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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41731 ***
+
+ Note de transcription:
+
+ L'orthographe d'origine a été conservée. Quelques erreurs
+ clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La
+ liste de ces corrections est donnée à la fin du texte. La
+ ponctuation a fait l'objet de quelques corrections mineures.
+
+ Une typographie gothique pour certains titres est représentée
+ par +Titre+. Les titres en gras sont représentés par =Titre=.
+
+
+
+
+ CODE GALANT,
+ OU
+ ART DE CONTER FLEURETTE.
+
+
+
+
+ DU MÊME AUTEUR.
+
+ Code civil.
+ Code épicurien.
+ Code conjugal.
+ Code de la toilette.
+ Code des honnêtes gens.
+
+ Histoire populaire de Napoléon, 10 vol.
+ ---- de la Révolution française, 8 vol.
+ ---- de la Garde Nationale, 1 v. in-8º.
+
+ Marie Stuart, roman historique, 4 v. in-12.
+ Une Blonde, 1 vol. in-8º.
+ Vie et Aventures de Pigault-Lebrun, 1 vol. in-8º.
+
+ SOUS PRESSE.
+
+ Histoire pittoresque, anecdotique et biographique
+ de la Police de Paris, 1 vol. in-8º.
+ Procès historiques, 2 vol. in-8º.
+
+ PARIS.--Imprimerie de GREGOIRE et Compagnie,
+ rue du Croissant, n. 16.
+
+
+
+
+ [Gravure par Alfred Johannot]
+
+
+
+
+ CODE GALANT,
+
+ OU
+
+ ART DE CONTER FLEURETTE.
+
+ PAR HORACE RAISSON,
+
+ AUTEUR DU CODE CIVIL, DU CODE CONJUGAL, ETC.
+
+ Nouvelle édition.
+
+ Dans cette courte vie, tout est compte
+ et mécompte.
+ CHARRON. _De la Sagesse._
+
+ [Vignette]
+
+ PARIS.
+ OLLIVIER, ÉDITEUR,
+ QUAI DES AUGUSTINS, N. 37.
+ DELAUNAY, AU PALAIS-ROYAL.
+
+ 1837.
+
+
+
+
+PROLÉGOMÈNES.
+
+
+Jeune ou vieux, bien ou mal, sot ou sage, une fois au moins l'homme doit
+aimer; et du hasard d'un premier amour dépend trop souvent la somme de
+bonheur de la vie entière.
+
+Ce serait un livre précieux que celui où seraient enseignées toutes
+les délicates théories de l'amour, où l'art de plaire se trouverait
+réduit en principes: la jeunesse, l'inexpérience, y puiseraient de
+précieuses leçons; malheureusement un tel ouvrage est impossible.
+
+Un livre ne saurait donner qu'une idée bien pauvre de l'amour, de cet
+amour qui occupe toute l'ame, la remplit d'images tour-à-tour heureuses
+ou désespérantes, mais toujours sublimes, l'isole et la concentre dans
+une série d'idées où se rattache le malheur ou la félicité. Comment
+pouvoir rendre sensibles la simplicité de geste et de caractère, le
+regard, peignant si juste et avec tant de candeur la nuance de chaque
+sensation? Comment surtout exprimer cette aimable non-curance pour tout
+ce qui n'est pas la personne aimée? Aussi, que de romans, que
+d'histoires amoureuses, et combien peu d'observations simples et vraies
+sur l'amour!
+
+Au reste, par le temps qui court, l'amour n'est pas une des affaires
+graves de la vie, et contre un fou qui se brûle la cervelle à
+Montmorency, on compte vingt étourdis qui se ruinent dans les coulisses
+de l'Opéra; notre temps est plutôt celui de la galanterie que celui de
+l'amour, et l'on ne saurait, au vrai, trop dire s'il faut l'en
+féliciter ou l'en plaindre.
+
+_Le Code Galant_ que nous publions aujourd'hui est donc en quelque sorte
+un livre de circonstance, et à ce titre du moins nous espérons pour lui,
+de la part du lecteur, un bienveillant accueil: quant à son contenu,
+nous avouons en toute humilité n'en être en quelque sorte que le
+compilateur; un petit ouvrage de ce genre s'écrit beaucoup plus avec la
+mémoire qu'avec l'esprit, et nous nous sommes avant tout appliqué à y
+rassembler surtout ce qui se rattache _à l'art de conter fleurette_, les
+idées vives, les aperçus ingénieux, les observations délicates, épars
+dans une foule de bons ouvrages, et qui, ainsi réunis, forment en
+quelque sorte un corps complet de doctrine, d'où l'on peut, à son gré,
+déduire de faciles et précieux enseignemens.
+
+Dans quelques parties de ce _Code_ nous avons eu à aborder de délicates
+matières: nous nous sommes appliqué à les traiter avec beaucoup de
+ménagemens, nous avons même parfois mieux aimé passer à côté de la
+difficulté que de heurter de front les idées enracinées de l'usage reçu;
+aussi espérons-nous que la pruderie nous saura gré de notre retenue.
+Quant aux lecteurs dont les idées sympathisent avec les nôtres, nous
+sommes assuré d'avance d'être compris par eux.
+
+Peut-être nous reprochera-t-on, comme on a déjà fait pour quelques
+bagatelles publiées antécédemment[1], la futilité de ce petit livre:
+mais est-ce donc une obligation invariable d'employer un _style mâle_,
+et n'est-il permis d'écrire que sur des sujets _collets-montés_? Il y a
+cent façons de réformer et d'instruire, et les heures n'appartiennent
+pas toutes aux pensers graves. On parle, à tout propos, du _positif_ de
+la génération nouvelle et de la tendance sérieuse des esprits de la
+_jeune France_. Grace au ciel, maintes gens, nos amis, qui ne sont pas
+tombés encore à l'état caduc, aiment toujours la liberté, le plaisir,
+peut-être un peu même la licence; mais leur gaîté, bien qu'elle ne se
+pince pas les lèvres, est tout autant dans les moeurs constitutionnelles
+que le _sérieux_ de nos philosophes frais émoulus du collége.
+
+ [1] Code gourmand, Code civil, etc.
+
+Il nous reste, en lançant ce livret dans le monde, à faire des voeux
+pour sa fortune et à le recommander surtout à l'indulgence du
+lecteur. Nous eussions dû sans doute le faire meilleur et plus hardi:
+nous n'osons dire ce qui nous en a empêché. S'il ennuie, l'excuse ne
+serait pas admise; s'il fait passer gaîment une heure, il est pardonné.
+
+H. R.
+
+
+
+
+En commençant ce petit livre, il y aurait, ce semble, ingratitude à ne
+pas consacrer quelques pages à raconter l'histoire touchante de la
+gentille enfant dont le nom a fourni à-la-fois le titre et le sujet.
+
+L'origine et l'étymologie du vieux dicton _conter fleurette_ sont
+d'ailleurs bien plus authentiques que celles consacrées chaque jour par
+la docte Académie, et ce n'est pas sans quelque plaisir que l'on relit
+la peinture naïve des premières amours de ce roi dont le nom seul
+réveille déjà des souvenirs de noblesse et de galanterie.
+
+Henri IV avait à peine quinze ans lorsque Charles IX vint à Nérac pour
+visiter la cour de Navarre[2]. Le court séjour du roi fut marqué par des
+jeux et des fêtes où le jeune Henri se fit surtout remarquer par son
+élégance, son ardeur et sa dextérité.
+
+ [2] En 1566.
+
+Charles aimait à tirer de l'arc; on s'empressa de lui en donner le
+divertissement, et l'on pense bien qu'aucun des courtisans, pas même le
+duc de Guise, qui excellait à cet exercice, n'eut la maladresse de se
+montrer plus adroit que le roi. Mais le tour d'Henri (que l'on appelait
+encore Henriot) vient de tirer: il s'avance, et du premier coup enlève
+avec sa flèche l'orange qui servait de but. Les lois de ce noble jeu
+veulent qu'un second but soit immédiatement placé et que le vainqueur le
+tire le premier: Henri s'apprête donc à tirer sa seconde flèche; mais
+Charles s'y oppose et le repousse avec humeur; Henri s'indigne, recule
+quelques pas, et, bandant son arc, dirige la pointe acérée contre la
+poitrine de Charles. Le prudent monarque se mit bien vite à l'abri
+derrière le plus gros des courtisans d'alors, et donna l'ordre qu'on
+éloignât de sa personne ce dangereux petit-cousin.
+
+La paix se fit: le tir de l'arc recommença le lendemain, mais Charles
+trouva un prétexte pour n'y point paraître. Cette fois, le duc de Guise
+enleva tout d'abord l'orange, qui se fendit en deux. On n'en trouvait
+pas d'autre pour replacer au but; le jeune prince voit briller une rose
+sur le sein d'une des jeunes filles qui entourent la barrière, il s'en
+saisit et court la placer. Le duc tire le premier: son adresse est en
+défaut, il n'atteint pas; Henri, qui lui succède, lance sa flèche au
+milieu de la fleur, dont il se saisit galamment, puis il court la rendre
+à la jolie villageoise, sans la détacher de la flèche qui lui sert de
+tige.
+
+Un trouble naïf et touchant se peint sur les traits charmans de la jeune
+fille. Henri sent s'arrêter le battement de son coeur, un doux
+regard s'échange rapidement entre eux.
+
+Henri, en retournant au château, apprend que cette aimable enfant
+s'appelle Fleurette et qu'elle habite avec son père, jardinier du
+château, un petit pavillon qui se trouve à l'extrémité du bâtiment des
+écuries[3].
+
+ [3] Ce pavillon existe encore; il sert à renfermer des instrumens
+ aratoires.
+
+Dès le lendemain, le jardinage est devenu la passion dominante de Henri;
+il choisit un terrain de quelques toises aux environs de la fontaine de
+la Garenne, où il sait que Fleurette se rend plusieurs fois chaque
+jour; il l'entoure d'un treillage, y fait des plantations et travaille
+avec d'autant plus d'ardeur qu'il est aidé par le père de Fleurette et
+qu'il a vingt fois par jour l'occasion ou le prétexte de la voir.
+
+Si, comme madame de Genlis, j'écrivais un roman historique, j'aurais
+beau jeu à arranger une série d'insignifians détails; mais je raconte
+une anecdote, et, pour établir l'étymologie de mon vieux dicton, il
+suffit, je pense, de rapporter les simples traditions du fait touchant
+sur lesquelles elle repose.
+
+Depuis près d'un mois, le sensible _Henriot en contait à Fleurette_;
+tous deux s'aimaient éperdument, sans trop savoir encore ce qu'ils se
+voulaient: ils l'apprirent un soir à la fontaine.
+
+Fleurette s'y était rendue un peu tard; l'air était pur; le murmure de
+la source, le chant plaintif du rossignol, enchantaient le silence de la
+feuillée, et la lune éclairait de son jour touchant cette retraite où la
+nature est déjà la volupté. Que se passa-t-il dans cette soirée à la
+fontaine de la Garenne, entre le petit prince de quinze ans et la
+bergerette de quatorze! plus est aisé de l'imaginer que de le dire;
+toujours est-il qu'au retour de la fontaine, Fleurette avait pris le
+bras du prince de Béarn et que celui-ci portait allègrement la cruche
+sur sa tête. Ils se séparèrent à l'entrée du parc; l'un retourna gaîment
+au château, l'autre pleurait en rentrant dans son modeste réduit.
+
+Le père de Fleurette ne s'aperçut pas que sa fille, depuis ce jour,
+allait plus tard à la fontaine; mais le précepteur du prince, le
+vertueux Lagaucherie, remarqua que son royal élève avait toujours un
+prétexte pour s'échapper durant la soirée, et que, par le plus beau
+temps du monde, la forme de son chapeau se trouvait mouillée au
+retour. Une fois sa prudence éveillée, il suivit de loin le jeune
+prince; et, sans être vu, arriva assez tôt et assez près pour
+s'apercevoir qu'il était venu trop tard. Convaincu de cette vérité que
+la fuite est le seul remède à l'amour, il annonça au prince que le
+lendemain ils se mettraient en route vers Pau, pour, de là, se rendre à
+l'_entrevue de Baïonne_[4].
+
+ [4] Où fut résolu le massacre des protestans.
+
+L'instinct de la gloire, peut-être aussi celui de l'inconstance,
+parlaient déjà au coeur de Henri; cette nécessité d'une première
+séparation, qu'il courut en larmes annoncer à Fleurette, trouvait à son
+insu quelque adoucissement au fond de son ame; mais comment peindre le
+désespoir de la naïve et sensible Fleurette: dans les derniers instans
+d'un bonheur près de lui échapper, elle pressentait tous les maux de
+l'avenir.
+
+«Vous me quittez, Henri, disait la tendre enfant, étouffée par ses
+pleurs, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu'à
+mourir!» Henri la rassurait et lui faisait le serment d'un amour éternel
+que Fleurette seule devait acquitter.
+
+«Voyez-vous cette fontaine de la Garenne,» disait-elle au moment où la
+cloche du château rappelait le prince pour le signal du départ: «absent,
+présent, vous me trouverez là!....... toujours là!.......[5]»
+
+ [5] Notice sur Nérac, par M. le comte de Villeneuve-Bargemont.
+
+Les quinze mois qui s'écoulèrent jusqu'au retour d'Henri au château
+d'Agen, avaient développé dans l'ame du jeune prince des vertus
+incompatibles avec l'innocence des premières amours, et les filles
+d'honneur de Catherine de Médicis s'étaient chargées du soin
+d'effacer de son souvenir l'image de la pauvre petite Fleurette. Elle,
+plus affligée que surprise d'un changement dont sa raison précoce
+l'avait dès long-temps avertie, ne lutta pas contre un malheur prévu, et
+ne songea qu'à s'y soustraire.
+
+Plusieurs fois elle avait vu le prince de Béarn se promener dans les
+bosquets de la Garenne avec mademoiselle d'Ayelle: elle n'avait pu
+résister au désir de se trouver un jour sur leurs pas. La vue de
+Fleurette, plus belle encore de sa tristesse et de sa pâleur, réveilla
+dans le coeur du jeune Henri un tendre et cruel souvenir: il courut
+le lendemain matin au pavillon, et la pria de se trouver encore une fois
+du moins à la fontaine de la Garenne. «J'y serai à huit heures,»
+répondit la jeune fille sans lever les yeux. Henri s'éloigna plein
+d'espoir, et attendit avec cette impatience du premier amour, que
+Fleurette d'un regard avait ranimée dans son sein, l'heure qui devait la
+lui rendre. Huit heures sonnent: il s'esquive du château, il traverse le
+taillis du parc et arrive à la fontaine. Fleurette ne s'y trouvait pas.
+Il attend quelques minutes: le plus léger bruissement des feuilles
+fait tressaillir son coeur; il va, vient, s'arrête..... Mais il
+aperçoit près de la fontaine une petite baguette fichée sur l'endroit
+même où tant de fois il s'est assis près de Fleurette. C'est une flèche:
+il la reconnaît: la rose fanée y tient encore; un papier est attaché à
+la pointe; il le prend, essaie de le lire; mais le jour s'est éteint.
+Palpitant, troublé, il vole au château, ouvre le fatal billet... le
+voici: «Je vous ai dit que vous me trouveriez à la fontaine: j'y suis.
+Peut-être êtes-vous passé bien près de moi. Retournez-y, cherchez
+mieux... Vous ne m'aimiez plus... il le fallait bien..... Mon Dieu!
+pardonnez-moi!...»
+
+Henri a compris le sens cruel de ce billet: des valets munis de
+flambeaux courent sur ses pas à la Garenne.....
+
+Le corps de l'adorable enfant fut retiré du fond du bassin où
+s'épanchent les eaux de la fontaine, et déposé entre les deux arbres que
+l'on y voit encore. Des regrets déchirans, une douleur poignante, furent
+du moins la punition de Henri.
+
+Fleurette fut, de toutes les maîtresses du _Béarnais_, la seule qui
+l'ait aimé sincèrement, la seule qui lui resta fidèle. Mais la pauvre
+petite ne fit pas des ministres, ne travailla pas avec des confesseurs,
+ne donna à la France ni bâtards, ni légitimés; aussi l'histoire ne
+fait-elle aucune mention de Fleurette, et nul éditeur ne s'avise
+d'annoncer pompeusement ses Mémoires. Par une heureuse compensation
+toutefois, la galanterie a pris son joli nom sous ses auspices et s'est
+chargée de perpétuer la gracieuse mémoire de la jolie et tendre enfant,
+à qui l'on ne saurait se défendre de donner un doux souvenir, chaque
+fois que l'on tente de _conter fleurette_.
+
+
+
+
++Code Galant.+
+
+
+
+
+TITRE PREMIER.
+
++Avant.+
+
+
+
+
+=CHAPITRE PREMIER.=
+
++De l'Amour.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+L'amour prend sa source dans les deux sentimens les plus purs,
+l'admiration et l'espérance[6].
+
+ [6] Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle
+ ne fasse des avances?
+
+
+ART. 2.
+
+Il est difficile de définir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans
+l'ame, c'est une passion de régner; dans l'esprit, c'est une sympathie,
+et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder
+ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. (La Rochefoucauld.)
+
+
+ART. 3.
+
+L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y
+ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualités de
+ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.
+
+
+ART. 4.
+
+Les grandes passions se trahissent surtout par des preuves ridicules,
+l'extrême timidité, par exemple, et même la mauvaise honte.
+
+
+ART. 5.
+
+L'amant est bien près d'être heureux qui commence à douter du bonheur
+qu'il se promettait et devient sévère sur les motifs d'espérer qu'il a
+cru voir.
+
+
+ART. 6.
+
+Dans l'amour, au rebours de la plupart des autres passions, le souvenir
+de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut
+attendre de l'avenir.
+
+
+ART. 7.
+
+Le moment le plus déchirant de l'amour est celui où il s'aperçoit qu'il
+s'est mépris et qu'il lui faut, de ses propres mains, détruire la
+belle chimère de bonheur qu'il s'était bâtie à grand'peine.
+
+
+ART. 8.
+
+L'amour est de tous les âges: Horace Walpole inspira la passion la plus
+vive à madame du Deffand, septuagénaire, et les belles personnes de la
+cour du vieux roi Louis XIV étaient éprises de cette ombre.
+
+
+ART. 9.
+
+Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne;
+elle prédispose à cette passion par les louanges que l'on entend donner
+à celle que l'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite
+espérance décisive.
+
+
+ART. 10.
+
+L'amant trouve dans l'objet de son adoration toutes les perfections,
+même celles des genres les plus opposés. Voilà la raison morale pour
+laquelle l'amour est la plus violente des passions. Dans les autres, les
+désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; dans celle-ci, ce sont
+les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs.
+
+
+ART. 11.
+
+Du moment qu'il aime, l'homme, même le plus sage, ne voit plus aucun
+objet sous son jour vrai. Il s'exagère en moins ses propres avantages,
+et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. La crainte, l'espoir,
+donnent pour lui de la réalité aux fictions de son esprit; il perd
+enfin le sentiment de la probabilité.
+
+
+ART. 12.
+
+Dans l'amour, les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles appellent _un
+manque de délicatesse_. Ce mot, inventé par l'orgueil, n'est pas très
+clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable à ce que les
+rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe
+sans s'en douter.
+
+
+[Cul-de-lampe]
+
+
+
+
+=CHAPITRE II.=
+
++De l'Attachement.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amitié.
+
+
+ART. 2.
+
+Un rapport d'humeur, de caractère, de position, l'insouciance, le
+hasard, forment parfois des liens qui durent sans trouble toute la vie.
+
+
+ART. 3.
+
+Dans l'attachement il faut plus d'abnégation que dans l'amour, car on y
+est privé des douces compensations de l'amour-propre.
+
+
+ART. 4.
+
+Un attachement sincère prend nécessairement sa source dans un vrai
+mérite et s'appuie sur quelque vertu. On blâme dans le monde de
+semblables liaisons, et pourtant il y a mille à parier contre un que la
+femme qui fait naître un durable attachement est plus estimable que
+celle qui inspire un violent amour.
+
+
+ART. 5.
+
+Chez quelques hommes d'infiniment d'esprit, un attachement n'est le
+résultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du désoeuvrement:
+c'est en quelque sorte un besoin de société passive. Cette situation se
+peint très bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la
+femme la plus célèbre de France par son génie brillant et ses ouvrages
+admirables, prit pour maîtresse une belle sotte: «Cela repose!»
+disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement.
+
+
+
+
+=CHAPITRE III.=
+
++Du Goût.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+Le goût est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau: copie exacte,
+moins la couleur.
+
+
+ART. 2.
+
+L'homme d'esprit prévoit d'avance toutes les phases d'une liaison de
+goût; comme il y apporte plus de délicatesse que de passion, il s'y
+montre constamment aimable.
+
+
+ART. 3.
+
+Les moralistes réprouvent l'amour-goût: ils ont tort. A quelque genre
+d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a
+exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit être pur.
+
+
+ART. 4.
+
+Quelquefois le goût se change en amour durable. Il est alors plein de
+charmes, car il est basé sur l'expérience, l'habitude et la certitude de
+ne pouvoir trouver mieux.
+
+
+ART. 5.
+
+Le mal, c'est que dans l'amour-goût on tient plus de compte de la
+manière dont les autres voient la personne à qui on s'attache que de la
+manière dont on la voit soi-même.
+
+
+ART. 6.
+
+La grace de la nouveauté est à l'amour-goût ce que la fleur est sur les
+fruits: elle y répand un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient
+jamais.
+
+
+ART. 7.
+
+Aussi une liaison de goût ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des
+deux parties seulement vient à naître l'amour-passion.
+
+
+
+
+=CHAPITRE IV.=
+
++Du Caprice.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+Le caprice est l'amour de ceux qui n'en ont pas.
+
+
+ART. 2.
+
+Les organisations trop faibles pour comprendre ou pour supporter les
+délicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: là, s'ils ne
+trouvent pas le bonheur, ils rencontrent du moins le plaisir.
+
+
+ART. 3.
+
+On confond trop communément le caprice avec l'inconstance; rien de
+plus dissemblable pourtant: l'une est un vice du coeur, l'autre un
+calcul de l'esprit.
+
+
+ART. 4.
+
+Le caprice est assurément la source de mille petites félicités: il
+butine en amour sur tout ce qu'il y a de vif, de gracieux, de gai.
+Malheureusement son règne est court, et s'il laisse quelques souvenirs,
+il laisse encore plus de regrets.
+
+
+ART. 5.
+
+«Le caprice, dit La Bruyère, est dans les femmes tout proche de la
+beauté pour être son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux
+hommes, qui n'en guériraient pas sans ce remède.»
+
+
+
+
+TITRE DEUXIÈME.
+
++Pendant.+
+
+
+
+
+=CHAPITRE PREMIER.=
+
++Des Regards.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils suppléent la
+parole, et parfois même ont sur elle l'avantage d'une expression plus
+fine et plus vive.
+
+
+ART. 2.
+
+Le regard est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout
+dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier ce que l'oeil
+a si bien exprimé; car le regard peut s'interpréter, non se traduire.
+
+
+ART. 3.
+
+L'oeil est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprète du
+coeur; et, bien qu'une coquette fasse dire à peu près ce qu'elle veut
+à ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du véritable amour
+quelque chose qu'elle ne saurait feindre.
+
+
+ART. 4.
+
+Le regard, pour être expressif, doit être, avant tout, naturel.
+L'affectation est là, comme partout, le plus dangereux écueil; et ces
+amans transis qui croient se rendre fort séduisans en jetant en coulisse
+des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule où ils espéraient
+trouver la passion.
+
+
+
+
+=CHAPITRE II.=
+
++Des Lettres.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+C'est un si rare et si précieux talent que celui de bien écrire une
+lettre d'amour, qu'à peine trouve-t-on dix parfaits modèles en ce genre
+dans notre langue, si féconde en écrits.
+
+
+ART. 2.
+
+Heureux celui dont on reçoit les lettres! elles sont le plus puissant
+parmi les moyens de plaire. Une pensée, un sentiment qui dans une
+conversation eussent faiblement frappé l'imagination, s'y gravent au
+moyen d'une lettre.
+
+
+ART. 3.
+
+«Les regards sont les premiers billets doux des amans.» (Ninon.) Il faut
+que ceux qui succèdent aient autant de vivacité, d'expression et de
+mystère.
+
+
+ART. 4.
+
+«Une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant
+vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en langueur, en désordre,
+en répétitions. Son coeur, plein d'un sentiment qui déborde, redit
+toujours la même chose et n'a jamais achevé de dire, comme une source
+vive qui coule toujours et ne s'épuise jamais. Rien de saillant, rien de
+remarquable; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire
+rien, et l'on n'est frappé de rien; cependant on se sent l'ame
+attendrie, on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment
+ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le coeur
+sait parler au coeur.»
+
+(J.-J. Rousseau.)
+
+
+ART. 5.
+
+Ces préceptes de l'auteur d'Héloïse ne peuvent-ils pas se résumer ainsi:
+Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit être, il faut la
+commencer sans savoir ce que l'on dira, et la finir sans savoir ce que
+l'on a dit.
+
+
+
+
+=CHAPITRE III.=
+
++Des Rendez-vous.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+Le premier rendez-vous est le commencement du bonheur, en amour. C'est
+là surtout qu'il faut être maître de soi pour paraître naturel. C'est le
+triomphe de l'amour-goût et le désespoir de l'amour-passion. L'un,
+brillant, fin, calculateur, y prend avantage de tout; l'autre,
+démoralisé, interdit, reste court.
+
+
+ART. 2.
+
+Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment épris! Dès l'abord, l'idée
+de la fin de la visite est trop présente pour qu'il puisse trouver de
+l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'écouter, souvent il
+dit le contraire de ce qu'il pense. Il s'embarque dans de ridicules
+discours, et s'il vient à couper court, l'effort qu'il fait pour
+reprendre son assiette est si violent qu'il a l'air froid. L'amour se
+perd là par son excès.
+
+
+ART. 3.
+
+Avant d'arriver au lieu de ce rendez-vous, cependant, l'imagination
+était bercée par les plus charmans dialogues; on imaginait les
+transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprêt
+d'éloquence et d'audace disparaît sous l'impression d'un regard.
+
+
+ART. 4.
+
+Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait naître,
+attendre des réponses, ou plutôt les deviner, voilà la tactique la plus
+simple et la plus sûre des rendez-vous.
+
+
+ART. 5.
+
+L'art de la femme est prodigieux pour donner le change à un amant. C'est
+à lui d'être toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre
+surtout à cette coquetterie qui à de l'amour oppose de l'indifférence,
+de la froideur, jusqu'à de la colère. Une fois certain d'être aimé,
+interprétez même l'ironie tout au rebours: vous déjouerez ainsi la
+conscience, la prudence, et peut-être la coquetterie.
+
+
+ART. 6.
+
+Au reste, il y a autant de sortes de rendez-vous que de sortes d'amours
+et de caractères. Là, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul,
+la passion et l'esprit.
+
+
+[Cul-de-lampe]
+
+
+
+
+=CHAPITRE IV.=
+
++Promesses et Sermens.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer à
+sa maîtresse qu'on ne soit assuré de le tenir. Les tolérans répondent
+que «promettre et tenir sont deux,» et que l'on doit toujours promettre,
+quitte à tenir si l'on peut.
+
+
+ART. 2.
+
+Ainsi, entre gens de coeur, les protestations, les sermens, _à
+jamais_, _pour la vie_, doivent aller, venir, s'échanger comme les
+boulets sur un champ de bataille.
+
+
+ART. 3.
+
+Il est un genre de promesses en amour qui permet un peu de vanterie. Il
+est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succès; mais
+enfin, près des curieuses, des incrédules, des gourmandes, il est de
+bonne guerre d'en faire usage, dussent-elles plus tard comprendre que
+l'hyperbole est une innocente figure de rhétorique.
+
+
+ART. 4.
+
+Auprès d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est
+parvenu à ce point de probité et d'aplomb de n'oser pas promettre de
+fidélité, et d'en exiger.
+
+
+ART. 5.
+
+Autrefois on jurait de mettre fin à ses jours, on jurait de fuir, de se
+venger, et tous ces beaux sermens ont fléchi plus d'une cruelle. Cette
+tactique a vieilli: on jure tout simplement aujourd'hui de se consoler,
+d'offrir ses voeux à une ennemie de la dédaigneuse, et quelquefois on
+obtient par la pique le prix refusé à l'amour.
+
+
+[Cul-de-lampe]
+
+
+
+
+=CHAPITRE V.=
+
++L'Accord parfait.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+Le monde crie contre l'accord parfait. Qu'y faire? Ne serait-on pas
+ridicule si l'on s'avisait de répondre: «Il est beaucoup plus contre la
+pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois,
+après trois mots latins dits par un prêtre, que de céder en dépit de soi
+à un homme qu'on adore depuis deux ans[7]?»
+
+ [7] Je viens de voir cette après-midi une cérémonie de famille,
+ comme on dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une
+ société respectable, applaudir au bonheur de mademoiselle de
+ Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient
+ l'avantage de devenir l'épouse de M. B., vieillard malsain,
+ repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour
+ la troisième fois aujourd'hui, en signant le contrat.
+
+ Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil
+ sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie; et dans la
+ perspective, la cruauté prude avec laquelle la même société
+ versera le ridicule à pleines mains sur la moindre imprudence
+ d'une pauvre jeune femme amoureuse.
+
+ CHAMPFORT, 4. 155.
+
+
+ART. 2.
+
+Le naturel, l'intimité sincère, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord
+parfait, car, dans toutes les autres phases de l'amour, on doit
+admettre la possibilité d'un rival favorisé.
+
+
+ART. 3.
+
+L'accord parfait a cet avantage sur l'amour simplement heureux, que
+l'harmonie d'idées, d'affections, de résolution sur laquelle il repose
+ne peut être troublée ni par la crainte ni par le regret. Il semble que
+ce soit là seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne
+et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend nécessaire[8].
+
+ [8] L'abolition du divorce est un des plus grands maux dont notre
+ pays ait été affligé depuis vingt ans. La seule manière d'assurer
+ la fidélité des femmes c'est de donner la liberté aux jeunes
+ filles et le divorce aux gens mariés. Nos lois abolissent les
+ voeux perpétuels et la servitude: qu'est-ce autre chose que le
+ mariage sans divorce? Les prêtres nous disent: «Il ne faut pas de
+ divorce, parce que le mariage est un _mystère_;» et quel mystère!
+ l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église, «_Tu es
+ Petrus et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam_.» Mais que
+ devenait ce mystère si l'_Église_ se fût trouvée un nom du genre
+ masculin. D'ailleurs ces mêmes prêtres qui ne veulent pas tolérer
+ le divorce en 1829, ne montaient-ils pas en chaire, il y a une
+ trentaine d'années, pour en faire l'apologie! et ceux qui se
+ montrent si hostilement soumis à Rome ignorent-ils que Rome est la
+ ville d'Europe où chaque année il se fasse le plus de divorces?
+
+ Le vieux Milton, qui, pour beaucoup de gens, est une toute aussi
+ bonne autorité que le _Tu es Petrus_, s'exprime ainsi dans son
+ Traité du Divorce: «Le mariage n'a pas été institué pour la seule
+ procréation de l'homme, mais aussi pour sa consolation; et comme
+ il est rare que l'on puisse voir avant l'union si les caractères
+ ne sont pas inconciliables, il est injuste d'exiger qu'on reste
+ enchaîné; car si le mariage prévient des désordres, c'est
+ seulement lorsque l'affection est réciproque. Il en est tout
+ autrement lorsqu'on ne peut regarder ce lien que comme un joug.
+
+
+ART. 4.
+
+«Anthisthènes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire à sa
+mode ce qu'il trouve être opportun, sans s'attendre aux lois, d'autant
+qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu.»
+
+
+
+
+TITRE TROISIÈME.
+
++Après.+
+
+
+
+
+=CHAPITRE PREMIER.=
+
++De la Jalousie.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+C'est une sotte chose que la jalousie, et qui fait perdre la tête le
+plus souvent. Si nous la faisons figurer ici, c'est dans l'espérance que
+les conseils que nous donnons à froid seront utiles à quelque pauvre
+jaloux privé du loisir ou de la faculté de penser lui-même aux moyens
+de s'en guérir.
+
+
+ART. 2.
+
+«La jalousie est de toutes les maladies d'esprit celle à qui le plus de
+choses servent d'aliment et moins de choses de remède.» (Montaigne.)
+
+
+ART. 3.
+
+Dans l'amour on embellit sa maîtresse de toutes les perfections; chaque
+pas de l'imagination est payé par un moment de délire. A l'instant où
+naît la jalousie, la même habitude de l'ame reste, mais pour produire un
+effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à votre idole vous
+blesse, vous tue: c'est pour un rival que vous la faites belle.
+
+
+ART. 4.
+
+Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le
+voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette
+femme dont la vue seule arrête le battement de votre coeur.
+
+
+ART. 5.
+
+Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne
+peut aider à la supporter.
+
+
+ART. 6.
+
+Très souvent le meilleur parti à prendre est d'attendre sans sourciller
+que le rival, s'il vous est inférieur en mérite, se perde lui-même
+auprès de l'objet aimé. A moins d'une grande et première passion, une
+femme d'esprit n'aime pas long-temps un homme commun.
+
+
+ART. 7.
+
+Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à
+son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui
+apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour
+qu'il prendrait pour elle.
+
+
+ART. 8.
+
+Dans le cas où la jalousie naît après l'intimité, il faut user de
+l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de
+femmes offensées par un amant qu'elles aiment encore s'attachent à
+l'homme pour lequel il a la maladresse de montrer de la jalousie. Le jeu
+alors devient réalité.
+
+
+ART. 9.
+
+On ne saurait définir les effets de la jalousie d'un homme sur le
+coeur de la femme qui l'aime; mais de la part d'un amoureux qui
+ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût, qui peut se
+changer en haine si le jalousé est plus aimable que le jaloux.
+
+
+ART. 10.
+
+«On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse,»
+disait madame de Coulanges.
+
+
+ART. 11.
+
+La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté comme une
+manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est
+aimé, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet
+orgueil féminin, si difficile à ménager et à reconnaître.
+
+
+ART. 12.
+
+Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après
+son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux
+que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et
+de mépris de soi-même.
+
+
+ART. 13.
+
+La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et
+l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir.»
+
+
+ART. 14.
+
+«Donner des conseils aux femmes pour les dégoûter de la jalousie, ce
+serait temps perdu: leur essence est si confite en soupçons, en
+vanité, en curiosité, que de les guérir par voie légitime il ne faut pas
+l'espérer.» (Montaigne.)
+
+
+ART. 15.
+
+Quant à la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne
+saurions quels remèdes lui opposer. Un malencontreux époux cependant
+peut s'amuser à chercher du soulagement en lisant _Othello_. Il y
+apprendra à douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec
+délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.
+
+ Trifles light as air
+ Seem to the jealous, confirmations strong
+ As proofs from holy writ.
+
+ OTHELLO, Acte 3[9].
+
+ [9] Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des
+ preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses
+ du saint Evangile.
+
+
+
+
+=CHAPITRE II.=
+
++Brouille.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.
+
+
+ART. 2.
+
+Elle se divise en une infinité de nuances, et rien ne se ressemble moins
+que la brouille de jalousie et celle de vivacité, d'intérêt, de pique,
+de désoeuvrement, de calcul, d'incompatibilité.
+
+
+ART. 3.
+
+La brouille vient presque toujours du côté de la femme. Elle se fâche
+d'abord contre elle-même, ou parce que l'habitude commence à produire
+l'ennui, ou parce qu'elle est trop sûre de vous. Au lieu de rendre
+brouille pour brouille, il suffit, dans ce cas, d'occuper son
+imagination, d'inquiéter son coeur, d'y faire naître les soupçons et
+tous les petits doutes de l'amour heureux.
+
+
+ART. 4.
+
+Quand le sujet de brouille vient de la part de l'homme, et dans ce cas
+il est en général plus grave, le raccommodement est toujours facile: la
+différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle qu'une
+femme passionnée peut pardonner une infidélité et être encore heureuse,
+ce qui est impossible à un homme.
+
+
+ART. 5.
+
+Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car
+alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui
+préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les
+passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux.
+
+
+ART. 6.
+
+La brouille d'amour-propre fait le lien de beaucoup de mariages, et ce
+sont les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Un mari s'assure
+pour de longues années la fidélité de sa femme en lui donnant une rivale
+dès le premier mois du mariage.
+
+
+ART. 7.
+
+La différence entre la brouille d'amour-propre et la brouille de
+jalousie c'est que l'une veut la mort de l'objet qu'elle craint, tandis
+que l'autre veut que le rival vive et soit témoin de son triomphe.
+
+
+ART. 8.
+
+En principe, dans une brouillerie, on ne doit jamais craindre de
+paraître impétueux, véhément. On excuse même des injures lorsqu'elles
+semblent dictées par un sentiment passionné; mais le ton calme, dans une
+brouille, donnerait à croire que vous pensez tout ce que vous dites,
+vous blesseriez l'amour-propre, et tout raccommodement deviendrait
+impossible.
+
+
+
+
+=CHAPITRE III.=
+
++Du Raccommodement.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)
+
+
+ART. 2.
+
+C'est une délicieuse chose que le raccommodement: il rend la fraîcheur
+et l'attrait de la nouveauté, non seulement aux idées et aux sensations,
+mais encore aux réalités.
+
+
+ART. 3.
+
+Aussi l'amour à querelles est-il le plus durable des amours[10].
+
+ [10] Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.
+
+
+ART. 4.
+
+C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quitté _pour la vie_,
+qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de
+l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de
+voir trop tôt le dénoûment.
+
+
+ART. 5.
+
+Dans le raccommodement, l'homme fait les trois-quarts des frais, mais il
+faut que la femme ait préparé les voies dès le moment de la brouille.
+Ainsi une femme ne doit jamais dire _oui_ à l'amant qu'elle a
+trompé.[11]
+
+ [11] On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui;
+ surprise en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le
+ fait; et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui
+ dit-elle, que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous
+ voyez que ce que je vous dis.»
+
+
+
+
+=CHAPITRE IV.=
+
++De la Séparation.+
+
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité,
+c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes,
+c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de
+la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de
+plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la
+séparation est le seul recours d'un coeur trahi.
+
+
+ART. 2.
+
+Une fois qu'on est bien convenu avec soi-même de la nécessité de la
+séparation, c'est une lâcheté d'en différer le moment.
+
+
+ART. 3.
+
+Ce qui distingue la séparation de la brouille, ce qui la rend durable,
+c'est la nécessité où l'on est d'oublier l'objet aimé et la facilité
+avec laquelle on se résout à former un autre attachement.
+
+
+ART. 4.
+
+On vante à tort et à travers les charmes du premier amour; l'homme
+cependant qui a été trompé une fois, et qui trouve dans une nouvelle
+liaison tout le charme, toute l'idéalité qu'il n'avait pas rencontrés,
+qu'il n'osait même plus espérer, cet homme nous semble bien plus heureux
+et bien plus fait pour donner le bonheur.
+
+
+
+
++Applications.+
+
+
+
+
+LA DÉCLARATION.
+
+
+La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce
+volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et
+l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance
+spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de
+la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il
+enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour
+vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit. Elle,
+tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte
+incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite
+semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.
+
+Une déclaration peut être élégante, passionnée, spirituelle: elle doit
+avant tout être vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action
+de l'homme profondément épris un caractère et un attrait que tout l'art
+du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble douée
+d'une rectitude de jugement, d'une délicatesse de tact qui ne lui
+permettent pas de se méprendre entre l'expression d'un amour vrai et
+la feinte d'une grande passion.
+
+Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprévus, une
+invincible timidité, s'opposent à ce que l'on puisse déclarer son amour
+à celle qui en est l'objet, et l'on a recours à une lettre pour lui
+peindre l'état de son coeur.
+
+Une lettre, en effet, écrite avec sentiment, avec adresse, avec ame,
+exerce une telle puissance sur un coeur de femme que souvent elle
+parvient à fléchir une longue rigueur, à triompher de cruelles
+préventions.
+
+Constance, sermens, promesses, rien ne saurait attendrir une femme
+capricieuse et légère. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant
+l'ont baignée, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes
+touchantes, l'espérance a répandu son gracieux coloris sur le style, et
+le respect s'unit au plus vif sentiment pour arriver jusqu'au coeur:
+un changement soudain s'opérera en elle, et la légère feuille azurée
+versera dans son ame cette vive passion dont l'esprit l'a en quelque
+sorte imprégnée.
+
+Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisse
+placer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la
+consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend
+l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide
+éloquemment votre cause.
+
+Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres:
+dictées par le coeur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par
+l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait
+tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire
+des lettres amoureuses.
+
+Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au
+secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est
+exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage
+chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras.
+Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme
+de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans
+l'adresse.
+
+On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant
+toujours un compliment à la bouche et une déclaration en poche; cette
+_classe_ tout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune
+fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas
+grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de
+telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes
+d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le
+mépris.
+
+En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles
+détestent par une _déclaration de principes_; à celle de l'indifférent,
+par une _déclaration de neutralité_; c'est pour l'homme qu'elles
+aiment qu'elles réservent _la déclaration de guerre_.
+
+
+[Cul-de-lampe]
+
+
+
+
+DES FEMMES, FILLES ET VEUVES.
+
+
+Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était
+du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal
+où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire
+les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux
+semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de
+cours de l'art de conter fleurette, et ceux que le ciel, à défaut
+d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens
+de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes!
+objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui
+punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont
+l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut
+rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme
+inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux
+mortels que l'élément où on l'a fait naître, malheureux qui se livre
+à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent
+le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la
+voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme
+fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près
+d'une romanesque.
+
+Avec la jeune fille, la tactique doit être différente; mais Jean-Jacques
+vient encore au secours de l'imagination en défaut: «L'accord de l'amour
+et de l'innocence semble être le paradis sur la terre: c'est le
+bonheur le plus doux et l'état le plus délicieux de la vie!» Que cette
+phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprimé retentisse à
+l'oreille de la jeune fille, aussitôt une teinte de pourpre se répand
+sur ses joues timides, son coeur tressaille, ses longues paupières se
+baissent lentement vers la terre, comme inclinées par un sentiment de
+honte; un léger frémissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son
+esprit cherche à expliquer ce qu'éprouve son ame, qu'elle veuille
+analyser un sentiment nouveau. Une jeune fille, en effet, tente toujours
+d'étouffer cette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un
+charme si puissant.
+
+Mais si l'on fait habilement germer dans son coeur une tendre
+confiance; si, moins timide, son oeil ose interroger le regard de
+celui dont les paroles la torturent si doucement, l'amour viendra
+bientôt, pour l'éclairer, se mettre de la partie.
+
+Mais que de précautions minutieuses, quelle prudence extrême, sont
+nécessaires à celui qui veut plaire à l'innocente jeune fille! Les
+émotions naissent si faciles, si nombreuses dans un coeur novice!
+L'homme qui cherche là le bonheur doit se garder de les hâter, de les
+rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se développer
+lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment où il
+doit éclore: près d'une jeune fille, l'homme même de vingt ans doit être
+précepteur, plutôt qu'amant, et laisser à la nature, à l'imagination le
+soin d'expliquer ses regards, de commenter ses vagues discours.
+
+L'éducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les
+prédispose à recevoir toutes les impressions de l'amour; sous un vain
+prétexte de décence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans
+des circonstances qui s'offrent à elles dès leur premier pas dans le
+monde; on fait plus, on leur nie ces circonstances et l'on ajoute ainsi
+à leur force. Espère-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore
+l'existence de l'amour? la plus indifférente circonstance ne lui en
+révèle-t-elle pas le pouvoir? Avec une éducation forte, élevée, les
+femmes seraient exposées à moins de fautes et d'erreurs; le charme
+naturel de leur esprit prendrait plus de solidité, sans rien perdre de
+son brillant, et les rapports sociaux deviendraient plus sûrs et plus
+agréables. Depuis un siècle on réclame contre l'éducation actuelle des
+femmes; mais une puissance suprême s'oppose à toute amélioration: c'est
+la puissance des sots, des ignorans surtout. Ces messieurs sont
+naturellement ennemis de l'éducation des femmes. Maintenant encore, en
+effet, ils passent le temps avec elles et en sont même assez bien
+traités. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre
+quelque chose? ils seraient ruinés de fond en comble.
+
+Le pire de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes
+filles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitôt qu'elles sont
+mariées; avec leurs maîtres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles
+arrivent bien rarement à la médiocrité, et de là le proverbe si vrai:
+«Qui dit amateur, dit ignorant.»
+
+Ce qui est fait pour étonner, c'est qu'un mari qui a épousé une belle
+demoiselle élevée dans un pensionnat, envoie plus tard, à son tour, ses
+filles dans un pensionnat pour recevoir cette même plate éducation qui a
+dérangé toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le
+plus commun des hommes, s'il a vingt ans et des joues couleur de
+rose, est dangereux pour une femme qui ne sait rien (car elle est toute
+à l'instinct), tandis que le même homme, aux yeux d'une femme d'esprit,
+fera juste autant d'effet qu'un beau laquais? Ignore-t-il aussi que les
+intérêts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les idées
+inculquées dès la jeunesse?
+
+Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse
+que dépend le sort de l'extrême vieillesse: cela est vrai de meilleure
+heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans
+est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère ou plutôt inférieure
+à son mérite: on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.
+
+Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfans ou
+par son amant.
+
+Une mère excelle dans les beaux-arts: elle ne peut communiquer son
+talent à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de
+la nature précisément l'ame de ce talent. Une mère qui a l'esprit
+cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les
+talens purement agréables, mais encore de tous les talens utiles à
+l'homme en société, et il pourra choisir. Les jeunes gens nés à Paris
+doivent à leurs mères l'incontestable supériorité qu'ils ont à seize ans
+sur les jeunes provinciaux de leur âge.
+
+D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les
+génies qui naissent femmes sont perdus pour le public.
+
+Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui ait le bonheur de
+communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la femme
+avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon coeur qui partage
+ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite
+monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des
+conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régime pour
+saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de
+l'éducation actuelle, laisse son partner isolé dans les dangers de la
+vie, heureux lorsqu'elle ne finit pas par l'accabler d'ennui.
+
+Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme,
+si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un seul
+objet qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement
+identiques avec les siens.
+
+Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la
+considération à la vieillesse. L'arrivée de Voltaire à Paris fait pâlir
+la majesté royale. Mais quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont
+plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de
+pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde. Les
+débris des talens de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce
+serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante
+ans[12].
+
+ [12] M. de Stendhal.
+
+Mais me voilà bien loin de Jean-Jacques, dont je voulais à toute force
+faire un précepteur d'amour. Sur les pas d'un non moins bon modèle, je
+me suis laissé entraîner à un sujet non moins intéressant, et force
+m'est de revenir sur mes pas.
+
+C'est un art difficile que de plaire à une veuve. Habile à profiter de
+ses avantages, elle se tient toujours sur un _qui vive_ que justifie sa
+hasardeuse position; placée au milieu d'ennemis cruels et charmans,
+une veuve a toujours un grand empire sur elle-même et sur les autres;
+son expérience la sert bien mieux que ne pourrait faire l'innocente
+ignorance; et cette remarque vient encore à l'appui de notre opinion.
+
+Au reste, il n'existe pas de femme capable de résister toujours aux
+occasions, à la persévérance, aux séductions de l'esprit et de la
+tendresse. Montaigne dit avec grande raison: «Oh! le furieux advantage
+que l'opportunité!» C'est, en effet, le meilleur allié de l'amour. Jeune
+ou vieille, belle ou laide, toute femme est charmée qu'on lui adresse
+de délicats hommages; si l'orgueilleuse résiste quelquefois plus
+long-temps qu'une chaste, elle est encore flattée dans sa vanité; elle
+ne se courrouce pas toujours si on lui désobéit par un excès d'amour; ce
+sentiment se justifie de lui-même; et, pardonné une fois, l'amant peut
+tout oser: les femmes s'attachent par les faveurs.
+
+
+[Cul-de-lampe]
+
+
+
+
+THÉORIES PHYSIOGNOMONIQUES.
+
+ «On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté
+ à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»
+
+ (BOISTE, Dict.)
+
+ «Toi dont le coeur est fait pour la tendresse,
+ Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:
+ Il veut des soins ingénieux, constans;
+ Cherche, étudie et les lieux et les temps,
+ Compare, oppose, et voit d'un oeil austère
+ L'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»
+
+ (BERNARD.)
+
+
+C'est une déplaisante chose que les grands mots, et il faut en vérité
+compter un peu sur l'indulgence des lecteurs pour oser leur parler
+_physionomie_ et _sympathie_; et cependant il n'est aucun de ceux à qui
+ce petit ouvrage puisse tomber dans les mains, qui ne se livre chaque
+jour, même à son insu, à des observations du genre de celles que nous
+consignons ici. La jeune personne que l'on voit à la promenade, que l'on
+admire de prime-abord, dont on remarque la tournure et la grace,
+n'attire-t-elle pas par un charme sympathique? Et si, plus tard, on se
+retrouve au spectacle placé près d'elle, l'attention que l'on met à
+chercher son regard, à observer son geste, à écouter sa voix, à étudier
+son sourire, cette attention mélangée d'espérance et de curiosité,
+n'est-elle pas elle-même une étude physiognomonique?
+
+Du moment où les hommes ont commencé de vivre en société réglée;
+aussitôt que, dans le choix d'une compagne, la douceur et le calcul ont
+chez eux remplacé la violence, un besoin nouveau a dû se faire sentir à
+leur esprit: c'était celui de connaître et d'apprécier les femmes, de
+deviner leur âge, leur caractère, leurs goûts, leurs qualités, leurs
+passions, leurs faiblesses; de savoir enfin si une conformité d'idées,
+d'habitudes et de moeurs pouvait assurer le bonheur d'une union
+durable.
+
+Pour y parvenir, il leur a fallu d'abord étudier avec soin l'ensemble de
+la tournure et des traits, puis épier ensuite certains momens d'abandon,
+l'effet des impressions imprévues, quelques gestes et les mouvemens
+imprévus des affections diverses qui se retracent si vivement sur le
+visage de la femme, miroir mobile et fidèle de son ame. De là est née
+sans doute cette science, conjecturale d'abord, devenue certaine depuis,
+à l'aide de laquelle l'homme, initié en quelque sorte au mécanisme des
+passions, parvient à les combattre, à les démasquer, et souvent même
+les fait tourner à son avantage.
+
+Notre but ici n'est pas de faire un traité de science aride ou de sévère
+morale: nous tracerons seulement quelques indications utiles et d'une
+application de tous les instans, en réunissant la plus grande partie des
+inductions à l'aide desquelles on peut se familiariser avec l'art si
+difficile de connaître les femmes. L'application et l'expérience
+modifieront sans doute pour chaque lecteur quelques unes de nos
+opinions: mais y a-t-il rien de général? Les graves professeurs
+disent que les règles se confirment par l'exception.
+
+On tire des inductions physiognomoniques presque certaines des femmes
+d'après leur tournure, leur mise, les couleurs qu'elles préfèrent, leur
+marche, leurs mouvemens, les traits de leur visage, la texture des
+chairs, la voix, les gestes, les goûts dominans, d'après l'ensemble et
+enfin l'aspect de leur personne.
+
+Les signes d'une seule partie du corps pris isolément n'ont beaucoup
+d'importance qu'autant qu'ils sont en convenance avec ceux des autres
+parties: en effet, tout le corps humain est un, et chaque symétrie a
+sa propre nature et ses dispositions particulières; on est frappé du
+rapport constant entre les divers membres, et la conformation d'un seul
+peut faire préjuger à coup sûr de celle de plusieurs autres.
+
+Les divers organes doubles chez la femme, correspondent entre eux d'une
+manière frappante et exacte: ainsi, un joli pied dénote inévitablement
+une main petite et délicate; une jambe bien faite est un indice presque
+certain d'un joli bras, elle indique même l'élégance et l'harmonie de
+toutes les parties du corps. Quant aux organes intermédiaires et
+uniques, tels que le nez, la bouche, etc., il existe entre eux des
+relations sympathiques dont l'expérience démontre la justesse et dont
+les révélations piquantes ne sont pas un des moindres attraits de la
+science physiognomonique.
+
+Le plus précieux avantage dont la femme puisse être favorisée, celui qui
+agit le plus puissamment sur l'imagination de l'homme, c'est la grace:
+elle l'emporte même sur la beauté. Une femme qui n'est que belle et bien
+faite excite l'admiration: le sentiment qu'inspire une gracieuse
+élégance a bien plus de vivacité et de douceur. Parmi les inductions
+physiognomoniques à l'étude desquelles il est bon de se livrer, nous
+placerons donc au premier rang _la tournure_.
+
+
+DE LA TOURNURE, DES MOUVEMENS DU CORPS, ET DE LA MARCHE.
+
+La tournure et les divers mouvemens du corps chez les femmes,
+lorsqu'elles marchent, présentent des signalemens certains pour la
+double connaissance du physique et du moral.
+
+Les jeunes femmes qui se courbent habituellement en marchant, et dont
+les mouvemens sont contraints et ramassés, unissent à un caractère
+dissimulé un fond d'égoïsme; celles, au contraire, qui marchent
+franchement, dont les mouvemens sont larges et faciles, sont naturelles,
+généreuses et sincères.
+
+La femme modeste marche les yeux baissés; la femme à forte passion a le
+pas délibéré, la tête haute. Les caractères tracassiers _trottent-menu_;
+une marche nonchalante, des mouvemens alourdis révèlent un caractère
+trompeur, un tempérament paresseux.
+
+Des mouvemens brusques et fréquens sont le signe d'un caractère
+inconstant, inquiet et soupçonneux; la constance, la bonne foi, la
+discrétion, se trahissent par des mouvemens réguliers et posés, sans
+nonchalance. En général, une marche prompte et des mouvemens vifs
+annoncent chez une femme des passions fougueuses, de l'emportement dans
+l'esprit. Les naturels modérés ont des mouvemens réfléchis et pleins
+d'accord.
+
+
+DE LA MISE ET DU CHOIX DES COULEURS.
+
+On reconnaît encore au choix des vêtemens certaines parties du caractère
+chez les femmes. Les jeunes personnes, il est vrai, préfèrent le blanc
+et les nuances claires, tandis que les femmes d'un âge mûr
+choisissent des teintes foncées: rien de plus naturel, la jeunesse,
+au caractère gai, vif, sémillant, aime tout ce qui est brillant comme
+son humeur, tandis que la froide vieillesse recherche les nuances
+sombres et semble porter le deuil de l'énergie et du plaisir qui l'ont
+fuie; mais d'autres raisons déterminent la coupe des vêtemens, la
+manière de les porter, et ces raisons, on les trouve dans la tournure de
+l'esprit et dans la nature du caractère.
+
+Ainsi, les femmes du Midi, plus actives que celles du Nord, aiment les
+vêtemens étroits et courts. Celles des départemens de l'Ouest, plus
+graves, plus réfléchies, portent des vêtemens amples et longs; celles
+de l'Est, qui pour la plupart mènent un genre de vie inactif et
+sédentaire, ont un costume très long et d'une coupe toute particulière.
+Cette différence notable de l'habillement des femmes dans les diverses
+parties de la France prend nécessairement sa source dans la diversité
+des caractères et des moeurs. En appliquant cette observation avec
+discernement, on doit tirer des inductions précises, et quoique la
+variété des costumes dans chaque ville soit bien légère, elle se trouve
+encore assez sensible pour révéler quelque qualité, quelque travers.
+Parmi vingt femmes on n'en voit jamais deux mises exactement de la même
+manière, et lorsqu'on veut étudier un caractère aussi léger que celui de
+la femme, il importe de ne rien négliger. La couleur d'une écharpe, la
+forme d'une collerette, la manière de draper un châle, tout doit
+préoccuper et fournir matière à observation dans la personne que l'on
+veut deviner avant de chercher à lui plaire.
+
+
+DU RANG ET DE LA FORTUNE.
+
+A voir passer une pension de jeunes demoiselles, l'observateur doit
+deviner le rang et la fortune de la famille à laquelle chaque jeune
+fille appartient. Il y a dans la marche, dans le regard, dans la manière
+quelque chose qui trahit la position sociale, indépendamment de la mise
+et de la beauté.
+
+Dès la plus tendre enfance, la vanité et la richesse contractent une
+habitude de raideur, de protection qui demeure indélébile; la modeste
+aisance, l'honorable médiocrité, impriment un cachet de bienveillance,
+une allure d'honnêteté; la pauvreté, en rétrécissant les idées et les
+sensations, donne une timidité, une réserve méticuleuse, que ne peuvent
+effacer ni l'éducation ni le changement de situation. Il suffit d'une
+bien légère dose d'observation pour distinguer à la tournure la fille du
+banquier de celle du duc et pair, la femme du commis de celle de
+l'artiste.
+
+
+DE LA VOIX.
+
+Une voix haute et grave dénote une certaine ardeur amoureuse; une voix
+grêle et aiguë indique la froideur et l'égoïsme; une voix faible et
+criarde annonce une humeur irascible; une voix molle caractérise un
+naturel doux et sensible; la voix nasillarde, une mauvaise constitution;
+enfin la voix cassée témoigne chez les femmes qu'elles sont privées
+de la plus belle de leurs prérogatives, celle de devenir mères.
+
+Un langage naturellement humble et tremblant, ou le parler arrogant et
+haut, sont des signes également caractéristiques.
+
+Une parole prompte, mais bégayante, est le propre des esprits étourdis,
+précipités; l'excessive lenteur dans l'articulation des mots est une
+conséquence de la pesanteur de l'esprit.
+
+Une élocution simple annonce chez une femme la pureté de caractère;
+celles qui grasseient sont ordinairement composées et mignardes;
+celles qui prononcent fortement les sons âpres et gutturaux sont
+égoïstes et intéressées.
+
+On a dit avec esprit: «Parle afin que je te connaisse,» et Plutarque
+trouvait plus d'indications du caractère moral dans quelques mots lâchés
+sans réflexion, que dans les traits de la physionomie. Ces signes sont
+en effet rarement trompeurs, et l'on doit d'ailleurs remarquer que le
+sens des paroles d'une femme se trouve presque toujours en rapport avec
+la voix dont elle les prononce.
+
+
+DU CHANT.
+
+Rien n'indique mieux la disposition intérieure de la femme et son
+plus ou moins de penchant à la sensibilité que le genre de chant et le
+rhythme musical auxquels elle accorde la préférence. Ainsi, celles
+qui aiment les airs simples et graves annoncent un esprit réfléchi et
+ont dans l'imagination quelque chose de fin et d'élevé.
+
+Les airs compliqués, chromatiques, à rhythme vif et bigarré, décèlent,
+dans la femme qui les chante de préférence un naturel ardent,
+inconséquent, étourdi. Quelque grave censeur citera peut-être à l'appui
+de cette observation la préférence que les grandes dames du noble
+faubourg accordent à l'Académie Royale-de-Musique, et l'ardeur dont les
+élégantes de la Chaussée-d'Antin et du quartier de la Bourse suivent les
+représentations des Bouffes. Les premières, en effet, admirent Gluck,
+vénèrent Sacchini; les autres raffolent de Rossini et de Weber.
+
+Les femmes qui mettent le mode harmonique au-dessus de la mélodie
+annoncent moins de sensibilité que celles qui préfèrent cette dernière;
+au reste, il existe mille nuances révélatrices dans la manière dont
+plusieurs femmes disent le même air: chacune l'embellit et l'empreint
+de ses sensations et de ses sentimens.
+
+La respiration, cette partie si importante de l'art du chant, mérite
+aussi l'attention sérieuse de l'observateur. On juge à une respiration
+faible, lente ou rare qu'une femme est délicate, timide ou froide; au
+contraire, une respiration pleine, prompte, sonore est le signe d'un
+tempérament sain et robuste.
+
+
+DES GOUTS DIVERS.
+
+Dans leurs affections, dans leurs préférences, dans leurs inimitiés, les
+femmes décèlent également leur caractère et leur naturel. Les coeurs
+simples aiment les enfans, tandis que les esprits sérieux se plaisent
+avec les vieillards.
+
+L'esprit léger, la délicatesse de sentiment, se montrent dans le goût de
+la peinture et des fleurs.
+
+Un vif amour pour de brillans spectacles, pour les ornemens de luxe, les
+décorations futiles, appartient à un naturel vain et entiché de
+préjugés.
+
+Un esprit mâle s'annoncera dès l'enfance en préférant des jeux et des
+occupations propres à développer la force et les passions; un esprit
+faible ne fera jamais que des poupées.
+
+De même que le diagnostic d'une complexion vigoureuse est d'aimer les
+alimens âpres, secs et grossiers, la recherche des friandises est
+l'indice d'un caractère tendre et d'une santé délicate. La femme qui
+préfère une nourriture succulente doit avoir l'esprit lourd; celle qui
+sera sensible et apte aux travaux de l'esprit recherchera les alimens
+maigres et végétaux.
+
+Le goût pour des substances épicées, piquantes, pour les liqueurs
+spiritueuses, dénote un tempérament vif et violent; les alimens
+farineux, les boissons douces, sont préférés des caractères lents et des
+passions tendres.
+
+L'usage des odeurs suaves annonce chez les femmes un penchant prononcé
+vers la volupté.
+
+On a remarqué chez les femmes dont le goût est prononcé pour les
+liqueurs spiritueuses et les vins pétillans une grande franchise, de la
+générosité, une sorte de témérité; l'extrême sobriété, au contraire, est
+souvent le partage d'un caractère dissimulé et craintif. Les femmes qui,
+dans les grandes villes, à Paris surtout, ne font en général usage que
+d'eau pour boisson, fournissent rarement l'occasion de quelque remarque
+de ce genre. Heureux toutefois celui qui peut les surprendre et les
+juger dans ces momens où l'abandon fait percer le naturel et le
+dégage de feinte et d'apprêts.
+
+
+DU STYLE.
+
+Buffon a dit avec esprit et justesse, «Le style est l'homme même.»[13]
+On peut, en effet, se former une idée de ce qu'étaient nos grands
+écrivains en lisant leurs pages immortelles. Pascal, mélancolique,
+spirituel et profond, se peint dans ses écrits; à lire Fénélon, on
+devine son ame douce, sa figure noble et bienveillante; l'héroïsme de
+caractère, la sûreté du maintien, sont empreints dans P. Corneille et
+dans Bossuet; en lisant la correspondance de Voltaire on voit à nu son
+caractère, on saisit sa physionomie.
+
+ [13] Quintilien, avant lui, exprime ainsi la même idée: «César
+ écrivait du même style dont il combattait.»
+
+On lit quelque part: «Une femme qui écrit une lettre envoie son
+portrait.» Cela serait vrai si les femmes écrivaient toujours sans
+prétention; mais la plupart s'étudient à mettre l'esprit à la place du
+naturel: le sentiment ou l'abandon suffirait. Il faut être quelque peu
+observateur pour reconnaître, au milieu des lieux communs des finesses,
+des exagérations d'une lettre de femme, l'endroit où elle se trahit
+et dévoile son caractère avec sa pensée.
+
+
+DES MOEURS ET DES OCCUPATIONS FAMILIÈRES.
+
+C'est surtout dans les actions ordinaires, dans les actions quotidiennes
+de la vie que le naturel des femmes se décèle: alors, en effet, elles
+n'ont pas le loisir de s'apprêter, de se contrefaire; observées à
+l'improviste, elles se montrent vraies et telles qu'on voudrait toujours
+les voir. La liberté d'un repas, quelque occupation de la vie
+domestique, un élan subit d'obligeance ou de secours, témoignent les
+goûts dominans; chaque soin, chaque geste alors fait reconnaître une
+capacité.
+
+La femme d'une humeur solitaire devient à la longue orgueilleuse ou
+chagrine: elle se plaira dans les exercices de dévotion; celle, au
+contraire, qui, fort jeune, aime déjà le monde, aimera plus tard la
+dissipation.
+
+Les moeurs, chez les femmes, déterminent trop rarement le choix des
+études; leur éducation est soumise à trop de concessions, à trop de
+convenances; mais, dès leur entrée dans le monde, les goûts, les
+penchans qui ont été comprimés se développent. A ce moment, l'amour
+des lettres et des beaux-arts annonce un esprit juste, noble et élevé;
+celles qui préfèrent dans la musique l'harmonie à la mélodie; dans la
+peinture, le coloris à la composition; dans la poésie, le style au
+sujet, suivent plus l'impression de leurs sens que celle de leur ame.
+Elles sont pour l'ordinaire vives, dissipées et inconstantes; elles ont
+plus d'imagination que de jugement, plus d'esprit que d'instruction, car
+les femmes dont les goûts sont diamétralement opposés sont tendres,
+rangées, studieuses, naturellement réfléchies et concentrées en
+elles-mêmes.
+
+Celui qui n'a pas vu une jeune fille au milieu de sa famille ne peut
+porter sur elle un jugement assuré; là seulement le naturel éclate sans
+contrainte, les goûts et les penchans se montrent à découvert.
+
+
+DU VISAGE ET DE SES DIVERS TRAITS.
+
+La beauté du visage n'est pas chez les femmes tout-à-fait de convention,
+ainsi qu'on le pense trop communément. Voltaire a dit: «Interrogez un
+crapaud sur le beau, il vous répondra que c'est sa crapaude avec ses
+gros yeux et sa peau gluante.» Le nègre doit faire son type de beauté
+noir comme lui sans doute; mais n'y a-t-il pas un état positif de
+perfection, de régularité, d'harmonie, d'organisation dans chaque
+espèce? Chacune n'a-t-elle pas sa beauté propre, indépendante de nos
+préférences et de nos préventions? La figure de la femme est le miroir
+des affections de son ame, il y a long-temps qu'on l'a remarqué; mais on
+n'a jamais assez insisté sur cette observation, que chacune des parties
+du visage donne plus directement l'indication d'un genre particulier
+d'affection.
+
+Il serait utile de classer ces traits si révélateurs en trois régions,
+savoir:
+
+1º Les yeux et le front.
+
+Ayant des rapports plus intimes avec le cerveau, ils expriment
+principalement les sentimens de l'ame, de l'esprit et de la pensée.
+
+2º Les joues et le nez.
+
+Ils rendent les passions physiques et les émotions mimiques de la
+douleur et de la volupté.
+
+3º La bouche et le menton.
+
+Ils correspondent spécialement aux affections les plus secrètes,
+trahissent la pensée la plus déliée, le plus vague désir.
+
+C'est par les yeux, ces lumières de l'ame, d'où jaillit l'éclair de la
+pensée, que brillent l'intelligence et le feu du génie. C'est dans
+l'expression des regards que se font lire les sentimens, que se
+peignent les volontés, que se manifestent les sensations. Le plaisir
+fait pétiller les yeux, le dépit les allume, la tristesse les abat,
+l'étonnement les fixe, la crainte les agite, le respect les abaisse, la
+tendresse les adoucit, la curiosité les ouvre, le courroux les enflamme
+et l'ennui les appesantit. Chez les femmes surtout, les sourcils
+ajoutent beaucoup à l'expression du caractère; on peut dire que la
+tristesse, la jalousie et le dépit les habitent. Les rides du front,
+heureusement si rares chez les femmes, marquent les agitations
+auxquelles leur coeur est en proie.
+
+Ce qu'on appelle ordinairement physionomie spirituelle ou sotte se peint
+de préférence dans le haut du visage, les yeux, les sourcils et le
+front.
+
+Les douleurs du corps et les sensations physiques se peignent également,
+quoique d'une manière bien diverse, par les mouvemens nerveux des joues
+et des coins de la bouche.
+
+Enfin, le coloris de la physionomie, la rougeur de la honte, l'animation
+du désir, la pâleur de la crainte; le jeu des muscles gonflés dans la
+colère, relâchés dans l'abattement, suspendus dans l'étonnement,
+renversés dans le désespoir; le mouvement de la tête, penchée dans
+l'amour, tombante dans la tristesse, tendue dans le désir, élevée dans
+l'indignation: tout concourt, même par les traits les plus fugitifs, à
+peindre au vif les affections de la femme.
+
+Ainsi, une impression fréquente se change chez elles en une sorte de
+nature, et les femmes qui sont souvent affectées par une passion vive
+contractent dans leur tournure et leur physionomie certains traits
+indicatifs de cette passion. Enclines qu'elles sont à quelque action
+vertueuse ou vicieuse, elles en saisissent l'air sans y penser, et
+cet air, en se modifiant dans toute leur personne, lui imprime un
+caractère particulier. Pour reconnaître cette sorte d'indice, il faut
+examiner les passions qui, le plus généralement, agitent le coeur
+d'une femme, ainsi que la manière dont ces passions agissent
+extérieurement sur elle.
+
+Dans la joie ou le plaisir, le visage s'épanouit, la poitrine se
+développe, s'élargit en quelque sorte, toutes les sensations sont
+portées à l'extérieur.
+
+Dans la tristesse ou le chagrin, tous les membres se retirent, le
+visage se renfrogne et la poitrine semble se rétrécir.
+
+Dans la colère ou même le mécontentement, l'ame s'échauffe, les membres
+se raidissent, le sang bouillonne.
+
+Dans la terreur ou la crainte, les membres semblent affaissés, le
+coeur manque et se glace, les traits se décomposent entièrement.
+
+Toutes les autres passions, chez les femmes, ne sont en quelque sorte
+que des modifications ou des nuances de ces quatre primitives: l'amour
+et l'aversion, n'étant, en effet, que des affections purement relatives
+aux individus, ne peuvent être continuelles et sont inhérentes à
+celles-ci.
+
+Ainsi, chez les femmes, tout décèle le caractère, même les choses en soi
+les plus indifférentes. Madame de Staël a dit: «Une sotte ne prend pas
+son éventail et ne se tient pas debout comme une femme spirituelle.» De
+là naissent les préférences involontaires, les sympathies imprévues.
+
+La réflexion profonde, la constance, l'inspiration, se manifestent chez
+les femmes dans un regard fixe, arrêté et d'une assurance modeste. Au
+contraire, des regards vides, mobiles, douteux, appartiennent à un
+esprit irréfléchi; de petits yeux enfoncés annoncent souvent une nature
+envieuse et maligne; de gros yeux saillans et gris, un esprit simple et
+vulgaire; un oeil noir, vif et animé indique un tempérament ardent et
+irascible; des yeux bleus ou verts, au regard languissant, décèlent une
+ame tendre, douce et craintive.
+
+Ce sont donc les yeux qu'il faut étudier surtout dans la physionomie des
+femmes, pour pénétrer leurs plus intimes pensées. Il est rare qu'une
+femme coupable soutienne hardiment un mensonge sous les regards d'un
+juge observateur et physionomiste. L'abbé de Mancy assure que «les
+Chinois ne s'enquièrent pas autrement de la fidélité de leurs femmes;
+l'épouse qui soutient avec assurance le regard du mari irrité triomphe
+du soupçon et recouvre sa tendresse.» Une telle épreuve serait peut-être
+moins décisive dans un pays encore plus civilisé que la Chine. Faut-il
+s'en plaindre, doit-on s'en applaudir? nous laissons aux maris à décider
+la question.
+
+De ce petit traité, où nous avons rassemblé les principales observations
+physiognomoniques consignées dans une foule d'épais in-quarto, le
+lecteur retirera sans doute quelque fruit. Avant de s'aventurer à être
+aimable ou même galant près d'une femme, il l'étudiera et raisonnera son
+attaque d'après une théorie basée sur l'expérience et que le résultat
+démentira bien rarement. L'art physiognomonique est assurément une des
+principales branches accessoires du grand art de plaire; mais, en lui
+accordant la confiance qu'il mérite, il ne faut pas non plus se trop
+fier à son secours. C'est de l'ensemble des moyens que résulte seulement
+le succès. En comparant l'art de conter fleurette à un jeu d'enfant,
+on pourrait dire que la physiognomonie _donne barre_ sur le beau sexe,
+mais il s'agit ensuite de bien courir pour l'attraper.
+
+
+[Cul-de-lampe]
+
+
+
+
+APOLOGIE
+
+_De la Coquetterie_.
+
+
+Mademoiselle de Scudéry, dans ses _Conversations morales_, après avoir
+ingénieusement défini la coquetterie un déréglement de l'esprit, fait
+venir le mot coquette de l'italien _civetta_, chouette: elle prétend que
+la chouette attire la nuit quantité de petits oiseaux autour d'elle, et
+que, par allusion, on a appelé de son nom les femmes qui s'attiraient
+des adorateurs.
+
+Ménage, en s'appuyant de Pasquier, trouve l'origine de coquette dans
+le mot _coq_, et dit qu'on donna le nom de coquet et coquette aux hommes
+et aux femmes qui eurent la prétention de plaire à plusieurs, comme les
+coqs lorsqu'ils font l'amour à leurs poulettes.
+
+Les Anciens n'ont point connu la coquetterie, sans doute parce que les
+deux sexes étaient trop isolés chez eux, où on ne se réunissait guère
+qu'en famille: dans les fêtes publiques, en effet, dans les cérémonies
+religieuses, les hommes et les femmes étaient presque toujours séparés.
+On ne connaissait point alors ce que nous appelons la société, ces
+réunions où le désir de paraître aimable porte chacun à faire valoir
+les agrémens de sa personne, les grâces de son esprit, le charme de ses
+talens, les avantages de son rang ou de sa fortune. On chercherait en
+vain dans leurs écrits quelque indice du caractère de la coquetterie:
+les poètes n'ont peint que des femmes vertueuses et fidèles, des femmes
+adultères et déréglées, et des courtisanes.
+
+Jusqu'au seizième siècle, les peuples modernes ressemblèrent sous ce
+rapport aux anciens, et ne laissèrent apercevoir dans leurs moeurs
+aucune trace de coquetterie.
+
+Ce fut sous Catherine de Médicis seulement que la coquetterie prit
+naissance: c'était un caractère nouveau.
+
+Le cercle que cette princesse établit à la cour inspira à la noblesse et
+à la bourgeoisie le désir d'en former de semblables: ce fut en quelque
+sorte une révélation que l'on pouvait trouver des agrémens et des
+plaisirs hors des réunions dont l'amitié ou la parenté était l'ame. On
+reçut dès-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa
+fortune, une troisième par déférence pour son rang; on consentit bien
+encore à en voir quelques unes à cause de leurs qualités ou de leurs
+vertus; mais le but, en se formant une société, étant de se divertir,
+d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque maître de
+maison veut la plus grosse part, la frivolité présida au choix de ceux
+qu'on y admit sans amitié, sans lien de parenté, sans amour. Les deux
+sexes ainsi réunis n'auraient eu qu'une conversation froide et
+insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un à l'autre
+n'eût également agi sur les coeurs: il porta les hommes à ne pas voir
+avec indifférence des femmes dont la bienveillance se colorait pour eux
+des dehors de l'amitié; obligés à moins de retenue qu'elles, ils crurent
+devoir donner à leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le langage
+des femmes, quoique réservé, fut aimable et piquant, parce que la grace
+dont la nature les a douées perce toujours, même à leur insu, dans leurs
+discours comme dans leurs actions; celui des hommes fut vif, spirituel,
+parce que, ne pouvant dissimuler qu'ils connaissaient l'amour, ils se
+seraient voués au ridicule en feignant la naïveté, pardonnable à peine à
+l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent qu'il y avait plus de
+flatterie que de sentiment dans les hommages qu'on leur rendait; elles
+sentirent le danger de se montrer sensibles à des adulations
+intéressées; mais ces adulations leur plaisaient trop pour que leurs
+belles résolutions de résistance pussent être de longue durée: alors
+l'esprit, toujours fidèle à les servir, l'esprit, inné chez elles avec
+la malice, vint à leur secours et leur offrit le plus puissant
+auxiliaire, la coquetterie.
+
+Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientôt coquettes.
+Brantôme nous apprend dans le _Panégyrique de Catherine de Médicis_, que
+cette reine avait à sa suite trois cents filles ou dames d'honneur,
+dont la douce occupation était de séduire et de fixer près de leur
+souveraine les seigneurs étrangers et nationaux. Suivant lui, habiles et
+gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles réussissaient si bien dans
+leurs décevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France:
+«C'est le paradis de la terre.» Quelques auteurs ont prétendu que la
+politique Catherine avait tiré parti de cette brillante et nouvelle
+sorte de garde du corps; si l'on en croit leurs accusations, les dames
+de la cour lui révélaient les secrets des captifs qu'elles tenaient
+dans leurs fers: la chose est possible, mais, certes, la faute en est
+plus à l'insidieuse princesse qu'à la complaisante coquetterie de ses
+aimables agens diplomatiques.
+
+Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'était, d'après les chroniqueurs,
+montrée aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de
+Charlemagne même lui fut, disent-ils, inférieure: «Car cet empereur-roi
+ne donnait à ses dames que deux ou trois tournois par an; et, après
+chaque tournoi, comtes, chevaliers, paladins retournaient dans leurs
+châteaux, Charles n'ayant pas près de lui, comme Catherine, un cercle
+où la beauté, l'esprit et les graces fussent en rivalité pour dompter
+les courages et soumettre les coeurs.»
+
+Nous allons peut-être bien étonner les femmes en leur disant qu'il leur
+est plus facile de demeurer fidèles que coquettes; leur surprise cessera
+quand nous expliquerons ce que l'on doit entendre par la coquetterie
+dans l'acception véritable du mot.
+
+La coquetterie est le triomphe perpétuel de l'esprit sur les sens: une
+coquette doit inspirer de l'amour sans jamais l'éprouver; il faut
+qu'elle mette autant de soin à repousser loin d'elle ce sentiment qu'à
+le faire naître chez les autres; elle contracte l'obligation d'éviter
+jusqu'aux apparences d'aimer, de crainte que celui de ses adorateurs qui
+passerait pour préféré ne fût regardé comme plus heureux par ses rivaux;
+son art consiste à leur laisser continuellement concevoir de
+l'espérance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que
+des caprices d'esprit. Or, nous le demandons aux dames, est-ce donc
+chose si facile que de soumettre les besoins du coeur aux jouissances
+de l'esprit?
+
+Un mari, s'il est répandu dans le monde, doit désirer que sa femme soit
+coquette; ce caractère assure sa félicité; mais il faut, avant tout, que
+ce mari ait assez de philosophie pour accorder à sa femme une confiance
+illimitée. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux
+efforts constans que l'on tente pour toucher son coeur; il ne voit
+dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait à sa tendresse pour
+elle. De là beaucoup de femmes qui n'auraient été que coquettes, par
+l'impossibilité de l'être, deviennent infidèles; car les femmes aiment
+les hommages, les flatteries, les petits soins: le monde n'attache
+pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire à leur
+vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce goût de leur vanité.
+
+A ceux qui crieraient au paradoxe et qui nieraient que la coquetterie
+fût réellement une qualité de l'esprit imposant la chasteté aux sens,
+nous citerons La Bruyère: «Une femme, dit-il, qui a un galant se croit
+coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette.»
+
+Abusons-nous moins du nom de coquette qu'on ne faisait du temps de
+La Bruyère? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui
+aime la toilette pour s'embellir seulement aux yeux d'un mari, d'un
+amant.
+
+Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise à la mode, sans
+remarquer que souvent chez elle il n'y a aucune intention de plaire,
+qu'elle obéit uniquement aux exigences de son rang et de sa fortune.
+
+Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement à
+un autre; et, par un même abus de ce mot, on entend dire tous les jours
+que Ninon était la reine des coquettes par des personnes qui ont ri
+du billet à La Châtre. Boileau prétend que, de son vivant, Paris ne
+comptait que trois femmes fidèles: le trait du satirique n'est ni de bon
+goût ni de bon sens; il eût pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y
+pouvait citer trois femmes véritablement coquettes. Le dictionnaire
+devrait substituer galanterie et galant à coquet et coquetterie.
+
+Mais si la véritable, l'innocente coquetterie devient chaque jour plus
+rare, la faute n'en est-elle pas aux hommes? Préférant aujourd'hui les
+sensations aux sentimens, ils se lasseraient bientôt d'une coquette
+qui ressemblerait à celles de Médicis ou à la Clarisse de mademoiselle
+de Scudéry; on comprend à peine aujourd'hui, au théâtre, ces rôles de
+coquettes que les auteurs comiques ont peints cependant d'après nature:
+ce caractère n'est plus maintenant qu'une idéalité. Excusons, toutefois,
+les femmes: il est naturel que, convaincues de l'impossibilité de se
+faire un cercle de _chevaliers de l'espérance_, elles aient dédaigné un
+caractère qui ne leur pouvait réussir.
+
+Combien nous devons regretter la coquetterie! si elle venait à
+s'emparer des femmes, quel changement précieux dans nos moeurs! Nos
+petits-maîtres, que la facilité des succès rend suffisans au point de
+négliger d'être aimables, s'étudieraient alors à le devenir; le ton, les
+manières, les discours acquerraient un charme qu'ils ont à peu près
+perdu; on verrait revenir ces brillantes réunions dont le désir mutuel
+de plaire faisait le charme et l'essence; on reverrait cette fleur de
+politesse, ce doux mensonge qui imite l'amour et la constance, dans la
+crainte de l'insuccès; peut-être se trouverait-il de ces coquettes qui
+brillèrent sous Louis XIII et son successeur, de ces femmes qui ne se
+bornaient pas à s'efforcer de plaire et de se faire aimer par les
+agrémens de leur personne et de leur esprit, mais qui avaient encore
+l'ambition d'inspirer à leurs adorateurs des sentimens élevés: les
+hommes alors écouteraient encore la raison en croyant ne prêter
+l'oreille qu'à l'amour.
+
+Eh quoi! va-t-on me dire, d'un vice, ou tout au moins d'un défaut,
+voulez-vous faire une vertu? Je répondrai que, dans l'impossibilité
+d'être parfaits, nous devons tâcher d'être aimables; si l'on peut
+concilier l'esprit de société avec la fidélité en amour, il vaut mieux
+combattre les progrès de l'inconstance avec la coquetterie, que de la
+laisser dégénérer en galanterie.
+
+La coquetterie arrête le temps pour les femmes, prolonge leur jeunesse
+et rend durable la saison des hommages: c'est un juste calcul de
+l'esprit.
+
+La galanterie, au contraire, précipite la marche des ans, diminue le
+prix des faveurs et hâte le jour où elles sont dédaignées. Résumons-nous
+donc en exprimant ce voeu du plus profond de notre coeur: Puissent
+les femmes devenir chaque jour plus coquettes!
+
+
+
+
+MACÉDOINE D'APHORISMES,
+_Pensées, Lieux Communs, etc._
+
+
+Il est permis d'être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.
+
+ *
+
+Eprouve ton coeur avant de permettre à l'amour d'y pénétrer, disait
+l'école de Pythagore: le miel le plus doux s'aigrit dans un vase qui
+n'est pas net.
+
+ *
+
+M. de Portalis, qu'il faut bien se garder de confondre avec S. Exc. le
+ministre actuel des affaires étrangères, disait, dans la séance du 16
+ventose an XVI: «Le mari et la femme doivent incontestablement être
+fidèles à la foi promise; mais l'infidélité de la femme suppose plus de
+corruption et a des effets plus dangereux que l'infidélité du mari:
+aussi l'homme a toujours été jugé moins sévèrement que la femme. Toutes
+les nations, éclairées sur ce point par l'expérience et par une sorte
+d'instinct, se sont accordées...» Voilà une belle déclaration des droits
+de l'homme: La Fontaine répond: «Ah! si les bêtes savaient peindre!»
+
+_Remarque._ Les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les
+veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a même un proverbe parmi
+les femmes sur la félicité du veuvage. Il n'y a donc pas égalité dans le
+contrat d'union.
+
+ *
+
+Les enfans connaissent tout le prix des larmes: c'est par elles qu'ils
+commandent, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès.--Les
+jeunes femmes agissent de même: elles se _piquent_ d'amour-propre.
+
+ *
+
+Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est
+ordinairement ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille
+douce, aimable, innocente. Un adolescent a besoin d'aimer un être dont
+les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie
+qu'on en revient à aimer le simple, le naturel, désespérant du sublime.
+Entre ces deux périodes se place l'amour véritable, qui ne pense à rien
+qu'à soi-même.
+
+ *
+
+«Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser et à
+nous piper. Faisant filer leurs faveurs et les étalant en détail,
+chacun, jusqu'à la vieillesse misérable, y trouve quelque bout de
+lisière, selon son vaillant et son mérite.» (Montaigne.)
+
+L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la
+femme beaucoup trop restreint.
+
+ *
+
+L'amour est la seule passion qui se paie d'une monnaie qu'elle fabrique
+elle-même.
+
+ *
+
+Quelle sotte chose que l'opinion publique! Un homme de trente ans séduit
+une jeune personne de quinze: c'est elle qui est déshonorée!
+
+ *
+
+En amour, quand on _divise_ de l'argent, on augmente l'amour; quand
+on en _donne_, on le tue.
+
+ *
+
+Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime _plus
+que la vie_.
+
+ *
+
+Mademoiselle de Scudéry, qui était, du reste, une fort respectable
+demoiselle, assure que «La mesure du mérite se tire de l'étendue du
+coeur et de la capacité d'aimer.»
+
+ *
+
+Votre rival le plus dangereux est celui qui vous ressemble le moins.
+
+ *
+
+Dans une société très avancée, _l'amour-passion_ est aussi naturel
+que l'amour physique chez les sauvages.
+
+ *
+
+«Si une femme ne me cède que par pitié, dit Montaigne, je préfère ne
+vivre point que de vivre d'aumône.»
+
+ *
+
+Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par
+une grande passion.
+
+ *
+
+«Si vous voulez déployer l'amour et le considérer un peu de près, à
+découvert, à peine trouverez-vous une autre affection qui ait les
+douleurs plus aiguës, ni les joies plus véhémentes, ni de plus
+grandes extases et ravissemens d'esprit.»
+
+C'est l'antique Plutarque qui s'exprime ainsi dans les _symposiaques_,
+et, d'honneur, il n'est pas un écolier de rhétorique qui, en traduisant
+ce passage, ne brûle de reconnaître l'exactitude de la définition du
+philosophe.
+
+ *
+
+Les hommes s'attachent moins à la réalité de l'objet qu'à l'image
+arbitraire que la prévention y substitue. Aussi, l'objet des passions
+n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière
+dont on envisage cet objet.
+
+ *
+
+«J'appelle _plaisir_ toute perception que l'ame aime mieux éprouver que
+de ne pas éprouver.
+
+»J'appelle _peine_ toute perception que l'ame aime mieux ne pas éprouver
+qu'éprouver.[14]»
+
+ [14] Maupertuis.
+
+Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute,
+c'est une _peine_: donc les désirs de l'amour ne sont pas des peines,
+car l'amant quitte pour rêver à son aise les sociétés les plus
+attrayantes.
+
+ *
+
+«Il ne faut pas penser à gouverner un coeur tout d'un coup et sans
+aucune préparation: il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
+veut prendre sur lui, il secouerait le joug par honte ou par caprice. Il
+sent toutes les petites choses; et de là le progrès jusqu'aux plus
+grandes est immanquable.» (Labruyère.)
+
+ *
+
+On finit toujours au dernier moment de la visite par traiter son amant
+mieux qu'on ne voudrait.
+
+ *
+
+La plupart des hommes, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur,
+ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.
+
+ *
+
+Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la
+première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle
+du public.
+
+ *
+
+Un homme parfois découvre que son rival est aimé, et celui-ci ne le voit
+pas, à cause de sa passion.
+
+ *
+
+Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il
+est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime
+en lui prenant la main.
+
+ *
+
+Il faut aussi parfois citer les génies positifs: osons donc invoquer
+en faveur de la galanterie les paroles du grave Leibnitz. Ouvrez,
+Lecteur, le chapitre vingt du titre deux, _sur les Progrès de
+l'Entendement humain_: «Aimer, c'est être porté à prendre du plaisir
+dans la perfection.» Nous n'aimons point proprement ce qui est incapable
+de plaisir ou de bonheur. L'amour de bienveillance nous fait avoir en
+vue le plaisir d'autrui, mais comme faisant ou plutôt constituant le
+nôtre; car s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne
+pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible, quoiqu'on
+dise, d'être détaché du bien propre.
+
+ *
+
+Madame de Genlis, qui a raffolé vingt ans du théâtral Louis XIV, dit
+dans _Mademoiselle de Clermont_: «Par la suite, l'expérience lui apprit
+que pour les femmes le véritable amour n'est qu'une amitié exaltée, et
+que celui-là seul est durable: c'est pourquoi l'on peut citer tant de
+femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge.»
+
+ *
+
+La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.
+
+ *
+
+L'influence de l'éducation et des moeurs de l'enfance se fait
+toujours sentir, même à travers le génie. Ainsi Rousseau tombe amoureux
+de toutes les _dames_ qu'il rencontre, et pleure de ravissement parce
+que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se
+promener à droite plutôt qu'à gauche pour accompagner un M. Coindet, ami
+de Rousseau.
+
+ *
+
+Combien un mari sage doit applaudir à ces paroles de Montaigne: «C'est
+folie de vouloir s'éclaircir d'un mal auquel il n'y a point de remède,
+auquel la honte s'augmente et se publie surtout par la jalousie,
+duquel la vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit.
+Faites que votre vertu étouffe votre malheur, que les gens de bien en
+maudissent l'occasion, que celui qui vous offense tremble seulement à le
+penser.»
+
+ *
+
+Pittacus disait que chacun a son défaut, que le sien était la mauvaise
+tête de sa femme.
+
+ *
+
+«Il ne faut point confier ses amours à aucune femme: elles sont toutes
+nées jalouses et envieuses. Les femmes ne se plaisent point les unes aux
+autres: mille manières qui allument dans les hommes de grandes passions
+forment entre elles l'aversion et l'antipathie.» (Labruyère.)
+
+ *
+
+Une femme galante veut qu'on l'aime: il suffit à la coquette d'être
+trouvée belle. Celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de
+plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre, la
+seconde a plusieurs amusemens à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est
+la passion et le plaisir; dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté.
+La galanterie est un vice du coeur, la coquetterie un déréglement de
+l'esprit. La femme galante se fait craindre, et la coquette se fait
+haïr.
+
+ *
+
+«Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours: elles
+sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et
+l'homme le plus simple qui a de la passion persuade plus que le plus
+éloquent qui n'en a point.» (La Rochefoucauld.)
+
+ *
+
+L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement
+continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de
+craindre.
+
+ *
+
+Que d'honnêtes femmes ressemblent à ces trésors cachés qui ne sont
+en sûreté que parce qu'on ne les recherche pas.
+
+ *
+
+Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amans, pour
+cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.
+
+ *
+
+Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore
+pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.
+
+ *
+
+Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; dans les autres,
+elles aiment l'amour.
+
+
+
+
+Notre Code paraîtrait sans doute incomplet si l'on n'y trouvait, en
+regard de l'esquisse de nos coutumes actuelles, un aperçu des moeurs
+galantes si renommées du moyen-âge.
+
+L'histoire des cours d'amour, que nous empruntons à l'excellent ouvrage
+de M. de Stendhal, offrira au lecteur de piquans contrastes, de
+singulières analogies et un piquant intérêt.
+
+
+
+
+DES COURS D'AMOUR.
+
+Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à 1200. Voilà ce qui
+est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une
+époque beaucoup plus reculée.
+
+Les dames réunies dans les cours d'amour rendaient des arrêts, soit sur
+des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre
+mariés?
+
+Soit sur des cas particuliers que les amans leur soumettaient[15].
+
+ [15] André, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni,
+ d'Arétin.
+
+Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence,
+cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de
+France, établie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois
+l'opinion eût soutenu cette institution.
+
+André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite les
+cours d'amour
+
+ Des dames de Gascogne,
+ D'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),
+ De la reine Éléonore,
+ De la comtesse de Flandre,
+ De la comtesse de Champagne (1174).
+
+André rapporte neuf jugemens prononcés par la comtesse de Champagne.
+
+Il cite deux jugemens prononcés par la comtesse de Flandre.
+
+Jean de Nostradamus, _Vie des poètes provençaux_, dit, page 15:
+
+«Les tensons étaient disputes d'amours, qui se faisaient entre les
+chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et
+subtile question d'amour; et où il ne s'en pouvaient accorder, il
+les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres
+présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à _Signe_ et
+_Pierrefeu_, ou à _Romanin_ ou à autres, et là-dessus en fesaient arrêts
+qu'on nommait _lous arrêts d'amours_.»
+
+Voici les noms de quelques unes des dames qui présidaient aux cours
+d'amour de Pierrefeu et de Signe:
+
+ Stephanette, dame de Baulx, fille du comte de Provence;
+ Adalarie, vicomtesse d'Avignon;
+ Alalète, dame d'Ongle;
+ Hermyssende, dame de Posquières;
+ Bertrane, dame d'Urgon;
+ Mabille, dame d'Yères;
+ La comtesse de Dye;
+ Rostangue, dame de Pierrefeu;
+ Bertrane, dame de Signe;
+ Jausserande de Claustral[16].»
+
+ [16] Nostradamus, page 27.
+
+Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans
+le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages
+sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance
+de Toulon et de Brignoles.
+
+Dans la _Vie de Bertrand d'Alamanon_, Nostradamus dit:
+
+«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin,
+dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour
+d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de
+Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de
+Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»
+
+A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par
+Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par
+Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux
+romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant
+ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les oeuvres desquelles
+rendent ample tesmoignage de leur doctrine.... Il est vray (dict le
+monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie,
+avait une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estait estimée
+un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de plusieurs..... dames
+illustres et généreuses[17] de Provence, qui fleurissoyent de ce temps
+en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adonnoyent à
+l'estude des lettres tenans cour d'amour ouverte, et y deffinissoyent
+les questions d'amour qui y estoyent proposées et envoyées.....
+
+ [17] «Jehanne, dame de Baulx;
+ »Huguette de Forcalquier, dame de Trects;
+ »Briande d'Agoult, comtesse de la Lune;
+ »Mabille de Villeneuve, dame de Vence;
+ »Béatrix d'Agoult, dame de Sault;
+ »Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys;
+ »Anne, vicomtesse de Tallard;
+ »Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour;
+ »Doulce de Monstiers, dame Clumane;
+ »Antonette de Cadenet, dame de Lambesc;
+ »Magdalène de Sallon, dame dudict lieu;
+ »Rixende de Puyverd, dame de Trans.»
+
+ Nostradamus, page 217.
+
+»Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de
+Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de
+ce temps en Avignon visiter Innocent VI du nom, pape, furent ouyr les
+deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels,
+esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de
+leur amour.»
+
+Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames
+qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.
+
+Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:
+
+«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement de
+_toute la cour_, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»
+
+La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:
+
+«Ce jugement, que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé
+de l'avis d'un très grand nombre de dames.....»
+
+On trouve dans un autre jugement:
+
+«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute
+cette affaire à la comtesse de Champagne, demanda humblement que ce
+délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres
+dames.
+
+»La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce
+jugement, etc.»
+
+ANDRÉ, le chapelain, duquel nous tirons ces renseignemens, rapporte que
+le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre
+de dames et de chevaliers.
+
+André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse
+de Champagne lorsqu'elle décida par la négative cette question: _Le
+véritable amour peut-il exister entre époux?_
+
+Mais quelle était la peine encourue lorsque l'on n'obéissait pas aux
+arrêts des cours d'amour?
+
+Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugemens serait
+observé comme constitution perpétuelle, et que les dames qui n'y
+obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.
+
+Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours
+d'amour?
+
+Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire
+commandée par l'honneur?
+
+Je ne trouve rien dans _André_ ou dans Nostradamus qui me mette à même
+de résoudre cette question.
+
+Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la
+question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne
+libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour
+libéral?»
+
+Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et
+de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontens du jugement,
+recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romanin[18].
+
+ [18] Nostradamus, page 131.
+
+La rédaction des jugemens est toute conforme à celle des tribunaux
+judiciaires de cette époque.
+
+Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance
+qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je
+le prie de considérer qu'elles sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de
+conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon
+et de Marseille.
+
+N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses en
+1174 qu'en 1822?
+
+Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérans fondés sur
+les règles du code d'amour.
+
+Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'André, le
+chapelain.
+
+Il y a trente et un articles. Les voici:
+
+
+CODE D'AMOUR
+
+DU XIIe SIÈCLE.
+
+1.
+
+L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime contre
+l'amour.
+
+2.
+
+Qui ne sait céler ne sait aimer.
+
+3.
+
+Personne ne peut se donner à deux amours.
+
+4.
+
+L'amour peut toujours croître ou diminuer.
+
+5.
+
+N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force à l'autre amant.
+
+6.
+
+Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.
+
+7.
+
+On prescrit à l'un des amans, pour la mort de l'autre, une
+viduité de deux années.
+
+8.
+
+Personne, sans raison plus que suffisante, ne doit être privé
+de son droit en amour.
+
+9.
+
+Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion
+d'amour (par l'espoir d'être aimé).
+
+10.
+
+L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.
+
+11.
+
+Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de désirer
+en mariage.
+
+12.
+
+L'amour véritable n'a désir de caresses que venant de celle
+qu'il aime.
+
+13.
+
+Amour divulgué est rarement de durée.
+
+14.
+
+Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour: les
+obstacles lui donnent du prix.
+
+15.
+
+Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de celle qu'elle aime.
+
+16.
+
+A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.
+
+17.
+
+Nouvel amour chasse l'ancien.
+
+18.
+
+Le mérite seul rend digne d'amour.
+
+19.
+
+L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement se ranime.
+
+20.
+
+L'amoureux est toujours craintif.
+
+21.
+
+Par jalousie véritable l'affection d'amour croît toujours.
+
+22.
+
+Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croît l'affection
+d'amour.
+
+23.
+
+Moins dort et moins mange celui qu'assiége pensée d'amour.
+
+24.
+
+Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime.
+
+25.
+
+L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait
+plaire à ce qu'il aime.
+
+26.
+
+L'amour ne peut rien refuser à l'amour.
+
+27.
+
+L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce qu'il aime.
+
+28.
+
+Une faible présomption fait que l'amant soupçonne des choses
+sinistres de ce qu'il aime.
+
+29.
+
+L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la naissance de
+l'amour.
+
+30.
+
+Une personne qui aime est occupée par l'image de ce qu'elle
+aime assidûment et sans interruption.
+
+31.
+
+Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par deux hommes, et un
+homme par deux femmes[19].
+
+ [19] 1. Causa conjugii ad amorem non est excusatio recta.
+
+ 2. Qui non celat, amare non potest.
+
+ 3. Nemo duplici potest amore ligari.
+
+ 4. Semper amorem minui vel crescere constat.
+
+ 5. Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.
+
+ 6. Masculus non solet nisi in plenâ pubertate amare.
+
+ 7. Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur
+ amanti.
+
+ 8. Nemo, sinè rationis excessu, suo debet amore privari.
+
+ 9. Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.
+
+ 10. Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.
+
+ 11. Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.
+
+ 12. Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit
+ amplexus.
+
+ 13. Amor rarò consuevit durare vulgatus.
+
+ 14. Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum
+ parùm facit haberi.
+
+ 15. Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.
+
+ 16. In repentinâ coamantis visione, cor tremescit amentis.
+
+ 17. Novus amor veterem compellit abire.
+
+ 18. Probitas sola quemcumque dignum facit amore.
+
+ 19. Si amore minuatur, citò deficit et rarò convalescit.
+
+ 20. Amorosus semper est timorosus.
+
+ 21. Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi.
+
+ 22. De coamante suspicione perceptâ zelus intereà et affectus
+ crescit amandi.
+
+ 23. Minùs dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.
+
+ 24. Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.
+
+ 25. Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat amanti
+ placere.
+
+ 26. Amor nihil posset amori denegare.
+
+ 27. Amans coamantis solatiis satiari non potest.
+
+ 28. Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.
+
+ 29. Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.
+
+ 30. Verus amans assiduâ, sinè intermissione, coamantis imagine
+ detinetur.
+
+ 31. Unam feminam nihil prohibet à duobus amari, et à duabus
+ mulieribus unum.
+
+ Fol. 103.
+
+Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour.
+
+QUESTION: «Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées?»
+
+JUGEMENT de la comtesse de Champagne: «Nous disons et assurons, par la
+teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux
+personnes mariées. En effet, les amans s'accordent tout, mutuellement et
+gratuitement, sans être contraints par aucun motif de nécessité, tandis
+que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs
+volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres.....
+
+»Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et
+d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une
+vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le 3e jour des
+calendes de mai, indiction VIIe[20].»
+
+ [20] «Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?
+
+ »Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter
+ duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis
+ omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione cogente; jugales
+ verò mutuis tenentur ex debito voluntatibus obedire et in nullo
+ seipsos sibi ad invicem denegare...
+
+ »Hoc igitur nostrum judicium, cum nimiâ moderatione prolatum, et
+ aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum, pro
+ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.
+
+ »Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione VII,»
+
+ Fol. 56.
+
+ Ce jugement est conforme à la première règle du code d'amour:
+ «Causa conjugii, non est ab amore excusatio recta.»
+
+
+[Cul-de-lampe]
+
+
+
+
+TABLE.
+
+
+ Prolégomènes. 5
+ Origine et étymologie du vieux dicton «Conter
+ Fleurette». 13
+
+ CODE GALANT.
+
+ TITRE PREMIER.
+ AVANT.
+
+ --Chapitre premier.--_De l'Amour._ 33
+ --Chapitre II.--_De l'Attachement._ 39
+ --Chapitre III.--_Du Goût._ 41
+ --Chapitre IV.--_Du Caprice._ 43
+
+ TITRE DEUXIÈME.
+ PENDANT.
+
+ --Chapitre premier.--_Des Regards._ 45
+ --Chapitre II.--_Des Lettres._ 47
+ --Chapitre III.--_Des Rendez-vous._ 50
+ --Chapitre IV.--_Promesses et Sermens._ 53
+ --Chapitre V.--_L'accord parfait._ 56
+
+ TITRE TROISIÈME.
+ APRÈS.
+
+ --Chapitre premier.--_De la Jalousie._ 61
+ --Chapitre II.--_Brouille._ 68
+ --Chapitre III.--_Du Raccommodement._ 72
+ --Chapitre IV.--_De la Séparation._ 74
+
+ APPLICATIONS.
+
+ La déclaration. 79
+ Des femmes, filles et veuves. 87
+ Théories physiognomoniques. 104
+ --De la tournure, des mouvemens du corps et de la
+ marche. 112
+ --De la mise et du choix des couleurs. 114
+ --Du rang et de la fortune. 117
+ --De la voix. 119
+ --Du chant. 121
+ --Des goûts divers. 124
+ --Du style. 128
+ --Des moeurs et des occupations familières. 130
+ --Du visage et de ses divers traits. 133
+ Apologie De la Coquetterie. 146
+ Macédoine d'Aphorismes, Pensées, Lieux Communs,
+ etc. 165
+ Des cours d'amour. 184
+ --Code d'amour du XIIe siècle. 198
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Corrections:
+
+ Page 8: «é» inversé dans «idées» (les idées vives, les aperçus
+ ingénieux).
+ Page 29: «olie» remplacé par «jolie» (la gracieuse mémoire de
+ la jolie et tendre enfant).
+ Page 29: «j'on» par «l'on» (chaque fois que l'on tente de
+ conter fleurette).
+ Page 48: «qu» par «que» (Il faut que ceux qui succèdent).
+ Page 62: «alousie» par «jalousie» (La jalousie est).
+ Page 65: «emme» par «femme» (sur le coeur de la femme qu'il
+ aime).
+ Page 101 (note): «M. de Stendhald» par «M. de Stendhal».
+ Page 112: «mouvevemens» par «mouvemens» (La tournure et les
+ divers mouvemens).
+ Page 113: «tempéramment» par «tempérament» (un caractère
+ trompeur, un tempérament paresseux).
+ Page 117: «colerette» par «collerette» (la forme d'une
+ collerette).
+ Page 122: «elle elle» par «elle» (auxquels elle accorde la
+ préférence).
+ Page 130: «quotidiens» par «quotidiennes» (dans les actions
+ quotidiennes).
+ Page 146: «Mademoiselle de Scudéri» par «Mademoiselle
+ de Scudéry».
+ Page 154: «qu'elle» par «qu'elles» (les secrets des captifs
+ qu'elles tenaient).
+ Page 159: «fortuue» par «fortune» (aux exigences de son rang et
+ de sa fortune).
+ Page 208: «ans» par «sans» (sans être contraints).
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Code galant, ou, Art de Conter
+fleurette, by Horace Raisson
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41731 ***
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-The Project Gutenberg EBook of Code galant, ou, Art de Conter fleurette, by
-Horace Raisson
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Code galant, ou, Art de Conter fleurette
-
-Author: Horace Raisson
-
-Release Date: December 29, 2012 [EBook #41731]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CODE GALANT ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Note de transcription:
-
- L'orthographe d'origine a été conservée. Quelques erreurs
- clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La
- liste de ces corrections est donnée à la fin du texte. La
- ponctuation a fait l'objet de quelques corrections mineures.
-
- Une typographie gothique pour certains titres est représentée
- par +Titre+. Les titres en gras sont représentés par =Titre=.
-
-
-
-
- CODE GALANT,
- OU
- ART DE CONTER FLEURETTE.
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR.
-
- Code civil.
- Code épicurien.
- Code conjugal.
- Code de la toilette.
- Code des honnêtes gens.
-
- Histoire populaire de Napoléon, 10 vol.
- ---- de la Révolution française, 8 vol.
- ---- de la Garde Nationale, 1 v. in-8º.
-
- Marie Stuart, roman historique, 4 v. in-12.
- Une Blonde, 1 vol. in-8º.
- Vie et Aventures de Pigault-Lebrun, 1 vol. in-8º.
-
- SOUS PRESSE.
-
- Histoire pittoresque, anecdotique et biographique
- de la Police de Paris, 1 vol. in-8º.
- Procès historiques, 2 vol. in-8º.
-
- PARIS.--Imprimerie de GREGOIRE et Compagnie,
- rue du Croissant, n. 16.
-
-
-
-
- [Gravure par Alfred Johannot]
-
-
-
-
- CODE GALANT,
-
- OU
-
- ART DE CONTER FLEURETTE.
-
- PAR HORACE RAISSON,
-
- AUTEUR DU CODE CIVIL, DU CODE CONJUGAL, ETC.
-
- Nouvelle édition.
-
- Dans cette courte vie, tout est compte
- et mécompte.
- CHARRON. _De la Sagesse._
-
- [Vignette]
-
- PARIS.
- OLLIVIER, ÉDITEUR,
- QUAI DES AUGUSTINS, N. 37.
- DELAUNAY, AU PALAIS-ROYAL.
-
- 1837.
-
-
-
-
-PROLÉGOMÈNES.
-
-
-Jeune ou vieux, bien ou mal, sot ou sage, une fois au moins l'homme doit
-aimer; et du hasard d'un premier amour dépend trop souvent la somme de
-bonheur de la vie entière.
-
-Ce serait un livre précieux que celui où seraient enseignées toutes
-les délicates théories de l'amour, où l'art de plaire se trouverait
-réduit en principes: la jeunesse, l'inexpérience, y puiseraient de
-précieuses leçons; malheureusement un tel ouvrage est impossible.
-
-Un livre ne saurait donner qu'une idée bien pauvre de l'amour, de cet
-amour qui occupe toute l'ame, la remplit d'images tour-à-tour heureuses
-ou désespérantes, mais toujours sublimes, l'isole et la concentre dans
-une série d'idées où se rattache le malheur ou la félicité. Comment
-pouvoir rendre sensibles la simplicité de geste et de caractère, le
-regard, peignant si juste et avec tant de candeur la nuance de chaque
-sensation? Comment surtout exprimer cette aimable non-curance pour tout
-ce qui n'est pas la personne aimée? Aussi, que de romans, que
-d'histoires amoureuses, et combien peu d'observations simples et vraies
-sur l'amour!
-
-Au reste, par le temps qui court, l'amour n'est pas une des affaires
-graves de la vie, et contre un fou qui se brûle la cervelle à
-Montmorency, on compte vingt étourdis qui se ruinent dans les coulisses
-de l'Opéra; notre temps est plutôt celui de la galanterie que celui de
-l'amour, et l'on ne saurait, au vrai, trop dire s'il faut l'en
-féliciter ou l'en plaindre.
-
-_Le Code Galant_ que nous publions aujourd'hui est donc en quelque sorte
-un livre de circonstance, et à ce titre du moins nous espérons pour lui,
-de la part du lecteur, un bienveillant accueil: quant à son contenu,
-nous avouons en toute humilité n'en être en quelque sorte que le
-compilateur; un petit ouvrage de ce genre s'écrit beaucoup plus avec la
-mémoire qu'avec l'esprit, et nous nous sommes avant tout appliqué à y
-rassembler surtout ce qui se rattache _à l'art de conter fleurette_, les
-idées vives, les aperçus ingénieux, les observations délicates, épars
-dans une foule de bons ouvrages, et qui, ainsi réunis, forment en
-quelque sorte un corps complet de doctrine, d'où l'on peut, à son gré,
-déduire de faciles et précieux enseignemens.
-
-Dans quelques parties de ce _Code_ nous avons eu à aborder de délicates
-matières: nous nous sommes appliqué à les traiter avec beaucoup de
-ménagemens, nous avons même parfois mieux aimé passer à côté de la
-difficulté que de heurter de front les idées enracinées de l'usage reçu;
-aussi espérons-nous que la pruderie nous saura gré de notre retenue.
-Quant aux lecteurs dont les idées sympathisent avec les nôtres, nous
-sommes assuré d'avance d'être compris par eux.
-
-Peut-être nous reprochera-t-on, comme on a déjà fait pour quelques
-bagatelles publiées antécédemment[1], la futilité de ce petit livre:
-mais est-ce donc une obligation invariable d'employer un _style mâle_,
-et n'est-il permis d'écrire que sur des sujets _collets-montés_? Il y a
-cent façons de réformer et d'instruire, et les heures n'appartiennent
-pas toutes aux pensers graves. On parle, à tout propos, du _positif_ de
-la génération nouvelle et de la tendance sérieuse des esprits de la
-_jeune France_. Grace au ciel, maintes gens, nos amis, qui ne sont pas
-tombés encore à l'état caduc, aiment toujours la liberté, le plaisir,
-peut-être un peu même la licence; mais leur gaîté, bien qu'elle ne se
-pince pas les lèvres, est tout autant dans les moeurs constitutionnelles
-que le _sérieux_ de nos philosophes frais émoulus du collége.
-
- [1] Code gourmand, Code civil, etc.
-
-Il nous reste, en lançant ce livret dans le monde, à faire des voeux
-pour sa fortune et à le recommander surtout à l'indulgence du
-lecteur. Nous eussions dû sans doute le faire meilleur et plus hardi:
-nous n'osons dire ce qui nous en a empêché. S'il ennuie, l'excuse ne
-serait pas admise; s'il fait passer gaîment une heure, il est pardonné.
-
-H. R.
-
-
-
-
-En commençant ce petit livre, il y aurait, ce semble, ingratitude à ne
-pas consacrer quelques pages à raconter l'histoire touchante de la
-gentille enfant dont le nom a fourni à-la-fois le titre et le sujet.
-
-L'origine et l'étymologie du vieux dicton _conter fleurette_ sont
-d'ailleurs bien plus authentiques que celles consacrées chaque jour par
-la docte Académie, et ce n'est pas sans quelque plaisir que l'on relit
-la peinture naïve des premières amours de ce roi dont le nom seul
-réveille déjà des souvenirs de noblesse et de galanterie.
-
-Henri IV avait à peine quinze ans lorsque Charles IX vint à Nérac pour
-visiter la cour de Navarre[2]. Le court séjour du roi fut marqué par des
-jeux et des fêtes où le jeune Henri se fit surtout remarquer par son
-élégance, son ardeur et sa dextérité.
-
- [2] En 1566.
-
-Charles aimait à tirer de l'arc; on s'empressa de lui en donner le
-divertissement, et l'on pense bien qu'aucun des courtisans, pas même le
-duc de Guise, qui excellait à cet exercice, n'eut la maladresse de se
-montrer plus adroit que le roi. Mais le tour d'Henri (que l'on appelait
-encore Henriot) vient de tirer: il s'avance, et du premier coup enlève
-avec sa flèche l'orange qui servait de but. Les lois de ce noble jeu
-veulent qu'un second but soit immédiatement placé et que le vainqueur le
-tire le premier: Henri s'apprête donc à tirer sa seconde flèche; mais
-Charles s'y oppose et le repousse avec humeur; Henri s'indigne, recule
-quelques pas, et, bandant son arc, dirige la pointe acérée contre la
-poitrine de Charles. Le prudent monarque se mit bien vite à l'abri
-derrière le plus gros des courtisans d'alors, et donna l'ordre qu'on
-éloignât de sa personne ce dangereux petit-cousin.
-
-La paix se fit: le tir de l'arc recommença le lendemain, mais Charles
-trouva un prétexte pour n'y point paraître. Cette fois, le duc de Guise
-enleva tout d'abord l'orange, qui se fendit en deux. On n'en trouvait
-pas d'autre pour replacer au but; le jeune prince voit briller une rose
-sur le sein d'une des jeunes filles qui entourent la barrière, il s'en
-saisit et court la placer. Le duc tire le premier: son adresse est en
-défaut, il n'atteint pas; Henri, qui lui succède, lance sa flèche au
-milieu de la fleur, dont il se saisit galamment, puis il court la rendre
-à la jolie villageoise, sans la détacher de la flèche qui lui sert de
-tige.
-
-Un trouble naïf et touchant se peint sur les traits charmans de la jeune
-fille. Henri sent s'arrêter le battement de son coeur, un doux
-regard s'échange rapidement entre eux.
-
-Henri, en retournant au château, apprend que cette aimable enfant
-s'appelle Fleurette et qu'elle habite avec son père, jardinier du
-château, un petit pavillon qui se trouve à l'extrémité du bâtiment des
-écuries[3].
-
- [3] Ce pavillon existe encore; il sert à renfermer des instrumens
- aratoires.
-
-Dès le lendemain, le jardinage est devenu la passion dominante de Henri;
-il choisit un terrain de quelques toises aux environs de la fontaine de
-la Garenne, où il sait que Fleurette se rend plusieurs fois chaque
-jour; il l'entoure d'un treillage, y fait des plantations et travaille
-avec d'autant plus d'ardeur qu'il est aidé par le père de Fleurette et
-qu'il a vingt fois par jour l'occasion ou le prétexte de la voir.
-
-Si, comme madame de Genlis, j'écrivais un roman historique, j'aurais
-beau jeu à arranger une série d'insignifians détails; mais je raconte
-une anecdote, et, pour établir l'étymologie de mon vieux dicton, il
-suffit, je pense, de rapporter les simples traditions du fait touchant
-sur lesquelles elle repose.
-
-Depuis près d'un mois, le sensible _Henriot en contait à Fleurette_;
-tous deux s'aimaient éperdument, sans trop savoir encore ce qu'ils se
-voulaient: ils l'apprirent un soir à la fontaine.
-
-Fleurette s'y était rendue un peu tard; l'air était pur; le murmure de
-la source, le chant plaintif du rossignol, enchantaient le silence de la
-feuillée, et la lune éclairait de son jour touchant cette retraite où la
-nature est déjà la volupté. Que se passa-t-il dans cette soirée à la
-fontaine de la Garenne, entre le petit prince de quinze ans et la
-bergerette de quatorze! plus est aisé de l'imaginer que de le dire;
-toujours est-il qu'au retour de la fontaine, Fleurette avait pris le
-bras du prince de Béarn et que celui-ci portait allègrement la cruche
-sur sa tête. Ils se séparèrent à l'entrée du parc; l'un retourna gaîment
-au château, l'autre pleurait en rentrant dans son modeste réduit.
-
-Le père de Fleurette ne s'aperçut pas que sa fille, depuis ce jour,
-allait plus tard à la fontaine; mais le précepteur du prince, le
-vertueux Lagaucherie, remarqua que son royal élève avait toujours un
-prétexte pour s'échapper durant la soirée, et que, par le plus beau
-temps du monde, la forme de son chapeau se trouvait mouillée au
-retour. Une fois sa prudence éveillée, il suivit de loin le jeune
-prince; et, sans être vu, arriva assez tôt et assez près pour
-s'apercevoir qu'il était venu trop tard. Convaincu de cette vérité que
-la fuite est le seul remède à l'amour, il annonça au prince que le
-lendemain ils se mettraient en route vers Pau, pour, de là, se rendre à
-l'_entrevue de Baïonne_[4].
-
- [4] Où fut résolu le massacre des protestans.
-
-L'instinct de la gloire, peut-être aussi celui de l'inconstance,
-parlaient déjà au coeur de Henri; cette nécessité d'une première
-séparation, qu'il courut en larmes annoncer à Fleurette, trouvait à son
-insu quelque adoucissement au fond de son ame; mais comment peindre le
-désespoir de la naïve et sensible Fleurette: dans les derniers instans
-d'un bonheur près de lui échapper, elle pressentait tous les maux de
-l'avenir.
-
-«Vous me quittez, Henri, disait la tendre enfant, étouffée par ses
-pleurs, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu'à
-mourir!» Henri la rassurait et lui faisait le serment d'un amour éternel
-que Fleurette seule devait acquitter.
-
-«Voyez-vous cette fontaine de la Garenne,» disait-elle au moment où la
-cloche du château rappelait le prince pour le signal du départ: «absent,
-présent, vous me trouverez là!....... toujours là!.......[5]»
-
- [5] Notice sur Nérac, par M. le comte de Villeneuve-Bargemont.
-
-Les quinze mois qui s'écoulèrent jusqu'au retour d'Henri au château
-d'Agen, avaient développé dans l'ame du jeune prince des vertus
-incompatibles avec l'innocence des premières amours, et les filles
-d'honneur de Catherine de Médicis s'étaient chargées du soin
-d'effacer de son souvenir l'image de la pauvre petite Fleurette. Elle,
-plus affligée que surprise d'un changement dont sa raison précoce
-l'avait dès long-temps avertie, ne lutta pas contre un malheur prévu, et
-ne songea qu'à s'y soustraire.
-
-Plusieurs fois elle avait vu le prince de Béarn se promener dans les
-bosquets de la Garenne avec mademoiselle d'Ayelle: elle n'avait pu
-résister au désir de se trouver un jour sur leurs pas. La vue de
-Fleurette, plus belle encore de sa tristesse et de sa pâleur, réveilla
-dans le coeur du jeune Henri un tendre et cruel souvenir: il courut
-le lendemain matin au pavillon, et la pria de se trouver encore une fois
-du moins à la fontaine de la Garenne. «J'y serai à huit heures,»
-répondit la jeune fille sans lever les yeux. Henri s'éloigna plein
-d'espoir, et attendit avec cette impatience du premier amour, que
-Fleurette d'un regard avait ranimée dans son sein, l'heure qui devait la
-lui rendre. Huit heures sonnent: il s'esquive du château, il traverse le
-taillis du parc et arrive à la fontaine. Fleurette ne s'y trouvait pas.
-Il attend quelques minutes: le plus léger bruissement des feuilles
-fait tressaillir son coeur; il va, vient, s'arrête..... Mais il
-aperçoit près de la fontaine une petite baguette fichée sur l'endroit
-même où tant de fois il s'est assis près de Fleurette. C'est une flèche:
-il la reconnaît: la rose fanée y tient encore; un papier est attaché à
-la pointe; il le prend, essaie de le lire; mais le jour s'est éteint.
-Palpitant, troublé, il vole au château, ouvre le fatal billet... le
-voici: «Je vous ai dit que vous me trouveriez à la fontaine: j'y suis.
-Peut-être êtes-vous passé bien près de moi. Retournez-y, cherchez
-mieux... Vous ne m'aimiez plus... il le fallait bien..... Mon Dieu!
-pardonnez-moi!...»
-
-Henri a compris le sens cruel de ce billet: des valets munis de
-flambeaux courent sur ses pas à la Garenne.....
-
-Le corps de l'adorable enfant fut retiré du fond du bassin où
-s'épanchent les eaux de la fontaine, et déposé entre les deux arbres que
-l'on y voit encore. Des regrets déchirans, une douleur poignante, furent
-du moins la punition de Henri.
-
-Fleurette fut, de toutes les maîtresses du _Béarnais_, la seule qui
-l'ait aimé sincèrement, la seule qui lui resta fidèle. Mais la pauvre
-petite ne fit pas des ministres, ne travailla pas avec des confesseurs,
-ne donna à la France ni bâtards, ni légitimés; aussi l'histoire ne
-fait-elle aucune mention de Fleurette, et nul éditeur ne s'avise
-d'annoncer pompeusement ses Mémoires. Par une heureuse compensation
-toutefois, la galanterie a pris son joli nom sous ses auspices et s'est
-chargée de perpétuer la gracieuse mémoire de la jolie et tendre enfant,
-à qui l'on ne saurait se défendre de donner un doux souvenir, chaque
-fois que l'on tente de _conter fleurette_.
-
-
-
-
-+Code Galant.+
-
-
-
-
-TITRE PREMIER.
-
-+Avant.+
-
-
-
-
-=CHAPITRE PREMIER.=
-
-+De l'Amour.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-L'amour prend sa source dans les deux sentimens les plus purs,
-l'admiration et l'espérance[6].
-
- [6] Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle
- ne fasse des avances?
-
-
-ART. 2.
-
-Il est difficile de définir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans
-l'ame, c'est une passion de régner; dans l'esprit, c'est une sympathie,
-et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder
-ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. (La Rochefoucauld.)
-
-
-ART. 3.
-
-L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y
-ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualités de
-ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.
-
-
-ART. 4.
-
-Les grandes passions se trahissent surtout par des preuves ridicules,
-l'extrême timidité, par exemple, et même la mauvaise honte.
-
-
-ART. 5.
-
-L'amant est bien près d'être heureux qui commence à douter du bonheur
-qu'il se promettait et devient sévère sur les motifs d'espérer qu'il a
-cru voir.
-
-
-ART. 6.
-
-Dans l'amour, au rebours de la plupart des autres passions, le souvenir
-de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut
-attendre de l'avenir.
-
-
-ART. 7.
-
-Le moment le plus déchirant de l'amour est celui où il s'aperçoit qu'il
-s'est mépris et qu'il lui faut, de ses propres mains, détruire la
-belle chimère de bonheur qu'il s'était bâtie à grand'peine.
-
-
-ART. 8.
-
-L'amour est de tous les âges: Horace Walpole inspira la passion la plus
-vive à madame du Deffand, septuagénaire, et les belles personnes de la
-cour du vieux roi Louis XIV étaient éprises de cette ombre.
-
-
-ART. 9.
-
-Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne;
-elle prédispose à cette passion par les louanges que l'on entend donner
-à celle que l'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite
-espérance décisive.
-
-
-ART. 10.
-
-L'amant trouve dans l'objet de son adoration toutes les perfections,
-même celles des genres les plus opposés. Voilà la raison morale pour
-laquelle l'amour est la plus violente des passions. Dans les autres, les
-désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; dans celle-ci, ce sont
-les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs.
-
-
-ART. 11.
-
-Du moment qu'il aime, l'homme, même le plus sage, ne voit plus aucun
-objet sous son jour vrai. Il s'exagère en moins ses propres avantages,
-et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. La crainte, l'espoir,
-donnent pour lui de la réalité aux fictions de son esprit; il perd
-enfin le sentiment de la probabilité.
-
-
-ART. 12.
-
-Dans l'amour, les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles appellent _un
-manque de délicatesse_. Ce mot, inventé par l'orgueil, n'est pas très
-clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable à ce que les
-rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe
-sans s'en douter.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-=CHAPITRE II.=
-
-+De l'Attachement.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amitié.
-
-
-ART. 2.
-
-Un rapport d'humeur, de caractère, de position, l'insouciance, le
-hasard, forment parfois des liens qui durent sans trouble toute la vie.
-
-
-ART. 3.
-
-Dans l'attachement il faut plus d'abnégation que dans l'amour, car on y
-est privé des douces compensations de l'amour-propre.
-
-
-ART. 4.
-
-Un attachement sincère prend nécessairement sa source dans un vrai
-mérite et s'appuie sur quelque vertu. On blâme dans le monde de
-semblables liaisons, et pourtant il y a mille à parier contre un que la
-femme qui fait naître un durable attachement est plus estimable que
-celle qui inspire un violent amour.
-
-
-ART. 5.
-
-Chez quelques hommes d'infiniment d'esprit, un attachement n'est le
-résultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du désoeuvrement:
-c'est en quelque sorte un besoin de société passive. Cette situation se
-peint très bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la
-femme la plus célèbre de France par son génie brillant et ses ouvrages
-admirables, prit pour maîtresse une belle sotte: «Cela repose!»
-disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement.
-
-
-
-
-=CHAPITRE III.=
-
-+Du Goût.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Le goût est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau: copie exacte,
-moins la couleur.
-
-
-ART. 2.
-
-L'homme d'esprit prévoit d'avance toutes les phases d'une liaison de
-goût; comme il y apporte plus de délicatesse que de passion, il s'y
-montre constamment aimable.
-
-
-ART. 3.
-
-Les moralistes réprouvent l'amour-goût: ils ont tort. A quelque genre
-d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a
-exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit être pur.
-
-
-ART. 4.
-
-Quelquefois le goût se change en amour durable. Il est alors plein de
-charmes, car il est basé sur l'expérience, l'habitude et la certitude de
-ne pouvoir trouver mieux.
-
-
-ART. 5.
-
-Le mal, c'est que dans l'amour-goût on tient plus de compte de la
-manière dont les autres voient la personne à qui on s'attache que de la
-manière dont on la voit soi-même.
-
-
-ART. 6.
-
-La grace de la nouveauté est à l'amour-goût ce que la fleur est sur les
-fruits: elle y répand un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient
-jamais.
-
-
-ART. 7.
-
-Aussi une liaison de goût ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des
-deux parties seulement vient à naître l'amour-passion.
-
-
-
-
-=CHAPITRE IV.=
-
-+Du Caprice.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Le caprice est l'amour de ceux qui n'en ont pas.
-
-
-ART. 2.
-
-Les organisations trop faibles pour comprendre ou pour supporter les
-délicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: là, s'ils ne
-trouvent pas le bonheur, ils rencontrent du moins le plaisir.
-
-
-ART. 3.
-
-On confond trop communément le caprice avec l'inconstance; rien de
-plus dissemblable pourtant: l'une est un vice du coeur, l'autre un
-calcul de l'esprit.
-
-
-ART. 4.
-
-Le caprice est assurément la source de mille petites félicités: il
-butine en amour sur tout ce qu'il y a de vif, de gracieux, de gai.
-Malheureusement son règne est court, et s'il laisse quelques souvenirs,
-il laisse encore plus de regrets.
-
-
-ART. 5.
-
-«Le caprice, dit La Bruyère, est dans les femmes tout proche de la
-beauté pour être son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux
-hommes, qui n'en guériraient pas sans ce remède.»
-
-
-
-
-TITRE DEUXIÈME.
-
-+Pendant.+
-
-
-
-
-=CHAPITRE PREMIER.=
-
-+Des Regards.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils suppléent la
-parole, et parfois même ont sur elle l'avantage d'une expression plus
-fine et plus vive.
-
-
-ART. 2.
-
-Le regard est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout
-dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier ce que l'oeil
-a si bien exprimé; car le regard peut s'interpréter, non se traduire.
-
-
-ART. 3.
-
-L'oeil est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprète du
-coeur; et, bien qu'une coquette fasse dire à peu près ce qu'elle veut
-à ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du véritable amour
-quelque chose qu'elle ne saurait feindre.
-
-
-ART. 4.
-
-Le regard, pour être expressif, doit être, avant tout, naturel.
-L'affectation est là, comme partout, le plus dangereux écueil; et ces
-amans transis qui croient se rendre fort séduisans en jetant en coulisse
-des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule où ils espéraient
-trouver la passion.
-
-
-
-
-=CHAPITRE II.=
-
-+Des Lettres.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-C'est un si rare et si précieux talent que celui de bien écrire une
-lettre d'amour, qu'à peine trouve-t-on dix parfaits modèles en ce genre
-dans notre langue, si féconde en écrits.
-
-
-ART. 2.
-
-Heureux celui dont on reçoit les lettres! elles sont le plus puissant
-parmi les moyens de plaire. Une pensée, un sentiment qui dans une
-conversation eussent faiblement frappé l'imagination, s'y gravent au
-moyen d'une lettre.
-
-
-ART. 3.
-
-«Les regards sont les premiers billets doux des amans.» (Ninon.) Il faut
-que ceux qui succèdent aient autant de vivacité, d'expression et de
-mystère.
-
-
-ART. 4.
-
-«Une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant
-vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en langueur, en désordre,
-en répétitions. Son coeur, plein d'un sentiment qui déborde, redit
-toujours la même chose et n'a jamais achevé de dire, comme une source
-vive qui coule toujours et ne s'épuise jamais. Rien de saillant, rien de
-remarquable; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire
-rien, et l'on n'est frappé de rien; cependant on se sent l'ame
-attendrie, on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment
-ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le coeur
-sait parler au coeur.»
-
-(J.-J. Rousseau.)
-
-
-ART. 5.
-
-Ces préceptes de l'auteur d'Héloïse ne peuvent-ils pas se résumer ainsi:
-Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit être, il faut la
-commencer sans savoir ce que l'on dira, et la finir sans savoir ce que
-l'on a dit.
-
-
-
-
-=CHAPITRE III.=
-
-+Des Rendez-vous.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Le premier rendez-vous est le commencement du bonheur, en amour. C'est
-là surtout qu'il faut être maître de soi pour paraître naturel. C'est le
-triomphe de l'amour-goût et le désespoir de l'amour-passion. L'un,
-brillant, fin, calculateur, y prend avantage de tout; l'autre,
-démoralisé, interdit, reste court.
-
-
-ART. 2.
-
-Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment épris! Dès l'abord, l'idée
-de la fin de la visite est trop présente pour qu'il puisse trouver de
-l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'écouter, souvent il
-dit le contraire de ce qu'il pense. Il s'embarque dans de ridicules
-discours, et s'il vient à couper court, l'effort qu'il fait pour
-reprendre son assiette est si violent qu'il a l'air froid. L'amour se
-perd là par son excès.
-
-
-ART. 3.
-
-Avant d'arriver au lieu de ce rendez-vous, cependant, l'imagination
-était bercée par les plus charmans dialogues; on imaginait les
-transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprêt
-d'éloquence et d'audace disparaît sous l'impression d'un regard.
-
-
-ART. 4.
-
-Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait naître,
-attendre des réponses, ou plutôt les deviner, voilà la tactique la plus
-simple et la plus sûre des rendez-vous.
-
-
-ART. 5.
-
-L'art de la femme est prodigieux pour donner le change à un amant. C'est
-à lui d'être toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre
-surtout à cette coquetterie qui à de l'amour oppose de l'indifférence,
-de la froideur, jusqu'à de la colère. Une fois certain d'être aimé,
-interprétez même l'ironie tout au rebours: vous déjouerez ainsi la
-conscience, la prudence, et peut-être la coquetterie.
-
-
-ART. 6.
-
-Au reste, il y a autant de sortes de rendez-vous que de sortes d'amours
-et de caractères. Là, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul,
-la passion et l'esprit.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-=CHAPITRE IV.=
-
-+Promesses et Sermens.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer à
-sa maîtresse qu'on ne soit assuré de le tenir. Les tolérans répondent
-que «promettre et tenir sont deux,» et que l'on doit toujours promettre,
-quitte à tenir si l'on peut.
-
-
-ART. 2.
-
-Ainsi, entre gens de coeur, les protestations, les sermens, _à
-jamais_, _pour la vie_, doivent aller, venir, s'échanger comme les
-boulets sur un champ de bataille.
-
-
-ART. 3.
-
-Il est un genre de promesses en amour qui permet un peu de vanterie. Il
-est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succès; mais
-enfin, près des curieuses, des incrédules, des gourmandes, il est de
-bonne guerre d'en faire usage, dussent-elles plus tard comprendre que
-l'hyperbole est une innocente figure de rhétorique.
-
-
-ART. 4.
-
-Auprès d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est
-parvenu à ce point de probité et d'aplomb de n'oser pas promettre de
-fidélité, et d'en exiger.
-
-
-ART. 5.
-
-Autrefois on jurait de mettre fin à ses jours, on jurait de fuir, de se
-venger, et tous ces beaux sermens ont fléchi plus d'une cruelle. Cette
-tactique a vieilli: on jure tout simplement aujourd'hui de se consoler,
-d'offrir ses voeux à une ennemie de la dédaigneuse, et quelquefois on
-obtient par la pique le prix refusé à l'amour.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-=CHAPITRE V.=
-
-+L'Accord parfait.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Le monde crie contre l'accord parfait. Qu'y faire? Ne serait-on pas
-ridicule si l'on s'avisait de répondre: «Il est beaucoup plus contre la
-pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois,
-après trois mots latins dits par un prêtre, que de céder en dépit de soi
-à un homme qu'on adore depuis deux ans[7]?»
-
- [7] Je viens de voir cette après-midi une cérémonie de famille,
- comme on dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une
- société respectable, applaudir au bonheur de mademoiselle de
- Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient
- l'avantage de devenir l'épouse de M. B., vieillard malsain,
- repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour
- la troisième fois aujourd'hui, en signant le contrat.
-
- Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil
- sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie; et dans la
- perspective, la cruauté prude avec laquelle la même société
- versera le ridicule à pleines mains sur la moindre imprudence
- d'une pauvre jeune femme amoureuse.
-
- CHAMPFORT, 4. 155.
-
-
-ART. 2.
-
-Le naturel, l'intimité sincère, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord
-parfait, car, dans toutes les autres phases de l'amour, on doit
-admettre la possibilité d'un rival favorisé.
-
-
-ART. 3.
-
-L'accord parfait a cet avantage sur l'amour simplement heureux, que
-l'harmonie d'idées, d'affections, de résolution sur laquelle il repose
-ne peut être troublée ni par la crainte ni par le regret. Il semble que
-ce soit là seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne
-et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend nécessaire[8].
-
- [8] L'abolition du divorce est un des plus grands maux dont notre
- pays ait été affligé depuis vingt ans. La seule manière d'assurer
- la fidélité des femmes c'est de donner la liberté aux jeunes
- filles et le divorce aux gens mariés. Nos lois abolissent les
- voeux perpétuels et la servitude: qu'est-ce autre chose que le
- mariage sans divorce? Les prêtres nous disent: «Il ne faut pas de
- divorce, parce que le mariage est un _mystère_;» et quel mystère!
- l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église, «_Tu es
- Petrus et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam_.» Mais que
- devenait ce mystère si l'_Église_ se fût trouvée un nom du genre
- masculin. D'ailleurs ces mêmes prêtres qui ne veulent pas tolérer
- le divorce en 1829, ne montaient-ils pas en chaire, il y a une
- trentaine d'années, pour en faire l'apologie! et ceux qui se
- montrent si hostilement soumis à Rome ignorent-ils que Rome est la
- ville d'Europe où chaque année il se fasse le plus de divorces?
-
- Le vieux Milton, qui, pour beaucoup de gens, est une toute aussi
- bonne autorité que le _Tu es Petrus_, s'exprime ainsi dans son
- Traité du Divorce: «Le mariage n'a pas été institué pour la seule
- procréation de l'homme, mais aussi pour sa consolation; et comme
- il est rare que l'on puisse voir avant l'union si les caractères
- ne sont pas inconciliables, il est injuste d'exiger qu'on reste
- enchaîné; car si le mariage prévient des désordres, c'est
- seulement lorsque l'affection est réciproque. Il en est tout
- autrement lorsqu'on ne peut regarder ce lien que comme un joug.
-
-
-ART. 4.
-
-«Anthisthènes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire à sa
-mode ce qu'il trouve être opportun, sans s'attendre aux lois, d'autant
-qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu.»
-
-
-
-
-TITRE TROISIÈME.
-
-+Après.+
-
-
-
-
-=CHAPITRE PREMIER.=
-
-+De la Jalousie.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-C'est une sotte chose que la jalousie, et qui fait perdre la tête le
-plus souvent. Si nous la faisons figurer ici, c'est dans l'espérance que
-les conseils que nous donnons à froid seront utiles à quelque pauvre
-jaloux privé du loisir ou de la faculté de penser lui-même aux moyens
-de s'en guérir.
-
-
-ART. 2.
-
-«La jalousie est de toutes les maladies d'esprit celle à qui le plus de
-choses servent d'aliment et moins de choses de remède.» (Montaigne.)
-
-
-ART. 3.
-
-Dans l'amour on embellit sa maîtresse de toutes les perfections; chaque
-pas de l'imagination est payé par un moment de délire. A l'instant où
-naît la jalousie, la même habitude de l'ame reste, mais pour produire un
-effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à votre idole vous
-blesse, vous tue: c'est pour un rival que vous la faites belle.
-
-
-ART. 4.
-
-Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le
-voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette
-femme dont la vue seule arrête le battement de votre coeur.
-
-
-ART. 5.
-
-Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne
-peut aider à la supporter.
-
-
-ART. 6.
-
-Très souvent le meilleur parti à prendre est d'attendre sans sourciller
-que le rival, s'il vous est inférieur en mérite, se perde lui-même
-auprès de l'objet aimé. A moins d'une grande et première passion, une
-femme d'esprit n'aime pas long-temps un homme commun.
-
-
-ART. 7.
-
-Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à
-son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui
-apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour
-qu'il prendrait pour elle.
-
-
-ART. 8.
-
-Dans le cas où la jalousie naît après l'intimité, il faut user de
-l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de
-femmes offensées par un amant qu'elles aiment encore s'attachent à
-l'homme pour lequel il a la maladresse de montrer de la jalousie. Le jeu
-alors devient réalité.
-
-
-ART. 9.
-
-On ne saurait définir les effets de la jalousie d'un homme sur le
-coeur de la femme qui l'aime; mais de la part d'un amoureux qui
-ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût, qui peut se
-changer en haine si le jalousé est plus aimable que le jaloux.
-
-
-ART. 10.
-
-«On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse,»
-disait madame de Coulanges.
-
-
-ART. 11.
-
-La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté comme une
-manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est
-aimé, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet
-orgueil féminin, si difficile à ménager et à reconnaître.
-
-
-ART. 12.
-
-Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après
-son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux
-que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et
-de mépris de soi-même.
-
-
-ART. 13.
-
-La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et
-l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir.»
-
-
-ART. 14.
-
-«Donner des conseils aux femmes pour les dégoûter de la jalousie, ce
-serait temps perdu: leur essence est si confite en soupçons, en
-vanité, en curiosité, que de les guérir par voie légitime il ne faut pas
-l'espérer.» (Montaigne.)
-
-
-ART. 15.
-
-Quant à la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne
-saurions quels remèdes lui opposer. Un malencontreux époux cependant
-peut s'amuser à chercher du soulagement en lisant _Othello_. Il y
-apprendra à douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec
-délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.
-
- Trifles light as air
- Seem to the jealous, confirmations strong
- As proofs from holy writ.
-
- OTHELLO, Acte 3[9].
-
- [9] Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des
- preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses
- du saint Evangile.
-
-
-
-
-=CHAPITRE II.=
-
-+Brouille.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.
-
-
-ART. 2.
-
-Elle se divise en une infinité de nuances, et rien ne se ressemble moins
-que la brouille de jalousie et celle de vivacité, d'intérêt, de pique,
-de désoeuvrement, de calcul, d'incompatibilité.
-
-
-ART. 3.
-
-La brouille vient presque toujours du côté de la femme. Elle se fâche
-d'abord contre elle-même, ou parce que l'habitude commence à produire
-l'ennui, ou parce qu'elle est trop sûre de vous. Au lieu de rendre
-brouille pour brouille, il suffit, dans ce cas, d'occuper son
-imagination, d'inquiéter son coeur, d'y faire naître les soupçons et
-tous les petits doutes de l'amour heureux.
-
-
-ART. 4.
-
-Quand le sujet de brouille vient de la part de l'homme, et dans ce cas
-il est en général plus grave, le raccommodement est toujours facile: la
-différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle qu'une
-femme passionnée peut pardonner une infidélité et être encore heureuse,
-ce qui est impossible à un homme.
-
-
-ART. 5.
-
-Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car
-alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui
-préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les
-passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux.
-
-
-ART. 6.
-
-La brouille d'amour-propre fait le lien de beaucoup de mariages, et ce
-sont les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Un mari s'assure
-pour de longues années la fidélité de sa femme en lui donnant une rivale
-dès le premier mois du mariage.
-
-
-ART. 7.
-
-La différence entre la brouille d'amour-propre et la brouille de
-jalousie c'est que l'une veut la mort de l'objet qu'elle craint, tandis
-que l'autre veut que le rival vive et soit témoin de son triomphe.
-
-
-ART. 8.
-
-En principe, dans une brouillerie, on ne doit jamais craindre de
-paraître impétueux, véhément. On excuse même des injures lorsqu'elles
-semblent dictées par un sentiment passionné; mais le ton calme, dans une
-brouille, donnerait à croire que vous pensez tout ce que vous dites,
-vous blesseriez l'amour-propre, et tout raccommodement deviendrait
-impossible.
-
-
-
-
-=CHAPITRE III.=
-
-+Du Raccommodement.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)
-
-
-ART. 2.
-
-C'est une délicieuse chose que le raccommodement: il rend la fraîcheur
-et l'attrait de la nouveauté, non seulement aux idées et aux sensations,
-mais encore aux réalités.
-
-
-ART. 3.
-
-Aussi l'amour à querelles est-il le plus durable des amours[10].
-
- [10] Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.
-
-
-ART. 4.
-
-C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quitté _pour la vie_,
-qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de
-l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de
-voir trop tôt le dénoûment.
-
-
-ART. 5.
-
-Dans le raccommodement, l'homme fait les trois-quarts des frais, mais il
-faut que la femme ait préparé les voies dès le moment de la brouille.
-Ainsi une femme ne doit jamais dire _oui_ à l'amant qu'elle a
-trompé.[11]
-
- [11] On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui;
- surprise en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le
- fait; et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui
- dit-elle, que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous
- voyez que ce que je vous dis.»
-
-
-
-
-=CHAPITRE IV.=
-
-+De la Séparation.+
-
-
-ARTICLE PREMIER.
-
-Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité,
-c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes,
-c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de
-la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de
-plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la
-séparation est le seul recours d'un coeur trahi.
-
-
-ART. 2.
-
-Une fois qu'on est bien convenu avec soi-même de la nécessité de la
-séparation, c'est une lâcheté d'en différer le moment.
-
-
-ART. 3.
-
-Ce qui distingue la séparation de la brouille, ce qui la rend durable,
-c'est la nécessité où l'on est d'oublier l'objet aimé et la facilité
-avec laquelle on se résout à former un autre attachement.
-
-
-ART. 4.
-
-On vante à tort et à travers les charmes du premier amour; l'homme
-cependant qui a été trompé une fois, et qui trouve dans une nouvelle
-liaison tout le charme, toute l'idéalité qu'il n'avait pas rencontrés,
-qu'il n'osait même plus espérer, cet homme nous semble bien plus heureux
-et bien plus fait pour donner le bonheur.
-
-
-
-
-+Applications.+
-
-
-
-
-LA DÉCLARATION.
-
-
-La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce
-volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et
-l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance
-spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de
-la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il
-enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour
-vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit. Elle,
-tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte
-incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite
-semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.
-
-Une déclaration peut être élégante, passionnée, spirituelle: elle doit
-avant tout être vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action
-de l'homme profondément épris un caractère et un attrait que tout l'art
-du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble douée
-d'une rectitude de jugement, d'une délicatesse de tact qui ne lui
-permettent pas de se méprendre entre l'expression d'un amour vrai et
-la feinte d'une grande passion.
-
-Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprévus, une
-invincible timidité, s'opposent à ce que l'on puisse déclarer son amour
-à celle qui en est l'objet, et l'on a recours à une lettre pour lui
-peindre l'état de son coeur.
-
-Une lettre, en effet, écrite avec sentiment, avec adresse, avec ame,
-exerce une telle puissance sur un coeur de femme que souvent elle
-parvient à fléchir une longue rigueur, à triompher de cruelles
-préventions.
-
-Constance, sermens, promesses, rien ne saurait attendrir une femme
-capricieuse et légère. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant
-l'ont baignée, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes
-touchantes, l'espérance a répandu son gracieux coloris sur le style, et
-le respect s'unit au plus vif sentiment pour arriver jusqu'au coeur:
-un changement soudain s'opérera en elle, et la légère feuille azurée
-versera dans son ame cette vive passion dont l'esprit l'a en quelque
-sorte imprégnée.
-
-Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisse
-placer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la
-consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend
-l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide
-éloquemment votre cause.
-
-Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres:
-dictées par le coeur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par
-l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait
-tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire
-des lettres amoureuses.
-
-Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au
-secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est
-exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage
-chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras.
-Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme
-de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans
-l'adresse.
-
-On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant
-toujours un compliment à la bouche et une déclaration en poche; cette
-_classe_ tout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune
-fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas
-grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de
-telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes
-d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le
-mépris.
-
-En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles
-détestent par une _déclaration de principes_; à celle de l'indifférent,
-par une _déclaration de neutralité_; c'est pour l'homme qu'elles
-aiment qu'elles réservent _la déclaration de guerre_.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-DES FEMMES, FILLES ET VEUVES.
-
-
-Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était
-du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal
-où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire
-les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux
-semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de
-cours de l'art de conter fleurette, et ceux que le ciel, à défaut
-d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens
-de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes!
-objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui
-punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont
-l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut
-rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme
-inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux
-mortels que l'élément où on l'a fait naître, malheureux qui se livre
-à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent
-le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la
-voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme
-fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près
-d'une romanesque.
-
-Avec la jeune fille, la tactique doit être différente; mais Jean-Jacques
-vient encore au secours de l'imagination en défaut: «L'accord de l'amour
-et de l'innocence semble être le paradis sur la terre: c'est le
-bonheur le plus doux et l'état le plus délicieux de la vie!» Que cette
-phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprimé retentisse à
-l'oreille de la jeune fille, aussitôt une teinte de pourpre se répand
-sur ses joues timides, son coeur tressaille, ses longues paupières se
-baissent lentement vers la terre, comme inclinées par un sentiment de
-honte; un léger frémissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son
-esprit cherche à expliquer ce qu'éprouve son ame, qu'elle veuille
-analyser un sentiment nouveau. Une jeune fille, en effet, tente toujours
-d'étouffer cette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un
-charme si puissant.
-
-Mais si l'on fait habilement germer dans son coeur une tendre
-confiance; si, moins timide, son oeil ose interroger le regard de
-celui dont les paroles la torturent si doucement, l'amour viendra
-bientôt, pour l'éclairer, se mettre de la partie.
-
-Mais que de précautions minutieuses, quelle prudence extrême, sont
-nécessaires à celui qui veut plaire à l'innocente jeune fille! Les
-émotions naissent si faciles, si nombreuses dans un coeur novice!
-L'homme qui cherche là le bonheur doit se garder de les hâter, de les
-rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se développer
-lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment où il
-doit éclore: près d'une jeune fille, l'homme même de vingt ans doit être
-précepteur, plutôt qu'amant, et laisser à la nature, à l'imagination le
-soin d'expliquer ses regards, de commenter ses vagues discours.
-
-L'éducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les
-prédispose à recevoir toutes les impressions de l'amour; sous un vain
-prétexte de décence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans
-des circonstances qui s'offrent à elles dès leur premier pas dans le
-monde; on fait plus, on leur nie ces circonstances et l'on ajoute ainsi
-à leur force. Espère-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore
-l'existence de l'amour? la plus indifférente circonstance ne lui en
-révèle-t-elle pas le pouvoir? Avec une éducation forte, élevée, les
-femmes seraient exposées à moins de fautes et d'erreurs; le charme
-naturel de leur esprit prendrait plus de solidité, sans rien perdre de
-son brillant, et les rapports sociaux deviendraient plus sûrs et plus
-agréables. Depuis un siècle on réclame contre l'éducation actuelle des
-femmes; mais une puissance suprême s'oppose à toute amélioration: c'est
-la puissance des sots, des ignorans surtout. Ces messieurs sont
-naturellement ennemis de l'éducation des femmes. Maintenant encore, en
-effet, ils passent le temps avec elles et en sont même assez bien
-traités. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre
-quelque chose? ils seraient ruinés de fond en comble.
-
-Le pire de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes
-filles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitôt qu'elles sont
-mariées; avec leurs maîtres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles
-arrivent bien rarement à la médiocrité, et de là le proverbe si vrai:
-«Qui dit amateur, dit ignorant.»
-
-Ce qui est fait pour étonner, c'est qu'un mari qui a épousé une belle
-demoiselle élevée dans un pensionnat, envoie plus tard, à son tour, ses
-filles dans un pensionnat pour recevoir cette même plate éducation qui a
-dérangé toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le
-plus commun des hommes, s'il a vingt ans et des joues couleur de
-rose, est dangereux pour une femme qui ne sait rien (car elle est toute
-à l'instinct), tandis que le même homme, aux yeux d'une femme d'esprit,
-fera juste autant d'effet qu'un beau laquais? Ignore-t-il aussi que les
-intérêts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les idées
-inculquées dès la jeunesse?
-
-Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse
-que dépend le sort de l'extrême vieillesse: cela est vrai de meilleure
-heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans
-est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère ou plutôt inférieure
-à son mérite: on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.
-
-Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfans ou
-par son amant.
-
-Une mère excelle dans les beaux-arts: elle ne peut communiquer son
-talent à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de
-la nature précisément l'ame de ce talent. Une mère qui a l'esprit
-cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les
-talens purement agréables, mais encore de tous les talens utiles à
-l'homme en société, et il pourra choisir. Les jeunes gens nés à Paris
-doivent à leurs mères l'incontestable supériorité qu'ils ont à seize ans
-sur les jeunes provinciaux de leur âge.
-
-D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les
-génies qui naissent femmes sont perdus pour le public.
-
-Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui ait le bonheur de
-communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la femme
-avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon coeur qui partage
-ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite
-monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des
-conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régime pour
-saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de
-l'éducation actuelle, laisse son partner isolé dans les dangers de la
-vie, heureux lorsqu'elle ne finit pas par l'accabler d'ennui.
-
-Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme,
-si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un seul
-objet qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement
-identiques avec les siens.
-
-Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la
-considération à la vieillesse. L'arrivée de Voltaire à Paris fait pâlir
-la majesté royale. Mais quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont
-plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de
-pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde. Les
-débris des talens de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce
-serait un bonheur pour nos femmes actuelles de mourir à cinquante
-ans[12].
-
- [12] M. de Stendhal.
-
-Mais me voilà bien loin de Jean-Jacques, dont je voulais à toute force
-faire un précepteur d'amour. Sur les pas d'un non moins bon modèle, je
-me suis laissé entraîner à un sujet non moins intéressant, et force
-m'est de revenir sur mes pas.
-
-C'est un art difficile que de plaire à une veuve. Habile à profiter de
-ses avantages, elle se tient toujours sur un _qui vive_ que justifie sa
-hasardeuse position; placée au milieu d'ennemis cruels et charmans,
-une veuve a toujours un grand empire sur elle-même et sur les autres;
-son expérience la sert bien mieux que ne pourrait faire l'innocente
-ignorance; et cette remarque vient encore à l'appui de notre opinion.
-
-Au reste, il n'existe pas de femme capable de résister toujours aux
-occasions, à la persévérance, aux séductions de l'esprit et de la
-tendresse. Montaigne dit avec grande raison: «Oh! le furieux advantage
-que l'opportunité!» C'est, en effet, le meilleur allié de l'amour. Jeune
-ou vieille, belle ou laide, toute femme est charmée qu'on lui adresse
-de délicats hommages; si l'orgueilleuse résiste quelquefois plus
-long-temps qu'une chaste, elle est encore flattée dans sa vanité; elle
-ne se courrouce pas toujours si on lui désobéit par un excès d'amour; ce
-sentiment se justifie de lui-même; et, pardonné une fois, l'amant peut
-tout oser: les femmes s'attachent par les faveurs.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-THÉORIES PHYSIOGNOMONIQUES.
-
- «On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté
- à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»
-
- (BOISTE, Dict.)
-
- «Toi dont le coeur est fait pour la tendresse,
- Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:
- Il veut des soins ingénieux, constans;
- Cherche, étudie et les lieux et les temps,
- Compare, oppose, et voit d'un oeil austère
- L'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»
-
- (BERNARD.)
-
-
-C'est une déplaisante chose que les grands mots, et il faut en vérité
-compter un peu sur l'indulgence des lecteurs pour oser leur parler
-_physionomie_ et _sympathie_; et cependant il n'est aucun de ceux à qui
-ce petit ouvrage puisse tomber dans les mains, qui ne se livre chaque
-jour, même à son insu, à des observations du genre de celles que nous
-consignons ici. La jeune personne que l'on voit à la promenade, que l'on
-admire de prime-abord, dont on remarque la tournure et la grace,
-n'attire-t-elle pas par un charme sympathique? Et si, plus tard, on se
-retrouve au spectacle placé près d'elle, l'attention que l'on met à
-chercher son regard, à observer son geste, à écouter sa voix, à étudier
-son sourire, cette attention mélangée d'espérance et de curiosité,
-n'est-elle pas elle-même une étude physiognomonique?
-
-Du moment où les hommes ont commencé de vivre en société réglée;
-aussitôt que, dans le choix d'une compagne, la douceur et le calcul ont
-chez eux remplacé la violence, un besoin nouveau a dû se faire sentir à
-leur esprit: c'était celui de connaître et d'apprécier les femmes, de
-deviner leur âge, leur caractère, leurs goûts, leurs qualités, leurs
-passions, leurs faiblesses; de savoir enfin si une conformité d'idées,
-d'habitudes et de moeurs pouvait assurer le bonheur d'une union
-durable.
-
-Pour y parvenir, il leur a fallu d'abord étudier avec soin l'ensemble de
-la tournure et des traits, puis épier ensuite certains momens d'abandon,
-l'effet des impressions imprévues, quelques gestes et les mouvemens
-imprévus des affections diverses qui se retracent si vivement sur le
-visage de la femme, miroir mobile et fidèle de son ame. De là est née
-sans doute cette science, conjecturale d'abord, devenue certaine depuis,
-à l'aide de laquelle l'homme, initié en quelque sorte au mécanisme des
-passions, parvient à les combattre, à les démasquer, et souvent même
-les fait tourner à son avantage.
-
-Notre but ici n'est pas de faire un traité de science aride ou de sévère
-morale: nous tracerons seulement quelques indications utiles et d'une
-application de tous les instans, en réunissant la plus grande partie des
-inductions à l'aide desquelles on peut se familiariser avec l'art si
-difficile de connaître les femmes. L'application et l'expérience
-modifieront sans doute pour chaque lecteur quelques unes de nos
-opinions: mais y a-t-il rien de général? Les graves professeurs
-disent que les règles se confirment par l'exception.
-
-On tire des inductions physiognomoniques presque certaines des femmes
-d'après leur tournure, leur mise, les couleurs qu'elles préfèrent, leur
-marche, leurs mouvemens, les traits de leur visage, la texture des
-chairs, la voix, les gestes, les goûts dominans, d'après l'ensemble et
-enfin l'aspect de leur personne.
-
-Les signes d'une seule partie du corps pris isolément n'ont beaucoup
-d'importance qu'autant qu'ils sont en convenance avec ceux des autres
-parties: en effet, tout le corps humain est un, et chaque symétrie a
-sa propre nature et ses dispositions particulières; on est frappé du
-rapport constant entre les divers membres, et la conformation d'un seul
-peut faire préjuger à coup sûr de celle de plusieurs autres.
-
-Les divers organes doubles chez la femme, correspondent entre eux d'une
-manière frappante et exacte: ainsi, un joli pied dénote inévitablement
-une main petite et délicate; une jambe bien faite est un indice presque
-certain d'un joli bras, elle indique même l'élégance et l'harmonie de
-toutes les parties du corps. Quant aux organes intermédiaires et
-uniques, tels que le nez, la bouche, etc., il existe entre eux des
-relations sympathiques dont l'expérience démontre la justesse et dont
-les révélations piquantes ne sont pas un des moindres attraits de la
-science physiognomonique.
-
-Le plus précieux avantage dont la femme puisse être favorisée, celui qui
-agit le plus puissamment sur l'imagination de l'homme, c'est la grace:
-elle l'emporte même sur la beauté. Une femme qui n'est que belle et bien
-faite excite l'admiration: le sentiment qu'inspire une gracieuse
-élégance a bien plus de vivacité et de douceur. Parmi les inductions
-physiognomoniques à l'étude desquelles il est bon de se livrer, nous
-placerons donc au premier rang _la tournure_.
-
-
-DE LA TOURNURE, DES MOUVEMENS DU CORPS, ET DE LA MARCHE.
-
-La tournure et les divers mouvemens du corps chez les femmes,
-lorsqu'elles marchent, présentent des signalemens certains pour la
-double connaissance du physique et du moral.
-
-Les jeunes femmes qui se courbent habituellement en marchant, et dont
-les mouvemens sont contraints et ramassés, unissent à un caractère
-dissimulé un fond d'égoïsme; celles, au contraire, qui marchent
-franchement, dont les mouvemens sont larges et faciles, sont naturelles,
-généreuses et sincères.
-
-La femme modeste marche les yeux baissés; la femme à forte passion a le
-pas délibéré, la tête haute. Les caractères tracassiers _trottent-menu_;
-une marche nonchalante, des mouvemens alourdis révèlent un caractère
-trompeur, un tempérament paresseux.
-
-Des mouvemens brusques et fréquens sont le signe d'un caractère
-inconstant, inquiet et soupçonneux; la constance, la bonne foi, la
-discrétion, se trahissent par des mouvemens réguliers et posés, sans
-nonchalance. En général, une marche prompte et des mouvemens vifs
-annoncent chez une femme des passions fougueuses, de l'emportement dans
-l'esprit. Les naturels modérés ont des mouvemens réfléchis et pleins
-d'accord.
-
-
-DE LA MISE ET DU CHOIX DES COULEURS.
-
-On reconnaît encore au choix des vêtemens certaines parties du caractère
-chez les femmes. Les jeunes personnes, il est vrai, préfèrent le blanc
-et les nuances claires, tandis que les femmes d'un âge mûr
-choisissent des teintes foncées: rien de plus naturel, la jeunesse,
-au caractère gai, vif, sémillant, aime tout ce qui est brillant comme
-son humeur, tandis que la froide vieillesse recherche les nuances
-sombres et semble porter le deuil de l'énergie et du plaisir qui l'ont
-fuie; mais d'autres raisons déterminent la coupe des vêtemens, la
-manière de les porter, et ces raisons, on les trouve dans la tournure de
-l'esprit et dans la nature du caractère.
-
-Ainsi, les femmes du Midi, plus actives que celles du Nord, aiment les
-vêtemens étroits et courts. Celles des départemens de l'Ouest, plus
-graves, plus réfléchies, portent des vêtemens amples et longs; celles
-de l'Est, qui pour la plupart mènent un genre de vie inactif et
-sédentaire, ont un costume très long et d'une coupe toute particulière.
-Cette différence notable de l'habillement des femmes dans les diverses
-parties de la France prend nécessairement sa source dans la diversité
-des caractères et des moeurs. En appliquant cette observation avec
-discernement, on doit tirer des inductions précises, et quoique la
-variété des costumes dans chaque ville soit bien légère, elle se trouve
-encore assez sensible pour révéler quelque qualité, quelque travers.
-Parmi vingt femmes on n'en voit jamais deux mises exactement de la même
-manière, et lorsqu'on veut étudier un caractère aussi léger que celui de
-la femme, il importe de ne rien négliger. La couleur d'une écharpe, la
-forme d'une collerette, la manière de draper un châle, tout doit
-préoccuper et fournir matière à observation dans la personne que l'on
-veut deviner avant de chercher à lui plaire.
-
-
-DU RANG ET DE LA FORTUNE.
-
-A voir passer une pension de jeunes demoiselles, l'observateur doit
-deviner le rang et la fortune de la famille à laquelle chaque jeune
-fille appartient. Il y a dans la marche, dans le regard, dans la manière
-quelque chose qui trahit la position sociale, indépendamment de la mise
-et de la beauté.
-
-Dès la plus tendre enfance, la vanité et la richesse contractent une
-habitude de raideur, de protection qui demeure indélébile; la modeste
-aisance, l'honorable médiocrité, impriment un cachet de bienveillance,
-une allure d'honnêteté; la pauvreté, en rétrécissant les idées et les
-sensations, donne une timidité, une réserve méticuleuse, que ne peuvent
-effacer ni l'éducation ni le changement de situation. Il suffit d'une
-bien légère dose d'observation pour distinguer à la tournure la fille du
-banquier de celle du duc et pair, la femme du commis de celle de
-l'artiste.
-
-
-DE LA VOIX.
-
-Une voix haute et grave dénote une certaine ardeur amoureuse; une voix
-grêle et aiguë indique la froideur et l'égoïsme; une voix faible et
-criarde annonce une humeur irascible; une voix molle caractérise un
-naturel doux et sensible; la voix nasillarde, une mauvaise constitution;
-enfin la voix cassée témoigne chez les femmes qu'elles sont privées
-de la plus belle de leurs prérogatives, celle de devenir mères.
-
-Un langage naturellement humble et tremblant, ou le parler arrogant et
-haut, sont des signes également caractéristiques.
-
-Une parole prompte, mais bégayante, est le propre des esprits étourdis,
-précipités; l'excessive lenteur dans l'articulation des mots est une
-conséquence de la pesanteur de l'esprit.
-
-Une élocution simple annonce chez une femme la pureté de caractère;
-celles qui grasseient sont ordinairement composées et mignardes;
-celles qui prononcent fortement les sons âpres et gutturaux sont
-égoïstes et intéressées.
-
-On a dit avec esprit: «Parle afin que je te connaisse,» et Plutarque
-trouvait plus d'indications du caractère moral dans quelques mots lâchés
-sans réflexion, que dans les traits de la physionomie. Ces signes sont
-en effet rarement trompeurs, et l'on doit d'ailleurs remarquer que le
-sens des paroles d'une femme se trouve presque toujours en rapport avec
-la voix dont elle les prononce.
-
-
-DU CHANT.
-
-Rien n'indique mieux la disposition intérieure de la femme et son
-plus ou moins de penchant à la sensibilité que le genre de chant et le
-rhythme musical auxquels elle accorde la préférence. Ainsi, celles
-qui aiment les airs simples et graves annoncent un esprit réfléchi et
-ont dans l'imagination quelque chose de fin et d'élevé.
-
-Les airs compliqués, chromatiques, à rhythme vif et bigarré, décèlent,
-dans la femme qui les chante de préférence un naturel ardent,
-inconséquent, étourdi. Quelque grave censeur citera peut-être à l'appui
-de cette observation la préférence que les grandes dames du noble
-faubourg accordent à l'Académie Royale-de-Musique, et l'ardeur dont les
-élégantes de la Chaussée-d'Antin et du quartier de la Bourse suivent les
-représentations des Bouffes. Les premières, en effet, admirent Gluck,
-vénèrent Sacchini; les autres raffolent de Rossini et de Weber.
-
-Les femmes qui mettent le mode harmonique au-dessus de la mélodie
-annoncent moins de sensibilité que celles qui préfèrent cette dernière;
-au reste, il existe mille nuances révélatrices dans la manière dont
-plusieurs femmes disent le même air: chacune l'embellit et l'empreint
-de ses sensations et de ses sentimens.
-
-La respiration, cette partie si importante de l'art du chant, mérite
-aussi l'attention sérieuse de l'observateur. On juge à une respiration
-faible, lente ou rare qu'une femme est délicate, timide ou froide; au
-contraire, une respiration pleine, prompte, sonore est le signe d'un
-tempérament sain et robuste.
-
-
-DES GOUTS DIVERS.
-
-Dans leurs affections, dans leurs préférences, dans leurs inimitiés, les
-femmes décèlent également leur caractère et leur naturel. Les coeurs
-simples aiment les enfans, tandis que les esprits sérieux se plaisent
-avec les vieillards.
-
-L'esprit léger, la délicatesse de sentiment, se montrent dans le goût de
-la peinture et des fleurs.
-
-Un vif amour pour de brillans spectacles, pour les ornemens de luxe, les
-décorations futiles, appartient à un naturel vain et entiché de
-préjugés.
-
-Un esprit mâle s'annoncera dès l'enfance en préférant des jeux et des
-occupations propres à développer la force et les passions; un esprit
-faible ne fera jamais que des poupées.
-
-De même que le diagnostic d'une complexion vigoureuse est d'aimer les
-alimens âpres, secs et grossiers, la recherche des friandises est
-l'indice d'un caractère tendre et d'une santé délicate. La femme qui
-préfère une nourriture succulente doit avoir l'esprit lourd; celle qui
-sera sensible et apte aux travaux de l'esprit recherchera les alimens
-maigres et végétaux.
-
-Le goût pour des substances épicées, piquantes, pour les liqueurs
-spiritueuses, dénote un tempérament vif et violent; les alimens
-farineux, les boissons douces, sont préférés des caractères lents et des
-passions tendres.
-
-L'usage des odeurs suaves annonce chez les femmes un penchant prononcé
-vers la volupté.
-
-On a remarqué chez les femmes dont le goût est prononcé pour les
-liqueurs spiritueuses et les vins pétillans une grande franchise, de la
-générosité, une sorte de témérité; l'extrême sobriété, au contraire, est
-souvent le partage d'un caractère dissimulé et craintif. Les femmes qui,
-dans les grandes villes, à Paris surtout, ne font en général usage que
-d'eau pour boisson, fournissent rarement l'occasion de quelque remarque
-de ce genre. Heureux toutefois celui qui peut les surprendre et les
-juger dans ces momens où l'abandon fait percer le naturel et le
-dégage de feinte et d'apprêts.
-
-
-DU STYLE.
-
-Buffon a dit avec esprit et justesse, «Le style est l'homme même.»[13]
-On peut, en effet, se former une idée de ce qu'étaient nos grands
-écrivains en lisant leurs pages immortelles. Pascal, mélancolique,
-spirituel et profond, se peint dans ses écrits; à lire Fénélon, on
-devine son ame douce, sa figure noble et bienveillante; l'héroïsme de
-caractère, la sûreté du maintien, sont empreints dans P. Corneille et
-dans Bossuet; en lisant la correspondance de Voltaire on voit à nu son
-caractère, on saisit sa physionomie.
-
- [13] Quintilien, avant lui, exprime ainsi la même idée: «César
- écrivait du même style dont il combattait.»
-
-On lit quelque part: «Une femme qui écrit une lettre envoie son
-portrait.» Cela serait vrai si les femmes écrivaient toujours sans
-prétention; mais la plupart s'étudient à mettre l'esprit à la place du
-naturel: le sentiment ou l'abandon suffirait. Il faut être quelque peu
-observateur pour reconnaître, au milieu des lieux communs des finesses,
-des exagérations d'une lettre de femme, l'endroit où elle se trahit
-et dévoile son caractère avec sa pensée.
-
-
-DES MOEURS ET DES OCCUPATIONS FAMILIÈRES.
-
-C'est surtout dans les actions ordinaires, dans les actions quotidiennes
-de la vie que le naturel des femmes se décèle: alors, en effet, elles
-n'ont pas le loisir de s'apprêter, de se contrefaire; observées à
-l'improviste, elles se montrent vraies et telles qu'on voudrait toujours
-les voir. La liberté d'un repas, quelque occupation de la vie
-domestique, un élan subit d'obligeance ou de secours, témoignent les
-goûts dominans; chaque soin, chaque geste alors fait reconnaître une
-capacité.
-
-La femme d'une humeur solitaire devient à la longue orgueilleuse ou
-chagrine: elle se plaira dans les exercices de dévotion; celle, au
-contraire, qui, fort jeune, aime déjà le monde, aimera plus tard la
-dissipation.
-
-Les moeurs, chez les femmes, déterminent trop rarement le choix des
-études; leur éducation est soumise à trop de concessions, à trop de
-convenances; mais, dès leur entrée dans le monde, les goûts, les
-penchans qui ont été comprimés se développent. A ce moment, l'amour
-des lettres et des beaux-arts annonce un esprit juste, noble et élevé;
-celles qui préfèrent dans la musique l'harmonie à la mélodie; dans la
-peinture, le coloris à la composition; dans la poésie, le style au
-sujet, suivent plus l'impression de leurs sens que celle de leur ame.
-Elles sont pour l'ordinaire vives, dissipées et inconstantes; elles ont
-plus d'imagination que de jugement, plus d'esprit que d'instruction, car
-les femmes dont les goûts sont diamétralement opposés sont tendres,
-rangées, studieuses, naturellement réfléchies et concentrées en
-elles-mêmes.
-
-Celui qui n'a pas vu une jeune fille au milieu de sa famille ne peut
-porter sur elle un jugement assuré; là seulement le naturel éclate sans
-contrainte, les goûts et les penchans se montrent à découvert.
-
-
-DU VISAGE ET DE SES DIVERS TRAITS.
-
-La beauté du visage n'est pas chez les femmes tout-à-fait de convention,
-ainsi qu'on le pense trop communément. Voltaire a dit: «Interrogez un
-crapaud sur le beau, il vous répondra que c'est sa crapaude avec ses
-gros yeux et sa peau gluante.» Le nègre doit faire son type de beauté
-noir comme lui sans doute; mais n'y a-t-il pas un état positif de
-perfection, de régularité, d'harmonie, d'organisation dans chaque
-espèce? Chacune n'a-t-elle pas sa beauté propre, indépendante de nos
-préférences et de nos préventions? La figure de la femme est le miroir
-des affections de son ame, il y a long-temps qu'on l'a remarqué; mais on
-n'a jamais assez insisté sur cette observation, que chacune des parties
-du visage donne plus directement l'indication d'un genre particulier
-d'affection.
-
-Il serait utile de classer ces traits si révélateurs en trois régions,
-savoir:
-
-1º Les yeux et le front.
-
-Ayant des rapports plus intimes avec le cerveau, ils expriment
-principalement les sentimens de l'ame, de l'esprit et de la pensée.
-
-2º Les joues et le nez.
-
-Ils rendent les passions physiques et les émotions mimiques de la
-douleur et de la volupté.
-
-3º La bouche et le menton.
-
-Ils correspondent spécialement aux affections les plus secrètes,
-trahissent la pensée la plus déliée, le plus vague désir.
-
-C'est par les yeux, ces lumières de l'ame, d'où jaillit l'éclair de la
-pensée, que brillent l'intelligence et le feu du génie. C'est dans
-l'expression des regards que se font lire les sentimens, que se
-peignent les volontés, que se manifestent les sensations. Le plaisir
-fait pétiller les yeux, le dépit les allume, la tristesse les abat,
-l'étonnement les fixe, la crainte les agite, le respect les abaisse, la
-tendresse les adoucit, la curiosité les ouvre, le courroux les enflamme
-et l'ennui les appesantit. Chez les femmes surtout, les sourcils
-ajoutent beaucoup à l'expression du caractère; on peut dire que la
-tristesse, la jalousie et le dépit les habitent. Les rides du front,
-heureusement si rares chez les femmes, marquent les agitations
-auxquelles leur coeur est en proie.
-
-Ce qu'on appelle ordinairement physionomie spirituelle ou sotte se peint
-de préférence dans le haut du visage, les yeux, les sourcils et le
-front.
-
-Les douleurs du corps et les sensations physiques se peignent également,
-quoique d'une manière bien diverse, par les mouvemens nerveux des joues
-et des coins de la bouche.
-
-Enfin, le coloris de la physionomie, la rougeur de la honte, l'animation
-du désir, la pâleur de la crainte; le jeu des muscles gonflés dans la
-colère, relâchés dans l'abattement, suspendus dans l'étonnement,
-renversés dans le désespoir; le mouvement de la tête, penchée dans
-l'amour, tombante dans la tristesse, tendue dans le désir, élevée dans
-l'indignation: tout concourt, même par les traits les plus fugitifs, à
-peindre au vif les affections de la femme.
-
-Ainsi, une impression fréquente se change chez elles en une sorte de
-nature, et les femmes qui sont souvent affectées par une passion vive
-contractent dans leur tournure et leur physionomie certains traits
-indicatifs de cette passion. Enclines qu'elles sont à quelque action
-vertueuse ou vicieuse, elles en saisissent l'air sans y penser, et
-cet air, en se modifiant dans toute leur personne, lui imprime un
-caractère particulier. Pour reconnaître cette sorte d'indice, il faut
-examiner les passions qui, le plus généralement, agitent le coeur
-d'une femme, ainsi que la manière dont ces passions agissent
-extérieurement sur elle.
-
-Dans la joie ou le plaisir, le visage s'épanouit, la poitrine se
-développe, s'élargit en quelque sorte, toutes les sensations sont
-portées à l'extérieur.
-
-Dans la tristesse ou le chagrin, tous les membres se retirent, le
-visage se renfrogne et la poitrine semble se rétrécir.
-
-Dans la colère ou même le mécontentement, l'ame s'échauffe, les membres
-se raidissent, le sang bouillonne.
-
-Dans la terreur ou la crainte, les membres semblent affaissés, le
-coeur manque et se glace, les traits se décomposent entièrement.
-
-Toutes les autres passions, chez les femmes, ne sont en quelque sorte
-que des modifications ou des nuances de ces quatre primitives: l'amour
-et l'aversion, n'étant, en effet, que des affections purement relatives
-aux individus, ne peuvent être continuelles et sont inhérentes à
-celles-ci.
-
-Ainsi, chez les femmes, tout décèle le caractère, même les choses en soi
-les plus indifférentes. Madame de Staël a dit: «Une sotte ne prend pas
-son éventail et ne se tient pas debout comme une femme spirituelle.» De
-là naissent les préférences involontaires, les sympathies imprévues.
-
-La réflexion profonde, la constance, l'inspiration, se manifestent chez
-les femmes dans un regard fixe, arrêté et d'une assurance modeste. Au
-contraire, des regards vides, mobiles, douteux, appartiennent à un
-esprit irréfléchi; de petits yeux enfoncés annoncent souvent une nature
-envieuse et maligne; de gros yeux saillans et gris, un esprit simple et
-vulgaire; un oeil noir, vif et animé indique un tempérament ardent et
-irascible; des yeux bleus ou verts, au regard languissant, décèlent une
-ame tendre, douce et craintive.
-
-Ce sont donc les yeux qu'il faut étudier surtout dans la physionomie des
-femmes, pour pénétrer leurs plus intimes pensées. Il est rare qu'une
-femme coupable soutienne hardiment un mensonge sous les regards d'un
-juge observateur et physionomiste. L'abbé de Mancy assure que «les
-Chinois ne s'enquièrent pas autrement de la fidélité de leurs femmes;
-l'épouse qui soutient avec assurance le regard du mari irrité triomphe
-du soupçon et recouvre sa tendresse.» Une telle épreuve serait peut-être
-moins décisive dans un pays encore plus civilisé que la Chine. Faut-il
-s'en plaindre, doit-on s'en applaudir? nous laissons aux maris à décider
-la question.
-
-De ce petit traité, où nous avons rassemblé les principales observations
-physiognomoniques consignées dans une foule d'épais in-quarto, le
-lecteur retirera sans doute quelque fruit. Avant de s'aventurer à être
-aimable ou même galant près d'une femme, il l'étudiera et raisonnera son
-attaque d'après une théorie basée sur l'expérience et que le résultat
-démentira bien rarement. L'art physiognomonique est assurément une des
-principales branches accessoires du grand art de plaire; mais, en lui
-accordant la confiance qu'il mérite, il ne faut pas non plus se trop
-fier à son secours. C'est de l'ensemble des moyens que résulte seulement
-le succès. En comparant l'art de conter fleurette à un jeu d'enfant,
-on pourrait dire que la physiognomonie _donne barre_ sur le beau sexe,
-mais il s'agit ensuite de bien courir pour l'attraper.
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-APOLOGIE
-
-_De la Coquetterie_.
-
-
-Mademoiselle de Scudéry, dans ses _Conversations morales_, après avoir
-ingénieusement défini la coquetterie un déréglement de l'esprit, fait
-venir le mot coquette de l'italien _civetta_, chouette: elle prétend que
-la chouette attire la nuit quantité de petits oiseaux autour d'elle, et
-que, par allusion, on a appelé de son nom les femmes qui s'attiraient
-des adorateurs.
-
-Ménage, en s'appuyant de Pasquier, trouve l'origine de coquette dans
-le mot _coq_, et dit qu'on donna le nom de coquet et coquette aux hommes
-et aux femmes qui eurent la prétention de plaire à plusieurs, comme les
-coqs lorsqu'ils font l'amour à leurs poulettes.
-
-Les Anciens n'ont point connu la coquetterie, sans doute parce que les
-deux sexes étaient trop isolés chez eux, où on ne se réunissait guère
-qu'en famille: dans les fêtes publiques, en effet, dans les cérémonies
-religieuses, les hommes et les femmes étaient presque toujours séparés.
-On ne connaissait point alors ce que nous appelons la société, ces
-réunions où le désir de paraître aimable porte chacun à faire valoir
-les agrémens de sa personne, les grâces de son esprit, le charme de ses
-talens, les avantages de son rang ou de sa fortune. On chercherait en
-vain dans leurs écrits quelque indice du caractère de la coquetterie:
-les poètes n'ont peint que des femmes vertueuses et fidèles, des femmes
-adultères et déréglées, et des courtisanes.
-
-Jusqu'au seizième siècle, les peuples modernes ressemblèrent sous ce
-rapport aux anciens, et ne laissèrent apercevoir dans leurs moeurs
-aucune trace de coquetterie.
-
-Ce fut sous Catherine de Médicis seulement que la coquetterie prit
-naissance: c'était un caractère nouveau.
-
-Le cercle que cette princesse établit à la cour inspira à la noblesse et
-à la bourgeoisie le désir d'en former de semblables: ce fut en quelque
-sorte une révélation que l'on pouvait trouver des agrémens et des
-plaisirs hors des réunions dont l'amitié ou la parenté était l'ame. On
-reçut dès-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa
-fortune, une troisième par déférence pour son rang; on consentit bien
-encore à en voir quelques unes à cause de leurs qualités ou de leurs
-vertus; mais le but, en se formant une société, étant de se divertir,
-d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque maître de
-maison veut la plus grosse part, la frivolité présida au choix de ceux
-qu'on y admit sans amitié, sans lien de parenté, sans amour. Les deux
-sexes ainsi réunis n'auraient eu qu'une conversation froide et
-insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un à l'autre
-n'eût également agi sur les coeurs: il porta les hommes à ne pas voir
-avec indifférence des femmes dont la bienveillance se colorait pour eux
-des dehors de l'amitié; obligés à moins de retenue qu'elles, ils crurent
-devoir donner à leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le langage
-des femmes, quoique réservé, fut aimable et piquant, parce que la grace
-dont la nature les a douées perce toujours, même à leur insu, dans leurs
-discours comme dans leurs actions; celui des hommes fut vif, spirituel,
-parce que, ne pouvant dissimuler qu'ils connaissaient l'amour, ils se
-seraient voués au ridicule en feignant la naïveté, pardonnable à peine à
-l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent qu'il y avait plus de
-flatterie que de sentiment dans les hommages qu'on leur rendait; elles
-sentirent le danger de se montrer sensibles à des adulations
-intéressées; mais ces adulations leur plaisaient trop pour que leurs
-belles résolutions de résistance pussent être de longue durée: alors
-l'esprit, toujours fidèle à les servir, l'esprit, inné chez elles avec
-la malice, vint à leur secours et leur offrit le plus puissant
-auxiliaire, la coquetterie.
-
-Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientôt coquettes.
-Brantôme nous apprend dans le _Panégyrique de Catherine de Médicis_, que
-cette reine avait à sa suite trois cents filles ou dames d'honneur,
-dont la douce occupation était de séduire et de fixer près de leur
-souveraine les seigneurs étrangers et nationaux. Suivant lui, habiles et
-gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles réussissaient si bien dans
-leurs décevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France:
-«C'est le paradis de la terre.» Quelques auteurs ont prétendu que la
-politique Catherine avait tiré parti de cette brillante et nouvelle
-sorte de garde du corps; si l'on en croit leurs accusations, les dames
-de la cour lui révélaient les secrets des captifs qu'elles tenaient
-dans leurs fers: la chose est possible, mais, certes, la faute en est
-plus à l'insidieuse princesse qu'à la complaisante coquetterie de ses
-aimables agens diplomatiques.
-
-Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'était, d'après les chroniqueurs,
-montrée aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de
-Charlemagne même lui fut, disent-ils, inférieure: «Car cet empereur-roi
-ne donnait à ses dames que deux ou trois tournois par an; et, après
-chaque tournoi, comtes, chevaliers, paladins retournaient dans leurs
-châteaux, Charles n'ayant pas près de lui, comme Catherine, un cercle
-où la beauté, l'esprit et les graces fussent en rivalité pour dompter
-les courages et soumettre les coeurs.»
-
-Nous allons peut-être bien étonner les femmes en leur disant qu'il leur
-est plus facile de demeurer fidèles que coquettes; leur surprise cessera
-quand nous expliquerons ce que l'on doit entendre par la coquetterie
-dans l'acception véritable du mot.
-
-La coquetterie est le triomphe perpétuel de l'esprit sur les sens: une
-coquette doit inspirer de l'amour sans jamais l'éprouver; il faut
-qu'elle mette autant de soin à repousser loin d'elle ce sentiment qu'à
-le faire naître chez les autres; elle contracte l'obligation d'éviter
-jusqu'aux apparences d'aimer, de crainte que celui de ses adorateurs qui
-passerait pour préféré ne fût regardé comme plus heureux par ses rivaux;
-son art consiste à leur laisser continuellement concevoir de
-l'espérance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que
-des caprices d'esprit. Or, nous le demandons aux dames, est-ce donc
-chose si facile que de soumettre les besoins du coeur aux jouissances
-de l'esprit?
-
-Un mari, s'il est répandu dans le monde, doit désirer que sa femme soit
-coquette; ce caractère assure sa félicité; mais il faut, avant tout, que
-ce mari ait assez de philosophie pour accorder à sa femme une confiance
-illimitée. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux
-efforts constans que l'on tente pour toucher son coeur; il ne voit
-dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait à sa tendresse pour
-elle. De là beaucoup de femmes qui n'auraient été que coquettes, par
-l'impossibilité de l'être, deviennent infidèles; car les femmes aiment
-les hommages, les flatteries, les petits soins: le monde n'attache
-pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire à leur
-vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce goût de leur vanité.
-
-A ceux qui crieraient au paradoxe et qui nieraient que la coquetterie
-fût réellement une qualité de l'esprit imposant la chasteté aux sens,
-nous citerons La Bruyère: «Une femme, dit-il, qui a un galant se croit
-coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette.»
-
-Abusons-nous moins du nom de coquette qu'on ne faisait du temps de
-La Bruyère? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui
-aime la toilette pour s'embellir seulement aux yeux d'un mari, d'un
-amant.
-
-Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise à la mode, sans
-remarquer que souvent chez elle il n'y a aucune intention de plaire,
-qu'elle obéit uniquement aux exigences de son rang et de sa fortune.
-
-Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement à
-un autre; et, par un même abus de ce mot, on entend dire tous les jours
-que Ninon était la reine des coquettes par des personnes qui ont ri
-du billet à La Châtre. Boileau prétend que, de son vivant, Paris ne
-comptait que trois femmes fidèles: le trait du satirique n'est ni de bon
-goût ni de bon sens; il eût pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y
-pouvait citer trois femmes véritablement coquettes. Le dictionnaire
-devrait substituer galanterie et galant à coquet et coquetterie.
-
-Mais si la véritable, l'innocente coquetterie devient chaque jour plus
-rare, la faute n'en est-elle pas aux hommes? Préférant aujourd'hui les
-sensations aux sentimens, ils se lasseraient bientôt d'une coquette
-qui ressemblerait à celles de Médicis ou à la Clarisse de mademoiselle
-de Scudéry; on comprend à peine aujourd'hui, au théâtre, ces rôles de
-coquettes que les auteurs comiques ont peints cependant d'après nature:
-ce caractère n'est plus maintenant qu'une idéalité. Excusons, toutefois,
-les femmes: il est naturel que, convaincues de l'impossibilité de se
-faire un cercle de _chevaliers de l'espérance_, elles aient dédaigné un
-caractère qui ne leur pouvait réussir.
-
-Combien nous devons regretter la coquetterie! si elle venait à
-s'emparer des femmes, quel changement précieux dans nos moeurs! Nos
-petits-maîtres, que la facilité des succès rend suffisans au point de
-négliger d'être aimables, s'étudieraient alors à le devenir; le ton, les
-manières, les discours acquerraient un charme qu'ils ont à peu près
-perdu; on verrait revenir ces brillantes réunions dont le désir mutuel
-de plaire faisait le charme et l'essence; on reverrait cette fleur de
-politesse, ce doux mensonge qui imite l'amour et la constance, dans la
-crainte de l'insuccès; peut-être se trouverait-il de ces coquettes qui
-brillèrent sous Louis XIII et son successeur, de ces femmes qui ne se
-bornaient pas à s'efforcer de plaire et de se faire aimer par les
-agrémens de leur personne et de leur esprit, mais qui avaient encore
-l'ambition d'inspirer à leurs adorateurs des sentimens élevés: les
-hommes alors écouteraient encore la raison en croyant ne prêter
-l'oreille qu'à l'amour.
-
-Eh quoi! va-t-on me dire, d'un vice, ou tout au moins d'un défaut,
-voulez-vous faire une vertu? Je répondrai que, dans l'impossibilité
-d'être parfaits, nous devons tâcher d'être aimables; si l'on peut
-concilier l'esprit de société avec la fidélité en amour, il vaut mieux
-combattre les progrès de l'inconstance avec la coquetterie, que de la
-laisser dégénérer en galanterie.
-
-La coquetterie arrête le temps pour les femmes, prolonge leur jeunesse
-et rend durable la saison des hommages: c'est un juste calcul de
-l'esprit.
-
-La galanterie, au contraire, précipite la marche des ans, diminue le
-prix des faveurs et hâte le jour où elles sont dédaignées. Résumons-nous
-donc en exprimant ce voeu du plus profond de notre coeur: Puissent
-les femmes devenir chaque jour plus coquettes!
-
-
-
-
-MACÉDOINE D'APHORISMES,
-_Pensées, Lieux Communs, etc._
-
-
-Il est permis d'être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.
-
- *
-
-Eprouve ton coeur avant de permettre à l'amour d'y pénétrer, disait
-l'école de Pythagore: le miel le plus doux s'aigrit dans un vase qui
-n'est pas net.
-
- *
-
-M. de Portalis, qu'il faut bien se garder de confondre avec S. Exc. le
-ministre actuel des affaires étrangères, disait, dans la séance du 16
-ventose an XVI: «Le mari et la femme doivent incontestablement être
-fidèles à la foi promise; mais l'infidélité de la femme suppose plus de
-corruption et a des effets plus dangereux que l'infidélité du mari:
-aussi l'homme a toujours été jugé moins sévèrement que la femme. Toutes
-les nations, éclairées sur ce point par l'expérience et par une sorte
-d'instinct, se sont accordées...» Voilà une belle déclaration des droits
-de l'homme: La Fontaine répond: «Ah! si les bêtes savaient peindre!»
-
-_Remarque._ Les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les
-veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a même un proverbe parmi
-les femmes sur la félicité du veuvage. Il n'y a donc pas égalité dans le
-contrat d'union.
-
- *
-
-Les enfans connaissent tout le prix des larmes: c'est par elles qu'ils
-commandent, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès.--Les
-jeunes femmes agissent de même: elles se _piquent_ d'amour-propre.
-
- *
-
-Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est
-ordinairement ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille
-douce, aimable, innocente. Un adolescent a besoin d'aimer un être dont
-les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie
-qu'on en revient à aimer le simple, le naturel, désespérant du sublime.
-Entre ces deux périodes se place l'amour véritable, qui ne pense à rien
-qu'à soi-même.
-
- *
-
-«Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser et à
-nous piper. Faisant filer leurs faveurs et les étalant en détail,
-chacun, jusqu'à la vieillesse misérable, y trouve quelque bout de
-lisière, selon son vaillant et son mérite.» (Montaigne.)
-
-L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la
-femme beaucoup trop restreint.
-
- *
-
-L'amour est la seule passion qui se paie d'une monnaie qu'elle fabrique
-elle-même.
-
- *
-
-Quelle sotte chose que l'opinion publique! Un homme de trente ans séduit
-une jeune personne de quinze: c'est elle qui est déshonorée!
-
- *
-
-En amour, quand on _divise_ de l'argent, on augmente l'amour; quand
-on en _donne_, on le tue.
-
- *
-
-Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime _plus
-que la vie_.
-
- *
-
-Mademoiselle de Scudéry, qui était, du reste, une fort respectable
-demoiselle, assure que «La mesure du mérite se tire de l'étendue du
-coeur et de la capacité d'aimer.»
-
- *
-
-Votre rival le plus dangereux est celui qui vous ressemble le moins.
-
- *
-
-Dans une société très avancée, _l'amour-passion_ est aussi naturel
-que l'amour physique chez les sauvages.
-
- *
-
-«Si une femme ne me cède que par pitié, dit Montaigne, je préfère ne
-vivre point que de vivre d'aumône.»
-
- *
-
-Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par
-une grande passion.
-
- *
-
-«Si vous voulez déployer l'amour et le considérer un peu de près, à
-découvert, à peine trouverez-vous une autre affection qui ait les
-douleurs plus aiguës, ni les joies plus véhémentes, ni de plus
-grandes extases et ravissemens d'esprit.»
-
-C'est l'antique Plutarque qui s'exprime ainsi dans les _symposiaques_,
-et, d'honneur, il n'est pas un écolier de rhétorique qui, en traduisant
-ce passage, ne brûle de reconnaître l'exactitude de la définition du
-philosophe.
-
- *
-
-Les hommes s'attachent moins à la réalité de l'objet qu'à l'image
-arbitraire que la prévention y substitue. Aussi, l'objet des passions
-n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière
-dont on envisage cet objet.
-
- *
-
-«J'appelle _plaisir_ toute perception que l'ame aime mieux éprouver que
-de ne pas éprouver.
-
-»J'appelle _peine_ toute perception que l'ame aime mieux ne pas éprouver
-qu'éprouver.[14]»
-
- [14] Maupertuis.
-
-Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute,
-c'est une _peine_: donc les désirs de l'amour ne sont pas des peines,
-car l'amant quitte pour rêver à son aise les sociétés les plus
-attrayantes.
-
- *
-
-«Il ne faut pas penser à gouverner un coeur tout d'un coup et sans
-aucune préparation: il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
-veut prendre sur lui, il secouerait le joug par honte ou par caprice. Il
-sent toutes les petites choses; et de là le progrès jusqu'aux plus
-grandes est immanquable.» (Labruyère.)
-
- *
-
-On finit toujours au dernier moment de la visite par traiter son amant
-mieux qu'on ne voudrait.
-
- *
-
-La plupart des hommes, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur,
-ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.
-
- *
-
-Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la
-première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle
-du public.
-
- *
-
-Un homme parfois découvre que son rival est aimé, et celui-ci ne le voit
-pas, à cause de sa passion.
-
- *
-
-Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il
-est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime
-en lui prenant la main.
-
- *
-
-Il faut aussi parfois citer les génies positifs: osons donc invoquer
-en faveur de la galanterie les paroles du grave Leibnitz. Ouvrez,
-Lecteur, le chapitre vingt du titre deux, _sur les Progrès de
-l'Entendement humain_: «Aimer, c'est être porté à prendre du plaisir
-dans la perfection.» Nous n'aimons point proprement ce qui est incapable
-de plaisir ou de bonheur. L'amour de bienveillance nous fait avoir en
-vue le plaisir d'autrui, mais comme faisant ou plutôt constituant le
-nôtre; car s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne
-pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible, quoiqu'on
-dise, d'être détaché du bien propre.
-
- *
-
-Madame de Genlis, qui a raffolé vingt ans du théâtral Louis XIV, dit
-dans _Mademoiselle de Clermont_: «Par la suite, l'expérience lui apprit
-que pour les femmes le véritable amour n'est qu'une amitié exaltée, et
-que celui-là seul est durable: c'est pourquoi l'on peut citer tant de
-femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge.»
-
- *
-
-La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.
-
- *
-
-L'influence de l'éducation et des moeurs de l'enfance se fait
-toujours sentir, même à travers le génie. Ainsi Rousseau tombe amoureux
-de toutes les _dames_ qu'il rencontre, et pleure de ravissement parce
-que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se
-promener à droite plutôt qu'à gauche pour accompagner un M. Coindet, ami
-de Rousseau.
-
- *
-
-Combien un mari sage doit applaudir à ces paroles de Montaigne: «C'est
-folie de vouloir s'éclaircir d'un mal auquel il n'y a point de remède,
-auquel la honte s'augmente et se publie surtout par la jalousie,
-duquel la vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit.
-Faites que votre vertu étouffe votre malheur, que les gens de bien en
-maudissent l'occasion, que celui qui vous offense tremble seulement à le
-penser.»
-
- *
-
-Pittacus disait que chacun a son défaut, que le sien était la mauvaise
-tête de sa femme.
-
- *
-
-«Il ne faut point confier ses amours à aucune femme: elles sont toutes
-nées jalouses et envieuses. Les femmes ne se plaisent point les unes aux
-autres: mille manières qui allument dans les hommes de grandes passions
-forment entre elles l'aversion et l'antipathie.» (Labruyère.)
-
- *
-
-Une femme galante veut qu'on l'aime: il suffit à la coquette d'être
-trouvée belle. Celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de
-plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre, la
-seconde a plusieurs amusemens à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est
-la passion et le plaisir; dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté.
-La galanterie est un vice du coeur, la coquetterie un déréglement de
-l'esprit. La femme galante se fait craindre, et la coquette se fait
-haïr.
-
- *
-
-«Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours: elles
-sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et
-l'homme le plus simple qui a de la passion persuade plus que le plus
-éloquent qui n'en a point.» (La Rochefoucauld.)
-
- *
-
-L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement
-continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de
-craindre.
-
- *
-
-Que d'honnêtes femmes ressemblent à ces trésors cachés qui ne sont
-en sûreté que parce qu'on ne les recherche pas.
-
- *
-
-Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amans, pour
-cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.
-
- *
-
-Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore
-pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.
-
- *
-
-Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; dans les autres,
-elles aiment l'amour.
-
-
-
-
-Notre Code paraîtrait sans doute incomplet si l'on n'y trouvait, en
-regard de l'esquisse de nos coutumes actuelles, un aperçu des moeurs
-galantes si renommées du moyen-âge.
-
-L'histoire des cours d'amour, que nous empruntons à l'excellent ouvrage
-de M. de Stendhal, offrira au lecteur de piquans contrastes, de
-singulières analogies et un piquant intérêt.
-
-
-
-
-DES COURS D'AMOUR.
-
-Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à 1200. Voilà ce qui
-est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une
-époque beaucoup plus reculée.
-
-Les dames réunies dans les cours d'amour rendaient des arrêts, soit sur
-des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre
-mariés?
-
-Soit sur des cas particuliers que les amans leur soumettaient[15].
-
- [15] André, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni,
- d'Arétin.
-
-Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence,
-cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de
-France, établie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois
-l'opinion eût soutenu cette institution.
-
-André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite les
-cours d'amour
-
- Des dames de Gascogne,
- D'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),
- De la reine Éléonore,
- De la comtesse de Flandre,
- De la comtesse de Champagne (1174).
-
-André rapporte neuf jugemens prononcés par la comtesse de Champagne.
-
-Il cite deux jugemens prononcés par la comtesse de Flandre.
-
-Jean de Nostradamus, _Vie des poètes provençaux_, dit, page 15:
-
-«Les tensons étaient disputes d'amours, qui se faisaient entre les
-chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et
-subtile question d'amour; et où il ne s'en pouvaient accorder, il
-les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres
-présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à _Signe_ et
-_Pierrefeu_, ou à _Romanin_ ou à autres, et là-dessus en fesaient arrêts
-qu'on nommait _lous arrêts d'amours_.»
-
-Voici les noms de quelques unes des dames qui présidaient aux cours
-d'amour de Pierrefeu et de Signe:
-
- Stephanette, dame de Baulx, fille du comte de Provence;
- Adalarie, vicomtesse d'Avignon;
- Alalète, dame d'Ongle;
- Hermyssende, dame de Posquières;
- Bertrane, dame d'Urgon;
- Mabille, dame d'Yères;
- La comtesse de Dye;
- Rostangue, dame de Pierrefeu;
- Bertrane, dame de Signe;
- Jausserande de Claustral[16].»
-
- [16] Nostradamus, page 27.
-
-Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans
-le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages
-sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance
-de Toulon et de Brignoles.
-
-Dans la _Vie de Bertrand d'Alamanon_, Nostradamus dit:
-
-«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin,
-dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour
-d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de
-Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de
-Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»
-
-A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par
-Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par
-Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux
-romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant
-ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les oeuvres desquelles
-rendent ample tesmoignage de leur doctrine.... Il est vray (dict le
-monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie,
-avait une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estait estimée
-un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de plusieurs..... dames
-illustres et généreuses[17] de Provence, qui fleurissoyent de ce temps
-en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s'adonnoyent à
-l'estude des lettres tenans cour d'amour ouverte, et y deffinissoyent
-les questions d'amour qui y estoyent proposées et envoyées.....
-
- [17] «Jehanne, dame de Baulx;
- »Huguette de Forcalquier, dame de Trects;
- »Briande d'Agoult, comtesse de la Lune;
- »Mabille de Villeneuve, dame de Vence;
- »Béatrix d'Agoult, dame de Sault;
- »Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys;
- »Anne, vicomtesse de Tallard;
- »Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour;
- »Doulce de Monstiers, dame Clumane;
- »Antonette de Cadenet, dame de Lambesc;
- »Magdalène de Sallon, dame dudict lieu;
- »Rixende de Puyverd, dame de Trans.»
-
- Nostradamus, page 217.
-
-»Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de
-Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estant venus de
-ce temps en Avignon visiter Innocent VI du nom, pape, furent ouyr les
-deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels,
-esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de
-leur amour.»
-
-Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames
-qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.
-
-Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:
-
-«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement de
-_toute la cour_, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»
-
-La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:
-
-«Ce jugement, que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé
-de l'avis d'un très grand nombre de dames.....»
-
-On trouve dans un autre jugement:
-
-«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute
-cette affaire à la comtesse de Champagne, demanda humblement que ce
-délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres
-dames.
-
-»La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce
-jugement, etc.»
-
-ANDRÉ, le chapelain, duquel nous tirons ces renseignemens, rapporte que
-le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre
-de dames et de chevaliers.
-
-André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse
-de Champagne lorsqu'elle décida par la négative cette question: _Le
-véritable amour peut-il exister entre époux?_
-
-Mais quelle était la peine encourue lorsque l'on n'obéissait pas aux
-arrêts des cours d'amour?
-
-Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugemens serait
-observé comme constitution perpétuelle, et que les dames qui n'y
-obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.
-
-Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours
-d'amour?
-
-Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire
-commandée par l'honneur?
-
-Je ne trouve rien dans _André_ ou dans Nostradamus qui me mette à même
-de résoudre cette question.
-
-Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la
-question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne
-libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour
-libéral?»
-
-Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et
-de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontens du jugement,
-recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romanin[18].
-
- [18] Nostradamus, page 131.
-
-La rédaction des jugemens est toute conforme à celle des tribunaux
-judiciaires de cette époque.
-
-Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance
-qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je
-le prie de considérer qu'elles sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de
-conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon
-et de Marseille.
-
-N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses en
-1174 qu'en 1822?
-
-Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérans fondés sur
-les règles du code d'amour.
-
-Ce code d'amour se trouve en entier dans l'ouvrage d'André, le
-chapelain.
-
-Il y a trente et un articles. Les voici:
-
-
-CODE D'AMOUR
-
-DU XIIe SIÈCLE.
-
-1.
-
-L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime contre
-l'amour.
-
-2.
-
-Qui ne sait céler ne sait aimer.
-
-3.
-
-Personne ne peut se donner à deux amours.
-
-4.
-
-L'amour peut toujours croître ou diminuer.
-
-5.
-
-N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force à l'autre amant.
-
-6.
-
-Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.
-
-7.
-
-On prescrit à l'un des amans, pour la mort de l'autre, une
-viduité de deux années.
-
-8.
-
-Personne, sans raison plus que suffisante, ne doit être privé
-de son droit en amour.
-
-9.
-
-Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion
-d'amour (par l'espoir d'être aimé).
-
-10.
-
-L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.
-
-11.
-
-Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de désirer
-en mariage.
-
-12.
-
-L'amour véritable n'a désir de caresses que venant de celle
-qu'il aime.
-
-13.
-
-Amour divulgué est rarement de durée.
-
-14.
-
-Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour: les
-obstacles lui donnent du prix.
-
-15.
-
-Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de celle qu'elle aime.
-
-16.
-
-A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.
-
-17.
-
-Nouvel amour chasse l'ancien.
-
-18.
-
-Le mérite seul rend digne d'amour.
-
-19.
-
-L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement se ranime.
-
-20.
-
-L'amoureux est toujours craintif.
-
-21.
-
-Par jalousie véritable l'affection d'amour croît toujours.
-
-22.
-
-Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croît l'affection
-d'amour.
-
-23.
-
-Moins dort et moins mange celui qu'assiége pensée d'amour.
-
-24.
-
-Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime.
-
-25.
-
-L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait
-plaire à ce qu'il aime.
-
-26.
-
-L'amour ne peut rien refuser à l'amour.
-
-27.
-
-L'amant ne peut se rassasier de la jouissance de ce qu'il aime.
-
-28.
-
-Une faible présomption fait que l'amant soupçonne des choses
-sinistres de ce qu'il aime.
-
-29.
-
-L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la naissance de
-l'amour.
-
-30.
-
-Une personne qui aime est occupée par l'image de ce qu'elle
-aime assidûment et sans interruption.
-
-31.
-
-Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par deux hommes, et un
-homme par deux femmes[19].
-
- [19] 1. Causa conjugii ad amorem non est excusatio recta.
-
- 2. Qui non celat, amare non potest.
-
- 3. Nemo duplici potest amore ligari.
-
- 4. Semper amorem minui vel crescere constat.
-
- 5. Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.
-
- 6. Masculus non solet nisi in plenâ pubertate amare.
-
- 7. Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur
- amanti.
-
- 8. Nemo, sinè rationis excessu, suo debet amore privari.
-
- 9. Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.
-
- 10. Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.
-
- 11. Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.
-
- 12. Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit
- amplexus.
-
- 13. Amor rarò consuevit durare vulgatus.
-
- 14. Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum
- parùm facit haberi.
-
- 15. Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.
-
- 16. In repentinâ coamantis visione, cor tremescit amentis.
-
- 17. Novus amor veterem compellit abire.
-
- 18. Probitas sola quemcumque dignum facit amore.
-
- 19. Si amore minuatur, citò deficit et rarò convalescit.
-
- 20. Amorosus semper est timorosus.
-
- 21. Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi.
-
- 22. De coamante suspicione perceptâ zelus intereà et affectus
- crescit amandi.
-
- 23. Minùs dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.
-
- 24. Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.
-
- 25. Verus amans nihil beatum credit, nisi quod cogitat amanti
- placere.
-
- 26. Amor nihil posset amori denegare.
-
- 27. Amans coamantis solatiis satiari non potest.
-
- 28. Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.
-
- 29. Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.
-
- 30. Verus amans assiduâ, sinè intermissione, coamantis imagine
- detinetur.
-
- 31. Unam feminam nihil prohibet à duobus amari, et à duabus
- mulieribus unum.
-
- Fol. 103.
-
-Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour.
-
-QUESTION: «Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées?»
-
-JUGEMENT de la comtesse de Champagne: «Nous disons et assurons, par la
-teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux
-personnes mariées. En effet, les amans s'accordent tout, mutuellement et
-gratuitement, sans être contraints par aucun motif de nécessité, tandis
-que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs
-volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres.....
-
-»Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et
-d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une
-vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le 3e jour des
-calendes de mai, indiction VIIe[20].»
-
- [20] «Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?
-
- »Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter
- duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis
- omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione cogente; jugales
- verò mutuis tenentur ex debito voluntatibus obedire et in nullo
- seipsos sibi ad invicem denegare...
-
- »Hoc igitur nostrum judicium, cum nimiâ moderatione prolatum, et
- aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum, pro
- indubitabil vobis sit ac veritate constanti.
-
- »Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione VII,»
-
- Fol. 56.
-
- Ce jugement est conforme à la première règle du code d'amour:
- «Causa conjugii, non est ab amore excusatio recta.»
-
-
-[Cul-de-lampe]
-
-
-
-
-TABLE.
-
-
- Prolégomènes. 5
- Origine et étymologie du vieux dicton «Conter
- Fleurette». 13
-
- CODE GALANT.
-
- TITRE PREMIER.
- AVANT.
-
- --Chapitre premier.--_De l'Amour._ 33
- --Chapitre II.--_De l'Attachement._ 39
- --Chapitre III.--_Du Goût._ 41
- --Chapitre IV.--_Du Caprice._ 43
-
- TITRE DEUXIÈME.
- PENDANT.
-
- --Chapitre premier.--_Des Regards._ 45
- --Chapitre II.--_Des Lettres._ 47
- --Chapitre III.--_Des Rendez-vous._ 50
- --Chapitre IV.--_Promesses et Sermens._ 53
- --Chapitre V.--_L'accord parfait._ 56
-
- TITRE TROISIÈME.
- APRÈS.
-
- --Chapitre premier.--_De la Jalousie._ 61
- --Chapitre II.--_Brouille._ 68
- --Chapitre III.--_Du Raccommodement._ 72
- --Chapitre IV.--_De la Séparation._ 74
-
- APPLICATIONS.
-
- La déclaration. 79
- Des femmes, filles et veuves. 87
- Théories physiognomoniques. 104
- --De la tournure, des mouvemens du corps et de la
- marche. 112
- --De la mise et du choix des couleurs. 114
- --Du rang et de la fortune. 117
- --De la voix. 119
- --Du chant. 121
- --Des goûts divers. 124
- --Du style. 128
- --Des moeurs et des occupations familières. 130
- --Du visage et de ses divers traits. 133
- Apologie De la Coquetterie. 146
- Macédoine d'Aphorismes, Pensées, Lieux Communs,
- etc. 165
- Des cours d'amour. 184
- --Code d'amour du XIIe siècle. 198
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections:
-
- Page 8: «é» inversé dans «idées» (les idées vives, les aperçus
- ingénieux).
- Page 29: «olie» remplacé par «jolie» (la gracieuse mémoire de
- la jolie et tendre enfant).
- Page 29: «j'on» par «l'on» (chaque fois que l'on tente de
- conter fleurette).
- Page 48: «qu» par «que» (Il faut que ceux qui succèdent).
- Page 62: «alousie» par «jalousie» (La jalousie est).
- Page 65: «emme» par «femme» (sur le coeur de la femme qu'il
- aime).
- Page 101 (note): «M. de Stendhald» par «M. de Stendhal».
- Page 112: «mouvevemens» par «mouvemens» (La tournure et les
- divers mouvemens).
- Page 113: «tempéramment» par «tempérament» (un caractère
- trompeur, un tempérament paresseux).
- Page 117: «colerette» par «collerette» (la forme d'une
- collerette).
- Page 122: «elle elle» par «elle» (auxquels elle accorde la
- préférence).
- Page 130: «quotidiens» par «quotidiennes» (dans les actions
- quotidiennes).
- Page 146: «Mademoiselle de Scudéri» par «Mademoiselle
- de Scudéry».
- Page 154: «qu'elle» par «qu'elles» (les secrets des captifs
- qu'elles tenaient).
- Page 159: «fortuue» par «fortune» (aux exigences de son rang et
- de sa fortune).
- Page 208: «ans» par «sans» (sans être contraints).
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Code galant, ou, Art de Conter
-fleurette, by Horace Raisson
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CODE GALANT ***
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-The Project Gutenberg EBook of Code galant, ou, Art de Conter fleurette, by
-Horace Raisson
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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-
-
-Title: Code galant, ou, Art de Conter fleurette
-
-Author: Horace Raisson
-
-Release Date: December 29, 2012 [EBook #41731]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CODE GALANT ***
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-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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<div class="box">
<p>Note de transcription:</p>
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée. Quelques erreurs clairement
-introduites par le typographe ont été corrigées. <span class="screenonly">Pour voir les
+<p>L'orthographe d'origine a été conservée. Quelques erreurs clairement
+introduites par le typographe ont été corrigées. <span class="screenonly">Pour voir les
corrections, faites glisser votre souris, sans cliquer, sur un mot
-souligné <ins title="texte original">en pointillés gris</ins> et le texte d'origine apparaîtra.</span> <span class="handonly">La <a href="#cor_list">liste</a>
-de ces corrections est donnée à la fin du texte.</span> La ponctuation a fait
+souligné <ins title="texte original">en pointillés gris</ins> et le texte d'origine apparaîtra.</span> <span class="handonly">La <a href="#cor_list">liste</a>
+de ces corrections est donnée à la fin du texte.</span> La ponctuation a fait
l'objet de quelques corrections mineures.</p>
</div>
@@ -233,23 +194,23 @@ l'objet de quelques corrections mineures.</p>
<span class="t2">ART DE CONTER FLEURETTE.</span></p>
<div class="wlim">
-<p class="cent tc sep4">DU MÊME AUTEUR.</p>
+<p class="cent tc sep4">DU MÊME AUTEUR.</p>
<hr />
<ul class="lsoff">
<li>Code civil.</li>
-<li>Code épicurien.</li>
+<li>Code épicurien.</li>
<li>Code conjugal.</li>
<li>Code de la toilette.</li>
-<li>Code des honnêtes gens.</li>
+<li>Code des honnêtes gens.</li>
</ul>
<hr class="short" />
<ul class="lsoff">
-<li>Histoire populaire de Napoléon, 10 vol.</li>
-<li>&mdash;&mdash;&nbsp;de la Révolution française, 8 vol.</li>
+<li>Histoire populaire de Napoléon, 10 vol.</li>
+<li>&mdash;&mdash;&nbsp;de la Révolution française, 8 vol.</li>
<li>&mdash;&mdash;&nbsp;de la Garde Nationale, 1 v. in-8<sup>o</sup>.</li>
</ul>
@@ -266,7 +227,7 @@ l'objet de quelques corrections mineures.</p>
<ul class="lsoff">
<li>Histoire pittoresque, anecdotique et biographique
de la Police de Paris, 1 vol. in-8<sup>o</sup>.</li>
-<li>Procès historiques, 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</li>
+<li>Procès historiques, 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</li>
</ul>
</div>
@@ -291,12 +252,12 @@ rue du Croissant, n. 16.</p>
<hr class="short sep4" />
-<p class="cent t3 gras">Nouvelle édition.</p>
+<p class="cent t3 gras">Nouvelle édition.</p>
<hr class="short" />
<p class="cent t3 spaced">Dans cette courte vie, tout est compte<br />
-et mécompte.</p>
+et mécompte.</p>
<p class="trefsm"><span class="smcap">Charron.</span> <cite>De la Sagesse.</cite></p>
@@ -305,7 +266,7 @@ et mécompte.</p>
</div>
<p class="cent t2 gras">PARIS.</p>
-<p class="cent t3 gras">OLLIVIER, ÉDITEUR,</p>
+<p class="cent t3 gras">OLLIVIER, ÉDITEUR,</p>
<p class="cent t5">QUAI DES AUGUSTINS, N. 37.</p>
<p class="cent t4 gras">DELAUNAY, AU PALAIS-ROYAL.</p>
@@ -315,264 +276,264 @@ et mécompte.</p>
</div>
<h3 id="Page_5" class="sep4 npage">
-<a href="#toc">PROLÉGOMÈNES</a>.</h3>
+<a href="#toc">PROLÉGOMÈNES</a>.</h3>
<hr />
<p>Jeune ou vieux, bien ou mal, sot ou sage, une fois au moins l'homme doit
-aimer; et du hasard d'un premier amour dépend trop souvent la somme de
-bonheur de la vie entière.</p>
-
-<p>Ce serait un livre précieux que celui où seraient enseignées toutes
-<span id="Page_6" class="pagenum">[6]</span> les délicates théories de l'amour, où l'art de plaire se trouverait
-réduit en principes: la jeunesse, l'inexpérience, y puiseraient de
-précieuses leçons; malheureusement un tel ouvrage est impossible.</p>
-
-<p>Un livre ne saurait donner qu'une idée bien pauvre de l'amour, de cet
-amour qui occupe toute l'ame, la remplit d'images tour-à-tour heureuses
-ou désespérantes, mais toujours sublimes, l'isole et la concentre dans
-une série d'idées où se rattache le malheur ou la félicité. Comment
-pouvoir rendre sensibles la simplicité de geste et de caractère, le
+aimer; et du hasard d'un premier amour dépend trop souvent la somme de
+bonheur de la vie entière.</p>
+
+<p>Ce serait un livre précieux que celui où seraient enseignées toutes
+<span id="Page_6" class="pagenum">[6]</span> les délicates théories de l'amour, où l'art de plaire se trouverait
+réduit en principes: la jeunesse, l'inexpérience, y puiseraient de
+précieuses leçons; malheureusement un tel ouvrage est impossible.</p>
+
+<p>Un livre ne saurait donner qu'une idée bien pauvre de l'amour, de cet
+amour qui occupe toute l'ame, la remplit d'images tour-à-tour heureuses
+ou désespérantes, mais toujours sublimes, l'isole et la concentre dans
+une série d'idées où se rattache le malheur ou la félicité. Comment
+pouvoir rendre sensibles la simplicité de geste et de caractère, le
regard, peignant si juste <span id="Page_7" class="pagenum">[7]</span> et avec tant de candeur la nuance de chaque
sensation? Comment surtout exprimer cette aimable non-curance pour tout
-ce qui n'est pas la personne aimée? Aussi, que de romans, que
+ce qui n'est pas la personne aimée? Aussi, que de romans, que
d'histoires amoureuses, et combien peu d'observations simples et vraies
sur l'amour!</p>
<p>Au reste, par le temps qui court, l'amour n'est pas une des affaires
-graves de la vie, et contre un fou qui se brûle la cervelle à
-Montmorency, on compte vingt étourdis qui se ruinent dans les coulisses
-de l'Opéra; notre temps est plutôt celui de la galanterie que celui de
+graves de la vie, et contre un fou qui se brûle la cervelle à
+Montmorency, on compte vingt étourdis qui se ruinent dans les coulisses
+de l'Opéra; notre temps est plutôt celui de la galanterie que celui de
l'amour, et l'on ne saurait, au vrai, <span id="Page_8" class="pagenum">[8]</span> trop dire s'il faut l'en
-féliciter ou l'en plaindre.</p>
+féliciter ou l'en plaindre.</p>
<p id="cor_1"><cite>Le Code Galant</cite> que nous publions aujourd'hui est donc en quelque sorte
-un livre de circonstance, et à ce titre du moins nous espérons pour lui,
-de la part du lecteur, un bienveillant accueil: quant à son contenu,
-nous avouons en toute humilité n'en être en quelque sorte que le
-compilateur; un petit ouvrage de ce genre s'écrit beaucoup plus avec la
-mémoire qu'avec l'esprit, et nous nous sommes avant tout appliqué à y
-rassembler surtout ce qui se rattache <em>à l'art de conter fleurette</em>, les
-<ins title="original: é inversé">idées</ins> <span id="Page_9" class="pagenum">[9]</span> vives, les aperçus ingénieux, les observations délicates, épars
-dans une foule de bons ouvrages, et qui, ainsi réunis, forment en
-quelque sorte un corps complet de doctrine, d'où l'on peut, à son gré,
-déduire de faciles et précieux enseignemens.</p>
-
-<p>Dans quelques parties de ce <cite>Code</cite> nous avons eu à aborder de délicates
-matières: nous nous sommes appliqué à les traiter avec beaucoup de
-ménagemens, nous avons même parfois mieux aimé passer à côté de la
-difficulté que de heurter de front les idées enracinées de l'usage reçu;
-aussi espérons-nous <span id="Page_10" class="pagenum">[10]</span> que la pruderie nous saura gré de notre retenue.
-Quant aux lecteurs dont les idées sympathisent avec les nôtres, nous
-sommes assuré d'avance d'être compris par eux.</p>
-
-<p>Peut-être nous reprochera-t-on, comme on a déjà fait pour quelques
-bagatelles publiées antécédemment<a id="FNanchor_1" href="#Note_1" class="fnanchor">[1]</a>, la futilité de ce petit livre:
-mais est-ce donc une obligation invariable d'employer un <em>style mâle</em>,
-et n'est-il permis d'écrire que sur des sujets <em>collets-montés</em>? Il y a
-cent façons de réformer et d'instruire, et les heures n'appartiennent
-pas toutes aux pensers <span id="Page_11" class="pagenum">[11]</span> graves. On parle, à tout propos, du <em>positif</em>
-de la génération nouvelle et de la tendance sérieuse des esprits de la
+un livre de circonstance, et à ce titre du moins nous espérons pour lui,
+de la part du lecteur, un bienveillant accueil: quant à son contenu,
+nous avouons en toute humilité n'en être en quelque sorte que le
+compilateur; un petit ouvrage de ce genre s'écrit beaucoup plus avec la
+mémoire qu'avec l'esprit, et nous nous sommes avant tout appliqué à y
+rassembler surtout ce qui se rattache <em>à l'art de conter fleurette</em>, les
+<ins title="original: é inversé">idées</ins> <span id="Page_9" class="pagenum">[9]</span> vives, les aperçus ingénieux, les observations délicates, épars
+dans une foule de bons ouvrages, et qui, ainsi réunis, forment en
+quelque sorte un corps complet de doctrine, d'où l'on peut, à son gré,
+déduire de faciles et précieux enseignemens.</p>
+
+<p>Dans quelques parties de ce <cite>Code</cite> nous avons eu à aborder de délicates
+matières: nous nous sommes appliqué à les traiter avec beaucoup de
+ménagemens, nous avons même parfois mieux aimé passer à côté de la
+difficulté que de heurter de front les idées enracinées de l'usage reçu;
+aussi espérons-nous <span id="Page_10" class="pagenum">[10]</span> que la pruderie nous saura gré de notre retenue.
+Quant aux lecteurs dont les idées sympathisent avec les nôtres, nous
+sommes assuré d'avance d'être compris par eux.</p>
+
+<p>Peut-être nous reprochera-t-on, comme on a déjà fait pour quelques
+bagatelles publiées antécédemment<a id="FNanchor_1" href="#Note_1" class="fnanchor">[1]</a>, la futilité de ce petit livre:
+mais est-ce donc une obligation invariable d'employer un <em>style mâle</em>,
+et n'est-il permis d'écrire que sur des sujets <em>collets-montés</em>? Il y a
+cent façons de réformer et d'instruire, et les heures n'appartiennent
+pas toutes aux pensers <span id="Page_11" class="pagenum">[11]</span> graves. On parle, à tout propos, du <em>positif</em>
+de la génération nouvelle et de la tendance sérieuse des esprits de la
<em>jeune France</em>. Grace au ciel, maintes gens, nos amis, qui ne sont pas
-tombés encore à l'état caduc, aiment toujours la liberté, le plaisir,
-peut-être un peu même la licence; mais leur gaîté, bien qu'elle ne
-se pince pas les lèvres, est tout autant dans les m&oelig;urs
-constitutionnelles que le <em>sérieux</em> de nos philosophes frais émoulus du
-collége.</p>
+tombés encore à l'état caduc, aiment toujours la liberté, le plaisir,
+peut-être un peu même la licence; mais leur gaîté, bien qu'elle ne
+se pince pas les lèvres, est tout autant dans les m&oelig;urs
+constitutionnelles que le <em>sérieux</em> de nos philosophes frais émoulus du
+collége.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
Code gourmand, Code civil, etc.</p>
</div>
-<p>Il nous reste, en lançant ce livret dans le monde, à faire des v&oelig;ux
-<span id="Page_12" class="pagenum">[12]</span> pour sa fortune et à le recommander surtout à l'indulgence du
-lecteur. Nous eussions dû sans doute le faire meilleur et plus hardi:
-nous n'osons dire ce qui nous en a empêché. S'il ennuie, l'excuse ne
-serait pas admise; s'il fait passer gaîment une heure, il est pardonné.</p>
+<p>Il nous reste, en lançant ce livret dans le monde, à faire des v&oelig;ux
+<span id="Page_12" class="pagenum">[12]</span> pour sa fortune et à le recommander surtout à l'indulgence du
+lecteur. Nous eussions dû sans doute le faire meilleur et plus hardi:
+nous n'osons dire ce qui nous en a empêché. S'il ennuie, l'excuse ne
+serait pas admise; s'il fait passer gaîment une heure, il est pardonné.</p>
<p class="aut">H. R.</p>
<p class="sep4"><span id="Page_13" class="pagenum">[13]</span>
-En commençant ce petit livre, il y aurait, ce semble, ingratitude à ne
-pas consacrer quelques pages à raconter l'histoire touchante de la
-gentille enfant dont le nom a fourni à-la-fois le titre et le sujet.</p>
+En commençant ce petit livre, il y aurait, ce semble, ingratitude à ne
+pas consacrer quelques pages à raconter l'histoire touchante de la
+gentille enfant dont le nom a fourni à-la-fois le titre et le sujet.</p>
<p><span id="Page_14" class="pagenum">[14]</span>
-L'origine et l'étymologie du vieux dicton <em>conter fleurette</em> sont
-d'ailleurs bien plus authentiques que celles consacrées chaque jour par
-la docte Académie, et ce n'est pas sans quelque plaisir que l'on relit
-la peinture naïve des premières amours de ce roi dont le nom seul
-réveille déjà des souvenirs de noblesse et de galanterie.</p>
+L'origine et l'étymologie du vieux dicton <em>conter fleurette</em> sont
+d'ailleurs bien plus authentiques que celles consacrées chaque jour par
+la docte Académie, et ce n'est pas sans quelque plaisir que l'on relit
+la peinture naïve des premières amours de ce roi dont le nom seul
+réveille déjà des souvenirs de noblesse et de galanterie.</p>
-<p>Henri IV avait à peine quinze ans lorsque Charles IX vint à Nérac pour
-visiter la cour de Navarre<a id="FNanchor_2" href="#Note_2" class="fnanchor">[2]</a>. Le court séjour du roi fut marqué par des
-jeux et des fêtes où le jeune Henri se fit surtout remarquer <span id="Page_15" class="pagenum">[15]</span> par son
-élégance, son ardeur et sa dextérité.</p>
+<p>Henri IV avait à peine quinze ans lorsque Charles IX vint à Nérac pour
+visiter la cour de Navarre<a id="FNanchor_2" href="#Note_2" class="fnanchor">[2]</a>. Le court séjour du roi fut marqué par des
+jeux et des fêtes où le jeune Henri se fit surtout remarquer <span id="Page_15" class="pagenum">[15]</span> par son
+élégance, son ardeur et sa dextérité.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
En 1566.</p>
</div>
-<p>Charles aimait à tirer de l'arc; on s'empressa de lui en donner le
-divertissement, et l'on pense bien qu'aucun des courtisans, pas même le
-duc de Guise, qui excellait à cet exercice, n'eut la maladresse de se
+<p>Charles aimait à tirer de l'arc; on s'empressa de lui en donner le
+divertissement, et l'on pense bien qu'aucun des courtisans, pas même le
+duc de Guise, qui excellait à cet exercice, n'eut la maladresse de se
montrer plus adroit que le roi. Mais le tour d'Henri (que l'on appelait
-encore Henriot) vient de tirer: il s'avance, et du premier coup enlève
-avec sa flèche l'orange qui servait de but. Les lois de ce noble jeu
-veulent qu'un second but soit immédiatement placé et que le vainqueur le
-tire le premier: Henri <span id="Page_16" class="pagenum">[16]</span> s'apprête donc à tirer sa seconde flèche; mais
+encore Henriot) vient de tirer: il s'avance, et du premier coup enlève
+avec sa flèche l'orange qui servait de but. Les lois de ce noble jeu
+veulent qu'un second but soit immédiatement placé et que le vainqueur le
+tire le premier: Henri <span id="Page_16" class="pagenum">[16]</span> s'apprête donc à tirer sa seconde flèche; mais
Charles s'y oppose et le repousse avec humeur; Henri s'indigne, recule
-quelques pas, et, bandant son arc, dirige la pointe acérée contre la
-poitrine de Charles. Le prudent monarque se mit bien vite à l'abri
-derrière le plus gros des courtisans d'alors, et donna l'ordre qu'on
-éloignât de sa personne ce dangereux petit-cousin.</p>
+quelques pas, et, bandant son arc, dirige la pointe acérée contre la
+poitrine de Charles. Le prudent monarque se mit bien vite à l'abri
+derrière le plus gros des courtisans d'alors, et donna l'ordre qu'on
+éloignât de sa personne ce dangereux petit-cousin.</p>
-<p>La paix se fit: le tir de l'arc recommença le lendemain, mais Charles
-trouva un prétexte pour n'y point paraître. Cette fois, le duc de Guise
+<p>La paix se fit: le tir de l'arc recommença le lendemain, mais Charles
+trouva un prétexte pour n'y point paraître. Cette fois, le duc de Guise
enleva tout d'abord l'orange, <span id="Page_17" class="pagenum">[17]</span> qui se fendit en deux. On n'en trouvait
pas d'autre pour replacer au but; le jeune prince voit briller une rose
-sur le sein d'une des jeunes filles qui entourent la barrière, il s'en
+sur le sein d'une des jeunes filles qui entourent la barrière, il s'en
saisit et court la placer. Le duc tire le premier: son adresse est en
-défaut, il n'atteint pas; Henri, qui lui succède, lance sa flèche au
+défaut, il n'atteint pas; Henri, qui lui succède, lance sa flèche au
milieu de la fleur, dont il se saisit galamment, puis il court la rendre
-à la jolie villageoise, sans la détacher de la flèche qui lui sert de
+à la jolie villageoise, sans la détacher de la flèche qui lui sert de
tige.</p>
-<p>Un trouble naïf et touchant se peint sur les traits charmans de la jeune
-fille. Henri sent s'arrêter le <span id="Page_18" class="pagenum">[18]</span> battement de son c&oelig;ur, un doux
-regard s'échange rapidement entre eux.</p>
+<p>Un trouble naïf et touchant se peint sur les traits charmans de la jeune
+fille. Henri sent s'arrêter le <span id="Page_18" class="pagenum">[18]</span> battement de son c&oelig;ur, un doux
+regard s'échange rapidement entre eux.</p>
-<p>Henri, en retournant au château, apprend que cette aimable enfant
-s'appelle Fleurette et qu'elle habite avec son père, jardinier du
-château, un petit pavillon qui se trouve à l'extrémité du bâtiment des
-écuries<a id="FNanchor_3" href="#Note_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+<p>Henri, en retournant au château, apprend que cette aimable enfant
+s'appelle Fleurette et qu'elle habite avec son père, jardinier du
+château, un petit pavillon qui se trouve à l'extrémité du bâtiment des
+écuries<a id="FNanchor_3" href="#Note_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
-Ce pavillon existe encore; il sert à renfermer des instrumens
+Ce pavillon existe encore; il sert à renfermer des instrumens
aratoires.</p>
</div>
-<p>Dès le lendemain, le jardinage est devenu la passion dominante de Henri;
+<p>Dès le lendemain, le jardinage est devenu la passion dominante de Henri;
il choisit un terrain de quelques toises aux environs de la fontaine de
-la Garenne, où il sait <span id="Page_19" class="pagenum">[19]</span> que Fleurette se rend plusieurs fois chaque
+la Garenne, où il sait <span id="Page_19" class="pagenum">[19]</span> que Fleurette se rend plusieurs fois chaque
jour; il l'entoure d'un treillage, y fait des plantations et travaille
-avec d'autant plus d'ardeur qu'il est aidé par le père de Fleurette et
-qu'il a vingt fois par jour l'occasion ou le prétexte de la voir.</p>
+avec d'autant plus d'ardeur qu'il est aidé par le père de Fleurette et
+qu'il a vingt fois par jour l'occasion ou le prétexte de la voir.</p>
-<p>Si, comme madame de Genlis, j'écrivais un roman historique, j'aurais
-beau jeu à arranger une série d'insignifians détails; mais je raconte
-une anecdote, et, pour établir l'étymologie de mon vieux dicton, il
+<p>Si, comme madame de Genlis, j'écrivais un roman historique, j'aurais
+beau jeu à arranger une série d'insignifians détails; mais je raconte
+une anecdote, et, pour établir l'étymologie de mon vieux dicton, il
suffit, je pense, de rapporter les simples traditions du fait touchant
sur lesquelles elle repose.</p>
<p><span id="Page_20" class="pagenum">[20]</span>
-Depuis près d'un mois, le sensible <em>Henriot en contait à Fleurette</em>;
-tous deux s'aimaient éperdument, sans trop savoir encore ce qu'ils se
-voulaient: ils l'apprirent un soir à la fontaine.</p>
+Depuis près d'un mois, le sensible <em>Henriot en contait à Fleurette</em>;
+tous deux s'aimaient éperdument, sans trop savoir encore ce qu'ils se
+voulaient: ils l'apprirent un soir à la fontaine.</p>
-<p>Fleurette s'y était rendue un peu tard; l'air était pur; le murmure de
+<p>Fleurette s'y était rendue un peu tard; l'air était pur; le murmure de
la source, le chant plaintif du rossignol, enchantaient le silence de la
-feuillée, et la lune éclairait de son jour touchant cette retraite où la
-nature est déjà la volupté. Que se passa-t-il dans cette soirée à la
+feuillée, et la lune éclairait de son jour touchant cette retraite où la
+nature est déjà la volupté. Que se passa-t-il dans cette soirée à la
fontaine de la Garenne, entre le petit prince de quinze ans et la
-bergerette de quatorze! plus est <span id="Page_21" class="pagenum">[21]</span> aisé de l'imaginer que de le dire;
+bergerette de quatorze! plus est <span id="Page_21" class="pagenum">[21]</span> aisé de l'imaginer que de le dire;
toujours est-il qu'au retour de la fontaine, Fleurette avait pris le
-bras du prince de Béarn et que celui-ci portait allègrement la cruche
-sur sa tête. Ils se séparèrent à l'entrée du parc; l'un retourna gaîment
-au château, l'autre pleurait en rentrant dans son modeste réduit.</p>
-
-<p>Le père de Fleurette ne s'aperçut pas que sa fille, depuis ce jour,
-allait plus tard à la fontaine; mais le précepteur du prince, le
-vertueux Lagaucherie, remarqua que son royal élève avait toujours un
-prétexte pour s'échapper durant la soirée, et que, par le plus beau
-<span id="Page_22" class="pagenum">[22]</span> temps du monde, la forme de son chapeau se trouvait mouillée au
-retour. Une fois sa prudence éveillée, il suivit de loin le jeune
-prince; et, sans être vu, arriva assez tôt et assez près pour
-s'apercevoir qu'il était venu trop tard. Convaincu de cette vérité que
-la fuite est le seul remède à l'amour, il annonça au prince que le
-lendemain ils se mettraient en route vers Pau, pour, de là, se rendre à
-l'<em>entrevue de Baïonne</em><a id="FNanchor_4" href="#Note_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+bras du prince de Béarn et que celui-ci portait allègrement la cruche
+sur sa tête. Ils se séparèrent à l'entrée du parc; l'un retourna gaîment
+au château, l'autre pleurait en rentrant dans son modeste réduit.</p>
+
+<p>Le père de Fleurette ne s'aperçut pas que sa fille, depuis ce jour,
+allait plus tard à la fontaine; mais le précepteur du prince, le
+vertueux Lagaucherie, remarqua que son royal élève avait toujours un
+prétexte pour s'échapper durant la soirée, et que, par le plus beau
+<span id="Page_22" class="pagenum">[22]</span> temps du monde, la forme de son chapeau se trouvait mouillée au
+retour. Une fois sa prudence éveillée, il suivit de loin le jeune
+prince; et, sans être vu, arriva assez tôt et assez près pour
+s'apercevoir qu'il était venu trop tard. Convaincu de cette vérité que
+la fuite est le seul remède à l'amour, il annonça au prince que le
+lendemain ils se mettraient en route vers Pau, pour, de là, se rendre à
+l'<em>entrevue de Baïonne</em><a id="FNanchor_4" href="#Note_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
-Où fut résolu le massacre des protestans.</p>
+Où fut résolu le massacre des protestans.</p>
</div>
-<p>L'instinct de la gloire, peut-être aussi celui de l'inconstance,
-parlaient déjà au c&oelig;ur de Henri; cette <span id="Page_23" class="pagenum">[23]</span> nécessité d'une première
-séparation, qu'il courut en larmes annoncer à Fleurette, trouvait à son
+<p>L'instinct de la gloire, peut-être aussi celui de l'inconstance,
+parlaient déjà au c&oelig;ur de Henri; cette <span id="Page_23" class="pagenum">[23]</span> nécessité d'une première
+séparation, qu'il courut en larmes annoncer à Fleurette, trouvait à son
insu quelque adoucissement au fond de son ame; mais comment peindre le
-désespoir de la naïve et sensible Fleurette: dans les derniers instans
-d'un bonheur près de lui échapper, elle pressentait tous les maux de
+désespoir de la naïve et sensible Fleurette: dans les derniers instans
+d'un bonheur près de lui échapper, elle pressentait tous les maux de
l'avenir.</p>
-<p>«Vous me quittez, Henri, disait la tendre enfant, étouffée par ses
-pleurs, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu'à
-mourir!» Henri la rassurait et lui faisait le serment d'un amour éternel
+<p>«Vous me quittez, Henri, disait la tendre enfant, étouffée par ses
+pleurs, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu'à
+mourir!» Henri la rassurait et lui faisait le serment d'un amour éternel
que <span id="Page_24" class="pagenum">[24]</span> Fleurette seule devait acquitter.</p>
-<p>«Voyez-vous cette fontaine de la Garenne,» disait-elle au moment où la
-cloche du château rappelait le prince pour le signal du départ: «absent,
-présent, vous me trouverez là!....... toujours là!.......<a id="FNanchor_5" href="#Note_5" class="fnanchor">[5]</a>»</p>
+<p>«Voyez-vous cette fontaine de la Garenne,» disait-elle au moment où la
+cloche du château rappelait le prince pour le signal du départ: «absent,
+présent, vous me trouverez là!....... toujours là!.......<a id="FNanchor_5" href="#Note_5" class="fnanchor">[5]</a>»</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
-Notice sur Nérac, par M. le comte de Villeneuve-Bargemont.</p>
+Notice sur Nérac, par M. le comte de Villeneuve-Bargemont.</p>
</div>
-<p>Les quinze mois qui s'écoulèrent jusqu'au retour d'Henri au château
-d'Agen, avaient développé dans l'ame du jeune prince des vertus
-incompatibles avec l'innocence des premières amours, et les filles
-d'honneur de Catherine de Médicis <span id="Page_25" class="pagenum">[25]</span> s'étaient chargées du soin
+<p>Les quinze mois qui s'écoulèrent jusqu'au retour d'Henri au château
+d'Agen, avaient développé dans l'ame du jeune prince des vertus
+incompatibles avec l'innocence des premières amours, et les filles
+d'honneur de Catherine de Médicis <span id="Page_25" class="pagenum">[25]</span> s'étaient chargées du soin
d'effacer de son souvenir l'image de la pauvre petite Fleurette. Elle,
-plus affligée que surprise d'un changement dont sa raison précoce
-l'avait dès long-temps avertie, ne lutta pas contre un malheur prévu, et
-ne songea qu'à s'y soustraire.</p>
+plus affligée que surprise d'un changement dont sa raison précoce
+l'avait dès long-temps avertie, ne lutta pas contre un malheur prévu, et
+ne songea qu'à s'y soustraire.</p>
-<p>Plusieurs fois elle avait vu le prince de Béarn se promener dans les
+<p>Plusieurs fois elle avait vu le prince de Béarn se promener dans les
bosquets de la Garenne avec mademoiselle d'Ayelle: elle n'avait pu
-résister au désir de se trouver un jour sur leurs pas. La vue de
-Fleurette, plus belle encore de sa tristesse et de sa pâleur, réveilla
+résister au désir de se trouver un jour sur leurs pas. La vue de
+Fleurette, plus belle encore de sa tristesse et de sa pâleur, réveilla
dans le c&oelig;ur du jeune Henri un <span id="Page_26" class="pagenum">[26]</span> tendre et cruel souvenir: il courut
le lendemain matin au pavillon, et la pria de se trouver encore une fois
-du moins à la fontaine de la Garenne. «J'y serai à huit heures,»
-répondit la jeune fille sans lever les yeux. Henri s'éloigna plein
+du moins à la fontaine de la Garenne. «J'y serai à huit heures,»
+répondit la jeune fille sans lever les yeux. Henri s'éloigna plein
d'espoir, et attendit avec cette impatience du premier amour, que
-Fleurette d'un regard avait ranimée dans son sein, l'heure qui devait la
-lui rendre. Huit heures sonnent: il s'esquive du château, il traverse le
-taillis du parc et arrive à la fontaine. Fleurette ne s'y trouvait pas.
-Il attend quelques minutes: le plus léger bruissement <span id="Page_27" class="pagenum">[27]</span> des feuilles
-fait tressaillir son c&oelig;ur; il va, vient, s'arrête..... Mais il
-aperçoit près de la fontaine une petite baguette fichée sur l'endroit
-même où tant de fois il s'est assis près de Fleurette. C'est une flèche:
-il la reconnaît: la rose fanée y tient encore; un papier est attaché à
-la pointe; il le prend, essaie de le lire; mais le jour s'est éteint.
-Palpitant, troublé, il vole au château, ouvre le fatal billet... le
-voici: «Je vous ai dit que vous me trouveriez à la fontaine: j'y suis.
-Peut-être êtes-vous passé bien près de moi. Retournez-y, cherchez
+Fleurette d'un regard avait ranimée dans son sein, l'heure qui devait la
+lui rendre. Huit heures sonnent: il s'esquive du château, il traverse le
+taillis du parc et arrive à la fontaine. Fleurette ne s'y trouvait pas.
+Il attend quelques minutes: le plus léger bruissement <span id="Page_27" class="pagenum">[27]</span> des feuilles
+fait tressaillir son c&oelig;ur; il va, vient, s'arrête..... Mais il
+aperçoit près de la fontaine une petite baguette fichée sur l'endroit
+même où tant de fois il s'est assis près de Fleurette. C'est une flèche:
+il la reconnaît: la rose fanée y tient encore; un papier est attaché à
+la pointe; il le prend, essaie de le lire; mais le jour s'est éteint.
+Palpitant, troublé, il vole au château, ouvre le fatal billet... le
+voici: «Je vous ai dit que vous me trouveriez à la fontaine: j'y suis.
+Peut-être êtes-vous passé bien près de moi. Retournez-y, cherchez
mieux... Vous ne m'aimiez <span id="Page_28" class="pagenum">[28]</span> plus... il le fallait bien..... Mon Dieu!
-pardonnez-moi!...»</p>
+pardonnez-moi!...»</p>
<p>Henri a compris le sens cruel de ce billet: des valets munis de
-flambeaux courent sur ses pas à la Garenne.....</p>
+flambeaux courent sur ses pas à la Garenne.....</p>
-<p>Le corps de l'adorable enfant fut retiré du fond du bassin où
-s'épanchent les eaux de la fontaine, et déposé entre les deux arbres que
-l'on y voit encore. Des regrets déchirans, une douleur poignante, furent
+<p>Le corps de l'adorable enfant fut retiré du fond du bassin où
+s'épanchent les eaux de la fontaine, et déposé entre les deux arbres que
+l'on y voit encore. Des regrets déchirans, une douleur poignante, furent
du moins la punition de Henri.</p>
-<p class="sepb" id="cor_2">Fleurette fut, de toutes les maîtresses du <em>Béarnais</em>, la seule qui
-l'ait aimé sincèrement, la seule <span id="Page_29" class="pagenum">[29]</span> qui lui resta fidèle. Mais la pauvre
+<p class="sepb" id="cor_2">Fleurette fut, de toutes les maîtresses du <em>Béarnais</em>, la seule qui
+l'ait aimé sincèrement, la seule <span id="Page_29" class="pagenum">[29]</span> qui lui resta fidèle. Mais la pauvre
petite ne fit pas des ministres, ne travailla pas avec des confesseurs,
-ne donna à la France ni bâtards, ni légitimés; aussi l'histoire ne
-fait-elle aucune mention de Fleurette, et nul éditeur ne s'avise
-d'annoncer pompeusement ses Mémoires. Par une heureuse compensation
+ne donna à la France ni bâtards, ni légitimés; aussi l'histoire ne
+fait-elle aucune mention de Fleurette, et nul éditeur ne s'avise
+d'annoncer pompeusement ses Mémoires. Par une heureuse compensation
toutefois, la galanterie a pris son joli nom sous ses auspices et s'est
-chargée de perpétuer la gracieuse mémoire de la <ins title="original: olie">jolie</ins> et tendre enfant,
-à qui l'on ne saurait se défendre de donner un doux souvenir, chaque
+chargée de perpétuer la gracieuse mémoire de la <ins title="original: olie">jolie</ins> et tendre enfant,
+à qui l'on ne saurait se défendre de donner un doux souvenir, chaque
fois que <ins title="original: j'on">l'on</ins> tente de <em>conter fleurette</em>.</p>
<div id="c_0" class="figcenter npage">
@@ -597,11 +558,11 @@ De l'Amour.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
<p>L'amour prend sa source dans les deux sentimens les plus purs,
-l'admiration et l'espérance<a id="FNanchor_6" href="#Note_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+l'admiration et l'espérance<a id="FNanchor_6" href="#Note_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
-Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle ne
+Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle ne
fasse des avances?</p>
</div>
</div>
@@ -609,79 +570,79 @@ fasse des avances?</p>
<div><span id="Page_34" class="pagenum">[34]</span>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p>Il est difficile de définir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans
-l'ame, c'est une passion de régner; dans l'esprit, c'est une sympathie,
-et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder
-ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. (La Rochefoucauld.)</p>
+<p>Il est difficile de définir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans
+l'ame, c'est une passion de régner; dans l'esprit, c'est une sympathie,
+et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder
+ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. (La Rochefoucauld.)</p>
</div>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break">L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y
-ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualités de
+<p class="no-break">L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y
+ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualités de
ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.</p>
<h4>ART. 4.</h4>
<p class="no-break">Les grandes passions se trahissent surtout par des preuves ridicules,
-l'extrême <span id="Page_35" class="pagenum">[35]</span> timidité, par exemple, et même la mauvaise honte.</p>
+l'extrême <span id="Page_35" class="pagenum">[35]</span> timidité, par exemple, et même la mauvaise honte.</p>
<h4>ART. 5.</h4>
-<p class="no-break">L'amant est bien près d'être heureux qui commence à douter du bonheur
-qu'il se promettait et devient sévère sur les motifs d'espérer qu'il a
+<p class="no-break">L'amant est bien près d'être heureux qui commence à douter du bonheur
+qu'il se promettait et devient sévère sur les motifs d'espérer qu'il a
cru voir.</p>
<h4>ART. 6.</h4>
<p class="no-break">Dans l'amour, au rebours de la plupart des autres passions, le souvenir
-de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut
+de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut
attendre de l'avenir.</p>
<h4>ART. 7.</h4>
-<p class="no-break">Le moment le plus déchirant de l'amour est celui où il s'aperçoit qu'il
-s'est mépris et qu'il lui faut, de ses propres <span id="Page_36" class="pagenum">[36]</span> mains, détruire la
-belle chimère de bonheur qu'il s'était bâtie à grand'peine.</p>
+<p class="no-break">Le moment le plus déchirant de l'amour est celui où il s'aperçoit qu'il
+s'est mépris et qu'il lui faut, de ses propres <span id="Page_36" class="pagenum">[36]</span> mains, détruire la
+belle chimère de bonheur qu'il s'était bâtie à grand'peine.</p>
<h4>ART. 8.</h4>
-<p class="no-break">L'amour est de tous les âges: Horace Walpole inspira la passion la plus
-vive à madame du Deffand, septuagénaire, et les belles personnes de la
-cour du vieux roi Louis XIV étaient éprises de cette ombre.</p>
+<p class="no-break">L'amour est de tous les âges: Horace Walpole inspira la passion la plus
+vive à madame du Deffand, septuagénaire, et les belles personnes de la
+cour du vieux roi Louis XIV étaient éprises de cette ombre.</p>
<h4>ART. 9.</h4>
-<p class="no-break">Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne;
-elle prédispose à cette passion par les louanges que l'on entend donner
-à celle que l'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite
-espérance décisive.</p>
+<p class="no-break">Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne;
+elle prédispose à cette passion par les louanges que l'on entend donner
+à celle que l'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite
+espérance décisive.</p>
<div><span id="Page_37" class="pagenum">[37]</span>
<h4>ART. 10.</h4>
<p>L'amant trouve dans l'objet de son adoration toutes les perfections,
-même celles des genres les plus opposés. Voilà la raison morale pour
+même celles des genres les plus opposés. Voilà la raison morale pour
laquelle l'amour est la plus violente des passions. Dans les autres, les
-désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; dans celle-ci, ce sont
-les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs.</p>
+désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; dans celle-ci, ce sont
+les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs.</p>
</div>
<h4>ART. 11.</h4>
-<p class="no-break">Du moment qu'il aime, l'homme, même le plus sage, ne voit plus aucun
-objet sous son jour vrai. Il s'exagère en moins ses propres avantages,
-et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. La crainte, l'espoir,
-donnent pour lui de la réalité aux fictions de son esprit; il perd
-<span id="Page_38" class="pagenum">[38]</span> enfin le sentiment de la probabilité.</p>
+<p class="no-break">Du moment qu'il aime, l'homme, même le plus sage, ne voit plus aucun
+objet sous son jour vrai. Il s'exagère en moins ses propres avantages,
+et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. La crainte, l'espoir,
+donnent pour lui de la réalité aux fictions de son esprit; il perd
+<span id="Page_38" class="pagenum">[38]</span> enfin le sentiment de la probabilité.</p>
<div>
<h4>ART. 12.</h4>
<p>Dans l'amour, les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles appellent <em>un
-manque de délicatesse</em>. Ce mot, inventé par l'orgueil, n'est pas très
-clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable à ce que les
-rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe
+manque de délicatesse</em>. Ce mot, inventé par l'orgueil, n'est pas très
+clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable à ce que les
+rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe
sans s'en douter.</p>
<div class="figcdl">
@@ -700,35 +661,35 @@ De l'Attachement.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
-<p>L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amitié.</p>
+<p>L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amitié.</p>
</div>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p class="no-break">Un rapport d'humeur, de caractère, de position, l'insouciance, le
+<p class="no-break">Un rapport d'humeur, de caractère, de position, l'insouciance, le
hasard, forment parfois des liens qui durent sans trouble toute la vie.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break">Dans l'attachement il faut plus d'abnégation que dans l'amour, car on y
-est privé des douces compensations de l'amour-propre.</p>
+<p class="no-break">Dans l'attachement il faut plus d'abnégation que dans l'amour, car on y
+est privé des douces compensations de l'amour-propre.</p>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p class="no-break">Un attachement sincère prend nécessairement <span id="Page_40" class="pagenum">[40]</span> sa source dans un vrai
-mérite et s'appuie sur quelque vertu. On blâme dans le monde de
-semblables liaisons, et pourtant il y a mille à parier contre un que la
-femme qui fait naître un durable attachement est plus estimable que
+<p class="no-break">Un attachement sincère prend nécessairement <span id="Page_40" class="pagenum">[40]</span> sa source dans un vrai
+mérite et s'appuie sur quelque vertu. On blâme dans le monde de
+semblables liaisons, et pourtant il y a mille à parier contre un que la
+femme qui fait naître un durable attachement est plus estimable que
celle qui inspire un violent amour.</p>
<h4>ART. 5.</h4>
<p class="no-break">Chez quelques hommes d'infiniment d'esprit, un attachement n'est le
-résultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du dés&oelig;uvrement:
-c'est en quelque sorte un besoin de société passive. Cette situation se
-peint très bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la
-femme la plus célèbre de France par son génie brillant et ses ouvrages
-admirables, prit pour maîtresse une belle sotte: «Cela repose!»
+résultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du dés&oelig;uvrement:
+c'est en quelque sorte un besoin de société passive. Cette situation se
+peint très bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la
+femme la plus célèbre de France par son génie brillant et ses ouvrages
+admirables, prit pour maîtresse une belle sotte: «Cela repose!»
disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement.</p>
<div class="npage">
@@ -736,52 +697,52 @@ disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement.</p>
<hr class="double sep4" />
<h3 class="spaced"><a href="#toc">CHAPITRE III</a>.<br />
-Du Goût.</h3>
+Du Goût.</h3>
<hr class="short" />
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
-<p>Le goût est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau: copie exacte,
+<p>Le goût est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau: copie exacte,
moins la couleur.</p>
</div>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p class="no-break">L'homme d'esprit prévoit d'avance toutes les phases d'une liaison de
-goût; comme il y apporte plus de délicatesse que de passion, il s'y
+<p class="no-break">L'homme d'esprit prévoit d'avance toutes les phases d'une liaison de
+goût; comme il y apporte plus de délicatesse que de passion, il s'y
montre constamment aimable.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break">Les moralistes réprouvent l'amour-goût: ils ont tort. A quelque genre
-d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a
-exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit être pur.</p>
+<p class="no-break">Les moralistes réprouvent l'amour-goût: ils ont tort. A quelque genre
+d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a
+exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit être pur.</p>
<div><span id="Page_42" class="pagenum">[42]</span>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p>Quelquefois le goût se change en amour durable. Il est alors plein de
-charmes, car il est basé sur l'expérience, l'habitude et la certitude de
+<p>Quelquefois le goût se change en amour durable. Il est alors plein de
+charmes, car il est basé sur l'expérience, l'habitude et la certitude de
ne pouvoir trouver mieux.</p>
</div>
<h4>ART. 5.</h4>
-<p class="no-break">Le mal, c'est que dans l'amour-goût on tient plus de compte de la
-manière dont les autres voient la personne à qui on s'attache que de la
-manière dont on la voit soi-même.</p>
+<p class="no-break">Le mal, c'est que dans l'amour-goût on tient plus de compte de la
+manière dont les autres voient la personne à qui on s'attache que de la
+manière dont on la voit soi-même.</p>
<h4>ART. 6.</h4>
-<p class="no-break">La grace de la nouveauté est à l'amour-goût ce que la fleur est sur les
-fruits: elle y répand un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient
+<p class="no-break">La grace de la nouveauté est à l'amour-goût ce que la fleur est sur les
+fruits: elle y répand un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient
jamais.</p>
<h4>ART. 7.</h4>
-<p class="no-break">Aussi une liaison de goût ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des
-deux parties seulement vient à naître l'amour-passion.</p>
+<p class="no-break">Aussi une liaison de goût ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des
+deux parties seulement vient à naître l'amour-passion.</p>
<div class="npage">
<span id="Page_43" class="pagenum">[43]</span>
@@ -800,33 +761,33 @@ Du Caprice.</h3>
<h4>ART. 2.</h4>
<p class="no-break">Les organisations trop faibles pour comprendre ou pour supporter les
-délicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: là, s'ils ne
+délicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: là, s'ils ne
trouvent pas le bonheur, ils rencontrent du moins le plaisir.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break">On confond trop communément le caprice <span id="Page_44" class="pagenum">[44]</span> avec l'inconstance; rien de
+<p class="no-break">On confond trop communément le caprice <span id="Page_44" class="pagenum">[44]</span> avec l'inconstance; rien de
plus dissemblable pourtant: l'une est un vice du c&oelig;ur, l'autre un
calcul de l'esprit.</p>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p class="no-break">Le caprice est assurément la source de mille petites félicités: il
+<p class="no-break">Le caprice est assurément la source de mille petites félicités: il
butine en amour sur tout ce qu'il y a de vif, de gracieux, de gai.
-Malheureusement son règne est court, et s'il laisse quelques souvenirs,
+Malheureusement son règne est court, et s'il laisse quelques souvenirs,
il laisse encore plus de regrets.</p>
<h4>ART. 5.</h4>
-<p class="no-break">«Le caprice, dit La Bruyère, est dans les femmes tout proche de la
-beauté pour être son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux
-hommes, qui n'en guériraient pas sans ce remède.»</p>
+<p class="no-break">«Le caprice, dit La Bruyère, est dans les femmes tout proche de la
+beauté pour être son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux
+hommes, qui n'en guériraient pas sans ce remède.»</p>
<div id="c_2" class="npage">
<span id="Page_45" class="pagenum">[45]</span>
<hr class="double sep4" />
-<h2 class="spaced no-break"><a href="#toc">TITRE DEUXIÈME</a>.<br />
+<h2 class="spaced no-break"><a href="#toc">TITRE DEUXIÈME</a>.<br />
Pendant.</h2>
<div class="figcenter">
@@ -840,8 +801,8 @@ Des Regards.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
-<p>Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils suppléent la
-parole, et parfois même ont sur elle l'avantage d'une expression plus
+<p>Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils suppléent la
+parole, et parfois même ont sur elle l'avantage d'une expression plus
fine et plus vive.</p>
</div>
@@ -849,21 +810,21 @@ fine et plus vive.</p>
<p class="no-break">Le regard est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout
dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier ce que l'&oelig;il
-a si bien exprimé; <span id="Page_46" class="pagenum">[46]</span> car le regard peut s'interpréter, non se traduire.</p>
+a si bien exprimé; <span id="Page_46" class="pagenum">[46]</span> car le regard peut s'interpréter, non se traduire.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break">L'&oelig;il est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprète du
-c&oelig;ur; et, bien qu'une coquette fasse dire à peu près ce qu'elle veut
-à ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du véritable amour
+<p class="no-break">L'&oelig;il est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprète du
+c&oelig;ur; et, bien qu'une coquette fasse dire à peu près ce qu'elle veut
+à ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du véritable amour
quelque chose qu'elle ne saurait feindre.</p>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p class="no-break">Le regard, pour être expressif, doit être, avant tout, naturel.
-L'affectation est là, comme partout, le plus dangereux écueil; et ces
-amans transis qui croient se rendre fort séduisans en jetant en coulisse
-des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule où ils espéraient
+<p class="no-break">Le regard, pour être expressif, doit être, avant tout, naturel.
+L'affectation est là, comme partout, le plus dangereux écueil; et ces
+amans transis qui croient se rendre fort séduisans en jetant en coulisse
+des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule où ils espéraient
trouver la passion.</p>
<div class="npage">
@@ -877,43 +838,43 @@ Des Lettres.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
-<p>C'est un si rare et si précieux talent que celui de bien écrire une
-lettre d'amour, qu'à peine trouve-t-on dix parfaits modèles en ce genre
-dans notre langue, si féconde en écrits.</p>
+<p>C'est un si rare et si précieux talent que celui de bien écrire une
+lettre d'amour, qu'à peine trouve-t-on dix parfaits modèles en ce genre
+dans notre langue, si féconde en écrits.</p>
</div>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p class="no-break">Heureux celui dont on reçoit les lettres! elles sont le plus puissant
-parmi les moyens de plaire. Une pensée, un sentiment qui dans une
-conversation eussent <span id="Page_48" class="pagenum">[48]</span> faiblement frappé l'imagination, s'y gravent au
+<p class="no-break">Heureux celui dont on reçoit les lettres! elles sont le plus puissant
+parmi les moyens de plaire. Une pensée, un sentiment qui dans une
+conversation eussent <span id="Page_48" class="pagenum">[48]</span> faiblement frappé l'imagination, s'y gravent au
moyen d'une lettre.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break" id="cor_4">«Les regards sont les premiers billets doux des amans.» (Ninon.) Il faut
-<ins title="original: qu">que</ins> ceux qui succèdent aient autant de vivacité, d'expression et de
-mystère.</p>
+<p class="no-break" id="cor_4">«Les regards sont les premiers billets doux des amans.» (Ninon.) Il faut
+<ins title="original: qu">que</ins> ceux qui succèdent aient autant de vivacité, d'expression et de
+mystère.</p>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p class="no-break">«Une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant
-vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en langueur, en désordre,
-en répétitions. Son c&oelig;ur, plein d'un sentiment qui déborde, redit
-toujours la même chose et n'a jamais achevé de dire, comme une source
-vive qui coule toujours et ne s'épuise jamais. Rien de saillant, rien de
+<p class="no-break">«Une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant
+vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en langueur, en désordre,
+en répétitions. Son c&oelig;ur, plein d'un sentiment qui déborde, redit
+toujours la même chose et n'a jamais achevé de dire, comme une source
+vive qui coule toujours et ne s'épuise jamais. Rien de saillant, rien de
remarquable; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire
-rien, et <span id="Page_49" class="pagenum">[49]</span> l'on n'est frappé de rien; cependant on se sent l'ame
-attendrie, on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment
-ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le c&oelig;ur
-sait parler au c&oelig;ur.»</p>
+rien, et <span id="Page_49" class="pagenum">[49]</span> l'on n'est frappé de rien; cependant on se sent l'ame
+attendrie, on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment
+ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le c&oelig;ur
+sait parler au c&oelig;ur.»</p>
<p class="aut no-break">(J.-J. Rousseau.)</p>
<h4>ART. 5.</h4>
-<p class="no-break">Ces préceptes de l'auteur d'Héloïse ne peuvent-ils pas se résumer ainsi:
-Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit être, il faut la
+<p class="no-break">Ces préceptes de l'auteur d'Héloïse ne peuvent-ils pas se résumer ainsi:
+Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit être, il faut la
commencer sans savoir ce que l'on dira, et la finir sans savoir ce que
l'on a dit.</p>
@@ -929,51 +890,51 @@ Des Rendez-vous.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
<p>Le premier rendez-vous est le commencement du bonheur, en amour. C'est
-là surtout qu'il faut être maître de soi pour paraître naturel. C'est le
-triomphe de l'amour-goût et le désespoir de l'amour-passion. L'un,
+là surtout qu'il faut être maître de soi pour paraître naturel. C'est le
+triomphe de l'amour-goût et le désespoir de l'amour-passion. L'un,
brillant, fin, calculateur, y prend avantage de tout; l'autre,
-démoralisé, interdit, reste court.</p>
+démoralisé, interdit, reste court.</p>
</div>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p class="no-break">Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment épris! Dès l'abord, l'idée
-de la fin de la visite est trop présente pour qu'il puisse trouver de
-l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'écouter, souvent il
+<p class="no-break">Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment épris! Dès l'abord, l'idée
+de la fin de la visite est trop présente pour qu'il puisse trouver de
+l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'écouter, souvent il
<span id="Page_51" class="pagenum">[51]</span> dit le contraire de ce qu'il pense. Il s'embarque dans de ridicules
-discours, et s'il vient à couper court, l'effort qu'il fait pour
+discours, et s'il vient à couper court, l'effort qu'il fait pour
reprendre son assiette est si violent qu'il a l'air froid. L'amour se
-perd là par son excès.</p>
+perd là par son excès.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
<p class="no-break">Avant d'arriver au lieu de ce rendez-vous, cependant, l'imagination
-était bercée par les plus charmans dialogues; on imaginait les
-transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprêt
-d'éloquence et d'audace disparaît sous l'impression d'un regard.</p>
+était bercée par les plus charmans dialogues; on imaginait les
+transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprêt
+d'éloquence et d'audace disparaît sous l'impression d'un regard.</p>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p class="no-break">Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait naître,
-attendre des réponses, ou plutôt les deviner, voilà la tactique la plus
-simple et la plus sûre des rendez-vous.</p>
+<p class="no-break">Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait naître,
+attendre des réponses, ou plutôt les deviner, voilà la tactique la plus
+simple et la plus sûre des rendez-vous.</p>
<div><span id="Page_52" class="pagenum">[52]</span>
<h4>ART. 5.</h4>
-<p>L'art de la femme est prodigieux pour donner le change à un amant. C'est
-à lui d'être toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre
-surtout à cette coquetterie qui à de l'amour oppose de l'indifférence,
-de la froideur, jusqu'à de la colère. Une fois certain d'être aimé,
-interprétez même l'ironie tout au rebours: vous déjouerez ainsi la
-conscience, la prudence, et peut-être la coquetterie.</p>
+<p>L'art de la femme est prodigieux pour donner le change à un amant. C'est
+à lui d'être toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre
+surtout à cette coquetterie qui à de l'amour oppose de l'indifférence,
+de la froideur, jusqu'à de la colère. Une fois certain d'être aimé,
+interprétez même l'ironie tout au rebours: vous déjouerez ainsi la
+conscience, la prudence, et peut-être la coquetterie.</p>
</div>
<div>
<h4>ART. 6.</h4>
<p>Au reste, il y a autant de sortes de rendez-vous que de sortes d'amours
-et de caractères. Là, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul,
+et de caractères. Là, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul,
la passion et l'esprit.</p>
<div class="figcdl">
@@ -992,40 +953,40 @@ Promesses et Sermens.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
-<p>Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer à
-sa maîtresse qu'on ne soit assuré de le tenir. Les tolérans répondent
-que «promettre et tenir sont deux,» et que l'on doit toujours promettre,
-quitte à tenir si l'on peut.</p>
+<p>Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer à
+sa maîtresse qu'on ne soit assuré de le tenir. Les tolérans répondent
+que «promettre et tenir sont deux,» et que l'on doit toujours promettre,
+quitte à tenir si l'on peut.</p>
</div>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p class="no-break">Ainsi, entre gens de c&oelig;ur, les protestations, les sermens, <em>à
-jamais</em>, <em>pour la vie</em>, doivent aller, venir, s'échanger <span id="Page_54" class="pagenum">[54]</span> comme les
+<p class="no-break">Ainsi, entre gens de c&oelig;ur, les protestations, les sermens, <em>à
+jamais</em>, <em>pour la vie</em>, doivent aller, venir, s'échanger <span id="Page_54" class="pagenum">[54]</span> comme les
boulets sur un champ de bataille.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
<p class="no-break">Il est un genre de promesses en amour qui permet un peu de vanterie. Il
-est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succès; mais
-enfin, près des curieuses, des incrédules, des gourmandes, il est de
+est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succès; mais
+enfin, près des curieuses, des incrédules, des gourmandes, il est de
bonne guerre d'en faire usage, dussent-elles plus tard comprendre que
-l'hyperbole est une innocente figure de rhétorique.</p>
+l'hyperbole est une innocente figure de rhétorique.</p>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p class="no-break">Auprès d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est
-parvenu à ce point de probité et d'aplomb de n'oser pas promettre de
-fidélité, et d'en exiger.</p>
+<p class="no-break">Auprès d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est
+parvenu à ce point de probité et d'aplomb de n'oser pas promettre de
+fidélité, et d'en exiger.</p>
<div><span id="Page_55" class="pagenum">[55]</span>
<h4>ART. 5.</h4>
-<p>Autrefois on jurait de mettre fin à ses jours, on jurait de fuir, de se
-venger, et tous ces beaux sermens ont fléchi plus d'une cruelle. Cette
+<p>Autrefois on jurait de mettre fin à ses jours, on jurait de fuir, de se
+venger, et tous ces beaux sermens ont fléchi plus d'une cruelle. Cette
tactique a vieilli: on jure tout simplement aujourd'hui de se consoler,
-d'offrir ses v&oelig;ux à une ennemie de la dédaigneuse, et quelquefois on
-obtient par la pique le prix refusé à l'amour.</p>
+d'offrir ses v&oelig;ux à une ennemie de la dédaigneuse, et quelquefois on
+obtient par la pique le prix refusé à l'amour.</p>
<div class="figcdl">
<img src="images/cdl3.jpg" width="100" height="38" title="" alt="" />
@@ -1044,24 +1005,24 @@ L'Accord parfait.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
<p>Le monde crie contre l'accord parfait. Qu'y faire? Ne serait-on pas
-ridicule si l'on s'avisait de répondre: «Il est beaucoup plus contre la
+ridicule si l'on s'avisait de répondre: «Il est beaucoup plus contre la
pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois,
-après trois mots latins dits par un prêtre, que de céder en dépit de soi
-à un homme qu'on adore depuis deux ans<a id="FNanchor_7" href="#Note_7" class="fnanchor">[7]</a>?»</p>
+après trois mots latins dits par un prêtre, que de céder en dépit de soi
+à un homme qu'on adore depuis deux ans<a id="FNanchor_7" href="#Note_7" class="fnanchor">[7]</a>?»</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a>
-Je viens de voir cette après-midi une cérémonie de famille, comme on
-dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une société
+Je viens de voir cette après-midi une cérémonie de famille, comme on
+dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une société
respectable, applaudir au bonheur de mademoiselle de Marille, jeune
personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient l'avantage de
-devenir l'épouse de M. B., vieillard malsain, repoussant, malhonnête,
-imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisième fois
+devenir l'épouse de M. B., vieillard malsain, repoussant, malhonnête,
+imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisième fois
aujourd'hui, en signant le contrat.</p>
-<p>Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de
+<p>Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de
triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie; et dans la perspective, la
-cruauté prude avec laquelle la même société versera le ridicule à
+cruauté prude avec laquelle la même société versera le ridicule à
pleines mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune femme
amoureuse.</p>
@@ -1072,62 +1033,62 @@ amoureuse.</p>
<div><span id="Page_57" class="pagenum">[57]</span>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p>Le naturel, l'intimité sincère, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord
+<p>Le naturel, l'intimité sincère, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord
parfait, car, dans toutes les autres phases de l'amour, <span id="Page_58" class="pagenum">[58]</span> on doit
-admettre la possibilité d'un rival favorisé.</p>
+admettre la possibilité d'un rival favorisé.</p>
</div>
<h4>ART. 3.</h4>
<p class="no-break">L'accord parfait a cet avantage sur l'amour simplement heureux, que
-l'harmonie d'idées, d'affections, de résolution sur laquelle il repose
-ne peut être troublée ni par la crainte ni par le regret. Il semble que
-ce soit là seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne
-et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend nécessaire<a id="FNanchor_8" href="#Note_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+l'harmonie d'idées, d'affections, de résolution sur laquelle il repose
+ne peut être troublée ni par la crainte ni par le regret. Il semble que
+ce soit là seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne
+et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend nécessaire<a id="FNanchor_8" href="#Note_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a>
L'abolition du divorce est un des plus grands maux dont notre
-pays ait été affligé depuis vingt ans. La seule manière d'assurer
-la fidélité des femmes c'est de donner la liberté aux jeunes
-filles et le divorce aux gens mariés. Nos lois abolissent les
-v&oelig;ux perpétuels et la servitude: qu'est-ce autre chose que le
-mariage sans divorce? Les prêtres nous disent: «Il ne faut pas de
-divorce, parce que le mariage est un <em>mystère</em>;» et quel mystère!
-l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église, «<i lang="la" xml:lang="la">Tu es
-Petrus et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam</i>.» Mais que
-devenait ce mystère si l'<em>Église</em> se fût trouvée un nom du genre
-masculin. D'ailleurs ces mêmes prêtres qui ne veulent pas tolérer
+pays ait été affligé depuis vingt ans. La seule manière d'assurer
+la fidélité des femmes c'est de donner la liberté aux jeunes
+filles et le divorce aux gens mariés. Nos lois abolissent les
+v&oelig;ux perpétuels et la servitude: qu'est-ce autre chose que le
+mariage sans divorce? Les prêtres nous disent: «Il ne faut pas de
+divorce, parce que le mariage est un <em>mystère</em>;» et quel mystère!
+l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église, «<i lang="la" xml:lang="la">Tu es
+Petrus et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam</i>.» Mais que
+devenait ce mystère si l'<em>Église</em> se fût trouvée un nom du genre
+masculin. D'ailleurs ces mêmes prêtres qui ne veulent pas tolérer
le divorce en 1829, ne montaient-ils pas en chaire, il y a une
-trentaine d'années, pour en faire l'apologie! et ceux qui se
-montrent si hostilement soumis à Rome ignorent-ils que Rome est la
-ville d'Europe où chaque année il se fasse le plus de divorces?</p>
+trentaine d'années, pour en faire l'apologie! et ceux qui se
+montrent si hostilement soumis à Rome ignorent-ils que Rome est la
+ville d'Europe où chaque année il se fasse le plus de divorces?</p>
<p>Le vieux <span lang="en" xml:lang="en">Milton</span>, qui, pour beaucoup de gens, est une toute aussi
-bonne autorité que le <i lang="la" xml:lang="la">Tu es Petrus</i>, s'exprime ainsi dans son
-Traité du Divorce: «Le mariage n'a pas été institué pour la seule
-procréation de l'homme, mais aussi pour sa consolation; et comme
-il est rare que l'on puisse voir avant l'union si les caractères
+bonne autorité que le <i lang="la" xml:lang="la">Tu es Petrus</i>, s'exprime ainsi dans son
+Traité du Divorce: «Le mariage n'a pas été institué pour la seule
+procréation de l'homme, mais aussi pour sa consolation; et comme
+il est rare que l'on puisse voir avant l'union si les caractères
ne sont pas inconciliables, il est injuste d'exiger qu'on reste
-enchaîné; car si le mariage prévient des désordres, c'est
-seulement lorsque l'affection est réciproque. Il en est tout
+enchaîné; car si le mariage prévient des désordres, c'est
+seulement lorsque l'affection est réciproque. Il en est tout
autrement lorsqu'on ne peut regarder ce lien que comme un joug.</p>
</div>
<div><span id="Page_59" class="pagenum">[59]</span>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p>«Anthisthènes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire à sa
-mode ce qu'il trouve être opportun, sans s'attendre <span id="Page_60" class="pagenum">[60]</span> aux lois, d'autant
-qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu.»</p>
+<p>«Anthisthènes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire à sa
+mode ce qu'il trouve être opportun, sans s'attendre <span id="Page_60" class="pagenum">[60]</span> aux lois, d'autant
+qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu.»</p>
</div>
<div id="c_3" class="npage">
<span id="Page_61" class="pagenum">[61]</span>
<hr class="double sep4" />
-<h2 class="spaced no-break"><a href="#toc">TITRE TROISIÈME</a>.<br />
-Après.</h2>
+<h2 class="spaced no-break"><a href="#toc">TITRE TROISIÈME</a>.<br />
+Après.</h2>
<div class="figcenter">
<img src="images/filet.jpg" width="121" height="11" title="" alt="" />
@@ -1140,110 +1101,110 @@ De la Jalousie.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
-<p>C'est une sotte chose que la jalousie, et qui fait perdre la tête le
-plus souvent. Si nous la faisons figurer ici, c'est dans l'espérance que
-les conseils que nous donnons à froid seront utiles à quelque pauvre
-jaloux privé du loisir ou de la faculté <span id="Page_62" class="pagenum">[62]</span> de penser lui-même aux moyens
-de s'en guérir.</p>
+<p>C'est une sotte chose que la jalousie, et qui fait perdre la tête le
+plus souvent. Si nous la faisons figurer ici, c'est dans l'espérance que
+les conseils que nous donnons à froid seront utiles à quelque pauvre
+jaloux privé du loisir ou de la faculté <span id="Page_62" class="pagenum">[62]</span> de penser lui-même aux moyens
+de s'en guérir.</p>
</div>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p class="no-break" id="cor_5">«La <ins title="original: alousie">jalousie</ins> est de toutes les maladies d'esprit celle à qui le plus de
-choses servent d'aliment et moins de choses de remède.» (Montaigne.)</p>
+<p class="no-break" id="cor_5">«La <ins title="original: alousie">jalousie</ins> est de toutes les maladies d'esprit celle à qui le plus de
+choses servent d'aliment et moins de choses de remède.» (Montaigne.)</p>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break">Dans l'amour on embellit sa maîtresse de toutes les perfections; chaque
-pas de l'imagination est payé par un moment de délire. A l'instant où
-naît la jalousie, la même habitude de l'ame reste, mais pour produire un
-effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à votre idole vous
+<p class="no-break">Dans l'amour on embellit sa maîtresse de toutes les perfections; chaque
+pas de l'imagination est payé par un moment de délire. A l'instant où
+naît la jalousie, la même habitude de l'ame reste, mais pour produire un
+effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à votre idole vous
blesse, vous tue: c'est pour un rival que vous la faites belle.</p>
<div><span id="Page_63" class="pagenum">[63]</span>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p>Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le
-voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette
-femme dont la vue seule arrête le battement de votre c&oelig;ur.</p>
+<p>Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le
+voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette
+femme dont la vue seule arrête le battement de votre c&oelig;ur.</p>
</div>
<h4>ART. 5.</h4>
-<p class="no-break">Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne
-peut aider à la supporter.</p>
+<p class="no-break">Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne
+peut aider à la supporter.</p>
<h4>ART. 6.</h4>
-<p class="no-break">Très souvent le meilleur parti à prendre est d'attendre sans sourciller
-que le rival, s'il vous est inférieur en mérite, se perde lui-même
-auprès de l'objet aimé. A moins d'une grande et première passion, une
+<p class="no-break">Très souvent le meilleur parti à prendre est d'attendre sans sourciller
+que le rival, s'il vous est inférieur en mérite, se perde lui-même
+auprès de l'objet aimé. A moins d'une grande et première passion, une
femme d'esprit n'aime pas long-temps un homme commun.</p>
<div><span id="Page_64" class="pagenum">[64]</span>
<h4>ART. 7.</h4>
-<p>Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à
+<p>Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à
son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui
-apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour
+apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour
qu'il prendrait pour elle.</p>
</div>
<h4>ART. 8.</h4>
-<p class="no-break">Dans le cas où la jalousie naît après l'intimité, il faut user de
-l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de
-femmes offensées par un amant qu'elles aiment encore s'attachent à
+<p class="no-break">Dans le cas où la jalousie naît après l'intimité, il faut user de
+l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de
+femmes offensées par un amant qu'elles aiment encore s'attachent à
l'homme pour lequel il a la maladresse de montrer de la jalousie. Le jeu
-alors devient réalité.</p>
+alors devient réalité.</p>
<h4>ART. 9.</h4>
-<p class="no-break" id="cor_6">On ne saurait définir les effets de la jalousie <span id="Page_65" class="pagenum">[65]</span> d'un homme sur le
+<p class="no-break" id="cor_6">On ne saurait définir les effets de la jalousie <span id="Page_65" class="pagenum">[65]</span> d'un homme sur le
c&oelig;ur de la <ins title="original: emme">femme</ins> qui l'aime; mais de la part d'un amoureux qui
-ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût, qui peut se
-changer en haine si le jalousé est plus aimable que le jaloux.</p>
+ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût, qui peut se
+changer en haine si le jalousé est plus aimable que le jaloux.</p>
<h4>ART. 10.</h4>
-<p class="no-break">«On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse,»
+<p class="no-break">«On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse,»
disait madame de Coulanges.</p>
<h4>ART. 11.</h4>
-<p class="no-break">La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté comme une
-manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est
-aimé, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet
-orgueil féminin, si difficile à ménager et à reconnaître.</p>
+<p class="no-break">La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté comme une
+manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est
+aimé, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet
+orgueil féminin, si difficile à ménager et à reconnaître.</p>
<div><span id="Page_66" class="pagenum">[66]</span>
<h4>ART. 12.</h4>
-<p>Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après
-son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux
-que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et
-de mépris de soi-même.</p>
+<p>Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après
+son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux
+que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et
+de mépris de soi-même.</p>
</div>
<h4>ART. 13.</h4>
-<p class="no-break">La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et
-l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir.»</p>
+<p class="no-break">La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et
+l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir.»</p>
<h4>ART. 14.</h4>
-<p class="no-break">«Donner des conseils aux femmes pour les dégoûter de la jalousie, ce
-serait temps perdu: leur essence est si confite en soupçons, <span id="Page_67" class="pagenum">[67]</span> en
-vanité, en curiosité, que de les guérir par voie légitime il ne faut pas
-l'espérer.» (Montaigne.)</p>
+<p class="no-break">«Donner des conseils aux femmes pour les dégoûter de la jalousie, ce
+serait temps perdu: leur essence est si confite en soupçons, <span id="Page_67" class="pagenum">[67]</span> en
+vanité, en curiosité, que de les guérir par voie légitime il ne faut pas
+l'espérer.» (Montaigne.)</p>
<h4>ART. 15.</h4>
-<p class="no-break">Quant à la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne
-saurions quels remèdes lui opposer. Un malencontreux époux cependant
-peut s'amuser à chercher du soulagement en lisant <cite>Othello</cite>. Il y
-apprendra à douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec
-délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.</p>
+<p class="no-break">Quant à la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne
+saurions quels remèdes lui opposer. Un malencontreux époux cependant
+peut s'amuser à chercher du soulagement en lisant <cite>Othello</cite>. Il y
+apprendra à douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec
+délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.</p>
<div>
<div class="poem"><div class="stanza" lang="en" xml:lang="en">
@@ -1256,7 +1217,7 @@ délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
-Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves
+Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves
aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses du saint
Evangile.</p>
</div>
@@ -1273,60 +1234,60 @@ Brouille.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
-<p>La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.</p>
+<p>La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.</p>
</div>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p class="no-break">Elle se divise en une infinité de nuances, et rien ne se ressemble moins
-que la brouille de jalousie et celle de vivacité, d'intérêt, de pique,
-de dés&oelig;uvrement, de calcul, d'incompatibilité.</p>
+<p class="no-break">Elle se divise en une infinité de nuances, et rien ne se ressemble moins
+que la brouille de jalousie et celle de vivacité, d'intérêt, de pique,
+de dés&oelig;uvrement, de calcul, d'incompatibilité.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break">La brouille vient presque toujours du <span id="Page_69" class="pagenum">[69]</span> côté de la femme. Elle se fâche
-d'abord contre elle-même, ou parce que l'habitude commence à produire
-l'ennui, ou parce qu'elle est trop sûre de vous. Au lieu de rendre
+<p class="no-break">La brouille vient presque toujours du <span id="Page_69" class="pagenum">[69]</span> côté de la femme. Elle se fâche
+d'abord contre elle-même, ou parce que l'habitude commence à produire
+l'ennui, ou parce qu'elle est trop sûre de vous. Au lieu de rendre
brouille pour brouille, il suffit, dans ce cas, d'occuper son
-imagination, d'inquiéter son c&oelig;ur, d'y faire naître les soupçons et
+imagination, d'inquiéter son c&oelig;ur, d'y faire naître les soupçons et
tous les petits doutes de l'amour heureux.</p>
<h4>ART. 4.</h4>
<p class="no-break">Quand le sujet de brouille vient de la part de l'homme, et dans ce cas
-il est en général plus grave, le raccommodement est toujours facile: la
-différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle qu'une
-femme passionnée peut pardonner une infidélité et être encore heureuse,
-ce qui est impossible à un homme.</p>
+il est en général plus grave, le raccommodement est toujours facile: la
+différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle qu'une
+femme passionnée peut pardonner une infidélité et être encore heureuse,
+ce qui est impossible à un homme.</p>
<div><span id="Page_70" class="pagenum">[70]</span>
<h4>ART. 5.</h4>
-<p>Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car
-alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui
-préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les
+<p>Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car
+alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui
+préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les
passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux.</p>
</div>
<h4>ART. 6.</h4>
<p class="no-break">La brouille d'amour-propre fait le lien de beaucoup de mariages, et ce
-sont les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Un mari s'assure
-pour de longues années la fidélité de sa femme en lui donnant une rivale
-dès le premier mois du mariage.</p>
+sont les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Un mari s'assure
+pour de longues années la fidélité de sa femme en lui donnant une rivale
+dès le premier mois du mariage.</p>
<h4>ART. 7.</h4>
-<p class="no-break">La différence entre la brouille d'amour-propre <span id="Page_71" class="pagenum">[71]</span> et la brouille de
+<p class="no-break">La différence entre la brouille d'amour-propre <span id="Page_71" class="pagenum">[71]</span> et la brouille de
jalousie c'est que l'une veut la mort de l'objet qu'elle craint, tandis
-que l'autre veut que le rival vive et soit témoin de son triomphe.</p>
+que l'autre veut que le rival vive et soit témoin de son triomphe.</p>
<h4>ART. 8.</h4>
<p class="no-break">En principe, dans une brouillerie, on ne doit jamais craindre de
-paraître impétueux, véhément. On excuse même des injures lorsqu'elles
-semblent dictées par un sentiment passionné; mais le ton calme, dans une
-brouille, donnerait à croire que vous pensez tout ce que vous dites,
+paraître impétueux, véhément. On excuse même des injures lorsqu'elles
+semblent dictées par un sentiment passionné; mais le ton calme, dans une
+brouille, donnerait à croire que vous pensez tout ce que vous dites,
vous blesseriez l'amour-propre, et tout raccommodement deviendrait
impossible.</p>
@@ -1341,47 +1302,47 @@ Du Raccommodement.</h3>
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
-<p>«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)</p>
+<p>«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)</p>
</div>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p class="no-break">C'est une délicieuse chose que le raccommodement: il rend la fraîcheur
-et l'attrait de la nouveauté, non seulement aux idées et aux sensations,
-mais encore aux réalités.</p>
+<p class="no-break">C'est une délicieuse chose que le raccommodement: il rend la fraîcheur
+et l'attrait de la nouveauté, non seulement aux idées et aux sensations,
+mais encore aux réalités.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break">Aussi l'amour à querelles est-il le plus durable des amours<a id="FNanchor_10" href="#Note_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+<p class="no-break">Aussi l'amour à querelles est-il le plus durable des amours<a id="FNanchor_10" href="#Note_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a>
-Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.</p>
+Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.</p>
</div>
<div><span id="Page_73" class="pagenum">[73]</span>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p>C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quitté <em>pour la vie</em>,
+<p>C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quitté <em>pour la vie</em>,
qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de
l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de
-voir trop tôt le dénoûment.</p>
+voir trop tôt le dénoûment.</p>
</div>
<h4>ART. 5.</h4>
<p class="no-break">Dans le raccommodement, l'homme fait les trois-quarts des frais, mais il
-faut que la femme ait préparé les voies dès le moment de la brouille.
-Ainsi une femme ne doit jamais dire <em>oui</em> à l'amant qu'elle a
-trompé.<a id="FNanchor_11" href="#Note_11" class="fnanchor">[11]</a></p>
+faut que la femme ait préparé les voies dès le moment de la brouille.
+Ainsi une femme ne doit jamais dire <em>oui</em> à l'amant qu'elle a
+trompé.<a id="FNanchor_11" href="#Note_11" class="fnanchor">[11]</a></p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a>
-On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui; surprise
-en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le fait;
-et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui dit-elle,
+On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui; surprise
+en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le fait;
+et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui dit-elle,
que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous voyez que
-ce que je vous dis.»</p>
+ce que je vous dis.»</p>
</div>
<div class="npage">
@@ -1389,37 +1350,37 @@ ce que je vous dis.»</p>
<hr class="double sep4" />
<h3 class="spaced"><a href="#toc">CHAPITRE IV</a>.<br />
-De la Séparation.</h3>
+De la Séparation.</h3>
<hr class="short" />
<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
-<p>Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité,
-c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes,
+<p>Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité,
+c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes,
c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de
-la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de
-plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la
-séparation est le seul recours d'un c&oelig;ur trahi.</p>
+la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de
+plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la
+séparation est le seul recours d'un c&oelig;ur trahi.</p>
</div>
<h4>ART. 2.</h4>
-<p class="no-break">Une fois qu'on est bien convenu avec <span id="Page_75" class="pagenum">[75]</span> soi-même de la nécessité de la
-séparation, c'est une lâcheté d'en différer le moment.</p>
+<p class="no-break">Une fois qu'on est bien convenu avec <span id="Page_75" class="pagenum">[75]</span> soi-même de la nécessité de la
+séparation, c'est une lâcheté d'en différer le moment.</p>
<h4>ART. 3.</h4>
-<p class="no-break">Ce qui distingue la séparation de la brouille, ce qui la rend durable,
-c'est la nécessité où l'on est d'oublier l'objet aimé et la facilité
-avec laquelle on se résout à former un autre attachement.</p>
+<p class="no-break">Ce qui distingue la séparation de la brouille, ce qui la rend durable,
+c'est la nécessité où l'on est d'oublier l'objet aimé et la facilité
+avec laquelle on se résout à former un autre attachement.</p>
<h4>ART. 4.</h4>
-<p class="no-break sepb">On vante à tort et à travers les charmes du premier amour; l'homme
-cependant qui a été trompé une fois, et qui trouve dans une nouvelle
-liaison tout le charme, toute l'idéalité qu'il n'avait pas rencontrés,
-qu'il n'osait même plus espérer, cet homme nous semble bien plus heureux
+<p class="no-break sepb">On vante à tort et à travers les charmes du premier amour; l'homme
+cependant qui a été trompé une fois, et qui trouve dans une nouvelle
+liaison tout le charme, toute l'idéalité qu'il n'avait pas rencontrés,
+qu'il n'osait même plus espérer, cet homme nous semble bien plus heureux
et bien plus fait pour donner le bonheur.</p>
<div id="c_4" class="figcenter">
@@ -1430,84 +1391,84 @@ et bien plus fait pour donner le bonheur.</p>
<span id="Page_79" class="pagenum">[79]</span>
<hr class="double" />
-<h3><a href="#toc">LA DÉCLARATION</a>.</h3>
+<h3><a href="#toc">LA DÉCLARATION</a>.</h3>
<hr />
-<p>La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce
+<p>La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce
volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et
-l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance
-spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de
+l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance
+spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de
la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il
-enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour
-vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit. <span id="Page_80" class="pagenum">[80]</span> Elle,
+enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour
+vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit. <span id="Page_80" class="pagenum">[80]</span> Elle,
tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte
-incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite
-semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.</p>
+incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite
+semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.</p>
</div>
-<p>Une déclaration peut être élégante, passionnée, spirituelle: elle doit
-avant tout être vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action
-de l'homme profondément épris un caractère et un attrait que tout l'art
-du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble douée
-d'une rectitude de jugement, d'une délicatesse de tact qui ne lui
-permettent pas de se <span id="Page_81" class="pagenum">[81]</span> méprendre entre l'expression d'un amour vrai et
+<p>Une déclaration peut être élégante, passionnée, spirituelle: elle doit
+avant tout être vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action
+de l'homme profondément épris un caractère et un attrait que tout l'art
+du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble douée
+d'une rectitude de jugement, d'une délicatesse de tact qui ne lui
+permettent pas de se <span id="Page_81" class="pagenum">[81]</span> méprendre entre l'expression d'un amour vrai et
la feinte d'une grande passion.</p>
-<p>Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprévus, une
-invincible timidité, s'opposent à ce que l'on puisse déclarer son amour
-à celle qui en est l'objet, et l'on a recours à une lettre pour lui
-peindre l'état de son c&oelig;ur.</p>
+<p>Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprévus, une
+invincible timidité, s'opposent à ce que l'on puisse déclarer son amour
+à celle qui en est l'objet, et l'on a recours à une lettre pour lui
+peindre l'état de son c&oelig;ur.</p>
-<p>Une lettre, en effet, écrite avec sentiment, avec adresse, avec ame,
+<p>Une lettre, en effet, écrite avec sentiment, avec adresse, avec ame,
exerce une telle puissance sur un c&oelig;ur de femme que souvent elle
-parvient à fléchir une longue rigueur, à triompher de cruelles
-préventions.</p>
+parvient à fléchir une longue rigueur, à triompher de cruelles
+préventions.</p>
<p><span id="Page_82" class="pagenum">[82]</span>
Constance, sermens, promesses, rien ne saurait attendrir une femme
-capricieuse et légère. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant
-l'ont baignée, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes
-touchantes, l'espérance a répandu son gracieux coloris sur le style, et
+capricieuse et légère. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant
+l'ont baignée, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes
+touchantes, l'espérance a répandu son gracieux coloris sur le style, et
le respect s'unit au plus vif sentiment pour arriver jusqu'au c&oelig;ur:
-un changement soudain s'opérera en elle, et la légère feuille azurée
+un changement soudain s'opérera en elle, et la légère feuille azurée
versera dans son ame cette vive passion dont l'esprit l'a en quelque
-sorte imprégnée.</p>
+sorte imprégnée.</p>
<p>Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisse
<span id="Page_83" class="pagenum">[83]</span> placer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la
consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend
-l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide
-éloquemment votre cause.</p>
+l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide
+éloquemment votre cause.</p>
-<p>Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres:
-dictées par le c&oelig;ur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par
+<p>Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres:
+dictées par le c&oelig;ur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par
l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait
-tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire
+tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire
des lettres amoureuses.</p>
<p><span id="Page_84" class="pagenum">[84]</span>
-Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au
-secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est
-exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage
-chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras.
-Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme
-de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans
+Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au
+secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est
+exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage
+chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras.
+Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme
+de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans
l'adresse.</p>
<p>On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant
-toujours un compliment à la <span id="Page_85" class="pagenum">[85]</span> bouche et une déclaration en poche; cette
-<em>classe</em> tout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune
-fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas
-grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de
-telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes
+toujours un compliment à la <span id="Page_85" class="pagenum">[85]</span> bouche et une déclaration en poche; cette
+<em>classe</em> tout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune
+fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas
+grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de
+telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes
d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le
-mépris.</p>
+mépris.</p>
-<p>En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles
-détestent par une <em>déclaration de principes</em>; à celle de l'indifférent,
-par une <em>déclaration de <span id="Page_86" class="pagenum">[86]</span> neutralité</em>; c'est pour l'homme qu'elles
-aiment qu'elles réservent <em>la déclaration de guerre</em>.</p>
+<p>En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles
+détestent par une <em>déclaration de principes</em>; à celle de l'indifférent,
+par une <em>déclaration de <span id="Page_86" class="pagenum">[86]</span> neutralité</em>; c'est pour l'homme qu'elles
+aiment qu'elles réservent <em>la déclaration de guerre</em>.</p>
<div class="figcdl">
<img src="images/cdl4.jpg" width="117" height="81" title="" alt="" />
@@ -1521,135 +1482,135 @@ aiment qu'elles réservent <em>la déclaration de guerre</em>.</p>
<hr />
-<p>Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était
-du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal
-où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire
+<p>Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était
+du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal
+où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire
les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux
-semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de
-cours de l'art de conter fleurette, <span id="Page_88" class="pagenum">[88]</span> et ceux que le ciel, à défaut
-d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens
-de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes!
+semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de
+cours de l'art de conter fleurette, <span id="Page_88" class="pagenum">[88]</span> et ceux que le ciel, à défaut
+d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens
+de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes!
objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui
punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont
-l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut
-rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme
-inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux
-mortels que l'élément <span id="Page_89" class="pagenum">[89]</span> où on l'a fait naître, malheureux qui se livre
-à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent
-le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la
-voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme
-fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près
+l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut
+rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme
+inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux
+mortels que l'élément <span id="Page_89" class="pagenum">[89]</span> où on l'a fait naître, malheureux qui se livre
+à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent
+le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la
+voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme
+fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près
d'une romanesque.</p>
</div>
-<p>Avec la jeune fille, la tactique doit être différente; mais Jean-Jacques
-vient encore au secours de l'imagination en défaut: «L'accord de l'amour
-et de l'innocence semble être le paradis sur <span id="Page_90" class="pagenum">[90]</span> la terre: c'est le
-bonheur le plus doux et l'état le plus délicieux de la vie!» Que cette
-phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprimé retentisse à
-l'oreille de la jeune fille, aussitôt une teinte de pourpre se répand
-sur ses joues timides, son c&oelig;ur tressaille, ses longues paupières se
-baissent lentement vers la terre, comme inclinées par un sentiment de
-honte; un léger frémissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son
-esprit cherche à expliquer ce qu'éprouve son ame, qu'elle veuille
+<p>Avec la jeune fille, la tactique doit être différente; mais Jean-Jacques
+vient encore au secours de l'imagination en défaut: «L'accord de l'amour
+et de l'innocence semble être le paradis sur <span id="Page_90" class="pagenum">[90]</span> la terre: c'est le
+bonheur le plus doux et l'état le plus délicieux de la vie!» Que cette
+phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprimé retentisse à
+l'oreille de la jeune fille, aussitôt une teinte de pourpre se répand
+sur ses joues timides, son c&oelig;ur tressaille, ses longues paupières se
+baissent lentement vers la terre, comme inclinées par un sentiment de
+honte; un léger frémissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son
+esprit cherche à expliquer ce qu'éprouve son ame, qu'elle veuille
analyser un sentiment nouveau. Une jeune fille, en effet, tente toujours
-d'étouffer <span id="Page_91" class="pagenum">[91]</span> cette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un
+d'étouffer <span id="Page_91" class="pagenum">[91]</span> cette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un
charme si puissant.</p>
<p>Mais si l'on fait habilement germer dans son c&oelig;ur une tendre
confiance; si, moins timide, son &oelig;il ose interroger le regard de
celui dont les paroles la torturent si doucement, l'amour viendra
-bientôt, pour l'éclairer, se mettre de la partie.</p>
-
-<p>Mais que de précautions minutieuses, quelle prudence extrême, sont
-nécessaires à celui qui veut plaire à l'innocente jeune fille! Les
-émotions naissent si faciles, si nombreuses dans un c&oelig;ur novice!
-<span id="Page_92" class="pagenum">[92]</span> L'homme qui cherche là le bonheur doit se garder de les hâter, de les
-rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se développer
-lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment où il
-doit éclore: près d'une jeune fille, l'homme même de vingt ans doit être
-précepteur, plutôt qu'amant, et laisser à la nature, à l'imagination le
+bientôt, pour l'éclairer, se mettre de la partie.</p>
+
+<p>Mais que de précautions minutieuses, quelle prudence extrême, sont
+nécessaires à celui qui veut plaire à l'innocente jeune fille! Les
+émotions naissent si faciles, si nombreuses dans un c&oelig;ur novice!
+<span id="Page_92" class="pagenum">[92]</span> L'homme qui cherche là le bonheur doit se garder de les hâter, de les
+rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se développer
+lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment où il
+doit éclore: près d'une jeune fille, l'homme même de vingt ans doit être
+précepteur, plutôt qu'amant, et laisser à la nature, à l'imagination le
soin d'expliquer ses regards, de commenter ses vagues discours.</p>
-<p>L'éducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les
-prédispose à recevoir toutes les impressions de l'amour; sous un <span id="Page_93" class="pagenum">[93]</span> vain
-prétexte de décence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans
-des circonstances qui s'offrent à elles dès leur premier pas dans le
+<p>L'éducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les
+prédispose à recevoir toutes les impressions de l'amour; sous un <span id="Page_93" class="pagenum">[93]</span> vain
+prétexte de décence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans
+des circonstances qui s'offrent à elles dès leur premier pas dans le
monde; on fait plus, on leur nie ces circonstances et l'on ajoute ainsi
-à leur force. Espère-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore
-l'existence de l'amour? la plus indifférente circonstance ne lui en
-révèle-t-elle pas le pouvoir? Avec une éducation forte, élevée, les
-femmes seraient exposées à moins de fautes et d'erreurs; le charme
-naturel de leur esprit prendrait plus de solidité, sans rien perdre de
-son brillant, et les rapports <span id="Page_94" class="pagenum">[94]</span> sociaux deviendraient plus sûrs et plus
-agréables. Depuis un siècle on réclame contre l'éducation actuelle des
-femmes; mais une puissance suprême s'oppose à toute amélioration: c'est
+à leur force. Espère-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore
+l'existence de l'amour? la plus indifférente circonstance ne lui en
+révèle-t-elle pas le pouvoir? Avec une éducation forte, élevée, les
+femmes seraient exposées à moins de fautes et d'erreurs; le charme
+naturel de leur esprit prendrait plus de solidité, sans rien perdre de
+son brillant, et les rapports <span id="Page_94" class="pagenum">[94]</span> sociaux deviendraient plus sûrs et plus
+agréables. Depuis un siècle on réclame contre l'éducation actuelle des
+femmes; mais une puissance suprême s'oppose à toute amélioration: c'est
la puissance des sots, des ignorans surtout. Ces messieurs sont
-naturellement ennemis de l'éducation des femmes. Maintenant encore, en
-effet, ils passent le temps avec elles et en sont même assez bien
-traités. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre
-quelque chose? ils seraient ruinés de fond en comble.</p>
-
-<p>Le pire de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes
-<span id="Page_95" class="pagenum">[95]</span> filles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitôt qu'elles sont
-mariées; avec leurs maîtres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles
-arrivent bien rarement à la médiocrité, et de là le proverbe si vrai:
-«Qui dit amateur, dit ignorant.»</p>
-
-<p>Ce qui est fait pour étonner, c'est qu'un mari qui a épousé une belle
-demoiselle élevée dans un pensionnat, envoie plus tard, à son tour, ses
-filles dans un pensionnat pour recevoir cette même plate éducation qui a
-dérangé toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le
+naturellement ennemis de l'éducation des femmes. Maintenant encore, en
+effet, ils passent le temps avec elles et en sont même assez bien
+traités. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre
+quelque chose? ils seraient ruinés de fond en comble.</p>
+
+<p>Le pire de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes
+<span id="Page_95" class="pagenum">[95]</span> filles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitôt qu'elles sont
+mariées; avec leurs maîtres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles
+arrivent bien rarement à la médiocrité, et de là le proverbe si vrai:
+«Qui dit amateur, dit ignorant.»</p>
+
+<p>Ce qui est fait pour étonner, c'est qu'un mari qui a épousé une belle
+demoiselle élevée dans un pensionnat, envoie plus tard, à son tour, ses
+filles dans un pensionnat pour recevoir cette même plate éducation qui a
+dérangé toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le
plus commun <span id="Page_96" class="pagenum">[96]</span> des hommes, s'il a vingt ans et des joues couleur de
rose, est dangereux pour une femme qui ne sait rien (car elle est toute
-à l'instinct), tandis que le même homme, aux yeux d'une femme d'esprit,
+à l'instinct), tandis que le même homme, aux yeux d'une femme d'esprit,
fera juste autant d'effet qu'un beau laquais? Ignore-t-il aussi que les
-intérêts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les idées
-inculquées dès la jeunesse?</p>
+intérêts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les idées
+inculquées dès la jeunesse?</p>
-<p>Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse
-que dépend le sort de l'extrême vieillesse: cela est vrai de meilleure
+<p>Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse
+que dépend le sort de l'extrême vieillesse: cela est vrai de meilleure
heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq <span id="Page_97" class="pagenum">[97]</span> ans
-est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère ou plutôt inférieure
-à son mérite: on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.</p>
+est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère ou plutôt inférieure
+à son mérite: on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.</p>
<p>Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfans ou
par son amant.</p>
-<p>Une mère excelle dans les beaux-arts: elle ne peut communiquer son
-talent à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de
-la nature précisément l'ame de ce talent. Une mère qui a l'esprit
-cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les
-talens purement agréables, mais <span id="Page_98" class="pagenum">[98]</span> encore de tous les talens utiles à
-l'homme en société, et il pourra choisir. Les jeunes gens nés à Paris
-doivent à leurs mères l'incontestable supériorité qu'ils ont à seize ans
-sur les jeunes provinciaux de leur âge.</p>
+<p>Une mère excelle dans les beaux-arts: elle ne peut communiquer son
+talent à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de
+la nature précisément l'ame de ce talent. Une mère qui a l'esprit
+cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les
+talens purement agréables, mais <span id="Page_98" class="pagenum">[98]</span> encore de tous les talens utiles à
+l'homme en société, et il pourra choisir. Les jeunes gens nés à Paris
+doivent à leurs mères l'incontestable supériorité qu'ils ont à seize ans
+sur les jeunes provinciaux de leur âge.</p>
-<p>D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les
-génies qui naissent femmes sont perdus pour le public.</p>
+<p>D'après le système actuel de l'éducation des jeunes filles, tous les
+génies qui naissent femmes sont perdus pour le public.</p>
<p>Quel est l'homme, dans l'amour ou dans le mariage, qui ait le bonheur de
-communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la femme
+communiquer ses pensées, telles qu'elles se présentent à lui, à la femme
avec laquelle il passe sa vie? Il trouve un bon c&oelig;ur <span id="Page_99" class="pagenum">[99]</span> qui partage
-ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite
-monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des
-conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régime pour
-saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de
-l'éducation actuelle, laisse son partner isolé dans les dangers de la
+ses peines, mais toujours il est obligé de mettre ses pensées en petite
+monnaie s'il veut être entendu, et il serait ridicule d'attendre des
+conseils raisonnables d'un esprit qui a besoin d'un tel régime pour
+saisir les objets. La femme la plus parfaite, suivant les idées de
+l'éducation actuelle, laisse son partner isolé dans les dangers de la
vie, heureux lorsqu'elle ne finit pas par l'accabler d'ennui.</p>
<p>Quel excellent conseiller un homme ne trouverait-il pas dans sa femme,
-si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un <span id="Page_100" class="pagenum">[100]</span> seul
-objet qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement
+si elle savait penser! un conseiller dont, après tout, hors un <span id="Page_100" class="pagenum">[100]</span> seul
+objet qui ne dure que le matin de la vie, les intérêts sont exactement
identiques avec les siens.</p>
-<p>Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la
-considération à la vieillesse. L'arrivée de Voltaire à Paris fait pâlir
-la majesté royale. Mais quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont
+<p>Une des plus belles prérogatives de l'esprit, c'est qu'il donne de la
+considération à la vieillesse. L'arrivée de Voltaire à Paris fait pâlir
+la majesté royale. Mais quant aux pauvres femmes, dès qu'elles n'ont
plus le brillant de la jeunesse, leur unique et triste bonheur est de
-pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde. Les
-débris des talens de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce
-serait un bonheur pour nos femmes <span id="Page_101" class="pagenum">[101]</span> actuelles de mourir à cinquante
+pouvoir se faire illusion sur le rôle qu'elles jouent dans le monde. Les
+débris des talens de la jeunesse ne sont plus qu'un ridicule, et ce
+serait un bonheur pour nos femmes <span id="Page_101" class="pagenum">[101]</span> actuelles de mourir à cinquante
ans<a id="FNanchor_12" href="#Note_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
<div class="footnote" id="cor_7">
@@ -1657,27 +1618,27 @@ ans<a id="FNanchor_12" href="#Note_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
M. de <ins title="original: Stendhald">Stendhal</ins>.</p>
</div>
-<p>Mais me voilà bien loin de Jean-Jacques, dont je voulais à toute force
-faire un précepteur d'amour. Sur les pas d'un non moins bon modèle, je
-me suis laissé entraîner à un sujet non moins intéressant, et force
+<p>Mais me voilà bien loin de Jean-Jacques, dont je voulais à toute force
+faire un précepteur d'amour. Sur les pas d'un non moins bon modèle, je
+me suis laissé entraîner à un sujet non moins intéressant, et force
m'est de revenir sur mes pas.</p>
-<p>C'est un art difficile que de plaire à une veuve. Habile à profiter de
+<p>C'est un art difficile que de plaire à une veuve. Habile à profiter de
ses avantages, elle se tient toujours sur un <em>qui vive</em> que justifie sa
-hasardeuse position; placée au milieu d'ennemis cruels et charmans,
-<span id="Page_102" class="pagenum">[102]</span> une veuve a toujours un grand empire sur elle-même et sur les autres;
-son expérience la sert bien mieux que ne pourrait faire l'innocente
-ignorance; et cette remarque vient encore à l'appui de notre opinion.</p>
-
-<p>Au reste, il n'existe pas de femme capable de résister toujours aux
-occasions, à la persévérance, aux séductions de l'esprit et de la
-tendresse. Montaigne dit avec grande raison: «Oh! le furieux advantage
-que l'opportunité!» C'est, en effet, le meilleur allié de l'amour. Jeune
-ou vieille, belle ou laide, toute femme est charmée <span id="Page_103" class="pagenum">[103]</span> qu'on lui adresse
-de délicats hommages; si l'orgueilleuse résiste quelquefois plus
-long-temps qu'une chaste, elle est encore flattée dans sa vanité; elle
-ne se courrouce pas toujours si on lui désobéit par un excès d'amour; ce
-sentiment se justifie de lui-même; et, pardonné une fois, l'amant peut
+hasardeuse position; placée au milieu d'ennemis cruels et charmans,
+<span id="Page_102" class="pagenum">[102]</span> une veuve a toujours un grand empire sur elle-même et sur les autres;
+son expérience la sert bien mieux que ne pourrait faire l'innocente
+ignorance; et cette remarque vient encore à l'appui de notre opinion.</p>
+
+<p>Au reste, il n'existe pas de femme capable de résister toujours aux
+occasions, à la persévérance, aux séductions de l'esprit et de la
+tendresse. Montaigne dit avec grande raison: «Oh! le furieux advantage
+que l'opportunité!» C'est, en effet, le meilleur allié de l'amour. Jeune
+ou vieille, belle ou laide, toute femme est charmée <span id="Page_103" class="pagenum">[103]</span> qu'on lui adresse
+de délicats hommages; si l'orgueilleuse résiste quelquefois plus
+long-temps qu'une chaste, elle est encore flattée dans sa vanité; elle
+ne se courrouce pas toujours si on lui désobéit par un excès d'amour; ce
+sentiment se justifie de lui-même; et, pardonné une fois, l'amant peut
tout oser: les femmes s'attachent par les faveurs.</p>
<div class="figcdl">
@@ -1688,464 +1649,464 @@ tout oser: les femmes s'attachent par les faveurs.</p>
<span id="Page_104" class="pagenum">[104]</span>
<hr class="double sep4" />
-<h3><a href="#toc">THÉORIES PHYSIOGNOMONIQUES</a>.</h3>
+<h3><a href="#toc">THÉORIES PHYSIOGNOMONIQUES</a>.</h3>
<hr />
<div class="boxd">
<div class="boxe">
-<p class="epi">«On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté
-à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»</p>
+<p class="epi">«On nie la physionomie, et, en dépit de soi, on se trouve porté
+à croire qu'il y a quelque mérite sous un joli visage.»</p>
</div>
<p class="aut">(<span class="smcap">Boiste</span>, Dict.)</p>
<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="verse12">«Toi dont le c&oelig;ur est fait pour la tendresse,</div>
-<div class="verse12">Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:</div>
-<div class="verse12">Il veut des soins ingénieux, constans;</div>
-<div class="verse12">Cherche, étudie et les lieux et les temps,</div>
-<div class="verse12">Compare, oppose, et voit d'un &oelig;il austère</div>
-<div class="verse12">L'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»</div>
+<div class="verse12">«Toi dont le c&oelig;ur est fait pour la tendresse,</div>
+<div class="verse12">Connais tout l'art du choix d'une maîtresse:</div>
+<div class="verse12">Il veut des soins ingénieux, constans;</div>
+<div class="verse12">Cherche, étudie et les lieux et les temps,</div>
+<div class="verse12">Compare, oppose, et voit d'un &oelig;il austère</div>
+<div class="verse12">L'âge, les goûts, l'ame, le caractère....»</div>
</div></div>
<p class="aut">(<span class="smcap">Bernard.</span>)</p>
</div>
-<p class="sep2">C'est une déplaisante chose que les grands mots, et il faut en vérité
+<p class="sep2">C'est une déplaisante chose que les grands mots, et il faut en vérité
compter un peu sur l'indulgence des lecteurs pour oser leur <span id="Page_105" class="pagenum">[105]</span> parler
-<em>physionomie</em> et <em>sympathie</em>; et cependant il n'est aucun de ceux à qui
+<em>physionomie</em> et <em>sympathie</em>; et cependant il n'est aucun de ceux à qui
ce petit ouvrage puisse tomber dans les mains, qui ne se livre chaque
-jour, même à son insu, à des observations du genre de celles que nous
-consignons ici. La jeune personne que l'on voit à la promenade, que l'on
+jour, même à son insu, à des observations du genre de celles que nous
+consignons ici. La jeune personne que l'on voit à la promenade, que l'on
admire de prime-abord, dont on remarque la tournure et la grace,
n'attire-t-elle pas par un charme sympathique? Et si, plus tard, on se
-retrouve au spectacle placé près d'elle, l'attention que l'on met à
-chercher son regard, à observer son geste, à écouter sa voix, à étudier
-son sourire, <span id="Page_106" class="pagenum">[106]</span> cette attention mélangée d'espérance et de curiosité,
-n'est-elle pas elle-même une étude physiognomonique?</p>
-</div>
-
-<p>Du moment où les hommes ont commencé de vivre en société réglée;
-aussitôt que, dans le choix d'une compagne, la douceur et le calcul ont
-chez eux remplacé la violence, un besoin nouveau a dû se faire sentir à
-leur esprit: c'était celui de connaître et d'apprécier les femmes, de
-deviner leur âge, leur caractère, leurs goûts, leurs qualités, leurs
-passions, leurs faiblesses; de savoir enfin si une conformité d'idées,
+retrouve au spectacle placé près d'elle, l'attention que l'on met à
+chercher son regard, à observer son geste, à écouter sa voix, à étudier
+son sourire, <span id="Page_106" class="pagenum">[106]</span> cette attention mélangée d'espérance et de curiosité,
+n'est-elle pas elle-même une étude physiognomonique?</p>
+</div>
+
+<p>Du moment où les hommes ont commencé de vivre en société réglée;
+aussitôt que, dans le choix d'une compagne, la douceur et le calcul ont
+chez eux remplacé la violence, un besoin nouveau a dû se faire sentir à
+leur esprit: c'était celui de connaître et d'apprécier les femmes, de
+deviner leur âge, leur caractère, leurs goûts, leurs qualités, leurs
+passions, leurs faiblesses; de savoir enfin si une conformité d'idées,
d'habitudes et de <span id="Page_107" class="pagenum">[107]</span> m&oelig;urs pouvait assurer le bonheur d'une union
durable.</p>
-<p>Pour y parvenir, il leur a fallu d'abord étudier avec soin l'ensemble de
-la tournure et des traits, puis épier ensuite certains momens d'abandon,
-l'effet des impressions imprévues, quelques gestes et les mouvemens
-imprévus des affections diverses qui se retracent si vivement sur le
-visage de la femme, miroir mobile et fidèle de son ame. De là est née
+<p>Pour y parvenir, il leur a fallu d'abord étudier avec soin l'ensemble de
+la tournure et des traits, puis épier ensuite certains momens d'abandon,
+l'effet des impressions imprévues, quelques gestes et les mouvemens
+imprévus des affections diverses qui se retracent si vivement sur le
+visage de la femme, miroir mobile et fidèle de son ame. De là est née
sans doute cette science, conjecturale d'abord, devenue certaine depuis,
-à l'aide de laquelle l'homme, initié en quelque sorte au mécanisme des
-passions, <span id="Page_108" class="pagenum">[108]</span> parvient à les combattre, à les démasquer, et souvent même
-les fait tourner à son avantage.</p>
+à l'aide de laquelle l'homme, initié en quelque sorte au mécanisme des
+passions, <span id="Page_108" class="pagenum">[108]</span> parvient à les combattre, à les démasquer, et souvent même
+les fait tourner à son avantage.</p>
-<p>Notre but ici n'est pas de faire un traité de science aride ou de sévère
+<p>Notre but ici n'est pas de faire un traité de science aride ou de sévère
morale: nous tracerons seulement quelques indications utiles et d'une
-application de tous les instans, en réunissant la plus grande partie des
-inductions à l'aide desquelles on peut se familiariser avec l'art si
-difficile de connaître les femmes. L'application et l'expérience
+application de tous les instans, en réunissant la plus grande partie des
+inductions à l'aide desquelles on peut se familiariser avec l'art si
+difficile de connaître les femmes. L'application et l'expérience
modifieront sans doute pour chaque lecteur quelques unes de nos
-opinions: mais y a-t-il rien de général? Les graves professeurs
-<span id="Page_109" class="pagenum">[109]</span> disent que les règles se confirment par l'exception.</p>
+opinions: mais y a-t-il rien de général? Les graves professeurs
+<span id="Page_109" class="pagenum">[109]</span> disent que les règles se confirment par l'exception.</p>
<p>On tire des inductions physiognomoniques presque certaines des femmes
-d'après leur tournure, leur mise, les couleurs qu'elles préfèrent, leur
+d'après leur tournure, leur mise, les couleurs qu'elles préfèrent, leur
marche, leurs mouvemens, les traits de leur visage, la texture des
-chairs, la voix, les gestes, les goûts dominans, d'après l'ensemble et
+chairs, la voix, les gestes, les goûts dominans, d'après l'ensemble et
enfin l'aspect de leur personne.</p>
-<p>Les signes d'une seule partie du corps pris isolément n'ont beaucoup
+<p>Les signes d'une seule partie du corps pris isolément n'ont beaucoup
d'importance qu'autant qu'ils sont en convenance avec ceux des autres
-parties: en effet, tout le corps <span id="Page_110" class="pagenum">[110]</span> humain est un, et chaque symétrie a
-sa propre nature et ses dispositions particulières; on est frappé du
+parties: en effet, tout le corps <span id="Page_110" class="pagenum">[110]</span> humain est un, et chaque symétrie a
+sa propre nature et ses dispositions particulières; on est frappé du
rapport constant entre les divers membres, et la conformation d'un seul
-peut faire préjuger à coup sûr de celle de plusieurs autres.</p>
+peut faire préjuger à coup sûr de celle de plusieurs autres.</p>
<p>Les divers organes doubles chez la femme, correspondent entre eux d'une
-manière frappante et exacte: ainsi, un joli pied dénote inévitablement
-une main petite et délicate; une jambe bien faite est un indice presque
-certain d'un joli bras, elle indique même l'élégance et l'harmonie de
-toutes les parties du corps. Quant aux organes intermédiaires <span id="Page_111" class="pagenum">[111]</span> et
+manière frappante et exacte: ainsi, un joli pied dénote inévitablement
+une main petite et délicate; une jambe bien faite est un indice presque
+certain d'un joli bras, elle indique même l'élégance et l'harmonie de
+toutes les parties du corps. Quant aux organes intermédiaires <span id="Page_111" class="pagenum">[111]</span> et
uniques, tels que le nez, la bouche, etc., il existe entre eux des
-relations sympathiques dont l'expérience démontre la justesse et dont
-les révélations piquantes ne sont pas un des moindres attraits de la
+relations sympathiques dont l'expérience démontre la justesse et dont
+les révélations piquantes ne sont pas un des moindres attraits de la
science physiognomonique.</p>
-<p>Le plus précieux avantage dont la femme puisse être favorisée, celui qui
+<p>Le plus précieux avantage dont la femme puisse être favorisée, celui qui
agit le plus puissamment sur l'imagination de l'homme, c'est la grace:
-elle l'emporte même sur la beauté. Une femme qui n'est que belle et bien
+elle l'emporte même sur la beauté. Une femme qui n'est que belle et bien
faite excite l'admiration: le sentiment qu'inspire une gracieuse
-élégance a bien plus de vivacité et de douceur. Parmi les <span id="Page_112" class="pagenum">[112]</span> inductions
-physiognomoniques à l'étude desquelles il est bon de se livrer, nous
+élégance a bien plus de vivacité et de douceur. Parmi les <span id="Page_112" class="pagenum">[112]</span> inductions
+physiognomoniques à l'étude desquelles il est bon de se livrer, nous
placerons donc au premier rang <em>la tournure</em>.</p>
<h4>DE LA TOURNURE, DES MOUVEMENS DU CORPS, ET DE LA MARCHE.</h4>
<p class="no-break" id="cor_8">La tournure et les divers <ins title="original: mouvevemens">mouvemens</ins> du corps chez les femmes,
-lorsqu'elles marchent, présentent des signalemens certains pour la
+lorsqu'elles marchent, présentent des signalemens certains pour la
double connaissance du physique et du moral.</p>
<p>Les jeunes femmes qui se courbent habituellement en marchant, et dont
-les mouvemens sont contraints et ramassés, unissent à un caractère
-dissimulé un fond d'égoïsme; <span id="Page_113" class="pagenum">[113]</span> celles, au contraire, qui marchent
+les mouvemens sont contraints et ramassés, unissent à un caractère
+dissimulé un fond d'égoïsme; <span id="Page_113" class="pagenum">[113]</span> celles, au contraire, qui marchent
franchement, dont les mouvemens sont larges et faciles, sont naturelles,
-généreuses et sincères.</p>
+généreuses et sincères.</p>
-<p id="cor_9">La femme modeste marche les yeux baissés; la femme à forte passion a le
-pas délibéré, la tête haute. Les caractères tracassiers <em>trottent-menu</em>;
-une marche nonchalante, des mouvemens alourdis révèlent un caractère
-trompeur, un <ins title="original: tempéramment">tempérament</ins> paresseux.</p>
+<p id="cor_9">La femme modeste marche les yeux baissés; la femme à forte passion a le
+pas délibéré, la tête haute. Les caractères tracassiers <em>trottent-menu</em>;
+une marche nonchalante, des mouvemens alourdis révèlent un caractère
+trompeur, un <ins title="original: tempéramment">tempérament</ins> paresseux.</p>
-<p>Des mouvemens brusques et fréquens sont le signe d'un caractère
-inconstant, inquiet et soupçonneux; la constance, la bonne foi, la
-<span id="Page_114" class="pagenum">[114]</span> discrétion, se trahissent par des mouvemens réguliers et posés, sans
-nonchalance. En général, une marche prompte et des mouvemens vifs
+<p>Des mouvemens brusques et fréquens sont le signe d'un caractère
+inconstant, inquiet et soupçonneux; la constance, la bonne foi, la
+<span id="Page_114" class="pagenum">[114]</span> discrétion, se trahissent par des mouvemens réguliers et posés, sans
+nonchalance. En général, une marche prompte et des mouvemens vifs
annoncent chez une femme des passions fougueuses, de l'emportement dans
-l'esprit. Les naturels modérés ont des mouvemens réfléchis et pleins
+l'esprit. Les naturels modérés ont des mouvemens réfléchis et pleins
d'accord.</p>
<h4>DE LA MISE ET DU CHOIX DES COULEURS.</h4>
-<p class="no-break">On reconnaît encore au choix des vêtemens certaines parties du caractère
-chez les femmes. Les jeunes personnes, il est vrai, préfèrent le blanc
-et les nuances claires, tandis que les femmes d'un âge mûr
-<span id="Page_115" class="pagenum">[115]</span> choisissent des teintes foncées: rien de plus naturel, la jeunesse,
-au caractère gai, vif, sémillant, aime tout ce qui est brillant comme
+<p class="no-break">On reconnaît encore au choix des vêtemens certaines parties du caractère
+chez les femmes. Les jeunes personnes, il est vrai, préfèrent le blanc
+et les nuances claires, tandis que les femmes d'un âge mûr
+<span id="Page_115" class="pagenum">[115]</span> choisissent des teintes foncées: rien de plus naturel, la jeunesse,
+au caractère gai, vif, sémillant, aime tout ce qui est brillant comme
son humeur, tandis que la froide vieillesse recherche les nuances
-sombres et semble porter le deuil de l'énergie et du plaisir qui l'ont
-fuie; mais d'autres raisons déterminent la coupe des vêtemens, la
-manière de les porter, et ces raisons, on les trouve dans la tournure de
-l'esprit et dans la nature du caractère.</p>
+sombres et semble porter le deuil de l'énergie et du plaisir qui l'ont
+fuie; mais d'autres raisons déterminent la coupe des vêtemens, la
+manière de les porter, et ces raisons, on les trouve dans la tournure de
+l'esprit et dans la nature du caractère.</p>
<p id="cor_10">Ainsi, les femmes du Midi, plus actives que celles du Nord, aiment les
-vêtemens étroits et courts. Celles des départemens de l'Ouest, plus
-<span id="Page_116" class="pagenum">[116]</span> graves, plus réfléchies, portent des vêtemens amples et longs; celles
-de l'Est, qui pour la plupart mènent un genre de vie inactif et
-sédentaire, ont un costume très long et d'une coupe toute particulière.
-Cette différence notable de l'habillement des femmes dans les diverses
-parties de la France prend nécessairement sa source dans la diversité
-des caractères et des m&oelig;urs. En appliquant cette observation avec
-discernement, on doit tirer des inductions précises, et quoique la
-variété des costumes dans chaque ville soit bien légère, elle se trouve
-encore assez sensible pour révéler <span id="Page_117" class="pagenum">[117]</span> quelque qualité, quelque travers.
-Parmi vingt femmes on n'en voit jamais deux mises exactement de la même
-manière, et lorsqu'on veut étudier un caractère aussi léger que celui de
-la femme, il importe de ne rien négliger. La couleur d'une écharpe, la
-forme d'une <ins title="original: colerette">collerette</ins>, la manière de draper un châle, tout doit
-préoccuper et fournir matière à observation dans la personne que l'on
-veut deviner avant de chercher à lui plaire.</p>
+vêtemens étroits et courts. Celles des départemens de l'Ouest, plus
+<span id="Page_116" class="pagenum">[116]</span> graves, plus réfléchies, portent des vêtemens amples et longs; celles
+de l'Est, qui pour la plupart mènent un genre de vie inactif et
+sédentaire, ont un costume très long et d'une coupe toute particulière.
+Cette différence notable de l'habillement des femmes dans les diverses
+parties de la France prend nécessairement sa source dans la diversité
+des caractères et des m&oelig;urs. En appliquant cette observation avec
+discernement, on doit tirer des inductions précises, et quoique la
+variété des costumes dans chaque ville soit bien légère, elle se trouve
+encore assez sensible pour révéler <span id="Page_117" class="pagenum">[117]</span> quelque qualité, quelque travers.
+Parmi vingt femmes on n'en voit jamais deux mises exactement de la même
+manière, et lorsqu'on veut étudier un caractère aussi léger que celui de
+la femme, il importe de ne rien négliger. La couleur d'une écharpe, la
+forme d'une <ins title="original: colerette">collerette</ins>, la manière de draper un châle, tout doit
+préoccuper et fournir matière à observation dans la personne que l'on
+veut deviner avant de chercher à lui plaire.</p>
<h4>DU RANG ET DE LA FORTUNE.</h4>
<p class="no-break">A voir passer une pension de jeunes demoiselles, l'observateur doit
-deviner le rang et la fortune <span id="Page_118" class="pagenum">[118]</span> de la famille à laquelle chaque jeune
-fille appartient. Il y a dans la marche, dans le regard, dans la manière
-quelque chose qui trahit la position sociale, indépendamment de la mise
-et de la beauté.</p>
-
-<p>Dès la plus tendre enfance, la vanité et la richesse contractent une
-habitude de raideur, de protection qui demeure indélébile; la modeste
-aisance, l'honorable médiocrité, impriment un cachet de bienveillance,
-une allure d'honnêteté; la pauvreté, en rétrécissant les idées et les
-sensations, donne une timidité, une réserve méticuleuse, que ne peuvent
-effacer ni l'éducation <span id="Page_119" class="pagenum">[119]</span> ni le changement de situation. Il suffit d'une
-bien légère dose d'observation pour distinguer à la tournure la fille du
+deviner le rang et la fortune <span id="Page_118" class="pagenum">[118]</span> de la famille à laquelle chaque jeune
+fille appartient. Il y a dans la marche, dans le regard, dans la manière
+quelque chose qui trahit la position sociale, indépendamment de la mise
+et de la beauté.</p>
+
+<p>Dès la plus tendre enfance, la vanité et la richesse contractent une
+habitude de raideur, de protection qui demeure indélébile; la modeste
+aisance, l'honorable médiocrité, impriment un cachet de bienveillance,
+une allure d'honnêteté; la pauvreté, en rétrécissant les idées et les
+sensations, donne une timidité, une réserve méticuleuse, que ne peuvent
+effacer ni l'éducation <span id="Page_119" class="pagenum">[119]</span> ni le changement de situation. Il suffit d'une
+bien légère dose d'observation pour distinguer à la tournure la fille du
banquier de celle du duc et pair, la femme du commis de celle de
l'artiste.</p>
<h4>DE LA VOIX.</h4>
-<p class="no-break">Une voix haute et grave dénote une certaine ardeur amoureuse; une voix
-grêle et aiguë indique la froideur et l'égoïsme; une voix faible et
-criarde annonce une humeur irascible; une voix molle caractérise un
+<p class="no-break">Une voix haute et grave dénote une certaine ardeur amoureuse; une voix
+grêle et aiguë indique la froideur et l'égoïsme; une voix faible et
+criarde annonce une humeur irascible; une voix molle caractérise un
naturel doux et sensible; la voix nasillarde, une mauvaise constitution;
-enfin la voix cassée témoigne chez les femmes <span id="Page_120" class="pagenum">[120]</span> qu'elles sont privées
-de la plus belle de leurs prérogatives, celle de devenir mères.</p>
+enfin la voix cassée témoigne chez les femmes <span id="Page_120" class="pagenum">[120]</span> qu'elles sont privées
+de la plus belle de leurs prérogatives, celle de devenir mères.</p>
<p>Un langage naturellement humble et tremblant, ou le parler arrogant et
-haut, sont des signes également caractéristiques.</p>
+haut, sont des signes également caractéristiques.</p>
-<p>Une parole prompte, mais bégayante, est le propre des esprits étourdis,
-précipités; l'excessive lenteur dans l'articulation des mots est une
-conséquence de la pesanteur de l'esprit.</p>
+<p>Une parole prompte, mais bégayante, est le propre des esprits étourdis,
+précipités; l'excessive lenteur dans l'articulation des mots est une
+conséquence de la pesanteur de l'esprit.</p>
-<p>Une élocution simple annonce chez une femme la pureté de caractère;
-celles qui grasseient sont ordinairement composées et mignardes;
-<span id="Page_121" class="pagenum">[121]</span> celles qui prononcent fortement les sons âpres et gutturaux sont
-égoïstes et intéressées.</p>
+<p>Une élocution simple annonce chez une femme la pureté de caractère;
+celles qui grasseient sont ordinairement composées et mignardes;
+<span id="Page_121" class="pagenum">[121]</span> celles qui prononcent fortement les sons âpres et gutturaux sont
+égoïstes et intéressées.</p>
-<p>On a dit avec esprit: «Parle afin que je te connaisse,» et Plutarque
-trouvait plus d'indications du caractère moral dans quelques mots lâchés
-sans réflexion, que dans les traits de la physionomie. Ces signes sont
+<p>On a dit avec esprit: «Parle afin que je te connaisse,» et Plutarque
+trouvait plus d'indications du caractère moral dans quelques mots lâchés
+sans réflexion, que dans les traits de la physionomie. Ces signes sont
en effet rarement trompeurs, et l'on doit d'ailleurs remarquer que le
sens des paroles d'une femme se trouve presque toujours en rapport avec
la voix dont elle les prononce.</p>
<h4>DU CHANT.</h4>
-<p class="no-break" id="cor_11">Rien n'indique mieux la disposition <span id="Page_122" class="pagenum">[122]</span> intérieure de la femme et son
-plus ou moins de penchant à la sensibilité que le genre de chant et le
-rhythme musical auxquels <ins title="original: elle elle">elle</ins> accorde la préférence. Ainsi, celles
-qui aiment les airs simples et graves annoncent un esprit réfléchi et
-ont dans l'imagination quelque chose de fin et d'élevé.</p>
-
-<p>Les airs compliqués, chromatiques, à rhythme vif et bigarré, décèlent,
-dans la femme qui les chante de préférence un naturel ardent,
-inconséquent, étourdi. Quelque grave censeur citera peut-être à l'appui
-de cette observation la préférence que les grandes dames <span id="Page_123" class="pagenum">[123]</span> du noble
-faubourg accordent à l'Académie Royale-de-Musique, et l'ardeur dont les
-élégantes de la Chaussée-d'Antin et du quartier de la Bourse suivent les
-représentations des Bouffes. Les premières, en effet, admirent Gluck,
-vénèrent Sacchini; les autres raffolent de Rossini et de Weber.</p>
-
-<p>Les femmes qui mettent le mode harmonique au-dessus de la mélodie
-annoncent moins de sensibilité que celles qui préfèrent cette dernière;
-au reste, il existe mille nuances révélatrices dans la manière dont
-plusieurs femmes disent le même air: chacune l'embellit et <span id="Page_124" class="pagenum">[124]</span> l'empreint
+<p class="no-break" id="cor_11">Rien n'indique mieux la disposition <span id="Page_122" class="pagenum">[122]</span> intérieure de la femme et son
+plus ou moins de penchant à la sensibilité que le genre de chant et le
+rhythme musical auxquels <ins title="original: elle elle">elle</ins> accorde la préférence. Ainsi, celles
+qui aiment les airs simples et graves annoncent un esprit réfléchi et
+ont dans l'imagination quelque chose de fin et d'élevé.</p>
+
+<p>Les airs compliqués, chromatiques, à rhythme vif et bigarré, décèlent,
+dans la femme qui les chante de préférence un naturel ardent,
+inconséquent, étourdi. Quelque grave censeur citera peut-être à l'appui
+de cette observation la préférence que les grandes dames <span id="Page_123" class="pagenum">[123]</span> du noble
+faubourg accordent à l'Académie Royale-de-Musique, et l'ardeur dont les
+élégantes de la Chaussée-d'Antin et du quartier de la Bourse suivent les
+représentations des Bouffes. Les premières, en effet, admirent Gluck,
+vénèrent Sacchini; les autres raffolent de Rossini et de Weber.</p>
+
+<p>Les femmes qui mettent le mode harmonique au-dessus de la mélodie
+annoncent moins de sensibilité que celles qui préfèrent cette dernière;
+au reste, il existe mille nuances révélatrices dans la manière dont
+plusieurs femmes disent le même air: chacune l'embellit et <span id="Page_124" class="pagenum">[124]</span> l'empreint
de ses sensations et de ses sentimens.</p>
-<p>La respiration, cette partie si importante de l'art du chant, mérite
-aussi l'attention sérieuse de l'observateur. On juge à une respiration
-faible, lente ou rare qu'une femme est délicate, timide ou froide; au
+<p>La respiration, cette partie si importante de l'art du chant, mérite
+aussi l'attention sérieuse de l'observateur. On juge à une respiration
+faible, lente ou rare qu'une femme est délicate, timide ou froide; au
contraire, une respiration pleine, prompte, sonore est le signe d'un
-tempérament sain et robuste.</p>
+tempérament sain et robuste.</p>
<h4>DES GOUTS DIVERS.</h4>
-<p class="no-break">Dans leurs affections, dans leurs préférences, dans leurs inimitiés, les
-femmes décèlent également leur caractère et leur naturel. Les c&oelig;urs
-<span id="Page_125" class="pagenum">[125]</span> simples aiment les enfans, tandis que les esprits sérieux se plaisent
+<p class="no-break">Dans leurs affections, dans leurs préférences, dans leurs inimitiés, les
+femmes décèlent également leur caractère et leur naturel. Les c&oelig;urs
+<span id="Page_125" class="pagenum">[125]</span> simples aiment les enfans, tandis que les esprits sérieux se plaisent
avec les vieillards.</p>
-<p>L'esprit léger, la délicatesse de sentiment, se montrent dans le goût de
+<p>L'esprit léger, la délicatesse de sentiment, se montrent dans le goût de
la peinture et des fleurs.</p>
<p>Un vif amour pour de brillans spectacles, pour les ornemens de luxe, les
-décorations futiles, appartient à un naturel vain et entiché de
-préjugés.</p>
+décorations futiles, appartient à un naturel vain et entiché de
+préjugés.</p>
-<p>Un esprit mâle s'annoncera dès l'enfance en préférant des jeux et des
-occupations propres à développer la force et les passions; un esprit
-faible ne fera jamais que des poupées.</p>
+<p>Un esprit mâle s'annoncera dès l'enfance en préférant des jeux et des
+occupations propres à développer la force et les passions; un esprit
+faible ne fera jamais que des poupées.</p>
<p><span id="Page_126" class="pagenum">[126]</span>
-De même que le diagnostic d'une complexion vigoureuse est d'aimer les
-alimens âpres, secs et grossiers, la recherche des friandises est
-l'indice d'un caractère tendre et d'une santé délicate. La femme qui
-préfère une nourriture succulente doit avoir l'esprit lourd; celle qui
+De même que le diagnostic d'une complexion vigoureuse est d'aimer les
+alimens âpres, secs et grossiers, la recherche des friandises est
+l'indice d'un caractère tendre et d'une santé délicate. La femme qui
+préfère une nourriture succulente doit avoir l'esprit lourd; celle qui
sera sensible et apte aux travaux de l'esprit recherchera les alimens
-maigres et végétaux.</p>
+maigres et végétaux.</p>
-<p>Le goût pour des substances épicées, piquantes, pour les liqueurs
-spiritueuses, dénote un tempérament vif et violent; les alimens
-farineux, les boissons douces, sont préférés des caractères lents et des
+<p>Le goût pour des substances épicées, piquantes, pour les liqueurs
+spiritueuses, dénote un tempérament vif et violent; les alimens
+farineux, les boissons douces, sont préférés des caractères lents et des
passions tendres.</p>
<p><span id="Page_127" class="pagenum">[127]</span>
-L'usage des odeurs suaves annonce chez les femmes un penchant prononcé
-vers la volupté.</p>
-
-<p>On a remarqué chez les femmes dont le goût est prononcé pour les
-liqueurs spiritueuses et les vins pétillans une grande franchise, de la
-générosité, une sorte de témérité; l'extrême sobriété, au contraire, est
-souvent le partage d'un caractère dissimulé et craintif. Les femmes qui,
-dans les grandes villes, à Paris surtout, ne font en général usage que
+L'usage des odeurs suaves annonce chez les femmes un penchant prononcé
+vers la volupté.</p>
+
+<p>On a remarqué chez les femmes dont le goût est prononcé pour les
+liqueurs spiritueuses et les vins pétillans une grande franchise, de la
+générosité, une sorte de témérité; l'extrême sobriété, au contraire, est
+souvent le partage d'un caractère dissimulé et craintif. Les femmes qui,
+dans les grandes villes, à Paris surtout, ne font en général usage que
d'eau pour boisson, fournissent rarement l'occasion de quelque remarque
de ce genre. Heureux toutefois celui qui peut les surprendre et les
-juger dans ces momens <span id="Page_128" class="pagenum">[128]</span> où l'abandon fait percer le naturel et le
-dégage de feinte et d'apprêts.</p>
+juger dans ces momens <span id="Page_128" class="pagenum">[128]</span> où l'abandon fait percer le naturel et le
+dégage de feinte et d'apprêts.</p>
<h4>DU STYLE.</h4>
-<p class="no-break">Buffon a dit avec esprit et justesse, «Le style est l'homme même.»<a id="FNanchor_13" href="#Note_13" class="fnanchor">[13]</a>
-On peut, en effet, se former une idée de ce qu'étaient nos grands
-écrivains en lisant leurs pages immortelles. Pascal, mélancolique,
-spirituel et profond, se peint dans ses écrits; à lire Fénélon, on
-devine son ame douce, sa figure noble et bienveillante; l'héroïsme de
-<span id="Page_129" class="pagenum">[129]</span> caractère, la sûreté du maintien, sont empreints dans P. Corneille et
-dans Bossuet; en lisant la correspondance de Voltaire on voit à nu son
-caractère, on saisit sa physionomie.</p>
+<p class="no-break">Buffon a dit avec esprit et justesse, «Le style est l'homme même.»<a id="FNanchor_13" href="#Note_13" class="fnanchor">[13]</a>
+On peut, en effet, se former une idée de ce qu'étaient nos grands
+écrivains en lisant leurs pages immortelles. Pascal, mélancolique,
+spirituel et profond, se peint dans ses écrits; à lire Fénélon, on
+devine son ame douce, sa figure noble et bienveillante; l'héroïsme de
+<span id="Page_129" class="pagenum">[129]</span> caractère, la sûreté du maintien, sont empreints dans P. Corneille et
+dans Bossuet; en lisant la correspondance de Voltaire on voit à nu son
+caractère, on saisit sa physionomie.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a>
-Quintilien, avant lui, exprime ainsi la même idée: «César
-écrivait du même style dont il combattait.»</p>
+Quintilien, avant lui, exprime ainsi la même idée: «César
+écrivait du même style dont il combattait.»</p>
</div>
-<p>On lit quelque part: «Une femme qui écrit une lettre envoie son
-portrait.» Cela serait vrai si les femmes écrivaient toujours sans
-prétention; mais la plupart s'étudient à mettre l'esprit à la place du
-naturel: le sentiment ou l'abandon suffirait. Il faut être quelque peu
-observateur pour reconnaître, au milieu des lieux communs des finesses,
-des exagérations d'une lettre <span id="Page_130" class="pagenum">[130]</span> de femme, l'endroit où elle se trahit
-et dévoile son caractère avec sa pensée.</p>
+<p>On lit quelque part: «Une femme qui écrit une lettre envoie son
+portrait.» Cela serait vrai si les femmes écrivaient toujours sans
+prétention; mais la plupart s'étudient à mettre l'esprit à la place du
+naturel: le sentiment ou l'abandon suffirait. Il faut être quelque peu
+observateur pour reconnaître, au milieu des lieux communs des finesses,
+des exagérations d'une lettre <span id="Page_130" class="pagenum">[130]</span> de femme, l'endroit où elle se trahit
+et dévoile son caractère avec sa pensée.</p>
-<h4>DES M&OElig;URS ET DES OCCUPATIONS FAMILIÈRES.</h4>
+<h4>DES M&OElig;URS ET DES OCCUPATIONS FAMILIÈRES.</h4>
<p class="no-break" id="cor_12">C'est surtout dans les actions ordinaires, dans les actions <ins title="original: quotidiens">quotidiennes</ins>
-de la vie que le naturel des femmes se décèle: alors, en effet, elles
-n'ont pas le loisir de s'apprêter, de se contrefaire; observées à
+de la vie que le naturel des femmes se décèle: alors, en effet, elles
+n'ont pas le loisir de s'apprêter, de se contrefaire; observées à
l'improviste, elles se montrent vraies et telles qu'on voudrait toujours
-les voir. La liberté d'un repas, quelque occupation de la vie
-domestique, un élan subit d'obligeance ou de secours, témoignent <span id="Page_131" class="pagenum">[131]</span> les
-goûts dominans; chaque soin, chaque geste alors fait reconnaître une
-capacité.</p>
-
-<p>La femme d'une humeur solitaire devient à la longue orgueilleuse ou
-chagrine: elle se plaira dans les exercices de dévotion; celle, au
-contraire, qui, fort jeune, aime déjà le monde, aimera plus tard la
+les voir. La liberté d'un repas, quelque occupation de la vie
+domestique, un élan subit d'obligeance ou de secours, témoignent <span id="Page_131" class="pagenum">[131]</span> les
+goûts dominans; chaque soin, chaque geste alors fait reconnaître une
+capacité.</p>
+
+<p>La femme d'une humeur solitaire devient à la longue orgueilleuse ou
+chagrine: elle se plaira dans les exercices de dévotion; celle, au
+contraire, qui, fort jeune, aime déjà le monde, aimera plus tard la
dissipation.</p>
-<p>Les m&oelig;urs, chez les femmes, déterminent trop rarement le choix des
-études; leur éducation est soumise à trop de concessions, à trop de
-convenances; mais, dès leur entrée dans le monde, les goûts, les
-penchans qui ont été comprimés <span id="Page_132" class="pagenum">[132]</span> se développent. A ce moment, l'amour
-des lettres et des beaux-arts annonce un esprit juste, noble et élevé;
-celles qui préfèrent dans la musique l'harmonie à la mélodie; dans la
-peinture, le coloris à la composition; dans la poésie, le style au
+<p>Les m&oelig;urs, chez les femmes, déterminent trop rarement le choix des
+études; leur éducation est soumise à trop de concessions, à trop de
+convenances; mais, dès leur entrée dans le monde, les goûts, les
+penchans qui ont été comprimés <span id="Page_132" class="pagenum">[132]</span> se développent. A ce moment, l'amour
+des lettres et des beaux-arts annonce un esprit juste, noble et élevé;
+celles qui préfèrent dans la musique l'harmonie à la mélodie; dans la
+peinture, le coloris à la composition; dans la poésie, le style au
sujet, suivent plus l'impression de leurs sens que celle de leur ame.
-Elles sont pour l'ordinaire vives, dissipées et inconstantes; elles ont
+Elles sont pour l'ordinaire vives, dissipées et inconstantes; elles ont
plus d'imagination que de jugement, plus d'esprit que d'instruction, car
-les femmes dont les goûts sont diamétralement opposés sont tendres,
-rangées, studieuses, naturellement réfléchies <span id="Page_133" class="pagenum">[133]</span> et concentrées en
-elles-mêmes.</p>
+les femmes dont les goûts sont diamétralement opposés sont tendres,
+rangées, studieuses, naturellement réfléchies <span id="Page_133" class="pagenum">[133]</span> et concentrées en
+elles-mêmes.</p>
<p>Celui qui n'a pas vu une jeune fille au milieu de sa famille ne peut
-porter sur elle un jugement assuré; là seulement le naturel éclate sans
-contrainte, les goûts et les penchans se montrent à découvert.</p>
+porter sur elle un jugement assuré; là seulement le naturel éclate sans
+contrainte, les goûts et les penchans se montrent à découvert.</p>
<h4>DU VISAGE ET DE SES DIVERS TRAITS.</h4>
-<p class="no-break">La beauté du visage n'est pas chez les femmes tout-à-fait de convention,
-ainsi qu'on le pense trop communément. Voltaire a dit: «Interrogez un
-crapaud sur le beau, il vous répondra que c'est sa crapaude avec ses
-gros yeux et sa peau gluante.» Le nègre doit faire son type de beauté
-noir comme lui <span id="Page_134" class="pagenum">[134]</span> sans doute; mais n'y a-t-il pas un état positif de
-perfection, de régularité, d'harmonie, d'organisation dans chaque
-espèce? Chacune n'a-t-elle pas sa beauté propre, indépendante de nos
-préférences et de nos préventions? La figure de la femme est le miroir
-des affections de son ame, il y a long-temps qu'on l'a remarqué; mais on
-n'a jamais assez insisté sur cette observation, que chacune des parties
+<p class="no-break">La beauté du visage n'est pas chez les femmes tout-à-fait de convention,
+ainsi qu'on le pense trop communément. Voltaire a dit: «Interrogez un
+crapaud sur le beau, il vous répondra que c'est sa crapaude avec ses
+gros yeux et sa peau gluante.» Le nègre doit faire son type de beauté
+noir comme lui <span id="Page_134" class="pagenum">[134]</span> sans doute; mais n'y a-t-il pas un état positif de
+perfection, de régularité, d'harmonie, d'organisation dans chaque
+espèce? Chacune n'a-t-elle pas sa beauté propre, indépendante de nos
+préférences et de nos préventions? La figure de la femme est le miroir
+des affections de son ame, il y a long-temps qu'on l'a remarqué; mais on
+n'a jamais assez insisté sur cette observation, que chacune des parties
du visage donne plus directement l'indication d'un genre particulier
d'affection.</p>
-<p>Il serait utile de classer ces traits si révélateurs en trois régions,
+<p>Il serait utile de classer ces traits si révélateurs en trois régions,
savoir:</p>
<p><span id="Page_135" class="pagenum">[135]</span>
1<sup>o</sup> Les yeux et le front.</p>
<p>Ayant des rapports plus intimes avec le cerveau, ils expriment
-principalement les sentimens de l'ame, de l'esprit et de la pensée.</p>
+principalement les sentimens de l'ame, de l'esprit et de la pensée.</p>
<p>2<sup>o</sup> Les joues et le nez.</p>
-<p>Ils rendent les passions physiques et les émotions mimiques de la
-douleur et de la volupté.</p>
+<p>Ils rendent les passions physiques et les émotions mimiques de la
+douleur et de la volupté.</p>
<p>3<sup>o</sup> La bouche et le menton.</p>
-<p>Ils correspondent spécialement aux affections les plus secrètes,
-trahissent la pensée la plus déliée, le plus vague désir.</p>
+<p>Ils correspondent spécialement aux affections les plus secrètes,
+trahissent la pensée la plus déliée, le plus vague désir.</p>
-<p>C'est par les yeux, ces lumières de l'ame, d'où jaillit l'éclair de la
-pensée, que brillent l'intelligence et le feu du génie. C'est dans
+<p>C'est par les yeux, ces lumières de l'ame, d'où jaillit l'éclair de la
+pensée, que brillent l'intelligence et le feu du génie. C'est dans
l'expression <span id="Page_136" class="pagenum">[136]</span> des regards que se font lire les sentimens, que se
-peignent les volontés, que se manifestent les sensations. Le plaisir
-fait pétiller les yeux, le dépit les allume, la tristesse les abat,
-l'étonnement les fixe, la crainte les agite, le respect les abaisse, la
-tendresse les adoucit, la curiosité les ouvre, le courroux les enflamme
+peignent les volontés, que se manifestent les sensations. Le plaisir
+fait pétiller les yeux, le dépit les allume, la tristesse les abat,
+l'étonnement les fixe, la crainte les agite, le respect les abaisse, la
+tendresse les adoucit, la curiosité les ouvre, le courroux les enflamme
et l'ennui les appesantit. Chez les femmes surtout, les sourcils
-ajoutent beaucoup à l'expression du caractère; on peut dire que la
-tristesse, la jalousie et le dépit les habitent. Les rides du front,
+ajoutent beaucoup à l'expression du caractère; on peut dire que la
+tristesse, la jalousie et le dépit les habitent. Les rides du front,
heureusement si rares chez les femmes, marquent les agitations
<span id="Page_137" class="pagenum">[137]</span> auxquelles leur c&oelig;ur est en proie.</p>
<p>Ce qu'on appelle ordinairement physionomie spirituelle ou sotte se peint
-de préférence dans le haut du visage, les yeux, les sourcils et le
+de préférence dans le haut du visage, les yeux, les sourcils et le
front.</p>
-<p>Les douleurs du corps et les sensations physiques se peignent également,
-quoique d'une manière bien diverse, par les mouvemens nerveux des joues
+<p>Les douleurs du corps et les sensations physiques se peignent également,
+quoique d'une manière bien diverse, par les mouvemens nerveux des joues
et des coins de la bouche.</p>
<p>Enfin, le coloris de la physionomie, la rougeur de la honte, l'animation
-du désir, la pâleur de la crainte; le jeu des muscles gonflés dans la
-colère, relâchés dans l'abattement, suspendus dans l'étonnement,
-<span id="Page_138" class="pagenum">[138]</span> renversés dans le désespoir; le mouvement de la tête, penchée dans
-l'amour, tombante dans la tristesse, tendue dans le désir, élevée dans
-l'indignation: tout concourt, même par les traits les plus fugitifs, à
+du désir, la pâleur de la crainte; le jeu des muscles gonflés dans la
+colère, relâchés dans l'abattement, suspendus dans l'étonnement,
+<span id="Page_138" class="pagenum">[138]</span> renversés dans le désespoir; le mouvement de la tête, penchée dans
+l'amour, tombante dans la tristesse, tendue dans le désir, élevée dans
+l'indignation: tout concourt, même par les traits les plus fugitifs, à
peindre au vif les affections de la femme.</p>
-<p>Ainsi, une impression fréquente se change chez elles en une sorte de
-nature, et les femmes qui sont souvent affectées par une passion vive
+<p>Ainsi, une impression fréquente se change chez elles en une sorte de
+nature, et les femmes qui sont souvent affectées par une passion vive
contractent dans leur tournure et leur physionomie certains traits
-indicatifs de cette passion. Enclines qu'elles sont à quelque action
+indicatifs de cette passion. Enclines qu'elles sont à quelque action
vertueuse ou vicieuse, elles <span id="Page_139" class="pagenum">[139]</span> en saisissent l'air sans y penser, et
cet air, en se modifiant dans toute leur personne, lui imprime un
-caractère particulier. Pour reconnaître cette sorte d'indice, il faut
-examiner les passions qui, le plus généralement, agitent le c&oelig;ur
-d'une femme, ainsi que la manière dont ces passions agissent
-extérieurement sur elle.</p>
+caractère particulier. Pour reconnaître cette sorte d'indice, il faut
+examiner les passions qui, le plus généralement, agitent le c&oelig;ur
+d'une femme, ainsi que la manière dont ces passions agissent
+extérieurement sur elle.</p>
-<p>Dans la joie ou le plaisir, le visage s'épanouit, la poitrine se
-développe, s'élargit en quelque sorte, toutes les sensations sont
-portées à l'extérieur.</p>
+<p>Dans la joie ou le plaisir, le visage s'épanouit, la poitrine se
+développe, s'élargit en quelque sorte, toutes les sensations sont
+portées à l'extérieur.</p>
<p>Dans la tristesse ou le chagrin, tous les membres se retirent, le
-<span id="Page_140" class="pagenum">[140]</span> visage se renfrogne et la poitrine semble se rétrécir.</p>
+<span id="Page_140" class="pagenum">[140]</span> visage se renfrogne et la poitrine semble se rétrécir.</p>
-<p>Dans la colère ou même le mécontentement, l'ame s'échauffe, les membres
+<p>Dans la colère ou même le mécontentement, l'ame s'échauffe, les membres
se raidissent, le sang bouillonne.</p>
-<p>Dans la terreur ou la crainte, les membres semblent affaissés, le
-c&oelig;ur manque et se glace, les traits se décomposent entièrement.</p>
+<p>Dans la terreur ou la crainte, les membres semblent affaissés, le
+c&oelig;ur manque et se glace, les traits se décomposent entièrement.</p>
<p>Toutes les autres passions, chez les femmes, ne sont en quelque sorte
que des modifications ou des nuances de ces quatre primitives: l'amour
-et l'aversion, n'étant, en effet, que des affections purement relatives
-aux individus, ne peuvent <span id="Page_141" class="pagenum">[141]</span> être continuelles et sont inhérentes à
+et l'aversion, n'étant, en effet, que des affections purement relatives
+aux individus, ne peuvent <span id="Page_141" class="pagenum">[141]</span> être continuelles et sont inhérentes à
celles-ci.</p>
-<p>Ainsi, chez les femmes, tout décèle le caractère, même les choses en soi
-les plus indifférentes. Madame de Staël a dit: «Une sotte ne prend pas
-son éventail et ne se tient pas debout comme une femme spirituelle.» De
-là naissent les préférences involontaires, les sympathies imprévues.</p>
+<p>Ainsi, chez les femmes, tout décèle le caractère, même les choses en soi
+les plus indifférentes. Madame de Staël a dit: «Une sotte ne prend pas
+son éventail et ne se tient pas debout comme une femme spirituelle.» De
+là naissent les préférences involontaires, les sympathies imprévues.</p>
-<p>La réflexion profonde, la constance, l'inspiration, se manifestent chez
-les femmes dans un regard fixe, arrêté et d'une assurance modeste. Au
-contraire, des regards vides, mobiles, douteux, appartiennent <span id="Page_142" class="pagenum">[142]</span> à un
-esprit irréfléchi; de petits yeux enfoncés annoncent souvent une nature
+<p>La réflexion profonde, la constance, l'inspiration, se manifestent chez
+les femmes dans un regard fixe, arrêté et d'une assurance modeste. Au
+contraire, des regards vides, mobiles, douteux, appartiennent <span id="Page_142" class="pagenum">[142]</span> à un
+esprit irréfléchi; de petits yeux enfoncés annoncent souvent une nature
envieuse et maligne; de gros yeux saillans et gris, un esprit simple et
-vulgaire; un &oelig;il noir, vif et animé indique un tempérament ardent et
-irascible; des yeux bleus ou verts, au regard languissant, décèlent une
+vulgaire; un &oelig;il noir, vif et animé indique un tempérament ardent et
+irascible; des yeux bleus ou verts, au regard languissant, décèlent une
ame tendre, douce et craintive.</p>
-<p>Ce sont donc les yeux qu'il faut étudier surtout dans la physionomie des
-femmes, pour pénétrer leurs plus intimes pensées. Il est rare qu'une
+<p>Ce sont donc les yeux qu'il faut étudier surtout dans la physionomie des
+femmes, pour pénétrer leurs plus intimes pensées. Il est rare qu'une
femme coupable soutienne hardiment un mensonge sous les regards d'un
-juge observateur <span id="Page_143" class="pagenum">[143]</span> et physionomiste. L'abbé de Mancy assure que «les
-Chinois ne s'enquièrent pas autrement de la fidélité de leurs femmes;
-l'épouse qui soutient avec assurance le regard du mari irrité triomphe
-du soupçon et recouvre sa tendresse.» Une telle épreuve serait peut-être
-moins décisive dans un pays encore plus civilisé que la Chine. Faut-il
-s'en plaindre, doit-on s'en applaudir? nous laissons aux maris à décider
+juge observateur <span id="Page_143" class="pagenum">[143]</span> et physionomiste. L'abbé de Mancy assure que «les
+Chinois ne s'enquièrent pas autrement de la fidélité de leurs femmes;
+l'épouse qui soutient avec assurance le regard du mari irrité triomphe
+du soupçon et recouvre sa tendresse.» Une telle épreuve serait peut-être
+moins décisive dans un pays encore plus civilisé que la Chine. Faut-il
+s'en plaindre, doit-on s'en applaudir? nous laissons aux maris à décider
la question.</p>
-<p>De ce petit traité, où nous avons rassemblé les principales observations
-physiognomoniques consignées dans une foule d'épais in-quarto, <span id="Page_144" class="pagenum">[144]</span> le
-lecteur retirera sans doute quelque fruit. Avant de s'aventurer à être
-aimable ou même galant près d'une femme, il l'étudiera et raisonnera son
-attaque d'après une théorie basée sur l'expérience et que le résultat
-démentira bien rarement. L'art physiognomonique est assurément une des
+<p>De ce petit traité, où nous avons rassemblé les principales observations
+physiognomoniques consignées dans une foule d'épais in-quarto, <span id="Page_144" class="pagenum">[144]</span> le
+lecteur retirera sans doute quelque fruit. Avant de s'aventurer à être
+aimable ou même galant près d'une femme, il l'étudiera et raisonnera son
+attaque d'après une théorie basée sur l'expérience et que le résultat
+démentira bien rarement. L'art physiognomonique est assurément une des
principales branches accessoires du grand art de plaire; mais, en lui
-accordant la confiance qu'il mérite, il ne faut pas non plus se trop
-fier à son secours. C'est de l'ensemble des moyens que résulte seulement
-le succès. En comparant l'art de conter fleurette à un jeu <span id="Page_145" class="pagenum">[145]</span> d'enfant,
+accordant la confiance qu'il mérite, il ne faut pas non plus se trop
+fier à son secours. C'est de l'ensemble des moyens que résulte seulement
+le succès. En comparant l'art de conter fleurette à un jeu <span id="Page_145" class="pagenum">[145]</span> d'enfant,
on pourrait dire que la physiognomonie <em>donne barre</em> sur le beau sexe,
mais il s'agit ensuite de bien courir pour l'attraper.</p>
@@ -2163,186 +2124,186 @@ mais il s'agit ensuite de bien courir pour l'attraper.</p>
<hr />
-<p id="cor_13">Mademoiselle de <ins title="original: Scudéri">Scudéry</ins>, dans ses <cite>Conversations morales</cite>, après avoir
-ingénieusement défini la coquetterie un déréglement de l'esprit, fait
-venir le mot coquette de l'italien <i lang="it" xml:lang="it">civetta</i>, chouette: elle prétend que
-la chouette attire la nuit quantité de petits oiseaux autour d'elle, et
-que, par allusion, on a appelé de son nom les femmes qui s'attiraient
+<p id="cor_13">Mademoiselle de <ins title="original: Scudéri">Scudéry</ins>, dans ses <cite>Conversations morales</cite>, après avoir
+ingénieusement défini la coquetterie un déréglement de l'esprit, fait
+venir le mot coquette de l'italien <i lang="it" xml:lang="it">civetta</i>, chouette: elle prétend que
+la chouette attire la nuit quantité de petits oiseaux autour d'elle, et
+que, par allusion, on a appelé de son nom les femmes qui s'attiraient
des adorateurs.</p>
</div>
-<p>Ménage, en s'appuyant de Pasquier, trouve l'origine de coquette <span id="Page_147" class="pagenum">[147]</span> dans
+<p>Ménage, en s'appuyant de Pasquier, trouve l'origine de coquette <span id="Page_147" class="pagenum">[147]</span> dans
le mot <em>coq</em>, et dit qu'on donna le nom de coquet et coquette aux hommes
-et aux femmes qui eurent la prétention de plaire à plusieurs, comme les
-coqs lorsqu'ils font l'amour à leurs poulettes.</p>
+et aux femmes qui eurent la prétention de plaire à plusieurs, comme les
+coqs lorsqu'ils font l'amour à leurs poulettes.</p>
<p>Les Anciens n'ont point connu la coquetterie, sans doute parce que les
-deux sexes étaient trop isolés chez eux, où on ne se réunissait guère
-qu'en famille: dans les fêtes publiques, en effet, dans les cérémonies
-religieuses, les hommes et les femmes étaient presque toujours séparés.
-On ne connaissait point alors ce que nous appelons la société, ces
-réunions où le désir de <span id="Page_148" class="pagenum">[148]</span> paraître aimable porte chacun à faire valoir
-les agrémens de sa personne, les grâces de son esprit, le charme de ses
+deux sexes étaient trop isolés chez eux, où on ne se réunissait guère
+qu'en famille: dans les fêtes publiques, en effet, dans les cérémonies
+religieuses, les hommes et les femmes étaient presque toujours séparés.
+On ne connaissait point alors ce que nous appelons la société, ces
+réunions où le désir de <span id="Page_148" class="pagenum">[148]</span> paraître aimable porte chacun à faire valoir
+les agrémens de sa personne, les grâces de son esprit, le charme de ses
talens, les avantages de son rang ou de sa fortune. On chercherait en
-vain dans leurs écrits quelque indice du caractère de la coquetterie:
-les poètes n'ont peint que des femmes vertueuses et fidèles, des femmes
-adultères et déréglées, et des courtisanes.</p>
+vain dans leurs écrits quelque indice du caractère de la coquetterie:
+les poètes n'ont peint que des femmes vertueuses et fidèles, des femmes
+adultères et déréglées, et des courtisanes.</p>
-<p>Jusqu'au seizième siècle, les peuples modernes ressemblèrent sous ce
-rapport aux anciens, et ne laissèrent apercevoir dans leurs m&oelig;urs
+<p>Jusqu'au seizième siècle, les peuples modernes ressemblèrent sous ce
+rapport aux anciens, et ne laissèrent apercevoir dans leurs m&oelig;urs
aucune trace de coquetterie.</p>
-<p>Ce fut sous Catherine de Médicis <span id="Page_149" class="pagenum">[149]</span> seulement que la coquetterie prit
-naissance: c'était un caractère nouveau.</p>
-
-<p>Le cercle que cette princesse établit à la cour inspira à la noblesse et
-à la bourgeoisie le désir d'en former de semblables: ce fut en quelque
-sorte une révélation que l'on pouvait trouver des agrémens et des
-plaisirs hors des réunions dont l'amitié ou la parenté était l'ame. On
-reçut dès-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa
-fortune, une troisième par déférence pour son rang; on consentit bien
-encore à en voir quelques unes à cause de <span id="Page_150" class="pagenum">[150]</span> leurs qualités ou de leurs
-vertus; mais le but, en se formant une société, étant de se divertir,
-d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque maître de
-maison veut la plus grosse part, la frivolité présida au choix de ceux
-qu'on y admit sans amitié, sans lien de parenté, sans amour. Les deux
-sexes ainsi réunis n'auraient eu qu'une conversation froide et
-insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un à l'autre
-n'eût également agi sur les c&oelig;urs: il porta les hommes à ne pas voir
-avec indifférence des femmes dont la bienveillance se colorait pour <span id="Page_151" class="pagenum">[151]</span>
-eux des dehors de l'amitié; obligés à moins de retenue qu'elles, ils
-crurent devoir donner à leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le
-langage des femmes, quoique réservé, fut aimable et piquant, parce que
-la grace dont la nature les a douées perce toujours, même à leur insu,
+<p>Ce fut sous Catherine de Médicis <span id="Page_149" class="pagenum">[149]</span> seulement que la coquetterie prit
+naissance: c'était un caractère nouveau.</p>
+
+<p>Le cercle que cette princesse établit à la cour inspira à la noblesse et
+à la bourgeoisie le désir d'en former de semblables: ce fut en quelque
+sorte une révélation que l'on pouvait trouver des agrémens et des
+plaisirs hors des réunions dont l'amitié ou la parenté était l'ame. On
+reçut dès-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa
+fortune, une troisième par déférence pour son rang; on consentit bien
+encore à en voir quelques unes à cause de <span id="Page_150" class="pagenum">[150]</span> leurs qualités ou de leurs
+vertus; mais le but, en se formant une société, étant de se divertir,
+d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque maître de
+maison veut la plus grosse part, la frivolité présida au choix de ceux
+qu'on y admit sans amitié, sans lien de parenté, sans amour. Les deux
+sexes ainsi réunis n'auraient eu qu'une conversation froide et
+insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un à l'autre
+n'eût également agi sur les c&oelig;urs: il porta les hommes à ne pas voir
+avec indifférence des femmes dont la bienveillance se colorait pour <span id="Page_151" class="pagenum">[151]</span>
+eux des dehors de l'amitié; obligés à moins de retenue qu'elles, ils
+crurent devoir donner à leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le
+langage des femmes, quoique réservé, fut aimable et piquant, parce que
+la grace dont la nature les a douées perce toujours, même à leur insu,
dans leurs discours comme dans leurs actions; celui des hommes fut vif,
spirituel, parce que, ne pouvant dissimuler qu'ils connaissaient
-l'amour, ils se seraient voués au ridicule en feignant la naïveté,
-pardonnable à peine à l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent
+l'amour, ils se seraient voués au ridicule en feignant la naïveté,
+pardonnable à peine à l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent
qu'il y avait plus de <span id="Page_152" class="pagenum">[152]</span> flatterie que de sentiment dans les hommages
-qu'on leur rendait; elles sentirent le danger de se montrer sensibles à
-des adulations intéressées; mais ces adulations leur plaisaient trop
-pour que leurs belles résolutions de résistance pussent être de longue
-durée: alors l'esprit, toujours fidèle à les servir, l'esprit, inné chez
-elles avec la malice, vint à leur secours et leur offrit le plus
+qu'on leur rendait; elles sentirent le danger de se montrer sensibles à
+des adulations intéressées; mais ces adulations leur plaisaient trop
+pour que leurs belles résolutions de résistance pussent être de longue
+durée: alors l'esprit, toujours fidèle à les servir, l'esprit, inné chez
+elles avec la malice, vint à leur secours et leur offrit le plus
puissant auxiliaire, la coquetterie.</p>
-<p id="cor_14">Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientôt coquettes.
-Brantôme nous apprend dans le <cite>Panégyrique de Catherine de Médicis</cite>, que
-cette reine avait à <span id="Page_153" class="pagenum">[153]</span> sa suite trois cents filles ou dames d'honneur,
-dont la douce occupation était de séduire et de fixer près de leur
-souveraine les seigneurs étrangers et nationaux. Suivant lui, habiles et
-gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles réussissaient si bien dans
-leurs décevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France:
-«C'est le paradis de la terre.» Quelques auteurs ont prétendu que la
-politique Catherine avait tiré parti de cette brillante et nouvelle
+<p id="cor_14">Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientôt coquettes.
+Brantôme nous apprend dans le <cite>Panégyrique de Catherine de Médicis</cite>, que
+cette reine avait à <span id="Page_153" class="pagenum">[153]</span> sa suite trois cents filles ou dames d'honneur,
+dont la douce occupation était de séduire et de fixer près de leur
+souveraine les seigneurs étrangers et nationaux. Suivant lui, habiles et
+gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles réussissaient si bien dans
+leurs décevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France:
+«C'est le paradis de la terre.» Quelques auteurs ont prétendu que la
+politique Catherine avait tiré parti de cette brillante et nouvelle
sorte de garde du corps; si l'on en croit leurs accusations, les dames
-de la cour lui révélaient les secrets des captifs <span id="Page_154" class="pagenum">[154]</span> <ins title="original: qu'elle">qu'elles</ins> tenaient
+de la cour lui révélaient les secrets des captifs <span id="Page_154" class="pagenum">[154]</span> <ins title="original: qu'elle">qu'elles</ins> tenaient
dans leurs fers: la chose est possible, mais, certes, la faute en est
-plus à l'insidieuse princesse qu'à la complaisante coquetterie de ses
+plus à l'insidieuse princesse qu'à la complaisante coquetterie de ses
aimables agens diplomatiques.</p>
-<p>Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'était, d'après les chroniqueurs,
-montrée aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de
-Charlemagne même lui fut, disent-ils, inférieure: «Car cet empereur-roi
-ne donnait à ses dames que deux ou trois tournois par an; et, après
+<p>Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'était, d'après les chroniqueurs,
+montrée aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de
+Charlemagne même lui fut, disent-ils, inférieure: «Car cet empereur-roi
+ne donnait à ses dames que deux ou trois tournois par an; et, après
chaque tournoi, comtes, chevaliers, paladins retournaient dans leurs <span id="Page_155" class="pagenum">[155]</span>
-châteaux, Charles n'ayant pas près de lui, comme Catherine, un cercle où
-la beauté, l'esprit et les graces fussent en rivalité pour dompter les
-courages et soumettre les c&oelig;urs.»</p>
+châteaux, Charles n'ayant pas près de lui, comme Catherine, un cercle où
+la beauté, l'esprit et les graces fussent en rivalité pour dompter les
+courages et soumettre les c&oelig;urs.»</p>
-<p>Nous allons peut-être bien étonner les femmes en leur disant qu'il leur
-est plus facile de demeurer fidèles que coquettes; leur surprise cessera
+<p>Nous allons peut-être bien étonner les femmes en leur disant qu'il leur
+est plus facile de demeurer fidèles que coquettes; leur surprise cessera
quand nous expliquerons ce que l'on doit entendre par la coquetterie
-dans l'acception véritable du mot.</p>
+dans l'acception véritable du mot.</p>
-<p>La coquetterie est le triomphe perpétuel de l'esprit sur les sens: une
-coquette doit inspirer de l'amour <span id="Page_156" class="pagenum">[156]</span> sans jamais l'éprouver; il faut
-qu'elle mette autant de soin à repousser loin d'elle ce sentiment qu'à
-le faire naître chez les autres; elle contracte l'obligation d'éviter
+<p>La coquetterie est le triomphe perpétuel de l'esprit sur les sens: une
+coquette doit inspirer de l'amour <span id="Page_156" class="pagenum">[156]</span> sans jamais l'éprouver; il faut
+qu'elle mette autant de soin à repousser loin d'elle ce sentiment qu'à
+le faire naître chez les autres; elle contracte l'obligation d'éviter
jusqu'aux apparences d'aimer, de crainte que celui de ses adorateurs qui
-passerait pour préféré ne fût regardé comme plus heureux par ses rivaux;
-son art consiste à leur laisser continuellement concevoir de
-l'espérance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que
+passerait pour préféré ne fût regardé comme plus heureux par ses rivaux;
+son art consiste à leur laisser continuellement concevoir de
+l'espérance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que
des caprices d'esprit. Or, nous le demandons aux dames, est-ce donc
chose si facile que de soumettre les besoins du c&oelig;ur aux jouissances
de l'esprit?</p>
<p><span id="Page_157" class="pagenum">[157]</span>
-Un mari, s'il est répandu dans le monde, doit désirer que sa femme soit
-coquette; ce caractère assure sa félicité; mais il faut, avant tout, que
-ce mari ait assez de philosophie pour accorder à sa femme une confiance
-illimitée. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux
+Un mari, s'il est répandu dans le monde, doit désirer que sa femme soit
+coquette; ce caractère assure sa félicité; mais il faut, avant tout, que
+ce mari ait assez de philosophie pour accorder à sa femme une confiance
+illimitée. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux
efforts constans que l'on tente pour toucher son c&oelig;ur; il ne voit
-dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait à sa tendresse pour
-elle. De là beaucoup de femmes qui n'auraient été que coquettes, par
-l'impossibilité de l'être, deviennent infidèles; car les femmes aiment
+dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait à sa tendresse pour
+elle. De là beaucoup de femmes qui n'auraient été que coquettes, par
+l'impossibilité de l'être, deviennent infidèles; car les femmes aiment
les hommages, <span id="Page_158" class="pagenum">[158]</span> les flatteries, les petits soins: le monde n'attache
-pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire à leur
-vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce goût de leur vanité.</p>
+pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire à leur
+vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce goût de leur vanité.</p>
<p>A ceux qui crieraient au paradoxe et qui nieraient que la coquetterie
-fût réellement une qualité de l'esprit imposant la chasteté aux sens,
-nous citerons La Bruyère: «Une femme, dit-il, qui a un galant se croit
-coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette.»</p>
+fût réellement une qualité de l'esprit imposant la chasteté aux sens,
+nous citerons La Bruyère: «Une femme, dit-il, qui a un galant se croit
+coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette.»</p>
<p>Abusons-nous moins du nom de coquette qu'on ne faisait du temps <span id="Page_159" class="pagenum">[159]</span> de
-La Bruyère? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui
+La Bruyère? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui
aime la toilette pour s'embellir seulement aux yeux d'un mari, d'un
amant.</p>
-<p id="cor_15">Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise à la mode, sans
+<p id="cor_15">Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise à la mode, sans
remarquer que souvent chez elle il n'y a aucune intention de plaire,
-qu'elle obéit uniquement aux exigences de son rang et de sa <ins title="original: fortuue">fortune</ins>.</p>
-
-<p>Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement à
-un autre; et, par un même abus de ce mot, on entend dire tous les jours
-que Ninon était <span id="Page_160" class="pagenum">[160]</span> la reine des coquettes par des personnes qui ont ri
-du billet à La Châtre. Boileau prétend que, de son vivant, Paris ne
-comptait que trois femmes fidèles: le trait du satirique n'est ni de bon
-goût ni de bon sens; il eût pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y
-pouvait citer trois femmes véritablement coquettes. Le dictionnaire
-devrait substituer galanterie et galant à coquet et coquetterie.</p>
-
-<p>Mais si la véritable, l'innocente coquetterie devient chaque jour plus
-rare, la faute n'en est-elle pas aux hommes? Préférant aujourd'hui les
-sensations aux sentimens, <span id="Page_161" class="pagenum">[161]</span> ils se lasseraient bientôt d'une coquette
-qui ressemblerait à celles de Médicis ou à la Clarisse de mademoiselle
-de Scudéry; on comprend à peine aujourd'hui, au théâtre, ces rôles de
-coquettes que les auteurs comiques ont peints cependant d'après nature:
-ce caractère n'est plus maintenant qu'une idéalité. Excusons, toutefois,
-les femmes: il est naturel que, convaincues de l'impossibilité de se
-faire un cercle de <em>chevaliers de l'espérance</em>, elles aient dédaigné un
-caractère qui ne leur pouvait réussir.</p>
-
-<p>Combien nous devons regretter <span id="Page_162" class="pagenum">[162]</span> la coquetterie! si elle venait à
-s'emparer des femmes, quel changement précieux dans nos m&oelig;urs! Nos
-petits-maîtres, que la facilité des succès rend suffisans au point de
-négliger d'être aimables, s'étudieraient alors à le devenir; le ton, les
-manières, les discours acquerraient un charme qu'ils ont à peu près
-perdu; on verrait revenir ces brillantes réunions dont le désir mutuel
+qu'elle obéit uniquement aux exigences de son rang et de sa <ins title="original: fortuue">fortune</ins>.</p>
+
+<p>Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement à
+un autre; et, par un même abus de ce mot, on entend dire tous les jours
+que Ninon était <span id="Page_160" class="pagenum">[160]</span> la reine des coquettes par des personnes qui ont ri
+du billet à La Châtre. Boileau prétend que, de son vivant, Paris ne
+comptait que trois femmes fidèles: le trait du satirique n'est ni de bon
+goût ni de bon sens; il eût pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y
+pouvait citer trois femmes véritablement coquettes. Le dictionnaire
+devrait substituer galanterie et galant à coquet et coquetterie.</p>
+
+<p>Mais si la véritable, l'innocente coquetterie devient chaque jour plus
+rare, la faute n'en est-elle pas aux hommes? Préférant aujourd'hui les
+sensations aux sentimens, <span id="Page_161" class="pagenum">[161]</span> ils se lasseraient bientôt d'une coquette
+qui ressemblerait à celles de Médicis ou à la Clarisse de mademoiselle
+de Scudéry; on comprend à peine aujourd'hui, au théâtre, ces rôles de
+coquettes que les auteurs comiques ont peints cependant d'après nature:
+ce caractère n'est plus maintenant qu'une idéalité. Excusons, toutefois,
+les femmes: il est naturel que, convaincues de l'impossibilité de se
+faire un cercle de <em>chevaliers de l'espérance</em>, elles aient dédaigné un
+caractère qui ne leur pouvait réussir.</p>
+
+<p>Combien nous devons regretter <span id="Page_162" class="pagenum">[162]</span> la coquetterie! si elle venait à
+s'emparer des femmes, quel changement précieux dans nos m&oelig;urs! Nos
+petits-maîtres, que la facilité des succès rend suffisans au point de
+négliger d'être aimables, s'étudieraient alors à le devenir; le ton, les
+manières, les discours acquerraient un charme qu'ils ont à peu près
+perdu; on verrait revenir ces brillantes réunions dont le désir mutuel
de plaire faisait le charme et l'essence; on reverrait cette fleur de
politesse, ce doux mensonge qui imite l'amour et la constance, dans la
-crainte de l'insuccès; peut-être se trouverait-il de ces coquettes <span id="Page_163" class="pagenum">[163]</span>
-qui brillèrent sous Louis XIII et son successeur, de ces femmes qui ne
-se bornaient pas à s'efforcer de plaire et de se faire aimer par les
-agrémens de leur personne et de leur esprit, mais qui avaient encore
-l'ambition d'inspirer à leurs adorateurs des sentimens élevés: les
-hommes alors écouteraient encore la raison en croyant ne prêter
-l'oreille qu'à l'amour.</p>
-
-<p>Eh quoi! va-t-on me dire, d'un vice, ou tout au moins d'un défaut,
-voulez-vous faire une vertu? Je répondrai que, dans l'impossibilité
-d'être parfaits, nous devons tâcher d'être aimables; si l'on peut <span id="Page_164" class="pagenum">[164]</span>
-concilier l'esprit de société avec la fidélité en amour, il vaut mieux
-combattre les progrès de l'inconstance avec la coquetterie, que de la
-laisser dégénérer en galanterie.</p>
-
-<p>La coquetterie arrête le temps pour les femmes, prolonge leur jeunesse
+crainte de l'insuccès; peut-être se trouverait-il de ces coquettes <span id="Page_163" class="pagenum">[163]</span>
+qui brillèrent sous Louis XIII et son successeur, de ces femmes qui ne
+se bornaient pas à s'efforcer de plaire et de se faire aimer par les
+agrémens de leur personne et de leur esprit, mais qui avaient encore
+l'ambition d'inspirer à leurs adorateurs des sentimens élevés: les
+hommes alors écouteraient encore la raison en croyant ne prêter
+l'oreille qu'à l'amour.</p>
+
+<p>Eh quoi! va-t-on me dire, d'un vice, ou tout au moins d'un défaut,
+voulez-vous faire une vertu? Je répondrai que, dans l'impossibilité
+d'être parfaits, nous devons tâcher d'être aimables; si l'on peut <span id="Page_164" class="pagenum">[164]</span>
+concilier l'esprit de société avec la fidélité en amour, il vaut mieux
+combattre les progrès de l'inconstance avec la coquetterie, que de la
+laisser dégénérer en galanterie.</p>
+
+<p>La coquetterie arrête le temps pour les femmes, prolonge leur jeunesse
et rend durable la saison des hommages: c'est un juste calcul de
l'esprit.</p>
-<p>La galanterie, au contraire, précipite la marche des ans, diminue le
-prix des faveurs et hâte le jour où elles sont dédaignées. Résumons-nous
+<p>La galanterie, au contraire, précipite la marche des ans, diminue le
+prix des faveurs et hâte le jour où elles sont dédaignées. Résumons-nous
donc en exprimant ce v&oelig;u du plus profond de notre c&oelig;ur: Puissent
les femmes devenir chaque jour plus coquettes!</p>
@@ -2351,61 +2312,61 @@ les femmes devenir chaque jour plus coquettes!</p>
<hr class="double sep4" />
<h3 class="spaced">
-<a href="#toc">MACÉDOINE D'APHORISMES</a>,<br />
-<i>Pensées, Lieux Communs, etc.</i></h3>
+<a href="#toc">MACÉDOINE D'APHORISMES</a>,<br />
+<i>Pensées, Lieux Communs, etc.</i></h3>
<hr />
-<p>Il est permis d'être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.</p>
+<p>Il est permis d'être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.</p>
</div>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Eprouve ton c&oelig;ur avant de permettre à l'amour d'y pénétrer, disait
-l'école de Pythagore: le miel le plus doux s'aigrit dans un vase qui
+<p>Eprouve ton c&oelig;ur avant de permettre à l'amour d'y pénétrer, disait
+l'école de Pythagore: le miel le plus doux s'aigrit dans un vase qui
n'est pas net.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
<p id="cor_16">M. de Portalis, qu'il faut bien se garder de confondre avec S. Exc. <span id="Page_166" class="pagenum">[166]</span>
-le ministre actuel des affaires étrangères, disait, dans la séance du 16
-ventose an XVI: «Le mari et la femme doivent incontestablement être
-fidèles à la foi promise; mais l'infidélité de la femme suppose plus de
-corruption et a des effets plus dangereux que l'infidélité du mari:
-aussi l'homme a toujours été jugé moins sévèrement que la femme. Toutes
-les nations, éclairées sur ce point par l'expérience et par une sorte
-d'instinct, se sont accordées...» Voilà une belle déclaration des
-droits de l'homme: La Fontaine répond: «Ah! si les bêtes savaient
-peindre!»</p>
+le ministre actuel des affaires étrangères, disait, dans la séance du 16
+ventose an XVI: «Le mari et la femme doivent incontestablement être
+fidèles à la foi promise; mais l'infidélité de la femme suppose plus de
+corruption et a des effets plus dangereux que l'infidélité du mari:
+aussi l'homme a toujours été jugé moins sévèrement que la femme. Toutes
+les nations, éclairées sur ce point par l'expérience et par une sorte
+d'instinct, se sont accordées...» Voilà une belle déclaration des
+droits de l'homme: La Fontaine répond: «Ah! si les bêtes savaient
+peindre!»</p>
<p><span id="Page_167" class="pagenum">[167]</span>
<i>Remarque.</i> Les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les
-veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a même un proverbe parmi
-les femmes sur la félicité du veuvage. Il n'y a donc pas égalité dans le
+veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a même un proverbe parmi
+les femmes sur la félicité du veuvage. Il n'y a donc pas égalité dans le
contrat d'union.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
<p>Les enfans connaissent tout le prix des larmes: c'est par elles qu'ils
-commandent, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès.&mdash;Les
-jeunes femmes agissent de même: elles se <em>piquent</em> d'amour-propre.</p>
+commandent, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès.&mdash;Les
+jeunes femmes agissent de même: elles se <em>piquent</em> d'amour-propre.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
<p>Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde <span id="Page_168" class="pagenum">[168]</span> est
-ordinairement ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille
-douce, aimable, innocente. Un adolescent a besoin d'aimer un être dont
-les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie
-qu'on en revient à aimer le simple, le naturel, désespérant du sublime.
-Entre ces deux périodes se place l'amour véritable, qui ne pense à rien
-qu'à soi-même.</p>
+ordinairement ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille
+douce, aimable, innocente. Un adolescent a besoin d'aimer un être dont
+les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie
+qu'on en revient à aimer le simple, le naturel, désespérant du sublime.
+Entre ces deux périodes se place l'amour véritable, qui ne pense à rien
+qu'à soi-même.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>«Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser et à
-nous piper. Faisant filer leurs faveurs et les étalant en détail,
-chacun, jusqu'à la vieillesse misérable, y trouve quelque bout de <span id="Page_169" class="pagenum">[169]</span>
-lisière, selon son vaillant et son mérite.» (Montaigne.)</p>
+<p>«Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser et à
+nous piper. Faisant filer leurs faveurs et les étalant en détail,
+chacun, jusqu'à la vieillesse misérable, y trouve quelque bout de <span id="Page_169" class="pagenum">[169]</span>
+lisière, selon son vaillant et son mérite.» (Montaigne.)</p>
<p>L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la
femme beaucoup trop restreint.</p>
@@ -2413,12 +2374,12 @@ femme beaucoup trop restreint.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
<p>L'amour est la seule passion qui se paie d'une monnaie qu'elle fabrique
-elle-même.</p>
+elle-même.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Quelle sotte chose que l'opinion publique! Un homme de trente ans séduit
-une jeune personne de quinze: c'est elle qui est déshonorée!</p>
+<p>Quelle sotte chose que l'opinion publique! Un homme de trente ans séduit
+une jeune personne de quinze: c'est elle qui est déshonorée!</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
@@ -2427,14 +2388,14 @@ on en <em>donne</em>, on le tue.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime <em>plus
+<p>Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime <em>plus
que la vie</em>.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Mademoiselle de Scudéry, qui était, du reste, une fort respectable
-demoiselle, assure que «La mesure du mérite se tire de l'étendue du
-c&oelig;ur et de la capacité d'aimer.»</p>
+<p>Mademoiselle de Scudéry, qui était, du reste, une fort respectable
+demoiselle, assure que «La mesure du mérite se tire de l'étendue du
+c&oelig;ur et de la capacité d'aimer.»</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
@@ -2442,64 +2403,64 @@ c&oelig;ur et de la capacité d'aimer.»</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Dans une société très avancée, <span id="Page_171" class="pagenum">[171]</span> <em>l'amour-passion</em> est aussi naturel
+<p>Dans une société très avancée, <span id="Page_171" class="pagenum">[171]</span> <em>l'amour-passion</em> est aussi naturel
que l'amour physique chez les sauvages.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>«Si une femme ne me cède que par pitié, dit Montaigne, je préfère ne
-vivre point que de vivre d'aumône.»</p>
+<p>«Si une femme ne me cède que par pitié, dit Montaigne, je préfère ne
+vivre point que de vivre d'aumône.»</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par
+<p>Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par
une grande passion.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>«Si vous voulez déployer l'amour et le considérer un peu de près, à
-découvert, à peine trouverez-vous une autre affection qui ait les
-douleurs plus aiguës, ni les <span id="Page_172" class="pagenum">[172]</span> joies plus véhémentes, ni de plus
-grandes extases et ravissemens d'esprit.»</p>
+<p>«Si vous voulez déployer l'amour et le considérer un peu de près, à
+découvert, à peine trouverez-vous une autre affection qui ait les
+douleurs plus aiguës, ni les <span id="Page_172" class="pagenum">[172]</span> joies plus véhémentes, ni de plus
+grandes extases et ravissemens d'esprit.»</p>
<p>C'est l'antique Plutarque qui s'exprime ainsi dans les <cite>symposiaques</cite>,
-et, d'honneur, il n'est pas un écolier de rhétorique qui, en traduisant
-ce passage, ne brûle de reconnaître l'exactitude de la définition du
+et, d'honneur, il n'est pas un écolier de rhétorique qui, en traduisant
+ce passage, ne brûle de reconnaître l'exactitude de la définition du
philosophe.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Les hommes s'attachent moins à la réalité de l'objet qu'à l'image
-arbitraire que la prévention y substitue. Aussi, l'objet des passions
-n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière
+<p>Les hommes s'attachent moins à la réalité de l'objet qu'à l'image
+arbitraire que la prévention y substitue. Aussi, l'objet des passions
+n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière
dont on envisage cet objet.</p>
<div class="figcenter"><span id="Page_173" class="pagenum">[173]</span>
<img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>«J'appelle <em>plaisir</em> toute perception que l'ame aime mieux éprouver que
-de ne pas éprouver.</p>
+<p>«J'appelle <em>plaisir</em> toute perception que l'ame aime mieux éprouver que
+de ne pas éprouver.</p>
-<p>»J'appelle <em>peine</em> toute perception que l'ame aime mieux ne pas éprouver
-qu'éprouver.<a id="FNanchor_14" href="#Note_14" class="fnanchor">[14]</a>»</p>
+<p>»J'appelle <em>peine</em> toute perception que l'ame aime mieux ne pas éprouver
+qu'éprouver.<a id="FNanchor_14" href="#Note_14" class="fnanchor">[14]</a>»</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a>
Maupertuis.</p>
</div>
-<p>Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute,
-c'est une <em>peine</em>: donc les désirs de l'amour ne sont pas des peines,
-car l'amant quitte pour rêver à son aise les sociétés les plus
+<p>Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute,
+c'est une <em>peine</em>: donc les désirs de l'amour ne sont pas des peines,
+car l'amant quitte pour rêver à son aise les sociétés les plus
attrayantes.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>«Il ne faut pas penser à gouverner un c&oelig;ur tout d'un coup et <span id="Page_174" class="pagenum">[174]</span> sans
-aucune préparation: il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
+<p>«Il ne faut pas penser à gouverner un c&oelig;ur tout d'un coup et <span id="Page_174" class="pagenum">[174]</span> sans
+aucune préparation: il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
veut prendre sur lui, il secouerait le joug par honte ou par caprice. Il
-sent toutes les petites choses; et de là le progrès jusqu'aux plus
-grandes est immanquable.» (Labruyère.)</p>
+sent toutes les petites choses; et de là le progrès jusqu'aux plus
+grandes est immanquable.» (Labruyère.)</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
@@ -2508,160 +2469,160 @@ mieux qu'on ne voudrait.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>La plupart des hommes, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur,
-ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.</p>
+<p>La plupart des hommes, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur,
+ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
<p><span id="Page_175" class="pagenum">[175]</span>
Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la
-première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle
+première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle
du public.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Un homme parfois découvre que son rival est aimé, et celui-ci ne le voit
-pas, à cause de sa passion.</p>
+<p>Un homme parfois découvre que son rival est aimé, et celui-ci ne le voit
+pas, à cause de sa passion.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il
-est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime
+<p>Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il
+est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime
en lui prenant la main.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Il faut aussi parfois citer les génies <span id="Page_176" class="pagenum">[176]</span> positifs: osons donc invoquer
+<p>Il faut aussi parfois citer les génies <span id="Page_176" class="pagenum">[176]</span> positifs: osons donc invoquer
en faveur de la galanterie les paroles du grave <span lang="de" xml:lang="de">Leibnitz</span>. Ouvrez,
-Lecteur, le chapitre vingt du titre deux, <cite>sur les Progrès de
-l'Entendement humain</cite>: «Aimer, c'est être porté à prendre du plaisir
-dans la perfection.» Nous n'aimons point proprement ce qui est incapable
+Lecteur, le chapitre vingt du titre deux, <cite>sur les Progrès de
+l'Entendement humain</cite>: «Aimer, c'est être porté à prendre du plaisir
+dans la perfection.» Nous n'aimons point proprement ce qui est incapable
de plaisir ou de bonheur. L'amour de bienveillance nous fait avoir en
-vue le plaisir d'autrui, mais comme faisant ou plutôt constituant le
-nôtre; car s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne
-pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible, quoiqu'on <span id="Page_177" class="pagenum">[177]</span>
-dise, d'être détaché du bien propre.</p>
+vue le plaisir d'autrui, mais comme faisant ou plutôt constituant le
+nôtre; car s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne
+pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible, quoiqu'on <span id="Page_177" class="pagenum">[177]</span>
+dise, d'être détaché du bien propre.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Madame de Genlis, qui a raffolé vingt ans du théâtral Louis XIV, dit
-dans <cite>Mademoiselle de Clermont</cite>: «Par la suite, l'expérience lui apprit
-que pour les femmes le véritable amour n'est qu'une amitié exaltée, et
-que celui-là seul est durable: c'est pourquoi l'on peut citer tant de
-femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge.»</p>
+<p>Madame de Genlis, qui a raffolé vingt ans du théâtral Louis XIV, dit
+dans <cite>Mademoiselle de Clermont</cite>: «Par la suite, l'expérience lui apprit
+que pour les femmes le véritable amour n'est qu'une amitié exaltée, et
+que celui-là seul est durable: c'est pourquoi l'on peut citer tant de
+femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge.»</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.</p>
+<p>La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>L'influence de l'éducation et des <span id="Page_178" class="pagenum">[178]</span> m&oelig;urs de l'enfance se fait
-toujours sentir, même à travers le génie. Ainsi Rousseau tombe amoureux
+<p>L'influence de l'éducation et des <span id="Page_178" class="pagenum">[178]</span> m&oelig;urs de l'enfance se fait
+toujours sentir, même à travers le génie. Ainsi Rousseau tombe amoureux
de toutes les <em>dames</em> qu'il rencontre, et pleure de ravissement parce
-que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se
-promener à droite plutôt qu'à gauche pour accompagner un M. Coindet, ami
+que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se
+promener à droite plutôt qu'à gauche pour accompagner un M. Coindet, ami
de Rousseau.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Combien un mari sage doit applaudir à ces paroles de Montaigne: «C'est
-folie de vouloir s'éclaircir d'un mal auquel il n'y a point de remède,
+<p>Combien un mari sage doit applaudir à ces paroles de Montaigne: «C'est
+folie de vouloir s'éclaircir d'un mal auquel il n'y a point de remède,
auquel la honte s'augmente et se publie surtout par la <span id="Page_179" class="pagenum">[179]</span> jalousie,
-duquel la vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit.
-Faites que votre vertu étouffe votre malheur, que les gens de bien en
-maudissent l'occasion, que celui qui vous offense tremble seulement à le
-penser.»</p>
+duquel la vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit.
+Faites que votre vertu étouffe votre malheur, que les gens de bien en
+maudissent l'occasion, que celui qui vous offense tremble seulement à le
+penser.»</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Pittacus disait que chacun a son défaut, que le sien était la mauvaise
-tête de sa femme.</p>
+<p>Pittacus disait que chacun a son défaut, que le sien était la mauvaise
+tête de sa femme.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>«Il ne faut point confier ses amours à aucune femme: elles sont toutes
-nées jalouses et envieuses. Les femmes ne se plaisent point les unes aux
-autres: mille manières qui allument dans les hommes de grandes <span id="Page_180" class="pagenum">[180]</span>
-passions forment entre elles l'aversion et l'antipathie.» (Labruyère.)</p>
+<p>«Il ne faut point confier ses amours à aucune femme: elles sont toutes
+nées jalouses et envieuses. Les femmes ne se plaisent point les unes aux
+autres: mille manières qui allument dans les hommes de grandes <span id="Page_180" class="pagenum">[180]</span>
+passions forment entre elles l'aversion et l'antipathie.» (Labruyère.)</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Une femme galante veut qu'on l'aime: il suffit à la coquette d'être
-trouvée belle. Celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de
-plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre, la
-seconde a plusieurs amusemens à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est
-la passion et le plaisir; dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté.
-La galanterie est un vice du c&oelig;ur, la coquetterie un déréglement de
+<p>Une femme galante veut qu'on l'aime: il suffit à la coquette d'être
+trouvée belle. Celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de
+plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre, la
+seconde a plusieurs amusemens à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est
+la passion et le plaisir; dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté.
+La galanterie est un vice du c&oelig;ur, la coquetterie un déréglement de
l'esprit. La femme galante se fait craindre, et la coquette se fait
-haïr.</p>
+haïr.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
<p><span id="Page_181" class="pagenum">[181]</span>
-«Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours: elles
-sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et
+«Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours: elles
+sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et
l'homme le plus simple qui a de la passion persuade plus que le plus
-éloquent qui n'en a point.» (La Rochefoucauld.)</p>
+éloquent qui n'en a point.» (La Rochefoucauld.)</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
<p>L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement
-continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de
+continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de
craindre.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Que d'honnêtes femmes ressemblent à ces trésors cachés qui ne <span id="Page_182" class="pagenum">[182]</span> sont
-en sûreté que parce qu'on ne les recherche pas.</p>
+<p>Que d'honnêtes femmes ressemblent à ces trésors cachés qui ne <span id="Page_182" class="pagenum">[182]</span> sont
+en sûreté que parce qu'on ne les recherche pas.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amans, pour
+<p>Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amans, pour
cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore
+<p>Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore
pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.</p>
<div class="figcenter"><img src="images/aster.jpg" width="14" height="14" alt="" title="" /></div>
-<p>Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; dans les autres,
+<p>Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; dans les autres,
elles aiment l'amour.</p>
<p class="sep4"><span id="Page_183" class="pagenum">[183]</span>
-Notre Code paraîtrait sans doute incomplet si l'on n'y trouvait, en
-regard de l'esquisse de nos coutumes actuelles, un aperçu des m&oelig;urs
-galantes si renommées du moyen-âge.</p>
+Notre Code paraîtrait sans doute incomplet si l'on n'y trouvait, en
+regard de l'esquisse de nos coutumes actuelles, un aperçu des m&oelig;urs
+galantes si renommées du moyen-âge.</p>
-<p>L'histoire des cours d'amour, que nous empruntons à l'excellent ouvrage
+<p>L'histoire des cours d'amour, que nous empruntons à l'excellent ouvrage
de M. de Stendhal, offrira <span id="Page_184" class="pagenum">[184]</span> au lecteur de piquans contrastes, de
-singulières analogies et un piquant intérêt.</p>
+singulières analogies et un piquant intérêt.</p>
<h3 class="sep3"><a href="#toc">DES COURS D'AMOUR</a>.</h3>
-<p class="no-break">Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à 1200. Voilà ce qui
-est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une
-époque beaucoup plus reculée.</p>
+<p class="no-break">Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à 1200. Voilà ce qui
+est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une
+époque beaucoup plus reculée.</p>
-<p>Les dames réunies dans les cours d'amour rendaient des arrêts, soit sur
+<p>Les dames réunies dans les cours d'amour rendaient des arrêts, soit sur
des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre
-mariés?</p>
+mariés?</p>
<p>Soit sur des cas particuliers <span id="Page_185" class="pagenum">[185]</span> que les amans leur soumettaient<a id="FNanchor_15" href="#Note_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a>
-André, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni, d'Arétin.</p>
+André, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni, d'Arétin.</p>
</div>
<p>Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence,
-cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de
-France, établie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois
-l'opinion eût soutenu cette institution.</p>
+cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de
+France, établie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois
+l'opinion eût soutenu cette institution.</p>
-<p>André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite les
+<p>André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite les
cours d'amour</p>
<ul class="lsoff">
@@ -2670,29 +2631,29 @@ cours d'amour</p>
<li>D'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),</li>
<li><span id="Page_186" class="pagenum">[186]</span>
-De la reine Éléonore,</li>
+De la reine Éléonore,</li>
<li>De la comtesse de Flandre,</li>
<li>De la comtesse de Champagne (1174).</li>
</ul>
-<p>André rapporte neuf jugemens prononcés par la comtesse de Champagne.</p>
+<p>André rapporte neuf jugemens prononcés par la comtesse de Champagne.</p>
-<p>Il cite deux jugemens prononcés par la comtesse de Flandre.</p>
+<p>Il cite deux jugemens prononcés par la comtesse de Flandre.</p>
-<p>Jean de Nostradamus, <cite>Vie des poètes provençaux</cite>, dit, page 15:</p>
+<p>Jean de Nostradamus, <cite>Vie des poètes provençaux</cite>, dit, page 15:</p>
-<p>«Les tensons étaient disputes d'amours, qui se faisaient entre les
-chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et
-subtile question d'amour; et où il ne s'en pouvaient accorder, <span id="Page_187" class="pagenum">[187]</span> il
-les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres
-présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à <em>Signe</em> et
-<em>Pierrefeu</em>, ou à <em>Romanin</em> ou à autres, et là-dessus en fesaient arrêts
-qu'on nommait <em>lous arrêts d'amours</em>.»</p>
+<p>«Les tensons étaient disputes d'amours, qui se faisaient entre les
+chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et
+subtile question d'amour; et où il ne s'en pouvaient accorder, <span id="Page_187" class="pagenum">[187]</span> il
+les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres
+présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à <em>Signe</em> et
+<em>Pierrefeu</em>, ou à <em>Romanin</em> ou à autres, et là-dessus en fesaient arrêts
+qu'on nommait <em>lous arrêts d'amours</em>.»</p>
<div>
-<p>Voici les noms de quelques unes des dames qui présidaient aux cours
+<p>Voici les noms de quelques unes des dames qui présidaient aux cours
d'amour de Pierrefeu et de Signe:</p>
<ul class="lsoff">
@@ -2700,14 +2661,14 @@ d'amour de Pierrefeu et de Signe:</p>
<li>Adalarie, vicomtesse d'Avignon;</li>
-<li>Alalète, dame d'Ongle;</li>
+<li>Alalète, dame d'Ongle;</li>
-<li>Hermyssende, dame de Posquières;</li>
+<li>Hermyssende, dame de Posquières;</li>
<li>Bertrane, dame d'Urgon;</li>
<li><span id="Page_188" class="pagenum">[188]</span>
-Mabille, dame d'Yères;</li>
+Mabille, dame d'Yères;</li>
<li>La comtesse de Dye;</li>
@@ -2715,7 +2676,7 @@ Mabille, dame d'Yères;</li>
<li>Bertrane, dame de Signe;</li>
-<li>Jausserande de Claustral<a id="FNanchor_16" href="#Note_16" class="fnanchor">[16]</a>.»</li>
+<li>Jausserande de Claustral<a id="FNanchor_16" href="#Note_16" class="fnanchor">[16]</a>.»</li>
</ul>
<div class="footnote">
@@ -2724,219 +2685,219 @@ Nostradamus, page 27.</p>
</div>
</div>
-<p>Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans
-le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages
-sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance
+<p>Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans
+le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages
+sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance
de Toulon et de Brignoles.</p>
<p>Dans la <cite>Vie de Bertrand d'Alamanon</cite>, Nostradamus dit:</p>
-<p>«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de <span id="Page_189" class="pagenum">[189]</span> Romanin,
+<p>«Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de <span id="Page_189" class="pagenum">[189]</span> Romanin,
dame dudit lieu, de la maison de Gantelmes, qui tenait de son temps cour
-d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de
+d'amour ouverte et planière en son château de Romanin, près la ville de
Saint-Remy, en Provence, tante de Laurette d'Avignon, de la maison de
-Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»</p>
+Sado, tant célébrée par le poète Pétrarque.»</p>
-<p>A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par
-Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par
-Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux
+<p>A l'article de Laurette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par
+Pétrarque, vivait à Avignon vers l'an 1341, qu'elle fut instruite par
+Phanette de Gantelmes, sa tante, dame de Romanin; que «toutes deux
romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, <span id="Page_190" class="pagenum">[190]</span>
suyvant ce qu'en a escrit le monge des Isles d'Or, les &oelig;uvres
desquelles rendent ample tesmoignage de leur doctrine.... Il est vray
-(dict le monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en
-la poésie, avait une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur
-estait estimée un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de
-plusieurs..... dames illustres et généreuses<a id="FNanchor_17" href="#Note_17" class="fnanchor">[17]</a> de <span id="Page_191" class="pagenum">[191]</span> Provence, qui
+(dict le monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en
+la poésie, avait une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur
+estait estimée un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de
+plusieurs..... dames illustres et généreuses<a id="FNanchor_17" href="#Note_17" class="fnanchor">[17]</a> de <span id="Page_191" class="pagenum">[191]</span> Provence, qui
fleurissoyent de ce temps en Avignon, lorsque la cour romaine y
-résidoit, qui s'adonnoyent à l'estude des lettres tenans cour d'amour
+résidoit, qui s'adonnoyent à l'estude des lettres tenans cour d'amour
ouverte, et y deffinissoyent les questions d'amour qui y estoyent
-proposées et envoyées.....</p>
+proposées et envoyées.....</p>
<div class="footnote">
<div class="fnl"><a id="Note_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a></div>
<div class="dep">
<ul class="lsoff">
-<li>«Jehanne, dame de Baulx;</li>
-<li>»Huguette de Forcalquier, dame de Trects;</li>
-<li>»Briande d'Agoult, comtesse de la Lune;</li>
-<li>»Mabille de Villeneuve, dame de Vence;</li>
-<li>»Béatrix d'Agoult, dame de Sault;</li>
-<li>»Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys;</li>
-<li>»Anne, vicomtesse de Tallard;</li>
-<li>»Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour;</li>
-<li>»Doulce de Monstiers, dame Clumane;</li>
-<li>»Antonette de Cadenet, dame de Lambesc;</li>
-<li>»Magdalène de Sallon, dame dudict lieu;</li>
-<li>»Rixende de Puyverd, dame de Trans.»</li>
+<li>«Jehanne, dame de Baulx;</li>
+<li>»Huguette de Forcalquier, dame de Trects;</li>
+<li>»Briande d'Agoult, comtesse de la Lune;</li>
+<li>»Mabille de Villeneuve, dame de Vence;</li>
+<li>»Béatrix d'Agoult, dame de Sault;</li>
+<li>»Ysoarde de Roquefueilh, dame d'Ansoys;</li>
+<li>»Anne, vicomtesse de Tallard;</li>
+<li>»Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour;</li>
+<li>»Doulce de Monstiers, dame Clumane;</li>
+<li>»Antonette de Cadenet, dame de Lambesc;</li>
+<li>»Magdalène de Sallon, dame dudict lieu;</li>
+<li>»Rixende de Puyverd, dame de Trans.»</li>
</ul>
</div>
<p class="aut">Nostradamus, page 217.</p>
</div>
-<p>»Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de
+<p>»Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de
Tende et de la Brigue, personnages de grand <span id="Page_192" class="pagenum">[192]</span> renom, estant venus de
ce temps en Avignon visiter Innocent VI du nom, pape, furent ouyr les
-deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels,
-esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de
-leur amour.»</p>
+deffinitions et sentences d'amour prononcées par ces dames; lesquels,
+esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir, furent surpris de
+leur amour.»</p>
-<p>Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames
+<p>Les troubadours nommaient souvent, à la fin de leurs tensons, les dames
qui devaient prononcer sur les questions qu'ils agitaient entre eux.</p>
-<p>Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:</p>
+<p>Un arrêt de la cour des dames de Gascogne porte:</p>
-<p>«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement <span id="Page_193" class="pagenum">[193]</span>
-de <em>toute la cour</em>, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»</p>
+<p>«La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement <span id="Page_193" class="pagenum">[193]</span>
+de <em>toute la cour</em>, cette constitution perpétuelle, etc., etc.»</p>
-<p>La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:</p>
+<p>La comtesse de Champagne, dans l'arrêt de 1174, dit:</p>
-<p>«Ce jugement, que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé
-de l'avis d'un très grand nombre de dames.....»</p>
+<p>«Ce jugement, que nous avons porté avec une extrême prudence, est appuyé
+de l'avis d'un très grand nombre de dames.....»</p>
<p>On trouve dans un autre jugement:</p>
-<p>«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute
-cette affaire à la comtesse de Champagne, demanda humblement que ce
-délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres
+<p>«Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute
+cette affaire à la comtesse de Champagne, demanda humblement que ce
+délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres
dames.</p>
<p><span id="Page_194" class="pagenum">[194]</span>
-»La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce
-jugement, etc.»</p>
+»La comtesse, ayant appelé auprès d'elle soixante dames, rendit ce
+jugement, etc.»</p>
-<p><span class="smcap">André</span>, le chapelain, duquel nous tirons ces renseignemens, rapporte que
-le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre
+<p><span class="smcap">André</span>, le chapelain, duquel nous tirons ces renseignemens, rapporte que
+le code d'amour avait été publié par une cour composée d'un grand nombre
de dames et de chevaliers.</p>
-<p>André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse
-de Champagne lorsqu'elle décida par la négative cette question: <em>Le
-véritable amour peut-il exister entre époux?</em></p>
+<p>André nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse
+de Champagne lorsqu'elle décida par la négative cette question: <em>Le
+véritable amour peut-il exister entre époux?</em></p>
-<p>Mais quelle était la peine encourue lorsque l'on n'obéissait <span id="Page_195" class="pagenum">[195]</span> pas aux
-arrêts des cours d'amour?</p>
+<p>Mais quelle était la peine encourue lorsque l'on n'obéissait <span id="Page_195" class="pagenum">[195]</span> pas aux
+arrêts des cours d'amour?</p>
<p>Nous voyons la cour de Gascogne ordonner que tel de ses jugemens serait
-observé comme constitution perpétuelle, et que les dames qui n'y
-obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.</p>
+observé comme constitution perpétuelle, et que les dames qui n'y
+obéiraient pas encourraient l'inimitié de toute dame honnête.</p>
-<p>Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours
+<p>Jusqu'à quel point l'opinion sanctionnait-elle les arrêts des cours
d'amour?</p>
-<p>Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire
-commandée par l'honneur?</p>
+<p>Y avait-il autant de honte à s'y soustraire qu'aujourd'hui à une affaire
+commandée par l'honneur?</p>
-<p>Je ne trouve rien dans <cite>André</cite> ou dans Nostradamus qui me mette à même
-de résoudre cette question.</p>
+<p>Je ne trouve rien dans <cite>André</cite> ou dans Nostradamus qui me mette à même
+de résoudre cette question.</p>
<p><span id="Page_196" class="pagenum">[196]</span>
-Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la
-question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne
-libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour
-libéral?»</p>
+Deux troubadours, Simon Doria et Lanfranc Cigalla, agitèrent la
+question: «Qui est plus digne d'être aimé, ou celui qui donne
+libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour
+libéral?»</p>
<p>Cette question fut soumise aux dames de la cour d'amour de Pierrefeu et
-de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontens du jugement,
-recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romanin<a id="FNanchor_18" href="#Note_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+de Signe; mais les deux troubadours ayant été mécontens du jugement,
+recoururent à la cour d'amour souveraine des dames de Romanin<a id="FNanchor_18" href="#Note_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
<div class="footnote">
<p><a id="Note_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a>
Nostradamus, page 131.</p>
</div>
-<p>La rédaction des jugemens est toute conforme à celle des tribunaux <span id="Page_197" class="pagenum">[197]</span>
-judiciaires de cette époque.</p>
+<p>La rédaction des jugemens est toute conforme à celle des tribunaux <span id="Page_197" class="pagenum">[197]</span>
+judiciaires de cette époque.</p>
-<p>Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance
+<p>Quelle que soit l'opinion du lecteur sur le degré d'importance
qu'obtenaient les cours d'amour dans l'attention des contemporains, je
-le prie de considérer qu'elles sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de
-conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon
+le prie de considérer qu'elles sont aujourd'hui, en 1822, les sujets de
+conversation des dames les plus considérées et les plus riches de Toulon
et de Marseille.</p>
-<p>N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses en
+<p>N'étaient-elles pas plus gaies, plus spirituelles, plus heureuses en
1174 qu'en 1822?</p>
-<p>Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérans fondés sur
-les règles du code d'amour.</p>
+<p>Presque tous les arrêts des cours d'amour ont des considérans fondés sur
+les règles du code d'amour.</p>
-<p>Ce code d'amour se trouve en <span id="Page_198" class="pagenum">[198]</span> entier dans l'ouvrage d'André, le
+<p>Ce code d'amour se trouve en <span id="Page_198" class="pagenum">[198]</span> entier dans l'ouvrage d'André, le
chapelain.</p>
<p>Il y a trente et un articles. Les voici:</p>
<div>
<h4 class="spaced">CODE D'AMOUR<br />
-<small>DU XII<sup>e</sup> SIÈCLE.</small></h4>
+<small>DU XII<sup>e</sup> SIÈCLE.</small></h4>
<h5>1.</h5>
-<p class="no-break">L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime contre l'amour.</p>
+<p class="no-break">L'allégation de mariage n'est pas excuse légitime contre l'amour.</p>
</div>
<h5>2.</h5>
-<p class="no-break">Qui ne sait céler ne sait aimer.</p>
+<p class="no-break">Qui ne sait céler ne sait aimer.</p>
<h5>3.</h5>
-<p class="no-break">Personne ne peut se donner à deux amours.</p>
+<p class="no-break">Personne ne peut se donner à deux amours.</p>
<h5><span id="Page_199" class="pagenum">[199]</span>4.</h5>
-<p class="no-break">L'amour peut toujours croître ou diminuer.</p>
+<p class="no-break">L'amour peut toujours croître ou diminuer.</p>
<h5>5.</h5>
-<p class="no-break">N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force à l'autre amant.</p>
+<p class="no-break">N'a pas de saveur ce que l'amant prend de force à l'autre amant.</p>
<h5>6.</h5>
-<p class="no-break">Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.</p>
+<p class="no-break">Le mâle n'aime d'ordinaire qu'en pleine puberté.</p>
<h5>7.</h5>
-<p class="no-break">On prescrit à l'un des amans, pour la mort de l'autre, une viduité de
-deux années.</p>
+<p class="no-break">On prescrit à l'un des amans, pour la mort de l'autre, une viduité de
+deux années.</p>
<h5>8.</h5>
-<p class="no-break">Personne, sans raison plus que <span id="Page_200" class="pagenum">[200]</span> suffisante, ne doit être privé de son
+<p class="no-break">Personne, sans raison plus que <span id="Page_200" class="pagenum">[200]</span> suffisante, ne doit être privé de son
droit en amour.</p>
<h5>9.</h5>
-<p class="no-break">Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion d'amour (par
-l'espoir d'être aimé).</p>
+<p class="no-break">Personne ne peut aimer s'il n'est engagé par la persuasion d'amour (par
+l'espoir d'être aimé).</p>
<h5>10.</h5>
-<p class="no-break">L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.</p>
+<p class="no-break">L'amour d'ordinaire est chassé de la maison par l'avarice.</p>
<h5>11.</h5>
-<p class="no-break">Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de désirer en
+<p class="no-break">Il ne convient pas d'aimer celle qu'on aurait honte de désirer en
mariage.</p>
<h5>12.</h5>
-<p class="no-break">L'amour véritable n'a désir de <span id="Page_201" class="pagenum">[201]</span> caresses que venant de celle qu'il
+<p class="no-break">L'amour véritable n'a désir de <span id="Page_201" class="pagenum">[201]</span> caresses que venant de celle qu'il
aime.</p>
<h5>13.</h5>
-<p class="no-break">Amour divulgué est rarement de durée.</p>
+<p class="no-break">Amour divulgué est rarement de durée.</p>
<h5>14.</h5>
-<p class="no-break">Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour: les obstacles
+<p class="no-break">Le succès trop facile ôte bientôt son charme à l'amour: les obstacles
lui donnent du prix.</p>
<h5>15.</h5>
-<p class="no-break">Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de celle qu'elle aime.</p>
+<p class="no-break">Toute personne qui aime pâlit à l'aspect de celle qu'elle aime.</p>
<h5>16.</h5>
-<p class="no-break">A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.</p>
+<p class="no-break">A la vue imprévue de ce qu'on aime, on tremble.</p>
<h5><span id="Page_202" class="pagenum">[202]</span>17.</h5>
@@ -2944,11 +2905,11 @@ lui donnent du prix.</p>
<h5>18.</h5>
-<p class="no-break">Le mérite seul rend digne d'amour.</p>
+<p class="no-break">Le mérite seul rend digne d'amour.</p>
<h5>19.</h5>
-<p class="no-break">L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement se ranime.</p>
+<p class="no-break">L'amour qui s'éteint tombe rapidement, et rarement se ranime.</p>
<h5>20.</h5>
@@ -2956,28 +2917,28 @@ lui donnent du prix.</p>
<h5>21.</h5>
-<p class="no-break">Par jalousie véritable l'affection d'amour croît toujours.</p>
+<p class="no-break">Par jalousie véritable l'affection d'amour croît toujours.</p>
<h5><span id="Page_203" class="pagenum">[203]</span>22.</h5>
-<p class="no-break">Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croît l'affection d'amour.</p>
+<p class="no-break">Du soupçon et de la jalousie qui en dérive croît l'affection d'amour.</p>
<h5>23.</h5>
-<p class="no-break">Moins dort et moins mange celui qu'assiége pensée d'amour.</p>
+<p class="no-break">Moins dort et moins mange celui qu'assiége pensée d'amour.</p>
<h5>24.</h5>
-<p class="no-break">Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime.</p>
+<p class="no-break">Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime.</p>
<h5>25.</h5>
-<p class="no-break">L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait plaire à ce
+<p class="no-break">L'amour véritable ne trouve rien de bien que ce qu'il sait plaire à ce
qu'il aime.</p>
<h5><span id="Page_204" class="pagenum">[204]</span>26.</h5>
-<p class="no-break">L'amour ne peut rien refuser à l'amour.</p>
+<p class="no-break">L'amour ne peut rien refuser à l'amour.</p>
<h5>27.</h5>
@@ -2985,21 +2946,21 @@ qu'il aime.</p>
<h5>28.</h5>
-<p class="no-break">Une faible présomption fait que l'amant soupçonne des choses sinistres
+<p class="no-break">Une faible présomption fait que l'amant soupçonne des choses sinistres
de ce qu'il aime.</p>
<h5>29.</h5>
-<p class="no-break">L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la naissance de l'amour.</p>
+<p class="no-break">L'habitude trop excessive des plaisirs empêche la naissance de l'amour.</p>
<h5>30.</h5>
-<p class="no-break">Une personne qui aime est occupée par l'image de ce qu'elle <span id="Page_205" class="pagenum">[205]</span> aime
-assidûment et sans interruption.</p>
+<p class="no-break">Une personne qui aime est occupée par l'image de ce qu'elle <span id="Page_205" class="pagenum">[205]</span> aime
+assidûment et sans interruption.</p>
<h5>31.</h5>
-<p class="no-break">Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par deux hommes, et un homme
+<p class="no-break">Rien n'empêche qu'une femme ne soit aimée par deux hommes, et un homme
par deux femmes<a id="FNanchor_19" href="#Note_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
<div class="footnote">
@@ -3018,44 +2979,44 @@ par deux femmes<a id="FNanchor_19" href="#Note_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p
<li>Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.</li>
-<li>Masculus non solet nisi in plenâ pubertate amare.</li>
+<li>Masculus non solet nisi in plenâ pubertate amare.</li>
-<li>Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur amanti.</li>
+<li>Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur amanti.</li>
-<li>Nemo, sinè rationis excessu, suo debet amore privari.</li>
+<li>Nemo, sinè rationis excessu, suo debet amore privari.</li>
<li>Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.</li>
-<li>Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.</li>
+<li>Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.</li>
<li>Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.</li>
-<li>Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit
+<li>Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit
amplexus.</li>
-<li>Amor rarò consuevit durare vulgatus.</li>
+<li>Amor rarò consuevit durare vulgatus.</li>
<li>Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum
-parùm facit haberi.</li>
+parùm facit haberi.</li>
<li>Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.</li>
-<li>In repentinâ coamantis visione, cor tremescit amentis.</li>
+<li>In repentinâ coamantis visione, cor tremescit amentis.</li>
<li>Novus amor veterem compellit abire.</li>
<li>Probitas sola quemcumque dignum facit amore.</li>
-<li>Si amore minuatur, citò deficit et rarò convalescit.</li>
+<li>Si amore minuatur, citò deficit et rarò convalescit.</li>
<li>Amorosus semper est timorosus.</li>
-<li>Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi.</li>
+<li>Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi.</li>
-<li>De coamante suspicione perceptâ zelus intereà et affectus crescit
+<li>De coamante suspicione perceptâ zelus intereà et affectus crescit
amandi.</li>
-<li>Minùs dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.</li>
+<li>Minùs dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.</li>
<li>Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.</li>
@@ -3065,14 +3026,14 @@ amandi.</li>
<li>Amans coamantis solatiis satiari non potest.</li>
-<li>Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.</li>
+<li>Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.</li>
<li>Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.</li>
-<li>Verus amans assiduâ, sinè intermissione, coamantis imagine
+<li>Verus amans assiduâ, sinè intermissione, coamantis imagine
detinetur.</li>
-<li>Unam feminam nihil prohibet à duobus amari, et à duabus
+<li>Unam feminam nihil prohibet à duobus amari, et à duabus
mulieribus unum.</li>
</ol>
</div>
@@ -3084,44 +3045,44 @@ mulieribus unum.</li>
Voici le dispositif d'un jugement rendu par une cour d'amour.</p>
<p><span id="Page_207" class="pagenum">[207]</span>
-<span class="smcap">Question</span>: «Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées?»</p>
+<span class="smcap">Question</span>: «Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées?»</p>
<p id="cor_17"><span id="Page_208" class="pagenum">[208]</span>
-<span class="smcap">Jugement</span> de la comtesse de Champagne: «Nous disons et assurons, par la
-teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux
-personnes mariées. En effet, les amans s'accordent tout, mutuellement et
-gratuitement, <ins title="original: ans">sans</ins> être contraints par aucun motif de nécessité, tandis
-que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs
-volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres.....</p>
+<span class="smcap">Jugement</span> de la comtesse de Champagne: «Nous disons et assurons, par la
+teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux
+personnes mariées. En effet, les amans s'accordent tout, mutuellement et
+gratuitement, <ins title="original: ans">sans</ins> être contraints par aucun motif de nécessité, tandis
+que les époux sont tenus, par devoir, de subir réciproquement leurs
+volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres.....</p>
<p><span id="Page_209" class="pagenum">[209]</span>
-»Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et
-d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une
-vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le 3<sup>e</sup> jour des
-calendes de mai, indiction VII<sup>e</sup><a id="FNanchor_20" href="#Note_20" class="fnanchor">[20]</a>.»</p>
+»Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et
+d'après l'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une
+vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l'an 1174, le 3<sup>e</sup> jour des
+calendes de mai, indiction VII<sup>e</sup><a id="FNanchor_20" href="#Note_20" class="fnanchor">[20]</a>.»</p>
<div class="footnote">
<div lang="la" xml:lang="la">
<p><a id="Note_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a>
-«Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?</p>
+«Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?</p>
-<p>»Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter
+<p>»Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter
duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis
omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione cogente; jugales
-verò mutuis tenentur ex debito voluntatibus obedire et in nullo
+verò mutuis tenentur ex debito voluntatibus obedire et in nullo
seipsos sibi ad invicem denegare...</p>
-<p>»Hoc igitur nostrum judicium, cum nimiâ moderatione prolatum, et
+<p>»Hoc igitur nostrum judicium, cum nimiâ moderatione prolatum, et
aliarum quamplurium dominarum <span id="Page_210" class="pagenum">[210]</span> consilio roboratum, pro
indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
-<p>»Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione VII,»</p>
+<p>»Ab anno M. C. LXXIV, tertio calend. maii, indictione VII,»</p>
</div>
<p class="aut">Fol. 56.</p>
-<p>Ce jugement est conforme à la première règle du code d'amour:
-«<span lang="la" xml:lang="la">Causa conjugii, non est ab amore excusatio recta.</span>»</p>
+<p>Ce jugement est conforme à la première règle du code d'amour:
+«<span lang="la" xml:lang="la">Causa conjugii, non est ab amore excusatio recta.</span>»</p>
</div>
<div class="figcdl">
@@ -3137,13 +3098,13 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<hr class="short" />
-<table summary="Table des matières">
+<table summary="Table des matières">
<tr>
- <td class="tdl">Prolégomènes.</td>
+ <td class="tdl">Prolégomènes.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">Origine et étymologie du vieux dicton «Conter Fleurette».</td>
+ <td class="tdl">Origine et étymologie du vieux dicton «Conter Fleurette».</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_13">13</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -3160,7 +3121,7 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_39">39</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">&mdash;Chapitre III.&mdash;<i>Du Goût.</i></td>
+ <td class="tdl">&mdash;Chapitre III.&mdash;<i>Du Goût.</i></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -3169,7 +3130,7 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
</tr>
<tr>
<td colspan="2"><span id="Page_212" class="pagenum">[212]</span>
- <p class="cent t3 sep2"><a href="#c_2">TITRE DEUXIÈME</a>.</p>
+ <p class="cent t3 sep2"><a href="#c_2">TITRE DEUXIÈME</a>.</p>
<p class="cent t4">PENDANT.</p></td>
</tr>
<tr>
@@ -3193,8 +3154,8 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td>
</tr>
<tr>
- <td colspan="2"><p class="cent t3 sep2"><a href="#c_3">TITRE TROISIÈME</a>.</p>
- <p class="cent t4">APRÈS.</p></td>
+ <td colspan="2"><p class="cent t3 sep2"><a href="#c_3">TITRE TROISIÈME</a>.</p>
+ <p class="cent t4">APRÈS.</p></td>
</tr>
<tr>
<td class="tdl">&mdash;Chapitre premier.&mdash;<i>De la Jalousie.</i></td>
@@ -3209,14 +3170,14 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">&mdash;Chapitre IV.&mdash;<i>De la Séparation.</i></td>
+ <td class="tdl">&mdash;Chapitre IV.&mdash;<i>De la Séparation.</i></td>
<td class="tdr"><a href="#Page_74">74</a></td>
</tr>
<tr>
<td colspan="2"><p class="cent t3 sep2 smcap"><a href="#c_4">Applications</a>.</p></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">La déclaration.</td>
+ <td class="tdl">La déclaration.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_79">79</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -3224,7 +3185,7 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">Théories physiognomoniques.</td>
+ <td class="tdl">Théories physiognomoniques.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -3249,7 +3210,7 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">&mdash;Des goûts divers.</td>
+ <td class="tdl">&mdash;Des goûts divers.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_124">124</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -3257,7 +3218,7 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_128">128</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">&mdash;Des m&oelig;urs et des occupations familières.</td>
+ <td class="tdl">&mdash;Des m&oelig;urs et des occupations familières.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_130">130</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -3269,7 +3230,7 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_146">146</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">Macédoine d'Aphorismes, Pensées, Lieux Communs, etc.</td>
+ <td class="tdl">Macédoine d'Aphorismes, Pensées, Lieux Communs, etc.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_165">165</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -3277,7 +3238,7 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_184">184</a></td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">&mdash;Code d'amour du XII<sup>e</sup> siècle.</td>
+ <td class="tdl">&mdash;Code d'amour du XII<sup>e</sup> siècle.</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_198">198</a></td>
</tr>
</table>
@@ -3289,431 +3250,49 @@ indubitabil vobis sit ac veritate constanti.</p>
<div class="box sep4 handonly" id="cor_list">
<p class="t2">Corrections:</p>
-<p><a href="#cor_1">Page 8</a>: «é» inversé dans «idées» (les idées vives, les aperçus
-ingénieux).</p>
+<p><a href="#cor_1">Page 8</a>: «é» inversé dans «idées» (les idées vives, les aperçus
+ingénieux).</p>
-<p><a href="#cor_2">Page 29</a>: «olie» remplacé par «jolie» (la gracieuse mémoire de la jolie
+<p><a href="#cor_2">Page 29</a>: «olie» remplacé par «jolie» (la gracieuse mémoire de la jolie
et tendre enfant).</p>
-<p><a href="#cor_2">Page 29</a>: «j'on» par «l'on» (chaque fois que l'on tente de conter
+<p><a href="#cor_2">Page 29</a>: «j'on» par «l'on» (chaque fois que l'on tente de conter
fleurette).</p>
-<p><a href="#cor_4">Page 48</a>: «qu» par «que» (Il faut que ceux qui succèdent).</p>
+<p><a href="#cor_4">Page 48</a>: «qu» par «que» (Il faut que ceux qui succèdent).</p>
-<p><a href="#cor_5">Page 62</a>: «alousie» par «jalousie» (La jalousie est).</p>
+<p><a href="#cor_5">Page 62</a>: «alousie» par «jalousie» (La jalousie est).</p>
-<p><a href="#cor_6">Page 65</a>: «emme» par «femme» (sur le c&oelig;ur de la femme qu'il aime).</p>
+<p><a href="#cor_6">Page 65</a>: «emme» par «femme» (sur le c&oelig;ur de la femme qu'il aime).</p>
-<p><a href="#cor_7">Page 101</a> (note): «M. de Stendhald» par «M. de Stendhal».</p>
+<p><a href="#cor_7">Page 101</a> (note): «M. de Stendhald» par «M. de Stendhal».</p>
-<p><a href="#cor_8">Page 112</a>: «mouvevemens» par «mouvemens» (La tournure et les divers
+<p><a href="#cor_8">Page 112</a>: «mouvevemens» par «mouvemens» (La tournure et les divers
mouvemens).</p>
-<p><a href="#cor_9">Page 113</a>: «tempéramment» par «tempérament» (un caractère trompeur, un
-tempérament paresseux).</p>
+<p><a href="#cor_9">Page 113</a>: «tempéramment» par «tempérament» (un caractère trompeur, un
+tempérament paresseux).</p>
-<p><a href="#cor_10">Page 117</a> «colerette» par «collerette» (la forme d'une collerette).</p>
+<p><a href="#cor_10">Page 117</a> «colerette» par «collerette» (la forme d'une collerette).</p>
-<p><a href="#cor_11">Page 122</a>: «elle elle» par «elle» (auxquels elle accorde la
-préférence).</p>
+<p><a href="#cor_11">Page 122</a>: «elle elle» par «elle» (auxquels elle accorde la
+préférence).</p>
-<p><a href="#cor_12">Page 130</a> «quotidiens» par «quotidiennes» (dans les actions
+<p><a href="#cor_12">Page 130</a> «quotidiens» par «quotidiennes» (dans les actions
quotidiennes).</p>
-<p><a href="#cor_13">Page 146</a>: «Mademoiselle de Scudéri» par «Mademoiselle de
-Scudéry».</p>
+<p><a href="#cor_13">Page 146</a>: «Mademoiselle de Scudéri» par «Mademoiselle de
+Scudéry».</p>
-<p><a href="#cor_14">Page 154</a> «qu'elle» par «qu'elles» (les secrets des captifs qu'elles
+<p><a href="#cor_14">Page 154</a> «qu'elle» par «qu'elles» (les secrets des captifs qu'elles
tenaient).</p>
-<p><a href="#cor_15">Page 159</a> «fortuue» par «fortune» (aux exigences de son rang et de sa
+<p><a href="#cor_15">Page 159</a> «fortuue» par «fortune» (aux exigences de son rang et de sa
fortune).</p>
-<p><a href="#cor_17">Page 208</a> «ans» par «sans» (sans être contraints).</p>
+<p><a href="#cor_17">Page 208</a> «ans» par «sans» (sans être contraints).</p>
</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Code galant, ou, Art de Conter
-fleurette, by Horace Raisson
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CODE GALANT ***
-
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-
-1.F.
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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