona et Sabadil restèrent seuls.
+
+« Qu'a-t-il? demanda Sabadil après une pause.
+
+- Il est jaloux.
+
+- De qui?
+
+- De toi. »
+
+Sabadil eut un sourire amer.
+
+« Toi aussi, tu es mécontent, et tu m'en veux, tout comme lui. Tu ne
+peux admettre que je ne ressemble pas aux autres jeunes filles,
+continua Mardona.
+
+- Tu es une sainte, repartit Sabadil avec tristesse, et moi je suis un
+pauvre pécheur, voilà tout.
+
+- Tâche donc de comprendre ce qui m'éloigne de toi, ce qui m'interdit
+de répondre à ton amour, dit Mardona. Je suis l'Elue de Dieu, du
+Dieu qui a créé le ciel et la terre, qui a rassemblé les eaux sous
+sa main, et à qui la lune et les astres obéissent.
+
+- Ma croyance ne m'enseigne pas cela.
+
+- Ta croyance te parle de paradis et du péché de nos premiers parents,
+répondit Mardona d'une vois douce. Elle te parle de la corruption des
+hommes et du déluge que Dieu envoya dans sa colère. Ta croyance
+t'apprend, aussi bien que la mienne, que l'humanité pèche constamment
+et a sans cesse besoin de rédemption. Eh bien, moi, je te répète et je
+t'affirme que cette rédemption, Dieu l'a incarnée sur la terre et
+qu'il m'a instituée pour la représenter.
+
+- Parles-tu de la Trinité que nous adorons?
+
+- La Trinité ne se révèle qu'à l'âme des hommes, répondit-elle: le
+Père, dans la puissance de la mémoire; le Fils, dans la sagesse de
+l'intelligence; l'Esprit, dans la force de la volonté.
+
+- Si vous accordez à l'homme une si haute place, comment se fait-il
+que vous le jugiez si faible et si misérable?
+
+- Qui t'a dit cela? s'écria Mardona d'un ton vif, très surprise mais
+nullement froissée. Nous suivons mieux que vous la prescription que
+le Christ nous a laissée.
+
+- Quelle prescription?
+
+- La seule vraie: Aime ton prochain comme toi-même, et ne fais pas aux
+autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toi-même. Notre
+croyance, de plus, nous ordonne de reconnaître et de révérer dans
+notre prochain l'image de Dieu, puisque l'homme est appelé à
+représenter Dieu sur la terre.
+
+- C'est un beau précepte, je ne puis le nier.
+
+- Approche-toi de moi, continua Mardona, et regarde-moi en face. Ai-je
+l'air de méditer de mauvais desseins? »
+
+Sabadil se rapprocha de la jeune femme et s'adossa à la muraille, à
+côté de son siège.
+
+« Je crains, fit-il observer d'une voix basse et tremblante, que tu ne
+me ravisses ma foi, Mardona, de même que tu t'es emparée de mon coeur.
+
+- Je ne t'ai rien ravi, repartit Mardona en fixant sur le jeune homme
+ses beaux yeux bleus rayonnants d'enthousiasme. C'est toi qui te
+donnes à moi, sans que je l'exige ou que je t'en prie.
+
+- Hélas! je ne suis pas maître de faire autrement.
+
+- Prends patience, dit Mardona très grave. L'heure viendra, pour toi
+aussi, où le paradis te sera ouvert.
+
+- Comment?
+
+- Ecoute-moi, continua la Mère de Dieu, et tâche de me comprendre. On
+t'a enseigné, n'est-ce pas? que les premiers hommes ont été chassés
+du paradis après leur péché. Mais personne, jusqu'à présent, ne t'a
+révélé le sens profond que renferme cette leçon. C'est un secret
+céleste que je vais te révéler, Sabadil. Tu sais que les premiers
+hommes mangèrent du fruit de l'arbre de la science du bien et du
+mal. Aussitôt après, ils firent la distinction de l'esprit et de la
+chair. Cette différence établie en nous, c'est la malédiction
+prononcée sur le monde, et ce paradis d'où les hommes ont été
+bannis, c'est... la nature.
+
+- Je t'admire, dit Sabadil. A t'entendre on croirait que ce n'est pas
+une paysanne qui parle, mais un prêtre du haut de sa
+chaire. Cependant, Mardona, tu ne sais ni lire ni écrire.
+
+- Insensé! il m'est donné, par contre, de lire dans les étoiles, et
+j'écris ce que je veux dans le coeur des hommes.
+
+- Et comment tes Duchobarzen entendent-ils rappeler le paradis sur la
+terre? demanda le jeune homme après une pause.
+
+- En rendant, au lieu de la crucifier comme vous le faites, à la
+nature toute son innocence, toute sa virginité première, répondit
+Mardona avec assurance: Dieu nous a donné l'esprit pour dominer la
+nature, et non pour la martyriser.
+
+- Tu as raison, dit Sabadil. Mais dis-moi encore, Mardona, pourquoi
+vous avez choisi la femme, cette créature capricieuse et faible,
+pour votre rédempteur, pourquoi c'est d'elle que vous attendez le
+secours?
+
+- C'est par la femme que le péché est entré dans le monde: la femme
+seule a le pouvoir de nous racheter. L'homme est possédé de plus
+d'esprit que la femme; celle-ci se laisse diriger plus puissamment
+par la nature. »
+
+Sabadil regarda Mardona. Les yeux de la jeune fille brillaient d'un
+éclat surnaturel. Une douce extase était empreinte sur son
+visage. Elle se tut et se tourna vers Sabadil.
+
+« Crois-tu à la résurrection? demanda soudain le jeune homme. Crois-tu
+qu'un jour viendra où Dieu jugera les vivants et les morts?
+
+- Au dernier jour, tous ressusciteront, répondit-elle, mais en esprit
+seulement. Le jugement viendra après.
+
+- Ainsi, les Duchobarzen croient qu'une femme qu'ils appellent la Mère
+de Dieu est investie de la puissance céleste pour juger et régner
+sur la terre?
+
+- Ils le croient, Sabadil. La Mère de Dieu représente l'Eternel sur la
+terre. Tous doivent l'adorer et la révérer comme ils adorent et
+révèrent leur Dieu, parce que l'Eternel a choisi la femme pour
+ramener les hommes au paradis perdu. La Mère de Dieu seule peut
+punir les péchés et les pardonner. Ses ordres sont la volonté de
+l'Éternel. Les Duchobarzen ne reconnaissent pas de pape. Ils ne
+révèrent pas de saints. Ils n'ont pas de prêtres, pas d'images, pas
+de sacrements. La Mère de Dieu, au milieu d'eux, est l'incarnation
+de l'Etre divin. Elle est sa volonté.
+
+- Et qui te prouve, Mardona, que tu es celle que Dieu a élue pour le
+représenter sur la terre?
+
+- Si tu ne crois pas à moi, Sabadil, je ne puis te le prouver.
+
+- Je crois à toi, s'écria-t-il en la dévorant du regard. Je crois à
+toi parce que je t'aime. Je veux croire à toi, et cependant ma
+pauvre intelligence de paysan, mon esprit inculte doutent de ta
+mission divine. Si tu veux me convertir, Mardona, il ne le faudra
+pas beaucoup de paroles; tu n'as qu'à me regarder, comme là-bas,
+dans la forêt tranquille, alors que je croyais, pauvre insensé,
+qu'un jour viendrait où tu pourrais m'aimer! »
+
+La Mère de Dieu releva la tête, sans fierté, mais avec une majesté
+grave qui éblouit Sabadil; un sourire dédaigneux passa sur ses
+lèvres, le même sourire qu'elle avait eu en lui parlant lors de leur
+première rencontre au bord de l'étang solitaire, sous les ombrages
+de la grande forêt. « Comment peux-tu me parler d'amour comme à une
+femme ordinaire? dit-elle.
+
+- Pardonne-moi, oh! pardonne! balbutia Sabadil, dont la poitrine était
+oppressée, et qui ne respirait que faiblement. C'est un péché, je le
+sais, je le sens. Punis-moi, Mardona. Je ne suis pas un saint, mais
+un grand pécheur. Je ne sais rien de ta mission. Pour moi, tu n'es
+qu'une femme belle et que j'aime, et dont l'aspect me trouble et me
+rend fou.... »
+
+Mardona se leva et se tint debout devant lui, une main appuyée au
+dossier de sa chaise, le visage calme et pur, empreint d'une douce
+compassion.
+
+« Tu es un misérable pécheur, et moi, je suis à la place de Dieu,
+dit-elle avec une excessive dignité. L'amour t'aveugle. Ouvre les
+yeux. Saisis bien quelle est ma situation envers toi. L'orgueil humain
+t'étouffe. Allons, à genoux! et adore Dieu qui m'a envoyée! - Ah!
+Mardona, murmura-t-il, dis-moi seulement que tu ne me hais pas!
+
+- Humilie-toi! »
+
+Il tomba à ses pieds, anéanti.
+
+« Je suis perdu dans ce monde sans toi! cria-t-il. Tu es mon ciel et
+mon enfer!
+
+- Crois-tu que Dieu m'a élue? demanda Mardona d'une voix extrêmement
+douce tandis qu'elle le regardait fixement de ses deux grands yeux
+brûlant d'enthousiasme. Sens-tu maintenant que tu n'es rien sans
+moi? que tu as besoin de mon intercession auprès de Dieu?
+
+- Oui, je le sens.
+
+- Eh bien, à genoux! s'écria Mardona, et prie. »
+
+Lorsqu'elle vit Sabadil étendu devant elle, la face contre terre, un
+fier sourire illumina le visage de Mardona, de ses yeux brillants à
+ses lèvres mi-closes.
+
+
+CHAPITRE X
+
+Le dimanche suivant, Sabadil parut pour la première fois à l'église
+des Duchobarzen, pour assister aux cérémonies de leur culte. Dans la
+maison de Mardona se trouvait une immense salle très simple. C'est là
+que l'assemblée se réunissait le dimanche. Il y avait bien à peu près
+deux cents personnes. On remarquait, mêlés aux costumes clairs et
+bariolés des paysans, deux juifs polonais revêtus de leur talar de
+soie noire. Les hommes se tenaient à gauche de l'autel, les femmes à
+droite. Tous étaient en habits de fête. Vis-à-vis de l'autel se
+trouvait une table, où l'on avait posé le pain et le sel.
+
+Tandis que tous s'entretenaient à voix basse, Sukalou, comme en
+extase, les yeux levés au ciel, murmurait une prière. Il sentit bien
+tout à coup que quelqu'un le tirait par sa manche, mais il ne se
+retourna pas.
+
+« Sukalou! murmura une voix caressante à son oreille.»
+
+Il se mit à prier avec plus de ferveur et ne prêta pas attention. On
+le tira de nouveau par sa manche, plus fort.
+
+« Ecoute-moi donc!
+
+- Laisse-moi prier », dit Sukalou sans daigner jeter un regard à Wewa,
+qui se tenait derrière lui.
+
+Celle-ci, furieuse, lui donna un coup de poing dans le dos et
+s'éloigna rapidement.
+
+Lorsque Mardona entra, vêtue de son costume de cérémonie, l'assemblée
+entière tomba à genoux. La Mère de Dieu bénit les assistants et
+s'assit, avec une grande dignité, devant la table où se trouvaient le
+pain et le sel. Sabadil se tenait à ses côtés. Elle le lui avait
+ordonné.
+
+« Si quelque chose te surprend ou t'embarrasse, lui avait-elle dit,
+interroge-moi.
+
+- Permets-moi de te dire, en ce cas, répondit Sabadil, l'étonnement
+que me cause dans ce saint lieu la présence de ces deux juifs.
+
+- Tout homme, qu'il soit juif, ou chrétien, ou musulman, ou même
+païen, peut prendre part à notre service divin, repartit Mardona. Ce
+n'est pas la présence de l'homme qui souille un temple, ce sont ses
+mauvaises actions. »
+
+Un des Duchobarzen s'avança et entonna le psaume: « C'est ainsi que
+parle notre souverain le Dieu d'Israël ». Le reste de l'assemblée
+s'unit en choeur à sa voix et répéta l'hymne. Lorsque le chant fut
+terminé, un des vieillards se leva et alla prendre par la main le
+doyen de l'assemblée. Ce fut touchant de voir comme ces deux
+patriarches s'inclinèrent devant les assistants, se donnèrent le
+baiser de paix et se saluèrent humblement. Un troisième membre
+s'approcha, salua et embrassa ses deux compagnons, de même qu'ils
+l'avaient fait, précédemment. Tous les assistants suivirent leur
+exemple, l'un après l'autre, les hommes les premiers, puis les femmes.
+
+« Que signifie cette cérémonie? demanda Sabadil.
+
+- Elle signifie, dit la Mère de Dieu, ce que je t'ai déjà enseigné une
+fois, que l'homme doit vénérer son prochain, qui représente Dieu sur
+la terre. »
+
+Lorsque la cérémonie fut terminée, Mardona se leva, prit Sabadil par
+la main et le conduisit au milieu des vieillards.
+
+« Je vous amène un nouveau frère, leur dit-elle d'une voix
+douce. Accueillez-le bien, estimez-le et l'aimez! »
+
+Le doyen donna la main à Sabadil et l'embrassa. Tous les membres de
+l'Eglise suivirent son exemple. Ils s'éloignèrent ensuite,
+tranquillement et graves, comme ils étaient venus.
+
+Sabadil hésitait, le regard baissé. La main de Mardona se posa sur son
+épaule avec une tendre pression.
+
+« Qu'as-tu, Sabadil? demanda la sainte fille.
+
+- Toi, Mardona, tu ne m'as pas donné de baiser, murmura-t-il d'une
+voix émue.
+
+- Maintenant tu fais partie de notre secte, répondit-elle. Tous t'ont
+salué comme leur frère. Je ne suis pas ta soeur, Sabadil, ne l'oublie
+pas. »
+
+Mardona se tenait au milieu de la salle, grande et forte. Elle était
+vêtue d'une robe bleue à larges plis. Ses cheveux étaient noués dans
+un foulard blanc. Elle souriait, et ce sourire adoucissait sa
+physionomie, la rendant plus séduisante encore.
+
+- Mais je ne t'aime pas comme une soeur! s'écria-t-il. Mardona, je t'en
+conjure, renonce à ta position! Elle ne te rend pas heureuse. Sois à
+moi, Mardona, deviens ma femme!
+
+- Jamais, Sabadil!
+
+- Et pourquoi pas?
+
+- On ne peut boire à la fois au calice de Dieu et au calice du diable,
+répliqua-t-elle. Es-tu digne de m'approcher, moi que le Seigneur a
+élue? As-tu abjuré de tout ton coeur les fausses croyances? Te
+sens-tu pénétré de nos saints préceptes? Non, tu ne l'es pas! C'est
+le péché qui parle par ta bouche.
+
+- T'aimer, Mardona, est-ce un crime?
+
+- Prie avec moi, Sabadil, dit-elle d'une voix exaltée qui résonna dans
+la salle comme un son d'orgue. Prie, pour qu'il te soit donné de
+vaincre le mal! »
+
+
+CHAPITRE XI
+
+La Mère de Dieu rendait justice. La maison de prières, la cour, la
+grande chambre des Ossipowitch étaient remplies de monde. Un grand
+nombre de curieux se tenaient dehors, sur la route, près de la
+haie. La table qui, le dimanche, portait le symbole, était recouverte
+d'un tapis bleu. On y voyait une Bible ouverte et un crucifix de
+bois. Mardona était assise devant cette table, sur la chaise
+haute. Elle portait une longue robe de velours rouge, garnie de
+martre, de hautes bottes de maroquin vert à talons d'argent et un
+foulard vert, en soie, noué sur ses tresses blondes. Son cou, sa gorge
+et son front disparaissaient sous des colliers de gros coraux, semés
+de sequins étincelants. Des bijoux de prix brillaient à ses oreilles
+et à ses bras. Ses doigts étaient ornés de bagues. Elle rappelait une
+tsarine de Moscou, du temps d'Ivan le Terrible. Son visage était doux
+et calme. On n'y lisait aucune sévérité.
+
+Sabadil se tenait dans la foule, un peu à l'écart. Il ne perdait pas
+des yeux Mardona. Il considérait avec extase cette femme à qui tous
+obéissaient et il sentait son coeur battre avec force.
+
+Le givre avait décoré les vitres de la salle de ses grands dessins
+étoilés; la neige craquait sous les pieds de ceux qui se tenaient dans
+la cour ou sur la route, mais un soleil éclatant rayonnait dans la
+campagne. Il donnait aux glaçons des reflets chatoyants de joyaux et
+argentait le moindre brin d'herbe. Un bourdonnement confus de voix
+humaines montait de la cour. Des becs-croisés, avec leur plumage rouge
+et vert, gémissaient en sifflant entre les aiguilles des pins. Sur un
+tilleul dépouillé une corneille s'était établie, appelant une de ses
+compagnes. Dans la salle où l'on rendait la justice, par contre,
+régnait un silence de mort. Lorsqu'une femme perdait une épingle à
+cheveux, on l'entendait tomber et résonner à terre.
+
+Mardona leva sa main et donna le signal. Aussitôt le chantre entonna
+une hymne sacrée, que toute la communauté répéta en choeur. Quand le
+dernier accord se fut éteint, Mardona fit de nouveau un signe et tous
+les assistants se jetèrent à genoux devant elle:
+
+« Je tiens ici la place de Dieu, dit Mardona d'une voix forte, pour
+punir les péchés ou les pardonner. Que celui d'entre vous qui se sent
+coupable le reconnaisse et implore la miséricorde divine. Que celui
+que son prochain a offensé le déclare et porte plainte contre lui. »
+
+Un frémissement, un chuchotement passa à travers la foule. Puis une
+jolie jeune fille sortit des rangs et se frappa trois fois la
+poitrine, en tombant à genoux aux pieds de la Mère de Dieu.
+
+« Je me reconnais coupable devant Dieu et devant toi, Mardona,
+commença-t-elle. Depuis quelque temps je chagrine fort mes parents.
+
+- Te repens-tu de ta faute?
+
+- Je me repens.
+
+- Tu t'agenouilleras durant deux heures, en t'humiliant, décida
+Mardona, et en répétant ces mots: « Tu honoreras ton père et ta
+mère, afin que tes jours soient heureux. »
+
+Mardona, là-dessus, embrassa la pécheresse, et celle-ci s'éloigna, le
+visage caché dans son mouchoir.
+
+« Humiliez-vous tous, s'écria Mardona, car, devant Dieu, personne
+n'est parfait. »
+
+Une jeune femme s'avança près de Mardona, se jeta à ses pieds
+brusquement et demanda, en désignant une de ses compagnes, qu'on la
+punît pour l'avoir offensée.
+
+« Que t'a-t-elle dit? demanda la Mère de Dieu.
+
+- Elle m'a appelée « crapaud venimeux, serpent, fille de chienne ».
+
+- Qu'as-tu à répondre? demanda Mardona à l'accusée, qui se tenait là
+toute rouge et horriblement embarrassée.
+
+- Je l'ai dit,... j'étais en colère.
+
+- Même dans la colère nous devons respecter notre prochain et le
+vénérer comme l'image de Dieu, s'écria Mardona. Demande pardon à ta
+compagne, à l'instant même; agenouille-toi, et fais pénitence. »
+
+La pécheresse vint tomber aux genoux de son ennemie et lui demanda
+pardon. Puis les deux femmes s'embrassèrent. En retournant à leurs
+places, elles furent bousculées par un paysan qui traînait par la
+manche un jeune homme pâle, aux traits décomposés, devant la chaise de
+leur juge.
+
+« En voilà un qui m'a volé une faux, commença le paysan.
+
+- Point du tout, mon petit père, je l'avais seulement empruntée.
+
+- Tu l'as volée! cria le paysan. Durant mon absence tu t'es introduit
+dans ma chaumière, et tu m'as enlevé ma faux!
+
+- Empruntée, petit père, empruntée, répéta le jeune homme, très
+effrayé.
+
+- Tu l'as volée, s'écria le plaignant, car, lorsque j'ai envoyé Jur
+chez toi... Jur, c'est mon fils... tu lui dis....
+
+- Jur n'est pas venu chez moi.
+
+- Où est Jur? » demanda Mardona.
+
+Un jeune gars s'avança.
+
+« J'ai été chez lui, petite mère, et je lui ai dit que ce ne pouvait
+être que lui qui avait pris notre faux, et qu'il eût à nous la
+rendre. Il s'est mis à rire et m'a répondu: « Je n'ai pas votre faux
+», et il ne nous l'a pas encore rendue.
+
+- Nieras-tu encore? » demanda Mardona à l'accusé.
+
+Le malheureux tremblait de tous ses membres. Il resta muet.
+
+« Je décide que tu as volé, continua Mardona et que tu subiras la
+peine des voleurs. Tu vas rendre immédiatement à son propriétaire la
+faux que tu lui as dérobée. Et-toi, dit-elle en se tournant vers le
+plaignant, garrotte-le, conduis-le chez toi et fouette-le
+d'importance. »
+
+Elle prit un knout posé par terre près d'elle et le tendit au paysan.
+
+« Donne-lui-en cinquante coups, pas un de plus, tu m'entends? »
+
+Le larron soupira, mais n'opposa aucune résistance. On le garrotta et
+on l'emmena. Quelques minutes se passèrent. Personne ne se présentait.
+
+« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable ou qui ait à se
+plaindre d'une injustice? » demanda Mardona.
+
+Personne ne répondit.
+
+« Dans ce cas, je nommerai moi-même ceux dont j'ai à me plaindre et
+qui ont irrité l'Eternel par leur conduite, continua la mère de
+Dieu. Où est Barabasch? »
+
+Barabasch tressaillit vivement, mais il se contint, s'approcha de
+Mardona et s'agenouilla devant elle, la tête basse, un peu pâle, mais
+d'apparence calme.
+
+« Tu as désobéi, dit Mardona d'un ton glacial. Tu t'es, malgré mes
+fréquents avertissements, révolté souvent contre mes décrets. C'est un
+grand péché, Barabasch. Car ma volonté est la volonté divine. Te
+repens-tu de cette faute? »
+
+Barabasch se frappa la poitrine à trois reprises.
+
+« Je me repens! je me repens! je me repens! bégaya-t-il.
+
+- Je te pardonne, dit Mardona en le baisant au front. Mais le salut de
+ton âme exige que tu t'humilies et que tu fasses pénitence. Ta
+fierté, ton orgueil doivent être traînés dans la fange. Tu vas te
+coucher le visage contre terre en travers de la porte, près du
+seuil, et ceux qui entreront, comme ceux qui sortiront, te fouleront
+aux pieds. »
+
+Barabasch se leva, marcha en chancelant vers la porte et se jeta sur
+le carreau, couvrant de ses deux mains son visage désolé et honteux.
+
+Tous ceux qui entraient ou sortaient devaient passer sur lui. Sabadil
+remarqua que la plupart des hommes évitaient, en sortant, de le
+toucher du pied, tandis que les femmes, au contraire, foulaient son
+corps de leurs lourdes bottes, sans aucune pitié, la douce et belle
+Sofia, aussi bien que la pétulante Wewa, qui l'écrasa si brutalement,
+qu'il se tordit à son passage comme un ver, ou comme un malheureux
+condamné à périr foulé sous les pieds des éléphants.
+
+« Où est Sukalou? demanda Mardona, tandis qu'un sourire malicieux
+éclairait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres roses.
+
+- Me voilà, petite mère, s'écria Sukalou. Qu'ordonnes-tu de moi,
+étoile d'or, rose de....
+
+- Pas tant de paroles, interrompit Mardona; à genoux et avoue ta
+faute.
+
+- Moi?
+
+Sukalou se jeta à terre, baisa les pieds de la Mère de Dieu, et leva
+les mains vers le ciel.
+
+« Je suis innocent, siège de toutes les béatitudes, colombe céleste,
+toi.... »
+
+Mardona saisit une peau de martre et lui en frotta le visage.
+
+« Connais-tu cela, hein? Ces peaux t'ont appartenu, Sukalou, continua
+Mardona, et tu me les as vendues plus cher qu'on ne te les achète en
+ville.
+
+- Est-ce possible? Mon Dieu! voilà, on ne connaît pas toujours les
+prix courants.
+
+- Tu m'as menti, tu m'as volée et trompée.
+
+- Je suis un vieillard, Mardona. Souvent la mémoire me fait défaut,
+gémit Sukalou. Tu sais que je suis incapable d'une mauvaise
+action. Je passe mon temps dans le jeûne et la prière, tu le sais.
+
+- « Et il vit des gens, assis dans le temple, et qui vendaient des
+boeufs, des moutons et des pigeons, dit Mardona, d'une voix forte et
+avec un oeil sévère, et des changeurs et des banquiers. Et il prit
+des cordes; de ces cordes il tressa un fouet, et il chassa avec ce
+fouet tous ces commerçants qui souillaient le temple avec leurs
+boeufs et leurs brebis. Il renversa les tables des changeurs et foula
+aux pieds leur monnaie, et il chassa les marchands de pigeons, en
+criant: « La maison de mon Père est une maison de prières: vous en
+avez fait une caverne de voleurs! »
+
+- Songe à ma mémoire, petite mère, à cette vieille mémoire qui me fait
+défaut, pleurnicha Sukalou! Si je t'ai vendu les martres trop cher,
+je suis prêt....
+
+- Silence!
+
+- Je me tais. »
+
+Et Sukalou, saisi d'une frayeur mortelle, prit une pincée de tabac,
+puis une autre, sans interruption, durant quelques secondes.
+
+Tu as trompé, tu dois être puni, continua Mardona. Tu m'as trompée,
+moi, et ta punition sera double, comme ta faute. Je te pardonne. Mais
+le salut de ton âme exige que tu fasses pénitence et que tu jeûnes
+pendant trois jours.
+
+- Je mourrai, Mardona.
+
+- Le premier jour, tu ne recevras rien à manger. Le second et le
+troisième jour, on te donnera un morceau de pain et une cruche
+d'eau. De plus, tu auras à réciter mille fois l'Oraison
+dominicale. »
+
+Sukalou, éperdu, embrassa nerveusement les genoux de Mardona.
+
+« Fais-moi battre, petite mère, supplia-t-il en pleurant, ou plutôt
+bats-moi toi-même. Ce sera pour moi une joie d'être battu par ta jolie
+petite main d'ivoire. Fouette-moi de verges, de cordes, ou avec un
+bâton; fouette-moi aussi longtemps que cela te conviendra; mais, pour
+l'amour de Dieu, ne me fais pas jeûner! »
+
+Mardona le repoussa doucement.
+
+« Tu me salis, va-t'en! dit-elle.
+
+- Fais-moi appliquer la torture si tu veux, implora Sukalou,
+attelle-moi à un chariot, crucifie-moi, fais-moi pendre, mais ne me
+soumets pas au jeûne.
+
+- Plus un mot! Ton arrêt est prononcé.
+
+- Pour l'amour de Dieu, cria Sukalou, il faut que je parle! Tu veux
+sauver mon âme, dis-tu; mais, quand j'ai faim, je suis capable de
+tout. Je crains, Mardona, sainte femme, ô toi la plus belle rose du
+jardin céleste, je crains que ma chair ne faiblisse, que mon esprit ne
+perde sa force, si tu me fais jeûner. Les autres pèchent après un bon
+repas, de copieuses libations; chez moi, c'est tout le contraire. Ce
+n'est que lorsque je suis à jeun que me viennent les mauvaises
+pensées. Quand j'ai bien mangé, lorsque j'ai bu de l'excellent vin, il
+n'y a pas au monde d'homme plus pur, plus pieux, de caractère plus
+honnête, plus loyal que moi. J'ai péché envers toi, je le
+reconnais. Mais, si je me rappelle bien, j'avais faim, le jour que je
+t'ai vendu les peaux de martre; oui, j'étais très affamé, et de là
+possédé du diable!
+
+- J'ai prononcé ton jugement, répéta Mardona d'un ton calme. Dieu a
+parlé par ma bouche. Tu obéiras, et durant trois jours tu jeûneras
+comme je te l'ai ordonné.
+
+- Je ne peux pas! je ne peux pas, gémit Sukalou; je ne peux réellement
+pas.
+
+- Ne crains rien, continua la Mère de Dieu avec un sourire, mon amour
+viendra en aide à ta faiblesse. Enfermez-le dans le caveau qui se
+trouve dans ma maison! Faites ce que j'ai ordonné. »
+
+Wewa, Turib et Wadasch s'emparèrent de Sukalou, qui se débattait avec
+violence. D'autres le poussèrent par derrière. Il fut entraîné dans le
+caveau et mis sous les verrous.
+
+« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable, reprit Mardona, ou
+qui ait à porter plainte contre son prochain?
+
+- Moi, sainte femme, s'écria Lampad Kenulla en conduisant sa femme
+devant le trône de Mardona. Je porte plainte contre ma
+femme. J'exige que tu la châties au nom de Dieu.
+
+- Quel est son crime?
+
+- Elle m'a trompé; elle a trahi ma confiance; elle a tenté de
+m'empoisonner.
+
+- Te reconnais-tu coupable, Sofia? demanda la Mère de Dieu avec
+douceur; mais dans son oeil luisait comme un éclair de triomphe
+haineux.
+
+- J'ai des preuves et des témoins à l'appui de mon accusation », dit
+Kenulla.
+
+Il fit un signe. Deux jeunes filles, employées chez lui,
+s'approchèrent.
+
+« Je suis coupable », bégaya Sofia.
+
+Elle tomba aux pieds de Mardona, anéantie, cachant sa face
+rougissante.
+
+« Tu savais le châtiment qui t'attend, la peine infligée aux
+adultères? dit Mardona avec une froide majesté. Dans notre croyance,
+le mariage est libre. L'amour suffit à lier deux êtres; lorsque cet
+amour n'existe plus, ils sont libres de se quitter; c'est pourquoi
+nous punissons rigoureusement l'adultère. La loi existe. Je ne puis
+accorder de grâce: « Si vous ne me croyez pas, lorsque je vous parle
+de choses terrestres, comment me croiriez-vous si je vous parlais des
+arrêts célestes? »
+
+- Punis ma femme, dit Lampad.
+
+- Je te condamne », continua Mardona.
+
+Ses lèvres touchèrent le front de Sofia, les yeux de la Mère de Dieu
+interrogeaient la foule anxieusement; elle retenait son haleine.
+
+« Saisissez-la et la châtiez selon notre loi, dit-elle après un
+instant.
+
+- Grâce! » cria Sofia.
+
+Les larmes, les sanglots étouffaient sa voix.
+
+Mardona secoua la tête.
+
+Les assistants se pressèrent autour de la condamnée pour lui donner le
+baiser de paix. Puis les femmes et les jeunes filles l'entraînèrent
+dehors. Les hommes suivirent. Tous semblaient électrisés, possédés
+subitement d'un saint courroux. Ils se précipitèrent hors de la salle
+avec une telle violence, qu'ils faillirent assommer, avec les talons
+de leurs lourdes bottes, Barabasch, toujours couché sur le sol en
+travers de la porte.
+
+Au moment où Mardona avait prononcé l'arrêt fatal sur la malheureuse
+Sofia, le premier mouvement de Sabadil avait été de se jeter aux pieds
+de la Mère de Dieu et d'implorer la grâce de la coupable. Il traversa
+même la foule dans cette intention. Mais il recula sous le regard de
+Mardona. Elle fixa sur lui un oeil froid, brillant de haine et de
+colère. Il comprit que son intercession serait inutile, que même elle
+augmenterait le courroux de Mardona et la rendrait peut-être plus
+cruelle encore pour la condamnée.
+
+Il garda le silence et suivit la foule au dehors.
+
+Les fanatiques traînèrent la pauvre Sofia à travers la cour et sur la
+route, jusqu'aux premières maisons du village. Là seulement ils
+s'arrêtèrent et la lâchèrent. Elle se tint un moment debout, livide,
+tout échevelée, les vêtements déchirés, à moitié nue, levant les bras
+au ciel.
+
+Puis la foule entonna une hymne sainte; c'était son signal, semblable
+au chant de carnage des Machabées. Et de tous les côtés on commença la
+lapidation. Des pierres, de la boue, de la neige, des mottes de terre,
+furent lancées à la tête de la malheureuse. Elle s'enfuit, affolée, à
+travers les rues. Les justiciers se jetèrent à sa poursuite, en hordes
+sauvages, avec des cris et des hurlements. Mardona assistait à ce
+carnage, montée sur son cheval, allant au pas.
+
+Sofia se soutenait à peine. Le sang ruisselait de ses épaules, de sa
+poitrine nue. Son visage était couvert de boue et d'ordures.
+
+A trois reprises, Sabadil, dont le cerveau bouillait d'indignation,
+voulut s'élancer au secours de la pauvre femme et la protéger de son
+corps. Mais Mardona était là. Elle ne le perdait pas de vue. Et
+Sabadil se sentait lié, retenu par une force inconnue qui le faisait
+souffrir et paralysait ses membres. Il ne bougea pas.
+
+Devant l'église, sur la place, Sofia tomba, complètement inanimée. Son
+front donna contre les sabots du cheval de Mardona. Celle-ci contempla
+un instant le corps de son ennemie, gisant dans la boue. La Mère de
+Dieu était pâle, mais un sourire de satisfaction passa dans son
+regard. Elle étendit la main.
+
+Déjà un enfant, par un excès de zèle comique, soulevait péniblement
+une énorme pierre pour fracasser la tête de Sofia, lorsque la Mère de
+Dieu l'arrêta du geste.
+
+« J'aurai compassion, dit-elle avec un plissement orgueilleux des
+lèvres. Je lui fais grâce de la vie. Je lui pardonne ses péchés et son
+inconduite. »
+
+Sabadil se tenait à quelque distance, considérant Mardona. Jamais il
+ne l'avait vue si belle, avec son visage courroucé et ses lèvres
+frémissantes.
+
+« Humiliez-vous tous, cria-t-elle tournée vers la foule. Ne vous jugez
+pas meilleurs que celle qui est là à terre. Il n'y en a pas un qui
+soit sans péché, a dit l'Eternel, notre Dieu, non! pas même un seul. »
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Sabadil était à présent plus souvent chez Mardona que chez lui. Il ne
+vivait plus lorsqu'il ne voyait pas la Mère de Dieu, lorsqu'il
+n'entendait pas sa douce voix, lorsqu'il ne sentait pas la main de la
+jeune fille lui caresser le front avec tendresse. La Mère de Dieu et
+le paysan de Solisko s'aimaient depuis le moment où ils s'étaient
+rencontrés pour la première fois dans la forêt solitaire, avec cette
+différence que Sabadil éprouvait pour la jeune fille une violente
+passion et qu'il la désirait avec ardeur, tandis que celle-ci l'aimait
+d'un amour calme, plaçant entre elle et lui le ciel et les devoirs
+auxquels elle se croyait appelée. Pour Sabadil, Mardona était une
+image pure, couronnée d'une auréole, et tenant un lis ouvert dans sa
+main blanche. Il lui appartenait tout entier. Elle, Mardona, n'était
+pas à Sabadil.
+
+La Mère de Dieu, étendue dans son fauteuil, considérait avec un joyeux
+sourire Sabadil qui s'était établi à ses pieds.
+
+« Je t'aime trop, vois-tu, murmurait-elle, oh oui! je t'aime trop. Tu
+perdras peu à peu le respect que tu me dois. Déjà je ne t'inspire plus
+aucune crainte.
+
+- Tu te trompes, Mardona: souvent tu me fais peur.
+
+- Est-ce vrai? »
+
+Elle se mit à rire aux éclats et parut s'amuser beaucoup de ces
+paroles.
+
+Dans la grande salle se trouvait Ossipowitch, sa femme et ses enfants,
+réunis autour d'une terrine fumante. Wadasch, assis près de la table,
+accordait son violon.
+
+Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et Sukalou
+entra. D'ordinaire il mettait beaucoup de temps et faisait de grandes
+cérémonies pour se présenter. Cette fois il se précipita dans la
+chambre, sans saluer personne. Il secoua si fort ses vêtements
+couverts de neige, qu'un tourbillon blanc vola de tous côtés dans la
+salle.
+
+« Un événement terrible, oh! terrible! commença-t-il. J'arrive de la
+ville avec une nouvelle,... Seigneur! une nouvelle.... »
+
+Il s'assit comme hors d'haleine, et se mit à gémir.
+
+«Vous êtes perdus, tous,... perdus... sans moi,... vous courez un
+danger,... je viens vous avertir.... Mais je vois que j'ai perdu la
+parole. »
+
+Il indiqua de la main qu'il désirait parler et que cela lui était
+impossible.
+
+« Remets-toi, premièrement, lui dit Turib. Tu parleras après. Qu'y
+a-t-il?
+
+- Un malheur!
+
+- Quoi donc? demandèrent à la fois tous les assistants.
+
+- C'est... pour le dire tout de suite,... mais vraiment je ne puis
+parler, pleurnicha Sukalou,...je tombe de lassitude,... j'ai couru
+comme un cheval,... c'est pour l'amour de Mardona, pour la sauver,
+s'il est temps encore, et aussi parce que je meurs de faim.
+
+- Femme, donne-lui à manger, dit Ossipowitch.
+
+- Allons, raconte ce que tu sais, s'écrièrent les assistants, qui
+avaient quitté la table et entouraient Sukalou.
+
+- Je veux manger d'abord, interrompit Sukalou; je raconterai
+après. Trois jours de jeûne, vous vous imaginez que cela n'abat pas
+un homme; je voudrais vous y voir. Je ne m'en remettrai jamais. »
+
+Chacun se hâta de lui apporter quelque chose à manger. Ils se
+pressaient tous autour de lui, comme les bergers de Bethléem avec
+leurs offrandes. Turib tenait une assiette de jambon, Anuschka un
+petit pot de lait, Wadasch un hareng, Jehorig un pain, Anastasie un
+tonnelet de brindze, et le vieil Ossipowitch une carafe d'eau-de-vie
+et un petit verre.
+
+« Mange, Sukalou, bois et mange, criait-on de tous côtés.
+
+- Je ne puis manger aussi vite que vous le désirez, repartit
+Sukalou. Il vous faut avoir patience. Songez donc, un homme à demi
+mort d'inanition! »
+
+Il but un verre d'eau-de-vie et avala le hareng en deux bouchées. Il
+attaqua ensuite le jambon. « Une plainte,... une plainte a été portée
+au tribunal, dit enfin Sukalou. Le coeur me tourne quand j'y
+songe.... Ah! que j'ai mal! Verse à boire, bon Nilko.»
+
+Il avala un second verre d'eau-de-vie.
+
+« C'est à cause du châtiment infligé à Sofia Kenulla,... vous
+comprenez. Il paraît qu'elle est dangereusement atteinte. On va
+procéder à une enquête.... Mon Dieu! que je suis faible encore!... »
+
+Il se coupa du pain et s'en remplit la bouche, avec du brindze.
+
+« Ils ne veulent pourtant pas porter plainte contre Mardona?» demanda
+Wadasch.
+
+Sukalou hocha vivement la tête.
+
+« On la conduira en prison? » s'écria Turib. Sukalou fit un geste
+affirmatif.
+
+Jehorig courut vers Mardona pour l'avertir.
+
+Dans la cour, des voix s'élevèrent. Puis Lampad Kenulla entra,
+accompagné d'un juif qui s'inclinait très bas, la bouche fendue d'un
+sourire embarrassé.
+
+A leur vue, Sukalou se versa vite un dernier verre d'eau-de-vie, et
+prit une pincée de tabac, en détournant la tête.
+
+« Mauvaises nouvelles! dit enfin Kenulla; cet homme... - il désigna le
+juif - arrive de la ville, et il assure qu'on va faire prisonnière
+notre Mère de Dieu.
+
+- Nous le savons, répondit le vieil Ossipowitch d'un ton grave. Mais
+nous ne craignons rien.
+
+- Sukalou, qui arrive de la ville, nous a appris la nouvelle, ajouta
+Anuschka.
+
+- Sukalou! » s'écria le juif très désappointé.
+
+Il cessa de s'incliner, et ne sourit plus.
+
+« Le coquin! le misérable! Je suis venu tout exprès de la ville pour
+avertir notre petite Mère, notre vierge d'or, et pour gagner une
+petite récompense. Et il faut que ce menteur me fasse du tort!
+
+- Sois tranquille, juif, repartit Kenulla. Je puis prouver que c'est
+de toi que Sukalou tient la nouvelle. Tu la lui as racontée à
+l'auberge où tu t'es arrêté pour abreuver tes chevaux.
+
+- C'est vrai,... dit Sukalou; cependant il était de mon devoir....
+
+- Tais-toi, lui cria le juif.
+
+- Je ne dis rien.
+
+- Vous dites que vous n'avez pas peur, continua Kenulla. Pourtant le
+cas est grave. Il est de fait que les preuves manqueront. Car qui
+osera témoigner contre Mardona! Mais c'est bien assez si on nous
+l'emmène et qu'on la garde en prison durant un mois.
+
+- Cela ne sera pas », cria Turib.
+
+Les assistants se mirent tous à parler à haute voix.
+
+« Mardona doit se cacher, dit Ossipowitch.
+
+- Il vaut mieux qu'elle passe la frontière, objecta Sukalou.
+
+- Je lui procurerai un costume juif et je l'emmènerai moi-même dans
+mon traîneau, dit le juif.
+
+- S'il faut de l'argent, dit Kenulla, moi j'offre tout ce que je
+possède. »
+
+La Mère de Dieu était arrivée sur ces entrefaites. Elle se tenait au
+seuil de la porte, les bras croisés sur la poitrine.
+
+« Je ne fuirai pas et je ne me cacherai pas », dit-elle en s'avançant
+au milieu de ses disciples effrayés.
+
+Elle souriait d'un sourire plein de grâce et resta parfaitement calme.
+
+« Tu as raison, s'écria Barabasch, qui se précipita dans la chambre
+comme un possédé, ne fuis pas, Mardona! Ne sommes-nous pas là pour te
+protéger?
+
+- Oui, nous te défendrons! » crièrent en choeur une foule de
+Duchobarzen attirés par le tapage.
+
+La chambre, la cour, la route furent en peu de temps envahies par les
+partisans de la Mère de Dieu.
+
+« Mardona, dit Sabadil d'une voix ferme, aussi longtemps que je
+vivrai, personne ne portera la main sur toi!
+
+- Je vous remercie, mes amis, dit Mardona avec beaucoup de
+douceur. Vos intentions sont bonnes. Cependant, je ne puis les
+approuver. J'agirai selon la volonté de Dieu, et, s'il l'exige, eh
+bien, je porterai ma croix pour l'amour du Christ. Je vais partir
+immédiatement pour la ville: je vais me livrer à la justice.
+
+- Tu veux...? s'écria Barabasch épouvanté.
+
+- Oui, je le veux, interrompit Mardona. Ainsi, trêve de paroles, je
+vous prie! Je vais m'habiller tout de suite. Ce juif m'emmènera dans
+son traîneau.
+
+- Je t'accompagne, dit Sabadil.
+
+- Non! vous resterez tous ici. »
+
+Mardona s'habilla rapidement et monta dans le traîneau du
+juif. Personne n'osa la retenir. Ses partisans la suivirent du regard,
+mornes et consternés. Elle resta calme et digne. Chemin faisant, elle
+s'entretint avec le juif; elle le questionna: elle lui demanda le nom
+du juge, si celui-ci était jeune, s'il était marié. Elle n'oublia pas
+de lui demander s'il aimait les femmes. Le juif lui donna une foule de
+renseignements et il sourit. Bientôt aussi, Mardona se prit à
+sourire. Elle parut satisfaite des renseignements. Son front
+s'éclaircit.
+
+Quelque temps après le départ du misérable traîneau qui avait emmené
+de Fargowiza-polna la Mère de Dieu et son compagnon, Sukalou entrait à
+pas pressés dans la chaumière de Wewa. Il ne trouva la veuve ni dans
+la grande salle, ni dans sa chambre. Il trébucha sur un balai et une
+corbeille de choux qui encombraient le corridor et se rendit à la
+cuisine, où Wewa était en train de préparer son repas, debout près de
+l'âtre. Sukalou tomba assis sur le bloc de pierre qui servait à couper
+du bois et resta quelques moments sans parler, comme anéanti.
+
+« Quoi! tu as l'audace de te présenter ici, lui cria Wewa. Coquin!
+misérable impudent! homme au coeur de glace! vil mannequin! »
+
+La main de la veuve retentit avec un claquement sec sur la joue de
+Sukalou.
+
+« Donne-moi une gifle, Wewa, donne-m'en encore une, je t'en prie
+instamment», dit Sukalou sans chercher à se défendre.
+
+Wewa le considéra, très surprise.
+
+« Oui, je mérite que tu me battes, continua-t-il. J'étais aveuglé,
+vois-tu, je ne jouissais pas de ma raison! O Wewa, combien je t'ai
+méconnue!
+
+- Enfin! tu conviens de tes torts!
+
+- Ah! certes, certes!
+
+- Et tu viens me dire que tu m'aimes?
+
+- Oui, Wewa, je t'aime. Il faut bien que je t'aime, s'écria
+Sukalou. Mais laisse-moi parler. Le règne de Mardona a pris fin. Le
+tribunal l'a fait appeler. On va la mettre en prison.
+
+- Pourquoi?
+
+- Parce qu'elle a fait lapider Sofia.
+
+- Impossible!
+
+- C'est pourtant vrai. Elle va être punie comme criminelle. Dieu l'a
+abandonnée.
+
+- D'où sais-tu cela?
+
+- Il me l'a dit lui-même, affirma Sukalou.
+
+- Dieu s'est révélé à toi?
+
+- Oui, Wewa, cette nuit, repartit Sukalou. Je dirais que c'était un
+songe si je n'étais parfaitement sûr de n'avoir pas rêvé. Je vis
+tout à coup surgir un grand nuage, d'un rouge de feu, ardent comme
+le buisson où l'Eternel s'est révélé à Moïse....
+
+- Et il t'a dit?...
+
+- « J'ai rejeté Mardona, la fille d'Ossipowitch, et je choisis pour
+lui succéder Wewa, la veuve de Skowrow. C'est elle qui sera votre
+Mère de Dieu... Va la trouver, mon cher Sukalou, et annonce-lui
+cette nouvelle, - remarque que Dieu m'a nommé son cher Sukalou, - et
+adore-la! »
+
+Sukalou se jeta à genoux et embrassa avec frénésie les pieds de la
+veuve.
+
+« O mon étoile, dit-il, jardin céleste, riche en joies et en
+béatitude, toi, bonheur des anges et reine des mortels!
+
+- Mais....dis-tu bien la vérité? demanda Wewa, dont le visage
+resplendissait. Pourquoi Dieu ne m'apparaît-il pas, à moi, pour
+m'annoncer sa volonté?
+
+- Les décrets de l'Eternel sont insondables, répliqua Sukalou. Il
+m'envoie vers toi, comme il envoya l'ange à Marie.
+
+- Puisque c'est la volonté de l'Eternel, dit Wewa qui avait repris
+tout son sang-froid et redressait fièrement la tête comme un cheval
+de traîneau, j'obéirai. Je vais revêtir tout de suite l'emploi saint
+qui m'est assigné. Je le remplirai en toute humilité,
+consciencieusement et fidèlement.
+
+- Oui, sainte femme, oui, agneau pascal, j'en suis bien sûr, s'écria
+Sukalou. Et avant tout, n'est-ce pas? tu viendras en aide aux
+malheureux, tu rassasieras les affamés, et tu donneras à boire à
+ceux qui ont soif. Tu me vois à tes pieds, Wewa; j'implore ta pitié.
+
+- Relève-toi », répondit Wewa.
+
+Elle s'avança vers la table, portant une grande terrine de
+kasche. Sukalou la suivit, se léchant les lèvres avec gourmandise.
+
+« Tiens! - elle posa la terrine sur la table - assieds-toi près de
+moi, messager de Dieu. Nous allons manger ensemble, puis nous
+parlerons de nos projets. Lisinka! Lisinka, où donc es-tu? »
+
+Lisinka parut, souriant d'un air confus.
+
+« Mardona est en prison, lui dit Wewa d'un air digne, et l'Eternel m'a
+élue pour la remplacer. Je suis maintenant votre Mère de Dieu. »
+
+Lisinka tomba à genoux et adora Wewa.
+
+« Lève-toi, mon enfant, reprit la veuve avec bonté, et
+assieds-toi. Nous allons souper. »
+
+Lisinka obéit. Tout en mangeant, elle jetait sur Wewa des regards
+effrayés. Sukalou, lui, ne craignait personne. Il mangeait comme
+quatre; il engloutit une portion formidable de kasche, et ingurgita la
+moitié d'une grande cruche d'eau-de-vie,
+
+« Je ne peux cependant pas me présenter ainsi à mes disciples, dit
+Wewa, désignant ses pieds nus et sa chemise grossière.
+
+- Qui donc y songe? dit Sukalou. Tu te vêtiras selon ton rang, comme
+une noble dame.
+
+- J'aurai des bottes à talons d'argent?
+
+- A talons d'or, Wewa, à talons d'or! Mardona en a eu en argent, elle.
+
+- Et des habits de soie?
+
+- De soie et de velours.
+
+- Avant tout, procure-moi une pelisse de martre; mais une pelisse plus
+belle que celle de Mardona.
+
+- Tu auras de la zibeline, Wewa, affirma Sukalou. Toutes les comtesses
+portent de la zibeline. Et... que dit donc cette belle légende du
+pécheur... où le poisson d'or, pour récompenser l'homme qui avait
+levé le charme jeté sur lui, fit de sa femme une barine?...
+
+- Elle parut sur l'escalier seigneurial, s'écria Wewa, la tète prise
+dans une splendide parure; elle avait au cou des colliers de perles;
+ses doigts étaient couverts de bagues d'or, ses pieds chaussés de
+pantoufles rouges. Elle portait un manteau de velours garni de
+zibeline. »
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Le juge Zomiofalski ne ressemblait guère à un fonctionnaire
+autrichien. On l'eût pris pour un bon bourgeois, propriétaire, avec
+des manières de gentilhomme, et dont le temps se passe, non à écrire
+et à parcourir des registres, mais à la chasse, à la pêche, à cultiver
+les plaisirs de l'équitation, et qui, le soir, flirte auprès des dames
+dans les salons, ou fume, enveloppé d'une moelleuse robe de chambre,
+en parcourant le dernier livre de Daudet ou de Zola. Il était d'une
+taille au-dessus de la moyenne. Ses mains étaient fort belles et bien
+soignées. Il avait le nez en bec d'aigle, très polonais, un menton
+accentué et de superbes yeux noirs, assez francs. Sur le front, les
+cheveux commençaient à lui manquer; mais il possédait toutes ses
+dents, des dents superbes, d'une blancheur vive et qui donnait à son
+visage un grand charme.
+
+Lorsque Mardona se présenta au seuil de son cabinet, il était en train
+de feuilleter des actes passés devant lui, en fumant un cigare dont
+l'arome remplissait toute la chambre. Près de lui travaillait un
+clerc, qui ne cessait de tousser et de cracher.
+
+« Qui est là? » demanda Zomiofalski, d'un ton haut et bref.
+
+Pas de réponse.
+
+« Eh bien, qu'y a-t-il? »
+
+Mardona s'avança, humble et presque craintive. Elle fit deux pas
+seulement et s'arrêta les yeux baissés.
+
+Zomiofalski tourna la tête, posa son cigare et se leva.
+
+« Que voulez-vous? Avez-vous reçu une citation? » dit-il en s'adossant
+au pupitre.
+
+Mardona fit signe que oui.
+
+« Ah! précisément! »
+
+Il feuilleta un acte.
+
+« Ainsi vous êtes la nommée Mardona Ossipowitch, la Mère de Dieu des
+Duchobarzen? »
+
+Mardona répondit de nouveau du geste.
+
+« Mais vous êtes une femme terrible,... vous agissez avec une
+barbarie... comme les Turcs ou les Tartares, continua
+Zomiofalski. Ignorez-vous qu'il y a des lois? Toi et les tiens... vous
+avez lapidé... cette..., comment diable se nomme-t-elle donc? Vous
+l'avez lapidée, blessée grièvement. C'est par miracle qu'elle en a
+réchappé. Qui donc t'a chargée de la juger? Cela peut avoir des suites
+fort tristes pour vous, et surtout pour toi.»
+
+Mardona ne répondit pas. Elle écouta les reproches de Zomiofalski sans
+un mot, digne comme Jésus devant Pilate, et fière comme Roxelane en
+présence de Soliman le Grand. Elle inclinait la tête et joignait ses
+mains baissées. Ses longs cils formaient une raie d'ombre sur ses
+joues. Un foulard blanc, orné de dentelles superbes, était noué dans
+son épaisse chevelure. Des pierres fines étincelaient à ses oreilles,
+à ses doigts. Des coraux et des sequins d'or se balançaient doucement
+sur sa poitrine haletante.
+
+« Oui, c'est sûr! Maintenant tu baisses la tête », reprit Zomiofalski.
+
+Il arpenta la chambre à grands pas, les mains derrière le dos.
+
+« Vous êtes tous les mêmes, vous autres paysans! tous! Vous vous
+moquez de la légalité et de l'ordre, aussi longtemps que cela va. Vous
+êtes des rebelles, des haydamaks! Vous voulez vous venir en aide à
+vous-mêmes, c'est bien, mais vous oubliez qu'il y a des bornes. Vous
+empiétez sur les droits de votre prochain. Une vie d'homme, à vos
+yeux, ce n'est donc rien? »
+
+Mardona releva la tête lentement. Pour la première fois, ses yeux
+rencontrèrent ceux de son juge. Celui-ci tressaillit: les paroles lui
+manquèrent.
+
+« Tu refuses de croire que tu as manqué gravement à la loi, dit-il
+après une pause, en dévorant du regard la belle fille. Tu tiens la
+place de Dieu, n'est-ce pas? Tout t'est permis. Tu n'as de compte à
+rendre à personne, n'est-il pas vrai? Mais, aux yeux de la loi, tu es
+simplement une criminelle. »
+
+Mardona ne chercha pas à se justifier. Elle était toujours debout
+devant Zomiofalski, et le regardait silencieuse. Il lui parlait d'un
+ton plus doux; il s'embrouilla dans son discours, et finalement perdit
+complètement le fil de ce qu'il avait à lui dire.
+
+« Ah oui! que voulais-je donc ajouter?... Je crois que tu auras
+grand'peine à éviter la prison, reprit-il lorsqu'il se fut remis de
+son émotion. Nous ne pouvons pas te ménager, tu comprends? Devant les
+lois il n'y a ni princes ni mendiants. Mais... peut-être auras-tu des
+circonstances atténuantes à faire valoir? Parle, dis-moi tout sans
+crainte. Nous ne sommes pour votre secte ni des amis ni des
+ennemis. Nous voulons être justes. Tu objecteras, peut-être, qu'ainsi
+que toi la loi punit l'adultère et le crime; sans doute. Mais nul n'a
+le droit de prévenir nos décrets. Ce.... Comment s'appelle-t-il, cet
+homme...? Il aurait dû porter plainte contre sa femme, tout
+simplement. Mais, je comprends,... ta vanité s'est sentie flattée du
+rôle que l'on t'attribuait. Il te plaisait, ce rôle de juge, auquel tu
+n'as cependant aucun droit.
+
+- Lampad Kenulla aurait-il dû faire jeter sa femme en prison? »
+demanda Mardona.
+
+C'étaient ses premières paroles.
+
+« Nous rendons la justice, et nous punissons poussés par l'amour
+chrétien, continua-t-elle; c'est le bien de notre prochain que nous
+avons en vue. »
+
+Zomiofalski sourit.
+
+« Si tu fais lapider ceux que tu aimes, dit-il, je voudrais bien
+savoir ce que tu fais à tes ennemis.
+
+- Je ne hais personne.
+
+- Pas même moi?
+
+- Pas même vous. »
+
+Zomiofalski renvoya le clerc sous un prétexte.
+
+« Mardona Ossipowitch, dit-il d'une voix sourde,... il faut que je
+t'avoue que je... j'ai eu de toi une opinion absolument fausse. Tu
+n'es ni une méchante femme, ni une hypocrite. Tu as agi par
+conviction: j'aurais plaisir à te sauver, mais par quel moyen...? oui,
+comment?»
+
+Il réfléchit un instant.
+
+« Tu n'as rien d'une paysanne. Une grande dame déguisée n'aurait pas
+l'air plus distingué que toi.... Tu as quelque chose de noble et
+d'original qui me plaît. Voilà, tout dépend surtout des dépositions
+des témoins.
+
+- Personne ne témoignera contre moi, répondit Mardona avec une
+majestueuse assurance.
+
+- Et Sofia?
+
+- Elle ne m'accusera pas.
+
+- Où donc as-tu pris ces yeux-là? » s'écria Zomiofalski.
+
+Il étendit la main, dans l'intention de saisir Mardona au menton;
+mais, au regard dont elle le perça, il recula, pour la première fois
+de sa vie peut-être.
+
+«Tu es une sorcière! s'écria-t-il. On devrait te noyer. Tu corromps un
+honnête homme!
+
+- Comment oserais-je, demanda Mardona, et par quel moyen?
+
+- Par ton regard, avec tes yeux, belle sainte, dit Zomiofalski à voix
+basse. Tu te rends maîtresse de tes ennemis, et tu fais ce que tu
+veux de ton juge. »
+
+Il prit la main de Mardona et la baisa à plusieurs reprises avec
+transport.
+
+Mardona baissa ses paupières et sourit doucement.
+
+Lorsque l'humble traîneau qui ramenait la Mère de Dieu, plus fière
+qu'un vainqueur romain, rasa dans sa course les premières maisons de
+Fargowiza-polna, un homme parut dans un chemin de traverse, se mit à
+courir après le traîneau, et cria si fort, que le juif arrêta ses
+chevaux. C'était Sabadil. Il était venu là, attendre sa bien-aimée, le
+coeur serré; et, maintenant qu'il la retrouvait saine et sauve, il
+était si joyeux et si ému, qu'il se sentait incapable de lui parler et
+de lui adresser des questions. Et aussi, à quoi bon? Il savait qu'elle
+était sauvée. Ne le voyait-il pas à son visage radieux? Et elle, ne le
+lui laissait-elle pas sentir par mille petites faveurs, tandis qu'ils
+étaient assis l'un près de l'autre? Mardona était gaie. Elle riait
+comme une enfant. Elle eût voulu égayer tout le monde, avant tout
+Sabadil, puisqu'elle l'aimait de toute son âme.
+
+Le même soir encore, Mardona fit appeler auprès d'elle la malheureuse
+Sofia. Elle attendit sa victime, assise sur sa chaise haute, parée de
+tous ses atours et entourée de ses partisans.
+
+Sofia arriva, non plus douce et résignée, comme à l'habitude, mais
+sombre et haineuse. Son beau visage pâle était coupé de deux larges
+cicatrices qui s'étendaient sur son front et sur sa joue.
+
+« Que me veux-tu, Mardona? demanda-t-elle d'une voix aigre, sans
+détours.
+
+- Je veux te dire, Sofia, ce que tu auras à affirmer au tribunal
+lorsque, tu auras à déposer contre moi, répondit Mardona d'un ton
+calme.
+
+- As-tu peur? s'écria Sofia. Dame! tu as raison d'avoir peur.
+
+- Moi? »
+
+Mardona se leva, mais elle resta douce et majestueuse.
+
+« C'est toi, Sofia, qui dois trembler à l'idée de me manquer un seul
+instant.
+
+- Je dirai la vérité au tribunal, pas davantage.
+
+- Sofia, je te plains. Dieu t'a livrée entre mes mains. Mais, pour
+toi, je ne serai pas un juge. J'agirai comme une mère qui punit son
+enfant désobéissant. Laisse-toi conduire, Sofia; quelle attitude
+as-tu devant moi, qui suis ton Dieu, ton Seigneur? As-tu oublié où
+est ta place? A mes pieds, misérable insensée! »
+
+Sofia baissa les yeux, mais ne bougea pas.
+
+« Sofia! cria la Mère de Dieu d'une voix forte et irritée, Sofia, je
+t'ordonne de t'agenouiller à l'instant devant ton Dieu! je t'avertis
+une fois, une dernière fois encore. A genoux! »
+
+Sofia leva des yeux suppliants vers la Mère de Dieu, puis elle tomba à
+genoux, en sanglotant et comme si elle eût été poussée par une force
+invisible.
+
+« Ici, Sofia! continua Mardona de sa voix pure et
+mélodieuse. Repens-toi, et je te pardonnerai.
+
+- Je me repens, murmura la malheureuse! Aie pitié! je me repens de
+tout mon coeur!
+
+- Allons! je serai miséricordieuse, dit Mardona; embrasse mes pieds,
+je te le permets, bien que tu te sois rendue indigne de cette
+faveur. »
+
+Sofia tomba à genoux et embrassa les pieds de son ennemie.
+
+« Eh bien, qu'es-tu, à présent, Sofia? Moins que ma servante. Et tu
+veux me dénoncer! tu veux me menacer! Ecoute bien ce que je vais te
+dire, Sofia, et, si ta vie t'est chère, ne perds pas un mot de mes
+paroles, pas un mot, pas une syllabe. C'est mon amour pour toi qui me
+conseille, Sofia. Chaque parole que tu prononcerais contre moi est un
+péché mortel. Dieu punira les pécheurs, sans merci.
+
+- Parle,... balbutia Sofia, j'écoute,... je t'obéirai. »
+
+Les jours suivants, les témoins furent appelés au tribunal. Pas un
+n'accusa Mardona. Barabasch, surtout, la défendit avec énergie,
+éloignant d'elle tout soupçon, même l'ombre d'un soupçon. Il jura que
+la Mère de Dieu avait condamné Sofia à faire pénitence tout le long du
+village, mais n'avait autorisé personne à l'offenser. On lui avait
+jeté de la boue, et tout à coup, sans qu'on sût comment, des pierres
+lui avaient été lancées. C'était Mardona elle-même qui l'avait
+arrachée à la fureur de ses ennemis. Sofia affirma avoir été blessée
+par une pierre. Mais elle ne savait qui la lui avait jetée.
+
+« Est-ce que cela est arrivé sur l'ordre de la Mère de Dieu? » demanda
+Zomiofalski.
+
+La plume qu'il tenait pour écrire le protocole tremblait dans sa main.
+
+« Non, répondit Sofia. Mardona m'a protégée.
+
+- Et cette seconde cicatrice? demanda le juge.
+
+- Mon mari m'a battue, dit Sofia les yeux baissés. Je l'ai mérité. »
+
+La Mère de Dieu fut condamnée à une petite amende. Elle rentra à
+Fargowiza-polna comme une reine, précédée de fanfares et acclamée par
+ses partisans.
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Un traîneau attelé de trois chevaux s'arrêta devant la ferme de Nilko
+Ossipowitch. Le cocher se mit à bourrer sa pipe, tandis que son maître
+se dirigeait à grands pas vers la métairie. Mardona était dans la
+chambre, seule avec Sabadil. Lorsqu'elle avait entendu le tintement
+des clochettes, elle avait soufflé sur le givre des fenêtres et
+l'avait enlevé de sa main gauche pour regarder au dehors.
+
+Elle rougit alors, jeta un regard rapide sur Sabadil, et, comme si
+elle eût eu à l'implorer, elle le baisa sur le front.
+
+Il se fit un grand bruit dans le corridor. C'était Zomiofalski qui
+secouait la neige de ses habits et de sa chaussure. Il se présenta à
+la porte.
+
+« Comment, Excellence, lui dit Mardona, c'est vous! Quel honneur pour
+nous!
+
+- J'ai passé par ici, je suis en tournée d'affaires, répondit le
+juge. Je me rends à Brebaki, et j'ai pensé.... »
+
+Seulement alors il remarqua Sabadil et hésita à en dire davantage.
+
+« Venez donc chez moi, sous mon toit, dit Mardona; ici habitent mes
+parents. »
+
+Elle marcha vers la porte, et, se retournant:
+
+« Sabadil, aie soin qu'on ne nous dérange pas. »
+
+Sabadil lui jeta un regard suppliant, mais elle n'y prit pas
+garde. Elle traversa le corridor et la cour pour aller chez
+elle. Zomiofalski la suivait, les yeux fixés sur sa taille gracieuse,
+très rouge et un peu confus. Arrivé dans la chambre de Mardona, il
+regarda autour de lui avec surprise, puis il s'empara des mains de la
+jeune fille.
+
+« M'en veux-tu? commença-t-il à voix basse.
+
+- A propos de quoi?
+
+- De ce qu'il m'a été impossible de t'acquitter selon mon désir.
+
+- Vous avez été bon pour moi. Je vous dois une entière reconnaissance.
+
+- Ainsi tu me pardonnes?
+
+- Mais, monseigneur, je vous en prie, répondit Mardona avec un fin
+sourire, vous savez bien que vous m'avez sauvée. Dois-je vous le
+dire? Voulez-vous me remplir de confusion?
+
+- Ne parle pas de cette bagatelle, dit Zomiofalski; tout est terminé,
+heureusement. Mais... j'avais l'intention.... Et maintenant le
+courage me fait défaut....
+
+- Quelle était votre intention, Excellence?
+
+- Je voulais te demander la faveur de te rendre visite de temps à
+autre.
+
+- Vous me témoignez trop de bonté, interrompit Mardona. A quoi bon
+tant de paroles? Vous savez bien que tout ce qui est chez moi vous
+appartient.
+
+- Oui, oui, et si je te prenais au mot? » continua Zomiofalski.
+
+Mardona ne répondit pas. Elle alla au miroir et se mit à jouer avec
+son collier. Elle lui tourna le clos, mais elle vit dans la glace le
+visage passionné de Zomiofalski, et cela lui procura une vive
+satisfaction. Nul ne pouvait lui être d'une aussi grande utilité que
+le juge. Elle le savait et ne perdrait certainement pas l'occasion de
+gagner son amitié.
+
+« Pardonne-moi, Mardona, s'écria Zomiofalski, je sais que je
+t'offense. Mes propos te blessent, je le sais. Mais, vois-tu, je me
+tiens devant toi comme un pécheur qui implore sa grâce. Tu es mon
+juge, je te dois la vérité. Je t'aime, Mardona, je t'aime comme un
+fou. Punis-moi si c'est un crime. Je me remets entre tes mains.
+
+- Quelle punition puis-je vous imposer? lui demanda-t-elle doucement,
+- avec un sourire dans le regard. Crois-moi, continua Zomiofalski,
+- je te respecte, je te vénère. Il y a peu de temps que je te
+- connais, mais tu es une femme supérieure; on en trouverait peu
+- comme toi dans les palais, on n'en trouverait pas une sous le
+- chaume. Je t'aime, Mardona, et je te respecte.
+
+- Dites-vous la vérité?
+
+- Je te le jure.
+
+- C'est bien, je vous crois, dit Mardona. Maintenant, agenouillez-vous
+et adorez en moi Dieu, que je représente. »
+
+Zomiofalski la regarda, très surpris.
+
+« Vous ne croyez pas à ma mission, seigneur?
+
+- Mardona! c'est à toi que je crois, s'écria Zomiofalski frappé
+subitement par la majesté de la jeune paysanne et par son calme
+triste. Oui, je crois à toi, et, si tu l'ordonnes, je me mettrai à
+genoux, dans la poussière, à tes pieds.
+
+- Et vous croirez à ma mission divine si je vous l'ordonne? »
+continua-t-elle d'une voix grave.
+
+Zomiofalski essaya de l'entourer de ses bras, mais Mardona le
+repoussa, froidement digne.
+
+« Vous agissez avec moi comme avec une femme ordinaire, seigneur,
+dit-elle. Je représente Dieu sur la terre. C'est lui que vous devez
+adorer en moi et vénérer. Allons, seigneur, humiliez-vous devant votre
+Créateur, bien bas, le front à terre. Vous pouvez me baiser les pieds
+aussi. Cela témoigne d'un plus grand respect. »
+
+Elle lui tendit sa botte sans rien perdre de sa sérénité.
+
+Et Zomiofalski, le gentilhomme polonais, s'inclina profondément et
+pressa avec ardeur ses lèvres sur le maroquin des bottes de Mardona la
+paysanne.
+
+« Tu me permets désormais de te rendre visite? tu me permets de
+t'aimer? lui demanda-t-il.
+
+- Sans doute, répondit-elle. Seulement je ne serai jamais à vous. »
+
+Lorsque la Mère de Dieu accompagna Zomiofalski jusqu'à son traîneau, à
+travers la haute neige, où l'on n'avait tracé qu'un petit sentier,
+Sabadil se tenait là, les mains dans ses poches. Il ne retira pas son
+bonnet. Quand le cocher fit claquer son fouet pour le départ, Sabadil
+proféra un juron énergique en grimaçant. A peine le tintement des
+clochettes se fut-il perdu dans l'éloignement, Mardona s'avança vers
+Sabadil. Elle voulait l'interroger sur sa conduite; il la prévint.
+
+« Je vois, lui dit-il, que tu as déjà fait la conquête de ce noble
+seigneur. »
+
+Les paroles sifflaient entre ses lèvres comme des gouttes d'eau qui
+tombent sur du fer rouge.
+
+« Dis-moi, comment t'y es-tu donc prise pour le gagner aussi vite? Tu
+n'as sûrement été avare ni de paroles ni surtout de baisers? »
+
+Mardona le regarda avec une surprise mêlée de dédain, mais sans
+pitié. Elle était femme après tout, et la jalousie de Sabadil la
+flattait agréablement.
+
+« Toi, dit-elle au jeune homme, tu ignores la vraie croyance, tu n'as
+pas la foi. Voyons, peut-on être jaloux de Dieu? Désires-tu que le
+soleil luise pour toi seul? Je suis comme Dieu dans sa miséricorde,
+comme le soleil qui existe pour tout le monde. Prétends-tu me tracer
+une ligne de conduite? Viens! j'ai à te parler. »
+
+Mardona rentra avec lui.
+
+Tandis que Sabadil restait, hésitant, au seuil de la porte, Mardona
+s'établit dans son fauteuil, étendit ses pieds sur la peau de loup qui
+garnissait le carreau, et appela le jeune homme à elle, d'un signe de
+tête.
+
+« Ici, à mes pieds, lui dit-elle, et écoute ce que je vais te dire. »
+
+Sabadil se jeta à ses genoux et se mit à pleurer amèrement.
+
+« Mardona! s'écria-t-il, ne vois-tu pas que l'amour et la jalousie me
+consument? »
+
+Il cacha son visage sur les genoux de Mardona, Elle lui passa la main
+dans les boucles de sa chevelure, doucement, avec tendresse. Elle
+souriait en se penchant sur lui. Et elle commença à lui parler
+longuement, à lui enseigner la foi, la résignation et le pardon.
+
+« Rappelle-toi ce que je t'ai déjà enseigné, dit-elle, c'est l'amour
+de la Mère de Dieu qui apporte la rédemption. Il constitue pour
+l'homme une nouvelle naissance: car ce qui est né de la chair est
+chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit. Tous doivent m'aimer,
+et mon coeur doit être accessible à tous, - spirituellement, bien
+entendu. Il m'est interdit de connaître l'amour terrestre.
+
+- Pourquoi me dis-tu cela? demanda Sabadil très découragé.
+
+- Pour que tu te souviennes que je n'ai rien de commun avec les autres
+femmes. Je suis à la place de Dieu. L'amour que l'on me témoigne,
+c'est un culte.
+
+- Je le sais, dit Sabadil d'un air sombre, mais, vois-tu, je souffre
+comme un martyr sur un gril ardent. »
+
+Mardona eut un doux sourire. « Satan est en toi,
+murmura-t-elle. Efforce-toi de le vaincre. Prie et jeûne. »
+
+Anuschka entra, annonçant que deux paysans de l'autre rive du Dniéper
+étaient venus soumettre à la Mère de Dieu une querelle qu'ils avaient
+ensemble depuis longtemps.
+
+Mardona se rendit dans la maison de son père. Tandis qu'elle jugeait
+le différend des deux paysans, Sabadil sella son cheval, secrètement,
+et s'éloigna. Il ne rentra pas à Solisko, mais alla chez Michel Obrok,
+le plus hardi chasseur d'ours des Carpathes. Il y passa la nuit et, le
+matin avant le jour, se rendit avec lui dans la forêt, le fusil sur
+l'épaule.
+
+Ils découvrirent les traces d'un ours imprimées dans la neige, et
+celles d'un loup, mais ne surprirent aucune proie. Sabadil rentra chez
+lui sombre et de très mauvaise humeur. Il se jeta sur son lit de
+paille et y resta une nuit et une journée, comme anéanti. Puis il se
+rendit à Fargowiza-polna, pénétra dans la métairie sans être vu et
+conduisit son cheval à l'écurie.
+
+Il était pénétré de sensations à lui tout à fait inconnues et qui le
+surprenaient; des idées étranges bourdonnaient dans sa tête et lui
+faisaient monter le sang aux joues. Il devait vaincre le démon qui le
+tentait, avait dit Mardona; mais il lui semblait, au contraire, que
+c'était le démon qui acquérait de plus en plus d'ascendant sur
+lui. Des doutes cruels l'assaillaient: il était jaloux. La haine lui
+brûlait le coeur. Il détestait Mardona et il la craignait tout à la
+fois. Il eût voulu la mépriser et il sentait qu'elle s'était emparée
+de son âme, de toutes ses pensées, qu'il lui appartenait plus
+complètement qu'auparavant, maintenant qu'elle le torturait de
+douleurs inouïes.
+
+Ce qui l'irritait surtout, c'est qu'elle ne se départait jamais de son
+inaltérable sérénité.
+
+Sabadil traversa la cour, blême, le regard morne. Il pouvait à peine
+se tenir; il resta clans le corridor, à quelque distance de la porte
+de la salle, qui était entre-bâillée.
+
+Il vit Mardona commodément assise sur une chaise, les bras
+croisés. Devant elle était agenouillée une jeune fille occupée à lui
+laver les pieds. Soudain, la Mère de Dieu aperçut Sabadil.
+
+« Que fais-tu là? lui cria-t-elle, et pourquoi ne viens-tu pas me
+saluer? »
+
+Sabadil s'inclina et baisa le pied nu de Mardona, que celle-ci lui
+tendit avec un sourire étrange.
+
+Au moment où Sabadil se releva, la jeune fille qui lavait les pieds de
+Mardona se redressa d'un mouvement brusque et le regarda en face. Lui,
+ne vit qu'un doux visage pâle, encadré de mèches soyeuses de cheveux
+noirs et éclairé d'une paire de grands yeux sombres, langoureux et
+presque tristes. Chose singulière! ce regard fit du bien à Sabadil. Il
+était si pur, si calme et si tendre, que le jeune homme se sentit
+soulagé et qu'il lui sembla en quelque sorte qu'un arc-en-ciel se
+dessinait au-dessus de sa tête. Et elle, celle qui venait de produire
+cette métamorphose, elle devint encore plus pâle, oh! infiniment pâle;
+mais elle ne se détourna pas. Son regard demeura attaché à celui de
+Sabadil, rayonnant et comme en extase.
+
+« Nimfodora, essuie-moi les pieds », ordonna la Mère de Dieu d'un ton
+affable.
+
+La fille pâle se courba humblement à terre et enveloppa d'un linge
+blanc les pieds de Mardona.
+
+« Pourquoi ne vous saluez-vous pas? » demanda la Mère de Dieu.
+
+Nimfodora se leva précipitamment. Un léger frisson passa dans son
+corps svelte, aux formes naissantes. Ses mains froissèrent
+machinalement les rubans et les fleurs de son corsage, et une flamme
+passa dans ses beaux yeux rêveurs.
+
+Les lèvres de Sabadil effleurèrent les siennes. Tout à coup une
+rougeur ardente envahit les joues et le cou de la jeune fille. Et ils
+restèrent là tous deux, profondément émus, se tenant les mains sans
+parler....
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Plusieurs jours se passèrent. Sabadil n'était pas retourné à
+Fargowiza-polna. Mardona lui envoya Jehorig, mais celui-ci ne le
+trouva pas à la maison. Sabadil, qui jusqu'à ce jour n'avait pas fait
+gagner un kreuzer aux aubergistes juifs du village, passait ses
+journées et ses nuits à la taverne; il buvait, il fumait, il jouait
+aux cartes. Il invitait la jeunesse de Solisko à se divertir avec
+lui. On s'enivrait, on chantait des refrains obscènes.
+
+Un soir, cependant, Sabadil n'y put tenir. Il quitta sa place, jeta
+sur la table une poignée de monnaie, enfonça son bonnet sur ses
+cheveux épars, demanda son cheval et partit pour Fargowiza. Il
+atteignit la porte de la maison habitée par Mardona, mais il n'entra
+pas. Il réfléchit un instant, puis fit le tour du bâtiment, à cheval;
+arrivé à la petite sortie ménagée sur les champs, il s'arrêta. Il
+attacha son cheval aux branches de la haie, traversa la haute neige et
+se glissa sous les fenêtres de la Mère de Dieu. Elles étaient
+éclairées. Sabadil essaya de regarder à l'intérieur, mais les vitres
+étaient couvertes d'un givre si épais qu'il ne put rien
+distinguer. Par contre, il entendit distinctement un murmure lent et
+continu comme une prière. La jalousie se réveilla de nouveau dans le
+coeur de Sabadil. Il prêta l'oreille anxieusement. Il reconnut alors la
+belle voix forte de Mardona, accompagnée par une autre voix de femme,
+plaintive et triste. Sabadil fit pour la seconde fois le tour de la
+maison. Il vit la grande porte ouverte et se glissa, sans être vu,
+jusqu'à la chambre de Mardona. Les prières étaient
+terminées. Cependant Mardona et Nimfodora parurent surprises et même
+effrayées de l'arrivée de Sabadil.
+
+« C'est toi », dit enfin la Mère de Dieu.
+
+Nimfodora se tenait debout près de Mardona, cambrant sa taille fine et
+détournant un peu la tête, de manière à laisser voir son profil
+pur. Elle tenait les yeux baissés.
+
+« Tu ne m'attendais pas? demanda Sabadil.
+
+- Mais si. J'ai envoyé chez toi Jehorig.
+
+- Chez moi?
+
+- Certainement.
+
+- J'étais décidé à ne plus revenir ici.
+
+- Tu y es revenu, cependant. »
+
+Mardona s'établit dans son fauteuil.
+
+Nimfodora lui arrangea les nattes de sa chevelure, les lui lissa avec
+le peigne et s'agenouilla pour lui embrasser les pieds, avec une
+soumission d'esclave et une sorte d'extase dans le regard.
+
+Lorsque Nimfodora traversa la chambre pour serrer le peigne dans le
+tiroir de l'armoire à glace, sa démarche surprit beaucoup
+Sabadil. Elle avançait lentement, mais on ne la voyait pas faire de
+pas; elle baissait la tète et regardait un peu de côté, comme un
+animal effrayé.
+
+Mardona se leva et alla au miroir.
+
+« Interroge-moi, questionne-moi,... dit Nimfodora lentement, d'une
+voix semblable au râle d'un cerf expirant, je te dirai la vérité, moi!
+Ah! tu es si belle! »
+
+Elle regarda Sabadil avec une douce exaltation. Elle semblait lui
+demander:
+
+« Et toi, ne la trouves-tu pas belle, dis? ne l'admires-tu pas aussi?
+
+- Sais-tu, Nimfodora, que je commence à avoir des rides? répondit
+Mardona en riant.
+
+- Où? Allons donc, tu veux rire. Je ne vois rien.
+
+- Tous ne voient pas par tes yeux. Avant peu, beaucoup s'en
+apercevront. Oui, je serai bientôt vieille et laide.
+
+- Toi! interrompit Nimfodora. Mais tu es toute jeune, tu n'as que deux
+ans de plus que moi.
+
+- Oh! tu n'as pas encore vingt ans, s'écria Mardona, et il m'en manque
+quatre, à moi, pour atteindre la trentaine.
+
+- Toi, du moins, tu resteras toujours belle! »
+
+Nimfodora frissonna et regarda son amie d'un oeil suppliant.
+
+« Sais-tu un remède pour m'empêcher de vieillir, par hasard?
+
+- J'en connais un, dit Sabadil. C'est une croyance très répandue dans
+le peuple....
+
+- Dis-le-moi, s'écria Mardona, que je puisse me débarrasser de ces
+vilaines rides.
+
+- Du sang humain, répondit Sabadil avec candeur.
+
+- Du sang humain! mais où en prendre?»
+
+Mardona n'avait pas achevé, que déjà Nimfodora avait arraché un
+couteau de la ceinture de Sabadil et s'était fait au bras une entaille
+profonde. Le sang coulait, chaud et rouge.
+
+« Mon Dieu! » s'écria Sabadil, tout effrayé.
+
+Nimfodora avait pâli, ses lèvres avaient des tressaillements. Ses yeux
+sombres étaient fixés sur le jeune homme.
+
+« Qu'as-tu fait? murmura Mardona, es-tu folle? »
+
+Elle lui enleva le couteau.
+
+« C'est fini, dit Nimfodora avec un joyeux sourire. Voilà mon
+sang. Prends-le. Il t'appartient. »
+
+Mardona saisit la jeune fille dans ses bras et couvrit son visage pâle
+d'ardents baisers. Sabadil examinait Nimfodora avec étonnement. Elle
+lui paraissait si étrange, si extraordinaire: une créature
+surnaturelle enfin. Mardona aussi l'étonnait, car, tout en assaillant
+Nimfodora de doux reproches, elle se lava bel et bien le visage de son
+sang. Elle prit même le bras de la jeune fille et y appliqua ses
+lèvres, buvant le sang qui coulait de la blessure. Elle apporta
+ensuite, sans se hâter le moins du monde, un mouchoir, le trempa dans
+l'eau froide et banda la plaie. Puis elle se remit à embrasser
+Nimfodora et à la caresser.
+
+Lorsque la lune parut au-dessus du rideau sombre de la forêt,
+Nimfodora se prépara à retourner chez elle.
+
+« Tu ne vas pas te rendre à Brebaki si tard? demanda Mardona.
+
+- Je le dois: mes parents m'attendent.
+
+- Si vous le désirez, Nimfodora, je vous reconduirai.
+
+- Je vous remercie et j'accepte.
+
+- Non. Tu ne partiras pas, interrompit Mardona. Je te le défends. Tu
+as perdu trop de sang. Et on dit que des loups se montrent dans la
+contrée. Tu resteras auprès de moi. »
+
+Nimfodora baissa la tête d'un air soumis.
+
+« Ainsi vous restez à la métairie? dit Sabadil.
+
+- Je reste », balbutia Nimfodora.
+
+Elle perça Sabadil d'un regard profond et mystérieux.
+
+« Quelle fille étrange!» se répétait-il en retournant chez lui, à la
+clarté d'un magnifique ciel d'hiver.
+
+Il réfléchit longtemps. Mais il ne put la définir.
+
+A partir de cette soirée, Sabadil rencontra presque chaque jour
+Nimfodora chez les Ossipowitch. Elle n'y était venue que rarement
+auparavant. Avec Nimfodora, cette enfant mélancolique, Mardona se
+départait de sa majesté et de son calme. Elles jouaient ensemble comme
+deux jeunes chats, s'ébattant et folâtrant à l'envi. Sabadil se tenait
+d'habitude dans quelque coin sombre de la pièce, observant ceux qui
+s'y trouvaient. Il remarqua que Nimfodora, elle, ne riait
+jamais. Lorsque les autres riaient, elle restait sérieuse, ou parfois
+souriait d'un sourire douloureux et vague. Souvent même elle était
+absorbée au point de ne rien entendre de ce qui se passait autour
+d'elle. Elle inclinait en avant son beau visage pâle, comme pour
+écouter; mais son regard était pensif et morne, et elle ne faisait
+aucun mouvement.
+
+Que Nimfodora fût debout ou qu'elle marchât, elle tenait toujours ses
+mains attachées à son corps, comme si elle eût craint le contact de
+tout ce qui l'environnait. Sabadil lui parlait rarement, et toujours
+en peu de mots. Elle le regardait fort peu, bien que les yeux de
+Sabadil fussent maintenant constamment fixés sur elle. Mais,
+lorsqu'elle le regardait, c'était avec un calme, une sympathie qui lui
+faisaient du bien, qui le réjouissaient. Sabadil n'éprouvait pas de
+passion à considérer cette fille pâle et triste ou à penser à elle;
+non, c'était plutôt un grand soulagement. Elle lui plaisait.
+
+Il se sentait heureux et calme en sa présence. Mardona le rendait fou,
+faisait bouillir son sang par son regard; Nimfodora, elle, le calmait,
+apaisait la fièvre qui lui brûlait le cerveau. Dès qu'elle paraissait,
+il lui semblait qu'un son d'orgue traversait la chambre, et, là où
+elle se trouvait, il entendait la forêt bruire, les ruisseaux
+gazouiller, les oiseaux chanter; il voyait luire le soleil effaçant
+les grandes ombres.
+
+Sabadil l'aimait. Et il n'osait se demander si elle répondait à son
+amour. Elle était comme une fleur, s'ouvrant et embaumant à l'ombre,
+dans la solitude. Elle ne parlait pas, comme s'il ne se fût pas trouvé
+de paroles pour exprimer ses pensées. Lui, Sabadil, ne comprenait pas
+ce calme triste, ni le regard énigmatique de ses beaux yeux rêveurs.
+
+Une fois, une seule fois, ils se rencontrèrent sans témoins dans la
+maison du vieil Ossipowitch. C'était par hasard, du moins à ce qu'il
+semblait. Mardona s'était rendue à la ville; Nimfodora était venue
+quand même, nul ne savait dans quelle intention. Personne non plus ne
+sut pourquoi elle sortit précipitamment de la grande salle lorsqu'elle
+entendit retentir les sabots d'un cheval sur la neige durcie. C'est
+ainsi que Sabadil la rencontra dans la cour.
+
+« Tu retournes déjà chez loi, Nimfodora? demanda Sabadil.
+
+- Il le faut,... sûrement, il le faut. »
+
+Elle regarda par terre, tristement.
+
+Il lui donna le baiser de paix. Elle se laissa embrasser par lui, très
+calme, les mains enfouies dans les manches de son manteau.
+
+« Si tu veux, je te prendrai avec moi sur mon cheval.
+
+- Je préfère aller à pied.
+
+- Avec cette hauteur de neige?
+
+- Mardona ne serait pas contente si elle savait que tu m'as
+reconduite.
+
+- Dis plutôt que tu ne veux pas que je te reconduise chez toi, s'écria
+Sabadil. Tu as sûrement un amoureux à Brebaki.
+
+- Je n'ai pas d'amoureux, repartit Nimfodora d'un ton lent et baissant
+la tête humblement.
+
+- Ah! j'en suis bien aise.
+
+- Pourquoi parais-tu t'en réjouir?
+
+- Parce que.... Tu as raison. Il vaut mieux que tu ailles seule à
+Brebaki.
+
+- Dieu le garde », balbutia-t-elle.
+
+Sabadil l'enlaça de ses bras et lui donna un baiser, non plus comme un
+frère, cependant, mais avec passion. Elle ne le repoussa pas; elle
+resta muette et calme, et même elle ne rougit pas. Elle sortit
+lentement de la cour, les yeux baissés, et s'éloigna sur la route,
+dans la direction de son village.
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+C'était la foire de Kolomea. Les parents de Nimfodora s'y étaient
+rendus à cheval. Elle était seule au logis. Elle s'était établie près
+du foyer, où brillait un grand feu, et travaillait à un filet de
+pêcheur. Elle n'entendit pas qu'on marchait derrière elle; elle ne vit
+pas que quelqu'un étant entré dans la chambre s'était arrêté à ses
+côtés; elle pensait, elle rêvait comme à l'ordinaire, et ce ne fut que
+lorsqu'une voix forte et gaie lui souhaita le bonjour, qu'elle
+tressaillit et sortit de sa somnolence. Elle leva les yeux. Sabadil
+était devant elle et lui souriait. Toute autre fille se fût effrayée
+ou eût rougi; Nimfodora ne se montra ni étonnée ni effarouchée; elle
+n'eut l'air ni joyeux ni fâché. Sabadil lui prit la main: elle la lui
+abandonna; il l'embrassa: elle le laissa faire. Puis elle baissa la
+tête de nouveau et se remit à son ouvrage.
+
+Sabadil ne dit pas un mot. Elle non plus ne parla pas. Ses narines
+seules frémissaient imperceptiblement, et ses lèvres rondes étaient
+entr'ouvertes comme si elle était hors d'haleine.
+
+« Que fais-tu là? dit enfin Sabadil.
+
+- Un filet.
+
+- A quoi bon, un filet?
+
+- Pour prendre du poisson. Nous approchons de Noël.
+
+- Et c'est pour cela que tu te donnes tant de peine? reprit-il. Ta
+chevelure est un filet qui enlace et emprisonne qui tu veux; tes
+yeux noirs sont des hameçons, et ta bouche rose est une amorce,
+jeune fille. »
+
+Nimfodora regarda fixement les flammes du foyer, comme si elle eût
+voulu y chercher du secours. Ses mains retombèrent sur ses genoux,
+avec le filet qu'elle tenait, ses lèvres s'agitèrent: on eût dit
+qu'elle parlait un langage sans paroles. Une lueur vive et rouge
+éclaira son beau visage pâle et mélancolique.
+
+« Nimfodora, parle, - me hais-tu? recommença Sabadil.
+
+- Non.
+
+- Mais tu ne m'aimes pas? »
+
+Elle le regarda. Elle semblait lui demander: Es-tu sûr, dis, que je ne
+t'aime pas? Puis elle retomba dans sa rêverie. Elle parut regarder en
+elle-même, sonder son âme, étonnée, avec une douloureuse curiosité;
+elle parut se dire: Mais est-ce que je l'aime? est-ce que je l'aime,
+vraiment?
+
+Et rien ne lui répondit.
+
+Sabadil attendait avec elle. Il se plaça derrière elle lentement, il
+passa son bras autour de sa taille, doucement, avec tendresse; il se
+pencha vers elle, et ses lèvres s'approchèrent de celles de la jeune
+fille. Elle le laissa faire. Elle frémit légèrement, comme prise d'un
+grand frisson. Et lui l'embrassa de nouveau, et encore, et
+toujours. Elle, elle s'attacha à ses lèvres, pâle, immobile, terrifiée
+de ce qui arrivait.
+
+Le jour suivant, Sabadil se rendit chez Mardona. Il trouva Nimfodora
+avec elle. Ils échangèrent un regard, un seul. Sabadil comprit que la
+Mère de Dieu ignorait sa visite à Brebaki. Il n'y fit aucune allusion.
+
+Nimfodora se laissa embrasser et choyer par Mardona; mais elle ne lui
+rendit pas ses caresses. Elle était plus sombre encore que de coutume
+et plus blême. Elle regardait devant elle d'un oeil fixe, comme si elle
+eût vu poindre quelque chose d'horrible dans le lointain, et qu'elle
+se sentît condamnée à le supporter. Sabadil la regardait. Il
+regardait aussi Mardona en poussant de longs soupirs.
+
+Il y avait un souffle chaud clans l'air comme avant un orage. Par
+bonheur Turib entra. Il jeta avec colère sur le carreau son bonnet
+d'agneau noir et s'écria:
+
+« Vous êtes là, assis, de parfaite humeur, vous vous divertissez, et
+pendant ce temps le monde est sens dessus dessous.
+
+- Eh quoi! demanda Mardona d'une voix gaie, que se passe-t-il?
+
+- Une révolte est en train de se faire. Et à la tête de cette révolte
+se trouve... Wewa.
+
+- Wewa! Wewa Skowrow, la veuve amoureuse?
+
+- Ne parle donc pas si longuement, ordonna Mardona. Qu'as-tu appris?
+.Raconte.
+
+- Dieu lui-même est apparu à ce scélérat de Sukalou, à ce coquin. Il
+lui est apparu en rêve, repartit Turib, et il lui a dit qu'il te
+rejetait et élisait à ta place Wewa Skowrow, Mère de Dieu. »
+
+Mardona se prit à rire aux éclats.
+
+« Il ne faut pas rire, c'est ainsi. Et réellement Wewa se comporte
+maintenant comme une sainte, ou comme un gouverneur de
+province. Beaucoup de tes disciples ont passé dans son camp. Elle
+tient une cour dans sa propriété comme l'impératrice à Vienne. »
+
+Mardona continua à rire de plus en plus fort.
+
+« Je ne sais pas ce qu'il y a de si drôle là dedans », s'écria Turib
+froissé.
+
+Il se leva, mit son bonnet sur l'oreille et sortit très vivement.
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+La nouvelle apportée par Turib n'était que trop vraie. Une partie des
+Duchobarzen étaient en révolte ouverte contre Mardona et ses
+disciples. Cette division et ces troubles étaient simplement le
+résultat d'un acte de désespoir de Sukalou.
+
+Ce saint étrange avait gagné pas mal de partisans à la cause de la
+nouvelle Mère de Dieu, lorsque Mardona, au lieu d'être condamnée à la
+prison comme il s'y attendait, était revenue gaie et sereine à
+Fargowiza. L'issue de cette affaire avait littéralement anéanti
+Sukalou. C'était un coup de foudre, quoi! un coup qui détruisait ses
+projets et toutes ses espérances. Ce coup l'atteignit si profondément,
+qu'il en devint tout petit, menu comme une souris, et même il se
+retira, grandement penaud, dans une sorte de souricière, un trou
+creusé sous terre et habité par Mischko, le bohémien. Sukalou y passa
+quelques jours blotti et tremblant. Comme il ne pouvait se décider à
+se nourrir de chats, de chiens et de corneilles, il souffrit
+réellement de la faim dans la demeure du pauvre bohémien. Un jour,
+enfin, il se décida à sortir. Il se rendit chez lui, mangea tout ce
+qui s'y trouvait, se reposa, et, après un somme, se tint le monologue
+suivant: Ne sois donc pas si lâche, imbécile! La poltronnerie expose à
+de plus grands dangers encore que le courage. Tu es libre de
+reconnaître ta faute, d'en demander pardon et de t'humilier; mais,
+voilà, Mardona est capable de te faire rosser d'importance; des coups,
+ce ne serait rien encore. Mais elle peut te forcer à jeûner, à jeûner
+durant un mois entier, jusqu'à ce que tu ressembles à ton ombre. Non,
+Sukalou, tu ne t'humilieras pas! tu ne reviendras pas sur ce que tu as
+affirmé. Tu tiendras bravement le parti de Wewa, tu lui gagneras des
+partisans, et, lorsqu'elle se sera constitué une armée, qui peut
+t'atteindre et te menacer, dis? - Et si cela tournait mal? s'il
+t'arrivait de tomber au pouvoir de Mardona? Quoi, alors, quoi? Elle ne
+peut cependant te faire pendre comme cela, sans autre forme! Non, elle
+ne le peut. Il y a des lois, Sukalou, je t'assure qu'il y en a. Il y
+en a pour protéger les honnêtes gens, les hommes paisibles et pieux.
+
+Là-dessus il se rendit à l'auberge, se grisa et reprit son oeuvre avec
+un nouveau zèle. Il se transporta de village en village, sur ses
+longues jambes maigres, et partout il annonça la révélation qui lui
+avait été faite. Il chanta les louanges de la nouvelle Mère de Dieu et
+lui gagna ainsi un grand nombre de disciples.
+
+Le dimanche suivant, il y eut bien une vingtaine de Duchobarzen qui se
+réunirent dans la maison de Wewa, où le premier office divin fut
+célébré avec une grande solennité. On remarquait dans le nombre
+Sukalou et Sofia Kenulla. Wewa ne parut pas durant la cérémonie. Ce ne
+fut que vers la fin, lorsque l'assemblée entonna un pieux cantique,
+que Wewa entra dans la salle, à longues et lentes enjambées. Elle
+portait sur la tête une sorte de couronne en paillettes d'or qui la
+faisait ressembler à une fiancée valaque. Sur les épaules, elle avait
+un manteau de satin rouge, doublé et garni de lapin blanc. Ses pieds
+étaient serrés dans des bottes bleues en maroquin, à talons d'argent;
+enfin elle disparaissait littéralement sous une pluie de ducats, de
+perles fausses, de grains de corail et de monnaies d'argents Elle
+faisait de grands efforts pour avoir l'air digne et majestueux et, à
+cet effet, redressait sa gorge, levait haut la tête et parlait d'une
+voix sourde et profonde, comme un homme.
+
+A sa vue, les assistants se jetèrent à genoux. Elle les bénit en
+étendant sur eux ses belles mains rondelettes , luisantes de graisse,
+où brillaient plusieurs bagues enrichies de clinquant et de pierres
+fausses.
+
+« Je te salue, étoile des croyants, consolation des affligés, s'écria
+Sukalou en jouant de la prunelle et en levant les mains au ciel; aie
+pitié de nous!
+
+- Prie pour nous, cria Sofia, le regard brûlant d'extase; délivre-nous
+des faux prophètes qui prennent le nom de l'Eternel en vain et se
+promènent couverts des riches atours d'une souveraine, au lieu de
+s'humilier sous le sac et la cendre pour racheter leurs fautes!
+
+- Je vous écoute, répondit Wewa d'une voix de basse taille, comme un
+chantre ivre, je vous écoute, et Dieu aussi prête l'oreille à vos
+prières. J'ai compassion de vous, pauvres pécheurs, de vos vices et
+de vos turpitudes; je vous promets de vous aider à suivre le droit
+chemin, de vous soutenir d'une main ferme et douce. Soyez pieux et
+obéissants, priez, faites pénitence! Je vois venir le jour où
+j'aurai à juger les infidèles, et cette maudite, cette pécheresse,
+cette Athalie de Fargowiza-polna. »
+
+Wewa les embrassa tous ensuite, l'un après l'autre. Les Duchobarzen
+baisèrent avec transport ses bottes bleues. Sukalou alla même jusqu'à
+presser ses lèvres sur une tache au manteau de la Mère de Dieu.
+
+Lorsqu'ils furent dispersés, Wewa se tint un instant assise sur un
+siège élevé, une sorte de trône. Elle ressemblait à une idole chinoise
+sur son piédestal. Sukalou se jeta à genoux devant elle, au milieu de
+la salle.
+
+« Eh bien, siège de la souveraine sagesse, commença-t-il avec de longs
+soupirs, es-tu contente de ton esclave?
+
+- Je suis contente, Sukalou.
+
+- Ta gloire s'étend au loin, Tour de David, comme la lumière du
+soleil, de l'aube au couchant. Aie pitié de moi, misérable, ô
+rémission de toutes les fautes, apaise ma faim et délivre-moi de la
+soif inextinguible qui me dévore!
+
+- J'ai fait préparer un festin pour toi et pour moi, reprit Wewa. Nous
+voulons glorifier ensemble cette journée où j'ai si heureusement
+revêtu ma sainte charge. J'aurai compassion de tes faiblesses et je
+récompenserai ta fidélité.
+
+- Je suis sûr, Wewa, que tu as un quartier de porc à la broche,
+s'écria Sukalou enthousiasmé et se pourléchant les lèvres avec
+gourmandise.
+
+- Non, ô le plus fidèle de mes alliés; mais je te ferai la grâce de
+t'accorder ma main.
+
+- Je n'en suis pas digne, gémit Sukalou.
+
+- Je le sais, repartit Wewa d'un ton résolu. Si tu en étais digne, je
+ne parlerais pas de la grâce dont je veux te donner la preuve.
+
+- Mais tu es beaucoup trop bonne à mon égard, répondit Sukalou d'une
+voix plaintive; il suffit que tu m'autorises à ramasser les miettes
+qui tombent de ta table, reine des anges.... »
+
+Un soufflet terrible, appliqué d'une main ferme sur sa joue, coupa
+court aux flagorneries de Sukalou.
+
+« Pas un mot de plus, misérable imbécile, âne bâté, fieffé coquin! Tu
+n'es même pas digne de lécher la poussière de ma chaussure. Ne suis-je
+pas pareille à la fiancée du Cantique, belle comme la lune, aimable
+comme Jérusalem, terrible comme des armées? »
+
+Elle arpentait la chambre à grands pas, faisant bruire ses jupons. Sa
+robe fouettait ses bottes de maroquin bleu, et ses talons d'argent
+cliquetaient comme des castagnettes sur le carreau. Sukalou soupira
+d'un air grave et prit une pincée de tabac.
+
+« As-tu jamais entendu qu'une Mère de Dieu se fût mariée? »
+hasarda-t-il timidement. Wewa se redressa.
+
+« Tu as raison, lui dit-elle.
+
+- Tu dois nous être à tous une image de pureté, un siège de vertu
+céleste, continua Sukalou en souriant, et non la femme d'un pauvre
+vieux perclus comme moi.
+
+- Tu as raison, Sukalou! s'écria Wewa fièrement. C'est vrai que tu es
+indigne de marcher à mes côtés à l'autel; aucun homme n'en est
+digne. J'agirai selon qu'il convient à l'Elue du
+Très-Haut. Viens. Nous allons manger, et boire, et nous réjouir. »
+
+Sukalou sourit, l'air ravi.
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Mardona s'inquiétait fort peu de ce qui se passait dans la maison de
+Wewa, l'Antéchrist féminin de Fargowiza-polna. Elle avait assez à
+faire à s'occuper d'elle-même. Elle s'étonnait du changement survenu
+en elle depuis quelque temps, des pensées et des sensations qui la
+tourmentaient: elle avait changé, sans même s'en rendre compte. Elle
+était devenue douce, distraite, presque rêveuse. Elle ne pensait plus
+qu'à Sabadil. Moins il venait lui rendre visite maintenant, plus il la
+traitait avec un respect plein de froideur, plus elle sentait la
+passion l'enflammer et grandir en elle.
+
+Elle l'aimait chaque jour davantage d'un amour vif et profond. Elle
+sentait qu'il était nécessaire qu'elle fît une démarche afin de le
+gagner de nouveau tout entier. Elle eût voulu enflammer sa passion, et
+son amour pour lui devint si grand, qu'il anéantit tout autre
+sentiment, et même sa fierté.
+
+C'était par une belle matinée d'hiver. L'air était plein de
+soleil. Les oiseaux chantaient dans les rameaux verts des
+sapins. Sabadil était à l'écurie, étrillant lui-même son cheval, qui
+avait la tète tournée vers lui elle regardait de ses bons yeux
+affectueux. L'écurie était un petit recoin noir, où le soleil ne
+pénétrait que par quelques fissures ou entre des poutres
+disjointes. Lorsque Mardona parut sur le seuil, elle sembla à Sabadil
+entourée d'une sorte d'auréole, dans la pleine lueur du jour. Il la
+considéra avec admiration. C'était la première fois que la sainte de
+Fargowiza-polna se montrait dans sa maison.
+
+« Puis-je t'aider, ami? » lui demanda-t-elle de sa belle voix, et avec
+un regard empreint de bonté et de franche gaieté.
+
+Sabadil ne répondit pas à sa question. Il se contenta de caresser le
+cou nerveux de son cheval, en le flattant de la main à petits coups.
+
+Puis il posa l'étrille.
+
+« As-tu fini? demanda-t-elle.
+
+- Qu'y a-t-il à votre service?
+
+- Crois-tu que je suis venue parce que j'ai besoin d'un service?
+répondit Mardona affectueusement. Non, mon ami. Mon coeur soupirait
+après toi, et je suis venue t'embrasser et surveiller un peu ton
+petit ménage.
+
+- Il n'en vaut guère la peine, dit Sabadil avec un sourire. Un pauvre
+paysan n'aime guère à étaler le peu qu'il a.
+
+- Tu n es pas pauvre, cependant....
+
+- Un cheval et deux vaches ne signifient pas grand'chose.
+
+- Qui te parle de ton cheval? Ne me possèdes-tu pas, moi?
+
+- Toi?»
+
+Sabadil eut un sourire triste.
+
+« Pourquoi es-tu si sombre? continua-t-elle. Tu t'affliges. Dans ton
+regard il y a comme un reproche à mon adresse. Je veux te voir joyeux,
+Sabadil. joyeux comme la première fois que nous nous vîmes... dans la
+forêt, tu sais, alors que le soleil brillait et que les oiseaux
+chantaient... et que toi.... »
+
+Elle ne termina pas, et regarda à terre malicieusement.
+
+« Il vaudrait mieux que nous ne nous fussions jamais rencontrés.
+
+- Sabadil! Regarde-moi. Qu'as-tu donc contre moi? »
+
+Mardona lui prit la main et le regarda dans les yeux, longuement, avec
+tendresse.
+
+« Tu te fais du mal, Sabadil, et à moi aussi tu m'en fais. A moi plus
+encore qu'à toi, peut-être, parce que.... Oui, tu ne sais pas,
+Sabadil, comme je t'aime.
+
+- Mardona! »
+
+Elle ne dit plus rien. Mais elle passa son bras autour du cou du jeune
+homme, doucement, et elle laissa parler ses yeux et ses lèvres avec
+passion. Et ils parlèrent un langage plus persuasif qu'aucun autre, ce
+langage qui existe depuis des milliers d'années, et qui est connu des
+oiseaux et des animaux, des eaux et des forêts embaumées. Bientôt
+aussi Sabadil se prit à sourire joyeusement. Il retrouva son sourire
+candide des jours heureux, lorsqu'il se promenait dans les bois, où il
+rencontra Mardona, près de l'étang solitaire aux flots dormants. Il
+attira la jeune fille sur son coeur, non pas avec une passion sauvage,
+mais avec un sentiment profond de bonheur. Et en ce moment les torts
+qu'il avait envers la Mère de Dieu l'aiguillonnèrent et il éprouva un
+vif repentir. Il se mit à la caresser et à l'embrasser et à la
+caresser encore avec une tendresse qui la toucha et qui la rendit bien
+heureuse.
+
+« Je t'ai retrouvé maintenant, mon bien-aimé, murmura Mardona. Et je
+te jure que tu ne m'échapperas plus. »
+
+Elle l'embrassa et l'embrassa encore, et toujours, jusqu'à ce qu'une
+voix de femme, claire et vibrante, vînt séparer les amoureux
+brusquement.
+
+« Qui est-ce? demanda Mardona, fronçant les sourcils.
+
+- Une jeune fille qui fait ma cuisine et soigne la volaille.
+
+- Est-elle jolie? »
+
+Sabadil haussa les épaules.
+
+« Mais jeune?
+
+- Jeune, oui.
+
+- Jolie et jeune, s'écria Mardona. Cela doit donner à causer dans le
+village. Pourquoi ne prends-tu pas plutôt une vieille femme?
+
+- A quoi bon? Une jeune femme travaille mieux. »
+
+Ils sortirent de l'étable; Mardona dévisagea avec une curiosité aiguë
+la jeune servante, qui, malgré ses lourdes bottes et son jupon
+crottés, était fort avenante, fraîche, avec de grands yeux noirs et la
+bouche rieuse.
+
+Elle, de son côté, regarda Mardona, très surprise.
+
+« Qu'y a-t-il? demanda Sabadil.
+
+- Le juif est là, qui désire acheter des pommes de terre.
+
+- Je n'en vends pas. »
+
+La servante s'éloigna.
+
+« Ecoute, mon ami, commença Mardona, tu ne garderas pas cette fille
+chez toi.
+
+- Pourquoi donc?
+
+- Parce que..., parce que cela ne me plaît pas, répliqua
+Mardona. Montre-moi ta maison, à présent. »
+
+Mardona visita la métairie et l'appartement. Il n'était rien qu'elle
+n'examinât avec plaisir. Elle était redevenue la belle jeune fille
+douce et sérieuse. Elle n'avait plus le cachet mystique de la Mère de
+Dieu, de la sainte étrange de Fargowiza-polna. Elle se comportait en
+femme qui aime, et qui est heureuse par son amour. Sabadil ne se
+souvenait pas de l'avoir vue si bonne et si douce, et si séduisante.
+
+« Nous allons voir maintenant ce que nous aurons pour notre dîner,
+dit-elle tout à coup. Je reste ici avec toi, et je partagerai ton
+repas.
+
+- Je crois qu'il n'y a pas grand'chose ici, remarqua Sabadil
+visiblement embarrassé.
+
+- Laisse-moi faire, s'écria Mardona. Je préparerai moi-même tout ce
+qu'il faut.
+
+- Toi?
+
+- Pourquoi pas? Allons, donne-moi les clefs. »
+
+Mardona se dépouilla, en souriant, de ses colliers et ôta ses
+bracelets. Elle mit un tablier de toile, retroussa ses manches et
+alluma du feu dans l'âtre. Elle se rendit ensuite au garde-manger,
+avec Sabadil, qu'elle chargea de tout ce dont elle avait besoin. Elle
+décrocha de la muraille des casseroles et des plats, et se mit
+prestement à l'oeuvre. L'eau chantait gaiement sur la braise
+ardente. Mardona cassa des oeufs dans la farine, y versa du lait, y mit
+du beurre et du sel, et pétrit la pâte. Sabadil préparait des
+pois. Tout fut terminé en un clin d'oeil. Mardona mit le couvert, et
+apporta sur la table la soupière fumante.
+
+Ils prirent place et dînèrent. Ils avaient grand appétit. Sabadil
+s'étonnait de ce que la Mère de Dieu avait tout apprêté, et d'une
+façon si exquise.
+
+«Sûrement, dit-il, un gentilhomme ne mange pas mieux que nous
+aujourd'hui.
+
+- Mon coeur, c'est parce que l'amour assaisonne notre dîner », railla
+Mardona en souriant.
+
+Ils prirent leur repas, ils rirent, ils s'embrassèrent. Ils étaient si
+heureux! Ils restèrent ensemble à causer jusqu'à la tombée de la
+nuit. Sabadil, alors, attela ses chevaux pour accompagner Mardona à
+Fargowiza. II conduisit le traîneau lui-même. Elle était assise à ses
+côtés, le regardant de ses yeux bleus, languissants et doux. Elle
+appuyait sa tête à l'épaule de Sabadil, et souriait amoureusement.
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Sabadil passa le jour suivant à Fargowiza-polna, près de la Mère de
+Dieu. Il ne rentra chez lui que le soir, très tard. Il avait quelques
+affaires à régler. Son intention était de repartir aussi vite que
+possible chez les Ossipowitch. Mais voilà que, le matin, un juif
+arriva, qui tourmenta Sabadil, voulant à tout prix lui acheter un de
+ses chevaux. Il reçut aussi la visite de plusieurs vieillards du
+voisinage qu'il respectait fort, et dont il ne put se débarrasser. Il
+prit donc encore son dîner à Solisko, se promettant bien de se mettre
+en route après la table. Il était justement en train d'atteler, et
+prenait déjà son fouet pour le départ, lorsqu'un véhicule arriva, à
+toute vitesse, et fit halte devant sa maison. Sofia Kenulla y était
+assise, parée et souriante.
+
+« Qu'est-ce que cela signifie? » se demanda Sabadil.
+
+Et un pressentiment triste et vague lui serra le coeur.
+
+Sofia sauta à terre, embrassa Sabadil de ses lèvres froides et entra
+dans la salle, lui faisant signe de la suivre.
+
+« Il fait bon chez toi, dit-elle en se frottant les mains. Ça t'étonne
+que je vienne te voir comme cela, hein? Mais attends! tu béniras
+encore ma visite. Assieds-toi près de moi; ne sois pas si fier. »
+
+Sabadil prit place à ses côtés. L'ange blond et svelte le regarda un
+instant en face, avec complaisance, la face éclairée d'un sourire.
+
+« Je t'apporte une bonne nouvelle, dit enfin Sofia. Seulement je la
+garderai pour moi, si tu n'es pas plus gentil, plus aimable.
+
+- Si Mardona apprend que tu es venue, dit Sabadil, elle nous fera
+lapider tous les deux.
+
+- Qu'importe Mardona! s'écria Sofia. Ah! je ne la crains plus, moi, je
+t'en réponds. Elle ne peut pas m'obliger à lui obéir. Si elle
+s'avise de me faire quelque chose, je la tiens, va! Du reste, tu
+ferais mieux, toi aussi, de reconnaître la nouvelle Mère de Dieu.
+
+- Wewa! »
+
+Sabadil se mit à rire.
+
+« J'en connais une autre, insinua Sofia. Si elle était Mère de Dieu,
+celle-là, je crois que tu n'hésiterais pas à te soumettre à elle.
+
+- De qui parles-tu?
+
+- De celle que tu aimes.
+
+- Comment cela?
+
+- Je parle de Nimfodora. »
+
+Sabadil devint pourpre.
+
+« Es-tu pincé, hein? » murmura Sofia à voix basse.
+
+Elle sifflait en parlant, comme un serpent.
+
+« Sais-tu maintenant ce que je peux te faire, si tel est mon bon
+plaisir? le sais-tu?
+
+- Je n'ai rien dit », remarqua Sabadil.
+
+Il baissait la tête, comme anéanti.
+
+« N'essaye pas de me mentir. Je sais tout ce que je veux savoir,
+ajouta Sofia. Tu aimes Nimfodora, et, aussi vrai que je crois à Dieu,
+elle t'aime aussi, elle. Eh bien, tu viendras chez moi, et tu y
+trouveras Nimfodora.
+
+- Femme!»
+
+L'ange eut un sourire candide.
+
+« Et c'est pour cela que tu es venue?
+
+- Oui, répondit Sofia.
+
+- Mais c'est un péché que nous allons commettre, dit-il tristement.
+
+- Un péché? Dans notre croyance l'amour est-il un péché? s'écria
+Sofia; il nous apporte la rédemption. »
+
+Elle se mit à rire très fort.
+
+Dès le lendemain, vers le soir, Sabadil se rendit chez Sofia. Son mari
+était absent. Elle était seule au logis, en train de filer, près du
+poêle.
+
+« Dieu bénisse ta visite! dit-elle toute radieuse. Assieds-toi là,
+près de moi. Je te distrairai un moment, jusqu'à ce qu'elle vienne. »
+
+Elle se mit à lui parler de toutes sortes de choses. Sabadil
+l'écoutait; il ne disait rien. Il regardait constamment du côté de la
+porte.
+
+Au bout d'un instant, Nimfodora entra.
+
+Sofia l'embrassa. Nimfodora resta là, les yeux baissés, très
+pâle. Elle semblait attendre le salut de Sabadil. Mais lui ne
+l'embrassa pas. Il l'aimait de toute son âme, et il eût considéré
+comme un péché de toucher seulement le bord de son vêtement devant un
+tiers. Sofia les examinait l'un et l'autre avec attention. Puis, comme
+ils ne se disaient rien, elle se leva et sortit, un sourire discret
+aux lèvres.
+
+Il neigeait. Il neigeait des flocons si épais, qu'on n'apercevait,
+qu'on ne distinguait rien dans la campagne. Des murailles étincelantes
+s'élevaient autour des chaumières et des seigneuries. Chacun restait
+chez soi, ou profitait le plus longtemps possible de l'hospitalité qui
+lui était offerte.
+
+Nilko Ossipowitch, Kenulla et le Wujt jouaient au tarok depuis le
+matin, autour de la grande table ronde.... La fumée de leurs longues
+pipes avait rempli la salle d'un brouillard tout achéronien. Lorsque
+le crépuscule envahit la chambre de sa lueur grisâtre, ceux qui s'y
+trouvaient ne se distinguèrent pas plus à trois pas de distance qu'au
+travers de la fumée d'un champ de bataille. Les joueurs eux-mêmes ne
+se reconnaissaient pas d'un bout de la table à l'autre.
+
+Peu à peu, Anastasie, Turib et Jehorig, qui étaient assis sur le banc
+du poêle et chuchotaient, prirent des formes vagues d'apparitions. On
+entendait le grincement aigre d'un couteau que Turib aiguisait.
+
+Mardona entra sans être remarquée. Elle s'assit tranquillement à côté
+de son père, et le regarda jouer. Vis-à-vis se tenait Sabadil, qui
+examinait les cartes de Kenulla par-dessus son épaule, tandis que
+Nimfodora était établie sur une chaise plus loin, contre la
+muraille. Personne ne l'avait vue arriver, pas plus que Sabadil.
+
+Tout à coup la lumière se fit. Anuschka entra brusquement, portant une
+grande lampe, qu'elle posa sur la table, devant les joueurs. Mardona
+regarda Sabadil involontairement. Les grands yeux brillants du jeune
+homme n'étaient pas arrêtés sur elle. Elle se retourna vivement et
+saisit un regard qu'il échangeait avec Nimfodora. L'instant d'après,
+Sabadil était replongé dans les cartes de Kenulla, et Nimfodora
+baissait de nouveau les yeux tristement, et comme absorbée. Mais
+Mardona en avait vu assez. Elle devina le reste aussitôt. Elle sentit
+une douleur brûlante, qui l'aiguillonna au coeur, et des flots de sang
+affluèrent à son cerveau; toutefois elle n'était pas femme à perdre
+son empire sur elle-même, bien qu'un nuage épais couvrît sa vue, et
+qu'elle fût en proie à la jalousie la plus impétueuse.
+
+Son visage calme et froid ne trahit aucune des émotions qu'elle
+éprouva, et elle ne laissa voir aucunement avec quelle fièvre, quelle
+attention, elle épiait le moindre geste de Sabadil, le plus léger
+mouvement de Nimfodora. Elle parut suivre le jeu avec intérêt, et
+examinait Sabadil; elle alla ensuite au miroir, pour réparer le
+désordre de sa coiffure, et regarda longuement l'expression et le
+maintien de Nimfodora.
+
+Lorsque Sabadil remonta en traîneau, ce soir-là, pour retourner chez
+lui, il aperçut Sofia sur la route, malgré la neige et la tourmente.
+
+« Que fais-tu ici? lui demanda-t-il tout effrayé.
+
+- Je t'attends.
+
+- Pour l'amour du ciel! mais tu aurais pu être surprise par les loups
+ou ensevelie sous la neige.
+
+- Ah! je n'ai pas peur. »
+
+Elle monta près de lui, s'assit à ses côtés, et se mit à rire.
+
+« Comme tu as froid. Tu aurais pu geler là, dans cet ouragan!
+
+- Eh bien! que se passe-t-il? S'est-elle aperçue de quelque chose?
+
+- Et de quoi s'apercevrait-elle?
+
+- Que tu ne l'aimes plus.
+
+- Je ne peux pas dire cela, répondit Sabadil d'un air sombre, en
+baissant la tête. Souvent je m'imagine que je la hais, et
+cependant....
+
+- Rappelle-toi sa manière d'agir à ton égard, insinua Sofia; dans son
+regard papillotait quelque chose d'étrange. N'oublie pas les
+tourments qu'elle t'a fait subir.
+
+- Vois-tu, Sofia, c'est justement cela. Lorsque je songe qu'elle t'a
+fait lapider sans merci, quand je pense qu'elle reçoit les visites
+de ce noble seigneur....
+
+- Je vois que cela t'exaspère!
+
+- Oui, Sofia, et cependant..., cependant elle en est encore plus
+séduisante à mes yeux.
+
+- Tu es fou.
+
+- Cependant c'est ainsi.
+
+- Quant à elle, continua Sofia, elle t'aime davantage depuis qu'elle
+sent qu'elle t'a perdu. Car elle le sent, bien qu'elle ne sache rien
+de ce qui se passe. Cette femme a le diable au corps.
+
+- Tu doutes de sa vertu, dis?
+
+- Non, certes. Elle n'a pas de coeur.... »
+
+Le lendemain, Nimfodora se tenait devant sa porte, à Brebaki, causant
+avec Anuschka, lorsque Sukalou vint à passer. Il s'arrêta, huma une
+prise de tabac, et cligna finement de l'oeil en regardant Nimfodora
+d'un air narquois.
+
+« Eh bien, commença-t-il, à quand les noces, jeune fille?
+
+- Que veut-il dire? demanda Anuschka.
+
+- Je ne sais pas, répondit Nimfodora à voix basse.
+
+- Mais vous m'y inviterez au moins », s'écria Sukalou, et il reprit sa
+route en souriant.
+
+Anuschka retourna chez elle.
+
+« Est-il vrai que Nimfodora se marie prochainement? demanda-t-elle à
+Mardona. Qui donc épouse-t-elle?
+
+- On s'est moqué de toi pour sûr, repartit la Mère de Dieu d'un ton
+glacial.
+
+- C'est Sukalou qui l'a dit. »
+
+Par malheur, Sukalou passa justement près de la métairie une heure
+plus tard. Mardona, qui se tenait près de la fenêtre, absorbée dans de
+douloureuses réflexions, l'aperçut de loin. Elle appela ses frères et
+leur ordonna d'aller lui chercher Sukalou. Lorsque celui-ci longea la
+haie qui entourait la métairie, en regardant prudemment autour de lui,
+Turib et Jehorig l'assaillirent et l'entraînèrent dans la maison.
+
+« Que voulez-vous? Laissez-moi! cria Sukalou, en se débattant de
+toutes ses forces, jusqu'à ce que la porte se fût refermée derrière
+lui et qu'il eût aperçu Mardona assise sur son siège.
+
+- Tu as peur, Sukalou? commença la Mère de Dieu. Ta conscience te
+tourmente, n'est-ce pas?
+
+- Aie pitié, refuge des croyants, cria Sukalou en se jetant aux pieds
+de Mardona. J'ai failli, j'ai péché. Ah! je le sais, Satan était en
+moi. Crois à mes paroles. Je me repens! je me repens! Fais-moi
+grâce.
+
+- Lève-toi, dit Mardona, et dis-moi ce que tu sais du mariage de
+Nimfodora.
+
+- Je ne sais rien.
+
+- Cependant, en présence même d'Anuschka....
+
+- Une plaisanterie, notre petite mère, un simple badinage, affirma
+Sukalou, toujours vautré dans la poussière.
+
+- Lève-toi, et dis-moi tout, continua Mardona. Tu sais quelque chose
+que tu me caches. Allons, parle, ou nous réglerons sur-le-champ nos
+comptes ensemble, à propos de l'histoire que tu as arrangée avec
+Wewa. »
+
+Elle se leva, alla au buffet, et en tira un plat de rôti froid.
+
+« Aussi vrai que j'aime Dieu, je ne sais ce que tu veux dire, jura
+Sukalou, suivant Mardona dans la chambre, en se traînant sur les
+genoux.
+
+- Assieds-toi là, dit-elle, et mange. »
+
+Sukalou se releva lentement, soupira et s'assit près de la table où
+Mardona avait posé le rôti.
+
+« Eh bien! que sais-tu sur le compte de Nimfodora? demanda la Mère de
+Dieu.
+
+- Peut-être n'est-ce qu'un bavardage. »
+
+Il voulut se servir du rôti, mais Mardona le retint.
+
+« Quel bavardage?
+
+- Sur son compte, à propos de ce... de ce jeune paysan de
+Solisko. Comment se nomme-t-il déjà?
+
+- Il y a beaucoup de paysans à Solisko.
+
+- C'est juste. Il se nomme Sabadil. »
+
+Sukalou regarda le rôti douloureusement.
+
+« Et que dit-on de lui?
+
+- Que..., on raconte.... Oh! c'est un mensonge pour sûr.... On dit
+qu'il lui rend visite et... qu'ils ont de l'amour l'un pour
+l'autre. »
+
+Mardona retira sa main. Sukalou entama le rôti, et en avala de grandes
+bouchées, avidement, tandis que la Mère de Dieu tirait du buffet un
+verre à pied et une bouteille d'eau-de-vie. Elle remplit le verre et
+le plaça devant Sukalou.
+
+« Dieu te bénisse, consolatrice des affligés! » s'écria Sukalou, en
+étendant la main prestement vers l'eau-de-vie.
+
+Mais déjà Mardona le retint et l'empêcha de boire.
+
+« Mais toi, tu en sais plus long que ce que les gens disent. Ainsi,
+raconte. »
+
+Sukalou regarda l'eau-de-vie et soupira.
+
+« J'étais à la foire de Kolomea, commença-t-il, et j'y rencontrai ce
+Sabadil. Il avait beaucoup d'argent sur lui et paraissait très gai. Il
+acheta un collier de corail, un foulard de tête en soie bleue et
+encore un petit fichu, et le dimanche suivant, je vis....
+
+- Que vis-tu? »
+
+Mardona retira sa main.
+
+« Je vis. - Sukalou vida le verre d'un trait. - A ta santé, reine des
+prophètes! Je vis donc, le dimanche suivant, Nimfodora qui avait mis
+ce foulard et ces coraux, et cet autre petit fichu, noué au cou. Je la
+taquinai là-dessus, mais elle ne rougit pas. Non, et même elle me
+regarda d'un air courroucé, comme si c'était moi qui avais commis la
+faute. Elle est, pour ainsi dire, déjà corrompue par cette Sofia.
+
+- Sofia Kenulla?
+
+- Oui, par elle; c'est chez elle qu'ils se rencontrent, et qu'ils se
+divertissent tous ensemble, continua Sukalou. Cette Sofia est un
+serpent venimeux, et je puis jurer que Sabadil lui a fait cadeau
+d'une paire de boucles d'oreilles en vrai or. »
+
+Mardona fut saisie d'un léger frisson. Sa main saisit convulsivement
+le bord de la table, et ses lèvres eurent un sourire humilié, haineux
+et ironique. Personne, cependant, ne remarqua ce qui se passait en
+elle. Personne ne devina ce qu'elle souffrait.
+
+A peine Sukalou fut-il parti, que Mardona envoya Turib à Brebaki, en
+traîneau. Le soleil se couchait lorsque celui-ci revint avec
+Nimfodora; celle-ci entra tout de suite dans la salle pour saluer la
+Mère de Dieu. Elle avait un foulard bleu noué dans ses cheveux noirs,
+le foulard dont Sukalou avait parlé. Elle frappa à terre de ses
+lourdes bottes pour détacher la neige qui les couvrait, et se
+débarrassa de sa pelisse d'agneau. Mardona vit alors qu'elle était
+parée d'un superbe collier de corail, et qu'elle avait au cou un petit
+fichu aux couleurs vives.
+
+Mardona s'avança à la rencontre de son amie, et la prit par la
+main. Elle l'emmena dans sa chambre, traversant la cour sans proférer
+un mot. Quand elle fut chez elle et qu'elle eut soigneusement refermé
+la porte, elle s'assit dans son fauteuil. Nimfodora voulut lui baiser
+la main; elle la lui retira lentement, d'un geste hautain.
+
+« Ne m'embrasse pas, lui dit-elle. Jette-toi plutôt à genoux, et avoue
+ta faute. »
+
+Elle regardait Nimfodora fixement, dardant ses yeux dans les yeux de
+la jeune paysanne, que celle-ci, contre son habitude, ne put baisser à
+terre, mais tint attachés au regard de son juge, grands ouverts,
+effarés, comme implorant grâce. Nimfodora tremblait de tous ses
+membres. Elle s'agenouilla sur le carreau sans rien dire.
+
+« Parle! de qui tiens-tu ce foulard?
+
+- C'est Sabadil qui me l'a donné.
+
+- Et ce petit fichu?
+
+- Il me l'a donné aussi.
+
+- Et ce collier de corail?
+
+- Ce collier aussi.
+
+- Il t'aime? continua Mardona, non pas du ton d'une femme jalouse et
+passionnée, mais avec la voix caressante d'une mère qui sonde le
+coeur de son enfant.
+
+- Oui, râla Nimfodora.
+
+- Et toi, tu l'aimes aussi? »
+
+Nimfodora regarda la mère de Dieu avec surprise. Elle semblait lui
+demander: «Tu sais donc si je l'aime? Je ne le sais pas, moi ».
+
+« Sabadil veut faire de toi sa femme?
+
+- Non. Il n'en a jamais été question, répondit Nimfodora.
+
+- Vous vous voyez souvent cependant?»
+
+Nimfodora se tut.
+
+« C'est chez Sofia que vous vous voyez? »
+
+Nimfodora jeta à la Mère de Dieu un coup d'oeil suppliant. Ses lèvres
+s'agitèrent, mais ne laissèrent échapper aucun son.
+
+« Réponds! »
+
+Nimfodora laissa retomber sa tête sur sa poitrine et regarda à terre.
+
+« Dis-moi la vérité! »
+
+Mardona la prit par le menton, lui releva la tête et la perça d'un
+long regard bien en face.
+
+« Je.... C'est.... Aie pitié de moi!»
+
+Elle se jeta aux pieds de Mardona et cacha son visage, envahi tout à
+coup d'une rougeur ardente, dans les jupons de la Mère de Dieu.
+
+« Je croyais, moi, que tu m'aimais, Nimfodora, commença la Mère de
+Dieu après un moment de silence. Puisque tu me haïssais, pourquoi
+as-tu trompé mon coeur, dis? Pourquoi ne m'as-tu pas craché à la
+figure, au lieu de me couvrir de baisers? Tu m'as ravi tout mon
+bonheur, Nimfodora, car je t'aimais, et je l'aimais aussi, moi!
+
+- Mardona! frappe-moi », répliqua Nimfodora.
+
+Sa voix râlait comme la plainte d'un cerf expirant.
+
+« Frappe-moi, foule-moi aux pieds, tue-moi! Je ne suis pas digne de
+conserver la vie!
+
+- Calme-toi, dit Mardona avec douceur.
+
+- Ne sois pas si bonne pour moi! Tu m'accables! murmura Nimfodora. Tu
+me déchires le coeur! Foule-moi aux pieds. Je serais heureuse si tu
+me donnais des coups.»
+
+Elle saisit le pied de Mardona et le posa sur sa nuque. Mais la Mère
+de Dieu ne la foula pas.
+
+« Laisse-moi seule », ordonna-t-elle.
+
+Nimfodora se leva, pâle comme une morte, fixa ses yeux secs et
+brûlants sur les yeux de Mardona et sortit en chancelant.
+
+Mardona resta un moment très calme, les mains abandonnées sur ses
+genoux, envahie par une rêverie froide. Puis, tout à coup, elle leva
+les yeux au ciel et se mit à pleurer amèrement.
+
+Sur ces entrefaites, une société nombreuse et gaie s'était rassemblée
+dans la grande salle. Jehorig et Wadasch accordaient leurs
+instruments. Les jeunes gens taquinaient les filles, dont les longues
+tresses fouettaient l'air joyeusement. Ossipowitch, le Wujt et
+Barabasch jouaient du tarok.
+
+Nimfodora s'était étendue par terre, dehors, dans la neige. Elle se
+frappait la poitrine à coups de poing et priait d'une voix
+haute. Bientôt Mardona sortit de sa maison. Elle prit Nimfodora par la
+main et la releva. Toutes deux se rendirent dans la grande
+salle. Mardona prit place sur son siège élevé et bénit les assistants,
+qui à sa vue s'étaient agenouillés.
+
+« Levez-vous, leur dit-elle, et amusez-vous selon les désirs de vos
+coeurs. Je veux vous voir joyeux. »
+
+Les cymbales et le violon retentirent, mêlant les accents joyeux aux
+notes mélancoliques; les couples se disposèrent pour danser la
+kolomijka. Tandis que la jeunesse tourbillonnait, faisant voler des
+masses de poussière, que le Wujt et Barabasch se disputaient à propos
+de leurs jeux, et que Turib roulait dans la salle un tonnelet de
+bière, Sabadil entra avec Lampad Kenulla.
+
+Nimfodora, qui jusqu'à ce moment s'était tenue adossée à la muraille,
+dans l'immobilité d'une statue, se jeta aux pieds de Mardona et enlaça
+ses genoux de ses deux bras comme pour chercher une protection auprès
+d'elle. La Mère de Dieu embrassa la jeune fille et regarda Sabadil
+fièrement.
+
+«Silence! silence! s'écria Kenulla. Ce n'est pas maintenant le moment
+de jouer des instruments et de danser. Nous sommes menacés par un
+jugement terrible du Très-Haut. Sodome et Gomorrhe ont pris naissance
+au milieu de nous, et l'heure est proche où le feu du ciel viendra
+exterminer les pécheurs. »
+
+La musique se tut. Tous les assistants acclamèrent Kenulla.
+
+« Quelle nouvelle apportes-tu? Qu'est-il arrivé? demanda Mardona.
+
+- De faux prophètes s'élèvent, continua Kenulla; ils détournent et
+séduisent ton peuple, reine des anges. Ce coquin de Sukalou et Wewa,
+cette oie stupide, soulèvent la masse contre toi. Wewa prétend que
+Dieu l'a élue, et te rejette. Il y en a un grand nombre qui se sont
+retirés de toi, pour se rattacher à ces faux prophètes. Ce nombre
+augmente chaque jour; il s'accroît comme le sable de la mer.
+
+- Qu'y a-t-il à faire? demanda Nilko Ossipowitch très ému, les cartes
+de tarok à la main.
+
+- Vous le demandez? hurla Barabasch exaspéré. Mais... exterminez-les
+tous sur-le-champ! transpercez-les et anéantissez-les comme des
+loups, de misérables bêtes fauves.
+
+- A quoi songez-vous? demanda Sabadil. Voulez-vous tuer tous ceux qui
+ne partagent pas votre croyance?
+
+- Ce ne sont pas des gens d'une autre croyance, repartit Barabasch: ce
+sont des blasphémateurs, des impies.
+
+- Tu as raison, Barabasch, repartit Mardona,. ce sont des pécheurs que
+Dieu a livrés entre mes mains. Je les jugerai, et les condamnerai.
+
+- Etes-vous fous! s'écria Sabadil. Mardona, es-tu possédée du diable?
+- Que dit cet insensé? interrompit Kenulla.
+
+- Il blasphème! » cria Barabasch.
+
+Mardona se leva et étendit le bras entre les antagonistes.
+
+« Taisez-vous immédiatement, ordonna-t-elle.
+
+- Non, je ne me tairai pas », reprit Sabadil. Dans ses yeux luisaient
+des éclairs de haine contre Mardona.
+
+« Oubliez-vous donc, misérables égarés, qu'il y a des lois qui
+protègent notre prochain aussi bien que vous-même? Mettez la main sur
+vos ennemis, tuez-les, et l'on dressera des potences à votre
+intention, scélérats, infâmes, assassins!
+
+- Il blasphème! crièrent plusieurs Duchobarzen d'une seule voix.
+
+- Lapidez-le! hurla Barabasch.
+
+- Oui, lapidez-le! »
+
+- Silence, commanda Mardona. Dieu vous punira, aussi bien que cet
+impie ici présent et les parjures qui se soulèvent contre moi. Je
+suis ici à la place de Dieu. Celui qui blâme le jugement de Dieu, je
+le rejette. Une m'appartient plus. Il est destiné à la géhenne.
+
+- Punis-le toi-même! dit Barabasch. Puis, juge et condamne ces
+parjures.
+
+- Je ferai tout cela lorsqu'il en sera temps, repartit Mardona,
+toujours calme et très digne.
+
+- O aveugles! cria Sabadil. Ne voyez-vous pas qu'elle vous mène droit
+à la perdition?
+
+- Dieu parle par sa bouche, répondit Wadasch. Humilie-toi. A genoux,
+et adore!
+
+- J'ai deux yeux, qui voient encore, continua Sabadil, et je ne me
+laisserai aveugler par personne. Je vois que vous rejetez le pape
+pour élire à sa place un pape femelle. Des caprices de fille sont
+pour vous des révélations divines. »
+
+Barabasch poussa un cri rauque, un cri de fanatique exaspéré. Il se
+jeta sur Sabadil et le saisit à la poitrine. Celui-ci s'en débarrassa
+d'un violent coup de poing et l'envoya rouler sur le carreau, bien
+fort. Il s'élança dehors, ensuite, en courant, sauta à cheval et
+partit au galop. Une confusion terrible s'ensuivit. Tous criaient à
+tue-tête, et couraient comme des fous, à droite et à gauche, dans la
+salle. Barabasch se releva baigné de sang; Anastasie apporta de l'eau;
+Nimfodora se battait avec Turib, qui, un pistolet à la main, menaçait
+de se mettre à la poursuite de Sabadil. Il n'y avait que Mardona qui
+restât sereine dans cette mêlée. Elle souriait d'un sourire de
+triomphe, un pli d'ineffable dédain aux lèvres.
+
+Sabadil venait de se livrer entre ses mains.
+
+Après avoir passé la nuit dans une auberge sur la route de Kolomea,
+Sabadil se rendit de bon matin à Brebaki, à cheval. Lampad n'était pas
+à la maison. Sofia sourit fièrement lorsqu'elle vit rentrer
+Sabadil. Elle le fit asseoir à ses côtés, sur le banc du poêle, et
+envoya chercher Nimfodora. Mais celle-ci n'était pas encore de retour
+de Fargowiza. Sofia entreprit de distraire et d'égayer Sabadil. Cela
+lui réussit si bien, qu'il resta à Brebaki jusqu'au soir, jusqu'à ce
+qu'il commençât à faire sombre.
+
+Il était fort tard déjà lorsque Sabadil rentra chez lui. Il conduisit
+son cheval à l'écurie, se rendit dans la grande salle, battit le
+briquet avec son couteau, de l'amadou et une pierre à feu, et alluma
+la chandelle qui était sur la table.
+
+A la faible lueur qui éclairait la chambre, Sabadil distingua tout à
+coup Mardona. Elle était entièrement vêtue de noir. Elle était assise
+sur le banc du poêle, et l'attendait. Quelque courageux que fût
+Sabadil, il tressaillit cependant avec violence et eut peur. Il ne put
+prononcer une parole. Elle, au contraire, était fort calme et
+sereine. Son visage de madone était blanc, et rose, et pur, et
+tranquille, comme à l'ordinaire. Sa bouche rouge invitait aux baisers,
+ses belles mains étaient enfouies sous sa pelisse noire,
+chaudement. Ses yeux seuls perçaient Sabadil d'un regard
+scrutateur. On eût dit qu'elle voulait lire au plus profond de son âme
+et l'interroger.
+
+« Je suis venue à toi, Sabadil, commença-t-elle de sa jolie voix
+caressante et mélodieuse, comme le bon berger qui cherche sa brebis
+perdue. Sais-tu ce que tu as fait, dis-moi? Et t'en repens-tu?
+
+- A quoi penses-tu? repartit Sabadil, qui avait repris sa
+tranquillité. Ai-je l'air d'un imbécile? Ce que j'ai fait, ce que
+j'ai dit, je l'ai fait et dit, non pas dans la colère, mais parce
+que c'est mon intime conviction.
+
+- Tant pis! interrompit la Mère de Dieu d'un ton sévère.
+
+- Tant pis ou tant mieux, reprit Sabadil. Je n'ai fait que dire la
+vérité. Je le répète: j'ai parlé franchement, selon ma conviction,
+du fond du coeur. Je ne mens pas, moi. Je ne suis pas hypocrite;
+c'est vous qui êtes des hypocrites!
+
+- Malheureux!
+
+- Oh! je n'ai aucun besoin de ta compassion, de ta pitié, continua
+Sabadil, avec un rire dédaigneux. Je ne me repens pas de ce que j'ai
+fait. Non, certes, je ne le regrette pas. Aussi ne me vient-il pas à
+l'idée de faire pénitence.
+
+- Cependant tu t'humilieras.
+
+- Jamais!
+
+- Quel entêtement! quelle morgue tu as tout d'un coup! continua
+Mardona. Je ne te reconnais pas. Et tu affirmes que c'est la sagesse
+qui parle par ta bouche! Tu es possédé du diable, Sabadil! »
+
+Il se mit à rire aux éclats.
+
+« S'il en est ainsi, exorcise-moi, élue du Très-Haut, Vierge
+toute-puissante, reine des saints et des anges.
+
+- Oui, Sabadil, telle est aussi mon intention », repartit Mardona.
+
+Elle se leva, lente et majestueuse, drapée dans sa pelisse noire, qui
+lui tombait jusqu'aux pieds. Les sequins d'or qui ornaient sa poitrine
+scintillaient avec un cliquetis.
+
+Elle étendit le bras.
+
+« A genoux, pécheur!
+
+- Je ne m'agenouillerai pas devant toi. »
+
+Mardona le regarda avec plus de pitié que de colère.
+
+« Tu t'agenouilleras devant moi cependant, reprit-elle avec une sûreté
+qui le troubla, quoique d'une voix très douce.
+
+- Tu essayeras en vain de m'y obliger. Je ne te crains pas.
+
+- Ton devoir est de me craindre, Sabadil, répondit-elle
+affectueusement. Tu dois craindre Dieu que je représente. La crainte
+de Dieu est le commencement de la sagesse. »
+
+Elle s'approcha de lui, posa sa main sur son épaule, et le regarda
+dans les yeux, longuement, avec amour. Et il y avait beaucoup de
+choses dans ce regard. Il y avait surtout de la tristesse, une
+tristesse amère.
+
+« Veux-tu nier que tu gis dans les ténèbres, et que tu as besoin de la
+lumière?
+
+- Ces ténèbres, c'est toi qui m'y as conduit.
+
+- Non. Ce n'est pas moi. Ce sont tes doutes, mon pauvre ami. Tu ne
+possèdes pas la vraie foi. Tu donnes trop de prix aux jouissances
+terrestres. Aussi Satan a-t-il un plein pouvoir sur toi. La
+jalousie, l'envie, la passion et l'orgueil t'ont aveuglé. Tu as
+offensé Dieu en moi, tu t'es révolté contre ma volonté, qui est la
+volonté de l'Eternel, tu as été en mauvais exemple pour tes frères
+et soeurs; tes péchés crient au ciel contre toi.
+
+- Tu le dis.
+
+- Oui, je le dis. »
+
+Elle posa les mains sur son épaule, il sentit son haleine et le parfum
+enivrant de sa chevelure.
+
+« Je le dis, moi, moi qui t'ai tant aimé, et que tu as trahie si
+honteusement.
+
+- Je t'ai trahie? »
+
+Sabadil avait pâli jusqu'aux lèvres. Elle le sentait frissonner sous
+ses mains.
+
+« Oui, tu m'as trahie.
+
+- Qui t'a dit cela? » balbutia-t-il.
+
+Son regard errait, tout effaré, dans la chambre; ses yeux avaient des
+lueurs folles comme ceux d'un insensé.
+
+« Agenouille-toi, et reconnais ta faute! »
+
+Mardona recula de deux pas et indiqua le sol du doigt.
+
+«Que dois-je avouer? demanda-t-il, toujours plus troublé. Je ne sais
+ce que tu demandes.
+
+- Ne m'as-tu pas trahie avec Nimfodora? »
+
+Sabadil cacha son visage dans ses mains et lui tourna le dos, anéanti.
+
+« Peux-tu te justifier? Tu te tiens devant moi comme un malfaiteur
+devant son juge. Tu ne trouves rien à me dire, tu n'oses pas me
+regarder et tu trembles de honte et de confusion.
+
+- Si j'ai failli, reprit-il, toujours en se détournant, c'est ta faute
+plutôt que la mienne. Comme je t'ai aimée! et comme tu as récompensé
+mon amour!
+
+- Tu blasphèmes, Sabadil, s'écria-t-elle. Accuses-tu l'Eternel de ce
+qu'il a compassion de toutes ses créatures, et pas seulement de toi
+seul? Le valet a-t-il le droit de blâmer son maître de ce qu'il paye
+ses autres serviteurs et non pas lui seulement? Qui es-tu? Un pauvre
+pécheur. Je suis ton Dieu. Je suis ton maître. Que me reproches-tu?
+
+- Pourquoi m'as-tu menti en me faisant croire que tu m'aimais?
+
+- Je ne t'ai pas menti. Je t'aimais comme je n'ai jamais aimé
+personne, et je t'aime encore », répondit Mardona.
+
+Sa voix frissonnait comme une corde brisée.
+
+« Mais toi, tu m'as trahie! Je t'ai toujours averti de ne pas voir en
+moi une femme ordinaire. Tu savais que, comme Dieu, j'aime tous ceux
+qui croient en moi, pas toi seulement; tu savais aussi qu'il m'est
+impossible de répondre à ta passion. Tu n'as pas le droit de te
+plaindre. Et ne te justifie pas, Sabadil. C'était infâme à toi d'en
+aimer une autre, et de l'attirer ainsi sur ton coeur.
+
+- Si j'ai péché, c'est l'amour que je te témoignais qui m'y a poussé,
+c'est aussi la jalousie, repartit Sabadil.
+
+- Ne cherche pas à t'excuser, reconnais ta faute, continua
+Mardona. Repens-toi, repens-toi sincèrement, humilie-toi, livre-toi
+entre mes mains.
+
+- Je suis assailli de doutes affreux, je le reconnais, dit Sabadil. Je
+veux croire à toi, et je ne le peux. Souvent je pense que Dieu parle
+par ta bouche, puis je suis saisi d'une angoisse terrible que tout
+cela ne soit que de vaines paroles. »
+
+Mardona sourit avec dédain.
+
+« Je me suis révolté contre toi, continua Sabadil, parce que je ne
+crois plus à toi, je n'ai pas voulu offenser Dieu. Mon intention était
+de témoigner mon mépris à la femme que j'ai aimée, et qui raillait mon
+amour, à l'hypocrite dont les paroles ne sont que mensonge.
+
+- Tu me hais donc?
+
+- Je t'ai haïe, Mardona. Maintenant je t'aime, je sens que je t'aime
+plus que jamais.
+
+- Reconnais que tu as offensé Dieu en ma personne.
+
+- Je le reconnais.
+
+- Avoue que tu m'as trahie. »
+
+Sabadil se tourna brusquement vers elle, et se précipita à ses pieds.
+
+« Aie pitié, Mardona », cria-t-il, en embrassant ses genoux avec
+frénésie, comme un condamné qui demande sa grâce.
+
+Elle posa la main sur sa tète. Il lui appartenait de nouveau
+maintenant.
+
+« Tu aimes Nimfodora? »
+
+Il ne répondit rien.
+
+« Avoue que vous vous aimez.
+
+- J'avoue tout ce que tu désires, murmura-t-il: j'ai péché. Je veux
+racheter mes fautes, juge-moi, je le prie! Punis-moi, oh! punis-moi.
+
+- Sois calme. Je le ferai sûrement », répondit-elle, très calme. Elle
+le regardait d'un air étrange, avec un sourire mauvais. Lui, se
+tenait étendu à ses pieds, tout pâle.
+
+« Hélas! je n'ai aimé que toi, recommença Sabadil, mais ton coeur
+appartient à tous.
+
+- C'est mon devoir.
+
+- Et tu blâmais l'amour passionné que je te portais; tu me punissais,
+tu me maltraitais.
+
+- Je ne l'ai pas fait assez, Sabadil, repartit Mardona. Je ne suis pas
+parvenue, comme je le désirais, à mortifier ta chair, à transformer
+ton amour charnel en affection divine. Cette fois-ci, je m'y
+prendrai autrement. Tu m'as dit, du reste, que tu n'avais aucun
+besoin de ma pitié. Allons, viens! »
+
+Un vague pressentiment serra Sabadil au coeur. Mais la beauté de
+Mardona, la puissance qu'elle avait sur lui et jusqu'à sa froide
+sévérité enflammaient à nouveau sa passion. Il se laissait emmener, il
+partait contre sa volonté. Il éprouvait une douce volupté à se livrer
+entre les mains de Mardona; il la suivait machinalement. Il se sentait
+comme dans un de ces rêves où l'on veut poignarder son adversaire, et
+où l'on a le bras paralysé.
+
+Mardona s'assit dans son traîneau, qui était resté arrêté près d'un
+taillis, derrière la maison. Elle prit les rênes, et ordonna à Sabadil
+de monter près d'elle. Lorsqu'elle le vit à ses côtés et que le
+traîneau se mit en marche, Mardona sourit d'un air mauvais, avec
+amertume. Elle emmenait le rebelle qu'elle avait fait prisonnier à
+cette heure. Lorsqu'ils longèrent la forêt, des lueurs ardentes,
+mobiles comme des feux follets, se montrèrent à travers les arbres,
+s'approchant peu à peu.
+
+« Des loups! » murmura Sabadil.
+
+Mardona ne dit rien. Elle se leva, droite, dans le traîneau, et prit
+son fouet. Les loups approchaient. On entendait déjà leurs cris
+féroces, leurs hurlements prolongés. Mardona brandit son fouet et en
+laboura les flancs de ses chevaux, qui partirent ventre à terre.
+
+Les clochettes de l'attelage rendaient un tintement aigu pareil à une
+plainte. La neige et la glace sautaient et tourbillonnaient sous les
+sabots des chevaux; le traîneau volait comme un oiseau à travers la
+tourmente. Peu à peu les hurlements devinrent moins distincts, et les
+yeux phosphorescents des loups disparurent dans les ténèbres. Le
+danger était passé, Sabadil respira profondément. Mardona le. regarda
+par-dessus l'épaule avec dédain. Puis elle sourit de nouveau, de son
+mauvais sourire.
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Il était nuit lorsque la Mère de Dieu ramena le pécheur repentant à
+Fargowiza-polna. Le traîneau entra dans la cour, lentement; les
+clochettes tintaient faiblement d'un ton triste, comme la cloche des
+morts qui accompagne le saint-sacrement. Une chouette criait dans le
+lointain. Les chiens se mirent à hurler horriblement fort. La lune,
+voilée de nuages, répandait dans la campagne une lueur gris de plomb,
+blême et laide. Mardona abandonna l'attelage à ses frères, et se
+rendit chez elle avec Sabadil.
+
+Un grand feu pétillait dans le poêle. Une lampe qui pendait du plafond
+éclairait la pièce. Les fleurs de givre qui tendaient les vitres
+scintillaient, au clair de la lune.
+
+La Mère de Dieu alla chercher un faisceau de cordes et en sortit les
+deux plus gros liens. Puis elle emmena Sabadil dans un petit cabinet
+sans issue, dépourvu de fenêtre, qui attenait à sa chambre, et en
+referma la porte. Là encore il y avait une petite lampe. Sa lueur
+faible vacillait, prêtant au visage calme de Mardona quelque chose de
+fantastique.
+
+« Que vas-tu faire de moi? commença Sabadil.
+
+- Tu le vois. Je veux t'attacher.
+
+- Et après?
+
+- Pourquoi me questionnes-tu? Je ferai de toi ce que bon me
+semblera. »
+
+Elle lui lia les mains et les pieds et le jeta à genoux. Il se laissa
+faire sans résistance et attendit curieusement. Maintenant Mardona
+ouvrit la porte, et Nimfodora entra, baissant la tête. Sabadil
+frémit. Mardona remarqua ce frisson. Elle rejeta la tête en arrière
+d'un geste fier et sourit ironiquement. Nimfodora s'agenouilla devant
+la Mère de Dieu et lui embrassa les pieds humblement. Elle releva
+Nimfodora qui tremblait, et la baisa à deux reprises sur ses lèvres
+pâles.
+
+Le coeur de Sabadil battait à se rompre. Il défaillait, envahi par la
+confusion et par la honte. D'un mouvement brusque il essaya de rompre
+ses liens. Effort inutile. Les cordes pénétrèrent plus profondément
+encore dans ses chairs, le déchirant cruellement. Alors il laissa
+retomber sa tête sur sa poitrine, il se rendit, il n'était plus
+libre. Il s'était livré au pouvoir de Mardona. Et elle ne s'inquiétait
+pas de ce qu'il souffrait.
+
+« Où passeras-tu la nuit? demanda, après une pause, la Mère de Dieu à
+Nimfodora.
+
+- Près de ta soeur. »
+
+Mardona affirma de la tête, et embrassa la jeune fille encore une
+fois. Nimfodora s'éloigna tranquillement, les yeux baissés, courbant
+douloureusement la tète.
+
+« Tu resteras cette nuit à genoux, en prières, lui dit-elle d'un ton
+glacial. Prépare-toi à être jugé par moi demain. Je me montrerai
+sévère à ton égard. »
+
+Elle le contempla avec son mauvais sourire.
+
+Sabadil releva lentement la tête. Il n'avait jamais vu Mardona si
+belle. Ses cheveux dorés flottaient dénoués sur son cou et sa
+poitrine. Ses lèvres roses s'entr'ouvraient, comme sous des
+baisers. Vainement Sabadil essaya de résister à la passion qui
+l'aveuglait, vainement il ferma les yeux et tenta de prier. Il ne put
+se contenir.
+
+« Mardona, commença-t-il, en levant vers elle ses mains chargées de
+noeuds, Mardona, tu me tortures jusqu'à la mort. Comment puis-je
+m'humilier et prier, lorsque je te vois si belle, si séduisante? Je ne
+puis pas prier, non, je ne le peux pas!
+
+- N'est-ce pas, tu désires Nimfodora?
+
+- Ne me parle pas d'elle.
+
+- Pourquoi non, puisque tu l'aimes?
+
+- Mardona, je t'adore! Je n'aime que toi, gémit Sabadil.
+
+- Pure imagination, repartit la Mère de Dieu.
+
+- Aie pitié, Mardona. Je t'adore. Mets une fin à mes souffrances,
+supplia-t-il hors de lui.
+
+- Tu n'as aucun besoin de ma pitié, as-tu dit. Tu me l'as affirmé tout
+dernièrement à Solisko, chez toi. Ne te le rappelles-tu pas?
+
+- J'étais aveugle. J'étais fou.
+
+- Et maintenant tu es homme, s'écria-t-elle sévèrement. Que me fait
+ton amour? Tu as offensé Dieu en ma personne. Je ne suis plus pour
+toi qu'un juge. Je te condamnerai.
+
+- Grâce! grâce!
+
+- Silence! pas un mot de plus. Ne m'exaspère pas. Je ne suis déjà pas
+trop bien disposée à ton égard. »
+
+Elle sortit vivement, tandis que Sabadil, fou de douleur, pressait ses
+mains liées sur son visage brûlant.
+
+Lorsque Mardona se réveilla le lendemain matin, Sabadil était endormi
+sur le carreau dans la chambre borgne.
+
+La Mère de Dieu s'habilla à la hâte et sortit dans la cour. Les tiges
+des sapins chargées de neige étaient toutes roses, au soleil qui se
+levait à l'horizon, rasant les champs de maïs de la steppe. Des
+becs-croisés sautillaient en sifflant, accrochés aux tiges sveltes des
+pins. La neige glacée formait une mousse sur le toit de la
+métairie. Au bord du ruisseau se balançaient des tiges et des roseaux
+recouverts de glace, où le soleil allumait des étincelles diaprées.
+
+Mardona regarda autour d'elle avec satisfaction, et respira à pleine
+poitrine l'air pur et frais.
+
+On aperçut alors sur la route une singulière procession. Un paysan aux
+cheveux blancs, une hache sur l'épaule, marchait le premier. Derrière
+lui s'avançait un énorme traîneau où se trouvait une grande croix de
+bois brut. Une forte jeune fille dirigeait l'attelage, un fouet à la
+main. Quatre hommes portant des marteaux, des clous et d'autres outils
+venaient après.
+
+Lorsque Mardona les vit, son visage s'assombrit. Elle fixa les yeux
+sur la croix avec une sorte de terreur, puis elle soupira
+profondément.
+
+« Où devons-nous dresser la croix, sainte femme? demanda le vieillard,
+qui entra le premier dans la cour et se jeta à genoux devant la Mère
+de Dieu.
+
+- Il n'y a pas besoin de la dresser, repartit celle-ci. Posez-la par
+terre, derrière la maison, et laissez-moi ici les clous et le
+marteau. Vous pouvez remporter les autres outils. »
+
+Le vieillard lui montra les clous.
+
+« Ceux-là sont-ils assez grands? »
+
+Mardona affirma de la tête. Ils déchargèrent la croix, l'appuyèrent au
+mur, derrière la maison, et s'éloignèrent. Sur la chaussée ils
+rencontrèrent les Duchobarzen qui arrivaient par masses. La Mère de
+Dieu les aperçut, elle aussi. Elle devint extraordinairement pâle et
+rentra dans la maison de son père, à pas lents.
+
+La métairie, la cour, la chaussée se remplissent bientôt de monde. Les
+paysans étaient graves; ils avaient revêtu leurs habits de fête. Un
+murmure confus traversait la foule. Les regards de tous se fixaient
+sur la maison et les fenêtres de la Mère de Dieu; on lisait
+l'inquiétude sur chaque visage.
+
+Tout à coup une nouvelle procession, poussant des clameurs sauvages,
+arriva, du côté de Brebaki. A sa tête on voyait Wewa, à cheval. Elle
+avait mis son manteau rouge et ses colliers de ducats et de
+coraux. Elle portait sur le front une couronne de paillettes d'or, et
+aux pieds des bottes de maroquin bleu. Sukalou conduisait son cheval
+par la bride. Sofia aussi était à cheval, à côté de Wewa, brandissant
+un knout. Un jeune géant habillé en paysan portait une grande
+bannière, où était dessinée l'image de la Vierge.
+
+Wewa s'arrêta devant la porte, et leva les bras au ciel
+solennellement.
+
+« Où est Sabadil? s'écria-t-elle d'une voix de tonnerre. Vous le
+retenez prisonnier sans mandat, contre la loi? Rendez-nous
+sur-le-champ Sabadil. Je vous l'ordonne, moi la Mère de Dieu!
+
+- Quelle audace! cria Barabasch rouge de colère! sortant brusquement
+de la foule. Sauve-toi aussi vite que possible, je te le conseille,
+car c'est aujourd'hui qu'auront lieu le jugement et la punition des
+impies.
+
+- Un jugement! cria Wewa avec fureur, oui, un jugement! Et c'est moi,
+la Mère de Dieu, qui le rendrai. Je suis venue prononcer l'anathème
+sur cette fausse prophétesse, cette hypocrite, cette Athalie! Je le
+prononce maintenant sur vous, idolâtres, qui offensez l'Éternel,
+journellement maudits! Je vous voue à jamais aux flammes de l'enfer.
+
+- Silence, païenne, vociféra Barabasch. Que tes péchés t'étouffent! »
+
+Il se précipita comme un possédé sur Wewa. Mais les partisans de cette
+dernière s'élancèrent à son secours, et le jeune géant lui donna un
+tel coup de poing dans la poitrine, qu'il chancela et alla rouler sans
+mouvement dans la neige.
+
+Lorsque les Duchobarzen qui remplissaient la cour virent cela, ils
+poussèrent des cris de rage, et coururent en masse sur les
+impies. Barabasch se releva, et essaya d'arracher au géant la bannière
+qu'il portait. Une mêlée horrible s'ensuivit. On se jeta de la neige,
+des pierres, des mottes de terre. Wewa fut précipitée à bas de son
+cheval, la bannière avec l'image de la sainte Vierge déchirée, et
+foulée aux pieds. Il y avait déjà des blessés dans les deux partis,
+lorsque Mardona arriva. A sa vue, les combattants se séparèrent.
+
+Sa voix accomplit un vrai miracle. Elle n'eut pas plus tôt dit un mot,
+que les adversaires se calmèrent. Les injures cessèrent. Il se fit un
+grand calme. Au milieu de la cour se forma une place libre. C'est là
+que se tenait Mardona.
+
+« Malheur à vous! cria-t-elle, malheur à vous qui semez la discorde et
+la haine dans le jardin de l'Eternel! Convertissez-vous, aveugles,
+repentez-vous avant que Dieu vous envoie ses foudres pour vous
+disperser et vous anéantir. Humiliez-vous, faites pénitence, et
+j'intercéderai pour vous auprès du Très-Haut.
+
+- Toi? cria Wewa, s'avançant à sa rencontre les poings fièrement
+campés sur ses hanches; toi! mais tu es toi-même damnée! Je suis
+l'élue de Dieu. A moi, fidèles croyants.
+
+ - Dieu vous a livrés entre mes mains, s'écria Mardona, élevant les
+ bras au ciel, avec une sainte dignité! Un mot de ma bouche, et la
+ terre s'ouvrira pour vous engloutir. Vous serez tous voués aux
+ flammes éternelles si je n'ai pas pitié de vous, parjures! »
+
+Wewa fit un geste, dans l'intention d'assaillir Mardona à coups de
+poing. Malheureusement, son soulier rencontra un morceau de
+glace. Elle glissa et tomba tout étendue aux pieds de son
+ennemie. Celle-ci posa prestement son pied sur le dos de Wewa, qui se
+débattit durant quelques secondes, le visage dans la boue, faisant
+tous ses efforts pour se relever. Elle n'y réussit pas.
+
+« Regardez maintenant votre Mère de Dieu, cette menteuse, ce serpent
+venimeux! dit Mardona majestueusement: Dieu l'a livrée entre mes
+mains. Soumettez-vous, ou vous êtes morts! »
+
+Les rebelles se jetèrent tous à genoux, dans un effarement
+indescriptible. Ils pleuraient, ils joignaient les mains.
+
+« Grâce! grâce! criaient-ils en sanglotant.
+
+- Je vous pardonne, leur dit Mardona. Je vous pardonne à
+tous. Cependant je punirai ceux d'entre vous dont la conduite a le
+plus offensé l'Éternel. Je les punirai avec amour, afin de les
+préserver de la damnation et des flammes de la géhenne. Saisissez
+sur-le- champ Wewa Skowrow, Sofia Kenulla et Sukalou. Liez-leur les
+mains derrière le dos et les menez dans la maison de Dieu. C'est là
+que je les jugerai, ainsi que Sabadil le blasphémateur.»
+
+Les coupables furent garrottés solidement. Sofia se rendit, sans
+prononcer un mot, pâle et triste; Wewa criait à tue-tête, et Sukalou
+demandait grâce en pleurant.
+
+« Quant à vous, pauvres égarés, continua Mardona, vous jeûnerez et
+prierez durant trois jours. C'est la pénitence que je vous impose.
+
+- Merci, notre petite Mère, merci! crièrent les rebelles, en se
+précipitant vers Mardona. Ils se mirent à genoux et baisèrent ses
+vêtements, ses pieds et même la trace de ses pas. La Mère de Dieu
+bénit la foule, et s'éloigna à pas lents; elle rentra dans la maison
+de son père.
+
+Les Duchobarzen se rendirent ensuite au temple. Sukalou, Wewa et Sofia
+y attendaient leur juge, agenouillés et tout tremblants. La vaste
+salle se remplit en un clin d'oeil. Beaucoup de fidèles durent rester
+dans le corridor ou dans la cour.
+
+Le doyen de l'assemblée entonna un cantique, que tous répétèrent en
+choeur. Lorsque le chant cessa, Mardona parut en grand costume de
+cérémonie, sombre et pâle. Elle prit place sur son trône. Le jugement
+commença.
+
+« Wewa! dit la Mère de Dieu avec une dignité douce, tu as offensé
+l'Eternel en te donnant pour une sainte, une élue du Très-Haut.
+
+- C'est Sukalou qui m'a induite en erreur, gémit Wewa, je suis
+innocente.
+
+- Pas un mot, Antéchrist, ordonna Mardona, tu as irrité Dieu par tes
+tromperies, tes mensonges et ta conduite honteuse. Et toi, Sofia,
+serpent venimeux, tu as été la complice de tous ses crimes, qui
+crient au ciel contre vous. Vous serez toutes deux fouettées de
+verges jusqu'à ce que votre sang coule et vous réconcilie avec
+l'Eternel. »
+
+Mardona étendit la main. Les jeunes filles et les femmes saisirent
+Sofia et Wewa, les dépouillèrent de leurs vêtements et les traînèrent
+dans la cour. Une foule s'assembla autour des deux victimes qui se
+tenaient là, tremblant de tous leurs membres. Sofia courbait la tête,
+rouge de confusion, tandis que Wewa se débattait et hurlait, demandant
+grâce.
+
+Barabasch et Turib distribuèrent les verges. Ce fut Nimfodora qui
+donna le premier coup à Sofia. Puis il en tomba de tous les côtés dru
+comme grêle. Sofia s'était jetée à genoux et pleurait. Wewa
+bondissait, hurlant et faisant tous ses efforts pour s'échapper.
+
+« Eh bien, Wewa, demanda Mardona d'un ton calme, es-tu vraiment la
+Mère de Dieu, l'élue du Très-Haut.
+
+- Je suis une bête, une oie stupide! cria Wewa. Je suis une folle. Aie
+pitié de moi. En voilà assez. Je n'y tiens plus. »
+
+Elle se jeta à terre et se roula dans la neige, en
+gémissant. Cependant les coups continuaient à pleuvoir sur les deux
+coupables.
+
+« Grâce! Mardona, cria Sofia. Je me sens mourir! »
+
+Elle tomba sans mouvement.
+
+Mardona ordonna de faire halte.
+
+Tandis que les femmes ranimaient Sofia, puis la conduisaient avec Wewa
+dans la grande salle pour les restaurer. Mardona, de retour au temple,
+prononçait le jugement de Sukalou.
+
+« Tu as égaré mon peuple par de fausses prophéties et des révélations
+mensongères. Tu as menti et trompé. Tu t'es révolté contre moi, contre
+ton Dieu. Tu as été poussé à ces fautes par ta gourmandise: tu subiras
+donc la punition appliquée à ce péché mortel. »
+
+Sukalou soupira. Il savait que ses supplications et ses larmes
+seraient inutiles. Mardona ne se laisserait pas fléchir. On s'empara
+de lui, on l'emmena dans la cour. On l'adossa à la porte de la
+grange. Puis on lui passa sur les épaules un joug qu'on fixa
+solidement à la porte. On lui ouvrit alors la bouche toute grande, et
+on la maintint ouverte au moyen d'une pièce de bois. Il resta ainsi
+exposé aux regards de la foule, comme un paillasse sur un tréteau.
+
+Quand Mardona se montra, au seuil de sa maison, Wewa et Sofia
+s'approchèrent pour baiser ses pieds humblement et pour la remercier
+de la punition qu'elle leur avait infligée. La Mère de Dieu se montra
+pleine de compassion. Elle eut un sourire aimable, et les baisa toutes
+les deux au front; puis elle se tourna vers la foule.
+
+« Sukalou supporte la punition infligée aux gourmands et aux ivrognes,
+dit-elle. Ceux qui lui aideront à faire pénitence obtiendront la
+rémission de leurs péchés. »
+
+Aussitôt les hommes et les femmes se pressèrent autour du malheureux
+Sukalou. Chacun, à sa manière, l'aida à faire pénitence. Anuschka lui
+barbouilla le visage avec de la boue; Sofia se haussa sur la pointe
+des pieds et lui bourra la bouche d'ordures, et Wewa, acclamée par les
+rires de tous, lui remplit le nez de poivre. Le sauvage Barabasch
+arriva portant une bûche enflammée et lui alluma les cheveux. Sukalou
+hurlait comme un possédé; Kenulla l'arrosa d'un seau d'eau froide. Les
+flammes s'éteignirent, mais au bout d'un instant Sukalou disparaissait
+sous une couche de glace, et criait en pleurant qu'il gelait.
+
+« Réchauffez-le, dit Mardona. Ayez-en pitié! »
+
+Une trentaine d'hommes alors se mirent à rosser Sukalou. Ils lui
+tombèrent sus avec des verges, des bâtons, des fouets et des
+cannes. Ceux qui regardaient de loin le criblaient de boules de neige
+et de pierres aiguës.
+
+« Je ne le ferai plus, gémissait-il. Aie pitié, Mardona. Grâce! reine
+des anges! Ne me tue pas, tour d'ivoire!
+
+- Dieu t'est-il réellement apparu? demanda Mardona, très digne.
+
+- Non! non! non!»
+
+Lorsque Sukalou fut remis en liberté, il se traîna aux pieds de la
+Mère de Dieu, pressa ses lèvres sur les bottes de cette dernière et
+poussa de longs gémissements, comme un chien qui a recule
+fouet. Mardona sourit d'un air satisfait.
+
+Turib, cependant, venait d'atteler à un traîneau trois petits chevaux
+pétulants. Il conduisit l'attelage devant la demeure de ses
+parents. Ceux-ci en sortirent, baisèrent les mains de la Mère de Dieu
+et montèrent en traîneau. Anuschka s'assit près d'eux en
+hésitant. Quant à Jehorig, il refusa de s'en aller, au premier
+abord. Mais Mardona le lui ordonna. Il obéit enfin, comme les
+autres. Turib s'était établi sur le siège.
+
+« Vous vous rendrez chez notre oncle, sur l'autre rive du Dniester,
+dit Mardona, son beau visage empreint soudain d'une expression triste,
+et vous ne reviendrez pas ici avant trois jours.
+
+- Que vas-tu faire? demanda Turib d'un air sombre.
+
+- Je suis seule responsable de mes actes, répliqua Mardona. Ainsi,
+faites ce que je vous ai commandé. Que Dieu vous conduise! »
+
+Le traîneau sortit de la cour, lentement. Sur la chaussée, les chevaux
+partirent au galop. Mardona le suivit des yeux, longtemps, jusqu'à ce
+qu'il disparût à l'horizon, comme un oiseau. Puis elle soupira et
+rentra au temple, juger Sabadil.
+
+Lorsque Sabadil, chargé de liens, fut amené à l'église, une foule
+compacte s'y pressait, inquiète et palpitante. Sabadil promena ses
+regards sur l'assemblée, et contempla ensuite Mardona, qui
+l'attendait. Elle était en grand costume de cérémonie. Elle avait mis
+sa grande pelisse de martre et ses bottes rouges. Elle était parée de
+bijoux d'or, de pierres fines et de colliers de perles. Des grains de
+corail s'entrelaçaient dans ses nattes blondes. Son visage était
+triste et pâle. Ses lèvres même étaient blêmes et crispées.
+
+« Approche, Sabadil, commença-t-elle très calme. Mets-toi à genoux et
+avoue ta faute. »
+
+Il tomba à ses pieds.
+
+« Je reconnais, murmura-t-il faiblement, avoir blasphémé et offensé
+Dieu en ta personne.
+
+- Reconnais-tu aussi que le diable a une grande puissance sur toi,
+qu'il te séduit fréquemment et qu'il t'inspire des doutes et même
+l'incrédulité?
+
+- Je le reconnais.
+
+- Ton aveu même te condamne, Sabadil, dit Mardona d'une voix
+forte. Maintenant, réponds. Te sens-tu digne d'appartenir dorénavant
+à notre secte?
+
+- Non, je ne m'en sens pas digne.
+
+- Comment penses-tu échapper à la damnation éternelle?
+
+- Par le repentir et la pénitence.
+
+- Es-tu décidé à te soumettre à ma sentence? Accepteras-tu la
+pénitence que je t'infligerai?
+
+- Oui.
+
+- Je vais donc prononcer mon jugement sur toi, continua-t-elle d'une
+voix douce, et sans trahir la moindre émotion. Comme punition de tes
+blasphèmes qui crient au Ciel et témoignent contre toi, pour
+arracher ton âme à la puissance de Satan, je te condamne à être
+crucifié. »
+
+Un murmure traversa la foule. Sur chaque visage se lisaient l'effroi
+et l'horreur.
+
+Sabadil frissonna, mais resta muet.
+
+Mardona remarqua l'effet terrible que ses paroles avaient causé. Elle
+eut peur, elle que rien n'effrayait. Dans ses yeux passa une lueur
+étrange, une lueur pleine de ruse et de colère.
+
+« Tu seras attaché à une croix avec des cordes, continua-t-elle, et tu
+y resteras durant trois jours. Le Seigneur l'exige. Que sa volonté
+s'accomplisse! »
+
+Un nouveau murmure s'éleva. Cette fois, c'était un murmure
+d'approbation.
+
+Mardona sourit dédaigneusement.
+
+« Humiliez-vous tous, s'écria-t-elle d'une voix sonore, car devant
+Dieu nul n'est parfait. »
+
+Tous se jetèrent à genoux et se frappèrent la poitrine par trois
+fois. Mardona se leva et donna quelques ordres à Barabasch; puis elle
+s'approcha de Sabadil et lui posa la main sur l'épaule.
+
+« Je ne te force pas, dit-elle doucement. Un mot de ta bouche, et je
+te rends la liberté. Veux-tu supporter la punition que je t'inflige,
+oui ou non? »
+
+Elle se pencha vers lui tendrement.
+
+« Je supporterai tout ce que tu ordonneras, Mardona; seulement, tu me
+pardonneras, dis?
+
+- Je te pardonne déjà maintenant », repartit-elle avec bonté.
+
+Barabasch rentra suivi de deux hommes qui portaient la croix. Ils la
+couchèrent par terre, au milieu du temple. Kenulla tenait des cordes.
+
+« Es-tu prêt? demanda Mardona à sa victime.
+
+- Oui », répondit Sabadil.
+
+Elle se courba vers lui et l'embrassa; après elle, vinrent les
+assistants, qui lui donnèrent aussi le baiser de paix. Puis
+l'assemblée entonna en choeur un cantique. Barabasch et ses compagnons
+saisirent Sabadil, défirent les liens qui le garrottaient,
+l'étendirent sur la croix et l'y attachèrent, par les pieds et par les
+mains, avec de grosses cordes. Ils redressèrent ensuite la croix et
+l'appuyèrent à la muraille.
+
+La foule demeura quelques moments encore dans le temple, murmurant des
+prières, glacée par ce spectacle inusité, et inquiète. Enfin tous
+sortirent et se dispersèrent.
+
+Nimfodora, Sofia et Sukalou restèrent près de Sabadil. Mardona le leur
+avait ordonné. Barabasch montait la garde à la porte de la métairie,
+où l'on avait fermé et barricadé toutes les issues. Personne ne devait
+entrer jusqu'au prochain lever du soleil.
+
+Une heure s'écoula. Mardona sortit de nouveau dans la cour. Elle
+regarda au loin, de tous les côtés, durant quelques minutes. Alors,
+comme elle ne remarqua rien de suspect, elle déchaîna les grands
+chiens-loups, les lâcha, appela Barabasch et retourna avec lui au
+temple.
+
+A son ordre, les assistants enlevèrent la croix de la muraille et la
+couchèrent par terre.
+
+« Cela ne suffit pas, dit la Mère de Dieu, très calme, mais avec son
+regard étrange. L'Eternel n'est pas satisfait. Je sens l'inspiration
+de l'Esprit, qui me dit que ta punition est trop faible. Tu vas être
+fixé à cette croix au moyen de trois clous, Sabadil. Seulement alors
+je serai contente. »
+
+Une pâleur mortelle envahit le visage de Sabadil. Les assistants
+regardèrent Mardona, terrifiés.
+
+« Dieu le veut! dit-elle d'un ton solennel! Que sa volonté
+s'accomplisse!
+
+- Amen! murmurèrent les assistants.
+
+- Amen! répéta Sabadil, complètement résigné.
+
+- Il est temps de nous mettre à l'oeuvre et d'accomplir ce sacrifice,
+dans le temple même, continua Mardona. Nimfodora, tu cloueras les
+mains de Sabadil à la croix. Toi, Sofia, tu lui cloueras les
+pieds. »
+
+Sukalou était horriblement agité. Il clignait de l'oeil, et prisait
+sans désemparer. Les deux femmes se tenaient là, pâles, les yeux
+baissés, pétrifiées. Barabasch jeta sur le carreau quatre gros clous
+et un marteau.
+
+« Nimfodora, ordonna la Mère de Dieu d'une voix douce, commence! »
+
+Nimfodora choisit un clou et prit le marteau. Puis elle s'agenouilla à
+gauche de Sabadil, et resta immobile.
+
+« Tu manques de courage? C'est ta pénitence, entends-tu bien, que tu
+accomplis », dit la Mère de Dieu.
+
+Nimfodora leva le clou et le marteau. La victime tressaillit et eut un
+frisson dans la main.
+
+Nimfodora hésita.
+
+« Ne me torture pas, dit Sabadil, le front couvert de larges gouttes
+de sueur: fais ton devoir, pour l'amour de Dieu. »
+
+Le coup tomba. Un frémissement horrible traversa la victime. Nimfodora
+frappait vite et fort, maintenant, enfonçant le clou dans la croix,
+meurtrissant les chairs.
+
+« Cela fait-il mal? demanda Mardona avec un bon sourire.
+
+- Je souffre volontiers, puisque tu l'exiges, repartit Sabadil,
+couvant la Mère de Dieu d'un regard fanatique et enfiévré.
+
+- Le second clou maintenant, Nimfodora », commanda Mardona.
+
+Cette fois, la mystérieuse fille ne tressaillit nullement. Elle donna
+des coups de marteau d'une main vigoureuse. Mardona vit le sang de
+Sabadil qui coulait. Elle vit la figure du jeune homme se contracter
+douloureusement et sa poitrine se soulever, et palpiter, et se
+crisper. Mais elle ne changea pas de couleur; elle resta calme,
+impassible. Son visage ne trahissait ni satisfaction, ni joie, ni
+compassion.
+
+« A toi maintenant, Sofia », ordonna-t-elle d'une voix douce.
+
+Barabasch et Sukalou placèrent les pieds de Sabadil l'un sur l'autre,
+de façon à relever ses genoux. Sofia saisit nerveusement les clous et
+le marteau. Elle semblait un cadavre sortant du tombeau.
+
+« Pardonne-moi », murmura-t-elle.
+
+Lui, affirma de la tête, faiblement. Elle leva le marteau. Mardona la
+surveillait avec attention. Au second coup, Sofia tomba
+lourdement. Elle donna du front contre la croix. Elle était évanouie.
+
+Tandis que Nimfodora la délaçait et lui jetait de l'eau au visage,
+Mardona prit elle-même le marteau avec un sourire dédaigneux. Elle
+donna trois coups vivement. Sabadil était crucifié.
+
+Mardona s'agenouilla près de lui, les mains jointes devant elle,
+pieusement, et le regarda longuement avec amour.
+
+« Souffres-tu beaucoup? » demanda-t-elle.
+
+Il inclina la tête. Deux grosses larmes scintillaient à ses paupières.
+
+« Cela me réjouit, dit-elle. Oh oui! je suis heureuse que tu endures
+tout cela volontairement. C'est seulement ainsi que ton âme peut être
+préservée de la condamnation éternelle, Sabadil.
+
+- Mes souffrances sont atroces, soupira-t-il.
+
+- Oh! Sabadil, je ne puis te dire comme cela me rend heureuse »,
+s'écria-t-elle avec un saint enthousiasme.
+
+Elle resta quelque temps encore auprès de lui, à le contempler. Elle
+semblait examiner son visage pâle avec plus de curiosité que de
+compassion. Puis elle se releva lentement et sortit dans la
+cour. Alors seulement, comme elle n'était vue de personne, elle
+respira plusieurs fois, très fort, joignit les mains et resta là, en
+proie à une extase douloureuse, le regard perdu à l'horizon.
+
+Le jour parut bien long à Sabadil; il souffrait des tourments
+horribles, l'enfer même ne l'effrayait plus. Il eût préféré la géhenne
+aux tortures qu'il éprouvait. Et, comme si Mardona, avec ses coups de
+marteau, eût condamné ses pensées à se fixer sur un seul point, il lui
+était absolument impossible de songer à autre chose qu'à elle. Il
+essayait de la haïr, et il l'aimait passionnément; il voulait la
+maudire, et il ne pouvait que pleurer à chaudes larmes. Elle lui
+apparaissait plus belle, plus divine que jamais, maintenant qu'elle
+l'avait fait mettre en croix et que par sa seule volonté il souffrait
+des tortures inexprimables.
+
+Barabasch veillait toujours à la porte. Les autres assistants
+entraient et sortaient. Il y en avait toujours un au pied de la croix,
+en prières.
+
+Une fois, Sofia resta seule avec Sabadil durant un instant. Elle
+sortit prestement de sa poche son mouchoir, qu'elle avait imbibé
+d'eau-de-vie, et le restaura, en le lui pressant entre les lèvres et
+en lui épongeant les tempes et le front.
+
+Mardona venait de temps en temps contempler sa victime. Elle
+l'examinait avec une grande attention, sans rien perdre de son
+impassibilité apparente. Et elle s'éloignait, elle ne prononçait pas
+une parole.
+
+Lorsque le soir tomba, et que le temple se remplit de grandes ombres,
+Sabadil prit peur.
+
+« Mon Dieu! s'écria-t-il, n'y a-t-il personne ici? m'a-t-on abandonné?
+
+- Je suis là, répondit la voix douce de Nimfodora.
+
+- Toi? demanda-t-il très bas. Pourquoi m'as-tu trahi, dis-moi? »
+
+Elle ne lui répondit pas.
+
+Sofia apporta de la lumière, tandis que Sukalou allumait un grand feu
+dans le poêle, et que Nimfodora priait, le visage contre
+terre. Sabadil entendit à côté de lui le bruissement d'un vêtement de
+femme. Il tourna la tête: c'était Mardona qui s'approchait à pas
+lents. Elle s'arrêta devant la croix.
+
+«Eh bien! comment te sens-tu? demanda-t-elle anxieusement.
+
+- Aie pitié, Mardona. En voilà assez, dit Sabadil.
+
+- Mais tu n'as aucun besoin de ma compassion, répondit-elle avec un
+froncement dédaigneux des lèvres.
+
+- Si je passe trois jours ainsi, cloué à cette croix, je mourrai,
+soupira Sabadil.
+
+- Tu mourras, repartit la Mère de Dieu, et aujourd'hui même! »
+
+Elle parut frissonner, et resserra sa pelisse autour
+d'elle. Avait-elle froid ou était-ce un frémissement de douleur qui la
+prenait?
+
+« Mardona! s'écria Sabadil.
+
+- Dieu le veut! » dit-elle.
+
+Nimfodora regarda la Mère de Dieu, pâle de frayeur. Sofia se mit à
+pleurer.
+
+« Je me sens faiblir », dit Sukalou.
+
+Son visage, était d'une pâleur terreuse; lorsqu'il se leva, ses jambes
+fléchirent. Il chancela.
+
+« Je ne puis supporter ce spectacle, il faut que je mange. »
+
+Il se faufila dehors, se tenant à la muraille.
+
+« Pourquoi dois-je mourir? demanda Sabadil.
+
+- Dieu le veut! répondit Mardona.
+
+- C'est toi qui le veux! murmura-t-il. Pourquoi me tues-tu? N'ai-je
+pas cruellement expié ma faute? Je n'aime que toi. »
+
+Nimfodora le regarda, brusquement surprise.
+
+« De quoi parles-tu? reprit Mardona, d'une voix grave et bonne. Dans
+tout ceci il ne s'agit pas de moi ni d'amour, ou de péché et de
+pénitence. Quand un membre souffre, tous les autres membres souffrent
+par lui. Tu es un serpent dans notre Paradis. J'écraserai la tête à ce
+serpent. »
+
+La nuit vint. La victime restait accrochée à la croix, muette et
+résignée. La lueur jaune des chandelles, les flammes du poêle et le
+clair de lune bleuâtre l'illuminaient de leurs teintes étranges.
+
+« Mardona, dit Sabadil d'une voix brisée, mets une fin à mes
+souffrances, je t'en conjure.
+
+- La mort seule peut y mettre fin.
+
+- Eh bien, tue-moi, supplia-t-il, levant vers elle ses grands yeux
+enfiévrés, largement ouverts et pleins de reproches. Je mourrai de
+bon coeur, puisque tu l'exiges, et la mort me sera douce si c'est toi
+qui me la donnes.
+
+- J'aurai pitié de toi, dit Mardona. Je te donnerai moi-même le coup
+de grâce.
+
+- Je te remercie », répondit Sabadil.
+
+Et il regarda avec une sorte de curiosité la Mère de Dieu choisir un
+clou, et prendre le marteau. Une sueur glacée l'envahit, son coeur
+battait à se rompre. Il vit que Mardona restait froide et sans
+émotion.
+
+Elle s'agenouilla près de lui, elle regarda dans les yeux
+tranquillement.
+
+« Embrasse-moi », supplia-t-il avec un soupir.
+
+Mardona passa tendrement ses bras autour du cou de Sabadil et lui
+donna un baiser.
+
+Puis elle lui enfonça le clou dans le coeur, d'une main sûre,
+lentement.
+
+La victime eut un tressaillement.
+
+« Ah! que c'est doux!... » balbutia Sabadil, tandis que son sang
+coulait, rouge, sur les mains de Mardona.
+
+Sofia et Nimfodora récitaient la prière des agonisants.
+
+Sabadil laissa retomber sa tête sur sa poitrine.
+
+Il était mort!
+
+Mardona passa toute la nuit assise sur le banc du poêle, les yeux
+arrêtés sur le cadavre, les mains jointes sur ses genoux, pâle,
+muette, sans verser une larme.
+
+Sukalou escalada la haie secrètement et traversa, aussi vite que ses
+longues jambes le lui permettaient, les champs couverts de neige, pour
+se rendre au village. Il ne pressentait rien de bon. Sofia aussi avait
+disparu, sans qu'on sût où elle avait passé. Les autres étaient allés
+dormir.
+
+A l'aube, Barabasch se rendit auprès de Mardona, et lui demanda si ce
+ne serait pas mieux d'ensevelir le cadavre sans rien ébruiter.
+
+Elle ne lui répondit rien. Elle resta là assise depuis le matin
+jusqu'au soir, inanimée, sans dire un mot, sans bouger, sans manger ni
+boire. La nuit suivante elle ne dormit pas non plus.
+
+Lorsque le soleil rosa les cimes des sapins, le troisième jour,
+Barabasch se précipita dans le temple, tout effaré.
+
+« On aperçoit des fusils et des épées qui brillent au loin,
+annonça-t-il tout essoufflé. Ils veulent te faire prisonnière. Saute à
+cheval et prends la fuite. Je les retiendrai aussi longtemps que
+possible. »
+
+Mardona secoua la tête, Nimfodora suivait Barabasch.
+
+« Fuis avant qu'il soit trop tard, cria-t-elle, se jetant à genoux
+devant Mardona, et la suppliant, levant à elle ses mains jointes.
+
+- Je ne fuirai pas », répondit Mardona.
+
+C'étaient ses premières paroles.
+
+« Tu nous perdras tous », dit Nimfodora, courbant la tête avec
+soumission.
+
+Barabasch avait couru au village. Le tocsin se mit à sonner. Les
+paysans s'armèrent de fléaux et de faux. Beaucoup d'entre eux
+arrivèrent à cheval pour protéger la Mère de Dieu. Les autres
+suivaient, des hommes, des femmes, des enfants, une masse de
+fanatiques, prêts à tout subir.
+
+Ils remplirent bientôt la métairie, et couvrirent la route. Lorsqu'un
+traîneau, où se trouvaient deux gendarmes et une paysanne, arriva,
+plusieurs paysans s'élancèrent à sa rencontre, saisissant les chevaux
+par la bride et vociférant, tandis que d'autres criaient des
+injures. Déjà il y avait des hommes qui brandissaient leurs faux, et
+les gendarmes apprêtaient leurs fusils, lorsque Mardona parut,
+majestueuse, la tête haute. Elle s'avança parmi les assaillants et
+commanda le silence.
+
+A ce moment, la paysanne qui se trouvait dans le traîneau releva le
+fichu blanc qui lui couvrait la figure, sauta à terre et indiqua
+Mardona du geste. C'était Sofia.
+
+« Voici l'assassin », cria-t-elle.
+
+Barabasch éleva le pistolet chargé qu'il tenait à la main; mais
+Mardona lui arrêta le bras.
+
+« Que faites-vous? dit-elle tranquillement. Etes-vous fou?
+
+- Nous ne te laisserons pas emprisonner, répondirent en choeur une
+centaine de voix. Nous te défendrons.
+
+- Mettez bas les armes sur-le-champ, continua Mardona. Je vous
+l'ordonne, Dieu m'éprouve. Je supporterai cette épreuve sans me
+plaindre. »
+
+Elle tendit ses mains aux gendarmes en souriant, et se laissa
+enchaîner.
+
+« Humiliez-vous tous, dit-elle d'une voix douce, et vous repentez, car
+devant Dieu nul n'est parfait. »
+
+Les Duchobarzen se pressèrent autour de Mardona, en pleurant. Ils se
+jetèrent le visage contre terre, l'adorant, baisant ses mains, ses
+pieds et ses vêtements.
+
+Elle se tenait debout, au milieu, calme et sereine comme une sainte.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+BOURLOTON. - Imprimeries réunies, B.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43003 ***
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@@ -1,6860 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook, La Mère de Dieu, by Leopold von Sacher-Masoch
-
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-
-
-
-Title: La Mère de Dieu
-
-
-Author: Leopold von Sacher-Masoch
-
-
-
-Release Date: June 21, 2013 [eBook #43003]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-
-***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MèRE DE DIEU***
-
-
-Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895), La Mère de Dieu (Die Gottesmutter) (1886)
-
-Produced by Daniel FROMONT
-
-
-SACHER MASOCH
-
-
-NOUVELLES TRADUITES DE L'ALLEMAND
-AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
-PAR
-Mlle STREBINGER
-
-PARIS
-LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
-79, BOULEVARD SAINT - GERMAIN, 79
-1886
-
-Droits de propriété et de traduction réserves
-
-
-LA MÈRE DE DIEU
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-
-Sabadil, un jeune paysan de Solisko, était sorti dans la forêt pour
-entendre le chant des oiseaux. Lorsqu'il était tout petit, déjà il
-abandonnait ses jouets, il quittait son chariot et ses chevaux de bois
-dès qu'un oiseau gazouillait dans le feuillage. Plus tard il avait
-tendu des pièges et des lacs dans tous les bocages; toute l'année
-retentissaient des chants, des sifflements et des soupirs mélodieux
-dans la chaumière qu'habitaient les parents de Sabadil.
-
-Un édit avait été proclamé par la suite. Il était sévèrement interdit
-de s'emparer d'aucun oiseau chanteur. Sabadil, alors, alla se promener
-au loin dans la campagne, pour les entendre. Il s'y rendait chaque
-jour, après avoir terminé son ouvrage; et, le dimanche après midi, il
-ne manquait jamais d'errer deux ou trois heures dans la forêt, dont
-les chênes puissants, les hêtres et les bouleaux frêles s'étendaient
-entre les villages de Solisko, de Brebaki et de Fargowiza-polna.
-
-Les gens s'étonnaient de ne pas voir Sabadil à l'auberge, ou, comme il
-était garçon, de ne pas le voir se rendre derrière l'église, sur la
-plate-forme où la jeunesse dansait, les jours de fête, pendant que le
-vieux prêtre envoyait sa bénédiction du haut de sa chaire sur les
-fidèles et que l'orgue grondait sourdement en une longue
-plainte. Sabadil ne s'inquiétait pas de ce qu'on pouvait penser de
-lui. Oh non! pas ça. Lui-même était surpris quelquefois de cette force
-irrésistible qui l'entraînait depuis si longtemps dans la solitude,
-sous les grands arbres.
-
-Il y allait comme à une fête; ses hautes bottes luisaient au soleil,
-son pantalon de fin drap bleu formait de larges plis, s'arrêtant
-au-dessous du genou; sa blouse du même tissu, fort courte, était
-serrée par une belle ceinture de cuir qui lui servait à la fois de
-bourse et de blague à tabac, et où étaient suspendus son couteau, son
-briquet et sa pipe. Sur son bonnet d'agneau blanc se balançaient deux
-superbes plumes de paon.
-
-Sabadil s'était arrêté au sortir du village. Il avait cru entendre le
-gazouillement suave d'une fauvette dans une grosse touffe de lilas en
-fleurs. Puis il avait pris à travers champs. On avait récolté une
-grande partie des grains; mais le maïs était encore debout, dressant
-ses larges épis dont la teinte dorée rivalisait avec les cheveux des
-petits enfants du hameau; le seigle brunissait au soleil, et partout
-entre les sillons se trouvaient des alouettes prêtes à s'élever dans
-l'air en chantant.
-
-Sabadil les suivait des yeux lorsqu'elles s'envolaient, mais il devait
-bientôt ramener son regard à terre, tant le bleu du ciel était pur et
-éblouissant. Il n'y avait qu'un petit nuage au ciel, un léger flocon
-blanc et immobile comme un agneau qui se serait égaré de son troupeau
-et qui n'ose avancer tout seul. L'air était chaud et lourd. Le soleil
-éclairait la campagne, réchauffant ses teintes vives.
-
-Une source limpide, aux ondes vertes et écumeuses, descendait dans la
-vallée en sautillant, et près de cette source, au milieu d'un bouquet
-de bouleaux aux troncs satinés, se trouvait un petit moulin, qui, lui
-aussi, était en fête ce jour de dimanche. Sa roue séchait aux caresses
-de la brise. Ses volets étaient fermés. Pas un souffle n'agitait les
-branches des arbres fruitiers qui l'entouraient baignés de
-lumière. Tout à coup un rouge-gorge se mit à chanter dans un
-noisetier. Et comme Sabadil s'arrêtait et tendait l'oreille,
-absolument ravi, la gentille petite bête sautilla de feuille en
-feuille et contempla le paysan d'un oeil hardi, sans aucune
-frayeur. Plus loin, un pic frappant des coups sonores sur l'écorce
-d'un arbre. Ces battements troublaient le silence du dimanche d'une
-note étrange.
-
-Sabadil avançait toujours. Autour de lui une grande fraîcheur
-montait. Il se trouvait maintenant dans un bosquet de bouleaux dont
-les troncs luisants semblaient recouverts de satin blanc. A ses pieds,
-la mousse étincelait comme semée d'étincelles d'or. Sabadil suivit le
-ruisseau tout pensif. De petits poissons se tenaient immobiles, se
-chauffant au soleil, et, au-dessus, des libellules voltigeaient. Il y
-avait aussi des papillons qui humaient la fraîcheur, et des escargots
-qui rampaient lentement le long des tiges humides. Une forte odeur de
-vanille remplissait l'air.
-
-Bientôt deux, trois ruisseaux se rejoignirent. La forêt
-s'éclaircit. Une sorte de petite vallée s'ouvrit entre les coteaux
-fleuris. Et tout à coup Sabadil remarqua une prairie blanche,
-complètement blanche, comme couverte de neige. Il demeura un instant
-très surpris.
-
-Lorsqu'il s'en approcha, il vit que la vallée était entièrement
-tapissée de narcisses dont les pistils jaunes embaumaient l'air. Des
-abeilles et des guêpes y butinaient avec un bourdonnement sourd et
-continuel. Sabadil cueillit une branche d'arbre et s'assit à l'ombre
-d'un buisson d'églantiers pour se tailler un sifflet. Tandis qu'il y
-perçait des trous, les oiseaux se mirent à chanter autour de lui,
-comme s'ils n'eussent attendu que sa présence pour commencer leur
-concert. De son bec dur, le pic semblait battre la mesure, non pas
-cependant à la façon d'un chef d'orchestre, mais comme un musicien de
-village qui frappe de son coude la table mouillée d'eau-de-vie à la
-taverne. Des serins sautillaient dans la ramure, se suspendant à des
-branches flexibles qui pliaient; des grives jetaient aux échos leur
-note stridente, et de loin en loin le merle sifflait sa vieille
-mélodie si douce et qui parle au coeur comme une de ces chansons
-populaires que les travailleurs chantent le soir dans la plaine.
-
-Sabadil interrompait son travail de temps en temps et prêtait
-l'oreille. Enfin, son sifflet était terminé, un véritable sifflet
-galicien, long et mince comme une flûte de berger. Sabadil le porta à
-ses lèvres et en tira des sons clairs, puis des notes graves et
-plaintives, semblables à celles de la mélancolique Dumka. Les oiseaux
-arrêtèrent leur ramage, comme surpris par ces modulations
-langoureuses, si différentes de leurs cris joyeux et de leurs
-gazouillements poussés au soleil dans les rameaux verts des arbres.
-
-Un long moment s'écoula avant que les petits oiseaux reprissent leur
-ramage et répondissent à Sabadil dans ce langage qu'ils tiennent
-depuis des milliers d'années, sans jamais en varier une seule
-note. Ils ne comprenaient pas Sabadil, mais Sabadil les comprenait,
-car son joli visage s'illumina soudain d'une joie candide et d'un
-sourire trop enfantin, presque, pour un homme de trente ans. Un lièvre
-arriva dans la clairière en trottinant. Il s'assit, dressa ses longues
-oreilles et regarda le paysan d'un oeil surpris, puis il fit volte-face
-et disparut dans le fourré. Pendant un instant on n'entendit que le
-battement régulier du pic; puis un cri perçant s'éleva dans le
-lointain. Sabadil se releva précipitamment. Il se dit que ce n'était
-pas un cri d'alarme, mais quelque oiseau d'eau occupé à pondre ses
-oeufs dans les roseaux de la mare voisine. Cependant Sabadil, presque
-malgré lui, se dirigea du côté d'où le cri était parti. L'étang était
-proche, il l'atteignit en quelques pas. Sabadil regarda à sa surface
-verte, aussi polie qu'un miroir. Les longs roseaux qui y baignaient
-aussi étaient tranquilles, depuis leurs tiges droites et sveltes,
-jusqu'à leurs panaches bruns pailletés d'argent. Des algues, des
-nénuphars, des lis de rivière étoilaient la mare, y dessinant de
-bizarres broderies. Des narcisses odoriférants fleurissaient dans la
-mousse humide de la rive. Sabadil s'assit dans la verdure et regarda
-l'eau. De petites lueurs y passaient comme des éclairs. Par moments un
-bouillonnement montait à la surface, ou un poisson fouettait l'onde
-avec sa queue. Une grande fraîcheur régnait. Comme Sabadil ne
-détournait pas les yeux de l'eau, il lui parut qu'elle montait jusqu'à
-lui; il se sentit enlacé comme par deux bras glacés, et le même cri
-lugubre qui l'avait effrayé tout à l'heure se fit entendre avec un
-accent rauque et désagréable. Soudain un visage se dessina dans l'onde
-pure, un beau visage de vierge encadré de cheveux blonds.
-
-Sabadil bondit, fit un grand signe de croix et recula vivement.
-
-A ses côtés, maintenant, se tenait une femme jeune, grande et forte,
-si grande qu'elle le dominait presque de la tête, bien qu'il fût de
-taille moyenne. Son visage était un visage de Madone au teint blanc,
-délicatement teinté de rose. Sa chevelure blonde, aux reflets fauves,
-était tressée et disposée en nattes lourdes au sommet de la
-tête. L'étrangère portait de hautes bottes de maroquin rouge, un jupon
-de percale aux couleurs voyantes et un corsage de drap vert foncé d'où
-sortait une chemise d'une blancheur éblouissante. Son cou était paré
-de gros coraux. Elle regarda Sabadil de ses grands yeux bleus,
-longuement, avec une bienveillante surprise.
-
-Sabadil ne l'avait jamais vue, et pourtant il lui semblait que cette
-femme était là, qu'elle était venue pour le
-rencontrer. Involontairement il retira sa casquette et de sa manche
-s'épongea le front. Son coeur battait à se rompre. Un bourdonnement lui
-montait aux oreilles.
-
-Tout à coup, la jeune fille rougit et baissa les yeux. Elle voulut
-reculer, et cependant son pied demeura comme attaché au sol; elle se
-pencha et cueillit un narcisse, très bas, près de sa racine. Puis, sa
-fleur à la main, elle resta devant le jeune homme, les yeux baissés,
-humble à la fois et fière comme une sainte.
-
-«Que fais-tu ici? » demanda enfin Sabadil remis de son émotion et
-enveloppant l'étrangère d'un bon et doux regard.
-
-Sans lui répondre, la jeune fille le toisa et le considéra un
-instant. Puis, d'une voix basse et étrangement mélodieuse, elle lui
-dit, à son tour:
-
-« Qui es-tu? et quel est ton nom?
-
-- Tu me questionnes comme si la forêt t'appartenait, repartit Sabadil
-avec un malicieux sourire.
-
-- Tu ne me connais pas, dit la jeune fille à voix basse. Ainsi,
-dis-moi plutôt comment tu t'appelles.
-
-- Sabadil.
-
-- Et d'où es-tu?
-
-- De Solisko.
-
-- Tu es paysan?
-
-- Oui.
-
-- Tu es bien mis, continua l'étrangère: tu es sans doute riche.
-
-- J'ai de quoi vivre », répondit Sabadil.
-
-La jeune fille se tut. Elle traversa lentement le fourré et les
-touffes d'herbe, et se dirigea du côté de la forêt.
-
-« Et toi, qui es-tu? » demanda Sabadil qui l'avait suivie.
-
-Pas de réponse.
-
-« N'entends-tu pas? Ne veux-tu pas m'écouter? »
-
-Toujours pas de réponse.
-
-«As-tu du chagrin? continua Sabadil; pourquoi as-tu l'air triste? Qui
-donc t'attire dans cette solitude?
-
-- Je fuis les hommes. Je viens ici chercher la béatitude, répondit la
-jeune fille. Je trouve ici la présence de Dieu. »
-
-Une flamme passa dans les yeux bleus de l'étrangère, comme elle disait
-ces mots.
-
-« Par ma foi, tu as raison, dit Sabadil; on est mieux ici qu'à
-l'église. Moi, j'aime mieux le chant des oiseaux que les sermons du
-prêtre, et je préfère le parfum des fleurs à l'encens des églises.
-
-- Tu as raison! oh oui! tu as raison, s'écria l'étrangère d'un ton
-vif, presque joyeux.
-
-- Tu as quelque chose de singulier, dit Sabadil en l'examinant avec
-attention. Je ne puis imaginer que tu sois comme les filles du
-village, et que tu danses avec les garçons, sous les ormeaux, le
-dimanche. Non, vraiment, il ne me paraît pas possible qu'on te prenne
-par la taille pour te faire danser, et pourtant... oui, pourtant,
-comme tu es parée... et comme tu es belle! Par Dieu! tu es bien la
-plus belle femme que j'aie vue!»
-
-Sabadil passa son bras autour des épaules de la jeune fille; mais
-celle-ci se dégagea avec une telle douceur, une si grande dignité et
-une figure si sérieuse, que le jeune paysan n'osa renouveler ses
-caresses. Il recula de deux pas, très confus.
-
-« Tu es peut-être mariée? » dit-il au bout d'un instant, d'une voix
-très faible.
-
-Elle secoua la tête avec un sourire imperceptible. Lui la considéra
-longuement. Quelle belle fille c'était! Et non seulement elle était
-belle, mais encore elle avait une grande distinction et quelque chose
-de majestueux et d'imposant, bien qu'elle ne portât point haut la
-tête; au contraire, elle la baissait humblement et avec une chasteté
-naïve. Non, sûrement, ce ne pouvait être une paysanne! Sabadil, tout
-d'un coup, se sentit envahi par une grande gêne, quoiqu'il ne fût
-guère timide.
-
-« On ne te prendrait pas pour une paysanne, à te voir, reprit-il.
-
-- Je suis peut-être comtesse, répondit-elle avec calme.
-
-- Non, tu es une sainte! »
-
-Elle ne répliqua rien, mais un sourire ironique passa sur ses lèvres
-roses.
-
-« Quelles belles fleurs! dit-elle tout à coup, et comme elles
-embaument! Que disais-tu donc tout à l'heure? Comme elles sont plus
-odoriférantes que l'encens! »
-
-Un regard suffit à Sabadil. Il comprit qu'elle désirait un bouquet de
-ces fleurs. Sans perdre un instant, il se mit à l'oeuvre et rassembla
-une gerbe énorme et parfumée, qu'il tendit à sa compagne. Lorsqu'elle
-la prit, Sabadil remarqua ses mains, qui étaient fines et
-blanches. Sûrement ces mains-là n'avaient même jamais tenu d'aiguille.
-
-« Vois ces fleurs, reprit l'étrangère, elles sont l'image du
-vice. Comme lui, elles sont séduisantes, et belles, et nuisibles. Quel
-parfum suave! Et si nous les laissons près de nous, durant notre
-sommeil, elles nous rendent malades. Oui, elles vont jusqu'à tuer par
-leur odeur exquise? Sabadil, je te crois un enfant du monde, sans
-souci de ton salut éternel. Le péché flatte tes sens, menace ton âme
-de perdition! »
-
-Ses beaux yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, pénétrants et
-sévères.
-
-« Es-tu fille d'un prêtre?» demanda le jeune homme en riant, non sans
-ironie.
-
-L'étrangère secoua la tête et soupira. Ils avaient atteint un endroit
-marécageux, plein d'eau et de grandes herbes. La jeune fille regarda
-autour d'elle.
-
-«Que veux-tu? lui demanda son compagnon; que dois-je faire?
-
-- Un pont », dit-elle gravement.
-
-Il se hâta d'apporter quelques troncs de jeunes arbres abattus et
-couchés dans le gazon et de les étendre sur le sol fangeux. La jolie
-fille le considérait avec admiration. Elle regardait sa stature svelte
-et robuste, ses bras musculeux, son front bas où les boucles de sa
-chevelure étendaient comme un voile, son nez retroussé, ses pommettes
-saillantes, son menton arrondi et ses joues hâlées par le soleil et le
-grand air. Lorsque le pont fut fini, il y posa le pied
-lourdement. L'étrangère vit qu'il avait le pied petit et bien fait
-dans son élégante chaussure. Il lui tendit la main pour l'aider à
-passer l'eau. Elle ne le remercia pas. Cela allait sans dire qu'il
-était fait pour obéir, et elle pour lui donner des ordres. Du reste,
-on voyait qu'elle avait l'habitude de commander.
-
-« Comme tu as le cou blanc! s'écria tout à coup Sabadil, qui suivait
-la jeune fille à quelque distance. On voit bien que tu ne vas pas aux
-champs et que tu ne travailles pas au soleil. »
-
-Il fit un mouvement pour la toucher, mais elle l'évita, et un rang de
-son collier de corail resta aux doigts de Sabadil. Les grains rouges
-roulèrent dans la mousse.
-
-« Allons! ramasse-les-moi à présent », dit la jeune fille, toujours
-grave, presque suppliante.
-
-Sabadil s'agenouilla dans la fougère et rassembla les coraux épars
-sous les feuilles. Elle se tenait devant lui, la main tendue. Puis ils
-reprirent leur route. Elle le priait tantôt d'écarter les branches qui
-la gênaient dans son passage, tantôt de lui apporter les baies de
-quelque buisson éloigné. Sabadil, le fier Sabadil, lui obéissait sans
-même qu'elle lui donnât d'ordre. Un mot, un signe, un regard lui
-suffisaient. Il agissait comme sous la domination d'un
-rêve. L'étrangère l'étonnait de plus en plus par son maintien digne et
-grave. Ordinairement, n'est-ce pas? une jeune fille rit à tout propos
-lorsqu'elle discourt avec un homme, ou bien elle rougit, elle cache
-son visage, elle est gauche.
-
-L'étrangère, elle, n'avait rien de tout cela. Elle restait simple,
-naturelle, froide et majestueuse.
-
-Ce maintien ravit Sabadil, et fit grandir peu à peu son enthousiasme;
-ses yeux brillaient, sa bouche s'entr'ouvrait, découvrant ses dents
-blanches, comme s'il avait eu besoin de respirer longuement.
-
-Ils atteignirent un gros chêne, près duquel était dressée une croix
-taillée à coups de hache. La jeune fille s'arrêta.
-
-« Dieu te conduise, dit-elle. Mon chemin va de ce côté. Où vas-tu,
-toi?
-
-- Tu ne veux pas que je t'accompagne? demanda Sabadil.
-
-- Non.
-
-- Alors, dis-moi d'où tu es. »
-
-Elle se tut.
-
-« Es-tu de Brebaki?»
-
-Elle ne fit aucun mouvement. Ses lèvres ne laissèrent pas échapper un
-son.
-
-« Te reverrai-je? continua Sabadil.
-
-- Si Dieu le permet, répondit-elle en le perçant d'un regard froid qui
-l'intimida.
-
-- Dis-moi où je puis te voir, insista Sabadil.
-
-- Je ne le chercherai pas.
-
-- Mais moi, je te chercherai.
-
-- Ne fais pas cela; dans ton intérêt, ne le fais pas, dit-elle avec
-une sereine majesté.
-
-- Crois-tu me faire peur? s'écria-t-il d'un ton arrogant. Je ne crains
-rien, moi, entends-tu?
-
-- Tu ne me connais pas! interrompit-elle, la lèvre dédaigneusement
-retroussée; sans cela, tu....»
-
-Elle n'acheva pas.
-
-« Te craindre? dit Sabadil en riant; ah non! par exemple!
-
-- Sais-tu qui je suis? demanda-t-elle froidement, en laissant tomber
-ses mains jointes.
-
-- Une fille aussi chaste que belle! »
-
-Il s'approcha d'elle, très près, et saisit ses mains; elle ne le
-repoussa pas, mais le perça d'un regard si pur, qu'il avait quelque
-chose de surnaturel. Sa bouche rose s'entr'ouvrit comme pour provoquer
-un baiser. Pourtant elle fronçait les sourcils d'un air de colère.
-
-« Ne me touche pas, dit-elle d'une voix douce. Tu commets un péché en
-portant les mains sur moi.
-
-- Ce péché, Dieu me le pardonnera! » dit Sabadil.
-
-Il enlaça dans ses bras la jolie fille, vivement, et lui donna un
-baiser.
-
-Elle se dégagea sans un mot. Son beau visage était enflammé de colère,
-mais son grand oeil bleu luisait doucement, lorsqu'il rencontra celui
-de l'audacieux. Et, tandis qu'il restait là, immobile, comme pétrifié,
-elle s'enfuit et disparut sans laisser de trace, comme elle était
-venue.
-
-A la suite de la rencontre dans le bois avec la jolie étrangère,
-Sabadil se sentit saisi d'un trouble étrange. Un sentiment inconnu et
-qui n'avait rien d'agréable le poursuivait et l'empêchait de vaquer à
-ses occupations comme à l'ordinaire. Il était devenu pensif. Il ne
-mangeait pas. Il n'avait aucun appétit. Il ne buvait pas non plus, et
-ne pouvait dormir la nuit. Le travail l'ennuyait. Le chant des oiseaux
-même ne parvenait plus à le distraire. Il ne se rendait plus dans la
-forêt pour les entendre, mais dans l'espoir d'y rencontrer de nouveau
-l'inconnue. Il y alla fréquemment. Il ne la rencontra nulle part.
-
-Il se mit alors à errer dans les bois, chaque jour, durant plusieurs
-heures. Une fois, il pénétra si avant dans le fourré, qu'il aperçut,
-par une éclaircie, la croix dorée et le toit de briques rouges de
-l'église de Fargowiza-polna, qui luisaient au soleil. De grands
-tilleuls ombrageaient l'enceinte sacrée. Il marcha encore plus avant
-jusqu'à la lisière de la forêt. Le village s'étendait à quelque
-distance. Un peu à l'écart, Sabadil remarqua une vaste métairie. Elle
-était entourée d'une forte haie, très haute. Mais Sabadil, de la
-colline où il se trouvait, pouvait voir les dispositions du
-bâtiment. Il se composait d'une belle maison d'habitation, construite
-en bois, passée à la chaux et recouverte de lattes neuves, une grande
-galerie en ornait le fronton. Une galerie à colonnes, cachée à demi
-par des rosiers grimpants dont les touffes et les festons avaient un
-charmant aspect.
-
-Celle que Sabadil cherchait demeurait ici. Personne ne le lui avait
-dit; mais il le savait, il le sentait au trouble indescriptible qui se
-saisit de lui tout à coup. Il se jeta sur le gazon, à l'ombre d'un
-noisetier, et regarda dans la cour, dans le jardin, aux fenêtres de la
-métairie. Il croyait à chaque instant voir la porte s'ouvrir pour
-livrer passage à l'inconnue. Il ne voyait rien. Et il ne se lassait
-pas de regarder.
-
-Le soleil se coucha. Les petits nuages blancs qui flottaient à
-l'horizon se dorèrent subitement. Et les oiseaux se mirent à chanter
-dans les ombrages.
-
-Sabadil remarqua un petit chariot traîné par deux forts chevaux qui
-s'avançait sur la route. Le chariot prit la direction de la
-métairie. Il en passa la porte et entra dans la cour. Il était conduit
-par une femme, elle tenait les rênes à la main et un fouet. Elle
-tourna la tête du côté de Sabadil. C'était l'étrangère de la
-forêt. Deux énormes chiens-loups se précipitèrent à sa rencontre, en
-aboyant au poitrail des chevaux, qui leur répondirent par des
-hennissements joyeux. La carriole s'arrêta à la porte de la maison. Un
-jeune gars en sortit et tint les chevaux, tandis que l'inconnue
-descendait du chariot. Elle parut lui adresser quelques questions. Les
-énormes chiens s'étaient couchés à ses pieds. Ils se levèrent et la
-suivirent lorsqu'elle entra dans la maison.
-
-Sabadil, qui involontairement avait quitté son lit de gazon pour
-suivre cette scène, se dirigea entre les taillis qui s'étendaient de
-la forêt, à la route, du côté de la métairie. Son attention fut
-vivement frappée tout à coup par quelque chose de rouge, comme un
-pavot gigantesque qui surgit d'une touffe de myrtilles. Il s'approcha,
-et se trouva en présence d'une toute petite fille, pieds nus, vêtue
-d'une chemise, la tête couverte d'un mouchoir écarlate et qui rongeait
-un épis de maïs rôti, assise dans la mousse.
-
-« Dis-moi, petite, sais-tu à qui appartient cette belle métairie? »
-lui demanda-t-il.
-
-L'enfant le regarda de l'air indécis d'un animal qui ne sait s'il doit
-mordre ou caresser. « Qui demeure là? dans cette métairie? Ne
-comprends-tu pas? répéta Sabadil.
-
-- La mère de Dieu », répondit la petite d'un air craintif.
-
-Sabadil éclata de rire.
-
-« Comment nommes-tu le paysan à qui appartient cette ferme? »
-
-Il l'indiqua du doigt.
-
-« Ossipowitch », dit l'enfant.
-
-Elle se leva, prit son épi de maïs qu'elle avait posé près d'elle et
-s'enfuit à toutes jambes.
-
-Sabadil s'avança jusqu'auprès de la haie. Il se blottit dans un
-buisson et attendit l'obscurité, qui tomba rapidement. Les oiseaux
-s'étaient tus depuis longtemps. Le sifflement rapide des
-chauves-souris seul traversait l'air. Une large étoile étincelait dans
-le ciel bleu. La forêt et les taillis se trempaient de rosée. La brise
-souillait, tout imprégnée d'une odeur de fenouil et de thym, et plus
-tard, lorsque le ciel fut couvert d'étoiles et que les fenêtres de la
-ferme furent éclairées, les rossignols se mirent à chanter au bord du
-ruisseau.
-
-Sabadil se tint col jusqu'à ce que les lumières des croisées fussent
-éteintes et que l'on n'entendît plus les soupirs des rossignols. Tout
-dormait. L'air était chaud et lourd, chargé de parfums. De temps en
-temps retentissaient le cri d'une chouette, les aboiements d'un chien
-dans la campagne. Dans la forêt deux lueurs se mirent à errer entre
-les troncs blancs des bouleaux. C'étaient les yeux d'un chat
-sauvage. Ils disparurent dans les feuilles.
-
-Sabadil s'assit par terre et appuya sa tête sur une pierre recouverte
-de mousse. Il écouta un moment encore les grelots des chevaux qui
-paissaient dans la prairie, puis il s'endormit.
-
-Lorsque Sabadil se réveilla, un frisson de fièvre le secoua. Il se
-leva, rejeta ses cheveux en arrière, et regarda autour de lui. Le
-soleil n'était pas levé. On ne voyait aucune lueur à
-l'horizon. Cependant l'obscurité était moins intense. Les étoiles
-pâlissaient. Le vent était vif et frais. Il soufflait à travers les
-arbres, dont les feuilles frissonnaient comme des bannières. Il
-faisait vraiment très froid.
-
-Soudain une clarté livide passa dans la campagne et sur les pâturages;
-les oiseaux se mirent à chanter dans les jardins et sur les arbres de
-la forêt, tous à la fois et joyeusement.
-
-Des lumières parurent aux croisées de la métairie.
-
-La porte s'ouvrit. Sabadil aperçut, agenouillée dans le corridor, une
-jeune fille occupée à laver les carreaux. Une bougie était placée près
-d'elle. Deux autres jeunes filles parurent, suivies d'une vieille
-femme; toutes trois sortirent, et restèrent un instant à respirer
-l'air frais du matin, dans le jour pâle de l'aube naissante. Enfin,
-elle parut, celle que Sabadil attendait, et à qui tous semblaient
-obéir dans la maison, l'étrangère de la forêt. Elle sembla à Sabadil
-plus grande et plus majestueuse encore, sur le seuil de la porte
-encadrée de roses sauvages, dans ses hautes bottes de maroquin rouge
-et sa pelisse bleue bordée d'agneau. Sur la tête elle avait un foulard
-blanc noué en manière de turban. Elle s'assit sur un banc, dans la
-galerie, et parut surveiller le travail de ses compagnes.
-
-Une des jeunes filles, grande et forte comme l'inconnue, se rendit à
-la fontaine avec deux seaux passés à une perche qu'elle portait sur
-l'épaule. Elle remplit ses seaux à plusieurs reprises et alla les
-vider dans une grande cuve, près de la porte. La vieille femme et les
-deux filles revinrent apportant toutes sortes d'ustensiles de cuisine
-en terre et en bois, qu'elles se mirent à nettoyer dans la grande
-cuve. Chaque fois que l'étrangère donnait un ordre, celle à qui il
-était adressé accourait rapidement, et se tenait en sa présence dans
-une attitude respectueuse, comme une esclave.
-
-Sabadil s'approcha de la haie, la franchit, traversa la galerie sur la
-pointe des pieds, et se présenta devant l'étrangère, subitement. Les
-chiens se précipitèrent vers lui, avec des hurlements
-terribles. L'étrangère étendit la main en leur ordonnant de se
-taire. Ils se retirèrent en grognant et en montrant leurs crocs aigus.
-
-« Qui cherches-tu ici? demanda l'étrangère sans s'émouvoir et arrêtant
-sur lui un regard sévère.
-
-- Toi.
-
-- Moi?... Et que me veux-tu?
-
-- Dieu le sait. Moi-même je l'ignore. »
-
-Sabadil resta debout devant elle, la dévorant des yeux. L'étrangère
-n'avait fait aucun mouvement. Elle tenait ses mains jointes sur ses
-genoux, comme en prière.
-
-« Tu es bien matinale! continua-t-il.
-
-- Oui, reprit-elle d'un ton ferme. Chez nous, c'est l'usage de
-terminer tous les travaux du ménage avant le lever du soleil.
-
-- Mais, toi, tu ne travailles pas.
-
-- Je n'ai pas à travailler. »
-
-Les oiseaux se turent subitement. L'orient s'éclaircit, s'alluma. Le
-soleil parut et inonda de ses rayons les herbes et les feuilles
-humides.
-
-« Et toi, demanda la mystérieuse fille, comment se fait-il que tu sois
-ici à cette heure?
-
-- J'ai passé la nuit dehors, répondit-il.
-
-- Pour quoi faire?
-
-- Pour être près de toi, dit-il d'une voix basse et très douce, en
-baissant les yeux. Voilà bien longtemps que je te cherche. C'est
-hier enfin que j'ai connu la demeure. Je me suis blotti là-bas dans
-ce buisson; j'y ai attendu le lever et le coucher des étoiles. Je
-voulais te revoir. »
-
-Elle baissa les yeux et parut réfléchir. Puis elle releva la tête et,
-tournant vers lui son doux visage, elle le considéra longuement, comme
-si elle eût voulu lire dans son âme.
-
-
-CHAPITRE II
-
-« Et tu sais qui je suis? lui demanda-t-elle d'une voix brève.
-
-- Je sais seulement comment s'appelle le paysan à qui appartient cette
-métairie. Il se nomme Ossipowitch. Est-ce ton père?
-
-- Nilko Ossipowitch est mon père. »
-
-La grande fille s'approcha, ses seaux sur l'épaule.
-
-« As-tu fini? demanda celle à qui tous obéissaient.
-
-- Oui, Mardona.
-
-- Tu t'appelles Mardona?
-
-- Tu l'entends », repartit-elle; puis, se tournant du côté de la
-grande fille, elle continua: « Va à l'étable, Anuschka, et trais les
-vaches.
-
-- Est-ce ta soeur? demanda Sabadil; elle te ressemble.
-
-- Oui, c'est ma soeur. »
-
-Anuschka avait en effet la taille de Mardona et son beau teint
-coloré. Mais elle était loin d'être aussi jolie que sa soeur. Son
-visage avait aussi peu d'expression qu'une citrouille creuse où l'on
-aurait placé une chandelle. Ses cheveux étaient d'un blond très
-clair. Elle tenait les yeux très ouverts et avait toujours l'air
-stupéfait. Elle s'éloigna, suivie des autres jeunes filles, tandis que
-la vieille femme, qui était petite et maigre et marchait voûtée et
-comme courbée sous un joug, tirait Mardona par sa manche.
-
-« La vaisselle est-elle lavée? » lui demanda celle-ci.
-
-La vieille fit de la tête un signe affirmatif.
-
-« Maintenant tu peux aller préparer le déjeuner, mère », ordonna
-Mardona.
-
-La vieille femme soupira, s'éloigna et rentra dans la maison, dont
-elle ferma la porte derrière elle. Sabadil resta seul avec Mardona. Il
-était surpris de ce qu'elle donnait des ordres à tout le monde; et de
-la façon respectueuse avec laquelle on lui obéissait, tandis qu'elle
-restait assise, là, les bras croisés, comme une barine. Le sang afflua
-au cerveau de Sabadil. Il sentit qu'il craignait cette femme et que
-son amour pour elle était profond.
-
-« Eh bien, Sabadil, reprit la jeune fille, maintenant que nous sommes
-seuls, si tu as quelque chose à me demander, parle.
-
-- Je ne sais,... les paroles me manquent,... balbutia-t-il.
-
-- Dois-je parler pour toi?
-
-- Tu le peux, murmura-t-il. A toi mon coeur est ouvert....
-
-- Tu m'aimes, Sabadil?
-
-- Oui, Mardona, je t'aime!»
-
-Le coeur du jeune paysan battait à se rompre. Il regardait l'étrangère
-d'un oeil suppliant, comme pour lui demander pardon.
-
-« Je ne sais que faire de toi, dit-elle en plissant les lèvres
-dédaigneusement.
-
-- Tu es fâchée contre moi?
-
-- Non.
-
-- Mais toi, tu ne m'aimes pas? »
-
-Il fit un mouvement, qu'elle interpréta à faux. Elle étendit la main
-vers lui, d'un geste menaçant. Ne m'approche pas, homme, si le salut
-de ton âme t'est cher. Tu as déjà assez péché.
-
-- Mais... je voulais..., bégaya-t-il.
-
-- Rien ne presse, dit-elle en souriant. Nous verrons.
-
-- Tu me permets de venir te voir? »
-
-Il faisait grand jour. Le soleil luisait sur les champs de maïs. Le
-brouillard matinal se traînait lentement à terre, s'évaporant peu à
-peu.
-
-« Je te le permets », dit Mardona.
-
-Elle regarda Sabadil. Ses yeux bleus rayonnaient, disant bien des
-choses.
-
-« Je te remercie, s'écria Sabadil fou de joie.
-
-- Ne te réjouis pas, dit-elle d'un ton glacial; tu ne viendras pas: je
-sais que tu auras peur de moi.
-
-- Peur!... pourquoi donc?
-
-- Lorsque tu sauras qui je suis.
-
-- Je ne te comprends pas.
-
-- Prends patience! tu ne tarderas pas à apprendre bien des choses que
-tu ne soupçonnes pas. Adieu! »
-
-Elle se dirigea vers la porte. Là elle hésita un instant sans le
-regarder. Puis elle tourna la tête et le contempla longuement, avec
-tendresse, presque amoureusement, par-dessus son épaule.
-
-« Oui, Sabadil, tu reviendras! je le veux! »
-
-En prononçant ces mots, elle rentra et ferma la porte.
-
-Sabadil resta un instant à regarder la maison; puis il soupira,
-repassa par-dessus la haie, et se dirigea du côté de la forêt. Le
-brouillard se traînait dans les taillis, pareil à de l'eau sale, et
-voilait les arbres. Le soleil, en l'éclairant, semblait l'attacher à
-la terre, l'écrasant lourdement. Sabadil resta un instant sur la
-route, plongé dans ses réflexions.
-
-Il entendit résonner de petites clochettes près de lui: il regarda et
-vit surgir du milieu du brouillard un petit chariot recouvert de
-toile, traîné par deux haridelles, et que dirigeait un vieux juif tout
-cassé, revêtu d'un cafetan vert grenouille.
-
-« Hé! Moschkou (1) [(1) Sobriquet donné aux juifs.], as-tu une petite
-place pour moi? lui cria Sabadil.
-
-- Pourquoi pas? » répondit le juif d'un ton aimable en lui faisant une
-place sur la planche qui lui servait de siège.
-
-Les chevaux s'étaient arrêtés d'eux-mêmes. A peine Sabadil se fut-il
-assis, que le juif claqua du bout de la langue, et que les chevaux se
-remirent en route. La carriole longea la forêt, d'où s'élevait un
-brouillard intense, pareil à la vapeur d'une chaudière.
-
-« Le paradis a aujourd'hui bien l'air d'un enfer, commença le juif
-d'un air goguenard.
-
-- Comment?
-
-- Ignorez-vous que le paradis se trouve à Fargowiza-polna?
-
-- Je ne vous comprends pas.
-
-- Le paradis,... le beau jardin.
-
-- Je sais, interrompit Sabadil; mais qu'a donc à faire Fargowiza-polna
-avec le paradis?
-
-- D'où donc êtes-vous? demanda le juif tout surpris.
-
-- De Solisko.
-
-- Et vous n'avez pas entendu parler de Fargowiza- polna ni des
-Duchobarzen (1) [(1) Secte des Petits-Russiens de la Galicie et de
-la Bukowine, très répandue, et qui a du rapport avec les Adamites.]?
-
-- Si fait! mais je ne m'en suis guère inquiété.
-
-- Pourtant cela vaut la peine qu'on en parle, murmura le juif en
-faisant claquer les rênes sur l'échine de ses maigres chevaux. Ces
-gens sont loin d'être aussi dangereux qu'on veut bien les faire. Ils
-sont, du reste, loin d'être aussi saints qu'ils en ont l'air.
-
-- Comment? ce ne sont pas des chrétiens?
-
-- Pourquoi ne seraient-ils pas chrétiens? reprit le juif. C'est vrai
-qu'ils n'ont pas de prêtres et pas d'églises, ni baptême, ni
-communion, ni, en général, aucun sacrement, comme vous autres. Ils
-n'adorent pas les saints.
-
-- Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur? »
-
-Le juif ne fit pas de réponse.
-
-« Ce sont, du reste, reprit-il après une pause, des gens très actifs,
-très paisibles et très doux. Ils sont tous égaux entre eux. Il ne s'y
-trouve ni maître ni serviteurs. Ils sont riches, propres, bien
-habillés, tout à fait remarquables sous certains rapports, comme les
-Lipowaner (1) [(1) Lipowaner ou Starowierzi, vieille secte russe. Les
-Karaïtes, ou Enfants de l'Ecriture, au contraire, sortent d'une secte
-juive qui rejette le Talmud, défend le commerce et s'occupe
-d'agriculture. Les uns et les autres possèdent en Galicie et dans la
-Bukowine de nombreux villages, Ils sont d'une grande moralité et très
-actifs.] ou les Karaïtes. Chez eux, par exemple, l'amour s'exerce bien
-librement. C'est pourquoi, je le répète, ils ne sont pas si saints
-qu'ils en ont l'air.
-
-- Ils adorent cependant notre sainte Vierge?
-
-- Oui, oui, répondit le juif en riant à gorge déployée. Pourquoi ne
-l'adoreraient-ils pas? Ils possèdent une Mère de Dieu et une jolie
-Mère de Dieu, vivante, et pas trop sainte, à ce que l'on dit. Du
-reste toutes leurs femmes sont belles, travailleuses et gaies, tout
-le jour durant. Et, parées, Seigneur Dieu, parées magnifiquement
-comme pour la danse.
-
-- Mais que fait donc cette Mère de Dieu? demanda Sabadil vivement
-intrigué.
-
-- Elle rend justice; elle prononce l'arrêt sur les pécheurs. Mais leur
-croyance est de beaucoup plus libre que toutes les autres.
-
-- La Mère de Dieu est donc une créature vivante?
-
-- Pourquoi serait-ce une créature morte? repartit le juif. Elle est à
-leur tête et prétend représenter Dieu sur la terre. Tous l'adorent
-et lui obéissent avec une sainte frayeur. Ils croient que Dieu se
-manifeste à eux par son entremise, aussi lui sont-ils tout
-dévoués. Ils vont jusqu'à baiser ses vêtements et à lui embrasser
-les pieds.
-
-- Etrange! dit Sabadil en secouant la tête. Et par quel hasard est-ce
-une femme qui est à la tête de cette secte?
-
-- Parce que c'est par la femme que le péché est entré dans le
-monde. Aussi assurent-ils que de la femme seule peuvent venir la
-rédemption et le rétablissement du paradis.
-
-- Mais qui leur indique la femme dans laquelle Dieu s'est soi-disant
-incarné?
-
-- La Mère de Dieu est élue par la communauté entière, repartit le juif
-en souriant, lorsqu'elle a prié et se croit pénétrée de
-l'Esprit-Saint. Celle qu'ils ont maintenant, personne ne l'a
-choisie. Elle l'est devenue sans qu'on sache comment, sans qu'elle
-fît rien pour cela. Il paraît qu'elle exerce une influence sur ces
-hommes.... Une vraie enchanteresse, quoi! Et, on doit l'avouer parce
-que c'est vrai,... il paraît qu'elle a fait des miracles, déjà. Des
-malades ont été guéris par elle; des morts ont été ressuscités; la
-prière seule a suffi, et l'imposition des mains ou son haleine, tout
-comme un rabbi ou un zadik (1) [(1) Homme qui fait des miracles chez
-les Chassides.].
-
-- Etes-vous par hasard un Chasside? » demanda Sabadil.
-
-Le juif haussa les épaules.
-
-« Pourquoi ne serais-je pas un Chasside? Est-ce que j'ai l'air d'un
-Prostock (1) [(1) Paria, imbécile, chez les Chassides, celui qui ne
-comprend pas leurs leçons.]?
-
-- Et cette Mère de Dieu est belle et jeune? demanda Sabadil pénétré
-d'un étrange soupçon.
-
-- Pourquoi ne serait-elle pas jeune? demanda le juif. C'est une belle
-femme, mise comme une princesse.
-
-- Vraiment?
-
-- Pourquoi ne serait-elle pas mise comme une princesse? Elle reçoit
-des cadeaux de tous côtés. Elle vit en barine, en vraie comtesse. Et
-non seulement des Chassides, mais d'autres juifs, des chrétiens, et
-des Turcs, et des païens, se rendent vers elle en pèlerinage. Ils la
-révèrent tout comme les vrais Duchobarzen de Fargowiza-polna. Toute
-la contrée de ce côté de la forêt lui rend hommage. Elle règne comme
-un sultan. Ils tremblent tous devant elle.
-
-- Et quel est son nom? demanda timidement Sabadil.
-
-- Mardona.
-
-- Mardona Ossipowitch! s'écria Sabadil.
-
-- Oui, Mardona Ossipowitch.»
-
-
-CHAPITRE III
-
-Le jour suivant, Mardona s'habilla avec un soin tout particulier. Elle
-resta assise au balcon tout l'après- midi, regardant sur la route à
-travers le rideau d'églantiers qui tapissait sa maison. Au coucher du
-soleil elle rentra, de fort mauvaise humeur. Plus tard elle se montra
-de nouveau à la fenêtre; la pâle clarté de la lune baignait en plein
-son visage calme. Au bout de quelque temps, son front se plissa
-douloureusement. Elle ferma la fenêtre, sans bruit, avec une telle
-précaution, que les gonds de la croisée ne grincèrent même
-pas. Quelques jours s'écoulèrent, Sabadil ne se rendit pas à
-Fargowiza-polna. Il sentait quelque chose lui peser sur la poitrine
-comme une pierre. Jusqu'à présent il était allé à l'église, chaque
-dimanche, entendre la messe; maintenant il n'y prenait plus aucun
-goût. Sa foi chancelait et diminuait tous les jours. Il est vrai qu'il
-n'avait, en fait de religion, pas de connaissances profondes. Il ne se
-rappelait que ce que sa mère lui avait enseigné. On oublie rarement
-les leçons et les conseils des mères. Par moments il lui prenait
-l'envie de seller son cheval et de se rendre à Fargowiza-polna. Puis
-une crainte le retenait. Il lui semblait qu'aller là-bas, c'était
-quitter sa patrie, ses habitudes; cependant, tout ce qui autrefois
-l'égayait et l'intéressait lui paraissait maintenant terne et sans
-charme. Toutes ses pensées étaient concentrées sur une femme, sur une
-seule. Il sentait qu'il l'aimait, qu'il lui avait donné son coeur,
-réellement, et qu'un moment viendrait, tôt ou tard, où il se
-rapprocherait d'elle et ne pourrait plus vivre sans la voir.
-
-Un jour, deux heures avant le coucher du soleil, il sella son cheval
-et traversa la forêt, suivant de petits sentiers touffus où ne
-passaient guère que des cerfs et des renards. Il se dirigeait sur
-Fargowiza-polna.
-
-La vallée qu'habitait Mardona était, lorsque le soleil y brillait, un
-véritable paradis. L'agriculture y florissait. Les routes et les ponts
-y étaient parfaitement entretenus, et le village lui-même était si
-joli que Sabadil ne se rappela pas en avoir jamais vu de semblable. Il
-y régnait un grand calme, une tranquillité solennelle de jour de
-fête. Les rues, les cours des métairies, y étaient dans l'ordre le
-plus parfait.
-
-Sabadil traversa le hameau sans rencontrer personne. Un petit chien
-seul le flaira en grognant. Il atteignit bientôt une grande métairie,
-la métairie de Nilko Ossipowitch, dont il fit le tour, au pas de sa
-monture, lentement. Les barrières et les dépendances de la ferme
-étaient, comme dans la plupart des constructions houzoules, faites de
-troncs de jeunes arbres recouverts d'épaisses lattes et rappelant
-vaguement les blockhaus des Prairies.
-
-Sabadil remarqua que la propriété se composait de deux maisons, dont
-l'une était en façade sur la route, du côté de la forêt, tandis que
-l'autre était bâtie un peu à l'écart et presque entièrement dissimulée
-par de hauts massifs de lilas. Le jeune homme ne douta pas un instant
-que cette dernière ne fût l'habitation de Mardona, la Mère de
-Dieu. Elle avait deux sorties: une porte donnait dans la grande cour,
-et une autre sur le derrière, en communication avec une petite grille
-ouvrant sur les champs, par où l'on pouvait, sans être vu, sortir dans
-la campagne.
-
-La grande métairie des Ossipowitch avait un grand nombre de
-dépendances, de granges, de chenils et d'étables. Au milieu de la cour
-se dressait un immense pigeonnier. A droite s'étendait le jardin
-potager, qui était très vaste.
-
-Les toits des bâtiments étaient couverts de nuées de pigeons, dont le
-roucoulement accompagnait le tac régulier des batteurs en grange. Un
-paon superbe se promenait majestueusement sur le sable de
-l'avenue. Tout ici respirait l'opulence, le bien-être et l'ordre le
-plus parfait.
-
-Personne n'eût pris pour des paysans les habitants de cette
-métairie. Elle ressemblait à une propriété seigneuriale, avec plus de
-soin cependant, car la plupart de nos châteaux de Galicie ont des
-vitres cassées par où entre librement la volaille de la basse-cour,
-tandis que leur propriétaire porte des chemises en loques sous des
-vêtements de velours.
-
-Sabadil, sans descendre de cheval, fit deux fois le tour de la
-métairie, puis se dirigea du côté des champs. Il commençait réellement
-à avoir une grande crainte de Mardona.
-
-Lorsqu'il revint, un peu plus tard, il faisait sombre. Les fenêtres de
-la ferme étaient vivement éclairées. Des voix confuses s'élevaient à
-l'intérieur, dominées par des éclats de rire. Cela donna du courage à
-Sabadil. Il sauta de cheval, conduisit sa monture à travers la cour,
-l'attacha à un anneau rivé au puits, et, poussant la porte du
-vestibule, qu'il trouva entr'ouverte, il pénétra dans le corridor. Un
-sillon de lumière, à ses pieds, sur les dalles, lui montra le
-chemin. II poussa à demi la porte de la chambre et demeura sur le
-seuil, sans bouger. Personne ne le remarqua. Il eut ainsi le temps
-d'examiner à son aise les paysans qui s'y trouvaient réunis.
-
-Mardona était absente. Vis-à-vis de la porte il y avait des femmes et
-des jeunes filles occupées à égrener du maïs amoncelé en tas devant
-elles. Les hommes les entouraient, debout, une courte pipe aux dents,
-parlant très haut, avec de bruyants éclats de rire. Sabadil trouva que
-leur maintien et leurs manières n'offraient aucune particularité. Il
-se serait cru chez des paysans ordinaires au temps de la Wetsehernizi
-(1) [(1) Veillées d'hiver, durant lesquelles les jeunes gens se
-réunissent pour filer et s'entretenir ensemble.]; seulement, ici, tout
-était plus élégant et plus luxueux que dans les habitations de son
-village.
-
-« Bonsoir », dit enfin Sabadil.
-
-Il tira sa casquette et entra.
-
-« Que le ciel bénisse ton arrivée au milieu de nous! » répondirent en
-choeur les assistants. Et ils le regardèrent avec quelque curiosité,
-mais sans méfiance et d'un air très bienveillant. Quelques-unes des
-jeunes filles, même, lui sourirent malicieusement; alors seulement il
-vit que Mardona était dans la chambre. Derrière la porte qu'il avait
-tenue entr'ouverte, dans un coin, se trouvait un siège élevé, comme
-une espèce de trône, où l'on arrivait par des degrés de bois. Mardona
-y était assise. Elle portait de hautes bottes de maroquin jaune et une
-jupe et un corsage de soie bleue. Son cou, ses bras et les nattes
-blondes de ses cheveux étaient parés de gros coraux et de sequins
-scintillants comme des étoiles. Elle était fort bien ainsi, très
-calme, et avait, la majesté d'une souveraine.
-
-Elle se leva lorsqu'elle aperçut Sabadil, s'avança à sa rencontre avec
-beaucoup de dignité et le salua d'un air affable. Puis elle lui prit
-la main et lui donna un baiser. Sabadil rougit, tout confus. Mardona
-remarqua son trouble et sourit.
-
-« Je suis contente que tu sois venu, lui dit-elle. Assieds-toi là,
-près des autres. »
-
-Sabadil s'inclina sans parler, et, tandis qu'elle retournait à sa
-place, il se glissa vers la muraille. Il se sentait tout honteux
-maintenant, et très intimidé. Il n'osait, ni s'asseoir, ni se
-rapprocher de Mardona, et encore moins lui adresser la parole.
-
-Les assistants ne faisaient plus attention à lui, à l'exception de
-l'un d'eux cependant, un homme d'une quarantaine d'années, nommé
-Barabasch. Celui-là ne le perdait pas de vue et l'examinait avec
-défiance et une sorte de dédain. Il était petit, légèrement, voûté,
-avec des cheveux châtain roux coupés sur le front et très longs sur
-les épaules. Sa moustache était couleur de rouille. Ses yeux gris
-avaient des éclairs haineux, Il était facile de reconnaître en lui un
-fanatique, au caractère violent et sauvage.
-
-Après un moment, les frères de Mardona s'approchèrent de Sabadil pour
-le saluer. L'aîné, Turib, était svelte, de grandeur moyenne, avec des
-yeux noirs, brillants. Il parlait fort peu. Le second, au contraire,
-Jehorig, était fort bavard. C'était un jeune homme de vingt ans,
-petit, maigre, au visage pâle, sans barbe, fiévreux et agité comme le
-sont ordinairement les poitrinaires.
-
-« Ne devons-nous pas chanter et jouer de quelque instrument en
-l'honneur de notre hôte? demanda-t-il à Mardona humblement.
-
-- Sans doute, vous pouvez chanter », répondit-elle.
-
-Jehorig apporta des cymbales et les posa sur la table; durant un
-instant, un silence complet régna dans la salle. Puis il commença à
-jouer. Il en tira des sons plaintifs, très doux, qui peu à peu
-grandirent, s'élevèrent et firent place à une puissante et sauvage
-mélodie.
-
-C'était la mélodie de Hricin que Jehorig jouait, ce magnifique poème
-dont la musique rend si bien la tristesse poignante. Lorsque le jeune
-homme s'arrêta, les assistants entonnèrent d'une voix gaie un refrain
-cosaque.
-
-Mardona prêtait l'oreille, pensive, le menton dans la paume de sa
-main, échangeant de temps à autre, un regard avec Sabadil, dont la
-voix sonore dominait celle des Duchobarzen, comme la mélodie d'un
-oiseau qui s'élève au-dessus des cimes des arbres de la forêt. La voix
-de Sabadil émut profondément Mardona, car pour les Petits-Russiens la
-musique est une vraie magie. Leurs chants populaires nous rapportent
-les plaintes des morts couchés sous les vastes tertres de la steppe,
-et les accents des esprits de la forêt, de l'eau et de l'air.
-
-Sur ces entrefaites, le père de Mardona, accompagné d'un jeune homme,
-entra dans la chambre. Le vieillard se débarrassa à la hâte de son
-chapeau de paille et posa son bâton derrière le poêle. Puis il vint
-saluer sa fille et baisa sa main, qu'elle lui tendit avec
-majesté. Lorsqu'il remarqua l'étranger, il lui souhaita la bienvenue
-d'un signe de tête et engagea avec lui la conversation, c'est-à-dire
-qu'il écouta plutôt ce que Sabadil lui disait, en l'approuvant d'un
-geste ou en répondant: « Dieu soit loué! » « Grâces à Dieu! » tout en
-soupirant profondément. Nilko Ossipowitch, malgré ses soixante années,
-était un vigoureux et alerte paysan. Il n'avait pas un cheveu
-blanc. Il était très grand, comme sa fille, fort et majestueux. Il
-parlait avec lenteur, comme si chacune de ses paroles eût été un
-trésor qu'il fût obligé de déterrer.
-
-Un signe de Mardona appela Sabadil à ses côtés.
-
-« Tu es peut-être surpris, commença-t-elle, de nous voir tous si gais
-et si joyeux. Notre religion, vois tu, n'a rien de lugubre. Elle
-diffère en cela complètement de la vôtre, qui ne demande que des
-sacrifices et du renoncement, qui taxe de péché tout ce qui divertit
-le coeur de l'homme. Nous, nous servons Dieu, sans pour cela condamner
-les plaisirs qui par eux-mêmes n'ont rien que d'absolument
-innocent. Nous avons l'habitude de nous réunir, le soir, les femmes,
-les jeunes filles et les jeunes hommes, pour discourir ensemble. Quand
-les vieillards se mêlent à nous, ils sont les bienvenus. On cause, on
-s'entretient de choses utiles, on se divertit souvent, et nos veillées
-sont fort gaies. »
-
-Mardona parlait à Sabadil d'une voix douce et avec beaucoup de
-bonté. Elle était si belle et si chaste en lui parlant ainsi, qu'il
-croyait voir son visage illuminé comme la face d'une sainte. Cependant
-il soutint hardiment son regard: ce qui étonna la Mère de Dieu,
-accoutumée à voir se baisser tous les yeux devant elle.
-
-Le jeune paysan qui était entré en compagnie du père de Mardona se
-nommait Wadasch. Il se tenait encore debout vers la porte, et ses
-petits yeux noirs étaient arrêtés sur la Mère de Dieu, remplis de
-crainte. Son petit nez retroussé ne s'accordait nullement avec sa
-bouche aux lèvres épaisses, sévère et empreinte d'un cachet de
-mélancolie. Il tenait ses mains derrière son dos, ou dans les poches,
-comme si elles ne lui eussent pas appartenu et qu'il eût craint qu'on
-ne les lui réclamât.
-
-« Wadasch, dit au bout d'un moment la Mère de Dieu d'une voix calme,
-ne viens-tu pas me saluer? »
-
-Le jeune homme regarda devant lui, d'un air épouvanté, comme s'il se
-fût agi pour lui de franchir un abîme. Enfin, il se glissa le long du
-mur, sur la pointe des pieds, jusqu'à Mardona, et tomba devant elle, à
-genoux, la tête inclinée.
-
-« Plus près, Wadasch, plus près », dit Mardona.
-
-Il s'avança, traînant ses genoux sur le carreau, et gravit péniblement
-les marches conduisant au siège de la Mère de Dieu. Celle-ci se pencha
-vers lui, pleine de compassion, et lui donna le baiser de
-paix. Wadasch retourna à sa place en chancelant, puis s'approcha de
-Jehorig et des autres jeunes gens, afin de les embrasser également.
-
-Sabadil, avec cet instinct que les hommes épris ont de commun avec les
-animaux, comprit immédiatement que ces deux hommes, Barabasch et
-Wadasch, étaient amoureux de Mardona. Seulement Barabasch était
-possédé pour elle d'une violente passion, tandis que le pauvre Wadasch
-l'adorait de loin, d'un amour timide, rempli de respect et de frayeur.
-
-La porte s'ouvrit de nouveau. Cette fois, ce fut pour livrer passage à
-une jolie femme qui n'était plus tout à fait jeune. Sa taille était
-svelte; elle avait de splendides cheveux blonds et un admirable visage
-pâle, d'une pureté de vierge.
-
-« Pourquoi viens-tu si tard, Sofia? » demanda Mardona, fronçant le
-sourcil.
-
-Elle paraissait lui en vouloir beaucoup.
-
-« J'avais affaire.... Mon mari,... tu le connais bien? » balbutia
-Sofia toute interdite.
-
-Et elle s'agenouilla aux pieds de la Mère de Dieu.
-
-« Viens-tu de chez toi? continua Mardona.
-
-- Pas directement,... mais....
-
-- Sofia Kenulla, prends garde! Cela ne finira pas bien pour toi », dit
-la Mère de Dieu d'un ton dur en lui tendant les lèvres.
-
-Tandis que Sofia saluait les assistants et leur donnait le baiser de
-paix, Mardona se pencha vers Sabadil:
-
-« Regarde-la donc, murmura-t-elle: ne dirait-on pas un ange?
-Cependant, parmi nous, il n'y a pas de pire pécheresse.
-
-- Est-ce possible? exclama Sabadil. C'est vrai, elle est
-extraordinairement belle! »
-
-Mardona perça d'un regard haineux Sofia, puis elle observa Sabadil. Si
-le jeune homme eût surpris ce regard, il aurait frémi à coup sûr. Il
-eût lu dans l'oeil bleu de Mardona l'arrêt de mort de Sofia. Dès ce
-moment elle était condamnée.
-
-Wadasch avait décroché de la muraille un vieux violon et s'était assis
-près de Jehorig. Les deux jeunes gens regardaient Mardona.
-
-« Nous permets-tu de danser?» demanda Turib, qui n'osait pas lever les
-yeux sur sa soeur.
-
-Celle-ci était de bonne humeur ce soir-là. Elle approuva du geste.
-
-Aussitôt Turib et Sofia Kenulla et, vis-à-vis d'eux, Barabasch et la
-soeur de Mardona se mirent à danser une cosaque, les bras gracieusement
-entrelacés, au son des cymbales et des accords graves du violon.
-
-« Et toi, demanda Mardona à Sabadil plongé dans une douloureuse
-rêverie, près d'elle, tu ne danses pas?
-
-- Oh non! certes », répondit-il en rougissant.
-
-Ils se turent tous deux et regardèrent les danses. Au bout d'un
-moment, Mardona demanda à boire.
-
-« Veux-tu de l'eau? lui dit Sabadil.
-
-- Oui, va m'en chercher de la fraîche à la fontaine. »
-
-Sabadil sortit précipitamment, rapporta une cruche pleine et versa de
-l'eau à Mardona dans une grande coupe de cristal taillé, qu'il lui
-tendit. Mardona y trempa les lèvres, et but avidement à grands
-traits. Lorsqu'elle en eut assez, elle rendit le verre à Sabadil sans
-le remercier, très calme. Elle était habituée à un accomplissement
-immédiat de chacun de ses désirs, sans même qu'elle prît la peine de
-les émettre. C'était pour ses disciples une faveur que de lui rendre
-un service ou de prévenir ses désirs. Bientôt après, elle se leva et
-descendit à pas lents les degrés de son siège. La musique se tut
-aussitôt.
-
-« Je me retire, dit Mardona d'un ton fort doux. Dieu vous donne à tous
-une bonne nuit! »
-
-Les assistants, à l'exception de Sabadil, tombèrent à genoux. La Mère
-de Dieu étendit les mains sur leurs têtes inclinées, comme pour les
-bénir. Puis elle sortit avec une grande dignité.
-
-Ceux qui étaient présents commencèrent à s'embrasser en se souhaitant
-mutuellement un bon repos. Sabadil sauta en selle et partit à travers
-champs. Tandis que son cheval gravissait, au pas, la petite colline,
-il se retourna et regarda derrière lui. Il aperçut Mardona, debout
-devant la porte de sa maison, et toute baignée de la clarté de la
-lune.
-
-Elle le vit et leva sa main blanche pour le saluer. Sabadil, alors,
-tira de sa poitrine le mouchoir brodé de la jeune fille, dont il
-s'était emparé furtivement, et le secoua au-dessus de sa tête, comme
-une bannière, d'un geste vainqueur.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-C'était par un froid jour de pluie du mois de septembre. La campagne
-était toute grise, derrière le rideau de larges gouttes qui
-tombaient. Les gouttières vomissaient des cascades de boue jaunâtre;
-les branches des lilas chargées d'eau s'inclinaient pesamment vers la
-terre; les moineaux, le plumage hérissé, se pressaient en grelottant
-sur les poutres où s'appuyait la toiture. Devant la maison, le vent
-ridait l'eau d'une immense flaque. Sabadil était assis dans la grande
-salle des Ossipowitch, près du père de Mardona. Ils se taisaient tous
-les deux. Mardona était absente. Cela sans doute rendait Sabadil plus
-morose que les torrents de pluie. Il venait justement de faire la
-connaissance de Lampad Kenulla, le mari de la belle Sofia. C'était un
-gros homme flegmatique, au visage large et rouge, à l'expression plate
-et bête. Il s'était mis à parler avec volubilité, par politesse; mais,
-comme aucun des assistants ne lui donnait la réplique, il se tut et se
-mit, de son gros doigt orné d'un anneau d'argent, à écraser toutes les
-mouches qui voltigeaient aux vitres.
-
-Un temps assez long se passa. Enfin un bruit de roues et les coups
-secs donnés par des sabots de chevaux sur le pavé de la cour
-annoncèrent l'arrivée de Mardona.
-
-Tous se levèrent et la saluèrent respectueusement. Elle entra
-gravement, adressa à ses disciples un signe de la tête, et prit place
-sur une chaise. Ses frères s'avancèrent pour la servir. Jehorig la
-débarrassa de plusieurs objets qu'elle avait achetés en ville, et
-Turib lui retira ses hautes bottes, couvertes de boue.
-
-« Quelle bonne nouvelle nous apportes-tu, Lampad? » demanda la Mère de
-Dieu.
-
-Kenulla tomba à genoux et se traîna jusque près de Mardona pour
-recevoir d'elle le baiser de paix.
-
-«As-tu apporté l'acte de donation? demanda la Mère de Dieu.
-
-- Voici, tout est écrit là-dessus, ainsi que tu me l'as ordonné. C'est
-le notaire de la ville qui s'est chargé de la besogne.
-
-- Allons, lis!»
-
-Mardona feignait de ne pas remarquer Sabadil.
-
-« Tu ferais mieux de lire toi-même, repartit Kenulla.
-
-- Lis, toi. Je le veux. »
-
-Kenulla se leva, alla vers la fenêtre, comme s'il n'y voyait pas
-clair, regarda longuement le document et garda le silence.
-
-« Lis à haute voix.
-
-- Je ne le puis.
-
-- Pourquoi donc?
-
-- Parce que, pardonne-moi ce péché, Mardona,... parce que je ne sais
-pas lire.
-
-- Donne-le-moi alors, dit Mardona en prenant le document des mains de
-Lampad. Elle le tint ouvert devant elle; mais Sabadil, qui
-l'observait, vit que son oeil restait arrêté à une seule place. Il
-comprit qu'elle aussi ne savait pas lire.
-
-« Laisse-moi lire, Mardona, dit-il en s'avançant vers la jeune
-femme. C'est un péché que de fatiguer ainsi tes beaux yeux.
-
-- Tu sais donc lire? exclama-t-elle en rougissant profondément.
-
-- Je sais lire et écrire », répondit Sabadil.
-
-Et il lut ce que portait le document d'une voix haute et
-sonore. C'était une donation de Lampad Kenulla à Mardona
-Ossipowitch. Il lui faisait cadeau de deux pièces de terre et d'un
-verger planté d'arbres fruitiers, bornant ses domaines. « Tout cela de
-sa propre volonté, pour se rendre agréable à Dieu », selon ce que
-portait le document.
-
-Mardona examina Sabadil avec l'attention la plus minutieuse. Elle
-savait maintenant qu'elle pourrait tirer profit de cet homme, qu'elle
-aimait de toute l'ardeur de son âme.
-
-Et pour elle ce n'était pas à dédaigner. Lorsqu'il eut replié le
-document, Mardona le lui retira des mains et le serra dans son
-corsage, lentement, avec une grande dignité.
-
-« Et comment se comporte Sofia?» demanda-t-elle d'une voix oppressée.
-
-Son visage, cependant, était fort calme, et même souriant et aimable.
-
-« Hélas! c'est vrai, c'est bien vrai! Ce doit être vrai, puisque tous
-les gens l'affirment; elle me déteste, elle court dans la maison et
-bouleverse tout, comme une louve.
-
-- On dit même que ta vie n'est pas en sûreté, Lampad.
-
-- On ne se trompe pas.
-
-- Alors porte plainte contre elle », continua Mardona en s'inclinant
-vers lui.
-
-Elle parlait fort bas, mais d'une, voix distincte, comme si elle eût
-voulu être bien comprise de Kenulla, mais de lui seulement.
-
-« N'aie pas de crainte. Tu as pour toi le droit. Porte plainte contre
-elle, et laisse-moi me charger de la punir!
-
-- Je n'en aurai jamais le courage, geignit Kenulla.
-
-- Dans ce cas tu mérites les traitements que ta femme te fait subir,
-reprit Mardona, et je te conseille fort de te cacher pendant le
-jour, de peur que les petits enfants ne courent après toi en te
-montrant au doigt, et que les mendiants ne chantent des mélodies sur
-ton compte.
-
-- Du reste, ajouta Kenulla, nous avons le temps. Un jugement précipité
-est rarement juste.
-
-- C'est ton idée? »
-
-Mardona se leva et s'avança vers le miroir pour réparer le désordre de
-sa coiffure.
-
-Kenulla soupira, se gratta l'oreille et quitta la salle sur la pointe
-des pieds, avec Ossipowitch et ses fils. Mardona et Sabadil restèrent
-seuls.
-
-Un long moment se passa avant qu'ils échangeassent un regard. Enfin
-Sabadil prit la parole:
-
-« Explique-moi, Mardona, commença-t-il, comment il se fait que vous
-punissiez la femme qui offense son mari, puisque, à ce que l'on
-dit,... le mariage n'est pas considéré comme un sacrement dans votre
-secte?
-
-- Nous n'avons ni ne reconnaissons pas de sacrement, répondit Mardona
-en prenant place sur un siège près de Sabadil. La décision de deux
-êtres qui s'aiment et le consentement de leurs parents suffisent
-pour accomplir un mariage. Les parents et les amis des époux se
-réunissent dans la maison de la fiancée et déclarent, en présence de
-la congrégation, leur union accomplie. La séparation s'accomplit de
-la même manière, aussi simplement: les époux déclarent qu'ils sont
-décidés à se séparer, et le divorce est prononcé.
-
-- Il se peut que cela ne mène à rien de bon, interrompit Sabadil en
-secouant la tête.
-
-- Jusqu'à présent j'ai observé chez nous bien moins de séparations que
-chez vous ou chez les juifs.
-
-- Mais un mariage sans la bénédiction du prêtre ne peut être
-sanctionné par Dieu, murmura Sabadil.
-
-- Tu parles selon tes opinions, dit Mardona avec une grande
-douceur. Nous simplifions les devoirs du mariage, son
-accomplissement et sa nullité, pour punir beaucoup plus sévèrement
-toutes les contraventions qui peuvent lui porter préjudice.
-
-- Dans ce cas, pourquoi accuse-t-on vos femmes de légèreté et de
-vanité?
-
-- Elles ne sont pas autrement que le reste des femmes, répondit
-Mardona, toujours calme, digne et bonne. La femme aime les plaisirs,
-les divertissements, le changement. Au lieu d'agir contre la nature,
-ce qui irrite inutilement ses penchants, nous lui accordons tout ce
-qu'elle aime, la parure, la danse, les amusements, mais seulement
-alors qu'elle a terminé sa tâche journalière. Et, vois-tu, c'est
-pour cela que toutes nos femmes sont si actives, si laborieuses. De
-grand matin, avant le jour, elles se lèvent et mettent tout en ordre
-dans la maison. Lorsque, durant le jour, elles aiment à se parer, à
-se promener et à se divertir, il me semble qu'elles en ont
-parfaitement le droit.
-
-- Etrange! murmura Sabadil. Quels singuliers usages!
-
-- Plus tu connaîtras notre secte, ajouta Mardona, plus tu te heurteras
-à des choses qui t'étonneront. »
-
-
-CHAPITRE V
-
-Une autre fois, Sabadil était assis chez les Ossipowitch, dans la
-grande chambre. Il écoutait Jehorig jouer des cymbales. Le vieux Nilko
-était en train de nettoyer sa pipe. Anastasie reprisait des bas,
-penchée sur son ouvrage et soupirant très fort, et Anuschka brodait
-une chemise pour sa soeur. Celle-ci était absente.
-
-Bientôt arriva un homme qui attira immédiatement l'attention de
-Sabadil, ou, pour mieux dire, il n'arriva pas. Il se contenta de
-passer son nez, un long nez pointu, par la fente de la porte; ce nez
-fut suivi de sa tête: un crâne chauve, un visage aux yeux clignotants,
-et des oreilles ornées d'épais anneaux en argent.
-
-« Tiens! Sukalou! » s'écria Jehorig.
-
-Tous sourirent: Anuschka, d'un air étonné; sa mère, avec un regard
-terne. Le vieil Ossipowitch lui-même sourit, et, qui plus est, il
-parla:
-
-« Entre donc, Sukalou, lui cria-t-il.
-
-- J'entre », répondit l'inconnu.
-
-Mais il n'entra pas tout de suite. Quelques instants s'écoulèrent;
-puis un long cou passa par l'ouverture de la porte. Après ce cou vint
-une redingote bleu clair extrêmement longue, puis une botte au talon
-usé, et enfin Sukalou en personne. II resta près de la porte, tira de
-sa poche une petite tabatière d'écorce de bouleau, saisit une prise
-entre ses doigts, délicatement, et la huma d'un air vainqueur, comme
-s'il eût défié chacun d'en faire autant.
-
-« Eh bien, qu'y a-t-il encore? Crains-tu d'être assassiné chez nous?
-demanda Ossipowitch, qui tout d'un coup devint éloquent. Viens donc
-vers moi, mon pigeon, et embrasse-moi. »
-
-Le long et maigre Sukalou, qui, comme les hommes de haute taille, se
-tenait un peu voûté, s'approcha du vieillard et lui donna un
-baiser. Il dégouttait littéralement de piété, de béatitude, et
-marchait comme s'il eût eu de l'eau dans ses bottes. On était surpris
-de ne pas voir de traces mouillées sur les carreaux, à son passage.
-
-Il embrassa tous les assistants l'un après l'autre, et, après chaque
-accolade, il essuya avec un immense mouchoir bleu son nez barbouillé
-de tabac. Lorsqu'il eut embrassé Anuschka, il s'essuya la bouche à
-deux reprises, cligna de l'oeil et frotta son crâne dénudé de la paume
-de sa main. Il remarqua Sabadil, qu'il n'avait jamais vu. II le
-considéra avec surprise, resta un moment debout devant lui, et, pour
-se donner une contenance, tira une nouvelle prise de sa tabatière et
-la huma avec mille précautions et une affectation infinie. Grâce à
-toutes ces manières, il était impossible de ne pas remarquer son
-nez. Ce nez n'avait pas besoin d'être en lumière pour attirer
-l'attention, du reste. Il était là, cela suffisait. Chacun le
-remarquait. Il étonnait tout le monde. Mais aussi quel nez
-extraordinaire! On l'aurait pu croire destiné à autre chose qu'à
-éternuer, tant il était long, et mince, et pointu. Son extrémité, par
-contre, était légèrement tordue, comme s'il avait été pétri de mie de
-pain et qu'on lui eût donné une inflexion fausse.
-
-«Cela fait du bien, dit enfin Sukalou en présentant sa tabatière à
-Sabadil, qui prit une pincée de tabac, par politesse.
-
-- Le tabac, voyez-vous, continua-t-il, c'est la seule jouissance que
-puisse s'accorder un pauvre homme éprouvé de Dieu; oui, mes chers
-amis, la misère est une triste chose. Tel que vous me voyez, c'est
-le tabac qui bien souvent me tient lieu de nourriture.
-
-- Tu n'as rien mangé aujourd'hui? demanda Anastasie.
-
-- Et où aurais-je mangé? s'écria Sukalou regardant furtivement à
-droite et à gauche dans la chambre, les narines frémissantes comme
-un chien en arrêt. Je n'ai pas de bois pour allumer un peu de
-feu. Et si j'avais du bois, je n'aurais rien à faire cuire. Pauvre
-homme que je suis! Il y a longtemps que ma vache a péri, et mon
-jardinet est envahi par les mauvaises herbes.
-
-- Parce que tu ne le cultives pas, dit Ossipowitch.
-
-- C'est ma consolation cela, répondit Sukalou clignotant vivement des
-yeux. Dieu a-t-il créé l'homme pour qu'il songe à son estomac du
-matin au soir? Non. Avant tout, l'homme doit apaiser la faim de son
-âme. Il le doit, et je le fais. Oui, certes, oui, j'aime mieux prier
-que d'user mes forces au travail.
-
-- Alors il n'est pas bien étonnant que tu aies faim, soupira
-Anastasie.
-
-- Oui, j'ai faim, une faim terrible, s'écria Sukalou d'une voix
-presque joyeuse. Personne ne peut nier que je meurs de faim,
-littéralement. La prière et la contemplation assouvissent l'esprit,
-mais non le corps. Que voulez-vous? Je suis ainsi fait. Vous ne me
-changerez pas; certes non, vous ne me changerez pas. Au lieu de
-labourer le sol, de l'ensemencer, de récolter les grains, je prie;
-au lieu de me cuire du pain, je prie.
-
-- Et au lieu d'entreprendre un petit commerce ou d'apprendre un état
-qui t'entretienne....
-
-- Je prie », s'écria Sukalou.
-
-Il ne laissa pas continuer Jehorig qui l'avait interrompu.
-
-« Ah! mes amis, la faim, c'est bien dur; mais je la supporte. Ah! je
-la préfère à la perte du salut de mon âme. »
-
-Il s'assit dans un coin, ferma les yeux et murmura une prière. «
-Est-ce un saint ou un coquin? » se demanda Sabadil.
-
-Mais il ne put définir l'expression béate répandue sur le visage de
-Sukalou. Il n'y vit ni ruse ni fausseté, rien que la plus parfaite
-candeur.
-
-Ossipowitch poussa sa femme du coude. Celle-ci se leva en soupirant et
-se dirigea vers un buffet, non loin de la place où était assis
-Sukalou. Aussitôt celui-ci ouvrit les yeux, mais les referma vivement,
-à demi, et continua sa prière. Et lorsque Anastasie tira du buffet un
-pain et une assiette de fromage, il prit une pincée de tabac, qu'il
-aspira derrière sa main, ce qui lui permit de regarder prestement dans
-le buffet, où il découvrit un morceau de rôti et une bouteille de vin
-à demi pleine.
-
-« C'est curieux! vous, vous mangez tout le jour durant, dit Sukalou
-lorsque Anastasie eut posé sur la table le pain et le fromage.
-
-- C'est pour toi, répondit celle-ci en prenant un couteau dans le
-tiroir.
-
-- Pour moi! exclama Sukalou. Répétez-le, mes amis, je ne puis y
-croire!
-
-- Mais oui, pour toi.
-
-- O Dieu! s'écria Sukalou en levant au ciel ses mains jointes, tu ne
-m'as pas abandonné! Oui, il est encore au monde des coeurs purs qui
-prouvent leur foi par leurs oeuvres. »
-
-Il regarda la salle et, instinctivement, passa ses mains sur son
-ventre.
-
-« Dites-moi, dois-je manger, véritablement? »
-
-Il chercha du regard quelqu'un qui l'y forçât, et, tout en promenant
-ses regards à droite et à gauche, il se léchait les lèvres avec
-gourmandise.
-
-« Dois-je vraiment manger? Dois-je interrompre ma prière pour
-contenter cette misérable enveloppe du péché, notre corps? Dois-je
-exposer mon âme?
-
-- Viens, Sukalou, dit Jehorig en riant. Allons, viens! Pas tant de
-luttes. Ne te prive donc pas de toute jouissance terrestre, que
-diable! »
-
-Il le prit par le bras et l'entraîna; mais celui-ci se défendit avec
-dignité, fermant les yeux et murmurant une prière, comme pour
-repousser la tentation.
-
-« Voyez, soupira enfin Sukalou en se tournant vers les assistants,
-voyez: les privations m'ont affaibli au point que je suis vaincu par
-un enfant. »
-
-Il prit place à table et se prépara rapidement une énorme tartine de
-fromage.
-
-« J'obéis. Je mange. Vous voyez que je mange. Vous permettrez
-cependant que je ne perde pas trop de temps à cette occupation indigne
-d'un enfant de la lumière. »
-
-Il avalait gloutonnement de formidables bouchées. Il se prépara une
-seconde tartine, puis une troisième, et il mangeait, et il avalait
-avec une telle prestesse, que les assiettes furent vides en un clin
-d'oeil.
-
-« Qu'est-ce qui nous distingue de la bête? murmura Sukalou lorsqu'il
-eut fini et englouti jusqu'aux dernières miettes. Ah oui! vous êtes
-les élus de Dieu, vous! Vous m'avez sauvé la vie, vraiment. Il est sûr
-que du fromage, c'est un peu indigeste pour l'estomac d'un homme qui
-jeûne toujours et qui ne vit que de privations.
-
-- Tu as un fort bon estomac, remarqua Jehorig.
-
-- Comment aurais-je un bon estomac? » repartit Sukalou aspirant une
-prise derrière sa main à demi fermée.
-
-Il eut l'air subitement triste.
-
-« Pour tout il faut de l'exercice. Veux-tu avoir une forte tête,
-exerce-la; veux-tu être vigoureux, travaille; Et moi, comment puis-je
-avoir un bon estomac, je te le demande?
-
-- Tu avales des mets qui en tueraient d'autres.
-
-- Cela se comprend; c'est la misère, la détresse qui m'y poussent. Et
-pourtant, que ne donnerais-je pas pour manger, par exemple, un bon
-morceau de rôti?»
-
-Il cligna de l'oeil du côté du buffet.
-
-« Mon Dieu! oui, du rôti, ce serait une vraie manne pour l'estomac
-d'un pauvre homme, d'un vieillard. »
-
-Sukalou n'avait pas dépassé la cinquantaine.
-
-« Vois-tu, c'est une chose que je ne pourrai jamais m'accorder; et où
-trouverais-je un homme assez bon, assez généreux, assez charitable,
-pour m'offrir cette friandise? Cet homme-là, Dieu a oublié de le
-créer.
-
-- Ecoute, ma vieille, dis-moi, commença Ossipowitch aspirant une
-bouffée de sa pipe, ne nous reste-t-il pas un morceau de rôti
-d'hier?
-
-- Sans doute.
-
-- Eh bien! »
-
-Il lui fit signe.
-
-Anastasie apporta le rôti.
-
-« Vraiment! Que vois-je? Un morceau de rôti, s'écria Sukalou, et
-quelle viande, sapristi! Jamais je n'en ai vu de pareille; jamais je
-ne pourrai manger tout cela. Songez que vous avez affaire à un
-malheureux qui a perdu l'habitude de se rassasier.
-
-- Allons! ne te gêne pas. Vas-y, mon vieux, et attaque ferme, si tu la
-trouves bonne.
-
-- Ah! je le crois que je la trouve bonne; mais il y en a trop,
-infiniment trop », affirma Sukalou.
-
-La moitié de la viande avait déjà disparu.
-
-« Du reste, à mon âge, et faible comme je suis, la nourriture, c'est
-un détail. Parlez-moi d'un verre de vin. Voilà qui vous remonte un
-homme! Et à ce propos... Oh! il faut que je vous raconte le drôle de
-rêve que j'ai eu. Un rêve, mes amis, mais quelque chose d'étrange,
-quelque chose de vraiment surnaturel. Imaginez-vous que je me trouvais
-dans un désert, une vaste plaine de sable. On n'y voyait ni arbres, ni
-verdure, ni le moindre filet d'eau. J'étais tourmenté par une grande
-soif, oh! mais une soif!... la langue me desséchait dans la bouche. Je
-pris peur. Je me sentais défaillir. Je criai à Dieu, dans mon
-angoisse; je l'implorai de toutes mes forces. Et alors... un ange
-m'apparut. Non, non; premièrement, je vis une grande lumière, une
-sorte de buisson de feu, grand comme le soleil. Et un ange sortit de
-cette lumière. Il avait des ailes blanches comme la neige, et il me
-parla d'une voix qui retentissait comme une harpe. « Sukalou, me
-dit-il, Ossipowitch a dans son garde-manger une bouteille de vin. Va
-vers lui, il t'en donnera un verre.»
-
-- Ah! s'écria le vieillard surpris, mais..., c'est vrai,... il y a là
-une bouteille... dans le buffet.
-
-- Une bouteille de vin?
-
-- Oui.
-
-- Peut-être tout cela n'était-il pas un rêve de Sukalou! Peut-être
-ai-je réellement conversé avec un ange! Et toi, me donneras-tu un
-verre de ton vin?
-
-- Si vraiment c'était un ange?
-
-- Allons! je sais bien comment sont les anges! objecta Sukalou
-offensé.
-
-- Eh bien, Anuschka? »
-
-Celle-ci se leva et alla chercher la bouteille, à pas lents.
-
-« Ne vous donnez pas la peine », s'écria Sukalou.
-
-Il courut au buffet, prit le plus grand verre qu'il y trouva, le
-remplit jusqu'au bord et revint, le tenant avec précaution.
-
-« Je vois bien maintenant que c'était un ange véritable! »
-murmura-t-il.
-
-Et en parlant il ne pouvait s'empêcher de rire de la bonne idée qu'il
-avait eue. II se remit à attaquer le rôti avec un nouvel appétit; il
-avalait aussi de grandes gorgées de vin en faisant claquer sa langue
-contre son palais, en clignant de l'oeil et en léchant ses lèvres
-surmontées d'une moustache aux poils hérissés et taillés en brosse.
-
-C'est ainsi que le trouva Barabasch, qui entra à ce moment, portant
-une lourde corbeille, qu'il déposa par terre, devant le buffet. Cette
-corbeille suffit pour ravir à Sukalou toute sa tranquillité, tout son
-plaisir; il la contempla à la dérobée, finit son vin plus vite qu'il
-n'en avait l'intention, faillit s'étrangler avec l'os du rôti qu'il
-était en train de ronger, se leva, prisa une fois, puis une seconde,
-regardant toujours la corbeille, derrière sa main à demi fermée, enfin
-se dirigea du côté du buffet. Là il prit une troisième pincée de
-tabac, se frotta vivement le crâne de la paume de sa main, et enfin
-regarda vivement ce que renfermait la corbeille.
-
-Il profita d'un moment où l'attention de tous était arrêtée sur
-Barabasch, qui avait tiré de sa poche deux superbes perdreaux et les
-avait posés sur la table. Mais cet instant suffit à Sukalou. Il
-souleva le couvercle de la corbeille et le referma très vite. Il
-courut ensuite vers la table, prit les perdreaux, les soupesa et les
-admira beaucoup. Il savait maintenant que Barabasch avait du miel dans
-sa corbeille, et il était satisfait!...
-
-« Quel homme que ce Barabasch! »
-
-Il l'embrassa avec effusion.
-
-«Voilà un ange incarné sur la terre, et qui n'est heureux que
-lorsqu'il peut faire de bonnes oeuvres! Oh! mon doux Barabasch! mon
-petit Barabasch d'argent! Sur tout ce que tu entreprends repose la
-bénédiction divine. Quelles belles ruches à miel tu as dans ton
-jardin, Barabasch, et quelle masse! Comment le pauvre Sukalou
-pourrait-il élever des abeilles, lui? Il a besoin de tant de prières
-pour le salut de son âme! Et lorsqu'il a mal à la gorge, et que la
-poitrine le fait souffrir, et qu'on lui conseille de manger du miel
-pour se soulager, où le prendrait-il, ce miel? avec quoi
-l'achèterait-il, si tu ne te trouvais là, mon petit Barabasch doré?
-C'est alors que tu donnes essor à ta générosité et que tu fais cadeau
-au pauvre Sukalou d'un petit pot de ton miel.
-
-- J'en ai précisément là, dans ma corbeille, que je porte à la
-seigneurie. Mais, bah! je vais t'en donner un peu.
-
-- Tu fais une bonne action, Barabasch, dit Anastasie. Ce pauvre
-Sukalou est réellement malade: il tousse constamment. »
-
-Au même instant, Sukalou eut un accès de toux terrible, qui ne diminua
-et ne passa complètement que lorsque Jehorig se mit à lui tambouriner
-sur le dos, de toute la force de ses deux poings.
-
-« Entends-tu, Barabasch, soupira Sukalou en repoussant Jehorig,
-entends-tu comme je tousse? »
-
-Anastasie s'approcha, portant un joli petit compotier.
-
-« A quoi bon ce joli compotier pour un pauvre vieillard? » s'écria
-Sukalou.
-
-Il saisit le compotier, le remit à sa place et choisit dans le buffet
-un pot trois fois plus grand que le compotier.
-
-« Cette écuelle me suffit, mes bons amis. Avec moi, il ne faut pas
-tant de façons. »
-
-A peine Barabasch eut-il rempli de miel le pot de Sukalou, que Mardona
-entra.
-
-Tous s'agenouillèrent, et la Mère de Dieu les embrassa tous l'un après
-l'autre. Sabadil, seul, ne s'agenouilla pas. Aussi Mardona
-feignit-elle de ne pas le remarquer. Barabasch déposa respectueusement
-ses perdreaux aux pieds de Mardona.
-
-« Que contient cette corbeille-là? demanda la Mère de Dieu.
-
-- Ma corbeille? répondit Barabasch. Elle contient du miel que je porte
-à la seigneurie.
-
-- A la seigneurie? Donne-moi ce miel!
-
-- Si tu le désires, Mardona, il est à toi.
-
-- Oui. II me plaît de le garder. Tu m'entends? » Elle fit un signe à
-sa soeur, qui emporta la corbeille. Tandis que Mardona s'entretenait
-avec ses disciples, Sabadil la contemplait avec adoration. Il
-voyait, il sentait qu'elle le traitait avec le plus grand
-dédain. Mais cela lui était égal. Le mépris que lui témoignait
-Mardona enflammait encore sa passion, et cette passion était nourrie
-par le respect qu'on témoignait à la Mère de Dieu, par l'obéissance
-aveugle qu'elle inspirait. Et il semblait à Sabadil que d'elle
-émanait une lumière qui retombait sur lui et l'embrasait. Il la
-trouvait belle aussi, plus belle que jamais.
-
-Barabasch le suivait des yeux d'un air étrange. Il soupçonnait en lui
-un rival. Il ne se donnait aucune peine pour dissimuler la haine qu'il
-lui témoignait. Il regardait d'un tout autre oeil le pauvre
-Wadasch. Celui-ci venait d'entrer, modeste, les mains derrière le
-dos. On voyait que, pour lui, Barabasch ressentait de la compassion,
-la sympathie d'une commune souffrance. Wadasch, comme d'habitude,
-resta près de la porte, d'un air triste; entre lui et Mardona il y
-avait toute la chambre, un abîme donc, un vrai désert à franchir.
-
-Il hésitait.
-
-« Eh bien, Wadasch, où restes-tu encore? dit Mardona d'un ton de
-commandement. Viens ici, à mes pieds. »
-
-Le malheureux tenta deux pas en avant. Puis ses genoux vacillèrent,
-fléchirent; il vit Sabadil, Sukalou, Barabasch, Anuschka, Jehorig, et
-même Anastasie et le vieux Nilko Ossipowitch tournoyer autour de
-lui. Il se sentit défaillir. Il tomba à genoux. Mardona s'avança
-gracieusement à sa rencontre, se pencha vers lui et lui donna le
-baiser de paix.
-
-« Allons-nous-en », s'écria tout à coup Sukalou.
-
-Il se jeta à genoux devant Mardona, lui embrassa les pieds et sortit
-très vite, son pot de miel à la main. Barabasch le suivit. Sabadil,
-seul, hésita. Enfin il se décida à sortir. Il monta à cheval et
-s'éloigna sur la route lentement. Tout à coup une angoisse
-inexprimable s'empara de lui. Il tourna bride, instinctivement, et
-retourna à la métairie à travers champs.
-
-Durant quelques instants, il ne vit rien. Le vent d'automne faisait
-tourbillonner des feuilles sèches, jaunes et rouges, dans la cour,
-devant la maison de la Mère de Dieu. Enfin, Mardona parut. Elle se
-rendit dans sa demeure. Wadasch la suivait, tête basse et absolument
-pâle. Ils entrèrent tous deux dans sa maison.
-
-Une jalousie terrible, une frayeur étrange s'emparèrent de
-Sabadil. Son coeur battait à se rompre. La tête lui faisait mal. Une
-grande chaleur lui montait au cerveau et menaçait de l'étouffer.
-
-Il descendit de cheval près de la haie, s'arrêta tout près et tendit
-l'oreille. Un murmure triste et monotone arriva à ses oreilles. Il ne
-se trompait pas: ils priaient.... Wadasch et la Mère de Dieu priaient
-ensemble dans l'enceinte sacrée et solitaire. Sabadil se frappa le
-front du poing à trois reprises.
-
-« A quoi bon s'inquiéter? se dit-il à demi-voix. A quoi bon? Mardona
-est une sainte, et moi... moi, je suis un insensé! »
-
-
-CHAPITRE VI
-
-II pleuvait. L'eau tombait jour et nuit, sans s'arrêter. Quelquefois,
-au milieu de la journée, il y avait une heure ou deux où le soleil
-luisait. Mais les matins et les soirées étaient froids. Il commençait
-à geler pendant la nuit. Un brouillard épais remplissait la vallée du
-Nouveau-Paradis. Il disparaissait pour quelques heures, au soleil,
-puis reprenait de plus belle, roulant ses vagues dans les champs et à
-travers les arbres. Les buissons resplendissaient, sous leur feuillage
-rouge ou jaune, dont le vent enlevait les feuilles par bouffées. Des
-châtaignes se détachaient de leur tige et tombaient à terre, faisant
-éclater leurs enveloppes. On entendait partout le sifflement des
-mésanges. Des oiseaux de passage traversaient l'air, par bandes, en
-piaillant bien haut, au-dessus des champs de vaine pâture, se
-dirigeant vers le sud.
-
-Dans le village, où ordinairement en cette saison on n'entendait que
-les coups alternés des batteurs en grange, un bruit confus et
-grandissant, montait. On s'appelait. Il y avait un cliquetis de faux,
-comme lors de la Révolution. Des chevaux hennissaient, des chiens
-aboyaient. Enfin, les cloches se mirent à sonner, pesamment.
-
-Un paysan de Brebaki avait apporté de mauvaises nouvelles. Depuis des
-années, depuis l'abolition du robot, il y avait querelle entre les
-anciens seigneurs et les paysans de Fargowiza-polna. On avait, en
-1848, réellement promis à ces derniers la donation de leurs chaumières
-et de leurs terres; mais les seigneurs avaient gardé pour eux les
-pâturages et les forêts.
-
-Les paysans, qui se trouvaient ainsi sans fourrage pour leur bétail et
-sans bois à brûler, n'hésitèrent pas longtemps. Ils se servirent des
-bois et des pâturages, tout comme au temps du robot. De là, des
-querelles incessantes. On leur démontra qu'ils avaient tort. On les
-arrêta, on les condamna. Rien ne servit. Les choses en vinrent au
-point qu'une véritable guerre éclata entre les villages et les
-seigneuries.
-
-Le district de Fargowiza-polna dut mettre des gens sur pied et les
-envoyer pour maintenir les rebelles.
-
- A cette nouvelle éclata un nouveau tumulte. Les paysans se
- rassemblèrent, décidés à une résistance terrible. Ils n'écoutèrent ni
- les conseils du wujt (l) [(1) Juge de district.], ni les
- avertissements de leur curé. Ils s'armèrent de faux, de fléaux et de
- fusils, et sonnèrent le tocsin pour avertir les villages
- d'alentour. Bientôt, en effet, arrivèrent les paysans de Brebaki, de
- Klosno, de Serenzize, montés sur leurs chevaux. Ils s'unirent à ceux
- de Fargowiza-polna. La grande place de l'église se transforma en un
- camp. Les vieillards tenaient conseil; il y en avait qui étaient
- d'avis de marcher à la rencontre de l'ennemi, d'autres voulaient
- assiéger le château; d'autres encore refusaient de s'associer à la
- révolte. On se décida enfin, à l'unanimité, à demander l'avis de la
- Mère de Dieu.
-
-Mardona parut au milieu du tumulte. Elle était à cheval. Sabadil
-l'accompagnait. Mardona était assise en selle à califourchon, comme un
-homme. Ses cheveux étaient noués dans un foulard blanc. Son visage
-était pâle et triste, très grave.
-
-Elle demanda ce qui se passait; on lui expliqua le différend et on la
-pria de donner son avis dans cette affaire. Lorsqu'elle s'arrêta
-devant l'église, tous se pressèrent autour d'elle, tous agitèrent
-leurs casquettes, leurs chapeaux. Quelques-uns baisèrent ses bottes
-jaunes, d'autres le bord de son vêtement. Un grand nombre
-s'agenouillèrent, levant leurs bras vers elle. Elle écouta leurs
-explications en silence, puis leur fit signe de se taire, d'un
-geste. Le tumulte s'apaisa. On n'entendit plus que des chuchotements
-ou le grincement de deux faux qui se heurtaient.
-
-C'est à ce moment que le vieux wujt se précipita vers la Mère de Dieu
-et s'agenouilla par terre, devant son cheval. Ses cheveux blancs
-étaient soulevés par la bise. Le pauvre homme tremblait, et son visage
-était livide.
-
-« Sauve-nous, sainte femme! cria-t-il; toi seule peux nous sauver! »
-
-Le vieux prêtre, lui aussi, s'approcha de Mardona. Il la salua et
-saisit d'une main fiévreuse l'étrier où elle appuyait le pied.
-
-« Rétablis la paix, pria-t-il d'un ton bas mais suppliant. Ils sont
-tous comme des fous, les malheureux! Oh! cela finira d'une manière
-horrible, horrible!
-
-- Écoutez-moi », dit Mardona.
-
-Elle se souleva sur sa selle et parcourut la foule d'un regard ferme.
-
-« Cessez immédiatement de sonner le tocsin! Retournez dans vos
-chaumières! Le wujt et deux des doyens vont aller au-devant de
-l'escorte pour la saluer. Vous recevrez bien et logerez les soldats
-qu'on enverra chez vous en quartier. J'accorde moi-même l'hospitalité
-aux chefs et aux officiers. Je me charge de leur faire entendre
-raison. Je vous promets de réussir à souhait. Que Dieu vous garde! »
-
-Personne ne la contredit. Nul ne protesta. Lorsque Mardona tourna
-bride pour rentrer chez elle, le peuple tomba à genoux. Elle le bénit
-en souriant.
-
-Tout ce qu'elle avait ordonné fut exécuté. Les cloches se turent. Les
-rues se vidèrent peu à peu. Un silence religieux régna dans le hameau.
-
-Le commissaire du district arriva en voiture, accompagné de deux
-gendarmes; trente hussards, conduits par un officier, suivaient. Les
-soldats furent distribués dans le village. Le wujt conduisit
-l'officier et le commissaire chez les Ossipowitch. Les hôtes furent
-frappés du luxe, de l'ordre et de l'élégance qui régnaient à la
-métairie.
-
-On s'assit à table dans la grande salle: la famille, les deux hôtes et
-Sabadil. Ce dernier était resté, sur l'ordre de Mardona. Il savait
-lire et écrire: Mardona avait pensé qu'elle pourrait avoir besoin de
-lui. Le souper qu'on servit était succulent, et les vins eussent fait
-honneur à plus d'un monastère. Vers la fin du repas, Mardona entra;
-elle portait un costume de paysanne et de riches atours, comme une
-princesse qui se rend au bal masqué. Elle était sérieuse et un peu
-pâle. Un sourire entr'ouvrait ses lèvres. Les hommes furent
-éblouis. Ils se levèrent et ne reprirent leurs places que lorsque la
-belle Sainte de Fargowiza-polna se fut assise à table. Mardona ne
-mangea pas. Elle parla à ses hôtes et les écouta discourir. Elle leur
-servit du tokay et se montra très aimable. A la fin du repas, elle les
-avait gagnés à sa cause. Elle leur expliqua les exigences des paysans,
-sans passion, sans s'emporter, mais comme un homme de loi qui met en
-lumière tous les côtés d'une question. L'officier se montra tout à
-fait de son avis. Le commissaire essaya bien de lui résister, mais il
-finit par convenir qu'elle avait raison. Il fallait des concessions de
-part et d'autre, afin de vider complètement cette querelle.
-
-« Et si vous vous rendiez vous-même au château, Mardona Ossipowitch?
-On ne saura vous résister. Les débats seront terminés ainsi.
-
-- Vous me flattez, monsieur le commissaire, repartit la Mère de Dieu,
-mais il ne m'est pas permis de représenter les paysans, et je ne
-puis prendre un parti pour les uns ou les autres. Je ne puis non
-plus me rendre à la seigneurie. Si le baron veut me parler, qu'il
-vienne auprès de moi. L'honneur sera de son côté, je vous l'assure.
-
-- Certainement; je suis sûr qu'il viendra, s'écria l'officier. Je vais
-me rendre tout de suite au château. »
-
-Le seigneur arriva en effet. Le wujt aussi arriva, accompagné de deux
-doyens du village et suivi de l'écrivain pour dresser le
-protocole. Mardona prit place entre le commissaire et l'officier. Les
-assistants se groupèrent autour d'elle. Et elle exposa la question,
-très calme, d'une voix ferme et avec un grand jugement. L'un et
-l'autre parti furent également satisfaits. Chaque fermier s'engageait
-à travailler pour le seigneur, un jour par semaine; le seigneur, de
-son côté, mettait à la disposition des paysans les pâturages et les
-bois, comme auparavant.
-
-La tâche de la commission était terminée. Les messieurs se mirent en
-devoir de quitter Fargowiza-polna. Mais Mardona s'y opposa.
-
-« Passez la soirée avec nous, leur dit-elle. Nos jeunes gens vont
-danser et faire de la musique en votre honneur.
-
-- Si vous nous y autorisez, Mardona, dit le commissaire en
-s'inclinant, nous acceptons avec grand plaisir. »
-
-Le hussard salua respectueusement.
-
-« Je vous prie de rester », répéta la belle Sainte.
-
-Les jeunes filles et les garçons ne se firent pas attendre. Jehorig
-joua des cymbales, Wadasch du violon, et le diak (chantre de l'Église
-russe) de la flûte. Bientôt un flot de danseurs tournoya dans la
-salle, renvoyant un épais nuage de poussière. Mardona et Sabadil se
-tenaient vers la porte. Le hussard dansait avec Sofia, et le
-commissaire tenait enlacée la fine taille d'Anuschka, dansant avec
-elle la cosaque comme un enragé, et oubliant complètement la mission
-qui l'avait amené dans le village.
-
-« Comme tu as bien réglé tous ces différends, Mardona! dit Sabadil; ta
-prudence me surprend, et ta sagesse, qui fait de chaque homme
-absolument ce que tu désires. Cependant, comment se fait-il que tu
-traites ceux qui ne sont pas de ta secte en amis, et même en
-coreligionnaires? Tu t'assieds avec eux à table, tu les invites sous
-ton toit. Un juif ne consentirait jamais à cela. Agis-tu par calcul?
-Dissimules-tu à leur égard?
-
-- Pas le moins du monde, repartit Mardona. Cela te prouve simplement
-que notre croyance est plus libre et meilleure qu'aucune autre. »
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Une fois que Nilko Ossipowitch avait, par sa grande bonté, préservé
-encore le pauvre Sukalou de mourir de faim, et que ce gourmand était
-justement en train de ronger gloutonnement un os de poulet, les yeux
-fermés, deux paysannes complètement inconnues à Sabadil entrèrent dans
-la salle. L'une d'elles, une jolie jeune fille, resta vers la porte,
-modestement; l'autre se précipita aussi vite que le permettait sa
-corpulence vers Sukalou et se campa devant lui, les poings sur les
-hanches.
-
-« Ah! enfin, te voilà, s'écria-t-elle d'une voix qui eût suffi à
-commander tout un régiment; oui, cache-toi, fais-loi aussi petit que
-possible, mon bon; je t'ai retrouvé maintenant et tu ne m'échapperas
-plus. »
-
-Tous les assistants se mirent à rire; même Ossipowitch sourit, ainsi
-que sa femme, qui causait près de la grande table.
-
-« Que lui veux-tu, Wewa? » demanda Mardona qui essayait en vain de
-rester sérieuse.
-
-Wewa, pour toute réponse, se jeta à genoux devant la Mère de Dieu. Sa
-chute fut si impétueuse, que la vaisselle de l'armoire résonna. Et,
-comme Mardona se penchait vers elle pour l'embrasser, Wewa s'écria:
-
-« Je n'en suis pas digne, notre petite Mère; oh! pas digne; laisse-moi
-baiser tes petits pieds, tes jolis petits pieds d'or! »
-
-Elle saisit les bottines de Mardona et y appliqua ses lèvres à
-plusieurs reprises.
-
-« Enfin, voyons! Que reproches-tu à Sukalou?
-
-- Elle me poursuit, répondit Sukalou d'une voix pleurarde en aspirant
-une prise sur le dos de sa main. Elle m'obsède de son
-amour. Malheureux que je suis! cette insensée, cette baba....
-
-- Moi, une baba! Ah! je suis une baba! cria Wewa en bondissant et en
-s'approchant si vivement de Sukalou que celui-ci cacha
-involontairement son visage dans ses mains. J'ai quarante-cinq ans,
-pas un mois de plus. Cela s'appelle-t-il être vieille, par hasard?
-Et ne suis-je pas veuve? Et n'y a-t-il pas deux ans déjà que mon
-pauvre Skowrow est mort? Et n'est-il pas permis à un coeur de femme,
-après un si long veuvage, d'aspirer à un peu d'amour? N'est-on pas
-jeune aussi longtemps qu'on est susceptible de passion? Je suis
-encore jeune, mon cher ami, car j'aime, j'aime passionnément. Et qui
-est l'objet de ma tendresse? C'est toi, mon chéri, mon petit pigeon,
-mon bijou! Oui, je t'aime, je t'adore. Pourquoi donc restes-tu
-insensible?
-
-- Ma vocation est de prier et de faire pénitence, et non de courtiser
-de vieilles femmes.
-
-- Quoi! est-ce que je ne te plais pas, par hasard?» s'écria Wewa
-Skowrow.
-
-Et vraiment elle avait le droit de s'en étonner, car, après tout, elle
-était fort jolie femme. Son visage, au petit nez recourbé, aux beaux
-yeux noirs et pétillants, et à la petite bouche rose, était fort
-appétissant quoique un peu large. Quant à ses mains, elles étaient
-charmantes, petites et douces comme du velours, et elle avait les plus
-jolis pieds du monde.
-
-« Avant tout, tu vas m'embrasser, et cela immédiatement! continua
-Wewa. Puisque tu te piques de tant de piété, puisque tu te vantes de
-suivre à la lettre les préceptes de notre croyance, tu vas me donner
-le baiser de paix. »
-
-La veuve résolue se haussa sur ses orteils et lit résonner bruyamment
-ses lèvres sur celles de Sukalou, qui exécuta une grimace comme si on
-l'eût forcé de boire du vinaigre.
-
-« L'amour aussi est un commandement divin, et tu dois m'aimer si tu
-veux mériter le ciel. Dis-moi, grand nigaud, où tu trouveras une femme
-ou une jeune fille capable de supporter la vie austère que je mène?
-Oh! mais je ne la mènerai pas plus longtemps que ça, certes! Tout cela
-va changer, et c'est toi, toi, mon doux pigeon, à qui j'ai donné mon
-coeur et à qui je prétends bien appartenir.
-
-- Laisse-moi tranquille! » dit Sukalou avec humeur.
-
-Et il tira un sac de dessous son siège.
-
-« Mardona, je t'implore, continua Wewa: fais-moi la grâce de parler à
-ce fou et de le convaincre.
-
-- Voyons, Sukalou, épouse-la donc, puisqu'elle t'aime!
-
-- Tu entends? Tu dois m'épouser », s'écria Wewa en riant aux éclats et
-en tournant sur elle-même de façon à faire bruire ses jupes
-amidonnées.
-
-Elle, était, malgré sa corpulence, très agile, et même gracieuse.
-
-« Mais je ne veux pas de toi! Je te répète que je ne veux pas de toi!
-dit Sukalou. Epouses-en un autre. »
-
-Il souleva son sac sur son épaule.
-
-« Et puisque tu continues à m'obséder de tes propositions, apprends
-qu'il est encore au monde des gens honnêtes qui estiment plus haut la
-vertu que la richesse et les faveurs des femmes.
-
-- Tu dois m'épouser, entends-tu? et non pas prêcher », s'écria Wewa.
-
-Sukalou essaya de prendre la fuite; mais il n'avait pas atteint la
-porte que les bras robustes de Wewa l'empoignèrent et le firent
-tournoyer en trébuchant:
-
-« Reste là, fripon, je te l'ordonne, et pas un pas! As-tu compris?
-cria la veuve, pourpre de colère. Mais... que vois-je? Qu'as-tu là,
-dans ton sac? Laisse voir.
-
-- Je crois que ce sont des peaux de martre.
-
-- Montre-les-nous!»
-
-Sukalou, du plat de sa main, frotta vivement sa tête chauve à
-plusieurs reprises en perçant Wewa d'un regard furieux. Mais cela ne
-lui servit à rien. Il fut forcé de reposer son sac et de
-l'ouvrir. Aussitôt toutes les femmes l'entourèrent, et chacune d'elles
-se saisit d'une peau de martre pour l'admirer, la vieille Anastasie
-aussi bien que la Mère de Dieu.
-
-« Quelles belles peaux! s'écria cette dernière en passant ses mains
-blanches dans la fourrure dorée aux raies sombres. Sont-elles à toi,
-Sukalou?
-
-- Hélas! non!
-
-- A qui appartiennent-elles?
-
-- A un juif. »
-
-Il pinça dans sa tabatière une prise pour dissimuler son embarras.
-
-« Elles sont à toi, dis, Sukalou? et tu vas m'en faire cadeau »,
-s'écria Wewa.
-
-Elle se mit à le caresser de la main, sur ses joues hâves, où les
-poils de la barbe se hérissaient comme des épines.
-
-« Laisse-moi la paix! grommela-t-il.
-
-- L'avare! s'écria Wewa. Mais je n'attendrai pas plus longtemps ta
-permission pour les prendre et m'en faire une garniture de
-jaquette. Je suis sûre que je te plairai avec cette jaquette! »
-
-Elle appliqua sur son épaule la peau qu'elle tenait à la main et se
-tourna vers lui, coquettement.
-
-« Tâte un peu comme c'est agréable de passer les mains sur cette
-fourrure-là.
-
-- Je n'en ai aucune envie », pleurnicha Sukalou.
-
-Et il se mit à ramasser ses peaux, aussi vite que possible.
-
-« Oh! le monstre! oh! le manant! cria Wewa en lui jetant à la figure
-la martre qu'elle avait à la main.
-
-- Ainsi, Sukalou, ces martres sont à toi? reprit Mardona.
-
-- Non. Elles appartiennent à un juif, aussi vrai que j'aime Dieu.
-
-- Et elles sont à vendre?
-
-- Sûrement, dit Sukalou d'une voix humble en soufflant dans les soies
-fauves de ses fourrures. Je suis chargé d'aller dans les seigneuries
-les faire voir. Et si je réussis à les placer avantageusement, il me
-reviendra un petit bénéfice.
-
-- Allons! Qu'est-ce que tu en veux? demanda Mardona dont les yeux
-brillaient de convoitise.
-
-- Elles sont de dix florins pièce. Pardonne, Mardona, les martres ne
-m'appartiennent pas. Si elles étaient à moi, je m'empresserais de
-les déposer à tes pieds en te priant de les accepter en cadeau, et
-je serais fier que tu veuilles bien en recevoir l'hommage. Mais,
-dans le cas présent, il me faut tenir mon prix comme avec un
-acheteur ordinaire.
-
-- Donne-les-moi pour six florins.
-
-- Impossible.
-
-- Sukalou, prends garde de m'irriter, dit Mardona. Dis ton dernier
-prix.
-
-- Eh bien! huit, parce que c'est toi.
-
-- Six. »
-
-Sukalou secoua la tête.
-
-« Donne-lui-en sept, chuchota Anuschka à l'oreille de sa soeur.
-
-- Sept florins la peau, dit Mardona. C'est très cher, mais
-passe. Emporte les martres, Anuschka, et toi, père, paye Sukalou. »
-
-Elle tendit sa main. Sukalou soupira, mais lui donna la sienne, tête
-basse. Ossipowitch lui compta l'argent. Il le plaça dans un angle de
-son mouchoir de coton bleu, fit un noeud, qu'il serra avec ses dents,
-et cacha le tout dans sa poitrine.
-
-« Dieu vous bénisse! »
-
-Il ramassa son sac, pour partir.
-
-« Pas un pas, s'écria Wewa! Je ne te laisserai partir que lorsque tu
-m'auras promis de venir me voir. Allons, ta main.
-
-- Je te le promets, répondit Sukalou, clignant des yeux, comme un chat
-au soleil.
-
-- Ta main! »
-
-Il la lui donna.
-
-« Et maintenant, encore un baiser, mon petit coeur. »
-
-Elle l'embrassa furieusement. Lui, ne s'en défendit pas, mais il
-détourna la tête tout honteux.
-
-Peu après le départ de Sukalou, Sofia Kenulla entra. On lui montra les
-belles peaux de martre. Elle les admira et les loua beaucoup, tandis
-qu'une ombre d'envie obscurcissait son visage d'ange.
-
-« Sukalou a aussi de très belles martres à vendre, dit-elle. Je suis
-sûr qu'il les laisserait à un bas prix. Il les a tirées lui-même.
-
-- Vraiment! s'écria Mardona, qui échangea un coup d'oeil avec Wewa.
-
-- Du reste, elles ne sont pas chères, continua Sofia Kenulla. Les
-juifs, dans la capitale, en donnent cinq florins, pas davantage.
-
-- En es-tu sûre?
-
-- Pourquoi te tromperais-je?
-
-- Oh! le voleur! le coquin! s'écria Wewa. Mais qu'il vienne
-maintenant, et je lui dirai son fait.
-
-- Tu ne lui diras rien du tout, ordonna Mardona, pas un mot! Cela me
-regarde.
-
-- Comme tu voudras, Mardona », dit Wewa à voix basse.
-
-Puis, se tournant vers la jeune fille qui l'accompagnait:
-
-« Je t'en prie, Lisinka, notre petite mère m'a promis des
-carottes. Fais-toi les donner dehors, et place-les dans notre
-charrette. Va, mon enfant!
-
-- Une jolie et honnête fille, dit Mardona.
-
-- Viens donc baiser les pieds de la Mère de Dieu, Lisinka », dit Wewa
-très haut.
-
-Lisinka se mit à genoux devant Mardona; mais celle-ci ne laissa pas la
-jolie fille s'incliner jusqu'à ses bottines. Elle se baissa vers elle
-et l'embrassa gracieusement sur les lèvres.
-
-« C'est votre fille? demanda Sabadil à la veuve.
-
-- Non, répondit-elle. C'est une pauvre fillette que j'ai recueillie
-chez moi, et qui m'aide au ménage.
-
-- Chez vous, ajouta Mardona en se tournant vers Sabadil, on nommerait
-simplement Lisinka une servante.
-
-- Et Wewa, sa maîtresse, la prie poliment de bien vouloir exécuter ses
-ordres! dit Sabadil avec étonnement. Et toi, Mardona, tu lui as
-donné un baiser!
-
-- Chez nous, mon ami, lui répondit Mardona, il n'y a pas de maîtres et
-pas de valets: il n'y a que des frères et des soeurs. C'est Dieu qui
-a créé tous les hommes. Ils sont égaux et il n'en est pas un qui ait
-un avantage sur l'autre.»
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Wewa possédait à Fargowiza-polna une jolie propriété; elle avait une
-maison, une petite ferme, du bétail, des chevaux et de la volaille en
-abondance. En outre, elle avait plus de deux mille florins à la caisse
-d'épargne et une centaine de florins dans une cruche de grès placée
-dans sa chambre. En somme, elle était un bon parti, d'autant plus
-qu'elle n'avait pas d'enfants. Elle était active, très travailleuse,
-douée d'une certaine intelligence et fort bien conservée. Ce sont les
-considérations qui décidèrent Sukalou, après quelques jours de
-réflexions, à lui rendre visite. Il marmotta des prières, tout le
-long, en y allant, et en même temps il calculait avec soin les
-avantages que cet hymen pourrait bien lui apporter.
-
-Wewa le vit de loin, comme il s'était arrêté au milieu de la route
-pour bourrer son nez de tabac, et, quoiqu'elle fût déjà très bien
-mise, elle se hâta de faire un peu de toilette. Elle remplaça le
-mouchoir blanc qui recouvrait ses cheveux par un foulard aux couleurs
-vives, et attacha cinq rangs de gros coraux autour de son cou blanc et
-gras. Elle passait justement sa sukmana de drap vert foncé lorsque
-Sukalou frappa à la porte.
-
-« Qui est là? demanda-t-elle, et un sourire malicieux entr'ouvrit ses
-lèvres roses.
-
-- C'est moi, Wewa, si vous voulez bien me permettre....
-
-- Seigneur! qu'entends-je?... Mais c'est Sukalou. »
-
-Elle ouvrit la porte et embrassa cordialement le nouveau venu.
-
-« Entre, mon bien-aimé, à quoi bon toutes ces façons? Tu es ici chez
-toi; mets-toi à ton aise. »
-
-Elle lui enleva son chapeau et sa canne, lui avança une chaise, ferma
-la porte et appela Lisinka, prestement et sans trahir aucun
-embarras. Puis elle prit place en face de lui, lissant soigneusement
-ses jupes amidonnées et faisant bouffer sa chemise couverte de
-broderies.
-
-« L'amour t'a enfin poussé jusqu'à moi? commença-t-elle.
-
-- L'amour,... oui,... répondit Sukalou d'un air langoureux,
-mais... c'est aussi la faim.
-
-- Tu as faim! s'écria Wewa. Lisinka, viens vite, je te prie. Nous
-avons un hôte, ma chère, et quel hôte! Dis-moi, cher ami, que
-voudrais-tu bien manger? Du lard, du fromage, du beurre, des oeufs,
-ou un morceau de gâteau? Il y a de tout cela ici. »
-
-Sukalou réfléchit.
-
-«Je mangerais bien quelques oeufs, dit-il enfin; puis, peut-être, du
-fromage et un morceau de beurre. Quant au gâteau, que tu as sûrement
-pétri toi-même, de tes jolies mains, - Wewa rougit de plaisir - j'en
-goûterai un peu plus tard, pour te faire plaisir, puisque tu y
-tiens. »
-
-Lisinka parut et commença à apprêter les oeufs, tandis que Wewa mettait
-la table et allait chercher tout ce que contenait son garde-manger.
-
-Sukalou examina un instant les assiettes et les pots, et soupira. Puis
-il prit une pincée de tabac dans sa tabatière, d'un air grave. Enfin
-il saisit le couteau:
-
-« Je crois que je commencerai par un peu de beurre et de fromage,
-dit-il nonchalamment, en se taillant, une énorme tartine.
-
-- Tu as changé d'avis, à ce qu'il paraît? demanda Wewa.
-
-- Oui, murmura Sukalou la bouche pleine, en avalant de gros morceaux
-de fromage.
-
-- Ainsi, tu ne me traites plus de baba? reprit Wewa avec un sourire.
-
-- A quoi penses-tu? s'écria Sukalou indigné et hors de lui, et si hors
-de lui, qu'un morceau de pain faillit l'étrangler; mais, Wewa, me
-prends-tu pour un Tartare? Je t'ai dit cela devant Mardona, tu
-comprends? Je voulais lui plaire, à cette femme. Elle a un naturel
-si jaloux, qu'en sa présence il n'est pas permis de trouver
-quelqu'un joli. Mon Dieu! que veux-tu? elle est curieuse. Toi, Wewa,
-tu as la taille un peu forte, mais cela prouve que tu es robuste,
-bonne au travail. Et tu es très jolie; oh! mais, très jolie, Wewa,
-sais-tu cela? Dieu! que ces dents sont jolies, et quelle ravissante
-petite bouche tu as! Tiens, donne-moi un baiser, friponne! »
-
-La jeune amoureuse se leva précipitamment et embrassa Sukalou à deux
-reprises.
-
-« Encore, ma Wewa, ma jolie petite Wewa, encore! »
-
-Elle l'embrassa une troisième fois.
-
-« Mais, sais-tu, interrompit soudain Sukalou qui avait mangé presque
-tout ce qu'il y avait sur la table, sais-tu, ma petite Wewa, que j'ai
-plus soif encore que je n'ai faim? Tu as dû remarquer que j'ai
-beaucoup de peine à avaler, tant j'ai la bouche sèche.
-
-- Parle, que veux-tu boire, mon chéri?
-
-- Qu'as-tu à me donner?
-
-- De la bière ou du meth.
-
-- Mon Dieu, je boirais bien une petite cruche de bière, puisqu'il y en
-a là, puis un peu de meth, pour favoriser la digestion. Ne m'en
-apporte pas trop peu, Wewa: la nourriture affaiblit l'estomac, tu
-sais? Par la même occasion, ma colombe, tu pourras m'apporter un petit
-morceau de lard. Tu as oublié de m'en donner, il me semble? »
-
-Wewa apporta le lard et du meth, et Lisinka descendit à la cave, tirer
-de la bière. Sukalou finissait le plat de gâteaux. Il but quelques
-verres de bière et commença à attaquer le lard.
-
-« Es-tu rassasié? demanda Wewa tendrement, s'asseyant près de lui et
-passant son bras rondelet autour de cou de Sukalou. Nous pourrions
-maintenant, si tu es disposé, traiter de nos petites affaires. Je
-t'aime, Sukalou, tu le sais, et je voudrais bien être sûre que tu
-m'aimes aussi, toi. Voyons, réponds-moi? Tu pourras recommencer à
-manger après, lorsque nous nous serons expliqués.
-
-- Mangeons auparavant », repartit Sukalou.
-
-Il se remit à manger et à boire avec un nouvel appétit.
-
-« Est-ce tout, ma petite Wewa? N'as-tu plus rien à m'offrir?
-
-- Ah! je me souviens. »
-
-Wewa s'éloigna en courant, et revint, tenant une longue saucisse et
-une bouteille d'eau-de-vie.
-
-« Ah! voyez la belle petite femme, la jolie petite femme! Est-elle
-assez gentille, hein? est-elle assez bonne? Ah! mais c'est que tu
-seras une épouse délicieuse, ma Wewa, un vrai trésor pour une maison!
-Une baronne ne me régalerait pas aussi bien, pour sûr! »
-
-Il saisit les mains de Wewa et les embrassa l'une après l'autre. Puis
-il attira à lui la grosse femme et lui déposa deux baisers sur la
-nuque. Wewa rougit et le repoussa, toute confuse.
-
-Cette fois, il ne restait plus rien à manger sur la table. Le cruchon
-de bière était vide, l'eau-de-vie avait considérablement
-diminué. Sukalou se leva et s'étendit la face contre terre devant la
-jolie paysanne, à la façon de nos campagnards lorsqu'ils ont une
-requête à adresser à leur seigneur, ou qu'ils lui expriment leur
-gratitude.
-
-« Lève-loi donc! » s'écria Wewa en se rengorgeant, très flattée.
-
-Sukalou, pour toute réponse, baisa le bord de sa robe, et même
-commença à lui baiser les pieds. Il se mit ensuite à genoux.
-
-« Wewa! s'écria-t-il, je te respecte, je t'estime infiniment. Ah! si
-l'on voulait m'écouter, on t'élirait Mère de Dieu, à la place de
-Mardona. Tu vaux infiniment mieux qu'elle, Wewa; je t'estime de tout
-mon coeur.
-
-- Et tu m'aimes aussi, dans ce cas?
-
-- Je t'aime , et je suis tout prêt à t'épouser.
-
-- Ah! enfin!...
-
-- Seulement, je te demande que notre contrat m'assure la possession de
-ta ferme et de ta maison.
-
-- Ne me parle pas de cela, répondit Wewa aigrement.
-
-- Si, Wewa, si, ma petite Wewa, je t'en parlerai. C'est chez moi une
-faiblesse, tu le sais. Je t'aime depuis longtemps. Je suis épris
-sérieusement de toi, Wewa, au point que souvent j'en suis malade;
-mais j'aime encore mieux me consumer et mourir d'amour que de
-commettre un péché sans en tirer aucun avantage. Dresse une donation
-par laquelle tu m'assures ta maison et tes champs, et nous nous
-marierons tout de suite.
-
-- Sukalou, tu recommences!... »
-
-Wewa fronça les sourcils avec humeur.
-
-« Veux-tu que je te prouve que ce n'est pas un péché que de se marier?
-le veux-tu, dis?...
-
-- Prouve-moi ton amour en faisant ce que je demande. J'aime mieux
-cela.
-
-- Ah! le coquin! »
-
-Wewa fit un geste qui rejeta Sukalou tout tremblant contre la
-muraille.
-
-« Tu m'aimes! C'est ma maison que tu aimes, et mes vaches, et mes
-porcs gras! C'est de mon argent que tu es épris! »
-
-Elle s'avança vers lui, les poings sur les hanches.
-
-« Allons! parle-moi encore de cette donation!
-
-- Je suis un homme vertueux.
-
-- Un coquin, veux-tu dire, un misérable! »
-
-Elle tourbillonnait dans la cuisine avec une telle colère, que ses
-jupons amidonnés bruissaient comme des feuilles fouettées par l'orage.
-
-« Tiens! je crois que je vais te rosser d'importance, hypocrite! »
-
-Elle courut à la porte et en poussa les verrous; mais Sukalou, avec
-une agilité inconcevable, ouvrit la croisée, l'escalada, sauta dans le
-jardin, et s'enfuit à travers champs, comme un lièvre harcelé par des
-chiens.
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Le soir tombait. Sabadil se rendit chez Mardona. Elle l'avait mandé
-auprès d'elle. Sabadil conduisit son cheval à l'écurie, traversa la
-cour et frappa à la porte de la Mère de Dieu. Il entra dans la
-chambre, Mardona n'était pas seule. Elle était assise dans un grand
-fauteuil, près de son lit, que recouvrait une cotonnade à grosses
-fleurs. Barabasch, établi non loin d'elle, rongeait ses ongles d'un
-air maussade.
-
-Tout, clans la demeure de Mardona, respirait un confort et un luxe
-rares dans les habitations des paysans galiciens. Les dalles étaient
-recouvertes de jolis et moelleux tapis; on se mirait dans les armoires
-et les tables en noyer poli; le sofa et les chaises étaient recouverts
-d'une étoffe en laine très soyeuse. A la muraille était accroché un
-immense miroir dans un cadre doré. Des tableaux garnissaient la
-pièce. De longs rideaux souples voilaient à demi les croisées. Les
-fenêtres étaient garnies de fleurs; un petit canari dormait la tête
-sous son aile, perché dans sa cage de laiton. Devant le lit de la Mère
-de Dieu on avait étendu une grande peau de loup. C'est là qu'elle
-appuyait ses pieds lorsque Sabadil entra.
-
-« Laisse-nous, Barabasch, ordonna Mardona sans un geste.
-
-- Pourquoi m'en irais-je? répondit le paysan d'un ton aigre.
-
-- Tu n'as pas de questions à m'adresser, dit Mardona, très calme; tu
-as à obéir à mes ordres. Allons, va! »
-
-Barabasch jeta sur Sabadil un regard venimeux et se dirigea lentement
-vers la porte.
-
-« Tu t'en vas sans me saluer? » demanda Mardona.
-
-Ses grands yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, brillant d'une
-douceur infinie. Nul ne pouvait résister à ce regard. Barabasch revint
-précipitamment sur ses pas, et s'agenouilla aux pieds de la Mère de
-Dieu.
-
-«Je tiens à t'avertir, mon ami, continua-t-elle, que tu me parais
-changé depuis quelque temps. Tu t'oublies souvent en ma présence!
-Prends-y garde! »
-
-Elle l'embrassa et lui adressa un signe de la tête.
-
-Barabasch soupira et sortit tout pensif. On entendit quelques instants
-encore ses pas lourds résonner sur le pavé de la cour, puis tout se
-tut. Mardona et Sabadil restèrent seuls.
-
-« Qu'a-t-il? demanda Sabadil après une pause.
-
-- Il est jaloux.
-
-- De qui?
-
-- De toi. »
-
-Sabadil eut un sourire amer.
-
-« Toi aussi, tu es mécontent, et tu m'en veux, tout comme lui. Tu ne
-peux admettre que je ne ressemble pas aux autres jeunes filles,
-continua Mardona.
-
-- Tu es une sainte, repartit Sabadil avec tristesse, et moi je suis un
-pauvre pécheur, voilà tout.
-
-- Tâche donc de comprendre ce qui m'éloigne de toi, ce qui m'interdit
-de répondre à ton amour, dit Mardona. Je suis l'Elue de Dieu, du
-Dieu qui a créé le ciel et la terre, qui a rassemblé les eaux sous
-sa main, et à qui la lune et les astres obéissent.
-
-- Ma croyance ne m'enseigne pas cela.
-
-- Ta croyance te parle de paradis et du péché de nos premiers parents,
-répondit Mardona d'une vois douce. Elle te parle de la corruption des
-hommes et du déluge que Dieu envoya dans sa colère. Ta croyance
-t'apprend, aussi bien que la mienne, que l'humanité pèche constamment
-et a sans cesse besoin de rédemption. Eh bien, moi, je te répète et je
-t'affirme que cette rédemption, Dieu l'a incarnée sur la terre et
-qu'il m'a instituée pour la représenter.
-
-- Parles-tu de la Trinité que nous adorons?
-
-- La Trinité ne se révèle qu'à l'âme des hommes, répondit-elle: le
-Père, dans la puissance de la mémoire; le Fils, dans la sagesse de
-l'intelligence; l'Esprit, dans la force de la volonté.
-
-- Si vous accordez à l'homme une si haute place, comment se fait-il
-que vous le jugiez si faible et si misérable?
-
-- Qui t'a dit cela? s'écria Mardona d'un ton vif, très surprise mais
-nullement froissée. Nous suivons mieux que vous la prescription que
-le Christ nous a laissée.
-
-- Quelle prescription?
-
-- La seule vraie: Aime ton prochain comme toi-même, et ne fais pas aux
-autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toi-même. Notre
-croyance, de plus, nous ordonne de reconnaître et de révérer dans
-notre prochain l'image de Dieu, puisque l'homme est appelé à
-représenter Dieu sur la terre.
-
-- C'est un beau précepte, je ne puis le nier.
-
-- Approche-toi de moi, continua Mardona, et regarde-moi en face. Ai-je
-l'air de méditer de mauvais desseins? »
-
-Sabadil se rapprocha de la jeune femme et s'adossa à la muraille, à
-côté de son siège.
-
-« Je crains, fit-il observer d'une voix basse et tremblante, que tu ne
-me ravisses ma foi, Mardona, de même que tu t'es emparée de mon coeur.
-
-- Je ne t'ai rien ravi, repartit Mardona en fixant sur le jeune homme
-ses beaux yeux bleus rayonnants d'enthousiasme. C'est toi qui te
-donnes à moi, sans que je l'exige ou que je t'en prie.
-
-- Hélas! je ne suis pas maître de faire autrement.
-
-- Prends patience, dit Mardona très grave. L'heure viendra, pour toi
-aussi, où le paradis te sera ouvert.
-
-- Comment?
-
-- Ecoute-moi, continua la Mère de Dieu, et tâche de me comprendre. On
-t'a enseigné, n'est-ce pas? que les premiers hommes ont été chassés
-du paradis après leur péché. Mais personne, jusqu'à présent, ne t'a
-révélé le sens profond que renferme cette leçon. C'est un secret
-céleste que je vais te révéler, Sabadil. Tu sais que les premiers
-hommes mangèrent du fruit de l'arbre de la science du bien et du
-mal. Aussitôt après, ils firent la distinction de l'esprit et de la
-chair. Cette différence établie en nous, c'est la malédiction
-prononcée sur le monde, et ce paradis d'où les hommes ont été
-bannis, c'est... la nature.
-
-- Je t'admire, dit Sabadil. A t'entendre on croirait que ce n'est pas
-une paysanne qui parle, mais un prêtre du haut de sa
-chaire. Cependant, Mardona, tu ne sais ni lire ni écrire.
-
-- Insensé! il m'est donné, par contre, de lire dans les étoiles, et
-j'écris ce que je veux dans le coeur des hommes.
-
-- Et comment tes Duchobarzen entendent-ils rappeler le paradis sur la
-terre? demanda le jeune homme après une pause.
-
-- En rendant, au lieu de la crucifier comme vous le faites, à la
-nature toute son innocence, toute sa virginité première, répondit
-Mardona avec assurance: Dieu nous a donné l'esprit pour dominer la
-nature, et non pour la martyriser.
-
-- Tu as raison, dit Sabadil. Mais dis-moi encore, Mardona, pourquoi
-vous avez choisi la femme, cette créature capricieuse et faible,
-pour votre rédempteur, pourquoi c'est d'elle que vous attendez le
-secours?
-
-- C'est par la femme que le péché est entré dans le monde: la femme
-seule a le pouvoir de nous racheter. L'homme est possédé de plus
-d'esprit que la femme; celle-ci se laisse diriger plus puissamment
-par la nature. »
-
-Sabadil regarda Mardona. Les yeux de la jeune fille brillaient d'un
-éclat surnaturel. Une douce extase était empreinte sur son
-visage. Elle se tut et se tourna vers Sabadil.
-
-« Crois-tu à la résurrection? demanda soudain le jeune homme. Crois-tu
-qu'un jour viendra où Dieu jugera les vivants et les morts?
-
-- Au dernier jour, tous ressusciteront, répondit-elle, mais en esprit
-seulement. Le jugement viendra après.
-
-- Ainsi, les Duchobarzen croient qu'une femme qu'ils appellent la Mère
-de Dieu est investie de la puissance céleste pour juger et régner
-sur la terre?
-
-- Ils le croient, Sabadil. La Mère de Dieu représente l'Eternel sur la
-terre. Tous doivent l'adorer et la révérer comme ils adorent et
-révèrent leur Dieu, parce que l'Eternel a choisi la femme pour
-ramener les hommes au paradis perdu. La Mère de Dieu seule peut
-punir les péchés et les pardonner. Ses ordres sont la volonté de
-l'Éternel. Les Duchobarzen ne reconnaissent pas de pape. Ils ne
-révèrent pas de saints. Ils n'ont pas de prêtres, pas d'images, pas
-de sacrements. La Mère de Dieu, au milieu d'eux, est l'incarnation
-de l'Etre divin. Elle est sa volonté.
-
-- Et qui te prouve, Mardona, que tu es celle que Dieu a élue pour le
-représenter sur la terre?
-
-- Si tu ne crois pas à moi, Sabadil, je ne puis te le prouver.
-
-- Je crois à toi, s'écria-t-il en la dévorant du regard. Je crois à
-toi parce que je t'aime. Je veux croire à toi, et cependant ma
-pauvre intelligence de paysan, mon esprit inculte doutent de ta
-mission divine. Si tu veux me convertir, Mardona, il ne le faudra
-pas beaucoup de paroles; tu n'as qu'à me regarder, comme là-bas,
-dans la forêt tranquille, alors que je croyais, pauvre insensé,
-qu'un jour viendrait où tu pourrais m'aimer! »
-
-La Mère de Dieu releva la tête, sans fierté, mais avec une majesté
-grave qui éblouit Sabadil; un sourire dédaigneux passa sur ses
-lèvres, le même sourire qu'elle avait eu en lui parlant lors de leur
-première rencontre au bord de l'étang solitaire, sous les ombrages
-de la grande forêt. « Comment peux-tu me parler d'amour comme à une
-femme ordinaire? dit-elle.
-
-- Pardonne-moi, oh! pardonne! balbutia Sabadil, dont la poitrine était
-oppressée, et qui ne respirait que faiblement. C'est un péché, je le
-sais, je le sens. Punis-moi, Mardona. Je ne suis pas un saint, mais
-un grand pécheur. Je ne sais rien de ta mission. Pour moi, tu n'es
-qu'une femme belle et que j'aime, et dont l'aspect me trouble et me
-rend fou.... »
-
-Mardona se leva et se tint debout devant lui, une main appuyée au
-dossier de sa chaise, le visage calme et pur, empreint d'une douce
-compassion.
-
-« Tu es un misérable pécheur, et moi, je suis à la place de Dieu,
-dit-elle avec une excessive dignité. L'amour t'aveugle. Ouvre les
-yeux. Saisis bien quelle est ma situation envers toi. L'orgueil humain
-t'étouffe. Allons, à genoux! et adore Dieu qui m'a envoyée! - Ah!
-Mardona, murmura-t-il, dis-moi seulement que tu ne me hais pas!
-
-- Humilie-toi! »
-
-Il tomba à ses pieds, anéanti.
-
-« Je suis perdu dans ce monde sans toi! cria-t-il. Tu es mon ciel et
-mon enfer!
-
-- Crois-tu que Dieu m'a élue? demanda Mardona d'une voix extrêmement
-douce tandis qu'elle le regardait fixement de ses deux grands yeux
-brûlant d'enthousiasme. Sens-tu maintenant que tu n'es rien sans
-moi? que tu as besoin de mon intercession auprès de Dieu?
-
-- Oui, je le sens.
-
-- Eh bien, à genoux! s'écria Mardona, et prie. »
-
-Lorsqu'elle vit Sabadil étendu devant elle, la face contre terre, un
-fier sourire illumina le visage de Mardona, de ses yeux brillants à
-ses lèvres mi-closes.
-
-
-CHAPITRE X
-
-Le dimanche suivant, Sabadil parut pour la première fois à l'église
-des Duchobarzen, pour assister aux cérémonies de leur culte. Dans la
-maison de Mardona se trouvait une immense salle très simple. C'est là
-que l'assemblée se réunissait le dimanche. Il y avait bien à peu près
-deux cents personnes. On remarquait, mêlés aux costumes clairs et
-bariolés des paysans, deux juifs polonais revêtus de leur talar de
-soie noire. Les hommes se tenaient à gauche de l'autel, les femmes à
-droite. Tous étaient en habits de fête. Vis-à-vis de l'autel se
-trouvait une table, où l'on avait posé le pain et le sel.
-
-Tandis que tous s'entretenaient à voix basse, Sukalou, comme en
-extase, les yeux levés au ciel, murmurait une prière. Il sentit bien
-tout à coup que quelqu'un le tirait par sa manche, mais il ne se
-retourna pas.
-
-« Sukalou! murmura une voix caressante à son oreille.»
-
-Il se mit à prier avec plus de ferveur et ne prêta pas attention. On
-le tira de nouveau par sa manche, plus fort.
-
-« Ecoute-moi donc!
-
-- Laisse-moi prier », dit Sukalou sans daigner jeter un regard à Wewa,
-qui se tenait derrière lui.
-
-Celle-ci, furieuse, lui donna un coup de poing dans le dos et
-s'éloigna rapidement.
-
-Lorsque Mardona entra, vêtue de son costume de cérémonie, l'assemblée
-entière tomba à genoux. La Mère de Dieu bénit les assistants et
-s'assit, avec une grande dignité, devant la table où se trouvaient le
-pain et le sel. Sabadil se tenait à ses côtés. Elle le lui avait
-ordonné.
-
-« Si quelque chose te surprend ou t'embarrasse, lui avait-elle dit,
-interroge-moi.
-
-- Permets-moi de te dire, en ce cas, répondit Sabadil, l'étonnement
-que me cause dans ce saint lieu la présence de ces deux juifs.
-
-- Tout homme, qu'il soit juif, ou chrétien, ou musulman, ou même
-païen, peut prendre part à notre service divin, repartit Mardona. Ce
-n'est pas la présence de l'homme qui souille un temple, ce sont ses
-mauvaises actions. »
-
-Un des Duchobarzen s'avança et entonna le psaume: « C'est ainsi que
-parle notre souverain le Dieu d'Israël ». Le reste de l'assemblée
-s'unit en choeur à sa voix et répéta l'hymne. Lorsque le chant fut
-terminé, un des vieillards se leva et alla prendre par la main le
-doyen de l'assemblée. Ce fut touchant de voir comme ces deux
-patriarches s'inclinèrent devant les assistants, se donnèrent le
-baiser de paix et se saluèrent humblement. Un troisième membre
-s'approcha, salua et embrassa ses deux compagnons, de même qu'ils
-l'avaient fait, précédemment. Tous les assistants suivirent leur
-exemple, l'un après l'autre, les hommes les premiers, puis les femmes.
-
-« Que signifie cette cérémonie? demanda Sabadil.
-
-- Elle signifie, dit la Mère de Dieu, ce que je t'ai déjà enseigné une
-fois, que l'homme doit vénérer son prochain, qui représente Dieu sur
-la terre. »
-
-Lorsque la cérémonie fut terminée, Mardona se leva, prit Sabadil par
-la main et le conduisit au milieu des vieillards.
-
-« Je vous amène un nouveau frère, leur dit-elle d'une voix
-douce. Accueillez-le bien, estimez-le et l'aimez! »
-
-Le doyen donna la main à Sabadil et l'embrassa. Tous les membres de
-l'Eglise suivirent son exemple. Ils s'éloignèrent ensuite,
-tranquillement et graves, comme ils étaient venus.
-
-Sabadil hésitait, le regard baissé. La main de Mardona se posa sur son
-épaule avec une tendre pression.
-
-« Qu'as-tu, Sabadil? demanda la sainte fille.
-
-- Toi, Mardona, tu ne m'as pas donné de baiser, murmura-t-il d'une
-voix émue.
-
-- Maintenant tu fais partie de notre secte, répondit-elle. Tous t'ont
-salué comme leur frère. Je ne suis pas ta soeur, Sabadil, ne l'oublie
-pas. »
-
-Mardona se tenait au milieu de la salle, grande et forte. Elle était
-vêtue d'une robe bleue à larges plis. Ses cheveux étaient noués dans
-un foulard blanc. Elle souriait, et ce sourire adoucissait sa
-physionomie, la rendant plus séduisante encore.
-
-- Mais je ne t'aime pas comme une soeur! s'écria-t-il. Mardona, je t'en
-conjure, renonce à ta position! Elle ne te rend pas heureuse. Sois à
-moi, Mardona, deviens ma femme!
-
-- Jamais, Sabadil!
-
-- Et pourquoi pas?
-
-- On ne peut boire à la fois au calice de Dieu et au calice du diable,
-répliqua-t-elle. Es-tu digne de m'approcher, moi que le Seigneur a
-élue? As-tu abjuré de tout ton coeur les fausses croyances? Te
-sens-tu pénétré de nos saints préceptes? Non, tu ne l'es pas! C'est
-le péché qui parle par ta bouche.
-
-- T'aimer, Mardona, est-ce un crime?
-
-- Prie avec moi, Sabadil, dit-elle d'une voix exaltée qui résonna dans
-la salle comme un son d'orgue. Prie, pour qu'il te soit donné de
-vaincre le mal! »
-
-
-CHAPITRE XI
-
-La Mère de Dieu rendait justice. La maison de prières, la cour, la
-grande chambre des Ossipowitch étaient remplies de monde. Un grand
-nombre de curieux se tenaient dehors, sur la route, près de la
-haie. La table qui, le dimanche, portait le symbole, était recouverte
-d'un tapis bleu. On y voyait une Bible ouverte et un crucifix de
-bois. Mardona était assise devant cette table, sur la chaise
-haute. Elle portait une longue robe de velours rouge, garnie de
-martre, de hautes bottes de maroquin vert à talons d'argent et un
-foulard vert, en soie, noué sur ses tresses blondes. Son cou, sa gorge
-et son front disparaissaient sous des colliers de gros coraux, semés
-de sequins étincelants. Des bijoux de prix brillaient à ses oreilles
-et à ses bras. Ses doigts étaient ornés de bagues. Elle rappelait une
-tsarine de Moscou, du temps d'Ivan le Terrible. Son visage était doux
-et calme. On n'y lisait aucune sévérité.
-
-Sabadil se tenait dans la foule, un peu à l'écart. Il ne perdait pas
-des yeux Mardona. Il considérait avec extase cette femme à qui tous
-obéissaient et il sentait son coeur battre avec force.
-
-Le givre avait décoré les vitres de la salle de ses grands dessins
-étoilés; la neige craquait sous les pieds de ceux qui se tenaient dans
-la cour ou sur la route, mais un soleil éclatant rayonnait dans la
-campagne. Il donnait aux glaçons des reflets chatoyants de joyaux et
-argentait le moindre brin d'herbe. Un bourdonnement confus de voix
-humaines montait de la cour. Des becs-croisés, avec leur plumage rouge
-et vert, gémissaient en sifflant entre les aiguilles des pins. Sur un
-tilleul dépouillé une corneille s'était établie, appelant une de ses
-compagnes. Dans la salle où l'on rendait la justice, par contre,
-régnait un silence de mort. Lorsqu'une femme perdait une épingle à
-cheveux, on l'entendait tomber et résonner à terre.
-
-Mardona leva sa main et donna le signal. Aussitôt le chantre entonna
-une hymne sacrée, que toute la communauté répéta en choeur. Quand le
-dernier accord se fut éteint, Mardona fit de nouveau un signe et tous
-les assistants se jetèrent à genoux devant elle:
-
-« Je tiens ici la place de Dieu, dit Mardona d'une voix forte, pour
-punir les péchés ou les pardonner. Que celui d'entre vous qui se sent
-coupable le reconnaisse et implore la miséricorde divine. Que celui
-que son prochain a offensé le déclare et porte plainte contre lui. »
-
-Un frémissement, un chuchotement passa à travers la foule. Puis une
-jolie jeune fille sortit des rangs et se frappa trois fois la
-poitrine, en tombant à genoux aux pieds de la Mère de Dieu.
-
-« Je me reconnais coupable devant Dieu et devant toi, Mardona,
-commença-t-elle. Depuis quelque temps je chagrine fort mes parents.
-
-- Te repens-tu de ta faute?
-
-- Je me repens.
-
-- Tu t'agenouilleras durant deux heures, en t'humiliant, décida
-Mardona, et en répétant ces mots: « Tu honoreras ton père et ta
-mère, afin que tes jours soient heureux. »
-
-Mardona, là-dessus, embrassa la pécheresse, et celle-ci s'éloigna, le
-visage caché dans son mouchoir.
-
-« Humiliez-vous tous, s'écria Mardona, car, devant Dieu, personne
-n'est parfait. »
-
-Une jeune femme s'avança près de Mardona, se jeta à ses pieds
-brusquement et demanda, en désignant une de ses compagnes, qu'on la
-punît pour l'avoir offensée.
-
-« Que t'a-t-elle dit? demanda la Mère de Dieu.
-
-- Elle m'a appelée « crapaud venimeux, serpent, fille de chienne ».
-
-- Qu'as-tu à répondre? demanda Mardona à l'accusée, qui se tenait là
-toute rouge et horriblement embarrassée.
-
-- Je l'ai dit,... j'étais en colère.
-
-- Même dans la colère nous devons respecter notre prochain et le
-vénérer comme l'image de Dieu, s'écria Mardona. Demande pardon à ta
-compagne, à l'instant même; agenouille-toi, et fais pénitence. »
-
-La pécheresse vint tomber aux genoux de son ennemie et lui demanda
-pardon. Puis les deux femmes s'embrassèrent. En retournant à leurs
-places, elles furent bousculées par un paysan qui traînait par la
-manche un jeune homme pâle, aux traits décomposés, devant la chaise de
-leur juge.
-
-« En voilà un qui m'a volé une faux, commença le paysan.
-
-- Point du tout, mon petit père, je l'avais seulement empruntée.
-
-- Tu l'as volée! cria le paysan. Durant mon absence tu t'es introduit
-dans ma chaumière, et tu m'as enlevé ma faux!
-
-- Empruntée, petit père, empruntée, répéta le jeune homme, très
-effrayé.
-
-- Tu l'as volée, s'écria le plaignant, car, lorsque j'ai envoyé Jur
-chez toi... Jur, c'est mon fils... tu lui dis....
-
-- Jur n'est pas venu chez moi.
-
-- Où est Jur? » demanda Mardona.
-
-Un jeune gars s'avança.
-
-« J'ai été chez lui, petite mère, et je lui ai dit que ce ne pouvait
-être que lui qui avait pris notre faux, et qu'il eût à nous la
-rendre. Il s'est mis à rire et m'a répondu: « Je n'ai pas votre faux
-», et il ne nous l'a pas encore rendue.
-
-- Nieras-tu encore? » demanda Mardona à l'accusé.
-
-Le malheureux tremblait de tous ses membres. Il resta muet.
-
-« Je décide que tu as volé, continua Mardona et que tu subiras la
-peine des voleurs. Tu vas rendre immédiatement à son propriétaire la
-faux que tu lui as dérobée. Et-toi, dit-elle en se tournant vers le
-plaignant, garrotte-le, conduis-le chez toi et fouette-le
-d'importance. »
-
-Elle prit un knout posé par terre près d'elle et le tendit au paysan.
-
-« Donne-lui-en cinquante coups, pas un de plus, tu m'entends? »
-
-Le larron soupira, mais n'opposa aucune résistance. On le garrotta et
-on l'emmena. Quelques minutes se passèrent. Personne ne se présentait.
-
-« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable ou qui ait à se
-plaindre d'une injustice? » demanda Mardona.
-
-Personne ne répondit.
-
-« Dans ce cas, je nommerai moi-même ceux dont j'ai à me plaindre et
-qui ont irrité l'Eternel par leur conduite, continua la mère de
-Dieu. Où est Barabasch? »
-
-Barabasch tressaillit vivement, mais il se contint, s'approcha de
-Mardona et s'agenouilla devant elle, la tête basse, un peu pâle, mais
-d'apparence calme.
-
-« Tu as désobéi, dit Mardona d'un ton glacial. Tu t'es, malgré mes
-fréquents avertissements, révolté souvent contre mes décrets. C'est un
-grand péché, Barabasch. Car ma volonté est la volonté divine. Te
-repens-tu de cette faute? »
-
-Barabasch se frappa la poitrine à trois reprises.
-
-« Je me repens! je me repens! je me repens! bégaya-t-il.
-
-- Je te pardonne, dit Mardona en le baisant au front. Mais le salut de
-ton âme exige que tu t'humilies et que tu fasses pénitence. Ta
-fierté, ton orgueil doivent être traînés dans la fange. Tu vas te
-coucher le visage contre terre en travers de la porte, près du
-seuil, et ceux qui entreront, comme ceux qui sortiront, te fouleront
-aux pieds. »
-
-Barabasch se leva, marcha en chancelant vers la porte et se jeta sur
-le carreau, couvrant de ses deux mains son visage désolé et honteux.
-
-Tous ceux qui entraient ou sortaient devaient passer sur lui. Sabadil
-remarqua que la plupart des hommes évitaient, en sortant, de le
-toucher du pied, tandis que les femmes, au contraire, foulaient son
-corps de leurs lourdes bottes, sans aucune pitié, la douce et belle
-Sofia, aussi bien que la pétulante Wewa, qui l'écrasa si brutalement,
-qu'il se tordit à son passage comme un ver, ou comme un malheureux
-condamné à périr foulé sous les pieds des éléphants.
-
-« Où est Sukalou? demanda Mardona, tandis qu'un sourire malicieux
-éclairait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres roses.
-
-- Me voilà, petite mère, s'écria Sukalou. Qu'ordonnes-tu de moi,
-étoile d'or, rose de....
-
-- Pas tant de paroles, interrompit Mardona; à genoux et avoue ta
-faute.
-
-- Moi?
-
-Sukalou se jeta à terre, baisa les pieds de la Mère de Dieu, et leva
-les mains vers le ciel.
-
-« Je suis innocent, siège de toutes les béatitudes, colombe céleste,
-toi.... »
-
-Mardona saisit une peau de martre et lui en frotta le visage.
-
-« Connais-tu cela, hein? Ces peaux t'ont appartenu, Sukalou, continua
-Mardona, et tu me les as vendues plus cher qu'on ne te les achète en
-ville.
-
-- Est-ce possible? Mon Dieu! voilà, on ne connaît pas toujours les
-prix courants.
-
-- Tu m'as menti, tu m'as volée et trompée.
-
-- Je suis un vieillard, Mardona. Souvent la mémoire me fait défaut,
-gémit Sukalou. Tu sais que je suis incapable d'une mauvaise
-action. Je passe mon temps dans le jeûne et la prière, tu le sais.
-
-- « Et il vit des gens, assis dans le temple, et qui vendaient des
-boeufs, des moutons et des pigeons, dit Mardona, d'une voix forte et
-avec un oeil sévère, et des changeurs et des banquiers. Et il prit
-des cordes; de ces cordes il tressa un fouet, et il chassa avec ce
-fouet tous ces commerçants qui souillaient le temple avec leurs
-boeufs et leurs brebis. Il renversa les tables des changeurs et foula
-aux pieds leur monnaie, et il chassa les marchands de pigeons, en
-criant: « La maison de mon Père est une maison de prières: vous en
-avez fait une caverne de voleurs! »
-
-- Songe à ma mémoire, petite mère, à cette vieille mémoire qui me fait
-défaut, pleurnicha Sukalou! Si je t'ai vendu les martres trop cher,
-je suis prêt....
-
-- Silence!
-
-- Je me tais. »
-
-Et Sukalou, saisi d'une frayeur mortelle, prit une pincée de tabac,
-puis une autre, sans interruption, durant quelques secondes.
-
-Tu as trompé, tu dois être puni, continua Mardona. Tu m'as trompée,
-moi, et ta punition sera double, comme ta faute. Je te pardonne. Mais
-le salut de ton âme exige que tu fasses pénitence et que tu jeûnes
-pendant trois jours.
-
-- Je mourrai, Mardona.
-
-- Le premier jour, tu ne recevras rien à manger. Le second et le
-troisième jour, on te donnera un morceau de pain et une cruche
-d'eau. De plus, tu auras à réciter mille fois l'Oraison
-dominicale. »
-
-Sukalou, éperdu, embrassa nerveusement les genoux de Mardona.
-
-« Fais-moi battre, petite mère, supplia-t-il en pleurant, ou plutôt
-bats-moi toi-même. Ce sera pour moi une joie d'être battu par ta jolie
-petite main d'ivoire. Fouette-moi de verges, de cordes, ou avec un
-bâton; fouette-moi aussi longtemps que cela te conviendra; mais, pour
-l'amour de Dieu, ne me fais pas jeûner! »
-
-Mardona le repoussa doucement.
-
-« Tu me salis, va-t'en! dit-elle.
-
-- Fais-moi appliquer la torture si tu veux, implora Sukalou,
-attelle-moi à un chariot, crucifie-moi, fais-moi pendre, mais ne me
-soumets pas au jeûne.
-
-- Plus un mot! Ton arrêt est prononcé.
-
-- Pour l'amour de Dieu, cria Sukalou, il faut que je parle! Tu veux
-sauver mon âme, dis-tu; mais, quand j'ai faim, je suis capable de
-tout. Je crains, Mardona, sainte femme, ô toi la plus belle rose du
-jardin céleste, je crains que ma chair ne faiblisse, que mon esprit ne
-perde sa force, si tu me fais jeûner. Les autres pèchent après un bon
-repas, de copieuses libations; chez moi, c'est tout le contraire. Ce
-n'est que lorsque je suis à jeun que me viennent les mauvaises
-pensées. Quand j'ai bien mangé, lorsque j'ai bu de l'excellent vin, il
-n'y a pas au monde d'homme plus pur, plus pieux, de caractère plus
-honnête, plus loyal que moi. J'ai péché envers toi, je le
-reconnais. Mais, si je me rappelle bien, j'avais faim, le jour que je
-t'ai vendu les peaux de martre; oui, j'étais très affamé, et de là
-possédé du diable!
-
-- J'ai prononcé ton jugement, répéta Mardona d'un ton calme. Dieu a
-parlé par ma bouche. Tu obéiras, et durant trois jours tu jeûneras
-comme je te l'ai ordonné.
-
-- Je ne peux pas! je ne peux pas, gémit Sukalou; je ne peux réellement
-pas.
-
-- Ne crains rien, continua la Mère de Dieu avec un sourire, mon amour
-viendra en aide à ta faiblesse. Enfermez-le dans le caveau qui se
-trouve dans ma maison! Faites ce que j'ai ordonné. »
-
-Wewa, Turib et Wadasch s'emparèrent de Sukalou, qui se débattait avec
-violence. D'autres le poussèrent par derrière. Il fut entraîné dans le
-caveau et mis sous les verrous.
-
-« N'y a-t-il personne ici qui se sente coupable, reprit Mardona, ou
-qui ait à porter plainte contre son prochain?
-
-- Moi, sainte femme, s'écria Lampad Kenulla en conduisant sa femme
-devant le trône de Mardona. Je porte plainte contre ma
-femme. J'exige que tu la châties au nom de Dieu.
-
-- Quel est son crime?
-
-- Elle m'a trompé; elle a trahi ma confiance; elle a tenté de
-m'empoisonner.
-
-- Te reconnais-tu coupable, Sofia? demanda la Mère de Dieu avec
-douceur; mais dans son oeil luisait comme un éclair de triomphe
-haineux.
-
-- J'ai des preuves et des témoins à l'appui de mon accusation », dit
-Kenulla.
-
-Il fit un signe. Deux jeunes filles, employées chez lui,
-s'approchèrent.
-
-« Je suis coupable », bégaya Sofia.
-
-Elle tomba aux pieds de Mardona, anéantie, cachant sa face
-rougissante.
-
-« Tu savais le châtiment qui t'attend, la peine infligée aux
-adultères? dit Mardona avec une froide majesté. Dans notre croyance,
-le mariage est libre. L'amour suffit à lier deux êtres; lorsque cet
-amour n'existe plus, ils sont libres de se quitter; c'est pourquoi
-nous punissons rigoureusement l'adultère. La loi existe. Je ne puis
-accorder de grâce: « Si vous ne me croyez pas, lorsque je vous parle
-de choses terrestres, comment me croiriez-vous si je vous parlais des
-arrêts célestes? »
-
-- Punis ma femme, dit Lampad.
-
-- Je te condamne », continua Mardona.
-
-Ses lèvres touchèrent le front de Sofia, les yeux de la Mère de Dieu
-interrogeaient la foule anxieusement; elle retenait son haleine.
-
-« Saisissez-la et la châtiez selon notre loi, dit-elle après un
-instant.
-
-- Grâce! » cria Sofia.
-
-Les larmes, les sanglots étouffaient sa voix.
-
-Mardona secoua la tête.
-
-Les assistants se pressèrent autour de la condamnée pour lui donner le
-baiser de paix. Puis les femmes et les jeunes filles l'entraînèrent
-dehors. Les hommes suivirent. Tous semblaient électrisés, possédés
-subitement d'un saint courroux. Ils se précipitèrent hors de la salle
-avec une telle violence, qu'ils faillirent assommer, avec les talons
-de leurs lourdes bottes, Barabasch, toujours couché sur le sol en
-travers de la porte.
-
-Au moment où Mardona avait prononcé l'arrêt fatal sur la malheureuse
-Sofia, le premier mouvement de Sabadil avait été de se jeter aux pieds
-de la Mère de Dieu et d'implorer la grâce de la coupable. Il traversa
-même la foule dans cette intention. Mais il recula sous le regard de
-Mardona. Elle fixa sur lui un oeil froid, brillant de haine et de
-colère. Il comprit que son intercession serait inutile, que même elle
-augmenterait le courroux de Mardona et la rendrait peut-être plus
-cruelle encore pour la condamnée.
-
-Il garda le silence et suivit la foule au dehors.
-
-Les fanatiques traînèrent la pauvre Sofia à travers la cour et sur la
-route, jusqu'aux premières maisons du village. Là seulement ils
-s'arrêtèrent et la lâchèrent. Elle se tint un moment debout, livide,
-tout échevelée, les vêtements déchirés, à moitié nue, levant les bras
-au ciel.
-
-Puis la foule entonna une hymne sainte; c'était son signal, semblable
-au chant de carnage des Machabées. Et de tous les côtés on commença la
-lapidation. Des pierres, de la boue, de la neige, des mottes de terre,
-furent lancées à la tête de la malheureuse. Elle s'enfuit, affolée, à
-travers les rues. Les justiciers se jetèrent à sa poursuite, en hordes
-sauvages, avec des cris et des hurlements. Mardona assistait à ce
-carnage, montée sur son cheval, allant au pas.
-
-Sofia se soutenait à peine. Le sang ruisselait de ses épaules, de sa
-poitrine nue. Son visage était couvert de boue et d'ordures.
-
-A trois reprises, Sabadil, dont le cerveau bouillait d'indignation,
-voulut s'élancer au secours de la pauvre femme et la protéger de son
-corps. Mais Mardona était là. Elle ne le perdait pas de vue. Et
-Sabadil se sentait lié, retenu par une force inconnue qui le faisait
-souffrir et paralysait ses membres. Il ne bougea pas.
-
-Devant l'église, sur la place, Sofia tomba, complètement inanimée. Son
-front donna contre les sabots du cheval de Mardona. Celle-ci contempla
-un instant le corps de son ennemie, gisant dans la boue. La Mère de
-Dieu était pâle, mais un sourire de satisfaction passa dans son
-regard. Elle étendit la main.
-
-Déjà un enfant, par un excès de zèle comique, soulevait péniblement
-une énorme pierre pour fracasser la tête de Sofia, lorsque la Mère de
-Dieu l'arrêta du geste.
-
-« J'aurai compassion, dit-elle avec un plissement orgueilleux des
-lèvres. Je lui fais grâce de la vie. Je lui pardonne ses péchés et son
-inconduite. »
-
-Sabadil se tenait à quelque distance, considérant Mardona. Jamais il
-ne l'avait vue si belle, avec son visage courroucé et ses lèvres
-frémissantes.
-
-« Humiliez-vous tous, cria-t-elle tournée vers la foule. Ne vous jugez
-pas meilleurs que celle qui est là à terre. Il n'y en a pas un qui
-soit sans péché, a dit l'Eternel, notre Dieu, non! pas même un seul. »
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Sabadil était à présent plus souvent chez Mardona que chez lui. Il ne
-vivait plus lorsqu'il ne voyait pas la Mère de Dieu, lorsqu'il
-n'entendait pas sa douce voix, lorsqu'il ne sentait pas la main de la
-jeune fille lui caresser le front avec tendresse. La Mère de Dieu et
-le paysan de Solisko s'aimaient depuis le moment où ils s'étaient
-rencontrés pour la première fois dans la forêt solitaire, avec cette
-différence que Sabadil éprouvait pour la jeune fille une violente
-passion et qu'il la désirait avec ardeur, tandis que celle-ci l'aimait
-d'un amour calme, plaçant entre elle et lui le ciel et les devoirs
-auxquels elle se croyait appelée. Pour Sabadil, Mardona était une
-image pure, couronnée d'une auréole, et tenant un lis ouvert dans sa
-main blanche. Il lui appartenait tout entier. Elle, Mardona, n'était
-pas à Sabadil.
-
-La Mère de Dieu, étendue dans son fauteuil, considérait avec un joyeux
-sourire Sabadil qui s'était établi à ses pieds.
-
-« Je t'aime trop, vois-tu, murmurait-elle, oh oui! je t'aime trop. Tu
-perdras peu à peu le respect que tu me dois. Déjà je ne t'inspire plus
-aucune crainte.
-
-- Tu te trompes, Mardona: souvent tu me fais peur.
-
-- Est-ce vrai? »
-
-Elle se mit à rire aux éclats et parut s'amuser beaucoup de ces
-paroles.
-
-Dans la grande salle se trouvait Ossipowitch, sa femme et ses enfants,
-réunis autour d'une terrine fumante. Wadasch, assis près de la table,
-accordait son violon.
-
-Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et Sukalou
-entra. D'ordinaire il mettait beaucoup de temps et faisait de grandes
-cérémonies pour se présenter. Cette fois il se précipita dans la
-chambre, sans saluer personne. Il secoua si fort ses vêtements
-couverts de neige, qu'un tourbillon blanc vola de tous côtés dans la
-salle.
-
-« Un événement terrible, oh! terrible! commença-t-il. J'arrive de la
-ville avec une nouvelle,... Seigneur! une nouvelle.... »
-
-Il s'assit comme hors d'haleine, et se mit à gémir.
-
-«Vous êtes perdus, tous,... perdus... sans moi,... vous courez un
-danger,... je viens vous avertir.... Mais je vois que j'ai perdu la
-parole. »
-
-Il indiqua de la main qu'il désirait parler et que cela lui était
-impossible.
-
-« Remets-toi, premièrement, lui dit Turib. Tu parleras après. Qu'y
-a-t-il?
-
-- Un malheur!
-
-- Quoi donc? demandèrent à la fois tous les assistants.
-
-- C'est... pour le dire tout de suite,... mais vraiment je ne puis
-parler, pleurnicha Sukalou,...je tombe de lassitude,... j'ai couru
-comme un cheval,... c'est pour l'amour de Mardona, pour la sauver,
-s'il est temps encore, et aussi parce que je meurs de faim.
-
-- Femme, donne-lui à manger, dit Ossipowitch.
-
-- Allons, raconte ce que tu sais, s'écrièrent les assistants, qui
-avaient quitté la table et entouraient Sukalou.
-
-- Je veux manger d'abord, interrompit Sukalou; je raconterai
-après. Trois jours de jeûne, vous vous imaginez que cela n'abat pas
-un homme; je voudrais vous y voir. Je ne m'en remettrai jamais. »
-
-Chacun se hâta de lui apporter quelque chose à manger. Ils se
-pressaient tous autour de lui, comme les bergers de Bethléem avec
-leurs offrandes. Turib tenait une assiette de jambon, Anuschka un
-petit pot de lait, Wadasch un hareng, Jehorig un pain, Anastasie un
-tonnelet de brindze, et le vieil Ossipowitch une carafe d'eau-de-vie
-et un petit verre.
-
-« Mange, Sukalou, bois et mange, criait-on de tous côtés.
-
-- Je ne puis manger aussi vite que vous le désirez, repartit
-Sukalou. Il vous faut avoir patience. Songez donc, un homme à demi
-mort d'inanition! »
-
-Il but un verre d'eau-de-vie et avala le hareng en deux bouchées. Il
-attaqua ensuite le jambon. « Une plainte,... une plainte a été portée
-au tribunal, dit enfin Sukalou. Le coeur me tourne quand j'y
-songe.... Ah! que j'ai mal! Verse à boire, bon Nilko.»
-
-Il avala un second verre d'eau-de-vie.
-
-« C'est à cause du châtiment infligé à Sofia Kenulla,... vous
-comprenez. Il paraît qu'elle est dangereusement atteinte. On va
-procéder à une enquête.... Mon Dieu! que je suis faible encore!... »
-
-Il se coupa du pain et s'en remplit la bouche, avec du brindze.
-
-« Ils ne veulent pourtant pas porter plainte contre Mardona?» demanda
-Wadasch.
-
-Sukalou hocha vivement la tête.
-
-« On la conduira en prison? » s'écria Turib. Sukalou fit un geste
-affirmatif.
-
-Jehorig courut vers Mardona pour l'avertir.
-
-Dans la cour, des voix s'élevèrent. Puis Lampad Kenulla entra,
-accompagné d'un juif qui s'inclinait très bas, la bouche fendue d'un
-sourire embarrassé.
-
-A leur vue, Sukalou se versa vite un dernier verre d'eau-de-vie, et
-prit une pincée de tabac, en détournant la tête.
-
-« Mauvaises nouvelles! dit enfin Kenulla; cet homme... - il désigna le
-juif - arrive de la ville, et il assure qu'on va faire prisonnière
-notre Mère de Dieu.
-
-- Nous le savons, répondit le vieil Ossipowitch d'un ton grave. Mais
-nous ne craignons rien.
-
-- Sukalou, qui arrive de la ville, nous a appris la nouvelle, ajouta
-Anuschka.
-
-- Sukalou! » s'écria le juif très désappointé.
-
-Il cessa de s'incliner, et ne sourit plus.
-
-« Le coquin! le misérable! Je suis venu tout exprès de la ville pour
-avertir notre petite Mère, notre vierge d'or, et pour gagner une
-petite récompense. Et il faut que ce menteur me fasse du tort!
-
-- Sois tranquille, juif, repartit Kenulla. Je puis prouver que c'est
-de toi que Sukalou tient la nouvelle. Tu la lui as racontée à
-l'auberge où tu t'es arrêté pour abreuver tes chevaux.
-
-- C'est vrai,... dit Sukalou; cependant il était de mon devoir....
-
-- Tais-toi, lui cria le juif.
-
-- Je ne dis rien.
-
-- Vous dites que vous n'avez pas peur, continua Kenulla. Pourtant le
-cas est grave. Il est de fait que les preuves manqueront. Car qui
-osera témoigner contre Mardona! Mais c'est bien assez si on nous
-l'emmène et qu'on la garde en prison durant un mois.
-
-- Cela ne sera pas », cria Turib.
-
-Les assistants se mirent tous à parler à haute voix.
-
-« Mardona doit se cacher, dit Ossipowitch.
-
-- Il vaut mieux qu'elle passe la frontière, objecta Sukalou.
-
-- Je lui procurerai un costume juif et je l'emmènerai moi-même dans
-mon traîneau, dit le juif.
-
-- S'il faut de l'argent, dit Kenulla, moi j'offre tout ce que je
-possède. »
-
-La Mère de Dieu était arrivée sur ces entrefaites. Elle se tenait au
-seuil de la porte, les bras croisés sur la poitrine.
-
-« Je ne fuirai pas et je ne me cacherai pas », dit-elle en s'avançant
-au milieu de ses disciples effrayés.
-
-Elle souriait d'un sourire plein de grâce et resta parfaitement calme.
-
-« Tu as raison, s'écria Barabasch, qui se précipita dans la chambre
-comme un possédé, ne fuis pas, Mardona! Ne sommes-nous pas là pour te
-protéger?
-
-- Oui, nous te défendrons! » crièrent en choeur une foule de
-Duchobarzen attirés par le tapage.
-
-La chambre, la cour, la route furent en peu de temps envahies par les
-partisans de la Mère de Dieu.
-
-« Mardona, dit Sabadil d'une voix ferme, aussi longtemps que je
-vivrai, personne ne portera la main sur toi!
-
-- Je vous remercie, mes amis, dit Mardona avec beaucoup de
-douceur. Vos intentions sont bonnes. Cependant, je ne puis les
-approuver. J'agirai selon la volonté de Dieu, et, s'il l'exige, eh
-bien, je porterai ma croix pour l'amour du Christ. Je vais partir
-immédiatement pour la ville: je vais me livrer à la justice.
-
-- Tu veux...? s'écria Barabasch épouvanté.
-
-- Oui, je le veux, interrompit Mardona. Ainsi, trêve de paroles, je
-vous prie! Je vais m'habiller tout de suite. Ce juif m'emmènera dans
-son traîneau.
-
-- Je t'accompagne, dit Sabadil.
-
-- Non! vous resterez tous ici. »
-
-Mardona s'habilla rapidement et monta dans le traîneau du
-juif. Personne n'osa la retenir. Ses partisans la suivirent du regard,
-mornes et consternés. Elle resta calme et digne. Chemin faisant, elle
-s'entretint avec le juif; elle le questionna: elle lui demanda le nom
-du juge, si celui-ci était jeune, s'il était marié. Elle n'oublia pas
-de lui demander s'il aimait les femmes. Le juif lui donna une foule de
-renseignements et il sourit. Bientôt aussi, Mardona se prit à
-sourire. Elle parut satisfaite des renseignements. Son front
-s'éclaircit.
-
-Quelque temps après le départ du misérable traîneau qui avait emmené
-de Fargowiza-polna la Mère de Dieu et son compagnon, Sukalou entrait à
-pas pressés dans la chaumière de Wewa. Il ne trouva la veuve ni dans
-la grande salle, ni dans sa chambre. Il trébucha sur un balai et une
-corbeille de choux qui encombraient le corridor et se rendit à la
-cuisine, où Wewa était en train de préparer son repas, debout près de
-l'âtre. Sukalou tomba assis sur le bloc de pierre qui servait à couper
-du bois et resta quelques moments sans parler, comme anéanti.
-
-« Quoi! tu as l'audace de te présenter ici, lui cria Wewa. Coquin!
-misérable impudent! homme au coeur de glace! vil mannequin! »
-
-La main de la veuve retentit avec un claquement sec sur la joue de
-Sukalou.
-
-« Donne-moi une gifle, Wewa, donne-m'en encore une, je t'en prie
-instamment», dit Sukalou sans chercher à se défendre.
-
-Wewa le considéra, très surprise.
-
-« Oui, je mérite que tu me battes, continua-t-il. J'étais aveuglé,
-vois-tu, je ne jouissais pas de ma raison! O Wewa, combien je t'ai
-méconnue!
-
-- Enfin! tu conviens de tes torts!
-
-- Ah! certes, certes!
-
-- Et tu viens me dire que tu m'aimes?
-
-- Oui, Wewa, je t'aime. Il faut bien que je t'aime, s'écria
-Sukalou. Mais laisse-moi parler. Le règne de Mardona a pris fin. Le
-tribunal l'a fait appeler. On va la mettre en prison.
-
-- Pourquoi?
-
-- Parce qu'elle a fait lapider Sofia.
-
-- Impossible!
-
-- C'est pourtant vrai. Elle va être punie comme criminelle. Dieu l'a
-abandonnée.
-
-- D'où sais-tu cela?
-
-- Il me l'a dit lui-même, affirma Sukalou.
-
-- Dieu s'est révélé à toi?
-
-- Oui, Wewa, cette nuit, repartit Sukalou. Je dirais que c'était un
-songe si je n'étais parfaitement sûr de n'avoir pas rêvé. Je vis
-tout à coup surgir un grand nuage, d'un rouge de feu, ardent comme
-le buisson où l'Eternel s'est révélé à Moïse....
-
-- Et il t'a dit?...
-
-- « J'ai rejeté Mardona, la fille d'Ossipowitch, et je choisis pour
-lui succéder Wewa, la veuve de Skowrow. C'est elle qui sera votre
-Mère de Dieu... Va la trouver, mon cher Sukalou, et annonce-lui
-cette nouvelle, - remarque que Dieu m'a nommé son cher Sukalou, - et
-adore-la! »
-
-Sukalou se jeta à genoux et embrassa avec frénésie les pieds de la
-veuve.
-
-« O mon étoile, dit-il, jardin céleste, riche en joies et en
-béatitude, toi, bonheur des anges et reine des mortels!
-
-- Mais....dis-tu bien la vérité? demanda Wewa, dont le visage
-resplendissait. Pourquoi Dieu ne m'apparaît-il pas, à moi, pour
-m'annoncer sa volonté?
-
-- Les décrets de l'Eternel sont insondables, répliqua Sukalou. Il
-m'envoie vers toi, comme il envoya l'ange à Marie.
-
-- Puisque c'est la volonté de l'Eternel, dit Wewa qui avait repris
-tout son sang-froid et redressait fièrement la tête comme un cheval
-de traîneau, j'obéirai. Je vais revêtir tout de suite l'emploi saint
-qui m'est assigné. Je le remplirai en toute humilité,
-consciencieusement et fidèlement.
-
-- Oui, sainte femme, oui, agneau pascal, j'en suis bien sûr, s'écria
-Sukalou. Et avant tout, n'est-ce pas? tu viendras en aide aux
-malheureux, tu rassasieras les affamés, et tu donneras à boire à
-ceux qui ont soif. Tu me vois à tes pieds, Wewa; j'implore ta pitié.
-
-- Relève-toi », répondit Wewa.
-
-Elle s'avança vers la table, portant une grande terrine de
-kasche. Sukalou la suivit, se léchant les lèvres avec gourmandise.
-
-« Tiens! - elle posa la terrine sur la table - assieds-toi près de
-moi, messager de Dieu. Nous allons manger ensemble, puis nous
-parlerons de nos projets. Lisinka! Lisinka, où donc es-tu? »
-
-Lisinka parut, souriant d'un air confus.
-
-« Mardona est en prison, lui dit Wewa d'un air digne, et l'Eternel m'a
-élue pour la remplacer. Je suis maintenant votre Mère de Dieu. »
-
-Lisinka tomba à genoux et adora Wewa.
-
-« Lève-toi, mon enfant, reprit la veuve avec bonté, et
-assieds-toi. Nous allons souper. »
-
-Lisinka obéit. Tout en mangeant, elle jetait sur Wewa des regards
-effrayés. Sukalou, lui, ne craignait personne. Il mangeait comme
-quatre; il engloutit une portion formidable de kasche, et ingurgita la
-moitié d'une grande cruche d'eau-de-vie,
-
-« Je ne peux cependant pas me présenter ainsi à mes disciples, dit
-Wewa, désignant ses pieds nus et sa chemise grossière.
-
-- Qui donc y songe? dit Sukalou. Tu te vêtiras selon ton rang, comme
-une noble dame.
-
-- J'aurai des bottes à talons d'argent?
-
-- A talons d'or, Wewa, à talons d'or! Mardona en a eu en argent, elle.
-
-- Et des habits de soie?
-
-- De soie et de velours.
-
-- Avant tout, procure-moi une pelisse de martre; mais une pelisse plus
-belle que celle de Mardona.
-
-- Tu auras de la zibeline, Wewa, affirma Sukalou. Toutes les comtesses
-portent de la zibeline. Et... que dit donc cette belle légende du
-pécheur... où le poisson d'or, pour récompenser l'homme qui avait
-levé le charme jeté sur lui, fit de sa femme une barine?...
-
-- Elle parut sur l'escalier seigneurial, s'écria Wewa, la tète prise
-dans une splendide parure; elle avait au cou des colliers de perles;
-ses doigts étaient couverts de bagues d'or, ses pieds chaussés de
-pantoufles rouges. Elle portait un manteau de velours garni de
-zibeline. »
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-Le juge Zomiofalski ne ressemblait guère à un fonctionnaire
-autrichien. On l'eût pris pour un bon bourgeois, propriétaire, avec
-des manières de gentilhomme, et dont le temps se passe, non à écrire
-et à parcourir des registres, mais à la chasse, à la pêche, à cultiver
-les plaisirs de l'équitation, et qui, le soir, flirte auprès des dames
-dans les salons, ou fume, enveloppé d'une moelleuse robe de chambre,
-en parcourant le dernier livre de Daudet ou de Zola. Il était d'une
-taille au-dessus de la moyenne. Ses mains étaient fort belles et bien
-soignées. Il avait le nez en bec d'aigle, très polonais, un menton
-accentué et de superbes yeux noirs, assez francs. Sur le front, les
-cheveux commençaient à lui manquer; mais il possédait toutes ses
-dents, des dents superbes, d'une blancheur vive et qui donnait à son
-visage un grand charme.
-
-Lorsque Mardona se présenta au seuil de son cabinet, il était en train
-de feuilleter des actes passés devant lui, en fumant un cigare dont
-l'arome remplissait toute la chambre. Près de lui travaillait un
-clerc, qui ne cessait de tousser et de cracher.
-
-« Qui est là? » demanda Zomiofalski, d'un ton haut et bref.
-
-Pas de réponse.
-
-« Eh bien, qu'y a-t-il? »
-
-Mardona s'avança, humble et presque craintive. Elle fit deux pas
-seulement et s'arrêta les yeux baissés.
-
-Zomiofalski tourna la tête, posa son cigare et se leva.
-
-« Que voulez-vous? Avez-vous reçu une citation? » dit-il en s'adossant
-au pupitre.
-
-Mardona fit signe que oui.
-
-« Ah! précisément! »
-
-Il feuilleta un acte.
-
-« Ainsi vous êtes la nommée Mardona Ossipowitch, la Mère de Dieu des
-Duchobarzen? »
-
-Mardona répondit de nouveau du geste.
-
-« Mais vous êtes une femme terrible,... vous agissez avec une
-barbarie... comme les Turcs ou les Tartares, continua
-Zomiofalski. Ignorez-vous qu'il y a des lois? Toi et les tiens... vous
-avez lapidé... cette..., comment diable se nomme-t-elle donc? Vous
-l'avez lapidée, blessée grièvement. C'est par miracle qu'elle en a
-réchappé. Qui donc t'a chargée de la juger? Cela peut avoir des suites
-fort tristes pour vous, et surtout pour toi.»
-
-Mardona ne répondit pas. Elle écouta les reproches de Zomiofalski sans
-un mot, digne comme Jésus devant Pilate, et fière comme Roxelane en
-présence de Soliman le Grand. Elle inclinait la tête et joignait ses
-mains baissées. Ses longs cils formaient une raie d'ombre sur ses
-joues. Un foulard blanc, orné de dentelles superbes, était noué dans
-son épaisse chevelure. Des pierres fines étincelaient à ses oreilles,
-à ses doigts. Des coraux et des sequins d'or se balançaient doucement
-sur sa poitrine haletante.
-
-« Oui, c'est sûr! Maintenant tu baisses la tête », reprit Zomiofalski.
-
-Il arpenta la chambre à grands pas, les mains derrière le dos.
-
-« Vous êtes tous les mêmes, vous autres paysans! tous! Vous vous
-moquez de la légalité et de l'ordre, aussi longtemps que cela va. Vous
-êtes des rebelles, des haydamaks! Vous voulez vous venir en aide à
-vous-mêmes, c'est bien, mais vous oubliez qu'il y a des bornes. Vous
-empiétez sur les droits de votre prochain. Une vie d'homme, à vos
-yeux, ce n'est donc rien? »
-
-Mardona releva la tête lentement. Pour la première fois, ses yeux
-rencontrèrent ceux de son juge. Celui-ci tressaillit: les paroles lui
-manquèrent.
-
-« Tu refuses de croire que tu as manqué gravement à la loi, dit-il
-après une pause, en dévorant du regard la belle fille. Tu tiens la
-place de Dieu, n'est-ce pas? Tout t'est permis. Tu n'as de compte à
-rendre à personne, n'est-il pas vrai? Mais, aux yeux de la loi, tu es
-simplement une criminelle. »
-
-Mardona ne chercha pas à se justifier. Elle était toujours debout
-devant Zomiofalski, et le regardait silencieuse. Il lui parlait d'un
-ton plus doux; il s'embrouilla dans son discours, et finalement perdit
-complètement le fil de ce qu'il avait à lui dire.
-
-« Ah oui! que voulais-je donc ajouter?... Je crois que tu auras
-grand'peine à éviter la prison, reprit-il lorsqu'il se fut remis de
-son émotion. Nous ne pouvons pas te ménager, tu comprends? Devant les
-lois il n'y a ni princes ni mendiants. Mais... peut-être auras-tu des
-circonstances atténuantes à faire valoir? Parle, dis-moi tout sans
-crainte. Nous ne sommes pour votre secte ni des amis ni des
-ennemis. Nous voulons être justes. Tu objecteras, peut-être, qu'ainsi
-que toi la loi punit l'adultère et le crime; sans doute. Mais nul n'a
-le droit de prévenir nos décrets. Ce.... Comment s'appelle-t-il, cet
-homme...? Il aurait dû porter plainte contre sa femme, tout
-simplement. Mais, je comprends,... ta vanité s'est sentie flattée du
-rôle que l'on t'attribuait. Il te plaisait, ce rôle de juge, auquel tu
-n'as cependant aucun droit.
-
-- Lampad Kenulla aurait-il dû faire jeter sa femme en prison? »
-demanda Mardona.
-
-C'étaient ses premières paroles.
-
-« Nous rendons la justice, et nous punissons poussés par l'amour
-chrétien, continua-t-elle; c'est le bien de notre prochain que nous
-avons en vue. »
-
-Zomiofalski sourit.
-
-« Si tu fais lapider ceux que tu aimes, dit-il, je voudrais bien
-savoir ce que tu fais à tes ennemis.
-
-- Je ne hais personne.
-
-- Pas même moi?
-
-- Pas même vous. »
-
-Zomiofalski renvoya le clerc sous un prétexte.
-
-« Mardona Ossipowitch, dit-il d'une voix sourde,... il faut que je
-t'avoue que je... j'ai eu de toi une opinion absolument fausse. Tu
-n'es ni une méchante femme, ni une hypocrite. Tu as agi par
-conviction: j'aurais plaisir à te sauver, mais par quel moyen...? oui,
-comment?»
-
-Il réfléchit un instant.
-
-« Tu n'as rien d'une paysanne. Une grande dame déguisée n'aurait pas
-l'air plus distingué que toi.... Tu as quelque chose de noble et
-d'original qui me plaît. Voilà, tout dépend surtout des dépositions
-des témoins.
-
-- Personne ne témoignera contre moi, répondit Mardona avec une
-majestueuse assurance.
-
-- Et Sofia?
-
-- Elle ne m'accusera pas.
-
-- Où donc as-tu pris ces yeux-là? » s'écria Zomiofalski.
-
-Il étendit la main, dans l'intention de saisir Mardona au menton;
-mais, au regard dont elle le perça, il recula, pour la première fois
-de sa vie peut-être.
-
-«Tu es une sorcière! s'écria-t-il. On devrait te noyer. Tu corromps un
-honnête homme!
-
-- Comment oserais-je, demanda Mardona, et par quel moyen?
-
-- Par ton regard, avec tes yeux, belle sainte, dit Zomiofalski à voix
-basse. Tu te rends maîtresse de tes ennemis, et tu fais ce que tu
-veux de ton juge. »
-
-Il prit la main de Mardona et la baisa à plusieurs reprises avec
-transport.
-
-Mardona baissa ses paupières et sourit doucement.
-
-Lorsque l'humble traîneau qui ramenait la Mère de Dieu, plus fière
-qu'un vainqueur romain, rasa dans sa course les premières maisons de
-Fargowiza-polna, un homme parut dans un chemin de traverse, se mit à
-courir après le traîneau, et cria si fort, que le juif arrêta ses
-chevaux. C'était Sabadil. Il était venu là, attendre sa bien-aimée, le
-coeur serré; et, maintenant qu'il la retrouvait saine et sauve, il
-était si joyeux et si ému, qu'il se sentait incapable de lui parler et
-de lui adresser des questions. Et aussi, à quoi bon? Il savait qu'elle
-était sauvée. Ne le voyait-il pas à son visage radieux? Et elle, ne le
-lui laissait-elle pas sentir par mille petites faveurs, tandis qu'ils
-étaient assis l'un près de l'autre? Mardona était gaie. Elle riait
-comme une enfant. Elle eût voulu égayer tout le monde, avant tout
-Sabadil, puisqu'elle l'aimait de toute son âme.
-
-Le même soir encore, Mardona fit appeler auprès d'elle la malheureuse
-Sofia. Elle attendit sa victime, assise sur sa chaise haute, parée de
-tous ses atours et entourée de ses partisans.
-
-Sofia arriva, non plus douce et résignée, comme à l'habitude, mais
-sombre et haineuse. Son beau visage pâle était coupé de deux larges
-cicatrices qui s'étendaient sur son front et sur sa joue.
-
-« Que me veux-tu, Mardona? demanda-t-elle d'une voix aigre, sans
-détours.
-
-- Je veux te dire, Sofia, ce que tu auras à affirmer au tribunal
-lorsque, tu auras à déposer contre moi, répondit Mardona d'un ton
-calme.
-
-- As-tu peur? s'écria Sofia. Dame! tu as raison d'avoir peur.
-
-- Moi? »
-
-Mardona se leva, mais elle resta douce et majestueuse.
-
-« C'est toi, Sofia, qui dois trembler à l'idée de me manquer un seul
-instant.
-
-- Je dirai la vérité au tribunal, pas davantage.
-
-- Sofia, je te plains. Dieu t'a livrée entre mes mains. Mais, pour
-toi, je ne serai pas un juge. J'agirai comme une mère qui punit son
-enfant désobéissant. Laisse-toi conduire, Sofia; quelle attitude
-as-tu devant moi, qui suis ton Dieu, ton Seigneur? As-tu oublié où
-est ta place? A mes pieds, misérable insensée! »
-
-Sofia baissa les yeux, mais ne bougea pas.
-
-« Sofia! cria la Mère de Dieu d'une voix forte et irritée, Sofia, je
-t'ordonne de t'agenouiller à l'instant devant ton Dieu! je t'avertis
-une fois, une dernière fois encore. A genoux! »
-
-Sofia leva des yeux suppliants vers la Mère de Dieu, puis elle tomba à
-genoux, en sanglotant et comme si elle eût été poussée par une force
-invisible.
-
-« Ici, Sofia! continua Mardona de sa voix pure et
-mélodieuse. Repens-toi, et je te pardonnerai.
-
-- Je me repens, murmura la malheureuse! Aie pitié! je me repens de
-tout mon coeur!
-
-- Allons! je serai miséricordieuse, dit Mardona; embrasse mes pieds,
-je te le permets, bien que tu te sois rendue indigne de cette
-faveur. »
-
-Sofia tomba à genoux et embrassa les pieds de son ennemie.
-
-« Eh bien, qu'es-tu, à présent, Sofia? Moins que ma servante. Et tu
-veux me dénoncer! tu veux me menacer! Ecoute bien ce que je vais te
-dire, Sofia, et, si ta vie t'est chère, ne perds pas un mot de mes
-paroles, pas un mot, pas une syllabe. C'est mon amour pour toi qui me
-conseille, Sofia. Chaque parole que tu prononcerais contre moi est un
-péché mortel. Dieu punira les pécheurs, sans merci.
-
-- Parle,... balbutia Sofia, j'écoute,... je t'obéirai. »
-
-Les jours suivants, les témoins furent appelés au tribunal. Pas un
-n'accusa Mardona. Barabasch, surtout, la défendit avec énergie,
-éloignant d'elle tout soupçon, même l'ombre d'un soupçon. Il jura que
-la Mère de Dieu avait condamné Sofia à faire pénitence tout le long du
-village, mais n'avait autorisé personne à l'offenser. On lui avait
-jeté de la boue, et tout à coup, sans qu'on sût comment, des pierres
-lui avaient été lancées. C'était Mardona elle-même qui l'avait
-arrachée à la fureur de ses ennemis. Sofia affirma avoir été blessée
-par une pierre. Mais elle ne savait qui la lui avait jetée.
-
-« Est-ce que cela est arrivé sur l'ordre de la Mère de Dieu? » demanda
-Zomiofalski.
-
-La plume qu'il tenait pour écrire le protocole tremblait dans sa main.
-
-« Non, répondit Sofia. Mardona m'a protégée.
-
-- Et cette seconde cicatrice? demanda le juge.
-
-- Mon mari m'a battue, dit Sofia les yeux baissés. Je l'ai mérité. »
-
-La Mère de Dieu fut condamnée à une petite amende. Elle rentra à
-Fargowiza-polna comme une reine, précédée de fanfares et acclamée par
-ses partisans.
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-Un traîneau attelé de trois chevaux s'arrêta devant la ferme de Nilko
-Ossipowitch. Le cocher se mit à bourrer sa pipe, tandis que son maître
-se dirigeait à grands pas vers la métairie. Mardona était dans la
-chambre, seule avec Sabadil. Lorsqu'elle avait entendu le tintement
-des clochettes, elle avait soufflé sur le givre des fenêtres et
-l'avait enlevé de sa main gauche pour regarder au dehors.
-
-Elle rougit alors, jeta un regard rapide sur Sabadil, et, comme si
-elle eût eu à l'implorer, elle le baisa sur le front.
-
-Il se fit un grand bruit dans le corridor. C'était Zomiofalski qui
-secouait la neige de ses habits et de sa chaussure. Il se présenta à
-la porte.
-
-« Comment, Excellence, lui dit Mardona, c'est vous! Quel honneur pour
-nous!
-
-- J'ai passé par ici, je suis en tournée d'affaires, répondit le
-juge. Je me rends à Brebaki, et j'ai pensé.... »
-
-Seulement alors il remarqua Sabadil et hésita à en dire davantage.
-
-« Venez donc chez moi, sous mon toit, dit Mardona; ici habitent mes
-parents. »
-
-Elle marcha vers la porte, et, se retournant:
-
-« Sabadil, aie soin qu'on ne nous dérange pas. »
-
-Sabadil lui jeta un regard suppliant, mais elle n'y prit pas
-garde. Elle traversa le corridor et la cour pour aller chez
-elle. Zomiofalski la suivait, les yeux fixés sur sa taille gracieuse,
-très rouge et un peu confus. Arrivé dans la chambre de Mardona, il
-regarda autour de lui avec surprise, puis il s'empara des mains de la
-jeune fille.
-
-« M'en veux-tu? commença-t-il à voix basse.
-
-- A propos de quoi?
-
-- De ce qu'il m'a été impossible de t'acquitter selon mon désir.
-
-- Vous avez été bon pour moi. Je vous dois une entière reconnaissance.
-
-- Ainsi tu me pardonnes?
-
-- Mais, monseigneur, je vous en prie, répondit Mardona avec un fin
-sourire, vous savez bien que vous m'avez sauvée. Dois-je vous le
-dire? Voulez-vous me remplir de confusion?
-
-- Ne parle pas de cette bagatelle, dit Zomiofalski; tout est terminé,
-heureusement. Mais... j'avais l'intention.... Et maintenant le
-courage me fait défaut....
-
-- Quelle était votre intention, Excellence?
-
-- Je voulais te demander la faveur de te rendre visite de temps à
-autre.
-
-- Vous me témoignez trop de bonté, interrompit Mardona. A quoi bon
-tant de paroles? Vous savez bien que tout ce qui est chez moi vous
-appartient.
-
-- Oui, oui, et si je te prenais au mot? » continua Zomiofalski.
-
-Mardona ne répondit pas. Elle alla au miroir et se mit à jouer avec
-son collier. Elle lui tourna le clos, mais elle vit dans la glace le
-visage passionné de Zomiofalski, et cela lui procura une vive
-satisfaction. Nul ne pouvait lui être d'une aussi grande utilité que
-le juge. Elle le savait et ne perdrait certainement pas l'occasion de
-gagner son amitié.
-
-« Pardonne-moi, Mardona, s'écria Zomiofalski, je sais que je
-t'offense. Mes propos te blessent, je le sais. Mais, vois-tu, je me
-tiens devant toi comme un pécheur qui implore sa grâce. Tu es mon
-juge, je te dois la vérité. Je t'aime, Mardona, je t'aime comme un
-fou. Punis-moi si c'est un crime. Je me remets entre tes mains.
-
-- Quelle punition puis-je vous imposer? lui demanda-t-elle doucement,
-- avec un sourire dans le regard. Crois-moi, continua Zomiofalski,
-- je te respecte, je te vénère. Il y a peu de temps que je te
-- connais, mais tu es une femme supérieure; on en trouverait peu
-- comme toi dans les palais, on n'en trouverait pas une sous le
-- chaume. Je t'aime, Mardona, et je te respecte.
-
-- Dites-vous la vérité?
-
-- Je te le jure.
-
-- C'est bien, je vous crois, dit Mardona. Maintenant, agenouillez-vous
-et adorez en moi Dieu, que je représente. »
-
-Zomiofalski la regarda, très surpris.
-
-« Vous ne croyez pas à ma mission, seigneur?
-
-- Mardona! c'est à toi que je crois, s'écria Zomiofalski frappé
-subitement par la majesté de la jeune paysanne et par son calme
-triste. Oui, je crois à toi, et, si tu l'ordonnes, je me mettrai à
-genoux, dans la poussière, à tes pieds.
-
-- Et vous croirez à ma mission divine si je vous l'ordonne? »
-continua-t-elle d'une voix grave.
-
-Zomiofalski essaya de l'entourer de ses bras, mais Mardona le
-repoussa, froidement digne.
-
-« Vous agissez avec moi comme avec une femme ordinaire, seigneur,
-dit-elle. Je représente Dieu sur la terre. C'est lui que vous devez
-adorer en moi et vénérer. Allons, seigneur, humiliez-vous devant votre
-Créateur, bien bas, le front à terre. Vous pouvez me baiser les pieds
-aussi. Cela témoigne d'un plus grand respect. »
-
-Elle lui tendit sa botte sans rien perdre de sa sérénité.
-
-Et Zomiofalski, le gentilhomme polonais, s'inclina profondément et
-pressa avec ardeur ses lèvres sur le maroquin des bottes de Mardona la
-paysanne.
-
-« Tu me permets désormais de te rendre visite? tu me permets de
-t'aimer? lui demanda-t-il.
-
-- Sans doute, répondit-elle. Seulement je ne serai jamais à vous. »
-
-Lorsque la Mère de Dieu accompagna Zomiofalski jusqu'à son traîneau, à
-travers la haute neige, où l'on n'avait tracé qu'un petit sentier,
-Sabadil se tenait là, les mains dans ses poches. Il ne retira pas son
-bonnet. Quand le cocher fit claquer son fouet pour le départ, Sabadil
-proféra un juron énergique en grimaçant. A peine le tintement des
-clochettes se fut-il perdu dans l'éloignement, Mardona s'avança vers
-Sabadil. Elle voulait l'interroger sur sa conduite; il la prévint.
-
-« Je vois, lui dit-il, que tu as déjà fait la conquête de ce noble
-seigneur. »
-
-Les paroles sifflaient entre ses lèvres comme des gouttes d'eau qui
-tombent sur du fer rouge.
-
-« Dis-moi, comment t'y es-tu donc prise pour le gagner aussi vite? Tu
-n'as sûrement été avare ni de paroles ni surtout de baisers? »
-
-Mardona le regarda avec une surprise mêlée de dédain, mais sans
-pitié. Elle était femme après tout, et la jalousie de Sabadil la
-flattait agréablement.
-
-« Toi, dit-elle au jeune homme, tu ignores la vraie croyance, tu n'as
-pas la foi. Voyons, peut-on être jaloux de Dieu? Désires-tu que le
-soleil luise pour toi seul? Je suis comme Dieu dans sa miséricorde,
-comme le soleil qui existe pour tout le monde. Prétends-tu me tracer
-une ligne de conduite? Viens! j'ai à te parler. »
-
-Mardona rentra avec lui.
-
-Tandis que Sabadil restait, hésitant, au seuil de la porte, Mardona
-s'établit dans son fauteuil, étendit ses pieds sur la peau de loup qui
-garnissait le carreau, et appela le jeune homme à elle, d'un signe de
-tête.
-
-« Ici, à mes pieds, lui dit-elle, et écoute ce que je vais te dire. »
-
-Sabadil se jeta à ses genoux et se mit à pleurer amèrement.
-
-« Mardona! s'écria-t-il, ne vois-tu pas que l'amour et la jalousie me
-consument? »
-
-Il cacha son visage sur les genoux de Mardona, Elle lui passa la main
-dans les boucles de sa chevelure, doucement, avec tendresse. Elle
-souriait en se penchant sur lui. Et elle commença à lui parler
-longuement, à lui enseigner la foi, la résignation et le pardon.
-
-« Rappelle-toi ce que je t'ai déjà enseigné, dit-elle, c'est l'amour
-de la Mère de Dieu qui apporte la rédemption. Il constitue pour
-l'homme une nouvelle naissance: car ce qui est né de la chair est
-chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit. Tous doivent m'aimer,
-et mon coeur doit être accessible à tous, - spirituellement, bien
-entendu. Il m'est interdit de connaître l'amour terrestre.
-
-- Pourquoi me dis-tu cela? demanda Sabadil très découragé.
-
-- Pour que tu te souviennes que je n'ai rien de commun avec les autres
-femmes. Je suis à la place de Dieu. L'amour que l'on me témoigne,
-c'est un culte.
-
-- Je le sais, dit Sabadil d'un air sombre, mais, vois-tu, je souffre
-comme un martyr sur un gril ardent. »
-
-Mardona eut un doux sourire. « Satan est en toi,
-murmura-t-elle. Efforce-toi de le vaincre. Prie et jeûne. »
-
-Anuschka entra, annonçant que deux paysans de l'autre rive du Dniéper
-étaient venus soumettre à la Mère de Dieu une querelle qu'ils avaient
-ensemble depuis longtemps.
-
-Mardona se rendit dans la maison de son père. Tandis qu'elle jugeait
-le différend des deux paysans, Sabadil sella son cheval, secrètement,
-et s'éloigna. Il ne rentra pas à Solisko, mais alla chez Michel Obrok,
-le plus hardi chasseur d'ours des Carpathes. Il y passa la nuit et, le
-matin avant le jour, se rendit avec lui dans la forêt, le fusil sur
-l'épaule.
-
-Ils découvrirent les traces d'un ours imprimées dans la neige, et
-celles d'un loup, mais ne surprirent aucune proie. Sabadil rentra chez
-lui sombre et de très mauvaise humeur. Il se jeta sur son lit de
-paille et y resta une nuit et une journée, comme anéanti. Puis il se
-rendit à Fargowiza-polna, pénétra dans la métairie sans être vu et
-conduisit son cheval à l'écurie.
-
-Il était pénétré de sensations à lui tout à fait inconnues et qui le
-surprenaient; des idées étranges bourdonnaient dans sa tête et lui
-faisaient monter le sang aux joues. Il devait vaincre le démon qui le
-tentait, avait dit Mardona; mais il lui semblait, au contraire, que
-c'était le démon qui acquérait de plus en plus d'ascendant sur
-lui. Des doutes cruels l'assaillaient: il était jaloux. La haine lui
-brûlait le coeur. Il détestait Mardona et il la craignait tout à la
-fois. Il eût voulu la mépriser et il sentait qu'elle s'était emparée
-de son âme, de toutes ses pensées, qu'il lui appartenait plus
-complètement qu'auparavant, maintenant qu'elle le torturait de
-douleurs inouïes.
-
-Ce qui l'irritait surtout, c'est qu'elle ne se départait jamais de son
-inaltérable sérénité.
-
-Sabadil traversa la cour, blême, le regard morne. Il pouvait à peine
-se tenir; il resta clans le corridor, à quelque distance de la porte
-de la salle, qui était entre-bâillée.
-
-Il vit Mardona commodément assise sur une chaise, les bras
-croisés. Devant elle était agenouillée une jeune fille occupée à lui
-laver les pieds. Soudain, la Mère de Dieu aperçut Sabadil.
-
-« Que fais-tu là? lui cria-t-elle, et pourquoi ne viens-tu pas me
-saluer? »
-
-Sabadil s'inclina et baisa le pied nu de Mardona, que celle-ci lui
-tendit avec un sourire étrange.
-
-Au moment où Sabadil se releva, la jeune fille qui lavait les pieds de
-Mardona se redressa d'un mouvement brusque et le regarda en face. Lui,
-ne vit qu'un doux visage pâle, encadré de mèches soyeuses de cheveux
-noirs et éclairé d'une paire de grands yeux sombres, langoureux et
-presque tristes. Chose singulière! ce regard fit du bien à Sabadil. Il
-était si pur, si calme et si tendre, que le jeune homme se sentit
-soulagé et qu'il lui sembla en quelque sorte qu'un arc-en-ciel se
-dessinait au-dessus de sa tête. Et elle, celle qui venait de produire
-cette métamorphose, elle devint encore plus pâle, oh! infiniment pâle;
-mais elle ne se détourna pas. Son regard demeura attaché à celui de
-Sabadil, rayonnant et comme en extase.
-
-« Nimfodora, essuie-moi les pieds », ordonna la Mère de Dieu d'un ton
-affable.
-
-La fille pâle se courba humblement à terre et enveloppa d'un linge
-blanc les pieds de Mardona.
-
-« Pourquoi ne vous saluez-vous pas? » demanda la Mère de Dieu.
-
-Nimfodora se leva précipitamment. Un léger frisson passa dans son
-corps svelte, aux formes naissantes. Ses mains froissèrent
-machinalement les rubans et les fleurs de son corsage, et une flamme
-passa dans ses beaux yeux rêveurs.
-
-Les lèvres de Sabadil effleurèrent les siennes. Tout à coup une
-rougeur ardente envahit les joues et le cou de la jeune fille. Et ils
-restèrent là tous deux, profondément émus, se tenant les mains sans
-parler....
-
-
-CHAPITRE XV
-
-Plusieurs jours se passèrent. Sabadil n'était pas retourné à
-Fargowiza-polna. Mardona lui envoya Jehorig, mais celui-ci ne le
-trouva pas à la maison. Sabadil, qui jusqu'à ce jour n'avait pas fait
-gagner un kreuzer aux aubergistes juifs du village, passait ses
-journées et ses nuits à la taverne; il buvait, il fumait, il jouait
-aux cartes. Il invitait la jeunesse de Solisko à se divertir avec
-lui. On s'enivrait, on chantait des refrains obscènes.
-
-Un soir, cependant, Sabadil n'y put tenir. Il quitta sa place, jeta
-sur la table une poignée de monnaie, enfonça son bonnet sur ses
-cheveux épars, demanda son cheval et partit pour Fargowiza. Il
-atteignit la porte de la maison habitée par Mardona, mais il n'entra
-pas. Il réfléchit un instant, puis fit le tour du bâtiment, à cheval;
-arrivé à la petite sortie ménagée sur les champs, il s'arrêta. Il
-attacha son cheval aux branches de la haie, traversa la haute neige et
-se glissa sous les fenêtres de la Mère de Dieu. Elles étaient
-éclairées. Sabadil essaya de regarder à l'intérieur, mais les vitres
-étaient couvertes d'un givre si épais qu'il ne put rien
-distinguer. Par contre, il entendit distinctement un murmure lent et
-continu comme une prière. La jalousie se réveilla de nouveau dans le
-coeur de Sabadil. Il prêta l'oreille anxieusement. Il reconnut alors la
-belle voix forte de Mardona, accompagnée par une autre voix de femme,
-plaintive et triste. Sabadil fit pour la seconde fois le tour de la
-maison. Il vit la grande porte ouverte et se glissa, sans être vu,
-jusqu'à la chambre de Mardona. Les prières étaient
-terminées. Cependant Mardona et Nimfodora parurent surprises et même
-effrayées de l'arrivée de Sabadil.
-
-« C'est toi », dit enfin la Mère de Dieu.
-
-Nimfodora se tenait debout près de Mardona, cambrant sa taille fine et
-détournant un peu la tête, de manière à laisser voir son profil
-pur. Elle tenait les yeux baissés.
-
-« Tu ne m'attendais pas? demanda Sabadil.
-
-- Mais si. J'ai envoyé chez toi Jehorig.
-
-- Chez moi?
-
-- Certainement.
-
-- J'étais décidé à ne plus revenir ici.
-
-- Tu y es revenu, cependant. »
-
-Mardona s'établit dans son fauteuil.
-
-Nimfodora lui arrangea les nattes de sa chevelure, les lui lissa avec
-le peigne et s'agenouilla pour lui embrasser les pieds, avec une
-soumission d'esclave et une sorte d'extase dans le regard.
-
-Lorsque Nimfodora traversa la chambre pour serrer le peigne dans le
-tiroir de l'armoire à glace, sa démarche surprit beaucoup
-Sabadil. Elle avançait lentement, mais on ne la voyait pas faire de
-pas; elle baissait la tète et regardait un peu de côté, comme un
-animal effrayé.
-
-Mardona se leva et alla au miroir.
-
-« Interroge-moi, questionne-moi,... dit Nimfodora lentement, d'une
-voix semblable au râle d'un cerf expirant, je te dirai la vérité, moi!
-Ah! tu es si belle! »
-
-Elle regarda Sabadil avec une douce exaltation. Elle semblait lui
-demander:
-
-« Et toi, ne la trouves-tu pas belle, dis? ne l'admires-tu pas aussi?
-
-- Sais-tu, Nimfodora, que je commence à avoir des rides? répondit
-Mardona en riant.
-
-- Où? Allons donc, tu veux rire. Je ne vois rien.
-
-- Tous ne voient pas par tes yeux. Avant peu, beaucoup s'en
-apercevront. Oui, je serai bientôt vieille et laide.
-
-- Toi! interrompit Nimfodora. Mais tu es toute jeune, tu n'as que deux
-ans de plus que moi.
-
-- Oh! tu n'as pas encore vingt ans, s'écria Mardona, et il m'en manque
-quatre, à moi, pour atteindre la trentaine.
-
-- Toi, du moins, tu resteras toujours belle! »
-
-Nimfodora frissonna et regarda son amie d'un oeil suppliant.
-
-« Sais-tu un remède pour m'empêcher de vieillir, par hasard?
-
-- J'en connais un, dit Sabadil. C'est une croyance très répandue dans
-le peuple....
-
-- Dis-le-moi, s'écria Mardona, que je puisse me débarrasser de ces
-vilaines rides.
-
-- Du sang humain, répondit Sabadil avec candeur.
-
-- Du sang humain! mais où en prendre?»
-
-Mardona n'avait pas achevé, que déjà Nimfodora avait arraché un
-couteau de la ceinture de Sabadil et s'était fait au bras une entaille
-profonde. Le sang coulait, chaud et rouge.
-
-« Mon Dieu! » s'écria Sabadil, tout effrayé.
-
-Nimfodora avait pâli, ses lèvres avaient des tressaillements. Ses yeux
-sombres étaient fixés sur le jeune homme.
-
-« Qu'as-tu fait? murmura Mardona, es-tu folle? »
-
-Elle lui enleva le couteau.
-
-« C'est fini, dit Nimfodora avec un joyeux sourire. Voilà mon
-sang. Prends-le. Il t'appartient. »
-
-Mardona saisit la jeune fille dans ses bras et couvrit son visage pâle
-d'ardents baisers. Sabadil examinait Nimfodora avec étonnement. Elle
-lui paraissait si étrange, si extraordinaire: une créature
-surnaturelle enfin. Mardona aussi l'étonnait, car, tout en assaillant
-Nimfodora de doux reproches, elle se lava bel et bien le visage de son
-sang. Elle prit même le bras de la jeune fille et y appliqua ses
-lèvres, buvant le sang qui coulait de la blessure. Elle apporta
-ensuite, sans se hâter le moins du monde, un mouchoir, le trempa dans
-l'eau froide et banda la plaie. Puis elle se remit à embrasser
-Nimfodora et à la caresser.
-
-Lorsque la lune parut au-dessus du rideau sombre de la forêt,
-Nimfodora se prépara à retourner chez elle.
-
-« Tu ne vas pas te rendre à Brebaki si tard? demanda Mardona.
-
-- Je le dois: mes parents m'attendent.
-
-- Si vous le désirez, Nimfodora, je vous reconduirai.
-
-- Je vous remercie et j'accepte.
-
-- Non. Tu ne partiras pas, interrompit Mardona. Je te le défends. Tu
-as perdu trop de sang. Et on dit que des loups se montrent dans la
-contrée. Tu resteras auprès de moi. »
-
-Nimfodora baissa la tête d'un air soumis.
-
-« Ainsi vous restez à la métairie? dit Sabadil.
-
-- Je reste », balbutia Nimfodora.
-
-Elle perça Sabadil d'un regard profond et mystérieux.
-
-« Quelle fille étrange!» se répétait-il en retournant chez lui, à la
-clarté d'un magnifique ciel d'hiver.
-
-Il réfléchit longtemps. Mais il ne put la définir.
-
-A partir de cette soirée, Sabadil rencontra presque chaque jour
-Nimfodora chez les Ossipowitch. Elle n'y était venue que rarement
-auparavant. Avec Nimfodora, cette enfant mélancolique, Mardona se
-départait de sa majesté et de son calme. Elles jouaient ensemble comme
-deux jeunes chats, s'ébattant et folâtrant à l'envi. Sabadil se tenait
-d'habitude dans quelque coin sombre de la pièce, observant ceux qui
-s'y trouvaient. Il remarqua que Nimfodora, elle, ne riait
-jamais. Lorsque les autres riaient, elle restait sérieuse, ou parfois
-souriait d'un sourire douloureux et vague. Souvent même elle était
-absorbée au point de ne rien entendre de ce qui se passait autour
-d'elle. Elle inclinait en avant son beau visage pâle, comme pour
-écouter; mais son regard était pensif et morne, et elle ne faisait
-aucun mouvement.
-
-Que Nimfodora fût debout ou qu'elle marchât, elle tenait toujours ses
-mains attachées à son corps, comme si elle eût craint le contact de
-tout ce qui l'environnait. Sabadil lui parlait rarement, et toujours
-en peu de mots. Elle le regardait fort peu, bien que les yeux de
-Sabadil fussent maintenant constamment fixés sur elle. Mais,
-lorsqu'elle le regardait, c'était avec un calme, une sympathie qui lui
-faisaient du bien, qui le réjouissaient. Sabadil n'éprouvait pas de
-passion à considérer cette fille pâle et triste ou à penser à elle;
-non, c'était plutôt un grand soulagement. Elle lui plaisait.
-
-Il se sentait heureux et calme en sa présence. Mardona le rendait fou,
-faisait bouillir son sang par son regard; Nimfodora, elle, le calmait,
-apaisait la fièvre qui lui brûlait le cerveau. Dès qu'elle paraissait,
-il lui semblait qu'un son d'orgue traversait la chambre, et, là où
-elle se trouvait, il entendait la forêt bruire, les ruisseaux
-gazouiller, les oiseaux chanter; il voyait luire le soleil effaçant
-les grandes ombres.
-
-Sabadil l'aimait. Et il n'osait se demander si elle répondait à son
-amour. Elle était comme une fleur, s'ouvrant et embaumant à l'ombre,
-dans la solitude. Elle ne parlait pas, comme s'il ne se fût pas trouvé
-de paroles pour exprimer ses pensées. Lui, Sabadil, ne comprenait pas
-ce calme triste, ni le regard énigmatique de ses beaux yeux rêveurs.
-
-Une fois, une seule fois, ils se rencontrèrent sans témoins dans la
-maison du vieil Ossipowitch. C'était par hasard, du moins à ce qu'il
-semblait. Mardona s'était rendue à la ville; Nimfodora était venue
-quand même, nul ne savait dans quelle intention. Personne non plus ne
-sut pourquoi elle sortit précipitamment de la grande salle lorsqu'elle
-entendit retentir les sabots d'un cheval sur la neige durcie. C'est
-ainsi que Sabadil la rencontra dans la cour.
-
-« Tu retournes déjà chez loi, Nimfodora? demanda Sabadil.
-
-- Il le faut,... sûrement, il le faut. »
-
-Elle regarda par terre, tristement.
-
-Il lui donna le baiser de paix. Elle se laissa embrasser par lui, très
-calme, les mains enfouies dans les manches de son manteau.
-
-« Si tu veux, je te prendrai avec moi sur mon cheval.
-
-- Je préfère aller à pied.
-
-- Avec cette hauteur de neige?
-
-- Mardona ne serait pas contente si elle savait que tu m'as
-reconduite.
-
-- Dis plutôt que tu ne veux pas que je te reconduise chez toi, s'écria
-Sabadil. Tu as sûrement un amoureux à Brebaki.
-
-- Je n'ai pas d'amoureux, repartit Nimfodora d'un ton lent et baissant
-la tête humblement.
-
-- Ah! j'en suis bien aise.
-
-- Pourquoi parais-tu t'en réjouir?
-
-- Parce que.... Tu as raison. Il vaut mieux que tu ailles seule à
-Brebaki.
-
-- Dieu le garde », balbutia-t-elle.
-
-Sabadil l'enlaça de ses bras et lui donna un baiser, non plus comme un
-frère, cependant, mais avec passion. Elle ne le repoussa pas; elle
-resta muette et calme, et même elle ne rougit pas. Elle sortit
-lentement de la cour, les yeux baissés, et s'éloigna sur la route,
-dans la direction de son village.
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-C'était la foire de Kolomea. Les parents de Nimfodora s'y étaient
-rendus à cheval. Elle était seule au logis. Elle s'était établie près
-du foyer, où brillait un grand feu, et travaillait à un filet de
-pêcheur. Elle n'entendit pas qu'on marchait derrière elle; elle ne vit
-pas que quelqu'un étant entré dans la chambre s'était arrêté à ses
-côtés; elle pensait, elle rêvait comme à l'ordinaire, et ce ne fut que
-lorsqu'une voix forte et gaie lui souhaita le bonjour, qu'elle
-tressaillit et sortit de sa somnolence. Elle leva les yeux. Sabadil
-était devant elle et lui souriait. Toute autre fille se fût effrayée
-ou eût rougi; Nimfodora ne se montra ni étonnée ni effarouchée; elle
-n'eut l'air ni joyeux ni fâché. Sabadil lui prit la main: elle la lui
-abandonna; il l'embrassa: elle le laissa faire. Puis elle baissa la
-tête de nouveau et se remit à son ouvrage.
-
-Sabadil ne dit pas un mot. Elle non plus ne parla pas. Ses narines
-seules frémissaient imperceptiblement, et ses lèvres rondes étaient
-entr'ouvertes comme si elle était hors d'haleine.
-
-« Que fais-tu là? dit enfin Sabadil.
-
-- Un filet.
-
-- A quoi bon, un filet?
-
-- Pour prendre du poisson. Nous approchons de Noël.
-
-- Et c'est pour cela que tu te donnes tant de peine? reprit-il. Ta
-chevelure est un filet qui enlace et emprisonne qui tu veux; tes
-yeux noirs sont des hameçons, et ta bouche rose est une amorce,
-jeune fille. »
-
-Nimfodora regarda fixement les flammes du foyer, comme si elle eût
-voulu y chercher du secours. Ses mains retombèrent sur ses genoux,
-avec le filet qu'elle tenait, ses lèvres s'agitèrent: on eût dit
-qu'elle parlait un langage sans paroles. Une lueur vive et rouge
-éclaira son beau visage pâle et mélancolique.
-
-« Nimfodora, parle, - me hais-tu? recommença Sabadil.
-
-- Non.
-
-- Mais tu ne m'aimes pas? »
-
-Elle le regarda. Elle semblait lui demander: Es-tu sûr, dis, que je ne
-t'aime pas? Puis elle retomba dans sa rêverie. Elle parut regarder en
-elle-même, sonder son âme, étonnée, avec une douloureuse curiosité;
-elle parut se dire: Mais est-ce que je l'aime? est-ce que je l'aime,
-vraiment?
-
-Et rien ne lui répondit.
-
-Sabadil attendait avec elle. Il se plaça derrière elle lentement, il
-passa son bras autour de sa taille, doucement, avec tendresse; il se
-pencha vers elle, et ses lèvres s'approchèrent de celles de la jeune
-fille. Elle le laissa faire. Elle frémit légèrement, comme prise d'un
-grand frisson. Et lui l'embrassa de nouveau, et encore, et
-toujours. Elle, elle s'attacha à ses lèvres, pâle, immobile, terrifiée
-de ce qui arrivait.
-
-Le jour suivant, Sabadil se rendit chez Mardona. Il trouva Nimfodora
-avec elle. Ils échangèrent un regard, un seul. Sabadil comprit que la
-Mère de Dieu ignorait sa visite à Brebaki. Il n'y fit aucune allusion.
-
-Nimfodora se laissa embrasser et choyer par Mardona; mais elle ne lui
-rendit pas ses caresses. Elle était plus sombre encore que de coutume
-et plus blême. Elle regardait devant elle d'un oeil fixe, comme si elle
-eût vu poindre quelque chose d'horrible dans le lointain, et qu'elle
-se sentît condamnée à le supporter. Sabadil la regardait. Il
-regardait aussi Mardona en poussant de longs soupirs.
-
-Il y avait un souffle chaud clans l'air comme avant un orage. Par
-bonheur Turib entra. Il jeta avec colère sur le carreau son bonnet
-d'agneau noir et s'écria:
-
-« Vous êtes là, assis, de parfaite humeur, vous vous divertissez, et
-pendant ce temps le monde est sens dessus dessous.
-
-- Eh quoi! demanda Mardona d'une voix gaie, que se passe-t-il?
-
-- Une révolte est en train de se faire. Et à la tête de cette révolte
-se trouve... Wewa.
-
-- Wewa! Wewa Skowrow, la veuve amoureuse?
-
-- Ne parle donc pas si longuement, ordonna Mardona. Qu'as-tu appris?
-.Raconte.
-
-- Dieu lui-même est apparu à ce scélérat de Sukalou, à ce coquin. Il
-lui est apparu en rêve, repartit Turib, et il lui a dit qu'il te
-rejetait et élisait à ta place Wewa Skowrow, Mère de Dieu. »
-
-Mardona se prit à rire aux éclats.
-
-« Il ne faut pas rire, c'est ainsi. Et réellement Wewa se comporte
-maintenant comme une sainte, ou comme un gouverneur de
-province. Beaucoup de tes disciples ont passé dans son camp. Elle
-tient une cour dans sa propriété comme l'impératrice à Vienne. »
-
-Mardona continua à rire de plus en plus fort.
-
-« Je ne sais pas ce qu'il y a de si drôle là dedans », s'écria Turib
-froissé.
-
-Il se leva, mit son bonnet sur l'oreille et sortit très vivement.
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-La nouvelle apportée par Turib n'était que trop vraie. Une partie des
-Duchobarzen étaient en révolte ouverte contre Mardona et ses
-disciples. Cette division et ces troubles étaient simplement le
-résultat d'un acte de désespoir de Sukalou.
-
-Ce saint étrange avait gagné pas mal de partisans à la cause de la
-nouvelle Mère de Dieu, lorsque Mardona, au lieu d'être condamnée à la
-prison comme il s'y attendait, était revenue gaie et sereine à
-Fargowiza. L'issue de cette affaire avait littéralement anéanti
-Sukalou. C'était un coup de foudre, quoi! un coup qui détruisait ses
-projets et toutes ses espérances. Ce coup l'atteignit si profondément,
-qu'il en devint tout petit, menu comme une souris, et même il se
-retira, grandement penaud, dans une sorte de souricière, un trou
-creusé sous terre et habité par Mischko, le bohémien. Sukalou y passa
-quelques jours blotti et tremblant. Comme il ne pouvait se décider à
-se nourrir de chats, de chiens et de corneilles, il souffrit
-réellement de la faim dans la demeure du pauvre bohémien. Un jour,
-enfin, il se décida à sortir. Il se rendit chez lui, mangea tout ce
-qui s'y trouvait, se reposa, et, après un somme, se tint le monologue
-suivant: Ne sois donc pas si lâche, imbécile! La poltronnerie expose à
-de plus grands dangers encore que le courage. Tu es libre de
-reconnaître ta faute, d'en demander pardon et de t'humilier; mais,
-voilà, Mardona est capable de te faire rosser d'importance; des coups,
-ce ne serait rien encore. Mais elle peut te forcer à jeûner, à jeûner
-durant un mois entier, jusqu'à ce que tu ressembles à ton ombre. Non,
-Sukalou, tu ne t'humilieras pas! tu ne reviendras pas sur ce que tu as
-affirmé. Tu tiendras bravement le parti de Wewa, tu lui gagneras des
-partisans, et, lorsqu'elle se sera constitué une armée, qui peut
-t'atteindre et te menacer, dis? - Et si cela tournait mal? s'il
-t'arrivait de tomber au pouvoir de Mardona? Quoi, alors, quoi? Elle ne
-peut cependant te faire pendre comme cela, sans autre forme! Non, elle
-ne le peut. Il y a des lois, Sukalou, je t'assure qu'il y en a. Il y
-en a pour protéger les honnêtes gens, les hommes paisibles et pieux.
-
-Là-dessus il se rendit à l'auberge, se grisa et reprit son oeuvre avec
-un nouveau zèle. Il se transporta de village en village, sur ses
-longues jambes maigres, et partout il annonça la révélation qui lui
-avait été faite. Il chanta les louanges de la nouvelle Mère de Dieu et
-lui gagna ainsi un grand nombre de disciples.
-
-Le dimanche suivant, il y eut bien une vingtaine de Duchobarzen qui se
-réunirent dans la maison de Wewa, où le premier office divin fut
-célébré avec une grande solennité. On remarquait dans le nombre
-Sukalou et Sofia Kenulla. Wewa ne parut pas durant la cérémonie. Ce ne
-fut que vers la fin, lorsque l'assemblée entonna un pieux cantique,
-que Wewa entra dans la salle, à longues et lentes enjambées. Elle
-portait sur la tête une sorte de couronne en paillettes d'or qui la
-faisait ressembler à une fiancée valaque. Sur les épaules, elle avait
-un manteau de satin rouge, doublé et garni de lapin blanc. Ses pieds
-étaient serrés dans des bottes bleues en maroquin, à talons d'argent;
-enfin elle disparaissait littéralement sous une pluie de ducats, de
-perles fausses, de grains de corail et de monnaies d'argents Elle
-faisait de grands efforts pour avoir l'air digne et majestueux et, à
-cet effet, redressait sa gorge, levait haut la tête et parlait d'une
-voix sourde et profonde, comme un homme.
-
-A sa vue, les assistants se jetèrent à genoux. Elle les bénit en
-étendant sur eux ses belles mains rondelettes , luisantes de graisse,
-où brillaient plusieurs bagues enrichies de clinquant et de pierres
-fausses.
-
-« Je te salue, étoile des croyants, consolation des affligés, s'écria
-Sukalou en jouant de la prunelle et en levant les mains au ciel; aie
-pitié de nous!
-
-- Prie pour nous, cria Sofia, le regard brûlant d'extase; délivre-nous
-des faux prophètes qui prennent le nom de l'Eternel en vain et se
-promènent couverts des riches atours d'une souveraine, au lieu de
-s'humilier sous le sac et la cendre pour racheter leurs fautes!
-
-- Je vous écoute, répondit Wewa d'une voix de basse taille, comme un
-chantre ivre, je vous écoute, et Dieu aussi prête l'oreille à vos
-prières. J'ai compassion de vous, pauvres pécheurs, de vos vices et
-de vos turpitudes; je vous promets de vous aider à suivre le droit
-chemin, de vous soutenir d'une main ferme et douce. Soyez pieux et
-obéissants, priez, faites pénitence! Je vois venir le jour où
-j'aurai à juger les infidèles, et cette maudite, cette pécheresse,
-cette Athalie de Fargowiza-polna. »
-
-Wewa les embrassa tous ensuite, l'un après l'autre. Les Duchobarzen
-baisèrent avec transport ses bottes bleues. Sukalou alla même jusqu'à
-presser ses lèvres sur une tache au manteau de la Mère de Dieu.
-
-Lorsqu'ils furent dispersés, Wewa se tint un instant assise sur un
-siège élevé, une sorte de trône. Elle ressemblait à une idole chinoise
-sur son piédestal. Sukalou se jeta à genoux devant elle, au milieu de
-la salle.
-
-« Eh bien, siège de la souveraine sagesse, commença-t-il avec de longs
-soupirs, es-tu contente de ton esclave?
-
-- Je suis contente, Sukalou.
-
-- Ta gloire s'étend au loin, Tour de David, comme la lumière du
-soleil, de l'aube au couchant. Aie pitié de moi, misérable, ô
-rémission de toutes les fautes, apaise ma faim et délivre-moi de la
-soif inextinguible qui me dévore!
-
-- J'ai fait préparer un festin pour toi et pour moi, reprit Wewa. Nous
-voulons glorifier ensemble cette journée où j'ai si heureusement
-revêtu ma sainte charge. J'aurai compassion de tes faiblesses et je
-récompenserai ta fidélité.
-
-- Je suis sûr, Wewa, que tu as un quartier de porc à la broche,
-s'écria Sukalou enthousiasmé et se pourléchant les lèvres avec
-gourmandise.
-
-- Non, ô le plus fidèle de mes alliés; mais je te ferai la grâce de
-t'accorder ma main.
-
-- Je n'en suis pas digne, gémit Sukalou.
-
-- Je le sais, repartit Wewa d'un ton résolu. Si tu en étais digne, je
-ne parlerais pas de la grâce dont je veux te donner la preuve.
-
-- Mais tu es beaucoup trop bonne à mon égard, répondit Sukalou d'une
-voix plaintive; il suffit que tu m'autorises à ramasser les miettes
-qui tombent de ta table, reine des anges.... »
-
-Un soufflet terrible, appliqué d'une main ferme sur sa joue, coupa
-court aux flagorneries de Sukalou.
-
-« Pas un mot de plus, misérable imbécile, âne bâté, fieffé coquin! Tu
-n'es même pas digne de lécher la poussière de ma chaussure. Ne suis-je
-pas pareille à la fiancée du Cantique, belle comme la lune, aimable
-comme Jérusalem, terrible comme des armées? »
-
-Elle arpentait la chambre à grands pas, faisant bruire ses jupons. Sa
-robe fouettait ses bottes de maroquin bleu, et ses talons d'argent
-cliquetaient comme des castagnettes sur le carreau. Sukalou soupira
-d'un air grave et prit une pincée de tabac.
-
-« As-tu jamais entendu qu'une Mère de Dieu se fût mariée? »
-hasarda-t-il timidement. Wewa se redressa.
-
-« Tu as raison, lui dit-elle.
-
-- Tu dois nous être à tous une image de pureté, un siège de vertu
-céleste, continua Sukalou en souriant, et non la femme d'un pauvre
-vieux perclus comme moi.
-
-- Tu as raison, Sukalou! s'écria Wewa fièrement. C'est vrai que tu es
-indigne de marcher à mes côtés à l'autel; aucun homme n'en est
-digne. J'agirai selon qu'il convient à l'Elue du
-Très-Haut. Viens. Nous allons manger, et boire, et nous réjouir. »
-
-Sukalou sourit, l'air ravi.
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-Mardona s'inquiétait fort peu de ce qui se passait dans la maison de
-Wewa, l'Antéchrist féminin de Fargowiza-polna. Elle avait assez à
-faire à s'occuper d'elle-même. Elle s'étonnait du changement survenu
-en elle depuis quelque temps, des pensées et des sensations qui la
-tourmentaient: elle avait changé, sans même s'en rendre compte. Elle
-était devenue douce, distraite, presque rêveuse. Elle ne pensait plus
-qu'à Sabadil. Moins il venait lui rendre visite maintenant, plus il la
-traitait avec un respect plein de froideur, plus elle sentait la
-passion l'enflammer et grandir en elle.
-
-Elle l'aimait chaque jour davantage d'un amour vif et profond. Elle
-sentait qu'il était nécessaire qu'elle fît une démarche afin de le
-gagner de nouveau tout entier. Elle eût voulu enflammer sa passion, et
-son amour pour lui devint si grand, qu'il anéantit tout autre
-sentiment, et même sa fierté.
-
-C'était par une belle matinée d'hiver. L'air était plein de
-soleil. Les oiseaux chantaient dans les rameaux verts des
-sapins. Sabadil était à l'écurie, étrillant lui-même son cheval, qui
-avait la tète tournée vers lui elle regardait de ses bons yeux
-affectueux. L'écurie était un petit recoin noir, où le soleil ne
-pénétrait que par quelques fissures ou entre des poutres
-disjointes. Lorsque Mardona parut sur le seuil, elle sembla à Sabadil
-entourée d'une sorte d'auréole, dans la pleine lueur du jour. Il la
-considéra avec admiration. C'était la première fois que la sainte de
-Fargowiza-polna se montrait dans sa maison.
-
-« Puis-je t'aider, ami? » lui demanda-t-elle de sa belle voix, et avec
-un regard empreint de bonté et de franche gaieté.
-
-Sabadil ne répondit pas à sa question. Il se contenta de caresser le
-cou nerveux de son cheval, en le flattant de la main à petits coups.
-
-Puis il posa l'étrille.
-
-« As-tu fini? demanda-t-elle.
-
-- Qu'y a-t-il à votre service?
-
-- Crois-tu que je suis venue parce que j'ai besoin d'un service?
-répondit Mardona affectueusement. Non, mon ami. Mon coeur soupirait
-après toi, et je suis venue t'embrasser et surveiller un peu ton
-petit ménage.
-
-- Il n'en vaut guère la peine, dit Sabadil avec un sourire. Un pauvre
-paysan n'aime guère à étaler le peu qu'il a.
-
-- Tu n es pas pauvre, cependant....
-
-- Un cheval et deux vaches ne signifient pas grand'chose.
-
-- Qui te parle de ton cheval? Ne me possèdes-tu pas, moi?
-
-- Toi?»
-
-Sabadil eut un sourire triste.
-
-« Pourquoi es-tu si sombre? continua-t-elle. Tu t'affliges. Dans ton
-regard il y a comme un reproche à mon adresse. Je veux te voir joyeux,
-Sabadil. joyeux comme la première fois que nous nous vîmes... dans la
-forêt, tu sais, alors que le soleil brillait et que les oiseaux
-chantaient... et que toi.... »
-
-Elle ne termina pas, et regarda à terre malicieusement.
-
-« Il vaudrait mieux que nous ne nous fussions jamais rencontrés.
-
-- Sabadil! Regarde-moi. Qu'as-tu donc contre moi? »
-
-Mardona lui prit la main et le regarda dans les yeux, longuement, avec
-tendresse.
-
-« Tu te fais du mal, Sabadil, et à moi aussi tu m'en fais. A moi plus
-encore qu'à toi, peut-être, parce que.... Oui, tu ne sais pas,
-Sabadil, comme je t'aime.
-
-- Mardona! »
-
-Elle ne dit plus rien. Mais elle passa son bras autour du cou du jeune
-homme, doucement, et elle laissa parler ses yeux et ses lèvres avec
-passion. Et ils parlèrent un langage plus persuasif qu'aucun autre, ce
-langage qui existe depuis des milliers d'années, et qui est connu des
-oiseaux et des animaux, des eaux et des forêts embaumées. Bientôt
-aussi Sabadil se prit à sourire joyeusement. Il retrouva son sourire
-candide des jours heureux, lorsqu'il se promenait dans les bois, où il
-rencontra Mardona, près de l'étang solitaire aux flots dormants. Il
-attira la jeune fille sur son coeur, non pas avec une passion sauvage,
-mais avec un sentiment profond de bonheur. Et en ce moment les torts
-qu'il avait envers la Mère de Dieu l'aiguillonnèrent et il éprouva un
-vif repentir. Il se mit à la caresser et à l'embrasser et à la
-caresser encore avec une tendresse qui la toucha et qui la rendit bien
-heureuse.
-
-« Je t'ai retrouvé maintenant, mon bien-aimé, murmura Mardona. Et je
-te jure que tu ne m'échapperas plus. »
-
-Elle l'embrassa et l'embrassa encore, et toujours, jusqu'à ce qu'une
-voix de femme, claire et vibrante, vînt séparer les amoureux
-brusquement.
-
-« Qui est-ce? demanda Mardona, fronçant les sourcils.
-
-- Une jeune fille qui fait ma cuisine et soigne la volaille.
-
-- Est-elle jolie? »
-
-Sabadil haussa les épaules.
-
-« Mais jeune?
-
-- Jeune, oui.
-
-- Jolie et jeune, s'écria Mardona. Cela doit donner à causer dans le
-village. Pourquoi ne prends-tu pas plutôt une vieille femme?
-
-- A quoi bon? Une jeune femme travaille mieux. »
-
-Ils sortirent de l'étable; Mardona dévisagea avec une curiosité aiguë
-la jeune servante, qui, malgré ses lourdes bottes et son jupon
-crottés, était fort avenante, fraîche, avec de grands yeux noirs et la
-bouche rieuse.
-
-Elle, de son côté, regarda Mardona, très surprise.
-
-« Qu'y a-t-il? demanda Sabadil.
-
-- Le juif est là, qui désire acheter des pommes de terre.
-
-- Je n'en vends pas. »
-
-La servante s'éloigna.
-
-« Ecoute, mon ami, commença Mardona, tu ne garderas pas cette fille
-chez toi.
-
-- Pourquoi donc?
-
-- Parce que..., parce que cela ne me plaît pas, répliqua
-Mardona. Montre-moi ta maison, à présent. »
-
-Mardona visita la métairie et l'appartement. Il n'était rien qu'elle
-n'examinât avec plaisir. Elle était redevenue la belle jeune fille
-douce et sérieuse. Elle n'avait plus le cachet mystique de la Mère de
-Dieu, de la sainte étrange de Fargowiza-polna. Elle se comportait en
-femme qui aime, et qui est heureuse par son amour. Sabadil ne se
-souvenait pas de l'avoir vue si bonne et si douce, et si séduisante.
-
-« Nous allons voir maintenant ce que nous aurons pour notre dîner,
-dit-elle tout à coup. Je reste ici avec toi, et je partagerai ton
-repas.
-
-- Je crois qu'il n'y a pas grand'chose ici, remarqua Sabadil
-visiblement embarrassé.
-
-- Laisse-moi faire, s'écria Mardona. Je préparerai moi-même tout ce
-qu'il faut.
-
-- Toi?
-
-- Pourquoi pas? Allons, donne-moi les clefs. »
-
-Mardona se dépouilla, en souriant, de ses colliers et ôta ses
-bracelets. Elle mit un tablier de toile, retroussa ses manches et
-alluma du feu dans l'âtre. Elle se rendit ensuite au garde-manger,
-avec Sabadil, qu'elle chargea de tout ce dont elle avait besoin. Elle
-décrocha de la muraille des casseroles et des plats, et se mit
-prestement à l'oeuvre. L'eau chantait gaiement sur la braise
-ardente. Mardona cassa des oeufs dans la farine, y versa du lait, y mit
-du beurre et du sel, et pétrit la pâte. Sabadil préparait des
-pois. Tout fut terminé en un clin d'oeil. Mardona mit le couvert, et
-apporta sur la table la soupière fumante.
-
-Ils prirent place et dînèrent. Ils avaient grand appétit. Sabadil
-s'étonnait de ce que la Mère de Dieu avait tout apprêté, et d'une
-façon si exquise.
-
-«Sûrement, dit-il, un gentilhomme ne mange pas mieux que nous
-aujourd'hui.
-
-- Mon coeur, c'est parce que l'amour assaisonne notre dîner », railla
-Mardona en souriant.
-
-Ils prirent leur repas, ils rirent, ils s'embrassèrent. Ils étaient si
-heureux! Ils restèrent ensemble à causer jusqu'à la tombée de la
-nuit. Sabadil, alors, attela ses chevaux pour accompagner Mardona à
-Fargowiza. II conduisit le traîneau lui-même. Elle était assise à ses
-côtés, le regardant de ses yeux bleus, languissants et doux. Elle
-appuyait sa tête à l'épaule de Sabadil, et souriait amoureusement.
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-Sabadil passa le jour suivant à Fargowiza-polna, près de la Mère de
-Dieu. Il ne rentra chez lui que le soir, très tard. Il avait quelques
-affaires à régler. Son intention était de repartir aussi vite que
-possible chez les Ossipowitch. Mais voilà que, le matin, un juif
-arriva, qui tourmenta Sabadil, voulant à tout prix lui acheter un de
-ses chevaux. Il reçut aussi la visite de plusieurs vieillards du
-voisinage qu'il respectait fort, et dont il ne put se débarrasser. Il
-prit donc encore son dîner à Solisko, se promettant bien de se mettre
-en route après la table. Il était justement en train d'atteler, et
-prenait déjà son fouet pour le départ, lorsqu'un véhicule arriva, à
-toute vitesse, et fit halte devant sa maison. Sofia Kenulla y était
-assise, parée et souriante.
-
-« Qu'est-ce que cela signifie? » se demanda Sabadil.
-
-Et un pressentiment triste et vague lui serra le coeur.
-
-Sofia sauta à terre, embrassa Sabadil de ses lèvres froides et entra
-dans la salle, lui faisant signe de la suivre.
-
-« Il fait bon chez toi, dit-elle en se frottant les mains. Ça t'étonne
-que je vienne te voir comme cela, hein? Mais attends! tu béniras
-encore ma visite. Assieds-toi près de moi; ne sois pas si fier. »
-
-Sabadil prit place à ses côtés. L'ange blond et svelte le regarda un
-instant en face, avec complaisance, la face éclairée d'un sourire.
-
-« Je t'apporte une bonne nouvelle, dit enfin Sofia. Seulement je la
-garderai pour moi, si tu n'es pas plus gentil, plus aimable.
-
-- Si Mardona apprend que tu es venue, dit Sabadil, elle nous fera
-lapider tous les deux.
-
-- Qu'importe Mardona! s'écria Sofia. Ah! je ne la crains plus, moi, je
-t'en réponds. Elle ne peut pas m'obliger à lui obéir. Si elle
-s'avise de me faire quelque chose, je la tiens, va! Du reste, tu
-ferais mieux, toi aussi, de reconnaître la nouvelle Mère de Dieu.
-
-- Wewa! »
-
-Sabadil se mit à rire.
-
-« J'en connais une autre, insinua Sofia. Si elle était Mère de Dieu,
-celle-là, je crois que tu n'hésiterais pas à te soumettre à elle.
-
-- De qui parles-tu?
-
-- De celle que tu aimes.
-
-- Comment cela?
-
-- Je parle de Nimfodora. »
-
-Sabadil devint pourpre.
-
-« Es-tu pincé, hein? » murmura Sofia à voix basse.
-
-Elle sifflait en parlant, comme un serpent.
-
-« Sais-tu maintenant ce que je peux te faire, si tel est mon bon
-plaisir? le sais-tu?
-
-- Je n'ai rien dit », remarqua Sabadil.
-
-Il baissait la tête, comme anéanti.
-
-« N'essaye pas de me mentir. Je sais tout ce que je veux savoir,
-ajouta Sofia. Tu aimes Nimfodora, et, aussi vrai que je crois à Dieu,
-elle t'aime aussi, elle. Eh bien, tu viendras chez moi, et tu y
-trouveras Nimfodora.
-
-- Femme!»
-
-L'ange eut un sourire candide.
-
-« Et c'est pour cela que tu es venue?
-
-- Oui, répondit Sofia.
-
-- Mais c'est un péché que nous allons commettre, dit-il tristement.
-
-- Un péché? Dans notre croyance l'amour est-il un péché? s'écria
-Sofia; il nous apporte la rédemption. »
-
-Elle se mit à rire très fort.
-
-Dès le lendemain, vers le soir, Sabadil se rendit chez Sofia. Son mari
-était absent. Elle était seule au logis, en train de filer, près du
-poêle.
-
-« Dieu bénisse ta visite! dit-elle toute radieuse. Assieds-toi là,
-près de moi. Je te distrairai un moment, jusqu'à ce qu'elle vienne. »
-
-Elle se mit à lui parler de toutes sortes de choses. Sabadil
-l'écoutait; il ne disait rien. Il regardait constamment du côté de la
-porte.
-
-Au bout d'un instant, Nimfodora entra.
-
-Sofia l'embrassa. Nimfodora resta là, les yeux baissés, très
-pâle. Elle semblait attendre le salut de Sabadil. Mais lui ne
-l'embrassa pas. Il l'aimait de toute son âme, et il eût considéré
-comme un péché de toucher seulement le bord de son vêtement devant un
-tiers. Sofia les examinait l'un et l'autre avec attention. Puis, comme
-ils ne se disaient rien, elle se leva et sortit, un sourire discret
-aux lèvres.
-
-Il neigeait. Il neigeait des flocons si épais, qu'on n'apercevait,
-qu'on ne distinguait rien dans la campagne. Des murailles étincelantes
-s'élevaient autour des chaumières et des seigneuries. Chacun restait
-chez soi, ou profitait le plus longtemps possible de l'hospitalité qui
-lui était offerte.
-
-Nilko Ossipowitch, Kenulla et le Wujt jouaient au tarok depuis le
-matin, autour de la grande table ronde.... La fumée de leurs longues
-pipes avait rempli la salle d'un brouillard tout achéronien. Lorsque
-le crépuscule envahit la chambre de sa lueur grisâtre, ceux qui s'y
-trouvaient ne se distinguèrent pas plus à trois pas de distance qu'au
-travers de la fumée d'un champ de bataille. Les joueurs eux-mêmes ne
-se reconnaissaient pas d'un bout de la table à l'autre.
-
-Peu à peu, Anastasie, Turib et Jehorig, qui étaient assis sur le banc
-du poêle et chuchotaient, prirent des formes vagues d'apparitions. On
-entendait le grincement aigre d'un couteau que Turib aiguisait.
-
-Mardona entra sans être remarquée. Elle s'assit tranquillement à côté
-de son père, et le regarda jouer. Vis-à-vis se tenait Sabadil, qui
-examinait les cartes de Kenulla par-dessus son épaule, tandis que
-Nimfodora était établie sur une chaise plus loin, contre la
-muraille. Personne ne l'avait vue arriver, pas plus que Sabadil.
-
-Tout à coup la lumière se fit. Anuschka entra brusquement, portant une
-grande lampe, qu'elle posa sur la table, devant les joueurs. Mardona
-regarda Sabadil involontairement. Les grands yeux brillants du jeune
-homme n'étaient pas arrêtés sur elle. Elle se retourna vivement et
-saisit un regard qu'il échangeait avec Nimfodora. L'instant d'après,
-Sabadil était replongé dans les cartes de Kenulla, et Nimfodora
-baissait de nouveau les yeux tristement, et comme absorbée. Mais
-Mardona en avait vu assez. Elle devina le reste aussitôt. Elle sentit
-une douleur brûlante, qui l'aiguillonna au coeur, et des flots de sang
-affluèrent à son cerveau; toutefois elle n'était pas femme à perdre
-son empire sur elle-même, bien qu'un nuage épais couvrît sa vue, et
-qu'elle fût en proie à la jalousie la plus impétueuse.
-
-Son visage calme et froid ne trahit aucune des émotions qu'elle
-éprouva, et elle ne laissa voir aucunement avec quelle fièvre, quelle
-attention, elle épiait le moindre geste de Sabadil, le plus léger
-mouvement de Nimfodora. Elle parut suivre le jeu avec intérêt, et
-examinait Sabadil; elle alla ensuite au miroir, pour réparer le
-désordre de sa coiffure, et regarda longuement l'expression et le
-maintien de Nimfodora.
-
-Lorsque Sabadil remonta en traîneau, ce soir-là, pour retourner chez
-lui, il aperçut Sofia sur la route, malgré la neige et la tourmente.
-
-« Que fais-tu ici? lui demanda-t-il tout effrayé.
-
-- Je t'attends.
-
-- Pour l'amour du ciel! mais tu aurais pu être surprise par les loups
-ou ensevelie sous la neige.
-
-- Ah! je n'ai pas peur. »
-
-Elle monta près de lui, s'assit à ses côtés, et se mit à rire.
-
-« Comme tu as froid. Tu aurais pu geler là, dans cet ouragan!
-
-- Eh bien! que se passe-t-il? S'est-elle aperçue de quelque chose?
-
-- Et de quoi s'apercevrait-elle?
-
-- Que tu ne l'aimes plus.
-
-- Je ne peux pas dire cela, répondit Sabadil d'un air sombre, en
-baissant la tête. Souvent je m'imagine que je la hais, et
-cependant....
-
-- Rappelle-toi sa manière d'agir à ton égard, insinua Sofia; dans son
-regard papillotait quelque chose d'étrange. N'oublie pas les
-tourments qu'elle t'a fait subir.
-
-- Vois-tu, Sofia, c'est justement cela. Lorsque je songe qu'elle t'a
-fait lapider sans merci, quand je pense qu'elle reçoit les visites
-de ce noble seigneur....
-
-- Je vois que cela t'exaspère!
-
-- Oui, Sofia, et cependant..., cependant elle en est encore plus
-séduisante à mes yeux.
-
-- Tu es fou.
-
-- Cependant c'est ainsi.
-
-- Quant à elle, continua Sofia, elle t'aime davantage depuis qu'elle
-sent qu'elle t'a perdu. Car elle le sent, bien qu'elle ne sache rien
-de ce qui se passe. Cette femme a le diable au corps.
-
-- Tu doutes de sa vertu, dis?
-
-- Non, certes. Elle n'a pas de coeur.... »
-
-Le lendemain, Nimfodora se tenait devant sa porte, à Brebaki, causant
-avec Anuschka, lorsque Sukalou vint à passer. Il s'arrêta, huma une
-prise de tabac, et cligna finement de l'oeil en regardant Nimfodora
-d'un air narquois.
-
-« Eh bien, commença-t-il, à quand les noces, jeune fille?
-
-- Que veut-il dire? demanda Anuschka.
-
-- Je ne sais pas, répondit Nimfodora à voix basse.
-
-- Mais vous m'y inviterez au moins », s'écria Sukalou, et il reprit sa
-route en souriant.
-
-Anuschka retourna chez elle.
-
-« Est-il vrai que Nimfodora se marie prochainement? demanda-t-elle à
-Mardona. Qui donc épouse-t-elle?
-
-- On s'est moqué de toi pour sûr, repartit la Mère de Dieu d'un ton
-glacial.
-
-- C'est Sukalou qui l'a dit. »
-
-Par malheur, Sukalou passa justement près de la métairie une heure
-plus tard. Mardona, qui se tenait près de la fenêtre, absorbée dans de
-douloureuses réflexions, l'aperçut de loin. Elle appela ses frères et
-leur ordonna d'aller lui chercher Sukalou. Lorsque celui-ci longea la
-haie qui entourait la métairie, en regardant prudemment autour de lui,
-Turib et Jehorig l'assaillirent et l'entraînèrent dans la maison.
-
-« Que voulez-vous? Laissez-moi! cria Sukalou, en se débattant de
-toutes ses forces, jusqu'à ce que la porte se fût refermée derrière
-lui et qu'il eût aperçu Mardona assise sur son siège.
-
-- Tu as peur, Sukalou? commença la Mère de Dieu. Ta conscience te
-tourmente, n'est-ce pas?
-
-- Aie pitié, refuge des croyants, cria Sukalou en se jetant aux pieds
-de Mardona. J'ai failli, j'ai péché. Ah! je le sais, Satan était en
-moi. Crois à mes paroles. Je me repens! je me repens! Fais-moi
-grâce.
-
-- Lève-toi, dit Mardona, et dis-moi ce que tu sais du mariage de
-Nimfodora.
-
-- Je ne sais rien.
-
-- Cependant, en présence même d'Anuschka....
-
-- Une plaisanterie, notre petite mère, un simple badinage, affirma
-Sukalou, toujours vautré dans la poussière.
-
-- Lève-toi, et dis-moi tout, continua Mardona. Tu sais quelque chose
-que tu me caches. Allons, parle, ou nous réglerons sur-le-champ nos
-comptes ensemble, à propos de l'histoire que tu as arrangée avec
-Wewa. »
-
-Elle se leva, alla au buffet, et en tira un plat de rôti froid.
-
-« Aussi vrai que j'aime Dieu, je ne sais ce que tu veux dire, jura
-Sukalou, suivant Mardona dans la chambre, en se traînant sur les
-genoux.
-
-- Assieds-toi là, dit-elle, et mange. »
-
-Sukalou se releva lentement, soupira et s'assit près de la table où
-Mardona avait posé le rôti.
-
-« Eh bien! que sais-tu sur le compte de Nimfodora? demanda la Mère de
-Dieu.
-
-- Peut-être n'est-ce qu'un bavardage. »
-
-Il voulut se servir du rôti, mais Mardona le retint.
-
-« Quel bavardage?
-
-- Sur son compte, à propos de ce... de ce jeune paysan de
-Solisko. Comment se nomme-t-il déjà?
-
-- Il y a beaucoup de paysans à Solisko.
-
-- C'est juste. Il se nomme Sabadil. »
-
-Sukalou regarda le rôti douloureusement.
-
-« Et que dit-on de lui?
-
-- Que..., on raconte.... Oh! c'est un mensonge pour sûr.... On dit
-qu'il lui rend visite et... qu'ils ont de l'amour l'un pour
-l'autre. »
-
-Mardona retira sa main. Sukalou entama le rôti, et en avala de grandes
-bouchées, avidement, tandis que la Mère de Dieu tirait du buffet un
-verre à pied et une bouteille d'eau-de-vie. Elle remplit le verre et
-le plaça devant Sukalou.
-
-« Dieu te bénisse, consolatrice des affligés! » s'écria Sukalou, en
-étendant la main prestement vers l'eau-de-vie.
-
-Mais déjà Mardona le retint et l'empêcha de boire.
-
-« Mais toi, tu en sais plus long que ce que les gens disent. Ainsi,
-raconte. »
-
-Sukalou regarda l'eau-de-vie et soupira.
-
-« J'étais à la foire de Kolomea, commença-t-il, et j'y rencontrai ce
-Sabadil. Il avait beaucoup d'argent sur lui et paraissait très gai. Il
-acheta un collier de corail, un foulard de tête en soie bleue et
-encore un petit fichu, et le dimanche suivant, je vis....
-
-- Que vis-tu? »
-
-Mardona retira sa main.
-
-« Je vis. - Sukalou vida le verre d'un trait. - A ta santé, reine des
-prophètes! Je vis donc, le dimanche suivant, Nimfodora qui avait mis
-ce foulard et ces coraux, et cet autre petit fichu, noué au cou. Je la
-taquinai là-dessus, mais elle ne rougit pas. Non, et même elle me
-regarda d'un air courroucé, comme si c'était moi qui avais commis la
-faute. Elle est, pour ainsi dire, déjà corrompue par cette Sofia.
-
-- Sofia Kenulla?
-
-- Oui, par elle; c'est chez elle qu'ils se rencontrent, et qu'ils se
-divertissent tous ensemble, continua Sukalou. Cette Sofia est un
-serpent venimeux, et je puis jurer que Sabadil lui a fait cadeau
-d'une paire de boucles d'oreilles en vrai or. »
-
-Mardona fut saisie d'un léger frisson. Sa main saisit convulsivement
-le bord de la table, et ses lèvres eurent un sourire humilié, haineux
-et ironique. Personne, cependant, ne remarqua ce qui se passait en
-elle. Personne ne devina ce qu'elle souffrait.
-
-A peine Sukalou fut-il parti, que Mardona envoya Turib à Brebaki, en
-traîneau. Le soleil se couchait lorsque celui-ci revint avec
-Nimfodora; celle-ci entra tout de suite dans la salle pour saluer la
-Mère de Dieu. Elle avait un foulard bleu noué dans ses cheveux noirs,
-le foulard dont Sukalou avait parlé. Elle frappa à terre de ses
-lourdes bottes pour détacher la neige qui les couvrait, et se
-débarrassa de sa pelisse d'agneau. Mardona vit alors qu'elle était
-parée d'un superbe collier de corail, et qu'elle avait au cou un petit
-fichu aux couleurs vives.
-
-Mardona s'avança à la rencontre de son amie, et la prit par la
-main. Elle l'emmena dans sa chambre, traversant la cour sans proférer
-un mot. Quand elle fut chez elle et qu'elle eut soigneusement refermé
-la porte, elle s'assit dans son fauteuil. Nimfodora voulut lui baiser
-la main; elle la lui retira lentement, d'un geste hautain.
-
-« Ne m'embrasse pas, lui dit-elle. Jette-toi plutôt à genoux, et avoue
-ta faute. »
-
-Elle regardait Nimfodora fixement, dardant ses yeux dans les yeux de
-la jeune paysanne, que celle-ci, contre son habitude, ne put baisser à
-terre, mais tint attachés au regard de son juge, grands ouverts,
-effarés, comme implorant grâce. Nimfodora tremblait de tous ses
-membres. Elle s'agenouilla sur le carreau sans rien dire.
-
-« Parle! de qui tiens-tu ce foulard?
-
-- C'est Sabadil qui me l'a donné.
-
-- Et ce petit fichu?
-
-- Il me l'a donné aussi.
-
-- Et ce collier de corail?
-
-- Ce collier aussi.
-
-- Il t'aime? continua Mardona, non pas du ton d'une femme jalouse et
-passionnée, mais avec la voix caressante d'une mère qui sonde le
-coeur de son enfant.
-
-- Oui, râla Nimfodora.
-
-- Et toi, tu l'aimes aussi? »
-
-Nimfodora regarda la mère de Dieu avec surprise. Elle semblait lui
-demander: «Tu sais donc si je l'aime? Je ne le sais pas, moi ».
-
-« Sabadil veut faire de toi sa femme?
-
-- Non. Il n'en a jamais été question, répondit Nimfodora.
-
-- Vous vous voyez souvent cependant?»
-
-Nimfodora se tut.
-
-« C'est chez Sofia que vous vous voyez? »
-
-Nimfodora jeta à la Mère de Dieu un coup d'oeil suppliant. Ses lèvres
-s'agitèrent, mais ne laissèrent échapper aucun son.
-
-« Réponds! »
-
-Nimfodora laissa retomber sa tête sur sa poitrine et regarda à terre.
-
-« Dis-moi la vérité! »
-
-Mardona la prit par le menton, lui releva la tête et la perça d'un
-long regard bien en face.
-
-« Je.... C'est.... Aie pitié de moi!»
-
-Elle se jeta aux pieds de Mardona et cacha son visage, envahi tout à
-coup d'une rougeur ardente, dans les jupons de la Mère de Dieu.
-
-« Je croyais, moi, que tu m'aimais, Nimfodora, commença la Mère de
-Dieu après un moment de silence. Puisque tu me haïssais, pourquoi
-as-tu trompé mon coeur, dis? Pourquoi ne m'as-tu pas craché à la
-figure, au lieu de me couvrir de baisers? Tu m'as ravi tout mon
-bonheur, Nimfodora, car je t'aimais, et je l'aimais aussi, moi!
-
-- Mardona! frappe-moi », répliqua Nimfodora.
-
-Sa voix râlait comme la plainte d'un cerf expirant.
-
-« Frappe-moi, foule-moi aux pieds, tue-moi! Je ne suis pas digne de
-conserver la vie!
-
-- Calme-toi, dit Mardona avec douceur.
-
-- Ne sois pas si bonne pour moi! Tu m'accables! murmura Nimfodora. Tu
-me déchires le coeur! Foule-moi aux pieds. Je serais heureuse si tu
-me donnais des coups.»
-
-Elle saisit le pied de Mardona et le posa sur sa nuque. Mais la Mère
-de Dieu ne la foula pas.
-
-« Laisse-moi seule », ordonna-t-elle.
-
-Nimfodora se leva, pâle comme une morte, fixa ses yeux secs et
-brûlants sur les yeux de Mardona et sortit en chancelant.
-
-Mardona resta un moment très calme, les mains abandonnées sur ses
-genoux, envahie par une rêverie froide. Puis, tout à coup, elle leva
-les yeux au ciel et se mit à pleurer amèrement.
-
-Sur ces entrefaites, une société nombreuse et gaie s'était rassemblée
-dans la grande salle. Jehorig et Wadasch accordaient leurs
-instruments. Les jeunes gens taquinaient les filles, dont les longues
-tresses fouettaient l'air joyeusement. Ossipowitch, le Wujt et
-Barabasch jouaient du tarok.
-
-Nimfodora s'était étendue par terre, dehors, dans la neige. Elle se
-frappait la poitrine à coups de poing et priait d'une voix
-haute. Bientôt Mardona sortit de sa maison. Elle prit Nimfodora par la
-main et la releva. Toutes deux se rendirent dans la grande
-salle. Mardona prit place sur son siège élevé et bénit les assistants,
-qui à sa vue s'étaient agenouillés.
-
-« Levez-vous, leur dit-elle, et amusez-vous selon les désirs de vos
-coeurs. Je veux vous voir joyeux. »
-
-Les cymbales et le violon retentirent, mêlant les accents joyeux aux
-notes mélancoliques; les couples se disposèrent pour danser la
-kolomijka. Tandis que la jeunesse tourbillonnait, faisant voler des
-masses de poussière, que le Wujt et Barabasch se disputaient à propos
-de leurs jeux, et que Turib roulait dans la salle un tonnelet de
-bière, Sabadil entra avec Lampad Kenulla.
-
-Nimfodora, qui jusqu'à ce moment s'était tenue adossée à la muraille,
-dans l'immobilité d'une statue, se jeta aux pieds de Mardona et enlaça
-ses genoux de ses deux bras comme pour chercher une protection auprès
-d'elle. La Mère de Dieu embrassa la jeune fille et regarda Sabadil
-fièrement.
-
-«Silence! silence! s'écria Kenulla. Ce n'est pas maintenant le moment
-de jouer des instruments et de danser. Nous sommes menacés par un
-jugement terrible du Très-Haut. Sodome et Gomorrhe ont pris naissance
-au milieu de nous, et l'heure est proche où le feu du ciel viendra
-exterminer les pécheurs. »
-
-La musique se tut. Tous les assistants acclamèrent Kenulla.
-
-« Quelle nouvelle apportes-tu? Qu'est-il arrivé? demanda Mardona.
-
-- De faux prophètes s'élèvent, continua Kenulla; ils détournent et
-séduisent ton peuple, reine des anges. Ce coquin de Sukalou et Wewa,
-cette oie stupide, soulèvent la masse contre toi. Wewa prétend que
-Dieu l'a élue, et te rejette. Il y en a un grand nombre qui se sont
-retirés de toi, pour se rattacher à ces faux prophètes. Ce nombre
-augmente chaque jour; il s'accroît comme le sable de la mer.
-
-- Qu'y a-t-il à faire? demanda Nilko Ossipowitch très ému, les cartes
-de tarok à la main.
-
-- Vous le demandez? hurla Barabasch exaspéré. Mais... exterminez-les
-tous sur-le-champ! transpercez-les et anéantissez-les comme des
-loups, de misérables bêtes fauves.
-
-- A quoi songez-vous? demanda Sabadil. Voulez-vous tuer tous ceux qui
-ne partagent pas votre croyance?
-
-- Ce ne sont pas des gens d'une autre croyance, repartit Barabasch: ce
-sont des blasphémateurs, des impies.
-
-- Tu as raison, Barabasch, repartit Mardona,. ce sont des pécheurs que
-Dieu a livrés entre mes mains. Je les jugerai, et les condamnerai.
-
-- Etes-vous fous! s'écria Sabadil. Mardona, es-tu possédée du diable?
-- Que dit cet insensé? interrompit Kenulla.
-
-- Il blasphème! » cria Barabasch.
-
-Mardona se leva et étendit le bras entre les antagonistes.
-
-« Taisez-vous immédiatement, ordonna-t-elle.
-
-- Non, je ne me tairai pas », reprit Sabadil. Dans ses yeux luisaient
-des éclairs de haine contre Mardona.
-
-« Oubliez-vous donc, misérables égarés, qu'il y a des lois qui
-protègent notre prochain aussi bien que vous-même? Mettez la main sur
-vos ennemis, tuez-les, et l'on dressera des potences à votre
-intention, scélérats, infâmes, assassins!
-
-- Il blasphème! crièrent plusieurs Duchobarzen d'une seule voix.
-
-- Lapidez-le! hurla Barabasch.
-
-- Oui, lapidez-le! »
-
-- Silence, commanda Mardona. Dieu vous punira, aussi bien que cet
-impie ici présent et les parjures qui se soulèvent contre moi. Je
-suis ici à la place de Dieu. Celui qui blâme le jugement de Dieu, je
-le rejette. Une m'appartient plus. Il est destiné à la géhenne.
-
-- Punis-le toi-même! dit Barabasch. Puis, juge et condamne ces
-parjures.
-
-- Je ferai tout cela lorsqu'il en sera temps, repartit Mardona,
-toujours calme et très digne.
-
-- O aveugles! cria Sabadil. Ne voyez-vous pas qu'elle vous mène droit
-à la perdition?
-
-- Dieu parle par sa bouche, répondit Wadasch. Humilie-toi. A genoux,
-et adore!
-
-- J'ai deux yeux, qui voient encore, continua Sabadil, et je ne me
-laisserai aveugler par personne. Je vois que vous rejetez le pape
-pour élire à sa place un pape femelle. Des caprices de fille sont
-pour vous des révélations divines. »
-
-Barabasch poussa un cri rauque, un cri de fanatique exaspéré. Il se
-jeta sur Sabadil et le saisit à la poitrine. Celui-ci s'en débarrassa
-d'un violent coup de poing et l'envoya rouler sur le carreau, bien
-fort. Il s'élança dehors, ensuite, en courant, sauta à cheval et
-partit au galop. Une confusion terrible s'ensuivit. Tous criaient à
-tue-tête, et couraient comme des fous, à droite et à gauche, dans la
-salle. Barabasch se releva baigné de sang; Anastasie apporta de l'eau;
-Nimfodora se battait avec Turib, qui, un pistolet à la main, menaçait
-de se mettre à la poursuite de Sabadil. Il n'y avait que Mardona qui
-restât sereine dans cette mêlée. Elle souriait d'un sourire de
-triomphe, un pli d'ineffable dédain aux lèvres.
-
-Sabadil venait de se livrer entre ses mains.
-
-Après avoir passé la nuit dans une auberge sur la route de Kolomea,
-Sabadil se rendit de bon matin à Brebaki, à cheval. Lampad n'était pas
-à la maison. Sofia sourit fièrement lorsqu'elle vit rentrer
-Sabadil. Elle le fit asseoir à ses côtés, sur le banc du poêle, et
-envoya chercher Nimfodora. Mais celle-ci n'était pas encore de retour
-de Fargowiza. Sofia entreprit de distraire et d'égayer Sabadil. Cela
-lui réussit si bien, qu'il resta à Brebaki jusqu'au soir, jusqu'à ce
-qu'il commençât à faire sombre.
-
-Il était fort tard déjà lorsque Sabadil rentra chez lui. Il conduisit
-son cheval à l'écurie, se rendit dans la grande salle, battit le
-briquet avec son couteau, de l'amadou et une pierre à feu, et alluma
-la chandelle qui était sur la table.
-
-A la faible lueur qui éclairait la chambre, Sabadil distingua tout à
-coup Mardona. Elle était entièrement vêtue de noir. Elle était assise
-sur le banc du poêle, et l'attendait. Quelque courageux que fût
-Sabadil, il tressaillit cependant avec violence et eut peur. Il ne put
-prononcer une parole. Elle, au contraire, était fort calme et
-sereine. Son visage de madone était blanc, et rose, et pur, et
-tranquille, comme à l'ordinaire. Sa bouche rouge invitait aux baisers,
-ses belles mains étaient enfouies sous sa pelisse noire,
-chaudement. Ses yeux seuls perçaient Sabadil d'un regard
-scrutateur. On eût dit qu'elle voulait lire au plus profond de son âme
-et l'interroger.
-
-« Je suis venue à toi, Sabadil, commença-t-elle de sa jolie voix
-caressante et mélodieuse, comme le bon berger qui cherche sa brebis
-perdue. Sais-tu ce que tu as fait, dis-moi? Et t'en repens-tu?
-
-- A quoi penses-tu? repartit Sabadil, qui avait repris sa
-tranquillité. Ai-je l'air d'un imbécile? Ce que j'ai fait, ce que
-j'ai dit, je l'ai fait et dit, non pas dans la colère, mais parce
-que c'est mon intime conviction.
-
-- Tant pis! interrompit la Mère de Dieu d'un ton sévère.
-
-- Tant pis ou tant mieux, reprit Sabadil. Je n'ai fait que dire la
-vérité. Je le répète: j'ai parlé franchement, selon ma conviction,
-du fond du coeur. Je ne mens pas, moi. Je ne suis pas hypocrite;
-c'est vous qui êtes des hypocrites!
-
-- Malheureux!
-
-- Oh! je n'ai aucun besoin de ta compassion, de ta pitié, continua
-Sabadil, avec un rire dédaigneux. Je ne me repens pas de ce que j'ai
-fait. Non, certes, je ne le regrette pas. Aussi ne me vient-il pas à
-l'idée de faire pénitence.
-
-- Cependant tu t'humilieras.
-
-- Jamais!
-
-- Quel entêtement! quelle morgue tu as tout d'un coup! continua
-Mardona. Je ne te reconnais pas. Et tu affirmes que c'est la sagesse
-qui parle par ta bouche! Tu es possédé du diable, Sabadil! »
-
-Il se mit à rire aux éclats.
-
-« S'il en est ainsi, exorcise-moi, élue du Très-Haut, Vierge
-toute-puissante, reine des saints et des anges.
-
-- Oui, Sabadil, telle est aussi mon intention », repartit Mardona.
-
-Elle se leva, lente et majestueuse, drapée dans sa pelisse noire, qui
-lui tombait jusqu'aux pieds. Les sequins d'or qui ornaient sa poitrine
-scintillaient avec un cliquetis.
-
-Elle étendit le bras.
-
-« A genoux, pécheur!
-
-- Je ne m'agenouillerai pas devant toi. »
-
-Mardona le regarda avec plus de pitié que de colère.
-
-« Tu t'agenouilleras devant moi cependant, reprit-elle avec une sûreté
-qui le troubla, quoique d'une voix très douce.
-
-- Tu essayeras en vain de m'y obliger. Je ne te crains pas.
-
-- Ton devoir est de me craindre, Sabadil, répondit-elle
-affectueusement. Tu dois craindre Dieu que je représente. La crainte
-de Dieu est le commencement de la sagesse. »
-
-Elle s'approcha de lui, posa sa main sur son épaule, et le regarda
-dans les yeux, longuement, avec amour. Et il y avait beaucoup de
-choses dans ce regard. Il y avait surtout de la tristesse, une
-tristesse amère.
-
-« Veux-tu nier que tu gis dans les ténèbres, et que tu as besoin de la
-lumière?
-
-- Ces ténèbres, c'est toi qui m'y as conduit.
-
-- Non. Ce n'est pas moi. Ce sont tes doutes, mon pauvre ami. Tu ne
-possèdes pas la vraie foi. Tu donnes trop de prix aux jouissances
-terrestres. Aussi Satan a-t-il un plein pouvoir sur toi. La
-jalousie, l'envie, la passion et l'orgueil t'ont aveuglé. Tu as
-offensé Dieu en moi, tu t'es révolté contre ma volonté, qui est la
-volonté de l'Eternel, tu as été en mauvais exemple pour tes frères
-et soeurs; tes péchés crient au ciel contre toi.
-
-- Tu le dis.
-
-- Oui, je le dis. »
-
-Elle posa les mains sur son épaule, il sentit son haleine et le parfum
-enivrant de sa chevelure.
-
-« Je le dis, moi, moi qui t'ai tant aimé, et que tu as trahie si
-honteusement.
-
-- Je t'ai trahie? »
-
-Sabadil avait pâli jusqu'aux lèvres. Elle le sentait frissonner sous
-ses mains.
-
-« Oui, tu m'as trahie.
-
-- Qui t'a dit cela? » balbutia-t-il.
-
-Son regard errait, tout effaré, dans la chambre; ses yeux avaient des
-lueurs folles comme ceux d'un insensé.
-
-« Agenouille-toi, et reconnais ta faute! »
-
-Mardona recula de deux pas et indiqua le sol du doigt.
-
-«Que dois-je avouer? demanda-t-il, toujours plus troublé. Je ne sais
-ce que tu demandes.
-
-- Ne m'as-tu pas trahie avec Nimfodora? »
-
-Sabadil cacha son visage dans ses mains et lui tourna le dos, anéanti.
-
-« Peux-tu te justifier? Tu te tiens devant moi comme un malfaiteur
-devant son juge. Tu ne trouves rien à me dire, tu n'oses pas me
-regarder et tu trembles de honte et de confusion.
-
-- Si j'ai failli, reprit-il, toujours en se détournant, c'est ta faute
-plutôt que la mienne. Comme je t'ai aimée! et comme tu as récompensé
-mon amour!
-
-- Tu blasphèmes, Sabadil, s'écria-t-elle. Accuses-tu l'Eternel de ce
-qu'il a compassion de toutes ses créatures, et pas seulement de toi
-seul? Le valet a-t-il le droit de blâmer son maître de ce qu'il paye
-ses autres serviteurs et non pas lui seulement? Qui es-tu? Un pauvre
-pécheur. Je suis ton Dieu. Je suis ton maître. Que me reproches-tu?
-
-- Pourquoi m'as-tu menti en me faisant croire que tu m'aimais?
-
-- Je ne t'ai pas menti. Je t'aimais comme je n'ai jamais aimé
-personne, et je t'aime encore », répondit Mardona.
-
-Sa voix frissonnait comme une corde brisée.
-
-« Mais toi, tu m'as trahie! Je t'ai toujours averti de ne pas voir en
-moi une femme ordinaire. Tu savais que, comme Dieu, j'aime tous ceux
-qui croient en moi, pas toi seulement; tu savais aussi qu'il m'est
-impossible de répondre à ta passion. Tu n'as pas le droit de te
-plaindre. Et ne te justifie pas, Sabadil. C'était infâme à toi d'en
-aimer une autre, et de l'attirer ainsi sur ton coeur.
-
-- Si j'ai péché, c'est l'amour que je te témoignais qui m'y a poussé,
-c'est aussi la jalousie, repartit Sabadil.
-
-- Ne cherche pas à t'excuser, reconnais ta faute, continua
-Mardona. Repens-toi, repens-toi sincèrement, humilie-toi, livre-toi
-entre mes mains.
-
-- Je suis assailli de doutes affreux, je le reconnais, dit Sabadil. Je
-veux croire à toi, et je ne le peux. Souvent je pense que Dieu parle
-par ta bouche, puis je suis saisi d'une angoisse terrible que tout
-cela ne soit que de vaines paroles. »
-
-Mardona sourit avec dédain.
-
-« Je me suis révolté contre toi, continua Sabadil, parce que je ne
-crois plus à toi, je n'ai pas voulu offenser Dieu. Mon intention était
-de témoigner mon mépris à la femme que j'ai aimée, et qui raillait mon
-amour, à l'hypocrite dont les paroles ne sont que mensonge.
-
-- Tu me hais donc?
-
-- Je t'ai haïe, Mardona. Maintenant je t'aime, je sens que je t'aime
-plus que jamais.
-
-- Reconnais que tu as offensé Dieu en ma personne.
-
-- Je le reconnais.
-
-- Avoue que tu m'as trahie. »
-
-Sabadil se tourna brusquement vers elle, et se précipita à ses pieds.
-
-« Aie pitié, Mardona », cria-t-il, en embrassant ses genoux avec
-frénésie, comme un condamné qui demande sa grâce.
-
-Elle posa la main sur sa tète. Il lui appartenait de nouveau
-maintenant.
-
-« Tu aimes Nimfodora? »
-
-Il ne répondit rien.
-
-« Avoue que vous vous aimez.
-
-- J'avoue tout ce que tu désires, murmura-t-il: j'ai péché. Je veux
-racheter mes fautes, juge-moi, je le prie! Punis-moi, oh! punis-moi.
-
-- Sois calme. Je le ferai sûrement », répondit-elle, très calme. Elle
-le regardait d'un air étrange, avec un sourire mauvais. Lui, se
-tenait étendu à ses pieds, tout pâle.
-
-« Hélas! je n'ai aimé que toi, recommença Sabadil, mais ton coeur
-appartient à tous.
-
-- C'est mon devoir.
-
-- Et tu blâmais l'amour passionné que je te portais; tu me punissais,
-tu me maltraitais.
-
-- Je ne l'ai pas fait assez, Sabadil, repartit Mardona. Je ne suis pas
-parvenue, comme je le désirais, à mortifier ta chair, à transformer
-ton amour charnel en affection divine. Cette fois-ci, je m'y
-prendrai autrement. Tu m'as dit, du reste, que tu n'avais aucun
-besoin de ma pitié. Allons, viens! »
-
-Un vague pressentiment serra Sabadil au coeur. Mais la beauté de
-Mardona, la puissance qu'elle avait sur lui et jusqu'à sa froide
-sévérité enflammaient à nouveau sa passion. Il se laissait emmener, il
-partait contre sa volonté. Il éprouvait une douce volupté à se livrer
-entre les mains de Mardona; il la suivait machinalement. Il se sentait
-comme dans un de ces rêves où l'on veut poignarder son adversaire, et
-où l'on a le bras paralysé.
-
-Mardona s'assit dans son traîneau, qui était resté arrêté près d'un
-taillis, derrière la maison. Elle prit les rênes, et ordonna à Sabadil
-de monter près d'elle. Lorsqu'elle le vit à ses côtés et que le
-traîneau se mit en marche, Mardona sourit d'un air mauvais, avec
-amertume. Elle emmenait le rebelle qu'elle avait fait prisonnier à
-cette heure. Lorsqu'ils longèrent la forêt, des lueurs ardentes,
-mobiles comme des feux follets, se montrèrent à travers les arbres,
-s'approchant peu à peu.
-
-« Des loups! » murmura Sabadil.
-
-Mardona ne dit rien. Elle se leva, droite, dans le traîneau, et prit
-son fouet. Les loups approchaient. On entendait déjà leurs cris
-féroces, leurs hurlements prolongés. Mardona brandit son fouet et en
-laboura les flancs de ses chevaux, qui partirent ventre à terre.
-
-Les clochettes de l'attelage rendaient un tintement aigu pareil à une
-plainte. La neige et la glace sautaient et tourbillonnaient sous les
-sabots des chevaux; le traîneau volait comme un oiseau à travers la
-tourmente. Peu à peu les hurlements devinrent moins distincts, et les
-yeux phosphorescents des loups disparurent dans les ténèbres. Le
-danger était passé, Sabadil respira profondément. Mardona le. regarda
-par-dessus l'épaule avec dédain. Puis elle sourit de nouveau, de son
-mauvais sourire.
-
-
-CHAPITRE XX
-
-Il était nuit lorsque la Mère de Dieu ramena le pécheur repentant à
-Fargowiza-polna. Le traîneau entra dans la cour, lentement; les
-clochettes tintaient faiblement d'un ton triste, comme la cloche des
-morts qui accompagne le saint-sacrement. Une chouette criait dans le
-lointain. Les chiens se mirent à hurler horriblement fort. La lune,
-voilée de nuages, répandait dans la campagne une lueur gris de plomb,
-blême et laide. Mardona abandonna l'attelage à ses frères, et se
-rendit chez elle avec Sabadil.
-
-Un grand feu pétillait dans le poêle. Une lampe qui pendait du plafond
-éclairait la pièce. Les fleurs de givre qui tendaient les vitres
-scintillaient, au clair de la lune.
-
-La Mère de Dieu alla chercher un faisceau de cordes et en sortit les
-deux plus gros liens. Puis elle emmena Sabadil dans un petit cabinet
-sans issue, dépourvu de fenêtre, qui attenait à sa chambre, et en
-referma la porte. Là encore il y avait une petite lampe. Sa lueur
-faible vacillait, prêtant au visage calme de Mardona quelque chose de
-fantastique.
-
-« Que vas-tu faire de moi? commença Sabadil.
-
-- Tu le vois. Je veux t'attacher.
-
-- Et après?
-
-- Pourquoi me questionnes-tu? Je ferai de toi ce que bon me
-semblera. »
-
-Elle lui lia les mains et les pieds et le jeta à genoux. Il se laissa
-faire sans résistance et attendit curieusement. Maintenant Mardona
-ouvrit la porte, et Nimfodora entra, baissant la tête. Sabadil
-frémit. Mardona remarqua ce frisson. Elle rejeta la tête en arrière
-d'un geste fier et sourit ironiquement. Nimfodora s'agenouilla devant
-la Mère de Dieu et lui embrassa les pieds humblement. Elle releva
-Nimfodora qui tremblait, et la baisa à deux reprises sur ses lèvres
-pâles.
-
-Le coeur de Sabadil battait à se rompre. Il défaillait, envahi par la
-confusion et par la honte. D'un mouvement brusque il essaya de rompre
-ses liens. Effort inutile. Les cordes pénétrèrent plus profondément
-encore dans ses chairs, le déchirant cruellement. Alors il laissa
-retomber sa tête sur sa poitrine, il se rendit, il n'était plus
-libre. Il s'était livré au pouvoir de Mardona. Et elle ne s'inquiétait
-pas de ce qu'il souffrait.
-
-« Où passeras-tu la nuit? demanda, après une pause, la Mère de Dieu à
-Nimfodora.
-
-- Près de ta soeur. »
-
-Mardona affirma de la tête, et embrassa la jeune fille encore une
-fois. Nimfodora s'éloigna tranquillement, les yeux baissés, courbant
-douloureusement la tète.
-
-« Tu resteras cette nuit à genoux, en prières, lui dit-elle d'un ton
-glacial. Prépare-toi à être jugé par moi demain. Je me montrerai
-sévère à ton égard. »
-
-Elle le contempla avec son mauvais sourire.
-
-Sabadil releva lentement la tête. Il n'avait jamais vu Mardona si
-belle. Ses cheveux dorés flottaient dénoués sur son cou et sa
-poitrine. Ses lèvres roses s'entr'ouvraient, comme sous des
-baisers. Vainement Sabadil essaya de résister à la passion qui
-l'aveuglait, vainement il ferma les yeux et tenta de prier. Il ne put
-se contenir.
-
-« Mardona, commença-t-il, en levant vers elle ses mains chargées de
-noeuds, Mardona, tu me tortures jusqu'à la mort. Comment puis-je
-m'humilier et prier, lorsque je te vois si belle, si séduisante? Je ne
-puis pas prier, non, je ne le peux pas!
-
-- N'est-ce pas, tu désires Nimfodora?
-
-- Ne me parle pas d'elle.
-
-- Pourquoi non, puisque tu l'aimes?
-
-- Mardona, je t'adore! Je n'aime que toi, gémit Sabadil.
-
-- Pure imagination, repartit la Mère de Dieu.
-
-- Aie pitié, Mardona. Je t'adore. Mets une fin à mes souffrances,
-supplia-t-il hors de lui.
-
-- Tu n'as aucun besoin de ma pitié, as-tu dit. Tu me l'as affirmé tout
-dernièrement à Solisko, chez toi. Ne te le rappelles-tu pas?
-
-- J'étais aveugle. J'étais fou.
-
-- Et maintenant tu es homme, s'écria-t-elle sévèrement. Que me fait
-ton amour? Tu as offensé Dieu en ma personne. Je ne suis plus pour
-toi qu'un juge. Je te condamnerai.
-
-- Grâce! grâce!
-
-- Silence! pas un mot de plus. Ne m'exaspère pas. Je ne suis déjà pas
-trop bien disposée à ton égard. »
-
-Elle sortit vivement, tandis que Sabadil, fou de douleur, pressait ses
-mains liées sur son visage brûlant.
-
-Lorsque Mardona se réveilla le lendemain matin, Sabadil était endormi
-sur le carreau dans la chambre borgne.
-
-La Mère de Dieu s'habilla à la hâte et sortit dans la cour. Les tiges
-des sapins chargées de neige étaient toutes roses, au soleil qui se
-levait à l'horizon, rasant les champs de maïs de la steppe. Des
-becs-croisés sautillaient en sifflant, accrochés aux tiges sveltes des
-pins. La neige glacée formait une mousse sur le toit de la
-métairie. Au bord du ruisseau se balançaient des tiges et des roseaux
-recouverts de glace, où le soleil allumait des étincelles diaprées.
-
-Mardona regarda autour d'elle avec satisfaction, et respira à pleine
-poitrine l'air pur et frais.
-
-On aperçut alors sur la route une singulière procession. Un paysan aux
-cheveux blancs, une hache sur l'épaule, marchait le premier. Derrière
-lui s'avançait un énorme traîneau où se trouvait une grande croix de
-bois brut. Une forte jeune fille dirigeait l'attelage, un fouet à la
-main. Quatre hommes portant des marteaux, des clous et d'autres outils
-venaient après.
-
-Lorsque Mardona les vit, son visage s'assombrit. Elle fixa les yeux
-sur la croix avec une sorte de terreur, puis elle soupira
-profondément.
-
-« Où devons-nous dresser la croix, sainte femme? demanda le vieillard,
-qui entra le premier dans la cour et se jeta à genoux devant la Mère
-de Dieu.
-
-- Il n'y a pas besoin de la dresser, repartit celle-ci. Posez-la par
-terre, derrière la maison, et laissez-moi ici les clous et le
-marteau. Vous pouvez remporter les autres outils. »
-
-Le vieillard lui montra les clous.
-
-« Ceux-là sont-ils assez grands? »
-
-Mardona affirma de la tête. Ils déchargèrent la croix, l'appuyèrent au
-mur, derrière la maison, et s'éloignèrent. Sur la chaussée ils
-rencontrèrent les Duchobarzen qui arrivaient par masses. La Mère de
-Dieu les aperçut, elle aussi. Elle devint extraordinairement pâle et
-rentra dans la maison de son père, à pas lents.
-
-La métairie, la cour, la chaussée se remplissent bientôt de monde. Les
-paysans étaient graves; ils avaient revêtu leurs habits de fête. Un
-murmure confus traversait la foule. Les regards de tous se fixaient
-sur la maison et les fenêtres de la Mère de Dieu; on lisait
-l'inquiétude sur chaque visage.
-
-Tout à coup une nouvelle procession, poussant des clameurs sauvages,
-arriva, du côté de Brebaki. A sa tête on voyait Wewa, à cheval. Elle
-avait mis son manteau rouge et ses colliers de ducats et de
-coraux. Elle portait sur le front une couronne de paillettes d'or, et
-aux pieds des bottes de maroquin bleu. Sukalou conduisait son cheval
-par la bride. Sofia aussi était à cheval, à côté de Wewa, brandissant
-un knout. Un jeune géant habillé en paysan portait une grande
-bannière, où était dessinée l'image de la Vierge.
-
-Wewa s'arrêta devant la porte, et leva les bras au ciel
-solennellement.
-
-« Où est Sabadil? s'écria-t-elle d'une voix de tonnerre. Vous le
-retenez prisonnier sans mandat, contre la loi? Rendez-nous
-sur-le-champ Sabadil. Je vous l'ordonne, moi la Mère de Dieu!
-
-- Quelle audace! cria Barabasch rouge de colère! sortant brusquement
-de la foule. Sauve-toi aussi vite que possible, je te le conseille,
-car c'est aujourd'hui qu'auront lieu le jugement et la punition des
-impies.
-
-- Un jugement! cria Wewa avec fureur, oui, un jugement! Et c'est moi,
-la Mère de Dieu, qui le rendrai. Je suis venue prononcer l'anathème
-sur cette fausse prophétesse, cette hypocrite, cette Athalie! Je le
-prononce maintenant sur vous, idolâtres, qui offensez l'Éternel,
-journellement maudits! Je vous voue à jamais aux flammes de l'enfer.
-
-- Silence, païenne, vociféra Barabasch. Que tes péchés t'étouffent! »
-
-Il se précipita comme un possédé sur Wewa. Mais les partisans de cette
-dernière s'élancèrent à son secours, et le jeune géant lui donna un
-tel coup de poing dans la poitrine, qu'il chancela et alla rouler sans
-mouvement dans la neige.
-
-Lorsque les Duchobarzen qui remplissaient la cour virent cela, ils
-poussèrent des cris de rage, et coururent en masse sur les
-impies. Barabasch se releva, et essaya d'arracher au géant la bannière
-qu'il portait. Une mêlée horrible s'ensuivit. On se jeta de la neige,
-des pierres, des mottes de terre. Wewa fut précipitée à bas de son
-cheval, la bannière avec l'image de la sainte Vierge déchirée, et
-foulée aux pieds. Il y avait déjà des blessés dans les deux partis,
-lorsque Mardona arriva. A sa vue, les combattants se séparèrent.
-
-Sa voix accomplit un vrai miracle. Elle n'eut pas plus tôt dit un mot,
-que les adversaires se calmèrent. Les injures cessèrent. Il se fit un
-grand calme. Au milieu de la cour se forma une place libre. C'est là
-que se tenait Mardona.
-
-« Malheur à vous! cria-t-elle, malheur à vous qui semez la discorde et
-la haine dans le jardin de l'Eternel! Convertissez-vous, aveugles,
-repentez-vous avant que Dieu vous envoie ses foudres pour vous
-disperser et vous anéantir. Humiliez-vous, faites pénitence, et
-j'intercéderai pour vous auprès du Très-Haut.
-
-- Toi? cria Wewa, s'avançant à sa rencontre les poings fièrement
-campés sur ses hanches; toi! mais tu es toi-même damnée! Je suis
-l'élue de Dieu. A moi, fidèles croyants.
-
- - Dieu vous a livrés entre mes mains, s'écria Mardona, élevant les
- bras au ciel, avec une sainte dignité! Un mot de ma bouche, et la
- terre s'ouvrira pour vous engloutir. Vous serez tous voués aux
- flammes éternelles si je n'ai pas pitié de vous, parjures! »
-
-Wewa fit un geste, dans l'intention d'assaillir Mardona à coups de
-poing. Malheureusement, son soulier rencontra un morceau de
-glace. Elle glissa et tomba tout étendue aux pieds de son
-ennemie. Celle-ci posa prestement son pied sur le dos de Wewa, qui se
-débattit durant quelques secondes, le visage dans la boue, faisant
-tous ses efforts pour se relever. Elle n'y réussit pas.
-
-« Regardez maintenant votre Mère de Dieu, cette menteuse, ce serpent
-venimeux! dit Mardona majestueusement: Dieu l'a livrée entre mes
-mains. Soumettez-vous, ou vous êtes morts! »
-
-Les rebelles se jetèrent tous à genoux, dans un effarement
-indescriptible. Ils pleuraient, ils joignaient les mains.
-
-« Grâce! grâce! criaient-ils en sanglotant.
-
-- Je vous pardonne, leur dit Mardona. Je vous pardonne à
-tous. Cependant je punirai ceux d'entre vous dont la conduite a le
-plus offensé l'Éternel. Je les punirai avec amour, afin de les
-préserver de la damnation et des flammes de la géhenne. Saisissez
-sur-le- champ Wewa Skowrow, Sofia Kenulla et Sukalou. Liez-leur les
-mains derrière le dos et les menez dans la maison de Dieu. C'est là
-que je les jugerai, ainsi que Sabadil le blasphémateur.»
-
-Les coupables furent garrottés solidement. Sofia se rendit, sans
-prononcer un mot, pâle et triste; Wewa criait à tue-tête, et Sukalou
-demandait grâce en pleurant.
-
-« Quant à vous, pauvres égarés, continua Mardona, vous jeûnerez et
-prierez durant trois jours. C'est la pénitence que je vous impose.
-
-- Merci, notre petite Mère, merci! crièrent les rebelles, en se
-précipitant vers Mardona. Ils se mirent à genoux et baisèrent ses
-vêtements, ses pieds et même la trace de ses pas. La Mère de Dieu
-bénit la foule, et s'éloigna à pas lents; elle rentra dans la maison
-de son père.
-
-Les Duchobarzen se rendirent ensuite au temple. Sukalou, Wewa et Sofia
-y attendaient leur juge, agenouillés et tout tremblants. La vaste
-salle se remplit en un clin d'oeil. Beaucoup de fidèles durent rester
-dans le corridor ou dans la cour.
-
-Le doyen de l'assemblée entonna un cantique, que tous répétèrent en
-choeur. Lorsque le chant cessa, Mardona parut en grand costume de
-cérémonie, sombre et pâle. Elle prit place sur son trône. Le jugement
-commença.
-
-« Wewa! dit la Mère de Dieu avec une dignité douce, tu as offensé
-l'Eternel en te donnant pour une sainte, une élue du Très-Haut.
-
-- C'est Sukalou qui m'a induite en erreur, gémit Wewa, je suis
-innocente.
-
-- Pas un mot, Antéchrist, ordonna Mardona, tu as irrité Dieu par tes
-tromperies, tes mensonges et ta conduite honteuse. Et toi, Sofia,
-serpent venimeux, tu as été la complice de tous ses crimes, qui
-crient au ciel contre vous. Vous serez toutes deux fouettées de
-verges jusqu'à ce que votre sang coule et vous réconcilie avec
-l'Eternel. »
-
-Mardona étendit la main. Les jeunes filles et les femmes saisirent
-Sofia et Wewa, les dépouillèrent de leurs vêtements et les traînèrent
-dans la cour. Une foule s'assembla autour des deux victimes qui se
-tenaient là, tremblant de tous leurs membres. Sofia courbait la tête,
-rouge de confusion, tandis que Wewa se débattait et hurlait, demandant
-grâce.
-
-Barabasch et Turib distribuèrent les verges. Ce fut Nimfodora qui
-donna le premier coup à Sofia. Puis il en tomba de tous les côtés dru
-comme grêle. Sofia s'était jetée à genoux et pleurait. Wewa
-bondissait, hurlant et faisant tous ses efforts pour s'échapper.
-
-« Eh bien, Wewa, demanda Mardona d'un ton calme, es-tu vraiment la
-Mère de Dieu, l'élue du Très-Haut.
-
-- Je suis une bête, une oie stupide! cria Wewa. Je suis une folle. Aie
-pitié de moi. En voilà assez. Je n'y tiens plus. »
-
-Elle se jeta à terre et se roula dans la neige, en
-gémissant. Cependant les coups continuaient à pleuvoir sur les deux
-coupables.
-
-« Grâce! Mardona, cria Sofia. Je me sens mourir! »
-
-Elle tomba sans mouvement.
-
-Mardona ordonna de faire halte.
-
-Tandis que les femmes ranimaient Sofia, puis la conduisaient avec Wewa
-dans la grande salle pour les restaurer. Mardona, de retour au temple,
-prononçait le jugement de Sukalou.
-
-« Tu as égaré mon peuple par de fausses prophéties et des révélations
-mensongères. Tu as menti et trompé. Tu t'es révolté contre moi, contre
-ton Dieu. Tu as été poussé à ces fautes par ta gourmandise: tu subiras
-donc la punition appliquée à ce péché mortel. »
-
-Sukalou soupira. Il savait que ses supplications et ses larmes
-seraient inutiles. Mardona ne se laisserait pas fléchir. On s'empara
-de lui, on l'emmena dans la cour. On l'adossa à la porte de la
-grange. Puis on lui passa sur les épaules un joug qu'on fixa
-solidement à la porte. On lui ouvrit alors la bouche toute grande, et
-on la maintint ouverte au moyen d'une pièce de bois. Il resta ainsi
-exposé aux regards de la foule, comme un paillasse sur un tréteau.
-
-Quand Mardona se montra, au seuil de sa maison, Wewa et Sofia
-s'approchèrent pour baiser ses pieds humblement et pour la remercier
-de la punition qu'elle leur avait infligée. La Mère de Dieu se montra
-pleine de compassion. Elle eut un sourire aimable, et les baisa toutes
-les deux au front; puis elle se tourna vers la foule.
-
-« Sukalou supporte la punition infligée aux gourmands et aux ivrognes,
-dit-elle. Ceux qui lui aideront à faire pénitence obtiendront la
-rémission de leurs péchés. »
-
-Aussitôt les hommes et les femmes se pressèrent autour du malheureux
-Sukalou. Chacun, à sa manière, l'aida à faire pénitence. Anuschka lui
-barbouilla le visage avec de la boue; Sofia se haussa sur la pointe
-des pieds et lui bourra la bouche d'ordures, et Wewa, acclamée par les
-rires de tous, lui remplit le nez de poivre. Le sauvage Barabasch
-arriva portant une bûche enflammée et lui alluma les cheveux. Sukalou
-hurlait comme un possédé; Kenulla l'arrosa d'un seau d'eau froide. Les
-flammes s'éteignirent, mais au bout d'un instant Sukalou disparaissait
-sous une couche de glace, et criait en pleurant qu'il gelait.
-
-« Réchauffez-le, dit Mardona. Ayez-en pitié! »
-
-Une trentaine d'hommes alors se mirent à rosser Sukalou. Ils lui
-tombèrent sus avec des verges, des bâtons, des fouets et des
-cannes. Ceux qui regardaient de loin le criblaient de boules de neige
-et de pierres aiguës.
-
-« Je ne le ferai plus, gémissait-il. Aie pitié, Mardona. Grâce! reine
-des anges! Ne me tue pas, tour d'ivoire!
-
-- Dieu t'est-il réellement apparu? demanda Mardona, très digne.
-
-- Non! non! non!»
-
-Lorsque Sukalou fut remis en liberté, il se traîna aux pieds de la
-Mère de Dieu, pressa ses lèvres sur les bottes de cette dernière et
-poussa de longs gémissements, comme un chien qui a recule
-fouet. Mardona sourit d'un air satisfait.
-
-Turib, cependant, venait d'atteler à un traîneau trois petits chevaux
-pétulants. Il conduisit l'attelage devant la demeure de ses
-parents. Ceux-ci en sortirent, baisèrent les mains de la Mère de Dieu
-et montèrent en traîneau. Anuschka s'assit près d'eux en
-hésitant. Quant à Jehorig, il refusa de s'en aller, au premier
-abord. Mais Mardona le lui ordonna. Il obéit enfin, comme les
-autres. Turib s'était établi sur le siège.
-
-« Vous vous rendrez chez notre oncle, sur l'autre rive du Dniester,
-dit Mardona, son beau visage empreint soudain d'une expression triste,
-et vous ne reviendrez pas ici avant trois jours.
-
-- Que vas-tu faire? demanda Turib d'un air sombre.
-
-- Je suis seule responsable de mes actes, répliqua Mardona. Ainsi,
-faites ce que je vous ai commandé. Que Dieu vous conduise! »
-
-Le traîneau sortit de la cour, lentement. Sur la chaussée, les chevaux
-partirent au galop. Mardona le suivit des yeux, longtemps, jusqu'à ce
-qu'il disparût à l'horizon, comme un oiseau. Puis elle soupira et
-rentra au temple, juger Sabadil.
-
-Lorsque Sabadil, chargé de liens, fut amené à l'église, une foule
-compacte s'y pressait, inquiète et palpitante. Sabadil promena ses
-regards sur l'assemblée, et contempla ensuite Mardona, qui
-l'attendait. Elle était en grand costume de cérémonie. Elle avait mis
-sa grande pelisse de martre et ses bottes rouges. Elle était parée de
-bijoux d'or, de pierres fines et de colliers de perles. Des grains de
-corail s'entrelaçaient dans ses nattes blondes. Son visage était
-triste et pâle. Ses lèvres même étaient blêmes et crispées.
-
-« Approche, Sabadil, commença-t-elle très calme. Mets-toi à genoux et
-avoue ta faute. »
-
-Il tomba à ses pieds.
-
-« Je reconnais, murmura-t-il faiblement, avoir blasphémé et offensé
-Dieu en ta personne.
-
-- Reconnais-tu aussi que le diable a une grande puissance sur toi,
-qu'il te séduit fréquemment et qu'il t'inspire des doutes et même
-l'incrédulité?
-
-- Je le reconnais.
-
-- Ton aveu même te condamne, Sabadil, dit Mardona d'une voix
-forte. Maintenant, réponds. Te sens-tu digne d'appartenir dorénavant
-à notre secte?
-
-- Non, je ne m'en sens pas digne.
-
-- Comment penses-tu échapper à la damnation éternelle?
-
-- Par le repentir et la pénitence.
-
-- Es-tu décidé à te soumettre à ma sentence? Accepteras-tu la
-pénitence que je t'infligerai?
-
-- Oui.
-
-- Je vais donc prononcer mon jugement sur toi, continua-t-elle d'une
-voix douce, et sans trahir la moindre émotion. Comme punition de tes
-blasphèmes qui crient au Ciel et témoignent contre toi, pour
-arracher ton âme à la puissance de Satan, je te condamne à être
-crucifié. »
-
-Un murmure traversa la foule. Sur chaque visage se lisaient l'effroi
-et l'horreur.
-
-Sabadil frissonna, mais resta muet.
-
-Mardona remarqua l'effet terrible que ses paroles avaient causé. Elle
-eut peur, elle que rien n'effrayait. Dans ses yeux passa une lueur
-étrange, une lueur pleine de ruse et de colère.
-
-« Tu seras attaché à une croix avec des cordes, continua-t-elle, et tu
-y resteras durant trois jours. Le Seigneur l'exige. Que sa volonté
-s'accomplisse! »
-
-Un nouveau murmure s'éleva. Cette fois, c'était un murmure
-d'approbation.
-
-Mardona sourit dédaigneusement.
-
-« Humiliez-vous tous, s'écria-t-elle d'une voix sonore, car devant
-Dieu nul n'est parfait. »
-
-Tous se jetèrent à genoux et se frappèrent la poitrine par trois
-fois. Mardona se leva et donna quelques ordres à Barabasch; puis elle
-s'approcha de Sabadil et lui posa la main sur l'épaule.
-
-« Je ne te force pas, dit-elle doucement. Un mot de ta bouche, et je
-te rends la liberté. Veux-tu supporter la punition que je t'inflige,
-oui ou non? »
-
-Elle se pencha vers lui tendrement.
-
-« Je supporterai tout ce que tu ordonneras, Mardona; seulement, tu me
-pardonneras, dis?
-
-- Je te pardonne déjà maintenant », repartit-elle avec bonté.
-
-Barabasch rentra suivi de deux hommes qui portaient la croix. Ils la
-couchèrent par terre, au milieu du temple. Kenulla tenait des cordes.
-
-« Es-tu prêt? demanda Mardona à sa victime.
-
-- Oui », répondit Sabadil.
-
-Elle se courba vers lui et l'embrassa; après elle, vinrent les
-assistants, qui lui donnèrent aussi le baiser de paix. Puis
-l'assemblée entonna en choeur un cantique. Barabasch et ses compagnons
-saisirent Sabadil, défirent les liens qui le garrottaient,
-l'étendirent sur la croix et l'y attachèrent, par les pieds et par les
-mains, avec de grosses cordes. Ils redressèrent ensuite la croix et
-l'appuyèrent à la muraille.
-
-La foule demeura quelques moments encore dans le temple, murmurant des
-prières, glacée par ce spectacle inusité, et inquiète. Enfin tous
-sortirent et se dispersèrent.
-
-Nimfodora, Sofia et Sukalou restèrent près de Sabadil. Mardona le leur
-avait ordonné. Barabasch montait la garde à la porte de la métairie,
-où l'on avait fermé et barricadé toutes les issues. Personne ne devait
-entrer jusqu'au prochain lever du soleil.
-
-Une heure s'écoula. Mardona sortit de nouveau dans la cour. Elle
-regarda au loin, de tous les côtés, durant quelques minutes. Alors,
-comme elle ne remarqua rien de suspect, elle déchaîna les grands
-chiens-loups, les lâcha, appela Barabasch et retourna avec lui au
-temple.
-
-A son ordre, les assistants enlevèrent la croix de la muraille et la
-couchèrent par terre.
-
-« Cela ne suffit pas, dit la Mère de Dieu, très calme, mais avec son
-regard étrange. L'Eternel n'est pas satisfait. Je sens l'inspiration
-de l'Esprit, qui me dit que ta punition est trop faible. Tu vas être
-fixé à cette croix au moyen de trois clous, Sabadil. Seulement alors
-je serai contente. »
-
-Une pâleur mortelle envahit le visage de Sabadil. Les assistants
-regardèrent Mardona, terrifiés.
-
-« Dieu le veut! dit-elle d'un ton solennel! Que sa volonté
-s'accomplisse!
-
-- Amen! murmurèrent les assistants.
-
-- Amen! répéta Sabadil, complètement résigné.
-
-- Il est temps de nous mettre à l'oeuvre et d'accomplir ce sacrifice,
-dans le temple même, continua Mardona. Nimfodora, tu cloueras les
-mains de Sabadil à la croix. Toi, Sofia, tu lui cloueras les
-pieds. »
-
-Sukalou était horriblement agité. Il clignait de l'oeil, et prisait
-sans désemparer. Les deux femmes se tenaient là, pâles, les yeux
-baissés, pétrifiées. Barabasch jeta sur le carreau quatre gros clous
-et un marteau.
-
-« Nimfodora, ordonna la Mère de Dieu d'une voix douce, commence! »
-
-Nimfodora choisit un clou et prit le marteau. Puis elle s'agenouilla à
-gauche de Sabadil, et resta immobile.
-
-« Tu manques de courage? C'est ta pénitence, entends-tu bien, que tu
-accomplis », dit la Mère de Dieu.
-
-Nimfodora leva le clou et le marteau. La victime tressaillit et eut un
-frisson dans la main.
-
-Nimfodora hésita.
-
-« Ne me torture pas, dit Sabadil, le front couvert de larges gouttes
-de sueur: fais ton devoir, pour l'amour de Dieu. »
-
-Le coup tomba. Un frémissement horrible traversa la victime. Nimfodora
-frappait vite et fort, maintenant, enfonçant le clou dans la croix,
-meurtrissant les chairs.
-
-« Cela fait-il mal? demanda Mardona avec un bon sourire.
-
-- Je souffre volontiers, puisque tu l'exiges, repartit Sabadil,
-couvant la Mère de Dieu d'un regard fanatique et enfiévré.
-
-- Le second clou maintenant, Nimfodora », commanda Mardona.
-
-Cette fois, la mystérieuse fille ne tressaillit nullement. Elle donna
-des coups de marteau d'une main vigoureuse. Mardona vit le sang de
-Sabadil qui coulait. Elle vit la figure du jeune homme se contracter
-douloureusement et sa poitrine se soulever, et palpiter, et se
-crisper. Mais elle ne changea pas de couleur; elle resta calme,
-impassible. Son visage ne trahissait ni satisfaction, ni joie, ni
-compassion.
-
-« A toi maintenant, Sofia », ordonna-t-elle d'une voix douce.
-
-Barabasch et Sukalou placèrent les pieds de Sabadil l'un sur l'autre,
-de façon à relever ses genoux. Sofia saisit nerveusement les clous et
-le marteau. Elle semblait un cadavre sortant du tombeau.
-
-« Pardonne-moi », murmura-t-elle.
-
-Lui, affirma de la tête, faiblement. Elle leva le marteau. Mardona la
-surveillait avec attention. Au second coup, Sofia tomba
-lourdement. Elle donna du front contre la croix. Elle était évanouie.
-
-Tandis que Nimfodora la délaçait et lui jetait de l'eau au visage,
-Mardona prit elle-même le marteau avec un sourire dédaigneux. Elle
-donna trois coups vivement. Sabadil était crucifié.
-
-Mardona s'agenouilla près de lui, les mains jointes devant elle,
-pieusement, et le regarda longuement avec amour.
-
-« Souffres-tu beaucoup? » demanda-t-elle.
-
-Il inclina la tête. Deux grosses larmes scintillaient à ses paupières.
-
-« Cela me réjouit, dit-elle. Oh oui! je suis heureuse que tu endures
-tout cela volontairement. C'est seulement ainsi que ton âme peut être
-préservée de la condamnation éternelle, Sabadil.
-
-- Mes souffrances sont atroces, soupira-t-il.
-
-- Oh! Sabadil, je ne puis te dire comme cela me rend heureuse »,
-s'écria-t-elle avec un saint enthousiasme.
-
-Elle resta quelque temps encore auprès de lui, à le contempler. Elle
-semblait examiner son visage pâle avec plus de curiosité que de
-compassion. Puis elle se releva lentement et sortit dans la
-cour. Alors seulement, comme elle n'était vue de personne, elle
-respira plusieurs fois, très fort, joignit les mains et resta là, en
-proie à une extase douloureuse, le regard perdu à l'horizon.
-
-Le jour parut bien long à Sabadil; il souffrait des tourments
-horribles, l'enfer même ne l'effrayait plus. Il eût préféré la géhenne
-aux tortures qu'il éprouvait. Et, comme si Mardona, avec ses coups de
-marteau, eût condamné ses pensées à se fixer sur un seul point, il lui
-était absolument impossible de songer à autre chose qu'à elle. Il
-essayait de la haïr, et il l'aimait passionnément; il voulait la
-maudire, et il ne pouvait que pleurer à chaudes larmes. Elle lui
-apparaissait plus belle, plus divine que jamais, maintenant qu'elle
-l'avait fait mettre en croix et que par sa seule volonté il souffrait
-des tortures inexprimables.
-
-Barabasch veillait toujours à la porte. Les autres assistants
-entraient et sortaient. Il y en avait toujours un au pied de la croix,
-en prières.
-
-Une fois, Sofia resta seule avec Sabadil durant un instant. Elle
-sortit prestement de sa poche son mouchoir, qu'elle avait imbibé
-d'eau-de-vie, et le restaura, en le lui pressant entre les lèvres et
-en lui épongeant les tempes et le front.
-
-Mardona venait de temps en temps contempler sa victime. Elle
-l'examinait avec une grande attention, sans rien perdre de son
-impassibilité apparente. Et elle s'éloignait, elle ne prononçait pas
-une parole.
-
-Lorsque le soir tomba, et que le temple se remplit de grandes ombres,
-Sabadil prit peur.
-
-« Mon Dieu! s'écria-t-il, n'y a-t-il personne ici? m'a-t-on abandonné?
-
-- Je suis là, répondit la voix douce de Nimfodora.
-
-- Toi? demanda-t-il très bas. Pourquoi m'as-tu trahi, dis-moi? »
-
-Elle ne lui répondit pas.
-
-Sofia apporta de la lumière, tandis que Sukalou allumait un grand feu
-dans le poêle, et que Nimfodora priait, le visage contre
-terre. Sabadil entendit à côté de lui le bruissement d'un vêtement de
-femme. Il tourna la tête: c'était Mardona qui s'approchait à pas
-lents. Elle s'arrêta devant la croix.
-
-«Eh bien! comment te sens-tu? demanda-t-elle anxieusement.
-
-- Aie pitié, Mardona. En voilà assez, dit Sabadil.
-
-- Mais tu n'as aucun besoin de ma compassion, répondit-elle avec un
-froncement dédaigneux des lèvres.
-
-- Si je passe trois jours ainsi, cloué à cette croix, je mourrai,
-soupira Sabadil.
-
-- Tu mourras, repartit la Mère de Dieu, et aujourd'hui même! »
-
-Elle parut frissonner, et resserra sa pelisse autour
-d'elle. Avait-elle froid ou était-ce un frémissement de douleur qui la
-prenait?
-
-« Mardona! s'écria Sabadil.
-
-- Dieu le veut! » dit-elle.
-
-Nimfodora regarda la Mère de Dieu, pâle de frayeur. Sofia se mit à
-pleurer.
-
-« Je me sens faiblir », dit Sukalou.
-
-Son visage, était d'une pâleur terreuse; lorsqu'il se leva, ses jambes
-fléchirent. Il chancela.
-
-« Je ne puis supporter ce spectacle, il faut que je mange. »
-
-Il se faufila dehors, se tenant à la muraille.
-
-« Pourquoi dois-je mourir? demanda Sabadil.
-
-- Dieu le veut! répondit Mardona.
-
-- C'est toi qui le veux! murmura-t-il. Pourquoi me tues-tu? N'ai-je
-pas cruellement expié ma faute? Je n'aime que toi. »
-
-Nimfodora le regarda, brusquement surprise.
-
-« De quoi parles-tu? reprit Mardona, d'une voix grave et bonne. Dans
-tout ceci il ne s'agit pas de moi ni d'amour, ou de péché et de
-pénitence. Quand un membre souffre, tous les autres membres souffrent
-par lui. Tu es un serpent dans notre Paradis. J'écraserai la tête à ce
-serpent. »
-
-La nuit vint. La victime restait accrochée à la croix, muette et
-résignée. La lueur jaune des chandelles, les flammes du poêle et le
-clair de lune bleuâtre l'illuminaient de leurs teintes étranges.
-
-« Mardona, dit Sabadil d'une voix brisée, mets une fin à mes
-souffrances, je t'en conjure.
-
-- La mort seule peut y mettre fin.
-
-- Eh bien, tue-moi, supplia-t-il, levant vers elle ses grands yeux
-enfiévrés, largement ouverts et pleins de reproches. Je mourrai de
-bon coeur, puisque tu l'exiges, et la mort me sera douce si c'est toi
-qui me la donnes.
-
-- J'aurai pitié de toi, dit Mardona. Je te donnerai moi-même le coup
-de grâce.
-
-- Je te remercie », répondit Sabadil.
-
-Et il regarda avec une sorte de curiosité la Mère de Dieu choisir un
-clou, et prendre le marteau. Une sueur glacée l'envahit, son coeur
-battait à se rompre. Il vit que Mardona restait froide et sans
-émotion.
-
-Elle s'agenouilla près de lui, elle regarda dans les yeux
-tranquillement.
-
-« Embrasse-moi », supplia-t-il avec un soupir.
-
-Mardona passa tendrement ses bras autour du cou de Sabadil et lui
-donna un baiser.
-
-Puis elle lui enfonça le clou dans le coeur, d'une main sûre,
-lentement.
-
-La victime eut un tressaillement.
-
-« Ah! que c'est doux!... » balbutia Sabadil, tandis que son sang
-coulait, rouge, sur les mains de Mardona.
-
-Sofia et Nimfodora récitaient la prière des agonisants.
-
-Sabadil laissa retomber sa tête sur sa poitrine.
-
-Il était mort!
-
-Mardona passa toute la nuit assise sur le banc du poêle, les yeux
-arrêtés sur le cadavre, les mains jointes sur ses genoux, pâle,
-muette, sans verser une larme.
-
-Sukalou escalada la haie secrètement et traversa, aussi vite que ses
-longues jambes le lui permettaient, les champs couverts de neige, pour
-se rendre au village. Il ne pressentait rien de bon. Sofia aussi avait
-disparu, sans qu'on sût où elle avait passé. Les autres étaient allés
-dormir.
-
-A l'aube, Barabasch se rendit auprès de Mardona, et lui demanda si ce
-ne serait pas mieux d'ensevelir le cadavre sans rien ébruiter.
-
-Elle ne lui répondit rien. Elle resta là assise depuis le matin
-jusqu'au soir, inanimée, sans dire un mot, sans bouger, sans manger ni
-boire. La nuit suivante elle ne dormit pas non plus.
-
-Lorsque le soleil rosa les cimes des sapins, le troisième jour,
-Barabasch se précipita dans le temple, tout effaré.
-
-« On aperçoit des fusils et des épées qui brillent au loin,
-annonça-t-il tout essoufflé. Ils veulent te faire prisonnière. Saute à
-cheval et prends la fuite. Je les retiendrai aussi longtemps que
-possible. »
-
-Mardona secoua la tête, Nimfodora suivait Barabasch.
-
-« Fuis avant qu'il soit trop tard, cria-t-elle, se jetant à genoux
-devant Mardona, et la suppliant, levant à elle ses mains jointes.
-
-- Je ne fuirai pas », répondit Mardona.
-
-C'étaient ses premières paroles.
-
-« Tu nous perdras tous », dit Nimfodora, courbant la tête avec
-soumission.
-
-Barabasch avait couru au village. Le tocsin se mit à sonner. Les
-paysans s'armèrent de fléaux et de faux. Beaucoup d'entre eux
-arrivèrent à cheval pour protéger la Mère de Dieu. Les autres
-suivaient, des hommes, des femmes, des enfants, une masse de
-fanatiques, prêts à tout subir.
-
-Ils remplirent bientôt la métairie, et couvrirent la route. Lorsqu'un
-traîneau, où se trouvaient deux gendarmes et une paysanne, arriva,
-plusieurs paysans s'élancèrent à sa rencontre, saisissant les chevaux
-par la bride et vociférant, tandis que d'autres criaient des
-injures. Déjà il y avait des hommes qui brandissaient leurs faux, et
-les gendarmes apprêtaient leurs fusils, lorsque Mardona parut,
-majestueuse, la tête haute. Elle s'avança parmi les assaillants et
-commanda le silence.
-
-A ce moment, la paysanne qui se trouvait dans le traîneau releva le
-fichu blanc qui lui couvrait la figure, sauta à terre et indiqua
-Mardona du geste. C'était Sofia.
-
-« Voici l'assassin », cria-t-elle.
-
-Barabasch éleva le pistolet chargé qu'il tenait à la main; mais
-Mardona lui arrêta le bras.
-
-« Que faites-vous? dit-elle tranquillement. Etes-vous fou?
-
-- Nous ne te laisserons pas emprisonner, répondirent en choeur une
-centaine de voix. Nous te défendrons.
-
-- Mettez bas les armes sur-le-champ, continua Mardona. Je vous
-l'ordonne, Dieu m'éprouve. Je supporterai cette épreuve sans me
-plaindre. »
-
-Elle tendit ses mains aux gendarmes en souriant, et se laissa
-enchaîner.
-
-« Humiliez-vous tous, dit-elle d'une voix douce, et vous repentez, car
-devant Dieu nul n'est parfait. »
-
-Les Duchobarzen se pressèrent autour de Mardona, en pleurant. Ils se
-jetèrent le visage contre terre, l'adorant, baisant ses mains, ses
-pieds et ses vêtements.
-
-Elle se tenait debout, au milieu, calme et sereine comme une sainte.
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
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-
-
-
-***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MèRE DE DIEU***
-
-
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-
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